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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Confidences et Révélations - Comment on devient sorcier - -Author: Jean-Eugène Robert-Houdin - -Release Date: September 24, 2012 [EBook #40855] -[Last updated: October 7, 2012] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFIDENCES ET RÉVÉLATIONS *** - - - - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - - - - - - - -CONFIDENCES - -ET - -RÉVÉLATIONS - -BLOIS--IMPRIMERIE LECESNE, RUE DES PAPEGAULTS. - - - - -MÉMOIRES ET RÉVÉLATIONS - -[Illustration: ROBERT-HOUDIN] - - - - -ROBERT-HOUDIN - -CONFIDENCES -ET -RÉVÉLATIONS - -COMMENT ON DEVIENT SORCIER - -[Illustration: MACÉDOINE CALLIGRAPHIQUE - -dans laquelle se trouvent six mots différents] - -BLOIS -LECESNE, IMPRIMEUR-ÉDITEUR -RUE DES PAPEGAULTS - -MDCCCLXVIII. - - - - -INTRODUCTION - -DANS LA DEMEURE DE L'AUTEUR. - - -Je possède et j'habite, à Saint-Gervais, près Blois, une demeure dans -laquelle j'ai organisé des agencements, je dirais presque des trucs, -qui, sans être aussi prestigieux que ceux de mes séances, ne m'en ont -pas moins donné dans le pays, à certaine époque, la dangereuse -réputation d'un homme possédant des pouvoirs surnaturels. - -Ces organisations mystérieuses ne sont, à vrai dire, que d'utiles -applications de la science aux usages domestiques. - -J'ai pensé qu'il serait peut-être agréable au public de connaître ces -petits secrets dont on a beaucoup parlé, et j'ai cru ne pouvoir mieux -faire pour leur publicité que de les placer en tête d'un ouvrage plein -de révélations et de confidences. - -Si le lecteur veut bien me suivre, je vais le conduire jusqu'à -Saint-Gervais, l'introduire dans mon habitation, lui servir de cicerone, -et pour lui éviter tout déplacement et toute fatigue, je ferai en sorte, -en ma qualité d'ex-sorcier, que son voyage et sa visite s'exécutent sans -changer de place. - - - - -LE PRIEURÉ. - - -A deux kilomètres de Blois, sur la rive gauche de la Loire, est un petit -village dont le nom rappelle aux gourmets de savoureux souvenirs. C'est -là que se fabrique la fameuse crème de Saint-Gervais. - -Ce n'est pas assurément le culte de cette blanche friandise qui m'a -porté à choisir cet endroit pour y fixer ma résidence. C'est à l'_Amour -sacré_ de la patrie seulement que je dois d'avoir pour vis-à-vis cette -bonne ville de Blois qui m'a donné le jour. - -Une promenade, droite comme un I majuscule, relie Saint-Gervais à ma -ville natale. Sur l'extrémité de cet I tombe à angle droit un chemin -communal longeant notre village et conduisant au _Prieuré_. - -Le Prieuré, c'est mon modeste domaine, que mon ami Dantan jeune a nommé, -par extension, l'abbaye de l'_Attrape_. - - * * * * * - -Lorsqu'on arrive au Prieuré, on a devant soi: - -1º Une grille pour l'entrée des voitures; - -2º Une porte sur la gauche, pour le passage des visiteurs; - -3º Une boîte, sur la droite, avec ouverture à bascule, pour -l'introduction des lettres et des journaux. - -La maison d'habitation est située à 400 mètres de cet endroit; une allée -large et sinueuse y conduit à travers un petit parc ombragé d'arbres -séculaires. - -Cette courte description topographique fera comprendre au lecteur la -nécessité des procédés électriques que j'ai organisés à mes portes pour -remplir automatiquement les fonctions d'un concierge: - -La porte des visiteurs est peinte en blanc. Sur cette porte immaculée -apparaît, à hauteur d'homme, une plaque en cuivre et dorée, portant le -nom de Robert-Houdin; cette indication est de la plus grande utilité; -nul voisin n'étant là pour renseigner le visiteur. - -Au-dessous de cette plaque est un petit marteau également doré dont la -forme indique suffisamment les fonctions; mais, pour qu'il n'y ait aucun -doute à cet égard, une petite tête fantastique entre deux mains de même -nature sortant de la porte, comme d'un pilori, semblent indiquer le mot: -_Frappez_, qui est placé au-dessous d'elles. - -Le visiteur soulève le marteau selon sa fantaisie, mais, si faible que -soit le coup, là-bas, à 400 mètres de distance, un carillon énergique se -fait entendre dans toutes les parties de la maison, sans blesser, pour -cela, l'oreille la plus délicate. - -Si le carillon cessait avec la percussion, comme dans les sonneries -ordinaires, rien ne viendrait contrôler l'ouverture de la porte, et le -visiteur risquerait de monter la garde devant le Prieuré. - -Il n'en est pas ainsi: La cloche sonne incessamment et ne cesse son -appel que lorsque la serrure a fonctionné régulièrement. - -Pour ouvrir cette serrure, il suffit de pousser un bouton placé dans le -vestibule. C'est presque le cordon du concierge. - -Par la cessation de la sonnerie, le domestique est donc averti du succès -de son service. - -Mais cela ne suffit pas: il faut aussi que le visiteur sache qu'il peut -entrer. - -Voici ce qui se passe à cet effet: en même temps que fonctionne la -serrure, le nom de Robert-Houdin disparaît subitement et se trouve -remplacé par une plaque en émail, sur laquelle est peinte en gros -caractères le mot: Entrez! - -A cette intelligible invitation, le visiteur tourne un bouton d'ivoire, -et il entre en poussant la porte, qu'il n'a même pas la peine de -refermer, un ressort se chargeant de ce soin. - -La porte une fois fermée, on ne peut plus sortir sans certaines -formalités. Tout est rentré dans l'ordre primitif, et le nom propre a -remplacé le mot d'invitation. - - * * * * * - -Cette fermeture présente, en outre, une sûreté pour les maîtres du -logis: Si par erreur, par enfantillage ou par maladresse, un domestique -tire le cordon, la porte ne s'ouvre pas; il faut pour cela que le -marteau ait été soulevé et que l'avertissement de la cloche se soit fait -entendre. - -Le visiteur, en entrant, ne s'est pas douté qu'il a envoyé des -avertissements à ses futurs hôtes. La porte, en s'ouvrant et en se -fermant, a exécuté aux différents angles de son ouverture et de sa -fermeture, une sonnerie d'un rythme particulier. - -Cette musique bizarre et de courte durée peut indiquer, par -l'observation, si l'on reçoit _une ou plusieurs personnes_, si c'est un -_habitué_ de la maison ou un _visiteur nouveau_, si c'est enfin quelque -_intrus_ qui, ne connaissant pas la porte de service, s'est fourvoyé par -cette ouverture. - - * * * * * - -Ici j'ai besoin de donner des explications, car ces effets qui semblent -sortir des lois ordinaires de la mécanique, pourraient peut-être trouver -quelques incrédules parmi mes lecteurs, si je ne prouvais ce que -j'avance: - -Mes procédés de reconnaissance à distance sont de la plus grande -simplicité et reposent uniquement sur certaines observations -d'acoustique qui ne m'ont jamais fait défaut. - -Nous venons de dire que la porte en s'ouvrant envoyait, à deux angles -différents de son ouverture, deux sonneries bien différentes, lesquelles -sonneries se répétaient aux mêmes angles par la fermeture. Ces quatre -petits carillons, bien que produits par des mouvements différents, -arrivent au Prieuré espacés par des silences de durée égale. - -Avec une aussi simple disposition on peut, ainsi qu'on va le voir, -recevoir, à l'insu des visiteurs, des avertissements bien différents: - -Un seul visiteur se présente-t-il; il sonne, on ouvre, il entre en -poussant la porte qui se referme aussitôt. C'est ce que j'appelle -l'ouverture normale: les quatre coups se sont suivis à distances égales: -drin.... drin.... drin.... drin.... On a jugé au Prieuré qu'il n'est -entré qu'une seule personne. - - * * * * * - -Supposons maintenant qu'il nous vienne plusieurs visiteurs: La porte -s'est ouverte d'après les formalités ci-dessus indiquées. Le premier -visiteur entre en poussant la porte, et selon les règles prescrites par -la politesse la plus élémentaire, il la tient ouverte jusqu'à ce que -chacun soit passé; puis la porte se referme lorsqu'elle est abandonnée. -Or l'intervalle entre les deux premiers et les deux derniers coups a été -proportionnel à la quantité des personnes qui sont entrées; le carillon -s'est fait entendre ainsi: - - drin.... drin........ drin.... drin, - -et pour une oreille exercée l'appréciation du nombre est des plus -faciles. - - * * * * * - -L'habitué de la maison, lui, se reconnaît aisément: il frappe et sachant -ce qui doit se produire devant lui, il ne s'arrête pas, comme l'on dit, -aux bagatelles de la porte; on ne lui a pas plus tôt ouvert que les -quatre coups équi-distants se font entendre et annoncent son -introduction. - - * * * * * - -Il n'en est pas de même pour un visiteur nouveau: celui-ci frappe, et -lorsque paraît le mot _entrez_, sa surprise l'arrête; ce n'est qu'au -bout de quelque temps qu'il se décide à pousser la porte. Dans cette -action, il observe tout; sa démarche est lente et les quatre coups sont -comme sa démarche drin.... drin.... drin.... drin.... On se prépare au -Prieuré pour recevoir ce nouveau visiteur. - - * * * * * - -Le mendiant voyageur qui se présente à cette porte parce qu'il ne -connaît pas la porte de service, soulève timidement le marteau, et au -lieu de voir, selon l'usage, quelqu'un venir pour lui ouvrir, il est -témoin d'un procédé d'ouverture auquel il est loin de s'attendre; il -craint une indiscrétion; il hésite à entrer, et s'il le fait, ce n'est -qu'après quelques instants d'attente et d'incertitude. On doit croire -qu'il n'ouvre pas brusquement la porte. En entendant le -carillon, ...d....r....i....n.... d...r...i...n... d...r...i...n... -d...r...i...n... il semble aux gens de la maison qu'ils voient entrer ce -pauvre diable. On va à sa rencontre avec certitude. On ne s'est jamais -trompé. - - * * * * * - -Supposons maintenant qu'on vienne en voiture pour me visiter: les -grilles d'entrée sont ordinairement fermées, mais les cochers du pays -savent tous par expérience ou par ouï dire comment on les ouvre. -L'automédon descend de son siége; il se fait d'abord ouvrir la petite -porte; il entre. Ah! par exemple, en voilà un dont le carillon est -distinctif. Drin. drin. drin. drin. On comprend au Prieuré que le cocher -qui entre avec une telle précipitation veut faire preuve vis-à-vis de -ses maîtres ou de ses _bourgeois_ de son zèle et de son intelligence. - -Notre homme trouve appendue à l'intérieur la clef de la grille qu'une -inscription lui désigne; il n'a plus qu'à ouvrir la porte à deux -battants. Ce double mouvement s'entend et se voit, même dans la maison. -A cet effet est placé dans le vestibule un tableau sur lequel sont -peints ces mots: LES PORTES DES GRILLES SONT.... - -A la suite de cette inscription incomplète viennent se présenter -successivement les mots OUVERTES ou FERMÉES, selon que les grilles sont -dans l'un ou l'autre de ces deux états; et cette transposition -alternative vient prouver matériellement la justesse de cet axiôme: Il -faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. - -Avec un tel tableau, je puis, chaque soir, vérifier à distance la -fermeture des portes de la maison. - - * * * * * - -Passons maintenant au service de la boîte aux lettres. Rien n'est plus -simple encore: J'ai dit plus haut que la boîte aux lettres était fermée -par une petite porte à bascule. Cette porte est disposée de telle sorte -que lorsqu'elle s'ouvre, elle met en mouvement au Prieuré une sonnerie -électrique. Or le facteur a reçu l'ordre de mettre d'abord d'un seul -coup dans la boîte tous les journaux et d'y joindre les circulaires pour -ne pas produire de fausses émotions; après quoi, il introduit les -lettres, l'une après l'autre. On est donc averti à la maison de la -remise de chacun de ces objets, de sorte que si l'on n'est pas matinal, -on peut, de son lit, compter les diverses parties de son courrier. - -Pour éviter d'envoyer porter les lettres à la poste du village, on fait -la correspondance le soir; puis, en tournant un index nommé -_commutateur_, on transpose les avertissements, c'est-à-dire que le -lendemain matin le facteur, en mettant son message dans la boîte, au -lieu d'envoyer le carillon à la maison, entend près de lui une sonnerie -qui l'avertit d'y venir prendre les lettres; il se sonne ainsi lui-même. - - * * * * * - -Ces organisations si agréablement utiles présentent cependant un -inconvénient que je vais signaler, ce qui m'amènera à raconter -incidemment au lecteur une petite anecdote assez plaisante sur ce sujet: - -Les habitants de Saint-Gervais ont une qualité que je me plais à leur -reconnaître: ils sont très-discrets. Il n'est jamais venu à l'idée -d'aucun d'entre eux de toucher au marteau de ma porte d'entrée autrement -que par nécessité. - -Mais certains promeneurs de la ville y mettent moins de réserve et se -permettent quelquefois de s'escrimer sur les accessoires électriques, -pour en voir les effets. - -Bien que très rares, ces indiscrétions ne laissent pas que d'être -désagréables. - -Tel est l'inconvénient dont je viens de parler et voici l'anecdote à -laquelle elle a donné lieu. - -Un jour, Jean, le jardinier de la maison, travaillait près de la porte -d'entrée; il entend quelque bruit de ce côté et voit bientôt un flâneur -de notre cité blésoise qui, après avoir fait manoeuvrer le marteau, -s'amusait à ouvrir et à fermer la porte, sans s'inquiéter du trouble -qu'il portait dans la maison. - -Sur une remontrance que lui fait l'homme de service, l'importun se -contente de dire pour sa justification: - ---Ah! oui, je sais; ça sonne là bas. Pardon! je voulais voir comment ça -fonctionnait. - ---S'il en est ainsi, monsieur, c'est bien différent, reprend le -jardinier d'un ton de bonhomie affectée, je comprends votre désir de -vous instruire et je vous demande pardon, à mon tour, de vous avoir -dérangé dans vos observations. - -Sur ce, sans paraître remarquer l'embarras de son interlocuteur, Jean -retourne à son ouvrage en continuant de jouer l'indifférence la plus -complète. Mais Jean est un malin dans la double acception du mot, il ne -se trouve pas suffisamment satisfait, et s'il refoule au fond de son -coeur son reste de mécontentement, c'est pour avoir une plus grande -liberté d'esprit dans un projet de représailles qu'il vient de concevoir -et qu'il se propose de mettre, le jour même, à exécution. - - * * * * * - -Vers minuit, il se rend à la demeure du personnage; il se pend à sa -sonnette et carillonne de toute la force de ses poignets. - -Une fenêtre s'entrouvre au premier étage; puis, par son entrebâillement, -paraît une tête coiffée de nuit et empourprée par la colère. - -Jean s'est muni d'une lanterne; il en dirige les rayons vers sa victime. - ---Bonsoir, monsieur, lui dit-il d'un ton ironiquement poli, comment vous -portez-vous? - ---Que diable avez-vous à sonner ainsi, à pareille heure? répond une voix -courroucée. - ---Oh! pardon, monsieur, reprend Jean en paraphrasant certaine réponse de -son interlocuteur; oui, je sais, ça sonne là-haut; mais je voulais voir -si votre sonnette fonctionnait aussi bien que le marteau du Prieuré. -Bonsoir, monsieur? - -Il était temps que Jean s'éloignât; le monsieur était allé chercher, -pour la lui jeter sur la tête.... une vengeance de nuit. - - * * * * * - -Pour conjurer cette petite misère, je plaçai sur ma porte un avis -engageant chacun à ne pas toucher au marteau sans nécessité. Avis -inutile! Il y avait toujours une nécessité pour frapper, c'était celle -de satisfaire une ou plusieurs curiosités. - -Ne pouvant échapper à ces persistantes indiscrétions, je pris le parti -de ne plus m'en taquiner et de les regarder au contraire comme un succès -que m'attiraient mes procédés électriques. - -Je n'eus qu'à me féliciter, plus tard, de ma conciliante détermination: -car, soit que la curiosité locale se fût émoussée, soit toute autre -cause, les importunités cessèrent d'elles-mêmes et maintenant il est -fort rare que le marteau soit soulevé dans un autre but que celui de -pénétrer dans ma demeure. - -Mon _concierge électrique_ ne me laisse donc plus rien à désirer. Son -service est des plus exacts; sa fidélité est à toute épreuve; sa -discrétion est sans égale; quant à ses appointements, je doute qu'il -soit possible de moins donner pour un employé aussi parfait. - - * * * * * - -Voici maintenant certains détails sur un procédé à l'aide duquel je -parviens à assurer à mon cheval l'exactitude de ses repas et l'intégrité -de ses rations. - -Il est bon de dire que ce cheval est une jument, bonne et douce fille -quasi majeure, qui répondrait au nom de Fanchette, si la parole ne lui -faisait défaut. - -Fanchette est affectueuse et même caressante; nous la regardons -_presque_ comme une amie de la maison, et c'est à ce titre que nous lui -prodiguons toutes les douceurs qu'il lui est donné de goûter dans sa -condition chevaline. - -Ce petit préambule fera comprendre ma sollicitude à l'endroit des repas -de notre chère bête. - -Fanchette a une personne affectée à son service de bouche; c'est un -garçon fort honnête qui, en raison même de sa probité, ne se formalise -aucunement de mes procédés... électriques. - -Mais avant ce serviteur, j'en avais un autre. C'était un homme actif, -intelligent, et qui s'était passionné pour l'art cultivé, jadis, par son -patron. Il ne connaissait qu'un seul tour, mais il l'exécutait avec une -rare habileté. Ce tour consistait à changer mon avoine en pièces de cinq -francs. - -Fanchette goûtait peu ce genre de spectacle, et, faute de pouvoir se -plaindre, elle se contentait de protester par des défaillances -accusatrices. - -Cet escamotage étant bien constaté, je donnai le compte à mon artiste, -et me décidai à distribuer moi-même à Fanchette son picotin -réconfortant. - -Je dis moi-même; c'est beaucoup avancer, car, je dois le confesser, si -ma bête eût dû compter sur mon exactitude pour faire ses repas à heure -fixe, elle eût pu éprouver quelques déceptions à ce sujet. - -Mais n'ai-je pas dans l'électricité et la mécanique des auxiliaires -intelligents, et sur le service desquels je puis compter? - -L'écurie est distante d'une quarantaine de mètres de la maison. Malgré -cet éloignement, c'est de mon cabinet de travail que se fait la -distribution. Une pendule est chargée de ce soin, à l'aide d'une -communication électrique. Ces fonctions ont lieu trois fois par jour et -à heure fixe. L'instrument distributeur est de la plus grande -simplicité: c'est une boîte carrée en forme d'entonnoir, versant le -picotin dans des proportions réglées à l'avance. - ---Mais! me dira-t-on, ne peut-on pas enlever au cheval son avoine -aussitôt qu'elle vient de tomber? - -Cette circonstance est prévue; le cheval n'a rien à craindre de ce côté, -car la détente électrique qui fait verser l'avoine ne peut avoir son -effet qu'autant que la porte de l'écurie est fermée à clef. - ---Mais le voleur ne peut-il pas s'enfermer avec le cheval? - ---Cela n'est pas possible, attendu que la serrure ne se ferme que du -dehors. - ---Alors on attendra que l'avoine soit tombée pour venir à soustraire. - ---Oui, mais alors on est averti de ce manége par un carillon disposé de -manière à se faire entendre au logis, si on ouvre la porte avant que -l'avoine soit entièrement mangée par le cheval. - - * * * * * - -La pendule dont je viens de parler est chargée, en outre, de transmettre -l'heure à deux grands cadrans placés, l'un au fronton de la maison, -l'autre au logement du jardinier. - ---Pourquoi ce luxe de deux grands cadrans, me direz-vous, lorsqu'un seul -peut suffire pour l'extérieur? - -Je vous dois, lecteur, à ce sujet une explication justificative. Lorsque -je plaçai mon premier cadran électrique dans le fronton du _Prieuré_, -c'était dans le double but d'indiquer l'heure à toute la vallée et de -donner aux gens de la maison une heure unique et régulatrice. - -Mais une fois mon oeuvre terminée, je m'aperçus que mon cadran était -plus utile aux passants qu'à moi-même. J'étais obligé de sortir pour -voir l'heure. - -Je me creusai vainement la tête pendant quelque temps, pour parer à cet -inconvénient. Je ne voyais d'autre solution à ce problème que de bâtir -une maison en face de la mienne pour regarder mon cadran. Toutefois une -idée beaucoup plus simple vint enfin me sortir d'embarras: le pignon du -logement du jardinier était en vue de toutes nos fenêtres, j'y plaçai un -second cadran et je le fis marcher par le même fil électrique que le -premier. - -Cette heure se communique par le même procédé à plusieurs cadrans placés -dans différentes pièces de l'habitation. - -Mais à tous ces cadrans il fallait une sonnerie unique, une sonnerie -pouvant être entendue des habitants du Prieuré, ainsi que de tout le -village. - -Sur le faîte de la maison est une sorte de campanile abritant une -cloche d'un certain volume dont on se sert pour l'appel aux heures des -repas. - -Je plaçai au-dessous de cette cloche un rouage suffisamment énergique -pour soulever le marteau en temps voulu. Mais comme il eût fallu -remonter chaque jour le poids de cette machine, je me servis d'une force -perdue, ou pour mieux dire, non utilisée, pour remplir automatiquement -cette fonction. A cet effet, j'établis entre la porte battante de la -cuisine située au rez-de-chaussée, et le remontoir de la sonnerie placé -au grenier, une communication disposée de telle sorte qu'en allant et -venant pour leur service, et sans qu'ils s'en doutent, les domestiques -remontent incessamment le poids de ce rouage. - -C'est presque un mouvement perpétuel dont on n'a jamais à s'occuper. - -Un courant électrique distribué par mon régulateur soulève la détente de -la sonnerie et fait compter le nombre de coups indiqués par les cadrans. - - * * * * * - -Cette distribution d'heure me permet d'user, dans certains cas, d'une -petite ruse qui m'est fort utile et que je vais vous confier, lecteur, à -la condition de n'en pas parler, car ma ruse une fois connue manquerait -son effet. Lorsque, pour une cause ou pour une autre, je veux avancer ou -retarder l'heure de mes repas, je presse secrètement sur certaine touche -électrique placée dans mon cabinet, et j'avance ou je retarde à mon gré -les cadrans et la sonnerie de la maison. La cuisinière a trouvé que le -temps passe souvent bien vite, et moi j'ai gagné en plus ou en moins un -quart d'heure que je n'eusse pas obtenu sans cela. - - * * * * * - -C'est encore ce même régulateur qui, chaque matin, à l'aide de -transmissions électriques, réveille trois personnes à des heures -différentes, à commencer par le jardinier. - -Cette disposition n'a rien de bien merveilleux et je n'en parlerais pas -si je n'avais à signaler un procédé assez simple pour forcer mon monde à -se lever lorsqu'il est réveillé. Voici le procédé: Le réveil sonne -d'abord assez bruyamment pour que le dormeur le plus apathique soit -réveillé, et il continue de sonner jusqu'à ce qu'on aille déranger une -petite touche placée à l'extrémité de la chambre. Il faut, pour cela, se -lever; alors le tour est fait. - - * * * * * - -Ce pauvre jardinier, je le tourmente bien avec mon électricité. - -Croirait-on qu'il ne peut pas chauffer ma serre au-delà de dix degrés de -chaleur ou laisser baisser la température au-dessous de trois degrés de -froid, sans que j'en sois averti. - -Le lendemain matin, je lui dis: Jean, vous avez trop chauffé hier soir; -vous grillez mes géraniums; ou bien: Jean, vous risquez de geler mes -orangers; le thermomètre est descendu, cette nuit, à trois degrés -au-dessous de zéro. - -Jean se gratte l'oreille, ne répond pas; mais je suis sûr qu'il me -regarde un peu comme sorcier. - -Cette disposition thermo-électrique est également placée dans mon -bûcher, pour m'avertir du moindre commencement d'incendie. - - * * * * * - -Le Prieuré n'est point une succursale de la Banque de France; toutefois, -si modestes que soient mes objets précieux, je tiens à les conserver, -et, dans ce but, j'ai cru devoir prendre mes précautions contre les -voleurs: les portes et fenêtres de ma demeure ont toutes une disposition -électrique qui les relie avec le carillon et sont organisées de telle -sorte que lorsque l'une d'elles fonctionne, la cloche résonne tout le -temps de son ouverture. - -Le lecteur voit déjà l'inconvénient que présenterait ce système si le -carillon résonnait chaque fois qu'on se mettrait à la fenêtre ou qu'on -voudrait sortir de chez soi. Il n'en est point ainsi: la communication -se trouve interrompue toute la journée et n'est rétablie qu'à minuit -(l'heure du crime) et c'est encore la pendule au picotin qui se charge -de ce soin. - -Lorsque nous nous absentons de la maison, la communication électrique -est permanente et, le cas d'ouverture échéant, la grosse sonnerie de -l'horloge dont la détente est soulevée par l'électricité sonne sans -cesse et produit à s'y méprendre la sonnerie du tocsin. Le jardinier et -les voisins même étant avertis de ce fait, le voleur serait facilement -pris au trébuchet. - - * * * * * - -Nous nous plaisons souvent à tirer au pistolet. Nous avons pour cela un -emplacement fort bien organisé. Mais au lieu de la renommée -traditionnelle, le tireur qui fait mouche voit soudain apparaître -au-dessus de sa tête une couronne de feuillage. La balle et -l'électricité luttent de vitesse dans ce double trajet; ainsi bien qu'on -soit à vingt mètres du but, le couronnement est instantané. - - * * * * * - -Permettez-moi, lecteur, de vous parler encore d'une invention à laquelle -l'électricité est tout à fait étrangère, mais que je crois devoir, -toutefois, vous intéresser: Dans mon parc se trouve un chemin creux que -l'on se voit, quelquefois, dans la nécessité de traverser. Il n'y a, -pour cela, ni pont ni passerelle. Mais sur le bord de ce ravin l'on voit -un petit banc; le promeneur y prend place, et il n'est pas plus tôt -assis qu'il se voit subitement transporté à l'autre rive. - -Le voyageur met pied à terre et le petit banc retourne de lui-même -chercher un autre passager. - -Cette locomotion est à double effet: il y a une même voie aérienne pour -le retour. - -Je termine ici mes descriptions; en les continuant je craindrais de -tomber dans ce ridicule du propriétaire campagnard qui, dès qu'il tient -un visiteur, ne lui fait pas plus grâce d'un bourgeon de ses arbres que -d'un oeuf de son poulailler. - -D'ailleurs ne dois-je pas réserver quelques petits détails imprévus pour -le visiteur qui viendrait lever le marteau mystérieux au-dessous duquel, -on s'en souvient, est gravé le nom de - -ROBERT-HOUDIN. - - - - -PRÉFACE - -SAINT-GERVAIS, près Blois, septembre 1858. - - -Huit heures sonnent à ma pendule.... J'ai près de moi ma femme, mes -enfants; je viens de passer une de ces bonnes journées que peuvent seuls -procurer le calme, le travail et l'étude; sans regret du passé, sans -crainte pour l'avenir, je suis, je ne crains pas de le dire, aussi -heureux qu'on peut l'être. - - * * * * * - -Et cependant, à chaque vibration de cette heure mystérieuse, mon pouls -s'élance, mes tempes battent avec force, je respire à peine, j'ai besoin -d'air, de mouvement. Si l'on m'interroge, je ne réponds pas, tant mon -âme est absorbée dans une vague et délicieuse rêverie! - -Vous l'avouerai-je, lecteur? Et pourquoi pas? Cet effet électrique, -sinon magique, n'a rien qui ne puisse être facilement compris de vous. - - * * * * * - -Si dans ce moment mon émotion est aussi vive, c'est que dans le cours de -ma carrière d'artiste, huit heures étaient le moment où j'allais -paraître en scène. Alors, l'oeil avidement appliqué au _trou_ du -rideau, je voyais avec un plaisir extrême la foule qui se pressait à -l'envi pour me voir. Ainsi qu'à présent, le coeur me battait, car -j'étais heureux et fier d'un tel succès. - - * * * * * - -Souvent aussi, à ce sentiment venait se mêler une inquiétude, un doute -même. Mon Dieu! me disais-je avec terreur, suis-je assez sûr de moi pour -justifier un tel empressement, une telle vogue? - -Mais bientôt, rassuré par le passé, je voyais avec plus de calme arriver -l'instant suprême d'agiter la sonnette. J'entrais alors en scène; -j'étais près de la rampe devant mes juges; je me trompe, devant des -spectateurs amis dont j'allais essayer de gagner les suffrages. - - * * * * * - -Concevez-vous, maintenant, lecteur, tout ce que cette heure rappelle en -moi de souvenirs, et comprenez-vous qu'elle soit restée dans mon esprit -toujours solennelle et toujours émouvante? - - * * * * * - -Ces émotions, ces souvenirs, ne me sont point pénibles: je les évoque, -au contraire, et je m'y complais. Quelquefois même il arrive que, pour -les prolonger, je me transporte mentalement sur mon théâtre. Là, comme -jadis, j'agite la sonnette, le rideau se lève, je revois mes -spectateurs, et, sous le charme de cette douce illusion, je me plais à -leur raconter les épisodes les plus intéressants de ma vie d'artiste. -Je dis comment une vocation se révèle, comment s'engage la lutte contre -les difficultés de toutes sortes, comment enfin.... - - * * * * * - -Mais pourquoi de cette fiction ne ferais-je pas une réalité?.... Ne -pourrais-je pas, chaque soir, alors que huit heures sonnent, guidé par -de fidèles souvenirs, continuer sous une autre forme le cours de mes -représentations d'autrefois?.... Mon public serait le lecteur, et ma -scène un volume..... - - * * * * * - -Cette idée me séduit, je l'accueille avec joie, et me laisse aussitôt -bercer par ces riantes illusions. Déjà je me vois en présence de -spectateurs dont la bienveillance m'encourage.... Il me semble que l'on -attend.... que l'on écoute. - - * * * * * - -Sans plus hésiter, je commence..... - - - - -MÉMOIRES - -ET - -RÉVÉLATIONS - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -UN HORLOGER RACCOMMODEUR DE SOUFFLETS.--INTÉRIEUR D'ARTISTE.--LES LEÇONS -DU COLONEL BERNARD.--L'AMBITION PATERNELLE.--PREMIERS TRAVAUX -MÉCANIQUES.--AH! SI J'AVAIS UN RAT!--L'INDUSTRIE D'UN -PRISONNIER.--L'ABBÉ LARIVIÈRE.--UNE PAROLE D'HONNEUR.--ADIEU MES CHERS -OUTILS! - - -Pour me conformer à la tradition qui veut qu'au début de ses -confessions, tout homme écrivant.... comment dirai-je? ses Mémoires, -non, ses souvenirs, fasse connaître ses titres de noblesse, je commence -par déclarer au lecteur, avec un certain orgueil, que je suis né à -Blois, patrie du roi Louis XII, surnommé le _Père du Peuple_, et de -Denis Papin, l'illustre inventeur des machines à vapeur. - -Voilà pour ma ville natale. Quant à ma famille, il devrait sembler -naturel, en raison de l'art auquel j'ai consacré mon existence, de me -voir greffer sur mon arbre généalogique le nom de Robert-le-Diable ou -celui de quelque sorcier du moyen-âge; mais, esclave de la vérité, je me -contenterai de dire que mon père était horloger. - -Sans s'élever à la hauteur des Berthoud et des Bréguet, il passait -néanmoins pour fort habile dans sa profession. Au reste, je fais preuve -de modestie en bornant à un seul art les talents de mon père, car la -nature l'avait fait apte aux spécialités les plus diverses, et son -activité d'esprit le portait à tout entreprendre avec une égale ardeur. - -Excellent graveur, bijoutier plein de goût, il savait même au besoin -sculpter un bras ou une jambe de statuette estropiée, remettre de -l'émail à un vase du Japon endommagé, ou bien encore réparer les -serinettes, fort en vogue à cette époque. - -L'habileté dont il donnait tant de preuves avait fini par lui valoir une -clientèle beaucoup trop nombreuse, car, ces travaux, il les faisait pour -la plupart gratuitement et mû par le seul plaisir d'obliger. - -Sa réputation lui attira même une petite mystification dont, au reste, -il se tira en homme d'esprit. - -Un jour, un domestique en livrée entre dans la boutique, et présentant à -mon père un objet soigneusement enveloppé: - ---Mme de B...., dit-il, vous fait ses compliments et vous prie de lui -réparer cela. - ---C'est bien, répondit mon père, absorbé en ce moment par la réparation -d'une tabatière à musique, je m'en occuperai. - -Son travail terminé, il déchire l'enveloppe, mais quelle n'est pas sa -surprise?... il trouve un soufflet. - ---«Un soufflet à réparer! à moi! à un horloger! à un bijoutier!» s'écria -mon père indigné, et ne sachant s'il devait voir dans ce fait une -mystification ou simplement un manque de tact: - ---_Un soufflet!