diff options
| -rw-r--r-- | 41056-0.txt | 9056 | ||||
| -rw-r--r-- | 41056-8.txt | 9451 | ||||
| -rw-r--r-- | 41056-8.zip | bin | 199172 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 41056-h.zip | bin | 210590 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 41056-h/41056-h.htm | 14139 |
5 files changed, 15916 insertions, 16730 deletions
diff --git a/41056-0.txt b/41056-0.txt new file mode 100644 index 0000000..3ee8c91 --- /dev/null +++ b/41056-0.txt @@ -0,0 +1,9056 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41056 *** + + COURS FAMILIER + DE + LITTÉRATURE + + + UN ENTRETIEN PAR MOIS + + PAR + M. A. DE LAMARTINE + + + + + TOME DIX-NEUVIÈME. + + + + + PARIS + ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, + RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43. + 1865 + + +L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à +l'étranger. + + + COURS FAMILIER + DE + LITTÉRATURE + + + REVUE MENSUELLE. + + XIX + + +Paris.--Typographie: Firmin Didot frères, imprimeurs de l'Institut et +de la Marine, rue Jacob, 56. + + + + +CIXe ENTRETIEN. + +MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI, + +MINISTRE DU PAPE PIE VII, + +PAR M. CRÉTINEAU-JOLY. + +(PREMIÈRE PARTIE.) + + +I + +Quelle que soit l'opinion qu'on se fasse du principe divin ou humain +de l'autorité spirituelle ou temporelle de la papauté en Europe, il +est impossible de nier que les papes soient des souverains, soit en +vertu d'un mandat de Dieu, soit en vertu d'une antique tradition +humaine; qu'en vertu du titre surhumain, leur autorité, sous le +rapport spirituel, soit sacrée; et qu'en vertu du titre de possession +humaine et traditionnelle, leur gouvernement soit respectable. Les +gouvernements, monarchies ou républiques, traitent avec eux, leur +envoient des ambassades ou en reçoivent d'eux, concluent des +concordats ou des conventions avec eux, et sont tenus de les exécuter +par le simple respect de leur parole, jusqu'à ce qu'ils soient périmés +ou modifiés d'un consentement commun; en un mot ils gouvernent +légitimement la portion d'empire qui leur a été dévolue sur ce globe. + +_Détrôné pour cause_ de papauté, est un axiome de droit public qui n'a +pas encore été admis sur la terre. + +Qu'on n'admette pas le mélange sacrilége du spirituel et du temporel, +c'est libre à chacun; mais qu'on ne reconnaisse pas le gouvernement +temporel de la papauté parce que le pape exerce comme pape des +fonctions ecclésiastiques à Rome ou ailleurs, c'est confondre les deux +puissances et passer soi-même d'un ordre d'idées dans un autre. Les +papes ont donc comme souverains un gouvernement. + +Or, du moment où les papes ont un gouvernement, ils ont des ministres; +et si au nombre de ces ministres ils ont le bonheur de trouver un +homme supérieur, modéré, dévoué jusqu'à l'exil et jusqu'à la mort, +comme Sully était censé l'être à Henri IV; si ce rare phénix, né dans +la prospérité, éprouvé par les vicissitudes du pouvoir et du temps, +continue pendant vingt-cinq ans, au milieu des fortunes les plus +diverses, en butte aux persécutions les plus acerbes et les plus +odieuses, à partager dans le ministre, sans cause, les adversités de +son maître; si le souverain sensible et reconnaissant a payé de son +amitié constante l'affection, sublime de son ministre, et si ce +gouvernement de l'amitié a donné au monde le touchant exemple du +sentiment dans les affaires, et montré aux peuples que la vertu privée +complète la vertu publique dans le maître comme dans le serviteur; +pourquoi des écrivains honnêtes ne rendraient-ils pas justice et +hommage à ce phénomène si rare dans l'histoire des gouvernements, et +ne proclameraient-ils pas dans Pie VII et dans Consalvi le +gouvernement de l'amitié? + +C'est le véritable nom de ce gouvernement à deux têtes ou plutôt à +deux coeurs, qui a traversé tant d'années de calamités sans se +diviser, après quoi le ministre est mort de douleur de la mort du +souverain, laissant pour toute fortune une tombe sacrée à celui qu'il +a tant aimé. + +Voilà l'histoire exacte du règne pontifical de Pie VII et du ministre +Consalvi. + + +II + +J'ai beaucoup connu et familièrement fréquenté le cardinal-ministre, à +Rome, à différentes époques, sous les auspices de la duchesse de +Devonshire, son amie la plus intime, et j'oserai dire la mienne aussi; +elle m'en a légué une preuve touchante en me léguant une de ses +munificences par son testament. Cette munificence acquit à mes yeux un +triple prix parce qu'elle me fut transmise par madame Récamier, femme +digne de cette société avec les illustrations de Londres, de Paris et +de Rome, et qui m'a légué elle-même un souvenir immortel, le beau +portrait de notre ami commun le duc Matthieu de Montmorency. J'ai été +le témoin confidentiel, dans des circonstances difficiles, de la +mesure, de la sagesse, de l'équilibre de son gouvernement et de +l'impassibilité de son courage. Ce n'était pas seulement un grand +ministre, c'était un grand coeur; j'ai passé avec lui en 1821 les +semaines glissantes où l'armée napolitaine de Pépé et l'armée +autrichienne de Frimont allaient s'aborder à Introdocco et se disputer +les États romains envahis des deux côtés, et où Rome attendait des +hasards d'une bataille son sort et sa révolution; il était aussi calme +que s'il avait eu le secret du destin: «_Experti invicem sumus ego et +fortuna_,» nous disait-il. «Quant au pape, il a touché le fond de +l'adversité à Savone et à Fontainebleau; il ne craint pas de descendre +plus bas, laissant à Dieu sa providence.» N'est-on pas trop heureux, +dans ces agitations des peuples et dans ces oscillations du monde, +d'avoir son devoir marqué par sa place, et ne pouvoir tomber qu'avec +son maître et son ami? + + +III + +J'attendais, je l'avoue, avec impatience le moment où un hasard +quelconque, mais un hasard certain, quoique tardif, ramènerait le nom +du cardinal Consalvi dans la discussion des grands noms de mon époque +pour lui rendre témoignage. Ce jour est arrivé; un homme que je ne +connais pas personnellement, et dont les opinions ne sont, dit-on, pas +les miennes sur beaucoup de choses, M. Crétineau-Joly, vient de +publier un livre intitulé: _Mémoires du cardinal Consalvi._ + +Il ne faut pas qu'on s'y trompe, le titre ne donne pas une idée +précise du livre; bien qu'il soit d'un grand et vif intérêt, il n'a +que très-peu d'analogie avec ce que nous appelons ordinairement +_Mémoires_. Ce sont les mémoires diplomatiques plus que les mémoires +intimes et personnels du cardinal. Cet homme de bien, très-détaché de +lui-même, ne se jugeait pas assez important pour s'occuper +exclusivement de lui et pour en occuper les autres; il se passe +habituellement sous silence; mais, quand il rencontre sur le chemin de +ses souvenirs et de sa plume quelqu'une de ces questions historiques +qui ont agité et l'Église et le monde, telles que le concordat, le +rétablissement du culte en France, le conclave d'où sortit Pie VII, le +voyage du pape à Paris pour y couronner Napoléon, l'emprisonnement de +ce pontife à Savone, sa dure captivité, sa résidence forcée à +Fontainebleau, les désastres de Russie et de Leipsick qui forcèrent +l'empereur à tenter sa réconciliation avec Pie VII et à renoncer à +l'empire des âmes pour recouvrer à demi l'empire des soldats; le +retour du pape à Rome, l'enthousiasme de l'Italie à sa vue, qui le +fait triompher seul à Rome de l'omnipotence indécise de Murat en 1813; +enfin sa restauration spontanée sur son trône: alors Consalvi, +directement ou indirectement mêlé à toutes ces transactions, prend des +notes, les rédige et les confie aux archives du saint-siége pour +éclairer le gouvernement pontifical et traditionnel sur ses intérêts. +Ce sont ces notes authentiques dont le gouvernement romain +d'aujourd'hui a donné communication à M. Crétineau-Joly, et celui-ci +nous les livre à son tour sous le titre de _Mémoires du cardinal +Consalvi_. Elles seraient plus convenablement nommées Mémoires de +l'Église de Rome pendant la persécution de Pie VII, rédigées par son +premier ministre et son ami. Mais elles sont cependant et +effectivement des fragments très-réels et très-véridiques des Mémoires +du cardinal-ministre; il n'y a aucune supercherie, il y a seulement +lacune; ce ne sont pas tous les Mémoires, ce sont les documents +originaux, préparés par le ministre lui-même, pour la rédaction de ses +Mémoires. + +Nous allons suppléer, à l'aide des documents fournis par M. +Crétineau-Joly et par nos notions personnelles, aux commencements de +la vie du cardinal, omis ou trop légèrement relatés dans ce livre, +dont l'objet était plus vaste. + + +IV + +Le cardinal Consalvi naquit à Rome, le 8 juin 1755, et fut baptisé +sous le nom d'Hercule; il était l'aîné de quatre frères et d'une +soeur; son père était le marquis Consalvi, de Rome, et la marquise +Carandini, de Modène, sa mère. Il aurait dû réclamer légalement le nom +de Brunacci, famille plus illustre de Sienne que la famille Consalvi à +Rome; il n'en fit rien par respect pour son père, et persuadé, dit-il, +que la plus précieuse noblesse est celle du coeur et des actions. Il +n'avait que six ans quand il perdit son père; sa mère alla demander +asile à la maison du cardinal Carandini, son frère de prédilection; il +resta, ainsi que ses petits frères, sous la tutelle du marquis +Gregorio Consalvi. Gregorio, avant de mourir, en 1766, les confia à la +tutelle du cardinal Negroni, homme distingué du sacré collége. Ce +cardinal, qui avait été élevé à Urbino par les frères des écoles pies, +envoya ces enfants à Urbino pour y recevoir la même éducation que lui. + +«Une circonstance douloureuse m'éloigna d'Urbino quatre ans après, +avant d'y avoir fini mes études,» dit-il. «Mon second frère, +Jacques-Dominique, y contracta une horrible maladie. On +l'attribua,--je ne veux pas affirmer avec certitude que telle en fut +la cause,--à la brutale férocité d'un religieux, surveillant de la +division (_prefetto della camerata_) où nous nous trouvions. Ce +surveillant frappait avec un gros nerf de boeuf, et pour chaque +peccadille commise dans la journée, les faibles enfants revêtus +seulement de leurs chemises au moment où ils allaient se mettre au +lit. Or moi, qui n'avais que dix ans, j'étais l'un des plus âgés. Mon +pauvre frère se plaignit bientôt d'une douleur très-intense à l'un de +ses genoux, sans aucun signe extérieur tout d'abord; mais peu à peu le +genou se dressa presque jusqu'au menton, et demeura ainsi durant le +reste de sa vie. + +«Ma mère et notre tuteur le firent revenir à Rome pour le soigner. Il +fallut envoyer de Rome à Urbino la litière du Palais pontifical,--on +n'en trouva pas d'autre,--car il était impossible que mon infortuné +frère pût faire ce long trajet sans être porté sur un lit. Arrivé à la +maison maternelle, après avoir langui dans la souffrance et subi une +opération chirurgicale, il mourut vers l'âge de dix ou douze ans et +fut enterré à Saint-Marcel. Le grand amour que je lui avais voué me +fit amèrement ressentir sa perte, bien que je ne fusse que petit +enfant. Mais ce n'était pas le coup le plus douloureux que me +préparait mon triste sort. + +«Le cardinal tuteur, voyant que, par suite de ce trépas, notre mère en +voulait toujours au collége d'Urbino, nous rappela, mon frère André et +moi, pour nous placer dans le collége Nazaréen à Rome, tenu, lui +aussi, par les Scolopii. Mais une circonstance accidentelle ne lui +permit pas de réaliser son projet. Le cardinal Negroni, étant prélat, +avait été auditeur du cardinal duc d'York, alors évêque de Frascati. +Or, ce royal cardinal, fils de Jacques III, roi d'Angleterre, rouvrait +justement alors son séminaire et son collége, qu'il venait de retirer +des mains de la Société de Jésus. Comme il recrutait de jeunes clercs +pour peupler cet établissement, il demanda au cardinal Negroni de nous +y envoyer, lui promettant de nous accorder à tous deux sa protection +spéciale. + +«Le cardinal Negroni ne put pas refuser; il vit même qu'il commençait +notre fortune en nous plaçant sous la protection d'un aussi puissant +personnage. + +«Nous fûmes installés dans le collége de Frascati au mois de juillet +1771 pour y terminer nos études. J'acquis de la sorte les faveurs et +l'amour infini dont, à dater de ce moment, le cardinal duc d'York +m'honora jusqu'à la dernière heure de sa vie. Je restai à Frascati +environ cinq ans et demi; j'y terminai la rhétorique, la philosophie, +les mathématiques et la théologie. J'eus le bonheur d'avoir en +rhétorique, en philosophie et en mathématiques deux excellents +professeurs, et j'appellerai même le second très-excellent. Je puis +bien dire que c'est à lui que je dois presque entièrement ce +discernement, cette critique, ce jugement sûr,--si toutefois j'en ai +un peu,--que l'indulgence des autres, bien plus que la vérité, a fait +quelquefois remarquer en moi. Je prie ceux qui par hasard parcourront +ces lignes de regarder ce que je dis à ce sujet comme un effet de ma +reconnaissance pour le maître auquel je rapporte le peu que je sais, +et non comme une louange de ma propre personne. C'était un homme d'un +rare mérite: il connaissait la philosophie, les mathématiques, la +théologie et les belles-lettres, et j'ai rarement vu quelqu'un digne +de lui être comparé. + +«Je contractai au collége de Frascati une maladie très-sérieuse qui +interrompit mes études pendant quelques mois, et non sans me causer +un véritable préjudice. Je fus appelé à Rome et placé par mon tuteur +dans la maison maternelle, afin de m'y rétablir. Je retournai ensuite +au collége. Je fis cette maladie au printemps de 1774, et je me +trouvais en convalescence à l'époque de la mort de Clément XIV, ainsi +qu'au commencement du conclave dans lequel Pie VI fut élu. Ayant +achevé ma théologie au séminaire de Frascati, je le quittai +définitivement au mois de septembre 1776. Mon tuteur me plaça, et plus +tard il y plaça aussi mon frère André, qui était resté au collége pour +achever ses études, dans l'Académie ecclésiastique ouverte de nouveau +à Rome par le nouveau pontife Pie VI, qui l'entourait d'une spéciale +protection. J'y demeurai six ans et mon frère quatre, et j'y étudiai +les lois et l'histoire ecclésiastique professée par le célèbre abbé +Zaccaria, autrefois jésuite. En sortant de cette académie, je reçus +une pension de cinquante écus, ainsi que mon frère. Nous penchions +l'un et l'autre vers l'état ecclésiastique, moi plus que lui +cependant; c'est pourquoi j'embrassai cette carrière, quoique je fusse +l'aîné de la famille. Quant à André, il renonça au sacerdoce, non pour +se marier--ce qu'il ne fit jamais,--mais parce que sa santé ne lui +permettait pas de consacrer toutes ses heures, et spécialement celles +du matin, aux occupations et aux études imposées par les devoirs de +cet état et les emplois qu'il aurait pu remplir. + +«Par délicatesse de conscience, il ne se crut pas autorisé de demander +dispense pour conserver un bénéfice ecclésiastique de cent écus, qu'il +tenait de la générosité du Pape. Il le remit loyalement entre les +mains du donateur. Sans que je l'eusse sollicité, le Pape déclara au +cardinal dataire que ce bénéfice étant déjà entré, comme on dit, dans +ma maison, il ne voulait point l'en retirer, et qu'en conséquence on +devait m'en attribuer la collation. Ce fut la seule rente +ecclésiastique que je touchai jusqu'au cardinalat. La pension dont +j'ai parlé plus haut cessa de m'être payée à l'époque de l'invasion de +Ferrare par les Français. + +«Nous sortîmes, mon frère et moi, de l'Académie au mois d'octobre +1782, avec la pensée d'entrer dans la prélature. Il nous était +impossible de vivre sous le même toit que notre mère, qui, demeurant +avec son frère, ne pouvait pas se réunir à nous. Nous choisîmes donc +une habitation près d'elle, dans le casino Colonna, aux _Tre +Canelle_, nous réservant d'en prendre une plus fixe et plus convenable +quand je serais devenu prélat. Le 20 avril 1783, tandis que je +demeurais dans cet appartement provisoire, je fus nommé camérier +secret de Sa Sainteté, et par conséquent prélat de _mantellone_. À la +fin du mois d'août de cette même année, je fus éprouvé par une perte +qui me causa une très-vive douleur. J'avais jusqu'alors fréquenté plus +que toute autre la maison Justiniani: j'étais l'ami du prince et de la +princesse Justiniani, ainsi que de leurs deux filles, mariées, l'une +dans la maison des princes Odescalchi, l'autre dans la maison des +princes Ruspoli. Cette dernière fut attaquée par la petite vérole, +alors qu'elle était enceinte, et il lui fallut dire adieu à la vie à +l'âge si tendre de dix-huit ans. C'était un miroir de toutes les +vertus, elle apparaissait aussi aimable que sage. Vingt-neuf années se +sont écoulées, et aujourd'hui je ressens aussi profondément ce malheur +que le jour où il arriva. Je puis dire qu'après le trépas de mon +frère,--alors que j'étais presque enfant,--la mort de la princesse +Ruspoli fut pour ma jeunesse et pour mon âge mûr la première de +toutes les pertes si cruelles que j'eus à déplorer par la suite. Il +paraît que le Seigneur voulut éprouver ainsi la sensibilité peut-être +trop ardente de mon coeur, ou plutôt je crois que, dans sa clémence, +il chercha à punir mes nombreux péchés par ces deuils que mon +caractère me rendait plus pénibles. + +«Pendant un an et plus, je fus camérier secret du Pape. Au mois de +juin 1784,--si je ne me trompe, car je ne me rappelle pas +très-bien,--ou dans le mois d'août au plus tard, je devins prélat +domestique. J'habitais déjà le petit palais au bas de la daterie; je +ne le quittai qu'à ma promotion au cardinalat et quand je fus nommé +ministre. + +«Aux vacances d'automne, j'allai à Naples avec mon frère, afin de +rétablir ma santé compromise par une maladie assez sérieuse que je fis +au mois de septembre. Nous revînmes à Rome dans les premiers jours de +novembre. Autant que je puis m'en souvenir, il se passa encore +quatorze ou quinze jours sans que j'eusse aucune charge. J'étais +cependant référendaire de la signature. La Curie se disait contente de +mes services, et personne plus que moi n'était rapporteur d'autant de +causes. Des quarante qui sont le _non plus ultra_ des séances de ce +tribunal, moi seul j'en avais vingt-cinq et même trente. + +«Je fus enfin nommé _ponente del buon governo_ dans une promotion +nombreuse que fit le Pape à peu près au mois de janvier 1786,--si j'ai +bon souvenir. Mon premier pas ne fut ni trop prompt ni trop inespéré, +comme celui de plusieurs autres dans cette promotion, et j'aurais pu, +si j'avais songé à en prendre la peine, avancer bien plus vite. Il +m'eût été facile de marcher à pas de géant, ainsi que plus d'un de mes +compagnons de l'Académie ecclésiastique et d'autres prélats mes +confrères, si, à l'indulgence que me témoignait le Pape et à la +réputation que me créait le grand concours de la Curie, j'avais +cherché à joindre quelques-uns des bons offices de ceux qui +s'offraient de me servir auprès du Souverain Pontife. Mais, outre que +mon caractère était très-éloigné de demander, et plus encore de faire +la cour au premier venu pour mon avancement, j'avais eu sur cette +matière un trop bel exemple dans la personne de mon tuteur, le +cardinal Negroni. + +«Cet homme sans ambition, que sa probité, ses moeurs, l'élévation de +son esprit, l'affabilité de ses manières et son désintéressement +rendaient incomparable, ne fut pas heureux dans sa carrière. Durant sa +prélature il n'avait rien obtenu malgré sa capacité et ses mérites, +uniquement parce qu'il ne fit la cour à personne et qu'il ne sollicita +rien. En fin de compte cependant, la vérité perça d'elle-même, et, +sous le pontificat de Clément XIII, il devint auditeur du Pape, et Pie +VI le nomma dataire. Or jamais il ne demanda rien, et, chose rare et +même unique, il fut constamment estimé et aimé par trois papes +successifs, Clément XIII, Clément XIV et Pie VI, qui tous, comme on +sait, différaient d'habitudes et de caractère. Il professait donc une +maxime, maxime mise par lui en pratique dès le principe et qu'il +m'inculquait sans cesse avec beaucoup d'autres excellentes,--je veux +payer ce tribut de reconnaissance à sa mémoire.--Le cardinal me +disait: «Il ne faut rien demander, ne jamais faire la cour pour +avancer, mais s'arranger de manière à franchir tous les obstacles par +l'accomplissement le plus ponctuel de ses devoirs et par une bonne +réputation.» + +«Je suivis toujours ce conseil, et quand j'étais à l'Académie +ecclésiastique, je ne flattai jamais le célèbre abbé Zaccaria,--que +cependant j'estimais beaucoup. + +«C'était un homme que le Pape aimait et qui, par ses rapports +favorables sur les talents et les études de plusieurs de mes +compagnons, avait commencé leur fortune. Je ne fréquentais pas +davantage les cardinaux, ou ceux qui approchaient le plus près du +Saint-Père. Poussant même les choses au-delà des justes bornes, je ne +visitai jamais, ainsi que mes confrères, les neveux du Pape, et je +n'assistai jamais à leurs réunions, car j'avais peur qu'on ne crût que +l'intérêt me guidait. + +«Ce n'est pas ici le lieu de parler de l'importance, de l'étendue, de +la direction et de l'administration qu'entraîne cette oeuvre +gigantesque. Deux des cardinaux de la Congrégation étant morts, comme +le Pape avait toujours eu la pensée d'abolir cette Congrégation et de +faire de Saint-Michel une charge prélatice, il ne les remplaça pas. Le +cardinal Negroni, survivant, demeura seul à la tête de l'hospice. La +Congrégation avait pour secrétaire monsignor Vai. Quand il mourut, le +cardinal Negroni, sans me consulter, me proposa au Pape pour le +remplacer, et c'est ainsi que je devins secrétaire de la Congrégation. +Je m'efforçai de mériter de mon mieux la confiance que le cardinal me +témoignait; et, comme l'état de sa santé ne lui permettait plus de +faire de la direction de ce grand établissement l'objet de ses +occupations assidues, ce soin retomba sur moi seul. J'eus à traiter +toutes sortes d'affaires. + +«L'année 1789 arriva. Ce fut une époque de grands désastres +généralement pour tous, à cause de la révolution sans pareille qui +éclata en France vers la moitié de cette année, et qui se répandit +comme un vaste incendie dans l'Europe entière et même au delà . Ce fut +aussi pour moi, en particulier, une époque de véritables disgrâces qui +surgirent alors, ou dont les conséquences se firent sentir plus tard.» + + +V + +Le cardinal Negroni, son président, lui fut enlevé par la mort en +1789. + +«Peu après, mon coeur reçut encore un coup très-sensible du même +genre. J'avais à mon service un jeune homme de vingt ans, de moeurs +angéliques, d'une prudence, d'une intelligence et d'une capacité très +au-dessus de sa condition, d'une rare intégrité et d'une fidélité sans +exemple, d'une propreté en tout et d'une amabilité peu communes. Un +dimanche,--c'était le 1er mars,--comme il revenait avec sa femme de +Saint-Michel à Ripa, quatre soldats, échauffés par le vin et par la +luxure, se mirent à les suivre. D'abord à l'aide de paroles, ensuite +par des actes indécents, ils tourmentèrent la pauvre femme et +cherchèrent à la faire accéder à leurs désirs. Le malheureux jeune +homme, avec beaucoup de patience, hâta sa course sans oser se +retourner vers eux. Mais voyant que, malgré cela, ils voulaient +exécuter leur projet et qu'ils touchaient les vêtements de sa femme, +il fit volte-face et leur dit avec douceur que c'était son épouse, et +qu'il les priait de cesser leurs poursuites et leurs obsessions. Il +n'en fallut pas davantage pour enflammer leur colère. Les soldats le +saisirent avec violence, ils l'arrachèrent d'auprès de sa femme. À +quelques pas de distance, l'un d'eux, malgré ses prières,--il n'avait +point d'autre défense,--lui enfonça sa baïonnette dans une côte. Le +coup, ayant traversé l'artère, le tua en peu de minutes, noyé dans une +mare de sang. Ce genre de mort et la perte de cet excellent jeune +homme, qui m'était très-attaché, me furent plus pénibles qu'on ne +saurait se l'imaginer. Cette même année, j'eus la douleur de perdre la +duchesse d'Albany, nièce du cardinal duc d'York, qui m'avait toujours +comblé de bontés et de gracieusetés. Elle mourut très-jeune à Bologne, +où elle était allée prendre les bains d'après l'avis de la Faculté. +Elle cherchait à se guérir de deux maladies, restes d'une petite +vérole mal soignée, ou qui n'avait pas rendu suffisamment. + +«Enfin la mort d'un autre de mes domestiques, ayant tous les droits à +mon estime à cause de la fidélité et de l'attachement avec lesquels il +me servait, mit le comble aux afflictions de cette espèce, +afflictions, je l'ai dit, par lesquelles mon âme a toujours été +très-éprouvée.» + + +VI + +Consalvi ressentit quelque amertume du refus du pape de le choisir +pour successeur du cardinal Negroni dans un emploi inférieur auquel il +avait droit. Le pape, sans s'expliquer, le consola de cette disgrâce, +en montrant à ses amis l'intention secrète de le réserver pour +d'autres fonctions plus élevées et plus intimes. Il attendit +patiemment, n'ayant alors pour tout emploi salarié que sa pension de +deux cents écus romains (1,200 fr.). + +«Je ne restai toutefois que fort peu de temps dans cette incertitude. +La mort imprévue d'un des _votanti di segnatura_ fit vaquer une place +à ce tribunal. Tous mes amis m'engagèrent à ne pas perdre un moment et +à la demander. Je n'accédai point à leurs instances, et le pape ne +m'en aurait point laissé le loisir si j'eusse voulu le faire. C'est le +jeudi saint que cette mort arriva. Le matin suivant, bien que ce fût +le vendredi saint, bien que les augustes cérémonies de ce jour +dussent avoir lieu, et que, selon l'usage, la secrétairerie d'État fût +comme fermée, le pape envoya au secrétaire d'État l'ordre de +m'expédier tout de suite _votante di segnatura_, charge de +magistrature élevée. Dès que ma nomination me fut parvenue, je courus, +comme c'était mon devoir, remercier Sa Sainteté. Elle n'avait pas pour +habitude de recevoir quand on lui venait offrir des actions de grâces. +Beaucoup moins imaginais-je être reçu ce jour-là , et au moment où le +pape, rentré dans ses appartements après la fonction du vendredi +saint, et devant retourner quelques heures après à la chapelle pour +les matines que l'on nomme _Ténèbres_, récitait complies et allait, +quand il les aurait achevées, se mettre à table pour dîner. + +«Ayant appris alors que j'étais dans l'antichambre, où il avait donné +l'ordre qu'on ne me renvoyât pas, selon l'usage, si je venais,--parce +qu'il désirait me voir,--il me fit entrer immédiatement. Après qu'il +eut achevé ses complies devant moi, il m'adressa des paroles si +pleines de bonté, que je ne pourrai jamais les oublier tant que je +vivrai. Ce fut avec le visage le plus affable et qui témoignait +vraiment la satisfaction de son coeur, qu'il me dit: «Cher Monsignor, +vous savez que nous ne recevons jamais personne pour les remercîments, +mais nous avons voulu vous recevoir contre l'habitude, malgré cette +journée si occupée, et quoique notre dîner soit servi, afin d'avoir le +plaisir de vous dire nous-même ceci: En ne vous comprenant pas dans la +dernière promotion, parce que nous avons été contraint d'attribuer à +un autre le poste qui vous était destiné, nous avons éprouvé autant de +tristesse que nous goûtons de joie à nous trouver en état de vous +offrir de suite la charge de _votante di segnatura_ maintenant +vacante. Nous le faisons pour vous témoigner la satisfaction que vous +nous causez par votre conduite. Nous vous avons enlevé de +Saint-Michel, parce que nous voulions vous faire suivre la carrière du +bureau et non celle de l'administration.» + +«Le Saint-Père daigna ajouter ici quelques paroles sur l'opinion que +sa bonté, et non mon mérite, lui faisait augurer de moi sous le +rapport des études, paroles que la connaissance que je possède de +moi-même ne me permet pas de transcrire. Il continua ainsi: «Ce que +nous vous donnons aujourd'hui n'est pas grand'chose, mais je n'ai rien +de mieux, car il n'y a aucune autre place disponible. Prenez-le +cependant, comme un gage certain de la disposition où nous sommes de +vous accorder davantage à la première occasion.» + +«Il est facile de comprendre qu'à un semblable discours, prononcé avec +cette grâce, cet air de majesté jointe à la plus pénétrante douceur, +et cette amabilité qui étaient particulières à Pie VI, les expressions +me manquèrent absolument pour lui répondre. C'est à peine si je pus +balbutier: «qu'ayant recueilli les paroles si clémentes qu'il avait +prononcées sur mon compte après la promotion, paroles qui m'assuraient +que je n'avais point démérité de sa justice et qu'il n'était pas +mécontent de moi dans la charge de Saint-Michel, j'étais fort +tranquille, et que je l'aurais été longtemps encore et toujours; que +je n'avais d'autre désir que celui de ne pas lui déplaire et de ne +point faillir à mes devoirs dans tous les emplois auxquels il +daignerait m'appeler.» + +«Il m'interrompit: «Nous avons été content, très-content de vous à +Saint-Michel; mais nous vous répétons que nous voulons vous attacher +à d'autres études. Nos promesses d'alors étaient sincères, mais ce +n'étaient que des mots; aujourd'hui voici un fait: ce n'est pas +grand'chose, mais c'est plus encore que des mots. Prenez donc ceci +maintenant; allez! allez! mon dîner se refroidit, et nous devons +ensuite descendre à la chapelle!» + +Ces paroles si bonnes et le goût que le caractère grave et la figure +gracieuse et modeste du futur cardinal inspiraient au majestueux et +beau pontife Braschi, ranimèrent les espérances bornées de Consalvi. + + +VII + +Il refusa, un an après, la charge d'envoyé à Cologne, par crainte +d'engager sa responsabilité. + +«Je ne voyais rien de semblable à redouter l'auditorat de Rote. Cette +charge ne portait avec elle aucune responsabilité, ainsi que je l'ai +dit; elle était très-enviée et ne sortait pas du cercle d'études que +je m'étais tracé. Si le labeur produisait de grandes fatigues à une +certaine époque, il était compensé par de nombreux mois de vacances et +de repos. Enfin, je considérais que, quoique exempt de l'ambition du +cardinalat, toutefois, en le regardant comme le terme honorable de la +carrière entreprise, l'auditorat de Rote m'y conduisait lentement, +c'est vrai, mais certainement, sans avoir besoin de mendier la faveur +ou la bienveillance de qui que ce fût, ni de faire la cour à personne, +puisque le décanat de la Rote mène à la pourpre d'après l'usage, quand +le doyen n'a pas démérité et que l'on n'a véritablement rien à lui +reprocher. J'étais jeune encore,--j'avais environ trente-cinq ans,--et +mon âge me permettait d'attendre le décanat, quelque lenteur qu'il mît +à venir. + +«J'ajouterai encore que j'avais un autre stimulant pour désirer si +passionnément l'auditorat de Rote. J'éprouvais un goût très-prononcé +pour les voyages, goût que je n'avais pu satisfaire jusqu'alors que +par une petite course à Naples et en Toscane, d'où j'étais revenu +depuis peu. Les vacances de la Rote commençaient aux premiers jours +de juillet; elles finissaient en décembre. Je trouvais donc ainsi le +moyen de voyager chaque année pendant cinq mois et plus, sans manquer +à aucune de mes obligations, et sans avoir besoin de congés et de +permissions obtenus à l'avance. + +«Toutes ces raisons me firent désirer si fortement l'auditorat de +Rote, que je me crus autorisé, pour cette seule fois,--car je ne +l'avais pas fait avant et je ne le fis plus après,--et pour cette +seule charge, à me départir de la maxime du cardinal Negroni, d'autant +mieux que je ne la violais point par ambition, mais par un tout autre +motif, et je dirais presque par le motif contraire. Toutefois je ne +pus pas m'empêcher de me joindre à tant d'autres concurrents; et je +n'osai pas m'abandonner entièrement aux espérances que m'inspiraient +les promesses que le Pape m'avait adressées deux ans auparavant, +promesses se résumant en ces mots: «Nous veillerons nous-même à votre +avancement.» + +«Je comptai plutôt sur ses bonnes dispositions, et ne me laissai pas +arrêter par le peu de temps écoulé depuis ma dernière promotion. Je +priai le cardinal secrétaire d'État (Boncompagni) de parler de moi au +Souverain Pontife en même temps que des autres concurrents. De peur +que, pressé par les affaires qu'il pouvait avoir, il n'exauçât pas mon +voeu, je demandai à l'auditeur du Pape de vouloir bien faire connaître +au Saint-Père que moi aussi j'étais sur les rangs, et rien de plus. + +«Telles furent les seules démarches que je fis et que j'autorisai à +faire. Le succès les couronna heureusement, et je passai auditeur de +Rote dans le mois de mai ou de juin 1792. Je ne me souviens pas de la +date précise. + +«Je ne puis exprimer l'extrême joie que j'en éprouvai. Ayant rendu à +Sa Sainteté les actions de grâces qui lui étaient dues, je crus de mon +devoir de lui en garder, ainsi qu'à sa famille, une éternelle +reconnaissance. Je me trouvai très-embarrassé pour en porter l'hommage +au duc Braschi, son neveu. J'ai raconté plus haut qu'un excès de +délicatesse m'avait toujours éloigné de la maison Braschi, dans +l'appréhension que l'on pût s'imaginer que je la fréquentais pour +faciliter mon avancement. En obtenant l'auditorat de Rote, j'avais +touché le but de mes désirs. Comme j'étais bien résolu de mourir +auditeur ou d'attendre le cours naturel des choses, afin d'en être le +doyen et d'arriver au cardinalat par cette voie, je crus que visiter +la famille Braschi, ce serait alors gratitude et non plus intérêt. Je +surmontai avec peine la crainte que me causait mon entrée dans un +salon où je n'étais pas vu avec trop de plaisir et non sans motif, car +les proches du Pape avaient désiré et sollicité l'auditorat de Rote +pour Mgr Serlupi, leur parent. Je fus donc accueilli avec froideur. +Avant cette époque, je n'étais jamais allé au palais Braschi, si j'en +excepte trois ou quatre visites d'étiquette en habit de prélat et +confondu dans la foule, pour l'anniversaire de l'élection du Pape. À +dater de ce jour, je ne laissai jamais passer une seule soirée sans me +rendre chez les Braschi, et je devins leur plus dévoué serviteur et +ami. Je crois en avoir fourni par mes actes les preuves les plus +certaines et les plus constantes.» + + +VIII + +Au mois de novembre 1794 ou 1795, il visita avec un de ses amis, +Bordani, l'Italie et les bords de la rivière de Gênes. + +À son retour à Rome, le Pape, pour se défendre contre les agressions +répétées de la république Cisalpine, résolut d'augmenter son armée et +d'en changer l'organisation. Il en donna le commandement au général +Caprosa, employé alors au service de l'Autriche, et nomma une +commission militaire, à la tête de laquelle il éleva Consalvi, malgré +sa jeunesse: il n'avait alors que trente-cinq ans. Les Français +attaquèrent les légations, la paix fut conclue. Le Directoire ordonna +au général Duphot de fomenter l'insurrection de Rome contre le Pape; +un coup de feu l'atteignit; il tomba mort. «Vous savez ainsi que moi,» +écrivit l'ambassadeur français au Directoire, «que personne à Rome n'a +donné d'ordre de tirer ni de tuer qui que ce fût; le général Duphot a +été imprudent, tranchons le mot, il a été coupable.» Il y avait à Rome +un droit des gens comme partout. + +Rome fut envahie par quinze mille hommes, sous les ordres du général +Berthier. Le gouvernement romain ne s'opposa point à sa marche; +Consalvi est arrêté, Pie VI est emmené à Sienne; de là à la Chartreuse +de Florence, puis à Briançon, en France. Ce martyre du pape, terminé +par sa mort, commence. Elle le délivre dans la citadelle de Valence, +la vingt-cinquième année de son pontificat. Ce pape opulent, +magnifique, prodigue envers ses neveux, les Braschi, expia dans +l'indigence et la captivité le luxe de sa vie et l'amabilité de ses +manières. + +Consalvi de son côté est conduit à Civita-Vecchia. Condamné à un +éternel exil de Rome, il choisit Livourne pour lieu de son ostracisme +dans l'espoir de rejoindre Pie VI à la Chartreuse de Florence, pour +adoucir la captivité de ce pontife. À la sollicitation de ses amis +romains, Berthier s'adoucit et le fait reconduire captif dans la +capitale. Il est incarcéré au château Saint-Ange. Le général Gouvion +Saint-Cyr, qui avait succédé à Berthier, refuse de ratifier une +proscription plus odieuse du gouverneur romain, qui condamnait +Consalvi à sortir de Rome, ignominieusement monté sur un âne, et en +butte à la risée de ses ennemis; il fut conduit à Terracine, dans la +compagnie de vingt-quatre galériens napolitains. À quelque distance de +Rome, le commandant français le combla d'égards et le fit conduire à +Naples. Après un mois et demi de captivité, le roi et la reine de +Naples le reçurent avec empressement; dans le mois de juin 1798, on +lui accorda la permission de se rendre à Vicina, dans les États +Vénitiens, de là il gagna la Chartreuse de Florence, où le pape Pie VI +languissait encore. + +«Je ne rencontrai toutefois,» dit-il, «chez le ministre du grand-duc +que les manières les plus dures et le plus impoli des refus. Je me vis +forcé d'agir alors comme par surprise. Il me fallait voir le Pape à +tout prix, et lui prouver au moins ma bonne volonté. Je choisis +secrètement le jour et l'heure que je jugeai les plus favorables, et +je me rendis à la Chartreuse, à trois milles de Florence, où le +Saint-Père était prisonnier. Lorsque j'arrivai au pied de la colline, +je ne puis exprimer les sentiments dont mon coeur fut agité à l'idée +de revoir mon bienfaiteur et mon souverain, qui avait eu tant de +bontés pour moi, et en pensant au misérable état dans lequel se +trouvait réduit ce Pie VI que j'avais vu au comble des splendeurs. +Chaque pas que je faisais pour me rapprocher du Saint-Père apportait à +mon âme une émotion toujours croissante. La pauvreté et la solitude de +ces murs, le spectacle de deux ou trois malheureuses personnes +composant tout son service, m'arrachaient les larmes des yeux. Enfin, +je fus introduit en sa présence. Ô Dieu! que de sensations affluèrent +alors à mon coeur, et en vinrent presque à le briser! + +«Pie VI était assis devant sa table. Cette position empêchait qu'on ne +s'aperçût de son côté faible: il avait à peu près perdu l'usage des +jambes, et il ne pouvait marcher que soutenu par deux bras robustes. + +«La beauté et la majesté de son visage ne s'étaient pas altérées +depuis Rome; il inspirait tout à la fois la plus profonde vénération +et l'amour le plus dévoué. Je me précipitai à ses pieds; je les +baignai de larmes; je lui racontai tout ce qu'il m'en coûtait pour le +revoir, et combien je souhaitais de rester à ses côtés pour le +servir, l'assister et partager son sort. Je lui jurai que je tenterais +tous les moyens possibles dans l'espoir d'atteindre ce but. + +«Je renonce à rapporter ici le gracieux accueil qu'il me fit, la +manière dont il agréa mon attachement à sa personne sacrée, et ce +qu'il me dit de Rome, de Naples, de Vienne, de la France, et de la +conduite tenue par ceux qu'il devait regarder comme les plus attachés +et les plus fidèles de ses serviteurs. Le Saint-Père m'affirma ensuite +qu'il croyait de toute impossibilité que je pusse obtenir la +permission de rester auprès de lui. Je répondis que je ne négligerais +rien pour réussir, et il me congédia après une heure d'audience. Cette +heure me combla tout ensemble de consolation, de tristesse et de +vénération; elle augmenta, s'il est possible, mon respectueux amour. + +«Revenu à Florence, je ne parlai à personne de cette visite, et, pour +éloigner davantage les soupçons, je demandai l'autorisation de me +rendre à Sienne pour voir la famille Patrizi, qui arrivait de Rome. Je +n'obtins ce permis qu'avec une limite de quinze jours. Cela me fut +d'un très-fâcheux augure pour mes projets de résider à Florence, +projets que je voulais ensuite essayer de réaliser. Dès que les +quinze jours furent écoulés, le commissaire grand-ducal me força de +quitter Sienne, et je me séparai avec chagrin de cette famille, que +j'aimais beaucoup. + +«D'autres jours se passèrent à Florence, pendant lesquels je tentai +tout, je dis tout, j'osai tout, directement et indirectement, pour +obtenir ce que je souhaitais avec tant d'ardeur. Mais alors le +plénipotentiaire de France demanda expressément au premier ministre du +grand-duc de me renvoyer sans retard. Mes efforts devenaient inutiles, +et mon espérance s'évanouit. Je fus contraint de quitter Florence et +d'aller habiter Venise, ainsi que j'en avais pris la résolution dans +le cas où mon séjour auprès de Pie VI ne serait pas autorisé. + +«Tout ce que je pus faire en cachette, et non sans courir certains +risques, fut de me rendre une seconde fois à la Chartreuse pour +communiquer au Pape mes vaines tentatives, pour lui baiser encore les +pieds et recevoir sa dernière bénédiction. Il éprouva quelque peine en +apprenant que je n'avais pas réussi dans mon projet, mais il n'en fut +point étonné. Pendant l'heure entière d'audience qu'il m'accorda, il +me prodigua toutes sortes de faveurs, et me donna les plus salutaires +conseils de résignation, de sage conduite et de courage dont les actes +de sa vie et son maintien m'offraient un parfait modèle. Je le trouvai +aussi grand et même beaucoup plus grand que lorsqu'il régnait à Rome. +Au moment où il me chargea de saluer de sa part le duc Braschi, son +neveu, qui habitait Venise et qu'il avait eu la douleur, peu +auparavant, de voir arracher d'auprès de lui dans cette même +Chartreuse, je jurai à ses pieds que je considérerais partout, en tout +temps et dans n'importe quelle occasion, comme une dette la plus +sacrée, d'être attaché à sa famille jusqu'au point de devenir pour +elle un autre lui-même. C'est l'expression qui m'échappa alors dans +mon enthousiasme. Je me flatte de n'avoir pas failli à ma parole dans +les circonstances où j'ai pu le faire. + +«Pie VI me remercia avec une bonté et une majesté que je ne crois pas +que l'on puisse égaler. J'implorai sa bénédiction. Il me posa les +mains sur la tête, et, comme le plus vénérable des patriarches +anciens, il leva les yeux au ciel, il pria le Seigneur, et il me bénit +dans une attitude si résignée, si auguste, si sainte et si tendre, +que, jusqu'au dernier jour de ma vie, j'en garderai dans mon coeur le +souvenir gravé en caractères ineffaçables. + +«Je me retirai les larmes aux yeux. La douleur m'avait presque mis +hors de moi; néanmoins je me sentais ranimé et encouragé par le calme +inexprimable de mon souverain et par la sérénité de son visage. +C'était la grandeur de l'homme de bien aux prises avec l'infortune. De +retour à Florence, j'en partis dans les vingt-quatre heures. + +«J'étais à Venise à la fin de septembre 1798. Après y avoir passé +quelques jours, je remplis un devoir en allant visiter mon oncle, le +cardinal Carandini, qui habitait Vicence. Je restai avec lui presque +tout le mois d'octobre, à l'exception de cinq ou six jours consacrés +par moi à des amis que je possédais à Vérone. À la fin d'octobre, je +retournai à Venise, où j'avais des connaissances qui offraient de +subvenir à mon extrême détresse. Le gouvernement révolutionnaire avait +confisqué mes propriétés, sous prétexte que j'étais émigré. + +«Sur les représentations que mes mandataires firent pour démontrer la +fausseté de cette allégation, les Consuls rendirent deux décrets. + +«Par le premier, on me restituait mes biens comme n'ayant pas émigré; +par le second, ces mêmes biens étaient confisqués de nouveau comme +appartenant à un ennemi de la République romaine. + +«Quoique toujours dans les transes à cause du périlleux séjour à Rome +de mon cher frère, à qui il n'était plus permis d'en sortir, je restai +tranquillement à Venise, où l'on ne tarda pas à recevoir la nouvelle +de la mort du Pape. Elle arriva le 29 août 1799 à Valence, en France, +où le Directoire l'avait fait traîner sans avoir égard à sa +décrépitude et à ses incommodités si graves. Pie VI avait perdu +l'usage des jambes, et son corps n'était qu'une plaie. + +«Il était bien naturel que la nouvelle de cette mort dirigeât toutes +les pensées vers la célébration du Conclave pour l'élection de son +successeur. Le cardinal doyen résidait à Venise avec plusieurs autres +cardinaux; ceux qui habitaient sur le territoire de la République y +arrivèrent à l'instant, ainsi que ceux qui étaient dans les États les +plus voisins. Quand ils furent en majorité, ils s'occupèrent tout +d'abord de nommer le secrétaire du Conclave, parce que le prélat qui +aurait dû remplir cette charge, en raison de son emploi de secrétaire +du Consistoire, n'était pas à Venise, mais à Rome. Du reste, des +considérations personnelles interdisaient aux cardinaux de le +rappeler; ces mêmes considérations l'empêchaient de s'offrir de +lui-même. Tous les prélats les plus élevés en dignité, et alors à +Venise, concoururent pour être nommés à ce poste envié. Il y en eut un +qui, de préférence aux autres, fut protégé et porté à cet office avec +le plus grand zèle par un cardinal fort puissant. Ce cardinal avait +beaucoup de bontés pour moi; il poussa l'amabilité jusqu'à me demander +d'abord si j'avais l'intention de me mettre sur les rangs. Il +déclarait que, dans ce cas, il renoncerait à son protégé. D'un côté, +je professais une constante aversion pour tout emploi à responsabilité +quelconque; de l'autre, je n'avais pas d'ambition qui pût être flattée +des droits ou des affections que l'on devait acquérir dans ce poste, +soit auprès du nouveau Pape, soit auprès des cardinaux qui +l'approcheraient de plus près. Je n'hésitai donc pas un seul instant +sur la conduite que j'avais à tenir. J'affirmai que je ne concourrais +en aucune manière pour obtenir cette place. + +«Les Cardinaux se rassemblèrent en congrégation générale: ils étaient +assistés en premier lieu par tous les concurrents, et d'une façon +particulière par celui qui étayait sa candidature sur ses propres +mérites et sur les bons offices du cardinal qui le favorisait tant. Le +fait est qu'à la réserve de quatre ou cinq votes qui lui furent +accordés, je me vis choisi à l'unanimité.» + + +IX + +L'élection d'un Pape dans une circonstance si difficile, où sa +souveraineté temporelle était envahie, où sa capitale était occupée, +où son prédécesseur venait d'expirer captif de la France, et où les +cardinaux cherchaient en vain à emprunter un territoire libre pour se +réunir en conclave, était une oeuvre aussi délicate que périlleuse. +Elle dura près de quatre mois au milieu des intrigues diverses que +l'état désespéré de l'Église ne suspendait pas, et qui finit +néanmoins, grâce à l'intervention du cardinal Consalvi, par +l'élection la plus inattendue et la plus pure qui pût édifier et +sauver cette institution. Nous allons en reproduire, à cause de ce +résultat, les principales péripéties. Jamais l'action providentielle +ne se donna plus évidemment en spectacle au monde; le conclave nomma +celui qu'il ne cherchait pas, et le cardinal Consalvi lui-même fit +nommer celui auquel il n'avait pas pensé: le hasard inspire la +sagesse. + +Voici l'abrégé du conclave. + + +X + +Il se composait de trente-cinq cardinaux présents. Consalvi en fut +nommé secrétaire. C'était le pouvoir exécutif provisoire de ce +gouvernement. Le banquier romain Torlonia offrit au conclave de +subvenir à ses besoins; Consalvi remercia Torlonia au nom de tous ses +collègues et n'accepta que la reconnaissance. Le cardinal Herzan +représentait l'empereur d'Autriche, arrivé peu de jours après +l'ouverture de l'assemblée. + +Dix-huit suffrages étaient déjà assurés au cardinal Bellisomi; Herzan +sent le danger pour sa cour; il obtient un délai nécessaire pour +former la brigue du cardinal Mattei, plus agréable à l'empereur. Le +conclave, par égard, suspend ses opérations; elles recommencent, deux +cardinaux, Zeladi et Gerdil, selon Consalvi, consentent, par une +ambition légitime, à détacher des voix de Bellisomi et de Mattei pour +eux-mêmes et à varier selon la convenance le nombre flottant de leurs +adhérents.--Albani déclare à Herzan qu'on ne se réunira pas à +Bellisomi, il l'interroge sur Gerdil, cardinal piémontais, pour +connaître si l'empereur d'Autriche lui donnera au dernier moment +l'exclusion. Herzan le laisse présumer sans l'affirmer; on y renonce. +Mattei et son parti, sans espoir pour eux-mêmes, ne songeaient +désormais qu'à affaiblir Bellisomi. + +Le conclave ainsi retardé paraît interminable; on propose de présenter +différents noms jusqu'ici sans espoir, ils sont repoussés. Herzan va +s'entendre avec Calcaquin pour le sonder avant de lui porter les voix +du parti autrichien; il le trouve insuffisant, obstiné, quoique +honnête. L'archevêque de Bologne s'offre au choix, il le mérite par +ses vertus; mais il a déserté le parti Mattei dans le commencement, ce +parti ne le lui pardonne pas et lui refuse son concours par vengeance; +de longs jours s'écoulent, on désespère de s'entendre. + +À la fin, et après trois mois d'inaction, le conclave sent qu'il perd +l'Église. Consalvi se dévoue pour la sauver. + +«Ce cardinal,» dit-il en parlant d'un des membres du conclave, «se +flattait ainsi de sauvegarder l'amour-propre de tous et de garantir +l'affection du souverain à ceux à qui il devrait son exaltation. Après +avoir organisé cet heureux plan, qui fut un pas décisif vers le terme +de l'affaire, on lui fit remarquer qu'il était impossible de trouver +le Pape dans le parti Mattei, soit parce que cette faction était trop +peu nombreuse, soit parce que, après l'exclusion de Mattei lui-même et +des quatre cardinaux déjà mis autrefois sur le tapis sans succès, ceux +qui restaient avaient tous des exceptions personnelles auprès de la +majorité des électeurs, sans en excepter quelques-uns de leur parti, à +cause de leur âge ou pour d'autres circonstances qui rendaient +chimérique l'espoir de réussir à leur sujet. Il comprit donc que le +parti Mattei n'aurait qu'à choisir le nouveau Pape dans le sein du +parti Bellisomi. + +«Ce second pas fait, il examina quel serait le cardinal du parti +Bellisomi qui, après l'exclusion de Bellisomi et des quatre autres +cardinaux dont on avait essayé l'élection, offrait le moins de +difficultés pour réunir les suffrages de tous. + +«C'est alors qu'il apprécia que, de tous ceux qu'on comptait dans le +parti Bellisomi, il s'en trouvait un qui, tout en présentant des +obstacles extrinsèques à son élévation, n'avait néanmoins aucun +empêchement personnel militant contre lui. Or chacun sait que ces +derniers empêchements sont insurmontables, ce qui n'existe pas pour +les autres; et il n'était pas seul à porter un semblable jugement sur +le cardinal en question. Tous partageaient cette opinion; elle était +donc générale. En effet, celui qui écrit ces pages peut affirmer +qu'aux funérailles du Pape défunt, il entendit les spectateurs parler +des cardinaux assis sur les bancs et dire ces mots: «Quel dommage que +ce conclave soit celui qui va donner un successeur à Pie VI! S'il y +avait un Pape entre les deux, en trois jours on nommerait le nouveau, +et ce serait celui-là .» + +«En parlant de la sorte, ils désignaient le cardinal, but de leur +conversation. Or c'était le cardinal Chiaramonti, évêque d'Imola, qui +réunissait très-certainement tous les avantages intrinsèques pour +succéder à Pie VI. Il était de Césène comme lui; il était assez jeune +pour être Pape, ayant cinquante-huit ans, comme le Pontife défunt, +quand il fut élu. On doit bien croire qu'un règne qui avait duré près +de vingt-cinq années détournait efficacement de l'idée de nommer un +successeur qui pouvait vivre aussi longtemps. On était habitué à voir +les princes occupant le siége de Pierre changer presque tous les sept +ou huit ans, et les espérances de chacun empêchent d'ordinaire un +choix qui, par sa durée, ne permet pas la réalisation de ces +espérances. Bien plus, Chiaramonti était la créature la plus aimée de +Pie VI, qui l'avait, quand il n'était que simple moine sans fonctions +dans son ordre, créé évêque de Tivoli, puis cardinal, et enfin évêque +d'Imola. Chiaramonti affectionnait très-vivement la famille Braschi, +dont on le croyait assez proche allié. Mais j'ai su de sa bouche +même, après son élévation au pontificat, qu'il n'en était rien. +Toutefois cette seule croyance suffisait pour faire craindre qu'en le +nommant on ne vît continuer le règne des Braschi, dont chacun avait +assez après vingt-quatre ou vingt-cinq années. + +«Ces impossibilités extrinsèques étaient si nombreuses et d'un tel +poids, qu'on peut avouer avec certitude qu'en toute autre +circonstance, et spécialement si le conclave se fût tenu à Rome en +temps ordinaire et calme, on aurait éloigné Chiaramonti du pontificat +suprême; tout au moins aurait-il été empêché de succéder immédiatement +à Pie VI. C'est pourquoi le peuple disait en le voyant aux +_Novendiali_, que c'était dommage qu'il n'y eût pas un Pape entre eux +deux. + +«La considération de ces obstacles si puissants avait éloigné de +l'esprit des cardinaux du parti Bellisomi, dont Chiaramonti était +membre, et plus encore de l'esprit du cardinal Braschi, qui en était +le chef en sa qualité de neveu de leur créateur pour la plupart, +l'idée et même le rêve de proposer Chiaramonti, quand il avait été +question de désigner trois ou quatre des leurs. Tous étaient +convaincus de l'absurdité de le mettre sur les rangs et de se flatter +de le voir réussir. Or tous les obstacles dont je parle étant +extrinsèques à la personne, la personne, si l'on retourne la médaille, +comme dit le vulgaire, ne soulevait aucune répulsion intrinsèque. + +«Une grande douceur de caractère, une très-aimable gaieté dans le +commerce habituel, une pureté de moeurs qui n'avait jamais été +souillée en aucune manière, une sévérité de conduite sacerdotale +jointe à une indulgence parfaite pour les autres, une sagesse +constante dans le gouvernement des deux églises confiées à ses soins, +une profondeur peu commune spécialement dans les études sacrées, +aucune contrariété individuelle, aucune hauteur, jamais une querelle +avec ses collègues,--il faut en excepter la seule qu'il soutint contre +le Légat de sa province pour la défense des immunités de ses églises +d'Imola,--enfin le renom d'excellent homme dont il jouissait partout, +comptaient pour autant de titres et de qualités intrinsèques. Dans +l'état actuel des choses, ces titres et ces qualités étaient assez +forts pour vaincre les obstacles extrinsèques énumérés plus haut. + +«Après avoir pesé toutes ces choses, le cardinal dont j'ai parlé tout +à l'heure conclut que Chiaramonti était celui du parti Bellisomi qui +serait choisi et proposé avec chance de succès par les cardinaux de la +faction opposée. La réussite était certaine, en effet, auprès de ceux +de son parti; il semblait donc qu'elle ne devait pas l'être moins près +de ceux du parti contraire. Ce parti aurait le mérite de l'avoir +désigné, et ses membres n'avaient aucun grief à articuler contre +lui,--si ce n'est tout au plus son âge peu avancé, qui pouvait porter +obstacle aux espérances des personnages se flattant de monter sur le +trône dans le futur conclave.» + +Ce cardinal, inventeur d'une trame aussi bien ourdie, se promenant un +jour dans les corridors du conclave avec Consalvi, dont depuis +longtemps il était l'un des amis, vint à parler de la longueur du +conclave et des embarras de la nouvelle élection,--car tel était le +sujet des conversations journalières et communes à tous.--Il s'ouvrit +dans cette occasion au secrétaire, et lui manifesta non-seulement en +général le projet qu'il nourrissait de faire qu'une faction choisît +le nouveau pape dans la faction contraire, afin qu'à l'heure de +l'élection la part fût égale pour tous, mais encore il lui confia +l'idée spéciale de briser le grand obstacle qui s'offrait aux +cardinaux cherchant le pape dans le parti Mattei. Il ne s'agissait que +de le prendre dans la faction de Bellisomi en la personne de +Chiaramonti. Le secrétaire ne put qu'applaudir à cet heureux avis, et +il encouragea beaucoup l'inventeur à le mettre à exécution. Dans cette +conversation, tous les deux jugèrent que le plus difficile consistait +à s'assurer du chef de la faction Mattei. Si celui-ci goûtait sa +proposition, tous ou le plus grand nombre des électeurs de ce parti +s'uniraient, par son intermédiaire, aux dix-huit cardinaux donnant +leurs voix à Bellisomi. + +Ce cardinal doutait cependant un peu que ces derniers votassent +unanimement pour Chiaramonti, parce qu'il s'en rencontrait parmi eux +d'aussi jeunes que lui. «Un certain amour-propre devait,» disait-il, +«les arrêter en pensant que, si l'on voulait faire un Pape jeune, leur +position deviendrait humiliante, ce qui n'aurait pas lieu en +choisissant le Pape parmi les plus âgés.» Le prélat lui répondit qu'il +n'y avait dans le parti Bellisomi que trois cardinaux au plus qui +pourraient peut-être bercer leur esprit de semblables idées, puisque +les autres ou ne désiraient pas la papauté, ou appréciaient les +difficultés qui les en éloignaient; qu'au reste il fallait laisser au +cardinal Braschi le soin de réunir sur Chiaramonti les votes du parti +Bellisomi, et que si Son Éminence le permettait, il allait confier le +projet à ce cardinal sous la plus grande réserve. Braschi pourrait +ensuite agir près des siens quand on aurait été assuré de tous les +votes des partisans de Mattei; que cette affaire dépendait, en dernier +ressort, de l'adhésion obtenue de leur chef, qui, s'il le voulait, +saurait se rendre maître d'Herzan aussi bien que de n'importe quel +autre, si l'on s'apercevait de certaines opiniâtretés. Il termina en +disant que tous leurs soins et tous leurs efforts devaient tendre à +découvrir un expédient pour réussir auprès de ce chef, afin de ne pas +faire un faux pas dans une matière aussi délicate. + +Le cardinal (Maury) ayant approfondi toutes ces observations, chercha +de son côté comment on parviendrait à faire goûter au chef du parti +Mattei et le plan qu'il venait d'imaginer et Chiaramonti, l'objet de +ce plan. + +On crut d'abord que le cardinal lui-même devait lui en parler. Sa +personne ne pouvait être suspecte, puisqu'il appartenait à sa faction +et qu'il jouissait de toute son estime. Cependant, quand on eut bien +étudié le caractère de ce chef (Antonelli) qui s'aimait naturellement +en lui et en ses oeuvres, et qui n'applaudissait pas toujours à celles +des autres, parce qu'elles blessaient son orgueil et qu'elles avaient +à ses yeux le défaut de venir d'un autre et non de lui, on ne voulut +pas exposer le succès de l'affaire qui aurait infailliblement avorté +si le dessein ne lui eût pas été agréable. + +«Je proposai,» dit Consalvi, «une combinaison qui devait nous conduire +au but avec certitude. Il se trouvait alors auprès du cardinal +inventeur du projet, en qualité de familier et de conclaviste, un +homme qui avait toujours possédé la faveur du chef du parti Mattei et +qui jouissait de l'affection et de l'estime de tout ce parti. Cette +circonstance nous fournit la plus opportune occasion de nous servir de +lui pour faire naître dans l'esprit du cardinal chef de ce parti les +idées que nous venons d'expliquer tout à l'heure. On pensa que cet +homme, n'inspirant pas de jalousie et ne soulevant pas de défiances, +ni par sa dignité, ni par aucune autre distinction, pourrait préparer +les choses de façon que celui à qui il devait souffler la pensée +semblât presque en être l'auteur. Nous voulions que ce dernier pût la +présenter ensuite comme sienne, sans craindre de nous enlever le +mérite de l'invention. Cet arrangement était très en rapport avec son +caractère. La bonne volonté et l'attachement à son maître ne +manquaient pas à ce familier (l'abbé Poloni) pour exécuter une telle +entreprise de concert avec le cardinal dont il connaissait si bien à +fond le caractère, qu'il savait toutes les manières de le prendre pour +s'en servir utilement.» + +Le plan ainsi arrêté sur ce point et dans cette entrevue fournie par +le hasard, les deux interlocuteurs, chacun de son côté, s'occupèrent +de le réaliser sans aucun retard. + +Et pour parler d'abord de ce qui regarde le prélat secrétaire, il alla +sans retard, comme on l'y avait autorisé, communiquer ses idées au +cardinal Braschi. + +On ne parviendra jamais à décrire la stupeur de Braschi quand il +apprit que l'on pensait à Chiaramonti. Le plaisir infini qu'il en +ressentit n'égala pas son étonnement et en même temps sa crainte +très-fondée que les choses n'arrivassent pas à bon terme, tant lui +semblaient insurmontables les obstacles extrinsèques contre +Chiaramonti. Consalvi crut nécessaire de lui suggérer que, pour ne pas +les augmenter et même pour les diminuer autant que possible, +non-seulement il était indispensable de conserver le secret le plus +absolu jusqu'à ce que la chose fût ébruitée par les adversaires, mais +encore qu'à l'instant où ils la soumettraient aux intéressés, lui, +cardinal Braschi, pour témoigner une grande modération et une parfaite +indifférence, devait répondre que, ses relations particulières avec le +cardinal Chiaramonti pouvant faire arguer qu'en le patronnant auprès +de ceux de son parti il cherchait plutôt à satisfaire son amitié et +ses goûts qu'à procurer le bien de tous, il entendait renoncer en une +certaine façon à l'honneur de chef de parti. Braschi ne veut, +devait-il ajouter, participer à cette affaire que pour émettre son +vote, laissant au cardinal doyen Albani,--lui aussi dans le même +parti,--le soin d'agir auprès des autres cardinaux de la manière +qu'il jugerait convenable. + +«Cette conduite tenue plus tard par Braschi au moment favorable +contribua beaucoup au succès du dessein formé. Quant au cardinal qui +en était l'inventeur, s'il ne rencontra pas de difficultés pour faire +accepter à son conclaviste le rôle qu'il devait jouer auprès du chef +de la faction Mattei, afin de la disposer en faveur de Chiaramonti, ce +conclaviste n'en éprouva pas davantage (grâce à Dieu qui nous aidait) +pour faire adopter l'idée à ce chef dès qu'il lui en ouvrit la bouche. +Ce chef (Antonelli) n'avait rien à objecter contre le cardinal +Chiaramonti, et il l'estimait comme Chiaramonti méritait d'être +estimé. Les obstacles extrinsèques eussent sans doute été +très-puissants sur son esprit, si la proposition de l'élection lui eût +été faite dans un conclave moins avancé, par le parti adverse, ou +tandis que l'espoir de nommer un des cardinaux de son parti subsistait +encore. Mais, une fois convaincu de cette impossibilité et +reconnaissant comme inévitable la nécessité de choisir le nouveau pape +dans le parti contraire, il accueillit admirablement l'heureuse pensée +que son parti eût l'honneur du choix, et plus encore que cet honneur +lui fût attribué de préférence à tous les autres. + +«Plus l'entreprise de couronner Chiaramonti semblait ardue à cause des +obstacles extrinsèques, plus aussi cette difficulté flattait son +amour-propre. Il entrait dans sa nature de chercher à montrer que rien +ne lui était impossible, et qu'il réussissait là où le plus habile +aurait inévitablement échoué. Il voyait encore, dans l'espoir qu'il +avait de vaincre ces embarras, l'occasion de se faire un grand mérite +auprès de l'élu à qui il aurait obtenu ce que Chiaramonti lui-même +devait alors regarder comme chimérique. + +«Il se chargea donc avec joie de la négociation, et, ne doutant pas de +son omnipotence près des siens, il craignit plutôt que la jeunesse de +Chiaramonti et ses autres obstacles extrinsèques lui fissent tort près +de plusieurs cardinaux de son parti. Il jugea en conséquence qu'avant +de se mettre à recueillir les votes du parti Mattei, il était +nécessaire de faire certaines recherches afin de ne pas travailler en +vain, et de vérifier si l'empêchement qu'il appréhendait dans l'autre +parti était oui ou non insurmontable. Il se transporta donc chez le +cardinal Braschi, et, dans un discours étudié, il lui rappela d'abord +l'excessive longueur du conclave, aussi scandaleuse pour les fidèles +que pénible à l'Église; les inutiles épreuves tentées pour l'élection +des cardinaux des deux partis; l'urgence de terminer enfin et +d'accorder à l'Église un chef alors si nécessaire. Il lui communiqua +ensuite l'idée qu'il avait conçue d'agir auprès des deux premiers +compétiteurs et des cardinaux de son parti pour l'exaltation du +cardinal Chiaramonti, dès qu'il compterait avec certitude sur l'actif +appui de ceux du parti Bellisomi. Il fit remarquer en même temps quel +était son zèle pour le bien de l'Église, son estime et son intérêt à +l'égard de Son Éminence, en choisissant comme Pape un membre du parti +opposé au sien, lié par tant d'attaches au pape Pie VI dont il était +la créature la plus aimée, et qui, entre parenthèses, était uni à Son +Éminence et à la maison Braschi par la gratitude et par l'amour de la +même patrie. Ces réflexions, dit-il, l'avaient déterminé à passer à +pieds joints sur les difficultés extrinsèques compensées bien +certainement par les mérites personnels du sujet. Il ajouta qu'il +redoutait toutefois beaucoup ces obstacles, et en particulier la +jeunesse de Chiaramonti, et que peut-être ils auraient trop de force +auprès de beaucoup d'électeurs, surtout quand ces électeurs +réfléchiraient que Chiaramonti devait succéder à un Pape qui avait si +longtemps régné. Il conclut en demandant à Son Éminence si, sachant la +manière de penser de ceux de son parti, elle croyait ces craintes +tellement fondées qu'il ne fût pas possible de réussir. Si le succès +était seulement douteux, il chercherait d'abord à assurer le concours +des siens, et alors, conjointement avec Son Éminence, ils assureraient +l'adhésion du parti opposé. + +«Le cardinal Braschi répondit qu'il lui était impossible d'exprimer sa +surprise et de comprendre comment Son Éminence (Antonelli) avait songé +au cardinal Chiaramonti, à cause justement des difficultés +extrinsèques qu'il avait indiquées sommairement; que malgré leur +nature, lui, Braschi, ne les croyait pas absolument invincibles près +de ceux de son parti, tant à cause des mérites personnels du sujet +qu'en vue des circonstances particulières dans lesquelles on se +trouvait; que la longueur excessive du conclave, l'inutilité des +épreuves faites sur les candidats des deux partis que l'on ne pouvait +parvenir à nommer, la lassitude des électeurs, aucune exception +personnelle contre le sujet et une satisfaction naturelle de voir l'un +d'entre eux succéder à saint Pierre, lèveraient beaucoup d'obstacles. +Quant à lui, Son Éminence saurait bien comprendre par elle-même que +personne ne devait être plus content de cette élection, mais que, par +rapport aux relations existant entre lui et Chiaramonti, il croyait +convenable à sa délicatesse de ne pas prendre la plus petite +initiative dans sa promotion, même à l'égard de ceux du parti dont il +était le chef. Qu'il pensait devoir seulement se borner à donner son +vote quand les autres accorderaient les leurs à Chiaramonti; que +cependant il croyait devoir offrir un bon conseil à Son Éminence, en +lui disant que, dans le cas où les tentatives pour Chiaramonti +aboutiraient près de ceux de son parti, il voulût bien alors +s'aboucher avec le doyen cardinal Albani, et faire ensemble les +démarches nécessaires auprès des cardinaux du parti Bellisomi, déjà +invités à se concerter avec lui. + +«Le cardinal chef du parti Mattei fut on ne peut plus satisfait de +cette réponse. Ayant recommandé le secret à Braschi jusqu'à nouvel +ordre, il le quitta et alla se mettre à l'oeuvre. + +«La première personne à laquelle il jugea indispensable de s'adresser +fut Herzan. Il voulait obtenir son assentiment et acquérir ainsi un +appui auprès des autres cardinaux. Il lui exposa donc toute son idée, +et lui fit considérer comment, dans l'impossibilité d'arriver à +l'élection de Mattei ou de tout autre de sa faction, Chiaramonti était +incontestablement le plus capable dans le parti opposé; qu'il fallait +en conséquence se tourner de son côté, afin de donner un chef à +l'Église. Il n'oublia pas de lui faire remarquer que Chiaramonti, +choisi et porté par eux au pontificat suprême, leur devrait son +élévation encore bien plus qu'à ceux de la faction à laquelle il +appartenait. Sans leur consentement, en effet, jamais il n'aurait été +Pape. Ses adversaires naturels ne se bornaient donc pas à concourir +pour lui, ils étaient encore les promoteurs de son exaltation. Ce +cardinal (Antonelli) releva les mérites personnels de Chiaramonti, qui +balançaient les exceptions produites par son attachement à la +personne et à la famille du Pape défunt; puis il finit en disant que, +dans la situation actuelle, c'était la conclusion la plus honorable et +la plus avantageuse que l'on pût souhaiter. Il termina par la +déclaration qu'il ne doutait pas du plein consentement de Son +Éminence. + +«Herzan se montra convaincu de la vérité et de la justesse de ces +réflexions, et tout disposé à concourir. Il dit seulement qu'il +suspendait sa résolution pour quelques heures, parce qu'il n'avait pas +une connaissance bien positive de Chiaramonti. Ce dernier, habitant +toujours son diocèse, venait fort rarement à Rome, ce qui faisait que +Herzan ne l'avait que très peu vu. Il voulut donc aller le visiter +sous quelque prétexte,--comme il était allé chez Calcagnini,--afin de +juger si ses manières lui plaisaient, et pour s'entretenir un peu avec +lui. Le jour suivant, il se rendit dans sa cellule à cet effet, ainsi +que c'est l'usage parmi les cardinaux dans les conclaves. Après s'être +longuement entretenu avec lui, traitant divers sujets pendant la +conversation, il le quitta si enchanté de sa douceur, de sa gaieté, +de la sagesse de ses réflexions et de ses raisonnements, qu'il assura +aussitôt de son adhésion complète le chef du parti Mattei, le priant +de commencer les démarches parmi ceux de sa faction. + +«Ces démarches provoquèrent cependant près de quelques-uns de ce parti +certaines objections que leur chef n'avait pas prévues, et qui prirent +leur origine dans la qualité même de ceux qui le composaient. Il s'en +rencontrait parmi eux qui aspiraient à la tiare. N'étant pas très-bien +convaincus,--comme cela arrive ordinairement dans les choses qui nous +sont personnelles,--de l'impossibilité de réussir, et honteux pour la +plupart de céder la place à un candidat qu'ils se croyaient inférieur +de beaucoup, à cause de son âge, des emplois qu'il avait remplis, de +ses amitiés ou d'autres circonstances qui lui étaient propres, ils +témoignèrent une assez vive répugnance à lui accorder leur voix. +Peut-être n'auraient-ils pas montré de semblables répulsions, si le +sujet choisi eût été de qualité proportionnée à la leur. + +«Ces difficultés surgirent chez les plus âgés de ce parti. On +rencontra aussi chez les plus jeunes les obstacles que l'on redoutait +dans ceux du parti opposé: mais la prudence de leur chef, et +l'autorité dont il jouissait auprès d'eux et dans tout le +Sacré-Collége, la joie que Herzan affichait, et par conséquent +l'espérance de voir se réaliser des avantages sur lesquels on +comptait, aplanirent en deux jours et peu d'heures les embarras qui +furent suscités dans ce parti. + +«Tous consentirent d'autant plus volontiers qu'ils admettaient +unanimement le mérite personnel de Chiaramonti, et qu'ils +reconnaissaient que les difficultés soulevées contre lui étaient +seulement extrinsèques. Les cardinaux comprenaient la nécessité d'en +finir, et tous furent persuadés qu'ils ne pouvaient terminer +autrement. Ils n'eurent donc pas besoin, pour admettre Chiaramonti, de +l'argument dont leur chef se servit néanmoins, afin d'appuyer son +discours auprès de chacun d'eux. Cet argument consistait à démontrer +que le refus d'une petite minorité n'empêcherait pas l'élection +projetée, puisque le nombre nécessaire de suffrages était acquis à +Chiaramonti. Ce nombre, affirmait-il, était plus que suffisant, quand +bien même tous n'auraient pas voulu adhérer,--ce qui toutefois arriva. + +«Il n'y eut qu'un seul cardinal de ce parti qui, tout en rendant +justice au mérite personnel de Chiaramonti, montra plus de résistance +que tout autre à passer sur les obstacles extérieurs. Cette opposition +venait, disons-le en taisant son nom, de ce qu'il ne pouvait se +résoudre facilement à renoncer à l'espoir du pontificat. On doit +ajouter aussi, pour être vrai, qu'après quelques hésitations mises en +avant par lui plus que par tout autre, il accepta avec ses collègues +la proposition qu'on lui fît en faveur de cette élection. + +«Quand le chef du parti Mattei eut ainsi réuni sur Chiaramonti les +votes de tous les siens, il crut avoir achevé son oeuvre, et il ne se +trompa pas dans cette croyance. Le cardinal Braschi, informé d'un tel +succès, en fit part aussitôt, comme c'était convenu, au doyen cardinal +Albani, afin de procurer, de concert avec lui, l'unanimité des votes +du parti Bellisomi. Quant au cardinal Braschi, il s'abstint de toute +démarche pour les motifs expliqués plus haut. Il est impossible +d'exprimer avec quelle joie Albani apprit cette nouvelle, lui qui +avait une particulière estime pour Chiaramonti, et avec quel bonheur +il se joignit à son collègue, dans le but de recueillir les votes des +cardinaux de son parti. On peut avancer très-sincèrement que tout cela +fut l'ouvrage de peu d'instants. On commença le matin même la +recherche des voix; en un moment cette tâche fut accomplie. + +«À l'annonce du choix qui avait été fait de Chiaramonti pour Pape, on +ne rencontra même point parmi les dix-huit les difficultés et les +hésitations que l'on redoutait de la part de ceux qui avaient son âge. +Si, dans un récit tout historique, des rapprochements étaient permis, +on dirait ici avec raison que cette élection fut semblable à un feu +d'artifice dont les étincelles passent d'une fusée à l'autre avec la +rapidité de l'éclair. Tous répétaient sans se cacher et sans mystère: +«Le Pape est fait! Chiaramonti est Pape!» et le conclave retentit de +cette nouvelle. + +«Chiaramonti cependant était allé, selon son habitude, se promener +dans le jardin, après le scrutin de la matinée, dans lequel Bellisomi +et Mattei avaient obtenu, comme toujours, le même nombre de voix. L'un +des conclavistes courut à sa rencontre et l'informa de ce qui se +disait dans le conclave sur son élection. Chiaramonti en fut ému et +troublé souverainement, d'autant plus qu'il s'y attendait moins et +qu'il n'aurait jamais pu le croire. Celui qui lui avait annoncé cette +nouvelle fut témoin de l'agitation qu'il ne put cacher dans ce premier +moment. Mais Chiaramonti se rendit bientôt maître de lui-même, puis il +courut à sa chambre, et, se tenant à l'écart, il laissa les événements +marcher selon les voeux de la Providence. Le chef du parti Mattei, +Herzan et tous les autres ne tardèrent pas à aller le trouver. Cette +nouvelle prit à peine consistance que l'on parla de faire le soir même +la cérémonie du baisement des mains. Tous les cardinaux prennent part +à cette fonction la veille de l'élection, d'où il résulte que le pape +est élu avec l'assentiment prémédité de tous, et non par hasard ou par +surprise. On fixa l'heure de la cérémonie, et, à dater de ce moment, +la prochaine exaltation de Chiaramonti ne fut plus un secret pour le +conclave. On en répandit ensuite la nouvelle au dehors, par le moyen +du tour. Bientôt Venise entière l'apprit. + +«Dans cette après-dînée le scrutin ordinaire eut lieu, comme c'est +l'usage, et, chose admirable, qui dut exposer les deux sujets à une +cruelle épreuve, Bellisomi et Mattei eurent encore le même nombre de +voix. Tous aperçurent, ou du moins crurent apercevoir, sans se +tromper, une sérénité et une indifférence héroïques sur le visage du +premier, un grand trouble sur celui du second. Ce dernier aura pu +exercer les vertus et l'esprit religieux dont il était si bien doué, +pour dominer son émotion et ne pas en être ébranlé. + +«Après le scrutin, Chiaramonti pensa qu'il convenait de donner une +marque de respect et d'estime au cardinal doyen et à Herzan. Il alla +les visiter l'un et l'autre quelques instants dans leurs chambres. Le +soir venu, le doyen et les cardinaux, réunis autour de lui, vinrent en +corps baiser la main de Chiaramonti. Son humilité et son naturel +affable refusaient de consentir à cette cérémonie; l'usage enfin +prévalut. + +«Après le départ des cardinaux, il songea, pendant les premières +heures de la nuit, à préparer les choses indispensables pour la +fonction du jour suivant, et spécialement les vêtements pontificaux, +que l'on a l'habitude de tenir prêts, et qui allaient mal à sa stature +plutôt petite que grande. + +«Il écrivit aussi les lettres de communication aux souverains, et +s'occupa de l'expédition des courriers qui, dès qu'il aurait été élu, +devaient se rendre auprès des nonces et à Rome. + +«Durant cette nuit, on tenta, dit-on, de faire avorter l'élection si +solennellement assurée par le baisement des mains. On raconte que deux +cardinaux du parti de Bellisomi, et deux autres de la faction Mattei, +tous de l'âge du nouvel élu, et qui pour la plupart aspiraient à la +papauté, se liguèrent et s'efforcèrent de gagner leurs collègues, afin +de former un nombre de suffrages contraires à Chiaramonti dans le +scrutin du jour suivant. Mais leurs efforts furent vains: ils +abandonnèrent leur projet; puis, comme les autres, ils se montrèrent +favorables à l'élection. + +«J'ai cru ne pas devoir cacher ce fait, parce qu'il en fut +généralement question dans la suite; mais je n'ai pas par-devers moi +de preuves qui le confirment. Peut-être même ne fut-ce qu'un faux +bruit qui augmenta en passant de bouche en bouche, ainsi que cela se +pratique ordinairement. On prit pour une tentative ce qui ne fut autre +chose qu'un discours au sujet des difficultés s'opposant au pape +désigné, et l'on fit ressortir ces difficultés avec une certaine +énergie. + +«Le 14 mars parut enfin. C'était le jour destiné par la Providence +pour faire cesser le veuvage de l'Église romaine, et pour donner un +suprême pasteur aux fidèles, après une vacance du saint-siége de six +mois et seize jours, et après trois mois et quatorze jours de +conclave. + +«On se rendit au scrutin à l'heure accoutumée; Chiaramonti fut élu +unanimement et proclamé souverain pontife. Afin d'honorer le cardinal +doyen, celui-ci lui donna sa voix. L'élection faite, tous les +cardinaux assis dans les stalles situées du côté où se tenait +Chiaramonti se retirèrent du côté opposé, le laissant seul, selon +l'usage, en signe de respect. Le secrétaire du conclave, le sacriste +et le maître des cérémonies entrèrent alors pour réclamer l'acte +d'élection et d'acceptation, comme cela se pratique toujours. Quand +ils furent introduits dans la chapelle, qui se referma sur eux, le +cardinal doyen sortit de sa stalle, et, suivi des cardinaux, il se +dirigea vers celle où était assis Chiaramonti, pour savoir s'il +acceptait la tiare. Chiaramonti demanda un moment pour prier. Après +son oraison, il répondit brièvement qu'il se reconnaissait indigne +d'une charge si sublime à laquelle auraient dû être élevés de si +nombreux et de si méritants sujets qui étaient dans le Sacré-Collége. +Il ajouta qu'il adorait les jugements de Dieu; qu'il était confondu et +tremblant à l'aspect d'un si lourd fardeau et à la vue de son +insuffisance; qu'il comptait sur l'aide et sur le concours du +Sacré-Collége dans l'exercice du pontificat, auquel il ne croyait pas +devoir renoncer dans les circonstances actuelles de l'Église, et dans +la nécessité de ne plus prolonger son veuvage. Il déclara qu'il +acceptait donc, et qu'il remerciait en même temps les cardinaux de +l'opinion qu'ils avaient eue de lui, sans aucun mérite de sa part. + +«On lui demanda quel nom il désirait choisir. Il répondit qu'en +souvenir de gratitude pour son prédécesseur, il prenait celui de Pie +VII. + +«Après son élection et son acceptation, le nouveau pape fut conduit à +l'autel pour revêtir les ornements pontificaux. Pendant qu'il +s'habillait, un des cardinaux qui, d'après la voix publique, avait +tenté, dans la nuit précédente, d'entraver cette élection, fit un jeu +de mots, avec la plus grande gaieté, au secrétaire du conclave, près +duquel il s'était placé. Je ne veux pas l'oublier au milieu de ce +récit. Il lui dit donc que, dans cette matinée, les cardinaux avaient +prouvé que leur puissance était plus grande que celle du pape. Le +secrétaire ne comprenant pas ce que signifiaient ces paroles, le +cardinal continua: «Vous ne savez donc pas, Monseigneur, que les +avocats romains, pour démontrer l'immense pouvoir du pape, disent +qu'il peut faire _ex albo nigrum_. Ce matin, nous avons fait _ex nigro +album_, ce qui est bien plus difficile, car pour que le blanc devienne +noir, il faut très-peu.» Ce cardinal faisait allusion au changement +de costume de Chiaramonti, qui, tout en étant cardinal, s'habillait de +noir en sa qualité de bénédictin, et qui alors se revêtait de blanc +comme pape. + +«Après qu'on l'eut couvert des vêtements pontificaux, les cardinaux +firent au nouveau pape l'adoration accoutumée, puis la chapelle fut +ouverte et on admit les conclavistes à l'adoration, tandis que, de la +loge, le plus ancien des cardinaux-diacres annonçait au peuple, +aggloméré sur la petite place de l'île, l'exaltation du cardinal +Chiaramonti au souverain pontificat, sous le nom de Pie VII. + +«Cette nouvelle fut accueillie avec des transports d'allégresse. On +ouvrit alors le conclave, et le peuple se vit admis au baisement des +pieds. La foule était prodigieuse, et la joie causée par cette +élection était vraiment universelle. Le pape sortit après dîner, et il +alla processionnellement, avec le Sacré-Collége, à l'église, au milieu +des plus vifs et des plus continuels applaudissements. Il fut placé +sur l'autel, selon la coutume, et il reçut l'adoration publique des +cardinaux et du peuple innombrable qui était accouru. Il retourna +ensuite au couvent, où le conclave s'était assemblé. + +«Je pourrais ici terminer ce récit, qui a pour objet l'histoire du +conclave, car il finit avec l'élection du pape. Mais je ne crois pas +devoir me dispenser de rapporter quelques-uns des faits relatifs au +pape élu. Quoique postérieurs à l'élection, ils ont cependant +corrélation avec elle en tant qu'ils servent de preuve à ce que j'ai +avancé par rapport aux vues de la cour de Vienne sur le choix du +nouveau pontife. Je n'ai pas, ainsi que je l'ai déclaré tout d'abord, +de documents pour appuyer mes assertions.» + + +XI + +Pie VII fut très-embarrassé entre l'Église temporelle qu'il ne voulait +pas trahir, et l'empereur d'Autriche qu'il ne pouvait pas mécontenter. +L'empereur voulait profiter de l'élection pour lui arracher les +Légations, le pape ne pouvait y consentir; il choisit Consalvi, +l'auteur inconnu de son exaltation, et le nomma son pro-secrétaire +d'État. Il partit par mer pour Rome, une frégate vénitienne le porta à +Ancône; il y arriva le même soir que la nouvelle de la bataille de +Marengo qui humiliait l'Autriche, et qui lui donnait l'espoir de +résister plus efficacement à la demande des trois légations. On ne +peut douter que cet événement ne lui causât une satisfaction secrète. +En effet, l'empereur s'abstint de toute initiative dans son +gouvernement, et ne garda aucune action que comme police militaire. +Rome l'accueillit en pape et en souverain. + + LAMARTINE. + +(_La suite au prochain entretien._) + + + + +CXe ENTRETIEN. + +MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI, + +MINISTRE DU PAPE PIE VII, + +PAR M. CRÉTINEAU-JOLY. + +(DEUXIÈME PARTIE.) + + +I + +«Le pape était rentré à Rome le 3 juillet 1801. Le premier consul, qui +voulait gouverner en souverain et non en perturbateur de l'Europe, +lui fit des ouvertures de paix; il témoigna au cardinal Martiniani, +évêque de Verceil, le désir d'entrer en négociation pour les affaires +religieuses de France. Le cardinal Spina fut envoyé à Turin pour cet +objet. Bonaparte, qui ne s'arrêta pas à Turin, lui fit dire de se +rendre à Paris. Il avait connu le cardinal Spina à Valence, où ce +cardinal avait vu mourir le pape Pie VI. La négociation avec Spina ne +marchait pas. Bonaparte nomma pour la suivre à Rome M. de Cacault, +déjà accrédité à Rome sous le précédent pontificat. Il y était aimé et +considéré. + +«Bonaparte impatienté écrivit à M. de Cacault de revenir à Paris avec +le projet de concordat accepté, ou de demander immédiatement ses +passe-ports. + +«Cette nouvelle surprit beaucoup le Saint-Père, sans l'épouvanter +cependant. Il s'était restreint, en amendant le projet, à retrancher +simplement ce que son devoir lui empêchait à toute force d'accorder. +Rempli d'un courage et d'une sagesse vraiment apostoliques, il se +détermina à endurer n'importe quelle calamité, y compris même la perte +de sa souveraineté temporelle, qu'on avait menacée d'une manière +expresse, plutôt que de céder un seul pouce de terrain après s'être +acculé à ses derniers retranchements. Pie VII se vit secondé dans sa +résistance par cette nombreuse congrégation des Cardinaux les plus +savants, qui avait été formée dès le principe et qui se rassemblait en +sa présence pour l'examen des dépêches et des projets reçus de Paris. +On avait, avec l'assentiment de cette congrégation, corrigé le projet +renvoyé pour la signature réciproque si les corrections eussent été +admises. Ce fut encore avec son approbation que le Saint-Père persista +dans ses desseins, et brava les conséquences qu'on lui laissait +entrevoir. + +«Spina reçut donc l'ordre de notifier au gouvernement français combien +il était impossible au Saint-Père de se départir des amendements +joints au projet et de le signer tel qu'il était, puisque sa +conscience et ses devoirs les plus sacrés le lui défendaient. On le +chargea en même temps de déclarer que Sa Sainteté était prête à +souscrire le projet corrigé, quoiqu'elle se fût flattée de quelque +chose de mieux; mais qu'elle voulait se persuader que son espérance se +réaliserait au moins pour l'avenir. La Cour pontificale, dans la plus +vive anxiété, comptait les jours, en attendant la réponse de Paris à +la demande du Saint-Père. Tout à coup, au lieu d'arriver par +l'entremise du prélat Spina, comme cela s'était toujours pratiqué +jusqu'alors, cette réponse fut apportée par M. de Cacault. Il fit +savoir au pape, d'abord par l'intermédiaire de la secrétairerie +d'État, et personnellement ensuite, qu'il avait reçu de Paris l'ordre +le plus positif de déclarer que si, cinq jours après son intimation, +le projet de Concordat envoyé naguère de Paris n'était pas signé, sans +qu'on y fît le plus léger changement, la plus petite restriction ou +correction, lui, Cacault, devait déclarer la rupture entre le +Saint-Siége et la France, quitter Rome immédiatement et se diriger sur +Florence auprès du général Murat, qui s'y trouvait à la tête de +l'armée française d'Italie. + +«Cet ordre, si brutalement péremptoire, du départ de l'ambassadeur, et +cette déclaration de rupture ne produisirent pas l'effet qu'en +attendaient M. de Cacault et le gouvernement consulaire. Et cependant +les conséquences auxquelles il fallait se résoudre étaient évidentes, +à cause de la proximité des troupes françaises. Le Pape fit part de +cette nouvelle aux cardinaux. Ils me chargèrent tous de répondre que +le Saint-Père ne pouvait à aucun prix acquiescer à ce qu'on exigeait +de lui, retenu qu'il était par ses devoirs les plus sacrés; qu'il +voyait avec un véritable chagrin le départ de Cacault, la déclaration +d'une rupture imméritée et les résultats qui en découleraient; qu'il +remettait sa cause entre les mains de Dieu, et qu'il était prêt à +toutes les éventualités que le Ciel lui réservait dans ses décrets. + +«Je reçus l'ordre de Sa Sainteté de transmettre cette réponse à +l'envoyé. Je devais en même temps lui faire observer et le motif si +juste qui l'avait dictée, et l'impossibilité pour le Pape d'agir d'une +autre manière. Sa Béatitude espérait que M. de Cacault, dans sa +sagesse, dans sa droiture et dans la rectitude de ses intentions,--ces +qualités distinguaient réellement cet honnête ministre, mort +aujourd'hui,--n'aurait pas manqué d'en instruire son gouvernement. + +«Porteur de ce message et des passe-ports réclamés, j'allai chez +l'ambassadeur. Je lui exposai en détail et avec la plus grande +précision les motifs qui forçaient le Pape à se conduire ainsi au prix +de n'importe quelle calamité. Il me serait très-malaisé, je dirai +même impossible, de dépeindre quelle sincère douleur produisit sur +Cacault cette résolution. Je ne raconterai pas non plus la vive +émotion qu'il manifesta en apprenant les motifs qui rendaient cette +résolution inébranlable. + +«Il en fut saisi jusqu'au point d'éclater en véritable fureur, se +voyant les mains liées par une injonction des plus hautaines et qu'il +fallait exécuter sur-le-champ. Il était désolé de ne pouvoir retarder +son départ; il aurait voulu exposer à son maître les excellentes +raisons qui forçaient le Pape à ne pas consentir, et l'impossibilité +pour Rome d'agir différemment. D'autre part il ne se berçait pas d'un +heureux succès, quand bien même il lui serait permis de faire des +représentations, car le caractère de celui qui ne se laissait pas +persuader l'épouvantait, disait-il. Cacault ajoutait que le genre des +matières traitées, fort peu comprises par les séculiers et par ceux +surtout qui professaient des principes différents, offrait un obstacle +de plus à cette persuasion. Il aurait pu se flatter, avouait-il, de +convaincre le général Bonaparte s'il avait eu à l'entretenir d'objets +politiques. Il ne pouvait se consoler en réfléchissant qu'une rupture +qui aurait de si funestes suites allait éclater, parce qu'on n'avait +pu s'entendre réciproquement, et il manifestait une très-amère douleur +en voyant sacrifier des hommes qui n'affichaient aucune mauvaise +intention,--ce sont ses propres termes,--et qui n'agissaient que +contraints par leurs propres devoirs. Il se désolait encore d'assister +à une nouvelle ruine d'un pays auquel il était attaché d'une façon +toute particulière, d'un pays qu'il avait habité pendant les belles +années de sa jeunesse, et dans lequel il était revenu discuter les +affaires publiques sous le pontificat précédent, et où il avait trouvé +la plus cordiale réception et la plus éclatante bonne foi. + +«Transporté de rage,--c'est le mot qui le peindra le mieux,--il révéla +dans ce très-long entretien ses angoisses extrêmes. Après avoir +longtemps médité, il découvrit un biais dont personne ne s'était +avisé. + +«Cacault assura donc qu'il ne lui paraissait pas possible que le +premier consul, en apprenant directement de ma bouche tout ce que je +venais de lui dire, n'en demeurât pas frappé, et qu'il ne se contentât +pas de ce que le Pape pouvait et désirait accorder. Il lui semblait +que l'unique moyen de suspendre d'abord et de conjurer ensuite pour +jamais les désastres dont on était menacé, serait de me rendre à Paris +pour communiquer de vive voix à Bonaparte, au nom du Saint-Père, ce +que je lui avais exposé. Je devais, disait-il, aller assurer le +premier consul que si le Souverain Pontife ne pouvait pas adhérer à +ses demandes au-delà de certaines limites, ce n'était point par +mauvaise volonté,--Sa Sainteté étant animée des meilleurs sentiments à +son égard,--mais uniquement parce qu'elle y était forcée par la +nécessité la plus impérieuse. + +«Je fus très-surpris de cette idée, et je lui fis remarquer aussitôt +combien il serait difficile de la mettre à exécution. J'étais cardinal +et premier ministre; or la seconde qualité ne me permettrait point de +m'éloigner du Pape. D'un autre côté, un cardinal ne pouvait guère se +montrer dans un pays où depuis tant d'années on n'avait pas vu même +les insignes d'un simple homme d'Église. + +«Mais aux objections que je lui soumis, il répondit toujours que ces +qualités de cardinal et de premier ministre, qui me paraissaient des +obstacles à ce voyage, lui semblaient être au contraire des titres +décisifs pour l'entreprendre, et le gage le plus certain du succès; +que j'en avais vu un exemple dans l'envoi fait par l'empereur François +à Paris de son premier ministre, le comte de Cobenzel, y résidant +actuellement pour les affaires d'Autriche; qu'il fallait connaître +comme il les connaissait le caractère et la manière de penser de +Bonaparte, pour se convaincre que rien ne devait plus chatouiller son +orgueil que de montrer aux Parisiens un cardinal et le premier +ministre du Pape; que ce voyage le flatterait encore davantage que +celui du premier ministre de l'empereur; que j'aurais, grâce à mes +fonctions, libre accès auprès du chef de l'État, ce que ni Spina ni +aucun autre du même rang que lui ne sauraient obtenir. Il termina en +affirmant que le choix fait expressément par Rome d'un aussi haut +dignitaire prouverait avec évidence la bonne volonté du Pape. Cette +mission en imposerait aux conseillers pervers; elle forcerait le +gouvernement consulaire à se montrer raisonnable, afin de ne pas +amener le public à rejeter sur lui la faute d'une rupture. Tout le +monde, en effet, aurait vu le Pape risquer tout par cette démarche, +afin d'arriver à un accommodement. + +«Ces raisons, que Cacault développa avec autant d'éloquence que de +franchise et de bonne foi, me parurent, à première vue, avoir un +très-grand poids. Je lui répondis que ses paroles m'impressionnaient +vivement, et que je les jugeais dignes d'être portées à la +connaissance du Pape, auquel j'allais les transmettre. Je lui +témoignai aussi que si son discours me semblait très-fondé en ce qui +regardait l'envoi d'un cardinal, je ne pouvais cependant pas tomber +d'accord avec lui sur le choix de ma personne; que je faisais +volontiers abstraction de mon manque de talents et de qualités +nécessaires; mais qu'il existait un autre obstacle majeur qui +m'empêcherait d'être désigné pour cette mission; que si le proverbe +_si vis mittere, mitte gratum_, si vous voulez envoyer, envoyez qui +sera agréable, était vrai (comme il l'est du reste), je n'étais pas +aimé, et cela apparaissait bien dans les lettres adressées de Paris et +dans les conversations que tenaient les amis de la France à Rome. Je +ne devais donc pas être chargé de cette ambassade. La persécution et +l'emprisonnement que j'avais autrefois subis par ordre du gouvernement +républicain, à l'occasion de la chute du pouvoir temporel de Pie VI, +alors que l'on m'avait cru exécuteur ou tout au moins complice de la +mort du général Duphot, étaient si récents qu'ils vivaient encore dans +la mémoire de tous. Déjà l'on murmurait à Paris et à Rome qu'il +n'était pas étonnant de voir les négociations du Concordat tourner si +mal, puisque le premier ministre de Sa Sainteté était un ennemi juré +de la France.--Et, à propos du général Duphot dont j'ai prononcé le +nom tout à l'heure, je dois affirmer que je n'étais pas moins innocent +de son assassinat que le gouvernement pontifical et le peuple +lui-même. Ce général, en effet, provoqua sa mort quand, à la tête de +quelques révolutionnaires, il se jeta sur la caserne des soldats. L'un +d'entre eux, pour se défendre, lâcha le coup de fusil qui le tua. + +«Je fis donc observer au plénipotentiaire français que je n'étais pas +bien vu par le premier consul, et que cela porterait préjudice à mon +ambassade, dès mon arrivée à Paris et pendant le cours des +négociations; que du reste son gouvernement ne voyait pas le Concordat +d'un oeil très-favorable, ainsi qu'on pouvait en juger sur les +apparences, et que, par conséquent, on attribuerait mes refus non à la +force des motifs et à des principes qui empêchaient le Pape d'adhérer, +mais à l'animosité personnelle que l'on me supposait. Je conclus alors +en déclarant que, quand bien même le Pape croirait devoir nommer un +ambassadeur, je ne devais pas être choisi, et que cette dignité était +naturellement réservée soit au cardinal Mattei, très-connu du premier +consul, soit au cardinal Joseph Doria, ayant déjà été nonce à Paris. +Ces princes de l'Église avaient en outre, l'un et l'autre, un nom plus +illustre que le mien, et plus capable, évidemment, de flatter cet +orgueil auquel on venait de faire allusion. + +«Cacault répondit à tout cela que c'était moins le nom de +l'ambassadeur que ses fonctions et son rang qui, par-dessus toute +chose, pouvaient toucher cet orgueil; que si ces deux cardinaux +avaient des titres de famille plus vieux et plus beaux que les miens, +ils n'étaient pourtant pas secrétaires d'État ainsi que moi; que, +quant à ce qui m'était personnel et relatif à mes tribulations passées +et à mon inimitié contre la France, ce n'étaient que des inepties qui +fondraient comme la neige dès que j'aurais été vu et apprécié. Il +voulut bien me dire encore quelque chose sur les qualités qu'il +remarquait en moi (ne me connaissant pas); mais la vérité et la +modestie ne me permettent point de rapporter ces compliments. Il +conclut enfin en m'avouant que plus il réfléchissait sur cette +affaire, plus il persistait dans son idée, et qu'il me suppliait d'en +instruire tout de suite le Pape, auquel il désirait me proposer +lui-même comme la seule ancre de salut dans une tempête aussi +imminente contre l'Église et contre l'État. + +«Je ne voulus pas me rendre en ce qui regardait l'envoi de ma +personne, et je répondis à ses raisons sur ce point, mais sans aucun +succès. Néanmoins je lui promis de transmettre ses raisons au Pape, et +de demander l'audience réclamée afin qu'il pût lui-même entretenir le +Saint-Père. + +«Je quittai Cacault l'esprit plein de doutes et d'appréhensions, et le +coeur agité en prévision de ce que le Pape résoudrait. Ne me fiant pas +à mes propres lumières et à l'impression que le discours si sérieux de +Cacault avait faite sur moi, je me souviens qu'avant de retourner à ma +demeure, j'allai visiter le nouveau ministre d'Espagne, chevalier de +Vargas, arrivé depuis peu de jours. Je crus devoir m'ouvrir à lui et +raconter ce qui venait de se passer. C'était pour savoir de quelle +façon il prendrait ce projet. Vargas était hors de cause, tierce +partie; il devait donc juger sans partialité et sans prévention. +L'assentiment complet qu'il donna, après les plus sérieuses +réflexions, au voyage que conseillait Cacault, me détermina à n'en pas +différer plus longtemps la communication au Pape, pour ne point me +rendre responsable des conséquences qui découleraient peut-être de mon +silence ou de mon retard. + +«Dès que je fus arrivé au Quirinal, je montai dans le cabinet du +Saint-Père, et je lui narrai fidèlement et exactement tout ce qui +avait été suggéré sur l'envoi projeté à Paris et sur le choix de la +personne. Je ne lui laissai rien ignorer de ce qui s'était dit et +répondu entre le plénipotentiaire de France et moi. Le Pape en fut +surpris outre mesure. Mais, en homme plein de pénétration et de +sagacité, il avoua, après un long entretien et de mûres réflexions, +que l'opinion et le projet de M. Cacault lui paraissaient raisonnables +et fondés; que toutefois, en affaires si délicates, il ne voulait pas +agir sans demander conseil à plusieurs; que je devais donc assembler, +pour le jour suivant, une congrégation de tout le sacré-collége, et +que cette congrégation se tiendrait en sa présence; que j'aurais à y +relater tout ce qui s'était passé, et que l'on écouterait les dires de +chacun; qu'il se résoudrait alors au parti qui lui semblerait le +meilleur, et qu'en attendant il accorderait l'audience demandée par M. +Cacault. + +«Ayant reçu les ordres du pontife, je fis convoquer, pour le jour +suivant, la congrégation générale des cardinaux, dans les appartements +de Sa Sainteté, et l'envoyé français fut averti qu'il pouvait aller +voir le Pape, ainsi qu'il en avait témoigné le désir. + +«Cacault se rendit auprès de Sa Sainteté, et il lui répéta, avec la +plus grande énergie, ce qu'il m'avait déjà dit quelques heures +auparavant. Pie VII n'eut pas de peine à lui prouver combien sa +détermination était juste; il lui démontra qu'il ne pouvait accepter +le plan de concordat tracé par le gouvernement français. Les paroles +de Sa Sainteté confirmèrent l'ambassadeur dans l'idée qu'il avait eue +d'abord. Cacault était persuadé, c'est ainsi qu'il s'exprimait, que +si le premier consul entendait par lui-même les motifs du pape, +Bonaparte se rendrait nécessairement à leur évidence. Il ajouta que si +Sa Sainteté leur prêtait plus de force par l'ambassade dont lui, +Cacault, avait pris l'initiative, ambassade qui manifesterait la bonne +volonté du Pontife, son estime pour la France, et l'intérêt qu'il +prenait à rattacher de nouveau cette nation à l'Église, les choses +s'arrangeraient, sans aucun doute, surtout si, par une marque de +considération personnelle, on flattait le chef du gouvernement +français. + +«Le Pape répondit qu'il avait convoqué tous les cardinaux pour +s'occuper de cette mission et discuter un projet dont la gravité ne +lui permettait pas d'agir sans les plus mûres réflexions et sans avis +préalable. + +«La congrégation générale se tint dans les appartements de Sa +Sainteté. D'après l'ordre que je reçus du Saint-Père, je rapportai +tout ce que m'avait dit M. de Cacault, soit sur l'ambassade en +général, soit sur le choix de ma personne. Je ne me permis de faire +sur le premier point qu'une relation simple et franche; mais quand +j'arrivai au second, j'ajoutai que, dans l'hypothèse de la mission, +je ne croyais pas devoir être choisi pour plénipotentiaire. Je +démontrai aussi fortement qu'il me fut possible, et avec les raisons +les plus évidentes, qu'il ne fallait pas penser à moi, mais plutôt aux +cardinaux Doria et Mattei, dont je fis ressortir les titres, qui +devaient, à mon avis, leur assurer la préférence. Je ne manquai pas de +faire remarquer d'un autre côté combien je devais appréhender une +légation aussi scabreuse, dont le non-succès déplairait à beaucoup, et +la réussite à un très-petit nombre,--ce qui la rendait fort peu +désirable et poussait même à la décliner,--et je terminai en déclarant +que le choix de ma personne nuirait très-sûrement à l'affaire par les +motifs déduits plus haut. + +«Aucun des cardinaux ne s'opposa à l'ambassade projetée; tous, au +contraire, la regardèrent comme la seule ancre de salut dans les +circonstances actuelles. Et quand on passa du général au particulier, +tous aussi me désignèrent, au lieu de choisir les deux cardinaux Doria +et Mattei, ou tout autre auquel on aurait pu songer. Pour justifier +leurs votes, ils arguaient que ma qualité de secrétaire d'État +semblait, d'après l'observation de M. Cacault, devoir rendre plus +agréable la légation du premier ministre du pape à celui qui avait +déjà près de lui le premier ministre de l'empereur. Mes scrupules +étaient hors de mise, et personne ne voulut changer d'avis. Voyant que +tous désiraient non-seulement l'ambassade, mais encore l'ambassadeur, +le Pape, après avoir gardé le silence jusqu'à la fin, pour ne gêner +aucun des cardinaux, se joignit au sacré collége. Il décida qu'on +partirait pour Paris, et que ce serait moi qui partirais. Me sera-t-il +permis de rapporter ici ce que je ne crains pas de voir démentir, car +le lieu où je m'exprimai fut public, et plusieurs témoins auriculaires +existent encore? Le Pape avait annoncé sa résolution: après avoir +rendu grâces au Saint-Père ainsi qu'au sacré collége de la confiance +qu'ils me témoignaient,--confiance que je savais ne point mériter,--je +dis avec franchise et candeur que j'avais en ce moment un besoin +extraordinaire de me souvenir de mes promesses et de mes serments +d'obéissance aux volontés du Pape, promesses et serments articulés +quand il me plaça le chapeau de cardinal sur la tête; que cette foi +soutenait mon courage et m'aidait à servir le pontife suprême et le +saint-siége; que mon désir de le faire était ardent, mais que ce +secours m'était indispensable au moment d'accepter une mission si +difficile et sa périlleuse, que j'avais tant et de si fortes raisons +pour décliner.» + + +II + +Le cardinal Doria fut choisi par le Pape et par Consalvi pour +remplacer le cardinal-ministre en son absence. + +Consalvi et Cacault partirent ensemble de Rome en plein jour, dans la +même voiture, pour donner confiance au peuple romain. En approchant de +Livourne, ils trouvèrent un courrier de Murat qui annonçait à M. +Cacault que le général l'attendait à Pise pour conférer avec lui; ils +s'y rendirent. Murat combla d'égards Consalvi; Cacault fut obligé de +s'arrêter; Consalvi continua seul sa route pour Paris. Il y arriva +dans la plus grande anxiété. Le premier consul lui envoya l'abbé +Bernier, Vendéen réconcilié, pour commencer sans aucun délai la +négociation. Consalvi, sur sa demande, résuma, dans un mémoire rapide, +les points sur lesquels on était d'accord, ceux sur lesquels on +différait. «Ce mémoire, dit le prince de Talleyrand, fait reculer la +négociation beaucoup plus loin que tous les écrits précédents.» Après +vingt-cinq jours on tomba d'accord, le rendez-vous pour la signature +fut assigné chez Joseph Bonaparte. Consalvi s'y rendit, mais, au +moment de la signature, l'abbé Bernier entra. + +«Quelle fut ma surprise, quand je vis l'abbé Bernier m'offrir la copie +qu'il avait tirée de son rouleau comme pour me la faire signer sans +examen, et qu'en y jetant les yeux, afin de m'assurer de son +exactitude, je m'aperçus que ce traité ecclésiastique n'était pas +celui dont les commissaires respectifs étaient convenus entre eux, +dont était convenu le premier consul lui-même, mais un tout autre! La +différence des premières lignes me fit examiner tout le reste avec le +soin le plus scrupuleux, et je m'assurai que cet exemplaire +non-seulement contenait le projet que le Pape avait refusé d'accepter +sans ses corrections, et dont le refus avait été cause de l'ordre +intimé à l'agent français de quitter Rome, mais, en outre, qu'il le +modifiait en plusieurs endroits, car on y avait inséré certains points +déjà rejetés comme inadmissibles avant que ce projet eût été envoyé à +Rome. + +«Un procédé de cette nature, incroyable sans doute, mais réel, et que +je ne me permets pas de caractériser,--la chose d'ailleurs parle +d'elle-même,--un semblable procédé me paralysa la main prête à signer. +J'exprimai ma surprise, et déclarai nettement que je ne pouvais +accepter cette rédaction à aucun prix. Le frère du premier consul ne +parut pas moins étonné de m'entendre me prononcer ainsi. Il disait ne +savoir que penser de tout ce qu'il voyait. Il ajouta tenir de la +bouche du premier consul que tout était réglé, qu'il n'y avait plus +qu'à signer. Comme je persistais à déclarer que l'exemplaire contenait +tout autre chose que le concordat arrêté, il ne sut que répondre qu'il +arrivait de la campagne, où il traitait des affaires d'Autriche avec +le comte de Cobenzel; qu'étant appelé précisément pour la cérémonie de +la signature du traité, dont il ne savait rien pour le fond, il était +tout neuf, et ne se croyait choisi que pour légaliser des conventions +admises de part et d'autre. + +«Moi, je n'oserais pas, aujourd'hui, affirmer avec certitude s'il +disait vrai ou s'il disait faux. Je ne sus pas le reconnaître alors +davantage; mais j'ai toujours incliné, et j'incline encore à croire +qu'il était dans une ignorance absolue, tant il me parut éloigné de +toute dissimulation dans ce qu'il fit durant cette interminable +séance, et sans jamais se démentir. Comme l'autre personnage officiel, +le conseiller d'État Crétet, en affirmait autant, et protestait ne +rien savoir, et ne pouvoir admettre ce que j'avançais sur la diversité +de la rédaction, jusqu'à ce que je la leur eusse démontrée par la +confrontation des deux copies, je ne pus m'empêcher de me retourner +vivement vers l'abbé Bernier. + +«Quoique j'aie toujours cherché dans le cours de la négociation à +éviter tout ce qui aurait tendu à suspendre la marche des choses et à +fournir prétexte à la colère et à la mauvaise humeur, je lui dis que +nul mieux que lui ne pouvait attester la vérité de mes paroles; que +j'étais très-étonné du silence étudié que je lui voyais garder sur ce +point, et que je l'interpellais expressément pour qu'il nous fît part +de ce qu'il savait si pertinemment. + +«Ce fut alors que, d'un air confus et d'un ton embarrassé, il balbutia +qu'il ne pouvait nier la vérité de mes paroles et la différence des +concordats qu'on proposait à signer; mais que le premier consul +l'avait ainsi ordonné, et lui avait affirmé qu'on est maître de +changer tant qu'on n'a point signé. Ainsi, continua Bernier, il exige +ces changements, parce que, toute réflexion faite, il n'est pas +satisfait des stipulations arrêtées. + +«Je ne détaillerai pas ce que je répliquai à un aussi étrange +discours, et par quels arguments je démontrai combien cette maxime, +qu'on peut toujours changer avant d'avoir signé, était inapplicable au +cas actuel. Ce que je relevai bien plus vivement encore, ce fut le +mode, la surprise, employés pour réussir; mais je protestai résolûment +que je n'accepterais jamais un tel acte, expressément contraire à la +volonté du Pape, d'après mes instructions et mes pouvoirs. Je déclarai +donc que si, de leur côté, ils ne pouvaient pas ou ne voulaient pas +souscrire celui dont on était convenu, la séance allait être levée. + +«Le frère du premier consul prit alors la parole. Il s'efforça de la +manière la plus pressante d'appuyer sur les conséquences de la rupture +des négociations, non moins pour la religion que pour l'État, et non +moins pour la France, cette grande partie du catholicisme, que pour +tous les pays où l'on éprouvait sa toute-puissante influence. «Il faut +faire, répétait-il, toutes les tentatives imaginables pour ne pas nous +rendre, nous présents, responsables de si cruels désastres.» + + +III + +«Joseph Bonaparte se rendit aux Tuileries. + +«En moins d'une heure il était de retour, révélant sur son visage la +tristesse de son âme. Il nous apprit que le premier consul était entré +dans la plus extrême fureur à la nouvelle de ce qui était arrivé; que, +dans l'impétuosité de la colère, il avait déchiré en cent morceaux la +feuille du concordat arrangé entre nous; que finalement, cédant à ses +prières, à ses sollicitations, à ses raisons, il avait promis, quoique +avec une indicible répugnance, d'accepter tous les articles convenus, +mais que pour celui que nous avions laissé non réglé, il était demeuré +aussi inflexible qu'irrité. Joseph ajouta que le premier consul avait +terminé l'entretien en le chargeant de me dire que lui, Bonaparte, il +voulait absolument cet article, tel qu'il l'avait fait rédiger dans +l'exemplaire apporté par l'abbé Bernier, et que je n'avais qu'un de +ces deux partis à prendre: ou admettre cet article tel quel et signer +le concordat, ou rompre toute négociation; qu'il entendait absolument +annoncer dans le grand repas de cette journée ou la signature ou la +rupture de l'affaire. + +«On imagine facilement dans quelle consternation nous jeta un pareil +message. Il restait encore trois heures jusqu'à cinq, heure fixée pour +ce repas auquel nous devions assister. Impossible d'énumérer tout ce +qui fut dit et par le frère du premier consul et par les deux autres +pour me décider à le satisfaire. Le tableau des conséquences qui +naîtraient de la rupture était des plus sombres; ils me faisaient +sentir que j'allais me rendre responsable de ces maux, soit envers la +France et l'Europe, soit envers mon souverain lui-même et envers +Rome. Ils me disaient qu'à Rome on me taxerait de roideur +inopportune, et qu'on m'attribuerait le tort d'avoir provoqué les +effets de ce refus. J'éprouvais les angoisses de la mort, je voyais se +dresser devant moi tout ce qu'on m'annonçait: j'étais (il est permis +de l'avouer) comme l'Homme des douleurs. Mais mon devoir l'emporta; +avec l'aide du Ciel, je ne le trahis point. Je persistai dans mon +refus, pendant les deux heures de cette lutte, et la négociation fut +rompue. + +«Ainsi se termina cette triste séance de vingt-quatre heures entières, +commencée vers les quatre heures du jour précédent et close vers les +quatre heures de ce malheureux jour, avec une grande souffrance +physique, comme on le comprend du reste, mais avec une bien plus +grande souffrance morale, et telle qu'il faudrait la ressentir pour +s'en faire une idée. + +«J'étais condamné (et c'était la circonstance cruelle du moment) à +paraître dans une heure à ce pompeux dîner. Je devais affronter en +public le premier choc de l'impétueuse colère qu'allait soulever dans +le coeur du général Bonaparte l'annonce de la rupture que son frère +devait lui communiquer. + +«Nous retournâmes quelques instants à l'hôtel; nous fîmes à la hâte +ce qui était nécessaire pour nous présenter convenablement, et nous +allâmes, mes deux compagnons et moi, aux Tuileries. + +«À peine étions-nous entrés dans le salon où se trouvait le premier +consul, salon que remplissait tout un monde de magistrats, +d'officiers, de grands de l'État, de ministres, d'ambassadeurs, +d'étrangers les plus illustres, invités à ce dîner, qu'il nous fit un +accueil facile à imaginer, ayant déjà vu son frère. Aussitôt qu'il +m'aperçut, il s'écria, le visage enflammé et d'un ton dédaigneux et +élevé: + +«Eh bien, monsieur le cardinal, vous avez voulu rompre! soit. Je n'ai +pas besoin de Rome. J'agirai de moi-même. Je n'ai pas besoin du Pape. +Si Henri VIII, qui n'avait pas la vingtième partie de ma puissance, a +su changer la religion de son pays et réussir dans ce projet, bien +plus le saurai-je faire et le pourrai-je, moi. En changeant la +religion en France, je la changerai dans presque toute l'Europe, +partout où s'étend l'influence de mon pouvoir. Rome s'apercevra des +pertes qu'elle aura faites; elle les pleurera, mais il n'y aura plus +de remède. Vous pouvez partir, c'est ce qui vous reste de mieux à +faire. Vous avez voulu rompre, eh bien, soit, puisque vous l'avez +voulu. Quand partez-vous donc? + +--«Après dîner, général,» répliquai-je d'un ton calme. + +«Ce peu de mots fit faire un soubresaut au premier consul. Il me +regarda très-fixement, et à la véhémence de ses paroles je répondis, +en profitant de son étonnement, que je ne pouvais ni outre-passer mes +pouvoirs ni transiger sur des points contraires aux maximes que +professe le Saint-Siége. «Dans les choses ecclésiastiques, ajoutai-je, +on ne peut faire tout ce qu'on ferait dans les choses temporelles en +certains cas extrêmes. Nonobstant cela, il ne me semble pas possible +de prétendre que j'aie cherché à rompre du côté du Pape, dès qu'on +s'est mis d'accord sur tous les articles, à la réserve d'un seul, pour +lequel j'ai prié qu'on consultât le Saint-Père lui-même; car ses +propres commissaires n'ont pas rejeté cette proposition.» + +«Plus radouci, le Consul m'interrompit en disant qu'il ne voulait rien +laisser d'imparfait, et que ou il statuerait sur le tout ou rien. Je +répliquai que je n'avais pas le droit de négocier sur l'article en +question, tant qu'il le maintiendrait précisément tel qu'il l'avait +proposé, et que je n'admettrais aucune modification. Il reprit +très-vivement qu'il l'exigeait tel quel, sans une syllabe ni de moins +ni de plus. Je lui répondis que, dans ce cas, je ne le souscrirais +jamais, parce que je ne le pouvais en aucune manière. Il s'écria: «Et +c'est pour cela que je vous dis que vous avez cherché à rompre, et que +je considère l'affaire comme terminée, et que Rome s'en apercevra et +versera des larmes de sang sur cette rupture.» + +«Tandis qu'il parlait, se trouvant proche du comte de Cobenzel, +ministre d'Autriche, il se retourna vers lui avec une extrême +vivacité, et lui répéta à peu près les mêmes choses qu'à moi, +affirmant plusieurs fois qu'il ferait changer de manière de penser et +de religion dans tous les États de l'Europe; que personne n'aurait la +force de lui résister, et qu'il ne voulait pas assurément être seul à +se passer de l'Église romaine (c'est sa phrase), qu'il mettrait plutôt +l'Europe en feu de fond en comble, et que le Pape en aurait la faute +et la peine encore. + +«Puis il se mêla brusquement à la foule des conviés, répétant les +mêmes choses à beaucoup d'autres. Le comte de Cobenzel, consterné, +accourut de suite vers moi, et se mit à me prier, à me supplier +d'inventer quelques moyens pour détourner une pareille calamité. Il ne +me dépeignait que trop éloquemment les conséquences certaines qui +allaient en résulter pour la religion, pour l'État, pour l'Europe. Je +lui avouai que je ne les voyais que trop, que je m'en désolais, mais +que rien ne pourrait me faire souscrire à ce qui ne m'était pas +permis. Il m'avouait qu'il comprenait parfaitement que j'avais raison +de ne pas trahir mes devoirs, mais qu'il s'étonnait qu'on ne pût pas +découvrir quelque moyen de conciliation, et tomber d'accord, quand il +n'y avait plus qu'un seul article en litige. Je lui répliquai qu'il +était impossible de tomber d'accord, et de se concilier, lorsqu'on +prétendait obstinément ne pas retrancher ou ajouter une seule syllabe +à l'article débattu, comme s'en exprimait le premier consul, puisque +dès lors on ne pouvait réaliser ce qui a coutume de se dire et de se +faire en toute négociation, à savoir, que chacune des parties risquant +un ou deux pas, on finissait par se rencontrer. On ouvrit dans ce +moment la salle à manger, et on passa à table, ce qui rompit +l'entretien. + +«Le dîner fut court, et on s'imagine que je n'en goûtai jamais un plus +amer. De retour au même salon, le comte de Cobenzel reprit avec moi la +conversation interrompue. Le premier consul, nous voyant causer +ensemble, s'approcha, et, s'adressant au comte, il lui dit qu'il +perdait son temps, s'il espérait vaincre l'obstination du ministre du +Pape, et il répéta en partie ce qu'il avait annoncé précédemment, en y +mettant la même vivacité et la même force. Le comte répondit qu'il le +priait de lui permettre de déclarer qu'il rencontrait non de +l'obstination dans le ministre du Souverain-Pontife, mais bien un +sincère désir d'arranger les choses et un extrême regret de cette +rupture, mais que, pour arriver à une conciliation, c'était au premier +consul seul d'en ouvrir la voie. + +«Et comment? répliqua-t-il avec vivacité.--C'est, reprit le comte, +d'autoriser une nouvelle séance entre les commissaires respectifs, et +de vouloir bien leur permettre de chercher le moyen d'introduire dans +l'article en litige quelque changement propre à satisfaire les deux +parties. Puis, ajouta Cobenzel, j'aime à penser que votre désir de +donner la paix à l'Europe, comme vous me l'avez souvent promis, vous +décidera à renoncer à cette détermination de ne souffrir aucune +addition, aucun retranchement à cet article, d'autant plus que c'est +vraiment une calamité de consommer une aussi regrettable rupture pour +un seul article, quand on a combiné tout le reste à l'amiable. + +«Ce discours du comte de Cobenzel fut accompagné de beaucoup d'autres +paroles sortant très-réellement de la bouche d'un véritable homme de +cour, toutes pleines de politesse et de grâce, ce en quoi il était +fort expert. Et il manoeuvra avec tant d'esprit que le premier consul, +après quelque résistance, s'écria: «Eh bien! afin de vous prouver que +ce n'est pas moi qui désire rompre, j'adhère à ce que demain les +commissaires se réunissent pour la dernière fois. Qu'ils voient s'il y +a possibilité d'arranger les choses; mais si on se sépare sans +conclure, la rupture est regardée comme décisive, et le cardinal +pourra s'en aller. Je déclare aussi que cet article, je le veux +absolument tel quel, et que je n'admets pas de changements.» Et +là -dessus il nous tourna les épaules. + +«Quoique ces paroles de Bonaparte fussent en contradiction avec +elles-mêmes, puisque d'une part il nous permettait de nous réunir pour +aviser à un moyen de conciliation, et que de l'autre, en même temps, +il exigeait l'article tel quel, sans aucun changement, ce qui excluait +une conciliation, toutefois on s'accorda unanimement à profiter de la +faculté de se réunir et de voir si on ne ferait pas surgir quelque +biais d'arrangement, dans l'espérance (si on y arrivait) de pousser +Joseph, son frère, à l'y amener lui-même. Le comte de Cobenzel, qui +traitait avec Joseph des affaires d'Autriche, en était fort bien vu. +Il lui parla chaudement, d'autant plus chaudement qu'il paraissait +lui-même désirer avec sincérité d'éviter une rupture. On convint donc +de tenir le jour suivant, à midi juste, au même lieu, cette nouvelle +séance, comme on avait tenu la précédente, qui fut si amère et si +déplorable. + +«Je ne raconterai pas comment je passai cette nuit douloureuse, mais +je ne puis taire à quel point s'accrurent mes angoisses lorsque, le +matin, je vis entrer dans ma chambre le prélat Spina, avec un air +triste et embarrassé, et que je l'entendis m'avouer que le théologien +Caselli sortait de sa chambre, où il était venu lui annoncer qu'il +avait réfléchi toute la nuit sur les conséquences incalculables de la +rupture; qu'elles seraient on ne peut plus fatales à la religion, et +qu'une fois arrivées, elles devaient être irrémédiables, comme le +prouvait l'exemple de l'Angleterre; que, voyant le premier consul +déclarer qu'il restait inébranlable sur le point de ne pas admettre de +changement dans l'article controversé, il était déterminé, pour sa +part, à y adhérer et à le signer tel quel; qu'il ne croyait pas le +dogme lésé, et qu'il pensait que les circonstances, les plus +impérieuses qu'on ait pu voir, justifiaient la condescendance dont le +pape userait dans ce cas. Il n'y a point de proportion, ajoutait-il, +entre la petite perte provenant de cet article et la perte immense qui +résulterait de la rupture. + +«Le prélat Spina me déclara que, puisque le père Caselli, beaucoup +plus savant théologien que lui, pensait ainsi, il n'avait pas le +courage d'assumer la responsabilité de conséquences si fatales à la +religion, et qu'il était résolu, lui aussi, à admettre l'article et à +le signer tel quel. Spina ajoutait encore que, si je jugeais que leur +signature ne pût se donner sans la mienne, ils ne me cachaient pas +qu'ils se voyaient dans la nécessité de protester de leur adhésion, et +de se garantir par là de toute responsabilité des conséquences de la +rupture, si elle devait avoir lieu. + +«Je ne puis exprimer l'impression que me firent et cette déclaration, +et l'idée de me savoir abandonné seul dans le combat. Mais si cela me +surprit et me chagrina à l'excès, cela ne m'abattit pas toutefois, et +ne m'ébranla point dans ma résolution. Après avoir inutilement essayé +de les persuader l'un et l'autre, m'apercevant que mes raisons +n'avaient pas dans leur balance de poids à l'égal des résultats qui +les épouvantaient, je finis par dire que, n'étant pas, moi, persuadé +par leurs raisons, je ne pouvais m'y rendre, et que je lutterais tout +seul dans la conférence; que je les priais simplement de renvoyer à la +fin l'annonce de leur adhésion à cet article, si, ne parvenant pas à +concilier la chose, on était forcé de rompre; ce à quoi j'étais résolu +en cas extrême, quoique avec une vive douleur, plutôt que de trahir +ce qui, dans ma pensée, était de mon rigoureux devoir. Ils le +promirent, et de plus m'affirmèrent qu'ils ne laisseraient pas +d'appuyer mes raisons jusqu'au bout, quoiqu'ils ne voulussent pas y +persister au moment d'une rupture. + +«On se réunit donc à l'hôtel du frère du premier consul, et la +discussion commença à midi précis. Si cette séance ne fut pas aussi +longue que la première, assurément elle ne fut pas courte. Elle a duré +douze heures consécutives, car elle se termina juste au coup de +minuit. + +«Onze heures pour le moins furent consacrées à la discussion de ce +fatal article. Pour bien saisir l'affaire, il est indispensable +d'entrer (rien que sur ce point) dans l'intrinsèque de la négociation. +Je m'étudierai à y porter le plus de clarté possible, en restant dans +la concision de l'histoire, qui n'admet pas les développements d'une +dissertation théologique.» + + +IV + +Consalvi partit pour Rome trois jours après cette épineuse +négociation. Le concordat y fut accepté, et son crédit sur le pape +s'accrut de sa fermeté envers le premier consul. Nul ne songea à lui +contester le titre de ministre pacificateur de l'Église. Marengo avait +en un jour reconquis l'Italie. Les vingt-cinq jours du voyage +désespéré de Consalvi avaient reconquis l'Europe à l'Église. Il envoya +le cardinal Caprara à Paris et passa à d'autres affaires. Mais il +était maître du pape par l'amitié, maître du premier consul par son +génie de conciliation. Bonaparte sentit l'utilité pour lui d'avoir le +coeur du pape dans les mains d'un tel homme. + + +V + +Le cardinal pouvait, depuis cette époque, être considéré comme le +favori du vertueux pontife Pie VII, non pas favori du caprice ou de la +flatterie, mais favori de conscience et de raison. Toute cette +première partie du pontificat ne fut qu'une longue et difficile +diplomatie entre les exigences injurieuses et les prétentions +menaçantes de l'empire et la faiblesse consciencieuse du pape. Le +choix que l'amitié lui avait suggéré au conclave de Venise était +devenu le choix de sa politique. Il lui fallait un homme mixte, mêlé +de sacerdoce et de monde, aussi capable de ménager la vertu +scrupuleuse du pape, sincèrement religieux, que de concéder au pouvoir +dominateur et absolu de l'empire et du conquérant ce que Dieu lui-même +commande à ses ministres de céder à ceux auxquels il donne l'autorité +irrésistible du champ de bataille. + + +VI + +On sait que, depuis Marengo jusqu'à Wagram, Napoléon, favorisé et si +souvent enivré par la victoire, était devenu le maître incontesté de +l'Europe. Après Wagram il songea à perpétuer sa domination en se +donnant une épouse plus jeune et des héritiers légitimes de sa +puissance. Il fixa son choix sur une jeune princesse de dix-huit ans, +Marie-Louise, que la maison d'Autriche sacrifia pour obtenir des +conditions de paix et d'alliance plus intimes, et qui fut +officiellement demandée à son père par les ambassadeurs de Bonaparte. +Joséphine fut répudiée, et les conditions du mariage débattues avec le +Pape. + +Les cardinaux arrivent à Paris. Consalvi, privé de ses fonctions de +ministre à Rome, n'était plus que le confident officiel de Pie VII. +Voici comment il rend compte de sa ruine définitive. + + +VII + +Pendant les années qui s'écoulèrent entre le premier ministère du +cardinal Consalvi et la rupture violente des relations de l'empereur +Napoléon avec Pie VII, le Pape, contraint par Napoléon, avait donné +sa confiance officielle à un autre ministre. Le cardinal Fesch, +ambassadeur de Napoléon, était très-mal pour Consalvi. + +Bonaparte l'estimait et le redoutait, il désirait son éloignement. + +«À cette cause,» dit le cardinal dans ses Mémoires, «s'en joignit une +autre que je ne puis passer sous silence. Ainsi que je l'ai dit, le +cardinal Fesch était ambassadeur de Napoléon à Rome. Il n'y eut pas +d'attentions compatibles avec mes devoirs, d'égards délicats et en +toute espèce de choses, que je n'eusse pour lui dès le principe. Fesch +le savait; il me témoigna tout d'abord une sincère reconnaissance, de +l'estime et même de l'amitié. Mais plusieurs raisons altérèrent +ensuite son affection pour moi. Je ne sacrifiais certainement pas mon +honneur aux volontés de son maître, auprès duquel il ambitionnait de +se faire bien venir. En conséquence, pour ne pas paraître vis-à -vis de +l'Empereur ou peu perspicace ou peu habile, il fallait une victime sur +le compte de laquelle on pût rejeter l'inflexibilité du Pape à ses +désirs. Fesch avait un caractère fort soupçonneux, et il s'imaginait +presque toujours voir en réalité ce qui n'existait pas même en rêve. +Enfin, pour ne pas trop m'étendre sur ce sujet, il était par malheur +devenu l'intime ami d'une famille dont le mari, par soif du lucre, et +la femme, par vanité, étaient mes plus cruels ennemis. Je n'avais +jamais voulu sacrifier les intérêts du Trésor à la cupidité du premier +et la bienséance à la coquetterie de la seconde. + +«Voyant, après de nombreux échecs, qu'ils n'avaient rien à gagner près +de moi et sous mon ministère, ces pauvres gens dirigèrent tous leurs +artifices et toutes leurs batteries vers l'ambassadeur de Napoléon. +C'était déjà la puissance qui dictait la loi au monde. Ces gens +espéraient qu'il leur serait possible de me faire sauter de mon poste. +Pour arriver à leur but, ils employèrent le mensonge, la duplicité, la +séduction. + +«Tous ces motifs réunis amenèrent le cardinal Fesch à me représenter +comme la cause unique de l'opposition du Pape à l'Empereur. Et +cependant le Pontife n'avait pas besoin de tels mobiles. Mais il +suffisait à l'ambassadeur de France de voir que le Pontife résistait +pour inculper résolûment son ministre. La douceur du caractère de Pie +VII l'avait mal fait juger en France. On ne sut pas distinguer en lui +ce besoin d'accomplir ses devoirs, besoin qui l'emportait sur tout le +reste. + +«Peu de paroles suffiront relativement à ce sujet, c'est-à -dire à +l'opinion en partie personnelle et en partie inspirée que l'Empereur +nourrissait sur mon compte. Il enjoignit à son plénipotentiaire de me +communiquer la lettre qu'il lui écrivait de sa main,--ce qui fut +fait.--En parlant de moi dans cette lettre, il termine ainsi: «Dites +au cardinal Consalvi de ma part que, s'il aime son pays, il n'a qu'une +de ces deux choses à faire: ou obéir à tout ce que je veux, ou bien +laisser le ministère.» + +«Je ne balançai point un instant quand le cardinal Fesch me fit lire +cette dépêche, et je lui permis de répondre de ma part «que je ne +ferais jamais la première des deux choses, et que j'étais tout prêt à +exécuter la seconde dès que le Pape m'y autoriserait, afin de ne pas +servir de prétexte ou de motif aux malheurs de mon pays.» Pendant tout +le temps que le cardinal Fesch résida à Rome, les déclarations les +plus impérieuses de l'Empereur contre moi, ainsi que les manifestes +les plus péremptoires de sa volonté de ne plus me voir au ministère, +et les menaces des plus grands périls pour l'État si je restais dans +ma charge, se multiplièrent à l'infini. Les objurgations en vinrent à +un tel point qu'il fallut toute la fermeté de ce caractère que +l'Europe a depuis, et à son étonnement, admiré dans le Pape, pour le +faire résister non moins aux efforts de la France afin de m'éloigner +de ses côtés, qu'à mes prières elles-mêmes. Je les appuyais sur ma +ferme résolution de n'être pas l'occasion de tous les désastres qui +fondraient sur Sa Sainteté et sur l'État; je disais qu'il fallait +avoir soin de ne pas inculquer aux peuples,--quoique sans raison,--la +pensée que ces désastres arrivaient parce que le Pape avait voulu me +défendre, et qu'on les aurait évités s'il eût consenti à me sacrifier, +quoique sans motifs, aux exigences de celui qui pouvait tout. Le Pape +resta toujours inébranlable. Il trouvait en moi, disait-il, des +qualités appropriées à son service et à celui de l'Église attaquée; +mais c'était un pur effet de sa bonté, car ces qualités n'existaient +pas. + +«La fureur de Napoléon, excitée par la résistance de Pie VII à ses +desseins et à ses volontés, allait toujours croissant. Il avait +substitué le ministre Alquier au cardinal Fesch, qu'il venait de +rappeler, afin que son oncle et cardinal ne fût pas l'exécuteur de la +dernière ruine de Rome, quand l'heure de la réaliser aurait sonné. +Alquier reçut contre moi les mêmes ordres que son prédécesseur, mais +ils n'eurent pas plus de succès pendant un certain temps. Enfin le +moment arriva où le Pape crut opportun de se rendre à l'idée de ma +retraite. Peu après, l'Empereur répondit au Pape par une note +officielle de M. de Talleyrand, ministre des affaires étrangères. On +reproduisait dans cette note les prétentions naguère exposées sur sa +souveraineté dominatrice à Rome et dans l'État ecclésiastique,--_sulla +sua soprasovranità di Roma e Stato ecclesiastico_,--ainsi que sur la +dépendance du Saint-Siége. + +«Cette note demandait encore que l'on entrât dans le système de +l'Empereur, que le Pape fît la guerre aux Anglais, qu'il reconnût +pour ses amis et pour ses ennemis les amis et les ennemis de +l'Empereur, et autres choses semblables, conséquences de sa +prétendue _soprasovranità _. Le Pape répondit négativement à tout. +Mais pour prêter à cet acte solennel un plus grand poids, pour +qu'on ne pût attribuer ce refus à une influence étrangère, mais à la +volonté spontanée et propre du Saint-Père lui-même, et pour que ce +refus pût amener chez l'Empereur la conviction que l'unique et +véritable impossibilité de manquer à ses devoirs sacrés et non des +inspirations étrangères empêchaient Pie VII d'accéder à ses désirs, +on jugea que c'était le moment de compenser le nom définitif donné +aux prétentions impériales, par le bonheur qu'il ressentirait en +m'arrachant lui-même du ministère. On prouvait ainsi à Napoléon que +le Pape faisait pour lui plaire, bien qu'à contre-coeur, tout ce +qu'il était possible de faire, mais qu'il n'accordait pas ce que ses +devoirs sacrés lui interdisaient de céder. Le Saint-Père se résolut +d'autant mieux à consommer son sacrifice,--c'est ainsi qu'il +l'appelait, dans sa bonté,--que les exigences de l'Empereur et les +refus du Pape n'avaient pas été jusqu'alors livrés à la publicité. +Il était donc permis d'espérer qu'après la satisfaction de mon +renvoi obtenue, Napoléon se convaincrait de la réalité des obstacles +s'opposant à ce que Pie VII adhérât à ses désirs, et que, dans ce +cas, il se désisterait de ses prétentions. Il pouvait le faire sans +froisser son amour-propre, justement parce que rien n'avait encore +transpiré dans le public, ainsi que je l'ai dit. Je dois rendre +justice à la droiture des intentions du Pape et à son excessive +bonté envers moi. Il ne les fit céder qu'à cette considération +puissante et ne se soumit qu'à ces réflexions. Il me sera permis de +rendre encore justice, non à moi-même,--ce qui ne serait pas +convenable,--mais à la vérité, sur une particularité qui me regarde. +Je dirai donc que, quoique non-seulement je n'eusse pas ambitionné +la secrétairerie d'État, mais encore que j'eusse fait tout mon +possible pour en décliner les honneurs, cependant ce n'eût pas été +au milieu des périls qui menaçaient le Saint-Siège et le Pape, mon +grand bienfaiteur, que j'aurais privé l'un et l'autre de mes +services, quels qu'ils fussent. Toutefois je me laissai guider dans +ma conduite par la pensée dont je viens de parler. Il en coûta +beaucoup à mon coeur à cause des circonstances, et aussi parce qu'il +fallait quitter celui que je vénérais et chérissais tant. + +«La chose ainsi arrêtée entre le Pape et moi, le même courrier +extraordinaire portant à Paris le nouveau refus de Pie VII à propos +des grandes affaires qui étaient l'objet des convoitises ambitieuses +de l'empereur Napoléon, lui porta en même temps l'acceptation +pontificale de mon éloignement du ministère, et la nomination de mon +successeur. C'était le cardinal Casoni. Cela arriva le 17 juin 1806, +si je ne me trompe. Je ne dois pas raconter la douleur du Pape et la +mienne à cette séparation. Il me sera permis de dire seulement que ce +ne fut pas sans des pleurs réciproques et que, dans la suite des +temps, le Saint-Père ne démentit jamais son immense bienveillance +envers moi. + +«Je n'avais donc pas revu depuis mon arrivée le ministre Fouché. Voilà +que ce soir-là , tandis que nous attendions la sortie des souverains de +leurs appartements, il s'approche de moi, puis, me prenant par la +main, il me conduit dans un coin du salon. Il me dit alors avec +cordialité et intérêt: «Est-il vrai qu'il y a plusieurs cardinaux qui +refusent d'assister au mariage de l'empereur?» + +«À cette question, je me tus, n'ayant rien à riposter et ne voulant +surtout désigner personne. Il ajouta: «Mon cher Monsieur le cardinal, +ne savez-vous pas qu'en ma qualité de ministre de la police, je dois +déjà être instruit avec certitude de ce que j'avance? Ma demande n'est +donc que de pure politesse.» + +«Forcé de répondre, je lui déclarai que je ne savais vraiment ni +combien il y en avait, ni qui ils étaient, mais que lui, Fouché, +s'entretenait avec l'un d'entre eux. Il s'écria alors: «Ah! que me +dites-vous? l'Empereur m'en a parlé ce matin, et il vous a nommé dans +sa colère; mais je lui ai affirmé que, quant à vous, il n'était pas à +présumer que ce fût vraisemblable.» + +«Je lui répétai que c'était vrai, et très-vrai. Il me plaça aussitôt +sous les yeux les dangereuses conséquences d'une telle action, qui +intéressait l'État, la personne même de l'Empereur, ainsi que la +succession au trône, et qui prêtait tant de hardiesse aux mécontents. +Il n'y eut rien au monde qu'il ne tentât pour m'amener à persuader aux +autres d'intervenir ou tout au moins,--car il m'entendait répéter que +cela n'était pas possible,--à intervenir moi-même. Il me faisait +remarquer que le plus grand mal était de me voir parmi ceux qui +refusaient d'assister au mariage; car, disait-il, vous marquez, après +le concordat et après avoir été premier ministre si longtemps.» Il +ajouta quelque chose sur les qualités personnelles qu'il rencontrait +en moi, quoiqu'elles n'y fussent certainement pas. + +«Je tins ferme, et je répondis à tout. Je lui exposai les motifs qui +nous obligeaient, bien qu'à nos risques et périls, à observer cette +conduite, et je l'assurai que l'accomplissement de mes devoirs était +ce que je voulais et devais avoir en vue plus que tout autre. Je ne +lui cachai point ce que nous avions fait pour éviter la publicité d'un +pareil choc; je lui communiquai notre demande afin de ne pas être +invités, demande restée sans effet. + +«Il serait trop long de rapporter tout ce que nous échangeâmes de +paroles dans cette conversation interminable, qui me coûta, je le +répète, des sueurs de mort. Jamais il ne s'avouait vaincu, et il mit +fin à l'entretien en affirmant que si nous ne voulions pas assister au +mariage civil, on n'y ferait guère attention, quoique cela déplût +beaucoup, mais qu'il fallait absolument nous rendre au mariage +ecclésiastique, si nous ne cherchions pas à pousser les choses à la +dernière ruine; puis il me supplia d'en aviser mes collègues. + +«Il obtint sans cesse une réponse négative, excepté à sa demande de +notification aux autres cardinaux, notification que j'exécutai +fidèlement. + +«Notre dialogue fut interrompu par l'entrée des souverains, auxquels +nous devions tous être présentés. À leur apparition, chacun courut +prendre sa place. L'empereur tenait par la main la nouvelle +impératrice, et lui désignait chaque personne à mesure qu'il les +rencontrait dans le cercle. Quand il arriva à la place où nous étions, +il s'écria: «Ah! les cardinaux!» Puis, avec beaucoup d'amabilité et de +courtoisie, il nous présenta un à un, nous appelant par notre nom et +ajoutant à quelques-uns certaines qualités particulières, comme il fit +pour moi en disant: «Celui qui a fait le concordat.» + +«On sut ensuite qu'il ne s'était montré aussi gracieux que dans le but +de séduire les cardinaux récalcitrants à sa volonté. + +«Nous répondîmes tous par une inclination, et rien de plus. Ayant +parcouru le cercle de notre côté, il alla où se trouvaient les autres +grands de l'empire, les ministres, et il sortit enfin des salons pour +se rendre au théâtre. Nous retournâmes à Paris, et les treize s'étant +rassemblés chez le cardinal Mattei, je leur racontai ce que m'avait +dit le ministre Fouché. Mes paroles, tout en augmentant la tristesse +commune, ne modifièrent pourtant pas notre résolution. + +«Le jour suivant, qui était le dimanche, on célébra le mariage civil à +Saint-Cloud. Les treize n'y intervinrent pas. Des quatorze autres déjà +nommés plus haut, onze assistèrent à cette cérémonie: ce furent les +cardinaux Joseph Doria et Antoine Doria, Roverella, Vincenti, +Zondadari, Spina, Caselli, Fabrice Ruffo, Albani, Erskine et Maury. Le +cardinal Fesch fut le douzième. Le cardinal de Bayane, étant malade, +ne put s'y rendre. Les cardinaux Despuig et Dugnani s'excusèrent sous +prétexte de maladie. Tous les trois, ils écrivirent au cardinal Fesch, +en déclarant qu'ils ne pouvaient aller à Saint-Cloud. Cela arriva le +dimanche. + +«Le lundi 2 avril était le grand jour de l'entrée triomphale de +l'empereur et de la nouvelle impératrice à Paris pour célébrer la +fonction du mariage religieux dans la chapelle des Tuileries. + +«On avait espéré que les paroles de Fouché à Saint-Cloud auraient +ébranlé les treize cardinaux, et qu'elles les engageraient pour le +moins à intervenir au mariage ecclésiastique, s'ils ne voulaient pas +assister au mariage civil. On prépara donc des siéges pour tout le +sacré collége, quoique les treize n'eussent point participé au mariage +civil. + +«Quand sonna l'heure décisive, et que l'on s'aperçut que nous +manquions encore à cette cérémonie, on fit enlever promptement les +fauteuils vides, afin que le public ne remarquât pas trop notre +absence. + +«Douze cardinaux, y compris le cardinal Fesch officiant, assistèrent +au mariage ecclésiastique, et ce furent ceux-là mêmes que j'ai nommés +plus haut, à l'exception du cardinal de Bayane. Sa mauvaise santé ne +lui avait pas permis d'aller au mariage civil; il s'efforça, malgré +ses douleurs, de se rendre à la chapelle, et il assista à la +solennité. Le cardinal Erskine, très-souffrant depuis longtemps, +s'était rendu à Saint-Cloud la veille, ayant un pied dans la tombe, +comme on a l'habitude de le dire. Il se leva le lendemain, et il était +déjà prêt à aller aux Tuileries, quand il éprouva deux évanouissements +qui le retinrent de force dans son hôtel. Les deux autres cardinaux, +Dugnani et Despuig, s'excusèrent cette fois encore, alléguant pour +motif leur santé, et ils n'assistèrent pas au mariage ecclésiastique. +Tous trois écrivirent aussi ce jour-là même au cardinal Fesch, et ils +lui firent savoir que la maladie les empêchait d'intervenir. On les +considéra donc comme ayant assisté, puisque leur abstention n'était +pas volontaire. Ils ne réclamèrent point, ils ne se défendirent point +de cette accusation; ils soutinrent même depuis que l'on devait et que +l'on pouvait intervenir. Pendant la célébration du mariage civil et du +mariage religieux, les treize cardinaux restés volontairement à +l'écart ne sortirent point de leurs demeures, pas même la nuit. Ils +renoncèrent à la curiosité de voir les fêtes et les illuminations qui +eurent lieu avec tant de pompe dans ces deux journées ainsi que dans +la soirée. Les convenances leur imposèrent cette réserve, et l'on +s'imaginera facilement qu'ils eurent alors le coeur tourné vers +d'autres pensées. + +«Durant ces heures mémorables, ils ressentirent de mortelles angoisses +en réfléchissant sur la grande action qu'ils entreprenaient et sur les +conséquences qui devaient en découler. Ils restèrent tout ce temps +dans une ignorance parfaite de l'impression produite par leur +abstention sur l'esprit de l'empereur; car, ainsi que je l'ai raconté, +ils ne quittèrent pas leurs appartements, et personne n'osa les +visiter. + +«Quand Napoléon entra dans la chapelle, il jeta tout d'abord son +regard sur les places réservées aux cardinaux. En n'en voyant que onze +(le cardinal Fesch était à l'autel pour la fonction), ses yeux +étincelèrent tellement et son visage prit un tel air de colère et de +férocité, que ceux qui l'observaient présagèrent la ruine de tous les +princes de l'Église n'assistant pas au mariage. Ils nous firent part +de leurs inquiétudes, et ce que je vais ajouter prouvera qu'ils ne +s'étaient pas trompés. + +«Le jour suivant était réservé pour la quatrième invitation, celle +relative à la présentation aux souverains assis sur leurs trônes. +Comme il avait été convenu entre les treize qu'ils assisteraient à +cette cérémonie, ils s'y rendirent tous. L'invitation portait qu'il +fallait paraître en grand costume, c'est-à -dire revêtu de la pourpre +cardinalice. Chacun de nous alla aux Tuileries à l'heure prescrite. +Deux heures s'écoulèrent dans les appartements voisins de la salle du +trône, où se trouvaient l'empereur et l'archiduchesse, environnés des +rois, des princes du sang et des hauts dignitaires. Ces appartements +étaient remplis par les cardinaux, le sénat, le corps législatif, les +évêques, les ministres, et les autres corps de l'État, les +chambellans, les dames du palais, etc. Nous y rencontrâmes nos +collègues qui avaient assisté aux deux mariages civil et religieux. Ni +les uns ni les autres ne parlèrent de cette affaire. + +«Tout le monde était pêle-mêle, attendant l'heure de l'entrée. Enfin +la porte s'ouvrit, et le défilé commença. Les sénateurs eurent la +préséance sur les cardinaux, et ils furent introduits les premiers. Le +cardinal Fesch étant sénateur,--je ne puis cacher dans cet écrit ce +qui est indispensable pour qu'il soit véridique,--fit la faute de +marcher avec les sénateurs plutôt qu'avec les cardinaux. Il préféra +donc ainsi ce corps laïque à celui auquel, par sa dignité, son +ancienneté et ses serments, il appartenait d'une manière plus étroite. +L'exemple de nos collègues qui, quoique sénateurs, ne voulurent pas se +joindre à ce corps, mais à celui auquel ils appartenaient depuis +longtemps, ne produisit sur lui aucune impression. Après le sénat, le +conseil d'État passa encore avant les cardinaux. Le corps législatif +eut même le pas sur nous. Tandis que ces nombreux personnages +défilaient successivement, et que les cardinaux, confondus dans la +foule et sans le moindre égard pour leur dignité, dévoraient ces +humiliations en attendant que le héraut d'armes ou le maître des +cérémonies, qui était à la porte, les appelât enfin, on vit tout d'un +coup s'élancer de la salle du trône un officier chargé d'un ordre de +l'empereur. Sa Majesté l'avait appelé près du trône sur lequel elle +était assise, et lui avait enjoint de pénétrer dans l'antichambre et +d'en chasser tous les cardinaux qui n'avaient pas assisté au mariage, +parce qu'elle ne daignerait pas les recevoir. L'officier allait sortir +de la salle du trône quand l'empereur le rappela; puis, changeant +subitement son ordre, il lui intima de faire expulser seulement les +cardinaux Opizzoni et Consalvi. Mais l'officier, ne saisissant pas +bien cette seconde instruction, crut que l'empereur, après avoir +chassé ces cardinaux, voulait que l'on nommât spécialement les deux +cardinaux désignés. Il agit donc ainsi. Il est plus facile d'imaginer +que de peindre cette expulsion de treize cardinaux en grande pourpre, +expulsion opérée dans un lieu si public, à la face de tous et avec +tant d'ignominie. Tous les yeux se tournèrent sur les treize cardinaux +que l'on mettait à la porte; ils traversèrent ainsi la dernière +antichambre, les autres qui précédaient et qui étaient remplies de +monde, les salles et le grand vestibule. Leurs voitures avaient +disparu au milieu de la confusion; ils retournèrent à leurs logis, +pleins des pensées qu'un semblable événement devait provoquer dans +leurs âmes. + +«Les cardinaux qui étaient intervenus au mariage demeurèrent dans +l'antichambre, et ils subirent encore l'humiliation de se voir +précéder dans l'introduction,--je ne sais si ce fut une équivoque ou +un ordre pour mortifier le corps auquel ils appartenaient,--par les +ministres de l'empire, bien que le cérémonial français lui-même +accorde la préséance sur eux aux cardinaux. C'était d'un seul coup +blesser la justice, les règles et l'usage, qui les placent au-dessus +des grands dignitaires et des princes du sang. Enfin, quand vint leur +tour, ils furent admis. La fonction consistait à entrer lentement un à +un, à s'arrêter au pied du trône, à faire une profonde inclination et +à sortir par la porte de la salle suivante. Ce fut alors,--tandis que +les cardinaux arrivaient un à un pour saluer respectueusement,--que +l'empereur, du haut de son trône, adressant la parole, tantôt à +l'impératrice, tantôt aux dignitaires et aux princes qui +l'environnaient, dit, avec la plus vive animation et la plus grande +colère, des choses très-cruelles contre les cardinaux absents, ou, +pour parler plus exactement, contre deux d'entre eux, ajoutant qu'il +pouvait épargner les autres, car il les considérait comme des +théologiens gonflés de préjugés, et que c'était la raison de leur +conduite; mais qu'il ne pardonnerait jamais aux cardinaux Opizzoni et +Consalvi; que le premier était un ingrat, puisqu'il lui devait +l'archevêché de Bologne et le chapeau de cardinal; que le second était +le plus coupable du Sacré Collége, n'ayant pas agi par préjugés +théologiques qu'il n'avait point, mais par haine, inimitié et +vengeance contre lui Napoléon, qui l'avait fait tomber du ministère; +que ce cardinal était un profond diplomate,--l'Empereur le disait du +moins,--et qu'il avait cherché à lui tendre un piége politique, le +mieux calculé de tous, en préparant à ses héritiers la plus sérieuse +des oppositions pour la succession au trône, celle de l'illégitimité. + +«Toujours s'enflammant de plus en plus dans l'irritation de sa parole +et dans la violence des expressions, il accumula tant de reproches +contre moi que mes amis en furent consternés et me crurent tôt ou tard +perdu sans rémission, tant étaient noires et terribles les couleurs +sous lesquelles l'Empereur dépeignait l'acte que j'avais commis, ainsi +que les autres, pour accomplir mes devoirs. + +«Cette fureur de Napoléon contre moi était si réelle, que dans le +premier accès, quand il sortit de la chapelle, le jour du mariage +ecclésiastique, il ordonna d'abord de fusiller trois des cardinaux +absents, Opizzoni, Consalvi et un troisième dont on ne sait pas le nom +avec certitude, mais que l'on croit être Litta ou di Pietro. Ensuite +il se borna à un seul, Consalvi. Je pense devoir la non-exécution de +cette sentence à l'amitié du ministre Fouché, qui fit revenir +l'Empereur sur sa détermination. On peut imaginer les émotions +qu'éprouvèrent les treize, tant par leur expulsion qu'à cause de ce +qu'on leur rapportait des faits et des gestes de l'Empereur. Le soir +du mercredi, quelques-uns d'entre nous apprirent que ce jour-là même, +on avait demandé, par ordre de l'Empereur, aux cardinaux Opizzoni et +aux autres des treize promus à l'épiscopat, la démission de leurs +évêchés. Ils étaient menacés de prison s'ils ne la donnaient pas +immédiatement: ils la signèrent, avec cette réserve néanmoins qu'elle +serait acceptée par le Pape. À huit heures, chacun de nous reçut un +billet très-succinct du ministre des cultes, dans lequel on nous +annonçait que, à neuf heures précises, nous devions nous rendre auprès +de ce haut fonctionnaire pour recevoir les ordres de l'Empereur. + +«Tous nous y arrivâmes, qui par un chemin, qui par un autre, surpris, +ignorants et pleins de crainte, en général, sans trop savoir que +redouter. Nous nous rencontrâmes presque tous ensemble dans +l'antichambre du ministre, et on nous introduisit dans son cabinet. Il +y était, ainsi que le ministre de la police. Fouché nous dit qu'il se +trouvait là par hasard, mais on comprit parfaitement qu'il n'en était +rien. La vérité est que tous les deux avaient l'air très-affligé de ce +qu'ils allaient exécuter. Dès que Fouché m'aperçut: «Eh bien, monsieur +le Cardinal, s'écria-t-il, je vous ai prédit que les conséquences +seraient affreuses. Ce qui me fait le plus de peine, c'est que vous +soyez du nombre!» Je le remerciai de l'intérêt qu'il me témoignait, et +je lui dis que j'étais préparé à tout. Il nous firent asseoir en +cercle, et alors le ministre des cultes commença un long discours qui +ne fut compris que du plus petit nombre, car parmi les treize il y en +avait à peine trois qui sussent le français. Il nous dit donc en +substance que nous avions commis un crime d'État, et que nous étions +coupables de lèse-majesté; que nous avions comploté contre l'Empereur, +et qu'on en relevait la preuve dans le secret observé à son égard et à +l'égard des autres cardinaux intervenus; que nous devions cependant +nous en ouvrir à lui, ministre des cultes, étant, en cette qualité, +notre supérieur; que le secret dont nous nous étions enveloppés +prouvait aussi la malice de nos pensées et notre conspiration contre +l'Empereur; que nous n'avions pas voulu être éclairés sur la fausseté +de notre opinion concernant le prétendu droit privatif du Pape dans +les causes matrimoniales entre souverains, car si nous eussions agi de +bonne foi, et si cette fausse idée eût été le véritable motif de notre +conduite, nous aurions cherché à être mieux édifiés; ce que lui et les +autres auraient très-facilement fait et avec succès, si nous nous +étions entretenus de cela avec lui et avec eux; que notre crime aurait +de très-graves conséquences pour la tranquillité publique, si +l'Empereur, par sa force prépondérante, n'empêchait que cette +tranquillité ne fût compromise; qu'en agissant de la sorte, nous +avions tenté de mettre en doute la légitimité de la succession au +trône. Il conclut en déclarant que l'Empereur et Roi, nous jugeant +comme rebelles et coupables de complot, lui avait enjoint de nous +signifier: 1º Que nous étions dépouillés dès ce moment de nos biens +tant ecclésiastiques que patrimoniaux, et que déjà on avait pris des +mesures pour les séquestrer; 2º que Sa Majesté ne nous considérait +plus comme cardinaux, et nous défendait de porter aucune marque de +cette dignité; 3º que Sa Majesté se réservait le droit de statuer +ensuite sur nos personnes. Et ici il nous fit pressentir qu'un procès +criminel serait intenté à quelques-uns. + +«Quand il eut terminé je pris la parole, et je répondis que nous +étions accusés à tort de complot et de rébellion, crimes indignes de +la pourpre et de notre caractère personnel; que notre conduite avait +été très-simple et très-franche; qu'il était faux que nous eussions +fait un secret de notre opinion à nos collègues intervenus, que nous +leur avions même parlé à ce sujet, mais avec la mesure qui était +nécessaire afin de nous garantir de l'accusation d'avoir cherché à +recruter des prosélytes pour accroître le nombre des non-intervenants; +que si, malgré notre prudence, on nous traitait de la sorte, on nous +aurait blâmés bien davantage si nous avions endoctriné ceux dont +l'avis était contraire au nôtre; qu'aucun d'eux ne pouvait nier de +bonne foi que nous ne lui avions pas manifesté notre opinion et les +motifs sur lesquels elle se basait; que nous n'avions pas, il est +vrai, fait des ouvertures au ministre des cultes, mais que nous étions +allés chez le cardinal Fesch, auquel, comme à notre collègue et à +l'oncle de l'Empereur, nous avions cru pouvoir parler avec plus de +liberté et moins de publicité, justement pour envelopper la chose dans +le mystère; que le plus ancien d'entre nous lui avait confié, avec +abandon et sincérité, notre détermination; que nous lui avions aussi +suggéré le moyen d'empêcher tout éclat, en le priant d'obtenir de +l'Empereur qu'on ne nous invitât pas, et qu'il voulût bien se +contenter de l'intervention de ceux qui étaient d'un avis différent +du nôtre, et qu'on n'avait pas accepté ce moyen terme. J'ajoutai +qu'entretenir d'abord du complot l'oncle de celui contre lequel on +nous soupçonnait de tramer des intrigues, et prier ce même oncle d'en +faire la révélation au neveu, c'était un mode tout nouveau de +conspirer. Je fis remarquer encore que nous nous étions adressés à +celui qui, partie intéressée au débat, était justement dans le cas de +nous éclairer mieux que personne, s'il avait eu des raisons plus +décisives que les nôtres. J'achevai en déclarant que Sa Majesté était +libre d'agir à notre égard comme il lui plairait; mais, qu'en +respectant ses ordres, nous ne pouvions pas néanmoins admettre notre +culpabilité pour le crime de rébellion et de complot que l'on nous +imputait. + +«C'est dans ce même sens à peu près que les cardinaux Litta et della +Somaglia s'exprimèrent après moi. Tous les autres se turent, car ils +ne comprenaient pas la langue et la parlaient beaucoup moins encore. +Les deux ministres furent ébranlés par nos réponses, et comme ils +étaient déjà fort affligés de ce qui arrivait et qu'ils désiraient, +ainsi que du reste la politique le suggérait, arranger l'affaire, ils +avouèrent que si l'Empereur avait entendu ces paroles, on pourrait +espérer qu'il écouterait la voix de la clémence. Nous répondîmes +qu'ils étaient autorisés à les lui communiquer. Les deux ministres +répliquèrent que Napoléon n'ajouterait pas foi à leur relation, qu'il +la considérerait comme un palliatif inventé pour le calmer; mais que +si telle était la vérité, il fallait lui écrire, ce qui produirait +beaucoup plus d'effet. + +«Nous fîmes connaître que nous n'éprouvions aucune difficulté à rendre +hommage à ce qui était vrai. Les ministres conclurent en annonçant +que, dans notre lettre, nous pouvions très-bien affirmer que nous +n'avions pas comploté, que nous n'étions pas coupables de rébellion et +d'autres actes semblables; mais que nous ne devions pas expliquer le +motif de notre abstention, c'est-à -dire qu'il importait de ne pas +revenir sur la non-intervention du Pape dans l'affaire, car cette +non-intervention était ce qui irritait le plus et ce qui donnait lieu +aux conséquences tirées contre le nouveau mariage et la descendance +future; que dans cette lettre, il fallait arguer d'un motif +indifférent, par exemple la maladie, la difficulté d'arriver à temps à +cause de la foule, ou une autre excuse banale. + +«Nous répondîmes que ce biais était impossible; que, tous, nous étions +résolus à ne point trahir la vérité à n'importe quel prix; que nous ne +voulions pas manquer à nos devoirs et à nos serments de soutenir les +droits du saint-siége; que cette défense obligatoire exigeait +l'allégation du véritable motif de notre conduite à l'exclusion de +tout autre; que nous ne nous attendions pas aux conséquences qui +allaient, disaient-ils, découler de l'exposition du vrai motif, et que +nous n'entrions même pas dans ces éventualités; que nous ne +prétendions point nous ériger en juges de l'affaire, mais que nous ne +pouvions transiger en aucune façon sur la sincérité des causes qui +nous avaient empêchés d'intervenir. + +«Alors les ministres, voyant avec peine sacrifier des hommes innocents +(car ils ne pouvaient pas s'empêcher de nous reconnaître comme tels), +et désirant aussi accommoder la chose afin de contenter l'Empereur et +de faire révoquer les mesures déjà prises et dont ils prévoyaient +l'éclat, proposèrent diverses formules. L'un d'eux même déclara qu'il +voulait essayer de trouver des expressions capables de concilier les +deux parties. + +«En parlant de la sorte, il se plaça à son bureau et rédigea des +brouillons de phrases et des projets que l'on aurait pu, sous forme de +modèle, accepter et copier dans la lettre pour l'Empereur. Alors on +vit là ce qu'on voit d'ordinaire lorsqu'on se réunit en certain +nombre, car il est impossible que plusieurs hommes aient tous les +mêmes idées et envisagent au même instant une chose sous le même +aspect. + +«Il arriva donc qu'un de nous, perdant un peu l'équilibre, admit les +formules proposées et même les copia avec assez d'imprudence afin de +pouvoir plus facilement se rendre compte de la différence qui existait +entre elles et cette autre formule qu'un esprit moins troublé et +l'union des avis devait adopter plus tard et transcrire pour être +remise à l'Empereur. + +«Pendant ce temps, des cardinaux ne comprenant ni ce que l'on disait, +ni ce que l'on faisait,--ils ignoraient le français, nous le répétons, +et n'entendaient qu'imparfaitement et confusément ce qu'en +rapportaient les autres qu'ils interrogeaient,--ne firent plus +attention à la présence des ministres. Ils parlèrent en pleine liberté +de la manière dont ils appréciaient l'affaire, et devinrent ainsi les +principaux auteurs du rejet des modèles composés peu de minutes +auparavant. + +«En somme, ce fut là un triste quart d'heure. Comme les ministres +insistaient pour qu'on rédigeât et qu'on signât, séance tenante, la +lettre qu'ils devaient porter à Sa Majesté le lendemain matin, en +allant lui rendre compte de l'exécution de ses ordres, c'est-à -dire de +la communication qu'on nous avait faite, nous courûmes le risque +d'attacher nos noms à un document dont nous n'aurions pas été contents +peut-être en le relisant à tête calme et après cette épouvantable +occurrence. + +«Pour éviter un si grand péril, j'insinuai avec dextérité aux +ministres qu'il y en avait beaucoup parmi nous qui ne savaient pas la +langue, et qu'on ne pouvait pas minuter cette lettre à l'impromptu; +qu'il fallait d'abord combiner les opinions, et que, dans cette vue, +on l'écrirait le matin suivant. Les ministres répondirent que c'était +impossible, puisque le matin même ils devaient aller faire leur +rapport à l'Empereur résidant à Saint-Cloud, et qui vers midi partait +pour son voyage de Saint-Quentin et des Pays-Bas. + +«Ils pressèrent donc pour que la chose se fît instantanément. +Quelques-uns d'entre nous, ne saisissant pas bien l'importance de +cette précipitation, y consentirent. M'apercevant que tout ce que l'on +pouvait gagner était de sortir au plus tôt de l'appartement officiel +et d'aller dans un endroit où il serait possible de s'expliquer avec +maturité, je proposai aux ministres de nous laisser nous retirer dans +la maison de notre doyen, qui était voisine. Je leur promis que cette +nuit-là même nous rédigerions la lettre, et que dès les premières +heures du jour on la consignerait au ministre des cultes, personnage +le plus important de l'affaire et chargé par l'Empereur de l'exécution +de ses ordres. + +«Les raisons que j'alléguai furent heureusement goûtées. Pour qu'on ne +mît pas d'entraves à notre sortie, je fis valoir l'ignorance de la +langue française constatée chez plusieurs et même chez le plus grand +nombre. Cette ignorance exigeait, répétais-je sans cesse, une perte de +temps considérable pour arranger les termes avec eux. Je réussis ainsi +à nous tirer de ce mauvais pas, et tous ensemble nous nous rendîmes +chez le cardinal Mattei, qui demeurait à très-peu de distance. Il +était onze heures du soir quand nous nous séparâmes du ministre. + +«En prenant congé de lui, on commit l'imprudence de lui donner à +entendre qu'on avait fidèlement copié les expressions suggérées par +les ministres, expressions qu'il eût été fort malheureux d'adopter. + +«Arrivés dans l'appartement du cardinal Mattei, où nous pouvions parler +en toute liberté, je m'empressai de relever l'inconvenance,--pour ne +rien caractériser davantage,--qu'il y aurait à souscrire ces formules, +et je fis saisir à tous ceux qui ne savaient pas la langue qu'ils +n'avaient pas compris la portée des mots. + +«Tous furent immédiatement d'avis de ne rien exprimer, dans la +missive, en opposition avec nos devoirs ou qui pût altérer tant soit +peu la vérité. On convint de l'exposer telle qu'elle était, en +s'abstenant seulement de ce qui ne serait pas nécessaire. Il n'y avait +plus à redouter que la différence existant entre notre lettre ainsi +libellée et les formules des ministres. Là gisait l'insurmontable +difficulté, car nous avions perdu le droit de leur confesser que nous +ne nous souvenions pas très-bien de leurs paroles, puisque l'un de +nous avait commis la faute d'en prendre copie. + +«On ne se dissimula point combien les ministres et l'Empereur seraient +irrités en ne nous voyant pas suivre leurs conseils. Nous savions que +le ministre de la police devait voir Sa Majesté avant celui des +cultes, qu'il lui aurait raconté notre entrevue du soir, et que, afin +d'être agréable, il lui annoncerait que notre lettre serait rédigée +d'après leurs inspirations. Cette fâcheuse coïncidence devait encore +accroître la colère de l'Empereur recevant une lettre si différente de +celle qu'il attendait. Malgré ces réflexions, la volonté efficace de +ne point faillir à nos devoirs et de ne rien tenter qui pût être +réprouvé par la conscience prévalut dans nos âmes. Néanmoins on +chercha, ainsi que l'exigeait la prudence, à ne pas trop s'éloigner +de l'avis des ministres en ce qui n'était pas indispensable pour ne +point trahir la vérité. + +«Dans ce dessein, tous ensemble nous libellâmes un écrit dont chaque +mot fut pesé un à un, et cinq heures s'écoulèrent dans ce travail. +Notre lettre disait que, blessés par les accusations de complot et de +rébellion qui nous avaient été révélées par le ministre de Sa Majesté, +accusations si incompatibles avec notre dignité et notre caractère, +nous nous faisions un devoir d'exposer nos sentiments à Sa Majesté +avec la loyauté et l'énergie convenables à la circonstance. + +«Ce commencement donnait à notre lettre la forme d'une réponse à des +inculpations et rien autre, et nous montrions ainsi que notre but +était uniquement de nous laver de la tache de révolte et de trahison. +Nous déclarions ensuite qu'il n'y avait jamais eu de complot entre les +cardinaux; que la conduite tenue par nous résultait de nos sentiments +propres, manifestés tout au plus dans des entretiens confidentiels; +que l'idée de voir le Pape exclu de cette affaire avait été la +véritable cause de notre abstention; qu'en agissant de la sorte, nous +n'avions pas prétendu nous ériger en juges, ni semer dans le public +des doutes sur la validité du premier mariage, ou sur la légitimité +des enfants qui naîtraient du second; qu'enfin il nous restait à prier +Sa Majesté de bien se convaincre de notre obéissance. Dans cette +lettre, personne ne songea, en aucune façon, à glisser quelque +demande, afin d'être réintégrés dans la possession de nos fortunes et +d'avoir le droit de porter la pourpre. Nous signâmes tous les treize +par ordre d'ancienneté; puis, vers quatre heures du matin on se +sépara, et chacun retourna chez soi. + +«Le cardinal Litta, qui habitait chez le cardinal Mattei, porta notre +document au ministre des cultes, parce que Mattei ne parlait point +français, et que le ministre n'entendait pas l'italien. + +«Ce haut fonctionnaire, ayant lu la lettre, s'en montra satisfait. Il +dit qu'il la remettrait à l'Empereur à Saint-Cloud, et qu'il nous +ferait connaître dans la soirée la réponse de Sa Majesté. Le soir +arrivé, nous reçûmes tous un billet du ministre nous annonçant que le +ministre de la police, parti pour Saint-Cloud avant lui, venait de +lui communiquer à son retour que l'Empereur avait avancé son départ, +qu'en conséquence l'audience n'avait pas eu lieu. Le ministre des +cultes ajoutait qu'il ne serait pas en son pouvoir de suspendre les +ordres signifiés la veille, de la part du maître. + +«En écrivant ces mots, le ministre voulait nous faire comprendre qu'il +fallait obtempérer aux injonctions reçues et nous dépouiller tout de +suite de nos insignes cardinalices. C'est ainsi que de _rouges_ nous +devînmes _noirs_. De là naquirent les deux noms qui, à dater de ce +moment, furent partout en usage pour distinguer les Cardinaux noirs et +les Cardinaux rouges. On séquestra immédiatement tous nos biens, et ce +fut un séquestre d'un nouveau genre, car, au lieu de laisser les +revenus de nos propriétés entre les mains des séquestrants, ainsi que +c'est l'usage afin d'en rendre compte, on eut soin de les verser au +trésor public. + +«L'Empereur passa de Saint-Quentin dans les Pays-Bas, et il retourna +peu après à Compiègne, ou à Saint-Cloud,--je ne me souviens pas +très-exactement de cela, mais je crois que ce fut à Compiègne.--Nous +étions à Paris, et, comme nous n'avions plus de rentes, chacun +s'empressa de renvoyer sa voiture, son domestique de place, et se +contenta d'une habitation moins coûteuse. + +«L'Empereur était revenu des Pays-Bas et chaque jour on apprenait une +nouvelle contradictoire. Tantôt on répandait le bruit que Sa Majesté +avait fait espérer la révocation de ses ordres contre nous aux +ministres des cultes et de la police ainsi qu'au cardinal Fesch. Ce +dernier parlait en notre faveur, parce que la distinction des rouges +et des noirs lui déplaisait au suprême degré, les seconds étant +beaucoup plus aimés et respectés que les premiers. D'autres fois on +affirmait que Napoléon avait répondu en termes qui ne laissaient +aucune espérance. + +«Deux mois et demi s'écoulèrent dans ces alternatives. Le 10 juin, +chacun de nous reçut un billet du ministre des cultes, qui nous +convoquait chez lui à une heure marquée. Ces billets portaient +l'indication d'heures diverses, mais chaque heure était désignée pour +deux cardinaux à la fois. Nous nous rendîmes au moment prescrit, sans +savoir pourquoi nous étions appelés. La première heure,--onze heures +du matin,--avait été fixée au cardinal Brancadoro et à moi. J'arrivai +avant lui. Le ministre me dit qu'il avait le déplaisir de me notifier +que je devais partir dans les vingt-quatre heures pour Reims, où je +resterais jusqu'à nouvel ordre; puis il me donna mon passe-port, +préparé d'avance. Il communiqua la même nouvelle au cardinal +Brancadoro, qui entrait comme je sortais. Tous les autres cardinaux +reçurent la même intimation pendant les heures qui se succédèrent; le +lieu seul de l'exil fut ce que le ministre changea. + +«Le cardinal Brancadoro et moi nous fûmes donc destinés pour Reims; +les cardinaux Mattei et Pignatelli pour Rethel, les cardinaux della +Somaglia et Scotti pour Mézières, les cardinaux Saluzzo et Galeffi +pour Sedan; plus tard on les interna à Charleville, parce qu'il n'y +avait point d'appartements à Sedan; les cardinaux Litta et Ruffo +Scilla furent envoyés à Saint-Quentin, le cardinal di Pietro à Semur, +le cardinal Gabrielli à Montbard et le cardinal Opizzoni à Saulieu. +Ces deux derniers se virent bientôt réunis au cardinal di Pietro. + +«Il faut remarquer qu'en convoquant ainsi les cardinaux, on mit une +attention particulière à éloigner les uns des autres les amis le plus +étroitement liés. Par exemple, on sépara les cardinaux Saluzzo et +Pignatelli, qui vivaient ensemble depuis plus de trois ans, les +cardinaux Mattei et Litta, Gabrielli et Brancadoro qui habitaient sous +le même toit depuis quelques mois. On m'adjoignit ce dernier, que +j'avais vu à Paris moins que tous les autres, à cause de l'éloignement +de nos demeures respectives, et je quittai le cardinal di Pietro, mon +compagnon de voyage lorsque je vins de Rome à Paris. En un mot, chacun +de nous fut uni à celui avec lequel il l'était le moins, bien que tous +nous fussions de bons collègues. Le ministre des cultes nous offrit 50 +louis pour les frais de route. Quelques-uns acceptèrent, d'autres +remercièrent en refusant. Au moment de me rendre à ma destination, je +fus appelé par le ministre. Il avait oublié, la première fois qu'il +m'avait vu, de me délivrer cet argent, et il me pria de le prendre. Je +m'empressai de décliner avec gratitude une pareille offre. + +«Chacun se dirigea vers l'exil assigné. Très-peu de temps après, nous +reçûmes une lettre du ministre des cultes annonçant que nous avions +250 francs par mois pour notre subsistance. Je remerciai encore, sans +vouloir accepter. Je crois que tous les autres répondirent dans le +même sens. + +«C'est ainsi que cette affaire a été conduite jusqu'à cette heure. +Seule la Providence sait ce que l'avenir nous réserve. En attendant, +nous vivons dans notre exil, nous privant de toute société, ainsi +qu'il convient à notre situation comme à celle du Saint-Siége et du +Souverain Pontife, notre chef. Les cardinaux rouges sont restés à +Paris, et l'on dit qu'ils fréquentent le grand monde.» + + LAMARTINE. + +(_La suite au prochain entretien._) + + + + +CXIe ENTRETIEN. + +MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI, + +MINISTRE DU PAPE PIE VII, + +PAR M. CRÉTINEAU-JOLY. + +(TROISIÈME PARTIE.) + + +I + +Il se retira à l'abri de tout soupçon par sa pauvreté et celle de sa +famille. Le cardinal d'York, frère du prétendant au trône des Stuarts +en Angleterre, l'aimait avec une réelle prédilection; il lui légua en +mourant une somme considérable à titre d'exécuteur testamentaire. +Consalvi refusa la somme et remplit le devoir. + +La mort de son frère lui inspire ici des larmes égales à celles de +Cicéron. + +«Peu après la perte du cardinal duc d'York, que je respectais et +aimais tant et qui me chérissait si paternellement de son côté, mon +coeur fut frappé du coup le plus cruel qu'il pût jamais recevoir. Ah! +au moment où je commence ce funèbre récit, les pleurs s'échappent en +abondance de mes yeux! Que serait-ce donc si je devais écrire +longuement sur ce trépas? car, et moi aussi, je puis dire avec vérité: + + Tu mea, tu moriens fregisti commoda, frater, + Tecum una nostra est tota sepulta domus! + Omnia tecum una perierunt gaudia nostra, + Quæ tuus in vita dulcis alebat amor! + +«Oui, il mourut après tous les autres, mon cher et unique frère André, +lui qui m'aimait plus que lui-même, et qui m'en avait prodigué de si +nombreuses et de si incontestables preuves; lui, un miroir de toutes +les vertus; lui, religieux, humble, modeste, désintéressé, +bienfaisant, courtois et aimable; lui, plein de talents, de savoir, et +dont l'esprit était cultivé plus qu'aucun autre; lui, tout mon +soutien, toute ma consolation et mon bonheur; lui, enfin, dont je ne +pourrai jamais faire assez l'éloge pour égaler les mérites. Ah! oui, +il mourut après une pénible maladie de soixante-treize jours, pendant +laquelle il offrit de très-éclatants modèles de toutes les vertus +chrétiennes. Il supporta courageusement ses souffrances. Au milieu des +douleurs et dans ses peines continuelles, il se montra détaché de la +terre et de moi-même, qui lui étais néanmoins si cher. Il fut plein de +résignation à la volonté de Dieu; il l'aimait ardemment, ainsi que sa +très-sainte mère. La ville entière, qui en sut bientôt la nouvelle, +fut très-édifiée de cette mort. Il rendit son âme à son Créateur le 6 +août 1807, jour _quam semper acerbam, semper honoratam habebo_. Que +Dieu le veuille ainsi! + +«J'étais à ses côtés quand il expira. Je n'avais jamais voulu le +laisser un instant. En effet, je lui rendis les derniers devoirs, en +faisant la plus extrême violence à mon coeur. Et comme je ne +l'abandonnai point jusqu'à ce que le ciel eût reçu son âme, ainsi je +ne l'abandonnerai point après mon trépas. Je désire que nos corps +reposent ensemble et soient unis dans la mort, comme nos âmes furent +unies durant la vie. Je lui en confirmai la promesse presque au moment +où il expira. D'une voix affaiblie et tremblante, mais avec toute son +âme sur ses lèvres pâlies, il m'en fit la touchante demande et en +exigea l'assurance formelle. J'espère que le gouvernement sous lequel +le ciel me fera mourir sera assez bon et assez humain pour ne pas +mettre obstacle, dans une circonstance aussi indifférente, à +l'accomplissement de ces voeux innocents de deux frères que les +révolutions purent rendre infortunés,--je parle plutôt de moi que de +lui,--mais qui ont toujours été honorés et honorables, et qui ne +firent jamais de mal à personne. Je l'espère, et tandis que je nourris +de cet espoir le misérable reste d'existence dont je désire vivement +voir le terme, la chère mémoire d'André restera toujours gravée dans +mon esprit et dans mon coeur. + +«À dater de ce moment la vie me fut souverainement à charge, et il n'y +eut plus de plaisir pour moi. Je n'étais plein que de sa pensée, et je +remplissais mes devoirs dans le but de me rendre le moins possible +indigne du secours du ciel et d'aller l'y rejoindre un jour. Depuis +l'époque douloureuse de sa mort jusqu'au moment où j'écris, mon +existence a été une série continuelle d'amertumes et de malheurs. +Pendant l'espace de cinq mois je vis se succéder des jours plus +sombres les uns que les autres, précurseurs de l'irruption des armées +françaises venant à Rome pour renverser ce gouvernement dont je +faisais partie, quoique sans mérite de ma part. J'assistai à cette +invasion qui eut lieu le 2 février 1808, et si elle ne brisa pas +subitement la souveraineté apparente du Pape, elle la détruisit +néanmoins en substance. On languit encore dix-sept autres mois, en +attendant la crise finale. Les jours et les nuits que l'on passa dans +cette anxiété furent plus amers que la mort, _morte amariores_. + +«Le 20 juin 1809, cette crise finale éclata; on déclara l'abolition de +la souveraineté pontificale et l'annexion des États de l'Église à +l'empire français. Après, je fus témoin d'un siége de plusieurs +semaines que l'on mit devant le palais pontifical et qui arrachait les +larmes des yeux de tous les bons; puis, dans les ténèbres de la nuit, +le sac du Quirinal. On escaladait les murs en différents endroits, +comme on aurait pu l'effectuer sur une citadelle prise d'assaut. +Soldats, sbires, coupe-jarrets, galériens, sujets rebelles et ivres de +colère, y pénétrèrent en armes, après avoir fait tomber la porte +intérieure. Ils surprirent le Pape au lit, lui laissant à peine le +temps de se lever. Ils lui proposèrent de souscrire aux volontés de +l'empereur ou de partir immédiatement, sans désigner le lieu de +l'exil. Le Pape refusa avec courage et fermeté. Il fut aussitôt enlevé +de sa résidence; puis, seul avec le cardinal Pacca, pro-secrétaire +d'État, sans un domestique, sans personne des siens,--on ne permit +ensuite qu'à un petit nombre de le suivre,--on le jeta dans une +mauvaise voiture, sur le siége de laquelle le général français avait +pris place. Alors, avec la rapidité de l'éclair, et sans lui accorder +aucun répit, on le traîna jusqu'à Grenoble, où il ne resta prisonnier +que onze jours, parce que la piété du peuple inspirait des craintes au +gouvernement. Le Saint-Père fut ensuite transféré à Savone, où il est +encore captif.» + +On voit que la vertu qui rend le caractère inflexible ne dessèche pas +le coeur. + + +II + +Le général Miollis gouverna Rome. Il était doux et lettré, il fit ses +efforts pour capter Consalvi. Consalvi fut sensible, mais +inébranlable; il ne lui rendit même pas sa visite. Il crut malséant de +montrer aux Romains l'ami de Pie VII en relation avec le remplaçant +temporel de son souverain emprisonné. Miollis était frère d'un ces +évêques si dignes à qui Victor Hugo assigne un rôle si vertueux et si +romanesque dans son livre des _Misérables_. Consalvi avait donné à ce +frère du général français, émigré à Rome pendant la terreur et après, +toute la protection papale à sa disposition. Miollis était +reconnaissant. L'empereur Napoléon lui fit écrire de venir à Paris +toucher les 30,000 fr. auxquels son titre de cardinal français lui +donnait droit. Il refusa; il fut enlevé de Rome avec le cardinal di +Pietro, coupable comme lui de fidélité à son bienfaiteur. Un rapport +précédent avec les ministres et avec les princes et princesses de la +famille impériale lui assurait des protections et des bénéfices. Il ne +consentit pas à les voir, il renvoya son mandat de 30,000 fr. au +ministre des cultes. + +«Enfin je réfléchissais que le verre s'étant brisé, comme on dit, en +d'autres mains que les miennes, il s'ensuivait naturellement que celui +qui ne prenait pas la peine d'approfondir les choses et qui s'arrêtait +à la seule rupture extérieure,--rupture non de mon fait ni de mes +oeuvres,--devait croire que mon éloignement du ministère n'était pas +un avantage. Cependant les événements arrivés étant un effet des +principes consacrés, ces événements eussent été les mêmes si j'avais +gardé le pouvoir. Il paraissait donc très-faux de prétendre que dans +ce cas ce qui était survenu n'aurait pas eu lieu. + +«Ces considérations, qui prenaient leur source dans l'essence de la +nature humaine, me faisaient appréhender, je le répète, un accueil +favorable, et ce fut avec cette épine dans le coeur que, six jours +après mon arrivée, je me rendis à l'audience impériale. + +«Nous étions cinq cardinaux que le cardinal Fesch présentait ce +jour-là à l'Empereur, tous cinq arrivés seulement durant cette +semaine, savoir: le cardinal di Pietro, venu avec moi, et les +cardinaux Pignatelli, Saluzzo et Despuig. Le cardinal Fesch nous avait +placés à part d'un côté, en demi-cercle, tous les autres cardinaux +étant de l'autre. Suivaient les grands de la cour, les ministres, les +rois, les princes, les princesses, les reines, et autres dignitaires. +Voici que l'Empereur arrive. Le cardinal Fesch se détache et commence +par lui présenter le premier, qui est le cardinal Pignatelli. Nous +étions, nous cinq, rangés par ordre de prééminence de cardinalat. À +Fesch disant: «C'est le cardinal Pignatelli,» l'Empereur répond: +«Napolitain,» et il passe outre, sans rien ajouter. Le cardinal Fesch +présente le second, en disant: «Le cardinal di Pietro.» L'Empereur +s'arrête un peu et lui dit: «Vous êtes engraissé. Je me rappelle de +vous avoir vu ici avec le Pape à l'occasion de mon couronnement,» et +il passe. Le cardinal Fesch dit en présentant le troisième: «Le +cardinal Saluzzo.» «Napolitain,» répond l'Empereur, et il s'avance. Le +cardinal Fesch présente le quatrième et dit: «Le cardinal Despuig.» +«Espagnol,» répond l'Empereur. Et le cardinal plein de frayeur de +répliquer: «De Majorque,» comme s'il reniait sa patrie. Je ne puis à +ce trait retenir ma plume. + +«L'Empereur passe outre; arrivé jusqu'à moi, il s'écrie, avant que le +cardinal Fesch m'eût nommé: «Ô cardinal Consalvi, que vous avez +maigri! je ne vous aurais presque pas reconnu.» Et en parlant ainsi +avec un grand air de bonté, il s'arrêta pour attendre ma réponse. Je +lui dis alors, comme pour expliquer mon amaigrissement: «Sire, les +années s'accumulent. En voici dix écoulées depuis que j'ai eu +l'honneur de saluer Votre Majesté.--C'est vrai, répliqua-t-il, voilà +bientôt dix ans que vous êtes venu pour le Concordat. Nous l'avons +fait dans cette même salle; mais à quoi a-t-il servi? Tout s'en est +allé en fumée. Rome a voulu tout perdre. Il faut bien l'avouer, j'ai +eu tort de vous renverser du ministère. Si vous aviez continué à +occuper ce poste, les choses n'auraient pas été poussées aussi loin.» + +«Cette dernière phrase me fit tant de peine, que je n'y voyais presque +plus. Quelque désir que j'eusse d'être bien reçu par Napoléon, je +n'aurais jamais osé croire qu'il en arrivât là . S'il pouvait m'être +agréable de l'entendre attester en public qu'il avait été la cause de +mon éloignement de la secrétairerie, je fus saisi de l'entendre +affirmer que, si j'étais resté dans ce poste, les choses ne seraient +pas allées aussi loin. Je craignis, si je laissais passer cette +assertion sous silence, que cela ne donnât lieu au public de conclure +qu'il en était vraiment ainsi et que j'aurais trahi mes devoirs, comme +cela en paraissait la conséquence naturelle. + +«Sous l'impression de cette crainte, je ne consultai que mon honneur +et la vérité. Au lieu donc de me montrer touché et reconnaissant de sa +bonté et de cet aveu si extraordinaire et tellement significatif sur +les lèvres d'un pareil homme, aveu fait en s'accusant d'avoir eu le +tort de m'écarter du ministère, je me vis dans la dure nécessité de +riposter à une assertion des plus obligeantes de sa part par une +phrase des plus fortes et des plus énergiques. Je lui dis donc: «Sire, +si je fusse resté dans ce poste, j'y aurais fait mon devoir.» + +«Il me regarda fixement, ne fit aucune réponse, et, se détachant de +moi, il commença un long monologue, allant de droite et de gauche, +dans le demi-cercle que nous formions, énumérant une infinité de +griefs sur la conduite du Pape et de Rome pour n'avoir pas adhéré à +ses volontés et s'être refusé d'entrer dans son système, griefs qui ne +sont pas à rapporter ici. Après avoir ainsi parlé pendant un temps +assez long, et se trouvant près de moi, dans ses allées et venues, il +s'arrêta, puis répéta une seconde fois: «Non, si vous étiez resté dans +votre poste, les choses ne seraient pas allées aussi loin.» + +«Quoiqu'il fût bien suffisant de l'avoir contredit une fois, +néanmoins, toujours animé des mêmes motifs, j'osai le faire de nouveau +et lui répondre: «Que Votre Majesté croie bien que j'aurais fait mon +devoir.» + +«Il se mit à me regarder plus fixement. Sans rien répliquer, il se +détacha de moi, recommença à aller et venir, continuant son discours, +formulant les mêmes plaintes sur les actes de Rome à son égard, sur ce +que Rome n'avait plus de ces grands hommes qui l'avaient autrefois +illustrée. Puis s'adressant au cardinal di Pietro, le premier au +commencement du demi-cercle, comme moi j'étais à l'autre extrémité, il +répéta pour la troisième fois: «Si le cardinal Consalvi fût resté +secrétaire d'État, les choses ne seraient pas allées aussi loin.» + +«Lorsque Napoléon articula ces paroles pour la troisième fois, je ne +dirai pas mon courage, mais mon peu de prudence dans cette occasion, +et comme un zèle excessif de mon honneur, me firent passer les bornes. +Je l'avais déjà contrarié deux fois; il ne me parlait pas alors comme +précédemment; il était assez éloigné. Néanmoins, à cette répétition, +je sortis de ma place, puis m'avançant jusqu'auprès de lui, à l'autre +extrémité, et le saisissant par le bras, je m'écriai: «Sire, j'ai déjà +affirmé à Votre Majesté que, si j'étais resté dans ce poste, j'aurais +assurément fait mon devoir.» + +«À cette troisième profession de foi, si j'ose ainsi parler, il ne se +contint plus; mais, me regardant fixement, il éclata en ces paroles: +«Oh! je le répète, votre devoir ne vous aurait pas permis de sacrifier +le spirituel au temporel.» Dans son idée, il cherchait à se persuader +que j'aurais adhéré à ses volontés plutôt que d'exposer les intérêts +de la religion aux dangers de le voir rompre avec Rome. Cela dit, il +me tourna les épaules, ce qui me fit revenir à mon rang. Alors il +demanda, en peu de mots, aux cardinaux qui étaient de l'autre côté, +s'ils avaient entendu son discours. Il revint ensuite à nous cinq, et +se tenant proche du cardinal di Pietro, il dit que, le collége des +cardinaux étant à peu près au complet à Paris, nous devions nous +mettre à examiner s'il y avait quelque chose à proposer ou à régler +pour la marche des affaires de l'Église. Il ajouta que nous pouvions +nous réunir en conséquence, ou tous à la fois ou quelques-uns des +principaux d'entre nous. Il expliqua ce qu'il entendait par les +principaux: c'étaient les plus versés dans les questions théologiques, +comme il ressortait de l'antithèse qu'il fit en disant au cardinal di +Pietro, à qui s'adressaient ces paroles: «Faites que dans ce nombre +se trouve le cardinal Consalvi, qui, s'il ignore la théologie, comme +je le suppose, connaît bien, sait bien la science de la politique.» Il +termina en demandant qu'on lui remît les résolutions par +l'intermédiaire du cardinal Fesch, et il se retira. + +«L'issue de cette audience et la réponse que par trois fois j'adressai +à l'allégation de l'Empereur se répandirent bientôt dans Paris, et de +Paris dans la France entière. Ce fut le thème de tous les entretiens, +et je ne crois pas convenable de m'étendre davantage sur ce sujet.» + + +III + +Napoléon songeait alors à séduire les cardinaux afin d'élever autel +contre autel, par un concile soumis à ses inspirations. Les manoeuvres +hostiles du cardinal Fesch contre Consalvi dans cette circonstance se +combinent avec la tentative avortée du concile pour exaspérer de plus +en plus l'Empereur contre l'ami de Pie VII. + +Jusqu'aux désastres de 1813 et de 1814, l'histoire de Consalvi n'est +que le martyrologe volontaire de ses exils, de ses misères et de ses +persécutions. Avant la dernière campagne de Napoléon en France, il +sentit la nécessité de se réconcilier avec Pie VII, captif à +Fontainebleau. Il s'y rendit avec la jeune impératrice, sous prétexte +d'une partie de chasse. Il promit tout au Pape à condition de +certaines concessions innocentes, au moyen desquelles il lui +restituait ses États. Le Pape, si fidèle quand ses intérêts seuls +étaient en question, fut doux et conciliant devant les caresses de +l'Empereur. Il consentit et signa tout, au premier moment. L'Empereur +repartit pour Paris avec la signature de ce nouveau traité; mais les +cardinaux, conseillers du Pape, lui ayant été rendus, ils l'alarmèrent +sur ses concessions et le firent regretter sa complaisance. Tout fut +rompu et s'envenima. Pie VII reprit le rôle de martyr. + +Après l'abdication de 1814, le consentement de l'Empereur et la force +des événements le rendirent libre. Il reprit la route de Rome. Arrivé +à Bologne, il y trouva le roi de Naples Murat, dont l'équivoque +intervention hésitait entre la soumission au Saint-Siége et l'appel à +l'insurrection de toute l'Italie contre l'Autriche et contre la France +elle-même. En présence du pape Murat n'osa pas se prononcer. Il le +laissa passer pour se donner du temps; Pie VII passa et arriva à Rome +porté sur les bras et sur le coeur du peuple. Il reprit les rênes et +rappela son ami Consalvi au gouvernement. + +Pendant cette indécision, Murat se déclara, livra bataille aux +Autrichiens, fut défait et se réfugia à Naples d'où il s'embarqua pour +Toulon, puis pour la Calabre, où la mort l'attendait; mort cruelle où +un roi héroïque tombait sous la balle d'un roi à peine restauré; tache +de sang sur deux couronnes, qui tuait le vainqueur autant que le +vaincu! + + +IV + +Le Pape reconquit sans peine au congrès de Vienne tout ce que +Napoléon avait dérobé par la force au domaine de l'Église. Les +souverains ne pouvaient pas se porter héritiers des violences de la +France vaincue et dépossédée. Le prince de Talleyrand, qui y +représentait la France, avait intérêt à y faire prévaloir le Pape pour +mériter sa propre réconciliation à force de services. L'Angleterre +elle-même personnifiée dans lord Castelreagh, et servie par la +duchesse de Devonshire, amie de Consalvi, favorisait de tout son +pouvoir en Italie le rétablissement du pouvoir le plus irréconciliable +avec Bonaparte son persécuteur. Le 19 mai 1814, le Pape rappelait +Consalvi au ministère par le décret suivant daté de Foligno, écrit de +sa propre main et qui respire l'amitié autant que l'estime: + +«Ayant dû céder aux impérieuses circonstances dans lesquelles nous +nous trouvions, et mû par le seul espoir d'amoindrir les maux qui nous +menaçaient, nous avions été obligé de subir la volonté du gouvernement +français déchu, qui ne voulait pas souffrir, dans la charge de notre +secrétaire d'État, le cardinal Hercule Consalvi. Rentré maintenant en +possession de notre liberté, et nous souvenant de la fidélité, de la +dignité et du zèle avec lesquels il nous prodigua, à notre plus grande +satisfaction, ses utiles et empressés services, nous croyons qu'il +importe non moins à notre justice qu'aux intérêts de l'État de le +rétablir dans cette même charge de notre secrétaire d'État, autant +pour lui donner un public témoignage de notre estime particulière et +de notre amour, que pour mettre de nouveau à profit ses qualités et +ses lumières qui nous sont si connues. + +«Donné à Foligno, du palais de notre habitation, le 19 mai 1814, de +notre pontificat l'an XVe. + + «PIUS P. P. VII.» + + +V + +Le premier acte de Consalvi fut d'offrir un asile à toute la famille +de son persécuteur. «Nous ne trouvons d'appui et d'asile que dans le +gouvernement pontifical, et notre reconnaissance est aussi grande que +les bienfaits,» lui écrit Madame, mère de l'Empereur, en son nom et au +nom de tous ses enfants proscrits. + +LE COMTE DE SAINT-LEU (LOUIS BONAPARTE, EX-ROI DE HOLLANDE), AU +CARDINAL CONSALVI. + +«Éminence, + +«Suivant les conseils du Très-Saint Père et de Votre Éminence, j'ai vu +Mgr Bernetti, spécialement chargé de l'affaire en question, et, avec +sa franchise bien connue, il m'a expliqué ce que les puissances +étrangères semblaient reprocher à la famille de l'empereur Napoléon. +Les grandes puissances, et l'Angleterre principalement, nous +reprochent de conspirer toujours. On nous accuse d'être mêlés +implicitement ou explicitement à tous les complots qui se trament; on +prétend même que nous abusons de l'hospitalité que le Pape nous +accorde pour fomenter dans l'intérieur des États pontificaux la +division et la haine contre la personne auguste du Souverain. + +«J'ai été assez heureux pour fournir à Mgr Bernetti toutes les +preuves du contraire, et il vous dira lui-même l'effet que mes paroles +ont produit sur son esprit. Si la famille de l'Empereur, qui doit tant +au pape Pie VII et à Votre Éminence, avait conçu le détestable projet +de troubler l'Europe, et si elle en avait les moyens, la +reconnaissance que nous devons tous au Saint-Siége nous arrêterait +évidemment dans cette voie. Ma mère, mes frères, mes soeurs et mon +oncle doivent une trop respectueuse gratitude au Souverain Pontife et +à Votre Éminence pour attirer de nouveaux désastres sur cette ville +où, proscrits de l'Europe entière, nous avons été accueillis et +recueillis avec une bonté paternelle que les injustices passées n'ont +rendue que plus touchante. Nous ne conspirons contre personne, encore +moins contre le représentant de Dieu sur la terre. Nous jouissons à +Rome de tous les droits de cité, et quand ma mère a appris de quelle +manière si chrétienne le Pape et Votre Éminence se vengeaient de la +prison de Fontainebleau et de l'exil de Reims, elle n'a pu que vous +bénir au nom de son grand et malheureux mort, en versant de douces +larmes pour la première fois depuis les désastres de 1814. + +«Conspirer contre notre auguste et seul bienfaiteur serait une infamie +sans nom. La famille des Bonaparte n'aura jamais ce reproche à +s'adresser. J'en ai convaincu Mgr Bernetti, et il a voulu lui-même +nous servir de caution auprès de Votre Éminence. Qu'elle daigne donc +entendre sa voix et nous continuer ses bonnes grâces et la protection +du Très-Saint-Père. C'est dans cette espérance que je suis, de Votre +Éminence, le très-respectueux et très-dévoué serviteur et ami, + + «L. DE SAINT-LEU. + +«Rome, 30 septembre 1821.» + + +VI + +Le duc d'Orléans, plus tard Louis-Philippe, lui écrit peu de temps +après: + +«Éminence, + +«Le prince de Talleyrand, qui garde de vous le plus tendre souvenir, +me disait dernièrement que votre seul plaisir était la culture des +fleurs, et votre noble amie la duchesse de Devonshire a bien voulu me +confirmer le fait. + +«Votre Éminence doit savoir que depuis longtemps déjà je m'honore +d'être l'un de ses plus dévoués serviteurs, et que dans les diverses +phases de ma carrière, je me suis toujours fait un devoir de vénérer +l'auguste Pontife qui a tant souffert _pour la sainte cause_. Ces +sentiments de piété envers le Siége de Pierre, que ma femme et moi +sommes si heureux d'inculquer à notre jeune famille, sont invariables +dans mon coeur. Je prie donc Votre Éminence de vouloir bien déposer +mon plus humble hommage aux pieds du Très-Saint Père. + +«Voulant me rappeler à votre bon souvenir, j'ai pris la liberté de +faire adresser à Votre Éminence quelques échantillons de nos serres +françaises. Je joins à ce très-modeste envoi, qui n'aura peut-être de +prix à vos yeux que l'intention, la manière de les soigner telle que +nos horticulteurs l'ont formulée. J'espère que cette caisse ne +déplaira pas trop à Votre Éminence, et qu'en respirant le parfum de +ces fleurs, qui se développeront peut-être encore davantage sous +l'heureux climat et dans la chaude atmosphère de Rome, vous daignerez +songer quelquefois à un homme qui sera toujours reconnaissant des +services rendus. Ma femme et ma soeur se joignent à moi pour vous +offrir leurs plus affectueux respects. Elles me chargent de tous leurs +voeux pour la santé du Pape, qu'il faut conserver le plus longtemps +possible à la chrétienté, car, avec lui et avec vous, la paix de +l'Église et la paix du monde sont assurées. + +«Je prie Votre Éminence d'accueillir avec bonté mon petit envoi et +toutes les amitiés respectueuses de son tout dévoué + + «LOUIS-PHILIPPE D'ORLÉANS. + +«Neuilly, lundi..... 1822.» + + +VII + +Le duc de Montmorency-Laval, ambassadeur près le Saint-Siége, lui +écrit le jour de la mort de Pie VII. + +«Monseigneur, + +«Je n'ai pas osé interrompre les premiers moments de votre douleur. +Personne ne sent plus que moi, je l'atteste à Votre Éminence, et ne +partage davantage tous les sentiments dont son coeur doit être +déchiré. Votre Éminence a perdu un père, un ami de vingt-quatre ans, à +qui elle a rendu plus de services qu'elle n'en a reçu de confiance et +de bonté. C'est un ange dans le Ciel qui prie à présent pour la +conservation des jours de Votre Éminence. Ces jours sont nécessaires +pour le bien de ce pays, et vos lumières, Monseigneur, rendront encore +de grands et d'éminents services à la patrie. + +«C'est ainsi que je le pense, que je me plais à le déclarer ici et à +Paris. + +«De grâce, Monseigneur, par bonté pour vos amis, par attachement pour +votre patrie, épargnez votre santé, soignez-vous, modérez votre +douleur, et croyez qu'elle est dans le coeur de vos amis; et je +m'honore de ce titre. + +«Je supplie Votre Éminence de ne me point répondre, je l'exige comme +une marque d'amitié. Mais lorsque ma visite ne pourra pas +l'importuner, elle me fera prévenir, et je me rendrai chez elle avec +empressement. + +«Agréez, Monseigneur, l'hommage de mes plus sensibles et respectueux +sentiments, + + «MONTMORENCY-LAVAL.» + + +VIII + +L'amitié personnelle éclate partout dans ces témoignages. Le nouveau +pape Léon XII _della Gonga_ était brouillé de longue date avec +Consalvi. Il se réconcilia avec lui au moment où les ennemis du +cardinal s'acharnèrent sur lui. Léon XII l'appela à Rome pour prendre +la tradition du règne en présence de Jurla, son propre ministre. +Consalvi se fit porter au Vatican. L'entretien fut long et intime. Il +légua verbalement sa sagesse à Léon XII. «Quelle conversation! Jamais, +dit le Pape, nous n'avons eu avec personne de communications plus +instructives, plus substantielles, plus utiles à l'Église et à l'État; +Consalvi a été sublime. Nous y reviendrons souvent, seulement il faut +aujourd'hui ne pas mourir.»--Ce voeu ne devait pas être entendu. +Consalvi mourut peu de temps après ce dernier entretien. Léon XII le +pleura. + +En annonçant au gouvernement français la perte que le monde venait de +faire, le duc de Laval-Montmorency, ambassadeur du Roi Très-Chrétien +près le Saint-Siége, écrivit: «Il ne faut aujourd'hui que célébrer +cette mémoire honorée par les pleurs de Léon XII, par le silence des +ennemis, enfin par la profonde douleur dont la ville est remplie, et +par les regrets des étrangers et surtout de ceux qui, comme moi, ont +eu le bonheur de connaître ce ministre, si agréable dans ses rapports +politiques, et si attachant par le charme de son commerce +particulier.» + + +IX + +C'était le 24 janvier 1824. + +L'Église perdit son premier ministre, l'État son premier politique, la +papauté son premier ami; le même coup tua Pie VII et son ami. Il +n'avait plus rien à faire sur la terre: il s'était préparé à la mort +par un long testament pour une médiocre fortune. En voici les +principales dispositions. Un testament, c'est un homme! + +«Au nom de la très-sainte Trinité, ce 1er jour du mois d'août de +l'année 1822; + +«Moi, Hercule Consalvi, cardinal de la sainte Église romaine, diacre +de Sainte-Marie _ad Martyres_, après avoir fait mon testament plus +d'une fois, à diverses époques de ma vie, tant pour désigner mon +héritier, qu'afin de pourvoir aux besoins de mes serviteurs et +légataires, ainsi qu'à plusieurs affaires d'importance, considérant +que, vu la mort de mon bien-aimé frère André et celle d'autres +personnes qui m'étaient chères, vu encore le changement des +circonstances, mes dispositions précédentes ne peuvent plus subsister +dans la manière et la forme qu'elles ont, je me suis décidé à les +révoquer, à les annuler et à faire un nouveau testament avec les +changements opportuns. Me prévalant donc du privilége que je possède, +en qualité de cardinal de la sainte Église romaine, de pouvoir tester +sur simple feuille, profitant aussi de l'indult que Sa Sainteté le +pape Pie VII m'a communiqué par bref, maintenant que je suis sain +d'esprit et de corps, je fais mon dernier testament (à moins que je ne +me décide à le changer en un autre postérieur, dans le courant de la +vie qu'il plaira encore à Dieu de m'accorder), avec l'expresse +déclaration que toutes les autres feuilles de même date ou de date +postérieure au testament, écrites de ma main et signées par moi, et +contenant une disposition quelconque à exécuter après ma mort, font +partie intégrante de mon testament. + +«Et d'abord je recommande humblement et chaleureusement mon âme au +Seigneur très-clément, en le priant, par les mérites de son divin Fils +Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui m'a racheté au prix immense de son +très-précieux sang, par l'intercession de la très-sainte Vierge Marie +et des Saints, mes patrons, de la conduire en un lieu de salut, et de +me pardonner dans sa miséricorde infinie mes très-graves péchés. + +«Je veux qu'on fasse célébrer pour le repos de mon âme, dans le plus +bref espace de temps qu'il sera possible, deux mille messes, destinant +une aumône de cinq paoli pour chaque messe célébrée en présence de mon +corps, soit à la maison, soit à l'église, et de trois paoli pour +chacune des autres messes à célébrer à Saint-Laurent hors des murs, à +Saint-Grégoire et dans d'autres églises où se trouvent des autels +privilégiés avec indulgence spéciale, selon l'indication de mon +héritier. + +«En expiation de mes péchés, je laisse à distribuer en aumônes la +somme de trois mille écus. Cette distribution sera faite avec la plus +grande sollicitude possible par mon héritier mentionné ci-dessous. Il +aura soin, avec l'aide de M. Jean Giorgi, mon trésorier, et Jean +Luelli, mon majordome, personnes qui me sont très-attachées, de +consulter les curés et de vérifier quels sont ceux qui ont vraiment +besoin de secours. Les pauvres de ma paroisse seront spécialement +préférés à tous les autres. + +«Sa Sainteté Notre Seigneur le Pape le permettant, mes obsèques auront +lieu, avec la décence convenable, dans l'église Saint-Marcel au Corso, +où se trouve la sépulture de ma famille. Me souvenant de la promesse +que j'ai faite à mon bien-aimé frère André au lit de mort, lorsque, +dans les derniers moments de sa vie, il me demanda qu'en signe du +très-tendre amour qui nous avait unis dans la vie, nos corps fussent +unis dans la mort et renfermés dans le même sépulcre, je veux que si, +à ma mort, ce sépulcre ne se trouve pas déjà préparé par moi, mon +héritier en fasse faire un très-modeste, et qui contiendra le cercueil +de mon frère et le mien.» + +Après avoir pourvu aux besoins de son âme, réglé sa sépulture et +spécifié avec une attention toute particulière les prières qu'il exige +pour son salut, le cardinal Consalvi détermine les legs qu'il accorde +à ses serviteurs. Aucun d'eux n'est oublié; ils trouvent tous dans la +gratitude de leur maître une aisance assurée pour le reste de leurs +jours. Il s'occupe du payement de ses dettes; puis, par un touchant +souvenir, le cardinal pense aux âmes des personnes qui lui furent +chères et qui le précédèrent dans la tombe, et il écrit: + +«Dans ce feuillet, qui fait partie de mon testament, je laisse à +prendre sur mon héritage la somme nécessaire à la célébration de: + +«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de ma mère, la +marquise Claudia Consalvi, née Carandini, à célébrer dans l'église de +Saint-Marcel au Corso, le 29 avril, jour anniversaire de sa mort, avec +l'aumône de trois paoli; + +«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la princesse +Isabelle Ruspoli, née Justiniani, à célébrer dans l'église de +Saint-Laurent _in Lucina_, le 25 août, jour anniversaire de sa mort, +avec l'aumône de trois paoli; + +«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la duchesse +de Ceri, Catherine Odescalchi, née Justiniani, à célébrer dans +l'église des Saints-Apôtres, le 24 novembre, jour anniversaire de sa +mort, avec l'aumône de trois paoli; + +«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la marquise +Porzia Patrizi, à célébrer dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, +le..... jour anniversaire de sa mort (puisse Dieu prolonger longtemps +ses jours!), avec l'aumône de trois paoli; + +«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la duchesse +Constance Braschi, née Falconieri, à célébrer dans l'église de +Saint-Marcel au Corso, le 17 juin, jour anniversaire de sa mort, avec +l'aumône de trois paoli; + +«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de D. Albert +Parisani, à célébrer dans l'église de Saint-Marcel au Corso, le 26 +novembre, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône de trois paoli; + +«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme du célèbre +maëstro Dominique Cimarosa, à dire dans l'église de la Rotonde, le 11 +janvier, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône de trois paoli; + +«Trente messes chaque année, pour le repos de l'âme de Philippe Monti, +mon domestique, à célébrer dans l'église de Sainte-Cécile _in +Transtevere_, le 1er mars, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône +de trois paoli. + +«Désirant donner un soutenir à tous les membres de la secrétairerie +d'État, et ne pouvant disposer d'assez d'objets pour tant de +personnes, je me propose de laisser à chacun d'eux quelques ouvrages +de ma bibliothèque, qui leur seront remis (ainsi qu'à M. le comte +Celano) par mon héritier fiduciaire, d'après les instructions que je +lui en laisserai, dès que j'en aurai moi-même fait le choix. + +«Ayant dans mon testament, écrit tout entier et de ma propre main et +daté de ce même jour, nommé et institué mon héritier fiduciaire Mgr +Alexandre Buttaoni, promoteur de la foi, avec charge de remettre en +temps et lieu l'héritage à mon héritier propriétaire, je déclare par +ce feuillet, qui fait partie de mon testament, ne rien posséder qui, +en vigueur du _motu proprio_ du 6 juillet de l'année 1816, ne soit +parfaitement libre de toute charge et de tout fidéicommis; et je +nomme, institue, déclare mon héritier universel de tous et chacun de +mes biens, crédits, droits, la Sacrée Congrégation de la Propagande de +la foi, à laquelle néanmoins j'interdis formellement et de la manière +la plus expresse, la détraction de la quatrième _Falcidia_, de quelque +manière et à quelque titre que ce soit. + +«J'entends, je veux, je déclare que, tant que vivra un seul de mes +serviteurs gratifiés par mon testament, ou de ceux qui ont reçu un +legs annuel à vie, la Sacrée Congrégation ci-dessus nommée ne puisse +jouir (excepté de ce qui sera indiqué plus bas) de mon héritage, ni en +prendre en aucune manière l'administration, voulant que cette +administration soit laissée entière et libre aux mains de mon héritier +fiduciaire, Mgr Alexandre Buttaoni (ainsi qu'aux mains de celui ou de +ceux qui lui succéderont dans son administration). Non-seulement je +le dispense de faire un inventaire légal, mais, pour éviter les frais +voulus pour cela, je le lui défends; il suffit qu'il dresse une simple +liste des biens tant immeubles que meubles (quoique pourtant ces +derniers doivent être aliénés et convertis en espèces, pour satisfaire +aux charges indiquées au feuillet, lettre E, annexé à mon testament, +ou dans mon testament même), liste qui, vu la probité reconnue dudit +héritier fiduciaire, devra faire pleine foi. + +«Afin que la susdite Congrégation de la Propagande commence dès ma +mort à ressentir quelque effet de mon héritage, je veux qu'à partir de +mon décès elle jouisse d'une somme annuelle de 600 écus, qui lui +seront payés par mon héritier fiduciaire, administrateur de mon +héritage, par échéance mensuelle ou tous les trois mois, si le manque +de fonds ne lui permettait pas d'effectuer les payements mensuels aux +serviteurs légataires et d'acquitter les 50 écus par mois, +correspondant à la somme de 600 écus assignés plus haut à la Sacrée +Congrégation. + +«Quand, par la mort successive de la majeure partie de mes serviteurs +et légataires annuels, les fonds de mon héritage permettront +d'accroître la somme de 600 écus déterminée plus haut mon héritier +fiduciaire pourra (sans pourtant y être positivement obligé) verser +dans la caisse de la Sacrée Congrégation la nouvelle augmentation +qu'il jugera pouvoir remettre, après avoir satisfait aux charges +accessoires et aux dispositions reçues de vive voix. + +«Après la mort de tous ceux qui dans mon testament ont été gratifiés +et des annuels légataires, mon héritier fiduciaire devra consigner à +la Sacrée Congrégation l'héritage alors existant. + +«Je déclare en outre que la susdite Congrégation ne pourra jamais +obliger l'héritier fiduciaire, ou celui qui lui succédera, à donner la +fidéjussion; comme aussi elle ne pourra le contraindre à rendre compte +de sa gestion, ni à révéler les dispositions reçues de vive voix ou +par écrit de moi, confirmant même dans ce feuillet ce que j'ai plus +amplement dit sur ce sujet dans mon testament. + +«À peine entré en possession de son titre, mon héritier fiduciaire, +pour prévenir le cas possible (puisse Dieu conserver longtemps ses +jours!) d'une mort qui ne lui laisserait pas le temps de nommer son +successeur dans l'administration de mon héritage, devra, en vertu du +mandat reçu, nommer son successeur dans un écrit qui sera déposé clos +et scellé dans un office caméral, pour être ouvert après sa mort; et +j'entends imposer successivement la même obligation aux autres +administrateurs. Si les premiers venaient à manquer avant la mort de +mes serviteurs et autres légataires, et dans le cas où quelqu'un de +ces administrateurs eût négligé ou eût manqué de faire la nomination +de son successeur, prescrite plus haut, je prie le doyen du tribunal +de la Rote, dont j'ai eu l'honneur d'être membre, de prendre lui-même +cette administration, et d'accepter l'annuelle rétribution destinée à +l'administrateur, et ainsi successivement jusqu'à l'époque indiquée +plus haut. + +«Je ne crois pas pouvoir mieux disposer des tabatières précieuses qui, +durant le cours de mon ministère, m'ont été données par divers +souverains, et que j'ai conservées par respect et reconnaissance +envers les augustes donateurs, qu'en en faisant autant de legs en +faveur des maisons et établissements qui sont le plus dans la +nécessité. Je suis à chercher une meilleure distribution de ces +objets; mais dans le cas où je viendrais à mourir avant de l'avoir +définitivement arrêtée, je maintiens celle-ci, qui, dans le moment, me +paraît la plus convenable. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Considérant qu'il serait grandement inconvenant qu'un Pontife de tant +de célébrité, qui a si bien mérité de l'Église et de l'État, comme Pie +VII, n'eût point après sa mort (puisse Dieu prolonger ses jours!) un +tombeau dans la basilique Vaticane, comme semble l'indiquer la +médiocrité des revenus qu'il laisse à ses neveux; mû par mon +dévouement et mon attachement à sa Personne sacrée, inspiré par la +reconnaissance que je lui dois comme premier cardinal de sa création, +comblé des bienfaits de sa souveraine bonté, j'ai résolu de lui faire +ériger un mausolée à mes frais dans la susdite basilique. + +«Dans ce but, j'ai tâché de faire des économies, sur les dépenses +annuelles destinées à mon entretien, et de réunir une somme de 20,000 +écus romains. Si je mourais avant Sa Sainteté, comme je le désire, mon +héritier fiduciaire reste chargé de consacrer la somme fixée à +l'érection de ce tombeau, dont l'exécution sera confiée au ciseau du +célèbre marquis Canova, et, à son défaut, au célèbre chevalier +Thorwaldsen, et, si celui-ci ne pouvait l'exécuter, à un des meilleurs +sculpteurs de Rome. + +«L'inscription suivante sera gravée sur le tombeau: + + PIO VII, CHARAMONTIO, COESENATI, + PONTIFICI MAXIMO, HERCULES, CARDINALIS CONSALVI, + ROMANUS, AB ILLO CREATUS. + + +X + +Voilà la vie d'homme d'État de ce modèle des amis et des hommes de +bien; nous ne disons pas des prêtres: il ne l'était pas; il n'avait +jamais voulu l'être; ce n'était ni sa vocation ni son ambition. + +L'Église romaine, à Rome, reconnaît trois classes d'hommes parmi +lesquels elle choisit ses serviteurs: + +Les laïques; + +Les ecclésiastiques; + +Et les prélats ou monseigneurs. + +Les laïques sont ceux qu'elle emploie soit dans le civil, dans la +diplomatie, dans les finances ou dans le militaire, pour les besoins +de son administration ou de sa défense; + +Les ecclésiastiques sont les moines ou les prêtres de tout ordre, dont +elle dispose pour tous les services dans le monde chrétien. + +Mais il y a de plus un ordre neutre qui porte le costume sacerdotal et +qui en reçoit les titres sans néanmoins en contracter les engagements +ni en assumer les obligations, sorte de long et quelquefois d'éternel +noviciat. Ceux qui en font partie s'appellent prélats ou monseigneurs, +et, depuis les dignités inférieures jusqu'au rang de cardinaux, sont +en quelque sorte les ministres libres de l'Église. Il y a peu de +grande famille à Rome ou dans les légations qui n'aient des fils dans +cette classe. Ils sont à Rome ce que les Narseis étaient au sein des +cours et du gouvernement asiatique dans l'antiquité. Race éminemment +politique qui tient à l'État sans être l'État lui-même, qui se dévoue +sans retour à ses fonctions préparatoires, qui se retire de ses +emplois sans les compromettre ou qui les continue, et qui peut même se +marier avant d'en avoir fait les voeux, sans préjudice pour l'Église +ou eux-mêmes. Cette troisième catégorie, dépendante et volontaire du +Saint-Siége, a l'immense avantage de se former de bonne heure aux +affaires sans que ses fautes puissent nuire au gouvernement, et de +s'en retirer sans apostasie. Nous connaissons plusieurs de ces prélats +ou monseigneurs qui sont sortis de ces noviciats pour contracter des +unions licites et respectées, avec l'approbation du Pape. On les +essaye, ils s'essayent eux-mêmes, et, si la carrière ne leur convient +pas, ils rentrent honorablement dans le monde, sans scandale et sans +reproche; ils ont de plus pour le Saint-Siége ces avantages, que ses +affaires purement mondaines sont traitées avec les hommes du monde par +des hommes du monde, et que l'Église, par eux, participant de deux +natures, est sacerdotale avec ses prélats et laïque avec ses +ministres. Le respect et l'habileté y gagnent. Ces hommes commencent +en général très-jeunes par être des secrétaires du Pape, des novices, +des ambassadeurs et des cardinaux; ils s'élèvent par des grades +réguliers de fonction en fonction jusqu'aux premières charges de +l'État. «Le Pape voulut, dit Consalvi, me créer cardinal de l'ordre +des prêtres; je préférai être cardinal diacre.» + + +XI + +Voilà ce que fut dès son enfance Consalvi; mais, quand Pie VII le fit +cardinal, il refusa d'être prêtre. Il se consacra non à sa propre +sanctification, mais à bien comprendre et à bien faire les affaires du +Pape et de son gouvernement. Il voulut être dévoué, mais nullement +enchaîné à ses devoirs. On peut même entrevoir, d'après un passage de +ses mémoires relatifs à son affection intime pour les familles +Patrizzi et Giustiniani, dans sa jeunesse, que la mort prématurée +d'une jeune princesse de dix-huit ans, à la main de laquelle il +aurait pu peut-être prétendre, et dont l'amitié lui laissa d'éternels +regrets, fut un coup déchirant porté à son coeur. La vivacité +pathétique de ses expressions laisse voir l'ardeur de ses sentiments +pour cette jeune et charmante princesse. Il ne lui était défendu ni +d'aimer ni de pleurer ce qu'il aurait pu chérir: il avait alors +vingt-deux ans. + + +XII + +Dès son enfance il était remarquablement beau; non de cette beauté +ostentative qui s'étale et qui s'affiche sur la physionomie, mais de +cette beauté modeste, pleine de pensée et voilée de réticences, qui +s'insinue dans l'âme par le regard. Sa taille, naturellement élevée, +mais légèrement inclinée par la modestie, cette convenance de son âge, +était mince et élégante; ses yeux sincères, son front délicat, sa +bouche accentuée d'une grâce sévère. Il était impossible de le voir +sans attrait; le son de sa voix avait toute la délicatesse de son âme; +il n'y avait jamais eu ni un geste faux dans sa main féminine, ni un +ton affecté dans sa voix. Tout était naturel dans cette franche +nature. Sa démarche lente et rhythmique, sans bruit comme sans +précipitation, résumait son corps merveilleusement cadencé. Sa +physionomie convaincue portait la conviction où portait son regard. Il +n'avait aucune coquetterie où Fénelon en laissait trop percer; son +désir de plaire ne s'affectait pas, il plaisait en se montrant; +c'était un être persuasif, politique sans le savoir, diplomate sans le +vouloir; il parlait peu et à demi-voix; ce n'était pas sa voix, +c'était sa personne qui était éloquente. Tel était tout jeune le +cardinal Consalvi. Il avait des envieux, mais point d'ennemis. + +On peut dire qu'il était resté jeune jusqu'à soixante-sept ans, âge où +un chagrin de son coeur fut plus fort que la fermeté de son esprit, et +où la mort de son ami le tua. Je l'ai connu peu d'années avant sa fin; +le portrait que je fais de ses années pleines et mûres serait +certainement le portrait vivant de ses premières. Je crois le voir +encore et je crois le revoir à vingt ans. L'âge des sens change avec +les années, l'âge de la physionomie ne change pas; c'est l'âge de +l'âme. Quand je le connus, il touchait à la vieillesse; mais cette +vieillesse avait toute la grâce même de la jeunesse, la douceur, la +sérénité, l'accueil souriant des belles années. Le pressentiment du +repos définitif se faisait place à travers les dernières fatigues du +jour; il jouissait à moitié de l'apaisement que sa politique, si +conforme au génie de son maître, avait assuré à l'Europe. + + +XIII + +Sa vie était celle d'un sage qui a semé dans les agitations et qui a +récolté ce qu'il a semé, la paix. Je ne sais pas s'il était dévot, +mais il était honnête homme. La tolérance la plus large était plus que +sa loi, c'était son instinct, son caractère. Les longs rapports qu'il +avait eus dès sa jeunesse avec les hommes d'État de tous les +gouvernements, à commencer par le prince régent, avec Canning, +Stuart, Castelreagh, en Angleterre; Talleyrand, Fouché, Napoléon, en +France; Gentz, Hiebluer, dans le Nord; l'empereur Alexandre, de +Maistre, en Russie; Capo d'Istria, en Grèce; Cimarosa, à Naples, le +grand musicien, ami et successeur de Mozart, prédécesseur de Rossini; +Pozzo di Borgo, Decazes, sous la restauration; Matthieu de +Montmorency, le duc de Laval, Chateaubriand, Marcellus, dans +l'ambassade de France à Rome; Metternich et son école, en Autriche; +Hardenberg, en Prusse: lui avaient enseigné que le vrai christianisme +se compose, sans acception, de ces idées générales qui, sans se +formaliser pour ou contre tel ou tel dogme, généralisent le bien, la +civilisation, la paix sous un nom commun, et font marcher le monde +pacifié non dans l'étroit sentier des sectes, mais dans la large et +libre voie du progrès incontesté sous toutes ces dénominations. Le +plus chrétien de ces gouvernements, à ses yeux, était le plus honnête. +Il n'en haïssait aucun, il les aimait tous. Le Pape pour lui était le +père commun de la civilisation chrétienne. Il n'excluait pas même les +gouvernements de l'Inde, de la Perse, de la Turquie, de la Chine, de +ces égards et de ces assistances politiques. Partout où ces +gouvernements lui montraient une vertu, il disait et il faisait dire +au Pape: «C'est une partie de mon Église, et c'est ainsi que je la +reçois et que je la conserve universelle.» Aussi ne peut-on, malgré +tous les efforts contraires, montrer sous Pie VII la semence d'un +schisme qui ait fructifié dans le monde. Les schismes sont étroits; la +tolérance, mère de la bienveillance, les tue en les laissant respirer +en liberté. Cet embrassement universel du coeur était toute sa +politique. Elle avait résisté dans le Pape et dans lui à toutes les +iniquités et à toutes les persécutions; elle avait triomphé par toute +la terre, et le calme des consciences était son fruit. Quel est le +souverain, quel est le grand ministre en Europe qui eût pu dire: «Je +ne suis pas de la religion de Pie VII et de Consalvi?» L'amitié était +sa nature, l'amitié était sa doctrine, l'amitié était l'unique charme +de sa vie. + + +XIV + +On ne peut douter qu'il n'eût tous les jours de rudes assauts à +soutenir contre les partis, les ordres ecclésiastiques et les hommes +du parti de la haine. Il y a et il y a eu en tout temps des esprits +contentieux, ambitieux, impolitiques, mal nés, et qui ne connaissent +les doctrines auxquelles ils se prétendent attachés, que par la haine +que les partis contraires leur inspirent. Ce ne sont ni les hommes de +la religion, ni les hommes de la liberté: ce sont les hommes de la +personnalité jalouse; l'amour même n'est chez eux qu'une réaction. Si +vous vous refusez à vous laisser persécuter, vous êtes des factieux; +si vous ne haïssez pas ce qu'ils haïssent, vous êtes des impies. Ils +ne sentent le feu sacré des religions qu'à la chaleur des bûchers +qu'elles allument. Il y avait beaucoup de ces hommes en ce temps-là à +Rome; résumés dans ce qu'on appelait le parti de la congrégation +jésuitique, à tort ou à raison, et résumés plus éloquemment alors par +quelques faux prophètes, tels que Lamennais, dans son _Essai sur +l'indifférence religieuse_, dans le comte de Maistre, plus sincère, +mais plus fanatique, et par quelques-uns de leurs disciples, brûlant +de se donner la grâce du bourreau, à la suite de ces forcenés de +doctrines. Ils n'aimaient ni le pape Pie VII, ni son ministre; il +fallait leur complaire et les réprimer. L'oeuvre était délicate et +difficile, car ces hommes se faisaient soutenir par leur gouvernement. +Ce fut l'oeuvre du cardinal Consalvi; il fit aimer le gouvernement de +Pie VII, sans jamais l'induire envers aucune puissance dans la moindre +aigreur ou dans la moindre animadversion contre lui. + + +XV + +Sa vie privée, depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'à sa mort, fut +l'exemple de la plus touchante et de la plus constante amitié. On en +retrouve des preuves dans ce testament écrit à loisir où nul n'est +oublié ni devant Dieu, ni devant les hommes, de tous ceux qu'il a +aimés sans acception de rangs, de professions, de situations plus ou +moins profanes, en contraste avec sa profession de cardinal ministre; +il fait un signe de l'autre côté de la tombe, pour dire: «Je vous aime +comme je vous ai aimés.» Nous n'en citerons que deux exemples: +Cimarosa, le fameux musicien de Naples, qui par ses opéras égala au +commencement du siècle ce messie de la musique, Mozart, et qui ne +chercha dans la musique que l'organe le plus pénétrant de son coeur. +Consalvi, jeune encore, avait le délire de la musique, cette langue +sans parole qui vient du ciel et qui exprime sans mots ce que l'âme +rêve et ce qui est le plus inexprimable aux langues humaines; la +musique, langue des anges, quand elle avait touché son âme, y restait +à jamais comme le souvenir d'un autre monde, comme une apparition à +l'âme d'un sens supérieur aux sens d'ici-bas. Il ne pouvait s'empêcher +de regarder, comme un inspiré du ciel, celui qui trouvait ces chants +inaccoutumés des hommes. Il entendit pour la première fois à Naples +les plus beaux morceaux du jeune Cimarosa; il en reçut une telle +impression qu'elle s'immobilisa dans son coeur. La musique est la plus +immaculée et la plus pure des sensations humaines. Elle fait jouir de +tout ce que la religion ascétique défend de rêver, même à ses saints. +Consalvi se sentit pris pour jamais de la plus tendre affection pour +Cimarosa; il parvint à le connaître; ils contractèrent ensemble la +plus impérissable affection. Le futur cardinal et l'immortel +compositeur ne firent plus qu'un coeur; il s'attacha à la femme et à +la fille de Cimarosa, il s'incorpora à ce génie, et ne cessa, pendant +toute sa vie, de prodiguer aux divers artistes les occasions et les +faveurs que son rang dans l'Église lui permettait de prodiguer à son +ami. + +On voit après trente ans, dans son testament, qu'il légua (tout ce +qu'il pouvait léguer) des sacrifices et des prières pour la famille de +cet homme qui lui faisait aimer toujours ce qu'il avait aimé une fois. +Il n'eut point le respect humain de l'amitié. Les dons de Dieu lui +parurent aussi sacrés que les titres des hommes, le nom de Cimarosa +lui parut digne d'honorer la dernière pensée de Consalvi. + + +XVI + +Le second de ces exemples est une femme dont il ne prononça le nom en +apparence que par nécessité, comme pour éviter les interprétations +hasardées du monde: c'est celui de la duchesse de Devonshire. + +La seconde duchesse de Devonshire jouissait de l'immense domaine de +cette maison, et le duc l'avait épousée après la mort de sa première +et célèbre épouse. Elle menait à Londres, à Paris, et surtout dans son +palais de Rome et à Naples, la vie somptueuse d'une femme célèbre par +sa beauté, par son esprit et par ses richesses; elle s'était faite +cosmopolite, mais surtout Italienne par passion pour le soleil et pour +les arts. Elle était en réalité la reine de l'Italie; son palais sur +la place de la colonne Trajane était le palais des artistes et +l'hospice de tous les voyageurs illustres. Son goût exquis dispensait +la faveur, et sa faveur était celle du gouvernement romain. Elle était +déjà d'un certain âge, et l'on voyait dans toute sa personne, aussi +délicate que majestueuse, les traces plutôt que l'éclat de sa grande +beauté. Mais sa bonté et sa grâce n'avaient pas vieilli d'un jour. + +Libre de choisir parmi les plus grands hommes d'État des gouvernements +d'Italie l'homme qu'elle distinguerait de son amitié, elle avait +distingué, il y avait plusieurs années, le cardinal, déjà connu d'elle +en 1814 à Londres. Cette connaissance l'avait attirée à Rome, où elle +faisait son principal séjour. Le cardinal, tel que nous venons de le +dépeindre, quoiqu'il eût à cette époque soixante ans, avait mieux que +la beauté: il avait tout le charme que la renommée, le génie, +l'attrait physique et moral pouvaient inspirer à une femme lasse +d'amour, mais non d'empire. On disait à Rome, à cette époque, qu'un +mariage secret autorisé par les règles, les traditions de l'Église et +l'autorisation du Pape pour les cardinaux diacres, les unissait; +d'autres pensaient que le prince royal et le gouvernement anglais, ne +pouvant avoir d'ambassadeur accrédité auprès du souverain pontife, +mais très-intéressés cependant à s'y faire représenter, avaient choisi +pour agent confidentiel la duchesse de Devonshire, pour protéger les +intérêts britanniques, par l'intermédiaire d'une Anglaise sincèrement +catholique et liée intimement avec le premier ministre de Pie VII. Les +habitudes de vie de Consalvi confirmant l'une ou l'autre de ces +interprétations, je n'oserais pas affirmer laquelle est la plus vraie. + +Ce qui est certain et ce qui était public à Rome, c'est l'intimité +avouée de la duchesse et du premier ministre. Aussitôt que le cardinal +avait accompli auprès du Pape ses devoirs du matin, il se rendait +régulièrement auprès de son amie et s'entretenait confidentiellement +avec elle dans sa chambre, assis à côté de son lit couvert de papiers +et de correspondances examinés en commun. Après cette première séance, +le cardinal se retirait pour aller vaquer à ses nombreuses affaires +de la journée. Le soir, quand le Pape était couché et que les heures +de loisir avaient sonné pour lui, sa voiture le ramenait +régulièrement, de dix à onze heures, chez la duchesse environnée alors +d'une étroite société d'artistes ou d'hommes politiques étrangers, +composée de cinq ou six personnes agréables au cardinal. Il s'y +reposait encore une heure des fatigues du jour dans un doux et libre +entretien, avec l'abandon de l'intimité et de la confiance. J'y allais +presque tous les jours; c'est ainsi que j'ai pu le connaître et +l'aimer; sa bonté pour moi était si grande que, bien que l'étiquette +diplomatique pour les dîners du jeudi saint chez le Pape n'autorisât +pour ces invitations que les souverains et les ministres étrangers, il +fit une exception en ma faveur, et il m'invita, malgré ma jeunesse et +mon rang secondaire, à dîner avec le vice-roi de Naples Ferdinand et +la duchesse de Floridia, son épouse, à ce banquet de têtes couronnées +ou augustes. «Les écrivains, répondit-il à mon modeste refus de cette +faveur, n'ont point de rangs que ceux que l'opinion leur donne. Venez +toujours; je ne vous fais point inviter comme diplomate, mais comme +ami.» + + +XVII + +Indépendamment de ces deux visites de chaque jour chez la duchesse, le +peu d'instants qu'il pouvait dérober aux affaires étaient consacrés à +la culture d'un petit jardin d'Alcinoüs qu'il avait acheté sur la rive +du Tibre, auprès des ruines de Pont-Riltoa; il y cultivait, comme un +chartreux, quelques fruits et quelques fleurs: ainsi la culture de ses +devoirs assidus auprès du Pape, la culture de l'amitié auprès d'une +femme respectée et aimée, et la culture des orangers et des oeillets +de Rome arrosés des eaux du Tibre, étaient les seuls délassements de +cet homme de la nature et de la religion. + + +XVIII + +C'est ainsi qu'il vivait, c'est ainsi qu'il mourut. Quand les +infirmités de Pie VII, aggravées accidentellement par un accident dans +sa chambre qui lui rompit la clavicule, eurent précipité sa mort +sainte comme sa vie, il sentit le flot des ambitions ajournées monter +rapidement autour de lui dans le sacré collége pour le submerger; il +se retira, pour ne pas le voir, dans une petite et pauvre maison de +campagne aux bords de la mer, non loin d'Anzio et de Rome. +L'ingratitude l'avertit, il l'attendait, il dédaigna de se défendre +contre elle; il ne pouvait lui opposer que vingt ans d'heureux et fort +gouvernement, la tranquillité à Rome, sa pauvreté volontaire et +l'amitié de son maître. Il ne demandait à la Providence que de +survivre assez de temps pour lui élever un tombeau qu'ombragerait le +sien; il en confia le dessin et l'exécution à Canova, qu'il aimait +comme il avait aimé Cimarosa. Le Pape son ami étant mort, et avec lui +son défenseur, il se laissa mourir. + +Bel exemple pour les ministres d'une institution dont le présent se +détache et qui ne peut vivre que d'honnêtes et habiles ajournements de +la fatalité; heureuse condition des pouvoirs résignés qui ne peuvent +vivre que de leur innocence! + + LAMARTINE. + + + + +CXIIe ENTRETIEN. + +LA SCIENCE OU LE COSMOS, + +PAR M. DE HUMBOLDT. + +(PREMIÈRE PARTIE.) + +LITTÉRATURE SCIENTIFIQUE. + + +I + +Je vais aujourd'hui vous entretenir d'un livre séculaire, le _Cosmos_, +de M. de Humboldt. _Cosmos_ veut dire l'_univers_, le _monde_, le +_tout_. Je me suis dit, en ouvrant ce procès-verbal de la science +universelle: Enfin je vais tout savoir. Je rends grâce au ciel de +m'avoir fait vivre jusqu'à ce jour, où, par la main d'un grand homme, +le voile du sanctuaire a été déchiré et les secrets de Dieu révélés au +grand jour, car cet homme, enflammé d'une si immense ambition, cet +homme dont le nom retentit depuis ma naissance dans le monde lettré, +cet homme devant qui les savants de tous les pays s'inclinent en lui +rendant hommage, ne peut pas être un homme ordinaire, un jongleur, un +charlatan, un joueur de gobelets pleins de vide, un nomenclateur +spirituel prenant les noms pour des choses; il doit savoir mieux que +moi qu'un dictionnaire n'est pas un livre, qu'un procès-verbal n'est +pas une logique, qu'en nommant les phénomènes on ne les définit pas, +qu'on recule la difficulté sans la résoudre par des dénominations +savantes, et qu'en réalité la vraie science ne consiste pas à +_connaître_, mais à _comprendre_ l'oeuvre du Créateur. Je vais donc +lire, je comprendrai davantage après avoir lu cette magnifique +_théologie naturelle_ de la science par laquelle l'auteur des choses +permet à ses créatures d'élite telles que Newton, Leibniz, les deux +Herschel, d'admirer sa puissance et de conjecturer sa sagesse par la +perception plus claire de ses magnificences infinies; le doigt savant +de l'enthousiasme va m'approcher de lui, et je dirai, quoique +ignorant, l'hosanna de la science, les premiers versets du moins de +l'hymne à l'infini. + +J'achetai les quatre volumes du prophète scientifique de Berlin, et je +passai quatre mois de l'été à lire. Je vous dirai plus loin ce que +j'éprouvai après avoir lu. + +Mais, avant, disons ce que c'était que M. de Humboldt. L'homme sert +beaucoup à expliquer le livre. + + +II + +Il y avait, vers la fin du dix-septième siècle, dans les environs de +Stettin, en Poméranie, une famille d'antique origine de ce nom qui +servait l'électeur de Brandebourg, plus tard roi de Prusse, dans les +armes et dans la diplomatie. Georges de Humboldt fut le dernier +rejeton de cette illustre lignée. Il fut nommé, à la fin de la guerre +de Sept ans, chambellan du grand Frédéric. C'était en 1765; il avait +vaillamment combattu pour la cause du roi comme officier de dragons. +Vers la fin de sa vie il désira se reposer dans un château plus près +de Berlin; il quitta ses terres de Poméranie et acheta le manoir +champêtre de Tégel, ancienne résidence de chasse de la maison royale +de Prusse, et il s'y établit avec la veuve du baron d'Holwede, qu'il +avait récemment épousée. Le vrai nom de Mme d'Holwede était Mlle de +Colomel, du nom d'une famille française de la Bourgogne réfugiée en +Allemagne après la révocation de l'édit de Nantes. Les Colomel étaient +des gentilshommes verriers, qui transportèrent leur noblesse +industrielle en Prusse. + +Georges de Humboldt en eut deux fils: l'aîné, que j'ai connu dans ma +première jeunesse, était Guillaume de Humboldt; le cadet fut Alexandre +de Humboldt, l'auteur du Cosmos. Il naquit à Tégel, le 14 septembre +1769. Les deux frères passèrent leur heureuse enfance dans ce château. +Plus tard, Guillaume de Humboldt, le diplomate, le fit réédifier sous +la forme d'une immense tour qui portait aux quatre angles d'autres +tourelles, et qui conservait au manoir royal sa physionomie féodale. + +Le prince de Prusse venait chaque année faire visite à la famille de +Humboldt, ses successeurs dans le domaine de ses pères. Goethe en +immortalisa les traditions romantiques dans une de ses ballades. + +Une forêt de pins sauvages et ténébreux environne le château de Tégel, +et le sépare de Berlin. Il a pour horizon, au midi, de beaux jardins, +des vergers, et la citadelle de Spandau. L'Homère de l'Allemagne, +Goethe, y vint à pied pendant l'enfance des deux frères, et son +sourire caressant bénit leur avenir. Leur première éducation était +alors confiée à Campe, ancien aumônier du régiment de dragons de leur +père. Campe était devenu l'ami de la maison; c'était un homme d'élite, +très-capable et très-digne d'élever un savant et un homme d'État, +tels que furent Guillaume et Alexandre de Humboldt, deux frères éclos +du même nid, pour une double célébrité. + +En 1789, Campe accompagna à Paris l'aîné de ses élèves, Guillaume de +Humboldt, et lui fit entrevoir le grand mouvement de la révolution +européenne qui allait modifier le monde. À son retour, il quitta le +château de Tégel, pour aller fonder à Hambourg l'institut +d'enseignement qui a rendu son nom populaire. Kimth, homme distingué, +le remplaça, devint l'ami de la noble famille, et, après la dispersion +des deux frères, fut chargé par eux de gouverner leur terre de Tégel. + +Les premiers maîtres de toutes les sciences les achevèrent à +l'université de Berlin. Guillaume, doué d'une sensibilité plus mûre, +dépassa son frère Alexandre, et le livre de _Werther_ par Goethe, qui +parut alors et qui fanatisa l'Allemagne et l'Europe, communiqua à +Guillaume de Humboldt un sentiment comparable à ce que créa plus tard +parmi nous le roman de _Paul et Virginie_, par Bernardin de +Saint-Pierre, ou _René_, par Chateaubriand. Alexandre resta froid. Il +y a des délices qui annoncent les grands hommes, et qui commencent le +festin de la vie, au lieu des ivresses qui ne viennent qu'après le +banquet: ce sont les meilleures. Guillaume était fait pour les +éprouver; son âme pleine de combustible était prête à l'incendie; la +première étincelle devait y allumer le feu des passions, et ces +passions devaient y laisser la cendre féconde d'une précoce sagesse. + + +III + +Les deux frères, quoique cordialement unis, suivaient des voies +différentes à leur entrée dans la vie: Guillaume, la voie large et +universelle de l'homme destiné aux actions vives et généreuses de la +vie publique; Alexandre, les études spéciales et concentrées de la vie +scientifique. L'un, sensible à la séduction des femmes, lié avec les +plus belles actrices des théâtres de Berlin; l'autre, absorbé dans les +livres, et ne recherchant que les savants. La même diversité de +penchants les suivit à l'université de Francfort. L'Anglais Forster, +compagnon de Cook dans ses voyages, lui en donna le goût, pour +rivaliser avec Cook. C'est dans ses entretiens avec Forster qu'il +conçut la première idée de son voyage terrestre dans l'Amérique du +sud. Alexandre, au contraire, se livra aux élucubrations religieuses, +poétiques et philosophiques des Allemands de distinction qui +habitaient Francfort. Guillaume, ayant rejoint Campe, son premier +instituteur, à Brunswick, alla avec lui assister avec une joie +sérieuse, à Paris, à l'éclosion d'une philosophie politique, en 1789. +Alexandre partit avec Forster et sa femme pour les bords du Rhin et la +Hollande, afin d'y étudier les phénomènes de la nature purement +matérielle. Guillaume, de retour en Allemagne, se lia à Weimar avec le +poëte Schiller, et avec la jeune et spirituelle fille du président de +Dawscherode, à Erfurth. Il fut nommé, bientôt après, conseiller +d'ambassade. Tous ses désirs tendaient à amener chez lui, en qualité +d'épouse, la belle Caroline Dawscherode. Alexandre brigua et obtint +une place d'inspecteur des mines. Il adopta alors les théories +neptuniennes des naturalistes allemands, et écrivit des opuscules dans +ce sens. La mort de leur mère les surprit alors; ils la pleurèrent +tous deux comme la racine commune de leur existence. Guillaume prit le +château et la terre de Tégel, où il continua de vivre avec sa +charmante femme. Alexandre vendit les autres domaines de la +succession, pour fournir aux frais de son voyage en Amérique, projeté +depuis son enfance. L'amitié des deux frères ne fut nullement altérée; +leur amitié fraternelle s'enrichit au contraire de l'affection de la +femme aimée d'Alexandre. Il en avait déjà deux enfants. + + +IV + +Cependant Alexandre, ayant tout préparé en Prusse pour son immense +pensée, alla, en 1799, à Paris, enrôler avec lui un Français +distingué, Amédée Bonpland, et partit avec lui pour l'Espagne, afin +d'y solliciter de la cour de Madrid les faveurs nécessaires à +l'accueil qu'il désirait obtenir des vice-royautés de l'Amérique, et +d'y saisir l'occasion d'un passage que la France, en guerre avec +l'Angleterre, ne lui offrait pas. Le roi d'Espagne le reçut avec +bonté, et se prêta à tous ses désirs. Il obtint un passage avec sa +suite sur la corvette _le Pizarro_, et s'embarqua à la Corogne, sous +les auspices de la reconnaissance pour la royauté espagnole. Le roi +lui avait accordé les instructions les plus bienveillantes pour tous +les dépositaires de son pouvoir en mer et en Amérique. + + +V + +Il mit à la voile le 5 juin 1799; en approchant de Ténériffe, les +voyageurs reçurent un dernier salut de l'Europe. + +Une hirondelle domestique, accablée de fatigue, se posa sur une +voile, assez près pour être prise à la main; c'était un dernier, un +tardif message de la patrie, inattendu dans un pareil moment, et qui, +comme eux, avait été porté sur les mers par un penchant invincible. +Mais les nouvelles impressions de magnifiques tableaux de la nature se +renchérirent à l'approche des îles que l'on voyait s'élever à +l'horizon, par une mer tranquille et un ciel pur. Humboldt passa +souvent, avec son ami, une bonne partie de la nuit sur le pont. Ils y +contemplaient les pics volcaniques de l'île de Lancerote, une des +Canaries, éclairée par les rayons de la lune, au-dessus desquels +apparaissait la belle constellation du Scorpion, qui parfois se +dérobait aux yeux, voilée par les brouillards de la nuit surgissant +derrière le volcan éclairé par la lune. Là ils virent des feux qui +glissaient çà et là , à des distances incertaines, dans la direction du +rivage noyé dans le lointain; c'étaient apparemment des pêcheurs qui, +se préparant à leurs travaux, parcouraient le rivage, et cela +conduisit Humboldt à se rappeler la légende des feux mobiles qui +apparurent aux anciens Espagnols et aux compagnons de Christophe +Colomb sur l'île de Guanahani, dans cette nuit remarquable qui précéda +la découverte de l'Amérique. Mais cette fois encore ces feux mobiles +furent un présage pour Humboldt, ce Colomb scientifique des temps +modernes. + +Nos voyageurs atteignirent les petites îles du groupe des Canaries. Le +tableau que forment ces rivages, ces rochers aux cônes émoussés, ces +volcans élevés, réjouit leur âme. La mer leur offrit là d'intéressants +végétaux marins, et, de plus, l'erreur de leur capitaine qui prit un +rocher basaltique pour un fort, et y envoya un officier, leur fournit +l'occasion de visiter la petite île la Gracieuse. C'était la première +terre que Humboldt foulait depuis son départ d'Europe, et il rend +compte en ces termes de l'impression qu'il en ressentit: «Rien ne peut +exprimer la joie qu'éprouve le naturaliste quand, pour la première +fois, il touche une terre qui n'est pas l'Europe. L'attention se porte +sur tant d'objets, que l'on a de la peine à se rendre compte des +émotions que l'on ressent. À chaque pas on croit trouver un produit +nouveau, et, dans le trouble de son esprit, il arrive souvent que l'on +ne reconnaît pas ceux qui sont le plus communément dans nos jardins +botaniques et nos collections historiques.» + +Le brouillard de l'atmosphère lui voilait le fameux pic de Teyde à +Ténériffe, que de loin déjà Humboldt s'était réjoui de contempler, et, +comme ce rocher n'est pas couvert de neiges éternelles, il est visible +à une distance prodigieuse, lors même que son sommet en pain de sucre +reflète la couleur blanche de la pierre ponce qui le recouvre, +d'autant plus qu'il est en même temps entouré de blocs de lave noire +et d'une vigoureuse végétation. + +Humboldt et son compagnon étant arrivés à Sainte-Croix de Ténériffe, +et ayant obtenu du gouverneur, sur la recommandation de la cour de +Madrid, l'autorisation de faire une excursion dans l'île, ils en +profitèrent le jour même, après avoir trouvé dans la maison du colonel +Armiage, chef d'un régiment d'infanterie, l'accueil le plus gracieux +et le plus bienveillant. C'est dans le jardin de son aimable hôte que +Humboldt vit pour la première fois le bananier, que jusque-là il +n'avait trouvé que dans les serres chaudes, le papaya (ou arbre à +melons) et d'autres plantes tropicales qui croissent en liberté. + +Comme, à cause du blocus anglais, le vaisseau sur lequel voyageait +Humboldt ne pouvait s'arrêter plus de quatre ou cinq jours, Humboldt +devait se hâter d'arriver avec Bonpland au port d'Orotava, d'où il +prendrait un guide pour le conduire au pic. Ils rencontrèrent en +chemin un troupeau de chameaux blancs que l'on emploie dans le pays +comme bêtes de somme. Mais, avant tout, il s'agissait de gravir ce +fameux pic. C'était la première des espérances de Humboldt qu'il +voulait réaliser. + +Une route charmante le conduisit de Laguna, ville située à 1,620 pieds +au-dessous de la mer, au port d'Orotava. Il y fut émerveillé de +l'aspect d'un paysage d'une incomparable beauté. Des dattiers et des +cocotiers couvrent le rivage; plus haut, sur la montagne, brillent des +dragonniers; les flancs sont garnis de vignes, qui tapissent les +chapelles répandues çà et là , au milieu des orangers, des myrtes et +des cyprès; tous les murs sont chargés de fougères et de mousses, et, +tandis que plus haut le volcan est couvert de neige et de glace, il +règne, dans ces vallées, un printemps perpétuel. C'est au milieu des +impressions produites par cette nature de paradis que Humboldt et ses +compagnons arrivèrent à Orotava. Ils suivirent en sortant de là une +belle forêt de châtaigniers, sur un chemin étroit et pierreux qui se +dirige vers les hauteurs du volcan. + +Par le fait, Ténériffe, première région tropicale dont Humboldt +faisait la connaissance, était de nature à développer son goût pour +les voyages, à soutenir son courage et à le fortifier. Lorsque le +naturaliste Anderson, qui accompagna le capitaine Cook dans son +troisième voyage autour du monde, recommandait à tous les médecins de +l'Europe d'envoyer leurs malades à Ténériffe, pour y recouvrer le +calme et la santé au sein de la belle nature, au milieu du tableau +toujours vert d'une végétation luxuriante qui séduit l'âme, ce n'était +pas une exagération, car Humboldt représente aussi cette île comme un +jardin enchanté. Il fut impressionné par ce magnifique tableau de la +nature et l'exprima hautement, quoique, aux yeux des géologues, cette +île ne soit qu'une montagne intéressante d'origine volcanique et +formée à différentes époques. + +Humboldt gravit le pic avec ses compagnons, et se livra là -haut à +d'intéressantes observations sur sa formation, son histoire +géologique, et sur les différentes zones successives de végétaux qui +lui forment une ceinture. Il en déduisit une observation commune à +tout le groupe des îles Canaries, à savoir que les produits +inorganiques de la nature (montagnes et rochers) restent semblables à +eux-mêmes jusque dans les régions les plus éloignées; mais que les +produits organiques (plantes et animaux) ne se ressemblent pas. + +En passant le long des côtes des îles Canaries, Humboldt croyait voir +des formes de montagnes depuis longtemps connues et situées sur les +bords du Rhin, près de Bonn, tandis que les espèces de plantes et +d'animaux changent avec le climat et varient encore d'après +l'élévation ou l'abaissement des lieux. Les rochers, plus vieux +apparemment que la cause des climats, se montrent les mêmes sur les +deux hémisphères. Mais cette différence dans les plantes et les +animaux, qui dépend du climat et de l'élévation du sol au-dessus de la +surface de la mer, réveilla chez Humboldt le besoin d'étendre encore +ses recherches sur le développement géographique des plantes et des +animaux, et ses recherches ultérieures en Amérique firent de lui le +premier fondateur de cette science. En gravissant le fameux pic de +Ténériffe, il vit déjà la preuve évidente de l'influence exercée par +les hauteurs sur cette progression du développement des plantes. + +Il parcourut, immédiatement après, la région des bruyères +arborescentes, puis il rencontra une zone de fougères; plus haut un +bois de genévriers et de sapins; plus loin encore un plateau couvert +de genêts, large de deux lieues et demie, par lequel il arriva enfin +sur le sol de pierre ponce du cratère volcanique où le beau Retama, +arbuste aux fleurs odorantes, et la chèvre sauvage qui habite le pic, +lui souhaitèrent la bienvenue. + +On devait espérer qu'au sommet du cratère d'un volcan, Humboldt +poursuivrait plus particulièrement ses recherches géologiques, et il +le fit avec grand succès, car il rassembla dans cette occasion de +nouveaux matériaux pour les observations et les explications qu'il +devait produire plus tard sur l'influence des volcans dans la forme du +globe et la production des tremblements de terre. En jetant un regard +vers la mer et ses rivages, Humboldt et Bonpland s'aperçurent que leur +navire, _le Pizarro_, était sous voiles, et cela les inquiéta fort, +parce qu'ils craignaient que le bâtiment ne partît sans eux. Ils +quittèrent en toute hâte les montagnes, cherchant à gagner leur navire +qui louvoyait en les attendant. + +Mais, dans cette courte excursion, Humboldt avait gagné de riches +observations pour ses recherches à venir. Le groupe des îles Canaries +était devenu pour lui un livre instructif d'une richesse infinie, dont +la variété, quoique dans un cercle étroit, devait conduire un génie +comme celui de Humboldt à l'intelligence de choses plus étendues, plus +générales. Il vit quelle était la véritable mission du naturaliste et +l'importance des recherches spéculatives. Le sol sur lequel, nous, +hommes, nous voyageons dans la joie et dans la peine, est ce qu'il y a +de plus variable; c'est la destruction et la reproduction qui se +succèdent avec une incessante activité; il est régi par une force qui +organise et moule la matière informe, qui enchaîne la planète à son +soleil, qui donne à la masse froide et inerte le souffle vivifiant de +la chaleur, qui renverse violemment ce qui a l'apparence de la +perfection et que l'homme, dans l'étroitesse de sa portée, est obligé +d'appeler _grand_; enfin qui substitue incessamment les nouvelles +formes aux anciennes. Quelle est donc cette force? Comment +crée-t-elle, comment détruit-elle? Telles sont les premières grandes +questions qui se présentèrent à Humboldt, et il voulut consacrer toute +sa vie scientifique à y répondre.