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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-03-08 16:56:51 -0800 |
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CRÉTINEAU-JOLY. + +(PREMIÈRE PARTIE.) + + +I + +Quelle que soit l'opinion qu'on se fasse du principe divin ou humain +de l'autorité spirituelle ou temporelle de la papauté en Europe, il +est impossible de nier que les papes soient des souverains, soit en +vertu d'un mandat de Dieu, soit en vertu d'une antique tradition +humaine; qu'en vertu du titre surhumain, leur autorité, sous le +rapport spirituel, soit sacrée; et qu'en vertu du titre de possession +humaine et traditionnelle, leur gouvernement soit respectable. Les +gouvernements, monarchies ou républiques, traitent avec eux, leur +envoient des ambassades ou en reçoivent d'eux, concluent des +concordats ou des conventions avec eux, et sont tenus de les exécuter +par le simple respect de leur parole, jusqu'à ce qu'ils soient périmés +ou modifiés d'un consentement commun; en un mot ils gouvernent +légitimement la portion d'empire qui leur a été dévolue sur ce globe. + +_Détrôné pour cause_ de papauté, est un axiome de droit public qui n'a +pas encore été admis sur la terre. + +Qu'on n'admette pas le mélange sacrilége du spirituel et du temporel, +c'est libre à chacun; mais qu'on ne reconnaisse pas le gouvernement +temporel de la papauté parce que le pape exerce comme pape des +fonctions ecclésiastiques à Rome ou ailleurs, c'est confondre les deux +puissances et passer soi-même d'un ordre d'idées dans un autre. Les +papes ont donc comme souverains un gouvernement. + +Or, du moment où les papes ont un gouvernement, ils ont des ministres; +et si au nombre de ces ministres ils ont le bonheur de trouver un +homme supérieur, modéré, dévoué jusqu'à l'exil et jusqu'à la mort, +comme Sully était censé l'être à Henri IV; si ce rare phénix, né dans +la prospérité, éprouvé par les vicissitudes du pouvoir et du temps, +continue pendant vingt-cinq ans, au milieu des fortunes les plus +diverses, en butte aux persécutions les plus acerbes et les plus +odieuses, à partager dans le ministre, sans cause, les adversités de +son maître; si le souverain sensible et reconnaissant a payé de son +amitié constante l'affection, sublime de son ministre, et si ce +gouvernement de l'amitié a donné au monde le touchant exemple du +sentiment dans les affaires, et montré aux peuples que la vertu privée +complète la vertu publique dans le maître comme dans le serviteur; +pourquoi des écrivains honnêtes ne rendraient-ils pas justice et +hommage à ce phénomène si rare dans l'histoire des gouvernements, et +ne proclameraient-ils pas dans Pie VII et dans Consalvi le +gouvernement de l'amitié? + +C'est le véritable nom de ce gouvernement à deux têtes ou plutôt à +deux coeurs, qui a traversé tant d'années de calamités sans se +diviser, après quoi le ministre est mort de douleur de la mort du +souverain, laissant pour toute fortune une tombe sacrée à celui qu'il +a tant aimé. + +Voilà l'histoire exacte du règne pontifical de Pie VII et du ministre +Consalvi. + + +II + +J'ai beaucoup connu et familièrement fréquenté le cardinal-ministre, à +Rome, à différentes époques, sous les auspices de la duchesse de +Devonshire, son amie la plus intime, et j'oserai dire la mienne aussi; +elle m'en a légué une preuve touchante en me léguant une de ses +munificences par son testament. Cette munificence acquit à mes yeux un +triple prix parce qu'elle me fut transmise par madame Récamier, femme +digne de cette société avec les illustrations de Londres, de Paris et +de Rome, et qui m'a légué elle-même un souvenir immortel, le beau +portrait de notre ami commun le duc Matthieu de Montmorency. J'ai été +le témoin confidentiel, dans des circonstances difficiles, de la +mesure, de la sagesse, de l'équilibre de son gouvernement et de +l'impassibilité de son courage. Ce n'était pas seulement un grand +ministre, c'était un grand coeur; j'ai passé avec lui en 1821 les +semaines glissantes où l'armée napolitaine de Pépé et l'armée +autrichienne de Frimont allaient s'aborder à Introdocco et se disputer +les États romains envahis des deux côtés, et où Rome attendait des +hasards d'une bataille son sort et sa révolution; il était aussi calme +que s'il avait eu le secret du destin: «_Experti invicem sumus ego et +fortuna_,» nous disait-il. «Quant au pape, il a touché le fond de +l'adversité à Savone et à Fontainebleau; il ne craint pas de descendre +plus bas, laissant à Dieu sa providence.» N'est-on pas trop heureux, +dans ces agitations des peuples et dans ces oscillations du monde, +d'avoir son devoir marqué par sa place, et ne pouvoir tomber qu'avec +son maître et son ami? + + +III + +J'attendais, je l'avoue, avec impatience le moment où un hasard +quelconque, mais un hasard certain, quoique tardif, ramènerait le nom +du cardinal Consalvi dans la discussion des grands noms de mon époque +pour lui rendre témoignage. Ce jour est arrivé; un homme que je ne +connais pas personnellement, et dont les opinions ne sont, dit-on, pas +les miennes sur beaucoup de choses, M. Crétineau-Joly, vient de +publier un livre intitulé: _Mémoires du cardinal Consalvi._ + +Il ne faut pas qu'on s'y trompe, le titre ne donne pas une idée +précise du livre; bien qu'il soit d'un grand et vif intérêt, il n'a +que très-peu d'analogie avec ce que nous appelons ordinairement +_Mémoires_. Ce sont les mémoires diplomatiques plus que les mémoires +intimes et personnels du cardinal. Cet homme de bien, très-détaché de +lui-même, ne se jugeait pas assez important pour s'occuper +exclusivement de lui et pour en occuper les autres; il se passe +habituellement sous silence; mais, quand il rencontre sur le chemin de +ses souvenirs et de sa plume quelqu'une de ces questions historiques +qui ont agité et l'Église et le monde, telles que le concordat, le +rétablissement du culte en France, le conclave d'où sortit Pie VII, le +voyage du pape à Paris pour y couronner Napoléon, l'emprisonnement de +ce pontife à Savone, sa dure captivité, sa résidence forcée à +Fontainebleau, les désastres de Russie et de Leipsick qui forcèrent +l'empereur à tenter sa réconciliation avec Pie VII et à renoncer à +l'empire des âmes pour recouvrer à demi l'empire des soldats; le +retour du pape à Rome, l'enthousiasme de l'Italie à sa vue, qui le +fait triompher seul à Rome de l'omnipotence indécise de Murat en 1813; +enfin sa restauration spontanée sur son trône: alors Consalvi, +directement ou indirectement mêlé à toutes ces transactions, prend des +notes, les rédige et les confie aux archives du saint-siége pour +éclairer le gouvernement pontifical et traditionnel sur ses intérêts. +Ce sont ces notes authentiques dont le gouvernement romain +d'aujourd'hui a donné communication à M. Crétineau-Joly, et celui-ci +nous les livre à son tour sous le titre de _Mémoires du cardinal +Consalvi_. Elles seraient plus convenablement nommées Mémoires de +l'Église de Rome pendant la persécution de Pie VII, rédigées par son +premier ministre et son ami. Mais elles sont cependant et +effectivement des fragments très-réels et très-véridiques des Mémoires +du cardinal-ministre; il n'y a aucune supercherie, il y a seulement +lacune; ce ne sont pas tous les Mémoires, ce sont les documents +originaux, préparés par le ministre lui-même, pour la rédaction de ses +Mémoires. + +Nous allons suppléer, à l'aide des documents fournis par M. +Crétineau-Joly et par nos notions personnelles, aux commencements de +la vie du cardinal, omis ou trop légèrement relatés dans ce livre, +dont l'objet était plus vaste. + + +IV + +Le cardinal Consalvi naquit à Rome, le 8 juin 1755, et fut baptisé +sous le nom d'Hercule; il était l'aîné de quatre frères et d'une +soeur; son père était le marquis Consalvi, de Rome, et la marquise +Carandini, de Modène, sa mère. Il aurait dû réclamer légalement le nom +de Brunacci, famille plus illustre de Sienne que la famille Consalvi à +Rome; il n'en fit rien par respect pour son père, et persuadé, dit-il, +que la plus précieuse noblesse est celle du coeur et des actions. Il +n'avait que six ans quand il perdit son père; sa mère alla demander +asile à la maison du cardinal Carandini, son frère de prédilection; il +resta, ainsi que ses petits frères, sous la tutelle du marquis +Gregorio Consalvi. Gregorio, avant de mourir, en 1766, les confia à la +tutelle du cardinal Negroni, homme distingué du sacré collége. Ce +cardinal, qui avait été élevé à Urbino par les frères des écoles pies, +envoya ces enfants à Urbino pour y recevoir la même éducation que lui. + +«Une circonstance douloureuse m'éloigna d'Urbino quatre ans après, +avant d'y avoir fini mes études,» dit-il. «Mon second frère, +Jacques-Dominique, y contracta une horrible maladie. On +l'attribua,--je ne veux pas affirmer avec certitude que telle en fut +la cause,--à la brutale férocité d'un religieux, surveillant de la +division (_prefetto della camerata_) où nous nous trouvions. Ce +surveillant frappait avec un gros nerf de boeuf, et pour chaque +peccadille commise dans la journée, les faibles enfants revêtus +seulement de leurs chemises au moment où ils allaient se mettre au +lit. Or moi, qui n'avais que dix ans, j'étais l'un des plus âgés. Mon +pauvre frère se plaignit bientôt d'une douleur très-intense à l'un de +ses genoux, sans aucun signe extérieur tout d'abord; mais peu à peu le +genou se dressa presque jusqu'au menton, et demeura ainsi durant le +reste de sa vie. + +«Ma mère et notre tuteur le firent revenir à Rome pour le soigner. Il +fallut envoyer de Rome à Urbino la litière du Palais pontifical,--on +n'en trouva pas d'autre,--car il était impossible que mon infortuné +frère pût faire ce long trajet sans être porté sur un lit. Arrivé à la +maison maternelle, après avoir langui dans la souffrance et subi une +opération chirurgicale, il mourut vers l'âge de dix ou douze ans et +fut enterré à Saint-Marcel. Le grand amour que je lui avais voué me +fit amèrement ressentir sa perte, bien que je ne fusse que petit +enfant. Mais ce n'était pas le coup le plus douloureux que me +préparait mon triste sort. + +«Le cardinal tuteur, voyant que, par suite de ce trépas, notre mère en +voulait toujours au collége d'Urbino, nous rappela, mon frère André et +moi, pour nous placer dans le collége Nazaréen à Rome, tenu, lui +aussi, par les Scolopii. Mais une circonstance accidentelle ne lui +permit pas de réaliser son projet. Le cardinal Negroni, étant prélat, +avait été auditeur du cardinal duc d'York, alors évêque de Frascati. +Or, ce royal cardinal, fils de Jacques III, roi d'Angleterre, rouvrait +justement alors son séminaire et son collége, qu'il venait de retirer +des mains de la Société de Jésus. Comme il recrutait de jeunes clercs +pour peupler cet établissement, il demanda au cardinal Negroni de nous +y envoyer, lui promettant de nous accorder à tous deux sa protection +spéciale. + +«Le cardinal Negroni ne put pas refuser; il vit même qu'il commençait +notre fortune en nous plaçant sous la protection d'un aussi puissant +personnage. + +«Nous fûmes installés dans le collége de Frascati au mois de juillet +1771 pour y terminer nos études. J'acquis de la sorte les faveurs et +l'amour infini dont, à dater de ce moment, le cardinal duc d'York +m'honora jusqu'à la dernière heure de sa vie. Je restai à Frascati +environ cinq ans et demi; j'y terminai la rhétorique, la philosophie, +les mathématiques et la théologie. J'eus le bonheur d'avoir en +rhétorique, en philosophie et en mathématiques deux excellents +professeurs, et j'appellerai même le second très-excellent. Je puis +bien dire que c'est à lui que je dois presque entièrement ce +discernement, cette critique, ce jugement sûr,--si toutefois j'en ai +un peu,--que l'indulgence des autres, bien plus que la vérité, a fait +quelquefois remarquer en moi. Je prie ceux qui par hasard parcourront +ces lignes de regarder ce que je dis à ce sujet comme un effet de ma +reconnaissance pour le maître auquel je rapporte le peu que je sais, +et non comme une louange de ma propre personne. C'était un homme d'un +rare mérite: il connaissait la philosophie, les mathématiques, la +théologie et les belles-lettres, et j'ai rarement vu quelqu'un digne +de lui être comparé. + +«Je contractai au collége de Frascati une maladie très-sérieuse qui +interrompit mes études pendant quelques mois, et non sans me causer +un véritable préjudice. Je fus appelé à Rome et placé par mon tuteur +dans la maison maternelle, afin de m'y rétablir. Je retournai ensuite +au collége. Je fis cette maladie au printemps de 1774, et je me +trouvais en convalescence à l'époque de la mort de Clément XIV, ainsi +qu'au commencement du conclave dans lequel Pie VI fut élu. Ayant +achevé ma théologie au séminaire de Frascati, je le quittai +définitivement au mois de septembre 1776. Mon tuteur me plaça, et plus +tard il y plaça aussi mon frère André, qui était resté au collége pour +achever ses études, dans l'Académie ecclésiastique ouverte de nouveau +à Rome par le nouveau pontife Pie VI, qui l'entourait d'une spéciale +protection. J'y demeurai six ans et mon frère quatre, et j'y étudiai +les lois et l'histoire ecclésiastique professée par le célèbre abbé +Zaccaria, autrefois jésuite. En sortant de cette académie, je reçus +une pension de cinquante écus, ainsi que mon frère. Nous penchions +l'un et l'autre vers l'état ecclésiastique, moi plus que lui +cependant; c'est pourquoi j'embrassai cette carrière, quoique je fusse +l'aîné de la famille. Quant à André, il renonça au sacerdoce, non pour +se marier--ce qu'il ne fit jamais,--mais parce que sa santé ne lui +permettait pas de consacrer toutes ses heures, et spécialement celles +du matin, aux occupations et aux études imposées par les devoirs de +cet état et les emplois qu'il aurait pu remplir. + +«Par délicatesse de conscience, il ne se crut pas autorisé de demander +dispense pour conserver un bénéfice ecclésiastique de cent écus, qu'il +tenait de la générosité du Pape. Il le remit loyalement entre les +mains du donateur. Sans que je l'eusse sollicité, le Pape déclara au +cardinal dataire que ce bénéfice étant déjà entré, comme on dit, dans +ma maison, il ne voulait point l'en retirer, et qu'en conséquence on +devait m'en attribuer la collation. Ce fut la seule rente +ecclésiastique que je touchai jusqu'au cardinalat. La pension dont +j'ai parlé plus haut cessa de m'être payée à l'époque de l'invasion de +Ferrare par les Français. + +«Nous sortîmes, mon frère et moi, de l'Académie au mois d'octobre +1782, avec la pensée d'entrer dans la prélature. Il nous était +impossible de vivre sous le même toit que notre mère, qui, demeurant +avec son frère, ne pouvait pas se réunir à nous. Nous choisîmes donc +une habitation près d'elle, dans le casino Colonna, aux _Tre +Canelle_, nous réservant d'en prendre une plus fixe et plus convenable +quand je serais devenu prélat. Le 20 avril 1783, tandis que je +demeurais dans cet appartement provisoire, je fus nommé camérier +secret de Sa Sainteté, et par conséquent prélat de _mantellone_. À la +fin du mois d'août de cette même année, je fus éprouvé par une perte +qui me causa une très-vive douleur. J'avais jusqu'alors fréquenté plus +que toute autre la maison Justiniani: j'étais l'ami du prince et de la +princesse Justiniani, ainsi que de leurs deux filles, mariées, l'une +dans la maison des princes Odescalchi, l'autre dans la maison des +princes Ruspoli. Cette dernière fut attaquée par la petite vérole, +alors qu'elle était enceinte, et il lui fallut dire adieu à la vie à +l'âge si tendre de dix-huit ans. C'était un miroir de toutes les +vertus, elle apparaissait aussi aimable que sage. Vingt-neuf années se +sont écoulées, et aujourd'hui je ressens aussi profondément ce malheur +que le jour où il arriva. Je puis dire qu'après le trépas de mon +frère,--alors que j'étais presque enfant,--la mort de la princesse +Ruspoli fut pour ma jeunesse et pour mon âge mûr la première de +toutes les pertes si cruelles que j'eus à déplorer par la suite. Il +paraît que le Seigneur voulut éprouver ainsi la sensibilité peut-être +trop ardente de mon coeur, ou plutôt je crois que, dans sa clémence, +il chercha à punir mes nombreux péchés par ces deuils que mon +caractère me rendait plus pénibles. + +«Pendant un an et plus, je fus camérier secret du Pape. Au mois de +juin 1784,--si je ne me trompe, car je ne me rappelle pas +très-bien,--ou dans le mois d'août au plus tard, je devins prélat +domestique. J'habitais déjà le petit palais au bas de la daterie; je +ne le quittai qu'à ma promotion au cardinalat et quand je fus nommé +ministre. + +«Aux vacances d'automne, j'allai à Naples avec mon frère, afin de +rétablir ma santé compromise par une maladie assez sérieuse que je fis +au mois de septembre. Nous revînmes à Rome dans les premiers jours de +novembre. Autant que je puis m'en souvenir, il se passa encore +quatorze ou quinze jours sans que j'eusse aucune charge. J'étais +cependant référendaire de la signature. La Curie se disait contente de +mes services, et personne plus que moi n'était rapporteur d'autant de +causes. Des quarante qui sont le _non plus ultra_ des séances de ce +tribunal, moi seul j'en avais vingt-cinq et même trente. + +«Je fus enfin nommé _ponente del buon governo_ dans une promotion +nombreuse que fit le Pape à peu près au mois de janvier 1786,--si j'ai +bon souvenir. Mon premier pas ne fut ni trop prompt ni trop inespéré, +comme celui de plusieurs autres dans cette promotion, et j'aurais pu, +si j'avais songé à en prendre la peine, avancer bien plus vite. Il +m'eût été facile de marcher à pas de géant, ainsi que plus d'un de mes +compagnons de l'Académie ecclésiastique et d'autres prélats mes +confrères, si, à l'indulgence que me témoignait le Pape et à la +réputation que me créait le grand concours de la Curie, j'avais +cherché à joindre quelques-uns des bons offices de ceux qui +s'offraient de me servir auprès du Souverain Pontife. Mais, outre que +mon caractère était très-éloigné de demander, et plus encore de faire +la cour au premier venu pour mon avancement, j'avais eu sur cette +matière un trop bel exemple dans la personne de mon tuteur, le +cardinal Negroni. + +«Cet homme sans ambition, que sa probité, ses moeurs, l'élévation de +son esprit, l'affabilité de ses manières et son désintéressement +rendaient incomparable, ne fut pas heureux dans sa carrière. Durant sa +prélature il n'avait rien obtenu malgré sa capacité et ses mérites, +uniquement parce qu'il ne fit la cour à personne et qu'il ne sollicita +rien. En fin de compte cependant, la vérité perça d'elle-même, et, +sous le pontificat de Clément XIII, il devint auditeur du Pape, et Pie +VI le nomma dataire. Or jamais il ne demanda rien, et, chose rare et +même unique, il fut constamment estimé et aimé par trois papes +successifs, Clément XIII, Clément XIV et Pie VI, qui tous, comme on +sait, différaient d'habitudes et de caractère. Il professait donc une +maxime, maxime mise par lui en pratique dès le principe et qu'il +m'inculquait sans cesse avec beaucoup d'autres excellentes,--je veux +payer ce tribut de reconnaissance à sa mémoire.--Le cardinal me +disait: «Il ne faut rien demander, ne jamais faire la cour pour +avancer, mais s'arranger de manière à franchir tous les obstacles par +l'accomplissement le plus ponctuel de ses devoirs et par une bonne +réputation.» + +«Je suivis toujours ce conseil, et quand j'étais à l'Académie +ecclésiastique, je ne flattai jamais le célèbre abbé Zaccaria,--que +cependant j'estimais beaucoup. + +«C'était un homme que le Pape aimait et qui, par ses rapports +favorables sur les talents et les études de plusieurs de mes +compagnons, avait commencé leur fortune. Je ne fréquentais pas +davantage les cardinaux, ou ceux qui approchaient le plus près du +Saint-Père. Poussant même les choses au-delà des justes bornes, je ne +visitai jamais, ainsi que mes confrères, les neveux du Pape, et je +n'assistai jamais à leurs réunions, car j'avais peur qu'on ne crût que +l'intérêt me guidait. + +«Ce n'est pas ici le lieu de parler de l'importance, de l'étendue, de +la direction et de l'administration qu'entraîne cette oeuvre +gigantesque. Deux des cardinaux de la Congrégation étant morts, comme +le Pape avait toujours eu la pensée d'abolir cette Congrégation et de +faire de Saint-Michel une charge prélatice, il ne les remplaça pas. Le +cardinal Negroni, survivant, demeura seul à la tête de l'hospice. La +Congrégation avait pour secrétaire monsignor Vai. Quand il mourut, le +cardinal Negroni, sans me consulter, me proposa au Pape pour le +remplacer, et c'est ainsi que je devins secrétaire de la Congrégation. +Je m'efforçai de mériter de mon mieux la confiance que le cardinal me +témoignait; et, comme l'état de sa santé ne lui permettait plus de +faire de la direction de ce grand établissement l'objet de ses +occupations assidues, ce soin retomba sur moi seul. J'eus à traiter +toutes sortes d'affaires. + +«L'année 1789 arriva. Ce fut une époque de grands désastres +généralement pour tous, à cause de la révolution sans pareille qui +éclata en France vers la moitié de cette année, et qui se répandit +comme un vaste incendie dans l'Europe entière et même au delà. Ce fut +aussi pour moi, en particulier, une époque de véritables disgrâces qui +surgirent alors, ou dont les conséquences se firent sentir plus tard.» + + +V + +Le cardinal Negroni, son président, lui fut enlevé par la mort en +1789. + +«Peu après, mon coeur reçut encore un coup très-sensible du même +genre. J'avais à mon service un jeune homme de vingt ans, de moeurs +angéliques, d'une prudence, d'une intelligence et d'une capacité très +au-dessus de sa condition, d'une rare intégrité et d'une fidélité sans +exemple, d'une propreté en tout et d'une amabilité peu communes. Un +dimanche,--c'était le 1er mars,--comme il revenait avec sa femme de +Saint-Michel à Ripa, quatre soldats, échauffés par le vin et par la +luxure, se mirent à les suivre. D'abord à l'aide de paroles, ensuite +par des actes indécents, ils tourmentèrent la pauvre femme et +cherchèrent à la faire accéder à leurs désirs. Le malheureux jeune +homme, avec beaucoup de patience, hâta sa course sans oser se +retourner vers eux. Mais voyant que, malgré cela, ils voulaient +exécuter leur projet et qu'ils touchaient les vêtements de sa femme, +il fit volte-face et leur dit avec douceur que c'était son épouse, et +qu'il les priait de cesser leurs poursuites et leurs obsessions. Il +n'en fallut pas davantage pour enflammer leur colère. Les soldats le +saisirent avec violence, ils l'arrachèrent d'auprès de sa femme. À +quelques pas de distance, l'un d'eux, malgré ses prières,--il n'avait +point d'autre défense,--lui enfonça sa baïonnette dans une côte. Le +coup, ayant traversé l'artère, le tua en peu de minutes, noyé dans une +mare de sang. Ce genre de mort et la perte de cet excellent jeune +homme, qui m'était très-attaché, me furent plus pénibles qu'on ne +saurait se l'imaginer. Cette même année, j'eus la douleur de perdre la +duchesse d'Albany, nièce du cardinal duc d'York, qui m'avait toujours +comblé de bontés et de gracieusetés. Elle mourut très-jeune à Bologne, +où elle était allée prendre les bains d'après l'avis de la Faculté. +Elle cherchait à se guérir de deux maladies, restes d'une petite +vérole mal soignée, ou qui n'avait pas rendu suffisamment. + +«Enfin la mort d'un autre de mes domestiques, ayant tous les droits à +mon estime à cause de la fidélité et de l'attachement avec lesquels il +me servait, mit le comble aux afflictions de cette espèce, +afflictions, je l'ai dit, par lesquelles mon âme a toujours été +très-éprouvée.» + + +VI + +Consalvi ressentit quelque amertume du refus du pape de le choisir +pour successeur du cardinal Negroni dans un emploi inférieur auquel il +avait droit. Le pape, sans s'expliquer, le consola de cette disgrâce, +en montrant à ses amis l'intention secrète de le réserver pour +d'autres fonctions plus élevées et plus intimes. Il attendit +patiemment, n'ayant alors pour tout emploi salarié que sa pension de +deux cents écus romains (1,200 fr.). + +«Je ne restai toutefois que fort peu de temps dans cette incertitude. +La mort imprévue d'un des _votanti di segnatura_ fit vaquer une place +à ce tribunal. Tous mes amis m'engagèrent à ne pas perdre un moment et +à la demander. Je n'accédai point à leurs instances, et le pape ne +m'en aurait point laissé le loisir si j'eusse voulu le faire. C'est le +jeudi saint que cette mort arriva. Le matin suivant, bien que ce fût +le vendredi saint, bien que les augustes cérémonies de ce jour +dussent avoir lieu, et que, selon l'usage, la secrétairerie d'État fût +comme fermée, le pape envoya au secrétaire d'État l'ordre de +m'expédier tout de suite _votante di segnatura_, charge de +magistrature élevée. Dès que ma nomination me fut parvenue, je courus, +comme c'était mon devoir, remercier Sa Sainteté. Elle n'avait pas pour +habitude de recevoir quand on lui venait offrir des actions de grâces. +Beaucoup moins imaginais-je être reçu ce jour-là, et au moment où le +pape, rentré dans ses appartements après la fonction du vendredi +saint, et devant retourner quelques heures après à la chapelle pour +les matines que l'on nomme _Ténèbres_, récitait complies et allait, +quand il les aurait achevées, se mettre à table pour dîner. + +«Ayant appris alors que j'étais dans l'antichambre, où il avait donné +l'ordre qu'on ne me renvoyât pas, selon l'usage, si je venais,--parce +qu'il désirait me voir,--il me fit entrer immédiatement. Après qu'il +eut achevé ses complies devant moi, il m'adressa des paroles si +pleines de bonté, que je ne pourrai jamais les oublier tant que je +vivrai. Ce fut avec le visage le plus affable et qui témoignait +vraiment la satisfaction de son coeur, qu'il me dit: «Cher Monsignor, +vous savez que nous ne recevons jamais personne pour les remercîments, +mais nous avons voulu vous recevoir contre l'habitude, malgré cette +journée si occupée, et quoique notre dîner soit servi, afin d'avoir le +plaisir de vous dire nous-même ceci: En ne vous comprenant pas dans la +dernière promotion, parce que nous avons été contraint d'attribuer à +un autre le poste qui vous était destiné, nous avons éprouvé autant de +tristesse que nous goûtons de joie à nous trouver en état de vous +offrir de suite la charge de _votante di segnatura_ maintenant +vacante. Nous le faisons pour vous témoigner la satisfaction que vous +nous causez par votre conduite. Nous vous avons enlevé de +Saint-Michel, parce que nous voulions vous faire suivre la carrière du +bureau et non celle de l'administration.» + +«Le Saint-Père daigna ajouter ici quelques paroles sur l'opinion que +sa bonté, et non mon mérite, lui faisait augurer de moi sous le +rapport des études, paroles que la connaissance que je possède de +moi-même ne me permet pas de transcrire. Il continua ainsi: «Ce que +nous vous donnons aujourd'hui n'est pas grand'chose, mais je n'ai rien +de mieux, car il n'y a aucune autre place disponible. Prenez-le +cependant, comme un gage certain de la disposition où nous sommes de +vous accorder davantage à la première occasion.» + +«Il est facile de comprendre qu'à un semblable discours, prononcé avec +cette grâce, cet air de majesté jointe à la plus pénétrante douceur, +et cette amabilité qui étaient particulières à Pie VI, les expressions +me manquèrent absolument pour lui répondre. C'est à peine si je pus +balbutier: «qu'ayant recueilli les paroles si clémentes qu'il avait +prononcées sur mon compte après la promotion, paroles qui m'assuraient +que je n'avais point démérité de sa justice et qu'il n'était pas +mécontent de moi dans la charge de Saint-Michel, j'étais fort +tranquille, et que je l'aurais été longtemps encore et toujours; que +je n'avais d'autre désir que celui de ne pas lui déplaire et de ne +point faillir à mes devoirs dans tous les emplois auxquels il +daignerait m'appeler.» + +«Il m'interrompit: «Nous avons été content, très-content de vous à +Saint-Michel; mais nous vous répétons que nous voulons vous attacher +à d'autres études. Nos promesses d'alors étaient sincères, mais ce +n'étaient que des mots; aujourd'hui voici un fait: ce n'est pas +grand'chose, mais c'est plus encore que des mots. Prenez donc ceci +maintenant; allez! allez! mon dîner se refroidit, et nous devons +ensuite descendre à la chapelle!» + +Ces paroles si bonnes et le goût que le caractère grave et la figure +gracieuse et modeste du futur cardinal inspiraient au majestueux et +beau pontife Braschi, ranimèrent les espérances bornées de Consalvi. + + +VII + +Il refusa, un an après, la charge d'envoyé à Cologne, par crainte +d'engager sa responsabilité. + +«Je ne voyais rien de semblable à redouter l'auditorat de Rote. Cette +charge ne portait avec elle aucune responsabilité, ainsi que je l'ai +dit; elle était très-enviée et ne sortait pas du cercle d'études que +je m'étais tracé. Si le labeur produisait de grandes fatigues à une +certaine époque, il était compensé par de nombreux mois de vacances et +de repos. Enfin, je considérais que, quoique exempt de l'ambition du +cardinalat, toutefois, en le regardant comme le terme honorable de la +carrière entreprise, l'auditorat de Rote m'y conduisait lentement, +c'est vrai, mais certainement, sans avoir besoin de mendier la faveur +ou la bienveillance de qui que ce fût, ni de faire la cour à personne, +puisque le décanat de la Rote mène à la pourpre d'après l'usage, quand +le doyen n'a pas démérité et que l'on n'a véritablement rien à lui +reprocher. J'étais jeune encore,--j'avais environ trente-cinq ans,--et +mon âge me permettait d'attendre le décanat, quelque lenteur qu'il mît +à venir. + +«J'ajouterai encore que j'avais un autre stimulant pour désirer si +passionnément l'auditorat de Rote. J'éprouvais un goût très-prononcé +pour les voyages, goût que je n'avais pu satisfaire jusqu'alors que +par une petite course à Naples et en Toscane, d'où j'étais revenu +depuis peu. Les vacances de la Rote commençaient aux premiers jours +de juillet; elles finissaient en décembre. Je trouvais donc ainsi le +moyen de voyager chaque année pendant cinq mois et plus, sans manquer +à aucune de mes obligations, et sans avoir besoin de congés et de +permissions obtenus à l'avance. + +«Toutes ces raisons me firent désirer si fortement l'auditorat de +Rote, que je me crus autorisé, pour cette seule fois,--car je ne +l'avais pas fait avant et je ne le fis plus après,--et pour cette +seule charge, à me départir de la maxime du cardinal Negroni, d'autant +mieux que je ne la violais point par ambition, mais par un tout autre +motif, et je dirais presque par le motif contraire. Toutefois je ne +pus pas m'empêcher de me joindre à tant d'autres concurrents; et je +n'osai pas m'abandonner entièrement aux espérances que m'inspiraient +les promesses que le Pape m'avait adressées deux ans auparavant, +promesses se résumant en ces mots: «Nous veillerons nous-même à votre +avancement.» + +«Je comptai plutôt sur ses bonnes dispositions, et ne me laissai pas +arrêter par le peu de temps écoulé depuis ma dernière promotion. Je +priai le cardinal secrétaire d'État (Boncompagni) de parler de moi au +Souverain Pontife en même temps que des autres concurrents. De peur +que, pressé par les affaires qu'il pouvait avoir, il n'exauçât pas mon +voeu, je demandai à l'auditeur du Pape de vouloir bien faire connaître +au Saint-Père que moi aussi j'étais sur les rangs, et rien de plus. + +«Telles furent les seules démarches que je fis et que j'autorisai à +faire. Le succès les couronna heureusement, et je passai auditeur de +Rote dans le mois de mai ou de juin 1792. Je ne me souviens pas de la +date précise. + +«Je ne puis exprimer l'extrême joie que j'en éprouvai. Ayant rendu à +Sa Sainteté les actions de grâces qui lui étaient dues, je crus de mon +devoir de lui en garder, ainsi qu'à sa famille, une éternelle +reconnaissance. Je me trouvai très-embarrassé pour en porter l'hommage +au duc Braschi, son neveu. J'ai raconté plus haut qu'un excès de +délicatesse m'avait toujours éloigné de la maison Braschi, dans +l'appréhension que l'on pût s'imaginer que je la fréquentais pour +faciliter mon avancement. En obtenant l'auditorat de Rote, j'avais +touché le but de mes désirs. Comme j'étais bien résolu de mourir +auditeur ou d'attendre le cours naturel des choses, afin d'en être le +doyen et d'arriver au cardinalat par cette voie, je crus que visiter +la famille Braschi, ce serait alors gratitude et non plus intérêt. Je +surmontai avec peine la crainte que me causait mon entrée dans un +salon où je n'étais pas vu avec trop de plaisir et non sans motif, car +les proches du Pape avaient désiré et sollicité l'auditorat de Rote +pour Mgr Serlupi, leur parent. Je fus donc accueilli avec froideur. +Avant cette époque, je n'étais jamais allé au palais Braschi, si j'en +excepte trois ou quatre visites d'étiquette en habit de prélat et +confondu dans la foule, pour l'anniversaire de l'élection du Pape. À +dater de ce jour, je ne laissai jamais passer une seule soirée sans me +rendre chez les Braschi, et je devins leur plus dévoué serviteur et +ami. Je crois en avoir fourni par mes actes les preuves les plus +certaines et les plus constantes.» + + +VIII + +Au mois de novembre 1794 ou 1795, il visita avec un de ses amis, +Bordani, l'Italie et les bords de la rivière de Gênes. + +À son retour à Rome, le Pape, pour se défendre contre les agressions +répétées de la république Cisalpine, résolut d'augmenter son armée et +d'en changer l'organisation. Il en donna le commandement au général +Caprosa, employé alors au service de l'Autriche, et nomma une +commission militaire, à la tête de laquelle il éleva Consalvi, malgré +sa jeunesse: il n'avait alors que trente-cinq ans. Les Français +attaquèrent les légations, la paix fut conclue. Le Directoire ordonna +au général Duphot de fomenter l'insurrection de Rome contre le Pape; +un coup de feu l'atteignit; il tomba mort. «Vous savez ainsi que moi,» +écrivit l'ambassadeur français au Directoire, «que personne à Rome n'a +donné d'ordre de tirer ni de tuer qui que ce fût; le général Duphot a +été imprudent, tranchons le mot, il a été coupable.» Il y avait à Rome +un droit des gens comme partout. + +Rome fut envahie par quinze mille hommes, sous les ordres du général +Berthier. Le gouvernement romain ne s'opposa point à sa marche; +Consalvi est arrêté, Pie VI est emmené à Sienne; de là à la Chartreuse +de Florence, puis à Briançon, en France. Ce martyre du pape, terminé +par sa mort, commence. Elle le délivre dans la citadelle de Valence, +la vingt-cinquième année de son pontificat. Ce pape opulent, +magnifique, prodigue envers ses neveux, les Braschi, expia dans +l'indigence et la captivité le luxe de sa vie et l'amabilité de ses +manières. + +Consalvi de son côté est conduit à Civita-Vecchia. Condamné à un +éternel exil de Rome, il choisit Livourne pour lieu de son ostracisme +dans l'espoir de rejoindre Pie VI à la Chartreuse de Florence, pour +adoucir la captivité de ce pontife. À la sollicitation de ses amis +romains, Berthier s'adoucit et le fait reconduire captif dans la +capitale. Il est incarcéré au château Saint-Ange. Le général Gouvion +Saint-Cyr, qui avait succédé à Berthier, refuse de ratifier une +proscription plus odieuse du gouverneur romain, qui condamnait +Consalvi à sortir de Rome, ignominieusement monté sur un âne, et en +butte à la risée de ses ennemis; il fut conduit à Terracine, dans la +compagnie de vingt-quatre galériens napolitains. À quelque distance de +Rome, le commandant français le combla d'égards et le fit conduire à +Naples. Après un mois et demi de captivité, le roi et la reine de +Naples le reçurent avec empressement; dans le mois de juin 1798, on +lui accorda la permission de se rendre à Vicina, dans les États +Vénitiens, de là il gagna la Chartreuse de Florence, où le pape Pie VI +languissait encore. + +«Je ne rencontrai toutefois,» dit-il, «chez le ministre du grand-duc +que les manières les plus dures et le plus impoli des refus. Je me vis +forcé d'agir alors comme par surprise. Il me fallait voir le Pape à +tout prix, et lui prouver au moins ma bonne volonté. Je choisis +secrètement le jour et l'heure que je jugeai les plus favorables, et +je me rendis à la Chartreuse, à trois milles de Florence, où le +Saint-Père était prisonnier. Lorsque j'arrivai au pied de la colline, +je ne puis exprimer les sentiments dont mon coeur fut agité à l'idée +de revoir mon bienfaiteur et mon souverain, qui avait eu tant de +bontés pour moi, et en pensant au misérable état dans lequel se +trouvait réduit ce Pie VI que j'avais vu au comble des splendeurs. +Chaque pas que je faisais pour me rapprocher du Saint-Père apportait à +mon âme une émotion toujours croissante. La pauvreté et la solitude de +ces murs, le spectacle de deux ou trois malheureuses personnes +composant tout son service, m'arrachaient les larmes des yeux. Enfin, +je fus introduit en sa présence. Ô Dieu! que de sensations affluèrent +alors à mon coeur, et en vinrent presque à le briser! + +«Pie VI était assis devant sa table. Cette position empêchait qu'on ne +s'aperçût de son côté faible: il avait à peu près perdu l'usage des +jambes, et il ne pouvait marcher que soutenu par deux bras robustes. + +«La beauté et la majesté de son visage ne s'étaient pas altérées +depuis Rome; il inspirait tout à la fois la plus profonde vénération +et l'amour le plus dévoué. Je me précipitai à ses pieds; je les +baignai de larmes; je lui racontai tout ce qu'il m'en coûtait pour le +revoir, et combien je souhaitais de rester à ses côtés pour le +servir, l'assister et partager son sort. Je lui jurai que je tenterais +tous les moyens possibles dans l'espoir d'atteindre ce but. + +«Je renonce à rapporter ici le gracieux accueil qu'il me fit, la +manière dont il agréa mon attachement à sa personne sacrée, et ce +qu'il me dit de Rome, de Naples, de Vienne, de la France, et de la +conduite tenue par ceux qu'il devait regarder comme les plus attachés +et les plus fidèles de ses serviteurs. Le Saint-Père m'affirma ensuite +qu'il croyait de toute impossibilité que je pusse obtenir la +permission de rester auprès de lui. Je répondis que je ne négligerais +rien pour réussir, et il me congédia après une heure d'audience. Cette +heure me combla tout ensemble de consolation, de tristesse et de +vénération; elle augmenta, s'il est possible, mon respectueux amour. + +«Revenu à Florence, je ne parlai à personne de cette visite, et, pour +éloigner davantage les soupçons, je demandai l'autorisation de me +rendre à Sienne pour voir la famille Patrizi, qui arrivait de Rome. Je +n'obtins ce permis qu'avec une limite de quinze jours. Cela me fut +d'un très-fâcheux augure pour mes projets de résider à Florence, +projets que je voulais ensuite essayer de réaliser. Dès que les +quinze jours furent écoulés, le commissaire grand-ducal me força de +quitter Sienne, et je me séparai avec chagrin de cette famille, que +j'aimais beaucoup. + +«D'autres jours se passèrent à Florence, pendant lesquels je tentai +tout, je dis tout, j'osai tout, directement et indirectement, pour +obtenir ce que je souhaitais avec tant d'ardeur. Mais alors le +plénipotentiaire de France demanda expressément au premier ministre du +grand-duc de me renvoyer sans retard. Mes efforts devenaient inutiles, +et mon espérance s'évanouit. Je fus contraint de quitter Florence et +d'aller habiter Venise, ainsi que j'en avais pris la résolution dans +le cas où mon séjour auprès de Pie VI ne serait pas autorisé. + +«Tout ce que je pus faire en cachette, et non sans courir certains +risques, fut de me rendre une seconde fois à la Chartreuse pour +communiquer au Pape mes vaines tentatives, pour lui baiser encore les +pieds et recevoir sa dernière bénédiction. Il éprouva quelque peine en +apprenant que je n'avais pas réussi dans mon projet, mais il n'en fut +point étonné. Pendant l'heure entière d'audience qu'il m'accorda, il +me prodigua toutes sortes de faveurs, et me donna les plus salutaires +conseils de résignation, de sage conduite et de courage dont les actes +de sa vie et son maintien m'offraient un parfait modèle. Je le trouvai +aussi grand et même beaucoup plus grand que lorsqu'il régnait à Rome. +Au moment où il me chargea de saluer de sa part le duc Braschi, son +neveu, qui habitait Venise et qu'il avait eu la douleur, peu +auparavant, de voir arracher d'auprès de lui dans cette même +Chartreuse, je jurai à ses pieds que je considérerais partout, en tout +temps et dans n'importe quelle occasion, comme une dette la plus +sacrée, d'être attaché à sa famille jusqu'au point de devenir pour +elle un autre lui-même. C'est l'expression qui m'échappa alors dans +mon enthousiasme. Je me flatte de n'avoir pas failli à ma parole dans +les circonstances où j'ai pu le faire. + +«Pie VI me remercia avec une bonté et une majesté que je ne crois pas +que l'on puisse égaler. J'implorai sa bénédiction. Il me posa les +mains sur la tête, et, comme le plus vénérable des patriarches +anciens, il leva les yeux au ciel, il pria le Seigneur, et il me bénit +dans une attitude si résignée, si auguste, si sainte et si tendre, +que, jusqu'au dernier jour de ma vie, j'en garderai dans mon coeur le +souvenir gravé en caractères ineffaçables. + +«Je me retirai les larmes aux yeux. La douleur m'avait presque mis +hors de moi; néanmoins je me sentais ranimé et encouragé par le calme +inexprimable de mon souverain et par la sérénité de son visage. +C'était la grandeur de l'homme de bien aux prises avec l'infortune. De +retour à Florence, j'en partis dans les vingt-quatre heures. + +«J'étais à Venise à la fin de septembre 1798. Après y avoir passé +quelques jours, je remplis un devoir en allant visiter mon oncle, le +cardinal Carandini, qui habitait Vicence. Je restai avec lui presque +tout le mois d'octobre, à l'exception de cinq ou six jours consacrés +par moi à des amis que je possédais à Vérone. À la fin d'octobre, je +retournai à Venise, où j'avais des connaissances qui offraient de +subvenir à mon extrême détresse. Le gouvernement révolutionnaire avait +confisqué mes propriétés, sous prétexte que j'étais émigré. + +«Sur les représentations que mes mandataires firent pour démontrer la +fausseté de cette allégation, les Consuls rendirent deux décrets. + +«Par le premier, on me restituait mes biens comme n'ayant pas émigré; +par le second, ces mêmes biens étaient confisqués de nouveau comme +appartenant à un ennemi de la République romaine. + +«Quoique toujours dans les transes à cause du périlleux séjour à Rome +de mon cher frère, à qui il n'était plus permis d'en sortir, je restai +tranquillement à Venise, où l'on ne tarda pas à recevoir la nouvelle +de la mort du Pape. Elle arriva le 29 août 1799 à Valence, en France, +où le Directoire l'avait fait traîner sans avoir égard à sa +décrépitude et à ses incommodités si graves. Pie VI avait perdu +l'usage des jambes, et son corps n'était qu'une plaie. + +«Il était bien naturel que la nouvelle de cette mort dirigeât toutes +les pensées vers la célébration du Conclave pour l'élection de son +successeur. Le cardinal doyen résidait à Venise avec plusieurs autres +cardinaux; ceux qui habitaient sur le territoire de la République y +arrivèrent à l'instant, ainsi que ceux qui étaient dans les États les +plus voisins. Quand ils furent en majorité, ils s'occupèrent tout +d'abord de nommer le secrétaire du Conclave, parce que le prélat qui +aurait dû remplir cette charge, en raison de son emploi de secrétaire +du Consistoire, n'était pas à Venise, mais à Rome. Du reste, des +considérations personnelles interdisaient aux cardinaux de le +rappeler; ces mêmes considérations l'empêchaient de s'offrir de +lui-même. Tous les prélats les plus élevés en dignité, et alors à +Venise, concoururent pour être nommés à ce poste envié. Il y en eut un +qui, de préférence aux autres, fut protégé et porté à cet office avec +le plus grand zèle par un cardinal fort puissant. Ce cardinal avait +beaucoup de bontés pour moi; il poussa l'amabilité jusqu'à me demander +d'abord si j'avais l'intention de me mettre sur les rangs. Il +déclarait que, dans ce cas, il renoncerait à son protégé. D'un côté, +je professais une constante aversion pour tout emploi à responsabilité +quelconque; de l'autre, je n'avais pas d'ambition qui pût être flattée +des droits ou des affections que l'on devait acquérir dans ce poste, +soit auprès du nouveau Pape, soit auprès des cardinaux qui +l'approcheraient de plus près. Je n'hésitai donc pas un seul instant +sur la conduite que j'avais à tenir. J'affirmai que je ne concourrais +en aucune manière pour obtenir cette place. + +«Les Cardinaux se rassemblèrent en congrégation générale: ils étaient +assistés en premier lieu par tous les concurrents, et d'une façon +particulière par celui qui étayait sa candidature sur ses propres +mérites et sur les bons offices du cardinal qui le favorisait tant. Le +fait est qu'à la réserve de quatre ou cinq votes qui lui furent +accordés, je me vis choisi à l'unanimité.» + + +IX + +L'élection d'un Pape dans une circonstance si difficile, où sa +souveraineté temporelle était envahie, où sa capitale était occupée, +où son prédécesseur venait d'expirer captif de la France, et où les +cardinaux cherchaient en vain à emprunter un territoire libre pour se +réunir en conclave, était une oeuvre aussi délicate que périlleuse. +Elle dura près de quatre mois au milieu des intrigues diverses que +l'état désespéré de l'Église ne suspendait pas, et qui finit +néanmoins, grâce à l'intervention du cardinal Consalvi, par +l'élection la plus inattendue et la plus pure qui pût édifier et +sauver cette institution. Nous allons en reproduire, à cause de ce +résultat, les principales péripéties. Jamais l'action providentielle +ne se donna plus évidemment en spectacle au monde; le conclave nomma +celui qu'il ne cherchait pas, et le cardinal Consalvi lui-même fit +nommer celui auquel il n'avait pas pensé: le hasard inspire la +sagesse. + +Voici l'abrégé du conclave. + + +X + +Il se composait de trente-cinq cardinaux présents. Consalvi en fut +nommé secrétaire. C'était le pouvoir exécutif provisoire de ce +gouvernement. Le banquier romain Torlonia offrit au conclave de +subvenir à ses besoins; Consalvi remercia Torlonia au nom de tous ses +collègues et n'accepta que la reconnaissance. Le cardinal Herzan +représentait l'empereur d'Autriche, arrivé peu de jours après +l'ouverture de l'assemblée. + +Dix-huit suffrages étaient déjà assurés au cardinal Bellisomi; Herzan +sent le danger pour sa cour; il obtient un délai nécessaire pour +former la brigue du cardinal Mattei, plus agréable à l'empereur. Le +conclave, par égard, suspend ses opérations; elles recommencent, deux +cardinaux, Zeladi et Gerdil, selon Consalvi, consentent, par une +ambition légitime, à détacher des voix de Bellisomi et de Mattei pour +eux-mêmes et à varier selon la convenance le nombre flottant de leurs +adhérents.--Albani déclare à Herzan qu'on ne se réunira pas à +Bellisomi, il l'interroge sur Gerdil, cardinal piémontais, pour +connaître si l'empereur d'Autriche lui donnera au dernier moment +l'exclusion. Herzan le laisse présumer sans l'affirmer; on y renonce. +Mattei et son parti, sans espoir pour eux-mêmes, ne songeaient +désormais qu'à affaiblir Bellisomi. + +Le conclave ainsi retardé paraît interminable; on propose de présenter +différents noms jusqu'ici sans espoir, ils sont repoussés. Herzan va +s'entendre avec Calcaquin pour le sonder avant de lui porter les voix +du parti autrichien; il le trouve insuffisant, obstiné, quoique +honnête. L'archevêque de Bologne s'offre au choix, il le mérite par +ses vertus; mais il a déserté le parti Mattei dans le commencement, ce +parti ne le lui pardonne pas et lui refuse son concours par vengeance; +de longs jours s'écoulent, on désespère de s'entendre. + +À la fin, et après trois mois d'inaction, le conclave sent qu'il perd +l'Église. Consalvi se dévoue pour la sauver. + +«Ce cardinal,» dit-il en parlant d'un des membres du conclave, «se +flattait ainsi de sauvegarder l'amour-propre de tous et de garantir +l'affection du souverain à ceux à qui il devrait son exaltation. Après +avoir organisé cet heureux plan, qui fut un pas décisif vers le terme +de l'affaire, on lui fit remarquer qu'il était impossible de trouver +le Pape dans le parti Mattei, soit parce que cette faction était trop +peu nombreuse, soit parce que, après l'exclusion de Mattei lui-même et +des quatre cardinaux déjà mis autrefois sur le tapis sans succès, ceux +qui restaient avaient tous des exceptions personnelles auprès de la +majorité des électeurs, sans en excepter quelques-uns de leur parti, à +cause de leur âge ou pour d'autres circonstances qui rendaient +chimérique l'espoir de réussir à leur sujet. Il comprit donc que le +parti Mattei n'aurait qu'à choisir le nouveau Pape dans le sein du +parti Bellisomi. + +«Ce second pas fait, il examina quel serait le cardinal du parti +Bellisomi qui, après l'exclusion de Bellisomi et des quatre autres +cardinaux dont on avait essayé l'élection, offrait le moins de +difficultés pour réunir les suffrages de tous. + +«C'est alors qu'il apprécia que, de tous ceux qu'on comptait dans le +parti Bellisomi, il s'en trouvait un qui, tout en présentant des +obstacles extrinsèques à son élévation, n'avait néanmoins aucun +empêchement personnel militant contre lui. Or chacun sait que ces +derniers empêchements sont insurmontables, ce qui n'existe pas pour +les autres; et il n'était pas seul à porter un semblable jugement sur +le cardinal en question. Tous partageaient cette opinion; elle était +donc générale. En effet, celui qui écrit ces pages peut affirmer +qu'aux funérailles du Pape défunt, il entendit les spectateurs parler +des cardinaux assis sur les bancs et dire ces mots: «Quel dommage que +ce conclave soit celui qui va donner un successeur à Pie VI! S'il y +avait un Pape entre les deux, en trois jours on nommerait le nouveau, +et ce serait celui-là.» + +«En parlant de la sorte, ils désignaient le cardinal, but de leur +conversation. Or c'était le cardinal Chiaramonti, évêque d'Imola, qui +réunissait très-certainement tous les avantages intrinsèques pour +succéder à Pie VI. Il était de Césène comme lui; il était assez jeune +pour être Pape, ayant cinquante-huit ans, comme le Pontife défunt, +quand il fut élu. On doit bien croire qu'un règne qui avait duré près +de vingt-cinq années détournait efficacement de l'idée de nommer un +successeur qui pouvait vivre aussi longtemps. On était habitué à voir +les princes occupant le siége de Pierre changer presque tous les sept +ou huit ans, et les espérances de chacun empêchent d'ordinaire un +choix qui, par sa durée, ne permet pas la réalisation de ces +espérances. Bien plus, Chiaramonti était la créature la plus aimée de +Pie VI, qui l'avait, quand il n'était que simple moine sans fonctions +dans son ordre, créé évêque de Tivoli, puis cardinal, et enfin évêque +d'Imola. Chiaramonti affectionnait très-vivement la famille Braschi, +dont on le croyait assez proche allié. Mais j'ai su de sa bouche +même, après son élévation au pontificat, qu'il n'en était rien. +Toutefois cette seule croyance suffisait pour faire craindre qu'en le +nommant on ne vît continuer le règne des Braschi, dont chacun avait +assez après vingt-quatre ou vingt-cinq années. + +«Ces impossibilités extrinsèques étaient si nombreuses et d'un tel +poids, qu'on peut avouer avec certitude qu'en toute autre +circonstance, et spécialement si le conclave se fût tenu à Rome en +temps ordinaire et calme, on aurait éloigné Chiaramonti du pontificat +suprême; tout au moins aurait-il été empêché de succéder immédiatement +à Pie VI. C'est pourquoi le peuple disait en le voyant aux +_Novendiali_, que c'était dommage qu'il n'y eût pas un Pape entre eux +deux. + +«La considération de ces obstacles si puissants avait éloigné de +l'esprit des cardinaux du parti Bellisomi, dont Chiaramonti était +membre, et plus encore de l'esprit du cardinal Braschi, qui en était +le chef en sa qualité de neveu de leur créateur pour la plupart, +l'idée et même le rêve de proposer Chiaramonti, quand il avait été +question de désigner trois ou quatre des leurs. Tous étaient +convaincus de l'absurdité de le mettre sur les rangs et de se flatter +de le voir réussir. Or tous les obstacles dont je parle étant +extrinsèques à la personne, la personne, si l'on retourne la médaille, +comme dit le vulgaire, ne soulevait aucune répulsion intrinsèque. + +«Une grande douceur de caractère, une très-aimable gaieté dans le +commerce habituel, une pureté de moeurs qui n'avait jamais été +souillée en aucune manière, une sévérité de conduite sacerdotale +jointe à une indulgence parfaite pour les autres, une sagesse +constante dans le gouvernement des deux églises confiées à ses soins, +une profondeur peu commune spécialement dans les études sacrées, +aucune contrariété individuelle, aucune hauteur, jamais une querelle +avec ses collègues,--il faut en excepter la seule qu'il soutint contre +le Légat de sa province pour la défense des immunités de ses églises +d'Imola,--enfin le renom d'excellent homme dont il jouissait partout, +comptaient pour autant de titres et de qualités intrinsèques. Dans +l'état actuel des choses, ces titres et ces qualités étaient assez +forts pour vaincre les obstacles extrinsèques énumérés plus haut. + +«Après avoir pesé toutes ces choses, le cardinal dont j'ai parlé tout +à l'heure conclut que Chiaramonti était celui du parti Bellisomi qui +serait choisi et proposé avec chance de succès par les cardinaux de la +faction opposée. La réussite était certaine, en effet, auprès de ceux +de son parti; il semblait donc qu'elle ne devait pas l'être moins près +de ceux du parti contraire. Ce parti aurait le mérite de l'avoir +désigné, et ses membres n'avaient aucun grief à articuler contre +lui,--si ce n'est tout au plus son âge peu avancé, qui pouvait porter +obstacle aux espérances des personnages se flattant de monter sur le +trône dans le futur conclave.» + +Ce cardinal, inventeur d'une trame aussi bien ourdie, se promenant un +jour dans les corridors du conclave avec Consalvi, dont depuis +longtemps il était l'un des amis, vint à parler de la longueur du +conclave et des embarras de la nouvelle élection,--car tel était le +sujet des conversations journalières et communes à tous.