_ répétait-il, me prend-on pour un Auvergnat? - -Sa première pensée fut de rempaqueter ce nouvel et singulier article de -bijouterie pour le renvoyer à son propriétaire; mais la réflexion lui -inspira une vengeance plus digne et plus originale à la fois. - -Il examine ce soufflet aristocratique qui valait bien deux francs, le -répare consciencieusement, puis le fait porter à Mme de B.... avec -cette facture inusitée dans l'art de l'horlogerie: - - =P. ROBERT= - - _Horloger, bijoutier, raccommodeur de soufflets, étameur de - casserolles, fondeur de cuillers d'étain, fait le commerce - des peaux de lapin et tout ce qui concerne son état._ - - DOIT MADAME De B... - _____ ============== - | | F. | C. | - | Pour la réparation d'un soufflet.... | 6 | » | - - Nota. M. Robert espère que Mme de B... appréciera le _soufflet_ qu'il - lui renvoie. - -L'aventure fut connue et l'on en rit beaucoup; du reste, Mme de B... -n'avait pas tardé à reconnaître son étourderie; elle vint elle-même -payer la facture et fit sa paix avec mon père de la façon la plus -aimable. - -Ce fut dans cet intérieur, pour ainsi dire d'artiste, au milieu des -outils et des instruments auxquels je devais prendre un goût si vif, que -je naquis et que je fus élevé. - -J'ai bonne mémoire; pourtant, si loin que remontent mes souvenirs, ils -ne vont pas jusqu'au jour de ma naissance: j'ai su depuis que ce jour -était le 6 décembre 1805. - -Je serais tenté de croire que je vins au monde une lime, un compas ou un -marteau à la main, car dès ma plus tendre enfance, ces instruments -furent mes hochets, mes joujoux; j'appris à m'en servir comme les -enfants apprennent à marcher et à parler. Inutile de dire que bien -souvent mon excellente mère eut à essuyer les larmes du jeune -mécanicien, quand le marteau, mal dirigé, s'égarait sur ses doigts. Pour -mon père, il riait de ces petits accidents, et disait en plaisantant que -l'état m'entrerait ainsi dans le corps, et qu'après avoir été un enfant -prodige, je finirais par devenir un mécanicien hors ligne. - -Je n'ai pas la prétention d'avoir réalisé cet horoscope paternel; mais -il est certain que de tout temps je me suis senti un penchant, une -vocation prononcée, une passion irrésistible pour la mécanique. - -Que de fois n'ai-je pas vu, dans mes rêves d'enfant, une fée -bienfaisante me conduire par la main et m'ouvrir la porte d'un Eldorado -mystérieux où se trouvaient entassés des outils de toute sorte. Le -ravissement dans lequel me plongeaient ces songes était le même que -celui qu'éprouve un autre enfant, lorsque son imagination lui retrace -des pays fantastiques où les maisons sont en chocolat, les pierres en -sucre candi et les hommes en pain d'épice. - -Il faut avoir été possédé de cette fièvre des outils pour la concevoir. -Le mécanicien, l'artiste les adore véritablement; il se ruinerait même -pour en acquérir. Les outils, du reste, sont pour lui ce qu'est un -manuscrit pour le savant, une médaille pour l'antiquaire, un jeu de -cartes pour le joueur; en un mot, ce sont des instruments qui favorisent -une passion dominante. - -A huit ans, j'avais déjà fait mes preuves, grâce à la complaisance d'un -excellent voisin et aussi à une dangereuse maladie, dont la longue -convalescence me donna le loisir d'exercer ma dextérité naturelle. - -Ce voisin, nommé M. Bernard, était un colonel en retraite. Longtemps -prisonnier, il avait appris, dans sa captivité, mille petits travaux -qu'il consentit à m'enseigner pour me distraire. Je profitai si bien de -ses leçons, qu'en assez peu de temps j'arrivai à égaler mon maître. - -Il me semble encore voir et entendre ce vieux soldat, lorsque, passant -sa main sur son épaisse moustache grise pour la rabaisser sur ses lèvres -(geste qui lui était très familier), il s'écriait, dans son énergique -satisfaction: «Il fait tout ce qu'il veut, ce petit b..... là.» Ce -compliment du colonel flattait au plus haut point mon amour-propre -enfantin, et je redoublais d'efforts pour le mériter. - -Avec ma maladie finirent mes travaux; on me mit en pension, et dès lors -les occasions me manquèrent pour me livrer à mes attrayantes -distractions; mais aux jours de congé, c'était avec un véritable bonheur -que je venais me retremper, si j'ose le dire, à l'atelier paternel. - -Que de fois aussi j'ai fâché ce bon père par de nombreux méfaits! Je -n'étais pas toujours assez exercé ou assez habile, et souvent je brisais -les outils dont je me servais. C'était une _lime_, un _foret_, un -_équarissoir_. J'avais beau me cacher, on ne manquait pas, cela va sans -dire, de mettre sur mon compte ces accidents mystérieux; et, pour me -punir, on m'interdisait l'entrée de l'atelier. Mais toute défense était -inutile, toute précaution superflue; c'était toujours à recommencer. -Aussi reconnut-on la nécessité de couper le mal dans sa racine, et l'on -résolut de m'éloigner. - -Si mon père aimait son état, il savait par expérience que dans une -petite ville, l'art de l'horlogerie mène rarement à la fortune; malgré -toute son habileté, et quelques ressources qu'il eût trouvées en dehors -de sa profession par son esprit industrieux, il n'y avait gagné qu'une -bien modeste aisance. - -Dans son ambition paternelle, il rêvait pour moi un destin plus -brillant; il prit donc une détermination dont je lui ai conservé la plus -vive reconnaissance: ce fut de me donner une éducation libérale. Il -m'envoya au collége d'Orléans. - -J'avais onze ans à cette époque. - -Chante qui voudra les plaisirs de la vie de collége; quant à moi, -j'avoue franchement que bien que je n'eusse aucune répulsion pour -l'étude, l'existence claustrale de l'établissement ne m'offrit jamais de -plus grand plaisir que celui que j'éprouvai lorsque je le quittai pour -n'y plus revenir. Quoi qu'il en soit, une fois entré, suivant l'exemple -de mes camarades, je pris mon mal en patience et je devins en peu de -temps un collégien parfait. - -En dehors de l'étude, mon temps était bien employé: poussé par mon -irrésistible penchant, je passais la plus grande partie de mes -récréations à m'occuper de mécanique. J'exécutais par exemple des -piéges, des trébuchets et des souricières, dont les heureuses -dispositions et les perfides amorces me livraient un grand nombre de -prisonniers. - -J'avais construit pour eux une charmante petite demeure à claire-voie, -dans laquelle se trouvaient réunis des jeux gymnastiques en miniature. -Mes pensionnaires, en prenant leurs ébats, faisaient mouvoir et basculer -des machines destinées à procurer les plus agréables surprises. - -Un de mes ouvrages excitait surtout l'admiration de mes camarades: -c'était un petit manége faisant monter de l'eau à l'aide d'un corps de -pompe confectionné presque entièrement avec des tuyaux de plume. Une -souris, harnachée comme le sont ordinairement les chevaux, devait, par -la force musculaire de ses jarrets, mettre en action ce machinisme -lilliputien. Malheureusement, mon docile animal, quelque bonne volonté -qu'il y mît, ne pouvait vaincre à lui seul la résistance que lui -opposait le jeu des engrenages, et, à mon grand regret, j'étais forcé de -lui prêter assistance. - -Ah! si j'avais un rat! me disais-je dans mon désappointement, comme tout -cela marcherait! Un rat! mais comment me le procurer? Là était la -difficulté, et elle me paraissait insurmontable: pourtant elle ne -l'était pas, comme on va le voir. - -Un jour, surpris par un surveillant dans une escapade d'écolier, -aggravée d'escalade et d'effraction, je fus condamné à douze heures de -prison. - -Douze heures de prison pour le vol d'une friandise! et quelle friandise! -du raisiné qu'à nos repas nous ne mangions que du bout des lèvres. Je -n'avais pu résister, hélas! à l'attrait du fruit défendu. - -Cette punition, que je subissais pour la première fois, m'affecta -vivement; mais bientôt au milieu des tristes réflexions que m'inspirait -ma solitude, une idée vint dissiper mes pensées mélancoliques en -m'apportant un heureux espoir. - -Je savais que chaque soir, à la tombée de la nuit, des rats descendaient -des combles d'une église voisine pour ramasser les miettes de pain -laissées par les prisonniers. C'était une excellente occasion de me -procurer un de ces animaux que je désirais si vivement pour mon manége; -je ne la laissai pas s'échapper et me mis immédiatement à chercher les -moyens de construire une ratière. - -Je n'avais pour tout mobilier qu'une cruche contenant l'eau qui devait -remplacer pour moi l'_abondance_ du collége; ce vase était donc le seul -objet autour duquel je pusse grouper mes combinaisons. Voici la -disposition à laquelle je m'arrêtai: - -Je commençai par mettre mon cruchon à sec, puis, après avoir placé un -morceau de pain dans le fond, je le couchai de manière que l'orifice fût -au niveau du sol. Mon but, on le comprendra, était d'allécher mon gibier -par cet appât et de l'attirer dans le piége. Un carreau, que je -descellai, devait en fermer subitement l'ouverture, mais comme dans -l'obscurité où j'allais me trouver il me serait impossible de connaître -le moment de couper retraite au prisonnier, je mis près du morceau de -pain un peu de papier sur lequel le rat en passant devait produire un -frôlement qu'il me serait possible d'apprécier dans le silence de ma -prison. - -La nuit venue, je me blottis près de mon cruchon, le bras étendu vers -lui, et, la main placée sous le carreau, j'attendis avec une anxiété -fiévreuse l'arrivée de mes convives. - -Il fallait que le plaisir que je me promettais de ma capture fût bien -vif pour que je ne cédasse pas à la frayeur qui me saisit lorsque -j'entendis les premiers soubresauts de mes enragés visiteurs. Je -l'avoue: les évolutions qu'ils exécutèrent autour de mes jambes -m'inspiraient une cruelle inquiétude; j'ignorais jusqu'où pouvait aller -la voracité de ces intrépides rongeurs. Toutefois, je tins bon, je ne -fis pas le moindre mouvement dans la crainte de compromettre le succès -de ma chasse, et je me tins prêt, en cas d'attaque, à opposer aux -assaillants une énergique résistance. - -Plus d'une heure s'était écoulée dans une vaine attente, heure pleine -d'émotion et d'inquiétudes, et je commençais à désespérer de mon piége, -lorsque je crus entendre le petit bruit qui devait me servir de signal. -Je pousse alors vivement le carreau sur l'ouverture du cruchon et le -redresse aussitôt. - -Aux cris aigus que j'entends pousser à l'intérieur, j'acquiers -l'assurance d'un succès complet et, dans ma satisfaction, j'entonne une -fanfare, autant pour célébrer ma victoire que pour effrayer les -compagnons de mon prisonnier et les congédier au plus vite. - -Le concierge, en venant me délivrer, m'aida à me rendre maître de mon -rat en l'attachant avec une ficelle par l'une des pattes de derrière. - -Chargé de mon précieux butin, je me rends au dortoir, où maître et -élèves dorment depuis longtemps. Je vais me reposer à mon tour, mais un -embarras vient se présenter: comment loger mon prisonnier? - -A force de chercher, une idée surgit tout à coup dans mon esprit, idée -bizarre et bien digne du cerveau d'un écolier: ce fut de l'enfoncer la -tête la première dans un de mes souliers, en ayant soin d'attacher au -pied de mon lit la ficelle qui le retenait, puis de fourrer le soulier -dans un de mes bas et de placer le tout dans une des jambes de mon -pantalon. Cela fait, je crus pouvoir me coucher sans la moindre -inquiétude. - -Le lendemain, à cinq heures précises, le surveillant, selon son -habitude, fit sa tournée dans le dortoir en stimulant les dormeurs pour -les faire lever. - ---Habillez-vous tout de suite, me dit-il de ce ton aimable qui -caractérise cet emploi. - -Je me mis en devoir d'obéir; mais ici cruelle disgrâce: mon rat que -j'avais si bien empaqueté, que j'avais si soigneusement emprisonné, ne -trouvant pas sans doute son logement assez aéré, avait jugé à propos de -percer mon soulier, mon bas et mon pantalon et prenait l'air par cette -fenêtre improvisée..... Heureusement, il n'avait pu couper la ficelle -qui le retenait. Peu m'importait le reste. - -Mais le surveillant ne vit pas la chose du même oeil que moi. La -capture d'un rat, le dégât fait à ma toilette, furent jugés par lui -comme autant de nouveaux griefs qui se joignirent à celui de la veille -dans un rapport volumineux qu'il adressa au proviseur. Je dus me rendre -chez celui-ci, revêtu des pièces qui portaient les traces de mon dernier -délit. Par une coïncidence fâcheuse, le soulier, le bas et le pantalon -étaient troués sur la même jambe. - -L'abbé Larivière (ainsi s'appelait notre proviseur) dirigeait le collége -avec une sollicitude toute paternelle. Toujours juste et porté par sa -nature à l'indulgence, il avait su se faire adorer, et encourir sa -disgrâce était pour les élèves le plus sévère des châtiments. - ---Eh bien! Robert, me dit-il, en me regardant doucement pardessus les -lunettes qui lui pinçaient le bout du nez, nous avons donc commis de -grandes fautes? Voyons, dites-moi toute la vérité. - -Je possédais alors une qualité que je me flatte de n'avoir pas perdue -depuis; c'était une extrême franchise. Je fis au proviseur le récit -exact et fidèle de mes méfaits, sans en omettre un seul détail; ma -sincérité me porta bonheur. L'abbé Larivière, après s'être contenu -quelques instants, finit par rire aux éclats des burlesques péripéties -de mes aventures; toutefois, après m'avoir fait comprendre tout ce qu'il -y avait de repréhensible dans l'action que j'avais commise, en -m'emparant d'un bien qui ne m'appartenait pas, le bon abbé termina ainsi -sa petite allocution. - ---Je ne vous sermonnerai pas plus longtemps, Robert, je crois à votre -repentir; douze heures de prison doivent suffire pour votre punition; je -vous rends votre liberté. Je ferai plus: quoique vous soyez bien jeune -encore, je veux vous traiter en homme, mais en homme d'honneur, -entendez-vous? Vous allez me donner votre parole que non-seulement vous -ne retomberez plus dans une faute semblable, mais encore, comme votre -passion pour la mécanique vous fait trop souvent négliger vos devoirs, -que vous renoncerez à vos outils et vous livrerez exclusivement à -l'étude. - ---Ah! oui, Monsieur, je vous la donne, m'écriai-je, ému jusqu'aux larmes -d'une indulgence aussi inattendue, et je puis vous assurer que vous ne -vous repentirez pas d'avoir eu foi en mon serment. - -J'avais à coeur de tenir cet engagement, mais je ne me dissimulais pas -les difficultés qui s'opposeraient à ma bonne résolution; il y avait -tant d'occasions de faillir dans cette voie de sagesse où je voulais -consciencieusement m'engager! D'ailleurs, comment résister aux -railleries, aux quolibets, aux sarcasmes des mauvais élèves, qui, pour -cacher leurs folies, entraînent les caractères faibles à devenir leurs -complices? Aussi mes serments eussent-ils couru de grands dangers, si -je n'avais eu le courage de _mes opinions_: je rompis brusquement avec -quelques étourdis dont les études classiques se ressentaient du travers -de leur esprit. - -Cependant, quelque chose de plus difficile encore restait à accomplir -pour compléter ma conversion, et si douloureux que fût le sacrifice, -j'eus la force de me l'imposer. Refoulant au fond de mon coeur ma -passion pour la mécanique, je brûlai mes vaisseaux, c'est-à-dire que je -mis de côté mon manége, mes cages et leur contenu; j'oubliai jusqu'à mes -outils, et, dégagé de toute distraction extérieure, je me livrai -entièrement à l'étude du grec et du latin. - -Les éloges de l'excellent abbé Larivière, qui se vantait d'avoir su -reconnaître en moi l'étoffe d'un bon élève, me récompensèrent de ce -suprême effort, et je puis dire que je devins dès lors un des écoliers -les plus studieux et les plus assidus. Ce n'est pas que je ne -regrettasse parfois mes outils et mes chères mécaniques; mais, me -rappelant ma promesse au proviseur, je tins toujours ferme contre la -tentation. Tout ce que je me permettais, c'était de jeter furtivement -sur le papier quelques idées qui me passaient par l'esprit, ne sachant -pas si un jour je pourrais les mettre à exécution. - -Enfin le moment arriva où je dus quitter le collége, mes études étaient -terminées. - - * * * * * - -J'avais dix-huit ans. - - - - -CHAPITRE II. - -UN BADAUD DE PROVINCE.--LE DOCTEUR CARLOSBACH, ESCAMOTEUR ET PROFESSEUR -DE MYSTIFICATION.--_LE SAC AU SABLE, LE COUP DE L'ÉTRIER._--JE SUIS -CLERC DE NOTAIRE, LES _MINUTES_ ME PARAISSENT BIEN LONGUES.--UN PETIT -AUTOMATE.--PROTESTATION RESPECTUEUSE.--JE MONTE EN GRADE DANS LA -BASOCHE.--UNE MACHINE DE LA FORCE... D'UN PORTIER.--LES CANARIS -ACROBATES.--REMONTRANCES DE M$1 ROGER.--MON PÈRE SE DÉCIDE À ME -LAISSER SUIVRE MA VOCATION. - - -Dans le récit que je viens de faire, on n'a trouvé que des événements -simples et peu dignes peut-être d'un homme qui, souvent, a passé pour un -sorcier; mais patience, lecteur, encore quelques pages d'introduction à -ma vie d'artiste, et bientôt ce que vous cherchez dans ce livre va se -dérouler à vos yeux; vous saurez comment se fait un magicien et vous -apprendrez que l'arbre où se cueille cette baguette magique qui -enfantait mes prétendus prodiges, n'est autre qu'un travail opiniâtre, -persévérant et longtemps arrosé de mes sueurs; bientôt aussi, en vous -rendant témoin de mes travaux et de mes veilles, vous pourrez apprécier -ce que coûte une réputation dans mon art mystérieux. - -Au sortir du collége, je savourai d'abord toutes les joies d'une liberté -dont j'avais été privé depuis tant d'années. Pouvoir aller à droite ou à -gauche, parler ou se taire au gré de ses désirs, se lever tôt ou tard -selon ses inspirations, n'est-ce pas pour un écolier le paradis sur -terre? - -J'usais largement de ces ineffables plaisirs; ainsi, le matin, quoique -j'eusse conservé l'habitude de m'éveiller à cinq heures, dès que la -pendule m'indiquait ce moment, autrefois si terrible, je me mettais à -rire aux éclats, en accompagnant cet accès de gaité maligne d'un -monologue animé, sorte de défi jeté à d'invisibles surveillants; puis, -satisfait de cette petite vengeance rétroactive, je me rendormais -jusqu'à l'heure du déjeuner. Après le repas, je sortais sans autre but -que celui de faire ce que j'appelais une bonne flânerie. - -Je fréquentais de préférence les promenades publiques, car j'avais plus -de chances que partout ailleurs d'y trouver quelques distractions pour -occuper mes loisirs; aussi ne se passait-il aucun événement dont je ne -fusse le témoin. J'étais en un mot le badaud personnifié, la gazette -vivante de ma ville natale. - -La plupart de ces événements présentaient en eux-mêmes un bien faible -intérêt; pourtant un jour j'assistai à une petite scène qui laissa dans -mon esprit de profonds souvenirs. - -Une après dînée, comme j'étais à me promener sur le mail qui borde la -Loire, plongé dans les réflexions que me suggéraient la chute des -feuilles et leurs tourbillons soulevés par une bise d'automne, je fus -tiré de cette douce rêverie par le son éclatant d'une trompette très -habilement embouchée. - -Je laisse à penser si je fus le dernier à me rendre à l'appel de cette -éclatante mélodie. - -Quelques promeneurs, affriandés comme moi par le talent de l'artiste -mélomane, vinrent également former cercle autour de lui. - -C'était un grand gaillard, à l'oeil vif, au teint basané, aux cheveux -longs et crépus, portant le poing sur la hanche et la tête élevée. Son -costume, quoique d'une composition assez burlesque, était néanmoins -propre et annonçait un homme pouvant avoir, comme diraient les gens de -sa profession, _du foin dans ses bottes_. Il portait une redingote -marron, surmontée d'un petit collet de même couleur et garnie de larges -brandebourgs en argent; autour de son cou, négligemment posée, -s'enroulait une cravate de soie noire. Les deux extrémités en étaient -réunies par une bague ornée d'un diamant qui eût pu enrichir un -millionnaire, si cette pierre n'eût eu le malheur de s'appeler strass. -Son pantalon noir était largement étoffé; il n'avait point de gilet, -mais en revanche, un linge très blanc, sur lequel s'étalait une énorme -chaîne en chrysocale, avec une collection de breloques dont le son -métallique se faisait entendre à chaque mouvement du musicien. - -J'eus tout le temps de faire ces observations, car mon homme ne trouvant -pas sans doute son assistance assez nombreuse pour mériter l'honneur -d'une séance, fit durer son prélude musical au moins un quart-d'heure; -enfin le cercle s'étant insensiblement agrandi, la trompette cessa de se -faire entendre. - -L'artiste posa son instrument à terre, fit gravement le tour de -l'assemblée, en exhortant chacun à reculer un peu; puis, s'arrêtant, il -passa la main dans ses longs cheveux et sembla se recueillir dans une -aspiration toute de poésie. - -Peu habitué au charlatanisme de cette mise en scène de la place -publique, je regardais cet homme avec une confiante admiration et me -préparais à ne pas perdre un mot de ce que j'allais entendre. - ---Messieurs, s'écria-t-il d'une voix assurée et sonore: - ---Ecoutez-moi: - ---Je ne suis point ce que je parais être. Je dirai plus, je suis ce que -je parais n'être pas. Oui, Messieurs, oui, avouez-le, vous me prenez -pour un de ces pauvres diables venant implorer quelque gros sous de -votre générosité. Eh bien! détrompez-vous; si vous me voyez aujourd'hui -sur cette place, sachez que je n'y suis descendu que pour le soulagement -de l'humanité souffrante, en général, pour votre bien en particulier, -comme aussi pour votre agrément. - -Ici, l'orateur, qu'à son accent on pouvait aisément reconnaître pour un -des riverains de la Garonne, passa une seconde fois la main dans sa -chevelure, releva la tête, humecta ses lèvres, et prenant un air de -dignité majestueuse, il continua: - ---Je vous apprendrai tout à l'heure qui je suis, et vous pourrez -m'apprécier à ma juste valeur; en attendant, permettez-moi de vous -présenter, pour vous distraire, un faible échantillon de mon -savoir-faire. - -L'artiste, après avoir régularisé le cercle de ses auditeurs, dressa -devant lui une table à X, sur laquelle il déposa trois gobelets de -ferblanc, si bien polis, qu'on les eût pris pour de l'argent; puis il se -ceignit d'une gibecière en velours d'Utrecht rouge, dans laquelle il -plongea ses mains pendant quelques instants, sans doute pour préparer -les prestiges qu'il allait présenter; et la séance commença. - -Dans une longue série de tours, les muscades, d'abord invisibles, -parurent au bout des doigts de l'escamoteur, passèrent successivement -d'un gobelet sous un autre, à travers la table, même jusque dans la -poche d'un spectateur, pour sortir ensuite, à la grande joie du public, -du nez d'un jeune badaud. Celui-ci prit le fait au sérieux, et il se tua -à se moucher pour s'assurer qu'il ne lui restait plus de ces petites -boules dans le cerveau. - -L'adresse avec laquelle ces tours furent faits, la bonhomie apparente de -l'opérateur dans l'exécution de ces ingénieux artifices, me produisirent -la plus complète illusion. - -C'était la première fois que j'assistais à un semblable spectacle: j'en -fus émerveillé, stupéfait, ébahi. Cet homme pouvant produire à son gré -de telles merveilles, me semblait un être surhumain; ce fut donc avec un -vif regret que je lui vis mettre de côté ses gobelets et plier sa -gibecière. L'assemblée paraissait également charmée; l'artiste s'en -aperçut et mit à profit ces excellentes dispositions en faisant signe -qu'il avait encore quelque chose à dire. Posant alors ses deux mains sur -la table, comme sur l'appui d'une tribune: - ---Messieurs et Dames, dit-il avec une feinte modestie et dans le but de -ménager certains effets oratoires, Messieurs et Dames, j'ai été assez -heureux pour vous voir prêter à mes tours d'adresse une bienveillante -attention, je vous en remercie--l'escamoteur s'inclina jusqu'à -terre;--et comme je tiens à vous prouver que vous n'avez point affaire à -un ingrat, je veux essayer de vous rendre toute la satisfaction que vous -m'avez fait éprouver. - ---Daignez m'écouter un instant: - - * * * * * - ---Je vous ai promis de vous dire qui j'étais, je vais vous -satisfaire--changement subit de physionomie, sentiment de haute estime -de soi-même:--vous voyez en moi le célèbre docteur Carlosbach; la -consonnance de mon nom vous indique assez que je suis -_Anglo-Francisco-Germanique_, pays où l'on vient au monde avec une -couronne de laurier sur la tête. - ---Faire mon éloge ne serait qu'être l'interprète de la renommée aux -_cent bouches d'or et d'azur_; je me contenterai de vous dire que j'ai -un immense talent et que mon incommensurable réputation ne peut être -égalée que par ma modestie. Couronné par les plus illustres sociétés -savantes du monde entier, je m'incline devant leur jugement, qui -proclame la supériorité de mes connaissances dans le grand art de guérir -le genre humain. - -Cet exorde, aussi bizarre qu'emphatique, fut débité avec une -imperturbable assurance; cependant, je crus remarquer sur la figure du -célèbre docteur quelques légères crispations des lèvres qui trahissaient -comme une envie de rire contenue. Je ne m'y arrêtai pas, et, séduit par -la faconde de l'orateur, je ne cessai de lui prêter une oreille -attentive. - ---Mais, Messieurs, ajouta-t-il, c'est assez vous entretenir de ma -personne; il est temps que je vous parle de mes oeuvres. - ---Apprenez donc que je suis l'inventeur du baume _Vermi-fugo-panacéti_, -dont l'efficacité souveraine est incontestable. - ---Oui, Messieurs, oui, le ver, cet ennemi de l'espèce humaine; le ver, -ce destructeur de tout ce qui porte existence; le ver, ce rongeur -acharné des morts et des vivants, est enfin vaincu par ma science; une -goutte, un atôme de cette précieuse liqueur suffit pour chasser à tout -jamais cet affreux parasite. - ---Avez-vous des vers longs, des vers plats, des vers ronds? peu -m'importe la forme, je vous en délivrerai. - ---Avez-vous encore le ver _macaque_, qui se place entre cuir et chair, -le ver _coquin_, qui s'engendre dans la tête de l'homme, le _tenia_, -vulgairement appelé le ver solitaire, venez à moi, sans crainte, je vous -les _extirperai_ sans douleur. - ---Et, Messieurs telle est la vertu de mon baume merveilleux, que -non-seulement il délivre l'homme de cette affreuse calamité pendant sa -vie, mais que son corps n'a plus rien à craindre après sa mort; prendre -mon baume, c'est s'embaumer par anticipation; l'homme alors devient -immortel. Ah! Messieurs, si vous connaissiez toutes les vertus de ma -sublime découverte, mais, vous vous précipiteriez sur moi pour me -l'arracher, en me jetant des poignées d'or; ce ne serait plus une -distribution, ce serait un pillage, aussi je m'arrête.....» - -L'orateur s'arrêta en effet un instant et essuya son front d'une main, -tandis que de l'autre il indiquait à la foule qu'il n'avait pas fini. -Déjà un grand nombre d'auditeurs cherchaient à s'approcher du savant -docteur; Carlosbach sembla ne pas s'en apercevoir et reprenant la pose -dramatique qu'il avait un instant quittée, il continua ainsi: - ---Mais, me direz-vous, quel peut être le prix d'un tel trésor? -Serons-nous jamais assez riches pour l'acquérir? Et! Messieurs, c'est -ici le moment de vous faire connaître toute l'étendue de mon -désintéressement. - -Ce baume, pour la découverte duquel j'ai _séché_ ma vie; ce baume, que -des souverains ont acheté au prix de leur couronne, ce baume enfin que -l'on ne saurait payer..... Je vous le donne. - -A ces mots inattendus, la foule, frémissante d'émotion, reste un instant -interdite, puis, comme s'ils eussent été sous l'impression du fluide -électrique, tous les bras se lèvent suppliants et implorent la -générosité du docteur. - -Mais, ô surprise! ô déception! Carlosbach, _ce docteur célèbre_, -Carlosbach, _ce bienfaiteur de l'humanité_, quitte soudainement son rôle -de charlatan et se prend d'un rire _homérique_. - -Ainsi que dans un changement à vue, la scène est transformée, tous les -bras levés retombent en même temps; on se regarde, on s'interroge, on -murmure, puis l'on s'apaise, et bientôt la contagion du rire gagnant de -proche en proche, la foule éclate en choeur. - -L'escamoteur s'arrête le premier et réclame le silence. - ---Messieurs, dit-il alors d'un ton de parfaite convenance, ne m'en -veuillez point de la petite scène que je viens de jouer; j'ai voulu par -cette comédie vous prémunir contre les charlatans qui chaque jour vous -trompent, ainsi que je viens de le faire moi-même. Je ne suis point -docteur, mais tout simplement escamoteur, professeur de mystifications -et auteur d'un _recueil_ dans lequel vous trouverez, outre le discours -que je viens de vous débiter, la description d'un grand nombre de tours -d'escamotage. - ---Voulez-vous connaître l'art de vous amuser en société? Pour dix sous, -vous pouvez vous satisfaire. - -L'escamoteur sort d'une boîte un énorme paquet de livres, fait le tour -de l'assistance, et grâce à l'intérêt que son talent a su inspirer, il -ne tarde pas à débiter toute sa marchandise. - -La séance était terminée: je rentrai à la maison la tête pleine de tout -un monde de sensations inconnues. - - * * * * * - -Comme on le pense bien, je m'étais procuré un des précieux volumes; je -me hâtai d'en prendre connaissance, mais le faux docteur y continuait -son système de mystification et, malgré toute ma bonne volonté, je ne -pus parvenir à comprendre aucun des tours dont il semblait donner -l'explication. J'eus, du reste, pour me consoler, le plaisant discours -que je viens de rapporter ici. - -Je m'étais promis de mettre le livre de côté et de n'y plus songer, mais -les merveilles qui y étaient annoncées venaient à chaque instant se -retracer à mon esprit. O Carlorsbach, disais-je dans ma modeste -ambition, si j'avais ton talent, comme je me trouverais heureux! Et, -plein de cette idée, je me décidai à aller prendre des leçons du savant -professeur. Malheureusement cette détermination fut trop tardivement -prise; lorsque je me présentai, j'appris que l'escamoteur mettant à -profit les ressources de sa profession, avait, dès la veille, quitté -son auberge, oubliant de payer les dépenses princières qu'il y avait -faites. - -L'aubergiste me donna des détails sur cette fugue, dernière -mystification du professeur. Carslorsbach était arrivé chez lui avec -deux malles d'inégale grandeur et lourdement chargées; sur la plus -grande étaient écrits ces mots: _Instruments de Physique_, sur l'autre -_Vestiaire_. Or, l'escamoteur, qui, disait-il, avait reçu de nombreuses -invitations des châteaux voisins pour y donner des séances, était parti -la veille, afin de satisfaire à l'un de ces engagements. On ne l'avait -vu emporter avec lui qu'une de ses malles, celle aux instruments, et -l'on avait supposé que l'autre restait dans la chambre et servait tout -naturellement à garantir ses frais d'auberge, qu'il devait payer à son -retour. - -Le lendemain, l'aubergiste ne voyant pas revenir son voyageur, pensa -qu'il était prudent de mettre ses effets en lieu de sûreté. Il entre -donc dans la chambre de l'escamoteur; mais les deux malles avaient -disparu et à leur place était un énorme sac rempli de sable sur lequel -on voyait en gros caractères: - -=SAC AUX MYSTIFICATIONS.