--Que signifie un jour de la +création? s'écria-t-il. Ce jour indique-t-il la révolution de la terre +autour de son axe, ou bien est-ce le produit d'une série de siècles? +La terre ferme a-t-elle surgi hors des eaux, ou bien les eaux +ont-elles jailli des profondeurs de la terre? Est-ce la puissance du +feu ou celle de l'eau qui a fait élever les montagnes, qui a nivelé +les plaines, qui a limité la mer et ses rivages? Qu'est-ce que les +volcans, comment sont-ils nés, comment fonctionnent-ils? À ces +questions que s'adressait Humboldt, Ténériffe fournit une première +réponse. Il reconnut la vérité du principe qu'il avait déjà suivi +précédemment dans ses recherches: de ne considérer les faits isolés +que comme une partie de la chaîne des grandes causes et des grands +effets généraux qui sont en rapports intimes et découlent les uns des +autres, dans les seuls laboratoires de la nature; il reconnut qu'il +faut trouver le fil conducteur dans cette sorte de labyrinthe d'une +variété infinie, et que, partant, il ne faut pas regarder avec +indifférence le fait isolé et ce qui nous paraît petit, mais plutôt +apprendre à voir le grand dans le petit, le tout dans la partie. C'est +dans cet esprit que le volcan de Ténériffe fut pour Humboldt la clef +des grands mystères de la vie générale; il découvrit les différents +moyens que la nature emploie pour créer et pour détruire, il apprit +ainsi à faire d'un fait isolé la mesure des faits généraux. + +Le feu du volcan qu'il gravit à Ténériffe était depuis longtemps +éteint, mais ses vestiges furent pour Humboldt des lettres grandioses +qui lui firent comprendre la puissance de cet élément qui mit jadis +le globe en ignition, fit éclater sa surface, ensevelit dans des +tremblements de terre hommes, animaux, plantes et villes, et qui, +faisant encore pénétrer ses artères dans les profondeurs du globe, +ébranle çà et là le sol, ou produit par l'ouverture des cratères, +sortes de soupapes de sûreté, ces explosions de flammes et de lave +bouillante qui viennent au jour. Voilà ce que Humboldt nous fit +comprendre. + + +VI + +Mais suivons le navire qui porte Humboldt et son ami, et qui fend les +flots dans la direction de l'Amérique centrale. + +Nos voyageurs s'occupaient particulièrement, dans leur marche, des +vents de mer qui règnent dans ces parages et qui deviennent de plus en +plus constants à mesure que l'on approche des côtes d'Afrique. La +douceur du climat, le calme habituel de la nature, doublaient le +charme de ce voyage, et, lorsque Humboldt fut arrivé dans la région +septentrionale des îles du cap Vert, son attention fut attirée par +d'immenses plantes marines qui surnageaient et qui, formant en quelque +sorte un banc de végétaux aquatiques, plongeaient apparemment leurs +racines jusque dans les profondeurs de la terre, puisqu'on en a trouvé +des tiges de huit cents pieds de longueur. Un nouveau tableau de la +nature qu'il rencontra encore, ce furent les poissons volants dont il +étudia l'anatomie et la propriété de voler. Mais la pensée humaine +fait aussi valoir ses droits, dans un voyage à travers le vaste océan; +partout où l'oeil se porte, il voit les flots, les nuages, ou la +clarté du ciel, et cette contemplation le reporte aux événements +familiers d'autrefois. Les habitants d'un vaisseau recherchent la vue +d'un homme étranger; ils voudraient entendre le son de la parole d'une +bouche étrangère, venant d'un autre pays... c'est donc un événement +qui saisit de joie, quand vient à passer un autre navire; on se +précipite sur le pont, on s'appelle, on se demande son nom, son pays, +on se salue et bientôt on se voit réciproquement disparaître à +l'horizon. + +Les travaux scientifiques de Humboldt et de son compagnon, malgré la +richesse des matériaux où chaque jour apportait à leur ardeur quelque +chose de neuf et de rare, ne pouvaient apaiser les mouvements de leur +coeur; aussi Humboldt se réjouissait-il de voir briller une voile à +l'horizon lointain. Mais la première douleur qu'éprouva le navigateur, +ce fut lorsqu'il découvrit un jour, au loin, le corps et les débris +d'un malheureux navire que les plantes marines enlaçaient de toutes +parts. L'épave s'élevait comme une tombe couverte de gazon--où +devaient être les restes de ceux que la cruelle tempête avait vus +exhaler leur vie dans une suprême lutte contre la mort!... +Involontairement nos voyageurs se sentirent le coeur attristé de ces +pensées. + +Mais un spectacle plus beau, plus agréable, s'offrit à Humboldt, dans +la nuit du 4 au 5 juillet. Sous le seizième degré de latitude, il +aperçut pour la première fois la brillante constellation de la Croix +du sud, et l'apparition de ce signe d'un monde nouveau lui fit voir +avec émotion l'accomplissement des rêves de son enfance. L'émotion +qu'il ressentit à cette heure de sa vie, ses propres paroles nous la +révèlent: «Quand on commence à jeter les yeux sur les cartes +géographiques, et à lire les descriptions des voyageurs, on éprouve +pour certains pays, pour certains climats, une sorte de prédilection +dont, arrivé à un âge mûr, on ne peut pas trop bien se rendre compte. +Ces impressions ont une influence remarquable sur nos résolutions, et +nous cherchons comme instinctivement à nous mettre en rapport avec les +circonstances qui, depuis longues années, ont pour nous un attrait +particulier. Jadis, lorsque j'étudiais les étoiles, je fus saisi d'un +mouvement de crainte, inconnu de ceux qui mènent une vie sédentaire; +il m'était douloureux de penser qu'il faudrait renoncer à l'espoir de +contempler les belles constellations qui se trouvent au voisinage du +pôle sud. Impatient de parcourir les régions de l'équateur, je ne +pouvais porter mes yeux vers la voûte étoilée du ciel, sans penser à +la Croix du sud, et sans me rappeler en mémoire le sublime passage du +Dante[1].»--Tous les passagers, notamment ceux qui avaient déjà habité +les colonies d'Amérique, partagèrent la joie que Humboldt ressentit à +la vue de cette constellation. Dans la solitude de l'océan on salue +une étoile comme un ami dont on est séparé depuis longtemps, et +surtout pour les Espagnols et les Portugais, une religieuse croyance +leur rend chère cette constellation. Était-ce cette même étoile que +les navigateurs du quinzième siècle, lorsqu'ils voyaient s'abaisser +dans le nord l'étoile du ciel de la patrie, saluaient comme un signe +d'heureux augure pour continuer joyeusement leur route? + +[Note 1: Puis, me tournant droit vers l'autre pôle, je vis la +brillante constellation de quatre étoiles, dont la présence ne se +révèle que par la première paire. Le ciel semblait ravi de voir ses +étincelles.--Ô pays désert et désolé du Nord, vous ne verrez jamais +l'éclat de cette brillante lumière!] + +Dans les derniers jours de son voyage, Humboldt devait encore +apprendre à connaître les douloureuses angoisses de la maladie à bord. +Une fièvre maligne éclata, dont la gravité fit des progrès à mesure +que le navire approchait des Antilles. Un jeune Asturien de dix-neuf +ans, le plus jeune des passagers, mourut, et sa mort impressionna +péniblement Humboldt à cause des circonstances qui avaient motivé le +voyage; le jeune homme allait chercher fortune, pour soutenir une mère +chérie qui attendait son retour. Humboldt, livré à de pénibles +réflexions, se trouva sur le pont avec Bonpland (la fièvre sévissait à +fond de cale); son oeil était fixé sur une montagne ou sur une côte +que la lune éclairait par intervalle, en traversant d'épais nuages. La +mer doucement agitée brillait d'un faible éclat phosphorescent, on +n'entendait que le cri monotone de quelques oiseaux de mer qui +gagnaient le rivage. Il régnait un profond silence; l'âme de Humboldt +était émue de douloureux sentiments. Alors (il était huit heures) on +sonna lentement la cloche des morts, les matelots se jetèrent à genoux +pour dire une courte prière; le cadavre de ce jeune homme, peu de +jours auparavant si robuste, si plein de santé, allait recevoir, +pendant la nuit, la bénédiction du culte catholique, pour être jeté à +la mer, dès le lever du soleil. + +C'est au milieu de ces tristes pensées que Humboldt aborda les rivages +du pays qui lui avait déjà souri dans ses rêves de jeunesse, qu'il +avait adopté pour but de tous les projets de sa vie, et vers lequel il +avait été si joyeux de naviguer pour y trouver l'image fidèle de la +nature tropicale. Mais le destin, qui depuis avait suscité dans la vie +de Humboldt des retards et des déceptions, en le forçant à attendre +des occasions plus favorables, voulut mettre à profit pour lui la +maladie qui avait éclaté sur le navire, en apportant à ses plans de +voyage une diversion fertile en résultats. Les passagers que le fléau +n'avait pas atteints, effrayés de la contagion, avaient pris la +résolution de s'arrêter au plus prochain lieu de relâche favorable, +pour attendre un autre navire qui les porterait au terme de leur +voyage, Cuba ou Mexico. On conseilla au capitaine de se diriger sur +Cumana, port situé sur la côte au nord-ouest de Venezuela, et d'y +déposer les passagers à terre. Cela détermina aussi Alexandre de +Humboldt à modifier provisoirement son itinéraire, à visiter d'abord +les côtes de Venezuela et de Paria, qui étaient peu connues, et à ne +gagner que plus tard la Nouvelle Espagne. Les beaux végétaux que jadis +il avait admirés dans les serres chaudes de Vienne et de Schoenbrunn, +il les trouvait là , luxuriants, dans leur sauvage liberté, sur le sol +qui les avait vus naître. Avec quelle indicible volupté il pénétra +dans l'intérieur de ce pays qui était encore un mystère pour les +sciences naturelles! Humboldt et Bonpland descendirent à Cumana, +laissèrent le navire qui jusqu'alors les avait portés continuer sa +route, et c'est ainsi que l'épidémie survenue sur le bâtiment fut la +cause des grandes découvertes de Humboldt dans ces régions de +l'Orénoque jusqu'aux frontières des possessions portugaises au Rio +Negro. + +Cette circonstance a aussi pu être la cause accidentelle de la santé +et de la sécurité dont ils jouirent pendant leur long séjour dans ces +régions équinoxiales, car, à la Havane, où ils auraient dans tous les +cas pris terre, s'ils n'avaient pas quitté prématurément le navire, et +où ils se seraient trouvés depuis longtemps, régnait une grave maladie +qui avait déjà enlevé beaucoup de leurs compagnons. + + +VII + +Débarqué à Cumana et recueilli par les métis espagnols, avec +l'empressement que les Européens dépaysés témoignent à leurs +compatriotes de notre hémisphère, il se hâta de faire une excursion +passagère dans les pays voisins. Il reçut l'hospitalité dans des +couvents de missionnaires indiens; il les décrit avec amour: + +«Le 12 août, dit-il, après une longue ascension, les voyageurs +atteignirent le siége principal de la mission, le couvent de Caripe, +où Humboldt passa ces belles nuits de calme et de silence qui, dans +ses années de vieillesse, revenaient encore à sa pensée. «Rien, +disait-il, n'est comparable à l'impression de calme profond que +produit la contemplation d'un ciel étoile dans ces solitudes.»--«Là , +quand, à l'approche de la nuit, il jetait les yeux sur la vallée qui +bornait l'horizon, sur ce plateau couvert de gazon et doucement +ondulé, il croyait voir la voûte étoilée du ciel supportée par la +plaine de l'Océan. L'arbre sous l'ombre duquel il était assis, les +insectes reluisants qui voltigeaient dans l'air, les constellations +qui brillaient vers le Sud, tout lui rappelait vivement l'éloignement +de la patrie, et, lorsque, au milieu de cette nature étrangère, +s'élevait tout à coup du sein de la vallée le bruit du grelot d'une +vache ou le mugissement d'un taureau, la pensée se reportait aussitôt +vers le sol natal. Humboldt consacra là de saints loisirs au souvenir +de la patrie.» + +Il étudia tout en marchant les phénomènes locaux nouveaux pour lui, +hauteur des montagnes, moeurs des Indiens demi-civilisés par les +moines; volcans, tremblements de terre, grottes, forêts, et revint à +Cumana sans avoir fait aucune découverte. + +De Cumana, une barque le transporta à Caracas; il gravit le sommet peu +accessible du Silosa avec un vieux moine, professeur de mathématiques +à Caracas. Il le mesure, et en général son voyage ressemble beaucoup +à une visite d'amateur dans un cabinet de physique. La pompe des noms +relève l'inanité des découvertes: _major e longinquo_, c'est son seul +résultat. Il remonte l'Orénoque sur une barque indienne jusqu'aux +cataractes d'Aturès. Ses plus grands dangers furent les Mosquitos. +Revenu à Cuba, il y passe plusieurs mois en repos et expédie en Europe +les premiers fruits de ses courses. Un navire espagnol le transporte à +Carthagène et à Bogota. Neuf mois passés dans ces régions sont +employés par Bonpland à herboriser, par Humboldt à mesurer et à +décrire. Il franchit ensuite le Chimborazo, séjourne à Quito, franchit +les Andes, revient au Pérou, visite les mines d'argent, parcourt le +Mexique, s'extasie devant Mexico, véritable capitale de l'Europe +transplantée en Amérique. Il revient encore une fois à la Havane, +renonce à d'autres excursions sur le continent américain, se rembarque +et rentre à Bordeaux, ne rapportant de ce voyage soi-disant autour du +monde que quelques calculs trigonométriques vulgaires, quelques études +insignifiantes sur des phénomènes étudiés mille fois avant lui, et +quelques phrases prétentieuses où la légèreté des aperçus et la +brièveté des excursions étaient déguisées avec art par la sonorité +grandiose des mots. + + +VIII + +Mais l'artifice habile du voyageur et la flatterie de l'écrivain lui +préparaient une renommée qui dure encore. Il s'étudia à mériter des +savants et des écrivains célèbres en France et en Allemagne des +enthousiasmes et des adulations qu'il avait mérités d'avance par ses +propres citations intéressées. En réalité, qu'apprenait au monde ce +voyage déclaré classique en naissant? Rien, absolument rien, si ce +n'est qu'un gentilhomme prussien avait eu la pensée de visiter +l'univers, et que son voyage trigonométrique s'était borné à +parcourir, le compas et le baromètre à la main, deux ou trois moitiés +des dix-sept vice-royautés de l'Espagne dans le nouveau monde. + + +IX + +M. de Humboldt n'était pas un savant, dans le sens légitime du mot, +car il n'avait ni découvert, ni inventé quoi que ce fût au monde; il +n'était pas un écrivain de premier ordre, car il n'avait rien écrit +d'original. Chateaubriand, sans avoir voyagé officiellement en +Amérique avec ces appareils scientifiques, et Bernardin de +Saint-Pierre, en passant seulement quelques jours à l'île Maurice, +avaient rapporté, comme par hasard, de ces délicieux climats des +trésors nouveaux de style, de moeurs et de sentiment qui ne périront +jamais. Qu'y avait-il donc dans le voyage plus pompeux qu'intéressant +de M. de Humboldt pour en assurer le succès? Une habileté +très-spirituelle de mise en oeuvre, un artifice de popularité, une +combinaison de diplomatie, une entente de décorations qui en +assuraient le succès en Europe. La naissance de l'auteur, sa richesse, +ses relations de famille avec les principaux représentants des +différentes branches de la science dans les pays de l'ancien +continent, et un certain appareil scientifique propre à appuyer auprès +du vulgaire les pompes fastueuses de son style pour simuler le génie +absent, en faisaient et en font encore tout le mérite. Nous avons +plusieurs fois essayé de lire ce voyage tant vanté, sans pouvoir y +découvrir autre chose que des prétentions pénibles: l'effort d'un +savant réel pour atteindre le génie, et la volonté constante, +infatigable, acharnée, de mériter, à force de flatteries, des +flatteurs. Il y réussit pendant qu'il vivait; personne n'avait intérêt +à s'inscrire en faux contre cette renommée un peu surfaite, et il +jouit pendant quatre-vingt-dix ans de cette gloire convenue et en +apparence inviolable. Mais en étudiant d'un peu près ce grand homme +cosmopolite, cet Anacharsis prussien s'imposant à la France, on +devinait facilement le subterfuge de cette fausse grandeur. Il n'avait +qu'un vrai mérite, il étudiait consciencieusement ce que les autres +avaient découvert; il savait, dans le sens borné du mot science, et il +préparait dans l'ombre le procès-verbal à peu près complet de tout ce +que le monde savait ou croyait savoir de son temps pour écrire un jour +son _Cosmos_. + + +X + +Je n'ai jamais été lié d'amitié avec M. de Humboldt, mais je l'ai +fréquemment rencontré dans le monde de Paris, à l'époque où j'y jetais +moi-même un certain lustre. Sa figure, éminemment prussienne, m'avait +frappé, sans m'inspirer ni attrait ni prestige. Il se courbait +très-bas devant moi et devant tout le monde, en m'adressant quelques +faux compliments auxquels je répondais par une fausse modestie, en +passant pour aller vite à des célébrités plus sympathiques. Sa +physionomie, très-fine et très-évidemment étudiée, n'avait rien qui +fût de nature à séduire une âme franche. Sa taille était petite, +fluette, comme pour se glisser entre les personnages, un peu courbée +par l'habitude courtisanesque d'un homme accoutumé aux prosternations +dans les cours et dans les académies; quelque chose de subalterne et +d'en dessous était le caractère de cette physionomie. Un sourire +sculpté sur ses lèvres était toujours prêt au salut; il allait d'un +groupe à l'autre donner ou recevoir des banalités obséquieuses, ombre +d'un grand homme à la suite des véritables hommes supérieurs, +cherchant à être confondu avec eux. Je l'ai vu avec la même attitude +auprès de Chateaubriand qu'il caressait d'en bas, d'Arago dont +l'amitié faisait sa gloire, des hommes politiques les plus +dissemblables, royalistes, constitutionnels, républicains, affectant +auprès de chacun d'eux une déférence suspecte, et laissant croire que +chacun d'eux avait en secret sa préférence. _Omnis homo_ de tout le +monde. Aussi avait-il soin dans ses ouvrages d'effacer complétement +toutes les différences essentielles d'opinions sur lesquelles les +hommes entiers et sincères ne peuvent pas transiger sans cesser +d'être eux-mêmes. Une réticence suprême était sa loi. Dieu lui-même +aurait pu faire scandale, s'il en eût proféré tout haut le nom. Il ne +le prononçait pas dans ses oeuvres; il était du nombre de ces savants +issus du matérialisme le plus pur qui, n'osant pas le nier, le passent +sous silence, ou qui disent: _Dieu est une hypothèse dont je n'ai +jamais eu besoin pour la solution de mes problèmes._ Insensés qui ne +voient pas que l'_être_ est le premier problème de toute philosophie, +que l'existence du dernier des êtres est un effet évident qui proclame +une cause, et que Dieu est la cause de tous les effets. + +Si j'étais savant ou philosophe, je proclamerais plutôt autant de +dieux qu'il y a d'êtres existant dans les mondes. Passer Dieu sous +silence, c'est le blasphème du sens commun. Les vérités géométriques +sont des vérités de dernier ordre, des axiomes de fait qui n'ont +besoin que de l'oeil matériel pour être aperçus, mais que l'oeil +intellectuel, la raison, ne peut reconnaître. + +Telle était, après ce premier ouvrage, la réticence suspecte de M. de +Humboldt, disciple de ces maîtres dans l'art de se taire, ou d'étudier +les effets sans remonter jamais aux causes. + + +XI + +À cela près, il entra dans la science avec tous les heureux priviléges +de son aristocratie, riche, libre, au niveau ou au-dessus de tout le +monde, se consacrant exclusivement, non aux vains plaisirs de son âge, +mais aux sérieuses études de la vie scientifique: véritable savant +allemand transporté dans Paris. + +Il retrouva sa belle-soeur, femme de Guillaume de Humboldt, dans cette +capitale. C'était dans l'été de 1804. Guillaume, promu de grade en +grade à de hauts postes diplomatiques, avait laissé sa femme enceinte +à Paris, et il vivait à Rome attaché à la légation de Prusse. +Alexandre, après avoir préparé la rédaction de son grand voyage avec +Arago, Cuvier, Vauquelin, Gay-Lussac, et autres savants avec lesquels +il s'était lié, partit pour aller voir son frère à Rome. Le Vésuve +semblait l'attendre en Europe pour éclater et se soumettre à ses +investigations. Une société d'Allemands et de Français illustres +réunis autour de Guillaume le suivirent au pied du volcan. Il quitte +son frère. En 1805, 1806 et 1807, il publie à Berlin ses _Tableaux de +la nature américaine_, base de son _Cosmos_ déjà conçu. La Prusse, +alors en guerre avec la France, subissait le choc des plus douloureux +événements. Alexandre les déplorait sans se laisser distraire. La +science est une patrie. + +Mais Guillaume, nommé ambassadeur de Prusse auprès de la cour de Rome, +retiré à Albano et plongé dans des travaux poétiques, lui écrivait +alors des vers fraternels dignes de Cicéron à Atticus: + +«Hélas! ceux qui t'avaient ici accueilli avec tant d'amour, ne t'ont +confié qu'avec regret aux sentiers de l'Océan, lorsque tu fuyais loin +des rivages de l'Ibérie.--Ô vent, disaient-ils dans leur prière, que +ton haleine soit favorable à celui que de lointains rivages convient +à plonger son oeil pénétrant dans un monde inconnu, pour en faire +jaillir un monde nouveau! Ô mer, permets à son navire de se balancer +sur tes flots tranquilles; et toi, sois-lui favorable, pays lointain, +où la mort est plus à redouter que les flots et l'orage auxquels il se +sera soustrait. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . Tu as heureusement regagné le sol natal, quittant les +campagnes lointaines et les flots de l'Orénoque. Puisse le destin, que +notre affection implore en tremblant pour toi, t'accorder toujours la +même faveur, toutes les fois que l'autre hémisphère attirera tes pas; +puisse-t-il te ramener toujours heureusement aux rivages de ta patrie, +le front ceint d'une nouvelle couronne..... Pour moi, dans le sein de +l'amitié, je ne demande qu'une maison tranquille, où ton nom réveille +dans mon fils le désir d'atteindre ta renommée, une tombe qui me +recouvre, un jour, avec ses frères..... Allez maintenant, mes vers, +allez dire à celui que j'aime que ces chants vont timidement à lui, +des collines d'Albano; d'autres porteront plus haut sa gloire, sur les +ailes de la poésie.....» + +Pendant qu'Alexandre de Humboldt, faisant collaborer à son oeuvre tous +les savants français, par un concours de travaux spéciaux dont il leur +donnait les sujets, et dont il payait les frais de sa fortune, formait +une oeuvre _sur les régions équinoxiales_, dont le prix dépassait déjà +5 ou 6 mille francs l'exemplaire, monument plus digne d'une nation que +d'un particulier, Guillaume, chassé de Rome par Bonaparte, rentrait +attristé dans sa patrie. Il y perdit sa femme adorée. Alexandre, à la +chute de l'empire français, reçut du roi de Prusse, indépendamment des +sommes nécessaires à solder les préparatifs d'un voyage en Perse, en +Chine, au Thibet, vingt-quatre mille livres de rente pendant la durée +de ce grand voyage. Son frère Guillaume assistait aux congrès où se +réglait le sort du monde. + + +XII + +J'avais eu, tout jeune, à Rome, l'occasion de connaître ce diplomate +éminent, bien différent, selon moi, de son frère. Je me trouvais logé +en 1811, avec le duc de Riario, mon compagnon de voyage, dans un +hôtel, à Rome, où logeait aussi Guillaume de Humboldt et plusieurs +Allemands de distinction, voyageant comme nous, et mangeant à la même +table d'hôte. Le duc de Riario me présenta à eux; ma jeunesse ou +plutôt mon enfance les intéressa; ils me permirent de les accompagner +dans leurs excursions à travers la ville, et de passer la soirée avec +eux. Je fus particulièrement frappé de la majesté calme et pensive de +M. Guillaume de Humboldt. Sa physionomie disait l'homme d'État, dont +la patrie déchirée et opprimée criait tout bas dans son âme. Il avait +pour moi, encore presque enfant, l'indulgence d'un homme mûr et +supérieur pour un jeune homme qui essaye la vie et la pensée. Les +quinze jours que je passai dans cette société me permirent d'étudier +en silence ce véritable grand homme, et de sortir de cette +demi-intimité d'occasion plein de vénération pour lui. Aucun trait de +sa figure ne rappelait son frère: la dignité sans orgueil, la +franchise grave, la science des pensées, contrastaient chez Guillaume +avec cette fausse bonhomie caressante, mais peu sûre, d'Alexandre. Je +me serais défié des serments de l'un, j'aurais cru au serrement de +main de l'autre. Le seul son de la voix de Guillaume portait dans +l'âme la conviction; la voie grêle et fêlée du savant masquait des +pensées toutes personnelles. Le savant était un diplomate, et le +diplomate était un homme. J'en ai peu rencontré depuis qui m'aient +laissé une impression plus pénétrante et plus agréable. On sentait en +lui un homme digne d'étudier les hommes; on sentait, dans l'autre, un +artiste capable de leur faire jouer les rôles légers, divers, +personnels d'une existence à _tiroirs_. Je n'ai jamais rencontré +depuis Alexandre, sans regretter Guillaume. + + +XIII + +Quelques mois plus tard, me trouvant à Naples au moment où le Vésuve +faisait sa mémorable explosion de 1811, je retrouvai le ministre +prussien dans cette ville. Je sollicitai la permission de me joindre à +lui pour aller observer de près, pendant une de ces nuits solennelles, +le phénomène du volcan en éruption, pour entendre, de sa bouche +savante et éloquente, les observations du Pline allemand sur cette +illumination du volcan; il eut la bonté de me l'accorder. Nous +partîmes de Naples à la nuit tombante; nous quittâmes nos voitures à +Portici, dont le fleuve de lave coupait la route; nous nous avançâmes +à travers les vignes crépitantes et les arbres incendiés par l'haleine +de feu; nous passâmes la nuit et la matinée du jour suivant en +présence de l'incendie de la terre. Guillaume écrivait, comme +autrefois Pline, des notes sur l'éruption pour les envoyer à son +frère; quant à lui, il parlait peu, il frissonnait comme nous aux +secousses du sol, et à la chute des peupliers enveloppés de leurs +treillages de flammes. Nous revînmes en silence à Naples au milieu du +jour. Je ne le revis plus; il fut nommé ambassadeur à Londres, puis au +congrès de Vienne, et mourut peu d'années après à Tégel, où il avait +passé son enfance. Homme naturel, grand de sa propre grandeur, +modeste, paisible, et ne demandant à personne une grandeur supérieure +à celle que Dieu lui avait permis de développer pour sa patrie. + + +XIV + +Quant à Alexandre de Humboldt, sa vie, dispersée comme sa pensée, +continua à se répandre sur une multitude de sujets scientifiques +adressés aux académies comme autant de notices destinées à être +recueillies plus tard dans son oeuvre capitale: pierres plus ou moins +taillées pour élever son monument. Il n'en soignait pas moins +attentivement les hommes, dont il voulait accaparer le suffrage pour +le moment de sa publication, la science et l'habile artifice marchant +en lui du même pas. C'est ce qui nuit aujourd'hui à sa gloire: elle +était trop préparée de main d'homme. + +Il revint à Paris en 1819, et accompagna le roi de Prusse au congrès +de Vérone en 1822. Il cessa d'affecter alors avec le roi le +libéralisme bonapartiste qu'il affectait à Paris avec ses amis les +libéraux de France. Il passa quelques mois à Tégel, dans la famille de +son frère, qui vivait encore. Il eût été très-difficile de dire, à +cette époque, quelle était sa véritable opinion, et s'il en avait une +en dehors de son amour-propre. Mais il prit auprès du roi de Prusse la +place de favori savant, presque ministre des sciences naturelles. Il +professait publiquement un cours irrégulier de ces sciences, comme si +le roi eût voulu être à la fois le philosophe et le souverain de son +peuple. Son extrême timidité et son extrême prétention nuisaient au +succès de sa parole. Il allait partir, sur l'invitation de l'empereur +de Russie, pour un voyage d'exploration dans ce vaste empire, quand la +maladie de sa belle-soeur, Mme Guillaume de Humboldt, l'arrêta à +Tégel. Il ne voulait pas abandonner son frère tête à tête avec la +mort, il aimait sa belle-soeur. + +Mais la catastrophe n'arriva pas aussi rapidement qu'on le craignait. +La malade resta moribonde jusqu'en janvier 1829, et le dimanche 22 +janvier, Alexandre, étant près d'elle à Tégel, avait ainsi dépeint la +mourante à son amie Rachel, en quelques mots qui expriment bien la +douleur de son âme: «Elle était mourante, disait-il; elle ouvrit les +yeux et dit à son mari: C'en est fait de moi! Elle attendait la mort, +mais en vain. Elle reprit ses sens et put assister à tout ce qui se +passait autour d'elle. Elle priait beaucoup...» + +La mourante resta dans cet état jusqu'au 26 mars 1829. Ce fut avec un +sentiment de sympathie et de vénération générale que Berlin apprit, ce +jour-là , que la mort avait fini ses souffrances. La mort de cette +femme fut un événement, car, dans ses voyages, Mme de Humboldt s'était +mise en rapports intimes avec les notabilités de la science et des +arts. Sa maison était devenue, à Rome, à Vienne, à Paris et à Berlin, +le centre de la société la plus agréable et la plus spirituelle. Nous +comprendrons la douleur d'Alexandre à cette perte, en voyant celle de +son frère. Tous deux, enchaînés si étroitement d'amitié, dans une vie +de communs travaux, avaient, de tout temps, partagé peines et plaisir. +L'amour de Guillaume pour sa femme avait grandi avec les années, et +cette mort réveilla de nouveau dans son coeur cette tendance +naturelle à la mélancolie et à la rêverie. Sa pensée accompagna son +épouse dans un monde plus élevé; l'image de celle qu'il avait perdue +ne cessa d'être présente à son âme, elle se mêla à toutes ses pensées, +elle ennoblit sa propre existence. + +Le roi le nomma alors à peu près ministre et appela son frère à Berlin +pour lui confier la direction des musées. Son voyage en Russie ne fut +qu'une rapide répétition de son voyage en Amérique. Même appareil et +même inanité. Ses considérations sur la température de l'Europe +parurent conjecturales plus qu'expérimentales. Il ne rapporta de +Russie que des problèmes sans solutions. + +Il vit s'éteindre son frère, à Tégel, peu après son retour. Guillaume +mourut, heureux de mourir pour rejoindre ce qu'il avait aimé. +Alexandre écrivit, le 5 avril 1835, le billet qui rend compte de cet +événement à son ami Varnhagen, de Berlin. + + «Berlin, dimanche, 6 heures du matin, le 5 avril 1835. + +«Mon cher Varnhagen, + +«Vous qui ne craignez pas la douleur et la cherchez mentalement dans +la profondeur des sentiments, recevez, dans ces moments pleins de +tristesse, quelques mots de la part de cette affection que les deux +frères vous ont vouée. Le malade n'est pas encore délivré de ses +souffrances. Je l'ai quitté hier soir à onze heures, et j'y recours en +hâte. La journée d'hier a été moins pénible. Un état de demi-sommeil, +c'est-à -dire un sommeil long mais très-agité, et à chaque réveil des +paroles d'affection, de consolation, et toujours cette grande clarté +d'esprit qui saisit et distingue tout et qui observe son état. La voix +était très-faible, rauque et délicate comme celle d'un enfant, c'est +pourquoi on lui a encore posé des sangsues au larynx.--Il a sa +parfaite connaissance.--«Pensez souvent à moi, disait-il avant-hier, +avec beaucoup de lucidité.--J'étais très-heureux, ce jour a été bien +beau pour moi, car rien n'est plus sublime que l'amitié. Bientôt je +serai près de notre mère, je jouirai de l'aspect d'un monde d'un ordre +supérieur.»--«Je n'ai pas l'ombre d'espoir, je ne croyais pas que mes +vieilles paupières continssent tant de larmes. Il y a huit jours que +cela dure.» + + +XV + +L'avénement du nouveau roi au trône ne changea rien à la situation +culminante de Humboldt: les princes regardaient ce vieillard comme une +pierre précieuse dont ils ornaient leur trône. + +«Nous avons parlé plus haut de sa promotion au conseil privé du roi, +avec le titre d'excellence, et nous ajoutions que non-seulement en +général toutes les Académies célèbres des sciences et des arts, ainsi +que toutes les sociétés éminentes du monde, recherchaient comme un +grand honneur de compter Humboldt parmi leurs membres, mais que les +princes de tous les pays s'empressaient de lui payer le tribut de leur +considération, ce qui était en même temps un hommage rendu à la +science, en lui conférant leurs ordres les plus élevés. Mais, à propos +de Humboldt, toutes les manifestations extérieures sont ce dont on +s'occupe le moins, car l'éclat de son génie et de sa renommée surpasse +celui de toutes les décorations, que l'on ne voit que très-rarement +briller sur sa poitrine. Humboldt vit maintenant dans les localités +qu'habite son royal ami. À Potsdam, à Berlin, dans tous les châteaux +royaux, une demeure lui est ouverte, et il ne se passe pas un jour, +quand sa santé le lui permet, sans qu'il aille voir le roi. Malgré ses +quatre-vingt-un ans, il travaille encore sans relâche dans les heures +de liberté que lui laisse son existence à la cour; il est vif et +ponctuel dans son énorme correspondance, et répond avec la plus +aimable modestie aux lettres du savant le plus obscur. Les habitants +de Berlin et de Potsdam le connaissent tous personnellement; ils lui +témoignent autant de respect qu'au roi lui-même. Marchant d'un pas sûr +et prudent, la tête un peu penchée en avant, et d'un air pensif, d'une +figure bienveillante et d'une grande expression de dignité et de noble +douceur, ou bien il baisse les yeux, ou bien il répond avec une +politesse, avec une amabilité dépouillées de tout orgueil, aux +témoignages d'affection et de respect des passants. Vêtu simplement et +sans recherche, portant quelquefois une brochure dans ses mains qu'il +tient derrière le dos, c'est ainsi qu'il chemine souvent à travers les +rues de Berlin et de Potsdam, et dans les promenades, seul et sans +prétention (charmante image d'un riche épi courbé sous le poids de ses +nombreuses graines dorées). Mais partout où il se montre, il reçoit +les témoignages de la considération générale; souvent le passant +s'écarte avec précaution, dans la crainte de troubler les pensées de +cet homme vénéré; l'homme vulgaire lui-même le regarde attentivement, +et dit à l'autre: «C'est Humboldt qui passe.» + +«Son accueil était toujours poli, quelquefois gracieux; il s'asseyait +à sa table de travail en face de l'étranger. Sa stature était de +moyenne taille; ses pieds et ses mains étaient petits et admirablement +faits; sa tête, au front haut et large, était garnie de cheveux d'un +blanc d'argent; ses yeux bleus étaient vifs, pleins d'expression et de +jeunesse. Sur sa bouche se jouait un sourire qui lui était propre, à +la fois bienveillant et sarcastique, comme une expression involontaire +de la finesse et de la supériorité de son esprit. Il marchait d'un pas +rapide et inégal, la tête légèrement penchée. Quand il était assis, il +paraissait courbé et parlait en regardant à terre, ou bien il levait +les yeux pour attendre la réponse des personnes auxquelles il +s'adressait. Une bienveillance inexprimable brillait sur sa +physionomie, quand il reconnaissait dans une personne étrangère un +homme d'esprit. Alors sa conversation devenait ouverte et pétillante +d'esprit; néanmoins ses jugements étaient pleins de réserve et il +était toujours maître de sa parole. Il possédait plusieurs langues. +L'Anglais s'étonnait de la pureté et de la douceur avec laquelle il +parlait l'anglais; le Français, de son côté, trouvait la langue +française très-agréable dans sa bouche. + +«Depuis trente ans il se levait régulièrement, en été, à quatre heures +du matin, et recevait les visiteurs à partir de huit heures. Il y a +huit ans qu'il disait encore qu'il avait besoin de prolonger, la +plupart du temps, ses travaux littéraires jusqu'à une heure où les +autres dorment, parce qu'il passait les heures habituelles du travail +en grande partie auprès du roi. Ordinairement, il pouvait parfaitement +se contenter de quatre heures de sommeil. + +«Mais, dans les derniers temps, les années de l'illustre octogénaire +avaient réclamé leurs droits naturels. À cette époque, il ne se levait +plus qu'à huit heures et demie du matin, lisait, en faisant un frugal +déjeuner, les lettres qu'il avait reçues, et s'occupait de faire les +réponses les plus pressantes. Il s'habillait alors, avec l'aide de son +valet de chambre, pour recevoir les visites qu'on lui avait annoncées, +ou pour aller en faire lui-même. Il avait soin de rentrer chez lui à +deux heures, et de se faire conduire en voiture vers trois heures, à +la table royale, où il dînait habituellement, quand il ne s'était pas +lui-même invité dans quelque famille amie, et de préférence chez le +banquier Mendelssohn. Vers sept heures du soir, il rentrait au logis +où, jusqu'à neuf heures, il passait son temps à lire ou à écrire. +Ensuite il retournait à la cour, ou allait dans quelque société, pour +n'en sortir que vers minuit. Alors, dans le silence de la nuit, le +vieillard, plein d'une vigueur surprenante, reprenait cette activité +toute particulière qu'il avait vouée à son grand ouvrage, et ce +n'était qu'à trois heures du matin, quand, pendant l'été, la clarté du +jour venait le saluer, qu'il s'accordait le sommeil de courte durée +dont avait besoin ce corps tyrannisé par le travail de l'esprit. +Toutefois les nombreuses infirmités survenues dans les dernières +années avaient plus ou moins modifié cette distribution habituelle du +temps. + +«Humboldt ne s'est pas créé de famille propre; il a voué toute son +affection aux fils et aux filles de son frère et à la mémoire de feu +les parents de ceux-ci. Le 14 septembre, anniversaire de sa naissance, +était chaque année, dans le château de Tégel, habité par sa nièce, +Mme de Bülow, une fête de famille à laquelle étaient conviés ses amis, +et où l'amitié, la science et les arts lui apportaient un franc et +cordial hommage. Quoique menant en apparence la calme existence d'un +savant, Humboldt n'en était pas moins un aimant qui dirigeait sur +Berlin tous les résultats scientifiques de l'époque et les esprits de +tous les peuples dont il était le centre intellectuel. Jusqu'à la fin, +ce fut à sa maison que vinrent se réunir toutes les voies de la +science et tous les efforts du progrès; il était en rapports fréquents +avec tout ce qui était bon, noble, spirituel, et en outre avec +l'austère science.» + + +XVI + +Ses panégyristes allemands le dépeignent ainsi: nous ne l'avons pas +connu à cet âge. Nous ne pouvons pas savoir ce que l'âge avancé de la +vie pouvait avoir ajouté à cette physionomie complexe et multiple, qui +exprimait jadis toute autre chose que la candeur et la sincérité qui +conviennent au vieillard. + +Mais il pensa enfin, en 1844 et 1845, à rédiger pour le monde le +_Cosmos_, ce testament de sa science universelle, où il espérait +immortaliser son nom. L'oeuvre, déjà plusieurs fois entreprise, +n'était pas facile même à lui. Nous allons l'examiner tout à l'heure. +Mais, en attendant, regardons-le vivre les longs jours que Dieu lui +avait destinés. + + +XVII + +Pendant qu'il travaillait au _Cosmos_, et jusqu'au jour de sa mort il +demeurait à Berlin, dans un appartement d'une maison écartée de la rue +habitée par le banquier Mendelssohn, son ancien ami. Mendelssohn +finit par acheter la maison pour éviter à son ami un déplacement +possible. Un vieux serviteur de sa jeunesse, nommé Seiffert, payé par +le roi, l'habitait avec lui. Seiffert introduisait les visiteurs dans +une vaste salle encombrée avec ordre des reliques de la nature pendant +le voyage de son maître. + +«Humboldt était insensible à la charlatanerie, même quand elle se +présentait parée des vêtements les plus brillants. Mais là où il avait +reconnu le bon et le vrai, il s'y sentait porté à encourager, à +conseiller, à venir en aide, et, des points les plus éloignés de +l'univers, se concentrèrent auprès de lui les demandes, les +confidences, les sollicitations de secours, non-seulement pour des +intérêts scientifiques, mais pour une foule d'intérêts publics. Il se +faisait un devoir de soutenir le vrai talent. Il ne connaissait ni +jalousie ni politesse, là où d'autres opinions le blessaient, pourvu +qu'elles fussent guidées par le désir d'arriver à la vraie science. + +«Ainsi vivait Humboldt, suivant une règle extérieure uniforme, mais, +au dedans, en relations avec tout l'univers, et les jours de sa +vieillesse s'écoulaient doués d'une vigueur de facultés toute +juvénile. Une pension importante du roi et l'argent que ses écrits +rapportaient en librairie lui fournissaient plus de ressources +matérielles que n'en exigeait sa vie d'une si grande simplicité, et ce +qu'il économisait était consacré par lui à la science et à la +bienfaisance. Dans les derniers temps, il éprouva de nombreuses +indispositions, surtout des refroidissements, qui prirent chez lui le +caractère de la grippe, et, toutes les fois que la nouvelle de sa +maladie se répandait, tout le monde savant y prenait la part la plus +affectueuse, les journaux en donnaient des bulletins, et les princes +et les princesses s'informaient, ou par le télégraphe ou en personne, +de l'état de sa santé. Quoique lié avec des rois, vivant au sein de +l'éclat de la monarchie, lui-même homme de cour et baron, honoré de la +faveur des cours princières, il était toujours resté un homme libéral, +un ami de la liberté publique et des droits individuels, un vaillant +défenseur de tout libre développement du vrai, du beau, du juste, des +droits légitimes de l'homme. Jamais il ne prit part aux menées +obscures des coeurs étroits dont il se trouva souvent entouré; il +réservait à leur adresse, dans l'occasion favorable, quelques mots +sarcastiques, pour manifester le fond de sa pensée, ou bien se +prononçait nettement et sans voiles. Comme on lui disait que le +journal d'un parti orthodoxe alors dominant avait traité son _Cosmos_ +de _livre de piété_, il répondit avec un sourire sardonique: «Cela +pourra m'être utile.» Il y a bien des sentiments qui ont été répétés +de bouche en bouche et qui témoignent des convictions éclairées que +souvent il a publiquement exprimées ou écrites. Le sentiment du droit +à la liberté individuelle l'emportait chez lui sur tout, car il savait +que le bonheur parfait et la liberté sont deux idées inséparables dans +la nature et dans l'espèce humaine. Dans les dernières années de sa +calme existence de savant, Humboldt s'occupa de préférence de son +ouvrage du _Cosmos_, qui parut en 1858, jusqu'aux premières parties du +quatrième volume. Sans parler de l'exécution progressive de son +_Cosmos_, Humboldt avait eu à remplir le pieux devoir d'enrichir +d'une préface les oeuvres de son ami Arago, que la mort lui enleva, +comme elle en ravit tant d'autres, et, tout dernièrement, ses amis +intimes, Léopold de Buch et le statuaire Rauch. Il devait, hélas! à +l'occasion d'une supposition fondée sur ses relations personnelles, +qui lui attribuait une opinion qui lui était étrangère, avec Arago +faire une pénible expérience. Dans une lettre rendue publique et qu'il +écrivait au beau-frère d'Arago, il se plaignait avec raison en ces +termes: «Me voilà tristement payé de mon zèle et de ma bonne volonté.» + + +XVIII + +On voit par le sourire sarcastique que l'ami de Berlin lui prête dans +ses dernières années, que son caractère, tempéré par les dernières +années, n'avait pas changé. Convive assidu d'un roi, et ami +demi-déclaré des libéraux, il continuait son vrai rôle:--capter la +faveur des deux partis.--Goethe, envers lequel il était respectueux +comme envers les puissances, écrivit de lui le 1er décembre 1826: + +«Alexandre de Humboldt a passé quelques heures, ce matin, avec moi. +Quel homme! Je le connais depuis longtemps, et néanmoins mon +admiration pour lui se renouvelle. On peut dire qu'en fait de +connaissances vivantes il n'a pas son pareil. Il y a là une variété +comme je n'en ai jamais rencontré. Partout où on touche, il est +toujours chez lui, et nous déverse ses trésors intellectuels. Il +ressemble à une fontaine munie de plusieurs tuyaux près desquels on +n'a besoin que de placer des vases sous les flots qui s'écoulent frais +et inépuisables. Il restera quelques jours ici, et je sens déjà que ce +sera pour moi comme si j'avais vécu plusieurs années avec lui.» + +Son caractère politique paraissait aussi éminemment propre à la +diplomatie qu'à la science. Dans sa première jeunesse, employé à +l'armée prussienne, il rendit quelques légers services à sa cour dans +les négociations qui succédèrent à la guerre, et qui firent congédier +l'armée de Condé. + +Après son retour d'Amérique, il accompagna le prince de Prusse, envoyé +à Paris après la paix de Tilsitt pour tâcher de fléchir Bonaparte, et +de le disposer, à force de caresses, à se désister de ses rigueurs +envers la malheureuse cour de Berlin; il aida vainement le prince +diplomate par l'intercession de ses illustres amis, il n'obtint que +des politesses. Il résida à Paris à ce double titre jusqu'à la fin de +1809. Il tenta alors d'obtenir de la cour de Prusse trop _obérée_ les +subventions nécessaires à la publication de son premier voyage. Il +fallut ajourner. En 1814 il suivit son roi à Londres; en 1830 ses +liaisons avec la famille d'Orléans le firent envoyer à Paris, pour +féliciter ce prince de son avénement. Il eut alors, pendant deux ans +et plus, une correspondance secrète mais avouée avec sa cour sur +l'état des affaires de France. Ces rapports équivoques et mixtes lui +valurent des décorations, des honneurs et des appointements des deux +parts. + +En 1848, j'envoyai M. le comte de Circourt à Berlin, pour expliquer, +dans un sens inoffensif et favorable, la révolution inopinée qui +renversait la famille d'Orléans de son trône mal assis et mal défendu, +pour lui substituer une république conservatrice de la paix de +l'Europe. Je lui conseillai de voir M. de Humboldt. M. de Humboldt +était trop habile pour se déclarer ennemi des peuples triomphants. Le +roi de Prusse n'hésita pas à reconnaître la république et à se +déclarer au moins neutre. Après cette mission très-habile et +très-heureuse de M. de Circourt, des nécessités motivées par des +circonstances intérieures m'engagèrent à lui préparer un autre poste +plus important et à le rappeler à Paris. Sachant l'amitié que M. de +Humboldt professait pour M. Arago, j'envoyai à Berlin le fils de ce +savant illustre, M. Emmanuel Arago, qui venait de montrer beaucoup de +courage et beaucoup de modération dans le proconsulat de Lyon. + +Une fausse démarche du jeune homme, néanmoins, dans une question de +libre circulation des capitaux, ayant été mal interprétée, quoique +immédiatement révoquée, donna des inquiétudes et des prétextes à +Berlin. On craignait de voir dans le jeune et sage ministre un envoyé +démagogue du _socialisme_ français. Le ministre de Prusse vint, au nom +de sa cour, en porter quelques plaintes à M. Bastide, à qui j'avais +laissé ma place de ministre des affaires étrangères de France, pour +continuer à siéger dans la commission exécutive du gouvernement +pendant les premiers mois de la république. M. Bastide communiqua +cette injustice de la cour de Prusse à M. Arago, père du jeune +diplomate de mon choix. Voici la lettre que ce savant écrivit à +l'instant à M. de Humboldt pour écarter de son nom ces suspicions +offensantes. + +ARAGO À HUMBOLDT. + +(Lettre écrite en français.) + + Paris, ce 3 juin 1848. + +Mon cher et illustre ami, + +Mon fils est parti ces jours derniers pour Berlin, en qualité de +ministre plénipotentiaire. Il est parti animé des meilleurs +sentiments, d'idées de paix et de conciliation les plus décidées. Et +voilà qu'aujourd'hui votre chargé d'affaires s'est rendu chez notre +ministre des affaires étrangères, pour lui rendre compte des +_inquiétudes_ que la mission de mon fils a excitées dans votre cabinet +et parmi la population berlinoise. Me voilà bien récompensé, en +vérité, des efforts que j'ai faits, depuis mon arrivée au pouvoir, +pour maintenir la concorde entre les deux gouvernements, pour éloigner +tout prétexte de guerre! À qui persuadera-t-on, qu'animé des +sentiments dont je fais publiquement profession, j'aurais consenti à +laisser investir Emmanuel d'une mission diplomatique importante, s'il +avait été en désaccord avec moi, s'il appartenait à une secte +socialiste hideuse, au _communisme_; car, j'ai honte de le dire, les +accusations ont été jusque la! Au reste, j'en appelle à l'avenir: +toutes les préventions disparaîtront lorsque Emmanuel aura fonctionné. +Votre chargé d'affaires regrettera alors la réclamation intempestive +qu'il a adressée à M. Bastide. + +J'ai reçu, mon cher ami, avec bonheur ton aimable lettre. Rien au +monde ne peut m'être plus agréable que d'apprendre que tu me +conserves ton amitié. J'en suis digne par le prix que j'y mets. J'ai +la confiance que ma conduite dans les trois derniers mois (j'ai +presque dit dans les trois derniers _siècles_) ne doit me rien faire +perdre dans ton esprit. + +Tout à toi de coeur et d'âme, + + F. ARAGO. + +Humboldt rétablit les caractères à la cour de Berlin, et le jeune et +honnête diplomate y resta justifié et honoré comme il le méritait. + + LAMARTINE. + +(_La suite au prochain entretien._) + + + + +CXIIIe ENTRETIEN. + +LA SCIENCE OU LE COSMOS, + +PAR M. DE HUMBOLDT. + +(DEUXIÈME PARTIE.) + +LITTÉRATURE DE L'ALLEMAGNE. + + +I + +Humboldt vécut ainsi, plein de vie, jusqu'en 1858, où ses forces +commencent à défaillir. Un de ses disciples de Berlin, témoin de sa +longue défaillance, nous y fait assister. «Nous remarquions, dit-il, +cependant, en 1858, que la force et la résistance physique diminuaient +visiblement, que ce corps si remarquablement privilégié devenait +infirme, de sorte qu'il ne pouvait plus obéir à la juvénilité de +l'esprit et suivre ses impulsions. Nous apprîmes directement et +indirectement que l'esprit avait un secret pressentiment qu'il allait +bientôt abandonner ce corps épuisé de fatigue et qu'il l'abandonnerait, +plein de confiance, à sa vieille amie la Nature. Souvent ce vieillard, +autrefois énergique, brillant et laborieux, se laissa aller à de +sérieuses contemplations qui prirent chez lui la douceur d'émouvantes +sensations. On connaît l'anecdote recueillie partout avec une muette +sympathie et qui date de l'automne de 1858. Il revenait un jour d'un +cercle d'amis et trouva son vieil oiseau favori blotti dans sa cage avec +les plumes gonflées et le regardant tristement; Humboldt lui adressa ces +mélancoliques paroles: «Quel est celui de nous deux qui le premier +fermera les yeux à jamais?» La tristesse de ces paroles doit avoir été +bien expressive, puisque son vieux valet de chambre Seiffert, effrayé +dans son affection, s'empressa de détourner de semblables pensées. +Encore, à la mort de Bonpland, Humboldt s'était considéré comme un ami +qui prend congé pour un temps très-court de son compagnon, et l'on +raconte de lui des conversations qu'il tint dans de petites réunions +d'amis, où il désignait, avec une sorte de pressentiment prophétique, +l'année 1859 comme devant être la dernière de sa vie. Trois signes +indiquaient déjà que ses forces physiques avaient rapidement décliné, +peut-être plus que son esprit ferme et soutenu par l'ardeur de l'étude +n'en avait lui-même conscience ou ne voulait se l'avouer. Un jour il +témoigna un ardent désir de repos, d'un entier éloignement du monde, au +déclin de sa vie. De quelle manière touchante il prévint encore, au +printemps de 1859, dans les journaux, le public de tous les continents +de s'abstenir désormais, au moment du déclin de ses jours, de ces +nombreux envois de toutes sortes, de ces invitations à critiquer, à +conseiller, à recommander les choses les plus hétérogènes; enfin de ne +pas regarder sa maison comme un comptoir public d'adresses! Avec quel +serrement de coeur il dut voir qu'une correspondance obligée de plus de +2,000 lettres par an ne lui laissait plus le temps de se livrer à son +travail particulier! Lorsqu'un esprit aussi énergique, aussi dispos, ne +se plaint que de l'abaissement de cette activité à laquelle il a été +habitué pendant plus d'un demi-siècle et qui a progressé d'elle-même, +c'est qu'il doit sentir qu'il lui reste encore bien peu de temps. + +«Un second phénomène qui provoquait nos muettes observations, ce fut +la forme et le contenu de ses dernières lettres; elles étaient plus +courtes, plus décousues, plus illisibles que jamais; les lignes +inclinées commençaient tout près du bord du papier, serrées les unes +contre les autres et formant un lien qui se dirigeait en bas vers sa +signature, comme si elles étaient une image de sa vie pleine +d'activité sur le bord, mais qui se perd par une pente rapide, à son +illustre nom. Lui qui, lors des premières éditions de cette +biographie, les accueillit d'une façon si amicale, si chaleureuse, et +fit l'éloge répété du soin, de la fidélité, de la discrétion de formes +de l'ouvrage, exprime encore à l'auteur la plus grande satisfaction, +lorsqu'il apprit, au commencement de 1859, qu'une nouvelle édition, la +troisième, était sous presse; il nous fournit de nouvelles notices sur +Bonpland, nous exprima le voeu sincère que cette nouvelle édition fût +adoptée dans les États Argentins comme un souvenir de Bonpland, et +s'adressa, pour nous recommander à cet effet, à ses amis qui +résidaient et gouvernaient dans le pays. Mais son écriture tremblante, +incertaine, surchargée de corrections, nous disait que peut-être nous +aurions bientôt à sceller d'une pierre solide et pesante la biographie +du vivant. + +«Un troisième signe de forme inquiétante fut le grand épuisement et le +caractère de la maladie que de petits refroidissements produisaient en +lui. Déjà , au commencement de l'hiver de 1858, ses amis s'étaient +inquiétés de le voir alité pendant un accès de grippe, et plus tard, +lorsqu'il se releva et renoua ses pleines relations avec le monde, il +nous écrivit, le 8 décembre 1858: «Je suis toujours très-désagréablement +grippé.» Et quand il se plaignait, il devait se sentir plus faible qu'il +ne le paraissait aux autres.» + + +II + +«Nous apprîmes tout à coup, avec frayeur, au commencement de mai 1859, +que Humboldt, sortant à la fin d'avril d'une réunion pour revenir à la +maison de Mendelssohn, avait éprouvé un refroidissement qui le tenait +au lit. Hélas! le bulletin publié, le 2 mai, par les deux médecins +Romberg et Traube faisait prévoir une issue funeste. Il y avait douze +jours qu'il gardait le lit, avant la publication de ces bulletins +médicaux; ses forces physiques avaient visiblement décliné, mais sa +vigueur d'esprit avait toute sa puissance, quoique la voix fût un peu +plus fatiguée. Le 1er mai au soir, d'après le bulletin des médecins, +la fièvre s'était un peu calmée, le catarrhe avait diminué, mais +l'état d'affaissement des forces était toujours alarmant. Pendant que +son esprit était maître de lui-même et qu'il reconnaissait son +entourage, la somnolence se joignit à l'abattement des forces, la +respiration devint courte et irrégulière; les médecins constatèrent +dans leur bulletin une faiblesse croissante. Jusque vers la dernière +heure, son intelligence resta nette, ses dernières pensées se +reportèrent avec lucidité vers ce roi éloigné de lui, ce roi malade +aussi et qui l'avait tant aimé. Il répondit encore clairement aux +questions faites à voix basse par les membres de la famille réunis +avec sollicitude autour de son lit, et surtout de sa chère nièce +l'épouse du ministre de Bülow et de son neveu le général de Hedemann, +enfin de son fidèle serviteur Seiffert... Alors il se tut et ferma les +yeux, sans souffrance, le 6 mai, à deux heures et demie de +l'après-midi, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, sept mois et quelques +jours.» + + +III + +«Tout Berlin ressentit, à la nouvelle de cette mort, la même émotion +que si l'on avait perdu le père le plus chéri. Avec la rapidité de +l'éclair, l'étincelle électrique communiqua la triste nouvelle de la +mort de Humboldt, leur ami commun, à toutes les nations civilisées, de +pays en pays, d'un hémisphère à l'autre. Il était l'Alexandre le Grand +de la science, le plus grand héros de génie de ce siècle, dans la +recherche des phénomènes de la nature et des signes sensibles de +l'âme. Son héritage prouva la simplicité de sa vie. Cet homme laissait +à son fidèle serviteur Seiffert, par acte de donation, presque toute +sa succession, bibliothèque, objets précieux, mobilier. Il ne laissait +ni fortune, ni disposition testamentaire. + +«On le conduisit à la dernière demeure comme un prince; il avait été +longtemps l'ami de la maison royale de Prusse, un haut fonctionnaire +distingué, un grand génie qui s'était livré aux travaux et aux +recherches pendant la durée de plus de deux générations, pour +développer et éclairer l'esprit humain. D'après les dispositions +prises par le régent, on lui accorda des funérailles officielles; mais +ce ne fut pas l'éclat des funérailles dont la pompe accompagne +publiquement le simple cercueil de chêne qui fit accourir toute la +population de Berlin, jusqu'au plus modeste ouvrier, sur le trajet du +cortége et leur fit attendre la tête découverte le passage du défunt; +non, c'était le sentiment unanime que l'illustre mort était un homme +auquel le genre humain était redevable d'une grande partie du progrès +de son intelligence. + +«Dès l'heure la plus matinale, les flots du peuple s'assemblèrent sous +les tilleuls et dans la rue de Frédéric. La rue d'Oranienbourg fut +interdite à la masse du public; la plupart des maisons de cette rue +étaient pavoisées de draperies de velours et de bannières de deuil. Le +cortége funèbre se réunit devant la maison nº 67 et dans l'intérieur. +Au milieu du laboratoire de ses pensées et de ses écrits, dans ce +cabinet de travail que le tableau de Hildebrandt avait fait partout +connaître, se trouvait une simple bière renfermant la dépouille +mortelle. Bien des personnes gravirent en hâte les escaliers pour +jeter encore un dernier regard sur ce visage muet. De gracieux +palmiers à éventail et des plantes tropicales en fleurs entouraient le +cercueil et rappelaient l'époque de sa vie où Humboldt ouvrit, dans +leur lointaine patrie, un nouveau monde à la science. + +«Aussitôt après huit heures, le cercueil, fermé pour toujours, fut +apporté sur le char funèbre attelé de six chevaux. La foule attentive +le reçut, la tête découverte. Le cortége s'ouvrit par les serviteurs +du défunt et ceux du reste de la famille de Humboldt. Venaient ensuite +environ 600 étudiants de l'Université de Berlin, conduits par leurs +maréchaux qui portaient des bannières de deuil. Ensuite un corps de +musique, huit membres du clergé de Berlin et, devant le char funèbre, +trois gentilshommes de la chambre, le comte de Fürstenberg-Stammheim, +le comte de Doennhoff, le baron de Zedlitz; ils étaient assistés d'un +quatrième qui portait, sur un coussin de velours rouge, les insignes +de l'ordre de l'Aigle noir, de l'ordre du Mérite et des autres ordres +nombreux dont Humboldt était décoré. Six piqueurs du roi conduisaient +les chevaux du char funèbre, à côté duquel se trouvaient cinq laquais +de la cour, un chasseur de la cour et vingt députés de la société des +étudiants, avec des branches de palmier. Le modeste cercueil de chêne +était orné de branches de palmier, de couronnes de laurier et d'une +couronne de blanches azalées. Derrière le cercueil marchaient les plus +proches parents du mort, conduits par les chevaliers de l'ordre de +l'Aigle noir; à leur tête, le gouverneur de l'ordre, général +feld-maréchal de Wrangel, le général prince G. de Radziwil, le général +comte de Groeben. Venaient avec eux les ministres d'État en grand +uniforme, l'état-major général, les fonctionnaires de la cour, les +conseillers privés, bien des étrangers de distinction, entre autres, +l'ambassadeur de Turquie; après eux suivaient les membres des deux +assemblées des États, les hauts fonctionnaires publics, les officiers +de l'état-major, les membres de l'Académie des sciences dont Humboldt +était le doyen, les professeurs de l'Université conduits par le +recteur Dove et le doyen en costume officiel, les membres de +l'Académie des beaux-arts, l'ensemble du corps enseignant des écoles +de Berlin, les magistrats et les conseillers municipaux, conduits par +le premier bourgmestre Krausnick, le bourgmestre Raunyn, le +commissaire Esse et le prince Radziwil, pour rendre les derniers +honneurs au citoyen adoptif de la ville. + +«Un long cortége de personnes de toutes conditions suivait +immédiatement, puis, aussitôt, les équipages d'honneur et, en tête, +les voitures de gala du roi et de la reine, attelées de huit chevaux, +puis les voitures du prince régent, de tous les princes, de la +diplomatie, etc., puis le cortége se prolongeait à l'infini. + +«Dans la grande rue de Frédéric, devant le gymnase de Frédéric, se +tenaient les élèves avec leur directeur; ils saluèrent le passage du +mort de chants religieux; en passant devant l'Université, au son des +cloches, au bruit des chants de la société chorale des hommes de +Berlin, le cercueil arriva devant le dôme où l'attendaient, sous le +portail, la tête découverte, le prince régent, les princes +Frédéric-Guillaume, Albert, Albert fils, Frédéric, Georges, Adalbert +de Prusse, Auguste de Würtemberg et Frédéric de Hesse-Cassel; puis, à +l'entrée principale de l'église, les chapelains de la cour, conduits +par Strauss, reçurent le cercueil et l'accompagnèrent devant l'autel, +où il fut déposé sur une estrade entourée de palmes et de plantes en +fleurs, d'innombrables cierges portés par quatre immenses candélabres, +et enfin des coussins sur lesquels reposaient les ordres du défunt. +Près du cercueil prirent place les proches parents du mort et les +princes de la famille royale; dans une loge se trouvaient plusieurs +princesses. Le surintendant général Hoffmann prononça le discours +funèbre. Un court cantique chanté par la paroisse et un autre choeur +de la cathédrale terminèrent la cérémonie officielle. + +«Le soir, le corps de Humboldt fut transporté à Tégel, pour reposer +dans le caveau de famille, à côté de son frère Guillaume qui l'y avait +précédé de vingt-quatre ans, à cet endroit où, sur une colonne +sombre, s'élève comme une amie la statue de l'Espérance, sortie des +mains de Thorwaldsen.» + + +IV + +«Aussitôt qu'il apprit la nouvelle de la mort de Humboldt, Napoléon +III, au milieu des troubles de la guerre, ordonna d'élever une statue +à l'illustre savant dans la galerie du château de Versailles. + +«Humboldt avait sans doute regardé les rechutes fréquentes qu'il +éprouvait dans les derniers temps comme un avertissement de prendre +quelques dispositions de sûreté concernant son héritage littéraire. +Ses manuscrits et ses journaux furent trouvés classés et attachés, et +la deuxième partie du 4e volume du _Cosmos_, dont, jusqu'à sa mort, il +avait déjà fait imprimer sept feuilles, et qui devait en même temps +renfermer une table détaillée des matières de tous les volumes, sera, +nous en avons le ferme espoir, bientôt achevée par la main +expérimentée d'un ami...... + +«Puisse ce livre, monument biographique commencé du vivant de Humboldt +et pour lequel nous avons mis à profit ses actes et les oeuvres de sa +pensée, puisse ce livre, dont il a cordialement accueilli la troisième +édition avec son complément nouveau, et qu'il a payé d'un mot de +reconnaissance, ne pas être, aux yeux du monde, au-dessous du grand +nom de Humboldt! + +«Nous donnons dans ce monument l'image fidèle de son génie qui a +exercé une si puissante influence sur notre époque que mille de ses +contemporains ont longtemps vécu et se sont développés sous ses +rayons, sans jamais le savoir; car c'était un soleil d'intelligence +qui éclairait toutes les branches de la vie et qui faisait éprouver +son action bienfaisante à tous ceux qui ont senti et pensé par elle, +même dans les limites les plus étroites de leur être. + +«Ce n'est pas le marbre qui rappelle sa mémoire; mais partout où les +lumières, l'amour de la nature, l'intelligence du monde et de notre +propre espèce, comme membres de la création, réjouissent notre âme, là +nous sommes en présence de son monument, là nous nous sentons pénétrés +d'un doux sentiment de reconnaissance pour lui, là nous rendons +hommage au nom de ALEXANDRE DE HUMBOLDT!» + + +V + +Aucune préoccupation religieuse ne se manifesta en lui à ses derniers +moments. Il ne parla que de la nature qui allait bientôt fermer ses +yeux pour jamais. Il entendait par nature _ces ensembles et lois +générales relatives à la matière par qui le monde est gouverné_. On +remarque à peine dans sa correspondance une certaine honte de son +ignorance des phénomènes évidemment intellectuels des hommes. + +«Hier, écrit son confident Varnhagen, hier Humboldt a parlé avec +beaucoup d'enjouement des lettres qu'il a reçues; un certain nombre +de dames d'Elberfeld se sont engagées à travailler à sa conversion au +moyen de lettres anonymes, et lui ont annoncé leur intention; ces +lettres arrivent de temps en temps. Il a reçu de Nebraska une lettre +dans laquelle on lui demande où les hirondelles passent +l'hiver.--«Cette question n'est-elle pas encore pendante?» ai-je +repris.--«Sans doute, a répondu Humboldt; je suis là -dessus aussi +ignorant que qui que ce soit.» Puis, prenant un air comique +d'importance: «Je n'ai pas écrit à Nebraska. Ce sont là de ces choses +qu'un savant ne doit pas avouer.» + +Une dernière lettre de lui à Mlle Ludmilla Assing, nièce chérie de son +ami Varnhagen, témoigne que l'ombre de la mort n'avait point atteint +le coeur. Varnhagen venait de rendre le dernier soupir. Humboldt +arrive de Potsdam et ne le retrouve plus. + +Il écrit alors à Ludmilla: + + Berlin, 12 octobre 1858. + +«Quel jour d'émotions, de deuil, de malheur pour moi que celui +d'hier! J'avais été mandé par la reine à Potsdam pour prendre congé du +roi. Il avait les larmes aux yeux, tant il était ému. Je reviens chez +moi à six heures du soir, j'ouvre votre lettre et j'apprends la +douloureuse nouvelle, bien chère et spirituelle amie! Il a donc dû +être enlevé à cette terre avant moi, qui suis nonagénaire, avant le +Vieux de la montagne. Ce n'est pas assez de dire que l'Allemagne a +perdu un grand écrivain qui savait adapter toutes les nuances du plus +noble style aux sentiments les plus délicats; qu'est-ce que la forme à +côté de tant de pénétration, d'esprit, de noblesse d'âme, de sagesse +et d'expérience! Vous seule savez et pouvez apprécier ce qu'il était +pour moi, l'isolement complet dans lequel me plonge sa perte. J'irai +bientôt vous voir et vous parler de lui. + + «AL. DE HUMBOLDT.» + +Ainsi l'instinct de l'amitié se fait sentir dans ceux-là même qui n'en +ont pas l'intelligence. Mais la mort de Varnhagen jeta une ombre sur +Humboldt. Berlin se repentit de son enthousiasme pour un bonhomme qui +n'était qu'en apparence habile, mais qui dévoilait dans sa +correspondance secrète une malignité offensive pour ses meilleurs +amis. Humboldt était prodigieusement soucieux de sa mémoire dans la +postérité. Non content de conserver, en les numérotant, toutes les +lettres qu'il recevait à sa propre louange et la plupart de ses +propres billets, il écrivait plus confidentiellement à son ami +Varnhagen, en le faisant dépositaire de ses sentiments secrets envers +ses correspondants. + +Beaucoup de ces billets étaient pleins de malice et d'allusions +offensantes à ceux qu'il honorait en public et qu'il égratignait en +secret. Telle était, par exemple, sa lettre au sujet du prince Albert, +époux de la reine Victoria d'Angleterre, qu'il traitait avec une +odieuse injustice, quoique ce prince, excessivement distingué, lui eût +témoigné et écrit à lui-même des lettres aussi pleines de convenance +que d'affection. Il en était de même de plusieurs personnages notables +de Berlin. + +Ces billets de Humboldt, mis au jour par la nièce de Varnhagen, après +la mort de son oncle, dévoilèrent des secrets qui parurent des +noirceurs, et qui n'étaient que des imprudences de la vanité. +L'opinion publique y vit un scandale de duplicité et d'ingratitude. La +mémoire de Humboldt en fut ternie. On se reprocha d'avoir été la dupe +de la fausse conduite d'un homme qui n'avait de sacré que lui-même, +et, si sa réputation de savant resta la même, sa réputation de +bonhomme déclina peu de jours après sa mort. Je n'en fus point +surpris. + +La nature ne trompe jamais: la physionomie de Humboldt, seul langage +par lequel le caractère d'un homme voilé se révèle à ceux qui savent y +lire, n'avait de la véritable candeur que l'affectation. Son faux +sourire, expression habituelle de sa bouche, devait éclater quand il +était seul, et ses confidences ouvertes devaient démentir ses +prétentions cachées. + +Telle est l'impression que ce double caractère de ses traits avait +toujours produite involontairement sur moi: un savant véritable, +enclin au mépris de la race humaine et dans lequel la science seule +était vraie; mais une science bornée, comme une science moderne, qui +faisait calculer, mais qui ne faisait point penser, et qu'on pouvait +écrire en chiffres au lieu de l'écrire en enthousiasme et en +contemplation. + + +VI + +_Cosmos_, en grec, est un terme qui veut dire le _monde_, l'_univers_, +le _tout_. + +Hors du _cosmos_ il n'y a rien. + +L'homme qui prend ce titre et qui ose dire à ses lecteurs: «Je vais +écrire ma pensée _cosmique_,» dit par là même: «Je vais vous donner le +livre universel, l'_Évangile de l'univers_. Après moi, il n'y a rien.» + +Cet homme s'est trouvé. + +C'est M. Alexandre de Humboldt; + +Un Allemand, un Prussien, un homme d'une prodigieuse instruction, un +voyageur en Amérique et en Europe, un écrivain, non pas de premier +ordre, car sans âme il n'y a pas d'écrivain, mais un homme d'un talent +froid et suffisant à se faire lire; un homme, de plus, qui, par son +industrieuse habileté dans le monde, par ses amitiés intéressées avec +tous les savants étrangers, et par l'art de les flatter tous, est +parvenu à les coïntéresser à sa gloire par la leur, et à se faire +ainsi une immense réputation sur parole: réputation scientifique, +spéciale, occulte, mathématique, sur des sujets inconnus du vulgaire; +réputation que tout le monde aime mieux croire qu'examiner; gloire en +chiffres, qui se compose d'une innombrable quantité de mesures +géométriques, barométriques, thermométriques, astronomiques, de +hauteurs, de niveau, d'équations, de faits, qui font la charpente de +la science, et dont on se débarrasse comme de cintres importuns quand +on a construit ses ponts sur le vide d'une étoile à l'autre; espèce de +voyageur gratuit, non pour le commerce, mais pour la science, au +profit des savants pauvres et sédentaires à qui il ne demandait pour +tout salaire que de le citer. + +Qu'est-ce que la gloire? ai-je dit un jour: _C'est un nom souvent +répété._--Jamais nom ne fut ainsi plus répété que celui de M. +Alexandre de Humboldt. + + +VII + +La première qualité d'un livre et d'un homme qui s'intitule _Cosmos_, +c'est d'être infini. «_Ab Jove principium!_» car le cosmos ou le monde +étant l'oeuvre de Dieu, il doit être divin. + +«Que m'importe cet être que vous appelez Dieu? Je ne l'ai jamais +rencontré dans mes recherches; Dieu est une hypothèse dont je n'ai +jamais eu besoin dans mes calculs.» Aucun homme, qui a reçu ce résumé +de nos sens qu'on nomme logique, ne peut se contenter de cette +négation: quant à moi, dans les effets, c'est la cause seule que je +cherche; une pensée de Socrate, une idée d'Aristote, une conception +de Descartes, m'importent plus que ces milliers de faits sans +conclusion de vos _Cosmos_ sans âme et sans Dieu. Mon âme n'a de +sympathie que pour les âmes, et d'adoration que pour l'âme des âmes, +l'auteur voilé dans son ouvrage, Dieu. Autant une pensée infinie est +au-dessus d'un fait brutal, autant mes contemplations et mes prières +sont au-dessus d'un _Cosmos_ chimique ou géométrique. Qu'est-ce qu'une +réticence qui cache tout en prétendant tout enseigner? + +Comment M. de Humboldt a-t-il été amené à écrire son _Cosmos_ en +dehors de Dieu, et à décrire le plus magnifique des poëmes sans crier +_hosanna_ à son divin poëte? Disons-le hardiment: c'est qu'au fond il +était matérialiste. Or qu'est-ce que la matière? La matière, c'est ce +vil composé de fange durcie ou liquéfiée, terre, argile, sable, feu, +fer, soufre, dont les astres sont pétris, petit nombre d'éléments +abjects qui se combinent ou se combattent dans leur juxtaposition pour +produire ces phénomènes de la voûte céleste. Relativement à l'infini, +cela n'a point d'intérêt, ou cela ne peut avoir d'autre intérêt que +l'étendue, l'espace, et les différentes impulsions que Dieu leur +imprime et qui leur commandent le mouvement. Leur masse même et leur +distance importent peu, car l'auteur de ces ouvrages n'a qu'à ajouter, +comme la marchande d'herbes dans le bassin de sa balance, un brin à un +brin, une once de fer ou une pincée de charbon, et, brin à brin, once +par once, il finira par produire une étoile un million de fois plus +grosse que la terre, sans que cette masse multipliée par l'infini +acquière autre chose que du poids de plus. Renouvelez cette opération +des milliards de fois dans les cieux, ce sera toujours la même chose, +et sa grandeur ou sa petitesse relative à nous n'atteint que deux +forces: une force incréée qui donne, une force créée qui reçoit. Voilà +tout. + +Mais l'âme ou la pensée de cette organisation, où est-elle? Nulle +part. + + +VIII + +Le véritable titre de ce livre, qui n'est que _chimie_, _géométrie_, +_nombres_ et _mesures_, c'était le _Mécanisme de la matière dont le +monde est composé_. Cela a son intérêt sans doute, mais l'intérêt des +mondes ou du _Cosmos_ est bien différent et infiniment supérieur. La +première question que M. de Humboldt se fût adressée eût été: _D'où +vient le monde?_ qu'est-ce qui l'a créé, mesuré, organisé, balancé sur +ses pôles? Le premier mot de Job poussait l'esprit de l'homme mille et +mille fois plus loin et plus haut que tout le savant verbiage du +philosophe prussien: _Ubi est Deus?_ + +Toutefois prenons ce _Cosmos_ matérialiste pour ce qu'il est, nous le +raisonnerons ensuite. Tâchons d'abord, malgré notre ignorance, d'en +donner une idée à nos lecteurs. + +Pour cela, lisons et analysons. + + +IX + +L'auteur ouvre son livre par une courte préface que nous donnons ici. +Elle est modeste et grave comme l'ombre qui jaillit d'un portique +avant de pénétrer dans le temple: + +«J'offre à mes compatriotes, au déclin de ma vie, un ouvrage dont les +premiers aperçus ont occupé mon esprit depuis un demi-siècle. Souvent, +je l'ai abandonné, doutant de la possibilité de réaliser une +entreprise trop téméraire; toujours, et imprudemment peut-être, j'y +suis revenu, et j'ai persisté dans mon premier dessein. J'offre le +_Cosmos_, qui est une _description physique du monde_, avec la +timidité que m'inspire la juste défiance de mes forces. J'ai tâché +d'oublier que les ouvrages longtemps attendus sont généralement ceux +que le public accueille avec le moins d'indulgence. + +«Par les vicissitudes de ma vie et une ardeur d'instruction dirigée +sur des objets très-variés, je me suis trouvé engagé à m'occuper, en +apparence presque exclusivement et pendant plusieurs années, de +sciences spéciales, de botanique, de géologie, de chimie, de positions +astronomiques et de magnétisme terrestre. C'étaient des études +préparatoires pour exécuter avec utilité des voyages lointains; +j'avais cependant dans ces études un but plus élevé. Je désirais +saisir le monde des phénomènes et des forces physiques dans leur +connexité et leur influence mutuelles. Jouissant, dès ma première +jeunesse, des conseils et de la bienveillance d'hommes supérieurs, je +m'étais pénétré de bonne heure de la persuasion intime que, sans le +désir d'acquérir une instruction solide dans les parties spéciales des +sciences naturelles, toute contemplation de la nature en grand, tout +essai de comprendre les lois qui composent la physique du monde, ne +seraient qu'une vaine et chimérique entreprise. + +«Les connaissances spéciales, par l'enchaînement même des choses, +s'assimilent et se fécondent mutuellement. Lorsque la botanique +descriptive ne reste pas circonscrite dans les étroites limites de +l'étude des formes et de leur réunion en genres et en espèces, elle +conduit l'observateur qui parcourt, sous différents climats, de vastes +étendues continentales, des montagnes et des plateaux, aux notions +fondamentales de la _géographie des plantes_, à l'exposé de la +distribution des végétaux selon la distance à l'équateur et +l'élévation au-dessus du niveau des mers. Or, pour comprendre les +causes compliquées des lois qui règlent cette distribution, il faut +approfondir les variations de température du sol rayonnant et de +l'océan aérien qui enveloppe le globe. C'est ainsi que le naturaliste +avide d'instruction est conduit d'une sphère de phénomènes à une autre +sphère qui en limite les effets. La géographie des plantes, dont le +nom même était presque inconnu il y a un demi-siècle, offrirait une +nomenclature aride et dépourvue d'intérêt, si elle ne s'éclairait des +études météorologiques. + +«Dans des expéditions scientifiques, peu de voyageurs ont eu, au même +degré que moi, l'avantage de n'avoir pas seulement vu des côtes, comme +c'est le cas dans les voyages autour du monde, mais d'avoir parcouru +l'intérieur de deux grands continents dans des étendues +très-considérables, et là où ces continents présentent les plus +frappants contrastes, à savoir, le paysage tropical et alpin du +Mexique ou de l'Amérique du Sud, et le paysage des steppes de l'Asie +boréale. Des entreprises de cette nature devaient, d'après la tendance +de mon esprit vers des essais de généralisation, vivifier mon courage, +et m'exciter à rapprocher, dans un ouvrage à part, les phénomènes +terrestres de ceux qu'embrassent les espaces célestes. La _description +physique de la terre_, jusqu'ici assez mal limitée comme science, +devint, selon ce plan, qui s'étendait à toutes les choses créées, une +_description physique du monde_. + +«La composition d'un tel ouvrage, s'il aspire à réunir au mérite du +fond scientifique celui de la forme littéraire, présente de grandes +difficultés. Il s'agit de porter l'ordre et la lumière dans l'immense +richesse des matériaux qui s'offrent à la pensée, sans ôter aux +tableaux de la nature le souffle qui les vivifie; car, si l'on se +bornait à donner des résultats généraux, on risquerait d'être aussi +aride, aussi monotone qu'on le serait par l'exposé d'une trop grande +multitude de faits particuliers. Je n'ose me flatter d'avoir satisfait +à des conditions si difficiles à remplir, et d'avoir évité des écueils +dont je ne sais que signaler l'existence.» + + +X + +«Le faible espoir que j'ai d'obtenir indulgence du public repose sur +l'intérêt témoigné, depuis tant d'années, à un ouvrage publié peu de +temps après mon retour du Mexique et des États-Unis, sous le titre de +_Tableaux de la nature_. Ce petit livre, écrit originairement en +allemand, et traduit en français, avec une rare connaissance des deux +idiomes, par mon vieil ami M. Eyriès, traite quelques parties de la +géographie physique, telles que la physionomie des végétaux, des +savanes, des déserts, et l'aspect des cataractes, sous des points de +vue généraux. S'il a eu quelque utilité, c'est moins par ce qu'il a pu +offrir de son propre fonds, que par l'action qu'il a exercée sur +l'esprit et l'imagination d'une jeunesse avide de savoir et prompte à +se lancer dans des entreprises lointaines. J'ai tâché de faire voir +dans le _Cosmos_, comme dans les _Tableaux de la nature_, que la +description exacte et précise des phénomènes n'est pas absolument +inconciliable avec la peinture animée et vivante des scènes imposantes +de la création. + +«Exposer dans des cours publics les idées qu'on croit nouvelles, m'a +toujours paru le meilleur moyen de se rendre raison du degré de clarté +qu'il est possible de répandre sur ces idées: aussi ai-je tenté ce +moyen en deux langues différentes, à Paris et à Berlin. Des cahiers +qui ont été rédigés à cette occasion par des auditeurs intelligents me +sont restés inconnus. J'ai préféré ne pas les consulter. La rédaction +d'un livre impose des obligations bien différentes de celles +qu'entraîne l'exposition orale dans un cours public. À l'exception de +quelques fragments de l'introduction du _Cosmos_, tout a été écrit +dans les années 1843 et 1844. Le cours fait devant deux auditoires de +Berlin, en soixante leçons, était antérieur à mon expédition dans le +nord de l'Asie. + +«Le premier volume de cet ouvrage renferme la partie la plus +importante à mes yeux de toute mon entreprise, un tableau de la nature +présentant l'ensemble des phénomènes de l'univers depuis les +nébuleuses planétaires jusqu'à la géographie des plantes et des +animaux, en terminant par les races d'hommes. Ce tableau est précédé +de considérations sur les différents degrés de jouissance qu'offrent +l'étude de la nature et la connaissance de ses lois. Les limites de la +science du Cosmos et la méthode d'après laquelle j'essaye de l'exposer +y sont également discutées. Tout ce qui tient au détail des +observations des faits particuliers, et aux souvenirs de l'antiquité +classique, source éternelle d'instruction et de vie, est concentré +dans des notes placées à la fin de chaque volume. + +«On a souvent fait la remarque, peu consolante en apparence, que tout +ce qui n'a pas ses racines dans les profondeurs de la pensée, du +sentiment et de l'imagination créatrice, que tout ce qui dépend du +progrès de l'expérience, des révolutions que font subir aux théories +physiques la perfection croissante des instruments, et la sphère sans +cesse agrandie de l'observation, ne tarde pas à vieillir. Les ouvrages +sur les sciences de la nature portent ainsi en eux-mêmes un germe de +destruction, de telle sorte qu'en moins d'un quart de siècle, par la +marche rapide des découvertes, ils sont condamnés à l'oubli, +illisibles pour quiconque est à la hauteur du présent. Je suis loin de +nier la justesse de ces réflexions, mais je pense que ceux qu'un long +et intime commerce avec la nature a pénétrés du sentiment de sa +grandeur, qui, dans ce commerce salutaire, ont fortifié à la fois leur +caractère et leur esprit, ne sauraient s'affliger de la voir de mieux +en mieux connue, de voir s'étendre incessamment l'horizon des idées +comme celui des faits. Il y a plus encore: dans l'état actuel de nos +connaissances, des parties très-importantes de la physique du monde +sont assises sur des fondements solides. Un essai de réunir ce qui, à +une époque donnée, a été découvert dans les espaces célestes, à la +surface du globe, et à la faible distance où il nous est permis de +lire dans ses profondeurs, pourrait, si je ne me trompe, quels que +soient les progrès futurs de la science, offrir encore quelque +intérêt, s'il parvenait à retracer avec vivacité une partie au moins +de ce que l'esprit de l'homme aperçoit de général, de constant, +d'éternel, parmi les apparentes fluctuations des phénomènes de +l'univers.» + +Potsdam, au mois de novembre 1844. + + +XI + +Après cet humble portique, on entre, pendant tout le premier volume, +dans une longue analyse, très-mal placée, mais très-bien rédigée, de +ce qu'on peut appeler son _cours de contemplation_ de la nature +_universelle_. + +C'est le _Cosmos_ lui-même, c'est-à -dire l'analyse anticipée et +abrégée des phénomènes et des principes que M. de Humboldt va +successivement et largement développer. + +Il commence, en remontant par la science l'échelle des temps inconnus, +et jette ses regards de la terre qu'il foule au fond des cieux que le +télescope et le calcul rapprochent de lui. C'est une description +astronomique de l'espace infini dont notre globe est environné. +Dix-huit millions d'étoiles, actuellement visibles, étoiles qui +chacune sont un soleil et entraînent avec elles des systèmes de +planètes et de mondes, en marquent les bords, quelques-unes à de +telles distances qu'il faut des milliards de siècles pour que leur +lumière parvienne seulement à la terre. Quelles lettres pour graver le +nom de Dieu! + +«Plusieurs traités de géographie physique, et des plus distingués, +offrent dans leurs introductions une partie exclusivement +astronomique, tendant à faire envisager d'abord la terre dans sa +dépendance planétaire, et comme faisant partie du grand système +qu'anime le corps central du soleil. Cette marche des idées est +diamétralement opposée à celle que je me propose de suivre. Pour bien +saisir la grandeur du Cosmos, il ne faut pas subordonner la partie +sidérale, que Kant a appelée l'_histoire naturelle du ciel_, à la +partie terrestre. Dans le Cosmos, selon l'antique expression +d'Aristarque de Samos, qui préludait au système de Copernic, le soleil +(avec ses satellites) n'est qu'une des étoiles innombrables qui +remplissent les espaces. La description de ces espaces, la physique du +monde, ne peut commencer que par les corps célestes, par le tracé +graphique de l'univers, je dirais presque par une véritable _carte du +monde_, telle que, d'une main hardie, Herschel le père a osé la +figurer. Si, malgré la petitesse de notre planète, ce qui la concerne +exclusivement occupe dans cet ouvrage la place la plus considérable, +et s'y trouve développé avec le plus de détail, cela tient uniquement +à la disproportion de nos connaissances entre ce qui est accessible à +l'observation et ce qui s'y refuse. Cette subordination de la partie +céleste à la partie terrestre se rencontre déjà dans le grand ouvrage +de Bernard Varenius, qui a paru au milieu du dix-septième siècle. Il +distingua, le premier, la géographie en _générale_ et _spéciale_, +subdivisant celle-là en partie _absolue_, c'est-à -dire proprement +_terrestre_, et en partie _relative_ ou _planétaire_, selon qu'on +envisage la surface de la terre dans ses différentes zones, ou bien +les rapports de notre planète avec le soleil et la lune. C'est un beau +titre de gloire pour Varenius, que sa _Géographie générale et +comparée_ ait pu fixer à un haut degré l'attention de Newton. L'état +imparfait des sciences auxiliaires dans lesquelles il devait puiser ne +pouvait pas répondre à la grandeur de l'entreprise. Il était réservé à +notre temps et à ma patrie de voir tracer par Charles Ritter le +tableau de la géographie comparée dans toute son étendue et dans son +intime relation avec l'histoire de l'homme.» + +Les _nébuleuses_, que l'on suppose être des entrepôts d'étoiles et de +mondes, sont la vie lumineuse de ces océans de clarté. On les +entrevoit comme autant de voies lactées où Dieu range ses créations +matérielles avant de les lancer à leur place dans ses mondes. Les +comètes, à la course inattendue et irrégulière, sont les courriers +extraordinaires de cette armée des astres. Elles y portent la terreur, +et cependant leurs retours annoncent qu'elles sont elles-mêmes réglées +et qu'elles trouvent leur mission dans d'inaccessibles profondeurs. + +«Considérons en premier lieu cette matière cosmique répartie dans le +ciel sous des formes plus ou moins déterminées, et dans tous les états +possibles d'agrégation. Lorsqu'elles ont de faibles dimensions +apparentes, les nébuleuses présentent l'aspect de petits disques ronds +ou elliptiques, soit isolés, soit disposés par couples et réunis alors +quelquefois par un mince filet lumineux; sous de plus grands +diamètres, la matière nébuleuse prend les formes les plus variées: +elle envoie au loin, dans l'espace, de nombreuses ramifications; elle +s'étend en éventail, ou bien elle affecte la figure annulaire aux +contours nettement accusés, avec un espace central obscur. On croit +que ces nébuleuses subissent graduellement des changements de forme, +suivant que la matière, obéissant aux lois de gravitation, se condense +autour d'un ou de plusieurs centres. Environ 2500 de ces nébuleuses, +que les plus puissants télescopes n'ont pu résoudre en étoiles, sont +maintenant classées et déterminées, quant aux lieux qu'elles occupent +dans le ciel. + +«De même on peut reconnaître, dans l'immensité des champs célestes, +les diverses phases de la formation graduelle des étoiles. Cette +condensation progressive, enseignée par Anaximène, et, avec lui, par +toute l'école ionique, paraît ainsi se développer simultanément à nos +yeux. Il faut le reconnaître, la tendance presque divinatrice de ces +recherches et de ces efforts de l'esprit a toujours offert à +l'imagination l'attrait le plus puissant; mais ce qui doit captiver, +dans l'étude de la vie et des forces qui animent l'univers, c'est bien +moins la connaissance des êtres dans leur essence que celle de la loi +de leur développement, c'est-à -dire la succession des formes qu'ils +revêtent; car, de l'acte même de la création, d'une origine des choses +considérée comme la transition du néant à l'être, ni l'expérience, ni +le raisonnement, ne sauraient nous en donner l'idée.» + + +XII + +Nous sommes, nous, habitants de la terre, comme une île gouvernée par +notre soleil, roi séparé de cet amas de 18 millions d'autres soleils. + +«Dans l'état actuel de la science, le système solaire se compose de +onze planètes principales, de dix-huit lunes ou satellites, et d'une +myriade de comètes dont quelques-unes restent constamment dans les +limites étroites du monde des planètes: ce sont les comètes +planétaires. Nous pourrions encore, avec toute vraisemblance, ajouter +au cortége de notre soleil, et placer dans la sphère où s'exerce +immédiatement son action centrale, d'abord un anneau de matière +nébuleuse et animé d'un mouvement de rotation; cet anneau est +probablement situé entre l'orbite de Mars et celle de Vénus, du moins +il est certain qu'il dépasse l'orbite de la terre: c'est lui qui +produit cette apparence lumineuse, à forme pyramidale, connue sous le +nom de lumière zodiacale; en second lieu, une multitude d'astéroïdes +excessivement petits, dont les orbites coupent celle de la terre ou +s'en écartent fort peu: c'est par eux qu'on explique les apparitions +d'étoiles filantes et les chutes d'aérolithes. + +«Les onze planètes qui composent le système solaire sont accompagnées +de quelques planètes inférieures ou lunes. + +«Les comètes, qui laissent quelquefois entrevoir les étoiles à travers +leur queue, semblent être un composé de matière gazeuse plus apparente +que dangereuse.» + +Quant aux pierres tombantes ou étoiles filantes qui étonnent souvent +nos yeux, Humboldt les considère comme des millions de petites +planètes emportées par un mouvement de rotation autour du soleil, et +qui frappent aveuglément la terre quand nous les rencontrons, comme +des papillons aveugles. Ce système, qui est aussi celui d'autres +astronomes, paraît peu digne, peu vraisemblable ou peu conforme à la +loi générale des astres. Leur nature calcinée les ferait plutôt croire +volcaniques: matière élevée dans les airs par la force démesurée de +projection, et retombant du haut de l'atmosphère terrestre sur notre +hémisphère. Elles sont composées identiquement des mêmes huit métaux +terrestres analysés par Berzélius, fer, nikel, cobalt, manganèse, +chrome, cuivre, arsenic, étain, et de cinq terres qu'on retrouve dans +notre terre. La lumière zodiacale récemment découverte ne révèle pas +sa nature et son origine. Humboldt, qui la reconnaît et qui l'admire, +conjecture qu'elle est le reflet d'astres innombrables et lumineux +noyés dans les espaces les plus rapprochés du soleil. + +L'étendue, la pesanteur, la température du globe entier de la terre se +déterminent facilement. + +La force magnétique, dont M. de Humboldt s'est spécialement occupé, +lui semble résider dans les espaces célestes et diriger de là ces +phénomènes. + +Il examine ensuite l'écorce de notre planète et la géographie des +plantes vivantes ou fossiles: ce n'est plus qu'un naturaliste; puis +la formation des montagnes par l'action du feu ou plutonium; puis les +mers, les vents, les climats, l'électricité; puis la vie, puis les +animaux, puis l'homme. + +Ici il s'arrête et il pense: + + +XIII + +«Le tableau général de la nature que j'essaye de dresser serait +incomplet, si je n'entreprenais de décrire ici également, en quelques +traits caractéristiques, l'_espèce humaine_ considérée dans ses +nuances physiques, dans la distribution géographique de ses types +contemporains, dans l'influence que lui ont fait subir les forces +terrestres, et qu'à son tour elle a exercée, quoique plus faiblement, +sur celles-ci. Soumise, bien qu'à un moindre degré que les plantes et +les animaux, aux circonstances du sol et aux conditions +météorologiques de l'atmosphère, par l'activité de l'esprit, par le +progrès de l'intelligence qui s'élève peu à peu, aussi bien que par +cette merveilleuse flexibilité d'organisation qui se plie à tous les +climats, notre espèce échappe plus aisément aux puissances de la +nature; mais elle n'en participe pas moins d'une manière essentielle à +la vie qui anime notre globe tout entier. C'est par ces secrets +rapports que le problème si obscur et si controversé de la possibilité +d'une origine commune pour différentes races humaines, rentre dans la +sphère d'idées qu'embrasse la description physique du monde. L'examen +de ce problème marquera, si je puis m'exprimer ainsi, d'un intérêt +plus noble, de cet intérêt supérieur qui s'attache à l'humanité, le +but final de mon ouvrage. L'immense domaine des langues, dans la +structure si variée desquelles se réfléchissent mystérieusement les +aptitudes des peuples, confine de très-près à celui de la parenté des +races; et ce que sont capables de produire même les moindres +diversités de race, nous l'apprenons par un grand exemple, celui de la +culture intellectuelle si diversifiée de la nation grecque. Ainsi les +questions les plus importantes que soulève l'histoire de la +civilisation de l'espèce humaine, se rattachent aux notions capitales +de l'origine des peuples, de la parenté des langues, de l'immutabilité +d'une direction primordiale tant de l'âme que de l'esprit. + +«Tant que l'on s'en tint aux extrêmes dans les variations de la +couleur et de la figure, et qu'on se laissa prévenir à la vivacité des +premières impressions, on fut porté à considérer les races, non comme +de simples variétés, mais comme des souches humaines, originairement +distinctes. La permanence de certains types, en dépit des influences +les plus contraires des causes extérieures, surtout du climat, +semblait favoriser cette manière de voir, quelque courtes que soient +les périodes de temps dont la connaissance historique nous est +parvenue. Mais, dans mon opinion, des raisons plus puissantes militent +en faveur de l'unité de l'espèce humaine, savoir, les nombreuses +gradations de la couleur de la peau et de la structure du crâne, que +les progrès rapides de la science géographique ont fait connaître dans +les temps modernes; l'analogie que suivent, en s'altérant, d'autres +classes d'animaux, tant sauvages que privés; les observations +positives que l'on a recueillies sur les limites prescrites à la +fécondité des métis. La plus grande partie des contrastes dont on +était si frappé jadis s'est évanouie devant le travail approfondi de +Tiedemann sur le cerveau des Nègres et des Européens, devant les +recherches anatomiques de Vrolik et de Weber sur la configuration du +bassin. Si l'on embrasse dans leur généralité les nations africaines +de couleur foncée, sur lesquelles l'ouvrage capital de Prichard a +répandu tant de lumières, et si on les compare avec les tribus de +l'archipel méridional de l'Inde et des îles de l'Australie +occidentale, avec les Papous et les Alfourous (Harafores, Endamènes), +on aperçoit clairement que la teinte noire de la peau, les cheveux +crépus, et les traits de la physionomie nègre sont loin d'être +toujours associés. Tant qu'une faible partie de la terre fut ouverte +aux peuples de l'Occident, des vues exclusives dominèrent parmi eux. +La chaleur brûlante des tropiques et la couleur noire du teint +semblèrent inséparables. «Les Éthiopiens,» chantait l'ancien poëte +tragique Théodecte de Phasélis, «doivent au dieu du soleil, qui +s'approche d'eux dans sa course, le sombre éclat de la suie dont il +colore leurs corps.» Il fallut les conquêtes d'Alexandre, qui +éveillèrent tant d'idées de géographie physique, pour engager le débat +relatif à cette problématique influence des climats sur les races +d'hommes. «Les familles des animaux et des plantes,» dit un des plus +grands anatomistes de notre âge, Jean Müller, dans sa _Physiologie de +l'homme_, «se modifient durant leur propagation sur la face de la +terre, entre les limites qui déterminent les espèces et les genres. +Elles se perpétuent organiquement comme types de la variation des +espèces. Du concours de différentes causes, de différentes conditions, +tant intérieures qu'extérieures, qui ne sauraient être signalées en +détail, sont nées les races présentes des animaux; et leurs variétés +les plus frappantes se rencontrent chez ceux qui ont en partage la +faculté d'extension la plus considérable sur la terre. Les races +humaines sont les formes d'une espèce unique, qui s'accouplent en +restant fécondes, et se perpétuent par la génération. Ce ne sont +point les espèces d'un genre; car, si elles l'étaient, en se croisant, +elles deviendraient stériles. De savoir si les races d'hommes +existantes descendent d'un ou de plusieurs hommes primitifs, c'est ce +qu'on ne saurait découvrir par l'expérience.» + + +XIV + +Les recherches géographiques sur le siége primordial, ou, comme on +dit, sur le berceau de l'espèce humaine, ont dans le fait un caractère +purement mythique. «Nous ne connaissons,» dit Guillaume de Humboldt, +dans un travail encore inédit sur la diversité des langues et des +peuples, «nous ne connaissons, ni historiquement, ni par aucune +tradition certaine, le moment où l'espèce humaine n'ait pas été +séparée en groupes de peuples. Si cet état de choses a existé dès +l'origine, ou s'il s'est produit plus tard, c'est ce qu'on ne saurait +décider par l'histoire. Des légendes isolées se retrouvant sur des +points très-divers du globe, sans communication apparente, sont en +contradiction avec la première hypothèse, et font descendre le genre +humain tout entier d'un couple unique. Cette tradition est si +répandue, qu'on l'a quelquefois regardée comme un antique souvenir des +hommes. Mais cette circonstance même prouverait plutôt qu'il n'y a là +aucune transmission réelle d'un fait, aucun fondement vraiment +historique, et que c'est tout simplement l'identité de la conception +humaine, qui partout a conduit les hommes à une explication semblable +d'un phénomène identique. Un grand nombre de mythes, sans liaison +historique les uns avec les autres, doivent ainsi leur ressemblance et +leur origine à la parité des imaginations ou des réflexions de +l'esprit humain. Ce qui montre encore dans la tradition dont il s'agit +le caractère manifeste de la fiction, c'est qu'elle prétend expliquer +un phénomène en dehors de toute expérience, celui de la première +origine de l'espèce humaine, d'une manière conforme à l'expérience de +nos jours; la manière, par exemple, dont, à une époque où le genre +humain tout entier comptait déjà des milliers d'années d'existence, +une île déserte ou un vallon isolé dans les montagnes peut avoir été +peuplé. En vain la pensée se plongerait dans la méditation du problème +de cette première origine; l'homme est si étroitement lié à son espèce +et au temps, que l'on ne saurait concevoir un être humain venant au +monde sans une famille déjà existante ........ Cette question donc ne +pouvant être résolue ni par la voie du raisonnement ni par celle de +l'expérience, faut-il penser que l'état primitif, tel que nous le +décrit une prétendue tradition, est réellement historique, ou bien que +l'espèce humaine, dès son principe, couvrit la terre en forme de +peuplades? C'est ce que la science des langues ne saurait décider par +elle-même, comme elle ne doit point non plus chercher une solution +ailleurs pour en tirer des éclaircissements sur les problèmes qui +l'occupent. + +«L'humanité se distribue en simples variétés, que l'on désigne par le +mot un peu indéterminé de _races_. De même que dans le règne végétal, +dans l'histoire naturelle des oiseaux et des poissons, il est plus sûr +de grouper les individus en un grand nombre de familles, que de les +réunir en un petit nombre de sections embrassant des masses +considérables; de même, dans la détermination des races, il me paraît +préférable d'établir de petites familles de peuples. Que l'on suive la +classification de mon maître Blumenbach en cinq races (Caucasique, +Mongolique, Américaine, Éthiopique et Malaie), ou bien qu'avec +Prichard on reconnaisse sept races (Iranienne, Touranienne, +Américaine, des Hottentots et Bouschmans, des Nègres, des Papous et +des Alfourous), il n'en est pas moins vrai qu'aucune différence +radicale et typique, aucun principe de division naturel et rigoureux +ne régit de tels groupes. On sépare ce qui semble former les extrêmes +de la figure et de la couleur, sans s'inquiéter des familles de +peuples qui échappent à ces grandes classes et que l'on a nommées, +tantôt races scythiques, tantôt races allophyliques. _Iraniens_ est, à +la vérité, une dénomination mieux choisie pour les peuples d'Europe +que celle de _Caucasiens_; et pourtant il faut bien avouer que les +noms géographiques, pris comme désignations de races, sont extrêmement +indéterminés, surtout quand le pays qui doit donner son nom à telle ou +telle race se trouve, comme le Touran ou Mawerannahar, par exemple, +avoir été habité, à différentes époques, par les souches de peuples +les plus diverses, d'origine indo-germanique et finnoise, mais non pas +mongolique. + +«Les langues, créations intellectuelles de l'humanité, et qui tiennent +de si près aux premiers développements de l'esprit, ont, par cette +empreinte nationale qu'elles portent en elles-mêmes, une haute +importance, pour aider à reconnaître la ressemblance ou la différence +des races. Ce qui leur donne cette importance, c'est que la communauté +de leur origine est un fil conducteur, au moyen duquel on pénètre dans +le mystérieux labyrinthe, où l'union des dispositions physiques du +corps avec les pouvoirs de l'intelligence se manifeste sous mille +formes diverses. Les remarquables progrès que l'étude philosophique +des langues a faits en Allemagne depuis moins d'un demi-siècle, +facilitent les recherches sur leur caractère national, sur ce +qu'elles paraissent devoir à la parenté des peuples qui les parlent. +Mais, comme dans toutes les sphères de la spéculation idéale, à côté +de l'espoir d'un butin riche et assuré, est ici le danger des +illusions si fréquentes en pareille matière. + +«Des études ethnographiques positives, soutenues par une connaissance +approfondie de l'histoire, nous apprennent qu'il faut apporter de +grandes précautions dans cette comparaison des peuples et des langues +dont ils se sont servis à une époque déterminée. La conquête, une +longue habitude de vivre ensemble, l'influence d'une religion +étrangère, le mélange des races, lors même qu'il aurait eu lieu avec +un petit nombre d'immigrants plus forts et plus civilisés, ont produit +un phénomène qui se remarque à la fois dans les deux continents, +savoir, que deux familles de langues entièrement différentes peuvent +se trouver dans une seule et même race; que, d'un autre côté, chez des +peuples très-divers d'origine peuvent se rencontrer des idiomes d'une +même souche de langues. Ce sont les grands conquérants asiatiques +qui, par la puissance de leurs armes, par le déplacement et le +bouleversement des populations, ont surtout contribué à créer dans +l'histoire ce double et singulier phénomène. + +«Le langage est une partie intégrante de l'histoire naturelle de +l'esprit; et bien que l'esprit, dans son heureuse indépendance, se +fasse à lui-même des lois qu'il suit sous les influences les plus +diverses, bien que la liberté qui lui est propre s'efforce constamment +de le soustraire à ces influences, pourtant il ne saurait s'affranchir +tout à fait des liens qui le retiennent à la terre. Toujours il reste +quelque chose de ce que les dispositions naturelles empruntent au sol, +au climat, à la sérénité d'un ciel d'azur, ou au sombre aspect d'une +atmosphère chargée de vapeurs. Sans doute la richesse et la grâce dans +la structure d'une langue sont l'oeuvre de la pensée, dont elles +naissent comme de la fleur la plus délicate de l'esprit; mais les deux +sphères de la nature physique et de l'intelligence ou du sentiment +n'en sont pas moins étroitement unies l'une à l'autre; et c'est ce qui +fait que nous n'avons pas voulu ôter à notre tableau du monde ce que +pouvaient lui communiquer de coloris et de lumière ces considérations, +toutes rapides qu'elles sont, sur les rapports des races et des +langues. + +«En maintenant l'unité de l'espèce humaine, nous rejetons, par une +conséquence nécessaire, la distinction désolante de races supérieures +et de races inférieures. Sans doute il est des familles de peuples +plus susceptibles de culture, plus civilisées, plus éclairées; mais il +n'en est pas de plus nobles que les autres. Toutes sont également +faites pour la liberté, pour cette liberté qui, dans un état de +société peu avancé, n'appartient qu'à l'individu; mais qui, chez les +nations appelées à la jouissance de véritables institutions +politiques, est le droit de la communauté tout entière. Une idée qui +se révèle à travers l'histoire en étendant chaque jour son salutaire +empire, une idée qui, mieux que toute autre, prouve le fait si souvent +contesté, mais plus encore incompris, de la perfectibilité générale de +l'espèce, c'est l'idée de l'humanité. C'est elle qui tend à faire +tomber les barrières que des préjugés et des vues intéressées de +toute sorte ont élevées entre les hommes, et à faire envisager +l'humanité dans son ensemble, sans distinction de religion, de nation, +de couleur, comme une grande famille de frères, comme un corps unique, +marchant vers un seul et même but, le libre développement des forces +morales. Ce but est le but final, le but suprême de la sociabilité, et +en même temps la direction imposée à l'homme par sa propre nature, +pour l'agrandissement indéfini de son existence. Il regarde la terre, +aussi loin qu'elle s'étend; le ciel, aussi loin qu'il le peut +découvrir, illuminé d'étoiles, comme son intime propriété, comme un +double champ ouvert à son activité physique et intellectuelle. Déjà +l'enfant aspire à franchir les montagnes et les mers qui +circonscrivent son étroite demeure; et puis, se repliant sur lui-même +comme la plante, il soupire après le retour. C'est là , en effet, ce +qu'il y a dans l'homme de touchant et de beau, cette double aspiration +vers ce qu'il désire et vers ce qu'il a perdu; c'est elle qui le +préserve du danger de s'attacher d'une manière exclusive au moment +présent. Et de la sorte, enracinée dans les profondeurs de la nature +humaine, commandée en même temps par ses instincts les plus sublimes, +cette union bienveillante et fraternelle de l'espèce entière devient +une des grandes idées qui président à l'histoire de l'humanité. + +«Qu'il soit permis à un frère de terminer par ces paroles, qui puisent +leur charme dans la profondeur des sentiments, la description générale +des phénomènes de la nature au sein de l'univers. Depuis les +nébuleuses lointaines, et depuis les étoiles doubles circulant dans +les cieux, nous sommes descendus jusqu'aux corps organisés les plus +petits du règne animal, dans la mer et sur la terre; jusqu'aux germes +délicats de ces plantes qui tapissent la roche nue, sur la pente des +monts couronnés de glaces. Des lois connues partiellement nous ont +servi à classer tous ces phénomènes; d'autres lois, d'une nature plus +mystérieuse, exercent leur empire dans les régions les plus élevées du +monde organique, dans la sphère de l'espèce humaine avec ses +conformations diverses, avec l'énergie créatrice de l'esprit dont elle +est douée, avec les langues variées qui en sont le produit. Un +tableau physique de la nature s'arrête à la limite où commence la +sphère de l'intelligence, où le regard plonge dans un monde différent. +Cette limite, il la marque et ne la franchit point.» + + +XV + +Après ce savant aperçu sur l'astronomie de l'univers, j'ouvre le +deuxième volume du _Cosmos_ de M. de Humboldt, et je le trouve +redescendu sans transition de ces mondes incommensurables à une espèce +de littérature _cosmique_ qui ne s'enchaîne en rien à ce tableau de +l'univers. Je demeure anéanti de la petitesse des considérations +littéraires, après ces divagations éthérées et infinies; c'était une +vaste philosophie que j'attendais, je tombe dans des phrases sans fond +et sans suite. Jugez-en vous-mêmes. Voici son début: + +MOYENS PROPRES À RÉPANDRE L'ÉTUDE DE LA NATURE. + +«Nous passons de la sphère des objets extérieurs à la sphère des +sentiments. Dans le premier volume nous avons exposé, sous la forme +d'un vaste tableau de la nature, ce que la science, fondée sur des +observations rigoureuses et dégagée de fausses apparences, nous a +appris à connaître des phénomènes et des lois de l'univers. Mais ce +spectacle de la nature ne serait pas complet si nous ne considérions +comment il se reflète dans la pensée et dans l'imagination disposée +aux impressions poétiques. Un monde intérieur se révèle à nous. Nous +ne l'explorerons pas, comme le fait la philosophie de l'art, pour +distinguer ce qui dans nos émotions appartient à l'action des objets +extérieurs sur les sens, et ce qui émane des facultés de l'âme ou +tient aux dispositions natives des peuples divers. C'est assez +d'indiquer la source de cette contemplation intelligente qui nous +élève au pur sentiment de la nature, de rechercher les causes qui, +surtout dans les temps modernes, ont contribué si puissamment, en +éveillant l'imagination, à propager l'étude des sciences naturelles et +le goût des voyages lointains. + +«Les moyens propres à répandre l'étude de la nature consistent, comme +nous l'avons dit déjà , dans trois formes particulières sous lesquelles +se manifestent la pensée et l'imagination créatrice de l'homme: la +description animée des scènes et des productions de la nature; la +peinture de paysage, du moment où elle a commencé à saisir la +physionomie des végétaux, leur sauvage abondance, et le caractère +individuel du sol qui les produit; la culture plus répandue des +plantes tropicales et les collections d'espèces exotiques dans les +jardins et dans les serres. Chacun de ces procédés pourrait être +l'objet de longs développements, si l'on voulait en faire l'histoire; +mais il convient mieux, d'après l'esprit et le plan de cet ouvrage, de +nous attacher à quelques idées essentielles et d'étudier en général +comment la nature a diversement agi sur la pensée et l'imagination des +hommes, suivant les époques et les races, jusqu'à ce que, par le +progrès des esprits, la science et la poésie s'unissent et se +pénétrassent de plus en plus. Pour embrasser l'ensemble de la nature, +il ne faut pas s'en tenir aux phénomènes du dehors; il faut faire +entrevoir du moins quelques-unes de ces analogies mystérieuses et de +ces harmonies morales qui rattachent l'homme au monde extérieur; +montrer comment la nature, en se reflétant dans l'homme, a été tantôt +enveloppée d'un voile symbolique qui laissait entrevoir de gracieuses +images, tantôt a fait éclore en lui le noble germe des arts. + +«En énumérant les causes qui peuvent nous porter vers l'étude +scientifique de la nature, nous devons rappeler aussi que des +impressions fortuites et en apparence passagères ont souvent, dans la +jeunesse, décidé de toute l'existence. Le plaisir naïf que fait +éprouver la forme articulée de certains continents ou des mers +intérieures sur les cartes géographiques, l'espoir de contempler ces +belles constellations australes que n'offre jamais à nos yeux la voûte +de notre ciel, les images des palmiers de la Palestine ou des cèdres +du Liban que renferment les livres saints, peuvent faire germer au +fond d'une âme d'enfant l'amour des expéditions lointaines. S'il +m'était permis d'interroger ici mes plus anciens souvenirs de +jeunesse, de signaler l'attrait qui m'inspira de bonne heure +l'invincible désir de visiter les régions tropicales, je citerais: les +descriptions pittoresques des îles de la mer du Sud, par George +Forster; les tableaux de Hodges représentant les rives du Gange, dans +la maison de Warren Hastings, à Londres; un dragonnier colossal dans +une vieille tour du jardin botanique à Berlin. Ces exemples se +rattachent aux trois classes signalées plus haut, au genre descriptif +inspiré par une contemplation intelligente de la nature, à la peinture +de paysage, enfin à l'observation directe des grandes formes du règne +végétal. Il ne faut pas oublier que l'efficacité de ces moyens dépend +en grande partie de l'état de la culture chez les modernes, et des +dispositions de l'âme, qui, selon les races et les temps, est plus ou +moins sensible aux impressions de la nature.» + + +XVI + +Humboldt passe à la poésie descriptive, à Hésiode; il cite Homère et +Pindare. On descend du millième ciel pour assister à un cours de +littérature. Puis vient Lucrèce qui chante la nature, son dieu. Puis +Cicéron, l'homme d'État malheureux, se réfugiant dans la nature, +conserve dans son coeur, en proie aux passions politiques, un goût vif +pour la nature et l'amour de la solitude. Il faut chercher la source +de ces sentiments dans les profondeurs d'un grand et noble caractère. +Les écrits de Cicéron prouvent la vérité de cette observation. On +sait, il est vrai, qu'il a fait de nombreux emprunts au _Phèdre_ de +Platon, dans le traité des _Lois_ et dans celui de l'_Orateur_; mais +l'imitation n'a rien fait perdre de son individualité propre à la +peinture du sol italique. Platon dépeint en quelques traits généraux +«l'ombrage épais du haut platane, les parfums qui s'exhalent de +l'Agnus-castus en fleur, la brise qui sent l'été et dont le murmure +accompagne les choeurs des cigales.» Pour la description de Cicéron, +elle est tellement fidèle, comme l'a remarqué récemment un observateur +ingénieux, qu'aujourd'hui encore on en peut retrouver sur les lieux +mêmes tous les traits............ + +À travers les terribles orages de l'an 708, Cicéron trouva quelques +adoucissements dans ses villas, se rendant tour à tour de Tusculum à +Arpinum, des environs d'Antium à ceux de Cumes. + +«Rien de plus agréable, écrit-il à Atticus, que cette solitude, rien +de plus gracieux que cette villa, le rivage qui est auprès et la vue +de la mer.» Il écrit encore de l'île d'Astura, à l'embouchure du +fleuve du même nom, sur la côte de la mer Tyrrhénienne. «Personne ici +ne me dérange, et quand je vais dès le matin me cacher dans un bois +épais et sauvage, je n'en sors plus avant le soir. Après mon bien-aimé +Atticus, rien ne m'est plus cher que la solitude; là je n'ai de +commerce qu'avec les lettres, et pourtant mes études sont souvent +interrompues par mes larmes. Je combats contre la douleur autant que +je le puis, mais la lutte est encore au-dessus de mes forces.» +Plusieurs critiques ont cru retrouver par avance dans ces lettres, +ainsi que dans celles de Pline, l'accent de la sentimentalité moderne; +je n'y vois, pour moi, que l'accent d'une sensibilité profonde, qui, +dans tous les temps et chez tous les peuples, s'échappe des coeurs +douloureusement émus. + +Horace, Virgile, Ovide, sont ensuite présentés en exemple. + +«La connaissance des oeuvres de Virgile et d'Horace est si +généralement répandue parmi toutes les personnes un peu initiées à la +littérature latine, qu'il serait superflu d'en extraire des passages +pour rappeler le vif et tendre sentiment de la nature qui anime +quelques-unes de leurs compositions. Dans l'épopée nationale de +Virgile, la description du paysage, d'après la nature même de ce genre +de poëme, devait être un simple accessoire, et ne pouvait occuper que +peu de place. Nulle part on ne remarque que l'auteur se soit attaché à +décrire des lieux déterminés; mais les couleurs harmonieuses de ses +tableaux révèlent une profonde intelligence de la nature. Où le calme +de la mer et le repos de la nuit ont-ils été plus heureusement +retracés? Quel contraste entre ces images sereines et les énergiques +peintures de l'orage, dans le premier livre des Géorgiques, de la +tempête qui assaille les Troyens au milieu des Strophades, de +l'écroulement des rochers et de l'éruption de l'Etna, dans l'Énéide! +De la part d'Ovide, on eût pu attendre, comme fruit de son long séjour +à Tomes, dans les plaines de la Moesie inférieure, une description +poétique de ces déserts sur lesquels l'antiquité est restée muette. +L'exilé ne vit pas, il est vrai, cette partie des steppes qui, +recouvertes dans l'été de plantes vigoureuses hautes de quatre à six +pieds, offre, à chaque souffle du vent, la gracieuse image d'une mer +de fleurs agitée. Le lieu où fut relégué Ovide était une lande +marécageuse; accablé par une disgrâce au-dessus de ses forces, il +était plus disposé à se reporter en souvenir aux jouissances du monde +et aux événements politiques de Rome, qu'à contempler les vastes +déserts qui l'entouraient. Comme compensation, et sans compter les +descriptions, peut-être même un peu trop fréquentes, de grottes, de +sources et de clairs de lune, ce poëte, qui possédait à un si haut +degré le talent de peindre, nous a laissé un récit singulièrement +exact et intéressant, même pour la géologie, d'une éruption volcanique +près de Méthone, entre Épidaure et Trézène. Dans ce tableau que nous +avons eu déjà l'occasion de signaler ailleurs, Ovide montre le sol se +soulevant en forme de colline par la force des vapeurs intérieurement +comprimées, comme une vessie gonflée, ou comme une outre formée de la +peau d'un chevreau.» + + +XVII + +Pline l'Ancien décrit en prose la nature; les Indes orientales et la +Perse offrent des modèles de belles descriptions. La poésie biblique +est un lyrisme pieux. + +«Grâce à l'uniformité qui s'est conservée dans les moeurs et dans les +habitudes de la vie nomade, les voyageurs modernes ont pu confirmer la +vérité de ces tableaux. La poésie lyrique est plus ornée et déploie la +vie de la nature dans toute sa plénitude. On peut dire que le 103e +psaume est à lui seul une esquisse du monde. «Le Seigneur, revêtu de +lumière, a étendu le ciel comme un tapis. Il a fondé la terre sur sa +propre solidité, en sorte qu'elle ne vacillât pas dans toute la durée +des siècles. Les eaux coulent du haut des montagnes dans les vallons, +aux lieux qui leur ont été assignés, afin que jamais elles ne passent +les bornes prescrites, mais qu'elles abreuvent tous les animaux des +champs. Les oiseaux du ciel chantent sous le feuillage. Les arbres de +l'Éternel, les cèdres que Dieu lui-même a plantés, se dressent pleins +de séve; les oiseaux y font leur nid, et l'autour bâtit son habitation +sur les sapins.» Dans le même psaume est décrite la mer «où s'agite la +vie d'êtres sans nombre. Là passent les vaisseaux et se meuvent les +monstres que tu as créés, ô Dieu, pour qu'ils s'y jouassent +librement.» L'ensemencement des champs, la culture de la vigne, qui +réjouit le coeur de l'homme, celle de l'olivier, y ont aussi trouvé +place. Les corps célestes complètent ce tableau de la nature. «Le +Seigneur a créé la lune pour mesurer le temps, et le soleil connaît le +terme de sa course. Il fait nuit, les animaux se répandent sur la +terre, les lionceaux rugissent après leur proie et demandent leur +nourriture à Dieu. Le soleil paraît, ils se rassemblent et se +réfugient dans leurs cavernes, tandis que l'homme se rend à son +travail et fait sa journée jusqu'au soir.» On est surpris, dans un +poëme lyrique aussi court, de voir le monde entier, la terre et le +ciel, peints en quelques traits. À la vie confuse des éléments est +opposée l'existence calme et laborieuse de l'homme, depuis le lever du +soleil jusqu'au moment où le soir met fin à ses travaux. Ce contraste, +ces vues générales sur l'action réciproque des phénomènes, ce retour à +la puissance invisible et présente qui peut rajeunir la terre ou la +réduire en poudre, tout est empreint d'un caractère sublime plus +propre, il faut le dire, à étonner qu'à émouvoir. + +«De semblables aperçus sur le monde sont souvent exposés dans les +psaumes, mais nulle part d'une manière plus complète que dans le +trente-septième chapitre du livre de Job, assurément fort ancien, bien +qu'il ne remonte pas au-delà de Moïse. On sent que les accidents +météorologiques qui se produisent dans la région des nuages, les +vapeurs qui se condensent ou se dissipent, suivant la direction des +vents, les jeux bizarres de la lumière, la formation de la grêle et du +tonnerre, avaient été observés avant d'être décrits. Plusieurs +questions aussi sont posées, que la physique moderne peut ramener sans +doute à des formules plus scientifiques, mais pour lesquelles elle n'a +pas trouvé encore de solution satisfaisante. On tient généralement le +livre de Job pour l'oeuvre la plus achevée de la poésie hébraïque. Il +y a autant de charme pittoresque dans la peinture de chaque phénomène +que d'art dans la composition didactique de l'ensemble. Chez tous les +peuples qui possèdent une traduction du livre de Job, ces tableaux de +la nature orientale ont produit une impression profonde. «Le Seigneur +marche sur les sommets de la mer, sur le dos des vagues soulevées par +la tempête.--L'aurore embrasse les contours de la terre et façonne +diversement les nuages, comme la main de l'homme pétrit l'argile +docile.» On trouve aussi décrites dans le livre de Job les moeurs des +animaux, de l'âne sauvage et du cheval, du buffle, de l'hippopotame et +du crocodile, de l'aigle et de l'autruche. Nous y voyons «l'air pur, +quand viennent à souffler les vents dévorants du Sud, étendu comme un +miroir poli sur les déserts altérés.» Là où la nature est plus avare +de ses dons, elle aiguise les sens de l'homme, afin qu'attentif à tous +les symptômes qui se manifestent dans l'atmosphère et dans la région +des nuages, il puisse, au milieu de la solitude des déserts ou sur +l'immensité de l'Océan, prévoir toutes les révolutions qui se +préparent. C'est surtout dans la partie aride et montagneuse de la +Palestine que le climat est de nature à provoquer ces observations. La +variété ne manque pas non plus à la poésie des Hébreux. Tandis que, +depuis Josué jusqu'à Samuel, elle respire l'ardeur des combats, le +petit livre de Ruth la glaneuse offre un tableau de la simplicité la +plus naïve et d'un charme inexprimable. Goethe, à l'époque de son +enthousiasme pour l'Orient, l'appelait le poëme le plus délicieux que +nous eût transmis la muse de l'épopée et de l'idylle.» + + +XVIII + +Dans des temps plus rapprochés de nous, les premiers monuments de la +littérature des Arabes conservent encore un reflet affaibli de cette +grande manière de contempler la nature, qui fut, à une époque si +reculée, un trait distinctif de la race sémitique. Je rappellerai à ce +sujet la description pittoresque de la vie des Bédouins au désert par +le grammairien Asmai, qui a rattaché ce tableau au nom célèbre +d'Antar, et l'a réuni dans un grand ouvrage avec d'autres légendes +chevaleresques antérieures au mahométisme. Le héros de cette nouvelle +romantique est le même Antar, de la tribu d'Abs, fils du favori +Scheddad et d'une esclave noire, dont les vers sont au nombre des +poëmes couronnés, suspendus dans la Kaaba (Moallakât). Le savant +traducteur anglais, M. Terrick Hamilton, a déjà appelé l'attention sur +les accents bibliques qui résonnent comme un écho dans les vers +d'Antar. Asmai fait voyager le fils du désert à Constantinople; c'est +pour lui une occasion d'opposer d'une manière pittoresque la +civilisation grecque et la rudesse de la vie nomade. Que d'ailleurs, +dans les plus anciennes poésies des Arabes, la description du sol +n'ait tenu que peu de place, il n'y a pas là de quoi s'étonner, si +l'on songe, ainsi que l'a remarqué un orientaliste très-versé dans +cette littérature, M. Freitag, de Bonn, que l'objet principal des +poëtes arabes est le récit des faits d'armes, l'éloge de l'hospitalité +et la fidélité dans l'amour. On peut citer en outre chez les Anglais +Milton, dans sa description d'Éden; chez les Français, Rousseau, +Buffon, Bernardin de Saint-Pierre; enfin Chateaubriand, que M. de +Humboldt appelle son ami. M. de Humboldt est, comme moi, fanatique de +_Paul et Virginie_. + +Voici comment il en parle: + +«Puisque nous sommes revenu aux prosateurs, nous nous arrêterons avec +plaisir sur la création qui a valu à Bernardin de Saint-Pierre la +meilleure partie de sa gloire. Le livre de _Paul et Virginie_, dont on +aurait peine à trouver le pendant dans une autre littérature, est +simplement le tableau d'une île située dans la mer des tropiques, où, +tantôt à couvert sous un ciel clément, tantôt menacées par la lutte +des éléments en fureur, deux figures gracieuses se détachent du milieu +des plantes qui couvrent le sol de la forêt, comme d'un riche tapis de +fleurs. Dans ce livre, ainsi que dans la _Chaumière indienne_, et même +dans les _Études de la nature_, déparées malheureusement par des +théories aventureuses et par de graves erreurs de physique, l'aspect +de la mer, les nuages qui s'amoncellent, le vent qui murmure à travers +les buissons de bambous, les hauts palmiers qui courbent leurs têtes, +sont décrits avec une vérité inimitable. _Paul et Virginie_ m'a +accompagné dans les contrées dont s'inspira Bernardin de Saint-Pierre; +je l'ai relu pendant bien des années avec mon compagnon et mon ami M. +Bonpland. Que l'on veuille bien me pardonner ce rappel d'impressions +toutes personnelles. Là , tandis que le ciel du Midi brillait de son +pur éclat, ou que par un temps de pluie, sur les rives de l'Orénoque, +la foudre en grondant illuminait la forêt, nous avons été pénétrés +tous deux de l'admirable vérité avec laquelle se trouve représentée, +en si peu de pages, la puissante nature des tropiques, dans tous ses +traits originaux. Le même soin des détails, sans que l'impression de +l'ensemble en soit jamais troublée, sans que jamais la libre +imagination du poëte se lasse d'animer la matière qu'il met en oeuvre, +caractérise l'auteur d'_Atala_, de _René_, des _Martyrs_ et des +Voyages en Grèce et en Palestine. Dans ces créations, sont rassemblés +et reproduits avec d'admirables couleurs tous les contrastes que le +paysage peut offrir sous les latitudes les plus opposées.» + + LAMARTINE. + +(_La suite au prochain Entretien._) + + + + +CXIVe ENTRETIEN. + +LA SCIENCE OU LE COSMOS, + +PAR M. DE HUMBOLDT. + +(TROISIÈME PARTIE.) + + +I + +Humboldt passe à la peinture et au dessin. Platon dit quelque part aux +Grecs: «La terre est petite.» + +«Platon laisse voir un sentiment profond de la grandeur du monde, +lorsqu'il indique en ces termes, dans le _Phédon_, les bornes étroites +de la mer Méditerranée. Nous tous qui remplissons l'espace compris +entre le Phase et les colonnes d'Hercule, nous ne possédons qu'une +petite partie de la terre, groupés autour de la mer Méditerranée comme +des fourmis ou des grenouilles autour d'un marais.» + +De là sont parties cependant toutes les expéditions navales qui ont +agrandi l'idée du monde. + +Les Égyptiens complètent l'idée nouvelle de la grandeur de la terre, +en naviguant par le golfe Arabique jusqu'au Gange, et chez les Scythes +par le Bosphore de Thrace. L'expédition d'Alexandre fond les races, +les idées des deux mondes: la terre est connue. Les livres d'Aristote +sur les animaux sont contemporains de l'expédition d'Alexandre, son +élève. + +Les Ptolémées, en Égypte, développent la nature; les Romains, en +soumettant le monde occidental, préparent à Pline les moyens de le +décrire. Sa description est savante et réellement universelle: c'est +le Cosmos latin. Le christianisme fait découvrir l'_unité_ du genre +humain. + + +II + +Les Arabes apparaissent enfin comme des précurseurs de la race +chinoise; ils répandent, sous les califes, l'unité de Dieu, la +médecine, les mathématiques, le commerce, la géographie, la chimie, +l'algèbre, et disparaissent après avoir annoncé ces grandes +découvertes. Ils fondent Bagdad, capitale du monde oriental civilisé. +L'Espagne, le Portugal, les Anglais, complètent la géographie par la +découverte de l'Amérique et des Indes orientales. + +«La période de découvertes dans les espaces terrestres, l'ouverture +soudaine d'un continent inconnu, n'ont pas ajouté seulement à la +connaissance du globe; elles ont agrandi l'horizon du monde, ou, pour +m'exprimer avec plus de précision, elles ont élargi les espaces +visibles de la voûte céleste. Puisque l'homme, en traversant des +latitudes différentes, voit changer en même temps la terre et les +astres, suivant la belle expression du poëte élégiaque Garcilaso de la +Vega, les voyageurs devaient, en pénétrant vers l'équateur, le long +des deux côtes de l'Afrique et jusque par-delà la pointe méridionale +du Nouveau Monde, contempler avec admiration le magnifique spectacle +des constellations méridionales. Il leur était permis de l'observer +plus à l'aise et plus fréquemment que cela n'était possible au temps +d'Hiram ou des Ptolémées, sous la domination romaine et sous celle des +Arabes, quand on était borné à la mer Rouge ou à l'océan Indien, +c'est-à -dire à l'espace compris entre le détroit de Bab-el-Mandeb et +la presqu'île occidentale de l'Inde. Au commencement du XVIe siècle, +Amerigo Vespucci dans ses lettres, Vicente Yañez Pinzon, Pigafetta, +compagnon de Magellan et d'Elcano, ont décrit les premiers, et sous +les couleurs les plus vives, comme l'avait fait Andrea Corsali lors de +son voyage à Cochin dans les Indes orientales, l'aspect du ciel du +Midi, au-delà des pieds du Centaure et de la brillante constellation +du Navire Argo. Amerigo, littérairement plus instruit, mais aussi +moins véridique que les autres, célèbre, non sans grâce, la lumière +éclatante, la disposition pittoresque et l'aspect étrange des étoiles +qui se meuvent autour du pôle Sud, lui-même dégarni d'étoiles. Il +affirme, dans sa lettre à Pierre-François de Médicis, que, dans son +troisième voyage, il s'est soigneusement occupé des constellations +méridionales, qu'il a mesuré la distance des principales d'entre elles +au pôle et qu'il en a reproduit la disposition. Les détails dans +lesquels il entre à ce sujet font peu regretter la perte de ces +mesures.» + + +III + +«Les taches énigmatiques, vulgairement connues sous le nom de _sacs de +charbon_ (coalbags, kohlensäcke), paraissent avoir été décrites pour +la première fois par Anghiera, en 1510. Elles avaient été déjà +remarquées par les compagnons de Vicente Yañez Pinzon, pendant +l'expédition qui partit de Palos et prit possession du cap +Saint-Augustin, dans le royaume du Brésil. Le Canopo fosco (Canopus +niger) d'Amerigo Vespucci est vraisemblablement aussi un de ces +coalbags. L'ingénieux Acosta les compare avec la partie obscure du +disque de la lune, dans les éclipses partielles, et semble les +attribuer à l'absence des étoiles et au vide qu'elles laissent dans la +voûte du ciel. Rigaud a montré que ces taches, dont Acosta dit +nettement qu'elles sont visibles au Pérou et non en Europe, et +qu'elles se meuvent, comme des étoiles, autour du pôle Sud, ont été +prises par un célèbre astronome pour la première ébauche des taches du +soleil. La découverte des deux _nuées Magellaniques_ a été faussement +attribuée à Pigafetta. Je trouve qu'Anghiera, se fondant sur les +observations de navigateurs portugais, avait déjà fait mention de ces +nuages, huit ans avant l'achèvement du voyage de circumnavigation +accompli par Magellan. Il compare leur doux éclat à celui de la Voie +lactée. Il est vraisemblable au reste que le Grand Nuage (_Nubecula +major_) n'avait pas échappé à l'observation pénétrante des Arabes; +c'est très-probablement le Boeuf blanc, _el Bakar_, visible dans la +partie méridionale de leur ciel, c'est-à -dire la _Tache blanche_ dont +l'astronome Abdourrahman Sofi dit qu'on ne peut l'apercevoir à Bagdad +ni dans le nord de l'Arabie, mais bien à Tehama et dans le parallèle +du détroit de Bal-el-Mandeb. Les Grecs et les Romains ont parcouru la +même route sous les Lagides et plus tard; ils n'ont rien remarqué, ou +du moins il n'est resté dans les ouvrages conservés jusqu'à nous +aucune trace de ce nuage lumineux qui pourtant, placé entre le 11e et +le 12e degré de latitude nord, s'élevait, au temps de Ptolémée, à 3 +degrés, et en l'an 1000, du temps d'Abdourrahman, à plus de 4 degrés +au-dessus de l'horizon. Aujourd'hui la hauteur méridienne de la +_Nubecula major_, prise au milieu, peut avoir 5 degrés près d'Aden. Si +d'ordinaire les navigateurs ne commencent à apercevoir clairement les +nuages magellaniques que sous des latitudes très-rapprochées du Midi, +sous l'équateur ou même plus loin vers le Sud, cela s'explique par +l'état de l'atmosphère et par les vapeurs qui réfléchissent une +lumière blanche à l'horizon. Dans l'Arabie méridionale, en pénétrant à +l'intérieur des terres, l'azur profond de la voûte céleste et la +grande sécheresse de l'air doivent aider à reconnaître les nuages +magellaniques. La facilité avec laquelle, sous les tropiques et sous +les latitudes très-méridionales, on peut, dans les beaux jours, suivre +distinctement le mouvement des comètes, est un argument en faveur de +cette conjecture.» + + +IV + +«L'agroupement en constellations nouvelles des étoiles situées près du +pôle antarctique appartient au XVIIe siècle. Le résultat des +observations faites, avec des instruments imparfaits, par les +navigateurs hollandais Petrus Theodori de Emden et Frédéric Houtmann, +qui vécut de 1596 à 1599, à Java et à Sumatra, prisonnier du roi de +Bantam et d'Atschin, a été consigné dans les cartes célestes de +Hondius Bleaw (Jansonius Cæsius) et de Bayer. + +«La zone du ciel, située entre 50° et 80° de latitude Sud, où se +pressent en si grand nombre les nébuleuses et les groupes étoiles, +emprunte à la distribution inégale des masses lumineuses un caractère +particulier, un aspect qu'on peut dire pittoresque, un charme infini +dû à l'agroupement des étoiles de première et de seconde grandeur, et +à leur séparation par des régions qui, à l'oeil nu, semblent désertes +et sans lumière. Ces contrastes singuliers, l'éclat plus vif dont +brille la Voie lactée dans plusieurs points de son développement, les +nuées lumineuses et arrondies de Magellan qui décrivent isolément leur +orbite, enfin ces taches sombres, dont la plus grande est si voisine +d'une belle constellation, augmentent la variété du tableau de la +nature et enchaînent l'attention des observateurs émus aux régions +extrêmes qui bornent l'hémisphère méridional de la voûte céleste. +Depuis le commencement du XVIe siècle, l'une de ces régions, par des +circonstances particulières dont quelques-unes tiennent à des +croyances religieuses, a pris de l'importance aux yeux des navigateurs +chrétiens qui parcourent les mers situées sous les tropiques ou +au-delà des tropiques, et des missionnaires qui prêchent le +christianisme dans les deux presqu'îles de l'Inde; c'est la région de +la _Croix du Sud_. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Par suite de la rétrogradation des points equinoxiaux, l'aspect du +ciel étoile change sur chaque point de la terre. L'ancienne race +humaine a pu voir se lever dans les hautes régions du Nord les +magnifiques constellations du Midi, qui, longtemps invisibles, +reviendront après des milliers d'années.» + + +V + +L'ère des mathématiciens succéda à l'ère des découvertes +géographiques et à la découverte des télescopes: Kepler, Bacon, +Galilée, Tycho-Brahé, Descartes, Newton, Leibnitz, surgirent. + +Copernic, le révélateur du vrai système de l'univers, proclame +hardiment le rôle central du soleil en face des préjugés bibliques et +théologiques, et sous l'autorité morale du pape lui-même. + +«L'homme que l'on peut appeler le fondateur du nouveau système du +monde, car à lui appartiennent incontestablement les parties +essentielles de ce système et les traits les plus grandioses du +tableau de l'univers, commande moins encore peut-être l'admiration par +sa science que par son courage et sa confiance. Il méritait bien +l'éloge que lui décerne Kepler, quand, dans son introduction aux +_Tables Rudolphines_, il l'appelle un libre esprit, «_vir fuit maximo +ingenio, et, quod in hoc exercitio_ (c'est-à -dire dans la lutte contre +les préjugés) _magni momenti est, animo liber_.» Lorsque Copernic, +dans sa dédicace au pape, raconte l'histoire de son ouvrage, il +n'hésite pas à traiter de conte absurde la croyance à l'immobilité et +à la position centrale de la terre, croyance répandue généralement +chez les théologiens eux-mêmes. Il attaque sans crainte la stupidité +de ceux qui s'attachent à des opinions aussi fausses. Il dit que «si +jamais d'insignifiants bavards, étrangers à toute connaissance +mathématique, avaient la prétention de porter un jugement sur son +ouvrage, en torturant à dessein quelque passage des saintes Écritures +(_propter aliquem locum Scripturæ male ad suum propositum detortum_), +il méprisera ces vaines attaques. Tout le monde sait, ajoute-t-il, que +le célèbre Lactance, qu'on ne peut prendre à la vérité pour un +mathématicien, a disserté d'une manière puérile sur la forme de la +terre, et s'est raillé de ceux qui la regardaient comme un sphéroïde; +mais, lorsqu'on traite des sujets mathématiques, c'est pour les +mathématiciens qu'il faut écrire. Afin de prouver que, quant à lui, +profondément pénétré de la justesse de ses résultats, il ne redoute +aucun jugement, du coin de terre où il est relégué, il en appelle au +chef de l'Église et lui demande protection contre les injures des +calomniateurs. Il le fait avec d'autant plus de confiance que +l'Église elle-même peut tirer avantage de ses recherches sur la durée +de l'année et sur les mouvements de la lune.» L'astrologie et la +réforme du calendrier furent longtemps seules à protéger l'astronomie +auprès des puissances temporelles et spirituelles, de même que la +chimie et la botanique furent, dans le principe, entièrement au +service de la pharmacologie. + +«Le libre et mâle langage de Copernic, témoignage d'une conviction +profonde, contredit assez cette vieille assertion, qu'il aurait donné +le système auquel est attaché son nom immortel, comme une hypothèse +propre à faciliter les calculs de l'astronomie mathématique, mais qui +pouvait bien être sans fondement. «Par aucune autre combinaison, +s'écrie-t-il avec enthousiasme, je n'ai pu trouver une symétrie aussi +admirable dans les diverses parties du grand tout, une union aussi +harmonieuse entre les mouvements des corps célestes, qu'en plaçant le +flambeau du monde (_lucernam mundi_), ce soleil qui gouverne toute la +famille des astres dans leurs évolutions circulaires (_circumagentem +gubernans astrorum familiam_), sur un trône royal, au milieu du temple +de la nature.» L'idée de la gravitation universelle ou de +l'attraction (_appetentia quædam naturalis partibus indita_) qu'exerce +le soleil, comme centre du monde (_centrum mundi_), paraît aussi +s'être présentée à l'esprit de ce grand homme, par induction des +effets de la pesanteur dans les corps sphériques. C'est ce que prouve +un passage remarquable du traité _de Revolutionibus_, au chapitre 9 du +livre premier.» + + +VI + +Cependant le télescope découvert par le _hasard_ en Hollande, en 1608, +opérait ses miracles de grossissement et de rapprochement. Galilée +s'en servait déjà à Venise; Kepler constate que toutes les étoiles +sont autant de soleils entourés, comme le nôtre, de leurs planètes. + +Ici finit le second volume, qui ne mérite le nom de _Cosmos_ qu'à la +fin, quand l'auteur se relève de la misérable contemplation littéraire +des écrivains les plus modernes sur la vague nature à sa pensée +astronomique, dont la grandeur grandit tout et le contemplateur +lui-même. + +Le troisième volume recommence encore l'astronomie. + +Il rencontre par accident le Dieu créateur du monde dans une phrase +d'Anaxagore de Clazomène. «Ce philosophe astronome s'élève de +l'hypothèse des forces motrices de la nature à l'idée d'un grand +esprit moteur et régulateur de tout esprit de matière.» Mais, un peu +plus tard, lorsque la physiologie ionienne eut pris un nouveau +développement, Anaxagore de Clazomène s'éleva de l'hypothèse des +forces purement motrices à l'idée d'un esprit distinct de toute espèce +de matière, mais intimement mêlé à toutes les molécules homogènes. +«L'intelligence ([Grec: nous]) gouverne le développement incessant de +l'univers; elle est la cause première de tout mouvement et par +conséquent le principe de tous les phénomènes physiques. Anaxagore +explique le mouvement apparent de la sphère céleste, dirigée de l'Est +à l'Ouest, par l'hypothèse d'un mouvement de révolution général dont +l'interruption, comme on l'a vu plus haut, produit la chute des +pierres météoriques. Cette hypothèse est le point de départ de la +théorie des tourbillons qui, après plus de deux mille ans, a pris, par +les travaux de Descartes, de Huyghens et de Hooke, une si grande place +entre les systèmes du monde. L'esprit ordonnateur qui, selon +Anaxagore, gouverne l'univers, était-il la Divinité elle-même, ou +n'était-ce qu'une conception panthéistique, un principe spirituel qui +soufflait la vie à toute la nature? C'est là une question étrangère à +cet ouvrage.» + +Peut-on plus clairement proscrire la seule idée raisonnable? Reléguer +l'auteur de son âme et, pour éviter de nier Dieu, l'écarter de +l'univers? N'est-ce pas le mot de Laplace ou d'Arago: «Je n'ai +rencontré Dieu nulle part, et cette hypothèse ne m'a été nulle part +nécessaire.» Illustres éblouis qui ne le rencontrez nulle part que +parce qu'il est partout!... + + +VII + +John Herschel, à l'aide de son télescope, arrive à cette assertion: +«C'est que les étoiles soi-disant fixes, de la Voie lactée, visibles +seulement dans son télescope de six mètres, sont situées à une +distance telle de nous que, si ces étoiles étaient des astres +nouvellement formés, il faudrait deux mille ans pour que leur premier +rayon de lumière arrivât jusqu'à la terre!...» Quelle idée de distance +et d'étendue!... Et de quoi cette étendue incommensurable est-elle +remplie? par l'éther. Et sur quoi flottent ces mondes innombrables? +sur l'éther. Et qu'y a-t-il au delà ? l'_éther_ et d'autres mondes!... + +«La lumière des astres est variable. Sir John Herschel a tenté, à +l'exemple de Wollaston, de déterminer le rapport qui existe entre +l'intensité de lumière d'une étoile et celle du Soleil. Il a pris la +Lune pour point de comparaison intermédiaire, et en a comparé l'éclat +à celui de l'étoile double [Grec: alpha] du Centaure, une des plus +brillantes (la 3e) de tout le ciel. Ainsi fut accompli, pour la +seconde fois, le souhait que John Michell formait dès 1787. Par la +moyenne de 11 mesures, instituées à l'aide d'un appareil prismatique, +sir John Herschel trouva que la pleine Lune est 27,408 fois plus +brillante que [Grec: alpha] du Centaure. Or, d'après Wollaston, le +Soleil est 801,072 fois plus brillant que la pleine Lune. Ainsi la +lumière que le Soleil nous envoie est à celle que nous recevons de +[Grec: alpha] du Centaure dans le rapport de 22,000 millions à 1. En +tenant compte de la distance, d'après la parallaxe adoptée pour cette +étoile, il résulte des données précédentes que l'éclat absolu de +[Grec: alpha] du Centaure est double de celui du Soleil (dans le +rapport de 23 à 10). Wollaston a trouvé que la lumière de Sirius est, +pour nous, 20,000 millions de fois plus faible que celle du Soleil: +son éclat réel, absolu, serait donc 63 fois plus grand que celui du +Soleil, si, comme on le croit, la parallaxe de Sirius doit être +réduite à 0",230. Nous sommes conduits ainsi à ranger notre Soleil +parmi les étoiles d'un médiocre éclat.» + +Ces étoiles se renouvellent comme de lentes éclosions du ciel: les +unes vieillies, les autres rajeunies. + +«Avant de passer aux considérations générales, il nous paraît bon de +nous arrêter, un moment, à un cas particulier, et d'étudier, dans les +écrits d'un témoin oculaire, la vive impression que peut causer +l'aspect inattendu d'un phénomène de ce genre.» + + +VIII + +«Lorsque je quittai l'Allemagne pour retourner dans les îles danoises, +dit Tycho Brahé, je m'arrêtai (_ut aulicæ vitæ fastidium lenirem_) +dans l'ancien cloître admirablement situé d'Herritzwald, appartenant à +mon oncle Sténon Bille, et j'y pris l'habitude de rester dans mon +laboratoire de chimie jusqu'à la nuit tombante. + +«Un soir que je considérais, comme à l'ordinaire, la voûte céleste +dont l'aspect m'est si familier, je vis avec un étonnement indicible, +près du zénith, dans Cassiopée, une étoile radieuse d'une grandeur +extraordinaire. Frappé de surprise, je ne savais si j'en devais croire +mes yeux. Pour me convaincre qu'il n'y avait point d'illusion, et pour +recueillir le témoignage d'autres personnes, je fis sortir les +ouvriers occupés dans mon laboratoire, et je leur demandai, ainsi qu'à +tous les passants, s'ils voyaient, comme moi, l'étoile qui venait +d'apparaître tout à coup. J'appris plus tard qu'en Allemagne des +voituriers et d'autres gens avaient prévenu les astronomes du peuple +d'une grande apparition dans le ciel, ce qui a fourni l'occasion de +renouveler les railleries accoutumées contre les hommes de science +(comme pour les comètes dont la venue n'avait pas été prédite). + +«L'étoile nouvelle, continue Tycho, était pourvue de queue; aucune +nébulosité ne l'entourait; elle ressemblait de tout point aux autres +étoiles; seulement elle scintillait encore plus que les étoiles de +première grandeur. Son éclat surpassait celui de Sirius, de la Lyre et +de Jupiter. On ne pouvait le comparer qu'à celui de Vénus, quand elle +est le plus près possible de la Terre (alors un quart seulement de sa +surface est éclairé pour nous). Des personnes pourvues d'une bonne vue +pouvaient distinguer cette étoile pendant le jour, même en plein midi, +quand le ciel était pur. La nuit, par un ciel couvert, lorsque toutes +les autres étoiles étaient voilées, l'étoile nouvelle est restée +plusieurs fois visible à travers des nuages assez épais. + +«Les distances de cette étoile à d'autres étoiles de Cassiopée, que je +mesurai l'année suivante avec le plus grand soin, m'ont convaincu de +sa complète immobilité. À partir du mois de décembre 1572, son éclat +commença à diminuer, etc., etc.» + +D'autres, selon M. de Laplace lui-même, sont des astres non détruits, +mais éteints, qui gardent leur place dans le ciel et éclipsent les +autres. Les étoiles, par leur changement de place relativement à la +Terre, servent à motiver les pas que notre système planétaire lui-même +fait en s'avançant dans l'espace absolu. On peut _conjecturer_, sans +le savoir, que tous ces mouvements des cieux étoilés sont gouvernés de +plus loin par un grand astre universel, dont notre propre soleil +dépend. + +D'immenses énumérations et considérations sur les volcans du globe, +sortes d'embouchures de ses veines de feu, remplissent ce quatrième +volume. Elles ne renferment ni faits ni aperçus nouveaux. Aristote en +savait autant au temps d'Alexandre. + +Voilà ce procès-verbal de l'univers connu en 1860; ce tableau +immobilier et mobilier des mondes, ce domaine de la pensée humaine. + +Ajoutez-y le phénomène de la vie, qui n'est, selon M. de Humboldt, +qu'une combinaison d'hydrogène et d'oxygène, que la _nature_ rallume +et éteint comme une lampe, et qui produit la respiration et la pensée, +et tout est dit. + +Voilà le Cosmos de M. de Humboldt. + + +IX + +J'avoue qu'en commençant à étudier cette savante apocalypse, je +m'attendais à autre chose. + +C'est le _caput mortuum_ de la matière. + +J'oserais poser à ce philosophe une série de questions _cosmiques_ +dont ces quatre énormes volumes ne seraient que le premier chapitre. + +En les lisant qu'ai-je appris? tout, excepté ce qui intéresse l'homme, +la nature et Dieu. + +Il y a quatre mille ans que les premiers philosophes indous, +égyptiens, grecs, en savaient davantage. + +Où est donc le progrès? + +Évidemment inverse! + +Triste résultat de cette philosophie naturelle. + +Les mots sont changés.--Oui. + +Mais la cause du _Cosmos_, mais le mot des mots a disparu. + +Cette philosophie matérialiste a perdu sa lanterne, et cette ignorance +savante a épaissi les ténèbres au lieu de les dissiper. + +La main de feu qui écrivait le MANE THECEL PHARES sur son oeuvre a +disparu. + +Le _Cosmos_ est devenu muet. + +La plus élémentaire des notions, celle qui remonte et qui descend sans +cesse de l'effet à la cause et de la cause à l'effet, s'est voilée. + +C'était bien la peine de vivre quatre-vingt-treize ans! + +Un enfant de trois ans, qui sait balbutier le nom de l'Infini et de +l'Éternel, en sait un million de fois plus. + +Le hasard a découvert la boussole. + +Le hasard a découvert le télescope qui a découvert les astres. + +Le hasard a découvert l'électricité. + +Le hasard a découvert le magnétisme. + +Le hasard et la matière ont découvert à Newton la gravitation. + +Le hasard a découvert à Montgolfier la navigation aérienne. + +La science proprement dite n'a découvert que des mots pour nommer ces +phénomènes, et des chiffres pour les calculer. Qu'est-ce donc que la +science purement matérielle? + +La NOMENCLATURE de l'univers! + +Il nous faut la logique des mondes. + +Voyons. + + +X + +Quant à moi,--si j'avais, non pas le génie des découvertes que M. de +Humboldt n'avait évidemment pas reçu du ciel, mais l'aptitude patiente +et infatigable aux études physiques que cet homme, remarquable par sa +volonté, a manifestée pendant quatre-vingt-douze ans d'existence; + +Et si je possédais, comme lui, la notion exacte et complète de tous +les phénomènes dont l'univers est composé, de manière à me faire à +moi-même et à reproduire pour les autres le tableau de l'universelle +création, je commencerais par une humble invocation à genoux à +l'auteur caché de ce _Cosmos_ à travers lequel il me permet, sinon de +l'entrevoir, du moins de le conclure; et une belle nuit d'été, soit +sur les vagues illuminées de l'Océan qui me porte aux extrémités de +l'univers, soit sur un sommet neigeux du Chimboraço, soit sur un +rocher culminant des Alpes, je tomberais à ses pieds; je laisserais sa +grandeur, sa puissance, sa bonté, me pénétrer, m'échauffer, +m'embraser, comme le charbon de feu qui ouvrit les lèvres du prophète, +et je lui dirais en face de ses soleils, de ses étoiles, de ses +nébuleuses et de ses comètes: + +«Toi qui es! toi dont j'ignore le nom, parce qu'aucun être et aucun +Cosmos n'est assez vaste pour contenir l'image ou le son du nom de son +auteur; infini! incréé! innommé! source et abîme de tout! océan sans +rivage et sans fond, qui, dans ton flux et reflux éternel, laisse +écouler, sans jamais t'épuiser, ces myriades de mondes grands ou +petits les uns vis-à -vis des autres, mais qui, par rapport à toi, sont +tous également grands,--depuis le soleil qui arpente d'un pas +l'incommensurable étendue, jusqu'aux animalcules impalpables dont +l'univers est composé, qu'on ne distingue qu'au télescope, et dont les +corps organisés et couchés par la mort dans leur sépulcre commun ne +formeraient pas l'ongle du doigt d'un enfant avec deux cent millions +de leurs cadavres en poussière! + +«Je me sens saisi devant tes oeuvres, non-seulement de ce +tressaillement sacré qui m'écrase d'enthousiasme devant tes immensités +et tes perfections réunies, mais encore de la passion de te rendre +gloire dans tes ouvrages, comme un insecte qui, ayant vu la trace du +pied d'un géant imprimée sur le sable, s'arrête épouvanté +d'admiration, la mesure, l'adore et la baise, comme une mesure de la +grandeur de l'Être inconnu,--avant de la décrire pour lui et pour les +autres. + +«De même que l'homme a besoin d'exprimer ce qu'il sent pour le bien +comprendre et pour se rendre compte de ses impressions, en les +communiquant à ses semblables, de même mon âme, recueillie en +soi-même, sent un foyer croissant de contemplation intérieure qui +l'échauffe, l'embrase, l'incendie, et cherche à se répandre au +dehors. Je cherche des noms pour te nommer, des formes pour +t'incarner, des limites pour te contenir, des couleurs pour te +peindre, et, n'en trouvant point que tu ne dépasses, je me tais, je me +confonds, je reste ébloui et muet de ton incorporéité! puis, poussé de +nouveau par l'instinct de l'infini qui est en moi, je me relève et je +célèbre en balbutiant les miracles de ta nature. Je sais que je ne dis +que des à peu près, des probabilités, des contre-sens, des ombres; +mais tu me pardonneras comme le père pardonne au murmure confus du +nouveau-né qui cherche à prononcer son nom! Sa nature est de +l'ignorer, son instinct est de le découvrir toujours!» + + +XI + +Enfin, cet être infini et mystérieux dans ses desseins me prête de +siècle en siècle des lueurs pour m'approcher de lui par des +spectacles rapprochés et plus sublimes; je finis non par comprendre, +car l'étincelle ne peut comprendre l'étoile, mais par conjecturer je +ne sais quoi d'immense, de parfait, d'accompli, qui me contient moi et +les univers, et qui, sous le nom de divinité ou de Providence, m'a +donné, tout insecte invisible que je suis, la même place, le même +rang, la même part d'importance, d'attention et d'amour qu'à ses +soleils. + +Convaincu de cette foi évidente, je me rassure en sa présence, et je +me dis: «Mon Créateur est là -haut!»--Allons à lui par la +contemplation, et rendons-nous compte de son oeuvre complète, afin de +l'adorer plus complétement dans son oeuvre, qu'il me permet +d'entrevoir, jusqu'au moment où des instruments intellectuels plus +parfaits me rapprocheront encore davantage, et où la science fera +tomber les voiles qui me dérobent la perfection et l'immensité de +l'infini. + + +XII + +Voici donc comment mon intelligence se poserait la question de +l'univers, et comment mon humilité ignorante et sublime s'efforcerait +de la résoudre. + +Je commencerais par le mot de Descartes: + +«JE PENSE, DONC JE SUIS.» + +Et qui suis-je? un être sorti d'un autre être, qui lui-même était +sorti d'un autre, et ainsi de suite jusqu'à l'origine de cette espèce +d'êtres appelés hommes.--Mais le premier de cette famille humaine, +l'ancêtre de l'univers, vivant, pensant, aimant, qui lui avait donné +la vie? Évidemment une vie supérieure, un ancêtre au-dessus de tous +les ancêtres, un créateur au lieu d'un père. + +Qui est-il? Où est-il? Il a agi, et il s'est caché dans +l'éblouissement de sa toute-puissance, dans le mystère, cette ombre +de Dieu! + +Il m'a donné une seule évidence pour me parler dans ces ténèbres: LA +LIAISON DE L'EFFET A LA CAUSE. JE SENS QUE JE SUIS, DONC IL EST! + +Je ne savais pas en naissant que je devais mourir; l'expérience me l'a +enseigné. + +Je vis entre la naissance et la mort, mes deux lois. Deux mystères +aussi. L'un, le mystère du passé; l'autre, le mystère de l'avenir. + +Ma seule science est d'avouer mon ignorance, et de dire: «J'ignore et +je me soumets.» + +Nul ici-bas n'en sait plus que moi sur l'effet _homme_ et la cause +_Dieu_. + +Seulement je puis penser, et je dois penser, puisque la pensée est la +vie morale produite en moi par la vie matérielle. + +Pensons donc!--Les éléments de mes pensées sont mes sens, entr'ouverts +au spectacle de moi-même et du monde. + +Mais ma vie ne se compose pas seulement de pensées comme celle d'un +pur esprit qui n'a d'autre objet que la contemplation. Elle est +diversifiée, agitée, charmée, ennuyée par une foule d'autres +_passions_, parmi lesquelles l'amour est la plus impérieuse et la plus +brûlante, l'amour qui est le premier et le dernier mot de la nature, +l'amour, image terrestre de ce suprême amour qui aspire à créer, qui +jouit de créer, et qui sans savoir ce qu'il veut éprouve, en créant, +quelque chose d'analogue au plaisir que la création divine donne à +celui qui crée,--l'attrait divin, le plaisir de Dieu en créant l'homme +et les mondes;--attrait tel que l'homme y sacrifierait mille fois sa +courte vie. + +Mille autres besoins de mes sens et de mon âme se partagent mon +existence; puis je meurs, c'est-à -dire que cette existence cesse +ici-bas, que mon âme, mon souffle, mon principe d'être, s'évanouit +dans la _douleur_, la douleur mortelle, preuve que l'immortalité est +mon premier besoin, et que je vais chercher ma vie nouvelle et +supérieure, avec des conditions parfaites ou meilleures, avec ceux ou +celles que je quitte en pleurant et regrette dans ce monde. + + +XIII + +Mais, avant de mourir, le besoin de penser et de conclure me travaille +incessamment. + +Le premier objet de cette pensée, partout, chez tous les peuples plus +ou moins policés, c'est l'auteur du monde. L'objet de cette pensée est +infini; aussi occupe-t-il infiniment cette pensée, infinie elle-même +dans son objet. Elle s'y enchaîne comme l'effet à la cause, sans repos +jusqu'à ce qu'elle ait trouvé sa paix dans sa foi: EXISTENCE de son +âme. Elle scrute la nature sous sa double forme matérielle et morale. +Elle invoque, elle supplie, elle se consume de désir, elle brûle de +volonté, puis elle se dit pour dernier mot: MYSTÈRE! Et elle s'endort +dans ce mot humain, seule explication de la divine énigme. + +Cependant, ne pouvant pas en découvrir l'essence, la substance, la +nature incompréhensible de son ouvrage, elle contemple de nouveau +l'univers et elle le voit sous ses deux formes: MATIÈRE et ESPRIT. +Sous la forme _matière_, cette oeuvre est très-grande et assez belle +pour que ses investigateurs lui aient donné à faux le nom de +_science_. Faux nom, puisqu'en réalité nous ne savons que ce que nous +comprenons, et que, même dans l'ordre matériel, l'homme ne comprend +absolument rien.--Donc il ne sait rien.--Rien que des mots qui n'ont +aucune signification, sauf des significations matérielles. + +Tant que l'intelligence ne remonte pas à son principe et n'essaye pas +de se rendre compte des mondes, ou qu'elle ne s'incline pas avec +confiance devant le mystère évidemment voilé de la création, rien +n'existe en effet qu'une sombre énigme, et le mot _science_ est une +dérision de notre superbe ignorance. Lisez les trois volumes de M. de +Humboldt, et demandez-vous de bonne foi ce que vous savez de plus +qu'avant de les avoir lus. + +Vous aurez mis dans votre tête beaucoup de mots, beaucoup de nombres, +mais pas une idée; vous aurez appris que la mécanique céleste +consiste dans la supposition des globes circulant appelés planètes, +les uns brillants de leur propre lumière, les autres reflétant la +lumière d'astres par eux-mêmes lumineux; qu'au-delà de ces soleils +immenses, si nous les comparons à notre petitesse, il se cache au fond +d'un éther sans fond et sans bornes des milliers d'autres soleils +gouvernant par leur mouvement d'autres systèmes, d'autres planètes; +que plus loin encore on aperçoit, sans savoir ce que c'est, des voies +lactées, vaste épanchement d'étoiles répandues dans cet éther et que +le télescope arrive à distinguer par leur noyau solide et distinct de +cette lumière diffuse avec laquelle on les confondait; que plus loin +encore on aperçoit les _nébuleuses_, magasin flottant de matières +enflammées qui germent dans l'éther pour éclore un jour en soleils; +que plus loin encore, et à des distances que le calcul se refuse à +calculer, quelques soleils invisibles, auprès desquels le nôtre est un +atome qui brûle un certain nombre de siècles, minutes à l'horloge des +cieux, repoussent ou attirent d'autres systèmes étoilés, jusqu'à ce +qu'ils les consument dans un cataclysme du ciel. + +Mais cela ne vous dit rien que l'immensité d'espace, et l'immensité de +durée, et l'immensité de matière rayonnant des oeuvres du grand +inconnu! + +Qu'en concluez-vous? + +Qu'en ajoutant un poids de plus à ces milliers de poids, à ces +univers, on arriverait à les former comme à les comprendre? + +Une année ou un jour de plus ajouté et surajouté à leur durée +formerait leur durée éternelle, car l'éternité n'est qu'un jour +éternellement ajouté à un jour. + +Quant à leurs mouvements, on cherche en vain dans la rotation de la +matière la loi qui les chasse ou les rappelle; tous les Newton et tous +les Laplace de l'univers ne découvriront pas hors de la volonté d'un +premier moteur divin la loi de leur circulation. Or, comme le _Cosmos_ +n'en dit rien, évidemment la science ne sait rien des causes et +n'écrit qu'un procès-verbal de la terre et des cieux:--donc rien! donc +néant de la prétendue science!--Vous regarderez éternellement tourner +la toupie flamboyante des mondes; que si le doigt qui la lance et +l'impulsion qui la continue disparaît, vous serez ébloui, mais non +instruit. En toutes choses, celui qui ne sait pas la cause et la fin +d'une oeuvre, ne sait rien! + +Telle est la science de M. de Humboldt: rien encore! + +_Tout_ ou _rien_, voilà l'énigme du Cosmos! + +Vous ne voulez pas voir le _tout_ (Dieu): + +Donc vous ne voyez que néant, noyé dans un océan de mots! + +Une telle science vaut-elle qu'on s'en occupe? + + +XIV + +Mais la _chimie céleste_, dites-vous, depuis quelque temps parvient +par analogie, par conjecture et même par expérience (en admettant que +les pierres _tombantes_, les étoiles filantes décomposées par vos +creusets soient des échantillons du ciel, des composés ignés, des +planètes ambiantes tombées dans notre atmosphère), à analyser les +huit ou dix métaux enflammés qu'elles contiennent, à constater que +leurs matériaux sont les mêmes que ceux de nos volcans, et que les +soleils eux-mêmes brûlent des mêmes éléments que les entrailles de +notre terre! + +Comme cette découverte bien contestable retracerait encore le domaine +mystérieux de la science de la matière céleste! Les univers incendiés +ne seraient que les cinq ou six métaux de la fournaise solaire. Quelle +pitié pour la richesse de l'Être Suprême! Vulcain et les cyclopes en +avaient autant. + +Quant au mouvement, silence; la science cosmique n'en connaît pas la +cause; un de ces jours elle apportera un nouveau mot qui remplacera +dans un néant de plus la divine, ineffable et constante _volonté_ de +l'auteur des mondes. + +Ces adorateurs de la matière ont oublié qu'à côté et au-dessus de la +matière il existe une puissance éternelle, la _pensée_, la pensée +qu'ils reconnaissent en eux et qu'ils se refusent à reconnaître dans +son divin principe, _Dieu_! + +La pensée qui a tout _conçu_ avant d'avoir rien créé; + +La pensée éternelle du _Cosmos_, qui est _Dieu_! + +La _matière_ n'est pas _Dieu_, mais c'est l'esclave organisé dont les +lois éternelles ou périssables sont créées pour recevoir et subir les +lois de Dieu. + +Donc la pensée divine qui crée en pensant, et la matière inférieure +qui reçoit et exécute les lois de Dieu: + +Voilà les deux éléments dont le _Cosmos_ se compose. + +Ils ont oublié la moitié supérieure de l'univers et ils ont dit: +«Voilà du mouvement, voilà de vils éléments matériels en circulation +et en combustion, voilà des balances, voilà des poids dans ces +balances, voilà des pesanteurs et des gravitations! mais voilà tout! + +«La volonté divine, nous ne la voyons pas, donc elle n'est pas. Un +géomètre, un physicien plus avancé viendra, qui inventera une nouvelle +puissance matérielle, et un télescope plus parfait nous montrera un +_Cosmos_ plus complet. + +«Peut-être, alors, verrons-nous ce rêve sans corps, que vous appelez +Dieu!» + +La pensée, cet élément du monde intellectuel, n'existe pas. Le monde +est un monstre sans père ni mère, un effet sans cause!--Allons!--et +ils vont, et ils s'appellent la science!--Quelle science, que la +négation du seul principe qui peut rendre raison de tout! + +Moi, je crois que la matière est vile, que la pensée est Dieu, et que +Dieu pensant est tout le Cosmos! + +Le véritable télescope de l'homme n'est pas ce tube de bois peint, +multiplicateur de la lumière et abréviateur des distances, placé au +sommet d'un observatoire; le véritable télescope, c'est le bon sens +pieux de l'homme ignorant ou savant, peu importe, au travers duquel il +ne voit pas, mais il conclut Dieu, le régulateur des univers qu'il lui +a plu de créer, et de créer pour leur faire part de son éternité! +Voilà le _Cosmos_ des ignorants, voilà le mien. Je suis sûr que ce +_Cosmos_ m'approche plus de la vérité que celui de M. de Humboldt. + + +XV + +Je prends le monde tel qu'il est aujourd'hui, dans les différents +hémisphères de ce petit globe terrestre, insignifiant comme pesanteur +et comme étendue, mais égal au millième ciel des coeurs, par cette +_pensée_ dont Dieu le fait participant, communion divine qui nourrit +l'homme de l'essence de Dieu lui-même, et je me place, pour contempler +ce _Cosmos_, sur cinq ou six points culminants de l'espace. +Suivez-moi, commencez par la _forêt vierge_ de l'équateur, ce miracle +de la puissance créatrice végétative. + + +XVI + +UNE FORÊT VIERGE. + +L'immense forêt qui relie, dans la zone torride de l'Amérique du Sud, +le bassin de l'Orénoque à celui de l'Amazone est assurément une des +merveilles du monde. M. de Humboldt décerne à cette région le nom de +_forêt vierge_ dans la plus précise acception du terme. «S'il faut, +dit-il dans ses _Tableaux de la nature_, regarder comme forêt vierge +toute vaste étendue de bois sauvages où l'homme n'a jamais porté la +hache, c'est là un phénomène commun à une foule de localités dans les +zones tempérées et froides; mais si le caractère distinctif d'une +forêt vierge consiste à être impénétrable, ce caractère n'existe que +dans les régions tropicales.» + +Telle est la définition du grand voyageur naturaliste, qui fait +autorité dans la matière, celui qui, de tous les anciens explorateurs, +Bonpland, Martius, Poppig et les Schombourg, c'est-à -dire avant MM. +Wallace et Bates, a le plus longtemps vécu dans les forêts vierges de +l'intérieur d'un continent. Nous préférons conserver au terme le sens +simple et usuel d'une forêt que l'industrie de l'homme n'a point +aménagée. Disons même, à propos de l'explication assez arbitraire de +Humboldt, que l'impénétrabilité en question ne tient point, comme on a +le tort de le supposer trop souvent en Europe, à la présence d'un +fouillis inextricable de lianes grimpantes et de plantes rampantes. +C'est la moindre partie du menu bois. Le grand obstacle provient des +halliers, qui remplissent tous les intervalles d'un arbre à l'autre +dans une zone où toutes les formes végétales ont une tendance à +devenir arborescentes. + +Dans ces forêts primitives l'homme disparaît. «On s'accoutume presque, +dit ailleurs Humboldt, dans toute une partie de l'intérieur du nouveau +continent, à considérer l'homme comme ne faisant point une partie +essentielle de l'ordre de la création. La terre est encombrée de +plantes dont rien n'arrête le développement. Une immense couche de pur +humus manifeste l'action continue des forces organiques. Les +crocodiles et les boas sont maîtres du fleuve; le jaguar, le pécari, +l'anta et les singes à queue prenante parcourent la forêt sans crainte +et sans danger: c'est leur domaine, leur patrimoine.» En un mot, ce +que la géologie nous enseigne, que la terre, à l'époque où les +fougères arborescentes croissaient dans nos climats tempérés, où le +règne animal se réduisait à une classe d'amphibies monstrueux, où +prédominait sans doute une atmosphère chaude et humide, saturée +d'acide carbonique, n'était point encore prête à recevoir l'homme, +cela est vrai aujourd'hui, dans une certaine mesure, des vastes forêts +primitives de l'Amérique tropicale. Elles ne sont encore habitables +que pour le précurseur de l'homme, pour le singe, à part quelques +défrichements. + +«Ce spectacle d'une nature animée où l'homme ne paraît point, continue +Humboldt, a quelque chose d'étrange et de triste. Nous avons peine à +nous réconcilier avec son absence sur l'Océan et au milieu des sables +de l'Afrique; mais ces dernières scènes, où rien ne rappelle à notre +esprit nos champs, nos bois et nos rivières, nous laissent moins +étonnés de l'immensité des solitudes que nous traversons. Ici, c'est +dans une contrée fertile, parée d'une éternelle verdure, que nous +cherchons en vain une trace du pouvoir de l'homme; il semble que nous +soyons transportés dans un monde différent de celui où nous avons vu +le jour. L'impression est d'autant plus vive qu'elle est plus +prolongée. Un soldat qui avait passé sa vie entière dans les missions +de l'Orénoque supérieur, campait avec nous sur les bords du fleuve. +C'était un homme intelligent qui, durant le cours d'une nuit calme et +sereine, m'accabla de questions sur la grandeur des astres, sur les +habitants de la lune, sur mille sujets à propos desquels mon ignorance +égalait la sienne. Comme mes réponses étaient impuissantes à +satisfaire sa curiosité, il me dit d'un ton convaincu: «Quant aux +hommes, je suis persuadé qu'il n'y en a pas plus là -haut que vous n'en +trouveriez si vous alliez par terre de Javita à Cassiquaire. Je +m'imagine voir dans les étoiles, comme ici, une plaine couverte de +gazon et une forêt traversée par un fleuve.» Ces simples paroles sont +éloquentes et peignent l'impression que cause l'aspect monotone de ces +régions solitaires.» + +Il y a plus, et la philosophie de Humboldt ne donne point le dernier +mot de l'énigme. L'homme est profondément humilié de sentir que +l'antique forêt n'est point encore propre à lui servir de demeure. +Voilà pourquoi elle lui inspire une aversion dont triomphent seuls +l'esprit d'aventure et la nécessité. Il comprend qu'elle reste jusqu'à +présent l'héritage exclusif de l'homme des arbres,--le singe. + + +XVII + +Une autre catégorie de philosophes, Buckle, par exemple, ont voulu +voir dans la végétation luxuriante de la forêt primitive la cause qui +doit empêcher la civilisation d'y prendre pied: dans une pareille +région on ne parvient que par une excessive dépense de travail et +d'énergie à lutter contre les milliers de germes végétaux qui +disputent à l'homme la jouissance du sol. Cette façon de parler manque +de justesse, et le terme de _population_ serait plus à sa place que +celui de _civilisation_. Rien au monde ne s'oppose au déploiement de +la civilisation la plus avancée dans le bassin de l'Amazone. De grands +cours d'eau navigables ouvrent des routes naturelles à travers les +bois. Le terrain est susceptible de culture et les produits seraient +de ceux qui permettent l'emploi des engins et des machines les plus +perfectionnés. C'est à l'établissement et au succès de l'humble colon +isolé que s'oppose la vigueur excessive de la végétation. C'est ainsi +qu'elle fait obstacle à l'extension de la population, mais non point +de la civilisation proprement dite. + +Le premier trait distinctif de la forêt vierge étant donc d'être +impénétrable, le second de ne point convenir au développement de la +race humaine, le troisième est l'énergie sauvage et pour ainsi dire +forcenée de la végétation. Un voyageur allemand, Burmeister, a dit que +la contemplation d'une forêt brésilienne avait produit sur lui une +impression pénible, tant la végétation semblait déployer un esprit +d'égoïsme farouche, de rivalité furieuse, d'astuce. À ses yeux, le +calme paisible et majestueux des forêts de l'Europe offre un spectacle +bien plus aimable, où il prétend même voir une des causes de la +supériorité morale des nations de l'ancien monde. Dans cet ordre +d'idées, non-seulement la forêt vierge ne s'accommode point au +développement de l'espèce humaine, mais encore elle serait plutôt +faite pour dégrader ses facultés morales et intellectuelles. Une page +pittoresque de M. Bates va expliquer ce qu'il peut y avoir de vrai +là -dedans: + +«Dans ces forêts tropicales, chaque plante, chaque arbre, semble +rivaliser avec le reste à qui s'élèvera plus vite et plus haut vers la +lumière et l'air, branches, feuillage et tronc, sans pitié pour le +voisin. On voit des plantes parasites en saisir d'autres comme avec +des griffes, et les exploiter pour ainsi dire avec impudence, comme +des instruments de leur propre prospérité. La maxime qu'enseignent ces +solitudes sauvages n'est certainement point de respecter la vie +d'autrui en tâchant de vivre soi-même, témoin un arbre parasite dont +la variété est très-commune aux environs de la ville de Para et qui +est peut-être le plus curieux de tous. Il s'appelle _sipo matador_, +autrement dit la _liane assassine_. Il appartient à la famille des +figuiers, et il a été décrit et dessiné dans l'atlas des voyages de +Spix et Martius. J'en ai observé un grand nombre d'individus. La +partie inférieure de la tige n'est pas de taille à porter le poids de +la partie supérieure; le sipo va donc chercher un appui sur un arbre +d'une autre espèce. En cela il ne diffère point essentiellement des +autres arbres ou plantes grimpantes. C'est sa façon de s'y prendre qui +est particulière et qui cause une impression désagréable. Il s'élance +contre l'arbre auquel il prétend s'attacher, et le bois de la tige +croît en s'appliquant, comme du plâtre à mouler, sur un des côtés du +tronc qui lui sert de point d'appui. Puis naissent à droite et à +gauche deux branches ou deux bras qui grandissent rapidement: on +dirait des ruisseaux de séve qui coulent et durcissent à mesure. Ces +bras étreignent le tronc de la victime, se rejoignent du côté opposé +et se confondent. Ils poussent de bas en haut à des intervalles à peu +près réguliers, et de la sorte, quand l'étrangleur arrive au terme de +sa croissance, la victime est étroitement garrottée par une quantité +de chaînons rigides. Ces anneaux s'élargissent à mesure que le +parasite grandit, et vont soutenir jusque dans les airs sa couronne de +feuillage mêlée à celle de la victime, qu'ils tuent à la longue en +arrêtant le cours de la séve. On voit alors ce spectacle étrange du +parasite égoïste qui étouffe encore dans ses bras le tronc inanimé et +décomposé qu'il a sacrifié à sa propre croissance. Il en est venu à +ses fins; il s'est couvert de fleurs et de fruits, il a reproduit et +disséminé son espèce; il va mourir avec le tronc pourri dont il a +causé la mort, il va tomber avec le support qui se dérobe sous lui.» + + +XVIII + +«Le sipo matador n'est, après tout, qu'un emblème parlant de la lutte +forcée des formes végétales dans ces forêts épaisses où l'individu est +aux prises avec l'individu, l'espèce avec l'espèce, dans le seul but +de se frayer une voie vers l'air et la lumière, afin de déployer ses +feuilles et de mûrir ses organes de reproduction. Aucune espèce ne +saurait être autrement victorieuse qu'aux dépens d'une foule de +voisins et d'appuis; mais le cas particulier du matador est celui qui +frappe le plus vivement les yeux. Certains arbres n'ont pas moins +d'efforts à faire pour loger leurs racines que les autres pour gagner +de la place en hauteur. De là les troncs arc-boutés, les racines +suspendues en l'air et autres phénomènes analogues. + +«La forêt vierge impénétrable, impropre au séjour de l'homme, vrai +champ de bataille des végétaux, présente encore d'autres phénomènes +particuliers et frappants. Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est +la docilité des plantes à devenir grimpantes, des animaux à devenir +grimpeurs. Que la tendance à grimper se soit imposée à diverses +espèces par une nécessité de circonstance, celle d'arriver jusqu'à +l'air et à la lumière au milieu d'une végétation aussi drue, cela est +démontré jusqu'à l'évidence par ce fait, que les arbres grimpants ne +constituent ni une famille ni un genre spécial. Point de catégorie +exclusive: cette habitude pour ainsi dire adoptive, ce caractère +forcé, sont communs à des espèces d'une foule de familles distinctes +qui, en général, ne grimpent point. Légumineuses, guttifères, +bignoniacées urticées, telles sont celles qui fournissent le plus de +sujets. Il y a même un palmier grimpant dont la variété (_desmoncus_) +s'appelle _jacitara_ en langue tupi. Il a une tige grêle, fortement +tordue, flexible, qui s'enroule autour des grands arbres, passe de +l'un à l'autre, et atteint une longueur incroyable. Les feuilles +pinnées, comme dans le reste de la famille, que cette forme +caractérise, sortent du stipe à de grands intervalles, au lieu de se +réunir en couronne, et portent, à la pointe terminale, de longues et +nombreuses épines courbes. Merveilleuse pour aider l'arbre à +s'accrocher en grimpant, cette structure est fort désagréable pour le +voyageur, quand le stipe épineux, suspendu sur son passage en travers +du sentier, lui arrache son chapeau ou lui déchire ses habits. Les +arbres qui ne grimpent point s'élancent à une extrême hauteur. Ils +sont partout enchaînés et reliés dans tous les sens par les tiges +ligneuses et tortueuses des parasites. Grands arbres et parasites +confondent leur feuillage, qui n'apparaît que très-loin du sol. De ces +parasites, les uns ressemblent à des câbles composés de plusieurs +torons; les autres ont un gros stipe contourné de mille façons, qui +s'enroule comme un serpent autour des troncs voisins, et va former +entre les grosses branches des oeils-de-boeuf ou des replis +gigantesques; d'autres encore courent en zigzag ou sont dentelés comme +les marches d'un escalier qui monterait à une hauteur vertigineuse.» + + +XIX + +«La faune offre, comme la flore, une propension très-générale à +devenir grimpante. Disons d'abord que, dans les forêts vierges, la +faune est bien moins nombreuse et bien moins variée qu'on ne le +supposerait _à priori_. Elle compte un certain nombre de mammifères, +d'oiseaux et de reptiles, mais extrêmement disséminés, et fuyant tous +l'homme, dont ils ont grand'peur. Dans cette vaste région uniformément +couverte de bois, les animaux n'abondent que dans certaines localités +propices qui les attirent. Le Brésil entier est pauvre en mammifères +terrestres, et les espèces sont toutes de petite taille; elles ne se +détachent point sur le fond du paysage. Le chasseur y chercherait en +vain des groupes analogues aux troupeaux de bisons de l'Amérique du +Nord, aux bandes d'antilopes, aux compagnies de pesants pachydermes +de l'Afrique du Sud. Au Brésil, la grande majorité de la faune +mammifère, qui est aussi la plus intéressante, vit habituellement sur +les arbres. Tous les singes du bassin de l'Amazone, ou plutôt tous +ceux de l'Amérique du Sud, sont des grimpeurs. Pas un seul groupe +correspondant aux babouins de l'ancien monde, qui vivent à terre. On +ne connaît point d'animaux mieux organisés pour vivre sur les arbres +que les singes de l'Amérique méridionale des genres alouate, atèle, +lagotriche, sapajou, saki, sagoin et nocthore, dont la plupart ont, +comme en guise de cinquième main, une queue musculeuse, nue en dessous +et prenante. Un genre de carnivores plantigrades voisins de l'ours +(les cercoleptes), qu'on ne rencontre que dans les forêts de +l'Amazone, habite exclusivement les arbres et possède une queue longue +et flexible comme celle des singes du nouveau monde. Les gallinacés +mêmes, qui tiennent ici la place des poules et faisans de l'Asie et de +l'Afrique, ont les doigts disposés de manière à pouvoir percher, et on +ne les voit jamais que sur la cime des arbres. Beaucoup de genres ou +d'espèces de géophiles, c'est-à -dire d'insectes carnivores qui vivent +ailleurs sous la terre, ont aussi des pattes conformées pour vivre sur +les branches et les feuilles. M. Bates, qui adopte les théories de +Darwin, voit dans ces faits la preuve que la faune de l'Amérique +méridionale s'est insensiblement accommodée à la vie des bois, et il +en conclut qu'il y a toujours eu dans cette région de vastes forêts, +dès l'apparition des mammifères.» + + +XX + +Les reptiles et les insectes ne pullulent point, comme on le croirait, +dans les forêts vierges. La première peur d'un nouveau débarqué sous +ces ombrages marécageux est de marcher à chaque pas sur des reptiles +venimeux. Pour être nombreux à certains endroits, il s'en faut bien +qu'ils soient nombreux partout, et encore appartiennent-ils la +plupart du temps à des espèces sans venin. Il n'arriva qu'une fois à +M. Bates de se trouver enlacé dans les replis d'un serpent +merveilleusement mince, avec un diamètre maximum d'un demi-pouce sur +six pieds de long. C'était une variété du dryophis. Le hideux sucurugu +ou boa aquatique, _eunectes murinus_, est plus redoutable que les +serpents des bois (hors les espèces les plus venimeuses, comme le +javaraca, _craspedocephalus atrox_), et il attaque souvent l'homme. +Dans la saison des pluies, les boas sont si communs qu'on en tue +jusque dans les rues de Para. On range au nombre des plus communs et +des plus curieux serpents les amphisbènes, espèce inoffensive, voisine +des orvets d'Europe, qui vit dans les galeries souterraines de la +fourmi saüba. Les indigènes l'appellent, en style oriental, _maï das +saübas_, mère des fourmis. + +La forêt vierge n'est point en général empestée de moustiques et +autres diptères du genre _cousin_. L'absence de ce fléau, un mélange +de variété et d'immensité, la fraîcheur relative de l'air, les formes +diverses et bizarres de la végétation, la majesté de l'ombre et du +silence, tous ces éléments combinés donnent de l'attrait à ces +solitudes sauvages, que peuplent seuls les arbres et les lianes. «Ces +lieux, dit M. Bates, sont le paradis du naturaliste, et pour peu qu'il +soit porté à la contemplation, il n'y a point ailleurs de milieu plus +favorable à l'esprit rêveur. Les forêts intertropicales produisent sur +l'âme, comme l'avait déjà fait observer Humboldt, une impression +analogue à celle de l'Océan. L'homme sent qu'il est en face de +l'immensité de la nature.» + + +XXI + +«On peut se faire une idée de l'aspect des basses terres en se +représentant une végétation de serre chaude qui s'étendrait sur une +vaste surface marécageuse, des palmiers mêlés à de grands arbres +exotiques semblables à nos chênes et à nos ormes, couverts de plantes +grimpantes et parasites, un sol encombré de troncs déracinés et +pourris, de branches, de feuilles; le tout illuminé par les rayons +ardents d'un soleil vertical et saturé d'humidité. + +«Vrai pour les bords du fleuve, ce tableau ne l'est plus pour les +grandes régions de la forêt vierge que la géographie mesure et qui +s'étendent sans interruption à des centaines de milles dans tous les +sens. Le pays se relève et s'accidente; les plantes aquatiques aux +longues et larges feuilles disparaissent; il y a moins de taillis et +les arbres sont moins rapprochés. Généralement ces arbres sont moins +remarquables par l'épaisseur du tronc que par la grande et uniforme +hauteur à laquelle ils s'élancent avant d'avoir une seule branche. On +rencontre çà et là un véritable géant. Il ne peut pousser dans un +espace donné qu'un seul de ces arbres monstrueux, qui accapare le +domaine, et aux abords duquel on n'aperçoit que des individus d'une +dimension beaucoup plus modeste. Le fût a pour l'ordinaire de vingt à +vingt-cinq pieds de circonférence. Von Martius assure en avoir mesuré, +dans le district de Para, qui avaient de cinquante à soixante pieds +au bas du fût. Ces énormes colonnes végétales n'ont pas moins de cent +pieds de hauteur du sol à la branche la plus basse. On peut estimer la +hauteur totale, stipe et cime, à cent quatre-vingts ou deux cents +pieds, et chacun de ces géants élève sa tiare de feuillage au-dessus +des autres arbres de la forêt, comme une cathédrale fait de son dôme +au-dessus des maisons de la ville. Les gallinacés perchés dans les +couronnes, sont parfaitement à l'abri des atteintes d'un fusil de +chasse. + +«Ce qui achève de donner à ces arbres un aspect original, ce sont des +projections en forme de contre-forts qui croissent tout autour du bas +du stipe. Les vides compris entre les contre-forts, qui sont +généralement des cloisons ligneuses, forment des chambres spacieuses +que l'on peut comparer aux stalles d'une écurie; quelques-unes sont +assez grandes pour contenir une demi-douzaine de personnes. L'utilité +de cette disposition saute aussi vite aux yeux que celle des +arcs-boutants de maçonnerie destinés à soutenir une haute muraille. +Elle n'est point particulière à telle ou telle espèce, mais commune à +la plupart des grands troncs. On se rend fort bien compte de la +nature de ces soutiens et de leur façon de croître, quand on examine +une série de jeunes sujets d'âges différents. On voit alors que ce +sont les racines qui sont sorties de terre sur tout le périmètre de la +base et qui ont monté peu à peu, à mesure que la hauteur croissante de +l'arbre exigeait un point d'appui plus solide. Elles sont visiblement +destinées à soutenir la masse du tronc et de la couronne dans ces bois +enchevêtrés, et elles affectent une forme pivotante, parce qu'il leur +serait difficile de s'étendre dans un plan horizontal, à cause de la +multitude de plantes qui leur disputent le sol. + +«Beaucoup de lianes ligneuses qui pendent aux arbres ne sont point des +tiges grimpantes. Ce sont les racines aériennes des épiphytes +(aroïdées), qui vivent sur les cimes, en plein air, qui se passent +fort bien d'emprunter leur nourriture à la terre et sont comme une +seconde forêt par-dessus la première, qui s'attachent à demeure aux +plus fortes et aux plus hautes mères branches, et retombent droit +comme un fil à sonde, tantôt isolément, tantôt en paquets, s'arrêtant +ici à moitié chemin du sol, finissant ailleurs par y toucher et par y +enfoncer leurs radicules.» + + +XXII + +«Le taillis de la forêt vierge change d'un endroit à l'autre. Ici il +se compose surtout de jeunes individus de la même espèce que les +grands arbres; plus loin, de diverses sortes de palmiers, dont les uns +s'élèvent à vingt ou trente pieds, dont les autres, grêles et +délicats, ont une tige épaisse comme le doigt; plus loin encore, d'une +variété infinie de buissons et de lianes qui se mêlent et se disputent +l'espace. + +«Les fougères arborescentes appartiennent aux collines de l'Amazone +supérieure. Les fleurs sont en petit nombre. Les orchidées sont +très-rares dans les fourrés des basses terres. Il y a bien des +arbustes et des arbres fleuris, mais ils échappent à la vue. Par une +conséquence naturelle, les insectes qui vivent sur les fleurs sont +tout aussi rares. L'abeille forestière (genre _mélipone_ et genre +_euglosse_) est presque partout réduite à tirer sa nourriture de la +séve sucrée que distillent les arbres ou des excréments que les +oiseaux déposent sur les feuilles.» + + LAMARTINE. + +(_La suite au prochain entretien._) + + + + +CXVe ENTRETIEN. + +LA SCIENCE OU LE COSMOS, + +PAR M. DE HUMBOLDT. + +(QUATRIÈME PARTIE.) + + +I + +«Les phénomènes de l'année et de ses subdivisions constituent dans la +forêt vierge autant de cycles dignes de notre attention. Comme dans +toutes les régions intertropicales, il n'y a guère qu'une seule et +même saison durant le cours entier de l'année, et on n'y observe ni +hiver ni été; on y voit les phénomènes de la vie animale et végétale +se reproduire régulièrement, à peu près vers la même époque, ou pour +toutes les espèces, ou pour tous les individus d'une espèce donnée, +comme il arrive dans les zones tempérées. La saison sèche elle-même +n'amène point de chaleurs excessives. La floraison des plantes et la +chute des feuilles, la mue, l'accouplement et la génération des +oiseaux ne sont point assujettis tour à tour à une sorte de succession +collective. En Europe, l'aspect d'un paysage boisé varie de l'une à +l'autre des quatre saisons. Dans les forêts de l'équateur, la scène +est la même, ou peu s'en faut, tous les jours de l'année, ce qui rend +d'autant plus intéressante l'étude du cycle quotidien: chaque jour +voit apparaître des bourgeons, des fleurs et des fruits ou tomber des +feuilles dans une espèce ou dans l'autre. L'activité des oiseaux et +des insectes ne souffre point de relâche; chaque famille a ses +heures. Pour ne citer qu'un exemple, les guêpes ne périssent point +annuellement en ne laissant dans les nids que les reines, comme dans +les climats froids; mais les générations et les essaims se suivent +sans interruption. On ne peut jamais dire que ce soit le règne du +printemps, ou de l'été, ou de l'automne: chaque journée est un abrégé +des trois saisons. La durée de la nuit est constamment égale à celle +du jour, les variations quotidiennes de l'atmosphère se compensent et +se neutralisent avant le retour du lendemain, le soleil n'est jamais +oblique et la température journalière est la même, à deux ou trois +degrés près, tout le long de l'année. Toutes ces circonstances +impriment à la marche de la nature un équilibre parfait et un +caractère de majestueuse simplicité.» + + +II + +«Au point du jour, le ciel est le plus souvent sans nuages. Le +thermomètre oscille entre 22 et 23 degrés centigrades, ce qui n'est +point une chaleur accablante. La rosée abondante ou la pluie de la +nuit dernière se dissipe bien vite aux rayons ardents d'un soleil qui +se lève en plein orient et monte rapidement au zénith. La nature +entière se réveille; de nouvelles feuilles, de nouvelles fleurs +poussent à vue d'oeil. Où on n'apercevait la veille qu'une masse +informe de verdure, on découvre le lendemain un arbre en fleur, une +cime, un dôme paré de vives couleurs et créé, pour ainsi dire, par la +baguette d'un magicien. Tous les oiseaux renaissent à la vie et à +l'activité. On distingue entre tous le cri aigu du toucan. De petites +bandes de perroquets prennent l'essor. Ils se détachent nettement sur +l'azur du ciel et vont par couples, qui babillent et se suivent à des +intervalles réguliers. À la hauteur où ils se tiennent, on ne +distingue pas l'éclat de leur plumage. Les seuls insectes qui se +montrent en grand nombre sont les fourmis, les termites, des guêpes +qui vivent en société, et des libellules dans les clairières. + +«La chaleur augmente avec rapidité jusque vers deux heures après +midi. À cette heure, où la moyenne thermométrique est comprise entre +33 et 34 degrés centigrades, la voix des mammifères et des oiseaux se +tait. Seule la cigale, cachée dans les arbres, fait entendre par +intervalles son aigre fausset. Les feuilles, si humides et si fraîches +à l'aube, deviennent flasques et pendantes; les fleurs perdent leurs +pétales. Les Indiens et les mulâtres, qui habitent des huttes ouvertes +à tous les vents avec un toit de feuilles de palmier, sommeillent dans +leurs hamacs, ou se tiennent du moins assis à l'ombre sur des nattes, +trop affaissés même pour causer. En juin et juillet, on a presque tous +les jours, et d'habitude dans l'après-midi, une forte averse, qui est +la bienvenue à cause de la fraîcheur qu'elle amène. L'approche des +nuages pluvieux est intéressante à observer. La brise de mer, qui +s'est levée vers dix heures et qui a fraîchi à mesure que le soleil +devenait plus fort, tombe et meurt. La chaleur et la tension +électrique de l'atmosphère deviennent presque insupportables. Une +langueur qui dégénère en véritable malaise accable tous les êtres +vivants, jusqu'aux hôtes de la forêt, comme l'atteste la lenteur de +leurs mouvements. Des nuages blancs apparaissent du côté de l'orient, +et se rassemblent par masses dont le bord inférieur est une frange +noire grossissante. Tout à coup l'horizon entier se couvre de ténèbres +qui montent et finissent par obscurcir le soleil. Un violent coup de +vent ébranle alors la forêt et courbe la cime des arbres; puis vient +un éclair éblouissant, un coup de tonnerre et une pluie diluvienne. +Ces orages ne durent point; ils laissent dans le ciel, jusqu'à la +nuit, des nuages immobiles d'un bleu noir. La nature entière est +rafraîchie, mais on voit sous les arbres des monceaux de pétales et de +feuilles. Vers le soir la vie reprend: les chants, les cris, mille +bruits retentissent de plus belle dans les fourrés et les arbres. Le +lendemain matin, le soleil se lève dans un ciel sans nuages, et voilà +le cycle complété: le printemps, l'été et l'automne se sont confondus +dans une seule journée tropicale. Ces journées se ressemblent, avec du +plus ou du moins, d'un bout à l'autre de l'année. Il y a une légère +différence entre la saison sèche et la saison humide; mais en général +la saison sèche, qui dure de juillet en décembre, est entremêlée +d'averses, et la saison humide, qui dure de janvier à juin, de jours +de soleil.» + + +III + +«Les récits des voyageurs nous entretiennent souvent du silence et de +la sombre horreur de la forêt vierge. Ce sont, au témoignage de M. +Bates, des réalités dont une fréquentation prolongée fortifie +l'impression. Le ramage trop rare des oiseaux a un caractère +mélancolique et mystérieux, plutôt fait pour aviver le sentiment de la +solitude que pour égayer et pour exciter à vivre. Parfois, au milieu +du calme, éclate un cri d'alarme ou d'angoisse qui serre le coeur: +c'est celui d'un herbivore surpris et saisi par les griffes d'un +carnassier de la famille du tigre, ou dans les replis du boa +constrictor. Le matin et le soir, les singes hurleurs font entendre +un concert effrayant. La forêt, qui paraissait déjà inhospitalière, le +paraît dix fois plus au milieu de ce terrible vacarme. Souvent, à midi +même, en plein calme, on entend un craquement soudain qui se prolonge +au loin; c'est une grosse branche ou un arbre entier qui tombe. Il ne +manque pas d'ailleurs de bruits dont il est impossible de se rendre +compte, et qui laissent les indigènes aussi embarrassés que M. Bates. +C'est parfois un son analogue à celui d'une barre de fer avec laquelle +on frapperait sur un tronc dur et creux, ou bien c'est un cri perçant +qui fend l'air. Ni le son ni le cri ne se répètent, et le retour du +silence ajoute à l'impression pénible qu'ils ont faite sur l'âme. + +«Au compte des indigènes, c'est toujours le _curupira_, l'homme +sauvage, l'esprit de la forêt, qui produit tous les bruits qu'ils ne +savent pas s'expliquer. Dans l'enfance de la science, l'humanité n'a +jamais su inventer que des mythes et de grossières théories pour +expliquer les phénomènes de la nature. Le curupira est un être +mystérieux dont les attributs sont fort mal déterminés, car ils +varient suivant les localités. Ici la description qu'on en donne est +celle d'une sorte d'orang-outang, couvert d'un poil long et rude, qui +vit sur les arbres. Ailleurs on dit qu'il a le pied fourchu, avec une +face rouge et luisante. Il a femme et enfants, et on l'a vu descendre +de son aire pour venir ravager les plantations de manioc. «J'ai eu à +mon service, dit M. Bakes, un jeune _mameluco_ ou métis qui avait la +tête farcie des légendes et des superstitions de son pays. Je +l'emmenais toujours avec moi dans la forêt, mais pour rien au monde il +n'y serait allé seul, et toutes les fois qu'il entendait un de ces +bruits étranges dont j'ai parlé, il tremblait de peur. Il se faisait +petit, se cachait derrière moi et me suppliait de nous en retourner. +Il ne se rassurait qu'après avoir fabriqué un charme pour nous +protéger contre le curupira. Il arrachait pour cela une feuille de +palmier, la tressait et en faisait un anneau qu'il suspendait à une +branche au-dessus de notre sentier.» + +«Après tout, le spectacle et l'exploration de la forêt vierge ont de +quoi effacer toutes les impressions désagréables que causent ces +divers phénomènes, et notamment l'énergie effrénée de la végétation. +En comparaison de ce feuillage d'une beauté et d'une variété +incomparables, de ces vives couleurs, de la richesse, de l'exubérance +qui éclatent partout, le plus splendide paysage forestier du nord de +l'Europe n'est plus qu'un désert stérile. Si on est affligé par la vue +des ruines qu'accumule une inévitable rivalité, on est amplement +dédommagé par l'intensité de la vie individuelle. Nulle part la lutte +n'est plus active ni les dangers que court chaque individu plus +nombreux, mais aussi nulle part la vie n'est plus belle. Si les +végétaux pouvaient sentir, ils seraient heureux de leur vigoureuse et +rapide croissance, que n'interrompt pas le sommeil glacé de l'hiver. + +«Dans le règne animal, la guerre est peut-être plus meurtrière et les +bêtes de proie plus constamment en éveil que dans les climats +tempérés; mais, d'autre part, les animaux n'ont point à se défendre +contre le retour périodique des saisons rigoureuses. À certaines +époques de l'année, et dans certains recoins ouverts au soleil, les +arbres et l'air fourmillent joyeusement d'oiseaux et d'insectes qui +boivent la vie avec ivresse; la chaleur, la lumière, une alimentation +facile et abondante, animent et surexcitent ces multitudes. Et +pourquoi ne pas dire un mot de la parure sexuelle, des brillantes +couleurs, des appendices qui distinguent les mâles? Cela se retrouve +dans la faune de tous les climats, mais nulle part au même degré de +perfection que sous les tropiques. C'est à la fois un reflet et un +signe avant-coureur de la saison des amours. «À mon sens, dit à ce +sujet M. Bates, c'est penser comme les enfants, que de supposer que la +beauté des oiseaux, des insectes et des autres créatures leur est +donnée pour charmer nos yeux. La moindre observation, la moindre +réflexion démontre qu'il n'en est rien, car autrement pourquoi un seul +des deux sexes serait-il si richement paré, tandis que l'autre est +vêtu de couleurs sombres et ternes? Je suis persuadé que la beauté du +plumage et du chant, comme toutes leurs autres qualités spécifiques, +leur sont dévolues pour leur propre plaisir et pour leur avantage. Et +si ma remarque est fondée, n'est-ce pas une raison pour nous faire +des idées plus larges sur la vie intime et les relations mutuelles des +êtres qui peuplent la terre avec nous?» + + +IV + +«Tels sont donc, en résumé, les grands traits, les caractères de la +forêt vierge par excellence: elle est impénétrable, impropre à la +demeure de l'homme; la végétation est en guerre contre elle-même; les +plantes et les animaux grimpent; il y a peu d'insectes et point de +moustiques; les bas-fonds marécageux contrastent avec les terrains +boisés du haut pays; des arbres d'une taille colossale s'appuient sur +des racines arc-boutées et supportent des plantes pendantes aériennes, +comme une seconde forêt par-dessus la première; pêle-mêle de taillis +et de lianes parasites; absence de fleurs; retour invariable des +mêmes phénomènes dans leur cycle annuel, mensuel et diurne; ombrages +silencieux troublés par des bruits mystérieux et inexplicables; enfin, +source inépuisable d'intérêt, qui provient de la beauté et de la +variété, de la richesse, de l'exubérance et de l'intensité de la vie +chez tous les êtres organiques. + +«Ce qui précède n'est en quelque sorte que le cadre des explorations +où nous suivrons le voyageur, dont nous avons seulement esquissé les +premières impressions[2].» + +[Note 2: Je dois cette incomparable description de la forêt vierge à +mon éloquent et studieux ami M. Amédée Pichot, rédacteur de la _Revue +Britannique_, le plus intéressant recueil scientifique et littéraire +de ce siècle, que je lis depuis trente ans en m'instruisant toujours. +Ce recueil est le télescope universel qui rapproche les îles et les +continents de nous, pour nous faire comprendre le _Cosmos_ +intellectuel, le globe pensant.--M. Pichot, qui a traduit Shakespeare +avec un homme d'État de nos jours, est digne de nous traduire +Humboldt.] + + +V + +Voilà une oeuvre directe et permanente de Dieu sur l'écorce de la +terre! la vie répandue à pleine main et renaissant d'elle-même comme +un élément insensé, animé à la fois de l'existence et répandant en lui +et autour de lui la folle ivresse de la vie! C'est le délire de +l'existence, la cascade des créations bouillonnant des mains de +l'éternel créateur! + +Voilà la vie. + +Dieu l'a créée infatigable, inépuisable, innombrable dans les +végétations, moins nombreuse, moins palpable, moins fourmillante dans +les animaux, excepté les insectes, parce que l'intelligence les anime, +et que la nourriture plus recherchée leur manquerait dans leurs +pâturages terrestres; mais il leur mesure les aliments et +l'intelligence à proportion de leurs masses, de leurs besoins; entre +eux et l'homme il a placé la barrière des langues qui se parlent, mais +qui ne se comprennent pas entre elles, excepté les animaux +domestiques, premiers esclaves et tendres amis de l'homme. + +L'histoire naturelle a dans ce sens d'immenses connaissances à +acquérir, des mystères profonds à sonder par l'intelligence et surtout +par la charité, cette langue instinctive, qui balbutie à peine entre +la nation animée, la nation végétale et la nation humaine. Un +Aristote, un Pline, un Buffon, naîtront et feront l'histoire naturelle +des animaux par l'intelligence au lieu de la faire par la forme. + +C'est un des progrès assez rapprochés que la divine bonté permet à +l'homme d'espérer d'entrevoir sur ce globe. Ce sont des voix nouvelles +qui entrent une à une dans le cantique du _Cosmos_, dans l'hosanna de +la création. + + +VI + +En attendant, transportons-nous dans les solitudes méridionales de +l'océan Indien ou à l'océan Austral; il est nuit, l'étoile sur la +Croix du Sud dessine son trépied sur nos têtes, un vaisseau de guerre +nous porte depuis dix mois sans voir de rivage vers quelqu'une de ces +îles grandes comme des continents. Nous suivons notre route dans les +cieux, comme dans un miroir où elle se reflète d'étoiles en étoiles, +éteintes le jour, rallumées la nuit au souffle du Créateur. + +Le vaisseau de cent canons plus vaste que le Léviathan, et organisé +par l'industrie miraculeuse inspirée des hommes, contient deux mille +vies d'hommes dans son sein, les uns veillant à la manoeuvre et à +l'orientement des voiles pour balayer et recueillir dans leur éventail +gigantesque le moindre souffle d'air qui se repose sur le lit plus +lourd de la mer, afin de récolter ainsi le mouvement nécessaire de la +route; les autres, assis sur le pont, fourbissent les armes luisantes +qui vont conquérir une région inconnue de la patrie. Dans les +profondeurs du navire, la patrie a balayé avant le départ quelques +centaines d'hommes condamnés, de femmes coupables, d'enfants innocents +au sein de leurs mères, pour purifier la population saine de +l'Angleterre et pour peupler des populations renouvelées dans ses +colonies. La machine flottante est si vaste et les membres de bois +sont si solidement encastrés les uns dans les autres par leurs +extrémités et par leurs flancs, que le roulement des canons sur ses +ponts y est insensible et qu'il ne sent pas plus le poids d'une foule +d'hommes que le cheval de trait dans les rues de Londres ne sent le +poids des mouches qui se posent sur sa crinière. La mer porte tout, et +le vaisseau ne s'enfonce pas d'une ligne dans ses flots mugissants. +Les proscrits émigrants qui sont ensevelis dans ses cavernes rêvent, +pleurent, ou chantent pendant la longue traversée sur ce qu'ils ont +laissé de leur vie passée, sur ce qu'ils vont retrouver de leur vie +future, dans le hasard des unions que la destinée leur prépare sous +d'autres cieux. + + +VII + +La journée, longue pour tous ces passagers, touche à son déclin. Le +calme complet des airs laisse le navigateur indécis mesurer de combien +de vagues il a avancé dans sa route vers un rivage toujours invisible. +La cloche sonne, le prêtre s'agenouille, le matelot se découvre, +toutes les figures se rassérènent, toutes les conversations se +taisent: c'est à l'invisible Infini qu'on va parler. La prière +murmurée à demi-voix par le ministre du Tout-Puissant retentit +sourdement sur toutes les lèvres qui la répètent, et emporte à Dieu +les louanges, les actions de grâce et les voeux secrets de tout ce +monde flottant. Le silence respectueux se prolonge après la dernière +invocation, et chacun, pour dormir ou pour veiller à son poste, va +reposer ou surveiller la nuit. + + +VIII + +La nuit perfide et étouffante enveloppe dans un silence redoutable le +vaisseau, le ciel et la mer. Un bruit limité et soudain éclate tout à +coup dans ce silence. C'est le coup sourd des vagues qui s'amoncellent +et qui viennent de minute en minute heurter les flancs du vaisseau; ce +sont les plaintes des madriers et des solives qui, dans cet immense +chantier flottant, tendent à se détacher les uns des autres pour +reprendre leur liberté; ce sont les sifflements des ailes du vent à +travers les voilures, dont cinq cents matelots intrépides prennent les +ris; le tumulte des hommes sur le pont tremblant, la voix et le +sifflet du commandant, les voiles qui se déchirent et qui emportent +dans les airs la force échappée de leurs plis, les mâts surchargés qui +se rompent et qui tombent avec leurs vergues et leurs cordages sur les +bastingages, le pas précipité des matelots courant où le signal les +appelle, les coups de haches qui précipitent à la mer ces débris pour +que leur poids ajouté au roulis du navire ne l'entraîne pas dans +l'abîme; le tangage colossal de ces débris mesuré par six cents pieds +de quille, tantôt semble gravir jusqu'aux nuages la lame écumeuse et +la diriger en plein firmament, tantôt, arrivé au sommet de la vague, +se précipiter la tête la première, les bras des vergues tendus en +avant dans l'abîme où il glisse, le gouvernail touchant au fond de +l'océan; les matelots suspendus aux câbles décrivent des oscillations +gigantesques sur l'arc des cieux; les canons détachés de leurs +embouchures roulent çà et là sur les trois ponts avec des éclats de +foudre; à chaque effondrement du vaisseau entre des montagnes d'écumes +qui semblent l'engloutir, un cri perçant monte de la prison des +condamnés, puis des voix de femmes et d'enfants qui croient toucher à +leur dernière heure. Le vaisseau se relève lentement sous le poids +des vagues qui se creusent un berceau au pied des mâts et roulent +furieuses sur le pont disparu sous l'onde; il flotte au hasard, rasé +comme un ponton, sans savoir où la tempête le pousse; trois nuits, +trois jours l'engloutissent avec ses deux mille habitants dans les +caprices de la mer; c'est un tombeau où les morts sont avec les +vivants, et où chaque seconde est une agonie renaissante; nul n'espère +plus son salut, et le silence funèbre a succédé au cri de la terreur: +tout est mort sur ce jouet de la mort. + + +IX + +Mais les lames retentissantes semblent enfin se fatiguer de leur +fureur, les tangages et les roulis laissent respirer les ponts, les +ruisseaux d'écume coulent à la mer sur ses flancs, les mâts rajustés +se relèvent avec quelques lambeaux de voiles, le gouvernail réparé +plonge dans l'élément liquide et imprime une direction au vaisseau +désemparé. Le soleil luit entre mille nuages, les soldats et les +matelots remontent un à un sur le pont. On navigue au gré des lames +aplanies; le coup de vent qui a fait avancer les navigateurs en +aveugles sur l'océan Indien, leur laisse entrevoir à distance l'île de +Ceylan couverte de ses forêts étranges, et approcher d'un continent à +fleur d'eau, où un fleuve immense confond ses fanges avec les roseaux +de la mer. C'est le Gange sacré, qui descend des hautes montagnes des +Indes où brillèrent, à la naissance de l'homme primitif, les premiers +crépuscules, les révélations du Créateur et ses premières créations +humaines. Langues, idées, théologies, saintetés, invocations, +martyres, héroïsme, dévouement, prodiges, chants sacrés dont les +débris témoignent d'une majesté divine visible aux poëtes inspirés, +morale surhumaine, mystérieuse, que l'homme n'aurait pu découvrir, +invocation perpétuelle au Créateur, l'anéantissement de la matière +devant l'intelligence sacrée: tels sont les vestiges que ces +révélations indiennes conservent des premiers temps de l'entretien des +dieux et des hommes. Les brahmes en gardent encore les monuments +écrits dans leurs livres. On sent que Dieu a passé par là ; on respire +les parfums moraux de ses oracles. Il paraît évident que c'est là +qu'il a par ses instincts manifesté sa divine nature aux premiers +hommes. Sa première église a parlé, prié, chanté dans ces plaines et +sur ces sommets consacrés. Cherchez ses traces, elles sont là ; +Alexandre en eut la première vision pour l'occident du globe. Elles se +répandirent d'abord comme un reflet sur la Perse et la Chine; elles +sanctifièrent Zoroastre et Confucius, et les législateurs du pays des +pyramides; de là elles passèrent en Grèce, où l'imagination les colora +de ses brillants mensonges adoptés par les Romains; puis l'incarnation +chrétienne les sentit renaître et les pratiqua en morale parfaite et +en ascétismes pieux. Puis l'homme, divinisé par le dévouement de ses +frères, succède à l'Homme-Dieu, première institution de l'humanité! +Puis ce crépuscule encore visible pâlit et s'obscurcit dans l'extrême +Orient et se transforme dans l'Occident. Puis les conquérants +modernes assujettirent une partie de ces peuples et vinrent purifier +les populations et accroître leurs richesses par leur commerce dans +ces régions où ils adorèrent leur Memnon d'or sur les autels du Dieu +incorporel. Ils reconnurent le mystère, mais ils ne le comprirent pas; +et les ténèbres renaquirent où les premières races de cette humanité +mystérieuse avaient vu le jour du ciel dans la sainteté des fils aînés +de Dieu. + +Laissons débarquer cette lie de notre Occident et les conquérants +profanateurs sur ce rivage des Indes asservies, et voyons ailleurs les +mystères de l'action de Dieu dans les lieux ou dans les hommes. + + +X + +C'est le soir; nous sommes dans la capitale du monde occidental; le +Colisée, théâtre bâti par Vespasien à la mesure du peuple-roi et +bourreau de l'univers alors connu, s'élève à des centaines de pieds +au-dessus des édifices publics et des palais des citoyens de Rome. + +Des murs percés de vomitoires, entrées et issues immenses, s'ouvrent +de distance en distance, pour donner accès à cent dix mille +spectateurs. Une ellipse colossale dessine à l'oeil ce théâtre. Les +galeries superposées et repliées les unes derrière les autres, pour +laisser les regards embrasser librement la scène, s'avancent à +l'intérieur comme autant de promontoires sur la mer. + +Michel-Ange, déjà vieux, pendant qu'il méditait d'élever jusqu'à cinq +cents pieds dans les airs la coupole du temple du christianisme, fut +trouvé seul, errant, pensif, dans les ruines du Colisée. + +Une neige tombée en abondance la nuit précédente en faisait ressortir +les gigantesques lignes sur l'horizon; un ciel bleu, découpé par ses +jours, éclatait dans l'intérieur; il était absorbé dans l'admiration +muette, cherchant comment il dresserait dans le ciel le théâtre de la +grandeur du Dieu des chrétiens. Il avait trouvé Saint-Pierre dans le +Colisée. + + +XI + +Le jour où Titus fit la dédicace de ce Colisée, le spectacle fut digne +du monument. Des milliers de bêtes fauves de tous les déserts soumis à +l'empire y furent amenés pour y mourir pendant une représentation qui +dura cent jours! Trente mille esclaves gladiateurs, ces comédiens de +la mort, y récréèrent, à leur agonie, les regards féroces des Romains. +La mort seule était le jeu de ce peuple funèbre qui tuait pour +triompher, et qui tuait encore pour célébrer ses triomphes. Il jouit +pleinement ce jour-là de son ivresse de carnage, et il appelait Titus +les délices du genre humain. Des chars mortuaires ne cessaient +d'emporter, aux applaudissements de la foule, les carcasses d'animaux +et les cadavres de victimes. Le sable renouvelé buvait les flots de +sang, pour préparer à d'autres victimes une autre place pour mourir! + +Le monde n'a rien vu d'aussi magnifique: quatre étages d'un ordre +d'architecture différent le composent. Mille fois cent cinquante pieds +décrivent la circonférence de l'ellipse. La scène a trois cents pieds +d'étendue. Maintenant l'herbe et les ronces y poussent en liberté; les +oiseaux y chantent comme dans la forêt. + +Quatre cent quarante-six ans plus tard, c'est-à -dire l'an 526 de notre +ère, les Barbares de Totila en ruinèrent diverses parties, afin de +s'emparer des crampons de bronze qui liaient les pierres. Tous les +blocs du Colisée sont percés de grands trous. + +J'avouerai que je trouve inexplicables plusieurs des travaux exécutés +par les Barbares, et que l'on dit avoir eu pour objet d'aller fouiller +dans les masses énormes qui forment le Colisée. Après Totila, cet +édifice devint comme une carrière publique, où, pendant dix siècles, +les riches Romains faisaient prendre des pierres pour bâtir leurs +maisons, qui, au moyen âge, étaient des forteresses. + +Ces palais dont les matériaux ont été fouillés dans cette masse de +pierres, n'ont fait que l'ébrécher. Quelques petits autels, desservis +par un pauvre moine mendiant, sont invisibles dans la vaste arène. On +y dit la messe et on y demande pardon au Dieu victorieux du sang de +tant de millions de victimes répandu à plaisir pour amuser les +Romains! + +Quand la lune sereine de la campagne romaine se lève dans le ciel et +laisse filtrer sa blanche lueur à travers les brèches du Colisée sur +l'arène du Cirque, quelques humbles voix de solitaires s'élèvent et +demandent grâce pour les forfaits et pour les orgueils de l'humanité. +Le Colisée, vu ainsi, est la plus grande image qui soit sur la terre +des honteuses vicissitudes de la gloire humaine. On sent à la fois +tant de grandeur et tant de néant! On s'enorgueillit et on s'humilie +d'être homme. + + +XII + +Mais, à quelques pas de là , Saint-Pierre de Rome, oeuvre encore jeune +et vivante de la nouvelle religion des hommes, s'élève à trois cents +pieds plus haut que l'oeuvre de Vespasien. + +Entrez avec moi dans l'aire de l'édifice chrétien. Un obélisque +égyptien en granit marque la borne de l'ombre du temple. Deux +fontaines jaillissantes tombent et retombent éternellement avec la +profusion de leur eau dans des bassins de porphyre des deux côtés de +l'obélisque. Leur murmure fait faire silence et parle d'éternité. + +Ici, à droite et à gauche, une double colonnade de sept cent +trente-huit pieds de long, sur six cents pieds de large, enferme la +place qui précède le temple. Douze cents pieds d'espace ouvrent à +l'oeil la vue nécessaire pour embrasser la masse et la beauté de +l'église. + +La place comprise entre les deux parties semi-circulaires de la +colonnade du Bernin (mais, je vous en prie, ayez les yeux sur une +lithographie de Saint-Pierre), est à mon gré la plus belle qui existe. +Au milieu, un grand obélisque égyptien; à droite et à gauche, deux +fontaines toujours jaillissantes dont les eaux, après s'être élevées +en gerbe, retombent dans de vastes bassins. Ce bruit tranquille et +continu retentit entre les deux colonnes, et porte à la rêverie. Ce +moment dispose admirablement à être touché de Saint-Pierre, mais il +échappe aux curieux qui arrivent en voiture. Il faut descendre à +l'entrée de la place _de' Rusticucci_. Ces deux fontaines ornent cet +endroit charmant, sans diminuer en rien la majesté. Ceci est tout +simplement _la perfection de l'art_. Supposez un peu plus d'ornements, +la majesté serait diminuée; un peu moins, il y aurait de la nudité. +Cet effet délicieux est dû au cavalier Bernin, dont cette colonnade +est le chef-d'oeuvre. Le pape Alexandre VII eut la gloire de la faire +élever. + +Le vulgaire disait qu'elle gâterait Saint-Pierre. + +La place ovale, dont les deux extrémités sont terminées par les deux +parties de la colonnade, a sept cent trente-huit pieds de long sur +cinq cent quatre-vingt-huit de large. Vient ensuite une place à peu +près carrée, et qui finit à la façade de l'église. La longueur totale +de ces trois places qui précèdent Saint-Pierre est, à partir de la rue +par laquelle on y arrive, de mille cent quarante-huit pieds. + +Les deux portiques circulaires du Bernin se composent de deux cent +quatre-vingt-quatre grosses colonnes de travertin et de +soixante-quatre pilastres; ces colonnes forment trois galeries. Dans +de certaines solennités, les carrosses des cardinaux passent sous +celle du milieu. La base des colonnes est d'ordre toscan, le fût +d'ordre dorique, et l'entablement d'ordre ionique; elles ont +trente-neuf pieds deux tiers de haut. Les deux portiques +semi-circulaires ont cinquante-six pieds de large et cinquante-cinq de +hauteur. La balustrade supérieure est ornée de cent quatre-vingt-douze +statues de douze pieds de haut, comme celles du pont Louis XVI. Les +statues de Rome sont en travertin; elles furent faites sous la +direction du cavalier Bernin. Elles sont bien placées, et contribuent +à l'ornement. + + +XIII + +L'homme qui nous apprend le plus de choses sur l'antiquité, Pline, +nous dit que Nuncoré, roi d'Égypte, fit élever dans la ville +d'Héliopolis l'obélisque qui est à Saint-Pierre. Caligula le fit +transporter à Rome; on le plaça dans le cirque de Néron au Vatican. +Constantin bâtit sa basilique de Saint-Pierre sur une partie de +l'emplacement de ce cirque; mais, jusqu'en 1586, l'obélisque, chose +étonnante, resta debout dans le lieu où Caligula l'avait mis, +c'est-à -dire à l'endroit où se trouve maintenant la sacristie de +Saint-Pierre, bâtie par Pie VI. + +En 1586, presque un siècle avant la construction de la colonnade, +Sixte-Quint fit placer l'obélisque où il se voit aujourd'hui. Ce +transport, qui coûta 200,000 francs, fut exécuté par l'architecte +Fontana, au moyen d'un mécanisme admirable, que de nos jours personne +ne pourrait inventer, ni peut-être même imiter. À la fin du moyen âge, +on a transporté jusqu'à des clochers à une distance de soixante ou +quatre-vingts pas du lieu qu'ils occupaient d'abord. L'obélisque du +Vatican a soixante-seize pieds de haut et huit pieds dans sa plus +grande largeur. La croix qui le surmonte est à cent vingt-six pieds du +pavé. + +Cet obélisque n'a point d'hiéroglyphes; il n'est pas le plus grand de +ceux de Rome, mais quelques personnes le regardent comme le plus +curieux, parce que, n'ayant jamais été renversé, il a été conservé +dans toute son intégrité. + +Aux côtés de l'obélisque, on voit les deux fontaines. Les brillantes +pyramides d'écume blanche qui s'élèvent dans les airs retombent dans +deux bassins formés chacun d'un seul morceau de granit oriental de +cinquante pieds de circonférence. Le jet le plus élevé monte à +soixante-quatre pieds. + +Bramante, Raphaël, Michel-Ange, les plus grands artistes furent +prodigués aux plus grands pontifes pour concevoir et gouverner la +construction de ce prodige de la puissance, de la richesse et du +génie. + +Le christianisme tout entier se concentre dans son chef-d'oeuvre. La +façade trop théâtrale y manque seule. Elle est formée d'un portique +dont les colonnes ont quatre-vingt-sept pieds de tronc, sans les +chapiteaux et les corniches. Quand une des cinq portes de ce portique +s'ouvre, l'édifice apparaît tout entier. + + +XIV + +VUE GÉNÉRALE DE L'INTÉRIEUR DE SAINT-PIERRE. + +«On pousse avec peine une grosse portière de cuir, et nous voici dans +Saint-Pierre. On ne peut qu'adorer la religion qui produit de telles +choses. Rien au monde ne peut être comparé à l'intérieur de +Saint-Pierre. Après un an de séjour à Rome, j'y allais encore passer +des heures entières avec plaisir. Presque tous les voyageurs éprouvent +cette sensation. On s'ennuie quelquefois à Rome le second mois de +séjour, mais jamais le sixième; et, si on y reste le douzième, on est +saisi de l'idée de s'y fixer. + +«Quand vous serez assez malheureux pour désirer connaître les +dimensions de Saint-Pierre, je vous dirai que la longueur de cette +basilique est de cinq cent soixante-quinze pieds; elle a cinq cent +dix-sept pieds de large à la croisée. La nef du milieu a +quatre-vingt-deux pieds de largeur et cent quarante-deux de hauteur. +Elle est ornée de grosses statues de saints de treize pieds de +proportion. On peut dire qu'ils donnent l'idée de la magnificence à +qui ne les examine pas en détail. Cet effet est dû au grandiose de +l'architecture, et aux soins infinis que l'on se donne pour que tout, +dans Saint-Pierre, rappelle au voyageur qu'il est dans le palais d'un +Dieu.» + + +XV + +«Vous savez que Bramante avait élevé jusqu'à la corniche les quatre +énormes piliers de la coupole, qui ont chacun deux cent six pieds de +circonférence. L'église de _San-Carlo alle Quattro Fontane_ occupe +exactement l'espace d'un de ces piliers et ne paraît pas petite. + +«Bramante jeta les quatre grands arcs qui, comme des ponts, unissent +ces piliers l'un à l'autre. + +«Voilà ce que Michel-Ange trouva; c'est là -dessus qu'il éleva sa +coupole. Elle a cent trente pieds de diamètre, c'est-à -dire trois +pieds de moins que celle du Panthéon. Elle commence à cent +soixante-trois pieds du pavé, et sa hauteur, prise depuis sa base +jusqu'à l'ouverture de la lanterne, est de cent cinquante-cinq pieds. +On ne croirait jamais que la petite lanterne qui est au-dessus a +cinquante-cinq pieds de haut, l'élévation d'une maison ordinaire. +Ainsi, la coupole de Michel-Ange, enlevée de dessus les piliers, et +placée par terre, aurait deux cent soixante pieds de haut, élévation +qui surpasse celle du Panthéon. Montons sur les combles de +Saint-Pierre pour voir la partie extérieure du dôme: le piédestal de +la boule de bronze a vingt-neuf pieds et demi de hauteur; la boule +elle-même sept pieds et demi. La croix qui couronne l'église est haute +de treize pieds. + +«La hauteur totale de Saint-Pierre, depuis le pavé de l'église +jusqu'au dernier ornement de la croix, est de quatre cent vingt-quatre +pieds. Les Romains comptent onze pieds de plus, je crois, parce qu'ils +mesurent l'élévation à partir du pavé de l'église souterraine, où est +le tombeau d'Alexandre VI. + +«Cette hauteur fait frémir quand on songe que l'Italie est fréquemment +agitée de tremblements de terre, que le sol de Rome est volcanique, et +qu'un instant peut nous priver du plus beau monument qui existe. +Certainement jamais il ne serait relevé. Deux moines espagnols, qui +se trouvèrent dans la boule de Saint-Pierre lors de la secousse de +1730, eurent une telle peur, que l'un d'eux mourut sur la place. + +Pour que l'oeil soit satisfait, le contour extérieur de la partie +sphérique d'une coupole ne doit pas être le même que le contour +intérieur; la coupole de Saint-Pierre a deux calottes, et entre les +deux rampes l'escalier par lequel on monte jusqu'à la boule. + +Le _tambour_ de la coupole (la partie cylindrique) est percé de seize +fenêtres; c'est à travers ces fenêtres qu'en se promenant au _Pincio_ +on aperçoit quelquefois le soleil qui se couche.» + + +XVI + +Depuis la base des piliers jusqu'à la cime de cinq cents pieds de la +coupole, abîme de vide, les murailles élèvent avec elles jusqu'au +faîte le miracle de tous les arts: chapelles, tombeaux, figures, +peintures, mosaïques, balustrades de marbres précieux, symbole du +crucifié, anges qui l'assistent sur la terre ou qui le reçoivent dans +son éternité. J'ai eu la curiosité de monter aux trois sommets de +Saint-Pierre à Rome. Le premier, celui qui règne au-dessus du niveau +des murailles avant la naissance de la voûte de la coupole, présente +l'aspect d'une ville immense où les ouvriers voués à la conservation +de l'édifice habitent à deux ou trois cents pieds au-dessus du niveau +de la place avec leurs familles et les instruments de leurs métiers. +Leurs maisons disparaissent derrière les balustrades et l'ombre de +cette montagne de pierre qui prend racine à leur pied, sans pour cela +leur cacher le soleil. + +On se repose un moment à cette hauteur, avant de tenter l'ascension du +dôme. Une porte basse y conduit; l'on se trouve forcé de se courber et +de grimper entre deux voûtes parallèles, l'une extérieure, l'autre +intérieure, artifice de l'architecture que je n'ai pas compris, mais +qui a été adopté comme une nécessité de l'art dans plusieurs autres +voûtes à cathédrale, soit pour consolider la construction de ces dômes +portant sur eux-mêmes, soit pour rectifier à l'oeil du spectateur les +lignes harmonieuses de leurs dômes aériens. C'est ainsi que l'insecte +ramperait entre l'arbre et l'écorce. De temps en temps des fenêtres, +inaperçues d'en bas, laissent entrer le jour dans ces demi-ténèbres +intérieures. On en sort enfin à la hauteur de la moitié de la coupole, +et l'on entre en frissonnant dans le dôme lui-même. Une galerie +étroite vous permet d'en contempler la profondeur, en appuyant vos +mains crispées sur le parapet et la galerie. Les fidèles qu'on +aperçoit d'en bas sur le pavé du temple paraissent des fourmis +rampantes sur un morceau de marbre. On rentre épouvanté dans la +calotte double du dôme. On poursuit sa route et l'on retrouve enfin la +lumière du jour, mais on la retrouve dans le ciel. L'horizon de Rome +avec sa mer, ses montagnes, ses lacs, ses forêts, ses déserts, tremble +sous vos pieds; le moindre souffle du vent de mer, en se résumant de +cette élévation et en heurtant ses ailes contre cet écueil isolé des +cieux, résonne comme un tonnerre et semble prêt à enlever comme une +feuille morte le dôme colossal qui tremble sous vos pieds. Une seule +pierre, déplacée dans ces carrières de pierres superposées étage à +étage, ferait pencher ce monument et vous arriveriez en poussière +impalpable dans la poudre et la ruine. Vous pâlissez de la seule +pensée; cependant la volonté triomphe de la terreur, il vous reste à +gravir encore 75 pieds en dehors des murailles pour ramper autour du +dernier petit globe, bouton de la grande coupole, et pour embrasser +les bras de la croix de fer de 25 pieds qui couronne le tout. Je +renonce à décrire le bruit du vent dans l'intérieur de cette oreille +de bronze dont les moindres haleines de l'air frappent le tympan (que +serait-ce dans la tempête?). N'importe! reprenons force et marchons +toujours. Une échelle de fer aux échelons tremblants sort du dernier +sommet et vous porte au tronc de la croix, que vous embrassez +convulsivement comme un brin de mousse embrasse une aiguille d'un +chêne; vos yeux se troublent, et vous ne voyez plus que le vide +ondoyant à cinq cents pieds au-dessous de vous! + +Est-ce Dieu, sont-ce des hommes qui ont mis la première et la dernière +pierre à ce monument de la plus grande pensée du _Cosmos_? + + +XVII + +Vous redescendez en silence, et vous entrez dans le sanctuaire en +mesurant de l'oeil au-dessus de votre tête le même abîme que vous +mesuriez tout à l'heure au-dessous! L'étonnement et la terreur +refoulent le cri d'admiration sur vos lèvres. Vous parcourez +lentement, en silence, en comptant vos pas, les piliers, les colonnes, +les murs du saint édifice. À chaque pas votre enthousiasme redouble. +Jamais l'humanité n'a rien rêvé d'aussi vaste et d'aussi parfait! Rêve +de Dieu exécuté par les hommes. Tous les pas que vous faites en +parcourant l'enceinte démesurée sont marqués par le nom d'un homme de +génie que les siècles ont conservé comme une relique. Ces ouvriers de +Dieu ont été animés et inspirés par lui. De plus grands hommes dans +tous les arts ne sont pas nés et ne renaîtront jamais: architectes, +artistes, pontifes, poëtes, tailleurs de marbre, peintres, sculpteurs, +mosaïstes, ont été réunis en faisceau de foi, de puissance, de +conception, de richesse, de génie, de volonté, d'inspiration, +d'enthousiasme pour enfanter ce miracle! + +Raphaël peignait, Jules Romain dessinait, Buonarotti changeait à +volonté le marteau contre le pinceau, Bramante imaginait et concevait +la transfiguration de l'architecture pour élever dans le ciel le +Panthéon simplifié, exalté, glorifié. Et enfin le génie humain de +toutes les époques se couronnait lui-même en face de l'Éternel, et, +son diadème sur le front, disait à la religion et au pouvoir +politique: «Tu n'iras pas plus loin!» + +_Voilà Saint-Pierre de Rome!_ + + +XVIII + +Or, qu'est-ce qui a fait ces trois oeuvres? c'est l'homme! + +Et qu'est-ce que l'homme selon le _Cosmos_ matérialiste de M. de +Humboldt? C'est un peu d'hydrogène enfermé dans un canal de peau pour +râler quelques heures un certain nombre de respirations, puis pour +s'évanouir à jamais dans le néant et ne plus être! Ô législateurs! ô +guerriers! ô poëtes! ô artistes! ô potentats de la terre! ô savants! +qu'est-ce que vous êtes? qu'est-ce que vous faites? qu'est-ce que +votre gloire? qu'est-ce que votre immortalité? le misérable +crépitement de la feuille de ces arbustes que l'enfant qui la presse +en jouant dans ses deux doigts fait éclater avec un petit bruit, et +qu'il jette pour la voir sécher et pourrir sous ses pas! + +Voilà , hommes, voilà de l'oxygène accumulé, que vous appelez la vie! +Et vous appelez cela de la science? Appelez donc cela non pas la +science, mais la moquerie de la création, commençant par se moquer de +soi-même afin d'avoir le droit de se moquer de son Créateur! + +Et que les idiots vous croient! + +Votre vie et votre _Cosmos_ ne méritent pas même cette raillerie +scientifique. + +Votre _Cosmos_ et le néant ne sont pas deux. + +Votre science n'est que le néant ayant conscience de lui-même! + +Non, la vie humaine n'est pas cela. + +Vous retranchez de Dieu, de l'homme, de la vie, de la mort, de la +nature, ce qui en fait la divinité; c'est-à -dire le _mystère_. + +Ouvrez vos yeux et confessez le _mystère_, le _secret_ de Dieu! + + +XIX + +LA PENSÉE. + +Il n'y a pas longtemps qu'ouvrant par hasard un des cahiers d'études +de ces jeunes hommes chargés par état d'étudier le principe de vie +chez les animaux, et surtout chez l'homme (et que serait-ce s'il était +descendu jusqu'aux plantes, existences animées, imparfaites encore, +dont les racines sont du moins capables de choix et d'appropriation +des substances dont elles forment les fruits, et dont le cerveau est +en bas au lieu d'être en haut?); il n'y a pas longtemps, dis-je, que +je restai frappé d'admiration et de vérité en lisant ces belles +considérations sur le principe de la vie, base et opération +progressive du _Cosmos_. Je m'écriai: Voilà un homme qui pense comme +moi, et qui, à travers la matière, a deviné la _pensée_. Lisez et +comprenez cette préface d'un autre _Cosmos_: + +«Je crois même que la question de la vie et des destinées humaines ne +peut être bien résolue que par les enchaînements de la vie universelle +dont elle fait partie: une même lumière logique, éclairant et +fécondant ce vaste ensemble, sera la plus saisissante des preuves pour +l'esprit humain. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«La division la plus infinie de la matière ne pourra jamais vous +donner que de la matière. Le sentiment du vrai est comme l'affirmation +de la nature en nous.--Le _rien sans rien_, dit le philosophe +Royer-Collard, _mais je l'affirme_! De toutes les certitudes, la plus +certaine est celle qui résulte des dépositions du sens intime, parce +que la conscience est plus près du souvenir de l'être que le +raisonnement. + +«Le raisonnement a besoin de faits pour démontrer; le sens intime +croit, voit, conclut, affirme sans aucun argument qu'un regard! + +«Le principe de la vie est-il quelque chose de distinct de la matière? + +«Ou bien est-il, sous le nom de propriété de la matière, inhérent à la +matière même? + +«La question, ainsi posée et acceptée, est exactement la même pour le +principe de la vie morale que pour le principe de la vie corporelle. + +«On n'hésite pas plus à dire de la VERTU que de la divisibilité, +qu'elle est une propriété de la matière. Le principe une fois admis, +que tout est matière, et rien que matière en nous, cette conséquence +est naturelle. Il y a même, à la déduire ouvertement et à la soutenir, +quand on croit le principe, un certain courage et une franchise plus +honorables que l'indifférence. + +«Il ne s'agit donc pas ici d'une simple dispute de mots, comme il +semble à quelques esprits aveugles ou distraits; sous le voile des +mots, la question est posée sur des substances: ici, substance +matérielle, qu'admettent également les deux doctrines; là , substance +d'une autre nature, et d'une nature supérieure, dont la matière n'est +que le support. + +«Il ne faut pas nous le dissimuler, messieurs: ce n'est rien moins que +l'ordre moral qui est en question sous les deux doctrines contraires. + +«Dans un cas, les destinées de l'homme sont celles de la matière: la +vie humaine est un écoulement, qui commence à l'organisation, qui +finit à la dissolution, et qui s'épanche, comme le fleuve, sur une +pente fatale, des glaciers à l'Océan. + +«Dans l'autre cas, les destinées, ou plutôt les prédestinations de +l'homme, rarement réalisées, sont celles du principe supérieur +supporté par la matière; dans la mesure même où l'homme entre en +possession de ce principe supérieur, il en partage la nature et les +destinées, et par les responsabilités d'ici-bas, et par les espérances +immortelles. + +«Il n'est pas un des sentiments, pas une des pensées, pas un des actes +de l'homme, sur lesquels la doctrine acceptée ne retentisse, à l'insu +même de l'homme; + +«Comme il n'est pas une seule des réactions chimiques d'un corps, sur +laquelle ne rejaillisse sa simplicité ou sa dualité de composition. + +«Introduisez votre doctrine dans la loi, interdisez aux juges la +recherche du principe des actes, et à l'instant même où l'intention +s'évanouit, où il ne reste plus que l'organisme du fait, toute +moralité s'évanouit avec elle, et l'homicide par imprudence devient +l'égal du meurtre avec préméditation. Introduisez dans les moeurs +votre abstention de la recherche des causes, et bientôt, des deux +éléments prédestinés de tout acte humain, l'intention morale et +l'action, le droit et le fait, il ne reste plus que le fait. + +«Prise à ce sommet humain de la vie, c'est-à -dire aux régions morales +de l'échelle vitale universelle, la question du principe de la vie +n'est donc pas oiseuse. + +«Mais ce sommet est préparé par tout ce qui précède, et la question de +matière pure ou de principe incorporé dans la matière est la même à +tous les degrés de l'échelle. + +«Les principes incorporés peuvent varier et varient, en effet, à +chacun de ces degrés; mais la question de l'incorporation, +c'est-à -dire de la simplicité ou de la dualité de substance, est +partout la même. + +«Abordons franchement la question.» + + +XX + +«Ces deux états, l'un de _pure matière_, l'autre de _pur esprit_, sont +aussi étrangers l'un que l'autre à la nature humaine, formée de leur +concours et non de leur exclusion. + +«Aussi, ne pouvons-nous les concevoir séparés, que par une violence +faite à la nature des choses, que par l'abstraction, tout +artificielle, de l'esprit du sein de la matière qui le supporte; que +par une séparation fictive de la matière d'avec l'esprit qui la +vivifie. + +«Et c'est cette violence faite à la nature des choses, à la nature +bi-substantielle de l'homme et de tous les êtres de notre univers, qui +a causé l'erreur, également déplorable, du matérialisme, qui confond +la vie avec son support, et du mysticisme, qui prétend se passer de ce +support, et qui s'égare dans les fictions de l'esprit pur. + +«Le matérialisme, en effet, n'est arrivé à cette conception de matière +pure que par l'abstraction, c'est-à -dire par la séparation graduelle +de toutes les qualités ou propriétés qu'on observe aux divers degrés +de l'échelle des êtres. Il a dépouillé, en idée, la substance +sensible, de toutes les vertus que la substance supérieure ou +vivifiante lui avait communiquées: de la sensibilité et de la +contractilité de l'animal, des qualités végétatives, des propriétés +chimiques et de la plupart des propriétés physiques des minéraux; et +nous a dit ensuite de cette substance inférieure, réduite à +l'_étendue_ et à l'_inertie_: voilà la matière dans son état primitif. + +«Le matérialisme ne s'est pas aperçu qu'il donnait ainsi lui-même et +la preuve indirecte de son insuffisance à expliquer les phénomènes de +la vie, par la matière, c'est-à -dire par la substance réduite aux deux +seules propriétés de l'étendue et de l'inertie; et la preuve directe +de la nécessité et de la réalité d'une autre substance: car comment +l'étendue et l'inertie, combinées de toutes les façons, +pourraient-elles engendrer ce qui est contraire à leur nature? +l'étendue: l'unité indivisible de la pensée? l'inertie: les activités +vitales de toute sorte? + +«L'inertie, d'ailleurs, n'est pas une propriété, mais la négation de +toute propriété; c'est l'état où l'auteur de la Genèse se représente +la terre avant la vivification par l'esprit créateur: _Terra autem +erat inanis et vacua._ + +«Mais, pour passer de cet état d'inertie à l'état opposé qui se +définit par des propriétés, il a fallu nécessairement que les vertus +dont la matière était dénuée par elle-même lui fussent communiquées. +Je ne cherche en ce moment ni par qui, ni par quoi, ni comment; je +saisis au passage le fait irrécusable de la dualité, là où était la +simplicité; je constate le flagrant délit des vertus au sein même de +l'incapacité de toute vertu; par conséquent, l'intervention d'un +supérieur dans le sein même de l'inférieur, et je dis, avec l'autorité +de l'évidence: Les propriétés ultérieures de la matière sur +lesquelles vous vous appuyez pour repousser tout principe étranger à +la matière, sont la chose même que vous niez, sont les manifestations +logiques de ce principe même que vous essayez vainement de dissimuler, +d'absorber dans la matière, croyant par là vous éviter de le +reconnaître. + +«Et c'est vous-même qui, en défaisant par abstraction et pièce à pièce +l'oeuvre de la vie, en dépouillant la matière des propriétés qu'elle +n'a pu se donner elle-même, c'est vous-même qui faites la preuve, par +analyse, de l'intervention nécessaire et progressive d'un agent de la +vie. + +«Ramenons donc tous les êtres et tous les phénomènes de la vie, de ces +abstractions matérialistes et mystiques, aussi fausses l'une que +l'autre, à leur véritable nature, formée du concours de deux +substances. + +«Je sens profondément et sûrement que ces deux termes sont partout au +fond de la vie; car la vie est partout, toujours, proportionnelle à +leur union. Mais, avouables, évidents l'un et l'autre au sens intime, +dans le fait substantiel de leur _être_, ils sont aussi +insaisissables, aussi indéfinissables l'un que l'autre, dans leur +état primitif ou essentiel; tellement que nous ne savons les définir +que par opposition l'un à l'autre: La matière, disons-nous, est +l'opposé de l'esprit, l'esprit est l'opposé de la matière. + +«Pour moi, l'essence saisissable de leurs caractères relatifs est là : +que l'un est supérieur à l'autre et, par conséquent, prédestiné sur +l'autre. + +«Ce _quod divinum_ qui s'ajoute progressivement à la matière inerte, +qui est la substance même des propriétés progressives qu'elle +manifeste aux divers degrés de l'échelle, cette substance _supérieure_ +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Mais si ces principes (âme et matière, vie et mort) sont divers, me +dites-vous, où est dans l'organisme vivant le siége organique de la +vie?» + + +XXI + +«Je réponds: Votre question n'est qu'une nouvelle violation de la +nature réelle des choses. + +«Le siége organique d'un principe est partout où est sa logique, et sa +logique est partout où il a pris, par elle, possession de la matière. +Il n'est pas un point vivant de mon organisme corporel où mon principe +vital organique ne soit, ne règne et ne gouverne par sa logique. Ne +dites-vous pas vous-même que «l'état vital s'exprime dans la +conscience par une affection permanente, _vaguement localisée dans +tous les points à la fois de la masse vivante et animée?_» + +«Où est le siége d'un principe de civilisation dans les sociétés +humaines, du principe chrétien, par exemple? Il est partout où sa +logique s'est emparée des choses humaines, partout où la vie +chrétienne a pénétré, c'est-à -dire dans tous les actes chrétiens. + +«Mais, au-dessus des phénomènes physiologiques qui m'affirment un +principe vital organique, j'observe, dans une région supérieure de mon +être, un autre ordre de phénomènes parfaitement distincts des +précédents, les phénomènes psychiques, source de tout idéal en moi, +qui m'affirment un autre principe. Ce principe, ce demi-dieu créateur +de nos pensées et de nos actes, dont mon corps est le temple, dont ma +conscience est le sanctuaire, je ne l'aperçois pas seulement en +conclusion logique, je le sens en moi de si près et dans une intimité +si absolue avec moi-même, que je le reconnais pour être ce moi +lui-même qui sent, qui comprend, qui veut et qui parle en ce moment. + +«Ce principe, je n'en connais pas la nature essentielle, je ne cherche +pas ici comment il s'est constitué; le nom qu'on lui donne m'importe +peu; ce qui m'importe, c'est l'irrécusabilité de son être et sa +souveraineté incontestable sur le monde de mes sentiments, de mes +pensées, de mes volontés, de mes expressions diverses, qu'il gouverne +par sa logique.» + +Voilà pour la vie. + + +XXII + +Cette belle ébauche de vérité révèle, dans l'homme qui a su la penser +et qui a osé l'écrire, autant de hardiesse d'instinct que de +profondeur de réflexion. C'est la métaphysique du _mystère_; il n'y en +a pas d'autre. L'homme qui prétend tout expliquer par un seul mot +n'est pas digne d'en comprendre deux. Le _Cosmos_ de M. FOURNET (c'est +le nom du jeune médecin français qui a écrit ces belles lignes) +éclaire plus le _Cosmos_ du savant prussien que l'intelligence +n'éclaire la matière inerte des époques. Qu'il pense et qu'il écrive +encore: ses conjectures sont l'aurore des vérités qu'il découvrira. Il +est entré hardiment dans la logique de Dieu, qui est mystère. Je +trouve aussi sous sa plume le mot dont j'avais besoin et que la nature +divine du sujet me suggère pour mon _Cosmos_, à moi. Celui de M. de +Humboldt ne mérite que le nom d'histoire naturelle. Le _Cosmos_ a une +âme, comme l'homme; cette âme, c'est sa loi. Cette loi est évidente, +mais ne peut être comprise que par celui dont elle émane. Les hommes +et tous les siècles lui ont donné son vrai nom: Mystère, Humboldt! + +Je le rétablis et je dis humblement: + +_Matière et pensée_ forment le monde. + +Mais la matière, soit qu'elle soit composée des mêmes éléments en +_ignition_ que supposait M. de Humboldt, soit qu'elle soit composée +d'autres éléments inconnus, mais toujours matière, n'est pas _Dieu_. +Elle n'est ni infinie, ni indivisible, ni parfaite. Elle est +périssable. Elle ne peut par conséquent être _cause_; elle est effet. + +La pensée seule est Dieu. La pensée est créatrice. + +C'est donc la pensée divine qui, s'associant avec la matière créée par +Dieu, forme le monde. + +Dieu, en appliquant sa pensée ou sa volonté à la matière ou au +_néant_ sorti de ses mains, lui a imprimé ses qualités ou ses lois: +étendue, poids, grandeur relative, et sa forme, et ses limites, et sa +gravitation, et sa vie, et sa mort, et sa transformation quand sa vie +est accomplie. + +Tout ce que les yeux ou le télescope nous permettent de discerner de +ses lois, dans les espaces astronomiques de l'étendue infinie de +l'éther, n'est que la volonté absolue et mystérieuse de Dieu qu'il a +commandé et commande d'exécuter à l'infini matériel de ces mondes +flottants. + +Ces mondes nous paraissent petits ou grands, relativement à nous comme +matière; mais en réalité, et par rapport à Dieu qui les crée et qui +les gouverne, ils ne sont ni grands ni petits. L'égalité de leur +création et de leur illusion les nivelle, ils sont tous l'oeuvre de +Dieu et les exécuteurs de ses volontés qui sont leurs lois. + +Ils ont tous, depuis le soleil jusqu'à l'imperceptible animalcule vêtu +d'une impalpable poussière de matière, la même dignité, la même +sainteté, oeuvre de Dieu! + +Dieu leur a donné à tous un atome ou un monde de matière, et une +parcelle ou un monde d'intelligence, selon les desseins qu'il a sur +eux. Aux derniers l'instinct, aux seconds la sensation, aux premiers +la liberté méritoire. + +Leur partie matérielle se disperse à leur mort. + +Leur partie animée, intelligente, méritante, leur _âme_ survit tout +entière, et va animer, selon ses perfections ou ses imperfections +acquises, d'autres éléments ou portions d'éléments matériels. C'est ce +qu'on appelle ciel ou enfer. + +La mort étend son linceul sur ce _mystère_, et l'existence +s'accomplit, ou recommence, au gré des desseins mystérieux de Dieu! + + +XXIII + +Mais tout est mystère incompréhensible dans ce _Cosmos_, où +l'existence, la volonté, la Providence de Dieu, le mystère de son +action divine et absolue, sont eux-mêmes le mystère nécessaire, mais +inexplicite. + +Ôter les mystères de ce _Cosmos_, c'est ôter Dieu du monde, +c'est-à -dire la vérité et la vertu. + +Donc il n'y a point de matière sans mystère, car qui l'aurait créée? + +Point de lois physiques sans mystère, car qui les aurait données? + +Point d'_âme_ sans mystère, car qui l'aurait allumée et éteinte? + +Rien sans _mystère_, car le nom de mystère est le nom de la volonté ou +de l'action de Dieu dans les deux mondes, le monde physique et le +monde de l'âme. + +Nier le mystère, c'est plus que nier la matière et l'intelligence; +c'est presque nier l'existence et l'autorité de Dieu. C'est nier la +logique. + +Sans le mystère, je vous défie d'expliquer un atome. + +Avec les mystères, tout s'explique, depuis Dieu lui-même jusqu'aux +lois physiques et intellectuelles dans les phénomènes qui composent, +en découlant de lui, son véritable _Cosmos_. + +J'ajoute la loi des lois, la loi morale de la création intelligente et +libre. + +La vertu est fille de la vérité! + +Chaque vérité impose un devoir. + +Le _Cosmos_ est un _Tout_. + +La matière n'explique rien. Jetez dans votre creuset tous vos +éléments; nommez-les comme vous voudrez, analysez-les! + +Vous ne trouverez sûrement au fond du creuset qu'une énigme. + +Est-ce qu'une énigme explique un monde? + +Elle ne fait qu'ajouter à l'insolubilité des choses l'insolubilité des +doctrines soi-disant scientifiques. + +Quant à la conscience, il n'y en a plus! Est-ce que la conscience +serait éclairée par une énigme? + +Et sans conscience, qu'est le bien et le mal, l'honnête et le +déshonnête, le vice et la vertu dans l'univers? + +Vous voyez donc que votre prétendue science est obligée de se +désavouer elle-même et de recourir au mystère de son instinct inné +pour croire à quelque chose de surnaturel, au bien ou au mal moral +sur lequel la science matérielle ne dit rien! + +Car, si votre _Cosmos_ matériel ne dit rien de ce qui est nécessaire à +l'homme, il n'est pas humain, il n'est ni humain ni divin, il n'est +rien. + +C'est un néant savant, qui est forcé de recourir au mystère ou de +désavouer Dieu. + +C'est un transcendant blasphème! + +Voilà la fin de tout! + +Quelle fin! + + +XXIV + +--Mais un mystère, me direz-vous, est la confession de notre +ignorance. + +--Oui, le mystère mesure toute la distance incommensurable qui existe +et qui doit exister entre le mode d'action de Dieu sur les mondes et +l'ignorance de l'homme. + +Si Dieu n'était pas Dieu, il ne serait pas mystère. + +Tout serait clair comme le jour, palpable comme la pierre, +compréhensible comme la main qui contient ce que l'oeil juge. + +Mais il est Dieu, et par conséquent il agit en tout d'une manière +incompréhensible à notre misère morale. Quel rapport peut-il exister +entre le créateur et le créé? + +Aucun, si ce n'est ce mot qui fait incliner toute tête: MYSTÈRE! + +On le conclut, on le prononce, on adore, on croit, et l'on vit en paix +jusqu'à ce qu'une seconde vie nous introduise dans un autre mystère! + +Il est permis de le chercher, il est interdit de le découvrir. + +On ne peut que le conjecturer: la conjecture n'est point orgueilleuse; +elle est l'humiliation de la raison. + +Voici la mienne: + +Dieu, l'auteur des choses créées, n'est pas matière et ne peut pas +être matière, car la matière n'est pas infinie; et lui, Dieu, est +infini. + +Il lui a plu de s'unir pour la visibilité de son être à nos sens avec +ce quelque chose d'imparfait, de borné, de court, de divisible, que +nous appelons _matière_! + +Il lui a plu de lui donner la vie, le mouvement, des lois de +mouvement, de gravitude; de rotation, par lesquelles les mondes +visibles opèrent ce qu'il leur commande d'opérer. + +Il l'a soumise au temps, qui lui mesure la durée de l'être; + +À la dissolution et à la mort, qui la décomposent et la transforment. + +Les êtres qu'il a créés dans ces _conditions_ sont aussi nombreux, +aussi innombrables, aussi indescriptibles, aussi infinis que sa +pensée. + +Tous ont un corps, parcelle de matière; tous ont une âme, parcelle +d'intelligence. + +Les hommes sont un composé; Dieu est simple, parce qu'il est +immatériel dans sa nature. + +Mais, dans son action, il est non-seulement double, il est +innombrable, il est infini, il est libre parce qu'il est à lui-même sa +propre loi; il n'a de limites que lui-même. + +Dans son action sur l'univers, pourquoi voulez-vous qu'il soit _un_? +Savez-vous seulement ce que c'est que son unité ou sa dualité? + +Dites-moi le jour où il a créé cette substance visible qu'on appelle +matière? + +Qui vous dit que cette substance dont il a formé votre _Cosmos_ est la +même que sa substance invisible à l'oeil du corps? + +Moi, je suis persuadé qu'elle est distincte de Dieu; + +Et qu'il agit sur les mondes par l'action double de l'esprit et de la +matière. + + +XXV + +Dieu est, selon moi, _pensée_; + +La pensée du monde qui conçoit et qui régit tout. + +La matière n'est que matière. + +Elle ne pense pas; elle obéit à la pensée divine. + +C'est par l'union éternelle ou momentanée de la pensée et de la +matière, c'est par ce mariage surnaturel et fécond, que le monde ou +le _Cosmos_ est formé. + +Cette union des deux substances, la pensée divine et l'obéissance +matérielle, est le mystère! + +Ce mystère explique tout! + +Il a seul le mot du _Cosmos_! + +Celui qui le prononce sait tout! + +Il a trouvé le fond de la science, il a le pied sur le solide. + +Il n'a pas besoin d'en savoir davantage; son âme est satisfaite, son +esprit est en repos. + +Il n'écrit pas de _Cosmos_; il écrit l'histoire naturelle, la +géographie de la terre ou l'astronomie géographique des cieux. + +Il ne cherche point sa loi morale alors dans la science, qui ne peut +rien lui dire que de matériel. + +Il la trouve dans sa conscience, gravitation mystérieuse, mais +convenable, que Dieu a donnée comme une impulsion constante dans tous +les pays, dans tous les temps, dans toutes les doctrines civiles ou +religieuses, à tous les hommes de bonne volonté. + +La _conscience_ est le _mystère_ que nous portons en nous. + +Nous ne le comprenons pas, mais nous lui obéissons. + +Le christianisme en a simplifié pour nos siècles la formule morale. + +Il nous a apporté le mot, non de la _science_, mais de la +_conscience_. + +Pour tout le reste il a dit comme nous: _Mystère_! + +Ce mot est terrible pour notre orgueil, mais il _est_ comme Dieu +lui-même, _parce qu'il est_; il faut le subir ou avec rage ou avec +amour. + +Avec rage, c'est la révolte et l'impiété; + +Avec amour, c'est la raison et la vertu. + +Peut-on hésiter? + + +XXVI + +Il s'est formé parmi les savants une nouvelle école qui affecte, comme +des sourds et muets, de n'admettre que ce qu'ils touchent et de +traiter l'existence et le gouvernement du Créateur avec la plus +dédaigneuse indifférence, affectant de tout expliquer sans Dieu et +sans mystère. + +M. de Humboldt a écrit pour eux et comme eux son _Cosmos_. + +Il a enlevé le pivot du monde et il lui a dit: _Tournez_! + +Les ignorants ont été étonnés, et ils ont dit: «Voyez, c'est admirable +que cela tourne tout seul. Voilà quatre volumes qui nous expliquent +l'univers, et le nom de Dieu n'y est pas même prononcé. + +«Laissons la divine énigme au fond des espaces, et répétons les vains +mots que nous avons mis à sa place! + +«Cela nous suffit!» + + +XXVII + +Mais cela suffit-il à l'inquiète raison humaine, qui n'a de repos que +quand elle a trouvé son aplomb? + +Mais cela suffit-il à la science, qui n'admet aucun effet sans cause, +et qui voit l'effet universel, le _Cosmos_, se désintéressant de la +plus grande des causes, son Créateur et son Dieu? + +Mais cela suffit-il au malheur, qui voit effacer des astres cet astre +de l'âme, cette divine providence _infinie_ qui compte ses larmes et +ses jours et qui met en réserve ses souffrances pour les changer en +océan de justice, de réparation et de délices au jour éternel où elle +donnera à l'insecte tout ce qu'elle a promis à l'univers pour sa seule +existence? + +Mais cela suffit-il à l'espérance, qui, en s'approchant chaque jour de +la mort, y marche gaiement pour étancher enfin sa soif d'immortalité? + +Non, si vous mettez en doute l'existence de la providence et la bonté +de Dieu, la création, la conservation, la perfectibilité de ses +oeuvres, que votre vie soit une éternelle malédiction, au lieu d'être +une bénédiction sans fin! + +Or, votre conscience vous le dit, un Dieu sans évidence serait, s'il +existait, une malédiction sans terme; s'il n'existait pas, le _Cosmos_ +n'existerait pas lui-même! + +Le mystère est la seule explication du Dieu invisible; le mystère est +la seule explication de la matière elle-même. + +Confessez que tout commence et que tout finit par le mystère, et +adorez! + +Le mystère est le _passe-partout_ des deux mondes! + + LAMARTINE. + + +FIN DU TOME DIX-NEUVIÈME. + +Paris.