--Il s'ouvrit +dans cette occasion au secrétaire, et lui manifesta non-seulement en +général le projet qu'il nourrissait de faire qu'une faction choisît +le nouveau pape dans la faction contraire, afin qu'à l'heure de +l'élection la part fût égale pour tous, mais encore il lui confia +l'idée spéciale de briser le grand obstacle qui s'offrait aux +cardinaux cherchant le pape dans le parti Mattei. Il ne s'agissait que +de le prendre dans la faction de Bellisomi en la personne de +Chiaramonti. Le secrétaire ne put qu'applaudir à cet heureux avis, et +il encouragea beaucoup l'inventeur à le mettre à exécution. Dans cette +conversation, tous les deux jugèrent que le plus difficile consistait +à s'assurer du chef de la faction Mattei. Si celui-ci goûtait sa +proposition, tous ou le plus grand nombre des électeurs de ce parti +s'uniraient, par son intermédiaire, aux dix-huit cardinaux donnant +leurs voix à Bellisomi. + +Ce cardinal doutait cependant un peu que ces derniers votassent +unanimement pour Chiaramonti, parce qu'il s'en rencontrait parmi eux +d'aussi jeunes que lui. «Un certain amour-propre devait,» disait-il, +«les arrêter en pensant que, si l'on voulait faire un Pape jeune, leur +position deviendrait humiliante, ce qui n'aurait pas lieu en +choisissant le Pape parmi les plus âgés.» Le prélat lui répondit qu'il +n'y avait dans le parti Bellisomi que trois cardinaux au plus qui +pourraient peut-être bercer leur esprit de semblables idées, puisque +les autres ou ne désiraient pas la papauté, ou appréciaient les +difficultés qui les en éloignaient; qu'au reste il fallait laisser au +cardinal Braschi le soin de réunir sur Chiaramonti les votes du parti +Bellisomi, et que si Son Éminence le permettait, il allait confier le +projet à ce cardinal sous la plus grande réserve. Braschi pourrait +ensuite agir près des siens quand on aurait été assuré de tous les +votes des partisans de Mattei; que cette affaire dépendait, en dernier +ressort, de l'adhésion obtenue de leur chef, qui, s'il le voulait, +saurait se rendre maître d'Herzan aussi bien que de n'importe quel +autre, si l'on s'apercevait de certaines opiniâtretés. Il termina en +disant que tous leurs soins et tous leurs efforts devaient tendre à +découvrir un expédient pour réussir auprès de ce chef, afin de ne pas +faire un faux pas dans une matière aussi délicate. + +Le cardinal (Maury) ayant approfondi toutes ces observations, chercha +de son côté comment on parviendrait à faire goûter au chef du parti +Mattei et le plan qu'il venait d'imaginer et Chiaramonti, l'objet de +ce plan. + +On crut d'abord que le cardinal lui-même devait lui en parler. Sa +personne ne pouvait être suspecte, puisqu'il appartenait à sa faction +et qu'il jouissait de toute son estime. Cependant, quand on eut bien +étudié le caractère de ce chef (Antonelli) qui s'aimait naturellement +en lui et en ses oeuvres, et qui n'applaudissait pas toujours à celles +des autres, parce qu'elles blessaient son orgueil et qu'elles avaient +à ses yeux le défaut de venir d'un autre et non de lui, on ne voulut +pas exposer le succès de l'affaire qui aurait infailliblement avorté +si le dessein ne lui eût pas été agréable. + +«Je proposai,» dit Consalvi, «une combinaison qui devait nous conduire +au but avec certitude. Il se trouvait alors auprès du cardinal +inventeur du projet, en qualité de familier et de conclaviste, un +homme qui avait toujours possédé la faveur du chef du parti Mattei et +qui jouissait de l'affection et de l'estime de tout ce parti. Cette +circonstance nous fournit la plus opportune occasion de nous servir de +lui pour faire naître dans l'esprit du cardinal chef de ce parti les +idées que nous venons d'expliquer tout à l'heure. On pensa que cet +homme, n'inspirant pas de jalousie et ne soulevant pas de défiances, +ni par sa dignité, ni par aucune autre distinction, pourrait préparer +les choses de façon que celui à qui il devait souffler la pensée +semblât presque en être l'auteur. Nous voulions que ce dernier pût la +présenter ensuite comme sienne, sans craindre de nous enlever le +mérite de l'invention. Cet arrangement était très en rapport avec son +caractère. La bonne volonté et l'attachement à son maître ne +manquaient pas à ce familier (l'abbé Poloni) pour exécuter une telle +entreprise de concert avec le cardinal dont il connaissait si bien à +fond le caractère, qu'il savait toutes les manières de le prendre pour +s'en servir utilement.» + +Le plan ainsi arrêté sur ce point et dans cette entrevue fournie par +le hasard, les deux interlocuteurs, chacun de son côté, s'occupèrent +de le réaliser sans aucun retard. + +Et pour parler d'abord de ce qui regarde le prélat secrétaire, il alla +sans retard, comme on l'y avait autorisé, communiquer ses idées au +cardinal Braschi. + +On ne parviendra jamais à décrire la stupeur de Braschi quand il +apprit que l'on pensait à Chiaramonti. Le plaisir infini qu'il en +ressentit n'égala pas son étonnement et en même temps sa crainte +très-fondée que les choses n'arrivassent pas à bon terme, tant lui +semblaient insurmontables les obstacles extrinsèques contre +Chiaramonti. Consalvi crut nécessaire de lui suggérer que, pour ne pas +les augmenter et même pour les diminuer autant que possible, +non-seulement il était indispensable de conserver le secret le plus +absolu jusqu'à ce que la chose fût ébruitée par les adversaires, mais +encore qu'à l'instant où ils la soumettraient aux intéressés, lui, +cardinal Braschi, pour témoigner une grande modération et une parfaite +indifférence, devait répondre que, ses relations particulières avec le +cardinal Chiaramonti pouvant faire arguer qu'en le patronnant auprès +de ceux de son parti il cherchait plutôt à satisfaire son amitié et +ses goûts qu'à procurer le bien de tous, il entendait renoncer en une +certaine façon à l'honneur de chef de parti. Braschi ne veut, +devait-il ajouter, participer à cette affaire que pour émettre son +vote, laissant au cardinal doyen Albani,--lui aussi dans le même +parti,--le soin d'agir auprès des autres cardinaux de la manière +qu'il jugerait convenable. + +«Cette conduite tenue plus tard par Braschi au moment favorable +contribua beaucoup au succès du dessein formé. Quant au cardinal qui +en était l'inventeur, s'il ne rencontra pas de difficultés pour faire +accepter à son conclaviste le rôle qu'il devait jouer auprès du chef +de la faction Mattei, afin de la disposer en faveur de Chiaramonti, ce +conclaviste n'en éprouva pas davantage (grâce à Dieu qui nous aidait) +pour faire adopter l'idée à ce chef dès qu'il lui en ouvrit la bouche. +Ce chef (Antonelli) n'avait rien à objecter contre le cardinal +Chiaramonti, et il l'estimait comme Chiaramonti méritait d'être +estimé. Les obstacles extrinsèques eussent sans doute été +très-puissants sur son esprit, si la proposition de l'élection lui eût +été faite dans un conclave moins avancé, par le parti adverse, ou +tandis que l'espoir de nommer un des cardinaux de son parti subsistait +encore. Mais, une fois convaincu de cette impossibilité et +reconnaissant comme inévitable la nécessité de choisir le nouveau pape +dans le parti contraire, il accueillit admirablement l'heureuse pensée +que son parti eût l'honneur du choix, et plus encore que cet honneur +lui fût attribué de préférence à tous les autres. + +«Plus l'entreprise de couronner Chiaramonti semblait ardue à cause des +obstacles extrinsèques, plus aussi cette difficulté flattait son +amour-propre. Il entrait dans sa nature de chercher à montrer que rien +ne lui était impossible, et qu'il réussissait là où le plus habile +aurait inévitablement échoué. Il voyait encore, dans l'espoir qu'il +avait de vaincre ces embarras, l'occasion de se faire un grand mérite +auprès de l'élu à qui il aurait obtenu ce que Chiaramonti lui-même +devait alors regarder comme chimérique. + +«Il se chargea donc avec joie de la négociation, et, ne doutant pas de +son omnipotence près des siens, il craignit plutôt que la jeunesse de +Chiaramonti et ses autres obstacles extrinsèques lui fissent tort près +de plusieurs cardinaux de son parti. Il jugea en conséquence qu'avant +de se mettre à recueillir les votes du parti Mattei, il était +nécessaire de faire certaines recherches afin de ne pas travailler en +vain, et de vérifier si l'empêchement qu'il appréhendait dans l'autre +parti était oui ou non insurmontable. Il se transporta donc chez le +cardinal Braschi, et, dans un discours étudié, il lui rappela d'abord +l'excessive longueur du conclave, aussi scandaleuse pour les fidèles +que pénible à l'Église; les inutiles épreuves tentées pour l'élection +des cardinaux des deux partis; l'urgence de terminer enfin et +d'accorder à l'Église un chef alors si nécessaire. Il lui communiqua +ensuite l'idée qu'il avait conçue d'agir auprès des deux premiers +compétiteurs et des cardinaux de son parti pour l'exaltation du +cardinal Chiaramonti, dès qu'il compterait avec certitude sur l'actif +appui de ceux du parti Bellisomi. Il fit remarquer en même temps quel +était son zèle pour le bien de l'Église, son estime et son intérêt à +l'égard de Son Éminence, en choisissant comme Pape un membre du parti +opposé au sien, lié par tant d'attaches au pape Pie VI dont il était +la créature la plus aimée, et qui, entre parenthèses, était uni à Son +Éminence et à la maison Braschi par la gratitude et par l'amour de la +même patrie. Ces réflexions, dit-il, l'avaient déterminé à passer à +pieds joints sur les difficultés extrinsèques compensées bien +certainement par les mérites personnels du sujet. Il ajouta qu'il +redoutait toutefois beaucoup ces obstacles, et en particulier la +jeunesse de Chiaramonti, et que peut-être ils auraient trop de force +auprès de beaucoup d'électeurs, surtout quand ces électeurs +réfléchiraient que Chiaramonti devait succéder à un Pape qui avait si +longtemps régné. Il conclut en demandant à Son Éminence si, sachant la +manière de penser de ceux de son parti, elle croyait ces craintes +tellement fondées qu'il ne fût pas possible de réussir. Si le succès +était seulement douteux, il chercherait d'abord à assurer le concours +des siens, et alors, conjointement avec Son Éminence, ils assureraient +l'adhésion du parti opposé. + +«Le cardinal Braschi répondit qu'il lui était impossible d'exprimer sa +surprise et de comprendre comment Son Éminence (Antonelli) avait songé +au cardinal Chiaramonti, à cause justement des difficultés +extrinsèques qu'il avait indiquées sommairement; que malgré leur +nature, lui, Braschi, ne les croyait pas absolument invincibles près +de ceux de son parti, tant à cause des mérites personnels du sujet +qu'en vue des circonstances particulières dans lesquelles on se +trouvait; que la longueur excessive du conclave, l'inutilité des +épreuves faites sur les candidats des deux partis que l'on ne pouvait +parvenir à nommer, la lassitude des électeurs, aucune exception +personnelle contre le sujet et une satisfaction naturelle de voir l'un +d'entre eux succéder à saint Pierre, lèveraient beaucoup d'obstacles. +Quant à lui, Son Éminence saurait bien comprendre par elle-même que +personne ne devait être plus content de cette élection, mais que, par +rapport aux relations existant entre lui et Chiaramonti, il croyait +convenable à sa délicatesse de ne pas prendre la plus petite +initiative dans sa promotion, même à l'égard de ceux du parti dont il +était le chef. Qu'il pensait devoir seulement se borner à donner son +vote quand les autres accorderaient les leurs à Chiaramonti; que +cependant il croyait devoir offrir un bon conseil à Son Éminence, en +lui disant que, dans le cas où les tentatives pour Chiaramonti +aboutiraient près de ceux de son parti, il voulût bien alors +s'aboucher avec le doyen cardinal Albani, et faire ensemble les +démarches nécessaires auprès des cardinaux du parti Bellisomi, déjà +invités à se concerter avec lui. + +«Le cardinal chef du parti Mattei fut on ne peut plus satisfait de +cette réponse. Ayant recommandé le secret à Braschi jusqu'à nouvel +ordre, il le quitta et alla se mettre à l'oeuvre. + +«La première personne à laquelle il jugea indispensable de s'adresser +fut Herzan. Il voulait obtenir son assentiment et acquérir ainsi un +appui auprès des autres cardinaux. Il lui exposa donc toute son idée, +et lui fit considérer comment, dans l'impossibilité d'arriver à +l'élection de Mattei ou de tout autre de sa faction, Chiaramonti était +incontestablement le plus capable dans le parti opposé; qu'il fallait +en conséquence se tourner de son côté, afin de donner un chef à +l'Église. Il n'oublia pas de lui faire remarquer que Chiaramonti, +choisi et porté par eux au pontificat suprême, leur devrait son +élévation encore bien plus qu'à ceux de la faction à laquelle il +appartenait. Sans leur consentement, en effet, jamais il n'aurait été +Pape. Ses adversaires naturels ne se bornaient donc pas à concourir +pour lui, ils étaient encore les promoteurs de son exaltation. Ce +cardinal (Antonelli) releva les mérites personnels de Chiaramonti, qui +balançaient les exceptions produites par son attachement à la +personne et à la famille du Pape défunt; puis il finit en disant que, +dans la situation actuelle, c'était la conclusion la plus honorable et +la plus avantageuse que l'on pût souhaiter. Il termina par la +déclaration qu'il ne doutait pas du plein consentement de Son +Éminence. + +«Herzan se montra convaincu de la vérité et de la justesse de ces +réflexions, et tout disposé à concourir. Il dit seulement qu'il +suspendait sa résolution pour quelques heures, parce qu'il n'avait pas +une connaissance bien positive de Chiaramonti. Ce dernier, habitant +toujours son diocèse, venait fort rarement à Rome, ce qui faisait que +Herzan ne l'avait que très peu vu. Il voulut donc aller le visiter +sous quelque prétexte,--comme il était allé chez Calcagnini,--afin de +juger si ses manières lui plaisaient, et pour s'entretenir un peu avec +lui. Le jour suivant, il se rendit dans sa cellule à cet effet, ainsi +que c'est l'usage parmi les cardinaux dans les conclaves. Après s'être +longuement entretenu avec lui, traitant divers sujets pendant la +conversation, il le quitta si enchanté de sa douceur, de sa gaieté, +de la sagesse de ses réflexions et de ses raisonnements, qu'il assura +aussitôt de son adhésion complète le chef du parti Mattei, le priant +de commencer les démarches parmi ceux de sa faction. + +«Ces démarches provoquèrent cependant près de quelques-uns de ce parti +certaines objections que leur chef n'avait pas prévues, et qui prirent +leur origine dans la qualité même de ceux qui le composaient. Il s'en +rencontrait parmi eux qui aspiraient à la tiare. N'étant pas très-bien +convaincus,--comme cela arrive ordinairement dans les choses qui nous +sont personnelles,--de l'impossibilité de réussir, et honteux pour la +plupart de céder la place à un candidat qu'ils se croyaient inférieur +de beaucoup, à cause de son âge, des emplois qu'il avait remplis, de +ses amitiés ou d'autres circonstances qui lui étaient propres, ils +témoignèrent une assez vive répugnance à lui accorder leur voix. +Peut-être n'auraient-ils pas montré de semblables répulsions, si le +sujet choisi eût été de qualité proportionnée à la leur. + +«Ces difficultés surgirent chez les plus âgés de ce parti. On +rencontra aussi chez les plus jeunes les obstacles que l'on redoutait +dans ceux du parti opposé: mais la prudence de leur chef, et +l'autorité dont il jouissait auprès d'eux et dans tout le +Sacré-Collége, la joie que Herzan affichait, et par conséquent +l'espérance de voir se réaliser des avantages sur lesquels on +comptait, aplanirent en deux jours et peu d'heures les embarras qui +furent suscités dans ce parti. + +«Tous consentirent d'autant plus volontiers qu'ils admettaient +unanimement le mérite personnel de Chiaramonti, et qu'ils +reconnaissaient que les difficultés soulevées contre lui étaient +seulement extrinsèques. Les cardinaux comprenaient la nécessité d'en +finir, et tous furent persuadés qu'ils ne pouvaient terminer +autrement. Ils n'eurent donc pas besoin, pour admettre Chiaramonti, de +l'argument dont leur chef se servit néanmoins, afin d'appuyer son +discours auprès de chacun d'eux. Cet argument consistait à démontrer +que le refus d'une petite minorité n'empêcherait pas l'élection +projetée, puisque le nombre nécessaire de suffrages était acquis à +Chiaramonti. Ce nombre, affirmait-il, était plus que suffisant, quand +bien même tous n'auraient pas voulu adhérer,--ce qui toutefois arriva. + +«Il n'y eut qu'un seul cardinal de ce parti qui, tout en rendant +justice au mérite personnel de Chiaramonti, montra plus de résistance +que tout autre à passer sur les obstacles extérieurs. Cette opposition +venait, disons-le en taisant son nom, de ce qu'il ne pouvait se +résoudre facilement à renoncer à l'espoir du pontificat. On doit +ajouter aussi, pour être vrai, qu'après quelques hésitations mises en +avant par lui plus que par tout autre, il accepta avec ses collègues +la proposition qu'on lui fît en faveur de cette élection. + +«Quand le chef du parti Mattei eut ainsi réuni sur Chiaramonti les +votes de tous les siens, il crut avoir achevé son oeuvre, et il ne se +trompa pas dans cette croyance. Le cardinal Braschi, informé d'un tel +succès, en fit part aussitôt, comme c'était convenu, au doyen cardinal +Albani, afin de procurer, de concert avec lui, l'unanimité des votes +du parti Bellisomi. Quant au cardinal Braschi, il s'abstint de toute +démarche pour les motifs expliqués plus haut. Il est impossible +d'exprimer avec quelle joie Albani apprit cette nouvelle, lui qui +avait une particulière estime pour Chiaramonti, et avec quel bonheur +il se joignit à son collègue, dans le but de recueillir les votes des +cardinaux de son parti. On peut avancer très-sincèrement que tout cela +fut l'ouvrage de peu d'instants. On commença le matin même la +recherche des voix; en un moment cette tâche fut accomplie. + +«À l'annonce du choix qui avait été fait de Chiaramonti pour Pape, on +ne rencontra même point parmi les dix-huit les difficultés et les +hésitations que l'on redoutait de la part de ceux qui avaient son âge. +Si, dans un récit tout historique, des rapprochements étaient permis, +on dirait ici avec raison que cette élection fut semblable à un feu +d'artifice dont les étincelles passent d'une fusée à l'autre avec la +rapidité de l'éclair. Tous répétaient sans se cacher et sans mystère: +«Le Pape est fait! Chiaramonti est Pape!» et le conclave retentit de +cette nouvelle. + +«Chiaramonti cependant était allé, selon son habitude, se promener +dans le jardin, après le scrutin de la matinée, dans lequel Bellisomi +et Mattei avaient obtenu, comme toujours, le même nombre de voix. L'un +des conclavistes courut à sa rencontre et l'informa de ce qui se +disait dans le conclave sur son élection. Chiaramonti en fut ému et +troublé souverainement, d'autant plus qu'il s'y attendait moins et +qu'il n'aurait jamais pu le croire. Celui qui lui avait annoncé cette +nouvelle fut témoin de l'agitation qu'il ne put cacher dans ce premier +moment. Mais Chiaramonti se rendit bientôt maître de lui-même, puis il +courut à sa chambre, et, se tenant à l'écart, il laissa les événements +marcher selon les voeux de la Providence. Le chef du parti Mattei, +Herzan et tous les autres ne tardèrent pas à aller le trouver. Cette +nouvelle prit à peine consistance que l'on parla de faire le soir même +la cérémonie du baisement des mains. Tous les cardinaux prennent part +à cette fonction la veille de l'élection, d'où il résulte que le pape +est élu avec l'assentiment prémédité de tous, et non par hasard ou par +surprise. On fixa l'heure de la cérémonie, et, à dater de ce moment, +la prochaine exaltation de Chiaramonti ne fut plus un secret pour le +conclave. On en répandit ensuite la nouvelle au dehors, par le moyen +du tour. Bientôt Venise entière l'apprit. + +«Dans cette après-dînée le scrutin ordinaire eut lieu, comme c'est +l'usage, et, chose admirable, qui dut exposer les deux sujets à une +cruelle épreuve, Bellisomi et Mattei eurent encore le même nombre de +voix. Tous aperçurent, ou du moins crurent apercevoir, sans se +tromper, une sérénité et une indifférence héroïques sur le visage du +premier, un grand trouble sur celui du second. Ce dernier aura pu +exercer les vertus et l'esprit religieux dont il était si bien doué, +pour dominer son émotion et ne pas en être ébranlé. + +«Après le scrutin, Chiaramonti pensa qu'il convenait de donner une +marque de respect et d'estime au cardinal doyen et à Herzan. Il alla +les visiter l'un et l'autre quelques instants dans leurs chambres. Le +soir venu, le doyen et les cardinaux, réunis autour de lui, vinrent en +corps baiser la main de Chiaramonti. Son humilité et son naturel +affable refusaient de consentir à cette cérémonie; l'usage enfin +prévalut. + +«Après le départ des cardinaux, il songea, pendant les premières +heures de la nuit, à préparer les choses indispensables pour la +fonction du jour suivant, et spécialement les vêtements pontificaux, +que l'on a l'habitude de tenir prêts, et qui allaient mal à sa stature +plutôt petite que grande. + +«Il écrivit aussi les lettres de communication aux souverains, et +s'occupa de l'expédition des courriers qui, dès qu'il aurait été élu, +devaient se rendre auprès des nonces et à Rome. + +«Durant cette nuit, on tenta, dit-on, de faire avorter l'élection si +solennellement assurée par le baisement des mains. On raconte que deux +cardinaux du parti de Bellisomi, et deux autres de la faction Mattei, +tous de l'âge du nouvel élu, et qui pour la plupart aspiraient à la +papauté, se liguèrent et s'efforcèrent de gagner leurs collègues, afin +de former un nombre de suffrages contraires à Chiaramonti dans le +scrutin du jour suivant. Mais leurs efforts furent vains: ils +abandonnèrent leur projet; puis, comme les autres, ils se montrèrent +favorables à l'élection. + +«J'ai cru ne pas devoir cacher ce fait, parce qu'il en fut +généralement question dans la suite; mais je n'ai pas par-devers moi +de preuves qui le confirment. Peut-être même ne fut-ce qu'un faux +bruit qui augmenta en passant de bouche en bouche, ainsi que cela se +pratique ordinairement. On prit pour une tentative ce qui ne fut autre +chose qu'un discours au sujet des difficultés s'opposant au pape +désigné, et l'on fit ressortir ces difficultés avec une certaine +énergie. + +«Le 14 mars parut enfin. C'était le jour destiné par la Providence +pour faire cesser le veuvage de l'Église romaine, et pour donner un +suprême pasteur aux fidèles, après une vacance du saint-siége de six +mois et seize jours, et après trois mois et quatorze jours de +conclave. + +«On se rendit au scrutin à l'heure accoutumée; Chiaramonti fut élu +unanimement et proclamé souverain pontife. Afin d'honorer le cardinal +doyen, celui-ci lui donna sa voix. L'élection faite, tous les +cardinaux assis dans les stalles situées du côté où se tenait +Chiaramonti se retirèrent du côté opposé, le laissant seul, selon +l'usage, en signe de respect. Le secrétaire du conclave, le sacriste +et le maître des cérémonies entrèrent alors pour réclamer l'acte +d'élection et d'acceptation, comme cela se pratique toujours. Quand +ils furent introduits dans la chapelle, qui se referma sur eux, le +cardinal doyen sortit de sa stalle, et, suivi des cardinaux, il se +dirigea vers celle où était assis Chiaramonti, pour savoir s'il +acceptait la tiare. Chiaramonti demanda un moment pour prier. Après +son oraison, il répondit brièvement qu'il se reconnaissait indigne +d'une charge si sublime à laquelle auraient dû être élevés de si +nombreux et de si méritants sujets qui étaient dans le Sacré-Collége. +Il ajouta qu'il adorait les jugements de Dieu; qu'il était confondu et +tremblant à l'aspect d'un si lourd fardeau et à la vue de son +insuffisance; qu'il comptait sur l'aide et sur le concours du +Sacré-Collége dans l'exercice du pontificat, auquel il ne croyait pas +devoir renoncer dans les circonstances actuelles de l'Église, et dans +la nécessité de ne plus prolonger son veuvage. Il déclara qu'il +acceptait donc, et qu'il remerciait en même temps les cardinaux de +l'opinion qu'ils avaient eue de lui, sans aucun mérite de sa part. + +«On lui demanda quel nom il désirait choisir. Il répondit qu'en +souvenir de gratitude pour son prédécesseur, il prenait celui de Pie +VII. + +«Après son élection et son acceptation, le nouveau pape fut conduit à +l'autel pour revêtir les ornements pontificaux. Pendant qu'il +s'habillait, un des cardinaux qui, d'après la voix publique, avait +tenté, dans la nuit précédente, d'entraver cette élection, fit un jeu +de mots, avec la plus grande gaieté, au secrétaire du conclave, près +duquel il s'était placé. Je ne veux pas l'oublier au milieu de ce +récit. Il lui dit donc que, dans cette matinée, les cardinaux avaient +prouvé que leur puissance était plus grande que celle du pape. Le +secrétaire ne comprenant pas ce que signifiaient ces paroles, le +cardinal continua: «Vous ne savez donc pas, Monseigneur, que les +avocats romains, pour démontrer l'immense pouvoir du pape, disent +qu'il peut faire _ex albo nigrum_. Ce matin, nous avons fait _ex nigro +album_, ce qui est bien plus difficile, car pour que le blanc devienne +noir, il faut très-peu.» Ce cardinal faisait allusion au changement +de costume de Chiaramonti, qui, tout en étant cardinal, s'habillait de +noir en sa qualité de bénédictin, et qui alors se revêtait de blanc +comme pape. + +«Après qu'on l'eut couvert des vêtements pontificaux, les cardinaux +firent au nouveau pape l'adoration accoutumée, puis la chapelle fut +ouverte et on admit les conclavistes à l'adoration, tandis que, de la +loge, le plus ancien des cardinaux-diacres annonçait au peuple, +aggloméré sur la petite place de l'île, l'exaltation du cardinal +Chiaramonti au souverain pontificat, sous le nom de Pie VII. + +«Cette nouvelle fut accueillie avec des transports d'allégresse. On +ouvrit alors le conclave, et le peuple se vit admis au baisement des +pieds. La foule était prodigieuse, et la joie causée par cette +élection était vraiment universelle. Le pape sortit après dîner, et il +alla processionnellement, avec le Sacré-Collége, à l'église, au milieu +des plus vifs et des plus continuels applaudissements. Il fut placé +sur l'autel, selon la coutume, et il reçut l'adoration publique des +cardinaux et du peuple innombrable qui était accouru. Il retourna +ensuite au couvent, où le conclave s'était assemblé. + +«Je pourrais ici terminer ce récit, qui a pour objet l'histoire du +conclave, car il finit avec l'élection du pape. Mais je ne crois pas +devoir me dispenser de rapporter quelques-uns des faits relatifs au +pape élu. Quoique postérieurs à l'élection, ils ont cependant +corrélation avec elle en tant qu'ils servent de preuve à ce que j'ai +avancé par rapport aux vues de la cour de Vienne sur le choix du +nouveau pontife. Je n'ai pas, ainsi que je l'ai déclaré tout d'abord, +de documents pour appuyer mes assertions.» + + +XI + +Pie VII fut très-embarrassé entre l'Église temporelle qu'il ne voulait +pas trahir, et l'empereur d'Autriche qu'il ne pouvait pas mécontenter. +L'empereur voulait profiter de l'élection pour lui arracher les +Légations, le pape ne pouvait y consentir; il choisit Consalvi, +l'auteur inconnu de son exaltation, et le nomma son pro-secrétaire +d'État. Il partit par mer pour Rome, une frégate vénitienne le porta à +Ancône; il y arriva le même soir que la nouvelle de la bataille de +Marengo qui humiliait l'Autriche, et qui lui donnait l'espoir de +résister plus efficacement à la demande des trois légations. On ne +peut douter que cet événement ne lui causât une satisfaction secrète. +En effet, l'empereur s'abstint de toute initiative dans son +gouvernement, et ne garda aucune action que comme police militaire. +Rome l'accueillit en pape et en souverain. + + LAMARTINE. + +(_La suite au prochain entretien._) + + + + +CXe ENTRETIEN. + +MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI, + +MINISTRE DU PAPE PIE VII, + +PAR M. CRÉTINEAU-JOLY. + +(DEUXIÈME PARTIE.) + + +I + +«Le pape était rentré à Rome le 3 juillet 1801. Le premier consul, qui +voulait gouverner en souverain et non en perturbateur de l'Europe, +lui fit des ouvertures de paix; il témoigna au cardinal Martiniani, +évêque de Verceil, le désir d'entrer en négociation pour les affaires +religieuses de France. Le cardinal Spina fut envoyé à Turin pour cet +objet. Bonaparte, qui ne s'arrêta pas à Turin, lui fit dire de se +rendre à Paris. Il avait connu le cardinal Spina à Valence, où ce +cardinal avait vu mourir le pape Pie VI. La négociation avec Spina ne +marchait pas. Bonaparte nomma pour la suivre à Rome M. de Cacault, +déjà accrédité à Rome sous le précédent pontificat. Il y était aimé et +considéré. + +«Bonaparte impatienté écrivit à M. de Cacault de revenir à Paris avec +le projet de concordat accepté, ou de demander immédiatement ses +passe-ports. + +«Cette nouvelle surprit beaucoup le Saint-Père, sans l'épouvanter +cependant. Il s'était restreint, en amendant le projet, à retrancher +simplement ce que son devoir lui empêchait à toute force d'accorder. +Rempli d'un courage et d'une sagesse vraiment apostoliques, il se +détermina à endurer n'importe quelle calamité, y compris même la perte +de sa souveraineté temporelle, qu'on avait menacée d'une manière +expresse, plutôt que de céder un seul pouce de terrain après s'être +acculé à ses derniers retranchements. Pie VII se vit secondé dans sa +résistance par cette nombreuse congrégation des Cardinaux les plus +savants, qui avait été formée dès le principe et qui se rassemblait en +sa présence pour l'examen des dépêches et des projets reçus de Paris. +On avait, avec l'assentiment de cette congrégation, corrigé le projet +renvoyé pour la signature réciproque si les corrections eussent été +admises. Ce fut encore avec son approbation que le Saint-Père persista +dans ses desseins, et brava les conséquences qu'on lui laissait +entrevoir. + +«Spina reçut donc l'ordre de notifier au gouvernement français combien +il était impossible au Saint-Père de se départir des amendements +joints au projet et de le signer tel qu'il était, puisque sa +conscience et ses devoirs les plus sacrés le lui défendaient. On le +chargea en même temps de déclarer que Sa Sainteté était prête à +souscrire le projet corrigé, quoiqu'elle se fût flattée de quelque +chose de mieux; mais qu'elle voulait se persuader que son espérance se +réaliserait au moins pour l'avenir. La Cour pontificale, dans la plus +vive anxiété, comptait les jours, en attendant la réponse de Paris à +la demande du Saint-Père. Tout à coup, au lieu d'arriver par +l'entremise du prélat Spina, comme cela s'était toujours pratiqué +jusqu'alors, cette réponse fut apportée par M. de Cacault. Il fit +savoir au pape, d'abord par l'intermédiaire de la secrétairerie +d'État, et personnellement ensuite, qu'il avait reçu de Paris l'ordre +le plus positif de déclarer que si, cinq jours après son intimation, +le projet de Concordat envoyé naguère de Paris n'était pas signé, sans +qu'on y fît le plus léger changement, la plus petite restriction ou +correction, lui, Cacault, devait déclarer la rupture entre le +Saint-Siége et la France, quitter Rome immédiatement et se diriger sur +Florence auprès du général Murat, qui s'y trouvait à la tête de +l'armée française d'Italie. + +«Cet ordre, si brutalement péremptoire, du départ de l'ambassadeur, et +cette déclaration de rupture ne produisirent pas l'effet qu'en +attendaient M. de Cacault et le gouvernement consulaire. Et cependant +les conséquences auxquelles il fallait se résoudre étaient évidentes, +à cause de la proximité des troupes françaises. Le Pape fit part de +cette nouvelle aux cardinaux. Ils me chargèrent tous de répondre que +le Saint-Père ne pouvait à aucun prix acquiescer à ce qu'on exigeait +de lui, retenu qu'il était par ses devoirs les plus sacrés; qu'il +voyait avec un véritable chagrin le départ de Cacault, la déclaration +d'une rupture imméritée et les résultats qui en découleraient; qu'il +remettait sa cause entre les mains de Dieu, et qu'il était prêt à +toutes les éventualités que le Ciel lui réservait dans ses décrets. + +«Je reçus l'ordre de Sa Sainteté de transmettre cette réponse à +l'envoyé. Je devais en même temps lui faire observer et le motif si +juste qui l'avait dictée, et l'impossibilité pour le Pape d'agir d'une +autre manière. Sa Béatitude espérait que M. de Cacault, dans sa +sagesse, dans sa droiture et dans la rectitude de ses intentions,--ces +qualités distinguaient réellement cet honnête ministre, mort +aujourd'hui,--n'aurait pas manqué d'en instruire son gouvernement. + +«Porteur de ce message et des passe-ports réclamés, j'allai chez +l'ambassadeur. Je lui exposai en détail et avec la plus grande +précision les motifs qui forçaient le Pape à se conduire ainsi au prix +de n'importe quelle calamité. Il me serait très-malaisé, je dirai +même impossible, de dépeindre quelle sincère douleur produisit sur +Cacault cette résolution. Je ne raconterai pas non plus la vive +émotion qu'il manifesta en apprenant les motifs qui rendaient cette +résolution inébranlable. + +«Il en fut saisi jusqu'au point d'éclater en véritable fureur, se +voyant les mains liées par une injonction des plus hautaines et qu'il +fallait exécuter sur-le-champ. Il était désolé de ne pouvoir retarder +son départ; il aurait voulu exposer à son maître les excellentes +raisons qui forçaient le Pape à ne pas consentir, et l'impossibilité +pour Rome d'agir différemment. D'autre part il ne se berçait pas d'un +heureux succès, quand bien même il lui serait permis de faire des +représentations, car le caractère de celui qui ne se laissait pas +persuader l'épouvantait, disait-il. Cacault ajoutait que le genre des +matières traitées, fort peu comprises par les séculiers et par ceux +surtout qui professaient des principes différents, offrait un obstacle +de plus à cette persuasion. Il aurait pu se flatter, avouait-il, de +convaincre le général Bonaparte s'il avait eu à l'entretenir d'objets +politiques. Il ne pouvait se consoler en réfléchissant qu'une rupture +qui aurait de si funestes suites allait éclater, parce qu'on n'avait +pu s'entendre réciproquement, et il manifestait une très-amère douleur +en voyant sacrifier des hommes qui n'affichaient aucune mauvaise +intention,--ce sont ses propres termes,--et qui n'agissaient que +contraints par leurs propres devoirs. Il se désolait encore d'assister +à une nouvelle ruine d'un pays auquel il était attaché d'une façon +toute particulière, d'un pays qu'il avait habité pendant les belles +années de sa jeunesse, et dans lequel il était revenu discuter les +affaires publiques sous le pontificat précédent, et où il avait trouvé +la plus cordiale réception et la plus éclatante bonne foi. + +«Transporté de rage,--c'est le mot qui le peindra le mieux,--il révéla +dans ce très-long entretien ses angoisses extrêmes. Après avoir +longtemps médité, il découvrit un biais dont personne ne s'était +avisé. + +«Cacault assura donc qu'il ne lui paraissait pas possible que le +premier consul, en apprenant directement de ma bouche tout ce que je +venais de lui dire, n'en demeurât pas frappé, et qu'il ne se contentât +pas de ce que le Pape pouvait et désirait accorder. Il lui semblait +que l'unique moyen de suspendre d'abord et de conjurer ensuite pour +jamais les désastres dont on était menacé, serait de me rendre à Paris +pour communiquer de vive voix à Bonaparte, au nom du Saint-Père, ce +que je lui avais exposé. Je devais, disait-il, aller assurer le +premier consul que si le Souverain Pontife ne pouvait pas adhérer à +ses demandes au-delà de certaines limites, ce n'était point par +mauvaise volonté,--Sa Sainteté étant animée des meilleurs sentiments à +son égard,--mais uniquement parce qu'elle y était forcée par la +nécessité la plus impérieuse. + +«Je fus très-surpris de cette idée, et je lui fis remarquer aussitôt +combien il serait difficile de la mettre à exécution. J'étais cardinal +et premier ministre; or la seconde qualité ne me permettrait point de +m'éloigner du Pape. D'un autre côté, un cardinal ne pouvait guère se +montrer dans un pays où depuis tant d'années on n'avait pas vu même +les insignes d'un simple homme d'Église. + +«Mais aux objections que je lui soumis, il répondit toujours que ces +qualités de cardinal et de premier ministre, qui me paraissaient des +obstacles à ce voyage, lui semblaient être au contraire des titres +décisifs pour l'entreprendre, et le gage le plus certain du succès; +que j'en avais vu un exemple dans l'envoi fait par l'empereur François +à Paris de son premier ministre, le comte de Cobenzel, y résidant +actuellement pour les affaires d'Autriche; qu'il fallait connaître +comme il les connaissait le caractère et la manière de penser de +Bonaparte, pour se convaincre que rien ne devait plus chatouiller son +orgueil que de montrer aux Parisiens un cardinal et le premier +ministre du Pape; que ce voyage le flatterait encore davantage que +celui du premier ministre de l'empereur; que j'aurais, grâce à mes +fonctions, libre accès auprès du chef de l'État, ce que ni Spina ni +aucun autre du même rang que lui ne sauraient obtenir. Il termina en +affirmant que le choix fait expressément par Rome d'un aussi haut +dignitaire prouverait avec évidence la bonne volonté du Pape. Cette +mission en imposerait aux conseillers pervers; elle forcerait le +gouvernement consulaire à se montrer raisonnable, afin de ne pas +amener le public à rejeter sur lui la faute d'une rupture. Tout le +monde, en effet, aurait vu le Pape risquer tout par cette démarche, +afin d'arriver à un accommodement. + +«Ces raisons, que Cacault développa avec autant d'éloquence que de +franchise et de bonne foi, me parurent, à première vue, avoir un +très-grand poids. Je lui répondis que ses paroles m'impressionnaient +vivement, et que je les jugeais dignes d'être portées à la +connaissance du Pape, auquel j'allais les transmettre. Je lui +témoignai aussi que si son discours me semblait très-fondé en ce qui +regardait l'envoi d'un cardinal, je ne pouvais cependant pas tomber +d'accord avec lui sur le choix de ma personne; que je faisais +volontiers abstraction de mon manque de talents et de qualités +nécessaires; mais qu'il existait un autre obstacle majeur qui +m'empêcherait d'être désigné pour cette mission; que si le proverbe +_si vis mittere, mitte gratum_, si vous voulez envoyer, envoyez qui +sera agréable, était vrai (comme il l'est du reste), je n'étais pas +aimé, et cela apparaissait bien dans les lettres adressées de Paris et +dans les conversations que tenaient les amis de la France à Rome. Je +ne devais donc pas être chargé de cette ambassade. La persécution et +l'emprisonnement que j'avais autrefois subis par ordre du gouvernement +républicain, à l'occasion de la chute du pouvoir temporel de Pie VI, +alors que l'on m'avait cru exécuteur ou tout au moins complice de la +mort du général Duphot, étaient si récents qu'ils vivaient encore dans +la mémoire de tous. Déjà l'on murmurait à Paris et à Rome qu'il +n'était pas étonnant de voir les négociations du Concordat tourner si +mal, puisque le premier ministre de Sa Sainteté était un ennemi juré +de la France.--Et, à propos du général Duphot dont j'ai prononcé le +nom tout à l'heure, je dois affirmer que je n'étais pas moins innocent +de son assassinat que le gouvernement pontifical et le peuple +lui-même. Ce général, en effet, provoqua sa mort quand, à la tête de +quelques révolutionnaires, il se jeta sur la caserne des soldats. L'un +d'entre eux, pour se défendre, lâcha le coup de fusil qui le tua. + +«Je fis donc observer au plénipotentiaire français que je n'étais pas +bien vu par le premier consul, et que cela porterait préjudice à mon +ambassade, dès mon arrivée à Paris et pendant le cours des +négociations; que du reste son gouvernement ne voyait pas le Concordat +d'un oeil très-favorable, ainsi qu'on pouvait en juger sur les +apparences, et que, par conséquent, on attribuerait mes refus non à la +force des motifs et à des principes qui empêchaient le Pape d'adhérer, +mais à l'animosité personnelle que l'on me supposait. Je conclus alors +en déclarant que, quand bien même le Pape croirait devoir nommer un +ambassadeur, je ne devais pas être choisi, et que cette dignité était +naturellement réservée soit au cardinal Mattei, très-connu du premier +consul, soit au cardinal Joseph Doria, ayant déjà été nonce à Paris. +Ces princes de l'Église avaient en outre, l'un et l'autre, un nom plus +illustre que le mien, et plus capable, évidemment, de flatter cet +orgueil auquel on venait de faire allusion. + +«Cacault répondit à tout cela que c'était moins le nom de +l'ambassadeur que ses fonctions et son rang qui, par-dessus toute +chose, pouvaient toucher cet orgueil; que si ces deux cardinaux +avaient des titres de famille plus vieux et plus beaux que les miens, +ils n'étaient pourtant pas secrétaires d'État ainsi que moi; que, +quant à ce qui m'était personnel et relatif à mes tribulations passées +et à mon inimitié contre la France, ce n'étaient que des inepties qui +fondraient comme la neige dès que j'aurais été vu et apprécié. Il +voulut bien me dire encore quelque chose sur les qualités qu'il +remarquait en moi (ne me connaissant pas); mais la vérité et la +modestie ne me permettent point de rapporter ces compliments. Il +conclut enfin en m'avouant que plus il réfléchissait sur cette +affaire, plus il persistait dans son idée, et qu'il me suppliait d'en +instruire tout de suite le Pape, auquel il désirait me proposer +lui-même comme la seule ancre de salut dans une tempête aussi +imminente contre l'Église et contre l'État. + +«Je ne voulus pas me rendre en ce qui regardait l'envoi de ma +personne, et je répondis à ses raisons sur ce point, mais sans aucun +succès. Néanmoins je lui promis de transmettre ses raisons au Pape, et +de demander l'audience réclamée afin qu'il pût lui-même entretenir le +Saint-Père. + +«Je quittai Cacault l'esprit plein de doutes et d'appréhensions, et le +coeur agité en prévision de ce que le Pape résoudrait. Ne me fiant pas +à mes propres lumières et à l'impression que le discours si sérieux de +Cacault avait faite sur moi, je me souviens qu'avant de retourner à ma +demeure, j'allai visiter le nouveau ministre d'Espagne, chevalier de +Vargas, arrivé depuis peu de jours. Je crus devoir m'ouvrir à lui et +raconter ce qui venait de se passer. C'était pour savoir de quelle +façon il prendrait ce projet. Vargas était hors de cause, tierce +partie; il devait donc juger sans partialité et sans prévention. +L'assentiment complet qu'il donna, après les plus sérieuses +réflexions, au voyage que conseillait Cacault, me détermina à n'en pas +différer plus longtemps la communication au Pape, pour ne point me +rendre responsable des conséquences qui découleraient peut-être de mon +silence ou de mon retard. + +«Dès que je fus arrivé au Quirinal, je montai dans le cabinet du +Saint-Père, et je lui narrai fidèlement et exactement tout ce qui +avait été suggéré sur l'envoi projeté à Paris et sur le choix de la +personne. Je ne lui laissai rien ignorer de ce qui s'était dit et +répondu entre le plénipotentiaire de France et moi. Le Pape en fut +surpris outre mesure. Mais, en homme plein de pénétration et de +sagacité, il avoua, après un long entretien et de mûres réflexions, +que l'opinion et le projet de M. Cacault lui paraissaient raisonnables +et fondés; que toutefois, en affaires si délicates, il ne voulait pas +agir sans demander conseil à plusieurs; que je devais donc assembler, +pour le jour suivant, une congrégation de tout le sacré-collége, et +que cette congrégation se tiendrait en sa présence; que j'aurais à y +relater tout ce qui s'était passé, et que l'on écouterait les dires de +chacun; qu'il se résoudrait alors au parti qui lui semblerait le +meilleur, et qu'en attendant il accorderait l'audience demandée par M. +Cacault. + +«Ayant reçu les ordres du pontife, je fis convoquer, pour le jour +suivant, la congrégation générale des cardinaux, dans les appartements +de Sa Sainteté, et l'envoyé français fut averti qu'il pouvait aller +voir le Pape, ainsi qu'il en avait témoigné le désir. + +«Cacault se rendit auprès de Sa Sainteté, et il lui répéta, avec la +plus grande énergie, ce qu'il m'avait déjà dit quelques heures +auparavant. Pie VII n'eut pas de peine à lui prouver combien sa +détermination était juste; il lui démontra qu'il ne pouvait accepter +le plan de concordat tracé par le gouvernement français. Les paroles +de Sa Sainteté confirmèrent l'ambassadeur dans l'idée qu'il avait eue +d'abord. Cacault était persuadé, c'est ainsi qu'il s'exprimait, que +si le premier consul entendait par lui-même les motifs du pape, +Bonaparte se rendrait nécessairement à leur évidence. Il ajouta que si +Sa Sainteté leur prêtait plus de force par l'ambassade dont lui, +Cacault, avait pris l'initiative, ambassade qui manifesterait la bonne +volonté du Pontife, son estime pour la France, et l'intérêt qu'il +prenait à rattacher de nouveau cette nation à l'Église, les choses +s'arrangeraient, sans aucun doute, surtout si, par une marque de +considération personnelle, on flattait le chef du gouvernement +français. + +«Le Pape répondit qu'il avait convoqué tous les cardinaux pour +s'occuper de cette mission et discuter un projet dont la gravité ne +lui permettait pas d'agir sans les plus mûres réflexions et sans avis +préalable. + +«La congrégation générale se tint dans les appartements de Sa +Sainteté. D'après l'ordre que je reçus du Saint-Père, je rapportai +tout ce que m'avait dit M. de Cacault, soit sur l'ambassade en +général, soit sur le choix de ma personne. Je ne me permis de faire +sur le premier point qu'une relation simple et franche; mais quand +j'arrivai au second, j'ajoutai que, dans l'hypothèse de la mission, +je ne croyais pas devoir être choisi pour plénipotentiaire. Je +démontrai aussi fortement qu'il me fut possible, et avec les raisons +les plus évidentes, qu'il ne fallait pas penser à moi, mais plutôt aux +cardinaux Doria et Mattei, dont je fis ressortir les titres, qui +devaient, à mon avis, leur assurer la préférence. Je ne manquai pas de +faire remarquer d'un autre côté combien je devais appréhender une +légation aussi scabreuse, dont le non-succès déplairait à beaucoup, et +la réussite à un très-petit nombre,--ce qui la rendait fort peu +désirable et poussait même à la décliner,--et je terminai en déclarant +que le choix de ma personne nuirait très-sûrement à l'affaire par les +motifs déduits plus haut. + +«Aucun des cardinaux ne s'opposa à l'ambassade projetée; tous, au +contraire, la regardèrent comme la seule ancre de salut dans les +circonstances actuelles. Et quand on passa du général au particulier, +tous aussi me désignèrent, au lieu de choisir les deux cardinaux Doria +et Mattei, ou tout autre auquel on aurait pu songer. Pour justifier +leurs votes, ils arguaient que ma qualité de secrétaire d'État +semblait, d'après l'observation de M. Cacault, devoir rendre plus +agréable la légation du premier ministre du pape à celui qui avait +déjà près de lui le premier ministre de l'empereur. Mes scrupules +étaient hors de mise, et personne ne voulut changer d'avis. Voyant que +tous désiraient non-seulement l'ambassade, mais encore l'ambassadeur, +le Pape, après avoir gardé le silence jusqu'à la fin, pour ne gêner +aucun des cardinaux, se joignit au sacré collége. Il décida qu'on +partirait pour Paris, et que ce serait moi qui partirais. Me sera-t-il +permis de rapporter ici ce que je ne crains pas de voir démentir, car +le lieu où je m'exprimai fut public, et plusieurs témoins auriculaires +existent encore? Le Pape avait annoncé sa résolution: après avoir +rendu grâces au Saint-Père ainsi qu'au sacré collége de la confiance +qu'ils me témoignaient,--confiance que je savais ne point mériter,--je +dis avec franchise et candeur que j'avais en ce moment un besoin +extraordinaire de me souvenir de mes promesses et de mes serments +d'obéissance aux volontés du Pape, promesses et serments articulés +quand il me plaça le chapeau de cardinal sur la tête; que cette foi +soutenait mon courage et m'aidait à servir le pontife suprême et le +saint-siége; que mon désir de le faire était ardent, mais que ce +secours m'était indispensable au moment d'accepter une mission si +difficile et sa périlleuse, que j'avais tant et de si fortes raisons +pour décliner.» + + +II + +Le cardinal Doria fut choisi par le Pape et par Consalvi pour +remplacer le cardinal-ministre en son absence. + +Consalvi et Cacault partirent ensemble de Rome en plein jour, dans la +même voiture, pour donner confiance au peuple romain. En approchant de +Livourne, ils trouvèrent un courrier de Murat qui annonçait à M. +Cacault que le général l'attendait à Pise pour conférer avec lui; ils +s'y rendirent. Murat combla d'égards Consalvi; Cacault fut obligé de +s'arrêter; Consalvi continua seul sa route pour Paris. Il y arriva +dans la plus grande anxiété. Le premier consul lui envoya l'abbé +Bernier, Vendéen réconcilié, pour commencer sans aucun délai la +négociation. Consalvi, sur sa demande, résuma, dans un mémoire rapide, +les points sur lesquels on était d'accord, ceux sur lesquels on +différait. «Ce mémoire, dit le prince de Talleyrand, fait reculer la +négociation beaucoup plus loin que tous les écrits précédents.» Après +vingt-cinq jours on tomba d'accord, le rendez-vous pour la signature +fut assigné chez Joseph Bonaparte. Consalvi s'y rendit, mais, au +moment de la signature, l'abbé Bernier entra. + +«Quelle fut ma surprise, quand je vis l'abbé Bernier m'offrir la copie +qu'il avait tirée de son rouleau comme pour me la faire signer sans +examen, et qu'en y jetant les yeux, afin de m'assurer de son +exactitude, je m'aperçus que ce traité ecclésiastique n'était pas +celui dont les commissaires respectifs étaient convenus entre eux, +dont était convenu le premier consul lui-même, mais un tout autre! La +différence des premières lignes me fit examiner tout le reste avec le +soin le plus scrupuleux, et je m'assurai que cet exemplaire +non-seulement contenait le projet que le Pape avait refusé d'accepter +sans ses corrections, et dont le refus avait été cause de l'ordre +intimé à l'agent français de quitter Rome, mais, en outre, qu'il le +modifiait en plusieurs endroits, car on y avait inséré certains points +déjà rejetés comme inadmissibles avant que ce projet eût été envoyé à +Rome. + +«Un procédé de cette nature, incroyable sans doute, mais réel, et que +je ne me permets pas de caractériser,--la chose d'ailleurs parle +d'elle-même,--un semblable procédé me paralysa la main prête à signer. +J'exprimai ma surprise, et déclarai nettement que je ne pouvais +accepter cette rédaction à aucun prix. Le frère du premier consul ne +parut pas moins étonné de m'entendre me prononcer ainsi. Il disait ne +savoir que penser de tout ce qu'il voyait. Il ajouta tenir de la +bouche du premier consul que tout était réglé, qu'il n'y avait plus +qu'à signer. Comme je persistais à déclarer que l'exemplaire contenait +tout autre chose que le concordat arrêté, il ne sut que répondre qu'il +arrivait de la campagne, où il traitait des affaires d'Autriche avec +le comte de Cobenzel; qu'étant appelé précisément pour la cérémonie de +la signature du traité, dont il ne savait rien pour le fond, il était +tout neuf, et ne se croyait choisi que pour légaliser des conventions +admises de part et d'autre. + +«Moi, je n'oserais pas, aujourd'hui, affirmer avec certitude s'il +disait vrai ou s'il disait faux. Je ne sus pas le reconnaître alors +davantage; mais j'ai toujours incliné, et j'incline encore à croire +qu'il était dans une ignorance absolue, tant il me parut éloigné de +toute dissimulation dans ce qu'il fit durant cette interminable +séance, et sans jamais se démentir. Comme l'autre personnage officiel, +le conseiller d'État Crétet, en affirmait autant, et protestait ne +rien savoir, et ne pouvoir admettre ce que j'avançais sur la diversité +de la rédaction, jusqu'à ce que je la leur eusse démontrée par la +confrontation des deux copies, je ne pus m'empêcher de me retourner +vivement vers l'abbé Bernier. + +«Quoique j'aie toujours cherché dans le cours de la négociation à +éviter tout ce qui aurait tendu à suspendre la marche des choses et à +fournir prétexte à la colère et à la mauvaise humeur, je lui dis que +nul mieux que lui ne pouvait attester la vérité de mes paroles; que +j'étais très-étonné du silence étudié que je lui voyais garder sur ce +point, et que je l'interpellais expressément pour qu'il nous fît part +de ce qu'il savait si pertinemment. + +«Ce fut alors que, d'un air confus et d'un ton embarrassé, il balbutia +qu'il ne pouvait nier la vérité de mes paroles et la différence des +concordats qu'on proposait à signer; mais que le premier consul +l'avait ainsi ordonné, et lui avait affirmé qu'on est maître de +changer tant qu'on n'a point signé. Ainsi, continua Bernier, il exige +ces changements, parce que, toute réflexion faite, il n'est pas +satisfait des stipulations arrêtées. + +«Je ne détaillerai pas ce que je répliquai à un aussi étrange +discours, et par quels arguments je démontrai combien cette maxime, +qu'on peut toujours changer avant d'avoir signé, était inapplicable au +cas actuel. Ce que je relevai bien plus vivement encore, ce fut le +mode, la surprise, employés pour réussir; mais je protestai résolûment +que je n'accepterais jamais un tel acte, expressément contraire à la +volonté du Pape, d'après mes instructions et mes pouvoirs. Je déclarai +donc que si, de leur côté, ils ne pouvaient pas ou ne voulaient pas +souscrire celui dont on était convenu, la séance allait être levée. + +«Le frère du premier consul prit alors la parole. Il s'efforça de la +manière la plus pressante d'appuyer sur les conséquences de la rupture +des négociations, non moins pour la religion que pour l'État, et non +moins pour la France, cette grande partie du catholicisme, que pour +tous les pays où l'on éprouvait sa toute-puissante influence. «Il faut +faire, répétait-il, toutes les tentatives imaginables pour ne pas nous +rendre, nous présents, responsables de si cruels désastres.» + + +III + +«Joseph Bonaparte se rendit aux Tuileries. + +«En moins d'une heure il était de retour, révélant sur son visage la +tristesse de son âme. Il nous apprit que le premier consul était entré +dans la plus extrême fureur à la nouvelle de ce qui était arrivé; que, +dans l'impétuosité de la colère, il avait déchiré en cent morceaux la +feuille du concordat arrangé entre nous; que finalement, cédant à ses +prières, à ses sollicitations, à ses raisons, il avait promis, quoique +avec une indicible répugnance, d'accepter tous les articles convenus, +mais que pour celui que nous avions laissé non réglé, il était demeuré +aussi inflexible qu'irrité. Joseph ajouta que le premier consul avait +terminé l'entretien en le chargeant de me dire que lui, Bonaparte, il +voulait absolument cet article, tel qu'il l'avait fait rédiger dans +l'exemplaire apporté par l'abbé Bernier, et que je n'avais qu'un de +ces deux partis à prendre: ou admettre cet article tel quel et signer +le concordat, ou rompre toute négociation; qu'il entendait absolument +annoncer dans le grand repas de cette journée ou la signature ou la +rupture de l'affaire. + +«On imagine facilement dans quelle consternation nous jeta un pareil +message. Il restait encore trois heures jusqu'à cinq, heure fixée pour +ce repas auquel nous devions assister. Impossible d'énumérer tout ce +qui fut dit et par le frère du premier consul et par les deux autres +pour me décider à le satisfaire. Le tableau des conséquences qui +naîtraient de la rupture était des plus sombres; ils me faisaient +sentir que j'allais me rendre responsable de ces maux, soit envers la +France et l'Europe, soit envers mon souverain lui-même et envers +Rome. Ils me disaient qu'à Rome on me taxerait de roideur +inopportune, et qu'on m'attribuerait le tort d'avoir provoqué les +effets de ce refus. J'éprouvais les angoisses de la mort, je voyais se +dresser devant moi tout ce qu'on m'annonçait: j'étais (il est permis +de l'avouer) comme l'Homme des douleurs. Mais mon devoir l'emporta; +avec l'aide du Ciel, je ne le trahis point. Je persistai dans mon +refus, pendant les deux heures de cette lutte, et la négociation fut +rompue. + +«Ainsi se termina cette triste séance de vingt-quatre heures entières, +commencée vers les quatre heures du jour précédent et close vers les +quatre heures de ce malheureux jour, avec une grande souffrance +physique, comme on le comprend du reste, mais avec une bien plus +grande souffrance morale, et telle qu'il faudrait la ressentir pour +s'en faire une idée. + +«J'étais condamné (et c'était la circonstance cruelle du moment) à +paraître dans une heure à ce pompeux dîner. Je devais affronter en +public le premier choc de l'impétueuse colère qu'allait soulever dans +le coeur du général Bonaparte l'annonce de la rupture que son frère +devait lui communiquer. + +«Nous retournâmes quelques instants à l'hôtel; nous fîmes à la hâte +ce qui était nécessaire pour nous présenter convenablement, et nous +allâmes, mes deux compagnons et moi, aux Tuileries. + +«À peine étions-nous entrés dans le salon où se trouvait le premier +consul, salon que remplissait tout un monde de magistrats, +d'officiers, de grands de l'État, de ministres, d'ambassadeurs, +d'étrangers les plus illustres, invités à ce dîner, qu'il nous fit un +accueil facile à imaginer, ayant déjà vu son frère. Aussitôt qu'il +m'aperçut, il s'écria, le visage enflammé et d'un ton dédaigneux et +élevé: + +«Eh bien, monsieur le cardinal, vous avez voulu rompre! soit. Je n'ai +pas besoin de Rome. J'agirai de moi-même. Je n'ai pas besoin du Pape. +Si Henri VIII, qui n'avait pas la vingtième partie de ma puissance, a +su changer la religion de son pays et réussir dans ce projet, bien +plus le saurai-je faire et le pourrai-je, moi. En changeant la +religion en France, je la changerai dans presque toute l'Europe, +partout où s'étend l'influence de mon pouvoir. Rome s'apercevra des +pertes qu'elle aura faites; elle les pleurera, mais il n'y aura plus +de remède. Vous pouvez partir, c'est ce qui vous reste de mieux à +faire. Vous avez voulu rompre, eh bien, soit, puisque vous l'avez +voulu. Quand partez-vous donc? + +--«Après dîner, général,» répliquai-je d'un ton calme. + +«Ce peu de mots fit faire un soubresaut au premier consul. Il me +regarda très-fixement, et à la véhémence de ses paroles je répondis, +en profitant de son étonnement, que je ne pouvais ni outre-passer mes +pouvoirs ni transiger sur des points contraires aux maximes que +professe le Saint-Siége. «Dans les choses ecclésiastiques, ajoutai-je, +on ne peut faire tout ce qu'on ferait dans les choses temporelles en +certains cas extrêmes. Nonobstant cela, il ne me semble pas possible +de prétendre que j'aie cherché à rompre du côté du Pape, dès qu'on +s'est mis d'accord sur tous les articles, à la réserve d'un seul, pour +lequel j'ai prié qu'on consultât le Saint-Père lui-même; car ses +propres commissaires n'ont pas rejeté cette proposition.» + +«Plus radouci, le Consul m'interrompit en disant qu'il ne voulait rien +laisser d'imparfait, et que ou il statuerait sur le tout ou rien. Je +répliquai que je n'avais pas le droit de négocier sur l'article en +question, tant qu'il le maintiendrait précisément tel qu'il l'avait +proposé, et que je n'admettrais aucune modification. Il reprit +très-vivement qu'il l'exigeait tel quel, sans une syllabe ni de moins +ni de plus. Je lui répondis que, dans ce cas, je ne le souscrirais +jamais, parce que je ne le pouvais en aucune manière. Il s'écria: «Et +c'est pour cela que je vous dis que vous avez cherché à rompre, et que +je considère l'affaire comme terminée, et que Rome s'en apercevra et +versera des larmes de sang sur cette rupture.» + +«Tandis qu'il parlait, se trouvant proche du comte de Cobenzel, +ministre d'Autriche, il se retourna vers lui avec une extrême +vivacité, et lui répéta à peu près les mêmes choses qu'à moi, +affirmant plusieurs fois qu'il ferait changer de manière de penser et +de religion dans tous les États de l'Europe; que personne n'aurait la +force de lui résister, et qu'il ne voulait pas assurément être seul à +se passer de l'Église romaine (c'est sa phrase), qu'il mettrait plutôt +l'Europe en feu de fond en comble, et que le Pape en aurait la faute +et la peine encore. + +«Puis il se mêla brusquement à la foule des conviés, répétant les +mêmes choses à beaucoup d'autres. Le comte de Cobenzel, consterné, +accourut de suite vers moi, et se mit à me prier, à me supplier +d'inventer quelques moyens pour détourner une pareille calamité. Il ne +me dépeignait que trop éloquemment les conséquences certaines qui +allaient en résulter pour la religion, pour l'État, pour l'Europe. Je +lui avouai que je ne les voyais que trop, que je m'en désolais, mais +que rien ne pourrait me faire souscrire à ce qui ne m'était pas +permis. Il m'avouait qu'il comprenait parfaitement que j'avais raison +de ne pas trahir mes devoirs, mais qu'il s'étonnait qu'on ne pût pas +découvrir quelque moyen de conciliation, et tomber d'accord, quand il +n'y avait plus qu'un seul article en litige. Je lui répliquai qu'il +était impossible de tomber d'accord, et de se concilier, lorsqu'on +prétendait obstinément ne pas retrancher ou ajouter une seule syllabe +à l'article débattu, comme s'en exprimait le premier consul, puisque +dès lors on ne pouvait réaliser ce qui a coutume de se dire et de se +faire en toute négociation, à savoir, que chacune des parties risquant +un ou deux pas, on finissait par se rencontrer. On ouvrit dans ce +moment la salle à manger, et on passa à table, ce qui rompit +l'entretien. + +«Le dîner fut court, et on s'imagine que je n'en goûtai jamais un plus +amer. De retour au même salon, le comte de Cobenzel reprit avec moi la +conversation interrompue. Le premier consul, nous voyant causer +ensemble, s'approcha, et, s'adressant au comte, il lui dit qu'il +perdait son temps, s'il espérait vaincre l'obstination du ministre du +Pape, et il répéta en partie ce qu'il avait annoncé précédemment, en y +mettant la même vivacité et la même force. Le comte répondit qu'il le +priait de lui permettre de déclarer qu'il rencontrait non de +l'obstination dans le ministre du Souverain-Pontife, mais bien un +sincère désir d'arranger les choses et un extrême regret de cette +rupture, mais que, pour arriver à une conciliation, c'était au premier +consul seul d'en ouvrir la voie. + +«Et comment? répliqua-t-il avec vivacité.--C'est, reprit le comte, +d'autoriser une nouvelle séance entre les commissaires respectifs, et +de vouloir bien leur permettre de chercher le moyen d'introduire dans +l'article en litige quelque changement propre à satisfaire les deux +parties. Puis, ajouta Cobenzel, j'aime à penser que votre désir de +donner la paix à l'Europe, comme vous me l'avez souvent promis, vous +décidera à renoncer à cette détermination de ne souffrir aucune +addition, aucun retranchement à cet article, d'autant plus que c'est +vraiment une calamité de consommer une aussi regrettable rupture pour +un seul article, quand on a combiné tout le reste à l'amiable. + +«Ce discours du comte de Cobenzel fut accompagné de beaucoup d'autres +paroles sortant très-réellement de la bouche d'un véritable homme de +cour, toutes pleines de politesse et de grâce, ce en quoi il était +fort expert. Et il manoeuvra avec tant d'esprit que le premier consul, +après quelque résistance, s'écria: «Eh bien! afin de vous prouver que +ce n'est pas moi qui désire rompre, j'adhère à ce que demain les +commissaires se réunissent pour la dernière fois. Qu'ils voient s'il y +a possibilité d'arranger les choses; mais si on se sépare sans +conclure, la rupture est regardée comme décisive, et le cardinal +pourra s'en aller. Je déclare aussi que cet article, je le veux +absolument tel quel, et que je n'admets pas de changements.» Et +là-dessus il nous tourna les épaules. + +«Quoique ces paroles de Bonaparte fussent en contradiction avec +elles-mêmes, puisque d'une part il nous permettait de nous réunir pour +aviser à un moyen de conciliation, et que de l'autre, en même temps, +il exigeait l'article tel quel, sans aucun changement, ce qui excluait +une conciliation, toutefois on s'accorda unanimement à profiter de la +faculté de se réunir et de voir si on ne ferait pas surgir quelque +biais d'arrangement, dans l'espérance (si on y arrivait) de pousser +Joseph, son frère, à l'y amener lui-même. Le comte de Cobenzel, qui +traitait avec Joseph des affaires d'Autriche, en était fort bien vu. +Il lui parla chaudement, d'autant plus chaudement qu'il paraissait +lui-même désirer avec sincérité d'éviter une rupture. On convint donc +de tenir le jour suivant, à midi juste, au même lieu, cette nouvelle +séance, comme on avait tenu la précédente, qui fut si amère et si +déplorable. + +«Je ne raconterai pas comment je passai cette nuit douloureuse, mais +je ne puis taire à quel point s'accrurent mes angoisses lorsque, le +matin, je vis entrer dans ma chambre le prélat Spina, avec un air +triste et embarrassé, et que je l'entendis m'avouer que le théologien +Caselli sortait de sa chambre, où il était venu lui annoncer qu'il +avait réfléchi toute la nuit sur les conséquences incalculables de la +rupture; qu'elles seraient on ne peut plus fatales à la religion, et +qu'une fois arrivées, elles devaient être irrémédiables, comme le +prouvait l'exemple de l'Angleterre; que, voyant le premier consul +déclarer qu'il restait inébranlable sur le point de ne pas admettre de +changement dans l'article controversé, il était déterminé, pour sa +part, à y adhérer et à le signer tel quel; qu'il ne croyait pas le +dogme lésé, et qu'il pensait que les circonstances, les plus +impérieuses qu'on ait pu voir, justifiaient la condescendance dont le +pape userait dans ce cas. Il n'y a point de proportion, ajoutait-il, +entre la petite perte provenant de cet article et la perte immense qui +résulterait de la rupture. + +«Le prélat Spina me déclara que, puisque le père Caselli, beaucoup +plus savant théologien que lui, pensait ainsi, il n'avait pas le +courage d'assumer la responsabilité de conséquences si fatales à la +religion, et qu'il était résolu, lui aussi, à admettre l'article et à +le signer tel quel. Spina ajoutait encore que, si je jugeais que leur +signature ne pût se donner sans la mienne, ils ne me cachaient pas +qu'ils se voyaient dans la nécessité de protester de leur adhésion, et +de se garantir par là de toute responsabilité des conséquences de la +rupture, si elle devait avoir lieu. + +«Je ne puis exprimer l'impression que me firent et cette déclaration, +et l'idée de me savoir abandonné seul dans le combat. Mais si cela me +surprit et me chagrina à l'excès, cela ne m'abattit pas toutefois, et +ne m'ébranla point dans ma résolution. Après avoir inutilement essayé +de les persuader l'un et l'autre, m'apercevant que mes raisons +n'avaient pas dans leur balance de poids à l'égal des résultats qui +les épouvantaient, je finis par dire que, n'étant pas, moi, persuadé +par leurs raisons, je ne pouvais m'y rendre, et que je lutterais tout +seul dans la conférence; que je les priais simplement de renvoyer à la +fin l'annonce de leur adhésion à cet article, si, ne parvenant pas à +concilier la chose, on était forcé de rompre; ce à quoi j'étais résolu +en cas extrême, quoique avec une vive douleur, plutôt que de trahir +ce qui, dans ma pensée, était de mon rigoureux devoir. Ils le +promirent, et de plus m'affirmèrent qu'ils ne laisseraient pas +d'appuyer mes raisons jusqu'au bout, quoiqu'ils ne voulussent pas y +persister au moment d'une rupture. + +«On se réunit donc à l'hôtel du frère du premier consul, et la +discussion commença à midi précis. Si cette séance ne fut pas aussi +longue que la première, assurément elle ne fut pas courte. Elle a duré +douze heures consécutives, car elle se termina juste au coup de +minuit. + +«Onze heures pour le moins furent consacrées à la discussion de ce +fatal article. Pour bien saisir l'affaire, il est indispensable +d'entrer (rien que sur ce point) dans l'intrinsèque de la négociation. +Je m'étudierai à y porter le plus de clarté possible, en restant dans +la concision de l'histoire, qui n'admet pas les développements d'une +dissertation théologique.» + + +IV + +Consalvi partit pour Rome trois jours après cette épineuse +négociation. Le concordat y fut accepté, et son crédit sur le pape +s'accrut de sa fermeté envers le premier consul. Nul ne songea à lui +contester le titre de ministre pacificateur de l'Église. Marengo avait +en un jour reconquis l'Italie. Les vingt-cinq jours du voyage +désespéré de Consalvi avaient reconquis l'Europe à l'Église. Il envoya +le cardinal Caprara à Paris et passa à d'autres affaires. Mais il +était maître du pape par l'amitié, maître du premier consul par son +génie de conciliation. Bonaparte sentit l'utilité pour lui d'avoir le +coeur du pape dans les mains d'un tel homme. + + +V + +Le cardinal pouvait, depuis cette époque, être considéré comme le +favori du vertueux pontife Pie VII, non pas favori du caprice ou de la +flatterie, mais favori de conscience et de raison. Toute cette +première partie du pontificat ne fut qu'une longue et difficile +diplomatie entre les exigences injurieuses et les prétentions +menaçantes de l'empire et la faiblesse consciencieuse du pape. Le +choix que l'amitié lui avait suggéré au conclave de Venise était +devenu le choix de sa politique. Il lui fallait un homme mixte, mêlé +de sacerdoce et de monde, aussi capable de ménager la vertu +scrupuleuse du pape, sincèrement religieux, que de concéder au pouvoir +dominateur et absolu de l'empire et du conquérant ce que Dieu lui-même +commande à ses ministres de céder à ceux auxquels il donne l'autorité +irrésistible du champ de bataille. + + +VI + +On sait que, depuis Marengo jusqu'à Wagram, Napoléon, favorisé et si +souvent enivré par la victoire, était devenu le maître incontesté de +l'Europe. Après Wagram il songea à perpétuer sa domination en se +donnant une épouse plus jeune et des héritiers légitimes de sa +puissance. Il fixa son choix sur une jeune princesse de dix-huit ans, +Marie-Louise, que la maison d'Autriche sacrifia pour obtenir des +conditions de paix et d'alliance plus intimes, et qui fut +officiellement demandée à son père par les ambassadeurs de Bonaparte. +Joséphine fut répudiée, et les conditions du mariage débattues avec le +Pape. + +Les cardinaux arrivent à Paris. Consalvi, privé de ses fonctions de +ministre à Rome, n'était plus que le confident officiel de Pie VII. +Voici comment il rend compte de sa ruine définitive. + + +VII + +Pendant les années qui s'écoulèrent entre le premier ministère du +cardinal Consalvi et la rupture violente des relations de l'empereur +Napoléon avec Pie VII, le Pape, contraint par Napoléon, avait donné +sa confiance officielle à un autre ministre. Le cardinal Fesch, +ambassadeur de Napoléon, était très-mal pour Consalvi. + +Bonaparte l'estimait et le redoutait, il désirait son éloignement. + +«À cette cause,» dit le cardinal dans ses Mémoires, «s'en joignit une +autre que je ne puis passer sous silence. Ainsi que je l'ai dit, le +cardinal Fesch était ambassadeur de Napoléon à Rome. Il n'y eut pas +d'attentions compatibles avec mes devoirs, d'égards délicats et en +toute espèce de choses, que je n'eusse pour lui dès le principe. Fesch +le savait; il me témoigna tout d'abord une sincère reconnaissance, de +l'estime et même de l'amitié. Mais plusieurs raisons altérèrent +ensuite son affection pour moi. Je ne sacrifiais certainement pas mon +honneur aux volontés de son maître, auprès duquel il ambitionnait de +se faire bien venir. En conséquence, pour ne pas paraître vis-à-vis de +l'Empereur ou peu perspicace ou peu habile, il fallait une victime sur +le compte de laquelle on pût rejeter l'inflexibilité du Pape à ses +désirs. Fesch avait un caractère fort soupçonneux, et il s'imaginait +presque toujours voir en réalité ce qui n'existait pas même en rêve. +Enfin, pour ne pas trop m'étendre sur ce sujet, il était par malheur +devenu l'intime ami d'une famille dont le mari, par soif du lucre, et +la femme, par vanité, étaient mes plus cruels ennemis. Je n'avais +jamais voulu sacrifier les intérêts du Trésor à la cupidité du premier +et la bienséance à la coquetterie de la seconde. + +«Voyant, après de nombreux échecs, qu'ils n'avaient rien à gagner près +de moi et sous mon ministère, ces pauvres gens dirigèrent tous leurs +artifices et toutes leurs batteries vers l'ambassadeur de Napoléon. +C'était déjà la puissance qui dictait la loi au monde. Ces gens +espéraient qu'il leur serait possible de me faire sauter de mon poste. +Pour arriver à leur but, ils employèrent le mensonge, la duplicité, la +séduction. + +«Tous ces motifs réunis amenèrent le cardinal Fesch à me représenter +comme la cause unique de l'opposition du Pape à l'Empereur. Et +cependant le Pontife n'avait pas besoin de tels mobiles. Mais il +suffisait à l'ambassadeur de France de voir que le Pontife résistait +pour inculper résolûment son ministre. La douceur du caractère de Pie +VII l'avait mal fait juger en France. On ne sut pas distinguer en lui +ce besoin d'accomplir ses devoirs, besoin qui l'emportait sur tout le +reste. + +«Peu de paroles suffiront relativement à ce sujet, c'est-à-dire à +l'opinion en partie personnelle et en partie inspirée que l'Empereur +nourrissait sur mon compte. Il enjoignit à son plénipotentiaire de me +communiquer la lettre qu'il lui écrivait de sa main,--ce qui fut +fait.