= - -_Le coup de l'étrier._ - -Voici ce que conjecturait le malheureux aubergiste: La grande malle, -lors de son arrivée, devait être remplie par le sable; l'escamoteur, en -quittant l'auberge, avait remplacé celui-ci par la boîte au vestiaire, -et muni de ces deux malles, n'en faisant plus qu'une, il était parti -pour ne plus revenir. - -Je continuai pendant quelque temps encore à jouir de la vie -contemplative que je m'étais créée; mais à force de flâneries et de -promenades, la satiété ne tarda pas à venir et je me trouvai tout -surpris, un jour, de me sentir fatigué de cette existence désoeuvrée. - -Mon père, en homme qui connaît le coeur humain, attendait ce moment -pour me parler raison; il me prit à part, un matin, et, sans autre -préambule, me dit avec bonté: - ---Voyons, mon ami, te voilà sorti du collége avec une instruction -solide: je t'ai laissé jouir largement d'une liberté après laquelle tu -semblais aspirer. Mais tu dois comprendre que cela ne suffit pas pour -vivre; il faut maintenant quitter l'habit d'écolier et entrer résolument -dans le monde, où tu appliqueras tes connaissances à l'état que tu auras -embrassé. Cet état, il est temps de le choisir; tu as sans doute un -goût, une vocation, c'est à toi de me la faire connaître; parle donc et -tu me trouveras disposé à te seconder dans la carrière que tu auras -choisie. - -Bien que mon père eût souvent manifesté la crainte de me voir suivre sa -profession, je pensai, d'après ces paroles, qu'il avait changé d'avis, -et je m'écriai avec transport; «Sans doute, j'ai une vocation, et -celle-là tu ne peux la méconnaître, car elle date de loin; tu le sais, -je n'ai jamais eu d'autre désir que celui d'être....» - -Mon père devina ma pensée et ne me laissa pas achever: - ---Je vois, reprit-il, que tu ne m'as pas compris, je vais m'expliquer -plus clairement. Sache donc que mon désir est de te voir choisir une -profession plus lucrative que la mienne. Réfléchis qu'il serait peu -raisonnable d'enterrer dans ma boutique dix années d'études, pour -lesquelles j'ai fait de si grands sacrifices: songe d'ailleurs au peu de -fortune que m'a procuré mon état, puisque trente années d'un travail -assidu ne m'ont donné pour mes vieux jours qu'une bien modeste aisance. -Crois-moi, change de résolution et renonce à ta manie de _faire de la -limaille_. - -Mon père ne faisait en cela que suivre les idées de la plupart des -parents qui ne voient que les désagréments attachés à leur profession. A -ce préjugé se joignait, il faut le dire aussi, la louable ambition du -chef de famille qui désire élever son fils au-dessus de lui. - -Me prononcer pour un autre état que celui de mécanicien, était pour moi -chose impossible; car ne connaissant les autres professions que de nom, -j'étais incapable de les apprécier, et conséquemment d'en choisir une; -je restai muet. - -En vain, mon père, pour solliciter une réponse, essaya de fixer mon -choix en faisant valoir les avantages que je trouverais à être -pharmacien, avoué ou notaire, etc. Je ne pus que lui répéter que je -m'en rapportais sur ce point à sa sagesse et à son expérience. Cette -abnégation de mes volontés, cette soumission sans réserve parut le -toucher; je m'en aperçus, et voulant tenter un dernier effort sur sa -détermination, je lui dis avec effusion: - ---Avant de prendre un parti dont dépend mon avenir, permets-moi, cher -père, de te faire une observation. Es-tu bien sûr que ce soit ton état -qui manque de ressources, et non la ville où tu l'as exercé? Je t'en -supplie, laisse-moi faire, et lorsque, par tes conseils, je serai -parvenu à avoir du talent, j'irai à Paris, centre des affaires et de -l'industrie, et j'y ferai ma fortune; j'en ai, non pas le pressentiment, -mais la conviction. - -Craignant sans doute de faiblir, mon père voulut couper court à cet -entretien en évitant de répondre à mon objection. - ---Puisque tu t'en rapportes à moi, me dit-il, je te conseille de suivre -le notariat; avec ton intelligence, du travail et de la conduite, je ne -doute pas que tu n'y fasses promptement ton chemin. - -Deux jours après, j'étais installé dans une des meilleures études de -Blois, et grâce à ma belle écriture, on me donna l'emploi -d'expéditionnaire, lequel consiste, on le sait, à écrire du matin au -soir des _expéditions_ et des _grosses_ sans trop savoir ce que l'on -fait. - -Je laisse à penser si ce travail d'automate pouvait longtemps convenir à -la nature de mon esprit: des plumes, de l'encre, rien n'était moins -propre à l'exécution des idées inventives qui ne cessaient de me -poursuivre. Heureusement, à cette époque, les plumes d'acier n'étaient -pas encore inventées; j'avais donc pour me distraire la ressource de -tailler mes plumes, et, je l'avoue, j'en usais largement. - -Ce seul détail suffira pour donner une idée du _spleen_ qui pesait sur -moi comme un manteau de plomb; j'en serais tombé malade infailliblement, -si je n'eusse trouvé le moyen de me procurer, en dehors de l'étude, une -occupation plus attrayante et surtout plus conforme à mes goûts. - -Parmi les curiosités mécaniques que l'on confiait à mon père pour être -réparées, j'avais pu voir une tabatière sur le dessus de laquelle était -une petite scène automatique qui m'avait vivement intéressé. Le dessus -de la boîte représentait un paysage. En pressant une détente, un lièvre -paraissait sur le premier plan, et se dirigeait vers une touffe d'herbe, -qu'il se mettait en devoir de brouter; peu après on voyait déboucher -d'un bois un chasseur, cheminant en compagnie de son chien. - -Le Nemrod en miniature s'arrêtait à la vue du gibier, épaulait son fusil -et mettait en joue; un petit bruit simulant l'explosion de l'arme se -faisait entendre, et tout aussitôt le lièvre blessé, il faut le croire, -s'enfuyait, poursuivi par le chien, et disparaissait dans un fourré. - -Cette jolie mécanique excitait au plus haut point mon envie, mais je ne -pouvais que la convoiter, car son propriétaire, outre l'importance qu'il -y attachait, n'avait aucune raison pour consentir à s'en défaire, et -d'ailleurs mes ressources pécuniaires ne pouvaient prétendre à une telle -acquisition. - -Puisque je ne pouvais posséder cette pièce, je voulus au moins en -conserver le souvenir, et j'en fis un dessin exact à l'insu de mon père. -Ce plan terminé, ma tête se monta à la vue de son ingénieuse -disposition, et j'en vins à me demander s'il ne me serait pas possible -de le mettre à exécution. - -Ma réponse fut affirmative. - -Pendant six mois, j'eus la persévérance de me lever avec le jour, et, -descendant furtivement à l'atelier de mon père, qui, lui, n'était pas -matinal, je travaillais jusqu'à l'heure à laquelle il avait l'habitude -d'y venir. Ce moment arrivé, je remettais les outils dans l'ordre où je -les avais trouvés, je serrais soigneusement mon ouvrage et je me rendais -à l'étude. - -La joie que j'éprouvai en voyant fonctionner ma mécanique ne peut être -égalée que par le plaisir que je ressentis en la présentant à mon père, -comme protestation indirecte et respectueuse contre la détermination -qu'il avait prise à l'égard de ma profession. J'eus de la peine à le -convaincre que je n'avais point été aidé dans ce travail; quand enfin il -n'en douta plus, il ne put s'empêcher de m'en faire compliment. - ---C'est bien fâcheux, me dit-il d'un air pensif, qu'on ne puisse tirer -parti de semblables dispositions; mais, mon ami, ajouta-t-il, comme pour -chasser une idée qui l'importunait, crois-moi, méfie-toi de ton adresse; -elle pourrait nuire à ton avancement. - -Depuis plus d'un an je remplissais les fonctions de clerc amateur, -c'est-à-dire de clerc sans rétribution, quand l'offre me fut faite par -un notaire de campagne d'entrer chez lui en qualité de second clerc, -avec de modiques appointements. - -J'acceptai avec empressement cet avancement inattendu; mais une fois -installé dans mes nouvelles fonctions, je ne fus pas longtemps à -m'apercevoir que mon officier ministériel m'avait donné de l'_eau bénite -de cour_ dans l'énonciation de mon emploi. La place que je remplissais -chez lui était tout simplement celle de petit clerc, c'est-à-dire que je -faisais les courses de l'étude, le premier et unique clerc suffisant à -lui seul pour le reste de la besogne. - -Il est vrai que je gagnais quelque argent; c'était le premier que mon -travail me procurait: cette considération rendit la pilule moins amère à -mon amour-propre. D'ailleurs monsieur Roger (ainsi se nommait mon -nouveau patron) était bien le meilleur des hommes; son abord, plein de -bienveillance et de bonté, m'avait séduit dès le premier jour, et je -puis ajouter que je n'eus qu'à me louer de ses procédés envers moi, tout -le temps que je passai dans son étude. - -Cet homme, la probité même, avait la confiance du duc d'Avaray, dont il -régissait le château, et, plein de zèle pour les affaires de son noble -client, il s'en occupait beaucoup plus que de celles de son étude. A -Avaray, du reste, les affaires de _notariat_ étaient peu nombreuses, et -nous venions facilement à bout de la besogne qu'elles nous procuraient; -pour mon compte j'avais bien des loisirs que je ne savais comment -occuper; mon patron me vint en aide, en mettant sa bibliothèque à ma -disposition. J'eus la bonne fortune d'y trouver le Traité de botanique -de Linné, et j'acquis les premières notions de cette science. - -L'étude de la botanique exigeait du temps, et je n'avais à lui consacrer -que les moments qui précédaient l'ouverture du cabinet; or, sans savoir -pourquoi, j'étais devenu un dormeur infatigable. Impossible de me -réveiller avant huit heures. Je résolus de triompher de cette somnolence -opiniâtre et j'inventai un réveil-matin dont l'originalité me semble -mériter une mention toute particulière. - -La chambre que j'occupais dépendait du château d'Avaray, et était située -au-dessus d'une voûte fermée par une lourde grille. Ayant remarqué que, -chaque matin, au petit jour, le portier Thomas venait ouvrir cette -grille, qui donnait passage dans les jardins, l'idée me vint de profiter -de cette circonstance pour me faire un réveil-matin. - -Voici quelles étaient mes dispositions mécaniques: chaque soir, en me -couchant, j'attachais à l'une de mes jambes l'extrémité d'une corde dont -l'autre bout, passant par ma fenêtre entr'ouverte, allait se fixer à la -partie supérieure de la porte grillée. - -On comprendra facilement le jeu de cet appareil: le portier, en poussant -la grille, m'entraînait sans s'en douter au beau milieu de la chambre. -Ainsi violemment tiré de mon sommeil, je cherchais à m'accrocher à mes -couvertures; mais, plus je résistais, plus l'impitoyable Thomas poussait -de son côté, et je finissais par me réveiller en l'entendant, chaque -fois, maugréer contre les gonds de la porte, auxquels il promettait de -l'huile pour le lendemain. Je me dégageais alors la jambe, et, mon Linné -à la main, j'allais demander à la nature ses admirables secrets, dont -l'étude m'a fait passer de si doux instants. - - * * * * * - -Autant pour plaire à mon père que pour remplir scrupuleusement les -devoirs de mon emploi, je m'étais promis de ne plus m'occuper de la -mécanique, dont je redoutais l'irrésistible attrait, et je m'étais -religieusement tenu parole. Il y avait donc tout lieu de croire -qu'adoptant le notariat, je prendrais enfin mes grades dans la basoche -et deviendrais un jour moi-même maître Robert, notaire dans telle ou -telle localité. Mais la Providence, dans ses décrets, m'avait tracé une -toute autre route, et mes inébranlables résolutions vinrent échouer -devant une tentation trop forte pour mon courage. - -Dans l'étude, il y avait, chose assez bizarre, une magnifique volière -remplie d'une multitude de canaris dont le chant et le plumage avaient -pour destination de tromper l'impatience du client, quand par hasard il -était forcé d'attendre. - -Cette volière étant considérée comme meuble de l'étude, j'étais, en ma -qualité de petit clerc, chargé de la tenir en bon état de propreté et de -veiller à l'alimentation de ses habitants. - -Ce fut, sans contredit, parmi les travaux qui me furent confiés, celui -dont je m'acquittai avec le plus de zèle; j'apportai même tant de soins -au bien-être et à l'amusement de mes pensionnaires, qu'ils absorbèrent -bientôt presque tout mon temps. - -Je commençai par organiser dans cette immense cage des mécaniques que -j'avais inventées au collége dans de semblables circonstances; -insensiblement, j'en en ajoutai de nouvelles, et je finis par faire de -la volière un objet d'art et de curiosité, auquel nos visiteurs -trouvaient un véritable attrait. - -Ici, c'était un bâton près duquel le sucre et l'échaudé étalaient leurs -séductions; l'imprudent canari qui se laissait prendre à cette -traîtreuse amorce avait à peine posé la patte sur le bâton fatal, qu'une -petite cage circulaire l'enveloppait vivement et le retenait prisonnier -jusqu'à ce que, conduit par le hasard ou par sa fantaisie, un autre -oiseau, en se perchant sur un bâton voisin, fît partir une détente qui -délivrait le captif. Là, c'étaient des bains et des douches forcés; plus -loin, une petite mangeoire était disposée de telle sorte que plus -l'oiseau semblait s'en approcher, plus il s'en éloignait en réalité. -Enfin, il fallait que chaque pensionnaire gagnât sa nourriture en la -faisant venir à lui à l'aide de petits chariots qu'il tirait avec le -bec. - - * * * * * - -Le plaisir que je trouvais à exécuter ces petits travaux me fit bientôt -oublier que j'étais à l'étude pour toute autre chose que pour les menus -plaisirs des canaris. Le premier clerc m'en fit l'observation en y -ajoutant de justes remontrances; mais j'avais toujours quelque prétexte -pour me déranger, découvrant sans cesse des additions à faire au gymnase -de mes volatiles. - -Enfin, les choses en vinrent au point que l'autorité supérieure, -c'est-à-dire le patron en personne, dut intervenir. - ---Robert, me dit-il d'un ton sérieux qu'il prenait rarement avec ses -clercs, lorsque vous êtes entré chez moi, c'était, vous le savez, pour -vous occuper exclusivement des travaux de mon étude, et non pour -satisfaire vos goûts et vos fantaisies; des avertissements vous ont été -donnés pour vous rappeler à vos devoirs, et vous n'en avez tenu aucun -compte; je viens donc vous dire aujourd'hui qu'il faut prendre une -détermination bien arrêtée de cesser vos travaux de mécanique, ou je me -verrai dans la nécessité de vous renvoyer à votre père. - -Ce bon monsieur Roger s'arrêta, comme pour reprendre haleine, après les -reproches qu'il venait de me faire, j'en suis certain, bien à -contre-coeur. Après un instant de silence, reprenant avec moi son ton -paternel, il ajouta: - ---Et tenez, mon ami, voulez-vous que je vous donne un conseil? Je vous -ai étudié, et j'ai la conviction que vous ne ferez jamais qu'un clerc -très médiocre, et par suite un notaire plus médiocre encore, tandis que -vous pouvez devenir un bon mécanicien. Il serait donc très sage -d'abandonner une carrière dans laquelle il y a pour vous si peu d'espoir -de réussite, et de suivre celle pour laquelle vous montrez de si -heureuses dispositions. - -Le ton d'intérêt avec lequel M. Roger venait de me parler m'engagea à -lui ouvrir mon coeur; je lui fis part de la détermination qu'avait -prise mon père de m'éloigner de son état, et je lui dépeignis tout le -chagrin que j'en avais ressenti. - ---Votre père a cru bien faire, me répondit-il, en vous donnant une -profession plus lucrative que la sienne; il pensait sans doute n'avoir à -vaincre en vous qu'une simple fantaisie de jeunesse; moi je suis -persuadé que c'est une vocation irrésistible, contre laquelle il ne faut -pas essayer de lutter plus longtemps. Laissez-moi faire, je verrai vos -parents dès demain, et je ne doute pas que je ne les amène à partager -mon avis et à changer leurs projets relativement à votre avenir. - -Depuis que j'avais quitté la maison paternelle, mon père avait vendu -son établissement et vivait retiré dans une petite propriété près de -Blois. Mon patron alla le trouver, comme il me l'avait promis. Une -longue conversation s'en suivit, et, après de nombreuses objections de -part et d'autre, l'éloquence du notaire vainquit les scrupules de mon -père, qui se rendit enfin: - ---Allons, dit-il, puisqu'il le veut absolument, qu'il prenne mon état. -Et comme je ne puis plus le lui enseigner moi-même, mon neveu, qui est -mon élève, fera pour mon fils ce que j'ai fait pour lui-même. - -Cette nouvelle me combla de joie; il me sembla que j'allais entrer dans -une nouvelle vie et je trouvai bien longs les quinze jours qu'en raison -de divers arrangements, il me fallut encore passer à Avaray. - -Enfin je partis pour Blois, et dès le lendemain de mon arrivée je me -trouvais installé devant un étau, la lime à la main et recevant de mon -parent ma première leçon de mécanique. - - - - -CHAPITRE III. - -LE COUSIN ROBERT.--L'ÉVÉNEMENT LE PLUS IMPORTANT DE MA VIE.--COMMENT ON -DEVIENT SORCIER.--MON PREMIER ESCAMOTAGE.--FIASCO COMPLET.--PERFECTIBILITÉ -DE LA VUE ET DU TOUCHER.--CURIEUX EXERCICE DE -PRESTIDIGITATION.--MONSIEUR NORIET.--UNE ACTION PLUS INGÉNIEUSE QUE -DÉLICATE.--JE SUIS EMPOISONNÉ.--UN TRAIT DE FOLIE. - - -Ayant de parler de mes études dans l'horlogerie, je ferai connaître à -mes lecteurs mon nouveau patron. - -Et tout d'abord, pour me mettre à l'aise et parce que pour moi cela -résume tout, je dirai que le _cousin Robert_, comme je le nommais, a été -dès mon entrée chez lui et est toujours demeuré depuis un de mes -meilleurs et plus chers amis. C'est qu'il serait difficile en effet -d'imaginer un caractère plus heureux, un coeur plus affectueux et plus -dévoué. - -Comme ouvrier, mon cousin avait des qualités non moins précieuses: à une -rare intelligence il joignait une adresse qui, je le déclare sans fausse -modestie, semble être un privilége de notre famille; il avait, du reste, -la réputation du plus habile horloger de Blois, et cette ville, comme -on le sait, excella longtemps dans l'exécution des machines à mesurer le -temps. - -Mon père ne pouvait donc mieux faire que de me confier à un homme qui -possédait toutes mes sympathies et chez qui je trouvais réunies à la -fois la bienveillance d'un ami et la science d'un maître. - -Mon cousin commença par me faire faire _de la limaille_, comme disait -mon père, mais je n'eus pas besoin d'apprentissage pour arriver à me -servir des outils, car depuis longtemps j'en avais acquis l'habitude, et -les débuts du métier, ordinairement si ennuyeux, n'eurent rien de -pénible pour moi. Je pus, dès les premiers jours, être employé à de -petits travaux dont je m'acquittai avec assez d'habilité pour mériter -les éloges de mon maître. - -Je ne voudrais pas laisser croire cependant que je fus toujours un élève -parfait; j'avais conservé dans mon nouvel état cette disposition -d'esprit qui est innée en moi, et qui m'attira de la part du cousin plus -d'une réprimande: je ne pouvais me résoudre à enchaîner mon imagination -à l'exécution des idées d'autrui; je voulais à toute force inventer ou -perfectionner. - -Toute ma vie j'ai été dominé par cette passion, ou si l'on veut par -cette manie. Jamais je n'ai pu arrêter ma pensée sur une oeuvre -quelconque sans chercher les moyens d'y apporter un perfectionnement ou -d'en faire jaillir une idée nouvelle. Mais cette disposition d'esprit, -qui plus tard me fut si favorable, était à cette époque très -préjudiciable à mes progrès. Avant de suivre mes propres inspirations et -de m'abandonner à mes fantaisies, je devais m'initier aux secrets de mon -art, apprendre à surmonter les difficultés signalées par les maîtres et -chasser, enfin, des idées qui n'étaient propres qu'à me détourner des -vrais principes de l'horlogerie. - -Tel était le sens des observations paternelles que m'adressait de temps -à autre mon cousin et j'étais bien forcé d'en reconnaître la justesse. -Alors je me remettais à l'ouvrage avec plus de zèle, tout en gémissant -en secret sur cet assujettissement qui m'était imposé. - -Pour favoriser mes progrès et seconder mes efforts, mon patron m'engagea -à étudier quelques ouvrages traitant de la mécanique en général et de -l'horlogerie eu particulier. Cela rentrait trop bien dans mes goûts pour -que je ne suivisse pas son conseil; et je me livrais sans réserve à ces -attrayantes études, lorsqu'un fait, bien simple en apparence, vint -tout-à-coup décider du sort de ma vie en me dévoilant une vocation dont -les mystérieuses ressources devaient ouvrir plus tard un vaste champ à -mes idées inventives et fantastiques. - -Un soir, j'entre dans la boutique d'un bouquiniste nommé Soudry, pour -acheter le Traité d'horlogerie de Berthoud, que je savais être en sa -possession. - -Le marchand, engagé en ce moment dans une affaire d'une toute autre -importance que celle qui m'amenait, sort de ses rayons deux volumes, me -les remet et me congédie sans plus de façon. - -Revenu chez moi, je me dispose à lire avec la plus grande attention mon -Traité d'horlogerie, mais que l'on juge de ma surprise, lorsque sur le -dos de l'un de ces volumes je lis ces mots: AMUSEMENTS DES SCIENCES. - -Étonné de trouver un titre semblable sur un ouvrage sérieux, j'ouvre -impatiemment ce livre, je parcours la table des chapitres, et ma -surprise redouble en lisant ces mots étranges: - -_Démonstration des tours de cartes..... Deviner la pensée de -quelqu'un..... Couper la tête d'un pigeon et le faire ressusciter_, -etc... - -Soudry s'était trompé: dans sa préoccupation, au lieu d'un Berthoud il -m'avait remis deux volumes de l'Encyclopédie. Fasciné toutefois par -l'annonce de semblables merveilles, je dévore les pages du mystérieux -in-quarto, et, plus j'avance dans ma lecture, plus je vois se dérouler -devant moi les secrets d'un art pour lequel j'avais, à mon insu, plus -que de la vocation. - -Je crains d'être taxé d'exagération ou tout au moins de n'être pas -compris d'un grand nombre de lecteurs, lorsque je dirai que cette -découverte, trésor inespéré, me causa l'une des plus grandes joies que -j'aie jamais éprouvées. C'est qu'en ce moment de secrets pressentiments -m'avertissaient que le succès, la gloire peut-être, se trouvaient un -jour pour moi dans l'apparente réalisation du merveilleux et de -l'impossible, et ces pressentiments ne m'ont heureusement pas trompé. - -La ressemblance de deux in-quarto et la préoccupation d'un bouquiniste, -telles furent les causes vulgaires de l'événement le plus important de -ma vie. - - * * * * * - -Plus tard, dira-t-on, des circonstances différentes eussent pu éveiller -en moi cette vocation; c'est probable; mais plus tard il n'eût plus été -temps. Un ouvrier, un industriel, un négociant établi quittera-t-il une -position faite, si médiocre qu'elle soit, pour céder à une passion qui -serait infailliblement taxée de folie! non certes. C'était donc -seulement à cette époque que mon irrésistible penchant vers le -mystérieux pouvait être raisonnablement suivi. - -Combien de fois depuis n'ai-je pas béni cette erreur providentielle sans -laquelle je serais resté sans doute un modeste horloger de province! Ma -vie, il est vrai, se serait ainsi écoulée calme, douce, et tranquille; -bien des peines, des émotions, des angoisses m'eussent été épargnées; -mais aussi de quelles vives sensations, de quelles joies profondes mon -âme n'eût-elle pas été privée? - - * * * * * - -J'étais passionnément courbé sur mon précieux in-quarto, dévorant -jusqu'aux moindres détails de ces tours de main merveilleux; ma tête -brûlait et je restais parfois plongé dans des réflexions qui tenaient de -l'extase. Cependant les heures s'écoulaient, et tandis que mon -imagination se berçait dans des rêves fantastiques, je ne m'apercevais -pas que ma chandelle était arrivée à sa dernière période; sa lueur -pâlissait sensiblement et j'entendis bientôt crépiter la mèche; puis, -réduite à un imperceptible lumignon, elle s'affaissa brusquement et -rendit le dernier soupir. - -Comprendra-t-on tout mon désappointement? Cette chandelle était la -dernière que j'eusse en ma possession; force me fut donc de quitter les -sublimes régions de la magie faute de pouvoir les éclairer. A cet -instant de dépit, que n'aurais-je pas donné pour la lumière la plus -vulgaire, fût-ce même pour un lampion! - -Ce n'était pas que je fusse dans une obscurité complète; une blafarde -clarté me venait d'un réverbère voisin, mais quelques efforts que je -fisse pour profiter de ses pâles rayons, je ne pouvais parvenir à -déchiffrer un seul mot, et, bon gré mal gré, je dus me résigner à me -coucher. - -J'essayai vainement de dormir; la surexcitation fiévreuse que m'avait -donnée cette lecture ne me permit ni sommeil ni repos; je repassais dans -mon esprit les endroits qui m'avaient le plus frappé, et l'intérêt -qu'ils m'inspiraient exaltait de plus en plus mon imagination. - -Incapable de rester au lit, je retournais de temps en temps me mettre à -la fenêtre, et, jetant sur le reverbère des regards de convoitise, j'en -étais arrivé à former le projet d'aller lire à sa clarté, au beau milieu -de la rue, lorsque soudain une autre idée traverse mon esprit. Dans mon -impatience de la réaliser, je ne me donne même pas le temps de -m'habiller, et, bornant mon vêtement au strict nécessaire, si l'on peut -appeler ainsi des pantoufles et un caleçon, je prends mon chapeau d'une -main, une paire de pincettes de l'autre, et je descends l'escalier à -tâtons. - -Une fois dans la rue, je me dirige rapidement vers le réverbère; car je -dois avouer au lecteur que poussé, sans doute, par le désir de mettre -promptement à exécution certaines notions que je venais d'acquérir sur -la prestidigitation, j'avais conçu la pensée d'_escamoter_ à mon profit -le quinquet affecté par la municipalité à la sûreté de la ville. Le rôle -destiné aux pincettes et au chapeau dans cette audacieuse opération -consistait, pour les premières, à briser la petite porte de tôle -derrière laquelle s'enroulait la corde qui servait à monter et à -descendre le réverbère, et pour le second, à jouer l'office de lanterne -sourde, en étouffant les jets lumineux qui eussent pu trahir mon larcin. - -Tout se passa au gré de mes désirs, et déjà je me retirais triomphant, -quand un misérable incident vint me faire perdre le fruit de mon coup de -main. Au moment même où j'allais disparaître avec mon butin, un mitron, -oui, un vulgaire mitron, me fit échouer en apparaissant subitement au -seuil de sa boutique. Je me blottis aussitôt dans l'encoignure d'une -porte, et là, redoublant de soins pour absorber dans mon chapeau les -rayons du quinquet, j'attendis, dans l'immobilité la plus complète, -qu'il plût au malencontreux boulanger de rentrer chez lui. Mais que l'on -juge de ma douleur et de mon effroi, quand je le vis s'adosser à la -porte et fumer tranquillement sa pipe! - -La position devenait intolérable; le froid et aussi la crainte d'être -découvert faisaient claquer mes dents, et, pour comble de désespoir, je -sentis bientôt la coiffe de mon chapeau s'enflammer. Il n'y avait pas à -hésiter: je serrai convulsivement ma soi-disant lanterne sourde entre -mes mains et parvins ainsi à étouffer l'incendie; mais à quel prix, -grand Dieu! Mon pauvre chapeau, celui dont je me parais le dimanche, -était roussi, rempli d'huile et complètement déformé. Et tandis que je -subissais toutes ces tortures, mon bourreau continuait à fumer avec un -air de calme et de béatitude qui me causait des accès de rage. - -Je ne pouvais pourtant demeurer là jusqu'au jour, mais comment sortir de -cette situation critique? Demander le secret au boulanger, c'était faire -appel à son indiscrétion et me couvrir de ridicule; rentrer directement -chez moi, c'était me trahir, car j'étais obligé de passer devant lui, et -un réverbère peu éloigné jetait assez de clarté pour me faire -reconnaître. Restait un troisième parti: c'était d'enfiler rapidement -une rue qui se trouvait à ma gauche et de regagner la maison par un -chemin détourné. Ce fut celui-là auquel je m'arrêtai au risque d'être -rencontré dans mon excursion en costume de baigneur. - -Sans plus tarder, je mets sous mon bras et chapeau et quinquet, car je -me vois forcé de les emporter avec moi pour enlever toute trace de mon -délit, je pars comme un trait. - -Dans mon trouble, je m'imagine que le boulanger me poursuit, je crois -même entendre ses pas derrière moi, et voulant à toute force le -dépister, je redouble de vitesse; je prends tantôt à droite, tantôt à -gauche, et traverse un si grand nombre de rues, que ce n'est qu'au bout -d'un quart-d'heure d'une marche effrenée que je me retrouve dans ma -chambre, haletant, n'en pouvant plus, mais heureux d'en être quitte -encore à si bon marché. - -Il faut avouer que pour un homme destiné à jouer plus tard un certain -rôle dans les fastes de l'escamotage, je n'avais pas eu la main heureuse -pour mon coup d'essai, ou pour m'exprimer en termes de théâtres, je -dirai que je venais de faire un _fiasco_ complet. - -Cependant, je ne fus aucunement découragé; loin de là, dès le lendemain, -j'oubliais mes infortunes de la veille en me retrouvant avec mon -précieux traité de _magie blanche_, et je me remettais avec ardeur à la -lecture de ses intéressants secrets. - -Huit jours après je les possédais tous. - -De la théorie je résolus de passer à la pratique; mais, ainsi que cela -m'était arrivé avec le livre de Carlosbach, je me trouvai subitement -arrêté devant un obstacle. L'auteur était, il est vrai, plus -consciencieux que le mystificateur Bordelais; il donnait de ses tours -une explication très facile à comprendre; seulement il avait eu le tort -de supposer à tous ses lecteurs une certaine adresse pour les exécuter. -Or, cette adresse me manquait complètement, et, si désireux que je fusse -de l'acquérir, je ne trouvais rien dans l'ouvrage qui m'en indiquât les -moyens. J'étais dans la position d'un homme qui tenterait de copier un -tableau sans avoir les moindres notions du dessin et de la peinture. - -Faute d'un professeur pour me guider, je dus créer les principes de la -science que je voulais étudier. - -D'abord, comme base fondamentale de la prestidigitation, j'avais -facilement reconnu que les organes qui jouent le principal rôle dans -l'exercice de cet art sont la vue et le toucher. Je compris que, pour -approcher le plus possible de la perfection, il fallait que le -prestidigitateur développât en lui une perception plus rapide, plus -délicate et plus sûre de ces deux organes, par cette raison que dans ses -séances il doit embrasser d'un seul regard tout ce qui se passe autour -de lui, et exécuter ses prestiges avec une dextérité infaillible. - -J'avais été souvent frappé de la facilité avec laquelle les pianistes -peuvent lire et exécuter, même à première vue, un morceau de chant avec -son accompagnement. Il était évident, pour moi, que par l'exercice on -pouvait arriver à se créer une faculté de perception appréciative et une -habileté du toucher qui permettent à l'artiste de lire simultanément -plusieurs choses différentes, en même temps que ses mains s'occupent -d'un travail très compliqué. Or, c'est une semblable faculté que je -désirais acquérir pour l'appliquer à la prestidigitation; seulement, -comme la musique ne pouvait me fournir les éléments qui m'étaient -nécessaires, j'eus recours à l'art du jongleur, dans lequel j'espérais -trouver des résultats, sinon semblables, du moins analogues. - -On sait que l'exercice des boules développe étonnamment le toucher. Mais -n'est-il pas évident qu'il développe également le sens de la vue? - -En effet, lorsqu'un jongleur lance en l'air quatre boules qui se -croisent dans différentes directions, ne faut-il pas que ce sens soit -bien perfectionné chez lui, pour que ses yeux puissent, d'un seul -regard, suivre avec une merveilleuse précision chacun des dociles -projectiles dans les courbes variées que leur ont imprimées les mains? - -Il y avait précisément à Blois, à cette époque, un pédicure nommé Maous, -qui possédait le double talent de jongler assez adroitement et -d'extirper les cors avec une habileté digne de la légèreté de ses mains. -Maous, malgré ce cumul, n'était pas riche; je le savais, et cette -particularité me fit espérer obtenir de lui des leçons à un prix en -rapport avec mes modestes ressources. - -En effet, moyennant dix francs, il s'engagea à m'initier à l'art du -jongleur. - -Je me livrai avec une telle ardeur aux exercices qu'il m'indiqua, et mes -progrès furent si rapides, qu'en moins d'un mois je n'avais plus rien à -apprendre; j'en savais autant que mon maître, si ce n'est pourtant l'art -d'extirper les cors, dont je lui laissai le monopole. J'étais parvenu à -jongler avec quatre boules. - -Cela ne satisfit pas encore mon ambition; je voulus, s'il était -possible, surpasser la faculté de lire par appréciation que j'avais tant -admirée chez les pianistes. Je plaçai un livre devant moi, et tandis -que mes quatre boules voltigeaient en l'air, je m'habituai à y lire sans -hésitation. - -Je ne serais point étonné que ceci parût extraordinaire à bien des -lecteurs; mais, ce qui les surprendra peut-être plus encore, c'est que -je viens à l'instant même de me donner la satisfaction de répéter cette -curieuse expérience; pourtant trente ans se sont écoulés depuis le fait -que je viens de raconter, et pendant ce temps j'ai bien rarement touché -à mes boules; car jamais je ne m'en suis servi dans mes séances. - -Je dois avouer toutefois que sur ce point mon adresse a baissé d'un -degré; ce n'est plus qu'avec trois boules que j'ai pu lire avec -facilité. - -On ne saurait croire combien, alors, cet exercice communiqua à mes -doigts de délicatesse et de sûreté d'exécution, en même temps que cette -lecture par appréciation donnait à mon regard une promptitude de -perception qui tenait du merveilleux. Je parlerai plus tard du service -que me rendit cette dernière faculté pour l'expérience de la seconde -vue. - -Après avoir ainsi rendu mes mains souples et dociles, je n'hésitai plus -à m'exercer directement à la prestidigitation. Je m'occupai spécialement -de la manipulation des cartes et de l'_empalmage_. - -Cette opération d'escamotage exige un long travail; car il faut, tout en -ayant la main droite ouverte et renversée, arriver à y retenir -invisiblement des boules, des bouchons de liége, des morceaux de sucre, -des pièces de monnaie, etc., sans que les doigts soient fermés ou -perdent rien de leur liberté. - -En raison du peu de temps dont je pouvais disposer, les difficultés -inhérentes à ces nouveaux exercices eussent été insurmontables si je -n'eusse trouvé le moyen de satisfaire les exigences de ma passion sans -négliger mon état. Voici comment je m'y pris. - -Selon la mode de l'époque, j'avais de chaque côté de ma redingote, dite -à la _propriétaire_, des poches assez vastes pour pouvoir y manipuler -avec facilité. Cette disposition me présentait cet avantage qu'aussitôt -qu'une de mes mains n'était plus occupée au dehors, elle se glissait -dans l'une de mes poches et se mettait à l'oeuvre avec des cartes, des -pièces de monnaie ou l'un des objets que j'ai cités. - -Il est aisé de comprendre combien cette organisation me faisait gagner -de temps. Ainsi, par exemple, dès que j'étais en course, mes deux mains -pouvaient travailler chacune de son côté; au dîner, il m'arrivait très -souvent de manger ma soupe d'une main, tandis que je faisais _sauter la -coupe_ de l'autre. Bref, si court que fût le répit que me laissait le -travail de ma profession, j'en profitais immédiatement pour mes -occupations favorites. - -Comme on était loin de se douter que mon paletot fût en quelque sorte -une salle d'étude, cette manie de tenir constamment mes mains renfermées -passa pour une originalité de mauvais goût; mais, après quelques -plaisanteries sur ce sujet, on ne m'en parla plus. - -Quelle que fût ma passion pour l'escamotage, j'eus toutefois assez -d'empire sur moi-même pour m'appliquer à ne pas mécontenter mon patron, -qui ne s'aperçut jamais d'aucune distraction dans mon travail et n'eut -que des éloges à me donner sous le double rapport de l'exactitude et de -l'application. - -Je vis enfin arriver le terme de mon noviciat, et, un beau jour, _le -cousin_ me déclara ouvrier et m'assura que j'étais apte à recevoir -désormais un salaire. Ce fut avec le plus vif plaisir que je reçus cette -déclaration, dans laquelle je trouvais, outre ma liberté, l'avantage de -pouvoir relever ma situation financière. - -Je ne fus pas longtemps, du reste, sans profiter des bénéfices de ma -nouvelle position. Une place m'ayant été offerte chez un horloger de -Tours, je partis le lendemain du jour où je devins libre. - -Mon nouveau patron était ce M. Noriet qui, plus tard, acquit une -certaine célébrité comme sculpteur. Son imagination, qui déjà -pressentait ses oeuvres futures, lui