--Typogr. de Firmin Didot frères, Imprimeurs de l'Institut et de +la Marine, rue Jacob, 56. + + +[Notes au lecteur de ce fichier numérique: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. + +Les prénoms Guillaume et Alexandre sont intervertis en page 228.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume +19), by Alphonse de Lamartine + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41056 *** diff --git a/41056-8.txt b/41056-8.txt deleted file mode 100644 index 35f2c87..0000000 --- a/41056-8.txt +++ /dev/null @@ -1,9451 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 19), by -Alphonse de Lamartine - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Cours Familier de Littérature (Volume 19) - Un entretien par mois - -Author: Alphonse de Lamartine - -Release Date: October 14, 2012 [EBook #41056] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTERATURE, VOL 19 *** - - - - -Produced by Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine -P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team -at http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - COURS FAMILIER - DE - LITTÉRATURE - - - UN ENTRETIEN PAR MOIS - - PAR - M. A. DE LAMARTINE - - - - - TOME DIX-NEUVIÈME. - - - - - PARIS - ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, - RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43. - 1865 - - -L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à -l'étranger. - - - COURS FAMILIER - DE - LITTÉRATURE - - - REVUE MENSUELLE. - - XIX - - -Paris.--Typographie: Firmin Didot frères, imprimeurs de l'Institut et -de la Marine, rue Jacob, 56. - - - - -CIXe ENTRETIEN. - -MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI, - -MINISTRE DU PAPE PIE VII, - -PAR M. CRÉTINEAU-JOLY. - -(PREMIÈRE PARTIE.) - - -I - -Quelle que soit l'opinion qu'on se fasse du principe divin ou humain -de l'autorité spirituelle ou temporelle de la papauté en Europe, il -est impossible de nier que les papes soient des souverains, soit en -vertu d'un mandat de Dieu, soit en vertu d'une antique tradition -humaine; qu'en vertu du titre surhumain, leur autorité, sous le -rapport spirituel, soit sacrée; et qu'en vertu du titre de possession -humaine et traditionnelle, leur gouvernement soit respectable. Les -gouvernements, monarchies ou républiques, traitent avec eux, leur -envoient des ambassades ou en reçoivent d'eux, concluent des -concordats ou des conventions avec eux, et sont tenus de les exécuter -par le simple respect de leur parole, jusqu'à ce qu'ils soient périmés -ou modifiés d'un consentement commun; en un mot ils gouvernent -légitimement la portion d'empire qui leur a été dévolue sur ce globe. - -_Détrôné pour cause_ de papauté, est un axiome de droit public qui n'a -pas encore été admis sur la terre. - -Qu'on n'admette pas le mélange sacrilége du spirituel et du temporel, -c'est libre à chacun; mais qu'on ne reconnaisse pas le gouvernement -temporel de la papauté parce que le pape exerce comme pape des -fonctions ecclésiastiques à Rome ou ailleurs, c'est confondre les deux -puissances et passer soi-même d'un ordre d'idées dans un autre. Les -papes ont donc comme souverains un gouvernement. - -Or, du moment où les papes ont un gouvernement, ils ont des ministres; -et si au nombre de ces ministres ils ont le bonheur de trouver un -homme supérieur, modéré, dévoué jusqu'à l'exil et jusqu'à la mort, -comme Sully était censé l'être à Henri IV; si ce rare phénix, né dans -la prospérité, éprouvé par les vicissitudes du pouvoir et du temps, -continue pendant vingt-cinq ans, au milieu des fortunes les plus -diverses, en butte aux persécutions les plus acerbes et les plus -odieuses, à partager dans le ministre, sans cause, les adversités de -son maître; si le souverain sensible et reconnaissant a payé de son -amitié constante l'affection, sublime de son ministre, et si ce -gouvernement de l'amitié a donné au monde le touchant exemple du -sentiment dans les affaires, et montré aux peuples que la vertu privée -complète la vertu publique dans le maître comme dans le serviteur; -pourquoi des écrivains honnêtes ne rendraient-ils pas justice et -hommage à ce phénomène si rare dans l'histoire des gouvernements, et -ne proclameraient-ils pas dans Pie VII et dans Consalvi le -gouvernement de l'amitié? - -C'est le véritable nom de ce gouvernement à deux têtes ou plutôt à -deux coeurs, qui a traversé tant d'années de calamités sans se -diviser, après quoi le ministre est mort de douleur de la mort du -souverain, laissant pour toute fortune une tombe sacrée à celui qu'il -a tant aimé. - -Voilà l'histoire exacte du règne pontifical de Pie VII et du ministre -Consalvi. - - -II - -J'ai beaucoup connu et familièrement fréquenté le cardinal-ministre, à -Rome, à différentes époques, sous les auspices de la duchesse de -Devonshire, son amie la plus intime, et j'oserai dire la mienne aussi; -elle m'en a légué une preuve touchante en me léguant une de ses -munificences par son testament. Cette munificence acquit à mes yeux un -triple prix parce qu'elle me fut transmise par madame Récamier, femme -digne de cette société avec les illustrations de Londres, de Paris et -de Rome, et qui m'a légué elle-même un souvenir immortel, le beau -portrait de notre ami commun le duc Matthieu de Montmorency. J'ai été -le témoin confidentiel, dans des circonstances difficiles, de la -mesure, de la sagesse, de l'équilibre de son gouvernement et de -l'impassibilité de son courage. Ce n'était pas seulement un grand -ministre, c'était un grand coeur; j'ai passé avec lui en 1821 les -semaines glissantes où l'armée napolitaine de Pépé et l'armée -autrichienne de Frimont allaient s'aborder à Introdocco et se disputer -les États romains envahis des deux côtés, et où Rome attendait des -hasards d'une bataille son sort et sa révolution; il était aussi calme -que s'il avait eu le secret du destin: «_Experti invicem sumus ego et -fortuna_,» nous disait-il. «Quant au pape, il a touché le fond de -l'adversité à Savone et à Fontainebleau; il ne craint pas de descendre -plus bas, laissant à Dieu sa providence.» N'est-on pas trop heureux, -dans ces agitations des peuples et dans ces oscillations du monde, -d'avoir son devoir marqué par sa place, et ne pouvoir tomber qu'avec -son maître et son ami? - - -III - -J'attendais, je l'avoue, avec impatience le moment où un hasard -quelconque, mais un hasard certain, quoique tardif, ramènerait le nom -du cardinal Consalvi dans la discussion des grands noms de mon époque -pour lui rendre témoignage. Ce jour est arrivé; un homme que je ne -connais pas personnellement, et dont les opinions ne sont, dit-on, pas -les miennes sur beaucoup de choses, M. Crétineau-Joly, vient de -publier un livre intitulé: _Mémoires du cardinal Consalvi._ - -Il ne faut pas qu'on s'y trompe, le titre ne donne pas une idée -précise du livre; bien qu'il soit d'un grand et vif intérêt, il n'a -que très-peu d'analogie avec ce que nous appelons ordinairement -_Mémoires_. Ce sont les mémoires diplomatiques plus que les mémoires -intimes et personnels du cardinal. Cet homme de bien, très-détaché de -lui-même, ne se jugeait pas assez important pour s'occuper -exclusivement de lui et pour en occuper les autres; il se passe -habituellement sous silence; mais, quand il rencontre sur le chemin de -ses souvenirs et de sa plume quelqu'une de ces questions historiques -qui ont agité et l'Église et le monde, telles que le concordat, le -rétablissement du culte en France, le conclave d'où sortit Pie VII, le -voyage du pape à Paris pour y couronner Napoléon, l'emprisonnement de -ce pontife à Savone, sa dure captivité, sa résidence forcée à -Fontainebleau, les désastres de Russie et de Leipsick qui forcèrent -l'empereur à tenter sa réconciliation avec Pie VII et à renoncer à -l'empire des âmes pour recouvrer à demi l'empire des soldats; le -retour du pape à Rome, l'enthousiasme de l'Italie à sa vue, qui le -fait triompher seul à Rome de l'omnipotence indécise de Murat en 1813; -enfin sa restauration spontanée sur son trône: alors Consalvi, -directement ou indirectement mêlé à toutes ces transactions, prend des -notes, les rédige et les confie aux archives du saint-siége pour -éclairer le gouvernement pontifical et traditionnel sur ses intérêts. -Ce sont ces notes authentiques dont le gouvernement romain -d'aujourd'hui a donné communication à M. Crétineau-Joly, et celui-ci -nous les livre à son tour sous le titre de _Mémoires du cardinal -Consalvi_. Elles seraient plus convenablement nommées Mémoires de -l'Église de Rome pendant la persécution de Pie VII, rédigées par son -premier ministre et son ami. Mais elles sont cependant et -effectivement des fragments très-réels et très-véridiques des Mémoires -du cardinal-ministre; il n'y a aucune supercherie, il y a seulement -lacune; ce ne sont pas tous les Mémoires, ce sont les documents -originaux, préparés par le ministre lui-même, pour la rédaction de ses -Mémoires. - -Nous allons suppléer, à l'aide des documents fournis par M. -Crétineau-Joly et par nos notions personnelles, aux commencements de -la vie du cardinal, omis ou trop légèrement relatés dans ce livre, -dont l'objet était plus vaste. - - -IV - -Le cardinal Consalvi naquit à Rome, le 8 juin 1755, et fut baptisé -sous le nom d'Hercule; il était l'aîné de quatre frères et d'une -soeur; son père était le marquis Consalvi, de Rome, et la marquise -Carandini, de Modène, sa mère. Il aurait dû réclamer légalement le nom -de Brunacci, famille plus illustre de Sienne que la famille Consalvi à -Rome; il n'en fit rien par respect pour son père, et persuadé, dit-il, -que la plus précieuse noblesse est celle du coeur et des actions. Il -n'avait que six ans quand il perdit son père; sa mère alla demander -asile à la maison du cardinal Carandini, son frère de prédilection; il -resta, ainsi que ses petits frères, sous la tutelle du marquis -Gregorio Consalvi. Gregorio, avant de mourir, en 1766, les confia à la -tutelle du cardinal Negroni, homme distingué du sacré collége. Ce -cardinal, qui avait été élevé à Urbino par les frères des écoles pies, -envoya ces enfants à Urbino pour y recevoir la même éducation que lui. - -«Une circonstance douloureuse m'éloigna d'Urbino quatre ans après, -avant d'y avoir fini mes études,» dit-il. «Mon second frère, -Jacques-Dominique, y contracta une horrible maladie. On -l'attribua,--je ne veux pas affirmer avec certitude que telle en fut -la cause,--à la brutale férocité d'un religieux, surveillant de la -division (_prefetto della camerata_) où nous nous trouvions. Ce -surveillant frappait avec un gros nerf de boeuf, et pour chaque -peccadille commise dans la journée, les faibles enfants revêtus -seulement de leurs chemises au moment où ils allaient se mettre au -lit. Or moi, qui n'avais que dix ans, j'étais l'un des plus âgés. Mon -pauvre frère se plaignit bientôt d'une douleur très-intense à l'un de -ses genoux, sans aucun signe extérieur tout d'abord; mais peu à peu le -genou se dressa presque jusqu'au menton, et demeura ainsi durant le -reste de sa vie. - -«Ma mère et notre tuteur le firent revenir à Rome pour le soigner. Il -fallut envoyer de Rome à Urbino la litière du Palais pontifical,--on -n'en trouva pas d'autre,--car il était impossible que mon infortuné -frère pût faire ce long trajet sans être porté sur un lit. Arrivé à la -maison maternelle, après avoir langui dans la souffrance et subi une -opération chirurgicale, il mourut vers l'âge de dix ou douze ans et -fut enterré à Saint-Marcel. Le grand amour que je lui avais voué me -fit amèrement ressentir sa perte, bien que je ne fusse que petit -enfant. Mais ce n'était pas le coup le plus douloureux que me -préparait mon triste sort. - -«Le cardinal tuteur, voyant que, par suite de ce trépas, notre mère en -voulait toujours au collége d'Urbino, nous rappela, mon frère André et -moi, pour nous placer dans le collége Nazaréen à Rome, tenu, lui -aussi, par les Scolopii. Mais une circonstance accidentelle ne lui -permit pas de réaliser son projet. Le cardinal Negroni, étant prélat, -avait été auditeur du cardinal duc d'York, alors évêque de Frascati. -Or, ce royal cardinal, fils de Jacques III, roi d'Angleterre, rouvrait -justement alors son séminaire et son collége, qu'il venait de retirer -des mains de la Société de Jésus. Comme il recrutait de jeunes clercs -pour peupler cet établissement, il demanda au cardinal Negroni de nous -y envoyer, lui promettant de nous accorder à tous deux sa protection -spéciale. - -«Le cardinal Negroni ne put pas refuser; il vit même qu'il commençait -notre fortune en nous plaçant sous la protection d'un aussi puissant -personnage. - -«Nous fûmes installés dans le collége de Frascati au mois de juillet -1771 pour y terminer nos études. J'acquis de la sorte les faveurs et -l'amour infini dont, à dater de ce moment, le cardinal duc d'York -m'honora jusqu'à la dernière heure de sa vie. Je restai à Frascati -environ cinq ans et demi; j'y terminai la rhétorique, la philosophie, -les mathématiques et la théologie. J'eus le bonheur d'avoir en -rhétorique, en philosophie et en mathématiques deux excellents -professeurs, et j'appellerai même le second très-excellent. Je puis -bien dire que c'est à lui que je dois presque entièrement ce -discernement, cette critique, ce jugement sûr,--si toutefois j'en ai -un peu,--que l'indulgence des autres, bien plus que la vérité, a fait -quelquefois remarquer en moi. Je prie ceux qui par hasard parcourront -ces lignes de regarder ce que je dis à ce sujet comme un effet de ma -reconnaissance pour le maître auquel je rapporte le peu que je sais, -et non comme une louange de ma propre personne. C'était un homme d'un -rare mérite: il connaissait la philosophie, les mathématiques, la -théologie et les belles-lettres, et j'ai rarement vu quelqu'un digne -de lui être comparé. - -«Je contractai au collége de Frascati une maladie très-sérieuse qui -interrompit mes études pendant quelques mois, et non sans me causer -un véritable préjudice. Je fus appelé à Rome et placé par mon tuteur -dans la maison maternelle, afin de m'y rétablir. Je retournai ensuite -au collége. Je fis cette maladie au printemps de 1774, et je me -trouvais en convalescence à l'époque de la mort de Clément XIV, ainsi -qu'au commencement du conclave dans lequel Pie VI fut élu. Ayant -achevé ma théologie au séminaire de Frascati, je le quittai -définitivement au mois de septembre 1776. Mon tuteur me plaça, et plus -tard il y plaça aussi mon frère André, qui était resté au collége pour -achever ses études, dans l'Académie ecclésiastique ouverte de nouveau -à Rome par le nouveau pontife Pie VI, qui l'entourait d'une spéciale -protection. J'y demeurai six ans et mon frère quatre, et j'y étudiai -les lois et l'histoire ecclésiastique professée par le célèbre abbé -Zaccaria, autrefois jésuite. En sortant de cette académie, je reçus -une pension de cinquante écus, ainsi que mon frère. Nous penchions -l'un et l'autre vers l'état ecclésiastique, moi plus que lui -cependant; c'est pourquoi j'embrassai cette carrière, quoique je fusse -l'aîné de la famille. Quant à André, il renonça au sacerdoce, non pour -se marier--ce qu'il ne fit jamais,--mais parce que sa santé ne lui -permettait pas de consacrer toutes ses heures, et spécialement celles -du matin, aux occupations et aux études imposées par les devoirs de -cet état et les emplois qu'il aurait pu remplir. - -«Par délicatesse de conscience, il ne se crut pas autorisé de demander -dispense pour conserver un bénéfice ecclésiastique de cent écus, qu'il -tenait de la générosité du Pape. Il le remit loyalement entre les -mains du donateur. Sans que je l'eusse sollicité, le Pape déclara au -cardinal dataire que ce bénéfice étant déjà entré, comme on dit, dans -ma maison, il ne voulait point l'en retirer, et qu'en conséquence on -devait m'en attribuer la collation. Ce fut la seule rente -ecclésiastique que je touchai jusqu'au cardinalat. La pension dont -j'ai parlé plus haut cessa de m'être payée à l'époque de l'invasion de -Ferrare par les Français. - -«Nous sortîmes, mon frère et moi, de l'Académie au mois d'octobre -1782, avec la pensée d'entrer dans la prélature. Il nous était -impossible de vivre sous le même toit que notre mère, qui, demeurant -avec son frère, ne pouvait pas se réunir à nous. Nous choisîmes donc -une habitation près d'elle, dans le casino Colonna, aux _Tre -Canelle_, nous réservant d'en prendre une plus fixe et plus convenable -quand je serais devenu prélat. Le 20 avril 1783, tandis que je -demeurais dans cet appartement provisoire, je fus nommé camérier -secret de Sa Sainteté, et par conséquent prélat de _mantellone_. À la -fin du mois d'août de cette même année, je fus éprouvé par une perte -qui me causa une très-vive douleur. J'avais jusqu'alors fréquenté plus -que toute autre la maison Justiniani: j'étais l'ami du prince et de la -princesse Justiniani, ainsi que de leurs deux filles, mariées, l'une -dans la maison des princes Odescalchi, l'autre dans la maison des -princes Ruspoli. Cette dernière fut attaquée par la petite vérole, -alors qu'elle était enceinte, et il lui fallut dire adieu à la vie à -l'âge si tendre de dix-huit ans. C'était un miroir de toutes les -vertus, elle apparaissait aussi aimable que sage. Vingt-neuf années se -sont écoulées, et aujourd'hui je ressens aussi profondément ce malheur -que le jour où il arriva. Je puis dire qu'après le trépas de mon -frère,--alors que j'étais presque enfant,--la mort de la princesse -Ruspoli fut pour ma jeunesse et pour mon âge mûr la première de -toutes les pertes si cruelles que j'eus à déplorer par la suite. Il -paraît que le Seigneur voulut éprouver ainsi la sensibilité peut-être -trop ardente de mon coeur, ou plutôt je crois que, dans sa clémence, -il chercha à punir mes nombreux péchés par ces deuils que mon -caractère me rendait plus pénibles. - -«Pendant un an et plus, je fus camérier secret du Pape. Au mois de -juin 1784,--si je ne me trompe, car je ne me rappelle pas -très-bien,--ou dans le mois d'août au plus tard, je devins prélat -domestique. J'habitais déjà le petit palais au bas de la daterie; je -ne le quittai qu'à ma promotion au cardinalat et quand je fus nommé -ministre. - -«Aux vacances d'automne, j'allai à Naples avec mon frère, afin de -rétablir ma santé compromise par une maladie assez sérieuse que je fis -au mois de septembre. Nous revînmes à Rome dans les premiers jours de -novembre. Autant que je puis m'en souvenir, il se passa encore -quatorze ou quinze jours sans que j'eusse aucune charge. J'étais -cependant référendaire de la signature. La Curie se disait contente de -mes services, et personne plus que moi n'était rapporteur d'autant de -causes. Des quarante qui sont le _non plus ultra_ des séances de ce -tribunal, moi seul j'en avais vingt-cinq et même trente. - -«Je fus enfin nommé _ponente del buon governo_ dans une promotion -nombreuse que fit le Pape à peu près au mois de janvier 1786,--si j'ai -bon souvenir. Mon premier pas ne fut ni trop prompt ni trop inespéré, -comme celui de plusieurs autres dans cette promotion, et j'aurais pu, -si j'avais songé à en prendre la peine, avancer bien plus vite. Il -m'eût été facile de marcher à pas de géant, ainsi que plus d'un de mes -compagnons de l'Académie ecclésiastique et d'autres prélats mes -confrères, si, à l'indulgence que me témoignait le Pape et à la -réputation que me créait le grand concours de la Curie, j'avais -cherché à joindre quelques-uns des bons offices de ceux qui -s'offraient de me servir auprès du Souverain Pontife. Mais, outre que -mon caractère était très-éloigné de demander, et plus encore de faire -la cour au premier venu pour mon avancement, j'avais eu sur cette -matière un trop bel exemple dans la personne de mon tuteur, le -cardinal Negroni. - -«Cet homme sans ambition, que sa probité, ses moeurs, l'élévation de -son esprit, l'affabilité de ses manières et son désintéressement -rendaient incomparable, ne fut pas heureux dans sa carrière. Durant sa -prélature il n'avait rien obtenu malgré sa capacité et ses mérites, -uniquement parce qu'il ne fit la cour à personne et qu'il ne sollicita -rien. En fin de compte cependant, la vérité perça d'elle-même, et, -sous le pontificat de Clément XIII, il devint auditeur du Pape, et Pie -VI le nomma dataire. Or jamais il ne demanda rien, et, chose rare et -même unique, il fut constamment estimé et aimé par trois papes -successifs, Clément XIII, Clément XIV et Pie VI, qui tous, comme on -sait, différaient d'habitudes et de caractère. Il professait donc une -maxime, maxime mise par lui en pratique dès le principe et qu'il -m'inculquait sans cesse avec beaucoup d'autres excellentes,--je veux -payer ce tribut de reconnaissance à sa mémoire.--Le cardinal me -disait: «Il ne faut rien demander, ne jamais faire la cour pour -avancer, mais s'arranger de manière à franchir tous les obstacles par -l'accomplissement le plus ponctuel de ses devoirs et par une bonne -réputation.» - -«Je suivis toujours ce conseil, et quand j'étais à l'Académie -ecclésiastique, je ne flattai jamais le célèbre abbé Zaccaria,--que -cependant j'estimais beaucoup. - -«C'était un homme que le Pape aimait et qui, par ses rapports -favorables sur les talents et les études de plusieurs de mes -compagnons, avait commencé leur fortune. Je ne fréquentais pas -davantage les cardinaux, ou ceux qui approchaient le plus près du -Saint-Père. Poussant même les choses au-delà des justes bornes, je ne -visitai jamais, ainsi que mes confrères, les neveux du Pape, et je -n'assistai jamais à leurs réunions, car j'avais peur qu'on ne crût que -l'intérêt me guidait. - -«Ce n'est pas ici le lieu de parler de l'importance, de l'étendue, de -la direction et de l'administration qu'entraîne cette oeuvre -gigantesque. Deux des cardinaux de la Congrégation étant morts, comme -le Pape avait toujours eu la pensée d'abolir cette Congrégation et de -faire de Saint-Michel une charge prélatice, il ne les remplaça pas. Le -cardinal Negroni, survivant, demeura seul à la tête de l'hospice. La -Congrégation avait pour secrétaire monsignor Vai. Quand il mourut, le -cardinal Negroni, sans me consulter, me proposa au Pape pour le -remplacer, et c'est ainsi que je devins secrétaire de la Congrégation. -Je m'efforçai de mériter de mon mieux la confiance que le cardinal me -témoignait; et, comme l'état de sa santé ne lui permettait plus de -faire de la direction de ce grand établissement l'objet de ses -occupations assidues, ce soin retomba sur moi seul. J'eus à traiter -toutes sortes d'affaires. - -«L'année 1789 arriva. Ce fut une époque de grands désastres -généralement pour tous, à cause de la révolution sans pareille qui -éclata en France vers la moitié de cette année, et qui se répandit -comme un vaste incendie dans l'Europe entière et même au delà. Ce fut -aussi pour moi, en particulier, une époque de véritables disgrâces qui -surgirent alors, ou dont les conséquences se firent sentir plus tard.» - - -V - -Le cardinal Negroni, son président, lui fut enlevé par la mort en -1789. - -«Peu après, mon coeur reçut encore un coup très-sensible du même -genre. J'avais à mon service un jeune homme de vingt ans, de moeurs -angéliques, d'une prudence, d'une intelligence et d'une capacité très -au-dessus de sa condition, d'une rare intégrité et d'une fidélité sans -exemple, d'une propreté en tout et d'une amabilité peu communes. Un -dimanche,--c'était le 1er mars,--comme il revenait avec sa femme de -Saint-Michel à Ripa, quatre soldats, échauffés par le vin et par la -luxure, se mirent à les suivre. D'abord à l'aide de paroles, ensuite -par des actes indécents, ils tourmentèrent la pauvre femme et -cherchèrent à la faire accéder à leurs désirs. Le malheureux jeune -homme, avec beaucoup de patience, hâta sa course sans oser se -retourner vers eux. Mais voyant que, malgré cela, ils voulaient -exécuter leur projet et qu'ils touchaient les vêtements de sa femme, -il fit volte-face et leur dit avec douceur que c'était son épouse, et -qu'il les priait de cesser leurs poursuites et leurs obsessions. Il -n'en fallut pas davantage pour enflammer leur colère. Les soldats le -saisirent avec violence, ils l'arrachèrent d'auprès de sa femme. À -quelques pas de distance, l'un d'eux, malgré ses prières,--il n'avait -point d'autre défense,--lui enfonça sa baïonnette dans une côte. Le -coup, ayant traversé l'artère, le tua en peu de minutes, noyé dans une -mare de sang. Ce genre de mort et la perte de cet excellent jeune -homme, qui m'était très-attaché, me furent plus pénibles qu'on ne -saurait se l'imaginer. Cette même année, j'eus la douleur de perdre la -duchesse d'Albany, nièce du cardinal duc d'York, qui m'avait toujours -comblé de bontés et de gracieusetés. Elle mourut très-jeune à Bologne, -où elle était allée prendre les bains d'après l'avis de la Faculté. -Elle cherchait à se guérir de deux maladies, restes d'une petite -vérole mal soignée, ou qui n'avait pas rendu suffisamment. - -«Enfin la mort d'un autre de mes domestiques, ayant tous les droits à -mon estime à cause de la fidélité et de l'attachement avec lesquels il -me servait, mit le comble aux afflictions de cette espèce, -afflictions, je l'ai dit, par lesquelles mon âme a toujours été -très-éprouvée.» - - -VI - -Consalvi ressentit quelque amertume du refus du pape de le choisir -pour successeur du cardinal Negroni dans un emploi inférieur auquel il -avait droit. Le pape, sans s'expliquer, le consola de cette disgrâce, -en montrant à ses amis l'intention secrète de le réserver pour -d'autres fonctions plus élevées et plus intimes. Il attendit -patiemment, n'ayant alors pour tout emploi salarié que sa pension de -deux cents écus romains (1,200 fr.). - -«Je ne restai toutefois que fort peu de temps dans cette incertitude. -La mort imprévue d'un des _votanti di segnatura_ fit vaquer une place -à ce tribunal. Tous mes amis m'engagèrent à ne pas perdre un moment et -à la demander. Je n'accédai point à leurs instances, et le pape ne -m'en aurait point laissé le loisir si j'eusse voulu le faire. C'est le -jeudi saint que cette mort arriva. Le matin suivant, bien que ce fût -le vendredi saint, bien que les augustes cérémonies de ce jour -dussent avoir lieu, et que, selon l'usage, la secrétairerie d'État fût -comme fermée, le pape envoya au secrétaire d'État l'ordre de -m'expédier tout de suite _votante di segnatura_, charge de -magistrature élevée. Dès que ma nomination me fut parvenue, je courus, -comme c'était mon devoir, remercier Sa Sainteté. Elle n'avait pas pour -habitude de recevoir quand on lui venait offrir des actions de grâces. -Beaucoup moins imaginais-je être reçu ce jour-là, et au moment où le -pape, rentré dans ses appartements après la fonction du vendredi -saint, et devant retourner quelques heures après à la chapelle pour -les matines que l'on nomme _Ténèbres_, récitait complies et allait, -quand il les aurait achevées, se mettre à table pour dîner. - -«Ayant appris alors que j'étais dans l'antichambre, où il avait donné -l'ordre qu'on ne me renvoyât pas, selon l'usage, si je venais,--parce -qu'il désirait me voir,--il me fit entrer immédiatement. Après qu'il -eut achevé ses complies devant moi, il m'adressa des paroles si -pleines de bonté, que je ne pourrai jamais les oublier tant que je -vivrai. Ce fut avec le visage le plus affable et qui témoignait -vraiment la satisfaction de son coeur, qu'il me dit: «Cher Monsignor, -vous savez que nous ne recevons jamais personne pour les remercîments, -mais nous avons voulu vous recevoir contre l'habitude, malgré cette -journée si occupée, et quoique notre dîner soit servi, afin d'avoir le -plaisir de vous dire nous-même ceci: En ne vous comprenant pas dans la -dernière promotion, parce que nous avons été contraint d'attribuer à -un autre le poste qui vous était destiné, nous avons éprouvé autant de -tristesse que nous goûtons de joie à nous trouver en état de vous -offrir de suite la charge de _votante di segnatura_ maintenant -vacante. Nous le faisons pour vous témoigner la satisfaction que vous -nous causez par votre conduite. Nous vous avons enlevé de -Saint-Michel, parce que nous voulions vous faire suivre la carrière du -bureau et non celle de l'administration.» - -«Le Saint-Père daigna ajouter ici quelques paroles sur l'opinion que -sa bonté, et non mon mérite, lui faisait augurer de moi sous le -rapport des études, paroles que la connaissance que je possède de -moi-même ne me permet pas de transcrire. Il continua ainsi: «Ce que -nous vous donnons aujourd'hui n'est pas grand'chose, mais je n'ai rien -de mieux, car il n'y a aucune autre place disponible. Prenez-le -cependant, comme un gage certain de la disposition où nous sommes de -vous accorder davantage à la première occasion.» - -«Il est facile de comprendre qu'à un semblable discours, prononcé avec -cette grâce, cet air de majesté jointe à la plus pénétrante douceur, -et cette amabilité qui étaient particulières à Pie VI, les expressions -me manquèrent absolument pour lui répondre. C'est à peine si je pus -balbutier: «qu'ayant recueilli les paroles si clémentes qu'il avait -prononcées sur mon compte après la promotion, paroles qui m'assuraient -que je n'avais point démérité de sa justice et qu'il n'était pas -mécontent de moi dans la charge de Saint-Michel, j'étais fort -tranquille, et que je l'aurais été longtemps encore et toujours; que -je n'avais d'autre désir que celui de ne pas lui déplaire et de ne -point faillir à mes devoirs dans tous les emplois auxquels il -daignerait m'appeler.» - -«Il m'interrompit: «Nous avons été content, très-content de vous à -Saint-Michel; mais nous vous répétons que nous voulons vous attacher -à d'autres études. Nos promesses d'alors étaient sincères, mais ce -n'étaient que des mots; aujourd'hui voici un fait: ce n'est pas -grand'chose, mais c'est plus encore que des mots. Prenez donc ceci -maintenant; allez! allez! mon dîner se refroidit, et nous devons -ensuite descendre à la chapelle!» - -Ces paroles si bonnes et le goût que le caractère grave et la figure -gracieuse et modeste du futur cardinal inspiraient au majestueux et -beau pontife Braschi, ranimèrent les espérances bornées de Consalvi. - - -VII - -Il refusa, un an après, la charge d'envoyé à Cologne, par crainte -d'engager sa responsabilité. - -«Je ne voyais rien de semblable à redouter l'auditorat de Rote. Cette -charge ne portait avec elle aucune responsabilité, ainsi que je l'ai -dit; elle était très-enviée et ne sortait pas du cercle d'études que -je m'étais tracé. Si le labeur produisait de grandes fatigues à une -certaine époque, il était compensé par de nombreux mois de vacances et -de repos. Enfin, je considérais que, quoique exempt de l'ambition du -cardinalat, toutefois, en le regardant comme le terme honorable de la -carrière entreprise, l'auditorat de Rote m'y conduisait lentement, -c'est vrai, mais certainement, sans avoir besoin de mendier la faveur -ou la bienveillance de qui que ce fût, ni de faire la cour à personne, -puisque le décanat de la Rote mène à la pourpre d'après l'usage, quand -le doyen n'a pas démérité et que l'on n'a véritablement rien à lui -reprocher. J'étais jeune encore,--j'avais environ trente-cinq ans,--et -mon âge me permettait d'attendre le décanat, quelque lenteur qu'il mît -à venir. - -«J'ajouterai encore que j'avais un autre stimulant pour désirer si -passionnément l'auditorat de Rote. J'éprouvais un goût très-prononcé -pour les voyages, goût que je n'avais pu satisfaire jusqu'alors que -par une petite course à Naples et en Toscane, d'où j'étais revenu -depuis peu. Les vacances de la Rote commençaient aux premiers jours -de juillet; elles finissaient en décembre. Je trouvais donc ainsi le -moyen de voyager chaque année pendant cinq mois et plus, sans manquer -à aucune de mes obligations, et sans avoir besoin de congés et de -permissions obtenus à l'avance. - -«Toutes ces raisons me firent désirer si fortement l'auditorat de -Rote, que je me crus autorisé, pour cette seule fois,--car je ne -l'avais pas fait avant et je ne le fis plus après,--et pour cette -seule charge, à me départir de la maxime du cardinal Negroni, d'autant -mieux que je ne la violais point par ambition, mais par un tout autre -motif, et je dirais presque par le motif contraire. Toutefois je ne -pus pas m'empêcher de me joindre à tant d'autres concurrents; et je -n'osai pas m'abandonner entièrement aux espérances que m'inspiraient -les promesses que le Pape m'avait adressées deux ans auparavant, -promesses se résumant en ces mots: «Nous veillerons nous-même à votre -avancement.» - -«Je comptai plutôt sur ses bonnes dispositions, et ne me laissai pas -arrêter par le peu de temps écoulé depuis ma dernière promotion. Je -priai le cardinal secrétaire d'État (Boncompagni) de parler de moi au -Souverain Pontife en même temps que des autres concurrents. De peur -que, pressé par les affaires qu'il pouvait avoir, il n'exauçât pas mon -voeu, je demandai à l'auditeur du Pape de vouloir bien faire connaître -au Saint-Père que moi aussi j'étais sur les rangs, et rien de plus. - -«Telles furent les seules démarches que je fis et que j'autorisai à -faire. Le succès les couronna heureusement, et je passai auditeur de -Rote dans le mois de mai ou de juin 1792. Je ne me souviens pas de la -date précise. - -«Je ne puis exprimer l'extrême joie que j'en éprouvai. Ayant rendu à -Sa Sainteté les actions de grâces qui lui étaient dues, je crus de mon -devoir de lui en garder, ainsi qu'à sa famille, une éternelle -reconnaissance. Je me trouvai très-embarrassé pour en porter l'hommage -au duc Braschi, son neveu. J'ai raconté plus haut qu'un excès de -délicatesse m'avait toujours éloigné de la maison Braschi, dans -l'appréhension que l'on pût s'imaginer que je la fréquentais pour -faciliter mon avancement. En obtenant l'auditorat de Rote, j'avais -touché le but de mes désirs. Comme j'étais bien résolu de mourir -auditeur ou d'attendre le cours naturel des choses, afin d'en être le -doyen et d'arriver au cardinalat par cette voie, je crus que visiter -la famille Braschi, ce serait alors gratitude et non plus intérêt. Je -surmontai avec peine la crainte que me causait mon entrée dans un -salon où je n'étais pas vu avec trop de plaisir et non sans motif, car -les proches du Pape avaient désiré et sollicité l'auditorat de Rote -pour Mgr Serlupi, leur parent. Je fus donc accueilli avec froideur. -Avant cette époque, je n'étais jamais allé au palais Braschi, si j'en -excepte trois ou quatre visites d'étiquette en habit de prélat et -confondu dans la foule, pour l'anniversaire de l'élection du Pape. À -dater de ce jour, je ne laissai jamais passer une seule soirée sans me -rendre chez les Braschi, et je devins leur plus dévoué serviteur et -ami. Je crois en avoir fourni par mes actes les preuves les plus -certaines et les plus constantes.» - - -VIII - -Au mois de novembre 1794 ou 1795, il visita avec un de ses amis, -Bordani, l'Italie et les bords de la rivière de Gênes. - -À son retour à Rome, le Pape, pour se défendre contre les agressions -répétées de la république Cisalpine, résolut d'augmenter son armée et -d'en changer l'organisation. Il en donna le commandement au général -Caprosa, employé alors au service de l'Autriche, et nomma une -commission militaire, à la tête de laquelle il éleva Consalvi, malgré -sa jeunesse: il n'avait alors que trente-cinq ans. Les Français -attaquèrent les légations, la paix fut conclue. Le Directoire ordonna -au général Duphot de fomenter l'insurrection de Rome contre le Pape; -un coup de feu l'atteignit; il tomba mort. «Vous savez ainsi que moi,» -écrivit l'ambassadeur français au Directoire, «que personne à Rome n'a -donné d'ordre de tirer ni de tuer qui que ce fût; le général Duphot a -été imprudent, tranchons le mot, il a été coupable.» Il y avait à Rome -un droit des gens comme partout. - -Rome fut envahie par quinze mille hommes, sous les ordres du général -Berthier. Le gouvernement romain ne s'opposa point à sa marche; -Consalvi est arrêté, Pie VI est emmené à Sienne; de là à la Chartreuse -de Florence, puis à Briançon, en France. Ce martyre du pape, terminé -par sa mort, commence. Elle le délivre dans la citadelle de Valence, -la vingt-cinquième année de son pontificat. Ce pape opulent, -magnifique, prodigue envers ses neveux, les Braschi, expia dans -l'indigence et la captivité le luxe de sa vie et l'amabilité de ses -manières. - -Consalvi de son côté est conduit à Civita-Vecchia. Condamné à un -éternel exil de Rome, il choisit Livourne pour lieu de son ostracisme -dans l'espoir de rejoindre Pie VI à la Chartreuse de Florence, pour -adoucir la captivité de ce pontife. À la sollicitation de ses amis -romains, Berthier s'adoucit et le fait reconduire captif dans la -capitale. Il est incarcéré au château Saint-Ange. Le général Gouvion -Saint-Cyr, qui avait succédé à Berthier, refuse de ratifier une -proscription plus odieuse du gouverneur romain, qui condamnait -Consalvi à sortir de Rome, ignominieusement monté sur un âne, et en -butte à la risée de ses ennemis; il fut conduit à Terracine, dans la -compagnie de vingt-quatre galériens napolitains. À quelque distance de -Rome, le commandant français le combla d'égards et le fit conduire à -Naples. Après un mois et demi de captivité, le roi et la reine de -Naples le reçurent avec empressement; dans le mois de juin 1798, on -lui accorda la permission de se rendre à Vicina, dans les États -Vénitiens, de là il gagna la Chartreuse de Florence, où le pape Pie VI -languissait encore. - -«Je ne rencontrai toutefois,» dit-il, «chez le ministre du grand-duc -que les manières les plus dures et le plus impoli des refus. Je me vis -forcé d'agir alors comme par surprise. Il me fallait voir le Pape à -tout prix, et lui prouver au moins ma bonne volonté. Je choisis -secrètement le jour et l'heure que je jugeai les plus favorables, et -je me rendis à la Chartreuse, à trois milles de Florence, où le -Saint-Père était prisonnier. Lorsque j'arrivai au pied de la colline, -je ne puis exprimer les sentiments dont mon coeur fut agité à l'idée -de revoir mon bienfaiteur et mon souverain, qui avait eu tant de -bontés pour moi, et en pensant au misérable état dans lequel se -trouvait réduit ce Pie VI que j'avais vu au comble des splendeurs. -Chaque pas que je faisais pour me rapprocher du Saint-Père apportait à -mon âme une émotion toujours croissante. La pauvreté et la solitude de -ces murs, le spectacle de deux ou trois malheureuses personnes -composant tout son service, m'arrachaient les larmes des yeux. Enfin, -je fus introduit en sa présence. Ô Dieu! que de sensations affluèrent -alors à mon coeur, et en vinrent presque à le briser! - -«Pie VI était assis devant sa table. Cette position empêchait qu'on ne -s'aperçût de son côté faible: il avait à peu près perdu l'usage des -jambes, et il ne pouvait marcher que soutenu par deux bras robustes. - -«La beauté et la majesté de son visage ne s'étaient pas altérées -depuis Rome; il inspirait tout à la fois la plus profonde vénération -et l'amour le plus dévoué. Je me précipitai à ses pieds; je les -baignai de larmes; je lui racontai tout ce qu'il m'en coûtait pour le -revoir, et combien je souhaitais de rester à ses côtés pour le -servir, l'assister et partager son sort. Je lui jurai que je tenterais -tous les moyens possibles dans l'espoir d'atteindre ce but. - -«Je renonce à rapporter ici le gracieux accueil qu'il me fit, la -manière dont il agréa mon attachement à sa personne sacrée, et ce -qu'il me dit de Rome, de Naples, de Vienne, de la France, et de la -conduite tenue par ceux qu'il devait regarder comme les plus attachés -et les plus fidèles de ses serviteurs. Le Saint-Père m'affirma ensuite -qu'il croyait de toute impossibilité que je pusse obtenir la -permission de rester auprès de lui. Je répondis que je ne négligerais -rien pour réussir, et il me congédia après une heure d'audience. Cette -heure me combla tout ensemble de consolation, de tristesse et de -vénération; elle augmenta, s'il est possible, mon respectueux amour. - -«Revenu à Florence, je ne parlai à personne de cette visite, et, pour -éloigner davantage les soupçons, je demandai l'autorisation de me -rendre à Sienne pour voir la famille Patrizi, qui arrivait de Rome. Je -n'obtins ce permis qu'avec une limite de quinze jours. Cela me fut -d'un très-fâcheux augure pour mes projets de résider à Florence, -projets que je voulais ensuite essayer de réaliser. Dès que les -quinze jours furent écoulés, le commissaire grand-ducal me força de -quitter Sienne, et je me séparai avec chagrin de cette famille, que -j'aimais beaucoup. - -«D'autres jours se passèrent à Florence, pendant lesquels je tentai -tout, je dis tout, j'osai tout, directement et indirectement, pour -obtenir ce que je souhaitais avec tant d'ardeur. Mais alors le -plénipotentiaire de France demanda expressément au premier ministre du -grand-duc de me renvoyer sans retard. Mes efforts devenaient inutiles, -et mon espérance s'évanouit. Je fus contraint de quitter Florence et -d'aller habiter Venise, ainsi que j'en avais pris la résolution dans -le cas où mon séjour auprès de Pie VI ne serait pas autorisé. - -«Tout ce que je pus faire en cachette, et non sans courir certains -risques, fut de me rendre une seconde fois à la Chartreuse pour -communiquer au Pape mes vaines tentatives, pour lui baiser encore les -pieds et recevoir sa dernière bénédiction. Il éprouva quelque peine en -apprenant que je n'avais pas réussi dans mon projet, mais il n'en fut -point étonné. Pendant l'heure entière d'audience qu'il m'accorda, il -me prodigua toutes sortes de faveurs, et me donna les plus salutaires -conseils de résignation, de sage conduite et de courage dont les actes -de sa vie et son maintien m'offraient un parfait modèle. Je le trouvai -aussi grand et même beaucoup plus grand que lorsqu'il régnait à Rome. -Au moment où il me chargea de saluer de sa part le duc Braschi, son -neveu, qui habitait Venise et qu'il avait eu la douleur, peu -auparavant, de voir arracher d'auprès de lui dans cette même -Chartreuse, je jurai à ses pieds que je considérerais partout, en tout -temps et dans n'importe quelle occasion, comme une dette la plus -sacrée, d'être attaché à sa famille jusqu'au point de devenir pour -elle un autre lui-même. C'est l'expression qui m'échappa alors dans -mon enthousiasme. Je me flatte de n'avoir pas failli à ma parole dans -les circonstances où j'ai pu le faire. - -«Pie VI me remercia avec une bonté et une majesté que je ne crois pas -que l'on puisse égaler. J'implorai sa bénédiction. Il me posa les -mains sur la tête, et, comme le plus vénérable des patriarches -anciens, il leva les yeux au ciel, il pria le Seigneur, et il me bénit -dans une attitude si résignée, si auguste, si sainte et si tendre, -que, jusqu'au dernier jour de ma vie, j'en garderai dans mon coeur le -souvenir gravé en caractères ineffaçables. - -«Je me retirai les larmes aux yeux. La douleur m'avait presque mis -hors de moi; néanmoins je me sentais ranimé et encouragé par le calme -inexprimable de mon souverain et par la sérénité de son visage. -C'était la grandeur de l'homme de bien aux prises avec l'infortune. De -retour à Florence, j'en partis dans les vingt-quatre heures. - -«J'étais à Venise à la fin de septembre 1798. Après y avoir passé -quelques jours, je remplis un devoir en allant visiter mon oncle, le -cardinal Carandini, qui habitait Vicence. Je restai avec lui presque -tout le mois d'octobre, à l'exception de cinq ou six jours consacrés -par moi à des amis que je possédais à Vérone. À la fin d'octobre, je -retournai à Venise, où j'avais des connaissances qui offraient de -subvenir à mon extrême détresse. Le gouvernement révolutionnaire avait -confisqué mes propriétés, sous prétexte que j'étais émigré. - -«Sur les représentations que mes mandataires firent pour démontrer la -fausseté de cette allégation, les Consuls rendirent deux décrets. - -«Par le premier, on me restituait mes biens comme n'ayant pas émigré; -par le second, ces mêmes biens étaient confisqués de nouveau comme -appartenant à un ennemi de la République romaine. - -«Quoique toujours dans les transes à cause du périlleux séjour à Rome -de mon cher frère, à qui il n'était plus permis d'en sortir, je restai -tranquillement à Venise, où l'on ne tarda pas à recevoir la nouvelle -de la mort du Pape. Elle arriva le 29 août 1799 à Valence, en France, -où le Directoire l'avait fait traîner sans avoir égard à sa -décrépitude et à ses incommodités si graves. Pie VI avait perdu -l'usage des jambes, et son corps n'était qu'une plaie. - -«Il était bien naturel que la nouvelle de cette mort dirigeât toutes -les pensées vers la célébration du Conclave pour l'élection de son -successeur. Le cardinal doyen résidait à Venise avec plusieurs autres -cardinaux; ceux qui habitaient sur le territoire de la République y -arrivèrent à l'instant, ainsi que ceux qui étaient dans les États les -plus voisins. Quand ils furent en majorité, ils s'occupèrent tout -d'abord de nommer le secrétaire du Conclave, parce que le prélat qui -aurait dû remplir cette charge, en raison de son emploi de secrétaire -du Consistoire, n'était pas à Venise, mais à Rome. Du reste, des -considérations personnelles interdisaient aux cardinaux de le -rappeler; ces mêmes considérations l'empêchaient de s'offrir de -lui-même. Tous les prélats les plus élevés en dignité, et alors à -Venise, concoururent pour être nommés à ce poste envié. Il y en eut un -qui, de préférence aux autres, fut protégé et porté à cet office avec -le plus grand zèle par un cardinal fort puissant. Ce cardinal avait -beaucoup de bontés pour moi; il poussa l'amabilité jusqu'à me demander -d'abord si j'avais l'intention de me mettre sur les rangs. Il -déclarait que, dans ce cas, il renoncerait à son protégé. D'un côté, -je professais une constante aversion pour tout emploi à responsabilité -quelconque; de l'autre, je n'avais pas d'ambition qui pût être flattée -des droits ou des affections que l'on devait acquérir dans ce poste, -soit auprès du nouveau Pape, soit auprès des cardinaux qui -l'approcheraient de plus près. Je n'hésitai donc pas un seul instant -sur la conduite que j'avais à tenir. J'affirmai que je ne concourrais -en aucune manière pour obtenir cette place. - -«Les Cardinaux se rassemblèrent en congrégation générale: ils étaient -assistés en premier lieu par tous les concurrents, et d'une façon -particulière par celui qui étayait sa candidature sur ses propres -mérites et sur les bons offices du cardinal qui le favorisait tant. Le -fait est qu'à la réserve de quatre ou cinq votes qui lui furent -accordés, je me vis choisi à l'unanimité.» - - -IX - -L'élection d'un Pape dans une circonstance si difficile, où sa -souveraineté temporelle était envahie, où sa capitale était occupée, -où son prédécesseur venait d'expirer captif de la France, et où les -cardinaux cherchaient en vain à emprunter un territoire libre pour se -réunir en conclave, était une oeuvre aussi délicate que périlleuse. -Elle dura près de quatre mois au milieu des intrigues diverses que -l'état désespéré de l'Église ne suspendait pas, et qui finit -néanmoins, grâce à l'intervention du cardinal Consalvi, par -l'élection la plus inattendue et la plus pure qui pût édifier et -sauver cette institution. Nous allons en reproduire, à cause de ce -résultat, les principales péripéties. Jamais l'action providentielle -ne se donna plus évidemment en spectacle au monde; le conclave nomma -celui qu'il ne cherchait pas, et le cardinal Consalvi lui-même fit -nommer celui auquel il n'avait pas pensé: le hasard inspire la -sagesse. - -Voici l'abrégé du conclave. - - -X - -Il se composait de trente-cinq cardinaux présents. Consalvi en fut -nommé secrétaire. C'était le pouvoir exécutif provisoire de ce -gouvernement. Le banquier romain Torlonia offrit au conclave de -subvenir à ses besoins; Consalvi remercia Torlonia au nom de tous ses -collègues et n'accepta que la reconnaissance. Le cardinal Herzan -représentait l'empereur d'Autriche, arrivé peu de jours après -l'ouverture de l'assemblée. - -Dix-huit suffrages étaient déjà assurés au cardinal Bellisomi; Herzan -sent le danger pour sa cour; il obtient un délai nécessaire pour -former la brigue du cardinal Mattei, plus agréable à l'empereur. Le -conclave, par égard, suspend ses opérations; elles recommencent, deux -cardinaux, Zeladi et Gerdil, selon Consalvi, consentent, par une -ambition légitime, à détacher des voix de Bellisomi et de Mattei pour -eux-mêmes et à varier selon la convenance le nombre flottant de leurs -adhérents.--Albani déclare à Herzan qu'on ne se réunira pas à -Bellisomi, il l'interroge sur Gerdil, cardinal piémontais, pour -connaître si l'empereur d'Autriche lui donnera au dernier moment -l'exclusion. Herzan le laisse présumer sans l'affirmer; on y renonce. -Mattei et son parti, sans espoir pour eux-mêmes, ne songeaient -désormais qu'à affaiblir Bellisomi. - -Le conclave ainsi retardé paraît interminable; on propose de présenter -différents noms jusqu'ici sans espoir, ils sont repoussés. Herzan va -s'entendre avec Calcaquin pour le sonder avant de lui porter les voix -du parti autrichien; il le trouve insuffisant, obstiné, quoique -honnête. L'archevêque de Bologne s'offre au choix, il le mérite par -ses vertus; mais il a déserté le parti Mattei dans le commencement, ce -parti ne le lui pardonne pas et lui refuse son concours par vengeance; -de longs jours s'écoulent, on désespère de s'entendre. - -À la fin, et après trois mois d'inaction, le conclave sent qu'il perd -l'Église. Consalvi se dévoue pour la sauver. - -«Ce cardinal,» dit-il en parlant d'un des membres du conclave, «se -flattait ainsi de sauvegarder l'amour-propre de tous et de garantir -l'affection du souverain à ceux à qui il devrait son exaltation. Après -avoir organisé cet heureux plan, qui fut un pas décisif vers le terme -de l'affaire, on lui fit remarquer qu'il était impossible de trouver -le Pape dans le parti Mattei, soit parce que cette faction était trop -peu nombreuse, soit parce que, après l'exclusion de Mattei lui-même et -des quatre cardinaux déjà mis autrefois sur le tapis sans succès, ceux -qui restaient avaient tous des exceptions personnelles auprès de la -majorité des électeurs, sans en excepter quelques-uns de leur parti, à -cause de leur âge ou pour d'autres circonstances qui rendaient -chimérique l'espoir de réussir à leur sujet. Il comprit donc que le -parti Mattei n'aurait qu'à choisir le nouveau Pape dans le sein du -parti Bellisomi. - -«Ce second pas fait, il examina quel serait le cardinal du parti -Bellisomi qui, après l'exclusion de Bellisomi et des quatre autres -cardinaux dont on avait essayé l'élection, offrait le moins de -difficultés pour réunir les suffrages de tous. - -«C'est alors qu'il apprécia que, de tous ceux qu'on comptait dans le -parti Bellisomi, il s'en trouvait un qui, tout en présentant des -obstacles extrinsèques à son élévation, n'avait néanmoins aucun -empêchement personnel militant contre lui. Or chacun sait que ces -derniers empêchements sont insurmontables, ce qui n'existe pas pour -les autres; et il n'était pas seul à porter un semblable jugement sur -le cardinal en question. Tous partageaient cette opinion; elle était -donc générale. En effet, celui qui écrit ces pages peut affirmer -qu'aux funérailles du Pape défunt, il entendit les spectateurs parler -des cardinaux assis sur les bancs et dire ces mots: «Quel dommage que -ce conclave soit celui qui va donner un successeur à Pie VI! S'il y -avait un Pape entre les deux, en trois jours on nommerait le nouveau, -et ce serait celui-là.» - -«En parlant de la sorte, ils désignaient le cardinal, but de leur -conversation. Or c'était le cardinal Chiaramonti, évêque d'Imola, qui -réunissait très-certainement tous les avantages intrinsèques pour -succéder à Pie VI. Il était de Césène comme lui; il était assez jeune -pour être Pape, ayant cinquante-huit ans, comme le Pontife défunt, -quand il fut élu. On doit bien croire qu'un règne qui avait duré près -de vingt-cinq années détournait efficacement de l'idée de nommer un -successeur qui pouvait vivre aussi longtemps. On était habitué à voir -les princes occupant le siége de Pierre changer presque tous les sept -ou huit ans, et les espérances de chacun empêchent d'ordinaire un -choix qui, par sa durée, ne permet pas la réalisation de ces -espérances. Bien plus, Chiaramonti était la créature la plus aimée de -Pie VI, qui l'avait, quand il n'était que simple moine sans fonctions -dans son ordre, créé évêque de Tivoli, puis cardinal, et enfin évêque -d'Imola. Chiaramonti affectionnait très-vivement la famille Braschi, -dont on le croyait assez proche allié. Mais j'ai su de sa bouche -même, après son élévation au pontificat, qu'il n'en était rien. -Toutefois cette seule croyance suffisait pour faire craindre qu'en le -nommant on ne vît continuer le règne des Braschi, dont chacun avait -assez après vingt-quatre ou vingt-cinq années. - -«Ces impossibilités extrinsèques étaient si nombreuses et d'un tel -poids, qu'on peut avouer avec certitude qu'en toute autre -circonstance, et spécialement si le conclave se fût tenu à Rome en -temps ordinaire et calme, on aurait éloigné Chiaramonti du pontificat -suprême; tout au moins aurait-il été empêché de succéder immédiatement -à Pie VI. C'est pourquoi le peuple disait en le voyant aux -_Novendiali_, que c'était dommage qu'il n'y eût pas un Pape entre eux -deux. - -«La considération de ces obstacles si puissants avait éloigné de -l'esprit des cardinaux du parti Bellisomi, dont Chiaramonti était -membre, et plus encore de l'esprit du cardinal Braschi, qui en était -le chef en sa qualité de neveu de leur créateur pour la plupart, -l'idée et même le rêve de proposer Chiaramonti, quand il avait été -question de désigner trois ou quatre des leurs. Tous étaient -convaincus de l'absurdité de le mettre sur les rangs et de se flatter -de le voir réussir. Or tous les obstacles dont je parle étant -extrinsèques à la personne, la personne, si l'on retourne la médaille, -comme dit le vulgaire, ne soulevait aucune répulsion intrinsèque. - -«Une grande douceur de caractère, une très-aimable gaieté dans le -commerce habituel, une pureté de moeurs qui n'avait jamais été -souillée en aucune manière, une sévérité de conduite sacerdotale -jointe à une indulgence parfaite pour les autres, une sagesse -constante dans le gouvernement des deux églises confiées à ses soins, -une profondeur peu commune spécialement dans les études sacrées, -aucune contrariété individuelle, aucune hauteur, jamais une querelle -avec ses collègues,--il faut en excepter la seule qu'il soutint contre -le Légat de sa province pour la défense des immunités de ses églises -d'Imola,--enfin le renom d'excellent homme dont il jouissait partout, -comptaient pour autant de titres et de qualités intrinsèques. Dans -l'état actuel des choses, ces titres et ces qualités étaient assez -forts pour vaincre les obstacles extrinsèques énumérés plus haut. - -«Après avoir pesé toutes ces choses, le cardinal dont j'ai parlé tout -à l'heure conclut que Chiaramonti était celui du parti Bellisomi qui -serait choisi et proposé avec chance de succès par les cardinaux de la -faction opposée. La réussite était certaine, en effet, auprès de ceux -de son parti; il semblait donc qu'elle ne devait pas l'être moins près -de ceux du parti contraire. Ce parti aurait le mérite de l'avoir -désigné, et ses membres n'avaient aucun grief à articuler contre -lui,--si ce n'est tout au plus son âge peu avancé, qui pouvait porter -obstacle aux espérances des personnages se flattant de monter sur le -trône dans le futur conclave.» - -Ce cardinal, inventeur d'une trame aussi bien ourdie, se promenant un -jour dans les corridors du conclave avec Consalvi, dont depuis -longtemps il était l'un des amis, vint à parler de la longueur du -conclave et des embarras de la nouvelle élection,--car tel était le -sujet des conversations journalières et communes à tous.--Il s'ouvrit -dans cette occasion au secrétaire, et lui manifesta non-seulement en -général le projet qu'il nourrissait de faire qu'une faction choisît -le nouveau pape dans la faction contraire, afin qu'à l'heure de -l'élection la part fût égale pour tous, mais encore il lui confia -l'idée spéciale de briser le grand obstacle qui s'offrait aux -cardinaux cherchant le pape dans le parti Mattei. Il ne s'agissait que -de le prendre dans la faction de Bellisomi en la personne de -Chiaramonti. Le secrétaire ne put qu'applaudir à cet heureux avis, et -il encouragea beaucoup l'inventeur à le mettre à exécution. Dans cette -conversation, tous les deux jugèrent que le plus difficile consistait -à s'assurer du chef de la faction Mattei. Si celui-ci goûtait sa -proposition, tous ou le plus grand nombre des électeurs de ce parti -s'uniraient, par son intermédiaire, aux dix-huit cardinaux donnant -leurs voix à Bellisomi. - -Ce cardinal doutait cependant un peu que ces derniers votassent -unanimement pour Chiaramonti, parce qu'il s'en rencontrait parmi eux -d'aussi jeunes que lui. «Un certain amour-propre devait,» disait-il, -«les arrêter en pensant que, si l'on voulait faire un Pape jeune, leur -position deviendrait humiliante, ce qui n'aurait pas lieu en -choisissant le Pape parmi les plus âgés.» Le prélat lui répondit qu'il -n'y avait dans le parti Bellisomi que trois cardinaux au plus qui -pourraient peut-être bercer leur esprit de semblables idées, puisque -les autres ou ne désiraient pas la papauté, ou appréciaient les -difficultés qui les en éloignaient; qu'au reste il fallait laisser au -cardinal Braschi le soin de réunir sur Chiaramonti les votes du parti -Bellisomi, et que si Son Éminence le permettait, il allait confier le -projet à ce cardinal sous la plus grande réserve. Braschi pourrait -ensuite agir près des siens quand on aurait été assuré de tous les -votes des partisans de Mattei; que cette affaire dépendait, en dernier -ressort, de l'adhésion obtenue de leur chef, qui, s'il le voulait, -saurait se rendre maître d'Herzan aussi bien que de n'importe quel -autre, si l'on s'apercevait de certaines opiniâtretés. Il termina en -disant que tous leurs soins et tous leurs efforts devaient tendre à -découvrir un expédient pour réussir auprès de ce chef, afin de ne pas -faire un faux pas dans une matière aussi délicate. - -Le cardinal (Maury) ayant approfondi toutes ces observations, chercha -de son côté comment on parviendrait à faire goûter au chef du parti -Mattei et le plan qu'il venait d'imaginer et Chiaramonti, l'objet de -ce plan. - -On crut d'abord que le cardinal lui-même devait lui en parler. Sa -personne ne pouvait être suspecte, puisqu'il appartenait à sa faction -et qu'il jouissait de toute son estime. Cependant, quand on eut bien -étudié le caractère de ce chef (Antonelli) qui s'aimait naturellement -en lui et en ses oeuvres, et qui n'applaudissait pas toujours à celles -des autres, parce qu'elles blessaient son orgueil et qu'elles avaient -à ses yeux le défaut de venir d'un autre et non de lui, on ne voulut -pas exposer le succès de l'affaire qui aurait infailliblement avorté -si le dessein ne lui eût pas été agréable. - -«Je proposai,» dit Consalvi, «une combinaison qui devait nous conduire -au but avec certitude. Il se trouvait alors auprès du cardinal -inventeur du projet, en qualité de familier et de conclaviste, un -homme qui avait toujours possédé la faveur du chef du parti Mattei et -qui jouissait de l'affection et de l'estime de tout ce parti. Cette -circonstance nous fournit la plus opportune occasion de nous servir de -lui pour faire naître dans l'esprit du cardinal chef de ce parti les -idées que nous venons d'expliquer tout à l'heure. On pensa que cet -homme, n'inspirant pas de jalousie et ne soulevant pas de défiances, -ni par sa dignité, ni par aucune autre distinction, pourrait préparer -les choses de façon que celui à qui il devait souffler la pensée -semblât presque en être l'auteur. Nous voulions que ce dernier pût la -présenter ensuite comme sienne, sans craindre de nous enlever le -mérite de l'invention. Cet arrangement était très en rapport avec son -caractère. La bonne volonté et l'attachement à son maître ne -manquaient pas à ce familier (l'abbé Poloni) pour exécuter une telle -entreprise de concert avec le cardinal dont il connaissait si bien à -fond le caractère, qu'il savait toutes les manières de le prendre pour -s'en servir utilement.» - -Le plan ainsi arrêté sur ce point et dans cette entrevue fournie par -le hasard, les deux interlocuteurs, chacun de son côté, s'occupèrent -de le réaliser sans aucun retard. - -Et pour parler d'abord de ce qui regarde le prélat secrétaire, il alla -sans retard, comme on l'y avait autorisé, communiquer ses idées au -cardinal Braschi. - -On ne parviendra jamais à décrire la stupeur de Braschi quand il -apprit que l'on pensait à Chiaramonti. Le plaisir infini qu'il en -ressentit n'égala pas son étonnement et en même temps sa crainte -très-fondée que les choses n'arrivassent pas à bon terme, tant lui -semblaient insurmontables les obstacles extrinsèques contre -Chiaramonti. Consalvi crut nécessaire de lui suggérer que, pour ne pas -les augmenter et même pour les diminuer autant que possible, -non-seulement il était indispensable de conserver le secret le plus -absolu jusqu'à ce que la chose fût ébruitée par les adversaires, mais -encore qu'à l'instant où ils la soumettraient aux intéressés, lui, -cardinal Braschi, pour témoigner une grande modération et une parfaite -indifférence, devait répondre que, ses relations particulières avec le -cardinal Chiaramonti pouvant faire arguer qu'en le patronnant auprès -de ceux de son parti il cherchait plutôt à satisfaire son amitié et -ses goûts qu'à procurer le bien de tous, il entendait renoncer en une -certaine façon à l'honneur de chef de parti. Braschi ne veut, -devait-il ajouter, participer à cette affaire que pour émettre son -vote, laissant au cardinal doyen Albani,--lui aussi dans le même -parti,--le soin d'agir auprès des autres cardinaux de la manière -qu'il jugerait convenable. - -«Cette conduite tenue plus tard par Braschi au moment favorable -contribua beaucoup au succès du dessein formé. Quant au cardinal qui -en était l'inventeur, s'il ne rencontra pas de difficultés pour faire -accepter à son conclaviste le rôle qu'il devait jouer auprès du chef -de la faction Mattei, afin de la disposer en faveur de Chiaramonti, ce -conclaviste n'en éprouva pas davantage (grâce à Dieu qui nous aidait) -pour faire adopter l'idée à ce chef dès qu'il lui en ouvrit la bouche. -Ce chef (Antonelli) n'avait rien à objecter contre le cardinal -Chiaramonti, et il l'estimait comme Chiaramonti méritait d'être -estimé. Les obstacles extrinsèques eussent sans doute été -très-puissants sur son esprit, si la proposition de l'élection lui eût -été faite dans un conclave moins avancé, par le parti adverse, ou -tandis que l'espoir de nommer un des cardinaux de son parti subsistait -encore. Mais, une fois convaincu de cette impossibilité et -reconnaissant comme inévitable la nécessité de choisir le nouveau pape -dans le parti contraire, il accueillit admirablement l'heureuse pensée -que son parti eût l'honneur du choix, et plus encore que cet honneur -lui fût attribué de préférence à tous les autres. - -«Plus l'entreprise de couronner Chiaramonti semblait ardue à cause des -obstacles extrinsèques, plus aussi cette difficulté flattait son -amour-propre. Il entrait dans sa nature de chercher à montrer que rien -ne lui était impossible, et qu'il réussissait là où le plus habile -aurait inévitablement échoué. Il voyait encore, dans l'espoir qu'il -avait de vaincre ces embarras, l'occasion de se faire un grand mérite -auprès de l'élu à qui il aurait obtenu ce que Chiaramonti lui-même -devait alors regarder comme chimérique. - -«Il se chargea donc avec joie de la négociation, et, ne doutant pas de -son omnipotence près des siens, il craignit plutôt que la jeunesse de -Chiaramonti et ses autres obstacles extrinsèques lui fissent tort près -de plusieurs cardinaux de son parti. Il jugea en conséquence qu'avant -de se mettre à recueillir les votes du parti Mattei, il était -nécessaire de faire certaines recherches afin de ne pas travailler en -vain, et de vérifier si l'empêchement qu'il appréhendait dans l'autre -parti était oui ou non insurmontable. Il se transporta donc chez le -cardinal Braschi, et, dans un discours étudié, il lui rappela d'abord -l'excessive longueur du conclave, aussi scandaleuse pour les fidèles -que pénible à l'Église; les inutiles épreuves tentées pour l'élection -des cardinaux des deux partis; l'urgence de terminer enfin et -d'accorder à l'Église un chef alors si nécessaire. Il lui communiqua -ensuite l'idée qu'il avait conçue d'agir auprès des deux premiers -compétiteurs et des cardinaux de son parti pour l'exaltation du -cardinal Chiaramonti, dès qu'il compterait avec certitude sur l'actif -appui de ceux du parti Bellisomi. Il fit remarquer en même temps quel -était son zèle pour le bien de l'Église, son estime et son intérêt à -l'égard de Son Éminence, en choisissant comme Pape un membre du parti -opposé au sien, lié par tant d'attaches au pape Pie VI dont il était -la créature la plus aimée, et qui, entre parenthèses, était uni à Son -Éminence et à la maison Braschi par la gratitude et par l'amour de la -même patrie. Ces réflexions, dit-il, l'avaient déterminé à passer à -pieds joints sur les difficultés extrinsèques compensées bien -certainement par les mérites personnels du sujet. Il ajouta qu'il -redoutait toutefois beaucoup ces obstacles, et en particulier la -jeunesse de Chiaramonti, et que peut-être ils auraient trop de force -auprès de beaucoup d'électeurs, surtout quand ces électeurs -réfléchiraient que Chiaramonti devait succéder à un Pape qui avait si -longtemps régné. Il conclut en demandant à Son Éminence si, sachant la -manière de penser de ceux de son parti, elle croyait ces craintes -tellement fondées qu'il ne fût pas possible de réussir. Si le succès -était seulement douteux, il chercherait d'abord à assurer le concours -des siens, et alors, conjointement avec Son Éminence, ils assureraient -l'adhésion du parti opposé. - -«Le cardinal Braschi répondit qu'il lui était impossible d'exprimer sa -surprise et de comprendre comment Son Éminence (Antonelli) avait songé -au cardinal Chiaramonti, à cause justement des difficultés -extrinsèques qu'il avait indiquées sommairement; que malgré leur -nature, lui, Braschi, ne les croyait pas absolument invincibles près -de ceux de son parti, tant à cause des mérites personnels du sujet -qu'en vue des circonstances particulières dans lesquelles on se -trouvait; que la longueur excessive du conclave, l'inutilité des -épreuves faites sur les candidats des deux partis que l'on ne pouvait -parvenir à nommer, la lassitude des électeurs, aucune exception -personnelle contre le sujet et une satisfaction naturelle de voir l'un -d'entre eux succéder à saint Pierre, lèveraient beaucoup d'obstacles. -Quant à lui, Son Éminence saurait bien comprendre par elle-même que -personne ne devait être plus content de cette élection, mais que, par -rapport aux relations existant entre lui et Chiaramonti, il croyait -convenable à sa délicatesse de ne pas prendre la plus petite -initiative dans sa promotion, même à l'égard de ceux du parti dont il -était le chef. Qu'il pensait devoir seulement se borner à donner son -vote quand les autres accorderaient les leurs à Chiaramonti; que -cependant il croyait devoir offrir un bon conseil à Son Éminence, en -lui disant que, dans le cas où les tentatives pour Chiaramonti -aboutiraient près de ceux de son parti, il voulût bien alors -s'aboucher avec le doyen cardinal Albani, et faire ensemble les -démarches nécessaires auprès des cardinaux du parti Bellisomi, déjà -invités à se concerter avec lui. - -«Le cardinal chef du parti Mattei fut on ne peut plus satisfait de -cette réponse. Ayant recommandé le secret à Braschi jusqu'à nouvel -ordre, il le quitta et alla se mettre à l'oeuvre. - -«La première personne à laquelle il jugea indispensable de s'adresser -fut Herzan. Il voulait obtenir son assentiment et acquérir ainsi un -appui auprès des autres cardinaux. Il lui exposa donc toute son idée, -et lui fit considérer comment, dans l'impossibilité d'arriver à -l'élection de Mattei ou de tout autre de sa faction, Chiaramonti était -incontestablement le plus capable dans le parti opposé; qu'il fallait -en conséquence se tourner de son côté, afin de donner un chef à -l'Église. Il n'oublia pas de lui faire remarquer que Chiaramonti, -choisi et porté par eux au pontificat suprême, leur devrait son -élévation encore bien plus qu'à ceux de la faction à laquelle il -appartenait. Sans leur consentement, en effet, jamais il n'aurait été -Pape. Ses adversaires naturels ne se bornaient donc pas à concourir -pour lui, ils étaient encore les promoteurs de son exaltation. Ce -cardinal (Antonelli) releva les mérites personnels de Chiaramonti, qui -balançaient les exceptions produites par son attachement à la -personne et à la famille du Pape défunt; puis il finit en disant que, -dans la situation actuelle, c'était la conclusion la plus honorable et -la plus avantageuse que l'on pût souhaiter. Il termina par la -déclaration qu'il ne doutait pas du plein consentement de Son -Éminence. - -«Herzan se montra convaincu de la vérité et de la justesse de ces -réflexions, et tout disposé à concourir. Il dit seulement qu'il -suspendait sa résolution pour quelques heures, parce qu'il n'avait pas -une connaissance bien positive de Chiaramonti. Ce dernier, habitant -toujours son diocèse, venait fort rarement à Rome, ce qui faisait que -Herzan ne l'avait que très peu vu. Il voulut donc aller le visiter -sous quelque prétexte,--comme il était allé chez Calcagnini,--afin de -juger si ses manières lui plaisaient, et pour s'entretenir un peu avec -lui. Le jour suivant, il se rendit dans sa cellule à cet effet, ainsi -que c'est l'usage parmi les cardinaux dans les conclaves. Après s'être -longuement entretenu avec lui, traitant divers sujets pendant la -conversation, il le quitta si enchanté de sa douceur, de sa gaieté, -de la sagesse de ses réflexions et de ses raisonnements, qu'il assura -aussitôt de son adhésion complète le chef du parti Mattei, le priant -de commencer les démarches parmi ceux de sa faction. - -«Ces démarches provoquèrent cependant près de quelques-uns de ce parti -certaines objections que leur chef n'avait pas prévues, et qui prirent -leur origine dans la qualité même de ceux qui le composaient. Il s'en -rencontrait parmi eux qui aspiraient à la tiare. N'étant pas très-bien -convaincus,--comme cela arrive ordinairement dans les choses qui nous -sont personnelles,--de l'impossibilité de réussir, et honteux pour la -plupart de céder la place à un candidat qu'ils se croyaient inférieur -de beaucoup, à cause de son âge, des emplois qu'il avait remplis, de -ses amitiés ou d'autres circonstances qui lui étaient propres, ils -témoignèrent une assez vive répugnance à lui accorder leur voix. -Peut-être n'auraient-ils pas montré de semblables répulsions, si le -sujet choisi eût été de qualité proportionnée à la leur. - -«Ces difficultés surgirent chez les plus âgés de ce parti. On -rencontra aussi chez les plus jeunes les obstacles que l'on redoutait -dans ceux du parti opposé: mais la prudence de leur chef, et -l'autorité dont il jouissait auprès d'eux et dans tout le -Sacré-Collége, la joie que Herzan affichait, et par conséquent -l'espérance de voir se réaliser des avantages sur lesquels on -comptait, aplanirent en deux jours et peu d'heures les embarras qui -furent suscités dans ce parti. - -«Tous consentirent d'autant plus volontiers qu'ils admettaient -unanimement le mérite personnel de Chiaramonti, et qu'ils -reconnaissaient que les difficultés soulevées contre lui étaient -seulement extrinsèques. Les cardinaux comprenaient la nécessité d'en -finir, et tous furent persuadés qu'ils ne pouvaient terminer -autrement. Ils n'eurent donc pas besoin, pour admettre Chiaramonti, de -l'argument dont leur chef se servit néanmoins, afin d'appuyer son -discours auprès de chacun d'eux. Cet argument consistait à démontrer -que le refus d'une petite minorité n'empêcherait pas l'élection -projetée, puisque le nombre nécessaire de suffrages était acquis à -Chiaramonti. Ce nombre, affirmait-il, était plus que suffisant, quand -bien même tous n'auraient pas voulu adhérer,--ce qui toutefois arriva. - -«Il n'y eut qu'un seul cardinal de ce parti qui, tout en rendant -justice au mérite personnel de Chiaramonti, montra plus de résistance -que tout autre à passer sur les obstacles extérieurs. Cette opposition -venait, disons-le en taisant son nom, de ce qu'il ne pouvait se -résoudre facilement à renoncer à l'espoir du pontificat. On doit -ajouter aussi, pour être vrai, qu'après quelques hésitations mises en -avant par lui plus que par tout autre, il accepta avec ses collègues -la proposition qu'on lui fît en faveur de cette élection. - -«Quand le chef du parti Mattei eut ainsi réuni sur Chiaramonti les -votes de tous les siens, il crut avoir achevé son oeuvre, et il ne se -trompa pas dans cette croyance. Le cardinal Braschi, informé d'un tel -succès, en fit part aussitôt, comme c'était convenu, au doyen cardinal -Albani, afin de procurer, de concert avec lui, l'unanimité des votes -du parti Bellisomi. Quant au cardinal Braschi, il s'abstint de toute -démarche pour les motifs expliqués plus haut. Il est impossible -d'exprimer avec quelle joie Albani apprit cette nouvelle, lui qui -avait une particulière estime pour Chiaramonti, et avec quel bonheur -il se joignit à son collègue, dans le but de recueillir les votes des -cardinaux de son parti. On peut avancer très-sincèrement que tout cela -fut l'ouvrage de peu d'instants. On commença le matin même la -recherche des voix; en un moment cette tâche fut accomplie. - -«À l'annonce du choix qui avait été fait de Chiaramonti pour Pape, on -ne rencontra même point parmi les dix-huit les difficultés et les -hésitations que l'on redoutait de la part de ceux qui avaient son âge. -Si, dans un récit tout historique, des rapprochements étaient permis, -on dirait ici avec raison que cette élection fut semblable à un feu -d'artifice dont les étincelles passent d'une fusée à l'autre avec la -rapidité de l'éclair. Tous répétaient sans se cacher et sans mystère: -«Le Pape est fait! Chiaramonti est Pape!» et le conclave retentit de -cette nouvelle. - -«Chiaramonti cependant était allé, selon son habitude, se promener -dans le jardin, après le scrutin de la matinée, dans lequel Bellisomi -et Mattei avaient obtenu, comme toujours, le même nombre de voix. L'un -des conclavistes courut à sa rencontre et l'informa de ce qui se -disait dans le conclave sur son élection. Chiaramonti en fut ému et -troublé souverainement, d'autant plus qu'il s'y attendait moins et -qu'il n'aurait jamais pu le croire. Celui qui lui avait annoncé cette -nouvelle fut témoin de l'agitation qu'il ne put cacher dans ce premier -moment. Mais Chiaramonti se rendit bientôt maître de lui-même, puis il -courut à sa chambre, et, se tenant à l'écart, il laissa les événements -marcher selon les voeux de la Providence. Le chef du parti Mattei, -Herzan et tous les autres ne tardèrent pas à aller le trouver. Cette -nouvelle prit à peine consistance que l'on parla de faire le soir même -la cérémonie du baisement des mains. Tous les cardinaux prennent part -à cette fonction la veille de l'élection, d'où il résulte que le pape -est élu avec l'assentiment prémédité de tous, et non par hasard ou par -surprise. On fixa l'heure de la cérémonie, et, à dater de ce moment, -la prochaine exaltation de Chiaramonti ne fut plus un secret pour le -conclave. On en répandit ensuite la nouvelle au dehors, par le moyen -du tour. Bientôt Venise entière l'apprit. - -«Dans cette après-dînée le scrutin ordinaire eut lieu, comme c'est -l'usage, et, chose admirable, qui dut exposer les deux sujets à une -cruelle épreuve, Bellisomi et Mattei eurent encore le même nombre de -voix. Tous aperçurent, ou du moins crurent apercevoir, sans se -tromper, une sérénité et une indifférence héroïques sur le visage du -premier, un grand trouble sur celui du second. Ce dernier aura pu -exercer les vertus et l'esprit religieux dont il était si bien doué, -pour dominer son émotion et ne pas en être ébranlé. - -«Après le scrutin, Chiaramonti pensa qu'il convenait de donner une -marque de respect et d'estime au cardinal doyen et à Herzan. Il alla -les visiter l'un et l'autre quelques instants dans leurs chambres. Le -soir venu, le doyen et les cardinaux, réunis autour de lui, vinrent en -corps baiser la main de Chiaramonti. Son humilité et son naturel -affable refusaient de consentir à cette cérémonie; l'usage enfin -prévalut. - -«Après le départ des cardinaux, il songea, pendant les premières -heures de la nuit, à préparer les choses indispensables pour la -fonction du jour suivant, et spécialement les vêtements pontificaux, -que l'on a l'habitude de tenir prêts, et qui allaient mal à sa stature -plutôt petite que grande. - -«Il écrivit aussi les lettres de communication aux souverains, et -s'occupa de l'expédition des courriers qui, dès qu'il aurait été élu, -devaient se rendre auprès des nonces et à Rome. - -«Durant cette nuit, on tenta, dit-on, de faire avorter l'élection si -solennellement assurée par le baisement des mains. On raconte que deux -cardinaux du parti de Bellisomi, et deux autres de la faction Mattei, -tous de l'âge du nouvel élu, et qui pour la plupart aspiraient à la -papauté, se liguèrent et s'efforcèrent de gagner leurs collègues, afin -de former un nombre de suffrages contraires à Chiaramonti dans le -scrutin du jour suivant. Mais leurs efforts furent vains: ils -abandonnèrent leur projet; puis, comme les autres, ils se montrèrent -favorables à l'élection. - -«J'ai cru ne pas devoir cacher ce fait, parce qu'il en fut -généralement question dans la suite; mais je n'ai pas par-devers moi -de preuves qui le confirment. Peut-être même ne fut-ce qu'un faux -bruit qui augmenta en passant de bouche en bouche, ainsi que cela se -pratique ordinairement. On prit pour une tentative ce qui ne fut autre -chose qu'un discours au sujet des difficultés s'opposant au pape -désigné, et l'on fit ressortir ces difficultés avec une certaine -énergie. - -«Le 14 mars parut enfin. C'était le jour destiné par la Providence -pour faire cesser le veuvage de l'Église romaine, et pour donner un -suprême pasteur aux fidèles, après une vacance du saint-siége de six -mois et seize jours, et après trois mois et quatorze jours de -conclave. - -«On se rendit au scrutin à l'heure accoutumée; Chiaramonti fut élu -unanimement et proclamé souverain pontife. Afin d'honorer le cardinal -doyen, celui-ci lui donna sa voix. L'élection faite, tous les -cardinaux assis dans les stalles situées du côté où se tenait -Chiaramonti se retirèrent du côté opposé, le laissant seul, selon -l'usage, en signe de respect. Le secrétaire du conclave, le sacriste -et le maître des cérémonies entrèrent alors pour réclamer l'acte -d'élection et d'acceptation, comme cela se pratique toujours. Quand -ils furent introduits dans la chapelle, qui se referma sur eux, le -cardinal doyen sortit de sa stalle, et, suivi des cardinaux, il se -dirigea vers celle où était assis Chiaramonti, pour savoir s'il -acceptait la tiare. Chiaramonti demanda un moment pour prier. Après -son oraison, il répondit brièvement qu'il se reconnaissait indigne -d'une charge si sublime à laquelle auraient dû être élevés de si -nombreux et de si méritants sujets qui étaient dans le Sacré-Collége. -Il ajouta qu'il adorait les jugements de Dieu; qu'il était confondu et -tremblant à l'aspect d'un si lourd fardeau et à la vue de son -insuffisance; qu'il comptait sur l'aide et sur le concours du -Sacré-Collége dans l'exercice du pontificat, auquel il ne croyait pas -devoir renoncer dans les circonstances actuelles de l'Église, et dans -la nécessité de ne plus prolonger son veuvage. Il déclara qu'il -acceptait donc, et qu'il remerciait en même temps les cardinaux de -l'opinion qu'ils avaient eue de lui, sans aucun mérite de sa part. - -«On lui demanda quel nom il désirait choisir. Il répondit qu'en -souvenir de gratitude pour son prédécesseur, il prenait celui de Pie -VII. - -«Après son élection et son acceptation, le nouveau pape fut conduit à -l'autel pour revêtir les ornements pontificaux. Pendant qu'il -s'habillait, un des cardinaux qui, d'après la voix publique, avait -tenté, dans la nuit précédente, d'entraver cette élection, fit un jeu -de mots, avec la plus grande gaieté, au secrétaire du conclave, près -duquel il s'était placé. Je ne veux pas l'oublier au milieu de ce -récit. Il lui dit donc que, dans cette matinée, les cardinaux avaient -prouvé que leur puissance était plus grande que celle du pape. Le -secrétaire ne comprenant pas ce que signifiaient ces paroles, le -cardinal continua: «Vous ne savez donc pas, Monseigneur, que les -avocats romains, pour démontrer l'immense pouvoir du pape, disent -qu'il peut faire _ex albo nigrum_. Ce matin, nous avons fait _ex nigro -album_, ce qui est bien plus difficile, car pour que le blanc devienne -noir, il faut très-peu.» Ce cardinal faisait allusion au changement -de costume de Chiaramonti, qui, tout en étant cardinal, s'habillait de -noir en sa qualité de bénédictin, et qui alors se revêtait de blanc -comme pape. - -«Après qu'on l'eut couvert des vêtements pontificaux, les cardinaux -firent au nouveau pape l'adoration accoutumée, puis la chapelle fut -ouverte et on admit les conclavistes à l'adoration, tandis que, de la -loge, le plus ancien des cardinaux-diacres annonçait au peuple, -aggloméré sur la petite place de l'île, l'exaltation du cardinal -Chiaramonti au souverain pontificat, sous le nom de Pie VII. - -«Cette nouvelle fut accueillie avec des transports d'allégresse. On -ouvrit alors le conclave, et le peuple se vit admis au baisement des -pieds. La foule était prodigieuse, et la joie causée par cette -élection était vraiment universelle. Le pape sortit après dîner, et il -alla processionnellement, avec le Sacré-Collége, à l'église, au milieu -des plus vifs et des plus continuels applaudissements. Il fut placé -sur l'autel, selon la coutume, et il reçut l'adoration publique des -cardinaux et du peuple innombrable qui était accouru. Il retourna -ensuite au couvent, où le conclave s'était assemblé. - -«Je pourrais ici terminer ce récit, qui a pour objet l'histoire du -conclave, car il finit avec l'élection du pape. Mais je ne crois pas -devoir me dispenser de rapporter quelques-uns des faits relatifs au -pape élu. Quoique postérieurs à l'élection, ils ont cependant -corrélation avec elle en tant qu'ils servent de preuve à ce que j'ai -avancé par rapport aux vues de la cour de Vienne sur le choix du -nouveau pontife. Je n'ai pas, ainsi que je l'ai déclaré tout d'abord, -de documents pour appuyer mes assertions.» - - -XI - -Pie VII fut très-embarrassé entre l'Église temporelle qu'il ne voulait -pas trahir, et l'empereur d'Autriche qu'il ne pouvait pas mécontenter. -L'empereur voulait profiter de l'élection pour lui arracher les -Légations, le pape ne pouvait y consentir; il choisit Consalvi, -l'auteur inconnu de son exaltation, et le nomma son pro-secrétaire -d'État. Il partit par mer pour Rome, une frégate vénitienne le porta à -Ancône; il y arriva le même soir que la nouvelle de la bataille de -Marengo qui humiliait l'Autriche, et qui lui donnait l'espoir de -résister plus efficacement à la demande des trois légations. On ne -peut douter que cet événement ne lui causât une satisfaction secrète. -En effet, l'empereur s'abstint de toute initiative dans son -gouvernement, et ne garda aucune action que comme police militaire. -Rome l'accueillit en pape et en souverain. - - LAMARTINE. - -(_La suite au prochain entretien._) - - - - -CXe ENTRETIEN. - -MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI, - -MINISTRE DU PAPE PIE VII, - -PAR M. CRÉTINEAU-JOLY. - -(DEUXIÈME PARTIE.) - - -I - -«Le pape était rentré à Rome le 3 juillet 1801. Le premier consul, qui -voulait gouverner en souverain et non en perturbateur de l'Europe, -lui fit des ouvertures de paix; il témoigna au cardinal Martiniani, -évêque de Verceil, le désir d'entrer en négociation pour les affaires -religieuses de France. Le cardinal Spina fut envoyé à Turin pour cet -objet. Bonaparte, qui ne s'arrêta pas à Turin, lui fit dire de se -rendre à Paris. Il avait connu le cardinal Spina à Valence, où ce -cardinal avait vu mourir le pape Pie VI. La négociation avec Spina ne -marchait pas. Bonaparte nomma pour la suivre à Rome M. de Cacault, -déjà accrédité à Rome sous le précédent pontificat. Il y était aimé et -considéré. - -«Bonaparte impatienté écrivit à M. de Cacault de revenir à Paris avec -le projet de concordat accepté, ou de demander immédiatement ses -passe-ports. - -«Cette nouvelle surprit beaucoup le Saint-Père, sans l'épouvanter -cependant. Il s'était restreint, en amendant le projet, à retrancher -simplement ce que son devoir lui empêchait à toute force d'accorder. -Rempli d'un courage et d'une sagesse vraiment apostoliques, il se -détermina à endurer n'importe quelle calamité, y compris même la perte -de sa souveraineté temporelle, qu'on avait menacée d'une manière -expresse, plutôt que de céder un seul pouce de terrain après s'être -acculé à ses derniers retranchements. Pie VII se vit secondé dans sa -résistance par cette nombreuse congrégation des Cardinaux les plus -savants, qui avait été formée dès le principe et qui se rassemblait en -sa présence pour l'examen des dépêches et des projets reçus de Paris. -On avait, avec l'assentiment de cette congrégation, corrigé le projet -renvoyé pour la signature réciproque si les corrections eussent été -admises. Ce fut encore avec son approbation que le Saint-Père persista -dans ses desseins, et brava les conséquences qu'on lui laissait -entrevoir. - -«Spina reçut donc l'ordre de notifier au gouvernement français combien -il était impossible au Saint-Père de se départir des amendements -joints au projet et de le signer tel qu'il était, puisque sa -conscience et ses devoirs les plus sacrés le lui défendaient. On le -chargea en même temps de déclarer que Sa Sainteté était prête à -souscrire le projet corrigé, quoiqu'elle se fût flattée de quelque -chose de mieux; mais qu'elle voulait se persuader que son espérance se -réaliserait au moins pour l'avenir. La Cour pontificale, dans la plus -vive anxiété, comptait les jours, en attendant la réponse de Paris à -la demande du Saint-Père. Tout à coup, au lieu d'arriver par -l'entremise du prélat Spina, comme cela s'était toujours pratiqué -jusqu'alors, cette réponse fut apportée par M. de Cacault. Il fit -savoir au pape, d'abord par l'intermédiaire de la secrétairerie -d'État, et personnellement ensuite, qu'il avait reçu de Paris l'ordre -le plus positif de déclarer que si, cinq jours après son intimation, -le projet de Concordat envoyé naguère de Paris n'était pas signé, sans -qu'on y fît le plus léger changement, la plus petite restriction ou -correction, lui, Cacault, devait déclarer la rupture entre le -Saint-Siége et la France, quitter Rome immédiatement et se diriger sur -Florence auprès du général Murat, qui s'y trouvait à la tête de -l'armée française d'Italie. - -«Cet ordre, si brutalement péremptoire, du départ de l'ambassadeur, et -cette déclaration de rupture ne produisirent pas l'effet qu'en -attendaient M. de Cacault et le gouvernement consulaire. Et cependant -les conséquences auxquelles il fallait se résoudre étaient évidentes, -à cause de la proximité des troupes françaises. Le Pape fit part de -cette nouvelle aux cardinaux. Ils me chargèrent tous de répondre que -le Saint-Père ne pouvait à aucun prix acquiescer à ce qu'on exigeait -de lui, retenu qu'il était par ses devoirs les plus sacrés; qu'il -voyait avec un véritable chagrin le départ de Cacault, la déclaration -d'une rupture imméritée et les résultats qui en découleraient; qu'il -remettait sa cause entre les mains de Dieu, et qu'il était prêt à -toutes les éventualités que le Ciel lui réservait dans ses décrets. - -«Je reçus l'ordre de Sa Sainteté de transmettre cette réponse à -l'envoyé. Je devais en même temps lui faire observer et le motif si -juste qui l'avait dictée, et l'impossibilité pour le Pape d'agir d'une -autre manière. Sa Béatitude espérait que M. de Cacault, dans sa -sagesse, dans sa droiture et dans la rectitude de ses intentions,--ces -qualités distinguaient réellement cet honnête ministre, mort -aujourd'hui,--n'aurait pas manqué d'en instruire son gouvernement. - -«Porteur de ce message et des passe-ports réclamés, j'allai chez -l'ambassadeur. Je lui exposai en détail et avec la plus grande -précision les motifs qui forçaient le Pape à se conduire ainsi au prix -de n'importe quelle calamité. Il me serait très-malaisé, je dirai -même impossible, de dépeindre quelle sincère douleur produisit sur -Cacault cette résolution. Je ne raconterai pas non plus la vive -émotion qu'il manifesta en apprenant les motifs qui rendaient cette -résolution inébranlable. - -«Il en fut saisi jusqu'au point d'éclater en véritable fureur, se -voyant les mains liées par une injonction des plus hautaines et qu'il -fallait exécuter sur-le-champ. Il était désolé de ne pouvoir retarder -son départ; il aurait voulu exposer à son maître les excellentes -raisons qui forçaient le Pape à ne pas consentir, et l'impossibilité -pour Rome d'agir différemment. D'autre part il ne se berçait pas d'un -heureux succès, quand bien même il lui serait permis de faire des -représentations, car le caractère de celui qui ne se laissait pas -persuader l'épouvantait, disait-il. Cacault ajoutait que le genre des -matières traitées, fort peu comprises par les séculiers et par ceux -surtout qui professaient des principes différents, offrait un obstacle -de plus à cette persuasion. Il aurait pu se flatter, avouait-il, de -convaincre le général Bonaparte s'il avait eu à l'entretenir d'objets -politiques. Il ne pouvait se consoler en réfléchissant qu'une rupture -qui aurait de si funestes suites allait éclater, parce qu'on n'avait -pu s'entendre réciproquement, et il manifestait une très-amère douleur -en voyant sacrifier des hommes qui n'affichaient aucune mauvaise -intention,--ce sont ses propres termes,--et qui n'agissaient que -contraints par leurs propres devoirs. Il se désolait encore d'assister -à une nouvelle ruine d'un pays auquel il était attaché d'une façon -toute particulière, d'un pays qu'il avait habité pendant les belles -années de sa jeunesse, et dans lequel il était revenu discuter les -affaires publiques sous le pontificat précédent, et où il avait trouvé -la plus cordiale réception et la plus éclatante bonne foi. - -«Transporté de rage,--c'est le mot qui le peindra le mieux,--il révéla -dans ce très-long entretien ses angoisses extrêmes. Après avoir -longtemps médité, il découvrit un biais dont personne ne s'était -avisé. - -«Cacault assura donc qu'il ne lui paraissait pas possible que le -premier consul, en apprenant directement de ma bouche tout ce que je -venais de lui dire, n'en demeurât pas frappé, et qu'il ne se contentât -pas de ce que le Pape pouvait et désirait accorder. Il lui semblait -que l'unique moyen de suspendre d'abord et de conjurer ensuite pour -jamais les désastres dont on était menacé, serait de me rendre à Paris -pour communiquer de vive voix à Bonaparte, au nom du Saint-Père, ce -que je lui avais exposé. Je devais, disait-il, aller assurer le -premier consul que si le Souverain Pontife ne pouvait pas adhérer à -ses demandes au-delà de certaines limites, ce n'était point par -mauvaise volonté,--Sa Sainteté étant animée des meilleurs sentiments à -son égard,--mais uniquement parce qu'elle y était forcée par la -nécessité la plus impérieuse. - -«Je fus très-surpris de cette idée, et je lui fis remarquer aussitôt -combien il serait difficile de la mettre à exécution. J'étais cardinal -et premier ministre; or la seconde qualité ne me permettrait point de -m'éloigner du Pape. D'un autre côté, un cardinal ne pouvait guère se -montrer dans un pays où depuis tant d'années on n'avait pas vu même -les insignes d'un simple homme d'Église. - -«Mais aux objections que je lui soumis, il répondit toujours que ces -qualités de cardinal et de premier ministre, qui me paraissaient des -obstacles à ce voyage, lui semblaient être au contraire des titres -décisifs pour l'entreprendre, et le gage le plus certain du succès; -que j'en avais vu un exemple dans l'envoi fait par l'empereur François -à Paris de son premier ministre, le comte de Cobenzel, y résidant -actuellement pour les affaires d'Autriche; qu'il fallait connaître -comme il les connaissait le caractère et la manière de penser de -Bonaparte, pour se convaincre que rien ne devait plus chatouiller son -orgueil que de montrer aux Parisiens un cardinal et le premier -ministre du Pape; que ce voyage le flatterait encore davantage que -celui du premier ministre de l'empereur; que j'aurais, grâce à mes -fonctions, libre accès auprès du chef de l'État, ce que ni Spina ni -aucun autre du même rang que lui ne sauraient obtenir. Il termina en -affirmant que le choix fait expressément par Rome d'un aussi haut -dignitaire prouverait avec évidence la bonne volonté du Pape. Cette -mission en imposerait aux conseillers pervers; elle forcerait le -gouvernement consulaire à se montrer raisonnable, afin de ne pas -amener le public à rejeter sur lui la faute d'une rupture. Tout le -monde, en effet, aurait vu le Pape risquer tout par cette démarche, -afin d'arriver à un accommodement. - -«Ces raisons, que Cacault développa avec autant d'éloquence que de -franchise et de bonne foi, me parurent, à première vue, avoir un -très-grand poids. Je lui répondis que ses paroles m'impressionnaient -vivement, et que je les jugeais dignes d'être portées à la -connaissance du Pape, auquel j'allais les transmettre. Je lui -témoignai aussi que si son discours me semblait très-fondé en ce qui -regardait l'envoi d'un cardinal, je ne pouvais cependant pas tomber -d'accord avec lui sur le choix de ma personne; que je faisais -volontiers abstraction de mon manque de talents et de qualités -nécessaires; mais qu'il existait un autre obstacle majeur qui -m'empêcherait d'être désigné pour cette mission; que si le proverbe -_si vis mittere, mitte gratum_, si vous voulez envoyer, envoyez qui -sera agréable, était vrai (comme il l'est du reste), je n'étais pas -aimé, et cela apparaissait bien dans les lettres adressées de Paris et -dans les conversations que tenaient les amis de la France à Rome. Je -ne devais donc pas être chargé de cette ambassade. La persécution et -l'emprisonnement que j'avais autrefois subis par ordre du gouvernement -républicain, à l'occasion de la chute du pouvoir temporel de Pie VI, -alors que l'on m'avait cru exécuteur ou tout au moins complice de la -mort du général Duphot, étaient si récents qu'ils vivaient encore dans -la mémoire de tous. Déjà l'on murmurait à Paris et à Rome qu'il -n'était pas étonnant de voir les négociations du Concordat tourner si -mal, puisque le premier ministre de Sa Sainteté était un ennemi juré -de la France.--Et, à propos du général Duphot dont j'ai prononcé le -nom tout à l'heure, je dois affirmer que je n'étais pas moins innocent -de son assassinat que le gouvernement pontifical et le peuple -lui-même. Ce général, en effet, provoqua sa mort quand, à la tête de -quelques révolutionnaires, il se jeta sur la caserne des soldats. L'un -d'entre eux, pour se défendre, lâcha le coup de fusil qui le tua. - -«Je fis donc observer au plénipotentiaire français que je n'étais pas -bien vu par le premier consul, et que cela porterait préjudice à mon -ambassade, dès mon arrivée à Paris et pendant le cours des -négociations; que du reste son gouvernement ne voyait pas le Concordat -d'un oeil très-favorable, ainsi qu'on pouvait en juger sur les -apparences, et que, par conséquent, on attribuerait mes refus non à la -force des motifs et à des principes qui empêchaient le Pape d'adhérer, -mais à l'animosité personnelle que l'on me supposait. Je conclus alors -en déclarant que, quand bien même le Pape croirait devoir nommer un -ambassadeur, je ne devais pas être choisi, et que cette dignité était -naturellement réservée soit au cardinal Mattei, très-connu du premier -consul, soit au cardinal Joseph Doria, ayant déjà été nonce à Paris. -Ces princes de l'Église avaient en outre, l'un et l'autre, un nom plus -illustre que le mien, et plus capable, évidemment, de flatter cet -orgueil auquel on venait de faire allusion. - -«Cacault répondit à tout cela que c'était moins le nom de -l'ambassadeur que ses fonctions et son rang qui, par-dessus toute -chose, pouvaient toucher cet orgueil; que si ces deux cardinaux -avaient des titres de famille plus vieux et plus beaux que les miens, -ils n'étaient pourtant pas secrétaires d'État ainsi que moi; que, -quant à ce qui m'était personnel et relatif à mes tribulations passées -et à mon inimitié contre la France, ce n'étaient que des inepties qui -fondraient comme la neige dès que j'aurais été vu et apprécié. Il -voulut bien me dire encore quelque chose sur les qualités qu'il -remarquait en moi (ne me connaissant pas); mais la vérité et la -modestie ne me permettent point de rapporter ces compliments. Il -conclut enfin en m'avouant que plus il réfléchissait sur cette -affaire, plus il persistait dans son idée, et qu'il me suppliait d'en -instruire tout de suite le Pape, auquel il désirait me proposer -lui-même comme la seule ancre de salut dans une tempête aussi -imminente contre l'Église et contre l'État. - -«Je ne voulus pas me rendre en ce qui regardait l'envoi de ma -personne, et je répondis à ses raisons sur ce point, mais sans aucun -succès. Néanmoins je lui promis de transmettre ses raisons au Pape, et -de demander l'audience réclamée afin qu'il pût lui-même entretenir le -Saint-Père. - -«Je quittai Cacault l'esprit plein de doutes et d'appréhensions, et le -coeur agité en prévision de ce que le Pape résoudrait. Ne me fiant pas -à mes propres lumières et à l'impression que le discours si sérieux de -Cacault avait faite sur moi, je me souviens qu'avant de retourner à ma -demeure, j'allai visiter le nouveau ministre d'Espagne, chevalier de -Vargas, arrivé depuis peu de jours. Je crus devoir m'ouvrir à lui et -raconter ce qui venait de se passer. C'était pour savoir de quelle -façon il prendrait ce projet. Vargas était hors de cause, tierce -partie; il devait donc juger sans partialité et sans prévention. -L'assentiment complet qu'il donna, après les plus sérieuses -réflexions, au voyage que conseillait Cacault, me détermina à n'en pas -différer plus longtemps la communication au Pape, pour ne point me -rendre responsable des conséquences qui découleraient peut-être de mon -silence ou de mon retard. - -«Dès que je fus arrivé au Quirinal, je montai dans le cabinet du -Saint-Père, et je lui narrai fidèlement et exactement tout ce qui -avait été suggéré sur l'envoi projeté à Paris et sur le choix de la -personne. Je ne lui laissai rien ignorer de ce qui s'était dit et -répondu entre le plénipotentiaire de France et moi. Le Pape en fut -surpris outre mesure. Mais, en homme plein de pénétration et de -sagacité, il avoua, après un long entretien et de mûres réflexions, -que l'opinion et le projet de M. Cacault lui paraissaient raisonnables -et fondés; que toutefois, en affaires si délicates, il ne voulait pas -agir sans demander conseil à plusieurs; que je devais donc assembler, -pour le jour suivant, une congrégation de tout le sacré-collége, et -que cette congrégation se tiendrait en sa présence; que j'aurais à y -relater tout ce qui s'était passé, et que l'on écouterait les dires de -chacun; qu'il se résoudrait alors au parti qui lui semblerait le -meilleur, et qu'en attendant il accorderait l'audience demandée par M. -Cacault. - -«Ayant reçu les ordres du pontife, je fis convoquer, pour le jour -suivant, la congrégation générale des cardinaux, dans les appartements -de Sa Sainteté, et l'envoyé français fut averti qu'il pouvait aller -voir le Pape, ainsi qu'il en avait témoigné le désir. - -«Cacault se rendit auprès de Sa Sainteté, et il lui répéta, avec la -plus grande énergie, ce qu'il m'avait déjà dit quelques heures -auparavant. Pie VII n'eut pas de peine à lui prouver combien sa -détermination était juste; il lui démontra qu'il ne pouvait accepter -le plan de concordat tracé par le gouvernement français. Les paroles -de Sa Sainteté confirmèrent l'ambassadeur dans l'idée qu'il avait eue -d'abord. Cacault était persuadé, c'est ainsi qu'il s'exprimait, que -si le premier consul entendait par lui-même les motifs du pape, -Bonaparte se rendrait nécessairement à leur évidence. Il ajouta que si -Sa Sainteté leur prêtait plus de force par l'ambassade dont lui, -Cacault, avait pris l'initiative, ambassade qui manifesterait la bonne -volonté du Pontife, son estime pour la France, et l'intérêt qu'il -prenait à rattacher de nouveau cette nation à l'Église, les choses -s'arrangeraient, sans aucun doute, surtout si, par une marque de -considération personnelle, on flattait le chef du gouvernement -français. - -«Le Pape répondit qu'il avait convoqué tous les cardinaux pour -s'occuper de cette mission et discuter un projet dont la gravité ne -lui permettait pas d'agir sans les plus mûres réflexions et sans avis -préalable. - -«La congrégation générale se tint dans les appartements de Sa -Sainteté. D'après l'ordre que je reçus du Saint-Père, je rapportai -tout ce que m'avait dit M. de Cacault, soit sur l'ambassade en -général, soit sur le choix de ma personne. Je ne me permis de faire -sur le premier point qu'une relation simple et franche; mais quand -j'arrivai au second, j'ajoutai que, dans l'hypothèse de la mission, -je ne croyais pas devoir être choisi pour plénipotentiaire. Je -démontrai aussi fortement qu'il me fut possible, et avec les raisons -les plus évidentes, qu'il ne fallait pas penser à moi, mais plutôt aux -cardinaux Doria et Mattei, dont je fis ressortir les titres, qui -devaient, à mon avis, leur assurer la préférence. Je ne manquai pas de -faire remarquer d'un autre côté combien je devais appréhender une -légation aussi scabreuse, dont le non-succès déplairait à beaucoup, et -la réussite à un très-petit nombre,--ce qui la rendait fort peu -désirable et poussait même à la décliner,--et je terminai en déclarant -que le choix de ma personne nuirait très-sûrement à l'affaire par les -motifs déduits plus haut. - -«Aucun des cardinaux ne s'opposa à l'ambassade projetée; tous, au -contraire, la regardèrent comme la seule ancre de salut dans les -circonstances actuelles. Et quand on passa du général au particulier, -tous aussi me désignèrent, au lieu de choisir les deux cardinaux Doria -et Mattei, ou tout autre auquel on aurait pu songer. Pour justifier -leurs votes, ils arguaient que ma qualité de secrétaire d'État -semblait, d'après l'observation de M. Cacault, devoir rendre plus -agréable la légation du premier ministre du pape à celui qui avait -déjà près de lui le premier ministre de l'empereur. Mes scrupules -étaient hors de mise, et personne ne voulut changer d'avis. Voyant que -tous désiraient non-seulement l'ambassade, mais encore l'ambassadeur, -le Pape, après avoir gardé le silence jusqu'à la fin, pour ne gêner -aucun des cardinaux, se joignit au sacré collége. Il décida qu'on -partirait pour Paris, et que ce serait moi qui partirais. Me sera-t-il -permis de rapporter ici ce que je ne crains pas de voir démentir, car -le lieu où je m'exprimai fut public, et plusieurs témoins auriculaires -existent encore? Le Pape avait annoncé sa résolution: après avoir -rendu grâces au Saint-Père ainsi qu'au sacré collége de la confiance -qu'ils me témoignaient,--confiance que je savais ne point mériter,--je -dis avec franchise et candeur que j'avais en ce moment un besoin -extraordinaire de me souvenir de mes promesses et de mes serments -d'obéissance aux volontés du Pape, promesses et serments articulés -quand il me plaça le chapeau de cardinal sur la tête; que cette foi -soutenait mon courage et m'aidait à servir le pontife suprême et le -saint-siége; que mon désir de le faire était ardent, mais que ce -secours m'était indispensable au moment d'accepter une mission si -difficile et sa périlleuse, que j'avais tant et de si fortes raisons -pour décliner.» - - -II - -Le cardinal Doria fut choisi par le Pape et par Consalvi pour -remplacer le cardinal-ministre en son absence. - -Consalvi et Cacault partirent ensemble de Rome en plein jour, dans la -même voiture, pour donner confiance au peuple romain. En approchant de -Livourne, ils trouvèrent un courrier de Murat qui annonçait à M. -Cacault que le général l'attendait à Pise pour conférer avec lui; ils -s'y rendirent. Murat combla d'égards Consalvi; Cacault fut obligé de -s'arrêter; Consalvi continua seul sa route pour Paris. Il y arriva -dans la plus grande anxiété. Le premier consul lui envoya l'abbé -Bernier, Vendéen réconcilié, pour commencer sans aucun délai la -négociation. Consalvi, sur sa demande, résuma, dans un mémoire rapide, -les points sur lesquels on était d'accord, ceux sur lesquels on -différait. «Ce mémoire, dit le prince de Talleyrand, fait reculer la -négociation beaucoup plus loin que tous les écrits précédents.» Après -vingt-cinq jours on tomba d'accord, le rendez-vous pour la signature -fut assigné chez Joseph Bonaparte. Consalvi s'y rendit, mais, au -moment de la signature, l'abbé Bernier entra. - -«Quelle fut ma surprise, quand je vis l'abbé Bernier m'offrir la copie -qu'il avait tirée de son rouleau comme pour me la faire signer sans -examen, et qu'en y jetant les yeux, afin de m'assurer de son -exactitude, je m'aperçus que ce traité ecclésiastique n'était pas -celui dont les commissaires respectifs étaient convenus entre eux, -dont était convenu le premier consul lui-même, mais un tout autre! La -différence des premières lignes me fit examiner tout le reste avec le -soin le plus scrupuleux, et je m'assurai que cet exemplaire -non-seulement contenait le projet que le Pape avait refusé d'accepter -sans ses corrections, et dont le refus avait été cause de l'ordre -intimé à l'agent français de quitter Rome, mais, en outre, qu'il le -modifiait en plusieurs endroits, car on y avait inséré certains points -déjà rejetés comme inadmissibles avant que ce projet eût été envoyé à -Rome. - -«Un procédé de cette nature, incroyable sans doute, mais réel, et que -je ne me permets pas de caractériser,--la chose d'ailleurs parle -d'elle-même,--un semblable procédé me paralysa la main prête à signer. -J'exprimai ma surprise, et déclarai nettement que je ne pouvais -accepter cette rédaction à aucun prix. Le frère du premier consul ne -parut pas moins étonné de m'entendre me prononcer ainsi. Il disait ne -savoir que penser de tout ce qu'il voyait. Il ajouta tenir de la -bouche du premier consul que tout était réglé, qu'il n'y avait plus -qu'à signer. Comme je persistais à déclarer que l'exemplaire contenait -tout autre chose que le concordat arrêté, il ne sut que répondre qu'il -arrivait de la campagne, où il traitait des affaires d'Autriche avec -le comte de Cobenzel; qu'étant appelé précisément pour la cérémonie de -la signature du traité, dont il ne savait rien pour le fond, il était -tout neuf, et ne se croyait choisi que pour légaliser des conventions -admises de part et d'autre. - -«Moi, je n'oserais pas, aujourd'hui, affirmer avec certitude s'il -disait vrai ou s'il disait faux. Je ne sus pas le reconnaître alors -davantage; mais j'ai toujours incliné, et j'incline encore à croire -qu'il était dans une ignorance absolue, tant il me parut éloigné de -toute dissimulation dans ce qu'il fit durant cette interminable -séance, et sans jamais se démentir. Comme l'autre personnage officiel, -le conseiller d'État Crétet, en affirmait autant, et protestait ne -rien savoir, et ne pouvoir admettre ce que j'avançais sur la diversité -de la rédaction, jusqu'à ce que je la leur eusse démontrée par la -confrontation des deux copies, je ne pus m'empêcher de me retourner -vivement vers l'abbé Bernier. - -«Quoique j'aie toujours cherché dans le cours de la négociation à -éviter tout ce qui aurait tendu à suspendre la marche des choses et à -fournir prétexte à la colère et à la mauvaise humeur, je lui dis que -nul mieux que lui ne pouvait attester la vérité de mes paroles; que -j'étais très-étonné du silence étudié que je lui voyais garder sur ce -point, et que je l'interpellais expressément pour qu'il nous fît part -de ce qu'il savait si pertinemment. - -«Ce fut alors que, d'un air confus et d'un ton embarrassé, il balbutia -qu'il ne pouvait nier la vérité de mes paroles et la différence des -concordats qu'on proposait à signer; mais que le premier consul -l'avait ainsi ordonné, et lui avait affirmé qu'on est maître de -changer tant qu'on n'a point signé. Ainsi, continua Bernier, il exige -ces changements, parce que, toute réflexion faite, il n'est pas -satisfait des stipulations arrêtées. - -«Je ne détaillerai pas ce que je répliquai à un aussi étrange -discours, et par quels arguments je démontrai combien cette maxime, -qu'on peut toujours changer avant d'avoir signé, était inapplicable au -cas actuel. Ce que je relevai bien plus vivement encore, ce fut le -mode, la surprise, employés pour réussir; mais je protestai résolûment -que je n'accepterais jamais un tel acte, expressément contraire à la -volonté du Pape, d'après mes instructions et mes pouvoirs. Je déclarai -donc que si, de leur côté, ils ne pouvaient pas ou ne voulaient pas -souscrire celui dont on était convenu, la séance allait être levée. - -«Le frère du premier consul prit alors la parole. Il s'efforça de la -manière la plus pressante d'appuyer sur les conséquences de la rupture -des négociations, non moins pour la religion que pour l'État, et non -moins pour la France, cette grande partie du catholicisme, que pour -tous les pays où l'on éprouvait sa toute-puissante influence. «Il faut -faire, répétait-il, toutes les tentatives imaginables pour ne pas nous -rendre, nous présents, responsables de si cruels désastres.» - - -III - -«Joseph Bonaparte se rendit aux Tuileries. - -«En moins d'une heure il était de retour, révélant sur son visage la -tristesse de son âme. Il nous apprit que le premier consul était entré -dans la plus extrême fureur à la nouvelle de ce qui était arrivé; que, -dans l'impétuosité de la colère, il avait déchiré en cent morceaux la -feuille du concordat arrangé entre nous; que finalement, cédant à ses -prières, à ses sollicitations, à ses raisons, il avait promis, quoique -avec une indicible répugnance, d'accepter tous les articles convenus, -mais que pour celui que nous avions laissé non réglé, il était demeuré -aussi inflexible qu'irrité. Joseph ajouta que le premier consul avait -terminé l'entretien en le chargeant de me dire que lui, Bonaparte, il -voulait absolument cet article, tel qu'il l'avait fait rédiger dans -l'exemplaire apporté par l'abbé Bernier, et que je n'avais qu'un de -ces deux partis à prendre: ou admettre cet article tel quel et signer -le concordat, ou rompre toute négociation; qu'il entendait absolument -annoncer dans le grand repas de cette journée ou la signature ou la -rupture de l'affaire. - -«On imagine facilement dans quelle consternation nous jeta un pareil -message. Il restait encore trois heures jusqu'à cinq, heure fixée pour -ce repas auquel nous devions assister. Impossible d'énumérer tout ce -qui fut dit et par le frère du premier consul et par les deux autres -pour me décider à le satisfaire. Le tableau des conséquences qui -naîtraient de la rupture était des plus sombres; ils me faisaient -sentir que j'allais me rendre responsable de ces maux, soit envers la -France et l'Europe, soit envers mon souverain lui-même et envers -Rome. Ils me disaient qu'à Rome on me taxerait de roideur -inopportune, et qu'on m'attribuerait le tort d'avoir provoqué les -effets de ce refus. J'éprouvais les angoisses de la mort, je voyais se -dresser devant moi tout ce qu'on m'annonçait: j'étais (il est permis -de l'avouer) comme l'Homme des douleurs. Mais mon devoir l'emporta; -avec l'aide du Ciel, je ne le trahis point. Je persistai dans mon -refus, pendant les deux heures de cette lutte, et la négociation fut -rompue. - -«Ainsi se termina cette triste séance de vingt-quatre heures entières, -commencée vers les quatre heures du jour précédent et close vers les -quatre heures de ce malheureux jour, avec une grande souffrance -physique, comme on le comprend du reste, mais avec une bien plus -grande souffrance morale, et telle qu'il faudrait la ressentir pour -s'en faire une idée. - -«J'étais condamné (et c'était la circonstance cruelle du moment) à -paraître dans une heure à ce pompeux dîner. Je devais affronter en -public le premier choc de l'impétueuse colère qu'allait soulever dans -le coeur du général Bonaparte l'annonce de la rupture que son frère -devait lui communiquer. - -«Nous retournâmes quelques instants à l'hôtel; nous fîmes à la hâte -ce qui était nécessaire pour nous présenter convenablement, et nous -allâmes, mes deux compagnons et moi, aux Tuileries. - -«À peine étions-nous entrés dans le salon où se trouvait le premier -consul, salon que remplissait tout un monde de magistrats, -d'officiers, de grands de l'État, de ministres, d'ambassadeurs, -d'étrangers les plus illustres, invités à ce dîner, qu'il nous fit un -accueil facile à imaginer, ayant déjà vu son frère. Aussitôt qu'il -m'aperçut, il s'écria, le visage enflammé et d'un ton dédaigneux et -élevé: - -«Eh bien, monsieur le cardinal, vous avez voulu rompre! soit. Je n'ai -pas besoin de Rome. J'agirai de moi-même. Je n'ai pas besoin du Pape. -Si Henri VIII, qui n'avait pas la vingtième partie de ma puissance, a -su changer la religion de son pays et réussir dans ce projet, bien -plus le saurai-je faire et le pourrai-je, moi. En changeant la -religion en France, je la changerai dans presque toute l'Europe, -partout où s'étend l'influence de mon pouvoir. Rome s'apercevra des -pertes qu'elle aura faites; elle les pleurera, mais il n'y aura plus -de remède. Vous pouvez partir, c'est ce qui vous reste de mieux à -faire. Vous avez voulu rompre, eh bien, soit, puisque vous l'avez -voulu. Quand partez-vous donc? - ---«Après dîner, général,» répliquai-je d'un ton calme. - -«Ce peu de mots fit faire un soubresaut au premier consul. Il me -regarda très-fixement, et à la véhémence de ses paroles je répondis, -en profitant de son étonnement, que je ne pouvais ni outre-passer mes -pouvoirs ni transiger sur des points contraires aux maximes que -professe le Saint-Siége. «Dans les choses ecclésiastiques, ajoutai-je, -on ne peut faire tout ce qu'on ferait dans les choses temporelles en -certains cas extrêmes. Nonobstant cela, il ne me semble pas possible -de prétendre que j'aie cherché à rompre du côté du Pape, dès qu'on -s'est mis d'accord sur tous les articles, à la réserve d'un seul, pour -lequel j'ai prié qu'on consultât le Saint-Père lui-même; car ses -propres commissaires n'ont pas rejeté cette proposition.» - -«Plus radouci, le Consul m'interrompit en disant qu'il ne voulait rien -laisser d'imparfait, et que ou il statuerait sur le tout ou rien. Je -répliquai que je n'avais pas le droit de négocier sur l'article en -question, tant qu'il le maintiendrait précisément tel qu'il l'avait -proposé, et que je n'admettrais aucune modification. Il reprit -très-vivement qu'il l'exigeait tel quel, sans une syllabe ni de moins -ni de plus. Je lui répondis que, dans ce cas, je ne le souscrirais -jamais, parce que je ne le pouvais en aucune manière. Il s'écria: «Et -c'est pour cela que je vous dis que vous avez cherché à rompre, et que -je considère l'affaire comme terminée, et que Rome s'en apercevra et -versera des larmes de sang sur cette rupture.» - -«Tandis qu'il parlait, se trouvant proche du comte de Cobenzel, -ministre d'Autriche, il se retourna vers lui avec une extrême -vivacité, et lui répéta à peu près les mêmes choses qu'à moi, -affirmant plusieurs fois qu'il ferait changer de manière de penser et -de religion dans tous les États de l'Europe; que personne n'aurait la -force de lui résister, et qu'il ne voulait pas assurément être seul à -se passer de l'Église romaine (c'est sa phrase), qu'il mettrait plutôt -l'Europe en feu de fond en comble, et que le Pape en aurait la faute -et la peine encore. - -«Puis il se mêla brusquement à la foule des conviés, répétant les -mêmes choses à beaucoup d'autres. Le comte de Cobenzel, consterné, -accourut de suite vers moi, et se mit à me prier, à me supplier -d'inventer quelques moyens pour détourner une pareille calamité. Il ne -me dépeignait que trop éloquemment les conséquences certaines qui -allaient en résulter pour la religion, pour l'État, pour l'Europe. Je -lui avouai que je ne les voyais que trop, que je m'en désolais, mais -que rien ne pourrait me faire souscrire à ce qui ne m'était pas -permis. Il m'avouait qu'il comprenait parfaitement que j'avais raison -de ne pas trahir mes devoirs, mais qu'il s'étonnait qu'on ne pût pas -découvrir quelque moyen de conciliation, et tomber d'accord, quand il -n'y avait plus qu'un seul article en litige. Je lui répliquai qu'il -était impossible de tomber d'accord, et de se concilier, lorsqu'on -prétendait obstinément ne pas retrancher ou ajouter une seule syllabe -à l'article débattu, comme s'en exprimait le premier consul, puisque -dès lors on ne pouvait réaliser ce qui a coutume de se dire et de se -faire en toute négociation, à savoir, que chacune des parties risquant -un ou deux pas, on finissait par se rencontrer. On ouvrit dans ce -moment la salle à manger, et on passa à table, ce qui rompit -l'entretien. - -«Le dîner fut court, et on s'imagine que je n'en goûtai jamais un plus -amer. De retour au même salon, le comte de Cobenzel reprit avec moi la -conversation interrompue. Le premier consul, nous voyant causer -ensemble, s'approcha, et, s'adressant au comte, il lui dit qu'il -perdait son temps, s'il espérait vaincre l'obstination du ministre du -Pape, et il répéta en partie ce qu'il avait annoncé précédemment, en y -mettant la même vivacité et la même force. Le comte répondit qu'il le -priait de lui permettre de déclarer qu'il rencontrait non de -l'obstination dans le ministre du Souverain-Pontife, mais bien un -sincère désir d'arranger les choses et un extrême regret de cette -rupture, mais que, pour arriver à une conciliation, c'était au premier -consul seul d'en ouvrir la voie. - -«Et comment? répliqua-t-il avec vivacité.--C'est, reprit le comte, -d'autoriser une nouvelle séance entre les commissaires respectifs, et -de vouloir bien leur permettre de chercher le moyen d'introduire dans -l'article en litige quelque changement propre à satisfaire les deux -parties. Puis, ajouta Cobenzel, j'aime à penser que votre désir de -donner la paix à l'Europe, comme vous me l'avez souvent promis, vous -décidera à renoncer à cette détermination de ne souffrir aucune -addition, aucun retranchement à cet article, d'autant plus que c'est -vraiment une calamité de consommer une aussi regrettable rupture pour -un seul article, quand on a combiné tout le reste à l'amiable. - -«Ce discours du comte de Cobenzel fut accompagné de beaucoup d'autres -paroles sortant très-réellement de la bouche d'un véritable homme de -cour, toutes pleines de politesse et de grâce, ce en quoi il était -fort expert. Et il manoeuvra avec tant d'esprit que le premier consul, -après quelque résistance, s'écria: «Eh bien! afin de vous prouver que -ce n'est pas moi qui désire rompre, j'adhère à ce que demain les -commissaires se réunissent pour la dernière fois. Qu'ils voient s'il y -a possibilité d'arranger les choses; mais si on se sépare sans -conclure, la rupture est regardée comme décisive, et le cardinal -pourra s'en aller. Je déclare aussi que cet article, je le veux -absolument tel quel, et que je n'admets pas de changements.» Et -là-dessus il nous tourna les épaules. - -«Quoique ces paroles de Bonaparte fussent en contradiction avec -elles-mêmes, puisque d'une part il nous permettait de nous réunir pour -aviser à un moyen de conciliation, et que de l'autre, en même temps, -il exigeait l'article tel quel, sans aucun changement, ce qui excluait -une conciliation, toutefois on s'accorda unanimement à profiter de la -faculté de se réunir et de voir si on ne ferait pas surgir quelque -biais d'arrangement, dans l'espérance (si on y arrivait) de pousser -Joseph, son frère, à l'y amener lui-même. Le comte de Cobenzel, qui -traitait avec Joseph des affaires d'Autriche, en était fort bien vu. -Il lui parla chaudement, d'autant plus chaudement qu'il paraissait -lui-même désirer avec sincérité d'éviter une rupture. On convint donc -de tenir le jour suivant, à midi juste, au même lieu, cette nouvelle -séance, comme on avait tenu la précédente, qui fut si amère et si -déplorable. - -«Je ne raconterai pas comment je passai cette nuit douloureuse, mais -je ne puis taire à quel point s'accrurent mes angoisses lorsque, le -matin, je vis entrer dans ma chambre le prélat Spina, avec un air -triste et embarrassé, et que je l'entendis m'avouer que le théologien -Caselli sortait de sa chambre, où il était venu lui annoncer qu'il -avait réfléchi toute la nuit sur les conséquences incalculables de la -rupture; qu'elles seraient on ne peut plus fatales à la religion, et -qu'une fois arrivées, elles devaient être irrémédiables, comme le -prouvait l'exemple de l'Angleterre; que, voyant le premier consul -déclarer qu'il restait inébranlable sur le point de ne pas admettre de -changement dans l'article controversé, il était déterminé, pour sa -part, à y adhérer et à le signer tel quel; qu'il ne croyait pas le -dogme lésé, et qu'il pensait que les circonstances, les plus -impérieuses qu'on ait pu voir, justifiaient la condescendance dont le -pape userait dans ce cas. Il n'y a point de proportion, ajoutait-il, -entre la petite perte provenant de cet article et la perte immense qui -résulterait de la rupture. - -«Le prélat Spina me déclara que, puisque le père Caselli, beaucoup -plus savant théologien que lui, pensait ainsi, il n'avait pas le -courage d'assumer la responsabilité de conséquences si fatales à la -religion, et qu'il était résolu, lui aussi, à admettre l'article et à -le signer tel quel. Spina ajoutait encore que, si je jugeais que leur -signature ne pût se donner sans la mienne, ils ne me cachaient pas -qu'ils se voyaient dans la nécessité de protester de leur adhésion, et -de se garantir par là de toute responsabilité des conséquences de la -rupture, si elle devait avoir lieu. - -«Je ne puis exprimer l'impression que me firent et cette déclaration, -et l'idée de me savoir abandonné seul dans le combat. Mais si cela me -surprit et me chagrina à l'excès, cela ne m'abattit pas toutefois, et -ne m'ébranla point dans ma résolution. Après avoir inutilement essayé -de les persuader l'un et l'autre, m'apercevant que mes raisons -n'avaient pas dans leur balance de poids à l'égal des résultats qui -les épouvantaient, je finis par dire que, n'étant pas, moi, persuadé -par leurs raisons, je ne pouvais m'y rendre, et que je lutterais tout -seul dans la conférence; que je les priais simplement de renvoyer à la -fin l'annonce de leur adhésion à cet article, si, ne parvenant pas à -concilier la chose, on était forcé de rompre; ce à quoi j'étais résolu -en cas extrême, quoique avec une vive douleur, plutôt que de trahir -ce qui, dans ma pensée, était de mon rigoureux devoir. Ils le -promirent, et de plus m'affirmèrent qu'ils ne laisseraient pas -d'appuyer mes raisons jusqu'au bout, quoiqu'ils ne voulussent pas y -persister au moment d'une rupture. - -«On se réunit donc à l'hôtel du frère du premier consul, et la -discussion commença à midi précis. Si cette séance ne fut pas aussi -longue que la première, assurément elle ne fut pas courte. Elle a duré -douze heures consécutives, car elle se termina juste au coup de -minuit. - -«Onze heures pour le moins furent consacrées à la discussion de ce -fatal article. Pour bien saisir l'affaire, il est indispensable -d'entrer (rien que sur ce point) dans l'intrinsèque de la négociation. -Je m'étudierai à y porter le plus de clarté possible, en restant dans -la concision de l'histoire, qui n'admet pas les développements d'une -dissertation théologique.» - - -IV - -Consalvi partit pour Rome trois jours après cette épineuse -négociation. Le concordat y fut accepté, et son crédit sur le pape -s'accrut de sa fermeté envers le premier consul. Nul ne songea à lui -contester le titre de ministre pacificateur de l'Église. Marengo avait -en un jour reconquis l'Italie. Les vingt-cinq jours du voyage -désespéré de Consalvi avaient reconquis l'Europe à l'Église. Il envoya -le cardinal Caprara à Paris et passa à d'autres affaires. Mais il -était maître du pape par l'amitié, maître du premier consul par son -génie de conciliation. Bonaparte sentit l'utilité pour lui d'avoir le -coeur du pape dans les mains d'un tel homme. - - -V - -Le cardinal pouvait, depuis cette époque, être considéré comme le -favori du vertueux pontife Pie VII, non pas favori du caprice ou de la -flatterie, mais favori de conscience et de raison. Toute cette -première partie du pontificat ne fut qu'une longue et difficile -diplomatie entre les exigences injurieuses et les prétentions -menaçantes de l'empire et la faiblesse consciencieuse du pape. Le -choix que l'amitié lui avait suggéré au conclave de Venise était -devenu le choix de sa politique. Il lui fallait un homme mixte, mêlé -de sacerdoce et de monde, aussi capable de ménager la vertu -scrupuleuse du pape, sincèrement religieux, que de concéder au pouvoir -dominateur et absolu de l'empire et du conquérant ce que Dieu lui-même -commande à ses ministres de céder à ceux auxquels il donne l'autorité -irrésistible du champ de bataille. - - -VI - -On sait que, depuis Marengo jusqu'à Wagram, Napoléon, favorisé et si -souvent enivré par la victoire, était devenu le maître incontesté de -l'Europe. Après Wagram il songea à perpétuer sa domination en se -donnant une épouse plus jeune et des héritiers légitimes de sa -puissance. Il fixa son choix sur une jeune princesse de dix-huit ans, -Marie-Louise, que la maison d'Autriche sacrifia pour obtenir des -conditions de paix et d'alliance plus intimes, et qui fut -officiellement demandée à son père par les ambassadeurs de Bonaparte. -Joséphine fut répudiée, et les conditions du mariage débattues avec le -Pape. - -Les cardinaux arrivent à Paris. Consalvi, privé de ses fonctions de -ministre à Rome, n'était plus que le confident officiel de Pie VII. -Voici comment il rend compte de sa ruine définitive. - - -VII - -Pendant les années qui s'écoulèrent entre le premier ministère du -cardinal Consalvi et la rupture violente des relations de l'empereur -Napoléon avec Pie VII, le Pape, contraint par Napoléon, avait donné -sa confiance officielle à un autre ministre. Le cardinal Fesch, -ambassadeur de Napoléon, était très-mal pour Consalvi. - -Bonaparte l'estimait et le redoutait, il désirait son éloignement. - -«À cette cause,» dit le cardinal dans ses Mémoires, «s'en joignit une -autre que je ne puis passer sous silence. Ainsi que je l'ai dit, le -cardinal Fesch était ambassadeur de Napoléon à Rome. Il n'y eut pas -d'attentions compatibles avec mes devoirs, d'égards délicats et en -toute espèce de choses, que je n'eusse pour lui dès le principe. Fesch -le savait; il me témoigna tout d'abord une sincère reconnaissance, de -l'estime et même de l'amitié. Mais plusieurs raisons altérèrent -ensuite son affection pour moi. Je ne sacrifiais certainement pas mon -honneur aux volontés de son maître, auprès duquel il ambitionnait de -se faire bien venir. En conséquence, pour ne pas paraître vis-à-vis de -l'Empereur ou peu perspicace ou peu habile, il fallait une victime sur -le compte de laquelle on pût rejeter l'inflexibilité du Pape à ses -désirs. Fesch avait un caractère fort soupçonneux, et il s'imaginait -presque toujours voir en réalité ce qui n'existait pas même en rêve. -Enfin, pour ne pas trop m'étendre sur ce sujet, il était par malheur -devenu l'intime ami d'une famille dont le mari, par soif du lucre, et -la femme, par vanité, étaient mes plus cruels ennemis. Je n'avais -jamais voulu sacrifier les intérêts du Trésor à la cupidité du premier -et la bienséance à la coquetterie de la seconde. - -«Voyant, après de nombreux échecs, qu'ils n'avaient rien à gagner près -de moi et sous mon ministère, ces pauvres gens dirigèrent tous leurs -artifices et toutes leurs batteries vers l'ambassadeur de Napoléon. -C'était déjà la puissance qui dictait la loi au monde. Ces gens -espéraient qu'il leur serait possible de me faire sauter de mon poste. -Pour arriver à leur but, ils employèrent le mensonge, la duplicité, la -séduction. - -«Tous ces motifs réunis amenèrent le cardinal Fesch à me représenter -comme la cause unique de l'opposition du Pape à l'Empereur. Et -cependant le Pontife n'avait pas besoin de tels mobiles. Mais il -suffisait à l'ambassadeur de France de voir que le Pontife résistait -pour inculper résolûment son ministre. La douceur du caractère de Pie -VII l'avait mal fait juger en France. On ne sut pas distinguer en lui -ce besoin d'accomplir ses devoirs, besoin qui l'emportait sur tout le -reste. - -«Peu de paroles suffiront relativement à ce sujet, c'est-à-dire à -l'opinion en partie personnelle et en partie inspirée que l'Empereur -nourrissait sur mon compte. Il enjoignit à son plénipotentiaire de me -communiquer la lettre qu'il lui écrivait de sa main,--ce qui fut -fait.--En parlant de moi dans cette lettre, il termine ainsi: «Dites -au cardinal Consalvi de ma part que, s'il aime son pays, il n'a qu'une -de ces deux choses à faire: ou obéir à tout ce que je veux, ou bien -laisser le ministère.» - -«Je ne balançai point un instant quand le cardinal Fesch me fit lire -cette dépêche, et je lui permis de répondre de ma part «que je ne -ferais jamais la première des deux choses, et que j'étais tout prêt à -exécuter la seconde dès que le Pape m'y autoriserait, afin de ne pas -servir de prétexte ou de motif aux malheurs de mon pays.» Pendant tout -le temps que le cardinal Fesch résida à Rome, les déclarations les -plus impérieuses de l'Empereur contre moi, ainsi que les manifestes -les plus péremptoires de sa volonté de ne plus me voir au ministère, -et les menaces des plus grands périls pour l'État si je restais dans -ma charge, se multiplièrent à l'infini. Les objurgations en vinrent à -un tel point qu'il fallut toute la fermeté de ce caractère que -l'Europe a depuis, et à son étonnement, admiré dans le Pape, pour le -faire résister non moins aux efforts de la France afin de m'éloigner -de ses côtés, qu'à mes prières elles-mêmes. Je les appuyais sur ma -ferme résolution de n'être pas l'occasion de tous les désastres qui -fondraient sur Sa Sainteté et sur l'État; je disais qu'il fallait -avoir soin de ne pas inculquer aux peuples,--quoique sans raison,--la -pensée que ces désastres arrivaient parce que le Pape avait voulu me -défendre, et qu'on les aurait évités s'il eût consenti à me sacrifier, -quoique sans motifs, aux exigences de celui qui pouvait tout. Le Pape -resta toujours inébranlable. Il trouvait en moi, disait-il, des -qualités appropriées à son service et à celui de l'Église attaquée; -mais c'était un pur effet de sa bonté, car ces qualités n'existaient -pas. - -«La fureur de Napoléon, excitée par la résistance de Pie VII à ses -desseins et à ses volontés, allait toujours croissant. Il avait -substitué le ministre Alquier au cardinal Fesch, qu'il venait de -rappeler, afin que son oncle et cardinal ne fût pas l'exécuteur de la -dernière ruine de Rome, quand l'heure de la réaliser aurait sonné. -Alquier reçut contre moi les mêmes ordres que son prédécesseur, mais -ils n'eurent pas plus de succès pendant un certain temps. Enfin le -moment arriva où le Pape crut opportun de se rendre à l'idée de ma -retraite. Peu après, l'Empereur répondit au Pape par une note -officielle de M. de Talleyrand, ministre des affaires étrangères. On -reproduisait dans cette note les prétentions naguère exposées sur sa -souveraineté dominatrice à Rome et dans l'État ecclésiastique,--_sulla -sua soprasovranità di Roma e Stato ecclesiastico_,--ainsi que sur la -dépendance du Saint-Siége. - -«Cette note demandait encore que l'on entrât dans le système de -l'Empereur, que le Pape fît la guerre aux Anglais, qu'il reconnût -pour ses amis et pour ses ennemis les amis et les ennemis de -l'Empereur, et autres choses semblables, conséquences de sa -prétendue _soprasovranità_. Le Pape répondit négativement à tout. -Mais pour prêter à cet acte solennel un plus grand poids, pour -qu'on ne pût attribuer ce refus à une influence étrangère, mais à la -volonté spontanée et propre du Saint-Père lui-même, et pour que ce -refus pût amener chez l'Empereur la conviction que l'unique et -véritable impossibilité de manquer à ses devoirs sacrés et non des -inspirations étrangères empêchaient Pie VII d'accéder à ses désirs, -on jugea que c'était le moment de compenser le nom définitif donné -aux prétentions impériales, par le bonheur qu'il ressentirait en -m'arrachant lui-même du ministère. On prouvait ainsi à Napoléon que -le Pape faisait pour lui plaire, bien qu'à contre-coeur, tout ce -qu'il était possible de faire, mais qu'il n'accordait pas ce que ses -devoirs sacrés lui interdisaient de céder. Le Saint-Père se résolut -d'autant mieux à consommer son sacrifice,--c'est ainsi qu'il -l'appelait, dans sa bonté,--que les exigences de l'Empereur et les -refus du Pape n'avaient pas été jusqu'alors livrés à la publicité. -Il était donc permis d'espérer qu'après la satisfaction de mon -renvoi obtenue, Napoléon se convaincrait de la réalité des obstacles -s'opposant à ce que Pie VII adhérât à ses désirs, et que, dans ce -cas, il se désisterait de ses prétentions. Il pouvait le faire sans -froisser son amour-propre, justement parce que rien n'avait encore -transpiré dans le public, ainsi que je l'ai dit. Je dois rendre -justice à la droiture des intentions du Pape et à son excessive -bonté envers moi. Il ne les fit céder qu'à cette considération -puissante et ne se soumit qu'à ces réflexions. Il me sera permis de -rendre encore justice, non à moi-même,--ce qui ne serait pas -convenable,--mais à la vérité, sur une particularité qui me regarde. -Je dirai donc que, quoique non-seulement je n'eusse pas ambitionné -la secrétairerie d'État, mais encore que j'eusse fait tout mon -possible pour en décliner les honneurs, cependant ce n'eût pas été -au milieu des périls qui menaçaient le Saint-Siège et le Pape, mon -grand bienfaiteur, que j'aurais privé l'un et l'autre de mes -services, quels qu'ils fussent. Toutefois je me laissai guider dans -ma conduite par la pensée dont je viens de parler. Il en coûta -beaucoup à mon coeur à cause des circonstances, et aussi parce qu'il -fallait quitter celui que je vénérais et chérissais tant. - -«La chose ainsi arrêtée entre le Pape et moi, le même courrier -extraordinaire portant à Paris le nouveau refus de Pie VII à propos -des grandes affaires qui étaient l'objet des convoitises ambitieuses -de l'empereur Napoléon, lui porta en même temps l'acceptation -pontificale de mon éloignement du ministère, et la nomination de mon -successeur. C'était le cardinal Casoni. Cela arriva le 17 juin 1806, -si je ne me trompe. Je ne dois pas raconter la douleur du Pape et la -mienne à cette séparation. Il me sera permis de dire seulement que ce -ne fut pas sans des pleurs réciproques et que, dans la suite des -temps, le Saint-Père ne démentit jamais son immense bienveillance -envers moi. - -«Je n'avais donc pas revu depuis mon arrivée le ministre Fouché. Voilà -que ce soir-là, tandis que nous attendions la sortie des souverains de -leurs appartements, il s'approche de moi, puis, me prenant par la -main, il me conduit dans un coin du salon. Il me dit alors avec -cordialité et intérêt: «Est-il vrai qu'il y a plusieurs cardinaux qui -refusent d'assister au mariage de l'empereur?» - -«À cette question, je me tus, n'ayant rien à riposter et ne voulant -surtout désigner personne. Il ajouta: «Mon cher Monsieur le cardinal, -ne savez-vous pas qu'en ma qualité de ministre de la police, je dois -déjà être instruit avec certitude de ce que j'avance? Ma demande n'est -donc que de pure politesse.» - -«Forcé de répondre, je lui déclarai que je ne savais vraiment ni -combien il y en avait, ni qui ils étaient, mais que lui, Fouché, -s'entretenait avec l'un d'entre eux. Il s'écria alors: «Ah! que me -dites-vous? l'Empereur m'en a parlé ce matin, et il vous a nommé dans -sa colère; mais je lui ai affirmé que, quant à vous, il n'était pas à -présumer que ce fût vraisemblable.» - -«Je lui répétai que c'était vrai, et très-vrai. Il me plaça aussitôt -sous les yeux les dangereuses conséquences d'une telle action, qui -intéressait l'État, la personne même de l'Empereur, ainsi que la -succession au trône, et qui prêtait tant de hardiesse aux mécontents. -Il n'y eut rien au monde qu'il ne tentât pour m'amener à persuader aux -autres d'intervenir ou tout au moins,--car il m'entendait répéter que -cela n'était pas possible,--à intervenir moi-même. Il me faisait -remarquer que le plus grand mal était de me voir parmi ceux qui -refusaient d'assister au mariage; car, disait-il, vous marquez, après -le concordat et après avoir été premier ministre si longtemps.» Il -ajouta quelque chose sur les qualités personnelles qu'il rencontrait -en moi, quoiqu'elles n'y fussent certainement pas. - -«Je tins ferme, et je répondis à tout. Je lui exposai les motifs qui -nous obligeaient, bien qu'à nos risques et périls, à observer cette -conduite, et je l'assurai que l'accomplissement de mes devoirs était -ce que je voulais et devais avoir en vue plus que tout autre. Je ne -lui cachai point ce que nous avions fait pour éviter la publicité d'un -pareil choc; je lui communiquai notre demande afin de ne pas être -invités, demande restée sans effet. - -«Il serait trop long de rapporter tout ce que nous échangeâmes de -paroles dans cette conversation interminable, qui me coûta, je le -répète, des sueurs de mort. Jamais il ne s'avouait vaincu, et il mit -fin à l'entretien en affirmant que si nous ne voulions pas assister au -mariage civil, on n'y ferait guère attention, quoique cela déplût -beaucoup, mais qu'il fallait absolument nous rendre au mariage -ecclésiastique, si nous ne cherchions pas à pousser les choses à la -dernière ruine; puis il me supplia d'en aviser mes collègues. - -«Il obtint sans cesse une réponse négative, excepté à sa demande de -notification aux autres cardinaux, notification que j'exécutai -fidèlement. - -«Notre dialogue fut interrompu par l'entrée des souverains, auxquels -nous devions tous être présentés. À leur apparition, chacun courut -prendre sa place. L'empereur tenait par la main la nouvelle -impératrice, et lui désignait chaque personne à mesure qu'il les -rencontrait dans le cercle. Quand il arriva à la place où nous étions, -il s'écria: «Ah! les cardinaux!» Puis, avec beaucoup d'amabilité et de -courtoisie, il nous présenta un à un, nous appelant par notre nom et -ajoutant à quelques-uns certaines qualités particulières, comme il fit -pour moi en disant: «Celui qui a fait le concordat.» - -«On sut ensuite qu'il ne s'était montré aussi gracieux que dans le but -de séduire les cardinaux récalcitrants à sa volonté. - -«Nous répondîmes tous par une inclination, et rien de plus. Ayant -parcouru le cercle de notre côté, il alla où se trouvaient les autres -grands de l'empire, les ministres, et il sortit enfin des salons pour -se rendre au théâtre. Nous retournâmes à Paris, et les treize s'étant -rassemblés chez le cardinal Mattei, je leur racontai ce que m'avait -dit le ministre Fouché. Mes paroles, tout en augmentant la tristesse -commune, ne modifièrent pourtant pas notre résolution. - -«Le jour suivant, qui était le dimanche, on célébra le mariage civil à -Saint-Cloud. Les treize n'y intervinrent pas. Des quatorze autres déjà -nommés plus haut, onze assistèrent à cette cérémonie: ce furent les -cardinaux Joseph Doria et Antoine Doria, Roverella, Vincenti, -Zondadari, Spina, Caselli, Fabrice Ruffo, Albani, Erskine et Maury. Le -cardinal Fesch fut le douzième. Le cardinal de Bayane, étant malade, -ne put s'y rendre. Les cardinaux Despuig et Dugnani s'excusèrent sous -prétexte de maladie. Tous les trois, ils écrivirent au cardinal Fesch, -en déclarant qu'ils ne pouvaient aller à Saint-Cloud. Cela arriva le -dimanche. - -«Le lundi 2 avril était le grand jour de l'entrée triomphale de -l'empereur et de la nouvelle impératrice à Paris pour célébrer la -fonction du mariage religieux dans la chapelle des Tuileries. - -«On avait espéré que les paroles de Fouché à Saint-Cloud auraient -ébranlé les treize cardinaux, et qu'elles les engageraient pour le -moins à intervenir au mariage ecclésiastique, s'ils ne voulaient pas -assister au mariage civil. On prépara donc des siéges pour tout le -sacré collége, quoique les treize n'eussent point participé au mariage -civil. - -«Quand sonna l'heure décisive, et que l'on s'aperçut que nous -manquions encore à cette cérémonie, on fit enlever promptement les -fauteuils vides, afin que le public ne remarquât pas trop notre -absence. - -«Douze cardinaux, y compris le cardinal Fesch officiant, assistèrent -au mariage ecclésiastique, et ce furent ceux-là mêmes que j'ai nommés -plus haut, à l'exception du cardinal de Bayane. Sa mauvaise santé ne -lui avait pas permis d'aller au mariage civil; il s'efforça, malgré -ses douleurs, de se rendre à la chapelle, et il assista à la -solennité. Le cardinal Erskine, très-souffrant depuis longtemps, -s'était rendu à Saint-Cloud la veille, ayant un pied dans la tombe, -comme on a l'habitude de le dire. Il se leva le lendemain, et il était -déjà prêt à aller aux Tuileries, quand il éprouva deux évanouissements -qui le retinrent de force dans son hôtel. Les deux autres cardinaux, -Dugnani et Despuig, s'excusèrent cette fois encore, alléguant pour -motif leur santé, et ils n'assistèrent pas au mariage ecclésiastique. -Tous trois écrivirent aussi ce jour-là même au cardinal Fesch, et ils -lui firent savoir que la maladie les empêchait d'intervenir. On les -considéra donc comme ayant assisté, puisque leur abstention n'était -pas volontaire. Ils ne réclamèrent point, ils ne se défendirent point -de cette accusation; ils soutinrent même depuis que l'on devait et que -l'on pouvait intervenir. Pendant la célébration du mariage civil et du -mariage religieux, les treize cardinaux restés volontairement à -l'écart ne sortirent point de leurs demeures, pas même la nuit. Ils -renoncèrent à la curiosité de voir les fêtes et les illuminations qui -eurent lieu avec tant de pompe dans ces deux journées ainsi que dans -la soirée. Les convenances leur imposèrent cette réserve, et l'on -s'imaginera facilement qu'ils eurent alors le coeur tourné vers -d'autres pensées. - -«Durant ces heures mémorables, ils ressentirent de mortelles angoisses -en réfléchissant sur la grande action qu'ils entreprenaient et sur les -conséquences qui devaient en découler. Ils restèrent tout ce temps -dans une ignorance parfaite de l'impression produite par leur -abstention sur l'esprit de l'empereur; car, ainsi que je l'ai raconté, -ils ne quittèrent pas leurs appartements, et personne n'osa les -visiter. - -«Quand Napoléon entra dans la chapelle, il jeta tout d'abord son -regard sur les places réservées aux cardinaux. En n'en voyant que onze -(le cardinal Fesch était à l'autel pour la fonction), ses yeux -étincelèrent tellement et son visage prit un tel air de colère et de -férocité, que ceux qui l'observaient présagèrent la ruine de tous les -princes de l'Église n'assistant pas au mariage. Ils nous firent part -de leurs inquiétudes, et ce que je vais ajouter prouvera qu'ils ne -s'étaient pas trompés. - -«Le jour suivant était réservé pour la quatrième invitation, celle -relative à la présentation aux souverains assis sur leurs trônes. -Comme il avait été convenu entre les treize qu'ils assisteraient à -cette cérémonie, ils s'y rendirent tous. L'invitation portait qu'il -fallait paraître en grand costume, c'est-à-dire revêtu de la pourpre -cardinalice. Chacun de nous alla aux Tuileries à l'heure prescrite. -Deux heures s'écoulèrent dans les appartements voisins de la salle du -trône, où se trouvaient l'empereur et l'archiduchesse, environnés des -rois, des princes du sang et des hauts dignitaires. Ces appartements -étaient remplis par les cardinaux, le sénat, le corps législatif, les -évêques, les ministres, et les autres corps de l'État, les -chambellans, les dames du palais, etc. Nous y rencontrâmes nos -collègues qui avaient assisté aux deux mariages civil et religieux. Ni -les uns ni les autres ne parlèrent de cette affaire. - -«Tout le monde était pêle-mêle, attendant l'heure de l'entrée. Enfin -la porte s'ouvrit, et le défilé commença. Les sénateurs eurent la -préséance sur les cardinaux, et ils furent introduits les premiers. Le -cardinal Fesch étant sénateur,--je ne puis cacher dans cet écrit ce -qui est indispensable pour qu'il soit véridique,--fit la faute de -marcher avec les sénateurs plutôt qu'avec les cardinaux. Il préféra -donc ainsi ce corps laïque à celui auquel, par sa dignité, son -ancienneté et ses serments, il appartenait d'une manière plus étroite. -L'exemple de nos collègues qui, quoique sénateurs, ne voulurent pas se -joindre à ce corps, mais à celui auquel ils appartenaient depuis -longtemps, ne produisit sur lui aucune impression. Après le sénat, le -conseil d'État passa encore avant les cardinaux. Le corps législatif -eut même le pas sur nous. Tandis que ces nombreux personnages -défilaient successivement, et que les cardinaux, confondus dans la -foule et sans le moindre égard pour leur dignité, dévoraient ces -humiliations en attendant que le héraut d'armes ou le maître des -cérémonies, qui était à la porte, les appelât enfin, on vit tout d'un -coup s'élancer de la salle du trône un officier chargé d'un ordre de -l'empereur. Sa Majesté l'avait appelé près du trône sur lequel elle -était assise, et lui avait enjoint de pénétrer dans l'antichambre et -d'en chasser tous les cardinaux qui n'avaient pas assisté au mariage, -parce qu'elle ne daignerait pas les recevoir. L'officier allait sortir -de la salle du trône quand l'empereur le rappela; puis, changeant -subitement son ordre, il lui intima de faire expulser seulement les -cardinaux Opizzoni et Consalvi. Mais l'officier, ne saisissant pas -bien cette seconde instruction, crut que l'empereur, après avoir -chassé ces cardinaux, voulait que l'on nommât spécialement les deux -cardinaux désignés. Il agit donc ainsi. Il est plus facile d'imaginer -que de peindre cette expulsion de treize cardinaux en grande pourpre, -expulsion opérée dans un lieu si public, à la face de tous et avec -tant d'ignominie. Tous les yeux se tournèrent sur les treize cardinaux -que l'on mettait à la porte; ils traversèrent ainsi la dernière -antichambre, les autres qui précédaient et qui étaient remplies de -monde, les salles et le grand vestibule. Leurs voitures avaient -disparu au milieu de la confusion; ils retournèrent à leurs logis, -pleins des pensées qu'un semblable événement devait provoquer dans -leurs âmes. - -«Les cardinaux qui étaient intervenus au mariage demeurèrent dans -l'antichambre, et ils subirent encore l'humiliation de se voir -précéder dans l'introduction,--je ne sais si ce fut une équivoque ou -un ordre pour mortifier le corps auquel ils appartenaient,--par les -ministres de l'empire, bien que le cérémonial français lui-même -accorde la préséance sur eux aux cardinaux. C'était d'un seul coup -blesser la justice, les règles et l'usage, qui les placent au-dessus -des grands dignitaires et des princes du sang. Enfin, quand vint leur -tour, ils furent admis. La fonction consistait à entrer lentement un à -un, à s'arrêter au pied du trône, à faire une profonde inclination et -à sortir par la porte de la salle suivante. Ce fut alors,--tandis que -les cardinaux arrivaient un à un pour saluer respectueusement,--que -l'empereur, du haut de son trône, adressant la parole, tantôt à -l'impératrice, tantôt aux dignitaires et aux princes qui -l'environnaient, dit, avec la plus vive animation et la plus grande -colère, des choses très-cruelles contre les cardinaux absents, ou, -pour parler plus exactement, contre deux d'entre eux, ajoutant qu'il -pouvait épargner les autres, car il les considérait comme des -théologiens gonflés de préjugés, et que c'était la raison de leur -conduite; mais qu'il ne pardonnerait jamais aux cardinaux Opizzoni et -Consalvi; que le premier était un ingrat, puisqu'il lui devait -l'archevêché de Bologne et le chapeau de cardinal; que le second était -le plus coupable du Sacré Collége, n'ayant pas agi par préjugés -théologiques qu'il n'avait point, mais par haine, inimitié et -vengeance contre lui Napoléon, qui l'avait fait tomber du ministère; -que ce cardinal était un profond diplomate,--l'Empereur le disait du -moins,--et qu'il avait cherché à lui tendre un piége politique, le -mieux calculé de tous, en préparant à ses héritiers la plus sérieuse -des oppositions pour la succession au trône, celle de l'illégitimité. - -«Toujours s'enflammant de plus en plus dans l'irritation de sa parole -et dans la violence des expressions, il accumula tant de reproches -contre moi que mes amis en furent consternés et me crurent tôt ou tard -perdu sans rémission, tant étaient noires et terribles les couleurs -sous lesquelles l'Empereur dépeignait l'acte que j'avais commis, ainsi -que les autres, pour accomplir mes devoirs. - -«Cette fureur de Napoléon contre moi était si réelle, que dans le -premier accès, quand il sortit de la chapelle, le jour du mariage -ecclésiastique, il ordonna d'abord de fusiller trois des cardinaux -absents, Opizzoni, Consalvi et un troisième dont on ne sait pas le nom -avec certitude, mais que l'on croit être Litta ou di Pietro. Ensuite -il se borna à un seul, Consalvi. Je pense devoir la non-exécution de -cette sentence à l'amitié du ministre Fouché, qui fit revenir -l'Empereur sur sa détermination. On peut imaginer les émotions -qu'éprouvèrent les treize, tant par leur expulsion qu'à cause de ce -qu'on leur rapportait des faits et des gestes de l'Empereur. Le soir -du mercredi, quelques-uns d'entre nous apprirent que ce jour-là même, -on avait demandé, par ordre de l'Empereur, aux cardinaux Opizzoni et -aux autres des treize promus à l'épiscopat, la démission de leurs -évêchés. Ils étaient menacés de prison s'ils ne la donnaient pas -immédiatement: ils la signèrent, avec cette réserve néanmoins qu'elle -serait acceptée par le Pape. À huit heures, chacun de nous reçut un -billet très-succinct du ministre des cultes, dans lequel on nous -annonçait que, à neuf heures précises, nous devions nous rendre auprès -de ce haut fonctionnaire pour recevoir les ordres de l'Empereur. - -«Tous nous y arrivâmes, qui par un chemin, qui par un autre, surpris, -ignorants et pleins de crainte, en général, sans trop savoir que -redouter. Nous nous rencontrâmes presque tous ensemble dans -l'antichambre du ministre, et on nous introduisit dans son cabinet. Il -y était, ainsi que le ministre de la police. Fouché nous dit qu'il se -trouvait là par hasard, mais on comprit parfaitement qu'il n'en était -rien. La vérité est que tous les deux avaient l'air très-affligé de ce -qu'ils allaient exécuter. Dès que Fouché m'aperçut: «Eh bien, monsieur -le Cardinal, s'écria-t-il, je vous ai prédit que les conséquences -seraient affreuses. Ce qui me fait le plus de peine, c'est que vous -soyez du nombre!» Je le remerciai de l'intérêt qu'il me témoignait, et -je lui dis que j'étais préparé à tout. Il nous firent asseoir en -cercle, et alors le ministre des cultes commença un long discours qui -ne fut compris que du plus petit nombre, car parmi les treize il y en -avait à peine trois qui sussent le français. Il nous dit donc en -substance que nous avions commis un crime d'État, et que nous étions -coupables de lèse-majesté; que nous avions comploté contre l'Empereur, -et qu'on en relevait la preuve dans le secret observé à son égard et à -l'égard des autres cardinaux intervenus; que nous devions cependant -nous en ouvrir à lui, ministre des cultes, étant, en cette qualité, -notre supérieur; que le secret dont nous nous étions enveloppés -prouvait aussi la malice de nos pensées et notre conspiration contre -l'Empereur; que nous n'avions pas voulu être éclairés sur la fausseté -de notre opinion concernant le prétendu droit privatif du Pape dans -les causes matrimoniales entre souverains, car si nous eussions agi de -bonne foi, et si cette fausse idée eût été le véritable motif de notre -conduite, nous aurions cherché à être mieux édifiés; ce que lui et les -autres auraient très-facilement fait et avec succès, si nous nous -étions entretenus de cela avec lui et avec eux; que notre crime aurait -de très-graves conséquences pour la tranquillité publique, si -l'Empereur, par sa force prépondérante, n'empêchait que cette -tranquillité ne fût compromise; qu'en agissant de la sorte, nous -avions tenté de mettre en doute la légitimité de la succession au -trône. Il conclut en déclarant que l'Empereur et Roi, nous jugeant -comme rebelles et coupables de complot, lui avait enjoint de nous -signifier: 1º Que nous étions dépouillés dès ce moment de nos biens -tant ecclésiastiques que patrimoniaux, et que déjà on avait pris des -mesures pour les séquestrer; 2º que Sa Majesté ne nous considérait -plus comme cardinaux, et nous défendait de porter aucune marque de -cette dignité; 3º que Sa Majesté se réservait le droit de statuer -ensuite sur nos personnes. Et ici il nous fit pressentir qu'un procès -criminel serait intenté à quelques-uns. - -«Quand il eut terminé je pris la parole, et je répondis que nous -étions accusés à tort de complot et de rébellion, crimes indignes de -la pourpre et de notre caractère personnel; que notre conduite avait -été très-simple et très-franche; qu'il était faux que nous eussions -fait un secret de notre opinion à nos collègues intervenus, que nous -leur avions même parlé à ce sujet, mais avec la mesure qui était -nécessaire afin de nous garantir de l'accusation d'avoir cherché à -recruter des prosélytes pour accroître le nombre des non-intervenants; -que si, malgré notre prudence, on nous traitait de la sorte, on nous -aurait blâmés bien davantage si nous avions endoctriné ceux dont -l'avis était contraire au nôtre; qu'aucun d'eux ne pouvait nier de -bonne foi que nous ne lui avions pas manifesté notre opinion et les -motifs sur lesquels elle se basait; que nous n'avions pas, il est -vrai, fait des ouvertures au ministre des cultes, mais que nous étions -allés chez le cardinal Fesch, auquel, comme à notre collègue et à -l'oncle de l'Empereur, nous avions cru pouvoir parler avec plus de -liberté et moins de publicité, justement pour envelopper la chose dans -le mystère; que le plus ancien d'entre nous lui avait confié, avec -abandon et sincérité, notre détermination; que nous lui avions aussi -suggéré le moyen d'empêcher tout éclat, en le priant d'obtenir de -l'Empereur qu'on ne nous invitât pas, et qu'il voulût bien se -contenter de l'intervention de ceux qui étaient d'un avis différent -du nôtre, et qu'on n'avait pas accepté ce moyen terme. J'ajoutai -qu'entretenir d'abord du complot l'oncle de celui contre lequel on -nous soupçonnait de tramer des intrigues, et prier ce même oncle d'en -faire la révélation au neveu, c'était un mode tout nouveau de -conspirer. Je fis remarquer encore que nous nous étions adressés à -celui qui, partie intéressée au débat, était justement dans le cas de -nous éclairer mieux que personne, s'il avait eu des raisons plus -décisives que les nôtres. J'achevai en déclarant que Sa Majesté était -libre d'agir à notre égard comme il lui plairait; mais, qu'en -respectant ses ordres, nous ne pouvions pas néanmoins admettre notre -culpabilité pour le crime de rébellion et de complot que l'on nous -imputait. - -«C'est dans ce même sens à peu près que les cardinaux Litta et della -Somaglia s'exprimèrent après moi. Tous les autres se turent, car ils -ne comprenaient pas la langue et la parlaient beaucoup moins encore. -Les deux ministres furent ébranlés par nos réponses, et comme ils -étaient déjà fort affligés de ce qui arrivait et qu'ils désiraient, -ainsi que du reste la politique le suggérait, arranger l'affaire, ils -avouèrent que si l'Empereur avait entendu ces paroles, on pourrait -espérer qu'il écouterait la voix de la clémence. Nous répondîmes -qu'ils étaient autorisés à les lui communiquer. Les deux ministres -répliquèrent que Napoléon n'ajouterait pas foi à leur relation, qu'il -la considérerait comme un palliatif inventé pour le calmer; mais que -si telle était la vérité, il fallait lui écrire, ce qui produirait -beaucoup plus d'effet. - -«Nous fîmes connaître que nous n'éprouvions aucune difficulté à rendre -hommage à ce qui était vrai. Les ministres conclurent en annonçant -que, dans notre lettre, nous pouvions très-bien affirmer que nous -n'avions pas comploté, que nous n'étions pas coupables de rébellion et -d'autres actes semblables; mais que nous ne devions pas expliquer le -motif de notre abstention, c'est-à-dire qu'il importait de ne pas -revenir sur la non-intervention du Pape dans l'affaire, car cette -non-intervention était ce qui irritait le plus et ce qui donnait lieu -aux conséquences tirées contre le nouveau mariage et la descendance -future; que dans cette lettre, il fallait arguer d'un motif -indifférent, par exemple la maladie, la difficulté d'arriver à temps à -cause de la foule, ou une autre excuse banale. - -«Nous répondîmes que ce biais était impossible; que, tous, nous étions -résolus à ne point trahir la vérité à n'importe quel prix; que nous ne -voulions pas manquer à nos devoirs et à nos serments de soutenir les -droits du saint-siége; que cette défense obligatoire exigeait -l'allégation du véritable motif de notre conduite à l'exclusion de -tout autre; que nous ne nous attendions pas aux conséquences qui -allaient, disaient-ils, découler de l'exposition du vrai motif, et que -nous n'entrions même pas dans ces éventualités; que nous ne -prétendions point nous ériger en juges de l'affaire, mais que nous ne -pouvions transiger en aucune façon sur la sincérité des causes qui -nous avaient empêchés d'intervenir. - -«Alors les ministres, voyant avec peine sacrifier des hommes innocents -(car ils ne pouvaient pas s'empêcher de nous reconnaître comme tels), -et désirant aussi accommoder la chose afin de contenter l'Empereur et -de faire révoquer les mesures déjà prises et dont ils prévoyaient -l'éclat, proposèrent diverses formules. L'un d'eux même déclara qu'il -voulait essayer de trouver des expressions capables de concilier les -deux parties. - -«En parlant de la sorte, il se plaça à son bureau et rédigea des -brouillons de phrases et des projets que l'on aurait pu, sous forme de -modèle, accepter et copier dans la lettre pour l'Empereur. Alors on -vit là ce qu'on voit d'ordinaire lorsqu'on se réunit en certain -nombre, car il est impossible que plusieurs hommes aient tous les -mêmes idées et envisagent au même instant une chose sous le même -aspect. - -«Il arriva donc qu'un de nous, perdant un peu l'équilibre, admit les -formules proposées et même les copia avec assez d'imprudence afin de -pouvoir plus facilement se rendre compte de la différence qui existait -entre elles et cette autre formule qu'un esprit moins troublé et -l'union des avis devait adopter plus tard et transcrire pour être -remise à l'Empereur. - -«Pendant ce temps, des cardinaux ne comprenant ni ce que l'on disait, -ni ce que l'on faisait,--ils ignoraient le français, nous le répétons, -et n'entendaient qu'imparfaitement et confusément ce qu'en -rapportaient les autres qu'ils interrogeaient,--ne firent plus -attention à la présence des ministres. Ils parlèrent en pleine liberté -de la manière dont ils appréciaient l'affaire, et devinrent ainsi les -principaux auteurs du rejet des modèles composés peu de minutes -auparavant. - -«En somme, ce fut là un triste quart d'heure. Comme les ministres -insistaient pour qu'on rédigeât et qu'on signât, séance tenante, la -lettre qu'ils devaient porter à Sa Majesté le lendemain matin, en -allant lui rendre compte de l'exécution de ses ordres, c'est-à-dire de -la communication qu'on nous avait faite, nous courûmes le risque -d'attacher nos noms à un document dont nous n'aurions pas été contents -peut-être en le relisant à tête calme et après cette épouvantable -occurrence. - -«Pour éviter un si grand péril, j'insinuai avec dextérité aux -ministres qu'il y en avait beaucoup parmi nous qui ne savaient pas la -langue, et qu'on ne pouvait pas minuter cette lettre à l'impromptu; -qu'il fallait d'abord combiner les opinions, et que, dans cette vue, -on l'écrirait le matin suivant. Les ministres répondirent que c'était -impossible, puisque le matin même ils devaient aller faire leur -rapport à l'Empereur résidant à Saint-Cloud, et qui vers midi partait -pour son voyage de Saint-Quentin et des Pays-Bas. - -«Ils pressèrent donc pour que la chose se fît instantanément. -Quelques-uns d'entre nous, ne saisissant pas bien l'importance de -cette précipitation, y consentirent. M'apercevant que tout ce que l'on -pouvait gagner était de sortir au plus tôt de l'appartement officiel -et d'aller dans un endroit où il serait possible de s'expliquer avec -maturité, je proposai aux ministres de nous laisser nous retirer dans -la maison de notre doyen, qui était voisine. Je leur promis que cette -nuit-là même nous rédigerions la lettre, et que dès les premières -heures du jour on la consignerait au ministre des cultes, personnage -le plus important de l'affaire et chargé par l'Empereur de l'exécution -de ses ordres. - -«Les raisons que j'alléguai furent heureusement goûtées. Pour qu'on ne -mît pas d'entraves à notre sortie, je fis valoir l'ignorance de la -langue française constatée chez plusieurs et même chez le plus grand -nombre. Cette ignorance exigeait, répétais-je sans cesse, une perte de -temps considérable pour arranger les termes avec eux. Je réussis ainsi -à nous tirer de ce mauvais pas, et tous ensemble nous nous rendîmes -chez le cardinal Mattei, qui demeurait à très-peu de distance. Il -était onze heures du soir quand nous nous séparâmes du ministre. - -«En prenant congé de lui, on commit l'imprudence de lui donner à -entendre qu'on avait fidèlement copié les expressions suggérées par -les ministres, expressions qu'il eût été fort malheureux d'adopter. - -«Arrivés dans l'appartement du cardinal Mattei, où nous pouvions parler -en toute liberté, je m'empressai de relever l'inconvenance,--pour ne -rien caractériser davantage,--qu'il y aurait à souscrire ces formules, -et je fis saisir à tous ceux qui ne savaient pas la langue qu'ils -n'avaient pas compris la portée des mots. - -«Tous furent immédiatement d'avis de ne rien exprimer, dans la -missive, en opposition avec nos devoirs ou qui pût altérer tant soit -peu la vérité. On convint de l'exposer telle qu'elle était, en -s'abstenant seulement de ce qui ne serait pas nécessaire. Il n'y avait -plus à redouter que la différence existant entre notre lettre ainsi -libellée et les formules des ministres. Là gisait l'insurmontable -difficulté, car nous avions perdu le droit de leur confesser que nous -ne nous souvenions pas très-bien de leurs paroles, puisque l'un de -nous avait commis la faute d'en prendre copie. - -«On ne se dissimula point combien les ministres et l'Empereur seraient -irrités en ne nous voyant pas suivre leurs conseils. Nous savions que -le ministre de la police devait voir Sa Majesté avant celui des -cultes, qu'il lui aurait raconté notre entrevue du soir, et que, afin -d'être agréable, il lui annoncerait que notre lettre serait rédigée -d'après leurs inspirations. Cette fâcheuse coïncidence devait encore -accroître la colère de l'Empereur recevant une lettre si différente de -celle qu'il attendait. Malgré ces réflexions, la volonté efficace de -ne point faillir à nos devoirs et de ne rien tenter qui pût être -réprouvé par la conscience prévalut dans nos âmes. Néanmoins on -chercha, ainsi que l'exigeait la prudence, à ne pas trop s'éloigner -de l'avis des ministres en ce qui n'était pas indispensable pour ne -point trahir la vérité. - -«Dans ce dessein, tous ensemble nous libellâmes un écrit dont chaque -mot fut pesé un à un, et cinq heures s'écoulèrent dans ce travail. -Notre lettre disait que, blessés par les accusations de complot et de -rébellion qui nous avaient été révélées par le ministre de Sa Majesté, -accusations si incompatibles avec notre dignité et notre caractère, -nous nous faisions un devoir d'exposer nos sentiments à Sa Majesté -avec la loyauté et l'énergie convenables à la circonstance. - -«Ce commencement donnait à notre lettre la forme d'une réponse à des -inculpations et rien autre, et nous montrions ainsi que notre but -était uniquement de nous laver de la tache de révolte et de trahison. -Nous déclarions ensuite qu'il n'y avait jamais eu de complot entre les -cardinaux; que la conduite tenue par nous résultait de nos sentiments -propres, manifestés tout au plus dans des entretiens confidentiels; -que l'idée de voir le Pape exclu de cette affaire avait été la -véritable cause de notre abstention; qu'en agissant de la sorte, nous -n'avions pas prétendu nous ériger en juges, ni semer dans le public -des doutes sur la validité du premier mariage, ou sur la légitimité -des enfants qui naîtraient du second; qu'enfin il nous restait à prier -Sa Majesté de bien se convaincre de notre obéissance. Dans cette -lettre, personne ne songea, en aucune façon, à glisser quelque -demande, afin d'être réintégrés dans la possession de nos fortunes et -d'avoir le droit de porter la pourpre. Nous signâmes tous les treize -par ordre d'ancienneté; puis, vers quatre heures du matin on se -sépara, et chacun retourna chez soi. - -«Le cardinal Litta, qui habitait chez le cardinal Mattei, porta notre -document au ministre des cultes, parce que Mattei ne parlait point -français, et que le ministre n'entendait pas l'italien. - -«Ce haut fonctionnaire, ayant lu la lettre, s'en montra satisfait. Il -dit qu'il la remettrait à l'Empereur à Saint-Cloud, et qu'il nous -ferait connaître dans la soirée la réponse de Sa Majesté. Le soir -arrivé, nous reçûmes tous un billet du ministre nous annonçant que le -ministre de la police, parti pour Saint-Cloud avant lui, venait de -lui communiquer à son retour que l'Empereur avait avancé son départ, -qu'en conséquence l'audience n'avait pas eu lieu. Le ministre des -cultes ajoutait qu'il ne serait pas en son pouvoir de suspendre les -ordres signifiés la veille, de la part du maître. - -«En écrivant ces mots, le ministre voulait nous faire comprendre qu'il -fallait obtempérer aux injonctions reçues et nous dépouiller tout de -suite de nos insignes cardinalices. C'est ainsi que de _rouges_ nous -devînmes _noirs_. De là naquirent les deux noms qui, à dater de ce -moment, furent partout en usage pour distinguer les Cardinaux noirs et -les Cardinaux rouges. On séquestra immédiatement tous nos biens, et ce -fut un séquestre d'un nouveau genre, car, au lieu de laisser les -revenus de nos propriétés entre les mains des séquestrants, ainsi que -c'est l'usage afin d'en rendre compte, on eut soin de les verser au -trésor public. - -«L'Empereur passa de Saint-Quentin dans les Pays-Bas, et il retourna -peu après à Compiègne, ou à Saint-Cloud,--je ne me souviens pas -très-exactement de cela, mais je crois que ce fut à Compiègne.--Nous -étions à Paris, et, comme nous n'avions plus de rentes, chacun -s'empressa de renvoyer sa voiture, son domestique de place, et se -contenta d'une habitation moins coûteuse. - -«L'Empereur était revenu des Pays-Bas et chaque jour on apprenait une -nouvelle contradictoire. Tantôt on répandait le bruit que Sa Majesté -avait fait espérer la révocation de ses ordres contre nous aux -ministres des cultes et de la police ainsi qu'au cardinal Fesch. Ce -dernier parlait en notre faveur, parce que la distinction des rouges -et des noirs lui déplaisait au suprême degré, les seconds étant -beaucoup plus aimés et respectés que les premiers. D'autres fois on -affirmait que Napoléon avait répondu en termes qui ne laissaient -aucune espérance. - -«Deux mois et demi s'écoulèrent dans ces alternatives. Le 10 juin, -chacun de nous reçut un billet du ministre des cultes, qui nous -convoquait chez lui à une heure marquée. Ces billets portaient -l'indication d'heures diverses, mais chaque heure était désignée pour -deux cardinaux à la fois. Nous nous rendîmes au moment prescrit, sans -savoir pourquoi nous étions appelés. La première heure,--onze heures -du matin,--avait été fixée au cardinal Brancadoro et à moi. J'arrivai -avant lui. Le ministre me dit qu'il avait le déplaisir de me notifier -que je devais partir dans les vingt-quatre heures pour Reims, où je -resterais jusqu'à nouvel ordre; puis il me donna mon passe-port, -préparé d'avance. Il communiqua la même nouvelle au cardinal -Brancadoro, qui entrait comme je sortais. Tous les autres cardinaux -reçurent la même intimation pendant les heures qui se succédèrent; le -lieu seul de l'exil fut ce que le ministre changea. - -«Le cardinal Brancadoro et moi nous fûmes donc destinés pour Reims; -les cardinaux Mattei et Pignatelli pour Rethel, les cardinaux della -Somaglia et Scotti pour Mézières, les cardinaux Saluzzo et Galeffi -pour Sedan; plus tard on les interna à Charleville, parce qu'il n'y -avait point d'appartements à Sedan; les cardinaux Litta et Ruffo -Scilla furent envoyés à Saint-Quentin, le cardinal di Pietro à Semur, -le cardinal Gabrielli à Montbard et le cardinal Opizzoni à Saulieu. -Ces deux derniers se virent bientôt réunis au cardinal di Pietro. - -«Il faut remarquer qu'en convoquant ainsi les cardinaux, on mit une -attention particulière à éloigner les uns des autres les amis le plus -étroitement liés. Par exemple, on sépara les cardinaux Saluzzo et -Pignatelli, qui vivaient ensemble depuis plus de trois ans, les -cardinaux Mattei et Litta, Gabrielli et Brancadoro qui habitaient sous -le même toit depuis quelques mois. On m'adjoignit ce dernier, que -j'avais vu à Paris moins que tous les autres, à cause de l'éloignement -de nos demeures respectives, et je quittai le cardinal di Pietro, mon -compagnon de voyage lorsque je vins de Rome à Paris. En un mot, chacun -de nous fut uni à celui avec lequel il l'était le moins, bien que tous -nous fussions de bons collègues. Le ministre des cultes nous offrit 50 -louis pour les frais de route. Quelques-uns acceptèrent, d'autres -remercièrent en refusant. Au moment de me rendre à ma destination, je -fus appelé par le ministre. Il avait oublié, la première fois qu'il -m'avait vu, de me délivrer cet argent, et il me pria de le prendre. Je -m'empressai de décliner avec gratitude une pareille offre. - -«Chacun se dirigea vers l'exil assigné. Très-peu de temps après, nous -reçûmes une lettre du ministre des cultes annonçant que nous avions -250 francs par mois pour notre subsistance. Je remerciai encore, sans -vouloir accepter. Je crois que tous les autres répondirent dans le -même sens. - -«C'est ainsi que cette affaire a été conduite jusqu'à cette heure. -Seule la Providence sait ce que l'avenir nous réserve. En attendant, -nous vivons dans notre exil, nous privant de toute société, ainsi -qu'il convient à notre situation comme à celle du Saint-Siége et du -Souverain Pontife, notre chef. Les cardinaux rouges sont restés à -Paris, et l'on dit qu'ils fréquentent le grand monde.» - - LAMARTINE. - -(_La suite au prochain entretien._) - - - - -CXIe ENTRETIEN. - -MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI, - -MINISTRE DU PAPE PIE VII, - -PAR M. CRÉTINEAU-JOLY. - -(TROISIÈME PARTIE.) - - -I - -Il se retira à l'abri de tout soupçon par sa pauvreté et celle de sa -famille. Le cardinal d'York, frère du prétendant au trône des Stuarts -en Angleterre, l'aimait avec une réelle prédilection; il lui légua en -mourant une somme considérable à titre d'exécuteur testamentaire. -Consalvi refusa la somme et remplit le devoir. - -La mort de son frère lui inspire ici des larmes égales à celles de -Cicéron. - -«Peu après la perte du cardinal duc d'York, que je respectais et -aimais tant et qui me chérissait si paternellement de son côté, mon -coeur fut frappé du coup le plus cruel qu'il pût jamais recevoir. Ah! -au moment où je commence ce funèbre récit, les pleurs s'échappent en -abondance de mes yeux! Que serait-ce donc si je devais écrire -longuement sur ce trépas? car, et moi aussi, je puis dire avec vérité: - - Tu mea, tu moriens fregisti commoda, frater, - Tecum una nostra est tota sepulta domus! - Omnia tecum una perierunt gaudia nostra, - Quæ tuus in vita dulcis alebat amor! - -«Oui, il mourut après tous les autres, mon cher et unique frère André, -lui qui m'aimait plus que lui-même, et qui m'en avait prodigué de si -nombreuses et de si incontestables preuves; lui, un miroir de toutes -les vertus; lui, religieux, humble, modeste, désintéressé, -bienfaisant, courtois et aimable; lui, plein de talents, de savoir, et -dont l'esprit était cultivé plus qu'aucun autre; lui, tout mon -soutien, toute ma consolation et mon bonheur; lui, enfin, dont je ne -pourrai jamais faire assez l'éloge pour égaler les mérites. Ah! oui, -il mourut après une pénible maladie de soixante-treize jours, pendant -laquelle il offrit de très-éclatants modèles de toutes les vertus -chrétiennes. Il supporta courageusement ses souffrances. Au milieu des -douleurs et dans ses peines continuelles, il se montra détaché de la -terre et de moi-même, qui lui étais néanmoins si cher. Il fut plein de -résignation à la volonté de Dieu; il l'aimait ardemment, ainsi que sa -très-sainte mère. La ville entière, qui en sut bientôt la nouvelle, -fut très-édifiée de cette mort. Il rendit son âme à son Créateur le 6 -août 1807, jour _quam semper acerbam, semper honoratam habebo_. Que -Dieu le veuille ainsi! - -«J'étais à ses côtés quand il expira. Je n'avais jamais voulu le -laisser un instant. En effet, je lui rendis les derniers devoirs, en -faisant la plus extrême violence à mon coeur. Et comme je ne -l'abandonnai point jusqu'à ce que le ciel eût reçu son âme, ainsi je -ne l'abandonnerai point après mon trépas. Je désire que nos corps -reposent ensemble et soient unis dans la mort, comme nos âmes furent -unies durant la vie. Je lui en confirmai la promesse presque au moment -où il expira. D'une voix affaiblie et tremblante, mais avec toute son -âme sur ses lèvres pâlies, il m'en fit la touchante demande et en -exigea l'assurance formelle. J'espère que le gouvernement sous lequel -le ciel me fera mourir sera assez bon et assez humain pour ne pas -mettre obstacle, dans une circonstance aussi indifférente, à -l'accomplissement de ces voeux innocents de deux frères que les -révolutions purent rendre infortunés,--je parle plutôt de moi que de -lui,--mais qui ont toujours été honorés et honorables, et qui ne -firent jamais de mal à personne. Je l'espère, et tandis que je nourris -de cet espoir le misérable reste d'existence dont je désire vivement -voir le terme, la chère mémoire d'André restera toujours gravée dans -mon esprit et dans mon coeur. - -«À dater de ce moment la vie me fut souverainement à charge, et il n'y -eut plus de plaisir pour moi. Je n'étais plein que de sa pensée, et je -remplissais mes devoirs dans le but de me rendre le moins possible -indigne du secours du ciel et d'aller l'y rejoindre un jour. Depuis -l'époque douloureuse de sa mort jusqu'au moment où j'écris, mon -existence a été une série continuelle d'amertumes et de malheurs. -Pendant l'espace de cinq mois je vis se succéder des jours plus -sombres les uns que les autres, précurseurs de l'irruption des armées -françaises venant à Rome pour renverser ce gouvernement dont je -faisais partie, quoique sans mérite de ma part. J'assistai à cette -invasion qui eut lieu le 2 février 1808, et si elle ne brisa pas -subitement la souveraineté apparente du Pape, elle la détruisit -néanmoins en substance. On languit encore dix-sept autres mois, en -attendant la crise finale. Les jours et les nuits que l'on passa dans -cette anxiété furent plus amers que la mort, _morte amariores_. - -«Le 20 juin 1809, cette crise finale éclata; on déclara l'abolition de -la souveraineté pontificale et l'annexion des États de l'Église à -l'empire français. Après, je fus témoin d'un siége de plusieurs -semaines que l'on mit devant le palais pontifical et qui arrachait les -larmes des yeux de tous les bons; puis, dans les ténèbres de la nuit, -le sac du Quirinal. On escaladait les murs en différents endroits, -comme on aurait pu l'effectuer sur une citadelle prise d'assaut. -Soldats, sbires, coupe-jarrets, galériens, sujets rebelles et ivres de -colère, y pénétrèrent en armes, après avoir fait tomber la porte -intérieure. Ils surprirent le Pape au lit, lui laissant à peine le -temps de se lever. Ils lui proposèrent de souscrire aux volontés de -l'empereur ou de partir immédiatement, sans désigner le lieu de -l'exil. Le Pape refusa avec courage et fermeté. Il fut aussitôt enlevé -de sa résidence; puis, seul avec le cardinal Pacca, pro-secrétaire -d'État, sans un domestique, sans personne des siens,--on ne permit -ensuite qu'à un petit nombre de le suivre,--on le jeta dans une -mauvaise voiture, sur le siége de laquelle le général français avait -pris place. Alors, avec la rapidité de l'éclair, et sans lui accorder -aucun répit, on le traîna jusqu'à Grenoble, où il ne resta prisonnier -que onze jours, parce que la piété du peuple inspirait des craintes au -gouvernement. Le Saint-Père fut ensuite transféré à Savone, où il est -encore captif.» - -On voit que la vertu qui rend le caractère inflexible ne dessèche pas -le coeur. - - -II - -Le général Miollis gouverna Rome. Il était doux et lettré, il fit ses -efforts pour capter Consalvi. Consalvi fut sensible, mais -inébranlable; il ne lui rendit même pas sa visite. Il crut malséant de -montrer aux Romains l'ami de Pie VII en relation avec le remplaçant -temporel de son souverain emprisonné. Miollis était frère d'un ces -évêques si dignes à qui Victor Hugo assigne un rôle si vertueux et si -romanesque dans son livre des _Misérables_. Consalvi avait donné à ce -frère du général français, émigré à Rome pendant la terreur et après, -toute la protection papale à sa disposition. Miollis était -reconnaissant. L'empereur Napoléon lui fit écrire de venir à Paris -toucher les 30,000 fr. auxquels son titre de cardinal français lui -donnait droit. Il refusa; il fut enlevé de Rome avec le cardinal di -Pietro, coupable comme lui de fidélité à son bienfaiteur. Un rapport -précédent avec les ministres et avec les princes et princesses de la -famille impériale lui assurait des protections et des bénéfices. Il ne -consentit pas à les voir, il renvoya son mandat de 30,000 fr. au -ministre des cultes. - -«Enfin je réfléchissais que le verre s'étant brisé, comme on dit, en -d'autres mains que les miennes, il s'ensuivait naturellement que celui -qui ne prenait pas la peine d'approfondir les choses et qui s'arrêtait -à la seule rupture extérieure,--rupture non de mon fait ni de mes -oeuvres,--devait croire que mon éloignement du ministère n'était pas -un avantage. Cependant les événements arrivés étant un effet des -principes consacrés, ces événements eussent été les mêmes si j'avais -gardé le pouvoir. Il paraissait donc très-faux de prétendre que dans -ce cas ce qui était survenu n'aurait pas eu lieu. - -«Ces considérations, qui prenaient leur source dans l'essence de la -nature humaine, me faisaient appréhender, je le répète, un accueil -favorable, et ce fut avec cette épine dans le coeur que, six jours -après mon arrivée, je me rendis à l'audience impériale. - -«Nous étions cinq cardinaux que le cardinal Fesch présentait ce -jour-là à l'Empereur, tous cinq arrivés seulement durant cette -semaine, savoir: le cardinal di Pietro, venu avec moi, et les -cardinaux Pignatelli, Saluzzo et Despuig. Le cardinal Fesch nous avait -placés à part d'un côté, en demi-cercle, tous les autres cardinaux -étant de l'autre. Suivaient les grands de la cour, les ministres, les -rois, les princes, les princesses, les reines, et autres dignitaires. -Voici que l'Empereur arrive. Le cardinal Fesch se détache et commence -par lui présenter le premier, qui est le cardinal Pignatelli. Nous -étions, nous cinq, rangés par ordre de prééminence de cardinalat. À -Fesch disant: «C'est le cardinal Pignatelli,» l'Empereur répond: -«Napolitain,» et il passe outre, sans rien ajouter. Le cardinal Fesch -présente le second, en disant: «Le cardinal di Pietro.» L'Empereur -s'arrête un peu et lui dit: «Vous êtes engraissé. Je me rappelle de -vous avoir vu ici avec le Pape à l'occasion de mon couronnement,» et -il passe. Le cardinal Fesch dit en présentant le troisième: «Le -cardinal Saluzzo.» «Napolitain,» répond l'Empereur, et il s'avance. Le -cardinal Fesch présente le quatrième et dit: «Le cardinal Despuig.» -«Espagnol,» répond l'Empereur. Et le cardinal plein de frayeur de -répliquer: «De Majorque,» comme s'il reniait sa patrie. Je ne puis à -ce trait retenir ma plume. - -«L'Empereur passe outre; arrivé jusqu'à moi, il s'écrie, avant que le -cardinal Fesch m'eût nommé: «Ô cardinal Consalvi, que vous avez -maigri! je ne vous aurais presque pas reconnu.» Et en parlant ainsi -avec un grand air de bonté, il s'arrêta pour attendre ma réponse. Je -lui dis alors, comme pour expliquer mon amaigrissement: «Sire, les -années s'accumulent. En voici dix écoulées depuis que j'ai eu -l'honneur de saluer Votre Majesté.--C'est vrai, répliqua-t-il, voilà -bientôt dix ans que vous êtes venu pour le Concordat. Nous l'avons -fait dans cette même salle; mais à quoi a-t-il servi? Tout s'en est -allé en fumée. Rome a voulu tout perdre. Il faut bien l'avouer, j'ai -eu tort de vous renverser du ministère. Si vous aviez continué à -occuper ce poste, les choses n'auraient pas été poussées aussi loin.» - -«Cette dernière phrase me fit tant de peine, que je n'y voyais presque -plus. Quelque désir que j'eusse d'être bien reçu par Napoléon, je -n'aurais jamais osé croire qu'il en arrivât là. S'il pouvait m'être -agréable de l'entendre attester en public qu'il avait été la cause de -mon éloignement de la secrétairerie, je fus saisi de l'entendre -affirmer que, si j'étais resté dans ce poste, les choses ne seraient -pas allées aussi loin. Je craignis, si je laissais passer cette -assertion sous silence, que cela ne donnât lieu au public de conclure -qu'il en était vraiment ainsi et que j'aurais trahi mes devoirs, comme -cela en paraissait la conséquence naturelle. - -«Sous l'impression de cette crainte, je ne consultai que mon honneur -et la vérité. Au lieu donc de me montrer touché et reconnaissant de sa -bonté et de cet aveu si extraordinaire et tellement significatif sur -les lèvres d'un pareil homme, aveu fait en s'accusant d'avoir eu le -tort de m'écarter du ministère, je me vis dans la dure nécessité de -riposter à une assertion des plus obligeantes de sa part par une -phrase des plus fortes et des plus énergiques. Je lui dis donc: «Sire, -si je fusse resté dans ce poste, j'y aurais fait mon devoir.» - -«Il me regarda fixement, ne fit aucune réponse, et, se détachant de -moi, il commença un long monologue, allant de droite et de gauche, -dans le demi-cercle que nous formions, énumérant une infinité de -griefs sur la conduite du Pape et de Rome pour n'avoir pas adhéré à -ses volontés et s'être refusé d'entrer dans son système, griefs qui ne -sont pas à rapporter ici. Après avoir ainsi parlé pendant un temps -assez long, et se trouvant près de moi, dans ses allées et venues, il -s'arrêta, puis répéta une seconde fois: «Non, si vous étiez resté dans -votre poste, les choses ne seraient pas allées aussi loin.» - -«Quoiqu'il fût bien suffisant de l'avoir contredit une fois, -néanmoins, toujours animé des mêmes motifs, j'osai le faire de nouveau -et lui répondre: «Que Votre Majesté croie bien que j'aurais fait mon -devoir.» - -«Il se mit à me regarder plus fixement. Sans rien répliquer, il se -détacha de moi, recommença à aller et venir, continuant son discours, -formulant les mêmes plaintes sur les actes de Rome à son égard, sur ce -que Rome n'avait plus de ces grands hommes qui l'avaient autrefois -illustrée. Puis s'adressant au cardinal di Pietro, le premier au -commencement du demi-cercle, comme moi j'étais à l'autre extrémité, il -répéta pour la troisième fois: «Si le cardinal Consalvi fût resté -secrétaire d'État, les choses ne seraient pas allées aussi loin.» - -«Lorsque Napoléon articula ces paroles pour la troisième fois, je ne -dirai pas mon courage, mais mon peu de prudence dans cette occasion, -et comme un zèle excessif de mon honneur, me firent passer les bornes. -Je l'avais déjà contrarié deux fois; il ne me parlait pas alors comme -précédemment; il était assez éloigné. Néanmoins, à cette répétition, -je sortis de ma place, puis m'avançant jusqu'auprès de lui, à l'autre -extrémité, et le saisissant par le bras, je m'écriai: «Sire, j'ai déjà -affirmé à Votre Majesté que, si j'étais resté dans ce poste, j'aurais -assurément fait mon devoir.» - -«À cette troisième profession de foi, si j'ose ainsi parler, il ne se -contint plus; mais, me regardant fixement, il éclata en ces paroles: -«Oh! je le répète, votre devoir ne vous aurait pas permis de sacrifier -le spirituel au temporel.» Dans son idée, il cherchait à se persuader -que j'aurais adhéré à ses volontés plutôt que d'exposer les intérêts -de la religion aux dangers de le voir rompre avec Rome. Cela dit, il -me tourna les épaules, ce qui me fit revenir à mon rang. Alors il -demanda, en peu de mots, aux cardinaux qui étaient de l'autre côté, -s'ils avaient entendu son discours. Il revint ensuite à nous cinq, et -se tenant proche du cardinal di Pietro, il dit que, le collége des -cardinaux étant à peu près au complet à Paris, nous devions nous -mettre à examiner s'il y avait quelque chose à proposer ou à régler -pour la marche des affaires de l'Église. Il ajouta que nous pouvions -nous réunir en conséquence, ou tous à la fois ou quelques-uns des -principaux d'entre nous. Il expliqua ce qu'il entendait par les -principaux: c'étaient les plus versés dans les questions théologiques, -comme il ressortait de l'antithèse qu'il fit en disant au cardinal di -Pietro, à qui s'adressaient ces paroles: «Faites que dans ce nombre -se trouve le cardinal Consalvi, qui, s'il ignore la théologie, comme -je le suppose, connaît bien, sait bien la science de la politique.» Il -termina en demandant qu'on lui remît les résolutions par -l'intermédiaire du cardinal Fesch, et il se retira. - -«L'issue de cette audience et la réponse que par trois fois j'adressai -à l'allégation de l'Empereur se répandirent bientôt dans Paris, et de -Paris dans la France entière. Ce fut le thème de tous les entretiens, -et je ne crois pas convenable de m'étendre davantage sur ce sujet.» - - -III - -Napoléon songeait alors à séduire les cardinaux afin d'élever autel -contre autel, par un concile soumis à ses inspirations. Les manoeuvres -hostiles du cardinal Fesch contre Consalvi dans cette circonstance se -combinent avec la tentative avortée du concile pour exaspérer de plus -en plus l'Empereur contre l'ami de Pie VII. - -Jusqu'aux désastres de 1813 et de 1814, l'histoire de Consalvi n'est -que le martyrologe volontaire de ses exils, de ses misères et de ses -persécutions. Avant la dernière campagne de Napoléon en France, il -sentit la nécessité de se réconcilier avec Pie VII, captif à -Fontainebleau. Il s'y rendit avec la jeune impératrice, sous prétexte -d'une partie de chasse. Il promit tout au Pape à condition de -certaines concessions innocentes, au moyen desquelles il lui -restituait ses États. Le Pape, si fidèle quand ses intérêts seuls -étaient en question, fut doux et conciliant devant les caresses de -l'Empereur. Il consentit et signa tout, au premier moment. L'Empereur -repartit pour Paris avec la signature de ce nouveau traité; mais les -cardinaux, conseillers du Pape, lui ayant été rendus, ils l'alarmèrent -sur ses concessions et le firent regretter sa complaisance. Tout fut -rompu et s'envenima. Pie VII reprit le rôle de martyr. - -Après l'abdication de 1814, le consentement de l'Empereur et la force -des événements le rendirent libre. Il reprit la route de Rome. Arrivé -à Bologne, il y trouva le roi de Naples Murat, dont l'équivoque -intervention hésitait entre la soumission au Saint-Siége et l'appel à -l'insurrection de toute l'Italie contre l'Autriche et contre la France -elle-même. En présence du pape Murat n'osa pas se prononcer. Il le -laissa passer pour se donner du temps; Pie VII passa et arriva à Rome -porté sur les bras et sur le coeur du peuple. Il reprit les rênes et -rappela son ami Consalvi au gouvernement. - -Pendant cette indécision, Murat se déclara, livra bataille aux -Autrichiens, fut défait et se réfugia à Naples d'où il s'embarqua pour -Toulon, puis pour la Calabre, où la mort l'attendait; mort cruelle où -un roi héroïque tombait sous la balle d'un roi à peine restauré; tache -de sang sur deux couronnes, qui tuait le vainqueur autant que le -vaincu! - - -IV - -Le Pape reconquit sans peine au congrès de Vienne tout ce que -Napoléon avait dérobé par la force au domaine de l'Église. Les -souverains ne pouvaient pas se porter héritiers des violences de la -France vaincue et dépossédée. Le prince de Talleyrand, qui y -représentait la France, avait intérêt à y faire prévaloir le Pape pour -mériter sa propre réconciliation à force de services. L'Angleterre -elle-même personnifiée dans lord Castelreagh, et servie par la -duchesse de Devonshire, amie de Consalvi, favorisait de tout son -pouvoir en Italie le rétablissement du pouvoir le plus irréconciliable -avec Bonaparte son persécuteur. Le 19 mai 1814, le Pape rappelait -Consalvi au ministère par le décret suivant daté de Foligno, écrit de -sa propre main et qui respire l'amitié autant que l'estime: - -«Ayant dû céder aux impérieuses circonstances dans lesquelles nous -nous trouvions, et mû par le seul espoir d'amoindrir les maux qui nous -menaçaient, nous avions été obligé de subir la volonté du gouvernement -français déchu, qui ne voulait pas souffrir, dans la charge de notre -secrétaire d'État, le cardinal Hercule Consalvi. Rentré maintenant en -possession de notre liberté, et nous souvenant de la fidélité, de la -dignité et du zèle avec lesquels il nous prodigua, à notre plus grande -satisfaction, ses utiles et empressés services, nous croyons qu'il -importe non moins à notre justice qu'aux intérêts de l'État de le -rétablir dans cette même charge de notre secrétaire d'État, autant -pour lui donner un public témoignage de notre estime particulière et -de notre amour, que pour mettre de nouveau à profit ses qualités et -ses lumières qui nous sont si connues. - -«Donné à Foligno, du palais de notre habitation, le 19 mai 1814, de -notre pontificat l'an XVe. - - «PIUS P. P. VII.» - - -V - -Le premier acte de Consalvi fut d'offrir un asile à toute la famille -de son persécuteur. «Nous ne trouvons d'appui et d'asile que dans le -gouvernement pontifical, et notre reconnaissance est aussi grande que -les bienfaits,» lui écrit Madame, mère de l'Empereur, en son nom et au -nom de tous ses enfants proscrits. - -LE COMTE DE SAINT-LEU (LOUIS BONAPARTE, EX-ROI DE HOLLANDE), AU -CARDINAL CONSALVI. - -«Éminence, - -«Suivant les conseils du Très-Saint Père et de Votre Éminence, j'ai vu -Mgr Bernetti, spécialement chargé de l'affaire en question, et, avec -sa franchise bien connue, il m'a expliqué ce que les puissances -étrangères semblaient reprocher à la famille de l'empereur Napoléon. -Les grandes puissances, et l'Angleterre principalement, nous -reprochent de conspirer toujours. On nous accuse d'être mêlés -implicitement ou explicitement à tous les complots qui se trament; on -prétend même que nous abusons de l'hospitalité que le Pape nous -accorde pour fomenter dans l'intérieur des États pontificaux la -division et la haine contre la personne auguste du Souverain. - -«J'ai été assez heureux pour fournir à Mgr Bernetti toutes les -preuves du contraire, et il vous dira lui-même l'effet que mes paroles -ont produit sur son esprit. Si la famille de l'Empereur, qui doit tant -au pape Pie VII et à Votre Éminence, avait conçu le détestable projet -de troubler l'Europe, et si elle en avait les moyens, la -reconnaissance que nous devons tous au Saint-Siége nous arrêterait -évidemment dans cette voie. Ma mère, mes frères, mes soeurs et mon -oncle doivent une trop respectueuse gratitude au Souverain Pontife et -à Votre Éminence pour attirer de nouveaux désastres sur cette ville -où, proscrits de l'Europe entière, nous avons été accueillis et -recueillis avec une bonté paternelle que les injustices passées n'ont -rendue que plus touchante. Nous ne conspirons contre personne, encore -moins contre le représentant de Dieu sur la terre. Nous jouissons à -Rome de tous les droits de cité, et quand ma mère a appris de quelle -manière si chrétienne le Pape et Votre Éminence se vengeaient de la -prison de Fontainebleau et de l'exil de Reims, elle n'a pu que vous -bénir au nom de son grand et malheureux mort, en versant de douces -larmes pour la première fois depuis les désastres de 1814. - -«Conspirer contre notre auguste et seul bienfaiteur serait une infamie -sans nom. La famille des Bonaparte n'aura jamais ce reproche à -s'adresser. J'en ai convaincu Mgr Bernetti, et il a voulu lui-même -nous servir de caution auprès de Votre Éminence. Qu'elle daigne donc -entendre sa voix et nous continuer ses bonnes grâces et la protection -du Très-Saint-Père. C'est dans cette espérance que je suis, de Votre -Éminence, le très-respectueux et très-dévoué serviteur et ami, - - «L. DE SAINT-LEU. - -«Rome, 30 septembre 1821.» - - -VI - -Le duc d'Orléans, plus tard Louis-Philippe, lui écrit peu de temps -après: - -«Éminence, - -«Le prince de Talleyrand, qui garde de vous le plus tendre souvenir, -me disait dernièrement que votre seul plaisir était la culture des -fleurs, et votre noble amie la duchesse de Devonshire a bien voulu me -confirmer le fait. - -«Votre Éminence doit savoir que depuis longtemps déjà je m'honore -d'être l'un de ses plus dévoués serviteurs, et que dans les diverses -phases de ma carrière, je me suis toujours fait un devoir de vénérer -l'auguste Pontife qui a tant souffert _pour la sainte cause_. Ces -sentiments de piété envers le Siége de Pierre, que ma femme et moi -sommes si heureux d'inculquer à notre jeune famille, sont invariables -dans mon coeur. Je prie donc Votre Éminence de vouloir bien déposer -mon plus humble hommage aux pieds du Très-Saint Père. - -«Voulant me rappeler à votre bon souvenir, j'ai pris la liberté de -faire adresser à Votre Éminence quelques échantillons de nos serres -françaises. Je joins à ce très-modeste envoi, qui n'aura peut-être de -prix à vos yeux que l'intention, la manière de les soigner telle que -nos horticulteurs l'ont formulée. J'espère que cette caisse ne -déplaira pas trop à Votre Éminence, et qu'en respirant le parfum de -ces fleurs, qui se développeront peut-être encore davantage sous -l'heureux climat et dans la chaude atmosphère de Rome, vous daignerez -songer quelquefois à un homme qui sera toujours reconnaissant des -services rendus. Ma femme et ma soeur se joignent à moi pour vous -offrir leurs plus affectueux respects. Elles me chargent de tous leurs -voeux pour la santé du Pape, qu'il faut conserver le plus longtemps -possible à la chrétienté, car, avec lui et avec vous, la paix de -l'Église et la paix du monde sont assurées. - -«Je prie Votre Éminence d'accueillir avec bonté mon petit envoi et -toutes les amitiés respectueuses de son tout dévoué - - «LOUIS-PHILIPPE D'ORLÉANS. - -«Neuilly, lundi..... 1822.» - - -VII - -Le duc de Montmorency-Laval, ambassadeur près le Saint-Siége, lui -écrit le jour de la mort de Pie VII. - -«Monseigneur, - -«Je n'ai pas osé interrompre les premiers moments de votre douleur. -Personne ne sent plus que moi, je l'atteste à Votre Éminence, et ne -partage davantage tous les sentiments dont son coeur doit être -déchiré. Votre Éminence a perdu un père, un ami de vingt-quatre ans, à -qui elle a rendu plus de services qu'elle n'en a reçu de confiance et -de bonté. C'est un ange dans le Ciel qui prie à présent pour la -conservation des jours de Votre Éminence. Ces jours sont nécessaires -pour le bien de ce pays, et vos lumières, Monseigneur, rendront encore -de grands et d'éminents services à la patrie. - -«C'est ainsi que je le pense, que je me plais à le déclarer ici et à -Paris. - -«De grâce, Monseigneur, par bonté pour vos amis, par attachement pour -votre patrie, épargnez votre santé, soignez-vous, modérez votre -douleur, et croyez qu'elle est dans le coeur de vos amis; et je -m'honore de ce titre. - -«Je supplie Votre Éminence de ne me point répondre, je l'exige comme -une marque d'amitié. Mais lorsque ma visite ne pourra pas -l'importuner, elle me fera prévenir, et je me rendrai chez elle avec -empressement. - -«Agréez, Monseigneur, l'hommage de mes plus sensibles et respectueux -sentiments, - - «MONTMORENCY-LAVAL.» - - -VIII - -L'amitié personnelle éclate partout dans ces témoignages. Le nouveau -pape Léon XII _della Gonga_ était brouillé de longue date avec -Consalvi. Il se réconcilia avec lui au moment où les ennemis du -cardinal s'acharnèrent sur lui. Léon XII l'appela à Rome pour prendre -la tradition du règne en présence de Jurla, son propre ministre. -Consalvi se fit porter au Vatican. L'entretien fut long et intime. Il -légua verbalement sa sagesse à Léon XII. «Quelle conversation! Jamais, -dit le Pape, nous n'avons eu avec personne de communications plus -instructives, plus substantielles, plus utiles à l'Église et à l'État; -Consalvi a été sublime. Nous y reviendrons souvent, seulement il faut -aujourd'hui ne pas mourir.»--Ce voeu ne devait pas être entendu. -Consalvi mourut peu de temps après ce dernier entretien. Léon XII le -pleura. - -En annonçant au gouvernement français la perte que le monde venait de -faire, le duc de Laval-Montmorency, ambassadeur du Roi Très-Chrétien -près le Saint-Siége, écrivit: «Il ne faut aujourd'hui que célébrer -cette mémoire honorée par les pleurs de Léon XII, par le silence des -ennemis, enfin par la profonde douleur dont la ville est remplie, et -par les regrets des étrangers et surtout de ceux qui, comme moi, ont -eu le bonheur de connaître ce ministre, si agréable dans ses rapports -politiques, et si attachant par le charme de son commerce -particulier.» - - -IX - -C'était le 24 janvier 1824. - -L'Église perdit son premier ministre, l'État son premier politique, la -papauté son premier ami; le même coup tua Pie VII et son ami. Il -n'avait plus rien à faire sur la terre: il s'était préparé à la mort -par un long testament pour une médiocre fortune. En voici les -principales dispositions. Un testament, c'est un homme! - -«Au nom de la très-sainte Trinité, ce 1er jour du mois d'août de -l'année 1822; - -«Moi, Hercule Consalvi, cardinal de la sainte Église romaine, diacre -de Sainte-Marie _ad Martyres_, après avoir fait mon testament plus -d'une fois, à diverses époques de ma vie, tant pour désigner mon -héritier, qu'afin de pourvoir aux besoins de mes serviteurs et -légataires, ainsi qu'à plusieurs affaires d'importance, considérant -que, vu la mort de mon bien-aimé frère André et celle d'autres -personnes qui m'étaient chères, vu encore le changement des -circonstances, mes dispositions précédentes ne peuvent plus subsister -dans la manière et la forme qu'elles ont, je me suis décidé à les -révoquer, à les annuler et à faire un nouveau testament avec les -changements opportuns. Me prévalant donc du privilége que je possède, -en qualité de cardinal de la sainte Église romaine, de pouvoir tester -sur simple feuille, profitant aussi de l'indult que Sa Sainteté le -pape Pie VII m'a communiqué par bref, maintenant que je suis sain -d'esprit et de corps, je fais mon dernier testament (à moins que je ne -me décide à le changer en un autre postérieur, dans le courant de la -vie qu'il plaira encore à Dieu de m'accorder), avec l'expresse -déclaration que toutes les autres feuilles de même date ou de date -postérieure au testament, écrites de ma main et signées par moi, et -contenant une disposition quelconque à exécuter après ma mort, font -partie intégrante de mon testament. - -«Et d'abord je recommande humblement et chaleureusement mon âme au -Seigneur très-clément, en le priant, par les mérites de son divin Fils -Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui m'a racheté au prix immense de son -très-précieux sang, par l'intercession de la très-sainte Vierge Marie -et des Saints, mes patrons, de la conduire en un lieu de salut, et de -me pardonner dans sa miséricorde infinie mes très-graves péchés. - -«Je veux qu'on fasse célébrer pour le repos de mon âme, dans le plus -bref espace de temps qu'il sera possible, deux mille messes, destinant -une aumône de cinq paoli pour chaque messe célébrée en présence de mon -corps, soit à la maison, soit à l'église, et de trois paoli pour -chacune des autres messes à célébrer à Saint-Laurent hors des murs, à -Saint-Grégoire et dans d'autres églises où se trouvent des autels -privilégiés avec indulgence spéciale, selon l'indication de mon -héritier. - -«En expiation de mes péchés, je laisse à distribuer en aumônes la -somme de trois mille écus. Cette distribution sera faite avec la plus -grande sollicitude possible par mon héritier mentionné ci-dessous. Il -aura soin, avec l'aide de M. Jean Giorgi, mon trésorier, et Jean -Luelli, mon majordome, personnes qui me sont très-attachées, de -consulter les curés et de vérifier quels sont ceux qui ont vraiment -besoin de secours. Les pauvres de ma paroisse seront spécialement -préférés à tous les autres. - -«Sa Sainteté Notre Seigneur le Pape le permettant, mes obsèques auront -lieu, avec la décence convenable, dans l'église Saint-Marcel au Corso, -où se trouve la sépulture de ma famille. Me souvenant de la promesse -que j'ai faite à mon bien-aimé frère André au lit de mort, lorsque, -dans les derniers moments de sa vie, il me demanda qu'en signe du -très-tendre amour qui nous avait unis dans la vie, nos corps fussent -unis dans la mort et renfermés dans le même sépulcre, je veux que si, -à ma mort, ce sépulcre ne se trouve pas déjà préparé par moi, mon -héritier en fasse faire un très-modeste, et qui contiendra le cercueil -de mon frère et le mien.» - -Après avoir pourvu aux besoins de son âme, réglé sa sépulture et -spécifié avec une attention toute particulière les prières qu'il exige -pour son salut, le cardinal Consalvi détermine les legs qu'il accorde -à ses serviteurs. Aucun d'eux n'est oublié; ils trouvent tous dans la -gratitude de leur maître une aisance assurée pour le reste de leurs -jours. Il s'occupe du payement de ses dettes; puis, par un touchant -souvenir, le cardinal pense aux âmes des personnes qui lui furent -chères et qui le précédèrent dans la tombe, et il écrit: - -«Dans ce feuillet, qui fait partie de mon testament, je laisse à -prendre sur mon héritage la somme nécessaire à la célébration de: - -«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de ma mère, la -marquise Claudia Consalvi, née Carandini, à célébrer dans l'église de -Saint-Marcel au Corso, le 29 avril, jour anniversaire de sa mort, avec -l'aumône de trois paoli; - -«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la princesse -Isabelle Ruspoli, née Justiniani, à célébrer dans l'église de -Saint-Laurent _in Lucina_, le 25 août, jour anniversaire de sa mort, -avec l'aumône de trois paoli; - -«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la duchesse -de Ceri, Catherine Odescalchi, née Justiniani, à célébrer dans -l'église des Saints-Apôtres, le 24 novembre, jour anniversaire de sa -mort, avec l'aumône de trois paoli; - -«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la marquise -Porzia Patrizi, à célébrer dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, -le..... jour anniversaire de sa mort (puisse Dieu prolonger longtemps -ses jours!), avec l'aumône de trois paoli; - -«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la duchesse -Constance Braschi, née Falconieri, à célébrer dans l'église de -Saint-Marcel au Corso, le 17 juin, jour anniversaire de sa mort, avec -l'aumône de trois paoli; - -«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de D. Albert -Parisani, à célébrer dans l'église de Saint-Marcel au Corso, le 26 -novembre, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône de trois paoli; - -«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme du célèbre -maëstro Dominique Cimarosa, à dire dans l'église de la Rotonde, le 11 -janvier, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône de trois paoli; - -«Trente messes chaque année, pour le repos de l'âme de Philippe Monti, -mon domestique, à célébrer dans l'église de Sainte-Cécile _in -Transtevere_, le 1er mars, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône -de trois paoli. - -«Désirant donner un soutenir à tous les membres de la secrétairerie -d'État, et ne pouvant disposer d'assez d'objets pour tant de -personnes, je me propose de laisser à chacun d'eux quelques ouvrages -de ma bibliothèque, qui leur seront remis (ainsi qu'à M. le comte -Celano) par mon héritier fiduciaire, d'après les instructions que je -lui en laisserai, dès que j'en aurai moi-même fait le choix. - -«Ayant dans mon testament, écrit tout entier et de ma propre main et -daté de ce même jour, nommé et institué mon héritier fiduciaire Mgr -Alexandre Buttaoni, promoteur de la foi, avec charge de remettre en -temps et lieu l'héritage à mon héritier propriétaire, je déclare par -ce feuillet, qui fait partie de mon testament, ne rien posséder qui, -en vigueur du _motu proprio_ du 6 juillet de l'année 1816, ne soit -parfaitement libre de toute charge et de tout fidéicommis; et je -nomme, institue, déclare mon héritier universel de tous et chacun de -mes biens, crédits, droits, la Sacrée Congrégation de la Propagande de -la foi, à laquelle néanmoins j'interdis formellement et de la manière -la plus expresse, la détraction de la quatrième _Falcidia_, de quelque -manière et à quelque titre que ce soit. - -«J'entends, je veux, je déclare que, tant que vivra un seul de mes -serviteurs gratifiés par mon testament, ou de ceux qui ont reçu un -legs annuel à vie, la Sacrée Congrégation ci-dessus nommée ne puisse -jouir (excepté de ce qui sera indiqué plus bas) de mon héritage, ni en -prendre en aucune manière l'administration, voulant que cette -administration soit laissée entière et libre aux mains de mon héritier -fiduciaire, Mgr Alexandre Buttaoni (ainsi qu'aux mains de celui ou de -ceux qui lui succéderont dans son administration). Non-seulement je -le dispense de faire un inventaire légal, mais, pour éviter les frais -voulus pour cela, je le lui défends; il suffit qu'il dresse une simple -liste des biens tant immeubles que meubles (quoique pourtant ces -derniers doivent être aliénés et convertis en espèces, pour satisfaire -aux charges indiquées au feuillet, lettre E, annexé à mon testament, -ou dans mon testament même), liste qui, vu la probité reconnue dudit -héritier fiduciaire, devra faire pleine foi. - -«Afin que la susdite Congrégation de la Propagande commence dès ma -mort à ressentir quelque effet de mon héritage, je veux qu'à partir de -mon décès elle jouisse d'une somme annuelle de 600 écus, qui lui -seront payés par mon héritier fiduciaire, administrateur de mon -héritage, par échéance mensuelle ou tous les trois mois, si le manque -de fonds ne lui permettait pas d'effectuer les payements mensuels aux -serviteurs légataires et d'acquitter les 50 écus par mois, -correspondant à la somme de 600 écus assignés plus haut à la Sacrée -Congrégation. - -«Quand, par la mort successive de la majeure partie de mes serviteurs -et légataires annuels, les fonds de mon héritage permettront -d'accroître la somme de 600 écus déterminée plus haut mon héritier -fiduciaire pourra (sans pourtant y être positivement obligé) verser -dans la caisse de la Sacrée Congrégation la nouvelle augmentation -qu'il jugera pouvoir remettre, après avoir satisfait aux charges -accessoires et aux dispositions reçues de vive voix. - -«Après la mort de tous ceux qui dans mon testament ont été gratifiés -et des annuels légataires, mon héritier fiduciaire devra consigner à -la Sacrée Congrégation l'héritage alors existant. - -«Je déclare en outre que la susdite Congrégation ne pourra jamais -obliger l'héritier fiduciaire, ou celui qui lui succédera, à donner la -fidéjussion; comme aussi elle ne pourra le contraindre à rendre compte -de sa gestion, ni à révéler les dispositions reçues de vive voix ou -par écrit de moi, confirmant même dans ce feuillet ce que j'ai plus -amplement dit sur ce sujet dans mon testament. - -«À peine entré en possession de son titre, mon héritier fiduciaire, -pour prévenir le cas possible (puisse Dieu conserver longtemps ses -jours!) d'une mort qui ne lui laisserait pas le temps de nommer son -successeur dans l'administration de mon héritage, devra, en vertu du -mandat reçu, nommer son successeur dans un écrit qui sera déposé clos -et scellé dans un office caméral, pour être ouvert après sa mort; et -j'entends imposer successivement la même obligation aux autres -administrateurs. Si les premiers venaient à manquer avant la mort de -mes serviteurs et autres légataires, et dans le cas où quelqu'un de -ces administrateurs eût négligé ou eût manqué de faire la nomination -de son successeur, prescrite plus haut, je prie le doyen du tribunal -de la Rote, dont j'ai eu l'honneur d'être membre, de prendre lui-même -cette administration, et d'accepter l'annuelle rétribution destinée à -l'administrateur, et ainsi successivement jusqu'à l'époque indiquée -plus haut. - -«Je ne crois pas pouvoir mieux disposer des tabatières précieuses qui, -durant le cours de mon ministère, m'ont été données par divers -souverains, et que j'ai conservées par respect et reconnaissance -envers les augustes donateurs, qu'en en faisant autant de legs en -faveur des maisons et établissements qui sont le plus dans la -nécessité. Je suis à chercher une meilleure distribution de ces -objets; mais dans le cas où je viendrais à mourir avant de l'avoir -définitivement arrêtée, je maintiens celle-ci, qui, dans le moment, me -paraît la plus convenable. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Considérant qu'il serait grandement inconvenant qu'un Pontife de tant -de célébrité, qui a si bien mérité de l'Église et de l'État, comme Pie -VII, n'eût point après sa mort (puisse Dieu prolonger ses jours!) un -tombeau dans la basilique Vaticane, comme semble l'indiquer la -médiocrité des revenus qu'il laisse à ses neveux; mû par mon -dévouement et mon attachement à sa Personne sacrée, inspiré par la -reconnaissance que je lui dois comme premier cardinal de sa création, -comblé des bienfaits de sa souveraine bonté, j'ai résolu de lui faire -ériger un mausolée à mes frais dans la susdite basilique. - -«Dans ce but, j'ai tâché de faire des économies, sur les dépenses -annuelles destinées à mon entretien, et de réunir une somme de 20,000 -écus romains. Si je mourais avant Sa Sainteté, comme je le désire, mon -héritier fiduciaire reste chargé de consacrer la somme fixée à -l'érection de ce tombeau, dont l'exécution sera confiée au ciseau du -célèbre marquis Canova, et, à son défaut, au célèbre chevalier -Thorwaldsen, et, si celui-ci ne pouvait l'exécuter, à un des meilleurs -sculpteurs de Rome. - -«L'inscription suivante sera gravée sur le tombeau: - - PIO VII, CHARAMONTIO, COESENATI, - PONTIFICI MAXIMO, HERCULES, CARDINALIS CONSALVI, - ROMANUS, AB ILLO CREATUS. - - -X - -Voilà la vie d'homme d'État de ce modèle des amis et des hommes de -bien; nous ne disons pas des prêtres: il ne l'était pas; il n'avait -jamais voulu l'être; ce n'était ni sa vocation ni son ambition. - -L'Église romaine, à Rome, reconnaît trois classes d'hommes parmi -lesquels elle choisit ses serviteurs: - -Les laïques; - -Les ecclésiastiques; - -Et les prélats ou monseigneurs. - -Les laïques sont ceux qu'elle emploie soit dans le civil, dans la -diplomatie, dans les finances ou dans le militaire, pour les besoins -de son administration ou de sa défense; - -Les ecclésiastiques sont les moines ou les prêtres de tout ordre, dont -elle dispose pour tous les services dans le monde chrétien. - -Mais il y a de plus un ordre neutre qui porte le costume sacerdotal et -qui en reçoit les titres sans néanmoins en contracter les engagements -ni en assumer les obligations, sorte de long et quelquefois d'éternel -noviciat. Ceux qui en font partie s'appellent prélats ou monseigneurs, -et, depuis les dignités inférieures jusqu'au rang de cardinaux, sont -en quelque sorte les ministres libres de l'Église. Il y a peu de -grande famille à Rome ou dans les légations qui n'aient des fils dans -cette classe. Ils sont à Rome ce que les Narseis étaient au sein des -cours et du gouvernement asiatique dans l'antiquité. Race éminemment -politique qui tient à l'État sans être l'État lui-même, qui se dévoue -sans retour à ses fonctions préparatoires, qui se retire de ses -emplois sans les compromettre ou qui les continue, et qui peut même se -marier avant d'en avoir fait les voeux, sans préjudice pour l'Église -ou eux-mêmes. Cette troisième catégorie, dépendante et volontaire du -Saint-Siége, a l'immense avantage de se former de bonne heure aux -affaires sans que ses fautes puissent nuire au gouvernement, et de -s'en retirer sans apostasie. Nous connaissons plusieurs de ces prélats -ou monseigneurs qui sont sortis de ces noviciats pour contracter des -unions licites et respectées, avec l'approbation du Pape. On les -essaye, ils s'essayent eux-mêmes, et, si la carrière ne leur convient -pas, ils rentrent honorablement dans le monde, sans scandale et sans -reproche; ils ont de plus pour le Saint-Siége ces avantages, que ses -affaires purement mondaines sont traitées avec les hommes du monde par -des hommes du monde, et que l'Église, par eux, participant de deux -natures, est sacerdotale avec ses prélats et laïque avec ses -ministres. Le respect et l'habileté y gagnent. Ces hommes commencent -en général très-jeunes par être des secrétaires du Pape, des novices, -des ambassadeurs et des cardinaux; ils s'élèvent par des grades -réguliers de fonction en fonction jusqu'aux premières charges de -l'État. «Le Pape voulut, dit Consalvi, me créer cardinal de l'ordre -des prêtres; je préférai être cardinal diacre.» - - -XI - -Voilà ce que fut dès son enfance Consalvi; mais, quand Pie VII le fit -cardinal, il refusa d'être prêtre. Il se consacra non à sa propre -sanctification, mais à bien comprendre et à bien faire les affaires du -Pape et de son gouvernement. Il voulut être dévoué, mais nullement -enchaîné à ses devoirs. On peut même entrevoir, d'après un passage de -ses mémoires relatifs à son affection intime pour les familles -Patrizzi et Giustiniani, dans sa jeunesse, que la mort prématurée -d'une jeune princesse de dix-huit ans, à la main de laquelle il -aurait pu peut-être prétendre, et dont l'amitié lui laissa d'éternels -regrets, fut un coup déchirant porté à son coeur. La vivacité -pathétique de ses expressions laisse voir l'ardeur de ses sentiments -pour cette jeune et charmante princesse. Il ne lui était défendu ni -d'aimer ni de pleurer ce qu'il aurait pu chérir: il avait alors -vingt-deux ans. - - -XII - -Dès son enfance il était remarquablement beau; non de cette beauté -ostentative qui s'étale et qui s'affiche sur la physionomie, mais de -cette beauté modeste, pleine de pensée et voilée de réticences, qui -s'insinue dans l'âme par le regard. Sa taille, naturellement élevée, -mais légèrement inclinée par la modestie, cette convenance de son âge, -était mince et élégante; ses yeux sincères, son front délicat, sa -bouche accentuée d'une grâce sévère. Il était impossible de le voir -sans attrait; le son de sa voix avait toute la délicatesse de son âme; -il n'y avait jamais eu ni un geste faux dans sa main féminine, ni un -ton affecté dans sa voix. Tout était naturel dans cette franche -nature. Sa démarche lente et rhythmique, sans bruit comme sans -précipitation, résumait son corps merveilleusement cadencé. Sa -physionomie convaincue portait la conviction où portait son regard. Il -n'avait aucune coquetterie où Fénelon en laissait trop percer; son -désir de plaire ne s'affectait pas, il plaisait en se montrant; -c'était un être persuasif, politique sans le savoir, diplomate sans le -vouloir; il parlait peu et à demi-voix; ce n'était pas sa voix, -c'était sa personne qui était éloquente. Tel était tout jeune le -cardinal Consalvi. Il avait des envieux, mais point d'ennemis. - -On peut dire qu'il était resté jeune jusqu'à soixante-sept ans, âge où -un chagrin de son coeur fut plus fort que la fermeté de son esprit, et -où la mort de son ami le tua. Je l'ai connu peu d'années avant sa fin; -le portrait que je fais de ses années pleines et mûres serait -certainement le portrait vivant de ses premières. Je crois le voir -encore et je crois le revoir à vingt ans. L'âge des sens change avec -les années, l'âge de la physionomie ne change pas; c'est l'âge de -l'âme. Quand je le connus, il touchait à la vieillesse; mais cette -vieillesse avait toute la grâce même de la jeunesse, la douceur, la -sérénité, l'accueil souriant des belles années. Le pressentiment du -repos définitif se faisait place à travers les dernières fatigues du -jour; il jouissait à moitié de l'apaisement que sa politique, si -conforme au génie de son maître, avait assuré à l'Europe. - - -XIII - -Sa vie était celle d'un sage qui a semé dans les agitations et qui a -récolté ce qu'il a semé, la paix. Je ne sais pas s'il était dévot, -mais il était honnête homme. La tolérance la plus large était plus que -sa loi, c'était son instinct, son caractère. Les longs rapports qu'il -avait eus dès sa jeunesse avec les hommes d'État de tous les -gouvernements, à commencer par le prince régent, avec Canning, -Stuart, Castelreagh, en Angleterre; Talleyrand, Fouché, Napoléon, en -France; Gentz, Hiebluer, dans le Nord; l'empereur Alexandre, de -Maistre, en Russie; Capo d'Istria, en Grèce; Cimarosa, à Naples, le -grand musicien, ami et successeur de Mozart, prédécesseur de Rossini; -Pozzo di Borgo, Decazes, sous la restauration; Matthieu de -Montmorency, le duc de Laval, Chateaubriand, Marcellus, dans -l'ambassade de France à Rome; Metternich et son école, en Autriche; -Hardenberg, en Prusse: lui avaient enseigné que le vrai christianisme -se compose, sans acception, de ces idées générales qui, sans se -formaliser pour ou contre tel ou tel dogme, généralisent le bien, la -civilisation, la paix sous un nom commun, et font marcher le monde -pacifié non dans l'étroit sentier des sectes, mais dans la large et -libre voie du progrès incontesté sous toutes ces dénominations. Le -plus chrétien de ces gouvernements, à ses yeux, était le plus honnête. -Il n'en haïssait aucun, il les aimait tous. Le Pape pour lui était le -père commun de la civilisation chrétienne. Il n'excluait pas même les -gouvernements de l'Inde, de la Perse, de la Turquie, de la Chine, de -ces égards et de ces assistances politiques. Partout où ces -gouvernements lui montraient une vertu, il disait et il faisait dire -au Pape: «C'est une partie de mon Église, et c'est ainsi que je la -reçois et que je la conserve universelle.» Aussi ne peut-on, malgré -tous les efforts contraires, montrer sous Pie VII la semence d'un -schisme qui ait fructifié dans le monde. Les schismes sont étroits; la -tolérance, mère de la bienveillance, les tue en les laissant respirer -en liberté. Cet embrassement universel du coeur était toute sa -politique. Elle avait résisté dans le Pape et dans lui à toutes les -iniquités et à toutes les persécutions; elle avait triomphé par toute -la terre, et le calme des consciences était son fruit. Quel est le -souverain, quel est le grand ministre en Europe qui eût pu dire: «Je -ne suis pas de la religion de Pie VII et de Consalvi?» L'amitié était -sa nature, l'amitié était sa doctrine, l'amitié était l'unique charme -de sa vie. - - -XIV - -On ne peut douter qu'il n'eût tous les jours de rudes assauts à -soutenir contre les partis, les ordres ecclésiastiques et les hommes -du parti de la haine. Il y a et il y a eu en tout temps des esprits -contentieux, ambitieux, impolitiques, mal nés, et qui ne connaissent -les doctrines auxquelles ils se prétendent attachés, que par la haine -que les partis contraires leur inspirent. Ce ne sont ni les hommes de -la religion, ni les hommes de la liberté: ce sont les hommes de la -personnalité jalouse; l'amour même n'est chez eux qu'une réaction. Si -vous vous refusez à vous laisser persécuter, vous êtes des factieux; -si vous ne haïssez pas ce qu'ils haïssent, vous êtes des impies. Ils -ne sentent le feu sacré des religions qu'à la chaleur des bûchers -qu'elles allument. Il y avait beaucoup de ces hommes en ce temps-là à -Rome; résumés dans ce qu'on appelait le parti de la congrégation -jésuitique, à tort ou à raison, et résumés plus éloquemment alors par -quelques faux prophètes, tels que Lamennais, dans son _Essai sur -l'indifférence religieuse_, dans le comte de Maistre, plus sincère, -mais plus fanatique, et par quelques-uns de leurs disciples, brûlant -de se donner la grâce du bourreau, à la suite de ces forcenés de -doctrines. Ils n'aimaient ni le pape Pie VII, ni son ministre; il -fallait leur complaire et les réprimer. L'oeuvre était délicate et -difficile, car ces hommes se faisaient soutenir par leur gouvernement. -Ce fut l'oeuvre du cardinal Consalvi; il fit aimer le gouvernement de -Pie VII, sans jamais l'induire envers aucune puissance dans la moindre -aigreur ou dans la moindre animadversion contre lui. - - -XV - -Sa vie privée, depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'à sa mort, fut -l'exemple de la plus touchante et de la plus constante amitié. On en -retrouve des preuves dans ce testament écrit à loisir où nul n'est -oublié ni devant Dieu, ni devant les hommes, de tous ceux qu'il a -aimés sans acception de rangs, de professions, de situations plus ou -moins profanes, en contraste avec sa profession de cardinal ministre; -il fait un signe de l'autre côté de la tombe, pour dire: «Je vous aime -comme je vous ai aimés.» Nous n'en citerons que deux exemples: -Cimarosa, le fameux musicien de Naples, qui par ses opéras égala au -commencement du siècle ce messie de la musique, Mozart, et qui ne -chercha dans la musique que l'organe le plus pénétrant de son coeur. -Consalvi, jeune encore, avait le délire de la musique, cette langue -sans parole qui vient du ciel et qui exprime sans mots ce que l'âme -rêve et ce qui est le plus inexprimable aux langues humaines; la -musique, langue des anges, quand elle avait touché son âme, y restait -à jamais comme le souvenir d'un autre monde, comme une apparition à -l'âme d'un sens supérieur aux sens d'ici-bas. Il ne pouvait s'empêcher -de regarder, comme un inspiré du ciel, celui qui trouvait ces chants -inaccoutumés des hommes. Il entendit pour la première fois à Naples -les plus beaux morceaux du jeune Cimarosa; il en reçut une telle -impression qu'elle s'immobilisa dans son coeur. La musique est la plus -immaculée et la plus pure des sensations humaines. Elle fait jouir de -tout ce que la religion ascétique défend de rêver, même à ses saints. -Consalvi se sentit pris pour jamais de la plus tendre affection pour -Cimarosa; il parvint à le connaître; ils contractèrent ensemble la -plus impérissable affection. Le futur cardinal et l'immortel -compositeur ne firent plus qu'un coeur; il s'attacha à la femme et à -la fille de Cimarosa, il s'incorpora à ce génie, et ne cessa, pendant -toute sa vie, de prodiguer aux divers artistes les occasions et les -faveurs que son rang dans l'Église lui permettait de prodiguer à son -ami. - -On voit après trente ans, dans son testament, qu'il légua (tout ce -qu'il pouvait léguer) des sacrifices et des prières pour la famille de -cet homme qui lui faisait aimer toujours ce qu'il avait aimé une fois. -Il n'eut point le respect humain de l'amitié. Les dons de Dieu lui -parurent aussi sacrés que les titres des hommes, le nom de Cimarosa -lui parut digne d'honorer la dernière pensée de Consalvi. - - -XVI - -Le second de ces exemples est une femme dont il ne prononça le nom en -apparence que par nécessité, comme pour éviter les interprétations -hasardées du monde: c'est celui de la duchesse de Devonshire. - -La seconde duchesse de Devonshire jouissait de l'immense domaine de -cette maison, et le duc l'avait épousée après la mort de sa première -et célèbre épouse. Elle menait à Londres, à Paris, et surtout dans son -palais de Rome et à Naples, la vie somptueuse d'une femme célèbre par -sa beauté, par son esprit et par ses richesses; elle s'était faite -cosmopolite, mais surtout Italienne par passion pour le soleil et pour -les arts. Elle était en réalité la reine de l'Italie; son palais sur -la place de la colonne Trajane était le palais des artistes et -l'hospice de tous les voyageurs illustres. Son goût exquis dispensait -la faveur, et sa faveur était celle du gouvernement romain. Elle était -déjà d'un certain âge, et l'on voyait dans toute sa personne, aussi -délicate que majestueuse, les traces plutôt que l'éclat de sa grande -beauté. Mais sa bonté et sa grâce n'avaient pas vieilli d'un jour. - -Libre de choisir parmi les plus grands hommes d'État des gouvernements -d'Italie l'homme qu'elle distinguerait de son amitié, elle avait -distingué, il y avait plusieurs années, le cardinal, déjà connu d'elle -en 1814 à Londres. Cette connaissance l'avait attirée à Rome, où elle -faisait son principal séjour. Le cardinal, tel que nous venons de le -dépeindre, quoiqu'il eût à cette époque soixante ans, avait mieux que -la beauté: il avait tout le charme que la renommée, le génie, -l'attrait physique et moral pouvaient inspirer à une femme lasse -d'amour, mais non d'empire. On disait à Rome, à cette époque, qu'un -mariage secret autorisé par les règles, les traditions de l'Église et -l'autorisation du Pape pour les cardinaux diacres, les unissait; -d'autres pensaient que le prince royal et le gouvernement anglais, ne -pouvant avoir d'ambassadeur accrédité auprès du souverain pontife, -mais très-intéressés cependant à s'y faire représenter, avaient choisi -pour agent confidentiel la duchesse de Devonshire, pour protéger les -intérêts britanniques, par l'intermédiaire d'une Anglaise sincèrement -catholique et liée intimement avec le premier ministre de Pie VII. Les -habitudes de vie de Consalvi confirmant l'une ou l'autre de ces -interprétations, je n'oserais pas affirmer laquelle est la plus vraie. - -Ce qui est certain et ce qui était public à Rome, c'est l'intimité -avouée de la duchesse et du premier ministre. Aussitôt que le cardinal -avait accompli auprès du Pape ses devoirs du matin, il se rendait -régulièrement auprès de son amie et s'entretenait confidentiellement -avec elle dans sa chambre, assis à côté de son lit couvert de papiers -et de correspondances examinés en commun. Après cette première séance, -le cardinal se retirait pour aller vaquer à ses nombreuses affaires -de la journée. Le soir, quand le Pape était couché et que les heures -de loisir avaient sonné pour lui, sa voiture le ramenait -régulièrement, de dix à onze heures, chez la duchesse environnée alors -d'une étroite société d'artistes ou d'hommes politiques étrangers, -composée de cinq ou six personnes agréables au cardinal. Il s'y -reposait encore une heure des fatigues du jour dans un doux et libre -entretien, avec l'abandon de l'intimité et de la confiance. J'y allais -presque tous les jours; c'est ainsi que j'ai pu le connaître et -l'aimer; sa bonté pour moi était si grande que, bien que l'étiquette -diplomatique pour les dîners du jeudi saint chez le Pape n'autorisât -pour ces invitations que les souverains et les ministres étrangers, il -fit une exception en ma faveur, et il m'invita, malgré ma jeunesse et -mon rang secondaire, à dîner avec le vice-roi de Naples Ferdinand et -la duchesse de Floridia, son épouse, à ce banquet de têtes couronnées -ou augustes. «Les écrivains, répondit-il à mon modeste refus de cette -faveur, n'ont point de rangs que ceux que l'opinion leur donne. Venez -toujours; je ne vous fais point inviter comme diplomate, mais comme -ami.» - - -XVII - -Indépendamment de ces deux visites de chaque jour chez la duchesse, le -peu d'instants qu'il pouvait dérober aux affaires étaient consacrés à -la culture d'un petit jardin d'Alcinoüs qu'il avait acheté sur la rive -du Tibre, auprès des ruines de Pont-Riltoa; il y cultivait, comme un -chartreux, quelques fruits et quelques fleurs: ainsi la culture de ses -devoirs assidus auprès du Pape, la culture de l'amitié auprès d'une -femme respectée et aimée, et la culture des orangers et des oeillets -de Rome arrosés des eaux du Tibre, étaient les seuls délassements de -cet homme de la nature et de la religion. - - -XVIII - -C'est ainsi qu'il vivait, c'est ainsi qu'il mourut. Quand les -infirmités de Pie VII, aggravées accidentellement par un accident dans -sa chambre qui lui rompit la clavicule, eurent précipité sa mort -sainte comme sa vie, il sentit le flot des ambitions ajournées monter -rapidement autour de lui dans le sacré collége pour le submerger; il -se retira, pour ne pas le voir, dans une petite et pauvre maison de -campagne aux bords de la mer, non loin d'Anzio et de Rome. -L'ingratitude l'avertit, il l'attendait, il dédaigna de se défendre -contre elle; il ne pouvait lui opposer que vingt ans d'heureux et fort -gouvernement, la tranquillité à Rome, sa pauvreté volontaire et -l'amitié de son maître. Il ne demandait à la Providence que de -survivre assez de temps pour lui élever un tombeau qu'ombragerait le -sien; il en confia le dessin et l'exécution à Canova, qu'il aimait -comme il avait aimé Cimarosa. Le Pape son ami étant mort, et avec lui -son défenseur, il se laissa mourir. - -Bel exemple pour les ministres d'une institution dont le présent se -détache et qui ne peut vivre que d'honnêtes et habiles ajournements de -la fatalité; heureuse condition des pouvoirs résignés qui ne peuvent -vivre que de leur innocence! - - LAMARTINE. - - - - -CXIIe ENTRETIEN. - -LA SCIENCE OU LE COSMOS, - -PAR M. DE HUMBOLDT. - -(PREMIÈRE PARTIE.) - -LITTÉRATURE SCIENTIFIQUE. - - -I - -Je vais aujourd'hui vous entretenir d'un livre séculaire, le _Cosmos_, -de M. de Humboldt. _Cosmos_ veut dire l'_univers_, le _monde_, le -_tout_. Je me suis dit, en ouvrant ce procès-verbal de la science -universelle: Enfin je vais tout savoir. Je rends grâce au ciel de -m'avoir fait vivre jusqu'à ce jour, où, par la main d'un grand homme, -le voile du sanctuaire a été déchiré et les secrets de Dieu révélés au -grand jour, car cet homme, enflammé d'une si immense ambition, cet -homme dont le nom retentit depuis ma naissance dans le monde lettré, -cet homme devant qui les savants de tous les pays s'inclinent en lui -rendant hommage, ne peut pas être un homme ordinaire, un jongleur, un -charlatan, un joueur de gobelets pleins de vide, un nomenclateur -spirituel prenant les noms pour des choses; il doit savoir mieux que -moi qu'un dictionnaire n'est pas un livre, qu'un procès-verbal n'est -pas une logique, qu'en nommant les phénomènes on ne les définit pas, -qu'on recule la difficulté sans la résoudre par des dénominations -savantes, et qu'en réalité la vraie science ne consiste pas à -_connaître_, mais à _comprendre_ l'oeuvre du Créateur. Je vais donc -lire, je comprendrai davantage après avoir lu cette magnifique -_théologie naturelle_ de la science par laquelle l'auteur des choses -permet à ses créatures d'élite telles que Newton, Leibniz, les deux -Herschel, d'admirer sa puissance et de conjecturer sa sagesse par la -perception plus claire de ses magnificences infinies; le doigt savant -de l'enthousiasme va m'approcher de lui, et je dirai, quoique -ignorant, l'hosanna de la science, les premiers versets du moins de -l'hymne à l'infini. - -J'achetai les quatre volumes du prophète scientifique de Berlin, et je -passai quatre mois de l'été à lire. Je vous dirai plus loin ce que -j'éprouvai après avoir lu. - -Mais, avant, disons ce que c'était que M. de Humboldt. L'homme sert -beaucoup à expliquer le livre. - - -II - -Il y avait, vers la fin du dix-septième siècle, dans les environs de -Stettin, en Poméranie, une famille d'antique origine de ce nom qui -servait l'électeur de Brandebourg, plus tard roi de Prusse, dans les -armes et dans la diplomatie. Georges de Humboldt fut le dernier -rejeton de cette illustre lignée. Il fut nommé, à la fin de la guerre -de Sept ans, chambellan du grand Frédéric. C'était en 1765; il avait -vaillamment combattu pour la cause du roi comme officier de dragons. -Vers la fin de sa vie il désira se reposer dans un château plus près -de Berlin; il quitta ses terres de Poméranie et acheta le manoir -champêtre de Tégel, ancienne résidence de chasse de la maison royale -de Prusse, et il s'y établit avec la veuve du baron d'Holwede, qu'il -avait récemment épousée. Le vrai nom de Mme d'Holwede était Mlle de -Colomel, du nom d'une famille française de la Bourgogne réfugiée en -Allemagne après la révocation de l'édit de Nantes. Les Colomel étaient -des gentilshommes verriers, qui transportèrent leur noblesse -industrielle en Prusse. - -Georges de Humboldt en eut deux fils: l'aîné, que j'ai connu dans ma -première jeunesse, était Guillaume de Humboldt; le cadet fut Alexandre -de Humboldt, l'auteur du Cosmos. Il naquit à Tégel, le 14 septembre -1769. Les deux frères passèrent leur heureuse enfance dans ce château. -Plus tard, Guillaume de Humboldt, le diplomate, le fit réédifier sous -la forme d'une immense tour qui portait aux quatre angles d'autres -tourelles, et qui conservait au manoir royal sa physionomie féodale. - -Le prince de Prusse venait chaque année faire visite à la famille de -Humboldt, ses successeurs dans le domaine de ses pères. Goethe en -immortalisa les traditions romantiques dans une de ses ballades. - -Une forêt de pins sauvages et ténébreux environne le château de Tégel, -et le sépare de Berlin. Il a pour horizon, au midi, de beaux jardins, -des vergers, et la citadelle de Spandau. L'Homère de l'Allemagne, -Goethe, y vint à pied pendant l'enfance des deux frères, et son -sourire caressant bénit leur avenir. Leur première éducation était -alors confiée à Campe, ancien aumônier du régiment de dragons de leur -père. Campe était devenu l'ami de la maison; c'était un homme d'élite, -très-capable et très-digne d'élever un savant et un homme d'État, -tels que furent Guillaume et Alexandre de Humboldt, deux frères éclos -du même nid, pour une double célébrité. - -En 1789, Campe accompagna à Paris l'aîné de ses élèves, Guillaume de -Humboldt, et lui fit entrevoir le grand mouvement de la révolution -européenne qui allait modifier le monde. À son retour, il quitta le -château de Tégel, pour aller fonder à Hambourg l'institut -d'enseignement qui a rendu son nom populaire. Kimth, homme distingué, -le remplaça, devint l'ami de la noble famille, et, après la dispersion -des deux frères, fut chargé par eux de gouverner leur terre de Tégel. - -Les premiers maîtres de toutes les sciences les achevèrent à -l'université de Berlin. Guillaume, doué d'une sensibilité plus mûre, -dépassa son frère Alexandre, et le livre de _Werther_ par Goethe, qui -parut alors et qui fanatisa l'Allemagne et l'Europe, communiqua à -Guillaume de Humboldt un sentiment comparable à ce que créa plus tard -parmi nous le roman de _Paul et Virginie_, par Bernardin de -Saint-Pierre, ou _René_, par Chateaubriand. Alexandre resta froid. Il -y a des délices qui annoncent les grands hommes, et qui commencent le -festin de la vie, au lieu des ivresses qui ne viennent qu'après le -banquet: ce sont les meilleures. Guillaume était fait pour les -éprouver; son âme pleine de combustible était prête à l'incendie; la -première étincelle devait y allumer le feu des passions, et ces -passions devaient y laisser la cendre féconde d'une précoce sagesse. - - -III - -Les deux frères, quoique cordialement unis, suivaient des voies -différentes à leur entrée dans la vie: Guillaume, la voie large et -universelle de l'homme destiné aux actions vives et généreuses de la -vie publique; Alexandre, les études spéciales et concentrées de la vie -scientifique. L'un, sensible à la séduction des femmes, lié avec les -plus belles actrices des théâtres de Berlin; l'autre, absorbé dans les -livres, et ne recherchant que les savants. La même diversité de -penchants les suivit à l'université de Francfort. L'Anglais Forster, -compagnon de Cook dans ses voyages, lui en donna le goût, pour -rivaliser avec Cook. C'est dans ses entretiens avec Forster qu'il -conçut la première idée de son voyage terrestre dans l'Amérique du -sud. Alexandre, au contraire, se livra aux élucubrations religieuses, -poétiques et philosophiques des Allemands de distinction qui -habitaient Francfort. Guillaume, ayant rejoint Campe, son premier -instituteur, à Brunswick, alla avec lui assister avec une joie -sérieuse, à Paris, à l'éclosion d'une philosophie politique, en 1789. -Alexandre partit avec Forster et sa femme pour les bords du Rhin et la -Hollande, afin d'y étudier les phénomènes de la nature purement -matérielle. Guillaume, de retour en Allemagne, se lia à Weimar avec le -poëte Schiller, et avec la jeune et spirituelle fille du président de -Dawscherode, à Erfurth. Il fut nommé, bientôt après, conseiller -d'ambassade. Tous ses désirs tendaient à amener chez lui, en qualité -d'épouse, la belle Caroline Dawscherode. Alexandre brigua et obtint -une place d'inspecteur des mines. Il adopta alors les théories -neptuniennes des naturalistes allemands, et écrivit des opuscules dans -ce sens. La mort de leur mère les surprit alors; ils la pleurèrent -tous deux comme la racine commune de leur existence. Guillaume prit le -château et la terre de Tégel, où il continua de vivre avec sa -charmante femme. Alexandre vendit les autres domaines de la -succession, pour fournir aux frais de son voyage en Amérique, projeté -depuis son enfance. L'amitié des deux frères ne fut nullement altérée; -leur amitié fraternelle s'enrichit au contraire de l'affection de la -femme aimée d'Alexandre. Il en avait déjà deux enfants. - - -IV - -Cependant Alexandre, ayant tout préparé en Prusse pour son immense -pensée, alla, en 1799, à Paris, enrôler avec lui un Français -distingué, Amédée Bonpland, et partit avec lui pour l'Espagne, afin -d'y solliciter de la cour de Madrid les faveurs nécessaires à -l'accueil qu'il désirait obtenir des vice-royautés de l'Amérique, et -d'y saisir l'occasion d'un passage que la France, en guerre avec -l'Angleterre, ne lui offrait pas. Le roi d'Espagne le reçut avec -bonté, et se prêta à tous ses désirs. Il obtint un passage avec sa -suite sur la corvette _le Pizarro_, et s'embarqua à la Corogne, sous -les auspices de la reconnaissance pour la royauté espagnole. Le roi -lui avait accordé les instructions les plus bienveillantes pour tous -les dépositaires de son pouvoir en mer et en Amérique. - - -V - -Il mit à la voile le 5 juin 1799; en approchant de Ténériffe, les -voyageurs reçurent un dernier salut de l'Europe. - -Une hirondelle domestique, accablée de fatigue, se posa sur une -voile, assez près pour être prise à la main; c'était un dernier, un -tardif message de la patrie, inattendu dans un pareil moment, et qui, -comme eux, avait été porté sur les mers par un penchant invincible. -Mais les nouvelles impressions de magnifiques tableaux de la nature se -renchérirent à l'approche des îles que l'on voyait s'élever à -l'horizon, par une mer tranquille et un ciel pur. Humboldt passa -souvent, avec son ami, une bonne partie de la nuit sur le pont. Ils y -contemplaient les pics volcaniques de l'île de Lancerote, une des -Canaries, éclairée par les rayons de la lune, au-dessus desquels -apparaissait la belle constellation du Scorpion, qui parfois se -dérobait aux yeux, voilée par les brouillards de la nuit surgissant -derrière le volcan éclairé par la lune. Là ils virent des feux qui -glissaient çà et là, à des distances incertaines, dans la direction du -rivage noyé dans le lointain; c'étaient apparemment des pêcheurs qui, -se préparant à leurs travaux, parcouraient le rivage, et cela -conduisit Humboldt à se rappeler la légende des feux mobiles qui -apparurent aux anciens Espagnols et aux compagnons de Christophe -Colomb sur l'île de Guanahani, dans cette nuit remarquable qui précéda -la découverte de l'Amérique. Mais cette fois encore ces feux mobiles -furent un présage pour Humboldt, ce Colomb scientifique des temps -modernes. - -Nos voyageurs atteignirent les petites îles du groupe des Canaries. Le -tableau que forment ces rivages, ces rochers aux cônes émoussés, ces -volcans élevés, réjouit leur âme. La mer leur offrit là d'intéressants -végétaux marins, et, de plus, l'erreur de leur capitaine qui prit un -rocher basaltique pour un fort, et y envoya un officier, leur fournit -l'occasion de visiter la petite île la Gracieuse. C'était la première -terre que Humboldt foulait depuis son départ d'Europe, et il rend -compte en ces termes de l'impression qu'il en ressentit: «Rien ne peut -exprimer la joie qu'éprouve le naturaliste quand, pour la première -fois, il touche une terre qui n'est pas l'Europe. L'attention se porte -sur tant d'objets, que l'on a de la peine à se rendre compte des -émotions que l'on ressent. À chaque pas on croit trouver un produit -nouveau, et, dans le trouble de son esprit, il arrive souvent que l'on -ne reconnaît pas ceux qui sont le plus communément dans nos jardins -botaniques et nos collections historiques.» - -Le brouillard de l'atmosphère lui voilait le fameux pic de Teyde à -Ténériffe, que de loin déjà Humboldt s'était réjoui de contempler, et, -comme ce rocher n'est pas couvert de neiges éternelles, il est visible -à une distance prodigieuse, lors même que son sommet en pain de sucre -reflète la couleur blanche de la pierre ponce qui le recouvre, -d'autant plus qu'il est en même temps entouré de blocs de lave noire -et d'une vigoureuse végétation. - -Humboldt et son compagnon étant arrivés à Sainte-Croix de Ténériffe, -et ayant obtenu du gouverneur, sur la recommandation de la cour de -Madrid, l'autorisation de faire une excursion dans l'île, ils en -profitèrent le jour même, après avoir trouvé dans la maison du colonel -Armiage, chef d'un régiment d'infanterie, l'accueil le plus gracieux -et le plus bienveillant. C'est dans le jardin de son aimable hôte que -Humboldt vit pour la première fois le bananier, que jusque-là il -n'avait trouvé que dans les serres chaudes, le papaya (ou arbre à -melons) et d'autres plantes tropicales qui croissent en liberté. - -Comme, à cause du blocus anglais, le vaisseau sur lequel voyageait -Humboldt ne pouvait s'arrêter plus de quatre ou cinq jours, Humboldt -devait se hâter d'arriver avec Bonpland au port d'Orotava, d'où il -prendrait un guide pour le conduire au pic. Ils rencontrèrent en -chemin un troupeau de chameaux blancs que l'on emploie dans le pays -comme bêtes de somme. Mais, avant tout, il s'agissait de gravir ce -fameux pic. C'était la première des espérances de Humboldt qu'il -voulait réaliser. - -Une route charmante le conduisit de Laguna, ville située à 1,620 pieds -au-dessous de la mer, au port d'Orotava. Il y fut émerveillé de -l'aspect d'un paysage d'une incomparable beauté. Des dattiers et des -cocotiers couvrent le rivage; plus haut, sur la montagne, brillent des -dragonniers; les flancs sont garnis de vignes, qui tapissent les -chapelles répandues çà et là, au milieu des orangers, des myrtes et -des cyprès; tous les murs sont chargés de fougères et de mousses, et, -tandis que plus haut le volcan est couvert de neige et de glace, il -règne, dans ces vallées, un printemps perpétuel. C'est au milieu des -impressions produites par cette nature de paradis que Humboldt et ses -compagnons arrivèrent à Orotava. Ils suivirent en sortant de là une -belle forêt de châtaigniers, sur un chemin étroit et pierreux qui se -dirige vers les hauteurs du volcan. - -Par le fait, Ténériffe, première région tropicale dont Humboldt -faisait la connaissance, était de nature à développer son goût pour -les voyages, à soutenir son courage et à le fortifier. Lorsque le -naturaliste Anderson, qui accompagna le capitaine Cook dans son -troisième voyage autour du monde, recommandait à tous les médecins de -l'Europe d'envoyer leurs malades à Ténériffe, pour y recouvrer le -calme et la santé au sein de la belle nature, au milieu du tableau -toujours vert d'une végétation luxuriante qui séduit l'âme, ce n'était -pas une exagération, car Humboldt représente aussi cette île comme un -jardin enchanté. Il fut impressionné par ce magnifique tableau de la -nature et l'exprima hautement, quoique, aux yeux des géologues, cette -île ne soit qu'une montagne intéressante d'origine volcanique et -formée à différentes époques. - -Humboldt gravit le pic avec ses compagnons, et se livra là-haut à -d'intéressantes observations sur sa formation, son histoire -géologique, et sur les différentes zones successives de végétaux qui -lui forment une ceinture. Il en déduisit une observation commune à -tout le groupe des îles Canaries, à savoir que les produits -inorganiques de la nature (montagnes et rochers) restent semblables à -eux-mêmes jusque dans les régions les plus éloignées; mais que les -produits organiques (plantes et animaux) ne se ressemblent pas. - -En passant le long des côtes des îles Canaries, Humboldt croyait voir -des formes de montagnes depuis longtemps connues et situées sur les -bords du Rhin, près de Bonn, tandis que les espèces de plantes et -d'animaux changent avec le climat et varient encore d'après -l'élévation ou l'abaissement des lieux. Les rochers, plus vieux -apparemment que la cause des climats, se montrent les mêmes sur les -deux hémisphères. Mais cette différence dans les plantes et les -animaux, qui dépend du climat et de l'élévation du sol au-dessus de la -surface de la mer, réveilla chez Humboldt le besoin d'étendre encore -ses recherches sur le développement géographique des plantes et des -animaux, et ses recherches ultérieures en Amérique firent de lui le -premier fondateur de cette science. En gravissant le fameux pic de -Ténériffe, il vit déjà la preuve évidente de l'influence exercée par -les hauteurs sur cette progression du développement des plantes. - -Il parcourut, immédiatement après, la région des bruyères -arborescentes, puis il rencontra une zone de fougères; plus haut un -bois de genévriers et de sapins; plus loin encore un plateau couvert -de genêts, large de deux lieues et demie, par lequel il arriva enfin -sur le sol de pierre ponce du cratère volcanique où le beau Retama, -arbuste aux fleurs odorantes, et la chèvre sauvage qui habite le pic, -lui souhaitèrent la bienvenue. - -On devait espérer qu'au sommet du cratère d'un volcan, Humboldt -poursuivrait plus particulièrement ses recherches géologiques, et il -le fit avec grand succès, car il rassembla dans cette occasion de -nouveaux matériaux pour les observations et les explications qu'il -devait produire plus tard sur l'influence des volcans dans la forme du -globe et la production des tremblements de terre. En jetant un regard -vers la mer et ses rivages, Humboldt et Bonpland s'aperçurent que leur -navire, _le Pizarro_, était sous voiles, et cela les inquiéta fort, -parce qu'ils craignaient que le bâtiment ne partît sans eux. Ils -quittèrent en toute hâte les montagnes, cherchant à gagner leur navire -qui louvoyait en les attendant. - -Mais, dans cette courte excursion, Humboldt avait gagné de riches -observations pour ses recherches à venir. Le groupe des îles Canaries -était devenu pour lui un livre instructif d'une richesse infinie, dont -la variété, quoique dans un cercle étroit, devait conduire un génie -comme celui de Humboldt à l'intelligence de choses plus étendues, plus -générales. Il vit quelle était la véritable mission du naturaliste et -l'importance des recherches spéculatives. Le sol sur lequel, nous, -hommes, nous voyageons dans la joie et dans la peine, est ce qu'il y a -de plus variable; c'est la destruction et la reproduction qui se -succèdent avec une incessante activité; il est régi par une force qui -organise et moule la matière informe, qui enchaîne la planète à son -soleil, qui donne à la masse froide et inerte le souffle vivifiant de -la chaleur, qui renverse violemment ce qui a l'apparence de la -perfection et que l'homme, dans l'étroitesse de sa portée, est obligé -d'appeler _grand_; enfin qui substitue incessamment les nouvelles -formes aux anciennes. Quelle est donc cette force? Comment -crée-t-elle, comment détruit-elle? Telles sont les premières grandes -questions qui se présentèrent à Humboldt, et il voulut consacrer toute -sa vie scientifique à y répondre.