--En parlant de moi dans cette lettre, il termine ainsi: «Dites +au cardinal Consalvi de ma part que, s'il aime son pays, il n'a qu'une +de ces deux choses à faire: ou obéir à tout ce que je veux, ou bien +laisser le ministère.» + +«Je ne balançai point un instant quand le cardinal Fesch me fit lire +cette dépêche, et je lui permis de répondre de ma part «que je ne +ferais jamais la première des deux choses, et que j'étais tout prêt à +exécuter la seconde dès que le Pape m'y autoriserait, afin de ne pas +servir de prétexte ou de motif aux malheurs de mon pays.» Pendant tout +le temps que le cardinal Fesch résida à Rome, les déclarations les +plus impérieuses de l'Empereur contre moi, ainsi que les manifestes +les plus péremptoires de sa volonté de ne plus me voir au ministère, +et les menaces des plus grands périls pour l'État si je restais dans +ma charge, se multiplièrent à l'infini. Les objurgations en vinrent à +un tel point qu'il fallut toute la fermeté de ce caractère que +l'Europe a depuis, et à son étonnement, admiré dans le Pape, pour le +faire résister non moins aux efforts de la France afin de m'éloigner +de ses côtés, qu'à mes prières elles-mêmes. Je les appuyais sur ma +ferme résolution de n'être pas l'occasion de tous les désastres qui +fondraient sur Sa Sainteté et sur l'État; je disais qu'il fallait +avoir soin de ne pas inculquer aux peuples,--quoique sans raison,--la +pensée que ces désastres arrivaient parce que le Pape avait voulu me +défendre, et qu'on les aurait évités s'il eût consenti à me sacrifier, +quoique sans motifs, aux exigences de celui qui pouvait tout. Le Pape +resta toujours inébranlable. Il trouvait en moi, disait-il, des +qualités appropriées à son service et à celui de l'Église attaquée; +mais c'était un pur effet de sa bonté, car ces qualités n'existaient +pas. + +«La fureur de Napoléon, excitée par la résistance de Pie VII à ses +desseins et à ses volontés, allait toujours croissant. Il avait +substitué le ministre Alquier au cardinal Fesch, qu'il venait de +rappeler, afin que son oncle et cardinal ne fût pas l'exécuteur de la +dernière ruine de Rome, quand l'heure de la réaliser aurait sonné. +Alquier reçut contre moi les mêmes ordres que son prédécesseur, mais +ils n'eurent pas plus de succès pendant un certain temps. Enfin le +moment arriva où le Pape crut opportun de se rendre à l'idée de ma +retraite. Peu après, l'Empereur répondit au Pape par une note +officielle de M. de Talleyrand, ministre des affaires étrangères. On +reproduisait dans cette note les prétentions naguère exposées sur sa +souveraineté dominatrice à Rome et dans l'État ecclésiastique,--_sulla +sua soprasovranità di Roma e Stato ecclesiastico_,--ainsi que sur la +dépendance du Saint-Siége. + +«Cette note demandait encore que l'on entrât dans le système de +l'Empereur, que le Pape fît la guerre aux Anglais, qu'il reconnût +pour ses amis et pour ses ennemis les amis et les ennemis de +l'Empereur, et autres choses semblables, conséquences de sa +prétendue _soprasovranità_. Le Pape répondit négativement à tout. +Mais pour prêter à cet acte solennel un plus grand poids, pour +qu'on ne pût attribuer ce refus à une influence étrangère, mais à la +volonté spontanée et propre du Saint-Père lui-même, et pour que ce +refus pût amener chez l'Empereur la conviction que l'unique et +véritable impossibilité de manquer à ses devoirs sacrés et non des +inspirations étrangères empêchaient Pie VII d'accéder à ses désirs, +on jugea que c'était le moment de compenser le nom définitif donné +aux prétentions impériales, par le bonheur qu'il ressentirait en +m'arrachant lui-même du ministère. On prouvait ainsi à Napoléon que +le Pape faisait pour lui plaire, bien qu'à contre-coeur, tout ce +qu'il était possible de faire, mais qu'il n'accordait pas ce que ses +devoirs sacrés lui interdisaient de céder. Le Saint-Père se résolut +d'autant mieux à consommer son sacrifice,--c'est ainsi qu'il +l'appelait, dans sa bonté,--que les exigences de l'Empereur et les +refus du Pape n'avaient pas été jusqu'alors livrés à la publicité. +Il était donc permis d'espérer qu'après la satisfaction de mon +renvoi obtenue, Napoléon se convaincrait de la réalité des obstacles +s'opposant à ce que Pie VII adhérât à ses désirs, et que, dans ce +cas, il se désisterait de ses prétentions. Il pouvait le faire sans +froisser son amour-propre, justement parce que rien n'avait encore +transpiré dans le public, ainsi que je l'ai dit. Je dois rendre +justice à la droiture des intentions du Pape et à son excessive +bonté envers moi. Il ne les fit céder qu'à cette considération +puissante et ne se soumit qu'à ces réflexions. Il me sera permis de +rendre encore justice, non à moi-même,--ce qui ne serait pas +convenable,--mais à la vérité, sur une particularité qui me regarde. +Je dirai donc que, quoique non-seulement je n'eusse pas ambitionné +la secrétairerie d'État, mais encore que j'eusse fait tout mon +possible pour en décliner les honneurs, cependant ce n'eût pas été +au milieu des périls qui menaçaient le Saint-Siège et le Pape, mon +grand bienfaiteur, que j'aurais privé l'un et l'autre de mes +services, quels qu'ils fussent. Toutefois je me laissai guider dans +ma conduite par la pensée dont je viens de parler. Il en coûta +beaucoup à mon coeur à cause des circonstances, et aussi parce qu'il +fallait quitter celui que je vénérais et chérissais tant. + +«La chose ainsi arrêtée entre le Pape et moi, le même courrier +extraordinaire portant à Paris le nouveau refus de Pie VII à propos +des grandes affaires qui étaient l'objet des convoitises ambitieuses +de l'empereur Napoléon, lui porta en même temps l'acceptation +pontificale de mon éloignement du ministère, et la nomination de mon +successeur. C'était le cardinal Casoni. Cela arriva le 17 juin 1806, +si je ne me trompe. Je ne dois pas raconter la douleur du Pape et la +mienne à cette séparation. Il me sera permis de dire seulement que ce +ne fut pas sans des pleurs réciproques et que, dans la suite des +temps, le Saint-Père ne démentit jamais son immense bienveillance +envers moi. + +«Je n'avais donc pas revu depuis mon arrivée le ministre Fouché. Voilà +que ce soir-là, tandis que nous attendions la sortie des souverains de +leurs appartements, il s'approche de moi, puis, me prenant par la +main, il me conduit dans un coin du salon. Il me dit alors avec +cordialité et intérêt: «Est-il vrai qu'il y a plusieurs cardinaux qui +refusent d'assister au mariage de l'empereur?» + +«À cette question, je me tus, n'ayant rien à riposter et ne voulant +surtout désigner personne. Il ajouta: «Mon cher Monsieur le cardinal, +ne savez-vous pas qu'en ma qualité de ministre de la police, je dois +déjà être instruit avec certitude de ce que j'avance? Ma demande n'est +donc que de pure politesse.» + +«Forcé de répondre, je lui déclarai que je ne savais vraiment ni +combien il y en avait, ni qui ils étaient, mais que lui, Fouché, +s'entretenait avec l'un d'entre eux. Il s'écria alors: «Ah! que me +dites-vous? l'Empereur m'en a parlé ce matin, et il vous a nommé dans +sa colère; mais je lui ai affirmé que, quant à vous, il n'était pas à +présumer que ce fût vraisemblable.» + +«Je lui répétai que c'était vrai, et très-vrai. Il me plaça aussitôt +sous les yeux les dangereuses conséquences d'une telle action, qui +intéressait l'État, la personne même de l'Empereur, ainsi que la +succession au trône, et qui prêtait tant de hardiesse aux mécontents. +Il n'y eut rien au monde qu'il ne tentât pour m'amener à persuader aux +autres d'intervenir ou tout au moins,--car il m'entendait répéter que +cela n'était pas possible,--à intervenir moi-même. Il me faisait +remarquer que le plus grand mal était de me voir parmi ceux qui +refusaient d'assister au mariage; car, disait-il, vous marquez, après +le concordat et après avoir été premier ministre si longtemps.» Il +ajouta quelque chose sur les qualités personnelles qu'il rencontrait +en moi, quoiqu'elles n'y fussent certainement pas. + +«Je tins ferme, et je répondis à tout. Je lui exposai les motifs qui +nous obligeaient, bien qu'à nos risques et périls, à observer cette +conduite, et je l'assurai que l'accomplissement de mes devoirs était +ce que je voulais et devais avoir en vue plus que tout autre. Je ne +lui cachai point ce que nous avions fait pour éviter la publicité d'un +pareil choc; je lui communiquai notre demande afin de ne pas être +invités, demande restée sans effet. + +«Il serait trop long de rapporter tout ce que nous échangeâmes de +paroles dans cette conversation interminable, qui me coûta, je le +répète, des sueurs de mort. Jamais il ne s'avouait vaincu, et il mit +fin à l'entretien en affirmant que si nous ne voulions pas assister au +mariage civil, on n'y ferait guère attention, quoique cela déplût +beaucoup, mais qu'il fallait absolument nous rendre au mariage +ecclésiastique, si nous ne cherchions pas à pousser les choses à la +dernière ruine; puis il me supplia d'en aviser mes collègues. + +«Il obtint sans cesse une réponse négative, excepté à sa demande de +notification aux autres cardinaux, notification que j'exécutai +fidèlement. + +«Notre dialogue fut interrompu par l'entrée des souverains, auxquels +nous devions tous être présentés. À leur apparition, chacun courut +prendre sa place. L'empereur tenait par la main la nouvelle +impératrice, et lui désignait chaque personne à mesure qu'il les +rencontrait dans le cercle. Quand il arriva à la place où nous étions, +il s'écria: «Ah! les cardinaux!» Puis, avec beaucoup d'amabilité et de +courtoisie, il nous présenta un à un, nous appelant par notre nom et +ajoutant à quelques-uns certaines qualités particulières, comme il fit +pour moi en disant: «Celui qui a fait le concordat.» + +«On sut ensuite qu'il ne s'était montré aussi gracieux que dans le but +de séduire les cardinaux récalcitrants à sa volonté. + +«Nous répondîmes tous par une inclination, et rien de plus. Ayant +parcouru le cercle de notre côté, il alla où se trouvaient les autres +grands de l'empire, les ministres, et il sortit enfin des salons pour +se rendre au théâtre. Nous retournâmes à Paris, et les treize s'étant +rassemblés chez le cardinal Mattei, je leur racontai ce que m'avait +dit le ministre Fouché. Mes paroles, tout en augmentant la tristesse +commune, ne modifièrent pourtant pas notre résolution. + +«Le jour suivant, qui était le dimanche, on célébra le mariage civil à +Saint-Cloud. Les treize n'y intervinrent pas. Des quatorze autres déjà +nommés plus haut, onze assistèrent à cette cérémonie: ce furent les +cardinaux Joseph Doria et Antoine Doria, Roverella, Vincenti, +Zondadari, Spina, Caselli, Fabrice Ruffo, Albani, Erskine et Maury. Le +cardinal Fesch fut le douzième. Le cardinal de Bayane, étant malade, +ne put s'y rendre. Les cardinaux Despuig et Dugnani s'excusèrent sous +prétexte de maladie. Tous les trois, ils écrivirent au cardinal Fesch, +en déclarant qu'ils ne pouvaient aller à Saint-Cloud. Cela arriva le +dimanche. + +«Le lundi 2 avril était le grand jour de l'entrée triomphale de +l'empereur et de la nouvelle impératrice à Paris pour célébrer la +fonction du mariage religieux dans la chapelle des Tuileries. + +«On avait espéré que les paroles de Fouché à Saint-Cloud auraient +ébranlé les treize cardinaux, et qu'elles les engageraient pour le +moins à intervenir au mariage ecclésiastique, s'ils ne voulaient pas +assister au mariage civil. On prépara donc des siéges pour tout le +sacré collége, quoique les treize n'eussent point participé au mariage +civil. + +«Quand sonna l'heure décisive, et que l'on s'aperçut que nous +manquions encore à cette cérémonie, on fit enlever promptement les +fauteuils vides, afin que le public ne remarquât pas trop notre +absence. + +«Douze cardinaux, y compris le cardinal Fesch officiant, assistèrent +au mariage ecclésiastique, et ce furent ceux-là mêmes que j'ai nommés +plus haut, à l'exception du cardinal de Bayane. Sa mauvaise santé ne +lui avait pas permis d'aller au mariage civil; il s'efforça, malgré +ses douleurs, de se rendre à la chapelle, et il assista à la +solennité. Le cardinal Erskine, très-souffrant depuis longtemps, +s'était rendu à Saint-Cloud la veille, ayant un pied dans la tombe, +comme on a l'habitude de le dire. Il se leva le lendemain, et il était +déjà prêt à aller aux Tuileries, quand il éprouva deux évanouissements +qui le retinrent de force dans son hôtel. Les deux autres cardinaux, +Dugnani et Despuig, s'excusèrent cette fois encore, alléguant pour +motif leur santé, et ils n'assistèrent pas au mariage ecclésiastique. +Tous trois écrivirent aussi ce jour-là même au cardinal Fesch, et ils +lui firent savoir que la maladie les empêchait d'intervenir. On les +considéra donc comme ayant assisté, puisque leur abstention n'était +pas volontaire. Ils ne réclamèrent point, ils ne se défendirent point +de cette accusation; ils soutinrent même depuis que l'on devait et que +l'on pouvait intervenir. Pendant la célébration du mariage civil et du +mariage religieux, les treize cardinaux restés volontairement à +l'écart ne sortirent point de leurs demeures, pas même la nuit. Ils +renoncèrent à la curiosité de voir les fêtes et les illuminations qui +eurent lieu avec tant de pompe dans ces deux journées ainsi que dans +la soirée. Les convenances leur imposèrent cette réserve, et l'on +s'imaginera facilement qu'ils eurent alors le coeur tourné vers +d'autres pensées. + +«Durant ces heures mémorables, ils ressentirent de mortelles angoisses +en réfléchissant sur la grande action qu'ils entreprenaient et sur les +conséquences qui devaient en découler. Ils restèrent tout ce temps +dans une ignorance parfaite de l'impression produite par leur +abstention sur l'esprit de l'empereur; car, ainsi que je l'ai raconté, +ils ne quittèrent pas leurs appartements, et personne n'osa les +visiter. + +«Quand Napoléon entra dans la chapelle, il jeta tout d'abord son +regard sur les places réservées aux cardinaux. En n'en voyant que onze +(le cardinal Fesch était à l'autel pour la fonction), ses yeux +étincelèrent tellement et son visage prit un tel air de colère et de +férocité, que ceux qui l'observaient présagèrent la ruine de tous les +princes de l'Église n'assistant pas au mariage. Ils nous firent part +de leurs inquiétudes, et ce que je vais ajouter prouvera qu'ils ne +s'étaient pas trompés. + +«Le jour suivant était réservé pour la quatrième invitation, celle +relative à la présentation aux souverains assis sur leurs trônes. +Comme il avait été convenu entre les treize qu'ils assisteraient à +cette cérémonie, ils s'y rendirent tous. L'invitation portait qu'il +fallait paraître en grand costume, c'est-à-dire revêtu de la pourpre +cardinalice. Chacun de nous alla aux Tuileries à l'heure prescrite. +Deux heures s'écoulèrent dans les appartements voisins de la salle du +trône, où se trouvaient l'empereur et l'archiduchesse, environnés des +rois, des princes du sang et des hauts dignitaires. Ces appartements +étaient remplis par les cardinaux, le sénat, le corps législatif, les +évêques, les ministres, et les autres corps de l'État, les +chambellans, les dames du palais, etc. Nous y rencontrâmes nos +collègues qui avaient assisté aux deux mariages civil et religieux. Ni +les uns ni les autres ne parlèrent de cette affaire. + +«Tout le monde était pêle-mêle, attendant l'heure de l'entrée. Enfin +la porte s'ouvrit, et le défilé commença. Les sénateurs eurent la +préséance sur les cardinaux, et ils furent introduits les premiers. Le +cardinal Fesch étant sénateur,--je ne puis cacher dans cet écrit ce +qui est indispensable pour qu'il soit véridique,--fit la faute de +marcher avec les sénateurs plutôt qu'avec les cardinaux. Il préféra +donc ainsi ce corps laïque à celui auquel, par sa dignité, son +ancienneté et ses serments, il appartenait d'une manière plus étroite. +L'exemple de nos collègues qui, quoique sénateurs, ne voulurent pas se +joindre à ce corps, mais à celui auquel ils appartenaient depuis +longtemps, ne produisit sur lui aucune impression. Après le sénat, le +conseil d'État passa encore avant les cardinaux. Le corps législatif +eut même le pas sur nous. Tandis que ces nombreux personnages +défilaient successivement, et que les cardinaux, confondus dans la +foule et sans le moindre égard pour leur dignité, dévoraient ces +humiliations en attendant que le héraut d'armes ou le maître des +cérémonies, qui était à la porte, les appelât enfin, on vit tout d'un +coup s'élancer de la salle du trône un officier chargé d'un ordre de +l'empereur. Sa Majesté l'avait appelé près du trône sur lequel elle +était assise, et lui avait enjoint de pénétrer dans l'antichambre et +d'en chasser tous les cardinaux qui n'avaient pas assisté au mariage, +parce qu'elle ne daignerait pas les recevoir. L'officier allait sortir +de la salle du trône quand l'empereur le rappela; puis, changeant +subitement son ordre, il lui intima de faire expulser seulement les +cardinaux Opizzoni et Consalvi. Mais l'officier, ne saisissant pas +bien cette seconde instruction, crut que l'empereur, après avoir +chassé ces cardinaux, voulait que l'on nommât spécialement les deux +cardinaux désignés. Il agit donc ainsi. Il est plus facile d'imaginer +que de peindre cette expulsion de treize cardinaux en grande pourpre, +expulsion opérée dans un lieu si public, à la face de tous et avec +tant d'ignominie. Tous les yeux se tournèrent sur les treize cardinaux +que l'on mettait à la porte; ils traversèrent ainsi la dernière +antichambre, les autres qui précédaient et qui étaient remplies de +monde, les salles et le grand vestibule. Leurs voitures avaient +disparu au milieu de la confusion; ils retournèrent à leurs logis, +pleins des pensées qu'un semblable événement devait provoquer dans +leurs âmes. + +«Les cardinaux qui étaient intervenus au mariage demeurèrent dans +l'antichambre, et ils subirent encore l'humiliation de se voir +précéder dans l'introduction,--je ne sais si ce fut une équivoque ou +un ordre pour mortifier le corps auquel ils appartenaient,--par les +ministres de l'empire, bien que le cérémonial français lui-même +accorde la préséance sur eux aux cardinaux. C'était d'un seul coup +blesser la justice, les règles et l'usage, qui les placent au-dessus +des grands dignitaires et des princes du sang. Enfin, quand vint leur +tour, ils furent admis. La fonction consistait à entrer lentement un à +un, à s'arrêter au pied du trône, à faire une profonde inclination et +à sortir par la porte de la salle suivante. Ce fut alors,--tandis que +les cardinaux arrivaient un à un pour saluer respectueusement,--que +l'empereur, du haut de son trône, adressant la parole, tantôt à +l'impératrice, tantôt aux dignitaires et aux princes qui +l'environnaient, dit, avec la plus vive animation et la plus grande +colère, des choses très-cruelles contre les cardinaux absents, ou, +pour parler plus exactement, contre deux d'entre eux, ajoutant qu'il +pouvait épargner les autres, car il les considérait comme des +théologiens gonflés de préjugés, et que c'était la raison de leur +conduite; mais qu'il ne pardonnerait jamais aux cardinaux Opizzoni et +Consalvi; que le premier était un ingrat, puisqu'il lui devait +l'archevêché de Bologne et le chapeau de cardinal; que le second était +le plus coupable du Sacré Collége, n'ayant pas agi par préjugés +théologiques qu'il n'avait point, mais par haine, inimitié et +vengeance contre lui Napoléon, qui l'avait fait tomber du ministère; +que ce cardinal était un profond diplomate,--l'Empereur le disait du +moins,--et qu'il avait cherché à lui tendre un piége politique, le +mieux calculé de tous, en préparant à ses héritiers la plus sérieuse +des oppositions pour la succession au trône, celle de l'illégitimité. + +«Toujours s'enflammant de plus en plus dans l'irritation de sa parole +et dans la violence des expressions, il accumula tant de reproches +contre moi que mes amis en furent consternés et me crurent tôt ou tard +perdu sans rémission, tant étaient noires et terribles les couleurs +sous lesquelles l'Empereur dépeignait l'acte que j'avais commis, ainsi +que les autres, pour accomplir mes devoirs. + +«Cette fureur de Napoléon contre moi était si réelle, que dans le +premier accès, quand il sortit de la chapelle, le jour du mariage +ecclésiastique, il ordonna d'abord de fusiller trois des cardinaux +absents, Opizzoni, Consalvi et un troisième dont on ne sait pas le nom +avec certitude, mais que l'on croit être Litta ou di Pietro. Ensuite +il se borna à un seul, Consalvi. Je pense devoir la non-exécution de +cette sentence à l'amitié du ministre Fouché, qui fit revenir +l'Empereur sur sa détermination. On peut imaginer les émotions +qu'éprouvèrent les treize, tant par leur expulsion qu'à cause de ce +qu'on leur rapportait des faits et des gestes de l'Empereur. Le soir +du mercredi, quelques-uns d'entre nous apprirent que ce jour-là même, +on avait demandé, par ordre de l'Empereur, aux cardinaux Opizzoni et +aux autres des treize promus à l'épiscopat, la démission de leurs +évêchés. Ils étaient menacés de prison s'ils ne la donnaient pas +immédiatement: ils la signèrent, avec cette réserve néanmoins qu'elle +serait acceptée par le Pape. À huit heures, chacun de nous reçut un +billet très-succinct du ministre des cultes, dans lequel on nous +annonçait que, à neuf heures précises, nous devions nous rendre auprès +de ce haut fonctionnaire pour recevoir les ordres de l'Empereur. + +«Tous nous y arrivâmes, qui par un chemin, qui par un autre, surpris, +ignorants et pleins de crainte, en général, sans trop savoir que +redouter. Nous nous rencontrâmes presque tous ensemble dans +l'antichambre du ministre, et on nous introduisit dans son cabinet. Il +y était, ainsi que le ministre de la police. Fouché nous dit qu'il se +trouvait là par hasard, mais on comprit parfaitement qu'il n'en était +rien. La vérité est que tous les deux avaient l'air très-affligé de ce +qu'ils allaient exécuter. Dès que Fouché m'aperçut: «Eh bien, monsieur +le Cardinal, s'écria-t-il, je vous ai prédit que les conséquences +seraient affreuses. Ce qui me fait le plus de peine, c'est que vous +soyez du nombre!» Je le remerciai de l'intérêt qu'il me témoignait, et +je lui dis que j'étais préparé à tout. Il nous firent asseoir en +cercle, et alors le ministre des cultes commença un long discours qui +ne fut compris que du plus petit nombre, car parmi les treize il y en +avait à peine trois qui sussent le français. Il nous dit donc en +substance que nous avions commis un crime d'État, et que nous étions +coupables de lèse-majesté; que nous avions comploté contre l'Empereur, +et qu'on en relevait la preuve dans le secret observé à son égard et à +l'égard des autres cardinaux intervenus; que nous devions cependant +nous en ouvrir à lui, ministre des cultes, étant, en cette qualité, +notre supérieur; que le secret dont nous nous étions enveloppés +prouvait aussi la malice de nos pensées et notre conspiration contre +l'Empereur; que nous n'avions pas voulu être éclairés sur la fausseté +de notre opinion concernant le prétendu droit privatif du Pape dans +les causes matrimoniales entre souverains, car si nous eussions agi de +bonne foi, et si cette fausse idée eût été le véritable motif de notre +conduite, nous aurions cherché à être mieux édifiés; ce que lui et les +autres auraient très-facilement fait et avec succès, si nous nous +étions entretenus de cela avec lui et avec eux; que notre crime aurait +de très-graves conséquences pour la tranquillité publique, si +l'Empereur, par sa force prépondérante, n'empêchait que cette +tranquillité ne fût compromise; qu'en agissant de la sorte, nous +avions tenté de mettre en doute la légitimité de la succession au +trône. Il conclut en déclarant que l'Empereur et Roi, nous jugeant +comme rebelles et coupables de complot, lui avait enjoint de nous +signifier: 1º Que nous étions dépouillés dès ce moment de nos biens +tant ecclésiastiques que patrimoniaux, et que déjà on avait pris des +mesures pour les séquestrer; 2º que Sa Majesté ne nous considérait +plus comme cardinaux, et nous défendait de porter aucune marque de +cette dignité; 3º que Sa Majesté se réservait le droit de statuer +ensuite sur nos personnes. Et ici il nous fit pressentir qu'un procès +criminel serait intenté à quelques-uns. + +«Quand il eut terminé je pris la parole, et je répondis que nous +étions accusés à tort de complot et de rébellion, crimes indignes de +la pourpre et de notre caractère personnel; que notre conduite avait +été très-simple et très-franche; qu'il était faux que nous eussions +fait un secret de notre opinion à nos collègues intervenus, que nous +leur avions même parlé à ce sujet, mais avec la mesure qui était +nécessaire afin de nous garantir de l'accusation d'avoir cherché à +recruter des prosélytes pour accroître le nombre des non-intervenants; +que si, malgré notre prudence, on nous traitait de la sorte, on nous +aurait blâmés bien davantage si nous avions endoctriné ceux dont +l'avis était contraire au nôtre; qu'aucun d'eux ne pouvait nier de +bonne foi que nous ne lui avions pas manifesté notre opinion et les +motifs sur lesquels elle se basait; que nous n'avions pas, il est +vrai, fait des ouvertures au ministre des cultes, mais que nous étions +allés chez le cardinal Fesch, auquel, comme à notre collègue et à +l'oncle de l'Empereur, nous avions cru pouvoir parler avec plus de +liberté et moins de publicité, justement pour envelopper la chose dans +le mystère; que le plus ancien d'entre nous lui avait confié, avec +abandon et sincérité, notre détermination; que nous lui avions aussi +suggéré le moyen d'empêcher tout éclat, en le priant d'obtenir de +l'Empereur qu'on ne nous invitât pas, et qu'il voulût bien se +contenter de l'intervention de ceux qui étaient d'un avis différent +du nôtre, et qu'on n'avait pas accepté ce moyen terme. J'ajoutai +qu'entretenir d'abord du complot l'oncle de celui contre lequel on +nous soupçonnait de tramer des intrigues, et prier ce même oncle d'en +faire la révélation au neveu, c'était un mode tout nouveau de +conspirer. Je fis remarquer encore que nous nous étions adressés à +celui qui, partie intéressée au débat, était justement dans le cas de +nous éclairer mieux que personne, s'il avait eu des raisons plus +décisives que les nôtres. J'achevai en déclarant que Sa Majesté était +libre d'agir à notre égard comme il lui plairait; mais, qu'en +respectant ses ordres, nous ne pouvions pas néanmoins admettre notre +culpabilité pour le crime de rébellion et de complot que l'on nous +imputait. + +«C'est dans ce même sens à peu près que les cardinaux Litta et della +Somaglia s'exprimèrent après moi. Tous les autres se turent, car ils +ne comprenaient pas la langue et la parlaient beaucoup moins encore. +Les deux ministres furent ébranlés par nos réponses, et comme ils +étaient déjà fort affligés de ce qui arrivait et qu'ils désiraient, +ainsi que du reste la politique le suggérait, arranger l'affaire, ils +avouèrent que si l'Empereur avait entendu ces paroles, on pourrait +espérer qu'il écouterait la voix de la clémence. Nous répondîmes +qu'ils étaient autorisés à les lui communiquer. Les deux ministres +répliquèrent que Napoléon n'ajouterait pas foi à leur relation, qu'il +la considérerait comme un palliatif inventé pour le calmer; mais que +si telle était la vérité, il fallait lui écrire, ce qui produirait +beaucoup plus d'effet. + +«Nous fîmes connaître que nous n'éprouvions aucune difficulté à rendre +hommage à ce qui était vrai. Les ministres conclurent en annonçant +que, dans notre lettre, nous pouvions très-bien affirmer que nous +n'avions pas comploté, que nous n'étions pas coupables de rébellion et +d'autres actes semblables; mais que nous ne devions pas expliquer le +motif de notre abstention, c'est-à-dire qu'il importait de ne pas +revenir sur la non-intervention du Pape dans l'affaire, car cette +non-intervention était ce qui irritait le plus et ce qui donnait lieu +aux conséquences tirées contre le nouveau mariage et la descendance +future; que dans cette lettre, il fallait arguer d'un motif +indifférent, par exemple la maladie, la difficulté d'arriver à temps à +cause de la foule, ou une autre excuse banale. + +«Nous répondîmes que ce biais était impossible; que, tous, nous étions +résolus à ne point trahir la vérité à n'importe quel prix; que nous ne +voulions pas manquer à nos devoirs et à nos serments de soutenir les +droits du saint-siége; que cette défense obligatoire exigeait +l'allégation du véritable motif de notre conduite à l'exclusion de +tout autre; que nous ne nous attendions pas aux conséquences qui +allaient, disaient-ils, découler de l'exposition du vrai motif, et que +nous n'entrions même pas dans ces éventualités; que nous ne +prétendions point nous ériger en juges de l'affaire, mais que nous ne +pouvions transiger en aucune façon sur la sincérité des causes qui +nous avaient empêchés d'intervenir. + +«Alors les ministres, voyant avec peine sacrifier des hommes innocents +(car ils ne pouvaient pas s'empêcher de nous reconnaître comme tels), +et désirant aussi accommoder la chose afin de contenter l'Empereur et +de faire révoquer les mesures déjà prises et dont ils prévoyaient +l'éclat, proposèrent diverses formules. L'un d'eux même déclara qu'il +voulait essayer de trouver des expressions capables de concilier les +deux parties. + +«En parlant de la sorte, il se plaça à son bureau et rédigea des +brouillons de phrases et des projets que l'on aurait pu, sous forme de +modèle, accepter et copier dans la lettre pour l'Empereur. Alors on +vit là ce qu'on voit d'ordinaire lorsqu'on se réunit en certain +nombre, car il est impossible que plusieurs hommes aient tous les +mêmes idées et envisagent au même instant une chose sous le même +aspect. + +«Il arriva donc qu'un de nous, perdant un peu l'équilibre, admit les +formules proposées et même les copia avec assez d'imprudence afin de +pouvoir plus facilement se rendre compte de la différence qui existait +entre elles et cette autre formule qu'un esprit moins troublé et +l'union des avis devait adopter plus tard et transcrire pour être +remise à l'Empereur. + +«Pendant ce temps, des cardinaux ne comprenant ni ce que l'on disait, +ni ce que l'on faisait,--ils ignoraient le français, nous le répétons, +et n'entendaient qu'imparfaitement et confusément ce qu'en +rapportaient les autres qu'ils interrogeaient,--ne firent plus +attention à la présence des ministres. Ils parlèrent en pleine liberté +de la manière dont ils appréciaient l'affaire, et devinrent ainsi les +principaux auteurs du rejet des modèles composés peu de minutes +auparavant. + +«En somme, ce fut là un triste quart d'heure. Comme les ministres +insistaient pour qu'on rédigeât et qu'on signât, séance tenante, la +lettre qu'ils devaient porter à Sa Majesté le lendemain matin, en +allant lui rendre compte de l'exécution de ses ordres, c'est-à-dire de +la communication qu'on nous avait faite, nous courûmes le risque +d'attacher nos noms à un document dont nous n'aurions pas été contents +peut-être en le relisant à tête calme et après cette épouvantable +occurrence. + +«Pour éviter un si grand péril, j'insinuai avec dextérité aux +ministres qu'il y en avait beaucoup parmi nous qui ne savaient pas la +langue, et qu'on ne pouvait pas minuter cette lettre à l'impromptu; +qu'il fallait d'abord combiner les opinions, et que, dans cette vue, +on l'écrirait le matin suivant. Les ministres répondirent que c'était +impossible, puisque le matin même ils devaient aller faire leur +rapport à l'Empereur résidant à Saint-Cloud, et qui vers midi partait +pour son voyage de Saint-Quentin et des Pays-Bas. + +«Ils pressèrent donc pour que la chose se fît instantanément. +Quelques-uns d'entre nous, ne saisissant pas bien l'importance de +cette précipitation, y consentirent. M'apercevant que tout ce que l'on +pouvait gagner était de sortir au plus tôt de l'appartement officiel +et d'aller dans un endroit où il serait possible de s'expliquer avec +maturité, je proposai aux ministres de nous laisser nous retirer dans +la maison de notre doyen, qui était voisine. Je leur promis que cette +nuit-là même nous rédigerions la lettre, et que dès les premières +heures du jour on la consignerait au ministre des cultes, personnage +le plus important de l'affaire et chargé par l'Empereur de l'exécution +de ses ordres. + +«Les raisons que j'alléguai furent heureusement goûtées. Pour qu'on ne +mît pas d'entraves à notre sortie, je fis valoir l'ignorance de la +langue française constatée chez plusieurs et même chez le plus grand +nombre. Cette ignorance exigeait, répétais-je sans cesse, une perte de +temps considérable pour arranger les termes avec eux. Je réussis ainsi +à nous tirer de ce mauvais pas, et tous ensemble nous nous rendîmes +chez le cardinal Mattei, qui demeurait à très-peu de distance. Il +était onze heures du soir quand nous nous séparâmes du ministre. + +«En prenant congé de lui, on commit l'imprudence de lui donner à +entendre qu'on avait fidèlement copié les expressions suggérées par +les ministres, expressions qu'il eût été fort malheureux d'adopter. + +«Arrivés dans l'appartement du cardinal Mattei, où nous pouvions parler +en toute liberté, je m'empressai de relever l'inconvenance,--pour ne +rien caractériser davantage,--qu'il y aurait à souscrire ces formules, +et je fis saisir à tous ceux qui ne savaient pas la langue qu'ils +n'avaient pas compris la portée des mots. + +«Tous furent immédiatement d'avis de ne rien exprimer, dans la +missive, en opposition avec nos devoirs ou qui pût altérer tant soit +peu la vérité. On convint de l'exposer telle qu'elle était, en +s'abstenant seulement de ce qui ne serait pas nécessaire. Il n'y avait +plus à redouter que la différence existant entre notre lettre ainsi +libellée et les formules des ministres. Là gisait l'insurmontable +difficulté, car nous avions perdu le droit de leur confesser que nous +ne nous souvenions pas très-bien de leurs paroles, puisque l'un de +nous avait commis la faute d'en prendre copie. + +«On ne se dissimula point combien les ministres et l'Empereur seraient +irrités en ne nous voyant pas suivre leurs conseils. Nous savions que +le ministre de la police devait voir Sa Majesté avant celui des +cultes, qu'il lui aurait raconté notre entrevue du soir, et que, afin +d'être agréable, il lui annoncerait que notre lettre serait rédigée +d'après leurs inspirations. Cette fâcheuse coïncidence devait encore +accroître la colère de l'Empereur recevant une lettre si différente de +celle qu'il attendait. Malgré ces réflexions, la volonté efficace de +ne point faillir à nos devoirs et de ne rien tenter qui pût être +réprouvé par la conscience prévalut dans nos âmes. Néanmoins on +chercha, ainsi que l'exigeait la prudence, à ne pas trop s'éloigner +de l'avis des ministres en ce qui n'était pas indispensable pour ne +point trahir la vérité. + +«Dans ce dessein, tous ensemble nous libellâmes un écrit dont chaque +mot fut pesé un à un, et cinq heures s'écoulèrent dans ce travail. +Notre lettre disait que, blessés par les accusations de complot et de +rébellion qui nous avaient été révélées par le ministre de Sa Majesté, +accusations si incompatibles avec notre dignité et notre caractère, +nous nous faisions un devoir d'exposer nos sentiments à Sa Majesté +avec la loyauté et l'énergie convenables à la circonstance. + +«Ce commencement donnait à notre lettre la forme d'une réponse à des +inculpations et rien autre, et nous montrions ainsi que notre but +était uniquement de nous laver de la tache de révolte et de trahison. +Nous déclarions ensuite qu'il n'y avait jamais eu de complot entre les +cardinaux; que la conduite tenue par nous résultait de nos sentiments +propres, manifestés tout au plus dans des entretiens confidentiels; +que l'idée de voir le Pape exclu de cette affaire avait été la +véritable cause de notre abstention; qu'en agissant de la sorte, nous +n'avions pas prétendu nous ériger en juges, ni semer dans le public +des doutes sur la validité du premier mariage, ou sur la légitimité +des enfants qui naîtraient du second; qu'enfin il nous restait à prier +Sa Majesté de bien se convaincre de notre obéissance. Dans cette +lettre, personne ne songea, en aucune façon, à glisser quelque +demande, afin d'être réintégrés dans la possession de nos fortunes et +d'avoir le droit de porter la pourpre. Nous signâmes tous les treize +par ordre d'ancienneté; puis, vers quatre heures du matin on se +sépara, et chacun retourna chez soi. + +«Le cardinal Litta, qui habitait chez le cardinal Mattei, porta notre +document au ministre des cultes, parce que Mattei ne parlait point +français, et que le ministre n'entendait pas l'italien. + +«Ce haut fonctionnaire, ayant lu la lettre, s'en montra satisfait. Il +dit qu'il la remettrait à l'Empereur à Saint-Cloud, et qu'il nous +ferait connaître dans la soirée la réponse de Sa Majesté. Le soir +arrivé, nous reçûmes tous un billet du ministre nous annonçant que le +ministre de la police, parti pour Saint-Cloud avant lui, venait de +lui communiquer à son retour que l'Empereur avait avancé son départ, +qu'en conséquence l'audience n'avait pas eu lieu. Le ministre des +cultes ajoutait qu'il ne serait pas en son pouvoir de suspendre les +ordres signifiés la veille, de la part du maître. + +«En écrivant ces mots, le ministre voulait nous faire comprendre qu'il +fallait obtempérer aux injonctions reçues et nous dépouiller tout de +suite de nos insignes cardinalices. C'est ainsi que de _rouges_ nous +devînmes _noirs_. De là naquirent les deux noms qui, à dater de ce +moment, furent partout en usage pour distinguer les Cardinaux noirs et +les Cardinaux rouges. On séquestra immédiatement tous nos biens, et ce +fut un séquestre d'un nouveau genre, car, au lieu de laisser les +revenus de nos propriétés entre les mains des séquestrants, ainsi que +c'est l'usage afin d'en rendre compte, on eut soin de les verser au +trésor public. + +«L'Empereur passa de Saint-Quentin dans les Pays-Bas, et il retourna +peu après à Compiègne, ou à Saint-Cloud,--je ne me souviens pas +très-exactement de cela, mais je crois que ce fut à Compiègne.--Nous +étions à Paris, et, comme nous n'avions plus de rentes, chacun +s'empressa de renvoyer sa voiture, son domestique de place, et se +contenta d'une habitation moins coûteuse. + +«L'Empereur était revenu des Pays-Bas et chaque jour on apprenait une +nouvelle contradictoire. Tantôt on répandait le bruit que Sa Majesté +avait fait espérer la révocation de ses ordres contre nous aux +ministres des cultes et de la police ainsi qu'au cardinal Fesch. Ce +dernier parlait en notre faveur, parce que la distinction des rouges +et des noirs lui déplaisait au suprême degré, les seconds étant +beaucoup plus aimés et respectés que les premiers. D'autres fois on +affirmait que Napoléon avait répondu en termes qui ne laissaient +aucune espérance. + +«Deux mois et demi s'écoulèrent dans ces alternatives. Le 10 juin, +chacun de nous reçut un billet du ministre des cultes, qui nous +convoquait chez lui à une heure marquée. Ces billets portaient +l'indication d'heures diverses, mais chaque heure était désignée pour +deux cardinaux à la fois. Nous nous rendîmes au moment prescrit, sans +savoir pourquoi nous étions appelés. La première heure,--onze heures +du matin,--avait été fixée au cardinal Brancadoro et à moi. J'arrivai +avant lui. Le ministre me dit qu'il avait le déplaisir de me notifier +que je devais partir dans les vingt-quatre heures pour Reims, où je +resterais jusqu'à nouvel ordre; puis il me donna mon passe-port, +préparé d'avance. Il communiqua la même nouvelle au cardinal +Brancadoro, qui entrait comme je sortais. Tous les autres cardinaux +reçurent la même intimation pendant les heures qui se succédèrent; le +lieu seul de l'exil fut ce que le ministre changea. + +«Le cardinal Brancadoro et moi nous fûmes donc destinés pour Reims; +les cardinaux Mattei et Pignatelli pour Rethel, les cardinaux della +Somaglia et Scotti pour Mézières, les cardinaux Saluzzo et Galeffi +pour Sedan; plus tard on les interna à Charleville, parce qu'il n'y +avait point d'appartements à Sedan; les cardinaux Litta et Ruffo +Scilla furent envoyés à Saint-Quentin, le cardinal di Pietro à Semur, +le cardinal Gabrielli à Montbard et le cardinal Opizzoni à Saulieu. +Ces deux derniers se virent bientôt réunis au cardinal di Pietro. + +«Il faut remarquer qu'en convoquant ainsi les cardinaux, on mit une +attention particulière à éloigner les uns des autres les amis le plus +étroitement liés. Par exemple, on sépara les cardinaux Saluzzo et +Pignatelli, qui vivaient ensemble depuis plus de trois ans, les +cardinaux Mattei et Litta, Gabrielli et Brancadoro qui habitaient sous +le même toit depuis quelques mois. On m'adjoignit ce dernier, que +j'avais vu à Paris moins que tous les autres, à cause de l'éloignement +de nos demeures respectives, et je quittai le cardinal di Pietro, mon +compagnon de voyage lorsque je vins de Rome à Paris. En un mot, chacun +de nous fut uni à celui avec lequel il l'était le moins, bien que tous +nous fussions de bons collègues. Le ministre des cultes nous offrit 50 +louis pour les frais de route. Quelques-uns acceptèrent, d'autres +remercièrent en refusant. Au moment de me rendre à ma destination, je +fus appelé par le ministre. Il avait oublié, la première fois qu'il +m'avait vu, de me délivrer cet argent, et il me pria de le prendre. Je +m'empressai de décliner avec gratitude une pareille offre. + +«Chacun se dirigea vers l'exil assigné. Très-peu de temps après, nous +reçûmes une lettre du ministre des cultes annonçant que nous avions +250 francs par mois pour notre subsistance. Je remerciai encore, sans +vouloir accepter. Je crois que tous les autres répondirent dans le +même sens. + +«C'est ainsi que cette affaire a été conduite jusqu'à cette heure. +Seule la Providence sait ce que l'avenir nous réserve. En attendant, +nous vivons dans notre exil, nous privant de toute société, ainsi +qu'il convient à notre situation comme à celle du Saint-Siége et du +Souverain Pontife, notre chef. Les cardinaux rouges sont restés à +Paris, et l'on dit qu'ils fréquentent le grand monde.» + + LAMARTINE. + +(_La suite au prochain entretien._) + + + + +CXIe ENTRETIEN. + +MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI, + +MINISTRE DU PAPE PIE VII, + +PAR M. CRÉTINEAU-JOLY. + +(TROISIÈME PARTIE.) + + +I + +Il se retira à l'abri de tout soupçon par sa pauvreté et celle de sa +famille. Le cardinal d'York, frère du prétendant au trône des Stuarts +en Angleterre, l'aimait avec une réelle prédilection; il lui légua en +mourant une somme considérable à titre d'exécuteur testamentaire. +Consalvi refusa la somme et remplit le devoir. + +La mort de son frère lui inspire ici des larmes égales à celles de +Cicéron. + +«Peu après la perte du cardinal duc d'York, que je respectais et +aimais tant et qui me chérissait si paternellement de son côté, mon +coeur fut frappé du coup le plus cruel qu'il pût jamais recevoir. Ah! +au moment où je commence ce funèbre récit, les pleurs s'échappent en +abondance de mes yeux! Que serait-ce donc si je devais écrire +longuement sur ce trépas? car, et moi aussi, je puis dire avec vérité: + + Tu mea, tu moriens fregisti commoda, frater, + Tecum una nostra est tota sepulta domus! + Omnia tecum una perierunt gaudia nostra, + Quæ tuus in vita dulcis alebat amor! + +«Oui, il mourut après tous les autres, mon cher et unique frère André, +lui qui m'aimait plus que lui-même, et qui m'en avait prodigué de si +nombreuses et de si incontestables preuves; lui, un miroir de toutes +les vertus; lui, religieux, humble, modeste, désintéressé, +bienfaisant, courtois et aimable; lui, plein de talents, de savoir, et +dont l'esprit était cultivé plus qu'aucun autre; lui, tout mon +soutien, toute ma consolation et mon bonheur; lui, enfin, dont je ne +pourrai jamais faire assez l'éloge pour égaler les mérites. Ah! oui, +il mourut après une pénible maladie de soixante-treize jours, pendant +laquelle il offrit de très-éclatants modèles de toutes les vertus +chrétiennes. Il supporta courageusement ses souffrances. Au milieu des +douleurs et dans ses peines continuelles, il se montra détaché de la +terre et de moi-même, qui lui étais néanmoins si cher. Il fut plein de +résignation à la volonté de Dieu; il l'aimait ardemment, ainsi que sa +très-sainte mère. La ville entière, qui en sut bientôt la nouvelle, +fut très-édifiée de cette mort. Il rendit son âme à son Créateur le 6 +août 1807, jour _quam semper acerbam, semper honoratam habebo_. Que +Dieu le veuille ainsi! + +«J'étais à ses côtés quand il expira. Je n'avais jamais voulu le +laisser un instant. En effet, je lui rendis les derniers devoirs, en +faisant la plus extrême violence à mon coeur. Et comme je ne +l'abandonnai point jusqu'à ce que le ciel eût reçu son âme, ainsi je +ne l'abandonnerai point après mon trépas. Je désire que nos corps +reposent ensemble et soient unis dans la mort, comme nos âmes furent +unies durant la vie. Je lui en confirmai la promesse presque au moment +où il expira. D'une voix affaiblie et tremblante, mais avec toute son +âme sur ses lèvres pâlies, il m'en fit la touchante demande et en +exigea l'assurance formelle. J'espère que le gouvernement sous lequel +le ciel me fera mourir sera assez bon et assez humain pour ne pas +mettre obstacle, dans une circonstance aussi indifférente, à +l'accomplissement de ces voeux innocents de deux frères que les +révolutions purent rendre infortunés,--je parle plutôt de moi que de +lui,--mais qui ont toujours été honorés et honorables, et qui ne +firent jamais de mal à personne. Je l'espère, et tandis que je nourris +de cet espoir le misérable reste d'existence dont je désire vivement +voir le terme, la chère mémoire d'André restera toujours gravée dans +mon esprit et dans mon coeur. + +«À dater de ce moment la vie me fut souverainement à charge, et il n'y +eut plus de plaisir pour moi. Je n'étais plein que de sa pensée, et je +remplissais mes devoirs dans le but de me rendre le moins possible +indigne du secours du ciel et d'aller l'y rejoindre un jour. Depuis +l'époque douloureuse de sa mort jusqu'au moment où j'écris, mon +existence a été une série continuelle d'amertumes et de malheurs. +Pendant l'espace de cinq mois je vis se succéder des jours plus +sombres les uns que les autres, précurseurs de l'irruption des armées +françaises venant à Rome pour renverser ce gouvernement dont je +faisais partie, quoique sans mérite de ma part. J'assistai à cette +invasion qui eut lieu le 2 février 1808, et si elle ne brisa pas +subitement la souveraineté apparente du Pape, elle la détruisit +néanmoins en substance. On languit encore dix-sept autres mois, en +attendant la crise finale. Les jours et les nuits que l'on passa dans +cette anxiété furent plus amers que la mort, _morte amariores_. + +«Le 20 juin 1809, cette crise finale éclata; on déclara l'abolition de +la souveraineté pontificale et l'annexion des États de l'Église à +l'empire français. Après, je fus témoin d'un siége de plusieurs +semaines que l'on mit devant le palais pontifical et qui arrachait les +larmes des yeux de tous les bons; puis, dans les ténèbres de la nuit, +le sac du Quirinal. On escaladait les murs en différents endroits, +comme on aurait pu l'effectuer sur une citadelle prise d'assaut. +Soldats, sbires, coupe-jarrets, galériens, sujets rebelles et ivres de +colère, y pénétrèrent en armes, après avoir fait tomber la porte +intérieure. Ils surprirent le Pape au lit, lui laissant à peine le +temps de se lever. Ils lui proposèrent de souscrire aux volontés de +l'empereur ou de partir immédiatement, sans désigner le lieu de +l'exil. Le Pape refusa avec courage et fermeté. Il fut aussitôt enlevé +de sa résidence; puis, seul avec le cardinal Pacca, pro-secrétaire +d'État, sans un domestique, sans personne des siens,--on ne permit +ensuite qu'à un petit nombre de le suivre,--on le jeta dans une +mauvaise voiture, sur le siége de laquelle le général français avait +pris place. Alors, avec la rapidité de l'éclair, et sans lui accorder +aucun répit, on le traîna jusqu'à Grenoble, où il ne resta prisonnier +que onze jours, parce que la piété du peuple inspirait des craintes au +gouvernement. Le Saint-Père fut ensuite transféré à Savone, où il est +encore captif.» + +On voit que la vertu qui rend le caractère inflexible ne dessèche pas +le coeur. + + +II + +Le général Miollis gouverna Rome. Il était doux et lettré, il fit ses +efforts pour capter Consalvi. Consalvi fut sensible, mais +inébranlable; il ne lui rendit même pas sa visite. Il crut malséant de +montrer aux Romains l'ami de Pie VII en relation avec le remplaçant +temporel de son souverain emprisonné. Miollis était frère d'un ces +évêques si dignes à qui Victor Hugo assigne un rôle si vertueux et si +romanesque dans son livre des _Misérables_. Consalvi avait donné à ce +frère du général français, émigré à Rome pendant la terreur et après, +toute la protection papale à sa disposition. Miollis était +reconnaissant. L'empereur Napoléon lui fit écrire de venir à Paris +toucher les 30,000 fr. auxquels son titre de cardinal français lui +donnait droit. Il refusa; il fut enlevé de Rome avec le cardinal di +Pietro, coupable comme lui de fidélité à son bienfaiteur. Un rapport +précédent avec les ministres et avec les princes et princesses de la +famille impériale lui assurait des protections et des bénéfices. Il ne +consentit pas à les voir, il renvoya son mandat de 30,000 fr. au +ministre des cultes. + +«Enfin je réfléchissais que le verre s'étant brisé, comme on dit, en +d'autres mains que les miennes, il s'ensuivait naturellement que celui +qui ne prenait pas la peine d'approfondir les choses et qui s'arrêtait +à la seule rupture extérieure,--rupture non de mon fait ni de mes +oeuvres,--devait croire que mon éloignement du ministère n'était pas +un avantage. Cependant les événements arrivés étant un effet des +principes consacrés, ces événements eussent été les mêmes si j'avais +gardé le pouvoir. Il paraissait donc très-faux de prétendre que dans +ce cas ce qui était survenu n'aurait pas eu lieu. + +«Ces considérations, qui prenaient leur source dans l'essence de la +nature humaine, me faisaient appréhender, je le répète, un accueil +favorable, et ce fut avec cette épine dans le coeur que, six jours +après mon arrivée, je me rendis à l'audience impériale. + +«Nous étions cinq cardinaux que le cardinal Fesch présentait ce +jour-là à l'Empereur, tous cinq arrivés seulement durant cette +semaine, savoir: le cardinal di Pietro, venu avec moi, et les +cardinaux Pignatelli, Saluzzo et Despuig. Le cardinal Fesch nous avait +placés à part d'un côté, en demi-cercle, tous les autres cardinaux +étant de l'autre. Suivaient les grands de la cour, les ministres, les +rois, les princes, les princesses, les reines, et autres dignitaires. +Voici que l'Empereur arrive. Le cardinal Fesch se détache et commence +par lui présenter le premier, qui est le cardinal Pignatelli. Nous +étions, nous cinq, rangés par ordre de prééminence de cardinalat. À +Fesch disant: «C'est le cardinal Pignatelli,» l'Empereur répond: +«Napolitain,» et il passe outre, sans rien ajouter. Le cardinal Fesch +présente le second, en disant: «Le cardinal di Pietro.» L'Empereur +s'arrête un peu et lui dit: «Vous êtes engraissé. Je me rappelle de +vous avoir vu ici avec le Pape à l'occasion de mon couronnement,» et +il passe. Le cardinal Fesch dit en présentant le troisième: «Le +cardinal Saluzzo.» «Napolitain,» répond l'Empereur, et il s'avance. Le +cardinal Fesch présente le quatrième et dit: «Le cardinal Despuig.» +«Espagnol,» répond l'Empereur. Et le cardinal plein de frayeur de +répliquer: «De Majorque,» comme s'il reniait sa patrie. Je ne puis à +ce trait retenir ma plume. + +«L'Empereur passe outre; arrivé jusqu'à moi, il s'écrie, avant que le +cardinal Fesch m'eût nommé: «Ô cardinal Consalvi, que vous avez +maigri! je ne vous aurais presque pas reconnu.» Et en parlant ainsi +avec un grand air de bonté, il s'arrêta pour attendre ma réponse. Je +lui dis alors, comme pour expliquer mon amaigrissement: «Sire, les +années s'accumulent. En voici dix écoulées depuis que j'ai eu +l'honneur de saluer Votre Majesté.--C'est vrai, répliqua-t-il, voilà +bientôt dix ans que vous êtes venu pour le Concordat. Nous l'avons +fait dans cette même salle; mais à quoi a-t-il servi? Tout s'en est +allé en fumée. Rome a voulu tout perdre. Il faut bien l'avouer, j'ai +eu tort de vous renverser du ministère. Si vous aviez continué à +occuper ce poste, les choses n'auraient pas été poussées aussi loin.» + +«Cette dernière phrase me fit tant de peine, que je n'y voyais presque +plus. Quelque désir que j'eusse d'être bien reçu par Napoléon, je +n'aurais jamais osé croire qu'il en arrivât là. S'il pouvait m'être +agréable de l'entendre attester en public qu'il avait été la cause de +mon éloignement de la secrétairerie, je fus saisi de l'entendre +affirmer que, si j'étais resté dans ce poste, les choses ne seraient +pas allées aussi loin. Je craignis, si je laissais passer cette +assertion sous silence, que cela ne donnât lieu au public de conclure +qu'il en était vraiment ainsi et que j'aurais trahi mes devoirs, comme +cela en paraissait la conséquence naturelle. + +«Sous l'impression de cette crainte, je ne consultai que mon honneur +et la vérité. Au lieu donc de me montrer touché et reconnaissant de sa +bonté et de cet aveu si extraordinaire et tellement significatif sur +les lèvres d'un pareil homme, aveu fait en s'accusant d'avoir eu le +tort de m'écarter du ministère, je me vis dans la dure nécessité de +riposter à une assertion des plus obligeantes de sa part par une +phrase des plus fortes et des plus énergiques. Je lui dis donc: «Sire, +si je fusse resté dans ce poste, j'y aurais fait mon devoir.» + +«Il me regarda fixement, ne fit aucune réponse, et, se détachant de +moi, il commença un long monologue, allant de droite et de gauche, +dans le demi-cercle que nous formions, énumérant une infinité de +griefs sur la conduite du Pape et de Rome pour n'avoir pas adhéré à +ses volontés et s'être refusé d'entrer dans son système, griefs qui ne +sont pas à rapporter ici. Après avoir ainsi parlé pendant un temps +assez long, et se trouvant près de moi, dans ses allées et venues, il +s'arrêta, puis répéta une seconde fois: «Non, si vous étiez resté dans +votre poste, les choses ne seraient pas allées aussi loin.» + +«Quoiqu'il fût bien suffisant de l'avoir contredit une fois, +néanmoins, toujours animé des mêmes motifs, j'osai le faire de nouveau +et lui répondre: «Que Votre Majesté croie bien que j'aurais fait mon +devoir.» + +«Il se mit à me regarder plus fixement. Sans rien répliquer, il se +détacha de moi, recommença à aller et venir, continuant son discours, +formulant les mêmes plaintes sur les actes de Rome à son égard, sur ce +que Rome n'avait plus de ces grands hommes qui l'avaient autrefois +illustrée. Puis s'adressant au cardinal di Pietro, le premier au +commencement du demi-cercle, comme moi j'étais à l'autre extrémité, il +répéta pour la troisième fois: «Si le cardinal Consalvi fût resté +secrétaire d'État, les choses ne seraient pas allées aussi loin.» + +«Lorsque Napoléon articula ces paroles pour la troisième fois, je ne +dirai pas mon courage, mais mon peu de prudence dans cette occasion, +et comme un zèle excessif de mon honneur, me firent passer les bornes. +Je l'avais déjà contrarié deux fois; il ne me parlait pas alors comme +précédemment; il était assez éloigné. Néanmoins, à cette répétition, +je sortis de ma place, puis m'avançant jusqu'auprès de lui, à l'autre +extrémité, et le saisissant par le bras, je m'écriai: «Sire, j'ai déjà +affirmé à Votre Majesté que, si j'étais resté dans ce poste, j'aurais +assurément fait mon devoir.» + +«À cette troisième profession de foi, si j'ose ainsi parler, il ne se +contint plus; mais, me regardant fixement, il éclata en ces paroles: +«Oh! je le répète, votre devoir ne vous aurait pas permis de sacrifier +le spirituel au temporel.» Dans son idée, il cherchait à se persuader +que j'aurais adhéré à ses volontés plutôt que d'exposer les intérêts +de la religion aux dangers de le voir rompre avec Rome. Cela dit, il +me tourna les épaules, ce qui me fit revenir à mon rang. Alors il +demanda, en peu de mots, aux cardinaux qui étaient de l'autre côté, +s'ils avaient entendu son discours. Il revint ensuite à nous cinq, et +se tenant proche du cardinal di Pietro, il dit que, le collége des +cardinaux étant à peu près au complet à Paris, nous devions nous +mettre à examiner s'il y avait quelque chose à proposer ou à régler +pour la marche des affaires de l'Église. Il ajouta que nous pouvions +nous réunir en conséquence, ou tous à la fois ou quelques-uns des +principaux d'entre nous. Il expliqua ce qu'il entendait par les +principaux: c'étaient les plus versés dans les questions théologiques, +comme il ressortait de l'antithèse qu'il fit en disant au cardinal di +Pietro, à qui s'adressaient ces paroles: «Faites que dans ce nombre +se trouve le cardinal Consalvi, qui, s'il ignore la théologie, comme +je le suppose, connaît bien, sait bien la science de la politique.» Il +termina en demandant qu'on lui remît les résolutions par +l'intermédiaire du cardinal Fesch, et il se retira. + +«L'issue de cette audience et la réponse que par trois fois j'adressai +à l'allégation de l'Empereur se répandirent bientôt dans Paris, et de +Paris dans la France entière. Ce fut le thème de tous les entretiens, +et je ne crois pas convenable de m'étendre davantage sur ce sujet.» + + +III + +Napoléon songeait alors à séduire les cardinaux afin d'élever autel +contre autel, par un concile soumis à ses inspirations. Les manoeuvres +hostiles du cardinal Fesch contre Consalvi dans cette circonstance se +combinent avec la tentative avortée du concile pour exaspérer de plus +en plus l'Empereur contre l'ami de Pie VII. + +Jusqu'aux désastres de 1813 et de 1814, l'histoire de Consalvi n'est +que le martyrologe volontaire de ses exils, de ses misères et de ses +persécutions. Avant la dernière campagne de Napoléon en France, il +sentit la nécessité de se réconcilier avec Pie VII, captif à +Fontainebleau. Il s'y rendit avec la jeune impératrice, sous prétexte +d'une partie de chasse. Il promit tout au Pape à condition de +certaines concessions innocentes, au moyen desquelles il lui +restituait ses États. Le Pape, si fidèle quand ses intérêts seuls +étaient en question, fut doux et conciliant devant les caresses de +l'Empereur. Il consentit et signa tout, au premier moment. L'Empereur +repartit pour Paris avec la signature de ce nouveau traité; mais les +cardinaux, conseillers du Pape, lui ayant été rendus, ils l'alarmèrent +sur ses concessions et le firent regretter sa complaisance. Tout fut +rompu et s'envenima. Pie VII reprit le rôle de martyr. + +Après l'abdication de 1814, le consentement de l'Empereur et la force +des événements le rendirent libre. Il reprit la route de Rome. Arrivé +à Bologne, il y trouva le roi de Naples Murat, dont l'équivoque +intervention hésitait entre la soumission au Saint-Siége et l'appel à +l'insurrection de toute l'Italie contre l'Autriche et contre la France +elle-même. En présence du pape Murat n'osa pas se prononcer. Il le +laissa passer pour se donner du temps; Pie VII passa et arriva à Rome +porté sur les bras et sur le coeur du peuple. Il reprit les rênes et +rappela son ami Consalvi au gouvernement. + +Pendant cette indécision, Murat se déclara, livra bataille aux +Autrichiens, fut défait et se réfugia à Naples d'où il s'embarqua pour +Toulon, puis pour la Calabre, où la mort l'attendait; mort cruelle où +un roi héroïque tombait sous la balle d'un roi à peine restauré; tache +de sang sur deux couronnes, qui tuait le vainqueur autant que le +vaincu! + + +IV + +Le Pape reconquit sans peine au congrès de Vienne tout ce que +Napoléon avait dérobé par la force au domaine de l'Église. Les +souverains ne pouvaient pas se porter héritiers des violences de la +France vaincue et dépossédée. Le prince de Talleyrand, qui y +représentait la France, avait intérêt à y faire prévaloir le Pape pour +mériter sa propre réconciliation à force de services. L'Angleterre +elle-même personnifiée dans lord Castelreagh, et servie par la +duchesse de Devonshire, amie de Consalvi, favorisait de tout son +pouvoir en Italie le rétablissement du pouvoir le plus irréconciliable +avec Bonaparte son persécuteur. Le 19 mai 1814, le Pape rappelait +Consalvi au ministère par le décret suivant daté de Foligno, écrit de +sa propre main et qui respire l'amitié autant que l'estime: + +«Ayant dû céder aux impérieuses circonstances dans lesquelles nous +nous trouvions, et mû par le seul espoir d'amoindrir les maux qui nous +menaçaient, nous avions été obligé de subir la volonté du gouvernement +français déchu, qui ne voulait pas souffrir, dans la charge de notre +secrétaire d'État, le cardinal Hercule Consalvi. Rentré maintenant en +possession de notre liberté, et nous souvenant de la fidélité, de la +dignité et du zèle avec lesquels il nous prodigua, à notre plus grande +satisfaction, ses utiles et empressés services, nous croyons qu'il +importe non moins à notre justice qu'aux intérêts de l'État de le +rétablir dans cette même charge de notre secrétaire d'État, autant +pour lui donner un public témoignage de notre estime particulière et +de notre amour, que pour mettre de nouveau à profit ses qualités et +ses lumières qui nous sont si connues. + +«Donné à Foligno, du palais de notre habitation, le 19 mai 1814, de +notre pontificat l'an XVe. + + «PIUS P. P. VII.» + + +V + +Le premier acte de Consalvi fut d'offrir un asile à toute la famille +de son persécuteur. «Nous ne trouvons d'appui et d'asile que dans le +gouvernement pontifical, et notre reconnaissance est aussi grande que +les bienfaits,» lui écrit Madame, mère de l'Empereur, en son nom et au +nom de tous ses enfants proscrits. + +LE COMTE DE SAINT-LEU (LOUIS BONAPARTE, EX-ROI DE HOLLANDE), AU +CARDINAL CONSALVI. + +«Éminence, + +«Suivant les conseils du Très-Saint Père et de Votre Éminence, j'ai vu +Mgr Bernetti, spécialement chargé de l'affaire en question, et, avec +sa franchise bien connue, il m'a expliqué ce que les puissances +étrangères semblaient reprocher à la famille de l'empereur Napoléon. +Les grandes puissances, et l'Angleterre principalement, nous +reprochent de conspirer toujours. On nous accuse d'être mêlés +implicitement ou explicitement à tous les complots qui se trament; on +prétend même que nous abusons de l'hospitalité que le Pape nous +accorde pour fomenter dans l'intérieur des États pontificaux la +division et la haine contre la personne auguste du Souverain. + +«J'ai été assez heureux pour fournir à Mgr Bernetti toutes les +preuves du contraire, et il vous dira lui-même l'effet que mes paroles +ont produit sur son esprit. Si la famille de l'Empereur, qui doit tant +au pape Pie VII et à Votre Éminence, avait conçu le détestable projet +de troubler l'Europe, et si elle en avait les moyens, la +reconnaissance que nous devons tous au Saint-Siége nous arrêterait +évidemment dans cette voie. Ma mère, mes frères, mes soeurs et mon +oncle doivent une trop respectueuse gratitude au Souverain Pontife et +à Votre Éminence pour attirer de nouveaux désastres sur cette ville +où, proscrits de l'Europe entière, nous avons été accueillis et +recueillis avec une bonté paternelle que les injustices passées n'ont +rendue que plus touchante. Nous ne conspirons contre personne, encore +moins contre le représentant de Dieu sur la terre. Nous jouissons à +Rome de tous les droits de cité, et quand ma mère a appris de quelle +manière si chrétienne le Pape et Votre Éminence se vengeaient de la +prison de Fontainebleau et de l'exil de Reims, elle n'a pu que vous +bénir au nom de son grand et malheureux mort, en versant de douces +larmes pour la première fois depuis les désastres de 1814. + +«Conspirer contre notre auguste et seul bienfaiteur serait une infamie +sans nom. La famille des Bonaparte n'aura jamais ce reproche à +s'adresser. J'en ai convaincu Mgr Bernetti, et il a voulu lui-même +nous servir de caution auprès de Votre Éminence. Qu'elle daigne donc +entendre sa voix et nous continuer ses bonnes grâces et la protection +du Très-Saint-Père. C'est dans cette espérance que je suis, de Votre +Éminence, le très-respectueux et très-dévoué serviteur et ami, + + «L. DE SAINT-LEU. + +«Rome, 30 septembre 1821.» + + +VI + +Le duc d'Orléans, plus tard Louis-Philippe, lui écrit peu de temps +après: + +«Éminence, + +«Le prince de Talleyrand, qui garde de vous le plus tendre souvenir, +me disait dernièrement que votre seul plaisir était la culture des +fleurs, et votre noble amie la duchesse de Devonshire a bien voulu me +confirmer le fait. + +«Votre Éminence doit savoir que depuis longtemps déjà je m'honore +d'être l'un de ses plus dévoués serviteurs, et que dans les diverses +phases de ma carrière, je me suis toujours fait un devoir de vénérer +l'auguste Pontife qui a tant souffert _pour la sainte cause_. Ces +sentiments de piété envers le Siége de Pierre, que ma femme et moi +sommes si heureux d'inculquer à notre jeune famille, sont invariables +dans mon coeur. Je prie donc Votre Éminence de vouloir bien déposer +mon plus humble hommage aux pieds du Très-Saint Père. + +«Voulant me rappeler à votre bon souvenir, j'ai pris la liberté de +faire adresser à Votre Éminence quelques échantillons de nos serres +françaises. Je joins à ce très-modeste envoi, qui n'aura peut-être de +prix à vos yeux que l'intention, la manière de les soigner telle que +nos horticulteurs l'ont formulée. J'espère que cette caisse ne +déplaira pas trop à Votre Éminence, et qu'en respirant le parfum de +ces fleurs, qui se développeront peut-être encore davantage sous +l'heureux climat et dans la chaude atmosphère de Rome, vous daignerez +songer quelquefois à un homme qui sera toujours reconnaissant des +services rendus. Ma femme et ma soeur se joignent à moi pour vous +offrir leurs plus affectueux respects. Elles me chargent de tous leurs +voeux pour la santé du Pape, qu'il faut conserver le plus longtemps +possible à la chrétienté, car, avec lui et avec vous, la paix de +l'Église et la paix du monde sont assurées. + +«Je prie Votre Éminence d'accueillir avec bonté mon petit envoi et +toutes les amitiés respectueuses de son tout dévoué + + «LOUIS-PHILIPPE D'ORLÉANS. + +«Neuilly, lundi..... 