faisait dédaigner le travail -routinier des _rhabilleurs_ de montres, et il laissait volontiers à ses -ouvriers le soin de faire ce qu'il appelait par dérision le _décrotage_ -de l'horlogerie. C'était pour remplir cette fonction qu'il m'avait fait -venir chez lui. - -Je devais gagner, en sus de la nourriture et du logement, trente-cinq -francs par mois; c'était peu, à la vérité, mais la somme était énorme -pour moi qui, depuis ma sortie de chez le notaire d'Avaray, n'avais vécu -que des ressources d'un revenu plus que modeste. - -Quand je dis que je gagnais trente-cinq francs, c'est pour établir une -somme ronde; en réalité, je ne les touchais pas dans leur intégralité. -Mme Noriet, en sa qualité d'excellente ménagère, possédait au plus -haut point l'intelligence des escomptes et des retenues. Aussi -avait-elle trouvé le moyen de modifier mon traitement par un procédé -aussi ingénieux qu'indélicat: c'était de me payer en écus de six livres. -Or, comme à cette époque les pièces de six francs ne valaient que cinq -francs quatre-vingts centimes; il en résultait chaque mois pour la -patronne un bénéfice de vingt-quatre sous, que de mon côté je portais au -compte de mes _profits et pertes_. - -Chez M. Noriet, mon temps était certainement bien rempli par ma besogne, -et pourtant je trouvais encore le moyen d'exécuter mes exercices dans -les poches de ma redingote; tous les jours, je constatais avec joie les -progrès sensibles que je devais à mon travail persévérant. J'étais -parvenu à faire disparaître avec la plus grande facilité tout objet que -je tenais entre mes mains; quant aux principes des tours de cartes, ils -n'étaient plus pour moi qu'un jeu d'enfant et me servaient à produire de -charmantes illusions. - -J'étais fier, je l'avoue, de mes petits talents de société et je ne -négligeais aucune occasion de les faire valoir. Le dimanche, par -exemple, après l'invariable partie de loto qui se jouait dans la famille -toute patriarcale de M. Noriet, je donnais, à la grande satisfaction de -l'assistance, une petite séance de prestidigitation qui venait égayer -les fronts soucieux des victimes du plus monotone de tous les jeux. On -trouvait que j'étais un _agréable farceur_, et ce compliment me -ravissait d'aise. - -Ma conduite régulière, mon assiduité au travail, et peut-être aussi un -certain enjouement dont j'étais doué à cette époque, m'avaient concilié -l'amitié du _patron_ et de la _patronne_, si bien que j'étais devenu un -membre indispensable de leur société et que je participais à toutes -leurs parties de plaisir. Il nous arrivait assez souvent d'aller à la -campagne. - -Dans une de ces excursions, c'était le 25 juillet 1828 (et je -n'oublierai jamais cette date mémorable, car peu s'en fallut qu'elle ne -marquât la fin de mon existence), nous étions allés faire une promenade -dans le but d'assister à la fête d'un village voisin. Avant de partir, -nous avions annoncé notre retour pour cinq heures, en recommandant à la -_bonne_ de tenir le dîner prêt pour ce moment; mais entraînés par le -plaisir, nous ne pûmes être exacts, et nous n'arrivâmes au logis que -vers huit heures. - -Après avoir subi la mauvaise humeur de la cuisinière, dont le dîner -s'était refroidi, nous nous mettons à table et mangeons comme des gens -dont l'appétit a été aiguisé par une longue promenade, le grand air et -huit ou dix heures d'abstinence. - -Quoi qu'en eût dit Jeannette (c'était le nom de notre _cordon bleu_) -tout ce qu'elle nous servit fut trouvé excellent, à l'exception pourtant -d'un certain ragoût que tout le monde déclara détestable et auquel on -toucha à peine. Seul je dévorai ma part du mets, sans m'inquiéter, le -moins du monde, de sa qualité. Malgré les railleries que m'attira mon -avidité, j'en demandais même une seconde fois et j'aurais sans doute -absorbé tout le plat, si la maîtresse de la maison ne s'y était opposée -dans l'intérêt de ma santé. - -Cette précaution me sauva la vie. En effet, le repas était à peine fini -et la partie de loto commencée, que déjà j'éprouvais un malaise -indéfinissable. Je ne tardai pas à me retirer dans ma chambre, où des -douleurs atroces me saisirent et me forcèrent à requérir les soins d'un -médecin. Le docteur, après s'être minutieusement renseigné, acquit -bientôt la certitude qu'une forte dose de vert-de-gris s'était formée -dans la casserole où le ragoût avait été préparé et déclara que j'étais -empoisonné. - -Les suites de cet empoisonnement furent terribles pour moi; pendant -quelque temps l'on désespéra de mes jours, mais enfin grâce aux soins -intelligents dont je fus entouré, mes souffrances, bien qu'elles -n'eussent pas encore dit leur dernier mot, semblèrent se calmer et me -laissèrent un peu de repos. - -Ce qu'il y eut d'étrange dans cette seconde période de ma maladie, c'est -que ce fut seulement à partir du moment où le docteur déclara que -j'étais hors de danger, que je fus saisi d'une idée fixe de mort -prochaine, à laquelle vint se joindre un désir immodéré de finir mes -jours près de ma famille. - -Cette idée, sorte de monomanie, me poursuivait sans cesse, et je n'eus -bientôt plus d'autre pensée que de partir. Je ne pouvais espérer obtenir -du docteur l'autorisation de me mettre en voyage, lorsque ses -recommandations tendaient à ce que je prisse les plus grands -ménagements; je résolus de m'en passer. - -Un matin, à six heures, profitant d'un moment où l'on m'avait laissé -seul, je m'habille à la hâte, je descends l'escalier et je gagne une -voiture publique faisant le service de Tours à Blois. - -Je m'installe aussitôt dans la rotonde, où par parenthèse je me trouve -seul, et, deux minutes après, l'équipage, léger de voyageurs et de -bagages, part au galop. - -On ne sera point surpris lorsque je dirai que la route ne fut pour moi -qu'un horrible martyre. J'étais consumé par une fièvre brûlante, et ma -tête semblait se briser à chaque cahot de la voiture. Dans mon délire, -je voulais fuir mes souffrances, et mes souffrances voyageaient -incessamment avec moi et s'augmentaient encore. N'y pouvant plus tenir, -je passe le bras par la fenêtre, j'ouvre la porte du compartiment, et, -au risque de me tuer, je saute à terre où je tombe privé de -connaissance... - -Je ne saurais dire ce que je devins après mon évanouissement; je me -rappelle seulement de longues journées remplies par une existence vague -et pénible dont je ne pus apprécier la durée; j'étais en proie au -délire; je faisais des rêves affreux; j'avais des cauchemars -épouvantables. Un d'eux surtout se renouvelait sans cesse. Il me -semblait que mon crâne s'ouvrait comme une tabatière, qu'un médecin, les -bras nus, les manches retroussées, et muni d'une énorme fourchette en -fer, retirait de mon cerveau des marrons rôtis, qui aussitôt éclataient -comme des bombes et projetaient devant mes yeux des milliers -d'étincelles. - -Cette fantasmagorie finit par s'évanouir, et la maladie vaincue ne me -laissa plus que quelques souffrances beaucoup plus supportables. - -Mais ma raison avait été si fortement ébranlée qu'elle ne m'éclairait -plus. Une existence d'automate, une indifférence complète, voilà à quoi -j'étais réduit. Si j'entrevoyais quelques objets, ils étaient comme -perdus dans un épais nuage, et je ne pouvais suivre un raisonnement. Il -est vrai aussi de dire que tout ce qui frappait mes sens était d'une -bizarrerie à mettre mon intelligence en défaut. Je me sentais comme -emporté et ballotté dans une voiture, et pourtant j'étais bien sûr que -j'occupais un bon lit, dans une petite chambre d'une propreté exquise. -C'était à croire que j'étais encore sous l'empire de quelque -hallucination! - -Enfin je sentis une lueur d'intelligence s'éveiller en moi, et la -première impression un peu vive que j'éprouvai fut produite par les -soins empressés d'un homme que j'aperçus au chevet de mon lit. Ses -traits m'étaient inconnus. Il s'approcha de moi et m'engagea -affectueusement à prendre une potion. J'obéis: après quoi il me -recommanda de garder le silence et de conserver le calme le plus -parfait. - -Hélas! l'état de faiblesse où je me trouvais rendait cette -recommandation facile à suivre. Je cherchai cependant à deviner qui -était cet homme, et j'interrogeai mes souvenirs. - -Ce fut en vain! je ne voyais plus rien à partir du moment où, dans le -transport de la douleur, je m'étais précipité par la portière de la -diligence. - - - - -CHAPITRE IV. - -JE REVIENS A LA VIE.--UN ÉTRANGE MÉDECIN.--TORRINI ET ANTONIO: UN -ESCAMOTEUR ET UN MÉLOMANE.--LES CONFIDENCES D'UN MEURTRIER.--UNE MAISON -ROULANTE.--LA FOIRE D'ANGERS.--UNE SALLE DE SPECTACLE -PORTATIVE.--J'ASSISTE POUR LA PREMIÈRE FOIS A UNE SÉANCE DE -PRESTIDIGITATION._--LE COUP DE PIQUET DE L'AVEUGLE._--UNE REDOUTABLE -CONCURRENCE.--LE SIGNOR CASTELLI MANGE UN HOMME VIVANT. - - -Je suis très peu fataliste, et si je le suis, ce n'est qu'avec de -grandes réserves; toutefois, je ne puis m'empêcher de faire remarquer -ici qu'il y a dans la vie humaine bien des faits qui tendraient à donner -raison aux partisans de la fatalité. - -Supposons, cher lecteur, que, au moment où je sortais de Blois pour me -rendre à Tours, le destin, dans un élan de bonté pour moi, m'eût ouvert -son livre à l'une des plus belles pages de ma vie d'artiste. J'aurais -été certainement ravi d'un si bel avenir, mais dans mon for intérieur -n'aurais-je pas eu lieu de douter de sa réalisation? - -En effet, je partais comme simple ouvrier avec l'intention bien arrêtée -de faire ce qu'on appelle un tour de France. Ce voyage, dont je ne -pouvais préciser la durée, devait me conduire fort loin, car j'allais, -sans doute, m'arrêter un an ou deux dans chacune des villes que je -visiterais, et la France est grande! Puis quand je serais suffisamment -habile, je comptais revenir au pays natal pour m'établir en qualité -d'horloger. - -Mais le destin en a décidé autrement; il faut, pour ne pas mentir à ses -propres décrets, qu'il m'arrête en chemin, me fasse revenir sur mes pas, -et m'instruise dans l'art auquel je suis prédestiné. Que m'envoie-t-il -pour cela? Un empoisonnement qui me rend fou de douleur et me jette -inanimé sur la voie publique. - -Ce serait pourtant à croire que ma carrière est terminée et que le -destin se trouve en défaut. Pas du tout! ainsi qu'on le verra par la -suite de ce récit, rien n'était plus logique dans l'ordre de ma destinée -que cet événement, et plus tard, lecteur, vous ne pourrez vous empêcher -de convenir avec moi que c'est à mon empoisonnement que je dois d'avoir -été prestidigitateur. - -Mais j'en étais à rappeler mes souvenirs après ma _bienheureuse_ -catastrophe; je reprends mon récit au point où je l'ai laissé. - -Que m'était-il arrivé depuis mon évanouissement; où étais-je; et à quel -titre cet homme si bon, si affectueux, me prodiguait-il tous ses soins? -Je brûlais d'avoir la solution de ces problèmes, et je n'eusse pas -manqué de la demander à mon hôte sans la recommandation expresse qu'il -venait de me faire. Comme la pensée ne m'était pas interdite, je me -lançai dans le champ des suppositions, en les établissant sur l'examen -de ce qui m'entourait. - -La chambre dans laquelle je me trouvais pouvait avoir trois mètres de -long sur deux de large; les parois, brillantes de propreté, étaient en -bois de chêne poli. De chaque côté, dans le sens de la largeur, était -pratiquée, à hauteur d'appui, une petite fenêtre garnie de rideaux de -mousseline blanche; quatre chaises en noyer, des tablettes servant de -table et mon excellent lit, dont je ne pouvais voir la forme, -composaient le mobilier de cette chambre roulante qui, au luxe près, -ressemblait fort à une large _cabine_ de bateau à vapeur. - -Il devait y avoir deux autres compartiments; car, à ma gauche, je -voyais de temps en temps disparaître mon docteur derrière deux larges -rideaux de damas rouge ornés de crépines d'or, et je l'entendais marcher -dans une pièce dont je ne pouvais voir l'intérieur, tandis que, à ma -droite, j'entendais à travers une mince cloison une voix qui adressait -des encouragements à des chevaux. Cette circonstance me fit conclure que -j'étais réellement dans une voiture, et que cette voix était celle de -notre conducteur. - -Je connaissais déjà le nom de ce dernier, pour l'avoir entendu appeler -plusieurs fois par celui que je supposais être son maître. Il se nommait -Antonio; c'était du reste un mélomane parfait, et il chantait à ravir -des morceaux italiens qu'il interrompait parfois pour faire la grosse -voix, avec un accent très prononcé, et stimuler par un juron énergique -la lenteur de son attelage. Je n'avais point encore eu l'occasion de -voir ce garçon. - -Quant au maître, c'était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, dont -la taille, au-dessus de la moyenne, était bien prise; dont la figure -triste ou sérieuse, respirait toutefois un air de bonté qui prévenait en -sa faveur. Une longue chevelure noire, naturellement bouclée, tombait -sur ses épaules, et il avait pour vêtement une blouse avec un pantalon -en toile écrue, pour cravate un foulard de soie jaune. - -Mais aucune de ces particularités ne pouvait m'aider à deviner qui il -était, et mon étonnement redoublait, en le voyant se tenir constamment à -mes côtés, me combler de soins et de prévenances, et me couver des yeux, -comme eût fait la plus tendre des mères. - -Un jour s'était écoulé depuis la recommandation qui m'avait été faite de -garder le silence. J'avais repris un peu de forces, et il me semblait -que j'étais assez bien pour pouvoir parler; j'allais donc prendre la -parole, lorsque mon hôte, devinant mon intention, me prévint: - ---Je conçois, me dit-il, que vous soyez impatient de savoir où vous êtes -et avec qui vous vous trouvez; je ne vous cacherai pas que, de mon côté, -je suis tout aussi curieux de connaître les circonstances qui ont amené -notre rencontre. Cependant, dans l'intérêt de votre santé, dont j'ai -pris la responsabilité, je vous demande de laisser passer encore la -nuit; demain, j'ai tout lieu d'espérer que nous pourrons, sans aucun -risque, causer aussi longuement qu'il vous plaira. - -N'ayant aucune raison sérieuse à opposer à cette prière, et d'ailleurs, -habitué depuis quelque temps à suivre aveuglément tout ce que me -prescrivait mon étrange docteur, je me résignai. - -La certitude d'avoir bientôt le mot de l'énigme contribua, je crois, à -me procurer un sommeil paisible dont je sentis l'heureuse influence à -mon réveil. Aussi, quand le docteur vint pour étudier mon pouls, fut-il -étonné lui-même des progrès qui s'étaient opérés en quelques heures, et, -sans attendre mes questions: - ---Oui, me dit-il, comme répondant au muet interrogatoire que lui -adressaient mes yeux, je vais satisfaire votre juste curiosité; je vous -dois une explication, et je ne vous la ferai pas attendre plus -longtemps. - ---Je me nomme Torrini, et j'exerce la profession d'escamoteur. Vous êtes -chez moi, c'est-à-dire dans la voiture qui me sert ordinairement -d'habitation. Vous serez étonné, je n'en doute pas, d'apprendre que la -chambre à coucher que vous occupez en ce moment, peut, en s'allongeant, -se transformer en salle de spectacle; pourtant, c'est l'exacte vérité. -Dans la petite pièce que vous voyez derrière ces rideaux rouges, est la -scène où sont rangés mes instruments. - -A ce mot d'escamoteur, je ne pus réprimer un mouvement de satisfaction -dont mon sorcier ne devina pas la cause, car il ignorait qu'il eût près -de lui un des plus fervents adeptes de son art. - ---Quant à vous, poursuivit-il, je ne vous demanderai pas qui vous êtes; -votre nom, votre profession, ainsi que les causes de votre maladie, me -sont connus. J'ai puisé ces renseignements sur votre livret et sur -quelques notes trouvées sur vous, et que j'ai cru devoir consulter dans -votre intérêt. - ---Je dois maintenant vous faire connaître ce qui s'est passé depuis le -moment où vous avez perdu connaissance. - ---Après avoir donné quelques représentations à Orléans, je me rendais -de cette ville à Angers, où bientôt va s'ouvrir la foire, lorsque, à -quelque distance d'Amboise, je vous ai rencontré étendu, la face contre -terre et entièrement privé de sentiment. Par bonheur pour vous, je me -trouvais alors près de mes chevaux, faisant ma tournée du matin, ainsi -que cela m'arrive, chaque jour, quand je suis en voyage, et c'est à -cette circonstance que vous devez de n'avoir pas été écrasé. - ---Avec l'aide d'Antonio, je vous déposai sur ce lit, où ma pharmacie -portative et mes connaissances en médecine vous rappelèrent à la vie. -Pauvre enfant! Le transport d'une fièvre ardente vous donnait des accès -de folie furieuse; vous me menaciez sans cesse, et j'eus toutes les -peines du monde à vous contenir. - ---En passant à Tours, j'aurais bien désiré m'arrêter pour consulter un -docteur, car votre position était grave, et il y a longtemps que je ne -pratique plus la médecine que pour mon usage particulier. Mais j'étais à -heures comptées; il fallait que j'arrivasse promptement à Angers où je -désire être un des premiers, afin de choisir un emplacement pour mes -représentations; puis, je ne sais pourquoi, j'avais un pressentiment que -je vous sauverais, et ce pressentiment ne m'a point trompé. - -Ne sachant comment remercier ce bon Torrini, je lui tendis la main qu'il -serra dans les siennes; mais l'avouerai-je? je fus arrêté dans -l'effusion de cet élan par une pensée que je me reprochai vivement plus -tard: - ---A quel motif, me disais-je, dois-je attribuer une affection aussi -instantanée? Ce sentiment, quelque sincère qu'il soit, doit avoir -nécessairement une cause; et, dans mon ingratitude, je cherchais si mon -bienfaiteur ne cachait pas quelque motif d'intérêt sous son apparente -générosité. - -Torrini, comme s'il eût deviné ce qui se passait en moi, reprit avec un -accent plein de bonté:--Vous attendez une explication plus complète, -n'est-ce pas? Eh bien! quoi qu'il puisse m'en coûter, je vous la -donnerai;.... la voici; - ---Vous êtes étonné qu'un saltimbanque, un banquiste, un homme -appartenant à une classe qui ne pèche pas d'habitude par excès de -délicatesse et de sensibilité, ait compati si vivement à vos douleurs? - ---Votre surprise cessera, mon enfant, lorsque vous saurez que cette -compassion prend sa source dans une douce illusion de l'amour paternel. - -Ici, Torrini s'arrêta un instant, parut se recueillir et continua d'une -voix émue.--J'avais un fils, un fils chéri; c'était mon idole, ma vie, -tout mon bonheur; une fatalité terrible m'a enlevé mon enfant! il est -mort, et, chose horrible à dire, il est mort assassiné, et vous voyez -son assassin devant vous. - -A un aveu si inattendu, je ne pus réprimer un mouvement d'horreur; une -sueur froide inonda mon visage. - ---Oui, oui, son assassin, répéta Torrini dont la voix s'animait par -degrés; et cependant, la loi n'a pu m'atteindre, on m'a laissé la vie... -J'ai eu beau m'accuser devant mes juges; ils m'ont traité de fou, et mon -crime a passé pour un fait d'homicide par imprudence... Que m'importent, -après tout, leur appréciation et leur jugement? que ce soit par incurie -ou par imprudence, comme ils le disent, mon pauvre Giovanni n'en est pas -moins perdu pour moi, et toute ma vie, j'aurai sa mort à me reprocher. - -La voix de Torrini se perdit au milieu des sanglots; il resta quelque -temps les yeux couverts de ses mains, puis, faisant un effort sur -lui-même, il continua avec plus de calme: - ---Pour vous épargner des émotions dangereuses dans votre position, -j'abrégerai le récit d'infortunes dont cet événement ne fut qu'un -prélude. Ce que je vais vous dire suffira pour vous faire comprendre la -cause bien naturelle de ma sympathie pour vous. - -Lorsque je vous vis, je fus frappé d'une conformité d'âge et de taille -entre vous et mon malheureux enfant; je crus même retrouver dans -quelques-uns de vos traits une certaine ressemblance avec les siens, et -m'abandonnant à cette illusion, je décidai que je vous garderais auprès -de moi, que je vous donnerais des soins, comme si vous étiez mon propre -fils. - ---Vous pouvez vous faire maintenant une idée des angoisses que me -causa, pendant huit jours, votre maladie, et de la douleur qui s'empara -de moi, quand j'en vins à désespérer de vos jours. - ---Mais enfin, la Providence, nous prenant tous deux en pitié, vous a -sauvé. Vous êtes maintenant en pleine convalescence, et, sous peu de -jours, je l'espère, vous serez complétement rétabli... - ---Voilà, mon enfant, le secret de mon affection et de mon dévouement -pour vous. - -Profondément ému des malheurs de ce père, touché jusqu'aux larmes de la -tendre sollicitude dont il m'avait entouré, je ne sus lui exprimer ma -reconnaissance que par des phrases entrecoupées; je suffoquais -d'émotion. - -Torrini, sentant lui-même la nécessité d'abréger cette scène -attendrissante, sortit en me promettant un prompt retour. - -Je ne fus pas plus tôt seul, que mille réflexions vinrent assaillir mon -esprit. Cet événement, tragique et mystérieux, dont le souvenir semblait -égarer la raison de Torrini; ce crime, dont il s'accusait avec tant -d'insistance; ce jugement, dont il contestait la justice, m'intriguaient -au plus haut point, et me donnaient un vif désir d'avoir des détails -plus complets sur ce drame intime. - -Puis je me demandais comment cet homme, doué d'une agréable physionomie, -qui ne manquait ni de jugement ni d'esprit, et qui joignait à une -instruction solide une conversation facile et des manières distinguées, -se trouvait ainsi descendu aux derniers degrés de sa profession. - -Comme j'étais absorbé dans ces pensées, la voiture s'arrêta: nous étions -arrivés à Angers. Torrini nous quitta un instant pour aller demander à -la Mairie l'autorisation de donner des représentations, et, dès qu'il -l'eut obtenue, il se mit en devoir de s'installer sur le terrain qui lui -était assigné. - -Ainsi que je l'ai dit, la chambre que j'habitais dans la voiture, devait -être transformée en salle de spectacle; on me transporta donc dans une -auberge voisine, et à ma demande, on me plaça dans un excellent -fauteuil, près d'une fenêtre ouverte. Le temps était beau; le soleil -apportait dans ma chambre une tiède chaleur qui me ranimait; je me -sentais revivre, et, perdant insensiblement cette égoïste indifférence -que donne une souffrance continue, je retrouvai dans mon imagination -rafraîchie toute mon activité d'autrefois. - -De ma place, je voyais Antonio et son maître, habit bas, manches -retroussées, travailler à la construction du théâtre forain. En quelques -heures la transformation de notre demeure fut terminée: la maison -roulante était devenue une charmante salle de spectacle. Il est vrai de -dire que tout y était préparé, disposé et machiné, comme pour un -changement à vue. - -La distribution et l'organisation de cette singulière voiture sont -restées si profondément gravées dans ma mémoire qu'il m'est facile -encore d'en faire aujourd'hui une exacte description. - -J'ai déjà donné, plus haut, quelques détails sur l'intérieur de -l'habitation de Torrini; je vais les compléter. - -Le lit, sur lequel j'avais reçu des soins, pendant ma maladie, se -ployait par une ingénieuse combinaison, et rentrait, par une trappe dans -le parquet où il occupait un très petit espace. - -Avait-on besoin de linge ou de vêtement? on ouvrait une trappe voisine -de la précédente, et, à l'aide d'un anneau, on dressait devant soi un -meuble à tiroir, qui semblait apparaître comme par enchantement. Un -moyen analogue procurait une petite cheminée, qui, par une disposition -toute particulière, chassait la fumée en dessous du foyer. - -Enfin le garde-manger, la batterie de cuisine et quelques autres -accessoires de ménage, mystérieusement casés, se trouvaient facilement -sous la main pour le service, et reprenaient ensuite leurs places -respectives. - -Ce bizarre mobilier occupait, sous la voiture, tout l'emplacement -compris entre les quatre roues, de sorte que la chambre, bien que -suffisamment meublée, était cependant dégagée de tout embarras. - -Mais si quelque chose me surprit, ce fut surtout lorsque je vis le -véhicule, qui mesurait à peine cinq ou six mètres, prendre tout à coup -une extension de deux fois cette longueur. Voici par quel ingénieux -procédé on avait obtenu ce résultat: la caisse de la voiture était -double, et on l'avait allongée en la tirant, ainsi que cela se pratique -pour les tuyaux d'une lorgnette. Ce prolongement, soutenu par des -tréteaux, présentait la même solidité que le reste de l'édifice. - -La cloison qui séparait la chambre du cabriolet avait été enlevée, de -manière que ces deux compartiments ne formaient plus qu'une seule pièce. -On devait recevoir le public de ce côté, et un escalier, muni d'une -rampe, conduisait à l'entrée, devant laquelle une élégante marquise -simulait un vestibule, où était le bureau pour les billets. - -Enfin, pour que rien ne manquât à l'aspect monumental de cette étrange -salle de spectacle, on avait revêtu l'extérieur d'un décor simulant des -pierres de taille et des ornements d'architecture. - -La vue de cette machine, enflammant mon imagination, m'inspira un de ces -rêves comme peut en concevoir une tête de vingt ans; véritable château -en Espagne qui fut longtemps le but de mon ambition mais que la -Providence ne me permit pas de réaliser. - -Je me voyais en perspective possesseur d'une voiture semblable, mais un -peu plus petite, en raison du genre d'exhibition que je me proposais d'y -faire. - -Ici, je me trouve forcé d'ouvrir une parenthèse pour donner une -explication que je crois nécessaire. J'ai tant parlé de -prestidigitation, que l'on pourrait penser, d'après ce qui précède, que -j'avais complétement abandonné mes idées sur la mécanique. Loin de là, -j'étais plus que jamais passionné pour cette science; seulement, depuis -que l'amour du merveilleux s'était emparé de mon esprit, j'en avais -modifié les applications. Ne rêvant plus que prestiges, je les cherchais -aussi dans mon art favori, sous formes d'automates, que je me proposais -de mettre tôt ou tard à exécution. - -Je me voyais donc possesseur d'une voiture munie d'une scène, où je -faisais, en imagination, fonctionner les machines que j'avais inventées -et exécutées moi-même. - -Je m'y réservais, pour mon domicile privé, une petite pièce, dont je -pouvais faire à ma volonté, ainsi que Torrini, une salle à manger, un -salon ou une chambre à coucher. Là, j'avais en outre un établi, des -outils de mécanicien, un atelier complet, enfin, puis je voyageais de -ville en ville, à bien petites journées, il est vrai, mais je charmais -l'ennui de la route par le travail. Quel plaisir, aussi, je me -promettais de marcher à pied, quand l'envie m'en prendrait, et de -m'arrêter pour visiter les lieux intéressants! Je ne voulais rien moins -que parcourir la France, l'Europe, le monde peut-être, en récoltant -partout honneur, plaisir et profit. - -Au milieu de ces riantes pensées, je ne tardai pas à voir renaître mes -forces et ma santé, et je pus espérer que Torrini me permettrait bientôt -d'assister à une de ses représentations. Il ne tarda pas, en effet, à -m'en faire l'agréable surprise. - -Un soir, m'aidant à descendre, il me conduisit jusqu'à son théâtre, et -m'installa sur le premier banc de places, qu'il décorait pompeusement du -titre de stalles. - -J'étais le premier, l'heure d'entrée pour le public n'ayant pas encore -sonné. Torrini me laissa pour aller terminer les apprêts de sa séance, -et, dès que je fus seul, je me recueillis, afin de pouvoir mieux -savourer mon bonheur, car cette séance, la première de ce genre à -laquelle j'allais assister, devait être une fête, je dirai plus, une -véritable solennité pour moi. - -L'entrée du public vint me tirer de mes rêveries. - -J'avais d'avance calculé son empressement sur l'intérêt que je portais -moi-même à la représentation de Torrini, et je m'attendais à soutenir un -assaut autour de ma place. Il n'en fut rien, et, si courtes que fussent -les banquettes, je remarquai, avec peine et surprise, qu'elles n'étaient -pas entièrement garnies de spectateurs; chacun avait ses coudées -franches. - -L'heure fixée pour le commencement du spectacle était arrivée. La -sonnette résonna trois fois, le rideau s'ouvrit, et une charmante petite -scène s'offrit à nos regards. Ce qu'elle avait surtout de remarquable, -c'est qu'elle était entièrement dégagée de cet attirail d'instruments -qui supplée à l'adresse de la plupart des escamoteurs. Par une -innovation de bon goût et dont les yeux des spectateurs se trouvaient à -merveille, quelques bougies, artistement disposées, remplaçaient cette -prodigalité de lumière qui, à cette époque, était l'ornement -indispensable de tous les cabinets de _physique amusante_. - -Torrini parut, s'avança vers le public avec une grande aisance, fit, -selon l'usage du temps, un long salut, puis annonçant, en quelques mots, -son désir de bien faire, sollicita l'indulgence des spectateurs, et -termina par un compliment adressé aux dames. - -Ce petit discours, bien que débité d'un ton froid et mélancolique, reçut -du public quelques bravos encourageants. - -La séance commença au milieu du plus profond silence, chacun semblant -disposé à lui prêter toute son attention. Quant à moi, le cou tendu, les -yeux inquiets, l'oreille attentive, je respirais à peine, tant je -craignais de perdre un seul mot, un seul geste. - -Je ne raconterai pas les différentes expériences dont je fus le témoin; -elles furent toutes d'un intérêt palpitant pour moi; mais Torrini me -sembla se surpasser encore dans les tours de cartes. Cet artiste -possédait deux qualités bien précieuses dans la pratique de cet art, que -l'on dit, je ne sais pourquoi, renouvelé des Grecs: c'était une adresse -extrême et une incroyable hardiesse d'exécution. A cela, il joignait une -manière tout aristocratique de toucher les cartes; ses mains blanches et -soignées semblaient à peine effleurer le jeu; et son travail était -tellement dissimulé, ses artifices, voilés par un naturel si parfait, -que le public s'abandonnait invinciblement à une sympathique confiance. -Sûr de l'effet qu'il produisait, il exécutait les _passes_ les plus -difficiles, avec un aplomb qu'on était bien loin de lui supposer, et -obtenait par cela même les plus heureux résultats. - -Pour clore la séance, Torrini pria l'assemblée de désigner quelqu'un -pour venir jouer une partie de piquet avec lui. Un monsieur monta -aussitôt sur la scène. - ---Monsieur, lui dit Torrini, pardonnez-moi mon indiscrétion, mais il -m'est indispensable pour la réussite de mon expérience de connaître -votre nom et votre profession. - ---Rien n'est plus facile, Monsieur; je me nomme Joseph Lenoir, et -j'exerce la profession de maître de danse. - -Un autre que Torrini n'eut pas manqué en pareille circonstance de faire -quelque jeu de mots ou quelque plaisanterie sur le nom et la qualité de -l'émule de Vestris; il n'en fit rien. Torrini n'avait fait cette demande -que dans le but de gagner du temps, car il n'entrait ni dans son -caractère, ni dans ses habitudes, de faire aucune mystification; il se -contenta d'ajouter: - ---Je vous remercie, Monsieur, de votre complaisance, et maintenant que -nous savons qui nous sommes, nous pouvons avoir confiance l'un dans -l'autre. Vous êtes venu, Monsieur, jouer au piquet avec moi, mais -connaissez-vous bien ce jeu? - ---Oui, Monsieur, je m'en flatte. - ---Ah! ah! fit en riant Torrini, attendez, je vous prie, pour vous en -flatter, que nous ayons joué notre partie. Toutefois, pour ne pas vous -faire déchoir dans votre propre estime, je veux bien vous accorder que -vous êtes très fort; mais, je vous en préviens, cela ne vous empêchera -pas de perdre avec moi, et pourtant les conditions de la partie seront -toutes à votre avantage. - ---Ecoutez-moi: le tour que je vais exécuter et qu'on nomme _le coup de -piquet de l'aveugle_, exige que je sois complètement privé de la vue; -veuillez donc me bander les yeux avec soin. - -M. Joseph Lenoir, qui, par parenthèse, portait des lunettes, était très -méticuleux; aussi prit-il des précautions inouïes dans l'accomplissement -de sa tâche. Il commença par poser sur les yeux du patient des étoupes -en coton qu'il recouvrit successivement de trois épais bandeaux, et, -comme si cette quadruple cloison ne devait pas suffire pour aveugler son -antagoniste, il lui entoura encore la tête d'un énorme châle dont il -serra très étroitement les extrémités. - -J'ignore comment Torrini put tenir, sans étouffer, sous ces chaudes -enveloppes; pour moi, mon front ruisselait de sueur, tant je souffrais -de le voir ainsi empaqueté! Ne connaissant pas alors toutes les -ressources dont cet habile prestidigitateur pouvait disposer, je n'étais -pas sans inquiétude sur l'issue de son expérience, et mon anxiété fut -portée à son comble, lorsque je l'entendis s'adresser en ces termes à -son adversaire: - ---Monsieur Lenoir, ayez la bonté de vous asseoir, en face de moi, à -cette table; j'ai encore un petit service à réclamer de votre -obligeance, avant de commencer la partie. Grâce à vos soins, je suis -entièrement privé de la vue. Ce n'est pas assez; pour que mon -_incapacité_ soit complète, il faut que vous me liiez les mains. - -Monsieur Lenoir releva ses lunettes et regarda Torrini d'un air -stupéfait. Mais ce dernier, avançant tranquillement les bras sur la -table, et mettant ses deux