--Que signifie un jour de la -création? s'écria-t-il. Ce jour indique-t-il la révolution de la terre -autour de son axe, ou bien est-ce le produit d'une série de siècles? -La terre ferme a-t-elle surgi hors des eaux, ou bien les eaux -ont-elles jailli des profondeurs de la terre? Est-ce la puissance du -feu ou celle de l'eau qui a fait élever les montagnes, qui a nivelé -les plaines, qui a limité la mer et ses rivages? Qu'est-ce que les -volcans, comment sont-ils nés, comment fonctionnent-ils? À ces -questions que s'adressait Humboldt, Ténériffe fournit une première -réponse. Il reconnut la vérité du principe qu'il avait déjà suivi -précédemment dans ses recherches: de ne considérer les faits isolés -que comme une partie de la chaîne des grandes causes et des grands -effets généraux qui sont en rapports intimes et découlent les uns des -autres, dans les seuls laboratoires de la nature; il reconnut qu'il -faut trouver le fil conducteur dans cette sorte de labyrinthe d'une -variété infinie, et que, partant, il ne faut pas regarder avec -indifférence le fait isolé et ce qui nous paraît petit, mais plutôt -apprendre à voir le grand dans le petit, le tout dans la partie. C'est -dans cet esprit que le volcan de Ténériffe fut pour Humboldt la clef -des grands mystères de la vie générale; il découvrit les différents -moyens que la nature emploie pour créer et pour détruire, il apprit -ainsi à faire d'un fait isolé la mesure des faits généraux. - -Le feu du volcan qu'il gravit à Ténériffe était depuis longtemps -éteint, mais ses vestiges furent pour Humboldt des lettres grandioses -qui lui firent comprendre la puissance de cet élément qui mit jadis -le globe en ignition, fit éclater sa surface, ensevelit dans des -tremblements de terre hommes, animaux, plantes et villes, et qui, -faisant encore pénétrer ses artères dans les profondeurs du globe, -ébranle çà et là le sol, ou produit par l'ouverture des cratères, -sortes de soupapes de sûreté, ces explosions de flammes et de lave -bouillante qui viennent au jour. Voilà ce que Humboldt nous fit -comprendre. - - -VI - -Mais suivons le navire qui porte Humboldt et son ami, et qui fend les -flots dans la direction de l'Amérique centrale. - -Nos voyageurs s'occupaient particulièrement, dans leur marche, des -vents de mer qui règnent dans ces parages et qui deviennent de plus en -plus constants à mesure que l'on approche des côtes d'Afrique. La -douceur du climat, le calme habituel de la nature, doublaient le -charme de ce voyage, et, lorsque Humboldt fut arrivé dans la région -septentrionale des îles du cap Vert, son attention fut attirée par -d'immenses plantes marines qui surnageaient et qui, formant en quelque -sorte un banc de végétaux aquatiques, plongeaient apparemment leurs -racines jusque dans les profondeurs de la terre, puisqu'on en a trouvé -des tiges de huit cents pieds de longueur. Un nouveau tableau de la -nature qu'il rencontra encore, ce furent les poissons volants dont il -étudia l'anatomie et la propriété de voler. Mais la pensée humaine -fait aussi valoir ses droits, dans un voyage à travers le vaste océan; -partout où l'oeil se porte, il voit les flots, les nuages, ou la -clarté du ciel, et cette contemplation le reporte aux événements -familiers d'autrefois. Les habitants d'un vaisseau recherchent la vue -d'un homme étranger; ils voudraient entendre le son de la parole d'une -bouche étrangère, venant d'un autre pays... c'est donc un événement -qui saisit de joie, quand vient à passer un autre navire; on se -précipite sur le pont, on s'appelle, on se demande son nom, son pays, -on se salue et bientôt on se voit réciproquement disparaître à -l'horizon. - -Les travaux scientifiques de Humboldt et de son compagnon, malgré la -richesse des matériaux où chaque jour apportait à leur ardeur quelque -chose de neuf et de rare, ne pouvaient apaiser les mouvements de leur -coeur; aussi Humboldt se réjouissait-il de voir briller une voile à -l'horizon lointain. Mais la première douleur qu'éprouva le navigateur, -ce fut lorsqu'il découvrit un jour, au loin, le corps et les débris -d'un malheureux navire que les plantes marines enlaçaient de toutes -parts. L'épave s'élevait comme une tombe couverte de gazon--où -devaient être les restes de ceux que la cruelle tempête avait vus -exhaler leur vie dans une suprême lutte contre la mort!... -Involontairement nos voyageurs se sentirent le coeur attristé de ces -pensées. - -Mais un spectacle plus beau, plus agréable, s'offrit à Humboldt, dans -la nuit du 4 au 5 juillet. Sous le seizième degré de latitude, il -aperçut pour la première fois la brillante constellation de la Croix -du sud, et l'apparition de ce signe d'un monde nouveau lui fit voir -avec émotion l'accomplissement des rêves de son enfance. L'émotion -qu'il ressentit à cette heure de sa vie, ses propres paroles nous la -révèlent: «Quand on commence à jeter les yeux sur les cartes -géographiques, et à lire les descriptions des voyageurs, on éprouve -pour certains pays, pour certains climats, une sorte de prédilection -dont, arrivé à un âge mûr, on ne peut pas trop bien se rendre compte. -Ces impressions ont une influence remarquable sur nos résolutions, et -nous cherchons comme instinctivement à nous mettre en rapport avec les -circonstances qui, depuis longues années, ont pour nous un attrait -particulier. Jadis, lorsque j'étudiais les étoiles, je fus saisi d'un -mouvement de crainte, inconnu de ceux qui mènent une vie sédentaire; -il m'était douloureux de penser qu'il faudrait renoncer à l'espoir de -contempler les belles constellations qui se trouvent au voisinage du -pôle sud. Impatient de parcourir les régions de l'équateur, je ne -pouvais porter mes yeux vers la voûte étoilée du ciel, sans penser à -la Croix du sud, et sans me rappeler en mémoire le sublime passage du -Dante[1].»--Tous les passagers, notamment ceux qui avaient déjà habité -les colonies d'Amérique, partagèrent la joie que Humboldt ressentit à -la vue de cette constellation. Dans la solitude de l'océan on salue -une étoile comme un ami dont on est séparé depuis longtemps, et -surtout pour les Espagnols et les Portugais, une religieuse croyance -leur rend chère cette constellation. Était-ce cette même étoile que -les navigateurs du quinzième siècle, lorsqu'ils voyaient s'abaisser -dans le nord l'étoile du ciel de la patrie, saluaient comme un signe -d'heureux augure pour continuer joyeusement leur route? - -[Note 1: Puis, me tournant droit vers l'autre pôle, je vis la -brillante constellation de quatre étoiles, dont la présence ne se -révèle que par la première paire. Le ciel semblait ravi de voir ses -étincelles.--Ô pays désert et désolé du Nord, vous ne verrez jamais -l'éclat de cette brillante lumière!] - -Dans les derniers jours de son voyage, Humboldt devait encore -apprendre à connaître les douloureuses angoisses de la maladie à bord. -Une fièvre maligne éclata, dont la gravité fit des progrès à mesure -que le navire approchait des Antilles. Un jeune Asturien de dix-neuf -ans, le plus jeune des passagers, mourut, et sa mort impressionna -péniblement Humboldt à cause des circonstances qui avaient motivé le -voyage; le jeune homme allait chercher fortune, pour soutenir une mère -chérie qui attendait son retour. Humboldt, livré à de pénibles -réflexions, se trouva sur le pont avec Bonpland (la fièvre sévissait à -fond de cale); son oeil était fixé sur une montagne ou sur une côte -que la lune éclairait par intervalle, en traversant d'épais nuages. La -mer doucement agitée brillait d'un faible éclat phosphorescent, on -n'entendait que le cri monotone de quelques oiseaux de mer qui -gagnaient le rivage. Il régnait un profond silence; l'âme de Humboldt -était émue de douloureux sentiments. Alors (il était huit heures) on -sonna lentement la cloche des morts, les matelots se jetèrent à genoux -pour dire une courte prière; le cadavre de ce jeune homme, peu de -jours auparavant si robuste, si plein de santé, allait recevoir, -pendant la nuit, la bénédiction du culte catholique, pour être jeté à -la mer, dès le lever du soleil. - -C'est au milieu de ces tristes pensées que Humboldt aborda les rivages -du pays qui lui avait déjà souri dans ses rêves de jeunesse, qu'il -avait adopté pour but de tous les projets de sa vie, et vers lequel il -avait été si joyeux de naviguer pour y trouver l'image fidèle de la -nature tropicale. Mais le destin, qui depuis avait suscité dans la vie -de Humboldt des retards et des déceptions, en le forçant à attendre -des occasions plus favorables, voulut mettre à profit pour lui la -maladie qui avait éclaté sur le navire, en apportant à ses plans de -voyage une diversion fertile en résultats. Les passagers que le fléau -n'avait pas atteints, effrayés de la contagion, avaient pris la -résolution de s'arrêter au plus prochain lieu de relâche favorable, -pour attendre un autre navire qui les porterait au terme de leur -voyage, Cuba ou Mexico. On conseilla au capitaine de se diriger sur -Cumana, port situé sur la côte au nord-ouest de Venezuela, et d'y -déposer les passagers à terre. Cela détermina aussi Alexandre de -Humboldt à modifier provisoirement son itinéraire, à visiter d'abord -les côtes de Venezuela et de Paria, qui étaient peu connues, et à ne -gagner que plus tard la Nouvelle Espagne. Les beaux végétaux que jadis -il avait admirés dans les serres chaudes de Vienne et de Schoenbrunn, -il les trouvait là, luxuriants, dans leur sauvage liberté, sur le sol -qui les avait vus naître. Avec quelle indicible volupté il pénétra -dans l'intérieur de ce pays qui était encore un mystère pour les -sciences naturelles! Humboldt et Bonpland descendirent à Cumana, -laissèrent le navire qui jusqu'alors les avait portés continuer sa -route, et c'est ainsi que l'épidémie survenue sur le bâtiment fut la -cause des grandes découvertes de Humboldt dans ces régions de -l'Orénoque jusqu'aux frontières des possessions portugaises au Rio -Negro. - -Cette circonstance a aussi pu être la cause accidentelle de la santé -et de la sécurité dont ils jouirent pendant leur long séjour dans ces -régions équinoxiales, car, à la Havane, où ils auraient dans tous les -cas pris terre, s'ils n'avaient pas quitté prématurément le navire, et -où ils se seraient trouvés depuis longtemps, régnait une grave maladie -qui avait déjà enlevé beaucoup de leurs compagnons. - - -VII - -Débarqué à Cumana et recueilli par les métis espagnols, avec -l'empressement que les Européens dépaysés témoignent à leurs -compatriotes de notre hémisphère, il se hâta de faire une excursion -passagère dans les pays voisins. Il reçut l'hospitalité dans des -couvents de missionnaires indiens; il les décrit avec amour: - -«Le 12 août, dit-il, après une longue ascension, les voyageurs -atteignirent le siége principal de la mission, le couvent de Caripe, -où Humboldt passa ces belles nuits de calme et de silence qui, dans -ses années de vieillesse, revenaient encore à sa pensée. «Rien, -disait-il, n'est comparable à l'impression de calme profond que -produit la contemplation d'un ciel étoile dans ces solitudes.»--«Là, -quand, à l'approche de la nuit, il jetait les yeux sur la vallée qui -bornait l'horizon, sur ce plateau couvert de gazon et doucement -ondulé, il croyait voir la voûte étoilée du ciel supportée par la -plaine de l'Océan. L'arbre sous l'ombre duquel il était assis, les -insectes reluisants qui voltigeaient dans l'air, les constellations -qui brillaient vers le Sud, tout lui rappelait vivement l'éloignement -de la patrie, et, lorsque, au milieu de cette nature étrangère, -s'élevait tout à coup du sein de la vallée le bruit du grelot d'une -vache ou le mugissement d'un taureau, la pensée se reportait aussitôt -vers le sol natal. Humboldt consacra là de saints loisirs au souvenir -de la patrie.» - -Il étudia tout en marchant les phénomènes locaux nouveaux pour lui, -hauteur des montagnes, moeurs des Indiens demi-civilisés par les -moines; volcans, tremblements de terre, grottes, forêts, et revint à -Cumana sans avoir fait aucune découverte. - -De Cumana, une barque le transporta à Caracas; il gravit le sommet peu -accessible du Silosa avec un vieux moine, professeur de mathématiques -à Caracas. Il le mesure, et en général son voyage ressemble beaucoup -à une visite d'amateur dans un cabinet de physique. La pompe des noms -relève l'inanité des découvertes: _major e longinquo_, c'est son seul -résultat. Il remonte l'Orénoque sur une barque indienne jusqu'aux -cataractes d'Aturès. Ses plus grands dangers furent les Mosquitos. -Revenu à Cuba, il y passe plusieurs mois en repos et expédie en Europe -les premiers fruits de ses courses. Un navire espagnol le transporte à -Carthagène et à Bogota. Neuf mois passés dans ces régions sont -employés par Bonpland à herboriser, par Humboldt à mesurer et à -décrire. Il franchit ensuite le Chimborazo, séjourne à Quito, franchit -les Andes, revient au Pérou, visite les mines d'argent, parcourt le -Mexique, s'extasie devant Mexico, véritable capitale de l'Europe -transplantée en Amérique. Il revient encore une fois à la Havane, -renonce à d'autres excursions sur le continent américain, se rembarque -et rentre à Bordeaux, ne rapportant de ce voyage soi-disant autour du -monde que quelques calculs trigonométriques vulgaires, quelques études -insignifiantes sur des phénomènes étudiés mille fois avant lui, et -quelques phrases prétentieuses où la légèreté des aperçus et la -brièveté des excursions étaient déguisées avec art par la sonorité -grandiose des mots. - - -VIII - -Mais l'artifice habile du voyageur et la flatterie de l'écrivain lui -préparaient une renommée qui dure encore. Il s'étudia à mériter des -savants et des écrivains célèbres en France et en Allemagne des -enthousiasmes et des adulations qu'il avait mérités d'avance par ses -propres citations intéressées. En réalité, qu'apprenait au monde ce -voyage déclaré classique en naissant? Rien, absolument rien, si ce -n'est qu'un gentilhomme prussien avait eu la pensée de visiter -l'univers, et que son voyage trigonométrique s'était borné à -parcourir, le compas et le baromètre à la main, deux ou trois moitiés -des dix-sept vice-royautés de l'Espagne dans le nouveau monde. - - -IX - -M. de Humboldt n'était pas un savant, dans le sens légitime du mot, -car il n'avait ni découvert, ni inventé quoi que ce fût au monde; il -n'était pas un écrivain de premier ordre, car il n'avait rien écrit -d'original. Chateaubriand, sans avoir voyagé officiellement en -Amérique avec ces appareils scientifiques, et Bernardin de -Saint-Pierre, en passant seulement quelques jours à l'île Maurice, -avaient rapporté, comme par hasard, de ces délicieux climats des -trésors nouveaux de style, de moeurs et de sentiment qui ne périront -jamais. Qu'y avait-il donc dans le voyage plus pompeux qu'intéressant -de M. de Humboldt pour en assurer le succès? Une habileté -très-spirituelle de mise en oeuvre, un artifice de popularité, une -combinaison de diplomatie, une entente de décorations qui en -assuraient le succès en Europe. La naissance de l'auteur, sa richesse, -ses relations de famille avec les principaux représentants des -différentes branches de la science dans les pays de l'ancien -continent, et un certain appareil scientifique propre à appuyer auprès -du vulgaire les pompes fastueuses de son style pour simuler le génie -absent, en faisaient et en font encore tout le mérite. Nous avons -plusieurs fois essayé de lire ce voyage tant vanté, sans pouvoir y -découvrir autre chose que des prétentions pénibles: l'effort d'un -savant réel pour atteindre le génie, et la volonté constante, -infatigable, acharnée, de mériter, à force de flatteries, des -flatteurs. Il y réussit pendant qu'il vivait; personne n'avait intérêt -à s'inscrire en faux contre cette renommée un peu surfaite, et il -jouit pendant quatre-vingt-dix ans de cette gloire convenue et en -apparence inviolable. Mais en étudiant d'un peu près ce grand homme -cosmopolite, cet Anacharsis prussien s'imposant à la France, on -devinait facilement le subterfuge de cette fausse grandeur. Il n'avait -qu'un vrai mérite, il étudiait consciencieusement ce que les autres -avaient découvert; il savait, dans le sens borné du mot science, et il -préparait dans l'ombre le procès-verbal à peu près complet de tout ce -que le monde savait ou croyait savoir de son temps pour écrire un jour -son _Cosmos_. - - -X - -Je n'ai jamais été lié d'amitié avec M. de Humboldt, mais je l'ai -fréquemment rencontré dans le monde de Paris, à l'époque où j'y jetais -moi-même un certain lustre. Sa figure, éminemment prussienne, m'avait -frappé, sans m'inspirer ni attrait ni prestige. Il se courbait -très-bas devant moi et devant tout le monde, en m'adressant quelques -faux compliments auxquels je répondais par une fausse modestie, en -passant pour aller vite à des célébrités plus sympathiques. Sa -physionomie, très-fine et très-évidemment étudiée, n'avait rien qui -fût de nature à séduire une âme franche. Sa taille était petite, -fluette, comme pour se glisser entre les personnages, un peu courbée -par l'habitude courtisanesque d'un homme accoutumé aux prosternations -dans les cours et dans les académies; quelque chose de subalterne et -d'en dessous était le caractère de cette physionomie. Un sourire -sculpté sur ses lèvres était toujours prêt au salut; il allait d'un -groupe à l'autre donner ou recevoir des banalités obséquieuses, ombre -d'un grand homme à la suite des véritables hommes supérieurs, -cherchant à être confondu avec eux. Je l'ai vu avec la même attitude -auprès de Chateaubriand qu'il caressait d'en bas, d'Arago dont -l'amitié faisait sa gloire, des hommes politiques les plus -dissemblables, royalistes, constitutionnels, républicains, affectant -auprès de chacun d'eux une déférence suspecte, et laissant croire que -chacun d'eux avait en secret sa préférence. _Omnis homo_ de tout le -monde. Aussi avait-il soin dans ses ouvrages d'effacer complétement -toutes les différences essentielles d'opinions sur lesquelles les -hommes entiers et sincères ne peuvent pas transiger sans cesser -d'être eux-mêmes. Une réticence suprême était sa loi. Dieu lui-même -aurait pu faire scandale, s'il en eût proféré tout haut le nom. Il ne -le prononçait pas dans ses oeuvres; il était du nombre de ces savants -issus du matérialisme le plus pur qui, n'osant pas le nier, le passent -sous silence, ou qui disent: _Dieu est une hypothèse dont je n'ai -jamais eu besoin pour la solution de mes problèmes._ Insensés qui ne -voient pas que l'_être_ est le premier problème de toute philosophie, -que l'existence du dernier des êtres est un effet évident qui proclame -une cause, et que Dieu est la cause de tous les effets. - -Si j'étais savant ou philosophe, je proclamerais plutôt autant de -dieux qu'il y a d'êtres existant dans les mondes. Passer Dieu sous -silence, c'est le blasphème du sens commun. Les vérités géométriques -sont des vérités de dernier ordre, des axiomes de fait qui n'ont -besoin que de l'oeil matériel pour être aperçus, mais que l'oeil -intellectuel, la raison, ne peut reconnaître. - -Telle était, après ce premier ouvrage, la réticence suspecte de M. de -Humboldt, disciple de ces maîtres dans l'art de se taire, ou d'étudier -les effets sans remonter jamais aux causes. - - -XI - -À cela près, il entra dans la science avec tous les heureux priviléges -de son aristocratie, riche, libre, au niveau ou au-dessus de tout le -monde, se consacrant exclusivement, non aux vains plaisirs de son âge, -mais aux sérieuses études de la vie scientifique: véritable savant -allemand transporté dans Paris. - -Il retrouva sa belle-soeur, femme de Guillaume de Humboldt, dans cette -capitale. C'était dans l'été de 1804. Guillaume, promu de grade en -grade à de hauts postes diplomatiques, avait laissé sa femme enceinte -à Paris, et il vivait à Rome attaché à la légation de Prusse. -Alexandre, après avoir préparé la rédaction de son grand voyage avec -Arago, Cuvier, Vauquelin, Gay-Lussac, et autres savants avec lesquels -il s'était lié, partit pour aller voir son frère à Rome. Le Vésuve -semblait l'attendre en Europe pour éclater et se soumettre à ses -investigations. Une société d'Allemands et de Français illustres -réunis autour de Guillaume le suivirent au pied du volcan. Il quitte -son frère. En 1805, 1806 et 1807, il publie à Berlin ses _Tableaux de -la nature américaine_, base de son _Cosmos_ déjà conçu. La Prusse, -alors en guerre avec la France, subissait le choc des plus douloureux -événements. Alexandre les déplorait sans se laisser distraire. La -science est une patrie. - -Mais Guillaume, nommé ambassadeur de Prusse auprès de la cour de Rome, -retiré à Albano et plongé dans des travaux poétiques, lui écrivait -alors des vers fraternels dignes de Cicéron à Atticus: - -«Hélas! ceux qui t'avaient ici accueilli avec tant d'amour, ne t'ont -confié qu'avec regret aux sentiers de l'Océan, lorsque tu fuyais loin -des rivages de l'Ibérie.--Ô vent, disaient-ils dans leur prière, que -ton haleine soit favorable à celui que de lointains rivages convient -à plonger son oeil pénétrant dans un monde inconnu, pour en faire -jaillir un monde nouveau! Ô mer, permets à son navire de se balancer -sur tes flots tranquilles; et toi, sois-lui favorable, pays lointain, -où la mort est plus à redouter que les flots et l'orage auxquels il se -sera soustrait. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . Tu as heureusement regagné le sol natal, quittant les -campagnes lointaines et les flots de l'Orénoque. Puisse le destin, que -notre affection implore en tremblant pour toi, t'accorder toujours la -même faveur, toutes les fois que l'autre hémisphère attirera tes pas; -puisse-t-il te ramener toujours heureusement aux rivages de ta patrie, -le front ceint d'une nouvelle couronne..... Pour moi, dans le sein de -l'amitié, je ne demande qu'une maison tranquille, où ton nom réveille -dans mon fils le désir d'atteindre ta renommée, une tombe qui me -recouvre, un jour, avec ses frères..... Allez maintenant, mes vers, -allez dire à celui que j'aime que ces chants vont timidement à lui, -des collines d'Albano; d'autres porteront plus haut sa gloire, sur les -ailes de la poésie.....» - -Pendant qu'Alexandre de Humboldt, faisant collaborer à son oeuvre tous -les savants français, par un concours de travaux spéciaux dont il leur -donnait les sujets, et dont il payait les frais de sa fortune, formait -une oeuvre _sur les régions équinoxiales_, dont le prix dépassait déjà -5 ou 6 mille francs l'exemplaire, monument plus digne d'une nation que -d'un particulier, Guillaume, chassé de Rome par Bonaparte, rentrait -attristé dans sa patrie. Il y perdit sa femme adorée. Alexandre, à la -chute de l'empire français, reçut du roi de Prusse, indépendamment des -sommes nécessaires à solder les préparatifs d'un voyage en Perse, en -Chine, au Thibet, vingt-quatre mille livres de rente pendant la durée -de ce grand voyage. Son frère Guillaume assistait aux congrès où se -réglait le sort du monde. - - -XII - -J'avais eu, tout jeune, à Rome, l'occasion de connaître ce diplomate -éminent, bien différent, selon moi, de son frère. Je me trouvais logé -en 1811, avec le duc de Riario, mon compagnon de voyage, dans un -hôtel, à Rome, où logeait aussi Guillaume de Humboldt et plusieurs -Allemands de distinction, voyageant comme nous, et mangeant à la même -table d'hôte. Le duc de Riario me présenta à eux; ma jeunesse ou -plutôt mon enfance les intéressa; ils me permirent de les accompagner -dans leurs excursions à travers la ville, et de passer la soirée avec -eux. Je fus particulièrement frappé de la majesté calme et pensive de -M. Guillaume de Humboldt. Sa physionomie disait l'homme d'État, dont -la patrie déchirée et opprimée criait tout bas dans son âme. Il avait -pour moi, encore presque enfant, l'indulgence d'un homme mûr et -supérieur pour un jeune homme qui essaye la vie et la pensée. Les -quinze jours que je passai dans cette société me permirent d'étudier -en silence ce véritable grand homme, et de sortir de cette -demi-intimité d'occasion plein de vénération pour lui. Aucun trait de -sa figure ne rappelait son frère: la dignité sans orgueil, la -franchise grave, la science des pensées, contrastaient chez Guillaume -avec cette fausse bonhomie caressante, mais peu sûre, d'Alexandre. Je -me serais défié des serments de l'un, j'aurais cru au serrement de -main de l'autre. Le seul son de la voix de Guillaume portait dans -l'âme la conviction; la voie grêle et fêlée du savant masquait des -pensées toutes personnelles. Le savant était un diplomate, et le -diplomate était un homme. J'en ai peu rencontré depuis qui m'aient -laissé une impression plus pénétrante et plus agréable. On sentait en -lui un homme digne d'étudier les hommes; on sentait, dans l'autre, un -artiste capable de leur faire jouer les rôles légers, divers, -personnels d'une existence à _tiroirs_. Je n'ai jamais rencontré -depuis Alexandre, sans regretter Guillaume. - - -XIII - -Quelques mois plus tard, me trouvant à Naples au moment où le Vésuve -faisait sa mémorable explosion de 1811, je retrouvai le ministre -prussien dans cette ville. Je sollicitai la permission de me joindre à -lui pour aller observer de près, pendant une de ces nuits solennelles, -le phénomène du volcan en éruption, pour entendre, de sa bouche -savante et éloquente, les observations du Pline allemand sur cette -illumination du volcan; il eut la bonté de me l'accorder. Nous -partîmes de Naples à la nuit tombante; nous quittâmes nos voitures à -Portici, dont le fleuve de lave coupait la route; nous nous avançâmes -à travers les vignes crépitantes et les arbres incendiés par l'haleine -de feu; nous passâmes la nuit et la matinée du jour suivant en -présence de l'incendie de la terre. Guillaume écrivait, comme -autrefois Pline, des notes sur l'éruption pour les envoyer à son -frère; quant à lui, il parlait peu, il frissonnait comme nous aux -secousses du sol, et à la chute des peupliers enveloppés de leurs -treillages de flammes. Nous revînmes en silence à Naples au milieu du -jour. Je ne le revis plus; il fut nommé ambassadeur à Londres, puis au -congrès de Vienne, et mourut peu d'années après à Tégel, où il avait -passé son enfance. Homme naturel, grand de sa propre grandeur, -modeste, paisible, et ne demandant à personne une grandeur supérieure -à celle que Dieu lui avait permis de développer pour sa patrie. - - -XIV - -Quant à Alexandre de Humboldt, sa vie, dispersée comme sa pensée, -continua à se répandre sur une multitude de sujets scientifiques -adressés aux académies comme autant de notices destinées à être -recueillies plus tard dans son oeuvre capitale: pierres plus ou moins -taillées pour élever son monument. Il n'en soignait pas moins -attentivement les hommes, dont il voulait accaparer le suffrage pour -le moment de sa publication, la science et l'habile artifice marchant -en lui du même pas. C'est ce qui nuit aujourd'hui à sa gloire: elle -était trop préparée de main d'homme. - -Il revint à Paris en 1819, et accompagna le roi de Prusse au congrès -de Vérone en 1822. Il cessa d'affecter alors avec le roi le -libéralisme bonapartiste qu'il affectait à Paris avec ses amis les -libéraux de France. Il passa quelques mois à Tégel, dans la famille de -son frère, qui vivait encore. Il eût été très-difficile de dire, à -cette époque, quelle était sa véritable opinion, et s'il en avait une -en dehors de son amour-propre. Mais il prit auprès du roi de Prusse la -place de favori savant, presque ministre des sciences naturelles. Il -professait publiquement un cours irrégulier de ces sciences, comme si -le roi eût voulu être à la fois le philosophe et le souverain de son -peuple. Son extrême timidité et son extrême prétention nuisaient au -succès de sa parole. Il allait partir, sur l'invitation de l'empereur -de Russie, pour un voyage d'exploration dans ce vaste empire, quand la -maladie de sa belle-soeur, Mme Guillaume de Humboldt, l'arrêta à -Tégel. Il ne voulait pas abandonner son frère tête à tête avec la -mort, il aimait sa belle-soeur. - -Mais la catastrophe n'arriva pas aussi rapidement qu'on le craignait. -La malade resta moribonde jusqu'en janvier 1829, et le dimanche 22 -janvier, Alexandre, étant près d'elle à Tégel, avait ainsi dépeint la -mourante à son amie Rachel, en quelques mots qui expriment bien la -douleur de son âme: «Elle était mourante, disait-il; elle ouvrit les -yeux et dit à son mari: C'en est fait de moi! Elle attendait la mort, -mais en vain. Elle reprit ses sens et put assister à tout ce qui se -passait autour d'elle. Elle priait beaucoup...» - -La mourante resta dans cet état jusqu'au 26 mars 1829. Ce fut avec un -sentiment de sympathie et de vénération générale que Berlin apprit, ce -jour-là, que la mort avait fini ses souffrances. La mort de cette -femme fut un événement, car, dans ses voyages, Mme de Humboldt s'était -mise en rapports intimes avec les notabilités de la science et des -arts. Sa maison était devenue, à Rome, à Vienne, à Paris et à Berlin, -le centre de la société la plus agréable et la plus spirituelle. Nous -comprendrons la douleur d'Alexandre à cette perte, en voyant celle de -son frère. Tous deux, enchaînés si étroitement d'amitié, dans une vie -de communs travaux, avaient, de tout temps, partagé peines et plaisir. -L'amour de Guillaume pour sa femme avait grandi avec les années, et -cette mort réveilla de nouveau dans son coeur cette tendance -naturelle à la mélancolie et à la rêverie. Sa pensée accompagna son -épouse dans un monde plus élevé; l'image de celle qu'il avait perdue -ne cessa d'être présente à son âme, elle se mêla à toutes ses pensées, -elle ennoblit sa propre existence. - -Le roi le nomma alors à peu près ministre et appela son frère à Berlin -pour lui confier la direction des musées. Son voyage en Russie ne fut -qu'une rapide répétition de son voyage en Amérique. Même appareil et -même inanité. Ses considérations sur la température de l'Europe -parurent conjecturales plus qu'expérimentales. Il ne rapporta de -Russie que des problèmes sans solutions. - -Il vit s'éteindre son frère, à Tégel, peu après son retour. Guillaume -mourut, heureux de mourir pour rejoindre ce qu'il avait aimé. -Alexandre écrivit, le 5 avril 1835, le billet qui rend compte de cet -événement à son ami Varnhagen, de Berlin. - - «Berlin, dimanche, 6 heures du matin, le 5 avril 1835. - -«Mon cher Varnhagen, - -«Vous qui ne craignez pas la douleur et la cherchez mentalement dans -la profondeur des sentiments, recevez, dans ces moments pleins de -tristesse, quelques mots de la part de cette affection que les deux -frères vous ont vouée. Le malade n'est pas encore délivré de ses -souffrances. Je l'ai quitté hier soir à onze heures, et j'y recours en -hâte. La journée d'hier a été moins pénible. Un état de demi-sommeil, -c'est-à-dire un sommeil long mais très-agité, et à chaque réveil des -paroles d'affection, de consolation, et toujours cette grande clarté -d'esprit qui saisit et distingue tout et qui observe son état. La voix -était très-faible, rauque et délicate comme celle d'un enfant, c'est -pourquoi on lui a encore posé des sangsues au larynx.--Il a sa -parfaite connaissance.--«Pensez souvent à moi, disait-il avant-hier, -avec beaucoup de lucidité.--J'étais très-heureux, ce jour a été bien -beau pour moi, car rien n'est plus sublime que l'amitié. Bientôt je -serai près de notre mère, je jouirai de l'aspect d'un monde d'un ordre -supérieur.»--«Je n'ai pas l'ombre d'espoir, je ne croyais pas que mes -vieilles paupières continssent tant de larmes. Il y a huit jours que -cela dure.» - - -XV - -L'avénement du nouveau roi au trône ne changea rien à la situation -culminante de Humboldt: les princes regardaient ce vieillard comme une -pierre précieuse dont ils ornaient leur trône. - -«Nous avons parlé plus haut de sa promotion au conseil privé du roi, -avec le titre d'excellence, et nous ajoutions que non-seulement en -général toutes les Académies célèbres des sciences et des arts, ainsi -que toutes les sociétés éminentes du monde, recherchaient comme un -grand honneur de compter Humboldt parmi leurs membres, mais que les -princes de tous les pays s'empressaient de lui payer le tribut de leur -considération, ce qui était en même temps un hommage rendu à la -science, en lui conférant leurs ordres les plus élevés. Mais, à propos -de Humboldt, toutes les manifestations extérieures sont ce dont on -s'occupe le moins, car l'éclat de son génie et de sa renommée surpasse -celui de toutes les décorations, que l'on ne voit que très-rarement -briller sur sa poitrine. Humboldt vit maintenant dans les localités -qu'habite son royal ami. À Potsdam, à Berlin, dans tous les châteaux -royaux, une demeure lui est ouverte, et il ne se passe pas un jour, -quand sa santé le lui permet, sans qu'il aille voir le roi. Malgré ses -quatre-vingt-un ans, il travaille encore sans relâche dans les heures -de liberté que lui laisse son existence à la cour; il est vif et -ponctuel dans son énorme correspondance, et répond avec la plus -aimable modestie aux lettres du savant le plus obscur. Les habitants -de Berlin et de Potsdam le connaissent tous personnellement; ils lui -témoignent autant de respect qu'au roi lui-même. Marchant d'un pas sûr -et prudent, la tête un peu penchée en avant, et d'un air pensif, d'une -figure bienveillante et d'une grande expression de dignité et de noble -douceur, ou bien il baisse les yeux, ou bien il répond avec une -politesse, avec une amabilité dépouillées de tout orgueil, aux -témoignages d'affection et de respect des passants. Vêtu simplement et -sans recherche, portant quelquefois une brochure dans ses mains qu'il -tient derrière le dos, c'est ainsi qu'il chemine souvent à travers les -rues de Berlin et de Potsdam, et dans les promenades, seul et sans -prétention (charmante image d'un riche épi courbé sous le poids de ses -nombreuses graines dorées). Mais partout où il se montre, il reçoit -les témoignages de la considération générale; souvent le passant -s'écarte avec précaution, dans la crainte de troubler les pensées de -cet homme vénéré; l'homme vulgaire lui-même le regarde attentivement, -et dit à l'autre: «C'est Humboldt qui passe.» - -«Son accueil était toujours poli, quelquefois gracieux; il s'asseyait -à sa table de travail en face de l'étranger. Sa stature était de -moyenne taille; ses pieds et ses mains étaient petits et admirablement -faits; sa tête, au front haut et large, était garnie de cheveux d'un -blanc d'argent; ses yeux bleus étaient vifs, pleins d'expression et de -jeunesse. Sur sa bouche se jouait un sourire qui lui était propre, à -la fois bienveillant et sarcastique, comme une expression involontaire -de la finesse et de la supériorité de son esprit. Il marchait d'un pas -rapide et inégal, la tête légèrement penchée. Quand il était assis, il -paraissait courbé et parlait en regardant à terre, ou bien il levait -les yeux pour attendre la réponse des personnes auxquelles il -s'adressait. Une bienveillance inexprimable brillait sur sa -physionomie, quand il reconnaissait dans une personne étrangère un -homme d'esprit. Alors sa conversation devenait ouverte et pétillante -d'esprit; néanmoins ses jugements étaient pleins de réserve et il -était toujours maître de sa parole. Il possédait plusieurs langues. -L'Anglais s'étonnait de la pureté et de la douceur avec laquelle il -parlait l'anglais; le Français, de son côté, trouvait la langue -française très-agréable dans sa bouche. - -«Depuis trente ans il se levait régulièrement, en été, à quatre heures -du matin, et recevait les visiteurs à partir de huit heures. Il y a -huit ans qu'il disait encore qu'il avait besoin de prolonger, la -plupart du temps, ses travaux littéraires jusqu'à une heure où les -autres dorment, parce qu'il passait les heures habituelles du travail -en grande partie auprès du roi. Ordinairement, il pouvait parfaitement -se contenter de quatre heures de sommeil. - -«Mais, dans les derniers temps, les années de l'illustre octogénaire -avaient réclamé leurs droits naturels. À cette époque, il ne se levait -plus qu'à huit heures et demie du matin, lisait, en faisant un frugal -déjeuner, les lettres qu'il avait reçues, et s'occupait de faire les -réponses les plus pressantes. Il s'habillait alors, avec l'aide de son -valet de chambre, pour recevoir les visites qu'on lui avait annoncées, -ou pour aller en faire lui-même. Il avait soin de rentrer chez lui à -deux heures, et de se faire conduire en voiture vers trois heures, à -la table royale, où il dînait habituellement, quand il ne s'était pas -lui-même invité dans quelque famille amie, et de préférence chez le -banquier Mendelssohn. Vers sept heures du soir, il rentrait au logis -où, jusqu'à neuf heures, il passait son temps à lire ou à écrire. -Ensuite il retournait à la cour, ou allait dans quelque société, pour -n'en sortir que vers minuit. Alors, dans le silence de la nuit, le -vieillard, plein d'une vigueur surprenante, reprenait cette activité -toute particulière qu'il avait vouée à son grand ouvrage, et ce -n'était qu'à trois heures du matin, quand, pendant l'été, la clarté du -jour venait le saluer, qu'il s'accordait le sommeil de courte durée -dont avait besoin ce corps tyrannisé par le travail de l'esprit. -Toutefois les nombreuses infirmités survenues dans les dernières -années avaient plus ou moins modifié cette distribution habituelle du -temps. - -«Humboldt ne s'est pas créé de famille propre; il a voué toute son -affection aux fils et aux filles de son frère et à la mémoire de feu -les parents de ceux-ci. Le 14 septembre, anniversaire de sa naissance, -était chaque année, dans le château de Tégel, habité par sa nièce, -Mme de Bülow, une fête de famille à laquelle étaient conviés ses amis, -et où l'amitié, la science et les arts lui apportaient un franc et -cordial hommage. Quoique menant en apparence la calme existence d'un -savant, Humboldt n'en était pas moins un aimant qui dirigeait sur -Berlin tous les résultats scientifiques de l'époque et les esprits de -tous les peuples dont il était le centre intellectuel. Jusqu'à la fin, -ce fut à sa maison que vinrent se réunir toutes les voies de la -science et tous les efforts du progrès; il était en rapports fréquents -avec tout ce qui était bon, noble, spirituel, et en outre avec -l'austère science.» - - -XVI - -Ses panégyristes allemands le dépeignent ainsi: nous ne l'avons pas -connu à cet âge. Nous ne pouvons pas savoir ce que l'âge avancé de la -vie pouvait avoir ajouté à cette physionomie complexe et multiple, qui -exprimait jadis toute autre chose que la candeur et la sincérité qui -conviennent au vieillard. - -Mais il pensa enfin, en 1844 et 1845, à rédiger pour le monde le -_Cosmos_, ce testament de sa science universelle, où il espérait -immortaliser son nom. L'oeuvre, déjà plusieurs fois entreprise, -n'était pas facile même à lui. Nous allons l'examiner tout à l'heure. -Mais, en attendant, regardons-le vivre les longs jours que Dieu lui -avait destinés. - - -XVII - -Pendant qu'il travaillait au _Cosmos_, et jusqu'au jour de sa mort il -demeurait à Berlin, dans un appartement d'une maison écartée de la rue -habitée par le banquier Mendelssohn, son ancien ami. Mendelssohn -finit par acheter la maison pour éviter à son ami un déplacement -possible. Un vieux serviteur de sa jeunesse, nommé Seiffert, payé par -le roi, l'habitait avec lui. Seiffert introduisait les visiteurs dans -une vaste salle encombrée avec ordre des reliques de la nature pendant -le voyage de son maître. - -«Humboldt était insensible à la charlatanerie, même quand elle se -présentait parée des vêtements les plus brillants. Mais là où il avait -reconnu le bon et le vrai, il s'y sentait porté à encourager, à -conseiller, à venir en aide, et, des points les plus éloignés de -l'univers, se concentrèrent auprès de lui les demandes, les -confidences, les sollicitations de secours, non-seulement pour des -intérêts scientifiques, mais pour une foule d'intérêts publics. Il se -faisait un devoir de soutenir le vrai talent. Il ne connaissait ni -jalousie ni politesse, là où d'autres opinions le blessaient, pourvu -qu'elles fussent guidées par le désir d'arriver à la vraie science. - -«Ainsi vivait Humboldt, suivant une règle extérieure uniforme, mais, -au dedans, en relations avec tout l'univers, et les jours de sa -vieillesse s'écoulaient doués d'une vigueur de facultés toute -juvénile. Une pension importante du roi et l'argent que ses écrits -rapportaient en librairie lui fournissaient plus de ressources -matérielles que n'en exigeait sa vie d'une si grande simplicité, et ce -qu'il économisait était consacré par lui à la science et à la -bienfaisance. Dans les derniers temps, il éprouva de nombreuses -indispositions, surtout des refroidissements, qui prirent chez lui le -caractère de la grippe, et, toutes les fois que la nouvelle de sa -maladie se répandait, tout le monde savant y prenait la part la plus -affectueuse, les journaux en donnaient des bulletins, et les princes -et les princesses s'informaient, ou par le télégraphe ou en personne, -de l'état de sa santé. Quoique lié avec des rois, vivant au sein de -l'éclat de la monarchie, lui-même homme de cour et baron, honoré de la -faveur des cours princières, il était toujours resté un homme libéral, -un ami de la liberté publique et des droits individuels, un vaillant -défenseur de tout libre développement du vrai, du beau, du juste, des -droits légitimes de l'homme. Jamais il ne prit part aux menées -obscures des coeurs étroits dont il se trouva souvent entouré; il -réservait à leur adresse, dans l'occasion favorable, quelques mots -sarcastiques, pour manifester le fond de sa pensée, ou bien se -prononçait nettement et sans voiles. Comme on lui disait que le -journal d'un parti orthodoxe alors dominant avait traité son _Cosmos_ -de _livre de piété_, il répondit avec un sourire sardonique: «Cela -pourra m'être utile.» Il y a bien des sentiments qui ont été répétés -de bouche en bouche et qui témoignent des convictions éclairées que -souvent il a publiquement exprimées ou écrites. Le sentiment du droit -à la liberté individuelle l'emportait chez lui sur tout, car il savait -que le bonheur parfait et la liberté sont deux idées inséparables dans -la nature et dans l'espèce humaine. Dans les dernières années de sa -calme existence de savant, Humboldt s'occupa de préférence de son -ouvrage du _Cosmos_, qui parut en 1858, jusqu'aux premières parties du -quatrième volume. Sans parler de l'exécution progressive de son -_Cosmos_, Humboldt avait eu à remplir le pieux devoir d'enrichir -d'une préface les oeuvres de son ami Arago, que la mort lui enleva, -comme elle en ravit tant d'autres, et, tout dernièrement, ses amis -intimes, Léopold de Buch et le statuaire Rauch. Il devait, hélas! à -l'occasion d'une supposition fondée sur ses relations personnelles, -qui lui attribuait une opinion qui lui était étrangère, avec Arago -faire une pénible expérience. Dans une lettre rendue publique et qu'il -écrivait au beau-frère d'Arago, il se plaignait avec raison en ces -termes: «Me voilà tristement payé de mon zèle et de ma bonne volonté.» - - -XVIII - -On voit par le sourire sarcastique que l'ami de Berlin lui prête dans -ses dernières années, que son caractère, tempéré par les dernières -années, n'avait pas changé. Convive assidu d'un roi, et ami -demi-déclaré des libéraux, il continuait son vrai rôle:--capter la -faveur des deux partis.--Goethe, envers lequel il était respectueux -comme envers les puissances, écrivit de lui le 1er décembre 1826: - -«Alexandre de Humboldt a passé quelques heures, ce matin, avec moi. -Quel homme! Je le connais depuis longtemps, et néanmoins mon -admiration pour lui se renouvelle. On peut dire qu'en fait de -connaissances vivantes il n'a pas son pareil. Il y a là une variété -comme je n'en ai jamais rencontré. Partout où on touche, il est -toujours chez lui, et nous déverse ses trésors intellectuels. Il -ressemble à une fontaine munie de plusieurs tuyaux près desquels on -n'a besoin que de placer des vases sous les flots qui s'écoulent frais -et inépuisables. Il restera quelques jours ici, et je sens déjà que ce -sera pour moi comme si j'avais vécu plusieurs années avec lui.» - -Son caractère politique paraissait aussi éminemment propre à la -diplomatie qu'à la science. Dans sa première jeunesse, employé à -l'armée prussienne, il rendit quelques légers services à sa cour dans -les négociations qui succédèrent à la guerre, et qui firent congédier -l'armée de Condé. - -Après son retour d'Amérique, il accompagna le prince de Prusse, envoyé -à Paris après la paix de Tilsitt pour tâcher de fléchir Bonaparte, et -de le disposer, à force de caresses, à se désister de ses rigueurs -envers la malheureuse cour de Berlin; il aida vainement le prince -diplomate par l'intercession de ses illustres amis, il n'obtint que -des politesses. Il résida à Paris à ce double titre jusqu'à la fin de -1809. Il tenta alors d'obtenir de la cour de Prusse trop _obérée_ les -subventions nécessaires à la publication de son premier voyage. Il -fallut ajourner. En 1814 il suivit son roi à Londres; en 1830 ses -liaisons avec la famille d'Orléans le firent envoyer à Paris, pour -féliciter ce prince de son avénement. Il eut alors, pendant deux ans -et plus, une correspondance secrète mais avouée avec sa cour sur -l'état des affaires de France. Ces rapports équivoques et mixtes lui -valurent des décorations, des honneurs et des appointements des deux -parts. - -En 1848, j'envoyai M. le comte de Circourt à Berlin, pour expliquer, -dans un sens inoffensif et favorable, la révolution inopinée qui -renversait la famille d'Orléans de son trône mal assis et mal défendu, -pour lui substituer une république conservatrice de la paix de -l'Europe. Je lui conseillai de voir M. de Humboldt. M. de Humboldt -était trop habile pour se déclarer ennemi des peuples triomphants. Le -roi de Prusse n'hésita pas à reconnaître la république et à se -déclarer au moins neutre. Après cette mission très-habile et -très-heureuse de M. de Circourt, des nécessités motivées par des -circonstances intérieures m'engagèrent à lui préparer un autre poste -plus important et à le rappeler à Paris. Sachant l'amitié que M. de -Humboldt professait pour M. Arago, j'envoyai à Berlin le fils de ce -savant illustre, M. Emmanuel Arago, qui venait de montrer beaucoup de -courage et beaucoup de modération dans le proconsulat de Lyon. - -Une fausse démarche du jeune homme, néanmoins, dans une question de -libre circulation des capitaux, ayant été mal interprétée, quoique -immédiatement révoquée, donna des inquiétudes et des prétextes à -Berlin. On craignait de voir dans le jeune et sage ministre un envoyé -démagogue du _socialisme_ français. Le ministre de Prusse vint, au nom -de sa cour, en porter quelques plaintes à M. Bastide, à qui j'avais -laissé ma place de ministre des affaires étrangères de France, pour -continuer à siéger dans la commission exécutive du gouvernement -pendant les premiers mois de la république. M. Bastide communiqua -cette injustice de la cour de Prusse à M. Arago, père du jeune -diplomate de mon choix. Voici la lettre que ce savant écrivit à -l'instant à M. de Humboldt pour écarter de son nom ces suspicions -offensantes. - -ARAGO À HUMBOLDT. - -(Lettre écrite en français.) - - Paris, ce 3 juin 1848. - -Mon cher et illustre ami, - -Mon fils est parti ces jours derniers pour Berlin, en qualité de -ministre plénipotentiaire. Il est parti animé des meilleurs -sentiments, d'idées de paix et de conciliation les plus décidées. Et -voilà qu'aujourd'hui votre chargé d'affaires s'est rendu chez notre -ministre des affaires étrangères, pour lui rendre compte des -_inquiétudes_ que la mission de mon fils a excitées dans votre cabinet -et parmi la population berlinoise. Me voilà bien récompensé, en -vérité, des efforts que j'ai faits, depuis mon arrivée au pouvoir, -pour maintenir la concorde entre les deux gouvernements, pour éloigner -tout prétexte de guerre! À qui persuadera-t-on, qu'animé des -sentiments dont je fais publiquement profession, j'aurais consenti à -laisser investir Emmanuel d'une mission diplomatique importante, s'il -avait été en désaccord avec moi, s'il appartenait à une secte -socialiste hideuse, au _communisme_; car, j'ai honte de le dire, les -accusations ont été jusque la! Au reste, j'en appelle à l'avenir: -toutes les préventions disparaîtront lorsque Emmanuel aura fonctionné. -Votre chargé d'affaires regrettera alors la réclamation intempestive -qu'il a adressée à M. Bastide. - -J'ai reçu, mon cher ami, avec bonheur ton aimable lettre. Rien au -monde ne peut m'être plus agréable que d'apprendre que tu me -conserves ton amitié. J'en suis digne par le prix que j'y mets. J'ai -la confiance que ma conduite dans les trois derniers mois (j'ai -presque dit dans les trois derniers _siècles_) ne doit me rien faire -perdre dans ton esprit. - -Tout à toi de coeur et d'âme, - - F. ARAGO. - -Humboldt rétablit les caractères à la cour de Berlin, et le jeune et -honnête diplomate y resta justifié et honoré comme il le méritait. - - LAMARTINE. - -(_La suite au prochain entretien._) - - - - -CXIIIe ENTRETIEN. - -LA SCIENCE OU LE COSMOS, - -PAR M. DE HUMBOLDT. - -(DEUXIÈME PARTIE.) - -LITTÉRATURE DE L'ALLEMAGNE. - - -I - -Humboldt vécut ainsi, plein de vie, jusqu'en 1858, où ses forces -commencent à défaillir. Un de ses disciples de Berlin, témoin de sa -longue défaillance, nous y fait assister. «Nous remarquions, dit-il, -cependant, en 1858, que la force et la résistance physique diminuaient -visiblement, que ce corps si remarquablement privilégié devenait -infirme, de sorte qu'il ne pouvait plus obéir à la juvénilité de -l'esprit et suivre ses impulsions. Nous apprîmes directement et -indirectement que l'esprit avait un secret pressentiment qu'il allait -bientôt abandonner ce corps épuisé de fatigue et qu'il l'abandonnerait, -plein de confiance, à sa vieille amie la Nature. Souvent ce vieillard, -autrefois énergique, brillant et laborieux, se laissa aller à de -sérieuses contemplations qui prirent chez lui la douceur d'émouvantes -sensations. On connaît l'anecdote recueillie partout avec une muette -sympathie et qui date de l'automne de 1858. Il revenait un jour d'un -cercle d'amis et trouva son vieil oiseau favori blotti dans sa cage avec -les plumes gonflées et le regardant tristement; Humboldt lui adressa ces -mélancoliques paroles: «Quel est celui de nous deux qui le premier -fermera les yeux à jamais?» La tristesse de ces paroles doit avoir été -bien expressive, puisque son vieux valet de chambre Seiffert, effrayé -dans son affection, s'empressa de détourner de semblables pensées. -Encore, à la mort de Bonpland, Humboldt s'était considéré comme un ami -qui prend congé pour un temps très-court de son compagnon, et l'on -raconte de lui des conversations qu'il tint dans de petites réunions -d'amis, où il désignait, avec une sorte de pressentiment prophétique, -l'année 1859 comme devant être la dernière de sa vie. Trois signes -indiquaient déjà que ses forces physiques avaient rapidement décliné, -peut-être plus que son esprit ferme et soutenu par l'ardeur de l'étude -n'en avait lui-même conscience ou ne voulait se l'avouer. Un jour il -témoigna un ardent désir de repos, d'un entier éloignement du monde, au -déclin de sa vie. De quelle manière touchante il prévint encore, au -printemps de 1859, dans les journaux, le public de tous les continents -de s'abstenir désormais, au moment du déclin de ses jours, de ces -nombreux envois de toutes sortes, de ces invitations à critiquer, à -conseiller, à recommander les choses les plus hétérogènes; enfin de ne -pas regarder sa maison comme un comptoir public d'adresses! Avec quel -serrement de coeur il dut voir qu'une correspondance obligée de plus de -2,000 lettres par an ne lui laissait plus le temps de se livrer à son -travail particulier! Lorsqu'un esprit aussi énergique, aussi dispos, ne -se plaint que de l'abaissement de cette activité à laquelle il a été -habitué pendant plus d'un demi-siècle et qui a progressé d'elle-même, -c'est qu'il doit sentir qu'il lui reste encore bien peu de temps. - -«Un second phénomène qui provoquait nos muettes observations, ce fut -la forme et le contenu de ses dernières lettres; elles étaient plus -courtes, plus décousues, plus illisibles que jamais; les lignes -inclinées commençaient tout près du bord du papier, serrées les unes -contre les autres et formant un lien qui se dirigeait en bas vers sa -signature, comme si elles étaient une image de sa vie pleine -d'activité sur le bord, mais qui se perd par une pente rapide, à son -illustre nom. Lui qui, lors des premières éditions de cette -biographie, les accueillit d'une façon si amicale, si chaleureuse, et -fit l'éloge répété du soin, de la fidélité, de la discrétion de formes -de l'ouvrage, exprime encore à l'auteur la plus grande satisfaction, -lorsqu'il apprit, au commencement de 1859, qu'une nouvelle édition, la -troisième, était sous presse; il nous fournit de nouvelles notices sur -Bonpland, nous exprima le voeu sincère que cette nouvelle édition fût -adoptée dans les États Argentins comme un souvenir de Bonpland, et -s'adressa, pour nous recommander à cet effet, à ses amis qui -résidaient et gouvernaient dans le pays. Mais son écriture tremblante, -incertaine, surchargée de corrections, nous disait que peut-être nous -aurions bientôt à sceller d'une pierre solide et pesante la biographie -du vivant. - -«Un troisième signe de forme inquiétante fut le grand épuisement et le -caractère de la maladie que de petits refroidissements produisaient en -lui. Déjà, au commencement de l'hiver de 1858, ses amis s'étaient -inquiétés de le voir alité pendant un accès de grippe, et plus tard, -lorsqu'il se releva et renoua ses pleines relations avec le monde, il -nous écrivit, le 8 décembre 1858: «Je suis toujours très-désagréablement -grippé.» Et quand il se plaignait, il devait se sentir plus faible qu'il -ne le paraissait aux autres.» - - -II - -«Nous apprîmes tout à coup, avec frayeur, au commencement de mai 1859, -que Humboldt, sortant à la fin d'avril d'une réunion pour revenir à la -maison de Mendelssohn, avait éprouvé un refroidissement qui le tenait -au lit. Hélas! le bulletin publié, le 2 mai, par les deux médecins -Romberg et Traube faisait prévoir une issue funeste. Il y avait douze -jours qu'il gardait le lit, avant la publication de ces bulletins -médicaux; ses forces physiques avaient visiblement décliné, mais sa -vigueur d'esprit avait toute sa puissance, quoique la voix fût un peu -plus fatiguée. Le 1er mai au soir, d'après le bulletin des médecins, -la fièvre s'était un peu calmée, le catarrhe avait diminué, mais -l'état d'affaissement des forces était toujours alarmant. Pendant que -son esprit était maître de lui-même et qu'il reconnaissait son -entourage, la somnolence se joignit à l'abattement des forces, la -respiration devint courte et irrégulière; les médecins constatèrent -dans leur bulletin une faiblesse croissante. Jusque vers la dernière -heure, son intelligence resta nette, ses dernières pensées se -reportèrent avec lucidité vers ce roi éloigné de lui, ce roi malade -aussi et qui l'avait tant aimé. Il répondit encore clairement aux -questions faites à voix basse par les membres de la famille réunis -avec sollicitude autour de son lit, et surtout de sa chère nièce -l'épouse du ministre de Bülow et de son neveu le général de Hedemann, -enfin de son fidèle serviteur Seiffert... Alors il se tut et ferma les -yeux, sans souffrance, le 6 mai, à deux heures et demie de -l'après-midi, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, sept mois et quelques -jours.» - - -III - -«Tout Berlin ressentit, à la nouvelle de cette mort, la même émotion -que si l'on avait perdu le père le plus chéri. Avec la rapidité de -l'éclair, l'étincelle électrique communiqua la triste nouvelle de la -mort de Humboldt, leur ami commun, à toutes les nations civilisées, de -pays en pays, d'un hémisphère à l'autre. Il était l'Alexandre le Grand -de la science, le plus grand héros de génie de ce siècle, dans la -recherche des phénomènes de la nature et des signes sensibles de -l'âme. Son héritage prouva la simplicité de sa vie. Cet homme laissait -à son fidèle serviteur Seiffert, par acte de donation, presque toute -sa succession, bibliothèque, objets précieux, mobilier. Il ne laissait -ni fortune, ni disposition testamentaire. - -«On le conduisit à la dernière demeure comme un prince; il avait été -longtemps l'ami de la maison royale de Prusse, un haut fonctionnaire -distingué, un grand génie qui s'était livré aux travaux et aux -recherches pendant la durée de plus de deux générations, pour -développer et éclairer l'esprit humain. D'après les dispositions -prises par le régent, on lui accorda des funérailles officielles; mais -ce ne fut pas l'éclat des funérailles dont la pompe accompagne -publiquement le simple cercueil de chêne qui fit accourir toute la -population de Berlin, jusqu'au plus modeste ouvrier, sur le trajet du -cortége et leur fit attendre la tête découverte le passage du défunt; -non, c'était le sentiment unanime que l'illustre mort était un homme -auquel le genre humain était redevable d'une grande partie du progrès -de son intelligence. - -«Dès l'heure la plus matinale, les flots du peuple s'assemblèrent sous -les tilleuls et dans la rue de Frédéric. La rue d'Oranienbourg fut -interdite à la masse du public; la plupart des maisons de cette rue -étaient pavoisées de draperies de velours et de bannières de deuil. Le -cortége funèbre se réunit devant la maison nº 67 et dans l'intérieur. -Au milieu du laboratoire de ses pensées et de ses écrits, dans ce -cabinet de travail que le tableau de Hildebrandt avait fait partout -connaître, se trouvait une simple bière renfermant la dépouille -mortelle. Bien des personnes gravirent en hâte les escaliers pour -jeter encore un dernier regard sur ce visage muet. De gracieux -palmiers à éventail et des plantes tropicales en fleurs entouraient le -cercueil et rappelaient l'époque de sa vie où Humboldt ouvrit, dans -leur lointaine patrie, un nouveau monde à la science. - -«Aussitôt après huit heures, le cercueil, fermé pour toujours, fut -apporté sur le char funèbre attelé de six chevaux. La foule attentive -le reçut, la tête découverte. Le cortége s'ouvrit par les serviteurs -du défunt et ceux du reste de la famille de Humboldt. Venaient ensuite -environ 600 étudiants de l'Université de Berlin, conduits par leurs -maréchaux qui portaient des bannières de deuil. Ensuite un corps de -musique, huit membres du clergé de Berlin et, devant le char funèbre, -trois gentilshommes de la chambre, le comte de Fürstenberg-Stammheim, -le comte de Doennhoff, le baron de Zedlitz; ils étaient assistés d'un -quatrième qui portait, sur un coussin de velours rouge, les insignes -de l'ordre de l'Aigle noir, de l'ordre du Mérite et des autres ordres -nombreux dont Humboldt était décoré. Six piqueurs du roi conduisaient -les chevaux du char funèbre, à côté duquel se trouvaient cinq laquais -de la cour, un chasseur de la cour et vingt députés de la société des -étudiants, avec des branches de palmier. Le modeste cercueil de chêne -était orné de branches de palmier, de couronnes de laurier et d'une -couronne de blanches azalées. Derrière le cercueil marchaient les plus -proches parents du mort, conduits par les chevaliers de l'ordre de -l'Aigle noir; à leur tête, le gouverneur de l'ordre, général -feld-maréchal de Wrangel, le général prince G. de Radziwil, le général -comte de Groeben. Venaient avec eux les ministres d'État en grand -uniforme, l'état-major général, les fonctionnaires de la cour, les -conseillers privés, bien des étrangers de distinction, entre autres, -l'ambassadeur de Turquie; après eux suivaient les membres des deux -assemblées des États, les hauts fonctionnaires publics, les officiers -de l'état-major, les membres de l'Académie des sciences dont Humboldt -était le doyen, les professeurs de l'Université conduits par le -recteur Dove et le doyen en costume officiel, les membres de -l'Académie des beaux-arts, l'ensemble du corps enseignant des écoles -de Berlin, les magistrats et les conseillers municipaux, conduits par -le premier bourgmestre Krausnick, le bourgmestre Raunyn, le -commissaire Esse et le prince Radziwil, pour rendre les derniers -honneurs au citoyen adoptif de la ville. - -«Un long cortége de personnes de toutes conditions suivait -immédiatement, puis, aussitôt, les équipages d'honneur et, en tête, -les voitures de gala du roi et de la reine, attelées de huit chevaux, -puis les voitures du prince régent, de tous les princes, de la -diplomatie, etc., puis le cortége se prolongeait à l'infini. - -«Dans la grande rue de Frédéric, devant le gymnase de Frédéric, se -tenaient les élèves avec leur directeur; ils saluèrent le passage du -mort de chants religieux; en passant devant l'Université, au son des -cloches, au bruit des chants de la société chorale des hommes de -Berlin, le cercueil arriva devant le dôme où l'attendaient, sous le -portail, la tête découverte, le prince régent, les princes -Frédéric-Guillaume, Albert, Albert fils, Frédéric, Georges, Adalbert -de Prusse, Auguste de Würtemberg et Frédéric de Hesse-Cassel; puis, à -l'entrée principale de l'église, les chapelains de la cour, conduits -par Strauss, reçurent le cercueil et l'accompagnèrent devant l'autel, -où il fut déposé sur une estrade entourée de palmes et de plantes en -fleurs, d'innombrables cierges portés par quatre immenses candélabres, -et enfin des coussins sur lesquels reposaient les ordres du défunt. -Près du cercueil prirent place les proches parents du mort et les -princes de la famille royale; dans une loge se trouvaient plusieurs -princesses. Le surintendant général Hoffmann prononça le discours -funèbre. Un court cantique chanté par la paroisse et un autre choeur -de la cathédrale terminèrent la cérémonie officielle. - -«Le soir, le corps de Humboldt fut transporté à Tégel, pour reposer -dans le caveau de famille, à côté de son frère Guillaume qui l'y avait -précédé de vingt-quatre ans, à cet endroit où, sur une colonne -sombre, s'élève comme une amie la statue de l'Espérance, sortie des -mains de Thorwaldsen.» - - -IV - -«Aussitôt qu'il apprit la nouvelle de la mort de Humboldt, Napoléon -III, au milieu des troubles de la guerre, ordonna d'élever une statue -à l'illustre savant dans la galerie du château de Versailles. - -«Humboldt avait sans doute regardé les rechutes fréquentes qu'il -éprouvait dans les derniers temps comme un avertissement de prendre -quelques dispositions de sûreté concernant son héritage littéraire. -Ses manuscrits et ses journaux furent trouvés classés et attachés, et -la deuxième partie du 4e volume du _Cosmos_, dont, jusqu'à sa mort, il -avait déjà fait imprimer sept feuilles, et qui devait en même temps -renfermer une table détaillée des matières de tous les volumes, sera, -nous en avons le ferme espoir, bientôt achevée par la main -expérimentée d'un ami...... - -«Puisse ce livre, monument biographique commencé du vivant de Humboldt -et pour lequel nous avons mis à profit ses actes et les oeuvres de sa -pensée, puisse ce livre, dont il a cordialement accueilli la troisième -édition avec son complément nouveau, et qu'il a payé d'un mot de -reconnaissance, ne pas être, aux yeux du monde, au-dessous du grand -nom de Humboldt! - -«Nous donnons dans ce monument l'image fidèle de son génie qui a -exercé une si puissante influence sur notre époque que mille de ses -contemporains ont longtemps vécu et se sont développés sous ses -rayons, sans jamais le savoir; car c'était un soleil d'intelligence -qui éclairait toutes les branches de la vie et qui faisait éprouver -son action bienfaisante à tous ceux qui ont senti et pensé par elle, -même dans les limites les plus étroites de leur être. - -«Ce n'est pas le marbre qui rappelle sa mémoire; mais partout où les -lumières, l'amour de la nature, l'intelligence du monde et de notre -propre espèce, comme membres de la création, réjouissent notre âme, là -nous sommes en présence de son monument, là nous nous sentons pénétrés -d'un doux sentiment de reconnaissance pour lui, là nous rendons -hommage au nom de ALEXANDRE DE HUMBOLDT!» - - -V - -Aucune préoccupation religieuse ne se manifesta en lui à ses derniers -moments. Il ne parla que de la nature qui allait bientôt fermer ses -yeux pour jamais. Il entendait par nature _ces ensembles et lois -générales relatives à la matière par qui le monde est gouverné_. On -remarque à peine dans sa correspondance une certaine honte de son -ignorance des phénomènes évidemment intellectuels des hommes. - -«Hier, écrit son confident Varnhagen, hier Humboldt a parlé avec -beaucoup d'enjouement des lettres qu'il a reçues; un certain nombre -de dames d'Elberfeld se sont engagées à travailler à sa conversion au -moyen de lettres anonymes, et lui ont annoncé leur intention; ces -lettres arrivent de temps en temps. Il a reçu de Nebraska une lettre -dans laquelle on lui demande où les hirondelles passent -l'hiver.--«Cette question n'est-elle pas encore pendante?» ai-je -repris.--«Sans doute, a répondu Humboldt; je suis là-dessus aussi -ignorant que qui que ce soit.» Puis, prenant un air comique -d'importance: «Je n'ai pas écrit à Nebraska. Ce sont là de ces choses -qu'un savant ne doit pas avouer.» - -Une dernière lettre de lui à Mlle Ludmilla Assing, nièce chérie de son -ami Varnhagen, témoigne que l'ombre de la mort n'avait point atteint -le coeur. Varnhagen venait de rendre le dernier soupir. Humboldt -arrive de Potsdam et ne le retrouve plus. - -Il écrit alors à Ludmilla: - - Berlin, 12 octobre 1858. - -«Quel jour d'émotions, de deuil, de malheur pour moi que celui -d'hier! J'avais été mandé par la reine à Potsdam pour prendre congé du -roi. Il avait les larmes aux yeux, tant il était ému. Je reviens chez -moi à six heures du soir, j'ouvre votre lettre et j'apprends la -douloureuse nouvelle, bien chère et spirituelle amie! Il a donc dû -être enlevé à cette terre avant moi, qui suis nonagénaire, avant le -Vieux de la montagne. Ce n'est pas assez de dire que l'Allemagne a -perdu un grand écrivain qui savait adapter toutes les nuances du plus -noble style aux sentiments les plus délicats; qu'est-ce que la forme à -côté de tant de pénétration, d'esprit, de noblesse d'âme, de sagesse -et d'expérience! Vous seule savez et pouvez apprécier ce qu'il était -pour moi, l'isolement complet dans lequel me plonge sa perte. J'irai -bientôt vous voir et vous parler de lui. - - «AL. DE HUMBOLDT.» - -Ainsi l'instinct de l'amitié se fait sentir dans ceux-là même qui n'en -ont pas l'intelligence. Mais la mort de Varnhagen jeta une ombre sur -Humboldt. Berlin se repentit de son enthousiasme pour un bonhomme qui -n'était qu'en apparence habile, mais qui dévoilait dans sa -correspondance secrète une malignité offensive pour ses meilleurs -amis. Humboldt était prodigieusement soucieux de sa mémoire dans la -postérité. Non content de conserver, en les numérotant, toutes les -lettres qu'il recevait à sa propre louange et la plupart de ses -propres billets, il écrivait plus confidentiellement à son ami -Varnhagen, en le faisant dépositaire de ses sentiments secrets envers -ses correspondants. - -Beaucoup de ces billets étaient pleins de malice et d'allusions -offensantes à ceux qu'il honorait en public et qu'il égratignait en -secret. Telle était, par exemple, sa lettre au sujet du prince Albert, -époux de la reine Victoria d'Angleterre, qu'il traitait avec une -odieuse injustice, quoique ce prince, excessivement distingué, lui eût -témoigné et écrit à lui-même des lettres aussi pleines de convenance -que d'affection. Il en était de même de plusieurs personnages notables -de Berlin. - -Ces billets de Humboldt, mis au jour par la nièce de Varnhagen, après -la mort de son oncle, dévoilèrent des secrets qui parurent des -noirceurs, et qui n'étaient que des imprudences de la vanité. -L'opinion publique y vit un scandale de duplicité et d'ingratitude. La -mémoire de Humboldt en fut ternie. On se reprocha d'avoir été la dupe -de la fausse conduite d'un homme qui n'avait de sacré que lui-même, -et, si sa réputation de savant resta la même, sa réputation de -bonhomme déclina peu de jours après sa mort. Je n'en fus point -surpris. - -La nature ne trompe jamais: la physionomie de Humboldt, seul langage -par lequel le caractère d'un homme voilé se révèle à ceux qui savent y -lire, n'avait de la véritable candeur que l'affectation. Son faux -sourire, expression habituelle de sa bouche, devait éclater quand il -était seul, et ses confidences ouvertes devaient démentir ses -prétentions cachées. - -Telle est l'impression que ce double caractère de ses traits avait -toujours produite involontairement sur moi: un savant véritable, -enclin au mépris de la race humaine et dans lequel la science seule -était vraie; mais une science bornée, comme une science moderne, qui -faisait calculer, mais qui ne faisait point penser, et qu'on pouvait -écrire en chiffres au lieu de l'écrire en enthousiasme et en -contemplation. - - -VI - -_Cosmos_, en grec, est un terme qui veut dire le _monde_, l'_univers_, -le _tout_. - -Hors du _cosmos_ il n'y a rien. - -L'homme qui prend ce titre et qui ose dire à ses lecteurs: «Je vais -écrire ma pensée _cosmique_,» dit par là même: «Je vais vous donner le -livre universel, l'_Évangile de l'univers_. Après moi, il n'y a rien.» - -Cet homme s'est trouvé. - -C'est M. Alexandre de Humboldt; - -Un Allemand, un Prussien, un homme d'une prodigieuse instruction, un -voyageur en Amérique et en Europe, un écrivain, non pas de premier -ordre, car sans âme il n'y a pas d'écrivain, mais un homme d'un talent -froid et suffisant à se faire lire; un homme, de plus, qui, par son -industrieuse habileté dans le monde, par ses amitiés intéressées avec -tous les savants étrangers, et par l'art de les flatter tous, est -parvenu à les coïntéresser à sa gloire par la leur, et à se faire -ainsi une immense réputation sur parole: réputation scientifique, -spéciale, occulte, mathématique, sur des sujets inconnus du vulgaire; -réputation que tout le monde aime mieux croire qu'examiner; gloire en -chiffres, qui se compose d'une innombrable quantité de mesures -géométriques, barométriques, thermométriques, astronomiques, de -hauteurs, de niveau, d'équations, de faits, qui font la charpente de -la science, et dont on se débarrasse comme de cintres importuns quand -on a construit ses ponts sur le vide d'une étoile à l'autre; espèce de -voyageur gratuit, non pour le commerce, mais pour la science, au -profit des savants pauvres et sédentaires à qui il ne demandait pour -tout salaire que de le citer. - -Qu'est-ce que la gloire? ai-je dit un jour: _C'est un nom souvent -répété._--Jamais nom ne fut ainsi plus répété que celui de M. -Alexandre de Humboldt. - - -VII - -La première qualité d'un livre et d'un homme qui s'intitule _Cosmos_, -c'est d'être infini. «_Ab Jove principium!_» car le cosmos ou le monde -étant l'oeuvre de Dieu, il doit être divin. - -«Que m'importe cet être que vous appelez Dieu? Je ne l'ai jamais -rencontré dans mes recherches; Dieu est une hypothèse dont je n'ai -jamais eu besoin dans mes calculs.» Aucun homme, qui a reçu ce résumé -de nos sens qu'on nomme logique, ne peut se contenter de cette -négation: quant à moi, dans les effets, c'est la cause seule que je -cherche; une pensée de Socrate, une idée d'Aristote, une conception -de Descartes, m'importent plus que ces milliers de faits sans -conclusion de vos _Cosmos_ sans âme et sans Dieu. Mon âme n'a de -sympathie que pour les âmes, et d'adoration que pour l'âme des âmes, -l'auteur voilé dans son ouvrage, Dieu. Autant une pensée infinie est -au-dessus d'un fait brutal, autant mes contemplations et mes prières -sont au-dessus d'un _Cosmos_ chimique ou géométrique. Qu'est-ce qu'une -réticence qui cache tout en prétendant tout enseigner? - -Comment M. de Humboldt a-t-il été amené à écrire son _Cosmos_ en -dehors de Dieu, et à décrire le plus magnifique des poëmes sans crier -_hosanna_ à son divin poëte? Disons-le hardiment: c'est qu'au fond il -était matérialiste. Or qu'est-ce que la matière? La matière, c'est ce -vil composé de fange durcie ou liquéfiée, terre, argile, sable, feu, -fer, soufre, dont les astres sont pétris, petit nombre d'éléments -abjects qui se combinent ou se combattent dans leur juxtaposition pour -produire ces phénomènes de la voûte céleste. Relativement à l'infini, -cela n'a point d'intérêt, ou cela ne peut avoir d'autre intérêt que -l'étendue, l'espace, et les différentes impulsions que Dieu leur -imprime et qui leur commandent le mouvement. Leur masse même et leur -distance importent peu, car l'auteur de ces ouvrages n'a qu'à ajouter, -comme la marchande d'herbes dans le bassin de sa balance, un brin à un -brin, une once de fer ou une pincée de charbon, et, brin à brin, once -par once, il finira par produire une étoile un million de fois plus -grosse que la terre, sans que cette masse multipliée par l'infini -acquière autre chose que du poids de plus. Renouvelez cette opération -des milliards de fois dans les cieux, ce sera toujours la même chose, -et sa grandeur ou sa petitesse relative à nous n'atteint que deux -forces: une force incréée qui donne, une force créée qui reçoit. Voilà -tout. - -Mais l'âme ou la pensée de cette organisation, où est-elle? Nulle -part. - - -VIII - -Le véritable titre de ce livre, qui n'est que _chimie_, _géométrie_, -_nombres_ et _mesures_, c'était le _Mécanisme de la matière dont le -monde est composé_. Cela a son intérêt sans doute, mais l'intérêt des -mondes ou du _Cosmos_ est bien différent et infiniment supérieur. La -première question que M. de Humboldt se fût adressée eût été: _D'où -vient le monde?_ qu'est-ce qui l'a créé, mesuré, organisé, balancé sur -ses pôles? Le premier mot de Job poussait l'esprit de l'homme mille et -mille fois plus loin et plus haut que tout le savant verbiage du -philosophe prussien: _Ubi est Deus?_ - -Toutefois prenons ce _Cosmos_ matérialiste pour ce qu'il est, nous le -raisonnerons ensuite. Tâchons d'abord, malgré notre ignorance, d'en -donner une idée à nos lecteurs. - -Pour cela, lisons et analysons. - - -IX - -L'auteur ouvre son livre par une courte préface que nous donnons ici. -Elle est modeste et grave comme l'ombre qui jaillit d'un portique -avant de pénétrer dans le temple: - -«J'offre à mes compatriotes, au déclin de ma vie, un ouvrage dont les -premiers aperçus ont occupé mon esprit depuis un demi-siècle. Souvent, -je l'ai abandonné, doutant de la possibilité de réaliser une -entreprise trop téméraire; toujours, et imprudemment peut-être, j'y -suis revenu, et j'ai persisté dans mon premier dessein. J'offre le -_Cosmos_, qui est une _description physique du monde_, avec la -timidité que m'inspire la juste défiance de mes forces. J'ai tâché -d'oublier que les ouvrages longtemps attendus sont généralement ceux -que le public accueille avec le moins d'indulgence. - -«Par les vicissitudes de ma vie et une ardeur d'instruction dirigée -sur des objets très-variés, je me suis trouvé engagé à m'occuper, en -apparence presque exclusivement et pendant plusieurs années, de -sciences spéciales, de botanique, de géologie, de chimie, de positions -astronomiques et de magnétisme terrestre. C'étaient des études -préparatoires pour exécuter avec utilité des voyages lointains; -j'avais cependant dans ces études un but plus élevé. Je désirais -saisir le monde des phénomènes et des forces physiques dans leur -connexité et leur influence mutuelles. Jouissant, dès ma première -jeunesse, des conseils et de la bienveillance d'hommes supérieurs, je -m'étais pénétré de bonne heure de la persuasion intime que, sans le -désir d'acquérir une instruction solide dans les parties spéciales des -sciences naturelles, toute contemplation de la nature en grand, tout -essai de comprendre les lois qui composent la physique du monde, ne -seraient qu'une vaine et chimérique entreprise. - -«Les connaissances spéciales, par l'enchaînement même des choses, -s'assimilent et se fécondent mutuellement. Lorsque la botanique -descriptive ne reste pas circonscrite dans les étroites limites de -l'étude des formes et de leur réunion en genres et en espèces, elle -conduit l'observateur qui parcourt, sous différents climats, de vastes -étendues continentales, des montagnes et des plateaux, aux notions -fondamentales de la _géographie des plantes_, à l'exposé de la -distribution des végétaux selon la distance à l'équateur et -l'élévation au-dessus du niveau des mers. Or, pour comprendre les -causes compliquées des lois qui règlent cette distribution, il faut -approfondir les variations de température du sol rayonnant et de -l'océan aérien qui enveloppe le globe. C'est ainsi que le naturaliste -avide d'instruction est conduit d'une sphère de phénomènes à une autre -sphère qui en limite les effets. La géographie des plantes, dont le -nom même était presque inconnu il y a un demi-siècle, offrirait une -nomenclature aride et dépourvue d'intérêt, si elle ne s'éclairait des -études météorologiques. - -«Dans des expéditions scientifiques, peu de voyageurs ont eu, au même -degré que moi, l'avantage de n'avoir pas seulement vu des côtes, comme -c'est le cas dans les voyages autour du monde, mais d'avoir parcouru -l'intérieur de deux grands continents dans des étendues -très-considérables, et là où ces continents présentent les plus -frappants contrastes, à savoir, le paysage tropical et alpin du -Mexique ou de l'Amérique du Sud, et le paysage des steppes de l'Asie -boréale. Des entreprises de cette nature devaient, d'après la tendance -de mon esprit vers des essais de généralisation, vivifier mon courage, -et m'exciter à rapprocher, dans un ouvrage à part, les phénomènes -terrestres de ceux qu'embrassent les espaces célestes. La _description -physique de la terre_, jusqu'ici assez mal limitée comme science, -devint, selon ce plan, qui s'étendait à toutes les choses créées, une -_description physique du monde_. - -«La composition d'un tel ouvrage, s'il aspire à réunir au mérite du -fond scientifique celui de la forme littéraire, présente de grandes -difficultés. Il s'agit de porter l'ordre et la lumière dans l'immense -richesse des matériaux qui s'offrent à la pensée, sans ôter aux -tableaux de la nature le souffle qui les vivifie; car, si l'on se -bornait à donner des résultats généraux, on risquerait d'être aussi -aride, aussi monotone qu'on le serait par l'exposé d'une trop grande -multitude de faits particuliers. Je n'ose me flatter d'avoir satisfait -à des conditions si difficiles à remplir, et d'avoir évité des écueils -dont je ne sais que signaler l'existence.» - - -X - -«Le faible espoir que j'ai d'obtenir indulgence du public repose sur -l'intérêt témoigné, depuis tant d'années, à un ouvrage publié peu de -temps après mon retour du Mexique et des États-Unis, sous le titre de -_Tableaux de la nature_. Ce petit livre, écrit originairement en -allemand, et traduit en français, avec une rare connaissance des deux -idiomes, par mon vieil ami M. Eyriès, traite quelques parties de la -géographie physique, telles que la physionomie des végétaux, des -savanes, des déserts, et l'aspect des cataractes, sous des points de -vue généraux. S'il a eu quelque utilité, c'est moins par ce qu'il a pu -offrir de son propre fonds, que par l'action qu'il a exercée sur -l'esprit et l'imagination d'une jeunesse avide de savoir et prompte à -se lancer dans des entreprises lointaines. J'ai tâché de faire voir -dans le _Cosmos_, comme dans les _Tableaux de la nature_, que la -description exacte et précise des phénomènes n'est pas absolument -inconciliable avec la peinture animée et vivante des scènes imposantes -de la création. - -«Exposer dans des cours publics les idées qu'on croit nouvelles, m'a -toujours paru le meilleur moyen de se rendre raison du degré de clarté -qu'il est possible de répandre sur ces idées: aussi ai-je tenté ce -moyen en deux langues différentes, à Paris et à Berlin. Des cahiers -qui ont été rédigés à cette occasion par des auditeurs intelligents me -sont restés inconnus. J'ai préféré ne pas les consulter. La rédaction -d'un livre impose des obligations bien différentes de celles -qu'entraîne l'exposition orale dans un cours public. À l'exception de -quelques fragments de l'introduction du _Cosmos_, tout a été écrit -dans les années 1843 et 1844. Le cours fait devant deux auditoires de -Berlin, en soixante leçons, était antérieur à mon expédition dans le -nord de l'Asie. - -«Le premier volume de cet ouvrage renferme la partie la plus -importante à mes yeux de toute mon entreprise, un tableau de la nature -présentant l'ensemble des phénomènes de l'univers depuis les -nébuleuses planétaires jusqu'à la géographie des plantes et des -animaux, en terminant par les races d'hommes. Ce tableau est précédé -de considérations sur les différents degrés de jouissance qu'offrent -l'étude de la nature et la connaissance de ses lois. Les limites de la -science du Cosmos et la méthode d'après laquelle j'essaye de l'exposer -y sont également discutées. Tout ce qui tient au détail des -observations des faits particuliers, et aux souvenirs de l'antiquité -classique, source éternelle d'instruction et de vie, est concentré -dans des notes placées à la fin de chaque volume. - -«On a souvent fait la remarque, peu consolante en apparence, que tout -ce qui n'a pas ses racines dans les profondeurs de la pensée, du -sentiment et de l'imagination créatrice, que tout ce qui dépend du -progrès de l'expérience, des révolutions que font subir aux théories -physiques la perfection croissante des instruments, et la sphère sans -cesse agrandie de l'observation, ne tarde pas à vieillir. Les ouvrages -sur les sciences de la nature portent ainsi en eux-mêmes un germe de -destruction, de telle sorte qu'en moins d'un quart de siècle, par la -marche rapide des découvertes, ils sont condamnés à l'oubli, -illisibles pour quiconque est à la hauteur du présent. Je suis loin de -nier la justesse de ces réflexions, mais je pense que ceux qu'un long -et intime commerce avec la nature a pénétrés du sentiment de sa -grandeur, qui, dans ce commerce salutaire, ont fortifié à la fois leur -caractère et leur esprit, ne sauraient s'affliger de la voir de mieux -en mieux connue, de voir s'étendre incessamment l'horizon des idées -comme celui des faits. Il y a plus encore: dans l'état actuel de nos -connaissances, des parties très-importantes de la physique du monde -sont assises sur des fondements solides. Un essai de réunir ce qui, à -une époque donnée, a été découvert dans les espaces célestes, à la -surface du globe, et à la faible distance où il nous est permis de -lire dans ses profondeurs, pourrait, si je ne me trompe, quels que -soient les progrès futurs de la science, offrir encore quelque -intérêt, s'il parvenait à retracer avec vivacité une partie au moins -de ce que l'esprit de l'homme aperçoit de général, de constant, -d'éternel, parmi les apparentes fluctuations des phénomènes de -l'univers.» - -Potsdam, au mois de novembre 1844. - - -XI - -Après cet humble portique, on entre, pendant tout le premier volume, -dans une longue analyse, très-mal placée, mais très-bien rédigée, de -ce qu'on peut appeler son _cours de contemplation_ de la nature -_universelle_. - -C'est le _Cosmos_ lui-même, c'est-à-dire l'analyse anticipée et -abrégée des phénomènes et des principes que M. de Humboldt va -successivement et largement développer. - -Il commence, en remontant par la science l'échelle des temps inconnus, -et jette ses regards de la terre qu'il foule au fond des cieux que le -télescope et le calcul rapprochent de lui. C'est une description -astronomique de l'espace infini dont notre globe est environné. -Dix-huit millions d'étoiles, actuellement visibles, étoiles qui -chacune sont un soleil et entraînent avec elles des systèmes de -planètes et de mondes, en marquent les bords, quelques-unes à de -telles distances qu'il faut des milliards de siècles pour que leur -lumière parvienne seulement à la terre. Quelles lettres pour graver le -nom de Dieu! - -«Plusieurs traités de géographie physique, et des plus distingués, -offrent dans leurs introductions une partie exclusivement -astronomique, tendant à faire envisager d'abord la terre dans sa -dépendance planétaire, et comme faisant partie du grand système -qu'anime le corps central du soleil. Cette marche des idées est -diamétralement opposée à celle que je me propose de suivre. Pour bien -saisir la grandeur du Cosmos, il ne faut pas subordonner la partie -sidérale, que Kant a appelée l'_histoire naturelle du ciel_, à la -partie terrestre. Dans le Cosmos, selon l'antique expression -d'Aristarque de Samos, qui préludait au système de Copernic, le soleil -(avec ses satellites) n'est qu'une des étoiles innombrables qui -remplissent les espaces. La description de ces espaces, la physique du -monde, ne peut commencer que par les corps célestes, par le tracé -graphique de l'univers, je dirais presque par une véritable _carte du -monde_, telle que, d'une main hardie, Herschel le père a osé la -figurer. Si, malgré la petitesse de notre planète, ce qui la concerne -exclusivement occupe dans cet ouvrage la place la plus considérable, -et s'y trouve développé avec le plus de détail, cela tient uniquement -à la disproportion de nos connaissances entre ce qui est accessible à -l'observation et ce qui s'y refuse. Cette subordination de la partie -céleste à la partie terrestre se rencontre déjà dans le grand ouvrage -de Bernard Varenius, qui a paru au milieu du dix-septième siècle. Il -distingua, le premier, la géographie en _générale_ et _spéciale_, -subdivisant celle-là en partie _absolue_, c'est-à-dire proprement -_terrestre_, et en partie _relative_ ou _planétaire_, selon qu'on -envisage la surface de la terre dans ses différentes zones, ou bien -les rapports de notre planète avec le soleil et la lune. C'est un beau -titre de gloire pour Varenius, que sa _Géographie générale et -comparée_ ait pu fixer à un haut degré l'attention de Newton. L'état -imparfait des sciences auxiliaires dans lesquelles il devait puiser ne -pouvait pas répondre à la grandeur de l'entreprise. Il était réservé à -notre temps et à ma patrie de voir tracer par Charles Ritter le -tableau de la géographie comparée dans toute son étendue et dans son -intime relation avec l'histoire de l'homme.» - -Les _nébuleuses_, que l'on suppose être des entrepôts d'étoiles et de -mondes, sont la vie lumineuse de ces océans de clarté. On les -entrevoit comme autant de voies lactées où Dieu range ses créations -matérielles avant de les lancer à leur place dans ses mondes. Les -comètes, à la course inattendue et irrégulière, sont les courriers -extraordinaires de cette armée des astres. Elles y portent la terreur, -et cependant leurs retours annoncent qu'elles sont elles-mêmes réglées -et qu'elles trouvent leur mission dans d'inaccessibles profondeurs. - -«Considérons en premier lieu cette matière cosmique répartie dans le -ciel sous des formes plus ou moins déterminées, et dans tous les états -possibles d'agrégation. Lorsqu'elles ont de faibles dimensions -apparentes, les nébuleuses présentent l'aspect de petits disques ronds -ou elliptiques, soit isolés, soit disposés par couples et réunis alors -quelquefois par un mince filet lumineux; sous de plus grands -diamètres, la matière nébuleuse prend les formes les plus variées: -elle envoie au loin, dans l'espace, de nombreuses ramifications; elle -s'étend en éventail, ou bien elle affecte la figure annulaire aux -contours nettement accusés, avec un espace central obscur. On croit -que ces nébuleuses subissent graduellement des changements de forme, -suivant que la matière, obéissant aux lois de gravitation, se condense -autour d'un ou de plusieurs centres. Environ 2500 de ces nébuleuses, -que les plus puissants télescopes n'ont pu résoudre en étoiles, sont -maintenant classées et déterminées, quant aux lieux qu'elles occupent -dans le ciel. - -«De même on peut reconnaître, dans l'immensité des champs célestes, -les diverses phases de la formation graduelle des étoiles. Cette -condensation progressive, enseignée par Anaximène, et, avec lui, par -toute l'école ionique, paraît ainsi se développer simultanément à nos -yeux. Il faut le reconnaître, la tendance presque divinatrice de ces -recherches et de ces efforts de l'esprit a toujours offert à -l'imagination l'attrait le plus puissant; mais ce qui doit captiver, -dans l'étude de la vie et des forces qui animent l'univers, c'est bien -moins la connaissance des êtres dans leur essence que celle de la loi -de leur développement, c'est-à-dire la succession des formes qu'ils -revêtent; car, de l'acte même de la création, d'une origine des choses -considérée comme la transition du néant à l'être, ni l'expérience, ni -le raisonnement, ne sauraient nous en donner l'idée.» - - -XII - -Nous sommes, nous, habitants de la terre, comme une île gouvernée par -notre soleil, roi séparé de cet amas de 18 millions d'autres soleils. - -«Dans l'état actuel de la science, le système solaire se compose de -onze planètes principales, de dix-huit lunes ou satellites, et d'une -myriade de comètes dont quelques-unes restent constamment dans les -limites étroites du monde des planètes: ce sont les comètes -planétaires. Nous pourrions encore, avec toute vraisemblance, ajouter -au cortége de notre soleil, et placer dans la sphère où s'exerce -immédiatement son action centrale, d'abord un anneau de matière -nébuleuse et animé d'un mouvement de rotation; cet anneau est -probablement situé entre l'orbite de Mars et celle de Vénus, du moins -il est certain qu'il dépasse l'orbite de la terre: c'est lui qui -produit cette apparence lumineuse, à forme pyramidale, connue sous le -nom de lumière zodiacale; en second lieu, une multitude d'astéroïdes -excessivement petits, dont les orbites coupent celle de la terre ou -s'en écartent fort peu: c'est par eux qu'on explique les apparitions -d'étoiles filantes et les chutes d'aérolithes. - -«Les onze planètes qui composent le système solaire sont accompagnées -de quelques planètes inférieures ou lunes. - -«Les comètes, qui laissent quelquefois entrevoir les étoiles à travers -leur queue, semblent être un composé de matière gazeuse plus apparente -que dangereuse.» - -Quant aux pierres tombantes ou étoiles filantes qui étonnent souvent -nos yeux, Humboldt les considère comme des millions de petites -planètes emportées par un mouvement de rotation autour du soleil, et -qui frappent aveuglément la terre quand nous les rencontrons, comme -des papillons aveugles. Ce système, qui est aussi celui d'autres -astronomes, paraît peu digne, peu vraisemblable ou peu conforme à la -loi générale des astres. Leur nature calcinée les ferait plutôt croire -volcaniques: matière élevée dans les airs par la force démesurée de -projection, et retombant du haut de l'atmosphère terrestre sur notre -hémisphère. Elles sont composées identiquement des mêmes huit métaux -terrestres analysés par Berzélius, fer, nikel, cobalt, manganèse, -chrome, cuivre, arsenic, étain, et de cinq terres qu'on retrouve dans -notre terre. La lumière zodiacale récemment découverte ne révèle pas -sa nature et son origine. Humboldt, qui la reconnaît et qui l'admire, -conjecture qu'elle est le reflet d'astres innombrables et lumineux -noyés dans les espaces les plus rapprochés du soleil. - -L'étendue, la pesanteur, la température du globe entier de la terre se -déterminent facilement. - -La force magnétique, dont M. de Humboldt s'est spécialement occupé, -lui semble résider dans les espaces célestes et diriger de là ces -phénomènes. - -Il examine ensuite l'écorce de notre planète et la géographie des -plantes vivantes ou fossiles: ce n'est plus qu'un naturaliste; puis -la formation des montagnes par l'action du feu ou plutonium; puis les -mers, les vents, les climats, l'électricité; puis la vie, puis les -animaux, puis l'homme. - -Ici il s'arrête et il pense: - - -XIII - -«Le tableau général de la nature que j'essaye de dresser serait -incomplet, si je n'entreprenais de décrire ici également, en quelques -traits caractéristiques, l'_espèce humaine_ considérée dans ses -nuances physiques, dans la distribution géographique de ses types -contemporains, dans l'influence que lui ont fait subir les forces -terrestres, et qu'à son tour elle a exercée, quoique plus faiblement, -sur celles-ci. Soumise, bien qu'à un moindre degré que les plantes et -les animaux, aux circonstances du sol et aux conditions -météorologiques de l'atmosphère, par l'activité de l'esprit, par le -progrès de l'intelligence qui s'élève peu à peu, aussi bien que par -cette merveilleuse flexibilité d'organisation qui se plie à tous les -climats, notre espèce échappe plus aisément aux puissances de la -nature; mais elle n'en participe pas moins d'une manière essentielle à -la vie qui anime notre globe tout entier. C'est par ces secrets -rapports que le problème si obscur et si controversé de la possibilité -d'une origine commune pour différentes races humaines, rentre dans la -sphère d'idées qu'embrasse la description physique du monde. L'examen -de ce problème marquera, si je puis m'exprimer ainsi, d'un intérêt -plus noble, de cet intérêt supérieur qui s'attache à l'humanité, le -but final de mon ouvrage. L'immense domaine des langues, dans la -structure si variée desquelles se réfléchissent mystérieusement les -aptitudes des peuples, confine de très-près à celui de la parenté des -races; et ce que sont capables de produire même les moindres -diversités de race, nous l'apprenons par un grand exemple, celui de la -culture intellectuelle si diversifiée de la nation grecque. Ainsi les -questions les plus importantes que soulève l'histoire de la -civilisation de l'espèce humaine, se rattachent aux notions capitales -de l'origine des peuples, de la parenté des langues, de l'immutabilité -d'une direction primordiale tant de l'âme que de l'esprit. - -«Tant que l'on s'en tint aux extrêmes dans les variations de la -couleur et de la figure, et qu'on se laissa prévenir à la vivacité des -premières impressions, on fut porté à considérer les races, non comme -de simples variétés, mais comme des souches humaines, originairement -distinctes. La permanence de certains types, en dépit des influences -les plus contraires des causes extérieures, surtout du climat, -semblait favoriser cette manière de voir, quelque courtes que soient -les périodes de temps dont la connaissance historique nous est -parvenue. Mais, dans mon opinion, des raisons plus puissantes militent -en faveur de l'unité de l'espèce humaine, savoir, les nombreuses -gradations de la couleur de la peau et de la structure du crâne, que -les progrès rapides de la science géographique ont fait connaître dans -les temps modernes; l'analogie que suivent, en s'altérant, d'autres -classes d'animaux, tant sauvages que privés; les observations -positives que l'on a recueillies sur les limites prescrites à la -fécondité des métis. La plus grande partie des contrastes dont on -était si frappé jadis s'est évanouie devant le travail approfondi de -Tiedemann sur le cerveau des Nègres et des Européens, devant les -recherches anatomiques de Vrolik et de Weber sur la configuration du -bassin. Si l'on embrasse dans leur généralité les nations africaines -de couleur foncée, sur lesquelles l'ouvrage capital de Prichard a -répandu tant de lumières, et si on les compare avec les tribus de -l'archipel méridional de l'Inde et des îles de l'Australie -occidentale, avec les Papous et les Alfourous (Harafores, Endamènes), -on aperçoit clairement que la teinte noire de la peau, les cheveux -crépus, et les traits de la physionomie nègre sont loin d'être -toujours associés. Tant qu'une faible partie de la terre fut ouverte -aux peuples de l'Occident, des vues exclusives dominèrent parmi eux. -La chaleur brûlante des tropiques et la couleur noire du teint -semblèrent inséparables. «Les Éthiopiens,» chantait l'ancien poëte -tragique Théodecte de Phasélis, «doivent au dieu du soleil, qui -s'approche d'eux dans sa course, le sombre éclat de la suie dont il -colore leurs corps.» Il fallut les conquêtes d'Alexandre, qui -éveillèrent tant d'idées de géographie physique, pour engager le débat -relatif à cette problématique influence des climats sur les races -d'hommes. «Les familles des animaux et des plantes,» dit un des plus -grands anatomistes de notre âge, Jean Müller, dans sa _Physiologie de -l'homme_, «se modifient durant leur propagation sur la face de la -terre, entre les limites qui déterminent les espèces et les genres. -Elles se perpétuent organiquement comme types de la variation des -espèces. Du concours de différentes causes, de différentes conditions, -tant intérieures qu'extérieures, qui ne sauraient être signalées en -détail, sont nées les races présentes des animaux; et leurs variétés -les plus frappantes se rencontrent chez ceux qui ont en partage la -faculté d'extension la plus considérable sur la terre. Les races -humaines sont les formes d'une espèce unique, qui s'accouplent en -restant fécondes, et se perpétuent par la génération. Ce ne sont -point les espèces d'un genre; car, si elles l'étaient, en se croisant, -elles deviendraient stériles. De savoir si les races d'hommes -existantes descendent d'un ou de plusieurs hommes primitifs, c'est ce -qu'on ne saurait découvrir par l'expérience.» - - -XIV - -Les recherches géographiques sur le siége primordial, ou, comme on -dit, sur le berceau de l'espèce humaine, ont dans le fait un caractère -purement mythique. «Nous ne connaissons,» dit Guillaume de Humboldt, -dans un travail encore inédit sur la diversité des langues et des -peuples, «nous ne connaissons, ni historiquement, ni par aucune -tradition certaine, le moment où l'espèce humaine n'ait pas été -séparée en groupes de peuples. Si cet état de choses a existé dès -l'origine, ou s'il s'est produit plus tard, c'est ce qu'on ne saurait -décider par l'histoire. Des légendes isolées se retrouvant sur des -points très-divers du globe, sans communication apparente, sont en -contradiction avec la première hypothèse, et font descendre le genre -humain tout entier d'un couple unique. Cette tradition est si -répandue, qu'on l'a quelquefois regardée comme un antique souvenir des -hommes. Mais cette circonstance même prouverait plutôt qu'il n'y a là -aucune transmission réelle d'un fait, aucun fondement vraiment -historique, et que c'est tout simplement l'identité de la conception -humaine, qui partout a conduit les hommes à une explication semblable -d'un phénomène identique. Un grand nombre de mythes, sans liaison -historique les uns avec les autres, doivent ainsi leur ressemblance et -leur origine à la parité des imaginations ou des réflexions de -l'esprit humain. Ce qui montre encore dans la tradition dont il s'agit -le caractère manifeste de la fiction, c'est qu'elle prétend expliquer -un phénomène en dehors de toute expérience, celui de la première -origine de l'espèce humaine, d'une manière conforme à l'expérience de -nos jours; la manière, par exemple, dont, à une époque où le genre -humain tout entier comptait déjà des milliers d'années d'existence, -une île déserte ou un vallon isolé dans les montagnes peut avoir été -peuplé. En vain la pensée se plongerait dans la méditation du problème -de cette première origine; l'homme est si étroitement lié à son espèce -et au temps, que l'on ne saurait concevoir un être humain venant au -monde sans une famille déjà existante ........ Cette question donc ne -pouvant être résolue ni par la voie du raisonnement ni par celle de -l'expérience, faut-il penser que l'état primitif, tel que nous le -décrit une prétendue tradition, est réellement historique, ou bien que -l'espèce humaine, dès son principe, couvrit la terre en forme de -peuplades? C'est ce que la science des langues ne saurait décider par -elle-même, comme elle ne doit point non plus chercher une solution -ailleurs pour en tirer des éclaircissements sur les problèmes qui -l'occupent. - -«L'humanité se distribue en simples variétés, que l'on désigne par le -mot un peu indéterminé de _races_. De même que dans le règne végétal, -dans l'histoire naturelle des oiseaux et des poissons, il est plus sûr -de grouper les individus en un grand nombre de familles, que de les -réunir en un petit nombre de sections embrassant des masses -considérables; de même, dans la détermination des races, il me paraît -préférable d'établir de petites familles de peuples. Que l'on suive la -classification de mon maître Blumenbach en cinq races (Caucasique, -Mongolique, Américaine, Éthiopique et Malaie), ou bien qu'avec -Prichard on reconnaisse sept races (Iranienne, Touranienne, -Américaine, des Hottentots et Bouschmans, des Nègres, des Papous et -des Alfourous), il n'en est pas moins vrai qu'aucune différence -radicale et typique, aucun principe de division naturel et rigoureux -ne régit de tels groupes. On sépare ce qui semble former les extrêmes -de la figure et de la couleur, sans s'inquiéter des familles de -peuples qui échappent à ces grandes classes et que l'on a nommées, -tantôt races scythiques, tantôt races allophyliques. _Iraniens_ est, à -la vérité, une dénomination mieux choisie pour les peuples d'Europe -que celle de _Caucasiens_; et pourtant il faut bien avouer que les -noms géographiques, pris comme désignations de races, sont extrêmement -indéterminés, surtout quand le pays qui doit donner son nom à telle ou -telle race se trouve, comme le Touran ou Mawerannahar, par exemple, -avoir été habité, à différentes époques, par les souches de peuples -les plus diverses, d'origine indo-germanique et finnoise, mais non pas -mongolique. - -«Les langues, créations intellectuelles de l'humanité, et qui tiennent -de si près aux premiers développements de l'esprit, ont, par cette -empreinte nationale qu'elles portent en elles-mêmes, une haute -importance, pour aider à reconnaître la ressemblance ou la différence -des races. Ce qui leur donne cette importance, c'est que la communauté -de leur origine est un fil conducteur, au moyen duquel on pénètre dans -le mystérieux labyrinthe, où l'union des dispositions physiques du -corps avec les pouvoirs de l'intelligence se manifeste sous mille -formes diverses. Les remarquables progrès que l'étude philosophique -des langues a faits en Allemagne depuis moins d'un demi-siècle, -facilitent les recherches sur leur caractère national, sur ce -qu'elles paraissent devoir à la parenté des peuples qui les parlent. -Mais, comme dans toutes les sphères de la spéculation idéale, à côté -de l'espoir d'un butin riche et assuré, est ici le danger des -illusions si fréquentes en pareille matière. - -«Des études ethnographiques positives, soutenues par une connaissance -approfondie de l'histoire, nous apprennent qu'il faut apporter de -grandes précautions dans cette comparaison des peuples et des langues -dont ils se sont servis à une époque déterminée. La conquête, une -longue habitude de vivre ensemble, l'influence d'une religion -étrangère, le mélange des races, lors même qu'il aurait eu lieu avec -un petit nombre d'immigrants plus forts et plus civilisés, ont produit -un phénomène qui se remarque à la fois dans les deux continents, -savoir, que deux familles de langues entièrement différentes peuvent -se trouver dans une seule et même race; que, d'un autre côté, chez des -peuples très-divers d'origine peuvent se rencontrer des idiomes d'une -même souche de langues. Ce sont les grands conquérants asiatiques -qui, par la puissance de leurs armes, par le déplacement et le -bouleversement des populations, ont surtout contribué à créer dans -l'histoire ce double et singulier phénomène. - -«Le langage est une partie intégrante de l'histoire naturelle de -l'esprit; et bien que l'esprit, dans son heureuse indépendance, se -fasse à lui-même des lois qu'il suit sous les influences les plus -diverses, bien que la liberté qui lui est propre s'efforce constamment -de le soustraire à ces influences, pourtant il ne saurait s'affranchir -tout à fait des liens qui le retiennent à la terre. Toujours il reste -quelque chose de ce que les dispositions naturelles empruntent au sol, -au climat, à la sérénité d'un ciel d'azur, ou au sombre aspect d'une -atmosphère chargée de vapeurs. Sans doute la richesse et la grâce dans -la structure d'une langue sont l'oeuvre de la pensée, dont elles -naissent comme de la fleur la plus délicate de l'esprit; mais les deux -sphères de la nature physique et de l'intelligence ou du sentiment -n'en sont pas moins étroitement unies l'une à l'autre; et c'est ce qui -fait que nous n'avons pas voulu ôter à notre tableau du monde ce que -pouvaient lui communiquer de coloris et de lumière ces considérations, -toutes rapides qu'elles sont, sur les rapports des races et des -langues. - -«En maintenant l'unité de l'espèce humaine, nous rejetons, par une -conséquence nécessaire, la distinction désolante de races supérieures -et de races inférieures. Sans doute il est des familles de peuples -plus susceptibles de culture, plus civilisées, plus éclairées; mais il -n'en est pas de plus nobles que les autres. Toutes sont également -faites pour la liberté, pour cette liberté qui, dans un état de -société peu avancé, n'appartient qu'à l'individu; mais qui, chez les -nations appelées à la jouissance de véritables institutions -politiques, est le droit de la communauté tout entière. Une idée qui -se révèle à travers l'histoire en étendant chaque jour son salutaire -empire, une idée qui, mieux que toute autre, prouve le fait si souvent -contesté, mais plus encore incompris, de la perfectibilité générale de -l'espèce, c'est l'idée de l'humanité. C'est elle qui tend à faire -tomber les barrières que des préjugés et des vues intéressées de -toute sorte ont élevées entre les hommes, et à faire envisager -l'humanité dans son ensemble, sans distinction de religion, de nation, -de couleur, comme une grande famille de frères, comme un corps unique, -marchant vers un seul et même but, le libre développement des forces -morales. Ce but est le but final, le but suprême de la sociabilité, et -en même temps la direction imposée à l'homme par sa propre nature, -pour l'agrandissement indéfini de son existence. Il regarde la terre, -aussi loin qu'elle s'étend; le ciel, aussi loin qu'il le peut -découvrir, illuminé d'étoiles, comme son intime propriété, comme un -double champ ouvert à son activité physique et intellectuelle. Déjà -l'enfant aspire à franchir les montagnes et les mers qui -circonscrivent son étroite demeure; et puis, se repliant sur lui-même -comme la plante, il soupire après le retour. C'est là, en effet, ce -qu'il y a dans l'homme de touchant et de beau, cette double aspiration -vers ce qu'il désire et vers ce qu'il a perdu; c'est elle qui le -préserve du danger de s'attacher d'une manière exclusive au moment -présent. Et de la sorte, enracinée dans les profondeurs de la nature -humaine, commandée en même temps par ses instincts les plus sublimes, -cette union bienveillante et fraternelle de l'espèce entière devient -une des grandes idées qui président à l'histoire de l'humanité. - -«Qu'il soit permis à un frère de terminer par ces paroles, qui puisent -leur charme dans la profondeur des sentiments, la description générale -des phénomènes de la nature au sein de l'univers. Depuis les -nébuleuses lointaines, et depuis les étoiles doubles circulant dans -les cieux, nous sommes descendus jusqu'aux corps organisés les plus -petits du règne animal, dans la mer et sur la terre; jusqu'aux germes -délicats de ces plantes qui tapissent la roche nue, sur la pente des -monts couronnés de glaces. Des lois connues partiellement nous ont -servi à classer tous ces phénomènes; d'autres lois, d'une nature plus -mystérieuse, exercent leur empire dans les régions les plus élevées du -monde organique, dans la sphère de l'espèce humaine avec ses -conformations diverses, avec l'énergie créatrice de l'esprit dont elle -est douée, avec les langues variées qui en sont le produit. Un -tableau physique de la nature s'arrête à la limite où commence la -sphère de l'intelligence, où le regard plonge dans un monde différent. -Cette limite, il la marque et ne la franchit point.» - - -XV - -Après ce savant aperçu sur l'astronomie de l'univers, j'ouvre le -deuxième volume du _Cosmos_ de M. de Humboldt, et je le trouve -redescendu sans transition de ces mondes incommensurables à une espèce -de littérature _cosmique_ qui ne s'enchaîne en rien à ce tableau de -l'univers. Je demeure anéanti de la petitesse des considérations -littéraires, après ces divagations éthérées et infinies; c'était une -vaste philosophie que j'attendais, je tombe dans des phrases sans fond -et sans suite. Jugez-en vous-mêmes. Voici son début: - -MOYENS PROPRES À RÉPANDRE L'ÉTUDE DE LA NATURE. - -«Nous passons de la sphère des objets extérieurs à la sphère des -sentiments. Dans le premier volume nous avons exposé, sous la forme -d'un vaste tableau de la nature, ce que la science, fondée sur des -observations rigoureuses et dégagée de fausses apparences, nous a -appris à connaître des phénomènes et des lois de l'univers. Mais ce -spectacle de la nature ne serait pas complet si nous ne considérions -comment il se reflète dans la pensée et dans l'imagination disposée -aux impressions poétiques. Un monde intérieur se révèle à nous. Nous -ne l'explorerons pas, comme le fait la philosophie de l'art, pour -distinguer ce qui dans nos émotions appartient à l'action des objets -extérieurs sur les sens, et ce qui émane des facultés de l'âme ou -tient aux dispositions natives des peuples divers. C'est assez -d'indiquer la source de cette contemplation intelligente qui nous -élève au pur sentiment de la nature, de rechercher les causes qui, -surtout dans les temps modernes, ont contribué si puissamment, en -éveillant l'imagination, à propager l'étude des sciences naturelles et -le goût des voyages lointains. - -«Les moyens propres à répandre l'étude de la nature consistent, comme -nous l'avons dit déjà, dans trois formes particulières sous lesquelles -se manifestent la pensée et l'imagination créatrice de l'homme: la -description animée des scènes et des productions de la nature; la -peinture de paysage, du moment où elle a commencé à saisir la -physionomie des végétaux, leur sauvage abondance, et le caractère -individuel du sol qui les produit; la culture plus répandue des -plantes tropicales et les collections d'espèces exotiques dans les -jardins et dans les serres. Chacun de ces procédés pourrait être -l'objet de longs développements, si l'on voulait en faire l'histoire; -mais il convient mieux, d'après l'esprit et le plan de cet ouvrage, de -nous attacher à quelques idées essentielles et d'étudier en général -comment la nature a diversement agi sur la pensée et l'imagination des -hommes, suivant les époques et les races, jusqu'à ce que, par le -progrès des esprits, la science et la poésie s'unissent et se -pénétrassent de plus en plus. Pour embrasser l'ensemble de la nature, -il ne faut pas s'en tenir aux phénomènes du dehors; il faut faire -entrevoir du moins quelques-unes de ces analogies mystérieuses et de -ces harmonies morales qui rattachent l'homme au monde extérieur; -montrer comment la nature, en se reflétant dans l'homme, a été tantôt -enveloppée d'un voile symbolique qui laissait entrevoir de gracieuses -images, tantôt a fait éclore en lui le noble germe des arts. - -«En énumérant les causes qui peuvent nous porter vers l'étude -scientifique de la nature, nous devons rappeler aussi que des -impressions fortuites et en apparence passagères ont souvent, dans la -jeunesse, décidé de toute l'existence. Le plaisir naïf que fait -éprouver la forme articulée de certains continents ou des mers -intérieures sur les cartes géographiques, l'espoir de contempler ces -belles constellations australes que n'offre jamais à nos yeux la voûte -de notre ciel, les images des palmiers de la Palestine ou des cèdres -du Liban que renferment les livres saints, peuvent faire germer au -fond d'une âme d'enfant l'amour des expéditions lointaines. S'il -m'était permis d'interroger ici mes plus anciens souvenirs de -jeunesse, de signaler l'attrait qui m'inspira de bonne heure -l'invincible désir de visiter les régions tropicales, je citerais: les -descriptions pittoresques des îles de la mer du Sud, par George -Forster; les tableaux de Hodges représentant les rives du Gange, dans -la maison de Warren Hastings, à Londres; un dragonnier colossal dans -une vieille tour du jardin botanique à Berlin. Ces exemples se -rattachent aux trois classes signalées plus haut, au genre descriptif -inspiré par une contemplation intelligente de la nature, à la peinture -de paysage, enfin à l'observation directe des grandes formes du règne -végétal. Il ne faut pas oublier que l'efficacité de ces moyens dépend -en grande partie de l'état de la culture chez les modernes, et des -dispositions de l'âme, qui, selon les races et les temps, est plus ou -moins sensible aux impressions de la nature.» - - -XVI - -Humboldt passe à la poésie descriptive, à Hésiode; il cite Homère et -Pindare. On descend du millième ciel pour assister à un cours de -littérature. Puis vient Lucrèce qui chante la nature, son dieu. Puis -Cicéron, l'homme d'État malheureux, se réfugiant dans la nature, -conserve dans son coeur, en proie aux passions politiques, un goût vif -pour la nature et l'amour de la solitude. Il faut chercher la source -de ces sentiments dans les profondeurs d'un grand et noble caractère. -Les écrits de Cicéron prouvent la vérité de cette observation. On -sait, il est vrai, qu'il a fait de nombreux emprunts au _Phèdre_ de -Platon, dans le traité des _Lois_ et dans celui de l'_Orateur_; mais -l'imitation n'a rien fait perdre de son individualité propre à la -peinture du sol italique. Platon dépeint en quelques traits généraux -«l'ombrage épais du haut platane, les parfums qui s'exhalent de -l'Agnus-castus en fleur, la brise qui sent l'été et dont le murmure -accompagne les choeurs des cigales.» Pour la description de Cicéron, -elle est tellement fidèle, comme l'a remarqué récemment un observateur -ingénieux, qu'aujourd'hui encore on en peut retrouver sur les lieux -mêmes tous les traits............ - -À travers les terribles orages de l'an 708, Cicéron trouva quelques -adoucissements dans ses villas, se rendant tour à tour de Tusculum à -Arpinum, des environs d'Antium à ceux de Cumes. - -«Rien de plus agréable, écrit-il à Atticus, que cette solitude, rien -de plus gracieux que cette villa, le rivage qui est auprès et la vue -de la mer.» Il écrit encore de l'île d'Astura, à l'embouchure du -fleuve du même nom, sur la côte de la mer Tyrrhénienne. «Personne ici -ne me dérange, et quand je vais dès le matin me cacher dans un bois -épais et sauvage, je n'en sors plus avant le soir. Après mon bien-aimé -Atticus, rien ne m'est plus cher que la solitude; là je n'ai de -commerce qu'avec les lettres, et pourtant mes études sont souvent -interrompues par mes larmes. Je combats contre la douleur autant que -je le puis, mais la lutte est encore au-dessus de mes forces.» -Plusieurs critiques ont cru retrouver par avance dans ces lettres, -ainsi que dans celles de Pline, l'accent de la sentimentalité moderne; -je n'y vois, pour moi, que l'accent d'une sensibilité profonde, qui, -dans tous les temps et chez tous les peuples, s'échappe des coeurs -douloureusement émus. - -Horace, Virgile, Ovide, sont ensuite présentés en exemple. - -«La connaissance des oeuvres de Virgile et d'Horace est si -généralement répandue parmi toutes les personnes un peu initiées à la -littérature latine, qu'il serait superflu d'en extraire des passages -pour rappeler le vif et tendre sentiment de la nature qui anime -quelques-unes de leurs compositions. Dans l'épopée nationale de -Virgile, la description du paysage, d'après la nature même de ce genre -de poëme, devait être un simple accessoire, et ne pouvait occuper que -peu de place. Nulle part on ne remarque que l'auteur se soit attaché à -décrire des lieux déterminés; mais les couleurs harmonieuses de ses -tableaux révèlent une profonde intelligence de la nature. Où le calme -de la mer et le repos de la nuit ont-ils été plus heureusement -retracés? Quel contraste entre ces images sereines et les énergiques -peintures de l'orage, dans le premier livre des Géorgiques, de la -tempête qui assaille les Troyens au milieu des Strophades, de -l'écroulement des rochers et de l'éruption de l'Etna, dans l'Énéide! -De la part d'Ovide, on eût pu attendre, comme fruit de son long séjour -à Tomes, dans les plaines de la Moesie inférieure, une description -poétique de ces déserts sur lesquels l'antiquité est restée muette. -L'exilé ne vit pas, il est vrai, cette partie des steppes qui, -recouvertes dans l'été de plantes vigoureuses hautes de quatre à six -pieds, offre, à chaque souffle du vent, la gracieuse image d'une mer -de fleurs agitée. Le lieu où fut relégué Ovide était une lande -marécageuse; accablé par une disgrâce au-dessus de ses forces, il -était plus disposé à se reporter en souvenir aux jouissances du monde -et aux événements politiques de Rome, qu'à contempler les vastes -déserts qui l'entouraient. Comme compensation, et sans compter les -descriptions, peut-être même un peu trop fréquentes, de grottes, de -sources et de clairs de lune, ce poëte, qui possédait à un si haut -degré le talent de peindre, nous a laissé un récit singulièrement -exact et intéressant, même pour la géologie, d'une éruption volcanique -près de Méthone, entre Épidaure et Trézène. Dans ce tableau que nous -avons eu déjà l'occasion de signaler ailleurs, Ovide montre le sol se -soulevant en forme de colline par la force des vapeurs intérieurement -comprimées, comme une vessie gonflée, ou comme une outre formée de la -peau d'un chevreau.» - - -XVII - -Pline l'Ancien décrit en prose la nature; les Indes orientales et la -Perse offrent des modèles de belles descriptions. La poésie biblique -est un lyrisme pieux. - -«Grâce à l'uniformité qui s'est conservée dans les moeurs et dans les -habitudes de la vie nomade, les voyageurs modernes ont pu confirmer la -vérité de ces tableaux. La poésie lyrique est plus ornée et déploie la -vie de la nature dans toute sa plénitude. On peut dire que le 103e -psaume est à lui seul une esquisse du monde. «Le Seigneur, revêtu de -lumière, a étendu le ciel comme un tapis. Il a fondé la terre sur sa -propre solidité, en sorte qu'elle ne vacillât pas dans toute la durée -des siècles. Les eaux coulent du haut des montagnes dans les vallons, -aux lieux qui leur ont été assignés, afin que jamais elles ne passent -les bornes prescrites, mais qu'elles abreuvent tous les animaux des -champs. Les oiseaux du ciel chantent sous le feuillage. Les arbres de -l'Éternel, les cèdres que Dieu lui-même a plantés, se dressent pleins -de séve; les oiseaux y font leur nid, et l'autour bâtit son habitation -sur les sapins.» Dans le même psaume est décrite la mer «où s'agite la -vie d'êtres sans nombre. Là passent les vaisseaux et se meuvent les -monstres que tu as créés, ô Dieu, pour qu'ils s'y jouassent -librement.» L'ensemencement des champs, la culture de la vigne, qui -réjouit le coeur de l'homme, celle de l'olivier, y ont aussi trouvé -place. Les corps célestes complètent ce tableau de la nature. «Le -Seigneur a créé la lune pour mesurer le temps, et le soleil connaît le -terme de sa course. Il fait nuit, les animaux se répandent sur la -terre, les lionceaux rugissent après leur proie et demandent leur -nourriture à Dieu. Le soleil paraît, ils se rassemblent et se -réfugient dans leurs cavernes, tandis que l'homme se rend à son -travail et fait sa journée jusqu'au soir.» On est surpris, dans un -poëme lyrique aussi court, de voir le monde entier, la terre et le -ciel, peints en quelques traits. À la vie confuse des éléments est -opposée l'existence calme et laborieuse de l'homme, depuis le lever du -soleil jusqu'au moment où le soir met fin à ses travaux. Ce contraste, -ces vues générales sur l'action réciproque des phénomènes, ce retour à -la puissance invisible et présente qui peut rajeunir la terre ou la -réduire en poudre, tout est empreint d'un caractère sublime plus -propre, il faut le dire, à étonner qu'à émouvoir. - -«De semblables aperçus sur le monde sont souvent exposés dans les -psaumes, mais nulle part d'une manière plus complète que dans le -trente-septième chapitre du livre de Job, assurément fort ancien, bien -qu'il ne remonte pas au-delà de Moïse. On sent que les accidents -météorologiques qui se produisent dans la région des nuages, les -vapeurs qui se condensent ou se dissipent, suivant la direction des -vents, les jeux bizarres de la lumière, la formation de la grêle et du -tonnerre, avaient été observés avant d'être décrits. Plusieurs -questions aussi sont posées, que la physique moderne peut ramener sans -doute à des formules plus scientifiques, mais pour lesquelles elle n'a -pas trouvé encore de solution satisfaisante. On tient généralement le -livre de Job pour l'oeuvre la plus achevée de la poésie hébraïque. Il -y a autant de charme pittoresque dans la peinture de chaque phénomène -que d'art dans la composition didactique de l'ensemble. Chez tous les -peuples qui possèdent une traduction du livre de Job, ces tableaux de -la nature orientale ont produit une impression profonde. «Le Seigneur -marche sur les sommets de la mer, sur le dos des vagues soulevées par -la tempête.--L'aurore embrasse les contours de la terre et façonne -diversement les nuages, comme la main de l'homme pétrit l'argile -docile.» On trouve aussi décrites dans le livre de Job les moeurs des -animaux, de l'âne sauvage et du cheval, du buffle, de l'hippopotame et -du crocodile, de l'aigle et de l'autruche. Nous y voyons «l'air pur, -quand viennent à souffler les vents dévorants du Sud, étendu comme un -miroir poli sur les déserts altérés.» Là où la nature est plus avare -de ses dons, elle aiguise les sens de l'homme, afin qu'attentif à tous -les symptômes qui se manifestent dans l'atmosphère et dans la région -des nuages, il puisse, au milieu de la solitude des déserts ou sur -l'immensité de l'Océan, prévoir toutes les révolutions qui se -préparent. C'est surtout dans la partie aride et montagneuse de la -Palestine que le climat est de nature à provoquer ces observations. La -variété ne manque pas non plus à la poésie des Hébreux. Tandis que, -depuis Josué jusqu'à Samuel, elle respire l'ardeur des combats, le -petit livre de Ruth la glaneuse offre un tableau de la simplicité la -plus naïve et d'un charme inexprimable. Goethe, à l'époque de son -enthousiasme pour l'Orient, l'appelait le poëme le plus délicieux que -nous eût transmis la muse de l'épopée et de l'idylle.» - - -XVIII - -Dans des temps plus rapprochés de nous, les premiers monuments de la -littérature des Arabes conservent encore un reflet affaibli de cette -grande manière de contempler la nature, qui fut, à une époque si -reculée, un trait distinctif de la race sémitique. Je rappellerai à ce -sujet la description pittoresque de la vie des Bédouins au désert par -le grammairien Asmai, qui a rattaché ce tableau au nom célèbre -d'Antar, et l'a réuni dans un grand ouvrage avec d'autres légendes -chevaleresques antérieures au mahométisme. Le héros de cette nouvelle -romantique est le même Antar, de la tribu d'Abs, fils du favori -Scheddad et d'une esclave noire, dont les vers sont au nombre des -poëmes couronnés, suspendus dans la Kaaba (Moallakât). Le savant -traducteur anglais, M. Terrick Hamilton, a déjà appelé l'attention sur -les accents bibliques qui résonnent comme un écho dans les vers -d'Antar. Asmai fait voyager le fils du désert à Constantinople; c'est -pour lui une occasion d'opposer d'une manière pittoresque la -civilisation grecque et la rudesse de la vie nomade. Que d'ailleurs, -dans les plus anciennes poésies des Arabes, la description du sol -n'ait tenu que peu de place, il n'y a pas là de quoi s'étonner, si -l'on songe, ainsi que l'a remarqué un orientaliste très-versé dans -cette littérature, M. Freitag, de Bonn, que l'objet principal des -poëtes arabes est le récit des faits d'armes, l'éloge de l'hospitalité -et la fidélité dans l'amour. On peut citer en outre chez les Anglais -Milton, dans sa description d'Éden; chez les Français, Rousseau, -Buffon, Bernardin de Saint-Pierre; enfin Chateaubriand, que M. de -Humboldt appelle son ami. M. de Humboldt est, comme moi, fanatique de -_Paul et Virginie_. - -Voici comment il en parle: - -«Puisque nous sommes revenu aux prosateurs, nous nous arrêterons avec -plaisir sur la création qui a valu à Bernardin de Saint-Pierre la -meilleure partie de sa gloire. Le livre de _Paul et Virginie_, dont on -aurait peine à trouver le pendant dans une autre littérature, est -simplement le tableau d'une île située dans la mer des tropiques, où, -tantôt à couvert sous un ciel clément, tantôt menacées par la lutte -des éléments en fureur, deux figures gracieuses se détachent du milieu -des plantes qui couvrent le sol de la forêt, comme d'un riche tapis de -fleurs. Dans ce livre, ainsi que dans la _Chaumière indienne_, et même -dans les _Études de la nature_, déparées malheureusement par des -théories aventureuses et par de graves erreurs de physique, l'aspect -de la mer, les nuages qui s'amoncellent, le vent qui murmure à travers -les buissons de bambous, les hauts palmiers qui courbent leurs têtes, -sont décrits avec une vérité inimitable. _Paul et Virginie_ m'a -accompagné dans les contrées dont s'inspira Bernardin de Saint-Pierre; -je l'ai relu pendant bien des années avec mon compagnon et mon ami M. -Bonpland. Que l'on veuille bien me pardonner ce rappel d'impressions -toutes personnelles. Là, tandis que le ciel du Midi brillait de son -pur éclat, ou que par un temps de pluie, sur les rives de l'Orénoque, -la foudre en grondant illuminait la forêt, nous avons été pénétrés -tous deux de l'admirable vérité avec laquelle se trouve représentée, -en si peu de pages, la puissante nature des tropiques, dans tous ses -traits originaux. Le même soin des détails, sans que l'impression de -l'ensemble en soit jamais troublée, sans que jamais la libre -imagination du poëte se lasse d'animer la matière qu'il met en oeuvre, -caractérise l'auteur d'_Atala_, de _René_, des _Martyrs_ et des -Voyages en Grèce et en Palestine. Dans ces créations, sont rassemblés -et reproduits avec d'admirables couleurs tous les contrastes que le -paysage peut offrir sous les latitudes les plus opposées.» - - LAMARTINE. - -(_La suite au prochain Entretien._) - - - - -CXIVe ENTRETIEN. - -LA SCIENCE OU LE COSMOS, - -PAR M. DE HUMBOLDT. - -(TROISIÈME PARTIE.) - - -I - -Humboldt passe à la peinture et au dessin. Platon dit quelque part aux -Grecs: «La terre est petite.» - -«Platon laisse voir un sentiment profond de la grandeur du monde, -lorsqu'il indique en ces termes, dans le _Phédon_, les bornes étroites -de la mer Méditerranée. Nous tous qui remplissons l'espace compris -entre le Phase et les colonnes d'Hercule, nous ne possédons qu'une -petite partie de la terre, groupés autour de la mer Méditerranée comme -des fourmis ou des grenouilles autour d'un marais.» - -De là sont parties cependant toutes les expéditions navales qui ont -agrandi l'idée du monde. - -Les Égyptiens complètent l'idée nouvelle de la grandeur de la terre, -en naviguant par le golfe Arabique jusqu'au Gange, et chez les Scythes -par le Bosphore de Thrace. L'expédition d'Alexandre fond les races, -les idées des deux mondes: la terre est connue. Les livres d'Aristote -sur les animaux sont contemporains de l'expédition d'Alexandre, son -élève. - -Les Ptolémées, en Égypte, développent la nature; les Romains, en -soumettant le monde occidental, préparent à Pline les moyens de le -décrire. Sa description est savante et réellement universelle: c'est -le Cosmos latin. Le christianisme fait découvrir l'_unité_ du genre -humain. - - -II - -Les Arabes apparaissent enfin comme des précurseurs de la race -chinoise; ils répandent, sous les califes, l'unité de Dieu, la -médecine, les mathématiques, le commerce, la géographie, la chimie, -l'algèbre, et disparaissent après avoir annoncé ces grandes -découvertes. Ils fondent Bagdad, capitale du monde oriental civilisé. -L'Espagne, le Portugal, les Anglais, complètent la géographie par la -découverte de l'Amérique et des Indes orientales. - -«La période de découvertes dans les espaces terrestres, l'ouverture -soudaine d'un continent inconnu, n'ont pas ajouté seulement à la -connaissance du globe; elles ont agrandi l'horizon du monde, ou, pour -m'exprimer avec plus de précision, elles ont élargi les espaces -visibles de la voûte céleste. Puisque l'homme, en traversant des -latitudes différentes, voit changer en même temps la terre et les -astres, suivant la belle expression du poëte élégiaque Garcilaso de la -Vega, les voyageurs devaient, en pénétrant vers l'équateur, le long -des deux côtes de l'Afrique et jusque par-delà la pointe méridionale -du Nouveau Monde, contempler avec admiration le magnifique spectacle -des constellations méridionales. Il leur était permis de l'observer -plus à l'aise et plus fréquemment que cela n'était possible au temps -d'Hiram ou des Ptolémées, sous la domination romaine et sous celle des -Arabes, quand on était borné à la mer Rouge ou à l'océan Indien, -c'est-à-dire à l'espace compris entre le détroit de Bab-el-Mandeb et -la presqu'île occidentale de l'Inde. Au commencement du XVIe siècle, -Amerigo Vespucci dans ses lettres, Vicente Yañez Pinzon, Pigafetta, -compagnon de Magellan et d'Elcano, ont décrit les premiers, et sous -les couleurs les plus vives, comme l'avait fait Andrea Corsali lors de -son voyage à Cochin dans les Indes orientales, l'aspect du ciel du -Midi, au-delà des pieds du Centaure et de la brillante constellation -du Navire Argo. Amerigo, littérairement plus instruit, mais aussi -moins véridique que les autres, célèbre, non sans grâce, la lumière -éclatante, la disposition pittoresque et l'aspect étrange des étoiles -qui se meuvent autour du pôle Sud, lui-même dégarni d'étoiles. Il -affirme, dans sa lettre à Pierre-François de Médicis, que, dans son -troisième voyage, il s'est soigneusement occupé des constellations -méridionales, qu'il a mesuré la distance des principales d'entre elles -au pôle et qu'il en a reproduit la disposition. Les détails dans -lesquels il entre à ce sujet font peu regretter la perte de ces -mesures.» - - -III - -«Les taches énigmatiques, vulgairement connues sous le nom de _sacs de -charbon_ (coalbags, kohlensäcke), paraissent avoir été décrites pour -la première fois par Anghiera, en 1510. Elles avaient été déjà -remarquées par les compagnons de Vicente Yañez Pinzon, pendant -l'expédition qui partit de Palos et prit possession du cap -Saint-Augustin, dans le royaume du Brésil. Le Canopo fosco (Canopus -niger) d'Amerigo Vespucci est vraisemblablement aussi un de ces -coalbags. L'ingénieux Acosta les compare avec la partie obscure du -disque de la lune, dans les éclipses partielles, et semble les -attribuer à l'absence des étoiles et au vide qu'elles laissent dans la -voûte du ciel. Rigaud a montré que ces taches, dont Acosta dit -nettement qu'elles sont visibles au Pérou et non en Europe, et -qu'elles se meuvent, comme des étoiles, autour du pôle Sud, ont été -prises par un célèbre astronome pour la première ébauche des taches du -soleil. La découverte des deux _nuées Magellaniques_ a été faussement -attribuée à Pigafetta. Je trouve qu'Anghiera, se fondant sur les -observations de navigateurs portugais, avait déjà fait mention de ces -nuages, huit ans avant l'achèvement du voyage de circumnavigation -accompli par Magellan. Il compare leur doux éclat à celui de la Voie -lactée. Il est vraisemblable au reste que le Grand Nuage (_Nubecula -major_) n'avait pas échappé à l'observation pénétrante des Arabes; -c'est très-probablement le Boeuf blanc, _el Bakar_, visible dans la -partie méridionale de leur ciel, c'est-à-dire la _Tache blanche_ dont -l'astronome Abdourrahman Sofi dit qu'on ne peut l'apercevoir à Bagdad -ni dans le nord de l'Arabie, mais bien à Tehama et dans le parallèle -du détroit de Bal-el-Mandeb. Les Grecs et les Romains ont parcouru la -même route sous les Lagides et plus tard; ils n'ont rien remarqué, ou -du moins il n'est resté dans les ouvrages conservés jusqu'à nous -aucune trace de ce nuage lumineux qui pourtant, placé entre le 11e et -le 12e degré de latitude nord, s'élevait, au temps de Ptolémée, à 3 -degrés, et en l'an 1000, du temps d'Abdourrahman, à plus de 4 degrés -au-dessus de l'horizon. Aujourd'hui la hauteur méridienne de la -_Nubecula major_, prise au milieu, peut avoir 5 degrés près d'Aden. Si -d'ordinaire les navigateurs ne commencent à apercevoir clairement les -nuages magellaniques que sous des latitudes très-rapprochées du Midi, -sous l'équateur ou même plus loin vers le Sud, cela s'explique par -l'état de l'atmosphère et par les vapeurs qui réfléchissent une -lumière blanche à l'horizon. Dans l'Arabie méridionale, en pénétrant à -l'intérieur des terres, l'azur profond de la voûte céleste et la -grande sécheresse de l'air doivent aider à reconnaître les nuages -magellaniques. La facilité avec laquelle, sous les tropiques et sous -les latitudes très-méridionales, on peut, dans les beaux jours, suivre -distinctement le mouvement des comètes, est un argument en faveur de -cette conjecture.» - - -IV - -«L'agroupement en constellations nouvelles des étoiles situées près du -pôle antarctique appartient au XVIIe siècle. Le résultat des -observations faites, avec des instruments imparfaits, par les -navigateurs hollandais Petrus Theodori de Emden et Frédéric Houtmann, -qui vécut de 1596 à 1599, à Java et à Sumatra, prisonnier du roi de -Bantam et d'Atschin, a été consigné dans les cartes célestes de -Hondius Bleaw (Jansonius Cæsius) et de Bayer. - -«La zone du ciel, située entre 50° et 80° de latitude Sud, où se -pressent en si grand nombre les nébuleuses et les groupes étoiles, -emprunte à la distribution inégale des masses lumineuses un caractère -particulier, un aspect qu'on peut dire pittoresque, un charme infini -dû à l'agroupement des étoiles de première et de seconde grandeur, et -à leur séparation par des régions qui, à l'oeil nu, semblent désertes -et sans lumière. Ces contrastes singuliers, l'éclat plus vif dont -brille la Voie lactée dans plusieurs points de son développement, les -nuées lumineuses et arrondies de Magellan qui décrivent isolément leur -orbite, enfin ces taches sombres, dont la plus grande est si voisine -d'une belle constellation, augmentent la variété du tableau de la -nature et enchaînent l'attention des observateurs émus aux régions -extrêmes qui bornent l'hémisphère méridional de la voûte céleste. -Depuis le commencement du XVIe siècle, l'une de ces régions, par des -circonstances particulières dont quelques-unes tiennent à des -croyances religieuses, a pris de l'importance aux yeux des navigateurs -chrétiens qui parcourent les mers situées sous les tropiques ou -au-delà des tropiques, et des missionnaires qui prêchent le -christianisme dans les deux presqu'îles de l'Inde; c'est la région de -la _Croix du Sud_. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Par suite de la rétrogradation des points equinoxiaux, l'aspect du -ciel étoile change sur chaque point de la terre. L'ancienne race -humaine a pu voir se lever dans les hautes régions du Nord les -magnifiques constellations du Midi, qui, longtemps invisibles, -reviendront après des milliers d'années.» - - -V - -L'ère des mathématiciens succéda à l'ère des découvertes -géographiques et à la découverte des télescopes: Kepler, Bacon, -Galilée, Tycho-Brahé, Descartes, Newton, Leibnitz, surgirent. - -Copernic, le révélateur du vrai système de l'univers, proclame -hardiment le rôle central du soleil en face des préjugés bibliques et -théologiques, et sous l'autorité morale du pape lui-même. - -«L'homme que l'on peut appeler le fondateur du nouveau système du -monde, car à lui appartiennent incontestablement les parties -essentielles de ce système et les traits les plus grandioses du -tableau de l'univers, commande moins encore peut-être l'admiration par -sa science que par son courage et sa confiance. Il méritait bien -l'éloge que lui décerne Kepler, quand, dans son introduction aux -_Tables Rudolphines_, il l'appelle un libre esprit, «_vir fuit maximo -ingenio, et, quod in hoc exercitio_ (c'est-à-dire dans la lutte contre -les préjugés) _magni momenti est, animo liber_.» Lorsque Copernic, -dans sa dédicace au pape, raconte l'histoire de son ouvrage, il -n'hésite pas à traiter de conte absurde la croyance à l'immobilité et -à la position centrale de la terre, croyance répandue généralement -chez les théologiens eux-mêmes. Il attaque sans crainte la stupidité -de ceux qui s'attachent à des opinions aussi fausses. Il dit que «si -jamais d'insignifiants bavards, étrangers à toute connaissance -mathématique, avaient la prétention de porter un jugement sur son -ouvrage, en torturant à dessein quelque passage des saintes Écritures -(_propter aliquem locum Scripturæ male ad suum propositum detortum_), -il méprisera ces vaines attaques. Tout le monde sait, ajoute-t-il, que -le célèbre Lactance, qu'on ne peut prendre à la vérité pour un -mathématicien, a disserté d'une manière puérile sur la forme de la -terre, et s'est raillé de ceux qui la regardaient comme un sphéroïde; -mais, lorsqu'on traite des sujets mathématiques, c'est pour les -mathématiciens qu'il faut écrire. Afin de prouver que, quant à lui, -profondément pénétré de la justesse de ses résultats, il ne redoute -aucun jugement, du coin de terre où il est relégué, il en appelle au -chef de l'Église et lui demande protection contre les injures des -calomniateurs. Il le fait avec d'autant plus de confiance que -l'Église elle-même peut tirer avantage de ses recherches sur la durée -de l'année et sur les mouvements de la lune.» L'astrologie et la -réforme du calendrier furent longtemps seules à protéger l'astronomie -auprès des puissances temporelles et spirituelles, de même que la -chimie et la botanique furent, dans le principe, entièrement au -service de la pharmacologie. - -«Le libre et mâle langage de Copernic, témoignage d'une conviction -profonde, contredit assez cette vieille assertion, qu'il aurait donné -le système auquel est attaché son nom immortel, comme une hypothèse -propre à faciliter les calculs de l'astronomie mathématique, mais qui -pouvait bien être sans fondement. «Par aucune autre combinaison, -s'écrie-t-il avec enthousiasme, je n'ai pu trouver une symétrie aussi -admirable dans les diverses parties du grand tout, une union aussi -harmonieuse entre les mouvements des corps célestes, qu'en plaçant le -flambeau du monde (_lucernam mundi_), ce soleil qui gouverne toute la -famille des astres dans leurs évolutions circulaires (_circumagentem -gubernans astrorum familiam_), sur un trône royal, au milieu du temple -de la nature.» L'idée de la gravitation universelle ou de -l'attraction (_appetentia quædam naturalis partibus indita_) qu'exerce -le soleil, comme centre du monde (_centrum mundi_), paraît aussi -s'être présentée à l'esprit de ce grand homme, par induction des -effets de la pesanteur dans les corps sphériques. C'est ce que prouve -un passage remarquable du traité _de Revolutionibus_, au chapitre 9 du -livre premier.» - - -VI - -Cependant le télescope découvert par le _hasard_ en Hollande, en 1608, -opérait ses miracles de grossissement et de rapprochement. Galilée -s'en servait déjà à Venise; Kepler constate que toutes les étoiles -sont autant de soleils entourés, comme le nôtre, de leurs planètes. - -Ici finit le second volume, qui ne mérite le nom de _Cosmos_ qu'à la -fin, quand l'auteur se relève de la misérable contemplation littéraire -des écrivains les plus modernes sur la vague nature à sa pensée -astronomique, dont la grandeur grandit tout et le contemplateur -lui-même. - -Le troisième volume recommence encore l'astronomie. - -Il rencontre par accident le Dieu créateur du monde dans une phrase -d'Anaxagore de Clazomène. «Ce philosophe astronome s'élève de -l'hypothèse des forces motrices de la nature à l'idée d'un grand -esprit moteur et régulateur de tout esprit de matière.» Mais, un peu -plus tard, lorsque la physiologie ionienne eut pris un nouveau -développement, Anaxagore de Clazomène s'éleva de l'hypothèse des -forces purement motrices à l'idée d'un esprit distinct de toute espèce -de matière, mais intimement mêlé à toutes les molécules homogènes. -«L'intelligence ([Grec: nous]) gouverne le développement incessant de -l'univers; elle est la cause première de tout mouvement et par -conséquent le principe de tous les phénomènes physiques. Anaxagore -explique le mouvement apparent de la sphère céleste, dirigée de l'Est -à l'Ouest, par l'hypothèse d'un mouvement de révolution général dont -l'interruption, comme on l'a vu plus haut, produit la chute des -pierres météoriques. Cette hypothèse est le point de départ de la -théorie des tourbillons qui, après plus de deux mille ans, a pris, par -les travaux de Descartes, de Huyghens et de Hooke, une si grande place -entre les systèmes du monde. L'esprit ordonnateur qui, selon -Anaxagore, gouverne l'univers, était-il la Divinité elle-même, ou -n'était-ce qu'une conception panthéistique, un principe spirituel qui -soufflait la vie à toute la nature? C'est là une question étrangère à -cet ouvrage.» - -Peut-on plus clairement proscrire la seule idée raisonnable? Reléguer -l'auteur de son âme et, pour éviter de nier Dieu, l'écarter de -l'univers? N'est-ce pas le mot de Laplace ou d'Arago: «Je n'ai -rencontré Dieu nulle part, et cette hypothèse ne m'a été nulle part -nécessaire.» Illustres éblouis qui ne le rencontrez nulle part que -parce qu'il est partout!... - - -VII - -John Herschel, à l'aide de son télescope, arrive à cette assertion: -«C'est que les étoiles soi-disant fixes, de la Voie lactée, visibles -seulement dans son télescope de six mètres, sont situées à une -distance telle de nous que, si ces étoiles étaient des astres -nouvellement formés, il faudrait deux mille ans pour que leur premier -rayon de lumière arrivât jusqu'à la terre!...» Quelle idée de distance -et d'étendue!... Et de quoi cette étendue incommensurable est-elle -remplie? par l'éther. Et sur quoi flottent ces mondes innombrables? -sur l'éther. Et qu'y a-t-il au delà? l'_éther_ et d'autres mondes!... - -«La lumière des astres est variable. Sir John Herschel a tenté, à -l'exemple de Wollaston, de déterminer le rapport qui existe entre -l'intensité de lumière d'une étoile et celle du Soleil. Il a pris la -Lune pour point de comparaison intermédiaire, et en a comparé l'éclat -à celui de l'étoile double [Grec: alpha] du Centaure, une des plus -brillantes (la 3e) de tout le ciel. Ainsi fut accompli, pour la -seconde fois, le souhait que John Michell formait dès 1787. Par la -moyenne de 11 mesures, instituées à l'aide d'un appareil prismatique, -sir John Herschel trouva que la pleine Lune est 27,408 fois plus -brillante que [Grec: alpha] du Centaure. Or, d'après Wollaston, le -Soleil est 801,072 fois plus brillant que la pleine Lune. Ainsi la -lumière que le Soleil nous envoie est à celle que nous recevons de -[Grec: alpha] du Centaure dans le rapport de 22,000 millions à 1. En -tenant compte de la distance, d'après la parallaxe adoptée pour cette -étoile, il résulte des données précédentes que l'éclat absolu de -[Grec: alpha] du Centaure est double de celui du Soleil (dans le -rapport de 23 à 10). Wollaston a trouvé que la lumière de Sirius est, -pour nous, 20,000 millions de fois plus faible que celle du Soleil: -son éclat réel, absolu, serait donc 63 fois plus grand que celui du -Soleil, si, comme on le croit, la parallaxe de Sirius doit être -réduite à 0",230. Nous sommes conduits ainsi à ranger notre Soleil -parmi les étoiles d'un médiocre éclat.» - -Ces étoiles se renouvellent comme de lentes éclosions du ciel: les -unes vieillies, les autres rajeunies. - -«Avant de passer aux considérations générales, il nous paraît bon de -nous arrêter, un moment, à un cas particulier, et d'étudier, dans les -écrits d'un témoin oculaire, la vive impression que peut causer -l'aspect inattendu d'un phénomène de ce genre.» - - -VIII - -«Lorsque je quittai l'Allemagne pour retourner dans les îles danoises, -dit Tycho Brahé, je m'arrêtai (_ut aulicæ vitæ fastidium lenirem_) -dans l'ancien cloître admirablement situé d'Herritzwald, appartenant à -mon oncle Sténon Bille, et j'y pris l'habitude de rester dans mon -laboratoire de chimie jusqu'à la nuit tombante. - -«Un soir que je considérais, comme à l'ordinaire, la voûte céleste -dont l'aspect m'est si familier, je vis avec un étonnement indicible, -près du zénith, dans Cassiopée, une étoile radieuse d'une grandeur -extraordinaire. Frappé de surprise, je ne savais si j'en devais croire -mes yeux. Pour me convaincre qu'il n'y avait point d'illusion, et pour -recueillir le témoignage d'autres personnes, je fis sortir les -ouvriers occupés dans mon laboratoire, et je leur demandai, ainsi qu'à -tous les passants, s'ils voyaient, comme moi, l'étoile qui venait -d'apparaître tout à coup. J'appris plus tard qu'en Allemagne des -voituriers et d'autres gens avaient prévenu les astronomes du peuple -d'une grande apparition dans le ciel, ce qui a fourni l'occasion de -renouveler les railleries accoutumées contre les hommes de science -(comme pour les comètes dont la venue n'avait pas été prédite). - -«L'étoile nouvelle, continue Tycho, était pourvue de queue; aucune -nébulosité ne l'entourait; elle ressemblait de tout point aux autres -étoiles; seulement elle scintillait encore plus que les étoiles de -première grandeur. Son éclat surpassait celui de Sirius, de la Lyre et -de Jupiter. On ne pouvait le comparer qu'à celui de Vénus, quand elle -est le plus près possible de la Terre (alors un quart seulement de sa -surface est éclairé pour nous). Des personnes pourvues d'une bonne vue -pouvaient distinguer cette étoile pendant le jour, même en plein midi, -quand le ciel était pur. La nuit, par un ciel couvert, lorsque toutes -les autres étoiles étaient voilées, l'étoile nouvelle est restée -plusieurs fois visible à travers des nuages assez épais. - -«Les distances de cette étoile à d'autres étoiles de Cassiopée, que je -mesurai l'année suivante avec le plus grand soin, m'ont convaincu de -sa complète immobilité. À partir du mois de décembre 1572, son éclat -commença à diminuer, etc., etc.» - -D'autres, selon M. de Laplace lui-même, sont des astres non détruits, -mais éteints, qui gardent leur place dans le ciel et éclipsent les -autres. Les étoiles, par leur changement de place relativement à la -Terre, servent à motiver les pas que notre système planétaire lui-même -fait en s'avançant dans l'espace absolu. On peut _conjecturer_, sans -le savoir, que tous ces mouvements des cieux étoilés sont gouvernés de -plus loin par un grand astre universel, dont notre propre soleil -dépend. - -D'immenses énumérations et considérations sur les volcans du globe, -sortes d'embouchures de ses veines de feu, remplissent ce quatrième -volume. Elles ne renferment ni faits ni aperçus nouveaux. Aristote en -savait autant au temps d'Alexandre. - -Voilà ce procès-verbal de l'univers connu en 1860; ce tableau -immobilier et mobilier des mondes, ce domaine de la pensée humaine. - -Ajoutez-y le phénomène de la vie, qui n'est, selon M. de Humboldt, -qu'une combinaison d'hydrogène et d'oxygène, que la _nature_ rallume -et éteint comme une lampe, et qui produit la respiration et la pensée, -et tout est dit. - -Voilà le Cosmos de M. de Humboldt. - - -IX - -J'avoue qu'en commençant à étudier cette savante apocalypse, je -m'attendais à autre chose. - -C'est le _caput mortuum_ de la matière. - -J'oserais poser à ce philosophe une série de questions _cosmiques_ -dont ces quatre énormes volumes ne seraient que le premier chapitre. - -En les lisant qu'ai-je appris? tout, excepté ce qui intéresse l'homme, -la nature et Dieu. - -Il y a quatre mille ans que les premiers philosophes indous, -égyptiens, grecs, en savaient davantage. - -Où est donc le progrès? - -Évidemment inverse! - -Triste résultat de cette philosophie naturelle. - -Les mots sont changés.--Oui. - -Mais la cause du _Cosmos_, mais le mot des mots a disparu. - -Cette philosophie matérialiste a perdu sa lanterne, et cette ignorance -savante a épaissi les ténèbres au lieu de les dissiper. - -La main de feu qui écrivait le MANE THECEL PHARES sur son oeuvre a -disparu. - -Le _Cosmos_ est devenu muet. - -La plus élémentaire des notions, celle qui remonte et qui descend sans -cesse de l'effet à la cause et de la cause à l'effet, s'est voilée. - -C'était bien la peine de vivre quatre-vingt-treize ans! - -Un enfant de trois ans, qui sait balbutier le nom de l'Infini et de -l'Éternel, en sait un million de fois plus. - -Le hasard a découvert la boussole. - -Le hasard a découvert le télescope qui a découvert les astres. - -Le hasard a découvert l'électricité. - -Le hasard a découvert le magnétisme. - -Le hasard et la matière ont découvert à Newton la gravitation. - -Le hasard a découvert à Montgolfier la navigation aérienne. - -La science proprement dite n'a découvert que des mots pour nommer ces -phénomènes, et des chiffres pour les calculer. Qu'est-ce donc que la -science purement matérielle? - -La NOMENCLATURE de l'univers! - -Il nous faut la logique des mondes. - -Voyons. - - -X - -Quant à moi,--si j'avais, non pas le génie des découvertes que M. de -Humboldt n'avait évidemment pas reçu du ciel, mais l'aptitude patiente -et infatigable aux études physiques que cet homme, remarquable par sa -volonté, a manifestée pendant quatre-vingt-douze ans d'existence; - -Et si je possédais, comme lui, la notion exacte et complète de tous -les phénomènes dont l'univers est composé, de manière à me faire à -moi-même et à reproduire pour les autres le tableau de l'universelle -création, je commencerais par une humble invocation à genoux à -l'auteur caché de ce _Cosmos_ à travers lequel il me permet, sinon de -l'entrevoir, du moins de le conclure; et une belle nuit d'été, soit -sur les vagues illuminées de l'Océan qui me porte aux extrémités de -l'univers, soit sur un sommet neigeux du Chimboraço, soit sur un -rocher culminant des Alpes, je tomberais à ses pieds; je laisserais sa -grandeur, sa puissance, sa bonté, me pénétrer, m'échauffer, -m'embraser, comme le charbon de feu qui ouvrit les lèvres du prophète, -et je lui dirais en face de ses soleils, de ses étoiles, de ses -nébuleuses et de ses comètes: - -«Toi qui es! toi dont j'ignore le nom, parce qu'aucun être et aucun -Cosmos n'est assez vaste pour contenir l'image ou le son du nom de son -auteur; infini! incréé! innommé! source et abîme de tout! océan sans -rivage et sans fond, qui, dans ton flux et reflux éternel, laisse -écouler, sans jamais t'épuiser, ces myriades de mondes grands ou -petits les uns vis-à-vis des autres, mais qui, par rapport à toi, sont -tous également grands,--depuis le soleil qui arpente d'un pas -l'incommensurable étendue, jusqu'aux animalcules impalpables dont -l'univers est composé, qu'on ne distingue qu'au télescope, et dont les -corps organisés et couchés par la mort dans leur sépulcre commun ne -formeraient pas l'ongle du doigt d'un enfant avec deux cent millions -de leurs cadavres en poussière! - -«Je me sens saisi devant tes oeuvres, non-seulement de ce -tressaillement sacré qui m'écrase d'enthousiasme devant tes immensités -et tes perfections réunies, mais encore de la passion de te rendre -gloire dans tes ouvrages, comme un insecte qui, ayant vu la trace du -pied d'un géant imprimée sur le sable, s'arrête épouvanté -d'admiration, la mesure, l'adore et la baise, comme une mesure de la -grandeur de l'Être inconnu,--avant de la décrire pour lui et pour les -autres. - -«De même que l'homme a besoin d'exprimer ce qu'il sent pour le bien -comprendre et pour se rendre compte de ses impressions, en les -communiquant à ses semblables, de même mon âme, recueillie en -soi-même, sent un foyer croissant de contemplation intérieure qui -l'échauffe, l'embrase, l'incendie, et cherche à se répandre au -dehors. Je cherche des noms pour te nommer, des formes pour -t'incarner, des limites pour te contenir, des couleurs pour te -peindre, et, n'en trouvant point que tu ne dépasses, je me tais, je me -confonds, je reste ébloui et muet de ton incorporéité! puis, poussé de -nouveau par l'instinct de l'infini qui est en moi, je me relève et je -célèbre en balbutiant les miracles de ta nature. Je sais que je ne dis -que des à peu près, des probabilités, des contre-sens, des ombres; -mais tu me pardonneras comme le père pardonne au murmure confus du -nouveau-né qui cherche à prononcer son nom! Sa nature est de -l'ignorer, son instinct est de le découvrir toujours!» - - -XI - -Enfin, cet être infini et mystérieux dans ses desseins me prête de -siècle en siècle des lueurs pour m'approcher de lui par des -spectacles rapprochés et plus sublimes; je finis non par comprendre, -car l'étincelle ne peut comprendre l'étoile, mais par conjecturer je -ne sais quoi d'immense, de parfait, d'accompli, qui me contient moi et -les univers, et qui, sous le nom de divinité ou de Providence, m'a -donné, tout insecte invisible que je suis, la même place, le même -rang, la même part d'importance, d'attention et d'amour qu'à ses -soleils. - -Convaincu de cette foi évidente, je me rassure en sa présence, et je -me dis: «Mon Créateur est là-haut!»--Allons à lui par la -contemplation, et rendons-nous compte de son oeuvre complète, afin de -l'adorer plus complétement dans son oeuvre, qu'il me permet -d'entrevoir, jusqu'au moment où des instruments intellectuels plus -parfaits me rapprocheront encore davantage, et où la science fera -tomber les voiles qui me dérobent la perfection et l'immensité de -l'infini. - - -XII - -Voici donc comment mon intelligence se poserait la question de -l'univers, et comment mon humilité ignorante et sublime s'efforcerait -de la résoudre. - -Je commencerais par le mot de Descartes: - -«JE PENSE, DONC JE SUIS.» - -Et qui suis-je? un être sorti d'un autre être, qui lui-même était -sorti d'un autre, et ainsi de suite jusqu'à l'origine de cette espèce -d'êtres appelés hommes.--Mais le premier de cette famille humaine, -l'ancêtre de l'univers, vivant, pensant, aimant, qui lui avait donné -la vie? Évidemment une vie supérieure, un ancêtre au-dessus de tous -les ancêtres, un créateur au lieu d'un père. - -Qui est-il? Où est-il? Il a agi, et il s'est caché dans -l'éblouissement de sa toute-puissance, dans le mystère, cette ombre -de Dieu! - -Il m'a donné une seule évidence pour me parler dans ces ténèbres: LA -LIAISON DE L'EFFET A LA CAUSE. JE SENS QUE JE SUIS, DONC IL EST! - -Je ne savais pas en naissant que je devais mourir; l'expérience me l'a -enseigné. - -Je vis entre la naissance et la mort, mes deux lois. Deux mystères -aussi. L'un, le mystère du passé; l'autre, le mystère de l'avenir. - -Ma seule science est d'avouer mon ignorance, et de dire: «J'ignore et -je me soumets.» - -Nul ici-bas n'en sait plus que moi sur l'effet _homme_ et la cause -_Dieu_. - -Seulement je puis penser, et je dois penser, puisque la pensée est la -vie morale produite en moi par la vie matérielle. - -Pensons donc!--Les éléments de mes pensées sont mes sens, entr'ouverts -au spectacle de moi-même et du monde. - -Mais ma vie ne se compose pas seulement de pensées comme celle d'un -pur esprit qui n'a d'autre objet que la contemplation. Elle est -diversifiée, agitée, charmée, ennuyée par une foule d'autres -_passions_, parmi lesquelles l'amour est la plus impérieuse et la plus -brûlante, l'amour qui est le premier et le dernier mot de la nature, -l'amour, image terrestre de ce suprême amour qui aspire à créer, qui -jouit de créer, et qui sans savoir ce qu'il veut éprouve, en créant, -quelque chose d'analogue au plaisir que la création divine donne à -celui qui crée,--l'attrait divin, le plaisir de Dieu en créant l'homme -et les mondes;--attrait tel que l'homme y sacrifierait mille fois sa -courte vie. - -Mille autres besoins de mes sens et de mon âme se partagent mon -existence; puis je meurs, c'est-à-dire que cette existence cesse -ici-bas, que mon âme, mon souffle, mon principe d'être, s'évanouit -dans la _douleur_, la douleur mortelle, preuve que l'immortalité est -mon premier besoin, et que je vais chercher ma vie nouvelle et -supérieure, avec des conditions parfaites ou meilleures, avec ceux ou -celles que je quitte en pleurant et regrette dans ce monde. - - -XIII - -Mais, avant de mourir, le besoin de penser et de conclure me travaille -incessamment. - -Le premier objet de cette pensée, partout, chez tous les peuples plus -ou moins policés, c'est l'auteur du monde. L'objet de cette pensée est -infini; aussi occupe-t-il infiniment cette pensée, infinie elle-même -dans son objet. Elle s'y enchaîne comme l'effet à la cause, sans repos -jusqu'à ce qu'elle ait trouvé sa paix dans sa foi: EXISTENCE de son -âme. Elle scrute la nature sous sa double forme matérielle et morale. -Elle invoque, elle supplie, elle se consume de désir, elle brûle de -volonté, puis elle se dit pour dernier mot: MYSTÈRE! Et elle s'endort -dans ce mot humain, seule explication de la divine énigme. - -Cependant, ne pouvant pas en découvrir l'essence, la substance, la -nature incompréhensible de son ouvrage, elle contemple de nouveau -l'univers et elle le voit sous ses deux formes: MATIÈRE et ESPRIT. -Sous la forme _matière_, cette oeuvre est très-grande et assez belle -pour que ses investigateurs lui aient donné à faux le nom de -_science_. Faux nom, puisqu'en réalité nous ne savons que ce que nous -comprenons, et que, même dans l'ordre matériel, l'homme ne comprend -absolument rien.--Donc il ne sait rien.--Rien que des mots qui n'ont -aucune signification, sauf des significations matérielles. - -Tant que l'intelligence ne remonte pas à son principe et n'essaye pas -de se rendre compte des mondes, ou qu'elle ne s'incline pas avec -confiance devant le mystère évidemment voilé de la création, rien -n'existe en effet qu'une sombre énigme, et le mot _science_ est une -dérision de notre superbe ignorance. Lisez les trois volumes de M. de -Humboldt, et demandez-vous de bonne foi ce que vous savez de plus -qu'avant de les avoir lus. - -Vous aurez mis dans votre tête beaucoup de mots, beaucoup de nombres, -mais pas une idée; vous aurez appris que la mécanique céleste -consiste dans la supposition des globes circulant appelés planètes, -les uns brillants de leur propre lumière, les autres reflétant la -lumière d'astres par eux-mêmes lumineux; qu'au-delà de ces soleils -immenses, si nous les comparons à notre petitesse, il se cache au fond -d'un éther sans fond et sans bornes des milliers d'autres soleils -gouvernant par leur mouvement d'autres systèmes, d'autres planètes; -que plus loin encore on aperçoit, sans savoir ce que c'est, des voies -lactées, vaste épanchement d'étoiles répandues dans cet éther et que -le télescope arrive à distinguer par leur noyau solide et distinct de -cette lumière diffuse avec laquelle on les confondait; que plus loin -encore on aperçoit les _nébuleuses_, magasin flottant de matières -enflammées qui germent dans l'éther pour éclore un jour en soleils; -que plus loin encore, et à des distances que le calcul se refuse à -calculer, quelques soleils invisibles, auprès desquels le nôtre est un -atome qui brûle un certain nombre de siècles, minutes à l'horloge des -cieux, repoussent ou attirent d'autres systèmes étoilés, jusqu'à ce -qu'ils les consument dans un cataclysme du ciel. - -Mais cela ne vous dit rien que l'immensité d'espace, et l'immensité de -durée, et l'immensité de matière rayonnant des oeuvres du grand -inconnu! - -Qu'en concluez-vous? - -Qu'en ajoutant un poids de plus à ces milliers de poids, à ces -univers, on arriverait à les former comme à les comprendre? - -Une année ou un jour de plus ajouté et surajouté à leur durée -formerait leur durée éternelle, car l'éternité n'est qu'un jour -éternellement ajouté à un jour. - -Quant à leurs mouvements, on cherche en vain dans la rotation de la -matière la loi qui les chasse ou les rappelle; tous les Newton et tous -les Laplace de l'univers ne découvriront pas hors de la volonté d'un -premier moteur divin la loi de leur circulation. Or, comme le _Cosmos_ -n'en dit rien, évidemment la science ne sait rien des causes et -n'écrit qu'un procès-verbal de la terre et des cieux:--donc rien! donc -néant de la prétendue science!--Vous regarderez éternellement tourner -la toupie flamboyante des mondes; que si le doigt qui la lance et -l'impulsion qui la continue disparaît, vous serez ébloui, mais non -instruit. En toutes choses, celui qui ne sait pas la cause et la fin -d'une oeuvre, ne sait rien! - -Telle est la science de M. de Humboldt: rien encore! - -_Tout_ ou _rien_, voilà l'énigme du Cosmos! - -Vous ne voulez pas voir le _tout_ (Dieu): - -Donc vous ne voyez que néant, noyé dans un océan de mots! - -Une telle science vaut-elle qu'on s'en occupe? - - -XIV - -Mais la _chimie céleste_, dites-vous, depuis quelque temps parvient -par analogie, par conjecture et même par expérience (en admettant que -les pierres _tombantes_, les étoiles filantes décomposées par vos -creusets soient des échantillons du ciel, des composés ignés, des -planètes ambiantes tombées dans notre atmosphère), à analyser les -huit ou dix métaux enflammés qu'elles contiennent, à constater que -leurs matériaux sont les mêmes que ceux de nos volcans, et que les -soleils eux-mêmes brûlent des mêmes éléments que les entrailles de -notre terre! - -Comme cette découverte bien contestable retracerait encore le domaine -mystérieux de la science de la matière céleste! Les univers incendiés -ne seraient que les cinq ou six métaux de la fournaise solaire. Quelle -pitié pour la richesse de l'Être Suprême! Vulcain et les cyclopes en -avaient autant. - -Quant au mouvement, silence; la science cosmique n'en connaît pas la -cause; un de ces jours elle apportera un nouveau mot qui remplacera -dans un néant de plus la divine, ineffable et constante _volonté_ de -l'auteur des mondes. - -Ces adorateurs de la matière ont oublié qu'à côté et au-dessus de la -matière il existe une puissance éternelle, la _pensée_, la pensée -qu'ils reconnaissent en eux et qu'ils se refusent à reconnaître dans -son divin principe, _Dieu_! - -La pensée qui a tout _conçu_ avant d'avoir rien créé; - -La pensée éternelle du _Cosmos_, qui est _Dieu_! - -La _matière_ n'est pas _Dieu_, mais c'est l'esclave organisé dont les -lois éternelles ou périssables sont créées pour recevoir et subir les -lois de Dieu. - -Donc la pensée divine qui crée en pensant, et la matière inférieure -qui reçoit et exécute les lois de Dieu: - -Voilà les deux éléments dont le _Cosmos_ se compose. - -Ils ont oublié la moitié supérieure de l'univers et ils ont dit: -«Voilà du mouvement, voilà de vils éléments matériels en circulation -et en combustion, voilà des balances, voilà des poids dans ces -balances, voilà des pesanteurs et des gravitations! mais voilà tout! - -«La volonté divine, nous ne la voyons pas, donc elle n'est pas. Un -géomètre, un physicien plus avancé viendra, qui inventera une nouvelle -puissance matérielle, et un télescope plus parfait nous montrera un -_Cosmos_ plus complet. - -«Peut-être, alors, verrons-nous ce rêve sans corps, que vous appelez -Dieu!» - -La pensée, cet élément du monde intellectuel, n'existe pas. Le monde -est un monstre sans père ni mère, un effet sans cause!--Allons!--et -ils vont, et ils s'appellent la science!--Quelle science, que la -négation du seul principe qui peut rendre raison de tout! - -Moi, je crois que la matière est vile, que la pensée est Dieu, et que -Dieu pensant est tout le Cosmos! - -Le véritable télescope de l'homme n'est pas ce tube de bois peint, -multiplicateur de la lumière et abréviateur des distances, placé au -sommet d'un observatoire; le véritable télescope, c'est le bon sens -pieux de l'homme ignorant ou savant, peu importe, au travers duquel il -ne voit pas, mais il conclut Dieu, le régulateur des univers qu'il lui -a plu de créer, et de créer pour leur faire part de son éternité! -Voilà le _Cosmos_ des ignorants, voilà le mien. Je suis sûr que ce -_Cosmos_ m'approche plus de la vérité que celui de M. de Humboldt. - - -XV - -Je prends le monde tel qu'il est aujourd'hui, dans les différents -hémisphères de ce petit globe terrestre, insignifiant comme pesanteur -et comme étendue, mais égal au millième ciel des coeurs, par cette -_pensée_ dont Dieu le fait participant, communion divine qui nourrit -l'homme de l'essence de Dieu lui-même, et je me place, pour contempler -ce _Cosmos_, sur cinq ou six points culminants de l'espace. -Suivez-moi, commencez par la _forêt vierge_ de l'équateur, ce miracle -de la puissance créatrice végétative. - - -XVI - -UNE FORÊT VIERGE. - -L'immense forêt qui relie, dans la zone torride de l'Amérique du Sud, -le bassin de l'Orénoque à celui de l'Amazone est assurément une des -merveilles du monde. M. de Humboldt décerne à cette région le nom de -_forêt vierge_ dans la plus précise acception du terme. «S'il faut, -dit-il dans ses _Tableaux de la nature_, regarder comme forêt vierge -toute vaste étendue de bois sauvages où l'homme n'a jamais porté la -hache, c'est là un phénomène commun à une foule de localités dans les -zones tempérées et froides; mais si le caractère distinctif d'une -forêt vierge consiste à être impénétrable, ce caractère n'existe que -dans les régions tropicales.» - -Telle est la définition du grand voyageur naturaliste, qui fait -autorité dans la matière, celui qui, de tous les anciens explorateurs, -Bonpland, Martius, Poppig et les Schombourg, c'est-à-dire avant MM. -Wallace et Bates, a le plus longtemps vécu dans les forêts vierges de -l'intérieur d'un continent. Nous préférons conserver au terme le sens -simple et usuel d'une forêt que l'industrie de l'homme n'a point -aménagée. Disons même, à propos de l'explication assez arbitraire de -Humboldt, que l'impénétrabilité en question ne tient point, comme on a -le tort de le supposer trop souvent en Europe, à la présence d'un -fouillis inextricable de lianes grimpantes et de plantes rampantes. -C'est la moindre partie du menu bois. Le grand obstacle provient des -halliers, qui remplissent tous les intervalles d'un arbre à l'autre -dans une zone où toutes les formes végétales ont une tendance à -devenir arborescentes. - -Dans ces forêts primitives l'homme disparaît. «On s'accoutume presque, -dit ailleurs Humboldt, dans toute une partie de l'intérieur du nouveau -continent, à considérer l'homme comme ne faisant point une partie -essentielle de l'ordre de la création. La terre est encombrée de -plantes dont rien n'arrête le développement. Une immense couche de pur -humus manifeste l'action continue des forces organiques. Les -crocodiles et les boas sont maîtres du fleuve; le jaguar, le pécari, -l'anta et les singes à queue prenante parcourent la forêt sans crainte -et sans danger: c'est leur domaine, leur patrimoine.» En un mot, ce -que la géologie nous enseigne, que la terre, à l'époque où les -fougères arborescentes croissaient dans nos climats tempérés, où le -règne animal se réduisait à une classe d'amphibies monstrueux, où -prédominait sans doute une atmosphère chaude et humide, saturée -d'acide carbonique, n'était point encore prête à recevoir l'homme, -cela est vrai aujourd'hui, dans une certaine mesure, des vastes forêts -primitives de l'Amérique tropicale. Elles ne sont encore habitables -que pour le précurseur de l'homme, pour le singe, à part quelques -défrichements. - -«Ce spectacle d'une nature animée où l'homme ne paraît point, continue -Humboldt, a quelque chose d'étrange et de triste. Nous avons peine à -nous réconcilier avec son absence sur l'Océan et au milieu des sables -de l'Afrique; mais ces dernières scènes, où rien ne rappelle à notre -esprit nos champs, nos bois et nos rivières, nous laissent moins -étonnés de l'immensité des solitudes que nous traversons. Ici, c'est -dans une contrée fertile, parée d'une éternelle verdure, que nous -cherchons en vain une trace du pouvoir de l'homme; il semble que nous -soyons transportés dans un monde différent de celui où nous avons vu -le jour. L'impression est d'autant plus vive qu'elle est plus -prolongée. Un soldat qui avait passé sa vie entière dans les missions -de l'Orénoque supérieur, campait avec nous sur les bords du fleuve. -C'était un homme intelligent qui, durant le cours d'une nuit calme et -sereine, m'accabla de questions sur la grandeur des astres, sur les -habitants de la lune, sur mille sujets à propos desquels mon ignorance -égalait la sienne. Comme mes réponses étaient impuissantes à -satisfaire sa curiosité, il me dit d'un ton convaincu: «Quant aux -hommes, je suis persuadé qu'il n'y en a pas plus là-haut que vous n'en -trouveriez si vous alliez par terre de Javita à Cassiquaire. Je -m'imagine voir dans les étoiles, comme ici, une plaine couverte de -gazon et une forêt traversée par un fleuve.» Ces simples paroles sont -éloquentes et peignent l'impression que cause l'aspect monotone de ces -régions solitaires.» - -Il y a plus, et la philosophie de Humboldt ne donne point le dernier -mot de l'énigme. L'homme est profondément humilié de sentir que -l'antique forêt n'est point encore propre à lui servir de demeure. -Voilà pourquoi elle lui inspire une aversion dont triomphent seuls -l'esprit d'aventure et la nécessité. Il comprend qu'elle reste jusqu'à -présent l'héritage exclusif de l'homme des arbres,--le singe. - - -XVII - -Une autre catégorie de philosophes, Buckle, par exemple, ont voulu -voir dans la végétation luxuriante de la forêt primitive la cause qui -doit empêcher la civilisation d'y prendre pied: dans une pareille -région on ne parvient que par une excessive dépense de travail et -d'énergie à lutter contre les milliers de germes végétaux qui -disputent à l'homme la jouissance du sol. Cette façon de parler manque -de justesse, et le terme de _population_ serait plus à sa place que -celui de _civilisation_. Rien au monde ne s'oppose au déploiement de -la civilisation la plus avancée dans le bassin de l'Amazone. De grands -cours d'eau navigables ouvrent des routes naturelles à travers les -bois. Le terrain est susceptible de culture et les produits seraient -de ceux qui permettent l'emploi des engins et des machines les plus -perfectionnés. C'est à l'établissement et au succès de l'humble colon -isolé que s'oppose la vigueur excessive de la végétation. C'est ainsi -qu'elle fait obstacle à l'extension de la population, mais non point -de la civilisation proprement dite. - -Le premier trait distinctif de la forêt vierge étant donc d'être -impénétrable, le second de ne point convenir au développement de la -race humaine, le troisième est l'énergie sauvage et pour ainsi dire -forcenée de la végétation. Un voyageur allemand, Burmeister, a dit que -la contemplation d'une forêt brésilienne avait produit sur lui une -impression pénible, tant la végétation semblait déployer un esprit -d'égoïsme farouche, de rivalité furieuse, d'astuce. À ses yeux, le -calme paisible et majestueux des forêts de l'Europe offre un spectacle -bien plus aimable, où il prétend même voir une des causes de la -supériorité morale des nations de l'ancien monde. Dans cet ordre -d'idées, non-seulement la forêt vierge ne s'accommode point au -développement de l'espèce humaine, mais encore elle serait plutôt -faite pour dégrader ses facultés morales et intellectuelles. Une page -pittoresque de M. Bates va expliquer ce qu'il peut y avoir de vrai -là-dedans: - -«Dans ces forêts tropicales, chaque plante, chaque arbre, semble -rivaliser avec le reste à qui s'élèvera plus vite et plus haut vers la -lumière et l'air, branches, feuillage et tronc, sans pitié pour le -voisin. On voit des plantes parasites en saisir d'autres comme avec -des griffes, et les exploiter pour ainsi dire avec impudence, comme -des instruments de leur propre prospérité. La maxime qu'enseignent ces -solitudes sauvages n'est certainement point de respecter la vie -d'autrui en tâchant de vivre soi-même, témoin un arbre parasite dont -la variété est très-commune aux environs de la ville de Para et qui -est peut-être le plus curieux de tous. Il s'appelle _sipo matador_, -autrement dit la _liane assassine_. Il appartient à la famille des -figuiers, et il a été décrit et dessiné dans l'atlas des voyages de -Spix et Martius. J'en ai observé un grand nombre d'individus. La -partie inférieure de la tige n'est pas de taille à porter le poids de -la partie supérieure; le sipo va donc chercher un appui sur un arbre -d'une autre espèce. En cela il ne diffère point essentiellement des -autres arbres ou plantes grimpantes. C'est sa façon de s'y prendre qui -est particulière et qui cause une impression désagréable. Il s'élance -contre l'arbre auquel il prétend s'attacher, et le bois de la tige -croît en s'appliquant, comme du plâtre à mouler, sur un des côtés du -tronc qui lui sert de point d'appui. Puis naissent à droite et à -gauche deux branches ou deux bras qui grandissent rapidement: on -dirait des ruisseaux de séve qui coulent et durcissent à mesure. Ces -bras étreignent le tronc de la victime, se rejoignent du côté opposé -et se confondent. Ils poussent de bas en haut à des intervalles à peu -près réguliers, et de la sorte, quand l'étrangleur arrive au terme de -sa croissance, la victime est étroitement garrottée par une quantité -de chaînons rigides. Ces anneaux s'élargissent à mesure que le -parasite grandit, et vont soutenir jusque dans les airs sa couronne de -feuillage mêlée à celle de la victime, qu'ils tuent à la longue en -arrêtant le cours de la séve. On voit alors ce spectacle étrange du -parasite égoïste qui étouffe encore dans ses bras le tronc inanimé et -décomposé qu'il a sacrifié à sa propre croissance. Il en est venu à -ses fins; il s'est couvert de fleurs et de fruits, il a reproduit et -disséminé son espèce; il va mourir avec le tronc pourri dont il a -causé la mort, il va tomber avec le support qui se dérobe sous lui.» - - -XVIII - -«Le sipo matador n'est, après tout, qu'un emblème parlant de la lutte -forcée des formes végétales dans ces forêts épaisses où l'individu est -aux prises avec l'individu, l'espèce avec l'espèce, dans le seul but -de se frayer une voie vers l'air et la lumière, afin de déployer ses -feuilles et de mûrir ses organes de reproduction. Aucune espèce ne -saurait être autrement victorieuse qu'aux dépens d'une foule de -voisins et d'appuis; mais le cas particulier du matador est celui qui -frappe le plus vivement les yeux. Certains arbres n'ont pas moins -d'efforts à faire pour loger leurs racines que les autres pour gagner -de la place en hauteur. De là les troncs arc-boutés, les racines -suspendues en l'air et autres phénomènes analogues. - -«La forêt vierge impénétrable, impropre au séjour de l'homme, vrai -champ de bataille des végétaux, présente encore d'autres phénomènes -particuliers et frappants. Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est -la docilité des plantes à devenir grimpantes, des animaux à devenir -grimpeurs. Que la tendance à grimper se soit imposée à diverses -espèces par une nécessité de circonstance, celle d'arriver jusqu'à -l'air et à la lumière au milieu d'une végétation aussi drue, cela est -démontré jusqu'à l'évidence par ce fait, que les arbres grimpants ne -constituent ni une famille ni un genre spécial. Point de catégorie -exclusive: cette habitude pour ainsi dire adoptive, ce caractère -forcé, sont communs à des espèces d'une foule de familles distinctes -qui, en général, ne grimpent point. Légumineuses, guttifères, -bignoniacées urticées, telles sont celles qui fournissent le plus de -sujets. Il y a même un palmier grimpant dont la variété (_desmoncus_) -s'appelle _jacitara_ en langue tupi. Il a une tige grêle, fortement -tordue, flexible, qui s'enroule autour des grands arbres, passe de -l'un à l'autre, et atteint une longueur incroyable. Les feuilles -pinnées, comme dans le reste de la famille, que cette forme -caractérise, sortent du stipe à de grands intervalles, au lieu de se -réunir en couronne, et portent, à la pointe terminale, de longues et -nombreuses épines courbes. Merveilleuse pour aider l'arbre à -s'accrocher en grimpant, cette structure est fort désagréable pour le -voyageur, quand le stipe épineux, suspendu sur son passage en travers -du sentier, lui arrache son chapeau ou lui déchire ses habits. Les -arbres qui ne grimpent point s'élancent à une extrême hauteur. Ils -sont partout enchaînés et reliés dans tous les sens par les tiges -ligneuses et tortueuses des parasites. Grands arbres et parasites -confondent leur feuillage, qui n'apparaît que très-loin du sol. De ces -parasites, les uns ressemblent à des câbles composés de plusieurs -torons; les autres ont un gros stipe contourné de mille façons, qui -s'enroule comme un serpent autour des troncs voisins, et va former -entre les grosses branches des oeils-de-boeuf ou des replis -gigantesques; d'autres encore courent en zigzag ou sont dentelés comme -les marches d'un escalier qui monterait à une hauteur vertigineuse.» - - -XIX - -«La faune offre, comme la flore, une propension très-générale à -devenir grimpante. Disons d'abord que, dans les forêts vierges, la -faune est bien moins nombreuse et bien moins variée qu'on ne le -supposerait _à priori_. Elle compte un certain nombre de mammifères, -d'oiseaux et de reptiles, mais extrêmement disséminés, et fuyant tous -l'homme, dont ils ont grand'peur. Dans cette vaste région uniformément -couverte de bois, les animaux n'abondent que dans certaines localités -propices qui les attirent. Le Brésil entier est pauvre en mammifères -terrestres, et les espèces sont toutes de petite taille; elles ne se -détachent point sur le fond du paysage. Le chasseur y chercherait en -vain des groupes analogues aux troupeaux de bisons de l'Amérique du -Nord, aux bandes d'antilopes, aux compagnies de pesants pachydermes -de l'Afrique du Sud. Au Brésil, la grande majorité de la faune -mammifère, qui est aussi la plus intéressante, vit habituellement sur -les arbres. Tous les singes du bassin de l'Amazone, ou plutôt tous -ceux de l'Amérique du Sud, sont des grimpeurs. Pas un seul groupe -correspondant aux babouins de l'ancien monde, qui vivent à terre. On -ne connaît point d'animaux mieux organisés pour vivre sur les arbres -que les singes de l'Amérique méridionale des genres alouate, atèle, -lagotriche, sapajou, saki, sagoin et nocthore, dont la plupart ont, -comme en guise de cinquième main, une queue musculeuse, nue en dessous -et prenante. Un genre de carnivores plantigrades voisins de l'ours -(les cercoleptes), qu'on ne rencontre que dans les forêts de -l'Amazone, habite exclusivement les arbres et possède une queue longue -et flexible comme celle des singes du nouveau monde. Les gallinacés -mêmes, qui tiennent ici la place des poules et faisans de l'Asie et de -l'Afrique, ont les doigts disposés de manière à pouvoir percher, et on -ne les voit jamais que sur la cime des arbres. Beaucoup de genres ou -d'espèces de géophiles, c'est-à-dire d'insectes carnivores qui vivent -ailleurs sous la terre, ont aussi des pattes conformées pour vivre sur -les branches et les feuilles. M. Bates, qui adopte les théories de -Darwin, voit dans ces faits la preuve que la faune de l'Amérique -méridionale s'est insensiblement accommodée à la vie des bois, et il -en conclut qu'il y a toujours eu dans cette région de vastes forêts, -dès l'apparition des mammifères.» - - -XX - -Les reptiles et les insectes ne pullulent point, comme on le croirait, -dans les forêts vierges. La première peur d'un nouveau débarqué sous -ces ombrages marécageux est de marcher à chaque pas sur des reptiles -venimeux. Pour être nombreux à certains endroits, il s'en faut bien -qu'ils soient nombreux partout, et encore appartiennent-ils la -plupart du temps à des espèces sans venin. Il n'arriva qu'une fois à -M. Bates de se trouver enlacé dans les replis d'un serpent -merveilleusement mince, avec un diamètre maximum d'un demi-pouce sur -six pieds de long. C'était une variété du dryophis. Le hideux sucurugu -ou boa aquatique, _eunectes murinus_, est plus redoutable que les -serpents des bois (hors les espèces les plus venimeuses, comme le -javaraca, _craspedocephalus atrox_), et il attaque souvent l'homme. -Dans la saison des pluies, les boas sont si communs qu'on en tue -jusque dans les rues de Para. On range au nombre des plus communs et -des plus curieux serpents les amphisbènes, espèce inoffensive, voisine -des orvets d'Europe, qui vit dans les galeries souterraines de la -fourmi saüba. Les indigènes l'appellent, en style oriental, _maï das -saübas_, mère des fourmis. - -La forêt vierge n'est point en général empestée de moustiques et -autres diptères du genre _cousin_. L'absence de ce fléau, un mélange -de variété et d'immensité, la fraîcheur relative de l'air, les formes -diverses et bizarres de la végétation, la majesté de l'ombre et du -silence, tous ces éléments combinés donnent de l'attrait à ces -solitudes sauvages, que peuplent seuls les arbres et les lianes. «Ces -lieux, dit M. Bates, sont le paradis du naturaliste, et pour peu qu'il -soit porté à la contemplation, il n'y a point ailleurs de milieu plus -favorable à l'esprit rêveur. Les forêts intertropicales produisent sur -l'âme, comme l'avait déjà fait observer Humboldt, une impression -analogue à celle de l'Océan. L'homme sent qu'il est en face de -l'immensité de la nature.» - - -XXI - -«On peut se faire une idée de l'aspect des basses terres en se -représentant une végétation de serre chaude qui s'étendrait sur une -vaste surface marécageuse, des palmiers mêlés à de grands arbres -exotiques semblables à nos chênes et à nos ormes, couverts de plantes -grimpantes et parasites, un sol encombré de troncs déracinés et -pourris, de branches, de feuilles; le tout illuminé par les rayons -ardents d'un soleil vertical et saturé d'humidité. - -«Vrai pour les bords du fleuve, ce tableau ne l'est plus pour les -grandes régions de la forêt vierge que la géographie mesure et qui -s'étendent sans interruption à des centaines de milles dans tous les -sens. Le pays se relève et s'accidente; les plantes aquatiques aux -longues et larges feuilles disparaissent; il y a moins de taillis et -les arbres sont moins rapprochés. Généralement ces arbres sont moins -remarquables par l'épaisseur du tronc que par la grande et uniforme -hauteur à laquelle ils s'élancent avant d'avoir une seule branche. On -rencontre çà et là un véritable géant. Il ne peut pousser dans un -espace donné qu'un seul de ces arbres monstrueux, qui accapare le -domaine, et aux abords duquel on n'aperçoit que des individus d'une -dimension beaucoup plus modeste. Le fût a pour l'ordinaire de vingt à -vingt-cinq pieds de circonférence. Von Martius assure en avoir mesuré, -dans le district de Para, qui avaient de cinquante à soixante pieds -au bas du fût. Ces énormes colonnes végétales n'ont pas moins de cent -pieds de hauteur du sol à la branche la plus basse. On peut estimer la -hauteur totale, stipe et cime, à cent quatre-vingts ou deux cents -pieds, et chacun de ces géants élève sa tiare de feuillage au-dessus -des autres arbres de la forêt, comme une cathédrale fait de son dôme -au-dessus des maisons de la ville. Les gallinacés perchés dans les -couronnes, sont parfaitement à l'abri des atteintes d'un fusil de -chasse. - -«Ce qui achève de donner à ces arbres un aspect original, ce sont des -projections en forme de contre-forts qui croissent tout autour du bas -du stipe. Les vides compris entre les contre-forts, qui sont -généralement des cloisons ligneuses, forment des chambres spacieuses -que l'on peut comparer aux stalles d'une écurie; quelques-unes sont -assez grandes pour contenir une demi-douzaine de personnes. L'utilité -de cette disposition saute aussi vite aux yeux que celle des -arcs-boutants de maçonnerie destinés à soutenir une haute muraille. -Elle n'est point particulière à telle ou telle espèce, mais commune à -la plupart des grands troncs. On se rend fort bien compte de la -nature de ces soutiens et de leur façon de croître, quand on examine -une série de jeunes sujets d'âges différents. On voit alors que ce -sont les racines qui sont sorties de terre sur tout le périmètre de la -base et qui ont monté peu à peu, à mesure que la hauteur croissante de -l'arbre exigeait un point d'appui plus solide. Elles sont visiblement -destinées à soutenir la masse du tronc et de la couronne dans ces bois -enchevêtrés, et elles affectent une forme pivotante, parce qu'il leur -serait difficile de s'étendre dans un plan horizontal, à cause de la -multitude de plantes qui leur disputent le sol. - -«Beaucoup de lianes ligneuses qui pendent aux arbres ne sont point des -tiges grimpantes. Ce sont les racines aériennes des épiphytes -(aroïdées), qui vivent sur les cimes, en plein air, qui se passent -fort bien d'emprunter leur nourriture à la terre et sont comme une -seconde forêt par-dessus la première, qui s'attachent à demeure aux -plus fortes et aux plus hautes mères branches, et retombent droit -comme un fil à sonde, tantôt isolément, tantôt en paquets, s'arrêtant -ici à moitié chemin du sol, finissant ailleurs par y toucher et par y -enfoncer leurs radicules.» - - -XXII - -«Le taillis de la forêt vierge change d'un endroit à l'autre. Ici il -se compose surtout de jeunes individus de la même espèce que les -grands arbres; plus loin, de diverses sortes de palmiers, dont les uns -s'élèvent à vingt ou trente pieds, dont les autres, grêles et -délicats, ont une tige épaisse comme le doigt; plus loin encore, d'une -variété infinie de buissons et de lianes qui se mêlent et se disputent -l'espace. - -«Les fougères arborescentes appartiennent aux collines de l'Amazone -supérieure. Les fleurs sont en petit nombre. Les orchidées sont -très-rares dans les fourrés des basses terres. Il y a bien des -arbustes et des arbres fleuris, mais ils échappent à la vue. Par une -conséquence naturelle, les insectes qui vivent sur les fleurs sont -tout aussi rares. L'abeille forestière (genre _mélipone_ et genre -_euglosse_) est presque partout réduite à tirer sa nourriture de la -séve sucrée que distillent les arbres ou des excréments que les -oiseaux déposent sur les feuilles.» - - LAMARTINE. - -(_La suite au prochain entretien._) - - - - -CXVe ENTRETIEN. - -LA SCIENCE OU LE COSMOS, - -PAR M. DE HUMBOLDT. - -(QUATRIÈME PARTIE.) - - -I - -«Les phénomènes de l'année et de ses subdivisions constituent dans la -forêt vierge autant de cycles dignes de notre attention. Comme dans -toutes les régions intertropicales, il n'y a guère qu'une seule et -même saison durant le cours entier de l'année, et on n'y observe ni -hiver ni été; on y voit les phénomènes de la vie animale et végétale -se reproduire régulièrement, à peu près vers la même époque, ou pour -toutes les espèces, ou pour tous les individus d'une espèce donnée, -comme il arrive dans les zones tempérées. La saison sèche elle-même -n'amène point de chaleurs excessives. La floraison des plantes et la -chute des feuilles, la mue, l'accouplement et la génération des -oiseaux ne sont point assujettis tour à tour à une sorte de succession -collective. En Europe, l'aspect d'un paysage boisé varie de l'une à -l'autre des quatre saisons. Dans les forêts de l'équateur, la scène -est la même, ou peu s'en faut, tous les jours de l'année, ce qui rend -d'autant plus intéressante l'étude du cycle quotidien: chaque jour -voit apparaître des bourgeons, des fleurs et des fruits ou tomber des -feuilles dans une espèce ou dans l'autre. L'activité des oiseaux et -des insectes ne souffre point de relâche; chaque famille a ses -heures. Pour ne citer qu'un exemple, les guêpes ne périssent point -annuellement en ne laissant dans les nids que les reines, comme dans -les climats froids; mais les générations et les essaims se suivent -sans interruption. On ne peut jamais dire que ce soit le règne du -printemps, ou de l'été, ou de l'automne: chaque journée est un abrégé -des trois saisons. La durée de la nuit est constamment égale à celle -du jour, les variations quotidiennes de l'atmosphère se compensent et -se neutralisent avant le retour du lendemain, le soleil n'est jamais -oblique et la température journalière est la même, à deux ou trois -degrés près, tout le long de l'année. Toutes ces circonstances -impriment à la marche de la nature un équilibre parfait et un -caractère de majestueuse simplicité.» - - -II - -«Au point du jour, le ciel est le plus souvent sans nuages. Le -thermomètre oscille entre 22 et 23 degrés centigrades, ce qui n'est -point une chaleur accablante. La rosée abondante ou la pluie de la -nuit dernière se dissipe bien vite aux rayons ardents d'un soleil qui -se lève en plein orient et monte rapidement au zénith. La nature -entière se réveille; de nouvelles feuilles, de nouvelles fleurs -poussent à vue d'oeil. Où on n'apercevait la veille qu'une masse -informe de verdure, on découvre le lendemain un arbre en fleur, une -cime, un dôme paré de vives couleurs et créé, pour ainsi dire, par la -baguette d'un magicien. Tous les oiseaux renaissent à la vie et à -l'activité. On distingue entre tous le cri aigu du toucan. De petites -bandes de perroquets prennent l'essor. Ils se détachent nettement sur -l'azur du ciel et vont par couples, qui babillent et se suivent à des -intervalles réguliers. À la hauteur où ils se tiennent, on ne -distingue pas l'éclat de leur plumage. Les seuls insectes qui se -montrent en grand nombre sont les fourmis, les termites, des guêpes -qui vivent en société, et des libellules dans les clairières. - -«La chaleur augmente avec rapidité jusque vers deux heures après -midi. À cette heure, où la moyenne thermométrique est comprise entre -33 et 34 degrés centigrades, la voix des mammifères et des oiseaux se -tait. Seule la cigale, cachée dans les arbres, fait entendre par -intervalles son aigre fausset. Les feuilles, si humides et si fraîches -à l'aube, deviennent flasques et pendantes; les fleurs perdent leurs -pétales. Les Indiens et les mulâtres, qui habitent des huttes ouvertes -à tous les vents avec un toit de feuilles de palmier, sommeillent dans -leurs hamacs, ou se tiennent du moins assis à l'ombre sur des nattes, -trop affaissés même pour causer. En juin et juillet, on a presque tous -les jours, et d'habitude dans l'après-midi, une forte averse, qui est -la bienvenue à cause de la fraîcheur qu'elle amène. L'approche des -nuages pluvieux est intéressante à observer. La brise de mer, qui -s'est levée vers dix heures et qui a fraîchi à mesure que le soleil -devenait plus fort, tombe et meurt. La chaleur et la tension -électrique de l'atmosphère deviennent presque insupportables. Une -langueur qui dégénère en véritable malaise accable tous les êtres -vivants, jusqu'aux hôtes de la forêt, comme l'atteste la lenteur de -leurs mouvements. Des nuages blancs apparaissent du côté de l'orient, -et se rassemblent par masses dont le bord inférieur est une frange -noire grossissante. Tout à coup l'horizon entier se couvre de ténèbres -qui montent et finissent par obscurcir le soleil. Un violent coup de -vent ébranle alors la forêt et courbe la cime des arbres; puis vient -un éclair éblouissant, un coup de tonnerre et une pluie diluvienne. -Ces orages ne durent point; ils laissent dans le ciel, jusqu'à la -nuit, des nuages immobiles d'un bleu noir. La nature entière est -rafraîchie, mais on voit sous les arbres des monceaux de pétales et de -feuilles. Vers le soir la vie reprend: les chants, les cris, mille -bruits retentissent de plus belle dans les fourrés et les arbres. Le -lendemain matin, le soleil se lève dans un ciel sans nuages, et voilà -le cycle complété: le printemps, l'été et l'automne se sont confondus -dans une seule journée tropicale. Ces journées se ressemblent, avec du -plus ou du moins, d'un bout à l'autre de l'année. Il y a une légère -différence entre la saison sèche et la saison humide; mais en général -la saison sèche, qui dure de juillet en décembre, est entremêlée -d'averses, et la saison humide, qui dure de janvier à juin, de jours -de soleil.» - - -III - -«Les récits des voyageurs nous entretiennent souvent du silence et de -la sombre horreur de la forêt vierge. Ce sont, au témoignage de M. -Bates, des réalités dont une fréquentation prolongée fortifie -l'impression. Le ramage trop rare des oiseaux a un caractère -mélancolique et mystérieux, plutôt fait pour aviver le sentiment de la -solitude que pour égayer et pour exciter à vivre. Parfois, au milieu -du calme, éclate un cri d'alarme ou d'angoisse qui serre le coeur: -c'est celui d'un herbivore surpris et saisi par les griffes d'un -carnassier de la famille du tigre, ou dans les replis du boa -constrictor. Le matin et le soir, les singes hurleurs font entendre -un concert effrayant. La forêt, qui paraissait déjà inhospitalière, le -paraît dix fois plus au milieu de ce terrible vacarme. Souvent, à midi -même, en plein calme, on entend un craquement soudain qui se prolonge -au loin; c'est une grosse branche ou un arbre entier qui tombe. Il ne -manque pas d'ailleurs de bruits dont il est impossible de se rendre -compte, et qui laissent les indigènes aussi embarrassés que M. Bates. -C'est parfois un son analogue à celui d'une barre de fer avec laquelle -on frapperait sur un tronc dur et creux, ou bien c'est un cri perçant -qui fend l'air. Ni le son ni le cri ne se répètent, et le retour du -silence ajoute à l'impression pénible qu'ils ont faite sur l'âme. - -«Au compte des indigènes, c'est toujours le _curupira_, l'homme -sauvage, l'esprit de la forêt, qui produit tous les bruits qu'ils ne -savent pas s'expliquer. Dans l'enfance de la science, l'humanité n'a -jamais su inventer que des mythes et de grossières théories pour -expliquer les phénomènes de la nature. Le curupira est un être -mystérieux dont les attributs sont fort mal déterminés, car ils -varient suivant les localités. Ici la description qu'on en donne est -celle d'une sorte d'orang-outang, couvert d'un poil long et rude, qui -vit sur les arbres. Ailleurs on dit qu'il a le pied fourchu, avec une -face rouge et luisante. Il a femme et enfants, et on l'a vu descendre -de son aire pour venir ravager les plantations de manioc. «J'ai eu à -mon service, dit M. Bakes, un jeune _mameluco_ ou métis qui avait la -tête farcie des légendes et des superstitions de son pays. Je -l'emmenais toujours avec moi dans la forêt, mais pour rien au monde il -n'y serait allé seul, et toutes les fois qu'il entendait un de ces -bruits étranges dont j'ai parlé, il tremblait de peur. Il se faisait -petit, se cachait derrière moi et me suppliait de nous en retourner. -Il ne se rassurait qu'après avoir fabriqué un charme pour nous -protéger contre le curupira. Il arrachait pour cela une feuille de -palmier, la tressait et en faisait un anneau qu'il suspendait à une -branche au-dessus de notre sentier.» - -«Après tout, le spectacle et l'exploration de la forêt vierge ont de -quoi effacer toutes les impressions désagréables que causent ces -divers phénomènes, et notamment l'énergie effrénée de la végétation. -En comparaison de ce feuillage d'une beauté et d'une variété -incomparables, de ces vives couleurs, de la richesse, de l'exubérance -qui éclatent partout, le plus splendide paysage forestier du nord de -l'Europe n'est plus qu'un désert stérile. Si on est affligé par la vue -des ruines qu'accumule une inévitable rivalité, on est amplement -dédommagé par l'intensité de la vie individuelle. Nulle part la lutte -n'est plus active ni les dangers que court chaque individu plus -nombreux, mais aussi nulle part la vie n'est plus belle. Si les -végétaux pouvaient sentir, ils seraient heureux de leur vigoureuse et -rapide croissance, que n'interrompt pas le sommeil glacé de l'hiver. - -«Dans le règne animal, la guerre est peut-être plus meurtrière et les -bêtes de proie plus constamment en éveil que dans les climats -tempérés; mais, d'autre part, les animaux n'ont point à se défendre -contre le retour périodique des saisons rigoureuses. À certaines -époques de l'année, et dans certains recoins ouverts au soleil, les -arbres et l'air fourmillent joyeusement d'oiseaux et d'insectes qui -boivent la vie avec ivresse; la chaleur, la lumière, une alimentation -facile et abondante, animent et surexcitent ces multitudes. Et -pourquoi ne pas dire un mot de la parure sexuelle, des brillantes -couleurs, des appendices qui distinguent les mâles? Cela se retrouve -dans la faune de tous les climats, mais nulle part au même degré de -perfection que sous les tropiques. C'est à la fois un reflet et un -signe avant-coureur de la saison des amours. «À mon sens, dit à ce -sujet M. Bates, c'est penser comme les enfants, que de supposer que la -beauté des oiseaux, des insectes et des autres créatures leur est -donnée pour charmer nos yeux. La moindre observation, la moindre -réflexion démontre qu'il n'en est rien, car autrement pourquoi un seul -des deux sexes serait-il si richement paré, tandis que l'autre est -vêtu de couleurs sombres et ternes? Je suis persuadé que la beauté du -plumage et du chant, comme toutes leurs autres qualités spécifiques, -leur sont dévolues pour leur propre plaisir et pour leur avantage. Et -si ma remarque est fondée, n'est-ce pas une raison pour nous faire -des idées plus larges sur la vie intime et les relations mutuelles des -êtres qui peuplent la terre avec nous?» - - -IV - -«Tels sont donc, en résumé, les grands traits, les caractères de la -forêt vierge par excellence: elle est impénétrable, impropre à la -demeure de l'homme; la végétation est en guerre contre elle-même; les -plantes et les animaux grimpent; il y a peu d'insectes et point de -moustiques; les bas-fonds marécageux contrastent avec les terrains -boisés du haut pays; des arbres d'une taille colossale s'appuient sur -des racines arc-boutées et supportent des plantes pendantes aériennes, -comme une seconde forêt par-dessus la première; pêle-mêle de taillis -et de lianes parasites; absence de fleurs; retour invariable des -mêmes phénomènes dans leur cycle annuel, mensuel et diurne; ombrages -silencieux troublés par des bruits mystérieux et inexplicables; enfin, -source inépuisable d'intérêt, qui provient de la beauté et de la -variété, de la richesse, de l'exubérance et de l'intensité de la vie -chez tous les êtres organiques. - -«Ce qui précède n'est en quelque sorte que le cadre des explorations -où nous suivrons le voyageur, dont nous avons seulement esquissé les -premières impressions[2].» - -[Note 2: Je dois cette incomparable description de la forêt vierge à -mon éloquent et studieux ami M. Amédée Pichot, rédacteur de la _Revue -Britannique_, le plus intéressant recueil scientifique et littéraire -de ce siècle, que je lis depuis trente ans en m'instruisant toujours. -Ce recueil est le télescope universel qui rapproche les îles et les -continents de nous, pour nous faire comprendre le _Cosmos_ -intellectuel, le globe pensant.--M. Pichot, qui a traduit Shakespeare -avec un homme d'État de nos jours, est digne de nous traduire -Humboldt.] - - -V - -Voilà une oeuvre directe et permanente de Dieu sur l'écorce de la -terre! la vie répandue à pleine main et renaissant d'elle-même comme -un élément insensé, animé à la fois de l'existence et répandant en lui -et autour de lui la folle ivresse de la vie! C'est le délire de -l'existence, la cascade des créations bouillonnant des mains de -l'éternel créateur! - -Voilà la vie. - -Dieu l'a créée infatigable, inépuisable, innombrable dans les -végétations, moins nombreuse, moins palpable, moins fourmillante dans -les animaux, excepté les insectes, parce que l'intelligence les anime, -et que la nourriture plus recherchée leur manquerait dans leurs -pâturages terrestres; mais il leur mesure les aliments et -l'intelligence à proportion de leurs masses, de leurs besoins; entre -eux et l'homme il a placé la barrière des langues qui se parlent, mais -qui ne se comprennent pas entre elles, excepté les animaux -domestiques, premiers esclaves et tendres amis de l'homme. - -L'histoire naturelle a dans ce sens d'immenses connaissances à -acquérir, des mystères profonds à sonder par l'intelligence et surtout -par la charité, cette langue instinctive, qui balbutie à peine entre -la nation animée, la nation végétale et la nation humaine. Un -Aristote, un Pline, un Buffon, naîtront et feront l'histoire naturelle -des animaux par l'intelligence au lieu de la faire par la forme. - -C'est un des progrès assez rapprochés que la divine bonté permet à -l'homme d'espérer d'entrevoir sur ce globe. Ce sont des voix nouvelles -qui entrent une à une dans le cantique du _Cosmos_, dans l'hosanna de -la création. - - -VI - -En attendant, transportons-nous dans les solitudes méridionales de -l'océan Indien ou à l'océan Austral; il est nuit, l'étoile sur la -Croix du Sud dessine son trépied sur nos têtes, un vaisseau de guerre -nous porte depuis dix mois sans voir de rivage vers quelqu'une de ces -îles grandes comme des continents. Nous suivons notre route dans les -cieux, comme dans un miroir où elle se reflète d'étoiles en étoiles, -éteintes le jour, rallumées la nuit au souffle du Créateur. - -Le vaisseau de cent canons plus vaste que le Léviathan, et organisé -par l'industrie miraculeuse inspirée des hommes, contient deux mille -vies d'hommes dans son sein, les uns veillant à la manoeuvre et à -l'orientement des voiles pour balayer et recueillir dans leur éventail -gigantesque le moindre souffle d'air qui se repose sur le lit plus -lourd de la mer, afin de récolter ainsi le mouvement nécessaire de la -route; les autres, assis sur le pont, fourbissent les armes luisantes -qui vont conquérir une région inconnue de la patrie. Dans les -profondeurs du navire, la patrie a balayé avant le départ quelques -centaines d'hommes condamnés, de femmes coupables, d'enfants innocents -au sein de leurs mères, pour purifier la population saine de -l'Angleterre et pour peupler des populations renouvelées dans ses -colonies. La machine flottante est si vaste et les membres de bois -sont si solidement encastrés les uns dans les autres par leurs -extrémités et par leurs flancs, que le roulement des canons sur ses -ponts y est insensible et qu'il ne sent pas plus le poids d'une foule -d'hommes que le cheval de trait dans les rues de Londres ne sent le -poids des mouches qui se posent sur sa crinière. La mer porte tout, et -le vaisseau ne s'enfonce pas d'une ligne dans ses flots mugissants. -Les proscrits émigrants qui sont ensevelis dans ses cavernes rêvent, -pleurent, ou chantent pendant la longue traversée sur ce qu'ils ont -laissé de leur vie passée, sur ce qu'ils vont retrouver de leur vie -future, dans le hasard des unions que la destinée leur prépare sous -d'autres cieux. - - -VII - -La journée, longue pour tous ces passagers, touche à son déclin. Le -calme complet des airs laisse le navigateur indécis mesurer de combien -de vagues il a avancé dans sa route vers un rivage toujours invisible. -La cloche sonne, le prêtre s'agenouille, le matelot se découvre, -toutes les figures se rassérènent, toutes les conversations se -taisent: c'est à l'invisible Infini qu'on va parler. La prière -murmurée à demi-voix par le ministre du Tout-Puissant retentit -sourdement sur toutes les lèvres qui la répètent, et emporte à Dieu -les louanges, les actions de grâce et les voeux secrets de tout ce -monde flottant. Le silence respectueux se prolonge après la dernière -invocation, et chacun, pour dormir ou pour veiller à son poste, va -reposer ou surveiller la nuit. - - -VIII - -La nuit perfide et étouffante enveloppe dans un silence redoutable le -vaisseau, le ciel et la mer. Un bruit limité et soudain éclate tout à -coup dans ce silence. C'est le coup sourd des vagues qui s'amoncellent -et qui viennent de minute en minute heurter les flancs du vaisseau; ce -sont les plaintes des madriers et des solives qui, dans cet immense -chantier flottant, tendent à se détacher les uns des autres pour -reprendre leur liberté; ce sont les sifflements des ailes du vent à -travers les voilures, dont cinq cents matelots intrépides prennent les -ris; le tumulte des hommes sur le pont tremblant, la voix et le -sifflet du commandant, les voiles qui se déchirent et qui emportent -dans les airs la force échappée de leurs plis, les mâts surchargés qui -se rompent et qui tombent avec leurs vergues et leurs cordages sur les -bastingages, le pas précipité des matelots courant où le signal les -appelle, les coups de haches qui précipitent à la mer ces débris pour -que leur poids ajouté au roulis du navire ne l'entraîne pas dans -l'abîme; le tangage colossal de ces débris mesuré par six cents pieds -de quille, tantôt semble gravir jusqu'aux nuages la lame écumeuse et -la diriger en plein firmament, tantôt, arrivé au sommet de la vague, -se précipiter la tête la première, les bras des vergues tendus en -avant dans l'abîme où il glisse, le gouvernail touchant au fond de -l'océan; les matelots suspendus aux câbles décrivent des oscillations -gigantesques sur l'arc des cieux; les canons détachés de leurs -embouchures roulent çà et là sur les trois ponts avec des éclats de -foudre; à chaque effondrement du vaisseau entre des montagnes d'écumes -qui semblent l'engloutir, un cri perçant monte de la prison des -condamnés, puis des voix de femmes et d'enfants qui croient toucher à -leur dernière heure. Le vaisseau se relève lentement sous le poids -des vagues qui se creusent un berceau au pied des mâts et roulent -furieuses sur le pont disparu sous l'onde; il flotte au hasard, rasé -comme un ponton, sans savoir où la tempête le pousse; trois nuits, -trois jours l'engloutissent avec ses deux mille habitants dans les -caprices de la mer; c'est un tombeau où les morts sont avec les -vivants, et où chaque seconde est une agonie renaissante; nul n'espère -plus son salut, et le silence funèbre a succédé au cri de la terreur: -tout est mort sur ce jouet de la mort. - - -IX - -Mais les lames retentissantes semblent enfin se fatiguer de leur -fureur, les tangages et les roulis laissent respirer les ponts, les -ruisseaux d'écume coulent à la mer sur ses flancs, les mâts rajustés -se relèvent avec quelques lambeaux de voiles, le gouvernail réparé -plonge dans l'élément liquide et imprime une direction au vaisseau -désemparé. Le soleil luit entre mille nuages, les soldats et les -matelots remontent un à un sur le pont. On navigue au gré des lames -aplanies; le coup de vent qui a fait avancer les navigateurs en -aveugles sur l'océan Indien, leur laisse entrevoir à distance l'île de -Ceylan couverte de ses forêts étranges, et approcher d'un continent à -fleur d'eau, où un fleuve immense confond ses fanges avec les roseaux -de la mer. C'est le Gange sacré, qui descend des hautes montagnes des -Indes où brillèrent, à la naissance de l'homme primitif, les premiers -crépuscules, les révélations du Créateur et ses premières créations -humaines. Langues, idées, théologies, saintetés, invocations, -martyres, héroïsme, dévouement, prodiges, chants sacrés dont les -débris témoignent d'une majesté divine visible aux poëtes inspirés, -morale surhumaine, mystérieuse, que l'homme n'aurait pu découvrir, -invocation perpétuelle au Créateur, l'anéantissement de la matière -devant l'intelligence sacrée: tels sont les vestiges que ces -révélations indiennes conservent des premiers temps de l'entretien des -dieux et des hommes. Les brahmes en gardent encore les monuments -écrits dans leurs livres. On sent que Dieu a passé par là; on respire -les parfums moraux de ses oracles. Il paraît évident que c'est là -qu'il a par ses instincts manifesté sa divine nature aux premiers -hommes. Sa première église a parlé, prié, chanté dans ces plaines et -sur ces sommets consacrés. Cherchez ses traces, elles sont là; -Alexandre en eut la première vision pour l'occident du globe. Elles se -répandirent d'abord comme un reflet sur la Perse et la Chine; elles -sanctifièrent Zoroastre et Confucius, et les législateurs du pays des -pyramides; de là elles passèrent en Grèce, où l'imagination les colora -de ses brillants mensonges adoptés par les Romains; puis l'incarnation -chrétienne les sentit renaître et les pratiqua en morale parfaite et -en ascétismes pieux. Puis l'homme, divinisé par le dévouement de ses -frères, succède à l'Homme-Dieu, première institution de l'humanité! -Puis ce crépuscule encore visible pâlit et s'obscurcit dans l'extrême -Orient et se transforme dans l'Occident. Puis les conquérants -modernes assujettirent une partie de ces peuples et vinrent purifier -les populations et accroître leurs richesses par leur commerce dans -ces régions où ils adorèrent leur Memnon d'or sur les autels du Dieu -incorporel. Ils reconnurent le mystère, mais ils ne le comprirent pas; -et les ténèbres renaquirent où les premières races de cette humanité -mystérieuse avaient vu le jour du ciel dans la sainteté des fils aînés -de Dieu. - -Laissons débarquer cette lie de notre Occident et les conquérants -profanateurs sur ce rivage des Indes asservies, et voyons ailleurs les -mystères de l'action de Dieu dans les lieux ou dans les hommes. - - -X - -C'est le soir; nous sommes dans la capitale du monde occidental; le -Colisée, théâtre bâti par Vespasien à la mesure du peuple-roi et -bourreau de l'univers alors connu, s'élève à des centaines de pieds -au-dessus des édifices publics et des palais des citoyens de Rome. - -Des murs percés de vomitoires, entrées et issues immenses, s'ouvrent -de distance en distance, pour donner accès à cent dix mille -spectateurs. Une ellipse colossale dessine à l'oeil ce théâtre. Les -galeries superposées et repliées les unes derrière les autres, pour -laisser les regards embrasser librement la scène, s'avancent à -l'intérieur comme autant de promontoires sur la mer. - -Michel-Ange, déjà vieux, pendant qu'il méditait d'élever jusqu'à cinq -cents pieds dans les airs la coupole du temple du christianisme, fut -trouvé seul, errant, pensif, dans les ruines du Colisée. - -Une neige tombée en abondance la nuit précédente en faisait ressortir -les gigantesques lignes sur l'horizon; un ciel bleu, découpé par ses -jours, éclatait dans l'intérieur; il était absorbé dans l'admiration -muette, cherchant comment il dresserait dans le ciel le théâtre de la -grandeur du Dieu des chrétiens. Il avait trouvé Saint-Pierre dans le -Colisée. - - -XI - -Le jour où Titus fit la dédicace de ce Colisée, le spectacle fut digne -du monument. Des milliers de bêtes fauves de tous les déserts soumis à -l'empire y furent amenés pour y mourir pendant une représentation qui -dura cent jours! Trente mille esclaves gladiateurs, ces comédiens de -la mort, y récréèrent, à leur agonie, les regards féroces des Romains. -La mort seule était le jeu de ce peuple funèbre qui tuait pour -triompher, et qui tuait encore pour célébrer ses triomphes. Il jouit -pleinement ce jour-là de son ivresse de carnage, et il appelait Titus -les délices du genre humain. Des chars mortuaires ne cessaient -d'emporter, aux applaudissements de la foule, les carcasses d'animaux -et les cadavres de victimes. Le sable renouvelé buvait les flots de -sang, pour préparer à d'autres victimes une autre place pour mourir! - -Le monde n'a rien vu d'aussi magnifique: quatre étages d'un ordre -d'architecture différent le composent. Mille fois cent cinquante pieds -décrivent la circonférence de l'ellipse. La scène a trois cents pieds -d'étendue. Maintenant l'herbe et les ronces y poussent en liberté; les -oiseaux y chantent comme dans la forêt. - -Quatre cent quarante-six ans plus tard, c'est-à-dire l'an 526 de notre -ère, les Barbares de Totila en ruinèrent diverses parties, afin de -s'emparer des crampons de bronze qui liaient les pierres. Tous les -blocs du Colisée sont percés de grands trous. - -J'avouerai que je trouve inexplicables plusieurs des travaux exécutés -par les Barbares, et que l'on dit avoir eu pour objet d'aller fouiller -dans les masses énormes qui forment le Colisée. Après Totila, cet -édifice devint comme une carrière publique, où, pendant dix siècles, -les riches Romains faisaient prendre des pierres pour bâtir leurs -maisons, qui, au moyen âge, étaient des forteresses. - -Ces palais dont les matériaux ont été fouillés dans cette masse de -pierres, n'ont fait que l'ébrécher. Quelques petits autels, desservis -par un pauvre moine mendiant, sont invisibles dans la vaste arène. On -y dit la messe et on y demande pardon au Dieu victorieux du sang de -tant de millions de victimes répandu à plaisir pour amuser les -Romains! - -Quand la lune sereine de la campagne romaine se lève dans le ciel et -laisse filtrer sa blanche lueur à travers les brèches du Colisée sur -l'arène du Cirque, quelques humbles voix de solitaires s'élèvent et -demandent grâce pour les forfaits et pour les orgueils de l'humanité. -Le Colisée, vu ainsi, est la plus grande image qui soit sur la terre -des honteuses vicissitudes de la gloire humaine. On sent à la fois -tant de grandeur et tant de néant! On s'enorgueillit et on s'humilie -d'être homme. - - -XII - -Mais, à quelques pas de là, Saint-Pierre de Rome, oeuvre encore jeune -et vivante de la nouvelle religion des hommes, s'élève à trois cents -pieds plus haut que l'oeuvre de Vespasien. - -Entrez avec moi dans l'aire de l'édifice chrétien. Un obélisque -égyptien en granit marque la borne de l'ombre du temple. Deux -fontaines jaillissantes tombent et retombent éternellement avec la -profusion de leur eau dans des bassins de porphyre des deux côtés de -l'obélisque. Leur murmure fait faire silence et parle d'éternité. - -Ici, à droite et à gauche, une double colonnade de sept cent -trente-huit pieds de long, sur six cents pieds de large, enferme la -place qui précède le temple. Douze cents pieds d'espace ouvrent à -l'oeil la vue nécessaire pour embrasser la masse et la beauté de -l'église. - -La place comprise entre les deux parties semi-circulaires de la -colonnade du Bernin (mais, je vous en prie, ayez les yeux sur une -lithographie de Saint-Pierre), est à mon gré la plus belle qui existe. -Au milieu, un grand obélisque égyptien; à droite et à gauche, deux -fontaines toujours jaillissantes dont les eaux, après s'être élevées -en gerbe, retombent dans de vastes bassins. Ce bruit tranquille et -continu retentit entre les deux colonnes, et porte à la rêverie. Ce -moment dispose admirablement à être touché de Saint-Pierre, mais il -échappe aux curieux qui arrivent en voiture. Il faut descendre à -l'entrée de la place _de' Rusticucci_. Ces deux fontaines ornent cet -endroit charmant, sans diminuer en rien la majesté. Ceci est tout -simplement _la perfection de l'art_. Supposez un peu plus d'ornements, -la majesté serait diminuée; un peu moins, il y aurait de la nudité. -Cet effet délicieux est dû au cavalier Bernin, dont cette colonnade -est le chef-d'oeuvre. Le pape Alexandre VII eut la gloire de la faire -élever. - -Le vulgaire disait qu'elle gâterait Saint-Pierre. - -La place ovale, dont les deux extrémités sont terminées par les deux -parties de la colonnade, a sept cent trente-huit pieds de long sur -cinq cent quatre-vingt-huit de large. Vient ensuite une place à peu -près carrée, et qui finit à la façade de l'église. La longueur totale -de ces trois places qui précèdent Saint-Pierre est, à partir de la rue -par laquelle on y arrive, de mille cent quarante-huit pieds. - -Les deux portiques circulaires du Bernin se composent de deux cent -quatre-vingt-quatre grosses colonnes de travertin et de -soixante-quatre pilastres; ces colonnes forment trois galeries. Dans -de certaines solennités, les carrosses des cardinaux passent sous -celle du milieu. La base des colonnes est d'ordre toscan, le fût -d'ordre dorique, et l'entablement d'ordre ionique; elles ont -trente-neuf pieds deux tiers de haut. Les deux portiques -semi-circulaires ont cinquante-six pieds de large et cinquante-cinq de -hauteur. La balustrade supérieure est ornée de cent quatre-vingt-douze -statues de douze pieds de haut, comme celles du pont Louis XVI. Les -statues de Rome sont en travertin; elles furent faites sous la -direction du cavalier Bernin. Elles sont bien placées, et contribuent -à l'ornement. - - -XIII - -L'homme qui nous apprend le plus de choses sur l'antiquité, Pline, -nous dit que Nuncoré, roi d'Égypte, fit élever dans la ville -d'Héliopolis l'obélisque qui est à Saint-Pierre. Caligula le fit -transporter à Rome; on le plaça dans le cirque de Néron au Vatican. -Constantin bâtit sa basilique de Saint-Pierre sur une partie de -l'emplacement de ce cirque; mais, jusqu'en 1586, l'obélisque, chose -étonnante, resta debout dans le lieu où Caligula l'avait mis, -c'est-à-dire à l'endroit où se trouve maintenant la sacristie de -Saint-Pierre, bâtie par Pie VI. - -En 1586, presque un siècle avant la construction de la colonnade, -Sixte-Quint fit placer l'obélisque où il se voit aujourd'hui. Ce -transport, qui coûta 200,000 francs, fut exécuté par l'architecte -Fontana, au moyen d'un mécanisme admirable, que de nos jours personne -ne pourrait inventer, ni peut-être même imiter. À la fin du moyen âge, -on a transporté jusqu'à des clochers à une distance de soixante ou -quatre-vingts pas du lieu qu'ils occupaient d'abord. L'obélisque du -Vatican a soixante-seize pieds de haut et huit pieds dans sa plus -grande largeur. La croix qui le surmonte est à cent vingt-six pieds du -pavé. - -Cet obélisque n'a point d'hiéroglyphes; il n'est pas le plus grand de -ceux de Rome, mais quelques personnes le regardent comme le plus -curieux, parce que, n'ayant jamais été renversé, il a été conservé -dans toute son intégrité. - -Aux côtés de l'obélisque, on voit les deux fontaines. Les brillantes -pyramides d'écume blanche qui s'élèvent dans les airs retombent dans -deux bassins formés chacun d'un seul morceau de granit oriental de -cinquante pieds de circonférence. Le jet le plus élevé monte à -soixante-quatre pieds. - -Bramante, Raphaël, Michel-Ange, les plus grands artistes furent -prodigués aux plus grands pontifes pour concevoir et gouverner la -construction de ce prodige de la puissance, de la richesse et du -génie. - -Le christianisme tout entier se concentre dans son chef-d'oeuvre. La -façade trop théâtrale y manque seule. Elle est formée d'un portique -dont les colonnes ont quatre-vingt-sept pieds de tronc, sans les -chapiteaux et les corniches. Quand une des cinq portes de ce portique -s'ouvre, l'édifice apparaît tout entier. - - -XIV - -VUE GÉNÉRALE DE L'INTÉRIEUR DE SAINT-PIERRE. - -«On pousse avec peine une grosse portière de cuir, et nous voici dans -Saint-Pierre. On ne peut qu'adorer la religion qui produit de telles -choses. Rien au monde ne peut être comparé à l'intérieur de -Saint-Pierre. Après un an de séjour à Rome, j'y allais encore passer -des heures entières avec plaisir. Presque tous les voyageurs éprouvent -cette sensation. On s'ennuie quelquefois à Rome le second mois de -séjour, mais jamais le sixième; et, si on y reste le douzième, on est -saisi de l'idée de s'y fixer. - -«Quand vous serez assez malheureux pour désirer connaître les -dimensions de Saint-Pierre, je vous dirai que la longueur de cette -basilique est de cinq cent soixante-quinze pieds; elle a cinq cent -dix-sept pieds de large à la croisée. La nef du milieu a -quatre-vingt-deux pieds de largeur et cent quarante-deux de hauteur. -Elle est ornée de grosses statues de saints de treize pieds de -proportion. On peut dire qu'ils donnent l'idée de la magnificence à -qui ne les examine pas en détail. Cet effet est dû au grandiose de -l'architecture, et aux soins infinis que l'on se donne pour que tout, -dans Saint-Pierre, rappelle au voyageur qu'il est dans le palais d'un -Dieu.» - - -XV - -«Vous savez que Bramante avait élevé jusqu'à la corniche les quatre -énormes piliers de la coupole, qui ont chacun deux cent six pieds de -circonférence. L'église de _San-Carlo alle Quattro Fontane_ occupe -exactement l'espace d'un de ces piliers et ne paraît pas petite. - -«Bramante jeta les quatre grands arcs qui, comme des ponts, unissent -ces piliers l'un à l'autre. - -«Voilà ce que Michel-Ange trouva; c'est là-dessus qu'il éleva sa -coupole. Elle a cent trente pieds de diamètre, c'est-à-dire trois -pieds de moins que celle du Panthéon. Elle commence à cent -soixante-trois pieds du pavé, et sa hauteur, prise depuis sa base -jusqu'à l'ouverture de la lanterne, est de cent cinquante-cinq pieds. -On ne croirait jamais que la petite lanterne qui est au-dessus a -cinquante-cinq pieds de haut, l'élévation d'une maison ordinaire. -Ainsi, la coupole de Michel-Ange, enlevée de dessus les piliers, et -placée par terre, aurait deux cent soixante pieds de haut, élévation -qui surpasse celle du Panthéon. Montons sur les combles de -Saint-Pierre pour voir la partie extérieure du dôme: le piédestal de -la boule de bronze a vingt-neuf pieds et demi de hauteur; la boule -elle-même sept pieds et demi. La croix qui couronne l'église est haute -de treize pieds. - -«La hauteur totale de Saint-Pierre, depuis le pavé de l'église -jusqu'au dernier ornement de la croix, est de quatre cent vingt-quatre -pieds. Les Romains comptent onze pieds de plus, je crois, parce qu'ils -mesurent l'élévation à partir du pavé de l'église souterraine, où est -le tombeau d'Alexandre VI. - -«Cette hauteur fait frémir quand on songe que l'Italie est fréquemment -agitée de tremblements de terre, que le sol de Rome est volcanique, et -qu'un instant peut nous priver du plus beau monument qui existe. -Certainement jamais il ne serait relevé. Deux moines espagnols, qui -se trouvèrent dans la boule de Saint-Pierre lors de la secousse de -1730, eurent une telle peur, que l'un d'eux mourut sur la place. - -Pour que l'oeil soit satisfait, le contour extérieur de la partie -sphérique d'une coupole ne doit pas être le même que le contour -intérieur; la coupole de Saint-Pierre a deux calottes, et entre les -deux rampes l'escalier par lequel on monte jusqu'à la boule. - -Le _tambour_ de la coupole (la partie cylindrique) est percé de seize -fenêtres; c'est à travers ces fenêtres qu'en se promenant au _Pincio_ -on aperçoit quelquefois le soleil qui se couche.» - - -XVI - -Depuis la base des piliers jusqu'à la cime de cinq cents pieds de la -coupole, abîme de vide, les murailles élèvent avec elles jusqu'au -faîte le miracle de tous les arts: chapelles, tombeaux, figures, -peintures, mosaïques, balustrades de marbres précieux, symbole du -crucifié, anges qui l'assistent sur la terre ou qui le reçoivent dans -son éternité. J'ai eu la curiosité de monter aux trois sommets de -Saint-Pierre à Rome. Le premier, celui qui règne au-dessus du niveau -des murailles avant la naissance de la voûte de la coupole, présente -l'aspect d'une ville immense où les ouvriers voués à la conservation -de l'édifice habitent à deux ou trois cents pieds au-dessus du niveau -de la place avec leurs familles et les instruments de leurs métiers. -Leurs maisons disparaissent derrière les balustrades et l'ombre de -cette montagne de pierre qui prend racine à leur pied, sans pour cela -leur cacher le soleil. - -On se repose un moment à cette hauteur, avant de tenter l'ascension du -dôme. Une porte basse y conduit; l'on se trouve forcé de se courber et -de grimper entre deux voûtes parallèles, l'une extérieure, l'autre -intérieure, artifice de l'architecture que je n'ai pas compris, mais -qui a été adopté comme une nécessité de l'art dans plusieurs autres -voûtes à cathédrale, soit pour consolider la construction de ces dômes -portant sur eux-mêmes, soit pour rectifier à l'oeil du spectateur les -lignes harmonieuses de leurs dômes aériens. C'est ainsi que l'insecte -ramperait entre l'arbre et l'écorce. De temps en temps des fenêtres, -inaperçues d'en bas, laissent entrer le jour dans ces demi-ténèbres -intérieures. On en sort enfin à la hauteur de la moitié de la coupole, -et l'on entre en frissonnant dans le dôme lui-même. Une galerie -étroite vous permet d'en contempler la profondeur, en appuyant vos -mains crispées sur le parapet et la galerie. Les fidèles qu'on -aperçoit d'en bas sur le pavé du temple paraissent des fourmis -rampantes sur un morceau de marbre. On rentre épouvanté dans la -calotte double du dôme. On poursuit sa route et l'on retrouve enfin la -lumière du jour, mais on la retrouve dans le ciel. L'horizon de Rome -avec sa mer, ses montagnes, ses lacs, ses forêts, ses déserts, tremble -sous vos pieds; le moindre souffle du vent de mer, en se résumant de -cette élévation et en heurtant ses ailes contre cet écueil isolé des -cieux, résonne comme un tonnerre et semble prêt à enlever comme une -feuille morte le dôme colossal qui tremble sous vos pieds. Une seule -pierre, déplacée dans ces carrières de pierres superposées étage à -étage, ferait pencher ce monument et vous arriveriez en poussière -impalpable dans la poudre et la ruine. Vous pâlissez de la seule -pensée; cependant la volonté triomphe de la terreur, il vous reste à -gravir encore 75 pieds en dehors des murailles pour ramper autour du -dernier petit globe, bouton de la grande coupole, et pour embrasser -les bras de la croix de fer de 25 pieds qui couronne le tout. Je -renonce à décrire le bruit du vent dans l'intérieur de cette oreille -de bronze dont les moindres haleines de l'air frappent le tympan (que -serait-ce dans la tempête?). N'importe! reprenons force et marchons -toujours. Une échelle de fer aux échelons tremblants sort du dernier -sommet et vous porte au tronc de la croix, que vous embrassez -convulsivement comme un brin de mousse embrasse une aiguille d'un -chêne; vos yeux se troublent, et vous ne voyez plus que le vide -ondoyant à cinq cents pieds au-dessous de vous! - -Est-ce Dieu, sont-ce des hommes qui ont mis la première et la dernière -pierre à ce monument de la plus grande pensée du _Cosmos_? - - -XVII - -Vous redescendez en silence, et vous entrez dans le sanctuaire en -mesurant de l'oeil au-dessus de votre tête le même abîme que vous -mesuriez tout à l'heure au-dessous! L'étonnement et la terreur -refoulent le cri d'admiration sur vos lèvres. Vous parcourez -lentement, en silence, en comptant vos pas, les piliers, les colonnes, -les murs du saint édifice. À chaque pas votre enthousiasme redouble. -Jamais l'humanité n'a rien rêvé d'aussi vaste et d'aussi parfait! Rêve -de Dieu exécuté par les hommes. Tous les pas que vous faites en -parcourant l'enceinte démesurée sont marqués par le nom d'un homme de -génie que les siècles ont conservé comme une relique. Ces ouvriers de -Dieu ont été animés et inspirés par lui. De plus grands hommes dans -tous les arts ne sont pas nés et ne renaîtront jamais: architectes, -artistes, pontifes, poëtes, tailleurs de marbre, peintres, sculpteurs, -mosaïstes, ont été réunis en faisceau de foi, de puissance, de -conception, de richesse, de génie, de volonté, d'inspiration, -d'enthousiasme pour enfanter ce miracle! - -Raphaël peignait, Jules Romain dessinait, Buonarotti changeait à -volonté le marteau contre le pinceau, Bramante imaginait et concevait -la transfiguration de l'architecture pour élever dans le ciel le -Panthéon simplifié, exalté, glorifié. Et enfin le génie humain de -toutes les époques se couronnait lui-même en face de l'Éternel, et, -son diadème sur le front, disait à la religion et au pouvoir -politique: «Tu n'iras pas plus loin!» - -_Voilà Saint-Pierre de Rome!_ - - -XVIII - -Or, qu'est-ce qui a fait ces trois oeuvres? c'est l'homme! - -Et qu'est-ce que l'homme selon le _Cosmos_ matérialiste de M. de -Humboldt? C'est un peu d'hydrogène enfermé dans un canal de peau pour -râler quelques heures un certain nombre de respirations, puis pour -s'évanouir à jamais dans le néant et ne plus être! Ô législateurs! ô -guerriers! ô poëtes! ô artistes! ô potentats de la terre! ô savants! -qu'est-ce que vous êtes? qu'est-ce que vous faites? qu'est-ce que -votre gloire? qu'est-ce que votre immortalité? le misérable -crépitement de la feuille de ces arbustes que l'enfant qui la presse -en jouant dans ses deux doigts fait éclater avec un petit bruit, et -qu'il jette pour la voir sécher et pourrir sous ses pas! - -Voilà, hommes, voilà de l'oxygène accumulé, que vous appelez la vie! -Et vous appelez cela de la science? Appelez donc cela non pas la -science, mais la moquerie de la création, commençant par se moquer de -soi-même afin d'avoir le droit de se moquer de son Créateur! - -Et que les idiots vous croient! - -Votre vie et votre _Cosmos_ ne méritent pas même cette raillerie -scientifique. - -Votre _Cosmos_ et le néant ne sont pas deux. - -Votre science n'est que le néant ayant conscience de lui-même! - -Non, la vie humaine n'est pas cela. - -Vous retranchez de Dieu, de l'homme, de la vie, de la mort, de la -nature, ce qui en fait la divinité; c'est-à-dire le _mystère_. - -Ouvrez vos yeux et confessez le _mystère_, le _secret_ de Dieu! - - -XIX - -LA PENSÉE. - -Il n'y a pas longtemps qu'ouvrant par hasard un des cahiers d'études -de ces jeunes hommes chargés par état d'étudier le principe de vie -chez les animaux, et surtout chez l'homme (et que serait-ce s'il était -descendu jusqu'aux plantes, existences animées, imparfaites encore, -dont les racines sont du moins capables de choix et d'appropriation -des substances dont elles forment les fruits, et dont le cerveau est -en bas au lieu d'être en haut?); il n'y a pas longtemps, dis-je, que -je restai frappé d'admiration et de vérité en lisant ces belles -considérations sur le principe de la vie, base et opération -progressive du _Cosmos_. Je m'écriai: Voilà un homme qui pense comme -moi, et qui, à travers la matière, a deviné la _pensée_. Lisez et -comprenez cette préface d'un autre _Cosmos_: - -«Je crois même que la question de la vie et des destinées humaines ne -peut être bien résolue que par les enchaînements de la vie universelle -dont elle fait partie: une même lumière logique, éclairant et -fécondant ce vaste ensemble, sera la plus saisissante des preuves pour -l'esprit humain. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«La division la plus infinie de la matière ne pourra jamais vous -donner que de la matière. Le sentiment du vrai est comme l'affirmation -de la nature en nous.--Le _rien sans rien_, dit le philosophe -Royer-Collard, _mais je l'affirme_! De toutes les certitudes, la plus -certaine est celle qui résulte des dépositions du sens intime, parce -que la conscience est plus près du souvenir de l'être que le -raisonnement. - -«Le raisonnement a besoin de faits pour démontrer; le sens intime -croit, voit, conclut, affirme sans aucun argument qu'un regard! - -«Le principe de la vie est-il quelque chose de distinct de la matière? - -«Ou bien est-il, sous le nom de propriété de la matière, inhérent à la -matière même? - -«La question, ainsi posée et acceptée, est exactement la même pour le -principe de la vie morale que pour le principe de la vie corporelle. - -«On n'hésite pas plus à dire de la VERTU que de la divisibilité, -qu'elle est une propriété de la matière. Le principe une fois admis, -que tout est matière, et rien que matière en nous, cette conséquence -est naturelle. Il y a même, à la déduire ouvertement et à la soutenir, -quand on croit le principe, un certain courage et une franchise plus -honorables que l'indifférence. - -«Il ne s'agit donc pas ici d'une simple dispute de mots, comme il -semble à quelques esprits aveugles ou distraits; sous le voile des -mots, la question est posée sur des substances: ici, substance -matérielle, qu'admettent également les deux doctrines; là, substance -d'une autre nature, et d'une nature supérieure, dont la matière n'est -que le support. - -«Il ne faut pas nous le dissimuler, messieurs: ce n'est rien moins que -l'ordre moral qui est en question sous les deux doctrines contraires. - -«Dans un cas, les destinées de l'homme sont celles de la matière: la -vie humaine est un écoulement, qui commence à l'organisation, qui -finit à la dissolution, et qui s'épanche, comme le fleuve, sur une -pente fatale, des glaciers à l'Océan. - -«Dans l'autre cas, les destinées, ou plutôt les prédestinations de -l'homme, rarement réalisées, sont celles du principe supérieur -supporté par la matière; dans la mesure même où l'homme entre en -possession de ce principe supérieur, il en partage la nature et les -destinées, et par les responsabilités d'ici-bas, et par les espérances -immortelles. - -«Il n'est pas un des sentiments, pas une des pensées, pas un des actes -de l'homme, sur lesquels la doctrine acceptée ne retentisse, à l'insu -même de l'homme; - -«Comme il n'est pas une seule des réactions chimiques d'un corps, sur -laquelle ne rejaillisse sa simplicité ou sa dualité de composition. - -«Introduisez votre doctrine dans la loi, interdisez aux juges la -recherche du principe des actes, et à l'instant même où l'intention -s'évanouit, où il ne reste plus que l'organisme du fait, toute -moralité s'évanouit avec elle, et l'homicide par imprudence devient -l'égal du meurtre avec préméditation. Introduisez dans les moeurs -votre abstention de la recherche des causes, et bientôt, des deux -éléments prédestinés de tout acte humain, l'intention morale et -l'action, le droit et le fait, il ne reste plus que le fait. - -«Prise à ce sommet humain de la vie, c'est-à-dire aux régions morales -de l'échelle vitale universelle, la question du principe de la vie -n'est donc pas oiseuse. - -«Mais ce sommet est préparé par tout ce qui précède, et la question de -matière pure ou de principe incorporé dans la matière est la même à -tous les degrés de l'échelle. - -«Les principes incorporés peuvent varier et varient, en effet, à -chacun de ces degrés; mais la question de l'incorporation, -c'est-à-dire de la simplicité ou de la dualité de substance, est -partout la même. - -«Abordons franchement la question.» - - -XX - -«Ces deux états, l'un de _pure matière_, l'autre de _pur esprit_, sont -aussi étrangers l'un que l'autre à la nature humaine, formée de leur -concours et non de leur exclusion. - -«Aussi, ne pouvons-nous les concevoir séparés, que par une violence -faite à la nature des choses, que par l'abstraction, tout -artificielle, de l'esprit du sein de la matière qui le supporte; que -par une séparation fictive de la matière d'avec l'esprit qui la -vivifie. - -«Et c'est cette violence faite à la nature des choses, à la nature -bi-substantielle de l'homme et de tous les êtres de notre univers, qui -a causé l'erreur, également déplorable, du matérialisme, qui confond -la vie avec son support, et du mysticisme, qui prétend se passer de ce -support, et qui s'égare dans les fictions de l'esprit pur. - -«Le matérialisme, en effet, n'est arrivé à cette conception de matière -pure que par l'abstraction, c'est-à-dire par la séparation graduelle -de toutes les qualités ou propriétés qu'on observe aux divers degrés -de l'échelle des êtres. Il a dépouillé, en idée, la substance -sensible, de toutes les vertus que la substance supérieure ou -vivifiante lui avait communiquées: de la sensibilité et de la -contractilité de l'animal, des qualités végétatives, des propriétés -chimiques et de la plupart des propriétés physiques des minéraux; et -nous a dit ensuite de cette substance inférieure, réduite à -l'_étendue_ et à l'_inertie_: voilà la matière dans son état primitif. - -«Le matérialisme ne s'est pas aperçu qu'il donnait ainsi lui-même et -la preuve indirecte de son insuffisance à expliquer les phénomènes de -la vie, par la matière, c'est-à-dire par la substance réduite aux deux -seules propriétés de l'étendue et de l'inertie; et la preuve directe -de la nécessité et de la réalité d'une autre substance: car comment -l'étendue et l'inertie, combinées de toutes les façons, -pourraient-elles engendrer ce qui est contraire à leur nature? -l'étendue: l'unité indivisible de la pensée? l'inertie: les activités -vitales de toute sorte? - -«L'inertie, d'ailleurs, n'est pas une propriété, mais la négation de -toute propriété; c'est l'état où l'auteur de la Genèse se représente -la terre avant la vivification par l'esprit créateur: _Terra autem -erat inanis et vacua._ - -«Mais, pour passer de cet état d'inertie à l'état opposé qui se -définit par des propriétés, il a fallu nécessairement que les vertus -dont la matière était dénuée par elle-même lui fussent communiquées. -Je ne cherche en ce moment ni par qui, ni par quoi, ni comment; je -saisis au passage le fait irrécusable de la dualité, là où était la -simplicité; je constate le flagrant délit des vertus au sein même de -l'incapacité de toute vertu; par conséquent, l'intervention d'un -supérieur dans le sein même de l'inférieur, et je dis, avec l'autorité -de l'évidence: Les propriétés ultérieures de la matière sur -lesquelles vous vous appuyez pour repousser tout principe étranger à -la matière, sont la chose même que vous niez, sont les manifestations -logiques de ce principe même que vous essayez vainement de dissimuler, -d'absorber dans la matière, croyant par là vous éviter de le -reconnaître. - -«Et c'est vous-même qui, en défaisant par abstraction et pièce à pièce -l'oeuvre de la vie, en dépouillant la matière des propriétés qu'elle -n'a pu se donner elle-même, c'est vous-même qui faites la preuve, par -analyse, de l'intervention nécessaire et progressive d'un agent de la -vie. - -«Ramenons donc tous les êtres et tous les phénomènes de la vie, de ces -abstractions matérialistes et mystiques, aussi fausses l'une que -l'autre, à leur véritable nature, formée du concours de deux -substances. - -«Je sens profondément et sûrement que ces deux termes sont partout au -fond de la vie; car la vie est partout, toujours, proportionnelle à -leur union. Mais, avouables, évidents l'un et l'autre au sens intime, -dans le fait substantiel de leur _être_, ils sont aussi -insaisissables, aussi indéfinissables l'un que l'autre, dans leur -état primitif ou essentiel; tellement que nous ne savons les définir -que par opposition l'un à l'autre: La matière, disons-nous, est -l'opposé de l'esprit, l'esprit est l'opposé de la matière. - -«Pour moi, l'essence saisissable de leurs caractères relatifs est là: -que l'un est supérieur à l'autre et, par conséquent, prédestiné sur -l'autre. - -«Ce _quod divinum_ qui s'ajoute progressivement à la matière inerte, -qui est la substance même des propriétés progressives qu'elle -manifeste aux divers degrés de l'échelle, cette substance _supérieure_ -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Mais si ces principes (âme et matière, vie et mort) sont divers, me -dites-vous, où est dans l'organisme vivant le siége organique de la -vie?» - - -XXI - -«Je réponds: Votre question n'est qu'une nouvelle violation de la -nature réelle des choses. - -«Le siége organique d'un principe est partout où est sa logique, et sa -logique est partout où il a pris, par elle, possession de la matière. -Il n'est pas un point vivant de mon organisme corporel où mon principe -vital organique ne soit, ne règne et ne gouverne par sa logique. Ne -dites-vous pas vous-même que «l'état vital s'exprime dans la -conscience par une affection permanente, _vaguement localisée dans -tous les points à la fois de la masse vivante et animée?_» - -«Où est le siége d'un principe de civilisation dans les sociétés -humaines, du principe chrétien, par exemple? Il est partout où sa -logique s'est emparée des choses humaines, partout où la vie -chrétienne a pénétré, c'est-à-dire dans tous les actes chrétiens. - -«Mais, au-dessus des phénomènes physiologiques qui m'affirment un -principe vital organique, j'observe, dans une région supérieure de mon -être, un autre ordre de phénomènes parfaitement distincts des -précédents, les phénomènes psychiques, source de tout idéal en moi, -qui m'affirment un autre principe. Ce principe, ce demi-dieu créateur -de nos pensées et de nos actes, dont mon corps est le temple, dont ma -conscience est le sanctuaire, je ne l'aperçois pas seulement en -conclusion logique, je le sens en moi de si près et dans une intimité -si absolue avec moi-même, que je le reconnais pour être ce moi -lui-même qui sent, qui comprend, qui veut et qui parle en ce moment. - -«Ce principe, je n'en connais pas la nature essentielle, je ne cherche -pas ici comment il s'est constitué; le nom qu'on lui donne m'importe -peu; ce qui m'importe, c'est l'irrécusabilité de son être et sa -souveraineté incontestable sur le monde de mes sentiments, de mes -pensées, de mes volontés, de mes expressions diverses, qu'il gouverne -par sa logique.» - -Voilà pour la vie. - - -XXII - -Cette belle ébauche de vérité révèle, dans l'homme qui a su la penser -et qui a osé l'écrire, autant de hardiesse d'instinct que de -profondeur de réflexion. C'est la métaphysique du _mystère_; il n'y en -a pas d'autre. L'homme qui prétend tout expliquer par un seul mot -n'est pas digne d'en comprendre deux. Le _Cosmos_ de M. FOURNET (c'est -le nom du jeune médecin français qui a écrit ces belles lignes) -éclaire plus le _Cosmos_ du savant prussien que l'intelligence -n'éclaire la matière inerte des époques. Qu'il pense et qu'il écrive -encore: ses conjectures sont l'aurore des vérités qu'il découvrira. Il -est entré hardiment dans la logique de Dieu, qui est mystère. Je -trouve aussi sous sa plume le mot dont j'avais besoin et que la nature -divine du sujet me suggère pour mon _Cosmos_, à moi. Celui de M. de -Humboldt ne mérite que le nom d'histoire naturelle. Le _Cosmos_ a une -âme, comme l'homme; cette âme, c'est sa loi. Cette loi est évidente, -mais ne peut être comprise que par celui dont elle émane. Les hommes -et tous les siècles lui ont donné son vrai nom: Mystère, Humboldt! - -Je le rétablis et je dis humblement: - -_Matière et pensée_ forment le monde. - -Mais la matière, soit qu'elle soit composée des mêmes éléments en -_ignition_ que supposait M. de Humboldt, soit qu'elle soit composée -d'autres éléments inconnus, mais toujours matière, n'est pas _Dieu_. -Elle n'est ni infinie, ni indivisible, ni parfaite. Elle est -périssable. Elle ne peut par conséquent être _cause_; elle est effet. - -La pensée seule est Dieu. La pensée est créatrice. - -C'est donc la pensée divine qui, s'associant avec la matière créée par -Dieu, forme le monde. - -Dieu, en appliquant sa pensée ou sa volonté à la matière ou au -_néant_ sorti de ses mains, lui a imprimé ses qualités ou ses lois: -étendue, poids, grandeur relative, et sa forme, et ses limites, et sa -gravitation, et sa vie, et sa mort, et sa transformation quand sa vie -est accomplie. - -Tout ce que les yeux ou le télescope nous permettent de discerner de -ses lois, dans les espaces astronomiques de l'étendue infinie de -l'éther, n'est que la volonté absolue et mystérieuse de Dieu qu'il a -commandé et commande d'exécuter à l'infini matériel de ces mondes -flottants. - -Ces mondes nous paraissent petits ou grands, relativement à nous comme -matière; mais en réalité, et par rapport à Dieu qui les crée et qui -les gouverne, ils ne sont ni grands ni petits. L'égalité de leur -création et de leur illusion les nivelle, ils sont tous l'oeuvre de -Dieu et les exécuteurs de ses volontés qui sont leurs lois. - -Ils ont tous, depuis le soleil jusqu'à l'imperceptible animalcule vêtu -d'une impalpable poussière de matière, la même dignité, la même -sainteté, oeuvre de Dieu! - -Dieu leur a donné à tous un atome ou un monde de matière, et une -parcelle ou un monde d'intelligence, selon les desseins qu'il a sur -eux. Aux derniers l'instinct, aux seconds la sensation, aux premiers -la liberté méritoire. - -Leur partie matérielle se disperse à leur mort. - -Leur partie animée, intelligente, méritante, leur _âme_ survit tout -entière, et va animer, selon ses perfections ou ses imperfections -acquises, d'autres éléments ou portions d'éléments matériels. C'est ce -qu'on appelle ciel ou enfer. - -La mort étend son linceul sur ce _mystère_, et l'existence -s'accomplit, ou recommence, au gré des desseins mystérieux de Dieu! - - -XXIII - -Mais tout est mystère incompréhensible dans ce _Cosmos_, où -l'existence, la volonté, la Providence de Dieu, le mystère de son -action divine et absolue, sont eux-mêmes le mystère nécessaire, mais -inexplicite. - -Ôter les mystères de ce _Cosmos_, c'est ôter Dieu du monde, -c'est-à-dire la vérité et la vertu. - -Donc il n'y a point de matière sans mystère, car qui l'aurait créée? - -Point de lois physiques sans mystère, car qui les aurait données? - -Point d'_âme_ sans mystère, car qui l'aurait allumée et éteinte? - -Rien sans _mystère_, car le nom de mystère est le nom de la volonté ou -de l'action de Dieu dans les deux mondes, le monde physique et le -monde de l'âme. - -Nier le mystère, c'est plus que nier la matière et l'intelligence; -c'est presque nier l'existence et l'autorité de Dieu. C'est nier la -logique. - -Sans le mystère, je vous défie d'expliquer un atome. - -Avec les mystères, tout s'explique, depuis Dieu lui-même jusqu'aux -lois physiques et intellectuelles dans les phénomènes qui composent, -en découlant de lui, son véritable _Cosmos_. - -J'ajoute la loi des lois, la loi morale de la création intelligente et -libre. - -La vertu est fille de la vérité! - -Chaque vérité impose un devoir. - -Le _Cosmos_ est un _Tout_. - -La matière n'explique rien. Jetez dans votre creuset tous vos -éléments; nommez-les comme vous voudrez, analysez-les! - -Vous ne trouverez sûrement au fond du creuset qu'une énigme. - -Est-ce qu'une énigme explique un monde? - -Elle ne fait qu'ajouter à l'insolubilité des choses l'insolubilité des -doctrines soi-disant scientifiques. - -Quant à la conscience, il n'y en a plus! Est-ce que la conscience -serait éclairée par une énigme? - -Et sans conscience, qu'est le bien et le mal, l'honnête et le -déshonnête, le vice et la vertu dans l'univers? - -Vous voyez donc que votre prétendue science est obligée de se -désavouer elle-même et de recourir au mystère de son instinct inné -pour croire à quelque chose de surnaturel, au bien ou au mal moral -sur lequel la science matérielle ne dit rien! - -Car, si votre _Cosmos_ matériel ne dit rien de ce qui est nécessaire à -l'homme, il n'est pas humain, il n'est ni humain ni divin, il n'est -rien. - -C'est un néant savant, qui est forcé de recourir au mystère ou de -désavouer Dieu. - -C'est un transcendant blasphème! - -Voilà la fin de tout! - -Quelle fin! - - -XXIV - ---Mais un mystère, me direz-vous, est la confession de notre -ignorance. - ---Oui, le mystère mesure toute la distance incommensurable qui existe -et qui doit exister entre le mode d'action de Dieu sur les mondes et -l'ignorance de l'homme. - -Si Dieu n'était pas Dieu, il ne serait pas mystère. - -Tout serait clair comme le jour, palpable comme la pierre, -compréhensible comme la main qui contient ce que l'oeil juge. - -Mais il est Dieu, et par conséquent il agit en tout d'une manière -incompréhensible à notre misère morale. Quel rapport peut-il exister -entre le créateur et le créé? - -Aucun, si ce n'est ce mot qui fait incliner toute tête: MYSTÈRE! - -On le conclut, on le prononce, on adore, on croit, et l'on vit en paix -jusqu'à ce qu'une seconde vie nous introduise dans un autre mystère! - -Il est permis de le chercher, il est interdit de le découvrir. - -On ne peut que le conjecturer: la conjecture n'est point orgueilleuse; -elle est l'humiliation de la raison. - -Voici la mienne: - -Dieu, l'auteur des choses créées, n'est pas matière et ne peut pas -être matière, car la matière n'est pas infinie; et lui, Dieu, est -infini. - -Il lui a plu de s'unir pour la visibilité de son être à nos sens avec -ce quelque chose d'imparfait, de borné, de court, de divisible, que -nous appelons _matière_! - -Il lui a plu de lui donner la vie, le mouvement, des lois de -mouvement, de gravitude; de rotation, par lesquelles les mondes -visibles opèrent ce qu'il leur commande d'opérer. - -Il l'a soumise au temps, qui lui mesure la durée de l'être; - -À la dissolution et à la mort, qui la décomposent et la transforment. - -Les êtres qu'il a créés dans ces _conditions_ sont aussi nombreux, -aussi innombrables, aussi indescriptibles, aussi infinis que sa -pensée. - -Tous ont un corps, parcelle de matière; tous ont une âme, parcelle -d'intelligence. - -Les hommes sont un composé; Dieu est simple, parce qu'il est -immatériel dans sa nature. - -Mais, dans son action, il est non-seulement double, il est -innombrable, il est infini, il est libre parce qu'il est à lui-même sa -propre loi; il n'a de limites que lui-même. - -Dans son action sur l'univers, pourquoi voulez-vous qu'il soit _un_? -Savez-vous seulement ce que c'est que son unité ou sa dualité? - -Dites-moi le jour où il a créé cette substance visible qu'on appelle -matière? - -Qui vous dit que cette substance dont il a formé votre _Cosmos_ est la -même que sa substance invisible à l'oeil du corps? - -Moi, je suis persuadé qu'elle est distincte de Dieu; - -Et qu'il agit sur les mondes par l'action double de l'esprit et de la -matière. - - -XXV - -Dieu est, selon moi, _pensée_; - -La pensée du monde qui conçoit et qui régit tout. - -La matière n'est que matière. - -Elle ne pense pas; elle obéit à la pensée divine. - -C'est par l'union éternelle ou momentanée de la pensée et de la -matière, c'est par ce mariage surnaturel et fécond, que le monde ou -le _Cosmos_ est formé. - -Cette union des deux substances, la pensée divine et l'obéissance -matérielle, est le mystère! - -Ce mystère explique tout! - -Il a seul le mot du _Cosmos_! - -Celui qui le prononce sait tout! - -Il a trouvé le fond de la science, il a le pied sur le solide. - -Il n'a pas besoin d'en savoir davantage; son âme est satisfaite, son -esprit est en repos. - -Il n'écrit pas de _Cosmos_; il écrit l'histoire naturelle, la -géographie de la terre ou l'astronomie géographique des cieux. - -Il ne cherche point sa loi morale alors dans la science, qui ne peut -rien lui dire que de matériel. - -Il la trouve dans sa conscience, gravitation mystérieuse, mais -convenable, que Dieu a donnée comme une impulsion constante dans tous -les pays, dans tous les temps, dans toutes les doctrines civiles ou -religieuses, à tous les hommes de bonne volonté. - -La _conscience_ est le _mystère_ que nous portons en nous. - -Nous ne le comprenons pas, mais nous lui obéissons. - -Le christianisme en a simplifié pour nos siècles la formule morale. - -Il nous a apporté le mot, non de la _science_, mais de la -_conscience_. - -Pour tout le reste il a dit comme nous: _Mystère_! - -Ce mot est terrible pour notre orgueil, mais il _est_ comme Dieu -lui-même, _parce qu'il est_; il faut le subir ou avec rage ou avec -amour. - -Avec rage, c'est la révolte et l'impiété; - -Avec amour, c'est la raison et la vertu. - -Peut-on hésiter? - - -XXVI - -Il s'est formé parmi les savants une nouvelle école qui affecte, comme -des sourds et muets, de n'admettre que ce qu'ils touchent et de -traiter l'existence et le gouvernement du Créateur avec la plus -dédaigneuse indifférence, affectant de tout expliquer sans Dieu et -sans mystère. - -M. de Humboldt a écrit pour eux et comme eux son _Cosmos_. - -Il a enlevé le pivot du monde et il lui a dit: _Tournez_! - -Les ignorants ont été étonnés, et ils ont dit: «Voyez, c'est admirable -que cela tourne tout seul. Voilà quatre volumes qui nous expliquent -l'univers, et le nom de Dieu n'y est pas même prononcé. - -«Laissons la divine énigme au fond des espaces, et répétons les vains -mots que nous avons mis à sa place! - -«Cela nous suffit!» - - -XXVII - -Mais cela suffit-il à l'inquiète raison humaine, qui n'a de repos que -quand elle a trouvé son aplomb? - -Mais cela suffit-il à la science, qui n'admet aucun effet sans cause, -et qui voit l'effet universel, le _Cosmos_, se désintéressant de la -plus grande des causes, son Créateur et son Dieu? - -Mais cela suffit-il au malheur, qui voit effacer des astres cet astre -de l'âme, cette divine providence _infinie_ qui compte ses larmes et -ses jours et qui met en réserve ses souffrances pour les changer en -océan de justice, de réparation et de délices au jour éternel où elle -donnera à l'insecte tout ce qu'elle a promis à l'univers pour sa seule -existence? - -Mais cela suffit-il à l'espérance, qui, en s'approchant chaque jour de -la mort, y marche gaiement pour étancher enfin sa soif d'immortalité? - -Non, si vous mettez en doute l'existence de la providence et la bonté -de Dieu, la création, la conservation, la perfectibilité de ses -oeuvres, que votre vie soit une éternelle malédiction, au lieu d'être -une bénédiction sans fin! - -Or, votre conscience vous le dit, un Dieu sans évidence serait, s'il -existait, une malédiction sans terme; s'il n'existait pas, le _Cosmos_ -n'existerait pas lui-même! - -Le mystère est la seule explication du Dieu invisible; le mystère est -la seule explication de la matière elle-même. - -Confessez que tout commence et que tout finit par le mystère, et -adorez! - -Le mystère est le _passe-partout_ des deux mondes! - - LAMARTINE. - - -FIN DU TOME DIX-NEUVIÈME. - -Paris.