1822.» + + +VII + +Le duc de Montmorency-Laval, ambassadeur près le Saint-Siége, lui +écrit le jour de la mort de Pie VII. + +«Monseigneur, + +«Je n'ai pas osé interrompre les premiers moments de votre douleur. +Personne ne sent plus que moi, je l'atteste à Votre Éminence, et ne +partage davantage tous les sentiments dont son coeur doit être +déchiré. Votre Éminence a perdu un père, un ami de vingt-quatre ans, à +qui elle a rendu plus de services qu'elle n'en a reçu de confiance et +de bonté. C'est un ange dans le Ciel qui prie à présent pour la +conservation des jours de Votre Éminence. Ces jours sont nécessaires +pour le bien de ce pays, et vos lumières, Monseigneur, rendront encore +de grands et d'éminents services à la patrie. + +«C'est ainsi que je le pense, que je me plais à le déclarer ici et à +Paris. + +«De grâce, Monseigneur, par bonté pour vos amis, par attachement pour +votre patrie, épargnez votre santé, soignez-vous, modérez votre +douleur, et croyez qu'elle est dans le coeur de vos amis; et je +m'honore de ce titre. + +«Je supplie Votre Éminence de ne me point répondre, je l'exige comme +une marque d'amitié. Mais lorsque ma visite ne pourra pas +l'importuner, elle me fera prévenir, et je me rendrai chez elle avec +empressement. + +«Agréez, Monseigneur, l'hommage de mes plus sensibles et respectueux +sentiments, + + «MONTMORENCY-LAVAL.» + + +VIII + +L'amitié personnelle éclate partout dans ces témoignages. Le nouveau +pape Léon XII _della Gonga_ était brouillé de longue date avec +Consalvi. Il se réconcilia avec lui au moment où les ennemis du +cardinal s'acharnèrent sur lui. Léon XII l'appela à Rome pour prendre +la tradition du règne en présence de Jurla, son propre ministre. +Consalvi se fit porter au Vatican. L'entretien fut long et intime. Il +légua verbalement sa sagesse à Léon XII. «Quelle conversation! Jamais, +dit le Pape, nous n'avons eu avec personne de communications plus +instructives, plus substantielles, plus utiles à l'Église et à l'État; +Consalvi a été sublime. Nous y reviendrons souvent, seulement il faut +aujourd'hui ne pas mourir.»--Ce voeu ne devait pas être entendu. +Consalvi mourut peu de temps après ce dernier entretien. Léon XII le +pleura. + +En annonçant au gouvernement français la perte que le monde venait de +faire, le duc de Laval-Montmorency, ambassadeur du Roi Très-Chrétien +près le Saint-Siége, écrivit: «Il ne faut aujourd'hui que célébrer +cette mémoire honorée par les pleurs de Léon XII, par le silence des +ennemis, enfin par la profonde douleur dont la ville est remplie, et +par les regrets des étrangers et surtout de ceux qui, comme moi, ont +eu le bonheur de connaître ce ministre, si agréable dans ses rapports +politiques, et si attachant par le charme de son commerce +particulier.» + + +IX + +C'était le 24 janvier 1824. + +L'Église perdit son premier ministre, l'État son premier politique, la +papauté son premier ami; le même coup tua Pie VII et son ami. Il +n'avait plus rien à faire sur la terre: il s'était préparé à la mort +par un long testament pour une médiocre fortune. En voici les +principales dispositions. Un testament, c'est un homme! + +«Au nom de la très-sainte Trinité, ce 1er jour du mois d'août de +l'année 1822; + +«Moi, Hercule Consalvi, cardinal de la sainte Église romaine, diacre +de Sainte-Marie _ad Martyres_, après avoir fait mon testament plus +d'une fois, à diverses époques de ma vie, tant pour désigner mon +héritier, qu'afin de pourvoir aux besoins de mes serviteurs et +légataires, ainsi qu'à plusieurs affaires d'importance, considérant +que, vu la mort de mon bien-aimé frère André et celle d'autres +personnes qui m'étaient chères, vu encore le changement des +circonstances, mes dispositions précédentes ne peuvent plus subsister +dans la manière et la forme qu'elles ont, je me suis décidé à les +révoquer, à les annuler et à faire un nouveau testament avec les +changements opportuns. Me prévalant donc du privilége que je possède, +en qualité de cardinal de la sainte Église romaine, de pouvoir tester +sur simple feuille, profitant aussi de l'indult que Sa Sainteté le +pape Pie VII m'a communiqué par bref, maintenant que je suis sain +d'esprit et de corps, je fais mon dernier testament (à moins que je ne +me décide à le changer en un autre postérieur, dans le courant de la +vie qu'il plaira encore à Dieu de m'accorder), avec l'expresse +déclaration que toutes les autres feuilles de même date ou de date +postérieure au testament, écrites de ma main et signées par moi, et +contenant une disposition quelconque à exécuter après ma mort, font +partie intégrante de mon testament. + +«Et d'abord je recommande humblement et chaleureusement mon âme au +Seigneur très-clément, en le priant, par les mérites de son divin Fils +Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui m'a racheté au prix immense de son +très-précieux sang, par l'intercession de la très-sainte Vierge Marie +et des Saints, mes patrons, de la conduire en un lieu de salut, et de +me pardonner dans sa miséricorde infinie mes très-graves péchés. + +«Je veux qu'on fasse célébrer pour le repos de mon âme, dans le plus +bref espace de temps qu'il sera possible, deux mille messes, destinant +une aumône de cinq paoli pour chaque messe célébrée en présence de mon +corps, soit à la maison, soit à l'église, et de trois paoli pour +chacune des autres messes à célébrer à Saint-Laurent hors des murs, à +Saint-Grégoire et dans d'autres églises où se trouvent des autels +privilégiés avec indulgence spéciale, selon l'indication de mon +héritier. + +«En expiation de mes péchés, je laisse à distribuer en aumônes la +somme de trois mille écus. Cette distribution sera faite avec la plus +grande sollicitude possible par mon héritier mentionné ci-dessous. Il +aura soin, avec l'aide de M. Jean Giorgi, mon trésorier, et Jean +Luelli, mon majordome, personnes qui me sont très-attachées, de +consulter les curés et de vérifier quels sont ceux qui ont vraiment +besoin de secours. Les pauvres de ma paroisse seront spécialement +préférés à tous les autres. + +«Sa Sainteté Notre Seigneur le Pape le permettant, mes obsèques auront +lieu, avec la décence convenable, dans l'église Saint-Marcel au Corso, +où se trouve la sépulture de ma famille. Me souvenant de la promesse +que j'ai faite à mon bien-aimé frère André au lit de mort, lorsque, +dans les derniers moments de sa vie, il me demanda qu'en signe du +très-tendre amour qui nous avait unis dans la vie, nos corps fussent +unis dans la mort et renfermés dans le même sépulcre, je veux que si, +à ma mort, ce sépulcre ne se trouve pas déjà préparé par moi, mon +héritier en fasse faire un très-modeste, et qui contiendra le cercueil +de mon frère et le mien.» + +Après avoir pourvu aux besoins de son âme, réglé sa sépulture et +spécifié avec une attention toute particulière les prières qu'il exige +pour son salut, le cardinal Consalvi détermine les legs qu'il accorde +à ses serviteurs. Aucun d'eux n'est oublié; ils trouvent tous dans la +gratitude de leur maître une aisance assurée pour le reste de leurs +jours. Il s'occupe du payement de ses dettes; puis, par un touchant +souvenir, le cardinal pense aux âmes des personnes qui lui furent +chères et qui le précédèrent dans la tombe, et il écrit: + +«Dans ce feuillet, qui fait partie de mon testament, je laisse à +prendre sur mon héritage la somme nécessaire à la célébration de: + +«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de ma mère, la +marquise Claudia Consalvi, née Carandini, à célébrer dans l'église de +Saint-Marcel au Corso, le 29 avril, jour anniversaire de sa mort, avec +l'aumône de trois paoli; + +«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la princesse +Isabelle Ruspoli, née Justiniani, à célébrer dans l'église de +Saint-Laurent _in Lucina_, le 25 août, jour anniversaire de sa mort, +avec l'aumône de trois paoli; + +«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la duchesse +de Ceri, Catherine Odescalchi, née Justiniani, à célébrer dans +l'église des Saints-Apôtres, le 24 novembre, jour anniversaire de sa +mort, avec l'aumône de trois paoli; + +«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la marquise +Porzia Patrizi, à célébrer dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, +le..... jour anniversaire de sa mort (puisse Dieu prolonger longtemps +ses jours!), avec l'aumône de trois paoli; + +«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la duchesse +Constance Braschi, née Falconieri, à célébrer dans l'église de +Saint-Marcel au Corso, le 17 juin, jour anniversaire de sa mort, avec +l'aumône de trois paoli; + +«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de D. Albert +Parisani, à célébrer dans l'église de Saint-Marcel au Corso, le 26 +novembre, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône de trois paoli; + +«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme du célèbre +maëstro Dominique Cimarosa, à dire dans l'église de la Rotonde, le 11 +janvier, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône de trois paoli; + +«Trente messes chaque année, pour le repos de l'âme de Philippe Monti, +mon domestique, à célébrer dans l'église de Sainte-Cécile _in +Transtevere_, le 1er mars, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône +de trois paoli. + +«Désirant donner un soutenir à tous les membres de la secrétairerie +d'État, et ne pouvant disposer d'assez d'objets pour tant de +personnes, je me propose de laisser à chacun d'eux quelques ouvrages +de ma bibliothèque, qui leur seront remis (ainsi qu'à M. le comte +Celano) par mon héritier fiduciaire, d'après les instructions que je +lui en laisserai, dès que j'en aurai moi-même fait le choix. + +«Ayant dans mon testament, écrit tout entier et de ma propre main et +daté de ce même jour, nommé et institué mon héritier fiduciaire Mgr +Alexandre Buttaoni, promoteur de la foi, avec charge de remettre en +temps et lieu l'héritage à mon héritier propriétaire, je déclare par +ce feuillet, qui fait partie de mon testament, ne rien posséder qui, +en vigueur du _motu proprio_ du 6 juillet de l'année 1816, ne soit +parfaitement libre de toute charge et de tout fidéicommis; et je +nomme, institue, déclare mon héritier universel de tous et chacun de +mes biens, crédits, droits, la Sacrée Congrégation de la Propagande de +la foi, à laquelle néanmoins j'interdis formellement et de la manière +la plus expresse, la détraction de la quatrième _Falcidia_, de quelque +manière et à quelque titre que ce soit. + +«J'entends, je veux, je déclare que, tant que vivra un seul de mes +serviteurs gratifiés par mon testament, ou de ceux qui ont reçu un +legs annuel à vie, la Sacrée Congrégation ci-dessus nommée ne puisse +jouir (excepté de ce qui sera indiqué plus bas) de mon héritage, ni en +prendre en aucune manière l'administration, voulant que cette +administration soit laissée entière et libre aux mains de mon héritier +fiduciaire, Mgr Alexandre Buttaoni (ainsi qu'aux mains de celui ou de +ceux qui lui succéderont dans son administration). Non-seulement je +le dispense de faire un inventaire légal, mais, pour éviter les frais +voulus pour cela, je le lui défends; il suffit qu'il dresse une simple +liste des biens tant immeubles que meubles (quoique pourtant ces +derniers doivent être aliénés et convertis en espèces, pour satisfaire +aux charges indiquées au feuillet, lettre E, annexé à mon testament, +ou dans mon testament même), liste qui, vu la probité reconnue dudit +héritier fiduciaire, devra faire pleine foi. + +«Afin que la susdite Congrégation de la Propagande commence dès ma +mort à ressentir quelque effet de mon héritage, je veux qu'à partir de +mon décès elle jouisse d'une somme annuelle de 600 écus, qui lui +seront payés par mon héritier fiduciaire, administrateur de mon +héritage, par échéance mensuelle ou tous les trois mois, si le manque +de fonds ne lui permettait pas d'effectuer les payements mensuels aux +serviteurs légataires et d'acquitter les 50 écus par mois, +correspondant à la somme de 600 écus assignés plus haut à la Sacrée +Congrégation. + +«Quand, par la mort successive de la majeure partie de mes serviteurs +et légataires annuels, les fonds de mon héritage permettront +d'accroître la somme de 600 écus déterminée plus haut mon héritier +fiduciaire pourra (sans pourtant y être positivement obligé) verser +dans la caisse de la Sacrée Congrégation la nouvelle augmentation +qu'il jugera pouvoir remettre, après avoir satisfait aux charges +accessoires et aux dispositions reçues de vive voix. + +«Après la mort de tous ceux qui dans mon testament ont été gratifiés +et des annuels légataires, mon héritier fiduciaire devra consigner à +la Sacrée Congrégation l'héritage alors existant. + +«Je déclare en outre que la susdite Congrégation ne pourra jamais +obliger l'héritier fiduciaire, ou celui qui lui succédera, à donner la +fidéjussion; comme aussi elle ne pourra le contraindre à rendre compte +de sa gestion, ni à révéler les dispositions reçues de vive voix ou +par écrit de moi, confirmant même dans ce feuillet ce que j'ai plus +amplement dit sur ce sujet dans mon testament. + +«À peine entré en possession de son titre, mon héritier fiduciaire, +pour prévenir le cas possible (puisse Dieu conserver longtemps ses +jours!) d'une mort qui ne lui laisserait pas le temps de nommer son +successeur dans l'administration de mon héritage, devra, en vertu du +mandat reçu, nommer son successeur dans un écrit qui sera déposé clos +et scellé dans un office caméral, pour être ouvert après sa mort; et +j'entends imposer successivement la même obligation aux autres +administrateurs. Si les premiers venaient à manquer avant la mort de +mes serviteurs et autres légataires, et dans le cas où quelqu'un de +ces administrateurs eût négligé ou eût manqué de faire la nomination +de son successeur, prescrite plus haut, je prie le doyen du tribunal +de la Rote, dont j'ai eu l'honneur d'être membre, de prendre lui-même +cette administration, et d'accepter l'annuelle rétribution destinée à +l'administrateur, et ainsi successivement jusqu'à l'époque indiquée +plus haut. + +«Je ne crois pas pouvoir mieux disposer des tabatières précieuses qui, +durant le cours de mon ministère, m'ont été données par divers +souverains, et que j'ai conservées par respect et reconnaissance +envers les augustes donateurs, qu'en en faisant autant de legs en +faveur des maisons et établissements qui sont le plus dans la +nécessité. Je suis à chercher une meilleure distribution de ces +objets; mais dans le cas où je viendrais à mourir avant de l'avoir +définitivement arrêtée, je maintiens celle-ci, qui, dans le moment, me +paraît la plus convenable. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Considérant qu'il serait grandement inconvenant qu'un Pontife de tant +de célébrité, qui a si bien mérité de l'Église et de l'État, comme Pie +VII, n'eût point après sa mort (puisse Dieu prolonger ses jours!) un +tombeau dans la basilique Vaticane, comme semble l'indiquer la +médiocrité des revenus qu'il laisse à ses neveux; mû par mon +dévouement et mon attachement à sa Personne sacrée, inspiré par la +reconnaissance que je lui dois comme premier cardinal de sa création, +comblé des bienfaits de sa souveraine bonté, j'ai résolu de lui faire +ériger un mausolée à mes frais dans la susdite basilique. + +«Dans ce but, j'ai tâché de faire des économies, sur les dépenses +annuelles destinées à mon entretien, et de réunir une somme de 20,000 +écus romains. Si je mourais avant Sa Sainteté, comme je le désire, mon +héritier fiduciaire reste chargé de consacrer la somme fixée à +l'érection de ce tombeau, dont l'exécution sera confiée au ciseau du +célèbre marquis Canova, et, à son défaut, au célèbre chevalier +Thorwaldsen, et, si celui-ci ne pouvait l'exécuter, à un des meilleurs +sculpteurs de Rome. + +«L'inscription suivante sera gravée sur le tombeau: + + PIO VII, CHARAMONTIO, COESENATI, + PONTIFICI MAXIMO, HERCULES, CARDINALIS CONSALVI, + ROMANUS, AB ILLO CREATUS. + + +X + +Voilà la vie d'homme d'État de ce modèle des amis et des hommes de +bien; nous ne disons pas des prêtres: il ne l'était pas; il n'avait +jamais voulu l'être; ce n'était ni sa vocation ni son ambition. + +L'Église romaine, à Rome, reconnaît trois classes d'hommes parmi +lesquels elle choisit ses serviteurs: + +Les laïques; + +Les ecclésiastiques; + +Et les prélats ou monseigneurs. + +Les laïques sont ceux qu'elle emploie soit dans le civil, dans la +diplomatie, dans les finances ou dans le militaire, pour les besoins +de son administration ou de sa défense; + +Les ecclésiastiques sont les moines ou les prêtres de tout ordre, dont +elle dispose pour tous les services dans le monde chrétien. + +Mais il y a de plus un ordre neutre qui porte le costume sacerdotal et +qui en reçoit les titres sans néanmoins en contracter les engagements +ni en assumer les obligations, sorte de long et quelquefois d'éternel +noviciat. Ceux qui en font partie s'appellent prélats ou monseigneurs, +et, depuis les dignités inférieures jusqu'au rang de cardinaux, sont +en quelque sorte les ministres libres de l'Église. Il y a peu de +grande famille à Rome ou dans les légations qui n'aient des fils dans +cette classe. Ils sont à Rome ce que les Narseis étaient au sein des +cours et du gouvernement asiatique dans l'antiquité. Race éminemment +politique qui tient à l'État sans être l'État lui-même, qui se dévoue +sans retour à ses fonctions préparatoires, qui se retire de ses +emplois sans les compromettre ou qui les continue, et qui peut même se +marier avant d'en avoir fait les voeux, sans préjudice pour l'Église +ou eux-mêmes. Cette troisième catégorie, dépendante et volontaire du +Saint-Siége, a l'immense avantage de se former de bonne heure aux +affaires sans que ses fautes puissent nuire au gouvernement, et de +s'en retirer sans apostasie. Nous connaissons plusieurs de ces prélats +ou monseigneurs qui sont sortis de ces noviciats pour contracter des +unions licites et respectées, avec l'approbation du Pape. On les +essaye, ils s'essayent eux-mêmes, et, si la carrière ne leur convient +pas, ils rentrent honorablement dans le monde, sans scandale et sans +reproche; ils ont de plus pour le Saint-Siége ces avantages, que ses +affaires purement mondaines sont traitées avec les hommes du monde par +des hommes du monde, et que l'Église, par eux, participant de deux +natures, est sacerdotale avec ses prélats et laïque avec ses +ministres. Le respect et l'habileté y gagnent. Ces hommes commencent +en général très-jeunes par être des secrétaires du Pape, des novices, +des ambassadeurs et des cardinaux; ils s'élèvent par des grades +réguliers de fonction en fonction jusqu'aux premières charges de +l'État. «Le Pape voulut, dit Consalvi, me créer cardinal de l'ordre +des prêtres; je préférai être cardinal diacre.» + + +XI + +Voilà ce que fut dès son enfance Consalvi; mais, quand Pie VII le fit +cardinal, il refusa d'être prêtre. Il se consacra non à sa propre +sanctification, mais à bien comprendre et à bien faire les affaires du +Pape et de son gouvernement. Il voulut être dévoué, mais nullement +enchaîné à ses devoirs. On peut même entrevoir, d'après un passage de +ses mémoires relatifs à son affection intime pour les familles +Patrizzi et Giustiniani, dans sa jeunesse, que la mort prématurée +d'une jeune princesse de dix-huit ans, à la main de laquelle il +aurait pu peut-être prétendre, et dont l'amitié lui laissa d'éternels +regrets, fut un coup déchirant porté à son coeur. La vivacité +pathétique de ses expressions laisse voir l'ardeur de ses sentiments +pour cette jeune et charmante princesse. Il ne lui était défendu ni +d'aimer ni de pleurer ce qu'il aurait pu chérir: il avait alors +vingt-deux ans. + + +XII + +Dès son enfance il était remarquablement beau; non de cette beauté +ostentative qui s'étale et qui s'affiche sur la physionomie, mais de +cette beauté modeste, pleine de pensée et voilée de réticences, qui +s'insinue dans l'âme par le regard. Sa taille, naturellement élevée, +mais légèrement inclinée par la modestie, cette convenance de son âge, +était mince et élégante; ses yeux sincères, son front délicat, sa +bouche accentuée d'une grâce sévère. Il était impossible de le voir +sans attrait; le son de sa voix avait toute la délicatesse de son âme; +il n'y avait jamais eu ni un geste faux dans sa main féminine, ni un +ton affecté dans sa voix. Tout était naturel dans cette franche +nature. Sa démarche lente et rhythmique, sans bruit comme sans +précipitation, résumait son corps merveilleusement cadencé. Sa +physionomie convaincue portait la conviction où portait son regard. Il +n'avait aucune coquetterie où Fénelon en laissait trop percer; son +désir de plaire ne s'affectait pas, il plaisait en se montrant; +c'était un être persuasif, politique sans le savoir, diplomate sans le +vouloir; il parlait peu et à demi-voix; ce n'était pas sa voix, +c'était sa personne qui était éloquente. Tel était tout jeune le +cardinal Consalvi. Il avait des envieux, mais point d'ennemis. + +On peut dire qu'il était resté jeune jusqu'à soixante-sept ans, âge où +un chagrin de son coeur fut plus fort que la fermeté de son esprit, et +où la mort de son ami le tua. Je l'ai connu peu d'années avant sa fin; +le portrait que je fais de ses années pleines et mûres serait +certainement le portrait vivant de ses premières. Je crois le voir +encore et je crois le revoir à vingt ans. L'âge des sens change avec +les années, l'âge de la physionomie ne change pas; c'est l'âge de +l'âme. Quand je le connus, il touchait à la vieillesse; mais cette +vieillesse avait toute la grâce même de la jeunesse, la douceur, la +sérénité, l'accueil souriant des belles années. Le pressentiment du +repos définitif se faisait place à travers les dernières fatigues du +jour; il jouissait à moitié de l'apaisement que sa politique, si +conforme au génie de son maître, avait assuré à l'Europe. + + +XIII + +Sa vie était celle d'un sage qui a semé dans les agitations et qui a +récolté ce qu'il a semé, la paix. Je ne sais pas s'il était dévot, +mais il était honnête homme. La tolérance la plus large était plus que +sa loi, c'était son instinct, son caractère. Les longs rapports qu'il +avait eus dès sa jeunesse avec les hommes d'État de tous les +gouvernements, à commencer par le prince régent, avec Canning, +Stuart, Castelreagh, en Angleterre; Talleyrand, Fouché, Napoléon, en +France; Gentz, Hiebluer, dans le Nord; l'empereur Alexandre, de +Maistre, en Russie; Capo d'Istria, en Grèce; Cimarosa, à Naples, le +grand musicien, ami et successeur de Mozart, prédécesseur de Rossini; +Pozzo di Borgo, Decazes, sous la restauration; Matthieu de +Montmorency, le duc de Laval, Chateaubriand, Marcellus, dans +l'ambassade de France à Rome; Metternich et son école, en Autriche; +Hardenberg, en Prusse: lui avaient enseigné que le vrai christianisme +se compose, sans acception, de ces idées générales qui, sans se +formaliser pour ou contre tel ou tel dogme, généralisent le bien, la +civilisation, la paix sous un nom commun, et font marcher le monde +pacifié non dans l'étroit sentier des sectes, mais dans la large et +libre voie du progrès incontesté sous toutes ces dénominations. Le +plus chrétien de ces gouvernements, à ses yeux, était le plus honnête. +Il n'en haïssait aucun, il les aimait tous. Le Pape pour lui était le +père commun de la civilisation chrétienne. Il n'excluait pas même les +gouvernements de l'Inde, de la Perse, de la Turquie, de la Chine, de +ces égards et de ces assistances politiques. Partout où ces +gouvernements lui montraient une vertu, il disait et il faisait dire +au Pape: «C'est une partie de mon Église, et c'est ainsi que je la +reçois et que je la conserve universelle.» Aussi ne peut-on, malgré +tous les efforts contraires, montrer sous Pie VII la semence d'un +schisme qui ait fructifié dans le monde. Les schismes sont étroits; la +tolérance, mère de la bienveillance, les tue en les laissant respirer +en liberté. Cet embrassement universel du coeur était toute sa +politique. Elle avait résisté dans le Pape et dans lui à toutes les +iniquités et à toutes les persécutions; elle avait triomphé par toute +la terre, et le calme des consciences était son fruit. Quel est le +souverain, quel est le grand ministre en Europe qui eût pu dire: «Je +ne suis pas de la religion de Pie VII et de Consalvi?» L'amitié était +sa nature, l'amitié était sa doctrine, l'amitié était l'unique charme +de sa vie. + + +XIV + +On ne peut douter qu'il n'eût tous les jours de rudes assauts à +soutenir contre les partis, les ordres ecclésiastiques et les hommes +du parti de la haine. Il y a et il y a eu en tout temps des esprits +contentieux, ambitieux, impolitiques, mal nés, et qui ne connaissent +les doctrines auxquelles ils se prétendent attachés, que par la haine +que les partis contraires leur inspirent. Ce ne sont ni les hommes de +la religion, ni les hommes de la liberté: ce sont les hommes de la +personnalité jalouse; l'amour même n'est chez eux qu'une réaction. Si +vous vous refusez à vous laisser persécuter, vous êtes des factieux; +si vous ne haïssez pas ce qu'ils haïssent, vous êtes des impies. Ils +ne sentent le feu sacré des religions qu'à la chaleur des bûchers +qu'elles allument. Il y avait beaucoup de ces hommes en ce temps-là à +Rome; résumés dans ce qu'on appelait le parti de la congrégation +jésuitique, à tort ou à raison, et résumés plus éloquemment alors par +quelques faux prophètes, tels que Lamennais, dans son _Essai sur +l'indifférence religieuse_, dans le comte de Maistre, plus sincère, +mais plus fanatique, et par quelques-uns de leurs disciples, brûlant +de se donner la grâce du bourreau, à la suite de ces forcenés de +doctrines. Ils n'aimaient ni le pape Pie VII, ni son ministre; il +fallait leur complaire et les réprimer. L'oeuvre était délicate et +difficile, car ces hommes se faisaient soutenir par leur gouvernement. +Ce fut l'oeuvre du cardinal Consalvi; il fit aimer le gouvernement de +Pie VII, sans jamais l'induire envers aucune puissance dans la moindre +aigreur ou dans la moindre animadversion contre lui. + + +XV + +Sa vie privée, depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'à sa mort, fut +l'exemple de la plus touchante et de la plus constante amitié. On en +retrouve des preuves dans ce testament écrit à loisir où nul n'est +oublié ni devant Dieu, ni devant les hommes, de tous ceux qu'il a +aimés sans acception de rangs, de professions, de situations plus ou +moins profanes, en contraste avec sa profession de cardinal ministre; +il fait un signe de l'autre côté de la tombe, pour dire: «Je vous aime +comme je vous ai aimés.» Nous n'en citerons que deux exemples: +Cimarosa, le fameux musicien de Naples, qui par ses opéras égala au +commencement du siècle ce messie de la musique, Mozart, et qui ne +chercha dans la musique que l'organe le plus pénétrant de son coeur. +Consalvi, jeune encore, avait le délire de la musique, cette langue +sans parole qui vient du ciel et qui exprime sans mots ce que l'âme +rêve et ce qui est le plus inexprimable aux langues humaines; la +musique, langue des anges, quand elle avait touché son âme, y restait +à jamais comme le souvenir d'un autre monde, comme une apparition à +l'âme d'un sens supérieur aux sens d'ici-bas. Il ne pouvait s'empêcher +de regarder, comme un inspiré du ciel, celui qui trouvait ces chants +inaccoutumés des hommes. Il entendit pour la première fois à Naples +les plus beaux morceaux du jeune Cimarosa; il en reçut une telle +impression qu'elle s'immobilisa dans son coeur. La musique est la plus +immaculée et la plus pure des sensations humaines. Elle fait jouir de +tout ce que la religion ascétique défend de rêver, même à ses saints. +Consalvi se sentit pris pour jamais de la plus tendre affection pour +Cimarosa; il parvint à le connaître; ils contractèrent ensemble la +plus impérissable affection. Le futur cardinal et l'immortel +compositeur ne firent plus qu'un coeur; il s'attacha à la femme et à +la fille de Cimarosa, il s'incorpora à ce génie, et ne cessa, pendant +toute sa vie, de prodiguer aux divers artistes les occasions et les +faveurs que son rang dans l'Église lui permettait de prodiguer à son +ami. + +On voit après trente ans, dans son testament, qu'il légua (tout ce +qu'il pouvait léguer) des sacrifices et des prières pour la famille de +cet homme qui lui faisait aimer toujours ce qu'il avait aimé une fois. +Il n'eut point le respect humain de l'amitié. Les dons de Dieu lui +parurent aussi sacrés que les titres des hommes, le nom de Cimarosa +lui parut digne d'honorer la dernière pensée de Consalvi. + + +XVI + +Le second de ces exemples est une femme dont il ne prononça le nom en +apparence que par nécessité, comme pour éviter les interprétations +hasardées du monde: c'est celui de la duchesse de Devonshire. + +La seconde duchesse de Devonshire jouissait de l'immense domaine de +cette maison, et le duc l'avait épousée après la mort de sa première +et célèbre épouse. Elle menait à Londres, à Paris, et surtout dans son +palais de Rome et à Naples, la vie somptueuse d'une femme célèbre par +sa beauté, par son esprit et par ses richesses; elle s'était faite +cosmopolite, mais surtout Italienne par passion pour le soleil et pour +les arts. Elle était en réalité la reine de l'Italie; son palais sur +la place de la colonne Trajane était le palais des artistes et +l'hospice de tous les voyageurs illustres. Son goût exquis dispensait +la faveur, et sa faveur était celle du gouvernement romain. Elle était +déjà d'un certain âge, et l'on voyait dans toute sa personne, aussi +délicate que majestueuse, les traces plutôt que l'éclat de sa grande +beauté. Mais sa bonté et sa grâce n'avaient pas vieilli d'un jour. + +Libre de choisir parmi les plus grands hommes d'État des gouvernements +d'Italie l'homme qu'elle distinguerait de son amitié, elle avait +distingué, il y avait plusieurs années, le cardinal, déjà connu d'elle +en 1814 à Londres. Cette connaissance l'avait attirée à Rome, où elle +faisait son principal séjour. Le cardinal, tel que nous venons de le +dépeindre, quoiqu'il eût à cette époque soixante ans, avait mieux que +la beauté: il avait tout le charme que la renommée, le génie, +l'attrait physique et moral pouvaient inspirer à une femme lasse +d'amour, mais non d'empire. On disait à Rome, à cette époque, qu'un +mariage secret autorisé par les règles, les traditions de l'Église et +l'autorisation du Pape pour les cardinaux diacres, les unissait; +d'autres pensaient que le prince royal et le gouvernement anglais, ne +pouvant avoir d'ambassadeur accrédité auprès du souverain pontife, +mais très-intéressés cependant à s'y faire représenter, avaient choisi +pour agent confidentiel la duchesse de Devonshire, pour protéger les +intérêts britanniques, par l'intermédiaire d'une Anglaise sincèrement +catholique et liée intimement avec le premier ministre de Pie VII. Les +habitudes de vie de Consalvi confirmant l'une ou l'autre de ces +interprétations, je n'oserais pas affirmer laquelle est la plus vraie. + +Ce qui est certain et ce qui était public à Rome, c'est l'intimité +avouée de la duchesse et du premier ministre. Aussitôt que le cardinal +avait accompli auprès du Pape ses devoirs du matin, il se rendait +régulièrement auprès de son amie et s'entretenait confidentiellement +avec elle dans sa chambre, assis à côté de son lit couvert de papiers +et de correspondances examinés en commun. Après cette première séance, +le cardinal se retirait pour aller vaquer à ses nombreuses affaires +de la journée. Le soir, quand le Pape était couché et que les heures +de loisir avaient sonné pour lui, sa voiture le ramenait +régulièrement, de dix à onze heures, chez la duchesse environnée alors +d'une étroite société d'artistes ou d'hommes politiques étrangers, +composée de cinq ou six personnes agréables au cardinal. Il s'y +reposait encore une heure des fatigues du jour dans un doux et libre +entretien, avec l'abandon de l'intimité et de la confiance. J'y allais +presque tous les jours; c'est ainsi que j'ai pu le connaître et +l'aimer; sa bonté pour moi était si grande que, bien que l'étiquette +diplomatique pour les dîners du jeudi saint chez le Pape n'autorisât +pour ces invitations que les souverains et les ministres étrangers, il +fit une exception en ma faveur, et il m'invita, malgré ma jeunesse et +mon rang secondaire, à dîner avec le vice-roi de Naples Ferdinand et +la duchesse de Floridia, son épouse, à ce banquet de têtes couronnées +ou augustes. «Les écrivains, répondit-il à mon modeste refus de cette +faveur, n'ont point de rangs que ceux que l'opinion leur donne. Venez +toujours; je ne vous fais point inviter comme diplomate, mais comme +ami.» + + +XVII + +Indépendamment de ces deux visites de chaque jour chez la duchesse, le +peu d'instants qu'il pouvait dérober aux affaires étaient consacrés à +la culture d'un petit jardin d'Alcinoüs qu'il avait acheté sur la rive +du Tibre, auprès des ruines de Pont-Riltoa; il y cultivait, comme un +chartreux, quelques fruits et quelques fleurs: ainsi la culture de ses +devoirs assidus auprès du Pape, la culture de l'amitié auprès d'une +femme respectée et aimée, et la culture des orangers et des oeillets +de Rome arrosés des eaux du Tibre, étaient les seuls délassements de +cet homme de la nature et de la religion. + + +XVIII + +C'est ainsi qu'il vivait, c'est ainsi qu'il mourut. Quand les +infirmités de Pie VII, aggravées accidentellement par un accident dans +sa chambre qui lui rompit la clavicule, eurent précipité sa mort +sainte comme sa vie, il sentit le flot des ambitions ajournées monter +rapidement autour de lui dans le sacré collége pour le submerger; il +se retira, pour ne pas le voir, dans une petite et pauvre maison de +campagne aux bords de la mer, non loin d'Anzio et de Rome. +L'ingratitude l'avertit, il l'attendait, il dédaigna de se défendre +contre elle; il ne pouvait lui opposer que vingt ans d'heureux et fort +gouvernement, la tranquillité à Rome, sa pauvreté volontaire et +l'amitié de son maître. Il ne demandait à la Providence que de +survivre assez de temps pour lui élever un tombeau qu'ombragerait le +sien; il en confia le dessin et l'exécution à Canova, qu'il aimait +comme il avait aimé Cimarosa. Le Pape son ami étant mort, et avec lui +son défenseur, il se laissa mourir. + +Bel exemple pour les ministres d'une institution dont le présent se +détache et qui ne peut vivre que d'honnêtes et habiles ajournements de +la fatalité; heureuse condition des pouvoirs résignés qui ne peuvent +vivre que de leur innocence! + + LAMARTINE. + + + + +CXIIe ENTRETIEN. + +LA SCIENCE OU LE COSMOS, + +PAR M. DE HUMBOLDT. + +(PREMIÈRE PARTIE.) + +LITTÉRATURE SCIENTIFIQUE. + + +I + +Je vais aujourd'hui vous entretenir d'un livre séculaire, le _Cosmos_, +de M. de Humboldt. _Cosmos_ veut dire l'_univers_, le _monde_, le +_tout_. Je me suis dit, en ouvrant ce procès-verbal de la science +universelle: Enfin je vais tout savoir. Je rends grâce au ciel de +m'avoir fait vivre jusqu'à ce jour, où, par la main d'un grand homme, +le voile du sanctuaire a été déchiré et les secrets de Dieu révélés au +grand jour, car cet homme, enflammé d'une si immense ambition, cet +homme dont le nom retentit depuis ma naissance dans le monde lettré, +cet homme devant qui les savants de tous les pays s'inclinent en lui +rendant hommage, ne peut pas être un homme ordinaire, un jongleur, un +charlatan, un joueur de gobelets pleins de vide, un nomenclateur +spirituel prenant les noms pour des choses; il doit savoir mieux que +moi qu'un dictionnaire n'est pas un livre, qu'un procès-verbal n'est +pas une logique, qu'en nommant les phénomènes on ne les définit pas, +qu'on recule la difficulté sans la résoudre par des dénominations +savantes, et qu'en réalité la vraie science ne consiste pas à +_connaître_, mais à _comprendre_ l'oeuvre du Créateur. Je vais donc +lire, je comprendrai davantage après avoir lu cette magnifique +_théologie naturelle_ de la science par laquelle l'auteur des choses +permet à ses créatures d'élite telles que Newton, Leibniz, les deux +Herschel, d'admirer sa puissance et de conjecturer sa sagesse par la +perception plus claire de ses magnificences infinies; le doigt savant +de l'enthousiasme va m'approcher de lui, et je dirai, quoique +ignorant, l'hosanna de la science, les premiers versets du moins de +l'hymne à l'infini. + +J'achetai les quatre volumes du prophète scientifique de Berlin, et je +passai quatre mois de l'été à lire. Je vous dirai plus loin ce que +j'éprouvai après avoir lu. + +Mais, avant, disons ce que c'était que M. de Humboldt. L'homme sert +beaucoup à expliquer le livre. + + +II + +Il y avait, vers la fin du dix-septième siècle, dans les environs de +Stettin, en Poméranie, une famille d'antique origine de ce nom qui +servait l'électeur de Brandebourg, plus tard roi de Prusse, dans les +armes et dans la diplomatie. Georges de Humboldt fut le dernier +rejeton de cette illustre lignée. Il fut nommé, à la fin de la guerre +de Sept ans, chambellan du grand Frédéric. C'était en 1765; il avait +vaillamment combattu pour la cause du roi comme officier de dragons. +Vers la fin de sa vie il désira se reposer dans un château plus près +de Berlin; il quitta ses terres de Poméranie et acheta le manoir +champêtre de Tégel, ancienne résidence de chasse de la maison royale +de Prusse, et il s'y établit avec la veuve du baron d'Holwede, qu'il +avait récemment épousée. Le vrai nom de Mme d'Holwede était Mlle de +Colomel, du nom d'une famille française de la Bourgogne réfugiée en +Allemagne après la révocation de l'édit de Nantes. Les Colomel étaient +des gentilshommes verriers, qui transportèrent leur noblesse +industrielle en Prusse. + +Georges de Humboldt en eut deux fils: l'aîné, que j'ai connu dans ma +première jeunesse, était Guillaume de Humboldt; le cadet fut Alexandre +de Humboldt, l'auteur du Cosmos. Il naquit à Tégel, le 14 septembre +1769. Les deux frères passèrent leur heureuse enfance dans ce château. +Plus tard, Guillaume de Humboldt, le diplomate, le fit réédifier sous +la forme d'une immense tour qui portait aux quatre angles d'autres +tourelles, et qui conservait au manoir royal sa physionomie féodale. + +Le prince de Prusse venait chaque année faire visite à la famille de +Humboldt, ses successeurs dans le domaine de ses pères. Goethe en +immortalisa les traditions romantiques dans une de ses ballades. + +Une forêt de pins sauvages et ténébreux environne le château de Tégel, +et le sépare de Berlin. Il a pour horizon, au midi, de beaux jardins, +des vergers, et la citadelle de Spandau. L'Homère de l'Allemagne, +Goethe, y vint à pied pendant l'enfance des deux frères, et son +sourire caressant bénit leur avenir. Leur première éducation était +alors confiée à Campe, ancien aumônier du régiment de dragons de leur +père. Campe était devenu l'ami de la maison; c'était un homme d'élite, +très-capable et très-digne d'élever un savant et un homme d'État, +tels que furent Guillaume et Alexandre de Humboldt, deux frères éclos +du même nid, pour une double célébrité. + +En 1789, Campe accompagna à Paris l'aîné de ses élèves, Guillaume de +Humboldt, et lui fit entrevoir le grand mouvement de la révolution +européenne qui allait modifier le monde. À son retour, il quitta le +château de Tégel, pour aller fonder à Hambourg l'institut +d'enseignement qui a rendu son nom populaire. Kimth, homme distingué, +le remplaça, devint l'ami de la noble famille, et, après la dispersion +des deux frères, fut chargé par eux de gouverner leur terre de Tégel. + +Les premiers maîtres de toutes les sciences les achevèrent à +l'université de Berlin. Guillaume, doué d'une sensibilité plus mûre, +dépassa son frère Alexandre, et le livre de _Werther_ par Goethe, qui +parut alors et qui fanatisa l'Allemagne et l'Europe, communiqua à +Guillaume de Humboldt un sentiment comparable à ce que créa plus tard +parmi nous le roman de _Paul et Virginie_, par Bernardin de +Saint-Pierre, ou _René_, par Chateaubriand. Alexandre resta froid. Il +y a des délices qui annoncent les grands hommes, et qui commencent le +festin de la vie, au lieu des ivresses qui ne viennent qu'après le +banquet: ce sont les meilleures. Guillaume était fait pour les +éprouver; son âme pleine de combustible était prête à l'incendie; la +première étincelle devait y allumer le feu des passions, et ces +passions devaient y laisser la cendre féconde d'une précoce sagesse. + + +III + +Les deux frères, quoique cordialement unis, suivaient des voies +différentes à leur entrée dans la vie: Guillaume, la voie large et +universelle de l'homme destiné aux actions vives et généreuses de la +vie publique; Alexandre, les études spéciales et concentrées de la vie +scientifique. L'un, sensible à la séduction des femmes, lié avec les +plus belles actrices des théâtres de Berlin; l'autre, absorbé dans les +livres, et ne recherchant que les savants. La même diversité de +penchants les suivit à l'université de Francfort. L'Anglais Forster, +compagnon de Cook dans ses voyages, lui en donna le goût, pour +rivaliser avec Cook. C'est dans ses entretiens avec Forster qu'il +conçut la première idée de son voyage terrestre dans l'Amérique du +sud. Alexandre, au contraire, se livra aux élucubrations religieuses, +poétiques et philosophiques des Allemands de distinction qui +habitaient Francfort. Guillaume, ayant rejoint Campe, son premier +instituteur, à Brunswick, alla avec lui assister avec une joie +sérieuse, à Paris, à l'éclosion d'une philosophie politique, en 1789. +Alexandre partit avec Forster et sa femme pour les bords du Rhin et la +Hollande, afin d'y étudier les phénomènes de la nature purement +matérielle. Guillaume, de retour en Allemagne, se lia à Weimar avec le +poëte Schiller, et avec la jeune et spirituelle fille du président de +Dawscherode, à Erfurth. Il fut nommé, bientôt après, conseiller +d'ambassade. Tous ses désirs tendaient à amener chez lui, en qualité +d'épouse, la belle Caroline Dawscherode. Alexandre brigua et obtint +une place d'inspecteur des mines. Il adopta alors les théories +neptuniennes des naturalistes allemands, et écrivit des opuscules dans +ce sens. La mort de leur mère les surprit alors; ils la pleurèrent +tous deux comme la racine commune de leur existence. Guillaume prit le +château et la terre de Tégel, où il continua de vivre avec sa +charmante femme. Alexandre vendit les autres domaines de la +succession, pour fournir aux frais de son voyage en Amérique, projeté +depuis son enfance. L'amitié des deux frères ne fut nullement altérée; +leur amitié fraternelle s'enrichit au contraire de l'affection de la +femme aimée d'Alexandre. Il en avait déjà deux enfants. + + +IV + +Cependant Alexandre, ayant tout préparé en Prusse pour son immense +pensée, alla, en 1799, à Paris, enrôler avec lui un Français +distingué, Amédée Bonpland, et partit avec lui pour l'Espagne, afin +d'y solliciter de la cour de Madrid les faveurs nécessaires à +l'accueil qu'il désirait obtenir des vice-royautés de l'Amérique, et +d'y saisir l'occasion d'un passage que la France, en guerre avec +l'Angleterre, ne lui offrait pas. Le roi d'Espagne le reçut avec +bonté, et se prêta à tous ses désirs. Il obtint un passage avec sa +suite sur la corvette _le Pizarro_, et s'embarqua à la Corogne, sous +les auspices de la reconnaissance pour la royauté espagnole. Le roi +lui avait accordé les instructions les plus bienveillantes pour tous +les dépositaires de son pouvoir en mer et en Amérique. + + +V + +Il mit à la voile le 5 juin 1799; en approchant de Ténériffe, les +voyageurs reçurent un dernier salut de l'Europe. + +Une hirondelle domestique, accablée de fatigue, se posa sur une +voile, assez près pour être prise à la main; c'était un dernier, un +tardif message de la patrie, inattendu dans un pareil moment, et qui, +comme eux, avait été porté sur les mers par un penchant invincible. +Mais les nouvelles impressions de magnifiques tableaux de la nature se +renchérirent à l'approche des îles que l'on voyait s'élever à +l'horizon, par une mer tranquille et un ciel pur. Humboldt passa +souvent, avec son ami, une bonne partie de la nuit sur le pont. Ils y +contemplaient les pics volcaniques de l'île de Lancerote, une des +Canaries, éclairée par les rayons de la lune, au-dessus desquels +apparaissait la belle constellation du Scorpion, qui parfois se +dérobait aux yeux, voilée par les brouillards de la nuit surgissant +derrière le volcan éclairé par la lune. Là ils virent des feux qui +glissaient çà et là, à des distances incertaines, dans la direction du +rivage noyé dans le lointain; c'étaient apparemment des pêcheurs qui, +se préparant à leurs travaux, parcouraient le rivage, et cela +conduisit Humboldt à se rappeler la légende des feux mobiles qui +apparurent aux anciens Espagnols et aux compagnons de Christophe +Colomb sur l'île de Guanahani, dans cette nuit remarquable qui précéda +la découverte de l'Amérique. Mais cette fois encore ces feux mobiles +furent un présage pour Humboldt, ce Colomb scientifique des temps +modernes. + +Nos voyageurs atteignirent les petites îles du groupe des Canaries. Le +tableau que forment ces rivages, ces rochers aux cônes émoussés, ces +volcans élevés, réjouit leur âme. La mer leur offrit là d'intéressants +végétaux marins, et, de plus, l'erreur de leur capitaine qui prit un +rocher basaltique pour un fort, et y envoya un officier, leur fournit +l'occasion de visiter la petite île la Gracieuse. C'était la première +terre que Humboldt foulait depuis son départ d'Europe, et il rend +compte en ces termes de l'impression qu'il en ressentit: «Rien ne peut +exprimer la joie qu'éprouve le naturaliste quand, pour la première +fois, il touche une terre qui n'est pas l'Europe. L'attention se porte +sur tant d'objets, que l'on a de la peine à se rendre compte des +émotions que l'on ressent. À chaque pas on croit trouver un produit +nouveau, et, dans le trouble de son esprit, il arrive souvent que l'on +ne reconnaît pas ceux qui sont le plus communément dans nos jardins +botaniques et nos collections historiques.» + +Le brouillard de l'atmosphère lui voilait le fameux pic de Teyde à +Ténériffe, que de loin déjà Humboldt s'était réjoui de contempler, et, +comme ce rocher n'est pas couvert de neiges éternelles, il est visible +à une distance prodigieuse, lors même que son sommet en pain de sucre +reflète la couleur blanche de la pierre ponce qui le recouvre, +d'autant plus qu'il est en même temps entouré de blocs de lave noire +et d'une vigoureuse végétation. + +Humboldt et son compagnon étant arrivés à Sainte-Croix de Ténériffe, +et ayant obtenu du gouverneur, sur la recommandation de la cour de +Madrid, l'autorisation de faire une excursion dans l'île, ils en +profitèrent le jour même, après avoir trouvé dans la maison du colonel +Armiage, chef d'un régiment d'infanterie, l'accueil le plus gracieux +et le plus bienveillant. C'est dans le jardin de son aimable hôte que +Humboldt vit pour la première fois le bananier, que jusque-là il +n'avait trouvé que dans les serres chaudes, le papaya (ou arbre à +melons) et d'autres plantes tropicales qui croissent en liberté. + +Comme, à cause du blocus anglais, le vaisseau sur lequel voyageait +Humboldt ne pouvait s'arrêter plus de quatre ou cinq jours, Humboldt +devait se hâter d'arriver avec Bonpland au port d'Orotava, d'où il +prendrait un guide pour le conduire au pic. Ils rencontrèrent en +chemin un troupeau de chameaux blancs que l'on emploie dans le pays +comme bêtes de somme. Mais, avant tout, il s'agissait de gravir ce +fameux pic. C'était la première des espérances de Humboldt qu'il +voulait réaliser. + +Une route charmante le conduisit de Laguna, ville située à 1,620 pieds +au-dessous de la mer, au port d'Orotava. Il y fut émerveillé de +l'aspect d'un paysage d'une incomparable beauté. Des dattiers et des +cocotiers couvrent le rivage; plus haut, sur la montagne, brillent des +dragonniers; les flancs sont garnis de vignes, qui tapissent les +chapelles répandues çà et là, au milieu des orangers, des myrtes et +des cyprès; tous les murs sont chargés de fougères et de mousses, et, +tandis que plus haut le volcan est couvert de neige et de glace, il +règne, dans ces vallées, un printemps perpétuel. C'est au milieu des +impressions produites par cette nature de paradis que Humboldt et ses +compagnons arrivèrent à Orotava. Ils suivirent en sortant de là une +belle forêt de châtaigniers, sur un chemin étroit et pierreux qui se +dirige vers les hauteurs du volcan. + +Par le fait, Ténériffe, première région tropicale dont Humboldt +faisait la connaissance, était de nature à développer son goût pour +les voyages, à soutenir son courage et à le fortifier. Lorsque le +naturaliste Anderson, qui accompagna le capitaine Cook dans son +troisième voyage autour du monde, recommandait à tous les médecins de +l'Europe d'envoyer leurs malades à Ténériffe, pour y recouvrer le +calme et la santé au sein de la belle nature, au milieu du tableau +toujours vert d'une végétation luxuriante qui séduit l'âme, ce n'était +pas une exagération, car Humboldt représente aussi cette île comme un +jardin enchanté. Il fut impressionné par ce magnifique tableau de la +nature et l'exprima hautement, quoique, aux yeux des géologues, cette +île ne soit qu'une montagne intéressante d'origine volcanique et +formée à différentes époques. + +Humboldt gravit le pic avec ses compagnons, et se livra là-haut à +d'intéressantes observations sur sa formation, son histoire +géologique, et sur les différentes zones successives de végétaux qui +lui forment une ceinture. Il en déduisit une observation commune à +tout le groupe des îles Canaries, à savoir que les produits +inorganiques de la nature (montagnes et rochers) restent semblables à +eux-mêmes jusque dans les régions les plus éloignées; mais que les +produits organiques (plantes et animaux) ne se ressemblent pas. + +En passant le long des côtes des îles Canaries, Humboldt croyait voir +des formes de montagnes depuis longtemps connues et situées sur les +bords du Rhin, près de Bonn, tandis que les espèces de plantes et +d'animaux changent avec le climat et varient encore d'après +l'élévation ou l'abaissement des lieux. Les rochers, plus vieux +apparemment que la cause des climats, se montrent les mêmes sur les +deux hémisphères. Mais cette différence dans les plantes et les +animaux, qui dépend du climat et de l'élévation du sol au-dessus de la +surface de la mer, réveilla chez Humboldt le besoin d'étendre encore +ses recherches sur le développement géographique des plantes et des +animaux, et ses recherches ultérieures en Amérique firent de lui le +premier fondateur de cette science. En gravissant le fameux pic de +Ténériffe, il vit déjà la preuve évidente de l'influence exercée par +les hauteurs sur cette progression du développement des plantes. + +Il parcourut, immédiatement après, la région des bruyères +arborescentes, puis il rencontra une zone de fougères; plus haut un +bois de genévriers et de sapins; plus loin encore un plateau couvert +de genêts, large de deux lieues et demie, par lequel il arriva enfin +sur le sol de pierre ponce du cratère volcanique où le beau Retama, +arbuste aux fleurs odorantes, et la chèvre sauvage qui habite le pic, +lui souhaitèrent la bienvenue. + +On devait espérer qu'au sommet du cratère d'un volcan, Humboldt +poursuivrait plus particulièrement ses recherches géologiques, et il +le fit avec grand succès, car il rassembla dans cette occasion de +nouveaux matériaux pour les observations et les explications qu'il +devait produire plus tard sur l'influence des volcans dans la forme du +globe et la production des tremblements de terre. En jetant un regard +vers la mer et ses rivages, Humboldt et Bonpland s'aperçurent que leur +navire, _le Pizarro_, était sous voiles, et cela les inquiéta fort, +parce qu'ils craignaient que le bâtiment ne partît sans eux. Ils +quittèrent en toute hâte les montagnes, cherchant à gagner leur navire +qui louvoyait en les attendant. + +Mais, dans cette courte excursion, Humboldt avait gagné de riches +observations pour ses recherches à venir. Le groupe des îles Canaries +était devenu pour lui un livre instructif d'une richesse infinie, dont +la variété, quoique dans un cercle étroit, devait conduire un génie +comme celui de Humboldt à l'intelligence de choses plus étendues, plus +générales. Il vit quelle était la véritable mission du naturaliste et +l'importance des recherches spéculatives. Le sol sur lequel, nous, +hommes, nous voyageons dans la joie et dans la peine, est ce qu'il y a +de plus variable; c'est la destruction et la reproduction qui se +succèdent avec une incessante activité; il est régi par une force qui +organise et moule la matière informe, qui enchaîne la planète à son +soleil, qui donne à la masse froide et inerte le souffle vivifiant de +la chaleur, qui renverse violemment ce qui a l'apparence de la +perfection et que l'homme, dans l'étroitesse de sa portée, est obligé +d'appeler _grand_; enfin qui substitue incessamment les nouvelles +formes aux anciennes. Quelle est donc cette force? Comment +crée-t-elle, comment détruit-elle? Telles sont les premières grandes +questions qui se présentèrent à Humboldt, et il voulut consacrer toute +sa vie scientifique à y répondre.