pouces en croix:--Allons, Monsieur, -attachez-moi cela solidement. - -Le maître de danse prit une corde placée près de lui, et s'acquitta de -ce nouveau travail avec autant de conscience qu'il en avait montré -précédemment. - ---Suis-je maintenant aveugle et privé de l'usage de mes mains, dit -Torrini, en s'adressant à son vis-à-vis. - ---J'en ai la certitude, répondit Joseph Lenoir. - ---Eh bien! alors, commençons la partie. Mais, dites-moi d'abord en -quelle couleur vous voulez être repic? - ---En trèfle. - ---Soit! veuillez distribuer vous-même les cartes, en les donnant, par -deux ou par trois, à votre gré. Lorsque les jeux seront faits, vous -pourrez, je vous le permets encore, choisir celui que vous jugerez le -plus convenable pour déjouer le pic annoncé. - -Le plus grand silence régnait dans la salle. - ---Voici les cartes mêlées, coupez, dit d'un ton railleur le maître de -danse, qui se croyait déjà sûr de la victoire. - ---Volontiers, répondit Torrini. Et, bien qu'il fût gêné dans ses -mouvements, il parvint aussitôt à satisfaire son adversaire. - -Les cartes ayant été distribuées, M. Lenoir déclara qu'il gardait celles -qui se trouvaient devant lui. - ---Très-bien, dit Torrini. Vous avez désiré, je crois, d'être repic en -trèfle? - ---Oui, Monsieur. - ---Suivez donc mon jeu. J'écarte les sept de pique, de coeur et de -carreau et mes deux huit; ma rentrée me donne alors une quinte en -trèfle, quatorze de Dames et quatorze de Rois, avec lesquels je vous -fais repic; comptez, Monsieur, et vérifiez. - -Torrini disait vrai; des bravos unanimes accueillirent ce coup d'éclat, -en même temps que des plaisanteries reconduisaient jusqu'à sa place le -pauvre maître de danse qui, tout interdit et confus de sa défaite, -s'était empressé de quitter la scène. - -La séance terminée, j'exprimai à Torrini le plaisir que m'avaient fait -éprouver ses expériences, et je lui fis de sincères compliments sur -l'adresse qu'il avait déployée, pendant toute la soirée, et plus -particulièrement encore dans son dernier tour. - ---Ces félicitations me flattent d'autant plus de votre part, me -répondit-il en souriant, que je sais maintenant qu'elles me viennent, -sinon d'un confrère, au moins d'un amateur, qui doit à coup sûr posséder -une certaine habileté dans l'escamotage. - -Je ne sais qui des deux, de Torrini ou de moi, fut le plus charmé des -compliments que nous venions de nous adresser réciproquement; mais je -dois avouer que, pour ma part, je fus très sensible à l'opinion -favorable qu'il avait conçue de mes talents. Une chose m'intriguait -cependant: je n'avais jamais dit un mot de ma passion pour la -prestidigitation; comment donc avait-il pu la connaître? - -Il devina ma pensée et ajouta: - ---Vous êtes étonné de voir vos secrets ainsi pénétrés, n'est-ce pas, et -vous voudriez bien savoir comment je m'y suis pris pour les découvrir? -Je vous le dirai volontiers. - ---Ma salle est petite; il m'est donc facile, quand je suis en scène, -d'embrasser d'un coup-d'oeil toutes les physionomies, et de voir les -différentes impressions que je produis sur mes spectateurs. Je vous ai -observé particulièrement, et j'ai pu, en suivant la direction de vos -regards, juger ce qui se passait dans votre esprit. Ainsi, lorsque je me -livrais à quelque paradoxe amusant, dans le but d'attirer l'attention du -public du côté opposé à l'endroit où devait se faire le travail de -l'escamotage, vous seul de tout l'auditoire, évitant le piége, vous -teniez constamment vos yeux fixés là où s'accomplissait le tour dont -vous guettiez l'exécution. - -Quant à mon coup de piquet, bien que je n'aie pu vous apercevoir tandis -que je l'exécutais, j'ai des raisons pour être assuré que vous ne le -connaissez pas. - ---Vous avez deviné très juste, mon cher sorcier, et je ne puis -disconvenir aussi que dans mes moments de loisir, je me sois amusé à -quelques-uns de ces exercices, pour lesquels je me suis toujours senti -une certaine inclination. - ---Inclination! Permettez-moi de vous dire, mon enfant, que ce mot n'est -pas celui qui convient ici; vous avez plus que de l'inclination pour -l'escamotage; vous avez de la passion. Voici, du reste, sur quelles -observations j'ai basé cette opinion. Ce soir, à ma séance, dès le lever -du rideau, vos traits animés, votre oeil avide, votre bouche béante et -légèrement crispée, tout en vous dénotait des sensations vivement -surexcitées. Votre physionomie, par exemple, portait dans ce moment là -l'expression que doit avoir celle d'un gourmand devant une table -somptueusement servie; ou plutôt celle d'un avare couvant du regard son -trésor. Pensez-vous qu'avec de tels indices il soit besoin d'être -sorcier pour avoir découvert tout l'empire que l'escamotage exerce sur -votre esprit? - -J'allais répondre à Torrini et lui donner raison, quand tirant sa montre -et me la mettant sous les yeux: «Voyez, me dit-il, l'heure est avancée: -il est temps pour un convalescent de prendre du repos; nous continuerons -cette conversation dans un moment plus convenable pour votre santé.» A -ces mots, mon docteur me conduisit à ma chambre, et, après avoir -consulté mon pouls, dont il parut satisfait, il me quitta. - -Malgré le plaisir que j'éprouvais à causer, je ne fus pas fâché -cependant de me trouver seul, car j'avais mille souvenirs à évoquer. Je -voulais revoir encore en imagination les expériences qui m'avaient le -plus vivement frappé, mais ce fut en vain. - -Une pensée dominait toutes les autres, et me causait un serrement de -coeur dont je ne pouvais me défendre. Je cherchais, sans pouvoir y -parvenir, à me rendre compte des motifs du peu d'empressement du public -pour les représentations intéressantes de Torrini. - -Ce motif, Antonio me le fit connaître plus tard, et il est trop curieux -pour que je le passe sous silence. D'ailleurs, j'y trouve l'occasion de -faire connaître, dès maintenant, au lecteur, une variété très curieuse -de cette grande famille des banquistes, famille originale, multiple, peu -ou mal étudiée jusqu'à présent, et dont plus tard j'essaierai -d'esquisser les mille physionomies. - - * * * * * - -J'ai dit que nous étions arrivés à Angers, en temps de foire; or, parmi -les nombreux entrepreneurs d'amusements qui sollicitaient à l'envi la -présence et l'argent des Angevins, se trouvait un autre escamoteur, -nommé Castelli. - -Pas plus que Torrini, celui-ci n'était italien. Je dirai plus tard le -véritable nom de Torrini et les raisons qui l'avaient décidé à le -changer contre celui que nous lui connaissons. Quant à son confrère, il -était normand d'origine, et il n'avait pris le nom de Castelli, que pour -se conformer à l'usage adopté par le grand nombre des escamoteurs de -cette époque, qui pensaient inspirer plus de confiance en s'attribuant -une origine italienne. - -Castelli était loin de posséder l'adresse merveilleuse de Torrini, et -ses séances même ne présentaient aucun intérêt sous le rapport de la -prestidigitation; mais il pensait comme Figaro _que le savoir-faire vaut -mieux que le savoir_, et il le prouvait par ses nombreux succès. -Vraiment cet homme était le charlatanisme incarné et rien ne lui coûtait -pour piquer la curiosité publique. On voyait, chaque jour, sur ses -gigantesques affiches, l'annonce de quelque nouveau prodige. Ce prodige -n'était en réalité qu'une déception, et le plus souvent même une -mystification pour les spectateurs; mais il se résumait toujours dans -rencaissement d'une bonne recette: donc le tour était bon. Le public -venait-il à se fâcher d'être pris pour dupe? Castelli connaissait l'art -de se tirer d'un mauvais pas et de mettre les rieurs de son côté: il -lançait avec assurance au parterre quelques lazzis baragouinés en -mauvais italien et auxquels il était impossible de résister. Le public -riait et se trouvait désarmé. - -D'ailleurs, on doit se rappeler aussi qu'à cette époque, l'escamotage -ne faisait pas, comme aujourd'hui, l'objet d'une représentation -sérieuse; on allait à ces sortes de séances avec l'intention de rire aux -dépens des victimes de l'escamoteur, dût-on subir soi-même les attaques -du mystificateur. - -Il faut avoir vu le mystificateur par excellence, le célèbre -physico-ventriloque de l'époque, Comte, enfin, pour se faire une idée du -sans-façon avec lequel on en agissait envers le public. Ce physicien, si -gracieux et si galant envers les dames, était impitoyable envers les -hommes. Il lui semblait que les _cavaliers_ (comme on disait alors) -fussent prédestinés à servir aux distractions du _beau sexe_. - -Mais n'anticipons pas sur la biographie du _Physicien du Roi_, qui doit -prendre place dans ce volume et dont nous ne voulons pas déflorer -l'intéressante esquisse. - -Le jour même où j'avais assisté à la séance donnée par Torrini, les -affiches de Castelli étalaient cette annonce, dont la singularité, il -faut l'avouer, était bien faite pour tenter la curiosité du public: - - - +-----------------------------------------------------------------------+ - | THÉATRE DU SIGNOR CASTELLI. | - +-----------------------------------------------------------------------+ - | | - | =Aujourd'hui 10 Août 1828,= | - | | - | AVEC LA PERMISSION DE M. LE MAIRE DE CETTE VILLE, | - | | - | LE SIGNOR CASTELLI | - | | - | Premier Prestidigitateur des deux Hémisphères, | - | | - | Mangera | - | | - | UN HOMME VIVANT. | - | | - | NOTA.--Pour que le Public soit bien persuadé que le Spectateur | - | qui sera mangé n'est point un Compère, le signor CASTELLI | - | admettra toute personne qui voudra bien l'honorer de sa confiance. | - | Le signor CASTELLI s'engage en outre à verser le produit | - | de sa recette dans la caisse du Bureau de Bienfaisance de la ville | - | d'Angers, dans le cas où il refuserait de faire l'expérience promise. | - +-----------------------------------------------------------------------+ - -A ce séduisant appel, la ville entière, mise en émoi, s'était -précipitée en foule à la porte de l'escamoteur; on s'était poussé, -coudoyé, bousculé pour avoir des places, et même des billets avaient été -payés le double de leur valeur par des retardataires, jaloux d'assister -à pareil spectacle. - -Mais le nouveau tour qui fut joué dans cette séance par l'escamoteur fut -en tous points digne de ceux qu'on avait déjà cités de lui. - -Castelli, après avoir exécuté diverses expériences d'un intérêt -secondaire, en était enfin à celle qui faisait palpiter d'impatience les -spectateurs même les plus calmes. - ---Messieurs, dit-il alors en s'adressant au public, nous allons passer -au dernier tour de ma séance. J'ai promis de manger, pour mon souper, un -homme vivant; je vais tenir ma promesse. Que le courageux spectateur qui -veut bien consentir à me servir de pâture (Castelli prononça ce dernier -mot avec l'expression d'un véritable cannibale) se donne la peine de -monter sur ma scène. - -Deux victimes vinrent immédiatement s'offrir en holocauste. - -Par un effet du hasard, les deux individus offraient un contraste -parfait. - -Castelli, qui entendait l'art de la mise en scène, en profita -habilement. Il les plaça côte à côte, le visage tourné vers les -spectateurs, puis, après avoir toisé des pieds à la tête l'un d'eux, -grand gaillard sec et efflanqué, au teint jaune et bilieux: - ---Monsieur, lui dit-il avec une politesse affectée, mon intention n'est -pas de vous humilier, mais j'ai le regret de vous dire qu'en fait de -nourriture, je suis entièrement du goût de M. le curé. Comprenez-vous? - -Le grand homme sec parut un instant chercher la solution d'un problème, -et finit par se gratter l'oreille, geste significatif qui, chez toutes -les nations civilisées ou barbares, se traduit par ces mots: je ne -comprends pas. - ---Je vais me faire comprendre, reprit Castelli, d'un ton visant à la -mystification. Sachez donc que M. le curé n'aime pas les os; on le dit -du moins dans les jeux innocents, et je viens de vous le déclarer, je -partage l'antipathie de M. le curé sur ce point; vous pouvez donc vous -retirer, je ne vous retiens plus. Et Castelli de faire force -salutations exagérées à son visiteur éconduit, qui se hâta de regagner -sa place. - ---Maintenant à nous deux, Monsieur, fit l'escamoteur, en s'adressant à -celui qui restait: - ---Voyons, mon gros ami, vous consentez donc à être mangé tout vif? - ---Oui, Monsieur, j'y consens d'autant plus volontiers que je suis venu -ici pour cela. - -On apporta au même instant une gigantesque salière. - -Le gros garçon regardait d'un air ébahi, semblant demander quel pouvait -être l'usage de cet étrange ustensile. - ---N'y faites pas attention, lui dit Castelli. Je mange d'ordinaire très -épicé, ainsi permettez-moi de vous saler et poivrer, comme j'ai -l'habitude de faire. - -Et il se mit à saupoudrer le malheureux d'une poudre blanche qui, -s'attachant à son visage, à ses mains, à ses vêtements, lui donna -bientôt la plus singulière physionomie. - -Le gros garçon qui, au début de cette petite scène, essayait de lutter -d'entrain et de gaîté avec l'escamoteur, ne riait plus du tout et -semblait désirer ardemment la fin de la plaisanterie. - ---Ah çà, maintenant, ajouta Castelli en roulant des yeux effrayants, -mettez-vous à genoux, élevez vos deux mains au-dessus de la tête et -joignez-les en forme de paratonnerre.... Fort bien, mon ami, on dirait -vraiment que vous n'avez fait d'autre métier de votre vie que de vous -faire manger. Allons, faites votre prière et je commence mon repas.... Y -êtes-vous?.... - ---Oui, Monsieur, murmura le gros garçon devenu blême d'émotion. J'y -suis! - -Aussitôt Castelli saisit dans sa bouche le bout des doigts du patient et -les mord d'une telle force, que ce dernier, comme poussé par un ressort, -se redresse tout d'un trait, en s'écriant avec énergie: - ---Sacredié! Monsieur, faites donc attention, vous me faites mal! - ---Comment! je vous fais mal, dit Castelli avec le plus grand calme; ah -çà, mais que direz-vous donc quand j'en arriverai à votre tête? C'est -certainement par enfantillage que vous criez ainsi à la première -bouchée. Voyons, soyez raisonnable, laissez-moi continuer; j'ai une faim -d'enfer et vous me faites languir. - -Et Castelli le poussant par les épaules voulait lui faire reprendre sa -position. Mais le gros garçon résistait de toutes ses forces en criant -d'une voix altérée par la frayeur: je ne veux plus! je vous dis que je -ne veux plus! ça fait trop de mal. Enfin, par un effort suprême, il -s'échappa des mains de l'escamoteur. - -Pendant ce temps, le public, qui entrevoyait le dénouement de cette -plaisante scène, remplissait la salle de bruyants éclats de rire. Ce ne -fut qu'à grand'peine que Castelli parvint à se faire entendre. - ---Messieurs, dit-il en affectant le ton du plus grand désappointement, -vous me voyez à la fois surpris et fort contrarié de la fuite de ce -Monsieur, qui n'a pas eu le courage de se voir manger entièrement. -J'attends maintenant quelqu'un qui veuille bien le remplacer, car, loin -de reculer devant l'accomplissement de ma promesse, je me trouve dans de -si heureuses dispositions, que je m'engage, après avoir mangé le premier -spectateur qui se présentera, à en manger un second, puis un troisième, -et enfin, pour me rendre digne de vos suffrages et de vos -applaudissements, je promets de dévorer la salle entière. - -Cette plaisanterie eut encore un immense succès de rire; mais la farce -était jouée, et personne ne se présentant de nouveau pour être dévoré, -chacun prit le parti d'aller digérer chez lui la mystification dont il -avait eu sa part. - -Si de semblables manoeuvres réussissaient, on conçoit qu'il devait -rester peu de monde pour Torrini. Voulant toujours conserver une -certaine dignité vis-à-vis du public, cet homme consciencieux -n'annonçait sur ses affiches que des expériences qu'il exécutait -réellement, et, s'il tâchait parfois d'en rendre les titres attrayants, -il demeurait néanmoins dans les limites de la plus exacte vérité. - - - - -CHAPITRE V. - -CONFIDENCES D'ANTONIO.--COMMENT ON PEUT PROVOQUER LES APPLAUDISSEMENTS -ET LES OVATIONS DU PUBLIC.--LE COMTE DE....., BANQUISTE.--JE RÉPARE UN -AUTOMATE.--ATELIER DE MÉCANICIEN DANS UNE VOITURE.--VIE NOMADE: HEUREUSE -EXISTENCE.--LEÇONS DE TORRINI; SES PRINCIPES SUR L'ESCAMOTAGE.--UN -_grec_ DU GRAND MONDE, VICTIME DE SON ESCROQUERIE.--L'ESCAMOTEUR -COMUS.--DUEL AUX COUPS DE PIQUET.--TORRINI EST PROCLAMÉ -VAINQUEUR.--RÉVÉLATIONS.--NOUVELLE CATASTROPHE.--PAUVRE TORRINI! - - -Le lendemain de la séance, Antonio, selon son habitude, vint s'informer -de ma santé. - -J'ai déjà dit que ce garçon possédait un charmant caractère: toujours -gai, toujours chantant, son fonds de bonne humeur était intarissable et -ramenait, souvent la gaîté dans notre intérieur, qui sans cela eût été -fort triste. - -En ouvrant ma porte, il avait interrompu un air d'opéra qu'il fredonnait -depuis le bas de l'escalier. - ---Eh bien! mon petit signor, me dit-il dans un français pittoresquement -mêlé d'italien, comment va la santé ce matin? - ---Très bien, Antonio, très bien, merci. - ---Ah oui! très bien, Antonio, très bien! et mon Italien cherchait à -reproduire l'intonation de ma voix, je vous crois, mon cher malade, mais -cela ne vous empêchera pas de prendre cette potion que vous envoie le -docteur mon maître. - ---J'y consens, mais, en vérité, ce médicament devient du superflu, car -j'éprouve maintenant un bien-être indéfinissable qui me fait présager -que, bientôt revenu à la santé, il ne me restera plus qu'à vous -remercier de vos bons soins, vous et votre maître, et à m'acquitter -envers lui des dépenses occasionnées par ma maladie. - ---Per Diou! que dites-vous là, s'écria Antonio, penseriez-vous à nous -quitter? Oh! j'espère bien que non. - ---Vous avez raison, Antonio, je n'y pense pas aujourd'hui, mais j'y -penserai dès que je serai en état de le faire. Vous devez comprendre, -mon ami, que malgré tout le chagrin que me causera notre séparation, il -faudra bien en arriver là. J'ai hâte de retourner à Blois pour rassurer -ma famille, qui doit être dans une mortelle inquiétude. - ---Votre famille ne saurait être inquiète, puisque, pour tranquilliser -votre père, vous lui avez écrit que votre indisposition n'ayant pas eu -de suites, vous vous étiez dirigé vers Angers pour y chercher du -travail. - ---C'est vrai, mais... - ---Mais, mais, interrompit Antonio, vous n'aurez aucune bonne raison à me -donner; je vous répète que vous ne pouvez pas nous quitter. D'ailleurs, -ajouta-t-il en baissant la voix, si je vous disais quelque chose, je -suis sûr que vous seriez de mon avis. - -Antonio s'arrêta, parut lutter un instant contre le désir qu'il qu'il -avait de me faire une confidence, puis se décidant enfin: «Ah bast! -fit-il résolument, puisque c'est nécessaire, je n'hésite plus. - ---Vous parliez tout à l'heure de vous acquitter envers mon maître, -sachez donc que c'est plutôt lui qui se trouverait votre obligé. - ---Je ne vous comprends pas. - ---Eh bien, écoutez-moi, mon cher ami, dit Antonio d'un air mystérieux, -je vais m'expliquer. Vous n'ignorez pas que notre pauvre Torrini est -affecté d'une maladie très grave qui lui tient là (Antonio posa le doigt -sur son front). Or, depuis que vous êtes avec nous, depuis que, dans une -douce illusion de sa folie, il croit trouver en vous une ressemblance -avec son fils, mon maître, grâce à cette bienfaisance hallucination, -perd tous les jours de sa tristesse et se livre même par moments à -quelques courts accès de gaîté. Hier, par exemple, pendant sa séance, -vous l'ayez vu deux ou trois fois égayer son public, ce qui ne lui était -pas, arrivé depuis longtemps. - -Ah! mon cher, continua Antonio devenant de plus en plus communicatif, si -vous l'aviez vu avant le fatal événement, alors qu'il jouait sur les -plus grands théâtres d'Italie. Quel esprit! quelle verve! quel entrain! -Hélas! qui aurait pu dire à cette époque qu'on verrait un jour le Comte -de..... Antonio se reprit vivement, qu'on verrait le célèbre Torrini -réduit à jouer dans une barraque, en concurrence avec le dernier des -saltimbanques, lui, le prestidigitateur sans rival, lui, l'artiste fêté, -qu'on appelait partout le beau, l'élégant Torrini. Du reste, ce n'était -que justice, car il éclipsait les plus riches par son luxe et par la -distinction de ses manières, et jamais prestidigitateur ne mérita par -son talent et son adresse de plus légitimes acclamations. - -Cependant, vous avouerai-je, ajouta Antonio dans l'entraînement de ses -confidences, que ces acclamations étaient quelquefois mon oeuvre? - -Sans doute le public est un intelligent appréciateur du talent; mais, -vous le savez, il a souvent besoin d'être guidé dans les élans de son -admiration. Je me chargeai de ce soin, et sans en rien dire à mon -maître, je lui ménageai quelques ovations qui purent contribuer à -étendre et à prolonger ses succès. - -Que de fois des bouquets, jetés à propos, provoquèrent l'explosion des -sentiments de la salle entière? Que de fois aussi des murmures -approbateurs, habilement placés, enfantèrent des trépignements -passionnés? - -Je me rappelle encore avec plaisir une partie que j'organisai, et dans -laquelle j'eus une réussite inespérée. - -C'était à Mantoue, à la sortie d'une représentation où le signor Torrini -s'était vraiment surpassé; ses expériences avaient toutes été couvertes -de frénétiques applaudissements, car, ajouta Antonio avec une certaine -fierté, une fois lancé, l'Italien n'est pas enthousiaste à demi. - -Le public sortait en foule de la salle, lorsque mon maître quittant -également le théâtre, monta dans sa voiture. - -A un signal donné par moi, quelques amis poussent d'éclatants bravos en -l'honneur du prestidigitateur. Vivat Torrini! crions-nous de toute la -force de nos poumons. Vivat Torrini! répète la foule dans une immense -acclamation. «Il faut le conduire en triomphe,» ajoutons-nous en -choeur, et en un instant nous dételons les chevaux et nous prenons -leur place. - -La foule, électrisée par notre ardeur, se met elle-même à pousser aux -roues, et finit par nous disputer l'honneur de traîner la voiture. - -Il va sans dire que loin de nous y opposer, nous laissons faire, et -tranquilles spectateurs de la scène, nous suivons le char triomphal -jusqu'à l'hôtel. - -Là, Torrini se débattant au milieu de la foule toujours grossissante, -monte à grand'peine à son balcon, d'où il remercie le peuple avec tous -les signes de l'émotion la plus vive. - -Quels succès, mon cher, quels succès nous avions alors! Je ne saurais -mieux vous en donner l'idée, qu'en vous disant qu'à cette époque mon -maître avait de la peine à dépenser tout l'argent que lui rapportaient -ses séances. - ---Il est fâcheux pour votre maître, dis-je à Antonio, que moins confiant -dans l'avenir, il n'ait pas conservé une partie de cette fortune, qu'il -serait si heureux de retrouver aujourd'hui. - ---Nous avons fait souvent aussi cette réflexion, répliqua-t-il, mais -elle n'a servi qu'à augmenter nos regrets. Comment supposer alors que la -fortune nous tournerait si brusquement le dos? D'ailleurs, mon maître -croyait le luxe nécessaire pour acquérir le prestige dont il aimait à -s'entourer, et pensait avec raison que ses prodigalités ajoutaient -encore à la popularité que lui procurait son talent. - -Cette causerie intime semblait devoir durer longtemps encore, lorsque -Torrini appela Antonio, qui me quitta brusquement. - -Un incident m'avait frappé dans cette conversation; c'était le moment où -Antonio s'était repris à propos du nom de son maître. Cette remarque -contribua à m'inspirer un vif désir de connaître l'histoire de Torrini. -Mais je n'avais pas de temps à perdre, car la dernière représentation -était annoncée pour le lendemain, et j'étais résolu à retourner -immédiatement après dans ma famille. - -Je m'armai donc de courage pour vaincre la répugnance que, au dire -d'Antonio, son maître éprouvait à parler du passé, et après le déjeûner -que nous prîmes ensemble, j'entamai ainsi la conversation, espérant -trouver l'occasion de l'amener à me raconter ce que je désirais tant -savoir. - ---Vous partez demain pour Angoulême, lui dis-je, j'ai le regret de ne -pouvoir vous y suivre; il faut enfin nous séparer, quoi qu'il puisse -m'en coûter après le service que vous m'avez rendu et les bons soins -dont vous m'avez comblé. - -Je le priai ensuite de faire connaître à ma famille les dépenses que lui -avait occasionnées ma maladie, et je terminai en l'assurant de ma -profonde reconnaissance. - -Je m'attendais à entendre Torrini se récrier à l'annonce de notre -séparation; il n'en fut rien. - ---Quelques instances que vous fassiez, me répondit-il avec la plus -grande tranquillité, je n'accepterai rien de vous. Puis-je vous faire -payer ce qui a été pour moi une source de bonheur? Ne parlons donc -jamais de cela. Vous voulez me quitter, ajouta-t-il avec un sourire -sympathique qui lui était particulier, moi, je vous dis que vous ne me -quitterez pas. - -J'allais répliquer. - ---Je dis que vous ne me quitterez pas, reprit-il vivement, parce que -vous n'avez aucune raison pour le faire et que, tout à l'heure, vous en -aurez mille pour demeurer encore quelque temps avec moi. - -D'abord, vous avez besoin de grands ménagements pour rétablir votre -santé profondément altérée, et pour déraciner les restes d'un mal dont -vous devez craindre le retour. En outre, j'ajouterai que j'attendais -votre rétablissement pour vous prier de me rendre un service que vous ne -pouvez me refuser. Il s'agit de la réparation d'un automate que je tiens -d'un certain Opré, mécanicien hollandais, et j'en suis convaincu, vous -vous en tirerez à merveille. - -A ces excellentes raisons, Torrini, qui craignait sans doute quelque -indécision de ma part, joignit les plus attrayantes promesses. - ---Pour charmer votre travail, me dit-il, nous ferons de longues -causeries sur l'escamotage, je vous expliquerai le coup de piquet qui -vous a tant charmé, et plus tard, lorsque cette matière sera épuisée, je -vous raconterai les événements les plus importants de mon existence. -Vous apprendrez par mon récit ce qu'il est permis à l'homme de souffrir -sans en perdre la vie; et les enseignements que vous tirerez d'une vie -presque terminée, serviront peut-être à vous guider dans votre carrière -à peine commencée. Enfin, fit-il en me tendant la main, votre présence -contribuera, je l'espère, à chasser de mon esprit les sombres idées qui -depuis longtemps m'assiégent et m'ôtent toute énergie. - -Je n'avais rien à répondre à d'aussi pressantes sollicitations: je me -rendis aux désirs de Torrini. - -Le jour même, il me remit l'automate que je devais réparer. - -C'était un petit arlequin dont les fonctions consistaient à ouvrir la -boîte dans laquelle il était enfermé, à sauter dehors pour exécuter -quelques évolutions, et à rentrer de lui-même dans sa prison lorsqu'on -lui en donnait l'ordre. Mais cette pièce était en si mauvais état, que -je dus songer à la refaire presque entièrement. A cet effet, j'organisai -un petit atelier dans la voiture, et deux jours après, assis devant mon -établi, je commençais mon premier ouvrage en fait d'automates, tandis -que nous roulions sur la route d'Angers à Angoulême. - -Je vivrai longtemps encore avant d'oublier les joies intimes de ce -voyage; la santé m'était entièrement revenue, et avec la santé la gaîté -et le réveil de mes facultés morales. - -Notre énorme véhicule, traîné par deux chevaux, ne pouvait courir la -poste; aussi ne faisions-nous que dix à douze lieues par jour, et encore -fallait-il commencer la journée de bonne heure. Cependant, malgré la -lenteur de ce trajet, jamais le temps ne s'écoula pour moi plus vite et -plus agréablement. Ce voyage n'était-il pas en effet l'accomplissement -de mes plus beaux rêves? Que pouvais-je désirer de plus? Installé dans -une petite chambre bien propre, devant une fenêtre à travers laquelle je -voyais se dérouler le riant panorama du Poitou et de l'Angoumois, je me -trouvais au milieu de mes outils bien aimés, travaillant à la -construction d'un automate dans lequel je voyais le premier né d'une -nombreuse famille à venir; il m'était impossible de rien imaginer -au-delà. - -Dès le début de notre voyage, je m'étais mis à l'ouvrage avec tant -d'ardeur, que Torrini, toujours plein de sollicitude pour ma santé, -avait exigé un matin que je prisse quelque distraction après chaque -repas. Le jour même, quand nous sortîmes de table, il m'engagea, en me -présentant un jeu de cartes, à lui montrer mon savoir-faire. - -Bien que intimidé par un spectateur aussi clairvoyant, par un juge dont -l'adresse m'avait tant émerveillé, je m'armai de courage et je commençai -par un de ces effets auxquels j'avais donné le nom de _fioritures_. -Prélude brillant des tours de cartes, il n'avait pour but que d'éblouir -les yeux, en montrant l'extrême agilité des doigts. - -Torrini me regarda faire d'un air indifférent; et j'aperçus même un -sourire effleurer ses lèvres; j'en fus, je l'avoue, un peu désappointé, -mais il se hâta de me consoler: - ---J'admire sincèrement votre adresse, me dit-il, mais je dois ajouter -que je fais peu de cas de ces _fioritures_, comme vous les appelez; je -les trouve brillantes, il est vrai, mais fort inutiles. Du reste, je -serais curieux de savoir si vous les placeriez au commencement ou à la -fin de vos tours de cartes. - ---Il me semble assez logique, répondis-je, de placer au commencement -d'une séance un exercice dont le but est de s'emparer de l'imagination -des spectateurs. - ---Eh bien! mon enfant, répliqua-t-il, nous différons sur ce point; moi, -je pense qu'il ne faut les placer ni au commencement ni à la fin, mais -en dehors de vos tours de cartes. En voici la raison: - ---Après une exposition aussi brillante, le spectateur ne verra plus dans -vos tours que le résultat de votre dextérité, tandis qu'en affectant -beaucoup de bonhomie et de simplicité, vous l'empêcherez d'attribuer une -cause à vos prestiges. Vous produirez alors du surnaturel et vous -passerez pour un véritable sorcier. - -Je me rendis complétement à ce raisonnement, d'autant plus que dès mes -premiers travaux en escamotage, j'avais toujours considéré le naturel et -la simplicité comme les bases essentielles de l'art de produire des -illusions, et que je m'étais posé cette maxime (applicable seulement à -l'escamotage), _qu'il faut d'abord gagner la confiance de celui que l'on -veut tromper_. Je n'avais pas été conséquent avec mes principes, et j'en -fis humblement l'aveu. - -Il faut avouer que c'est une singulière occupation pour un homme auquel -la franchise est naturelle, que de s'exercer incessamment à dissimuler -sa pensée et à chercher le meilleur moyen de faire des dupes. Mais ne -pourrait-on pas dire aussi que la dissimulation et le mensonge -deviennent des qualités ou des défauts, selon les applications qui en -sont faites? - -Le commerçant, par exemple, ne les regarde-t-il pas comme des qualités -précieuses pour faire valoir sa marchandise? - -La science du diplomate consiste-t-elle à tout dire avec franchise et -simplicité? - -Enfin, n'est-il pas jusqu'à ce qu'on appelle le bon ton ou l'usage de la -bonne compagnie, qui ne soit un charmant tissu de dissimulations et de -tromperies? - -Quant à l'art que je cultivais, que pouvait-il être sans le mensonge? - -Encouragé par Torrini, je repris de l'assurance; je continuai à exécuter -tous mes exercices d'escamotage, et je lui exposai plusieurs nouveaux -principes que j'avais imaginés. - -Mon maître, cette fois, me fit quelques compliments auxquels il joignit -de sages avis. - ---Je vous conseille, me dit-il, de modérer la vivacité de votre jeu. -Loin de mettre autant de pétulance dans vos mouvements, affectez au -contraire une grande tranquillité; et vous éviterez ainsi ces -étourdissantes gesticulations par lesquelles les escamoteurs en général -croient détourner l'attention des spectateurs, lorsqu'ils ne parviennent -qu'à les fatiguer. - -Mon professeur joignant ensuite l'exemple aux préceptes, prit le jeu de -mes mains, et, dans les mêmes passes que j'avais exécutées, il me montra -les finesses de la dissimulation appliquées à l'escamotage. - -J'étais dans la plus complète admiration. - -Flatté sans doute de l'impression qu'il produisait sur moi: - ---Puisque nous sommes sur le chapitre des tours de cartes, me dit -Torrini, je vais vous donner l'explication de mon coup de piquet; mais -avant, il est nécessaire que je vous montre un instrument qui sert à son -exécution. - -Torrini alla chercher une petite boîte qu'il me remit. - -Vingt fois je retournai l'instrument sans pouvoir en comprendre les -fonctions. - ---Vous chercheriez en vain, me dit-il, vous ne trouveriez pas. Quelques -mots pourraient vous mettre sur la voie, mais je préfère, si pénibles -que soient pour moi les souvenirs que je vais évoquer, vous raconter -comment cette boîte est tombée entre mes mains, et dans quel but elle -avait été primitivement imaginée. - ---Il y a vingt-cinq ans environ, j'habitais Florence, où j'exerçais la -profession de médecin; je n'étais pas alors escamoteur, ajouta-t-il avec -un profond soupir, et plût au ciel que je ne l'eusse jamais été! - -Parmi les jeunes gens de mon âge que je fréquentais, je m'étais -particulièrement lié avec un Allemand, nommé Zilberman. - -Comme moi, Zilberman était docteur, mais comme moi aussi, docteur sans -clientèle. Nous passions ensemble la