--Typogr. de Firmin Didot frères, Imprimeurs de l'Institut et de -la Marine, rue Jacob, 56. - - -[Notes au lecteur de ce fichier numérique: - -Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées. - -Les prénoms Guillaume et Alexandre sont intervertis en page 228.] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume -19), by Alphonse de Lamartine - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTERATURE, VOL 19 *** - -***** This file should be named 41056-8.txt or 41056-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/0/5/41056/ - -Produced by Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine -P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team -at http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation information page at www.gutenberg.org - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at 809 -North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email -contact links and up to date contact information can be found at the -Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/41056-8.zip b/41056-8.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 60ec17a..0000000 --- a/41056-8.zip +++ /dev/null diff --git a/41056-h.zip b/41056-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 52deaaa..0000000 --- a/41056-h.zip +++ /dev/null diff --git a/41056-h/41056-h.htm b/41056-h/41056-h.htm index bc0924a..e3cbe31 100644 --- a/41056-h/41056-h.htm +++ b/41056-h/41056-h.htm @@ -1,7 +1,7 @@ <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> <html lang="fr"><head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> -<title>The Project Gutenberg e-Book of Cours Familier de Littérature, Volume 19; Author: M. A. de Lamartine</title> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=UTF-8"> +<title>The Project Gutenberg e-Book of Cours Familier de Littérature, Volume 19; Author: M. A. de Lamartine</title> <style type="text/css"> <!-- @@ -45,1469 +45,1428 @@ p.tn {text-indent: 0em; margin-left: 10%; width: 80%; font-size: 90%;} </style> </head> <body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41056 ***</div> - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 19), by -Alphonse de Lamartine - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Cours Familier de Littérature (Volume 19) - Un entretien par mois - -Author: Alphonse de Lamartine - -Release Date: October 14, 2012 [EBook #41056] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTERATURE, VOL 19 *** - - - - -Produced by Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine -P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team -at http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - - -<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> +<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> <p class="p2 center">UN ENTRETIEN PAR MOIS</p> <h2><span class="smaller">PAR</span><br> M. A. DE LAMARTINE</h2> -<p class="p4 center">TOME DIX-NEUVIÈME</p> +<p class="p4 center">TOME DIX-NEUVIÈME</p> <p class="p4 smaller center">PARIS<br> ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,<br> -RUE DE LA VILLE-L'ÉVÊQUE, 43.</p> +RUE DE LA VILLE-L'ÉVÊQUE, 43.</p> <p class="smaller center">1865</p> -<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à -l'étranger.</p> +<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à +l'étranger.</p> -<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> +<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> <p class="p2 center">REVUE MENSUELLE.</p> <p class="p4 center">XIX</p> -<p class="p4 smaller center">Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, +<p class="p4 smaller center">Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, imprimeurs de l'Institut et de la Marine, 56, rue Jacob.</p> <h2><span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> CIX<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> -<h3>MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI,<br> +<h3>MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI,<br> MINISTRE DU PAPE PIE VII,<br> -PAR M. CRÉTINEAU-JOLY.<br> -(PREMIÈRE PARTIE.)</h3> +PAR M. CRÉTINEAU-JOLY.<br> +(PREMIÈRE PARTIE.)</h3> <h4>I</h4> <p>Quelle que soit l'opinion qu'on se fasse du principe divin ou humain -de l'autorité spirituelle ou temporelle de la papauté en Europe, il +de l'autorité spirituelle ou temporelle de la papauté en Europe, il est impossible de nier que les papes soient des <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> souverains, soit en vertu d'un mandat de Dieu, soit en vertu d'une antique -tradition humaine; qu'en vertu du titre surhumain, leur autorité, sous -le rapport spirituel, soit sacrée; et qu'en vertu du titre de +tradition humaine; qu'en vertu du titre surhumain, leur autorité, sous +le rapport spirituel, soit sacrée; et qu'en vertu du titre de possession humaine et traditionnelle, leur gouvernement soit -respectable. Les gouvernements, monarchies ou républiques, traitent -avec eux, leur envoient des ambassades ou en reçoivent d'eux, +respectable. Les gouvernements, monarchies ou républiques, traitent +avec eux, leur envoient des ambassades ou en reçoivent d'eux, concluent des concordats ou des conventions avec eux, et sont tenus de -les exécuter par le simple respect de leur parole, jusqu'à ce qu'ils -soient périmés ou modifiés d'un consentement commun; en un mot ils -gouvernent légitimement la portion d'empire qui leur a été dévolue sur +les exécuter par le simple respect de leur parole, jusqu'à ce qu'ils +soient périmés ou modifiés d'un consentement commun; en un mot ils +gouvernent légitimement la portion d'empire qui leur a été dévolue sur ce globe.</p> -<p><i>Détrôné pour cause</i> de papauté, est un axiome de droit public qui n'a -pas encore été admis sur la terre.</p> +<p><i>Détrôné pour cause</i> de papauté, est un axiome de droit public qui n'a +pas encore été admis sur la terre.</p> -<p>Qu'on n'admette pas le mélange sacrilége du spirituel et du temporel, -c'est libre à chacun; mais qu'on ne reconnaisse pas le gouvernement -temporel de la papauté parce que le pape exerce comme pape des -fonctions ecclésiastiques à Rome ou ailleurs, c'est confondre les deux -puissances et passer soi-même d'un ordre <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> d'idées dans un +<p>Qu'on n'admette pas le mélange sacrilége du spirituel et du temporel, +c'est libre à chacun; mais qu'on ne reconnaisse pas le gouvernement +temporel de la papauté parce que le pape exerce comme pape des +fonctions ecclésiastiques à Rome ou ailleurs, c'est confondre les deux +puissances et passer soi-même d'un ordre <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> d'idées dans un autre. Les papes ont donc comme souverains un gouvernement.</p> -<p>Or, du moment où les papes ont un gouvernement, ils ont des ministres; +<p>Or, du moment où les papes ont un gouvernement, ils ont des ministres; et si au nombre de ces ministres ils ont le bonheur de trouver un -homme supérieur, modéré, dévoué jusqu'à l'exil et jusqu'à la mort, -comme Sully était censé l'être à Henri IV; si ce rare phénix, né dans -la prospérité, éprouvé par les vicissitudes du pouvoir et du temps, +homme supérieur, modéré, dévoué jusqu'à l'exil et jusqu'à la mort, +comme Sully était censé l'être à Henri IV; si ce rare phénix, né dans +la prospérité, éprouvé par les vicissitudes du pouvoir et du temps, continue pendant vingt-cinq ans, au milieu des fortunes les plus -diverses, en butte aux persécutions les plus acerbes et les plus -odieuses, à partager dans le ministre, sans cause, les adversités de -son maître; si le souverain sensible et reconnaissant a payé de son -amitié constante l'affection, sublime de son ministre, et si ce -gouvernement de l'amitié a donné au monde le touchant exemple du -sentiment dans les affaires, et montré aux peuples que la vertu privée -complète la vertu publique dans le maître comme dans le serviteur; -pourquoi des écrivains honnêtes ne rendraient-ils pas justice et -hommage à ce phénomène si rare dans l'histoire des gouvernements, et +diverses, en butte aux persécutions les plus acerbes et les plus +odieuses, à partager dans le ministre, sans cause, les adversités de +son maître; si le souverain sensible et reconnaissant a payé de son +amitié constante l'affection, sublime de son ministre, et si ce +gouvernement de l'amitié a donné au monde le touchant exemple du +sentiment dans les affaires, et montré aux peuples que la vertu privée +complète la vertu publique dans le maître comme dans le serviteur; +pourquoi des écrivains honnêtes ne rendraient-ils pas justice et +hommage à ce phénomène si rare dans l'histoire des gouvernements, et ne proclameraient-ils pas dans Pie VII et dans Consalvi le -gouvernement de l'amitié?</p> +gouvernement de l'amitié?</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> C'est le véritable nom de ce gouvernement à deux têtes ou -plutôt à deux cœurs, qui a traversé tant d'années de calamités sans -se diviser, après quoi le ministre est mort de douleur de la mort du -souverain, laissant pour toute fortune une tombe sacrée à celui qu'il -a tant aimé.</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> C'est le véritable nom de ce gouvernement à deux têtes ou +plutôt à deux cœurs, qui a traversé tant d'années de calamités sans +se diviser, après quoi le ministre est mort de douleur de la mort du +souverain, laissant pour toute fortune une tombe sacrée à celui qu'il +a tant aimé.</p> -<p>Voilà l'histoire exacte du règne pontifical de Pie VII et du ministre +<p>Voilà l'histoire exacte du règne pontifical de Pie VII et du ministre Consalvi.</p> <h4>II</h4> -<p>J'ai beaucoup connu et familièrement fréquenté le cardinal-ministre, à -Rome, à différentes époques, sous les auspices de la duchesse de +<p>J'ai beaucoup connu et familièrement fréquenté le cardinal-ministre, à +Rome, à différentes époques, sous les auspices de la duchesse de Devonshire, son amie la plus intime, et j'oserai dire la mienne aussi; -elle m'en a légué une preuve touchante en me léguant une de ses -munificences par son testament. Cette munificence acquit à mes yeux un -triple prix parce qu'elle me fut transmise par madame Récamier, femme -digne de cette société avec les illustrations de Londres, de Paris et -de Rome, <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> et qui m'a légué elle-même un souvenir immortel, le +elle m'en a légué une preuve touchante en me léguant une de ses +munificences par son testament. Cette munificence acquit à mes yeux un +triple prix parce qu'elle me fut transmise par madame Récamier, femme +digne de cette société avec les illustrations de Londres, de Paris et +de Rome, <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> et qui m'a légué elle-même un souvenir immortel, le beau portrait de notre ami commun le duc Matthieu de Montmorency. J'ai -été le témoin confidentiel, dans des circonstances difficiles, de la -mesure, de la sagesse, de l'équilibre de son gouvernement et de -l'impassibilité de son courage. Ce n'était pas seulement un grand -ministre, c'était un grand cœur; j'ai passé avec lui en 1821 les -semaines glissantes où l'armée napolitaine de Pépé et l'armée -autrichienne de Frimont allaient s'aborder à Introdocco et se disputer -les États romains envahis des deux côtés, et où Rome attendait des -hasards d'une bataille son sort et sa révolution; il était aussi calme -que s'il avait eu le secret du destin: «<i>Experti invicem sumus ego et -fortuna</i>,» nous disait-il. «Quant au pape, il a touché le fond de -l'adversité à Savone et à Fontainebleau; il ne craint pas de descendre -plus bas, laissant à Dieu sa providence.» N'est-on pas trop heureux, +été le témoin confidentiel, dans des circonstances difficiles, de la +mesure, de la sagesse, de l'équilibre de son gouvernement et de +l'impassibilité de son courage. Ce n'était pas seulement un grand +ministre, c'était un grand cœur; j'ai passé avec lui en 1821 les +semaines glissantes où l'armée napolitaine de Pépé et l'armée +autrichienne de Frimont allaient s'aborder à Introdocco et se disputer +les États romains envahis des deux côtés, et où Rome attendait des +hasards d'une bataille son sort et sa révolution; il était aussi calme +que s'il avait eu le secret du destin: «<i>Experti invicem sumus ego et +fortuna</i>,» nous disait-il. «Quant au pape, il a touché le fond de +l'adversité à Savone et à Fontainebleau; il ne craint pas de descendre +plus bas, laissant à Dieu sa providence.» N'est-on pas trop heureux, dans ces agitations des peuples et dans ces oscillations du monde, -d'avoir son devoir marqué par sa place, et ne pouvoir tomber qu'avec -son maître et son ami?</p> +d'avoir son devoir marqué par sa place, et ne pouvoir tomber qu'avec +son maître et son ami?</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> III</h4> -<p>J'attendais, je l'avoue, avec impatience le moment où un hasard -quelconque, mais un hasard certain, quoique tardif, ramènerait le nom -du cardinal Consalvi dans la discussion des grands noms de mon époque -pour lui rendre témoignage. Ce jour est arrivé; un homme que je ne +<p>J'attendais, je l'avoue, avec impatience le moment où un hasard +quelconque, mais un hasard certain, quoique tardif, ramènerait le nom +du cardinal Consalvi dans la discussion des grands noms de mon époque +pour lui rendre témoignage. Ce jour est arrivé; un homme que je ne connais pas personnellement, et dont les opinions ne sont, dit-on, pas -les miennes sur beaucoup de choses, M. Crétineau-Joly, vient de -publier un livre intitulé: <i>Mémoires du cardinal Consalvi.</i></p> - -<p>Il ne faut pas qu'on s'y trompe, le titre ne donne pas une idée -précise du livre; bien qu'il soit d'un grand et vif intérêt, il n'a -que très-peu d'analogie avec ce que nous appelons ordinairement -<i>Mémoires</i>. Ce sont les mémoires diplomatiques plus que les mémoires -intimes et personnels du cardinal. Cet homme de bien, très-détaché de -lui-même, ne se jugeait pas assez important pour s'occuper +les miennes sur beaucoup de choses, M. Crétineau-Joly, vient de +publier un livre intitulé: <i>Mémoires du cardinal Consalvi.</i></p> + +<p>Il ne faut pas qu'on s'y trompe, le titre ne donne pas une idée +précise du livre; bien qu'il soit d'un grand et vif intérêt, il n'a +que très-peu d'analogie avec ce que nous appelons ordinairement +<i>Mémoires</i>. Ce sont les mémoires diplomatiques plus que les mémoires +intimes et personnels du cardinal. Cet homme de bien, très-détaché de +lui-même, ne se jugeait pas assez important pour s'occuper exclusivement <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> de lui et pour en occuper les autres; il se passe habituellement sous silence; mais, quand il rencontre sur le chemin de ses souvenirs et de sa plume quelqu'une de ces questions -historiques qui ont agité et l'Église et le monde, telles que le -concordat, le rétablissement du culte en France, le conclave d'où -sortit Pie VII, le voyage du pape à Paris pour y couronner Napoléon, -l'emprisonnement de ce pontife à Savone, sa dure captivité, sa -résidence forcée à Fontainebleau, les désastres de Russie et de -Leipsick qui forcèrent l'empereur à tenter sa réconciliation avec Pie -VII et à renoncer à l'empire des âmes pour recouvrer à demi l'empire -des soldats; le retour du pape à Rome, l'enthousiasme de l'Italie à sa -vue, qui le fait triompher seul à Rome de l'omnipotence indécise de -Murat en 1813; enfin sa restauration spontanée sur son trône: alors -Consalvi, directement ou indirectement mêlé à toutes ces transactions, -prend des notes, les rédige et les confie aux archives du saint-siége -pour éclairer le gouvernement pontifical et traditionnel sur ses -intérêts. Ce sont ces notes authentiques dont le gouvernement romain -d'aujourd'hui a donné communication à M. Crétineau-Joly, et celui-ci -<span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> nous les livre à son tour sous le titre de <i>Mémoires du -cardinal Consalvi</i>. Elles seraient plus convenablement nommées -Mémoires de l'Église de Rome pendant la persécution de Pie VII, -rédigées par son premier ministre et son ami. Mais elles sont -cependant et effectivement des fragments très-réels et très-véridiques -des Mémoires du cardinal-ministre; il n'y a aucune supercherie, il y a -seulement lacune; ce ne sont pas tous les Mémoires, ce sont les -documents originaux, préparés par le ministre lui-même, pour la -rédaction de ses Mémoires.</p> - -<p>Nous allons suppléer, à l'aide des documents fournis par M. -Crétineau-Joly et par nos notions personnelles, aux commencements de -la vie du cardinal, omis ou trop légèrement relatés dans ce livre, -dont l'objet était plus vaste.</p> +historiques qui ont agité et l'Église et le monde, telles que le +concordat, le rétablissement du culte en France, le conclave d'où +sortit Pie VII, le voyage du pape à Paris pour y couronner Napoléon, +l'emprisonnement de ce pontife à Savone, sa dure captivité, sa +résidence forcée à Fontainebleau, les désastres de Russie et de +Leipsick qui forcèrent l'empereur à tenter sa réconciliation avec Pie +VII et à renoncer à l'empire des âmes pour recouvrer à demi l'empire +des soldats; le retour du pape à Rome, l'enthousiasme de l'Italie à sa +vue, qui le fait triompher seul à Rome de l'omnipotence indécise de +Murat en 1813; enfin sa restauration spontanée sur son trône: alors +Consalvi, directement ou indirectement mêlé à toutes ces transactions, +prend des notes, les rédige et les confie aux archives du saint-siége +pour éclairer le gouvernement pontifical et traditionnel sur ses +intérêts. Ce sont ces notes authentiques dont le gouvernement romain +d'aujourd'hui a donné communication à M. Crétineau-Joly, et celui-ci +<span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> nous les livre à son tour sous le titre de <i>Mémoires du +cardinal Consalvi</i>. Elles seraient plus convenablement nommées +Mémoires de l'Église de Rome pendant la persécution de Pie VII, +rédigées par son premier ministre et son ami. Mais elles sont +cependant et effectivement des fragments très-réels et très-véridiques +des Mémoires du cardinal-ministre; il n'y a aucune supercherie, il y a +seulement lacune; ce ne sont pas tous les Mémoires, ce sont les +documents originaux, préparés par le ministre lui-même, pour la +rédaction de ses Mémoires.</p> + +<p>Nous allons suppléer, à l'aide des documents fournis par M. +Crétineau-Joly et par nos notions personnelles, aux commencements de +la vie du cardinal, omis ou trop légèrement relatés dans ce livre, +dont l'objet était plus vaste.</p> <h4>IV</h4> -<p>Le cardinal Consalvi naquit à Rome, le 8 juin 1755, et fut baptisé -sous le nom d'Hercule; il était l'aîné de quatre frères et d'une -<span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> sœur; son père était le marquis Consalvi, de Rome, et la -marquise Carandini, de Modène, sa mère. Il aurait dû réclamer -légalement le nom de Brunacci, famille plus illustre de Sienne que la -famille Consalvi à Rome; il n'en fit rien par respect pour son père, -et persuadé, dit-il, que la plus précieuse noblesse est celle du +<p>Le cardinal Consalvi naquit à Rome, le 8 juin 1755, et fut baptisé +sous le nom d'Hercule; il était l'aîné de quatre frères et d'une +<span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> sœur; son père était le marquis Consalvi, de Rome, et la +marquise Carandini, de Modène, sa mère. Il aurait dû réclamer +légalement le nom de Brunacci, famille plus illustre de Sienne que la +famille Consalvi à Rome; il n'en fit rien par respect pour son père, +et persuadé, dit-il, que la plus précieuse noblesse est celle du cœur et des actions. Il n'avait que six ans quand il perdit son -père; sa mère alla demander asile à la maison du cardinal Carandini, -son frère de prédilection; il resta, ainsi que ses petits frères, sous +père; sa mère alla demander asile à la maison du cardinal Carandini, +son frère de prédilection; il resta, ainsi que ses petits frères, sous la tutelle du marquis Gregorio Consalvi. Gregorio, avant de mourir, en -1766, les confia à la tutelle du cardinal Negroni, homme distingué du -sacré collége. Ce cardinal, qui avait été élevé à Urbino par les -frères des écoles pies, envoya ces enfants à Urbino pour y recevoir la -même éducation que lui.</p> +1766, les confia à la tutelle du cardinal Negroni, homme distingué du +sacré collége. Ce cardinal, qui avait été élevé à Urbino par les +frères des écoles pies, envoya ces enfants à Urbino pour y recevoir la +même éducation que lui.</p> -<p>«Une circonstance douloureuse m'éloigna d'Urbino quatre ans après, -avant d'y avoir fini mes études,» dit-il. «Mon second frère, +<p>«Une circonstance douloureuse m'éloigna d'Urbino quatre ans après, +avant d'y avoir fini mes études,» dit-il. «Mon second frère, Jacques-Dominique, y contracta une horrible maladie. On l'attribua,—je ne veux pas affirmer avec certitude que telle en fut -la cause,—à la brutale férocité d'un religieux, surveillant de la -division (<i>prefetto della camerata</i>) où <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> nous nous trouvions. +la cause,—à la brutale férocité d'un religieux, surveillant de la +division (<i>prefetto della camerata</i>) où <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> nous nous trouvions. Ce surveillant frappait avec un gros nerf de bœuf, et pour chaque -peccadille commise dans la journée, les faibles enfants revêtus -seulement de leurs chemises au moment où ils allaient se mettre au -lit. Or moi, qui n'avais que dix ans, j'étais l'un des plus âgés. Mon -pauvre frère se plaignit bientôt d'une douleur très-intense à l'un de -ses genoux, sans aucun signe extérieur tout d'abord; mais peu à peu le +peccadille commise dans la journée, les faibles enfants revêtus +seulement de leurs chemises au moment où ils allaient se mettre au +lit. Or moi, qui n'avais que dix ans, j'étais l'un des plus âgés. Mon +pauvre frère se plaignit bientôt d'une douleur très-intense à l'un de +ses genoux, sans aucun signe extérieur tout d'abord; mais peu à peu le genou se dressa presque jusqu'au menton, et demeura ainsi durant le reste de sa vie.</p> -<p>«Ma mère et notre tuteur le firent revenir à Rome pour le soigner. Il -fallut envoyer de Rome à Urbino la litière du Palais pontifical,—on -n'en trouva pas d'autre,—car il était impossible que mon infortuné -frère pût faire ce long trajet sans être porté sur un lit. Arrivé à la -maison maternelle, après avoir langui dans la souffrance et subi une -opération chirurgicale, il mourut vers l'âge de dix ou douze ans et -fut enterré à Saint-Marcel. Le grand amour que je lui avais voué me -fit amèrement ressentir sa perte, bien que je ne fusse que petit -enfant. Mais ce n'était pas le coup le plus douloureux que me -préparait mon triste sort.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> «Le cardinal tuteur, voyant que, par suite de ce trépas, notre -mère en voulait toujours au collége d'Urbino, nous rappela, mon frère -André et moi, pour nous placer dans le collége Nazaréen à Rome, tenu, +<p>«Ma mère et notre tuteur le firent revenir à Rome pour le soigner. Il +fallut envoyer de Rome à Urbino la litière du Palais pontifical,—on +n'en trouva pas d'autre,—car il était impossible que mon infortuné +frère pût faire ce long trajet sans être porté sur un lit. Arrivé à la +maison maternelle, après avoir langui dans la souffrance et subi une +opération chirurgicale, il mourut vers l'âge de dix ou douze ans et +fut enterré à Saint-Marcel. Le grand amour que je lui avais voué me +fit amèrement ressentir sa perte, bien que je ne fusse que petit +enfant. Mais ce n'était pas le coup le plus douloureux que me +préparait mon triste sort.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> «Le cardinal tuteur, voyant que, par suite de ce trépas, notre +mère en voulait toujours au collége d'Urbino, nous rappela, mon frère +André et moi, pour nous placer dans le collége Nazaréen à Rome, tenu, lui aussi, par les Scolopii. Mais une circonstance accidentelle ne lui -permit pas de réaliser son projet. Le cardinal Negroni, étant prélat, -avait été auditeur du cardinal duc d'York, alors évêque de Frascati. +permit pas de réaliser son projet. Le cardinal Negroni, étant prélat, +avait été auditeur du cardinal duc d'York, alors évêque de Frascati. Or, ce royal cardinal, fils de Jacques III, roi d'Angleterre, rouvrait -justement alors son séminaire et son collége, qu'il venait de retirer -des mains de la Société de Jésus. Comme il recrutait de jeunes clercs -pour peupler cet établissement, il demanda au cardinal Negroni de nous -y envoyer, lui promettant de nous accorder à tous deux sa protection -spéciale.</p> - -<p>«Le cardinal Negroni ne put pas refuser; il vit même qu'il commençait -notre fortune en nous plaçant sous la protection d'un aussi puissant +justement alors son séminaire et son collége, qu'il venait de retirer +des mains de la Société de Jésus. Comme il recrutait de jeunes clercs +pour peupler cet établissement, il demanda au cardinal Negroni de nous +y envoyer, lui promettant de nous accorder à tous deux sa protection +spéciale.</p> + +<p>«Le cardinal Negroni ne put pas refuser; il vit même qu'il commençait +notre fortune en nous plaçant sous la protection d'un aussi puissant personnage.</p> -<p>«Nous fûmes installés dans le collége de Frascati au mois de juillet -1771 pour y terminer nos études. J'acquis de la sorte les faveurs et -l'amour infini dont, à dater de ce moment, <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> le cardinal duc -d'York m'honora jusqu'à la dernière heure de sa vie. Je restai à -Frascati environ cinq ans et demi; j'y terminai la rhétorique, la -philosophie, les mathématiques et la théologie. J'eus le bonheur -d'avoir en rhétorique, en philosophie et en mathématiques deux -excellents professeurs, et j'appellerai même le second très-excellent. -Je puis bien dire que c'est à lui que je dois presque entièrement ce -discernement, cette critique, ce jugement sûr,—si toutefois j'en ai -un peu,—que l'indulgence des autres, bien plus que la vérité, a fait +<p>«Nous fûmes installés dans le collége de Frascati au mois de juillet +1771 pour y terminer nos études. J'acquis de la sorte les faveurs et +l'amour infini dont, à dater de ce moment, <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> le cardinal duc +d'York m'honora jusqu'à la dernière heure de sa vie. Je restai à +Frascati environ cinq ans et demi; j'y terminai la rhétorique, la +philosophie, les mathématiques et la théologie. J'eus le bonheur +d'avoir en rhétorique, en philosophie et en mathématiques deux +excellents professeurs, et j'appellerai même le second très-excellent. +Je puis bien dire que c'est à lui que je dois presque entièrement ce +discernement, cette critique, ce jugement sûr,—si toutefois j'en ai +un peu,—que l'indulgence des autres, bien plus que la vérité, a fait quelquefois remarquer en moi. Je prie ceux qui par hasard parcourront -ces lignes de regarder ce que je dis à ce sujet comme un effet de ma -reconnaissance pour le maître auquel je rapporte le peu que je sais, -et non comme une louange de ma propre personne. C'était un homme d'un -rare mérite: il connaissait la philosophie, les mathématiques, la -théologie et les belles-lettres, et j'ai rarement vu quelqu'un digne -de lui être comparé.</p> - -<p>«Je contractai au collége de Frascati une maladie très-sérieuse qui -interrompit mes études pendant quelques mois, et non sans me causer -un véritable préjudice. Je fus appelé à Rome <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> et placé par mon -tuteur dans la maison maternelle, afin de m'y rétablir. Je retournai -ensuite au collége. Je fis cette maladie au printemps de 1774, et je -me trouvais en convalescence à l'époque de la mort de Clément XIV, -ainsi qu'au commencement du conclave dans lequel Pie VI fut élu. Ayant -achevé ma théologie au séminaire de Frascati, je le quittai -définitivement au mois de septembre 1776. Mon tuteur me plaça, et plus -tard il y plaça aussi mon frère André, qui était resté au collége pour -achever ses études, dans l'Académie ecclésiastique ouverte de nouveau -à Rome par le nouveau pontife Pie VI, qui l'entourait d'une spéciale -protection. J'y demeurai six ans et mon frère quatre, et j'y étudiai -les lois et l'histoire ecclésiastique professée par le célèbre abbé -Zaccaria, autrefois jésuite. En sortant de cette académie, je reçus -une pension de cinquante écus, ainsi que mon frère. Nous penchions -l'un et l'autre vers l'état ecclésiastique, moi plus que lui -cependant; c'est pourquoi j'embrassai cette carrière, quoique je fusse -l'aîné de la famille. Quant à André, il renonça au sacerdoce, non pour -se marier—ce qu'il ne fit jamais,—mais parce que sa <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> santé -ne lui permettait pas de consacrer toutes ses heures, et spécialement -celles du matin, aux occupations et aux études imposées par les -devoirs de cet état et les emplois qu'il aurait pu remplir.</p> - -<p>«Par délicatesse de conscience, il ne se crut pas autorisé de demander -dispense pour conserver un bénéfice ecclésiastique de cent écus, qu'il -tenait de la générosité du Pape. Il le remit loyalement entre les -mains du donateur. Sans que je l'eusse sollicité, le Pape déclara au -cardinal dataire que ce bénéfice étant déjà entré, comme on dit, dans -ma maison, il ne voulait point l'en retirer, et qu'en conséquence on +ces lignes de regarder ce que je dis à ce sujet comme un effet de ma +reconnaissance pour le maître auquel je rapporte le peu que je sais, +et non comme une louange de ma propre personne. C'était un homme d'un +rare mérite: il connaissait la philosophie, les mathématiques, la +théologie et les belles-lettres, et j'ai rarement vu quelqu'un digne +de lui être comparé.</p> + +<p>«Je contractai au collége de Frascati une maladie très-sérieuse qui +interrompit mes études pendant quelques mois, et non sans me causer +un véritable préjudice. Je fus appelé à Rome <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> et placé par mon +tuteur dans la maison maternelle, afin de m'y rétablir. Je retournai +ensuite au collége. Je fis cette maladie au printemps de 1774, et je +me trouvais en convalescence à l'époque de la mort de Clément XIV, +ainsi qu'au commencement du conclave dans lequel Pie VI fut élu. Ayant +achevé ma théologie au séminaire de Frascati, je le quittai +définitivement au mois de septembre 1776. Mon tuteur me plaça, et plus +tard il y plaça aussi mon frère André, qui était resté au collége pour +achever ses études, dans l'Académie ecclésiastique ouverte de nouveau +à Rome par le nouveau pontife Pie VI, qui l'entourait d'une spéciale +protection. J'y demeurai six ans et mon frère quatre, et j'y étudiai +les lois et l'histoire ecclésiastique professée par le célèbre abbé +Zaccaria, autrefois jésuite. En sortant de cette académie, je reçus +une pension de cinquante écus, ainsi que mon frère. Nous penchions +l'un et l'autre vers l'état ecclésiastique, moi plus que lui +cependant; c'est pourquoi j'embrassai cette carrière, quoique je fusse +l'aîné de la famille. Quant à André, il renonça au sacerdoce, non pour +se marier—ce qu'il ne fit jamais,—mais parce que sa <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> santé +ne lui permettait pas de consacrer toutes ses heures, et spécialement +celles du matin, aux occupations et aux études imposées par les +devoirs de cet état et les emplois qu'il aurait pu remplir.</p> + +<p>«Par délicatesse de conscience, il ne se crut pas autorisé de demander +dispense pour conserver un bénéfice ecclésiastique de cent écus, qu'il +tenait de la générosité du Pape. Il le remit loyalement entre les +mains du donateur. Sans que je l'eusse sollicité, le Pape déclara au +cardinal dataire que ce bénéfice étant déjà entré, comme on dit, dans +ma maison, il ne voulait point l'en retirer, et qu'en conséquence on devait m'en attribuer la collation. Ce fut la seule rente -ecclésiastique que je touchai jusqu'au cardinalat. La pension dont -j'ai parlé plus haut cessa de m'être payée à l'époque de l'invasion de -Ferrare par les Français.</p> - -<p>«Nous sortîmes, mon frère et moi, de l'Académie au mois d'octobre -1782, avec la pensée d'entrer dans la prélature. Il nous était -impossible de vivre sous le même toit que notre mère, qui, demeurant -avec son frère, ne pouvait pas se réunir à nous. Nous choisîmes donc -une habitation près d'elle, dans le casino Colonna, <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> aux <i>Tre -Canelle</i>, nous réservant d'en prendre une plus fixe et plus convenable -quand je serais devenu prélat. Le 20 avril 1783, tandis que je -demeurais dans cet appartement provisoire, je fus nommé camérier -secret de Sa Sainteté, et par conséquent prélat de <i>mantellone</i>. À la -fin du mois d'août de cette même année, je fus éprouvé par une perte -qui me causa une très-vive douleur. J'avais jusqu'alors fréquenté plus -que toute autre la maison Justiniani: j'étais l'ami du prince et de la -princesse Justiniani, ainsi que de leurs deux filles, mariées, l'une +ecclésiastique que je touchai jusqu'au cardinalat. La pension dont +j'ai parlé plus haut cessa de m'être payée à l'époque de l'invasion de +Ferrare par les Français.</p> + +<p>«Nous sortîmes, mon frère et moi, de l'Académie au mois d'octobre +1782, avec la pensée d'entrer dans la prélature. Il nous était +impossible de vivre sous le même toit que notre mère, qui, demeurant +avec son frère, ne pouvait pas se réunir à nous. Nous choisîmes donc +une habitation près d'elle, dans le casino Colonna, <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> aux <i>Tre +Canelle</i>, nous réservant d'en prendre une plus fixe et plus convenable +quand je serais devenu prélat. Le 20 avril 1783, tandis que je +demeurais dans cet appartement provisoire, je fus nommé camérier +secret de Sa Sainteté, et par conséquent prélat de <i>mantellone</i>. À la +fin du mois d'août de cette même année, je fus éprouvé par une perte +qui me causa une très-vive douleur. J'avais jusqu'alors fréquenté plus +que toute autre la maison Justiniani: j'étais l'ami du prince et de la +princesse Justiniani, ainsi que de leurs deux filles, mariées, l'une dans la maison des princes Odescalchi, l'autre dans la maison des -princes Ruspoli. Cette dernière fut attaquée par la petite vérole, -alors qu'elle était enceinte, et il lui fallut dire adieu à la vie à -l'âge si tendre de dix-huit ans. C'était un miroir de toutes les -vertus, elle apparaissait aussi aimable que sage. Vingt-neuf années se -sont écoulées, et aujourd'hui je ressens aussi profondément ce malheur -que le jour où il arriva. Je puis dire qu'après le trépas de mon -frère,—alors que j'étais presque enfant,—la mort de la princesse -Ruspoli fut pour ma jeunesse et pour mon âge mûr la première de -toutes les pertes <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> si cruelles que j'eus à déplorer par la -suite. Il paraît que le Seigneur voulut éprouver ainsi la sensibilité -peut-être trop ardente de mon cœur, ou plutôt je crois que, dans sa -clémence, il chercha à punir mes nombreux péchés par ces deuils que -mon caractère me rendait plus pénibles.</p> - -<p>«Pendant un an et plus, je fus camérier secret du Pape. Au mois de +princes Ruspoli. Cette dernière fut attaquée par la petite vérole, +alors qu'elle était enceinte, et il lui fallut dire adieu à la vie à +l'âge si tendre de dix-huit ans. C'était un miroir de toutes les +vertus, elle apparaissait aussi aimable que sage. Vingt-neuf années se +sont écoulées, et aujourd'hui je ressens aussi profondément ce malheur +que le jour où il arriva. Je puis dire qu'après le trépas de mon +frère,—alors que j'étais presque enfant,—la mort de la princesse +Ruspoli fut pour ma jeunesse et pour mon âge mûr la première de +toutes les pertes <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> si cruelles que j'eus à déplorer par la +suite. Il paraît que le Seigneur voulut éprouver ainsi la sensibilité +peut-être trop ardente de mon cœur, ou plutôt je crois que, dans sa +clémence, il chercha à punir mes nombreux péchés par ces deuils que +mon caractère me rendait plus pénibles.</p> + +<p>«Pendant un an et plus, je fus camérier secret du Pape. Au mois de juin 1784,—si je ne me trompe, car je ne me rappelle pas -très-bien,—ou dans le mois d'août au plus tard, je devins prélat -domestique. J'habitais déjà le petit palais au bas de la daterie; je -ne le quittai qu'à ma promotion au cardinalat et quand je fus nommé +très-bien,—ou dans le mois d'août au plus tard, je devins prélat +domestique. J'habitais déjà le petit palais au bas de la daterie; je +ne le quittai qu'à ma promotion au cardinalat et quand je fus nommé ministre.</p> -<p>«Aux vacances d'automne, j'allai à Naples avec mon frère, afin de -rétablir ma santé compromise par une maladie assez sérieuse que je fis -au mois de septembre. Nous revînmes à Rome dans les premiers jours de +<p>«Aux vacances d'automne, j'allai à Naples avec mon frère, afin de +rétablir ma santé compromise par une maladie assez sérieuse que je fis +au mois de septembre. Nous revînmes à Rome dans les premiers jours de novembre. Autant que je puis m'en souvenir, il se passa encore -quatorze ou quinze jours sans que j'eusse aucune charge. J'étais -cependant référendaire de la signature. La Curie se disait contente de -mes services, et personne plus que moi n'était rapporteur d'autant de -causes. Des <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> quarante qui sont le <i>non plus ultra</i> des séances -de ce tribunal, moi seul j'en avais vingt-cinq et même trente.</p> - -<p>«Je fus enfin nommé <i>ponente del buon governo</i> dans une promotion -nombreuse que fit le Pape à peu près au mois de janvier 1786,—si j'ai -bon souvenir. Mon premier pas ne fut ni trop prompt ni trop inespéré, +quatorze ou quinze jours sans que j'eusse aucune charge. J'étais +cependant référendaire de la signature. La Curie se disait contente de +mes services, et personne plus que moi n'était rapporteur d'autant de +causes. Des <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> quarante qui sont le <i>non plus ultra</i> des séances +de ce tribunal, moi seul j'en avais vingt-cinq et même trente.</p> + +<p>«Je fus enfin nommé <i>ponente del buon governo</i> dans une promotion +nombreuse que fit le Pape à peu près au mois de janvier 1786,—si j'ai +bon souvenir. Mon premier pas ne fut ni trop prompt ni trop inespéré, comme celui de plusieurs autres dans cette promotion, et j'aurais pu, -si j'avais songé à en prendre la peine, avancer bien plus vite. Il -m'eût été facile de marcher à pas de géant, ainsi que plus d'un de mes -compagnons de l'Académie ecclésiastique et d'autres prélats mes -confrères, si, à l'indulgence que me témoignait le Pape et à la -réputation que me créait le grand concours de la Curie, j'avais -cherché à joindre quelques-uns des bons offices de ceux qui -s'offraient de me servir auprès du Souverain Pontife. Mais, outre que -mon caractère était très-éloigné de demander, et plus encore de faire +si j'avais songé à en prendre la peine, avancer bien plus vite. Il +m'eût été facile de marcher à pas de géant, ainsi que plus d'un de mes +compagnons de l'Académie ecclésiastique et d'autres prélats mes +confrères, si, à l'indulgence que me témoignait le Pape et à la +réputation que me créait le grand concours de la Curie, j'avais +cherché à joindre quelques-uns des bons offices de ceux qui +s'offraient de me servir auprès du Souverain Pontife. Mais, outre que +mon caractère était très-éloigné de demander, et plus encore de faire la cour au premier venu pour mon avancement, j'avais eu sur cette -matière un trop bel exemple dans la personne de mon tuteur, le +matière un trop bel exemple dans la personne de mon tuteur, le cardinal Negroni.</p> -<p>«Cet homme sans ambition, que sa probité, <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> ses mœurs, -l'élévation de son esprit, l'affabilité de ses manières et son -désintéressement rendaient incomparable, ne fut pas heureux dans sa -carrière. Durant sa prélature il n'avait rien obtenu malgré sa -capacité et ses mérites, uniquement parce qu'il ne fit la cour à +<p>«Cet homme sans ambition, que sa probité, <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> ses mœurs, +l'élévation de son esprit, l'affabilité de ses manières et son +désintéressement rendaient incomparable, ne fut pas heureux dans sa +carrière. Durant sa prélature il n'avait rien obtenu malgré sa +capacité et ses mérites, uniquement parce qu'il ne fit la cour à personne et qu'il ne sollicita rien. En fin de compte cependant, la -vérité perça d'elle-même, et, sous le pontificat de Clément XIII, il +vérité perça d'elle-même, et, sous le pontificat de Clément XIII, il devint auditeur du Pape, et Pie VI le nomma dataire. Or jamais il ne -demanda rien, et, chose rare et même unique, il fut constamment estimé -et aimé par trois papes successifs, Clément XIII, Clément XIV et Pie -VI, qui tous, comme on sait, différaient d'habitudes et de caractère. -Il professait donc une maxime, maxime mise par lui en pratique dès le +demanda rien, et, chose rare et même unique, il fut constamment estimé +et aimé par trois papes successifs, Clément XIII, Clément XIV et Pie +VI, qui tous, comme on sait, différaient d'habitudes et de caractère. +Il professait donc une maxime, maxime mise par lui en pratique dès le principe et qu'il m'inculquait sans cesse avec beaucoup d'autres -excellentes,—je veux payer ce tribut de reconnaissance à sa -mémoire.—Le cardinal me disait: «Il ne faut rien demander, ne jamais -faire la cour pour avancer, mais s'arranger de manière à franchir tous +excellentes,—je veux payer ce tribut de reconnaissance à sa +mémoire.—Le cardinal me disait: «Il ne faut rien demander, ne jamais +faire la cour pour avancer, mais s'arranger de manière à franchir tous les obstacles par l'accomplissement le plus ponctuel de ses devoirs et -par une bonne réputation.»</p> +par une bonne réputation.»</p> -<p>«Je suivis toujours ce conseil, et quand j'étais <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> à l'Académie -ecclésiastique, je ne flattai jamais le célèbre abbé Zaccaria,—que +<p>«Je suivis toujours ce conseil, et quand j'étais <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> à l'Académie +ecclésiastique, je ne flattai jamais le célèbre abbé Zaccaria,—que cependant j'estimais beaucoup.</p> -<p>«C'était un homme que le Pape aimait et qui, par ses rapports -favorables sur les talents et les études de plusieurs de mes -compagnons, avait commencé leur fortune. Je ne fréquentais pas -davantage les cardinaux, ou ceux qui approchaient le plus près du -Saint-Père. Poussant même les choses au-delà des justes bornes, je ne -visitai jamais, ainsi que mes confrères, les neveux du Pape, et je -n'assistai jamais à leurs réunions, car j'avais peur qu'on ne crût que -l'intérêt me guidait.</p> - -<p>«Ce n'est pas ici le lieu de parler de l'importance, de l'étendue, de -la direction et de l'administration qu'entraîne cette œuvre -gigantesque. Deux des cardinaux de la Congrégation étant morts, comme -le Pape avait toujours eu la pensée d'abolir cette Congrégation et de -faire de Saint-Michel une charge prélatice, il ne les remplaça pas. Le -cardinal Negroni, survivant, demeura seul à la tête de l'hospice. La -Congrégation avait pour secrétaire monsignor Vai. Quand il mourut, le +<p>«C'était un homme que le Pape aimait et qui, par ses rapports +favorables sur les talents et les études de plusieurs de mes +compagnons, avait commencé leur fortune. Je ne fréquentais pas +davantage les cardinaux, ou ceux qui approchaient le plus près du +Saint-Père. Poussant même les choses au-delà des justes bornes, je ne +visitai jamais, ainsi que mes confrères, les neveux du Pape, et je +n'assistai jamais à leurs réunions, car j'avais peur qu'on ne crût que +l'intérêt me guidait.</p> + +<p>«Ce n'est pas ici le lieu de parler de l'importance, de l'étendue, de +la direction et de l'administration qu'entraîne cette œuvre +gigantesque. Deux des cardinaux de la Congrégation étant morts, comme +le Pape avait toujours eu la pensée d'abolir cette Congrégation et de +faire de Saint-Michel une charge prélatice, il ne les remplaça pas. Le +cardinal Negroni, survivant, demeura seul à la tête de l'hospice. La +Congrégation avait pour secrétaire monsignor Vai. Quand il mourut, le cardinal Negroni, sans me consulter, me proposa <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> au Pape pour -le remplacer, et c'est ainsi que je devins secrétaire de la -Congrégation. Je m'efforçai de mériter de mon mieux la confiance que -le cardinal me témoignait; et, comme l'état de sa santé ne lui -permettait plus de faire de la direction de ce grand établissement +le remplacer, et c'est ainsi que je devins secrétaire de la +Congrégation. Je m'efforçai de mériter de mon mieux la confiance que +le cardinal me témoignait; et, comme l'état de sa santé ne lui +permettait plus de faire de la direction de ce grand établissement l'objet de ses occupations assidues, ce soin retomba sur moi seul. -J'eus à traiter toutes sortes d'affaires.</p> +J'eus à traiter toutes sortes d'affaires.</p> -<p>«L'année 1789 arriva. Ce fut une époque de grands désastres -généralement pour tous, à cause de la révolution sans pareille qui -éclata en France vers la moitié de cette année, et qui se répandit -comme un vaste incendie dans l'Europe entière et même au delà. Ce fut -aussi pour moi, en particulier, une époque de véritables disgrâces qui -surgirent alors, ou dont les conséquences se firent sentir plus tard.»</p> +<p>«L'année 1789 arriva. Ce fut une époque de grands désastres +généralement pour tous, à cause de la révolution sans pareille qui +éclata en France vers la moitié de cette année, et qui se répandit +comme un vaste incendie dans l'Europe entière et même au delà . Ce fut +aussi pour moi, en particulier, une époque de véritables disgrâces qui +surgirent alors, ou dont les conséquences se firent sentir plus tard.»</p> <h4>V</h4> -<p>Le cardinal Negroni, son président, lui fut enlevé par la mort en +<p>Le cardinal Negroni, son président, lui fut enlevé par la mort en 1789.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> «Peu après, mon cœur reçut encore un coup très-sensible du -même genre. J'avais à mon service un jeune homme de vingt ans, de -mœurs angéliques, d'une prudence, d'une intelligence et d'une -capacité très au-dessus de sa condition, d'une rare intégrité et d'une -fidélité sans exemple, d'une propreté en tout et d'une amabilité peu -communes. Un dimanche,—c'était le 1<sup>er</sup> mars,—comme il revenait -avec sa femme de Saint-Michel à Ripa, quatre soldats, échauffés par le -vin et par la luxure, se mirent à les suivre. D'abord à l'aide de -paroles, ensuite par des actes indécents, ils tourmentèrent la pauvre -femme et cherchèrent à la faire accéder à leurs désirs. Le malheureux -jeune homme, avec beaucoup de patience, hâta sa course sans oser se -retourner vers eux. Mais voyant que, malgré cela, ils voulaient -exécuter leur projet et qu'ils touchaient les vêtements de sa femme, -il fit volte-face et leur dit avec douceur que c'était son épouse, et +<p><span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> «Peu après, mon cœur reçut encore un coup très-sensible du +même genre. J'avais à mon service un jeune homme de vingt ans, de +mœurs angéliques, d'une prudence, d'une intelligence et d'une +capacité très au-dessus de sa condition, d'une rare intégrité et d'une +fidélité sans exemple, d'une propreté en tout et d'une amabilité peu +communes. Un dimanche,—c'était le 1<sup>er</sup> mars,—comme il revenait +avec sa femme de Saint-Michel à Ripa, quatre soldats, échauffés par le +vin et par la luxure, se mirent à les suivre. D'abord à l'aide de +paroles, ensuite par des actes indécents, ils tourmentèrent la pauvre +femme et cherchèrent à la faire accéder à leurs désirs. Le malheureux +jeune homme, avec beaucoup de patience, hâta sa course sans oser se +retourner vers eux. Mais voyant que, malgré cela, ils voulaient +exécuter leur projet et qu'ils touchaient les vêtements de sa femme, +il fit volte-face et leur dit avec douceur que c'était son épouse, et qu'il les priait de cesser leurs poursuites et leurs obsessions. Il -n'en fallut pas davantage pour enflammer leur colère. Les soldats le -saisirent avec violence, ils l'arrachèrent d'auprès de sa femme. À -quelques pas de distance, l'un <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> d'eux, malgré ses prières,—il -n'avait point d'autre défense,—lui enfonça sa baïonnette dans une -côte. Le coup, ayant traversé l'artère, le tua en peu de minutes, noyé +n'en fallut pas davantage pour enflammer leur colère. Les soldats le +saisirent avec violence, ils l'arrachèrent d'auprès de sa femme. À +quelques pas de distance, l'un <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> d'eux, malgré ses prières,—il +n'avait point d'autre défense,—lui enfonça sa baïonnette dans une +côte. Le coup, ayant traversé l'artère, le tua en peu de minutes, noyé dans une mare de sang. Ce genre de mort et la perte de cet excellent -jeune homme, qui m'était très-attaché, me furent plus pénibles qu'on -ne saurait se l'imaginer. Cette même année, j'eus la douleur de perdre -la duchesse d'Albany, nièce du cardinal duc d'York, qui m'avait -toujours comblé de bontés et de gracieusetés. Elle mourut très-jeune à -Bologne, où elle était allée prendre les bains d'après l'avis de la -Faculté. Elle cherchait à se guérir de deux maladies, restes d'une -petite vérole mal soignée, ou qui n'avait pas rendu suffisamment.</p> - -<p>«Enfin la mort d'un autre de mes domestiques, ayant tous les droits à -mon estime à cause de la fidélité et de l'attachement avec lesquels il -me servait, mit le comble aux afflictions de cette espèce, -afflictions, je l'ai dit, par lesquelles mon âme a toujours été -très-éprouvée.»</p> +jeune homme, qui m'était très-attaché, me furent plus pénibles qu'on +ne saurait se l'imaginer. Cette même année, j'eus la douleur de perdre +la duchesse d'Albany, nièce du cardinal duc d'York, qui m'avait +toujours comblé de bontés et de gracieusetés. Elle mourut très-jeune à +Bologne, où elle était allée prendre les bains d'après l'avis de la +Faculté. Elle cherchait à se guérir de deux maladies, restes d'une +petite vérole mal soignée, ou qui n'avait pas rendu suffisamment.</p> + +<p>«Enfin la mort d'un autre de mes domestiques, ayant tous les droits à +mon estime à cause de la fidélité et de l'attachement avec lesquels il +me servait, mit le comble aux afflictions de cette espèce, +afflictions, je l'ai dit, par lesquelles mon âme a toujours été +très-éprouvée.»</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> VI</h4> <p>Consalvi ressentit quelque amertume du refus du pape de le choisir -pour successeur du cardinal Negroni dans un emploi inférieur auquel il -avait droit. Le pape, sans s'expliquer, le consola de cette disgrâce, -en montrant à ses amis l'intention secrète de le réserver pour -d'autres fonctions plus élevées et plus intimes. Il attendit -patiemment, n'ayant alors pour tout emploi salarié que sa pension de -deux cents écus romains (1,200 fr.).</p> - -<p>«Je ne restai toutefois que fort peu de temps dans cette incertitude. -La mort imprévue d'un des <i>votanti di segnatura</i> fit vaquer une place -à ce tribunal. Tous mes amis m'engagèrent à ne pas perdre un moment et -à la demander. Je n'accédai point à leurs instances, et le pape ne -m'en aurait point laissé le loisir si j'eusse voulu le faire. C'est le -jeudi saint que cette mort arriva. Le matin suivant, bien que ce fût -le vendredi saint, bien que les augustes cérémonies <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> de ce -jour dussent avoir lieu, et que, selon l'usage, la secrétairerie -d'État fût comme fermée, le pape envoya au secrétaire d'État l'ordre -de m'expédier tout de suite <i>votante di segnatura</i>, charge de -magistrature élevée. Dès que ma nomination me fut parvenue, je courus, -comme c'était mon devoir, remercier Sa Sainteté. Elle n'avait pas pour -habitude de recevoir quand on lui venait offrir des actions de grâces. -Beaucoup moins imaginais-je être reçu ce jour-là, et au moment où le -pape, rentré dans ses appartements après la fonction du vendredi -saint, et devant retourner quelques heures après à la chapelle pour -les matines que l'on nomme <i>Ténèbres</i>, récitait complies et allait, -quand il les aurait achevées, se mettre à table pour dîner.</p> - -<p>«Ayant appris alors que j'étais dans l'antichambre, où il avait donné -l'ordre qu'on ne me renvoyât pas, selon l'usage, si je venais,—parce -qu'il désirait me voir,—il me fit entrer immédiatement. Après qu'il -eut achevé ses complies devant moi, il m'adressa des paroles si -pleines de bonté, que je ne pourrai jamais les oublier tant que je -vivrai. Ce fut avec le visage le plus affable et qui témoignait -vraiment <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> la satisfaction de son cœur, qu'il me dit: «Cher +pour successeur du cardinal Negroni dans un emploi inférieur auquel il +avait droit. Le pape, sans s'expliquer, le consola de cette disgrâce, +en montrant à ses amis l'intention secrète de le réserver pour +d'autres fonctions plus élevées et plus intimes. Il attendit +patiemment, n'ayant alors pour tout emploi salarié que sa pension de +deux cents écus romains (1,200 fr.).</p> + +<p>«Je ne restai toutefois que fort peu de temps dans cette incertitude. +La mort imprévue d'un des <i>votanti di segnatura</i> fit vaquer une place +à ce tribunal. Tous mes amis m'engagèrent à ne pas perdre un moment et +à la demander. Je n'accédai point à leurs instances, et le pape ne +m'en aurait point laissé le loisir si j'eusse voulu le faire. C'est le +jeudi saint que cette mort arriva. Le matin suivant, bien que ce fût +le vendredi saint, bien que les augustes cérémonies <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> de ce +jour dussent avoir lieu, et que, selon l'usage, la secrétairerie +d'État fût comme fermée, le pape envoya au secrétaire d'État l'ordre +de m'expédier tout de suite <i>votante di segnatura</i>, charge de +magistrature élevée. Dès que ma nomination me fut parvenue, je courus, +comme c'était mon devoir, remercier Sa Sainteté. Elle n'avait pas pour +habitude de recevoir quand on lui venait offrir des actions de grâces. +Beaucoup moins imaginais-je être reçu ce jour-là , et au moment où le +pape, rentré dans ses appartements après la fonction du vendredi +saint, et devant retourner quelques heures après à la chapelle pour +les matines que l'on nomme <i>Ténèbres</i>, récitait complies et allait, +quand il les aurait achevées, se mettre à table pour dîner.</p> + +<p>«Ayant appris alors que j'étais dans l'antichambre, où il avait donné +l'ordre qu'on ne me renvoyât pas, selon l'usage, si je venais,—parce +qu'il désirait me voir,—il me fit entrer immédiatement. Après qu'il +eut achevé ses complies devant moi, il m'adressa des paroles si +pleines de bonté, que je ne pourrai jamais les oublier tant que je +vivrai. Ce fut avec le visage le plus affable et qui témoignait +vraiment <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> la satisfaction de son cœur, qu'il me dit: «Cher Monsignor, vous savez que nous ne recevons jamais personne pour les -remercîments, mais nous avons voulu vous recevoir contre l'habitude, -malgré cette journée si occupée, et quoique notre dîner soit servi, -afin d'avoir le plaisir de vous dire nous-même ceci: En ne vous -comprenant pas dans la dernière promotion, parce que nous avons été -contraint d'attribuer à un autre le poste qui vous était destiné, nous -avons éprouvé autant de tristesse que nous goûtons de joie à nous -trouver en état de vous offrir de suite la charge de <i>votante di -segnatura</i> maintenant vacante. Nous le faisons pour vous témoigner la +remercîments, mais nous avons voulu vous recevoir contre l'habitude, +malgré cette journée si occupée, et quoique notre dîner soit servi, +afin d'avoir le plaisir de vous dire nous-même ceci: En ne vous +comprenant pas dans la dernière promotion, parce que nous avons été +contraint d'attribuer à un autre le poste qui vous était destiné, nous +avons éprouvé autant de tristesse que nous goûtons de joie à nous +trouver en état de vous offrir de suite la charge de <i>votante di +segnatura</i> maintenant vacante. Nous le faisons pour vous témoigner la satisfaction que vous nous causez par votre conduite. Nous vous avons -enlevé de Saint-Michel, parce que nous voulions vous faire suivre la -carrière du bureau et non celle de l'administration.»</p> +enlevé de Saint-Michel, parce que nous voulions vous faire suivre la +carrière du bureau et non celle de l'administration.»</p> -<p>«Le Saint-Père daigna ajouter ici quelques paroles sur l'opinion que -sa bonté, et non mon mérite, lui faisait augurer de moi sous le -rapport des études, paroles que la connaissance que je possède de -moi-même ne me permet pas de transcrire. Il continua ainsi: «Ce que +<p>«Le Saint-Père daigna ajouter ici quelques paroles sur l'opinion que +sa bonté, et non mon mérite, lui faisait augurer de moi sous le +rapport des études, paroles que la connaissance que je possède de +moi-même ne me permet pas de transcrire. Il continua ainsi: «Ce que <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> nous vous donnons aujourd'hui n'est pas grand'chose, mais je n'ai rien de mieux, car il n'y a aucune autre place disponible. -Prenez-le cependant, comme un gage certain de la disposition où nous -sommes de vous accorder davantage à la première occasion.»</p> - -<p>«Il est facile de comprendre qu'à un semblable discours, prononcé avec -cette grâce, cet air de majesté jointe à la plus pénétrante douceur, -et cette amabilité qui étaient particulières à Pie VI, les expressions -me manquèrent absolument pour lui répondre. C'est à peine si je pus -balbutier: «qu'ayant recueilli les paroles si clémentes qu'il avait -prononcées sur mon compte après la promotion, paroles qui m'assuraient -que je n'avais point démérité de sa justice et qu'il n'était pas -mécontent de moi dans la charge de Saint-Michel, j'étais fort -tranquille, et que je l'aurais été longtemps encore et toujours; que -je n'avais d'autre désir que celui de ne pas lui déplaire et de ne -point faillir à mes devoirs dans tous les emplois auxquels il -daignerait m'appeler.»</p> - -<p>«Il m'interrompit: «Nous avons été content, très-content de vous à -Saint-Michel; mais nous vous répétons que nous voulons vous attacher -<span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> à d'autres études. Nos promesses d'alors étaient sincères, -mais ce n'étaient que des mots; aujourd'hui voici un fait: ce n'est +Prenez-le cependant, comme un gage certain de la disposition où nous +sommes de vous accorder davantage à la première occasion.»</p> + +<p>«Il est facile de comprendre qu'à un semblable discours, prononcé avec +cette grâce, cet air de majesté jointe à la plus pénétrante douceur, +et cette amabilité qui étaient particulières à Pie VI, les expressions +me manquèrent absolument pour lui répondre. C'est à peine si je pus +balbutier: «qu'ayant recueilli les paroles si clémentes qu'il avait +prononcées sur mon compte après la promotion, paroles qui m'assuraient +que je n'avais point démérité de sa justice et qu'il n'était pas +mécontent de moi dans la charge de Saint-Michel, j'étais fort +tranquille, et que je l'aurais été longtemps encore et toujours; que +je n'avais d'autre désir que celui de ne pas lui déplaire et de ne +point faillir à mes devoirs dans tous les emplois auxquels il +daignerait m'appeler.»</p> + +<p>«Il m'interrompit: «Nous avons été content, très-content de vous à +Saint-Michel; mais nous vous répétons que nous voulons vous attacher +<span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> à d'autres études. Nos promesses d'alors étaient sincères, +mais ce n'étaient que des mots; aujourd'hui voici un fait: ce n'est pas grand'chose, mais c'est plus encore que des mots. Prenez donc ceci -maintenant; allez! allez! mon dîner se refroidit, et nous devons -ensuite descendre à la chapelle!»</p> +maintenant; allez! allez! mon dîner se refroidit, et nous devons +ensuite descendre à la chapelle!»</p> -<p>Ces paroles si bonnes et le goût que le caractère grave et la figure +<p>Ces paroles si bonnes et le goût que le caractère grave et la figure gracieuse et modeste du futur cardinal inspiraient au majestueux et -beau pontife Braschi, ranimèrent les espérances bornées de Consalvi.</p> +beau pontife Braschi, ranimèrent les espérances bornées de Consalvi.</p> <h4>VII</h4> -<p>Il refusa, un an après, la charge d'envoyé à Cologne, par crainte -d'engager sa responsabilité.</p> +<p>Il refusa, un an après, la charge d'envoyé à Cologne, par crainte +d'engager sa responsabilité.</p> -<p>«Je ne voyais rien de semblable à redouter l'auditorat de Rote. Cette -charge ne portait avec elle aucune responsabilité, ainsi que je l'ai -dit; elle était très-enviée et ne sortait pas <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> du cercle -d'études que je m'étais tracé. Si le labeur produisait de grandes -fatigues à une certaine époque, il était compensé par de nombreux mois -de vacances et de repos. Enfin, je considérais que, quoique exempt de +<p>«Je ne voyais rien de semblable à redouter l'auditorat de Rote. Cette +charge ne portait avec elle aucune responsabilité, ainsi que je l'ai +dit; elle était très-enviée et ne sortait pas <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> du cercle +d'études que je m'étais tracé. Si le labeur produisait de grandes +fatigues à une certaine époque, il était compensé par de nombreux mois +de vacances et de repos. Enfin, je considérais que, quoique exempt de l'ambition du cardinalat, toutefois, en le regardant comme le terme -honorable de la carrière entreprise, l'auditorat de Rote m'y +honorable de la carrière entreprise, l'auditorat de Rote m'y conduisait lentement, c'est vrai, mais certainement, sans avoir besoin -de mendier la faveur ou la bienveillance de qui que ce fût, ni de -faire la cour à personne, puisque le décanat de la Rote mène à la -pourpre d'après l'usage, quand le doyen n'a pas démérité et que l'on -n'a véritablement rien à lui reprocher. J'étais jeune encore,—j'avais -environ trente-cinq ans,—et mon âge me permettait d'attendre le -décanat, quelque lenteur qu'il mît à venir.</p> - -<p>«J'ajouterai encore que j'avais un autre stimulant pour désirer si -passionnément l'auditorat de Rote. J'éprouvais un goût très-prononcé -pour les voyages, goût que je n'avais pu satisfaire jusqu'alors que -par une petite course à Naples et en Toscane, d'où j'étais revenu -depuis peu. Les vacances de la Rote commençaient aux premiers jours -de juillet; elles finissaient <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> en décembre. Je trouvais donc -ainsi le moyen de voyager chaque année pendant cinq mois et plus, sans -manquer à aucune de mes obligations, et sans avoir besoin de congés et -de permissions obtenus à l'avance.</p> - -<p>«Toutes ces raisons me firent désirer si fortement l'auditorat de -Rote, que je me crus autorisé, pour cette seule fois,—car je ne -l'avais pas fait avant et je ne le fis plus après,—et pour cette -seule charge, à me départir de la maxime du cardinal Negroni, d'autant +de mendier la faveur ou la bienveillance de qui que ce fût, ni de +faire la cour à personne, puisque le décanat de la Rote mène à la +pourpre d'après l'usage, quand le doyen n'a pas démérité et que l'on +n'a véritablement rien à lui reprocher. J'étais jeune encore,—j'avais +environ trente-cinq ans,—et mon âge me permettait d'attendre le +décanat, quelque lenteur qu'il mît à venir.</p> + +<p>«J'ajouterai encore que j'avais un autre stimulant pour désirer si +passionnément l'auditorat de Rote. J'éprouvais un goût très-prononcé +pour les voyages, goût que je n'avais pu satisfaire jusqu'alors que +par une petite course à Naples et en Toscane, d'où j'étais revenu +depuis peu. Les vacances de la Rote commençaient aux premiers jours +de juillet; elles finissaient <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> en décembre. Je trouvais donc +ainsi le moyen de voyager chaque année pendant cinq mois et plus, sans +manquer à aucune de mes obligations, et sans avoir besoin de congés et +de permissions obtenus à l'avance.</p> + +<p>«Toutes ces raisons me firent désirer si fortement l'auditorat de +Rote, que je me crus autorisé, pour cette seule fois,—car je ne +l'avais pas fait avant et je ne le fis plus après,—et pour cette +seule charge, à me départir de la maxime du cardinal Negroni, d'autant mieux que je ne la violais point par ambition, mais par un tout autre motif, et je dirais presque par le motif contraire. Toutefois je ne -pus pas m'empêcher de me joindre à tant d'autres concurrents; et je -n'osai pas m'abandonner entièrement aux espérances que m'inspiraient -les promesses que le Pape m'avait adressées deux ans auparavant, -promesses se résumant en ces mots: «Nous veillerons nous-même à votre -avancement.»</p> - -<p>«Je comptai plutôt sur ses bonnes dispositions, et ne me laissai pas -arrêter par le peu de temps écoulé depuis ma dernière promotion. Je -priai le cardinal secrétaire d'État (Boncompagni) de parler de moi au -Souverain <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> Pontife en même temps que des autres concurrents. De -peur que, pressé par les affaires qu'il pouvait avoir, il n'exauçât -pas mon vœu, je demandai à l'auditeur du Pape de vouloir bien faire -connaître au Saint-Père que moi aussi j'étais sur les rangs, et rien +pus pas m'empêcher de me joindre à tant d'autres concurrents; et je +n'osai pas m'abandonner entièrement aux espérances que m'inspiraient +les promesses que le Pape m'avait adressées deux ans auparavant, +promesses se résumant en ces mots: «Nous veillerons nous-même à votre +avancement.»</p> + +<p>«Je comptai plutôt sur ses bonnes dispositions, et ne me laissai pas +arrêter par le peu de temps écoulé depuis ma dernière promotion. Je +priai le cardinal secrétaire d'État (Boncompagni) de parler de moi au +Souverain <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> Pontife en même temps que des autres concurrents. De +peur que, pressé par les affaires qu'il pouvait avoir, il n'exauçât +pas mon vœu, je demandai à l'auditeur du Pape de vouloir bien faire +connaître au Saint-Père que moi aussi j'étais sur les rangs, et rien de plus.</p> -<p>«Telles furent les seules démarches que je fis et que j'autorisai à -faire. Le succès les couronna heureusement, et je passai auditeur de +<p>«Telles furent les seules démarches que je fis et que j'autorisai à +faire. Le succès les couronna heureusement, et je passai auditeur de Rote dans le mois de mai ou de juin 1792. Je ne me souviens pas de la -date précise.</p> - -<p>«Je ne puis exprimer l'extrême joie que j'en éprouvai. Ayant rendu à -Sa Sainteté les actions de grâces qui lui étaient dues, je crus de mon -devoir de lui en garder, ainsi qu'à sa famille, une éternelle -reconnaissance. Je me trouvai très-embarrassé pour en porter l'hommage -au duc Braschi, son neveu. J'ai raconté plus haut qu'un excès de -délicatesse m'avait toujours éloigné de la maison Braschi, dans -l'appréhension que l'on pût s'imaginer que je la fréquentais pour +date précise.</p> + +<p>«Je ne puis exprimer l'extrême joie que j'en éprouvai. Ayant rendu à +Sa Sainteté les actions de grâces qui lui étaient dues, je crus de mon +devoir de lui en garder, ainsi qu'à sa famille, une éternelle +reconnaissance. Je me trouvai très-embarrassé pour en porter l'hommage +au duc Braschi, son neveu. J'ai raconté plus haut qu'un excès de +délicatesse m'avait toujours éloigné de la maison Braschi, dans +l'appréhension que l'on pût s'imaginer que je la fréquentais pour faciliter mon avancement. En obtenant l'auditorat de Rote, j'avais -touché le but de mes désirs. Comme j'étais bien résolu de mourir -auditeur ou d'attendre le cours naturel des choses, afin d'en être le +touché le but de mes désirs. Comme j'étais bien résolu de mourir +auditeur ou d'attendre le cours naturel des choses, afin d'en être le doyen et <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> d'arriver au cardinalat par cette voie, je crus que visiter la famille Braschi, ce serait alors gratitude et non plus -intérêt. Je surmontai avec peine la crainte que me causait mon entrée -dans un salon où je n'étais pas vu avec trop de plaisir et non sans -motif, car les proches du Pape avaient désiré et sollicité l'auditorat +intérêt. Je surmontai avec peine la crainte que me causait mon entrée +dans un salon où je n'étais pas vu avec trop de plaisir et non sans +motif, car les proches du Pape avaient désiré et sollicité l'auditorat de Rote pour M<sup>gr</sup> Serlupi, leur parent. Je fus donc accueilli avec -froideur. Avant cette époque, je n'étais jamais allé au palais -Braschi, si j'en excepte trois ou quatre visites d'étiquette en habit -de prélat et confondu dans la foule, pour l'anniversaire de l'élection -du Pape. À dater de ce jour, je ne laissai jamais passer une seule -soirée sans me rendre chez les Braschi, et je devins leur plus dévoué +froideur. Avant cette époque, je n'étais jamais allé au palais +Braschi, si j'en excepte trois ou quatre visites d'étiquette en habit +de prélat et confondu dans la foule, pour l'anniversaire de l'élection +du Pape. À dater de ce jour, je ne laissai jamais passer une seule +soirée sans me rendre chez les Braschi, et je devins leur plus dévoué serviteur et ami. Je crois en avoir fourni par mes actes les preuves -les plus certaines et les plus constantes.»</p> +les plus certaines et les plus constantes.»</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> VIII</h4> <p>Au mois de novembre 1794 ou 1795, il visita avec un de ses amis, -Bordani, l'Italie et les bords de la rivière de Gênes.</p> - -<p>À son retour à Rome, le Pape, pour se défendre contre les agressions -répétées de la république Cisalpine, résolut d'augmenter son armée et -d'en changer l'organisation. Il en donna le commandement au général -Caprosa, employé alors au service de l'Autriche, et nomma une -commission militaire, à la tête de laquelle il éleva Consalvi, malgré -sa jeunesse: il n'avait alors que trente-cinq ans. Les Français -attaquèrent les légations, la paix fut conclue. Le Directoire ordonna -au général Duphot de fomenter l'insurrection de Rome contre le Pape; -un coup de feu l'atteignit; il tomba mort. «Vous savez ainsi que moi,» -écrivit l'ambassadeur français au Directoire, «que personne à Rome n'a -donné d'ordre de tirer ni de tuer qui que ce fût; le général Duphot -<span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> a été imprudent, tranchons le mot, il a été coupable.» Il y -avait à Rome un droit des gens comme partout.</p> - -<p>Rome fut envahie par quinze mille hommes, sous les ordres du général -Berthier. Le gouvernement romain ne s'opposa point à sa marche; -Consalvi est arrêté, Pie VI est emmené à Sienne; de là à la Chartreuse -de Florence, puis à Briançon, en France. Ce martyre du pape, terminé -par sa mort, commence. Elle le délivre dans la citadelle de Valence, -la vingt-cinquième année de son pontificat. Ce pape opulent, +Bordani, l'Italie et les bords de la rivière de Gênes.</p> + +<p>À son retour à Rome, le Pape, pour se défendre contre les agressions +répétées de la république Cisalpine, résolut d'augmenter son armée et +d'en changer l'organisation. Il en donna le commandement au général +Caprosa, employé alors au service de l'Autriche, et nomma une +commission militaire, à la tête de laquelle il éleva Consalvi, malgré +sa jeunesse: il n'avait alors que trente-cinq ans. Les Français +attaquèrent les légations, la paix fut conclue. Le Directoire ordonna +au général Duphot de fomenter l'insurrection de Rome contre le Pape; +un coup de feu l'atteignit; il tomba mort. «Vous savez ainsi que moi,» +écrivit l'ambassadeur français au Directoire, «que personne à Rome n'a +donné d'ordre de tirer ni de tuer qui que ce fût; le général Duphot +<span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> a été imprudent, tranchons le mot, il a été coupable.» Il y +avait à Rome un droit des gens comme partout.</p> + +<p>Rome fut envahie par quinze mille hommes, sous les ordres du général +Berthier. Le gouvernement romain ne s'opposa point à sa marche; +Consalvi est arrêté, Pie VI est emmené à Sienne; de là à la Chartreuse +de Florence, puis à Briançon, en France. Ce martyre du pape, terminé +par sa mort, commence. Elle le délivre dans la citadelle de Valence, +la vingt-cinquième année de son pontificat. Ce pape opulent, magnifique, prodigue envers ses neveux, les Braschi, expia dans -l'indigence et la captivité le luxe de sa vie et l'amabilité de ses -manières.</p> +l'indigence et la captivité le luxe de sa vie et l'amabilité de ses +manières.</p> -<p>Consalvi de son côté est conduit à Civita-Vecchia. Condamné à un -éternel exil de Rome, il choisit Livourne pour lieu de son ostracisme -dans l'espoir de rejoindre Pie VI à la Chartreuse de Florence, pour -adoucir la captivité de ce pontife. À la sollicitation de ses amis +<p>Consalvi de son côté est conduit à Civita-Vecchia. Condamné à un +éternel exil de Rome, il choisit Livourne pour lieu de son ostracisme +dans l'espoir de rejoindre Pie VI à la Chartreuse de Florence, pour +adoucir la captivité de ce pontife. À la sollicitation de ses amis romains, Berthier s'adoucit et le fait reconduire captif dans la -capitale. Il est incarcéré au château Saint-Ange. Le général Gouvion -Saint-Cyr, qui avait succédé à Berthier, refuse de ratifier une +capitale. Il est incarcéré au château Saint-Ange. Le général Gouvion +Saint-Cyr, qui avait succédé à Berthier, refuse de ratifier une proscription plus odieuse du gouverneur romain, <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> qui -condamnait Consalvi à sortir de Rome, ignominieusement monté sur un -âne, et en butte à la risée de ses ennemis; il fut conduit à -Terracine, dans la compagnie de vingt-quatre galériens napolitains. À -quelque distance de Rome, le commandant français le combla d'égards et -le fit conduire à Naples. Après un mois et demi de captivité, le roi -et la reine de Naples le reçurent avec empressement; dans le mois de -juin 1798, on lui accorda la permission de se rendre à Vicina, dans -les États Vénitiens, de là il gagna la Chartreuse de Florence, où le +condamnait Consalvi à sortir de Rome, ignominieusement monté sur un +âne, et en butte à la risée de ses ennemis; il fut conduit à +Terracine, dans la compagnie de vingt-quatre galériens napolitains. À +quelque distance de Rome, le commandant français le combla d'égards et +le fit conduire à Naples. Après un mois et demi de captivité, le roi +et la reine de Naples le reçurent avec empressement; dans le mois de +juin 1798, on lui accorda la permission de se rendre à Vicina, dans +les États Vénitiens, de là il gagna la Chartreuse de Florence, où le pape Pie VI languissait encore.</p> -<p>«Je ne rencontrai toutefois,» dit-il, «chez le ministre du grand-duc -que les manières les plus dures et le plus impoli des refus. Je me vis -forcé d'agir alors comme par surprise. Il me fallait voir le Pape à -tout prix, et lui prouver au moins ma bonne volonté. Je choisis -secrètement le jour et l'heure que je jugeai les plus favorables, et -je me rendis à la Chartreuse, à trois milles de Florence, où le -Saint-Père était prisonnier. Lorsque j'arrivai au pied de la colline, -je ne puis exprimer les sentiments dont mon cœur fut agité à -l'idée de revoir mon bienfaiteur <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> et mon souverain, qui avait -eu tant de bontés pour moi, et en pensant au misérable état dans -lequel se trouvait réduit ce Pie VI que j'avais vu au comble des -splendeurs. Chaque pas que je faisais pour me rapprocher du Saint-Père -apportait à mon âme une émotion toujours croissante. La pauvreté et la +<p>«Je ne rencontrai toutefois,» dit-il, «chez le ministre du grand-duc +que les manières les plus dures et le plus impoli des refus. Je me vis +forcé d'agir alors comme par surprise. Il me fallait voir le Pape à +tout prix, et lui prouver au moins ma bonne volonté. Je choisis +secrètement le jour et l'heure que je jugeai les plus favorables, et +je me rendis à la Chartreuse, à trois milles de Florence, où le +Saint-Père était prisonnier. Lorsque j'arrivai au pied de la colline, +je ne puis exprimer les sentiments dont mon cœur fut agité à +l'idée de revoir mon bienfaiteur <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> et mon souverain, qui avait +eu tant de bontés pour moi, et en pensant au misérable état dans +lequel se trouvait réduit ce Pie VI que j'avais vu au comble des +splendeurs. Chaque pas que je faisais pour me rapprocher du Saint-Père +apportait à mon âme une émotion toujours croissante. La pauvreté et la solitude de ces murs, le spectacle de deux ou trois malheureuses personnes composant tout son service, m'arrachaient les larmes des -yeux. Enfin, je fus introduit en sa présence. Ô Dieu! que de -sensations affluèrent alors à mon cœur, et en vinrent presque à le +yeux. Enfin, je fus introduit en sa présence. Ô Dieu! que de +sensations affluèrent alors à mon cœur, et en vinrent presque à le briser!</p> -<p>«Pie VI était assis devant sa table. Cette position empêchait qu'on ne -s'aperçût de son côté faible: il avait à peu près perdu l'usage des +<p>«Pie VI était assis devant sa table. Cette position empêchait qu'on ne +s'aperçût de son côté faible: il avait à peu près perdu l'usage des jambes, et il ne pouvait marcher que soutenu par deux bras robustes.</p> -<p>«La beauté et la majesté de son visage ne s'étaient pas altérées -depuis Rome; il inspirait tout à la fois la plus profonde vénération -et l'amour le plus dévoué. Je me précipitai à ses pieds; je les -baignai de larmes; je lui racontai tout ce qu'il m'en coûtait pour le -revoir, et combien je souhaitais de rester à ses côtés pour le +<p>«La beauté et la majesté de son visage ne s'étaient pas altérées +depuis Rome; il inspirait tout à la fois la plus profonde vénération +et l'amour le plus dévoué. Je me précipitai à ses pieds; je les +baignai de larmes; je lui racontai tout ce qu'il m'en coûtait pour le +revoir, et combien je souhaitais de rester à ses côtés pour le servir, l'assister et partager son sort. Je lui <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> jurai que je tenterais tous les moyens possibles dans l'espoir d'atteindre ce but.</p> -<p>«Je renonce à rapporter ici le gracieux accueil qu'il me fit, la -manière dont il agréa mon attachement à sa personne sacrée, et ce +<p>«Je renonce à rapporter ici le gracieux accueil qu'il me fit, la +manière dont il agréa mon attachement à sa personne sacrée, et ce qu'il me dit de Rome, de Naples, de Vienne, de la France, et de la -conduite tenue par ceux qu'il devait regarder comme les plus attachés -et les plus fidèles de ses serviteurs. Le Saint-Père m'affirma ensuite -qu'il croyait de toute impossibilité que je pusse obtenir la -permission de rester auprès de lui. Je répondis que je ne négligerais -rien pour réussir, et il me congédia après une heure d'audience. Cette +conduite tenue par ceux qu'il devait regarder comme les plus attachés +et les plus fidèles de ses serviteurs. Le Saint-Père m'affirma ensuite +qu'il croyait de toute impossibilité que je pusse obtenir la +permission de rester auprès de lui. Je répondis que je ne négligerais +rien pour réussir, et il me congédia après une heure d'audience. Cette heure me combla tout ensemble de consolation, de tristesse et de -vénération; elle augmenta, s'il est possible, mon respectueux amour.</p> +vénération; elle augmenta, s'il est possible, mon respectueux amour.</p> -<p>«Revenu à Florence, je ne parlai à personne de cette visite, et, pour -éloigner davantage les soupçons, je demandai l'autorisation de me -rendre à Sienne pour voir la famille Patrizi, qui arrivait de Rome. Je +<p>«Revenu à Florence, je ne parlai à personne de cette visite, et, pour +éloigner davantage les soupçons, je demandai l'autorisation de me +rendre à Sienne pour voir la famille Patrizi, qui arrivait de Rome. Je n'obtins ce permis qu'avec une limite de quinze jours. Cela me fut -d'un très-fâcheux augure pour mes projets de résider à Florence, -projets que je voulais ensuite essayer de réaliser. Dès que <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> -les quinze jours furent écoulés, le commissaire grand-ducal me força -de quitter Sienne, et je me séparai avec chagrin de cette famille, que +d'un très-fâcheux augure pour mes projets de résider à Florence, +projets que je voulais ensuite essayer de réaliser. Dès que <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> +les quinze jours furent écoulés, le commissaire grand-ducal me força +de quitter Sienne, et je me séparai avec chagrin de cette famille, que j'aimais beaucoup.</p> -<p>«D'autres jours se passèrent à Florence, pendant lesquels je tentai +<p>«D'autres jours se passèrent à Florence, pendant lesquels je tentai tout, je dis tout, j'osai tout, directement et indirectement, pour obtenir ce que je souhaitais avec tant d'ardeur. Mais alors le -plénipotentiaire de France demanda expressément au premier ministre du +plénipotentiaire de France demanda expressément au premier ministre du grand-duc de me renvoyer sans retard. Mes efforts devenaient inutiles, -et mon espérance s'évanouit. Je fus contraint de quitter Florence et -d'aller habiter Venise, ainsi que j'en avais pris la résolution dans -le cas où mon séjour auprès de Pie VI ne serait pas autorisé.</p> +et mon espérance s'évanouit. Je fus contraint de quitter Florence et +d'aller habiter Venise, ainsi que j'en avais pris la résolution dans +le cas où mon séjour auprès de Pie VI ne serait pas autorisé.</p> -<p>«Tout ce que je pus faire en cachette, et non sans courir certains -risques, fut de me rendre une seconde fois à la Chartreuse pour +<p>«Tout ce que je pus faire en cachette, et non sans courir certains +risques, fut de me rendre une seconde fois à la Chartreuse pour communiquer au Pape mes vaines tentatives, pour lui baiser encore les -pieds et recevoir sa dernière bénédiction. Il éprouva quelque peine en -apprenant que je n'avais pas réussi dans mon projet, mais il n'en fut -point étonné. Pendant l'heure entière d'audience qu'il m'accorda, il +pieds et recevoir sa dernière bénédiction. Il éprouva quelque peine en +apprenant que je n'avais pas réussi dans mon projet, mais il n'en fut +point étonné. Pendant l'heure entière d'audience qu'il m'accorda, il me prodigua toutes sortes de faveurs, et me <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> donna les plus -salutaires conseils de résignation, de sage conduite et de courage +salutaires conseils de résignation, de sage conduite et de courage dont les actes de sa vie et son maintien m'offraient un parfait -modèle. Je le trouvai aussi grand et même beaucoup plus grand que -lorsqu'il régnait à Rome. Au moment où il me chargea de saluer de sa +modèle. Je le trouvai aussi grand et même beaucoup plus grand que +lorsqu'il régnait à Rome. Au moment où il me chargea de saluer de sa part le duc Braschi, son neveu, qui habitait Venise et qu'il avait eu -la douleur, peu auparavant, de voir arracher d'auprès de lui dans -cette même Chartreuse, je jurai à ses pieds que je considérerais +la douleur, peu auparavant, de voir arracher d'auprès de lui dans +cette même Chartreuse, je jurai à ses pieds que je considérerais partout, en tout temps et dans n'importe quelle occasion, comme une -dette la plus sacrée, d'être attaché à sa famille jusqu'au point de -devenir pour elle un autre lui-même. C'est l'expression qui m'échappa -alors dans mon enthousiasme. Je me flatte de n'avoir pas failli à ma -parole dans les circonstances où j'ai pu le faire.</p> - -<p>«Pie VI me remercia avec une bonté et une majesté que je ne crois pas -que l'on puisse égaler. J'implorai sa bénédiction. Il me posa les -mains sur la tête, et, comme le plus vénérable des patriarches -anciens, il leva les yeux au ciel, il pria le Seigneur, et il me bénit -dans une attitude si résignée, si auguste, si sainte et si tendre, +dette la plus sacrée, d'être attaché à sa famille jusqu'au point de +devenir pour elle un autre lui-même. C'est l'expression qui m'échappa +alors dans mon enthousiasme. Je me flatte de n'avoir pas failli à ma +parole dans les circonstances où j'ai pu le faire.</p> + +<p>«Pie VI me remercia avec une bonté et une majesté que je ne crois pas +que l'on puisse égaler. J'implorai sa bénédiction. Il me posa les +mains sur la tête, et, comme le plus vénérable des patriarches +anciens, il leva les yeux au ciel, il pria le Seigneur, et il me bénit +dans une attitude si résignée, si auguste, si sainte et si tendre, que, jusqu'au dernier jour de ma <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> vie, j'en garderai dans mon -cœur le souvenir gravé en caractères ineffaçables.</p> +cœur le souvenir gravé en caractères ineffaçables.</p> -<p>«Je me retirai les larmes aux yeux. La douleur m'avait presque mis -hors de moi; néanmoins je me sentais ranimé et encouragé par le calme -inexprimable de mon souverain et par la sérénité de son visage. -C'était la grandeur de l'homme de bien aux prises avec l'infortune. De -retour à Florence, j'en partis dans les vingt-quatre heures.</p> +<p>«Je me retirai les larmes aux yeux. La douleur m'avait presque mis +hors de moi; néanmoins je me sentais ranimé et encouragé par le calme +inexprimable de mon souverain et par la sérénité de son visage. +C'était la grandeur de l'homme de bien aux prises avec l'infortune. De +retour à Florence, j'en partis dans les vingt-quatre heures.</p> -<p>«J'étais à Venise à la fin de septembre 1798. Après y avoir passé +<p>«J'étais à Venise à la fin de septembre 1798. Après y avoir passé quelques jours, je remplis un devoir en allant visiter mon oncle, le cardinal Carandini, qui habitait Vicence. Je restai avec lui presque -tout le mois d'octobre, à l'exception de cinq ou six jours consacrés -par moi à des amis que je possédais à Vérone. À la fin d'octobre, je -retournai à Venise, où j'avais des connaissances qui offraient de -subvenir à mon extrême détresse. Le gouvernement révolutionnaire avait -confisqué mes propriétés, sous prétexte que j'étais émigré.</p> - -<p>«Sur les représentations que mes mandataires firent pour démontrer la -fausseté de cette allégation, les Consuls rendirent deux décrets.</p> - -<p>«Par le premier, on me restituait mes biens <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> comme n'ayant pas -émigré; par le second, ces mêmes biens étaient confisqués de nouveau -comme appartenant à un ennemi de la République romaine.</p> - -<p>«Quoique toujours dans les transes à cause du périlleux séjour à Rome -de mon cher frère, à qui il n'était plus permis d'en sortir, je restai -tranquillement à Venise, où l'on ne tarda pas à recevoir la nouvelle -de la mort du Pape. Elle arriva le 29 août 1799 à Valence, en France, -où le Directoire l'avait fait traîner sans avoir égard à sa -décrépitude et à ses incommodités si graves. Pie VI avait perdu -l'usage des jambes, et son corps n'était qu'une plaie.</p> - -<p>«Il était bien naturel que la nouvelle de cette mort dirigeât toutes -les pensées vers la célébration du Conclave pour l'élection de son -successeur. Le cardinal doyen résidait à Venise avec plusieurs autres -cardinaux; ceux qui habitaient sur le territoire de la République y -arrivèrent à l'instant, ainsi que ceux qui étaient dans les États les -plus voisins. Quand ils furent en majorité, ils s'occupèrent tout -d'abord de nommer le secrétaire du Conclave, parce que le prélat qui -aurait dû remplir cette charge, en raison de son emploi de secrétaire -<span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> du Consistoire, n'était pas à Venise, mais à Rome. Du reste, -des considérations personnelles interdisaient aux cardinaux de le -rappeler; ces mêmes considérations l'empêchaient de s'offrir de -lui-même. Tous les prélats les plus élevés en dignité, et alors à -Venise, concoururent pour être nommés à ce poste envié. Il y en eut un -qui, de préférence aux autres, fut protégé et porté à cet office avec -le plus grand zèle par un cardinal fort puissant. Ce cardinal avait -beaucoup de bontés pour moi; il poussa l'amabilité jusqu'à me demander +tout le mois d'octobre, à l'exception de cinq ou six jours consacrés +par moi à des amis que je possédais à Vérone. À la fin d'octobre, je +retournai à Venise, où j'avais des connaissances qui offraient de +subvenir à mon extrême détresse. Le gouvernement révolutionnaire avait +confisqué mes propriétés, sous prétexte que j'étais émigré.</p> + +<p>«Sur les représentations que mes mandataires firent pour démontrer la +fausseté de cette allégation, les Consuls rendirent deux décrets.</p> + +<p>«Par le premier, on me restituait mes biens <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> comme n'ayant pas +émigré; par le second, ces mêmes biens étaient confisqués de nouveau +comme appartenant à un ennemi de la République romaine.</p> + +<p>«Quoique toujours dans les transes à cause du périlleux séjour à Rome +de mon cher frère, à qui il n'était plus permis d'en sortir, je restai +tranquillement à Venise, où l'on ne tarda pas à recevoir la nouvelle +de la mort du Pape. Elle arriva le 29 août 1799 à Valence, en France, +où le Directoire l'avait fait traîner sans avoir égard à sa +décrépitude et à ses incommodités si graves. Pie VI avait perdu +l'usage des jambes, et son corps n'était qu'une plaie.</p> + +<p>«Il était bien naturel que la nouvelle de cette mort dirigeât toutes +les pensées vers la célébration du Conclave pour l'élection de son +successeur. Le cardinal doyen résidait à Venise avec plusieurs autres +cardinaux; ceux qui habitaient sur le territoire de la République y +arrivèrent à l'instant, ainsi que ceux qui étaient dans les États les +plus voisins. Quand ils furent en majorité, ils s'occupèrent tout +d'abord de nommer le secrétaire du Conclave, parce que le prélat qui +aurait dû remplir cette charge, en raison de son emploi de secrétaire +<span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> du Consistoire, n'était pas à Venise, mais à Rome. Du reste, +des considérations personnelles interdisaient aux cardinaux de le +rappeler; ces mêmes considérations l'empêchaient de s'offrir de +lui-même. Tous les prélats les plus élevés en dignité, et alors à +Venise, concoururent pour être nommés à ce poste envié. Il y en eut un +qui, de préférence aux autres, fut protégé et porté à cet office avec +le plus grand zèle par un cardinal fort puissant. Ce cardinal avait +beaucoup de bontés pour moi; il poussa l'amabilité jusqu'à me demander d'abord si j'avais l'intention de me mettre sur les rangs. Il -déclarait que, dans ce cas, il renoncerait à son protégé. D'un côté, -je professais une constante aversion pour tout emploi à responsabilité -quelconque; de l'autre, je n'avais pas d'ambition qui pût être flattée -des droits ou des affections que l'on devait acquérir dans ce poste, -soit auprès du nouveau Pape, soit auprès des cardinaux qui -l'approcheraient de plus près. Je n'hésitai donc pas un seul instant -sur la conduite que j'avais à tenir. J'affirmai que je ne concourrais -en aucune manière pour obtenir cette place.</p> - -<p>«Les Cardinaux se rassemblèrent en congrégation <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> générale: ils -étaient assistés en premier lieu par tous les concurrents, et d'une -façon particulière par celui qui étayait sa candidature sur ses -propres mérites et sur les bons offices du cardinal qui le favorisait -tant. Le fait est qu'à la réserve de quatre ou cinq votes qui lui -furent accordés, je me vis choisi à l'unanimité.»</p> +déclarait que, dans ce cas, il renoncerait à son protégé. D'un côté, +je professais une constante aversion pour tout emploi à responsabilité +quelconque; de l'autre, je n'avais pas d'ambition qui pût être flattée +des droits ou des affections que l'on devait acquérir dans ce poste, +soit auprès du nouveau Pape, soit auprès des cardinaux qui +l'approcheraient de plus près. Je n'hésitai donc pas un seul instant +sur la conduite que j'avais à tenir. J'affirmai que je ne concourrais +en aucune manière pour obtenir cette place.</p> + +<p>«Les Cardinaux se rassemblèrent en congrégation <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> générale: ils +étaient assistés en premier lieu par tous les concurrents, et d'une +façon particulière par celui qui étayait sa candidature sur ses +propres mérites et sur les bons offices du cardinal qui le favorisait +tant. Le fait est qu'à la réserve de quatre ou cinq votes qui lui +furent accordés, je me vis choisi à l'unanimité.»</p> <h4>IX</h4> -<p>L'élection d'un Pape dans une circonstance si difficile, où sa -souveraineté temporelle était envahie, où sa capitale était occupée, -où son prédécesseur venait d'expirer captif de la France, et où les -cardinaux cherchaient en vain à emprunter un territoire libre pour se -réunir en conclave, était une œuvre aussi délicate que périlleuse. -Elle dura près de quatre mois au milieu des intrigues diverses que -l'état désespéré de l'Église ne suspendait pas, et qui finit -néanmoins, grâce à l'intervention du cardinal Consalvi, par -l'élection la plus inattendue et la <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> plus pure qui pût édifier -et sauver cette institution. Nous allons en reproduire, à cause de ce -résultat, les principales péripéties. Jamais l'action providentielle -ne se donna plus évidemment en spectacle au monde; le conclave nomma -celui qu'il ne cherchait pas, et le cardinal Consalvi lui-même fit -nommer celui auquel il n'avait pas pensé: le hasard inspire la +<p>L'élection d'un Pape dans une circonstance si difficile, où sa +souveraineté temporelle était envahie, où sa capitale était occupée, +où son prédécesseur venait d'expirer captif de la France, et où les +cardinaux cherchaient en vain à emprunter un territoire libre pour se +réunir en conclave, était une œuvre aussi délicate que périlleuse. +Elle dura près de quatre mois au milieu des intrigues diverses que +l'état désespéré de l'Église ne suspendait pas, et qui finit +néanmoins, grâce à l'intervention du cardinal Consalvi, par +l'élection la plus inattendue et la <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> plus pure qui pût édifier +et sauver cette institution. Nous allons en reproduire, à cause de ce +résultat, les principales péripéties. Jamais l'action providentielle +ne se donna plus évidemment en spectacle au monde; le conclave nomma +celui qu'il ne cherchait pas, et le cardinal Consalvi lui-même fit +nommer celui auquel il n'avait pas pensé: le hasard inspire la sagesse.</p> -<p>Voici l'abrégé du conclave.</p> +<p>Voici l'abrégé du conclave.</p> <h4>X</h4> -<p>Il se composait de trente-cinq cardinaux présents. Consalvi en fut -nommé secrétaire. C'était le pouvoir exécutif provisoire de ce +<p>Il se composait de trente-cinq cardinaux présents. Consalvi en fut +nommé secrétaire. C'était le pouvoir exécutif provisoire de ce gouvernement. Le banquier romain Torlonia offrit au conclave de -subvenir à ses besoins; Consalvi remercia Torlonia au nom de tous ses -collègues et n'accepta que la reconnaissance. Le cardinal Herzan -représentait l'empereur d'Autriche, arrivé peu de jours après -l'ouverture de l'assemblée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> Dix-huit suffrages étaient déjà assurés au cardinal Bellisomi; -Herzan sent le danger pour sa cour; il obtient un délai nécessaire -pour former la brigue du cardinal Mattei, plus agréable à l'empereur. -Le conclave, par égard, suspend ses opérations; elles recommencent, +subvenir à ses besoins; Consalvi remercia Torlonia au nom de tous ses +collègues et n'accepta que la reconnaissance. Le cardinal Herzan +représentait l'empereur d'Autriche, arrivé peu de jours après +l'ouverture de l'assemblée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> Dix-huit suffrages étaient déjà assurés au cardinal Bellisomi; +Herzan sent le danger pour sa cour; il obtient un délai nécessaire +pour former la brigue du cardinal Mattei, plus agréable à l'empereur. +Le conclave, par égard, suspend ses opérations; elles recommencent, deux cardinaux, Zeladi et Gerdil, selon Consalvi, consentent, par une -ambition légitime, à détacher des voix de Bellisomi et de Mattei pour -eux-mêmes et à varier selon la convenance le nombre flottant de leurs -adhérents.—Albani déclare à Herzan qu'on ne se réunira pas à -Bellisomi, il l'interroge sur Gerdil, cardinal piémontais, pour -connaître si l'empereur d'Autriche lui donnera au dernier moment -l'exclusion. Herzan le laisse présumer sans l'affirmer; on y renonce. -Mattei et son parti, sans espoir pour eux-mêmes, ne songeaient -désormais qu'à affaiblir Bellisomi.</p> - -<p>Le conclave ainsi retardé paraît interminable; on propose de présenter -différents noms jusqu'ici sans espoir, ils sont repoussés. Herzan va +ambition légitime, à détacher des voix de Bellisomi et de Mattei pour +eux-mêmes et à varier selon la convenance le nombre flottant de leurs +adhérents.—Albani déclare à Herzan qu'on ne se réunira pas à +Bellisomi, il l'interroge sur Gerdil, cardinal piémontais, pour +connaître si l'empereur d'Autriche lui donnera au dernier moment +l'exclusion. Herzan le laisse présumer sans l'affirmer; on y renonce. +Mattei et son parti, sans espoir pour eux-mêmes, ne songeaient +désormais qu'à affaiblir Bellisomi.</p> + +<p>Le conclave ainsi retardé paraît interminable; on propose de présenter +différents noms jusqu'ici sans espoir, ils sont repoussés. Herzan va s'entendre avec Calcaquin pour le sonder avant de lui porter les voix -du parti autrichien; il le trouve insuffisant, obstiné, quoique -honnête. L'archevêque de Bologne <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> s'offre au choix, il le -mérite par ses vertus; mais il a déserté le parti Mattei dans le +du parti autrichien; il le trouve insuffisant, obstiné, quoique +honnête. L'archevêque de Bologne <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> s'offre au choix, il le +mérite par ses vertus; mais il a déserté le parti Mattei dans le commencement, ce parti ne le lui pardonne pas et lui refuse son -concours par vengeance; de longs jours s'écoulent, on désespère de +concours par vengeance; de longs jours s'écoulent, on désespère de s'entendre.</p> -<p>À la fin, et après trois mois d'inaction, le conclave sent qu'il perd -l'Église. Consalvi se dévoue pour la sauver.</p> +<p>À la fin, et après trois mois d'inaction, le conclave sent qu'il perd +l'Église. Consalvi se dévoue pour la sauver.</p> -<p>«Ce cardinal,» dit-il en parlant d'un des membres du conclave, «se +<p>«Ce cardinal,» dit-il en parlant d'un des membres du conclave, «se flattait ainsi de sauvegarder l'amour-propre de tous et de garantir -l'affection du souverain à ceux à qui il devrait son exaltation. Après -avoir organisé cet heureux plan, qui fut un pas décisif vers le terme -de l'affaire, on lui fit remarquer qu'il était impossible de trouver -le Pape dans le parti Mattei, soit parce que cette faction était trop -peu nombreuse, soit parce que, après l'exclusion de Mattei lui-même et -des quatre cardinaux déjà mis autrefois sur le tapis sans succès, ceux -qui restaient avaient tous des exceptions personnelles auprès de la -majorité des électeurs, sans en excepter quelques-uns de leur parti, à -cause de leur âge ou pour d'autres circonstances qui rendaient -chimérique l'espoir de réussir à leur sujet. Il comprit donc que le -parti Mattei n'aurait <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> qu'à choisir le nouveau Pape dans le +l'affection du souverain à ceux à qui il devrait son exaltation. Après +avoir organisé cet heureux plan, qui fut un pas décisif vers le terme +de l'affaire, on lui fit remarquer qu'il était impossible de trouver +le Pape dans le parti Mattei, soit parce que cette faction était trop +peu nombreuse, soit parce que, après l'exclusion de Mattei lui-même et +des quatre cardinaux déjà mis autrefois sur le tapis sans succès, ceux +qui restaient avaient tous des exceptions personnelles auprès de la +majorité des électeurs, sans en excepter quelques-uns de leur parti, à +cause de leur âge ou pour d'autres circonstances qui rendaient +chimérique l'espoir de réussir à leur sujet. Il comprit donc que le +parti Mattei n'aurait <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> qu'à choisir le nouveau Pape dans le sein du parti Bellisomi.</p> -<p>«Ce second pas fait, il examina quel serait le cardinal du parti -Bellisomi qui, après l'exclusion de Bellisomi et des quatre autres -cardinaux dont on avait essayé l'élection, offrait le moins de -difficultés pour réunir les suffrages de tous.</p> - -<p>«C'est alors qu'il apprécia que, de tous ceux qu'on comptait dans le -parti Bellisomi, il s'en trouvait un qui, tout en présentant des -obstacles extrinsèques à son élévation, n'avait néanmoins aucun -empêchement personnel militant contre lui. Or chacun sait que ces -derniers empêchements sont insurmontables, ce qui n'existe pas pour -les autres; et il n'était pas seul à porter un semblable jugement sur -le cardinal en question. Tous partageaient cette opinion; elle était -donc générale. En effet, celui qui écrit ces pages peut affirmer -qu'aux funérailles du Pape défunt, il entendit les spectateurs parler -des cardinaux assis sur les bancs et dire ces mots: «Quel dommage que -ce conclave soit celui qui va donner un successeur à Pie VI! S'il y +<p>«Ce second pas fait, il examina quel serait le cardinal du parti +Bellisomi qui, après l'exclusion de Bellisomi et des quatre autres +cardinaux dont on avait essayé l'élection, offrait le moins de +difficultés pour réunir les suffrages de tous.</p> + +<p>«C'est alors qu'il apprécia que, de tous ceux qu'on comptait dans le +parti Bellisomi, il s'en trouvait un qui, tout en présentant des +obstacles extrinsèques à son élévation, n'avait néanmoins aucun +empêchement personnel militant contre lui. Or chacun sait que ces +derniers empêchements sont insurmontables, ce qui n'existe pas pour +les autres; et il n'était pas seul à porter un semblable jugement sur +le cardinal en question. Tous partageaient cette opinion; elle était +donc générale. En effet, celui qui écrit ces pages peut affirmer +qu'aux funérailles du Pape défunt, il entendit les spectateurs parler +des cardinaux assis sur les bancs et dire ces mots: «Quel dommage que +ce conclave soit celui qui va donner un successeur à Pie VI! S'il y avait un Pape entre les <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> deux, en trois jours on nommerait le -nouveau, et ce serait celui-là.»</p> - -<p>«En parlant de la sorte, ils désignaient le cardinal, but de leur -conversation. Or c'était le cardinal Chiaramonti, évêque d'Imola, qui -réunissait très-certainement tous les avantages intrinsèques pour -succéder à Pie VI. Il était de Césène comme lui; il était assez jeune -pour être Pape, ayant cinquante-huit ans, comme le Pontife défunt, -quand il fut élu. On doit bien croire qu'un règne qui avait duré près -de vingt-cinq années détournait efficacement de l'idée de nommer un -successeur qui pouvait vivre aussi longtemps. On était habitué à voir -les princes occupant le siége de Pierre changer presque tous les sept -ou huit ans, et les espérances de chacun empêchent d'ordinaire un -choix qui, par sa durée, ne permet pas la réalisation de ces -espérances. Bien plus, Chiaramonti était la créature la plus aimée de -Pie VI, qui l'avait, quand il n'était que simple moine sans fonctions -dans son ordre, créé évêque de Tivoli, puis cardinal, et enfin évêque -d'Imola. Chiaramonti affectionnait très-vivement la famille Braschi, -dont on le croyait assez proche allié. Mais j'ai su de sa <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> -bouche même, après son élévation au pontificat, qu'il n'en était rien. +nouveau, et ce serait celui-là .»</p> + +<p>«En parlant de la sorte, ils désignaient le cardinal, but de leur +conversation. Or c'était le cardinal Chiaramonti, évêque d'Imola, qui +réunissait très-certainement tous les avantages intrinsèques pour +succéder à Pie VI. Il était de Césène comme lui; il était assez jeune +pour être Pape, ayant cinquante-huit ans, comme le Pontife défunt, +quand il fut élu. On doit bien croire qu'un règne qui avait duré près +de vingt-cinq années détournait efficacement de l'idée de nommer un +successeur qui pouvait vivre aussi longtemps. On était habitué à voir +les princes occupant le siége de Pierre changer presque tous les sept +ou huit ans, et les espérances de chacun empêchent d'ordinaire un +choix qui, par sa durée, ne permet pas la réalisation de ces +espérances. Bien plus, Chiaramonti était la créature la plus aimée de +Pie VI, qui l'avait, quand il n'était que simple moine sans fonctions +dans son ordre, créé évêque de Tivoli, puis cardinal, et enfin évêque +d'Imola. Chiaramonti affectionnait très-vivement la famille Braschi, +dont on le croyait assez proche allié. Mais j'ai su de sa <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> +bouche même, après son élévation au pontificat, qu'il n'en était rien. Toutefois cette seule croyance suffisait pour faire craindre qu'en le -nommant on ne vît continuer le règne des Braschi, dont chacun avait -assez après vingt-quatre ou vingt-cinq années.</p> +nommant on ne vît continuer le règne des Braschi, dont chacun avait +assez après vingt-quatre ou vingt-cinq années.</p> -<p>«Ces impossibilités extrinsèques étaient si nombreuses et d'un tel +<p>«Ces impossibilités extrinsèques étaient si nombreuses et d'un tel poids, qu'on peut avouer avec certitude qu'en toute autre -circonstance, et spécialement si le conclave se fût tenu à Rome en -temps ordinaire et calme, on aurait éloigné Chiaramonti du pontificat -suprême; tout au moins aurait-il été empêché de succéder immédiatement -à Pie VI. C'est pourquoi le peuple disait en le voyant aux -<i>Novendiali</i>, que c'était dommage qu'il n'y eût pas un Pape entre eux +circonstance, et spécialement si le conclave se fût tenu à Rome en +temps ordinaire et calme, on aurait éloigné Chiaramonti du pontificat +suprême; tout au moins aurait-il été empêché de succéder immédiatement +à Pie VI. C'est pourquoi le peuple disait en le voyant aux +<i>Novendiali</i>, que c'était dommage qu'il n'y eût pas un Pape entre eux deux.</p> -<p>«La considération de ces obstacles si puissants avait éloigné de -l'esprit des cardinaux du parti Bellisomi, dont Chiaramonti était -membre, et plus encore de l'esprit du cardinal Braschi, qui en était -le chef en sa qualité de neveu de leur créateur pour la plupart, -l'idée et même le rêve de proposer Chiaramonti, quand il avait été -question de désigner trois ou quatre des leurs. Tous étaient -convaincus de l'absurdité <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> de le mettre sur les rangs et de se -flatter de le voir réussir. Or tous les obstacles dont je parle étant -extrinsèques à la personne, la personne, si l'on retourne la médaille, -comme dit le vulgaire, ne soulevait aucune répulsion intrinsèque.</p> - -<p>«Une grande douceur de caractère, une très-aimable gaieté dans le -commerce habituel, une pureté de mœurs qui n'avait jamais été -souillée en aucune manière, une sévérité de conduite sacerdotale -jointe à une indulgence parfaite pour les autres, une sagesse -constante dans le gouvernement des deux églises confiées à ses soins, -une profondeur peu commune spécialement dans les études sacrées, -aucune contrariété individuelle, aucune hauteur, jamais une querelle -avec ses collègues,—il faut en excepter la seule qu'il soutint contre -le Légat de sa province pour la défense des immunités de ses églises +<p>«La considération de ces obstacles si puissants avait éloigné de +l'esprit des cardinaux du parti Bellisomi, dont Chiaramonti était +membre, et plus encore de l'esprit du cardinal Braschi, qui en était +le chef en sa qualité de neveu de leur créateur pour la plupart, +l'idée et même le rêve de proposer Chiaramonti, quand il avait été +question de désigner trois ou quatre des leurs. Tous étaient +convaincus de l'absurdité <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> de le mettre sur les rangs et de se +flatter de le voir réussir. Or tous les obstacles dont je parle étant +extrinsèques à la personne, la personne, si l'on retourne la médaille, +comme dit le vulgaire, ne soulevait aucune répulsion intrinsèque.</p> + +<p>«Une grande douceur de caractère, une très-aimable gaieté dans le +commerce habituel, une pureté de mœurs qui n'avait jamais été +souillée en aucune manière, une sévérité de conduite sacerdotale +jointe à une indulgence parfaite pour les autres, une sagesse +constante dans le gouvernement des deux églises confiées à ses soins, +une profondeur peu commune spécialement dans les études sacrées, +aucune contrariété individuelle, aucune hauteur, jamais une querelle +avec ses collègues,—il faut en excepter la seule qu'il soutint contre +le Légat de sa province pour la défense des immunités de ses églises d'Imola,—enfin le renom d'excellent homme dont il jouissait partout, -comptaient pour autant de titres et de qualités intrinsèques. Dans -l'état actuel des choses, ces titres et ces qualités étaient assez -forts pour vaincre les obstacles extrinsèques énumérés plus haut.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> «Après avoir pesé toutes ces choses, le cardinal dont j'ai -parlé tout à l'heure conclut que Chiaramonti était celui du parti -Bellisomi qui serait choisi et proposé avec chance de succès par les -cardinaux de la faction opposée. La réussite était certaine, en effet, -auprès de ceux de son parti; il semblait donc qu'elle ne devait pas -l'être moins près de ceux du parti contraire. Ce parti aurait le -mérite de l'avoir désigné, et ses membres n'avaient aucun grief à -articuler contre lui,—si ce n'est tout au plus son âge peu avancé, -qui pouvait porter obstacle aux espérances des personnages se flattant -de monter sur le trône dans le futur conclave.»</p> +comptaient pour autant de titres et de qualités intrinsèques. Dans +l'état actuel des choses, ces titres et ces qualités étaient assez +forts pour vaincre les obstacles extrinsèques énumérés plus haut.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> «Après avoir pesé toutes ces choses, le cardinal dont j'ai +parlé tout à l'heure conclut que Chiaramonti était celui du parti +Bellisomi qui serait choisi et proposé avec chance de succès par les +cardinaux de la faction opposée. La réussite était certaine, en effet, +auprès de ceux de son parti; il semblait donc qu'elle ne devait pas +l'être moins près de ceux du parti contraire. Ce parti aurait le +mérite de l'avoir désigné, et ses membres n'avaient aucun grief à +articuler contre lui,—si ce n'est tout au plus son âge peu avancé, +qui pouvait porter obstacle aux espérances des personnages se flattant +de monter sur le trône dans le futur conclave.»</p> <p>Ce cardinal, inventeur d'une trame aussi bien ourdie, se promenant un jour dans les corridors du conclave avec Consalvi, dont depuis -longtemps il était l'un des amis, vint à parler de la longueur du -conclave et des embarras de la nouvelle élection,—car tel était le -sujet des conversations journalières et communes à tous.—Il s'ouvrit -dans cette occasion au secrétaire, et lui manifesta non-seulement en -général le projet qu'il nourrissait de faire qu'une faction choisît -le nouveau pape dans la <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> faction contraire, afin qu'à l'heure -de l'élection la part fût égale pour tous, mais encore il lui confia -l'idée spéciale de briser le grand obstacle qui s'offrait aux +longtemps il était l'un des amis, vint à parler de la longueur du +conclave et des embarras de la nouvelle élection,—car tel était le +sujet des conversations journalières et communes à tous.—Il s'ouvrit +dans cette occasion au secrétaire, et lui manifesta non-seulement en +général le projet qu'il nourrissait de faire qu'une faction choisît +le nouveau pape dans la <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> faction contraire, afin qu'à l'heure +de l'élection la part fût égale pour tous, mais encore il lui confia +l'idée spéciale de briser le grand obstacle qui s'offrait aux cardinaux cherchant le pape dans le parti Mattei. Il ne s'agissait que de le prendre dans la faction de Bellisomi en la personne de -Chiaramonti. Le secrétaire ne put qu'applaudir à cet heureux avis, et -il encouragea beaucoup l'inventeur à le mettre à exécution. Dans cette -conversation, tous les deux jugèrent que le plus difficile consistait -à s'assurer du chef de la faction Mattei. Si celui-ci goûtait sa -proposition, tous ou le plus grand nombre des électeurs de ce parti -s'uniraient, par son intermédiaire, aux dix-huit cardinaux donnant -leurs voix à Bellisomi.</p> +Chiaramonti. Le secrétaire ne put qu'applaudir à cet heureux avis, et +il encouragea beaucoup l'inventeur à le mettre à exécution. Dans cette +conversation, tous les deux jugèrent que le plus difficile consistait +à s'assurer du chef de la faction Mattei. Si celui-ci goûtait sa +proposition, tous ou le plus grand nombre des électeurs de ce parti +s'uniraient, par son intermédiaire, aux dix-huit cardinaux donnant +leurs voix à Bellisomi.</p> <p>Ce cardinal doutait cependant un peu que ces derniers votassent unanimement pour Chiaramonti, parce qu'il s'en rencontrait parmi eux -d'aussi jeunes que lui. «Un certain amour-propre devait,» disait-il, -«les arrêter en pensant que, si l'on voulait faire un Pape jeune, leur +d'aussi jeunes que lui. «Un certain amour-propre devait,» disait-il, +«les arrêter en pensant que, si l'on voulait faire un Pape jeune, leur position deviendrait humiliante, ce qui n'aurait pas lieu en -choisissant le Pape parmi les plus âgés.» Le prélat lui répondit qu'il +choisissant le Pape parmi les plus âgés.» Le prélat lui répondit qu'il n'y avait dans le parti Bellisomi que trois cardinaux au <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> plus -qui pourraient peut-être bercer leur esprit de semblables idées, -puisque les autres ou ne désiraient pas la papauté, ou appréciaient -les difficultés qui les en éloignaient; qu'au reste il fallait laisser -au cardinal Braschi le soin de réunir sur Chiaramonti les votes du -parti Bellisomi, et que si Son Éminence le permettait, il allait -confier le projet à ce cardinal sous la plus grande réserve. Braschi -pourrait ensuite agir près des siens quand on aurait été assuré de -tous les votes des partisans de Mattei; que cette affaire dépendait, -en dernier ressort, de l'adhésion obtenue de leur chef, qui, s'il le -voulait, saurait se rendre maître d'Herzan aussi bien que de n'importe -quel autre, si l'on s'apercevait de certaines opiniâtretés. Il termina -en disant que tous leurs soins et tous leurs efforts devaient tendre à -découvrir un expédient pour réussir auprès de ce chef, afin de ne pas -faire un faux pas dans une matière aussi délicate.</p> +qui pourraient peut-être bercer leur esprit de semblables idées, +puisque les autres ou ne désiraient pas la papauté, ou appréciaient +les difficultés qui les en éloignaient; qu'au reste il fallait laisser +au cardinal Braschi le soin de réunir sur Chiaramonti les votes du +parti Bellisomi, et que si Son Éminence le permettait, il allait +confier le projet à ce cardinal sous la plus grande réserve. Braschi +pourrait ensuite agir près des siens quand on aurait été assuré de +tous les votes des partisans de Mattei; que cette affaire dépendait, +en dernier ressort, de l'adhésion obtenue de leur chef, qui, s'il le +voulait, saurait se rendre maître d'Herzan aussi bien que de n'importe +quel autre, si l'on s'apercevait de certaines opiniâtretés. Il termina +en disant que tous leurs soins et tous leurs efforts devaient tendre à +découvrir un expédient pour réussir auprès de ce chef, afin de ne pas +faire un faux pas dans une matière aussi délicate.</p> <p>Le cardinal (Maury) ayant approfondi toutes ces observations, chercha -de son côté comment on parviendrait à faire goûter au chef du parti +de son côté comment on parviendrait à faire goûter au chef du parti Mattei et le plan qu'il venait d'imaginer et Chiaramonti, l'objet de ce plan.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> On crut d'abord que le cardinal lui-même devait lui en parler. -Sa personne ne pouvait être suspecte, puisqu'il appartenait à sa +<p><span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> On crut d'abord que le cardinal lui-même devait lui en parler. +Sa personne ne pouvait être suspecte, puisqu'il appartenait à sa faction et qu'il jouissait de toute son estime. Cependant, quand on -eut bien étudié le caractère de ce chef (Antonelli) qui s'aimait +eut bien étudié le caractère de ce chef (Antonelli) qui s'aimait naturellement en lui et en ses œuvres, et qui n'applaudissait pas -toujours à celles des autres, parce qu'elles blessaient son orgueil et -qu'elles avaient à ses yeux le défaut de venir d'un autre et non de -lui, on ne voulut pas exposer le succès de l'affaire qui aurait -infailliblement avorté si le dessein ne lui eût pas été agréable.</p> - -<p>«Je proposai,» dit Consalvi, «une combinaison qui devait nous conduire -au but avec certitude. Il se trouvait alors auprès du cardinal -inventeur du projet, en qualité de familier et de conclaviste, un -homme qui avait toujours possédé la faveur du chef du parti Mattei et +toujours à celles des autres, parce qu'elles blessaient son orgueil et +qu'elles avaient à ses yeux le défaut de venir d'un autre et non de +lui, on ne voulut pas exposer le succès de l'affaire qui aurait +infailliblement avorté si le dessein ne lui eût pas été agréable.</p> + +<p>«Je proposai,» dit Consalvi, «une combinaison qui devait nous conduire +au but avec certitude. Il se trouvait alors auprès du cardinal +inventeur du projet, en qualité de familier et de conclaviste, un +homme qui avait toujours possédé la faveur du chef du parti Mattei et qui jouissait de l'affection et de l'estime de tout ce parti. Cette circonstance nous fournit la plus opportune occasion de nous servir de -lui pour faire naître dans l'esprit du cardinal chef de ce parti les -idées que nous venons d'expliquer tout à l'heure. On pensa que cet +lui pour faire naître dans l'esprit du cardinal chef de ce parti les +idées que nous venons d'expliquer tout à l'heure. On pensa que cet homme, n'inspirant pas de jalousie et ne soulevant pas <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> de -défiances, ni par sa dignité, ni par aucune autre distinction, -pourrait préparer les choses de façon que celui à qui il devait -souffler la pensée semblât presque en être l'auteur. Nous voulions que -ce dernier pût la présenter ensuite comme sienne, sans craindre de -nous enlever le mérite de l'invention. Cet arrangement était très en -rapport avec son caractère. La bonne volonté et l'attachement à son -maître ne manquaient pas à ce familier (l'abbé Poloni) pour exécuter +défiances, ni par sa dignité, ni par aucune autre distinction, +pourrait préparer les choses de façon que celui à qui il devait +souffler la pensée semblât presque en être l'auteur. Nous voulions que +ce dernier pût la présenter ensuite comme sienne, sans craindre de +nous enlever le mérite de l'invention. Cet arrangement était très en +rapport avec son caractère. La bonne volonté et l'attachement à son +maître ne manquaient pas à ce familier (l'abbé Poloni) pour exécuter une telle entreprise de concert avec le cardinal dont il connaissait -si bien à fond le caractère, qu'il savait toutes les manières de le -prendre pour s'en servir utilement.»</p> +si bien à fond le caractère, qu'il savait toutes les manières de le +prendre pour s'en servir utilement.»</p> -<p>Le plan ainsi arrêté sur ce point et dans cette entrevue fournie par -le hasard, les deux interlocuteurs, chacun de son côté, s'occupèrent -de le réaliser sans aucun retard.</p> +<p>Le plan ainsi arrêté sur ce point et dans cette entrevue fournie par +le hasard, les deux interlocuteurs, chacun de son côté, s'occupèrent +de le réaliser sans aucun retard.</p> -<p>Et pour parler d'abord de ce qui regarde le prélat secrétaire, il alla -sans retard, comme on l'y avait autorisé, communiquer ses idées au +<p>Et pour parler d'abord de ce qui regarde le prélat secrétaire, il alla +sans retard, comme on l'y avait autorisé, communiquer ses idées au cardinal Braschi.</p> -<p>On ne parviendra jamais à décrire la stupeur de Braschi quand il -apprit que l'on pensait à Chiaramonti. Le plaisir infini qu'il en -ressentit n'égala pas son étonnement <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> et en même temps sa -crainte très-fondée que les choses n'arrivassent pas à bon terme, tant -lui semblaient insurmontables les obstacles extrinsèques contre -Chiaramonti. Consalvi crut nécessaire de lui suggérer que, pour ne pas -les augmenter et même pour les diminuer autant que possible, -non-seulement il était indispensable de conserver le secret le plus -absolu jusqu'à ce que la chose fût ébruitée par les adversaires, mais -encore qu'à l'instant où ils la soumettraient aux intéressés, lui, -cardinal Braschi, pour témoigner une grande modération et une parfaite -indifférence, devait répondre que, ses relations particulières avec le -cardinal Chiaramonti pouvant faire arguer qu'en le patronnant auprès -de ceux de son parti il cherchait plutôt à satisfaire son amitié et -ses goûts qu'à procurer le bien de tous, il entendait renoncer en une -certaine façon à l'honneur de chef de parti. Braschi ne veut, -devait-il ajouter, participer à cette affaire que pour émettre son -vote, laissant au cardinal doyen Albani,—lui aussi dans le même -parti,—le soin d'agir auprès des autres cardinaux de la manière +<p>On ne parviendra jamais à décrire la stupeur de Braschi quand il +apprit que l'on pensait à Chiaramonti. Le plaisir infini qu'il en +ressentit n'égala pas son étonnement <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> et en même temps sa +crainte très-fondée que les choses n'arrivassent pas à bon terme, tant +lui semblaient insurmontables les obstacles extrinsèques contre +Chiaramonti. Consalvi crut nécessaire de lui suggérer que, pour ne pas +les augmenter et même pour les diminuer autant que possible, +non-seulement il était indispensable de conserver le secret le plus +absolu jusqu'à ce que la chose fût ébruitée par les adversaires, mais +encore qu'à l'instant où ils la soumettraient aux intéressés, lui, +cardinal Braschi, pour témoigner une grande modération et une parfaite +indifférence, devait répondre que, ses relations particulières avec le +cardinal Chiaramonti pouvant faire arguer qu'en le patronnant auprès +de ceux de son parti il cherchait plutôt à satisfaire son amitié et +ses goûts qu'à procurer le bien de tous, il entendait renoncer en une +certaine façon à l'honneur de chef de parti. Braschi ne veut, +devait-il ajouter, participer à cette affaire que pour émettre son +vote, laissant au cardinal doyen Albani,—lui aussi dans le même +parti,—le soin d'agir auprès des autres cardinaux de la manière qu'il jugerait convenable.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> «Cette conduite tenue plus tard par Braschi au moment -favorable contribua beaucoup au succès du dessein formé. Quant au -cardinal qui en était l'inventeur, s'il ne rencontra pas de -difficultés pour faire accepter à son conclaviste le rôle qu'il devait -jouer auprès du chef de la faction Mattei, afin de la disposer en -faveur de Chiaramonti, ce conclaviste n'en éprouva pas davantage -(grâce à Dieu qui nous aidait) pour faire adopter l'idée à ce chef dès -qu'il lui en ouvrit la bouche. Ce chef (Antonelli) n'avait rien à +<p><span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> «Cette conduite tenue plus tard par Braschi au moment +favorable contribua beaucoup au succès du dessein formé. Quant au +cardinal qui en était l'inventeur, s'il ne rencontra pas de +difficultés pour faire accepter à son conclaviste le rôle qu'il devait +jouer auprès du chef de la faction Mattei, afin de la disposer en +faveur de Chiaramonti, ce conclaviste n'en éprouva pas davantage +(grâce à Dieu qui nous aidait) pour faire adopter l'idée à ce chef dès +qu'il lui en ouvrit la bouche. Ce chef (Antonelli) n'avait rien à objecter contre le cardinal Chiaramonti, et il l'estimait comme -Chiaramonti méritait d'être estimé. Les obstacles extrinsèques eussent -sans doute été très-puissants sur son esprit, si la proposition de -l'élection lui eût été faite dans un conclave moins avancé, par le +Chiaramonti méritait d'être estimé. Les obstacles extrinsèques eussent +sans doute été très-puissants sur son esprit, si la proposition de +l'élection lui eût été faite dans un conclave moins avancé, par le parti adverse, ou tandis que l'espoir de nommer un des cardinaux de son parti subsistait encore. Mais, une fois convaincu de cette -impossibilité et reconnaissant comme inévitable la nécessité de +impossibilité et reconnaissant comme inévitable la nécessité de choisir le nouveau pape dans le parti contraire, il accueillit -admirablement l'heureuse pensée que son parti eût l'honneur du choix, -et plus encore <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> que cet honneur lui fût attribué de préférence -à tous les autres.</p> - -<p>«Plus l'entreprise de couronner Chiaramonti semblait ardue à cause des -obstacles extrinsèques, plus aussi cette difficulté flattait son -amour-propre. Il entrait dans sa nature de chercher à montrer que rien -ne lui était impossible, et qu'il réussissait là où le plus habile -aurait inévitablement échoué. Il voyait encore, dans l'espoir qu'il -avait de vaincre ces embarras, l'occasion de se faire un grand mérite -auprès de l'élu à qui il aurait obtenu ce que Chiaramonti lui-même -devait alors regarder comme chimérique.</p> - -<p>«Il se chargea donc avec joie de la négociation, et, ne doutant pas de -son omnipotence près des siens, il craignit plutôt que la jeunesse de -Chiaramonti et ses autres obstacles extrinsèques lui fissent tort près -de plusieurs cardinaux de son parti. Il jugea en conséquence qu'avant -de se mettre à recueillir les votes du parti Mattei, il était -nécessaire de faire certaines recherches afin de ne pas travailler en -vain, et de vérifier si l'empêchement qu'il appréhendait dans l'autre -parti était oui ou non insurmontable. Il se transporta donc chez le -<span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> cardinal Braschi, et, dans un discours étudié, il lui rappela +admirablement l'heureuse pensée que son parti eût l'honneur du choix, +et plus encore <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> que cet honneur lui fût attribué de préférence +à tous les autres.</p> + +<p>«Plus l'entreprise de couronner Chiaramonti semblait ardue à cause des +obstacles extrinsèques, plus aussi cette difficulté flattait son +amour-propre. Il entrait dans sa nature de chercher à montrer que rien +ne lui était impossible, et qu'il réussissait là où le plus habile +aurait inévitablement échoué. Il voyait encore, dans l'espoir qu'il +avait de vaincre ces embarras, l'occasion de se faire un grand mérite +auprès de l'élu à qui il aurait obtenu ce que Chiaramonti lui-même +devait alors regarder comme chimérique.</p> + +<p>«Il se chargea donc avec joie de la négociation, et, ne doutant pas de +son omnipotence près des siens, il craignit plutôt que la jeunesse de +Chiaramonti et ses autres obstacles extrinsèques lui fissent tort près +de plusieurs cardinaux de son parti. Il jugea en conséquence qu'avant +de se mettre à recueillir les votes du parti Mattei, il était +nécessaire de faire certaines recherches afin de ne pas travailler en +vain, et de vérifier si l'empêchement qu'il appréhendait dans l'autre +parti était oui ou non insurmontable. Il se transporta donc chez le +<span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> cardinal Braschi, et, dans un discours étudié, il lui rappela d'abord l'excessive longueur du conclave, aussi scandaleuse pour les -fidèles que pénible à l'Église; les inutiles épreuves tentées pour -l'élection des cardinaux des deux partis; l'urgence de terminer enfin -et d'accorder à l'Église un chef alors si nécessaire. Il lui -communiqua ensuite l'idée qu'il avait conçue d'agir auprès des deux -premiers compétiteurs et des cardinaux de son parti pour l'exaltation -du cardinal Chiaramonti, dès qu'il compterait avec certitude sur -l'actif appui de ceux du parti Bellisomi. Il fit remarquer en même -temps quel était son zèle pour le bien de l'Église, son estime et son -intérêt à l'égard de Son Éminence, en choisissant comme Pape un membre -du parti opposé au sien, lié par tant d'attaches au pape Pie VI dont -il était la créature la plus aimée, et qui, entre parenthèses, était -uni à Son Éminence et à la maison Braschi par la gratitude et par -l'amour de la même patrie. Ces réflexions, dit-il, l'avaient déterminé -à passer à pieds joints sur les difficultés extrinsèques compensées -bien certainement par les mérites personnels du sujet. Il ajouta +fidèles que pénible à l'Église; les inutiles épreuves tentées pour +l'élection des cardinaux des deux partis; l'urgence de terminer enfin +et d'accorder à l'Église un chef alors si nécessaire. Il lui +communiqua ensuite l'idée qu'il avait conçue d'agir auprès des deux +premiers compétiteurs et des cardinaux de son parti pour l'exaltation +du cardinal Chiaramonti, dès qu'il compterait avec certitude sur +l'actif appui de ceux du parti Bellisomi. Il fit remarquer en même +temps quel était son zèle pour le bien de l'Église, son estime et son +intérêt à l'égard de Son Éminence, en choisissant comme Pape un membre +du parti opposé au sien, lié par tant d'attaches au pape Pie VI dont +il était la créature la plus aimée, et qui, entre parenthèses, était +uni à Son Éminence et à la maison Braschi par la gratitude et par +l'amour de la même patrie. Ces réflexions, dit-il, l'avaient déterminé +à passer à pieds joints sur les difficultés extrinsèques compensées +bien certainement par les mérites personnels du sujet. Il ajouta qu'il redoutait toutefois beaucoup <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> ces obstacles, et en -particulier la jeunesse de Chiaramonti, et que peut-être ils auraient -trop de force auprès de beaucoup d'électeurs, surtout quand ces -électeurs réfléchiraient que Chiaramonti devait succéder à un Pape qui -avait si longtemps régné. Il conclut en demandant à Son Éminence si, -sachant la manière de penser de ceux de son parti, elle croyait ces -craintes tellement fondées qu'il ne fût pas possible de réussir. Si le -succès était seulement douteux, il chercherait d'abord à assurer le -concours des siens, et alors, conjointement avec Son Éminence, ils -assureraient l'adhésion du parti opposé.</p> - -<p>«Le cardinal Braschi répondit qu'il lui était impossible d'exprimer sa -surprise et de comprendre comment Son Éminence (Antonelli) avait songé -au cardinal Chiaramonti, à cause justement des difficultés -extrinsèques qu'il avait indiquées sommairement; que malgré leur -nature, lui, Braschi, ne les croyait pas absolument invincibles près -de ceux de son parti, tant à cause des mérites personnels du sujet -qu'en vue des circonstances particulières dans lesquelles on se -trouvait; que la longueur excessive du conclave, l'inutilité des -épreuves <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> faites sur les candidats des deux partis que l'on ne -pouvait parvenir à nommer, la lassitude des électeurs, aucune +particulier la jeunesse de Chiaramonti, et que peut-être ils auraient +trop de force auprès de beaucoup d'électeurs, surtout quand ces +électeurs réfléchiraient que Chiaramonti devait succéder à un Pape qui +avait si longtemps régné. Il conclut en demandant à Son Éminence si, +sachant la manière de penser de ceux de son parti, elle croyait ces +craintes tellement fondées qu'il ne fût pas possible de réussir. Si le +succès était seulement douteux, il chercherait d'abord à assurer le +concours des siens, et alors, conjointement avec Son Éminence, ils +assureraient l'adhésion du parti opposé.</p> + +<p>«Le cardinal Braschi répondit qu'il lui était impossible d'exprimer sa +surprise et de comprendre comment Son Éminence (Antonelli) avait songé +au cardinal Chiaramonti, à cause justement des difficultés +extrinsèques qu'il avait indiquées sommairement; que malgré leur +nature, lui, Braschi, ne les croyait pas absolument invincibles près +de ceux de son parti, tant à cause des mérites personnels du sujet +qu'en vue des circonstances particulières dans lesquelles on se +trouvait; que la longueur excessive du conclave, l'inutilité des +épreuves <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> faites sur les candidats des deux partis que l'on ne +pouvait parvenir à nommer, la lassitude des électeurs, aucune exception personnelle contre le sujet et une satisfaction naturelle de -voir l'un d'entre eux succéder à saint Pierre, lèveraient beaucoup -d'obstacles. Quant à lui, Son Éminence saurait bien comprendre par -elle-même que personne ne devait être plus content de cette élection, +voir l'un d'entre eux succéder à saint Pierre, lèveraient beaucoup +d'obstacles. Quant à lui, Son Éminence saurait bien comprendre par +elle-même que personne ne devait être plus content de cette élection, mais que, par rapport aux relations existant entre lui et Chiaramonti, -il croyait convenable à sa délicatesse de ne pas prendre la plus -petite initiative dans sa promotion, même à l'égard de ceux du parti -dont il était le chef. Qu'il pensait devoir seulement se borner à -donner son vote quand les autres accorderaient les leurs à -Chiaramonti; que cependant il croyait devoir offrir un bon conseil à -Son Éminence, en lui disant que, dans le cas où les tentatives pour -Chiaramonti aboutiraient près de ceux de son parti, il voulût bien +il croyait convenable à sa délicatesse de ne pas prendre la plus +petite initiative dans sa promotion, même à l'égard de ceux du parti +dont il était le chef. Qu'il pensait devoir seulement se borner à +donner son vote quand les autres accorderaient les leurs à +Chiaramonti; que cependant il croyait devoir offrir un bon conseil à +Son Éminence, en lui disant que, dans le cas où les tentatives pour +Chiaramonti aboutiraient près de ceux de son parti, il voulût bien alors s'aboucher avec le doyen cardinal Albani, et faire ensemble les -démarches nécessaires auprès des cardinaux du parti Bellisomi, déjà -invités à se concerter avec lui.</p> - -<p>«Le cardinal chef du parti Mattei fut on ne <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> peut plus -satisfait de cette réponse. Ayant recommandé le secret à Braschi -jusqu'à nouvel ordre, il le quitta et alla se mettre à l'œuvre.</p> - -<p>«La première personne à laquelle il jugea indispensable de s'adresser -fut Herzan. Il voulait obtenir son assentiment et acquérir ainsi un -appui auprès des autres cardinaux. Il lui exposa donc toute son idée, -et lui fit considérer comment, dans l'impossibilité d'arriver à -l'élection de Mattei ou de tout autre de sa faction, Chiaramonti était -incontestablement le plus capable dans le parti opposé; qu'il fallait -en conséquence se tourner de son côté, afin de donner un chef à -l'Église. Il n'oublia pas de lui faire remarquer que Chiaramonti, -choisi et porté par eux au pontificat suprême, leur devrait son -élévation encore bien plus qu'à ceux de la faction à laquelle il -appartenait. Sans leur consentement, en effet, jamais il n'aurait été -Pape. Ses adversaires naturels ne se bornaient donc pas à concourir -pour lui, ils étaient encore les promoteurs de son exaltation. Ce -cardinal (Antonelli) releva les mérites personnels de Chiaramonti, qui -balançaient les exceptions produites par son attachement <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> à la -personne et à la famille du Pape défunt; puis il finit en disant que, -dans la situation actuelle, c'était la conclusion la plus honorable et -la plus avantageuse que l'on pût souhaiter. Il termina par la -déclaration qu'il ne doutait pas du plein consentement de Son -Éminence.</p> - -<p>«Herzan se montra convaincu de la vérité et de la justesse de ces -réflexions, et tout disposé à concourir. Il dit seulement qu'il -suspendait sa résolution pour quelques heures, parce qu'il n'avait pas +démarches nécessaires auprès des cardinaux du parti Bellisomi, déjà +invités à se concerter avec lui.</p> + +<p>«Le cardinal chef du parti Mattei fut on ne <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> peut plus +satisfait de cette réponse. Ayant recommandé le secret à Braschi +jusqu'à nouvel ordre, il le quitta et alla se mettre à l'œuvre.</p> + +<p>«La première personne à laquelle il jugea indispensable de s'adresser +fut Herzan. Il voulait obtenir son assentiment et acquérir ainsi un +appui auprès des autres cardinaux. Il lui exposa donc toute son idée, +et lui fit considérer comment, dans l'impossibilité d'arriver à +l'élection de Mattei ou de tout autre de sa faction, Chiaramonti était +incontestablement le plus capable dans le parti opposé; qu'il fallait +en conséquence se tourner de son côté, afin de donner un chef à +l'Église. Il n'oublia pas de lui faire remarquer que Chiaramonti, +choisi et porté par eux au pontificat suprême, leur devrait son +élévation encore bien plus qu'à ceux de la faction à laquelle il +appartenait. Sans leur consentement, en effet, jamais il n'aurait été +Pape. Ses adversaires naturels ne se bornaient donc pas à concourir +pour lui, ils étaient encore les promoteurs de son exaltation. Ce +cardinal (Antonelli) releva les mérites personnels de Chiaramonti, qui +balançaient les exceptions produites par son attachement <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> à la +personne et à la famille du Pape défunt; puis il finit en disant que, +dans la situation actuelle, c'était la conclusion la plus honorable et +la plus avantageuse que l'on pût souhaiter. Il termina par la +déclaration qu'il ne doutait pas du plein consentement de Son +Éminence.</p> + +<p>«Herzan se montra convaincu de la vérité et de la justesse de ces +réflexions, et tout disposé à concourir. Il dit seulement qu'il +suspendait sa résolution pour quelques heures, parce qu'il n'avait pas une connaissance bien positive de Chiaramonti. Ce dernier, habitant -toujours son diocèse, venait fort rarement à Rome, ce qui faisait que -Herzan ne l'avait que très peu vu. Il voulut donc aller le visiter -sous quelque prétexte,—comme il était allé chez Calcagnini,—afin de -juger si ses manières lui plaisaient, et pour s'entretenir un peu avec -lui. Le jour suivant, il se rendit dans sa cellule à cet effet, ainsi -que c'est l'usage parmi les cardinaux dans les conclaves. Après s'être +toujours son diocèse, venait fort rarement à Rome, ce qui faisait que +Herzan ne l'avait que très peu vu. Il voulut donc aller le visiter +sous quelque prétexte,—comme il était allé chez Calcagnini,—afin de +juger si ses manières lui plaisaient, et pour s'entretenir un peu avec +lui. Le jour suivant, il se rendit dans sa cellule à cet effet, ainsi +que c'est l'usage parmi les cardinaux dans les conclaves. Après s'être longuement entretenu avec lui, traitant divers sujets pendant la -conversation, il le quitta si enchanté de sa douceur, de sa gaieté, -de la <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> sagesse de ses réflexions et de ses raisonnements, qu'il -assura aussitôt de son adhésion complète le chef du parti Mattei, le -priant de commencer les démarches parmi ceux de sa faction.</p> - -<p>«Ces démarches provoquèrent cependant près de quelques-uns de ce parti -certaines objections que leur chef n'avait pas prévues, et qui prirent -leur origine dans la qualité même de ceux qui le composaient. Il s'en -rencontrait parmi eux qui aspiraient à la tiare. N'étant pas très-bien +conversation, il le quitta si enchanté de sa douceur, de sa gaieté, +de la <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> sagesse de ses réflexions et de ses raisonnements, qu'il +assura aussitôt de son adhésion complète le chef du parti Mattei, le +priant de commencer les démarches parmi ceux de sa faction.</p> + +<p>«Ces démarches provoquèrent cependant près de quelques-uns de ce parti +certaines objections que leur chef n'avait pas prévues, et qui prirent +leur origine dans la qualité même de ceux qui le composaient. Il s'en +rencontrait parmi eux qui aspiraient à la tiare. N'étant pas très-bien convaincus,—comme cela arrive ordinairement dans les choses qui nous -sont personnelles,—de l'impossibilité de réussir, et honteux pour la -plupart de céder la place à un candidat qu'ils se croyaient inférieur -de beaucoup, à cause de son âge, des emplois qu'il avait remplis, de -ses amitiés ou d'autres circonstances qui lui étaient propres, ils -témoignèrent une assez vive répugnance à lui accorder leur voix. -Peut-être n'auraient-ils pas montré de semblables répulsions, si le -sujet choisi eût été de qualité proportionnée à la leur.</p> - -<p>«Ces difficultés surgirent chez les plus âgés <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> de ce parti. On +sont personnelles,—de l'impossibilité de réussir, et honteux pour la +plupart de céder la place à un candidat qu'ils se croyaient inférieur +de beaucoup, à cause de son âge, des emplois qu'il avait remplis, de +ses amitiés ou d'autres circonstances qui lui étaient propres, ils +témoignèrent une assez vive répugnance à lui accorder leur voix. +Peut-être n'auraient-ils pas montré de semblables répulsions, si le +sujet choisi eût été de qualité proportionnée à la leur.</p> + +<p>«Ces difficultés surgirent chez les plus âgés <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> de ce parti. On rencontra aussi chez les plus jeunes les obstacles que l'on redoutait -dans ceux du parti opposé: mais la prudence de leur chef, et -l'autorité dont il jouissait auprès d'eux et dans tout le -Sacré-Collége, la joie que Herzan affichait, et par conséquent -l'espérance de voir se réaliser des avantages sur lesquels on +dans ceux du parti opposé: mais la prudence de leur chef, et +l'autorité dont il jouissait auprès d'eux et dans tout le +Sacré-Collége, la joie que Herzan affichait, et par conséquent +l'espérance de voir se réaliser des avantages sur lesquels on comptait, aplanirent en deux jours et peu d'heures les embarras qui -furent suscités dans ce parti.</p> +furent suscités dans ce parti.</p> -<p>«Tous consentirent d'autant plus volontiers qu'ils admettaient -unanimement le mérite personnel de Chiaramonti, et qu'ils -reconnaissaient que les difficultés soulevées contre lui étaient -seulement extrinsèques. Les cardinaux comprenaient la nécessité d'en -finir, et tous furent persuadés qu'ils ne pouvaient terminer +<p>«Tous consentirent d'autant plus volontiers qu'ils admettaient +unanimement le mérite personnel de Chiaramonti, et qu'ils +reconnaissaient que les difficultés soulevées contre lui étaient +seulement extrinsèques. Les cardinaux comprenaient la nécessité d'en +finir, et tous furent persuadés qu'ils ne pouvaient terminer autrement. Ils n'eurent donc pas besoin, pour admettre Chiaramonti, de -l'argument dont leur chef se servit néanmoins, afin d'appuyer son -discours auprès de chacun d'eux. Cet argument consistait à démontrer -que le refus d'une petite minorité n'empêcherait pas l'élection -projetée, puisque le nombre nécessaire de suffrages était acquis à -Chiaramonti. Ce nombre, affirmait-il, était plus que suffisant, -<span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> quand bien même tous n'auraient pas voulu adhérer,—ce qui +l'argument dont leur chef se servit néanmoins, afin d'appuyer son +discours auprès de chacun d'eux. Cet argument consistait à démontrer +que le refus d'une petite minorité n'empêcherait pas l'élection +projetée, puisque le nombre nécessaire de suffrages était acquis à +Chiaramonti. Ce nombre, affirmait-il, était plus que suffisant, +<span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> quand bien même tous n'auraient pas voulu adhérer,—ce qui toutefois arriva.</p> -<p>«Il n'y eut qu'un seul cardinal de ce parti qui, tout en rendant -justice au mérite personnel de Chiaramonti, montra plus de résistance -que tout autre à passer sur les obstacles extérieurs. Cette opposition +<p>«Il n'y eut qu'un seul cardinal de ce parti qui, tout en rendant +justice au mérite personnel de Chiaramonti, montra plus de résistance +que tout autre à passer sur les obstacles extérieurs. Cette opposition venait, disons-le en taisant son nom, de ce qu'il ne pouvait se -résoudre facilement à renoncer à l'espoir du pontificat. On doit -ajouter aussi, pour être vrai, qu'après quelques hésitations mises en -avant par lui plus que par tout autre, il accepta avec ses collègues -la proposition qu'on lui fît en faveur de cette élection.</p> - -<p>«Quand le chef du parti Mattei eut ainsi réuni sur Chiaramonti les -votes de tous les siens, il crut avoir achevé son œuvre, et il ne -se trompa pas dans cette croyance. Le cardinal Braschi, informé d'un -tel succès, en fit part aussitôt, comme c'était convenu, au doyen -cardinal Albani, afin de procurer, de concert avec lui, l'unanimité +résoudre facilement à renoncer à l'espoir du pontificat. On doit +ajouter aussi, pour être vrai, qu'après quelques hésitations mises en +avant par lui plus que par tout autre, il accepta avec ses collègues +la proposition qu'on lui fît en faveur de cette élection.</p> + +<p>«Quand le chef du parti Mattei eut ainsi réuni sur Chiaramonti les +votes de tous les siens, il crut avoir achevé son œuvre, et il ne +se trompa pas dans cette croyance. Le cardinal Braschi, informé d'un +tel succès, en fit part aussitôt, comme c'était convenu, au doyen +cardinal Albani, afin de procurer, de concert avec lui, l'unanimité des votes du parti Bellisomi. Quant au cardinal Braschi, il s'abstint -de toute démarche pour les motifs expliqués plus haut. Il est +de toute démarche pour les motifs expliqués plus haut. Il est impossible d'exprimer avec <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> quelle joie Albani apprit cette -nouvelle, lui qui avait une particulière estime pour Chiaramonti, et -avec quel bonheur il se joignit à son collègue, dans le but de +nouvelle, lui qui avait une particulière estime pour Chiaramonti, et +avec quel bonheur il se joignit à son collègue, dans le but de recueillir les votes des cardinaux de son parti. On peut avancer -très-sincèrement que tout cela fut l'ouvrage de peu d'instants. On -commença le matin même la recherche des voix; en un moment cette tâche +très-sincèrement que tout cela fut l'ouvrage de peu d'instants. On +commença le matin même la recherche des voix; en un moment cette tâche fut accomplie.</p> -<p>«À l'annonce du choix qui avait été fait de Chiaramonti pour Pape, on -ne rencontra même point parmi les dix-huit les difficultés et les -hésitations que l'on redoutait de la part de ceux qui avaient son âge. -Si, dans un récit tout historique, des rapprochements étaient permis, -on dirait ici avec raison que cette élection fut semblable à un feu -d'artifice dont les étincelles passent d'une fusée à l'autre avec la -rapidité de l'éclair. Tous répétaient sans se cacher et sans mystère: -«Le Pape est fait! Chiaramonti est Pape!» et le conclave retentit de +<p>«À l'annonce du choix qui avait été fait de Chiaramonti pour Pape, on +ne rencontra même point parmi les dix-huit les difficultés et les +hésitations que l'on redoutait de la part de ceux qui avaient son âge. +Si, dans un récit tout historique, des rapprochements étaient permis, +on dirait ici avec raison que cette élection fut semblable à un feu +d'artifice dont les étincelles passent d'une fusée à l'autre avec la +rapidité de l'éclair. Tous répétaient sans se cacher et sans mystère: +«Le Pape est fait! Chiaramonti est Pape!» et le conclave retentit de cette nouvelle.</p> -<p>«Chiaramonti cependant était allé, selon son habitude, se promener -dans le jardin, après le scrutin de la matinée, dans lequel Bellisomi -et <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> Mattei avaient obtenu, comme toujours, le même nombre de -voix. L'un des conclavistes courut à sa rencontre et l'informa de ce -qui se disait dans le conclave sur son élection. Chiaramonti en fut -ému et troublé souverainement, d'autant plus qu'il s'y attendait moins -et qu'il n'aurait jamais pu le croire. Celui qui lui avait annoncé -cette nouvelle fut témoin de l'agitation qu'il ne put cacher dans ce -premier moment. Mais Chiaramonti se rendit bientôt maître de lui-même, -puis il courut à sa chambre, et, se tenant à l'écart, il laissa les -événements marcher selon les vœux de la Providence. Le chef du -parti Mattei, Herzan et tous les autres ne tardèrent pas à aller le -trouver. Cette nouvelle prit à peine consistance que l'on parla de -faire le soir même la cérémonie du baisement des mains. Tous les -cardinaux prennent part à cette fonction la veille de l'élection, d'où -il résulte que le pape est élu avec l'assentiment prémédité de tous, -et non par hasard ou par surprise. On fixa l'heure de la cérémonie, -et, à dater de ce moment, la prochaine exaltation de Chiaramonti ne -fut plus un secret pour le conclave. On en répandit ensuite <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> -la nouvelle au dehors, par le moyen du tour. Bientôt Venise entière +<p>«Chiaramonti cependant était allé, selon son habitude, se promener +dans le jardin, après le scrutin de la matinée, dans lequel Bellisomi +et <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> Mattei avaient obtenu, comme toujours, le même nombre de +voix. L'un des conclavistes courut à sa rencontre et l'informa de ce +qui se disait dans le conclave sur son élection. Chiaramonti en fut +ému et troublé souverainement, d'autant plus qu'il s'y attendait moins +et qu'il n'aurait jamais pu le croire. Celui qui lui avait annoncé +cette nouvelle fut témoin de l'agitation qu'il ne put cacher dans ce +premier moment. Mais Chiaramonti se rendit bientôt maître de lui-même, +puis il courut à sa chambre, et, se tenant à l'écart, il laissa les +événements marcher selon les vœux de la Providence. Le chef du +parti Mattei, Herzan et tous les autres ne tardèrent pas à aller le +trouver. Cette nouvelle prit à peine consistance que l'on parla de +faire le soir même la cérémonie du baisement des mains. Tous les +cardinaux prennent part à cette fonction la veille de l'élection, d'où +il résulte que le pape est élu avec l'assentiment prémédité de tous, +et non par hasard ou par surprise. On fixa l'heure de la cérémonie, +et, à dater de ce moment, la prochaine exaltation de Chiaramonti ne +fut plus un secret pour le conclave. On en répandit ensuite <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> +la nouvelle au dehors, par le moyen du tour. Bientôt Venise entière l'apprit.</p> -<p>«Dans cette après-dînée le scrutin ordinaire eut lieu, comme c'est -l'usage, et, chose admirable, qui dut exposer les deux sujets à une -cruelle épreuve, Bellisomi et Mattei eurent encore le même nombre de -voix. Tous aperçurent, ou du moins crurent apercevoir, sans se -tromper, une sérénité et une indifférence héroïques sur le visage du +<p>«Dans cette après-dînée le scrutin ordinaire eut lieu, comme c'est +l'usage, et, chose admirable, qui dut exposer les deux sujets à une +cruelle épreuve, Bellisomi et Mattei eurent encore le même nombre de +voix. Tous aperçurent, ou du moins crurent apercevoir, sans se +tromper, une sérénité et une indifférence héroïques sur le visage du premier, un grand trouble sur celui du second. Ce dernier aura pu -exercer les vertus et l'esprit religieux dont il était si bien doué, -pour dominer son émotion et ne pas en être ébranlé.</p> +exercer les vertus et l'esprit religieux dont il était si bien doué, +pour dominer son émotion et ne pas en être ébranlé.</p> -<p>«Après le scrutin, Chiaramonti pensa qu'il convenait de donner une -marque de respect et d'estime au cardinal doyen et à Herzan. Il alla +<p>«Après le scrutin, Chiaramonti pensa qu'il convenait de donner une +marque de respect et d'estime au cardinal doyen et à Herzan. Il alla les visiter l'un et l'autre quelques instants dans leurs chambres. Le -soir venu, le doyen et les cardinaux, réunis autour de lui, vinrent en -corps baiser la main de Chiaramonti. Son humilité et son naturel -affable refusaient de consentir à cette cérémonie; l'usage enfin -prévalut.</p> - -<p>«Après le départ des cardinaux, il songea, <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> pendant les -premières heures de la nuit, à préparer les choses indispensables pour -la fonction du jour suivant, et spécialement les vêtements -pontificaux, que l'on a l'habitude de tenir prêts, et qui allaient mal -à sa stature plutôt petite que grande.</p> - -<p>«Il écrivit aussi les lettres de communication aux souverains, et -s'occupa de l'expédition des courriers qui, dès qu'il aurait été élu, -devaient se rendre auprès des nonces et à Rome.</p> - -<p>«Durant cette nuit, on tenta, dit-on, de faire avorter l'élection si -solennellement assurée par le baisement des mains. On raconte que deux +soir venu, le doyen et les cardinaux, réunis autour de lui, vinrent en +corps baiser la main de Chiaramonti. Son humilité et son naturel +affable refusaient de consentir à cette cérémonie; l'usage enfin +prévalut.</p> + +<p>«Après le départ des cardinaux, il songea, <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> pendant les +premières heures de la nuit, à préparer les choses indispensables pour +la fonction du jour suivant, et spécialement les vêtements +pontificaux, que l'on a l'habitude de tenir prêts, et qui allaient mal +à sa stature plutôt petite que grande.</p> + +<p>«Il écrivit aussi les lettres de communication aux souverains, et +s'occupa de l'expédition des courriers qui, dès qu'il aurait été élu, +devaient se rendre auprès des nonces et à Rome.</p> + +<p>«Durant cette nuit, on tenta, dit-on, de faire avorter l'élection si +solennellement assurée par le baisement des mains. On raconte que deux cardinaux du parti de Bellisomi, et deux autres de la faction Mattei, -tous de l'âge du nouvel élu, et qui pour la plupart aspiraient à la -papauté, se liguèrent et s'efforcèrent de gagner leurs collègues, afin -de former un nombre de suffrages contraires à Chiaramonti dans le +tous de l'âge du nouvel élu, et qui pour la plupart aspiraient à la +papauté, se liguèrent et s'efforcèrent de gagner leurs collègues, afin +de former un nombre de suffrages contraires à Chiaramonti dans le scrutin du jour suivant. Mais leurs efforts furent vains: ils -abandonnèrent leur projet; puis, comme les autres, ils se montrèrent -favorables à l'élection.</p> +abandonnèrent leur projet; puis, comme les autres, ils se montrèrent +favorables à l'élection.</p> -<p>«J'ai cru ne pas devoir cacher ce fait, parce qu'il en fut -généralement question dans la <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> suite; mais je n'ai pas -par-devers moi de preuves qui le confirment. Peut-être même ne fut-ce +<p>«J'ai cru ne pas devoir cacher ce fait, parce qu'il en fut +généralement question dans la <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> suite; mais je n'ai pas +par-devers moi de preuves qui le confirment. Peut-être même ne fut-ce qu'un faux bruit qui augmenta en passant de bouche en bouche, ainsi que cela se pratique ordinairement. On prit pour une tentative ce qui -ne fut autre chose qu'un discours au sujet des difficultés s'opposant -au pape désigné, et l'on fit ressortir ces difficultés avec une -certaine énergie.</p> - -<p>«Le 14 mars parut enfin. C'était le jour destiné par la Providence -pour faire cesser le veuvage de l'Église romaine, et pour donner un -suprême pasteur aux fidèles, après une vacance du saint-siége de six -mois et seize jours, et après trois mois et quatorze jours de +ne fut autre chose qu'un discours au sujet des difficultés s'opposant +au pape désigné, et l'on fit ressortir ces difficultés avec une +certaine énergie.</p> + +<p>«Le 14 mars parut enfin. C'était le jour destiné par la Providence +pour faire cesser le veuvage de l'Église romaine, et pour donner un +suprême pasteur aux fidèles, après une vacance du saint-siége de six +mois et seize jours, et après trois mois et quatorze jours de conclave.</p> -<p>«On se rendit au scrutin à l'heure accoutumée; Chiaramonti fut élu -unanimement et proclamé souverain pontife. Afin d'honorer le cardinal -doyen, celui-ci lui donna sa voix. L'élection faite, tous les -cardinaux assis dans les stalles situées du côté où se tenait -Chiaramonti se retirèrent du côté opposé, le laissant seul, selon -l'usage, en signe de respect. Le secrétaire du conclave, le sacriste -et le maître des <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> cérémonies entrèrent alors pour réclamer -l'acte d'élection et d'acceptation, comme cela se pratique toujours. +<p>«On se rendit au scrutin à l'heure accoutumée; Chiaramonti fut élu +unanimement et proclamé souverain pontife. Afin d'honorer le cardinal +doyen, celui-ci lui donna sa voix. L'élection faite, tous les +cardinaux assis dans les stalles situées du côté où se tenait +Chiaramonti se retirèrent du côté opposé, le laissant seul, selon +l'usage, en signe de respect. Le secrétaire du conclave, le sacriste +et le maître des <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> cérémonies entrèrent alors pour réclamer +l'acte d'élection et d'acceptation, comme cela se pratique toujours. Quand ils furent introduits dans la chapelle, qui se referma sur eux, le cardinal doyen sortit de sa stalle, et, suivi des cardinaux, il se -dirigea vers celle où était assis Chiaramonti, pour savoir s'il -acceptait la tiare. Chiaramonti demanda un moment pour prier. Après -son oraison, il répondit brièvement qu'il se reconnaissait indigne -d'une charge si sublime à laquelle auraient dû être élevés de si -nombreux et de si méritants sujets qui étaient dans le Sacré-Collége. -Il ajouta qu'il adorait les jugements de Dieu; qu'il était confondu et -tremblant à l'aspect d'un si lourd fardeau et à la vue de son +dirigea vers celle où était assis Chiaramonti, pour savoir s'il +acceptait la tiare. Chiaramonti demanda un moment pour prier. Après +son oraison, il répondit brièvement qu'il se reconnaissait indigne +d'une charge si sublime à laquelle auraient dû être élevés de si +nombreux et de si méritants sujets qui étaient dans le Sacré-Collége. +Il ajouta qu'il adorait les jugements de Dieu; qu'il était confondu et +tremblant à l'aspect d'un si lourd fardeau et à la vue de son insuffisance; qu'il comptait sur l'aide et sur le concours du -Sacré-Collége dans l'exercice du pontificat, auquel il ne croyait pas -devoir renoncer dans les circonstances actuelles de l'Église, et dans -la nécessité de ne plus prolonger son veuvage. Il déclara qu'il -acceptait donc, et qu'il remerciait en même temps les cardinaux de -l'opinion qu'ils avaient eue de lui, sans aucun mérite de sa part.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> «On lui demanda quel nom il désirait choisir. Il répondit -qu'en souvenir de gratitude pour son prédécesseur, il prenait celui de +Sacré-Collége dans l'exercice du pontificat, auquel il ne croyait pas +devoir renoncer dans les circonstances actuelles de l'Église, et dans +la nécessité de ne plus prolonger son veuvage. Il déclara qu'il +acceptait donc, et qu'il remerciait en même temps les cardinaux de +l'opinion qu'ils avaient eue de lui, sans aucun mérite de sa part.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> «On lui demanda quel nom il désirait choisir. Il répondit +qu'en souvenir de gratitude pour son prédécesseur, il prenait celui de Pie VII.</p> -<p>«Après son élection et son acceptation, le nouveau pape fut conduit à -l'autel pour revêtir les ornements pontificaux. Pendant qu'il -s'habillait, un des cardinaux qui, d'après la voix publique, avait -tenté, dans la nuit précédente, d'entraver cette élection, fit un jeu -de mots, avec la plus grande gaieté, au secrétaire du conclave, près -duquel il s'était placé. Je ne veux pas l'oublier au milieu de ce -récit. Il lui dit donc que, dans cette matinée, les cardinaux avaient -prouvé que leur puissance était plus grande que celle du pape. Le -secrétaire ne comprenant pas ce que signifiaient ces paroles, le -cardinal continua: «Vous ne savez donc pas, Monseigneur, que les -avocats romains, pour démontrer l'immense pouvoir du pape, disent +<p>«Après son élection et son acceptation, le nouveau pape fut conduit à +l'autel pour revêtir les ornements pontificaux. Pendant qu'il +s'habillait, un des cardinaux qui, d'après la voix publique, avait +tenté, dans la nuit précédente, d'entraver cette élection, fit un jeu +de mots, avec la plus grande gaieté, au secrétaire du conclave, près +duquel il s'était placé. Je ne veux pas l'oublier au milieu de ce +récit. Il lui dit donc que, dans cette matinée, les cardinaux avaient +prouvé que leur puissance était plus grande que celle du pape. Le +secrétaire ne comprenant pas ce que signifiaient ces paroles, le +cardinal continua: «Vous ne savez donc pas, Monseigneur, que les +avocats romains, pour démontrer l'immense pouvoir du pape, disent qu'il peut faire <i>ex albo nigrum</i>. Ce matin, nous avons fait <i>ex nigro album</i>, ce qui est bien plus difficile, car pour que le blanc devienne -noir, il faut très-peu.» Ce cardinal faisait allusion au changement -de <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> costume de Chiaramonti, qui, tout en étant cardinal, -s'habillait de noir en sa qualité de bénédictin, et qui alors se -revêtait de blanc comme pape.</p> - -<p>«Après qu'on l'eut couvert des vêtements pontificaux, les cardinaux -firent au nouveau pape l'adoration accoutumée, puis la chapelle fut -ouverte et on admit les conclavistes à l'adoration, tandis que, de la -loge, le plus ancien des cardinaux-diacres annonçait au peuple, -aggloméré sur la petite place de l'île, l'exaltation du cardinal +noir, il faut très-peu.» Ce cardinal faisait allusion au changement +de <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> costume de Chiaramonti, qui, tout en étant cardinal, +s'habillait de noir en sa qualité de bénédictin, et qui alors se +revêtait de blanc comme pape.</p> + +<p>«Après qu'on l'eut couvert des vêtements pontificaux, les cardinaux +firent au nouveau pape l'adoration accoutumée, puis la chapelle fut +ouverte et on admit les conclavistes à l'adoration, tandis que, de la +loge, le plus ancien des cardinaux-diacres annonçait au peuple, +aggloméré sur la petite place de l'île, l'exaltation du cardinal Chiaramonti au souverain pontificat, sous le nom de Pie VII.</p> -<p>«Cette nouvelle fut accueillie avec des transports d'allégresse. On +<p>«Cette nouvelle fut accueillie avec des transports d'allégresse. On ouvrit alors le conclave, et le peuple se vit admis au baisement des -pieds. La foule était prodigieuse, et la joie causée par cette -élection était vraiment universelle. Le pape sortit après dîner, et il -alla processionnellement, avec le Sacré-Collége, à l'église, au milieu -des plus vifs et des plus continuels applaudissements. Il fut placé -sur l'autel, selon la coutume, et il reçut l'adoration publique des -cardinaux et du peuple innombrable qui était accouru. Il retourna -ensuite <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> au couvent, où le conclave s'était assemblé.</p> - -<p>«Je pourrais ici terminer ce récit, qui a pour objet l'histoire du -conclave, car il finit avec l'élection du pape. Mais je ne crois pas +pieds. La foule était prodigieuse, et la joie causée par cette +élection était vraiment universelle. Le pape sortit après dîner, et il +alla processionnellement, avec le Sacré-Collége, à l'église, au milieu +des plus vifs et des plus continuels applaudissements. Il fut placé +sur l'autel, selon la coutume, et il reçut l'adoration publique des +cardinaux et du peuple innombrable qui était accouru. Il retourna +ensuite <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> au couvent, où le conclave s'était assemblé.</p> + +<p>«Je pourrais ici terminer ce récit, qui a pour objet l'histoire du +conclave, car il finit avec l'élection du pape. Mais je ne crois pas devoir me dispenser de rapporter quelques-uns des faits relatifs au -pape élu. Quoique postérieurs à l'élection, ils ont cependant -corrélation avec elle en tant qu'ils servent de preuve à ce que j'ai -avancé par rapport aux vues de la cour de Vienne sur le choix du -nouveau pontife. Je n'ai pas, ainsi que je l'ai déclaré tout d'abord, -de documents pour appuyer mes assertions.»</p> +pape élu. Quoique postérieurs à l'élection, ils ont cependant +corrélation avec elle en tant qu'ils servent de preuve à ce que j'ai +avancé par rapport aux vues de la cour de Vienne sur le choix du +nouveau pontife. Je n'ai pas, ainsi que je l'ai déclaré tout d'abord, +de documents pour appuyer mes assertions.»</p> <h4>XI</h4> -<p>Pie VII fut très-embarrassé entre l'Église temporelle qu'il ne voulait -pas trahir, et l'empereur d'Autriche qu'il ne pouvait pas mécontenter. -L'empereur voulait profiter de l'élection pour lui arracher les -Légations, le pape ne pouvait y consentir; il choisit Consalvi, +<p>Pie VII fut très-embarrassé entre l'Église temporelle qu'il ne voulait +pas trahir, et l'empereur d'Autriche qu'il ne pouvait pas mécontenter. +L'empereur voulait profiter de l'élection pour lui arracher les +Légations, le pape ne pouvait y consentir; il choisit Consalvi, <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> l'auteur inconnu de son exaltation, et le nomma son -pro-secrétaire d'État. Il partit par mer pour Rome, une frégate -vénitienne le porta à Ancône; il y arriva le même soir que la nouvelle +pro-secrétaire d'État. Il partit par mer pour Rome, une frégate +vénitienne le porta à Ancône; il y arriva le même soir que la nouvelle de la bataille de Marengo qui humiliait l'Autriche, et qui lui donnait -l'espoir de résister plus efficacement à la demande des trois -légations. On ne peut douter que cet événement ne lui causât une -satisfaction secrète. En effet, l'empereur s'abstint de toute +l'espoir de résister plus efficacement à la demande des trois +légations. On ne peut douter que cet événement ne lui causât une +satisfaction secrète. En effet, l'empereur s'abstint de toute initiative dans son gouvernement, et ne garda aucune action que comme police militaire. Rome l'accueillit en pape et en souverain.</p> @@ -1517,349 +1476,349 @@ police militaire. Rome l'accueillit en pape et en souverain.</p> <h2><span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> CX<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> -<h3>MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI,<br> +<h3>MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI,<br> MINISTRE DU PAPE PIE VII,<br> -PAR M. CRÉTINEAU-JOLY.<br> -(DEUXIÈME PARTIE.)</h3> +PAR M. CRÉTINEAU-JOLY.<br> +(DEUXIÈME PARTIE.)</h3> <h4>I</h4> -<p>«Le pape était rentré à Rome le 3 juillet 1801. Le premier consul, qui +<p>«Le pape était rentré à Rome le 3 juillet 1801. Le premier consul, qui voulait gouverner en souverain et non en perturbateur de l'Europe, -lui fit des ouvertures de paix; il témoigna <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> au cardinal -Martiniani, évêque de Verceil, le désir d'entrer en négociation pour -les affaires religieuses de France. Le cardinal Spina fut envoyé à -Turin pour cet objet. Bonaparte, qui ne s'arrêta pas à Turin, lui fit -dire de se rendre à Paris. Il avait connu le cardinal Spina à Valence, -où ce cardinal avait vu mourir le pape Pie VI. La négociation avec -Spina ne marchait pas. Bonaparte nomma pour la suivre à Rome M. de -Cacault, déjà accrédité à Rome sous le précédent pontificat. Il y -était aimé et considéré.</p> - -<p>«Bonaparte impatienté écrivit à M. de Cacault de revenir à Paris avec -le projet de concordat accepté, ou de demander immédiatement ses +lui fit des ouvertures de paix; il témoigna <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> au cardinal +Martiniani, évêque de Verceil, le désir d'entrer en négociation pour +les affaires religieuses de France. Le cardinal Spina fut envoyé à +Turin pour cet objet. Bonaparte, qui ne s'arrêta pas à Turin, lui fit +dire de se rendre à Paris. Il avait connu le cardinal Spina à Valence, +où ce cardinal avait vu mourir le pape Pie VI. La négociation avec +Spina ne marchait pas. Bonaparte nomma pour la suivre à Rome M. de +Cacault, déjà accrédité à Rome sous le précédent pontificat. Il y +était aimé et considéré.</p> + +<p>«Bonaparte impatienté écrivit à M. de Cacault de revenir à Paris avec +le projet de concordat accepté, ou de demander immédiatement ses passe-ports.</p> -<p>«Cette nouvelle surprit beaucoup le Saint-Père, sans l'épouvanter -cependant. Il s'était restreint, en amendant le projet, à retrancher -simplement ce que son devoir lui empêchait à toute force d'accorder. +<p>«Cette nouvelle surprit beaucoup le Saint-Père, sans l'épouvanter +cependant. Il s'était restreint, en amendant le projet, à retrancher +simplement ce que son devoir lui empêchait à toute force d'accorder. Rempli d'un courage et d'une sagesse vraiment apostoliques, il se -détermina à endurer n'importe quelle calamité, y compris même la perte -de sa souveraineté temporelle, qu'on avait menacée d'une manière -expresse, plutôt que de céder un seul pouce de <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> terrain après -s'être acculé à ses derniers retranchements. Pie VII se vit secondé -dans sa résistance par cette nombreuse congrégation des Cardinaux les -plus savants, qui avait été formée dès le principe et qui se -rassemblait en sa présence pour l'examen des dépêches et des projets -reçus de Paris. On avait, avec l'assentiment de cette congrégation, -corrigé le projet renvoyé pour la signature réciproque si les -corrections eussent été admises. Ce fut encore avec son approbation -que le Saint-Père persista dans ses desseins, et brava les -conséquences qu'on lui laissait entrevoir.</p> - -<p>«Spina reçut donc l'ordre de notifier au gouvernement français combien -il était impossible au Saint-Père de se départir des amendements -joints au projet et de le signer tel qu'il était, puisque sa -conscience et ses devoirs les plus sacrés le lui défendaient. On le -chargea en même temps de déclarer que Sa Sainteté était prête à -souscrire le projet corrigé, quoiqu'elle se fût flattée de quelque -chose de mieux; mais qu'elle voulait se persuader que son espérance se -réaliserait au moins pour l'avenir. La Cour pontificale, dans la plus -vive anxiété, comptait les jours, en attendant la réponse <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> de -Paris à la demande du Saint-Père. Tout à coup, au lieu d'arriver par -l'entremise du prélat Spina, comme cela s'était toujours pratiqué -jusqu'alors, cette réponse fut apportée par M. de Cacault. Il fit -savoir au pape, d'abord par l'intermédiaire de la secrétairerie -d'État, et personnellement ensuite, qu'il avait reçu de Paris l'ordre -le plus positif de déclarer que si, cinq jours après son intimation, -le projet de Concordat envoyé naguère de Paris n'était pas signé, sans -qu'on y fît le plus léger changement, la plus petite restriction ou -correction, lui, Cacault, devait déclarer la rupture entre le -Saint-Siége et la France, quitter Rome immédiatement et se diriger sur -Florence auprès du général Murat, qui s'y trouvait à la tête de -l'armée française d'Italie.</p> - -<p>«Cet ordre, si brutalement péremptoire, du départ de l'ambassadeur, et -cette déclaration de rupture ne produisirent pas l'effet qu'en +détermina à endurer n'importe quelle calamité, y compris même la perte +de sa souveraineté temporelle, qu'on avait menacée d'une manière +expresse, plutôt que de céder un seul pouce de <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> terrain après +s'être acculé à ses derniers retranchements. Pie VII se vit secondé +dans sa résistance par cette nombreuse congrégation des Cardinaux les +plus savants, qui avait été formée dès le principe et qui se +rassemblait en sa présence pour l'examen des dépêches et des projets +reçus de Paris. On avait, avec l'assentiment de cette congrégation, +corrigé le projet renvoyé pour la signature réciproque si les +corrections eussent été admises. Ce fut encore avec son approbation +que le Saint-Père persista dans ses desseins, et brava les +conséquences qu'on lui laissait entrevoir.</p> + +<p>«Spina reçut donc l'ordre de notifier au gouvernement français combien +il était impossible au Saint-Père de se départir des amendements +joints au projet et de le signer tel qu'il était, puisque sa +conscience et ses devoirs les plus sacrés le lui défendaient. On le +chargea en même temps de déclarer que Sa Sainteté était prête à +souscrire le projet corrigé, quoiqu'elle se fût flattée de quelque +chose de mieux; mais qu'elle voulait se persuader que son espérance se +réaliserait au moins pour l'avenir. La Cour pontificale, dans la plus +vive anxiété, comptait les jours, en attendant la réponse <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> de +Paris à la demande du Saint-Père. Tout à coup, au lieu d'arriver par +l'entremise du prélat Spina, comme cela s'était toujours pratiqué +jusqu'alors, cette réponse fut apportée par M. de Cacault. Il fit +savoir au pape, d'abord par l'intermédiaire de la secrétairerie +d'État, et personnellement ensuite, qu'il avait reçu de Paris l'ordre +le plus positif de déclarer que si, cinq jours après son intimation, +le projet de Concordat envoyé naguère de Paris n'était pas signé, sans +qu'on y fît le plus léger changement, la plus petite restriction ou +correction, lui, Cacault, devait déclarer la rupture entre le +Saint-Siége et la France, quitter Rome immédiatement et se diriger sur +Florence auprès du général Murat, qui s'y trouvait à la tête de +l'armée française d'Italie.</p> + +<p>«Cet ordre, si brutalement péremptoire, du départ de l'ambassadeur, et +cette déclaration de rupture ne produisirent pas l'effet qu'en attendaient M. de Cacault et le gouvernement consulaire. Et cependant -les conséquences auxquelles il fallait se résoudre étaient évidentes, -à cause de la proximité des troupes françaises. Le Pape fit part de -cette nouvelle aux cardinaux. Ils me chargèrent tous de répondre que -<span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> le Saint-Père ne pouvait à aucun prix acquiescer à ce qu'on -exigeait de lui, retenu qu'il était par ses devoirs les plus sacrés; -qu'il voyait avec un véritable chagrin le départ de Cacault, la -déclaration d'une rupture imméritée et les résultats qui en -découleraient; qu'il remettait sa cause entre les mains de Dieu, et -qu'il était prêt à toutes les éventualités que le Ciel lui réservait -dans ses décrets.</p> - -<p>«Je reçus l'ordre de Sa Sainteté de transmettre cette réponse à -l'envoyé. Je devais en même temps lui faire observer et le motif si -juste qui l'avait dictée, et l'impossibilité pour le Pape d'agir d'une -autre manière. Sa Béatitude espérait que M. de Cacault, dans sa +les conséquences auxquelles il fallait se résoudre étaient évidentes, +à cause de la proximité des troupes françaises. Le Pape fit part de +cette nouvelle aux cardinaux. Ils me chargèrent tous de répondre que +<span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> le Saint-Père ne pouvait à aucun prix acquiescer à ce qu'on +exigeait de lui, retenu qu'il était par ses devoirs les plus sacrés; +qu'il voyait avec un véritable chagrin le départ de Cacault, la +déclaration d'une rupture imméritée et les résultats qui en +découleraient; qu'il remettait sa cause entre les mains de Dieu, et +qu'il était prêt à toutes les éventualités que le Ciel lui réservait +dans ses décrets.</p> + +<p>«Je reçus l'ordre de Sa Sainteté de transmettre cette réponse à +l'envoyé. Je devais en même temps lui faire observer et le motif si +juste qui l'avait dictée, et l'impossibilité pour le Pape d'agir d'une +autre manière. Sa Béatitude espérait que M. de Cacault, dans sa sagesse, dans sa droiture et dans la rectitude de ses intentions,—ces -qualités distinguaient réellement cet honnête ministre, mort -aujourd'hui,—n'aurait pas manqué d'en instruire son gouvernement.</p> - -<p>«Porteur de ce message et des passe-ports réclamés, j'allai chez -l'ambassadeur. Je lui exposai en détail et avec la plus grande -précision les motifs qui forçaient le Pape à se conduire ainsi au prix -de n'importe quelle calamité. Il me serait très-malaisé, je dirai -même impossible, <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> de dépeindre quelle sincère douleur produisit -sur Cacault cette résolution. Je ne raconterai pas non plus la vive -émotion qu'il manifesta en apprenant les motifs qui rendaient cette -résolution inébranlable.</p> - -<p>«Il en fut saisi jusqu'au point d'éclater en véritable fureur, se -voyant les mains liées par une injonction des plus hautaines et qu'il -fallait exécuter sur-le-champ. Il était désolé de ne pouvoir retarder -son départ; il aurait voulu exposer à son maître les excellentes -raisons qui forçaient le Pape à ne pas consentir, et l'impossibilité -pour Rome d'agir différemment. D'autre part il ne se berçait pas d'un -heureux succès, quand bien même il lui serait permis de faire des -représentations, car le caractère de celui qui ne se laissait pas -persuader l'épouvantait, disait-il. Cacault ajoutait que le genre des -matières traitées, fort peu comprises par les séculiers et par ceux -surtout qui professaient des principes différents, offrait un obstacle -de plus à cette persuasion. Il aurait pu se flatter, avouait-il, de -convaincre le général Bonaparte s'il avait eu à l'entretenir d'objets -politiques. Il ne pouvait se consoler en réfléchissant qu'une rupture -qui aurait de si funestes <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> suites allait éclater, parce qu'on -n'avait pu s'entendre réciproquement, et il manifestait une très-amère +qualités distinguaient réellement cet honnête ministre, mort +aujourd'hui,—n'aurait pas manqué d'en instruire son gouvernement.</p> + +<p>«Porteur de ce message et des passe-ports réclamés, j'allai chez +l'ambassadeur. Je lui exposai en détail et avec la plus grande +précision les motifs qui forçaient le Pape à se conduire ainsi au prix +de n'importe quelle calamité. Il me serait très-malaisé, je dirai +même impossible, <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> de dépeindre quelle sincère douleur produisit +sur Cacault cette résolution. Je ne raconterai pas non plus la vive +émotion qu'il manifesta en apprenant les motifs qui rendaient cette +résolution inébranlable.</p> + +<p>«Il en fut saisi jusqu'au point d'éclater en véritable fureur, se +voyant les mains liées par une injonction des plus hautaines et qu'il +fallait exécuter sur-le-champ. Il était désolé de ne pouvoir retarder +son départ; il aurait voulu exposer à son maître les excellentes +raisons qui forçaient le Pape à ne pas consentir, et l'impossibilité +pour Rome d'agir différemment. D'autre part il ne se berçait pas d'un +heureux succès, quand bien même il lui serait permis de faire des +représentations, car le caractère de celui qui ne se laissait pas +persuader l'épouvantait, disait-il. Cacault ajoutait que le genre des +matières traitées, fort peu comprises par les séculiers et par ceux +surtout qui professaient des principes différents, offrait un obstacle +de plus à cette persuasion. Il aurait pu se flatter, avouait-il, de +convaincre le général Bonaparte s'il avait eu à l'entretenir d'objets +politiques. Il ne pouvait se consoler en réfléchissant qu'une rupture +qui aurait de si funestes <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> suites allait éclater, parce qu'on +n'avait pu s'entendre réciproquement, et il manifestait une très-amère douleur en voyant sacrifier des hommes qui n'affichaient aucune mauvaise intention,—ce sont ses propres termes,—et qui n'agissaient -que contraints par leurs propres devoirs. Il se désolait encore -d'assister à une nouvelle ruine d'un pays auquel il était attaché -d'une façon toute particulière, d'un pays qu'il avait habité pendant -les belles années de sa jeunesse, et dans lequel il était revenu -discuter les affaires publiques sous le pontificat précédent, et où il -avait trouvé la plus cordiale réception et la plus éclatante bonne +que contraints par leurs propres devoirs. Il se désolait encore +d'assister à une nouvelle ruine d'un pays auquel il était attaché +d'une façon toute particulière, d'un pays qu'il avait habité pendant +les belles années de sa jeunesse, et dans lequel il était revenu +discuter les affaires publiques sous le pontificat précédent, et où il +avait trouvé la plus cordiale réception et la plus éclatante bonne foi.</p> -<p>«Transporté de rage,—c'est le mot qui le peindra le mieux,—il révéla -dans ce très-long entretien ses angoisses extrêmes. Après avoir -longtemps médité, il découvrit un biais dont personne ne s'était -avisé.</p> +<p>«Transporté de rage,—c'est le mot qui le peindra le mieux,—il révéla +dans ce très-long entretien ses angoisses extrêmes. Après avoir +longtemps médité, il découvrit un biais dont personne ne s'était +avisé.</p> -<p>«Cacault assura donc qu'il ne lui paraissait pas possible que le +<p>«Cacault assura donc qu'il ne lui paraissait pas possible que le premier consul, en apprenant directement de ma bouche tout ce que je -venais de lui dire, n'en demeurât pas frappé, et qu'il ne se contentât -pas de ce que le Pape pouvait et désirait accorder. Il lui semblait +venais de lui dire, n'en demeurât pas frappé, et qu'il ne se contentât +pas de ce que le Pape pouvait et désirait accorder. Il lui semblait que l'unique moyen de suspendre d'abord et de <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> conjurer -ensuite pour jamais les désastres dont on était menacé, serait de me -rendre à Paris pour communiquer de vive voix à Bonaparte, au nom du -Saint-Père, ce que je lui avais exposé. Je devais, disait-il, aller +ensuite pour jamais les désastres dont on était menacé, serait de me +rendre à Paris pour communiquer de vive voix à Bonaparte, au nom du +Saint-Père, ce que je lui avais exposé. Je devais, disait-il, aller assurer le premier consul que si le Souverain Pontife ne pouvait pas -adhérer à ses demandes au-delà de certaines limites, ce n'était point -par mauvaise volonté,—Sa Sainteté étant animée des meilleurs -sentiments à son égard,—mais uniquement parce qu'elle y était forcée -par la nécessité la plus impérieuse.</p> - -<p>«Je fus très-surpris de cette idée, et je lui fis remarquer aussitôt -combien il serait difficile de la mettre à exécution. J'étais cardinal -et premier ministre; or la seconde qualité ne me permettrait point de -m'éloigner du Pape. D'un autre côté, un cardinal ne pouvait guère se -montrer dans un pays où depuis tant d'années on n'avait pas vu même -les insignes d'un simple homme d'Église.</p> - -<p>«Mais aux objections que je lui soumis, il répondit toujours que ces -qualités de cardinal et de premier ministre, qui me paraissaient des -obstacles à ce voyage, lui semblaient être au contraire des titres -décisifs pour l'entreprendre, <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> et le gage le plus certain du -succès; que j'en avais vu un exemple dans l'envoi fait par l'empereur -François à Paris de son premier ministre, le comte de Cobenzel, y -résidant actuellement pour les affaires d'Autriche; qu'il fallait -connaître comme il les connaissait le caractère et la manière de +adhérer à ses demandes au-delà de certaines limites, ce n'était point +par mauvaise volonté,—Sa Sainteté étant animée des meilleurs +sentiments à son égard,—mais uniquement parce qu'elle y était forcée +par la nécessité la plus impérieuse.</p> + +<p>«Je fus très-surpris de cette idée, et je lui fis remarquer aussitôt +combien il serait difficile de la mettre à exécution. J'étais cardinal +et premier ministre; or la seconde qualité ne me permettrait point de +m'éloigner du Pape. D'un autre côté, un cardinal ne pouvait guère se +montrer dans un pays où depuis tant d'années on n'avait pas vu même +les insignes d'un simple homme d'Église.</p> + +<p>«Mais aux objections que je lui soumis, il répondit toujours que ces +qualités de cardinal et de premier ministre, qui me paraissaient des +obstacles à ce voyage, lui semblaient être au contraire des titres +décisifs pour l'entreprendre, <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> et le gage le plus certain du +succès; que j'en avais vu un exemple dans l'envoi fait par l'empereur +François à Paris de son premier ministre, le comte de Cobenzel, y +résidant actuellement pour les affaires d'Autriche; qu'il fallait +connaître comme il les connaissait le caractère et la manière de penser de Bonaparte, pour se convaincre que rien ne devait plus chatouiller son orgueil que de montrer aux Parisiens un cardinal et le premier ministre du Pape; que ce voyage le flatterait encore davantage -que celui du premier ministre de l'empereur; que j'aurais, grâce à mes -fonctions, libre accès auprès du chef de l'État, ce que ni Spina ni -aucun autre du même rang que lui ne sauraient obtenir. Il termina en -affirmant que le choix fait expressément par Rome d'un aussi haut -dignitaire prouverait avec évidence la bonne volonté du Pape. Cette +que celui du premier ministre de l'empereur; que j'aurais, grâce à mes +fonctions, libre accès auprès du chef de l'État, ce que ni Spina ni +aucun autre du même rang que lui ne sauraient obtenir. Il termina en +affirmant que le choix fait expressément par Rome d'un aussi haut +dignitaire prouverait avec évidence la bonne volonté du Pape. Cette mission en imposerait aux conseillers pervers; elle forcerait le -gouvernement consulaire à se montrer raisonnable, afin de ne pas -amener le public à rejeter sur lui la faute d'une rupture. Tout le -monde, en effet, aurait vu le Pape risquer tout par cette démarche, -afin d'arriver à un accommodement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> «Ces raisons, que Cacault développa avec autant d'éloquence -que de franchise et de bonne foi, me parurent, à première vue, avoir -un très-grand poids. Je lui répondis que ses paroles -m'impressionnaient vivement, et que je les jugeais dignes d'être -portées à la connaissance du Pape, auquel j'allais les transmettre. Je -lui témoignai aussi que si son discours me semblait très-fondé en ce +gouvernement consulaire à se montrer raisonnable, afin de ne pas +amener le public à rejeter sur lui la faute d'une rupture. Tout le +monde, en effet, aurait vu le Pape risquer tout par cette démarche, +afin d'arriver à un accommodement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> «Ces raisons, que Cacault développa avec autant d'éloquence +que de franchise et de bonne foi, me parurent, à première vue, avoir +un très-grand poids. Je lui répondis que ses paroles +m'impressionnaient vivement, et que je les jugeais dignes d'être +portées à la connaissance du Pape, auquel j'allais les transmettre. Je +lui témoignai aussi que si son discours me semblait très-fondé en ce qui regardait l'envoi d'un cardinal, je ne pouvais cependant pas tomber d'accord avec lui sur le choix de ma personne; que je faisais -volontiers abstraction de mon manque de talents et de qualités -nécessaires; mais qu'il existait un autre obstacle majeur qui -m'empêcherait d'être désigné pour cette mission; que si le proverbe +volontiers abstraction de mon manque de talents et de qualités +nécessaires; mais qu'il existait un autre obstacle majeur qui +m'empêcherait d'être désigné pour cette mission; que si le proverbe <i>si vis mittere, mitte gratum</i>, si vous voulez envoyer, envoyez qui -sera agréable, était vrai (comme il l'est du reste), je n'étais pas -aimé, et cela apparaissait bien dans les lettres adressées de Paris et -dans les conversations que tenaient les amis de la France à Rome. Je -ne devais donc pas être chargé de cette ambassade. La persécution et +sera agréable, était vrai (comme il l'est du reste), je n'étais pas +aimé, et cela apparaissait bien dans les lettres adressées de Paris et +dans les conversations que tenaient les amis de la France à Rome. Je +ne devais donc pas être chargé de cette ambassade. La persécution et l'emprisonnement que j'avais autrefois subis par ordre du gouvernement -républicain, à l'occasion de la chute du pouvoir <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> temporel de -Pie VI, alors que l'on m'avait cru exécuteur ou tout au moins complice -de la mort du général Duphot, étaient si récents qu'ils vivaient -encore dans la mémoire de tous. Déjà l'on murmurait à Paris et à Rome -qu'il n'était pas étonnant de voir les négociations du Concordat -tourner si mal, puisque le premier ministre de Sa Sainteté était un -ennemi juré de la France.—Et, à propos du général Duphot dont j'ai -prononcé le nom tout à l'heure, je dois affirmer que je n'étais pas +républicain, à l'occasion de la chute du pouvoir <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> temporel de +Pie VI, alors que l'on m'avait cru exécuteur ou tout au moins complice +de la mort du général Duphot, étaient si récents qu'ils vivaient +encore dans la mémoire de tous. Déjà l'on murmurait à Paris et à Rome +qu'il n'était pas étonnant de voir les négociations du Concordat +tourner si mal, puisque le premier ministre de Sa Sainteté était un +ennemi juré de la France.—Et, à propos du général Duphot dont j'ai +prononcé le nom tout à l'heure, je dois affirmer que je n'étais pas moins innocent de son assassinat que le gouvernement pontifical et le -peuple lui-même. Ce général, en effet, provoqua sa mort quand, à la -tête de quelques révolutionnaires, il se jeta sur la caserne des -soldats. L'un d'entre eux, pour se défendre, lâcha le coup de fusil +peuple lui-même. Ce général, en effet, provoqua sa mort quand, à la +tête de quelques révolutionnaires, il se jeta sur la caserne des +soldats. L'un d'entre eux, pour se défendre, lâcha le coup de fusil qui le tua.</p> -<p>«Je fis donc observer au plénipotentiaire français que je n'étais pas -bien vu par le premier consul, et que cela porterait préjudice à mon -ambassade, dès mon arrivée à Paris et pendant le cours des -négociations; que du reste son gouvernement ne voyait pas le Concordat -d'un œil très-favorable, ainsi qu'on pouvait en juger sur les -apparences, et que, par conséquent, <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> on attribuerait mes refus -non à la force des motifs et à des principes qui empêchaient le Pape -d'adhérer, mais à l'animosité personnelle que l'on me supposait. Je -conclus alors en déclarant que, quand bien même le Pape croirait -devoir nommer un ambassadeur, je ne devais pas être choisi, et que -cette dignité était naturellement réservée soit au cardinal Mattei, -très-connu du premier consul, soit au cardinal Joseph Doria, ayant -déjà été nonce à Paris. Ces princes de l'Église avaient en outre, l'un +<p>«Je fis donc observer au plénipotentiaire français que je n'étais pas +bien vu par le premier consul, et que cela porterait préjudice à mon +ambassade, dès mon arrivée à Paris et pendant le cours des +négociations; que du reste son gouvernement ne voyait pas le Concordat +d'un œil très-favorable, ainsi qu'on pouvait en juger sur les +apparences, et que, par conséquent, <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> on attribuerait mes refus +non à la force des motifs et à des principes qui empêchaient le Pape +d'adhérer, mais à l'animosité personnelle que l'on me supposait. Je +conclus alors en déclarant que, quand bien même le Pape croirait +devoir nommer un ambassadeur, je ne devais pas être choisi, et que +cette dignité était naturellement réservée soit au cardinal Mattei, +très-connu du premier consul, soit au cardinal Joseph Doria, ayant +déjà été nonce à Paris. Ces princes de l'Église avaient en outre, l'un et l'autre, un nom plus illustre que le mien, et plus capable, -évidemment, de flatter cet orgueil auquel on venait de faire allusion.</p> +évidemment, de flatter cet orgueil auquel on venait de faire allusion.</p> -<p>«Cacault répondit à tout cela que c'était moins le nom de +<p>«Cacault répondit à tout cela que c'était moins le nom de l'ambassadeur que ses fonctions et son rang qui, par-dessus toute chose, pouvaient toucher cet orgueil; que si ces deux cardinaux avaient des titres de famille plus vieux et plus beaux que les miens, -ils n'étaient pourtant pas secrétaires d'État ainsi que moi; que, -quant à ce qui m'était personnel et relatif à mes tribulations passées -et à mon inimitié contre la France, ce n'étaient que des inepties qui -fondraient comme la neige dès que j'aurais été vu et apprécié. Il -voulut bien me <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> dire encore quelque chose sur les qualités -qu'il remarquait en moi (ne me connaissant pas); mais la vérité et la +ils n'étaient pourtant pas secrétaires d'État ainsi que moi; que, +quant à ce qui m'était personnel et relatif à mes tribulations passées +et à mon inimitié contre la France, ce n'étaient que des inepties qui +fondraient comme la neige dès que j'aurais été vu et apprécié. Il +voulut bien me <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> dire encore quelque chose sur les qualités +qu'il remarquait en moi (ne me connaissant pas); mais la vérité et la modestie ne me permettent point de rapporter ces compliments. Il -conclut enfin en m'avouant que plus il réfléchissait sur cette -affaire, plus il persistait dans son idée, et qu'il me suppliait d'en -instruire tout de suite le Pape, auquel il désirait me proposer -lui-même comme la seule ancre de salut dans une tempête aussi -imminente contre l'Église et contre l'État.</p> - -<p>«Je ne voulus pas me rendre en ce qui regardait l'envoi de ma -personne, et je répondis à ses raisons sur ce point, mais sans aucun -succès. Néanmoins je lui promis de transmettre ses raisons au Pape, et -de demander l'audience réclamée afin qu'il pût lui-même entretenir le -Saint-Père.</p> - -<p>«Je quittai Cacault l'esprit plein de doutes et d'appréhensions, et le -cœur agité en prévision de ce que le Pape résoudrait. Ne me fiant -pas à mes propres lumières et à l'impression que le discours si -sérieux de Cacault avait faite sur moi, je me souviens qu'avant de -retourner à ma demeure, j'allai visiter le nouveau ministre -d'Espagne, chevalier de Vargas, arrivé depuis <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> peu de jours. -Je crus devoir m'ouvrir à lui et raconter ce qui venait de se passer. -C'était pour savoir de quelle façon il prendrait ce projet. Vargas -était hors de cause, tierce partie; il devait donc juger sans -partialité et sans prévention. L'assentiment complet qu'il donna, -après les plus sérieuses réflexions, au voyage que conseillait -Cacault, me détermina à n'en pas différer plus longtemps la +conclut enfin en m'avouant que plus il réfléchissait sur cette +affaire, plus il persistait dans son idée, et qu'il me suppliait d'en +instruire tout de suite le Pape, auquel il désirait me proposer +lui-même comme la seule ancre de salut dans une tempête aussi +imminente contre l'Église et contre l'État.</p> + +<p>«Je ne voulus pas me rendre en ce qui regardait l'envoi de ma +personne, et je répondis à ses raisons sur ce point, mais sans aucun +succès. Néanmoins je lui promis de transmettre ses raisons au Pape, et +de demander l'audience réclamée afin qu'il pût lui-même entretenir le +Saint-Père.</p> + +<p>«Je quittai Cacault l'esprit plein de doutes et d'appréhensions, et le +cœur agité en prévision de ce que le Pape résoudrait. Ne me fiant +pas à mes propres lumières et à l'impression que le discours si +sérieux de Cacault avait faite sur moi, je me souviens qu'avant de +retourner à ma demeure, j'allai visiter le nouveau ministre +d'Espagne, chevalier de Vargas, arrivé depuis <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> peu de jours. +Je crus devoir m'ouvrir à lui et raconter ce qui venait de se passer. +C'était pour savoir de quelle façon il prendrait ce projet. Vargas +était hors de cause, tierce partie; il devait donc juger sans +partialité et sans prévention. L'assentiment complet qu'il donna, +après les plus sérieuses réflexions, au voyage que conseillait +Cacault, me détermina à n'en pas différer plus longtemps la communication au Pape, pour ne point me rendre responsable des -conséquences qui découleraient peut-être de mon silence ou de mon +conséquences qui découleraient peut-être de mon silence ou de mon retard.</p> -<p>«Dès que je fus arrivé au Quirinal, je montai dans le cabinet du -Saint-Père, et je lui narrai fidèlement et exactement tout ce qui -avait été suggéré sur l'envoi projeté à Paris et sur le choix de la -personne. Je ne lui laissai rien ignorer de ce qui s'était dit et -répondu entre le plénipotentiaire de France et moi. Le Pape en fut -surpris outre mesure. Mais, en homme plein de pénétration et de -sagacité, il avoua, après un long entretien et de mûres réflexions, +<p>«Dès que je fus arrivé au Quirinal, je montai dans le cabinet du +Saint-Père, et je lui narrai fidèlement et exactement tout ce qui +avait été suggéré sur l'envoi projeté à Paris et sur le choix de la +personne. Je ne lui laissai rien ignorer de ce qui s'était dit et +répondu entre le plénipotentiaire de France et moi. Le Pape en fut +surpris outre mesure. Mais, en homme plein de pénétration et de +sagacité, il avoua, après un long entretien et de mûres réflexions, que l'opinion et le projet de M. Cacault lui paraissaient raisonnables -et fondés; que toutefois, en affaires si délicates, il ne voulait pas -agir sans demander conseil à plusieurs; que je <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> devais donc -assembler, pour le jour suivant, une congrégation de tout le -sacré-collége, et que cette congrégation se tiendrait en sa présence; -que j'aurais à y relater tout ce qui s'était passé, et que l'on -écouterait les dires de chacun; qu'il se résoudrait alors au parti qui +et fondés; que toutefois, en affaires si délicates, il ne voulait pas +agir sans demander conseil à plusieurs; que je <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> devais donc +assembler, pour le jour suivant, une congrégation de tout le +sacré-collége, et que cette congrégation se tiendrait en sa présence; +que j'aurais à y relater tout ce qui s'était passé, et que l'on +écouterait les dires de chacun; qu'il se résoudrait alors au parti qui lui semblerait le meilleur, et qu'en attendant il accorderait -l'audience demandée par M. Cacault.</p> - -<p>«Ayant reçu les ordres du pontife, je fis convoquer, pour le jour -suivant, la congrégation générale des cardinaux, dans les appartements -de Sa Sainteté, et l'envoyé français fut averti qu'il pouvait aller -voir le Pape, ainsi qu'il en avait témoigné le désir.</p> - -<p>«Cacault se rendit auprès de Sa Sainteté, et il lui répéta, avec la -plus grande énergie, ce qu'il m'avait déjà dit quelques heures -auparavant. Pie VII n'eut pas de peine à lui prouver combien sa -détermination était juste; il lui démontra qu'il ne pouvait accepter -le plan de concordat tracé par le gouvernement français. Les paroles -de Sa Sainteté confirmèrent l'ambassadeur dans l'idée qu'il avait eue -d'abord. Cacault était persuadé, c'est ainsi qu'il s'exprimait, que -si le premier consul entendait <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> par lui-même les motifs du -pape, Bonaparte se rendrait nécessairement à leur évidence. Il ajouta -que si Sa Sainteté leur prêtait plus de force par l'ambassade dont +l'audience demandée par M. Cacault.</p> + +<p>«Ayant reçu les ordres du pontife, je fis convoquer, pour le jour +suivant, la congrégation générale des cardinaux, dans les appartements +de Sa Sainteté, et l'envoyé français fut averti qu'il pouvait aller +voir le Pape, ainsi qu'il en avait témoigné le désir.</p> + +<p>«Cacault se rendit auprès de Sa Sainteté, et il lui répéta, avec la +plus grande énergie, ce qu'il m'avait déjà dit quelques heures +auparavant. Pie VII n'eut pas de peine à lui prouver combien sa +détermination était juste; il lui démontra qu'il ne pouvait accepter +le plan de concordat tracé par le gouvernement français. Les paroles +de Sa Sainteté confirmèrent l'ambassadeur dans l'idée qu'il avait eue +d'abord. Cacault était persuadé, c'est ainsi qu'il s'exprimait, que +si le premier consul entendait <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> par lui-même les motifs du +pape, Bonaparte se rendrait nécessairement à leur évidence. Il ajouta +que si Sa Sainteté leur prêtait plus de force par l'ambassade dont lui, Cacault, avait pris l'initiative, ambassade qui manifesterait la -bonne volonté du Pontife, son estime pour la France, et l'intérêt -qu'il prenait à rattacher de nouveau cette nation à l'Église, les +bonne volonté du Pontife, son estime pour la France, et l'intérêt +qu'il prenait à rattacher de nouveau cette nation à l'Église, les choses s'arrangeraient, sans aucun doute, surtout si, par une marque -de considération personnelle, on flattait le chef du gouvernement -français.</p> +de considération personnelle, on flattait le chef du gouvernement +français.</p> -<p>«Le Pape répondit qu'il avait convoqué tous les cardinaux pour -s'occuper de cette mission et discuter un projet dont la gravité ne -lui permettait pas d'agir sans les plus mûres réflexions et sans avis -préalable.</p> +<p>«Le Pape répondit qu'il avait convoqué tous les cardinaux pour +s'occuper de cette mission et discuter un projet dont la gravité ne +lui permettait pas d'agir sans les plus mûres réflexions et sans avis +préalable.</p> -<p>«La congrégation générale se tint dans les appartements de Sa -Sainteté. D'après l'ordre que je reçus du Saint-Père, je rapportai +<p>«La congrégation générale se tint dans les appartements de Sa +Sainteté. D'après l'ordre que je reçus du Saint-Père, je rapportai tout ce que m'avait dit M. de Cacault, soit sur l'ambassade en -général, soit sur le choix de ma personne. Je ne me permis de faire +général, soit sur le choix de ma personne. Je ne me permis de faire sur le premier point qu'une relation simple et franche; mais quand -j'arrivai au second, j'ajoutai que, dans l'hypothèse de la mission, -je ne croyais pas devoir être choisi pour plénipotentiaire. <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> -Je démontrai aussi fortement qu'il me fut possible, et avec les -raisons les plus évidentes, qu'il ne fallait pas penser à moi, mais -plutôt aux cardinaux Doria et Mattei, dont je fis ressortir les -titres, qui devaient, à mon avis, leur assurer la préférence. Je ne -manquai pas de faire remarquer d'un autre côté combien je devais -appréhender une légation aussi scabreuse, dont le non-succès -déplairait à beaucoup, et la réussite à un très-petit nombre,—ce qui -la rendait fort peu désirable et poussait même à la décliner,—et je -terminai en déclarant que le choix de ma personne nuirait -très-sûrement à l'affaire par les motifs déduits plus haut.</p> - -<p>«Aucun des cardinaux ne s'opposa à l'ambassade projetée; tous, au -contraire, la regardèrent comme la seule ancre de salut dans les -circonstances actuelles. Et quand on passa du général au particulier, -tous aussi me désignèrent, au lieu de choisir les deux cardinaux Doria +j'arrivai au second, j'ajoutai que, dans l'hypothèse de la mission, +je ne croyais pas devoir être choisi pour plénipotentiaire. <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> +Je démontrai aussi fortement qu'il me fut possible, et avec les +raisons les plus évidentes, qu'il ne fallait pas penser à moi, mais +plutôt aux cardinaux Doria et Mattei, dont je fis ressortir les +titres, qui devaient, à mon avis, leur assurer la préférence. Je ne +manquai pas de faire remarquer d'un autre côté combien je devais +appréhender une légation aussi scabreuse, dont le non-succès +déplairait à beaucoup, et la réussite à un très-petit nombre,—ce qui +la rendait fort peu désirable et poussait même à la décliner,—et je +terminai en déclarant que le choix de ma personne nuirait +très-sûrement à l'affaire par les motifs déduits plus haut.</p> + +<p>«Aucun des cardinaux ne s'opposa à l'ambassade projetée; tous, au +contraire, la regardèrent comme la seule ancre de salut dans les +circonstances actuelles. Et quand on passa du général au particulier, +tous aussi me désignèrent, au lieu de choisir les deux cardinaux Doria et Mattei, ou tout autre auquel on aurait pu songer. Pour justifier -leurs votes, ils arguaient que ma qualité de secrétaire d'État -semblait, d'après l'observation de M. Cacault, devoir rendre plus -agréable la légation du premier <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> ministre du pape à celui qui -avait déjà près de lui le premier ministre de l'empereur. Mes -scrupules étaient hors de mise, et personne ne voulut changer d'avis. -Voyant que tous désiraient non-seulement l'ambassade, mais encore -l'ambassadeur, le Pape, après avoir gardé le silence jusqu'à la fin, -pour ne gêner aucun des cardinaux, se joignit au sacré collége. Il -décida qu'on partirait pour Paris, et que ce serait moi qui partirais. +leurs votes, ils arguaient que ma qualité de secrétaire d'État +semblait, d'après l'observation de M. Cacault, devoir rendre plus +agréable la légation du premier <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> ministre du pape à celui qui +avait déjà près de lui le premier ministre de l'empereur. Mes +scrupules étaient hors de mise, et personne ne voulut changer d'avis. +Voyant que tous désiraient non-seulement l'ambassade, mais encore +l'ambassadeur, le Pape, après avoir gardé le silence jusqu'à la fin, +pour ne gêner aucun des cardinaux, se joignit au sacré collége. Il +décida qu'on partirait pour Paris, et que ce serait moi qui partirais. Me sera-t-il permis de rapporter ici ce que je ne crains pas de voir -démentir, car le lieu où je m'exprimai fut public, et plusieurs -témoins auriculaires existent encore? Le Pape avait annoncé sa -résolution: après avoir rendu grâces au Saint-Père ainsi qu'au sacré -collége de la confiance qu'ils me témoignaient,—confiance que je -savais ne point mériter,—je dis avec franchise et candeur que j'avais +démentir, car le lieu où je m'exprimai fut public, et plusieurs +témoins auriculaires existent encore? Le Pape avait annoncé sa +résolution: après avoir rendu grâces au Saint-Père ainsi qu'au sacré +collége de la confiance qu'ils me témoignaient,—confiance que je +savais ne point mériter,—je dis avec franchise et candeur que j'avais en ce moment un besoin extraordinaire de me souvenir de mes promesses -et de mes serments d'obéissance aux volontés du Pape, promesses et -serments articulés quand il me plaça le chapeau de cardinal sur la -tête; que cette foi soutenait mon courage et m'aidait à servir le -pontife suprême et le saint-siége; que mon désir de le faire était -ardent, mais <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> que ce secours m'était indispensable au moment -d'accepter une mission si difficile et sa périlleuse, que j'avais tant -et de si fortes raisons pour décliner.»</p> +et de mes serments d'obéissance aux volontés du Pape, promesses et +serments articulés quand il me plaça le chapeau de cardinal sur la +tête; que cette foi soutenait mon courage et m'aidait à servir le +pontife suprême et le saint-siége; que mon désir de le faire était +ardent, mais <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> que ce secours m'était indispensable au moment +d'accepter une mission si difficile et sa périlleuse, que j'avais tant +et de si fortes raisons pour décliner.»</p> <h4>II</h4> @@ -1867,1138 +1826,1138 @@ et de si fortes raisons pour décliner.»</p> remplacer le cardinal-ministre en son absence.</p> <p>Consalvi et Cacault partirent ensemble de Rome en plein jour, dans la -même voiture, pour donner confiance au peuple romain. En approchant de -Livourne, ils trouvèrent un courrier de Murat qui annonçait à M. -Cacault que le général l'attendait à Pise pour conférer avec lui; ils -s'y rendirent. Murat combla d'égards Consalvi; Cacault fut obligé de -s'arrêter; Consalvi continua seul sa route pour Paris. Il y arriva -dans la plus grande anxiété. Le premier consul lui envoya l'abbé -Bernier, Vendéen réconcilié, pour commencer sans aucun délai la -négociation. Consalvi, <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> sur sa demande, résuma, dans un -mémoire rapide, les points sur lesquels on était d'accord, ceux sur -lesquels on différait. «Ce mémoire, dit le prince de Talleyrand, fait -reculer la négociation beaucoup plus loin que tous les écrits -précédents.» Après vingt-cinq jours on tomba d'accord, le rendez-vous -pour la signature fut assigné chez Joseph Bonaparte. Consalvi s'y -rendit, mais, au moment de la signature, l'abbé Bernier entra.</p> - -<p>«Quelle fut ma surprise, quand je vis l'abbé Bernier m'offrir la copie -qu'il avait tirée de son rouleau comme pour me la faire signer sans +même voiture, pour donner confiance au peuple romain. En approchant de +Livourne, ils trouvèrent un courrier de Murat qui annonçait à M. +Cacault que le général l'attendait à Pise pour conférer avec lui; ils +s'y rendirent. Murat combla d'égards Consalvi; Cacault fut obligé de +s'arrêter; Consalvi continua seul sa route pour Paris. Il y arriva +dans la plus grande anxiété. Le premier consul lui envoya l'abbé +Bernier, Vendéen réconcilié, pour commencer sans aucun délai la +négociation. Consalvi, <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> sur sa demande, résuma, dans un +mémoire rapide, les points sur lesquels on était d'accord, ceux sur +lesquels on différait. «Ce mémoire, dit le prince de Talleyrand, fait +reculer la négociation beaucoup plus loin que tous les écrits +précédents.» Après vingt-cinq jours on tomba d'accord, le rendez-vous +pour la signature fut assigné chez Joseph Bonaparte. Consalvi s'y +rendit, mais, au moment de la signature, l'abbé Bernier entra.</p> + +<p>«Quelle fut ma surprise, quand je vis l'abbé Bernier m'offrir la copie +qu'il avait tirée de son rouleau comme pour me la faire signer sans examen, et qu'en y jetant les yeux, afin de m'assurer de son -exactitude, je m'aperçus que ce traité ecclésiastique n'était pas -celui dont les commissaires respectifs étaient convenus entre eux, -dont était convenu le premier consul lui-même, mais un tout autre! La -différence des premières lignes me fit examiner tout le reste avec le +exactitude, je m'aperçus que ce traité ecclésiastique n'était pas +celui dont les commissaires respectifs étaient convenus entre eux, +dont était convenu le premier consul lui-même, mais un tout autre! La +différence des premières lignes me fit examiner tout le reste avec le soin le plus scrupuleux, et je m'assurai que cet exemplaire -non-seulement contenait le projet que le Pape avait refusé d'accepter -sans ses corrections, et dont le refus avait été cause de l'ordre -intimé à l'agent français de quitter Rome, mais, en outre, <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> -qu'il le modifiait en plusieurs endroits, car on y avait inséré -certains points déjà rejetés comme inadmissibles avant que ce projet -eût été envoyé à Rome.</p> - -<p>«Un procédé de cette nature, incroyable sans doute, mais réel, et que -je ne me permets pas de caractériser,—la chose d'ailleurs parle -d'elle-même,—un semblable procédé me paralysa la main prête à signer. -J'exprimai ma surprise, et déclarai nettement que je ne pouvais -accepter cette rédaction à aucun prix. Le frère du premier consul ne -parut pas moins étonné de m'entendre me prononcer ainsi. Il disait ne +non-seulement contenait le projet que le Pape avait refusé d'accepter +sans ses corrections, et dont le refus avait été cause de l'ordre +intimé à l'agent français de quitter Rome, mais, en outre, <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> +qu'il le modifiait en plusieurs endroits, car on y avait inséré +certains points déjà rejetés comme inadmissibles avant que ce projet +eût été envoyé à Rome.</p> + +<p>«Un procédé de cette nature, incroyable sans doute, mais réel, et que +je ne me permets pas de caractériser,—la chose d'ailleurs parle +d'elle-même,—un semblable procédé me paralysa la main prête à signer. +J'exprimai ma surprise, et déclarai nettement que je ne pouvais +accepter cette rédaction à aucun prix. Le frère du premier consul ne +parut pas moins étonné de m'entendre me prononcer ainsi. Il disait ne savoir que penser de tout ce qu'il voyait. Il ajouta tenir de la -bouche du premier consul que tout était réglé, qu'il n'y avait plus -qu'à signer. Comme je persistais à déclarer que l'exemplaire contenait -tout autre chose que le concordat arrêté, il ne sut que répondre qu'il -arrivait de la campagne, où il traitait des affaires d'Autriche avec -le comte de Cobenzel; qu'étant appelé précisément pour la cérémonie de -la signature du traité, dont il ne savait rien pour le fond, il était -tout neuf, et ne se croyait choisi que pour légaliser des conventions +bouche du premier consul que tout était réglé, qu'il n'y avait plus +qu'à signer. Comme je persistais à déclarer que l'exemplaire contenait +tout autre chose que le concordat arrêté, il ne sut que répondre qu'il +arrivait de la campagne, où il traitait des affaires d'Autriche avec +le comte de Cobenzel; qu'étant appelé précisément pour la cérémonie de +la signature du traité, dont il ne savait rien pour le fond, il était +tout neuf, et ne se croyait choisi que pour légaliser des conventions admises de part et d'autre.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> «Moi, je n'oserais pas, aujourd'hui, affirmer avec certitude -s'il disait vrai ou s'il disait faux. Je ne sus pas le reconnaître -alors davantage; mais j'ai toujours incliné, et j'incline encore à -croire qu'il était dans une ignorance absolue, tant il me parut -éloigné de toute dissimulation dans ce qu'il fit durant cette -interminable séance, et sans jamais se démentir. Comme l'autre -personnage officiel, le conseiller d'État Crétet, en affirmait autant, -et protestait ne rien savoir, et ne pouvoir admettre ce que j'avançais -sur la diversité de la rédaction, jusqu'à ce que je la leur eusse -démontrée par la confrontation des deux copies, je ne pus m'empêcher -de me retourner vivement vers l'abbé Bernier.</p> - -<p>«Quoique j'aie toujours cherché dans le cours de la négociation à -éviter tout ce qui aurait tendu à suspendre la marche des choses et à -fournir prétexte à la colère et à la mauvaise humeur, je lui dis que -nul mieux que lui ne pouvait attester la vérité de mes paroles; que -j'étais très-étonné du silence étudié que je lui voyais garder sur ce -point, et que je l'interpellais expressément pour qu'il nous fît part +<p><span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> «Moi, je n'oserais pas, aujourd'hui, affirmer avec certitude +s'il disait vrai ou s'il disait faux. Je ne sus pas le reconnaître +alors davantage; mais j'ai toujours incliné, et j'incline encore à +croire qu'il était dans une ignorance absolue, tant il me parut +éloigné de toute dissimulation dans ce qu'il fit durant cette +interminable séance, et sans jamais se démentir. Comme l'autre +personnage officiel, le conseiller d'État Crétet, en affirmait autant, +et protestait ne rien savoir, et ne pouvoir admettre ce que j'avançais +sur la diversité de la rédaction, jusqu'à ce que je la leur eusse +démontrée par la confrontation des deux copies, je ne pus m'empêcher +de me retourner vivement vers l'abbé Bernier.</p> + +<p>«Quoique j'aie toujours cherché dans le cours de la négociation à +éviter tout ce qui aurait tendu à suspendre la marche des choses et à +fournir prétexte à la colère et à la mauvaise humeur, je lui dis que +nul mieux que lui ne pouvait attester la vérité de mes paroles; que +j'étais très-étonné du silence étudié que je lui voyais garder sur ce +point, et que je l'interpellais expressément pour qu'il nous fît part de ce qu'il savait si pertinemment.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> «Ce fut alors que, d'un air confus et d'un ton embarrassé, il -balbutia qu'il ne pouvait nier la vérité de mes paroles et la -différence des concordats qu'on proposait à signer; mais que le -premier consul l'avait ainsi ordonné, et lui avait affirmé qu'on est -maître de changer tant qu'on n'a point signé. Ainsi, continua Bernier, -il exige ces changements, parce que, toute réflexion faite, il n'est -pas satisfait des stipulations arrêtées.</p> - -<p>«Je ne détaillerai pas ce que je répliquai à un aussi étrange -discours, et par quels arguments je démontrai combien cette maxime, -qu'on peut toujours changer avant d'avoir signé, était inapplicable au +<p><span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> «Ce fut alors que, d'un air confus et d'un ton embarrassé, il +balbutia qu'il ne pouvait nier la vérité de mes paroles et la +différence des concordats qu'on proposait à signer; mais que le +premier consul l'avait ainsi ordonné, et lui avait affirmé qu'on est +maître de changer tant qu'on n'a point signé. Ainsi, continua Bernier, +il exige ces changements, parce que, toute réflexion faite, il n'est +pas satisfait des stipulations arrêtées.</p> + +<p>«Je ne détaillerai pas ce que je répliquai à un aussi étrange +discours, et par quels arguments je démontrai combien cette maxime, +qu'on peut toujours changer avant d'avoir signé, était inapplicable au cas actuel. Ce que je relevai bien plus vivement encore, ce fut le -mode, la surprise, employés pour réussir; mais je protestai résolûment -que je n'accepterais jamais un tel acte, expressément contraire à la -volonté du Pape, d'après mes instructions et mes pouvoirs. Je déclarai -donc que si, de leur côté, ils ne pouvaient pas ou ne voulaient pas -souscrire celui dont on était convenu, la séance allait être levée.</p> - -<p>«Le frère du premier consul prit alors la parole. Il s'efforça de la -manière la plus pressante <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> d'appuyer sur les conséquences de -la rupture des négociations, non moins pour la religion que pour -l'État, et non moins pour la France, cette grande partie du -catholicisme, que pour tous les pays où l'on éprouvait sa -toute-puissante influence. «Il faut faire, répétait-il, toutes les -tentatives imaginables pour ne pas nous rendre, nous présents, -responsables de si cruels désastres.»</p> +mode, la surprise, employés pour réussir; mais je protestai résolûment +que je n'accepterais jamais un tel acte, expressément contraire à la +volonté du Pape, d'après mes instructions et mes pouvoirs. Je déclarai +donc que si, de leur côté, ils ne pouvaient pas ou ne voulaient pas +souscrire celui dont on était convenu, la séance allait être levée.</p> + +<p>«Le frère du premier consul prit alors la parole. Il s'efforça de la +manière la plus pressante <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> d'appuyer sur les conséquences de +la rupture des négociations, non moins pour la religion que pour +l'État, et non moins pour la France, cette grande partie du +catholicisme, que pour tous les pays où l'on éprouvait sa +toute-puissante influence. «Il faut faire, répétait-il, toutes les +tentatives imaginables pour ne pas nous rendre, nous présents, +responsables de si cruels désastres.»</p> <h4>III</h4> -<p>«Joseph Bonaparte se rendit aux Tuileries.</p> - -<p>«En moins d'une heure il était de retour, révélant sur son visage la -tristesse de son âme. Il nous apprit que le premier consul était entré -dans la plus extrême fureur à la nouvelle de ce qui était arrivé; que, -dans l'impétuosité de la colère, il avait déchiré en cent morceaux la -feuille du concordat arrangé entre nous; que finalement, cédant à ses -prières, à ses sollicitations, à ses raisons, il avait promis, quoique -avec une indicible répugnance, d'accepter tous <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> les articles -convenus, mais que pour celui que nous avions laissé non réglé, il -était demeuré aussi inflexible qu'irrité. Joseph ajouta que le premier -consul avait terminé l'entretien en le chargeant de me dire que lui, +<p>«Joseph Bonaparte se rendit aux Tuileries.</p> + +<p>«En moins d'une heure il était de retour, révélant sur son visage la +tristesse de son âme. Il nous apprit que le premier consul était entré +dans la plus extrême fureur à la nouvelle de ce qui était arrivé; que, +dans l'impétuosité de la colère, il avait déchiré en cent morceaux la +feuille du concordat arrangé entre nous; que finalement, cédant à ses +prières, à ses sollicitations, à ses raisons, il avait promis, quoique +avec une indicible répugnance, d'accepter tous <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> les articles +convenus, mais que pour celui que nous avions laissé non réglé, il +était demeuré aussi inflexible qu'irrité. Joseph ajouta que le premier +consul avait terminé l'entretien en le chargeant de me dire que lui, Bonaparte, il voulait absolument cet article, tel qu'il l'avait fait -rédiger dans l'exemplaire apporté par l'abbé Bernier, et que je -n'avais qu'un de ces deux partis à prendre: ou admettre cet article -tel quel et signer le concordat, ou rompre toute négociation; qu'il -entendait absolument annoncer dans le grand repas de cette journée ou +rédiger dans l'exemplaire apporté par l'abbé Bernier, et que je +n'avais qu'un de ces deux partis à prendre: ou admettre cet article +tel quel et signer le concordat, ou rompre toute négociation; qu'il +entendait absolument annoncer dans le grand repas de cette journée ou la signature ou la rupture de l'affaire.</p> -<p>«On imagine facilement dans quelle consternation nous jeta un pareil -message. Il restait encore trois heures jusqu'à cinq, heure fixée pour -ce repas auquel nous devions assister. Impossible d'énumérer tout ce -qui fut dit et par le frère du premier consul et par les deux autres -pour me décider à le satisfaire. Le tableau des conséquences qui -naîtraient de la rupture était des plus sombres; ils me faisaient +<p>«On imagine facilement dans quelle consternation nous jeta un pareil +message. Il restait encore trois heures jusqu'à cinq, heure fixée pour +ce repas auquel nous devions assister. Impossible d'énumérer tout ce +qui fut dit et par le frère du premier consul et par les deux autres +pour me décider à le satisfaire. Le tableau des conséquences qui +naîtraient de la rupture était des plus sombres; ils me faisaient sentir que j'allais me rendre responsable de ces maux, soit envers la -France et l'Europe, soit envers mon souverain lui-même et envers -Rome. Ils me disaient qu'à Rome on me taxerait <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> de roideur -inopportune, et qu'on m'attribuerait le tort d'avoir provoqué les -effets de ce refus. J'éprouvais les angoisses de la mort, je voyais se -dresser devant moi tout ce qu'on m'annonçait: j'étais (il est permis +France et l'Europe, soit envers mon souverain lui-même et envers +Rome. Ils me disaient qu'à Rome on me taxerait <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> de roideur +inopportune, et qu'on m'attribuerait le tort d'avoir provoqué les +effets de ce refus. J'éprouvais les angoisses de la mort, je voyais se +dresser devant moi tout ce qu'on m'annonçait: j'étais (il est permis de l'avouer) comme l'Homme des douleurs. Mais mon devoir l'emporta; avec l'aide du Ciel, je ne le trahis point. Je persistai dans mon -refus, pendant les deux heures de cette lutte, et la négociation fut +refus, pendant les deux heures de cette lutte, et la négociation fut rompue.</p> -<p>«Ainsi se termina cette triste séance de vingt-quatre heures entières, -commencée vers les quatre heures du jour précédent et close vers les +<p>«Ainsi se termina cette triste séance de vingt-quatre heures entières, +commencée vers les quatre heures du jour précédent et close vers les quatre heures de ce malheureux jour, avec une grande souffrance physique, comme on le comprend du reste, mais avec une bien plus grande souffrance morale, et telle qu'il faudrait la ressentir pour -s'en faire une idée.</p> +s'en faire une idée.</p> -<p>«J'étais condamné (et c'était la circonstance cruelle du moment) à -paraître dans une heure à ce pompeux dîner. Je devais affronter en -public le premier choc de l'impétueuse colère qu'allait soulever dans -le cœur du général Bonaparte l'annonce de la rupture que son frère +<p>«J'étais condamné (et c'était la circonstance cruelle du moment) à +paraître dans une heure à ce pompeux dîner. Je devais affronter en +public le premier choc de l'impétueuse colère qu'allait soulever dans +le cœur du général Bonaparte l'annonce de la rupture que son frère devait lui communiquer.</p> -<p>«Nous retournâmes quelques instants à l'hôtel; <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> nous fîmes à -la hâte ce qui était nécessaire pour nous présenter convenablement, et -nous allâmes, mes deux compagnons et moi, aux Tuileries.</p> +<p>«Nous retournâmes quelques instants à l'hôtel; <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> nous fîmes à +la hâte ce qui était nécessaire pour nous présenter convenablement, et +nous allâmes, mes deux compagnons et moi, aux Tuileries.</p> -<p>«À peine étions-nous entrés dans le salon où se trouvait le premier +<p>«À peine étions-nous entrés dans le salon où se trouvait le premier consul, salon que remplissait tout un monde de magistrats, -d'officiers, de grands de l'État, de ministres, d'ambassadeurs, -d'étrangers les plus illustres, invités à ce dîner, qu'il nous fit un -accueil facile à imaginer, ayant déjà vu son frère. Aussitôt qu'il -m'aperçut, il s'écria, le visage enflammé et d'un ton dédaigneux et -élevé:</p> - -<p>«Eh bien, monsieur le cardinal, vous avez voulu rompre! soit. Je n'ai -pas besoin de Rome. J'agirai de moi-même. Je n'ai pas besoin du Pape. -Si Henri VIII, qui n'avait pas la vingtième partie de ma puissance, a -su changer la religion de son pays et réussir dans ce projet, bien +d'officiers, de grands de l'État, de ministres, d'ambassadeurs, +d'étrangers les plus illustres, invités à ce dîner, qu'il nous fit un +accueil facile à imaginer, ayant déjà vu son frère. Aussitôt qu'il +m'aperçut, il s'écria, le visage enflammé et d'un ton dédaigneux et +élevé:</p> + +<p>«Eh bien, monsieur le cardinal, vous avez voulu rompre! soit. Je n'ai +pas besoin de Rome. J'agirai de moi-même. Je n'ai pas besoin du Pape. +Si Henri VIII, qui n'avait pas la vingtième partie de ma puissance, a +su changer la religion de son pays et réussir dans ce projet, bien plus le saurai-je faire et le pourrai-je, moi. En changeant la religion en France, je la changerai dans presque toute l'Europe, -partout où s'étend l'influence de mon pouvoir. Rome s'apercevra des +partout où s'étend l'influence de mon pouvoir. Rome s'apercevra des pertes qu'elle aura faites; elle les pleurera, mais il n'y aura plus -de remède. Vous pouvez partir, c'est ce qui vous reste de <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> -mieux à faire. Vous avez voulu rompre, eh bien, soit, puisque vous +de remède. Vous pouvez partir, c'est ce qui vous reste de <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> +mieux à faire. Vous avez voulu rompre, eh bien, soit, puisque vous l'avez voulu. Quand partez-vous donc?</p> -<p>—«Après dîner, général,» répliquai-je d'un ton calme.</p> +<p>—«Après dîner, général,» répliquai-je d'un ton calme.</p> -<p>«Ce peu de mots fit faire un soubresaut au premier consul. Il me -regarda très-fixement, et à la véhémence de ses paroles je répondis, -en profitant de son étonnement, que je ne pouvais ni outre-passer mes +<p>«Ce peu de mots fit faire un soubresaut au premier consul. Il me +regarda très-fixement, et à la véhémence de ses paroles je répondis, +en profitant de son étonnement, que je ne pouvais ni outre-passer mes pouvoirs ni transiger sur des points contraires aux maximes que -professe le Saint-Siége. «Dans les choses ecclésiastiques, ajoutai-je, +professe le Saint-Siége. «Dans les choses ecclésiastiques, ajoutai-je, on ne peut faire tout ce qu'on ferait dans les choses temporelles en -certains cas extrêmes. Nonobstant cela, il ne me semble pas possible -de prétendre que j'aie cherché à rompre du côté du Pape, dès qu'on -s'est mis d'accord sur tous les articles, à la réserve d'un seul, pour -lequel j'ai prié qu'on consultât le Saint-Père lui-même; car ses -propres commissaires n'ont pas rejeté cette proposition.»</p> +certains cas extrêmes. Nonobstant cela, il ne me semble pas possible +de prétendre que j'aie cherché à rompre du côté du Pape, dès qu'on +s'est mis d'accord sur tous les articles, à la réserve d'un seul, pour +lequel j'ai prié qu'on consultât le Saint-Père lui-même; car ses +propres commissaires n'ont pas rejeté cette proposition.»</p> -<p>«Plus radouci, le Consul m'interrompit en disant qu'il ne voulait rien +<p>«Plus radouci, le Consul m'interrompit en disant qu'il ne voulait rien laisser d'imparfait, et que ou il statuerait sur le tout ou rien. Je -répliquai que je n'avais pas le droit de négocier <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> sur -l'article en question, tant qu'il le maintiendrait précisément tel -qu'il l'avait proposé, et que je n'admettrais aucune modification. Il -reprit très-vivement qu'il l'exigeait tel quel, sans une syllabe ni de -moins ni de plus. Je lui répondis que, dans ce cas, je ne le -souscrirais jamais, parce que je ne le pouvais en aucune manière. Il -s'écria: «Et c'est pour cela que je vous dis que vous avez cherché à -rompre, et que je considère l'affaire comme terminée, et que Rome s'en -apercevra et versera des larmes de sang sur cette rupture.»</p> - -<p>«Tandis qu'il parlait, se trouvant proche du comte de Cobenzel, -ministre d'Autriche, il se retourna vers lui avec une extrême -vivacité, et lui répéta à peu près les mêmes choses qu'à moi, -affirmant plusieurs fois qu'il ferait changer de manière de penser et -de religion dans tous les États de l'Europe; que personne n'aurait la -force de lui résister, et qu'il ne voulait pas assurément être seul à -se passer de l'Église romaine (c'est sa phrase), qu'il mettrait plutôt +répliquai que je n'avais pas le droit de négocier <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> sur +l'article en question, tant qu'il le maintiendrait précisément tel +qu'il l'avait proposé, et que je n'admettrais aucune modification. Il +reprit très-vivement qu'il l'exigeait tel quel, sans une syllabe ni de +moins ni de plus. Je lui répondis que, dans ce cas, je ne le +souscrirais jamais, parce que je ne le pouvais en aucune manière. Il +s'écria: «Et c'est pour cela que je vous dis que vous avez cherché à +rompre, et que je considère l'affaire comme terminée, et que Rome s'en +apercevra et versera des larmes de sang sur cette rupture.»</p> + +<p>«Tandis qu'il parlait, se trouvant proche du comte de Cobenzel, +ministre d'Autriche, il se retourna vers lui avec une extrême +vivacité, et lui répéta à peu près les mêmes choses qu'à moi, +affirmant plusieurs fois qu'il ferait changer de manière de penser et +de religion dans tous les États de l'Europe; que personne n'aurait la +force de lui résister, et qu'il ne voulait pas assurément être seul à +se passer de l'Église romaine (c'est sa phrase), qu'il mettrait plutôt l'Europe en feu de fond en comble, et que le Pape en aurait la faute et la peine encore.</p> -<p>«Puis il se mêla brusquement à la foule des <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> conviés, -répétant les mêmes choses à beaucoup d'autres. Le comte de Cobenzel, -consterné, accourut de suite vers moi, et se mit à me prier, à me -supplier d'inventer quelques moyens pour détourner une pareille -calamité. Il ne me dépeignait que trop éloquemment les conséquences -certaines qui allaient en résulter pour la religion, pour l'État, pour +<p>«Puis il se mêla brusquement à la foule des <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> conviés, +répétant les mêmes choses à beaucoup d'autres. Le comte de Cobenzel, +consterné, accourut de suite vers moi, et se mit à me prier, à me +supplier d'inventer quelques moyens pour détourner une pareille +calamité. Il ne me dépeignait que trop éloquemment les conséquences +certaines qui allaient en résulter pour la religion, pour l'État, pour l'Europe. Je lui avouai que je ne les voyais que trop, que je m'en -désolais, mais que rien ne pourrait me faire souscrire à ce qui ne -m'était pas permis. Il m'avouait qu'il comprenait parfaitement que -j'avais raison de ne pas trahir mes devoirs, mais qu'il s'étonnait -qu'on ne pût pas découvrir quelque moyen de conciliation, et tomber +désolais, mais que rien ne pourrait me faire souscrire à ce qui ne +m'était pas permis. Il m'avouait qu'il comprenait parfaitement que +j'avais raison de ne pas trahir mes devoirs, mais qu'il s'étonnait +qu'on ne pût pas découvrir quelque moyen de conciliation, et tomber d'accord, quand il n'y avait plus qu'un seul article en litige. Je lui -répliquai qu'il était impossible de tomber d'accord, et de se -concilier, lorsqu'on prétendait obstinément ne pas retrancher ou -ajouter une seule syllabe à l'article débattu, comme s'en exprimait le -premier consul, puisque dès lors on ne pouvait réaliser ce qui a -coutume de se dire et de se faire en toute négociation, à savoir, que +répliquai qu'il était impossible de tomber d'accord, et de se +concilier, lorsqu'on prétendait obstinément ne pas retrancher ou +ajouter une seule syllabe à l'article débattu, comme s'en exprimait le +premier consul, puisque dès lors on ne pouvait réaliser ce qui a +coutume de se dire et de se faire en toute négociation, à savoir, que chacune des parties risquant un ou deux pas, on finissait par se -rencontrer. On ouvrit dans ce moment la salle <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> à manger, et -on passa à table, ce qui rompit l'entretien.</p> +rencontrer. On ouvrit dans ce moment la salle <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> à manger, et +on passa à table, ce qui rompit l'entretien.</p> -<p>«Le dîner fut court, et on s'imagine que je n'en goûtai jamais un plus -amer. De retour au même salon, le comte de Cobenzel reprit avec moi la +<p>«Le dîner fut court, et on s'imagine que je n'en goûtai jamais un plus +amer. De retour au même salon, le comte de Cobenzel reprit avec moi la conversation interrompue. Le premier consul, nous voyant causer ensemble, s'approcha, et, s'adressant au comte, il lui dit qu'il -perdait son temps, s'il espérait vaincre l'obstination du ministre du -Pape, et il répéta en partie ce qu'il avait annoncé précédemment, en y -mettant la même vivacité et la même force. Le comte répondit qu'il le -priait de lui permettre de déclarer qu'il rencontrait non de +perdait son temps, s'il espérait vaincre l'obstination du ministre du +Pape, et il répéta en partie ce qu'il avait annoncé précédemment, en y +mettant la même vivacité et la même force. Le comte répondit qu'il le +priait de lui permettre de déclarer qu'il rencontrait non de l'obstination dans le ministre du Souverain-Pontife, mais bien un -sincère désir d'arranger les choses et un extrême regret de cette -rupture, mais que, pour arriver à une conciliation, c'était au premier +sincère désir d'arranger les choses et un extrême regret de cette +rupture, mais que, pour arriver à une conciliation, c'était au premier consul seul d'en ouvrir la voie.</p> -<p>«Et comment? répliqua-t-il avec vivacité.—C'est, reprit le comte, -d'autoriser une nouvelle séance entre les commissaires respectifs, et +<p>«Et comment? répliqua-t-il avec vivacité.—C'est, reprit le comte, +d'autoriser une nouvelle séance entre les commissaires respectifs, et de vouloir bien leur permettre de chercher le moyen d'introduire dans -l'article en litige quelque changement propre à satisfaire les deux -<span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> parties. Puis, ajouta Cobenzel, j'aime à penser que votre -désir de donner la paix à l'Europe, comme vous me l'avez souvent -promis, vous décidera à renoncer à cette détermination de ne souffrir -aucune addition, aucun retranchement à cet article, d'autant plus que -c'est vraiment une calamité de consommer une aussi regrettable rupture -pour un seul article, quand on a combiné tout le reste à l'amiable.</p> - -<p>«Ce discours du comte de Cobenzel fut accompagné de beaucoup d'autres -paroles sortant très-réellement de la bouche d'un véritable homme de -cour, toutes pleines de politesse et de grâce, ce en quoi il était +l'article en litige quelque changement propre à satisfaire les deux +<span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> parties. Puis, ajouta Cobenzel, j'aime à penser que votre +désir de donner la paix à l'Europe, comme vous me l'avez souvent +promis, vous décidera à renoncer à cette détermination de ne souffrir +aucune addition, aucun retranchement à cet article, d'autant plus que +c'est vraiment une calamité de consommer une aussi regrettable rupture +pour un seul article, quand on a combiné tout le reste à l'amiable.</p> + +<p>«Ce discours du comte de Cobenzel fut accompagné de beaucoup d'autres +paroles sortant très-réellement de la bouche d'un véritable homme de +cour, toutes pleines de politesse et de grâce, ce en quoi il était fort expert. Et il manœuvra avec tant d'esprit que le premier -consul, après quelque résistance, s'écria: «Eh bien! afin de vous -prouver que ce n'est pas moi qui désire rompre, j'adhère à ce que -demain les commissaires se réunissent pour la dernière fois. Qu'ils -voient s'il y a possibilité d'arranger les choses; mais si on se -sépare sans conclure, la rupture est regardée comme décisive, et le -cardinal pourra s'en aller. Je déclare aussi que cet article, je le -veux absolument tel quel, et que je n'admets pas de changements.» -<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Et là-dessus il nous tourna les épaules.</p> - -<p>«Quoique ces paroles de Bonaparte fussent en contradiction avec -elles-mêmes, puisque d'une part il nous permettait de nous réunir pour -aviser à un moyen de conciliation, et que de l'autre, en même temps, +consul, après quelque résistance, s'écria: «Eh bien! afin de vous +prouver que ce n'est pas moi qui désire rompre, j'adhère à ce que +demain les commissaires se réunissent pour la dernière fois. Qu'ils +voient s'il y a possibilité d'arranger les choses; mais si on se +sépare sans conclure, la rupture est regardée comme décisive, et le +cardinal pourra s'en aller. Je déclare aussi que cet article, je le +veux absolument tel quel, et que je n'admets pas de changements.» +<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Et là -dessus il nous tourna les épaules.</p> + +<p>«Quoique ces paroles de Bonaparte fussent en contradiction avec +elles-mêmes, puisque d'une part il nous permettait de nous réunir pour +aviser à un moyen de conciliation, et que de l'autre, en même temps, il exigeait l'article tel quel, sans aucun changement, ce qui excluait -une conciliation, toutefois on s'accorda unanimement à profiter de la -faculté de se réunir et de voir si on ne ferait pas surgir quelque -biais d'arrangement, dans l'espérance (si on y arrivait) de pousser -Joseph, son frère, à l'y amener lui-même. Le comte de Cobenzel, qui -traitait avec Joseph des affaires d'Autriche, en était fort bien vu. +une conciliation, toutefois on s'accorda unanimement à profiter de la +faculté de se réunir et de voir si on ne ferait pas surgir quelque +biais d'arrangement, dans l'espérance (si on y arrivait) de pousser +Joseph, son frère, à l'y amener lui-même. Le comte de Cobenzel, qui +traitait avec Joseph des affaires d'Autriche, en était fort bien vu. Il lui parla chaudement, d'autant plus chaudement qu'il paraissait -lui-même désirer avec sincérité d'éviter une rupture. On convint donc -de tenir le jour suivant, à midi juste, au même lieu, cette nouvelle -séance, comme on avait tenu la précédente, qui fut si amère et si -déplorable.</p> - -<p>«Je ne raconterai pas comment je passai cette nuit douloureuse, mais -je ne puis taire à quel point s'accrurent mes angoisses lorsque, le -matin, je vis entrer dans ma chambre le prélat <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> Spina, avec -un air triste et embarrassé, et que je l'entendis m'avouer que le -théologien Caselli sortait de sa chambre, où il était venu lui -annoncer qu'il avait réfléchi toute la nuit sur les conséquences +lui-même désirer avec sincérité d'éviter une rupture. On convint donc +de tenir le jour suivant, à midi juste, au même lieu, cette nouvelle +séance, comme on avait tenu la précédente, qui fut si amère et si +déplorable.</p> + +<p>«Je ne raconterai pas comment je passai cette nuit douloureuse, mais +je ne puis taire à quel point s'accrurent mes angoisses lorsque, le +matin, je vis entrer dans ma chambre le prélat <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> Spina, avec +un air triste et embarrassé, et que je l'entendis m'avouer que le +théologien Caselli sortait de sa chambre, où il était venu lui +annoncer qu'il avait réfléchi toute la nuit sur les conséquences incalculables de la rupture; qu'elles seraient on ne peut plus fatales -à la religion, et qu'une fois arrivées, elles devaient être -irrémédiables, comme le prouvait l'exemple de l'Angleterre; que, -voyant le premier consul déclarer qu'il restait inébranlable sur le -point de ne pas admettre de changement dans l'article controversé, il -était déterminé, pour sa part, à y adhérer et à le signer tel quel; -qu'il ne croyait pas le dogme lésé, et qu'il pensait que les -circonstances, les plus impérieuses qu'on ait pu voir, justifiaient la +à la religion, et qu'une fois arrivées, elles devaient être +irrémédiables, comme le prouvait l'exemple de l'Angleterre; que, +voyant le premier consul déclarer qu'il restait inébranlable sur le +point de ne pas admettre de changement dans l'article controversé, il +était déterminé, pour sa part, à y adhérer et à le signer tel quel; +qu'il ne croyait pas le dogme lésé, et qu'il pensait que les +circonstances, les plus impérieuses qu'on ait pu voir, justifiaient la condescendance dont le pape userait dans ce cas. Il n'y a point de proportion, ajoutait-il, entre la petite perte provenant de cet -article et la perte immense qui résulterait de la rupture.</p> +article et la perte immense qui résulterait de la rupture.</p> -<p>«Le prélat Spina me déclara que, puisque le père Caselli, beaucoup -plus savant théologien que lui, pensait ainsi, il n'avait pas le -courage d'assumer la responsabilité de conséquences si fatales à la -religion, et qu'il était résolu, lui aussi, à admettre l'article et à +<p>«Le prélat Spina me déclara que, puisque le père Caselli, beaucoup +plus savant théologien que lui, pensait ainsi, il n'avait pas le +courage d'assumer la responsabilité de conséquences si fatales à la +religion, et qu'il était résolu, lui aussi, à admettre l'article et à le signer <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> tel quel. Spina ajoutait encore que, si je jugeais -que leur signature ne pût se donner sans la mienne, ils ne me -cachaient pas qu'ils se voyaient dans la nécessité de protester de -leur adhésion, et de se garantir par là de toute responsabilité des -conséquences de la rupture, si elle devait avoir lieu.</p> - -<p>«Je ne puis exprimer l'impression que me firent et cette déclaration, -et l'idée de me savoir abandonné seul dans le combat. Mais si cela me -surprit et me chagrina à l'excès, cela ne m'abattit pas toutefois, et -ne m'ébranla point dans ma résolution. Après avoir inutilement essayé +que leur signature ne pût se donner sans la mienne, ils ne me +cachaient pas qu'ils se voyaient dans la nécessité de protester de +leur adhésion, et de se garantir par là de toute responsabilité des +conséquences de la rupture, si elle devait avoir lieu.</p> + +<p>«Je ne puis exprimer l'impression que me firent et cette déclaration, +et l'idée de me savoir abandonné seul dans le combat. Mais si cela me +surprit et me chagrina à l'excès, cela ne m'abattit pas toutefois, et +ne m'ébranla point dans ma résolution. Après avoir inutilement essayé de les persuader l'un et l'autre, m'apercevant que mes raisons -n'avaient pas dans leur balance de poids à l'égal des résultats qui -les épouvantaient, je finis par dire que, n'étant pas, moi, persuadé +n'avaient pas dans leur balance de poids à l'égal des résultats qui +les épouvantaient, je finis par dire que, n'étant pas, moi, persuadé par leurs raisons, je ne pouvais m'y rendre, et que je lutterais tout -seul dans la conférence; que je les priais simplement de renvoyer à la -fin l'annonce de leur adhésion à cet article, si, ne parvenant pas à -concilier la chose, on était forcé de rompre; ce à quoi j'étais résolu -en cas extrême, quoique avec une vive douleur, plutôt que de trahir -ce qui, dans ma pensée, était de mon rigoureux <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> devoir. Ils -le promirent, et de plus m'affirmèrent qu'ils ne laisseraient pas +seul dans la conférence; que je les priais simplement de renvoyer à la +fin l'annonce de leur adhésion à cet article, si, ne parvenant pas à +concilier la chose, on était forcé de rompre; ce à quoi j'étais résolu +en cas extrême, quoique avec une vive douleur, plutôt que de trahir +ce qui, dans ma pensée, était de mon rigoureux <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> devoir. Ils +le promirent, et de plus m'affirmèrent qu'ils ne laisseraient pas d'appuyer mes raisons jusqu'au bout, quoiqu'ils ne voulussent pas y persister au moment d'une rupture.</p> -<p>«On se réunit donc à l'hôtel du frère du premier consul, et la -discussion commença à midi précis. Si cette séance ne fut pas aussi -longue que la première, assurément elle ne fut pas courte. Elle a duré -douze heures consécutives, car elle se termina juste au coup de +<p>«On se réunit donc à l'hôtel du frère du premier consul, et la +discussion commença à midi précis. Si cette séance ne fut pas aussi +longue que la première, assurément elle ne fut pas courte. Elle a duré +douze heures consécutives, car elle se termina juste au coup de minuit.</p> -<p>«Onze heures pour le moins furent consacrées à la discussion de ce +<p>«Onze heures pour le moins furent consacrées à la discussion de ce fatal article. Pour bien saisir l'affaire, il est indispensable -d'entrer (rien que sur ce point) dans l'intrinsèque de la négociation. -Je m'étudierai à y porter le plus de clarté possible, en restant dans -la concision de l'histoire, qui n'admet pas les développements d'une -dissertation théologique.»</p> +d'entrer (rien que sur ce point) dans l'intrinsèque de la négociation. +Je m'étudierai à y porter le plus de clarté possible, en restant dans +la concision de l'histoire, qui n'admet pas les développements d'une +dissertation théologique.»</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> IV</h4> -<p>Consalvi partit pour Rome trois jours après cette épineuse -négociation. Le concordat y fut accepté, et son crédit sur le pape -s'accrut de sa fermeté envers le premier consul. Nul ne songea à lui -contester le titre de ministre pacificateur de l'Église. Marengo avait +<p>Consalvi partit pour Rome trois jours après cette épineuse +négociation. Le concordat y fut accepté, et son crédit sur le pape +s'accrut de sa fermeté envers le premier consul. Nul ne songea à lui +contester le titre de ministre pacificateur de l'Église. Marengo avait en un jour reconquis l'Italie. Les vingt-cinq jours du voyage -désespéré de Consalvi avaient reconquis l'Europe à l'Église. Il envoya -le cardinal Caprara à Paris et passa à d'autres affaires. Mais il -était maître du pape par l'amitié, maître du premier consul par son -génie de conciliation. Bonaparte sentit l'utilité pour lui d'avoir le +désespéré de Consalvi avaient reconquis l'Europe à l'Église. Il envoya +le cardinal Caprara à Paris et passa à d'autres affaires. Mais il +était maître du pape par l'amitié, maître du premier consul par son +génie de conciliation. Bonaparte sentit l'utilité pour lui d'avoir le cœur du pape dans les mains d'un tel homme.</p> <h4>V</h4> -<p>Le cardinal pouvait, depuis cette époque, être considéré comme le +<p>Le cardinal pouvait, depuis cette époque, être considéré comme le favori du vertueux <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> pontife Pie VII, non pas favori du caprice ou de la flatterie, mais favori de conscience et de raison. Toute -cette première partie du pontificat ne fut qu'une longue et difficile -diplomatie entre les exigences injurieuses et les prétentions -menaçantes de l'empire et la faiblesse consciencieuse du pape. Le -choix que l'amitié lui avait suggéré au conclave de Venise était -devenu le choix de sa politique. Il lui fallait un homme mixte, mêlé -de sacerdoce et de monde, aussi capable de ménager la vertu -scrupuleuse du pape, sincèrement religieux, que de concéder au pouvoir -dominateur et absolu de l'empire et du conquérant ce que Dieu lui-même -commande à ses ministres de céder à ceux auxquels il donne l'autorité -irrésistible du champ de bataille.</p> +cette première partie du pontificat ne fut qu'une longue et difficile +diplomatie entre les exigences injurieuses et les prétentions +menaçantes de l'empire et la faiblesse consciencieuse du pape. Le +choix que l'amitié lui avait suggéré au conclave de Venise était +devenu le choix de sa politique. Il lui fallait un homme mixte, mêlé +de sacerdoce et de monde, aussi capable de ménager la vertu +scrupuleuse du pape, sincèrement religieux, que de concéder au pouvoir +dominateur et absolu de l'empire et du conquérant ce que Dieu lui-même +commande à ses ministres de céder à ceux auxquels il donne l'autorité +irrésistible du champ de bataille.