--Que signifie un jour de la +création? s'écria-t-il. Ce jour indique-t-il la révolution de la terre +autour de son axe, ou bien est-ce le produit d'une série de siècles? +La terre ferme a-t-elle surgi hors des eaux, ou bien les eaux +ont-elles jailli des profondeurs de la terre? Est-ce la puissance du +feu ou celle de l'eau qui a fait élever les montagnes, qui a nivelé +les plaines, qui a limité la mer et ses rivages? Qu'est-ce que les +volcans, comment sont-ils nés, comment fonctionnent-ils? À ces +questions que s'adressait Humboldt, Ténériffe fournit une première +réponse. Il reconnut la vérité du principe qu'il avait déjà suivi +précédemment dans ses recherches: de ne considérer les faits isolés +que comme une partie de la chaîne des grandes causes et des grands +effets généraux qui sont en rapports intimes et découlent les uns des +autres, dans les seuls laboratoires de la nature; il reconnut qu'il +faut trouver le fil conducteur dans cette sorte de labyrinthe d'une +variété infinie, et que, partant, il ne faut pas regarder avec +indifférence le fait isolé et ce qui nous paraît petit, mais plutôt +apprendre à voir le grand dans le petit, le tout dans la partie. C'est +dans cet esprit que le volcan de Ténériffe fut pour Humboldt la clef +des grands mystères de la vie générale; il découvrit les différents +moyens que la nature emploie pour créer et pour détruire, il apprit +ainsi à faire d'un fait isolé la mesure des faits généraux. + +Le feu du volcan qu'il gravit à Ténériffe était depuis longtemps +éteint, mais ses vestiges furent pour Humboldt des lettres grandioses +qui lui firent comprendre la puissance de cet élément qui mit jadis +le globe en ignition, fit éclater sa surface, ensevelit dans des +tremblements de terre hommes, animaux, plantes et villes, et qui, +faisant encore pénétrer ses artères dans les profondeurs du globe, +ébranle çà et là le sol, ou produit par l'ouverture des cratères, +sortes de soupapes de sûreté, ces explosions de flammes et de lave +bouillante qui viennent au jour. Voilà ce que Humboldt nous fit +comprendre. + + +VI + +Mais suivons le navire qui porte Humboldt et son ami, et qui fend les +flots dans la direction de l'Amérique centrale. + +Nos voyageurs s'occupaient particulièrement, dans leur marche, des +vents de mer qui règnent dans ces parages et qui deviennent de plus en +plus constants à mesure que l'on approche des côtes d'Afrique. La +douceur du climat, le calme habituel de la nature, doublaient le +charme de ce voyage, et, lorsque Humboldt fut arrivé dans la région +septentrionale des îles du cap Vert, son attention fut attirée par +d'immenses plantes marines qui surnageaient et qui, formant en quelque +sorte un banc de végétaux aquatiques, plongeaient apparemment leurs +racines jusque dans les profondeurs de la terre, puisqu'on en a trouvé +des tiges de huit cents pieds de longueur. Un nouveau tableau de la +nature qu'il rencontra encore, ce furent les poissons volants dont il +étudia l'anatomie et la propriété de voler. Mais la pensée humaine +fait aussi valoir ses droits, dans un voyage à travers le vaste océan; +partout où l'oeil se porte, il voit les flots, les nuages, ou la +clarté du ciel, et cette contemplation le reporte aux événements +familiers d'autrefois. Les habitants d'un vaisseau recherchent la vue +d'un homme étranger; ils voudraient entendre le son de la parole d'une +bouche étrangère, venant d'un autre pays... c'est donc un événement +qui saisit de joie, quand vient à passer un autre navire; on se +précipite sur le pont, on s'appelle, on se demande son nom, son pays, +on se salue et bientôt on se voit réciproquement disparaître à +l'horizon. + +Les travaux scientifiques de Humboldt et de son compagnon, malgré la +richesse des matériaux où chaque jour apportait à leur ardeur quelque +chose de neuf et de rare, ne pouvaient apaiser les mouvements de leur +coeur; aussi Humboldt se réjouissait-il de voir briller une voile à +l'horizon lointain. Mais la première douleur qu'éprouva le navigateur, +ce fut lorsqu'il découvrit un jour, au loin, le corps et les débris +d'un malheureux navire que les plantes marines enlaçaient de toutes +parts. L'épave s'élevait comme une tombe couverte de gazon--où +devaient être les restes de ceux que la cruelle tempête avait vus +exhaler leur vie dans une suprême lutte contre la mort!... +Involontairement nos voyageurs se sentirent le coeur attristé de ces +pensées. + +Mais un spectacle plus beau, plus agréable, s'offrit à Humboldt, dans +la nuit du 4 au 5 juillet. Sous le seizième degré de latitude, il +aperçut pour la première fois la brillante constellation de la Croix +du sud, et l'apparition de ce signe d'un monde nouveau lui fit voir +avec émotion l'accomplissement des rêves de son enfance. L'émotion +qu'il ressentit à cette heure de sa vie, ses propres paroles nous la +révèlent: «Quand on commence à jeter les yeux sur les cartes +géographiques, et à lire les descriptions des voyageurs, on éprouve +pour certains pays, pour certains climats, une sorte de prédilection +dont, arrivé à un âge mûr, on ne peut pas trop bien se rendre compte. +Ces impressions ont une influence remarquable sur nos résolutions, et +nous cherchons comme instinctivement à nous mettre en rapport avec les +circonstances qui, depuis longues années, ont pour nous un attrait +particulier. Jadis, lorsque j'étudiais les étoiles, je fus saisi d'un +mouvement de crainte, inconnu de ceux qui mènent une vie sédentaire; +il m'était douloureux de penser qu'il faudrait renoncer à l'espoir de +contempler les belles constellations qui se trouvent au voisinage du +pôle sud. Impatient de parcourir les régions de l'équateur, je ne +pouvais porter mes yeux vers la voûte étoilée du ciel, sans penser à +la Croix du sud, et sans me rappeler en mémoire le sublime passage du +Dante[1].»--Tous les passagers, notamment ceux qui avaient déjà habité +les colonies d'Amérique, partagèrent la joie que Humboldt ressentit à +la vue de cette constellation. Dans la solitude de l'océan on salue +une étoile comme un ami dont on est séparé depuis longtemps, et +surtout pour les Espagnols et les Portugais, une religieuse croyance +leur rend chère cette constellation. Était-ce cette même étoile que +les navigateurs du quinzième siècle, lorsqu'ils voyaient s'abaisser +dans le nord l'étoile du ciel de la patrie, saluaient comme un signe +d'heureux augure pour continuer joyeusement leur route? + +[Note 1: Puis, me tournant droit vers l'autre pôle, je vis la +brillante constellation de quatre étoiles, dont la présence ne se +révèle que par la première paire. Le ciel semblait ravi de voir ses +étincelles.--Ô pays désert et désolé du Nord, vous ne verrez jamais +l'éclat de cette brillante lumière!] + +Dans les derniers jours de son voyage, Humboldt devait encore +apprendre à connaître les douloureuses angoisses de la maladie à bord. +Une fièvre maligne éclata, dont la gravité fit des progrès à mesure +que le navire approchait des Antilles. Un jeune Asturien de dix-neuf +ans, le plus jeune des passagers, mourut, et sa mort impressionna +péniblement Humboldt à cause des circonstances qui avaient motivé le +voyage; le jeune homme allait chercher fortune, pour soutenir une mère +chérie qui attendait son retour. Humboldt, livré à de pénibles +réflexions, se trouva sur le pont avec Bonpland (la fièvre sévissait à +fond de cale); son oeil était fixé sur une montagne ou sur une côte +que la lune éclairait par intervalle, en traversant d'épais nuages. La +mer doucement agitée brillait d'un faible éclat phosphorescent, on +n'entendait que le cri monotone de quelques oiseaux de mer qui +gagnaient le rivage. Il régnait un profond silence; l'âme de Humboldt +était émue de douloureux sentiments. Alors (il était huit heures) on +sonna lentement la cloche des morts, les matelots se jetèrent à genoux +pour dire une courte prière; le cadavre de ce jeune homme, peu de +jours auparavant si robuste, si plein de santé, allait recevoir, +pendant la nuit, la bénédiction du culte catholique, pour être jeté à +la mer, dès le lever du soleil. + +C'est au milieu de ces tristes pensées que Humboldt aborda les rivages +du pays qui lui avait déjà souri dans ses rêves de jeunesse, qu'il +avait adopté pour but de tous les projets de sa vie, et vers lequel il +avait été si joyeux de naviguer pour y trouver l'image fidèle de la +nature tropicale. Mais le destin, qui depuis avait suscité dans la vie +de Humboldt des retards et des déceptions, en le forçant à attendre +des occasions plus favorables, voulut mettre à profit pour lui la +maladie qui avait éclaté sur le navire, en apportant à ses plans de +voyage une diversion fertile en résultats. Les passagers que le fléau +n'avait pas atteints, effrayés de la contagion, avaient pris la +résolution de s'arrêter au plus prochain lieu de relâche favorable, +pour attendre un autre navire qui les porterait au terme de leur +voyage, Cuba ou Mexico. On conseilla au capitaine de se diriger sur +Cumana, port situé sur la côte au nord-ouest de Venezuela, et d'y +déposer les passagers à terre. Cela détermina aussi Alexandre de +Humboldt à modifier provisoirement son itinéraire, à visiter d'abord +les côtes de Venezuela et de Paria, qui étaient peu connues, et à ne +gagner que plus tard la Nouvelle Espagne. Les beaux végétaux que jadis +il avait admirés dans les serres chaudes de Vienne et de Schoenbrunn, +il les trouvait là, luxuriants, dans leur sauvage liberté, sur le sol +qui les avait vus naître. Avec quelle indicible volupté il pénétra +dans l'intérieur de ce pays qui était encore un mystère pour les +sciences naturelles! Humboldt et Bonpland descendirent à Cumana, +laissèrent le navire qui jusqu'alors les avait portés continuer sa +route, et c'est ainsi que l'épidémie survenue sur le bâtiment fut la +cause des grandes découvertes de Humboldt dans ces régions de +l'Orénoque jusqu'aux frontières des possessions portugaises au Rio +Negro. + +Cette circonstance a aussi pu être la cause accidentelle de la santé +et de la sécurité dont ils jouirent pendant leur long séjour dans ces +régions équinoxiales, car, à la Havane, où ils auraient dans tous les +cas pris terre, s'ils n'avaient pas quitté prématurément le navire, et +où ils se seraient trouvés depuis longtemps, régnait une grave maladie +qui avait déjà enlevé beaucoup de leurs compagnons. + + +VII + +Débarqué à Cumana et recueilli par les métis espagnols, avec +l'empressement que les Européens dépaysés témoignent à leurs +compatriotes de notre hémisphère, il se hâta de faire une excursion +passagère dans les pays voisins. Il reçut l'hospitalité dans des +couvents de missionnaires indiens; il les décrit avec amour: + +«Le 12 août, dit-il, après une longue ascension, les voyageurs +atteignirent le siége principal de la mission, le couvent de Caripe, +où Humboldt passa ces belles nuits de calme et de silence qui, dans +ses années de vieillesse, revenaient encore à sa pensée. «Rien, +disait-il, n'est comparable à l'impression de calme profond que +produit la contemplation d'un ciel étoile dans ces solitudes.»--«Là, +quand, à l'approche de la nuit, il jetait les yeux sur la vallée qui +bornait l'horizon, sur ce plateau couvert de gazon et doucement +ondulé, il croyait voir la voûte étoilée du ciel supportée par la +plaine de l'Océan. L'arbre sous l'ombre duquel il était assis, les +insectes reluisants qui voltigeaient dans l'air, les constellations +qui brillaient vers le Sud, tout lui rappelait vivement l'éloignement +de la patrie, et, lorsque, au milieu de cette nature étrangère, +s'élevait tout à coup du sein de la vallée le bruit du grelot d'une +vache ou le mugissement d'un taureau, la pensée se reportait aussitôt +vers le sol natal. Humboldt consacra là de saints loisirs au souvenir +de la patrie.» + +Il étudia tout en marchant les phénomènes locaux nouveaux pour lui, +hauteur des montagnes, moeurs des Indiens demi-civilisés par les +moines; volcans, tremblements de terre, grottes, forêts, et revint à +Cumana sans avoir fait aucune découverte. + +De Cumana, une barque le transporta à Caracas; il gravit le sommet peu +accessible du Silosa avec un vieux moine, professeur de mathématiques +à Caracas. Il le mesure, et en général son voyage ressemble beaucoup +à une visite d'amateur dans un cabinet de physique. La pompe des noms +relève l'inanité des découvertes: _major e longinquo_, c'est son seul +résultat. Il remonte l'Orénoque sur une barque indienne jusqu'aux +cataractes d'Aturès. Ses plus grands dangers furent les Mosquitos. +Revenu à Cuba, il y passe plusieurs mois en repos et expédie en Europe +les premiers fruits de ses courses. Un navire espagnol le transporte à +Carthagène et à Bogota. Neuf mois passés dans ces régions sont +employés par Bonpland à herboriser, par Humboldt à mesurer et à +décrire. Il franchit ensuite le Chimborazo, séjourne à Quito, franchit +les Andes, revient au Pérou, visite les mines d'argent, parcourt le +Mexique, s'extasie devant Mexico, véritable capitale de l'Europe +transplantée en Amérique. Il revient encore une fois à la Havane, +renonce à d'autres excursions sur le continent américain, se rembarque +et rentre à Bordeaux, ne rapportant de ce voyage soi-disant autour du +monde que quelques calculs trigonométriques vulgaires, quelques études +insignifiantes sur des phénomènes étudiés mille fois avant lui, et +quelques phrases prétentieuses où la légèreté des aperçus et la +brièveté des excursions étaient déguisées avec art par la sonorité +grandiose des mots. + + +VIII + +Mais l'artifice habile du voyageur et la flatterie de l'écrivain lui +préparaient une renommée qui dure encore. Il s'étudia à mériter des +savants et des écrivains célèbres en France et en Allemagne des +enthousiasmes et des adulations qu'il avait mérités d'avance par ses +propres citations intéressées. En réalité, qu'apprenait au monde ce +voyage déclaré classique en naissant? Rien, absolument rien, si ce +n'est qu'un gentilhomme prussien avait eu la pensée de visiter +l'univers, et que son voyage trigonométrique s'était borné à +parcourir, le compas et le baromètre à la main, deux ou trois moitiés +des dix-sept vice-royautés de l'Espagne dans le nouveau monde. + + +IX + +M. de Humboldt n'était pas un savant, dans le sens légitime du mot, +car il n'avait ni découvert, ni inventé quoi que ce fût au monde; il +n'était pas un écrivain de premier ordre, car il n'avait rien écrit +d'original. Chateaubriand, sans avoir voyagé officiellement en +Amérique avec ces appareils scientifiques, et Bernardin de +Saint-Pierre, en passant seulement quelques jours à l'île Maurice, +avaient rapporté, comme par hasard, de ces délicieux climats des +trésors nouveaux de style, de moeurs et de sentiment qui ne périront +jamais. Qu'y avait-il donc dans le voyage plus pompeux qu'intéressant +de M. de Humboldt pour en assurer le succès? Une habileté +très-spirituelle de mise en oeuvre, un artifice de popularité, une +combinaison de diplomatie, une entente de décorations qui en +assuraient le succès en Europe. La naissance de l'auteur, sa richesse, +ses relations de famille avec les principaux représentants des +différentes branches de la science dans les pays de l'ancien +continent, et un certain appareil scientifique propre à appuyer auprès +du vulgaire les pompes fastueuses de son style pour simuler le génie +absent, en faisaient et en font encore tout le mérite. Nous avons +plusieurs fois essayé de lire ce voyage tant vanté, sans pouvoir y +découvrir autre chose que des prétentions pénibles: l'effort d'un +savant réel pour atteindre le génie, et la volonté constante, +infatigable, acharnée, de mériter, à force de flatteries, des +flatteurs. Il y réussit pendant qu'il vivait; personne n'avait intérêt +à s'inscrire en faux contre cette renommée un peu surfaite, et il +jouit pendant quatre-vingt-dix ans de cette gloire convenue et en +apparence inviolable. Mais en étudiant d'un peu près ce grand homme +cosmopolite, cet Anacharsis prussien s'imposant à la France, on +devinait facilement le subterfuge de cette fausse grandeur. Il n'avait +qu'un vrai mérite, il étudiait consciencieusement ce que les autres +avaient découvert; il savait, dans le sens borné du mot science, et il +préparait dans l'ombre le procès-verbal à peu près complet de tout ce +que le monde savait ou croyait savoir de son temps pour écrire un jour +son _Cosmos_. + + +X + +Je n'ai jamais été lié d'amitié avec M. de Humboldt, mais je l'ai +fréquemment rencontré dans le monde de Paris, à l'époque où j'y jetais +moi-même un certain lustre. Sa figure, éminemment prussienne, m'avait +frappé, sans m'inspirer ni attrait ni prestige. Il se courbait +très-bas devant moi et devant tout le monde, en m'adressant quelques +faux compliments auxquels je répondais par une fausse modestie, en +passant pour aller vite à des célébrités plus sympathiques. Sa +physionomie, très-fine et très-évidemment étudiée, n'avait rien qui +fût de nature à séduire une âme franche. Sa taille était petite, +fluette, comme pour se glisser entre les personnages, un peu courbée +par l'habitude courtisanesque d'un homme accoutumé aux prosternations +dans les cours et dans les académies; quelque chose de subalterne et +d'en dessous était le caractère de cette physionomie. Un sourire +sculpté sur ses lèvres était toujours prêt au salut; il allait d'un +groupe à l'autre donner ou recevoir des banalités obséquieuses, ombre +d'un grand homme à la suite des véritables hommes supérieurs, +cherchant à être confondu avec eux. Je l'ai vu avec la même attitude +auprès de Chateaubriand qu'il caressait d'en bas, d'Arago dont +l'amitié faisait sa gloire, des hommes politiques les plus +dissemblables, royalistes, constitutionnels, républicains, affectant +auprès de chacun d'eux une déférence suspecte, et laissant croire que +chacun d'eux avait en secret sa préférence. _Omnis homo_ de tout le +monde. Aussi avait-il soin dans ses ouvrages d'effacer complétement +toutes les différences essentielles d'opinions sur lesquelles les +hommes entiers et sincères ne peuvent pas transiger sans cesser +d'être eux-mêmes. Une réticence suprême était sa loi. Dieu lui-même +aurait pu faire scandale, s'il en eût proféré tout haut le nom. Il ne +le prononçait pas dans ses oeuvres; il était du nombre de ces savants +issus du matérialisme le plus pur qui, n'osant pas le nier, le passent +sous silence, ou qui disent: _Dieu est une hypothèse dont je n'ai +jamais eu besoin pour la solution de mes problèmes._ Insensés qui ne +voient pas que l'_être_ est le premier problème de toute philosophie, +que l'existence du dernier des êtres est un effet évident qui proclame +une cause, et que Dieu est la cause de tous les effets. + +Si j'étais savant ou philosophe, je proclamerais plutôt autant de +dieux qu'il y a d'êtres existant dans les mondes. Passer Dieu sous +silence, c'est le blasphème du sens commun. Les vérités géométriques +sont des vérités de dernier ordre, des axiomes de fait qui n'ont +besoin que de l'oeil matériel pour être aperçus, mais que l'oeil +intellectuel, la raison, ne peut reconnaître. + +Telle était, après ce premier ouvrage, la réticence suspecte de M. de +Humboldt, disciple de ces maîtres dans l'art de se taire, ou d'étudier +les effets sans remonter jamais aux causes. + + +XI + +À cela près, il entra dans la science avec tous les heureux priviléges +de son aristocratie, riche, libre, au niveau ou au-dessus de tout le +monde, se consacrant exclusivement, non aux vains plaisirs de son âge, +mais aux sérieuses études de la vie scientifique: véritable savant +allemand transporté dans Paris. + +Il retrouva sa belle-soeur, femme de Guillaume de Humboldt, dans cette +capitale. C'était dans l'été de 1804. Guillaume, promu de grade en +grade à de hauts postes diplomatiques, avait laissé sa femme enceinte +à Paris, et il vivait à Rome attaché à la légation de Prusse. +Alexandre, après avoir préparé la rédaction de son grand voyage avec +Arago, Cuvier, Vauquelin, Gay-Lussac, et autres savants avec lesquels +il s'était lié, partit pour aller voir son frère à Rome. Le Vésuve +semblait l'attendre en Europe pour éclater et se soumettre à ses +investigations. Une société d'Allemands et de Français illustres +réunis autour de Guillaume le suivirent au pied du volcan. Il quitte +son frère. En 1805, 1806 et 1807, il publie à Berlin ses _Tableaux de +la nature américaine_, base de son _Cosmos_ déjà conçu. La Prusse, +alors en guerre avec la France, subissait le choc des plus douloureux +événements. Alexandre les déplorait sans se laisser distraire. La +science est une patrie. + +Mais Guillaume, nommé ambassadeur de Prusse auprès de la cour de Rome, +retiré à Albano et plongé dans des travaux poétiques, lui écrivait +alors des vers fraternels dignes de Cicéron à Atticus: + +«Hélas! ceux qui t'avaient ici accueilli avec tant d'amour, ne t'ont +confié qu'avec regret aux sentiers de l'Océan, lorsque tu fuyais loin +des rivages de l'Ibérie.--Ô vent, disaient-ils dans leur prière, que +ton haleine soit favorable à celui que de lointains rivages convient +à plonger son oeil pénétrant dans un monde inconnu, pour en faire +jaillir un monde nouveau! Ô mer, permets à son navire de se balancer +sur tes flots tranquilles; et toi, sois-lui favorable, pays lointain, +où la mort est plus à redouter que les flots et l'orage auxquels il se +sera soustrait. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . Tu as heureusement regagné le sol natal, quittant les +campagnes lointaines et les flots de l'Orénoque. Puisse le destin, que +notre affection implore en tremblant pour toi, t'accorder toujours la +même faveur, toutes les fois que l'autre hémisphère attirera tes pas; +puisse-t-il te ramener toujours heureusement aux rivages de ta patrie, +le front ceint d'une nouvelle couronne..... Pour moi, dans le sein de +l'amitié, je ne demande qu'une maison tranquille, où ton nom réveille +dans mon fils le désir d'atteindre ta renommée, une tombe qui me +recouvre, un jour, avec ses frères..... Allez maintenant, mes vers, +allez dire à celui que j'aime que ces chants vont timidement à lui, +des collines d'Albano; d'autres porteront plus haut sa gloire, sur les +ailes de la poésie.....» + +Pendant qu'Alexandre de Humboldt, faisant collaborer à son oeuvre tous +les savants français, par un concours de travaux spéciaux dont il leur +donnait les sujets, et dont il payait les frais de sa fortune, formait +une oeuvre _sur les régions équinoxiales_, dont le prix dépassait déjà +5 ou 6 mille francs l'exemplaire, monument plus digne d'une nation que +d'un particulier, Guillaume, chassé de Rome par Bonaparte, rentrait +attristé dans sa patrie. Il y perdit sa femme adorée. Alexandre, à la +chute de l'empire français, reçut du roi de Prusse, indépendamment des +sommes nécessaires à solder les préparatifs d'un voyage en Perse, en +Chine, au Thibet, vingt-quatre mille livres de rente pendant la durée +de ce grand voyage. Son frère Guillaume assistait aux congrès où se +réglait le sort du monde. + + +XII + +J'avais eu, tout jeune, à Rome, l'occasion de connaître ce diplomate +éminent, bien différent, selon moi, de son frère. Je me trouvais logé +en 1811, avec le duc de Riario, mon compagnon de voyage, dans un +hôtel, à Rome, où logeait aussi Guillaume de Humboldt et plusieurs +Allemands de distinction, voyageant comme nous, et mangeant à la même +table d'hôte. Le duc de Riario me présenta à eux; ma jeunesse ou +plutôt mon enfance les intéressa; ils me permirent de les accompagner +dans leurs excursions à travers la ville, et de passer la soirée avec +eux. Je fus particulièrement frappé de la majesté calme et pensive de +M. Guillaume de Humboldt. Sa physionomie disait l'homme d'État, dont +la patrie déchirée et opprimée criait tout bas dans son âme. Il avait +pour moi, encore presque enfant, l'indulgence d'un homme mûr et +supérieur pour un jeune homme qui essaye la vie et la pensée. Les +quinze jours que je passai dans cette société me permirent d'étudier +en silence ce véritable grand homme, et de sortir de cette +demi-intimité d'occasion plein de vénération pour lui. Aucun trait de +sa figure ne rappelait son frère: la dignité sans orgueil, la +franchise grave, la science des pensées, contrastaient chez Guillaume +avec cette fausse bonhomie caressante, mais peu sûre, d'Alexandre. Je +me serais défié des serments de l'un, j'aurais cru au serrement de +main de l'autre. Le seul son de la voix de Guillaume portait dans +l'âme la conviction; la voie grêle et fêlée du savant masquait des +pensées toutes personnelles. Le savant était un diplomate, et le +diplomate était un homme. J'en ai peu rencontré depuis qui m'aient +laissé une impression plus pénétrante et plus agréable. On sentait en +lui un homme digne d'étudier les hommes; on sentait, dans l'autre, un +artiste capable de leur faire jouer les rôles légers, divers, +personnels d'une existence à _tiroirs_. Je n'ai jamais rencontré +depuis Alexandre, sans regretter Guillaume. + + +XIII + +Quelques mois plus tard, me trouvant à Naples au moment où le Vésuve +faisait sa mémorable explosion de 1811, je retrouvai le ministre +prussien dans cette ville. Je sollicitai la permission de me joindre à +lui pour aller observer de près, pendant une de ces nuits solennelles, +le phénomène du volcan en éruption, pour entendre, de sa bouche +savante et éloquente, les observations du Pline allemand sur cette +illumination du volcan; il eut la bonté de me l'accorder. Nous +partîmes de Naples à la nuit tombante; nous quittâmes nos voitures à +Portici, dont le fleuve de lave coupait la route; nous nous avançâmes +à travers les vignes crépitantes et les arbres incendiés par l'haleine +de feu; nous passâmes la nuit et la matinée du jour suivant en +présence de l'incendie de la terre. Guillaume écrivait, comme +autrefois Pline, des notes sur l'éruption pour les envoyer à son +frère; quant à lui, il parlait peu, il frissonnait comme nous aux +secousses du sol, et à la chute des peupliers enveloppés de leurs +treillages de flammes. Nous revînmes en silence à Naples au milieu du +jour. Je ne le revis plus; il fut nommé ambassadeur à Londres, puis au +congrès de Vienne, et mourut peu d'années après à Tégel, où il avait +passé son enfance. Homme naturel, grand de sa propre grandeur, +modeste, paisible, et ne demandant à personne une grandeur supérieure +à celle que Dieu lui avait permis de développer pour sa patrie. + + +XIV + +Quant à Alexandre de Humboldt, sa vie, dispersée comme sa pensée, +continua à se répandre sur une multitude de sujets scientifiques +adressés aux académies comme autant de notices destinées à être +recueillies plus tard dans son oeuvre capitale: pierres plus ou moins +taillées pour élever son monument. Il n'en soignait pas moins +attentivement les hommes, dont il voulait accaparer le suffrage pour +le moment de sa publication, la science et l'habile artifice marchant +en lui du même pas. C'est ce qui nuit aujourd'hui à sa gloire: elle +était trop préparée de main d'homme. + +Il revint à Paris en 1819, et accompagna le roi de Prusse au congrès +de Vérone en 1822. Il cessa d'affecter alors avec le roi le +libéralisme bonapartiste qu'il affectait à Paris avec ses amis les +libéraux de France. Il passa quelques mois à Tégel, dans la famille de +son frère, qui vivait encore. Il eût été très-difficile de dire, à +cette époque, quelle était sa véritable opinion, et s'il en avait une +en dehors de son amour-propre. Mais il prit auprès du roi de Prusse la +place de favori savant, presque ministre des sciences naturelles. Il +professait publiquement un cours irrégulier de ces sciences, comme si +le roi eût voulu être à la fois le philosophe et le souverain de son +peuple. Son extrême timidité et son extrême prétention nuisaient au +succès de sa parole. Il allait partir, sur l'invitation de l'empereur +de Russie, pour un voyage d'exploration dans ce vaste empire, quand la +maladie de sa belle-soeur, Mme Guillaume de Humboldt, l'arrêta à +Tégel. Il ne voulait pas abandonner son frère tête à tête avec la +mort, il aimait sa belle-soeur. + +Mais la catastrophe n'arriva pas aussi rapidement qu'on le craignait. +La malade resta moribonde jusqu'en janvier 1829, et le dimanche 22 +janvier, Alexandre, étant près d'elle à Tégel, avait ainsi dépeint la +mourante à son amie Rachel, en quelques mots qui expriment bien la +douleur de son âme: «Elle était mourante, disait-il; elle ouvrit les +yeux et dit à son mari: C'en est fait de moi! Elle attendait la mort, +mais en vain. Elle reprit ses sens et put assister à tout ce qui se +passait autour d'elle. Elle priait beaucoup...» + +La mourante resta dans cet état jusqu'au 26 mars 1829. Ce fut avec un +sentiment de sympathie et de vénération générale que Berlin apprit, ce +jour-là, que la mort avait fini ses souffrances. La mort de cette +femme fut un événement, car, dans ses voyages, Mme de Humboldt s'était +mise en rapports intimes avec les notabilités de la science et des +arts. Sa maison était devenue, à Rome, à Vienne, à Paris et à Berlin, +le centre de la société la plus agréable et la plus spirituelle. Nous +comprendrons la douleur d'Alexandre à cette perte, en voyant celle de +son frère. Tous deux, enchaînés si étroitement d'amitié, dans une vie +de communs travaux, avaient, de tout temps, partagé peines et plaisir. +L'amour de Guillaume pour sa femme avait grandi avec les années, et +cette mort réveilla de nouveau dans son coeur cette tendance +naturelle à la mélancolie et à la rêverie. Sa pensée accompagna son +épouse dans un monde plus élevé; l'image de celle qu'il avait perdue +ne cessa d'être présente à son âme, elle se mêla à toutes ses pensées, +elle ennoblit sa propre existence. + +Le roi le nomma alors à peu près ministre et appela son frère à Berlin +pour lui confier la direction des musées. Son voyage en Russie ne fut +qu'une rapide répétition de son voyage en Amérique. Même appareil et +même inanité. Ses considérations sur la température de l'Europe +parurent conjecturales plus qu'expérimentales. Il ne rapporta de +Russie que des problèmes sans solutions. + +Il vit s'éteindre son frère, à Tégel, peu après son retour. Guillaume +mourut, heureux de mourir pour rejoindre ce qu'il avait aimé. +Alexandre écrivit, le 5 avril 1835, le billet qui rend compte de cet +événement à son ami Varnhagen, de Berlin. + + «Berlin, dimanche, 6 heures du matin, le 5 avril 1835. + +«Mon cher Varnhagen, + +«Vous qui ne craignez pas la douleur et la cherchez mentalement dans +la profondeur des sentiments, recevez, dans ces moments pleins de +tristesse, quelques mots de la part de cette affection que les deux +frères vous ont vouée. Le malade n'est pas encore délivré de ses +souffrances. Je l'ai quitté hier soir à onze heures, et j'y recours en +hâte. La journée d'hier a été moins pénible. Un état de demi-sommeil, +c'est-à-dire un sommeil long mais très-agité, et à chaque réveil des +paroles d'affection, de consolation, et toujours cette grande clarté +d'esprit qui saisit et distingue tout et qui observe son état. La voix +était très-faible, rauque et délicate comme celle d'un enfant, c'est +pourquoi on lui a encore posé des sangsues au larynx.--Il a sa +parfaite connaissance.--«Pensez souvent à moi, disait-il avant-hier, +avec beaucoup de lucidité.--J'étais très-heureux, ce jour a été bien +beau pour moi, car rien n'est plus sublime que l'amitié. Bientôt je +serai près de notre mère, je jouirai de l'aspect d'un monde d'un ordre +supérieur.»--«Je n'ai pas l'ombre d'espoir, je ne croyais pas que mes +vieilles paupières continssent tant de larmes. Il y a huit jours que +cela dure.» + + +XV + +L'avénement du nouveau roi au trône ne changea rien à la situation +culminante de Humboldt: les princes regardaient ce vieillard comme une +pierre précieuse dont ils ornaient leur trône. + +«Nous avons parlé plus haut de sa promotion au conseil privé du roi, +avec le titre d'excellence, et nous ajoutions que non-seulement en +général toutes les Académies célèbres des sciences et des arts, ainsi +que toutes les sociétés éminentes du monde, recherchaient comme un +grand honneur de compter Humboldt parmi leurs membres, mais que les +princes de tous les pays s'empressaient de lui payer le tribut de leur +considération, ce qui était en même temps un hommage rendu à la +science, en lui conférant leurs ordres les plus élevés. Mais, à propos +de Humboldt, toutes les manifestations extérieures sont ce dont on +s'occupe le moins, car l'éclat de son génie et de sa renommée surpasse +celui de toutes les décorations, que l'on ne voit que très-rarement +briller sur sa poitrine. Humboldt vit maintenant dans les localités +qu'habite son royal ami. À Potsdam, à Berlin, dans tous les châteaux +royaux, une demeure lui est ouverte, et il ne se passe pas un jour, +quand sa santé le lui permet, sans qu'il aille voir le roi. Malgré ses +quatre-vingt-un ans, il travaille encore sans relâche dans les heures +de liberté que lui laisse son existence à la cour; il est vif et +ponctuel dans son énorme correspondance, et répond avec la plus +aimable modestie aux lettres du savant le plus obscur. Les habitants +de Berlin et de Potsdam le connaissent tous personnellement; ils lui +témoignent autant de respect qu'au roi lui-même. Marchant d'un pas sûr +et prudent, la tête un peu penchée en avant, et d'un air pensif, d'une +figure bienveillante et d'une grande expression de dignité et de noble +douceur, ou bien il baisse les yeux, ou bien il répond avec une +politesse, avec une amabilité dépouillées de tout orgueil, aux +témoignages d'affection et de respect des passants. Vêtu simplement et +sans recherche, portant quelquefois une brochure dans ses mains qu'il +tient derrière le dos, c'est ainsi qu'il chemine souvent à travers les +rues de Berlin et de Potsdam, et dans les promenades, seul et sans +prétention (charmante image d'un riche épi courbé sous le poids de ses +nombreuses graines dorées). Mais partout où il se montre, il reçoit +les témoignages de la considération générale; souvent le passant +s'écarte avec précaution, dans la crainte de troubler les pensées de +cet homme vénéré; l'homme vulgaire lui-même le regarde attentivement, +et dit à l'autre: «C'est Humboldt qui passe.» + +«Son accueil était toujours poli, quelquefois gracieux; il s'asseyait +à sa table de travail en face de l'étranger. Sa stature était de +moyenne taille; ses pieds et ses mains étaient petits et admirablement +faits; sa tête, au front haut et large, était garnie de cheveux d'un +blanc d'argent; ses yeux bleus étaient vifs, pleins d'expression et de +jeunesse. Sur sa bouche se jouait un sourire qui lui était propre, à +la fois bienveillant et sarcastique, comme une expression involontaire +de la finesse et de la supériorité de son esprit. Il marchait d'un pas +rapide et inégal, la tête légèrement penchée. Quand il était assis, il +paraissait courbé et parlait en regardant à terre, ou bien il levait +les yeux pour attendre la réponse des personnes auxquelles il +s'adressait. Une bienveillance inexprimable brillait sur sa +physionomie, quand il reconnaissait dans une personne étrangère un +homme d'esprit. Alors sa conversation devenait ouverte et pétillante +d'esprit; néanmoins ses jugements étaient pleins de réserve et il +était toujours maître de sa parole. Il possédait plusieurs langues. +L'Anglais s'étonnait de la pureté et de la douceur avec laquelle il +parlait l'anglais; le Français, de son côté, trouvait la langue +française très-agréable dans sa bouche. + +«Depuis trente ans il se levait régulièrement, en été, à quatre heures +du matin, et recevait les visiteurs à partir de huit heures. Il y a +huit ans qu'il disait encore qu'il avait besoin de prolonger, la +plupart du temps, ses travaux littéraires jusqu'à une heure où les +autres dorment, parce qu'il passait les heures habituelles du travail +en grande partie auprès du roi. Ordinairement, il pouvait parfaitement +se contenter de quatre heures de sommeil. + +«Mais, dans les derniers temps, les années de l'illustre octogénaire +avaient réclamé leurs droits naturels. À cette époque, il ne se levait +plus qu'à huit heures et demie du matin, lisait, en faisant un frugal +déjeuner, les lettres qu'il avait reçues, et s'occupait de faire les +réponses les plus pressantes. Il s'habillait alors, avec l'aide de son +valet de chambre, pour recevoir les visites qu'on lui avait annoncées, +ou pour aller en faire lui-même. Il avait soin de rentrer chez lui à +deux heures, et de se faire conduire en voiture vers trois heures, à +la table royale, où il dînait habituellement, quand il ne s'était pas +lui-même invité dans quelque famille amie, et de préférence chez le +banquier Mendelssohn. Vers sept heures du soir, il rentrait au logis +où, jusqu'à neuf heures, il passait son temps à lire ou à écrire. +Ensuite il retournait à la cour, ou allait dans quelque société, pour +n'en sortir que vers minuit. Alors, dans le silence de la nuit, le +vieillard, plein d'une vigueur surprenante, reprenait cette activité +toute particulière qu'il avait vouée à son grand ouvrage, et ce +n'était qu'à trois heures du matin, quand, pendant l'été, la clarté du +jour venait le saluer, qu'il s'accordait le sommeil de courte durée +dont avait besoin ce corps tyrannisé par le travail de l'esprit. +Toutefois les nombreuses infirmités survenues dans les dernières +années avaient plus ou moins modifié cette distribution habituelle du +temps. + +«Humboldt ne s'est pas créé de famille propre; il a voué toute son +affection aux fils et aux filles de son frère et à la mémoire de feu +les parents de ceux-ci. Le 14 septembre, anniversaire de sa naissance, +était chaque année, dans le château de Tégel, habité par sa nièce, +Mme de Bülow, une fête de famille à laquelle étaient conviés ses amis, +et où l'amitié, la science et les arts lui apportaient un franc et +cordial hommage. Quoique menant en apparence la calme existence d'un +savant, Humboldt n'en était pas moins un aimant qui dirigeait sur +Berlin tous les résultats scientifiques de l'époque et les esprits de +tous les peuples dont il était le centre intellectuel. Jusqu'à la fin, +ce fut à sa maison que vinrent se réunir toutes les voies de la +science et tous les efforts du progrès; il était en rapports fréquents +avec tout ce qui était bon, noble, spirituel, et en outre avec +l'austère science.» + + +XVI + +Ses panégyristes allemands le dépeignent ainsi: nous ne l'avons pas +connu à cet âge. Nous ne pouvons pas savoir ce que l'âge avancé de la +vie pouvait avoir ajouté à cette physionomie complexe et multiple, qui +exprimait jadis toute autre chose que la candeur et la sincérité qui +conviennent au vieillard. + +Mais il pensa enfin, en 1844 et 1845, à rédiger pour le monde le +_Cosmos_, ce testament de sa science universelle, où il espérait +immortaliser son nom. L'oeuvre, déjà plusieurs fois entreprise, +n'était pas facile même à lui. Nous allons l'examiner tout à l'heure. +Mais, en attendant, regardons-le vivre les longs jours que Dieu lui +avait destinés. + + +XVII + +Pendant qu'il travaillait au _Cosmos_, et jusqu'au jour de sa mort il +demeurait à Berlin, dans un appartement d'une maison écartée de la rue +habitée par le banquier Mendelssohn, son ancien ami. Mendelssohn +finit par acheter la maison pour éviter à son ami un déplacement +possible. Un vieux serviteur de sa jeunesse, nommé Seiffert, payé par +le roi, l'habitait avec lui. Seiffert introduisait les visiteurs dans +une vaste salle encombrée avec ordre des reliques de la nature pendant +le voyage de son maître. + +«Humboldt était insensible à la charlatanerie, même quand elle se +présentait parée des vêtements les plus brillants. Mais là où il avait +reconnu le bon et le vrai, il s'y sentait porté à encourager, à +conseiller, à venir en aide, et, des points les plus éloignés de +l'univers, se concentrèrent auprès de lui les demandes, les +confidences, les sollicitations de secours, non-seulement pour des +intérêts scientifiques, mais pour une foule d'intérêts publics. Il se +faisait un devoir de soutenir le vrai talent. Il ne connaissait ni +jalousie ni politesse, là où d'autres opinions le blessaient, pourvu +qu'elles fussent guidées par le désir d'arriver à la vraie science. + +«Ainsi vivait Humboldt, suivant une règle extérieure uniforme, mais, +au dedans, en relations avec tout l'univers, et les jours de sa +vieillesse s'écoulaient doués d'une vigueur de facultés toute +juvénile. Une pension importante du roi et l'argent que ses écrits +rapportaient en librairie lui fournissaient plus de ressources +matérielles que n'en exigeait sa vie d'une si grande simplicité, et ce +qu'il économisait était consacré par lui à la science et à la +bienfaisance. Dans les derniers temps, il éprouva de nombreuses +indispositions, surtout des refroidissements, qui prirent chez lui le +caractère de la grippe, et, toutes les fois que la nouvelle de sa +maladie se répandait, tout le monde savant y prenait la part la plus +affectueuse, les journaux en donnaient des bulletins, et les princes +et les princesses s'informaient, ou par le télégraphe ou en personne, +de l'état de sa santé. Quoique lié avec des rois, vivant au sein de +l'éclat de la monarchie, lui-même homme de cour et baron, honoré de la +faveur des cours princières, il était toujours resté un homme libéral, +un ami de la liberté publique et des droits individuels, un vaillant +défenseur de tout libre développement du vrai, du beau, du juste, des +droits légitimes de l'homme. Jamais il ne prit part aux menées +obscures des coeurs étroits dont il se trouva souvent entouré; il +réservait à leur adresse, dans l'occasion favorable, quelques mots +sarcastiques, pour manifester le fond de sa pensée, ou bien se +prononçait nettement et sans voiles. Comme on lui disait que le +journal d'un parti orthodoxe alors dominant avait traité son _Cosmos_ +de _livre de piété_, il répondit avec un sourire sardonique: «Cela +pourra m'être utile.» Il y a bien des sentiments qui ont été répétés +de bouche en bouche et qui témoignent des convictions éclairées que +souvent il a publiquement exprimées ou écrites. Le sentiment du droit +à la liberté individuelle l'emportait chez lui sur tout, car il savait +que le bonheur parfait et la liberté sont deux idées inséparables dans +la nature et dans l'espèce humaine. Dans les dernières années de sa +calme existence de savant, Humboldt s'occupa de préférence de son +ouvrage du _Cosmos_, qui parut en 1858, jusqu'aux premières parties du +quatrième volume. Sans parler de l'exécution progressive de son +_Cosmos_, Humboldt avait eu à remplir le pieux devoir d'enrichir +d'une préface les oeuvres de son ami Arago, que la mort lui enleva, +comme elle en ravit tant d'autres, et, tout dernièrement, ses amis +intimes, Léopold de Buch et le statuaire Rauch. Il devait, hélas! à +l'occasion d'une supposition fondée sur ses relations personnelles, +qui lui attribuait une opinion qui lui était étrangère, avec Arago +faire une pénible expérience. Dans une lettre rendue publique et qu'il +écrivait au beau-frère d'Arago, il se plaignait avec raison en ces +termes: «Me voilà tristement payé de mon zèle et de ma bonne volonté.» + + +XVIII + +On voit par le sourire sarcastique que l'ami de Berlin lui prête dans +ses dernières années, que son caractère, tempéré par les dernières +années, n'avait pas changé. Convive assidu d'un roi, et ami +demi-déclaré des libéraux, il continuait son vrai rôle:--capter la +faveur des deux partis.--Goethe, envers lequel il était respectueux +comme envers les puissances, écrivit de lui le 1er décembre 1826: + +«Alexandre de Humboldt a passé quelques heures, ce matin, avec moi. +Quel homme! Je le connais depuis longtemps, et néanmoins mon +admiration pour lui se renouvelle. On peut dire qu'en fait de +connaissances vivantes il n'a pas son pareil. Il y a là une variété +comme je n'en ai jamais rencontré. Partout où on touche, il est +toujours chez lui, et nous déverse ses trésors intellectuels. Il +ressemble à une fontaine munie de plusieurs tuyaux près desquels on +n'a besoin que de placer des vases sous les flots qui s'écoulent frais +et inépuisables. Il restera quelques jours ici, et je sens déjà que ce +sera pour moi comme si j'avais vécu plusieurs années avec lui.» + +Son caractère politique paraissait aussi éminemment propre à la +diplomatie qu'à la science. Dans sa première jeunesse, employé à +l'armée prussienne, il rendit quelques légers services à sa cour dans +les négociations qui succédèrent à la guerre, et qui firent congédier +l'armée de Condé. + +Après son retour d'Amérique, il accompagna le prince de Prusse, envoyé +à Paris après la paix de Tilsitt pour tâcher de fléchir Bonaparte, et +de le disposer, à force de caresses, à se désister de ses rigueurs +envers la malheureuse cour de Berlin; il aida vainement le prince +diplomate par l'intercession de ses illustres amis, il n'obtint que +des politesses. Il résida à Paris à ce double titre jusqu'à la fin de +1809. Il tenta alors d'obtenir de la cour de Prusse trop _obérée_ les +subventions nécessaires à la publication de son premier voyage. Il +fallut ajourner. En 1814 il suivit son roi à Londres; en 1830 ses +liaisons avec la famille d'Orléans le firent envoyer à Paris, pour +féliciter ce prince de son avénement. Il eut alors, pendant deux ans +et plus, une correspondance secrète mais avouée avec sa cour sur +l'état des affaires de France. Ces rapports équivoques et mixtes lui +valurent des décorations, des honneurs et des appointements des deux +parts. + +En 1848, j'envoyai M. le comte de Circourt à Berlin, pour expliquer, +dans un sens inoffensif et favorable, la révolution inopinée qui +renversait la famille d'Orléans de son trône mal assis et mal défendu, +pour lui substituer une république conservatrice de la paix de +l'Europe. Je lui conseillai de voir M. de Humboldt. M. de Humboldt +était trop habile pour se déclarer ennemi des peuples triomphants. Le +roi de Prusse n'hésita pas à reconnaître la république et à se +déclarer au moins neutre. Après cette mission très-habile et +très-heureuse de M. de Circourt, des nécessités motivées par des +circonstances intérieures m'engagèrent à lui préparer un autre poste +plus important et à le rappeler à Paris. Sachant l'amitié que M. de +Humboldt professait pour M. Arago, j'envoyai à Berlin le fils de ce +savant illustre, M. Emmanuel Arago, qui venait de montrer beaucoup de +courage et beaucoup de modération dans le proconsulat de Lyon. + +Une fausse démarche du jeune homme, néanmoins, dans une question de +libre circulation des capitaux, ayant été mal interprétée, quoique +immédiatement révoquée, donna des inquiétudes et des prétextes à +Berlin. On craignait de voir dans le jeune et sage ministre un envoyé +démagogue du _socialisme_ français. Le ministre de Prusse vint, au nom +de sa cour, en porter quelques plaintes à M. Bastide, à qui j'avais +laissé ma place de ministre des affaires étrangères de France, pour +continuer à siéger dans la commission exécutive du gouvernement +pendant les premiers mois de la république. M. Bastide communiqua +cette injustice de la cour de Prusse à M. Arago, père du jeune +diplomate de mon choix. Voici la lettre que ce savant écrivit à +l'instant à M. de Humboldt pour écarter de son nom ces suspicions +offensantes. + +ARAGO À HUMBOLDT. + +(Lettre écrite en français.) + + Paris, ce 3 juin 1848. + +Mon cher et illustre ami, + +Mon fils est parti ces jours derniers pour Berlin, en qualité de +ministre plénipotentiaire. Il est parti animé des meilleurs +sentiments, d'idées de paix et de conciliation les plus décidées. Et +voilà qu'aujourd'hui votre chargé d'affaires s'est rendu chez notre +ministre des affaires étrangères, pour lui rendre compte des +_inquiétudes_ que la mission de mon fils a excitées dans votre cabinet +et parmi la population berlinoise. Me voilà bien récompensé, en +vérité, des efforts que j'ai faits, depuis mon arrivée au pouvoir, +pour maintenir la concorde entre les deux gouvernements, pour éloigner +tout prétexte de guerre! À qui persuadera-t-on, qu'animé des +sentiments dont je fais publiquement profession, j'aurais consenti à +laisser investir Emmanuel d'une mission diplomatique importante, s'il +avait été en désaccord avec moi, s'il appartenait à une secte +socialiste hideuse, au _communisme_; car, j'ai honte de le dire, les +accusations ont été jusque la! Au reste, j'en appelle à l'avenir: +toutes les préventions disparaîtront lorsque Emmanuel aura fonctionné. +Votre chargé d'affaires regrettera alors la réclamation intempestive +qu'il a adressée à M. Bastide. + +J'ai reçu, mon cher ami, avec bonheur ton aimable lettre. Rien au +monde ne peut m'être plus agréable que d'apprendre que tu me +conserves ton amitié. J'en suis digne par le prix que j'y mets. J'ai +la confiance que ma conduite dans les trois derniers mois (j'ai +presque dit dans les trois derniers _siècles_) ne doit me rien faire +perdre dans ton esprit. + +Tout à toi de coeur et d'âme, + + F. ARAGO. + +Humboldt rétablit les caractères à la cour de Berlin, et le jeune et +honnête diplomate y resta justifié et honoré comme il le méritait. + + LAMARTINE. + +(_La suite au prochain entretien._) + + + + +CXIIIe ENTRETIEN. + +LA SCIENCE OU LE COSMOS, + +PAR M. DE HUMBOLDT. + +(DEUXIÈME PARTIE.) + +LITTÉRATURE DE L'ALLEMAGNE. + + +I + +Humboldt vécut ainsi, plein de vie, jusqu'en 1858, où ses forces +commencent à défaillir. Un de ses disciples de Berlin, témoin de sa +longue défaillance, nous y fait assister. «Nous remarquions, dit-il, +cependant, en 1858, que la force et la résistance physique diminuaient +visiblement, que ce corps si remarquablement privilégié devenait +infirme, de sorte qu'il ne pouvait plus obéir à la juvénilité de +l'esprit et suivre ses impulsions. Nous apprîmes directement et +indirectement que l'esprit avait un secret pressentiment qu'il allait +bientôt abandonner ce corps épuisé de fatigue et qu'il l'abandonnerait, +plein de confiance, à sa vieille amie la Nature. Souvent ce vieillard, +autrefois énergique, brillant et laborieux, se laissa aller à de +sérieuses contemplations qui prirent chez lui la douceur d'émouvantes +sensations. On connaît l'anecdote recueillie partout avec une muette +sympathie et qui date de l'automne de 1858. Il revenait un jour d'un +cercle d'amis et trouva son vieil oiseau favori blotti dans sa cage avec +les plumes gonflées et le regardant tristement; Humboldt lui adressa ces +mélancoliques paroles: «Quel est celui de nous deux qui le premier +fermera les yeux à jamais?» La tristesse de ces paroles doit avoir été +bien expressive, puisque son vieux valet de chambre Seiffert, effrayé +dans son affection, s'empressa de détourner de semblables pensées. +Encore, à la mort de Bonpland, Humboldt s'était considéré comme un ami +qui prend congé pour un temps très-court de son compagnon, et l'on +raconte de lui des conversations qu'il tint dans de petites réunions +d'amis, où il désignait, avec une sorte de pressentiment prophétique, +l'année 1859 comme devant être la dernière de sa vie. Trois signes +indiquaient déjà que ses forces physiques avaient rapidement décliné, +peut-être plus que son esprit ferme et soutenu par l'ardeur de l'étude +n'en avait lui-même conscience ou ne voulait se l'avouer. Un jour il +témoigna un ardent désir de repos, d'un entier éloignement du monde, au +déclin de sa vie. De quelle manière touchante il prévint encore, au +printemps de 1859, dans les journaux, le public de tous les continents +de s'abstenir désormais, au moment du déclin de ses jours, de ces +nombreux envois de toutes sortes, de ces invitations à critiquer, à +conseiller, à recommander les choses les plus hétérogènes; enfin de ne +pas regarder sa maison comme un comptoir public d'adresses! Avec quel +serrement de coeur il dut voir qu'une correspondance obligée de plus de +2,000 lettres par an ne lui laissait plus le temps de se livrer à son +travail particulier! Lorsqu'un esprit aussi énergique, aussi dispos, ne +se plaint que de l'abaissement de cette activité à laquelle il a été +habitué pendant plus d'un demi-siècle et qui a progressé d'elle-même, +c'est qu'il doit sentir qu'il lui reste encore bien peu de temps. + +«Un second phénomène qui provoquait nos muettes observations, ce fut +la forme et le contenu de ses dernières lettres; elles étaient plus +courtes, plus décousues, plus illisibles que jamais; les lignes +inclinées commençaient tout près du bord du papier, serrées les unes +contre les autres et formant un lien qui se dirigeait en bas vers sa +signature, comme si elles étaient une image de sa vie pleine +d'activité sur le bord, mais qui se perd par une pente rapide, à son +illustre nom. Lui qui, lors des premières éditions de cette +biographie, les accueillit d'une façon si amicale, si chaleureuse, et +fit l'éloge répété du soin, de la fidélité, de la discrétion de formes +de l'ouvrage, exprime encore à l'auteur la plus grande satisfaction, +lorsqu'il apprit, au commencement de 1859, qu'une nouvelle édition, la +troisième, était sous presse; il nous fournit de nouvelles notices sur +Bonpland, nous exprima le voeu sincère que cette nouvelle édition fût +adoptée dans les États Argentins comme un souvenir de Bonpland, et +s'adressa, pour nous recommander à cet effet, à ses amis qui +résidaient et gouvernaient dans le pays. Mais son écriture tremblante, +incertaine, surchargée de corrections, nous disait que peut-être nous +aurions bientôt à sceller d'une pierre solide et pesante la biographie +du vivant. + +«Un troisième signe de forme inquiétante fut le grand épuisement et le +caractère de la maladie que de petits refroidissements produisaient en +lui. Déjà, au commencement de l'hiver de 1858, ses amis s'étaient +inquiétés de le voir alité pendant un accès de grippe, et plus tard, +lorsqu'il se releva et renoua ses pleines relations avec le monde, il +nous écrivit, le 8 décembre 1858: «Je suis toujours très-désagréablement +grippé.» Et quand il se plaignait, il devait se sentir plus faible qu'il +ne le paraissait aux autres.» + + +II + +«Nous apprîmes tout à coup, avec frayeur, au commencement de mai 1859, +que Humboldt, sortant à la fin d'avril d'une réunion pour revenir à la +maison de Mendelssohn, avait éprouvé un refroidissement qui le tenait +au lit. Hélas! le bulletin publié, le 2 mai, par les deux médecins +Romberg et Traube faisait prévoir une issue funeste. Il y avait douze +jours qu'il gardait le lit, avant la publication de ces bulletins +médicaux; ses forces physiques avaient visiblement décliné, mais sa +vigueur d'esprit avait toute sa puissance, quoique la voix fût un peu +plus fatiguée. Le 1er mai au soir, d'après le bulletin des médecins, +la fièvre s'était un peu calmée, le catarrhe avait diminué, mais +l'état d'affaissement des forces était toujours alarmant. Pendant que +son esprit était maître de lui-même et qu'il reconnaissait son +entourage, la somnolence se joignit à l'abattement des forces, la +respiration devint courte et irrégulière; les médecins constatèrent +dans leur bulletin une faiblesse croissante. Jusque vers la dernière +heure, son intelligence resta nette, ses dernières pensées se +reportèrent avec lucidité vers ce roi éloigné de lui, ce roi malade +aussi et qui l'avait tant aimé. Il répondit encore clairement aux +questions faites à voix basse par les membres de la famille réunis +avec sollicitude autour de son lit, et surtout de sa chère nièce +l'épouse du ministre de Bülow et de son neveu le général de Hedemann, +enfin de son fidèle serviteur Seiffert... Alors il se tut et ferma les +yeux, sans souffrance, le 6 mai, à deux heures et demie de +l'après-midi, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, sept mois et quelques +jours.» + + +III + +«Tout Berlin ressentit, à la nouvelle de cette mort, la même émotion +que si l'on avait perdu le père le plus chéri. Avec la rapidité de +l'éclair, l'étincelle électrique communiqua la triste nouvelle de la +mort de Humboldt, leur ami commun, à toutes les nations civilisées, de +pays en pays, d'un hémisphère à l'autre. Il était l'Alexandre le Grand +de la science, le plus grand héros de génie de ce siècle, dans la +recherche des phénomènes de la nature et des signes sensibles de +l'âme. Son héritage prouva la simplicité de sa vie. Cet homme laissait +à son fidèle serviteur Seiffert, par acte de donation, presque toute +sa succession, bibliothèque, objets précieux, mobilier. Il ne laissait +ni fortune, ni disposition testamentaire. + +«On le conduisit à la dernière demeure comme un prince; il avait été +longtemps l'ami de la maison royale de Prusse, un haut fonctionnaire +distingué, un grand génie qui s'était livré aux travaux et aux +recherches pendant la durée de plus de deux générations, pour +développer et éclairer l'esprit humain. D'après les dispositions +prises par le régent, on lui accorda des funérailles officielles; mais +ce ne fut pas l'éclat des funérailles dont la pompe accompagne +publiquement le simple cercueil de chêne qui fit accourir toute la +population de Berlin, jusqu'au plus modeste ouvrier, sur le trajet du +cortége et leur fit attendre la tête découverte le passage du défunt; +non, c'était le sentiment unanime que l'illustre mort était un homme +auquel le genre humain était redevable d'une grande partie du progrès +de son intelligence. + +«Dès l'heure la plus matinale, les flots du peuple s'assemblèrent sous +les tilleuls et dans la rue de Frédéric. La rue d'Oranienbourg fut +interdite à la masse du public; la plupart des maisons de cette rue +étaient pavoisées de draperies de velours et de bannières de deuil. Le +cortége funèbre se réunit devant la maison nº 67 et dans l'intérieur. +Au milieu du laboratoire de ses pensées et de ses écrits, dans ce +cabinet de travail que le tableau de Hildebrandt avait fait partout +connaître, se trouvait une simple bière renfermant la dépouille +mortelle. Bien des personnes gravirent en hâte les escaliers pour +jeter encore un dernier regard sur ce visage muet. De gracieux +palmiers à éventail et des plantes tropicales en fleurs entouraient le +cercueil et rappelaient l'époque de sa vie où Humboldt ouvrit, dans +leur lointaine patrie, un nouveau monde à la science. + +«Aussitôt après huit heures, le cercueil, fermé pour toujours, fut +apporté sur le char funèbre attelé de six chevaux. La foule attentive +le reçut, la tête découverte. Le cortége s'ouvrit par les serviteurs +du défunt et ceux du reste de la famille de Humboldt. Venaient ensuite +environ 600 étudiants de l'Université de Berlin, conduits par leurs +maréchaux qui portaient des bannières de deuil. Ensuite un corps de +musique, huit membres du clergé de Berlin et, devant le char funèbre, +trois gentilshommes de la chambre, le comte de Fürstenberg-Stammheim, +le comte de Doennhoff, le baron de Zedlitz; ils étaient assistés d'un +quatrième qui portait, sur un coussin de velours rouge, les insignes +de l'ordre de l'Aigle noir, de l'ordre du Mérite et des autres ordres +nombreux dont Humboldt était décoré. Six piqueurs du roi conduisaient +les chevaux du char funèbre, à côté duquel se trouvaient cinq laquais +de la cour, un chasseur de la cour et vingt députés de la société des +étudiants, avec des branches de palmier. Le modeste cercueil de chêne +était orné de branches de palmier, de couronnes de laurier et d'une +couronne de blanches azalées. Derrière le cercueil marchaient les plus +proches parents du mort, conduits par les chevaliers de l'ordre de +l'Aigle noir; à leur tête, le gouverneur de l'ordre, général +feld-maréchal de Wrangel, le général prince G. de Radziwil, le général +comte de Groeben. Venaient avec eux les ministres d'État en grand +uniforme, l'état-major général, les fonctionnaires de la cour, les +conseillers privés, bien des étrangers de distinction, entre autres, +l'ambassadeur de Turquie; après eux suivaient les membres des deux +assemblées des États, les hauts fonctionnaires publics, les officiers +de l'état-major, les membres de l'Académie des sciences dont Humboldt +était le doyen, les professeurs de l'Université conduits par le +recteur Dove et le doyen en costume officiel, les membres de +l'Académie des beaux-arts, l'ensemble du corps enseignant des écoles +de Berlin, les magistrats et les conseillers municipaux, conduits par +le premier bourgmestre Krausnick, le bourgmestre Raunyn, le +commissaire Esse et le prince Radziwil, pour rendre les derniers +honneurs au citoyen adoptif de la ville. + +«Un long cortége de personnes de toutes conditions suivait +immédiatement, puis, aussitôt, les équipages d'honneur et, en tête, +les voitures de gala du roi et de la reine, attelées de huit chevaux, +puis les voitures du prince régent, de tous les princes, de la +diplomatie, etc., puis le cortége se prolongeait à l'infini. + +«Dans la grande rue de Frédéric, devant le gymnase de Frédéric, se +tenaient les élèves avec leur directeur; ils saluèrent le passage du +mort de chants religieux; en passant devant l'Université, au son des +cloches, au bruit des chants de la société chorale des hommes de +Berlin, le cercueil arriva devant le dôme où l'attendaient, sous le +portail, la tête découverte, le prince régent, les princes +Frédéric-Guillaume, Albert, Albert fils, Frédéric, Georges, Adalbert +de Prusse, Auguste de Würtemberg et Frédéric de Hesse-Cassel; puis, à +l'entrée principale de l'église, les chapelains de la cour, conduits +par Strauss, reçurent le cercueil et l'accompagnèrent devant l'autel, +où il fut déposé sur une estrade entourée de palmes et de plantes en +fleurs, d'innombrables cierges portés par quatre immenses candélabres, +et enfin des coussins sur lesquels reposaient les ordres du défunt. +Près du cercueil prirent place les proches parents du mort et les +princes de la famille royale; dans une loge se trouvaient plusieurs +princesses. Le surintendant général Hoffmann prononça le discours +funèbre. Un court cantique chanté par la paroisse et un autre choeur +de la cathédrale terminèrent la cérémonie officielle. + +«Le soir, le corps de Humboldt fut transporté à Tégel, pour reposer +dans le caveau de famille, à côté de son frère Guillaume qui l'y avait +précédé de vingt-quatre ans, à cet endroit où, sur une colonne +sombre, s'élève comme une amie la statue de l'Espérance, sortie des +mains de Thorwaldsen.» + + +IV + +«Aussitôt qu'il apprit la nouvelle de la mort de Humboldt, Napoléon +III, au milieu des troubles de la guerre, ordonna d'élever une statue +à l'illustre savant dans la galerie du château de Versailles. + +«Humboldt avait sans doute regardé les rechutes fréquentes qu'il +éprouvait dans les derniers temps comme un avertissement de prendre +quelques dispositions de sûreté concernant son héritage littéraire. +Ses manuscrits et ses journaux furent trouvés classés et attachés, et +la deuxième partie du 4e volume du _Cosmos_, dont, jusqu'à sa mort, il +avait déjà fait imprimer sept feuilles, et qui devait en même temps +renfermer une table détaillée des matières de tous les volumes, sera, +nous en avons le ferme espoir, bientôt achevée par la main +expérimentée d'un ami...... + +«Puisse ce livre, monument biographique commencé du vivant de Humboldt +et pour lequel nous avons mis à profit ses actes et les oeuvres de sa +pensée, puisse ce livre, dont il a cordialement accueilli la troisième +édition avec son complément nouveau, et qu'il a payé d'un mot de +reconnaissance, ne pas être, aux yeux du monde, au-dessous du grand +nom de Humboldt! + +«Nous donnons dans ce monument l'image fidèle de son génie qui a +exercé une si puissante influence sur notre époque que mille de ses +contemporains ont longtemps vécu et se sont développés sous ses +rayons, sans jamais le savoir; car c'était un soleil d'intelligence +qui éclairait toutes les branches de la vie et qui faisait éprouver +son action bienfaisante à tous ceux qui ont senti et pensé par elle, +même dans les limites les plus étroites de leur être. + +«Ce n'est pas le marbre qui rappelle sa mémoire; mais partout où les +lumières, l'amour de la nature, l'intelligence du monde et de notre +propre espèce, comme membres de la création, réjouissent notre âme, là +nous sommes en présence de son monument, là nous nous sentons pénétrés +d'un doux sentiment de reconnaissance pour lui, là nous rendons +hommage au nom de ALEXANDRE DE HUMBOLDT!» + + +V + +Aucune préoccupation religieuse ne se manifesta en lui à ses derniers +moments. Il ne parla que de la nature qui allait bientôt fermer ses +yeux pour jamais. Il entendait par nature _ces ensembles et lois +générales relatives à la matière par qui le monde est gouverné_. On +remarque à peine dans sa correspondance une certaine honte de son +ignorance des phénomènes évidemment intellectuels des hommes. + +«Hier, écrit son confident Varnhagen, hier Humboldt a parlé avec +beaucoup d'enjouement des lettres qu'il a reçues; un certain nombre +de dames d'Elberfeld se sont engagées à travailler à sa conversion au +moyen de lettres anonymes, et lui ont annoncé leur intention; ces +lettres arrivent de temps en temps. Il a reçu de Nebraska une lettre +dans laquelle on lui demande où les hirondelles passent +l'hiver.--«Cette question n'est-elle pas encore pendante?» ai-je +repris.