plus grande partie des heures de -loisir que nous laissait l'exercice de notre profession; c'est vous -dire que nous nous quittions à peine. Nos goûts étaient à peu près les -mêmes, sauf un point sur lequel nous différions essentiellement. - -Zilberman aimait passionnément le jeu, moi je n'y trouvais aucun -attrait. Il fallait même que mon antipathie pour les cartes fût alors -bien forte pour que je ne cédasse pas à la contagion de l'exemple, car -mon ami réalisait des bénéfices considérables qui lui permettaient de -mener un train de grand seigneur, tandis que moi, tout en vivant avec la -plus stricte économie, je contractais des dettes. - -Quoi qu'il en fût, nous vivions, Zilberman et moi, dans la plus -fraternelle intimité. Sa bourse m'était souvent ouverte; mais j'en usais -avec d'autant plus de discrétion, que j'ignorais quand je pourrais lui -rendre ce qu'il me prêtait. Sa délicatesse et sa générosité envers moi -me portaient à croire qu'il était franc et loyal envers tout le monde. -Je me trompais! - -Un jour, il y avait quelques heures à peine que je l'avais quitté, -lorsqu'un de ses domestiques vint en toute hâte m'annoncer que, -dangereusement blessé, son maître me priait de me rendre auprès de lui. - -J'y courus aussitôt. - -Mon malheureux ami, le visage couvert d'une pâleur mortelle, gisait -étendu sur son lit. - -Surmontant ma douleur, je m'approchai pour le secourir. - -Zilberman m'arrêta, me fit signe de m'asseoir, congédia les personnes -qui l'entouraient et, après s'être assuré que nous étions seuls, il me -pria de l'écouter. - -Sa voix, affaiblie par d'horribles souffrances, arrivait à peine à mon -oreille; je fus obligé de me pencher vers lui. - ---Mon cher Edmond, me dit-il, un homme m'a traité d'escroc... je l'ai -provoqué en duel..., nous nous sommes battus au pistolet, et j'ai reçu -sa balle en pleine poitrine. - -Et comme j'insistais près de Zilberman pour lui donner des soins. - ---C'est inutile, mon ami; je sens que je suis frappé à mort; il me -reste à peine le temps de vous faire une confidence pour laquelle je -réclame toute votre indulgente amitié.... Sachez, ajouta-t-il en me -tendant une main déjà glacée, que je n'ai point été injustement -insulté... J'ai la honte de vous avouer que, depuis longtemps, je vis au -dépens des dupes que je fais.... Secondé par une fatale adresse et plus -encore par un instrument que j'ai imaginé, je trichais journellement au -jeu. - ---Comment! vous, Zilberman? fis-je en retirant vivement ma main de la -sienne. - ---Oui, moi, répondit le moribond, qui d'un regard suppliant sembla me -demander grâce;... - -Edmond, ajouta-t-il, en réunissant tout ce qui lui restait de forces, au -nom de notre ancienne amitié ne m'abandonnez pas..... pour l'honneur de -ma famille, qu'on ne retrouve pas ici la preuve de mon infamie. Je vous -en conjure, débarrassez-moi de cet instrument, faites le disparaître. Il -découvrit son bras auquel était fixée une petite boîte. - -Je la détachai, et, ainsi que vous, mon enfant, je la regardai sans y -rien comprendre. - -Ranimé par un reste de sa coupable passion, Zilberman ajouta avec -l'expression de la plus vive admiration: Voyez pourtant comme c'est -ingénieux! Cette boîte peut s'attacher au bras sans en augmenter -visiblement le volume. On y met des cartes que l'on a disposées à son -gré. Lorsqu'il s'agit de couper, on place sans affectation la main sur -le jeu qui se trouve sur la table, de manière à le cacher tout entier; -on presse la détente que vous voyez là, en appuyant légèrement le bras -sur le tapis, et aussitôt, les cartes préparées sortent, tandis qu'une -pince vient subtilement saisir l'autre jeu et le ramène dans la boîte. - -Aujourd'hui, pour la première fois, mon instrument a mal fonctionné; la -pince a laissé une carte sur la table.... mon adversaire..... - -Zilberman ne put terminer la phrase..... il avait rendu le dernier -soupir. - -Les confidences de Zilberman, sa mort, m'avaient jeté hors de moi-même, -ajouta Torrini, je me hâtai de sortir de sa chambre. Rentré chez moi, je -me mis à réfléchir sur ce qui venait de se passer, et pensant que ma -liaison trop connue avec ce malheureux ne me permettait plus de rester à -Florence, je me décidai à partir pour Naples. - -J'emportai avec moi la fatale boîte, sans prévoir l'usage que j'en -pourrais faire un jour, et pendant longtemps je la laissai de côté. -Cependant, quand je me livrai à l'escamotage, j'y songeai pour -l'exécution de mon coup de piquet, et l'heureuse application que j'en -fis me valut un de mes plus beaux succès de prestidigitateur. - -A ce souvenir, les yeux de Torrini s'animèrent d'un éclat inaccoutumé, -et me firent pressentir un récit intéressant. Il continua en ces termes: - -Un escamoteur nommé Comus[1], possédait un coup de piquet qu'il -exécutait, il faut le dire, avec une merveilleuse adresse. Les éloges -qu'on lui prodiguait à ce sujet le rendaient très glorieux; aussi ne -manquait-il jamais de mettre sur ses affiches que seul il pouvait -exécuter ce tour incomparable, portant ainsi un défi à tous les -prestidigitateurs en renom. J'avais alors quelque réputation. Cette -prétention de Comus me piqua vivement; je connaissais sa manière de -faire, et, par cette raison, sachant mon coup de piquet bien supérieur -au sien, je résolus de relever le gant qu'il jetait à la face de tous -ses rivaux. - -Je me rendis donc à Genève, où il se trouvait, et je lui proposai une -représentation commune, dans laquelle un jury serait chargé de prononcer -sur notre mérite respectif. - -Comus accepta avec empressement, et, au jour fixé, un nombre immense de -spectateurs accourut pour nous voir opérer. - -En sa qualité de doyen, mon adversaire commença. Mais, mon cher Robert, -pour que vous puissiez, comme le jury, comparer nos deux manières de -faire, je vais d'abord vous dire comment il exécuta sa partie. - -S'étant fait donner un jeu, il le décacheta, le fit mêler, puis le -reprenant, brouilla les cartes par une feinte maladresse, de manière -qu'elles se trouvèrent face contre face ou dos à dos. Ce dérangement, -qui semblait un effet du hasard, lui procura l'occasion de manipuler le -jeu, tout en ayant l'air de le remettre dans un ordre convenable; aussi, -quand il eut terminé, je reconnus, comme je m'y attendais, qu'il avait -marqué d'un petit pli, à peine perceptible, certaines cartes qui -devaient lui donner une dix-huitième majeure, un roi, un quatorze d'as. - -Cela fait, Comus remit le jeu à son partenaire en le priant de le mêler -de nouveau, et pendant ce temps il se fit bander les yeux; précaution -inutile, soit dit en passant, car quel que soin que l'on prenne pour -priver quelqu'un de la vue par ce moyen, la proéminence du nez laisse -toujours un vide suffisant pour qu'on y voie distinctement. - -Quand le partenaire eut fini, Comus prit encore le jeu comme pour le -mêler à son tour, mais vous comprenez facilement qu'il ne s'agissait -pour lui, cette fois, que de disposer les cartes de manière à ce que -celles qu'il avait marquées lui échussent dans la distribution que -ferait son adversaire. - -Le _saut de coupe_, comme vous le savez, neutralise l'action de couper; -par conséquent Comus était sûr du succès. - -En effet, les choses se passèrent ainsi, et de chaleureux -applaudissements accueillirent la victoire de mon antagoniste. - -J'ai lieu de croire, pourtant, que grand nombre de ces bravos lui -étaient accordés surtout par des amis et des compères, car, lorsque je -me présentai à mon tour pour exécuter ma partie, un murmure -désapprobateur accueillit mon entrée en scène. Le mauvais vouloir des -spectateurs était même si manifeste, qu'il eût suffi pour m'intimider -si, à cette époque, je n'avais été en quelque sorte cuirassé contre -toutes les appréciations ou préventions du public. - -Les spectateurs étaient loin de s'attendre à la surprise que je leur -ménageais. Au lieu de réclamer un partenaire dans la salle, ainsi que -l'avait mon rival, ce fut à Comus lui-même que je m'adressai pour ma -partie. - -A cette demande, je vis chacun se regarder avec surprise. Mais quelles -ne furent pas les exclamations, quand après avoir prié mon adversaire de -me bander les yeux et de me lier les mains, je lui déclarai que -non-seulement je ne toucherais pas le jeu avant de couper, mais encore -que je le laissais libre, lorsqu'il aurait désigné dans quelle couleur -il voulait être repic et capot, de donner les cartes par deux ou par -trois, et de choisir enfin celui des deux jeux qui lui conviendrait! - -J'avais un jeu tout préparé[2] dans ma petite boîte; j'étais sûr de mon -instrument. Ai-je besoin de vous dire que je gagnai la partie? - -Grâce à ces dispositions secrètes, ma manière de faire était si simple, -qu'il était impossible de deviner comment je m'y prenais, tandis que les -manipulations de Comus faisaient nécessairement supposer qu'on était -victime de sa dextérité. Je fus déclaré vainqueur à l'unanimité. Des -bravos prolongés accueillirent cette décision, et les amis mêmes de -Comus, délaissant mon rival, vinrent m'offrir une charmante épingle en -or, surmontée d'un gobelet, insigne de ma profession. Cette épingle, à -ce que m'apprit un des assistants, avait été commandée par le pauvre -Comus, qui croyait bien qu'elle lui serait revenue. - -Je puis, ajouta Torrini, me vanter à bon droit de cette victoire, car si -Zilberman m'avait laissé la boîte, il ne m'avait pas montré le coup de -piquet dont j'ai imaginé moi-même les combinaisons. Ce tour n'était-il -pas, je vous le demande, bien supérieur à celui de Comus qui, il est -vrai, faisait illusion à la multitude, mais que le moindre -prestidigitateur pouvait facilement deviner? - -En sa qualité d'inventeur, Torrini avait un amour-propre extrême; mais -c'était, je crois, son seul défaut, et il le rachetait, du reste, par la -facilité avec laquelle lui-même accordait aux autres des éloges. S'il -attribuait à chacun la part de mérite qui lui revenait, il avait à -coeur qu'on lui rendît la justice qui lui était due. - -Son récit terminé, je lui adressai les compliments les plus sincères, -tant sur son invention que sur l'avantage qu'il en avait retiré -vis-à-vis de Comus. - -Ainsi voyageant, et nous arrêtant de temps à autre pour donner des -séances dans les villes où nous pouvions espérer faire recette, nous -dépassâmes Limoges et nous nous trouvâmes sur la route qui mène de cette -ville à Clermont. - -Torrini se proposait de donner quelques représentations dans le -chef-lieu du Puy-de-Dôme, après quoi il voulait retourner directement en -Italie, car il en regrettait le doux climat et les fanatiques ovations. - -Je comptais moi-même me séparer alors de lui. Il y avait environ deux -mois que nous voyagions ensemble; or, c'était à peu près le terme que -j'avais fixé pour la réparation de l'automate, et mon travail était sur -le point d'être terminé. - -D'un autre côté, j'avais le droit de demander mon congé, sans crainte -d'être taxé d'ingratitude. La santé de Torrini était devenue aussi bonne -que nous pouvions l'espérer, et je lui avais donné tout le temps dont je -pouvais raisonnablement disposer. - -Néanmoins, il me coûtait de parler encore de séparation, car mon -professeur enchanté de mes progrès et de mon adresse, ne concevait pas -que je puisse avoir d'autre intérêt, d'autre désir que celui de -continuer à voyager avec lui, et de finir par être ou son suppléant ou -son successeur. - -Sans doute, cette position m'aurait convenu à bien des égards, car, je -l'ai dit, ma vocation était irrévocablement fixée. Mais, soit que de -nouveaux instincts se fussent éveillés en moi, soit que l'intimité dans -laquelle je vivais avec Torrini m'eût ouvert les yeux sur les -inconvénients de son genre de vie, je visais maintenant plus haut qu'à -sa succession. - -Ma détermination de partir était donc bien arrêtée: de pénibles -circonstances retardèrent encore le moment de la séparation. - -Nous étions sur le point d'arriver à Aubusson, ville célèbre par ses -nombreuses manufactures de tapis. Torrini et son domestique étaient sur -le devant de la voiture; moi j'étais à mon travail; nous descendions une -côte, et Antonio avait serré le frein puissant destiné à enrayer les -roues de notre véhicule. Tout à coup, j'entends le bruit d'un objet qui -se brise, puis la voiture, violemment lancée, descend avec une rapidité -effrayante. Les moindres obstacles lui font faire des soubresauts à tout -briser et produisent un balancement régulier qui s'accroît en nous -menaçant d'une chute épouvantable. - -Tremblant et respirant à peine, je me cramponne à mon établi comme à une -planche de salut et, les yeux fermés, j'attends avec terreur la mort qui -paraît inévitable. - -Un instant nous sommes sur le point d'échapper à notre catastrophe. Nos -vigoureux chevaux, habilement dirigés par Antonio, avaient tenu bon dans -cette course effrénée; nous étions enfin arrivés au bas de la côte. Déjà -même nous passions devant les premières maisons d'Aubusson, quand la -fatalité conduit de ce côté une énorme voiture chargée de foin qui, -sortant d'une rue transversale, vient subitement nous barrer le passage. -Son conducteur ne s'aperçut du danger que lorsqu'il n'était plus temps -d'y parer. La rencontre était inévitable, le choc fut terrible. - -Lancé violemment sur la cloison de ma chambre, je fus un instant étourdi -par la douleur, mais presqu'aussitôt revenu à moi, je pus encore -descendre de voiture et m'approcher de mes compagnons de voyage. -Antonio, couvert de contusions sans gravité, soutenait Torrini, qui -beaucoup plus maltraité que nous, avait le bras démis et une jambe -cassée. - -Nos deux chevaux gisaient sur la place; ils avaient été tués sur le -coup. Quant à la voiture, la caisse seule était à peu près intacte, le -reste se trouvait complétement démembré. - -Un médecin, que l'on alla chercher, arriva presque en même temps que -nous dans une auberge voisine où nous avions été conduits. - -Ici, je pus admirer la force d'âme de Torrini qui, dissimulant avec un -courage héroïque ses vives souffrances, voulut qu'on s'occupât d'abord -de nous avant de songer à lui. Quelques instances que nous fîmes, il -nous fut impossible de vaincre sa résolution. - -Ma guérison et celle d'Antonio furent assez rapides; quelques jours -suffirent pour notre entier rétablissement. Mais il n'en fut pas ainsi -de Torrini, qui fut forcé de passer par toutes les opérations et les -différentes phases d'une jambe cassée. - -Cet homme, qui n'avait, pour ainsi dire, de sensibilité que pour les -chagrins passés, pour les douleurs morales, accepta avec la résignation -la plus philosophique les conséquences de ce nouveau malheur. - -Cependant elles pouvaient être terribles pour lui: la réparation de la -voiture, le médecin, notre séjour forcé à l'auberge allaient lui coûter -fort cher. Pourrait-il continuer ses représentations, remplacer ses -chevaux perdus, etc.? Cette pensée nous causait de cruelles inquiétudes -à Antonio et à moi. Torrini seul ne désespérait pas de l'avenir: - ---Laissez faire, disait-il avec une entière confiance en lui-même, quand -une fois je serai rétabli, tout ira bien; que peut craindre un homme -courageux et plein de santé? _Aide-toi, le Ciel t'aidera_, a dit notre -bon Lafontaine; eh bien! nous nous aiderons tous les trois, et nul doute -que nous ne sortions de ce mauvais pas. - -Afin de tenir compagnie à cet excellent homme et lui procurer quelques -distractions, j'apportai mon établi près de son lit et, tout en -travaillant, je repris avec lui le cours de nos conversations, qui -avaient été si fatalement interrompues. - -Le jour vint enfin où j'eus la joie de mettre la dernière main à mon -automate et de le faire fonctionner devant Torrini, qui en parut -enchanté. Si notre blessé avait été moins malheureux, j'aurais profité -de cette circonstance pour prendre congé de lui, mais pouvais-je -abandonner en cet état l'homme qui m'avait sauvé la vie? D'ailleurs, une -autre pensée m'était venue aussi. Quoique Torrini ne nous eût rien dit -de sa position pécuniaire, nous croyions, Antonio et moi, nous -apercevoir qu'elle était fort embarrassée. Mon devoir n'était-il pas de -chercher à la relever, si cela était en mon pouvoir? Je communiquai -certain projet à Antonio, qui l'approuva en me priant toutefois d'en -remettre l'exécution à un peu plus tard, lorsque nous verrions que nos -suppositions s'étaient vérifiées. - -Cependant les journées étaient bien longues près du malade, car, ainsi -que je l'ai dit, mes travaux de mécanique se trouvaient terminés, et -l'escamotage était un sujet de conversation depuis longtemps épuisé. - -Un jour que nous nous regardions, Torrini et moi, sans trouver une -parole à échanger, je me souvins de la promesse qu'il m'avait faite de -me raconter l'histoire de sa vie, et je la lui rappelai. - -A cette demande, Torrini soupira. - ---Ah! dit-il, si je pouvais supprimer de mon récit de tristes souvenirs, -ce serait un bonheur pour moi de vous raconter quelques belles pages de -ma vie d'artiste. Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, c'est une dette que -j'ai contractée envers vous, je dois m'acquitter. - -Ne vous attendez pas à ce que je vous raconte jour pour jour toute mon -existence, ce serait beaucoup trop long et pour vous et pour moi. Je -veux seulement citer quelques épisodes intéressants qui forment, pour -ainsi dire, les jalons d'une carrière beaucoup trop agitée, et vous -donner la description de quelques tours qui ne doivent point être -arrivés à votre connaissance. Ce sera, j'en suis certain, la partie de -mon récit qui vous intéressera le plus, car, ajouta Torrini sur le ton -d'une plaisante prophétie, quelle que soit aujourd'hui votre résolution -de ne pas suivre l'art que je cultive, je puis pourtant, sans être un -Nostradamus, vous prédire que tôt ou tard vous vous y livrerez avec -passion et que vous y obtiendrez des succès. Ce que vous allez entendre, -mon ami, vous montrera, du reste, qu'il n'est pas permis à l'homme de -dire, avec le dicton populaire: _Fontaine, je ne boirai pas de ton -eau_. - - - - -CHAPITRE VI. - -TORRINI ME RACONTE SON HISTOIRE.--PERFIDIE DU CHEVALIER PINETTI.--UN -ESCAMOTEUR PAR VENGEANCE.--COURSE AU SUCCÈS ENTRE DEUX MAGICIENS.--MORT -DE PINETTI.--SÉANCE DEVANT LE PAPE PIE VII.--LE CHRONOMÈTRE DU CARDINAL -***.--DOUZE CENTS FRANCS SACRIFIÉS POUR L'EXÉCUTION D'UN -TOUR.--ANTONIO ET ANTONIA.--LA PLUS AMÈRE DES -MYSTIFICATIONS.--CONSTANTINOPLE. - - -Mon nom est Edmond de Grizy, et celui de Torrini appartient à Antonio, -mon beau-frère. Ce brave garçon, que vous avez pris à tort pour mon -domestique, a bien voulu me suivre dans ma mauvaise fortune, afin de -m'aider dans mes séances. Vous avez pu remarquer, du reste, aux égards -que je lui témoigne, que, tout en lui laissant des travaux qui -conviennent mieux à son âge qu'au mien, je le regarde comme mon égal, et -que je le considère, j'aurais dit autrefois comme mon meilleur ami, je -dis à présent comme l'un de mes deux meilleurs amis. - -Mon père, le comte de Grisy, habitait dans le Languedoc une propriété, -reste d'une fortune jadis considérable, mais que les circonstances -avaient de beaucoup diminuée. - -Dévoué au roi Louis XVI, et l'un de ses plus fidèles serviteurs, il -courut au jour du danger faire un rempart de son corps à son souverain, -et il fut tué lors de la prise des Tuileries, dans la journée du 10 -août. - -J'étais alors moi-même à Paris, et profitant du désordre qui régnait -dans la capitale, je pus franchir les barrières et gagner notre petit -domaine de famille. Là, je déterrai à la hâte une somme de cent louis -que mon père réservait pour les cas imprévus; je joignis à cet argent -quelques bijoux qui me venaient de ma mère, et, muni de ces faibles -ressources, je me rendis à Florence. - -Les valeurs que j'avais sauvées se montaient à cinq mille francs; cette -somme était insuffisante pour me faire vivre de mes rentes; je dus -chercher dans mon travail de quoi subvenir à mon existence. Mon parti -fut bientôt pris; mettant à profit l'excellente instruction que j'avais -reçue, je me livrai avec ardeur à l'étude de la médecine. Quatre ans -après j'obtenais le diplôme de docteur. J'avais alors vingt-sept ans. - -Je m'étais fixé à Florence, où j'espérais me créer une clientèle. -Malheureusement pour moi, dans cette ville au climat si doux, au soleil -si bienfaisant, le nombre des médecins dépassait celui des malades, et -ma nouvelle profession, à cela près du profit, était une véritable -sinécure. - -Je vous ai raconté déjà, à propos du malheureux Zilberman, comment je -partis brusquement de la capitale de la Toscane pour aller me fixer à -Naples. - -Plus heureux qu'à Florence, j'eus la chance, en y arrivant, de traiter -avec succès un malade qui avait résisté à la science des meilleurs -médecins de l'Italie. - -Mon client était un jeune homme d'une très haute famille. Sa guérison me -fit le plus grand honneur, et me plaça immédiatement parmi les médecins -renommés de Naples. - -Ce succès, la vogue qu'il me valut, m'ouvrirent bientôt les portes de -tous les salons, et la noblesse de mon nom, rehaussée par les manières -d'un gentilhomme élevé à la cour de Louis XVI, me rendit l'homme -indispensable des soirées et des fêtes. - -De quelle douce et belle existence n'eussé-je pas continué de jouir, si -le sort, jaloux de mon bonheur, ne fût venu briser cet heureux avenir en -me lançant dans les vives et brûlantes émotions de la vie artistique! - - * * * * * - -On était aux premiers jours du carnaval de 1766. Un homme remplissait -l'Italie de son nom et de son immense popularité; il n'était bruit -partout que des prodiges opérés par le chevalier Pinetti. - -Ce célèbre escamoteur vint à Naples, et la ville entière courut à ses -intéressantes représentations. - -Je me passionnai moi-même pour ce genre de spectacle; j'y passais toutes -mes soirées, cherchant à deviner chacun des tours exécutés par le -chevalier, et pour mon malheur, je finis par avoir la clef d'un grand -nombre d'entre eux. - -Je ne m'en tins pas là: je voulus aussi les exécuter devant quelques -amis; le succès stimula mon amour-propre et me donna l'ambition -d'augmenter mon répertoire. J'arrivai à posséder la _séance_ complète de -Pinetti. - -Le chevalier fut pour ainsi dire éclipsé. On ne parlait plus dans la -ville que de mon habileté et de mon adresse; c'était à qui solliciterait -la faveur d'obtenir de moi une représentation. Mais je ne répondais pas -à toutes les demandes, car par un raffinement de coquetterie j'étais -avare de mon talent, espérant ainsi en relever le prix. - -Mes spectateurs privilégiés s'en montraient d'autant plus remplis -d'enthousiasme, et chacun prétendait que j'égalais Pinetti, si je ne le -surpassais même. - -Le public est si heureux, mon cher enfant, fit Torrini d'un ton de -mélancolique regret, lorsqu'il peut opposer à l'artiste en renom quelque -talent naissant! Il semble que ce souverain dispensateur de la vogue et -de la renommée se fasse un malin plaisir de rappeler à l'homme qu'il -encense que toute réputation est fragile, et que l'idole d'aujourd'hui -peut être brisée demain. - -La fatuité m'empêchait d'y songer; je croyais à la sincérité des éloges -que l'on me prodiguait, et moi, l'homme sérieux, le docteur en renom, -j'étais fier de ces futiles succès. - -Pinetti, loin de se montrer jaloux de mes triomphes, témoigna le désir -de me connaître, et il vint lui-même me trouver. - -Il pouvait avoir alors quarante-six ans, mais les apprêts d'une toilette -recherchée le faisaient paraître beaucoup plus jeune. Sans avoir les -traits fins et réguliers, il possédait une certaine distinction dans la -physionomie; ses manières étaient excellentes. Cependant, par un travers -d'esprit qu'on ne saurait expliquer, il avait le mauvais goût de porter -au théâtre un brillant costume de général, sur lequel s'étalaient de -nombreuses décorations. - -Cette bizarrerie, qui rappelait trop le charlatan, aurait dû peut-être -m'éclairer sur la valeur morale de l'homme; mais ma passion pour -l'escamotage me rendit aveugle; nous nous abordâmes comme de vieux amis, -et notre intimité fut en quelque sorte instantanée. - -Pinetti se montra charmant, causa avec moi de ses secrets, sans y mettre -la moindre réticence, et m'offrit même de me conduire au théâtre, pour -me montrer les dispositions scéniques de sa séance. - -J'acceptai avec le plus grand empressement, et nous montâmes dans son -riche équipage. - -Dès ce moment, le chevalier affecta avec moi la plus grande familiarité. -De la part d'un autre, cela m'eût blessé, ou tout au moins eût excité ma -défiance, et je me serais tenu sur la réserve. J'en fus, au contraire, -enchanté, car Pinetti avait, par son luxe effréné, conquis une telle -considération, qu'un grand nombre de jeunes gens des plus nobles de la -ville s'honoraient de son amitié. Pouvais-je me montrer plus fier que -ces messieurs? - -En peu de jours, nous étions devenus deux amis inséparables. Nous ne -nous quittions que pour le temps de nos représentations respectives. - - * * * * * - -Un soir, après l'une de ces séances intimes, dans laquelle j'avais été -couvert d'applaudissements, la tête encore échauffée de ce triomphe, -j'allai, comme d'habitude, souper chez Pinetti. Par extraordinaire, je -le trouvai seul. - -En me voyant entrer, le chevalier accourut au devant de moi, m'embrassa -avec effusion et demanda des nouvelles de ma soirée. Je ne lui cachai -pas mon succès. - ---Oh! mon ami, me dit-il, cela ne me surprend pas, car vous êtes -incomparable; certes, ce ne sera point vous faire un compliment exagéré, -si je dis que vous pouvez défier les plus habiles et les plus -illustres... Et pendant tout le souper, quelques efforts que je fisse, -il ne voulut parler que de moi, de mon adresse, de mes succès. - -J'avais beau me défendre de ses éloges, le chevalier semblait y mettre -tant de sincérité, que je finis par me rendre. - -Ma défaite eut même tant de charmes pour moi, que je finis par -m'accorder quelques compliments. Comment croire que tous ces éloges -n'étaient qu'une comédie pour amener une mystification? - -Quand Pinetti me vit arrivé à ce point, et que le champagne eut fini de -me tourner la tête: - ---Savez-vous, cher comte, me dit l'escamoteur, que vous pourriez faire -demain aux habitants de Naples une surprise qui vaudrait son _pesant -d'or_ pour les pauvres de la ville? - ---Laquelle? dis-je. - ---Ce serait, mon cher ami, de jouer à ma place dans une représentation -que je dois donner au bénéfice des indigents. Nous mettrions votre nom -sur l'affiche au lieu du mien, et l'on ne verrait dans cette -substitution qu'une bonne et loyale entente entre deux artistes. Une -séance de moins pour moi n'ôterait rien à ma réputation, tandis qu'elle -vous couvrirait de gloire; j'aurais alors la double satisfaction d'avoir -contribué à secourir bien des infortunes et à mettre en relief le talent -de mon meilleur ami. - -Cette proposition m'effraya tellement que je me levai de table, comme si -j'eusse craint d'en entendre davantage, mais Pinetti avait une éloquence -si persuasive, il semblait se promettre tant de plaisir de mon futur -triomphe, qu'insensiblement je me laissai aller à promettre tout ce -qu'il voulut. - ---A la bonne heure, me dit Pinetti, quittez donc enfin cette défiance de -vous-même qu'on pardonnerait à peine à un écolier. Voyons, ajouta-t-il, -puisqu'il en est ainsi, nous n'avons pas de temps à perdre. Rédigeons -notre programme; choisissez dans mes expériences celles qui vous -conviendront le mieux, et quant aux apprêts de la séance, -reposez-vous-en sur moi, je serai là pour que tout marche selon vos -désirs. - -Le plus grand nombre des tours de Pinetti s'exécutaient avec le concours -de compères, qui apportaient au théâtre différents objets dont -l'escamoteur avait les doubles. Cela facilitait singulièrement ses -prétendus prodiges. Je ne devais donc pas craindre d'échouer. - -Nous eûmes bientôt arrêté le programme, puis nous passâmes à la -rédaction de l'affiche, en tête de laquelle j'écrivis avec une profonde -émotion: - - AUJOURD'HUI 20 AOUT 1796 - - REPRÉSENTATION EXTRAORDINAIRE - - AU BÉNÉFICE DES PAUVRES DE LA VILLE DE NAPLES. - - SÉANCE DE MAGIE - - PAR M. LE COMTE DE GRISY - -Suivait l'énumération des expériences que je devais présenter. - -Comme nous terminions, les habitués de la maison de Pinetti entrèrent en -alléguant quelques excuses, plus ou moins spécieuses, pour justifier -leur retard. - -Leur tardive arrivée ne m'inspira aucun soupçon, car on entrait chez -Pinetti à toute heure de la nuit, sa porte n'étant fermée que depuis la -pointe du jour jusqu'à deux heures de l'après-midi, temps qu'il -consacrait au sommeil et à sa toilette. - -Dès que les nouveaux venus eurent connaissance de ma résolution, il m'en -félicitèrent bruyamment et me promirent de m'appuyer de leurs chauds -applaudissements. Mais ce concours sera superflu, ajoutèrent-ils, en -raison de l'enthousiasme que doit indubitablement exciter votre -représentation. - -Pinetti remit à l'un de ses domestiques l'affiche, en lui donnant -l'ordre de recommander à l'imprimeur de la faire placarder par toute la -ville avant le jour. - -Un pressentiment me fit faire un geste pour reprendre le papier, mais -Pinetti m'arrêta en riant: - ---Allons, cher ami, me dit-il, ne cherchez pas à fuir un bonheur assuré, -et demain à pareille heure nous célébrerons tous ici votre triomphe. - -La galerie fit chorus et, par anticipation, on but, en l'honneur de mes -prochains succès, quelques verres de champagne qui achevèrent de -dissiper mes hésitations et mes scrupules. - -Je rentrai chez moi fort avant dans la nuit, et je me couchai sans trop -me rendre compte de ce qui s'était passé. - -A deux heures de l'après-midi, je dormais encore, lorsque je fus -réveillé par la voix de Pinetti: - ---Alerte! Edmond, me criait-il à travers la porte, Alerte! nous n'avons -pas de temps à perdre; c'est aujourd'hui le grand jour, j'ai mille -choses à vous dire. - -Je me hâtai de lui ouvrir. - ---Ah! cher comte, me dit-il, laissez-moi vous féliciter sur votre -bonheur. On ne parle que de vous dans la ville. La salle est entièrement -louée; on s'arrache les derniers billets; le roi lui-même, accompagné de -sa famille, vous fait l'honneur d'assister à votre représentation; nous -venons d'en recevoir l'avis. - -A ces mots, des souvenirs précis me reviennent; une sueur froide couvre -mon front; la terreur qui saisit tout débutant me donne le vertige. -Epouvanté, je m'asseois sur le pied de mon lit.