</p> <h4>VI</h4> -<p>On sait que, depuis Marengo jusqu'à Wagram, Napoléon, favorisé et si -souvent enivré par la victoire, était devenu le maître incontesté -<span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> de l'Europe. Après Wagram il songea à perpétuer sa domination -en se donnant une épouse plus jeune et des héritiers légitimes de sa +<p>On sait que, depuis Marengo jusqu'à Wagram, Napoléon, favorisé et si +souvent enivré par la victoire, était devenu le maître incontesté +<span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> de l'Europe. Après Wagram il songea à perpétuer sa domination +en se donnant une épouse plus jeune et des héritiers légitimes de sa puissance. Il fixa son choix sur une jeune princesse de dix-huit ans, Marie-Louise, que la maison d'Autriche sacrifia pour obtenir des conditions de paix et d'alliance plus intimes, et qui fut -officiellement demandée à son père par les ambassadeurs de Bonaparte. -Joséphine fut répudiée, et les conditions du mariage débattues avec le +officiellement demandée à son père par les ambassadeurs de Bonaparte. +Joséphine fut répudiée, et les conditions du mariage débattues avec le Pape.</p> -<p>Les cardinaux arrivent à Paris. Consalvi, privé de ses fonctions de -ministre à Rome, n'était plus que le confident officiel de Pie VII. -Voici comment il rend compte de sa ruine définitive.</p> +<p>Les cardinaux arrivent à Paris. Consalvi, privé de ses fonctions de +ministre à Rome, n'était plus que le confident officiel de Pie VII. +Voici comment il rend compte de sa ruine définitive.</p> <h4>VII</h4> -<p>Pendant les années qui s'écoulèrent entre le premier ministère du +<p>Pendant les années qui s'écoulèrent entre le premier ministère du cardinal Consalvi et la rupture violente des relations de l'empereur -Napoléon avec Pie VII, le Pape, contraint par <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> Napoléon, -avait donné sa confiance officielle à un autre ministre. Le cardinal -Fesch, ambassadeur de Napoléon, était très-mal pour Consalvi.</p> +Napoléon avec Pie VII, le Pape, contraint par <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> Napoléon, +avait donné sa confiance officielle à un autre ministre. Le cardinal +Fesch, ambassadeur de Napoléon, était très-mal pour Consalvi.</p> -<p>Bonaparte l'estimait et le redoutait, il désirait son éloignement.</p> +<p>Bonaparte l'estimait et le redoutait, il désirait son éloignement.</p> -<p>«À cette cause,» dit le cardinal dans ses Mémoires, «s'en joignit une +<p>«À cette cause,» dit le cardinal dans ses Mémoires, «s'en joignit une autre que je ne puis passer sous silence. Ainsi que je l'ai dit, le -cardinal Fesch était ambassadeur de Napoléon à Rome. Il n'y eut pas -d'attentions compatibles avec mes devoirs, d'égards délicats et en -toute espèce de choses, que je n'eusse pour lui dès le principe. Fesch -le savait; il me témoigna tout d'abord une sincère reconnaissance, de -l'estime et même de l'amitié. Mais plusieurs raisons altérèrent +cardinal Fesch était ambassadeur de Napoléon à Rome. Il n'y eut pas +d'attentions compatibles avec mes devoirs, d'égards délicats et en +toute espèce de choses, que je n'eusse pour lui dès le principe. Fesch +le savait; il me témoigna tout d'abord une sincère reconnaissance, de +l'estime et même de l'amitié. Mais plusieurs raisons altérèrent ensuite son affection pour moi. Je ne sacrifiais certainement pas mon -honneur aux volontés de son maître, auprès duquel il ambitionnait de -se faire bien venir. En conséquence, pour ne pas paraître vis-à-vis de +honneur aux volontés de son maître, auprès duquel il ambitionnait de +se faire bien venir. En conséquence, pour ne pas paraître vis-à -vis de l'Empereur ou peu perspicace ou peu habile, il fallait une victime sur -le compte de laquelle on pût rejeter l'inflexibilité du Pape à ses -désirs. Fesch avait un caractère fort soupçonneux, et il s'imaginait -presque toujours <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> voir en réalité ce qui n'existait pas même -en rêve. Enfin, pour ne pas trop m'étendre sur ce sujet, il était par +le compte de laquelle on pût rejeter l'inflexibilité du Pape à ses +désirs. Fesch avait un caractère fort soupçonneux, et il s'imaginait +presque toujours <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> voir en réalité ce qui n'existait pas même +en rêve. Enfin, pour ne pas trop m'étendre sur ce sujet, il était par malheur devenu l'intime ami d'une famille dont le mari, par soif du -lucre, et la femme, par vanité, étaient mes plus cruels ennemis. Je -n'avais jamais voulu sacrifier les intérêts du Trésor à la cupidité du -premier et la bienséance à la coquetterie de la seconde.</p> - -<p>«Voyant, après de nombreux échecs, qu'ils n'avaient rien à gagner près -de moi et sous mon ministère, ces pauvres gens dirigèrent tous leurs -artifices et toutes leurs batteries vers l'ambassadeur de Napoléon. -C'était déjà la puissance qui dictait la loi au monde. Ces gens -espéraient qu'il leur serait possible de me faire sauter de mon poste. -Pour arriver à leur but, ils employèrent le mensonge, la duplicité, la -séduction.</p> - -<p>«Tous ces motifs réunis amenèrent le cardinal Fesch à me représenter -comme la cause unique de l'opposition du Pape à l'Empereur. Et +lucre, et la femme, par vanité, étaient mes plus cruels ennemis. Je +n'avais jamais voulu sacrifier les intérêts du Trésor à la cupidité du +premier et la bienséance à la coquetterie de la seconde.</p> + +<p>«Voyant, après de nombreux échecs, qu'ils n'avaient rien à gagner près +de moi et sous mon ministère, ces pauvres gens dirigèrent tous leurs +artifices et toutes leurs batteries vers l'ambassadeur de Napoléon. +C'était déjà la puissance qui dictait la loi au monde. Ces gens +espéraient qu'il leur serait possible de me faire sauter de mon poste. +Pour arriver à leur but, ils employèrent le mensonge, la duplicité, la +séduction.</p> + +<p>«Tous ces motifs réunis amenèrent le cardinal Fesch à me représenter +comme la cause unique de l'opposition du Pape à l'Empereur. Et cependant le Pontife n'avait pas besoin de tels mobiles. Mais il -suffisait à l'ambassadeur de France de voir que le Pontife résistait -pour inculper résolûment son ministre. La douceur du caractère de Pie +suffisait à l'ambassadeur de France de voir que le Pontife résistait +pour inculper résolûment son ministre. La douceur du caractère de Pie VII l'avait mal fait <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> juger en France. On ne sut pas distinguer en lui ce besoin d'accomplir ses devoirs, besoin qui l'emportait sur tout le reste.</p> -<p>«Peu de paroles suffiront relativement à ce sujet, c'est-à-dire à -l'opinion en partie personnelle et en partie inspirée que l'Empereur -nourrissait sur mon compte. Il enjoignit à son plénipotentiaire de me -communiquer la lettre qu'il lui écrivait de sa main,—ce qui fut -fait.—En parlant de moi dans cette lettre, il termine ainsi: «Dites +<p>«Peu de paroles suffiront relativement à ce sujet, c'est-à -dire à +l'opinion en partie personnelle et en partie inspirée que l'Empereur +nourrissait sur mon compte. Il enjoignit à son plénipotentiaire de me +communiquer la lettre qu'il lui écrivait de sa main,—ce qui fut +fait.—En parlant de moi dans cette lettre, il termine ainsi: «Dites au cardinal Consalvi de ma part que, s'il aime son pays, il n'a qu'une -de ces deux choses à faire: ou obéir à tout ce que je veux, ou bien -laisser le ministère.»</p> - -<p>«Je ne balançai point un instant quand le cardinal Fesch me fit lire -cette dépêche, et je lui permis de répondre de ma part «que je ne -ferais jamais la première des deux choses, et que j'étais tout prêt à -exécuter la seconde dès que le Pape m'y autoriserait, afin de ne pas -servir de prétexte ou de motif aux malheurs de mon pays.» Pendant tout -le temps que le cardinal Fesch résida à Rome, les déclarations les -plus impérieuses de l'Empereur contre moi, ainsi que les manifestes -les plus péremptoires de sa volonté de ne plus me voir <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> au -ministère, et les menaces des plus grands périls pour l'État si je -restais dans ma charge, se multiplièrent à l'infini. Les objurgations -en vinrent à un tel point qu'il fallut toute la fermeté de ce -caractère que l'Europe a depuis, et à son étonnement, admiré dans le -Pape, pour le faire résister non moins aux efforts de la France afin -de m'éloigner de ses côtés, qu'à mes prières elles-mêmes. Je les -appuyais sur ma ferme résolution de n'être pas l'occasion de tous les -désastres qui fondraient sur Sa Sainteté et sur l'État; je disais +de ces deux choses à faire: ou obéir à tout ce que je veux, ou bien +laisser le ministère.»</p> + +<p>«Je ne balançai point un instant quand le cardinal Fesch me fit lire +cette dépêche, et je lui permis de répondre de ma part «que je ne +ferais jamais la première des deux choses, et que j'étais tout prêt à +exécuter la seconde dès que le Pape m'y autoriserait, afin de ne pas +servir de prétexte ou de motif aux malheurs de mon pays.» Pendant tout +le temps que le cardinal Fesch résida à Rome, les déclarations les +plus impérieuses de l'Empereur contre moi, ainsi que les manifestes +les plus péremptoires de sa volonté de ne plus me voir <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> au +ministère, et les menaces des plus grands périls pour l'État si je +restais dans ma charge, se multiplièrent à l'infini. Les objurgations +en vinrent à un tel point qu'il fallut toute la fermeté de ce +caractère que l'Europe a depuis, et à son étonnement, admiré dans le +Pape, pour le faire résister non moins aux efforts de la France afin +de m'éloigner de ses côtés, qu'à mes prières elles-mêmes. Je les +appuyais sur ma ferme résolution de n'être pas l'occasion de tous les +désastres qui fondraient sur Sa Sainteté et sur l'État; je disais qu'il fallait avoir soin de ne pas inculquer aux peuples,—quoique -sans raison,—la pensée que ces désastres arrivaient parce que le Pape -avait voulu me défendre, et qu'on les aurait évités s'il eût consenti -à me sacrifier, quoique sans motifs, aux exigences de celui qui -pouvait tout. Le Pape resta toujours inébranlable. Il trouvait en moi, -disait-il, des qualités appropriées à son service et à celui de -l'Église attaquée; mais c'était un pur effet de sa bonté, car ces -qualités n'existaient pas.</p> - -<p>«La fureur de Napoléon, excitée par la résistance de Pie VII à ses -desseins et à ses volontés, allait toujours croissant. Il avait -substitué <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> le ministre Alquier au cardinal Fesch, qu'il venait -de rappeler, afin que son oncle et cardinal ne fût pas l'exécuteur de -la dernière ruine de Rome, quand l'heure de la réaliser aurait sonné. -Alquier reçut contre moi les mêmes ordres que son prédécesseur, mais -ils n'eurent pas plus de succès pendant un certain temps. Enfin le -moment arriva où le Pape crut opportun de se rendre à l'idée de ma -retraite. Peu après, l'Empereur répondit au Pape par une note -officielle de M. de Talleyrand, ministre des affaires étrangères. On -reproduisait dans cette note les prétentions naguère exposées sur sa -souveraineté dominatrice à Rome et dans l'État ecclésiastique,—<i>sulla -sua soprasovranità di Roma e Stato ecclesiastico</i>,—ainsi que sur la -dépendance du Saint-Siége.</p> - -<p>«Cette note demandait encore que l'on entrât dans le système de -l'Empereur, que le Pape fît la guerre aux Anglais, qu'il reconnût pour +sans raison,—la pensée que ces désastres arrivaient parce que le Pape +avait voulu me défendre, et qu'on les aurait évités s'il eût consenti +à me sacrifier, quoique sans motifs, aux exigences de celui qui +pouvait tout. Le Pape resta toujours inébranlable. Il trouvait en moi, +disait-il, des qualités appropriées à son service et à celui de +l'Église attaquée; mais c'était un pur effet de sa bonté, car ces +qualités n'existaient pas.</p> + +<p>«La fureur de Napoléon, excitée par la résistance de Pie VII à ses +desseins et à ses volontés, allait toujours croissant. Il avait +substitué <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> le ministre Alquier au cardinal Fesch, qu'il venait +de rappeler, afin que son oncle et cardinal ne fût pas l'exécuteur de +la dernière ruine de Rome, quand l'heure de la réaliser aurait sonné. +Alquier reçut contre moi les mêmes ordres que son prédécesseur, mais +ils n'eurent pas plus de succès pendant un certain temps. Enfin le +moment arriva où le Pape crut opportun de se rendre à l'idée de ma +retraite. Peu après, l'Empereur répondit au Pape par une note +officielle de M. de Talleyrand, ministre des affaires étrangères. On +reproduisait dans cette note les prétentions naguère exposées sur sa +souveraineté dominatrice à Rome et dans l'État ecclésiastique,—<i>sulla +sua soprasovranità di Roma e Stato ecclesiastico</i>,—ainsi que sur la +dépendance du Saint-Siége.</p> + +<p>«Cette note demandait encore que l'on entrât dans le système de +l'Empereur, que le Pape fît la guerre aux Anglais, qu'il reconnût pour ses amis et pour ses ennemis les amis et les ennemis de l'Empereur, et -autres choses semblables, conséquences de sa prétendue -<i>soprasovranità</i>. Le Pape répondit négativement à tout. Mais pour -prêter à cet acte solennel un plus <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> grand poids, pour qu'on ne -pût attribuer ce refus à une influence étrangère, mais à la volonté -spontanée et propre du Saint-Père lui-même, et pour que ce refus pût -amener chez l'Empereur la conviction que l'unique et véritable -impossibilité de manquer à ses devoirs sacrés et non des inspirations -étrangères empêchaient Pie VII d'accéder à ses désirs, on jugea que -c'était le moment de compenser le nom définitif donné aux prétentions -impériales, par le bonheur qu'il ressentirait en m'arrachant lui-même -du ministère. On prouvait ainsi à Napoléon que le Pape faisait pour -lui plaire, bien qu'à contre-cœur, tout ce qu'il était possible de -faire, mais qu'il n'accordait pas ce que ses devoirs sacrés lui -interdisaient de céder. Le Saint-Père se résolut d'autant mieux à +autres choses semblables, conséquences de sa prétendue +<i>soprasovranità </i>. Le Pape répondit négativement à tout. Mais pour +prêter à cet acte solennel un plus <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> grand poids, pour qu'on ne +pût attribuer ce refus à une influence étrangère, mais à la volonté +spontanée et propre du Saint-Père lui-même, et pour que ce refus pût +amener chez l'Empereur la conviction que l'unique et véritable +impossibilité de manquer à ses devoirs sacrés et non des inspirations +étrangères empêchaient Pie VII d'accéder à ses désirs, on jugea que +c'était le moment de compenser le nom définitif donné aux prétentions +impériales, par le bonheur qu'il ressentirait en m'arrachant lui-même +du ministère. On prouvait ainsi à Napoléon que le Pape faisait pour +lui plaire, bien qu'à contre-cœur, tout ce qu'il était possible de +faire, mais qu'il n'accordait pas ce que ses devoirs sacrés lui +interdisaient de céder. Le Saint-Père se résolut d'autant mieux à consommer son sacrifice,—c'est ainsi qu'il l'appelait, dans sa -bonté,—que les exigences de l'Empereur et les refus du Pape n'avaient -pas été jusqu'alors livrés à la publicité. Il était donc permis -d'espérer qu'après la satisfaction de mon renvoi obtenue, Napoléon se -convaincrait de la réalité des obstacles s'opposant à ce que Pie VII -adhérât à ses désirs, et que, dans ce cas, il se désisterait <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> -de ses prétentions. Il pouvait le faire sans froisser son -amour-propre, justement parce que rien n'avait encore transpiré dans -le public, ainsi que je l'ai dit. Je dois rendre justice à la droiture -des intentions du Pape et à son excessive bonté envers moi. Il ne les -fit céder qu'à cette considération puissante et ne se soumit qu'à ces -réflexions. Il me sera permis de rendre encore justice, non à -moi-même,—ce qui ne serait pas convenable,—mais à la vérité, sur une -particularité qui me regarde. Je dirai donc que, quoique non-seulement -je n'eusse pas ambitionné la secrétairerie d'État, mais encore que -j'eusse fait tout mon possible pour en décliner les honneurs, -cependant ce n'eût pas été au milieu des périls qui menaçaient le -Saint-Siège et le Pape, mon grand bienfaiteur, que j'aurais privé l'un +bonté,—que les exigences de l'Empereur et les refus du Pape n'avaient +pas été jusqu'alors livrés à la publicité. Il était donc permis +d'espérer qu'après la satisfaction de mon renvoi obtenue, Napoléon se +convaincrait de la réalité des obstacles s'opposant à ce que Pie VII +adhérât à ses désirs, et que, dans ce cas, il se désisterait <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> +de ses prétentions. Il pouvait le faire sans froisser son +amour-propre, justement parce que rien n'avait encore transpiré dans +le public, ainsi que je l'ai dit. Je dois rendre justice à la droiture +des intentions du Pape et à son excessive bonté envers moi. Il ne les +fit céder qu'à cette considération puissante et ne se soumit qu'à ces +réflexions. Il me sera permis de rendre encore justice, non à +moi-même,—ce qui ne serait pas convenable,—mais à la vérité, sur une +particularité qui me regarde. Je dirai donc que, quoique non-seulement +je n'eusse pas ambitionné la secrétairerie d'État, mais encore que +j'eusse fait tout mon possible pour en décliner les honneurs, +cependant ce n'eût pas été au milieu des périls qui menaçaient le +Saint-Siège et le Pape, mon grand bienfaiteur, que j'aurais privé l'un et l'autre de mes services, quels qu'ils fussent. Toutefois je me -laissai guider dans ma conduite par la pensée dont je viens de parler. -Il en coûta beaucoup à mon cœur à cause des circonstances, et aussi -parce qu'il fallait quitter celui que je vénérais et chérissais tant.</p> - -<p>«La chose ainsi arrêtée entre le Pape et moi, le même courrier -extraordinaire portant à Paris <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> le nouveau refus de Pie VII à -propos des grandes affaires qui étaient l'objet des convoitises -ambitieuses de l'empereur Napoléon, lui porta en même temps -l'acceptation pontificale de mon éloignement du ministère, et la -nomination de mon successeur. C'était le cardinal Casoni. Cela arriva +laissai guider dans ma conduite par la pensée dont je viens de parler. +Il en coûta beaucoup à mon cœur à cause des circonstances, et aussi +parce qu'il fallait quitter celui que je vénérais et chérissais tant.</p> + +<p>«La chose ainsi arrêtée entre le Pape et moi, le même courrier +extraordinaire portant à Paris <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> le nouveau refus de Pie VII à +propos des grandes affaires qui étaient l'objet des convoitises +ambitieuses de l'empereur Napoléon, lui porta en même temps +l'acceptation pontificale de mon éloignement du ministère, et la +nomination de mon successeur. C'était le cardinal Casoni. Cela arriva le 17 juin 1806, si je ne me trompe. Je ne dois pas raconter la -douleur du Pape et la mienne à cette séparation. Il me sera permis de -dire seulement que ce ne fut pas sans des pleurs réciproques et que, -dans la suite des temps, le Saint-Père ne démentit jamais son immense +douleur du Pape et la mienne à cette séparation. Il me sera permis de +dire seulement que ce ne fut pas sans des pleurs réciproques et que, +dans la suite des temps, le Saint-Père ne démentit jamais son immense bienveillance envers moi.</p> -<p>«Je n'avais donc pas revu depuis mon arrivée le ministre Fouché. Voilà -que ce soir-là, tandis que nous attendions la sortie des souverains de +<p>«Je n'avais donc pas revu depuis mon arrivée le ministre Fouché. Voilà +que ce soir-là , tandis que nous attendions la sortie des souverains de leurs appartements, il s'approche de moi, puis, me prenant par la main, il me conduit dans un coin du salon. Il me dit alors avec -cordialité et intérêt: «Est-il vrai qu'il y a plusieurs cardinaux qui -refusent d'assister au mariage de l'empereur?»</p> - -<p>«À cette question, je me tus, n'ayant rien à riposter et ne voulant -surtout désigner personne. Il ajouta: «Mon cher Monsieur le cardinal, -<span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> ne savez-vous pas qu'en ma qualité de ministre de la police, -je dois déjà être instruit avec certitude de ce que j'avance? Ma -demande n'est donc que de pure politesse.»</p> - -<p>«Forcé de répondre, je lui déclarai que je ne savais vraiment ni -combien il y en avait, ni qui ils étaient, mais que lui, Fouché, -s'entretenait avec l'un d'entre eux. Il s'écria alors: «Ah! que me -dites-vous? l'Empereur m'en a parlé ce matin, et il vous a nommé dans -sa colère; mais je lui ai affirmé que, quant à vous, il n'était pas à -présumer que ce fût vraisemblable.»</p> - -<p>«Je lui répétai que c'était vrai, et très-vrai. Il me plaça aussitôt -sous les yeux les dangereuses conséquences d'une telle action, qui -intéressait l'État, la personne même de l'Empereur, ainsi que la -succession au trône, et qui prêtait tant de hardiesse aux mécontents. -Il n'y eut rien au monde qu'il ne tentât pour m'amener à persuader aux -autres d'intervenir ou tout au moins,—car il m'entendait répéter que -cela n'était pas possible,—à intervenir moi-même. Il me faisait -remarquer que le plus grand mal était de me voir parmi ceux qui +cordialité et intérêt: «Est-il vrai qu'il y a plusieurs cardinaux qui +refusent d'assister au mariage de l'empereur?»</p> + +<p>«À cette question, je me tus, n'ayant rien à riposter et ne voulant +surtout désigner personne. Il ajouta: «Mon cher Monsieur le cardinal, +<span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> ne savez-vous pas qu'en ma qualité de ministre de la police, +je dois déjà être instruit avec certitude de ce que j'avance? Ma +demande n'est donc que de pure politesse.»</p> + +<p>«Forcé de répondre, je lui déclarai que je ne savais vraiment ni +combien il y en avait, ni qui ils étaient, mais que lui, Fouché, +s'entretenait avec l'un d'entre eux. Il s'écria alors: «Ah! que me +dites-vous? l'Empereur m'en a parlé ce matin, et il vous a nommé dans +sa colère; mais je lui ai affirmé que, quant à vous, il n'était pas à +présumer que ce fût vraisemblable.»</p> + +<p>«Je lui répétai que c'était vrai, et très-vrai. Il me plaça aussitôt +sous les yeux les dangereuses conséquences d'une telle action, qui +intéressait l'État, la personne même de l'Empereur, ainsi que la +succession au trône, et qui prêtait tant de hardiesse aux mécontents. +Il n'y eut rien au monde qu'il ne tentât pour m'amener à persuader aux +autres d'intervenir ou tout au moins,—car il m'entendait répéter que +cela n'était pas possible,—à intervenir moi-même. Il me faisait +remarquer que le plus grand mal était de me voir parmi ceux qui refusaient d'assister au mariage; car, disait-il, <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> vous -marquez, après le concordat et après avoir été premier ministre si -longtemps.» Il ajouta quelque chose sur les qualités personnelles +marquez, après le concordat et après avoir été premier ministre si +longtemps.» Il ajouta quelque chose sur les qualités personnelles qu'il rencontrait en moi, quoiqu'elles n'y fussent certainement pas.</p> -<p>«Je tins ferme, et je répondis à tout. Je lui exposai les motifs qui -nous obligeaient, bien qu'à nos risques et périls, à observer cette -conduite, et je l'assurai que l'accomplissement de mes devoirs était +<p>«Je tins ferme, et je répondis à tout. Je lui exposai les motifs qui +nous obligeaient, bien qu'à nos risques et périls, à observer cette +conduite, et je l'assurai que l'accomplissement de mes devoirs était ce que je voulais et devais avoir en vue plus que tout autre. Je ne -lui cachai point ce que nous avions fait pour éviter la publicité d'un -pareil choc; je lui communiquai notre demande afin de ne pas être -invités, demande restée sans effet.</p> - -<p>«Il serait trop long de rapporter tout ce que nous échangeâmes de -paroles dans cette conversation interminable, qui me coûta, je le -répète, des sueurs de mort. Jamais il ne s'avouait vaincu, et il mit -fin à l'entretien en affirmant que si nous ne voulions pas assister au -mariage civil, on n'y ferait guère attention, quoique cela déplût +lui cachai point ce que nous avions fait pour éviter la publicité d'un +pareil choc; je lui communiquai notre demande afin de ne pas être +invités, demande restée sans effet.</p> + +<p>«Il serait trop long de rapporter tout ce que nous échangeâmes de +paroles dans cette conversation interminable, qui me coûta, je le +répète, des sueurs de mort. Jamais il ne s'avouait vaincu, et il mit +fin à l'entretien en affirmant que si nous ne voulions pas assister au +mariage civil, on n'y ferait guère attention, quoique cela déplût beaucoup, mais qu'il fallait absolument nous rendre au mariage -ecclésiastique, <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> si nous ne cherchions pas à pousser les -choses à la dernière ruine; puis il me supplia d'en aviser mes -collègues.</p> +ecclésiastique, <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> si nous ne cherchions pas à pousser les +choses à la dernière ruine; puis il me supplia d'en aviser mes +collègues.</p> -<p>«Il obtint sans cesse une réponse négative, excepté à sa demande de -notification aux autres cardinaux, notification que j'exécutai -fidèlement.</p> +<p>«Il obtint sans cesse une réponse négative, excepté à sa demande de +notification aux autres cardinaux, notification que j'exécutai +fidèlement.</p> -<p>«Notre dialogue fut interrompu par l'entrée des souverains, auxquels -nous devions tous être présentés. À leur apparition, chacun courut +<p>«Notre dialogue fut interrompu par l'entrée des souverains, auxquels +nous devions tous être présentés. À leur apparition, chacun courut prendre sa place. L'empereur tenait par la main la nouvelle -impératrice, et lui désignait chaque personne à mesure qu'il les -rencontrait dans le cercle. Quand il arriva à la place où nous étions, -il s'écria: «Ah! les cardinaux!» Puis, avec beaucoup d'amabilité et de -courtoisie, il nous présenta un à un, nous appelant par notre nom et -ajoutant à quelques-uns certaines qualités particulières, comme il fit -pour moi en disant: «Celui qui a fait le concordat.»</p> - -<p>«On sut ensuite qu'il ne s'était montré aussi gracieux que dans le but -de séduire les cardinaux récalcitrants à sa volonté.</p> - -<p>«Nous répondîmes tous par une inclination, <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> et rien de plus. -Ayant parcouru le cercle de notre côté, il alla où se trouvaient les +impératrice, et lui désignait chaque personne à mesure qu'il les +rencontrait dans le cercle. Quand il arriva à la place où nous étions, +il s'écria: «Ah! les cardinaux!» Puis, avec beaucoup d'amabilité et de +courtoisie, il nous présenta un à un, nous appelant par notre nom et +ajoutant à quelques-uns certaines qualités particulières, comme il fit +pour moi en disant: «Celui qui a fait le concordat.»</p> + +<p>«On sut ensuite qu'il ne s'était montré aussi gracieux que dans le but +de séduire les cardinaux récalcitrants à sa volonté.</p> + +<p>«Nous répondîmes tous par une inclination, <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> et rien de plus. +Ayant parcouru le cercle de notre côté, il alla où se trouvaient les autres grands de l'empire, les ministres, et il sortit enfin des -salons pour se rendre au théâtre. Nous retournâmes à Paris, et les -treize s'étant rassemblés chez le cardinal Mattei, je leur racontai ce -que m'avait dit le ministre Fouché. Mes paroles, tout en augmentant la -tristesse commune, ne modifièrent pourtant pas notre résolution.</p> - -<p>«Le jour suivant, qui était le dimanche, on célébra le mariage civil à -Saint-Cloud. Les treize n'y intervinrent pas. Des quatorze autres déjà -nommés plus haut, onze assistèrent à cette cérémonie: ce furent les +salons pour se rendre au théâtre. Nous retournâmes à Paris, et les +treize s'étant rassemblés chez le cardinal Mattei, je leur racontai ce +que m'avait dit le ministre Fouché. Mes paroles, tout en augmentant la +tristesse commune, ne modifièrent pourtant pas notre résolution.</p> + +<p>«Le jour suivant, qui était le dimanche, on célébra le mariage civil à +Saint-Cloud. Les treize n'y intervinrent pas. Des quatorze autres déjà +nommés plus haut, onze assistèrent à cette cérémonie: ce furent les cardinaux Joseph Doria et Antoine Doria, Roverella, Vincenti, Zondadari, Spina, Caselli, Fabrice Ruffo, Albani, Erskine et Maury. Le -cardinal Fesch fut le douzième. Le cardinal de Bayane, étant malade, -ne put s'y rendre. Les cardinaux Despuig et Dugnani s'excusèrent sous -prétexte de maladie. Tous les trois, ils écrivirent au cardinal Fesch, -en déclarant qu'ils ne pouvaient aller à Saint-Cloud. Cela arriva le +cardinal Fesch fut le douzième. Le cardinal de Bayane, étant malade, +ne put s'y rendre. Les cardinaux Despuig et Dugnani s'excusèrent sous +prétexte de maladie. Tous les trois, ils écrivirent au cardinal Fesch, +en déclarant qu'ils ne pouvaient aller à Saint-Cloud. Cela arriva le dimanche.</p> -<p>«Le lundi 2 avril était le grand jour de l'entrée <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> triomphale -de l'empereur et de la nouvelle impératrice à Paris pour célébrer la +<p>«Le lundi 2 avril était le grand jour de l'entrée <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> triomphale +de l'empereur et de la nouvelle impératrice à Paris pour célébrer la fonction du mariage religieux dans la chapelle des Tuileries.</p> -<p>«On avait espéré que les paroles de Fouché à Saint-Cloud auraient -ébranlé les treize cardinaux, et qu'elles les engageraient pour le -moins à intervenir au mariage ecclésiastique, s'ils ne voulaient pas -assister au mariage civil. On prépara donc des siéges pour tout le -sacré collége, quoique les treize n'eussent point participé au mariage +<p>«On avait espéré que les paroles de Fouché à Saint-Cloud auraient +ébranlé les treize cardinaux, et qu'elles les engageraient pour le +moins à intervenir au mariage ecclésiastique, s'ils ne voulaient pas +assister au mariage civil. On prépara donc des siéges pour tout le +sacré collége, quoique les treize n'eussent point participé au mariage civil.</p> -<p>«Quand sonna l'heure décisive, et que l'on s'aperçut que nous -manquions encore à cette cérémonie, on fit enlever promptement les -fauteuils vides, afin que le public ne remarquât pas trop notre +<p>«Quand sonna l'heure décisive, et que l'on s'aperçut que nous +manquions encore à cette cérémonie, on fit enlever promptement les +fauteuils vides, afin que le public ne remarquât pas trop notre absence.</p> -<p>«Douze cardinaux, y compris le cardinal Fesch officiant, assistèrent -au mariage ecclésiastique, et ce furent ceux-là mêmes que j'ai nommés -plus haut, à l'exception du cardinal de Bayane. Sa mauvaise santé ne -lui avait pas permis d'aller au mariage civil; il s'efforça, malgré -ses douleurs, de se rendre à la chapelle, et il assista à la -solennité. Le cardinal Erskine, <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> très-souffrant depuis -longtemps, s'était rendu à Saint-Cloud la veille, ayant un pied dans +<p>«Douze cardinaux, y compris le cardinal Fesch officiant, assistèrent +au mariage ecclésiastique, et ce furent ceux-là mêmes que j'ai nommés +plus haut, à l'exception du cardinal de Bayane. Sa mauvaise santé ne +lui avait pas permis d'aller au mariage civil; il s'efforça, malgré +ses douleurs, de se rendre à la chapelle, et il assista à la +solennité. Le cardinal Erskine, <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> très-souffrant depuis +longtemps, s'était rendu à Saint-Cloud la veille, ayant un pied dans la tombe, comme on a l'habitude de le dire. Il se leva le lendemain, -et il était déjà prêt à aller aux Tuileries, quand il éprouva deux -évanouissements qui le retinrent de force dans son hôtel. Les deux -autres cardinaux, Dugnani et Despuig, s'excusèrent cette fois encore, -alléguant pour motif leur santé, et ils n'assistèrent pas au mariage -ecclésiastique. Tous trois écrivirent aussi ce jour-là même au -cardinal Fesch, et ils lui firent savoir que la maladie les empêchait -d'intervenir. On les considéra donc comme ayant assisté, puisque leur -abstention n'était pas volontaire. Ils ne réclamèrent point, ils ne se -défendirent point de cette accusation; ils soutinrent même depuis que -l'on devait et que l'on pouvait intervenir. Pendant la célébration du -mariage civil et du mariage religieux, les treize cardinaux restés -volontairement à l'écart ne sortirent point de leurs demeures, pas -même la nuit. Ils renoncèrent à la curiosité de voir les fêtes et les +et il était déjà prêt à aller aux Tuileries, quand il éprouva deux +évanouissements qui le retinrent de force dans son hôtel. Les deux +autres cardinaux, Dugnani et Despuig, s'excusèrent cette fois encore, +alléguant pour motif leur santé, et ils n'assistèrent pas au mariage +ecclésiastique. Tous trois écrivirent aussi ce jour-là même au +cardinal Fesch, et ils lui firent savoir que la maladie les empêchait +d'intervenir. On les considéra donc comme ayant assisté, puisque leur +abstention n'était pas volontaire. Ils ne réclamèrent point, ils ne se +défendirent point de cette accusation; ils soutinrent même depuis que +l'on devait et que l'on pouvait intervenir. Pendant la célébration du +mariage civil et du mariage religieux, les treize cardinaux restés +volontairement à l'écart ne sortirent point de leurs demeures, pas +même la nuit. Ils renoncèrent à la curiosité de voir les fêtes et les illuminations qui eurent lieu avec tant de pompe dans ces deux -journées ainsi que dans la soirée. Les convenances leur <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> -imposèrent cette réserve, et l'on s'imaginera facilement qu'ils eurent -alors le cœur tourné vers d'autres pensées.</p> +journées ainsi que dans la soirée. Les convenances leur <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> +imposèrent cette réserve, et l'on s'imaginera facilement qu'ils eurent +alors le cœur tourné vers d'autres pensées.</p> -<p>«Durant ces heures mémorables, ils ressentirent de mortelles angoisses -en réfléchissant sur la grande action qu'ils entreprenaient et sur les -conséquences qui devaient en découler. Ils restèrent tout ce temps +<p>«Durant ces heures mémorables, ils ressentirent de mortelles angoisses +en réfléchissant sur la grande action qu'ils entreprenaient et sur les +conséquences qui devaient en découler. Ils restèrent tout ce temps dans une ignorance parfaite de l'impression produite par leur -abstention sur l'esprit de l'empereur; car, ainsi que je l'ai raconté, -ils ne quittèrent pas leurs appartements, et personne n'osa les +abstention sur l'esprit de l'empereur; car, ainsi que je l'ai raconté, +ils ne quittèrent pas leurs appartements, et personne n'osa les visiter.</p> -<p>«Quand Napoléon entra dans la chapelle, il jeta tout d'abord son -regard sur les places réservées aux cardinaux. En n'en voyant que onze -(le cardinal Fesch était à l'autel pour la fonction), ses yeux -étincelèrent tellement et son visage prit un tel air de colère et de -férocité, que ceux qui l'observaient présagèrent la ruine de tous les -princes de l'Église n'assistant pas au mariage. Ils nous firent part -de leurs inquiétudes, et ce que je vais ajouter prouvera qu'ils ne -s'étaient pas trompés.</p> - -<p>«Le jour suivant était réservé pour la quatrième invitation, celle -relative à la présentation <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> aux souverains assis sur leurs -trônes. Comme il avait été convenu entre les treize qu'ils -assisteraient à cette cérémonie, ils s'y rendirent tous. L'invitation -portait qu'il fallait paraître en grand costume, c'est-à-dire revêtu -de la pourpre cardinalice. Chacun de nous alla aux Tuileries à l'heure -prescrite. Deux heures s'écoulèrent dans les appartements voisins de -la salle du trône, où se trouvaient l'empereur et l'archiduchesse, -environnés des rois, des princes du sang et des hauts dignitaires. Ces -appartements étaient remplis par les cardinaux, le sénat, le corps -législatif, les évêques, les ministres, et les autres corps de l'État, -les chambellans, les dames du palais, etc. Nous y rencontrâmes nos -collègues qui avaient assisté aux deux mariages civil et religieux. Ni -les uns ni les autres ne parlèrent de cette affaire.</p> - -<p>«Tout le monde était pêle-mêle, attendant l'heure de l'entrée. Enfin -la porte s'ouvrit, et le défilé commença. Les sénateurs eurent la -préséance sur les cardinaux, et ils furent introduits les premiers. Le -cardinal Fesch étant sénateur,—je ne puis cacher dans cet écrit ce -qui est indispensable pour qu'il soit véridique,—fit <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> la -faute de marcher avec les sénateurs plutôt qu'avec les cardinaux. Il -préféra donc ainsi ce corps laïque à celui auquel, par sa dignité, son -ancienneté et ses serments, il appartenait d'une manière plus étroite. -L'exemple de nos collègues qui, quoique sénateurs, ne voulurent pas se -joindre à ce corps, mais à celui auquel ils appartenaient depuis -longtemps, ne produisit sur lui aucune impression. Après le sénat, le -conseil d'État passa encore avant les cardinaux. Le corps législatif -eut même le pas sur nous. Tandis que ces nombreux personnages -défilaient successivement, et que les cardinaux, confondus dans la -foule et sans le moindre égard pour leur dignité, dévoraient ces -humiliations en attendant que le héraut d'armes ou le maître des -cérémonies, qui était à la porte, les appelât enfin, on vit tout d'un -coup s'élancer de la salle du trône un officier chargé d'un ordre de -l'empereur. Sa Majesté l'avait appelé près du trône sur lequel elle -était assise, et lui avait enjoint de pénétrer dans l'antichambre et -d'en chasser tous les cardinaux qui n'avaient pas assisté au mariage, +<p>«Quand Napoléon entra dans la chapelle, il jeta tout d'abord son +regard sur les places réservées aux cardinaux. En n'en voyant que onze +(le cardinal Fesch était à l'autel pour la fonction), ses yeux +étincelèrent tellement et son visage prit un tel air de colère et de +férocité, que ceux qui l'observaient présagèrent la ruine de tous les +princes de l'Église n'assistant pas au mariage. Ils nous firent part +de leurs inquiétudes, et ce que je vais ajouter prouvera qu'ils ne +s'étaient pas trompés.</p> + +<p>«Le jour suivant était réservé pour la quatrième invitation, celle +relative à la présentation <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> aux souverains assis sur leurs +trônes. Comme il avait été convenu entre les treize qu'ils +assisteraient à cette cérémonie, ils s'y rendirent tous. L'invitation +portait qu'il fallait paraître en grand costume, c'est-à -dire revêtu +de la pourpre cardinalice. Chacun de nous alla aux Tuileries à l'heure +prescrite. Deux heures s'écoulèrent dans les appartements voisins de +la salle du trône, où se trouvaient l'empereur et l'archiduchesse, +environnés des rois, des princes du sang et des hauts dignitaires. Ces +appartements étaient remplis par les cardinaux, le sénat, le corps +législatif, les évêques, les ministres, et les autres corps de l'État, +les chambellans, les dames du palais, etc. Nous y rencontrâmes nos +collègues qui avaient assisté aux deux mariages civil et religieux. Ni +les uns ni les autres ne parlèrent de cette affaire.</p> + +<p>«Tout le monde était pêle-mêle, attendant l'heure de l'entrée. Enfin +la porte s'ouvrit, et le défilé commença. Les sénateurs eurent la +préséance sur les cardinaux, et ils furent introduits les premiers. Le +cardinal Fesch étant sénateur,—je ne puis cacher dans cet écrit ce +qui est indispensable pour qu'il soit véridique,—fit <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> la +faute de marcher avec les sénateurs plutôt qu'avec les cardinaux. Il +préféra donc ainsi ce corps laïque à celui auquel, par sa dignité, son +ancienneté et ses serments, il appartenait d'une manière plus étroite. +L'exemple de nos collègues qui, quoique sénateurs, ne voulurent pas se +joindre à ce corps, mais à celui auquel ils appartenaient depuis +longtemps, ne produisit sur lui aucune impression. Après le sénat, le +conseil d'État passa encore avant les cardinaux. Le corps législatif +eut même le pas sur nous. Tandis que ces nombreux personnages +défilaient successivement, et que les cardinaux, confondus dans la +foule et sans le moindre égard pour leur dignité, dévoraient ces +humiliations en attendant que le héraut d'armes ou le maître des +cérémonies, qui était à la porte, les appelât enfin, on vit tout d'un +coup s'élancer de la salle du trône un officier chargé d'un ordre de +l'empereur. Sa Majesté l'avait appelé près du trône sur lequel elle +était assise, et lui avait enjoint de pénétrer dans l'antichambre et +d'en chasser tous les cardinaux qui n'avaient pas assisté au mariage, parce qu'elle ne daignerait pas les <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> recevoir. L'officier -allait sortir de la salle du trône quand l'empereur le rappela; puis, +allait sortir de la salle du trône quand l'empereur le rappela; puis, changeant subitement son ordre, il lui intima de faire expulser seulement les cardinaux Opizzoni et Consalvi. Mais l'officier, ne saisissant pas bien cette seconde instruction, crut que l'empereur, -après avoir chassé ces cardinaux, voulait que l'on nommât spécialement -les deux cardinaux désignés. Il agit donc ainsi. Il est plus facile +après avoir chassé ces cardinaux, voulait que l'on nommât spécialement +les deux cardinaux désignés. Il agit donc ainsi. Il est plus facile d'imaginer que de peindre cette expulsion de treize cardinaux en -grande pourpre, expulsion opérée dans un lieu si public, à la face de -tous et avec tant d'ignominie. Tous les yeux se tournèrent sur les -treize cardinaux que l'on mettait à la porte; ils traversèrent ainsi -la dernière antichambre, les autres qui précédaient et qui étaient +grande pourpre, expulsion opérée dans un lieu si public, à la face de +tous et avec tant d'ignominie. Tous les yeux se tournèrent sur les +treize cardinaux que l'on mettait à la porte; ils traversèrent ainsi +la dernière antichambre, les autres qui précédaient et qui étaient remplies de monde, les salles et le grand vestibule. Leurs voitures -avaient disparu au milieu de la confusion; ils retournèrent à leurs -logis, pleins des pensées qu'un semblable événement devait provoquer -dans leurs âmes.</p> +avaient disparu au milieu de la confusion; ils retournèrent à leurs +logis, pleins des pensées qu'un semblable événement devait provoquer +dans leurs âmes.</p> -<p>«Les cardinaux qui étaient intervenus au mariage demeurèrent dans +<p>«Les cardinaux qui étaient intervenus au mariage demeurèrent dans l'antichambre, et ils subirent encore l'humiliation de se voir -<span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> précéder dans l'introduction,—je ne sais si ce fut une -équivoque ou un ordre pour mortifier le corps auquel ils -appartenaient,—par les ministres de l'empire, bien que le cérémonial -français lui-même accorde la préséance sur eux aux cardinaux. C'était -d'un seul coup blesser la justice, les règles et l'usage, qui les +<span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> précéder dans l'introduction,—je ne sais si ce fut une +équivoque ou un ordre pour mortifier le corps auquel ils +appartenaient,—par les ministres de l'empire, bien que le cérémonial +français lui-même accorde la préséance sur eux aux cardinaux. C'était +d'un seul coup blesser la justice, les règles et l'usage, qui les placent au-dessus des grands dignitaires et des princes du sang. Enfin, quand vint leur tour, ils furent admis. La fonction consistait -à entrer lentement un à un, à s'arrêter au pied du trône, à faire une -profonde inclination et à sortir par la porte de la salle suivante. Ce -fut alors,—tandis que les cardinaux arrivaient un à un pour saluer -respectueusement,—que l'empereur, du haut de son trône, adressant la -parole, tantôt à l'impératrice, tantôt aux dignitaires et aux princes +à entrer lentement un à un, à s'arrêter au pied du trône, à faire une +profonde inclination et à sortir par la porte de la salle suivante. Ce +fut alors,—tandis que les cardinaux arrivaient un à un pour saluer +respectueusement,—que l'empereur, du haut de son trône, adressant la +parole, tantôt à l'impératrice, tantôt aux dignitaires et aux princes qui l'environnaient, dit, avec la plus vive animation et la plus -grande colère, des choses très-cruelles contre les cardinaux absents, +grande colère, des choses très-cruelles contre les cardinaux absents, ou, pour parler plus exactement, contre deux d'entre eux, ajoutant -qu'il pouvait épargner les autres, car il les considérait comme des -théologiens gonflés de préjugés, et que c'était la raison de leur +qu'il pouvait épargner les autres, car il les considérait comme des +théologiens gonflés de préjugés, et que c'était la raison de leur conduite; <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> mais qu'il ne pardonnerait jamais aux cardinaux -Opizzoni et Consalvi; que le premier était un ingrat, puisqu'il lui -devait l'archevêché de Bologne et le chapeau de cardinal; que le -second était le plus coupable du Sacré Collége, n'ayant pas agi par -préjugés théologiques qu'il n'avait point, mais par haine, inimitié et -vengeance contre lui Napoléon, qui l'avait fait tomber du ministère; -que ce cardinal était un profond diplomate,—l'Empereur le disait du -moins,—et qu'il avait cherché à lui tendre un piége politique, le -mieux calculé de tous, en préparant à ses héritiers la plus sérieuse -des oppositions pour la succession au trône, celle de l'illégitimité.</p> - -<p>«Toujours s'enflammant de plus en plus dans l'irritation de sa parole +Opizzoni et Consalvi; que le premier était un ingrat, puisqu'il lui +devait l'archevêché de Bologne et le chapeau de cardinal; que le +second était le plus coupable du Sacré Collége, n'ayant pas agi par +préjugés théologiques qu'il n'avait point, mais par haine, inimitié et +vengeance contre lui Napoléon, qui l'avait fait tomber du ministère; +que ce cardinal était un profond diplomate,—l'Empereur le disait du +moins,—et qu'il avait cherché à lui tendre un piége politique, le +mieux calculé de tous, en préparant à ses héritiers la plus sérieuse +des oppositions pour la succession au trône, celle de l'illégitimité.</p> + +<p>«Toujours s'enflammant de plus en plus dans l'irritation de sa parole et dans la violence des expressions, il accumula tant de reproches -contre moi que mes amis en furent consternés et me crurent tôt ou tard -perdu sans rémission, tant étaient noires et terribles les couleurs -sous lesquelles l'Empereur dépeignait l'acte que j'avais commis, ainsi +contre moi que mes amis en furent consternés et me crurent tôt ou tard +perdu sans rémission, tant étaient noires et terribles les couleurs +sous lesquelles l'Empereur dépeignait l'acte que j'avais commis, ainsi que les autres, pour accomplir mes devoirs.</p> -<p>«Cette fureur de Napoléon contre moi était <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> si réelle, que -dans le premier accès, quand il sortit de la chapelle, le jour du -mariage ecclésiastique, il ordonna d'abord de fusiller trois des -cardinaux absents, Opizzoni, Consalvi et un troisième dont on ne sait -pas le nom avec certitude, mais que l'on croit être Litta ou di -Pietro. Ensuite il se borna à un seul, Consalvi. Je pense devoir la -non-exécution de cette sentence à l'amitié du ministre Fouché, qui fit -revenir l'Empereur sur sa détermination. On peut imaginer les émotions -qu'éprouvèrent les treize, tant par leur expulsion qu'à cause de ce +<p>«Cette fureur de Napoléon contre moi était <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> si réelle, que +dans le premier accès, quand il sortit de la chapelle, le jour du +mariage ecclésiastique, il ordonna d'abord de fusiller trois des +cardinaux absents, Opizzoni, Consalvi et un troisième dont on ne sait +pas le nom avec certitude, mais que l'on croit être Litta ou di +Pietro. Ensuite il se borna à un seul, Consalvi. Je pense devoir la +non-exécution de cette sentence à l'amitié du ministre Fouché, qui fit +revenir l'Empereur sur sa détermination. On peut imaginer les émotions +qu'éprouvèrent les treize, tant par leur expulsion qu'à cause de ce qu'on leur rapportait des faits et des gestes de l'Empereur. Le soir -du mercredi, quelques-uns d'entre nous apprirent que ce jour-là même, -on avait demandé, par ordre de l'Empereur, aux cardinaux Opizzoni et -aux autres des treize promus à l'épiscopat, la démission de leurs -évêchés. Ils étaient menacés de prison s'ils ne la donnaient pas -immédiatement: ils la signèrent, avec cette réserve néanmoins qu'elle -serait acceptée par le Pape. À huit heures, chacun de nous reçut un -billet très-succinct du ministre des cultes, dans lequel on nous -annonçait que, à neuf heures précises, <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> nous devions nous -rendre auprès de ce haut fonctionnaire pour recevoir les ordres de +du mercredi, quelques-uns d'entre nous apprirent que ce jour-là même, +on avait demandé, par ordre de l'Empereur, aux cardinaux Opizzoni et +aux autres des treize promus à l'épiscopat, la démission de leurs +évêchés. Ils étaient menacés de prison s'ils ne la donnaient pas +immédiatement: ils la signèrent, avec cette réserve néanmoins qu'elle +serait acceptée par le Pape. À huit heures, chacun de nous reçut un +billet très-succinct du ministre des cultes, dans lequel on nous +annonçait que, à neuf heures précises, <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> nous devions nous +rendre auprès de ce haut fonctionnaire pour recevoir les ordres de l'Empereur.</p> -<p>«Tous nous y arrivâmes, qui par un chemin, qui par un autre, surpris, -ignorants et pleins de crainte, en général, sans trop savoir que -redouter. Nous nous rencontrâmes presque tous ensemble dans +<p>«Tous nous y arrivâmes, qui par un chemin, qui par un autre, surpris, +ignorants et pleins de crainte, en général, sans trop savoir que +redouter. Nous nous rencontrâmes presque tous ensemble dans l'antichambre du ministre, et on nous introduisit dans son cabinet. Il -y était, ainsi que le ministre de la police. Fouché nous dit qu'il se -trouvait là par hasard, mais on comprit parfaitement qu'il n'en était -rien. La vérité est que tous les deux avaient l'air très-affligé de ce -qu'ils allaient exécuter. Dès que Fouché m'aperçut: «Eh bien, monsieur -le Cardinal, s'écria-t-il, je vous ai prédit que les conséquences +y était, ainsi que le ministre de la police. Fouché nous dit qu'il se +trouvait là par hasard, mais on comprit parfaitement qu'il n'en était +rien. La vérité est que tous les deux avaient l'air très-affligé de ce +qu'ils allaient exécuter. Dès que Fouché m'aperçut: «Eh bien, monsieur +le Cardinal, s'écria-t-il, je vous ai prédit que les conséquences seraient affreuses. Ce qui me fait le plus de peine, c'est que vous -soyez du nombre!» Je le remerciai de l'intérêt qu'il me témoignait, et -je lui dis que j'étais préparé à tout. Il nous firent asseoir en -cercle, et alors le ministre des cultes commença un long discours qui +soyez du nombre!» Je le remerciai de l'intérêt qu'il me témoignait, et +je lui dis que j'étais préparé à tout. Il nous firent asseoir en +cercle, et alors le ministre des cultes commença un long discours qui ne fut compris que du plus petit nombre, car parmi les treize il y en -avait à peine trois qui sussent le français. <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> Il nous dit donc -en substance que nous avions commis un crime d'État, et que nous -étions coupables de lèse-majesté; que nous avions comploté contre -l'Empereur, et qu'on en relevait la preuve dans le secret observé à -son égard et à l'égard des autres cardinaux intervenus; que nous -devions cependant nous en ouvrir à lui, ministre des cultes, étant, en -cette qualité, notre supérieur; que le secret dont nous nous étions -enveloppés prouvait aussi la malice de nos pensées et notre -conspiration contre l'Empereur; que nous n'avions pas voulu être -éclairés sur la fausseté de notre opinion concernant le prétendu droit +avait à peine trois qui sussent le français. <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> Il nous dit donc +en substance que nous avions commis un crime d'État, et que nous +étions coupables de lèse-majesté; que nous avions comploté contre +l'Empereur, et qu'on en relevait la preuve dans le secret observé à +son égard et à l'égard des autres cardinaux intervenus; que nous +devions cependant nous en ouvrir à lui, ministre des cultes, étant, en +cette qualité, notre supérieur; que le secret dont nous nous étions +enveloppés prouvait aussi la malice de nos pensées et notre +conspiration contre l'Empereur; que nous n'avions pas voulu être +éclairés sur la fausseté de notre opinion concernant le prétendu droit privatif du Pape dans les causes matrimoniales entre souverains, car -si nous eussions agi de bonne foi, et si cette fausse idée eût été le -véritable motif de notre conduite, nous aurions cherché à être mieux -édifiés; ce que lui et les autres auraient très-facilement fait et -avec succès, si nous nous étions entretenus de cela avec lui et avec -eux; que notre crime aurait de très-graves conséquences pour la -tranquillité publique, si l'Empereur, par sa force prépondérante, -n'empêchait que cette <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> tranquillité ne fût compromise; qu'en -agissant de la sorte, nous avions tenté de mettre en doute la -légitimité de la succession au trône. Il conclut en déclarant que +si nous eussions agi de bonne foi, et si cette fausse idée eût été le +véritable motif de notre conduite, nous aurions cherché à être mieux +édifiés; ce que lui et les autres auraient très-facilement fait et +avec succès, si nous nous étions entretenus de cela avec lui et avec +eux; que notre crime aurait de très-graves conséquences pour la +tranquillité publique, si l'Empereur, par sa force prépondérante, +n'empêchait que cette <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> tranquillité ne fût compromise; qu'en +agissant de la sorte, nous avions tenté de mettre en doute la +légitimité de la succession au trône. Il conclut en déclarant que l'Empereur et Roi, nous jugeant comme rebelles et coupables de -complot, lui avait enjoint de nous signifier: 1<sup>o</sup> Que nous étions -dépouillés dès ce moment de nos biens tant ecclésiastiques que -patrimoniaux, et que déjà on avait pris des mesures pour les -séquestrer; 2<sup>o</sup> que Sa Majesté ne nous considérait plus comme -cardinaux, et nous défendait de porter aucune marque de cette dignité; -3<sup>o</sup> que Sa Majesté se réservait le droit de statuer ensuite sur nos -personnes. Et ici il nous fit pressentir qu'un procès criminel serait -intenté à quelques-uns.</p> - -<p>«Quand il eut terminé je pris la parole, et je répondis que nous -étions accusés à tort de complot et de rébellion, crimes indignes de -la pourpre et de notre caractère personnel; que notre conduite avait -été très-simple et très-franche; qu'il était faux que nous eussions -fait un secret de notre opinion à nos collègues intervenus, que nous -leur avions même parlé à ce sujet, mais avec la mesure qui était -<span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> nécessaire afin de nous garantir de l'accusation d'avoir -cherché à recruter des prosélytes pour accroître le nombre des -non-intervenants; que si, malgré notre prudence, on nous traitait de -la sorte, on nous aurait blâmés bien davantage si nous avions -endoctriné ceux dont l'avis était contraire au nôtre; qu'aucun d'eux -ne pouvait nier de bonne foi que nous ne lui avions pas manifesté +complot, lui avait enjoint de nous signifier: 1<sup>o</sup> Que nous étions +dépouillés dès ce moment de nos biens tant ecclésiastiques que +patrimoniaux, et que déjà on avait pris des mesures pour les +séquestrer; 2<sup>o</sup> que Sa Majesté ne nous considérait plus comme +cardinaux, et nous défendait de porter aucune marque de cette dignité; +3<sup>o</sup> que Sa Majesté se réservait le droit de statuer ensuite sur nos +personnes. Et ici il nous fit pressentir qu'un procès criminel serait +intenté à quelques-uns.</p> + +<p>«Quand il eut terminé je pris la parole, et je répondis que nous +étions accusés à tort de complot et de rébellion, crimes indignes de +la pourpre et de notre caractère personnel; que notre conduite avait +été très-simple et très-franche; qu'il était faux que nous eussions +fait un secret de notre opinion à nos collègues intervenus, que nous +leur avions même parlé à ce sujet, mais avec la mesure qui était +<span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> nécessaire afin de nous garantir de l'accusation d'avoir +cherché à recruter des prosélytes pour accroître le nombre des +non-intervenants; que si, malgré notre prudence, on nous traitait de +la sorte, on nous aurait blâmés bien davantage si nous avions +endoctriné ceux dont l'avis était contraire au nôtre; qu'aucun d'eux +ne pouvait nier de bonne foi que nous ne lui avions pas manifesté notre opinion et les motifs sur lesquels elle se basait; que nous n'avions pas, il est vrai, fait des ouvertures au ministre des cultes, -mais que nous étions allés chez le cardinal Fesch, auquel, comme à -notre collègue et à l'oncle de l'Empereur, nous avions cru pouvoir -parler avec plus de liberté et moins de publicité, justement pour -envelopper la chose dans le mystère; que le plus ancien d'entre nous -lui avait confié, avec abandon et sincérité, notre détermination; que -nous lui avions aussi suggéré le moyen d'empêcher tout éclat, en le -priant d'obtenir de l'Empereur qu'on ne nous invitât pas, et qu'il -voulût bien se contenter de l'intervention de ceux qui étaient d'un -avis différent du nôtre, et qu'on n'avait pas accepté ce <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> +mais que nous étions allés chez le cardinal Fesch, auquel, comme à +notre collègue et à l'oncle de l'Empereur, nous avions cru pouvoir +parler avec plus de liberté et moins de publicité, justement pour +envelopper la chose dans le mystère; que le plus ancien d'entre nous +lui avait confié, avec abandon et sincérité, notre détermination; que +nous lui avions aussi suggéré le moyen d'empêcher tout éclat, en le +priant d'obtenir de l'Empereur qu'on ne nous invitât pas, et qu'il +voulût bien se contenter de l'intervention de ceux qui étaient d'un +avis différent du nôtre, et qu'on n'avait pas accepté ce <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> moyen terme. J'ajoutai qu'entretenir d'abord du complot l'oncle de -celui contre lequel on nous soupçonnait de tramer des intrigues, et -prier ce même oncle d'en faire la révélation au neveu, c'était un mode +celui contre lequel on nous soupçonnait de tramer des intrigues, et +prier ce même oncle d'en faire la révélation au neveu, c'était un mode tout nouveau de conspirer. Je fis remarquer encore que nous nous -étions adressés à celui qui, partie intéressée au débat, était -justement dans le cas de nous éclairer mieux que personne, s'il avait -eu des raisons plus décisives que les nôtres. J'achevai en déclarant -que Sa Majesté était libre d'agir à notre égard comme il lui plairait; -mais, qu'en respectant ses ordres, nous ne pouvions pas néanmoins -admettre notre culpabilité pour le crime de rébellion et de complot +étions adressés à celui qui, partie intéressée au débat, était +justement dans le cas de nous éclairer mieux que personne, s'il avait +eu des raisons plus décisives que les nôtres. J'achevai en déclarant +que Sa Majesté était libre d'agir à notre égard comme il lui plairait; +mais, qu'en respectant ses ordres, nous ne pouvions pas néanmoins +admettre notre culpabilité pour le crime de rébellion et de complot que l'on nous imputait.</p> -<p>«C'est dans ce même sens à peu près que les cardinaux Litta et della -Somaglia s'exprimèrent après moi. Tous les autres se turent, car ils +<p>«C'est dans ce même sens à peu près que les cardinaux Litta et della +Somaglia s'exprimèrent après moi. Tous les autres se turent, car ils ne comprenaient pas la langue et la parlaient beaucoup moins encore. -Les deux ministres furent ébranlés par nos réponses, et comme ils -étaient déjà fort affligés de ce qui arrivait et qu'ils désiraient, -ainsi que du reste la politique le suggérait, arranger l'affaire, ils -avouèrent <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> que si l'Empereur avait entendu ces paroles, on -pourrait espérer qu'il écouterait la voix de la clémence. Nous -répondîmes qu'ils étaient autorisés à les lui communiquer. Les deux -ministres répliquèrent que Napoléon n'ajouterait pas foi à leur -relation, qu'il la considérerait comme un palliatif inventé pour le -calmer; mais que si telle était la vérité, il fallait lui écrire, ce +Les deux ministres furent ébranlés par nos réponses, et comme ils +étaient déjà fort affligés de ce qui arrivait et qu'ils désiraient, +ainsi que du reste la politique le suggérait, arranger l'affaire, ils +avouèrent <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> que si l'Empereur avait entendu ces paroles, on +pourrait espérer qu'il écouterait la voix de la clémence. Nous +répondîmes qu'ils étaient autorisés à les lui communiquer. Les deux +ministres répliquèrent que Napoléon n'ajouterait pas foi à leur +relation, qu'il la considérerait comme un palliatif inventé pour le +calmer; mais que si telle était la vérité, il fallait lui écrire, ce qui produirait beaucoup plus d'effet.</p> -<p>«Nous fîmes connaître que nous n'éprouvions aucune difficulté à rendre -hommage à ce qui était vrai. Les ministres conclurent en annonçant -que, dans notre lettre, nous pouvions très-bien affirmer que nous -n'avions pas comploté, que nous n'étions pas coupables de rébellion et +<p>«Nous fîmes connaître que nous n'éprouvions aucune difficulté à rendre +hommage à ce qui était vrai. Les ministres conclurent en annonçant +que, dans notre lettre, nous pouvions très-bien affirmer que nous +n'avions pas comploté, que nous n'étions pas coupables de rébellion et d'autres actes semblables; mais que nous ne devions pas expliquer le -motif de notre abstention, c'est-à-dire qu'il importait de ne pas +motif de notre abstention, c'est-à -dire qu'il importait de ne pas revenir sur la non-intervention du Pape dans l'affaire, car cette -non-intervention était ce qui irritait le plus et ce qui donnait lieu -aux conséquences tirées contre le nouveau mariage et la descendance +non-intervention était ce qui irritait le plus et ce qui donnait lieu +aux conséquences tirées contre le nouveau mariage et la descendance future; que dans cette lettre, il fallait arguer d'un motif -indifférent, <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> par exemple la maladie, la difficulté d'arriver -à temps à cause de la foule, ou une autre excuse banale.</p> - -<p>«Nous répondîmes que ce biais était impossible; que, tous, nous étions -résolus à ne point trahir la vérité à n'importe quel prix; que nous ne -voulions pas manquer à nos devoirs et à nos serments de soutenir les -droits du saint-siége; que cette défense obligatoire exigeait -l'allégation du véritable motif de notre conduite à l'exclusion de -tout autre; que nous ne nous attendions pas aux conséquences qui -allaient, disaient-ils, découler de l'exposition du vrai motif, et que -nous n'entrions même pas dans ces éventualités; que nous ne -prétendions point nous ériger en juges de l'affaire, mais que nous ne -pouvions transiger en aucune façon sur la sincérité des causes qui -nous avaient empêchés d'intervenir.</p> - -<p>«Alors les ministres, voyant avec peine sacrifier des hommes innocents -(car ils ne pouvaient pas s'empêcher de nous reconnaître comme tels), -et désirant aussi accommoder la chose afin de contenter l'Empereur et -de faire révoquer les mesures déjà prises et dont ils <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> -prévoyaient l'éclat, proposèrent diverses formules. L'un d'eux même -déclara qu'il voulait essayer de trouver des expressions capables de +indifférent, <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> par exemple la maladie, la difficulté d'arriver +à temps à cause de la foule, ou une autre excuse banale.</p> + +<p>«Nous répondîmes que ce biais était impossible; que, tous, nous étions +résolus à ne point trahir la vérité à n'importe quel prix; que nous ne +voulions pas manquer à nos devoirs et à nos serments de soutenir les +droits du saint-siége; que cette défense obligatoire exigeait +l'allégation du véritable motif de notre conduite à l'exclusion de +tout autre; que nous ne nous attendions pas aux conséquences qui +allaient, disaient-ils, découler de l'exposition du vrai motif, et que +nous n'entrions même pas dans ces éventualités; que nous ne +prétendions point nous ériger en juges de l'affaire, mais que nous ne +pouvions transiger en aucune façon sur la sincérité des causes qui +nous avaient empêchés d'intervenir.</p> + +<p>«Alors les ministres, voyant avec peine sacrifier des hommes innocents +(car ils ne pouvaient pas s'empêcher de nous reconnaître comme tels), +et désirant aussi accommoder la chose afin de contenter l'Empereur et +de faire révoquer les mesures déjà prises et dont ils <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> +prévoyaient l'éclat, proposèrent diverses formules. L'un d'eux même +déclara qu'il voulait essayer de trouver des expressions capables de concilier les deux parties.</p> -<p>«En parlant de la sorte, il se plaça à son bureau et rédigea des +<p>«En parlant de la sorte, il se plaça à son bureau et rédigea des brouillons de phrases et des projets que l'on aurait pu, sous forme de -modèle, accepter et copier dans la lettre pour l'Empereur. Alors on -vit là ce qu'on voit d'ordinaire lorsqu'on se réunit en certain +modèle, accepter et copier dans la lettre pour l'Empereur. Alors on +vit là ce qu'on voit d'ordinaire lorsqu'on se réunit en certain nombre, car il est impossible que plusieurs hommes aient tous les -mêmes idées et envisagent au même instant une chose sous le même +mêmes idées et envisagent au même instant une chose sous le même aspect.</p> -<p>«Il arriva donc qu'un de nous, perdant un peu l'équilibre, admit les -formules proposées et même les copia avec assez d'imprudence afin de -pouvoir plus facilement se rendre compte de la différence qui existait -entre elles et cette autre formule qu'un esprit moins troublé et -l'union des avis devait adopter plus tard et transcrire pour être -remise à l'Empereur.</p> +<p>«Il arriva donc qu'un de nous, perdant un peu l'équilibre, admit les +formules proposées et même les copia avec assez d'imprudence afin de +pouvoir plus facilement se rendre compte de la différence qui existait +entre elles et cette autre formule qu'un esprit moins troublé et +l'union des avis devait adopter plus tard et transcrire pour être +remise à l'Empereur.</p> -<p>«Pendant ce temps, des cardinaux ne comprenant ni ce que l'on disait, -ni ce que l'on faisait,—ils ignoraient le français, nous le répétons, -et n'entendaient qu'imparfaitement <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> et confusément ce qu'en +<p>«Pendant ce temps, des cardinaux ne comprenant ni ce que l'on disait, +ni ce que l'on faisait,—ils ignoraient le français, nous le répétons, +et n'entendaient qu'imparfaitement <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> et confusément ce qu'en rapportaient les autres qu'ils interrogeaient,—ne firent plus -attention à la présence des ministres. Ils parlèrent en pleine liberté -de la manière dont ils appréciaient l'affaire, et devinrent ainsi les -principaux auteurs du rejet des modèles composés peu de minutes +attention à la présence des ministres. Ils parlèrent en pleine liberté +de la manière dont ils appréciaient l'affaire, et devinrent ainsi les +principaux auteurs du rejet des modèles composés peu de minutes auparavant.</p> -<p>«En somme, ce fut là un triste quart d'heure. Comme les ministres -insistaient pour qu'on rédigeât et qu'on signât, séance tenante, la -lettre qu'ils devaient porter à Sa Majesté le lendemain matin, en -allant lui rendre compte de l'exécution de ses ordres, c'est-à-dire de -la communication qu'on nous avait faite, nous courûmes le risque -d'attacher nos noms à un document dont nous n'aurions pas été contents -peut-être en le relisant à tête calme et après cette épouvantable +<p>«En somme, ce fut là un triste quart d'heure. Comme les ministres +insistaient pour qu'on rédigeât et qu'on signât, séance tenante, la +lettre qu'ils devaient porter à Sa Majesté le lendemain matin, en +allant lui rendre compte de l'exécution de ses ordres, c'est-à -dire de +la communication qu'on nous avait faite, nous courûmes le risque +d'attacher nos noms à un document dont nous n'aurions pas été contents +peut-être en le relisant à tête calme et après cette épouvantable occurrence.</p> -<p>«Pour éviter un si grand péril, j'insinuai avec dextérité aux +<p>«Pour éviter un si grand péril, j'insinuai avec dextérité aux ministres qu'il y en avait beaucoup parmi nous qui ne savaient pas la -langue, et qu'on ne pouvait pas minuter cette lettre à l'impromptu; +langue, et qu'on ne pouvait pas minuter cette lettre à l'impromptu; qu'il fallait d'abord combiner les opinions, et que, dans cette vue, -on l'écrirait le matin suivant. Les ministres répondirent <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> -que c'était impossible, puisque le matin même ils devaient aller faire -leur rapport à l'Empereur résidant à Saint-Cloud, et qui vers midi +on l'écrirait le matin suivant. Les ministres répondirent <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> +que c'était impossible, puisque le matin même ils devaient aller faire +leur rapport à l'Empereur résidant à Saint-Cloud, et qui vers midi partait pour son voyage de Saint-Quentin et des Pays-Bas.</p> -<p>«Ils pressèrent donc pour que la chose se fît instantanément. +<p>«Ils pressèrent donc pour que la chose se fît instantanément. Quelques-uns d'entre nous, ne saisissant pas bien l'importance de -cette précipitation, y consentirent. M'apercevant que tout ce que l'on -pouvait gagner était de sortir au plus tôt de l'appartement officiel -et d'aller dans un endroit où il serait possible de s'expliquer avec -maturité, je proposai aux ministres de nous laisser nous retirer dans -la maison de notre doyen, qui était voisine. Je leur promis que cette -nuit-là même nous rédigerions la lettre, et que dès les premières +cette précipitation, y consentirent. M'apercevant que tout ce que l'on +pouvait gagner était de sortir au plus tôt de l'appartement officiel +et d'aller dans un endroit où il serait possible de s'expliquer avec +maturité, je proposai aux ministres de nous laisser nous retirer dans +la maison de notre doyen, qui était voisine. Je leur promis que cette +nuit-là même nous rédigerions la lettre, et que dès les premières heures du jour on la consignerait au ministre des cultes, personnage -le plus important de l'affaire et chargé par l'Empereur de l'exécution +le plus important de l'affaire et chargé par l'Empereur de l'exécution de ses ordres.</p> -<p>«Les raisons que j'alléguai furent heureusement goûtées. Pour qu'on ne -mît pas d'entraves à notre sortie, je fis valoir l'ignorance de la -langue française constatée chez plusieurs et même chez le plus grand -nombre. Cette ignorance <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> exigeait, répétais-je sans cesse, une -perte de temps considérable pour arranger les termes avec eux. Je -réussis ainsi à nous tirer de ce mauvais pas, et tous ensemble nous -nous rendîmes chez le cardinal Mattei, qui demeurait à très-peu de -distance. Il était onze heures du soir quand nous nous séparâmes du +<p>«Les raisons que j'alléguai furent heureusement goûtées. Pour qu'on ne +mît pas d'entraves à notre sortie, je fis valoir l'ignorance de la +langue française constatée chez plusieurs et même chez le plus grand +nombre. Cette ignorance <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> exigeait, répétais-je sans cesse, une +perte de temps considérable pour arranger les termes avec eux. Je +réussis ainsi à nous tirer de ce mauvais pas, et tous ensemble nous +nous rendîmes chez le cardinal Mattei, qui demeurait à très-peu de +distance. Il était onze heures du soir quand nous nous séparâmes du ministre.</p> -<p>«En prenant congé de lui, on commit l'imprudence de lui donner à -entendre qu'on avait fidèlement copié les expressions suggérées par -les ministres, expressions qu'il eût été fort malheureux d'adopter.</p> - -<p>«Arrivés dans l'appartement du cardinal Mattei, où nous pouvions -parler en toute liberté, je m'empressai de relever -l'inconvenance,—pour ne rien caractériser davantage,—qu'il y aurait -à souscrire ces formules, et je fis saisir à tous ceux qui ne savaient -pas la langue qu'ils n'avaient pas compris la portée des mots.</p> - -<p>«Tous furent immédiatement d'avis de ne rien exprimer, dans la -missive, en opposition avec nos devoirs ou qui pût altérer tant soit -peu la vérité. On convint de l'exposer telle qu'elle était, en -s'abstenant seulement de ce qui ne <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> serait pas nécessaire. Il -n'y avait plus à redouter que la différence existant entre notre -lettre ainsi libellée et les formules des ministres. Là gisait -l'insurmontable difficulté, car nous avions perdu le droit de leur -confesser que nous ne nous souvenions pas très-bien de leurs paroles, +<p>«En prenant congé de lui, on commit l'imprudence de lui donner à +entendre qu'on avait fidèlement copié les expressions suggérées par +les ministres, expressions qu'il eût été fort malheureux d'adopter.</p> + +<p>«Arrivés dans l'appartement du cardinal Mattei, où nous pouvions +parler en toute liberté, je m'empressai de relever +l'inconvenance,—pour ne rien caractériser davantage,—qu'il y aurait +à souscrire ces formules, et je fis saisir à tous ceux qui ne savaient +pas la langue qu'ils n'avaient pas compris la portée des mots.</p> + +<p>«Tous furent immédiatement d'avis de ne rien exprimer, dans la +missive, en opposition avec nos devoirs ou qui pût altérer tant soit +peu la vérité. On convint de l'exposer telle qu'elle était, en +s'abstenant seulement de ce qui ne <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> serait pas nécessaire. Il +n'y avait plus à redouter que la différence existant entre notre +lettre ainsi libellée et les formules des ministres. Là gisait +l'insurmontable difficulté, car nous avions perdu le droit de leur +confesser que nous ne nous souvenions pas très-bien de leurs paroles, puisque l'un de nous avait commis la faute d'en prendre copie.</p> -<p>«On ne se dissimula point combien les ministres et l'Empereur seraient -irrités en ne nous voyant pas suivre leurs conseils. Nous savions que -le ministre de la police devait voir Sa Majesté avant celui des -cultes, qu'il lui aurait raconté notre entrevue du soir, et que, afin -d'être agréable, il lui annoncerait que notre lettre serait rédigée -d'après leurs inspirations. Cette fâcheuse coïncidence devait encore -accroître la colère de l'Empereur recevant une lettre si différente de -celle qu'il attendait. Malgré ces réflexions, la volonté efficace de -ne point faillir à nos devoirs et de ne rien tenter qui pût être -réprouvé par la conscience prévalut dans nos âmes. Néanmoins on -chercha, ainsi que l'exigeait la prudence, à ne pas trop s'éloigner -de l'avis des ministres en ce qui n'était <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> pas indispensable -pour ne point trahir la vérité.</p> - -<p>«Dans ce dessein, tous ensemble nous libellâmes un écrit dont chaque -mot fut pesé un à un, et cinq heures s'écoulèrent dans ce travail. -Notre lettre disait que, blessés par les accusations de complot et de -rébellion qui nous avaient été révélées par le ministre de Sa Majesté, -accusations si incompatibles avec notre dignité et notre caractère, -nous nous faisions un devoir d'exposer nos sentiments à Sa Majesté -avec la loyauté et l'énergie convenables à la circonstance.</p> - -<p>«Ce commencement donnait à notre lettre la forme d'une réponse à des +<p>«On ne se dissimula point combien les ministres et l'Empereur seraient +irrités en ne nous voyant pas suivre leurs conseils. Nous savions que +le ministre de la police devait voir Sa Majesté avant celui des +cultes, qu'il lui aurait raconté notre entrevue du soir, et que, afin +d'être agréable, il lui annoncerait que notre lettre serait rédigée +d'après leurs inspirations. Cette fâcheuse coïncidence devait encore +accroître la colère de l'Empereur recevant une lettre si différente de +celle qu'il attendait. Malgré ces réflexions, la volonté efficace de +ne point faillir à nos devoirs et de ne rien tenter qui pût être +réprouvé par la conscience prévalut dans nos âmes. Néanmoins on +chercha, ainsi que l'exigeait la prudence, à ne pas trop s'éloigner +de l'avis des ministres en ce qui n'était <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> pas indispensable +pour ne point trahir la vérité.</p> + +<p>«Dans ce dessein, tous ensemble nous libellâmes un écrit dont chaque +mot fut pesé un à un, et cinq heures s'écoulèrent dans ce travail. +Notre lettre disait que, blessés par les accusations de complot et de +rébellion qui nous avaient été révélées par le ministre de Sa Majesté, +accusations si incompatibles avec notre dignité et notre caractère, +nous nous faisions un devoir d'exposer nos sentiments à Sa Majesté +avec la loyauté et l'énergie convenables à la circonstance.</p> + +<p>«Ce commencement donnait à notre lettre la forme d'une réponse à des inculpations et rien autre, et nous montrions ainsi que notre but -était uniquement de nous laver de la tache de révolte et de trahison. -Nous déclarions ensuite qu'il n'y avait jamais eu de complot entre les -cardinaux; que la conduite tenue par nous résultait de nos sentiments -propres, manifestés tout au plus dans des entretiens confidentiels; -que l'idée de voir le Pape exclu de cette affaire avait été la -véritable cause de notre abstention; qu'en agissant de la sorte, nous -n'avions pas <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> prétendu nous ériger en juges, ni semer dans le -public des doutes sur la validité du premier mariage, ou sur la -légitimité des enfants qui naîtraient du second; qu'enfin il nous -restait à prier Sa Majesté de bien se convaincre de notre obéissance. -Dans cette lettre, personne ne songea, en aucune façon, à glisser -quelque demande, afin d'être réintégrés dans la possession de nos -fortunes et d'avoir le droit de porter la pourpre. Nous signâmes tous -les treize par ordre d'ancienneté; puis, vers quatre heures du matin -on se sépara, et chacun retourna chez soi.</p> - -<p>«Le cardinal Litta, qui habitait chez le cardinal Mattei, porta notre +était uniquement de nous laver de la tache de révolte et de trahison. +Nous déclarions ensuite qu'il n'y avait jamais eu de complot entre les +cardinaux; que la conduite tenue par nous résultait de nos sentiments +propres, manifestés tout au plus dans des entretiens confidentiels; +que l'idée de voir le Pape exclu de cette affaire avait été la +véritable cause de notre abstention; qu'en agissant de la sorte, nous +n'avions pas <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> prétendu nous ériger en juges, ni semer dans le +public des doutes sur la validité du premier mariage, ou sur la +légitimité des enfants qui naîtraient du second; qu'enfin il nous +restait à prier Sa Majesté de bien se convaincre de notre obéissance. +Dans cette lettre, personne ne songea, en aucune façon, à glisser +quelque demande, afin d'être réintégrés dans la possession de nos +fortunes et d'avoir le droit de porter la pourpre. Nous signâmes tous +les treize par ordre d'ancienneté; puis, vers quatre heures du matin +on se sépara, et chacun retourna chez soi.</p> + +<p>«Le cardinal Litta, qui habitait chez le cardinal Mattei, porta notre document au ministre des cultes, parce que Mattei ne parlait point -français, et que le ministre n'entendait pas l'italien.</p> +français, et que le ministre n'entendait pas l'italien.</p> -<p>«Ce haut fonctionnaire, ayant lu la lettre, s'en montra satisfait. Il -dit qu'il la remettrait à l'Empereur à Saint-Cloud, et qu'il nous -ferait connaître dans la soirée la réponse de Sa Majesté. Le soir -arrivé, nous reçûmes tous un billet du ministre nous annonçant que le +<p>«Ce haut fonctionnaire, ayant lu la lettre, s'en montra satisfait. Il +dit qu'il la remettrait à l'Empereur à Saint-Cloud, et qu'il nous +ferait connaître dans la soirée la réponse de Sa Majesté. Le soir +arrivé, nous reçûmes tous un billet du ministre nous annonçant que le ministre de la police, parti pour Saint-Cloud avant <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> lui, -venait de lui communiquer à son retour que l'Empereur avait avancé son -départ, qu'en conséquence l'audience n'avait pas eu lieu. Le ministre +venait de lui communiquer à son retour que l'Empereur avait avancé son +départ, qu'en conséquence l'audience n'avait pas eu lieu. Le ministre des cultes ajoutait qu'il ne serait pas en son pouvoir de suspendre -les ordres signifiés la veille, de la part du maître.</p> +les ordres signifiés la veille, de la part du maître.</p> -<p>«En écrivant ces mots, le ministre voulait nous faire comprendre qu'il -fallait obtempérer aux injonctions reçues et nous dépouiller tout de +<p>«En écrivant ces mots, le ministre voulait nous faire comprendre qu'il +fallait obtempérer aux injonctions reçues et nous dépouiller tout de suite de nos insignes cardinalices. C'est ainsi que de <i>rouges</i> nous -devînmes <i>noirs</i>. De là naquirent les deux noms qui, à dater de ce +devînmes <i>noirs</i>. De là naquirent les deux noms qui, à dater de ce moment, furent partout en usage pour distinguer les Cardinaux noirs et -les Cardinaux rouges. On séquestra immédiatement tous nos biens, et ce -fut un séquestre d'un nouveau genre, car, au lieu de laisser les -revenus de nos propriétés entre les mains des séquestrants, ainsi que +les Cardinaux rouges. On séquestra immédiatement tous nos biens, et ce +fut un séquestre d'un nouveau genre, car, au lieu de laisser les +revenus de nos propriétés entre les mains des séquestrants, ainsi que c'est l'usage afin d'en rendre compte, on eut soin de les verser au -trésor public.</p> +trésor public.</p> -<p>«L'Empereur passa de Saint-Quentin dans les Pays-Bas, et il retourna -peu après à Compiègne, ou à Saint-Cloud,—je ne me souviens pas -très-exactement de cela, mais je crois que <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> ce fut à -Compiègne.—Nous étions à Paris, et, comme nous n'avions plus de +<p>«L'Empereur passa de Saint-Quentin dans les Pays-Bas, et il retourna +peu après à Compiègne, ou à Saint-Cloud,—je ne me souviens pas +très-exactement de cela, mais je crois que <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> ce fut à +Compiègne.—Nous étions à Paris, et, comme nous n'avions plus de rentes, chacun s'empressa de renvoyer sa voiture, son domestique de -place, et se contenta d'une habitation moins coûteuse.</p> +place, et se contenta d'une habitation moins coûteuse.</p> -<p>«L'Empereur était revenu des Pays-Bas et chaque jour on apprenait une -nouvelle contradictoire. Tantôt on répandait le bruit que Sa Majesté -avait fait espérer la révocation de ses ordres contre nous aux +<p>«L'Empereur était revenu des Pays-Bas et chaque jour on apprenait une +nouvelle contradictoire. Tantôt on répandait le bruit que Sa Majesté +avait fait espérer la révocation de ses ordres contre nous aux ministres des cultes et de la police ainsi qu'au cardinal Fesch. Ce dernier parlait en notre faveur, parce que la distinction des rouges -et des noirs lui déplaisait au suprême degré, les seconds étant -beaucoup plus aimés et respectés que les premiers. D'autres fois on -affirmait que Napoléon avait répondu en termes qui ne laissaient -aucune espérance.</p> - -<p>«Deux mois et demi s'écoulèrent dans ces alternatives. Le 10 juin, -chacun de nous reçut un billet du ministre des cultes, qui nous -convoquait chez lui à une heure marquée. Ces billets portaient -l'indication d'heures diverses, mais chaque heure était désignée pour -deux cardinaux à la fois. Nous nous rendîmes au <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> moment -prescrit, sans savoir pourquoi nous étions appelés. La première -heure,—onze heures du matin,—avait été fixée au cardinal Brancadoro -et à moi. J'arrivai avant lui. Le ministre me dit qu'il avait le -déplaisir de me notifier que je devais partir dans les vingt-quatre -heures pour Reims, où je resterais jusqu'à nouvel ordre; puis il me -donna mon passe-port, préparé d'avance. Il communiqua la même nouvelle +et des noirs lui déplaisait au suprême degré, les seconds étant +beaucoup plus aimés et respectés que les premiers. D'autres fois on +affirmait que Napoléon avait répondu en termes qui ne laissaient +aucune espérance.</p> + +<p>«Deux mois et demi s'écoulèrent dans ces alternatives. Le 10 juin, +chacun de nous reçut un billet du ministre des cultes, qui nous +convoquait chez lui à une heure marquée. Ces billets portaient +l'indication d'heures diverses, mais chaque heure était désignée pour +deux cardinaux à la fois. Nous nous rendîmes au <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> moment +prescrit, sans savoir pourquoi nous étions appelés. La première +heure,—onze heures du matin,—avait été fixée au cardinal Brancadoro +et à moi. J'arrivai avant lui. Le ministre me dit qu'il avait le +déplaisir de me notifier que je devais partir dans les vingt-quatre +heures pour Reims, où je resterais jusqu'à nouvel ordre; puis il me +donna mon passe-port, préparé d'avance. Il communiqua la même nouvelle au cardinal Brancadoro, qui entrait comme je sortais. Tous les autres -cardinaux reçurent la même intimation pendant les heures qui se -succédèrent; le lieu seul de l'exil fut ce que le ministre changea.</p> +cardinaux reçurent la même intimation pendant les heures qui se +succédèrent; le lieu seul de l'exil fut ce que le ministre changea.</p> -<p>«Le cardinal Brancadoro et moi nous fûmes donc destinés pour Reims; +<p>«Le cardinal Brancadoro et moi nous fûmes donc destinés pour Reims; les cardinaux Mattei et Pignatelli pour Rethel, les cardinaux della -Somaglia et Scotti pour Mézières, les cardinaux Saluzzo et Galeffi -pour Sedan; plus tard on les interna à Charleville, parce qu'il n'y -avait point d'appartements à Sedan; les cardinaux Litta et Ruffo -Scilla furent envoyés à Saint-Quentin, le cardinal di Pietro à Semur, -le cardinal Gabrielli à Montbard et le cardinal Opizzoni à Saulieu. -Ces deux derniers se <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> virent bientôt réunis au cardinal di +Somaglia et Scotti pour Mézières, les cardinaux Saluzzo et Galeffi +pour Sedan; plus tard on les interna à Charleville, parce qu'il n'y +avait point d'appartements à Sedan; les cardinaux Litta et Ruffo +Scilla furent envoyés à Saint-Quentin, le cardinal di Pietro à Semur, +le cardinal Gabrielli à Montbard et le cardinal Opizzoni à Saulieu. +Ces deux derniers se <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> virent bientôt réunis au cardinal di Pietro.</p> -<p>«Il faut remarquer qu'en convoquant ainsi les cardinaux, on mit une -attention particulière à éloigner les uns des autres les amis le plus -étroitement liés. Par exemple, on sépara les cardinaux Saluzzo et +<p>«Il faut remarquer qu'en convoquant ainsi les cardinaux, on mit une +attention particulière à éloigner les uns des autres les amis le plus +étroitement liés. Par exemple, on sépara les cardinaux Saluzzo et Pignatelli, qui vivaient ensemble depuis plus de trois ans, les cardinaux Mattei et Litta, Gabrielli et Brancadoro qui habitaient sous -le même toit depuis quelques mois. On m'adjoignit ce dernier, que -j'avais vu à Paris moins que tous les autres, à cause de l'éloignement +le même toit depuis quelques mois. On m'adjoignit ce dernier, que +j'avais vu à Paris moins que tous les autres, à cause de l'éloignement de nos demeures respectives, et je quittai le cardinal di Pietro, mon -compagnon de voyage lorsque je vins de Rome à Paris. En un mot, chacun -de nous fut uni à celui avec lequel il l'était le moins, bien que tous -nous fussions de bons collègues. Le ministre des cultes nous offrit 50 -louis pour les frais de route. Quelques-uns acceptèrent, d'autres -remercièrent en refusant. Au moment de me rendre à ma destination, je -fus appelé par le ministre. Il avait oublié, la première fois qu'il -m'avait vu, de me délivrer cet argent, et il me pria de le prendre. Je -m'empressai de décliner avec gratitude une pareille offre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> «Chacun se dirigea vers l'exil assigné. Très-peu de temps -après, nous reçûmes une lettre du ministre des cultes annonçant que +compagnon de voyage lorsque je vins de Rome à Paris. En un mot, chacun +de nous fut uni à celui avec lequel il l'était le moins, bien que tous +nous fussions de bons collègues. Le ministre des cultes nous offrit 50 +louis pour les frais de route. Quelques-uns acceptèrent, d'autres +remercièrent en refusant. Au moment de me rendre à ma destination, je +fus appelé par le ministre. Il avait oublié, la première fois qu'il +m'avait vu, de me délivrer cet argent, et il me pria de le prendre. Je +m'empressai de décliner avec gratitude une pareille offre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> «Chacun se dirigea vers l'exil assigné. Très-peu de temps +après, nous reçûmes une lettre du ministre des cultes annonçant que nous avions 250 francs par mois pour notre subsistance. Je remerciai encore, sans vouloir accepter. Je crois que tous les autres -répondirent dans le même sens.</p> +répondirent dans le même sens.</p> -<p>«C'est ainsi que cette affaire a été conduite jusqu'à cette heure. -Seule la Providence sait ce que l'avenir nous réserve. En attendant, -nous vivons dans notre exil, nous privant de toute société, ainsi -qu'il convient à notre situation comme à celle du Saint-Siége et du -Souverain Pontife, notre chef. Les cardinaux rouges sont restés à -Paris, et l'on dit qu'ils fréquentent le grand monde.»</p> +<p>«C'est ainsi que cette affaire a été conduite jusqu'à cette heure. +Seule la Providence sait ce que l'avenir nous réserve. En attendant, +nous vivons dans notre exil, nous privant de toute société, ainsi +qu'il convient à notre situation comme à celle du Saint-Siége et du +Souverain Pontife, notre chef. Les cardinaux rouges sont restés à +Paris, et l'on dit qu'ils fréquentent le grand monde.»</p> <p class="auteur smcap">Lamartine.</p> @@ -3006,743 +2965,743 @@ Paris, et l'on dit qu'ils fréquentent le grand monde.»</p> <h2><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> CXI<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> -<h3>MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI,<br> +<h3>MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI,<br> MINISTRE DU PAPE PIE VII,<br> -PAR M. CRÉTINEAU-JOLY.<br> -(TROISIÈME PARTIE.)</h3> +PAR M. CRÉTINEAU-JOLY.<br> +(TROISIÈME PARTIE.)</h3> <h4>I</h4> -<p>Il se retira à l'abri de tout soupçon par sa pauvreté et celle de sa -famille. Le cardinal d'York, frère du prétendant au trône des -<span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> Stuarts en Angleterre, l'aimait avec une réelle prédilection; -il lui légua en mourant une somme considérable à titre d'exécuteur +<p>Il se retira à l'abri de tout soupçon par sa pauvreté et celle de sa +famille. Le cardinal d'York, frère du prétendant au trône des +<span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> Stuarts en Angleterre, l'aimait avec une réelle prédilection; +il lui légua en mourant une somme considérable à titre d'exécuteur testamentaire. Consalvi refusa la somme et remplit le devoir.</p> -<p>La mort de son frère lui inspire ici des larmes égales à celles de -Cicéron.</p> +<p>La mort de son frère lui inspire ici des larmes égales à celles de +Cicéron.</p> -<p>«Peu après la perte du cardinal duc d'York, que je respectais et -aimais tant et qui me chérissait si paternellement de son côté, mon -cœur fut frappé du coup le plus cruel qu'il pût jamais recevoir. -Ah! au moment où je commence ce funèbre récit, les pleurs s'échappent -en abondance de mes yeux! Que serait-ce donc si je devais écrire -longuement sur ce trépas? car, et moi aussi, je puis dire avec vérité:</p> +<p>«Peu après la perte du cardinal duc d'York, que je respectais et +aimais tant et qui me chérissait si paternellement de son côté, mon +cœur fut frappé du coup le plus cruel qu'il pût jamais recevoir. +Ah! au moment où je commence ce funèbre récit, les pleurs s'échappent +en abondance de mes yeux! Que serait-ce donc si je devais écrire +longuement sur ce trépas? car, et moi aussi, je puis dire avec vérité:</p> <p class="poem10"> Tu mea, tu moriens fregisti commoda, frater,<br> <span class="add1em">Tecum una nostra est tota sepulta domus!</span><br> Omnia tecum una perierunt gaudia nostra,<br> - <span class="add1em">Quæ tuus in vita dulcis alebat amor!</span></p> + <span class="add1em">Quæ tuus in vita dulcis alebat amor!</span></p> -<p>«Oui, il mourut après tous les autres, mon cher et unique frère André, -lui qui m'aimait plus que lui-même, et qui m'en avait prodigué de si +<p>«Oui, il mourut après tous les autres, mon cher et unique frère André, +lui qui m'aimait plus que lui-même, et qui m'en avait prodigué de si nombreuses et de si incontestables preuves; lui, un miroir de toutes -les vertus; lui, <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> religieux, humble, modeste, désintéressé, +les vertus; lui, <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> religieux, humble, modeste, désintéressé, bienfaisant, courtois et aimable; lui, plein de talents, de savoir, et -dont l'esprit était cultivé plus qu'aucun autre; lui, tout mon +dont l'esprit était cultivé plus qu'aucun autre; lui, tout mon soutien, toute ma consolation et mon bonheur; lui, enfin, dont je ne -pourrai jamais faire assez l'éloge pour égaler les mérites. Ah! oui, -il mourut après une pénible maladie de soixante-treize jours, pendant -laquelle il offrit de très-éclatants modèles de toutes les vertus -chrétiennes. Il supporta courageusement ses souffrances. Au milieu des -douleurs et dans ses peines continuelles, il se montra détaché de la -terre et de moi-même, qui lui étais néanmoins si cher. Il fut plein de -résignation à la volonté de Dieu; il l'aimait ardemment, ainsi que sa -très-sainte mère. La ville entière, qui en sut bientôt la nouvelle, -fut très-édifiée de cette mort. Il rendit son âme à son Créateur le 6 -août 1807, jour <i>quam semper acerbam, semper honoratam habebo</i>. Que +pourrai jamais faire assez l'éloge pour égaler les mérites. Ah! oui, +il mourut après une pénible maladie de soixante-treize jours, pendant +laquelle il offrit de très-éclatants modèles de toutes les vertus +chrétiennes. Il supporta courageusement ses souffrances. Au milieu des +douleurs et dans ses peines continuelles, il se montra détaché de la +terre et de moi-même, qui lui étais néanmoins si cher. Il fut plein de +résignation à la volonté de Dieu; il l'aimait ardemment, ainsi que sa +très-sainte mère. La ville entière, qui en sut bientôt la nouvelle, +fut très-édifiée de cette mort. Il rendit son âme à son Créateur le 6 +août 1807, jour <i>quam semper acerbam, semper honoratam habebo</i>. Que Dieu le veuille ainsi!</p> -<p>«J'étais à ses côtés quand il expira. Je n'avais jamais voulu le +<p>«J'étais à ses côtés quand il expira. Je n'avais jamais voulu le laisser un instant. En effet, je lui rendis les derniers devoirs, en -faisant la <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> plus extrême violence à mon cœur. Et comme je -ne l'abandonnai point jusqu'à ce que le ciel eût reçu son âme, ainsi -je ne l'abandonnerai point après mon trépas. Je désire que nos corps -reposent ensemble et soient unis dans la mort, comme nos âmes furent +faisant la <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> plus extrême violence à mon cœur. Et comme je +ne l'abandonnai point jusqu'à ce que le ciel eût reçu son âme, ainsi +je ne l'abandonnerai point après mon trépas. Je désire que nos corps +reposent ensemble et soient unis dans la mort, comme nos âmes furent unies durant la vie. Je lui en confirmai la promesse presque au moment -où il expira. D'une voix affaiblie et tremblante, mais avec toute son -âme sur ses lèvres pâlies, il m'en fit la touchante demande et en -exigea l'assurance formelle. J'espère que le gouvernement sous lequel +où il expira. D'une voix affaiblie et tremblante, mais avec toute son +âme sur ses lèvres pâlies, il m'en fit la touchante demande et en +exigea l'assurance formelle. J'espère que le gouvernement sous lequel le ciel me fera mourir sera assez bon et assez humain pour ne pas -mettre obstacle, dans une circonstance aussi indifférente, à -l'accomplissement de ces vœux innocents de deux frères que les -révolutions purent rendre infortunés,—je parle plutôt de moi que de -lui,—mais qui ont toujours été honorés et honorables, et qui ne -firent jamais de mal à personne. Je l'espère, et tandis que je nourris -de cet espoir le misérable reste d'existence dont je désire vivement -voir le terme, la chère mémoire d'André restera toujours gravée dans +mettre obstacle, dans une circonstance aussi indifférente, à +l'accomplissement de ces vœux innocents de deux frères que les +révolutions purent rendre infortunés,—je parle plutôt de moi que de +lui,—mais qui ont toujours été honorés et honorables, et qui ne +firent jamais de mal à personne. Je l'espère, et tandis que je nourris +de cet espoir le misérable reste d'existence dont je désire vivement +voir le terme, la chère mémoire d'André restera toujours gravée dans mon esprit et dans mon cœur.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> «À dater de ce moment la vie me fut souverainement à charge, -et il n'y eut plus de plaisir pour moi. Je n'étais plein que de sa -pensée, et je remplissais mes devoirs dans le but de me rendre le +<p><span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> «À dater de ce moment la vie me fut souverainement à charge, +et il n'y eut plus de plaisir pour moi. Je n'étais plein que de sa +pensée, et je remplissais mes devoirs dans le but de me rendre le moins possible indigne du secours du ciel et d'aller l'y rejoindre un -jour. Depuis l'époque douloureuse de sa mort jusqu'au moment où -j'écris, mon existence a été une série continuelle d'amertumes et de -malheurs. Pendant l'espace de cinq mois je vis se succéder des jours -plus sombres les uns que les autres, précurseurs de l'irruption des -armées françaises venant à Rome pour renverser ce gouvernement dont je -faisais partie, quoique sans mérite de ma part. J'assistai à cette -invasion qui eut lieu le 2 février 1808, et si elle ne brisa pas -subitement la souveraineté apparente du Pape, elle la détruisit -néanmoins en substance. On languit encore dix-sept autres mois, en +jour. Depuis l'époque douloureuse de sa mort jusqu'au moment où +j'écris, mon existence a été une série continuelle d'amertumes et de +malheurs. Pendant l'espace de cinq mois je vis se succéder des jours +plus sombres les uns que les autres, précurseurs de l'irruption des +armées françaises venant à Rome pour renverser ce gouvernement dont je +faisais partie, quoique sans mérite de ma part. J'assistai à cette +invasion qui eut lieu le 2 février 1808, et si elle ne brisa pas +subitement la souveraineté apparente du Pape, elle la détruisit +néanmoins en substance. On languit encore dix-sept autres mois, en attendant la crise finale. Les jours et les nuits que l'on passa dans -cette anxiété furent plus amers que la mort, <i>morte amariores</i>.</p> +cette anxiété furent plus amers que la mort, <i>morte amariores</i>.</p> -<p>«Le 20 juin 1809, cette crise finale éclata; on déclara l'abolition de -la souveraineté pontificale et l'annexion des États de l'Église à -<span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> l'empire français. Après, je fus témoin d'un siége de +<p>«Le 20 juin 1809, cette crise finale éclata; on déclara l'abolition de +la souveraineté pontificale et l'annexion des États de l'Église à +<span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> l'empire français. Après, je fus témoin d'un siége de plusieurs semaines que l'on mit devant le palais pontifical et qui arrachait les larmes des yeux de tous les bons; puis, dans les -ténèbres de la nuit, le sac du Quirinal. On escaladait les murs en -différents endroits, comme on aurait pu l'effectuer sur une citadelle -prise d'assaut. Soldats, sbires, coupe-jarrets, galériens, sujets -rebelles et ivres de colère, y pénétrèrent en armes, après avoir fait -tomber la porte intérieure. Ils surprirent le Pape au lit, lui -laissant à peine le temps de se lever. Ils lui proposèrent de -souscrire aux volontés de l'empereur ou de partir immédiatement, sans -désigner le lieu de l'exil. Le Pape refusa avec courage et fermeté. Il -fut aussitôt enlevé de sa résidence; puis, seul avec le cardinal -Pacca, pro-secrétaire d'État, sans un domestique, sans personne des -siens,—on ne permit ensuite qu'à un petit nombre de le suivre,—on le -jeta dans une mauvaise voiture, sur le siége de laquelle le général -français avait pris place. Alors, avec la rapidité de l'éclair, et -sans lui accorder aucun répit, on le traîna jusqu'à Grenoble, où il -ne resta prisonnier que onze <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> jours, parce que la piété du -peuple inspirait des craintes au gouvernement. Le Saint-Père fut -ensuite transféré à Savone, où il est encore captif.»</p> - -<p>On voit que la vertu qui rend le caractère inflexible ne dessèche pas +ténèbres de la nuit, le sac du Quirinal. On escaladait les murs en +différents endroits, comme on aurait pu l'effectuer sur une citadelle +prise d'assaut. Soldats, sbires, coupe-jarrets, galériens, sujets +rebelles et ivres de colère, y pénétrèrent en armes, après avoir fait +tomber la porte intérieure. Ils surprirent le Pape au lit, lui +laissant à peine le temps de se lever. Ils lui proposèrent de +souscrire aux volontés de l'empereur ou de partir immédiatement, sans +désigner le lieu de l'exil. Le Pape refusa avec courage et fermeté. Il +fut aussitôt enlevé de sa résidence; puis, seul avec le cardinal +Pacca, pro-secrétaire d'État, sans un domestique, sans personne des +siens,—on ne permit ensuite qu'à un petit nombre de le suivre,—on le +jeta dans une mauvaise voiture, sur le siége de laquelle le général +français avait pris place. Alors, avec la rapidité de l'éclair, et +sans lui accorder aucun répit, on le traîna jusqu'à Grenoble, où il +ne resta prisonnier que onze <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> jours, parce que la piété du +peuple inspirait des craintes au gouvernement. Le Saint-Père fut +ensuite transféré à Savone, où il est encore captif.»</p> + +<p>On voit que la vertu qui rend le caractère inflexible ne dessèche pas le cœur.</p> <h4>II</h4> -<p>Le général Miollis gouverna Rome. Il était doux et lettré, il fit ses +<p>Le général Miollis gouverna Rome. Il était doux et lettré, il fit ses efforts pour capter Consalvi. Consalvi fut sensible, mais -inébranlable; il ne lui rendit même pas sa visite. Il crut malséant de -montrer aux Romains l'ami de Pie VII en relation avec le remplaçant -temporel de son souverain emprisonné. Miollis était frère d'un ces -évêques si dignes à qui Victor Hugo assigne un rôle si vertueux et si -romanesque dans son livre des <i>Misérables</i>. Consalvi avait donné à ce -frère du général français, émigré à Rome pendant la terreur et après, -toute la protection papale à sa disposition. <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> Miollis était -reconnaissant. L'empereur Napoléon lui fit écrire de venir à Paris -toucher les 30,000 fr. auxquels son titre de cardinal français lui -donnait droit. Il refusa; il fut enlevé de Rome avec le cardinal di -Pietro, coupable comme lui de fidélité à son bienfaiteur. Un rapport -précédent avec les ministres et avec les princes et princesses de la -famille impériale lui assurait des protections et des bénéfices. Il ne -consentit pas à les voir, il renvoya son mandat de 30,000 fr. au +inébranlable; il ne lui rendit même pas sa visite. Il crut malséant de +montrer aux Romains l'ami de Pie VII en relation avec le remplaçant +temporel de son souverain emprisonné. Miollis était frère d'un ces +évêques si dignes à qui Victor Hugo assigne un rôle si vertueux et si +romanesque dans son livre des <i>Misérables</i>. Consalvi avait donné à ce +frère du général français, émigré à Rome pendant la terreur et après, +toute la protection papale à sa disposition. <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> Miollis était +reconnaissant. L'empereur Napoléon lui fit écrire de venir à Paris +toucher les 30,000 fr. auxquels son titre de cardinal français lui +donnait droit. Il refusa; il fut enlevé de Rome avec le cardinal di +Pietro, coupable comme lui de fidélité à son bienfaiteur. Un rapport +précédent avec les ministres et avec les princes et princesses de la +famille impériale lui assurait des protections et des bénéfices. Il ne +consentit pas à les voir, il renvoya son mandat de 30,000 fr. au ministre des cultes.</p> -<p>«Enfin je réfléchissais que le verre s'étant brisé, comme on dit, en +<p>«Enfin je réfléchissais que le verre s'étant brisé, comme on dit, en d'autres mains que les miennes, il s'ensuivait naturellement que celui -qui ne prenait pas la peine d'approfondir les choses et qui s'arrêtait -à la seule rupture extérieure,—rupture non de mon fait ni de mes -œuvres,—devait croire que mon éloignement du ministère n'était pas -un avantage. Cependant les événements arrivés étant un effet des -principes consacrés, ces événements eussent été les mêmes si j'avais -gardé le pouvoir. Il paraissait donc très-faux de prétendre que dans -ce cas ce qui était survenu n'aurait pas eu lieu.</p> - -<p>«Ces considérations, qui prenaient leur <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> source dans -l'essence de la nature humaine, me faisaient appréhender, je le -répète, un accueil favorable, et ce fut avec cette épine dans le -cœur que, six jours après mon arrivée, je me rendis à l'audience -impériale.</p> - -<p>«Nous étions cinq cardinaux que le cardinal Fesch présentait ce -jour-là à l'Empereur, tous cinq arrivés seulement durant cette +qui ne prenait pas la peine d'approfondir les choses et qui s'arrêtait +à la seule rupture extérieure,—rupture non de mon fait ni de mes +œuvres,—devait croire que mon éloignement du ministère n'était pas +un avantage. Cependant les événements arrivés étant un effet des +principes consacrés, ces événements eussent été les mêmes si j'avais +gardé le pouvoir. Il paraissait donc très-faux de prétendre que dans +ce cas ce qui était survenu n'aurait pas eu lieu.</p> + +<p>«Ces considérations, qui prenaient leur <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> source dans +l'essence de la nature humaine, me faisaient appréhender, je le +répète, un accueil favorable, et ce fut avec cette épine dans le +cœur que, six jours après mon arrivée, je me rendis à l'audience +impériale.</p> + +<p>«Nous étions cinq cardinaux que le cardinal Fesch présentait ce +jour-là à l'Empereur, tous cinq arrivés seulement durant cette semaine, savoir: le cardinal di Pietro, venu avec moi, et les cardinaux Pignatelli, Saluzzo et Despuig. Le cardinal Fesch nous avait -placés à part d'un côté, en demi-cercle, tous les autres cardinaux -étant de l'autre. Suivaient les grands de la cour, les ministres, les +placés à part d'un côté, en demi-cercle, tous les autres cardinaux +étant de l'autre. Suivaient les grands de la cour, les ministres, les rois, les princes, les princesses, les reines, et autres dignitaires. -Voici que l'Empereur arrive. Le cardinal Fesch se détache et commence -par lui présenter le premier, qui est le cardinal Pignatelli. Nous -étions, nous cinq, rangés par ordre de prééminence de cardinalat. À -Fesch disant: «C'est le cardinal Pignatelli,» l'Empereur répond: -«Napolitain,» et il passe outre, sans rien ajouter. Le cardinal Fesch -présente le second, en disant: «Le cardinal di Pietro.» L'Empereur -s'arrête un peu et lui dit: <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> «Vous êtes engraissé. Je me -rappelle de vous avoir vu ici avec le Pape à l'occasion de mon -couronnement,» et il passe. Le cardinal Fesch dit en présentant le -troisième: «Le cardinal Saluzzo.» «Napolitain,» répond l'Empereur, et -il s'avance. Le cardinal Fesch présente le quatrième et dit: «Le -cardinal Despuig.» «Espagnol,» répond l'Empereur. Et le cardinal plein -de frayeur de répliquer: «De Majorque,» comme s'il reniait sa patrie. -Je ne puis à ce trait retenir ma plume.</p> - -<p>«L'Empereur passe outre; arrivé jusqu'à moi, il s'écrie, avant que le -cardinal Fesch m'eût nommé: «Ô cardinal Consalvi, que vous avez -maigri! je ne vous aurais presque pas reconnu.» Et en parlant ainsi -avec un grand air de bonté, il s'arrêta pour attendre ma réponse. Je -lui dis alors, comme pour expliquer mon amaigrissement: «Sire, les -années s'accumulent. En voici dix écoulées depuis que j'ai eu -l'honneur de saluer Votre Majesté.—C'est vrai, répliqua-t-il, voilà -bientôt dix ans que vous êtes venu pour le Concordat. Nous l'avons -fait dans cette même salle; mais à quoi a-t-il servi? Tout s'en est -allé en fumée. Rome a <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> voulu tout perdre. Il faut bien -l'avouer, j'ai eu tort de vous renverser du ministère. Si vous aviez -continué à occuper ce poste, les choses n'auraient pas été poussées -aussi loin.»</p> - -<p>«Cette dernière phrase me fit tant de peine, que je n'y voyais presque -plus. Quelque désir que j'eusse d'être bien reçu par Napoléon, je -n'aurais jamais osé croire qu'il en arrivât là. S'il pouvait m'être -agréable de l'entendre attester en public qu'il avait été la cause de -mon éloignement de la secrétairerie, je fus saisi de l'entendre -affirmer que, si j'étais resté dans ce poste, les choses ne seraient -pas allées aussi loin. Je craignis, si je laissais passer cette -assertion sous silence, que cela ne donnât lieu au public de conclure -qu'il en était vraiment ainsi et que j'aurais trahi mes devoirs, comme -cela en paraissait la conséquence naturelle.</p> - -<p>«Sous l'impression de cette crainte, je ne consultai que mon honneur -et la vérité. Au lieu donc de me montrer touché et reconnaissant de sa -bonté et de cet aveu si extraordinaire et tellement significatif sur -les lèvres d'un pareil homme, aveu fait en s'accusant d'avoir eu le -tort de m'écarter du ministère, je me vis dans <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> la dure -nécessité de riposter à une assertion des plus obligeantes de sa part -par une phrase des plus fortes et des plus énergiques. Je lui dis -donc: «Sire, si je fusse resté dans ce poste, j'y aurais fait mon -devoir.»</p> - -<p>«Il me regarda fixement, ne fit aucune réponse, et, se détachant de -moi, il commença un long monologue, allant de droite et de gauche, -dans le demi-cercle que nous formions, énumérant une infinité de -griefs sur la conduite du Pape et de Rome pour n'avoir pas adhéré à -ses volontés et s'être refusé d'entrer dans son système, griefs qui ne -sont pas à rapporter ici. Après avoir ainsi parlé pendant un temps -assez long, et se trouvant près de moi, dans ses allées et venues, il -s'arrêta, puis répéta une seconde fois: «Non, si vous étiez resté dans -votre poste, les choses ne seraient pas allées aussi loin.»</p> - -<p>«Quoiqu'il fût bien suffisant de l'avoir contredit une fois, -néanmoins, toujours animé des mêmes motifs, j'osai le faire de nouveau -et lui répondre: «Que Votre Majesté croie bien que j'aurais fait mon -devoir.»</p> - -<p>«Il se mit à me regarder plus fixement. Sans <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> rien répliquer, -il se détacha de moi, recommença à aller et venir, continuant son -discours, formulant les mêmes plaintes sur les actes de Rome à son -égard, sur ce que Rome n'avait plus de ces grands hommes qui l'avaient -autrefois illustrée. Puis s'adressant au cardinal di Pietro, le -premier au commencement du demi-cercle, comme moi j'étais à l'autre -extrémité, il répéta pour la troisième fois: «Si le cardinal Consalvi -fût resté secrétaire d'État, les choses ne seraient pas allées aussi -loin.»</p> - -<p>«Lorsque Napoléon articula ces paroles pour la troisième fois, je ne +Voici que l'Empereur arrive. Le cardinal Fesch se détache et commence +par lui présenter le premier, qui est le cardinal Pignatelli. Nous +étions, nous cinq, rangés par ordre de prééminence de cardinalat. À +Fesch disant: «C'est le cardinal Pignatelli,» l'Empereur répond: +«Napolitain,» et il passe outre, sans rien ajouter. Le cardinal Fesch +présente le second, en disant: «Le cardinal di Pietro.» L'Empereur +s'arrête un peu et lui dit: <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> «Vous êtes engraissé. Je me +rappelle de vous avoir vu ici avec le Pape à l'occasion de mon +couronnement,» et il passe. Le cardinal Fesch dit en présentant le +troisième: «Le cardinal Saluzzo.» «Napolitain,» répond l'Empereur, et +il s'avance. Le cardinal Fesch présente le quatrième et dit: «Le +cardinal Despuig.» «Espagnol,» répond l'Empereur. Et le cardinal plein +de frayeur de répliquer: «De Majorque,» comme s'il reniait sa patrie. +Je ne puis à ce trait retenir ma plume.</p> + +<p>«L'Empereur passe outre; arrivé jusqu'à moi, il s'écrie, avant que le +cardinal Fesch m'eût nommé: «Ô cardinal Consalvi, que vous avez +maigri! je ne vous aurais presque pas reconnu.» Et en parlant ainsi +avec un grand air de bonté, il s'arrêta pour attendre ma réponse. Je +lui dis alors, comme pour expliquer mon amaigrissement: «Sire, les +années s'accumulent. En voici dix écoulées depuis que j'ai eu +l'honneur de saluer Votre Majesté.—C'est vrai, répliqua-t-il, voilà +bientôt dix ans que vous êtes venu pour le Concordat. Nous l'avons +fait dans cette même salle; mais à quoi a-t-il servi? Tout s'en est +allé en fumée. Rome a <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> voulu tout perdre. Il faut bien +l'avouer, j'ai eu tort de vous renverser du ministère. Si vous aviez +continué à occuper ce poste, les choses n'auraient pas été poussées +aussi loin.»</p> + +<p>«Cette dernière phrase me fit tant de peine, que je n'y voyais presque +plus. Quelque désir que j'eusse d'être bien reçu par Napoléon, je +n'aurais jamais osé croire qu'il en arrivât là . S'il pouvait m'être +agréable de l'entendre attester en public qu'il avait été la cause de +mon éloignement de la secrétairerie, je fus saisi de l'entendre +affirmer que, si j'étais resté dans ce poste, les choses ne seraient +pas allées aussi loin. Je craignis, si je laissais passer cette +assertion sous silence, que cela ne donnât lieu au public de conclure +qu'il en était vraiment ainsi et que j'aurais trahi mes devoirs, comme +cela en paraissait la conséquence naturelle.</p> + +<p>«Sous l'impression de cette crainte, je ne consultai que mon honneur +et la vérité. Au lieu donc de me montrer touché et reconnaissant de sa +bonté et de cet aveu si extraordinaire et tellement significatif sur +les lèvres d'un pareil homme, aveu fait en s'accusant d'avoir eu le +tort de m'écarter du ministère, je me vis dans <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> la dure +nécessité de riposter à une assertion des plus obligeantes de sa part +par une phrase des plus fortes et des plus énergiques. Je lui dis +donc: «Sire, si je fusse resté dans ce poste, j'y aurais fait mon +devoir.»</p> + +<p>«Il me regarda fixement, ne fit aucune réponse, et, se détachant de +moi, il commença un long monologue, allant de droite et de gauche, +dans le demi-cercle que nous formions, énumérant une infinité de +griefs sur la conduite du Pape et de Rome pour n'avoir pas adhéré à +ses volontés et s'être refusé d'entrer dans son système, griefs qui ne +sont pas à rapporter ici. Après avoir ainsi parlé pendant un temps +assez long, et se trouvant près de moi, dans ses allées et venues, il +s'arrêta, puis répéta une seconde fois: «Non, si vous étiez resté dans +votre poste, les choses ne seraient pas allées aussi loin.»</p> + +<p>«Quoiqu'il fût bien suffisant de l'avoir contredit une fois, +néanmoins, toujours animé des mêmes motifs, j'osai le faire de nouveau +et lui répondre: «Que Votre Majesté croie bien que j'aurais fait mon +devoir.»</p> + +<p>«Il se mit à me regarder plus fixement. Sans <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> rien répliquer, +il se détacha de moi, recommença à aller et venir, continuant son +discours, formulant les mêmes plaintes sur les actes de Rome à son +égard, sur ce que Rome n'avait plus de ces grands hommes qui l'avaient +autrefois illustrée. Puis s'adressant au cardinal di Pietro, le +premier au commencement du demi-cercle, comme moi j'étais à l'autre +extrémité, il répéta pour la troisième fois: «Si le cardinal Consalvi +fût resté secrétaire d'État, les choses ne seraient pas allées aussi +loin.»</p> + +<p>«Lorsque Napoléon articula ces paroles pour la troisième fois, je ne dirai pas mon courage, mais mon peu de prudence dans cette occasion, -et comme un zèle excessif de mon honneur, me firent passer les bornes. -Je l'avais déjà contrarié deux fois; il ne me parlait pas alors comme -précédemment; il était assez éloigné. Néanmoins, à cette répétition, -je sortis de ma place, puis m'avançant jusqu'auprès de lui, à l'autre -extrémité, et le saisissant par le bras, je m'écriai: «Sire, j'ai déjà -affirmé à Votre Majesté que, si j'étais resté dans ce poste, j'aurais -assurément fait mon devoir.»</p> - -<p>«À cette troisième profession de foi, si j'ose <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> ainsi parler, -il ne se contint plus; mais, me regardant fixement, il éclata en ces -paroles: «Oh! je le répète, votre devoir ne vous aurait pas permis de -sacrifier le spirituel au temporel.» Dans son idée, il cherchait à se -persuader que j'aurais adhéré à ses volontés plutôt que d'exposer les -intérêts de la religion aux dangers de le voir rompre avec Rome. Cela -dit, il me tourna les épaules, ce qui me fit revenir à mon rang. Alors -il demanda, en peu de mots, aux cardinaux qui étaient de l'autre côté, -s'ils avaient entendu son discours. Il revint ensuite à nous cinq, et -se tenant proche du cardinal di Pietro, il dit que, le collége des -cardinaux étant à peu près au complet à Paris, nous devions nous -mettre à examiner s'il y avait quelque chose à proposer ou à régler -pour la marche des affaires de l'Église. Il ajouta que nous pouvions -nous réunir en conséquence, ou tous à la fois ou quelques-uns des +et comme un zèle excessif de mon honneur, me firent passer les bornes. +Je l'avais déjà contrarié deux fois; il ne me parlait pas alors comme +précédemment; il était assez éloigné. Néanmoins, à cette répétition, +je sortis de ma place, puis m'avançant jusqu'auprès de lui, à l'autre +extrémité, et le saisissant par le bras, je m'écriai: «Sire, j'ai déjà +affirmé à Votre Majesté que, si j'étais resté dans ce poste, j'aurais +assurément fait mon devoir.»</p> + +<p>«À cette troisième profession de foi, si j'ose <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> ainsi parler, +il ne se contint plus; mais, me regardant fixement, il éclata en ces +paroles: «Oh! je le répète, votre devoir ne vous aurait pas permis de +sacrifier le spirituel au temporel.» Dans son idée, il cherchait à se +persuader que j'aurais adhéré à ses volontés plutôt que d'exposer les +intérêts de la religion aux dangers de le voir rompre avec Rome. Cela +dit, il me tourna les épaules, ce qui me fit revenir à mon rang. Alors +il demanda, en peu de mots, aux cardinaux qui étaient de l'autre côté, +s'ils avaient entendu son discours. Il revint ensuite à nous cinq, et +se tenant proche du cardinal di Pietro, il dit que, le collége des +cardinaux étant à peu près au complet à Paris, nous devions nous +mettre à examiner s'il y avait quelque chose à proposer ou à régler +pour la marche des affaires de l'Église. Il ajouta que nous pouvions +nous réunir en conséquence, ou tous à la fois ou quelques-uns des principaux d'entre nous. Il expliqua ce qu'il entendait par les -principaux: c'étaient les plus versés dans les questions théologiques, -comme il ressortait de l'antithèse qu'il fit en disant au cardinal di -Pietro, à qui s'adressaient ces paroles: «Faites <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> que dans ce -nombre se trouve le cardinal Consalvi, qui, s'il ignore la théologie, -comme je le suppose, connaît bien, sait bien la science de la -politique.» Il termina en demandant qu'on lui remît les résolutions -par l'intermédiaire du cardinal Fesch, et il se retira.</p> - -<p>«L'issue de cette audience et la réponse que par trois fois j'adressai -à l'allégation de l'Empereur se répandirent bientôt dans Paris, et de -Paris dans la France entière. Ce fut le thème de tous les entretiens, -et je ne crois pas convenable de m'étendre davantage sur ce sujet.»</p> +principaux: c'étaient les plus versés dans les questions théologiques, +comme il ressortait de l'antithèse qu'il fit en disant au cardinal di +Pietro, à qui s'adressaient ces paroles: «Faites <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> que dans ce +nombre se trouve le cardinal Consalvi, qui, s'il ignore la théologie, +comme je le suppose, connaît bien, sait bien la science de la +politique.» Il termina en demandant qu'on lui remît les résolutions +par l'intermédiaire du cardinal Fesch, et il se retira.</p> + +<p>«L'issue de cette audience et la réponse que par trois fois j'adressai +à l'allégation de l'Empereur se répandirent bientôt dans Paris, et de +Paris dans la France entière. Ce fut le thème de tous les entretiens, +et je ne crois pas convenable de m'étendre davantage sur ce sujet.»</p> <h4>III</h4> -<p>Napoléon songeait alors à séduire les cardinaux afin d'élever autel -contre autel, par un concile soumis à ses inspirations. Les +<p>Napoléon songeait alors à séduire les cardinaux afin d'élever autel +contre autel, par un concile soumis à ses inspirations. Les manœuvres hostiles du cardinal Fesch contre Consalvi dans cette -circonstance se combinent avec la tentative avortée du concile pour -exaspérer de plus <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> en plus l'Empereur contre l'ami de Pie VII.</p> - -<p>Jusqu'aux désastres de 1813 et de 1814, l'histoire de Consalvi n'est -que le martyrologe volontaire de ses exils, de ses misères et de ses -persécutions. Avant la dernière campagne de Napoléon en France, il -sentit la nécessité de se réconcilier avec Pie VII, captif à -Fontainebleau. Il s'y rendit avec la jeune impératrice, sous prétexte -d'une partie de chasse. Il promit tout au Pape à condition de +circonstance se combinent avec la tentative avortée du concile pour +exaspérer de plus <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> en plus l'Empereur contre l'ami de Pie VII.</p> + +<p>Jusqu'aux désastres de 1813 et de 1814, l'histoire de Consalvi n'est +que le martyrologe volontaire de ses exils, de ses misères et de ses +persécutions. Avant la dernière campagne de Napoléon en France, il +sentit la nécessité de se réconcilier avec Pie VII, captif à +Fontainebleau. Il s'y rendit avec la jeune impératrice, sous prétexte +d'une partie de chasse. Il promit tout au Pape à condition de certaines concessions innocentes, au moyen desquelles il lui -restituait ses États. Le Pape, si fidèle quand ses intérêts seuls -étaient en question, fut doux et conciliant devant les caresses de +restituait ses États. Le Pape, si fidèle quand ses intérêts seuls +étaient en question, fut doux et conciliant devant les caresses de l'Empereur. Il consentit et signa tout, au premier moment. L'Empereur -repartit pour Paris avec la signature de ce nouveau traité; mais les -cardinaux, conseillers du Pape, lui ayant été rendus, ils l'alarmèrent +repartit pour Paris avec la signature de ce nouveau traité; mais les +cardinaux, conseillers du Pape, lui ayant été rendus, ils l'alarmèrent sur ses concessions et le firent regretter sa complaisance. Tout fut -rompu et s'envenima. Pie VII reprit le rôle de martyr.</p> - -<p>Après l'abdication de 1814, le consentement de l'Empereur et la force -des événements le rendirent libre. Il reprit la route de Rome. Arrivé -à Bologne, il y trouva le roi de Naples <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> Murat, dont -l'équivoque intervention hésitait entre la soumission au Saint-Siége -et l'appel à l'insurrection de toute l'Italie contre l'Autriche et -contre la France elle-même. En présence du pape Murat n'osa pas se +rompu et s'envenima. Pie VII reprit le rôle de martyr.</p> + +<p>Après l'abdication de 1814, le consentement de l'Empereur et la force +des événements le rendirent libre. Il reprit la route de Rome. Arrivé +à Bologne, il y trouva le roi de Naples <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> Murat, dont +l'équivoque intervention hésitait entre la soumission au Saint-Siége +et l'appel à l'insurrection de toute l'Italie contre l'Autriche et +contre la France elle-même. En présence du pape Murat n'osa pas se prononcer. Il le laissa passer pour se donner du temps; Pie VII passa -et arriva à Rome porté sur les bras et sur le cœur du peuple. Il -reprit les rênes et rappela son ami Consalvi au gouvernement.</p> +et arriva à Rome porté sur les bras et sur le cœur du peuple. Il +reprit les rênes et rappela son ami Consalvi au gouvernement.</p> -<p>Pendant cette indécision, Murat se déclara, livra bataille aux -Autrichiens, fut défait et se réfugia à Naples d'où il s'embarqua pour -Toulon, puis pour la Calabre, où la mort l'attendait; mort cruelle où -un roi héroïque tombait sous la balle d'un roi à peine restauré; tache +<p>Pendant cette indécision, Murat se déclara, livra bataille aux +Autrichiens, fut défait et se réfugia à Naples d'où il s'embarqua pour +Toulon, puis pour la Calabre, où la mort l'attendait; mort cruelle où +un roi héroïque tombait sous la balle d'un roi à peine restauré; tache de sang sur deux couronnes, qui tuait le vainqueur autant que le vaincu!</p> <h4>IV</h4> -<p>Le Pape reconquit sans peine au congrès de Vienne tout ce que -Napoléon avait dérobé par <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> la force au domaine de l'Église. -Les souverains ne pouvaient pas se porter héritiers des violences de -la France vaincue et dépossédée. Le prince de Talleyrand, qui y -représentait la France, avait intérêt à y faire prévaloir le Pape pour -mériter sa propre réconciliation à force de services. L'Angleterre -elle-même personnifiée dans lord Castelreagh, et servie par la +<p>Le Pape reconquit sans peine au congrès de Vienne tout ce que +Napoléon avait dérobé par <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> la force au domaine de l'Église. +Les souverains ne pouvaient pas se porter héritiers des violences de +la France vaincue et dépossédée. Le prince de Talleyrand, qui y +représentait la France, avait intérêt à y faire prévaloir le Pape pour +mériter sa propre réconciliation à force de services. L'Angleterre +elle-même personnifiée dans lord Castelreagh, et servie par la duchesse de Devonshire, amie de Consalvi, favorisait de tout son -pouvoir en Italie le rétablissement du pouvoir le plus irréconciliable -avec Bonaparte son persécuteur. Le 19 mai 1814, le Pape rappelait -Consalvi au ministère par le décret suivant daté de Foligno, écrit de -sa propre main et qui respire l'amitié autant que l'estime:</p> - -<p>«Ayant dû céder aux impérieuses circonstances dans lesquelles nous -nous trouvions, et mû par le seul espoir d'amoindrir les maux qui nous -menaçaient, nous avions été obligé de subir la volonté du gouvernement -français déchu, qui ne voulait pas souffrir, dans la charge de notre -secrétaire d'État, le cardinal Hercule Consalvi. Rentré maintenant en -possession de notre liberté, et nous souvenant de la fidélité, de la -dignité et du zèle avec lesquels <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> il nous prodigua, à notre -plus grande satisfaction, ses utiles et empressés services, nous -croyons qu'il importe non moins à notre justice qu'aux intérêts de -l'État de le rétablir dans cette même charge de notre secrétaire -d'État, autant pour lui donner un public témoignage de notre estime -particulière et de notre amour, que pour mettre de nouveau à profit -ses qualités et ses lumières qui nous sont si connues.</p> - -<p>«Donné à Foligno, du palais de notre habitation, le 19 mai 1814, de +pouvoir en Italie le rétablissement du pouvoir le plus irréconciliable +avec Bonaparte son persécuteur. Le 19 mai 1814, le Pape rappelait +Consalvi au ministère par le décret suivant daté de Foligno, écrit de +sa propre main et qui respire l'amitié autant que l'estime:</p> + +<p>«Ayant dû céder aux impérieuses circonstances dans lesquelles nous +nous trouvions, et mû par le seul espoir d'amoindrir les maux qui nous +menaçaient, nous avions été obligé de subir la volonté du gouvernement +français déchu, qui ne voulait pas souffrir, dans la charge de notre +secrétaire d'État, le cardinal Hercule Consalvi. Rentré maintenant en +possession de notre liberté, et nous souvenant de la fidélité, de la +dignité et du zèle avec lesquels <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> il nous prodigua, à notre +plus grande satisfaction, ses utiles et empressés services, nous +croyons qu'il importe non moins à notre justice qu'aux intérêts de +l'État de le rétablir dans cette même charge de notre secrétaire +d'État, autant pour lui donner un public témoignage de notre estime +particulière et de notre amour, que pour mettre de nouveau à profit +ses qualités et ses lumières qui nous sont si connues.</p> + +<p>«Donné à Foligno, du palais de notre habitation, le 19 mai 1814, de notre pontificat l'an XV<sup>e</sup>.</p> -<p class="auteur smcap">«Pius P. P. VII.»</p> +<p class="auteur smcap">«Pius P. P. VII.»</p> <h4>V</h4> -<p>Le premier acte de Consalvi fut d'offrir un asile à toute la famille -de son persécuteur. «Nous ne trouvons d'appui et d'asile que dans le +<p>Le premier acte de Consalvi fut d'offrir un asile à toute la famille +de son persécuteur. «Nous ne trouvons d'appui et d'asile que dans le gouvernement pontifical, et notre reconnaissance est aussi grande que -les bienfaits,» lui <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> écrit Madame, mère de l'Empereur, en son +les bienfaits,» lui <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> écrit Madame, mère de l'Empereur, en son nom et au nom de tous ses enfants proscrits.</p> <h4>LE COMTE DE SAINT-LEU (LOUIS BONAPARTE, EX-ROI DE HOLLANDE), AU CARDINAL CONSALVI.</h4> -<p>«Éminence,</p> +<p>«Éminence,</p> -<p>«Suivant les conseils du Très-Saint Père et de Votre Éminence, j'ai vu -M<sup>gr</sup> Bernetti, spécialement chargé de l'affaire en question, et, -avec sa franchise bien connue, il m'a expliqué ce que les puissances -étrangères semblaient reprocher à la famille de l'empereur Napoléon. +<p>«Suivant les conseils du Très-Saint Père et de Votre Éminence, j'ai vu +M<sup>gr</sup> Bernetti, spécialement chargé de l'affaire en question, et, +avec sa franchise bien connue, il m'a expliqué ce que les puissances +étrangères semblaient reprocher à la famille de l'empereur Napoléon. Les grandes puissances, et l'Angleterre principalement, nous -reprochent de conspirer toujours. On nous accuse d'être mêlés -implicitement ou explicitement à tous les complots qui se trament; on -prétend même que nous abusons de l'hospitalité que le Pape nous -accorde pour fomenter dans l'intérieur des États pontificaux la +reprochent de conspirer toujours. On nous accuse d'être mêlés +implicitement ou explicitement à tous les complots qui se trament; on +prétend même que nous abusons de l'hospitalité que le Pape nous +accorde pour fomenter dans l'intérieur des États pontificaux la division et la haine contre la personne auguste du Souverain.</p> -<p>«J'ai été assez heureux pour fournir à M<sup>gr</sup> Bernetti toutes les -preuves du contraire, et <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> il vous dira lui-même l'effet que +<p>«J'ai été assez heureux pour fournir à M<sup>gr</sup> Bernetti toutes les +preuves du contraire, et <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> il vous dira lui-même l'effet que mes paroles ont produit sur son esprit. Si la famille de l'Empereur, -qui doit tant au pape Pie VII et à Votre Éminence, avait conçu le -détestable projet de troubler l'Europe, et si elle en avait les -moyens, la reconnaissance que nous devons tous au Saint-Siége nous -arrêterait évidemment dans cette voie. Ma mère, mes frères, mes +qui doit tant au pape Pie VII et à Votre Éminence, avait conçu le +détestable projet de troubler l'Europe, et si elle en avait les +moyens, la reconnaissance que nous devons tous au Saint-Siége nous +arrêterait évidemment dans cette voie. Ma mère, mes frères, mes sœurs et mon oncle doivent une trop respectueuse gratitude au -Souverain Pontife et à Votre Éminence pour attirer de nouveaux -désastres sur cette ville où, proscrits de l'Europe entière, nous -avons été accueillis et recueillis avec une bonté paternelle que les -injustices passées n'ont rendue que plus touchante. Nous ne conspirons -contre personne, encore moins contre le représentant de Dieu sur la -terre. Nous jouissons à Rome de tous les droits de cité, et quand ma -mère a appris de quelle manière si chrétienne le Pape et Votre -Éminence se vengeaient de la prison de Fontainebleau et de l'exil de -Reims, elle n'a pu que vous bénir au nom de son grand et malheureux -mort, en versant de douces larmes pour la première fois depuis les -désastres de 1814.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> «Conspirer contre notre auguste et seul bienfaiteur serait +Souverain Pontife et à Votre Éminence pour attirer de nouveaux +désastres sur cette ville où, proscrits de l'Europe entière, nous +avons été accueillis et recueillis avec une bonté paternelle que les +injustices passées n'ont rendue que plus touchante. Nous ne conspirons +contre personne, encore moins contre le représentant de Dieu sur la +terre. Nous jouissons à Rome de tous les droits de cité, et quand ma +mère a appris de quelle manière si chrétienne le Pape et Votre +Éminence se vengeaient de la prison de Fontainebleau et de l'exil de +Reims, elle n'a pu que vous bénir au nom de son grand et malheureux +mort, en versant de douces larmes pour la première fois depuis les +désastres de 1814.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> «Conspirer contre notre auguste et seul bienfaiteur serait une infamie sans nom. La famille des Bonaparte n'aura jamais ce -reproche à s'adresser. J'en ai convaincu M<sup>gr</sup> Bernetti, et il a -voulu lui-même nous servir de caution auprès de Votre Éminence. +reproche à s'adresser. J'en ai convaincu M<sup>gr</sup> Bernetti, et il a +voulu lui-même nous servir de caution auprès de Votre Éminence. Qu'elle daigne donc entendre sa voix et nous continuer ses bonnes -grâces et la protection du Très-Saint-Père. C'est dans cette espérance -que je suis, de Votre Éminence, le très-respectueux et très-dévoué +grâces et la protection du Très-Saint-Père. C'est dans cette espérance +que je suis, de Votre Éminence, le très-respectueux et très-dévoué serviteur et ami,</p> -<p class="auteur smcap">«L. de Saint-Leu.</p> +<p class="auteur smcap">«L. de Saint-Leu.</p> -<p>«Rome, 30 septembre 1821.»</p> +<p>«Rome, 30 septembre 1821.»</p> <h4>VI</h4> -<p>Le duc d'Orléans, plus tard Louis-Philippe, lui écrit peu de temps -après:</p> +<p>Le duc d'Orléans, plus tard Louis-Philippe, lui écrit peu de temps +après:</p> -<p>«Éminence,</p> +<p>«Éminence,</p> -<p>«Le prince de Talleyrand, qui garde de <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> vous le plus tendre -souvenir, me disait dernièrement que votre seul plaisir était la +<p>«Le prince de Talleyrand, qui garde de <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> vous le plus tendre +souvenir, me disait dernièrement que votre seul plaisir était la culture des fleurs, et votre noble amie la duchesse de Devonshire a bien voulu me confirmer le fait.</p> -<p>«Votre Éminence doit savoir que depuis longtemps déjà je m'honore -d'être l'un de ses plus dévoués serviteurs, et que dans les diverses -phases de ma carrière, je me suis toujours fait un devoir de vénérer +<p>«Votre Éminence doit savoir que depuis longtemps déjà je m'honore +d'être l'un de ses plus dévoués serviteurs, et que dans les diverses +phases de ma carrière, je me suis toujours fait un devoir de vénérer l'auguste Pontife qui a tant souffert <i>pour la sainte cause</i>. Ces -sentiments de piété envers le Siége de Pierre, que ma femme et moi -sommes si heureux d'inculquer à notre jeune famille, sont invariables -dans mon cœur. Je prie donc Votre Éminence de vouloir bien déposer -mon plus humble hommage aux pieds du Très-Saint Père.</p> - -<p>«Voulant me rappeler à votre bon souvenir, j'ai pris la liberté de -faire adresser à Votre Éminence quelques échantillons de nos serres -françaises. Je joins à ce très-modeste envoi, qui n'aura peut-être de -prix à vos yeux que l'intention, la manière de les soigner telle que -nos horticulteurs l'ont formulée. J'espère que cette caisse ne -déplaira pas trop à Votre Éminence, <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> et qu'en respirant le -parfum de ces fleurs, qui se développeront peut-être encore davantage -sous l'heureux climat et dans la chaude atmosphère de Rome, vous -daignerez songer quelquefois à un homme qui sera toujours +sentiments de piété envers le Siége de Pierre, que ma femme et moi +sommes si heureux d'inculquer à notre jeune famille, sont invariables +dans mon cœur. Je prie donc Votre Éminence de vouloir bien déposer +mon plus humble hommage aux pieds du Très-Saint Père.</p> + +<p>«Voulant me rappeler à votre bon souvenir, j'ai pris la liberté de +faire adresser à Votre Éminence quelques échantillons de nos serres +françaises. Je joins à ce très-modeste envoi, qui n'aura peut-être de +prix à vos yeux que l'intention, la manière de les soigner telle que +nos horticulteurs l'ont formulée. J'espère que cette caisse ne +déplaira pas trop à Votre Éminence, <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> et qu'en respirant le +parfum de ces fleurs, qui se développeront peut-être encore davantage +sous l'heureux climat et dans la chaude atmosphère de Rome, vous +daignerez songer quelquefois à un homme qui sera toujours reconnaissant des services rendus. Ma femme et ma sœur se joignent -à moi pour vous offrir leurs plus affectueux respects. Elles me -chargent de tous leurs vœux pour la santé du Pape, qu'il faut -conserver le plus longtemps possible à la chrétienté, car, avec lui et -avec vous, la paix de l'Église et la paix du monde sont assurées.</p> +à moi pour vous offrir leurs plus affectueux respects. Elles me +chargent de tous leurs vœux pour la santé du Pape, qu'il faut +conserver le plus longtemps possible à la chrétienté, car, avec lui et +avec vous, la paix de l'Église et la paix du monde sont assurées.</p> -<p>«Je prie Votre Éminence d'accueillir avec bonté mon petit envoi et -toutes les amitiés respectueuses de son tout dévoué</p> +<p>«Je prie Votre Éminence d'accueillir avec bonté mon petit envoi et +toutes les amitiés respectueuses de son tout dévoué</p> -<p class="auteur smcap">«Louis-Philippe d'Orléans.</p> +<p class="auteur smcap">«Louis-Philippe d'Orléans.</p> -<p>«Neuilly, lundi..... 1822.»</p> +<p>«Neuilly, lundi..... 1822.»</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> VII</h4> -<p>Le duc de Montmorency-Laval, ambassadeur près le Saint-Siége, lui -écrit le jour de la mort de Pie VII.</p> +<p>Le duc de Montmorency-Laval, ambassadeur près le Saint-Siége, lui +écrit le jour de la mort de Pie VII.</p> -<p>«Monseigneur,</p> +<p>«Monseigneur,</p> -<p>«Je n'ai pas osé interrompre les premiers moments de votre douleur. -Personne ne sent plus que moi, je l'atteste à Votre Éminence, et ne -partage davantage tous les sentiments dont son cœur doit être -déchiré. Votre Éminence a perdu un père, un ami de vingt-quatre ans, à -qui elle a rendu plus de services qu'elle n'en a reçu de confiance et -de bonté. C'est un ange dans le Ciel qui prie à présent pour la -conservation des jours de Votre Éminence. Ces jours sont nécessaires -pour le bien de ce pays, et vos lumières, Monseigneur, rendront encore -de grands et d'éminents services à la patrie.</p> +<p>«Je n'ai pas osé interrompre les premiers moments de votre douleur. +Personne ne sent plus que moi, je l'atteste à Votre Éminence, et ne +partage davantage tous les sentiments dont son cœur doit être +déchiré. Votre Éminence a perdu un père, un ami de vingt-quatre ans, à +qui elle a rendu plus de services qu'elle n'en a reçu de confiance et +de bonté. C'est un ange dans le Ciel qui prie à présent pour la +conservation des jours de Votre Éminence. Ces jours sont nécessaires +pour le bien de ce pays, et vos lumières, Monseigneur, rendront encore +de grands et d'éminents services à la patrie.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> «C'est ainsi que je le pense, que je me plais à le déclarer -ici et à Paris.</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> «C'est ainsi que je le pense, que je me plais à le déclarer +ici et à Paris.</p> -<p>«De grâce, Monseigneur, par bonté pour vos amis, par attachement pour -votre patrie, épargnez votre santé, soignez-vous, modérez votre +<p>«De grâce, Monseigneur, par bonté pour vos amis, par attachement pour +votre patrie, épargnez votre santé, soignez-vous, modérez votre douleur, et croyez qu'elle est dans le cœur de vos amis; et je m'honore de ce titre.</p> -<p>«Je supplie Votre Éminence de ne me point répondre, je l'exige comme -une marque d'amitié. Mais lorsque ma visite ne pourra pas -l'importuner, elle me fera prévenir, et je me rendrai chez elle avec +<p>«Je supplie Votre Éminence de ne me point répondre, je l'exige comme +une marque d'amitié. Mais lorsque ma visite ne pourra pas +l'importuner, elle me fera prévenir, et je me rendrai chez elle avec empressement.</p> -<p>«Agréez, Monseigneur, l'hommage de mes plus sensibles et respectueux +<p>«Agréez, Monseigneur, l'hommage de mes plus sensibles et respectueux sentiments,</p> -<p class="auteur smcap">«Montmorency-Laval.»</p> +<p class="auteur smcap">«Montmorency-Laval.»</p> <h4>VIII</h4> -<p>L'amitié personnelle éclate partout dans ces témoignages. Le nouveau -pape Léon XII <i>della <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> Gonga</i> était brouillé de longue date -avec Consalvi. Il se réconcilia avec lui au moment où les ennemis du -cardinal s'acharnèrent sur lui. Léon XII l'appela à Rome pour prendre -la tradition du règne en présence de Jurla, son propre ministre. +<p>L'amitié personnelle éclate partout dans ces témoignages. Le nouveau +pape Léon XII <i>della <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> Gonga</i> était brouillé de longue date +avec Consalvi. Il se réconcilia avec lui au moment où les ennemis du +cardinal s'acharnèrent sur lui. Léon XII l'appela à Rome pour prendre +la tradition du règne en présence de Jurla, son propre ministre. Consalvi se fit porter au Vatican. L'entretien fut long et intime. Il -légua verbalement sa sagesse à Léon XII. «Quelle conversation! Jamais, +légua verbalement sa sagesse à Léon XII. «Quelle conversation! Jamais, dit le Pape, nous n'avons eu avec personne de communications plus -instructives, plus substantielles, plus utiles à l'Église et à l'État; -Consalvi a été sublime. Nous y reviendrons souvent, seulement il faut -aujourd'hui ne pas mourir.»—Ce vœu ne devait pas être entendu. -Consalvi mourut peu de temps après ce dernier entretien. Léon XII le +instructives, plus substantielles, plus utiles à l'Église et à l'État; +Consalvi a été sublime. Nous y reviendrons souvent, seulement il faut +aujourd'hui ne pas mourir.»—Ce vœu ne devait pas être entendu. +Consalvi mourut peu de temps après ce dernier entretien. Léon XII le pleura.</p> -<p>En annonçant au gouvernement français la perte que le monde venait de -faire, le duc de Laval-Montmorency, ambassadeur du Roi Très-Chrétien -près le Saint-Siége, écrivit: «Il ne faut aujourd'hui que célébrer -cette mémoire honorée par les pleurs de Léon XII, par le silence des +<p>En annonçant au gouvernement français la perte que le monde venait de +faire, le duc de Laval-Montmorency, ambassadeur du Roi Très-Chrétien +près le Saint-Siége, écrivit: «Il ne faut aujourd'hui que célébrer +cette mémoire honorée par les pleurs de Léon XII, par le silence des ennemis, enfin par la profonde douleur dont la ville est remplie, et -par <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> les regrets des étrangers et surtout de ceux qui, comme -moi, ont eu le bonheur de connaître ce ministre, si agréable dans ses +par <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> les regrets des étrangers et surtout de ceux qui, comme +moi, ont eu le bonheur de connaître ce ministre, si agréable dans ses rapports politiques, et si attachant par le charme de son commerce -particulier.»</p> +particulier.»</p> <h4>IX</h4> -<p>C'était le 24 janvier 1824.</p> +<p>C'était le 24 janvier 1824.</p> -<p>L'Église perdit son premier ministre, l'État son premier politique, la -papauté son premier ami; le même coup tua Pie VII et son ami. Il -n'avait plus rien à faire sur la terre: il s'était préparé à la mort -par un long testament pour une médiocre fortune. En voici les +<p>L'Église perdit son premier ministre, l'État son premier politique, la +papauté son premier ami; le même coup tua Pie VII et son ami. Il +n'avait plus rien à faire sur la terre: il s'était préparé à la mort +par un long testament pour une médiocre fortune. En voici les principales dispositions. Un testament, c'est un homme!</p> -<p>«Au nom de la très-sainte Trinité, ce 1<sup>er</sup> jour du mois d'août de -l'année 1822;</p> - -<p>«Moi, Hercule Consalvi, cardinal de la sainte Église romaine, diacre -de Sainte-Marie <i>ad Martyres</i>, après avoir fait mon testament -<span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> plus d'une fois, à diverses époques de ma vie, tant pour -désigner mon héritier, qu'afin de pourvoir aux besoins de mes -serviteurs et légataires, ainsi qu'à plusieurs affaires d'importance, -considérant que, vu la mort de mon bien-aimé frère André et celle -d'autres personnes qui m'étaient chères, vu encore le changement des -circonstances, mes dispositions précédentes ne peuvent plus subsister -dans la manière et la forme qu'elles ont, je me suis décidé à les -révoquer, à les annuler et à faire un nouveau testament avec les -changements opportuns. Me prévalant donc du privilége que je possède, -en qualité de cardinal de la sainte Église romaine, de pouvoir tester -sur simple feuille, profitant aussi de l'indult que Sa Sainteté le -pape Pie VII m'a communiqué par bref, maintenant que je suis sain -d'esprit et de corps, je fais mon dernier testament (à moins que je ne -me décide à le changer en un autre postérieur, dans le courant de la -vie qu'il plaira encore à Dieu de m'accorder), avec l'expresse -déclaration que toutes les autres feuilles de même date ou de date -postérieure au testament, écrites de ma main et signées <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> par -moi, et contenant une disposition quelconque à exécuter après ma mort, -font partie intégrante de mon testament.</p> - -<p>«Et d'abord je recommande humblement et chaleureusement mon âme au -Seigneur très-clément, en le priant, par les mérites de son divin Fils -Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui m'a racheté au prix immense de son -très-précieux sang, par l'intercession de la très-sainte Vierge Marie +<p>«Au nom de la très-sainte Trinité, ce 1<sup>er</sup> jour du mois d'août de +l'année 1822;</p> + +<p>«Moi, Hercule Consalvi, cardinal de la sainte Église romaine, diacre +de Sainte-Marie <i>ad Martyres</i>, après avoir fait mon testament +<span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> plus d'une fois, à diverses époques de ma vie, tant pour +désigner mon héritier, qu'afin de pourvoir aux besoins de mes +serviteurs et légataires, ainsi qu'à plusieurs affaires d'importance, +considérant que, vu la mort de mon bien-aimé frère André et celle +d'autres personnes qui m'étaient chères, vu encore le changement des +circonstances, mes dispositions précédentes ne peuvent plus subsister +dans la manière et la forme qu'elles ont, je me suis décidé à les +révoquer, à les annuler et à faire un nouveau testament avec les +changements opportuns. Me prévalant donc du privilége que je possède, +en qualité de cardinal de la sainte Église romaine, de pouvoir tester +sur simple feuille, profitant aussi de l'indult que Sa Sainteté le +pape Pie VII m'a communiqué par bref, maintenant que je suis sain +d'esprit et de corps, je fais mon dernier testament (à moins que je ne +me décide à le changer en un autre postérieur, dans le courant de la +vie qu'il plaira encore à Dieu de m'accorder), avec l'expresse +déclaration que toutes les autres feuilles de même date ou de date +postérieure au testament, écrites de ma main et signées <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> par +moi, et contenant une disposition quelconque à exécuter après ma mort, +font partie intégrante de mon testament.</p> + +<p>«Et d'abord je recommande humblement et chaleureusement mon âme au +Seigneur très-clément, en le priant, par les mérites de son divin Fils +Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui m'a racheté au prix immense de son +très-précieux sang, par l'intercession de la très-sainte Vierge Marie et des Saints, mes patrons, de la conduire en un lieu de salut, et de -me pardonner dans sa miséricorde infinie mes très-graves péchés.</p> +me pardonner dans sa miséricorde infinie mes très-graves péchés.</p> -<p>«Je veux qu'on fasse célébrer pour le repos de mon âme, dans le plus +<p>«Je veux qu'on fasse célébrer pour le repos de mon âme, dans le plus bref espace de temps qu'il sera possible, deux mille messes, destinant -une aumône de cinq paoli pour chaque messe célébrée en présence de mon -corps, soit à la maison, soit à l'église, et de trois paoli pour -chacune des autres messes à célébrer à Saint-Laurent hors des murs, à -Saint-Grégoire et dans d'autres églises où se trouvent des autels -privilégiés avec indulgence spéciale, selon l'indication de mon -héritier.</p> - -<p>«En expiation de mes péchés, je laisse à <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> distribuer en -aumônes la somme de trois mille écus. Cette distribution sera faite -avec la plus grande sollicitude possible par mon héritier mentionné +une aumône de cinq paoli pour chaque messe célébrée en présence de mon +corps, soit à la maison, soit à l'église, et de trois paoli pour +chacune des autres messes à célébrer à Saint-Laurent hors des murs, à +Saint-Grégoire et dans d'autres églises où se trouvent des autels +privilégiés avec indulgence spéciale, selon l'indication de mon +héritier.</p> + +<p>«En expiation de mes péchés, je laisse à <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> distribuer en +aumônes la somme de trois mille écus. Cette distribution sera faite +avec la plus grande sollicitude possible par mon héritier mentionné ci-dessous. Il aura soin, avec l'aide de M. Jean Giorgi, mon -trésorier, et Jean Luelli, mon majordome, personnes qui me sont -très-attachées, de consulter les curés et de vérifier quels sont ceux +trésorier, et Jean Luelli, mon majordome, personnes qui me sont +très-attachées, de consulter les curés et de vérifier quels sont ceux qui ont vraiment besoin de secours. Les pauvres de ma paroisse seront -spécialement préférés à tous les autres.</p> +spécialement préférés à tous les autres.</p> -<p>«Sa Sainteté Notre Seigneur le Pape le permettant, mes obsèques auront -lieu, avec la décence convenable, dans l'église Saint-Marcel au Corso, -où se trouve la sépulture de ma famille. Me souvenant de la promesse -que j'ai faite à mon bien-aimé frère André au lit de mort, lorsque, +<p>«Sa Sainteté Notre Seigneur le Pape le permettant, mes obsèques auront +lieu, avec la décence convenable, dans l'église Saint-Marcel au Corso, +où se trouve la sépulture de ma famille. Me souvenant de la promesse +que j'ai faite à mon bien-aimé frère André au lit de mort, lorsque, dans les derniers moments de sa vie, il me demanda qu'en signe du -très-tendre amour qui nous avait unis dans la vie, nos corps fussent -unis dans la mort et renfermés dans le même sépulcre, je veux que si, -à ma mort, ce sépulcre ne se trouve pas déjà préparé par moi, mon -héritier en fasse faire un très-modeste, et qui contiendra le cercueil -de mon frère et le mien.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> Après avoir pourvu aux besoins de son âme, réglé sa sépulture -et spécifié avec une attention toute particulière les prières qu'il -exige pour son salut, le cardinal Consalvi détermine les legs qu'il -accorde à ses serviteurs. Aucun d'eux n'est oublié; ils trouvent tous -dans la gratitude de leur maître une aisance assurée pour le reste de +très-tendre amour qui nous avait unis dans la vie, nos corps fussent +unis dans la mort et renfermés dans le même sépulcre, je veux que si, +à ma mort, ce sépulcre ne se trouve pas déjà préparé par moi, mon +héritier en fasse faire un très-modeste, et qui contiendra le cercueil +de mon frère et le mien.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> Après avoir pourvu aux besoins de son âme, réglé sa sépulture +et spécifié avec une attention toute particulière les prières qu'il +exige pour son salut, le cardinal Consalvi détermine les legs qu'il +accorde à ses serviteurs. Aucun d'eux n'est oublié; ils trouvent tous +dans la gratitude de leur maître une aisance assurée pour le reste de leurs jours. Il s'occupe du payement de ses dettes; puis, par un -touchant souvenir, le cardinal pense aux âmes des personnes qui lui -furent chères et qui le précédèrent dans la tombe, et il écrit:</p> +touchant souvenir, le cardinal pense aux âmes des personnes qui lui +furent chères et qui le précédèrent dans la tombe, et il écrit:</p> -<p>«Dans ce feuillet, qui fait partie de mon testament, je laisse à -prendre sur mon héritage la somme nécessaire à la célébration de:</p> +<p>«Dans ce feuillet, qui fait partie de mon testament, je laisse à +prendre sur mon héritage la somme nécessaire à la célébration de:</p> -<p>«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de ma mère, la -marquise Claudia Consalvi, née Carandini, à célébrer dans l'église de +<p>«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de ma mère, la +marquise Claudia Consalvi, née Carandini, à célébrer dans l'église de Saint-Marcel au Corso, le 29 avril, jour anniversaire de sa mort, avec -l'aumône de trois paoli;</p> +l'aumône de trois paoli;</p> -<p>«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la princesse -Isabelle Ruspoli, née Justiniani, à célébrer dans l'église de -Saint-Laurent <i>in Lucina</i>, le 25 août, jour <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> anniversaire de -sa mort, avec l'aumône de trois paoli;</p> +<p>«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la princesse +Isabelle Ruspoli, née Justiniani, à célébrer dans l'église de +Saint-Laurent <i>in Lucina</i>, le 25 août, jour <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> anniversaire de +sa mort, avec l'aumône de trois paoli;</p> -<p>«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la duchesse -de Ceri, Catherine Odescalchi, née Justiniani, à célébrer dans -l'église des Saints-Apôtres, le 24 novembre, jour anniversaire de sa -mort, avec l'aumône de trois paoli;</p> +<p>«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la duchesse +de Ceri, Catherine Odescalchi, née Justiniani, à célébrer dans +l'église des Saints-Apôtres, le 24 novembre, jour anniversaire de sa +mort, avec l'aumône de trois paoli;</p> -<p>«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la marquise -Porzia Patrizi, à célébrer dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, +<p>«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la marquise +Porzia Patrizi, à célébrer dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, le..... jour anniversaire de sa mort (puisse Dieu prolonger longtemps -ses jours!), avec l'aumône de trois paoli;</p> +ses jours!), avec l'aumône de trois paoli;</p> -<p>«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la duchesse -Constance Braschi, née Falconieri, à célébrer dans l'église de +<p>«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la duchesse +Constance Braschi, née Falconieri, à célébrer dans l'église de Saint-Marcel au Corso, le 17 juin, jour anniversaire de sa mort, avec -l'aumône de trois paoli;</p> +l'aumône de trois paoli;</p> -<p>«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de D. Albert -Parisani, à célébrer dans l'église de Saint-Marcel au Corso, le 26 -novembre, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône de trois paoli;</p> +<p>«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de D. Albert +Parisani, à célébrer dans l'église de Saint-Marcel au Corso, le 26 +novembre, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône de trois paoli;</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> «Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme du -célèbre maëstro Dominique Cimarosa, à dire dans l'église de la -Rotonde, le 11 janvier, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône de +<p><span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> «Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme du +célèbre maëstro Dominique Cimarosa, à dire dans l'église de la +Rotonde, le 11 janvier, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône de trois paoli;</p> -<p>«Trente messes chaque année, pour le repos de l'âme de Philippe Monti, -mon domestique, à célébrer dans l'église de Sainte-Cécile <i>in +<p>«Trente messes chaque année, pour le repos de l'âme de Philippe Monti, +mon domestique, à célébrer dans l'église de Sainte-Cécile <i>in Transtevere</i>, le 1<sup>er</sup> mars, jour anniversaire de sa mort, avec -l'aumône de trois paoli.</p> +l'aumône de trois paoli.</p> -<p>«Désirant donner un soutenir à tous les membres de la secrétairerie -d'État, et ne pouvant disposer d'assez d'objets pour tant de -personnes, je me propose de laisser à chacun d'eux quelques ouvrages -de ma bibliothèque, qui leur seront remis (ainsi qu'à M. le comte -Celano) par mon héritier fiduciaire, d'après les instructions que je -lui en laisserai, dès que j'en aurai moi-même fait le choix.</p> +<p>«Désirant donner un soutenir à tous les membres de la secrétairerie +d'État, et ne pouvant disposer d'assez d'objets pour tant de +personnes, je me propose de laisser à chacun d'eux quelques ouvrages +de ma bibliothèque, qui leur seront remis (ainsi qu'à M. le comte +Celano) par mon héritier fiduciaire, d'après les instructions que je +lui en laisserai, dès que j'en aurai moi-même fait le choix.</p> -<p>«Ayant dans mon testament, écrit tout entier et de ma propre main et -daté de ce même jour, nommé et institué mon héritier fiduciaire M<sup>gr</sup> +<p>«Ayant dans mon testament, écrit tout entier et de ma propre main et +daté de ce même jour, nommé et institué mon héritier fiduciaire M<sup>gr</sup> Alexandre Buttaoni, promoteur de la foi, avec charge de remettre en -temps et lieu l'héritage à mon héritier propriétaire, je déclare +temps et lieu l'héritage à mon héritier propriétaire, je déclare <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> par ce feuillet, qui fait partie de mon testament, ne rien -posséder qui, en vigueur du <i>motu proprio</i> du 6 juillet de l'année +posséder qui, en vigueur du <i>motu proprio</i> du 6 juillet de l'année 1816, ne soit parfaitement libre de toute charge et de tout -fidéicommis; et je nomme, institue, déclare mon héritier universel de -tous et chacun de mes biens, crédits, droits, la Sacrée Congrégation -de la Propagande de la foi, à laquelle néanmoins j'interdis -formellement et de la manière la plus expresse, la détraction de la -quatrième <i>Falcidia</i>, de quelque manière et à quelque titre que ce +fidéicommis; et je nomme, institue, déclare mon héritier universel de +tous et chacun de mes biens, crédits, droits, la Sacrée Congrégation +de la Propagande de la foi, à laquelle néanmoins j'interdis +formellement et de la manière la plus expresse, la détraction de la +quatrième <i>Falcidia</i>, de quelque manière et à quelque titre que ce soit.</p> -<p>«J'entends, je veux, je déclare que, tant que vivra un seul de mes -serviteurs gratifiés par mon testament, ou de ceux qui ont reçu un -legs annuel à vie, la Sacrée Congrégation ci-dessus nommée ne puisse -jouir (excepté de ce qui sera indiqué plus bas) de mon héritage, ni en -prendre en aucune manière l'administration, voulant que cette -administration soit laissée entière et libre aux mains de mon héritier +<p>«J'entends, je veux, je déclare que, tant que vivra un seul de mes +serviteurs gratifiés par mon testament, ou de ceux qui ont reçu un +legs annuel à vie, la Sacrée Congrégation ci-dessus nommée ne puisse +jouir (excepté de ce qui sera indiqué plus bas) de mon héritage, ni en +prendre en aucune manière l'administration, voulant que cette +administration soit laissée entière et libre aux mains de mon héritier fiduciaire, M<sup>gr</sup> Alexandre Buttaoni (ainsi qu'aux mains de celui ou -de ceux qui lui succéderont dans son administration). Non-seulement je -le dispense de faire un inventaire légal, mais, <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> pour éviter -les frais voulus pour cela, je le lui défends; il suffit qu'il dresse +de ceux qui lui succéderont dans son administration). Non-seulement je +le dispense de faire un inventaire légal, mais, <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> pour éviter +les frais voulus pour cela, je le lui défends; il suffit qu'il dresse une simple liste des biens tant immeubles que meubles (quoique -pourtant ces derniers doivent être aliénés et convertis en espèces, -pour satisfaire aux charges indiquées au feuillet, lettre E, annexé à -mon testament, ou dans mon testament même), liste qui, vu la probité -reconnue dudit héritier fiduciaire, devra faire pleine foi.</p> - -<p>«Afin que la susdite Congrégation de la Propagande commence dès ma -mort à ressentir quelque effet de mon héritage, je veux qu'à partir de -mon décès elle jouisse d'une somme annuelle de 600 écus, qui lui -seront payés par mon héritier fiduciaire, administrateur de mon -héritage, par échéance mensuelle ou tous les trois mois, si le manque +pourtant ces derniers doivent être aliénés et convertis en espèces, +pour satisfaire aux charges indiquées au feuillet, lettre E, annexé à +mon testament, ou dans mon testament même), liste qui, vu la probité +reconnue dudit héritier fiduciaire, devra faire pleine foi.</p> + +<p>«Afin que la susdite Congrégation de la Propagande commence dès ma +mort à ressentir quelque effet de mon héritage, je veux qu'à partir de +mon décès elle jouisse d'une somme annuelle de 600 écus, qui lui +seront payés par mon héritier fiduciaire, administrateur de mon +héritage, par échéance mensuelle ou tous les trois mois, si le manque de fonds ne lui permettait pas d'effectuer les payements mensuels aux -serviteurs légataires et d'acquitter les 50 écus par mois, -correspondant à la somme de 600 écus assignés plus haut à la Sacrée -Congrégation.</p> - -<p>«Quand, par la mort successive de la majeure partie de mes serviteurs -et légataires annuels, les fonds de mon héritage permettront <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> -d'accroître la somme de 600 écus déterminée plus haut mon héritier -fiduciaire pourra (sans pourtant y être positivement obligé) verser -dans la caisse de la Sacrée Congrégation la nouvelle augmentation -qu'il jugera pouvoir remettre, après avoir satisfait aux charges -accessoires et aux dispositions reçues de vive voix.</p> - -<p>«Après la mort de tous ceux qui dans mon testament ont été gratifiés -et des annuels légataires, mon héritier fiduciaire devra consigner à -la Sacrée Congrégation l'héritage alors existant.</p> - -<p>«Je déclare en outre que la susdite Congrégation ne pourra jamais -obliger l'héritier fiduciaire, ou celui qui lui succédera, à donner la -fidéjussion; comme aussi elle ne pourra le contraindre à rendre compte -de sa gestion, ni à révéler les dispositions reçues de vive voix ou -par écrit de moi, confirmant même dans ce feuillet ce que j'ai plus +serviteurs légataires et d'acquitter les 50 écus par mois, +correspondant à la somme de 600 écus assignés plus haut à la Sacrée +Congrégation.</p> + +<p>«Quand, par la mort successive de la majeure partie de mes serviteurs +et légataires annuels, les fonds de mon héritage permettront <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> +d'accroître la somme de 600 écus déterminée plus haut mon héritier +fiduciaire pourra (sans pourtant y être positivement obligé) verser +dans la caisse de la Sacrée Congrégation la nouvelle augmentation +qu'il jugera pouvoir remettre, après avoir satisfait aux charges +accessoires et aux dispositions reçues de vive voix.</p> + +<p>«Après la mort de tous ceux qui dans mon testament ont été gratifiés +et des annuels légataires, mon héritier fiduciaire devra consigner à +la Sacrée Congrégation l'héritage alors existant.</p> + +<p>«Je déclare en outre que la susdite Congrégation ne pourra jamais +obliger l'héritier fiduciaire, ou celui qui lui succédera, à donner la +fidéjussion; comme aussi elle ne pourra le contraindre à rendre compte +de sa gestion, ni à révéler les dispositions reçues de vive voix ou +par écrit de moi, confirmant même dans ce feuillet ce que j'ai plus amplement dit sur ce sujet dans mon testament.</p> -<p>«À peine entré en possession de son titre, mon héritier fiduciaire, -pour prévenir le cas possible (puisse Dieu conserver longtemps ses +<p>«À peine entré en possession de son titre, mon héritier fiduciaire, +pour prévenir le cas possible (puisse Dieu conserver longtemps ses jours!) d'une mort qui ne lui laisserait pas le <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> temps de -nommer son successeur dans l'administration de mon héritage, devra, en -vertu du mandat reçu, nommer son successeur dans un écrit qui sera -déposé clos et scellé dans un office caméral, pour être ouvert après -sa mort; et j'entends imposer successivement la même obligation aux -autres administrateurs. Si les premiers venaient à manquer avant la -mort de mes serviteurs et autres légataires, et dans le cas où -quelqu'un de ces administrateurs eût négligé ou eût manqué de faire la +nommer son successeur dans l'administration de mon héritage, devra, en +vertu du mandat reçu, nommer son successeur dans un écrit qui sera +déposé clos et scellé dans un office caméral, pour être ouvert après +sa mort; et j'entends imposer successivement la même obligation aux +autres administrateurs. Si les premiers venaient à manquer avant la +mort de mes serviteurs et autres légataires, et dans le cas où +quelqu'un de ces administrateurs eût négligé ou eût manqué de faire la nomination de son successeur, prescrite plus haut, je prie le doyen du -tribunal de la Rote, dont j'ai eu l'honneur d'être membre, de prendre -lui-même cette administration, et d'accepter l'annuelle rétribution -destinée à l'administrateur, et ainsi successivement jusqu'à l'époque -indiquée plus haut.</p> - -<p>«Je ne crois pas pouvoir mieux disposer des tabatières précieuses qui, -durant le cours de mon ministère, m'ont été données par divers -souverains, et que j'ai conservées par respect et reconnaissance +tribunal de la Rote, dont j'ai eu l'honneur d'être membre, de prendre +lui-même cette administration, et d'accepter l'annuelle rétribution +destinée à l'administrateur, et ainsi successivement jusqu'à l'époque +indiquée plus haut.</p> + +<p>«Je ne crois pas pouvoir mieux disposer des tabatières précieuses qui, +durant le cours de mon ministère, m'ont été données par divers +souverains, et que j'ai conservées par respect et reconnaissance envers les augustes donateurs, qu'en en faisant autant de legs en -faveur des maisons et établissements qui sont le plus dans <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> -la nécessité. Je suis à chercher une meilleure distribution de ces -objets; mais dans le cas où je viendrais à mourir avant de l'avoir -définitivement arrêtée, je maintiens celle-ci, qui, dans le moment, me -paraît la plus convenable.</p> +faveur des maisons et établissements qui sont le plus dans <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> +la nécessité. Je suis à chercher une meilleure distribution de ces +objets; mais dans le cas où je viendrais à mourir avant de l'avoir +définitivement arrêtée, je maintiens celle-ci, qui, dans le moment, me +paraît la plus convenable.</p> <p class="lspaced1">...........................</p> -<p>«Considérant qu'il serait grandement inconvenant qu'un Pontife de tant -de célébrité, qui a si bien mérité de l'Église et de l'État, comme Pie -VII, n'eût point après sa mort (puisse Dieu prolonger ses jours!) un +<p>«Considérant qu'il serait grandement inconvenant qu'un Pontife de tant +de célébrité, qui a si bien mérité de l'Église et de l'État, comme Pie +VII, n'eût point après sa mort (puisse Dieu prolonger ses jours!) un tombeau dans la basilique Vaticane, comme semble l'indiquer la -médiocrité des revenus qu'il laisse à ses neveux; mû par mon -dévouement et mon attachement à sa Personne sacrée, inspiré par la -reconnaissance que je lui dois comme premier cardinal de sa création, -comblé des bienfaits de sa souveraine bonté, j'ai résolu de lui faire -ériger un mausolée à mes frais dans la susdite basilique.</p> - -<p>«Dans ce but, j'ai tâché de faire des économies, sur les dépenses -annuelles destinées à mon entretien, et de réunir une somme de 20,000 -écus romains. Si je mourais avant Sa <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> Sainteté, comme je le -désire, mon héritier fiduciaire reste chargé de consacrer la somme -fixée à l'érection de ce tombeau, dont l'exécution sera confiée au -ciseau du célèbre marquis Canova, et, à son défaut, au célèbre -chevalier Thorwaldsen, et, si celui-ci ne pouvait l'exécuter, à un des +médiocrité des revenus qu'il laisse à ses neveux; mû par mon +dévouement et mon attachement à sa Personne sacrée, inspiré par la +reconnaissance que je lui dois comme premier cardinal de sa création, +comblé des bienfaits de sa souveraine bonté, j'ai résolu de lui faire +ériger un mausolée à mes frais dans la susdite basilique.</p> + +<p>«Dans ce but, j'ai tâché de faire des économies, sur les dépenses +annuelles destinées à mon entretien, et de réunir une somme de 20,000 +écus romains. Si je mourais avant Sa <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> Sainteté, comme je le +désire, mon héritier fiduciaire reste chargé de consacrer la somme +fixée à l'érection de ce tombeau, dont l'exécution sera confiée au +ciseau du célèbre marquis Canova, et, à son défaut, au célèbre +chevalier Thorwaldsen, et, si celui-ci ne pouvait l'exécuter, à un des meilleurs sculpteurs de Rome.</p> -<p>«L'inscription suivante sera gravée sur le tombeau:</p> +<p>«L'inscription suivante sera gravée sur le tombeau:</p> <p class="center"> PIO VII, CHARAMONTIO, COESENATI,<br> @@ -3751,176 +3710,176 @@ meilleurs sculpteurs de Rome.</p> <h4>X</h4> -<p>Voilà la vie d'homme d'État de ce modèle des amis et des hommes de -bien; nous ne disons pas des prêtres: il ne l'était pas; il n'avait -jamais voulu l'être; ce n'était ni sa vocation ni son ambition.</p> +<p>Voilà la vie d'homme d'État de ce modèle des amis et des hommes de +bien; nous ne disons pas des prêtres: il ne l'était pas; il n'avait +jamais voulu l'être; ce n'était ni sa vocation ni son ambition.</p> -<p>L'Église romaine, à Rome, reconnaît trois <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> classes d'hommes +<p>L'Église romaine, à Rome, reconnaît trois <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> classes d'hommes parmi lesquels elle choisit ses serviteurs:</p> -<p>Les laïques;</p> +<p>Les laïques;</p> -<p>Les ecclésiastiques;</p> +<p>Les ecclésiastiques;</p> -<p>Et les prélats ou monseigneurs.</p> +<p>Et les prélats ou monseigneurs.</p> -<p>Les laïques sont ceux qu'elle emploie soit dans le civil, dans la +<p>Les laïques sont ceux qu'elle emploie soit dans le civil, dans la diplomatie, dans les finances ou dans le militaire, pour les besoins -de son administration ou de sa défense;</p> +de son administration ou de sa défense;</p> -<p>Les ecclésiastiques sont les moines ou les prêtres de tout ordre, dont -elle dispose pour tous les services dans le monde chrétien.</p> +<p>Les ecclésiastiques sont les moines ou les prêtres de tout ordre, dont +elle dispose pour tous les services dans le monde chrétien.</p> <p>Mais il y a de plus un ordre neutre qui porte le costume sacerdotal et -qui en reçoit les titres sans néanmoins en contracter les engagements -ni en assumer les obligations, sorte de long et quelquefois d'éternel -noviciat. Ceux qui en font partie s'appellent prélats ou monseigneurs, -et, depuis les dignités inférieures jusqu'au rang de cardinaux, sont -en quelque sorte les ministres libres de l'Église. Il y a peu de -grande famille à Rome ou dans les légations qui n'aient des fils dans -cette classe. Ils sont à Rome ce que les Narseis étaient au sein des -cours et du gouvernement asiatique dans l'antiquité. Race éminemment -<span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> politique qui tient à l'État sans être l'État lui-même, qui -se dévoue sans retour à ses fonctions préparatoires, qui se retire de +qui en reçoit les titres sans néanmoins en contracter les engagements +ni en assumer les obligations, sorte de long et quelquefois d'éternel +noviciat. Ceux qui en font partie s'appellent prélats ou monseigneurs, +et, depuis les dignités inférieures jusqu'au rang de cardinaux, sont +en quelque sorte les ministres libres de l'Église. Il y a peu de +grande famille à Rome ou dans les légations qui n'aient des fils dans +cette classe. Ils sont à Rome ce que les Narseis étaient au sein des +cours et du gouvernement asiatique dans l'antiquité. Race éminemment +<span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> politique qui tient à l'État sans être l'État lui-même, qui +se dévoue sans retour à ses fonctions préparatoires, qui se retire de ses emplois sans les compromettre ou qui les continue, et qui peut -même se marier avant d'en avoir fait les vœux, sans préjudice pour -l'Église ou eux-mêmes. Cette troisième catégorie, dépendante et -volontaire du Saint-Siége, a l'immense avantage de se former de bonne +même se marier avant d'en avoir fait les vœux, sans préjudice pour +l'Église ou eux-mêmes. Cette troisième catégorie, dépendante et +volontaire du Saint-Siége, a l'immense avantage de se former de bonne heure aux affaires sans que ses fautes puissent nuire au gouvernement, et de s'en retirer sans apostasie. Nous connaissons plusieurs de ces -prélats ou monseigneurs qui sont sortis de ces noviciats pour -contracter des unions licites et respectées, avec l'approbation du -Pape. On les essaye, ils s'essayent eux-mêmes, et, si la carrière ne +prélats ou monseigneurs qui sont sortis de ces noviciats pour +contracter des unions licites et respectées, avec l'approbation du +Pape. On les essaye, ils s'essayent eux-mêmes, et, si la carrière ne leur convient pas, ils rentrent honorablement dans le monde, sans -scandale et sans reproche; ils ont de plus pour le Saint-Siége ces -avantages, que ses affaires purement mondaines sont traitées avec les -hommes du monde par des hommes du monde, et que l'Église, par eux, -participant de deux natures, est sacerdotale avec ses prélats et -laïque avec ses ministres. Le respect et l'habileté y gagnent. Ces -hommes commencent <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> en général très-jeunes par être des -secrétaires du Pape, des novices, des ambassadeurs et des cardinaux; -ils s'élèvent par des grades réguliers de fonction en fonction -jusqu'aux premières charges de l'État. «Le Pape voulut, dit Consalvi, -me créer cardinal de l'ordre des prêtres; je préférai être cardinal -diacre.»</p> +scandale et sans reproche; ils ont de plus pour le Saint-Siége ces +avantages, que ses affaires purement mondaines sont traitées avec les +hommes du monde par des hommes du monde, et que l'Église, par eux, +participant de deux natures, est sacerdotale avec ses prélats et +laïque avec ses ministres. Le respect et l'habileté y gagnent. Ces +hommes commencent <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> en général très-jeunes par être des +secrétaires du Pape, des novices, des ambassadeurs et des cardinaux; +ils s'élèvent par des grades réguliers de fonction en fonction +jusqu'aux premières charges de l'État. «Le Pape voulut, dit Consalvi, +me créer cardinal de l'ordre des prêtres; je préférai être cardinal +diacre.»</p> <h4>XI</h4> -<p>Voilà ce que fut dès son enfance Consalvi; mais, quand Pie VII le fit -cardinal, il refusa d'être prêtre. Il se consacra non à sa propre -sanctification, mais à bien comprendre et à bien faire les affaires du -Pape et de son gouvernement. Il voulut être dévoué, mais nullement -enchaîné à ses devoirs. On peut même entrevoir, d'après un passage de -ses mémoires relatifs à son affection intime pour les familles -Patrizzi et Giustiniani, dans sa jeunesse, que la mort prématurée -d'une jeune princesse de dix-huit ans, à la main de laquelle il -aurait pu <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> peut-être prétendre, et dont l'amitié lui laissa -d'éternels regrets, fut un coup déchirant porté à son cœur. La -vivacité pathétique de ses expressions laisse voir l'ardeur de ses -sentiments pour cette jeune et charmante princesse. Il ne lui était -défendu ni d'aimer ni de pleurer ce qu'il aurait pu chérir: il avait +<p>Voilà ce que fut dès son enfance Consalvi; mais, quand Pie VII le fit +cardinal, il refusa d'être prêtre. Il se consacra non à sa propre +sanctification, mais à bien comprendre et à bien faire les affaires du +Pape et de son gouvernement. Il voulut être dévoué, mais nullement +enchaîné à ses devoirs. On peut même entrevoir, d'après un passage de +ses mémoires relatifs à son affection intime pour les familles +Patrizzi et Giustiniani, dans sa jeunesse, que la mort prématurée +d'une jeune princesse de dix-huit ans, à la main de laquelle il +aurait pu <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> peut-être prétendre, et dont l'amitié lui laissa +d'éternels regrets, fut un coup déchirant porté à son cœur. La +vivacité pathétique de ses expressions laisse voir l'ardeur de ses +sentiments pour cette jeune et charmante princesse. Il ne lui était +défendu ni d'aimer ni de pleurer ce qu'il aurait pu chérir: il avait alors vingt-deux ans.</p> <h4>XII</h4> -<p>Dès son enfance il était remarquablement beau; non de cette beauté -ostentative qui s'étale et qui s'affiche sur la physionomie, mais de -cette beauté modeste, pleine de pensée et voilée de réticences, qui -s'insinue dans l'âme par le regard. Sa taille, naturellement élevée, -mais légèrement inclinée par la modestie, cette convenance de son âge, -était mince et élégante; ses yeux sincères, son front délicat, sa -bouche accentuée d'une grâce sévère. Il était impossible de le voir -sans attrait; le son de sa voix <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> avait toute la délicatesse de -son âme; il n'y avait jamais eu ni un geste faux dans sa main -féminine, ni un ton affecté dans sa voix. Tout était naturel dans -cette franche nature. Sa démarche lente et rhythmique, sans bruit -comme sans précipitation, résumait son corps merveilleusement cadencé. -Sa physionomie convaincue portait la conviction où portait son regard. -Il n'avait aucune coquetterie où Fénelon en laissait trop percer; son -désir de plaire ne s'affectait pas, il plaisait en se montrant; -c'était un être persuasif, politique sans le savoir, diplomate sans le -vouloir; il parlait peu et à demi-voix; ce n'était pas sa voix, -c'était sa personne qui était éloquente. Tel était tout jeune le +<p>Dès son enfance il était remarquablement beau; non de cette beauté +ostentative qui s'étale et qui s'affiche sur la physionomie, mais de +cette beauté modeste, pleine de pensée et voilée de réticences, qui +s'insinue dans l'âme par le regard. Sa taille, naturellement élevée, +mais légèrement inclinée par la modestie, cette convenance de son âge, +était mince et élégante; ses yeux sincères, son front délicat, sa +bouche accentuée d'une grâce sévère. Il était impossible de le voir +sans attrait; le son de sa voix <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> avait toute la délicatesse de +son âme; il n'y avait jamais eu ni un geste faux dans sa main +féminine, ni un ton affecté dans sa voix. Tout était naturel dans +cette franche nature. Sa démarche lente et rhythmique, sans bruit +comme sans précipitation, résumait son corps merveilleusement cadencé. +Sa physionomie convaincue portait la conviction où portait son regard. +Il n'avait aucune coquetterie où Fénelon en laissait trop percer; son +désir de plaire ne s'affectait pas, il plaisait en se montrant; +c'était un être persuasif, politique sans le savoir, diplomate sans le +vouloir; il parlait peu et à demi-voix; ce n'était pas sa voix, +c'était sa personne qui était éloquente. Tel était tout jeune le cardinal Consalvi. Il avait des envieux, mais point d'ennemis.</p> -<p>On peut dire qu'il était resté jeune jusqu'à soixante-sept ans, âge où -un chagrin de son cœur fut plus fort que la fermeté de son esprit, -et où la mort de son ami le tua. Je l'ai connu peu d'années avant sa -fin; le portrait que je fais de ses années pleines et mûres serait -certainement le portrait vivant de ses premières. Je crois le voir -encore et je crois le revoir à <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> vingt ans. L'âge des sens -change avec les années, l'âge de la physionomie ne change pas; c'est -l'âge de l'âme. Quand je le connus, il touchait à la vieillesse; mais -cette vieillesse avait toute la grâce même de la jeunesse, la douceur, -la sérénité, l'accueil souriant des belles années. Le pressentiment du -repos définitif se faisait place à travers les dernières fatigues du -jour; il jouissait à moitié de l'apaisement que sa politique, si -conforme au génie de son maître, avait assuré à l'Europe.</p> +<p>On peut dire qu'il était resté jeune jusqu'à soixante-sept ans, âge où +un chagrin de son cœur fut plus fort que la fermeté de son esprit, +et où la mort de son ami le tua. Je l'ai connu peu d'années avant sa +fin; le portrait que je fais de ses années pleines et mûres serait +certainement le portrait vivant de ses premières. Je crois le voir +encore et je crois le revoir à <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> vingt ans. L'âge des sens +change avec les années, l'âge de la physionomie ne change pas; c'est +l'âge de l'âme. Quand je le connus, il touchait à la vieillesse; mais +cette vieillesse avait toute la grâce même de la jeunesse, la douceur, +la sérénité, l'accueil souriant des belles années. Le pressentiment du +repos définitif se faisait place à travers les dernières fatigues du +jour; il jouissait à moitié de l'apaisement que sa politique, si +conforme au génie de son maître, avait assuré à l'Europe.</p> <h4>XIII</h4> -<p>Sa vie était celle d'un sage qui a semé dans les agitations et qui a -récolté ce qu'il a semé, la paix. Je ne sais pas s'il était dévot, -mais il était honnête homme. La tolérance la plus large était plus que -sa loi, c'était son instinct, son caractère. Les longs rapports qu'il -avait eus dès sa jeunesse avec les hommes d'État de tous les -gouvernements, à commencer par le prince <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> régent, avec -Canning, Stuart, Castelreagh, en Angleterre; Talleyrand, Fouché, -Napoléon, en France; Gentz, Hiebluer, dans le Nord; l'empereur -Alexandre, de Maistre, en Russie; Capo d'Istria, en Grèce; Cimarosa, à -Naples, le grand musicien, ami et successeur de Mozart, prédécesseur +<p>Sa vie était celle d'un sage qui a semé dans les agitations et qui a +récolté ce qu'il a semé, la paix. Je ne sais pas s'il était dévot, +mais il était honnête homme. La tolérance la plus large était plus que +sa loi, c'était son instinct, son caractère. Les longs rapports qu'il +avait eus dès sa jeunesse avec les hommes d'État de tous les +gouvernements, à commencer par le prince <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> régent, avec +Canning, Stuart, Castelreagh, en Angleterre; Talleyrand, Fouché, +Napoléon, en France; Gentz, Hiebluer, dans le Nord; l'empereur +Alexandre, de Maistre, en Russie; Capo d'Istria, en Grèce; Cimarosa, à +Naples, le grand musicien, ami et successeur de Mozart, prédécesseur de Rossini; Pozzo di Borgo, Decazes, sous la restauration; Matthieu de Montmorency, le duc de Laval, Chateaubriand, Marcellus, dans -l'ambassade de France à Rome; Metternich et son école, en Autriche; -Hardenberg, en Prusse: lui avaient enseigné que le vrai christianisme -se compose, sans acception, de ces idées générales qui, sans se -formaliser pour ou contre tel ou tel dogme, généralisent le bien, la +l'ambassade de France à Rome; Metternich et son école, en Autriche; +Hardenberg, en Prusse: lui avaient enseigné que le vrai christianisme +se compose, sans acception, de ces idées générales qui, sans se +formaliser pour ou contre tel ou tel dogme, généralisent le bien, la civilisation, la paix sous un nom commun, et font marcher le monde -pacifié non dans l'étroit sentier des sectes, mais dans la large et -libre voie du progrès incontesté sous toutes ces dénominations. Le -plus chrétien de ces gouvernements, à ses yeux, était le plus honnête. -Il n'en haïssait aucun, il les aimait tous. Le Pape pour lui était le -père commun de la civilisation chrétienne. Il n'excluait pas même les +pacifié non dans l'étroit sentier des sectes, mais dans la large et +libre voie du progrès incontesté sous toutes ces dénominations. Le +plus chrétien de ces gouvernements, à ses yeux, était le plus honnête. +Il n'en haïssait aucun, il les aimait tous. Le Pape pour lui était le +père commun de la civilisation chrétienne. Il n'excluait pas même les gouvernements de l'Inde, de la Perse, de <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> la Turquie, de la -Chine, de ces égards et de ces assistances politiques. Partout où ces +Chine, de ces égards et de ces assistances politiques. Partout où ces gouvernements lui montraient une vertu, il disait et il faisait dire -au Pape: «C'est une partie de mon Église, et c'est ainsi que je la -reçois et que je la conserve universelle.» Aussi ne peut-on, malgré +au Pape: «C'est une partie de mon Église, et c'est ainsi que je la +reçois et que je la conserve universelle.» Aussi ne peut-on, malgré tous les efforts contraires, montrer sous Pie VII la semence d'un -schisme qui ait fructifié dans le monde. Les schismes sont étroits; la -tolérance, mère de la bienveillance, les tue en les laissant respirer -en liberté. Cet embrassement universel du cœur était toute sa -politique. Elle avait résisté dans le Pape et dans lui à toutes les -iniquités et à toutes les persécutions; elle avait triomphé par toute -la terre, et le calme des consciences était son fruit. Quel est le -souverain, quel est le grand ministre en Europe qui eût pu dire: «Je -ne suis pas de la religion de Pie VII et de Consalvi?» L'amitié était -sa nature, l'amitié était sa doctrine, l'amitié était l'unique charme +schisme qui ait fructifié dans le monde. Les schismes sont étroits; la +tolérance, mère de la bienveillance, les tue en les laissant respirer +en liberté. Cet embrassement universel du cœur était toute sa +politique. Elle avait résisté dans le Pape et dans lui à toutes les +iniquités et à toutes les persécutions; elle avait triomphé par toute +la terre, et le calme des consciences était son fruit. Quel est le +souverain, quel est le grand ministre en Europe qui eût pu dire: «Je +ne suis pas de la religion de Pie VII et de Consalvi?» L'amitié était +sa nature, l'amitié était sa doctrine, l'amitié était l'unique charme de sa vie.</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> XIV</h4> -<p>On ne peut douter qu'il n'eût tous les jours de rudes assauts à -soutenir contre les partis, les ordres ecclésiastiques et les hommes +<p>On ne peut douter qu'il n'eût tous les jours de rudes assauts à +soutenir contre les partis, les ordres ecclésiastiques et les hommes du parti de la haine. Il y a et il y a eu en tout temps des esprits -contentieux, ambitieux, impolitiques, mal nés, et qui ne connaissent -les doctrines auxquelles ils se prétendent attachés, que par la haine +contentieux, ambitieux, impolitiques, mal nés, et qui ne connaissent +les doctrines auxquelles ils se prétendent attachés, que par la haine que les partis contraires leur inspirent. Ce ne sont ni les hommes de -la religion, ni les hommes de la liberté: ce sont les hommes de la -personnalité jalouse; l'amour même n'est chez eux qu'une réaction. Si -vous vous refusez à vous laisser persécuter, vous êtes des factieux; -si vous ne haïssez pas ce qu'ils haïssent, vous êtes des impies. Ils -ne sentent le feu sacré des religions qu'à la chaleur des bûchers -qu'elles allument. Il y avait beaucoup de ces hommes en ce temps-là à -Rome; résumés dans ce qu'on appelait le parti de la <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> -congrégation jésuitique, à tort ou à raison, et résumés plus -éloquemment alors par quelques faux prophètes, tels que Lamennais, -dans son <i>Essai sur l'indifférence religieuse</i>, dans le comte de -Maistre, plus sincère, mais plus fanatique, et par quelques-uns de -leurs disciples, brûlant de se donner la grâce du bourreau, à la suite -de ces forcenés de doctrines. Ils n'aimaient ni le pape Pie VII, ni -son ministre; il fallait leur complaire et les réprimer. L'œuvre -était délicate et difficile, car ces hommes se faisaient soutenir par +la religion, ni les hommes de la liberté: ce sont les hommes de la +personnalité jalouse; l'amour même n'est chez eux qu'une réaction. Si +vous vous refusez à vous laisser persécuter, vous êtes des factieux; +si vous ne haïssez pas ce qu'ils haïssent, vous êtes des impies. Ils +ne sentent le feu sacré des religions qu'à la chaleur des bûchers +qu'elles allument. Il y avait beaucoup de ces hommes en ce temps-là à +Rome; résumés dans ce qu'on appelait le parti de la <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> +congrégation jésuitique, à tort ou à raison, et résumés plus +éloquemment alors par quelques faux prophètes, tels que Lamennais, +dans son <i>Essai sur l'indifférence religieuse</i>, dans le comte de +Maistre, plus sincère, mais plus fanatique, et par quelques-uns de +leurs disciples, brûlant de se donner la grâce du bourreau, à la suite +de ces forcenés de doctrines. Ils n'aimaient ni le pape Pie VII, ni +son ministre; il fallait leur complaire et les réprimer. L'œuvre +était délicate et difficile, car ces hommes se faisaient soutenir par leur gouvernement. Ce fut l'œuvre du cardinal Consalvi; il fit aimer le gouvernement de Pie VII, sans jamais l'induire envers aucune puissance dans la moindre aigreur ou dans la moindre animadversion @@ -3928,146 +3887,146 @@ contre lui.</p> <h4>XV</h4> -<p>Sa vie privée, depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'à sa mort, fut -l'exemple de la plus touchante et de la plus constante amitié. On en -<span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> retrouve des preuves dans ce testament écrit à loisir où nul -n'est oublié ni devant Dieu, ni devant les hommes, de tous ceux qu'il -a aimés sans acception de rangs, de professions, de situations plus ou +<p>Sa vie privée, depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'à sa mort, fut +l'exemple de la plus touchante et de la plus constante amitié. On en +<span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> retrouve des preuves dans ce testament écrit à loisir où nul +n'est oublié ni devant Dieu, ni devant les hommes, de tous ceux qu'il +a aimés sans acception de rangs, de professions, de situations plus ou moins profanes, en contraste avec sa profession de cardinal ministre; -il fait un signe de l'autre côté de la tombe, pour dire: «Je vous aime -comme je vous ai aimés.» Nous n'en citerons que deux exemples: -Cimarosa, le fameux musicien de Naples, qui par ses opéras égala au -commencement du siècle ce messie de la musique, Mozart, et qui ne -chercha dans la musique que l'organe le plus pénétrant de son cœur. -Consalvi, jeune encore, avait le délire de la musique, cette langue -sans parole qui vient du ciel et qui exprime sans mots ce que l'âme -rêve et ce qui est le plus inexprimable aux langues humaines; la -musique, langue des anges, quand elle avait touché son âme, y restait -à jamais comme le souvenir d'un autre monde, comme une apparition à -l'âme d'un sens supérieur aux sens d'ici-bas. Il ne pouvait s'empêcher -de regarder, comme un inspiré du ciel, celui qui trouvait ces chants -inaccoutumés des hommes. Il entendit pour la première <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> fois à -Naples les plus beaux morceaux du jeune Cimarosa; il en reçut une +il fait un signe de l'autre côté de la tombe, pour dire: «Je vous aime +comme je vous ai aimés.» Nous n'en citerons que deux exemples: +Cimarosa, le fameux musicien de Naples, qui par ses opéras égala au +commencement du siècle ce messie de la musique, Mozart, et qui ne +chercha dans la musique que l'organe le plus pénétrant de son cœur. +Consalvi, jeune encore, avait le délire de la musique, cette langue +sans parole qui vient du ciel et qui exprime sans mots ce que l'âme +rêve et ce qui est le plus inexprimable aux langues humaines; la +musique, langue des anges, quand elle avait touché son âme, y restait +à jamais comme le souvenir d'un autre monde, comme une apparition à +l'âme d'un sens supérieur aux sens d'ici-bas. Il ne pouvait s'empêcher +de regarder, comme un inspiré du ciel, celui qui trouvait ces chants +inaccoutumés des hommes. Il entendit pour la première <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> fois à +Naples les plus beaux morceaux du jeune Cimarosa; il en reçut une telle impression qu'elle s'immobilisa dans son cœur. La musique est -la plus immaculée et la plus pure des sensations humaines. Elle fait -jouir de tout ce que la religion ascétique défend de rêver, même à ses +la plus immaculée et la plus pure des sensations humaines. Elle fait +jouir de tout ce que la religion ascétique défend de rêver, même à ses saints. Consalvi se sentit pris pour jamais de la plus tendre -affection pour Cimarosa; il parvint à le connaître; ils contractèrent -ensemble la plus impérissable affection. Le futur cardinal et -l'immortel compositeur ne firent plus qu'un cœur; il s'attacha à la -femme et à la fille de Cimarosa, il s'incorpora à ce génie, et ne +affection pour Cimarosa; il parvint à le connaître; ils contractèrent +ensemble la plus impérissable affection. Le futur cardinal et +l'immortel compositeur ne firent plus qu'un cœur; il s'attacha à la +femme et à la fille de Cimarosa, il s'incorpora à ce génie, et ne cessa, pendant toute sa vie, de prodiguer aux divers artistes les -occasions et les faveurs que son rang dans l'Église lui permettait de -prodiguer à son ami.</p> +occasions et les faveurs que son rang dans l'Église lui permettait de +prodiguer à son ami.</p> -<p>On voit après trente ans, dans son testament, qu'il légua (tout ce -qu'il pouvait léguer) des sacrifices et des prières pour la famille de -cet homme qui lui faisait aimer toujours ce qu'il avait aimé une fois. -Il n'eut point le respect humain de l'amitié. Les dons de Dieu lui -parurent aussi sacrés que les titres des hommes, <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> le nom de -Cimarosa lui parut digne d'honorer la dernière pensée de Consalvi.</p> +<p>On voit après trente ans, dans son testament, qu'il légua (tout ce +qu'il pouvait léguer) des sacrifices et des prières pour la famille de +cet homme qui lui faisait aimer toujours ce qu'il avait aimé une fois. +Il n'eut point le respect humain de l'amitié. Les dons de Dieu lui +parurent aussi sacrés que les titres des hommes, <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> le nom de +Cimarosa lui parut digne d'honorer la dernière pensée de Consalvi.</p> <h4>XVI</h4> -<p>Le second de ces exemples est une femme dont il ne prononça le nom en -apparence que par nécessité, comme pour éviter les interprétations -hasardées du monde: c'est celui de la duchesse de Devonshire.</p> +<p>Le second de ces exemples est une femme dont il ne prononça le nom en +apparence que par nécessité, comme pour éviter les interprétations +hasardées du monde: c'est celui de la duchesse de Devonshire.</p> <p>La seconde duchesse de Devonshire jouissait de l'immense domaine de -cette maison, et le duc l'avait épousée après la mort de sa première -et célèbre épouse. Elle menait à Londres, à Paris, et surtout dans son -palais de Rome et à Naples, la vie somptueuse d'une femme célèbre par -sa beauté, par son esprit et par ses richesses; elle s'était faite +cette maison, et le duc l'avait épousée après la mort de sa première +et célèbre épouse. Elle menait à Londres, à Paris, et surtout dans son +palais de Rome et à Naples, la vie somptueuse d'une femme célèbre par +sa beauté, par son esprit et par ses richesses; elle s'était faite cosmopolite, mais surtout Italienne par passion pour le soleil et pour -les arts. Elle était en réalité la reine de l'Italie; son palais sur -la place de la colonne Trajane était le palais <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> des artistes -et l'hospice de tous les voyageurs illustres. Son goût exquis -dispensait la faveur, et sa faveur était celle du gouvernement romain. -Elle était déjà d'un certain âge, et l'on voyait dans toute sa -personne, aussi délicate que majestueuse, les traces plutôt que -l'éclat de sa grande beauté. Mais sa bonté et sa grâce n'avaient pas +les arts. Elle était en réalité la reine de l'Italie; son palais sur +la place de la colonne Trajane était le palais <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> des artistes +et l'hospice de tous les voyageurs illustres. Son goût exquis +dispensait la faveur, et sa faveur était celle du gouvernement romain. +Elle était déjà d'un certain âge, et l'on voyait dans toute sa +personne, aussi délicate que majestueuse, les traces plutôt que +l'éclat de sa grande beauté. Mais sa bonté et sa grâce n'avaient pas vieilli d'un jour.</p> -<p>Libre de choisir parmi les plus grands hommes d'État des gouvernements -d'Italie l'homme qu'elle distinguerait de son amitié, elle avait -distingué, il y avait plusieurs années, le cardinal, déjà connu d'elle -en 1814 à Londres. Cette connaissance l'avait attirée à Rome, où elle -faisait son principal séjour. Le cardinal, tel que nous venons de le -dépeindre, quoiqu'il eût à cette époque soixante ans, avait mieux que -la beauté: il avait tout le charme que la renommée, le génie, -l'attrait physique et moral pouvaient inspirer à une femme lasse -d'amour, mais non d'empire. On disait à Rome, à cette époque, qu'un -mariage secret autorisé par les règles, les traditions de l'Église et +<p>Libre de choisir parmi les plus grands hommes d'État des gouvernements +d'Italie l'homme qu'elle distinguerait de son amitié, elle avait +distingué, il y avait plusieurs années, le cardinal, déjà connu d'elle +en 1814 à Londres. Cette connaissance l'avait attirée à Rome, où elle +faisait son principal séjour. Le cardinal, tel que nous venons de le +dépeindre, quoiqu'il eût à cette époque soixante ans, avait mieux que +la beauté: il avait tout le charme que la renommée, le génie, +l'attrait physique et moral pouvaient inspirer à une femme lasse +d'amour, mais non d'empire. On disait à Rome, à cette époque, qu'un +mariage secret autorisé par les règles, les traditions de l'Église et l'autorisation du Pape pour les cardinaux diacres, les unissait; d'autres pensaient <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> que le prince royal et le gouvernement -anglais, ne pouvant avoir d'ambassadeur accrédité auprès du souverain -pontife, mais très-intéressés cependant à s'y faire représenter, +anglais, ne pouvant avoir d'ambassadeur accrédité auprès du souverain +pontife, mais très-intéressés cependant à s'y faire représenter, avaient choisi pour agent confidentiel la duchesse de Devonshire, pour -protéger les intérêts britanniques, par l'intermédiaire d'une Anglaise -sincèrement catholique et liée intimement avec le premier ministre de +protéger les intérêts britanniques, par l'intermédiaire d'une Anglaise +sincèrement catholique et liée intimement avec le premier ministre de Pie VII. Les habitudes de vie de Consalvi confirmant l'une ou l'autre -de ces interprétations, je n'oserais pas affirmer laquelle est la plus +de ces interprétations, je n'oserais pas affirmer laquelle est la plus vraie.</p> -<p>Ce qui est certain et ce qui était public à Rome, c'est l'intimité -avouée de la duchesse et du premier ministre. Aussitôt que le cardinal -avait accompli auprès du Pape ses devoirs du matin, il se rendait -régulièrement auprès de son amie et s'entretenait confidentiellement -avec elle dans sa chambre, assis à côté de son lit couvert de papiers -et de correspondances examinés en commun. Après cette première séance, -le cardinal se retirait pour aller vaquer à ses nombreuses affaires -de la journée. Le soir, quand le Pape était <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> couché et que -les heures de loisir avaient sonné pour lui, sa voiture le ramenait -régulièrement, de dix à onze heures, chez la duchesse environnée alors -d'une étroite société d'artistes ou d'hommes politiques étrangers, -composée de cinq ou six personnes agréables au cardinal. Il s'y +<p>Ce qui est certain et ce qui était public à Rome, c'est l'intimité +avouée de la duchesse et du premier ministre. Aussitôt que le cardinal +avait accompli auprès du Pape ses devoirs du matin, il se rendait +régulièrement auprès de son amie et s'entretenait confidentiellement +avec elle dans sa chambre, assis à côté de son lit couvert de papiers +et de correspondances examinés en commun. Après cette première séance, +le cardinal se retirait pour aller vaquer à ses nombreuses affaires +de la journée. Le soir, quand le Pape était <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> couché et que +les heures de loisir avaient sonné pour lui, sa voiture le ramenait +régulièrement, de dix à onze heures, chez la duchesse environnée alors +d'une étroite société d'artistes ou d'hommes politiques étrangers, +composée de cinq ou six personnes agréables au cardinal. Il s'y reposait encore une heure des fatigues du jour dans un doux et libre -entretien, avec l'abandon de l'intimité et de la confiance. J'y allais -presque tous les jours; c'est ainsi que j'ai pu le connaître et -l'aimer; sa bonté pour moi était si grande que, bien que l'étiquette -diplomatique pour les dîners du jeudi saint chez le Pape n'autorisât -pour ces invitations que les souverains et les ministres étrangers, il -fit une exception en ma faveur, et il m'invita, malgré ma jeunesse et -mon rang secondaire, à dîner avec le vice-roi de Naples Ferdinand et -la duchesse de Floridia, son épouse, à ce banquet de têtes couronnées -ou augustes. «Les écrivains, répondit-il à mon modeste refus de cette +entretien, avec l'abandon de l'intimité et de la confiance. J'y allais +presque tous les jours; c'est ainsi que j'ai pu le connaître et +l'aimer; sa bonté pour moi était si grande que, bien que l'étiquette +diplomatique pour les dîners du jeudi saint chez le Pape n'autorisât +pour ces invitations que les souverains et les ministres étrangers, il +fit une exception en ma faveur, et il m'invita, malgré ma jeunesse et +mon rang secondaire, à dîner avec le vice-roi de Naples Ferdinand et +la duchesse de Floridia, son épouse, à ce banquet de têtes couronnées +ou augustes. «Les écrivains, répondit-il à mon modeste refus de cette faveur, n'ont point de rangs que ceux que l'opinion leur donne. Venez toujours; je ne vous fais point inviter comme diplomate, mais comme -ami.»</p> +ami.»</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> XVII</h4> -<p>Indépendamment de ces deux visites de chaque jour chez la duchesse, le -peu d'instants qu'il pouvait dérober aux affaires étaient consacrés à -la culture d'un petit jardin d'Alcinoüs qu'il avait acheté sur la rive -du Tibre, auprès des ruines de Pont-Riltoa; il y cultivait, comme un +<p>Indépendamment de ces deux visites de chaque jour chez la duchesse, le +peu d'instants qu'il pouvait dérober aux affaires étaient consacrés à +la culture d'un petit jardin d'Alcinoüs qu'il avait acheté sur la rive +du Tibre, auprès des ruines de Pont-Riltoa; il y cultivait, comme un chartreux, quelques fruits et quelques fleurs: ainsi la culture de ses -devoirs assidus auprès du Pape, la culture de l'amitié auprès d'une -femme respectée et aimée, et la culture des orangers et des œillets -de Rome arrosés des eaux du Tibre, étaient les seuls délassements de +devoirs assidus auprès du Pape, la culture de l'amitié auprès d'une +femme respectée et aimée, et la culture des orangers et des œillets +de Rome arrosés des eaux du Tibre, étaient les seuls délassements de cet homme de la nature et de la religion.</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> XVIII</h4> <p>C'est ainsi qu'il vivait, c'est ainsi qu'il mourut. Quand les -infirmités de Pie VII, aggravées accidentellement par un accident dans -sa chambre qui lui rompit la clavicule, eurent précipité sa mort -sainte comme sa vie, il sentit le flot des ambitions ajournées monter -rapidement autour de lui dans le sacré collége pour le submerger; il +infirmités de Pie VII, aggravées accidentellement par un accident dans +sa chambre qui lui rompit la clavicule, eurent précipité sa mort +sainte comme sa vie, il sentit le flot des ambitions ajournées monter +rapidement autour de lui dans le sacré collége pour le submerger; il se retira, pour ne pas le voir, dans une petite et pauvre maison de campagne aux bords de la mer, non loin d'Anzio et de Rome. -L'ingratitude l'avertit, il l'attendait, il dédaigna de se défendre +L'ingratitude l'avertit, il l'attendait, il dédaigna de se défendre contre elle; il ne pouvait lui opposer que vingt ans d'heureux et fort -gouvernement, la tranquillité à Rome, sa pauvreté volontaire et -l'amitié de son maître. Il ne demandait à la Providence que de -survivre assez de temps pour lui élever un tombeau qu'ombragerait le -sien; il en confia le dessin et l'exécution à Canova, qu'il aimait -comme il avait aimé Cimarosa. Le <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> Pape son ami étant mort, et -avec lui son défenseur, il se laissa mourir.</p> - -<p>Bel exemple pour les ministres d'une institution dont le présent se -détache et qui ne peut vivre que d'honnêtes et habiles ajournements de -la fatalité; heureuse condition des pouvoirs résignés qui ne peuvent +gouvernement, la tranquillité à Rome, sa pauvreté volontaire et +l'amitié de son maître. Il ne demandait à la Providence que de +survivre assez de temps pour lui élever un tombeau qu'ombragerait le +sien; il en confia le dessin et l'exécution à Canova, qu'il aimait +comme il avait aimé Cimarosa. Le <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> Pape son ami étant mort, et +avec lui son défenseur, il se laissa mourir.</p> + +<p>Bel exemple pour les ministres d'une institution dont le présent se +détache et qui ne peut vivre que d'honnêtes et habiles ajournements de +la fatalité; heureuse condition des pouvoirs résignés qui ne peuvent vivre que de leur innocence!</p> <p class="auteur smcap">Lamartine.</p> @@ -4076,1156 +4035,1156 @@ vivre que de leur innocence!</p> <h3>LA SCIENCE OU LE COSMOS,<br> PAR M. DE HUMBOLDT.<br> -(PREMIÈRE PARTIE.)<br> -LITTÉRATURE SCIENTIFIQUE.</h3> +(PREMIÈRE PARTIE.)<br> +LITTÉRATURE SCIENTIFIQUE.</h3> <h4>I</h4> -<p>Je vais aujourd'hui vous entretenir d'un livre séculaire, le <i>Cosmos</i>, +<p>Je vais aujourd'hui vous entretenir d'un livre séculaire, le <i>Cosmos</i>, de M. de Humboldt. <i>Cosmos</i> veut dire l'<i>univers</i>, le <i>monde</i>, le -<i>tout</i>. <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> Je me suis dit, en ouvrant ce procès-verbal de la -science universelle: Enfin je vais tout savoir. Je rends grâce au ciel -de m'avoir fait vivre jusqu'à ce jour, où, par la main d'un grand -homme, le voile du sanctuaire a été déchiré et les secrets de Dieu -révélés au grand jour, car cet homme, enflammé d'une si immense +<i>tout</i>. <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> Je me suis dit, en ouvrant ce procès-verbal de la +science universelle: Enfin je vais tout savoir. Je rends grâce au ciel +de m'avoir fait vivre jusqu'à ce jour, où, par la main d'un grand +homme, le voile du sanctuaire a été déchiré et les secrets de Dieu +révélés au grand jour, car cet homme, enflammé d'une si immense ambition, cet homme dont le nom retentit depuis ma naissance dans le -monde lettré, cet homme devant qui les savants de tous les pays -s'inclinent en lui rendant hommage, ne peut pas être un homme +monde lettré, cet homme devant qui les savants de tous les pays +s'inclinent en lui rendant hommage, ne peut pas être un homme ordinaire, un jongleur, un charlatan, un joueur de gobelets pleins de vide, un nomenclateur spirituel prenant les noms pour des choses; il doit savoir mieux que moi qu'un dictionnaire n'est pas un livre, qu'un -procès-verbal n'est pas une logique, qu'en nommant les phénomènes on -ne les définit pas, qu'on recule la difficulté sans la résoudre par -des dénominations savantes, et qu'en réalité la vraie science ne -consiste pas à <i>connaître</i>, mais à <i>comprendre</i> l'œuvre du -Créateur. Je vais donc lire, je comprendrai davantage après avoir lu -cette magnifique <i>théologie naturelle</i> de la science par laquelle -l'auteur des choses permet à ses <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> créatures d'élite telles que +procès-verbal n'est pas une logique, qu'en nommant les phénomènes on +ne les définit pas, qu'on recule la difficulté sans la résoudre par +des dénominations savantes, et qu'en réalité la vraie science ne +consiste pas à <i>connaître</i>, mais à <i>comprendre</i> l'œuvre du +Créateur. Je vais donc lire, je comprendrai davantage après avoir lu +cette magnifique <i>théologie naturelle</i> de la science par laquelle +l'auteur des choses permet à ses <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> créatures d'élite telles que Newton, Leibniz, les deux Herschel, d'admirer sa puissance et de conjecturer sa sagesse par la perception plus claire de ses magnificences infinies; le doigt savant de l'enthousiasme va m'approcher de lui, et je dirai, quoique ignorant, l'hosanna de la -science, les premiers versets du moins de l'hymne à l'infini.</p> +science, les premiers versets du moins de l'hymne à l'infini.</p> -<p>J'achetai les quatre volumes du prophète scientifique de Berlin, et je -passai quatre mois de l'été à lire. Je vous dirai plus loin ce que -j'éprouvai après avoir lu.</p> +<p>J'achetai les quatre volumes du prophète scientifique de Berlin, et je +passai quatre mois de l'été à lire. Je vous dirai plus loin ce que +j'éprouvai après avoir lu.</p> -<p>Mais, avant, disons ce que c'était que M. de Humboldt. L'homme sert -beaucoup à expliquer le livre.</p> +<p>Mais, avant, disons ce que c'était que M. de Humboldt. L'homme sert +beaucoup à expliquer le livre.</p> <h4>II</h4> -<p>Il y avait, vers la fin du dix-septième siècle, dans les environs de -Stettin, en Poméranie, une famille d'antique origine de ce nom qui -<span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> servait l'électeur de Brandebourg, plus tard roi de Prusse, +<p>Il y avait, vers la fin du dix-septième siècle, dans les environs de +Stettin, en Poméranie, une famille d'antique origine de ce nom qui +<span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> servait l'électeur de Brandebourg, plus tard roi de Prusse, dans les armes et dans la diplomatie. Georges de Humboldt fut le -dernier rejeton de cette illustre lignée. Il fut nommé, à la fin de la -guerre de Sept ans, chambellan du grand Frédéric. C'était en 1765; il +dernier rejeton de cette illustre lignée. Il fut nommé, à la fin de la +guerre de Sept ans, chambellan du grand Frédéric. C'était en 1765; il avait vaillamment combattu pour la cause du roi comme officier de -dragons. Vers la fin de sa vie il désira se reposer dans un château -plus près de Berlin; il quitta ses terres de Poméranie et acheta le -manoir champêtre de Tégel, ancienne résidence de chasse de la maison -royale de Prusse, et il s'y établit avec la veuve du baron d'Holwede, -qu'il avait récemment épousée. Le vrai nom de M<sup>me</sup> d'Holwede était -M<sup>lle</sup> de Colomel, du nom d'une famille française de la Bourgogne -réfugiée en Allemagne après la révocation de l'édit de Nantes. Les -Colomel étaient des gentilshommes verriers, qui transportèrent leur +dragons. Vers la fin de sa vie il désira se reposer dans un château +plus près de Berlin; il quitta ses terres de Poméranie et acheta le +manoir champêtre de Tégel, ancienne résidence de chasse de la maison +royale de Prusse, et il s'y établit avec la veuve du baron d'Holwede, +qu'il avait récemment épousée. Le vrai nom de M<sup>me</sup> d'Holwede était +M<sup>lle</sup> de Colomel, du nom d'une famille française de la Bourgogne +réfugiée en Allemagne après la révocation de l'édit de Nantes. Les +Colomel étaient des gentilshommes verriers, qui transportèrent leur noblesse industrielle en Prusse.</p> -<p>Georges de Humboldt en eut deux fils: l'aîné, que j'ai connu dans ma -première jeunesse, était Guillaume de Humboldt; le cadet fut Alexandre -de Humboldt, l'auteur du Cosmos. Il naquit à Tégel, le 14 septembre -1769. <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> Les deux frères passèrent leur heureuse enfance dans ce -château. Plus tard, Guillaume de Humboldt, le diplomate, le fit -réédifier sous la forme d'une immense tour qui portait aux quatre +<p>Georges de Humboldt en eut deux fils: l'aîné, que j'ai connu dans ma +première jeunesse, était Guillaume de Humboldt; le cadet fut Alexandre +de Humboldt, l'auteur du Cosmos. Il naquit à Tégel, le 14 septembre +1769. <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> Les deux frères passèrent leur heureuse enfance dans ce +château. Plus tard, Guillaume de Humboldt, le diplomate, le fit +réédifier sous la forme d'une immense tour qui portait aux quatre angles d'autres tourelles, et qui conservait au manoir royal sa -physionomie féodale.</p> +physionomie féodale.</p> -<p>Le prince de Prusse venait chaque année faire visite à la famille de -Humboldt, ses successeurs dans le domaine de ses pères. Goethe en +<p>Le prince de Prusse venait chaque année faire visite à la famille de +Humboldt, ses successeurs dans le domaine de ses pères. Goethe en immortalisa les traditions romantiques dans une de ses ballades.</p> -<p>Une forêt de pins sauvages et ténébreux environne le château de Tégel, -et le sépare de Berlin. Il a pour horizon, au midi, de beaux jardins, -des vergers, et la citadelle de Spandau. L'Homère de l'Allemagne, -Goethe, y vint à pied pendant l'enfance des deux frères, et son -sourire caressant bénit leur avenir. Leur première éducation était -alors confiée à Campe, ancien aumônier du régiment de dragons de leur -père. Campe était devenu l'ami de la maison; c'était un homme d'élite, -très-capable et très-digne d'élever un savant et un homme d'État, +<p>Une forêt de pins sauvages et ténébreux environne le château de Tégel, +et le sépare de Berlin. Il a pour horizon, au midi, de beaux jardins, +des vergers, et la citadelle de Spandau. L'Homère de l'Allemagne, +Goethe, y vint à pied pendant l'enfance des deux frères, et son +sourire caressant bénit leur avenir. Leur première éducation était +alors confiée à Campe, ancien aumônier du régiment de dragons de leur +père. Campe était devenu l'ami de la maison; c'était un homme d'élite, +très-capable et très-digne d'élever un savant et un homme d'État, tels que furent Guillaume et <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> Alexandre de Humboldt, deux -frères éclos du même nid, pour une double célébrité.</p> - -<p>En 1789, Campe accompagna à Paris l'aîné de ses élèves, Guillaume de -Humboldt, et lui fit entrevoir le grand mouvement de la révolution -européenne qui allait modifier le monde. À son retour, il quitta le -château de Tégel, pour aller fonder à Hambourg l'institut -d'enseignement qui a rendu son nom populaire. Kimth, homme distingué, -le remplaça, devint l'ami de la noble famille, et, après la dispersion -des deux frères, fut chargé par eux de gouverner leur terre de Tégel.</p> - -<p>Les premiers maîtres de toutes les sciences les achevèrent à -l'université de Berlin. Guillaume, doué d'une sensibilité plus mûre, -dépassa son frère Alexandre, et le livre de <i>Werther</i> par Goethe, qui -parut alors et qui fanatisa l'Allemagne et l'Europe, communiqua à -Guillaume de Humboldt un sentiment comparable à ce que créa plus tard +frères éclos du même nid, pour une double célébrité.</p> + +<p>En 1789, Campe accompagna à Paris l'aîné de ses élèves, Guillaume de +Humboldt, et lui fit entrevoir le grand mouvement de la révolution +européenne qui allait modifier le monde. À son retour, il quitta le +château de Tégel, pour aller fonder à Hambourg l'institut +d'enseignement qui a rendu son nom populaire. Kimth, homme distingué, +le remplaça, devint l'ami de la noble famille, et, après la dispersion +des deux frères, fut chargé par eux de gouverner leur terre de Tégel.</p> + +<p>Les premiers maîtres de toutes les sciences les achevèrent à +l'université de Berlin. Guillaume, doué d'une sensibilité plus mûre, +dépassa son frère Alexandre, et le livre de <i>Werther</i> par Goethe, qui +parut alors et qui fanatisa l'Allemagne et l'Europe, communiqua à +Guillaume de Humboldt un sentiment comparable à ce que créa plus tard parmi nous le roman de <i>Paul et Virginie</i>, par Bernardin de -Saint-Pierre, ou <i>René</i>, par Chateaubriand. Alexandre resta froid. Il -y a des délices qui annoncent les grands hommes, et <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> qui +Saint-Pierre, ou <i>René</i>, par Chateaubriand. Alexandre resta froid. Il +y a des délices qui annoncent les grands hommes, et <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> qui commencent le festin de la vie, au lieu des ivresses qui ne viennent -qu'après le banquet: ce sont les meilleures. Guillaume était fait pour -les éprouver; son âme pleine de combustible était prête à l'incendie; -la première étincelle devait y allumer le feu des passions, et ces -passions devaient y laisser la cendre féconde d'une précoce sagesse.</p> +qu'après le banquet: ce sont les meilleures. Guillaume était fait pour +les éprouver; son âme pleine de combustible était prête à l'incendie; +la première étincelle devait y allumer le feu des passions, et ces +passions devaient y laisser la cendre féconde d'une précoce sagesse.</p> <h4>III</h4> -<p>Les deux frères, quoique cordialement unis, suivaient des voies -différentes à leur entrée dans la vie: Guillaume, la voie large et -universelle de l'homme destiné aux actions vives et généreuses de la -vie publique; Alexandre, les études spéciales et concentrées de la vie -scientifique. L'un, sensible à la séduction des femmes, lié avec les -plus belles actrices des théâtres de Berlin; l'autre, absorbé dans les -livres, et ne recherchant que les savants. La <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> même diversité -de penchants les suivit à l'université de Francfort. L'Anglais -Forster, compagnon de Cook dans ses voyages, lui en donna le goût, +<p>Les deux frères, quoique cordialement unis, suivaient des voies +différentes à leur entrée dans la vie: Guillaume, la voie large et +universelle de l'homme destiné aux actions vives et généreuses de la +vie publique; Alexandre, les études spéciales et concentrées de la vie +scientifique. L'un, sensible à la séduction des femmes, lié avec les +plus belles actrices des théâtres de Berlin; l'autre, absorbé dans les +livres, et ne recherchant que les savants. La <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> même diversité +de penchants les suivit à l'université de Francfort. L'Anglais +Forster, compagnon de Cook dans ses voyages, lui en donna le goût, pour rivaliser avec Cook. C'est dans ses entretiens avec Forster qu'il -conçut la première idée de son voyage terrestre dans l'Amérique du -sud. Alexandre, au contraire, se livra aux élucubrations religieuses, -poétiques et philosophiques des Allemands de distinction qui +conçut la première idée de son voyage terrestre dans l'Amérique du +sud. Alexandre, au contraire, se livra aux élucubrations religieuses, +poétiques et philosophiques des Allemands de distinction qui habitaient Francfort. Guillaume, ayant rejoint Campe, son premier -instituteur, à Brunswick, alla avec lui assister avec une joie -sérieuse, à Paris, à l'éclosion d'une philosophie politique, en 1789. +instituteur, à Brunswick, alla avec lui assister avec une joie +sérieuse, à Paris, à l'éclosion d'une philosophie politique, en 1789. Alexandre partit avec Forster et sa femme pour les bords du Rhin et la -Hollande, afin d'y étudier les phénomènes de la nature purement -matérielle. Guillaume, de retour en Allemagne, se lia à Weimar avec le -poëte Schiller, et avec la jeune et spirituelle fille du président de -Dawscherode, à Erfurth. Il fut nommé, bientôt après, conseiller -d'ambassade. Tous ses désirs tendaient à amener chez lui, en qualité -d'épouse, la belle Caroline Dawscherode. Alexandre brigua et obtint +Hollande, afin d'y étudier les phénomènes de la nature purement +matérielle. Guillaume, de retour en Allemagne, se lia à Weimar avec le +poëte Schiller, et avec la jeune et spirituelle fille du président de +Dawscherode, à Erfurth. Il fut nommé, bientôt après, conseiller +d'ambassade. Tous ses désirs tendaient à amener chez lui, en qualité +d'épouse, la belle Caroline Dawscherode. Alexandre brigua et obtint une place d'inspecteur <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> des mines. Il adopta alors les -théories neptuniennes des naturalistes allemands, et écrivit des -opuscules dans ce sens. La mort de leur mère les surprit alors; ils la -pleurèrent tous deux comme la racine commune de leur existence. -Guillaume prit le château et la terre de Tégel, où il continua de +théories neptuniennes des naturalistes allemands, et écrivit des +opuscules dans ce sens. La mort de leur mère les surprit alors; ils la +pleurèrent tous deux comme la racine commune de leur existence. +Guillaume prit le château et la terre de Tégel, où il continua de vivre avec sa charmante femme. Alexandre vendit les autres domaines de -la succession, pour fournir aux frais de son voyage en Amérique, -projeté depuis son enfance. L'amitié des deux frères ne fut nullement -altérée; leur amitié fraternelle s'enrichit au contraire de -l'affection de la femme aimée d'Alexandre. Il en avait déjà deux +la succession, pour fournir aux frais de son voyage en Amérique, +projeté depuis son enfance. L'amitié des deux frères ne fut nullement +altérée; leur amitié fraternelle s'enrichit au contraire de +l'affection de la femme aimée d'Alexandre. Il en avait déjà deux enfants.</p> <h4>IV</h4> -<p>Cependant Alexandre, ayant tout préparé en Prusse pour son immense -pensée, alla, en 1799, à Paris, enrôler avec lui un Français -distingué, Amédée Bonpland, et partit avec lui <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> pour +<p>Cependant Alexandre, ayant tout préparé en Prusse pour son immense +pensée, alla, en 1799, à Paris, enrôler avec lui un Français +distingué, Amédée Bonpland, et partit avec lui <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> pour l'Espagne, afin d'y solliciter de la cour de Madrid les faveurs -nécessaires à l'accueil qu'il désirait obtenir des vice-royautés de -l'Amérique, et d'y saisir l'occasion d'un passage que la France, en +nécessaires à l'accueil qu'il désirait obtenir des vice-royautés de +l'Amérique, et d'y saisir l'occasion d'un passage que la France, en guerre avec l'Angleterre, ne lui offrait pas. Le roi d'Espagne le -reçut avec bonté, et se prêta à tous ses désirs. Il obtint un passage -avec sa suite sur la corvette <i>le Pizarro</i>, et s'embarqua à la -Corogne, sous les auspices de la reconnaissance pour la royauté -espagnole. Le roi lui avait accordé les instructions les plus -bienveillantes pour tous les dépositaires de son pouvoir en mer et en -Amérique.</p> +reçut avec bonté, et se prêta à tous ses désirs. Il obtint un passage +avec sa suite sur la corvette <i>le Pizarro</i>, et s'embarqua à la +Corogne, sous les auspices de la reconnaissance pour la royauté +espagnole. Le roi lui avait accordé les instructions les plus +bienveillantes pour tous les dépositaires de son pouvoir en mer et en +Amérique.</p> <h4>V</h4> -<p>Il mit à la voile le 5 juin 1799; en approchant de Ténériffe, les -voyageurs reçurent un dernier salut de l'Europe.</p> +<p>Il mit à la voile le 5 juin 1799; en approchant de Ténériffe, les +voyageurs reçurent un dernier salut de l'Europe.</p> -<p>Une hirondelle domestique, accablée de fatigue, <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> se posa sur -une voile, assez près pour être prise à la main; c'était un dernier, +<p>Une hirondelle domestique, accablée de fatigue, <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> se posa sur +une voile, assez près pour être prise à la main; c'était un dernier, un tardif message de la patrie, inattendu dans un pareil moment, et -qui, comme eux, avait été porté sur les mers par un penchant +qui, comme eux, avait été porté sur les mers par un penchant invincible. Mais les nouvelles impressions de magnifiques tableaux de -la nature se renchérirent à l'approche des îles que l'on voyait -s'élever à l'horizon, par une mer tranquille et un ciel pur. Humboldt +la nature se renchérirent à l'approche des îles que l'on voyait +s'élever à l'horizon, par une mer tranquille et un ciel pur. Humboldt passa souvent, avec son ami, une bonne partie de la nuit sur le pont. -Ils y contemplaient les pics volcaniques de l'île de Lancerote, une -des Canaries, éclairée par les rayons de la lune, au-dessus desquels +Ils y contemplaient les pics volcaniques de l'île de Lancerote, une +des Canaries, éclairée par les rayons de la lune, au-dessus desquels apparaissait la belle constellation du Scorpion, qui parfois se -dérobait aux yeux, voilée par les brouillards de la nuit surgissant -derrière le volcan éclairé par la lune. Là ils virent des feux qui -glissaient çà et là, à des distances incertaines, dans la direction du -rivage noyé dans le lointain; c'étaient apparemment des pêcheurs qui, -se préparant à leurs travaux, parcouraient le rivage, et cela -conduisit Humboldt à se rappeler la légende des feux mobiles qui +dérobait aux yeux, voilée par les brouillards de la nuit surgissant +derrière le volcan éclairé par la lune. Là ils virent des feux qui +glissaient çà et là , à des distances incertaines, dans la direction du +rivage noyé dans le lointain; c'étaient apparemment des pêcheurs qui, +se préparant à leurs travaux, parcouraient le rivage, et cela +conduisit Humboldt à se rappeler la légende des feux mobiles qui apparurent aux anciens Espagnols et aux compagnons de <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> -Christophe Colomb sur l'île de Guanahani, dans cette nuit remarquable -qui précéda la découverte de l'Amérique. Mais cette fois encore ces -feux mobiles furent un présage pour Humboldt, ce Colomb scientifique +Christophe Colomb sur l'île de Guanahani, dans cette nuit remarquable +qui précéda la découverte de l'Amérique. Mais cette fois encore ces +feux mobiles furent un présage pour Humboldt, ce Colomb scientifique des temps modernes.</p> -<p>Nos voyageurs atteignirent les petites îles du groupe des Canaries. Le -tableau que forment ces rivages, ces rochers aux cônes émoussés, ces -volcans élevés, réjouit leur âme. La mer leur offrit là d'intéressants -végétaux marins, et, de plus, l'erreur de leur capitaine qui prit un +<p>Nos voyageurs atteignirent les petites îles du groupe des Canaries. Le +tableau que forment ces rivages, ces rochers aux cônes émoussés, ces +volcans élevés, réjouit leur âme. La mer leur offrit là d'intéressants +végétaux marins, et, de plus, l'erreur de leur capitaine qui prit un rocher basaltique pour un fort, et y envoya un officier, leur fournit -l'occasion de visiter la petite île la Gracieuse. C'était la première -terre que Humboldt foulait depuis son départ d'Europe, et il rend -compte en ces termes de l'impression qu'il en ressentit: «Rien ne peut -exprimer la joie qu'éprouve le naturaliste quand, pour la première +l'occasion de visiter la petite île la Gracieuse. C'était la première +terre que Humboldt foulait depuis son départ d'Europe, et il rend +compte en ces termes de l'impression qu'il en ressentit: «Rien ne peut +exprimer la joie qu'éprouve le naturaliste quand, pour la première fois, il touche une terre qui n'est pas l'Europe. L'attention se porte -sur tant d'objets, que l'on a de la peine à se rendre compte des -émotions que l'on ressent. À chaque pas on croit trouver un produit +sur tant d'objets, que l'on a de la peine à se rendre compte des +émotions que l'on ressent. À chaque pas on croit trouver un produit nouveau, et, dans le trouble de son <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> esprit, il arrive souvent -que l'on ne reconnaît pas ceux qui sont le plus communément dans nos -jardins botaniques et nos collections historiques.»</p> - -<p>Le brouillard de l'atmosphère lui voilait le fameux pic de Teyde à -Ténériffe, que de loin déjà Humboldt s'était réjoui de contempler, et, -comme ce rocher n'est pas couvert de neiges éternelles, il est visible -à une distance prodigieuse, lors même que son sommet en pain de sucre -reflète la couleur blanche de la pierre ponce qui le recouvre, -d'autant plus qu'il est en même temps entouré de blocs de lave noire -et d'une vigoureuse végétation.</p> - -<p>Humboldt et son compagnon étant arrivés à Sainte-Croix de Ténériffe, +que l'on ne reconnaît pas ceux qui sont le plus communément dans nos +jardins botaniques et nos collections historiques.»</p> + +<p>Le brouillard de l'atmosphère lui voilait le fameux pic de Teyde à +Ténériffe, que de loin déjà Humboldt s'était réjoui de contempler, et, +comme ce rocher n'est pas couvert de neiges éternelles, il est visible +à une distance prodigieuse, lors même que son sommet en pain de sucre +reflète la couleur blanche de la pierre ponce qui le recouvre, +d'autant plus qu'il est en même temps entouré de blocs de lave noire +et d'une vigoureuse végétation.</p> + +<p>Humboldt et son compagnon étant arrivés à Sainte-Croix de Ténériffe, et ayant obtenu du gouverneur, sur la recommandation de la cour de -Madrid, l'autorisation de faire une excursion dans l'île, ils en -profitèrent le jour même, après avoir trouvé dans la maison du colonel -Armiage, chef d'un régiment d'infanterie, l'accueil le plus gracieux -et le plus bienveillant. C'est dans le jardin de son aimable hôte que -Humboldt vit pour la première fois le bananier, que jusque-là il -n'avait trouvé que dans les <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> serres chaudes, le papaya (ou -arbre à melons) et d'autres plantes tropicales qui croissent en -liberté.</p> - -<p>Comme, à cause du blocus anglais, le vaisseau sur lequel voyageait -Humboldt ne pouvait s'arrêter plus de quatre ou cinq jours, Humboldt -devait se hâter d'arriver avec Bonpland au port d'Orotava, d'où il -prendrait un guide pour le conduire au pic. Ils rencontrèrent en +Madrid, l'autorisation de faire une excursion dans l'île, ils en +profitèrent le jour même, après avoir trouvé dans la maison du colonel +Armiage, chef d'un régiment d'infanterie, l'accueil le plus gracieux +et le plus bienveillant. C'est dans le jardin de son aimable hôte que +Humboldt vit pour la première fois le bananier, que jusque-là il +n'avait trouvé que dans les <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> serres chaudes, le papaya (ou +arbre à melons) et d'autres plantes tropicales qui croissent en +liberté.</p> + +<p>Comme, à cause du blocus anglais, le vaisseau sur lequel voyageait +Humboldt ne pouvait s'arrêter plus de quatre ou cinq jours, Humboldt +devait se hâter d'arriver avec Bonpland au port d'Orotava, d'où il +prendrait un guide pour le conduire au pic. Ils rencontrèrent en chemin un troupeau de chameaux blancs que l'on emploie dans le pays -comme bêtes de somme. Mais, avant tout, il s'agissait de gravir ce -fameux pic. C'était la première des espérances de Humboldt qu'il -voulait réaliser.</p> +comme bêtes de somme. Mais, avant tout, il s'agissait de gravir ce +fameux pic. C'était la première des espérances de Humboldt qu'il +voulait réaliser.</p> -<p>Une route charmante le conduisit de Laguna, ville située à 1,620 pieds -au-dessous de la mer, au port d'Orotava. Il y fut émerveillé de -l'aspect d'un paysage d'une incomparable beauté. Des dattiers et des +<p>Une route charmante le conduisit de Laguna, ville située à 1,620 pieds +au-dessous de la mer, au port d'Orotava. Il y fut émerveillé de +l'aspect d'un paysage d'une incomparable beauté. Des dattiers et des cocotiers couvrent le rivage; plus haut, sur la montagne, brillent des dragonniers; les flancs sont garnis de vignes, qui tapissent les -chapelles répandues çà et là, au milieu des orangers, des myrtes et -des cyprès; tous les murs sont chargés de fougères et de <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> +chapelles répandues çà et là , au milieu des orangers, des myrtes et +des cyprès; tous les murs sont chargés de fougères et de <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> mousses, et, tandis que plus haut le volcan est couvert de neige et de -glace, il règne, dans ces vallées, un printemps perpétuel. C'est au +glace, il règne, dans ces vallées, un printemps perpétuel. C'est au milieu des impressions produites par cette nature de paradis que -Humboldt et ses compagnons arrivèrent à Orotava. Ils suivirent en -sortant de là une belle forêt de châtaigniers, sur un chemin étroit et +Humboldt et ses compagnons arrivèrent à Orotava. Ils suivirent en +sortant de là une belle forêt de châtaigniers, sur un chemin étroit et pierreux qui se dirige vers les hauteurs du volcan.</p> -<p>Par le fait, Ténériffe, première région tropicale dont Humboldt -faisait la connaissance, était de nature à développer son goût pour -les voyages, à soutenir son courage et à le fortifier. Lorsque le +<p>Par le fait, Ténériffe, première région tropicale dont Humboldt +faisait la connaissance, était de nature à développer son goût pour +les voyages, à soutenir son courage et à le fortifier. Lorsque le naturaliste Anderson, qui accompagna le capitaine Cook dans son -troisième voyage autour du monde, recommandait à tous les médecins de -l'Europe d'envoyer leurs malades à Ténériffe, pour y recouvrer le -calme et la santé au sein de la belle nature, au milieu du tableau -toujours vert d'une végétation luxuriante qui séduit l'âme, ce n'était -pas une exagération, car Humboldt représente aussi cette île comme un -jardin enchanté. Il fut impressionné par ce magnifique tableau de la +troisième voyage autour du monde, recommandait à tous les médecins de +l'Europe d'envoyer leurs malades à Ténériffe, pour y recouvrer le +calme et la santé au sein de la belle nature, au milieu du tableau +toujours vert d'une végétation luxuriante qui séduit l'âme, ce n'était +pas une exagération, car Humboldt représente aussi cette île comme un +jardin enchanté. Il fut impressionné par ce magnifique tableau de la nature et l'exprima hautement, quoique, <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> aux yeux des -géologues, cette île ne soit qu'une montagne intéressante d'origine -volcanique et formée à différentes époques.</p> - -<p>Humboldt gravit le pic avec ses compagnons, et se livra là-haut à -d'intéressantes observations sur sa formation, son histoire -géologique, et sur les différentes zones successives de végétaux qui -lui forment une ceinture. Il en déduisit une observation commune à -tout le groupe des îles Canaries, à savoir que les produits -inorganiques de la nature (montagnes et rochers) restent semblables à -eux-mêmes jusque dans les régions les plus éloignées; mais que les +géologues, cette île ne soit qu'une montagne intéressante d'origine +volcanique et formée à différentes époques.</p> + +<p>Humboldt gravit le pic avec ses compagnons, et se livra là -haut à +d'intéressantes observations sur sa formation, son histoire +géologique, et sur les différentes zones successives de végétaux qui +lui forment une ceinture. Il en déduisit une observation commune à +tout le groupe des îles Canaries, à savoir que les produits +inorganiques de la nature (montagnes et rochers) restent semblables à +eux-mêmes jusque dans les régions les plus éloignées; mais que les produits organiques (plantes et animaux) ne se ressemblent pas.</p> -<p>En passant le long des côtes des îles Canaries, Humboldt croyait voir -des formes de montagnes depuis longtemps connues et situées sur les -bords du Rhin, près de Bonn, tandis que les espèces de plantes et -d'animaux changent avec le climat et varient encore d'après -l'élévation ou l'abaissement des lieux. Les rochers, plus vieux -apparemment que la cause des climats, se montrent les mêmes sur les -deux hémisphères. Mais cette différence dans <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> les plantes et -les animaux, qui dépend du climat et de l'élévation du sol au-dessus -de la surface de la mer, réveilla chez Humboldt le besoin d'étendre -encore ses recherches sur le développement géographique des plantes et -des animaux, et ses recherches ultérieures en Amérique firent de lui +<p>En passant le long des côtes des îles Canaries, Humboldt croyait voir +des formes de montagnes depuis longtemps connues et situées sur les +bords du Rhin, près de Bonn, tandis que les espèces de plantes et +d'animaux changent avec le climat et varient encore d'après +l'élévation ou l'abaissement des lieux. Les rochers, plus vieux +apparemment que la cause des climats, se montrent les mêmes sur les +deux hémisphères. Mais cette différence dans <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> les plantes et +les animaux, qui dépend du climat et de l'élévation du sol au-dessus +de la surface de la mer, réveilla chez Humboldt le besoin d'étendre +encore ses recherches sur le développement géographique des plantes et +des animaux, et ses recherches ultérieures en Amérique firent de lui le premier fondateur de cette science. En gravissant le fameux pic de -Ténériffe, il vit déjà la preuve évidente de l'influence exercée par -les hauteurs sur cette progression du développement des plantes.</p> - -<p>Il parcourut, immédiatement après, la région des bruyères -arborescentes, puis il rencontra une zone de fougères; plus haut un -bois de genévriers et de sapins; plus loin encore un plateau couvert -de genêts, large de deux lieues et demie, par lequel il arriva enfin -sur le sol de pierre ponce du cratère volcanique où le beau Retama, -arbuste aux fleurs odorantes, et la chèvre sauvage qui habite le pic, -lui souhaitèrent la bienvenue.</p> - -<p>On devait espérer qu'au sommet du cratère d'un volcan, Humboldt -poursuivrait plus particulièrement ses recherches géologiques, et il -le fit avec grand succès, car il rassembla dans <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> cette -occasion de nouveaux matériaux pour les observations et les +Ténériffe, il vit déjà la preuve évidente de l'influence exercée par +les hauteurs sur cette progression du développement des plantes.</p> + +<p>Il parcourut, immédiatement après, la région des bruyères +arborescentes, puis il rencontra une zone de fougères; plus haut un +bois de genévriers et de sapins; plus loin encore un plateau couvert +de genêts, large de deux lieues et demie, par lequel il arriva enfin +sur le sol de pierre ponce du cratère volcanique où le beau Retama, +arbuste aux fleurs odorantes, et la chèvre sauvage qui habite le pic, +lui souhaitèrent la bienvenue.</p> + +<p>On devait espérer qu'au sommet du cratère d'un volcan, Humboldt +poursuivrait plus particulièrement ses recherches géologiques, et il +le fit avec grand succès, car il rassembla dans <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> cette +occasion de nouveaux matériaux pour les observations et les explications qu'il devait produire plus tard sur l'influence des volcans dans la forme du globe et la production des tremblements de terre. En jetant un regard vers la mer et ses rivages, Humboldt et -Bonpland s'aperçurent que leur navire, <i>le Pizarro</i>, était sous -voiles, et cela les inquiéta fort, parce qu'ils craignaient que le -bâtiment ne partît sans eux. Ils quittèrent en toute hâte les -montagnes, cherchant à gagner leur navire qui louvoyait en les +Bonpland s'aperçurent que leur navire, <i>le Pizarro</i>, était sous +voiles, et cela les inquiéta fort, parce qu'ils craignaient que le +bâtiment ne partît sans eux. Ils quittèrent en toute hâte les +montagnes, cherchant à gagner leur navire qui louvoyait en les attendant.</p> -<p>Mais, dans cette courte excursion, Humboldt avait gagné de riches -observations pour ses recherches à venir. Le groupe des îles Canaries -était devenu pour lui un livre instructif d'une richesse infinie, dont -la variété, quoique dans un cercle étroit, devait conduire un génie -comme celui de Humboldt à l'intelligence de choses plus étendues, plus -générales. Il vit quelle était la véritable mission du naturaliste et -l'importance des recherches spéculatives. Le sol sur lequel, nous, +<p>Mais, dans cette courte excursion, Humboldt avait gagné de riches +observations pour ses recherches à venir. Le groupe des îles Canaries +était devenu pour lui un livre instructif d'une richesse infinie, dont +la variété, quoique dans un cercle étroit, devait conduire un génie +comme celui de Humboldt à l'intelligence de choses plus étendues, plus +générales. Il vit quelle était la véritable mission du naturaliste et +l'importance des recherches spéculatives. Le sol sur lequel, nous, hommes, nous voyageons dans la joie et dans la peine, est ce qu'il y a de plus variable; c'est la destruction et la reproduction <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> -qui se succèdent avec une incessante activité; il est régi par une -force qui organise et moule la matière informe, qui enchaîne la -planète à son soleil, qui donne à la masse froide et inerte le souffle +qui se succèdent avec une incessante activité; il est régi par une +force qui organise et moule la matière informe, qui enchaîne la +planète à son soleil, qui donne à la masse froide et inerte le souffle vivifiant de la chaleur, qui renverse violemment ce qui a l'apparence -de la perfection et que l'homme, dans l'étroitesse de sa portée, est -obligé d'appeler <i>grand</i>; enfin qui substitue incessamment les +de la perfection et que l'homme, dans l'étroitesse de sa portée, est +obligé d'appeler <i>grand</i>; enfin qui substitue incessamment les nouvelles formes aux anciennes. Quelle est donc cette force? Comment -crée-t-elle, comment détruit-elle? Telles sont les premières grandes -questions qui se présentèrent à Humboldt, et il voulut consacrer toute -sa vie scientifique à y répondre.—Que signifie un jour de la -création? s'écria-t-il. Ce jour indique-t-il la révolution de la terre -autour de son axe, ou bien est-ce le produit d'une série de siècles? +crée-t-elle, comment détruit-elle? Telles sont les premières grandes +questions qui se présentèrent à Humboldt, et il voulut consacrer toute +sa vie scientifique à y répondre.—Que signifie un jour de la +création? s'écria-t-il. Ce jour indique-t-il la révolution de la terre +autour de son axe, ou bien est-ce le produit d'une série de siècles? La terre ferme a-t-elle surgi hors des eaux, ou bien les eaux ont-elles jailli des profondeurs de la terre? Est-ce la puissance du -feu ou celle de l'eau qui a fait élever les montagnes, qui a nivelé -les plaines, qui a limité la mer et ses rivages? Qu'est-ce que les -volcans, comment sont-ils nés, comment fonctionnent-ils? À <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> -ces questions que s'adressait Humboldt, Ténériffe fournit une première -réponse. Il reconnut la vérité du principe qu'il avait déjà suivi -précédemment dans ses recherches: de ne considérer les faits isolés -que comme une partie de la chaîne des grandes causes et des grands -effets généraux qui sont en rapports intimes et découlent les uns des +feu ou celle de l'eau qui a fait élever les montagnes, qui a nivelé +les plaines, qui a limité la mer et ses rivages? Qu'est-ce que les +volcans, comment sont-ils nés, comment fonctionnent-ils? À <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> +ces questions que s'adressait Humboldt, Ténériffe fournit une première +réponse. Il reconnut la vérité du principe qu'il avait déjà suivi +précédemment dans ses recherches: de ne considérer les faits isolés +que comme une partie de la chaîne des grandes causes et des grands +effets généraux qui sont en rapports intimes et découlent les uns des autres, dans les seuls laboratoires de la nature; il reconnut qu'il faut trouver le fil conducteur dans cette sorte de labyrinthe d'une -variété infinie, et que, partant, il ne faut pas regarder avec -indifférence le fait isolé et ce qui nous paraît petit, mais plutôt -apprendre à voir le grand dans le petit, le tout dans la partie. C'est -dans cet esprit que le volcan de Ténériffe fut pour Humboldt la clef -des grands mystères de la vie générale; il découvrit les différents -moyens que la nature emploie pour créer et pour détruire, il apprit -ainsi à faire d'un fait isolé la mesure des faits généraux.</p> - -<p>Le feu du volcan qu'il gravit à Ténériffe était depuis longtemps -éteint, mais ses vestiges furent pour Humboldt des lettres grandioses -qui lui firent comprendre la puissance de cet <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> élément qui -mit jadis le globe en ignition, fit éclater sa surface, ensevelit dans +variété infinie, et que, partant, il ne faut pas regarder avec +indifférence le fait isolé et ce qui nous paraît petit, mais plutôt +apprendre à voir le grand dans le petit, le tout dans la partie. C'est +dans cet esprit que le volcan de Ténériffe fut pour Humboldt la clef +des grands mystères de la vie générale; il découvrit les différents +moyens que la nature emploie pour créer et pour détruire, il apprit +ainsi à faire d'un fait isolé la mesure des faits généraux.</p> + +<p>Le feu du volcan qu'il gravit à Ténériffe était depuis longtemps +éteint, mais ses vestiges furent pour Humboldt des lettres grandioses +qui lui firent comprendre la puissance de cet <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> élément qui +mit jadis le globe en ignition, fit éclater sa surface, ensevelit dans des tremblements de terre hommes, animaux, plantes et villes, et qui, -faisant encore pénétrer ses artères dans les profondeurs du globe, -ébranle çà et là le sol, ou produit par l'ouverture des cratères, -sortes de soupapes de sûreté, ces explosions de flammes et de lave -bouillante qui viennent au jour. Voilà ce que Humboldt nous fit +faisant encore pénétrer ses artères dans les profondeurs du globe, +ébranle çà et là le sol, ou produit par l'ouverture des cratères, +sortes de soupapes de sûreté, ces explosions de flammes et de lave +bouillante qui viennent au jour. Voilà ce que Humboldt nous fit comprendre.</p> <h4>VI</h4> <p>Mais suivons le navire qui porte Humboldt et son ami, et qui fend les -flots dans la direction de l'Amérique centrale.</p> +flots dans la direction de l'Amérique centrale.</p> -<p>Nos voyageurs s'occupaient particulièrement, dans leur marche, des -vents de mer qui règnent dans ces parages et qui deviennent de plus en -plus constants à mesure que l'on approche des côtes d'Afrique. La +<p>Nos voyageurs s'occupaient particulièrement, dans leur marche, des +vents de mer qui règnent dans ces parages et qui deviennent de plus en +plus constants à mesure que l'on approche des côtes d'Afrique. La douceur du <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> climat, le calme habituel de la nature, doublaient -le charme de ce voyage, et, lorsque Humboldt fut arrivé dans la région -septentrionale des îles du cap Vert, son attention fut attirée par +le charme de ce voyage, et, lorsque Humboldt fut arrivé dans la région +septentrionale des îles du cap Vert, son attention fut attirée par d'immenses plantes marines qui surnageaient et qui, formant en quelque -sorte un banc de végétaux aquatiques, plongeaient apparemment leurs -racines jusque dans les profondeurs de la terre, puisqu'on en a trouvé +sorte un banc de végétaux aquatiques, plongeaient apparemment leurs +racines jusque dans les profondeurs de la terre, puisqu'on en a trouvé des tiges de huit cents pieds de longueur. Un nouveau tableau de la nature qu'il rencontra encore, ce furent les poissons volants dont il -étudia l'anatomie et la propriété de voler. Mais la pensée humaine -fait aussi valoir ses droits, dans un voyage à travers le vaste océan; -partout où l'œil se porte, il voit les flots, les nuages, ou la -clarté du ciel, et cette contemplation le reporte aux événements +étudia l'anatomie et la propriété de voler. Mais la pensée humaine +fait aussi valoir ses droits, dans un voyage à travers le vaste océan; +partout où l'œil se porte, il voit les flots, les nuages, ou la +clarté du ciel, et cette contemplation le reporte aux événements familiers d'autrefois. Les habitants d'un vaisseau recherchent la vue -d'un homme étranger; ils voudraient entendre le son de la parole d'une -bouche étrangère, venant d'un autre pays... c'est donc un événement -qui saisit de joie, quand vient à passer un autre navire; on se -précipite sur le pont, on s'appelle, on se demande <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> son nom, -son pays, on se salue et bientôt on se voit réciproquement disparaître -à l'horizon.