--«Sans doute, a répondu Humboldt; je suis là-dessus aussi +ignorant que qui que ce soit.» Puis, prenant un air comique +d'importance: «Je n'ai pas écrit à Nebraska. Ce sont là de ces choses +qu'un savant ne doit pas avouer.» + +Une dernière lettre de lui à Mlle Ludmilla Assing, nièce chérie de son +ami Varnhagen, témoigne que l'ombre de la mort n'avait point atteint +le coeur. Varnhagen venait de rendre le dernier soupir. Humboldt +arrive de Potsdam et ne le retrouve plus. + +Il écrit alors à Ludmilla: + + Berlin, 12 octobre 1858. + +«Quel jour d'émotions, de deuil, de malheur pour moi que celui +d'hier! J'avais été mandé par la reine à Potsdam pour prendre congé du +roi. Il avait les larmes aux yeux, tant il était ému. Je reviens chez +moi à six heures du soir, j'ouvre votre lettre et j'apprends la +douloureuse nouvelle, bien chère et spirituelle amie! Il a donc dû +être enlevé à cette terre avant moi, qui suis nonagénaire, avant le +Vieux de la montagne. Ce n'est pas assez de dire que l'Allemagne a +perdu un grand écrivain qui savait adapter toutes les nuances du plus +noble style aux sentiments les plus délicats; qu'est-ce que la forme à +côté de tant de pénétration, d'esprit, de noblesse d'âme, de sagesse +et d'expérience! Vous seule savez et pouvez apprécier ce qu'il était +pour moi, l'isolement complet dans lequel me plonge sa perte. J'irai +bientôt vous voir et vous parler de lui. + + «AL. DE HUMBOLDT.» + +Ainsi l'instinct de l'amitié se fait sentir dans ceux-là même qui n'en +ont pas l'intelligence. Mais la mort de Varnhagen jeta une ombre sur +Humboldt. Berlin se repentit de son enthousiasme pour un bonhomme qui +n'était qu'en apparence habile, mais qui dévoilait dans sa +correspondance secrète une malignité offensive pour ses meilleurs +amis. Humboldt était prodigieusement soucieux de sa mémoire dans la +postérité. Non content de conserver, en les numérotant, toutes les +lettres qu'il recevait à sa propre louange et la plupart de ses +propres billets, il écrivait plus confidentiellement à son ami +Varnhagen, en le faisant dépositaire de ses sentiments secrets envers +ses correspondants. + +Beaucoup de ces billets étaient pleins de malice et d'allusions +offensantes à ceux qu'il honorait en public et qu'il égratignait en +secret. Telle était, par exemple, sa lettre au sujet du prince Albert, +époux de la reine Victoria d'Angleterre, qu'il traitait avec une +odieuse injustice, quoique ce prince, excessivement distingué, lui eût +témoigné et écrit à lui-même des lettres aussi pleines de convenance +que d'affection. Il en était de même de plusieurs personnages notables +de Berlin. + +Ces billets de Humboldt, mis au jour par la nièce de Varnhagen, après +la mort de son oncle, dévoilèrent des secrets qui parurent des +noirceurs, et qui n'étaient que des imprudences de la vanité. +L'opinion publique y vit un scandale de duplicité et d'ingratitude. La +mémoire de Humboldt en fut ternie. On se reprocha d'avoir été la dupe +de la fausse conduite d'un homme qui n'avait de sacré que lui-même, +et, si sa réputation de savant resta la même, sa réputation de +bonhomme déclina peu de jours après sa mort. Je n'en fus point +surpris. + +La nature ne trompe jamais: la physionomie de Humboldt, seul langage +par lequel le caractère d'un homme voilé se révèle à ceux qui savent y +lire, n'avait de la véritable candeur que l'affectation. Son faux +sourire, expression habituelle de sa bouche, devait éclater quand il +était seul, et ses confidences ouvertes devaient démentir ses +prétentions cachées. + +Telle est l'impression que ce double caractère de ses traits avait +toujours produite involontairement sur moi: un savant véritable, +enclin au mépris de la race humaine et dans lequel la science seule +était vraie; mais une science bornée, comme une science moderne, qui +faisait calculer, mais qui ne faisait point penser, et qu'on pouvait +écrire en chiffres au lieu de l'écrire en enthousiasme et en +contemplation. + + +VI + +_Cosmos_, en grec, est un terme qui veut dire le _monde_, l'_univers_, +le _tout_. + +Hors du _cosmos_ il n'y a rien. + +L'homme qui prend ce titre et qui ose dire à ses lecteurs: «Je vais +écrire ma pensée _cosmique_,» dit par là même: «Je vais vous donner le +livre universel, l'_Évangile de l'univers_. Après moi, il n'y a rien.» + +Cet homme s'est trouvé. + +C'est M. Alexandre de Humboldt; + +Un Allemand, un Prussien, un homme d'une prodigieuse instruction, un +voyageur en Amérique et en Europe, un écrivain, non pas de premier +ordre, car sans âme il n'y a pas d'écrivain, mais un homme d'un talent +froid et suffisant à se faire lire; un homme, de plus, qui, par son +industrieuse habileté dans le monde, par ses amitiés intéressées avec +tous les savants étrangers, et par l'art de les flatter tous, est +parvenu à les coïntéresser à sa gloire par la leur, et à se faire +ainsi une immense réputation sur parole: réputation scientifique, +spéciale, occulte, mathématique, sur des sujets inconnus du vulgaire; +réputation que tout le monde aime mieux croire qu'examiner; gloire en +chiffres, qui se compose d'une innombrable quantité de mesures +géométriques, barométriques, thermométriques, astronomiques, de +hauteurs, de niveau, d'équations, de faits, qui font la charpente de +la science, et dont on se débarrasse comme de cintres importuns quand +on a construit ses ponts sur le vide d'une étoile à l'autre; espèce de +voyageur gratuit, non pour le commerce, mais pour la science, au +profit des savants pauvres et sédentaires à qui il ne demandait pour +tout salaire que de le citer. + +Qu'est-ce que la gloire? ai-je dit un jour: _C'est un nom souvent +répété._--Jamais nom ne fut ainsi plus répété que celui de M. +Alexandre de Humboldt. + + +VII + +La première qualité d'un livre et d'un homme qui s'intitule _Cosmos_, +c'est d'être infini. «_Ab Jove principium!_» car le cosmos ou le monde +étant l'oeuvre de Dieu, il doit être divin. + +«Que m'importe cet être que vous appelez Dieu? Je ne l'ai jamais +rencontré dans mes recherches; Dieu est une hypothèse dont je n'ai +jamais eu besoin dans mes calculs.» Aucun homme, qui a reçu ce résumé +de nos sens qu'on nomme logique, ne peut se contenter de cette +négation: quant à moi, dans les effets, c'est la cause seule que je +cherche; une pensée de Socrate, une idée d'Aristote, une conception +de Descartes, m'importent plus que ces milliers de faits sans +conclusion de vos _Cosmos_ sans âme et sans Dieu. Mon âme n'a de +sympathie que pour les âmes, et d'adoration que pour l'âme des âmes, +l'auteur voilé dans son ouvrage, Dieu. Autant une pensée infinie est +au-dessus d'un fait brutal, autant mes contemplations et mes prières +sont au-dessus d'un _Cosmos_ chimique ou géométrique. Qu'est-ce qu'une +réticence qui cache tout en prétendant tout enseigner? + +Comment M. de Humboldt a-t-il été amené à écrire son _Cosmos_ en +dehors de Dieu, et à décrire le plus magnifique des poëmes sans crier +_hosanna_ à son divin poëte? Disons-le hardiment: c'est qu'au fond il +était matérialiste. Or qu'est-ce que la matière? La matière, c'est ce +vil composé de fange durcie ou liquéfiée, terre, argile, sable, feu, +fer, soufre, dont les astres sont pétris, petit nombre d'éléments +abjects qui se combinent ou se combattent dans leur juxtaposition pour +produire ces phénomènes de la voûte céleste. Relativement à l'infini, +cela n'a point d'intérêt, ou cela ne peut avoir d'autre intérêt que +l'étendue, l'espace, et les différentes impulsions que Dieu leur +imprime et qui leur commandent le mouvement. Leur masse même et leur +distance importent peu, car l'auteur de ces ouvrages n'a qu'à ajouter, +comme la marchande d'herbes dans le bassin de sa balance, un brin à un +brin, une once de fer ou une pincée de charbon, et, brin à brin, once +par once, il finira par produire une étoile un million de fois plus +grosse que la terre, sans que cette masse multipliée par l'infini +acquière autre chose que du poids de plus. Renouvelez cette opération +des milliards de fois dans les cieux, ce sera toujours la même chose, +et sa grandeur ou sa petitesse relative à nous n'atteint que deux +forces: une force incréée qui donne, une force créée qui reçoit. Voilà +tout. + +Mais l'âme ou la pensée de cette organisation, où est-elle? Nulle +part. + + +VIII + +Le véritable titre de ce livre, qui n'est que _chimie_, _géométrie_, +_nombres_ et _mesures_, c'était le _Mécanisme de la matière dont le +monde est composé_. Cela a son intérêt sans doute, mais l'intérêt des +mondes ou du _Cosmos_ est bien différent et infiniment supérieur. La +première question que M. de Humboldt se fût adressée eût été: _D'où +vient le monde?_ qu'est-ce qui l'a créé, mesuré, organisé, balancé sur +ses pôles? Le premier mot de Job poussait l'esprit de l'homme mille et +mille fois plus loin et plus haut que tout le savant verbiage du +philosophe prussien: _Ubi est Deus?_ + +Toutefois prenons ce _Cosmos_ matérialiste pour ce qu'il est, nous le +raisonnerons ensuite. Tâchons d'abord, malgré notre ignorance, d'en +donner une idée à nos lecteurs. + +Pour cela, lisons et analysons. + + +IX + +L'auteur ouvre son livre par une courte préface que nous donnons ici. +Elle est modeste et grave comme l'ombre qui jaillit d'un portique +avant de pénétrer dans le temple: + +«J'offre à mes compatriotes, au déclin de ma vie, un ouvrage dont les +premiers aperçus ont occupé mon esprit depuis un demi-siècle. Souvent, +je l'ai abandonné, doutant de la possibilité de réaliser une +entreprise trop téméraire; toujours, et imprudemment peut-être, j'y +suis revenu, et j'ai persisté dans mon premier dessein. J'offre le +_Cosmos_, qui est une _description physique du monde_, avec la +timidité que m'inspire la juste défiance de mes forces. J'ai tâché +d'oublier que les ouvrages longtemps attendus sont généralement ceux +que le public accueille avec le moins d'indulgence. + +«Par les vicissitudes de ma vie et une ardeur d'instruction dirigée +sur des objets très-variés, je me suis trouvé engagé à m'occuper, en +apparence presque exclusivement et pendant plusieurs années, de +sciences spéciales, de botanique, de géologie, de chimie, de positions +astronomiques et de magnétisme terrestre. C'étaient des études +préparatoires pour exécuter avec utilité des voyages lointains; +j'avais cependant dans ces études un but plus élevé. Je désirais +saisir le monde des phénomènes et des forces physiques dans leur +connexité et leur influence mutuelles. Jouissant, dès ma première +jeunesse, des conseils et de la bienveillance d'hommes supérieurs, je +m'étais pénétré de bonne heure de la persuasion intime que, sans le +désir d'acquérir une instruction solide dans les parties spéciales des +sciences naturelles, toute contemplation de la nature en grand, tout +essai de comprendre les lois qui composent la physique du monde, ne +seraient qu'une vaine et chimérique entreprise. + +«Les connaissances spéciales, par l'enchaînement même des choses, +s'assimilent et se fécondent mutuellement. Lorsque la botanique +descriptive ne reste pas circonscrite dans les étroites limites de +l'étude des formes et de leur réunion en genres et en espèces, elle +conduit l'observateur qui parcourt, sous différents climats, de vastes +étendues continentales, des montagnes et des plateaux, aux notions +fondamentales de la _géographie des plantes_, à l'exposé de la +distribution des végétaux selon la distance à l'équateur et +l'élévation au-dessus du niveau des mers. Or, pour comprendre les +causes compliquées des lois qui règlent cette distribution, il faut +approfondir les variations de température du sol rayonnant et de +l'océan aérien qui enveloppe le globe. C'est ainsi que le naturaliste +avide d'instruction est conduit d'une sphère de phénomènes à une autre +sphère qui en limite les effets. La géographie des plantes, dont le +nom même était presque inconnu il y a un demi-siècle, offrirait une +nomenclature aride et dépourvue d'intérêt, si elle ne s'éclairait des +études météorologiques. + +«Dans des expéditions scientifiques, peu de voyageurs ont eu, au même +degré que moi, l'avantage de n'avoir pas seulement vu des côtes, comme +c'est le cas dans les voyages autour du monde, mais d'avoir parcouru +l'intérieur de deux grands continents dans des étendues +très-considérables, et là où ces continents présentent les plus +frappants contrastes, à savoir, le paysage tropical et alpin du +Mexique ou de l'Amérique du Sud, et le paysage des steppes de l'Asie +boréale. Des entreprises de cette nature devaient, d'après la tendance +de mon esprit vers des essais de généralisation, vivifier mon courage, +et m'exciter à rapprocher, dans un ouvrage à part, les phénomènes +terrestres de ceux qu'embrassent les espaces célestes. La _description +physique de la terre_, jusqu'ici assez mal limitée comme science, +devint, selon ce plan, qui s'étendait à toutes les choses créées, une +_description physique du monde_. + +«La composition d'un tel ouvrage, s'il aspire à réunir au mérite du +fond scientifique celui de la forme littéraire, présente de grandes +difficultés. Il s'agit de porter l'ordre et la lumière dans l'immense +richesse des matériaux qui s'offrent à la pensée, sans ôter aux +tableaux de la nature le souffle qui les vivifie; car, si l'on se +bornait à donner des résultats généraux, on risquerait d'être aussi +aride, aussi monotone qu'on le serait par l'exposé d'une trop grande +multitude de faits particuliers. Je n'ose me flatter d'avoir satisfait +à des conditions si difficiles à remplir, et d'avoir évité des écueils +dont je ne sais que signaler l'existence.» + + +X + +«Le faible espoir que j'ai d'obtenir indulgence du public repose sur +l'intérêt témoigné, depuis tant d'années, à un ouvrage publié peu de +temps après mon retour du Mexique et des États-Unis, sous le titre de +_Tableaux de la nature_. Ce petit livre, écrit originairement en +allemand, et traduit en français, avec une rare connaissance des deux +idiomes, par mon vieil ami M. Eyriès, traite quelques parties de la +géographie physique, telles que la physionomie des végétaux, des +savanes, des déserts, et l'aspect des cataractes, sous des points de +vue généraux. S'il a eu quelque utilité, c'est moins par ce qu'il a pu +offrir de son propre fonds, que par l'action qu'il a exercée sur +l'esprit et l'imagination d'une jeunesse avide de savoir et prompte à +se lancer dans des entreprises lointaines. J'ai tâché de faire voir +dans le _Cosmos_, comme dans les _Tableaux de la nature_, que la +description exacte et précise des phénomènes n'est pas absolument +inconciliable avec la peinture animée et vivante des scènes imposantes +de la création. + +«Exposer dans des cours publics les idées qu'on croit nouvelles, m'a +toujours paru le meilleur moyen de se rendre raison du degré de clarté +qu'il est possible de répandre sur ces idées: aussi ai-je tenté ce +moyen en deux langues différentes, à Paris et à Berlin. Des cahiers +qui ont été rédigés à cette occasion par des auditeurs intelligents me +sont restés inconnus. J'ai préféré ne pas les consulter. La rédaction +d'un livre impose des obligations bien différentes de celles +qu'entraîne l'exposition orale dans un cours public. À l'exception de +quelques fragments de l'introduction du _Cosmos_, tout a été écrit +dans les années 1843 et 1844. Le cours fait devant deux auditoires de +Berlin, en soixante leçons, était antérieur à mon expédition dans le +nord de l'Asie. + +«Le premier volume de cet ouvrage renferme la partie la plus +importante à mes yeux de toute mon entreprise, un tableau de la nature +présentant l'ensemble des phénomènes de l'univers depuis les +nébuleuses planétaires jusqu'à la géographie des plantes et des +animaux, en terminant par les races d'hommes. Ce tableau est précédé +de considérations sur les différents degrés de jouissance qu'offrent +l'étude de la nature et la connaissance de ses lois. Les limites de la +science du Cosmos et la méthode d'après laquelle j'essaye de l'exposer +y sont également discutées. Tout ce qui tient au détail des +observations des faits particuliers, et aux souvenirs de l'antiquité +classique, source éternelle d'instruction et de vie, est concentré +dans des notes placées à la fin de chaque volume. + +«On a souvent fait la remarque, peu consolante en apparence, que tout +ce qui n'a pas ses racines dans les profondeurs de la pensée, du +sentiment et de l'imagination créatrice, que tout ce qui dépend du +progrès de l'expérience, des révolutions que font subir aux théories +physiques la perfection croissante des instruments, et la sphère sans +cesse agrandie de l'observation, ne tarde pas à vieillir. Les ouvrages +sur les sciences de la nature portent ainsi en eux-mêmes un germe de +destruction, de telle sorte qu'en moins d'un quart de siècle, par la +marche rapide des découvertes, ils sont condamnés à l'oubli, +illisibles pour quiconque est à la hauteur du présent. Je suis loin de +nier la justesse de ces réflexions, mais je pense que ceux qu'un long +et intime commerce avec la nature a pénétrés du sentiment de sa +grandeur, qui, dans ce commerce salutaire, ont fortifié à la fois leur +caractère et leur esprit, ne sauraient s'affliger de la voir de mieux +en mieux connue, de voir s'étendre incessamment l'horizon des idées +comme celui des faits. Il y a plus encore: dans l'état actuel de nos +connaissances, des parties très-importantes de la physique du monde +sont assises sur des fondements solides. Un essai de réunir ce qui, à +une époque donnée, a été découvert dans les espaces célestes, à la +surface du globe, et à la faible distance où il nous est permis de +lire dans ses profondeurs, pourrait, si je ne me trompe, quels que +soient les progrès futurs de la science, offrir encore quelque +intérêt, s'il parvenait à retracer avec vivacité une partie au moins +de ce que l'esprit de l'homme aperçoit de général, de constant, +d'éternel, parmi les apparentes fluctuations des phénomènes de +l'univers.» + +Potsdam, au mois de novembre 1844. + + +XI + +Après cet humble portique, on entre, pendant tout le premier volume, +dans une longue analyse, très-mal placée, mais très-bien rédigée, de +ce qu'on peut appeler son _cours de contemplation_ de la nature +_universelle_. + +C'est le _Cosmos_ lui-même, c'est-à-dire l'analyse anticipée et +abrégée des phénomènes et des principes que M. de Humboldt va +successivement et largement développer. + +Il commence, en remontant par la science l'échelle des temps inconnus, +et jette ses regards de la terre qu'il foule au fond des cieux que le +télescope et le calcul rapprochent de lui. C'est une description +astronomique de l'espace infini dont notre globe est environné. +Dix-huit millions d'étoiles, actuellement visibles, étoiles qui +chacune sont un soleil et entraînent avec elles des systèmes de +planètes et de mondes, en marquent les bords, quelques-unes à de +telles distances qu'il faut des milliards de siècles pour que leur +lumière parvienne seulement à la terre. Quelles lettres pour graver le +nom de Dieu! + +«Plusieurs traités de géographie physique, et des plus distingués, +offrent dans leurs introductions une partie exclusivement +astronomique, tendant à faire envisager d'abord la terre dans sa +dépendance planétaire, et comme faisant partie du grand système +qu'anime le corps central du soleil. Cette marche des idées est +diamétralement opposée à celle que je me propose de suivre. Pour bien +saisir la grandeur du Cosmos, il ne faut pas subordonner la partie +sidérale, que Kant a appelée l'_histoire naturelle du ciel_, à la +partie terrestre. Dans le Cosmos, selon l'antique expression +d'Aristarque de Samos, qui préludait au système de Copernic, le soleil +(avec ses satellites) n'est qu'une des étoiles innombrables qui +remplissent les espaces. La description de ces espaces, la physique du +monde, ne peut commencer que par les corps célestes, par le tracé +graphique de l'univers, je dirais presque par une véritable _carte du +monde_, telle que, d'une main hardie, Herschel le père a osé la +figurer. Si, malgré la petitesse de notre planète, ce qui la concerne +exclusivement occupe dans cet ouvrage la place la plus considérable, +et s'y trouve développé avec le plus de détail, cela tient uniquement +à la disproportion de nos connaissances entre ce qui est accessible à +l'observation et ce qui s'y refuse. Cette subordination de la partie +céleste à la partie terrestre se rencontre déjà dans le grand ouvrage +de Bernard Varenius, qui a paru au milieu du dix-septième siècle. Il +distingua, le premier, la géographie en _générale_ et _spéciale_, +subdivisant celle-là en partie _absolue_, c'est-à-dire proprement +_terrestre_, et en partie _relative_ ou _planétaire_, selon qu'on +envisage la surface de la terre dans ses différentes zones, ou bien +les rapports de notre planète avec le soleil et la lune. C'est un beau +titre de gloire pour Varenius, que sa _Géographie générale et +comparée_ ait pu fixer à un haut degré l'attention de Newton. L'état +imparfait des sciences auxiliaires dans lesquelles il devait puiser ne +pouvait pas répondre à la grandeur de l'entreprise. Il était réservé à +notre temps et à ma patrie de voir tracer par Charles Ritter le +tableau de la géographie comparée dans toute son étendue et dans son +intime relation avec l'histoire de l'homme.» + +Les _nébuleuses_, que l'on suppose être des entrepôts d'étoiles et de +mondes, sont la vie lumineuse de ces océans de clarté. On les +entrevoit comme autant de voies lactées où Dieu range ses créations +matérielles avant de les lancer à leur place dans ses mondes. Les +comètes, à la course inattendue et irrégulière, sont les courriers +extraordinaires de cette armée des astres. Elles y portent la terreur, +et cependant leurs retours annoncent qu'elles sont elles-mêmes réglées +et qu'elles trouvent leur mission dans d'inaccessibles profondeurs. + +«Considérons en premier lieu cette matière cosmique répartie dans le +ciel sous des formes plus ou moins déterminées, et dans tous les états +possibles d'agrégation. Lorsqu'elles ont de faibles dimensions +apparentes, les nébuleuses présentent l'aspect de petits disques ronds +ou elliptiques, soit isolés, soit disposés par couples et réunis alors +quelquefois par un mince filet lumineux; sous de plus grands +diamètres, la matière nébuleuse prend les formes les plus variées: +elle envoie au loin, dans l'espace, de nombreuses ramifications; elle +s'étend en éventail, ou bien elle affecte la figure annulaire aux +contours nettement accusés, avec un espace central obscur. On croit +que ces nébuleuses subissent graduellement des changements de forme, +suivant que la matière, obéissant aux lois de gravitation, se condense +autour d'un ou de plusieurs centres. Environ 2500 de ces nébuleuses, +que les plus puissants télescopes n'ont pu résoudre en étoiles, sont +maintenant classées et déterminées, quant aux lieux qu'elles occupent +dans le ciel. + +«De même on peut reconnaître, dans l'immensité des champs célestes, +les diverses phases de la formation graduelle des étoiles. Cette +condensation progressive, enseignée par Anaximène, et, avec lui, par +toute l'école ionique, paraît ainsi se développer simultanément à nos +yeux. Il faut le reconnaître, la tendance presque divinatrice de ces +recherches et de ces efforts de l'esprit a toujours offert à +l'imagination l'attrait le plus puissant; mais ce qui doit captiver, +dans l'étude de la vie et des forces qui animent l'univers, c'est bien +moins la connaissance des êtres dans leur essence que celle de la loi +de leur développement, c'est-à-dire la succession des formes qu'ils +revêtent; car, de l'acte même de la création, d'une origine des choses +considérée comme la transition du néant à l'être, ni l'expérience, ni +le raisonnement, ne sauraient nous en donner l'idée.» + + +XII + +Nous sommes, nous, habitants de la terre, comme une île gouvernée par +notre soleil, roi séparé de cet amas de 18 millions d'autres soleils. + +«Dans l'état actuel de la science, le système solaire se compose de +onze planètes principales, de dix-huit lunes ou satellites, et d'une +myriade de comètes dont quelques-unes restent constamment dans les +limites étroites du monde des planètes: ce sont les comètes +planétaires. Nous pourrions encore, avec toute vraisemblance, ajouter +au cortége de notre soleil, et placer dans la sphère où s'exerce +immédiatement son action centrale, d'abord un anneau de matière +nébuleuse et animé d'un mouvement de rotation; cet anneau est +probablement situé entre l'orbite de Mars et celle de Vénus, du moins +il est certain qu'il dépasse l'orbite de la terre: c'est lui qui +produit cette apparence lumineuse, à forme pyramidale, connue sous le +nom de lumière zodiacale; en second lieu, une multitude d'astéroïdes +excessivement petits, dont les orbites coupent celle de la terre ou +s'en écartent fort peu: c'est par eux qu'on explique les apparitions +d'étoiles filantes et les chutes d'aérolithes. + +«Les onze planètes qui composent le système solaire sont accompagnées +de quelques planètes inférieures ou lunes. + +«Les comètes, qui laissent quelquefois entrevoir les étoiles à travers +leur queue, semblent être un composé de matière gazeuse plus apparente +que dangereuse.» + +Quant aux pierres tombantes ou étoiles filantes qui étonnent souvent +nos yeux, Humboldt les considère comme des millions de petites +planètes emportées par un mouvement de rotation autour du soleil, et +qui frappent aveuglément la terre quand nous les rencontrons, comme +des papillons aveugles. Ce système, qui est aussi celui d'autres +astronomes, paraît peu digne, peu vraisemblable ou peu conforme à la +loi générale des astres. Leur nature calcinée les ferait plutôt croire +volcaniques: matière élevée dans les airs par la force démesurée de +projection, et retombant du haut de l'atmosphère terrestre sur notre +hémisphère. Elles sont composées identiquement des mêmes huit métaux +terrestres analysés par Berzélius, fer, nikel, cobalt, manganèse, +chrome, cuivre, arsenic, étain, et de cinq terres qu'on retrouve dans +notre terre. La lumière zodiacale récemment découverte ne révèle pas +sa nature et son origine. Humboldt, qui la reconnaît et qui l'admire, +conjecture qu'elle est le reflet d'astres innombrables et lumineux +noyés dans les espaces les plus rapprochés du soleil. + +L'étendue, la pesanteur, la température du globe entier de la terre se +déterminent facilement. + +La force magnétique, dont M. de Humboldt s'est spécialement occupé, +lui semble résider dans les espaces célestes et diriger de là ces +phénomènes. + +Il examine ensuite l'écorce de notre planète et la géographie des +plantes vivantes ou fossiles: ce n'est plus qu'un naturaliste; puis +la formation des montagnes par l'action du feu ou plutonium; puis les +mers, les vents, les climats, l'électricité; puis la vie, puis les +animaux, puis l'homme. + +Ici il s'arrête et il pense: + + +XIII + +«Le tableau général de la nature que j'essaye de dresser serait +incomplet, si je n'entreprenais de décrire ici également, en quelques +traits caractéristiques, l'_espèce humaine_ considérée dans ses +nuances physiques, dans la distribution géographique de ses types +contemporains, dans l'influence que lui ont fait subir les forces +terrestres, et qu'à son tour elle a exercée, quoique plus faiblement, +sur celles-ci. Soumise, bien qu'à un moindre degré que les plantes et +les animaux, aux circonstances du sol et aux conditions +météorologiques de l'atmosphère, par l'activité de l'esprit, par le +progrès de l'intelligence qui s'élève peu à peu, aussi bien que par +cette merveilleuse flexibilité d'organisation qui se plie à tous les +climats, notre espèce échappe plus aisément aux puissances de la +nature; mais elle n'en participe pas moins d'une manière essentielle à +la vie qui anime notre globe tout entier. C'est par ces secrets +rapports que le problème si obscur et si controversé de la possibilité +d'une origine commune pour différentes races humaines, rentre dans la +sphère d'idées qu'embrasse la description physique du monde. L'examen +de ce problème marquera, si je puis m'exprimer ainsi, d'un intérêt +plus noble, de cet intérêt supérieur qui s'attache à l'humanité, le +but final de mon ouvrage. L'immense domaine des langues, dans la +structure si variée desquelles se réfléchissent mystérieusement les +aptitudes des peuples, confine de très-près à celui de la parenté des +races; et ce que sont capables de produire même les moindres +diversités de race, nous l'apprenons par un grand exemple, celui de la +culture intellectuelle si diversifiée de la nation grecque. Ainsi les +questions les plus importantes que soulève l'histoire de la +civilisation de l'espèce humaine, se rattachent aux notions capitales +de l'origine des peuples, de la parenté des langues, de l'immutabilité +d'une direction primordiale tant de l'âme que de l'esprit. + +«Tant que l'on s'en tint aux extrêmes dans les variations de la +couleur et de la figure, et qu'on se laissa prévenir à la vivacité des +premières impressions, on fut porté à considérer les races, non comme +de simples variétés, mais comme des souches humaines, originairement +distinctes. La permanence de certains types, en dépit des influences +les plus contraires des causes extérieures, surtout du climat, +semblait favoriser cette manière de voir, quelque courtes que soient +les périodes de temps dont la connaissance historique nous est +parvenue. Mais, dans mon opinion, des raisons plus puissantes militent +en faveur de l'unité de l'espèce humaine, savoir, les nombreuses +gradations de la couleur de la peau et de la structure du crâne, que +les progrès rapides de la science géographique ont fait connaître dans +les temps modernes; l'analogie que suivent, en s'altérant, d'autres +classes d'animaux, tant sauvages que privés; les observations +positives que l'on a recueillies sur les limites prescrites à la +fécondité des métis. La plus grande partie des contrastes dont on +était si frappé jadis s'est évanouie devant le travail approfondi de +Tiedemann sur le cerveau des Nègres et des Européens, devant les +recherches anatomiques de Vrolik et de Weber sur la configuration du +bassin. Si l'on embrasse dans leur généralité les nations africaines +de couleur foncée, sur lesquelles l'ouvrage capital de Prichard a +répandu tant de lumières, et si on les compare avec les tribus de +l'archipel méridional de l'Inde et des îles de l'Australie +occidentale, avec les Papous et les Alfourous (Harafores, Endamènes), +on aperçoit clairement que la teinte noire de la peau, les cheveux +crépus, et les traits de la physionomie nègre sont loin d'être +toujours associés. Tant qu'une faible partie de la terre fut ouverte +aux peuples de l'Occident, des vues exclusives dominèrent parmi eux. +La chaleur brûlante des tropiques et la couleur noire du teint +semblèrent inséparables. «Les Éthiopiens,» chantait l'ancien poëte +tragique Théodecte de Phasélis, «doivent au dieu du soleil, qui +s'approche d'eux dans sa course, le sombre éclat de la suie dont il +colore leurs corps.» Il fallut les conquêtes d'Alexandre, qui +éveillèrent tant d'idées de géographie physique, pour engager le débat +relatif à cette problématique influence des climats sur les races +d'hommes. «Les familles des animaux et des plantes,» dit un des plus +grands anatomistes de notre âge, Jean Müller, dans sa _Physiologie de +l'homme_, «se modifient durant leur propagation sur la face de la +terre, entre les limites qui déterminent les espèces et les genres. +Elles se perpétuent organiquement comme types de la variation des +espèces. Du concours de différentes causes, de différentes conditions, +tant intérieures qu'extérieures, qui ne sauraient être signalées en +détail, sont nées les races présentes des animaux; et leurs variétés +les plus frappantes se rencontrent chez ceux qui ont en partage la +faculté d'extension la plus considérable sur la terre. Les races +humaines sont les formes d'une espèce unique, qui s'accouplent en +restant fécondes, et se perpétuent par la génération. Ce ne sont +point les espèces d'un genre; car, si elles l'étaient, en se croisant, +elles deviendraient stériles. De savoir si les races d'hommes +existantes descendent d'un ou de plusieurs hommes primitifs, c'est ce +qu'on ne saurait découvrir par l'expérience.» + + +XIV + +Les recherches géographiques sur le siége primordial, ou, comme on +dit, sur le berceau de l'espèce humaine, ont dans le fait un caractère +purement mythique. «Nous ne connaissons,» dit Guillaume de Humboldt, +dans un travail encore inédit sur la diversité des langues et des +peuples, «nous ne connaissons, ni historiquement, ni par aucune +tradition certaine, le moment où l'espèce humaine n'ait pas été +séparée en groupes de peuples. Si cet état de choses a existé dès +l'origine, ou s'il s'est produit plus tard, c'est ce qu'on ne saurait +décider par l'histoire. Des légendes isolées se retrouvant sur des +points très-divers du globe, sans communication apparente, sont en +contradiction avec la première hypothèse, et font descendre le genre +humain tout entier d'un couple unique. Cette tradition est si +répandue, qu'on l'a quelquefois regardée comme un antique souvenir des +hommes. Mais cette circonstance même prouverait plutôt qu'il n'y a là +aucune transmission réelle d'un fait, aucun fondement vraiment +historique, et que c'est tout simplement l'identité de la conception +humaine, qui partout a conduit les hommes à une explication semblable +d'un phénomène identique. Un grand nombre de mythes, sans liaison +historique les uns avec les autres, doivent ainsi leur ressemblance et +leur origine à la parité des imaginations ou des réflexions de +l'esprit humain. Ce qui montre encore dans la tradition dont il s'agit +le caractère manifeste de la fiction, c'est qu'elle prétend expliquer +un phénomène en dehors de toute expérience, celui de la première +origine de l'espèce humaine, d'une manière conforme à l'expérience de +nos jours; la manière, par exemple, dont, à une époque où le genre +humain tout entier comptait déjà des milliers d'années d'existence, +une île déserte ou un vallon isolé dans les montagnes peut avoir été +peuplé. En vain la pensée se plongerait dans la méditation du problème +de cette première origine; l'homme est si étroitement lié à son espèce +et au temps, que l'on ne saurait concevoir un être humain venant au +monde sans une famille déjà existante ........ Cette question donc ne +pouvant être résolue ni par la voie du raisonnement ni par celle de +l'expérience, faut-il penser que l'état primitif, tel que nous le +décrit une prétendue tradition, est réellement historique, ou bien que +l'espèce humaine, dès son principe, couvrit la terre en forme de +peuplades? C'est ce que la science des langues ne saurait décider par +elle-même, comme elle ne doit point non plus chercher une solution +ailleurs pour en tirer des éclaircissements sur les problèmes qui +l'occupent. + +«L'humanité se distribue en simples variétés, que l'on désigne par le +mot un peu indéterminé de _races_. De même que dans le règne végétal, +dans l'histoire naturelle des oiseaux et des poissons, il est plus sûr +de grouper les individus en un grand nombre de familles, que de les +réunir en un petit nombre de sections embrassant des masses +considérables; de même, dans la détermination des races, il me paraît +préférable d'établir de petites familles de peuples. Que l'on suive la +classification de mon maître Blumenbach en cinq races (Caucasique, +Mongolique, Américaine, Éthiopique et Malaie), ou bien qu'avec +Prichard on reconnaisse sept races (Iranienne, Touranienne, +Américaine, des Hottentots et Bouschmans, des Nègres, des Papous et +des Alfourous), il n'en est pas moins vrai qu'aucune différence +radicale et typique, aucun principe de division naturel et rigoureux +ne régit de tels groupes. On sépare ce qui semble former les extrêmes +de la figure et de la couleur, sans s'inquiéter des familles de +peuples qui échappent à ces grandes classes et que l'on a nommées, +tantôt races scythiques, tantôt races allophyliques. _Iraniens_ est, à +la vérité, une dénomination mieux choisie pour les peuples d'Europe +que celle de _Caucasiens_; et pourtant il faut bien avouer que les +noms géographiques, pris comme désignations de races, sont extrêmement +indéterminés, surtout quand le pays qui doit donner son nom à telle ou +telle race se trouve, comme le Touran ou Mawerannahar, par exemple, +avoir été habité, à différentes époques, par les souches de peuples +les plus diverses, d'origine indo-germanique et finnoise, mais non pas +mongolique. + +«Les langues, créations intellectuelles de l'humanité, et qui tiennent +de si près aux premiers développements de l'esprit, ont, par cette +empreinte nationale qu'elles portent en elles-mêmes, une haute +importance, pour aider à reconnaître la ressemblance ou la différence +des races. Ce qui leur donne cette importance, c'est que la communauté +de leur origine est un fil conducteur, au moyen duquel on pénètre dans +le mystérieux labyrinthe, où l'union des dispositions physiques du +corps avec les pouvoirs de l'intelligence se manifeste sous mille +formes diverses. Les remarquables progrès que l'étude philosophique +des langues a faits en Allemagne depuis moins d'un demi-siècle, +facilitent les recherches sur leur caractère national, sur ce +qu'elles paraissent devoir à la parenté des peuples qui les parlent. +Mais, comme dans toutes les sphères de la spéculation idéale, à côté +de l'espoir d'un butin riche et assuré, est ici le danger des +illusions si fréquentes en pareille matière. + +«Des études ethnographiques positives, soutenues par une connaissance +approfondie de l'histoire, nous apprennent qu'il faut apporter de +grandes précautions dans cette comparaison des peuples et des langues +dont ils se sont servis à une époque déterminée. La conquête, une +longue habitude de vivre ensemble, l'influence d'une religion +étrangère, le mélange des races, lors même qu'il aurait eu lieu avec +un petit nombre d'immigrants plus forts et plus civilisés, ont produit +un phénomène qui se remarque à la fois dans les deux continents, +savoir, que deux familles de langues entièrement différentes peuvent +se trouver dans une seule et même race; que, d'un autre côté, chez des +peuples très-divers d'origine peuvent se rencontrer des idiomes d'une +même souche de langues. Ce sont les grands conquérants asiatiques +qui, par la puissance de leurs armes, par le déplacement et le +bouleversement des populations, ont surtout contribué à créer dans +l'histoire ce double et singulier phénomène. + +«Le langage est une partie intégrante de l'histoire naturelle de +l'esprit; et bien que l'esprit, dans son heureuse indépendance, se +fasse à lui-même des lois qu'il suit sous les influences les plus +diverses, bien que la liberté qui lui est propre s'efforce constamment +de le soustraire à ces influences, pourtant il ne saurait s'affranchir +tout à fait des liens qui le retiennent à la terre. Toujours il reste +quelque chose de ce que les dispositions naturelles empruntent au sol, +au climat, à la sérénité d'un ciel d'azur, ou au sombre aspect d'une +atmosphère chargée de vapeurs. Sans doute la richesse et la grâce dans +la structure d'une langue sont l'oeuvre de la pensée, dont elles +naissent comme de la fleur la plus délicate de l'esprit; mais les deux +sphères de la nature physique et de l'intelligence ou du sentiment +n'en sont pas moins étroitement unies l'une à l'autre; et c'est ce qui +fait que nous n'avons pas voulu ôter à notre tableau du monde ce que +pouvaient lui communiquer de coloris et de lumière ces considérations, +toutes rapides qu'elles sont, sur les rapports des races et des +langues. + +«En maintenant l'unité de l'espèce humaine, nous rejetons, par une +conséquence nécessaire, la distinction désolante de races supérieures +et de races inférieures. Sans doute il est des familles de peuples +plus susceptibles de culture, plus civilisées, plus éclairées; mais il +n'en est pas de plus nobles que les autres. Toutes sont également +faites pour la liberté, pour cette liberté qui, dans un état de +société peu avancé, n'appartient qu'à l'individu; mais qui, chez les +nations appelées à la jouissance de véritables institutions +politiques, est le droit de la communauté tout entière. Une idée qui +se révèle à travers l'histoire en étendant chaque jour son salutaire +empire, une idée qui, mieux que toute autre, prouve le fait si souvent +contesté, mais plus encore incompris, de la perfectibilité générale de +l'espèce, c'est l'idée de l'humanité. C'est elle qui tend à faire +tomber les barrières que des préjugés et des vues intéressées de +toute sorte ont élevées entre les hommes, et à faire envisager +l'humanité dans son ensemble, sans distinction de religion, de nation, +de couleur, comme une grande famille de frères, comme un corps unique, +marchant vers un seul et même but, le libre développement des forces +morales. Ce but est le but final, le but suprême de la sociabilité, et +en même temps la direction imposée à l'homme par sa propre nature, +pour l'agrandissement indéfini de son existence. Il regarde la terre, +aussi loin qu'elle s'étend; le ciel, aussi loin qu'il le peut +découvrir, illuminé d'étoiles, comme son intime propriété, comme un +double champ ouvert à son activité physique et intellectuelle. Déjà +l'enfant aspire à franchir les montagnes et les mers qui +circonscrivent son étroite demeure; et puis, se repliant sur lui-même +comme la plante, il soupire après le retour. C'est là, en effet, ce +qu'il y a dans l'homme de touchant et de beau, cette double aspiration +vers ce qu'il désire et vers ce qu'il a perdu; c'est elle qui le +préserve du danger de s'attacher d'une manière exclusive au moment +présent. Et de la sorte, enracinée dans les profondeurs de la nature +humaine, commandée en même temps par ses instincts les plus sublimes, +cette union bienveillante et fraternelle de l'espèce entière devient +une des grandes idées qui président à l'histoire de l'humanité. + +«Qu'il soit permis à un frère de terminer par ces paroles, qui puisent +leur charme dans la profondeur des sentiments, la description générale +des phénomènes de la nature au sein de l'univers. Depuis les +nébuleuses lointaines, et depuis les étoiles doubles circulant dans +les cieux, nous sommes descendus jusqu'aux corps organisés les plus +petits du règne animal, dans la mer et sur la terre; jusqu'aux germes +délicats de ces plantes qui tapissent la roche nue, sur la pente des +monts couronnés de glaces. Des lois connues partiellement nous ont +servi à classer tous ces phénomènes; d'autres lois, d'une nature plus +mystérieuse, exercent leur empire dans les régions les plus élevées du +monde organique, dans la sphère de l'espèce humaine avec ses +conformations diverses, avec l'énergie créatrice de l'esprit dont elle +est douée, avec les langues variées qui en sont le produit. Un +tableau physique de la nature s'arrête à la limite où commence la +sphère de l'intelligence, où le regard plonge dans un monde différent. +Cette limite, il la marque et ne la franchit point.» + + +XV + +Après ce savant aperçu sur l'astronomie de l'univers, j'ouvre le +deuxième volume du _Cosmos_ de M. de Humboldt, et je le trouve +redescendu sans transition de ces mondes incommensurables à une espèce +de littérature _cosmique_ qui ne s'enchaîne en rien à ce tableau de +l'univers. Je demeure anéanti de la petitesse des considérations +littéraires, après ces divagations éthérées et infinies; c'était une +vaste philosophie que j'attendais, je tombe dans des phrases sans fond +et sans suite. Jugez-en vous-mêmes. Voici son début: + +MOYENS PROPRES À RÉPANDRE L'ÉTUDE DE LA NATURE. + +«Nous passons de la sphère des objets extérieurs à la sphère des +sentiments. Dans le premier volume nous avons exposé, sous la forme +d'un vaste tableau de la nature, ce que la science, fondée sur des +observations rigoureuses et dégagée de fausses apparences, nous a +appris à connaître des phénomènes et des lois de l'univers. Mais ce +spectacle de la nature ne serait pas complet si nous ne considérions +comment il se reflète dans la pensée et dans l'imagination disposée +aux impressions poétiques. Un monde intérieur se révèle à nous. Nous +ne l'explorerons pas, comme le fait la philosophie de l'art, pour +distinguer ce qui dans nos émotions appartient à l'action des objets +extérieurs sur les sens, et ce qui émane des facultés de l'âme ou +tient aux dispositions natives des peuples divers. C'est assez +d'indiquer la source de cette contemplation intelligente qui nous +élève au pur sentiment de la nature, de rechercher les causes qui, +surtout dans les temps modernes, ont contribué si puissamment, en +éveillant l'imagination, à propager l'étude des sciences naturelles et +le goût des voyages lointains. + +«Les moyens propres à répandre l'étude de la nature consistent, comme +nous l'avons dit déjà, dans trois formes particulières sous lesquelles +se manifestent la pensée et l'imagination créatrice de l'homme: la +description animée des scènes et des productions de la nature; la +peinture de paysage, du moment où elle a commencé à saisir la +physionomie des végétaux, leur sauvage abondance, et le caractère +individuel du sol qui les produit; la culture plus répandue des +plantes tropicales et les collections d'espèces exotiques dans les +jardins et dans les serres. Chacun de ces procédés pourrait être +l'objet de longs développements, si l'on voulait en faire l'histoire; +mais il convient mieux, d'après l'esprit et le plan de cet ouvrage, de +nous attacher à quelques idées essentielles et d'étudier en général +comment la nature a diversement agi sur la pensée et l'imagination des +hommes, suivant les époques et les races, jusqu'à ce que, par le +progrès des esprits, la science et la poésie s'unissent et se +pénétrassent de plus en plus. Pour embrasser l'ensemble de la nature, +il ne faut pas s'en tenir aux phénomènes du dehors; il faut faire +entrevoir du moins quelques-unes de ces analogies mystérieuses et de +ces harmonies morales qui rattachent l'homme au monde extérieur; +montrer comment la nature, en se reflétant dans l'homme, a été tantôt +enveloppée d'un voile symbolique qui laissait entrevoir de gracieuses +images, tantôt a fait éclore en lui le noble germe des arts. + +«En énumérant les causes qui peuvent nous porter vers l'étude +scientifique de la nature, nous devons rappeler aussi que des +impressions fortuites et en apparence passagères ont souvent, dans la +jeunesse, décidé de toute l'existence. Le plaisir naïf que fait +éprouver la forme articulée de certains continents ou des mers +intérieures sur les cartes géographiques, l'espoir de contempler ces +belles constellations australes que n'offre jamais à nos yeux la voûte +de notre ciel, les images des palmiers de la Palestine ou des cèdres +du Liban que renferment les livres saints, peuvent faire germer au +fond d'une âme d'enfant l'amour des expéditions lointaines. S'il +m'était permis d'interroger ici mes plus anciens souvenirs de +jeunesse, de signaler l'attrait qui m'inspira de bonne heure +l'invincible désir de visiter les régions tropicales, je citerais: les +descriptions pittoresques des îles de la mer du Sud, par George +Forster; les tableaux de Hodges représentant les rives du Gange, dans +la maison de Warren Hastings, à Londres; un dragonnier colossal dans +une vieille tour du jardin botanique à Berlin. Ces exemples se +rattachent aux trois classes signalées plus haut, au genre descriptif +inspiré par une contemplation intelligente de la nature, à la peinture +de paysage, enfin à l'observation directe des grandes formes du règne +végétal. Il ne faut pas oublier que l'efficacité de ces moyens dépend +en grande partie de l'état de la culture chez les modernes, et des +dispositions de l'âme, qui, selon les races et les temps, est plus ou +moins sensible aux impressions de la nature.» + + +XVI + +Humboldt passe à la poésie descriptive, à Hésiode; il cite Homère et +Pindare. On descend du millième ciel pour assister à un cours de +littérature. Puis vient Lucrèce qui chante la nature, son dieu. Puis +Cicéron, l'homme d'État malheureux, se réfugiant dans la nature, +conserve dans son coeur, en proie aux passions politiques, un goût vif +pour la nature et l'amour de la solitude. Il faut chercher la source +de ces sentiments dans les profondeurs d'un grand et noble caractère. +Les écrits de Cicéron prouvent la vérité de cette observation. On +sait, il est vrai, qu'il a fait de nombreux emprunts au _Phèdre_ de +Platon, dans le traité des _Lois_ et dans celui de l'_Orateur_; mais +l'imitation n'a rien fait perdre de son individualité propre à la +peinture du sol italique. Platon dépeint en quelques traits généraux +«l'ombrage épais du haut platane, les parfums qui s'exhalent de +l'Agnus-castus en fleur, la brise qui sent l'été et dont le murmure +accompagne les choeurs des cigales.» Pour la description de Cicéron, +elle est tellement fidèle, comme l'a remarqué récemment un observateur +ingénieux, qu'aujourd'hui encore on en peut retrouver sur les lieux +mêmes tous les traits............ + +À travers les terribles orages de l'an 708, Cicéron trouva quelques +adoucissements dans ses villas, se rendant tour à tour de Tusculum à +Arpinum, des environs d'Antium à ceux de Cumes. + +«Rien de plus agréable, écrit-il à Atticus, que cette solitude, rien +de plus gracieux que cette villa, le rivage qui est auprès et la vue +de la mer.» Il écrit encore de l'île d'Astura, à l'embouchure du +fleuve du même nom, sur la côte de la mer Tyrrhénienne. «Personne ici +ne me dérange, et quand je vais dès le matin me cacher dans un bois +épais et sauvage, je n'en sors plus avant le soir. Après mon bien-aimé +Atticus, rien ne m'est plus cher que la solitude; là je n'ai de +commerce qu'avec les lettres, et pourtant mes études sont souvent +interrompues par mes larmes. Je combats contre la douleur autant que +je le puis, mais la lutte est encore au-dessus de mes forces.» +Plusieurs critiques ont cru retrouver par avance dans ces lettres, +ainsi que dans celles de Pline, l'accent de la sentimentalité moderne; +je n'y vois, pour moi, que l'accent d'une sensibilité profonde, qui, +dans tous les temps et chez tous les peuples, s'échappe des coeurs +douloureusement émus. + +Horace, Virgile, Ovide, sont ensuite présentés en exemple. + +«La connaissance des oeuvres de Virgile et d'Horace est si +généralement répandue parmi toutes les personnes un peu initiées à la +littérature latine, qu'il serait superflu d'en extraire des passages +pour rappeler le vif et tendre sentiment de la nature qui anime +quelques-unes de leurs compositions. Dans l'épopée nationale de +Virgile, la description du paysage, d'après la nature même de ce genre +de poëme, devait être un simple accessoire, et ne pouvait occuper que +peu de place. Nulle part on ne remarque que l'auteur se soit attaché à +décrire des lieux déterminés; mais les couleurs harmonieuses de ses +tableaux révèlent une profonde intelligence de la nature. Où le calme +de la mer et le repos de la nuit ont-ils été plus heureusement +retracés? Quel contraste entre ces images sereines et les énergiques +peintures de l'orage, dans le premier livre des Géorgiques, de la +tempête qui assaille les Troyens au milieu des Strophades, de +l'écroulement des rochers et de l'éruption de l'Etna, dans l'Énéide! +De la part d'Ovide, on eût pu attendre, comme fruit de son long séjour +à Tomes, dans les plaines de la Moesie inférieure, une description +poétique de ces déserts sur lesquels l'antiquité est restée muette. +L'exilé ne vit pas, il est vrai, cette partie des steppes qui, +recouvertes dans l'été de plantes vigoureuses hautes de quatre à six +pieds, offre, à chaque souffle du vent, la gracieuse image d'une mer +de fleurs agitée. Le lieu où fut relégué Ovide était une lande +marécageuse; accablé par une disgrâce au-dessus de ses forces, il +était plus disposé à se reporter en souvenir aux jouissances du monde +et aux événements politiques de Rome, qu'à contempler les vastes +déserts qui l'entouraient. Comme compensation, et sans compter les +descriptions, peut-être même un peu trop fréquentes, de grottes, de +sources et de clairs de lune, ce poëte, qui possédait à un si haut +degré le talent de peindre, nous a laissé un récit singulièrement +exact et intéressant, même pour la géologie, d'une éruption volcanique +près de Méthone, entre Épidaure et Trézène. Dans ce tableau que nous +avons eu déjà l'occasion de signaler ailleurs, Ovide montre le sol se +soulevant en forme de colline par la force des vapeurs intérieurement +comprimées, comme une vessie gonflée, ou comme une outre formée de la +peau d'un chevreau.» + + +XVII + +Pline l'Ancien décrit en prose la nature; les Indes orientales et la +Perse offrent des modèles de belles descriptions. La poésie biblique +est un lyrisme pieux. + +«Grâce à l'uniformité qui s'est conservée dans les moeurs et dans les +habitudes de la vie nomade, les voyageurs modernes ont pu confirmer la +vérité de ces tableaux. La poésie lyrique est plus ornée et déploie la +vie de la nature dans toute sa plénitude. On peut dire que le 103e +psaume est à lui seul une esquisse du monde. «Le Seigneur, revêtu de +lumière, a étendu le ciel comme un tapis. Il a fondé la terre sur sa +propre solidité, en sorte qu'elle ne vacillât pas dans toute la durée +des siècles. Les eaux coulent du haut des montagnes dans les vallons, +aux lieux qui leur ont été assignés, afin que jamais elles ne passent +les bornes prescrites, mais qu'elles abreuvent tous les animaux des +champs. Les oiseaux du ciel chantent sous le feuillage. Les arbres de +l'Éternel, les cèdres que Dieu lui-même a plantés, se dressent pleins +de séve; les oiseaux y font leur nid, et l'autour bâtit son habitation +sur les sapins.» Dans le même psaume est décrite la mer «où s'agite la +vie d'êtres sans nombre. Là passent les vaisseaux et se meuvent les +monstres que tu as créés, ô Dieu, pour qu'ils s'y jouassent +librement.» L'ensemencement des champs, la culture de la vigne, qui +réjouit le coeur de l'homme, celle de l'olivier, y ont aussi trouvé +place. Les corps célestes complètent ce tableau de la nature. «Le +Seigneur a créé la lune pour mesurer le temps, et le soleil connaît le +terme de sa course. Il fait nuit, les animaux se répandent sur la +terre, les lionceaux rugissent après leur proie et demandent leur +nourriture à Dieu. Le soleil paraît, ils se rassemblent et se +réfugient dans leurs cavernes, tandis que l'homme se rend à son +travail et fait sa journée jusqu'au soir.» On est surpris, dans un +poëme lyrique aussi court, de voir le monde entier, la terre et le +ciel, peints en quelques traits. À la vie confuse des éléments est +opposée l'existence calme et laborieuse de l'homme, depuis le lever du +soleil jusqu'au moment où le soir met fin à ses travaux. Ce contraste, +ces vues générales sur l'action réciproque des phénomènes, ce retour à +la puissance invisible et présente qui peut rajeunir la terre ou la +réduire en poudre, tout est empreint d'un caractère sublime plus +propre, il faut le dire, à étonner qu'à émouvoir. + +«De semblables aperçus sur le monde sont souvent exposés dans les +psaumes, mais nulle part d'une manière plus complète que dans le +trente-septième chapitre du livre de Job, assurément fort ancien, bien +qu'il ne remonte pas au-delà de Moïse. On sent que les accidents +météorologiques qui se produisent dans la région des nuages, les +vapeurs qui se condensent ou se dissipent, suivant la direction des +vents, les jeux bizarres de la lumière, la formation de la grêle et du +tonnerre, avaient été observés avant d'être décrits. Plusieurs +questions aussi sont posées, que la physique moderne peut ramener sans +doute à des formules plus scientifiques, mais pour lesquelles elle n'a +pas trouvé encore de solution satisfaisante. On tient généralement le +livre de Job pour l'oeuvre la plus achevée de la poésie hébraïque. Il +y a autant de charme pittoresque dans la peinture de chaque phénomène +que d'art dans la composition didactique de l'ensemble. Chez tous les +peuples qui possèdent une traduction du livre de Job, ces tableaux de +la nature orientale ont produit une impression profonde. «Le Seigneur +marche sur les sommets de la mer, sur le dos des vagues soulevées par +la tempête.