--N'y comptez pas, -chevalier, m'écriai-je avec fermeté, n'y comptez pas, et, quelque chose -qui puisse en arriver, je ne veux pas jouer. - ---Comment, vous ne voulez pas jouer? me dit mon perfide ami, en -affectant la tranquillité la plus parfaite; mais mon cher, vous ne -songez pas à ce que vous dites; il n'y a plus maintenant possibilité de -reculer; les affiches sont posées, et c'est un devoir pour vous de tenir -les engagements que vous avez pris. Du reste, pensez-y bien, cette -représentation est pour les pauvres, qui vous bénissent déjà et que vous -ne pouvez abandonner; un refus serait pour le roi une insulte. - -Allons! allons! ajouta-t-il, du courage, mon ami; à quatre heures venez -me trouver au théâtre; nous ferons ensemble une répétition que je crois -du reste inutile, mais qui vous donnera de la confiance. Au revoir! - -Une fois livré à moi-même, je restai près d'une heure absorbé dans mes -réflexions, cherchant en vain un moyen d'éluder la représentation. A -chaque instant une barrière insurmontable se dressait devant moi: le -roi, les pauvres, la ville entière, tout enfin semblait me faire un -impérieux devoir de tenir ma promesse inconsidérée. - -Après m'être bien désespéré, j'en vins à réfléchir qu'aucune difficulté -sérieuse ne pouvait se présenter dans cette séance, puisque grand nombre -de tours, comme je l'ai dit, étant faits avec l'aide de compères, la -plus grande partie du travail revenait à ces collaborateurs. - -Fort de cette idée, je repris courage, et à quatre heures, j'arrivai au -théâtre avec une assurance qui surprit Pinetti lui-même. - -La représentation ne devant commencer qu'à huit heures, j'avais tout le -temps nécessaire pour faire mes préparatifs. Je l'employai si bien, que, -lorsque vint le moment d'entrer en scène, mes folles appréhensions -s'étaient complètement évanouies, et je me présentai devant le public -avec assez d'aplomb pour un débutant. - -La salle était comble. Le roi et sa famille, installés dans une loge -d'avant-scène, semblaient porter sur moi des regards pleins d'une -sympathique indulgence. Sa Majesté devait savoir que j'étais un émigré -français. - -J'attaquai hardiment mon programme par un tour qui devait vivement -frapper l'imagination des spectateurs. - -Il s'agissait d'emprunter une bague, de la mettre dans un pistolet, de -faire feu par une fenêtre donnant sur la scène et de l'envoyer dans la -mer qui baignait le pied du théâtre. Ceci terminé, j'ouvrais une boîte -qui avait été préalablement examinée, fermée et cachetée par les -spectateurs, et l'on y trouvait un énorme poisson, qui rapportait la -bague dans sa bouche. - -Plein de confiance dans la réussite de ce tour, je m'avance vers le -parterre en priant qu'on veuille bien me confier une bague. Sur vingt -qui me sont présentées j'accepte celle d'un compère que Pinetti m'a -désigné à l'avance, et je le prie de la mettre lui-même dans le canon du -pistolet que je lui présente. - -Pinetti m'avait prévenu que le compère prendrait pour cela une bague en -cuivre qui serait sacrifiée, et qu'on lui en rendrait une en or. Le -spectateur fait ce que je lui demande; aussitôt j'ouvre la fenêtre, et -je décharge le pistolet. - -Comme un soldat sur le champ de bataille, l'odeur de la poudre m'exalte; -je me sens plein d'entrain et de gaîté, et je me permets quelques -heureuses plaisanteries qui sont goûtées du public. - -Profitant de ces heureuses dispositions pour donner ce qui, en terme de -théâtre, s'appelle le _coup de fouet_, je saisis ma baguette magique, et -je trace au-dessus de la boîte des cercles plus ou moins cabalistiques. -Enfin je brise les cachets, et triomphant, je sors le poisson que je -porte au propriétaire de la bague, afin qu'il la retire lui-même de la -bouche de mon fidèle messager. - -Si le compère joue bien son rôle, il doit témoigner la plus grande -stupéfaction. En effet, le monsieur, en recevant sa bague, se met à -l'examiner sous toutes les faces, et je vois sur sa physionomie une -surprise extrême. Fier d'une aussi belle réussite, je remonte la scène -où je m'incline pour remercier le public des applaudissements qu'il me -prodigue. Hélas! mon cher Robert, ce triomphe fut de courte durée et -devint pour moi le prélude d'une terrible mystification. - -J'allais passer à une autre expérience, lorsque je vois mon spectateur -s'agiter vivement en s'adressant à ses voisins, et me regarder comme -pour m'adresser la parole. Je crois que pour écarter tout soupçon mon -compère poursuit son rôle; seulement, je trouve qu'il abuse de cet -effet. Mais quel n'est pas mon saisissement, lorsque mon homme se -levant: - ---Pardon, Monsieur, me dit-il, il me semble que votre tour n'est pas -terminé, puisqu'à la place d'une bague en or ornée de diamants que je -vous ai confiée, vous m'en avez rendu une en cuivre garnie de -verroterie? - -Une erreur me paraissait impossible, aussi tournant le dos, je commence -les préparatifs de l'expérience qui doit suivre. - ---Monsieur, me crie alors mon spectateur récalcitrant, voulez-vous me -faire l'honneur de répondre à ma question? Si la fin de votre tour est -une plaisanterie, je l'accepte comme telle, et vous me rendrez ma bague -en sortant. S'il n'en est pas ainsi, je ne puis me contenter de -l'horrible bijou que vous m'avez remis. - -Un silence profond régnait dans la salle; on ignorait les causes de -cette réclamation, et l'on pouvait croire que c'était une mystification -qui, comme d'ordinaire, finirait à la plus grande gloire de l'opérateur. - -Le réclamant, le public et moi, nous nous trouvions dans le même -embarras, dans la même incertitude; c'était une énigme dont seul je -pouvais donner le mot, et ce mot, je l'ignorais. - -Voulant cependant sortir de cette position aussi critique que ridicule, -je m'approche de mon impitoyable créancier, je jette un coup d'oeil -sur la bague que je lui ai remise, et je demeure attéré en reconnaissant -qu'elle est véritablement en cuivre grossièrement doré. - -Le spectateur auquel je me suis adressé n'était donc point un compère? -pensai-je avec effroi. Pinetti aurait-il voulu me trahir? Cette -supposition me semble tellement odieuse que je la repousse, préférant -attribuer au hasard cette fatale méprise. Mais que faire? que dire? ma -tête était en feu. - -En désespoir de cause, j'allais adresser au public quelques excuses sur -ce malencontreux accident, lorsqu'une inspiration vint me tirer -provisoirement d'embarras. - ---Monsieur, dis-je au plaignant en affectant une grande tranquillité -d'esprit, continuez-vous à croire que votre bague, en passant par mes -mains, s'est changée en cuivre? - ---Oui, Monsieur, et de plus j'ai l'assurance que celle que vous m'avez -remise n'a aucune ressemblance de forme avec celle que je vous ai -confiée. - ---Eh bien, Monsieur, repris-je avec aplomb, voilà justement où est le -merveilleux du tour: cette bague va insensiblement reprendre sa première -forme entre vos mains, et, demain matin, vous la trouverez exactement -telle qu'elle était lorsque vous me l'avez confiée. C'est ce que nous -appelons en termes cabalistiques le _changement imperceptible_. - -Cette réponse me faisait gagner du temps; je comptais à la fin de la -séance voir le réclamant, lui payer le prix de sa bague, quel qu'il fût, -et le prier de me garder le secret. - -Assez heureusement sorti de ce mauvais pas, je saisis un jeu de cartes -et je continuai ma séance. Les compères n'avaient rien à faire dans le -tour suivant, je n'avais donc rien à craindre cette fois. Aussi -m'approchant de la loge où se trouvait le roi, je le priai de me faire -l'honneur de prendre une carte. Il le fit de très bonne grâce. Mais, -nouvelle fatalité! Sa Majesté n'eut pas plutôt regardé la carte choisie -par elle que, fronçant le sourcil, elle la rejeta sur la scène avec les -marques du plus profond mécontentement. - -Le coup qui me frappe cette fois est trop direct pour que j'essaie de le -parer ou tout au moins de le dissimuler. Mais je veux connaître la cause -d'un aussi humiliant affront. Je ramasse la carte, et figurez-vous, mon -enfant, toute l'étendue de mon désespoir, lorsque j'y vois, tracée en -caractères dont il m'est facile de reconnaître la source, une grossière -injure à l'adresse de Sa Majesté. - -Je voulus balbutier quelques excuses; de la main, le roi m'imposa -dédaigneusement silence. - -Oh! alors, je ne puis vous dire ce qui se passa en moi, car le vertige -s'empara de mon cerveau, je crus que j'allais devenir fou. - -J'avais enfin acquis la preuve de la perfidie de Pinetti, dont les -batteries étaient dressées pour me couvrir de confusion et de ridicule; -j'étais tombé dans l'infâme guet-apens qu'il m'avait si traîtreusement -dressé. - -Cette idée me rend une sauvage énergie; je me sens saisi d'un affreux -désir de vengeance; je me précipite vers la coulisse où doit se trouver -mon ennemi; je veux le saisir au collet, l'amener sur la scène comme un -malfaiteur, et lui faire demander grâce et pardon. - -L'escamoteur n'y était plus! Je cours de tous côtés comme un insensé; -mais, à quelque endroit que je me porte, les cris, les sifflets et les -huées me poursuivent et bouleversent mes sens. Enfin, succombant sous le -poids de tant d'émotions, je m'évanouis. - -Pendant huit jours, je fus en proie à une fièvre ardente et au délire, -criant sans cesse vengeance contre Pinetti. Et pourtant je ne savais pas -tout encore! - -J'appris plus tard que cet homme indigne, cet ami déloyal était sorti de -sa cachette, après mon évanouissement; qu'il était entré en scène, à la -demande de quelques compères, et qu'il avait continué la séance, aux -grands applaudissements de la salle entière. - -Ainsi donc, toute cette amitié, toutes ces protestations de dévouement -n'étaient qu'une comédie, qu'un tour d'escamotage. Pinetti n'avait -jamais eu pour moi la moindre affection; ses caresses n'avaient eu -d'autre but que de me faire tomber dans le piége qu'il tendait à mon -amour-propre; il voulait détruire par une humiliation publique une -concurrence qui le gênait. - -Il eut de ce côté un succès complet, car depuis ce jour, mes amis, mêmes -les plus intimes, craignant sans doute que le ridicule dont j'étais -couvert ne rejaillît sur eux, me tournèrent subitement le dos. - -Cet abandon m'affecta vivement, mais j'avais trop de fierté pour mendier -le retour d'affections aussi frivoles, et, loin de chercher un -rapprochement, je résolus de quitter immédiatement la ville. D'ailleurs, -je méditais un projet de vengeance pour l'exécution duquel la solitude -m'était nécessaire. - -Pinetti avait fui lâchement après le sanglant affront qu'il m'avait -infligé. Le provoquer en duel, c'eût été lui faire trop d'honneur. Je -jurai de le battre avec ses propres armes et d'humilier à mon tour mon -vil mystificateur. - -Voici le plan que je me traçai: - -Je devais me livrer avec ardeur à tous les exercices de la -prestidigitation et approfondir cet art dont je n'avais fait -qu'effleurer les principes. Puis, lorsque je serais bien sûr de -moi-même, que j'aurais ajouté au répertoire de Pinetti des tours -nouveaux, je poursuivrais mon ennemi dans ses voyages, je le devancerais -dans chaque ville ou j'y jouerais concurremment avec lui et je -l'écraserais partout de ma supériorité. - -Plein de cette idée, je convertis en numéraire tout ce que je possédais, -et je me réfugiai à la campagne. Là, complétement retiré du monde, je me -livrai à l'exécution de mes projets de vengeance. - -Je ne puis vous dire, mon ami, tout ce que je déployai de patience et -combien je travaillai pendant les six mois que dura ma séquestration -volontaire. J'en fus heureusement récompensé, car ma réussite fut -complète. - -J'acquis une adresse à laquelle je n'eusse jamais osé prétendre. Pinetti -n'était plus un maître pour moi, et je devenais son rival. - -Non content de ces résultats, je voulus l'éclipser encore par la -richesse de ma scène. Je fis donc exécuter des appareils avec un luxe -inouï jusqu'alors, sacrifiant à l'organisation de mon cabinet tout ce -que je possédais. - -Avec quel bonheur je contemplai ces brillants instruments, dont chacun -me présentait une arme capable de faire de mortelles blessures à la -vanité de mon adversaire! De quelle joie profonde mon coeur battit à -la pensée de la lutte que j'allais engager avec lui! - -C'était maintenant entre Pinetti et moi un duel d'amour-propre, mais un -duel à mort; l'un de nous deux devait rester sur le terrain, et j'avais -le droit d'espérer que je sortirais vainqueur de cette lutte. - -Avant de commencer mes voyages, je pris des renseignements sur mon -rival, et j'appris qu'après avoir parcouru l'Italie méridionale, en -s'arrêtant dans les villes les plus importantes, il venait de quitter -Lucques pour se rendre à Bologne. Je sus en outre qu'au sortir de cette -ville, il devait gagner successivement Modène, Parme, Plaisance, etc. - -Sans perdre de temps, je partis pour Modène, afin de le précéder dans -cette ville et de lui enlever ainsi la possibilité d'y donner des -représentations. D'énormes affiches annoncèrent les représentations - - DU COMTE DE GRISY, PHYSICIEN FRANÇAIS. - -Mon programme devait présenter un grand attrait, car il comprenait tous -les tours de Pinetti. Or, les journaux les avaient tellement prônés -depuis quelque temps, que j'avais lieu de croire qu'ils seraient -parfaitement accueillis. - -En effet, la salle fut envahie avec autant d'empressement que lors de ma -désastreuse représentation de Naples; mais cette fois le résultat ne me -laissa rien à désirer. Les perfectionnements que j'avais apportés aux -expériences de mon rival, et surtout l'adresse que je déployai dans leur -exécution, me concilièrent tous les suffrages. - -Dès lors mon succès fut assuré, et les représentations suivantes -achevèrent de placer mon nom au dessus de ceux des prestidigitateurs les -plus en vogue de l'époque. - -Suivant le plan que je m'étais tracé, je quittai Modène aussitôt que -j'appris que Pinetti devait y arriver, et je me rendis à Parme. - -Mon rival, plein de foi dans son mérite et ne pouvant croire à mes -succès, s'installa dans le théâtre même que je venais de quitter. - -Mais alors commencèrent pour lui d'amères déceptions. La ville entière -était saturée du genre de plaisir qu'il annonçait. Personne ne répondit -à son appel, et, pour la première fois, il vit glisser entre ses mains -le succès auquel il s'était si facilement habitué. - -Le chevalier Pinetti, accoutumé à trôner sans partage, n'était pas homme -à céder la place à celui qu'il appelait un débutant. Il avait deviné mes -projets. Loin d'attendre l'attaque, il se présenta de front pour le -combat, et vint s'établir à Parme, presqu'en face du théâtre où je -donnais mes représentations. - -Mais cette ville lui fut aussi funeste que la précédente: il eut la -douleur de voir ma salle constamment remplie, tandis que son spectacle -était entièrement délaissé. - -Il faut vous dire aussi, mon ami, que tous les bénéfices que je -réalisais ne servaient qu'à défrayer un luxe qui faisait ma force. Que -m'importaient l'or et l'argent? Je ne rêvais que la vengeance, et pour -la satisfaire je délaissais la richesse. Je voulais briller avant tout -et faire pâlir à mon tour l'astre qui m'avait autrefois éclipsé. - -Je déployais pour mes représentations un faste de souverain. Ce n'était -partout que fleurs et tapis; le péristyle et les couloirs du théâtre en -étaient littéralement couverts. La salle et la scène, étincelantes de -lumières, présentaient aux regards éblouis de nombreux écussons portant -à l'adresse des dames des compliments dont la tournure délicate -prévenait en faveur du galant comte de Grizy, et lui gagnaient d'avance -toutes les sympathies. - -C'est ainsi que j'écrasai Pinetti, qui de son côté mit tout en oeuvre -pour m'opposer une vigoureuse résistance. - -Mais que pouvaient ses oripeaux et ses ornements surannés contre, je -puis le dire, mon élégance et ma bonne tenue? - -Plaisance, Crémone, Mantoue, Vicence, Padoue, Venise virent notre lutte -acharnée, et, malgré sa rage et son désespoir, l'orgueilleux Pinetti -dut, sinon reconnaître, du moins subir ma supériorité. Abandonné même de -ses admirateurs les plus zélés, il se résigna à plier bagage, et se -dirigea vers la Russie. Quelques succès vinrent, un instant, le consoler -de ses défaites. Mais, comme si la fortune eût entrepris de compenser -par des rigueurs extrêmes les faveurs dont elle l'avait si longtemps -comblé, une longue et cruelle maladie épuisa sa santé ainsi que les -faibles ressources qu'il s'était ménagées. Réduit à la plus affreuse -misère, il mourut dans le village de Bartitchoff, en Volhinie, chez un -seigneur qui l'avait recueilli par compassion. - -Pinetti une fois parti, ma vengeance était satisfaite, et, maître du -champ de bataille, j'aurais pu abandonner une carrière que ma naissance -semblait m'interdire. Mais ma position de médecin était brisée, et d'un -autre côté, j'étais retenu par un motif que vous apprécierez plus tard, -c'est que, lorsqu'on a une fois goûté de cet enivrement que donnent les -applaudissements du public, il est bien difficile d'y renoncer. Bon gré -mal gré, je dus poursuivre la carrière de l'escamotage. - -Je songeai alors à utiliser la vogue que j'avais acquise, et je me -dirigeai vers Rome, pour y terminer brillamment la série de mes -représentations en Italie. - -Pinetti n'avait jamais osé aborder cette ville, moins pourtant par -défiance de lui-même que par crainte du Saint-Office, dont il ne parlait -qu'en tremblant. Le chevalier était excessivement prudent quand il -s'agissait de la conservation de sa personne; il craignait d'être pris -pour sorcier et de finir sa vie dans un auto-da-fé. Plus d'une fois il -m'avait cité l'exemple du malheureux Cagliostro qui, condamné à mort, -n'avait dû qu'à la clémence du pape la grâce de voir commuer sa peine en -une prison perpétuelle. - -Confiant dans les lumières de Pie VII et, du reste, n'ayant ni les -prétentions au sortilége qu'affectait Pinetti, ni le charlatanisme de -Cagliostro, j'allai dans la capitale du monde chrétien donner des -représentations qui furent très suivies. - -Sa Sainteté elle-même, en ayant entendu parler, me fit l'insigne honneur -de me demander une séance, en me prévenant que j'aurais pour spectateurs -les hauts dignitaires de l'Eglise. - -Vous devez penser, mon enfant, avec quel empressement je me rendis à ses -désirs et avec quels soins je fis les préparatifs de cette solennité. - -Après avoir choisi dans mon répertoire les meilleurs de mes tours, je me -mis encore l'esprit à la torture pour en imaginer un qui, tout de -circonstance, présentât un intérêt digne de mon illustre public. Mais je -n'eus pas besoin de chercher bien longtemps; le plus ingénieux des -inventeurs, le hasard, vint à mon secours. - -La veille même du jour où la représentation devait avoir lieu, je me -trouvais chez un des premiers horlogers de la ville, lorsqu'un -domestique vint s'informer si la montre de Son Eminence le cardinal de -*** était réparée. - ---Elle ne le sera que ce soir, répondit l'horloger, et j'aurai l'honneur -d'aller moi-même la porter à votre maître. - -Quand le serviteur se fut éloigné: - ---Voici une belle et excellente montre, me dit le marchand; le cardinal -auquel elle appartient lui attribue une valeur de plus de dix mille -francs, parce que, pense-t-il, commandée par lui au célèbre Bréguet, -cette pièce est unique dans son genre. Pourtant, chose bizarre! il y a -deux jours, un jeune fou de notre ville est venu me proposer pour mille -francs une montre du même artiste, exactement semblable à celle-ci. - -Pendant que l'horloger me parlait, j'avais déjà conçu un projet pour ma -séance. - ---Pensez-vous, lui dis-je, que, cette personne soit toujours dans -l'intention de se défaire de sa montre? - ---Certainement, répondit l'artiste. Ce jeune prodigue, qui a déjà -dissipé son patrimoine, en est réduit maintenant à se défaire de ses -bijoux de famille; les mille francs seront donc fort bien venus. - ---Mais où trouver ce jeune homme? - ---Rien de plus facile; dans une maison de jeu qu'il ne quitte plus. - ---Hé bien! monsieur, je désire posséder cette montre, mais il me la faut -aujourd'hui même. Veuillez donc l'acheter pour mon compte; après quoi, -vous y ferez graver les armes de Son Eminence, de manière que les deux -bijoux soient parfaitement identiques, et je m'en rapporte à votre -loyauté pour le bénéfice que vous voudrez tirer de cette négociation. - -L'horloger me connaissait et se doutait bien de l'usage que je voulais -faire de la montre; mais il devait être assuré de ma discrétion, puisque -l'honneur de ma réussite en dépendait. - -D'après l'empressement qu'il mit, je vis que l'affaire lui convenait. - ---Je ne vous demande qu'un quart d'heure à peine, me dit-il, la maison -où je me rends est voisine de la mienne, et j'ai la conviction que ma -proposition sera facilement acceptée. - -Un quart d'heure ne s'était pas écoulé, que je vis mon négociateur -arriver, le chronomètre à la main. - ---Le voici, me dit-il d'un air triomphant. Mon homme m'a reçu comme un -envoyé de la providence des joueurs, et sans même compter la somme que -je lui remettais, il s'est dessaisi de son bijou; ce soir, tout sera -terminé. - -En effet, dans la soirée, l'horloger m'apporta les deux montres et m'en -remit une. En les comparant l'une à l'autre, il était impossible d'y -trouver la moindre différence. - -Cela me coûta cher, mais j'étais sûr maintenant d'exécuter un tour qui -ne manquerait pas de produire le plus grand effet. - -Le lendemain, je me rendis au palais pontifical, et, à six heures, au -signal que m'en fit donner le Saint-Père, j'entrai en scène. - -Jamais je n'avais paru devant une assemblée aussi imposante. - -Pie VII, assis dans un large fauteuil qu'on avait placé sur une estrade, -occupait la première place; près de lui siégeaient les cardinaux, et -derrière se tenaient différents prélats et dignitaires de l'Eglise. - -La physionomie du pape respirait la bienveillance, et ce fut heureux -pour moi, car il ne fallait rien moins que la vue de cette figure, -souriante et douce, pour chasser de mon esprit une fâcheuse idée qui me -tourmentait singulièrement depuis quelques instants. - -Cette séance, me disais-je, ne serait-elle pas un interrogatoire -dissimulé, pour me faire avouer des rapports avec les pouvoirs -infernaux? Le greffier du Saint-Office ne serait-il pas là prêt à -sténographier mes paroles, et la prison perpétuelle du comte de -Cagliostro ne me serait-elle pas réservée en punition de mes innocents -prestiges? - -Ma raison repoussa bientôt une semblable absurdité. Il était peu -probable que Sa Sainteté se prêtât à un piége aussi indigne. - -Bien que mes craintes eussent été entièrement dissipées par ce simple -raisonnement, mon exorde se ressentit néanmoins de cette première -impression; il semblait être prononcé plutôt en vue d'une justification -que comme une introduction à ma séance: - ---Saint-Père, dis-je en m'inclinant respectueusement, je viens vous -présenter des expériences auxquelles on a donné, bien à tort, le nom de -magie blanche. Ce titre a été inventé par le charlatanisme pour frapper -l'esprit de la multitude; mais il ne représente en réalité qu'une -réunion de tours d'adresse destinés à récréer l'imagination par -d'ingénieux artifices. - -Satisfait de la bonne impression qu'avait produite mon petit discours, -je commençai gaiement ma séance. - -Je ne saurais vous dire, mon enfant, tout le plaisir que j'éprouvai dans -cette soirée. Les spectateurs semblaient prendre un intérêt si vif à -tout ce qu'ils voyaient, que je me sentais une verve inusitée; jamais je -n'avais encore rencontré un public aussi disposé à l'admiration. Le pape -lui-même était dans le ravissement. - ---Mais, monsieur le comte, me disait-il à chaque instant, avec une -naïveté charmante, comment pouvez-vous faire cela? Je finirai par -devenir malade à force de chercher à approfondir vos mystères. - -Après le coup _de piquet de l'aveugle_, qui avait littéralement étourdi -l'assemblée, je fis celui de l'_écriture brûlée_, auquel je dus un -autographe que je regarde comme le plus précieux de mes souvenirs. - -Voici sommairement le détail de ce tour: - -On fait écrire une phrase ou deux par un spectateur; on lui dit ensuite -de brûler le billet, et celui-ci doit se retrouver intact sous un pli -cacheté. - -Je priai le Saint-Père de vouloir bien écrire lui-même quelques mots; il -y consentit et traça cette phrase: - -«Je me plais à reconnaître que Monsieur le comte de Grisy est un aimable -sorcier.» - -Le papier fut brûlé, et rien ne saurait rendre l'étonnement de Pie VII, -lorsqu'il le retrouva intact au milieu d'un grand nombre d'enveloppes -cachetées. - -Je reçus du Saint-Père l'autorisation de conserver cet autographe. - -Pour terminer ma séance, et comme bouquet, je passai au fameux tour que -j'avais intenté pour la circonstance. - -Ici j'allais rencontrer plusieurs difficultés. La plus grande était, -sans contredit, d'amener le cardinal de *** à me confier sa montre et -cela sans lui en faire directement la demande. Pour y parvenir je fus -obligé d'avoir recours à la ruse. - -A ma prière, plusieurs montres m'avaient été remises, mais je les avais -successivement rendues sous le prétexte plus ou moins vrai, que, -n'offrant rien de particulier dans la forme, il serait difficile de -faire constater l'identité de celle que je choisirais. - ---Si parmi vous, Messieurs, ajoutai-je, quelqu'un possédais une montre -un peu grosse (celle du cardinal présentait précisément cette -particularité) et qu'il voulut bien me la remettre, je l'accepterais -volontiers comme plus convenable à l'expérience. Je n'ai pas besoin -d'ajouter que j'en aurai le plus grand soin. Je ne veux que prouver sa -supériorité, si elle est excellente, et, dans le cas contraire, la faire -arriver à sa plus grande perfection. - -Tous les yeux se portèrent naturellement sur le Cardinal, qui, on le -savait, attachait une grande importance à l'épaisseur exagérée de son -chronomètre. Il prétendait, avec quelque raison peut-être, que les -pièces y trouvaient une plus grande liberté d'action. Toutefois, il -hésitait à me confier un instrument si précieux, lorsque Pie VII lui -dit: - ---Cardinal, je crois que votre montre doit parfaitement convenir; -faites-moi le plaisir de la remettre à M. de Grisy. - -Son Eminence se rendit au désir du Saint-Père, non sans de minutieuses -précautions. - -Une fois le chronomètre entre mes mains, j'affectai, tout en admirant sa -belle forme et la gravure de sa boîte, de le faire passer sous les yeux -du pape et des personnes qui l'entouraient. - ---Votre montre est-elle à répétition, demandai-je ensuite au cardinal? - ---Non, Monsieur, c'est un chronomètre, et l'on n'a pas l'habitude de -surcharger les pièces de précision de rouages inutiles à leurs -fonctions. - ---Ah! c'est un chronomètre; alors il est anglais, dis-je avec une -apparente simplicité. - ---Comment! répliqua le cardinal, visiblement piqué; vous pensez, -Monsieur, qu'il n'y a de chronomètres qu'en Angleterre, tandis qu'au -contraire la France a toujours été le pays où se sont exécutées les plus -belles pièces d'horlogerie de précision. Quel nom anglais peut-on -opposer à ceux de Pierre Leroy, de Ferdinand Berthoud et de Bréguet -surtout, de qui je tiens cette montre? - -Le pape se mit à sourire du style emphatique du cardinal. - ---C'est donc ce chronomètre que l'on choisit, repris-je en mettant un -terme à l'incident que je venais de provoquer à dessein. Vous savez, -Messieurs, ajoutai-je, qu'il s'agit maintenant de vous en faire -apprécier la qualité et surtout la solidité. Voyons une première -épreuve. - -Je tenais la montre à la hauteur de ma figure, je la laissai tomber sur -le parquet. Un cri d'effroi s'éleva de toutes parts. - -Le cardinal, pâle et tremblant, se leva: Monsieur, me dit-il avec une -colère mal comprimée, ce que vous faites là est une bien mauvaise -plaisanterie. - ---Mais, Monseigneur, dis-je avec le plus grand calme, il n'y a pas la -moindre inquiétude à avoir; je veux seulement prouver à l'assemblée la -perfection de cette pièce et montrer à messieurs les Anglais qu'il leur -serait impossible d'en fournir une semblable. Soyez, je vous prie, sans -crainte; elle sortira intacte des épreuves auxquelles je la soumets. En -même temps, j'appuyai le pied sur la boîte qui, criant sous le poids de -mon corps, se brisa, s'aplatit et ne présenta plus qu'une masse informe. - -Pour le coup, je crus que Monseigneur allait se trouver mal; il retenait -avec peine les éclats de son mécontentement. Le pape alors se tourna -vers lui: - ---Comment, cardinal, vous n'avez donc pas confiance dans notre sorcier? -Quant à moi, je ris de cela comme un enfant, persuadé qu'il y a eu une -habile substitution. - ---Votre Sainteté veut-elle bien me permettre de lui faire observer, -dis-je respectueusement, qu'il n'y a pas eu substitution; j'en appelle -du reste à Son Eminence, qui voudra bien le reconnaître. Et je présentai -au cardinal les débris informes de sa montre. Il les examina avec -anxiété, et retrouvant ses armes gravées sur le fond de la boîte: - ---C'est bien cela, dit-il en poussant un profond soupir, tout y est. -Mais, ajouta-t-il sèchement, je ne sais comment vous vous tirerez de là, -Monsieur; en tout cas, vous eussiez dû faire ce tour inqualifiable sur -un objet qu'il eût été possible de remplacer; sachez que mon chronomètre -est unique. - ---Eh bien, Eminence, je suis enchanté de cette circonstance, qui n'aura -d'autre résultat que de donner plus de relief à mon expérience. -Maintenant, si vous voulez bien m'y autoriser, je vais continuer -l'opération. - ---Mon Dieu, Monsieur, vous ne m'avez pas consulté pour commencer vos -dégâts; agissez à votre guise, vous pouvez faire tout ce que vous -voudrez. - -L'identité de la montre du cardinal constatée, il s'agissait de faire -passer dans la poche du pape celle que j'avais achetée la veille. Mais -il n'y fallait pas songer tant que Sa Sainteté serait assise; je -cherchai donc un prétexte pour la faire lever et j'eus le bonheur d'y -réussir. - -On venait de m'apporter un mortier de fonte muni d'un énorme pilon; je -le fais placer sur une table, j'y jette les débris du chronomètre et je -me mets à les piler avec acharnement. Tout à coup, une légère détonation -se fait entendre, et du fond du vase sort une vive lueur qui, répandant -une teinte rougeâtre sur l'assemblée, donne à cette scène toute -l'apparence d'une véritable opération de magie. Pendant ce temps, penché -sur le mortier, j'affecte d'y regarder, et je me récrie sur les -merveilles que j'y vois apparaître. - -Par respect pour le pape, personne n'ose se lever, mais le pontife, -cédant à la curiosité, s'approche enfin de la table, suivi d'une partie -de l'auditoire. - -On a beau regarder dans le mortier, on n'y voit que du feu; c'est le -mot. - ---Je ne sais si je dois l'attribuer à l'éblouissement que j'éprouve, dit -Sa Sainteté en passant la main sur ses yeux, mais je ne distingue rien. - -Moi aussi, je ne distinguais rien. Mais, loin d'en convenir, je prie le -pape de tourner autour de la table, afin de chercher le côté le plus -favorable pour apercevoir ce que j'annonce. Pendant cette évolution, je -glisse dans la poche du Saint-Père ma montre de réserve. - -La suite de l'expérience coule de source: le chronomètre du cardinal est -brisé, fondu et réduit en un petit lingot, que je présente à -l'assemblée. - ---Maintenant, dis-je, sûr du résultat que j'allais obtenir, je vais -rendre à ce lingot sa forme primitive, et cette transformation aura lieu -dans le trajet qu'il va faire d'ici à la poche de la personne la moins -susceptible d'être soupçonnée de compérage. - ---Ah! ah! s'écria le pape d'un ton de joyeuse humeur, voilà qui devient -de plus en plus fort. Mais comment feriez-vous, Monsieur le sorcier, si -je vous demandais que ce fût dans ma poche? - ---Sa Sainteté n'a qu'à ordonner pour que je me conforme à ses désirs. - ---Eh bien, monsieur le comte, qu'il en soit ainsi! - ---Sa Sainteté sera immédiatement satisfaite. - -Je prends alors le lingot au bout de mes doigts, je le montre à -l'assemblée, puis je le fais subitement disparaître en prononçant ce -seul mot: _passe_. - -Le pape, avec tous les signes de la plus complète incrédulité, porta -vivement la main à sa poche. Je le vis bientôt rougir d'émotion, et -retirer la montre qu'il remit tout de suite au cardinal, comme s'il eût -craint de s'y brûler les doigts. - -On crut d'abord à une mystification, car l'assemblée ne pouvait croire à -une réparation aussi immédiate. Lorsqu'on se fut assuré de la -réalisation du prodige annoncé, je reçus le tribut d'éloges que méritait -un tour aussi bien réussi. - -Le lendemain, le pape me fit remettre une riche tabatière ornée de -diamants, en me remerciant de tout le plaisir que je lui avais procuré. - -Cette séance eut un grand retentissement dans Rome, et mes -représentations recommencèrent avec plus de vogue que jamais. Peut-être -avait-on l'espoir d'être témoin du fameux tour de la _montre brisée_, -tel que je l'avais exécuté au Vatican. Mais quelque prodigue que je -fusse alors, je n'aurais pas poussé la folie jusqu'à dépenser, chaque -soir, une somme de douze cents francs pour un tour qui, du reste -n'aurait jamais pu être présenté dans des circonstances aussi favorables -que chez le Saint-Père. - - * * * * * - -Dans le théâtre où je jouais, se trouvait également une troupe d'opéra, -qui avait suspendu ses représentations pendant le temps de mon séjour à -Rome. Le directeur, avec lequel j'étais lié d'intérêt, profitant de -cette vacance de ses artistes, leur faisait répéter une pièce nouvelle -qu'on devait jouer dès que mes représentations auraient cessé. Cela me -donnait chaque jour l'occasion de me trouver avec les acteurs. - -Ces artistes, d'ordinaire si ombrageux pour toute réputation qui -détourne d'eux l'attention du public, loin de se montrer jaloux de mes -succès, me témoignaient au contraire autant d'amitié que d'intérêt. - -J'avais pris en affection toute particulière un des plus jeunes d'entre -eux; c'était un ténor, charmant garçon de dix-huit ans, dont les traits -fins, délicats et réguliers, contrastaient singulièrement avec son -emploi. - -Cette physionomie féminine, jointe à une petite taille et à une démarche -timide, gênait l'illusion lorsqu'il remplissait ses rôles, surtout ceux -d'amoureux; on eût dit une jeune pensionnaire sous des habits masculins. -Pourtant, j'eus l'occasion par la suite de reconnaître que sous cette -enveloppe efféminée, il cachait un coeur ardent et courageux. Antonio -(c'était le nom du ténor) comptait déjà un certain nombre d'affaires, -dont il était sorti avec avantage. - -A cet endroit du récit de Torrini, je l'interrompis, car le nom -d'Antonio m'avait frappé. - ---Comment, lui dis-je, ce serait?.... - ---Précisément, c'est lui-même. Votre étonnement ne me surprend pas, mais -il cessera lorsque je vous aurai dit qu'il y a déjà plus de vingt ans -que ces événements sont passés. A cette époque, Antonio ne portait pas -comme aujourd'hui une épaisse barbe noire; son visage n'avait point -encore été bruni par le grand air et par les fatigues de notre vie -nomade et laborieuse. - -La mère d'Antonio avait également un emploi dans le théâtre; elle -figurait dans les ballets et s'appelait Lauretta Torrini. Bien qu'elle -approchât de la quarantaine, c'était une femme parfaitement conservée. -Elle avait même été très belle, mais les plus mauvaises langues du -théâtre (et il y en avait un certain nombre), n'avaient jamais eu la -moindre légèreté à lui reprocher. Veuve d'un employé, elle était -parvenue, par son travail et son intelligence, à élever sa famille. - -Antonio n'était pas son seul enfant; en même temps que lui, elle avait -mis au monde une fille. Ces deux jumeaux, comme cela arrive assez -fréquemment, étaient d'une ressemblance si parfaite, que leurs vêtements -seuls purent les faire distinguer par la suite; on leur avait donné le -nom d'Antonio et d'Antonia. - -Le garçon reçut au théâtre une éducation musicale qui en fit un ténor; -mais Antonia fut constamment éloignée de la scène. Après lui