</p> - -<p>Les travaux scientifiques de Humboldt et de son compagnon, malgré la -richesse des matériaux où chaque jour apportait à leur ardeur quelque +d'un homme étranger; ils voudraient entendre le son de la parole d'une +bouche étrangère, venant d'un autre pays... c'est donc un événement +qui saisit de joie, quand vient à passer un autre navire; on se +précipite sur le pont, on s'appelle, on se demande <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> son nom, +son pays, on se salue et bientôt on se voit réciproquement disparaître +à l'horizon.</p> + +<p>Les travaux scientifiques de Humboldt et de son compagnon, malgré la +richesse des matériaux où chaque jour apportait à leur ardeur quelque chose de neuf et de rare, ne pouvaient apaiser les mouvements de leur -cœur; aussi Humboldt se réjouissait-il de voir briller une voile à -l'horizon lointain. Mais la première douleur qu'éprouva le navigateur, -ce fut lorsqu'il découvrit un jour, au loin, le corps et les débris -d'un malheureux navire que les plantes marines enlaçaient de toutes -parts. L'épave s'élevait comme une tombe couverte de gazon—où -devaient être les restes de ceux que la cruelle tempête avait vus -exhaler leur vie dans une suprême lutte contre la mort!... -Involontairement nos voyageurs se sentirent le cœur attristé de ces -pensées.</p> - -<p>Mais un spectacle plus beau, plus agréable, s'offrit à Humboldt, dans -la nuit du 4 au 5 juillet. Sous le seizième degré de latitude, il -aperçut pour la première fois la brillante constellation de la Croix +cœur; aussi Humboldt se réjouissait-il de voir briller une voile à +l'horizon lointain. Mais la première douleur qu'éprouva le navigateur, +ce fut lorsqu'il découvrit un jour, au loin, le corps et les débris +d'un malheureux navire que les plantes marines enlaçaient de toutes +parts. L'épave s'élevait comme une tombe couverte de gazon—où +devaient être les restes de ceux que la cruelle tempête avait vus +exhaler leur vie dans une suprême lutte contre la mort!... +Involontairement nos voyageurs se sentirent le cœur attristé de ces +pensées.</p> + +<p>Mais un spectacle plus beau, plus agréable, s'offrit à Humboldt, dans +la nuit du 4 au 5 juillet. Sous le seizième degré de latitude, il +aperçut pour la première fois la brillante constellation de la Croix du sud, et l'apparition <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> de ce signe d'un monde nouveau lui -fit voir avec émotion l'accomplissement des rêves de son enfance. -L'émotion qu'il ressentit à cette heure de sa vie, ses propres paroles -nous la révèlent: «Quand on commence à jeter les yeux sur les cartes -géographiques, et à lire les descriptions des voyageurs, on éprouve -pour certains pays, pour certains climats, une sorte de prédilection -dont, arrivé à un âge mûr, on ne peut pas trop bien se rendre compte. -Ces impressions ont une influence remarquable sur nos résolutions, et -nous cherchons comme instinctivement à nous mettre en rapport avec les -circonstances qui, depuis longues années, ont pour nous un attrait -particulier. Jadis, lorsque j'étudiais les étoiles, je fus saisi d'un -mouvement de crainte, inconnu de ceux qui mènent une vie sédentaire; -il m'était douloureux de penser qu'il faudrait renoncer à l'espoir de +fit voir avec émotion l'accomplissement des rêves de son enfance. +L'émotion qu'il ressentit à cette heure de sa vie, ses propres paroles +nous la révèlent: «Quand on commence à jeter les yeux sur les cartes +géographiques, et à lire les descriptions des voyageurs, on éprouve +pour certains pays, pour certains climats, une sorte de prédilection +dont, arrivé à un âge mûr, on ne peut pas trop bien se rendre compte. +Ces impressions ont une influence remarquable sur nos résolutions, et +nous cherchons comme instinctivement à nous mettre en rapport avec les +circonstances qui, depuis longues années, ont pour nous un attrait +particulier. Jadis, lorsque j'étudiais les étoiles, je fus saisi d'un +mouvement de crainte, inconnu de ceux qui mènent une vie sédentaire; +il m'était douloureux de penser qu'il faudrait renoncer à l'espoir de contempler les belles constellations qui se trouvent au voisinage du -pôle sud. Impatient de parcourir les régions de l'équateur, je ne -pouvais porter mes yeux vers la voûte étoilée du ciel, sans penser à -la Croix du sud, et sans me rappeler en mémoire le sublime passage du -<span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> Dante<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.»—Tous les passagers, notamment ceux qui avaient -déjà habité les colonies d'Amérique, partagèrent la joie que Humboldt -ressentit à la vue de cette constellation. Dans la solitude de l'océan -on salue une étoile comme un ami dont on est séparé depuis longtemps, +pôle sud. Impatient de parcourir les régions de l'équateur, je ne +pouvais porter mes yeux vers la voûte étoilée du ciel, sans penser à +la Croix du sud, et sans me rappeler en mémoire le sublime passage du +<span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> Dante<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.»—Tous les passagers, notamment ceux qui avaient +déjà habité les colonies d'Amérique, partagèrent la joie que Humboldt +ressentit à la vue de cette constellation. Dans la solitude de l'océan +on salue une étoile comme un ami dont on est séparé depuis longtemps, et surtout pour les Espagnols et les Portugais, une religieuse -croyance leur rend chère cette constellation. Était-ce cette même -étoile que les navigateurs du quinzième siècle, lorsqu'ils voyaient -s'abaisser dans le nord l'étoile du ciel de la patrie, saluaient comme +croyance leur rend chère cette constellation. Était-ce cette même +étoile que les navigateurs du quinzième siècle, lorsqu'ils voyaient +s'abaisser dans le nord l'étoile du ciel de la patrie, saluaient comme un signe d'heureux augure pour continuer joyeusement leur route?</p> <p>Dans les derniers jours de son voyage, Humboldt devait encore -apprendre à connaître les douloureuses angoisses de la maladie à bord. -Une fièvre maligne éclata, dont la gravité fit des progrès à mesure +apprendre à connaître les douloureuses angoisses de la maladie à bord. +Une fièvre maligne éclata, dont la gravité fit des progrès à mesure que le navire <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> approchait des Antilles. Un jeune Asturien de dix-neuf ans, le plus jeune des passagers, mourut, et sa mort -impressionna péniblement Humboldt à cause des circonstances qui -avaient motivé le voyage; le jeune homme allait chercher fortune, pour -soutenir une mère chérie qui attendait son retour. Humboldt, livré à -de pénibles réflexions, se trouva sur le pont avec Bonpland (la fièvre -sévissait à fond de cale); son œil était fixé sur une montagne ou -sur une côte que la lune éclairait par intervalle, en traversant -d'épais nuages. La mer doucement agitée brillait d'un faible éclat +impressionna péniblement Humboldt à cause des circonstances qui +avaient motivé le voyage; le jeune homme allait chercher fortune, pour +soutenir une mère chérie qui attendait son retour. Humboldt, livré à +de pénibles réflexions, se trouva sur le pont avec Bonpland (la fièvre +sévissait à fond de cale); son œil était fixé sur une montagne ou +sur une côte que la lune éclairait par intervalle, en traversant +d'épais nuages. La mer doucement agitée brillait d'un faible éclat phosphorescent, on n'entendait que le cri monotone de quelques oiseaux -de mer qui gagnaient le rivage. Il régnait un profond silence; l'âme -de Humboldt était émue de douloureux sentiments. Alors (il était huit +de mer qui gagnaient le rivage. Il régnait un profond silence; l'âme +de Humboldt était émue de douloureux sentiments. Alors (il était huit heures) on sonna lentement la cloche des morts, les matelots se -jetèrent à genoux pour dire une courte prière; le cadavre de ce jeune -homme, peu de jours auparavant si robuste, si plein de santé, allait -recevoir, pendant la nuit, la bénédiction du culte catholique, pour -être jeté à la mer, dès le lever du soleil.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> C'est au milieu de ces tristes pensées que Humboldt aborda -les rivages du pays qui lui avait déjà souri dans ses rêves de -jeunesse, qu'il avait adopté pour but de tous les projets de sa vie, -et vers lequel il avait été si joyeux de naviguer pour y trouver -l'image fidèle de la nature tropicale. Mais le destin, qui depuis -avait suscité dans la vie de Humboldt des retards et des déceptions, -en le forçant à attendre des occasions plus favorables, voulut mettre -à profit pour lui la maladie qui avait éclaté sur le navire, en -apportant à ses plans de voyage une diversion fertile en résultats. -Les passagers que le fléau n'avait pas atteints, effrayés de la -contagion, avaient pris la résolution de s'arrêter au plus prochain -lieu de relâche favorable, pour attendre un autre navire qui les +jetèrent à genoux pour dire une courte prière; le cadavre de ce jeune +homme, peu de jours auparavant si robuste, si plein de santé, allait +recevoir, pendant la nuit, la bénédiction du culte catholique, pour +être jeté à la mer, dès le lever du soleil.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> C'est au milieu de ces tristes pensées que Humboldt aborda +les rivages du pays qui lui avait déjà souri dans ses rêves de +jeunesse, qu'il avait adopté pour but de tous les projets de sa vie, +et vers lequel il avait été si joyeux de naviguer pour y trouver +l'image fidèle de la nature tropicale. Mais le destin, qui depuis +avait suscité dans la vie de Humboldt des retards et des déceptions, +en le forçant à attendre des occasions plus favorables, voulut mettre +à profit pour lui la maladie qui avait éclaté sur le navire, en +apportant à ses plans de voyage une diversion fertile en résultats. +Les passagers que le fléau n'avait pas atteints, effrayés de la +contagion, avaient pris la résolution de s'arrêter au plus prochain +lieu de relâche favorable, pour attendre un autre navire qui les porterait au terme de leur voyage, Cuba ou Mexico. On conseilla au -capitaine de se diriger sur Cumana, port situé sur la côte au -nord-ouest de Venezuela, et d'y déposer les passagers à terre. Cela -détermina aussi Alexandre de Humboldt à modifier provisoirement son -itinéraire, à visiter d'abord les côtes de Venezuela et de Paria, qui -étaient peu connues, et à <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> ne gagner que plus tard la Nouvelle -Espagne. Les beaux végétaux que jadis il avait admirés dans les serres -chaudes de Vienne et de Schœnbrunn, il les trouvait là, luxuriants, -dans leur sauvage liberté, sur le sol qui les avait vus naître. Avec -quelle indicible volupté il pénétra dans l'intérieur de ce pays qui -était encore un mystère pour les sciences naturelles! Humboldt et -Bonpland descendirent à Cumana, laissèrent le navire qui jusqu'alors -les avait portés continuer sa route, et c'est ainsi que l'épidémie -survenue sur le bâtiment fut la cause des grandes découvertes de -Humboldt dans ces régions de l'Orénoque jusqu'aux frontières des +capitaine de se diriger sur Cumana, port situé sur la côte au +nord-ouest de Venezuela, et d'y déposer les passagers à terre. Cela +détermina aussi Alexandre de Humboldt à modifier provisoirement son +itinéraire, à visiter d'abord les côtes de Venezuela et de Paria, qui +étaient peu connues, et à <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> ne gagner que plus tard la Nouvelle +Espagne. Les beaux végétaux que jadis il avait admirés dans les serres +chaudes de Vienne et de Schœnbrunn, il les trouvait là , luxuriants, +dans leur sauvage liberté, sur le sol qui les avait vus naître. Avec +quelle indicible volupté il pénétra dans l'intérieur de ce pays qui +était encore un mystère pour les sciences naturelles! Humboldt et +Bonpland descendirent à Cumana, laissèrent le navire qui jusqu'alors +les avait portés continuer sa route, et c'est ainsi que l'épidémie +survenue sur le bâtiment fut la cause des grandes découvertes de +Humboldt dans ces régions de l'Orénoque jusqu'aux frontières des possessions portugaises au Rio Negro.</p> -<p>Cette circonstance a aussi pu être la cause accidentelle de la santé -et de la sécurité dont ils jouirent pendant leur long séjour dans ces -régions équinoxiales, car, à la Havane, où ils auraient dans tous les -cas pris terre, s'ils n'avaient pas quitté prématurément le navire, et -où ils se seraient trouvés depuis longtemps, régnait une grave maladie -qui avait déjà enlevé beaucoup de leurs compagnons.</p> +<p>Cette circonstance a aussi pu être la cause accidentelle de la santé +et de la sécurité dont ils jouirent pendant leur long séjour dans ces +régions équinoxiales, car, à la Havane, où ils auraient dans tous les +cas pris terre, s'ils n'avaient pas quitté prématurément le navire, et +où ils se seraient trouvés depuis longtemps, régnait une grave maladie +qui avait déjà enlevé beaucoup de leurs compagnons.</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> VII</h4> -<p>Débarqué à Cumana et recueilli par les métis espagnols, avec -l'empressement que les Européens dépaysés témoignent à leurs -compatriotes de notre hémisphère, il se hâta de faire une excursion -passagère dans les pays voisins. Il reçut l'hospitalité dans des -couvents de missionnaires indiens; il les décrit avec amour:</p> - -<p>«Le 12 août, dit-il, après une longue ascension, les voyageurs -atteignirent le siége principal de la mission, le couvent de Caripe, -où Humboldt passa ces belles nuits de calme et de silence qui, dans -ses années de vieillesse, revenaient encore à sa pensée. «Rien, -disait-il, n'est comparable à l'impression de calme profond que -produit la contemplation d'un ciel étoile dans ces solitudes.»—«Là, -quand, à l'approche de la nuit, il jetait les yeux sur la <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> -vallée qui bornait l'horizon, sur ce plateau couvert de gazon et -doucement ondulé, il croyait voir la voûte étoilée du ciel supportée -par la plaine de l'Océan. L'arbre sous l'ombre duquel il était assis, +<p>Débarqué à Cumana et recueilli par les métis espagnols, avec +l'empressement que les Européens dépaysés témoignent à leurs +compatriotes de notre hémisphère, il se hâta de faire une excursion +passagère dans les pays voisins. Il reçut l'hospitalité dans des +couvents de missionnaires indiens; il les décrit avec amour:</p> + +<p>«Le 12 août, dit-il, après une longue ascension, les voyageurs +atteignirent le siége principal de la mission, le couvent de Caripe, +où Humboldt passa ces belles nuits de calme et de silence qui, dans +ses années de vieillesse, revenaient encore à sa pensée. «Rien, +disait-il, n'est comparable à l'impression de calme profond que +produit la contemplation d'un ciel étoile dans ces solitudes.»—«Là , +quand, à l'approche de la nuit, il jetait les yeux sur la <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> +vallée qui bornait l'horizon, sur ce plateau couvert de gazon et +doucement ondulé, il croyait voir la voûte étoilée du ciel supportée +par la plaine de l'Océan. L'arbre sous l'ombre duquel il était assis, les insectes reluisants qui voltigeaient dans l'air, les constellations qui brillaient vers le Sud, tout lui rappelait vivement -l'éloignement de la patrie, et, lorsque, au milieu de cette nature -étrangère, s'élevait tout à coup du sein de la vallée le bruit du -grelot d'une vache ou le mugissement d'un taureau, la pensée se -reportait aussitôt vers le sol natal. Humboldt consacra là de saints -loisirs au souvenir de la patrie.»</p> - -<p>Il étudia tout en marchant les phénomènes locaux nouveaux pour lui, -hauteur des montagnes, mœurs des Indiens demi-civilisés par les -moines; volcans, tremblements de terre, grottes, forêts, et revint à -Cumana sans avoir fait aucune découverte.</p> - -<p>De Cumana, une barque le transporta à Caracas; il gravit le sommet peu -accessible du Silosa avec un vieux moine, professeur de mathématiques -à Caracas. Il le mesure, et en général son voyage ressemble beaucoup -à une <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> visite d'amateur dans un cabinet de physique. La pompe -des noms relève l'inanité des découvertes: <i>major e longinquo</i>, c'est -son seul résultat. Il remonte l'Orénoque sur une barque indienne -jusqu'aux cataractes d'Aturès. Ses plus grands dangers furent les -Mosquitos. Revenu à Cuba, il y passe plusieurs mois en repos et -expédie en Europe les premiers fruits de ses courses. Un navire -espagnol le transporte à Carthagène et à Bogota. Neuf mois passés dans -ces régions sont employés par Bonpland à herboriser, par Humboldt à -mesurer et à décrire. Il franchit ensuite le Chimborazo, séjourne à -Quito, franchit les Andes, revient au Pérou, visite les mines -d'argent, parcourt le Mexique, s'extasie devant Mexico, véritable -capitale de l'Europe transplantée en Amérique. Il revient encore une -fois à la Havane, renonce à d'autres excursions sur le continent -américain, se rembarque et rentre à Bordeaux, ne rapportant de ce +l'éloignement de la patrie, et, lorsque, au milieu de cette nature +étrangère, s'élevait tout à coup du sein de la vallée le bruit du +grelot d'une vache ou le mugissement d'un taureau, la pensée se +reportait aussitôt vers le sol natal. Humboldt consacra là de saints +loisirs au souvenir de la patrie.»</p> + +<p>Il étudia tout en marchant les phénomènes locaux nouveaux pour lui, +hauteur des montagnes, mœurs des Indiens demi-civilisés par les +moines; volcans, tremblements de terre, grottes, forêts, et revint à +Cumana sans avoir fait aucune découverte.</p> + +<p>De Cumana, une barque le transporta à Caracas; il gravit le sommet peu +accessible du Silosa avec un vieux moine, professeur de mathématiques +à Caracas. Il le mesure, et en général son voyage ressemble beaucoup +à une <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> visite d'amateur dans un cabinet de physique. La pompe +des noms relève l'inanité des découvertes: <i>major e longinquo</i>, c'est +son seul résultat. Il remonte l'Orénoque sur une barque indienne +jusqu'aux cataractes d'Aturès. Ses plus grands dangers furent les +Mosquitos. Revenu à Cuba, il y passe plusieurs mois en repos et +expédie en Europe les premiers fruits de ses courses. Un navire +espagnol le transporte à Carthagène et à Bogota. Neuf mois passés dans +ces régions sont employés par Bonpland à herboriser, par Humboldt à +mesurer et à décrire. Il franchit ensuite le Chimborazo, séjourne à +Quito, franchit les Andes, revient au Pérou, visite les mines +d'argent, parcourt le Mexique, s'extasie devant Mexico, véritable +capitale de l'Europe transplantée en Amérique. Il revient encore une +fois à la Havane, renonce à d'autres excursions sur le continent +américain, se rembarque et rentre à Bordeaux, ne rapportant de ce voyage soi-disant autour du monde que quelques calculs -trigonométriques vulgaires, quelques études insignifiantes sur des -phénomènes étudiés mille fois avant lui, et quelques phrases -prétentieuses <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> où la légèreté des aperçus et la brièveté des -excursions étaient déguisées avec art par la sonorité grandiose des +trigonométriques vulgaires, quelques études insignifiantes sur des +phénomènes étudiés mille fois avant lui, et quelques phrases +prétentieuses <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> où la légèreté des aperçus et la brièveté des +excursions étaient déguisées avec art par la sonorité grandiose des mots.</p> <h4>VIII</h4> -<p>Mais l'artifice habile du voyageur et la flatterie de l'écrivain lui -préparaient une renommée qui dure encore. Il s'étudia à mériter des -savants et des écrivains célèbres en France et en Allemagne des -enthousiasmes et des adulations qu'il avait mérités d'avance par ses -propres citations intéressées. En réalité, qu'apprenait au monde ce -voyage déclaré classique en naissant? Rien, absolument rien, si ce -n'est qu'un gentilhomme prussien avait eu la pensée de visiter -l'univers, et que son voyage trigonométrique s'était borné à -parcourir, le compas et le baromètre à la main, deux ou trois moitiés -des dix-sept vice-royautés de l'Espagne dans le nouveau monde.</p> +<p>Mais l'artifice habile du voyageur et la flatterie de l'écrivain lui +préparaient une renommée qui dure encore. Il s'étudia à mériter des +savants et des écrivains célèbres en France et en Allemagne des +enthousiasmes et des adulations qu'il avait mérités d'avance par ses +propres citations intéressées. En réalité, qu'apprenait au monde ce +voyage déclaré classique en naissant? Rien, absolument rien, si ce +n'est qu'un gentilhomme prussien avait eu la pensée de visiter +l'univers, et que son voyage trigonométrique s'était borné à +parcourir, le compas et le baromètre à la main, deux ou trois moitiés +des dix-sept vice-royautés de l'Espagne dans le nouveau monde.</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> IX</h4> -<p>M. de Humboldt n'était pas un savant, dans le sens légitime du mot, -car il n'avait ni découvert, ni inventé quoi que ce fût au monde; il -n'était pas un écrivain de premier ordre, car il n'avait rien écrit -d'original. Chateaubriand, sans avoir voyagé officiellement en -Amérique avec ces appareils scientifiques, et Bernardin de -Saint-Pierre, en passant seulement quelques jours à l'île Maurice, -avaient rapporté, comme par hasard, de ces délicieux climats des -trésors nouveaux de style, de mœurs et de sentiment qui ne périront -jamais. Qu'y avait-il donc dans le voyage plus pompeux qu'intéressant -de M. de Humboldt pour en assurer le succès? Une habileté -très-spirituelle de mise en œuvre, un artifice de popularité, une -combinaison de diplomatie, une entente de décorations <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> qui en -assuraient le succès en Europe. La naissance de l'auteur, sa richesse, -ses relations de famille avec les principaux représentants des -différentes branches de la science dans les pays de l'ancien -continent, et un certain appareil scientifique propre à appuyer auprès -du vulgaire les pompes fastueuses de son style pour simuler le génie -absent, en faisaient et en font encore tout le mérite. Nous avons -plusieurs fois essayé de lire ce voyage tant vanté, sans pouvoir y -découvrir autre chose que des prétentions pénibles: l'effort d'un -savant réel pour atteindre le génie, et la volonté constante, -infatigable, acharnée, de mériter, à force de flatteries, des -flatteurs. Il y réussit pendant qu'il vivait; personne n'avait intérêt -à s'inscrire en faux contre cette renommée un peu surfaite, et il +<p>M. de Humboldt n'était pas un savant, dans le sens légitime du mot, +car il n'avait ni découvert, ni inventé quoi que ce fût au monde; il +n'était pas un écrivain de premier ordre, car il n'avait rien écrit +d'original. Chateaubriand, sans avoir voyagé officiellement en +Amérique avec ces appareils scientifiques, et Bernardin de +Saint-Pierre, en passant seulement quelques jours à l'île Maurice, +avaient rapporté, comme par hasard, de ces délicieux climats des +trésors nouveaux de style, de mœurs et de sentiment qui ne périront +jamais. Qu'y avait-il donc dans le voyage plus pompeux qu'intéressant +de M. de Humboldt pour en assurer le succès? Une habileté +très-spirituelle de mise en œuvre, un artifice de popularité, une +combinaison de diplomatie, une entente de décorations <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> qui en +assuraient le succès en Europe. La naissance de l'auteur, sa richesse, +ses relations de famille avec les principaux représentants des +différentes branches de la science dans les pays de l'ancien +continent, et un certain appareil scientifique propre à appuyer auprès +du vulgaire les pompes fastueuses de son style pour simuler le génie +absent, en faisaient et en font encore tout le mérite. Nous avons +plusieurs fois essayé de lire ce voyage tant vanté, sans pouvoir y +découvrir autre chose que des prétentions pénibles: l'effort d'un +savant réel pour atteindre le génie, et la volonté constante, +infatigable, acharnée, de mériter, à force de flatteries, des +flatteurs. Il y réussit pendant qu'il vivait; personne n'avait intérêt +à s'inscrire en faux contre cette renommée un peu surfaite, et il jouit pendant quatre-vingt-dix ans de cette gloire convenue et en -apparence inviolable. Mais en étudiant d'un peu près ce grand homme -cosmopolite, cet Anacharsis prussien s'imposant à la France, on +apparence inviolable. Mais en étudiant d'un peu près ce grand homme +cosmopolite, cet Anacharsis prussien s'imposant à la France, on devinait facilement le subterfuge de cette fausse grandeur. Il n'avait -qu'un vrai mérite, il étudiait consciencieusement ce que les autres -avaient <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> découvert; il savait, dans le sens borné du mot -science, et il préparait dans l'ombre le procès-verbal à peu près +qu'un vrai mérite, il étudiait consciencieusement ce que les autres +avaient <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> découvert; il savait, dans le sens borné du mot +science, et il préparait dans l'ombre le procès-verbal à peu près complet de tout ce que le monde savait ou croyait savoir de son temps -pour écrire un jour son <i>Cosmos</i>.</p> +pour écrire un jour son <i>Cosmos</i>.</p> <h4>X</h4> -<p>Je n'ai jamais été lié d'amitié avec M. de Humboldt, mais je l'ai -fréquemment rencontré dans le monde de Paris, à l'époque où j'y jetais -moi-même un certain lustre. Sa figure, éminemment prussienne, m'avait -frappé, sans m'inspirer ni attrait ni prestige. Il se courbait -très-bas devant moi et devant tout le monde, en m'adressant quelques -faux compliments auxquels je répondais par une fausse modestie, en -passant pour aller vite à des célébrités plus sympathiques. Sa -physionomie, très-fine et très-évidemment étudiée, n'avait <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> -rien qui fût de nature à séduire une âme franche. Sa taille était +<p>Je n'ai jamais été lié d'amitié avec M. de Humboldt, mais je l'ai +fréquemment rencontré dans le monde de Paris, à l'époque où j'y jetais +moi-même un certain lustre. Sa figure, éminemment prussienne, m'avait +frappé, sans m'inspirer ni attrait ni prestige. Il se courbait +très-bas devant moi et devant tout le monde, en m'adressant quelques +faux compliments auxquels je répondais par une fausse modestie, en +passant pour aller vite à des célébrités plus sympathiques. Sa +physionomie, très-fine et très-évidemment étudiée, n'avait <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> +rien qui fût de nature à séduire une âme franche. Sa taille était petite, fluette, comme pour se glisser entre les personnages, un peu -courbée par l'habitude courtisanesque d'un homme accoutumé aux -prosternations dans les cours et dans les académies; quelque chose de -subalterne et d'en dessous était le caractère de cette physionomie. Un -sourire sculpté sur ses lèvres était toujours prêt au salut; il allait -d'un groupe à l'autre donner ou recevoir des banalités obséquieuses, -ombre d'un grand homme à la suite des véritables hommes supérieurs, -cherchant à être confondu avec eux. Je l'ai vu avec la même attitude -auprès de Chateaubriand qu'il caressait d'en bas, d'Arago dont -l'amitié faisait sa gloire, des hommes politiques les plus -dissemblables, royalistes, constitutionnels, républicains, affectant -auprès de chacun d'eux une déférence suspecte, et laissant croire que -chacun d'eux avait en secret sa préférence. <i>Omnis homo</i> de tout le -monde. Aussi avait-il soin dans ses ouvrages d'effacer complétement -toutes les différences essentielles d'opinions sur lesquelles les -hommes entiers et sincères ne peuvent pas transiger sans cesser -d'être eux-mêmes. <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> Une réticence suprême était sa loi. Dieu -lui-même aurait pu faire scandale, s'il en eût proféré tout haut le -nom. Il ne le prononçait pas dans ses œuvres; il était du nombre de -ces savants issus du matérialisme le plus pur qui, n'osant pas le -nier, le passent sous silence, ou qui disent: <i>Dieu est une hypothèse -dont je n'ai jamais eu besoin pour la solution de mes problèmes.</i> -Insensés qui ne voient pas que l'<i>être</i> est le premier problème de -toute philosophie, que l'existence du dernier des êtres est un effet -évident qui proclame une cause, et que Dieu est la cause de tous les +courbée par l'habitude courtisanesque d'un homme accoutumé aux +prosternations dans les cours et dans les académies; quelque chose de +subalterne et d'en dessous était le caractère de cette physionomie. Un +sourire sculpté sur ses lèvres était toujours prêt au salut; il allait +d'un groupe à l'autre donner ou recevoir des banalités obséquieuses, +ombre d'un grand homme à la suite des véritables hommes supérieurs, +cherchant à être confondu avec eux. Je l'ai vu avec la même attitude +auprès de Chateaubriand qu'il caressait d'en bas, d'Arago dont +l'amitié faisait sa gloire, des hommes politiques les plus +dissemblables, royalistes, constitutionnels, républicains, affectant +auprès de chacun d'eux une déférence suspecte, et laissant croire que +chacun d'eux avait en secret sa préférence. <i>Omnis homo</i> de tout le +monde. Aussi avait-il soin dans ses ouvrages d'effacer complétement +toutes les différences essentielles d'opinions sur lesquelles les +hommes entiers et sincères ne peuvent pas transiger sans cesser +d'être eux-mêmes. <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> Une réticence suprême était sa loi. Dieu +lui-même aurait pu faire scandale, s'il en eût proféré tout haut le +nom. Il ne le prononçait pas dans ses œuvres; il était du nombre de +ces savants issus du matérialisme le plus pur qui, n'osant pas le +nier, le passent sous silence, ou qui disent: <i>Dieu est une hypothèse +dont je n'ai jamais eu besoin pour la solution de mes problèmes.</i> +Insensés qui ne voient pas que l'<i>être</i> est le premier problème de +toute philosophie, que l'existence du dernier des êtres est un effet +évident qui proclame une cause, et que Dieu est la cause de tous les effets.</p> -<p>Si j'étais savant ou philosophe, je proclamerais plutôt autant de -dieux qu'il y a d'êtres existant dans les mondes. Passer Dieu sous -silence, c'est le blasphème du sens commun. Les vérités géométriques -sont des vérités de dernier ordre, des axiomes de fait qui n'ont -besoin que de l'œil matériel pour être aperçus, mais que l'œil -intellectuel, la raison, ne peut reconnaître.</p> +<p>Si j'étais savant ou philosophe, je proclamerais plutôt autant de +dieux qu'il y a d'êtres existant dans les mondes. Passer Dieu sous +silence, c'est le blasphème du sens commun. Les vérités géométriques +sont des vérités de dernier ordre, des axiomes de fait qui n'ont +besoin que de l'œil matériel pour être aperçus, mais que l'œil +intellectuel, la raison, ne peut reconnaître.</p> -<p>Telle était, après ce premier ouvrage, la réticence suspecte de M. de -Humboldt, disciple <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> de ces maîtres dans l'art de se taire, ou -d'étudier les effets sans remonter jamais aux causes.</p> +<p>Telle était, après ce premier ouvrage, la réticence suspecte de M. de +Humboldt, disciple <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> de ces maîtres dans l'art de se taire, ou +d'étudier les effets sans remonter jamais aux causes.</p> <h4>XI</h4> -<p>À cela près, il entra dans la science avec tous les heureux priviléges +<p>À cela près, il entra dans la science avec tous les heureux priviléges de son aristocratie, riche, libre, au niveau ou au-dessus de tout le -monde, se consacrant exclusivement, non aux vains plaisirs de son âge, -mais aux sérieuses études de la vie scientifique: véritable savant -allemand transporté dans Paris.</p> +monde, se consacrant exclusivement, non aux vains plaisirs de son âge, +mais aux sérieuses études de la vie scientifique: véritable savant +allemand transporté dans Paris.</p> <p>Il retrouva sa belle-sœur, femme de Guillaume de Humboldt, dans -cette capitale. C'était dans l'été de 1804. Guillaume, promu de grade -en grade à de hauts postes diplomatiques, avait laissé sa femme -enceinte à Paris, et il vivait à Rome attaché à la légation de Prusse. -Alexandre, après avoir préparé la rédaction de son grand voyage avec +cette capitale. C'était dans l'été de 1804. Guillaume, promu de grade +en grade à de hauts postes diplomatiques, avait laissé sa femme +enceinte à Paris, et il vivait à Rome attaché à la légation de Prusse. +Alexandre, après avoir préparé la rédaction de son grand voyage avec Arago, Cuvier, <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> Vauquelin, Gay-Lussac, et autres savants avec -lesquels il s'était lié, partit pour aller voir son frère à Rome. Le -Vésuve semblait l'attendre en Europe pour éclater et se soumettre à -ses investigations. Une société d'Allemands et de Français illustres -réunis autour de Guillaume le suivirent au pied du volcan. Il quitte -son frère. En 1805, 1806 et 1807, il publie à Berlin ses <i>Tableaux de -la nature américaine</i>, base de son <i>Cosmos</i> déjà conçu. La Prusse, +lesquels il s'était lié, partit pour aller voir son frère à Rome. Le +Vésuve semblait l'attendre en Europe pour éclater et se soumettre à +ses investigations. Une société d'Allemands et de Français illustres +réunis autour de Guillaume le suivirent au pied du volcan. Il quitte +son frère. En 1805, 1806 et 1807, il publie à Berlin ses <i>Tableaux de +la nature américaine</i>, base de son <i>Cosmos</i> déjà conçu. La Prusse, alors en guerre avec la France, subissait le choc des plus douloureux -événements. Alexandre les déplorait sans se laisser distraire. La +événements. Alexandre les déplorait sans se laisser distraire. La science est une patrie.</p> -<p>Mais Guillaume, nommé ambassadeur de Prusse auprès de la cour de Rome, -retiré à Albano et plongé dans des travaux poétiques, lui écrivait -alors des vers fraternels dignes de Cicéron à Atticus:</p> +<p>Mais Guillaume, nommé ambassadeur de Prusse auprès de la cour de Rome, +retiré à Albano et plongé dans des travaux poétiques, lui écrivait +alors des vers fraternels dignes de Cicéron à Atticus:</p> -<p>«Hélas! ceux qui t'avaient ici accueilli avec tant d'amour, ne t'ont -confié qu'avec regret aux sentiers de l'Océan, lorsque tu fuyais loin -des rivages de l'Ibérie.—Ô vent, disaient-ils dans leur prière, que -ton haleine soit favorable à celui que de lointains rivages convient -<span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> à plonger son œil pénétrant dans un monde inconnu, pour en -faire jaillir un monde nouveau! Ô mer, permets à son navire de se +<p>«Hélas! ceux qui t'avaient ici accueilli avec tant d'amour, ne t'ont +confié qu'avec regret aux sentiers de l'Océan, lorsque tu fuyais loin +des rivages de l'Ibérie.—Ô vent, disaient-ils dans leur prière, que +ton haleine soit favorable à celui que de lointains rivages convient +<span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> à plonger son œil pénétrant dans un monde inconnu, pour en +faire jaillir un monde nouveau! Ô mer, permets à son navire de se balancer sur tes flots tranquilles; et toi, sois-lui favorable, pays -lointain, où la mort est plus à redouter que les flots et l'orage +lointain, où la mort est plus à redouter que les flots et l'orage auxquels il se sera soustrait. <span class="lspaced1">...........................</span> - Tu as heureusement regagné le + Tu as heureusement regagné le sol natal, quittant les campagnes lointaines et les flots de -l'Orénoque. Puisse le destin, que notre affection implore en tremblant -pour toi, t'accorder toujours la même faveur, toutes les fois que -l'autre hémisphère attirera tes pas; puisse-t-il te ramener toujours +l'Orénoque. Puisse le destin, que notre affection implore en tremblant +pour toi, t'accorder toujours la même faveur, toutes les fois que +l'autre hémisphère attirera tes pas; puisse-t-il te ramener toujours heureusement aux rivages de ta patrie, le front ceint d'une nouvelle -couronne..... Pour moi, dans le sein de l'amitié, je ne demande qu'une -maison tranquille, où ton nom réveille dans mon fils le désir -d'atteindre ta renommée, une tombe qui me recouvre, un jour, avec ses -frères..... Allez maintenant, mes vers, allez dire à celui que j'aime -que ces chants vont timidement <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> à lui, des collines d'Albano; +couronne..... Pour moi, dans le sein de l'amitié, je ne demande qu'une +maison tranquille, où ton nom réveille dans mon fils le désir +d'atteindre ta renommée, une tombe qui me recouvre, un jour, avec ses +frères..... Allez maintenant, mes vers, allez dire à celui que j'aime +que ces chants vont timidement <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> à lui, des collines d'Albano; d'autres porteront plus haut sa gloire, sur les ailes de la -poésie.....»</p> +poésie.....»</p> -<p>Pendant qu'Alexandre de Humboldt, faisant collaborer à son œuvre -tous les savants français, par un concours de travaux spéciaux dont il +<p>Pendant qu'Alexandre de Humboldt, faisant collaborer à son œuvre +tous les savants français, par un concours de travaux spéciaux dont il leur donnait les sujets, et dont il payait les frais de sa fortune, -formait une œuvre <i>sur les régions équinoxiales</i>, dont le prix -dépassait déjà 5 ou 6 mille francs l'exemplaire, monument plus digne -d'une nation que d'un particulier, Guillaume, chassé de Rome par -Bonaparte, rentrait attristé dans sa patrie. Il y perdit sa femme -adorée. Alexandre, à la chute de l'empire français, reçut du roi de -Prusse, indépendamment des sommes nécessaires à solder les préparatifs +formait une œuvre <i>sur les régions équinoxiales</i>, dont le prix +dépassait déjà 5 ou 6 mille francs l'exemplaire, monument plus digne +d'une nation que d'un particulier, Guillaume, chassé de Rome par +Bonaparte, rentrait attristé dans sa patrie. Il y perdit sa femme +adorée. Alexandre, à la chute de l'empire français, reçut du roi de +Prusse, indépendamment des sommes nécessaires à solder les préparatifs d'un voyage en Perse, en Chine, au Thibet, vingt-quatre mille livres -de rente pendant la durée de ce grand voyage. Son frère Guillaume -assistait aux congrès où se réglait le sort du monde.</p> +de rente pendant la durée de ce grand voyage. Son frère Guillaume +assistait aux congrès où se réglait le sort du monde.</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> XII</h4> -<p>J'avais eu, tout jeune, à Rome, l'occasion de connaître ce diplomate -éminent, bien différent, selon moi, de son frère. Je me trouvais logé +<p>J'avais eu, tout jeune, à Rome, l'occasion de connaître ce diplomate +éminent, bien différent, selon moi, de son frère. Je me trouvais logé en 1811, avec le duc de Riario, mon compagnon de voyage, dans un -hôtel, à Rome, où logeait aussi Guillaume de Humboldt et plusieurs -Allemands de distinction, voyageant comme nous, et mangeant à la même -table d'hôte. Le duc de Riario me présenta à eux; ma jeunesse ou -plutôt mon enfance les intéressa; ils me permirent de les accompagner -dans leurs excursions à travers la ville, et de passer la soirée avec -eux. Je fus particulièrement frappé de la majesté calme et pensive de -M. Guillaume de Humboldt. Sa physionomie disait l'homme d'État, dont -la patrie déchirée et opprimée <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> criait tout bas dans son âme. -Il avait pour moi, encore presque enfant, l'indulgence d'un homme mûr -et supérieur pour un jeune homme qui essaye la vie et la pensée. Les -quinze jours que je passai dans cette société me permirent d'étudier -en silence ce véritable grand homme, et de sortir de cette -demi-intimité d'occasion plein de vénération pour lui. Aucun trait de -sa figure ne rappelait son frère: la dignité sans orgueil, la -franchise grave, la science des pensées, contrastaient chez Guillaume -avec cette fausse bonhomie caressante, mais peu sûre, d'Alexandre. Je -me serais défié des serments de l'un, j'aurais cru au serrement de +hôtel, à Rome, où logeait aussi Guillaume de Humboldt et plusieurs +Allemands de distinction, voyageant comme nous, et mangeant à la même +table d'hôte. Le duc de Riario me présenta à eux; ma jeunesse ou +plutôt mon enfance les intéressa; ils me permirent de les accompagner +dans leurs excursions à travers la ville, et de passer la soirée avec +eux. Je fus particulièrement frappé de la majesté calme et pensive de +M. Guillaume de Humboldt. Sa physionomie disait l'homme d'État, dont +la patrie déchirée et opprimée <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> criait tout bas dans son âme. +Il avait pour moi, encore presque enfant, l'indulgence d'un homme mûr +et supérieur pour un jeune homme qui essaye la vie et la pensée. Les +quinze jours que je passai dans cette société me permirent d'étudier +en silence ce véritable grand homme, et de sortir de cette +demi-intimité d'occasion plein de vénération pour lui. Aucun trait de +sa figure ne rappelait son frère: la dignité sans orgueil, la +franchise grave, la science des pensées, contrastaient chez Guillaume +avec cette fausse bonhomie caressante, mais peu sûre, d'Alexandre. Je +me serais défié des serments de l'un, j'aurais cru au serrement de main de l'autre. Le seul son de la voix de Guillaume portait dans -l'âme la conviction; la voie grêle et fêlée du savant masquait des -pensées toutes personnelles. Le savant était un diplomate, et le -diplomate était un homme. J'en ai peu rencontré depuis qui m'aient -laissé une impression plus pénétrante et plus agréable. On sentait en -lui un homme digne d'étudier les hommes; on sentait, dans l'autre, un -artiste capable de leur faire jouer les rôles légers, divers, -personnels <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> d'une existence à <i>tiroirs</i>. Je n'ai jamais -rencontré depuis Alexandre, sans regretter Guillaume.</p> +l'âme la conviction; la voie grêle et fêlée du savant masquait des +pensées toutes personnelles. Le savant était un diplomate, et le +diplomate était un homme. J'en ai peu rencontré depuis qui m'aient +laissé une impression plus pénétrante et plus agréable. On sentait en +lui un homme digne d'étudier les hommes; on sentait, dans l'autre, un +artiste capable de leur faire jouer les rôles légers, divers, +personnels <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> d'une existence à <i>tiroirs</i>. Je n'ai jamais +rencontré depuis Alexandre, sans regretter Guillaume.</p> <h4>XIII</h4> -<p>Quelques mois plus tard, me trouvant à Naples au moment où le Vésuve -faisait sa mémorable explosion de 1811, je retrouvai le ministre -prussien dans cette ville. Je sollicitai la permission de me joindre à -lui pour aller observer de près, pendant une de ces nuits solennelles, -le phénomène du volcan en éruption, pour entendre, de sa bouche -savante et éloquente, les observations du Pline allemand sur cette -illumination du volcan; il eut la bonté de me l'accorder. Nous -partîmes de Naples à la nuit tombante; nous quittâmes nos voitures à -Portici, dont le fleuve de lave coupait la route; nous nous avançâmes -<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> à travers les vignes crépitantes et les arbres incendiés par -l'haleine de feu; nous passâmes la nuit et la matinée du jour suivant -en présence de l'incendie de la terre. Guillaume écrivait, comme -autrefois Pline, des notes sur l'éruption pour les envoyer à son -frère; quant à lui, il parlait peu, il frissonnait comme nous aux -secousses du sol, et à la chute des peupliers enveloppés de leurs -treillages de flammes. Nous revînmes en silence à Naples au milieu du -jour. Je ne le revis plus; il fut nommé ambassadeur à Londres, puis au -congrès de Vienne, et mourut peu d'années après à Tégel, où il avait -passé son enfance. Homme naturel, grand de sa propre grandeur, -modeste, paisible, et ne demandant à personne une grandeur supérieure -à celle que Dieu lui avait permis de développer pour sa patrie.</p> +<p>Quelques mois plus tard, me trouvant à Naples au moment où le Vésuve +faisait sa mémorable explosion de 1811, je retrouvai le ministre +prussien dans cette ville. Je sollicitai la permission de me joindre à +lui pour aller observer de près, pendant une de ces nuits solennelles, +le phénomène du volcan en éruption, pour entendre, de sa bouche +savante et éloquente, les observations du Pline allemand sur cette +illumination du volcan; il eut la bonté de me l'accorder. Nous +partîmes de Naples à la nuit tombante; nous quittâmes nos voitures à +Portici, dont le fleuve de lave coupait la route; nous nous avançâmes +<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> à travers les vignes crépitantes et les arbres incendiés par +l'haleine de feu; nous passâmes la nuit et la matinée du jour suivant +en présence de l'incendie de la terre. Guillaume écrivait, comme +autrefois Pline, des notes sur l'éruption pour les envoyer à son +frère; quant à lui, il parlait peu, il frissonnait comme nous aux +secousses du sol, et à la chute des peupliers enveloppés de leurs +treillages de flammes. Nous revînmes en silence à Naples au milieu du +jour. Je ne le revis plus; il fut nommé ambassadeur à Londres, puis au +congrès de Vienne, et mourut peu d'années après à Tégel, où il avait +passé son enfance. Homme naturel, grand de sa propre grandeur, +modeste, paisible, et ne demandant à personne une grandeur supérieure +à celle que Dieu lui avait permis de développer pour sa patrie.</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> XIV</h4> -<p>Quant à Alexandre de Humboldt, sa vie, dispersée comme sa pensée, -continua à se répandre sur une multitude de sujets scientifiques -adressés aux académies comme autant de notices destinées à être +<p>Quant à Alexandre de Humboldt, sa vie, dispersée comme sa pensée, +continua à se répandre sur une multitude de sujets scientifiques +adressés aux académies comme autant de notices destinées à être recueillies plus tard dans son œuvre capitale: pierres plus ou -moins taillées pour élever son monument. Il n'en soignait pas moins +moins taillées pour élever son monument. Il n'en soignait pas moins attentivement les hommes, dont il voulait accaparer le suffrage pour le moment de sa publication, la science et l'habile artifice marchant -en lui du même pas. C'est ce qui nuit aujourd'hui à sa gloire: elle -était trop préparée de main d'homme.</p> - -<p>Il revint à Paris en 1819, et accompagna le roi de Prusse au congrès -de Vérone en 1822. Il cessa d'affecter alors avec le roi le -libéralisme bonapartiste qu'il affectait à Paris avec ses <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> -amis les libéraux de France. Il passa quelques mois à Tégel, dans la -famille de son frère, qui vivait encore. Il eût été très-difficile de -dire, à cette époque, quelle était sa véritable opinion, et s'il en -avait une en dehors de son amour-propre. Mais il prit auprès du roi de +en lui du même pas. C'est ce qui nuit aujourd'hui à sa gloire: elle +était trop préparée de main d'homme.</p> + +<p>Il revint à Paris en 1819, et accompagna le roi de Prusse au congrès +de Vérone en 1822. Il cessa d'affecter alors avec le roi le +libéralisme bonapartiste qu'il affectait à Paris avec ses <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> +amis les libéraux de France. Il passa quelques mois à Tégel, dans la +famille de son frère, qui vivait encore. Il eût été très-difficile de +dire, à cette époque, quelle était sa véritable opinion, et s'il en +avait une en dehors de son amour-propre. Mais il prit auprès du roi de Prusse la place de favori savant, presque ministre des sciences -naturelles. Il professait publiquement un cours irrégulier de ces -sciences, comme si le roi eût voulu être à la fois le philosophe et le -souverain de son peuple. Son extrême timidité et son extrême -prétention nuisaient au succès de sa parole. Il allait partir, sur +naturelles. Il professait publiquement un cours irrégulier de ces +sciences, comme si le roi eût voulu être à la fois le philosophe et le +souverain de son peuple. Son extrême timidité et son extrême +prétention nuisaient au succès de sa parole. Il allait partir, sur l'invitation de l'empereur de Russie, pour un voyage d'exploration dans ce vaste empire, quand la maladie de sa belle-sœur, M<sup>me</sup> -Guillaume de Humboldt, l'arrêta à Tégel. Il ne voulait pas abandonner -son frère tête à tête avec la mort, il aimait sa belle-sœur.</p> +Guillaume de Humboldt, l'arrêta à Tégel. Il ne voulait pas abandonner +son frère tête à tête avec la mort, il aimait sa belle-sœur.</p> <p>Mais la catastrophe n'arriva pas aussi rapidement qu'on le craignait. La malade resta moribonde jusqu'en janvier 1829, et le dimanche 22 -janvier, Alexandre, étant près d'elle à Tégel, avait ainsi dépeint la -mourante à son amie Rachel, en quelques mots qui expriment <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> -bien la douleur de son âme: «Elle était mourante, disait-il; elle -ouvrit les yeux et dit à son mari: C'en est fait de moi! Elle +janvier, Alexandre, étant près d'elle à Tégel, avait ainsi dépeint la +mourante à son amie Rachel, en quelques mots qui expriment <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> +bien la douleur de son âme: «Elle était mourante, disait-il; elle +ouvrit les yeux et dit à son mari: C'en est fait de moi! Elle attendait la mort, mais en vain. Elle reprit ses sens et put assister -à tout ce qui se passait autour d'elle. Elle priait beaucoup...»</p> - -<p>La mourante resta dans cet état jusqu'au 26 mars 1829. Ce fut avec un -sentiment de sympathie et de vénération générale que Berlin apprit, ce -jour-là, que la mort avait fini ses souffrances. La mort de cette -femme fut un événement, car, dans ses voyages, M<sup>me</sup> de Humboldt -s'était mise en rapports intimes avec les notabilités de la science et -des arts. Sa maison était devenue, à Rome, à Vienne, à Paris et à -Berlin, le centre de la société la plus agréable et la plus -spirituelle. Nous comprendrons la douleur d'Alexandre à cette perte, -en voyant celle de son frère. Tous deux, enchaînés si étroitement -d'amitié, dans une vie de communs travaux, avaient, de tout temps, -partagé peines et plaisir. L'amour de Guillaume pour sa femme avait -grandi avec les années, et cette mort réveilla de nouveau dans son -cœur cette tendance naturelle à la mélancolie <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> et à la -rêverie. Sa pensée accompagna son épouse dans un monde plus élevé; -l'image de celle qu'il avait perdue ne cessa d'être présente à son -âme, elle se mêla à toutes ses pensées, elle ennoblit sa propre +à tout ce qui se passait autour d'elle. Elle priait beaucoup...»</p> + +<p>La mourante resta dans cet état jusqu'au 26 mars 1829. Ce fut avec un +sentiment de sympathie et de vénération générale que Berlin apprit, ce +jour-là , que la mort avait fini ses souffrances. La mort de cette +femme fut un événement, car, dans ses voyages, M<sup>me</sup> de Humboldt +s'était mise en rapports intimes avec les notabilités de la science et +des arts. Sa maison était devenue, à Rome, à Vienne, à Paris et à +Berlin, le centre de la société la plus agréable et la plus +spirituelle. Nous comprendrons la douleur d'Alexandre à cette perte, +en voyant celle de son frère. Tous deux, enchaînés si étroitement +d'amitié, dans une vie de communs travaux, avaient, de tout temps, +partagé peines et plaisir. L'amour de Guillaume pour sa femme avait +grandi avec les années, et cette mort réveilla de nouveau dans son +cœur cette tendance naturelle à la mélancolie <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> et à la +rêverie. Sa pensée accompagna son épouse dans un monde plus élevé; +l'image de celle qu'il avait perdue ne cessa d'être présente à son +âme, elle se mêla à toutes ses pensées, elle ennoblit sa propre existence.</p> -<p>Le roi le nomma alors à peu près ministre et appela son frère à Berlin -pour lui confier la direction des musées. Son voyage en Russie ne fut -qu'une rapide répétition de son voyage en Amérique. Même appareil et -même inanité. Ses considérations sur la température de l'Europe -parurent conjecturales plus qu'expérimentales. Il ne rapporta de -Russie que des problèmes sans solutions.</p> +<p>Le roi le nomma alors à peu près ministre et appela son frère à Berlin +pour lui confier la direction des musées. Son voyage en Russie ne fut +qu'une rapide répétition de son voyage en Amérique. Même appareil et +même inanité. Ses considérations sur la température de l'Europe +parurent conjecturales plus qu'expérimentales. Il ne rapporta de +Russie que des problèmes sans solutions.</p> -<p>Il vit s'éteindre son frère, à Tégel, peu après son retour. Guillaume -mourut, heureux de mourir pour rejoindre ce qu'il avait aimé. -Alexandre écrivit, le 5 avril 1835, le billet qui rend compte de cet -événement à son ami Varnhagen, de Berlin.</p> +<p>Il vit s'éteindre son frère, à Tégel, peu après son retour. Guillaume +mourut, heureux de mourir pour rejoindre ce qu'il avait aimé. +Alexandre écrivit, le 5 avril 1835, le billet qui rend compte de cet +événement à son ami Varnhagen, de Berlin.</p> <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> - <p class="date">«Berlin, dimanche, 6 heures du matin, le 5 avril 1835.</p> + <p class="date">«Berlin, dimanche, 6 heures du matin, le 5 avril 1835.</p> -<p>«Mon cher Varnhagen,</p> +<p>«Mon cher Varnhagen,</p> -<p>«Vous qui ne craignez pas la douleur et la cherchez mentalement dans +<p>«Vous qui ne craignez pas la douleur et la cherchez mentalement dans la profondeur des sentiments, recevez, dans ces moments pleins de tristesse, quelques mots de la part de cette affection que les deux -frères vous ont vouée. Le malade n'est pas encore délivré de ses -souffrances. Je l'ai quitté hier soir à onze heures, et j'y recours en -hâte. La journée d'hier a été moins pénible. Un état de demi-sommeil, -c'est-à-dire un sommeil long mais très-agité, et à chaque réveil des -paroles d'affection, de consolation, et toujours cette grande clarté -d'esprit qui saisit et distingue tout et qui observe son état. La voix -était très-faible, rauque et délicate comme celle d'un enfant, c'est -pourquoi on lui a encore posé des sangsues au larynx.—Il a sa -parfaite connaissance.—«Pensez souvent à moi, disait-il avant-hier, -avec <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> beaucoup de lucidité.—J'étais très-heureux, ce jour a -été bien beau pour moi, car rien n'est plus sublime que l'amitié. -Bientôt je serai près de notre mère, je jouirai de l'aspect d'un monde -d'un ordre supérieur.»—«Je n'ai pas l'ombre d'espoir, je ne croyais -pas que mes vieilles paupières continssent tant de larmes. Il y a huit -jours que cela dure.»</p> +frères vous ont vouée. Le malade n'est pas encore délivré de ses +souffrances. Je l'ai quitté hier soir à onze heures, et j'y recours en +hâte. La journée d'hier a été moins pénible. Un état de demi-sommeil, +c'est-à -dire un sommeil long mais très-agité, et à chaque réveil des +paroles d'affection, de consolation, et toujours cette grande clarté +d'esprit qui saisit et distingue tout et qui observe son état. La voix +était très-faible, rauque et délicate comme celle d'un enfant, c'est +pourquoi on lui a encore posé des sangsues au larynx.—Il a sa +parfaite connaissance.—«Pensez souvent à moi, disait-il avant-hier, +avec <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> beaucoup de lucidité.—J'étais très-heureux, ce jour a +été bien beau pour moi, car rien n'est plus sublime que l'amitié. +Bientôt je serai près de notre mère, je jouirai de l'aspect d'un monde +d'un ordre supérieur.»—«Je n'ai pas l'ombre d'espoir, je ne croyais +pas que mes vieilles paupières continssent tant de larmes. Il y a huit +jours que cela dure.»</p> <h4>XV</h4> -<p>L'avénement du nouveau roi au trône ne changea rien à la situation +<p>L'avénement du nouveau roi au trône ne changea rien à la situation culminante de Humboldt: les princes regardaient ce vieillard comme une -pierre précieuse dont ils ornaient leur trône.</p> +pierre précieuse dont ils ornaient leur trône.</p> -<p>«Nous avons parlé plus haut de sa promotion au conseil privé du roi, +<p>«Nous avons parlé plus haut de sa promotion au conseil privé du roi, avec le titre d'excellence, et nous ajoutions que non-seulement en -<span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> général toutes les Académies célèbres des sciences et des -arts, ainsi que toutes les sociétés éminentes du monde, recherchaient +<span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> général toutes les Académies célèbres des sciences et des +arts, ainsi que toutes les sociétés éminentes du monde, recherchaient comme un grand honneur de compter Humboldt parmi leurs membres, mais que les princes de tous les pays s'empressaient de lui payer le tribut -de leur considération, ce qui était en même temps un hommage rendu à -la science, en lui conférant leurs ordres les plus élevés. Mais, à -propos de Humboldt, toutes les manifestations extérieures sont ce dont -on s'occupe le moins, car l'éclat de son génie et de sa renommée -surpasse celui de toutes les décorations, que l'on ne voit que -très-rarement briller sur sa poitrine. Humboldt vit maintenant dans -les localités qu'habite son royal ami. À Potsdam, à Berlin, dans tous -les châteaux royaux, une demeure lui est ouverte, et il ne se passe -pas un jour, quand sa santé le lui permet, sans qu'il aille voir le -roi. Malgré ses quatre-vingt-un ans, il travaille encore sans relâche -dans les heures de liberté que lui laisse son existence à la cour; il -est vif et ponctuel dans son énorme correspondance, et répond avec la +de leur considération, ce qui était en même temps un hommage rendu à +la science, en lui conférant leurs ordres les plus élevés. Mais, à +propos de Humboldt, toutes les manifestations extérieures sont ce dont +on s'occupe le moins, car l'éclat de son génie et de sa renommée +surpasse celui de toutes les décorations, que l'on ne voit que +très-rarement briller sur sa poitrine. Humboldt vit maintenant dans +les localités qu'habite son royal ami. À Potsdam, à Berlin, dans tous +les châteaux royaux, une demeure lui est ouverte, et il ne se passe +pas un jour, quand sa santé le lui permet, sans qu'il aille voir le +roi. Malgré ses quatre-vingt-un ans, il travaille encore sans relâche +dans les heures de liberté que lui laisse son existence à la cour; il +est vif et ponctuel dans son énorme correspondance, et répond avec la plus aimable modestie aux lettres du savant le plus obscur. <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> Les habitants de Berlin et de Potsdam le connaissent tous -personnellement; ils lui témoignent autant de respect qu'au roi -lui-même. Marchant d'un pas sûr et prudent, la tête un peu penchée en +personnellement; ils lui témoignent autant de respect qu'au roi +lui-même. Marchant d'un pas sûr et prudent, la tête un peu penchée en avant, et d'un air pensif, d'une figure bienveillante et d'une grande -expression de dignité et de noble douceur, ou bien il baisse les yeux, -ou bien il répond avec une politesse, avec une amabilité dépouillées -de tout orgueil, aux témoignages d'affection et de respect des -passants. Vêtu simplement et sans recherche, portant quelquefois une -brochure dans ses mains qu'il tient derrière le dos, c'est ainsi qu'il -chemine souvent à travers les rues de Berlin et de Potsdam, et dans -les promenades, seul et sans prétention (charmante image d'un riche -épi courbé sous le poids de ses nombreuses graines dorées). Mais -partout où il se montre, il reçoit les témoignages de la considération -générale; souvent le passant s'écarte avec précaution, dans la crainte -de troubler les pensées de cet homme vénéré; l'homme vulgaire lui-même -le regarde attentivement, et dit à l'autre: «C'est Humboldt qui -passe.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> «Son accueil était toujours poli, quelquefois gracieux; il -s'asseyait à sa table de travail en face de l'étranger. Sa stature -était de moyenne taille; ses pieds et ses mains étaient petits et -admirablement faits; sa tête, au front haut et large, était garnie de -cheveux d'un blanc d'argent; ses yeux bleus étaient vifs, pleins +expression de dignité et de noble douceur, ou bien il baisse les yeux, +ou bien il répond avec une politesse, avec une amabilité dépouillées +de tout orgueil, aux témoignages d'affection et de respect des +passants. Vêtu simplement et sans recherche, portant quelquefois une +brochure dans ses mains qu'il tient derrière le dos, c'est ainsi qu'il +chemine souvent à travers les rues de Berlin et de Potsdam, et dans +les promenades, seul et sans prétention (charmante image d'un riche +épi courbé sous le poids de ses nombreuses graines dorées). Mais +partout où il se montre, il reçoit les témoignages de la considération +générale; souvent le passant s'écarte avec précaution, dans la crainte +de troubler les pensées de cet homme vénéré; l'homme vulgaire lui-même +le regarde attentivement, et dit à l'autre: «C'est Humboldt qui +passe.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> «Son accueil était toujours poli, quelquefois gracieux; il +s'asseyait à sa table de travail en face de l'étranger. Sa stature +était de moyenne taille; ses pieds et ses mains étaient petits et +admirablement faits; sa tête, au front haut et large, était garnie de +cheveux d'un blanc d'argent; ses yeux bleus étaient vifs, pleins d'expression et de jeunesse. Sur sa bouche se jouait un sourire qui -lui était propre, à la fois bienveillant et sarcastique, comme une -expression involontaire de la finesse et de la supériorité de son -esprit. Il marchait d'un pas rapide et inégal, la tête légèrement -penchée. Quand il était assis, il paraissait courbé et parlait en -regardant à terre, ou bien il levait les yeux pour attendre la réponse +lui était propre, à la fois bienveillant et sarcastique, comme une +expression involontaire de la finesse et de la supériorité de son +esprit. Il marchait d'un pas rapide et inégal, la tête légèrement +penchée. Quand il était assis, il paraissait courbé et parlait en +regardant à terre, ou bien il levait les yeux pour attendre la réponse des personnes auxquelles il s'adressait. Une bienveillance inexprimable brillait sur sa physionomie, quand il reconnaissait dans -une personne étrangère un homme d'esprit. Alors sa conversation -devenait ouverte et pétillante d'esprit; néanmoins ses jugements -étaient pleins de réserve et il était toujours maître de sa parole. Il -possédait plusieurs langues. L'Anglais s'étonnait de la pureté et de -la douceur avec laquelle il parlait <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> l'anglais; le Français, -de son côté, trouvait la langue française très-agréable dans sa +une personne étrangère un homme d'esprit. Alors sa conversation +devenait ouverte et pétillante d'esprit; néanmoins ses jugements +étaient pleins de réserve et il était toujours maître de sa parole. Il +possédait plusieurs langues. L'Anglais s'étonnait de la pureté et de +la douceur avec laquelle il parlait <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> l'anglais; le Français, +de son côté, trouvait la langue française très-agréable dans sa bouche.</p> -<p>«Depuis trente ans il se levait régulièrement, en été, à quatre heures -du matin, et recevait les visiteurs à partir de huit heures. Il y a +<p>«Depuis trente ans il se levait régulièrement, en été, à quatre heures +du matin, et recevait les visiteurs à partir de huit heures. Il y a huit ans qu'il disait encore qu'il avait besoin de prolonger, la -plupart du temps, ses travaux littéraires jusqu'à une heure où les +plupart du temps, ses travaux littéraires jusqu'à une heure où les autres dorment, parce qu'il passait les heures habituelles du travail -en grande partie auprès du roi. Ordinairement, il pouvait parfaitement +en grande partie auprès du roi. Ordinairement, il pouvait parfaitement se contenter de quatre heures de sommeil.</p> -<p>«Mais, dans les derniers temps, les années de l'illustre octogénaire -avaient réclamé leurs droits naturels. À cette époque, il ne se levait -plus qu'à huit heures et demie du matin, lisait, en faisant un frugal -déjeuner, les lettres qu'il avait reçues, et s'occupait de faire les -réponses les plus pressantes. Il s'habillait alors, avec l'aide de son -valet de chambre, pour recevoir les visites qu'on lui avait annoncées, -ou pour aller en faire lui-même. Il avait soin de rentrer chez lui à -deux heures, et de se faire conduire en voiture vers trois heures, à -la table royale, où il dînait habituellement, <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> quand il ne -s'était pas lui-même invité dans quelque famille amie, et de -préférence chez le banquier Mendelssohn. Vers sept heures du soir, il -rentrait au logis où, jusqu'à neuf heures, il passait son temps à lire -ou à écrire. Ensuite il retournait à la cour, ou allait dans quelque -société, pour n'en sortir que vers minuit. Alors, dans le silence de +<p>«Mais, dans les derniers temps, les années de l'illustre octogénaire +avaient réclamé leurs droits naturels. À cette époque, il ne se levait +plus qu'à huit heures et demie du matin, lisait, en faisant un frugal +déjeuner, les lettres qu'il avait reçues, et s'occupait de faire les +réponses les plus pressantes. Il s'habillait alors, avec l'aide de son +valet de chambre, pour recevoir les visites qu'on lui avait annoncées, +ou pour aller en faire lui-même. Il avait soin de rentrer chez lui à +deux heures, et de se faire conduire en voiture vers trois heures, à +la table royale, où il dînait habituellement, <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> quand il ne +s'était pas lui-même invité dans quelque famille amie, et de +préférence chez le banquier Mendelssohn. Vers sept heures du soir, il +rentrait au logis où, jusqu'à neuf heures, il passait son temps à lire +ou à écrire. Ensuite il retournait à la cour, ou allait dans quelque +société, pour n'en sortir que vers minuit. Alors, dans le silence de la nuit, le vieillard, plein d'une vigueur surprenante, reprenait -cette activité toute particulière qu'il avait vouée à son grand -ouvrage, et ce n'était qu'à trois heures du matin, quand, pendant -l'été, la clarté du jour venait le saluer, qu'il s'accordait le -sommeil de courte durée dont avait besoin ce corps tyrannisé par le -travail de l'esprit. Toutefois les nombreuses infirmités survenues -dans les dernières années avaient plus ou moins modifié cette +cette activité toute particulière qu'il avait vouée à son grand +ouvrage, et ce n'était qu'à trois heures du matin, quand, pendant +l'été, la clarté du jour venait le saluer, qu'il s'accordait le +sommeil de courte durée dont avait besoin ce corps tyrannisé par le +travail de l'esprit. Toutefois les nombreuses infirmités survenues +dans les dernières années avaient plus ou moins modifié cette distribution habituelle du temps.</p> -<p>«Humboldt ne s'est pas créé de famille propre; il a voué toute son -affection aux fils et aux filles de son frère et à la mémoire de feu +<p>«Humboldt ne s'est pas créé de famille propre; il a voué toute son +affection aux fils et aux filles de son frère et à la mémoire de feu les parents de ceux-ci. Le 14 septembre, anniversaire de sa naissance, -était chaque année, dans le château de Tégel, habité par sa nièce, -<span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> M<sup>me</sup> de Bülow, une fête de famille à laquelle étaient -conviés ses amis, et où l'amitié, la science et les arts lui +était chaque année, dans le château de Tégel, habité par sa nièce, +<span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> M<sup>me</sup> de Bülow, une fête de famille à laquelle étaient +conviés ses amis, et où l'amitié, la science et les arts lui apportaient un franc et cordial hommage. Quoique menant en apparence -la calme existence d'un savant, Humboldt n'en était pas moins un -aimant qui dirigeait sur Berlin tous les résultats scientifiques de -l'époque et les esprits de tous les peuples dont il était le centre -intellectuel. Jusqu'à la fin, ce fut à sa maison que vinrent se réunir -toutes les voies de la science et tous les efforts du progrès; il -était en rapports fréquents avec tout ce qui était bon, noble, -spirituel, et en outre avec l'austère science.»</p> +la calme existence d'un savant, Humboldt n'en était pas moins un +aimant qui dirigeait sur Berlin tous les résultats scientifiques de +l'époque et les esprits de tous les peuples dont il était le centre +intellectuel. Jusqu'à la fin, ce fut à sa maison que vinrent se réunir +toutes les voies de la science et tous les efforts du progrès; il +était en rapports fréquents avec tout ce qui était bon, noble, +spirituel, et en outre avec l'austère science.»</p> <h4>XVI</h4> -<p>Ses panégyristes allemands le dépeignent ainsi: nous ne l'avons pas -connu à cet âge. Nous ne pouvons pas savoir ce que l'âge avancé -<span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> de la vie pouvait avoir ajouté à cette physionomie complexe +<p>Ses panégyristes allemands le dépeignent ainsi: nous ne l'avons pas +connu à cet âge. Nous ne pouvons pas savoir ce que l'âge avancé +<span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> de la vie pouvait avoir ajouté à cette physionomie complexe et multiple, qui exprimait jadis toute autre chose que la candeur et -la sincérité qui conviennent au vieillard.</p> +la sincérité qui conviennent au vieillard.</p> -<p>Mais il pensa enfin, en 1844 et 1845, à rédiger pour le monde le -<i>Cosmos</i>, ce testament de sa science universelle, où il espérait -immortaliser son nom. L'œuvre, déjà plusieurs fois entreprise, -n'était pas facile même à lui. Nous allons l'examiner tout à l'heure. +<p>Mais il pensa enfin, en 1844 et 1845, à rédiger pour le monde le +<i>Cosmos</i>, ce testament de sa science universelle, où il espérait +immortaliser son nom. L'œuvre, déjà plusieurs fois entreprise, +n'était pas facile même à lui. Nous allons l'examiner tout à l'heure. Mais, en attendant, regardons-le vivre les longs jours que Dieu lui -avait destinés.</p> +avait destinés.</p> <h4>XVII</h4> <p>Pendant qu'il travaillait au <i>Cosmos</i>, et jusqu'au jour de sa mort il -demeurait à Berlin, dans un appartement d'une maison écartée de la rue -habitée par le banquier Mendelssohn, son ancien ami. Mendelssohn -<span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> finit par acheter la maison pour éviter à son ami un -déplacement possible. Un vieux serviteur de sa jeunesse, nommé -Seiffert, payé par le roi, l'habitait avec lui. Seiffert introduisait -les visiteurs dans une vaste salle encombrée avec ordre des reliques -de la nature pendant le voyage de son maître.</p> - -<p>«Humboldt était insensible à la charlatanerie, même quand elle se -présentait parée des vêtements les plus brillants. Mais là où il avait -reconnu le bon et le vrai, il s'y sentait porté à encourager, à -conseiller, à venir en aide, et, des points les plus éloignés de -l'univers, se concentrèrent auprès de lui les demandes, les +demeurait à Berlin, dans un appartement d'une maison écartée de la rue +habitée par le banquier Mendelssohn, son ancien ami. Mendelssohn +<span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> finit par acheter la maison pour éviter à son ami un +déplacement possible. Un vieux serviteur de sa jeunesse, nommé +Seiffert, payé par le roi, l'habitait avec lui. Seiffert introduisait +les visiteurs dans une vaste salle encombrée avec ordre des reliques +de la nature pendant le voyage de son maître.</p> + +<p>«Humboldt était insensible à la charlatanerie, même quand elle se +présentait parée des vêtements les plus brillants. Mais là où il avait +reconnu le bon et le vrai, il s'y sentait porté à encourager, à +conseiller, à venir en aide, et, des points les plus éloignés de +l'univers, se concentrèrent auprès de lui les demandes, les confidences, les sollicitations de secours, non-seulement pour des -intérêts scientifiques, mais pour une foule d'intérêts publics. Il se +intérêts scientifiques, mais pour une foule d'intérêts publics. Il se faisait un devoir de soutenir le vrai talent. Il ne connaissait ni -jalousie ni politesse, là où d'autres opinions le blessaient, pourvu -qu'elles fussent guidées par le désir d'arriver à la vraie science.</p> +jalousie ni politesse, là où d'autres opinions le blessaient, pourvu +qu'elles fussent guidées par le désir d'arriver à la vraie science.</p> -<p>«Ainsi vivait Humboldt, suivant une règle extérieure uniforme, mais, +<p>«Ainsi vivait Humboldt, suivant une règle extérieure uniforme, mais, au dedans, en relations avec tout l'univers, et les jours de sa -<span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> vieillesse s'écoulaient doués d'une vigueur de facultés toute -juvénile. Une pension importante du roi et l'argent que ses écrits +<span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> vieillesse s'écoulaient doués d'une vigueur de facultés toute +juvénile. Une pension importante du roi et l'argent que ses écrits rapportaient en librairie lui fournissaient plus de ressources -matérielles que n'en exigeait sa vie d'une si grande simplicité, et ce -qu'il économisait était consacré par lui à la science et à la -bienfaisance. Dans les derniers temps, il éprouva de nombreuses +matérielles que n'en exigeait sa vie d'une si grande simplicité, et ce +qu'il économisait était consacré par lui à la science et à la +bienfaisance. Dans les derniers temps, il éprouva de nombreuses indispositions, surtout des refroidissements, qui prirent chez lui le -caractère de la grippe, et, toutes les fois que la nouvelle de sa -maladie se répandait, tout le monde savant y prenait la part la plus +caractère de la grippe, et, toutes les fois que la nouvelle de sa +maladie se répandait, tout le monde savant y prenait la part la plus affectueuse, les journaux en donnaient des bulletins, et les princes -et les princesses s'informaient, ou par le télégraphe ou en personne, -de l'état de sa santé. Quoique lié avec des rois, vivant au sein de -l'éclat de la monarchie, lui-même homme de cour et baron, honoré de la -faveur des cours princières, il était toujours resté un homme libéral, -un ami de la liberté publique et des droits individuels, un vaillant -défenseur de tout libre développement du vrai, du beau, du juste, des -droits légitimes de l'homme. Jamais il ne prit <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> part aux -menées obscures des cœurs étroits dont il se trouva souvent -entouré; il réservait à leur adresse, dans l'occasion favorable, -quelques mots sarcastiques, pour manifester le fond de sa pensée, ou -bien se prononçait nettement et sans voiles. Comme on lui disait que -le journal d'un parti orthodoxe alors dominant avait traité son -<i>Cosmos</i> de <i>livre de piété</i>, il répondit avec un sourire sardonique: -«Cela pourra m'être utile.» Il y a bien des sentiments qui ont été -répétés de bouche en bouche et qui témoignent des convictions -éclairées que souvent il a publiquement exprimées ou écrites. Le -sentiment du droit à la liberté individuelle l'emportait chez lui sur -tout, car il savait que le bonheur parfait et la liberté sont deux -idées inséparables dans la nature et dans l'espèce humaine. Dans les -dernières années de sa calme existence de savant, Humboldt s'occupa de -préférence de son ouvrage du <i>Cosmos</i>, qui parut en 1858, jusqu'aux -premières parties du quatrième volume. Sans parler de l'exécution -progressive de son <i>Cosmos</i>, Humboldt avait eu à remplir le pieux -devoir d'enrichir d'une préface les œuvres de <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> son ami +et les princesses s'informaient, ou par le télégraphe ou en personne, +de l'état de sa santé. Quoique lié avec des rois, vivant au sein de +l'éclat de la monarchie, lui-même homme de cour et baron, honoré de la +faveur des cours princières, il était toujours resté un homme libéral, +un ami de la liberté publique et des droits individuels, un vaillant +défenseur de tout libre développement du vrai, du beau, du juste, des +droits légitimes de l'homme. Jamais il ne prit <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> part aux +menées obscures des cœurs étroits dont il se trouva souvent +entouré; il réservait à leur adresse, dans l'occasion favorable, +quelques mots sarcastiques, pour manifester le fond de sa pensée, ou +bien se prononçait nettement et sans voiles. Comme on lui disait que +le journal d'un parti orthodoxe alors dominant avait traité son +<i>Cosmos</i> de <i>livre de piété</i>, il répondit avec un sourire sardonique: +«Cela pourra m'être utile.» Il y a bien des sentiments qui ont été +répétés de bouche en bouche et qui témoignent des convictions +éclairées que souvent il a publiquement exprimées ou écrites. Le +sentiment du droit à la liberté individuelle l'emportait chez lui sur +tout, car il savait que le bonheur parfait et la liberté sont deux +idées inséparables dans la nature et dans l'espèce humaine. Dans les +dernières années de sa calme existence de savant, Humboldt s'occupa de +préférence de son ouvrage du <i>Cosmos</i>, qui parut en 1858, jusqu'aux +premières parties du quatrième volume. Sans parler de l'exécution +progressive de son <i>Cosmos</i>, Humboldt avait eu à remplir le pieux +devoir d'enrichir d'une préface les œuvres de <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> son ami Arago, que la mort lui enleva, comme elle en ravit tant d'autres, et, -tout dernièrement, ses amis intimes, Léopold de Buch et le statuaire -Rauch. Il devait, hélas! à l'occasion d'une supposition fondée sur ses -relations personnelles, qui lui attribuait une opinion qui lui était -étrangère, avec Arago faire une pénible expérience. Dans une lettre -rendue publique et qu'il écrivait au beau-frère d'Arago, il se -plaignait avec raison en ces termes: «Me voilà tristement payé de mon -zèle et de ma bonne volonté.»</p> +tout dernièrement, ses amis intimes, Léopold de Buch et le statuaire +Rauch. Il devait, hélas! à l'occasion d'une supposition fondée sur ses +relations personnelles, qui lui attribuait une opinion qui lui était +étrangère, avec Arago faire une pénible expérience. Dans une lettre +rendue publique et qu'il écrivait au beau-frère d'Arago, il se +plaignait avec raison en ces termes: «Me voilà tristement payé de mon +zèle et de ma bonne volonté.»</p> <h4>XVIII</h4> -<p>On voit par le sourire sarcastique que l'ami de Berlin lui prête dans -ses dernières années, que son caractère, tempéré par les dernières -années, n'avait pas changé. Convive assidu d'un roi, et ami -demi-déclaré des libéraux, il <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> continuait son vrai -rôle:—capter la faveur des deux partis.—Goethe, envers lequel il -était respectueux comme envers les puissances, écrivit de lui le -1<sup>er</sup> décembre 1826:</p> +<p>On voit par le sourire sarcastique que l'ami de Berlin lui prête dans +ses dernières années, que son caractère, tempéré par les dernières +années, n'avait pas changé. Convive assidu d'un roi, et ami +demi-déclaré des libéraux, il <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> continuait son vrai +rôle:—capter la faveur des deux partis.—Goethe, envers lequel il +était respectueux comme envers les puissances, écrivit de lui le +1<sup>er</sup> décembre 1826:</p> -<p>«Alexandre de Humboldt a passé quelques heures, ce matin, avec moi. -Quel homme! Je le connais depuis longtemps, et néanmoins mon +<p>«Alexandre de Humboldt a passé quelques heures, ce matin, avec moi. +Quel homme! Je le connais depuis longtemps, et néanmoins mon admiration pour lui se renouvelle. On peut dire qu'en fait de -connaissances vivantes il n'a pas son pareil. Il y a là une variété -comme je n'en ai jamais rencontré. Partout où on touche, il est -toujours chez lui, et nous déverse ses trésors intellectuels. Il -ressemble à une fontaine munie de plusieurs tuyaux près desquels on -n'a besoin que de placer des vases sous les flots qui s'écoulent frais -et inépuisables. Il restera quelques jours ici, et je sens déjà que ce -sera pour moi comme si j'avais vécu plusieurs années avec lui.»</p> - -<p>Son caractère politique paraissait aussi éminemment propre à la -diplomatie qu'à la science. Dans sa première jeunesse, employé à -l'armée prussienne, il rendit quelques légers services à sa cour dans -les négociations qui succédèrent à la guerre, et qui firent congédier -l'armée de Condé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> Après son retour d'Amérique, il accompagna le prince de -Prusse, envoyé à Paris après la paix de Tilsitt pour tâcher de fléchir -Bonaparte, et de le disposer, à force de caresses, à se désister de +connaissances vivantes il n'a pas son pareil. Il y a là une variété +comme je n'en ai jamais rencontré. Partout où on touche, il est +toujours chez lui, et nous déverse ses trésors intellectuels. Il +ressemble à une fontaine munie de plusieurs tuyaux près desquels on +n'a besoin que de placer des vases sous les flots qui s'écoulent frais +et inépuisables. Il restera quelques jours ici, et je sens déjà que ce +sera pour moi comme si j'avais vécu plusieurs années avec lui.»</p> + +<p>Son caractère politique paraissait aussi éminemment propre à la +diplomatie qu'à la science. Dans sa première jeunesse, employé à +l'armée prussienne, il rendit quelques légers services à sa cour dans +les négociations qui succédèrent à la guerre, et qui firent congédier +l'armée de Condé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> Après son retour d'Amérique, il accompagna le prince de +Prusse, envoyé à Paris après la paix de Tilsitt pour tâcher de fléchir +Bonaparte, et de le disposer, à force de caresses, à se désister de ses rigueurs envers la malheureuse cour de Berlin; il aida vainement le prince diplomate par l'intercession de ses illustres amis, il -n'obtint que des politesses. Il résida à Paris à ce double titre -jusqu'à la fin de 1809. Il tenta alors d'obtenir de la cour de Prusse -trop <i>obérée</i> les subventions nécessaires à la publication de son -premier voyage. Il fallut ajourner. En 1814 il suivit son roi à -Londres; en 1830 ses liaisons avec la famille d'Orléans le firent -envoyer à Paris, pour féliciter ce prince de son avénement. Il eut -alors, pendant deux ans et plus, une correspondance secrète mais -avouée avec sa cour sur l'état des affaires de France. Ces rapports -équivoques et mixtes lui valurent des décorations, des honneurs et des +n'obtint que des politesses. Il résida à Paris à ce double titre +jusqu'à la fin de 1809. Il tenta alors d'obtenir de la cour de Prusse +trop <i>obérée</i> les subventions nécessaires à la publication de son +premier voyage. Il fallut ajourner. En 1814 il suivit son roi à +Londres; en 1830 ses liaisons avec la famille d'Orléans le firent +envoyer à Paris, pour féliciter ce prince de son avénement. Il eut +alors, pendant deux ans et plus, une correspondance secrète mais +avouée avec sa cour sur l'état des affaires de France. Ces rapports +équivoques et mixtes lui valurent des décorations, des honneurs et des appointements des deux parts.</p> -<p>En 1848, j'envoyai M. le comte de Circourt à Berlin, pour expliquer, -dans un sens inoffensif et favorable, la révolution inopinée qui -renversait <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> la famille d'Orléans de son trône mal assis et mal -défendu, pour lui substituer une république conservatrice de la paix +<p>En 1848, j'envoyai M. le comte de Circourt à Berlin, pour expliquer, +dans un sens inoffensif et favorable, la révolution inopinée qui +renversait <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> la famille d'Orléans de son trône mal assis et mal +défendu, pour lui substituer une république conservatrice de la paix de l'Europe. Je lui conseillai de voir M. de Humboldt. M. de Humboldt -était trop habile pour se déclarer ennemi des peuples triomphants. Le -roi de Prusse n'hésita pas à reconnaître la république et à se -déclarer au moins neutre. Après cette mission très-habile et -très-heureuse de M. de Circourt, des nécessités motivées par des -circonstances intérieures m'engagèrent à lui préparer un autre poste -plus important et à le rappeler à Paris. Sachant l'amitié que M. de -Humboldt professait pour M. Arago, j'envoyai à Berlin le fils de ce +était trop habile pour se déclarer ennemi des peuples triomphants. Le +roi de Prusse n'hésita pas à reconnaître la république et à se +déclarer au moins neutre. Après cette mission très-habile et +très-heureuse de M. de Circourt, des nécessités motivées par des +circonstances intérieures m'engagèrent à lui préparer un autre poste +plus important et à le rappeler à Paris. Sachant l'amitié que M. de +Humboldt professait pour M. Arago, j'envoyai à Berlin le fils de ce savant illustre, M. Emmanuel Arago, qui venait de montrer beaucoup de -courage et beaucoup de modération dans le proconsulat de Lyon.</p> - -<p>Une fausse démarche du jeune homme, néanmoins, dans une question de -libre circulation des capitaux, ayant été mal interprétée, quoique -immédiatement révoquée, donna des inquiétudes et des prétextes à -Berlin. On craignait de voir dans le jeune et sage ministre un envoyé -démagogue du <i>socialisme</i> français. Le <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> ministre de Prusse -vint, au nom de sa cour, en porter quelques plaintes à M. Bastide, à -qui j'avais laissé ma place de ministre des affaires étrangères de -France, pour continuer à siéger dans la commission exécutive du -gouvernement pendant les premiers mois de la république. M. Bastide -communiqua cette injustice de la cour de Prusse à M. Arago, père du -jeune diplomate de mon choix. Voici la lettre que ce savant écrivit à -l'instant à M. de Humboldt pour écarter de son nom ces suspicions +courage et beaucoup de modération dans le proconsulat de Lyon.</p> + +<p>Une fausse démarche du jeune homme, néanmoins, dans une question de +libre circulation des capitaux, ayant été mal interprétée, quoique +immédiatement révoquée, donna des inquiétudes et des prétextes à +Berlin. On craignait de voir dans le jeune et sage ministre un envoyé +démagogue du <i>socialisme</i> français. Le <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> ministre de Prusse +vint, au nom de sa cour, en porter quelques plaintes à M. Bastide, à +qui j'avais laissé ma place de ministre des affaires étrangères de +France, pour continuer à siéger dans la commission exécutive du +gouvernement pendant les premiers mois de la république. M. Bastide +communiqua cette injustice de la cour de Prusse à M. Arago, père du +jeune diplomate de mon choix. Voici la lettre que ce savant écrivit à +l'instant à M. de Humboldt pour écarter de son nom ces suspicions offensantes.</p> -<p class="center">ARAGO À HUMBOLDT.<br> -(Lettre écrite en français.)</p> +<p class="center">ARAGO À HUMBOLDT.<br> +(Lettre écrite en français.)</p> <p class="date">Paris, ce 3 juin 1848.</p> <p>Mon cher et illustre ami,</p> -<p>Mon fils est parti ces jours derniers pour Berlin, en qualité de -ministre plénipotentiaire. Il est parti animé des meilleurs -sentiments, d'idées de paix et de conciliation les plus décidées. -<span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> Et voilà qu'aujourd'hui votre chargé d'affaires s'est rendu -chez notre ministre des affaires étrangères, pour lui rendre compte -des <i>inquiétudes</i> que la mission de mon fils a excitées dans votre -cabinet et parmi la population berlinoise. Me voilà bien récompensé, -en vérité, des efforts que j'ai faits, depuis mon arrivée au pouvoir, -pour maintenir la concorde entre les deux gouvernements, pour éloigner -tout prétexte de guerre! À qui persuadera-t-on, qu'animé des -sentiments dont je fais publiquement profession, j'aurais consenti à +<p>Mon fils est parti ces jours derniers pour Berlin, en qualité de +ministre plénipotentiaire. Il est parti animé des meilleurs +sentiments, d'idées de paix et de conciliation les plus décidées. +<span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> Et voilà qu'aujourd'hui votre chargé d'affaires s'est rendu +chez notre ministre des affaires étrangères, pour lui rendre compte +des <i>inquiétudes</i> que la mission de mon fils a excitées dans votre +cabinet et parmi la population berlinoise. Me voilà bien récompensé, +en vérité, des efforts que j'ai faits, depuis mon arrivée au pouvoir, +pour maintenir la concorde entre les deux gouvernements, pour éloigner +tout prétexte de guerre! À qui persuadera-t-on, qu'animé des +sentiments dont je fais publiquement profession, j'aurais consenti à laisser investir Emmanuel d'une mission diplomatique importante, s'il -avait été en désaccord avec moi, s'il appartenait à une secte +avait été en désaccord avec moi, s'il appartenait à une secte socialiste hideuse, au <i>communisme</i>; car, j'ai honte de le dire, les -accusations ont été jusque la! Au reste, j'en appelle à l'avenir: -toutes les préventions disparaîtront lorsque Emmanuel aura fonctionné. -Votre chargé d'affaires regrettera alors la réclamation intempestive -qu'il a adressée à M. Bastide.</p> - -<p>J'ai reçu, mon cher ami, avec bonheur ton aimable lettre. Rien au -monde ne peut m'être plus agréable que d'apprendre que tu me -conserves <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> ton amitié. J'en suis digne par le prix que j'y +accusations ont été jusque la! Au reste, j'en appelle à l'avenir: +toutes les préventions disparaîtront lorsque Emmanuel aura fonctionné. +Votre chargé d'affaires regrettera alors la réclamation intempestive +qu'il a adressée à M. Bastide.</p> + +<p>J'ai reçu, mon cher ami, avec bonheur ton aimable lettre. Rien au +monde ne peut m'être plus agréable que d'apprendre que tu me +conserves <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> ton amitié. J'en suis digne par le prix que j'y mets. J'ai la confiance que ma conduite dans les trois derniers mois -(j'ai presque dit dans les trois derniers <i>siècles</i>) ne doit me rien +(j'ai presque dit dans les trois derniers <i>siècles</i>) ne doit me rien faire perdre dans ton esprit.</p> -<p>Tout à toi de cœur et d'âme,</p> +<p>Tout à toi de cœur et d'âme,</p> <p class="auteur smcap">F. Arago.</p> -<p>Humboldt rétablit les caractères à la cour de Berlin, et le jeune et -honnête diplomate y resta justifié et honoré comme il le méritait.</p> +<p>Humboldt rétablit les caractères à la cour de Berlin, et le jeune et +honnête diplomate y resta justifié et honoré comme il le méritait.</p> <p class="auteur smcap">Lamartine.</p> @@ -5235,349 +5194,349 @@ honnête diplomate y resta justifié et honoré comme il le méritait.</p> <h3>LA SCIENCE OU LE COSMOS,<br> PAR M. DE HUMBOLDT.<br> -(DEUXIÈME PARTIE.)<br> -LITTÉRATURE DE L'ALLEMAGNE.</h3> +(DEUXIÈME PARTIE.)<br> +LITTÉRATURE DE L'ALLEMAGNE.</h3> <h4>I</h4> -<p>Humboldt vécut ainsi, plein de vie, jusqu'en 1858, où ses forces -commencent à défaillir. Un de ses disciples de Berlin, témoin de sa -longue <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> défaillance, nous y fait assister. «Nous remarquions, -dit-il, cependant, en 1858, que la force et la résistance physique -diminuaient visiblement, que ce corps si remarquablement privilégié -devenait infirme, de sorte qu'il ne pouvait plus obéir à la juvénilité -de l'esprit et suivre ses impulsions. Nous apprîmes directement et +<p>Humboldt vécut ainsi, plein de vie, jusqu'en 1858, où ses forces +commencent à défaillir. Un de ses disciples de Berlin, témoin de sa +longue <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> défaillance, nous y fait assister. «Nous remarquions, +dit-il, cependant, en 1858, que la force et la résistance physique +diminuaient visiblement, que ce corps si remarquablement privilégié +devenait infirme, de sorte qu'il ne pouvait plus obéir à la juvénilité +de l'esprit et suivre ses impulsions. Nous apprîmes directement et indirectement que l'esprit avait un secret pressentiment qu'il allait -bientôt abandonner ce corps épuisé de fatigue et qu'il -l'abandonnerait, plein de confiance, à sa vieille amie la Nature. -Souvent ce vieillard, autrefois énergique, brillant et laborieux, se -laissa aller à de sérieuses contemplations qui prirent chez lui la -douceur d'émouvantes sensations. On connaît l'anecdote recueillie +bientôt abandonner ce corps épuisé de fatigue et qu'il +l'abandonnerait, plein de confiance, à sa vieille amie la Nature. +Souvent ce vieillard, autrefois énergique, brillant et laborieux, se +laissa aller à de sérieuses contemplations qui prirent chez lui la +douceur d'émouvantes sensations. On connaît l'anecdote recueillie partout avec une muette sympathie et qui date de l'automne de 1858. Il revenait un jour d'un cercle d'amis et trouva son vieil oiseau favori -blotti dans sa cage avec les plumes gonflées et le regardant -tristement; Humboldt lui adressa ces mélancoliques paroles: «Quel est -celui de nous deux qui le premier fermera les yeux à jamais?» La -tristesse de ces paroles doit avoir été bien expressive, puisque son -vieux valet de chambre <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> Seiffert, effrayé dans son affection, -s'empressa de détourner de semblables pensées. Encore, à la mort de -Bonpland, Humboldt s'était considéré comme un ami qui prend congé pour -un temps très-court de son compagnon, et l'on raconte de lui des -conversations qu'il tint dans de petites réunions d'amis, où il -désignait, avec une sorte de pressentiment prophétique, l'année 1859 -comme devant être la dernière de sa vie. Trois signes indiquaient déjà -que ses forces physiques avaient rapidement décliné, peut-être plus -que son esprit ferme et soutenu par l'ardeur de l'étude n'en avait -lui-même conscience ou ne voulait se l'avouer. Un jour il témoigna un -ardent désir de repos, d'un entier éloignement du monde, au déclin de -sa vie. De quelle manière touchante il prévint encore, au printemps de +blotti dans sa cage avec les plumes gonflées et le regardant +tristement; Humboldt lui adressa ces mélancoliques paroles: «Quel est +celui de nous deux qui le premier fermera les yeux à jamais?» La +tristesse de ces paroles doit avoir été bien expressive, puisque son +vieux valet de chambre <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> Seiffert, effrayé dans son affection, +s'empressa de détourner de semblables pensées. Encore, à la mort de +Bonpland, Humboldt s'était considéré comme un ami qui prend congé pour +un temps très-court de son compagnon, et l'on raconte de lui des +conversations qu'il tint dans de petites réunions d'amis, où il +désignait, avec une sorte de pressentiment prophétique, l'année 1859 +comme devant être la dernière de sa vie. Trois signes indiquaient déjà +que ses forces physiques avaient rapidement décliné, peut-être plus +que son esprit ferme et soutenu par l'ardeur de l'étude n'en avait +lui-même conscience ou ne voulait se l'avouer. Un jour il témoigna un +ardent désir de repos, d'un entier éloignement du monde, au déclin de +sa vie. De quelle manière touchante il prévint encore, au printemps de 1859, dans les journaux, le public de tous les continents de -s'abstenir désormais, au moment du déclin de ses jours, de ces -nombreux envois de toutes sortes, de ces invitations à critiquer, à -conseiller, à recommander les choses les plus hétérogènes; enfin de ne +s'abstenir désormais, au moment du déclin de ses jours, de ces +nombreux envois de toutes sortes, de ces invitations à critiquer, à +conseiller, à recommander les choses les plus hétérogènes; enfin de ne pas regarder sa maison comme un comptoir public d'adresses! Avec quel serrement <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> de cœur il dut voir qu'une correspondance -obligée de plus de 2,000 lettres par an ne lui laissait plus le temps -de se livrer à son travail particulier! Lorsqu'un esprit aussi -énergique, aussi dispos, ne se plaint que de l'abaissement de cette -activité à laquelle il a été habitué pendant plus d'un demi-siècle et -qui a progressé d'elle-même, c'est qu'il doit sentir qu'il lui reste +obligée de plus de 2,000 lettres par an ne lui laissait plus le temps +de se livrer à son travail particulier! Lorsqu'un esprit aussi +énergique, aussi dispos, ne se plaint que de l'abaissement de cette +activité à laquelle il a été habitué pendant plus d'un demi-siècle et +qui a progressé d'elle-même, c'est qu'il doit sentir qu'il lui reste encore bien peu de temps.</p> -<p>«Un second phénomène qui provoquait nos muettes observations, ce fut -la forme et le contenu de ses dernières lettres; elles étaient plus -courtes, plus décousues, plus illisibles que jamais; les lignes -inclinées commençaient tout près du bord du papier, serrées les unes +<p>«Un second phénomène qui provoquait nos muettes observations, ce fut +la forme et le contenu de ses dernières lettres; elles étaient plus +courtes, plus décousues, plus illisibles que jamais; les lignes +inclinées commençaient tout près du bord du papier, serrées les unes contre les autres et formant un lien qui se dirigeait en bas vers sa -signature, comme si elles étaient une image de sa vie pleine -d'activité sur le bord, mais qui se perd par une pente rapide, à son -illustre nom. Lui qui, lors des premières éditions de cette -biographie, les accueillit d'une façon si amicale, si chaleureuse, et -fit l'éloge répété du soin, de la fidélité, de la discrétion de formes -de l'ouvrage, exprime encore à l'auteur la plus grande satisfaction, +signature, comme si elles étaient une image de sa vie pleine +d'activité sur le bord, mais qui se perd par une pente rapide, à son +illustre nom. Lui qui, lors des premières éditions de cette +biographie, les accueillit d'une façon si amicale, si chaleureuse, et +fit l'éloge répété du soin, de la fidélité, de la discrétion de formes +de l'ouvrage, exprime encore à l'auteur la plus grande satisfaction, <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> lorsqu'il apprit, au commencement de 1859, qu'une nouvelle -édition, la troisième, était sous presse; il nous fournit de nouvelles -notices sur Bonpland, nous exprima le vœu sincère que cette -nouvelle édition fût adoptée dans les États Argentins comme un -souvenir de Bonpland, et s'adressa, pour nous recommander à cet effet, -à ses amis qui résidaient et gouvernaient dans le pays. Mais son -écriture tremblante, incertaine, surchargée de corrections, nous -disait que peut-être nous aurions bientôt à sceller d'une pierre +édition, la troisième, était sous presse; il nous fournit de nouvelles +notices sur Bonpland, nous exprima le vœu sincère que cette +nouvelle édition fût adoptée dans les États Argentins comme un +souvenir de Bonpland, et s'adressa, pour nous recommander à cet effet, +à ses amis qui résidaient et gouvernaient dans le pays. Mais son +écriture tremblante, incertaine, surchargée de corrections, nous +disait que peut-être nous aurions bientôt à sceller d'une pierre solide et pesante la biographie du vivant.</p> -<p>«Un troisième signe de forme inquiétante fut le grand épuisement et le -caractère de la maladie que de petits refroidissements produisaient en -lui. Déjà, au commencement de l'hiver de 1858, ses amis s'étaient -inquiétés de le voir alité pendant un accès de grippe, et plus tard, +<p>«Un troisième signe de forme inquiétante fut le grand épuisement et le +caractère de la maladie que de petits refroidissements produisaient en +lui. Déjà , au commencement de l'hiver de 1858, ses amis s'étaient +inquiétés de le voir alité pendant un accès de grippe, et plus tard, lorsqu'il se releva et renoua ses pleines relations avec le monde, il -nous écrivit, le 8 décembre 1858: «Je suis toujours -très-désagréablement grippé.» Et quand il se plaignait, il devait se -sentir plus faible qu'il ne le paraissait aux autres.»</p> +nous écrivit, le 8 décembre 1858: «Je suis toujours +très-désagréablement grippé.» Et quand il se plaignait, il devait se +sentir plus faible qu'il ne le paraissait aux autres.»</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> II</h4> -<p>«Nous apprîmes tout à coup, avec frayeur, au commencement de mai 1859, -que Humboldt, sortant à la fin d'avril d'une réunion pour revenir à la -maison de Mendelssohn, avait éprouvé un refroidissement qui le tenait -au lit. Hélas! le bulletin publié, le 2 mai, par les deux médecins -Romberg et Traube faisait prévoir une issue funeste. Il y avait douze +<p>«Nous apprîmes tout à coup, avec frayeur, au commencement de mai 1859, +que Humboldt, sortant à la fin d'avril d'une réunion pour revenir à la +maison de Mendelssohn, avait éprouvé un refroidissement qui le tenait +au lit. Hélas! le bulletin publié, le 2 mai, par les deux médecins +Romberg et Traube faisait prévoir une issue funeste. Il y avait douze jours qu'il gardait le lit, avant la publication de ces bulletins -médicaux; ses forces physiques avaient visiblement décliné, mais sa -vigueur d'esprit avait toute sa puissance, quoique la voix fût un peu -plus fatiguée. Le 1<sup>er</sup> mai au soir, d'après le bulletin des -médecins, la fièvre s'était un peu calmée, le catarrhe avait diminué, -mais l'état d'affaissement des forces était toujours alarmant. Pendant -que son esprit était maître de lui-même et qu'il reconnaissait -<span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> son entourage, la somnolence se joignit à l'abattement des -forces, la respiration devint courte et irrégulière; les médecins -constatèrent dans leur bulletin une faiblesse croissante. Jusque vers -la dernière heure, son intelligence resta nette, ses dernières pensées -se reportèrent avec lucidité vers ce roi éloigné de lui, ce roi malade -aussi et qui l'avait tant aimé. Il répondit encore clairement aux -questions faites à voix basse par les membres de la famille réunis -avec sollicitude autour de son lit, et surtout de sa chère nièce -l'épouse du ministre de Bülow et de son neveu le général de Hedemann, -enfin de son fidèle serviteur Seiffert... Alors il se tut et ferma les -yeux, sans souffrance, le 6 mai, à deux heures et demie de -l'après-midi, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, sept mois et quelques -jours.»</p> +médicaux; ses forces physiques avaient visiblement décliné, mais sa +vigueur d'esprit avait toute sa puissance, quoique la voix fût un peu +plus fatiguée. Le 1<sup>er</sup> mai au soir, d'après le bulletin des +médecins, la fièvre s'était un peu calmée, le catarrhe avait diminué, +mais l'état d'affaissement des forces était toujours alarmant. Pendant +que son esprit était maître de lui-même et qu'il reconnaissait +<span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> son entourage, la somnolence se joignit à l'abattement des +forces, la respiration devint courte et irrégulière; les médecins +constatèrent dans leur bulletin une faiblesse croissante. Jusque vers +la dernière heure, son intelligence resta nette, ses dernières pensées +se reportèrent avec lucidité vers ce roi éloigné de lui, ce roi malade +aussi et qui l'avait tant aimé. Il répondit encore clairement aux +questions faites à voix basse par les membres de la famille réunis +avec sollicitude autour de son lit, et surtout de sa chère nièce +l'épouse du ministre de Bülow et de son neveu le général de Hedemann, +enfin de son fidèle serviteur Seiffert... Alors il se tut et ferma les +yeux, sans souffrance, le 6 mai, à deux heures et demie de +l'après-midi, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, sept mois et quelques +jours.»</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> III</h4> -<p>«Tout Berlin ressentit, à la nouvelle de cette mort, la même émotion -que si l'on avait perdu le père le plus chéri. Avec la rapidité de -l'éclair, l'étincelle électrique communiqua la triste nouvelle de la -mort de Humboldt, leur ami commun, à toutes les nations civilisées, de -pays en pays, d'un hémisphère à l'autre. Il était l'Alexandre le Grand -de la science, le plus grand héros de génie de ce siècle, dans la -recherche des phénomènes de la nature et des signes sensibles de -l'âme. Son héritage prouva la simplicité de sa vie. Cet homme laissait -à son fidèle serviteur Seiffert, par acte de donation, presque toute -sa succession, bibliothèque, objets précieux, mobilier. Il ne laissait +<p>«Tout Berlin ressentit, à la nouvelle de cette mort, la même émotion +que si l'on avait perdu le père le plus chéri. Avec la rapidité de +l'éclair, l'étincelle électrique communiqua la triste nouvelle de la +mort de Humboldt, leur ami commun, à toutes les nations civilisées, de +pays en pays, d'un hémisphère à l'autre. Il était l'Alexandre le Grand +de la science, le plus grand héros de génie de ce siècle, dans la +recherche des phénomènes de la nature et des signes sensibles de +l'âme. Son héritage prouva la simplicité de sa vie. Cet homme laissait +à son fidèle serviteur Seiffert, par acte de donation, presque toute +sa succession, bibliothèque, objets précieux, mobilier. Il ne laissait ni fortune, ni disposition testamentaire.</p> -<p>«On le conduisit à la dernière demeure comme un prince; il avait été +<p>«On le conduisit à la dernière demeure comme un prince; il avait été longtemps l'ami <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> de la maison royale de Prusse, un haut -fonctionnaire distingué, un grand génie qui s'était livré aux travaux -et aux recherches pendant la durée de plus de deux générations, pour -développer et éclairer l'esprit humain. D'après les dispositions -prises par le régent, on lui accorda des funérailles officielles; mais -ce ne fut pas l'éclat des funérailles dont la pompe accompagne -publiquement le simple cercueil de chêne qui fit accourir toute la +fonctionnaire distingué, un grand génie qui s'était livré aux travaux +et aux recherches pendant la durée de plus de deux générations, pour +développer et éclairer l'esprit humain. D'après les dispositions +prises par le régent, on lui accorda des funérailles officielles; mais +ce ne fut pas l'éclat des funérailles dont la pompe accompagne +publiquement le simple cercueil de chêne qui fit accourir toute la population de Berlin, jusqu'au plus modeste ouvrier, sur le trajet du -cortége et leur fit attendre la tête découverte le passage du défunt; -non, c'était le sentiment unanime que l'illustre mort était un homme -auquel le genre humain était redevable d'une grande partie du progrès +cortége et leur fit attendre la tête découverte le passage du défunt; +non, c'était le sentiment unanime que l'illustre mort était un homme +auquel le genre humain était redevable d'une grande partie du progrès de son intelligence.</p> -<p>«Dès l'heure la plus matinale, les flots du peuple s'assemblèrent sous -les tilleuls et dans la rue de Frédéric. La rue d'Oranienbourg fut -interdite à la masse du public; la plupart des maisons de cette rue -étaient pavoisées de draperies de velours et de bannières de deuil. Le -cortége funèbre se réunit devant la maison n<sup>o</sup> 67 et dans -l'intérieur. Au milieu du laboratoire <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> de ses pensées et de -ses écrits, dans ce cabinet de travail que le tableau de Hildebrandt -avait fait partout connaître, se trouvait une simple bière renfermant -la dépouille mortelle. Bien des personnes gravirent en hâte les +<p>«Dès l'heure la plus matinale, les flots du peuple s'assemblèrent sous +les tilleuls et dans la rue de Frédéric. La rue d'Oranienbourg fut +interdite à la masse du public; la plupart des maisons de cette rue +étaient pavoisées de draperies de velours et de bannières de deuil. Le +cortége funèbre se réunit devant la maison n<sup>o</sup> 67 et dans +l'intérieur. Au milieu du laboratoire <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> de ses pensées et de +ses écrits, dans ce cabinet de travail que le tableau de Hildebrandt +avait fait partout connaître, se trouvait une simple bière renfermant +la dépouille mortelle. Bien des personnes gravirent en hâte les escaliers pour jeter encore un dernier regard sur ce visage muet. De -gracieux palmiers à éventail et des plantes tropicales en fleurs -entouraient le cercueil et rappelaient l'époque de sa vie où Humboldt -ouvrit, dans leur lointaine patrie, un nouveau monde à la science.</p> - -<p>«Aussitôt après huit heures, le cercueil, fermé pour toujours, fut -apporté sur le char funèbre attelé de six chevaux. La foule attentive -le reçut, la tête découverte. Le cortége s'ouvrit par les serviteurs -du défunt et ceux du reste de la famille de Humboldt. Venaient ensuite -environ 600 étudiants de l'Université de Berlin, conduits par leurs -maréchaux qui portaient des bannières de deuil. Ensuite un corps de -musique, huit membres du clergé de Berlin et, devant le char funèbre, -trois gentilshommes de la chambre, le comte de Fürstenberg-Stammheim, -le comte de Dœnnhoff, le baron de Zedlitz; ils étaient assistés -d'un quatrième qui <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> portait, sur un coussin de velours rouge, -les insignes de l'ordre de l'Aigle noir, de l'ordre du Mérite et des -autres ordres nombreux dont Humboldt était décoré. Six piqueurs du roi -conduisaient les chevaux du char funèbre, à côté duquel se trouvaient -cinq laquais de la cour, un chasseur de la cour et vingt députés de la -société des étudiants, avec des branches de palmier. Le modeste -cercueil de chêne était orné de branches de palmier, de couronnes de -laurier et d'une couronne de blanches azalées. Derrière le cercueil +gracieux palmiers à éventail et des plantes tropicales en fleurs +entouraient le cercueil et rappelaient l'époque de sa vie où Humboldt +ouvrit, dans leur lointaine patrie, un nouveau monde à la science.</p> + +<p>«Aussitôt après huit heures, le cercueil, fermé pour toujours, fut +apporté sur le char funèbre attelé de six chevaux. La foule attentive +le reçut, la tête découverte. Le cortége s'ouvrit par les serviteurs +du défunt et ceux du reste de la famille de Humboldt. Venaient ensuite +environ 600 étudiants de l'Université de Berlin, conduits par leurs +maréchaux qui portaient des bannières de deuil. Ensuite un corps de +musique, huit membres du clergé de Berlin et, devant le char funèbre, +trois gentilshommes de la chambre, le comte de Fürstenberg-Stammheim, +le comte de Dœnnhoff, le baron de Zedlitz; ils étaient assistés +d'un quatrième qui <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> portait, sur un coussin de velours rouge, +les insignes de l'ordre de l'Aigle noir, de l'ordre du Mérite et des +autres ordres nombreux dont Humboldt était décoré. Six piqueurs du roi +conduisaient les chevaux du char funèbre, à côté duquel se trouvaient +cinq laquais de la cour, un chasseur de la cour et vingt députés de la +société des étudiants, avec des branches de palmier. Le modeste +cercueil de chêne était orné de branches de palmier, de couronnes de +laurier et d'une couronne de blanches azalées. Derrière le cercueil marchaient les plus proches parents du mort, conduits par les -chevaliers de l'ordre de l'Aigle noir; à leur tête, le gouverneur de -l'ordre, général feld-maréchal de Wrangel, le général prince G. de -Radziwil, le général comte de Grœben. Venaient avec eux les -ministres d'État en grand uniforme, l'état-major général, les -fonctionnaires de la cour, les conseillers privés, bien des étrangers -de distinction, entre autres, l'ambassadeur de Turquie; après eux -suivaient les membres des deux assemblées des États, les hauts -fonctionnaires publics, les officiers de l'état-major, les membres de -l'Académie des <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> sciences dont Humboldt était le doyen, les -professeurs de l'Université conduits par le recteur Dove et le doyen -en costume officiel, les membres de l'Académie des beaux-arts, -l'ensemble du corps enseignant des écoles de Berlin, les magistrats et +chevaliers de l'ordre de l'Aigle noir; à leur tête, le gouverneur de +l'ordre, général feld-maréchal de Wrangel, le général prince G. de +Radziwil, le général comte de Grœben. Venaient avec eux les +ministres d'État en grand uniforme, l'état-major général, les +fonctionnaires de la cour, les conseillers privés, bien des étrangers +de distinction, entre autres, l'ambassadeur de Turquie; après eux +suivaient les membres des deux assemblées des États, les hauts +fonctionnaires publics, les officiers de l'état-major, les membres de +l'Académie des <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> sciences dont Humboldt était le doyen, les +professeurs de l'Université conduits par le recteur Dove et le doyen +en costume officiel, les membres de l'Académie des beaux-arts, +l'ensemble du corps enseignant des écoles de Berlin, les magistrats et les conseillers municipaux, conduits par le premier bourgmestre Krausnick, le bourgmestre Raunyn, le commissaire Esse et le prince Radziwil, pour rendre les derniers honneurs au citoyen adoptif de la ville.</p> -<p>«Un long cortége de personnes de toutes conditions suivait -immédiatement, puis, aussitôt, les équipages d'honneur et, en tête, -les voitures de gala du roi et de la reine, attelées de huit chevaux, -puis les voitures du prince régent, de tous les princes, de la -diplomatie, etc., puis le cortége se prolongeait à l'infini.</p> - -<p>«Dans la grande rue de Frédéric, devant le gymnase de Frédéric, se -tenaient les élèves avec leur directeur; ils saluèrent le passage du -mort de chants religieux; en passant devant l'Université, au son des -cloches, au bruit des chants de la société chorale des hommes de -Berlin, le cercueil arriva devant le dôme où l'attendaient, <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> -sous le portail, la tête découverte, le prince régent, les princes -Frédéric-Guillaume, Albert, Albert fils, Frédéric, Georges, Adalbert -de Prusse, Auguste de Würtemberg et Frédéric de Hesse-Cassel; puis, à -l'entrée principale de l'église, les chapelains de la cour, conduits -par Strauss, reçurent le cercueil et l'accompagnèrent devant l'autel, -où il fut déposé sur une estrade entourée de palmes et de plantes en -fleurs, d'innombrables cierges portés par quatre immenses candélabres, -et enfin des coussins sur lesquels reposaient les ordres du défunt. -Près du cercueil prirent place les proches parents du mort et les +<p>«Un long cortége de personnes de toutes conditions suivait +immédiatement, puis, aussitôt, les équipages d'honneur et, en tête, +les voitures de gala du roi et de la reine, attelées de huit chevaux, +puis les voitures du prince régent, de tous les princes, de la +diplomatie, etc., puis le cortége se prolongeait à l'infini.</p> + +<p>«Dans la grande rue de Frédéric, devant le gymnase de Frédéric, se +tenaient les élèves avec leur directeur; ils saluèrent le passage du +mort de chants religieux; en passant devant l'Université, au son des +cloches, au bruit des chants de la société chorale des hommes de +Berlin, le cercueil arriva devant le dôme où l'attendaient, <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> +sous le portail, la tête découverte, le prince régent, les princes +Frédéric-Guillaume, Albert, Albert fils, Frédéric, Georges, Adalbert +de Prusse, Auguste de Würtemberg et Frédéric de Hesse-Cassel; puis, à +l'entrée principale de l'église, les chapelains de la cour, conduits +par Strauss, reçurent le cercueil et l'accompagnèrent devant l'autel, +où il fut déposé sur une estrade entourée de palmes et de plantes en +fleurs, d'innombrables cierges portés par quatre immenses candélabres, +et enfin des coussins sur lesquels reposaient les ordres du défunt. +Près du cercueil prirent place les proches parents du mort et les princes de la famille royale; dans une loge se trouvaient plusieurs -princesses. Le surintendant général Hoffmann prononça le discours -funèbre. Un court cantique chanté par la paroisse et un autre chœur -de la cathédrale terminèrent la cérémonie officielle.</p> +princesses. Le surintendant général Hoffmann prononça le discours +funèbre. Un court cantique chanté par la paroisse et un autre chœur +de la cathédrale terminèrent la cérémonie officielle.</p> -<p>«Le soir, le corps de Humboldt fut transporté à Tégel, pour reposer -dans le caveau de famille, à côté de son frère Guillaume qui l'y avait -précédé de vingt-quatre ans, à cet endroit où, sur une colonne -sombre, s'élève <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> comme une amie la statue de l'Espérance, -sortie des mains de Thorwaldsen.»</p> +<p>«Le soir, le corps de Humboldt fut transporté à Tégel, pour reposer +dans le caveau de famille, à côté de son frère Guillaume qui l'y avait +précédé de vingt-quatre ans, à cet endroit où, sur une colonne +sombre, s'élève <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> comme une amie la statue de l'Espérance, +sortie des mains de Thorwaldsen.»</p> <h4>IV</h4> -<p>«Aussitôt qu'il apprit la nouvelle de la mort de Humboldt, Napoléon -III, au milieu des troubles de la guerre, ordonna d'élever une statue -à l'illustre savant dans la galerie du château de Versailles.</p> - -<p>«Humboldt avait sans doute regardé les rechutes fréquentes qu'il -éprouvait dans les derniers temps comme un avertissement de prendre -quelques dispositions de sûreté concernant son héritage littéraire. -Ses manuscrits et ses journaux furent trouvés classés et attachés, et -la deuxième partie du 4<sup>e</sup> volume du <i>Cosmos</i>, dont, jusqu'à sa mort, -il avait déjà fait imprimer sept feuilles, et qui devait en même temps -renfermer une table détaillée des matières de tous les volumes, sera, -nous en <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> avons le ferme espoir, bientôt achevée par la main -expérimentée d'un ami......</p> - -<p>«Puisse ce livre, monument biographique commencé du vivant de Humboldt -et pour lequel nous avons mis à profit ses actes et les œuvres de -sa pensée, puisse ce livre, dont il a cordialement accueilli la -troisième édition avec son complément nouveau, et qu'il a payé d'un -mot de reconnaissance, ne pas être, aux yeux du monde, au-dessous du +<p>«Aussitôt qu'il apprit la nouvelle de la mort de Humboldt, Napoléon +III, au milieu des troubles de la guerre, ordonna d'élever une statue +à l'illustre savant dans la galerie du château de Versailles.</p> + +<p>«Humboldt avait sans doute regardé les rechutes fréquentes qu'il +éprouvait dans les derniers temps comme un avertissement de prendre +quelques dispositions de sûreté concernant son héritage littéraire. +Ses manuscrits et ses journaux furent trouvés classés et attachés, et +la deuxième partie du 4<sup>e</sup> volume du <i>Cosmos</i>, dont, jusqu'à sa mort, +il avait déjà fait imprimer sept feuilles, et qui devait en même temps +renfermer une table détaillée des matières de tous les volumes, sera, +nous en <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> avons le ferme espoir, bientôt achevée par la main +expérimentée d'un ami......</p> + +<p>«Puisse ce livre, monument biographique commencé du vivant de Humboldt +et pour lequel nous avons mis à profit ses actes et les œuvres de +sa pensée, puisse ce livre, dont il a cordialement accueilli la +troisième édition avec son complément nouveau, et qu'il a payé d'un +mot de reconnaissance, ne pas être, aux yeux du monde, au-dessous du grand nom de Humboldt!</p> -<p>«Nous donnons dans ce monument l'image fidèle de son génie qui a -exercé une si puissante influence sur notre époque que mille de ses -contemporains ont longtemps vécu et se sont développés sous ses -rayons, sans jamais le savoir; car c'était un soleil d'intelligence -qui éclairait toutes les branches de la vie et qui faisait éprouver -son action bienfaisante à tous ceux qui ont senti et pensé par elle, -même dans les limites les plus étroites de leur être.</p> - -<p>«Ce n'est pas le marbre qui rappelle sa mémoire; mais partout où les -lumières, l'amour de la nature, l'intelligence du monde et de notre -propre espèce, comme membres de la <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> création, réjouissent -notre âme, là nous sommes en présence de son monument, là nous nous -sentons pénétrés d'un doux sentiment de reconnaissance pour lui, là -nous rendons hommage au nom de <span class="smcap">Alexandre de Humboldt</span>!»</p> +<p>«Nous donnons dans ce monument l'image fidèle de son génie qui a +exercé une si puissante influence sur notre époque que mille de ses +contemporains ont longtemps vécu et se sont développés sous ses +rayons, sans jamais le savoir; car c'était un soleil d'intelligence +qui éclairait toutes les branches de la vie et qui faisait éprouver +son action bienfaisante à tous ceux qui ont senti et pensé par elle, +même dans les limites les plus étroites de leur être.</p> + +<p>«Ce n'est pas le marbre qui rappelle sa mémoire; mais partout où les +lumières, l'amour de la nature, l'intelligence du monde et de notre +propre espèce, comme membres de la <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> création, réjouissent +notre âme, là nous sommes en présence de son monument, là nous nous +sentons pénétrés d'un doux sentiment de reconnaissance pour lui, là +nous rendons hommage au nom de <span class="smcap">Alexandre de Humboldt</span>!»</p> <h4>V</h4> -<p>Aucune préoccupation religieuse ne se manifesta en lui à ses derniers -moments. Il ne parla que de la nature qui allait bientôt fermer ses +<p>Aucune préoccupation religieuse ne se manifesta en lui à ses derniers +moments. Il ne parla que de la nature qui allait bientôt fermer ses yeux pour jamais. Il entendait par nature <i>ces ensembles et lois -générales relatives à la matière par qui le monde est gouverné</i>. On -remarque à peine dans sa correspondance une certaine honte de son -ignorance des phénomènes évidemment intellectuels des hommes.</p> - -<p>«Hier, écrit son confident Varnhagen, hier Humboldt a parlé avec -beaucoup d'enjouement des lettres qu'il a reçues; un certain <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> -nombre de dames d'Elberfeld se sont engagées à travailler à sa -conversion au moyen de lettres anonymes, et lui ont annoncé leur -intention; ces lettres arrivent de temps en temps. Il a reçu de -Nebraska une lettre dans laquelle on lui demande où les hirondelles -passent l'hiver.—«Cette question n'est-elle pas encore pendante?» -ai-je repris.—«Sans doute, a répondu Humboldt; je suis là-dessus -aussi ignorant que qui que ce soit.» Puis, prenant un air comique -d'importance: «Je n'ai pas écrit à Nebraska. Ce sont là de ces choses -qu'un savant ne doit pas avouer.»</p> - -<p>Une dernière lettre de lui à M<sup>lle</sup> Ludmilla Assing, nièce chérie de -son ami Varnhagen, témoigne que l'ombre de la mort n'avait point +générales relatives à la matière par qui le monde est gouverné</i>. On +remarque à peine dans sa correspondance une certaine honte de son +ignorance des phénomènes évidemment intellectuels des hommes.</p> + +<p>«Hier, écrit son confident Varnhagen, hier Humboldt a parlé avec +beaucoup d'enjouement des lettres qu'il a reçues; un certain <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> +nombre de dames d'Elberfeld se sont engagées à travailler à sa +conversion au moyen de lettres anonymes, et lui ont annoncé leur +intention; ces lettres arrivent de temps en temps. Il a reçu de +Nebraska une lettre dans laquelle on lui demande où les hirondelles +passent l'hiver.—«Cette question n'est-elle pas encore pendante?» +ai-je repris.—«Sans doute, a répondu Humboldt; je suis là -dessus +aussi ignorant que qui que ce soit.» Puis, prenant un air comique +d'importance: «Je n'ai pas écrit à Nebraska. Ce sont là de ces choses +qu'un savant ne doit pas avouer.»</p> + +<p>Une dernière lettre de lui à M<sup>lle</sup> Ludmilla Assing, nièce chérie de +son ami Varnhagen, témoigne que l'ombre de la mort n'avait point atteint le cœur. Varnhagen venait de rendre le dernier soupir. Humboldt arrive de Potsdam et ne le retrouve plus.</p> -<p>Il écrit alors à Ludmilla:</p> +<p>Il écrit alors à Ludmilla:</p> <p class="date">Berlin, 12 octobre 1858.</p> -<p>«Quel jour d'émotions, de deuil, de malheur pour moi que celui -d'hier! J'avais été mandé <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> par la reine à Potsdam pour prendre -congé du roi. Il avait les larmes aux yeux, tant il était ému. Je -reviens chez moi à six heures du soir, j'ouvre votre lettre et -j'apprends la douloureuse nouvelle, bien chère et spirituelle amie! Il -a donc dû être enlevé à cette terre avant moi, qui suis nonagénaire, +<p>«Quel jour d'émotions, de deuil, de malheur pour moi que celui +d'hier! J'avais été mandé <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> par la reine à Potsdam pour prendre +congé du roi. Il avait les larmes aux yeux, tant il était ému. Je +reviens chez moi à six heures du soir, j'ouvre votre lettre et +j'apprends la douloureuse nouvelle, bien chère et spirituelle amie! Il +a donc dû être enlevé à cette terre avant moi, qui suis nonagénaire, avant le Vieux de la montagne. Ce n'est pas assez de dire que -l'Allemagne a perdu un grand écrivain qui savait adapter toutes les -nuances du plus noble style aux sentiments les plus délicats; -qu'est-ce que la forme à côté de tant de pénétration, d'esprit, de -noblesse d'âme, de sagesse et d'expérience! Vous seule savez et pouvez -apprécier ce qu'il était pour moi, l'isolement complet dans lequel me -plonge sa perte. J'irai bientôt vous voir et vous parler de lui.</p> +l'Allemagne a perdu un grand écrivain qui savait adapter toutes les +nuances du plus noble style aux sentiments les plus délicats; +qu'est-ce que la forme à côté de tant de pénétration, d'esprit, de +noblesse d'âme, de sagesse et d'expérience! Vous seule savez et pouvez +apprécier ce qu'il était pour moi, l'isolement complet dans lequel me +plonge sa perte. J'irai bientôt vous voir et vous parler de lui.</p> -<p class="auteur smcap">«Al. de Humboldt.»</p> +<p class="auteur smcap">«Al. de Humboldt.»</p> -<p>Ainsi l'instinct de l'amitié se fait sentir dans ceux-là même qui n'en +<p>Ainsi l'instinct de l'amitié se fait sentir dans ceux-là même qui n'en ont pas l'intelligence. Mais la mort de Varnhagen jeta une ombre sur Humboldt. Berlin se repentit de son enthousiasme <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> pour un -bonhomme qui n'était qu'en apparence habile, mais qui dévoilait dans -sa correspondance secrète une malignité offensive pour ses meilleurs -amis. Humboldt était prodigieusement soucieux de sa mémoire dans la -postérité. Non content de conserver, en les numérotant, toutes les -lettres qu'il recevait à sa propre louange et la plupart de ses -propres billets, il écrivait plus confidentiellement à son ami -Varnhagen, en le faisant dépositaire de ses sentiments secrets envers +bonhomme qui n'était qu'en apparence habile, mais qui dévoilait dans +sa correspondance secrète une malignité offensive pour ses meilleurs +amis. Humboldt était prodigieusement soucieux de sa mémoire dans la +postérité. Non content de conserver, en les numérotant, toutes les +lettres qu'il recevait à sa propre louange et la plupart de ses +propres billets, il écrivait plus confidentiellement à son ami +Varnhagen, en le faisant dépositaire de ses sentiments secrets envers ses correspondants.</p> -<p>Beaucoup de ces billets étaient pleins de malice et d'allusions -offensantes à ceux qu'il honorait en public et qu'il égratignait en -secret. Telle était, par exemple, sa lettre au sujet du prince Albert, -époux de la reine Victoria d'Angleterre, qu'il traitait avec une -odieuse injustice, quoique ce prince, excessivement distingué, lui eût -témoigné et écrit à lui-même des lettres aussi pleines de convenance -que d'affection. Il en était de même de plusieurs personnages notables +<p>Beaucoup de ces billets étaient pleins de malice et d'allusions +offensantes à ceux qu'il honorait en public et qu'il égratignait en +secret. Telle était, par exemple, sa lettre au sujet du prince Albert, +époux de la reine Victoria d'Angleterre, qu'il traitait avec une +odieuse injustice, quoique ce prince, excessivement distingué, lui eût +témoigné et écrit à lui-même des lettres aussi pleines de convenance +que d'affection. Il en était de même de plusieurs personnages notables de Berlin.</p> -<p>Ces billets de Humboldt, mis au jour par la nièce de Varnhagen, après -la mort de son <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> oncle, dévoilèrent des secrets qui parurent -des noirceurs, et qui n'étaient que des imprudences de la vanité. -L'opinion publique y vit un scandale de duplicité et d'ingratitude. La -mémoire de Humboldt en fut ternie. On se reprocha d'avoir été la dupe -de la fausse conduite d'un homme qui n'avait de sacré que lui-même, -et, si sa réputation de savant resta la même, sa réputation de -bonhomme déclina peu de jours après sa mort. Je n'en fus point +<p>Ces billets de Humboldt, mis au jour par la nièce de Varnhagen, après +la mort de son <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> oncle, dévoilèrent des secrets qui parurent +des noirceurs, et qui n'étaient que des imprudences de la vanité. +L'opinion publique y vit un scandale de duplicité et d'ingratitude. La +mémoire de Humboldt en fut ternie. On se reprocha d'avoir été la dupe +de la fausse conduite d'un homme qui n'avait de sacré que lui-même, +et, si sa réputation de savant resta la même, sa réputation de +bonhomme déclina peu de jours après sa mort. Je n'en fus point surpris.</p> <p>La nature ne trompe jamais: la physionomie de Humboldt, seul langage -par lequel le caractère d'un homme voilé se révèle à ceux qui savent y -lire, n'avait de la véritable candeur que l'affectation. Son faux -sourire, expression habituelle de sa bouche, devait éclater quand il -était seul, et ses confidences ouvertes devaient démentir ses -prétentions cachées.</p> - -<p>Telle est l'impression que ce double caractère de ses traits avait -toujours produite involontairement sur moi: un savant véritable, -enclin au mépris de la race humaine et dans lequel la science seule -était vraie; mais une science bornée, comme une science moderne, qui +par lequel le caractère d'un homme voilé se révèle à ceux qui savent y +lire, n'avait de la véritable candeur que l'affectation. Son faux +sourire, expression habituelle de sa bouche, devait éclater quand il +était seul, et ses confidences ouvertes devaient démentir ses +prétentions cachées.</p> + +<p>Telle est l'impression que ce double caractère de ses traits avait +toujours produite involontairement sur moi: un savant véritable, +enclin au mépris de la race humaine et dans lequel la science seule +était vraie; mais une science bornée, comme une science moderne, qui faisait <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> calculer, mais qui ne faisait point penser, et qu'on -pouvait écrire en chiffres au lieu de l'écrire en enthousiasme et en +pouvait écrire en chiffres au lieu de l'écrire en enthousiasme et en contemplation.</p> <h4>VI</h4> @@ -5587,963 +5546,963 @@ le <i>tout</i>.</p> <p>Hors du <i>cosmos</i> il n'y a rien.</p> -<p>L'homme qui prend ce titre et qui ose dire à ses lecteurs: «Je vais -écrire ma pensée <i>cosmique</i>,» dit par là même: «Je vais vous donner le -livre universel, l'<i>Évangile de l'univers</i>. Après moi, il n'y a rien.»</p> +<p>L'homme qui prend ce titre et qui ose dire à ses lecteurs: «Je vais +écrire ma pensée <i>cosmique</i>,» dit par là même: «Je vais vous donner le +livre universel, l'<i>Évangile de l'univers</i>. Après moi, il n'y a rien.»</p> -<p>Cet homme s'est trouvé.</p> +<p>Cet homme s'est trouvé.</p> <p>C'est M. Alexandre de Humboldt;</p> <p>Un Allemand, un Prussien, un homme d'une prodigieuse instruction, un -voyageur en Amérique et en Europe, un écrivain, non pas de premier -ordre, car sans âme il n'y a pas d'écrivain, <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> mais un homme -d'un talent froid et suffisant à se faire lire; un homme, de plus, -qui, par son industrieuse habileté dans le monde, par ses amitiés -intéressées avec tous les savants étrangers, et par l'art de les -flatter tous, est parvenu à les coïntéresser à sa gloire par la leur, -et à se faire ainsi une immense réputation sur parole: réputation -scientifique, spéciale, occulte, mathématique, sur des sujets inconnus -du vulgaire; réputation que tout le monde aime mieux croire +voyageur en Amérique et en Europe, un écrivain, non pas de premier +ordre, car sans âme il n'y a pas d'écrivain, <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> mais un homme +d'un talent froid et suffisant à se faire lire; un homme, de plus, +qui, par son industrieuse habileté dans le monde, par ses amitiés +intéressées avec tous les savants étrangers, et par l'art de les +flatter tous, est parvenu à les coïntéresser à sa gloire par la leur, +et à se faire ainsi une immense réputation sur parole: réputation +scientifique, spéciale, occulte, mathématique, sur des sujets inconnus +du vulgaire; réputation que tout le monde aime mieux croire qu'examiner; gloire en chiffres, qui se compose d'une innombrable -quantité de mesures géométriques, barométriques, thermométriques, -astronomiques, de hauteurs, de niveau, d'équations, de faits, qui font -la charpente de la science, et dont on se débarrasse comme de cintres -importuns quand on a construit ses ponts sur le vide d'une étoile à -l'autre; espèce de voyageur gratuit, non pour le commerce, mais pour -la science, au profit des savants pauvres et sédentaires à qui il ne +quantité de mesures géométriques, barométriques, thermométriques, +astronomiques, de hauteurs, de niveau, d'équations, de faits, qui font +la charpente de la science, et dont on se débarrasse comme de cintres +importuns quand on a construit ses ponts sur le vide d'une étoile à +l'autre; espèce de voyageur gratuit, non pour le commerce, mais pour +la science, au profit des savants pauvres et sédentaires à qui il ne demandait pour tout salaire que de le citer.</p> <p>Qu'est-ce que la gloire? ai-je dit un jour: <i>C'est un nom souvent -répété.</i>—Jamais nom ne <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> fut ainsi plus répété que celui de M. +répété.</i>—Jamais nom ne <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> fut ainsi plus répété que celui de M. Alexandre de Humboldt.</p> <h4>VII</h4> -<p>La première qualité d'un livre et d'un homme qui s'intitule <i>Cosmos</i>, -c'est d'être infini. «<i>Ab Jove principium!</i>» car le cosmos ou le monde -étant l'œuvre de Dieu, il doit être divin.</p> +<p>La première qualité d'un livre et d'un homme qui s'intitule <i>Cosmos</i>, +c'est d'être infini. «<i>Ab Jove principium!</i>» car le cosmos ou le monde +étant l'œuvre de Dieu, il doit être divin.</p> -<p>«Que m'importe cet être que vous appelez Dieu? Je ne l'ai jamais -rencontré dans mes recherches; Dieu est une hypothèse dont je n'ai -jamais eu besoin dans mes calculs.» Aucun homme, qui a reçu ce résumé +<p>«Que m'importe cet être que vous appelez Dieu? Je ne l'ai jamais +rencontré dans mes recherches; Dieu est une hypothèse dont je n'ai +jamais eu besoin dans mes calculs.» Aucun homme, qui a reçu ce résumé de nos sens qu'on nomme logique, ne peut se contenter de cette -négation: quant à moi, dans les effets, c'est la cause seule que je -cherche; une pensée de Socrate, une idée d'Aristote, une conception +négation: quant à moi, dans les effets, c'est la cause seule que je +cherche; une pensée de Socrate, une idée d'Aristote, une conception de Descartes, m'importent plus que ces <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> milliers de faits -sans conclusion de vos <i>Cosmos</i> sans âme et sans Dieu. Mon âme n'a de -sympathie que pour les âmes, et d'adoration que pour l'âme des âmes, -l'auteur voilé dans son ouvrage, Dieu. Autant une pensée infinie est -au-dessus d'un fait brutal, autant mes contemplations et mes prières -sont au-dessus d'un <i>Cosmos</i> chimique ou géométrique. Qu'est-ce qu'une -réticence qui cache tout en prétendant tout enseigner?</p> - -<p>Comment M. de Humboldt a-t-il été amené à écrire son <i>Cosmos</i> en -dehors de Dieu, et à décrire le plus magnifique des poëmes sans crier -<i>hosanna</i> à son divin poëte? Disons-le hardiment: c'est qu'au fond il -était matérialiste. Or qu'est-ce que la matière? La matière, c'est ce -vil composé de fange durcie ou liquéfiée, terre, argile, sable, feu, -fer, soufre, dont les astres sont pétris, petit nombre d'éléments +sans conclusion de vos <i>Cosmos</i> sans âme et sans Dieu. Mon âme n'a de +sympathie que pour les âmes, et d'adoration que pour l'âme des âmes, +l'auteur voilé dans son ouvrage, Dieu. Autant une pensée infinie est +au-dessus d'un fait brutal, autant mes contemplations et mes prières +sont au-dessus d'un <i>Cosmos</i> chimique ou géométrique. Qu'est-ce qu'une +réticence qui cache tout en prétendant tout enseigner?</p> + +<p>Comment M. de Humboldt a-t-il été amené à écrire son <i>Cosmos</i> en +dehors de Dieu, et à décrire le plus magnifique des poëmes sans crier +<i>hosanna</i> à son divin poëte? Disons-le hardiment: c'est qu'au fond il +était matérialiste. Or qu'est-ce que la matière? La matière, c'est ce +vil composé de fange durcie ou liquéfiée, terre, argile, sable, feu, +fer, soufre, dont les astres sont pétris, petit nombre d'éléments abjects qui se combinent ou se combattent dans leur juxtaposition pour -produire ces phénomènes de la voûte céleste. Relativement à l'infini, -cela n'a point d'intérêt, ou cela ne peut avoir d'autre intérêt que -l'étendue, l'espace, et les différentes impulsions que Dieu <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> -leur imprime et qui leur commandent le mouvement. Leur masse même et -leur distance importent peu, car l'auteur de ces ouvrages n'a qu'à +produire ces phénomènes de la voûte céleste. Relativement à l'infini, +cela n'a point d'intérêt, ou cela ne peut avoir d'autre intérêt que +l'étendue, l'espace, et les différentes impulsions que Dieu <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> +leur imprime et qui leur commandent le mouvement. Leur masse même et +leur distance importent peu, car l'auteur de ces ouvrages n'a qu'à ajouter, comme la marchande d'herbes dans le bassin de sa balance, un -brin à un brin, une once de fer ou une pincée de charbon, et, brin à -brin, once par once, il finira par produire une étoile un million de -fois plus grosse que la terre, sans que cette masse multipliée par -l'infini acquière autre chose que du poids de plus. Renouvelez cette -opération des milliards de fois dans les cieux, ce sera toujours la -même chose, et sa grandeur ou sa petitesse relative à nous n'atteint -que deux forces: une force incréée qui donne, une force créée qui -reçoit. Voilà tout.</p> - -<p>Mais l'âme ou la pensée de cette organisation, où est-elle? Nulle +brin à un brin, une once de fer ou une pincée de charbon, et, brin à +brin, once par once, il finira par produire une étoile un million de +fois plus grosse que la terre, sans que cette masse multipliée par +l'infini acquière autre chose que du poids de plus. Renouvelez cette +opération des milliards de fois dans les cieux, ce sera toujours la +même chose, et sa grandeur ou sa petitesse relative à nous n'atteint +que deux forces: une force incréée qui donne, une force créée qui +reçoit. Voilà tout.</p> + +<p>Mais l'âme ou la pensée de cette organisation, où est-elle? Nulle part.</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> VIII</h4> -<p>Le véritable titre de ce livre, qui n'est que <i>chimie</i>, <i>géométrie</i>, -<i>nombres</i> et <i>mesures</i>, c'était le <i>Mécanisme de la matière dont le -monde est composé</i>. Cela a son intérêt sans doute, mais l'intérêt des -mondes ou du <i>Cosmos</i> est bien différent et infiniment supérieur. La -première question que M. de Humboldt se fût adressée eût été: <i>D'où -vient le monde?</i> qu'est-ce qui l'a créé, mesuré, organisé, balancé sur -ses pôles? Le premier mot de Job poussait l'esprit de l'homme mille et +<p>Le véritable titre de ce livre, qui n'est que <i>chimie</i>, <i>géométrie</i>, +<i>nombres</i> et <i>mesures</i>, c'était le <i>Mécanisme de la matière dont le +monde est composé</i>. Cela a son intérêt sans doute, mais l'intérêt des +mondes ou du <i>Cosmos</i> est bien différent et infiniment supérieur. La +première question que M. de Humboldt se fût adressée eût été: <i>D'où +vient le monde?</i> qu'est-ce qui l'a créé, mesuré, organisé, balancé sur +ses pôles? Le premier mot de Job poussait l'esprit de l'homme mille et mille fois plus loin et plus haut que tout le savant verbiage du philosophe prussien: <i>Ubi est Deus?</i></p> -<p>Toutefois prenons ce <i>Cosmos</i> matérialiste pour ce qu'il est, nous le -raisonnerons ensuite. Tâchons d'abord, malgré notre ignorance, d'en -donner une idée à nos lecteurs.</p> +<p>Toutefois prenons ce <i>Cosmos</i> matérialiste pour ce qu'il est, nous le +raisonnerons ensuite. Tâchons d'abord, malgré notre ignorance, d'en +donner une idée à nos lecteurs.</p> <p>Pour cela, lisons et analysons.</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> IX</h4> -<p>L'auteur ouvre son livre par une courte préface que nous donnons ici. +<p>L'auteur ouvre son livre par une courte préface que nous donnons ici. Elle est modeste et grave comme l'ombre qui jaillit d'un portique -avant de pénétrer dans le temple:</p> +avant de pénétrer dans le temple:</p> -<p>«J'offre à mes compatriotes, au déclin de ma vie, un ouvrage dont les -premiers aperçus ont occupé mon esprit depuis un demi-siècle. Souvent, -je l'ai abandonné, doutant de la possibilité de réaliser une -entreprise trop téméraire; toujours, et imprudemment peut-être, j'y -suis revenu, et j'ai persisté dans mon premier dessein. J'offre le +<p>«J'offre à mes compatriotes, au déclin de ma vie, un ouvrage dont les +premiers aperçus ont occupé mon esprit depuis un demi-siècle. Souvent, +je l'ai abandonné, doutant de la possibilité de réaliser une +entreprise trop téméraire; toujours, et imprudemment peut-être, j'y +suis revenu, et j'ai persisté dans mon premier dessein. J'offre le <i>Cosmos</i>, qui est une <i>description physique du monde</i>, avec la -timidité que m'inspire la juste défiance de mes forces. J'ai tâché -d'oublier que les ouvrages longtemps attendus sont généralement ceux +timidité que m'inspire la juste défiance de mes forces. J'ai tâché +d'oublier que les ouvrages longtemps attendus sont généralement ceux que le public accueille avec le moins d'indulgence.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> «Par les vicissitudes de ma vie et une ardeur d'instruction -dirigée sur des objets très-variés, je me suis trouvé engagé à +<p><span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> «Par les vicissitudes de ma vie et une ardeur d'instruction +dirigée sur des objets très-variés, je me suis trouvé engagé à m'occuper, en apparence presque exclusivement et pendant plusieurs -années, de sciences spéciales, de botanique, de géologie, de chimie, -de positions astronomiques et de magnétisme terrestre. C'étaient des -études préparatoires pour exécuter avec utilité des voyages lointains; -j'avais cependant dans ces études un but plus élevé. Je désirais -saisir le monde des phénomènes et des forces physiques dans leur -connexité et leur influence mutuelles. Jouissant, dès ma première -jeunesse, des conseils et de la bienveillance d'hommes supérieurs, je -m'étais pénétré de bonne heure de la persuasion intime que, sans le -désir d'acquérir une instruction solide dans les parties spéciales des +années, de sciences spéciales, de botanique, de géologie, de chimie, +de positions astronomiques et de magnétisme terrestre. C'étaient des +études préparatoires pour exécuter avec utilité des voyages lointains; +j'avais cependant dans ces études un but plus élevé. Je désirais +saisir le monde des phénomènes et des forces physiques dans leur +connexité et leur influence mutuelles. Jouissant, dès ma première +jeunesse, des conseils et de la bienveillance d'hommes supérieurs, je +m'étais pénétré de bonne heure de la persuasion intime que, sans le +désir d'acquérir une instruction solide dans les parties spéciales des sciences naturelles, toute contemplation de la nature en grand, tout essai de comprendre les lois qui composent la physique du monde, ne -seraient qu'une vaine et chimérique entreprise.</p> - -<p>«Les connaissances spéciales, par l'enchaînement même des choses, -s'assimilent et se fécondent <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> mutuellement. Lorsque la -botanique descriptive ne reste pas circonscrite dans les étroites -limites de l'étude des formes et de leur réunion en genres et en -espèces, elle conduit l'observateur qui parcourt, sous différents -climats, de vastes étendues continentales, des montagnes et des -plateaux, aux notions fondamentales de la <i>géographie des plantes</i>, à -l'exposé de la distribution des végétaux selon la distance à -l'équateur et l'élévation au-dessus du niveau des mers. Or, pour -comprendre les causes compliquées des lois qui règlent cette -distribution, il faut approfondir les variations de température du sol -rayonnant et de l'océan aérien qui enveloppe le globe. C'est ainsi que -le naturaliste avide d'instruction est conduit d'une sphère de -phénomènes à une autre sphère qui en limite les effets. La géographie -des plantes, dont le nom même était presque inconnu il y a un -demi-siècle, offrirait une nomenclature aride et dépourvue d'intérêt, -si elle ne s'éclairait des études météorologiques.</p> - -<p>«Dans des expéditions scientifiques, peu de voyageurs ont eu, au même -degré que moi, <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> l'avantage de n'avoir pas seulement vu des -côtes, comme c'est le cas dans les voyages autour du monde, mais -d'avoir parcouru l'intérieur de deux grands continents dans des -étendues très-considérables, et là où ces continents présentent les -plus frappants contrastes, à savoir, le paysage tropical et alpin du -Mexique ou de l'Amérique du Sud, et le paysage des steppes de l'Asie -boréale. Des entreprises de cette nature devaient, d'après la tendance -de mon esprit vers des essais de généralisation, vivifier mon courage, -et m'exciter à rapprocher, dans un ouvrage à part, les phénomènes -terrestres de ceux qu'embrassent les espaces célestes. La <i>description -physique de la terre</i>, jusqu'ici assez mal limitée comme science, -devint, selon ce plan, qui s'étendait à toutes les choses créées, une +seraient qu'une vaine et chimérique entreprise.</p> + +<p>«Les connaissances spéciales, par l'enchaînement même des choses, +s'assimilent et se fécondent <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> mutuellement. Lorsque la +botanique descriptive ne reste pas circonscrite dans les étroites +limites de l'étude des formes et de leur réunion en genres et en +espèces, elle conduit l'observateur qui parcourt, sous différents +climats, de vastes étendues continentales, des montagnes et des +plateaux, aux notions fondamentales de la <i>géographie des plantes</i>, à +l'exposé de la distribution des végétaux selon la distance à +l'équateur et l'élévation au-dessus du niveau des mers. Or, pour +comprendre les causes compliquées des lois qui règlent cette +distribution, il faut approfondir les variations de température du sol +rayonnant et de l'océan aérien qui enveloppe le globe. C'est ainsi que +le naturaliste avide d'instruction est conduit d'une sphère de +phénomènes à une autre sphère qui en limite les effets. La géographie +des plantes, dont le nom même était presque inconnu il y a un +demi-siècle, offrirait une nomenclature aride et dépourvue d'intérêt, +si elle ne s'éclairait des études météorologiques.</p> + +<p>«Dans des expéditions scientifiques, peu de voyageurs ont eu, au même +degré que moi, <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> l'avantage de n'avoir pas seulement vu des +côtes, comme c'est le cas dans les voyages autour du monde, mais +d'avoir parcouru l'intérieur de deux grands continents dans des +étendues très-considérables, et là où ces continents présentent les +plus frappants contrastes, à savoir, le paysage tropical et alpin du +Mexique ou de l'Amérique du Sud, et le paysage des steppes de l'Asie +boréale. Des entreprises de cette nature devaient, d'après la tendance +de mon esprit vers des essais de généralisation, vivifier mon courage, +et m'exciter à rapprocher, dans un ouvrage à part, les phénomènes +terrestres de ceux qu'embrassent les espaces célestes. La <i>description +physique de la terre</i>, jusqu'ici assez mal limitée comme science, +devint, selon ce plan, qui s'étendait à toutes les choses créées, une <i>description physique du monde</i>.</p> -<p>«La composition d'un tel ouvrage, s'il aspire à réunir au mérite du -fond scientifique celui de la forme littéraire, présente de grandes -difficultés. Il s'agit de porter l'ordre et la lumière dans l'immense -richesse des matériaux qui s'offrent à la pensée, sans ôter aux +<p>«La composition d'un tel ouvrage, s'il aspire à réunir au mérite du +fond scientifique celui de la forme littéraire, présente de grandes +difficultés. Il s'agit de porter l'ordre et la lumière dans l'immense +richesse des matériaux qui s'offrent à la pensée, sans ôter aux tableaux <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> de la nature le souffle qui les vivifie; car, si -l'on se bornait à donner des résultats généraux, on risquerait d'être -aussi aride, aussi monotone qu'on le serait par l'exposé d'une trop +l'on se bornait à donner des résultats généraux, on risquerait d'être +aussi aride, aussi monotone qu'on le serait par l'exposé d'une trop grande multitude de faits particuliers. Je n'ose me flatter d'avoir -satisfait à des conditions si difficiles à remplir, et d'avoir évité -des écueils dont je ne sais que signaler l'existence.»</p> +satisfait à des conditions si difficiles à remplir, et d'avoir évité +des écueils dont je ne sais que signaler l'existence.»</p> <h4>X</h4> -<p>«Le faible espoir que j'ai d'obtenir indulgence du public repose sur -l'intérêt témoigné, depuis tant d'années, à un ouvrage publié peu de -temps après mon retour du Mexique et des États-Unis, sous le titre de -<i>Tableaux de la nature</i>. Ce petit livre, écrit originairement en -allemand, et traduit en français, avec une rare connaissance des deux -idiomes, par mon vieil ami M. Eyriès, traite quelques parties -<span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> de la géographie physique, telles que la physionomie des -végétaux, des savanes, des déserts, et l'aspect des cataractes, sous -des points de vue généraux. S'il a eu quelque utilité, c'est moins par +<p>«Le faible espoir que j'ai d'obtenir indulgence du public repose sur +l'intérêt témoigné, depuis tant d'années, à un ouvrage publié peu de +temps après mon retour du Mexique et des États-Unis, sous le titre de +<i>Tableaux de la nature</i>. Ce petit livre, écrit originairement en +allemand, et traduit en français, avec une rare connaissance des deux +idiomes, par mon vieil ami M. Eyriès, traite quelques parties +<span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> de la géographie physique, telles que la physionomie des +végétaux, des savanes, des déserts, et l'aspect des cataractes, sous +des points de vue généraux. S'il a eu quelque utilité, c'est moins par ce qu'il a pu offrir de son propre fonds, que par l'action qu'il a -exercée sur l'esprit et l'imagination d'une jeunesse avide de savoir -et prompte à se lancer dans des entreprises lointaines. J'ai tâché de +exercée sur l'esprit et l'imagination d'une jeunesse avide de savoir +et prompte à se lancer dans des entreprises lointaines. J'ai tâché de faire voir dans le <i>Cosmos</i>, comme dans les <i>Tableaux de la nature</i>, -que la description exacte et précise des phénomènes n'est pas -absolument inconciliable avec la peinture animée et vivante des scènes -imposantes de la création.</p> - -<p>«Exposer dans des cours publics les idées qu'on croit nouvelles, m'a -toujours paru le meilleur moyen de se rendre raison du degré de clarté -qu'il est possible de répandre sur ces idées: aussi ai-je tenté ce -moyen en deux langues différentes, à Paris et à Berlin. Des cahiers -qui ont été rédigés à cette occasion par des auditeurs intelligents me -sont restés inconnus. J'ai préféré ne pas les consulter. La rédaction -d'un livre impose des obligations bien différentes de celles -qu'entraîne l'exposition <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> orale dans un cours public. À +que la description exacte et précise des phénomènes n'est pas +absolument inconciliable avec la peinture animée et vivante des scènes +imposantes de la création.</p> + +<p>«Exposer dans des cours publics les idées qu'on croit nouvelles, m'a +toujours paru le meilleur moyen de se rendre raison du degré de clarté +qu'il est possible de répandre sur ces idées: aussi ai-je tenté ce +moyen en deux langues différentes, à Paris et à Berlin. Des cahiers +qui ont été rédigés à cette occasion par des auditeurs intelligents me +sont restés inconnus. J'ai préféré ne pas les consulter. La rédaction +d'un livre impose des obligations bien différentes de celles +qu'entraîne l'exposition <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> orale dans un cours public. À l'exception de quelques fragments de l'introduction du <i>Cosmos</i>, tout -a été écrit dans les années 1843 et 1844. Le cours fait devant deux -auditoires de Berlin, en soixante leçons, était antérieur à mon -expédition dans le nord de l'Asie.</p> - -<p>«Le premier volume de cet ouvrage renferme la partie la plus -importante à mes yeux de toute mon entreprise, un tableau de la nature -présentant l'ensemble des phénomènes de l'univers depuis les -nébuleuses planétaires jusqu'à la géographie des plantes et des -animaux, en terminant par les races d'hommes. Ce tableau est précédé -de considérations sur les différents degrés de jouissance qu'offrent -l'étude de la nature et la connaissance de ses lois. Les limites de la -science du Cosmos et la méthode d'après laquelle j'essaye de l'exposer -y sont également discutées. Tout ce qui tient au détail des -observations des faits particuliers, et aux souvenirs de l'antiquité -classique, source éternelle d'instruction et de vie, est concentré -dans des notes placées à la fin de chaque volume.</p> - -<p>«On a souvent fait la remarque, peu consolante <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> en apparence, -que tout ce qui n'a pas ses racines dans les profondeurs de la pensée, -du sentiment et de l'imagination créatrice, que tout ce qui dépend du -progrès de l'expérience, des révolutions que font subir aux théories -physiques la perfection croissante des instruments, et la sphère sans -cesse agrandie de l'observation, ne tarde pas à vieillir. Les ouvrages -sur les sciences de la nature portent ainsi en eux-mêmes un germe de -destruction, de telle sorte qu'en moins d'un quart de siècle, par la -marche rapide des découvertes, ils sont condamnés à l'oubli, -illisibles pour quiconque est à la hauteur du présent. Je suis loin de -nier la justesse de ces réflexions, mais je pense que ceux qu'un long -et intime commerce avec la nature a pénétrés du sentiment de sa -grandeur, qui, dans ce commerce salutaire, ont fortifié à la fois leur -caractère et leur esprit, ne sauraient s'affliger de la voir de mieux -en mieux connue, de voir s'étendre incessamment l'horizon des idées -comme celui des faits. Il y a plus encore: dans l'état actuel de nos -connaissances, des parties très-importantes de la physique du monde -sont assises sur des fondements <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> solides. Un essai de réunir -ce qui, à une époque donnée, a été découvert dans les espaces -célestes, à la surface du globe, et à la faible distance où il nous +a été écrit dans les années 1843 et 1844. Le cours fait devant deux +auditoires de Berlin, en soixante leçons, était antérieur à mon +expédition dans le nord de l'Asie.</p> + +<p>«Le premier volume de cet ouvrage renferme la partie la plus +importante à mes yeux de toute mon entreprise, un tableau de la nature +présentant l'ensemble des phénomènes de l'univers depuis les +nébuleuses planétaires jusqu'à la géographie des plantes et des +animaux, en terminant par les races d'hommes. Ce tableau est précédé +de considérations sur les différents degrés de jouissance qu'offrent +l'étude de la nature et la connaissance de ses lois. Les limites de la +science du Cosmos et la méthode d'après laquelle j'essaye de l'exposer +y sont également discutées. Tout ce qui tient au détail des +observations des faits particuliers, et aux souvenirs de l'antiquité +classique, source éternelle d'instruction et de vie, est concentré +dans des notes placées à la fin de chaque volume.</p> + +<p>«On a souvent fait la remarque, peu consolante <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> en apparence, +que tout ce qui n'a pas ses racines dans les profondeurs de la pensée, +du sentiment et de l'imagination créatrice, que tout ce qui dépend du +progrès de l'expérience, des révolutions que font subir aux théories +physiques la perfection croissante des instruments, et la sphère sans +cesse agrandie de l'observation, ne tarde pas à vieillir. Les ouvrages +sur les sciences de la nature portent ainsi en eux-mêmes un germe de +destruction, de telle sorte qu'en moins d'un quart de siècle, par la +marche rapide des découvertes, ils sont condamnés à l'oubli, +illisibles pour quiconque est à la hauteur du présent. Je suis loin de +nier la justesse de ces réflexions, mais je pense que ceux qu'un long +et intime commerce avec la nature a pénétrés du sentiment de sa +grandeur, qui, dans ce commerce salutaire, ont fortifié à la fois leur +caractère et leur esprit, ne sauraient s'affliger de la voir de mieux +en mieux connue, de voir s'étendre incessamment l'horizon des idées +comme celui des faits. Il y a plus encore: dans l'état actuel de nos +connaissances, des parties très-importantes de la physique du monde +sont assises sur des fondements <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> solides. Un essai de réunir +ce qui, à une époque donnée, a été découvert dans les espaces +célestes, à la surface du globe, et à la faible distance où il nous est permis de lire dans ses profondeurs, pourrait, si je ne me trompe, -quels que soient les progrès futurs de la science, offrir encore -quelque intérêt, s'il parvenait à retracer avec vivacité une partie au -moins de ce que l'esprit de l'homme aperçoit de général, de constant, -d'éternel, parmi les apparentes fluctuations des phénomènes de -l'univers.»</p> +quels que soient les progrès futurs de la science, offrir encore +quelque intérêt, s'il parvenait à retracer avec vivacité une partie au +moins de ce que l'esprit de l'homme aperçoit de général, de constant, +d'éternel, parmi les apparentes fluctuations des phénomènes de +l'univers.»</p> <p>Potsdam, au mois de novembre 1844.</p> <h4>XI</h4> -<p>Après cet humble portique, on entre, pendant tout le premier volume, -dans une longue analyse, très-mal placée, mais très-bien rédigée, de +<p>Après cet humble portique, on entre, pendant tout le premier volume, +dans une longue analyse, très-mal placée, mais très-bien rédigée, de ce qu'on peut appeler son <i>cours de contemplation</i> de la nature <i>universelle</i>.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> C'est le <i>Cosmos</i> lui-même, c'est-à-dire l'analyse anticipée -et abrégée des phénomènes et des principes que M. de Humboldt va -successivement et largement développer.</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> C'est le <i>Cosmos</i> lui-même, c'est-à -dire l'analyse anticipée +et abrégée des phénomènes et des principes que M. de Humboldt va +successivement et largement développer.</p> -<p>Il commence, en remontant par la science l'échelle des temps inconnus, +<p>Il commence, en remontant par la science l'échelle des temps inconnus, et jette ses regards de la terre qu'il foule au fond des cieux que le -télescope et le calcul rapprochent de lui. C'est une description -astronomique de l'espace infini dont notre globe est environné. -Dix-huit millions d'étoiles, actuellement visibles, étoiles qui -chacune sont un soleil et entraînent avec elles des systèmes de -planètes et de mondes, en marquent les bords, quelques-unes à de -telles distances qu'il faut des milliards de siècles pour que leur -lumière parvienne seulement à la terre. Quelles lettres pour graver le +télescope et le calcul rapprochent de lui. C'est une description +astronomique de l'espace infini dont notre globe est environné. +Dix-huit millions d'étoiles, actuellement visibles, étoiles qui +chacune sont un soleil et entraînent avec elles des systèmes de +planètes et de mondes, en marquent les bords, quelques-unes à de +telles distances qu'il faut des milliards de siècles pour que leur +lumière parvienne seulement à la terre. Quelles lettres pour graver le nom de Dieu!</p> -<p>«Plusieurs traités de géographie physique, et des plus distingués, +<p>«Plusieurs traités de géographie physique, et des plus distingués, offrent dans leurs introductions une partie exclusivement -astronomique, tendant à faire envisager d'abord la terre dans sa -dépendance planétaire, et comme faisant partie du grand système -qu'anime le corps central du soleil. Cette marche des idées est -<span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> diamétralement opposée à celle que je me propose de suivre. +astronomique, tendant à faire envisager d'abord la terre dans sa +dépendance planétaire, et comme faisant partie du grand système +qu'anime le corps central du soleil. Cette marche des idées est +<span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> diamétralement opposée à celle que je me propose de suivre. Pour bien saisir la grandeur du Cosmos, il ne faut pas subordonner la -partie sidérale, que Kant a appelée l'<i>histoire naturelle du ciel</i>, à +partie sidérale, que Kant a appelée l'<i>histoire naturelle du ciel</i>, à la partie terrestre. Dans le Cosmos, selon l'antique expression -d'Aristarque de Samos, qui préludait au système de Copernic, le soleil -(avec ses satellites) n'est qu'une des étoiles innombrables qui +d'Aristarque de Samos, qui préludait au système de Copernic, le soleil +(avec ses satellites) n'est qu'une des étoiles innombrables qui remplissent les espaces. La description de ces espaces, la physique du -monde, ne peut commencer que par les corps célestes, par le tracé -graphique de l'univers, je dirais presque par une véritable <i>carte du -monde</i>, telle que, d'une main hardie, Herschel le père a osé la -figurer. Si, malgré la petitesse de notre planète, ce qui la concerne -exclusivement occupe dans cet ouvrage la place la plus considérable, -et s'y trouve développé avec le plus de détail, cela tient uniquement -à la disproportion de nos connaissances entre ce qui est accessible à +monde, ne peut commencer que par les corps célestes, par le tracé +graphique de l'univers, je dirais presque par une véritable <i>carte du +monde</i>, telle que, d'une main hardie, Herschel le père a osé la +figurer. Si, malgré la petitesse de notre planète, ce qui la concerne +exclusivement occupe dans cet ouvrage la place la plus considérable, +et s'y trouve développé avec le plus de détail, cela tient uniquement +à la disproportion de nos connaissances entre ce qui est accessible à l'observation et ce qui s'y refuse. Cette subordination de la partie -céleste à la partie terrestre se rencontre déjà dans le grand ouvrage -de Bernard Varenius, qui a paru au milieu du dix-septième <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> -siècle. Il distingua, le premier, la géographie en <i>générale</i> et -<i>spéciale</i>, subdivisant celle-là en partie <i>absolue</i>, c'est-à-dire -proprement <i>terrestre</i>, et en partie <i>relative</i> ou <i>planétaire</i>, selon -qu'on envisage la surface de la terre dans ses différentes zones, ou -bien les rapports de notre planète avec le soleil et la lune. C'est un -beau titre de gloire pour Varenius, que sa <i>Géographie générale et -comparée</i> ait pu fixer à un haut degré l'attention de Newton. L'état +céleste à la partie terrestre se rencontre déjà dans le grand ouvrage +de Bernard Varenius, qui a paru au milieu du dix-septième <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> +siècle. Il distingua, le premier, la géographie en <i>générale</i> et +<i>spéciale</i>, subdivisant celle-là en partie <i>absolue</i>, c'est-à -dire +proprement <i>terrestre</i>, et en partie <i>relative</i> ou <i>planétaire</i>, selon +qu'on envisage la surface de la terre dans ses différentes zones, ou +bien les rapports de notre planète avec le soleil et la lune. C'est un +beau titre de gloire pour Varenius, que sa <i>Géographie générale et +comparée</i> ait pu fixer à un haut degré l'attention de Newton. L'état imparfait des sciences auxiliaires dans lesquelles il devait puiser ne -pouvait pas répondre à la grandeur de l'entreprise. Il était réservé à -notre temps et à ma patrie de voir tracer par Charles Ritter le -tableau de la géographie comparée dans toute son étendue et dans son -intime relation avec l'histoire de l'homme.»</p> - -<p>Les <i>nébuleuses</i>, que l'on suppose être des entrepôts d'étoiles et de -mondes, sont la vie lumineuse de ces océans de clarté. On les -entrevoit comme autant de voies lactées où Dieu range ses créations -matérielles avant de les lancer à leur place dans ses mondes. Les -comètes, à la course inattendue et irrégulière, sont les courriers -extraordinaires de cette <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> armée des astres. Elles y portent la +pouvait pas répondre à la grandeur de l'entreprise. Il était réservé à +notre temps et à ma patrie de voir tracer par Charles Ritter le +tableau de la géographie comparée dans toute son étendue et dans son +intime relation avec l'histoire de l'homme.»</p> + +<p>Les <i>nébuleuses</i>, que l'on suppose être des entrepôts d'étoiles et de +mondes, sont la vie lumineuse de ces océans de clarté. On les +entrevoit comme autant de voies lactées où Dieu range ses créations +matérielles avant de les lancer à leur place dans ses mondes. Les +comètes, à la course inattendue et irrégulière, sont les courriers +extraordinaires de cette <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> armée des astres. Elles y portent la terreur, et cependant leurs retours annoncent qu'elles sont -elles-mêmes réglées et qu'elles trouvent leur mission dans +elles-mêmes réglées et qu'elles trouvent leur mission dans d'inaccessibles profondeurs.</p> -<p>«Considérons en premier lieu cette matière cosmique répartie dans le -ciel sous des formes plus ou moins déterminées, et dans tous les états -possibles d'agrégation. Lorsqu'elles ont de faibles dimensions -apparentes, les nébuleuses présentent l'aspect de petits disques ronds -ou elliptiques, soit isolés, soit disposés par couples et réunis alors +<p>«Considérons en premier lieu cette matière cosmique répartie dans le +ciel sous des formes plus ou moins déterminées, et dans tous les états +possibles d'agrégation. Lorsqu'elles ont de faibles dimensions +apparentes, les nébuleuses présentent l'aspect de petits disques ronds +ou elliptiques, soit isolés, soit disposés par couples et réunis alors quelquefois par un mince filet lumineux; sous de plus grands -diamètres, la matière nébuleuse prend les formes les plus variées: +diamètres, la matière nébuleuse prend les formes les plus variées: elle envoie au loin, dans l'espace, de nombreuses ramifications; elle -s'étend en éventail, ou bien elle affecte la figure annulaire aux -contours nettement accusés, avec un espace central obscur. On croit -que ces nébuleuses subissent graduellement des changements de forme, -suivant que la matière, obéissant aux lois de gravitation, se condense -autour d'un ou de plusieurs centres. Environ 2500 de ces nébuleuses, -que les plus puissants télescopes n'ont pu résoudre en <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> -étoiles, sont maintenant classées et déterminées, quant aux lieux +s'étend en éventail, ou bien elle affecte la figure annulaire aux +contours nettement accusés, avec un espace central obscur. On croit +que ces nébuleuses subissent graduellement des changements de forme, +suivant que la matière, obéissant aux lois de gravitation, se condense +autour d'un ou de plusieurs centres. Environ 2500 de ces nébuleuses, +que les plus puissants télescopes n'ont pu résoudre en <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> +étoiles, sont maintenant classées et déterminées, quant aux lieux qu'elles occupent dans le ciel.</p> -<p>«De même on peut reconnaître, dans l'immensité des champs célestes, -les diverses phases de la formation graduelle des étoiles. Cette -condensation progressive, enseignée par Anaximène, et, avec lui, par -toute l'école ionique, paraît ainsi se développer simultanément à nos -yeux. Il faut le reconnaître, la tendance presque divinatrice de ces -recherches et de ces efforts de l'esprit a toujours offert à +<p>«De même on peut reconnaître, dans l'immensité des champs célestes, +les diverses phases de la formation graduelle des étoiles. Cette +condensation progressive, enseignée par Anaximène, et, avec lui, par +toute l'école ionique, paraît ainsi se développer simultanément à nos +yeux. Il faut le reconnaître, la tendance presque divinatrice de ces +recherches et de ces efforts de l'esprit a toujours offert à l'imagination l'attrait le plus puissant; mais ce qui doit captiver, -dans l'étude de la vie et des forces qui animent l'univers, c'est bien -moins la connaissance des êtres dans leur essence que celle de la loi -de leur développement, c'est-à-dire la succession des formes qu'ils -revêtent; car, de l'acte même de la création, d'une origine des choses -considérée comme la transition du néant à l'être, ni l'expérience, ni -le raisonnement, ne sauraient nous en donner l'idée.»</p> +dans l'étude de la vie et des forces qui animent l'univers, c'est bien +moins la connaissance des êtres dans leur essence que celle de la loi +de leur développement, c'est-à -dire la succession des formes qu'ils +revêtent; car, de l'acte même de la création, d'une origine des choses +considérée comme la transition du néant à l'être, ni l'expérience, ni +le raisonnement, ne sauraient nous en donner l'idée.»</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> XII</h4> -<p>Nous sommes, nous, habitants de la terre, comme une île gouvernée par -notre soleil, roi séparé de cet amas de 18 millions d'autres soleils.</p> - -<p>«Dans l'état actuel de la science, le système solaire se compose de -onze planètes principales, de dix-huit lunes ou satellites, et d'une -myriade de comètes dont quelques-unes restent constamment dans les -limites étroites du monde des planètes: ce sont les comètes -planétaires. Nous pourrions encore, avec toute vraisemblance, ajouter -au cortége de notre soleil, et placer dans la sphère où s'exerce -immédiatement son action centrale, d'abord un anneau de matière -nébuleuse et animé d'un mouvement de rotation; cet anneau est -probablement situé entre l'orbite de Mars et celle <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> de Vénus, -du moins il est certain qu'il dépasse l'orbite de la terre: c'est lui -qui produit cette apparence lumineuse, à forme pyramidale, connue sous -le nom de lumière zodiacale; en second lieu, une multitude -d'astéroïdes excessivement petits, dont les orbites coupent celle de -la terre ou s'en écartent fort peu: c'est par eux qu'on explique les -apparitions d'étoiles filantes et les chutes d'aérolithes.</p> - -<p>«Les onze planètes qui composent le système solaire sont accompagnées -de quelques planètes inférieures ou lunes.</p> - -<p>«Les comètes, qui laissent quelquefois entrevoir les étoiles à travers -leur queue, semblent être un composé de matière gazeuse plus apparente -que dangereuse.»</p> - -<p>Quant aux pierres tombantes ou étoiles filantes qui étonnent souvent -nos yeux, Humboldt les considère comme des millions de petites -planètes emportées par un mouvement de rotation autour du soleil, et -qui frappent aveuglément la terre quand nous les rencontrons, comme -des papillons aveugles. Ce système, qui est aussi celui d'autres -astronomes, paraît peu digne, peu vraisemblable ou peu conforme à -<span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> la loi générale des astres. Leur nature calcinée les ferait -plutôt croire volcaniques: matière élevée dans les airs par la force -démesurée de projection, et retombant du haut de l'atmosphère -terrestre sur notre hémisphère. Elles sont composées identiquement des -mêmes huit métaux terrestres analysés par Berzélius, fer, nikel, -cobalt, manganèse, chrome, cuivre, arsenic, étain, et de cinq terres -qu'on retrouve dans notre terre. La lumière zodiacale récemment -découverte ne révèle pas sa nature et son origine. Humboldt, qui la -reconnaît et qui l'admire, conjecture qu'elle est le reflet d'astres -innombrables et lumineux noyés dans les espaces les plus rapprochés du +<p>Nous sommes, nous, habitants de la terre, comme une île gouvernée par +notre soleil, roi séparé de cet amas de 18 millions d'autres soleils.</p> + +<p>«Dans l'état actuel de la science, le système solaire se compose de +onze planètes principales, de dix-huit lunes ou satellites, et d'une +myriade de comètes dont quelques-unes restent constamment dans les +limites étroites du monde des planètes: ce sont les comètes +planétaires. Nous pourrions encore, avec toute vraisemblance, ajouter +au cortége de notre soleil, et placer dans la sphère où s'exerce +immédiatement son action centrale, d'abord un anneau de matière +nébuleuse et animé d'un mouvement de rotation; cet anneau est +probablement situé entre l'orbite de Mars et celle <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> de Vénus, +du moins il est certain qu'il dépasse l'orbite de la terre: c'est lui +qui produit cette apparence lumineuse, à forme pyramidale, connue sous +le nom de lumière zodiacale; en second lieu, une multitude +d'astéroïdes excessivement petits, dont les orbites coupent celle de +la terre ou s'en écartent fort peu: c'est par eux qu'on explique les +apparitions d'étoiles filantes et les chutes d'aérolithes.</p> + +<p>«Les onze planètes qui composent le système solaire sont accompagnées +de quelques planètes inférieures ou lunes.</p> + +<p>«Les comètes, qui laissent quelquefois entrevoir les étoiles à travers +leur queue, semblent être un composé de matière gazeuse plus apparente +que dangereuse.»</p> + +<p>Quant aux pierres tombantes ou étoiles filantes qui étonnent souvent +nos yeux, Humboldt les considère comme des millions de petites +planètes emportées par un mouvement de rotation autour du soleil, et +qui frappent aveuglément la terre quand nous les rencontrons, comme +des papillons aveugles. Ce système, qui est aussi celui d'autres +astronomes, paraît peu digne, peu vraisemblable ou peu conforme à +<span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> la loi générale des astres. Leur nature calcinée les ferait +plutôt croire volcaniques: matière élevée dans les airs par la force +démesurée de projection, et retombant du haut de l'atmosphère +terrestre sur notre hémisphère. Elles sont composées identiquement des +mêmes huit métaux terrestres analysés par Berzélius, fer, nikel, +cobalt, manganèse, chrome, cuivre, arsenic, étain, et de cinq terres +qu'on retrouve dans notre terre. La lumière zodiacale récemment +découverte ne révèle pas sa nature et son origine. Humboldt, qui la +reconnaît et qui l'admire, conjecture qu'elle est le reflet d'astres +innombrables et lumineux noyés dans les espaces les plus rapprochés du soleil.</p> -<p>L'étendue, la pesanteur, la température du globe entier de la terre se -déterminent facilement.</p> +<p>L'étendue, la pesanteur, la température du globe entier de la terre se +déterminent facilement.</p> -<p>La force magnétique, dont M. de Humboldt s'est spécialement occupé, -lui semble résider dans les espaces célestes et diriger de là ces -phénomènes.</p> +<p>La force magnétique, dont M. de Humboldt s'est spécialement occupé, +lui semble résider dans les espaces célestes et diriger de là ces +phénomènes.</p> -<p>Il examine ensuite l'écorce de notre planète et la géographie des +<p>Il examine ensuite l'écorce de notre planète et la géographie des plantes vivantes ou fossiles: ce n'est plus qu'un naturaliste; puis la <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> formation des montagnes par l'action du feu ou plutonium; -puis les mers, les vents, les climats, l'électricité; puis la vie, +puis les mers, les vents, les climats, l'électricité; puis la vie, puis les animaux, puis l'homme.</p> -<p>Ici il s'arrête et il pense:</p> +<p>Ici il s'arrête et il pense:</p> <h4>XIII</h4> -<p>«Le tableau général de la nature que j'essaye de dresser serait -incomplet, si je n'entreprenais de décrire ici également, en quelques -traits caractéristiques, l'<i>espèce humaine</i> considérée dans ses -nuances physiques, dans la distribution géographique de ses types +<p>«Le tableau général de la nature que j'essaye de dresser serait +incomplet, si je n'entreprenais de décrire ici également, en quelques +traits caractéristiques, l'<i>espèce humaine</i> considérée dans ses +nuances physiques, dans la distribution géographique de ses types contemporains, dans l'influence que lui ont fait subir les forces -terrestres, et qu'à son tour elle a exercée, quoique plus faiblement, -sur celles-ci. Soumise, bien qu'à un moindre degré que les plantes et +terrestres, et qu'à son tour elle a exercée, quoique plus faiblement, +sur celles-ci. Soumise, bien qu'à un moindre degré que les plantes et les animaux, aux circonstances du sol et aux conditions -météorologiques de l'atmosphère, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> par l'activité de l'esprit, -par le progrès de l'intelligence qui s'élève peu à peu, aussi bien que -par cette merveilleuse flexibilité d'organisation qui se plie à tous -les climats, notre espèce échappe plus aisément aux puissances de la -nature; mais elle n'en participe pas moins d'une manière essentielle à +météorologiques de l'atmosphère, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> par l'activité de l'esprit, +par le progrès de l'intelligence qui s'élève peu à peu, aussi bien que +par cette merveilleuse flexibilité d'organisation qui se plie à tous +les climats, notre espèce échappe plus aisément aux puissances de la +nature; mais elle n'en participe pas moins d'une manière essentielle à la vie qui anime notre globe tout entier. C'est par ces secrets -rapports que le problème si obscur et si controversé de la possibilité -d'une origine commune pour différentes races humaines, rentre dans la -sphère d'idées qu'embrasse la description physique du monde. L'examen -de ce problème marquera, si je puis m'exprimer ainsi, d'un intérêt -plus noble, de cet intérêt supérieur qui s'attache à l'humanité, le +rapports que le problème si obscur et si controversé de la possibilité +d'une origine commune pour différentes races humaines, rentre dans la +sphère d'idées qu'embrasse la description physique du monde. L'examen +de ce problème marquera, si je puis m'exprimer ainsi, d'un intérêt +plus noble, de cet intérêt supérieur qui s'attache à l'humanité, le but final de mon ouvrage. L'immense domaine des langues, dans la -structure si variée desquelles se réfléchissent mystérieusement les -aptitudes des peuples, confine de très-près à celui de la parenté des -races; et ce que sont capables de produire même les moindres -diversités de race, nous l'apprenons par un grand exemple, celui de la -culture intellectuelle si diversifiée de la nation grecque. Ainsi les -questions les plus importantes que <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> soulève l'histoire de la -civilisation de l'espèce humaine, se rattachent aux notions capitales -de l'origine des peuples, de la parenté des langues, de l'immutabilité -d'une direction primordiale tant de l'âme que de l'esprit.</p> - -<p>«Tant que l'on s'en tint aux extrêmes dans les variations de la -couleur et de la figure, et qu'on se laissa prévenir à la vivacité des -premières impressions, on fut porté à considérer les races, non comme -de simples variétés, mais comme des souches humaines, originairement -distinctes. La permanence de certains types, en dépit des influences -les plus contraires des causes extérieures, surtout du climat, -semblait favoriser cette manière de voir, quelque courtes que soient -les périodes de temps dont la connaissance historique nous est +structure si variée desquelles se réfléchissent mystérieusement les +aptitudes des peuples, confine de très-près à celui de la parenté des +races; et ce que sont capables de produire même les moindres +diversités de race, nous l'apprenons par un grand exemple, celui de la +culture intellectuelle si diversifiée de la nation grecque. Ainsi les +questions les plus importantes que <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> soulève l'histoire de la +civilisation de l'espèce humaine, se rattachent aux notions capitales +de l'origine des peuples, de la parenté des langues, de l'immutabilité +d'une direction primordiale tant de l'âme que de l'esprit.</p> + +<p>«Tant que l'on s'en tint aux extrêmes dans les variations de la +couleur et de la figure, et qu'on se laissa prévenir à la vivacité des +premières impressions, on fut porté à considérer les races, non comme +de simples variétés, mais comme des souches humaines, originairement +distinctes. La permanence de certains types, en dépit des influences +les plus contraires des causes extérieures, surtout du climat, +semblait favoriser cette manière de voir, quelque courtes que soient +les périodes de temps dont la connaissance historique nous est parvenue. Mais, dans mon opinion, des raisons plus puissantes militent -en faveur de l'unité de l'espèce humaine, savoir, les nombreuses -gradations de la couleur de la peau et de la structure du crâne, que -les progrès rapides de la science géographique ont fait connaître dans -les temps modernes; l'analogie que suivent, en s'altérant, d'autres -classes <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> d'animaux, tant sauvages que privés; les observations -positives que l'on a recueillies sur les limites prescrites à la -fécondité des métis. La plus grande partie des contrastes dont on -était si frappé jadis s'est évanouie devant le travail approfondi de -Tiedemann sur le cerveau des Nègres et des Européens, devant les +en faveur de l'unité de l'espèce humaine, savoir, les nombreuses +gradations de la couleur de la peau et de la structure du crâne, que +les progrès rapides de la science géographique ont fait connaître dans +les temps modernes; l'analogie que suivent, en s'altérant, d'autres +classes <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> d'animaux, tant sauvages que privés; les observations +positives que l'on a recueillies sur les limites prescrites à la +fécondité des métis. La plus grande partie des contrastes dont on +était si frappé jadis s'est évanouie devant le travail approfondi de +Tiedemann sur le cerveau des Nègres et des Européens, devant les recherches anatomiques de Vrolik et de Weber sur la configuration du -bassin. Si l'on embrasse dans leur généralité les nations africaines -de couleur foncée, sur lesquelles l'ouvrage capital de Prichard a -répandu tant de lumières, et si on les compare avec les tribus de -l'archipel méridional de l'Inde et des îles de l'Australie -occidentale, avec les Papous et les Alfourous (Harafores, Endamènes), -on aperçoit clairement que la teinte noire de la peau, les cheveux -crépus, et les traits de la physionomie nègre sont loin d'être -toujours associés. Tant qu'une faible partie de la terre fut ouverte -aux peuples de l'Occident, des vues exclusives dominèrent parmi eux. -La chaleur brûlante des tropiques et la couleur noire du teint -semblèrent inséparables. «Les Éthiopiens,» chantait l'ancien poëte -tragique <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> Théodecte de Phasélis, «doivent au dieu du soleil, -qui s'approche d'eux dans sa course, le sombre éclat de la suie dont -il colore leurs corps.» Il fallut les conquêtes d'Alexandre, qui -éveillèrent tant d'idées de géographie physique, pour engager le débat -relatif à cette problématique influence des climats sur les races -d'hommes. «Les familles des animaux et des plantes,» dit un des plus -grands anatomistes de notre âge, Jean Müller, dans sa <i>Physiologie de -l'homme</i>, «se modifient durant leur propagation sur la face de la -terre, entre les limites qui déterminent les espèces et les genres. -Elles se perpétuent organiquement comme types de la variation des -espèces. Du concours de différentes causes, de différentes conditions, -tant intérieures qu'extérieures, qui ne sauraient être signalées en -détail, sont nées les races présentes des animaux; et leurs variétés +bassin. Si l'on embrasse dans leur généralité les nations africaines +de couleur foncée, sur lesquelles l'ouvrage capital de Prichard a +répandu tant de lumières, et si on les compare avec les tribus de +l'archipel méridional de l'Inde et des îles de l'Australie +occidentale, avec les Papous et les Alfourous (Harafores, Endamènes), +on aperçoit clairement que la teinte noire de la peau, les cheveux +crépus, et les traits de la physionomie nègre sont loin d'être +toujours associés. Tant qu'une faible partie de la terre fut ouverte +aux peuples de l'Occident, des vues exclusives dominèrent parmi eux. +La chaleur brûlante des tropiques et la couleur noire du teint +semblèrent inséparables. «Les Éthiopiens,» chantait l'ancien poëte +tragique <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> Théodecte de Phasélis, «doivent au dieu du soleil, +qui s'approche d'eux dans sa course, le sombre éclat de la suie dont +il colore leurs corps.» Il fallut les conquêtes d'Alexandre, qui +éveillèrent tant d'idées de géographie physique, pour engager le débat +relatif à cette problématique influence des climats sur les races +d'hommes. «Les familles des animaux et des plantes,» dit un des plus +grands anatomistes de notre âge, Jean Müller, dans sa <i>Physiologie de +l'homme</i>, «se modifient durant leur propagation sur la face de la +terre, entre les limites qui déterminent les espèces et les genres. +Elles se perpétuent organiquement comme types de la variation des +espèces. Du concours de différentes causes, de différentes conditions, +tant intérieures qu'extérieures, qui ne sauraient être signalées en +détail, sont nées les races présentes des animaux; et leurs variétés les plus frappantes se rencontrent chez ceux qui ont en partage la -faculté d'extension la plus considérable sur la terre. Les races -humaines sont les formes d'une espèce unique, qui s'accouplent en -restant fécondes, et se perpétuent par la génération. Ce ne sont -point <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> les espèces d'un genre; car, si elles l'étaient, en se -croisant, elles deviendraient stériles. De savoir si les races +faculté d'extension la plus considérable sur la terre. Les races +humaines sont les formes d'une espèce unique, qui s'accouplent en +restant fécondes, et se perpétuent par la génération. Ce ne sont +point <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> les espèces d'un genre; car, si elles l'étaient, en se +croisant, elles deviendraient stériles. De savoir si les races d'hommes existantes descendent d'un ou de plusieurs hommes primitifs, -c'est ce qu'on ne saurait découvrir par l'expérience.»</p> +c'est ce qu'on ne saurait découvrir par l'expérience.»</p> <h4>XIV</h4> -<p>Les recherches géographiques sur le siége primordial, ou, comme on -dit, sur le berceau de l'espèce humaine, ont dans le fait un caractère -purement mythique. «Nous ne connaissons,» dit Guillaume de Humboldt, -dans un travail encore inédit sur la diversité des langues et des -peuples, «nous ne connaissons, ni historiquement, ni par aucune -tradition certaine, le moment où l'espèce humaine n'ait pas été -séparée en groupes de peuples. Si cet état de choses a existé dès +<p>Les recherches géographiques sur le siége primordial, ou, comme on +dit, sur le berceau de l'espèce humaine, ont dans le fait un caractère +purement mythique. «Nous ne connaissons,» dit Guillaume de Humboldt, +dans un travail encore inédit sur la diversité des langues et des +peuples, «nous ne connaissons, ni historiquement, ni par aucune +tradition certaine, le moment où l'espèce humaine n'ait pas été +séparée en groupes de peuples. Si cet état de choses a existé dès l'origine, ou s'il s'est <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> produit plus tard, c'est ce qu'on ne -saurait décider par l'histoire. Des légendes isolées se retrouvant sur -des points très-divers du globe, sans communication apparente, sont en -contradiction avec la première hypothèse, et font descendre le genre +saurait décider par l'histoire. Des légendes isolées se retrouvant sur +des points très-divers du globe, sans communication apparente, sont en +contradiction avec la première hypothèse, et font descendre le genre humain tout entier d'un couple unique. Cette tradition est si -répandue, qu'on l'a quelquefois regardée comme un antique souvenir des -hommes. Mais cette circonstance même prouverait plutôt qu'il n'y a là -aucune transmission réelle d'un fait, aucun fondement vraiment -historique, et que c'est tout simplement l'identité de la conception -humaine, qui partout a conduit les hommes à une explication semblable -d'un phénomène identique. Un grand nombre de mythes, sans liaison +répandue, qu'on l'a quelquefois regardée comme un antique souvenir des +hommes. Mais cette circonstance même prouverait plutôt qu'il n'y a là +aucune transmission réelle d'un fait, aucun fondement vraiment +historique, et que c'est tout simplement l'identité de la conception +humaine, qui partout a conduit les hommes à une explication semblable +d'un phénomène identique. Un grand nombre de mythes, sans liaison historique les uns avec les autres, doivent ainsi leur ressemblance et -leur origine à la parité des imaginations ou des réflexions de +leur origine à la parité des imaginations ou des réflexions de l'esprit humain. Ce qui montre encore dans la tradition dont il s'agit -le caractère manifeste de la fiction, c'est qu'elle prétend expliquer -un phénomène en dehors de toute expérience, celui de la première -origine de l'espèce humaine, d'une manière conforme à l'expérience -<span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> de nos jours; la manière, par exemple, dont, à une époque où -le genre humain tout entier comptait déjà des milliers d'années -d'existence, une île déserte ou un vallon isolé dans les montagnes -peut avoir été peuplé. En vain la pensée se plongerait dans la -méditation du problème de cette première origine; l'homme est si -étroitement lié à son espèce et au temps, que l'on ne saurait -concevoir un être humain venant au monde sans une famille déjà -existante ........ Cette question donc ne pouvant être résolue ni par -la voie du raisonnement ni par celle de l'expérience, faut-il penser -que l'état primitif, tel que nous le décrit une prétendue tradition, -est réellement historique, ou bien que l'espèce humaine, dès son +le caractère manifeste de la fiction, c'est qu'elle prétend expliquer +un phénomène en dehors de toute expérience, celui de la première +origine de l'espèce humaine, d'une manière conforme à l'expérience +<span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> de nos jours; la manière, par exemple, dont, à une époque où +le genre humain tout entier comptait déjà des milliers d'années +d'existence, une île déserte ou un vallon isolé dans les montagnes +peut avoir été peuplé. En vain la pensée se plongerait dans la +méditation du problème de cette première origine; l'homme est si +étroitement lié à son espèce et au temps, que l'on ne saurait +concevoir un être humain venant au monde sans une famille déjà +existante ........ Cette question donc ne pouvant être résolue ni par +la voie du raisonnement ni par celle de l'expérience, faut-il penser +que l'état primitif, tel que nous le décrit une prétendue tradition, +est réellement historique, ou bien que l'espèce humaine, dès son principe, couvrit la terre en forme de peuplades? C'est ce que la -science des langues ne saurait décider par elle-même, comme elle ne +science des langues ne saurait décider par elle-même, comme elle ne doit point non plus chercher une solution ailleurs pour en tirer des -éclaircissements sur les problèmes qui l'occupent.</p> - -<p>«L'humanité se distribue en simples variétés, que l'on désigne par le -mot un peu indéterminé de <i>races</i>. De même que dans le règne <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> -végétal, dans l'histoire naturelle des oiseaux et des poissons, il est -plus sûr de grouper les individus en un grand nombre de familles, que -de les réunir en un petit nombre de sections embrassant des masses -considérables; de même, dans la détermination des races, il me paraît -préférable d'établir de petites familles de peuples. Que l'on suive la -classification de mon maître Blumenbach en cinq races (Caucasique, -Mongolique, Américaine, Éthiopique et Malaie), ou bien qu'avec +éclaircissements sur les problèmes qui l'occupent.</p> + +<p>«L'humanité se distribue en simples variétés, que l'on désigne par le +mot un peu indéterminé de <i>races</i>. De même que dans le règne <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> +végétal, dans l'histoire naturelle des oiseaux et des poissons, il est +plus sûr de grouper les individus en un grand nombre de familles, que +de les réunir en un petit nombre de sections embrassant des masses +considérables; de même, dans la détermination des races, il me paraît +préférable d'établir de petites familles de peuples. Que l'on suive la +classification de mon maître Blumenbach en cinq races (Caucasique, +Mongolique, Américaine, Éthiopique et Malaie), ou bien qu'avec Prichard on reconnaisse sept races (Iranienne, Touranienne, -Américaine, des Hottentots et Bouschmans, des Nègres, des Papous et -des Alfourous), il n'en est pas moins vrai qu'aucune différence +Américaine, des Hottentots et Bouschmans, des Nègres, des Papous et +des Alfourous), il n'en est pas moins vrai qu'aucune différence radicale et typique, aucun principe de division naturel et rigoureux -ne régit de tels groupes. On sépare ce qui semble former les extrêmes -de la figure et de la couleur, sans s'inquiéter des familles de -peuples qui échappent à ces grandes classes et que l'on a nommées, -tantôt races scythiques, tantôt races allophyliques. <i>Iraniens</i> est, à -la vérité, une dénomination mieux choisie pour les peuples d'Europe +ne régit de tels groupes. On sépare ce qui semble former les extrêmes +de la figure et de la couleur, sans s'inquiéter des familles de +peuples qui échappent à ces grandes classes et que l'on a nommées, +tantôt races scythiques, tantôt races allophyliques. <i>Iraniens</i> est, à +la vérité, une dénomination mieux choisie pour les peuples d'Europe que celle de <i>Caucasiens</i>; et pourtant <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> il faut bien avouer -que les noms géographiques, pris comme désignations de races, sont -extrêmement indéterminés, surtout quand le pays qui doit donner son -nom à telle ou telle race se trouve, comme le Touran ou Mawerannahar, -par exemple, avoir été habité, à différentes époques, par les souches +que les noms géographiques, pris comme désignations de races, sont +extrêmement indéterminés, surtout quand le pays qui doit donner son +nom à telle ou telle race se trouve, comme le Touran ou Mawerannahar, +par exemple, avoir été habité, à différentes époques, par les souches de peuples les plus diverses, d'origine indo-germanique et finnoise, mais non pas mongolique.</p> -<p>«Les langues, créations intellectuelles de l'humanité, et qui tiennent -de si près aux premiers développements de l'esprit, ont, par cette -empreinte nationale qu'elles portent en elles-mêmes, une haute -importance, pour aider à reconnaître la ressemblance ou la différence -des races. Ce qui leur donne cette importance, c'est que la communauté -de leur origine est un fil conducteur, au moyen duquel on pénètre dans -le mystérieux labyrinthe, où l'union des dispositions physiques du +<p>«Les langues, créations intellectuelles de l'humanité, et qui tiennent +de si près aux premiers développements de l'esprit, ont, par cette +empreinte nationale qu'elles portent en elles-mêmes, une haute +importance, pour aider à reconnaître la ressemblance ou la différence +des races. Ce qui leur donne cette importance, c'est que la communauté +de leur origine est un fil conducteur, au moyen duquel on pénètre dans +le mystérieux labyrinthe, où l'union des dispositions physiques du corps avec les pouvoirs de l'intelligence se manifeste sous mille -formes diverses. Les remarquables progrès que l'étude philosophique -des langues a faits en Allemagne depuis moins d'un demi-siècle, -facilitent les recherches sur leur caractère national, <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> sur -ce qu'elles paraissent devoir à la parenté des peuples qui les -parlent. Mais, comme dans toutes les sphères de la spéculation idéale, -à côté de l'espoir d'un butin riche et assuré, est ici le danger des -illusions si fréquentes en pareille matière.</p> - -<p>«Des études ethnographiques positives, soutenues par une connaissance +formes diverses. Les remarquables progrès que l'étude philosophique +des langues a faits en Allemagne depuis moins d'un demi-siècle, +facilitent les recherches sur leur caractère national, <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> sur +ce qu'elles paraissent devoir à la parenté des peuples qui les +parlent. Mais, comme dans toutes les sphères de la spéculation idéale, +à côté de l'espoir d'un butin riche et assuré, est ici le danger des +illusions si fréquentes en pareille matière.</p> + +<p>«Des études ethnographiques positives, soutenues par une connaissance approfondie de l'histoire, nous apprennent qu'il faut apporter de -grandes précautions dans cette comparaison des peuples et des langues -dont ils se sont servis à une époque déterminée. La conquête, une +grandes précautions dans cette comparaison des peuples et des langues +dont ils se sont servis à une époque déterminée. La conquête, une longue habitude de vivre ensemble, l'influence d'une religion -étrangère, le mélange des races, lors même qu'il aurait eu lieu avec -un petit nombre d'immigrants plus forts et plus civilisés, ont produit -un phénomène qui se remarque à la fois dans les deux continents, -savoir, que deux familles de langues entièrement différentes peuvent -se trouver dans une seule et même race; que, d'un autre côté, chez des -peuples très-divers d'origine peuvent se rencontrer des idiomes d'une -même souche de langues. Ce sont les grands conquérants asiatiques -qui, par la puissance de leurs armes, <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> par le déplacement et -le bouleversement des populations, ont surtout contribué à créer dans -l'histoire ce double et singulier phénomène.</p> - -<p>«Le langage est une partie intégrante de l'histoire naturelle de -l'esprit; et bien que l'esprit, dans son heureuse indépendance, se -fasse à lui-même des lois qu'il suit sous les influences les plus -diverses, bien que la liberté qui lui est propre s'efforce constamment -de le soustraire à ces influences, pourtant il ne saurait s'affranchir -tout à fait des liens qui le retiennent à la terre. Toujours il reste +étrangère, le mélange des races, lors même qu'il aurait eu lieu avec +un petit nombre d'immigrants plus forts et plus civilisés, ont produit +un phénomène qui se remarque à la fois dans les deux continents, +savoir, que deux familles de langues entièrement différentes peuvent +se trouver dans une seule et même race; que, d'un autre côté, chez des +peuples très-divers d'origine peuvent se rencontrer des idiomes d'une +même souche de langues. Ce sont les grands conquérants asiatiques +qui, par la puissance de leurs armes, <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> par le déplacement et +le bouleversement des populations, ont surtout contribué à créer dans +l'histoire ce double et singulier phénomène.</p> + +<p>«Le langage est une partie intégrante de l'histoire naturelle de +l'esprit; et bien que l'esprit, dans son heureuse indépendance, se +fasse à lui-même des lois qu'il suit sous les influences les plus +diverses, bien que la liberté qui lui est propre s'efforce constamment +de le soustraire à ces influences, pourtant il ne saurait s'affranchir +tout à fait des liens qui le retiennent à la terre. Toujours il reste quelque chose de ce que les dispositions naturelles empruntent au sol, -au climat, à la sérénité d'un ciel d'azur, ou au sombre aspect d'une -atmosphère chargée de vapeurs. Sans doute la richesse et la grâce dans -la structure d'une langue sont l'œuvre de la pensée, dont elles -naissent comme de la fleur la plus délicate de l'esprit; mais les deux -sphères de la nature physique et de l'intelligence ou du sentiment -n'en sont pas moins étroitement unies l'une à l'autre; et c'est ce qui -fait que nous n'avons pas voulu ôter à notre tableau du monde ce -<span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> que pouvaient lui communiquer de coloris et de lumière ces -considérations, toutes rapides qu'elles sont, sur les rapports des +au climat, à la sérénité d'un ciel d'azur, ou au sombre aspect d'une +atmosphère chargée de vapeurs. Sans doute la richesse et la grâce dans +la structure d'une langue sont l'œuvre de la pensée, dont elles +naissent comme de la fleur la plus délicate de l'esprit; mais les deux +sphères de la nature physique et de l'intelligence ou du sentiment +n'en sont pas moins étroitement unies l'une à l'autre; et c'est ce qui +fait que nous n'avons pas voulu ôter à notre tableau du monde ce +<span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> que pouvaient lui communiquer de coloris et de lumière ces +considérations, toutes rapides qu'elles sont, sur les rapports des races et des langues.</p> -<p>«En maintenant l'unité de l'espèce humaine, nous rejetons, par une -conséquence nécessaire, la distinction désolante de races supérieures -et de races inférieures. Sans doute il est des familles de peuples -plus susceptibles de culture, plus civilisées, plus éclairées; mais il -n'en est pas de plus nobles que les autres. Toutes sont également -faites pour la liberté, pour cette liberté qui, dans un état de -société peu avancé, n'appartient qu'à l'individu; mais qui, chez les -nations appelées à la jouissance de véritables institutions -politiques, est le droit de la communauté tout entière. Une idée qui -se révèle à travers l'histoire en étendant chaque jour son salutaire -empire, une idée qui, mieux que toute autre, prouve le fait si souvent -contesté, mais plus encore incompris, de la perfectibilité générale de -l'espèce, c'est l'idée de l'humanité. C'est elle qui tend à faire -tomber les barrières que des préjugés et des vues intéressées de -toute sorte ont élevées entre les <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> hommes, et à faire -envisager l'humanité dans son ensemble, sans distinction de religion, -de nation, de couleur, comme une grande famille de frères, comme un -corps unique, marchant vers un seul et même but, le libre -développement des forces morales. Ce but est le but final, le but -suprême de la sociabilité, et en même temps la direction imposée à -l'homme par sa propre nature, pour l'agrandissement indéfini de son -existence. Il regarde la terre, aussi loin qu'elle s'étend; le ciel, -aussi loin qu'il le peut découvrir, illuminé d'étoiles, comme son -intime propriété, comme un double champ ouvert à son activité physique -et intellectuelle. Déjà l'enfant aspire à franchir les montagnes et -les mers qui circonscrivent son étroite demeure; et puis, se repliant -sur lui-même comme la plante, il soupire après le retour. C'est là, en +<p>«En maintenant l'unité de l'espèce humaine, nous rejetons, par une +conséquence nécessaire, la distinction désolante de races supérieures +et de races inférieures. Sans doute il est des familles de peuples +plus susceptibles de culture, plus civilisées, plus éclairées; mais il +n'en est pas de plus nobles que les autres. Toutes sont également +faites pour la liberté, pour cette liberté qui, dans un état de +société peu avancé, n'appartient qu'à l'individu; mais qui, chez les +nations appelées à la jouissance de véritables institutions +politiques, est le droit de la communauté tout entière. Une idée qui +se révèle à travers l'histoire en étendant chaque jour son salutaire +empire, une idée qui, mieux que toute autre, prouve le fait si souvent +contesté, mais plus encore incompris, de la perfectibilité générale de +l'espèce, c'est l'idée de l'humanité. C'est elle qui tend à faire +tomber les barrières que des préjugés et des vues intéressées de +toute sorte ont élevées entre les <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> hommes, et à faire +envisager l'humanité dans son ensemble, sans distinction de religion, +de nation, de couleur, comme une grande famille de frères, comme un +corps unique, marchant vers un seul et même but, le libre +développement des forces morales. Ce but est le but final, le but +suprême de la sociabilité, et en même temps la direction imposée à +l'homme par sa propre nature, pour l'agrandissement indéfini de son +existence. Il regarde la terre, aussi loin qu'elle s'étend; le ciel, +aussi loin qu'il le peut découvrir, illuminé d'étoiles, comme son +intime propriété, comme un double champ ouvert à son activité physique +et intellectuelle. Déjà l'enfant aspire à franchir les montagnes et +les mers qui circonscrivent son étroite demeure; et puis, se repliant +sur lui-même comme la plante, il soupire après le retour. C'est là , en effet, ce qu'il y a dans l'homme de touchant et de beau, cette double -aspiration vers ce qu'il désire et vers ce qu'il a perdu; c'est elle -qui le préserve du danger de s'attacher d'une manière exclusive au -moment présent. Et de la sorte, enracinée dans les profondeurs de la -nature humaine, commandée <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> en même temps par ses instincts les -plus sublimes, cette union bienveillante et fraternelle de l'espèce -entière devient une des grandes idées qui président à l'histoire de -l'humanité.</p> - -<p>«Qu'il soit permis à un frère de terminer par ces paroles, qui puisent -leur charme dans la profondeur des sentiments, la description générale -des phénomènes de la nature au sein de l'univers. Depuis les -nébuleuses lointaines, et depuis les étoiles doubles circulant dans -les cieux, nous sommes descendus jusqu'aux corps organisés les plus -petits du règne animal, dans la mer et sur la terre; jusqu'aux germes -délicats de ces plantes qui tapissent la roche nue, sur la pente des -monts couronnés de glaces. Des lois connues partiellement nous ont -servi à classer tous ces phénomènes; d'autres lois, d'une nature plus -mystérieuse, exercent leur empire dans les régions les plus élevées du -monde organique, dans la sphère de l'espèce humaine avec ses -conformations diverses, avec l'énergie créatrice de l'esprit dont elle -est douée, avec les langues variées qui en sont le produit. Un -tableau physique de la nature <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> s'arrête à la limite où -commence la sphère de l'intelligence, où le regard plonge dans un -monde différent. Cette limite, il la marque et ne la franchit point.»</p> +aspiration vers ce qu'il désire et vers ce qu'il a perdu; c'est elle +qui le préserve du danger de s'attacher d'une manière exclusive au +moment présent. Et de la sorte, enracinée dans les profondeurs de la +nature humaine, commandée <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> en même temps par ses instincts les +plus sublimes, cette union bienveillante et fraternelle de l'espèce +entière devient une des grandes idées qui président à l'histoire de +l'humanité.</p> + +<p>«Qu'il soit permis à un frère de terminer par ces paroles, qui puisent +leur charme dans la profondeur des sentiments, la description générale +des phénomènes de la nature au sein de l'univers. Depuis les +nébuleuses lointaines, et depuis les étoiles doubles circulant dans +les cieux, nous sommes descendus jusqu'aux corps organisés les plus +petits du règne animal, dans la mer et sur la terre; jusqu'aux germes +délicats de ces plantes qui tapissent la roche nue, sur la pente des +monts couronnés de glaces. Des lois connues partiellement nous ont +servi à classer tous ces phénomènes; d'autres lois, d'une nature plus +mystérieuse, exercent leur empire dans les régions les plus élevées du +monde organique, dans la sphère de l'espèce humaine avec ses +conformations diverses, avec l'énergie créatrice de l'esprit dont elle +est douée, avec les langues variées qui en sont le produit. Un +tableau physique de la nature <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> s'arrête à la limite où +commence la sphère de l'intelligence, où le regard plonge dans un +monde différent. Cette limite, il la marque et ne la franchit point.»</p> <h4>XV</h4> -<p>Après ce savant aperçu sur l'astronomie de l'univers, j'ouvre le -deuxième volume du <i>Cosmos</i> de M. de Humboldt, et je le trouve -redescendu sans transition de ces mondes incommensurables à une espèce -de littérature <i>cosmique</i> qui ne s'enchaîne en rien à ce tableau de -l'univers. Je demeure anéanti de la petitesse des considérations -littéraires, après ces divagations éthérées et infinies; c'était une +<p>Après ce savant aperçu sur l'astronomie de l'univers, j'ouvre le +deuxième volume du <i>Cosmos</i> de M. de Humboldt, et je le trouve +redescendu sans transition de ces mondes incommensurables à une espèce +de littérature <i>cosmique</i> qui ne s'enchaîne en rien à ce tableau de +l'univers. Je demeure anéanti de la petitesse des considérations +littéraires, après ces divagations éthérées et infinies; c'était une vaste philosophie que j'attendais, je tombe dans des phrases sans fond -et sans suite. Jugez-en vous-mêmes. Voici son début:</p> - -<p class="center">MOYENS PROPRES À RÉPANDRE L'ÉTUDE DE LA NATURE.</p> - -<p>«Nous passons de la sphère des objets extérieurs <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> à la sphère -des sentiments. Dans le premier volume nous avons exposé, sous la -forme d'un vaste tableau de la nature, ce que la science, fondée sur -des observations rigoureuses et dégagée de fausses apparences, nous a -appris à connaître des phénomènes et des lois de l'univers. Mais ce -spectacle de la nature ne serait pas complet si nous ne considérions -comment il se reflète dans la pensée et dans l'imagination disposée -aux impressions poétiques. Un monde intérieur se révèle à nous. Nous +et sans suite. Jugez-en vous-mêmes. Voici son début:</p> + +<p class="center">MOYENS PROPRES À RÉPANDRE L'ÉTUDE DE LA NATURE.</p> + +<p>«Nous passons de la sphère des objets extérieurs <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> à la sphère +des sentiments. Dans le premier volume nous avons exposé, sous la +forme d'un vaste tableau de la nature, ce que la science, fondée sur +des observations rigoureuses et dégagée de fausses apparences, nous a +appris à connaître des phénomènes et des lois de l'univers. Mais ce +spectacle de la nature ne serait pas complet si nous ne considérions +comment il se reflète dans la pensée et dans l'imagination disposée +aux impressions poétiques. Un monde intérieur se révèle à nous. Nous ne l'explorerons pas, comme le fait la philosophie de l'art, pour -distinguer ce qui dans nos émotions appartient à l'action des objets -extérieurs sur les sens, et ce qui émane des facultés de l'âme ou +distinguer ce qui dans nos émotions appartient à l'action des objets +extérieurs sur les sens, et ce qui émane des facultés de l'âme ou tient aux dispositions natives des peuples divers. C'est assez d'indiquer la source de cette contemplation intelligente qui nous -élève au pur sentiment de la nature, de rechercher les causes qui, -surtout dans les temps modernes, ont contribué si puissamment, en -éveillant l'imagination, à propager l'étude des sciences naturelles et -le goût des voyages lointains.</p> - -<p>«Les moyens propres à répandre l'étude de <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> la nature -consistent, comme nous l'avons dit déjà, dans trois formes -particulières sous lesquelles se manifestent la pensée et -l'imagination créatrice de l'homme: la description animée des scènes -et des productions de la nature; la peinture de paysage, du moment où -elle a commencé à saisir la physionomie des végétaux, leur sauvage -abondance, et le caractère individuel du sol qui les produit; la -culture plus répandue des plantes tropicales et les collections -d'espèces exotiques dans les jardins et dans les serres. Chacun de ces -procédés pourrait être l'objet de longs développements, si l'on -voulait en faire l'histoire; mais il convient mieux, d'après l'esprit -et le plan de cet ouvrage, de nous attacher à quelques idées -essentielles et d'étudier en général comment la nature a diversement -agi sur la pensée et l'imagination des hommes, suivant les époques et -les races, jusqu'à ce que, par le progrès des esprits, la science et -la poésie s'unissent et se pénétrassent de plus en plus. Pour +élève au pur sentiment de la nature, de rechercher les causes qui, +surtout dans les temps modernes, ont contribué si puissamment, en +éveillant l'imagination, à propager l'étude des sciences naturelles et +le goût des voyages lointains.</p> + +<p>«Les moyens propres à répandre l'étude de <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> la nature +consistent, comme nous l'avons dit déjà , dans trois formes +particulières sous lesquelles se manifestent la pensée et +l'imagination créatrice de l'homme: la description animée des scènes +et des productions de la nature; la peinture de paysage, du moment où +elle a commencé à saisir la physionomie des végétaux, leur sauvage +abondance, et le caractère individuel du sol qui les produit; la +culture plus répandue des plantes tropicales et les collections +d'espèces exotiques dans les jardins et dans les serres. Chacun de ces +procédés pourrait être l'objet de longs développements, si l'on +voulait en faire l'histoire; mais il convient mieux, d'après l'esprit +et le plan de cet ouvrage, de nous attacher à quelques idées +essentielles et d'étudier en général comment la nature a diversement +agi sur la pensée et l'imagination des hommes, suivant les époques et +les races, jusqu'à ce que, par le progrès des esprits, la science et +la poésie s'unissent et se pénétrassent de plus en plus. Pour embrasser l'ensemble de la nature, il ne faut pas s'en tenir aux -phénomènes du dehors; il faut faire entrevoir du moins quelques-unes -de ces analogies <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> mystérieuses et de ces harmonies morales qui -rattachent l'homme au monde extérieur; montrer comment la nature, en -se reflétant dans l'homme, a été tantôt enveloppée d'un voile -symbolique qui laissait entrevoir de gracieuses images, tantôt a fait -éclore en lui le noble germe des arts.</p> - -<p>«En énumérant les causes qui peuvent nous porter vers l'étude +phénomènes du dehors; il faut faire entrevoir du moins quelques-unes +de ces analogies <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> mystérieuses et de ces harmonies morales qui +rattachent l'homme au monde extérieur; montrer comment la nature, en +se reflétant dans l'homme, a été tantôt enveloppée d'un voile +symbolique qui laissait entrevoir de gracieuses images, tantôt a fait +éclore en lui le noble germe des arts.</p> + +<p>«En énumérant les causes qui peuvent nous porter vers l'étude scientifique de la nature, nous devons rappeler aussi que des -impressions fortuites et en apparence passagères ont souvent, dans la -jeunesse, décidé de toute l'existence. Le plaisir naïf que fait -éprouver la forme articulée de certains continents ou des mers -intérieures sur les cartes géographiques, l'espoir de contempler ces -belles constellations australes que n'offre jamais à nos yeux la voûte -de notre ciel, les images des palmiers de la Palestine ou des cèdres +impressions fortuites et en apparence passagères ont souvent, dans la +jeunesse, décidé de toute l'existence. Le plaisir naïf que fait +éprouver la forme articulée de certains continents ou des mers +intérieures sur les cartes géographiques, l'espoir de contempler ces +belles constellations australes que n'offre jamais à nos yeux la voûte +de notre ciel, les images des palmiers de la Palestine ou des cèdres du Liban que renferment les livres saints, peuvent faire germer au -fond d'une âme d'enfant l'amour des expéditions lointaines. S'il -m'était permis d'interroger ici mes plus anciens souvenirs de +fond d'une âme d'enfant l'amour des expéditions lointaines. S'il +m'était permis d'interroger ici mes plus anciens souvenirs de jeunesse, de signaler l'attrait qui m'inspira de bonne heure -l'invincible désir de visiter les régions <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> tropicales, je -citerais: les descriptions pittoresques des îles de la mer du Sud, par -George Forster; les tableaux de Hodges représentant les rives du -Gange, dans la maison de Warren Hastings, à Londres; un dragonnier -colossal dans une vieille tour du jardin botanique à Berlin. Ces -exemples se rattachent aux trois classes signalées plus haut, au genre -descriptif inspiré par une contemplation intelligente de la nature, à -la peinture de paysage, enfin à l'observation directe des grandes -formes du règne végétal. Il ne faut pas oublier que l'efficacité de -ces moyens dépend en grande partie de l'état de la culture chez les -modernes, et des dispositions de l'âme, qui, selon les races et les -temps, est plus ou moins sensible aux impressions de la nature.»</p> +l'invincible désir de visiter les régions <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> tropicales, je +citerais: les descriptions pittoresques des îles de la mer du Sud, par +George Forster; les tableaux de Hodges représentant les rives du +Gange, dans la maison de Warren Hastings, à Londres; un dragonnier +colossal dans une vieille tour du jardin botanique à Berlin. Ces +exemples se rattachent aux trois classes signalées plus haut, au genre +descriptif inspiré par une contemplation intelligente de la nature, à +la peinture de paysage, enfin à l'observation directe des grandes +formes du règne végétal. Il ne faut pas oublier que l'efficacité de +ces moyens dépend en grande partie de l'état de la culture chez les +modernes, et des dispositions de l'âme, qui, selon les races et les +temps, est plus ou moins sensible aux impressions de la nature.»</p> <h4>XVI</h4> -<p>Humboldt passe à la poésie descriptive, à Hésiode; il cite Homère et -Pindare. On descend du <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> millième ciel pour assister à un cours -de littérature. Puis vient Lucrèce qui chante la nature, son dieu. -Puis Cicéron, l'homme d'État malheureux, se réfugiant dans la nature, -conserve dans son cœur, en proie aux passions politiques, un goût +<p>Humboldt passe à la poésie descriptive, à Hésiode; il cite Homère et +Pindare. On descend du <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> millième ciel pour assister à un cours +de littérature. Puis vient Lucrèce qui chante la nature, son dieu. +Puis Cicéron, l'homme d'État malheureux, se réfugiant dans la nature, +conserve dans son cœur, en proie aux passions politiques, un goût vif pour la nature et l'amour de la solitude. Il faut chercher la source de ces sentiments dans les profondeurs d'un grand et noble -caractère. Les écrits de Cicéron prouvent la vérité de cette +caractère. Les écrits de Cicéron prouvent la vérité de cette observation. On sait, il est vrai, qu'il a fait de nombreux emprunts -au <i>Phèdre</i> de Platon, dans le traité des <i>Lois</i> et dans celui de +au <i>Phèdre</i> de Platon, dans le traité des <i>Lois</i> et dans celui de l'<i>Orateur</i>; mais l'imitation n'a rien fait perdre de son -individualité propre à la peinture du sol italique. Platon dépeint en -quelques traits généraux «l'ombrage épais du haut platane, les parfums -qui s'exhalent de l'Agnus-castus en fleur, la brise qui sent l'été et -dont le murmure accompagne les chœurs des cigales.» Pour la -description de Cicéron, elle est tellement fidèle, comme l'a remarqué -récemment un observateur ingénieux, qu'aujourd'hui encore on en peut -retrouver sur les lieux mêmes tous les traits............</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> À travers les terribles orages de l'an 708, Cicéron trouva -quelques adoucissements dans ses villas, se rendant tour à tour de -Tusculum à Arpinum, des environs d'Antium à ceux de Cumes.</p> - -<p>«Rien de plus agréable, écrit-il à Atticus, que cette solitude, rien -de plus gracieux que cette villa, le rivage qui est auprès et la vue -de la mer.» Il écrit encore de l'île d'Astura, à l'embouchure du -fleuve du même nom, sur la côte de la mer Tyrrhénienne. «Personne ici -ne me dérange, et quand je vais dès le matin me cacher dans un bois -épais et sauvage, je n'en sors plus avant le soir. Après mon bien-aimé -Atticus, rien ne m'est plus cher que la solitude; là je n'ai de -commerce qu'avec les lettres, et pourtant mes études sont souvent +individualité propre à la peinture du sol italique. Platon dépeint en +quelques traits généraux «l'ombrage épais du haut platane, les parfums +qui s'exhalent de l'Agnus-castus en fleur, la brise qui sent l'été et +dont le murmure accompagne les chœurs des cigales.» Pour la +description de Cicéron, elle est tellement fidèle, comme l'a remarqué +récemment un observateur ingénieux, qu'aujourd'hui encore on en peut +retrouver sur les lieux mêmes tous les traits............</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> À travers les terribles orages de l'an 708, Cicéron trouva +quelques adoucissements dans ses villas, se rendant tour à tour de +Tusculum à Arpinum, des environs d'Antium à ceux de Cumes.</p> + +<p>«Rien de plus agréable, écrit-il à Atticus, que cette solitude, rien +de plus gracieux que cette villa, le rivage qui est auprès et la vue +de la mer.» Il écrit encore de l'île d'Astura, à l'embouchure du +fleuve du même nom, sur la côte de la mer Tyrrhénienne. «Personne ici +ne me dérange, et quand je vais dès le matin me cacher dans un bois +épais et sauvage, je n'en sors plus avant le soir. Après mon bien-aimé +Atticus, rien ne m'est plus cher que la solitude; là je n'ai de +commerce qu'avec les lettres, et pourtant mes études sont souvent interrompues par mes larmes. Je combats contre la douleur autant que -je le puis, mais la lutte est encore au-dessus de mes forces.» +je le puis, mais la lutte est encore au-dessus de mes forces.» Plusieurs critiques ont cru retrouver par avance dans ces lettres, -ainsi que dans celles de Pline, l'accent de la sentimentalité moderne; -je n'y vois, pour moi, que l'accent d'une sensibilité profonde, qui, -dans tous les temps et chez tous <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> les peuples, s'échappe des -cœurs douloureusement émus.</p> +ainsi que dans celles de Pline, l'accent de la sentimentalité moderne; +je n'y vois, pour moi, que l'accent d'une sensibilité profonde, qui, +dans tous les temps et chez tous <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> les peuples, s'échappe des +cœurs douloureusement émus.</p> -<p>Horace, Virgile, Ovide, sont ensuite présentés en exemple.</p> +<p>Horace, Virgile, Ovide, sont ensuite présentés en exemple.</p> -<p>«La connaissance des œuvres de Virgile et d'Horace est si -généralement répandue parmi toutes les personnes un peu initiées à la -littérature latine, qu'il serait superflu d'en extraire des passages +<p>«La connaissance des œuvres de Virgile et d'Horace est si +généralement répandue parmi toutes les personnes un peu initiées à la +littérature latine, qu'il serait superflu d'en extraire des passages pour rappeler le vif et tendre sentiment de la nature qui anime -quelques-unes de leurs compositions. Dans l'épopée nationale de -Virgile, la description du paysage, d'après la nature même de ce genre -de poëme, devait être un simple accessoire, et ne pouvait occuper que -peu de place. Nulle part on ne remarque que l'auteur se soit attaché à -décrire des lieux déterminés; mais les couleurs harmonieuses de ses -tableaux révèlent une profonde intelligence de la nature. Où le calme -de la mer et le repos de la nuit ont-ils été plus heureusement -retracés? Quel contraste entre ces images sereines et les énergiques -peintures de l'orage, dans le premier livre des Géorgiques, de la -tempête qui assaille les Troyens au milieu des Strophades, de -l'écroulement des <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> rochers et de l'éruption de l'Etna, dans -l'Énéide! De la part d'Ovide, on eût pu attendre, comme fruit de son -long séjour à Tomes, dans les plaines de la Mœsie inférieure, une -description poétique de ces déserts sur lesquels l'antiquité est -restée muette. L'exilé ne vit pas, il est vrai, cette partie des -steppes qui, recouvertes dans l'été de plantes vigoureuses hautes de -quatre à six pieds, offre, à chaque souffle du vent, la gracieuse -image d'une mer de fleurs agitée. Le lieu où fut relégué Ovide était -une lande marécageuse; accablé par une disgrâce au-dessus de ses -forces, il était plus disposé à se reporter en souvenir aux -jouissances du monde et aux événements politiques de Rome, qu'à -contempler les vastes déserts qui l'entouraient. Comme compensation, -et sans compter les descriptions, peut-être même un peu trop -fréquentes, de grottes, de sources et de clairs de lune, ce poëte, qui -possédait à un si haut degré le talent de peindre, nous a laissé un -récit singulièrement exact et intéressant, même pour la géologie, -d'une éruption volcanique près de Méthone, entre Épidaure et Trézène. -Dans ce tableau que nous <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> avons eu déjà l'occasion de signaler +quelques-unes de leurs compositions. Dans l'épopée nationale de +Virgile, la description du paysage, d'après la nature même de ce genre +de poëme, devait être un simple accessoire, et ne pouvait occuper que +peu de place. Nulle part on ne remarque que l'auteur se soit attaché à +décrire des lieux déterminés; mais les couleurs harmonieuses de ses +tableaux révèlent une profonde intelligence de la nature. Où le calme +de la mer et le repos de la nuit ont-ils été plus heureusement +retracés? Quel contraste entre ces images sereines et les énergiques +peintures de l'orage, dans le premier livre des Géorgiques, de la +tempête qui assaille les Troyens au milieu des Strophades, de +l'écroulement des <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> rochers et de l'éruption de l'Etna, dans +l'Énéide! De la part d'Ovide, on eût pu attendre, comme fruit de son +long séjour à Tomes, dans les plaines de la Mœsie inférieure, une +description poétique de ces déserts sur lesquels l'antiquité est +restée muette. L'exilé ne vit pas, il est vrai, cette partie des +steppes qui, recouvertes dans l'été de plantes vigoureuses hautes de +quatre à six pieds, offre, à chaque souffle du vent, la gracieuse +image d'une mer de fleurs agitée. Le lieu où fut relégué Ovide était +une lande marécageuse; accablé par une disgrâce au-dessus de ses +forces, il était plus disposé à se reporter en souvenir aux +jouissances du monde et aux événements politiques de Rome, qu'à +contempler les vastes déserts qui l'entouraient. Comme compensation, +et sans compter les descriptions, peut-être même un peu trop +fréquentes, de grottes, de sources et de clairs de lune, ce poëte, qui +possédait à un si haut degré le talent de peindre, nous a laissé un +récit singulièrement exact et intéressant, même pour la géologie, +d'une éruption volcanique près de Méthone, entre Épidaure et Trézène. +Dans ce tableau que nous <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> avons eu déjà l'occasion de signaler ailleurs, Ovide montre le sol se soulevant en forme de colline par la -force des vapeurs intérieurement comprimées, comme une vessie gonflée, -ou comme une outre formée de la peau d'un chevreau.»</p> +force des vapeurs intérieurement comprimées, comme une vessie gonflée, +ou comme une outre formée de la peau d'un chevreau.»</p> <h4>XVII</h4> -<p>Pline l'Ancien décrit en prose la nature; les Indes orientales et la -Perse offrent des modèles de belles descriptions. La poésie biblique +<p>Pline l'Ancien décrit en prose la nature; les Indes orientales et la +Perse offrent des modèles de belles descriptions. La poésie biblique est un lyrisme pieux.</p> -<p>«Grâce à l'uniformité qui s'est conservée dans les mœurs et dans +<p>«Grâce à l'uniformité qui s'est conservée dans les mœurs et dans les habitudes de la vie nomade, les voyageurs modernes ont pu -confirmer la vérité de ces tableaux. La poésie lyrique est plus ornée -et déploie la vie de la nature dans toute sa plénitude. On peut dire -que le 103<sup>e</sup> psaume est à lui seul une esquisse du monde. «Le -Seigneur, revêtu de lumière, a étendu le ciel comme un tapis. Il a -fondé la <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> terre sur sa propre solidité, en sorte qu'elle ne -vacillât pas dans toute la durée des siècles. Les eaux coulent du haut -des montagnes dans les vallons, aux lieux qui leur ont été assignés, +confirmer la vérité de ces tableaux. La poésie lyrique est plus ornée +et déploie la vie de la nature dans toute sa plénitude. On peut dire +que le 103<sup>e</sup> psaume est à lui seul une esquisse du monde. «Le +Seigneur, revêtu de lumière, a étendu le ciel comme un tapis. Il a +fondé la <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> terre sur sa propre solidité, en sorte qu'elle ne +vacillât pas dans toute la durée des siècles. Les eaux coulent du haut +des montagnes dans les vallons, aux lieux qui leur ont été assignés, afin que jamais elles ne passent les bornes prescrites, mais qu'elles abreuvent tous les animaux des champs. Les oiseaux du ciel chantent -sous le feuillage. Les arbres de l'Éternel, les cèdres que Dieu -lui-même a plantés, se dressent pleins de séve; les oiseaux y font -leur nid, et l'autour bâtit son habitation sur les sapins.» Dans le -même psaume est décrite la mer «où s'agite la vie d'êtres sans nombre. -Là passent les vaisseaux et se meuvent les monstres que tu as créés, ô -Dieu, pour qu'ils s'y jouassent librement.» L'ensemencement des -champs, la culture de la vigne, qui réjouit le cœur de l'homme, -celle de l'olivier, y ont aussi trouvé place. Les corps célestes -complètent ce tableau de la nature. «Le Seigneur a créé la lune pour -mesurer le temps, et le soleil connaît le terme de sa course. Il fait -nuit, les animaux se répandent sur la terre, les lionceaux rugissent -après leur proie et demandent leur nourriture à Dieu. Le soleil -paraît, ils se <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> rassemblent et se réfugient dans leurs -cavernes, tandis que l'homme se rend à son travail et fait sa journée -jusqu'au soir.» On est surpris, dans un poëme lyrique aussi court, de +sous le feuillage. Les arbres de l'Éternel, les cèdres que Dieu +lui-même a plantés, se dressent pleins de séve; les oiseaux y font +leur nid, et l'autour bâtit son habitation sur les sapins.» Dans le +même psaume est décrite la mer «où s'agite la vie d'êtres sans nombre. +Là passent les vaisseaux et se meuvent les monstres que tu as créés, ô +Dieu, pour qu'ils s'y jouassent librement.» L'ensemencement des +champs, la culture de la vigne, qui réjouit le cœur de l'homme, +celle de l'olivier, y ont aussi trouvé place. Les corps célestes +complètent ce tableau de la nature. «Le Seigneur a créé la lune pour +mesurer le temps, et le soleil connaît le terme de sa course. Il fait +nuit, les animaux se répandent sur la terre, les lionceaux rugissent +après leur proie et demandent leur nourriture à Dieu. Le soleil +paraît, ils se <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> rassemblent et se réfugient dans leurs +cavernes, tandis que l'homme se rend à son travail et fait sa journée +jusqu'au soir.» On est surpris, dans un poëme lyrique aussi court, de voir le monde entier, la terre et le ciel, peints en quelques traits. -À la vie confuse des éléments est opposée l'existence calme et -laborieuse de l'homme, depuis le lever du soleil jusqu'au moment où le -soir met fin à ses travaux. Ce contraste, ces vues générales sur -l'action réciproque des phénomènes, ce retour à la puissance invisible -et présente qui peut rajeunir la terre ou la réduire en poudre, tout -est empreint d'un caractère sublime plus propre, il faut le dire, à -étonner qu'à émouvoir.</p> - -<p>«De semblables aperçus sur le monde sont souvent exposés dans les -psaumes, mais nulle part d'une manière plus complète que dans le -trente-septième chapitre du livre de Job, assurément fort ancien, bien -qu'il ne remonte pas au-delà de Moïse. On sent que les accidents -météorologiques qui se produisent dans la région des nuages, les +À la vie confuse des éléments est opposée l'existence calme et +laborieuse de l'homme, depuis le lever du soleil jusqu'au moment où le +soir met fin à ses travaux. Ce contraste, ces vues générales sur +l'action réciproque des phénomènes, ce retour à la puissance invisible +et présente qui peut rajeunir la terre ou la réduire en poudre, tout +est empreint d'un caractère sublime plus propre, il faut le dire, à +étonner qu'à émouvoir.</p> + +<p>«De semblables aperçus sur le monde sont souvent exposés dans les +psaumes, mais nulle part d'une manière plus complète que dans le +trente-septième chapitre du livre de Job, assurément fort ancien, bien +qu'il ne remonte pas au-delà de Moïse. On sent que les accidents +météorologiques qui se produisent dans la région des nuages, les vapeurs qui se condensent ou se dissipent, suivant la direction des -vents, <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> les jeux bizarres de la lumière, la formation de la -grêle et du tonnerre, avaient été observés avant d'être décrits. -Plusieurs questions aussi sont posées, que la physique moderne peut -ramener sans doute à des formules plus scientifiques, mais pour -lesquelles elle n'a pas trouvé encore de solution satisfaisante. On -tient généralement le livre de Job pour l'œuvre la plus achevée de -la poésie hébraïque. Il y a autant de charme pittoresque dans la -peinture de chaque phénomène que d'art dans la composition didactique -de l'ensemble. Chez tous les peuples qui possèdent une traduction du +vents, <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> les jeux bizarres de la lumière, la formation de la +grêle et du tonnerre, avaient été observés avant d'être décrits. +Plusieurs questions aussi sont posées, que la physique moderne peut +ramener sans doute à des formules plus scientifiques, mais pour +lesquelles elle n'a pas trouvé encore de solution satisfaisante. On +tient généralement le livre de Job pour l'œuvre la plus achevée de +la poésie hébraïque. Il y a autant de charme pittoresque dans la +peinture de chaque phénomène que d'art dans la composition didactique +de l'ensemble. Chez tous les peuples qui possèdent une traduction du livre de Job, ces tableaux de la nature orientale ont produit une -impression profonde. «Le Seigneur marche sur les sommets de la mer, -sur le dos des vagues soulevées par la tempête.—L'aurore embrasse les -contours de la terre et façonne diversement les nuages, comme la main -de l'homme pétrit l'argile docile.» On trouve aussi décrites dans le -livre de Job les mœurs des animaux, de l'âne sauvage et du cheval, +impression profonde. «Le Seigneur marche sur les sommets de la mer, +sur le dos des vagues soulevées par la tempête.—L'aurore embrasse les +contours de la terre et façonne diversement les nuages, comme la main +de l'homme pétrit l'argile docile.» On trouve aussi décrites dans le +livre de Job les mœurs des animaux, de l'âne sauvage et du cheval, du buffle, de l'hippopotame et du crocodile, de l'aigle et de -l'autruche. Nous y voyons «l'air pur, quand viennent à souffler les -vents <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> dévorants du Sud, étendu comme un miroir poli sur les -déserts altérés.» Là où la nature est plus avare de ses dons, elle -aiguise les sens de l'homme, afin qu'attentif à tous les symptômes qui -se manifestent dans l'atmosphère et dans la région des nuages, il -puisse, au milieu de la solitude des déserts ou sur l'immensité de -l'Océan, prévoir toutes les révolutions qui se préparent. C'est +l'autruche. Nous y voyons «l'air pur, quand viennent à souffler les +vents <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> dévorants du Sud, étendu comme un miroir poli sur les +déserts altérés.» Là où la nature est plus avare de ses dons, elle +aiguise les sens de l'homme, afin qu'attentif à tous les symptômes qui +se manifestent dans l'atmosphère et dans la région des nuages, il +puisse, au milieu de la solitude des déserts ou sur l'immensité de +l'Océan, prévoir toutes les révolutions qui se préparent. C'est surtout dans la partie aride et montagneuse de la Palestine que le -climat est de nature à provoquer ces observations. La variété ne -manque pas non plus à la poésie des Hébreux. Tandis que, depuis Josué -jusqu'à Samuel, elle respire l'ardeur des combats, le petit livre de -Ruth la glaneuse offre un tableau de la simplicité la plus naïve et -d'un charme inexprimable. Gœthe, à l'époque de son enthousiasme -pour l'Orient, l'appelait le poëme le plus délicieux que nous eût -transmis la muse de l'épopée et de l'idylle.»</p> +climat est de nature à provoquer ces observations. La variété ne +manque pas non plus à la poésie des Hébreux. Tandis que, depuis Josué +jusqu'à Samuel, elle respire l'ardeur des combats, le petit livre de +Ruth la glaneuse offre un tableau de la simplicité la plus naïve et +d'un charme inexprimable. Gœthe, à l'époque de son enthousiasme +pour l'Orient, l'appelait le poëme le plus délicieux que nous eût +transmis la muse de l'épopée et de l'idylle.»</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> XVIII</h4> -<p>Dans des temps plus rapprochés de nous, les premiers monuments de la -littérature des Arabes conservent encore un reflet affaibli de cette -grande manière de contempler la nature, qui fut, à une époque si -reculée, un trait distinctif de la race sémitique. Je rappellerai à ce -sujet la description pittoresque de la vie des Bédouins au désert par -le grammairien Asmai, qui a rattaché ce tableau au nom célèbre -d'Antar, et l'a réuni dans un grand ouvrage avec d'autres légendes -chevaleresques antérieures au mahométisme. Le héros de cette nouvelle -romantique est le même Antar, de la tribu d'Abs, fils du favori +<p>Dans des temps plus rapprochés de nous, les premiers monuments de la +littérature des Arabes conservent encore un reflet affaibli de cette +grande manière de contempler la nature, qui fut, à une époque si +reculée, un trait distinctif de la race sémitique. Je rappellerai à ce +sujet la description pittoresque de la vie des Bédouins au désert par +le grammairien Asmai, qui a rattaché ce tableau au nom célèbre +d'Antar, et l'a réuni dans un grand ouvrage avec d'autres légendes +chevaleresques antérieures au mahométisme. Le héros de cette nouvelle +romantique est le même Antar, de la tribu d'Abs, fils du favori Scheddad et d'une esclave noire, dont les vers sont au nombre des -poëmes couronnés, suspendus dans la Kaaba (Moallakât). Le savant -traducteur anglais, M. Terrick Hamilton, a déjà appelé l'attention sur -les accents bibliques qui résonnent comme un écho dans les <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> -vers d'Antar. Asmai fait voyager le fils du désert à Constantinople; -c'est pour lui une occasion d'opposer d'une manière pittoresque la +poëmes couronnés, suspendus dans la Kaaba (Moallakât). Le savant +traducteur anglais, M. Terrick Hamilton, a déjà appelé l'attention sur +les accents bibliques qui résonnent comme un écho dans les <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> +vers d'Antar. Asmai fait voyager le fils du désert à Constantinople; +c'est pour lui une occasion d'opposer d'une manière pittoresque la civilisation grecque et la rudesse de la vie nomade. Que d'ailleurs, -dans les plus anciennes poésies des Arabes, la description du sol -n'ait tenu que peu de place, il n'y a pas là de quoi s'étonner, si -l'on songe, ainsi que l'a remarqué un orientaliste très-versé dans -cette littérature, M. Freitag, de Bonn, que l'objet principal des -poëtes arabes est le récit des faits d'armes, l'éloge de l'hospitalité -et la fidélité dans l'amour. On peut citer en outre chez les Anglais -Milton, dans sa description d'Éden; chez les Français, Rousseau, +dans les plus anciennes poésies des Arabes, la description du sol +n'ait tenu que peu de place, il n'y a pas là de quoi s'étonner, si +l'on songe, ainsi que l'a remarqué un orientaliste très-versé dans +cette littérature, M. Freitag, de Bonn, que l'objet principal des +poëtes arabes est le récit des faits d'armes, l'éloge de l'hospitalité +et la fidélité dans l'amour. On peut citer en outre chez les Anglais +Milton, dans sa description d'Éden; chez les Français, Rousseau, Buffon, Bernardin de Saint-Pierre; enfin Chateaubriand, que M. de Humboldt appelle son ami. M. de Humboldt est, comme moi, fanatique de <i>Paul et Virginie</i>.</p> <p>Voici comment il en parle:</p> -<p>«Puisque nous sommes revenu aux prosateurs, nous nous arrêterons avec -plaisir sur la création qui a valu à Bernardin de Saint-Pierre la +<p>«Puisque nous sommes revenu aux prosateurs, nous nous arrêterons avec +plaisir sur la création qui a valu à Bernardin de Saint-Pierre la meilleure partie de sa gloire. Le livre de <i>Paul et Virginie</i>, dont on -aurait peine à trouver le pendant dans une autre <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> -littérature, est simplement le tableau d'une île située dans la mer -des tropiques, où, tantôt à couvert sous un ciel clément, tantôt -menacées par la lutte des éléments en fureur, deux figures gracieuses -se détachent du milieu des plantes qui couvrent le sol de la forêt, +aurait peine à trouver le pendant dans une autre <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> +littérature, est simplement le tableau d'une île située dans la mer +des tropiques, où, tantôt à couvert sous un ciel clément, tantôt +menacées par la lutte des éléments en fureur, deux figures gracieuses +se détachent du milieu des plantes qui couvrent le sol de la forêt, comme d'un riche tapis de fleurs. Dans ce livre, ainsi que dans la -<i>Chaumière indienne</i>, et même dans les <i>Études de la nature</i>, déparées -malheureusement par des théories aventureuses et par de graves erreurs +<i>Chaumière indienne</i>, et même dans les <i>Études de la nature</i>, déparées +malheureusement par des théories aventureuses et par de graves erreurs de physique, l'aspect de la mer, les nuages qui s'amoncellent, le vent -qui murmure à travers les buissons de bambous, les hauts palmiers qui -courbent leurs têtes, sont décrits avec une vérité inimitable. <i>Paul -et Virginie</i> m'a accompagné dans les contrées dont s'inspira Bernardin -de Saint-Pierre; je l'ai relu pendant bien des années avec mon +qui murmure à travers les buissons de bambous, les hauts palmiers qui +courbent leurs têtes, sont décrits avec une vérité inimitable. <i>Paul +et Virginie</i> m'a accompagné dans les contrées dont s'inspira Bernardin +de Saint-Pierre; je l'ai relu pendant bien des années avec mon compagnon et mon ami M. Bonpland. Que l'on veuille bien me pardonner -ce rappel d'impressions toutes personnelles. Là, tandis que le ciel du -Midi brillait de son pur éclat, ou que par un temps de pluie, sur les -rives de l'Orénoque, la foudre en grondant illuminait la forêt, nous -avons été pénétrés <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> tous deux de l'admirable vérité avec -laquelle se trouve représentée, en si peu de pages, la puissante -nature des tropiques, dans tous ses traits originaux. Le même soin des -détails, sans que l'impression de l'ensemble en soit jamais troublée, -sans que jamais la libre imagination du poëte se lasse d'animer la -matière qu'il met en œuvre, caractérise l'auteur d'<i>Atala</i>, de -<i>René</i>, des <i>Martyrs</i> et des Voyages en Grèce et en Palestine. Dans -ces créations, sont rassemblés et reproduits avec d'admirables +ce rappel d'impressions toutes personnelles. Là , tandis que le ciel du +Midi brillait de son pur éclat, ou que par un temps de pluie, sur les +rives de l'Orénoque, la foudre en grondant illuminait la forêt, nous +avons été pénétrés <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> tous deux de l'admirable vérité avec +laquelle se trouve représentée, en si peu de pages, la puissante +nature des tropiques, dans tous ses traits originaux. Le même soin des +détails, sans que l'impression de l'ensemble en soit jamais troublée, +sans que jamais la libre imagination du poëte se lasse d'animer la +matière qu'il met en œuvre, caractérise l'auteur d'<i>Atala</i>, de +<i>René</i>, des <i>Martyrs</i> et des Voyages en Grèce et en Palestine. Dans +ces créations, sont rassemblés et reproduits avec d'admirables couleurs tous les contrastes que le paysage peut offrir sous les -latitudes les plus opposées.»</p> +latitudes les plus opposées.»</p> <p class="auteur smcap">Lamartine.</p> @@ -6553,438 +6512,438 @@ latitudes les plus opposées.»</p> <h3>LA SCIENCE OU LE COSMOS,<br> PAR M. DE HUMBOLDT.<br> -(TROISIÈME PARTIE.)</h3> +(TROISIÈME PARTIE.)</h3> <h4>I</h4> -<p>Humboldt passe à la peinture et au dessin. Platon dit quelque part aux -Grecs: «La terre est petite.»</p> +<p>Humboldt passe à la peinture et au dessin. Platon dit quelque part aux +Grecs: «La terre est petite.»</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> «Platon laisse voir un sentiment profond de la grandeur du -monde, lorsqu'il indique en ces termes, dans le <i>Phédon</i>, les bornes -étroites de la mer Méditerranée. Nous tous qui remplissons l'espace -compris entre le Phase et les colonnes d'Hercule, nous ne possédons -qu'une petite partie de la terre, groupés autour de la mer -Méditerranée comme des fourmis ou des grenouilles autour d'un marais.»</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> «Platon laisse voir un sentiment profond de la grandeur du +monde, lorsqu'il indique en ces termes, dans le <i>Phédon</i>, les bornes +étroites de la mer Méditerranée. Nous tous qui remplissons l'espace +compris entre le Phase et les colonnes d'Hercule, nous ne possédons +qu'une petite partie de la terre, groupés autour de la mer +Méditerranée comme des fourmis ou des grenouilles autour d'un marais.»</p> -<p>De là sont parties cependant toutes les expéditions navales qui ont -agrandi l'idée du monde.</p> +<p>De là sont parties cependant toutes les expéditions navales qui ont +agrandi l'idée du monde.</p> -<p>Les Égyptiens complètent l'idée nouvelle de la grandeur de la terre, +<p>Les Égyptiens complètent l'idée nouvelle de la grandeur de la terre, en naviguant par le golfe Arabique jusqu'au Gange, et chez les Scythes -par le Bosphore de Thrace. L'expédition d'Alexandre fond les races, -les idées des deux mondes: la terre est connue. Les livres d'Aristote -sur les animaux sont contemporains de l'expédition d'Alexandre, son -élève.</p> - -<p>Les Ptolémées, en Égypte, développent la nature; les Romains, en -soumettant le monde occidental, préparent à Pline les moyens de le -décrire. Sa description est savante et réellement universelle: c'est -le Cosmos latin. Le <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> christianisme fait découvrir l'<i>unité</i> du +par le Bosphore de Thrace. L'expédition d'Alexandre fond les races, +les idées des deux mondes: la terre est connue. Les livres d'Aristote +sur les animaux sont contemporains de l'expédition d'Alexandre, son +élève.</p> + +<p>Les Ptolémées, en Égypte, développent la nature; les Romains, en +soumettant le monde occidental, préparent à Pline les moyens de le +décrire. Sa description est savante et réellement universelle: c'est +le Cosmos latin. Le <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> christianisme fait découvrir l'<i>unité</i> du genre humain.</p> <h4>II</h4> -<p>Les Arabes apparaissent enfin comme des précurseurs de la race -chinoise; ils répandent, sous les califes, l'unité de Dieu, la -médecine, les mathématiques, le commerce, la géographie, la chimie, -l'algèbre, et disparaissent après avoir annoncé ces grandes -découvertes. Ils fondent Bagdad, capitale du monde oriental civilisé. -L'Espagne, le Portugal, les Anglais, complètent la géographie par la -découverte de l'Amérique et des Indes orientales.</p> +<p>Les Arabes apparaissent enfin comme des précurseurs de la race +chinoise; ils répandent, sous les califes, l'unité de Dieu, la +médecine, les mathématiques, le commerce, la géographie, la chimie, +l'algèbre, et disparaissent après avoir annoncé ces grandes +découvertes. Ils fondent Bagdad, capitale du monde oriental civilisé. +L'Espagne, le Portugal, les Anglais, complètent la géographie par la +découverte de l'Amérique et des Indes orientales.