--L'aurore embrasse les contours de la terre et façonne +diversement les nuages, comme la main de l'homme pétrit l'argile +docile.» On trouve aussi décrites dans le livre de Job les moeurs des +animaux, de l'âne sauvage et du cheval, du buffle, de l'hippopotame et +du crocodile, de l'aigle et de l'autruche. Nous y voyons «l'air pur, +quand viennent à souffler les vents dévorants du Sud, étendu comme un +miroir poli sur les déserts altérés.» Là où la nature est plus avare +de ses dons, elle aiguise les sens de l'homme, afin qu'attentif à tous +les symptômes qui se manifestent dans l'atmosphère et dans la région +des nuages, il puisse, au milieu de la solitude des déserts ou sur +l'immensité de l'Océan, prévoir toutes les révolutions qui se +préparent. C'est surtout dans la partie aride et montagneuse de la +Palestine que le climat est de nature à provoquer ces observations. La +variété ne manque pas non plus à la poésie des Hébreux. Tandis que, +depuis Josué jusqu'à Samuel, elle respire l'ardeur des combats, le +petit livre de Ruth la glaneuse offre un tableau de la simplicité la +plus naïve et d'un charme inexprimable. Goethe, à l'époque de son +enthousiasme pour l'Orient, l'appelait le poëme le plus délicieux que +nous eût transmis la muse de l'épopée et de l'idylle.» + + +XVIII + +Dans des temps plus rapprochés de nous, les premiers monuments de la +littérature des Arabes conservent encore un reflet affaibli de cette +grande manière de contempler la nature, qui fut, à une époque si +reculée, un trait distinctif de la race sémitique. Je rappellerai à ce +sujet la description pittoresque de la vie des Bédouins au désert par +le grammairien Asmai, qui a rattaché ce tableau au nom célèbre +d'Antar, et l'a réuni dans un grand ouvrage avec d'autres légendes +chevaleresques antérieures au mahométisme. Le héros de cette nouvelle +romantique est le même Antar, de la tribu d'Abs, fils du favori +Scheddad et d'une esclave noire, dont les vers sont au nombre des +poëmes couronnés, suspendus dans la Kaaba (Moallakât). Le savant +traducteur anglais, M. Terrick Hamilton, a déjà appelé l'attention sur +les accents bibliques qui résonnent comme un écho dans les vers +d'Antar. Asmai fait voyager le fils du désert à Constantinople; c'est +pour lui une occasion d'opposer d'une manière pittoresque la +civilisation grecque et la rudesse de la vie nomade. Que d'ailleurs, +dans les plus anciennes poésies des Arabes, la description du sol +n'ait tenu que peu de place, il n'y a pas là de quoi s'étonner, si +l'on songe, ainsi que l'a remarqué un orientaliste très-versé dans +cette littérature, M. Freitag, de Bonn, que l'objet principal des +poëtes arabes est le récit des faits d'armes, l'éloge de l'hospitalité +et la fidélité dans l'amour. On peut citer en outre chez les Anglais +Milton, dans sa description d'Éden; chez les Français, Rousseau, +Buffon, Bernardin de Saint-Pierre; enfin Chateaubriand, que M. de +Humboldt appelle son ami. M. de Humboldt est, comme moi, fanatique de +_Paul et Virginie_. + +Voici comment il en parle: + +«Puisque nous sommes revenu aux prosateurs, nous nous arrêterons avec +plaisir sur la création qui a valu à Bernardin de Saint-Pierre la +meilleure partie de sa gloire. Le livre de _Paul et Virginie_, dont on +aurait peine à trouver le pendant dans une autre littérature, est +simplement le tableau d'une île située dans la mer des tropiques, où, +tantôt à couvert sous un ciel clément, tantôt menacées par la lutte +des éléments en fureur, deux figures gracieuses se détachent du milieu +des plantes qui couvrent le sol de la forêt, comme d'un riche tapis de +fleurs. Dans ce livre, ainsi que dans la _Chaumière indienne_, et même +dans les _Études de la nature_, déparées malheureusement par des +théories aventureuses et par de graves erreurs de physique, l'aspect +de la mer, les nuages qui s'amoncellent, le vent qui murmure à travers +les buissons de bambous, les hauts palmiers qui courbent leurs têtes, +sont décrits avec une vérité inimitable. _Paul et Virginie_ m'a +accompagné dans les contrées dont s'inspira Bernardin de Saint-Pierre; +je l'ai relu pendant bien des années avec mon compagnon et mon ami M. +Bonpland. Que l'on veuille bien me pardonner ce rappel d'impressions +toutes personnelles. Là, tandis que le ciel du Midi brillait de son +pur éclat, ou que par un temps de pluie, sur les rives de l'Orénoque, +la foudre en grondant illuminait la forêt, nous avons été pénétrés +tous deux de l'admirable vérité avec laquelle se trouve représentée, +en si peu de pages, la puissante nature des tropiques, dans tous ses +traits originaux. Le même soin des détails, sans que l'impression de +l'ensemble en soit jamais troublée, sans que jamais la libre +imagination du poëte se lasse d'animer la matière qu'il met en oeuvre, +caractérise l'auteur d'_Atala_, de _René_, des _Martyrs_ et des +Voyages en Grèce et en Palestine. Dans ces créations, sont rassemblés +et reproduits avec d'admirables couleurs tous les contrastes que le +paysage peut offrir sous les latitudes les plus opposées.» + + LAMARTINE. + +(_La suite au prochain Entretien._) + + + + +CXIVe ENTRETIEN. + +LA SCIENCE OU LE COSMOS, + +PAR M. DE HUMBOLDT. + +(TROISIÈME PARTIE.) + + +I + +Humboldt passe à la peinture et au dessin. Platon dit quelque part aux +Grecs: «La terre est petite.» + +«Platon laisse voir un sentiment profond de la grandeur du monde, +lorsqu'il indique en ces termes, dans le _Phédon_, les bornes étroites +de la mer Méditerranée. Nous tous qui remplissons l'espace compris +entre le Phase et les colonnes d'Hercule, nous ne possédons qu'une +petite partie de la terre, groupés autour de la mer Méditerranée comme +des fourmis ou des grenouilles autour d'un marais.» + +De là sont parties cependant toutes les expéditions navales qui ont +agrandi l'idée du monde. + +Les Égyptiens complètent l'idée nouvelle de la grandeur de la terre, +en naviguant par le golfe Arabique jusqu'au Gange, et chez les Scythes +par le Bosphore de Thrace. L'expédition d'Alexandre fond les races, +les idées des deux mondes: la terre est connue. Les livres d'Aristote +sur les animaux sont contemporains de l'expédition d'Alexandre, son +élève. + +Les Ptolémées, en Égypte, développent la nature; les Romains, en +soumettant le monde occidental, préparent à Pline les moyens de le +décrire. Sa description est savante et réellement universelle: c'est +le Cosmos latin. Le christianisme fait découvrir l'_unité_ du genre +humain. + + +II + +Les Arabes apparaissent enfin comme des précurseurs de la race +chinoise; ils répandent, sous les califes, l'unité de Dieu, la +médecine, les mathématiques, le commerce, la géographie, la chimie, +l'algèbre, et disparaissent après avoir annoncé ces grandes +découvertes. Ils fondent Bagdad, capitale du monde oriental civilisé. +L'Espagne, le Portugal, les Anglais, complètent la géographie par la +découverte de l'Amérique et des Indes orientales. + +«La période de découvertes dans les espaces terrestres, l'ouverture +soudaine d'un continent inconnu, n'ont pas ajouté seulement à la +connaissance du globe; elles ont agrandi l'horizon du monde, ou, pour +m'exprimer avec plus de précision, elles ont élargi les espaces +visibles de la voûte céleste. Puisque l'homme, en traversant des +latitudes différentes, voit changer en même temps la terre et les +astres, suivant la belle expression du poëte élégiaque Garcilaso de la +Vega, les voyageurs devaient, en pénétrant vers l'équateur, le long +des deux côtes de l'Afrique et jusque par-delà la pointe méridionale +du Nouveau Monde, contempler avec admiration le magnifique spectacle +des constellations méridionales. Il leur était permis de l'observer +plus à l'aise et plus fréquemment que cela n'était possible au temps +d'Hiram ou des Ptolémées, sous la domination romaine et sous celle des +Arabes, quand on était borné à la mer Rouge ou à l'océan Indien, +c'est-à-dire à l'espace compris entre le détroit de Bab-el-Mandeb et +la presqu'île occidentale de l'Inde. Au commencement du XVIe siècle, +Amerigo Vespucci dans ses lettres, Vicente Yañez Pinzon, Pigafetta, +compagnon de Magellan et d'Elcano, ont décrit les premiers, et sous +les couleurs les plus vives, comme l'avait fait Andrea Corsali lors de +son voyage à Cochin dans les Indes orientales, l'aspect du ciel du +Midi, au-delà des pieds du Centaure et de la brillante constellation +du Navire Argo. Amerigo, littérairement plus instruit, mais aussi +moins véridique que les autres, célèbre, non sans grâce, la lumière +éclatante, la disposition pittoresque et l'aspect étrange des étoiles +qui se meuvent autour du pôle Sud, lui-même dégarni d'étoiles. Il +affirme, dans sa lettre à Pierre-François de Médicis, que, dans son +troisième voyage, il s'est soigneusement occupé des constellations +méridionales, qu'il a mesuré la distance des principales d'entre elles +au pôle et qu'il en a reproduit la disposition. Les détails dans +lesquels il entre à ce sujet font peu regretter la perte de ces +mesures.» + + +III + +«Les taches énigmatiques, vulgairement connues sous le nom de _sacs de +charbon_ (coalbags, kohlensäcke), paraissent avoir été décrites pour +la première fois par Anghiera, en 1510. Elles avaient été déjà +remarquées par les compagnons de Vicente Yañez Pinzon, pendant +l'expédition qui partit de Palos et prit possession du cap +Saint-Augustin, dans le royaume du Brésil. Le Canopo fosco (Canopus +niger) d'Amerigo Vespucci est vraisemblablement aussi un de ces +coalbags. L'ingénieux Acosta les compare avec la partie obscure du +disque de la lune, dans les éclipses partielles, et semble les +attribuer à l'absence des étoiles et au vide qu'elles laissent dans la +voûte du ciel. Rigaud a montré que ces taches, dont Acosta dit +nettement qu'elles sont visibles au Pérou et non en Europe, et +qu'elles se meuvent, comme des étoiles, autour du pôle Sud, ont été +prises par un célèbre astronome pour la première ébauche des taches du +soleil. La découverte des deux _nuées Magellaniques_ a été faussement +attribuée à Pigafetta. Je trouve qu'Anghiera, se fondant sur les +observations de navigateurs portugais, avait déjà fait mention de ces +nuages, huit ans avant l'achèvement du voyage de circumnavigation +accompli par Magellan. Il compare leur doux éclat à celui de la Voie +lactée. Il est vraisemblable au reste que le Grand Nuage (_Nubecula +major_) n'avait pas échappé à l'observation pénétrante des Arabes; +c'est très-probablement le Boeuf blanc, _el Bakar_, visible dans la +partie méridionale de leur ciel, c'est-à-dire la _Tache blanche_ dont +l'astronome Abdourrahman Sofi dit qu'on ne peut l'apercevoir à Bagdad +ni dans le nord de l'Arabie, mais bien à Tehama et dans le parallèle +du détroit de Bal-el-Mandeb. Les Grecs et les Romains ont parcouru la +même route sous les Lagides et plus tard; ils n'ont rien remarqué, ou +du moins il n'est resté dans les ouvrages conservés jusqu'à nous +aucune trace de ce nuage lumineux qui pourtant, placé entre le 11e et +le 12e degré de latitude nord, s'élevait, au temps de Ptolémée, à 3 +degrés, et en l'an 1000, du temps d'Abdourrahman, à plus de 4 degrés +au-dessus de l'horizon. Aujourd'hui la hauteur méridienne de la +_Nubecula major_, prise au milieu, peut avoir 5 degrés près d'Aden. Si +d'ordinaire les navigateurs ne commencent à apercevoir clairement les +nuages magellaniques que sous des latitudes très-rapprochées du Midi, +sous l'équateur ou même plus loin vers le Sud, cela s'explique par +l'état de l'atmosphère et par les vapeurs qui réfléchissent une +lumière blanche à l'horizon. Dans l'Arabie méridionale, en pénétrant à +l'intérieur des terres, l'azur profond de la voûte céleste et la +grande sécheresse de l'air doivent aider à reconnaître les nuages +magellaniques. La facilité avec laquelle, sous les tropiques et sous +les latitudes très-méridionales, on peut, dans les beaux jours, suivre +distinctement le mouvement des comètes, est un argument en faveur de +cette conjecture.» + + +IV + +«L'agroupement en constellations nouvelles des étoiles situées près du +pôle antarctique appartient au XVIIe siècle. Le résultat des +observations faites, avec des instruments imparfaits, par les +navigateurs hollandais Petrus Theodori de Emden et Frédéric Houtmann, +qui vécut de 1596 à 1599, à Java et à Sumatra, prisonnier du roi de +Bantam et d'Atschin, a été consigné dans les cartes célestes de +Hondius Bleaw (Jansonius Cæsius) et de Bayer. + +«La zone du ciel, située entre 50° et 80° de latitude Sud, où se +pressent en si grand nombre les nébuleuses et les groupes étoiles, +emprunte à la distribution inégale des masses lumineuses un caractère +particulier, un aspect qu'on peut dire pittoresque, un charme infini +dû à l'agroupement des étoiles de première et de seconde grandeur, et +à leur séparation par des régions qui, à l'oeil nu, semblent désertes +et sans lumière. Ces contrastes singuliers, l'éclat plus vif dont +brille la Voie lactée dans plusieurs points de son développement, les +nuées lumineuses et arrondies de Magellan qui décrivent isolément leur +orbite, enfin ces taches sombres, dont la plus grande est si voisine +d'une belle constellation, augmentent la variété du tableau de la +nature et enchaînent l'attention des observateurs émus aux régions +extrêmes qui bornent l'hémisphère méridional de la voûte céleste. +Depuis le commencement du XVIe siècle, l'une de ces régions, par des +circonstances particulières dont quelques-unes tiennent à des +croyances religieuses, a pris de l'importance aux yeux des navigateurs +chrétiens qui parcourent les mers situées sous les tropiques ou +au-delà des tropiques, et des missionnaires qui prêchent le +christianisme dans les deux presqu'îles de l'Inde; c'est la région de +la _Croix du Sud_. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Par suite de la rétrogradation des points equinoxiaux, l'aspect du +ciel étoile change sur chaque point de la terre. L'ancienne race +humaine a pu voir se lever dans les hautes régions du Nord les +magnifiques constellations du Midi, qui, longtemps invisibles, +reviendront après des milliers d'années.» + + +V + +L'ère des mathématiciens succéda à l'ère des découvertes +géographiques et à la découverte des télescopes: Kepler, Bacon, +Galilée, Tycho-Brahé, Descartes, Newton, Leibnitz, surgirent. + +Copernic, le révélateur du vrai système de l'univers, proclame +hardiment le rôle central du soleil en face des préjugés bibliques et +théologiques, et sous l'autorité morale du pape lui-même. + +«L'homme que l'on peut appeler le fondateur du nouveau système du +monde, car à lui appartiennent incontestablement les parties +essentielles de ce système et les traits les plus grandioses du +tableau de l'univers, commande moins encore peut-être l'admiration par +sa science que par son courage et sa confiance. Il méritait bien +l'éloge que lui décerne Kepler, quand, dans son introduction aux +_Tables Rudolphines_, il l'appelle un libre esprit, «_vir fuit maximo +ingenio, et, quod in hoc exercitio_ (c'est-à-dire dans la lutte contre +les préjugés) _magni momenti est, animo liber_.» Lorsque Copernic, +dans sa dédicace au pape, raconte l'histoire de son ouvrage, il +n'hésite pas à traiter de conte absurde la croyance à l'immobilité et +à la position centrale de la terre, croyance répandue généralement +chez les théologiens eux-mêmes. Il attaque sans crainte la stupidité +de ceux qui s'attachent à des opinions aussi fausses. Il dit que «si +jamais d'insignifiants bavards, étrangers à toute connaissance +mathématique, avaient la prétention de porter un jugement sur son +ouvrage, en torturant à dessein quelque passage des saintes Écritures +(_propter aliquem locum Scripturæ male ad suum propositum detortum_), +il méprisera ces vaines attaques. Tout le monde sait, ajoute-t-il, que +le célèbre Lactance, qu'on ne peut prendre à la vérité pour un +mathématicien, a disserté d'une manière puérile sur la forme de la +terre, et s'est raillé de ceux qui la regardaient comme un sphéroïde; +mais, lorsqu'on traite des sujets mathématiques, c'est pour les +mathématiciens qu'il faut écrire. Afin de prouver que, quant à lui, +profondément pénétré de la justesse de ses résultats, il ne redoute +aucun jugement, du coin de terre où il est relégué, il en appelle au +chef de l'Église et lui demande protection contre les injures des +calomniateurs. Il le fait avec d'autant plus de confiance que +l'Église elle-même peut tirer avantage de ses recherches sur la durée +de l'année et sur les mouvements de la lune.» L'astrologie et la +réforme du calendrier furent longtemps seules à protéger l'astronomie +auprès des puissances temporelles et spirituelles, de même que la +chimie et la botanique furent, dans le principe, entièrement au +service de la pharmacologie. + +«Le libre et mâle langage de Copernic, témoignage d'une conviction +profonde, contredit assez cette vieille assertion, qu'il aurait donné +le système auquel est attaché son nom immortel, comme une hypothèse +propre à faciliter les calculs de l'astronomie mathématique, mais qui +pouvait bien être sans fondement. «Par aucune autre combinaison, +s'écrie-t-il avec enthousiasme, je n'ai pu trouver une symétrie aussi +admirable dans les diverses parties du grand tout, une union aussi +harmonieuse entre les mouvements des corps célestes, qu'en plaçant le +flambeau du monde (_lucernam mundi_), ce soleil qui gouverne toute la +famille des astres dans leurs évolutions circulaires (_circumagentem +gubernans astrorum familiam_), sur un trône royal, au milieu du temple +de la nature.» L'idée de la gravitation universelle ou de +l'attraction (_appetentia quædam naturalis partibus indita_) qu'exerce +le soleil, comme centre du monde (_centrum mundi_), paraît aussi +s'être présentée à l'esprit de ce grand homme, par induction des +effets de la pesanteur dans les corps sphériques. C'est ce que prouve +un passage remarquable du traité _de Revolutionibus_, au chapitre 9 du +livre premier.» + + +VI + +Cependant le télescope découvert par le _hasard_ en Hollande, en 1608, +opérait ses miracles de grossissement et de rapprochement. Galilée +s'en servait déjà à Venise; Kepler constate que toutes les étoiles +sont autant de soleils entourés, comme le nôtre, de leurs planètes. + +Ici finit le second volume, qui ne mérite le nom de _Cosmos_ qu'à la +fin, quand l'auteur se relève de la misérable contemplation littéraire +des écrivains les plus modernes sur la vague nature à sa pensée +astronomique, dont la grandeur grandit tout et le contemplateur +lui-même. + +Le troisième volume recommence encore l'astronomie. + +Il rencontre par accident le Dieu créateur du monde dans une phrase +d'Anaxagore de Clazomène. «Ce philosophe astronome s'élève de +l'hypothèse des forces motrices de la nature à l'idée d'un grand +esprit moteur et régulateur de tout esprit de matière.» Mais, un peu +plus tard, lorsque la physiologie ionienne eut pris un nouveau +développement, Anaxagore de Clazomène s'éleva de l'hypothèse des +forces purement motrices à l'idée d'un esprit distinct de toute espèce +de matière, mais intimement mêlé à toutes les molécules homogènes. +«L'intelligence ([Grec: nous]) gouverne le développement incessant de +l'univers; elle est la cause première de tout mouvement et par +conséquent le principe de tous les phénomènes physiques. Anaxagore +explique le mouvement apparent de la sphère céleste, dirigée de l'Est +à l'Ouest, par l'hypothèse d'un mouvement de révolution général dont +l'interruption, comme on l'a vu plus haut, produit la chute des +pierres météoriques. Cette hypothèse est le point de départ de la +théorie des tourbillons qui, après plus de deux mille ans, a pris, par +les travaux de Descartes, de Huyghens et de Hooke, une si grande place +entre les systèmes du monde. L'esprit ordonnateur qui, selon +Anaxagore, gouverne l'univers, était-il la Divinité elle-même, ou +n'était-ce qu'une conception panthéistique, un principe spirituel qui +soufflait la vie à toute la nature? C'est là une question étrangère à +cet ouvrage.» + +Peut-on plus clairement proscrire la seule idée raisonnable? Reléguer +l'auteur de son âme et, pour éviter de nier Dieu, l'écarter de +l'univers? N'est-ce pas le mot de Laplace ou d'Arago: «Je n'ai +rencontré Dieu nulle part, et cette hypothèse ne m'a été nulle part +nécessaire.» Illustres éblouis qui ne le rencontrez nulle part que +parce qu'il est partout!... + + +VII + +John Herschel, à l'aide de son télescope, arrive à cette assertion: +«C'est que les étoiles soi-disant fixes, de la Voie lactée, visibles +seulement dans son télescope de six mètres, sont situées à une +distance telle de nous que, si ces étoiles étaient des astres +nouvellement formés, il faudrait deux mille ans pour que leur premier +rayon de lumière arrivât jusqu'à la terre!...» Quelle idée de distance +et d'étendue!... Et de quoi cette étendue incommensurable est-elle +remplie? par l'éther. Et sur quoi flottent ces mondes innombrables? +sur l'éther. Et qu'y a-t-il au delà? l'_éther_ et d'autres mondes!... + +«La lumière des astres est variable. Sir John Herschel a tenté, à +l'exemple de Wollaston, de déterminer le rapport qui existe entre +l'intensité de lumière d'une étoile et celle du Soleil. Il a pris la +Lune pour point de comparaison intermédiaire, et en a comparé l'éclat +à celui de l'étoile double [Grec: alpha] du Centaure, une des plus +brillantes (la 3e) de tout le ciel. Ainsi fut accompli, pour la +seconde fois, le souhait que John Michell formait dès 1787. Par la +moyenne de 11 mesures, instituées à l'aide d'un appareil prismatique, +sir John Herschel trouva que la pleine Lune est 27,408 fois plus +brillante que [Grec: alpha] du Centaure. Or, d'après Wollaston, le +Soleil est 801,072 fois plus brillant que la pleine Lune. Ainsi la +lumière que le Soleil nous envoie est à celle que nous recevons de +[Grec: alpha] du Centaure dans le rapport de 22,000 millions à 1. En +tenant compte de la distance, d'après la parallaxe adoptée pour cette +étoile, il résulte des données précédentes que l'éclat absolu de +[Grec: alpha] du Centaure est double de celui du Soleil (dans le +rapport de 23 à 10). Wollaston a trouvé que la lumière de Sirius est, +pour nous, 20,000 millions de fois plus faible que celle du Soleil: +son éclat réel, absolu, serait donc 63 fois plus grand que celui du +Soleil, si, comme on le croit, la parallaxe de Sirius doit être +réduite à 0",230. Nous sommes conduits ainsi à ranger notre Soleil +parmi les étoiles d'un médiocre éclat.» + +Ces étoiles se renouvellent comme de lentes éclosions du ciel: les +unes vieillies, les autres rajeunies. + +«Avant de passer aux considérations générales, il nous paraît bon de +nous arrêter, un moment, à un cas particulier, et d'étudier, dans les +écrits d'un témoin oculaire, la vive impression que peut causer +l'aspect inattendu d'un phénomène de ce genre.» + + +VIII + +«Lorsque je quittai l'Allemagne pour retourner dans les îles danoises, +dit Tycho Brahé, je m'arrêtai (_ut aulicæ vitæ fastidium lenirem_) +dans l'ancien cloître admirablement situé d'Herritzwald, appartenant à +mon oncle Sténon Bille, et j'y pris l'habitude de rester dans mon +laboratoire de chimie jusqu'à la nuit tombante. + +«Un soir que je considérais, comme à l'ordinaire, la voûte céleste +dont l'aspect m'est si familier, je vis avec un étonnement indicible, +près du zénith, dans Cassiopée, une étoile radieuse d'une grandeur +extraordinaire. Frappé de surprise, je ne savais si j'en devais croire +mes yeux. Pour me convaincre qu'il n'y avait point d'illusion, et pour +recueillir le témoignage d'autres personnes, je fis sortir les +ouvriers occupés dans mon laboratoire, et je leur demandai, ainsi qu'à +tous les passants, s'ils voyaient, comme moi, l'étoile qui venait +d'apparaître tout à coup. J'appris plus tard qu'en Allemagne des +voituriers et d'autres gens avaient prévenu les astronomes du peuple +d'une grande apparition dans le ciel, ce qui a fourni l'occasion de +renouveler les railleries accoutumées contre les hommes de science +(comme pour les comètes dont la venue n'avait pas été prédite). + +«L'étoile nouvelle, continue Tycho, était pourvue de queue; aucune +nébulosité ne l'entourait; elle ressemblait de tout point aux autres +étoiles; seulement elle scintillait encore plus que les étoiles de +première grandeur. Son éclat surpassait celui de Sirius, de la Lyre et +de Jupiter. On ne pouvait le comparer qu'à celui de Vénus, quand elle +est le plus près possible de la Terre (alors un quart seulement de sa +surface est éclairé pour nous). Des personnes pourvues d'une bonne vue +pouvaient distinguer cette étoile pendant le jour, même en plein midi, +quand le ciel était pur. La nuit, par un ciel couvert, lorsque toutes +les autres étoiles étaient voilées, l'étoile nouvelle est restée +plusieurs fois visible à travers des nuages assez épais. + +«Les distances de cette étoile à d'autres étoiles de Cassiopée, que je +mesurai l'année suivante avec le plus grand soin, m'ont convaincu de +sa complète immobilité. À partir du mois de décembre 1572, son éclat +commença à diminuer, etc., etc.» + +D'autres, selon M. de Laplace lui-même, sont des astres non détruits, +mais éteints, qui gardent leur place dans le ciel et éclipsent les +autres. Les étoiles, par leur changement de place relativement à la +Terre, servent à motiver les pas que notre système planétaire lui-même +fait en s'avançant dans l'espace absolu. On peut _conjecturer_, sans +le savoir, que tous ces mouvements des cieux étoilés sont gouvernés de +plus loin par un grand astre universel, dont notre propre soleil +dépend. + +D'immenses énumérations et considérations sur les volcans du globe, +sortes d'embouchures de ses veines de feu, remplissent ce quatrième +volume. Elles ne renferment ni faits ni aperçus nouveaux. Aristote en +savait autant au temps d'Alexandre. + +Voilà ce procès-verbal de l'univers connu en 1860; ce tableau +immobilier et mobilier des mondes, ce domaine de la pensée humaine. + +Ajoutez-y le phénomène de la vie, qui n'est, selon M. de Humboldt, +qu'une combinaison d'hydrogène et d'oxygène, que la _nature_ rallume +et éteint comme une lampe, et qui produit la respiration et la pensée, +et tout est dit. + +Voilà le Cosmos de M. de Humboldt. + + +IX + +J'avoue qu'en commençant à étudier cette savante apocalypse, je +m'attendais à autre chose. + +C'est le _caput mortuum_ de la matière. + +J'oserais poser à ce philosophe une série de questions _cosmiques_ +dont ces quatre énormes volumes ne seraient que le premier chapitre. + +En les lisant qu'ai-je appris? tout, excepté ce qui intéresse l'homme, +la nature et Dieu. + +Il y a quatre mille ans que les premiers philosophes indous, +égyptiens, grecs, en savaient davantage. + +Où est donc le progrès? + +Évidemment inverse! + +Triste résultat de cette philosophie naturelle. + +Les mots sont changés.--Oui. + +Mais la cause du _Cosmos_, mais le mot des mots a disparu. + +Cette philosophie matérialiste a perdu sa lanterne, et cette ignorance +savante a épaissi les ténèbres au lieu de les dissiper. + +La main de feu qui écrivait le MANE THECEL PHARES sur son oeuvre a +disparu. + +Le _Cosmos_ est devenu muet. + +La plus élémentaire des notions, celle qui remonte et qui descend sans +cesse de l'effet à la cause et de la cause à l'effet, s'est voilée. + +C'était bien la peine de vivre quatre-vingt-treize ans! + +Un enfant de trois ans, qui sait balbutier le nom de l'Infini et de +l'Éternel, en sait un million de fois plus. + +Le hasard a découvert la boussole. + +Le hasard a découvert le télescope qui a découvert les astres. + +Le hasard a découvert l'électricité. + +Le hasard a découvert le magnétisme. + +Le hasard et la matière ont découvert à Newton la gravitation. + +Le hasard a découvert à Montgolfier la navigation aérienne. + +La science proprement dite n'a découvert que des mots pour nommer ces +phénomènes, et des chiffres pour les calculer. Qu'est-ce donc que la +science purement matérielle? + +La NOMENCLATURE de l'univers! + +Il nous faut la logique des mondes. + +Voyons. + + +X + +Quant à moi,--si j'avais, non pas le génie des découvertes que M. de +Humboldt n'avait évidemment pas reçu du ciel, mais l'aptitude patiente +et infatigable aux études physiques que cet homme, remarquable par sa +volonté, a manifestée pendant quatre-vingt-douze ans d'existence; + +Et si je possédais, comme lui, la notion exacte et complète de tous +les phénomènes dont l'univers est composé, de manière à me faire à +moi-même et à reproduire pour les autres le tableau de l'universelle +création, je commencerais par une humble invocation à genoux à +l'auteur caché de ce _Cosmos_ à travers lequel il me permet, sinon de +l'entrevoir, du moins de le conclure; et une belle nuit d'été, soit +sur les vagues illuminées de l'Océan qui me porte aux extrémités de +l'univers, soit sur un sommet neigeux du Chimboraço, soit sur un +rocher culminant des Alpes, je tomberais à ses pieds; je laisserais sa +grandeur, sa puissance, sa bonté, me pénétrer, m'échauffer, +m'embraser, comme le charbon de feu qui ouvrit les lèvres du prophète, +et je lui dirais en face de ses soleils, de ses étoiles, de ses +nébuleuses et de ses comètes: + +«Toi qui es! toi dont j'ignore le nom, parce qu'aucun être et aucun +Cosmos n'est assez vaste pour contenir l'image ou le son du nom de son +auteur; infini! incréé! innommé! source et abîme de tout! océan sans +rivage et sans fond, qui, dans ton flux et reflux éternel, laisse +écouler, sans jamais t'épuiser, ces myriades de mondes grands ou +petits les uns vis-à-vis des autres, mais qui, par rapport à toi, sont +tous également grands,--depuis le soleil qui arpente d'un pas +l'incommensurable étendue, jusqu'aux animalcules impalpables dont +l'univers est composé, qu'on ne distingue qu'au télescope, et dont les +corps organisés et couchés par la mort dans leur sépulcre commun ne +formeraient pas l'ongle du doigt d'un enfant avec deux cent millions +de leurs cadavres en poussière! + +«Je me sens saisi devant tes oeuvres, non-seulement de ce +tressaillement sacré qui m'écrase d'enthousiasme devant tes immensités +et tes perfections réunies, mais encore de la passion de te rendre +gloire dans tes ouvrages, comme un insecte qui, ayant vu la trace du +pied d'un géant imprimée sur le sable, s'arrête épouvanté +d'admiration, la mesure, l'adore et la baise, comme une mesure de la +grandeur de l'Être inconnu,--avant de la décrire pour lui et pour les +autres. + +«De même que l'homme a besoin d'exprimer ce qu'il sent pour le bien +comprendre et pour se rendre compte de ses impressions, en les +communiquant à ses semblables, de même mon âme, recueillie en +soi-même, sent un foyer croissant de contemplation intérieure qui +l'échauffe, l'embrase, l'incendie, et cherche à se répandre au +dehors. Je cherche des noms pour te nommer, des formes pour +t'incarner, des limites pour te contenir, des couleurs pour te +peindre, et, n'en trouvant point que tu ne dépasses, je me tais, je me +confonds, je reste ébloui et muet de ton incorporéité! puis, poussé de +nouveau par l'instinct de l'infini qui est en moi, je me relève et je +célèbre en balbutiant les miracles de ta nature. Je sais que je ne dis +que des à peu près, des probabilités, des contre-sens, des ombres; +mais tu me pardonneras comme le père pardonne au murmure confus du +nouveau-né qui cherche à prononcer son nom! Sa nature est de +l'ignorer, son instinct est de le découvrir toujours!» + + +XI + +Enfin, cet être infini et mystérieux dans ses desseins me prête de +siècle en siècle des lueurs pour m'approcher de lui par des +spectacles rapprochés et plus sublimes; je finis non par comprendre, +car l'étincelle ne peut comprendre l'étoile, mais par conjecturer je +ne sais quoi d'immense, de parfait, d'accompli, qui me contient moi et +les univers, et qui, sous le nom de divinité ou de Providence, m'a +donné, tout insecte invisible que je suis, la même place, le même +rang, la même part d'importance, d'attention et d'amour qu'à ses +soleils. + +Convaincu de cette foi évidente, je me rassure en sa présence, et je +me dis: «Mon Créateur est là-haut!»--Allons à lui par la +contemplation, et rendons-nous compte de son oeuvre complète, afin de +l'adorer plus complétement dans son oeuvre, qu'il me permet +d'entrevoir, jusqu'au moment où des instruments intellectuels plus +parfaits me rapprocheront encore davantage, et où la science fera +tomber les voiles qui me dérobent la perfection et l'immensité de +l'infini. + + +XII + +Voici donc comment mon intelligence se poserait la question de +l'univers, et comment mon humilité ignorante et sublime s'efforcerait +de la résoudre. + +Je commencerais par le mot de Descartes: + +«JE PENSE, DONC JE SUIS.» + +Et qui suis-je? un être sorti d'un autre être, qui lui-même était +sorti d'un autre, et ainsi de suite jusqu'à l'origine de cette espèce +d'êtres appelés hommes.--Mais le premier de cette famille humaine, +l'ancêtre de l'univers, vivant, pensant, aimant, qui lui avait donné +la vie? Évidemment une vie supérieure, un ancêtre au-dessus de tous +les ancêtres, un créateur au lieu d'un père. + +Qui est-il? Où est-il? Il a agi, et il s'est caché dans +l'éblouissement de sa toute-puissance, dans le mystère, cette ombre +de Dieu! + +Il m'a donné une seule évidence pour me parler dans ces ténèbres: LA +LIAISON DE L'EFFET A LA CAUSE. JE SENS QUE JE SUIS, DONC IL EST! + +Je ne savais pas en naissant que je devais mourir; l'expérience me l'a +enseigné. + +Je vis entre la naissance et la mort, mes deux lois. Deux mystères +aussi. L'un, le mystère du passé; l'autre, le mystère de l'avenir. + +Ma seule science est d'avouer mon ignorance, et de dire: «J'ignore et +je me soumets.» + +Nul ici-bas n'en sait plus que moi sur l'effet _homme_ et la cause +_Dieu_. + +Seulement je puis penser, et je dois penser, puisque la pensée est la +vie morale produite en moi par la vie matérielle. + +Pensons donc!--Les éléments de mes pensées sont mes sens, entr'ouverts +au spectacle de moi-même et du monde. + +Mais ma vie ne se compose pas seulement de pensées comme celle d'un +pur esprit qui n'a d'autre objet que la contemplation. Elle est +diversifiée, agitée, charmée, ennuyée par une foule d'autres +_passions_, parmi lesquelles l'amour est la plus impérieuse et la plus +brûlante, l'amour qui est le premier et le dernier mot de la nature, +l'amour, image terrestre de ce suprême amour qui aspire à créer, qui +jouit de créer, et qui sans savoir ce qu'il veut éprouve, en créant, +quelque chose d'analogue au plaisir que la création divine donne à +celui qui crée,--l'attrait divin, le plaisir de Dieu en créant l'homme +et les mondes;--attrait tel que l'homme y sacrifierait mille fois sa +courte vie. + +Mille autres besoins de mes sens et de mon âme se partagent mon +existence; puis je meurs, c'est-à-dire que cette existence cesse +ici-bas, que mon âme, mon souffle, mon principe d'être, s'évanouit +dans la _douleur_, la douleur mortelle, preuve que l'immortalité est +mon premier besoin, et que je vais chercher ma vie nouvelle et +supérieure, avec des conditions parfaites ou meilleures, avec ceux ou +celles que je quitte en pleurant et regrette dans ce monde. + + +XIII + +Mais, avant de mourir, le besoin de penser et de conclure me travaille +incessamment. + +Le premier objet de cette pensée, partout, chez tous les peuples plus +ou moins policés, c'est l'auteur du monde. L'objet de cette pensée est +infini; aussi occupe-t-il infiniment cette pensée, infinie elle-même +dans son objet. Elle s'y enchaîne comme l'effet à la cause, sans repos +jusqu'à ce qu'elle ait trouvé sa paix dans sa foi: EXISTENCE de son +âme. Elle scrute la nature sous sa double forme matérielle et morale. +Elle invoque, elle supplie, elle se consume de désir, elle brûle de +volonté, puis elle se dit pour dernier mot: MYSTÈRE! Et elle s'endort +dans ce mot humain, seule explication de la divine énigme. + +Cependant, ne pouvant pas en découvrir l'essence, la substance, la +nature incompréhensible de son ouvrage, elle contemple de nouveau +l'univers et elle le voit sous ses deux formes: MATIÈRE et ESPRIT. +Sous la forme _matière_, cette oeuvre est très-grande et assez belle +pour que ses investigateurs lui aient donné à faux le nom de +_science_. Faux nom, puisqu'en réalité nous ne savons que ce que nous +comprenons, et que, même dans l'ordre matériel, l'homme ne comprend +absolument rien.--Donc il ne sait rien.--Rien que des mots qui n'ont +aucune signification, sauf des significations matérielles. + +Tant que l'intelligence ne remonte pas à son principe et n'essaye pas +de se rendre compte des mondes, ou qu'elle ne s'incline pas avec +confiance devant le mystère évidemment voilé de la création, rien +n'existe en effet qu'une sombre énigme, et le mot _science_ est une +dérision de notre superbe ignorance. Lisez les trois volumes de M. de +Humboldt, et demandez-vous de bonne foi ce que vous savez de plus +qu'avant de les avoir lus. + +Vous aurez mis dans votre tête beaucoup de mots, beaucoup de nombres, +mais pas une idée; vous aurez appris que la mécanique céleste +consiste dans la supposition des globes circulant appelés planètes, +les uns brillants de leur propre lumière, les autres reflétant la +lumière d'astres par eux-mêmes lumineux; qu'au-delà de ces soleils +immenses, si nous les comparons à notre petitesse, il se cache au fond +d'un éther sans fond et sans bornes des milliers d'autres soleils +gouvernant par leur mouvement d'autres systèmes, d'autres planètes; +que plus loin encore on aperçoit, sans savoir ce que c'est, des voies +lactées, vaste épanchement d'étoiles répandues dans cet éther et que +le télescope arrive à distinguer par leur noyau solide et distinct de +cette lumière diffuse avec laquelle on les confondait; que plus loin +encore on aperçoit les _nébuleuses_, magasin flottant de matières +enflammées qui germent dans l'éther pour éclore un jour en soleils; +que plus loin encore, et à des distances que le calcul se refuse à +calculer, quelques soleils invisibles, auprès desquels le nôtre est un +atome qui brûle un certain nombre de siècles, minutes à l'horloge des +cieux, repoussent ou attirent d'autres systèmes étoilés, jusqu'à ce +qu'ils les consument dans un cataclysme du ciel. + +Mais cela ne vous dit rien que l'immensité d'espace, et l'immensité de +durée, et l'immensité de matière rayonnant des oeuvres du grand +inconnu! + +Qu'en concluez-vous? + +Qu'en ajoutant un poids de plus à ces milliers de poids, à ces +univers, on arriverait à les former comme à les comprendre? + +Une année ou un jour de plus ajouté et surajouté à leur durée +formerait leur durée éternelle, car l'éternité n'est qu'un jour +éternellement ajouté à un jour. + +Quant à leurs mouvements, on cherche en vain dans la rotation de la +matière la loi qui les chasse ou les rappelle; tous les Newton et tous +les Laplace de l'univers ne découvriront pas hors de la volonté d'un +premier moteur divin la loi de leur circulation. Or, comme le _Cosmos_ +n'en dit rien, évidemment la science ne sait rien des causes et +n'écrit qu'un procès-verbal de la terre et des cieux:--donc rien! donc +néant de la prétendue science!--Vous regarderez éternellement tourner +la toupie flamboyante des mondes; que si le doigt qui la lance et +l'impulsion qui la continue disparaît, vous serez ébloui, mais non +instruit. En toutes choses, celui qui ne sait pas la cause et la fin +d'une oeuvre, ne sait rien! + +Telle est la science de M. de Humboldt: rien encore! + +_Tout_ ou _rien_, voilà l'énigme du Cosmos! + +Vous ne voulez pas voir le _tout_ (Dieu): + +Donc vous ne voyez que néant, noyé dans un océan de mots! + +Une telle science vaut-elle qu'on s'en occupe? + + +XIV + +Mais la _chimie céleste_, dites-vous, depuis quelque temps parvient +par analogie, par conjecture et même par expérience (en admettant que +les pierres _tombantes_, les étoiles filantes décomposées par vos +creusets soient des échantillons du ciel, des composés ignés, des +planètes ambiantes tombées dans notre atmosphère), à analyser les +huit ou dix métaux enflammés qu'elles contiennent, à constater que +leurs matériaux sont les mêmes que ceux de nos volcans, et que les +soleils eux-mêmes brûlent des mêmes éléments que les entrailles de +notre terre! + +Comme cette découverte bien contestable retracerait encore le domaine +mystérieux de la science de la matière céleste! Les univers incendiés +ne seraient que les cinq ou six métaux de la fournaise solaire. Quelle +pitié pour la richesse de l'Être Suprême! Vulcain et les cyclopes en +avaient autant. + +Quant au mouvement, silence; la science cosmique n'en connaît pas la +cause; un de ces jours elle apportera un nouveau mot qui remplacera +dans un néant de plus la divine, ineffable et constante _volonté_ de +l'auteur des mondes. + +Ces adorateurs de la matière ont oublié qu'à côté et au-dessus de la +matière il existe une puissance éternelle, la _pensée_, la pensée +qu'ils reconnaissent en eux et qu'ils se refusent à reconnaître dans +son divin principe, _Dieu_! + +La pensée qui a tout _conçu_ avant d'avoir rien créé; + +La pensée éternelle du _Cosmos_, qui est _Dieu_! + +La _matière_ n'est pas _Dieu_, mais c'est l'esclave organisé dont les +lois éternelles ou périssables sont créées pour recevoir et subir les +lois de Dieu. + +Donc la pensée divine qui crée en pensant, et la matière inférieure +qui reçoit et exécute les lois de Dieu: + +Voilà les deux éléments dont le _Cosmos_ se compose. + +Ils ont oublié la moitié supérieure de l'univers et ils ont dit: +«Voilà du mouvement, voilà de vils éléments matériels en circulation +et en combustion, voilà des balances, voilà des poids dans ces +balances, voilà des pesanteurs et des gravitations! mais voilà tout! + +«La volonté divine, nous ne la voyons pas, donc elle n'est pas. Un +géomètre, un physicien plus avancé viendra, qui inventera une nouvelle +puissance matérielle, et un télescope plus parfait nous montrera un +_Cosmos_ plus complet. + +«Peut-être, alors, verrons-nous ce rêve sans corps, que vous appelez +Dieu!» + +La pensée, cet élément du monde intellectuel, n'existe pas. Le monde +est un monstre sans père ni mère, un effet sans cause!--Allons!--et +ils vont, et ils s'appellent la science!--Quelle science, que la +négation du seul principe qui peut rendre raison de tout! + +Moi, je crois que la matière est vile, que la pensée est Dieu, et que +Dieu pensant est tout le Cosmos! + +Le véritable télescope de l'homme n'est pas ce tube de bois peint, +multiplicateur de la lumière et abréviateur des distances, placé au +sommet d'un observatoire; le véritable télescope, c'est le bon sens +pieux de l'homme ignorant ou savant, peu importe, au travers duquel il +ne voit pas, mais il conclut Dieu, le régulateur des univers qu'il lui +a plu de créer, et de créer pour leur faire part de son éternité! +Voilà le _Cosmos_ des ignorants, voilà le mien. Je suis sûr que ce +_Cosmos_ m'approche plus de la vérité que celui de M. de Humboldt. + + +XV + +Je prends le monde tel qu'il est aujourd'hui, dans les différents +hémisphères de ce petit globe terrestre, insignifiant comme pesanteur +et comme étendue, mais égal au millième ciel des coeurs, par cette +_pensée_ dont Dieu le fait participant, communion divine qui nourrit +l'homme de l'essence de Dieu lui-même, et je me place, pour contempler +ce _Cosmos_, sur cinq ou six points culminants de l'espace. +Suivez-moi, commencez par la _forêt vierge_ de l'équateur, ce miracle +de la puissance créatrice végétative. + + +XVI + +UNE FORÊT VIERGE. + +L'immense forêt qui relie, dans la zone torride de l'Amérique du Sud, +le bassin de l'Orénoque à celui de l'Amazone est assurément une des +merveilles du monde. M. de Humboldt décerne à cette région le nom de +_forêt vierge_ dans la plus précise acception du terme. «S'il faut, +dit-il dans ses _Tableaux de la nature_, regarder comme forêt vierge +toute vaste étendue de bois sauvages où l'homme n'a jamais porté la +hache, c'est là un phénomène commun à une foule de localités dans les +zones tempérées et froides; mais si le caractère distinctif d'une +forêt vierge consiste à être impénétrable, ce caractère n'existe que +dans les régions tropicales.» + +Telle est la définition du grand voyageur naturaliste, qui fait +autorité dans la matière, celui qui, de tous les anciens explorateurs, +Bonpland, Martius, Poppig et les Schombourg, c'est-à-dire avant MM. +Wallace et Bates, a le plus longtemps vécu dans les forêts vierges de +l'intérieur d'un continent. Nous préférons conserver au terme le sens +simple et usuel d'une forêt que l'industrie de l'homme n'a point +aménagée. Disons même, à propos de l'explication assez arbitraire de +Humboldt, que l'impénétrabilité en question ne tient point, comme on a +le tort de le supposer trop souvent en Europe, à la présence d'un +fouillis inextricable de lianes grimpantes et de plantes rampantes. +C'est la moindre partie du menu bois. Le grand obstacle provient des +halliers, qui remplissent tous les intervalles d'un arbre à l'autre +dans une zone où toutes les formes végétales ont une tendance à +devenir arborescentes. + +Dans ces forêts primitives l'homme disparaît. «On s'accoutume presque, +dit ailleurs Humboldt, dans toute une partie de l'intérieur du nouveau +continent, à considérer l'homme comme ne faisant point une partie +essentielle de l'ordre de la création. La terre est encombrée de +plantes dont rien n'arrête le développement. Une immense couche de pur +humus manifeste l'action continue des forces organiques. Les +crocodiles et les boas sont maîtres du fleuve; le jaguar, le pécari, +l'anta et les singes à queue prenante parcourent la forêt sans crainte +et sans danger: c'est leur domaine, leur patrimoine.» En un mot, ce +que la géologie nous enseigne, que la terre, à l'époque où les +fougères arborescentes croissaient dans nos climats tempérés, où le +règne animal se réduisait à une classe d'amphibies monstrueux, où +prédominait sans doute une atmosphère chaude et humide, saturée +d'acide carbonique, n'était point encore prête à recevoir l'homme, +cela est vrai aujourd'hui, dans une certaine mesure, des vastes forêts +primitives de l'Amérique tropicale. Elles ne sont encore habitables +que pour le précurseur de l'homme, pour le singe, à part quelques +défrichements. + +«Ce spectacle d'une nature animée où l'homme ne paraît point, continue +Humboldt, a quelque chose d'étrange et de triste. Nous avons peine à +nous réconcilier avec son absence sur l'Océan et au milieu des sables +de l'Afrique; mais ces dernières scènes, où rien ne rappelle à notre +esprit nos champs, nos bois et nos rivières, nous laissent moins +étonnés de l'immensité des solitudes que nous traversons. Ici, c'est +dans une contrée fertile, parée d'une éternelle verdure, que nous +cherchons en vain une trace du pouvoir de l'homme; il semble que nous +soyons transportés dans un monde différent de celui où nous avons vu +le jour. L'impression est d'autant plus vive qu'elle est plus +prolongée. Un soldat qui avait passé sa vie entière dans les missions +de l'Orénoque supérieur, campait avec nous sur les bords du fleuve. +C'était un homme intelligent qui, durant le cours d'une nuit calme et +sereine, m'accabla de questions sur la grandeur des astres, sur les +habitants de la lune, sur mille sujets à propos desquels mon ignorance +égalait la sienne. Comme mes réponses étaient impuissantes à +satisfaire sa curiosité, il me dit d'un ton convaincu: «Quant aux +hommes, je suis persuadé qu'il n'y en a pas plus là-haut que vous n'en +trouveriez si vous alliez par terre de Javita à Cassiquaire. Je +m'imagine voir dans les étoiles, comme ici, une plaine couverte de +gazon et une forêt traversée par un fleuve.» Ces simples paroles sont +éloquentes et peignent l'impression que cause l'aspect monotone de ces +régions solitaires.» + +Il y a plus, et la philosophie de Humboldt ne donne point le dernier +mot de l'énigme. L'homme est profondément humilié de sentir que +l'antique forêt n'est point encore propre à lui servir de demeure. +Voilà pourquoi elle lui inspire une aversion dont triomphent seuls +l'esprit d'aventure et la nécessité. Il comprend qu'elle reste jusqu'à +présent l'héritage exclusif de l'homme des arbres,--le singe. + + +XVII + +Une autre catégorie de philosophes, Buckle, par exemple, ont voulu +voir dans la végétation luxuriante de la forêt primitive la cause qui +doit empêcher la civilisation d'y prendre pied: dans une pareille +région on ne parvient que par une excessive dépense de travail et +d'énergie à lutter contre les milliers de germes végétaux qui +disputent à l'homme la jouissance du sol. Cette façon de parler manque +de justesse, et le terme de _population_ serait plus à sa place que +celui de _civilisation_. Rien au monde ne s'oppose au déploiement de +la civilisation la plus avancée dans le bassin de l'Amazone. De grands +cours d'eau navigables ouvrent des routes naturelles à travers les +bois. Le terrain est susceptible de culture et les produits seraient +de ceux qui permettent l'emploi des engins et des machines les plus +perfectionnés. C'est à l'établissement et au succès de l'humble colon +isolé que s'oppose la vigueur excessive de la végétation. C'est ainsi +qu'elle fait obstacle à l'extension de la population, mais non point +de la civilisation proprement dite. + +Le premier trait distinctif de la forêt vierge étant donc d'être +impénétrable, le second de ne point convenir au développement de la +race humaine, le troisième est l'énergie sauvage et pour ainsi dire +forcenée de la végétation. Un voyageur allemand, Burmeister, a dit que +la contemplation d'une forêt brésilienne avait produit sur lui une +impression pénible, tant la végétation semblait déployer un esprit +d'égoïsme farouche, de rivalité furieuse, d'astuce. À ses yeux, le +calme paisible et majestueux des forêts de l'Europe offre un spectacle +bien plus aimable, où il prétend même voir une des causes de la +supériorité morale des nations de l'ancien monde. Dans cet ordre +d'idées, non-seulement la forêt vierge ne s'accommode point au +développement de l'espèce humaine, mais encore elle serait plutôt +faite pour dégrader ses facultés morales et intellectuelles. Une page +pittoresque de M. Bates va expliquer ce qu'il peut y avoir de vrai +là-dedans: + +«Dans ces forêts tropicales, chaque plante, chaque arbre, semble +rivaliser avec le reste à qui s'élèvera plus vite et plus haut vers la +lumière et l'air, branches, feuillage et tronc, sans pitié pour le +voisin. On voit des plantes parasites en saisir d'autres comme avec +des griffes, et les exploiter pour ainsi dire avec impudence, comme +des instruments de leur propre prospérité. La maxime qu'enseignent ces +solitudes sauvages n'est certainement point de respecter la vie +d'autrui en tâchant de vivre soi-même, témoin un arbre parasite dont +la variété est très-commune aux environs de la ville de Para et qui +est peut-être le plus curieux de tous. Il s'appelle _sipo matador_, +autrement dit la _liane assassine_. Il appartient à la famille des +figuiers, et il a été décrit et dessiné dans l'atlas des voyages de +Spix et Martius. J'en ai observé un grand nombre d'individus. La +partie inférieure de la tige n'est pas de taille à porter le poids de +la partie supérieure; le sipo va donc chercher un appui sur un arbre +d'une autre espèce. En cela il ne diffère point essentiellement des +autres arbres ou plantes grimpantes. C'est sa façon de s'y prendre qui +est particulière et qui cause une impression désagréable. Il s'élance +contre l'arbre auquel il prétend s'attacher, et le bois de la tige +croît en s'appliquant, comme du plâtre à mouler, sur un des côtés du +tronc qui lui sert de point d'appui. Puis naissent à droite et à +gauche deux branches ou deux bras qui grandissent rapidement: on +dirait des ruisseaux de séve qui coulent et durcissent à mesure. Ces +bras étreignent le tronc de la victime, se rejoignent du côté opposé +et se confondent. Ils poussent de bas en haut à des intervalles à peu +près réguliers, et de la sorte, quand l'étrangleur arrive au terme de +sa croissance, la victime est étroitement garrottée par une quantité +de chaînons rigides. Ces anneaux s'élargissent à mesure que le +parasite grandit, et vont soutenir jusque dans les airs sa couronne de +feuillage mêlée à celle de la victime, qu'ils tuent à la longue en +arrêtant le cours de la séve. On voit alors ce spectacle étrange du +parasite égoïste qui étouffe encore dans ses bras le tronc inanimé et +décomposé qu'il a sacrifié à sa propre croissance. Il en est venu à +ses fins; il s'est couvert de fleurs et de fruits, il a reproduit et +disséminé son espèce; il va mourir avec le tronc pourri dont il a +causé la mort, il va tomber avec le support qui se dérobe sous lui.» + + +XVIII + +«Le sipo matador n'est, après tout, qu'un emblème parlant de la lutte +forcée des formes végétales dans ces forêts épaisses où l'individu est +aux prises avec l'individu, l'espèce avec l'espèce, dans le seul but +de se frayer une voie vers l'air et la lumière, afin de déployer ses +feuilles et de mûrir ses organes de reproduction. Aucune espèce ne +saurait être autrement victorieuse qu'aux dépens d'une foule de +voisins et d'appuis; mais le cas particulier du matador est celui qui +frappe le plus vivement les yeux. Certains arbres n'ont pas moins +d'efforts à faire pour loger leurs racines que les autres pour gagner +de la place en hauteur. De là les troncs arc-boutés, les racines +suspendues en l'air et autres phénomènes analogues. + +«La forêt vierge impénétrable, impropre au séjour de l'homme, vrai +champ de bataille des végétaux, présente encore d'autres phénomènes +particuliers et frappants. Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est +la docilité des plantes à devenir grimpantes, des animaux à devenir +grimpeurs. Que la tendance à grimper se soit imposée à diverses +espèces par une nécessité de circonstance, celle d'arriver jusqu'à +l'air et à la lumière au milieu d'une végétation aussi drue, cela est +démontré jusqu'à l'évidence par ce fait, que les arbres grimpants ne +constituent ni une famille ni un genre spécial. Point de catégorie +exclusive: cette habitude pour ainsi dire adoptive, ce caractère +forcé, sont communs à des espèces d'une foule de familles distinctes +qui, en général, ne grimpent point. Légumineuses, guttifères, +bignoniacées urticées, telles sont celles qui fournissent le plus de +sujets. Il y a même un palmier grimpant dont la variété (_desmoncus_) +s'appelle _jacitara_ en langue tupi. Il a une tige grêle, fortement +tordue, flexible, qui s'enroule autour des grands arbres, passe de +l'un à l'autre, et atteint une longueur incroyable. Les feuilles +pinnées, comme dans le reste de la famille, que cette forme +caractérise, sortent du stipe à de grands intervalles, au lieu de se +réunir en couronne, et portent, à la pointe terminale, de longues et +nombreuses épines courbes. Merveilleuse pour aider l'arbre à +s'accrocher en grimpant, cette structure est fort désagréable pour le +voyageur, quand le stipe épineux, suspendu sur son passage en travers +du sentier, lui arrache son chapeau ou lui déchire ses habits. Les +arbres qui ne grimpent point s'élancent à une extrême hauteur. Ils +sont partout enchaînés et reliés dans tous les sens par les tiges +ligneuses et tortueuses des parasites. Grands arbres et parasites +confondent leur feuillage, qui n'apparaît que très-loin du sol. De ces +parasites, les uns ressemblent à des câbles composés de plusieurs +torons; les autres ont un gros stipe contourné de mille façons, qui +s'enroule comme un serpent autour des troncs voisins, et va former +entre les grosses branches des oeils-de-boeuf ou des replis +gigantesques; d'autres encore courent en zigzag ou sont dentelés comme +les marches d'un escalier qui monterait à une hauteur vertigineuse.» + + +XIX + +«La faune offre, comme la flore, une propension très-générale à +devenir grimpante. Disons d'abord que, dans les forêts vierges, la +faune est bien moins nombreuse et bien moins variée qu'on ne le +supposerait _à priori_. Elle compte un certain nombre de mammifères, +d'oiseaux et de reptiles, mais extrêmement disséminés, et fuyant tous +l'homme, dont ils ont grand'peur. Dans cette vaste région uniformément +couverte de bois, les animaux n'abondent que dans certaines localités +propices qui les attirent. Le Brésil entier est pauvre en mammifères +terrestres, et les espèces sont toutes de petite taille; elles ne se +détachent point sur le fond du paysage. Le chasseur y chercherait en +vain des groupes analogues aux troupeaux de bisons de l'Amérique du +Nord, aux bandes d'antilopes, aux compagnies de pesants pachydermes +de l'Afrique du Sud. Au Brésil, la grande majorité de la faune +mammifère, qui est aussi la plus intéressante, vit habituellement sur +les arbres. Tous les singes du bassin de l'Amazone, ou plutôt tous +ceux de l'Amérique du Sud, sont des grimpeurs. Pas un seul groupe +correspondant aux babouins de l'ancien monde, qui vivent à terre. On +ne connaît point d'animaux mieux organisés pour vivre sur les arbres +que les singes de l'Amérique méridionale des genres alouate, atèle, +lagotriche, sapajou, saki, sagoin et nocthore, dont la plupart ont, +comme en guise de cinquième main, une queue musculeuse, nue en dessous +et prenante. Un genre de carnivores plantigrades voisins de l'ours +(les cercoleptes), qu'on ne rencontre que dans les forêts de +l'Amazone, habite exclusivement les arbres et possède une queue longue +et flexible comme celle des singes du nouveau monde. Les gallinacés +mêmes, qui tiennent ici la place des poules et faisans de l'Asie et de +l'Afrique, ont les doigts disposés de manière à pouvoir percher, et on +ne les voit jamais que sur la cime des arbres. Beaucoup de genres ou +d'espèces de géophiles, c'est-à-dire d'insectes carnivores qui vivent +ailleurs sous la terre, ont aussi des pattes conformées pour vivre sur +les branches et les feuilles. M. Bates, qui adopte les théories de +Darwin, voit dans ces faits la preuve que la faune de l'Amérique +méridionale s'est insensiblement accommodée à la vie des bois, et il +en conclut qu'il y a toujours eu dans cette région de vastes forêts, +dès l'apparition des mammifères.» + + +XX + +Les reptiles et les insectes ne pullulent point, comme on le croirait, +dans les forêts vierges. La première peur d'un nouveau débarqué sous +ces ombrages marécageux est de marcher à chaque pas sur des reptiles +venimeux. Pour être nombreux à certains endroits, il s'en faut bien +qu'ils soient nombreux partout, et encore appartiennent-ils la +plupart du temps à des espèces sans venin. Il n'arriva qu'une fois à +M. Bates de se trouver enlacé dans les replis d'un serpent +merveilleusement mince, avec un diamètre maximum d'un demi-pouce sur +six pieds de long. C'était une variété du dryophis. Le hideux sucurugu +ou boa aquatique, _eunectes murinus_, est plus redoutable que les +serpents des bois (hors les espèces les plus venimeuses, comme le +javaraca, _craspedocephalus atrox_), et il attaque souvent l'homme. +Dans la saison des pluies, les boas sont si communs qu'on en tue +jusque dans les rues de Para. On range au nombre des plus communs et +des plus curieux serpents les amphisbènes, espèce inoffensive, voisine +des orvets d'Europe, qui vit dans les galeries souterraines de la +fourmi saüba. Les indigènes l'appellent, en style oriental, _maï das +saübas_, mère des fourmis. + +La forêt vierge n'est point en général empestée de moustiques et +autres diptères du genre _cousin_. L'absence de ce fléau, un mélange +de variété et d'immensité, la fraîcheur relative de l'air, les formes +diverses et bizarres de la végétation, la majesté de l'ombre et du +silence, tous ces éléments combinés donnent de l'attrait à ces +solitudes sauvages, que peuplent seuls les arbres et les lianes. «Ces +lieux, dit M. Bates, sont le paradis du naturaliste, et pour peu qu'il +soit porté à la contemplation, il n'y a point ailleurs de milieu plus +favorable à l'esprit rêveur. Les forêts intertropicales produisent sur +l'âme, comme l'avait déjà fait observer Humboldt, une impression +analogue à celle de l'Océan. L'homme sent qu'il est en face de +l'immensité de la nature.» + + +XXI + +«On peut se faire une idée de l'aspect des basses terres en se +représentant une végétation de serre chaude qui s'étendrait sur une +vaste surface marécageuse, des palmiers mêlés à de grands arbres +exotiques semblables à nos chênes et à nos ormes, couverts de plantes +grimpantes et parasites, un sol encombré de troncs déracinés et +pourris, de branches, de feuilles; le tout illuminé par les rayons +ardents d'un soleil vertical et saturé d'humidité. + +«Vrai pour les bords du fleuve, ce tableau ne l'est plus pour les +grandes régions de la forêt vierge que la géographie mesure et qui +s'étendent sans interruption à des centaines de milles dans tous les +sens. Le pays se relève et s'accidente; les plantes aquatiques aux +longues et larges feuilles disparaissent; il y a moins de taillis et +les arbres sont moins rapprochés. Généralement ces arbres sont moins +remarquables par l'épaisseur du tronc que par la grande et uniforme +hauteur à laquelle ils s'élancent avant d'avoir une seule branche. On +rencontre çà et là un véritable géant. Il ne peut pousser dans un +espace donné qu'un seul de ces arbres monstrueux, qui accapare le +domaine, et aux abords duquel on n'aperçoit que des individus d'une +dimension beaucoup plus modeste. Le fût a pour l'ordinaire de vingt à +vingt-cinq pieds de circonférence. Von Martius assure en avoir mesuré, +dans le district de Para, qui avaient de cinquante à soixante pieds +au bas du fût. Ces énormes colonnes végétales n'ont pas moins de cent +pieds de hauteur du sol à la branche la plus basse. On peut estimer la +hauteur totale, stipe et cime, à cent quatre-vingts ou deux cents +pieds, et chacun de ces géants élève sa tiare de feuillage au-dessus +des autres arbres de la forêt, comme une cathédrale fait de son dôme +au-dessus des maisons de la ville. Les gallinacés perchés dans les +couronnes, sont parfaitement à l'abri des atteintes d'un fusil de +chasse. + +«Ce qui achève de donner à ces arbres un aspect original, ce sont des +projections en forme de contre-forts qui croissent tout autour du bas +du stipe. Les vides compris entre les contre-forts, qui sont +généralement des cloisons ligneuses, forment des chambres spacieuses +que l'on peut comparer aux stalles d'une écurie; quelques-unes sont +assez grandes pour contenir une demi-douzaine de personnes. L'utilité +de cette disposition saute aussi vite aux yeux que celle des +arcs-boutants de maçonnerie destinés à soutenir une haute muraille. +Elle n'est point particulière à telle ou telle espèce, mais commune à +la plupart des grands troncs. On se rend fort bien compte de la +nature de ces soutiens et de leur façon de croître, quand on examine +une série de jeunes sujets d'âges différents. On voit alors que ce +sont les racines qui sont sorties de terre sur tout le périmètre de la +base et qui ont monté peu à peu, à mesure que la hauteur croissante de +l'arbre exigeait un point d'appui plus solide. Elles sont visiblement +destinées à soutenir la masse du tronc et de la couronne dans ces bois +enchevêtrés, et elles affectent une forme pivotante, parce qu'il leur +serait difficile de s'étendre dans un plan horizontal, à cause de la +multitude de plantes qui leur disputent le sol. + +«Beaucoup de lianes ligneuses qui pendent aux arbres ne sont point des +tiges grimpantes. Ce sont les racines aériennes des épiphytes +(aroïdées), qui vivent sur les cimes, en plein air, qui se passent +fort bien d'emprunter leur nourriture à la terre et sont comme une +seconde forêt par-dessus la première, qui s'attachent à demeure aux +plus fortes et aux plus hautes mères branches, et retombent droit +comme un fil à sonde, tantôt isolément, tantôt en paquets, s'arrêtant +ici à moitié chemin du sol, finissant ailleurs par y toucher et par y +enfoncer leurs radicules.» + + +XXII + +«Le taillis de la forêt vierge change d'un endroit à l'autre. Ici il +se compose surtout de jeunes individus de la même espèce que les +grands arbres; plus loin, de diverses sortes de palmiers, dont les uns +s'élèvent à vingt ou trente pieds, dont les autres, grêles et +délicats, ont une tige épaisse comme le doigt; plus loin encore, d'une +variété infinie de buissons et de lianes qui se mêlent et se disputent +l'espace. + +«Les fougères arborescentes appartiennent aux collines de l'Amazone +supérieure. Les fleurs sont en petit nombre. Les orchidées sont +très-rares dans les fourrés des basses terres. Il y a bien des +arbustes et des arbres fleuris, mais ils échappent à la vue. Par une +conséquence naturelle, les insectes qui vivent sur les fleurs sont +tout aussi rares. L'abeille forestière (genre _mélipone_ et genre +_euglosse_) est presque partout réduite à tirer sa nourriture de la +séve sucrée que distillent les arbres ou des excréments que les +oiseaux déposent sur les feuilles.» + + LAMARTINE. + +(_La suite au prochain entretien._) + + + + +CXVe ENTRETIEN. + +LA SCIENCE OU LE COSMOS, + +PAR M. DE HUMBOLDT. + +(QUATRIÈME PARTIE.) + + +I + +«Les phénomènes de l'année et de ses subdivisions constituent dans la +forêt vierge autant de cycles dignes de notre attention. Comme dans +toutes les régions intertropicales, il n'y a guère qu'une seule et +même saison durant le cours entier de l'année, et on n'y observe ni +hiver ni été; on y voit les phénomènes de la vie animale et végétale +se reproduire régulièrement, à peu près vers la même époque, ou pour +toutes les espèces, ou pour tous les individus d'une espèce donnée, +comme il arrive dans les zones tempérées. La saison sèche elle-même +n'amène point de chaleurs excessives. La floraison des plantes et la +chute des feuilles, la mue, l'accouplement et la génération des +oiseaux ne sont point assujettis tour à tour à une sorte de succession +collective. En Europe, l'aspect d'un paysage boisé varie de l'une à +l'autre des quatre saisons. Dans les forêts de l'équateur, la scène +est la même, ou peu s'en faut, tous les jours de l'année, ce qui rend +d'autant plus intéressante l'étude du cycle quotidien: chaque jour +voit apparaître des bourgeons, des fleurs et des fruits ou tomber des +feuilles dans une espèce ou dans l'autre. L'activité des oiseaux et +des insectes ne souffre point de relâche; chaque famille a ses +heures. Pour ne citer qu'un exemple, les guêpes ne périssent point +annuellement en ne laissant dans les nids que les reines, comme dans +les climats froids; mais les générations et les essaims se suivent +sans interruption. On ne peut jamais dire que ce soit le règne du +printemps, ou de l'été, ou de l'automne: chaque journée est un abrégé +des trois saisons. La durée de la nuit est constamment égale à celle +du jour, les variations quotidiennes de l'atmosphère se compensent et +se neutralisent avant le retour du lendemain, le soleil n'est jamais +oblique et la température journalière est la même, à deux ou trois +degrés près, tout le long de l'année. Toutes ces circonstances +impriment à la marche de la nature un équilibre parfait et un +caractère de majestueuse simplicité.» + + +II + +«Au point du jour, le ciel est le plus souvent sans nuages. Le +thermomètre oscille entre 22 et 23 degrés centigrades, ce qui n'est +point une chaleur accablante. La rosée abondante ou la pluie de la +nuit dernière se dissipe bien vite aux rayons ardents d'un soleil qui +se lève en plein orient et monte rapidement au zénith. La nature +entière se réveille; de nouvelles feuilles, de nouvelles fleurs +poussent à vue d'oeil. Où on n'apercevait la veille qu'une masse +informe de verdure, on découvre le lendemain un arbre en fleur, une +cime, un dôme paré de vives couleurs et créé, pour ainsi dire, par la +baguette d'un magicien. Tous les oiseaux renaissent à la vie et à +l'activité. On distingue entre tous le cri aigu du toucan. De petites +bandes de perroquets prennent l'essor. Ils se détachent nettement sur +l'azur du ciel et vont par couples, qui babillent et se suivent à des +intervalles réguliers. À la hauteur où ils se tiennent, on ne +distingue pas l'éclat de leur plumage. Les seuls insectes qui se +montrent en grand nombre sont les fourmis, les termites, des guêpes +qui vivent en société, et des libellules dans les clairières. + +«La chaleur augmente avec rapidité jusque vers deux heures après +midi. À cette heure, où la moyenne thermométrique est comprise entre +33 et 34 degrés centigrades, la voix des mammifères et des oiseaux se +tait. Seule la cigale, cachée dans les arbres, fait entendre par +intervalles son aigre fausset. Les feuilles, si humides et si fraîches +à l'aube, deviennent flasques et pendantes; les fleurs perdent leurs +pétales. Les Indiens et les mulâtres, qui habitent des huttes ouvertes +à tous les vents avec un toit de feuilles de palmier, sommeillent dans +leurs hamacs, ou se tiennent du moins assis à l'ombre sur des nattes, +trop affaissés même pour causer. En juin et juillet, on a presque tous +les jours, et d'habitude dans l'après-midi, une forte averse, qui est +la bienvenue à cause de la fraîcheur qu'elle amène. L'approche des +nuages pluvieux est intéressante à observer. La brise de mer, qui +s'est levée vers dix heures et qui a fraîchi à mesure que le soleil +devenait plus fort, tombe et meurt. La chaleur et la tension +électrique de l'atmosphère deviennent presque insupportables. Une +langueur qui dégénère en véritable malaise accable tous les êtres +vivants, jusqu'aux hôtes de la forêt, comme l'atteste la lenteur de +leurs mouvements. Des nuages blancs apparaissent du côté de l'orient, +et se rassemblent par masses dont le bord inférieur est une frange +noire grossissante. Tout à coup l'horizon entier se couvre de ténèbres +qui montent et finissent par obscurcir le soleil. Un violent coup de +vent ébranle alors la forêt et courbe la cime des arbres; puis vient +un éclair éblouissant, un coup de tonnerre et une pluie diluvienne. +Ces orages ne durent point; ils laissent dans le ciel, jusqu'à la +nuit, des nuages immobiles d'un bleu noir. La nature entière est +rafraîchie, mais on voit sous les arbres des monceaux de pétales et de +feuilles. Vers le soir la vie reprend: les chants, les cris, mille +bruits retentissent de plus belle dans les fourrés et les arbres. Le +lendemain matin, le soleil se lève dans un ciel sans nuages, et voilà +le cycle complété: le printemps, l'été et l'automne se sont confondus +dans une seule journée tropicale. Ces journées se ressemblent, avec du +plus ou du moins, d'un bout à l'autre de l'année. Il y a une légère +différence entre la saison sèche et la saison humide; mais en général +la saison sèche, qui dure de juillet en décembre, est entremêlée +d'averses, et la saison humide, qui dure de janvier à juin, de jours +de soleil.» + + +III + +«Les récits des voyageurs nous entretiennent souvent du silence et de +la sombre horreur de la forêt vierge. Ce sont, au témoignage de M. +Bates, des réalités dont une fréquentation prolongée fortifie +l'impression. Le ramage trop rare des oiseaux a un caractère +mélancolique et mystérieux, plutôt fait pour aviver le sentiment de la +solitude que pour égayer et pour exciter à vivre. Parfois, au milieu +du calme, éclate un cri d'alarme ou d'angoisse qui serre le coeur: +c'est celui d'un herbivore surpris et saisi par les griffes d'un +carnassier de la famille du tigre, ou dans les replis du boa +constrictor. Le matin et le soir, les singes hurleurs font entendre +un concert effrayant. La forêt, qui paraissait déjà inhospitalière, le +paraît dix fois plus au milieu de ce terrible vacarme. Souvent, à midi +même, en plein calme, on entend un craquement soudain qui se prolonge +au loin; c'est une grosse branche ou un arbre entier qui tombe. Il ne +manque pas d'ailleurs de bruits dont il est impossible de se rendre +compte, et qui laissent les indigènes aussi embarrassés que M. Bates. +C'est parfois un son analogue à celui d'une barre de fer avec laquelle +on frapperait sur un tronc dur et creux, ou bien c'est un cri perçant +qui fend l'air. Ni le son ni le cri ne se répètent, et le retour du +silence ajoute à l'impression pénible qu'ils ont faite sur l'âme. + +«Au compte des indigènes, c'est toujours le _curupira_, l'homme +sauvage, l'esprit de la forêt, qui produit tous les bruits qu'ils ne +savent pas s'expliquer. Dans l'enfance de la science, l'humanité n'a +jamais su inventer que des mythes et de grossières théories pour +expliquer les phénomènes de la nature. Le curupira est un être +mystérieux dont les attributs sont fort mal déterminés, car ils +varient suivant les localités. Ici la description qu'on en donne est +celle d'une sorte d'orang-outang, couvert d'un poil long et rude, qui +vit sur les arbres. Ailleurs on dit qu'il a le pied fourchu, avec une +face rouge et luisante. Il a femme et enfants, et on l'a vu descendre +de son aire pour venir ravager les plantations de manioc. «J'ai eu à +mon service, dit M. Bakes, un jeune _mameluco_ ou métis qui avait la +tête farcie des légendes et des superstitions de son pays. Je +l'emmenais toujours avec moi dans la forêt, mais pour rien au monde il +n'y serait allé seul, et toutes les fois qu'il entendait un de ces +bruits étranges dont j'ai parlé, il tremblait de peur. Il se faisait +petit, se cachait derrière moi et me suppliait de nous en retourner. +Il ne se rassurait qu'après avoir fabriqué un charme pour nous +protéger contre le curupira. Il arrachait pour cela une feuille de +palmier, la tressait et en faisait un anneau qu'il suspendait à une +branche au-dessus de notre sentier.» + +«Après tout, le spectacle et l'exploration de la forêt vierge ont de +quoi effacer toutes les impressions désagréables que causent ces +divers phénomènes, et notamment l'énergie effrénée de la végétation. +En comparaison de ce feuillage d'une beauté et d'une variété +incomparables, de ces vives couleurs, de la richesse, de l'exubérance +qui éclatent partout, le plus splendide paysage forestier du nord de +l'Europe n'est plus qu'un désert stérile. Si on est affligé par la vue +des ruines qu'accumule une inévitable rivalité, on est amplement +dédommagé par l'intensité de la vie individuelle. Nulle part la lutte +n'est plus active ni les dangers que court chaque individu plus +nombreux, mais aussi nulle part la vie n'est plus belle. Si les +végétaux pouvaient sentir, ils seraient heureux de leur vigoureuse et +rapide croissance, que n'interrompt pas le sommeil glacé de l'hiver. + +«Dans le règne animal, la guerre est peut-être plus meurtrière et les +bêtes de proie plus constamment en éveil que dans les climats +tempérés; mais, d'autre part, les animaux n'ont point à se défendre +contre le retour périodique des saisons rigoureuses. À certaines +époques de l'année, et dans certains recoins ouverts au soleil, les +arbres et l'air fourmillent joyeusement d'oiseaux et d'insectes qui +boivent la vie avec ivresse; la chaleur, la lumière, une alimentation +facile et abondante, animent et surexcitent ces multitudes. Et +pourquoi ne pas dire un mot de la parure sexuelle, des brillantes +couleurs, des appendices qui distinguent les mâles? Cela se retrouve +dans la faune de tous les climats, mais nulle part au même degré de +perfection que sous les tropiques. C'est à la fois un reflet et un +signe avant-coureur de la saison des amours. «À mon sens, dit à ce +sujet M. Bates, c'est penser comme les enfants, que de supposer que la +beauté des oiseaux, des insectes et des autres créatures leur est +donnée pour charmer nos yeux. La moindre observation, la moindre +réflexion démontre qu'il n'en est rien, car autrement pourquoi un seul +des deux sexes serait-il si richement paré, tandis que l'autre est +vêtu de couleurs sombres et ternes? Je suis persuadé que la beauté du +plumage et du chant, comme toutes leurs autres qualités spécifiques, +leur sont dévolues pour leur propre plaisir et pour leur avantage. Et +si ma remarque est fondée, n'est-ce pas une raison pour nous faire +des idées plus larges sur la vie intime et les relations mutuelles des +êtres qui peuplent la terre avec nous?» + + +IV + +«Tels sont donc, en résumé, les grands traits, les caractères de la +forêt vierge par excellence: elle est impénétrable, impropre à la +demeure de l'homme; la végétation est en guerre contre elle-même; les +plantes et les animaux grimpent; il y a peu d'insectes et point de +moustiques; les bas-fonds marécageux contrastent avec les terrains +boisés du haut pays; des arbres d'une taille colossale s'appuient sur +des racines arc-boutées et supportent des plantes pendantes aériennes, +comme une seconde forêt par-dessus la première; pêle-mêle de taillis +et de lianes parasites; absence de fleurs; retour invariable des +mêmes phénomènes dans leur cycle annuel, mensuel et diurne; ombrages +silencieux troublés par des bruits mystérieux et inexplicables; enfin, +source inépuisable d'intérêt, qui provient de la beauté et de la +variété, de la richesse, de l'exubérance et de l'intensité de la vie +chez tous les êtres organiques. + +«Ce qui précède n'est en quelque sorte que le cadre des explorations +où nous suivrons le voyageur, dont nous avons seulement esquissé les +premières impressions[2].» + +[Note 2: Je dois cette incomparable description de la forêt vierge à +mon éloquent et studieux ami M. Amédée Pichot, rédacteur de la _Revue +Britannique_, le plus intéressant recueil scientifique et littéraire +de ce siècle, que je lis depuis trente ans en m'instruisant toujours. +Ce recueil est le télescope universel qui rapproche les îles et les +continents de nous, pour nous faire comprendre le _Cosmos_ +intellectuel, le globe pensant.