</p> -<p>«La période de découvertes dans les espaces terrestres, l'ouverture -soudaine d'un continent inconnu, n'ont pas ajouté seulement à la +<p>«La période de découvertes dans les espaces terrestres, l'ouverture +soudaine d'un continent inconnu, n'ont pas ajouté seulement à la connaissance du globe; elles ont agrandi l'horizon du monde, ou, pour -m'exprimer avec plus de précision, elles ont élargi les espaces -visibles de <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> la voûte céleste. Puisque l'homme, en traversant -des latitudes différentes, voit changer en même temps la terre et les -astres, suivant la belle expression du poëte élégiaque Garcilaso de la -Vega, les voyageurs devaient, en pénétrant vers l'équateur, le long -des deux côtes de l'Afrique et jusque par-delà la pointe méridionale +m'exprimer avec plus de précision, elles ont élargi les espaces +visibles de <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> la voûte céleste. Puisque l'homme, en traversant +des latitudes différentes, voit changer en même temps la terre et les +astres, suivant la belle expression du poëte élégiaque Garcilaso de la +Vega, les voyageurs devaient, en pénétrant vers l'équateur, le long +des deux côtes de l'Afrique et jusque par-delà la pointe méridionale du Nouveau Monde, contempler avec admiration le magnifique spectacle -des constellations méridionales. Il leur était permis de l'observer -plus à l'aise et plus fréquemment que cela n'était possible au temps -d'Hiram ou des Ptolémées, sous la domination romaine et sous celle des -Arabes, quand on était borné à la mer Rouge ou à l'océan Indien, -c'est-à-dire à l'espace compris entre le détroit de Bab-el-Mandeb et -la presqu'île occidentale de l'Inde. Au commencement du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, -Amerigo Vespucci dans ses lettres, Vicente Yañez Pinzon, Pigafetta, -compagnon de Magellan et d'Elcano, ont décrit les premiers, et sous +des constellations méridionales. Il leur était permis de l'observer +plus à l'aise et plus fréquemment que cela n'était possible au temps +d'Hiram ou des Ptolémées, sous la domination romaine et sous celle des +Arabes, quand on était borné à la mer Rouge ou à l'océan Indien, +c'est-à -dire à l'espace compris entre le détroit de Bab-el-Mandeb et +la presqu'île occidentale de l'Inde. Au commencement du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, +Amerigo Vespucci dans ses lettres, Vicente Yañez Pinzon, Pigafetta, +compagnon de Magellan et d'Elcano, ont décrit les premiers, et sous les couleurs les plus vives, comme l'avait fait Andrea Corsali lors de -son voyage à Cochin dans les Indes orientales, l'aspect du ciel du -Midi, au-delà des pieds du Centaure et de la <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> brillante -constellation du Navire Argo. Amerigo, littérairement plus instruit, -mais aussi moins véridique que les autres, célèbre, non sans grâce, la -lumière éclatante, la disposition pittoresque et l'aspect étrange des -étoiles qui se meuvent autour du pôle Sud, lui-même dégarni d'étoiles. -Il affirme, dans sa lettre à Pierre-François de Médicis, que, dans son -troisième voyage, il s'est soigneusement occupé des constellations -méridionales, qu'il a mesuré la distance des principales d'entre elles -au pôle et qu'il en a reproduit la disposition. Les détails dans -lesquels il entre à ce sujet font peu regretter la perte de ces -mesures.»</p> +son voyage à Cochin dans les Indes orientales, l'aspect du ciel du +Midi, au-delà des pieds du Centaure et de la <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> brillante +constellation du Navire Argo. Amerigo, littérairement plus instruit, +mais aussi moins véridique que les autres, célèbre, non sans grâce, la +lumière éclatante, la disposition pittoresque et l'aspect étrange des +étoiles qui se meuvent autour du pôle Sud, lui-même dégarni d'étoiles. +Il affirme, dans sa lettre à Pierre-François de Médicis, que, dans son +troisième voyage, il s'est soigneusement occupé des constellations +méridionales, qu'il a mesuré la distance des principales d'entre elles +au pôle et qu'il en a reproduit la disposition. Les détails dans +lesquels il entre à ce sujet font peu regretter la perte de ces +mesures.»</p> <h4>III</h4> -<p>«Les taches énigmatiques, vulgairement connues sous le nom de <i>sacs de -charbon</i> (coalbags, kohlensäcke), paraissent avoir été décrites pour -la première fois par Anghiera, en 1510. <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> Elles avaient été -déjà remarquées par les compagnons de Vicente Yañez Pinzon, pendant -l'expédition qui partit de Palos et prit possession du cap -Saint-Augustin, dans le royaume du Brésil. Le Canopo fosco (Canopus +<p>«Les taches énigmatiques, vulgairement connues sous le nom de <i>sacs de +charbon</i> (coalbags, kohlensäcke), paraissent avoir été décrites pour +la première fois par Anghiera, en 1510. <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> Elles avaient été +déjà remarquées par les compagnons de Vicente Yañez Pinzon, pendant +l'expédition qui partit de Palos et prit possession du cap +Saint-Augustin, dans le royaume du Brésil. Le Canopo fosco (Canopus niger) d'Amerigo Vespucci est vraisemblablement aussi un de ces -coalbags. L'ingénieux Acosta les compare avec la partie obscure du -disque de la lune, dans les éclipses partielles, et semble les -attribuer à l'absence des étoiles et au vide qu'elles laissent dans la -voûte du ciel. Rigaud a montré que ces taches, dont Acosta dit -nettement qu'elles sont visibles au Pérou et non en Europe, et -qu'elles se meuvent, comme des étoiles, autour du pôle Sud, ont été -prises par un célèbre astronome pour la première ébauche des taches du -soleil. La découverte des deux <i>nuées Magellaniques</i> a été faussement -attribuée à Pigafetta. Je trouve qu'Anghiera, se fondant sur les -observations de navigateurs portugais, avait déjà fait mention de ces -nuages, huit ans avant l'achèvement du voyage de circumnavigation -accompli par Magellan. Il compare leur doux éclat à celui de la Voie -lactée. Il est vraisemblable <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> au reste que le Grand Nuage -(<i>Nubecula major</i>) n'avait pas échappé à l'observation pénétrante des -Arabes; c'est très-probablement le Bœuf blanc, <i>el Bakar</i>, visible -dans la partie méridionale de leur ciel, c'est-à-dire la <i>Tache +coalbags. L'ingénieux Acosta les compare avec la partie obscure du +disque de la lune, dans les éclipses partielles, et semble les +attribuer à l'absence des étoiles et au vide qu'elles laissent dans la +voûte du ciel. Rigaud a montré que ces taches, dont Acosta dit +nettement qu'elles sont visibles au Pérou et non en Europe, et +qu'elles se meuvent, comme des étoiles, autour du pôle Sud, ont été +prises par un célèbre astronome pour la première ébauche des taches du +soleil. La découverte des deux <i>nuées Magellaniques</i> a été faussement +attribuée à Pigafetta. Je trouve qu'Anghiera, se fondant sur les +observations de navigateurs portugais, avait déjà fait mention de ces +nuages, huit ans avant l'achèvement du voyage de circumnavigation +accompli par Magellan. Il compare leur doux éclat à celui de la Voie +lactée. Il est vraisemblable <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> au reste que le Grand Nuage +(<i>Nubecula major</i>) n'avait pas échappé à l'observation pénétrante des +Arabes; c'est très-probablement le Bœuf blanc, <i>el Bakar</i>, visible +dans la partie méridionale de leur ciel, c'est-à -dire la <i>Tache blanche</i> dont l'astronome Abdourrahman Sofi dit qu'on ne peut -l'apercevoir à Bagdad ni dans le nord de l'Arabie, mais bien à Tehama -et dans le parallèle du détroit de Bal-el-Mandeb. Les Grecs et les -Romains ont parcouru la même route sous les Lagides et plus tard; ils -n'ont rien remarqué, ou du moins il n'est resté dans les ouvrages -conservés jusqu'à nous aucune trace de ce nuage lumineux qui pourtant, -placé entre le 11<sup>e</sup> et le 12<sup>e</sup> degré de latitude nord, s'élevait, au -temps de Ptolémée, à 3 degrés, et en l'an 1000, du temps -d'Abdourrahman, à plus de 4 degrés au-dessus de l'horizon. Aujourd'hui -la hauteur méridienne de la <i>Nubecula major</i>, prise au milieu, peut -avoir 5 degrés près d'Aden. Si d'ordinaire les navigateurs ne -commencent à apercevoir clairement les nuages magellaniques que sous -des latitudes très-rapprochées du Midi, sous l'équateur ou même plus -loin vers le Sud, cela <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> s'explique par l'état de l'atmosphère -et par les vapeurs qui réfléchissent une lumière blanche à l'horizon. -Dans l'Arabie méridionale, en pénétrant à l'intérieur des terres, -l'azur profond de la voûte céleste et la grande sécheresse de l'air -doivent aider à reconnaître les nuages magellaniques. La facilité avec -laquelle, sous les tropiques et sous les latitudes très-méridionales, +l'apercevoir à Bagdad ni dans le nord de l'Arabie, mais bien à Tehama +et dans le parallèle du détroit de Bal-el-Mandeb. Les Grecs et les +Romains ont parcouru la même route sous les Lagides et plus tard; ils +n'ont rien remarqué, ou du moins il n'est resté dans les ouvrages +conservés jusqu'à nous aucune trace de ce nuage lumineux qui pourtant, +placé entre le 11<sup>e</sup> et le 12<sup>e</sup> degré de latitude nord, s'élevait, au +temps de Ptolémée, à 3 degrés, et en l'an 1000, du temps +d'Abdourrahman, à plus de 4 degrés au-dessus de l'horizon. Aujourd'hui +la hauteur méridienne de la <i>Nubecula major</i>, prise au milieu, peut +avoir 5 degrés près d'Aden. Si d'ordinaire les navigateurs ne +commencent à apercevoir clairement les nuages magellaniques que sous +des latitudes très-rapprochées du Midi, sous l'équateur ou même plus +loin vers le Sud, cela <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> s'explique par l'état de l'atmosphère +et par les vapeurs qui réfléchissent une lumière blanche à l'horizon. +Dans l'Arabie méridionale, en pénétrant à l'intérieur des terres, +l'azur profond de la voûte céleste et la grande sécheresse de l'air +doivent aider à reconnaître les nuages magellaniques. La facilité avec +laquelle, sous les tropiques et sous les latitudes très-méridionales, on peut, dans les beaux jours, suivre distinctement le mouvement des -comètes, est un argument en faveur de cette conjecture.»</p> +comètes, est un argument en faveur de cette conjecture.»</p> <h4>IV</h4> -<p>«L'agroupement en constellations nouvelles des étoiles situées près du -pôle antarctique appartient au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Le résultat des +<p>«L'agroupement en constellations nouvelles des étoiles situées près du +pôle antarctique appartient au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Le résultat des observations faites, avec des instruments imparfaits, par les -navigateurs hollandais Petrus Theodori de Emden et Frédéric Houtmann, -qui vécut de 1596 à 1599, à Java et à <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> Sumatra, prisonnier du -roi de Bantam et d'Atschin, a été consigné dans les cartes célestes de -Hondius Bleaw (Jansonius Cæsius) et de Bayer.</p> - -<p>«La zone du ciel, située entre 50° et 80° de latitude Sud, où se -pressent en si grand nombre les nébuleuses et les groupes étoiles, -emprunte à la distribution inégale des masses lumineuses un caractère +navigateurs hollandais Petrus Theodori de Emden et Frédéric Houtmann, +qui vécut de 1596 à 1599, à Java et à <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> Sumatra, prisonnier du +roi de Bantam et d'Atschin, a été consigné dans les cartes célestes de +Hondius Bleaw (Jansonius Cæsius) et de Bayer.</p> + +<p>«La zone du ciel, située entre 50° et 80° de latitude Sud, où se +pressent en si grand nombre les nébuleuses et les groupes étoiles, +emprunte à la distribution inégale des masses lumineuses un caractère particulier, un aspect qu'on peut dire pittoresque, un charme infini -dû à l'agroupement des étoiles de première et de seconde grandeur, et -à leur séparation par des régions qui, à l'œil nu, semblent -désertes et sans lumière. Ces contrastes singuliers, l'éclat plus vif -dont brille la Voie lactée dans plusieurs points de son développement, -les nuées lumineuses et arrondies de Magellan qui décrivent isolément +dû à l'agroupement des étoiles de première et de seconde grandeur, et +à leur séparation par des régions qui, à l'œil nu, semblent +désertes et sans lumière. Ces contrastes singuliers, l'éclat plus vif +dont brille la Voie lactée dans plusieurs points de son développement, +les nuées lumineuses et arrondies de Magellan qui décrivent isolément leur orbite, enfin ces taches sombres, dont la plus grande est si -voisine d'une belle constellation, augmentent la variété du tableau de -la nature et enchaînent l'attention des observateurs émus aux régions -extrêmes qui bornent l'hémisphère méridional de la voûte céleste. -Depuis le commencement du XVI<sup>e</sup> siècle, l'une de ces régions, par des -<span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> circonstances particulières dont quelques-unes tiennent à des +voisine d'une belle constellation, augmentent la variété du tableau de +la nature et enchaînent l'attention des observateurs émus aux régions +extrêmes qui bornent l'hémisphère méridional de la voûte céleste. +Depuis le commencement du XVI<sup>e</sup> siècle, l'une de ces régions, par des +<span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> circonstances particulières dont quelques-unes tiennent à des croyances religieuses, a pris de l'importance aux yeux des navigateurs -chrétiens qui parcourent les mers situées sous les tropiques ou -au-delà des tropiques, et des missionnaires qui prêchent le -christianisme dans les deux presqu'îles de l'Inde; c'est la région de +chrétiens qui parcourent les mers situées sous les tropiques ou +au-delà des tropiques, et des missionnaires qui prêchent le +christianisme dans les deux presqu'îles de l'Inde; c'est la région de la <i>Croix du Sud</i>.</p> <p class="lspaced1">...........................</p> -<p>«Par suite de la rétrogradation des points equinoxiaux, l'aspect du -ciel étoile change sur chaque point de la terre. L'ancienne race -humaine a pu voir se lever dans les hautes régions du Nord les +<p>«Par suite de la rétrogradation des points equinoxiaux, l'aspect du +ciel étoile change sur chaque point de la terre. L'ancienne race +humaine a pu voir se lever dans les hautes régions du Nord les magnifiques constellations du Midi, qui, longtemps invisibles, -reviendront après des milliers d'années.»</p> +reviendront après des milliers d'années.»</p> <h4>V</h4> -<p>L'ère des mathématiciens succéda à l'ère des découvertes -géographiques et à la découverte <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> des télescopes: Kepler, -Bacon, Galilée, Tycho-Brahé, Descartes, Newton, Leibnitz, surgirent.</p> - -<p>Copernic, le révélateur du vrai système de l'univers, proclame -hardiment le rôle central du soleil en face des préjugés bibliques et -théologiques, et sous l'autorité morale du pape lui-même.</p> - -<p>«L'homme que l'on peut appeler le fondateur du nouveau système du -monde, car à lui appartiennent incontestablement les parties -essentielles de ce système et les traits les plus grandioses du -tableau de l'univers, commande moins encore peut-être l'admiration par -sa science que par son courage et sa confiance. Il méritait bien -l'éloge que lui décerne Kepler, quand, dans son introduction aux -<i>Tables Rudolphines</i>, il l'appelle un libre esprit, «<i>vir fuit maximo -ingenio, et, quod in hoc exercitio</i> (c'est-à-dire dans la lutte contre -les préjugés) <i>magni momenti est, animo liber</i>.» Lorsque Copernic, -dans sa dédicace au pape, raconte l'histoire de son ouvrage, il -n'hésite pas à traiter de conte absurde la croyance à l'immobilité et -à la position centrale de la terre, croyance répandue <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> -généralement chez les théologiens eux-mêmes. Il attaque sans crainte -la stupidité de ceux qui s'attachent à des opinions aussi fausses. Il -dit que «si jamais d'insignifiants bavards, étrangers à toute -connaissance mathématique, avaient la prétention de porter un jugement -sur son ouvrage, en torturant à dessein quelque passage des saintes -Écritures (<i>propter aliquem locum Scripturæ male ad suum propositum -detortum</i>), il méprisera ces vaines attaques. Tout le monde sait, -ajoute-t-il, que le célèbre Lactance, qu'on ne peut prendre à la -vérité pour un mathématicien, a disserté d'une manière puérile sur la -forme de la terre, et s'est raillé de ceux qui la regardaient comme un -sphéroïde; mais, lorsqu'on traite des sujets mathématiques, c'est pour -les mathématiciens qu'il faut écrire. Afin de prouver que, quant à -lui, profondément pénétré de la justesse de ses résultats, il ne -redoute aucun jugement, du coin de terre où il est relégué, il en -appelle au chef de l'Église et lui demande protection contre les +<p>L'ère des mathématiciens succéda à l'ère des découvertes +géographiques et à la découverte <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> des télescopes: Kepler, +Bacon, Galilée, Tycho-Brahé, Descartes, Newton, Leibnitz, surgirent.</p> + +<p>Copernic, le révélateur du vrai système de l'univers, proclame +hardiment le rôle central du soleil en face des préjugés bibliques et +théologiques, et sous l'autorité morale du pape lui-même.</p> + +<p>«L'homme que l'on peut appeler le fondateur du nouveau système du +monde, car à lui appartiennent incontestablement les parties +essentielles de ce système et les traits les plus grandioses du +tableau de l'univers, commande moins encore peut-être l'admiration par +sa science que par son courage et sa confiance. Il méritait bien +l'éloge que lui décerne Kepler, quand, dans son introduction aux +<i>Tables Rudolphines</i>, il l'appelle un libre esprit, «<i>vir fuit maximo +ingenio, et, quod in hoc exercitio</i> (c'est-à -dire dans la lutte contre +les préjugés) <i>magni momenti est, animo liber</i>.» Lorsque Copernic, +dans sa dédicace au pape, raconte l'histoire de son ouvrage, il +n'hésite pas à traiter de conte absurde la croyance à l'immobilité et +à la position centrale de la terre, croyance répandue <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> +généralement chez les théologiens eux-mêmes. Il attaque sans crainte +la stupidité de ceux qui s'attachent à des opinions aussi fausses. Il +dit que «si jamais d'insignifiants bavards, étrangers à toute +connaissance mathématique, avaient la prétention de porter un jugement +sur son ouvrage, en torturant à dessein quelque passage des saintes +Écritures (<i>propter aliquem locum Scripturæ male ad suum propositum +detortum</i>), il méprisera ces vaines attaques. Tout le monde sait, +ajoute-t-il, que le célèbre Lactance, qu'on ne peut prendre à la +vérité pour un mathématicien, a disserté d'une manière puérile sur la +forme de la terre, et s'est raillé de ceux qui la regardaient comme un +sphéroïde; mais, lorsqu'on traite des sujets mathématiques, c'est pour +les mathématiciens qu'il faut écrire. Afin de prouver que, quant à +lui, profondément pénétré de la justesse de ses résultats, il ne +redoute aucun jugement, du coin de terre où il est relégué, il en +appelle au chef de l'Église et lui demande protection contre les injures des calomniateurs. Il le fait avec d'autant plus de confiance -que l'Église elle-même peut tirer avantage de ses <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> recherches -sur la durée de l'année et sur les mouvements de la lune.» -L'astrologie et la réforme du calendrier furent longtemps seules à -protéger l'astronomie auprès des puissances temporelles et -spirituelles, de même que la chimie et la botanique furent, dans le -principe, entièrement au service de la pharmacologie.</p> - -<p>«Le libre et mâle langage de Copernic, témoignage d'une conviction -profonde, contredit assez cette vieille assertion, qu'il aurait donné -le système auquel est attaché son nom immortel, comme une hypothèse -propre à faciliter les calculs de l'astronomie mathématique, mais qui -pouvait bien être sans fondement. «Par aucune autre combinaison, -s'écrie-t-il avec enthousiasme, je n'ai pu trouver une symétrie aussi +que l'Église elle-même peut tirer avantage de ses <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> recherches +sur la durée de l'année et sur les mouvements de la lune.» +L'astrologie et la réforme du calendrier furent longtemps seules à +protéger l'astronomie auprès des puissances temporelles et +spirituelles, de même que la chimie et la botanique furent, dans le +principe, entièrement au service de la pharmacologie.</p> + +<p>«Le libre et mâle langage de Copernic, témoignage d'une conviction +profonde, contredit assez cette vieille assertion, qu'il aurait donné +le système auquel est attaché son nom immortel, comme une hypothèse +propre à faciliter les calculs de l'astronomie mathématique, mais qui +pouvait bien être sans fondement. «Par aucune autre combinaison, +s'écrie-t-il avec enthousiasme, je n'ai pu trouver une symétrie aussi admirable dans les diverses parties du grand tout, une union aussi -harmonieuse entre les mouvements des corps célestes, qu'en plaçant le +harmonieuse entre les mouvements des corps célestes, qu'en plaçant le flambeau du monde (<i>lucernam mundi</i>), ce soleil qui gouverne toute la -famille des astres dans leurs évolutions circulaires (<i>circumagentem -gubernans astrorum familiam</i>), sur un trône royal, au milieu du temple -de la nature.» L'idée de la gravitation universelle ou <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> de -l'attraction (<i>appetentia quædam naturalis partibus indita</i>) qu'exerce -le soleil, comme centre du monde (<i>centrum mundi</i>), paraît aussi -s'être présentée à l'esprit de ce grand homme, par induction des -effets de la pesanteur dans les corps sphériques. C'est ce que prouve -un passage remarquable du traité <i>de Revolutionibus</i>, au chapitre 9 du -livre premier.»</p> +famille des astres dans leurs évolutions circulaires (<i>circumagentem +gubernans astrorum familiam</i>), sur un trône royal, au milieu du temple +de la nature.» L'idée de la gravitation universelle ou <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> de +l'attraction (<i>appetentia quædam naturalis partibus indita</i>) qu'exerce +le soleil, comme centre du monde (<i>centrum mundi</i>), paraît aussi +s'être présentée à l'esprit de ce grand homme, par induction des +effets de la pesanteur dans les corps sphériques. C'est ce que prouve +un passage remarquable du traité <i>de Revolutionibus</i>, au chapitre 9 du +livre premier.»</p> <h4>VI</h4> -<p>Cependant le télescope découvert par le <i>hasard</i> en Hollande, en 1608, -opérait ses miracles de grossissement et de rapprochement. Galilée -s'en servait déjà à Venise; Kepler constate que toutes les étoiles -sont autant de soleils entourés, comme le nôtre, de leurs planètes.</p> +<p>Cependant le télescope découvert par le <i>hasard</i> en Hollande, en 1608, +opérait ses miracles de grossissement et de rapprochement. Galilée +s'en servait déjà à Venise; Kepler constate que toutes les étoiles +sont autant de soleils entourés, comme le nôtre, de leurs planètes.</p> -<p>Ici finit le second volume, qui ne mérite le nom de <i>Cosmos</i> qu'à la -fin, quand l'auteur se relève de la misérable contemplation littéraire -des écrivains les plus modernes sur la vague <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> nature à sa -pensée astronomique, dont la grandeur grandit tout et le contemplateur -lui-même.</p> +<p>Ici finit le second volume, qui ne mérite le nom de <i>Cosmos</i> qu'à la +fin, quand l'auteur se relève de la misérable contemplation littéraire +des écrivains les plus modernes sur la vague <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> nature à sa +pensée astronomique, dont la grandeur grandit tout et le contemplateur +lui-même.</p> -<p>Le troisième volume recommence encore l'astronomie.</p> +<p>Le troisième volume recommence encore l'astronomie.</p> -<p>Il rencontre par accident le Dieu créateur du monde dans une phrase -d'Anaxagore de Clazomène. «Ce philosophe astronome s'élève de -l'hypothèse des forces motrices de la nature à l'idée d'un grand -esprit moteur et régulateur de tout esprit de matière.» Mais, un peu +<p>Il rencontre par accident le Dieu créateur du monde dans une phrase +d'Anaxagore de Clazomène. «Ce philosophe astronome s'élève de +l'hypothèse des forces motrices de la nature à l'idée d'un grand +esprit moteur et régulateur de tout esprit de matière.» Mais, un peu plus tard, lorsque la physiologie ionienne eut pris un nouveau -développement, Anaxagore de Clazomène s'éleva de l'hypothèse des -forces purement motrices à l'idée d'un esprit distinct de toute espèce -de matière, mais intimement mêlé à toutes les molécules homogènes. -«L'intelligence (νοῦς) gouverne le développement incessant de -l'univers; elle est la cause première de tout mouvement et par -conséquent le principe de tous les phénomènes physiques. Anaxagore -explique le mouvement apparent de la sphère céleste, dirigée de l'Est -à l'Ouest, par l'hypothèse d'un mouvement de révolution général dont +développement, Anaxagore de Clazomène s'éleva de l'hypothèse des +forces purement motrices à l'idée d'un esprit distinct de toute espèce +de matière, mais intimement mêlé à toutes les molécules homogènes. +«L'intelligence (νοῦς) gouverne le développement incessant de +l'univers; elle est la cause première de tout mouvement et par +conséquent le principe de tous les phénomènes physiques. Anaxagore +explique le mouvement apparent de la sphère céleste, dirigée de l'Est +à l'Ouest, par l'hypothèse d'un mouvement de révolution général dont l'interruption, comme <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> on l'a vu plus haut, produit la chute -des pierres météoriques. Cette hypothèse est le point de départ de la -théorie des tourbillons qui, après plus de deux mille ans, a pris, par +des pierres météoriques. Cette hypothèse est le point de départ de la +théorie des tourbillons qui, après plus de deux mille ans, a pris, par les travaux de Descartes, de Huyghens et de Hooke, une si grande place -entre les systèmes du monde. L'esprit ordonnateur qui, selon -Anaxagore, gouverne l'univers, était-il la Divinité elle-même, ou -n'était-ce qu'une conception panthéistique, un principe spirituel qui -soufflait la vie à toute la nature? C'est là une question étrangère à -cet ouvrage.»</p> - -<p>Peut-on plus clairement proscrire la seule idée raisonnable? Reléguer -l'auteur de son âme et, pour éviter de nier Dieu, l'écarter de -l'univers? N'est-ce pas le mot de Laplace ou d'Arago: «Je n'ai -rencontré Dieu nulle part, et cette hypothèse ne m'a été nulle part -nécessaire.» Illustres éblouis qui ne le rencontrez nulle part que +entre les systèmes du monde. L'esprit ordonnateur qui, selon +Anaxagore, gouverne l'univers, était-il la Divinité elle-même, ou +n'était-ce qu'une conception panthéistique, un principe spirituel qui +soufflait la vie à toute la nature? C'est là une question étrangère à +cet ouvrage.»</p> + +<p>Peut-on plus clairement proscrire la seule idée raisonnable? Reléguer +l'auteur de son âme et, pour éviter de nier Dieu, l'écarter de +l'univers? N'est-ce pas le mot de Laplace ou d'Arago: «Je n'ai +rencontré Dieu nulle part, et cette hypothèse ne m'a été nulle part +nécessaire.» Illustres éblouis qui ne le rencontrez nulle part que parce qu'il est partout!...</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> VII</h4> -<p>John Herschel, à l'aide de son télescope, arrive à cette assertion: -«C'est que les étoiles soi-disant fixes, de la Voie lactée, visibles -seulement dans son télescope de six mètres, sont situées à une -distance telle de nous que, si ces étoiles étaient des astres -nouvellement formés, il faudrait deux mille ans pour que leur premier -rayon de lumière arrivât jusqu'à la terre!...» Quelle idée de distance -et d'étendue!... Et de quoi cette étendue incommensurable est-elle -remplie? par l'éther. Et sur quoi flottent ces mondes innombrables? -sur l'éther. Et qu'y a-t-il au delà? l'<i>éther</i> et d'autres mondes!...</p> - -<p>«La lumière des astres est variable. Sir John Herschel a tenté, à -l'exemple de Wollaston, de déterminer le rapport qui existe entre -l'intensité de lumière d'une étoile et celle du Soleil. <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> Il a -pris la Lune pour point de comparaison intermédiaire, et en a comparé -l'éclat à celui de l'étoile double α du Centaure, une des +<p>John Herschel, à l'aide de son télescope, arrive à cette assertion: +«C'est que les étoiles soi-disant fixes, de la Voie lactée, visibles +seulement dans son télescope de six mètres, sont situées à une +distance telle de nous que, si ces étoiles étaient des astres +nouvellement formés, il faudrait deux mille ans pour que leur premier +rayon de lumière arrivât jusqu'à la terre!...» Quelle idée de distance +et d'étendue!... Et de quoi cette étendue incommensurable est-elle +remplie? par l'éther. Et sur quoi flottent ces mondes innombrables? +sur l'éther. Et qu'y a-t-il au delà ? l'<i>éther</i> et d'autres mondes!...</p> + +<p>«La lumière des astres est variable. Sir John Herschel a tenté, à +l'exemple de Wollaston, de déterminer le rapport qui existe entre +l'intensité de lumière d'une étoile et celle du Soleil. <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> Il a +pris la Lune pour point de comparaison intermédiaire, et en a comparé +l'éclat à celui de l'étoile double α du Centaure, une des plus brillantes (la 3<sup>e</sup>) de tout le ciel. Ainsi fut accompli, pour la -seconde fois, le souhait que John Michell formait dès 1787. Par la -moyenne de 11 mesures, instituées à l'aide d'un appareil prismatique, +seconde fois, le souhait que John Michell formait dès 1787. Par la +moyenne de 11 mesures, instituées à l'aide d'un appareil prismatique, sir John Herschel trouva que la pleine Lune est 27,408 fois plus -brillante que α du Centaure. Or, d'après Wollaston, le Soleil -est 801,072 fois plus brillant que la pleine Lune. Ainsi la lumière -que le Soleil nous envoie est à celle que nous recevons de α -du Centaure dans le rapport de 22,000 millions à 1. En tenant compte -de la distance, d'après la parallaxe adoptée pour cette étoile, il -résulte des données précédentes que l'éclat absolu de α -du Centaure est double de celui du Soleil (dans le rapport de 23 à -10). Wollaston a trouvé que la lumière de Sirius est, pour nous, -20,000 millions de fois plus faible que celle du Soleil: son éclat -réel, absolu, serait donc 63 fois plus grand que celui du Soleil, si, -comme on le croit, la parallaxe de Sirius doit être réduite à 0",230. -Nous sommes conduits <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> ainsi à ranger notre Soleil parmi les -étoiles d'un médiocre éclat.»</p> - -<p>Ces étoiles se renouvellent comme de lentes éclosions du ciel: les +brillante que α du Centaure. Or, d'après Wollaston, le Soleil +est 801,072 fois plus brillant que la pleine Lune. Ainsi la lumière +que le Soleil nous envoie est à celle que nous recevons de α +du Centaure dans le rapport de 22,000 millions à 1. En tenant compte +de la distance, d'après la parallaxe adoptée pour cette étoile, il +résulte des données précédentes que l'éclat absolu de α +du Centaure est double de celui du Soleil (dans le rapport de 23 à +10). Wollaston a trouvé que la lumière de Sirius est, pour nous, +20,000 millions de fois plus faible que celle du Soleil: son éclat +réel, absolu, serait donc 63 fois plus grand que celui du Soleil, si, +comme on le croit, la parallaxe de Sirius doit être réduite à 0",230. +Nous sommes conduits <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> ainsi à ranger notre Soleil parmi les +étoiles d'un médiocre éclat.»</p> + +<p>Ces étoiles se renouvellent comme de lentes éclosions du ciel: les unes vieillies, les autres rajeunies.</p> -<p>«Avant de passer aux considérations générales, il nous paraît bon de -nous arrêter, un moment, à un cas particulier, et d'étudier, dans les -écrits d'un témoin oculaire, la vive impression que peut causer -l'aspect inattendu d'un phénomène de ce genre.»</p> +<p>«Avant de passer aux considérations générales, il nous paraît bon de +nous arrêter, un moment, à un cas particulier, et d'étudier, dans les +écrits d'un témoin oculaire, la vive impression que peut causer +l'aspect inattendu d'un phénomène de ce genre.»</p> <h4>VIII</h4> -<p>«Lorsque je quittai l'Allemagne pour retourner dans les îles danoises, -dit Tycho Brahé, je m'arrêtai (<i>ut aulicæ vitæ fastidium lenirem</i>) -dans l'ancien cloître admirablement situé d'Herritzwald, appartenant à -mon oncle Sténon Bille, et j'y pris l'habitude de rester dans mon -laboratoire de chimie jusqu'à la nuit tombante.</p> +<p>«Lorsque je quittai l'Allemagne pour retourner dans les îles danoises, +dit Tycho Brahé, je m'arrêtai (<i>ut aulicæ vitæ fastidium lenirem</i>) +dans l'ancien cloître admirablement situé d'Herritzwald, appartenant à +mon oncle Sténon Bille, et j'y pris l'habitude de rester dans mon +laboratoire de chimie jusqu'à la nuit tombante.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> «Un soir que je considérais, comme à l'ordinaire, la voûte -céleste dont l'aspect m'est si familier, je vis avec un étonnement -indicible, près du zénith, dans Cassiopée, une étoile radieuse d'une -grandeur extraordinaire. Frappé de surprise, je ne savais si j'en +<p><span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> «Un soir que je considérais, comme à l'ordinaire, la voûte +céleste dont l'aspect m'est si familier, je vis avec un étonnement +indicible, près du zénith, dans Cassiopée, une étoile radieuse d'une +grandeur extraordinaire. Frappé de surprise, je ne savais si j'en devais croire mes yeux. Pour me convaincre qu'il n'y avait point -d'illusion, et pour recueillir le témoignage d'autres personnes, je -fis sortir les ouvriers occupés dans mon laboratoire, et je leur -demandai, ainsi qu'à tous les passants, s'ils voyaient, comme moi, -l'étoile qui venait d'apparaître tout à coup. J'appris plus tard qu'en -Allemagne des voituriers et d'autres gens avaient prévenu les +d'illusion, et pour recueillir le témoignage d'autres personnes, je +fis sortir les ouvriers occupés dans mon laboratoire, et je leur +demandai, ainsi qu'à tous les passants, s'ils voyaient, comme moi, +l'étoile qui venait d'apparaître tout à coup. J'appris plus tard qu'en +Allemagne des voituriers et d'autres gens avaient prévenu les astronomes du peuple d'une grande apparition dans le ciel, ce qui a -fourni l'occasion de renouveler les railleries accoutumées contre les -hommes de science (comme pour les comètes dont la venue n'avait pas -été prédite).</p> - -<p>«L'étoile nouvelle, continue Tycho, était pourvue de queue; aucune -nébulosité ne l'entourait; elle ressemblait de tout point aux autres -étoiles; seulement elle scintillait encore plus que les étoiles de -première grandeur. Son <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> éclat surpassait celui de Sirius, de -la Lyre et de Jupiter. On ne pouvait le comparer qu'à celui de Vénus, -quand elle est le plus près possible de la Terre (alors un quart -seulement de sa surface est éclairé pour nous). Des personnes pourvues -d'une bonne vue pouvaient distinguer cette étoile pendant le jour, -même en plein midi, quand le ciel était pur. La nuit, par un ciel -couvert, lorsque toutes les autres étoiles étaient voilées, l'étoile -nouvelle est restée plusieurs fois visible à travers des nuages assez -épais.</p> - -<p>«Les distances de cette étoile à d'autres étoiles de Cassiopée, que je -mesurai l'année suivante avec le plus grand soin, m'ont convaincu de -sa complète immobilité. À partir du mois de décembre 1572, son éclat -commença à diminuer, etc., etc.»</p> - -<p>D'autres, selon M. de Laplace lui-même, sont des astres non détruits, -mais éteints, qui gardent leur place dans le ciel et éclipsent les -autres. Les étoiles, par leur changement de place relativement à la -Terre, servent à motiver les pas que notre système planétaire lui-même -fait en s'avançant dans l'espace absolu. On <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> peut +fourni l'occasion de renouveler les railleries accoutumées contre les +hommes de science (comme pour les comètes dont la venue n'avait pas +été prédite).</p> + +<p>«L'étoile nouvelle, continue Tycho, était pourvue de queue; aucune +nébulosité ne l'entourait; elle ressemblait de tout point aux autres +étoiles; seulement elle scintillait encore plus que les étoiles de +première grandeur. Son <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> éclat surpassait celui de Sirius, de +la Lyre et de Jupiter. On ne pouvait le comparer qu'à celui de Vénus, +quand elle est le plus près possible de la Terre (alors un quart +seulement de sa surface est éclairé pour nous). Des personnes pourvues +d'une bonne vue pouvaient distinguer cette étoile pendant le jour, +même en plein midi, quand le ciel était pur. La nuit, par un ciel +couvert, lorsque toutes les autres étoiles étaient voilées, l'étoile +nouvelle est restée plusieurs fois visible à travers des nuages assez +épais.</p> + +<p>«Les distances de cette étoile à d'autres étoiles de Cassiopée, que je +mesurai l'année suivante avec le plus grand soin, m'ont convaincu de +sa complète immobilité. À partir du mois de décembre 1572, son éclat +commença à diminuer, etc., etc.»</p> + +<p>D'autres, selon M. de Laplace lui-même, sont des astres non détruits, +mais éteints, qui gardent leur place dans le ciel et éclipsent les +autres. Les étoiles, par leur changement de place relativement à la +Terre, servent à motiver les pas que notre système planétaire lui-même +fait en s'avançant dans l'espace absolu. On <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> peut <i>conjecturer</i>, sans le savoir, que tous ces mouvements des cieux -étoilés sont gouvernés de plus loin par un grand astre universel, dont -notre propre soleil dépend.</p> +étoilés sont gouvernés de plus loin par un grand astre universel, dont +notre propre soleil dépend.</p> -<p>D'immenses énumérations et considérations sur les volcans du globe, -sortes d'embouchures de ses veines de feu, remplissent ce quatrième -volume. Elles ne renferment ni faits ni aperçus nouveaux. Aristote en +<p>D'immenses énumérations et considérations sur les volcans du globe, +sortes d'embouchures de ses veines de feu, remplissent ce quatrième +volume. Elles ne renferment ni faits ni aperçus nouveaux. Aristote en savait autant au temps d'Alexandre.</p> -<p>Voilà ce procès-verbal de l'univers connu en 1860; ce tableau -immobilier et mobilier des mondes, ce domaine de la pensée humaine.</p> +<p>Voilà ce procès-verbal de l'univers connu en 1860; ce tableau +immobilier et mobilier des mondes, ce domaine de la pensée humaine.</p> -<p>Ajoutez-y le phénomène de la vie, qui n'est, selon M. de Humboldt, -qu'une combinaison d'hydrogène et d'oxygène, que la <i>nature</i> rallume -et éteint comme une lampe, et qui produit la respiration et la pensée, +<p>Ajoutez-y le phénomène de la vie, qui n'est, selon M. de Humboldt, +qu'une combinaison d'hydrogène et d'oxygène, que la <i>nature</i> rallume +et éteint comme une lampe, et qui produit la respiration et la pensée, et tout est dit.</p> -<p>Voilà le Cosmos de M. de Humboldt.</p> +<p>Voilà le Cosmos de M. de Humboldt.</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> IX</h4> -<p>J'avoue qu'en commençant à étudier cette savante apocalypse, je -m'attendais à autre chose.</p> +<p>J'avoue qu'en commençant à étudier cette savante apocalypse, je +m'attendais à autre chose.</p> -<p>C'est le <i>caput mortuum</i> de la matière.</p> +<p>C'est le <i>caput mortuum</i> de la matière.</p> -<p>J'oserais poser à ce philosophe une série de questions <i>cosmiques</i> -dont ces quatre énormes volumes ne seraient que le premier chapitre.</p> +<p>J'oserais poser à ce philosophe une série de questions <i>cosmiques</i> +dont ces quatre énormes volumes ne seraient que le premier chapitre.</p> -<p>En les lisant qu'ai-je appris? tout, excepté ce qui intéresse l'homme, +<p>En les lisant qu'ai-je appris? tout, excepté ce qui intéresse l'homme, la nature et Dieu.</p> <p>Il y a quatre mille ans que les premiers philosophes indous, -égyptiens, grecs, en savaient davantage.</p> +égyptiens, grecs, en savaient davantage.</p> -<p>Où est donc le progrès?</p> +<p>Où est donc le progrès?</p> -<p>Évidemment inverse!</p> +<p>Évidemment inverse!</p> -<p>Triste résultat de cette philosophie naturelle.</p> +<p>Triste résultat de cette philosophie naturelle.</p> -<p>Les mots sont changés.—Oui.</p> +<p>Les mots sont changés.—Oui.</p> <p>Mais la cause du <i>Cosmos</i>, mais le mot des mots a disparu.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> Cette philosophie matérialiste a perdu sa lanterne, et cette -ignorance savante a épaissi les ténèbres au lieu de les dissiper.</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> Cette philosophie matérialiste a perdu sa lanterne, et cette +ignorance savante a épaissi les ténèbres au lieu de les dissiper.</p> -<p>La main de feu qui écrivait le <span class="smcap">MANE THECEL</span> PHARES sur son œuvre a +<p>La main de feu qui écrivait le <span class="smcap">MANE THECEL</span> PHARES sur son œuvre a disparu.</p> <p>Le <i>Cosmos</i> est devenu muet.</p> -<p>La plus élémentaire des notions, celle qui remonte et qui descend sans -cesse de l'effet à la cause et de la cause à l'effet, s'est voilée.</p> +<p>La plus élémentaire des notions, celle qui remonte et qui descend sans +cesse de l'effet à la cause et de la cause à l'effet, s'est voilée.</p> -<p>C'était bien la peine de vivre quatre-vingt-treize ans!</p> +<p>C'était bien la peine de vivre quatre-vingt-treize ans!</p> <p>Un enfant de trois ans, qui sait balbutier le nom de l'Infini et de -l'Éternel, en sait un million de fois plus.</p> +l'Éternel, en sait un million de fois plus.</p> -<p>Le hasard a découvert la boussole.</p> +<p>Le hasard a découvert la boussole.</p> -<p>Le hasard a découvert le télescope qui a découvert les astres.</p> +<p>Le hasard a découvert le télescope qui a découvert les astres.</p> -<p>Le hasard a découvert l'électricité.</p> +<p>Le hasard a découvert l'électricité.</p> -<p>Le hasard a découvert le magnétisme.</p> +<p>Le hasard a découvert le magnétisme.</p> -<p>Le hasard et la matière ont découvert à Newton la gravitation.</p> +<p>Le hasard et la matière ont découvert à Newton la gravitation.</p> -<p>Le hasard a découvert à Montgolfier la navigation aérienne.</p> +<p>Le hasard a découvert à Montgolfier la navigation aérienne.</p> -<p>La science proprement dite n'a découvert que des mots pour nommer ces -phénomènes, <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> et des chiffres pour les calculer. Qu'est-ce donc -que la science purement matérielle?</p> +<p>La science proprement dite n'a découvert que des mots pour nommer ces +phénomènes, <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> et des chiffres pour les calculer. Qu'est-ce donc +que la science purement matérielle?</p> <p>La <span class="smcap">NOMENCLATURE</span> de l'univers!</p> @@ -6994,145 +6953,145 @@ que la science purement matérielle?</p> <h4>X</h4> -<p>Quant à moi,—si j'avais, non pas le génie des découvertes que M. de -Humboldt n'avait évidemment pas reçu du ciel, mais l'aptitude patiente -et infatigable aux études physiques que cet homme, remarquable par sa -volonté, a manifestée pendant quatre-vingt-douze ans d'existence;</p> +<p>Quant à moi,—si j'avais, non pas le génie des découvertes que M. de +Humboldt n'avait évidemment pas reçu du ciel, mais l'aptitude patiente +et infatigable aux études physiques que cet homme, remarquable par sa +volonté, a manifestée pendant quatre-vingt-douze ans d'existence;</p> -<p>Et si je possédais, comme lui, la notion exacte et complète de tous -les phénomènes dont l'univers est composé, de manière à me faire à -moi-même et à reproduire pour les autres le tableau de l'universelle -création, je commencerais par une humble invocation à genoux à -l'auteur <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> caché de ce <i>Cosmos</i> à travers lequel il me permet, +<p>Et si je possédais, comme lui, la notion exacte et complète de tous +les phénomènes dont l'univers est composé, de manière à me faire à +moi-même et à reproduire pour les autres le tableau de l'universelle +création, je commencerais par une humble invocation à genoux à +l'auteur <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> caché de ce <i>Cosmos</i> à travers lequel il me permet, sinon de l'entrevoir, du moins de le conclure; et une belle nuit -d'été, soit sur les vagues illuminées de l'Océan qui me porte aux -extrémités de l'univers, soit sur un sommet neigeux du Chimboraço, -soit sur un rocher culminant des Alpes, je tomberais à ses pieds; je -laisserais sa grandeur, sa puissance, sa bonté, me pénétrer, -m'échauffer, m'embraser, comme le charbon de feu qui ouvrit les lèvres -du prophète, et je lui dirais en face de ses soleils, de ses étoiles, -de ses nébuleuses et de ses comètes:</p> - -<p>«Toi qui es! toi dont j'ignore le nom, parce qu'aucun être et aucun +d'été, soit sur les vagues illuminées de l'Océan qui me porte aux +extrémités de l'univers, soit sur un sommet neigeux du Chimboraço, +soit sur un rocher culminant des Alpes, je tomberais à ses pieds; je +laisserais sa grandeur, sa puissance, sa bonté, me pénétrer, +m'échauffer, m'embraser, comme le charbon de feu qui ouvrit les lèvres +du prophète, et je lui dirais en face de ses soleils, de ses étoiles, +de ses nébuleuses et de ses comètes:</p> + +<p>«Toi qui es! toi dont j'ignore le nom, parce qu'aucun être et aucun Cosmos n'est assez vaste pour contenir l'image ou le son du nom de son -auteur; infini! incréé! innommé! source et abîme de tout! océan sans -rivage et sans fond, qui, dans ton flux et reflux éternel, laisse -écouler, sans jamais t'épuiser, ces myriades de mondes grands ou -petits les uns vis-à-vis des autres, mais qui, par rapport à toi, sont -tous également grands,—depuis le soleil qui arpente d'un pas -l'incommensurable étendue, jusqu'aux animalcules impalpables dont -l'univers est composé, <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> qu'on ne distingue qu'au télescope, et -dont les corps organisés et couchés par la mort dans leur sépulcre +auteur; infini! incréé! innommé! source et abîme de tout! océan sans +rivage et sans fond, qui, dans ton flux et reflux éternel, laisse +écouler, sans jamais t'épuiser, ces myriades de mondes grands ou +petits les uns vis-à -vis des autres, mais qui, par rapport à toi, sont +tous également grands,—depuis le soleil qui arpente d'un pas +l'incommensurable étendue, jusqu'aux animalcules impalpables dont +l'univers est composé, <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> qu'on ne distingue qu'au télescope, et +dont les corps organisés et couchés par la mort dans leur sépulcre commun ne formeraient pas l'ongle du doigt d'un enfant avec deux cent -millions de leurs cadavres en poussière!</p> +millions de leurs cadavres en poussière!</p> -<p>«Je me sens saisi devant tes œuvres, non-seulement de ce -tressaillement sacré qui m'écrase d'enthousiasme devant tes immensités -et tes perfections réunies, mais encore de la passion de te rendre +<p>«Je me sens saisi devant tes œuvres, non-seulement de ce +tressaillement sacré qui m'écrase d'enthousiasme devant tes immensités +et tes perfections réunies, mais encore de la passion de te rendre gloire dans tes ouvrages, comme un insecte qui, ayant vu la trace du -pied d'un géant imprimée sur le sable, s'arrête épouvanté +pied d'un géant imprimée sur le sable, s'arrête épouvanté d'admiration, la mesure, l'adore et la baise, comme une mesure de la -grandeur de l'Être inconnu,—avant de la décrire pour lui et pour les +grandeur de l'Être inconnu,—avant de la décrire pour lui et pour les autres.</p> -<p>«De même que l'homme a besoin d'exprimer ce qu'il sent pour le bien +<p>«De même que l'homme a besoin d'exprimer ce qu'il sent pour le bien comprendre et pour se rendre compte de ses impressions, en les -communiquant à ses semblables, de même mon âme, recueillie en -soi-même, sent un foyer croissant de contemplation intérieure qui -l'échauffe, l'embrase, l'incendie, et cherche à se répandre au +communiquant à ses semblables, de même mon âme, recueillie en +soi-même, sent un foyer croissant de contemplation intérieure qui +l'échauffe, l'embrase, l'incendie, et cherche à se répandre au dehors. Je <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> cherche des noms pour te nommer, des formes pour t'incarner, des limites pour te contenir, des couleurs pour te -peindre, et, n'en trouvant point que tu ne dépasses, je me tais, je me -confonds, je reste ébloui et muet de ton incorporéité! puis, poussé de -nouveau par l'instinct de l'infini qui est en moi, je me relève et je -célèbre en balbutiant les miracles de ta nature. Je sais que je ne dis -que des à peu près, des probabilités, des contre-sens, des ombres; -mais tu me pardonneras comme le père pardonne au murmure confus du -nouveau-né qui cherche à prononcer son nom! Sa nature est de -l'ignorer, son instinct est de le découvrir toujours!»</p> +peindre, et, n'en trouvant point que tu ne dépasses, je me tais, je me +confonds, je reste ébloui et muet de ton incorporéité! puis, poussé de +nouveau par l'instinct de l'infini qui est en moi, je me relève et je +célèbre en balbutiant les miracles de ta nature. Je sais que je ne dis +que des à peu près, des probabilités, des contre-sens, des ombres; +mais tu me pardonneras comme le père pardonne au murmure confus du +nouveau-né qui cherche à prononcer son nom! Sa nature est de +l'ignorer, son instinct est de le découvrir toujours!»</p> <h4>XI</h4> -<p>Enfin, cet être infini et mystérieux dans ses desseins me prête de -siècle en siècle des lueurs pour m'approcher de lui par des -spectacles <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> rapprochés et plus sublimes; je finis non par -comprendre, car l'étincelle ne peut comprendre l'étoile, mais par +<p>Enfin, cet être infini et mystérieux dans ses desseins me prête de +siècle en siècle des lueurs pour m'approcher de lui par des +spectacles <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> rapprochés et plus sublimes; je finis non par +comprendre, car l'étincelle ne peut comprendre l'étoile, mais par conjecturer je ne sais quoi d'immense, de parfait, d'accompli, qui me -contient moi et les univers, et qui, sous le nom de divinité ou de -Providence, m'a donné, tout insecte invisible que je suis, la même -place, le même rang, la même part d'importance, d'attention et d'amour -qu'à ses soleils.</p> - -<p>Convaincu de cette foi évidente, je me rassure en sa présence, et je -me dis: «Mon Créateur est là-haut!»—Allons à lui par la -contemplation, et rendons-nous compte de son œuvre complète, afin -de l'adorer plus complétement dans son œuvre, qu'il me permet -d'entrevoir, jusqu'au moment où des instruments intellectuels plus -parfaits me rapprocheront encore davantage, et où la science fera -tomber les voiles qui me dérobent la perfection et l'immensité de +contient moi et les univers, et qui, sous le nom de divinité ou de +Providence, m'a donné, tout insecte invisible que je suis, la même +place, le même rang, la même part d'importance, d'attention et d'amour +qu'à ses soleils.</p> + +<p>Convaincu de cette foi évidente, je me rassure en sa présence, et je +me dis: «Mon Créateur est là -haut!»—Allons à lui par la +contemplation, et rendons-nous compte de son œuvre complète, afin +de l'adorer plus complétement dans son œuvre, qu'il me permet +d'entrevoir, jusqu'au moment où des instruments intellectuels plus +parfaits me rapprocheront encore davantage, et où la science fera +tomber les voiles qui me dérobent la perfection et l'immensité de l'infini.</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> XII</h4> <p>Voici donc comment mon intelligence se poserait la question de -l'univers, et comment mon humilité ignorante et sublime s'efforcerait -de la résoudre.</p> +l'univers, et comment mon humilité ignorante et sublime s'efforcerait +de la résoudre.</p> <p>Je commencerais par le mot de Descartes:</p> -<p>«<span class="smcap">Je pense, donc je suis</span>.»</p> +<p>«<span class="smcap">Je pense, donc je suis</span>.»</p> -<p>Et qui suis-je? un être sorti d'un autre être, qui lui-même était -sorti d'un autre, et ainsi de suite jusqu'à l'origine de cette espèce -d'êtres appelés hommes.—Mais le premier de cette famille humaine, -l'ancêtre de l'univers, vivant, pensant, aimant, qui lui avait donné -la vie? Évidemment une vie supérieure, un ancêtre au-dessus de tous -les ancêtres, un créateur au lieu d'un père.</p> +<p>Et qui suis-je? un être sorti d'un autre être, qui lui-même était +sorti d'un autre, et ainsi de suite jusqu'à l'origine de cette espèce +d'êtres appelés hommes.—Mais le premier de cette famille humaine, +l'ancêtre de l'univers, vivant, pensant, aimant, qui lui avait donné +la vie? Évidemment une vie supérieure, un ancêtre au-dessus de tous +les ancêtres, un créateur au lieu d'un père.</p> -<p>Qui est-il? Où est-il? Il a agi, et il s'est caché dans -l'éblouissement de sa toute-puissance, dans le mystère, cette ombre +<p>Qui est-il? Où est-il? Il a agi, et il s'est caché dans +l'éblouissement de sa toute-puissance, dans le mystère, cette ombre de Dieu!</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> Il m'a donné une seule évidence pour me parler dans ces -ténèbres: <span class="smcap">la liaison de l'effet a la cause. Je sens que je suis, donc +<p><span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> Il m'a donné une seule évidence pour me parler dans ces +ténèbres: <span class="smcap">la liaison de l'effet a la cause. Je sens que je suis, donc il est!</span></p> -<p>Je ne savais pas en naissant que je devais mourir; l'expérience me l'a -enseigné.</p> +<p>Je ne savais pas en naissant que je devais mourir; l'expérience me l'a +enseigné.</p> -<p>Je vis entre la naissance et la mort, mes deux lois. Deux mystères -aussi. L'un, le mystère du passé; l'autre, le mystère de l'avenir.</p> +<p>Je vis entre la naissance et la mort, mes deux lois. Deux mystères +aussi. L'un, le mystère du passé; l'autre, le mystère de l'avenir.</p> -<p>Ma seule science est d'avouer mon ignorance, et de dire: «J'ignore et -je me soumets.»</p> +<p>Ma seule science est d'avouer mon ignorance, et de dire: «J'ignore et +je me soumets.»</p> <p>Nul ici-bas n'en sait plus que moi sur l'effet <i>homme</i> et la cause <i>Dieu</i>.</p> -<p>Seulement je puis penser, et je dois penser, puisque la pensée est la -vie morale produite en moi par la vie matérielle.</p> +<p>Seulement je puis penser, et je dois penser, puisque la pensée est la +vie morale produite en moi par la vie matérielle.</p> -<p>Pensons donc!—Les éléments de mes pensées sont mes sens, entr'ouverts -au spectacle de moi-même et du monde.</p> +<p>Pensons donc!—Les éléments de mes pensées sont mes sens, entr'ouverts +au spectacle de moi-même et du monde.</p> -<p>Mais ma vie ne se compose pas seulement de pensées comme celle d'un +<p>Mais ma vie ne se compose pas seulement de pensées comme celle d'un pur esprit qui n'a d'autre objet que la contemplation. Elle est -diversifiée, agitée, charmée, ennuyée par une foule d'autres -<i>passions</i>, parmi lesquelles l'amour est la plus impérieuse et la plus -brûlante, l'amour qui est le premier et le dernier mot de <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> la -nature, l'amour, image terrestre de ce suprême amour qui aspire à -créer, qui jouit de créer, et qui sans savoir ce qu'il veut éprouve, -en créant, quelque chose d'analogue au plaisir que la création divine -donne à celui qui crée,—l'attrait divin, le plaisir de Dieu en créant +diversifiée, agitée, charmée, ennuyée par une foule d'autres +<i>passions</i>, parmi lesquelles l'amour est la plus impérieuse et la plus +brûlante, l'amour qui est le premier et le dernier mot de <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> la +nature, l'amour, image terrestre de ce suprême amour qui aspire à +créer, qui jouit de créer, et qui sans savoir ce qu'il veut éprouve, +en créant, quelque chose d'analogue au plaisir que la création divine +donne à celui qui crée,—l'attrait divin, le plaisir de Dieu en créant l'homme et les mondes;—attrait tel que l'homme y sacrifierait mille fois sa courte vie.</p> -<p>Mille autres besoins de mes sens et de mon âme se partagent mon -existence; puis je meurs, c'est-à-dire que cette existence cesse -ici-bas, que mon âme, mon souffle, mon principe d'être, s'évanouit -dans la <i>douleur</i>, la douleur mortelle, preuve que l'immortalité est +<p>Mille autres besoins de mes sens et de mon âme se partagent mon +existence; puis je meurs, c'est-à -dire que cette existence cesse +ici-bas, que mon âme, mon souffle, mon principe d'être, s'évanouit +dans la <i>douleur</i>, la douleur mortelle, preuve que l'immortalité est mon premier besoin, et que je vais chercher ma vie nouvelle et -supérieure, avec des conditions parfaites ou meilleures, avec ceux ou +supérieure, avec des conditions parfaites ou meilleures, avec ceux ou celles que je quitte en pleurant et regrette dans ce monde.</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> XIII</h4> @@ -7140,530 +7099,530 @@ celles que je quitte en pleurant et regrette dans ce monde.</p> <p>Mais, avant de mourir, le besoin de penser et de conclure me travaille incessamment.</p> -<p>Le premier objet de cette pensée, partout, chez tous les peuples plus -ou moins policés, c'est l'auteur du monde. L'objet de cette pensée est -infini; aussi occupe-t-il infiniment cette pensée, infinie elle-même -dans son objet. Elle s'y enchaîne comme l'effet à la cause, sans repos -jusqu'à ce qu'elle ait trouvé sa paix dans sa foi: <span class="smcap">EXISTENCE</span> de son -âme. Elle scrute la nature sous sa double forme matérielle et morale. -Elle invoque, elle supplie, elle se consume de désir, elle brûle de -volonté, puis elle se dit pour dernier mot: <span class="smcap">MYSTÈRE</span>! Et elle s'endort -dans ce mot humain, seule explication de la divine énigme.</p> - -<p>Cependant, ne pouvant pas en découvrir l'essence, la substance, la -nature incompréhensible de son ouvrage, elle contemple de <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> -nouveau l'univers et elle le voit sous ses deux formes: <span class="smcap">MATIÈRE</span> et -<span class="smcap">ESPRIT</span>. Sous la forme <i>matière</i>, cette œuvre est très-grande et -assez belle pour que ses investigateurs lui aient donné à faux le nom -de <i>science</i>. Faux nom, puisqu'en réalité nous ne savons que ce que -nous comprenons, et que, même dans l'ordre matériel, l'homme ne +<p>Le premier objet de cette pensée, partout, chez tous les peuples plus +ou moins policés, c'est l'auteur du monde. L'objet de cette pensée est +infini; aussi occupe-t-il infiniment cette pensée, infinie elle-même +dans son objet. Elle s'y enchaîne comme l'effet à la cause, sans repos +jusqu'à ce qu'elle ait trouvé sa paix dans sa foi: <span class="smcap">EXISTENCE</span> de son +âme. Elle scrute la nature sous sa double forme matérielle et morale. +Elle invoque, elle supplie, elle se consume de désir, elle brûle de +volonté, puis elle se dit pour dernier mot: <span class="smcap">MYSTÈRE</span>! Et elle s'endort +dans ce mot humain, seule explication de la divine énigme.</p> + +<p>Cependant, ne pouvant pas en découvrir l'essence, la substance, la +nature incompréhensible de son ouvrage, elle contemple de <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> +nouveau l'univers et elle le voit sous ses deux formes: <span class="smcap">MATIÈRE</span> et +<span class="smcap">ESPRIT</span>. Sous la forme <i>matière</i>, cette œuvre est très-grande et +assez belle pour que ses investigateurs lui aient donné à faux le nom +de <i>science</i>. Faux nom, puisqu'en réalité nous ne savons que ce que +nous comprenons, et que, même dans l'ordre matériel, l'homme ne comprend absolument rien.—Donc il ne sait rien.—Rien que des mots -qui n'ont aucune signification, sauf des significations matérielles.</p> +qui n'ont aucune signification, sauf des significations matérielles.</p> -<p>Tant que l'intelligence ne remonte pas à son principe et n'essaye pas +<p>Tant que l'intelligence ne remonte pas à son principe et n'essaye pas de se rendre compte des mondes, ou qu'elle ne s'incline pas avec -confiance devant le mystère évidemment voilé de la création, rien -n'existe en effet qu'une sombre énigme, et le mot <i>science</i> est une -dérision de notre superbe ignorance. Lisez les trois volumes de M. de +confiance devant le mystère évidemment voilé de la création, rien +n'existe en effet qu'une sombre énigme, et le mot <i>science</i> est une +dérision de notre superbe ignorance. Lisez les trois volumes de M. de Humboldt, et demandez-vous de bonne foi ce que vous savez de plus qu'avant de les avoir lus.</p> -<p>Vous aurez mis dans votre tête beaucoup de mots, beaucoup de nombres, -mais pas une idée; vous aurez appris que la mécanique céleste -consiste dans la supposition des globes <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> circulant appelés -planètes, les uns brillants de leur propre lumière, les autres -reflétant la lumière d'astres par eux-mêmes lumineux; qu'au-delà de -ces soleils immenses, si nous les comparons à notre petitesse, il se -cache au fond d'un éther sans fond et sans bornes des milliers -d'autres soleils gouvernant par leur mouvement d'autres systèmes, -d'autres planètes; que plus loin encore on aperçoit, sans savoir ce -que c'est, des voies lactées, vaste épanchement d'étoiles répandues -dans cet éther et que le télescope arrive à distinguer par leur noyau -solide et distinct de cette lumière diffuse avec laquelle on les -confondait; que plus loin encore on aperçoit les <i>nébuleuses</i>, magasin -flottant de matières enflammées qui germent dans l'éther pour éclore -un jour en soleils; que plus loin encore, et à des distances que le -calcul se refuse à calculer, quelques soleils invisibles, auprès -desquels le nôtre est un atome qui brûle un certain nombre de siècles, -minutes à l'horloge des cieux, repoussent ou attirent d'autres -systèmes étoilés, jusqu'à ce qu'ils les consument dans un cataclysme +<p>Vous aurez mis dans votre tête beaucoup de mots, beaucoup de nombres, +mais pas une idée; vous aurez appris que la mécanique céleste +consiste dans la supposition des globes <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> circulant appelés +planètes, les uns brillants de leur propre lumière, les autres +reflétant la lumière d'astres par eux-mêmes lumineux; qu'au-delà de +ces soleils immenses, si nous les comparons à notre petitesse, il se +cache au fond d'un éther sans fond et sans bornes des milliers +d'autres soleils gouvernant par leur mouvement d'autres systèmes, +d'autres planètes; que plus loin encore on aperçoit, sans savoir ce +que c'est, des voies lactées, vaste épanchement d'étoiles répandues +dans cet éther et que le télescope arrive à distinguer par leur noyau +solide et distinct de cette lumière diffuse avec laquelle on les +confondait; que plus loin encore on aperçoit les <i>nébuleuses</i>, magasin +flottant de matières enflammées qui germent dans l'éther pour éclore +un jour en soleils; que plus loin encore, et à des distances que le +calcul se refuse à calculer, quelques soleils invisibles, auprès +desquels le nôtre est un atome qui brûle un certain nombre de siècles, +minutes à l'horloge des cieux, repoussent ou attirent d'autres +systèmes étoilés, jusqu'à ce qu'ils les consument dans un cataclysme du ciel.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> Mais cela ne vous dit rien que l'immensité d'espace, et -l'immensité de durée, et l'immensité de matière rayonnant des +<p><span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> Mais cela ne vous dit rien que l'immensité d'espace, et +l'immensité de durée, et l'immensité de matière rayonnant des œuvres du grand inconnu!</p> <p>Qu'en concluez-vous?</p> -<p>Qu'en ajoutant un poids de plus à ces milliers de poids, à ces -univers, on arriverait à les former comme à les comprendre?</p> +<p>Qu'en ajoutant un poids de plus à ces milliers de poids, à ces +univers, on arriverait à les former comme à les comprendre?</p> -<p>Une année ou un jour de plus ajouté et surajouté à leur durée -formerait leur durée éternelle, car l'éternité n'est qu'un jour -éternellement ajouté à un jour.</p> +<p>Une année ou un jour de plus ajouté et surajouté à leur durée +formerait leur durée éternelle, car l'éternité n'est qu'un jour +éternellement ajouté à un jour.</p> -<p>Quant à leurs mouvements, on cherche en vain dans la rotation de la -matière la loi qui les chasse ou les rappelle; tous les Newton et tous -les Laplace de l'univers ne découvriront pas hors de la volonté d'un +<p>Quant à leurs mouvements, on cherche en vain dans la rotation de la +matière la loi qui les chasse ou les rappelle; tous les Newton et tous +les Laplace de l'univers ne découvriront pas hors de la volonté d'un premier moteur divin la loi de leur circulation. Or, comme le <i>Cosmos</i> -n'en dit rien, évidemment la science ne sait rien des causes et -n'écrit qu'un procès-verbal de la terre et des cieux:—donc rien! donc -néant de la prétendue science!—Vous regarderez éternellement tourner +n'en dit rien, évidemment la science ne sait rien des causes et +n'écrit qu'un procès-verbal de la terre et des cieux:—donc rien! donc +néant de la prétendue science!—Vous regarderez éternellement tourner la toupie flamboyante des mondes; que si le doigt qui la lance et -l'impulsion qui la continue disparaît, <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> vous serez ébloui, +l'impulsion qui la continue disparaît, <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> vous serez ébloui, mais non instruit. En toutes choses, celui qui ne sait pas la cause et la fin d'une œuvre, ne sait rien!</p> <p>Telle est la science de M. de Humboldt: rien encore!</p> -<p><i>Tout</i> ou <i>rien</i>, voilà l'énigme du Cosmos!</p> +<p><i>Tout</i> ou <i>rien</i>, voilà l'énigme du Cosmos!</p> <p>Vous ne voulez pas voir le <i>tout</i> (Dieu):</p> -<p>Donc vous ne voyez que néant, noyé dans un océan de mots!</p> +<p>Donc vous ne voyez que néant, noyé dans un océan de mots!</p> <p>Une telle science vaut-elle qu'on s'en occupe?</p> <h4>XIV</h4> -<p>Mais la <i>chimie céleste</i>, dites-vous, depuis quelque temps parvient -par analogie, par conjecture et même par expérience (en admettant que -les pierres <i>tombantes</i>, les étoiles filantes décomposées par vos -creusets soient des échantillons du ciel, des composés ignés, des -planètes ambiantes tombées dans notre atmosphère), à analyser les -huit ou dix métaux enflammés <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> qu'elles contiennent, à -constater que leurs matériaux sont les mêmes que ceux de nos volcans, -et que les soleils eux-mêmes brûlent des mêmes éléments que les +<p>Mais la <i>chimie céleste</i>, dites-vous, depuis quelque temps parvient +par analogie, par conjecture et même par expérience (en admettant que +les pierres <i>tombantes</i>, les étoiles filantes décomposées par vos +creusets soient des échantillons du ciel, des composés ignés, des +planètes ambiantes tombées dans notre atmosphère), à analyser les +huit ou dix métaux enflammés <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> qu'elles contiennent, à +constater que leurs matériaux sont les mêmes que ceux de nos volcans, +et que les soleils eux-mêmes brûlent des mêmes éléments que les entrailles de notre terre!</p> -<p>Comme cette découverte bien contestable retracerait encore le domaine -mystérieux de la science de la matière céleste! Les univers incendiés -ne seraient que les cinq ou six métaux de la fournaise solaire. Quelle -pitié pour la richesse de l'Être Suprême! Vulcain et les cyclopes en +<p>Comme cette découverte bien contestable retracerait encore le domaine +mystérieux de la science de la matière céleste! Les univers incendiés +ne seraient que les cinq ou six métaux de la fournaise solaire. Quelle +pitié pour la richesse de l'Être Suprême! Vulcain et les cyclopes en avaient autant.</p> -<p>Quant au mouvement, silence; la science cosmique n'en connaît pas la +<p>Quant au mouvement, silence; la science cosmique n'en connaît pas la cause; un de ces jours elle apportera un nouveau mot qui remplacera -dans un néant de plus la divine, ineffable et constante <i>volonté</i> de +dans un néant de plus la divine, ineffable et constante <i>volonté</i> de l'auteur des mondes.</p> -<p>Ces adorateurs de la matière ont oublié qu'à côté et au-dessus de la -matière il existe une puissance éternelle, la <i>pensée</i>, la pensée -qu'ils reconnaissent en eux et qu'ils se refusent à reconnaître dans +<p>Ces adorateurs de la matière ont oublié qu'à côté et au-dessus de la +matière il existe une puissance éternelle, la <i>pensée</i>, la pensée +qu'ils reconnaissent en eux et qu'ils se refusent à reconnaître dans son divin principe, <i>Dieu</i>!</p> -<p>La pensée qui a tout <i>conçu</i> avant d'avoir rien créé;</p> +<p>La pensée qui a tout <i>conçu</i> avant d'avoir rien créé;</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> La pensée éternelle du <i>Cosmos</i>, qui est <i>Dieu</i>!</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> La pensée éternelle du <i>Cosmos</i>, qui est <i>Dieu</i>!</p> -<p>La <i>matière</i> n'est pas <i>Dieu</i>, mais c'est l'esclave organisé dont les -lois éternelles ou périssables sont créées pour recevoir et subir les +<p>La <i>matière</i> n'est pas <i>Dieu</i>, mais c'est l'esclave organisé dont les +lois éternelles ou périssables sont créées pour recevoir et subir les lois de Dieu.</p> -<p>Donc la pensée divine qui crée en pensant, et la matière inférieure -qui reçoit et exécute les lois de Dieu:</p> +<p>Donc la pensée divine qui crée en pensant, et la matière inférieure +qui reçoit et exécute les lois de Dieu:</p> -<p>Voilà les deux éléments dont le <i>Cosmos</i> se compose.</p> +<p>Voilà les deux éléments dont le <i>Cosmos</i> se compose.</p> -<p>Ils ont oublié la moitié supérieure de l'univers et ils ont dit: -«Voilà du mouvement, voilà de vils éléments matériels en circulation -et en combustion, voilà des balances, voilà des poids dans ces -balances, voilà des pesanteurs et des gravitations! mais voilà tout!</p> +<p>Ils ont oublié la moitié supérieure de l'univers et ils ont dit: +«Voilà du mouvement, voilà de vils éléments matériels en circulation +et en combustion, voilà des balances, voilà des poids dans ces +balances, voilà des pesanteurs et des gravitations! mais voilà tout!</p> -<p>«La volonté divine, nous ne la voyons pas, donc elle n'est pas. Un -géomètre, un physicien plus avancé viendra, qui inventera une nouvelle -puissance matérielle, et un télescope plus parfait nous montrera un +<p>«La volonté divine, nous ne la voyons pas, donc elle n'est pas. Un +géomètre, un physicien plus avancé viendra, qui inventera une nouvelle +puissance matérielle, et un télescope plus parfait nous montrera un <i>Cosmos</i> plus complet.</p> -<p>«Peut-être, alors, verrons-nous ce rêve sans corps, que vous appelez -Dieu!»</p> +<p>«Peut-être, alors, verrons-nous ce rêve sans corps, que vous appelez +Dieu!»</p> -<p>La pensée, cet élément du monde intellectuel, <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> n'existe pas. -Le monde est un monstre sans père ni mère, un effet sans +<p>La pensée, cet élément du monde intellectuel, <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> n'existe pas. +Le monde est un monstre sans père ni mère, un effet sans cause!—Allons!—et ils vont, et ils s'appellent la science!—Quelle -science, que la négation du seul principe qui peut rendre raison de +science, que la négation du seul principe qui peut rendre raison de tout!</p> -<p>Moi, je crois que la matière est vile, que la pensée est Dieu, et que +<p>Moi, je crois que la matière est vile, que la pensée est Dieu, et que Dieu pensant est tout le Cosmos!</p> -<p>Le véritable télescope de l'homme n'est pas ce tube de bois peint, -multiplicateur de la lumière et abréviateur des distances, placé au -sommet d'un observatoire; le véritable télescope, c'est le bon sens +<p>Le véritable télescope de l'homme n'est pas ce tube de bois peint, +multiplicateur de la lumière et abréviateur des distances, placé au +sommet d'un observatoire; le véritable télescope, c'est le bon sens pieux de l'homme ignorant ou savant, peu importe, au travers duquel il -ne voit pas, mais il conclut Dieu, le régulateur des univers qu'il lui -a plu de créer, et de créer pour leur faire part de son éternité! -Voilà le <i>Cosmos</i> des ignorants, voilà le mien. Je suis sûr que ce -<i>Cosmos</i> m'approche plus de la vérité que celui de M. de Humboldt.</p> +ne voit pas, mais il conclut Dieu, le régulateur des univers qu'il lui +a plu de créer, et de créer pour leur faire part de son éternité! +Voilà le <i>Cosmos</i> des ignorants, voilà le mien. Je suis sûr que ce +<i>Cosmos</i> m'approche plus de la vérité que celui de M. de Humboldt.</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> XV</h4> -<p>Je prends le monde tel qu'il est aujourd'hui, dans les différents -hémisphères de ce petit globe terrestre, insignifiant comme pesanteur -et comme étendue, mais égal au millième ciel des cœurs, par cette -<i>pensée</i> dont Dieu le fait participant, communion divine qui nourrit -l'homme de l'essence de Dieu lui-même, et je me place, pour contempler +<p>Je prends le monde tel qu'il est aujourd'hui, dans les différents +hémisphères de ce petit globe terrestre, insignifiant comme pesanteur +et comme étendue, mais égal au millième ciel des cœurs, par cette +<i>pensée</i> dont Dieu le fait participant, communion divine qui nourrit +l'homme de l'essence de Dieu lui-même, et je me place, pour contempler ce <i>Cosmos</i>, sur cinq ou six points culminants de l'espace. -Suivez-moi, commencez par la <i>forêt vierge</i> de l'équateur, ce miracle -de la puissance créatrice végétative.</p> +Suivez-moi, commencez par la <i>forêt vierge</i> de l'équateur, ce miracle +de la puissance créatrice végétative.</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> XVI<br> -UNE FORÊT VIERGE.</h4> - -<p>L'immense forêt qui relie, dans la zone torride de l'Amérique du Sud, -le bassin de l'Orénoque à celui de l'Amazone est assurément une des -merveilles du monde. M. de Humboldt décerne à cette région le nom de -<i>forêt vierge</i> dans la plus précise acception du terme. «S'il faut, -dit-il dans ses <i>Tableaux de la nature</i>, regarder comme forêt vierge -toute vaste étendue de bois sauvages où l'homme n'a jamais porté la -hache, c'est là un phénomène commun à une foule de localités dans les -zones tempérées et froides; mais si le caractère distinctif d'une -forêt vierge consiste à être impénétrable, ce caractère n'existe que -dans les régions tropicales.»</p> - -<p>Telle est la définition du grand voyageur naturaliste, qui fait -autorité dans la matière, <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> celui qui, de tous les anciens +UNE FORÊT VIERGE.</h4> + +<p>L'immense forêt qui relie, dans la zone torride de l'Amérique du Sud, +le bassin de l'Orénoque à celui de l'Amazone est assurément une des +merveilles du monde. M. de Humboldt décerne à cette région le nom de +<i>forêt vierge</i> dans la plus précise acception du terme. «S'il faut, +dit-il dans ses <i>Tableaux de la nature</i>, regarder comme forêt vierge +toute vaste étendue de bois sauvages où l'homme n'a jamais porté la +hache, c'est là un phénomène commun à une foule de localités dans les +zones tempérées et froides; mais si le caractère distinctif d'une +forêt vierge consiste à être impénétrable, ce caractère n'existe que +dans les régions tropicales.»</p> + +<p>Telle est la définition du grand voyageur naturaliste, qui fait +autorité dans la matière, <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> celui qui, de tous les anciens explorateurs, Bonpland, Martius, Poppig et les Schombourg, -c'est-à-dire avant MM. Wallace et Bates, a le plus longtemps vécu dans -les forêts vierges de l'intérieur d'un continent. Nous préférons -conserver au terme le sens simple et usuel d'une forêt que l'industrie -de l'homme n'a point aménagée. Disons même, à propos de l'explication -assez arbitraire de Humboldt, que l'impénétrabilité en question ne +c'est-à -dire avant MM. Wallace et Bates, a le plus longtemps vécu dans +les forêts vierges de l'intérieur d'un continent. Nous préférons +conserver au terme le sens simple et usuel d'une forêt que l'industrie +de l'homme n'a point aménagée. Disons même, à propos de l'explication +assez arbitraire de Humboldt, que l'impénétrabilité en question ne tient point, comme on a le tort de le supposer trop souvent en Europe, -à la présence d'un fouillis inextricable de lianes grimpantes et de +à la présence d'un fouillis inextricable de lianes grimpantes et de plantes rampantes. C'est la moindre partie du menu bois. Le grand obstacle provient des halliers, qui remplissent tous les intervalles -d'un arbre à l'autre dans une zone où toutes les formes végétales ont -une tendance à devenir arborescentes.</p> - -<p>Dans ces forêts primitives l'homme disparaît. «On s'accoutume presque, -dit ailleurs Humboldt, dans toute une partie de l'intérieur du nouveau -continent, à considérer l'homme comme ne faisant point une partie -essentielle de l'ordre de la création. La terre est encombrée -<span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> de plantes dont rien n'arrête le développement. Une immense +d'un arbre à l'autre dans une zone où toutes les formes végétales ont +une tendance à devenir arborescentes.</p> + +<p>Dans ces forêts primitives l'homme disparaît. «On s'accoutume presque, +dit ailleurs Humboldt, dans toute une partie de l'intérieur du nouveau +continent, à considérer l'homme comme ne faisant point une partie +essentielle de l'ordre de la création. La terre est encombrée +<span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> de plantes dont rien n'arrête le développement. Une immense couche de pur humus manifeste l'action continue des forces organiques. -Les crocodiles et les boas sont maîtres du fleuve; le jaguar, le -pécari, l'anta et les singes à queue prenante parcourent la forêt sans -crainte et sans danger: c'est leur domaine, leur patrimoine.» En un -mot, ce que la géologie nous enseigne, que la terre, à l'époque où les -fougères arborescentes croissaient dans nos climats tempérés, où le -règne animal se réduisait à une classe d'amphibies monstrueux, où -prédominait sans doute une atmosphère chaude et humide, saturée -d'acide carbonique, n'était point encore prête à recevoir l'homme, -cela est vrai aujourd'hui, dans une certaine mesure, des vastes forêts -primitives de l'Amérique tropicale. Elles ne sont encore habitables -que pour le précurseur de l'homme, pour le singe, à part quelques -défrichements.</p> - -<p>«Ce spectacle d'une nature animée où l'homme ne paraît point, continue -Humboldt, a quelque chose d'étrange et de triste. Nous avons peine à -nous réconcilier avec son absence <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> sur l'Océan et au milieu -des sables de l'Afrique; mais ces dernières scènes, où rien ne -rappelle à notre esprit nos champs, nos bois et nos rivières, nous -laissent moins étonnés de l'immensité des solitudes que nous -traversons. Ici, c'est dans une contrée fertile, parée d'une éternelle +Les crocodiles et les boas sont maîtres du fleuve; le jaguar, le +pécari, l'anta et les singes à queue prenante parcourent la forêt sans +crainte et sans danger: c'est leur domaine, leur patrimoine.» En un +mot, ce que la géologie nous enseigne, que la terre, à l'époque où les +fougères arborescentes croissaient dans nos climats tempérés, où le +règne animal se réduisait à une classe d'amphibies monstrueux, où +prédominait sans doute une atmosphère chaude et humide, saturée +d'acide carbonique, n'était point encore prête à recevoir l'homme, +cela est vrai aujourd'hui, dans une certaine mesure, des vastes forêts +primitives de l'Amérique tropicale. Elles ne sont encore habitables +que pour le précurseur de l'homme, pour le singe, à part quelques +défrichements.</p> + +<p>«Ce spectacle d'une nature animée où l'homme ne paraît point, continue +Humboldt, a quelque chose d'étrange et de triste. Nous avons peine à +nous réconcilier avec son absence <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> sur l'Océan et au milieu +des sables de l'Afrique; mais ces dernières scènes, où rien ne +rappelle à notre esprit nos champs, nos bois et nos rivières, nous +laissent moins étonnés de l'immensité des solitudes que nous +traversons. Ici, c'est dans une contrée fertile, parée d'une éternelle verdure, que nous cherchons en vain une trace du pouvoir de l'homme; -il semble que nous soyons transportés dans un monde différent de celui -où nous avons vu le jour. L'impression est d'autant plus vive qu'elle -est plus prolongée. Un soldat qui avait passé sa vie entière dans les -missions de l'Orénoque supérieur, campait avec nous sur les bords du -fleuve. C'était un homme intelligent qui, durant le cours d'une nuit +il semble que nous soyons transportés dans un monde différent de celui +où nous avons vu le jour. L'impression est d'autant plus vive qu'elle +est plus prolongée. Un soldat qui avait passé sa vie entière dans les +missions de l'Orénoque supérieur, campait avec nous sur les bords du +fleuve. C'était un homme intelligent qui, durant le cours d'une nuit calme et sereine, m'accabla de questions sur la grandeur des astres, -sur les habitants de la lune, sur mille sujets à propos desquels mon -ignorance égalait la sienne. Comme mes réponses étaient impuissantes à -satisfaire sa curiosité, il me dit d'un ton convaincu: «Quant aux -hommes, je suis persuadé qu'il n'y en a pas plus là-haut que vous n'en -trouveriez si vous alliez par terre de Javita à Cassiquaire. Je -m'imagine voir <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> dans les étoiles, comme ici, une plaine -couverte de gazon et une forêt traversée par un fleuve.» Ces simples -paroles sont éloquentes et peignent l'impression que cause l'aspect -monotone de ces régions solitaires.»</p> +sur les habitants de la lune, sur mille sujets à propos desquels mon +ignorance égalait la sienne. Comme mes réponses étaient impuissantes à +satisfaire sa curiosité, il me dit d'un ton convaincu: «Quant aux +hommes, je suis persuadé qu'il n'y en a pas plus là -haut que vous n'en +trouveriez si vous alliez par terre de Javita à Cassiquaire. Je +m'imagine voir <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> dans les étoiles, comme ici, une plaine +couverte de gazon et une forêt traversée par un fleuve.» Ces simples +paroles sont éloquentes et peignent l'impression que cause l'aspect +monotone de ces régions solitaires.»</p> <p>Il y a plus, et la philosophie de Humboldt ne donne point le dernier -mot de l'énigme. L'homme est profondément humilié de sentir que -l'antique forêt n'est point encore propre à lui servir de demeure. -Voilà pourquoi elle lui inspire une aversion dont triomphent seuls -l'esprit d'aventure et la nécessité. Il comprend qu'elle reste jusqu'à -présent l'héritage exclusif de l'homme des arbres,—le singe.</p> +mot de l'énigme. L'homme est profondément humilié de sentir que +l'antique forêt n'est point encore propre à lui servir de demeure. +Voilà pourquoi elle lui inspire une aversion dont triomphent seuls +l'esprit d'aventure et la nécessité. Il comprend qu'elle reste jusqu'à +présent l'héritage exclusif de l'homme des arbres,—le singe.</p> <h4>XVII</h4> -<p>Une autre catégorie de philosophes, Buckle, par exemple, ont voulu -voir dans la végétation luxuriante de la forêt primitive la cause qui -doit empêcher la civilisation d'y <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> prendre pied: dans une -pareille région on ne parvient que par une excessive dépense de -travail et d'énergie à lutter contre les milliers de germes végétaux -qui disputent à l'homme la jouissance du sol. Cette façon de parler -manque de justesse, et le terme de <i>population</i> serait plus à sa place -que celui de <i>civilisation</i>. Rien au monde ne s'oppose au déploiement -de la civilisation la plus avancée dans le bassin de l'Amazone. De -grands cours d'eau navigables ouvrent des routes naturelles à travers +<p>Une autre catégorie de philosophes, Buckle, par exemple, ont voulu +voir dans la végétation luxuriante de la forêt primitive la cause qui +doit empêcher la civilisation d'y <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> prendre pied: dans une +pareille région on ne parvient que par une excessive dépense de +travail et d'énergie à lutter contre les milliers de germes végétaux +qui disputent à l'homme la jouissance du sol. Cette façon de parler +manque de justesse, et le terme de <i>population</i> serait plus à sa place +que celui de <i>civilisation</i>. Rien au monde ne s'oppose au déploiement +de la civilisation la plus avancée dans le bassin de l'Amazone. De +grands cours d'eau navigables ouvrent des routes naturelles à travers les bois. Le terrain est susceptible de culture et les produits seraient de ceux qui permettent l'emploi des engins et des machines -les plus perfectionnés. C'est à l'établissement et au succès de -l'humble colon isolé que s'oppose la vigueur excessive de la -végétation. C'est ainsi qu'elle fait obstacle à l'extension de la +les plus perfectionnés. C'est à l'établissement et au succès de +l'humble colon isolé que s'oppose la vigueur excessive de la +végétation. C'est ainsi qu'elle fait obstacle à l'extension de la population, mais non point de la civilisation proprement dite.</p> -<p>Le premier trait distinctif de la forêt vierge étant donc d'être -impénétrable, le second de ne point convenir au développement de la -race humaine, le troisième est l'énergie sauvage et pour ainsi dire -forcenée de la végétation. <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> Un voyageur allemand, Burmeister, -a dit que la contemplation d'une forêt brésilienne avait produit sur -lui une impression pénible, tant la végétation semblait déployer un -esprit d'égoïsme farouche, de rivalité furieuse, d'astuce. À ses yeux, -le calme paisible et majestueux des forêts de l'Europe offre un -spectacle bien plus aimable, où il prétend même voir une des causes de -la supériorité morale des nations de l'ancien monde. Dans cet ordre -d'idées, non-seulement la forêt vierge ne s'accommode point au -développement de l'espèce humaine, mais encore elle serait plutôt -faite pour dégrader ses facultés morales et intellectuelles. Une page +<p>Le premier trait distinctif de la forêt vierge étant donc d'être +impénétrable, le second de ne point convenir au développement de la +race humaine, le troisième est l'énergie sauvage et pour ainsi dire +forcenée de la végétation. <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> Un voyageur allemand, Burmeister, +a dit que la contemplation d'une forêt brésilienne avait produit sur +lui une impression pénible, tant la végétation semblait déployer un +esprit d'égoïsme farouche, de rivalité furieuse, d'astuce. À ses yeux, +le calme paisible et majestueux des forêts de l'Europe offre un +spectacle bien plus aimable, où il prétend même voir une des causes de +la supériorité morale des nations de l'ancien monde. Dans cet ordre +d'idées, non-seulement la forêt vierge ne s'accommode point au +développement de l'espèce humaine, mais encore elle serait plutôt +faite pour dégrader ses facultés morales et intellectuelles. Une page pittoresque de M. Bates va expliquer ce qu'il peut y avoir de vrai -là-dedans:</p> +là -dedans:</p> -<p>«Dans ces forêts tropicales, chaque plante, chaque arbre, semble -rivaliser avec le reste à qui s'élèvera plus vite et plus haut vers la -lumière et l'air, branches, feuillage et tronc, sans pitié pour le +<p>«Dans ces forêts tropicales, chaque plante, chaque arbre, semble +rivaliser avec le reste à qui s'élèvera plus vite et plus haut vers la +lumière et l'air, branches, feuillage et tronc, sans pitié pour le voisin. On voit des plantes parasites en saisir d'autres comme avec des griffes, et les exploiter pour ainsi dire avec impudence, comme -des instruments de leur propre prospérité. <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> La maxime +des instruments de leur propre prospérité. <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> La maxime qu'enseignent ces solitudes sauvages n'est certainement point de -respecter la vie d'autrui en tâchant de vivre soi-même, témoin un -arbre parasite dont la variété est très-commune aux environs de la -ville de Para et qui est peut-être le plus curieux de tous. Il +respecter la vie d'autrui en tâchant de vivre soi-même, témoin un +arbre parasite dont la variété est très-commune aux environs de la +ville de Para et qui est peut-être le plus curieux de tous. Il s'appelle <i>sipo matador</i>, autrement dit la <i>liane assassine</i>. Il -appartient à la famille des figuiers, et il a été décrit et dessiné -dans l'atlas des voyages de Spix et Martius. J'en ai observé un grand -nombre d'individus. La partie inférieure de la tige n'est pas de -taille à porter le poids de la partie supérieure; le sipo va donc -chercher un appui sur un arbre d'une autre espèce. En cela il ne -diffère point essentiellement des autres arbres ou plantes grimpantes. -C'est sa façon de s'y prendre qui est particulière et qui cause une -impression désagréable. Il s'élance contre l'arbre auquel il prétend -s'attacher, et le bois de la tige croît en s'appliquant, comme du -plâtre à mouler, sur un des côtés du tronc qui lui sert de point -d'appui. Puis naissent à droite et à gauche deux branches ou deux bras -qui grandissent rapidement: on dirait des ruisseaux de séve qui -<span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> coulent et durcissent à mesure. Ces bras étreignent le tronc -de la victime, se rejoignent du côté opposé et se confondent. Ils -poussent de bas en haut à des intervalles à peu près réguliers, et de -la sorte, quand l'étrangleur arrive au terme de sa croissance, la -victime est étroitement garrottée par une quantité de chaînons -rigides. Ces anneaux s'élargissent à mesure que le parasite grandit, -et vont soutenir jusque dans les airs sa couronne de feuillage mêlée à -celle de la victime, qu'ils tuent à la longue en arrêtant le cours de -la séve. On voit alors ce spectacle étrange du parasite égoïste qui -étouffe encore dans ses bras le tronc inanimé et décomposé qu'il a -sacrifié à sa propre croissance. Il en est venu à ses fins; il s'est -couvert de fleurs et de fruits, il a reproduit et disséminé son -espèce; il va mourir avec le tronc pourri dont il a causé la mort, il -va tomber avec le support qui se dérobe sous lui.»</p> +appartient à la famille des figuiers, et il a été décrit et dessiné +dans l'atlas des voyages de Spix et Martius. J'en ai observé un grand +nombre d'individus. La partie inférieure de la tige n'est pas de +taille à porter le poids de la partie supérieure; le sipo va donc +chercher un appui sur un arbre d'une autre espèce. En cela il ne +diffère point essentiellement des autres arbres ou plantes grimpantes. +C'est sa façon de s'y prendre qui est particulière et qui cause une +impression désagréable. Il s'élance contre l'arbre auquel il prétend +s'attacher, et le bois de la tige croît en s'appliquant, comme du +plâtre à mouler, sur un des côtés du tronc qui lui sert de point +d'appui. Puis naissent à droite et à gauche deux branches ou deux bras +qui grandissent rapidement: on dirait des ruisseaux de séve qui +<span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> coulent et durcissent à mesure. Ces bras étreignent le tronc +de la victime, se rejoignent du côté opposé et se confondent. Ils +poussent de bas en haut à des intervalles à peu près réguliers, et de +la sorte, quand l'étrangleur arrive au terme de sa croissance, la +victime est étroitement garrottée par une quantité de chaînons +rigides. Ces anneaux s'élargissent à mesure que le parasite grandit, +et vont soutenir jusque dans les airs sa couronne de feuillage mêlée à +celle de la victime, qu'ils tuent à la longue en arrêtant le cours de +la séve. On voit alors ce spectacle étrange du parasite égoïste qui +étouffe encore dans ses bras le tronc inanimé et décomposé qu'il a +sacrifié à sa propre croissance. Il en est venu à ses fins; il s'est +couvert de fleurs et de fruits, il a reproduit et disséminé son +espèce; il va mourir avec le tronc pourri dont il a causé la mort, il +va tomber avec le support qui se dérobe sous lui.»</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> XVIII</h4> -<p>«Le sipo matador n'est, après tout, qu'un emblème parlant de la lutte -forcée des formes végétales dans ces forêts épaisses où l'individu est -aux prises avec l'individu, l'espèce avec l'espèce, dans le seul but -de se frayer une voie vers l'air et la lumière, afin de déployer ses -feuilles et de mûrir ses organes de reproduction. Aucune espèce ne -saurait être autrement victorieuse qu'aux dépens d'une foule de +<p>«Le sipo matador n'est, après tout, qu'un emblème parlant de la lutte +forcée des formes végétales dans ces forêts épaisses où l'individu est +aux prises avec l'individu, l'espèce avec l'espèce, dans le seul but +de se frayer une voie vers l'air et la lumière, afin de déployer ses +feuilles et de mûrir ses organes de reproduction. Aucune espèce ne +saurait être autrement victorieuse qu'aux dépens d'une foule de voisins et d'appuis; mais le cas particulier du matador est celui qui frappe le plus vivement les yeux. Certains arbres n'ont pas moins -d'efforts à faire pour loger leurs racines que les autres pour gagner -de la place en hauteur. De là les troncs arc-boutés, les racines -suspendues en l'air et autres phénomènes analogues.</p> - -<p>«La forêt vierge impénétrable, impropre au séjour de l'homme, vrai -champ de bataille des <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> végétaux, présente encore d'autres -phénomènes particuliers et frappants. Ce qui n'est pas moins -remarquable, c'est la docilité des plantes à devenir grimpantes, des -animaux à devenir grimpeurs. Que la tendance à grimper se soit imposée -à diverses espèces par une nécessité de circonstance, celle d'arriver -jusqu'à l'air et à la lumière au milieu d'une végétation aussi drue, -cela est démontré jusqu'à l'évidence par ce fait, que les arbres -grimpants ne constituent ni une famille ni un genre spécial. Point de -catégorie exclusive: cette habitude pour ainsi dire adoptive, ce -caractère forcé, sont communs à des espèces d'une foule de familles -distinctes qui, en général, ne grimpent point. Légumineuses, -guttifères, bignoniacées urticées, telles sont celles qui fournissent -le plus de sujets. Il y a même un palmier grimpant dont la variété +d'efforts à faire pour loger leurs racines que les autres pour gagner +de la place en hauteur. De là les troncs arc-boutés, les racines +suspendues en l'air et autres phénomènes analogues.</p> + +<p>«La forêt vierge impénétrable, impropre au séjour de l'homme, vrai +champ de bataille des <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> végétaux, présente encore d'autres +phénomènes particuliers et frappants. Ce qui n'est pas moins +remarquable, c'est la docilité des plantes à devenir grimpantes, des +animaux à devenir grimpeurs. Que la tendance à grimper se soit imposée +à diverses espèces par une nécessité de circonstance, celle d'arriver +jusqu'à l'air et à la lumière au milieu d'une végétation aussi drue, +cela est démontré jusqu'à l'évidence par ce fait, que les arbres +grimpants ne constituent ni une famille ni un genre spécial. Point de +catégorie exclusive: cette habitude pour ainsi dire adoptive, ce +caractère forcé, sont communs à des espèces d'une foule de familles +distinctes qui, en général, ne grimpent point. Légumineuses, +guttifères, bignoniacées urticées, telles sont celles qui fournissent +le plus de sujets. Il y a même un palmier grimpant dont la variété (<i>desmoncus</i>) s'appelle <i>jacitara</i> en langue tupi. Il a une tige -grêle, fortement tordue, flexible, qui s'enroule autour des grands -arbres, passe de l'un à l'autre, et atteint une longueur incroyable. -Les feuilles pinnées, comme dans le reste de la famille, que cette -forme caractérise, sortent <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> du stipe à de grands intervalles, -au lieu de se réunir en couronne, et portent, à la pointe terminale, -de longues et nombreuses épines courbes. Merveilleuse pour aider -l'arbre à s'accrocher en grimpant, cette structure est fort -désagréable pour le voyageur, quand le stipe épineux, suspendu sur son -passage en travers du sentier, lui arrache son chapeau ou lui déchire -ses habits. Les arbres qui ne grimpent point s'élancent à une extrême -hauteur. Ils sont partout enchaînés et reliés dans tous les sens par +grêle, fortement tordue, flexible, qui s'enroule autour des grands +arbres, passe de l'un à l'autre, et atteint une longueur incroyable. +Les feuilles pinnées, comme dans le reste de la famille, que cette +forme caractérise, sortent <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> du stipe à de grands intervalles, +au lieu de se réunir en couronne, et portent, à la pointe terminale, +de longues et nombreuses épines courbes. Merveilleuse pour aider +l'arbre à s'accrocher en grimpant, cette structure est fort +désagréable pour le voyageur, quand le stipe épineux, suspendu sur son +passage en travers du sentier, lui arrache son chapeau ou lui déchire +ses habits. Les arbres qui ne grimpent point s'élancent à une extrême +hauteur. Ils sont partout enchaînés et reliés dans tous les sens par les tiges ligneuses et tortueuses des parasites. Grands arbres et -parasites confondent leur feuillage, qui n'apparaît que très-loin du -sol. De ces parasites, les uns ressemblent à des câbles composés de -plusieurs torons; les autres ont un gros stipe contourné de mille -façons, qui s'enroule comme un serpent autour des troncs voisins, et +parasites confondent leur feuillage, qui n'apparaît que très-loin du +sol. De ces parasites, les uns ressemblent à des câbles composés de +plusieurs torons; les autres ont un gros stipe contourné de mille +façons, qui s'enroule comme un serpent autour des troncs voisins, et va former entre les grosses branches des œils-de-bœuf ou des replis gigantesques; d'autres encore courent en zigzag ou sont -dentelés comme les marches d'un escalier qui monterait à une hauteur -vertigineuse.»</p> +dentelés comme les marches d'un escalier qui monterait à une hauteur +vertigineuse.»</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> XIX</h4> -<p>«La faune offre, comme la flore, une propension très-générale à -devenir grimpante. Disons d'abord que, dans les forêts vierges, la -faune est bien moins nombreuse et bien moins variée qu'on ne le -supposerait <i>à priori</i>. Elle compte un certain nombre de mammifères, -d'oiseaux et de reptiles, mais extrêmement disséminés, et fuyant tous -l'homme, dont ils ont grand'peur. Dans cette vaste région uniformément -couverte de bois, les animaux n'abondent que dans certaines localités -propices qui les attirent. Le Brésil entier est pauvre en mammifères -terrestres, et les espèces sont toutes de petite taille; elles ne se -détachent point sur le fond du paysage. Le chasseur y chercherait en -vain des groupes analogues aux troupeaux de bisons de l'Amérique du +<p>«La faune offre, comme la flore, une propension très-générale à +devenir grimpante. Disons d'abord que, dans les forêts vierges, la +faune est bien moins nombreuse et bien moins variée qu'on ne le +supposerait <i>à priori</i>. Elle compte un certain nombre de mammifères, +d'oiseaux et de reptiles, mais extrêmement disséminés, et fuyant tous +l'homme, dont ils ont grand'peur. Dans cette vaste région uniformément +couverte de bois, les animaux n'abondent que dans certaines localités +propices qui les attirent. Le Brésil entier est pauvre en mammifères +terrestres, et les espèces sont toutes de petite taille; elles ne se +détachent point sur le fond du paysage. Le chasseur y chercherait en +vain des groupes analogues aux troupeaux de bisons de l'Amérique du Nord, aux bandes d'antilopes, aux compagnies de <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> pesants -pachydermes de l'Afrique du Sud. Au Brésil, la grande majorité de la -faune mammifère, qui est aussi la plus intéressante, vit +pachydermes de l'Afrique du Sud. Au Brésil, la grande majorité de la +faune mammifère, qui est aussi la plus intéressante, vit habituellement sur les arbres. Tous les singes du bassin de l'Amazone, -ou plutôt tous ceux de l'Amérique du Sud, sont des grimpeurs. Pas un -seul groupe correspondant aux babouins de l'ancien monde, qui vivent à -terre. On ne connaît point d'animaux mieux organisés pour vivre sur -les arbres que les singes de l'Amérique méridionale des genres -alouate, atèle, lagotriche, sapajou, saki, sagoin et nocthore, dont la -plupart ont, comme en guise de cinquième main, une queue musculeuse, +ou plutôt tous ceux de l'Amérique du Sud, sont des grimpeurs. Pas un +seul groupe correspondant aux babouins de l'ancien monde, qui vivent à +terre. On ne connaît point d'animaux mieux organisés pour vivre sur +les arbres que les singes de l'Amérique méridionale des genres +alouate, atèle, lagotriche, sapajou, saki, sagoin et nocthore, dont la +plupart ont, comme en guise de cinquième main, une queue musculeuse, nue en dessous et prenante. Un genre de carnivores plantigrades voisins de l'ours (les cercoleptes), qu'on ne rencontre que dans les -forêts de l'Amazone, habite exclusivement les arbres et possède une +forêts de l'Amazone, habite exclusivement les arbres et possède une queue longue et flexible comme celle des singes du nouveau monde. Les -gallinacés mêmes, qui tiennent ici la place des poules et faisans de -l'Asie et de l'Afrique, ont les doigts disposés de manière à pouvoir +gallinacés mêmes, qui tiennent ici la place des poules et faisans de +l'Asie et de l'Afrique, ont les doigts disposés de manière à pouvoir percher, et on ne les voit jamais que sur la cime des arbres. -Beaucoup de genres ou d'espèces <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> de géophiles, c'est-à-dire +Beaucoup de genres ou d'espèces <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> de géophiles, c'est-à -dire d'insectes carnivores qui vivent ailleurs sous la terre, ont aussi des -pattes conformées pour vivre sur les branches et les feuilles. M. -Bates, qui adopte les théories de Darwin, voit dans ces faits la -preuve que la faune de l'Amérique méridionale s'est insensiblement -accommodée à la vie des bois, et il en conclut qu'il y a toujours eu -dans cette région de vastes forêts, dès l'apparition des mammifères.»</p> +pattes conformées pour vivre sur les branches et les feuilles. M. +Bates, qui adopte les théories de Darwin, voit dans ces faits la +preuve que la faune de l'Amérique méridionale s'est insensiblement +accommodée à la vie des bois, et il en conclut qu'il y a toujours eu +dans cette région de vastes forêts, dès l'apparition des mammifères.»</p> <h4>XX</h4> <p>Les reptiles et les insectes ne pullulent point, comme on le croirait, -dans les forêts vierges. La première peur d'un nouveau débarqué sous -ces ombrages marécageux est de marcher à chaque pas sur des reptiles -venimeux. Pour être nombreux à certains endroits, il s'en faut bien +dans les forêts vierges. La première peur d'un nouveau débarqué sous +ces ombrages marécageux est de marcher à chaque pas sur des reptiles +venimeux. Pour être nombreux à certains endroits, il s'en faut bien qu'ils soient nombreux partout, et encore appartiennent-ils la -plupart du <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> temps à des espèces sans venin. Il n'arriva qu'une -fois à M. Bates de se trouver enlacé dans les replis d'un serpent -merveilleusement mince, avec un diamètre maximum d'un demi-pouce sur -six pieds de long. C'était une variété du dryophis. Le hideux sucurugu +plupart du <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> temps à des espèces sans venin. Il n'arriva qu'une +fois à M. Bates de se trouver enlacé dans les replis d'un serpent +merveilleusement mince, avec un diamètre maximum d'un demi-pouce sur +six pieds de long. C'était une variété du dryophis. Le hideux sucurugu ou boa aquatique, <i>eunectes murinus</i>, est plus redoutable que les -serpents des bois (hors les espèces les plus venimeuses, comme le +serpents des bois (hors les espèces les plus venimeuses, comme le javaraca, <i>craspedocephalus atrox</i>), et il attaque souvent l'homme. Dans la saison des pluies, les boas sont si communs qu'on en tue jusque dans les rues de Para. On range au nombre des plus communs et -des plus curieux serpents les amphisbènes, espèce inoffensive, voisine +des plus curieux serpents les amphisbènes, espèce inoffensive, voisine des orvets d'Europe, qui vit dans les galeries souterraines de la -fourmi saüba. Les indigènes l'appellent, en style oriental, <i>maï das -saübas</i>, mère des fourmis.</p> - -<p>La forêt vierge n'est point en général empestée de moustiques et -autres diptères du genre <i>cousin</i>. L'absence de ce fléau, un mélange -de variété et d'immensité, la fraîcheur relative de l'air, les formes -diverses et bizarres de la végétation, la majesté de l'ombre et du -<span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> silence, tous ces éléments combinés donnent de l'attrait à +fourmi saüba. Les indigènes l'appellent, en style oriental, <i>maï das +saübas</i>, mère des fourmis.</p> + +<p>La forêt vierge n'est point en général empestée de moustiques et +autres diptères du genre <i>cousin</i>. L'absence de ce fléau, un mélange +de variété et d'immensité, la fraîcheur relative de l'air, les formes +diverses et bizarres de la végétation, la majesté de l'ombre et du +<span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> silence, tous ces éléments combinés donnent de l'attrait à ces solitudes sauvages, que peuplent seuls les arbres et les lianes. -«Ces lieux, dit M. Bates, sont le paradis du naturaliste, et pour peu -qu'il soit porté à la contemplation, il n'y a point ailleurs de milieu -plus favorable à l'esprit rêveur. Les forêts intertropicales -produisent sur l'âme, comme l'avait déjà fait observer Humboldt, une -impression analogue à celle de l'Océan. L'homme sent qu'il est en face -de l'immensité de la nature.»</p> +«Ces lieux, dit M. Bates, sont le paradis du naturaliste, et pour peu +qu'il soit porté à la contemplation, il n'y a point ailleurs de milieu +plus favorable à l'esprit rêveur. Les forêts intertropicales +produisent sur l'âme, comme l'avait déjà fait observer Humboldt, une +impression analogue à celle de l'Océan. L'homme sent qu'il est en face +de l'immensité de la nature.»</p> <h4>XXI</h4> -<p>«On peut se faire une idée de l'aspect des basses terres en se -représentant une végétation de serre chaude qui s'étendrait sur une -vaste surface marécageuse, des palmiers mêlés à de grands arbres -exotiques semblables à nos chênes et à nos ormes, couverts de plantes -grimpantes et parasites, un sol encombré de troncs <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> déracinés -et pourris, de branches, de feuilles; le tout illuminé par les rayons -ardents d'un soleil vertical et saturé d'humidité.</p> - -<p>«Vrai pour les bords du fleuve, ce tableau ne l'est plus pour les -grandes régions de la forêt vierge que la géographie mesure et qui -s'étendent sans interruption à des centaines de milles dans tous les -sens. Le pays se relève et s'accidente; les plantes aquatiques aux +<p>«On peut se faire une idée de l'aspect des basses terres en se +représentant une végétation de serre chaude qui s'étendrait sur une +vaste surface marécageuse, des palmiers mêlés à de grands arbres +exotiques semblables à nos chênes et à nos ormes, couverts de plantes +grimpantes et parasites, un sol encombré de troncs <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> déracinés +et pourris, de branches, de feuilles; le tout illuminé par les rayons +ardents d'un soleil vertical et saturé d'humidité.</p> + +<p>«Vrai pour les bords du fleuve, ce tableau ne l'est plus pour les +grandes régions de la forêt vierge que la géographie mesure et qui +s'étendent sans interruption à des centaines de milles dans tous les +sens. Le pays se relève et s'accidente; les plantes aquatiques aux longues et larges feuilles disparaissent; il y a moins de taillis et -les arbres sont moins rapprochés. Généralement ces arbres sont moins -remarquables par l'épaisseur du tronc que par la grande et uniforme -hauteur à laquelle ils s'élancent avant d'avoir une seule branche. On -rencontre çà et là un véritable géant. Il ne peut pousser dans un -espace donné qu'un seul de ces arbres monstrueux, qui accapare le -domaine, et aux abords duquel on n'aperçoit que des individus d'une -dimension beaucoup plus modeste. Le fût a pour l'ordinaire de vingt à -vingt-cinq pieds de circonférence. Von Martius assure en avoir mesuré, -dans le district de Para, qui avaient de cinquante à soixante pieds -au bas du fût. Ces énormes colonnes <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> végétales n'ont pas moins -de cent pieds de hauteur du sol à la branche la plus basse. On peut -estimer la hauteur totale, stipe et cime, à cent quatre-vingts ou deux -cents pieds, et chacun de ces géants élève sa tiare de feuillage -au-dessus des autres arbres de la forêt, comme une cathédrale fait de -son dôme au-dessus des maisons de la ville. Les gallinacés perchés -dans les couronnes, sont parfaitement à l'abri des atteintes d'un +les arbres sont moins rapprochés. Généralement ces arbres sont moins +remarquables par l'épaisseur du tronc que par la grande et uniforme +hauteur à laquelle ils s'élancent avant d'avoir une seule branche. On +rencontre çà et là un véritable géant. Il ne peut pousser dans un +espace donné qu'un seul de ces arbres monstrueux, qui accapare le +domaine, et aux abords duquel on n'aperçoit que des individus d'une +dimension beaucoup plus modeste. Le fût a pour l'ordinaire de vingt à +vingt-cinq pieds de circonférence. Von Martius assure en avoir mesuré, +dans le district de Para, qui avaient de cinquante à soixante pieds +au bas du fût. Ces énormes colonnes <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> végétales n'ont pas moins +de cent pieds de hauteur du sol à la branche la plus basse. On peut +estimer la hauteur totale, stipe et cime, à cent quatre-vingts ou deux +cents pieds, et chacun de ces géants élève sa tiare de feuillage +au-dessus des autres arbres de la forêt, comme une cathédrale fait de +son dôme au-dessus des maisons de la ville. Les gallinacés perchés +dans les couronnes, sont parfaitement à l'abri des atteintes d'un fusil de chasse.</p> -<p>«Ce qui achève de donner à ces arbres un aspect original, ce sont des +<p>«Ce qui achève de donner à ces arbres un aspect original, ce sont des projections en forme de contre-forts qui croissent tout autour du bas du stipe. Les vides compris entre les contre-forts, qui sont -généralement des cloisons ligneuses, forment des chambres spacieuses -que l'on peut comparer aux stalles d'une écurie; quelques-unes sont -assez grandes pour contenir une demi-douzaine de personnes. L'utilité +généralement des cloisons ligneuses, forment des chambres spacieuses +que l'on peut comparer aux stalles d'une écurie; quelques-unes sont +assez grandes pour contenir une demi-douzaine de personnes. L'utilité de cette disposition saute aussi vite aux yeux que celle des -arcs-boutants de maçonnerie destinés à soutenir une haute muraille. -Elle n'est point particulière à telle ou telle espèce, mais commune à +arcs-boutants de maçonnerie destinés à soutenir une haute muraille. +Elle n'est point particulière à telle ou telle espèce, mais commune à la plupart des grands troncs. On se rend fort bien compte <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> de -la nature de ces soutiens et de leur façon de croître, quand on -examine une série de jeunes sujets d'âges différents. On voit alors +la nature de ces soutiens et de leur façon de croître, quand on +examine une série de jeunes sujets d'âges différents. On voit alors que ce sont les racines qui sont sorties de terre sur tout le -périmètre de la base et qui ont monté peu à peu, à mesure que la +périmètre de la base et qui ont monté peu à peu, à mesure que la hauteur croissante de l'arbre exigeait un point d'appui plus solide. -Elles sont visiblement destinées à soutenir la masse du tronc et de la -couronne dans ces bois enchevêtrés, et elles affectent une forme -pivotante, parce qu'il leur serait difficile de s'étendre dans un plan -horizontal, à cause de la multitude de plantes qui leur disputent le +Elles sont visiblement destinées à soutenir la masse du tronc et de la +couronne dans ces bois enchevêtrés, et elles affectent une forme +pivotante, parce qu'il leur serait difficile de s'étendre dans un plan +horizontal, à cause de la multitude de plantes qui leur disputent le sol.</p> -<p>«Beaucoup de lianes ligneuses qui pendent aux arbres ne sont point des -tiges grimpantes. Ce sont les racines aériennes des épiphytes -(aroïdées), qui vivent sur les cimes, en plein air, qui se passent -fort bien d'emprunter leur nourriture à la terre et sont comme une -seconde forêt par-dessus la première, qui s'attachent à demeure aux -plus fortes et aux plus hautes mères branches, et retombent droit -comme un fil à sonde, tantôt isolément, tantôt en paquets, s'arrêtant -ici à moitié chemin du <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> sol, finissant ailleurs par y toucher -et par y enfoncer leurs radicules.»</p> +<p>«Beaucoup de lianes ligneuses qui pendent aux arbres ne sont point des +tiges grimpantes. Ce sont les racines aériennes des épiphytes +(aroïdées), qui vivent sur les cimes, en plein air, qui se passent +fort bien d'emprunter leur nourriture à la terre et sont comme une +seconde forêt par-dessus la première, qui s'attachent à demeure aux +plus fortes et aux plus hautes mères branches, et retombent droit +comme un fil à sonde, tantôt isolément, tantôt en paquets, s'arrêtant +ici à moitié chemin du <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> sol, finissant ailleurs par y toucher +et par y enfoncer leurs radicules.»</p> <h4>XXII</h4> -<p>«Le taillis de la forêt vierge change d'un endroit à l'autre. Ici il -se compose surtout de jeunes individus de la même espèce que les +<p>«Le taillis de la forêt vierge change d'un endroit à l'autre. Ici il +se compose surtout de jeunes individus de la même espèce que les grands arbres; plus loin, de diverses sortes de palmiers, dont les uns -s'élèvent à vingt ou trente pieds, dont les autres, grêles et -délicats, ont une tige épaisse comme le doigt; plus loin encore, d'une -variété infinie de buissons et de lianes qui se mêlent et se disputent +s'élèvent à vingt ou trente pieds, dont les autres, grêles et +délicats, ont une tige épaisse comme le doigt; plus loin encore, d'une +variété infinie de buissons et de lianes qui se mêlent et se disputent l'espace.</p> -<p>«Les fougères arborescentes appartiennent aux collines de l'Amazone -supérieure. Les fleurs sont en petit nombre. Les orchidées sont -très-rares dans les fourrés des basses terres. Il y a bien des -arbustes et des arbres fleuris, mais ils échappent à la vue. Par une -conséquence naturelle, les insectes qui vivent <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> sur les -fleurs sont tout aussi rares. L'abeille forestière (genre <i>mélipone</i> -et genre <i>euglosse</i>) est presque partout réduite à tirer sa nourriture -de la séve sucrée que distillent les arbres ou des excréments que les -oiseaux déposent sur les feuilles.»</p> +<p>«Les fougères arborescentes appartiennent aux collines de l'Amazone +supérieure. Les fleurs sont en petit nombre. Les orchidées sont +très-rares dans les fourrés des basses terres. Il y a bien des +arbustes et des arbres fleuris, mais ils échappent à la vue. Par une +conséquence naturelle, les insectes qui vivent <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> sur les +fleurs sont tout aussi rares. L'abeille forestière (genre <i>mélipone</i> +et genre <i>euglosse</i>) est presque partout réduite à tirer sa nourriture +de la séve sucrée que distillent les arbres ou des excréments que les +oiseaux déposent sur les feuilles.»</p> <p class="auteur smcap">Lamartine.</p> @@ -7673,1735 +7632,1357 @@ oiseaux déposent sur les feuilles.»</p> <h3>LA SCIENCE OU LE COSMOS,<br> PAR M. DE HUMBOLDT.<br> -(QUATRIÈME PARTIE.)</h3> +(QUATRIÈME PARTIE.)</h3> <h4>I</h4> -<p>«Les phénomènes de l'année et de ses subdivisions constituent dans la -forêt vierge autant de cycles dignes de notre attention. Comme -<span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> dans toutes les régions intertropicales, il n'y a guère -qu'une seule et même saison durant le cours entier de l'année, et on -n'y observe ni hiver ni été; on y voit les phénomènes de la vie -animale et végétale se reproduire régulièrement, à peu près vers la -même époque, ou pour toutes les espèces, ou pour tous les individus -d'une espèce donnée, comme il arrive dans les zones tempérées. La -saison sèche elle-même n'amène point de chaleurs excessives. La +<p>«Les phénomènes de l'année et de ses subdivisions constituent dans la +forêt vierge autant de cycles dignes de notre attention. Comme +<span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> dans toutes les régions intertropicales, il n'y a guère +qu'une seule et même saison durant le cours entier de l'année, et on +n'y observe ni hiver ni été; on y voit les phénomènes de la vie +animale et végétale se reproduire régulièrement, à peu près vers la +même époque, ou pour toutes les espèces, ou pour tous les individus +d'une espèce donnée, comme il arrive dans les zones tempérées. La +saison sèche elle-même n'amène point de chaleurs excessives. La floraison des plantes et la chute des feuilles, la mue, l'accouplement -et la génération des oiseaux ne sont point assujettis tour à tour à +et la génération des oiseaux ne sont point assujettis tour à tour à une sorte de succession collective. En Europe, l'aspect d'un paysage -boisé varie de l'une à l'autre des quatre saisons. Dans les forêts de -l'équateur, la scène est la même, ou peu s'en faut, tous les jours de -l'année, ce qui rend d'autant plus intéressante l'étude du cycle -quotidien: chaque jour voit apparaître des bourgeons, des fleurs et -des fruits ou tomber des feuilles dans une espèce ou dans l'autre. -L'activité des oiseaux et des insectes ne souffre point de relâche; -chaque famille a ses heures. Pour ne citer qu'un exemple, les guêpes -<span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> ne périssent point annuellement en ne laissant dans les nids -que les reines, comme dans les climats froids; mais les générations et +boisé varie de l'une à l'autre des quatre saisons. Dans les forêts de +l'équateur, la scène est la même, ou peu s'en faut, tous les jours de +l'année, ce qui rend d'autant plus intéressante l'étude du cycle +quotidien: chaque jour voit apparaître des bourgeons, des fleurs et +des fruits ou tomber des feuilles dans une espèce ou dans l'autre. +L'activité des oiseaux et des insectes ne souffre point de relâche; +chaque famille a ses heures. Pour ne citer qu'un exemple, les guêpes +<span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> ne périssent point annuellement en ne laissant dans les nids +que les reines, comme dans les climats froids; mais les générations et les essaims se suivent sans interruption. On ne peut jamais dire que -ce soit le règne du printemps, ou de l'été, ou de l'automne: chaque -journée est un abrégé des trois saisons. La durée de la nuit est -constamment égale à celle du jour, les variations quotidiennes de -l'atmosphère se compensent et se neutralisent avant le retour du -lendemain, le soleil n'est jamais oblique et la température -journalière est la même, à deux ou trois degrés près, tout le long de -l'année. Toutes ces circonstances impriment à la marche de la nature -un équilibre parfait et un caractère de majestueuse simplicité.»</p> +ce soit le règne du printemps, ou de l'été, ou de l'automne: chaque +journée est un abrégé des trois saisons. La durée de la nuit est +constamment égale à celle du jour, les variations quotidiennes de +l'atmosphère se compensent et se neutralisent avant le retour du +lendemain, le soleil n'est jamais oblique et la température +journalière est la même, à deux ou trois degrés près, tout le long de +l'année. Toutes ces circonstances impriment à la marche de la nature +un équilibre parfait et un caractère de majestueuse simplicité.»</p> <h4>II</h4> -<p>«Au point du jour, le ciel est le plus souvent sans nuages. Le -thermomètre oscille entre 22 <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> et 23 degrés centigrades, ce qui -n'est point une chaleur accablante. La rosée abondante ou la pluie de -la nuit dernière se dissipe bien vite aux rayons ardents d'un soleil -qui se lève en plein orient et monte rapidement au zénith. La nature -entière se réveille; de nouvelles feuilles, de nouvelles fleurs -poussent à vue d'œil. Où on n'apercevait la veille qu'une masse -informe de verdure, on découvre le lendemain un arbre en fleur, une -cime, un dôme paré de vives couleurs et créé, pour ainsi dire, par la -baguette d'un magicien. Tous les oiseaux renaissent à la vie et à -l'activité. On distingue entre tous le cri aigu du toucan. De petites -bandes de perroquets prennent l'essor. Ils se détachent nettement sur -l'azur du ciel et vont par couples, qui babillent et se suivent à des -intervalles réguliers. À la hauteur où ils se tiennent, on ne -distingue pas l'éclat de leur plumage. Les seuls insectes qui se -montrent en grand nombre sont les fourmis, les termites, des guêpes -qui vivent en société, et des libellules dans les clairières.</p> - -<p>«La chaleur augmente avec rapidité jusque vers deux heures après -midi. À cette heure, où <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> la moyenne thermométrique est -comprise entre 33 et 34 degrés centigrades, la voix des mammifères et -des oiseaux se tait. Seule la cigale, cachée dans les arbres, fait +<p>«Au point du jour, le ciel est le plus souvent sans nuages. Le +thermomètre oscille entre 22 <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> et 23 degrés centigrades, ce qui +n'est point une chaleur accablante. La rosée abondante ou la pluie de +la nuit dernière se dissipe bien vite aux rayons ardents d'un soleil +qui se lève en plein orient et monte rapidement au zénith. La nature +entière se réveille; de nouvelles feuilles, de nouvelles fleurs +poussent à vue d'œil. Où on n'apercevait la veille qu'une masse +informe de verdure, on découvre le lendemain un arbre en fleur, une +cime, un dôme paré de vives couleurs et créé, pour ainsi dire, par la +baguette d'un magicien. Tous les oiseaux renaissent à la vie et à +l'activité. On distingue entre tous le cri aigu du toucan. De petites +bandes de perroquets prennent l'essor. Ils se détachent nettement sur +l'azur du ciel et vont par couples, qui babillent et se suivent à des +intervalles réguliers. À la hauteur où ils se tiennent, on ne +distingue pas l'éclat de leur plumage. Les seuls insectes qui se +montrent en grand nombre sont les fourmis, les termites, des guêpes +qui vivent en société, et des libellules dans les clairières.</p> + +<p>«La chaleur augmente avec rapidité jusque vers deux heures après +midi. À cette heure, où <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> la moyenne thermométrique est +comprise entre 33 et 34 degrés centigrades, la voix des mammifères et +des oiseaux se tait. Seule la cigale, cachée dans les arbres, fait entendre par intervalles son aigre fausset. Les feuilles, si humides -et si fraîches à l'aube, deviennent flasques et pendantes; les fleurs -perdent leurs pétales. Les Indiens et les mulâtres, qui habitent des -huttes ouvertes à tous les vents avec un toit de feuilles de palmier, -sommeillent dans leurs hamacs, ou se tiennent du moins assis à l'ombre -sur des nattes, trop affaissés même pour causer. En juin et juillet, -on a presque tous les jours, et d'habitude dans l'après-midi, une -forte averse, qui est la bienvenue à cause de la fraîcheur qu'elle -amène. L'approche des nuages pluvieux est intéressante à observer. La -brise de mer, qui s'est levée vers dix heures et qui a fraîchi à +et si fraîches à l'aube, deviennent flasques et pendantes; les fleurs +perdent leurs pétales. Les Indiens et les mulâtres, qui habitent des +huttes ouvertes à tous les vents avec un toit de feuilles de palmier, +sommeillent dans leurs hamacs, ou se tiennent du moins assis à l'ombre +sur des nattes, trop affaissés même pour causer. En juin et juillet, +on a presque tous les jours, et d'habitude dans l'après-midi, une +forte averse, qui est la bienvenue à cause de la fraîcheur qu'elle +amène. L'approche des nuages pluvieux est intéressante à observer. La +brise de mer, qui s'est levée vers dix heures et qui a fraîchi à mesure que le soleil devenait plus fort, tombe et meurt. La chaleur et -la tension électrique de l'atmosphère deviennent presque -insupportables. Une langueur qui dégénère en véritable malaise accable -tous les êtres vivants, jusqu'aux hôtes de la forêt, comme l'atteste +la tension électrique de l'atmosphère deviennent presque +insupportables. Une langueur qui dégénère en véritable malaise accable +tous les êtres vivants, jusqu'aux hôtes de la forêt, comme l'atteste <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> la lenteur de leurs mouvements. Des nuages blancs -apparaissent du côté de l'orient, et se rassemblent par masses dont le -bord inférieur est une frange noire grossissante. Tout à coup -l'horizon entier se couvre de ténèbres qui montent et finissent par -obscurcir le soleil. Un violent coup de vent ébranle alors la forêt et -courbe la cime des arbres; puis vient un éclair éblouissant, un coup +apparaissent du côté de l'orient, et se rassemblent par masses dont le +bord inférieur est une frange noire grossissante. Tout à coup +l'horizon entier se couvre de ténèbres qui montent et finissent par +obscurcir le soleil. Un violent coup de vent ébranle alors la forêt et +courbe la cime des arbres; puis vient un éclair éblouissant, un coup de tonnerre et une pluie diluvienne. Ces orages ne durent point; ils -laissent dans le ciel, jusqu'à la nuit, des nuages immobiles d'un bleu -noir. La nature entière est rafraîchie, mais on voit sous les arbres -des monceaux de pétales et de feuilles. Vers le soir la vie reprend: +laissent dans le ciel, jusqu'à la nuit, des nuages immobiles d'un bleu +noir. La nature entière est rafraîchie, mais on voit sous les arbres +des monceaux de pétales et de feuilles. Vers le soir la vie reprend: les chants, les cris, mille bruits retentissent de plus belle dans les -fourrés et les arbres. Le lendemain matin, le soleil se lève dans un -ciel sans nuages, et voilà le cycle complété: le printemps, l'été et -l'automne se sont confondus dans une seule journée tropicale. Ces -journées se ressemblent, avec du plus ou du moins, d'un bout à l'autre -de l'année. Il y a une légère différence entre la saison sèche et la -saison humide; mais en général la saison sèche, qui dure <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> de -juillet en décembre, est entremêlée d'averses, et la saison humide, -qui dure de janvier à juin, de jours de soleil.»</p> +fourrés et les arbres. Le lendemain matin, le soleil se lève dans un +ciel sans nuages, et voilà le cycle complété: le printemps, l'été et +l'automne se sont confondus dans une seule journée tropicale. Ces +journées se ressemblent, avec du plus ou du moins, d'un bout à l'autre +de l'année. Il y a une légère différence entre la saison sèche et la +saison humide; mais en général la saison sèche, qui dure <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> de +juillet en décembre, est entremêlée d'averses, et la saison humide, +qui dure de janvier à juin, de jours de soleil.»</p> <h4>III</h4> -<p>«Les récits des voyageurs nous entretiennent souvent du silence et de -la sombre horreur de la forêt vierge. Ce sont, au témoignage de M. -Bates, des réalités dont une fréquentation prolongée fortifie -l'impression. Le ramage trop rare des oiseaux a un caractère -mélancolique et mystérieux, plutôt fait pour aviver le sentiment de la -solitude que pour égayer et pour exciter à vivre. Parfois, au milieu -du calme, éclate un cri d'alarme ou d'angoisse qui serre le cœur: +<p>«Les récits des voyageurs nous entretiennent souvent du silence et de +la sombre horreur de la forêt vierge. Ce sont, au témoignage de M. +Bates, des réalités dont une fréquentation prolongée fortifie +l'impression. Le ramage trop rare des oiseaux a un caractère +mélancolique et mystérieux, plutôt fait pour aviver le sentiment de la +solitude que pour égayer et pour exciter à vivre. Parfois, au milieu +du calme, éclate un cri d'alarme ou d'angoisse qui serre le cœur: c'est celui d'un herbivore surpris et saisi par les griffes d'un carnassier de la famille du tigre, ou dans les replis du boa constrictor. Le matin et le soir, les singes hurleurs <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> font -entendre un concert effrayant. La forêt, qui paraissait déjà -inhospitalière, le paraît dix fois plus au milieu de ce terrible -vacarme. Souvent, à midi même, en plein calme, on entend un craquement +entendre un concert effrayant. La forêt, qui paraissait déjà +inhospitalière, le paraît dix fois plus au milieu de ce terrible +vacarme. Souvent, à midi même, en plein calme, on entend un craquement soudain qui se prolonge au loin; c'est une grosse branche ou un arbre entier qui tombe. Il ne manque pas d'ailleurs de bruits dont il est -impossible de se rendre compte, et qui laissent les indigènes aussi -embarrassés que M. Bates. C'est parfois un son analogue à celui d'une +impossible de se rendre compte, et qui laissent les indigènes aussi +embarrassés que M. Bates. C'est parfois un son analogue à celui d'une barre de fer avec laquelle on frapperait sur un tronc dur et creux, ou -bien c'est un cri perçant qui fend l'air. Ni le son ni le cri ne se -répètent, et le retour du silence ajoute à l'impression pénible qu'ils -ont faite sur l'âme.</p> - -<p>«Au compte des indigènes, c'est toujours le <i>curupira</i>, l'homme -sauvage, l'esprit de la forêt, qui produit tous les bruits qu'ils ne -savent pas s'expliquer. Dans l'enfance de la science, l'humanité n'a -jamais su inventer que des mythes et de grossières théories pour -expliquer les phénomènes de la nature. Le curupira est un être -mystérieux dont les attributs sont fort mal déterminés, car ils -varient suivant les localités. <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> Ici la description qu'on en +bien c'est un cri perçant qui fend l'air. Ni le son ni le cri ne se +répètent, et le retour du silence ajoute à l'impression pénible qu'ils +ont faite sur l'âme.</p> + +<p>«Au compte des indigènes, c'est toujours le <i>curupira</i>, l'homme +sauvage, l'esprit de la forêt, qui produit tous les bruits qu'ils ne +savent pas s'expliquer. Dans l'enfance de la science, l'humanité n'a +jamais su inventer que des mythes et de grossières théories pour +expliquer les phénomènes de la nature. Le curupira est un être +mystérieux dont les attributs sont fort mal déterminés, car ils +varient suivant les localités. <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> Ici la description qu'on en donne est celle d'une sorte d'orang-outang, couvert d'un poil long et rude, qui vit sur les arbres. Ailleurs on dit qu'il a le pied fourchu, avec une face rouge et luisante. Il a femme et enfants, et on l'a vu descendre de son aire pour venir ravager les plantations de manioc. -«J'ai eu à mon service, dit M. Bakes, un jeune <i>mameluco</i> ou métis qui -avait la tête farcie des légendes et des superstitions de son pays. Je -l'emmenais toujours avec moi dans la forêt, mais pour rien au monde il -n'y serait allé seul, et toutes les fois qu'il entendait un de ces -bruits étranges dont j'ai parlé, il tremblait de peur. Il se faisait -petit, se cachait derrière moi et me suppliait de nous en retourner. -Il ne se rassurait qu'après avoir fabriqué un charme pour nous -protéger contre le curupira. Il arrachait pour cela une feuille de -palmier, la tressait et en faisait un anneau qu'il suspendait à une -branche au-dessus de notre sentier.»</p> - -<p>«Après tout, le spectacle et l'exploration de la forêt vierge ont de -quoi effacer toutes les impressions désagréables que causent ces -divers phénomènes, et notamment l'énergie effrénée <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> de la -végétation. En comparaison de ce feuillage d'une beauté et d'une -variété incomparables, de ces vives couleurs, de la richesse, de -l'exubérance qui éclatent partout, le plus splendide paysage forestier -du nord de l'Europe n'est plus qu'un désert stérile. Si on est affligé -par la vue des ruines qu'accumule une inévitable rivalité, on est -amplement dédommagé par l'intensité de la vie individuelle. Nulle part +«J'ai eu à mon service, dit M. Bakes, un jeune <i>mameluco</i> ou métis qui +avait la tête farcie des légendes et des superstitions de son pays. Je +l'emmenais toujours avec moi dans la forêt, mais pour rien au monde il +n'y serait allé seul, et toutes les fois qu'il entendait un de ces +bruits étranges dont j'ai parlé, il tremblait de peur. Il se faisait +petit, se cachait derrière moi et me suppliait de nous en retourner. +Il ne se rassurait qu'après avoir fabriqué un charme pour nous +protéger contre le curupira. Il arrachait pour cela une feuille de +palmier, la tressait et en faisait un anneau qu'il suspendait à une +branche au-dessus de notre sentier.»</p> + +<p>«Après tout, le spectacle et l'exploration de la forêt vierge ont de +quoi effacer toutes les impressions désagréables que causent ces +divers phénomènes, et notamment l'énergie effrénée <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> de la +végétation. En comparaison de ce feuillage d'une beauté et d'une +variété incomparables, de ces vives couleurs, de la richesse, de +l'exubérance qui éclatent partout, le plus splendide paysage forestier +du nord de l'Europe n'est plus qu'un désert stérile. Si on est affligé +par la vue des ruines qu'accumule une inévitable rivalité, on est +amplement dédommagé par l'intensité de la vie individuelle. Nulle part la lutte n'est plus active ni les dangers que court chaque individu plus nombreux, mais aussi nulle part la vie n'est plus belle. Si les -végétaux pouvaient sentir, ils seraient heureux de leur vigoureuse et -rapide croissance, que n'interrompt pas le sommeil glacé de l'hiver.</p> - -<p>«Dans le règne animal, la guerre est peut-être plus meurtrière et les -bêtes de proie plus constamment en éveil que dans les climats -tempérés; mais, d'autre part, les animaux n'ont point à se défendre -contre le retour périodique des saisons rigoureuses. À certaines -époques de l'année, et dans certains recoins ouverts au soleil, les +végétaux pouvaient sentir, ils seraient heureux de leur vigoureuse et +rapide croissance, que n'interrompt pas le sommeil glacé de l'hiver.</p> + +<p>«Dans le règne animal, la guerre est peut-être plus meurtrière et les +bêtes de proie plus constamment en éveil que dans les climats +tempérés; mais, d'autre part, les animaux n'ont point à se défendre +contre le retour périodique des saisons rigoureuses. À certaines +époques de l'année, et dans certains recoins ouverts au soleil, les arbres et l'air fourmillent joyeusement d'oiseaux et d'insectes qui -<span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> boivent la vie avec ivresse; la chaleur, la lumière, une +<span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> boivent la vie avec ivresse; la chaleur, la lumière, une alimentation facile et abondante, animent et surexcitent ces multitudes. Et pourquoi ne pas dire un mot de la parure sexuelle, des -brillantes couleurs, des appendices qui distinguent les mâles? Cela se -retrouve dans la faune de tous les climats, mais nulle part au même -degré de perfection que sous les tropiques. C'est à la fois un reflet -et un signe avant-coureur de la saison des amours. «À mon sens, dit à +brillantes couleurs, des appendices qui distinguent les mâles? Cela se +retrouve dans la faune de tous les climats, mais nulle part au même +degré de perfection que sous les tropiques. C'est à la fois un reflet +et un signe avant-coureur de la saison des amours. «À mon sens, dit à ce sujet M. Bates, c'est penser comme les enfants, que de supposer que -la beauté des oiseaux, des insectes et des autres créatures leur est -donnée pour charmer nos yeux. La moindre observation, la moindre -réflexion démontre qu'il n'en est rien, car autrement pourquoi un seul -des deux sexes serait-il si richement paré, tandis que l'autre est -vêtu de couleurs sombres et ternes? Je suis persuadé que la beauté du -plumage et du chant, comme toutes leurs autres qualités spécifiques, -leur sont dévolues pour leur propre plaisir et pour leur avantage. Et -si ma remarque est fondée, n'est-ce pas une raison pour nous faire -des idées plus <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> larges sur la vie intime et les relations -mutuelles des êtres qui peuplent la terre avec nous?»</p> +la beauté des oiseaux, des insectes et des autres créatures leur est +donnée pour charmer nos yeux. La moindre observation, la moindre +réflexion démontre qu'il n'en est rien, car autrement pourquoi un seul +des deux sexes serait-il si richement paré, tandis que l'autre est +vêtu de couleurs sombres et ternes? Je suis persuadé que la beauté du +plumage et du chant, comme toutes leurs autres qualités spécifiques, +leur sont dévolues pour leur propre plaisir et pour leur avantage. Et +si ma remarque est fondée, n'est-ce pas une raison pour nous faire +des idées plus <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> larges sur la vie intime et les relations +mutuelles des êtres qui peuplent la terre avec nous?»</p> <h4>IV</h4> -<p>«Tels sont donc, en résumé, les grands traits, les caractères de la -forêt vierge par excellence: elle est impénétrable, impropre à la -demeure de l'homme; la végétation est en guerre contre elle-même; les +<p>«Tels sont donc, en résumé, les grands traits, les caractères de la +forêt vierge par excellence: elle est impénétrable, impropre à la +demeure de l'homme; la végétation est en guerre contre elle-même; les plantes et les animaux grimpent; il y a peu d'insectes et point de -moustiques; les bas-fonds marécageux contrastent avec les terrains -boisés du haut pays; des arbres d'une taille colossale s'appuient sur -des racines arc-boutées et supportent des plantes pendantes aériennes, -comme une seconde forêt par-dessus la première; pêle-mêle de taillis +moustiques; les bas-fonds marécageux contrastent avec les terrains +boisés du haut pays; des arbres d'une taille colossale s'appuient sur +des racines arc-boutées et supportent des plantes pendantes aériennes, +comme une seconde forêt par-dessus la première; pêle-mêle de taillis et de lianes parasites; absence de fleurs; retour invariable des -mêmes phénomènes <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> dans leur cycle annuel, mensuel et diurne; -ombrages silencieux troublés par des bruits mystérieux et -inexplicables; enfin, source inépuisable d'intérêt, qui provient de la -beauté et de la variété, de la richesse, de l'exubérance et de -l'intensité de la vie chez tous les êtres organiques.</p> +mêmes phénomènes <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> dans leur cycle annuel, mensuel et diurne; +ombrages silencieux troublés par des bruits mystérieux et +inexplicables; enfin, source inépuisable d'intérêt, qui provient de la +beauté et de la variété, de la richesse, de l'exubérance et de +l'intensité de la vie chez tous les êtres organiques.</p> -<p>«Ce qui précède n'est en quelque sorte que le cadre des explorations -où nous suivrons le voyageur, dont nous avons seulement esquissé les -premières impressions<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.»</p> +<p>«Ce qui précède n'est en quelque sorte que le cadre des explorations +où nous suivrons le voyageur, dont nous avons seulement esquissé les +premières impressions<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.»</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> V</h4> -<p>Voilà une œuvre directe et permanente de Dieu sur l'écorce de la -terre! la vie répandue à pleine main et renaissant d'elle-même comme -un élément insensé, animé à la fois de l'existence et répandant en lui -et autour de lui la folle ivresse de la vie! C'est le délire de -l'existence, la cascade des créations bouillonnant des mains de -l'éternel créateur!</p> - -<p>Voilà la vie.</p> - -<p>Dieu l'a créée infatigable, inépuisable, innombrable dans les -végétations, moins nombreuse, moins palpable, moins fourmillante dans -les animaux, excepté les insectes, parce que l'intelligence les anime, -et que la nourriture plus recherchée leur manquerait dans leurs -pâturages terrestres; mais il leur mesure les aliments et -l'intelligence à proportion de leurs masses, de leurs besoins; -<span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> entre eux et l'homme il a placé la barrière des langues qui -se parlent, mais qui ne se comprennent pas entre elles, excepté les +<p>Voilà une œuvre directe et permanente de Dieu sur l'écorce de la +terre! la vie répandue à pleine main et renaissant d'elle-même comme +un élément insensé, animé à la fois de l'existence et répandant en lui +et autour de lui la folle ivresse de la vie! C'est le délire de +l'existence, la cascade des créations bouillonnant des mains de +l'éternel créateur!</p> + +<p>Voilà la vie.</p> + +<p>Dieu l'a créée infatigable, inépuisable, innombrable dans les +végétations, moins nombreuse, moins palpable, moins fourmillante dans +les animaux, excepté les insectes, parce que l'intelligence les anime, +et que la nourriture plus recherchée leur manquerait dans leurs +pâturages terrestres; mais il leur mesure les aliments et +l'intelligence à proportion de leurs masses, de leurs besoins; +<span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> entre eux et l'homme il a placé la barrière des langues qui +se parlent, mais qui ne se comprennent pas entre elles, excepté les animaux domestiques, premiers esclaves et tendres amis de l'homme.</p> -<p>L'histoire naturelle a dans ce sens d'immenses connaissances à -acquérir, des mystères profonds à sonder par l'intelligence et surtout -par la charité, cette langue instinctive, qui balbutie à peine entre -la nation animée, la nation végétale et la nation humaine. Un -Aristote, un Pline, un Buffon, naîtront et feront l'histoire naturelle +<p>L'histoire naturelle a dans ce sens d'immenses connaissances à +acquérir, des mystères profonds à sonder par l'intelligence et surtout +par la charité, cette langue instinctive, qui balbutie à peine entre +la nation animée, la nation végétale et la nation humaine. Un +Aristote, un Pline, un Buffon, naîtront et feront l'histoire naturelle des animaux par l'intelligence au lieu de la faire par la forme.</p> -<p>C'est un des progrès assez rapprochés que la divine bonté permet à -l'homme d'espérer d'entrevoir sur ce globe. Ce sont des voix nouvelles -qui entrent une à une dans le cantique du <i>Cosmos</i>, dans l'hosanna de -la création.</p> +<p>C'est un des progrès assez rapprochés que la divine bonté permet à +l'homme d'espérer d'entrevoir sur ce globe. Ce sont des voix nouvelles +qui entrent une à une dans le cantique du <i>Cosmos</i>, dans l'hosanna de +la création.</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> VI</h4> -<p>En attendant, transportons-nous dans les solitudes méridionales de -l'océan Indien ou à l'océan Austral; il est nuit, l'étoile sur la -Croix du Sud dessine son trépied sur nos têtes, un vaisseau de guerre +<p>En attendant, transportons-nous dans les solitudes méridionales de +l'océan Indien ou à l'océan Austral; il est nuit, l'étoile sur la +Croix du Sud dessine son trépied sur nos têtes, un vaisseau de guerre nous porte depuis dix mois sans voir de rivage vers quelqu'une de ces -îles grandes comme des continents. Nous suivons notre route dans les -cieux, comme dans un miroir où elle se reflète d'étoiles en étoiles, -éteintes le jour, rallumées la nuit au souffle du Créateur.</p> - -<p>Le vaisseau de cent canons plus vaste que le Léviathan, et organisé -par l'industrie miraculeuse inspirée des hommes, contient deux mille -vies d'hommes dans son sein, les uns veillant à la manœuvre et à -l'orientement des voiles pour balayer et recueillir dans leur éventail +îles grandes comme des continents. Nous suivons notre route dans les +cieux, comme dans un miroir où elle se reflète d'étoiles en étoiles, +éteintes le jour, rallumées la nuit au souffle du Créateur.</p> + +<p>Le vaisseau de cent canons plus vaste que le Léviathan, et organisé +par l'industrie miraculeuse inspirée des hommes, contient deux mille +vies d'hommes dans son sein, les uns veillant à la manœuvre et à +l'orientement des voiles pour balayer et recueillir dans leur éventail gigantesque le moindre souffle d'air qui se <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> repose sur le -lit plus lourd de la mer, afin de récolter ainsi le mouvement -nécessaire de la route; les autres, assis sur le pont, fourbissent les -armes luisantes qui vont conquérir une région inconnue de la patrie. -Dans les profondeurs du navire, la patrie a balayé avant le départ -quelques centaines d'hommes condamnés, de femmes coupables, d'enfants -innocents au sein de leurs mères, pour purifier la population saine de -l'Angleterre et pour peupler des populations renouvelées dans ses +lit plus lourd de la mer, afin de récolter ainsi le mouvement +nécessaire de la route; les autres, assis sur le pont, fourbissent les +armes luisantes qui vont conquérir une région inconnue de la patrie. +Dans les profondeurs du navire, la patrie a balayé avant le départ +quelques centaines d'hommes condamnés, de femmes coupables, d'enfants +innocents au sein de leurs mères, pour purifier la population saine de +l'Angleterre et pour peupler des populations renouvelées dans ses colonies. La machine flottante est si vaste et les membres de bois -sont si solidement encastrés les uns dans les autres par leurs -extrémités et par leurs flancs, que le roulement des canons sur ses +sont si solidement encastrés les uns dans les autres par leurs +extrémités et par leurs flancs, que le roulement des canons sur ses ponts y est insensible et qu'il ne sent pas plus le poids d'une foule d'hommes que le cheval de trait dans les rues de Londres ne sent le -poids des mouches qui se posent sur sa crinière. La mer porte tout, et +poids des mouches qui se posent sur sa crinière. La mer porte tout, et le vaisseau ne s'enfonce pas d'une ligne dans ses flots mugissants. -Les proscrits émigrants qui sont ensevelis dans ses cavernes rêvent, -pleurent, ou chantent pendant la longue traversée sur ce qu'ils ont -laissé de leur vie passée, sur ce qu'ils vont retrouver <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> de -leur vie future, dans le hasard des unions que la destinée leur -prépare sous d'autres cieux.</p> +Les proscrits émigrants qui sont ensevelis dans ses cavernes rêvent, +pleurent, ou chantent pendant la longue traversée sur ce qu'ils ont +laissé de leur vie passée, sur ce qu'ils vont retrouver <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> de +leur vie future, dans le hasard des unions que la destinée leur +prépare sous d'autres cieux.</p> <h4>VII</h4> -<p>La journée, longue pour tous ces passagers, touche à son déclin. Le -calme complet des airs laisse le navigateur indécis mesurer de combien -de vagues il a avancé dans sa route vers un rivage toujours invisible. -La cloche sonne, le prêtre s'agenouille, le matelot se découvre, -toutes les figures se rassérènent, toutes les conversations se -taisent: c'est à l'invisible Infini qu'on va parler. La prière -murmurée à demi-voix par le ministre du Tout-Puissant retentit -sourdement sur toutes les lèvres qui la répètent, et emporte à Dieu -les louanges, les actions de grâce et les vœux secrets de tout ce -monde flottant. Le silence respectueux se prolonge après la dernière -invocation, et chacun, <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> pour dormir ou pour veiller à son +<p>La journée, longue pour tous ces passagers, touche à son déclin. Le +calme complet des airs laisse le navigateur indécis mesurer de combien +de vagues il a avancé dans sa route vers un rivage toujours invisible. +La cloche sonne, le prêtre s'agenouille, le matelot se découvre, +toutes les figures se rassérènent, toutes les conversations se +taisent: c'est à l'invisible Infini qu'on va parler. La prière +murmurée à demi-voix par le ministre du Tout-Puissant retentit +sourdement sur toutes les lèvres qui la répètent, et emporte à Dieu +les louanges, les actions de grâce et les vœux secrets de tout ce +monde flottant. Le silence respectueux se prolonge après la dernière +invocation, et chacun, <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> pour dormir ou pour veiller à son poste, va reposer ou surveiller la nuit.</p> <h4>VIII</h4> -<p>La nuit perfide et étouffante enveloppe dans un silence redoutable le -vaisseau, le ciel et la mer. Un bruit limité et soudain éclate tout à +<p>La nuit perfide et étouffante enveloppe dans un silence redoutable le +vaisseau, le ciel et la mer. Un bruit limité et soudain éclate tout à coup dans ce silence. C'est le coup sourd des vagues qui s'amoncellent et qui viennent de minute en minute heurter les flancs du vaisseau; ce sont les plaintes des madriers et des solives qui, dans cet immense -chantier flottant, tendent à se détacher les uns des autres pour -reprendre leur liberté; ce sont les sifflements des ailes du vent à -travers les voilures, dont cinq cents matelots intrépides prennent les +chantier flottant, tendent à se détacher les uns des autres pour +reprendre leur liberté; ce sont les sifflements des ailes du vent à +travers les voilures, dont cinq cents matelots intrépides prennent les ris; le tumulte des hommes sur le pont tremblant, la voix et le -sifflet du commandant, les voiles qui se déchirent et qui emportent -dans les airs la force échappée <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> de leurs plis, les mâts -surchargés qui se rompent et qui tombent avec leurs vergues et leurs -cordages sur les bastingages, le pas précipité des matelots courant où -le signal les appelle, les coups de haches qui précipitent à la mer -ces débris pour que leur poids ajouté au roulis du navire ne -l'entraîne pas dans l'abîme; le tangage colossal de ces débris mesuré -par six cents pieds de quille, tantôt semble gravir jusqu'aux nuages -la lame écumeuse et la diriger en plein firmament, tantôt, arrivé au -sommet de la vague, se précipiter la tête la première, les bras des -vergues tendus en avant dans l'abîme où il glisse, le gouvernail -touchant au fond de l'océan; les matelots suspendus aux câbles -décrivent des oscillations gigantesques sur l'arc des cieux; les -canons détachés de leurs embouchures roulent çà et là sur les trois -ponts avec des éclats de foudre; à chaque effondrement du vaisseau -entre des montagnes d'écumes qui semblent l'engloutir, un cri perçant -monte de la prison des condamnés, puis des voix de femmes et d'enfants -qui croient toucher à leur dernière heure. Le vaisseau se relève +sifflet du commandant, les voiles qui se déchirent et qui emportent +dans les airs la force échappée <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> de leurs plis, les mâts +surchargés qui se rompent et qui tombent avec leurs vergues et leurs +cordages sur les bastingages, le pas précipité des matelots courant où +le signal les appelle, les coups de haches qui précipitent à la mer +ces débris pour que leur poids ajouté au roulis du navire ne +l'entraîne pas dans l'abîme; le tangage colossal de ces débris mesuré +par six cents pieds de quille, tantôt semble gravir jusqu'aux nuages +la lame écumeuse et la diriger en plein firmament, tantôt, arrivé au +sommet de la vague, se précipiter la tête la première, les bras des +vergues tendus en avant dans l'abîme où il glisse, le gouvernail +touchant au fond de l'océan; les matelots suspendus aux câbles +décrivent des oscillations gigantesques sur l'arc des cieux; les +canons détachés de leurs embouchures roulent çà et là sur les trois +ponts avec des éclats de foudre; à chaque effondrement du vaisseau +entre des montagnes d'écumes qui semblent l'engloutir, un cri perçant +monte de la prison des condamnés, puis des voix de femmes et d'enfants +qui croient toucher à leur dernière heure. Le vaisseau se relève lentement sous le poids des vagues <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> qui se creusent un berceau -au pied des mâts et roulent furieuses sur le pont disparu sous l'onde; -il flotte au hasard, rasé comme un ponton, sans savoir où la tempête +au pied des mâts et roulent furieuses sur le pont disparu sous l'onde; +il flotte au hasard, rasé comme un ponton, sans savoir où la tempête le pousse; trois nuits, trois jours l'engloutissent avec ses deux -mille habitants dans les caprices de la mer; c'est un tombeau où les -morts sont avec les vivants, et où chaque seconde est une agonie -renaissante; nul n'espère plus son salut, et le silence funèbre a -succédé au cri de la terreur: tout est mort sur ce jouet de la mort.</p> +mille habitants dans les caprices de la mer; c'est un tombeau où les +morts sont avec les vivants, et où chaque seconde est une agonie +renaissante; nul n'espère plus son salut, et le silence funèbre a +succédé au cri de la terreur: tout est mort sur ce jouet de la mort.</p> <h4>IX</h4> <p>Mais les lames retentissantes semblent enfin se fatiguer de leur fureur, les tangages et les roulis laissent respirer les ponts, les -ruisseaux d'écume coulent à la mer sur ses flancs, les mâts rajustés -se relèvent avec quelques lambeaux <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> de voiles, le gouvernail -réparé plonge dans l'élément liquide et imprime une direction au -vaisseau désemparé. Le soleil luit entre mille nuages, les soldats et -les matelots remontent un à un sur le pont. On navigue au gré des +ruisseaux d'écume coulent à la mer sur ses flancs, les mâts rajustés +se relèvent avec quelques lambeaux <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> de voiles, le gouvernail +réparé plonge dans l'élément liquide et imprime une direction au +vaisseau désemparé. Le soleil luit entre mille nuages, les soldats et +les matelots remontent un à un sur le pont. On navigue au gré des lames aplanies; le coup de vent qui a fait avancer les navigateurs en -aveugles sur l'océan Indien, leur laisse entrevoir à distance l'île de -Ceylan couverte de ses forêts étranges, et approcher d'un continent à -fleur d'eau, où un fleuve immense confond ses fanges avec les roseaux -de la mer. C'est le Gange sacré, qui descend des hautes montagnes des -Indes où brillèrent, à la naissance de l'homme primitif, les premiers -crépuscules, les révélations du Créateur et ses premières créations -humaines. Langues, idées, théologies, saintetés, invocations, -martyres, héroïsme, dévouement, prodiges, chants sacrés dont les -débris témoignent d'une majesté divine visible aux poëtes inspirés, -morale surhumaine, mystérieuse, que l'homme n'aurait pu découvrir, -invocation perpétuelle au Créateur, l'anéantissement de la matière -devant l'intelligence sacrée: tels sont les vestiges que ces <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> -révélations indiennes conservent des premiers temps de l'entretien des +aveugles sur l'océan Indien, leur laisse entrevoir à distance l'île de +Ceylan couverte de ses forêts étranges, et approcher d'un continent à +fleur d'eau, où un fleuve immense confond ses fanges avec les roseaux +de la mer. C'est le Gange sacré, qui descend des hautes montagnes des +Indes où brillèrent, à la naissance de l'homme primitif, les premiers +crépuscules, les révélations du Créateur et ses premières créations +humaines. Langues, idées, théologies, saintetés, invocations, +martyres, héroïsme, dévouement, prodiges, chants sacrés dont les +débris témoignent d'une majesté divine visible aux poëtes inspirés, +morale surhumaine, mystérieuse, que l'homme n'aurait pu découvrir, +invocation perpétuelle au Créateur, l'anéantissement de la matière +devant l'intelligence sacrée: tels sont les vestiges que ces <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> +révélations indiennes conservent des premiers temps de l'entretien des dieux et des hommes. Les brahmes en gardent encore les monuments -écrits dans leurs livres. On sent que Dieu a passé par là; on respire -les parfums moraux de ses oracles. Il paraît évident que c'est là -qu'il a par ses instincts manifesté sa divine nature aux premiers -hommes. Sa première église a parlé, prié, chanté dans ces plaines et -sur ces sommets consacrés. Cherchez ses traces, elles sont là; -Alexandre en eut la première vision pour l'occident du globe. Elles se -répandirent d'abord comme un reflet sur la Perse et la Chine; elles -sanctifièrent Zoroastre et Confucius, et les législateurs du pays des -pyramides; de là elles passèrent en Grèce, où l'imagination les colora -de ses brillants mensonges adoptés par les Romains; puis l'incarnation -chrétienne les sentit renaître et les pratiqua en morale parfaite et -en ascétismes pieux. Puis l'homme, divinisé par le dévouement de ses -frères, succède à l'Homme-Dieu, première institution de l'humanité! -Puis ce crépuscule encore visible pâlit et s'obscurcit dans l'extrême -Orient et se transforme dans l'Occident. Puis les conquérants +écrits dans leurs livres. On sent que Dieu a passé par là ; on respire +les parfums moraux de ses oracles. Il paraît évident que c'est là +qu'il a par ses instincts manifesté sa divine nature aux premiers +hommes. Sa première église a parlé, prié, chanté dans ces plaines et +sur ces sommets consacrés. Cherchez ses traces, elles sont là ; +Alexandre en eut la première vision pour l'occident du globe. Elles se +répandirent d'abord comme un reflet sur la Perse et la Chine; elles +sanctifièrent Zoroastre et Confucius, et les législateurs du pays des +pyramides; de là elles passèrent en Grèce, où l'imagination les colora +de ses brillants mensonges adoptés par les Romains; puis l'incarnation +chrétienne les sentit renaître et les pratiqua en morale parfaite et +en ascétismes pieux. Puis l'homme, divinisé par le dévouement de ses +frères, succède à l'Homme-Dieu, première institution de l'humanité! +Puis ce crépuscule encore visible pâlit et s'obscurcit dans l'extrême +Orient et se transforme dans l'Occident. Puis les conquérants <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> modernes assujettirent une partie de ces peuples et vinrent -purifier les populations et accroître leurs richesses par leur -commerce dans ces régions où ils adorèrent leur Memnon d'or sur les -autels du Dieu incorporel. Ils reconnurent le mystère, mais ils ne le -comprirent pas; et les ténèbres renaquirent où les premières races de -cette humanité mystérieuse avaient vu le jour du ciel dans la sainteté -des fils aînés de Dieu.</p> - -<p>Laissons débarquer cette lie de notre Occident et les conquérants +purifier les populations et accroître leurs richesses par leur +commerce dans ces régions où ils adorèrent leur Memnon d'or sur les +autels du Dieu incorporel. Ils reconnurent le mystère, mais ils ne le +comprirent pas; et les ténèbres renaquirent où les premières races de +cette humanité mystérieuse avaient vu le jour du ciel dans la sainteté +des fils aînés de Dieu.</p> + +<p>Laissons débarquer cette lie de notre Occident et les conquérants profanateurs sur ce rivage des Indes asservies, et voyons ailleurs les -mystères de l'action de Dieu dans les lieux ou dans les hommes.</p> +mystères de l'action de Dieu dans les lieux ou dans les hommes.</p> <h4>X</h4> <p>C'est le soir; nous sommes dans la capitale du monde occidental; le -Colisée, théâtre bâti <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> par Vespasien à la mesure du peuple-roi -et bourreau de l'univers alors connu, s'élève à des centaines de pieds -au-dessus des édifices publics et des palais des citoyens de Rome.</p> - -<p>Des murs percés de vomitoires, entrées et issues immenses, s'ouvrent -de distance en distance, pour donner accès à cent dix mille -spectateurs. Une ellipse colossale dessine à l'œil ce théâtre. Les -galeries superposées et repliées les unes derrière les autres, pour -laisser les regards embrasser librement la scène, s'avancent à -l'intérieur comme autant de promontoires sur la mer.</p> - -<p>Michel-Ange, déjà vieux, pendant qu'il méditait d'élever jusqu'à cinq +Colisée, théâtre bâti <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> par Vespasien à la mesure du peuple-roi +et bourreau de l'univers alors connu, s'élève à des centaines de pieds +au-dessus des édifices publics et des palais des citoyens de Rome.</p> + +<p>Des murs percés de vomitoires, entrées et issues immenses, s'ouvrent +de distance en distance, pour donner accès à cent dix mille +spectateurs. Une ellipse colossale dessine à l'œil ce théâtre. Les +galeries superposées et repliées les unes derrière les autres, pour +laisser les regards embrasser librement la scène, s'avancent à +l'intérieur comme autant de promontoires sur la mer.</p> + +<p>Michel-Ange, déjà vieux, pendant qu'il méditait d'élever jusqu'à cinq cents pieds dans les airs la coupole du temple du christianisme, fut -trouvé seul, errant, pensif, dans les ruines du Colisée.</p> +trouvé seul, errant, pensif, dans les ruines du Colisée.</p> -<p>Une neige tombée en abondance la nuit précédente en faisait ressortir -les gigantesques lignes sur l'horizon; un ciel bleu, découpé par ses -jours, éclatait dans l'intérieur; il était absorbé dans l'admiration +<p>Une neige tombée en abondance la nuit précédente en faisait ressortir +les gigantesques lignes sur l'horizon; un ciel bleu, découpé par ses +jours, éclatait dans l'intérieur; il était absorbé dans l'admiration muette, cherchant comment il dresserait dans le ciel le <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> -théâtre de la grandeur du Dieu des chrétiens. Il avait trouvé -Saint-Pierre dans le Colisée.</p> +théâtre de la grandeur du Dieu des chrétiens. Il avait trouvé +Saint-Pierre dans le Colisée.</p> <h4>XI</h4> -<p>Le jour où Titus fit la dédicace de ce Colisée, le spectacle fut digne -du monument. Des milliers de bêtes fauves de tous les déserts soumis à -l'empire y furent amenés pour y mourir pendant une représentation qui -dura cent jours! Trente mille esclaves gladiateurs, ces comédiens de -la mort, y récréèrent, à leur agonie, les regards féroces des Romains. -La mort seule était le jeu de ce peuple funèbre qui tuait pour -triompher, et qui tuait encore pour célébrer ses triomphes. Il jouit -pleinement ce jour-là de son ivresse de carnage, et il appelait Titus -les délices du genre humain. Des chars mortuaires ne cessaient +<p>Le jour où Titus fit la dédicace de ce Colisée, le spectacle fut digne +du monument. Des milliers de bêtes fauves de tous les déserts soumis à +l'empire y furent amenés pour y mourir pendant une représentation qui +dura cent jours! Trente mille esclaves gladiateurs, ces comédiens de +la mort, y récréèrent, à leur agonie, les regards féroces des Romains. +La mort seule était le jeu de ce peuple funèbre qui tuait pour +triompher, et qui tuait encore pour célébrer ses triomphes. Il jouit +pleinement ce jour-là de son ivresse de carnage, et il appelait Titus +les délices du genre humain. Des chars mortuaires ne cessaient d'emporter, aux applaudissements de la foule, les carcasses d'animaux -et les cadavres de victimes. <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> Le sable renouvelé buvait les -flots de sang, pour préparer à d'autres victimes une autre place pour +et les cadavres de victimes. <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> Le sable renouvelé buvait les +flots de sang, pour préparer à d'autres victimes une autre place pour mourir!</p> -<p>Le monde n'a rien vu d'aussi magnifique: quatre étages d'un ordre -d'architecture différent le composent. Mille fois cent cinquante pieds -décrivent la circonférence de l'ellipse. La scène a trois cents pieds -d'étendue. Maintenant l'herbe et les ronces y poussent en liberté; les -oiseaux y chantent comme dans la forêt.</p> +<p>Le monde n'a rien vu d'aussi magnifique: quatre étages d'un ordre +d'architecture différent le composent. Mille fois cent cinquante pieds +décrivent la circonférence de l'ellipse. La scène a trois cents pieds +d'étendue. Maintenant l'herbe et les ronces y poussent en liberté; les +oiseaux y chantent comme dans la forêt.</p> -<p>Quatre cent quarante-six ans plus tard, c'est-à-dire l'an 526 de notre -ère, les Barbares de Totila en ruinèrent diverses parties, afin de +<p>Quatre cent quarante-six ans plus tard, c'est-à -dire l'an 526 de notre +ère, les Barbares de Totila en ruinèrent diverses parties, afin de s'emparer des crampons de bronze qui liaient les pierres. Tous les -blocs du Colisée sont percés de grands trous.</p> +blocs du Colisée sont percés de grands trous.</p> -<p>J'avouerai que je trouve inexplicables plusieurs des travaux exécutés +<p>J'avouerai que je trouve inexplicables plusieurs des travaux exécutés par les Barbares, et que l'on dit avoir eu pour objet d'aller fouiller -dans les masses énormes qui forment le Colisée. Après Totila, cet -édifice devint comme une carrière publique, où, pendant dix siècles, -les riches Romains faisaient prendre des pierres pour bâtir leurs -<span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> maisons, qui, au moyen âge, étaient des forteresses.</p> - -<p>Ces palais dont les matériaux ont été fouillés dans cette masse de -pierres, n'ont fait que l'ébrécher. Quelques petits autels, desservis -par un pauvre moine mendiant, sont invisibles dans la vaste arène. On +dans les masses énormes qui forment le Colisée. Après Totila, cet +édifice devint comme une carrière publique, où, pendant dix siècles, +les riches Romains faisaient prendre des pierres pour bâtir leurs +<span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> maisons, qui, au moyen âge, étaient des forteresses.</p> + +<p>Ces palais dont les matériaux ont été fouillés dans cette masse de +pierres, n'ont fait que l'ébrécher. Quelques petits autels, desservis +par un pauvre moine mendiant, sont invisibles dans la vaste arène. On y dit la messe et on y demande pardon au Dieu victorieux du sang de -tant de millions de victimes répandu à plaisir pour amuser les +tant de millions de victimes répandu à plaisir pour amuser les Romains!</p> -<p>Quand la lune sereine de la campagne romaine se lève dans le ciel et -laisse filtrer sa blanche lueur à travers les brèches du Colisée sur -l'arène du Cirque, quelques humbles voix de solitaires s'élèvent et -demandent grâce pour les forfaits et pour les orgueils de l'humanité. -Le Colisée, vu ainsi, est la plus grande image qui soit sur la terre -des honteuses vicissitudes de la gloire humaine. On sent à la fois -tant de grandeur et tant de néant! On s'enorgueillit et on s'humilie -d'être homme.</p> +<p>Quand la lune sereine de la campagne romaine se lève dans le ciel et +laisse filtrer sa blanche lueur à travers les brèches du Colisée sur +l'arène du Cirque, quelques humbles voix de solitaires s'élèvent et +demandent grâce pour les forfaits et pour les orgueils de l'humanité. +Le Colisée, vu ainsi, est la plus grande image qui soit sur la terre +des honteuses vicissitudes de la gloire humaine. On sent à la fois +tant de grandeur et tant de néant! On s'enorgueillit et on s'humilie +d'être homme.</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> XII</h4> -<p>Mais, à quelques pas de là, Saint-Pierre de Rome, œuvre encore -jeune et vivante de la nouvelle religion des hommes, s'élève à trois +<p>Mais, à quelques pas de là , Saint-Pierre de Rome, œuvre encore +jeune et vivante de la nouvelle religion des hommes, s'élève à trois cents pieds plus haut que l'œuvre de Vespasien.</p> -<p>Entrez avec moi dans l'aire de l'édifice chrétien. Un obélisque -égyptien en granit marque la borne de l'ombre du temple. Deux -fontaines jaillissantes tombent et retombent éternellement avec la -profusion de leur eau dans des bassins de porphyre des deux côtés de -l'obélisque. Leur murmure fait faire silence et parle d'éternité.</p> +<p>Entrez avec moi dans l'aire de l'édifice chrétien. Un obélisque +égyptien en granit marque la borne de l'ombre du temple. Deux +fontaines jaillissantes tombent et retombent éternellement avec la +profusion de leur eau dans des bassins de porphyre des deux côtés de +l'obélisque. Leur murmure fait faire silence et parle d'éternité.</p> -<p>Ici, à droite et à gauche, une double colonnade de sept cent +<p>Ici, à droite et à gauche, une double colonnade de sept cent trente-huit pieds de long, sur six cents pieds de large, enferme la -place qui précède le temple. Douze cents pieds d'espace ouvrent à -l'œil la vue nécessaire <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> pour embrasser la masse et la -beauté de l'église.</p> +place qui précède le temple. Douze cents pieds d'espace ouvrent à +l'œil la vue nécessaire <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> pour embrasser la masse et la +beauté de l'église.</p> <p>La place comprise entre les deux parties semi-circulaires de la colonnade du Bernin (mais, je vous en prie, ayez les yeux sur une -lithographie de Saint-Pierre), est à mon gré la plus belle qui existe. -Au milieu, un grand obélisque égyptien; à droite et à gauche, deux -fontaines toujours jaillissantes dont les eaux, après s'être élevées +lithographie de Saint-Pierre), est à mon gré la plus belle qui existe. +Au milieu, un grand obélisque égyptien; à droite et à gauche, deux +fontaines toujours jaillissantes dont les eaux, après s'être élevées en gerbe, retombent dans de vastes bassins. Ce bruit tranquille et -continu retentit entre les deux colonnes, et porte à la rêverie. Ce -moment dispose admirablement à être touché de Saint-Pierre, mais il -échappe aux curieux qui arrivent en voiture. Il faut descendre à -l'entrée de la place <i>de' Rusticucci</i>. Ces deux fontaines ornent cet -endroit charmant, sans diminuer en rien la majesté. Ceci est tout +continu retentit entre les deux colonnes, et porte à la rêverie. Ce +moment dispose admirablement à être touché de Saint-Pierre, mais il +échappe aux curieux qui arrivent en voiture. Il faut descendre à +l'entrée de la place <i>de' Rusticucci</i>. Ces deux fontaines ornent cet +endroit charmant, sans diminuer en rien la majesté. Ceci est tout simplement <i>la perfection de l'art</i>. Supposez un peu plus d'ornements, -la majesté serait diminuée; un peu moins, il y aurait de la nudité. -Cet effet délicieux est dû au cavalier Bernin, dont cette colonnade +la majesté serait diminuée; un peu moins, il y aurait de la nudité. +Cet effet délicieux est dû au cavalier Bernin, dont cette colonnade est le chef-d'œuvre. Le pape Alexandre VII eut la gloire de la -faire élever.</p> +faire élever.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> Le vulgaire disait qu'elle gâterait Saint-Pierre.</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> Le vulgaire disait qu'elle gâterait Saint-Pierre.</p> -<p>La place ovale, dont les deux extrémités sont terminées par les deux +<p>La place ovale, dont les deux extrémités sont terminées par les deux parties de la colonnade, a sept cent trente-huit pieds de long sur -cinq cent quatre-vingt-huit de large. Vient ensuite une place à peu -près carrée, et qui finit à la façade de l'église. La longueur totale -de ces trois places qui précèdent Saint-Pierre est, à partir de la rue +cinq cent quatre-vingt-huit de large. Vient ensuite une place à peu +près carrée, et qui finit à la façade de l'église. La longueur totale +de ces trois places qui précèdent Saint-Pierre est, à partir de la rue par laquelle on y arrive, de mille cent quarante-huit pieds.</p> <p>Les deux portiques circulaires du Bernin se composent de deux cent quatre-vingt-quatre grosses colonnes de travertin et de soixante-quatre pilastres; ces colonnes forment trois galeries. Dans -de certaines solennités, les carrosses des cardinaux passent sous -celle du milieu. La base des colonnes est d'ordre toscan, le fût +de certaines solennités, les carrosses des cardinaux passent sous +celle du milieu. La base des colonnes est d'ordre toscan, le fût d'ordre dorique, et l'entablement d'ordre ionique; elles ont trente-neuf pieds deux tiers de haut. Les deux portiques semi-circulaires ont cinquante-six pieds de large et cinquante-cinq de -hauteur. La balustrade supérieure est ornée de cent quatre-vingt-douze +hauteur. La balustrade supérieure est ornée de cent quatre-vingt-douze statues de douze pieds de haut, comme celles <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> du pont Louis XVI. Les statues de Rome sont en travertin; elles furent faites sous -la direction du cavalier Bernin. Elles sont bien placées, et -contribuent à l'ornement.</p> +la direction du cavalier Bernin. Elles sont bien placées, et +contribuent à l'ornement.</p> <h4>XIII</h4> -<p>L'homme qui nous apprend le plus de choses sur l'antiquité, Pline, -nous dit que Nuncoré, roi d'Égypte, fit élever dans la ville -d'Héliopolis l'obélisque qui est à Saint-Pierre. Caligula le fit -transporter à Rome; on le plaça dans le cirque de Néron au Vatican. -Constantin bâtit sa basilique de Saint-Pierre sur une partie de -l'emplacement de ce cirque; mais, jusqu'en 1586, l'obélisque, chose -étonnante, resta debout dans le lieu où Caligula l'avait mis, -c'est-à-dire à l'endroit où se trouve maintenant la sacristie de -Saint-Pierre, bâtie par Pie VI.</p> - -<p>En 1586, presque un siècle avant la construction <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> de la -colonnade, Sixte-Quint fit placer l'obélisque où il se voit -aujourd'hui. Ce transport, qui coûta 200,000 francs, fut exécuté par -l'architecte Fontana, au moyen d'un mécanisme admirable, que de nos -jours personne ne pourrait inventer, ni peut-être même imiter. À la -fin du moyen âge, on a transporté jusqu'à des clochers à une distance +<p>L'homme qui nous apprend le plus de choses sur l'antiquité, Pline, +nous dit que Nuncoré, roi d'Égypte, fit élever dans la ville +d'Héliopolis l'obélisque qui est à Saint-Pierre. Caligula le fit +transporter à Rome; on le plaça dans le cirque de Néron au Vatican. +Constantin bâtit sa basilique de Saint-Pierre sur une partie de +l'emplacement de ce cirque; mais, jusqu'en 1586, l'obélisque, chose +étonnante, resta debout dans le lieu où Caligula l'avait mis, +c'est-à -dire à l'endroit où se trouve maintenant la sacristie de +Saint-Pierre, bâtie par Pie VI.</p> + +<p>En 1586, presque un siècle avant la construction <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> de la +colonnade, Sixte-Quint fit placer l'obélisque où il se voit +aujourd'hui. Ce transport, qui coûta 200,000 francs, fut exécuté par +l'architecte Fontana, au moyen d'un mécanisme admirable, que de nos +jours personne ne pourrait inventer, ni peut-être même imiter. À la +fin du moyen âge, on a transporté jusqu'à des clochers à une distance de soixante ou quatre-vingts pas du lieu qu'ils occupaient d'abord. -L'obélisque du Vatican a soixante-seize pieds de haut et huit pieds -dans sa plus grande largeur. La croix qui le surmonte est à cent -vingt-six pieds du pavé.</p> +L'obélisque du Vatican a soixante-seize pieds de haut et huit pieds +dans sa plus grande largeur. La croix qui le surmonte est à cent +vingt-six pieds du pavé.</p> -<p>Cet obélisque n'a point d'hiéroglyphes; il n'est pas le plus grand de +<p>Cet obélisque n'a point d'hiéroglyphes; il n'est pas le plus grand de ceux de Rome, mais quelques personnes le regardent comme le plus -curieux, parce que, n'ayant jamais été renversé, il a été conservé -dans toute son intégrité.</p> +curieux, parce que, n'ayant jamais été renversé, il a été conservé +dans toute son intégrité.</p> -<p>Aux côtés de l'obélisque, on voit les deux fontaines. Les brillantes -pyramides d'écume blanche qui s'élèvent dans les airs retombent dans -deux bassins formés chacun d'un seul morceau de granit oriental de -cinquante pieds <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> de circonférence. Le jet le plus élevé monte -à soixante-quatre pieds.</p> +<p>Aux côtés de l'obélisque, on voit les deux fontaines. Les brillantes +pyramides d'écume blanche qui s'élèvent dans les airs retombent dans +deux bassins formés chacun d'un seul morceau de granit oriental de +cinquante pieds <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> de circonférence. Le jet le plus élevé monte +à soixante-quatre pieds.</p> -<p>Bramante, Raphaël, Michel-Ange, les plus grands artistes furent -prodigués aux plus grands pontifes pour concevoir et gouverner la +<p>Bramante, Raphaël, Michel-Ange, les plus grands artistes furent +prodigués aux plus grands pontifes pour concevoir et gouverner la construction de ce prodige de la puissance, de la richesse et du -génie.</p> +génie.</p> <p>Le christianisme tout entier se concentre dans son chef-d'œuvre. La -façade trop théâtrale y manque seule. Elle est formée d'un portique +façade trop théâtrale y manque seule. Elle est formée d'un portique dont les colonnes ont quatre-vingt-sept pieds de tronc, sans les chapiteaux et les corniches. Quand une des cinq portes de ce portique -s'ouvre, l'édifice apparaît tout entier.</p> +s'ouvre, l'édifice apparaît tout entier.</p> <h4>XIV<br> -VUE GÉNÉRALE DE L'INTÉRIEUR DE SAINT-PIERRE.</h4> +VUE GÉNÉRALE DE L'INTÉRIEUR DE SAINT-PIERRE.</h4> -<p>«On pousse avec peine une grosse portière de cuir, et nous voici dans +<p>«On pousse avec peine une grosse portière de cuir, et nous voici dans Saint-Pierre. On <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> ne peut qu'adorer la religion qui produit de -telles choses. Rien au monde ne peut être comparé à l'intérieur de -Saint-Pierre. Après un an de séjour à Rome, j'y allais encore passer -des heures entières avec plaisir. Presque tous les voyageurs éprouvent -cette sensation. On s'ennuie quelquefois à Rome le second mois de -séjour, mais jamais le sixième; et, si on y reste le douzième, on est -saisi de l'idée de s'y fixer.</p> - -<p>«Quand vous serez assez malheureux pour désirer connaître les +telles choses. Rien au monde ne peut être comparé à l'intérieur de +Saint-Pierre. Après un an de séjour à Rome, j'y allais encore passer +des heures entières avec plaisir. Presque tous les voyageurs éprouvent +cette sensation. On s'ennuie quelquefois à Rome le second mois de +séjour, mais jamais le sixième; et, si on y reste le douzième, on est +saisi de l'idée de s'y fixer.</p> + +<p>«Quand vous serez assez malheureux pour désirer connaître les dimensions de Saint-Pierre, je vous dirai que la longueur de cette basilique est de cinq cent soixante-quinze pieds; elle a cinq cent -dix-sept pieds de large à la croisée. La nef du milieu a +dix-sept pieds de large à la croisée. La nef du milieu a quatre-vingt-deux pieds de largeur et cent quarante-deux de hauteur. -Elle est ornée de grosses statues de saints de treize pieds de -proportion. On peut dire qu'ils donnent l'idée de la magnificence à -qui ne les examine pas en détail. Cet effet est dû au grandiose de +Elle est ornée de grosses statues de saints de treize pieds de +proportion. On peut dire qu'ils donnent l'idée de la magnificence à +qui ne les examine pas en détail. Cet effet est dû au grandiose de l'architecture, et aux soins infinis que l'on se donne pour que tout, dans Saint-Pierre, rappelle au voyageur qu'il est dans le palais d'un -Dieu.»</p> +Dieu.»</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> XV</h4> -<p>«Vous savez que Bramante avait élevé jusqu'à la corniche les quatre -énormes piliers de la coupole, qui ont chacun deux cent six pieds de -circonférence. L'église de <i>San-Carlo alle Quattro Fontane</i> occupe -exactement l'espace d'un de ces piliers et ne paraît pas petite.</p> +<p>«Vous savez que Bramante avait élevé jusqu'à la corniche les quatre +énormes piliers de la coupole, qui ont chacun deux cent six pieds de +circonférence. L'église de <i>San-Carlo alle Quattro Fontane</i> occupe +exactement l'espace d'un de ces piliers et ne paraît pas petite.</p> -<p>«Bramante jeta les quatre grands arcs qui, comme des ponts, unissent -ces piliers l'un à l'autre.</p> +<p>«Bramante jeta les quatre grands arcs qui, comme des ponts, unissent +ces piliers l'un à l'autre.</p> -<p>«Voilà ce que Michel-Ange trouva; c'est là-dessus qu'il éleva sa -coupole. Elle a cent trente pieds de diamètre, c'est-à-dire trois -pieds de moins que celle du Panthéon. Elle commence à cent -soixante-trois pieds du pavé, et sa hauteur, prise depuis sa base -jusqu'à l'ouverture de la lanterne, est de cent cinquante-cinq pieds. +<p>«Voilà ce que Michel-Ange trouva; c'est là -dessus qu'il éleva sa +coupole. Elle a cent trente pieds de diamètre, c'est-à -dire trois +pieds de moins que celle du Panthéon. Elle commence à cent +soixante-trois pieds du pavé, et sa hauteur, prise depuis sa base +jusqu'à l'ouverture de la lanterne, est de cent cinquante-cinq pieds. On ne croirait jamais que la petite lanterne qui est au-dessus a -cinquante-cinq pieds de <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> haut, l'élévation d'une maison -ordinaire. Ainsi, la coupole de Michel-Ange, enlevée de dessus les -piliers, et placée par terre, aurait deux cent soixante pieds de haut, -élévation qui surpasse celle du Panthéon. Montons sur les combles de -Saint-Pierre pour voir la partie extérieure du dôme: le piédestal de +cinquante-cinq pieds de <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> haut, l'élévation d'une maison +ordinaire. Ainsi, la coupole de Michel-Ange, enlevée de dessus les +piliers, et placée par terre, aurait deux cent soixante pieds de haut, +élévation qui surpasse celle du Panthéon. Montons sur les combles de +Saint-Pierre pour voir la partie extérieure du dôme: le piédestal de la boule de bronze a vingt-neuf pieds et demi de hauteur; la boule -elle-même sept pieds et demi. La croix qui couronne l'église est haute +elle-même sept pieds et demi. La croix qui couronne l'église est haute de treize pieds.</p> -<p>«La hauteur totale de Saint-Pierre, depuis le pavé de l'église +<p>«La hauteur totale de Saint-Pierre, depuis le pavé de l'église jusqu'au dernier ornement de la croix, est de quatre cent vingt-quatre pieds. Les Romains comptent onze pieds de plus, je crois, parce qu'ils -mesurent l'élévation à partir du pavé de l'église souterraine, où est +mesurent l'élévation à partir du pavé de l'église souterraine, où est le tombeau d'Alexandre VI.</p> -<p>«Cette hauteur fait frémir quand on songe que l'Italie est fréquemment -agitée de tremblements de terre, que le sol de Rome est volcanique, et +<p>«Cette hauteur fait frémir quand on songe que l'Italie est fréquemment +agitée de tremblements de terre, que le sol de Rome est volcanique, et qu'un instant peut nous priver du plus beau monument qui existe. -Certainement jamais il ne serait relevé. Deux moines espagnols, qui -se trouvèrent dans la boule de Saint-Pierre <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> lors de la +Certainement jamais il ne serait relevé. Deux moines espagnols, qui +se trouvèrent dans la boule de Saint-Pierre <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> lors de la secousse de 1730, eurent une telle peur, que l'un d'eux mourut sur la place.</p> -<p>Pour que l'œil soit satisfait, le contour extérieur de la partie -sphérique d'une coupole ne doit pas être le même que le contour -intérieur; la coupole de Saint-Pierre a deux calottes, et entre les -deux rampes l'escalier par lequel on monte jusqu'à la boule.</p> +<p>Pour que l'œil soit satisfait, le contour extérieur de la partie +sphérique d'une coupole ne doit pas être le même que le contour +intérieur; la coupole de Saint-Pierre a deux calottes, et entre les +deux rampes l'escalier par lequel on monte jusqu'à la boule.</p> -<p>Le <i>tambour</i> de la coupole (la partie cylindrique) est percé de seize -fenêtres; c'est à travers ces fenêtres qu'en se promenant au <i>Pincio</i> -on aperçoit quelquefois le soleil qui se couche.»</p> +<p>Le <i>tambour</i> de la coupole (la partie cylindrique) est percé de seize +fenêtres; c'est à travers ces fenêtres qu'en se promenant au <i>Pincio</i> +on aperçoit quelquefois le soleil qui se couche.»</p> <h4>XVI</h4> -<p>Depuis la base des piliers jusqu'à la cime de cinq cents pieds de la -coupole, abîme de vide, les murailles élèvent avec elles jusqu'au -faîte le miracle de tous les arts: chapelles, tombeaux, <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> -figures, peintures, mosaïques, balustrades de marbres précieux, -symbole du crucifié, anges qui l'assistent sur la terre ou qui le -reçoivent dans son éternité. J'ai eu la curiosité de monter aux trois -sommets de Saint-Pierre à Rome. Le premier, celui qui règne au-dessus -du niveau des murailles avant la naissance de la voûte de la coupole, -présente l'aspect d'une ville immense où les ouvriers voués à la -conservation de l'édifice habitent à deux ou trois cents pieds +<p>Depuis la base des piliers jusqu'à la cime de cinq cents pieds de la +coupole, abîme de vide, les murailles élèvent avec elles jusqu'au +faîte le miracle de tous les arts: chapelles, tombeaux, <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> +figures, peintures, mosaïques, balustrades de marbres précieux, +symbole du crucifié, anges qui l'assistent sur la terre ou qui le +reçoivent dans son éternité. J'ai eu la curiosité de monter aux trois +sommets de Saint-Pierre à Rome. Le premier, celui qui règne au-dessus +du niveau des murailles avant la naissance de la voûte de la coupole, +présente l'aspect d'une ville immense où les ouvriers voués à la +conservation de l'édifice habitent à deux ou trois cents pieds au-dessus du niveau de la place avec leurs familles et les instruments -de leurs métiers. Leurs maisons disparaissent derrière les balustrades -et l'ombre de cette montagne de pierre qui prend racine à leur pied, +de leurs métiers. Leurs maisons disparaissent derrière les balustrades +et l'ombre de cette montagne de pierre qui prend racine à leur pied, sans pour cela leur cacher le soleil.</p> -<p>On se repose un moment à cette hauteur, avant de tenter l'ascension du -dôme. Une porte basse y conduit; l'on se trouve forcé de se courber et -de grimper entre deux voûtes parallèles, l'une extérieure, l'autre -intérieure, artifice de l'architecture que je n'ai pas compris, mais -qui a été adopté comme une nécessité de l'art dans plusieurs autres -voûtes à cathédrale, <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> soit pour consolider la construction de -ces dômes portant sur eux-mêmes, soit pour rectifier à l'œil du -spectateur les lignes harmonieuses de leurs dômes aériens. C'est ainsi -que l'insecte ramperait entre l'arbre et l'écorce. De temps en temps -des fenêtres, inaperçues d'en bas, laissent entrer le jour dans ces -demi-ténèbres intérieures. On en sort enfin à la hauteur de la moitié -de la coupole, et l'on entre en frissonnant dans le dôme lui-même. Une -galerie étroite vous permet d'en contempler la profondeur, en appuyant -vos mains crispées sur le parapet et la galerie. Les fidèles qu'on -aperçoit d'en bas sur le pavé du temple paraissent des fourmis -rampantes sur un morceau de marbre. On rentre épouvanté dans la -calotte double du dôme. On poursuit sa route et l'on retrouve enfin la -lumière du jour, mais on la retrouve dans le ciel. L'horizon de Rome -avec sa mer, ses montagnes, ses lacs, ses forêts, ses déserts, tremble -sous vos pieds; le moindre souffle du vent de mer, en se résumant de -cette élévation et en heurtant ses ailes contre cet écueil isolé des -cieux, résonne comme un tonnerre et semble <span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> prêt à enlever -comme une feuille morte le dôme colossal qui tremble sous vos pieds. -Une seule pierre, déplacée dans ces carrières de pierres superposées -étage à étage, ferait pencher ce monument et vous arriveriez en -poussière impalpable dans la poudre et la ruine. Vous pâlissez de la -seule pensée; cependant la volonté triomphe de la terreur, il vous -reste à gravir encore 75 pieds en dehors des murailles pour ramper +<p>On se repose un moment à cette hauteur, avant de tenter l'ascension du +dôme. Une porte basse y conduit; l'on se trouve forcé de se courber et +de grimper entre deux voûtes parallèles, l'une extérieure, l'autre +intérieure, artifice de l'architecture que je n'ai pas compris, mais +qui a été adopté comme une nécessité de l'art dans plusieurs autres +voûtes à cathédrale, <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> soit pour consolider la construction de +ces dômes portant sur eux-mêmes, soit pour rectifier à l'œil du +spectateur les lignes harmonieuses de leurs dômes aériens. C'est ainsi +que l'insecte ramperait entre l'arbre et l'écorce. De temps en temps +des fenêtres, inaperçues d'en bas, laissent entrer le jour dans ces +demi-ténèbres intérieures. On en sort enfin à la hauteur de la moitié +de la coupole, et l'on entre en frissonnant dans le dôme lui-même. Une +galerie étroite vous permet d'en contempler la profondeur, en appuyant +vos mains crispées sur le parapet et la galerie. Les fidèles qu'on +aperçoit d'en bas sur le pavé du temple paraissent des fourmis +rampantes sur un morceau de marbre. On rentre épouvanté dans la +calotte double du dôme. On poursuit sa route et l'on retrouve enfin la +lumière du jour, mais on la retrouve dans le ciel. L'horizon de Rome +avec sa mer, ses montagnes, ses lacs, ses forêts, ses déserts, tremble +sous vos pieds; le moindre souffle du vent de mer, en se résumant de +cette élévation et en heurtant ses ailes contre cet écueil isolé des +cieux, résonne comme un tonnerre et semble <span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> prêt à enlever +comme une feuille morte le dôme colossal qui tremble sous vos pieds. +Une seule pierre, déplacée dans ces carrières de pierres superposées +étage à étage, ferait pencher ce monument et vous arriveriez en +poussière impalpable dans la poudre et la ruine. Vous pâlissez de la +seule pensée; cependant la volonté triomphe de la terreur, il vous +reste à gravir encore 75 pieds en dehors des murailles pour ramper autour du dernier petit globe, bouton de la grande coupole, et pour embrasser les bras de la croix de fer de 25 pieds qui couronne le -tout. Je renonce à décrire le bruit du vent dans l'intérieur de cette +tout. Je renonce à décrire le bruit du vent dans l'intérieur de cette oreille de bronze dont les moindres haleines de l'air frappent le -tympan (que serait-ce dans la tempête?). N'importe! reprenons force et -marchons toujours. Une échelle de fer aux échelons tremblants sort du +tympan (que serait-ce dans la tempête?). N'importe! reprenons force et +marchons toujours. Une échelle de fer aux échelons tremblants sort du dernier sommet et vous porte au tronc de la croix, que vous embrassez convulsivement comme un brin de mousse embrasse une aiguille d'un -chêne; vos yeux se troublent, et vous ne voyez plus que le vide -ondoyant à cinq cents pieds au-dessous de vous!</p> +chêne; vos yeux se troublent, et vous ne voyez plus que le vide +ondoyant à cinq cents pieds au-dessous de vous!</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> Est-ce Dieu, sont-ce des hommes qui ont mis la première et la -dernière pierre à ce monument de la plus grande pensée du <i>Cosmos</i>?</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> Est-ce Dieu, sont-ce des hommes qui ont mis la première et la +dernière pierre à ce monument de la plus grande pensée du <i>Cosmos</i>?</p> <h4>XVII</h4> <p>Vous redescendez en silence, et vous entrez dans le sanctuaire en -mesurant de l'œil au-dessus de votre tête le même abîme que vous -mesuriez tout à l'heure au-dessous! L'étonnement et la terreur -refoulent le cri d'admiration sur vos lèvres. Vous parcourez +mesurant de l'œil au-dessus de votre tête le même abîme que vous +mesuriez tout à l'heure au-dessous! L'étonnement et la terreur +refoulent le cri d'admiration sur vos lèvres. Vous parcourez lentement, en silence, en comptant vos pas, les piliers, les colonnes, -les murs du saint édifice. À chaque pas votre enthousiasme redouble. -Jamais l'humanité n'a rien rêvé d'aussi vaste et d'aussi parfait! Rêve -de Dieu exécuté par les hommes. Tous les pas que vous faites en -parcourant l'enceinte démesurée sont marqués par le nom d'un homme de -génie que les siècles ont conservé comme une relique. Ces ouvriers de -<span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> Dieu ont été animés et inspirés par lui. De plus grands -hommes dans tous les arts ne sont pas nés et ne renaîtront jamais: -architectes, artistes, pontifes, poëtes, tailleurs de marbre, -peintres, sculpteurs, mosaïstes, ont été réunis en faisceau de foi, de -puissance, de conception, de richesse, de génie, de volonté, +les murs du saint édifice. À chaque pas votre enthousiasme redouble. +Jamais l'humanité n'a rien rêvé d'aussi vaste et d'aussi parfait! Rêve +de Dieu exécuté par les hommes. Tous les pas que vous faites en +parcourant l'enceinte démesurée sont marqués par le nom d'un homme de +génie que les siècles ont conservé comme une relique. Ces ouvriers de +<span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> Dieu ont été animés et inspirés par lui. De plus grands +hommes dans tous les arts ne sont pas nés et ne renaîtront jamais: +architectes, artistes, pontifes, poëtes, tailleurs de marbre, +peintres, sculpteurs, mosaïstes, ont été réunis en faisceau de foi, de +puissance, de conception, de richesse, de génie, de volonté, d'inspiration, d'enthousiasme pour enfanter ce miracle!</p> -<p>Raphaël peignait, Jules Romain dessinait, Buonarotti changeait à -volonté le marteau contre le pinceau, Bramante imaginait et concevait -la transfiguration de l'architecture pour élever dans le ciel le -Panthéon simplifié, exalté, glorifié. Et enfin le génie humain de -toutes les époques se couronnait lui-même en face de l'Éternel, et, -son diadème sur le front, disait à la religion et au pouvoir -politique: «Tu n'iras pas plus loin!»</p> +<p>Raphaël peignait, Jules Romain dessinait, Buonarotti changeait à +volonté le marteau contre le pinceau, Bramante imaginait et concevait +la transfiguration de l'architecture pour élever dans le ciel le +Panthéon simplifié, exalté, glorifié. Et enfin le génie humain de +toutes les époques se couronnait lui-même en face de l'Éternel, et, +son diadème sur le front, disait à la religion et au pouvoir +politique: «Tu n'iras pas plus loin!»</p> -<p><i>Voilà Saint-Pierre de Rome!</i></p> +<p><i>Voilà Saint-Pierre de Rome!</i></p> <h4><span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> XVIII</h4> <p>Or, qu'est-ce qui a fait ces trois œuvres? c'est l'homme!</p> -<p>Et qu'est-ce que l'homme selon le <i>Cosmos</i> matérialiste de M. de -Humboldt? C'est un peu d'hydrogène enfermé dans un canal de peau pour -râler quelques heures un certain nombre de respirations, puis pour -s'évanouir à jamais dans le néant et ne plus être! Ô législateurs! ô -guerriers! ô poëtes! ô artistes! ô potentats de la terre! ô savants! -qu'est-ce que vous êtes? qu'est-ce que vous faites? qu'est-ce que -votre gloire? qu'est-ce que votre immortalité? le misérable -crépitement de la feuille de ces arbustes que l'enfant qui la presse -en jouant dans ses deux doigts fait éclater avec un petit bruit, et -qu'il jette pour la voir sécher et pourrir sous ses pas!</p> - -<p>Voilà, hommes, voilà de l'oxygène accumulé, <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> que vous appelez +<p>Et qu'est-ce que l'homme selon le <i>Cosmos</i> matérialiste de M. de +Humboldt? C'est un peu d'hydrogène enfermé dans un canal de peau pour +râler quelques heures un certain nombre de respirations, puis pour +s'évanouir à jamais dans le néant et ne plus être! Ô législateurs! ô +guerriers! ô poëtes! ô artistes! ô potentats de la terre! ô savants! +qu'est-ce que vous êtes? qu'est-ce que vous faites? qu'est-ce que +votre gloire? qu'est-ce que votre immortalité? le misérable +crépitement de la feuille de ces arbustes que l'enfant qui la presse +en jouant dans ses deux doigts fait éclater avec un petit bruit, et +qu'il jette pour la voir sécher et pourrir sous ses pas!</p> + +<p>Voilà , hommes, voilà de l'oxygène accumulé, <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> que vous appelez la vie! Et vous appelez cela de la science? Appelez donc cela non pas -la science, mais la moquerie de la création, commençant par se moquer -de soi-même afin d'avoir le droit de se moquer de son Créateur!</p> +la science, mais la moquerie de la création, commençant par se moquer +de soi-même afin d'avoir le droit de se moquer de son Créateur!</p> <p>Et que les idiots vous croient!</p> -<p>Votre vie et votre <i>Cosmos</i> ne méritent pas même cette raillerie +<p>Votre vie et votre <i>Cosmos</i> ne méritent pas même cette raillerie scientifique.</p> -<p>Votre <i>Cosmos</i> et le néant ne sont pas deux.</p> +<p>Votre <i>Cosmos</i> et le néant ne sont pas deux.</p> -<p>Votre science n'est que le néant ayant conscience de lui-même!</p> +<p>Votre science n'est que le néant ayant conscience de lui-même!</p> <p>Non, la vie humaine n'est pas cela.</p> <p>Vous retranchez de Dieu, de l'homme, de la vie, de la mort, de la -nature, ce qui en fait la divinité; c'est-à-dire le <i>mystère</i>.</p> +nature, ce qui en fait la divinité; c'est-à -dire le <i>mystère</i>.</p> -<p>Ouvrez vos yeux et confessez le <i>mystère</i>, le <i>secret</i> de Dieu!</p> +<p>Ouvrez vos yeux et confessez le <i>mystère</i>, le <i>secret</i> de Dieu!</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> XIX<br> -LA PENSÉE.</h4> +LA PENSÉE.</h4> -<p>Il n'y a pas longtemps qu'ouvrant par hasard un des cahiers d'études -de ces jeunes hommes chargés par état d'étudier le principe de vie -chez les animaux, et surtout chez l'homme (et que serait-ce s'il était -descendu jusqu'aux plantes, existences animées, imparfaites encore, +<p>Il n'y a pas longtemps qu'ouvrant par hasard un des cahiers d'études +de ces jeunes hommes chargés par état d'étudier le principe de vie +chez les animaux, et surtout chez l'homme (et que serait-ce s'il était +descendu jusqu'aux plantes, existences animées, imparfaites encore, dont les racines sont du moins capables de choix et d'appropriation des substances dont elles forment les fruits, et dont le cerveau est -en bas au lieu d'être en haut?); il n'y a pas longtemps, dis-je, que -je restai frappé d'admiration et de vérité en lisant ces belles -considérations sur le principe de la vie, base et opération -progressive du <i>Cosmos</i>. Je m'écriai: Voilà un homme qui pense comme -moi, et qui, à travers la matière, a deviné la <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> <i>pensée</i>. -Lisez et comprenez cette préface d'un autre <i>Cosmos</i>:</p> - -<p>«Je crois même que la question de la vie et des destinées humaines ne -peut être bien résolue que par les enchaînements de la vie universelle -dont elle fait partie: une même lumière logique, éclairant et -fécondant ce vaste ensemble, sera la plus saisissante des preuves pour +en bas au lieu d'être en haut?); il n'y a pas longtemps, dis-je, que +je restai frappé d'admiration et de vérité en lisant ces belles +considérations sur le principe de la vie, base et opération +progressive du <i>Cosmos</i>. Je m'écriai: Voilà un homme qui pense comme +moi, et qui, à travers la matière, a deviné la <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> <i>pensée</i>. +Lisez et comprenez cette préface d'un autre <i>Cosmos</i>:</p> + +<p>«Je crois même que la question de la vie et des destinées humaines ne +peut être bien résolue que par les enchaînements de la vie universelle +dont elle fait partie: une même lumière logique, éclairant et +fécondant ce vaste ensemble, sera la plus saisissante des preuves pour l'esprit humain.</p> <p class="lspaced1">...........................</p> -<p>«La division la plus infinie de la matière ne pourra jamais vous -donner que de la matière. Le sentiment du vrai est comme l'affirmation +<p>«La division la plus infinie de la matière ne pourra jamais vous +donner que de la matière. Le sentiment du vrai est comme l'affirmation de la nature en nous.—Le <i>rien sans rien</i>, dit le philosophe Royer-Collard, <i>mais je l'affirme</i>! De toutes les certitudes, la plus -certaine est celle qui résulte des dépositions du sens intime, parce -que la conscience est plus près du souvenir de l'être que le +certaine est celle qui résulte des dépositions du sens intime, parce +que la conscience est plus près du souvenir de l'être que le raisonnement.</p> -<p>«Le raisonnement a besoin de faits pour démontrer; le sens intime +<p>«Le raisonnement a besoin de faits pour démontrer; le sens intime croit, voit, conclut, affirme sans aucun argument qu'un regard!</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> «Le principe de la vie est-il quelque chose de distinct de la -matière?</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> «Le principe de la vie est-il quelque chose de distinct de la +matière?</p> -<p>«Ou bien est-il, sous le nom de propriété de la matière, inhérent à la -matière même?</p> +<p>«Ou bien est-il, sous le nom de propriété de la matière, inhérent à la +matière même?</p> -<p>«La question, ainsi posée et acceptée, est exactement la même pour le +<p>«La question, ainsi posée et acceptée, est exactement la même pour le principe de la vie morale que pour le principe de la vie corporelle.</p> -<p>«On n'hésite pas plus à dire de la <span class="smcap">VERTU</span> que de la divisibilité, -qu'elle est une propriété de la matière. Le principe une fois admis, -que tout est matière, et rien que matière en nous, cette conséquence -est naturelle. Il y a même, à la déduire ouvertement et à la soutenir, +<p>«On n'hésite pas plus à dire de la <span class="smcap">VERTU</span> que de la divisibilité, +qu'elle est une propriété de la matière. Le principe une fois admis, +que tout est matière, et rien que matière en nous, cette conséquence +est naturelle. Il y a même, à la déduire ouvertement et à la soutenir, quand on croit le principe, un certain courage et une franchise plus -honorables que l'indifférence.</p> +honorables que l'indifférence.</p> -<p>«Il ne s'agit donc pas ici d'une simple dispute de mots, comme il -semble à quelques esprits aveugles ou distraits; sous le voile des -mots, la question est posée sur des substances: ici, substance -matérielle, qu'admettent également les deux doctrines; là, substance -d'une autre nature, et d'une nature supérieure, dont la matière n'est +<p>«Il ne s'agit donc pas ici d'une simple dispute de mots, comme il +semble à quelques esprits aveugles ou distraits; sous le voile des +mots, la question est posée sur des substances: ici, substance +matérielle, qu'admettent également les deux doctrines; là , substance +d'une autre nature, et d'une nature supérieure, dont la matière n'est que le support.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> «Il ne faut pas nous le dissimuler, messieurs: ce n'est rien +<p><span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> «Il ne faut pas nous le dissimuler, messieurs: ce n'est rien moins que l'ordre moral qui est en question sous les deux doctrines contraires.</p> -<p>«Dans un cas, les destinées de l'homme sont celles de la matière: la -vie humaine est un écoulement, qui commence à l'organisation, qui -finit à la dissolution, et qui s'épanche, comme le fleuve, sur une -pente fatale, des glaciers à l'Océan.</p> +<p>«Dans un cas, les destinées de l'homme sont celles de la matière: la +vie humaine est un écoulement, qui commence à l'organisation, qui +finit à la dissolution, et qui s'épanche, comme le fleuve, sur une +pente fatale, des glaciers à l'Océan.</p> -<p>«Dans l'autre cas, les destinées, ou plutôt les prédestinations de -l'homme, rarement réalisées, sont celles du principe supérieur -supporté par la matière; dans la mesure même où l'homme entre en -possession de ce principe supérieur, il en partage la nature et les -destinées, et par les responsabilités d'ici-bas, et par les espérances +<p>«Dans l'autre cas, les destinées, ou plutôt les prédestinations de +l'homme, rarement réalisées, sont celles du principe supérieur +supporté par la matière; dans la mesure même où l'homme entre en +possession de ce principe supérieur, il en partage la nature et les +destinées, et par les responsabilités d'ici-bas, et par les espérances immortelles.</p> -<p>«Il n'est pas un des sentiments, pas une des pensées, pas un des actes -de l'homme, sur lesquels la doctrine acceptée ne retentisse, à l'insu -même de l'homme;</p> +<p>«Il n'est pas un des sentiments, pas une des pensées, pas un des actes +de l'homme, sur lesquels la doctrine acceptée ne retentisse, à l'insu +même de l'homme;</p> -<p>«Comme il n'est pas une seule des réactions chimiques d'un corps, sur -laquelle ne rejaillisse <span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> sa simplicité ou sa dualité de +<p>«Comme il n'est pas une seule des réactions chimiques d'un corps, sur +laquelle ne rejaillisse <span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> sa simplicité ou sa dualité de composition.</p> -<p>«Introduisez votre doctrine dans la loi, interdisez aux juges la -recherche du principe des actes, et à l'instant même où l'intention -s'évanouit, où il ne reste plus que l'organisme du fait, toute -moralité s'évanouit avec elle, et l'homicide par imprudence devient -l'égal du meurtre avec préméditation. Introduisez dans les mœurs -votre abstention de la recherche des causes, et bientôt, des deux -éléments prédestinés de tout acte humain, l'intention morale et +<p>«Introduisez votre doctrine dans la loi, interdisez aux juges la +recherche du principe des actes, et à l'instant même où l'intention +s'évanouit, où il ne reste plus que l'organisme du fait, toute +moralité s'évanouit avec elle, et l'homicide par imprudence devient +l'égal du meurtre avec préméditation. Introduisez dans les mœurs +votre abstention de la recherche des causes, et bientôt, des deux +éléments prédestinés de tout acte humain, l'intention morale et l'action, le droit et le fait, il ne reste plus que le fait.</p> -<p>«Prise à ce sommet humain de la vie, c'est-à-dire aux régions morales -de l'échelle vitale universelle, la question du principe de la vie +<p>«Prise à ce sommet humain de la vie, c'est-à -dire aux régions morales +de l'échelle vitale universelle, la question du principe de la vie n'est donc pas oiseuse.</p> -<p>«Mais ce sommet est préparé par tout ce qui précède, et la question de -matière pure ou de principe incorporé dans la matière est la même à -tous les degrés de l'échelle.</p> +<p>«Mais ce sommet est préparé par tout ce qui précède, et la question de +matière pure ou de principe incorporé dans la matière est la même à +tous les degrés de l'échelle.</p> -<p>«Les principes incorporés peuvent varier et varient, en effet, à -chacun de ces degrés; mais la question de l'incorporation, -c'est-à-dire <span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> de la simplicité ou de la dualité de substance, -est partout la même.</p> +<p>«Les principes incorporés peuvent varier et varient, en effet, à +chacun de ces degrés; mais la question de l'incorporation, +c'est-à -dire <span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> de la simplicité ou de la dualité de substance, +est partout la même.</p> -<p>«Abordons franchement la question.»</p> +<p>«Abordons franchement la question.»</p> <h4>XX</h4> -<p>«Ces deux états, l'un de <i>pure matière</i>, l'autre de <i>pur esprit</i>, sont -aussi étrangers l'un que l'autre à la nature humaine, formée de leur +<p>«Ces deux états, l'un de <i>pure matière</i>, l'autre de <i>pur esprit</i>, sont +aussi étrangers l'un que l'autre à la nature humaine, formée de leur concours et non de leur exclusion.</p> -<p>«Aussi, ne pouvons-nous les concevoir séparés, que par une violence -faite à la nature des choses, que par l'abstraction, tout -artificielle, de l'esprit du sein de la matière qui le supporte; que -par une séparation fictive de la matière d'avec l'esprit qui la +<p>«Aussi, ne pouvons-nous les concevoir séparés, que par une violence +faite à la nature des choses, que par l'abstraction, tout +artificielle, de l'esprit du sein de la matière qui le supporte; que +par une séparation fictive de la matière d'avec l'esprit qui la vivifie.</p> -<p>«Et c'est cette violence faite à la nature des choses, à la nature -bi-substantielle de l'homme et de tous les êtres de notre univers, qui -a causé l'erreur, également déplorable, du matérialisme, qui confond -la vie avec son support, <span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span> et du mysticisme, qui prétend se -passer de ce support, et qui s'égare dans les fictions de l'esprit +<p>«Et c'est cette violence faite à la nature des choses, à la nature +bi-substantielle de l'homme et de tous les êtres de notre univers, qui +a causé l'erreur, également déplorable, du matérialisme, qui confond +la vie avec son support, <span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span> et du mysticisme, qui prétend se +passer de ce support, et qui s'égare dans les fictions de l'esprit pur.</p> -<p>«Le matérialisme, en effet, n'est arrivé à cette conception de matière -pure que par l'abstraction, c'est-à-dire par la séparation graduelle -de toutes les qualités ou propriétés qu'on observe aux divers degrés -de l'échelle des êtres. Il a dépouillé, en idée, la substance -sensible, de toutes les vertus que la substance supérieure ou -vivifiante lui avait communiquées: de la sensibilité et de la -contractilité de l'animal, des qualités végétatives, des propriétés -chimiques et de la plupart des propriétés physiques des minéraux; et -nous a dit ensuite de cette substance inférieure, réduite à -l'<i>étendue</i> et à l'<i>inertie</i>: voilà la matière dans son état primitif.</p> - -<p>«Le matérialisme ne s'est pas aperçu qu'il donnait ainsi lui-même et -la preuve indirecte de son insuffisance à expliquer les phénomènes de -la vie, par la matière, c'est-à-dire par la substance réduite aux deux -seules propriétés de l'étendue et de l'inertie; et la preuve directe -de la nécessité et de la réalité d'une <span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span> autre substance: car -comment l'étendue et l'inertie, combinées de toutes les façons, -pourraient-elles engendrer ce qui est contraire à leur nature? -l'étendue: l'unité indivisible de la pensée? l'inertie: les activités +<p>«Le matérialisme, en effet, n'est arrivé à cette conception de matière +pure que par l'abstraction, c'est-à -dire par la séparation graduelle +de toutes les qualités ou propriétés qu'on observe aux divers degrés +de l'échelle des êtres. Il a dépouillé, en idée, la substance +sensible, de toutes les vertus que la substance supérieure ou +vivifiante lui avait communiquées: de la sensibilité et de la +contractilité de l'animal, des qualités végétatives, des propriétés +chimiques et de la plupart des propriétés physiques des minéraux; et +nous a dit ensuite de cette substance inférieure, réduite à +l'<i>étendue</i> et à l'<i>inertie</i>: voilà la matière dans son état primitif.</p> + +<p>«Le matérialisme ne s'est pas aperçu qu'il donnait ainsi lui-même et +la preuve indirecte de son insuffisance à expliquer les phénomènes de +la vie, par la matière, c'est-à -dire par la substance réduite aux deux +seules propriétés de l'étendue et de l'inertie; et la preuve directe +de la nécessité et de la réalité d'une <span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span> autre substance: car +comment l'étendue et l'inertie, combinées de toutes les façons, +pourraient-elles engendrer ce qui est contraire à leur nature? +l'étendue: l'unité indivisible de la pensée? l'inertie: les activités vitales de toute sorte?</p> -<p>«L'inertie, d'ailleurs, n'est pas une propriété, mais la négation de -toute propriété; c'est l'état où l'auteur de la Genèse se représente -la terre avant la vivification par l'esprit créateur: <i>Terra autem +<p>«L'inertie, d'ailleurs, n'est pas une propriété, mais la négation de +toute propriété; c'est l'état où l'auteur de la Genèse se représente +la terre avant la vivification par l'esprit créateur: <i>Terra autem erat inanis et vacua.</i></p> -<p>«Mais, pour passer de cet état d'inertie à l'état opposé qui se -définit par des propriétés, il a fallu nécessairement que les vertus -dont la matière était dénuée par elle-même lui fussent communiquées. +<p>«Mais, pour passer de cet état d'inertie à l'état opposé qui se +définit par des propriétés, il a fallu nécessairement que les vertus +dont la matière était dénuée par elle-même lui fussent communiquées. Je ne cherche en ce moment ni par qui, ni par quoi, ni comment; je -saisis au passage le fait irrécusable de la dualité, là où était la -simplicité; je constate le flagrant délit des vertus au sein même de -l'incapacité de toute vertu; par conséquent, l'intervention d'un -supérieur dans le sein même de l'inférieur, et je dis, avec l'autorité -de l'évidence: Les propriétés ultérieures de la matière sur +saisis au passage le fait irrécusable de la dualité, là où était la +simplicité; je constate le flagrant délit des vertus au sein même de +l'incapacité de toute vertu; par conséquent, l'intervention d'un +supérieur dans le sein même de l'inférieur, et je dis, avec l'autorité +de l'évidence: Les propriétés ultérieures de la matière sur lesquelles vous vous appuyez pour <span class="pagenum"><a id="page482" name="page482"></a>(p. 482)</span> repousser tout principe -étranger à la matière, sont la chose même que vous niez, sont les -manifestations logiques de ce principe même que vous essayez vainement -de dissimuler, d'absorber dans la matière, croyant par là vous éviter -de le reconnaître.</p> - -<p>«Et c'est vous-même qui, en défaisant par abstraction et pièce à pièce -l'œuvre de la vie, en dépouillant la matière des propriétés qu'elle -n'a pu se donner elle-même, c'est vous-même qui faites la preuve, par -analyse, de l'intervention nécessaire et progressive d'un agent de la +étranger à la matière, sont la chose même que vous niez, sont les +manifestations logiques de ce principe même que vous essayez vainement +de dissimuler, d'absorber dans la matière, croyant par là vous éviter +de le reconnaître.</p> + +<p>«Et c'est vous-même qui, en défaisant par abstraction et pièce à pièce +l'œuvre de la vie, en dépouillant la matière des propriétés qu'elle +n'a pu se donner elle-même, c'est vous-même qui faites la preuve, par +analyse, de l'intervention nécessaire et progressive d'un agent de la vie.</p> -<p>«Ramenons donc tous les êtres et tous les phénomènes de la vie, de ces -abstractions matérialistes et mystiques, aussi fausses l'une que -l'autre, à leur véritable nature, formée du concours de deux +<p>«Ramenons donc tous les êtres et tous les phénomènes de la vie, de ces +abstractions matérialistes et mystiques, aussi fausses l'une que +l'autre, à leur véritable nature, formée du concours de deux substances.</p> -<p>«Je sens profondément et sûrement que ces deux termes sont partout au -fond de la vie; car la vie est partout, toujours, proportionnelle à -leur union. Mais, avouables, évidents l'un et l'autre au sens intime, -dans le fait substantiel de leur <i>être</i>, ils sont aussi -insaisissables, aussi indéfinissables l'un que l'autre, <span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span> dans -leur état primitif ou essentiel; tellement que nous ne savons les -définir que par opposition l'un à l'autre: La matière, disons-nous, -est l'opposé de l'esprit, l'esprit est l'opposé de la matière.</p> - -<p>«Pour moi, l'essence saisissable de leurs caractères relatifs est là: -que l'un est supérieur à l'autre et, par conséquent, prédestiné sur +<p>«Je sens profondément et sûrement que ces deux termes sont partout au +fond de la vie; car la vie est partout, toujours, proportionnelle à +leur union. Mais, avouables, évidents l'un et l'autre au sens intime, +dans le fait substantiel de leur <i>être</i>, ils sont aussi +insaisissables, aussi indéfinissables l'un que l'autre, <span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span> dans +leur état primitif ou essentiel; tellement que nous ne savons les +définir que par opposition l'un à l'autre: La matière, disons-nous, +est l'opposé de l'esprit, l'esprit est l'opposé de la matière.</p> + +<p>«Pour moi, l'essence saisissable de leurs caractères relatifs est là : +que l'un est supérieur à l'autre et, par conséquent, prédestiné sur l'autre.</p> -<p>«Ce <i>quod divinum</i> qui s'ajoute progressivement à la matière inerte, -qui est la substance même des propriétés progressives qu'elle -manifeste aux divers degrés de l'échelle, cette substance -<i>supérieure</i><span class="lspaced1">...........................</span> +<p>«Ce <i>quod divinum</i> qui s'ajoute progressivement à la matière inerte, +qui est la substance même des propriétés progressives qu'elle +manifeste aux divers degrés de l'échelle, cette substance +<i>supérieure</i><span class="lspaced1">...........................</span> </p> -<p>«Mais si ces principes (âme et matière, vie et mort) sont divers, me -dites-vous, où est dans l'organisme vivant le siége organique de la -vie?»</p> +<p>«Mais si ces principes (âme et matière, vie et mort) sont divers, me +dites-vous, où est dans l'organisme vivant le siége organique de la +vie?»</p> <h4><span class="pagenum"><a id="page484" name="page484"></a>(p. 484)</span> XXI</h4> -<p>«Je réponds: Votre question n'est qu'une nouvelle violation de la -nature réelle des choses.</p> - -<p>«Le siége organique d'un principe est partout où est sa logique, et sa -logique est partout où il a pris, par elle, possession de la matière. -Il n'est pas un point vivant de mon organisme corporel où mon principe -vital organique ne soit, ne règne et ne gouverne par sa logique. Ne -dites-vous pas vous-même que «l'état vital s'exprime dans la -conscience par une affection permanente, <i>vaguement localisée dans -tous les points à la fois de la masse vivante et animée?</i>»</p> - -<p>«Où est le siége d'un principe de civilisation dans les sociétés -humaines, du principe chrétien, par exemple? Il est partout où sa -logique s'est emparée des choses humaines, <span class="pagenum"><a id="page485" name="page485"></a>(p. 485)</span> partout où la vie -chrétienne a pénétré, c'est-à-dire dans tous les actes chrétiens.</p> - -<p>«Mais, au-dessus des phénomènes physiologiques qui m'affirment un -principe vital organique, j'observe, dans une région supérieure de mon -être, un autre ordre de phénomènes parfaitement distincts des -précédents, les phénomènes psychiques, source de tout idéal en moi, -qui m'affirment un autre principe. Ce principe, ce demi-dieu créateur -de nos pensées et de nos actes, dont mon corps est le temple, dont ma -conscience est le sanctuaire, je ne l'aperçois pas seulement en -conclusion logique, je le sens en moi de si près et dans une intimité -si absolue avec moi-même, que je le reconnais pour être ce moi -lui-même qui sent, qui comprend, qui veut et qui parle en ce moment.</p> - -<p>«Ce principe, je n'en connais pas la nature essentielle, je ne cherche -pas ici comment il s'est constitué; le nom qu'on lui donne m'importe -peu; ce qui m'importe, c'est l'irrécusabilité de son être et sa -souveraineté incontestable sur le monde de mes sentiments, de mes -pensées, de mes volontés, de mes expressions <span class="pagenum"><a id="page486" name="page486"></a>(p. 486)</span> diverses, qu'il -gouverne par sa logique.»</p> - -<p>Voilà pour la vie.</p> +<p>«Je réponds: Votre question n'est qu'une nouvelle violation de la +nature réelle des choses.</p> + +<p>«Le siége organique d'un principe est partout où est sa logique, et sa +logique est partout où il a pris, par elle, possession de la matière. +Il n'est pas un point vivant de mon organisme corporel où mon principe +vital organique ne soit, ne règne et ne gouverne par sa logique. Ne +dites-vous pas vous-même que «l'état vital s'exprime dans la +conscience par une affection permanente, <i>vaguement localisée dans +tous les points à la fois de la masse vivante et animée?</i>»</p> + +<p>«Où est le siége d'un principe de civilisation dans les sociétés +humaines, du principe chrétien, par exemple? Il est partout où sa +logique s'est emparée des choses humaines, <span class="pagenum"><a id="page485" name="page485"></a>(p. 485)</span> partout où la vie +chrétienne a pénétré, c'est-à -dire dans tous les actes chrétiens.</p> + +<p>«Mais, au-dessus des phénomènes physiologiques qui m'affirment un +principe vital organique, j'observe, dans une région supérieure de mon +être, un autre ordre de phénomènes parfaitement distincts des +précédents, les phénomènes psychiques, source de tout idéal en moi, +qui m'affirment un autre principe. Ce principe, ce demi-dieu créateur +de nos pensées et de nos actes, dont mon corps est le temple, dont ma +conscience est le sanctuaire, je ne l'aperçois pas seulement en +conclusion logique, je le sens en moi de si près et dans une intimité +si absolue avec moi-même, que je le reconnais pour être ce moi +lui-même qui sent, qui comprend, qui veut et qui parle en ce moment.</p> + +<p>«Ce principe, je n'en connais pas la nature essentielle, je ne cherche +pas ici comment il s'est constitué; le nom qu'on lui donne m'importe +peu; ce qui m'importe, c'est l'irrécusabilité de son être et sa +souveraineté incontestable sur le monde de mes sentiments, de mes +pensées, de mes volontés, de mes expressions <span class="pagenum"><a id="page486" name="page486"></a>(p. 486)</span> diverses, qu'il +gouverne par sa logique.»</p> + +<p>Voilà pour la vie.</p> <h4>XXII</h4> -<p>Cette belle ébauche de vérité révèle, dans l'homme qui a su la penser -et qui a osé l'écrire, autant de hardiesse d'instinct que de -profondeur de réflexion. C'est la métaphysique du <i>mystère</i>; il n'y en -a pas d'autre. L'homme qui prétend tout expliquer par un seul mot +<p>Cette belle ébauche de vérité révèle, dans l'homme qui a su la penser +et qui a osé l'écrire, autant de hardiesse d'instinct que de +profondeur de réflexion. C'est la métaphysique du <i>mystère</i>; il n'y en +a pas d'autre. L'homme qui prétend tout expliquer par un seul mot n'est pas digne d'en comprendre deux. Le <i>Cosmos</i> de M. <span class="smcap">Fournet</span> (c'est -le nom du jeune médecin français qui a écrit ces belles lignes) -éclaire plus le <i>Cosmos</i> du savant prussien que l'intelligence -n'éclaire la matière inerte des époques. Qu'il pense et qu'il écrive -encore: ses conjectures sont l'aurore des vérités qu'il découvrira. Il -est entré hardiment dans la logique de Dieu, qui est mystère. Je +le nom du jeune médecin français qui a écrit ces belles lignes) +éclaire plus le <i>Cosmos</i> du savant prussien que l'intelligence +n'éclaire la matière inerte des époques. Qu'il pense et qu'il écrive +encore: ses conjectures sont l'aurore des vérités qu'il découvrira. Il +est entré hardiment dans la logique de Dieu, qui est mystère. Je trouve <span class="pagenum"><a id="page487" name="page487"></a>(p. 487)</span> aussi sous sa plume le mot dont j'avais besoin et que -la nature divine du sujet me suggère pour mon <i>Cosmos</i>, à moi. Celui -de M. de Humboldt ne mérite que le nom d'histoire naturelle. Le -<i>Cosmos</i> a une âme, comme l'homme; cette âme, c'est sa loi. Cette loi -est évidente, mais ne peut être comprise que par celui dont elle -émane. Les hommes et tous les siècles lui ont donné son vrai nom: -Mystère, Humboldt!</p> +la nature divine du sujet me suggère pour mon <i>Cosmos</i>, à moi. Celui +de M. de Humboldt ne mérite que le nom d'histoire naturelle. Le +<i>Cosmos</i> a une âme, comme l'homme; cette âme, c'est sa loi. Cette loi +est évidente, mais ne peut être comprise que par celui dont elle +émane. Les hommes et tous les siècles lui ont donné son vrai nom: +Mystère, Humboldt!</p> -<p>Je le rétablis et je dis humblement:</p> +<p>Je le rétablis et je dis humblement:</p> -<p><i>Matière et pensée</i> forment le monde.</p> +<p><i>Matière et pensée</i> forment le monde.</p> -<p>Mais la matière, soit qu'elle soit composée des mêmes éléments en -<i>ignition</i> que supposait M. de Humboldt, soit qu'elle soit composée -d'autres éléments inconnus, mais toujours matière, n'est pas <i>Dieu</i>. +<p>Mais la matière, soit qu'elle soit composée des mêmes éléments en +<i>ignition</i> que supposait M. de Humboldt, soit qu'elle soit composée +d'autres éléments inconnus, mais toujours matière, n'est pas <i>Dieu</i>. Elle n'est ni infinie, ni indivisible, ni parfaite. Elle est -périssable. Elle ne peut par conséquent être <i>cause</i>; elle est effet.</p> +périssable. Elle ne peut par conséquent être <i>cause</i>; elle est effet.</p> -<p>La pensée seule est Dieu. La pensée est créatrice.</p> +<p>La pensée seule est Dieu. La pensée est créatrice.</p> -<p>C'est donc la pensée divine qui, s'associant avec la matière créée par +<p>C'est donc la pensée divine qui, s'associant avec la matière créée par Dieu, forme le monde.</p> -<p>Dieu, en appliquant sa pensée ou sa volonté <span class="pagenum"><a id="page488" name="page488"></a>(p. 488)</span> à la matière ou -au <i>néant</i> sorti de ses mains, lui a imprimé ses qualités ou ses lois: -étendue, poids, grandeur relative, et sa forme, et ses limites, et sa +<p>Dieu, en appliquant sa pensée ou sa volonté <span class="pagenum"><a id="page488" name="page488"></a>(p. 488)</span> à la matière ou +au <i>néant</i> sorti de ses mains, lui a imprimé ses qualités ou ses lois: +étendue, poids, grandeur relative, et sa forme, et ses limites, et sa gravitation, et sa vie, et sa mort, et sa transformation quand sa vie est accomplie.</p> -<p>Tout ce que les yeux ou le télescope nous permettent de discerner de -ses lois, dans les espaces astronomiques de l'étendue infinie de -l'éther, n'est que la volonté absolue et mystérieuse de Dieu qu'il a -commandé et commande d'exécuter à l'infini matériel de ces mondes +<p>Tout ce que les yeux ou le télescope nous permettent de discerner de +ses lois, dans les espaces astronomiques de l'étendue infinie de +l'éther, n'est que la volonté absolue et mystérieuse de Dieu qu'il a +commandé et commande d'exécuter à l'infini matériel de ces mondes flottants.</p> -<p>Ces mondes nous paraissent petits ou grands, relativement à nous comme -matière; mais en réalité, et par rapport à Dieu qui les crée et qui -les gouverne, ils ne sont ni grands ni petits. L'égalité de leur -création et de leur illusion les nivelle, ils sont tous l'œuvre de -Dieu et les exécuteurs de ses volontés qui sont leurs lois.</p> +<p>Ces mondes nous paraissent petits ou grands, relativement à nous comme +matière; mais en réalité, et par rapport à Dieu qui les crée et qui +les gouverne, ils ne sont ni grands ni petits. L'égalité de leur +création et de leur illusion les nivelle, ils sont tous l'œuvre de +Dieu et les exécuteurs de ses volontés qui sont leurs lois.</p> -<p>Ils ont tous, depuis le soleil jusqu'à l'imperceptible animalcule vêtu -d'une impalpable poussière de matière, la même dignité, la même -sainteté, œuvre de Dieu!</p> +<p>Ils ont tous, depuis le soleil jusqu'à l'imperceptible animalcule vêtu +d'une impalpable poussière de matière, la même dignité, la même +sainteté, œuvre de Dieu!</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page489" name="page489"></a>(p. 489)</span> Dieu leur a donné à tous un atome ou un monde de matière, et +<p><span class="pagenum"><a id="page489" name="page489"></a>(p. 489)</span> Dieu leur a donné à tous un atome ou un monde de matière, et une parcelle ou un monde d'intelligence, selon les desseins qu'il a sur eux. Aux derniers l'instinct, aux seconds la sensation, aux -premiers la liberté méritoire.</p> +premiers la liberté méritoire.</p> -<p>Leur partie matérielle se disperse à leur mort.</p> +<p>Leur partie matérielle se disperse à leur mort.</p> -<p>Leur partie animée, intelligente, méritante, leur <i>âme</i> survit tout -entière, et va animer, selon ses perfections ou ses imperfections -acquises, d'autres éléments ou portions d'éléments matériels. C'est ce +<p>Leur partie animée, intelligente, méritante, leur <i>âme</i> survit tout +entière, et va animer, selon ses perfections ou ses imperfections +acquises, d'autres éléments ou portions d'éléments matériels. C'est ce qu'on appelle ciel ou enfer.</p> -<p>La mort étend son linceul sur ce <i>mystère</i>, et l'existence -s'accomplit, ou recommence, au gré des desseins mystérieux de Dieu!</p> +<p>La mort étend son linceul sur ce <i>mystère</i>, et l'existence +s'accomplit, ou recommence, au gré des desseins mystérieux de Dieu!</p> <h4>XXIII</h4> -<p>Mais tout est mystère incompréhensible dans ce <i>Cosmos</i>, où -l'existence, la volonté, la <span class="pagenum"><a id="page490" name="page490"></a>(p. 490)</span> Providence de Dieu, le mystère de -son action divine et absolue, sont eux-mêmes le mystère nécessaire, +<p>Mais tout est mystère incompréhensible dans ce <i>Cosmos</i>, où +l'existence, la volonté, la <span class="pagenum"><a id="page490" name="page490"></a>(p. 490)</span> Providence de Dieu, le mystère de +son action divine et absolue, sont eux-mêmes le mystère nécessaire, mais inexplicite.</p> -<p>Ôter les mystères de ce <i>Cosmos</i>, c'est ôter Dieu du monde, -c'est-à-dire la vérité et la vertu.</p> +<p>Ôter les mystères de ce <i>Cosmos</i>, c'est ôter Dieu du monde, +c'est-à -dire la vérité et la vertu.</p> -<p>Donc il n'y a point de matière sans mystère, car qui l'aurait créée?</p> +<p>Donc il n'y a point de matière sans mystère, car qui l'aurait créée?</p> -<p>Point de lois physiques sans mystère, car qui les aurait données?</p> +<p>Point de lois physiques sans mystère, car qui les aurait données?</p> -<p>Point d'<i>âme</i> sans mystère, car qui l'aurait allumée et éteinte?</p> +<p>Point d'<i>âme</i> sans mystère, car qui l'aurait allumée et éteinte?</p> -<p>Rien sans <i>mystère</i>, car le nom de mystère est le nom de la volonté ou +<p>Rien sans <i>mystère</i>, car le nom de mystère est le nom de la volonté ou de l'action de Dieu dans les deux mondes, le monde physique et le -monde de l'âme.</p> +monde de l'âme.</p> -<p>Nier le mystère, c'est plus que nier la matière et l'intelligence; -c'est presque nier l'existence et l'autorité de Dieu. C'est nier la +<p>Nier le mystère, c'est plus que nier la matière et l'intelligence; +c'est presque nier l'existence et l'autorité de Dieu. C'est nier la logique.</p> -<p>Sans le mystère, je vous défie d'expliquer un atome.</p> +<p>Sans le mystère, je vous défie d'expliquer un atome.</p> -<p>Avec les mystères, tout s'explique, depuis Dieu lui-même jusqu'aux -lois physiques et intellectuelles dans les phénomènes qui <span class="pagenum"><a id="page491" name="page491"></a>(p. 491)</span> -composent, en découlant de lui, son véritable <i>Cosmos</i>.</p> +<p>Avec les mystères, tout s'explique, depuis Dieu lui-même jusqu'aux +lois physiques et intellectuelles dans les phénomènes qui <span class="pagenum"><a id="page491" name="page491"></a>(p. 491)</span> +composent, en découlant de lui, son véritable <i>Cosmos</i>.</p> -<p>J'ajoute la loi des lois, la loi morale de la création intelligente et +<p>J'ajoute la loi des lois, la loi morale de la création intelligente et libre.</p> -<p>La vertu est fille de la vérité!</p> +<p>La vertu est fille de la vérité!</p> -<p>Chaque vérité impose un devoir.</p> +<p>Chaque vérité impose un devoir.</p> <p>Le <i>Cosmos</i> est un <i>Tout</i>.</p> -<p>La matière n'explique rien. Jetez dans votre creuset tous vos -éléments; nommez-les comme vous voudrez, analysez-les!</p> +<p>La matière n'explique rien. Jetez dans votre creuset tous vos +éléments; nommez-les comme vous voudrez, analysez-les!</p> -<p>Vous ne trouverez sûrement au fond du creuset qu'une énigme.</p> +<p>Vous ne trouverez sûrement au fond du creuset qu'une énigme.</p> -<p>Est-ce qu'une énigme explique un monde?</p> +<p>Est-ce qu'une énigme explique un monde?</p> -<p>Elle ne fait qu'ajouter à l'insolubilité des choses l'insolubilité des +<p>Elle ne fait qu'ajouter à l'insolubilité des choses l'insolubilité des doctrines soi-disant scientifiques.</p> -<p>Quant à la conscience, il n'y en a plus! Est-ce que la conscience -serait éclairée par une énigme?</p> +<p>Quant à la conscience, il n'y en a plus! Est-ce que la conscience +serait éclairée par une énigme?</p> -<p>Et sans conscience, qu'est le bien et le mal, l'honnête et le -déshonnête, le vice et la vertu dans l'univers?</p> +<p>Et sans conscience, qu'est le bien et le mal, l'honnête et le +déshonnête, le vice et la vertu dans l'univers?</p> -<p>Vous voyez donc que votre prétendue science est obligée de se -désavouer elle-même et de recourir au mystère de son instinct inné -pour croire à quelque chose de surnaturel, au <span class="pagenum"><a id="page492" name="page492"></a>(p. 492)</span> bien ou au mal -moral sur lequel la science matérielle ne dit rien!</p> +<p>Vous voyez donc que votre prétendue science est obligée de se +désavouer elle-même et de recourir au mystère de son instinct inné +pour croire à quelque chose de surnaturel, au <span class="pagenum"><a id="page492" name="page492"></a>(p. 492)</span> bien ou au mal +moral sur lequel la science matérielle ne dit rien!</p> -<p>Car, si votre <i>Cosmos</i> matériel ne dit rien de ce qui est nécessaire à +<p>Car, si votre <i>Cosmos</i> matériel ne dit rien de ce qui est nécessaire à l'homme, il n'est pas humain, il n'est ni humain ni divin, il n'est rien.</p> -<p>C'est un néant savant, qui est forcé de recourir au mystère ou de -désavouer Dieu.</p> +<p>C'est un néant savant, qui est forcé de recourir au mystère ou de +désavouer Dieu.</p> -<p>C'est un transcendant blasphème!</p> +<p>C'est un transcendant blasphème!</p> -<p>Voilà la fin de tout!</p> +<p>Voilà la fin de tout!</p> <p>Quelle fin!</p> <h4>XXIV</h4> -<p>—Mais un mystère, me direz-vous, est la confession de notre +<p>—Mais un mystère, me direz-vous, est la confession de notre ignorance.</p> -<p>—Oui, le mystère mesure toute la distance incommensurable qui existe +<p>—Oui, le mystère mesure toute la distance incommensurable qui existe et qui doit exister entre le mode d'action de Dieu sur les mondes et l'ignorance de l'homme.</p> -<p>Si Dieu n'était pas Dieu, il ne serait pas mystère.</p> +<p>Si Dieu n'était pas Dieu, il ne serait pas mystère.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page493" name="page493"></a>(p. 493)</span> Tout serait clair comme le jour, palpable comme la pierre, -compréhensible comme la main qui contient ce que l'œil juge.</p> +compréhensible comme la main qui contient ce que l'œil juge.</p> -<p>Mais il est Dieu, et par conséquent il agit en tout d'une manière -incompréhensible à notre misère morale. Quel rapport peut-il exister -entre le créateur et le créé?</p> +<p>Mais il est Dieu, et par conséquent il agit en tout d'une manière +incompréhensible à notre misère morale. Quel rapport peut-il exister +entre le créateur et le créé?</p> -<p>Aucun, si ce n'est ce mot qui fait incliner toute tête: <span class="smcap">Mystère</span>!</p> +<p>Aucun, si ce n'est ce mot qui fait incliner toute tête: <span class="smcap">Mystère</span>!</p> <p>On le conclut, on le prononce, on adore, on croit, et l'on vit en paix -jusqu'à ce qu'une seconde vie nous introduise dans un autre mystère!</p> +jusqu'à ce qu'une seconde vie nous introduise dans un autre mystère!</p> -<p>Il est permis de le chercher, il est interdit de le découvrir.</p> +<p>Il est permis de le chercher, il est interdit de le découvrir.</p> <p>On ne peut que le conjecturer: la conjecture n'est point orgueilleuse; elle est l'humiliation de la raison.</p> <p>Voici la mienne:</p> -<p>Dieu, l'auteur des choses créées, n'est pas matière et ne peut pas -être matière, car la matière n'est pas infinie; et lui, Dieu, est +<p>Dieu, l'auteur des choses créées, n'est pas matière et ne peut pas +être matière, car la matière n'est pas infinie; et lui, Dieu, est infini.</p> -<p>Il lui a plu de s'unir pour la visibilité de son être à nos sens avec -ce quelque chose <span class="pagenum"><a id="page494" name="page494"></a>(p. 494)</span> d'imparfait, de borné, de court, de -divisible, que nous appelons <i>matière</i>!</p> +<p>Il lui a plu de s'unir pour la visibilité de son être à nos sens avec +ce quelque chose <span class="pagenum"><a id="page494" name="page494"></a>(p. 494)</span> d'imparfait, de borné, de court, de +divisible, que nous appelons <i>matière</i>!</p> <p>Il lui a plu de lui donner la vie, le mouvement, des lois de mouvement, de gravitude; de rotation, par lesquelles les mondes -visibles opèrent ce qu'il leur commande d'opérer.</p> +visibles opèrent ce qu'il leur commande d'opérer.</p> -<p>Il l'a soumise au temps, qui lui mesure la durée de l'être;</p> +<p>Il l'a soumise au temps, qui lui mesure la durée de l'être;</p> -<p>À la dissolution et à la mort, qui la décomposent et la transforment.</p> +<p>À la dissolution et à la mort, qui la décomposent et la transforment.</p> -<p>Les êtres qu'il a créés dans ces <i>conditions</i> sont aussi nombreux, +<p>Les êtres qu'il a créés dans ces <i>conditions</i> sont aussi nombreux, aussi innombrables, aussi indescriptibles, aussi infinis que sa -pensée.</p> +pensée.</p> -<p>Tous ont un corps, parcelle de matière; tous ont une âme, parcelle +<p>Tous ont un corps, parcelle de matière; tous ont une âme, parcelle d'intelligence.</p> -<p>Les hommes sont un composé; Dieu est simple, parce qu'il est -immatériel dans sa nature.</p> +<p>Les hommes sont un composé; Dieu est simple, parce qu'il est +immatériel dans sa nature.</p> <p>Mais, dans son action, il est non-seulement double, il est -innombrable, il est infini, il est libre parce qu'il est à lui-même sa -propre loi; il n'a de limites que lui-même.</p> +innombrable, il est infini, il est libre parce qu'il est à lui-même sa +propre loi; il n'a de limites que lui-même.</p> <p>Dans son action sur l'univers, pourquoi voulez-vous qu'il soit <i>un</i>? -Savez-vous seulement ce que c'est que son unité ou sa dualité?</p> +Savez-vous seulement ce que c'est que son unité ou sa dualité?</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page495" name="page495"></a>(p. 495)</span> Dites-moi le jour où il a créé cette substance visible qu'on -appelle matière?</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page495" name="page495"></a>(p. 495)</span> Dites-moi le jour où il a créé cette substance visible qu'on +appelle matière?</p> -<p>Qui vous dit que cette substance dont il a formé votre <i>Cosmos</i> est la -même que sa substance invisible à l'œil du corps?</p> +<p>Qui vous dit que cette substance dont il a formé votre <i>Cosmos</i> est la +même que sa substance invisible à l'œil du corps?</p> -<p>Moi, je suis persuadé qu'elle est distincte de Dieu;</p> +<p>Moi, je suis persuadé qu'elle est distincte de Dieu;</p> <p>Et qu'il agit sur les mondes par l'action double de l'esprit et de la -matière.</p> +matière.</p> <h4>XXV</h4> -<p>Dieu est, selon moi, <i>pensée</i>;</p> +<p>Dieu est, selon moi, <i>pensée</i>;</p> -<p>La pensée du monde qui conçoit et qui régit tout.</p> +<p>La pensée du monde qui conçoit et qui régit tout.</p> -<p>La matière n'est que matière.</p> +<p>La matière n'est que matière.</p> -<p>Elle ne pense pas; elle obéit à la pensée divine.</p> +<p>Elle ne pense pas; elle obéit à la pensée divine.</p> -<p>C'est par l'union éternelle ou momentanée de la pensée et de la -matière, c'est par ce mariage surnaturel et fécond, que le monde ou -le <i>Cosmos</i> est formé.</p> +<p>C'est par l'union éternelle ou momentanée de la pensée et de la +matière, c'est par ce mariage surnaturel et fécond, que le monde ou +le <i>Cosmos</i> est formé.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page496" name="page496"></a>(p. 496)</span> Cette union des deux substances, la pensée divine et -l'obéissance matérielle, est le mystère!</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page496" name="page496"></a>(p. 496)</span> Cette union des deux substances, la pensée divine et +l'obéissance matérielle, est le mystère!</p> -<p>Ce mystère explique tout!</p> +<p>Ce mystère explique tout!</p> <p>Il a seul le mot du <i>Cosmos</i>!</p> <p>Celui qui le prononce sait tout!</p> -<p>Il a trouvé le fond de la science, il a le pied sur le solide.</p> +<p>Il a trouvé le fond de la science, il a le pied sur le solide.</p> -<p>Il n'a pas besoin d'en savoir davantage; son âme est satisfaite, son +<p>Il n'a pas besoin d'en savoir davantage; son âme est satisfaite, son esprit est en repos.</p> -<p>Il n'écrit pas de <i>Cosmos</i>; il écrit l'histoire naturelle, la -géographie de la terre ou l'astronomie géographique des cieux.</p> +<p>Il n'écrit pas de <i>Cosmos</i>; il écrit l'histoire naturelle, la +géographie de la terre ou l'astronomie géographique des cieux.</p> <p>Il ne cherche point sa loi morale alors dans la science, qui ne peut -rien lui dire que de matériel.</p> +rien lui dire que de matériel.</p> -<p>Il la trouve dans sa conscience, gravitation mystérieuse, mais -convenable, que Dieu a donnée comme une impulsion constante dans tous +<p>Il la trouve dans sa conscience, gravitation mystérieuse, mais +convenable, que Dieu a donnée comme une impulsion constante dans tous les pays, dans tous les temps, dans toutes les doctrines civiles ou -religieuses, à tous les hommes de bonne volonté.</p> +religieuses, à tous les hommes de bonne volonté.</p> -<p>La <i>conscience</i> est le <i>mystère</i> que nous portons en nous.</p> +<p>La <i>conscience</i> est le <i>mystère</i> que nous portons en nous.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page497" name="page497"></a>(p. 497)</span> Nous ne le comprenons pas, mais nous lui obéissons.</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page497" name="page497"></a>(p. 497)</span> Nous ne le comprenons pas, mais nous lui obéissons.</p> -<p>Le christianisme en a simplifié pour nos siècles la formule morale.</p> +<p>Le christianisme en a simplifié pour nos siècles la formule morale.</p> -<p>Il nous a apporté le mot, non de la <i>science</i>, mais de la +<p>Il nous a apporté le mot, non de la <i>science</i>, mais de la <i>conscience</i>.</p> -<p>Pour tout le reste il a dit comme nous: <i>Mystère</i>!</p> +<p>Pour tout le reste il a dit comme nous: <i>Mystère</i>!</p> <p>Ce mot est terrible pour notre orgueil, mais il <i>est</i> comme Dieu -lui-même, <i>parce qu'il est</i>; il faut le subir ou avec rage ou avec +lui-même, <i>parce qu'il est</i>; il faut le subir ou avec rage ou avec amour.</p> -<p>Avec rage, c'est la révolte et l'impiété;</p> +<p>Avec rage, c'est la révolte et l'impiété;</p> <p>Avec amour, c'est la raison et la vertu.</p> -<p>Peut-on hésiter?</p> +<p>Peut-on hésiter?</p> <h4>XXVI</h4> -<p>Il s'est formé parmi les savants une nouvelle école qui affecte, comme +<p>Il s'est formé parmi les savants une nouvelle école qui affecte, comme des sourds et muets, de n'admettre que ce qu'ils touchent et de -traiter l'existence et le gouvernement du Créateur <span class="pagenum"><a id="page498" name="page498"></a>(p. 498)</span> avec la -plus dédaigneuse indifférence, affectant de tout expliquer sans Dieu -et sans mystère.</p> +traiter l'existence et le gouvernement du Créateur <span class="pagenum"><a id="page498" name="page498"></a>(p. 498)</span> avec la +plus dédaigneuse indifférence, affectant de tout expliquer sans Dieu +et sans mystère.</p> -<p>M. de Humboldt a écrit pour eux et comme eux son <i>Cosmos</i>.</p> +<p>M. de Humboldt a écrit pour eux et comme eux son <i>Cosmos</i>.</p> -<p>Il a enlevé le pivot du monde et il lui a dit: <i>Tournez</i>!</p> +<p>Il a enlevé le pivot du monde et il lui a dit: <i>Tournez</i>!</p> -<p>Les ignorants ont été étonnés, et ils ont dit: «Voyez, c'est admirable -que cela tourne tout seul. Voilà quatre volumes qui nous expliquent -l'univers, et le nom de Dieu n'y est pas même prononcé.</p> +<p>Les ignorants ont été étonnés, et ils ont dit: «Voyez, c'est admirable +que cela tourne tout seul. Voilà quatre volumes qui nous expliquent +l'univers, et le nom de Dieu n'y est pas même prononcé.</p> -<p>«Laissons la divine énigme au fond des espaces, et répétons les vains -mots que nous avons mis à sa place!</p> +<p>«Laissons la divine énigme au fond des espaces, et répétons les vains +mots que nous avons mis à sa place!</p> -<p>«Cela nous suffit!»</p> +<p>«Cela nous suffit!»</p> <h4>XXVII</h4> -<p>Mais cela suffit-il à l'inquiète raison humaine, qui n'a de repos que -quand elle a trouvé son aplomb?</p> +<p>Mais cela suffit-il à l'inquiète raison humaine, qui n'a de repos que +quand elle a trouvé son aplomb?</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page499" name="page499"></a>(p. 499)</span> Mais cela suffit-il à la science, qui n'admet aucun effet +<p><span class="pagenum"><a id="page499" name="page499"></a>(p. 499)</span> Mais cela suffit-il à la science, qui n'admet aucun effet sans cause, et qui voit l'effet universel, le <i>Cosmos</i>, se -désintéressant de la plus grande des causes, son Créateur et son Dieu?</p> +désintéressant de la plus grande des causes, son Créateur et son Dieu?</p> <p>Mais cela suffit-il au malheur, qui voit effacer des astres cet astre -de l'âme, cette divine providence <i>infinie</i> qui compte ses larmes et -ses jours et qui met en réserve ses souffrances pour les changer en -océan de justice, de réparation et de délices au jour éternel où elle -donnera à l'insecte tout ce qu'elle a promis à l'univers pour sa seule +de l'âme, cette divine providence <i>infinie</i> qui compte ses larmes et +ses jours et qui met en réserve ses souffrances pour les changer en +océan de justice, de réparation et de délices au jour éternel où elle +donnera à l'insecte tout ce qu'elle a promis à l'univers pour sa seule existence?</p> -<p>Mais cela suffit-il à l'espérance, qui, en s'approchant chaque jour de -la mort, y marche gaiement pour étancher enfin sa soif d'immortalité?</p> +<p>Mais cela suffit-il à l'espérance, qui, en s'approchant chaque jour de +la mort, y marche gaiement pour étancher enfin sa soif d'immortalité?</p> -<p>Non, si vous mettez en doute l'existence de la providence et la bonté -de Dieu, la création, la conservation, la perfectibilité de ses -œuvres, que votre vie soit une éternelle malédiction, au lieu -d'être une bénédiction sans fin!</p> +<p>Non, si vous mettez en doute l'existence de la providence et la bonté +de Dieu, la création, la conservation, la perfectibilité de ses +œuvres, que votre vie soit une éternelle malédiction, au lieu +d'être une bénédiction sans fin!</p> -<p>Or, votre conscience vous le dit, un Dieu sans évidence serait, s'il -existait, une malédiction sans terme; s'il n'existait pas, le <i>Cosmos</i> -n'existerait pas lui-même!</p> +<p>Or, votre conscience vous le dit, un Dieu sans évidence serait, s'il +existait, une malédiction sans terme; s'il n'existait pas, le <i>Cosmos</i> +n'existerait pas lui-même!</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page500" name="page500"></a>(p. 500)</span> Le mystère est la seule explication du Dieu invisible; le -mystère est la seule explication de la matière elle-même.</p> +<p><span class="pagenum"><a id="page500" name="page500"></a>(p. 500)</span> Le mystère est la seule explication du Dieu invisible; le +mystère est la seule explication de la matière elle-même.</p> -<p>Confessez que tout commence et que tout finit par le mystère, et +<p>Confessez que tout commence et que tout finit par le mystère, et adorez!</p> -<p>Le mystère est le <i>passe-partout</i> des deux mondes!</p> +<p>Le mystère est le <i>passe-partout</i> des deux mondes!</p> <p class="auteur smcap">Lamartine.</p> -<p class="p2 center">FIN DU TOME DIX-NEUVIÈME.</p> +<p class="p2 center">FIN DU TOME DIX-NEUVIÈME.</p> -<p class="p2 center smaller">Paris.—Typogr. de Firmin Didot frères, Imprimeurs de l'Institut et de +<p class="p2 center smaller">Paris.—Typogr. de Firmin Didot frères, Imprimeurs de l'Institut et de la Marine, rue Jacob, 56.</p> <div class="footnote"> <p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> -<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Puis, me tournant droit vers l'autre pôle, je vis la -brillante constellation de quatre étoiles, dont la présence ne se -révèle que par la première paire. Le ciel semblait ravi de voir ses -étincelles.—Ô pays désert et désolé du Nord, vous ne verrez jamais -l'éclat de cette brillante lumière!</p> +<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Puis, me tournant droit vers l'autre pôle, je vis la +brillante constellation de quatre étoiles, dont la présence ne se +révèle que par la première paire. Le ciel semblait ravi de voir ses +étincelles.—Ô pays désert et désolé du Nord, vous ne verrez jamais +l'éclat de cette brillante lumière!</p> <p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> -<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Je dois cette incomparable description de la forêt vierge à -mon éloquent et studieux ami M. Amédée Pichot, rédacteur de la <i>Revue -Britannique</i>, le plus intéressant recueil scientifique et littéraire -de ce siècle, que je lis depuis trente ans en m'instruisant toujours. -Ce recueil est le télescope universel qui rapproche les îles et les +<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Je dois cette incomparable description de la forêt vierge à +mon éloquent et studieux ami M. Amédée Pichot, rédacteur de la <i>Revue +Britannique</i>, le plus intéressant recueil scientifique et littéraire +de ce siècle, que je lis depuis trente ans en m'instruisant toujours. +Ce recueil est le télescope universel qui rapproche les îles et les continents de nous, pour nous faire comprendre le <i>Cosmos</i> intellectuel, le globe pensant.—M. Pichot, qui a traduit Shakespeare -avec un homme d'État de nos jours, est digne de nous traduire +avec un homme d'État de nos jours, est digne de nous traduire Humboldt.</p> </div> <p class="p2 tn">Notes au lecteur de ce fichier digital:</p> -<p class="tn">Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées.</p> -<p class="tn">Les prénoms Guillaume et Alexandre sont intervertis en page 228.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume -19), by Alphonse de Lamartine - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTERATURE, VOL 19 *** - -***** This file should be named 41056-h.htm or 41056-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/0/5/41056/ - -Produced by Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine -P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team -at http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation information page at www.gutenberg.org - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at 809 -North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email -contact links and up to date contact information can be found at the -Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> +<p class="tn">Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> +<p class="tn">Les prénoms Guillaume et Alexandre sont intervertis en page 228.</p> +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41056 ***</div> </body> </html> |