--M. Pichot, qui a traduit Shakespeare +avec un homme d'État de nos jours, est digne de nous traduire +Humboldt.] + + +V + +Voilà une oeuvre directe et permanente de Dieu sur l'écorce de la +terre! la vie répandue à pleine main et renaissant d'elle-même comme +un élément insensé, animé à la fois de l'existence et répandant en lui +et autour de lui la folle ivresse de la vie! C'est le délire de +l'existence, la cascade des créations bouillonnant des mains de +l'éternel créateur! + +Voilà la vie. + +Dieu l'a créée infatigable, inépuisable, innombrable dans les +végétations, moins nombreuse, moins palpable, moins fourmillante dans +les animaux, excepté les insectes, parce que l'intelligence les anime, +et que la nourriture plus recherchée leur manquerait dans leurs +pâturages terrestres; mais il leur mesure les aliments et +l'intelligence à proportion de leurs masses, de leurs besoins; entre +eux et l'homme il a placé la barrière des langues qui se parlent, mais +qui ne se comprennent pas entre elles, excepté les animaux +domestiques, premiers esclaves et tendres amis de l'homme. + +L'histoire naturelle a dans ce sens d'immenses connaissances à +acquérir, des mystères profonds à sonder par l'intelligence et surtout +par la charité, cette langue instinctive, qui balbutie à peine entre +la nation animée, la nation végétale et la nation humaine. Un +Aristote, un Pline, un Buffon, naîtront et feront l'histoire naturelle +des animaux par l'intelligence au lieu de la faire par la forme. + +C'est un des progrès assez rapprochés que la divine bonté permet à +l'homme d'espérer d'entrevoir sur ce globe. Ce sont des voix nouvelles +qui entrent une à une dans le cantique du _Cosmos_, dans l'hosanna de +la création. + + +VI + +En attendant, transportons-nous dans les solitudes méridionales de +l'océan Indien ou à l'océan Austral; il est nuit, l'étoile sur la +Croix du Sud dessine son trépied sur nos têtes, un vaisseau de guerre +nous porte depuis dix mois sans voir de rivage vers quelqu'une de ces +îles grandes comme des continents. Nous suivons notre route dans les +cieux, comme dans un miroir où elle se reflète d'étoiles en étoiles, +éteintes le jour, rallumées la nuit au souffle du Créateur. + +Le vaisseau de cent canons plus vaste que le Léviathan, et organisé +par l'industrie miraculeuse inspirée des hommes, contient deux mille +vies d'hommes dans son sein, les uns veillant à la manoeuvre et à +l'orientement des voiles pour balayer et recueillir dans leur éventail +gigantesque le moindre souffle d'air qui se repose sur le lit plus +lourd de la mer, afin de récolter ainsi le mouvement nécessaire de la +route; les autres, assis sur le pont, fourbissent les armes luisantes +qui vont conquérir une région inconnue de la patrie. Dans les +profondeurs du navire, la patrie a balayé avant le départ quelques +centaines d'hommes condamnés, de femmes coupables, d'enfants innocents +au sein de leurs mères, pour purifier la population saine de +l'Angleterre et pour peupler des populations renouvelées dans ses +colonies. La machine flottante est si vaste et les membres de bois +sont si solidement encastrés les uns dans les autres par leurs +extrémités et par leurs flancs, que le roulement des canons sur ses +ponts y est insensible et qu'il ne sent pas plus le poids d'une foule +d'hommes que le cheval de trait dans les rues de Londres ne sent le +poids des mouches qui se posent sur sa crinière. La mer porte tout, et +le vaisseau ne s'enfonce pas d'une ligne dans ses flots mugissants. +Les proscrits émigrants qui sont ensevelis dans ses cavernes rêvent, +pleurent, ou chantent pendant la longue traversée sur ce qu'ils ont +laissé de leur vie passée, sur ce qu'ils vont retrouver de leur vie +future, dans le hasard des unions que la destinée leur prépare sous +d'autres cieux. + + +VII + +La journée, longue pour tous ces passagers, touche à son déclin. Le +calme complet des airs laisse le navigateur indécis mesurer de combien +de vagues il a avancé dans sa route vers un rivage toujours invisible. +La cloche sonne, le prêtre s'agenouille, le matelot se découvre, +toutes les figures se rassérènent, toutes les conversations se +taisent: c'est à l'invisible Infini qu'on va parler. La prière +murmurée à demi-voix par le ministre du Tout-Puissant retentit +sourdement sur toutes les lèvres qui la répètent, et emporte à Dieu +les louanges, les actions de grâce et les voeux secrets de tout ce +monde flottant. Le silence respectueux se prolonge après la dernière +invocation, et chacun, pour dormir ou pour veiller à son poste, va +reposer ou surveiller la nuit. + + +VIII + +La nuit perfide et étouffante enveloppe dans un silence redoutable le +vaisseau, le ciel et la mer. Un bruit limité et soudain éclate tout à +coup dans ce silence. C'est le coup sourd des vagues qui s'amoncellent +et qui viennent de minute en minute heurter les flancs du vaisseau; ce +sont les plaintes des madriers et des solives qui, dans cet immense +chantier flottant, tendent à se détacher les uns des autres pour +reprendre leur liberté; ce sont les sifflements des ailes du vent à +travers les voilures, dont cinq cents matelots intrépides prennent les +ris; le tumulte des hommes sur le pont tremblant, la voix et le +sifflet du commandant, les voiles qui se déchirent et qui emportent +dans les airs la force échappée de leurs plis, les mâts surchargés qui +se rompent et qui tombent avec leurs vergues et leurs cordages sur les +bastingages, le pas précipité des matelots courant où le signal les +appelle, les coups de haches qui précipitent à la mer ces débris pour +que leur poids ajouté au roulis du navire ne l'entraîne pas dans +l'abîme; le tangage colossal de ces débris mesuré par six cents pieds +de quille, tantôt semble gravir jusqu'aux nuages la lame écumeuse et +la diriger en plein firmament, tantôt, arrivé au sommet de la vague, +se précipiter la tête la première, les bras des vergues tendus en +avant dans l'abîme où il glisse, le gouvernail touchant au fond de +l'océan; les matelots suspendus aux câbles décrivent des oscillations +gigantesques sur l'arc des cieux; les canons détachés de leurs +embouchures roulent çà et là sur les trois ponts avec des éclats de +foudre; à chaque effondrement du vaisseau entre des montagnes d'écumes +qui semblent l'engloutir, un cri perçant monte de la prison des +condamnés, puis des voix de femmes et d'enfants qui croient toucher à +leur dernière heure. Le vaisseau se relève lentement sous le poids +des vagues qui se creusent un berceau au pied des mâts et roulent +furieuses sur le pont disparu sous l'onde; il flotte au hasard, rasé +comme un ponton, sans savoir où la tempête le pousse; trois nuits, +trois jours l'engloutissent avec ses deux mille habitants dans les +caprices de la mer; c'est un tombeau où les morts sont avec les +vivants, et où chaque seconde est une agonie renaissante; nul n'espère +plus son salut, et le silence funèbre a succédé au cri de la terreur: +tout est mort sur ce jouet de la mort. + + +IX + +Mais les lames retentissantes semblent enfin se fatiguer de leur +fureur, les tangages et les roulis laissent respirer les ponts, les +ruisseaux d'écume coulent à la mer sur ses flancs, les mâts rajustés +se relèvent avec quelques lambeaux de voiles, le gouvernail réparé +plonge dans l'élément liquide et imprime une direction au vaisseau +désemparé. Le soleil luit entre mille nuages, les soldats et les +matelots remontent un à un sur le pont. On navigue au gré des lames +aplanies; le coup de vent qui a fait avancer les navigateurs en +aveugles sur l'océan Indien, leur laisse entrevoir à distance l'île de +Ceylan couverte de ses forêts étranges, et approcher d'un continent à +fleur d'eau, où un fleuve immense confond ses fanges avec les roseaux +de la mer. C'est le Gange sacré, qui descend des hautes montagnes des +Indes où brillèrent, à la naissance de l'homme primitif, les premiers +crépuscules, les révélations du Créateur et ses premières créations +humaines. Langues, idées, théologies, saintetés, invocations, +martyres, héroïsme, dévouement, prodiges, chants sacrés dont les +débris témoignent d'une majesté divine visible aux poëtes inspirés, +morale surhumaine, mystérieuse, que l'homme n'aurait pu découvrir, +invocation perpétuelle au Créateur, l'anéantissement de la matière +devant l'intelligence sacrée: tels sont les vestiges que ces +révélations indiennes conservent des premiers temps de l'entretien des +dieux et des hommes. Les brahmes en gardent encore les monuments +écrits dans leurs livres. On sent que Dieu a passé par là; on respire +les parfums moraux de ses oracles. Il paraît évident que c'est là +qu'il a par ses instincts manifesté sa divine nature aux premiers +hommes. Sa première église a parlé, prié, chanté dans ces plaines et +sur ces sommets consacrés. Cherchez ses traces, elles sont là; +Alexandre en eut la première vision pour l'occident du globe. Elles se +répandirent d'abord comme un reflet sur la Perse et la Chine; elles +sanctifièrent Zoroastre et Confucius, et les législateurs du pays des +pyramides; de là elles passèrent en Grèce, où l'imagination les colora +de ses brillants mensonges adoptés par les Romains; puis l'incarnation +chrétienne les sentit renaître et les pratiqua en morale parfaite et +en ascétismes pieux. Puis l'homme, divinisé par le dévouement de ses +frères, succède à l'Homme-Dieu, première institution de l'humanité! +Puis ce crépuscule encore visible pâlit et s'obscurcit dans l'extrême +Orient et se transforme dans l'Occident. Puis les conquérants +modernes assujettirent une partie de ces peuples et vinrent purifier +les populations et accroître leurs richesses par leur commerce dans +ces régions où ils adorèrent leur Memnon d'or sur les autels du Dieu +incorporel. Ils reconnurent le mystère, mais ils ne le comprirent pas; +et les ténèbres renaquirent où les premières races de cette humanité +mystérieuse avaient vu le jour du ciel dans la sainteté des fils aînés +de Dieu. + +Laissons débarquer cette lie de notre Occident et les conquérants +profanateurs sur ce rivage des Indes asservies, et voyons ailleurs les +mystères de l'action de Dieu dans les lieux ou dans les hommes. + + +X + +C'est le soir; nous sommes dans la capitale du monde occidental; le +Colisée, théâtre bâti par Vespasien à la mesure du peuple-roi et +bourreau de l'univers alors connu, s'élève à des centaines de pieds +au-dessus des édifices publics et des palais des citoyens de Rome. + +Des murs percés de vomitoires, entrées et issues immenses, s'ouvrent +de distance en distance, pour donner accès à cent dix mille +spectateurs. Une ellipse colossale dessine à l'oeil ce théâtre. Les +galeries superposées et repliées les unes derrière les autres, pour +laisser les regards embrasser librement la scène, s'avancent à +l'intérieur comme autant de promontoires sur la mer. + +Michel-Ange, déjà vieux, pendant qu'il méditait d'élever jusqu'à cinq +cents pieds dans les airs la coupole du temple du christianisme, fut +trouvé seul, errant, pensif, dans les ruines du Colisée. + +Une neige tombée en abondance la nuit précédente en faisait ressortir +les gigantesques lignes sur l'horizon; un ciel bleu, découpé par ses +jours, éclatait dans l'intérieur; il était absorbé dans l'admiration +muette, cherchant comment il dresserait dans le ciel le théâtre de la +grandeur du Dieu des chrétiens. Il avait trouvé Saint-Pierre dans le +Colisée. + + +XI + +Le jour où Titus fit la dédicace de ce Colisée, le spectacle fut digne +du monument. Des milliers de bêtes fauves de tous les déserts soumis à +l'empire y furent amenés pour y mourir pendant une représentation qui +dura cent jours! Trente mille esclaves gladiateurs, ces comédiens de +la mort, y récréèrent, à leur agonie, les regards féroces des Romains. +La mort seule était le jeu de ce peuple funèbre qui tuait pour +triompher, et qui tuait encore pour célébrer ses triomphes. Il jouit +pleinement ce jour-là de son ivresse de carnage, et il appelait Titus +les délices du genre humain. Des chars mortuaires ne cessaient +d'emporter, aux applaudissements de la foule, les carcasses d'animaux +et les cadavres de victimes. Le sable renouvelé buvait les flots de +sang, pour préparer à d'autres victimes une autre place pour mourir! + +Le monde n'a rien vu d'aussi magnifique: quatre étages d'un ordre +d'architecture différent le composent. Mille fois cent cinquante pieds +décrivent la circonférence de l'ellipse. La scène a trois cents pieds +d'étendue. Maintenant l'herbe et les ronces y poussent en liberté; les +oiseaux y chantent comme dans la forêt. + +Quatre cent quarante-six ans plus tard, c'est-à-dire l'an 526 de notre +ère, les Barbares de Totila en ruinèrent diverses parties, afin de +s'emparer des crampons de bronze qui liaient les pierres. Tous les +blocs du Colisée sont percés de grands trous. + +J'avouerai que je trouve inexplicables plusieurs des travaux exécutés +par les Barbares, et que l'on dit avoir eu pour objet d'aller fouiller +dans les masses énormes qui forment le Colisée. Après Totila, cet +édifice devint comme une carrière publique, où, pendant dix siècles, +les riches Romains faisaient prendre des pierres pour bâtir leurs +maisons, qui, au moyen âge, étaient des forteresses. + +Ces palais dont les matériaux ont été fouillés dans cette masse de +pierres, n'ont fait que l'ébrécher. Quelques petits autels, desservis +par un pauvre moine mendiant, sont invisibles dans la vaste arène. On +y dit la messe et on y demande pardon au Dieu victorieux du sang de +tant de millions de victimes répandu à plaisir pour amuser les +Romains! + +Quand la lune sereine de la campagne romaine se lève dans le ciel et +laisse filtrer sa blanche lueur à travers les brèches du Colisée sur +l'arène du Cirque, quelques humbles voix de solitaires s'élèvent et +demandent grâce pour les forfaits et pour les orgueils de l'humanité. +Le Colisée, vu ainsi, est la plus grande image qui soit sur la terre +des honteuses vicissitudes de la gloire humaine. On sent à la fois +tant de grandeur et tant de néant! On s'enorgueillit et on s'humilie +d'être homme. + + +XII + +Mais, à quelques pas de là, Saint-Pierre de Rome, oeuvre encore jeune +et vivante de la nouvelle religion des hommes, s'élève à trois cents +pieds plus haut que l'oeuvre de Vespasien. + +Entrez avec moi dans l'aire de l'édifice chrétien. Un obélisque +égyptien en granit marque la borne de l'ombre du temple. Deux +fontaines jaillissantes tombent et retombent éternellement avec la +profusion de leur eau dans des bassins de porphyre des deux côtés de +l'obélisque. Leur murmure fait faire silence et parle d'éternité. + +Ici, à droite et à gauche, une double colonnade de sept cent +trente-huit pieds de long, sur six cents pieds de large, enferme la +place qui précède le temple. Douze cents pieds d'espace ouvrent à +l'oeil la vue nécessaire pour embrasser la masse et la beauté de +l'église. + +La place comprise entre les deux parties semi-circulaires de la +colonnade du Bernin (mais, je vous en prie, ayez les yeux sur une +lithographie de Saint-Pierre), est à mon gré la plus belle qui existe. +Au milieu, un grand obélisque égyptien; à droite et à gauche, deux +fontaines toujours jaillissantes dont les eaux, après s'être élevées +en gerbe, retombent dans de vastes bassins. Ce bruit tranquille et +continu retentit entre les deux colonnes, et porte à la rêverie. Ce +moment dispose admirablement à être touché de Saint-Pierre, mais il +échappe aux curieux qui arrivent en voiture. Il faut descendre à +l'entrée de la place _de' Rusticucci_. Ces deux fontaines ornent cet +endroit charmant, sans diminuer en rien la majesté. Ceci est tout +simplement _la perfection de l'art_. Supposez un peu plus d'ornements, +la majesté serait diminuée; un peu moins, il y aurait de la nudité. +Cet effet délicieux est dû au cavalier Bernin, dont cette colonnade +est le chef-d'oeuvre. Le pape Alexandre VII eut la gloire de la faire +élever. + +Le vulgaire disait qu'elle gâterait Saint-Pierre. + +La place ovale, dont les deux extrémités sont terminées par les deux +parties de la colonnade, a sept cent trente-huit pieds de long sur +cinq cent quatre-vingt-huit de large. Vient ensuite une place à peu +près carrée, et qui finit à la façade de l'église. La longueur totale +de ces trois places qui précèdent Saint-Pierre est, à partir de la rue +par laquelle on y arrive, de mille cent quarante-huit pieds. + +Les deux portiques circulaires du Bernin se composent de deux cent +quatre-vingt-quatre grosses colonnes de travertin et de +soixante-quatre pilastres; ces colonnes forment trois galeries. Dans +de certaines solennités, les carrosses des cardinaux passent sous +celle du milieu. La base des colonnes est d'ordre toscan, le fût +d'ordre dorique, et l'entablement d'ordre ionique; elles ont +trente-neuf pieds deux tiers de haut. Les deux portiques +semi-circulaires ont cinquante-six pieds de large et cinquante-cinq de +hauteur. La balustrade supérieure est ornée de cent quatre-vingt-douze +statues de douze pieds de haut, comme celles du pont Louis XVI. Les +statues de Rome sont en travertin; elles furent faites sous la +direction du cavalier Bernin. Elles sont bien placées, et contribuent +à l'ornement. + + +XIII + +L'homme qui nous apprend le plus de choses sur l'antiquité, Pline, +nous dit que Nuncoré, roi d'Égypte, fit élever dans la ville +d'Héliopolis l'obélisque qui est à Saint-Pierre. Caligula le fit +transporter à Rome; on le plaça dans le cirque de Néron au Vatican. +Constantin bâtit sa basilique de Saint-Pierre sur une partie de +l'emplacement de ce cirque; mais, jusqu'en 1586, l'obélisque, chose +étonnante, resta debout dans le lieu où Caligula l'avait mis, +c'est-à-dire à l'endroit où se trouve maintenant la sacristie de +Saint-Pierre, bâtie par Pie VI. + +En 1586, presque un siècle avant la construction de la colonnade, +Sixte-Quint fit placer l'obélisque où il se voit aujourd'hui. Ce +transport, qui coûta 200,000 francs, fut exécuté par l'architecte +Fontana, au moyen d'un mécanisme admirable, que de nos jours personne +ne pourrait inventer, ni peut-être même imiter. À la fin du moyen âge, +on a transporté jusqu'à des clochers à une distance de soixante ou +quatre-vingts pas du lieu qu'ils occupaient d'abord. L'obélisque du +Vatican a soixante-seize pieds de haut et huit pieds dans sa plus +grande largeur. La croix qui le surmonte est à cent vingt-six pieds du +pavé. + +Cet obélisque n'a point d'hiéroglyphes; il n'est pas le plus grand de +ceux de Rome, mais quelques personnes le regardent comme le plus +curieux, parce que, n'ayant jamais été renversé, il a été conservé +dans toute son intégrité. + +Aux côtés de l'obélisque, on voit les deux fontaines. Les brillantes +pyramides d'écume blanche qui s'élèvent dans les airs retombent dans +deux bassins formés chacun d'un seul morceau de granit oriental de +cinquante pieds de circonférence. Le jet le plus élevé monte à +soixante-quatre pieds. + +Bramante, Raphaël, Michel-Ange, les plus grands artistes furent +prodigués aux plus grands pontifes pour concevoir et gouverner la +construction de ce prodige de la puissance, de la richesse et du +génie. + +Le christianisme tout entier se concentre dans son chef-d'oeuvre. La +façade trop théâtrale y manque seule. Elle est formée d'un portique +dont les colonnes ont quatre-vingt-sept pieds de tronc, sans les +chapiteaux et les corniches. Quand une des cinq portes de ce portique +s'ouvre, l'édifice apparaît tout entier. + + +XIV + +VUE GÉNÉRALE DE L'INTÉRIEUR DE SAINT-PIERRE. + +«On pousse avec peine une grosse portière de cuir, et nous voici dans +Saint-Pierre. On ne peut qu'adorer la religion qui produit de telles +choses. Rien au monde ne peut être comparé à l'intérieur de +Saint-Pierre. Après un an de séjour à Rome, j'y allais encore passer +des heures entières avec plaisir. Presque tous les voyageurs éprouvent +cette sensation. On s'ennuie quelquefois à Rome le second mois de +séjour, mais jamais le sixième; et, si on y reste le douzième, on est +saisi de l'idée de s'y fixer. + +«Quand vous serez assez malheureux pour désirer connaître les +dimensions de Saint-Pierre, je vous dirai que la longueur de cette +basilique est de cinq cent soixante-quinze pieds; elle a cinq cent +dix-sept pieds de large à la croisée. La nef du milieu a +quatre-vingt-deux pieds de largeur et cent quarante-deux de hauteur. +Elle est ornée de grosses statues de saints de treize pieds de +proportion. On peut dire qu'ils donnent l'idée de la magnificence à +qui ne les examine pas en détail. Cet effet est dû au grandiose de +l'architecture, et aux soins infinis que l'on se donne pour que tout, +dans Saint-Pierre, rappelle au voyageur qu'il est dans le palais d'un +Dieu.» + + +XV + +«Vous savez que Bramante avait élevé jusqu'à la corniche les quatre +énormes piliers de la coupole, qui ont chacun deux cent six pieds de +circonférence. L'église de _San-Carlo alle Quattro Fontane_ occupe +exactement l'espace d'un de ces piliers et ne paraît pas petite. + +«Bramante jeta les quatre grands arcs qui, comme des ponts, unissent +ces piliers l'un à l'autre. + +«Voilà ce que Michel-Ange trouva; c'est là-dessus qu'il éleva sa +coupole. Elle a cent trente pieds de diamètre, c'est-à-dire trois +pieds de moins que celle du Panthéon. Elle commence à cent +soixante-trois pieds du pavé, et sa hauteur, prise depuis sa base +jusqu'à l'ouverture de la lanterne, est de cent cinquante-cinq pieds. +On ne croirait jamais que la petite lanterne qui est au-dessus a +cinquante-cinq pieds de haut, l'élévation d'une maison ordinaire. +Ainsi, la coupole de Michel-Ange, enlevée de dessus les piliers, et +placée par terre, aurait deux cent soixante pieds de haut, élévation +qui surpasse celle du Panthéon. Montons sur les combles de +Saint-Pierre pour voir la partie extérieure du dôme: le piédestal de +la boule de bronze a vingt-neuf pieds et demi de hauteur; la boule +elle-même sept pieds et demi. La croix qui couronne l'église est haute +de treize pieds. + +«La hauteur totale de Saint-Pierre, depuis le pavé de l'église +jusqu'au dernier ornement de la croix, est de quatre cent vingt-quatre +pieds. Les Romains comptent onze pieds de plus, je crois, parce qu'ils +mesurent l'élévation à partir du pavé de l'église souterraine, où est +le tombeau d'Alexandre VI. + +«Cette hauteur fait frémir quand on songe que l'Italie est fréquemment +agitée de tremblements de terre, que le sol de Rome est volcanique, et +qu'un instant peut nous priver du plus beau monument qui existe. +Certainement jamais il ne serait relevé. Deux moines espagnols, qui +se trouvèrent dans la boule de Saint-Pierre lors de la secousse de +1730, eurent une telle peur, que l'un d'eux mourut sur la place. + +Pour que l'oeil soit satisfait, le contour extérieur de la partie +sphérique d'une coupole ne doit pas être le même que le contour +intérieur; la coupole de Saint-Pierre a deux calottes, et entre les +deux rampes l'escalier par lequel on monte jusqu'à la boule. + +Le _tambour_ de la coupole (la partie cylindrique) est percé de seize +fenêtres; c'est à travers ces fenêtres qu'en se promenant au _Pincio_ +on aperçoit quelquefois le soleil qui se couche.» + + +XVI + +Depuis la base des piliers jusqu'à la cime de cinq cents pieds de la +coupole, abîme de vide, les murailles élèvent avec elles jusqu'au +faîte le miracle de tous les arts: chapelles, tombeaux, figures, +peintures, mosaïques, balustrades de marbres précieux, symbole du +crucifié, anges qui l'assistent sur la terre ou qui le reçoivent dans +son éternité. J'ai eu la curiosité de monter aux trois sommets de +Saint-Pierre à Rome. Le premier, celui qui règne au-dessus du niveau +des murailles avant la naissance de la voûte de la coupole, présente +l'aspect d'une ville immense où les ouvriers voués à la conservation +de l'édifice habitent à deux ou trois cents pieds au-dessus du niveau +de la place avec leurs familles et les instruments de leurs métiers. +Leurs maisons disparaissent derrière les balustrades et l'ombre de +cette montagne de pierre qui prend racine à leur pied, sans pour cela +leur cacher le soleil. + +On se repose un moment à cette hauteur, avant de tenter l'ascension du +dôme. Une porte basse y conduit; l'on se trouve forcé de se courber et +de grimper entre deux voûtes parallèles, l'une extérieure, l'autre +intérieure, artifice de l'architecture que je n'ai pas compris, mais +qui a été adopté comme une nécessité de l'art dans plusieurs autres +voûtes à cathédrale, soit pour consolider la construction de ces dômes +portant sur eux-mêmes, soit pour rectifier à l'oeil du spectateur les +lignes harmonieuses de leurs dômes aériens. C'est ainsi que l'insecte +ramperait entre l'arbre et l'écorce. De temps en temps des fenêtres, +inaperçues d'en bas, laissent entrer le jour dans ces demi-ténèbres +intérieures. On en sort enfin à la hauteur de la moitié de la coupole, +et l'on entre en frissonnant dans le dôme lui-même. Une galerie +étroite vous permet d'en contempler la profondeur, en appuyant vos +mains crispées sur le parapet et la galerie. Les fidèles qu'on +aperçoit d'en bas sur le pavé du temple paraissent des fourmis +rampantes sur un morceau de marbre. On rentre épouvanté dans la +calotte double du dôme. On poursuit sa route et l'on retrouve enfin la +lumière du jour, mais on la retrouve dans le ciel. L'horizon de Rome +avec sa mer, ses montagnes, ses lacs, ses forêts, ses déserts, tremble +sous vos pieds; le moindre souffle du vent de mer, en se résumant de +cette élévation et en heurtant ses ailes contre cet écueil isolé des +cieux, résonne comme un tonnerre et semble prêt à enlever comme une +feuille morte le dôme colossal qui tremble sous vos pieds. Une seule +pierre, déplacée dans ces carrières de pierres superposées étage à +étage, ferait pencher ce monument et vous arriveriez en poussière +impalpable dans la poudre et la ruine. Vous pâlissez de la seule +pensée; cependant la volonté triomphe de la terreur, il vous reste à +gravir encore 75 pieds en dehors des murailles pour ramper autour du +dernier petit globe, bouton de la grande coupole, et pour embrasser +les bras de la croix de fer de 25 pieds qui couronne le tout. Je +renonce à décrire le bruit du vent dans l'intérieur de cette oreille +de bronze dont les moindres haleines de l'air frappent le tympan (que +serait-ce dans la tempête?). N'importe! reprenons force et marchons +toujours. Une échelle de fer aux échelons tremblants sort du dernier +sommet et vous porte au tronc de la croix, que vous embrassez +convulsivement comme un brin de mousse embrasse une aiguille d'un +chêne; vos yeux se troublent, et vous ne voyez plus que le vide +ondoyant à cinq cents pieds au-dessous de vous! + +Est-ce Dieu, sont-ce des hommes qui ont mis la première et la dernière +pierre à ce monument de la plus grande pensée du _Cosmos_? + + +XVII + +Vous redescendez en silence, et vous entrez dans le sanctuaire en +mesurant de l'oeil au-dessus de votre tête le même abîme que vous +mesuriez tout à l'heure au-dessous! L'étonnement et la terreur +refoulent le cri d'admiration sur vos lèvres. Vous parcourez +lentement, en silence, en comptant vos pas, les piliers, les colonnes, +les murs du saint édifice. À chaque pas votre enthousiasme redouble. +Jamais l'humanité n'a rien rêvé d'aussi vaste et d'aussi parfait! Rêve +de Dieu exécuté par les hommes. Tous les pas que vous faites en +parcourant l'enceinte démesurée sont marqués par le nom d'un homme de +génie que les siècles ont conservé comme une relique. Ces ouvriers de +Dieu ont été animés et inspirés par lui. De plus grands hommes dans +tous les arts ne sont pas nés et ne renaîtront jamais: architectes, +artistes, pontifes, poëtes, tailleurs de marbre, peintres, sculpteurs, +mosaïstes, ont été réunis en faisceau de foi, de puissance, de +conception, de richesse, de génie, de volonté, d'inspiration, +d'enthousiasme pour enfanter ce miracle! + +Raphaël peignait, Jules Romain dessinait, Buonarotti changeait à +volonté le marteau contre le pinceau, Bramante imaginait et concevait +la transfiguration de l'architecture pour élever dans le ciel le +Panthéon simplifié, exalté, glorifié. Et enfin le génie humain de +toutes les époques se couronnait lui-même en face de l'Éternel, et, +son diadème sur le front, disait à la religion et au pouvoir +politique: «Tu n'iras pas plus loin!» + +_Voilà Saint-Pierre de Rome!_ + + +XVIII + +Or, qu'est-ce qui a fait ces trois oeuvres? c'est l'homme! + +Et qu'est-ce que l'homme selon le _Cosmos_ matérialiste de M. de +Humboldt? C'est un peu d'hydrogène enfermé dans un canal de peau pour +râler quelques heures un certain nombre de respirations, puis pour +s'évanouir à jamais dans le néant et ne plus être! Ô législateurs! ô +guerriers! ô poëtes! ô artistes! ô potentats de la terre! ô savants! +qu'est-ce que vous êtes? qu'est-ce que vous faites? qu'est-ce que +votre gloire? qu'est-ce que votre immortalité? le misérable +crépitement de la feuille de ces arbustes que l'enfant qui la presse +en jouant dans ses deux doigts fait éclater avec un petit bruit, et +qu'il jette pour la voir sécher et pourrir sous ses pas! + +Voilà, hommes, voilà de l'oxygène accumulé, que vous appelez la vie! +Et vous appelez cela de la science? Appelez donc cela non pas la +science, mais la moquerie de la création, commençant par se moquer de +soi-même afin d'avoir le droit de se moquer de son Créateur! + +Et que les idiots vous croient! + +Votre vie et votre _Cosmos_ ne méritent pas même cette raillerie +scientifique. + +Votre _Cosmos_ et le néant ne sont pas deux. + +Votre science n'est que le néant ayant conscience de lui-même! + +Non, la vie humaine n'est pas cela. + +Vous retranchez de Dieu, de l'homme, de la vie, de la mort, de la +nature, ce qui en fait la divinité; c'est-à-dire le _mystère_. + +Ouvrez vos yeux et confessez le _mystère_, le _secret_ de Dieu! + + +XIX + +LA PENSÉE. + +Il n'y a pas longtemps qu'ouvrant par hasard un des cahiers d'études +de ces jeunes hommes chargés par état d'étudier le principe de vie +chez les animaux, et surtout chez l'homme (et que serait-ce s'il était +descendu jusqu'aux plantes, existences animées, imparfaites encore, +dont les racines sont du moins capables de choix et d'appropriation +des substances dont elles forment les fruits, et dont le cerveau est +en bas au lieu d'être en haut?); il n'y a pas longtemps, dis-je, que +je restai frappé d'admiration et de vérité en lisant ces belles +considérations sur le principe de la vie, base et opération +progressive du _Cosmos_. Je m'écriai: Voilà un homme qui pense comme +moi, et qui, à travers la matière, a deviné la _pensée_. Lisez et +comprenez cette préface d'un autre _Cosmos_: + +«Je crois même que la question de la vie et des destinées humaines ne +peut être bien résolue que par les enchaînements de la vie universelle +dont elle fait partie: une même lumière logique, éclairant et +fécondant ce vaste ensemble, sera la plus saisissante des preuves pour +l'esprit humain. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«La division la plus infinie de la matière ne pourra jamais vous +donner que de la matière. Le sentiment du vrai est comme l'affirmation +de la nature en nous.--Le _rien sans rien_, dit le philosophe +Royer-Collard, _mais je l'affirme_! De toutes les certitudes, la plus +certaine est celle qui résulte des dépositions du sens intime, parce +que la conscience est plus près du souvenir de l'être que le +raisonnement. + +«Le raisonnement a besoin de faits pour démontrer; le sens intime +croit, voit, conclut, affirme sans aucun argument qu'un regard! + +«Le principe de la vie est-il quelque chose de distinct de la matière? + +«Ou bien est-il, sous le nom de propriété de la matière, inhérent à la +matière même? + +«La question, ainsi posée et acceptée, est exactement la même pour le +principe de la vie morale que pour le principe de la vie corporelle. + +«On n'hésite pas plus à dire de la VERTU que de la divisibilité, +qu'elle est une propriété de la matière. Le principe une fois admis, +que tout est matière, et rien que matière en nous, cette conséquence +est naturelle. Il y a même, à la déduire ouvertement et à la soutenir, +quand on croit le principe, un certain courage et une franchise plus +honorables que l'indifférence. + +«Il ne s'agit donc pas ici d'une simple dispute de mots, comme il +semble à quelques esprits aveugles ou distraits; sous le voile des +mots, la question est posée sur des substances: ici, substance +matérielle, qu'admettent également les deux doctrines; là, substance +d'une autre nature, et d'une nature supérieure, dont la matière n'est +que le support. + +«Il ne faut pas nous le dissimuler, messieurs: ce n'est rien moins que +l'ordre moral qui est en question sous les deux doctrines contraires. + +«Dans un cas, les destinées de l'homme sont celles de la matière: la +vie humaine est un écoulement, qui commence à l'organisation, qui +finit à la dissolution, et qui s'épanche, comme le fleuve, sur une +pente fatale, des glaciers à l'Océan. + +«Dans l'autre cas, les destinées, ou plutôt les prédestinations de +l'homme, rarement réalisées, sont celles du principe supérieur +supporté par la matière; dans la mesure même où l'homme entre en +possession de ce principe supérieur, il en partage la nature et les +destinées, et par les responsabilités d'ici-bas, et par les espérances +immortelles. + +«Il n'est pas un des sentiments, pas une des pensées, pas un des actes +de l'homme, sur lesquels la doctrine acceptée ne retentisse, à l'insu +même de l'homme; + +«Comme il n'est pas une seule des réactions chimiques d'un corps, sur +laquelle ne rejaillisse sa simplicité ou sa dualité de composition. + +«Introduisez votre doctrine dans la loi, interdisez aux juges la +recherche du principe des actes, et à l'instant même où l'intention +s'évanouit, où il ne reste plus que l'organisme du fait, toute +moralité s'évanouit avec elle, et l'homicide par imprudence devient +l'égal du meurtre avec préméditation. Introduisez dans les moeurs +votre abstention de la recherche des causes, et bientôt, des deux +éléments prédestinés de tout acte humain, l'intention morale et +l'action, le droit et le fait, il ne reste plus que le fait. + +«Prise à ce sommet humain de la vie, c'est-à-dire aux régions morales +de l'échelle vitale universelle, la question du principe de la vie +n'est donc pas oiseuse. + +«Mais ce sommet est préparé par tout ce qui précède, et la question de +matière pure ou de principe incorporé dans la matière est la même à +tous les degrés de l'échelle. + +«Les principes incorporés peuvent varier et varient, en effet, à +chacun de ces degrés; mais la question de l'incorporation, +c'est-à-dire de la simplicité ou de la dualité de substance, est +partout la même. + +«Abordons franchement la question.» + + +XX + +«Ces deux états, l'un de _pure matière_, l'autre de _pur esprit_, sont +aussi étrangers l'un que l'autre à la nature humaine, formée de leur +concours et non de leur exclusion. + +«Aussi, ne pouvons-nous les concevoir séparés, que par une violence +faite à la nature des choses, que par l'abstraction, tout +artificielle, de l'esprit du sein de la matière qui le supporte; que +par une séparation fictive de la matière d'avec l'esprit qui la +vivifie. + +«Et c'est cette violence faite à la nature des choses, à la nature +bi-substantielle de l'homme et de tous les êtres de notre univers, qui +a causé l'erreur, également déplorable, du matérialisme, qui confond +la vie avec son support, et du mysticisme, qui prétend se passer de ce +support, et qui s'égare dans les fictions de l'esprit pur. + +«Le matérialisme, en effet, n'est arrivé à cette conception de matière +pure que par l'abstraction, c'est-à-dire par la séparation graduelle +de toutes les qualités ou propriétés qu'on observe aux divers degrés +de l'échelle des êtres. Il a dépouillé, en idée, la substance +sensible, de toutes les vertus que la substance supérieure ou +vivifiante lui avait communiquées: de la sensibilité et de la +contractilité de l'animal, des qualités végétatives, des propriétés +chimiques et de la plupart des propriétés physiques des minéraux; et +nous a dit ensuite de cette substance inférieure, réduite à +l'_étendue_ et à l'_inertie_: voilà la matière dans son état primitif. + +«Le matérialisme ne s'est pas aperçu qu'il donnait ainsi lui-même et +la preuve indirecte de son insuffisance à expliquer les phénomènes de +la vie, par la matière, c'est-à-dire par la substance réduite aux deux +seules propriétés de l'étendue et de l'inertie; et la preuve directe +de la nécessité et de la réalité d'une autre substance: car comment +l'étendue et l'inertie, combinées de toutes les façons, +pourraient-elles engendrer ce qui est contraire à leur nature? +l'étendue: l'unité indivisible de la pensée? l'inertie: les activités +vitales de toute sorte? + +«L'inertie, d'ailleurs, n'est pas une propriété, mais la négation de +toute propriété; c'est l'état où l'auteur de la Genèse se représente +la terre avant la vivification par l'esprit créateur: _Terra autem +erat inanis et vacua._ + +«Mais, pour passer de cet état d'inertie à l'état opposé qui se +définit par des propriétés, il a fallu nécessairement que les vertus +dont la matière était dénuée par elle-même lui fussent communiquées. +Je ne cherche en ce moment ni par qui, ni par quoi, ni comment; je +saisis au passage le fait irrécusable de la dualité, là où était la +simplicité; je constate le flagrant délit des vertus au sein même de +l'incapacité de toute vertu; par conséquent, l'intervention d'un +supérieur dans le sein même de l'inférieur, et je dis, avec l'autorité +de l'évidence: Les propriétés ultérieures de la matière sur +lesquelles vous vous appuyez pour repousser tout principe étranger à +la matière, sont la chose même que vous niez, sont les manifestations +logiques de ce principe même que vous essayez vainement de dissimuler, +d'absorber dans la matière, croyant par là vous éviter de le +reconnaître. + +«Et c'est vous-même qui, en défaisant par abstraction et pièce à pièce +l'oeuvre de la vie, en dépouillant la matière des propriétés qu'elle +n'a pu se donner elle-même, c'est vous-même qui faites la preuve, par +analyse, de l'intervention nécessaire et progressive d'un agent de la +vie. + +«Ramenons donc tous les êtres et tous les phénomènes de la vie, de ces +abstractions matérialistes et mystiques, aussi fausses l'une que +l'autre, à leur véritable nature, formée du concours de deux +substances. + +«Je sens profondément et sûrement que ces deux termes sont partout au +fond de la vie; car la vie est partout, toujours, proportionnelle à +leur union. Mais, avouables, évidents l'un et l'autre au sens intime, +dans le fait substantiel de leur _être_, ils sont aussi +insaisissables, aussi indéfinissables l'un que l'autre, dans leur +état primitif ou essentiel; tellement que nous ne savons les définir +que par opposition l'un à l'autre: La matière, disons-nous, est +l'opposé de l'esprit, l'esprit est l'opposé de la matière. + +«Pour moi, l'essence saisissable de leurs caractères relatifs est là: +que l'un est supérieur à l'autre et, par conséquent, prédestiné sur +l'autre. + +«Ce _quod divinum_ qui s'ajoute progressivement à la matière inerte, +qui est la substance même des propriétés progressives qu'elle +manifeste aux divers degrés de l'échelle, cette substance _supérieure_ +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Mais si ces principes (âme et matière, vie et mort) sont divers, me +dites-vous, où est dans l'organisme vivant le siége organique de la +vie?» + + +XXI + +«Je réponds: Votre question n'est qu'une nouvelle violation de la +nature réelle des choses. + +«Le siége organique d'un principe est partout où est sa logique, et sa +logique est partout où il a pris, par elle, possession de la matière. +Il n'est pas un point vivant de mon organisme corporel où mon principe +vital organique ne soit, ne règne et ne gouverne par sa logique. Ne +dites-vous pas vous-même que «l'état vital s'exprime dans la +conscience par une affection permanente, _vaguement localisée dans +tous les points à la fois de la masse vivante et animée?_» + +«Où est le siége d'un principe de civilisation dans les sociétés +humaines, du principe chrétien, par exemple? Il est partout où sa +logique s'est emparée des choses humaines, partout où la vie +chrétienne a pénétré, c'est-à-dire dans tous les actes chrétiens. + +«Mais, au-dessus des phénomènes physiologiques qui m'affirment un +principe vital organique, j'observe, dans une région supérieure de mon +être, un autre ordre de phénomènes parfaitement distincts des +précédents, les phénomènes psychiques, source de tout idéal en moi, +qui m'affirment un autre principe. Ce principe, ce demi-dieu créateur +de nos pensées et de nos actes, dont mon corps est le temple, dont ma +conscience est le sanctuaire, je ne l'aperçois pas seulement en +conclusion logique, je le sens en moi de si près et dans une intimité +si absolue avec moi-même, que je le reconnais pour être ce moi +lui-même qui sent, qui comprend, qui veut et qui parle en ce moment. + +«Ce principe, je n'en connais pas la nature essentielle, je ne cherche +pas ici comment il s'est constitué; le nom qu'on lui donne m'importe +peu; ce qui m'importe, c'est l'irrécusabilité de son être et sa +souveraineté incontestable sur le monde de mes sentiments, de mes +pensées, de mes volontés, de mes expressions diverses, qu'il gouverne +par sa logique.» + +Voilà pour la vie. + + +XXII + +Cette belle ébauche de vérité révèle, dans l'homme qui a su la penser +et qui a osé l'écrire, autant de hardiesse d'instinct que de +profondeur de réflexion. C'est la métaphysique du _mystère_; il n'y en +a pas d'autre. L'homme qui prétend tout expliquer par un seul mot +n'est pas digne d'en comprendre deux. Le _Cosmos_ de M. FOURNET (c'est +le nom du jeune médecin français qui a écrit ces belles lignes) +éclaire plus le _Cosmos_ du savant prussien que l'intelligence +n'éclaire la matière inerte des époques. Qu'il pense et qu'il écrive +encore: ses conjectures sont l'aurore des vérités qu'il découvrira. Il +est entré hardiment dans la logique de Dieu, qui est mystère. Je +trouve aussi sous sa plume le mot dont j'avais besoin et que la nature +divine du sujet me suggère pour mon _Cosmos_, à moi. Celui de M. de +Humboldt ne mérite que le nom d'histoire naturelle. Le _Cosmos_ a une +âme, comme l'homme; cette âme, c'est sa loi. Cette loi est évidente, +mais ne peut être comprise que par celui dont elle émane. Les hommes +et tous les siècles lui ont donné son vrai nom: Mystère, Humboldt! + +Je le rétablis et je dis humblement: + +_Matière et pensée_ forment le monde. + +Mais la matière, soit qu'elle soit composée des mêmes éléments en +_ignition_ que supposait M. de Humboldt, soit qu'elle soit composée +d'autres éléments inconnus, mais toujours matière, n'est pas _Dieu_. +Elle n'est ni infinie, ni indivisible, ni parfaite. Elle est +périssable. Elle ne peut par conséquent être _cause_; elle est effet. + +La pensée seule est Dieu. La pensée est créatrice. + +C'est donc la pensée divine qui, s'associant avec la matière créée par +Dieu, forme le monde. + +Dieu, en appliquant sa pensée ou sa volonté à la matière ou au +_néant_ sorti de ses mains, lui a imprimé ses qualités ou ses lois: +étendue, poids, grandeur relative, et sa forme, et ses limites, et sa +gravitation, et sa vie, et sa mort, et sa transformation quand sa vie +est accomplie. + +Tout ce que les yeux ou le télescope nous permettent de discerner de +ses lois, dans les espaces astronomiques de l'étendue infinie de +l'éther, n'est que la volonté absolue et mystérieuse de Dieu qu'il a +commandé et commande d'exécuter à l'infini matériel de ces mondes +flottants. + +Ces mondes nous paraissent petits ou grands, relativement à nous comme +matière; mais en réalité, et par rapport à Dieu qui les crée et qui +les gouverne, ils ne sont ni grands ni petits. L'égalité de leur +création et de leur illusion les nivelle, ils sont tous l'oeuvre de +Dieu et les exécuteurs de ses volontés qui sont leurs lois. + +Ils ont tous, depuis le soleil jusqu'à l'imperceptible animalcule vêtu +d'une impalpable poussière de matière, la même dignité, la même +sainteté, oeuvre de Dieu! + +Dieu leur a donné à tous un atome ou un monde de matière, et une +parcelle ou un monde d'intelligence, selon les desseins qu'il a sur +eux. Aux derniers l'instinct, aux seconds la sensation, aux premiers +la liberté méritoire. + +Leur partie matérielle se disperse à leur mort. + +Leur partie animée, intelligente, méritante, leur _âme_ survit tout +entière, et va animer, selon ses perfections ou ses imperfections +acquises, d'autres éléments ou portions d'éléments matériels. C'est ce +qu'on appelle ciel ou enfer. + +La mort étend son linceul sur ce _mystère_, et l'existence +s'accomplit, ou recommence, au gré des desseins mystérieux de Dieu! + + +XXIII + +Mais tout est mystère incompréhensible dans ce _Cosmos_, où +l'existence, la volonté, la Providence de Dieu, le mystère de son +action divine et absolue, sont eux-mêmes le mystère nécessaire, mais +inexplicite. + +Ôter les mystères de ce _Cosmos_, c'est ôter Dieu du monde, +c'est-à-dire la vérité et la vertu. + +Donc il n'y a point de matière sans mystère, car qui l'aurait créée? + +Point de lois physiques sans mystère, car qui les aurait données? + +Point d'_âme_ sans mystère, car qui l'aurait allumée et éteinte? + +Rien sans _mystère_, car le nom de mystère est le nom de la volonté ou +de l'action de Dieu dans les deux mondes, le monde physique et le +monde de l'âme. + +Nier le mystère, c'est plus que nier la matière et l'intelligence; +c'est presque nier l'existence et l'autorité de Dieu. C'est nier la +logique. + +Sans le mystère, je vous défie d'expliquer un atome. + +Avec les mystères, tout s'explique, depuis Dieu lui-même jusqu'aux +lois physiques et intellectuelles dans les phénomènes qui composent, +en découlant de lui, son véritable _Cosmos_. + +J'ajoute la loi des lois, la loi morale de la création intelligente et +libre. + +La vertu est fille de la vérité! + +Chaque vérité impose un devoir. + +Le _Cosmos_ est un _Tout_. + +La matière n'explique rien. Jetez dans votre creuset tous vos +éléments; nommez-les comme vous voudrez, analysez-les! + +Vous ne trouverez sûrement au fond du creuset qu'une énigme. + +Est-ce qu'une énigme explique un monde? + +Elle ne fait qu'ajouter à l'insolubilité des choses l'insolubilité des +doctrines soi-disant scientifiques. + +Quant à la conscience, il n'y en a plus! Est-ce que la conscience +serait éclairée par une énigme? + +Et sans conscience, qu'est le bien et le mal, l'honnête et le +déshonnête, le vice et la vertu dans l'univers? + +Vous voyez donc que votre prétendue science est obligée de se +désavouer elle-même et de recourir au mystère de son instinct inné +pour croire à quelque chose de surnaturel, au bien ou au mal moral +sur lequel la science matérielle ne dit rien! + +Car, si votre _Cosmos_ matériel ne dit rien de ce qui est nécessaire à +l'homme, il n'est pas humain, il n'est ni humain ni divin, il n'est +rien. + +C'est un néant savant, qui est forcé de recourir au mystère ou de +désavouer Dieu. + +C'est un transcendant blasphème! + +Voilà la fin de tout! + +Quelle fin! + + +XXIV + +--Mais un mystère, me direz-vous, est la confession de notre +ignorance. + +--Oui, le mystère mesure toute la distance incommensurable qui existe +et qui doit exister entre le mode d'action de Dieu sur les mondes et +l'ignorance de l'homme. + +Si Dieu n'était pas Dieu, il ne serait pas mystère. + +Tout serait clair comme le jour, palpable comme la pierre, +compréhensible comme la main qui contient ce que l'oeil juge. + +Mais il est Dieu, et par conséquent il agit en tout d'une manière +incompréhensible à notre misère morale. Quel rapport peut-il exister +entre le créateur et le créé? + +Aucun, si ce n'est ce mot qui fait incliner toute tête: MYSTÈRE! + +On le conclut, on le prononce, on adore, on croit, et l'on vit en paix +jusqu'à ce qu'une seconde vie nous introduise dans un autre mystère! + +Il est permis de le chercher, il est interdit de le découvrir. + +On ne peut que le conjecturer: la conjecture n'est point orgueilleuse; +elle est l'humiliation de la raison. + +Voici la mienne: + +Dieu, l'auteur des choses créées, n'est pas matière et ne peut pas +être matière, car la matière n'est pas infinie; et lui, Dieu, est +infini. + +Il lui a plu de s'unir pour la visibilité de son être à nos sens avec +ce quelque chose d'imparfait, de borné, de court, de divisible, que +nous appelons _matière_! + +Il lui a plu de lui donner la vie, le mouvement, des lois de +mouvement, de gravitude; de rotation, par lesquelles les mondes +visibles opèrent ce qu'il leur commande d'opérer. + +Il l'a soumise au temps, qui lui mesure la durée de l'être; + +À la dissolution et à la mort, qui la décomposent et la transforment. + +Les êtres qu'il a créés dans ces _conditions_ sont aussi nombreux, +aussi innombrables, aussi indescriptibles, aussi infinis que sa +pensée. + +Tous ont un corps, parcelle de matière; tous ont une âme, parcelle +d'intelligence. + +Les hommes sont un composé; Dieu est simple, parce qu'il est +immatériel dans sa nature. + +Mais, dans son action, il est non-seulement double, il est +innombrable, il est infini, il est libre parce qu'il est à lui-même sa +propre loi; il n'a de limites que lui-même. + +Dans son action sur l'univers, pourquoi voulez-vous qu'il soit _un_? +Savez-vous seulement ce que c'est que son unité ou sa dualité? + +Dites-moi le jour où il a créé cette substance visible qu'on appelle +matière? + +Qui vous dit que cette substance dont il a formé votre _Cosmos_ est la +même que sa substance invisible à l'oeil du corps? + +Moi, je suis persuadé qu'elle est distincte de Dieu; + +Et qu'il agit sur les mondes par l'action double de l'esprit et de la +matière. + + +XXV + +Dieu est, selon moi, _pensée_; + +La pensée du monde qui conçoit et qui régit tout. + +La matière n'est que matière. + +Elle ne pense pas; elle obéit à la pensée divine. + +C'est par l'union éternelle ou momentanée de la pensée et de la +matière, c'est par ce mariage surnaturel et fécond, que le monde ou +le _Cosmos_ est formé. + +Cette union des deux substances, la pensée divine et l'obéissance +matérielle, est le mystère! + +Ce mystère explique tout! + +Il a seul le mot du _Cosmos_! + +Celui qui le prononce sait tout! + +Il a trouvé le fond de la science, il a le pied sur le solide. + +Il n'a pas besoin d'en savoir davantage; son âme est satisfaite, son +esprit est en repos. + +Il n'écrit pas de _Cosmos_; il écrit l'histoire naturelle, la +géographie de la terre ou l'astronomie géographique des cieux. + +Il ne cherche point sa loi morale alors dans la science, qui ne peut +rien lui dire que de matériel. + +Il la trouve dans sa conscience, gravitation mystérieuse, mais +convenable, que Dieu a donnée comme une impulsion constante dans tous +les pays, dans tous les temps, dans toutes les doctrines civiles ou +religieuses, à tous les hommes de bonne volonté. + +La _conscience_ est le _mystère_ que nous portons en nous. + +Nous ne le comprenons pas, mais nous lui obéissons. + +Le christianisme en a simplifié pour nos siècles la formule morale. + +Il nous a apporté le mot, non de la _science_, mais de la +_conscience_. + +Pour tout le reste il a dit comme nous: _Mystère_! + +Ce mot est terrible pour notre orgueil, mais il _est_ comme Dieu +lui-même, _parce qu'il est_; il faut le subir ou avec rage ou avec +amour. + +Avec rage, c'est la révolte et l'impiété; + +Avec amour, c'est la raison et la vertu. + +Peut-on hésiter? + + +XXVI + +Il s'est formé parmi les savants une nouvelle école qui affecte, comme +des sourds et muets, de n'admettre que ce qu'ils touchent et de +traiter l'existence et le gouvernement du Créateur avec la plus +dédaigneuse indifférence, affectant de tout expliquer sans Dieu et +sans mystère. + +M. de Humboldt a écrit pour eux et comme eux son _Cosmos_. + +Il a enlevé le pivot du monde et il lui a dit: _Tournez_! + +Les ignorants ont été étonnés, et ils ont dit: «Voyez, c'est admirable +que cela tourne tout seul. Voilà quatre volumes qui nous expliquent +l'univers, et le nom de Dieu n'y est pas même prononcé. + +«Laissons la divine énigme au fond des espaces, et répétons les vains +mots que nous avons mis à sa place! + +«Cela nous suffit!» + + +XXVII + +Mais cela suffit-il à l'inquiète raison humaine, qui n'a de repos que +quand elle a trouvé son aplomb? + +Mais cela suffit-il à la science, qui n'admet aucun effet sans cause, +et qui voit l'effet universel, le _Cosmos_, se désintéressant de la +plus grande des causes, son Créateur et son Dieu? + +Mais cela suffit-il au malheur, qui voit effacer des astres cet astre +de l'âme, cette divine providence _infinie_ qui compte ses larmes et +ses jours et qui met en réserve ses souffrances pour les changer en +océan de justice, de réparation et de délices au jour éternel où elle +donnera à l'insecte tout ce qu'elle a promis à l'univers pour sa seule +existence? + +Mais cela suffit-il à l'espérance, qui, en s'approchant chaque jour de +la mort, y marche gaiement pour étancher enfin sa soif d'immortalité? + +Non, si vous mettez en doute l'existence de la providence et la bonté +de Dieu, la création, la conservation, la perfectibilité de ses +oeuvres, que votre vie soit une éternelle malédiction, au lieu d'être +une bénédiction sans fin! + +Or, votre conscience vous le dit, un Dieu sans évidence serait, s'il +existait, une malédiction sans terme; s'il n'existait pas, le _Cosmos_ +n'existerait pas lui-même! + +Le mystère est la seule explication du Dieu invisible; le mystère est +la seule explication de la matière elle-même. + +Confessez que tout commence et que tout finit par le mystère, et +adorez! + +Le mystère est le _passe-partout_ des deux mondes! + + LAMARTINE. + + +FIN DU TOME DIX-NEUVIÈME. + +Paris.--Typogr. de Firmin Didot frères, Imprimeurs de l'Institut et de +la Marine, rue Jacob, 56. + + +[Notes au lecteur de ce fichier numérique: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. + +Les prénoms Guillaume et Alexandre sont intervertis en page 228.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume +19), by Alphonse de Lamartine + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41056 *** |