avoir donné -une belle éducation, Lauretta l'avait placée dans un magasin de lingerie -où elle devait s'initier au commerce. - -Si je vous parle si longuement de cette famille, c'est que, vous devez -l'avoir deviné, elle fut bientôt la mienne. - -Mon amitié pour Antonio n'était pas entièrement désintéressée. Sa -connaissance m'avait conduit à faire celle de sa soeur. - -Antonia était belle et sage; je demandai sa main et je fus agréé. Notre -mariage fut arrêté pour le moment où cesserait mon engagement avec le -théâtre, et il fut convenu que Lauretta et Antonio s'associeraient à -notre fortune. - -J'ai dit plus haut qu'Antonio était d'une beauté efféminée; j'ai dit -aussi, et j'appuie avec raison sur ce fait, que cette délicatesse de -traits contrastait avec la mâle et courageuse énergie de son caractère. - -Mais si d'un côté de grands yeux noirs ornés de longs cils et couronnés -d'un arc brun de la plus grande finesse, un nez fin, une bouche bien -dessinée, des lèvres fraîches et vermeilles étaient presque déplacés -chez Antonio, d'un autre, ces charmants avantages convenaient à -merveille à ma fiancée. - -Un pareil trésor ne pouvait rester longtemps ignoré; Antonia fut -remarquée et toute la jeunesse dorée vint papillonner autour d'elle. -Mais elle m'aimait et résista sans peine à ces nombreuses et brillantes -séductions. - -Enfin, j'allais bientôt devenir son époux. - - * * * * * - -En attendant ce jour tant désiré, nous rêvions, Antonia et moi, à des -plans de bonheur pour l'avenir; la vie de voyage lui convenait, et, sur -son désir de faire une longue excursion en mer, je lui promis de la -conduire à Constantinople. Je désirais moi-même jouer devant Selim III, -qui passait, et à juste titre, pour un prince éclairé et bienveillant -envers les artistes, qu'il savait attirer auprès de lui. - -Tout semblait donc sourire à mes voeux, quand un matin, pendant que je -songeais à ces doux projets, Antonio entra brusquement chez moi. - ---Mon cher Edmond, me dit-il, je vous donnerais à deviner en mille d'où -je viens et quels sont les événements qui me sont survenus depuis hier. - -Je ne vous laisserai pas longtemps chercher: Sachez donc, comme prélude -à mon récit, que, entraîné malgré moi dans un drame qui menaçait de -devenir des plus sanglants, j'en ai fait une comédie, dont les détails -ne manquent pas d'originalité. Vous allez en juger. - -J'étais hier au théâtre: un aide machiniste, brave homme du reste, mais -qui passe les trois quarts de son existence dans les tavernes, -s'approcha de moi et me demanda la permission de me faire une -confidence. - ---Monsieur Antonio, me dit-il, si vous voulez conjurer un grand malheur, -vous n'avez pas de temps à perdre, écoutez-moi. Cette nuit, j'étais à -boire dans un cabaret en compagnie de quelques amis. Un homme avec -lequel nous venions de faire connaissance le verre à la main, nous -proposa de gagner sans peine une bonne somme d'argent. La proposition -était séduisante, nous l'acceptâmes à l'unanimité, sauf à savoir après -ce qu'on exigeait de nous. On nous en donna connaissance. Voici ce que -nous avons promis de faire: - -Ce soir, au moment où votre soeur sortira de son magasin, nous devons -l'entourer en simulant une dispute, et élever nos voix de manière à -couvrir ses cris. Les gens du marquis d'A... se chargent du reste. -Comprenez-vous maintenant? - -Je ne comprenais que trop, ajouta Antonio; je remerciai à peine le -machiniste, et, la tête bouleversée par sa confidence, je descendis en -toute hâte. Dans ce moment suprême mon imagination ne me fit -heureusement pas défaut; vous le savez, Edmond, aux extrêmes dangers -l'inspiration subite. - -Je me trouvais devant un armurier; j'entrai chez lui, j'achetai deux -pistolets, et les cachant sous mes vêtements, je courus à la maison. - -Mère, dis-je en entrant, j'ai parié qu'en prenant les vêtements -d'Antonia je me ferais passer pour elle; habillez-moi donc bien vite, et -soyez assez bonne pour aller dire à ma soeur que je la prie de quitter -son magasin une demi-heure plus tard que de coutume. - -Ma mère fit ce que je lui demandais, et lorsqu'elle eut terminé, elle me -trouva d'une ressemblance si parfaite avec Antonia, qu'elle m'embrassa, -après quoi elle partit en riant aux éclats de ma plaisante idée. - -Neuf heures venaient de sonner. C'était l'heure convenue pour -l'enlèvement. Je me hâtai de sortir en imitant de mon mieux la démarche -et la tournure de ma soeur. - -Le coeur me battit avec force, lorsque je vis cette troupe de valets -et de bandits s'approcher de moi. Un instant, je mis instinctivement la -main sur mes armes, mais je repris aussitôt les allures timides d'une -jeune fille, et je continuai de m'avancer. - -Le coup s'exécuta comme il avait été annoncé; je fus enlevé avec -beaucoup de ménagements malgré ma résistance simulée, et l'on me déposa -dans une voiture dont les stores étaient baissés. Les chevaux partirent -au galop. - -Un homme se trouvait près de moi: je le reconnus malgré l'obscurité: -c'était bien le marquis d'A... J'eus à supporter d'abord de chaleureuses -excuses, puis des protestations passionnées qui me faisaient monter le -sang au visage. Je fus plusieurs fois sur le point de me trahir, mais ma -vengeance était si belle et si prochaine, que je refoulai dans mon -coeur ces brûlantes émotions. - -Mon projet était, dès que je serais seul avec lui, de le provoquer à un -duel à mort. - -Une demi-heure s'était à peine écoulée, que nous étions arrivés au terme -de notre voyage. Le marquis me pria de descendre et me donna galamment -la main pour m'introduire dans une petite villa isolée de toute -habitation. - -Nous entrâmes dans un salon resplendissant de lumières. Quelques jeunes -gens en compagnie de jeunes femmes nous y attendaient. - -Mon ravisseur, radieux et triomphant, me fit subir une présentation à -ses amis et à leurs compagnes, et il reçut leurs félicitations. - -Je baissais les yeux de crainte qu'on ne vît s'en échapper les éclairs -de ma colère, car je savais que cette humiliante ovation était réservée -pour ma soeur, qui certes en serait morte de honte. - -Cinq minutes plus tard, un domestique ouvrant une porte à deux battants, -annonça que le souper était servi. - ---A table! mes amis, cria le marquis, à table! et que chacun s'y place -selon son bon plaisir. - -Il m'offrit son bras. - -Nous entourâmes une table somptueuse. Le marquis se fit mon serviteur, -car, pour laisser plus de liberté à ses convives, il avait congédié ses -gens. - -Pendant quelque temps je refusai tout ce qui me fut offert. Mais vous le -savez, mon cher Edmond, la nature a des droits qu'il nous est impossible -de méconnaître. J'avais une faim dévorante qui s'aiguisait encore à la -vue de mets succulents; je dus, malgré ma colère, abandonner mes projets -d'abstinence, et je cédai à la tentation. - -Je ne pouvais manger sans boire, et il n'y avait point d'eau sur la -table. Nos dames s'accommodaient fort bien du vin; je fis comme ces -dames. Toutefois, j'en usai avec modération, et, pour conserver l'esprit -de mon rôle, j'affectai en général une grande réserve et une extrême -timidité. - -Le marquis fut enchanté de me voir ainsi prendre mon parti; il m'adressa -quelques galanteries, puis, voyant qu'elles m'étaient désagréables, il -n'insista pas, persuadé qu'il prendrait sa revanche en temps plus -opportun. - -Nous étions au dessert. La joie la plus expansive régnait dans -l'assemblée. Vous l'avouerai-je, Edmond, cette réunion de gais viveurs -auxquels je me serais si franchement associé dans toute autre -circonstance; ces femmes, aussi coquettes que jolies, devinrent pour mes -sens ce qu'avaient été les mets pour mon appétit, et chassèrent -insensiblement mes sombres idées. Je ne me sentais plus la force de -continuer le rôle dramatique que j'avais entrepris et je cherchai dans -ma tête un dénouement plus convenable à la situation et à mes moyens. - -Mon parti fut bientôt pris! - -Trois toasts venaient d'être successivement portés: Au vin! au jeu! à -l'amour! Ces dames s'y étaient associées en vidant leurs verres, tandis -que j'étais resté calme et silencieux. Le marquis me sollicitait en vain -par de douces paroles de m'associer à la joie commune. - -Tout à coup je me lève, un verre à la main, et prenant la tournure et -les manières d'un franc soldat. - ---Par Bacchus! m'écriai-je d'une voix de baryton et en appuyant -vigoureusement la main sur l'épaule du marquis, buvons, mes amis, aux -beaux yeux de ces dames! Je vide ensuite mon verre tout d'un trait, -j'entonne un couplet qui se termine ainsi: - - Et si nous nous grisons de vin, - Enivrons-nous aussi du regard de nos belles! - -Je ne puis dire quelles furent les impressions du marquis: je le sentis -rester sous ma main comme une statue de pierre. Quand à ses amis, ils me -regardaient avec un ébahissement mêlé de stupeur, me prenant sans doute -pour une folle, tandis que les femmes riaient aux éclats de mon étrange -sortie. - ---Eh bien! Messieurs, continuai-je, d'où vient votre surprise? ne -reconnaissez-vous pas en moi le ténor Antonio Torrini, bon vivant, ma -foi, et tout prêt à rendre raison, le verre ou les armes à la main, à -qui de droit. En même temps je déposai mes pistolets sur la table. - -A ces mots, le marquis sortit enfin de la torpeur où l'avait plongé -l'évanouissement de ses beaux rêves; il se redressa furieux et leva la -main pour me frapper au visage. Mais ses yeux n'eurent pas plutôt -rencontré les miens, que, subissant encore l'influence d'une illusion -qu'il abandonnait avec peine, il retomba sur son siége. - ---Non, dit-il, je ne me déciderai jamais à frapper une femme. - ---Qu'à cela ne tienne, monsieur le marquis, repris-je en quittant la -table, je ne vous demande que dix minutes pour reparaître avec le -costume de mon nouveau rôle. Je passai dans une pièce voisine où je -quittai robes, jupes et falbalas. Il ne manquait que l'habit aux -vêtements que j'avais conservés sous mon accoutrement féminin. Mais un -habit n'est pas indispensable pour recevoir un soufflet, et comme -j'étais, par ce fait, en costume de combat, je rentrai dans la salle. - -En mon absence, la scène avait complétement changé. Quand je me -présentai, il me sembla que j'avais _manqué mon entrée_, comme on dit au -théâtre lorsqu'on se trouve en retard pour donner la réplique. Tout le -monde me regardait en souriant, et l'un des convives s'approchant de -moi: - ---Monsieur Antonio, me dit-il, les témoins de mon ami et les vôtres, que -nous avons nommés d'_office_ en votre absence, ont arrangé l'affaire; -nous n'avons pas jugé convenable qu'on se battît pour des torts qui sont -compensés. Approuvez-vous notre décision? - -Je présentai la main au marquis, qui la reçut d'assez mauvaise grâce, -pour me prouver qu'il me gardait encore rancune de l'amère mystification -que je lui avais infligée. - -Ce dénouement suffisait à ma vengeance: je me retirai. Mais, avant de -partir, chacun de nous jura sur l'honneur d'être discret. Les femmes -furent admises à ce serment. - -Après avoir remercié ce bon Antonio de son dévouement et l'avoir -complimenté sur son esprit d'à-propos: - ---Ces messieurs, ajoutai-je, ont agi très galamment avec les dames, en -confiant un secret à leur discrétion; mais moi qui me flatte de -connaître le coeur féminin, je dis avec François Ier: - - Souvent femme varie, - Bien fol est qui s'y fie. - -C'est pourquoi le mariage aura lieu après-demain, et trois jours après -nous partirons pour Constantinople. - -Ce ne fut que dans la capitale de la Turquie qu'Antonio raconta à sa -soeur le danger qu'elle avait couru et la ruse par laquelle il l'avait -sauvée. - -Antonio aimait sa soeur autant que moi-même, et il avait raison, -ajouta Torrini, car c'était bien la femme la plus parfaite qu'il y ait -jamais eu dans ce monde. Pour s'en faire une idée, mon ami, il faudrait -se figurer toutes les qualités d'une belle âme unies à la plus -ravissante beauté. C'était un ange enfin! - -Le comte de Grisy s'était tellement exalté à ce souvenir, qu'il s'était -soulevé en portant les bras vers le ciel, où il semblait chercher la -femme qu'il avait tant aimée. Mais il retomba aussitôt, accablé par -d'horribles souffrances que lui causa le dérangement de ses appareils. -Il dut interrompre son récit et le remettre au lendemain. - - - - -CHAPITRE VII. - -SUITE DE L'HISTOIRE DE TORRINI.--LE GRAND-TURC LUI FAIT DEMANDER UNE -SÉANCE.--UN TOUR MERVEILLEUX.--LE CORPS D'UN JEUNE PAGE COUPÉ EN -DEUX.--COMPATISSANTE PROTESTATION DU SÉRAIL.--AGRÉABLE SURPRISE.--RETOUR -EN FRANCE.--UN SPECTATEUR TUE LE FILS DE TORRINI PENDANT UNE -SÉANCE.--FOLIE: DÉCADENCE.--MA PREMIÈRE REPRÉSENTATION.--FACHEUX -ACCIDENT POUR MES DÉBUTS.--JE REVIENS DANS MA FAMILLE. - - -Le jour suivant, Torrini reprit son récit sans attendre que je lui en -fisse la demande: - ---Arrivés à Constantinople, me dit-il, nous goûtâmes pendant quelque -temps le bien-être d'un doux repos, dont le charme s'augmentait encore -de tous les enivrements de la lune de miel. - -Au bout d'un mois cependant, je pensai que notre mutuel bonheur ne -devait pas m'empêcher de chercher à réaliser le projet que j'avais formé -de jouer devant Selim III. Avant de solliciter cette faveur, je crus -devoir me faire connaître en donnant des représentations dans la ville. -Quelque retentissement qu'eussent eu mes séances en Italie, il était peu -probable que mon nom eût traversé la Méditerranée: c'était donc une -nouvelle réputation à me faire. - -Je fis construire un théâtre, dans lequel se continua le cours de mes -succès: le public vint en foule; et les plus hauts personnages furent -bientôt au nombre de mes plus zélés spectateurs. - -Je peux me glorifier, mon ami, de cette vogue, car les Turcs, de leur -nature si indolents et si flegmatiques, épris du spectacle que je leur -offrais, me rappelaient par leur enthousiasme mes bouillants spectateurs -italiens. - -Le grand visir vint lui-même assister à une de mes séances; il en parla -à son souverain, et excita si vivement sa curiosité, que Selim m'envoya -l'invitation, pour ne pas dire l'ordre, de venir à la cour. - -Je me rendis en toute hâte au palais, où l'on me désigna l'appartement -dans lequel devait avoir lieu la séance. De nombreux ouvriers furent mis -sous mes ordres, et l'on me donna toute latitude pour mes dispositions -théâtrales. Une seule condition m'était imposée: c'est que l'estrade -ferait face à certain grillage doré, derrière lequel, me dit-on, -devaient se tenir les femmes du Sultan. - -Au bout de deux jours, mon théâtre était élevé et complètement décoré. -Il représentait un jardin rempli de fleurs naturelles, dont les vives -couleurs et les parfums pénétrants charmaient à la fois la vue et -l'odorat. Dans le fond et au milieu d'un épais feuillage, un jet d'eau, -s'élevant en forme de gerbe, retombait dans un bassin de cristal en -milliers de gouttes qui, à la clarté de nombreuses lumières, semblaient -autant de diamants. Cette gerbe avait en outre l'avantage de répandre -une douce fraîcheur qui devait doubler le charme de la représentation. -Enfin, à droite et à gauche, des bosquets touffus devaient me servir de -coulisses et de laboratoire. C'est au milieu de ce véritable jardin -d'Armide que se dressait le gradin chargé de mes brillants appareils. - -Quand tout fut prêt, le Sultan et sa nombreuse suite vinrent prendre les -places assignées par leur rang à la cour. Le sultan, couché sur un -sopha, avait près de lui son grand-visir, tandis qu'un interprète, se -tenant respectueusement en arrière, devait lui faire la traduction de -mes paroles. Dans la salle s'étalaient les brillants costumes des grands -de la cour. - -Au lever du rideau, une pluie de feuilles de roses tomba sur la scène et -forma bientôt un tapis odorant et moelleux. Je parus aussitôt, vêtu d'un -riche costume de cour de Louis XV. - -Je vous fais grâce du détail des expériences qui composaient ma séance; -je tiens seulement à vous faire connaître un tour qui, ainsi que celui -de la montre brisée, fut un à-propos dont l'effet fut immense. - -L'imagination de mes spectateurs avait été déjà fortement impressionnée -lorsque je le présentai. - -M'adressant à Selim avec le ton grave et solennel du magicien: «Noble -Sultan, lui dis-je, je vais cesser de simples tours d'adresse pour -m'élever maintenant aux hauteurs de la sublime science de la magie; mais -pour réussir dans mes mystérieuses incantations, j'ai besoin de -m'adresser directement à votre auguste personne. Que Votre Hautesse -veuille donc me confier ce bijou qui m'est nécessaire.» Et en même -temps, je désignais un superbe collier de perles fines qui ornait son -cou. Le sultan me le remit et je le déposai entre les mains d'Antonio. -Celui-ci me servait d'aide sous le costume d'un jeune page. - -On sait, continuai-je, que la magie a des pouvoirs illimités, parce -qu'elle tient dans sa dépendance des esprits familiers qui, respectueux -et soumis, exécutent aveuglément les ordres de leur maître. Que ces -esprits se préparent à m'obéir, je vais les évoquer.» - -En même temps, je traçai majestueusement avec ma baguette un cercle -autour de moi, et je prononçai à voix basse certaines paroles magiques. -Puis, je me tournai vers mon page pour reprendre le collier. - -Le collier avait disparu. - -Vainement j'interroge Antonio. Pour toute réponse, il fait entendre un -rire strident et sarcastique, comme s'il eût été possédé d'un des -esprits que je venais d'évoquer. - ---Grand prince, dis-je alors au Sultan, veuillez croire que loin d'avoir -participé à cette audacieuse soustraction, je me trouve forcé d'avouer -que je suis en butte à un complot cabalistique que j'étais loin de -prévoir. - -Mais que Votre Hautesse veuille bien se rassurer: nous possédons des -moyens de répression pour faire rentrer nos subordonnés dans le devoir. -Ces moyens sont aussi puissants que terribles, je vais vous en donner un -exemple. - -A mon appel, deux esclaves apportèrent, l'un une boîte longue et -étroite, l'autre un chevalet propre à scier le bois. Antonio paraissait -en proie à une terreur indicible: j'ordonnai froidement aux esclaves de -le saisir, de l'enfermer dans la boîte dont le couvercle fut aussitôt -cloué, et de le mettre en travers sur le chevalet. - -Alors je m'arme d'une scie, et le pied appuyé sur la boîte, je me -disposais à l'entamer pour la couper en deux, lorsque des cris perçants -se font entendre derrière le grillage doré. C'étaient les femmes du -Sultan qui protestaient contre ma barbarie. Je m'arrête un moment pour -leur laisser le temps de se remettre; mais dès que je veux reprendre mon -travail, de nouvelles protestations, où je reconnais des menaces, me -forcent encore à suspendre mon opération. - -Ne sachant si je puis me permettre d'adresser la parole au grillage -doré, je prends un biais pour rassurer indirectement ces dames dans leur -compatissante frayeur: - ---Seigneurs, dis-je à mon nombreux auditoire, ne craignez rien, je vous -prie, pour le supplicié: loin de ressentir aucune douleur, je puis vous -assurer qu'il éprouvera au contraire les sensations les plus agréables. - -Spectateurs et spectatrices ajoutèrent sans doute foi à cette étrange -assertion, car le silence se rétablit, et je pus continuer mon -expérience. - -Le coffre était enfin séparé en deux parties; j'en relevai les tronçons -de manière que chacun produisit un piédestal, je les rapprochai l'un de -l'autre et les couvris d'un énorme cône en osier, sur lequel je jetai un -grand drap noir parsemé de signes cabalistiques brodés en argent. - -Cette fantasmagorie terminée, je recommençai la petite comédie -d'évocation, de cercles magiques et de paroles sacramentelles; puis -tout-à-coup, au milieu du plus profond silence, on entendit sous le drap -noir deux voix humaines exécutant en duo une ravissante mélodie. - -Pendant ce temps, des feux de Bengale s'allumaient de tous côtés comme -par enchantement. Enfin, les voix et les feux s'étant insensiblement -éteints, un bruit effrayant se fit entendre, le cône et le voile noir se -renversèrent, et... Tous les spectateurs poussèrent un cri de surprise -et d'admiration: deux pages identiquement semblables parurent, chacun -sur un piédestal, se tenant d'une main, tandis que de l'autre ils -soutenaient un plateau d'argent sur lequel était le collier de perles. -Mes deux _Antonios_ se dirigèrent vers le Sultan, et lui offrirent -respectueusement son riche bijou. - -La salle entière s'était levée comme pour donner plus de force aux -applaudissements qui me furent prodigués. Le sultan lui-même me remercia -dans son langage, que je ne compris pas, mais je crus lire sur son -visage l'expression d'une profonde satisfaction. - -Le lendemain, un officier du palais vint me complimenter de la part de -son maître, et m'offrit en présent le collier qui avait été si bien -escamoté la veille. - -Le tour des _deux pages_, ainsi que je l'avais nommé, fut un des -meilleurs que j'aie jamais exécutés, et cependant, je dois l'avouer, -c'est peut-être un des plus simples. Ainsi, vous devez parfaitement -comprendre, mon cher enfant, qu'Antonio escamote le collier, tandis que -j'occupe l'attention du public par mes évocations. Vous comprenez encore -que, lorsqu'il est enfermé dans la caisse, et pendant qu'on est occupé à -la clouer, il en sort par une autre ouverture qui correspond à une -trappe pratiquée dans le parquet du théâtre; la caisse est déjà vide -lorsqu'on la couche sur le chevalet, je n'ai donc à couper que des -planches. Enfin, à la faveur du grand cône, et du drap qui le couvre, -Antonio et sa soeur portant le même costume, sortent invisiblement de -dessous le plancher et viennent se placer sur les deux piédestaux. La -mise en scène et l'aplomb de l'opérateur font le reste. - -Ce tour fit grand bruit dans la ville. Le récit passant de bouche en -bouche atteignit bientôt les proportions d'un miracle, et contribua -considérablement au succès des représentations que je donnai à la suite -de cette séance. - -J'aurais pu, à la faveur de cette vogue, rester longtemps encore à -Constantinople et parcourir ensuite les provinces où j'étais sûr de -réussir. Mais la vie paisible que je menais me causait un ennui mortel: -j'éprouvais le besoin de changer de place pour courir après de nouvelles -émotions. Je me sentais le commencement d'un malaise que je ne pouvais -définir: c'était quelque chose comme le spleen ou bien un commencement -de nostalgie; c'était peut-être l'un et l'autre. Ma femme me pressait en -outre de retourner en Italie ou dans tout autre pays chrétien, ne -voulant pas, disait-elle, que notre premier-né, dont l'arrivée nous -était annoncée, vînt au monde au milieu des infidèles. - -Je me rendis d'autant plus volontiers à ses voeux, que tout en -cherchant à lui être agréable, je satisfaisais le plus ardent de mes -désirs. J'étais venu à Constantinople dans un but de curiosité et avec -le projet de jouer devant le Sultan. Puisque ce projet était réalisé et -que ma curiosité était satisfaite, nous pouvions nous éloigner: nous -partîmes pour la France. - -Mon intention était de me rendre à Paris, mais arrivé à Marseille, je -lus dans les journaux l'annonce de représentations données par un -escamoteur nommé Olivier. Son programme comprenait la séance entière de -Pinetti, qui était à peu près la mienne. Lequel des deux, de Pinetti ou -d'Olivier, était le plagiaire? tout porte à croire que c'était ce -dernier. Quoiqu'il en soit, n'ayant cette fois aucune raison pour -engager une nouvelle lutte, je tournai vers la droite et je me dirigeai -sur Vienne. - -Je n'eus pas, du reste, à m'en repentir, car l'accueil que je reçus me -consola de la marche rétrograde que m'avait fait faire la célébrité -d'Olivier. - -Il m'est impossible, mon ami, de vous retracer l'itinéraire que j'ai -parcouru pendant seize ans: je me bornerai à vous dire que j'ai visité -l'Europe entière, en m'arrêtant de préférence dans les capitales. - -Longtemps j'eus une vogue qui me paraissait ne devoir jamais s'épuiser, -mais ainsi que Pinetti, je devais éprouver l'inconstance de la fortune. - -Un beau jour je m'aperçus que mon étoile commençait à pâlir; je ne -voyais plus le même empressement du public à mes représentations; je -n'entendais plus ces bravos qui me saluaient à mon entrée en scène et -qui me suivaient pendant ma séance; les spectateurs me paraissaient -pleins de réserve, je dirais presque d'indifférence. A quoi cela -tenait-il? Quelle était la cause de cet abandon, de ce caprice? Mon -répertoire était toujours le même: c'était mon répertoire d'Italie, dont -j'étais si fier, et pour lequel j'avais fait de si grand sacrifices. Je -n'avais introduit aucun changement dans mes expériences; celles que -j'offrais alors au public étaient les mêmes qui m'avaient conquis tant -de suffrages. Je sentais aussi que je n'avais rien perdu de la vigueur, -de l'entrain et de l'adresse que j'avais autrefois. - -Mais c'est précisément parce que je restais toujours le même, que le -public avait changé à mon égard. - -Un auteur a dit avec raison: - - L'artiste qui ne monte pas, descend. - -Ce mot s'appliquait justement à ma position: tandis qu'autour de moi la -civilisation marchait en avant, j'étais resté stationnaire; par -conséquent je descendais. - -Quand je fus pénétré de cette vérité, je fis une réforme complète dans -la composition de mes expériences. Les tours de cartes qui tenaient une -grande place dans mon répertoire, n'avaient plus l'attrait de la -nouveauté maintenant que les moindres escamoteurs les connaissaient et -les exécutaient. J'en supprimai un grand nombre, et je les remplaçai par -d'autres exercices. - -Le public aime et recherche les spectacles émouvants: j'en imaginai un -qui, sous ce rapport, devait pleinement le satisfaire et le ramener à -moi. Mais pourquoi Dieu a-t-il permis que je réussisse? Pourquoi ma tête -a-t-elle conçu cette idée fatale? s'écria Torrini, en levant vers le -Ciel ses yeux remplis de larmes. Sans elle j'aurais encore mon fils et -je n'aurais pas perdu mon Antonia! - -Tandis qu'il exprimait ces douloureux regrets, la tête du pauvre -Torrini, agitée par son tic nerveux, semblait vouloir se débarrasser de -poignants souvenirs. Néanmoins, après une légère pause, pendant laquelle -il avait tenu la main sur ses yeux, comme pour se concentrer dans sa -douleur, il continua: - ---Il y a deux ans environ, j'étais à Strasbourg; je jouais au théâtre, -et chacun voulait voir cette expérience si émouvante que j'avais -intitulée _le fils de Guillaume Tell_. - -Giovani (c'était le nom de mon fils) jouait le rôle de Walter, fils du -héros suisse. Au lieu de placer la pomme sur sa tête, il la mettait -entre ses dents. A un signal donné, un spectateur, armé d'un pistolet, -faisait feu sur Giovani, et la balle allait se loger au milieu même du -fruit. - -Grâce au succès que me valut ce tour, mon coffre, vide depuis quelque -temps, se remplit de nouveau. Cela me rendit une grande confiance dans -l'avenir, et loin de profiter des leçons de l'adversité, je repris mes -habitudes de luxe d'autrefois, tant je croyais avoir, cette fois encore, -fixé pour jamais le public, la fortune et la vogue. - -Cette illusion me fut cruellement ravie. - -Le _Fils de Guillaume Tell_, dont j'avais fait un petit acte à part, -terminait ordinairement la soirée. Nous nous disposions à le jouer pour -la trentième fois, et j'avais fait baisser le rideau, afin de donner à -la scène l'aspect de la place publique d'Altorf. Tout-à-coup mon fils, -qui venait de revêtir le costume helvétique traditionnel, s'approcha de -moi en se plaignant d'une violente indisposition et en me priant de -hâter la fin de la séance. J'avais déjà saisi la sonnette pour donner au -machiniste le signal de lever le rideau, lorsque mon enfant tomba -évanoui. - -Sans m'inquiéter de la longueur de l'entr'acte ni de l'impatience du -public, nous entourâmes de soins empressés mon pauvre Giovani, et je le -transportai près d'une croisée. Le grand air le remit assez vite; -toutefois, il conservait sur ses traits une pâleur mortelle qui ne lui -permettait pas de paraître en scène. J'étais moi-même saisi d'un -pressentiment indéfinissable qui me poussait à arrêter la -représentation, et je résolus d'en faire l'annonce au public. Je fis -lever le rideau. - -Les traits contractés par l'inquiétude, je m'avançai vers la rampe. -Giovani, plus pâle encore et se tenant à peine, était près de moi. - -J'exposai brièvement l'accident qui le mettait dans l'impossibilité -d'exécuter l'expérience annoncée, et je proposai de rendre le montant de -leurs places aux personnes qui en feraient la réclamation. Mais à ces -mots, qui pouvaient susciter de grands embarras et surtout de graves -abus, mon courageux enfant, faisant un effort sur lui-même, prit la -parole pour annoncer que depuis quelques instants il se trouvait mieux -et se sentait la force de continuer la séance où d'ailleurs, disait-il, -il n'avait qu'un rôle passif et peu fatigant. - -Le public accueillit cette annonce avec de vifs applaudissements, et -moi, père insensé et barbare, ne tenant aucun compte de l'avertissement -que le Ciel m'envoyait pour la conservation des jours de mon enfant, -j'eus la cruauté, la folie d'accepter ce généreux dévouement. Il ne -fallait pourtant qu'un mot pour éviter la ruine, le déshonneur, la -folie, et ce mot expira sur mes lèvres! Je me laissai étourdir par les -bruyantes acclamations du public, et je commençai. - -J'ai déjà dit quelle était la nature du tour qui faisait courir la -ville. Tout le prestige était dans la substitution d'une balle à une -autre. Un savant m'avait enseigné une composition métallique imitant le -plomb à s'y méprendre. J'en avais fait des balles, qui, placées à côté -de balles véritables, n'en pouvaient être distinguées. Seulement il -fallait éviter de les presser trop fortement, parce que la matière dont -elles étaient faites était très friable; mais par cette raison, aussi, -lorsqu'elles étaient lancées par le pistolet, elles se divisaient à -l'infini, et n'allaient pas plus loin que la bourre elle-même. - -Jusqu'alors je n'avais pas songé qu'il pût y avoir le moindre danger -dans l'exécution de cette expérience; j'avais pris du reste mes -précautions contre toute erreur. Les fausses balles étaient enfermées -dans un petit coffre dont seul j'avais la clef, et je ne l'ouvrais qu'au -moment où le besoin l'exigeait. - -Ce soir-là, j'avais mis la plus grande circonspection dans les apprêts -de cette scène; aussi, comment expliquerai-je la cruelle erreur qui fut -commise? Je ne le puis; aucune conjecture ne m'éclaire; je ne dois -accuser que la fatalité. Toujours est-il qu'une balle de plomb mêlée aux -autres se trouva dans la cassette, et qu'elle fut mise dans le pistolet. - -Concevez-vous, maintenant, ce qu'il y a d'horrible dans cette action? -Voyez-vous un père venant, le sourire sur les lèvres, commander le coup -de feu qui doit tuer son fils!..... C'est affreux, n'est-ce pas? - -Le coup part, et le spectateur cruellement adroit a visé si -malheureusement, que l'enfant, frappé au milieu du front, tombe aussitôt -la face contre terre, se roule, se tord dans les convulsions d'une -courte agonie et rend le dernier soupir..... - - * * * * * - -Un instant, je restai immobile, souriant encore aux spectateurs et ne -pouvant croire à un aussi grand malheur; en une seconde, mille pensées -se croisent dans mon esprit. Est-ce une illusion, une surprise que j'ai -ménagée et dont je ne me souviens plus? n'est-ce qu'une émotion de -l'enfant, une suite du malaise qu'il vient d'éprouver? - -Paralysé par le doute et l'horreur, j'hésite à changer de place: mais le -sang qui sort en abondance de la blessure, me rappelle violemment à -l'affreuse réalité. Je comprends enfin, et, fou de douleur, je me -précipite sur le corps inanimé de mon fils. - -J'ignore ce qui se passa ensuite, ce que je devins. Lorsque je recouvrai -l'usage de mes sens, je me trouvai dans une prison, en face de deux -hommes, dont l'un était un médecin, et l'autre un juge d'instruction. Ce -magistrat, compatissant à mon malheur, eut la bonté de mettre tous les -égards et toutes les formes possibles dans l'accomplissement de sa -pénible mission. J'avais peine à comprendre les questions qu'il -m'adressait; je ne savais que répondre et je me contentais de verser des -larmes. - -L'instruction fut promptement achevée et l'on me traduisit en cour -d'assises. - -Le croiriez-vous, mon enfant? Ce fut avec un indicible bonheur que je -m'assis sur le banc d'infamie, espérant n'en sortir que pour recevoir la -juste punition du crime que j'avais commis. J'étais résigné à la mort, -je la désirais même, et je voulais faire tout ce qui serait en mon -pouvoir pour qu'on me délivrât d'une vie qui m'était odieuse. - -J'avais déclaré ne pas vouloir me défendre: on me nomma d'office un -avocat qui, pour me sauver, déploya un talent malheureusement -remarquable. Malgré mes aveux, le jugement fut rendu, et contre mon -attente, le chef principal d'accusation ayant été écarté, je ne fus -reconnu coupable que d'homicide par imprudence et condamné à six mois de -prison, que je passai dans une maison de santé. - -Ce fut seulement là que je pus communiquer avec Antonio. Il vint -m'apporter une affreuse nouvelle: ma chère Antonia n'avait pu supporter -tant de chagrins; elle aussi était morte! - -Ce nouveau coup m'accabla tellement que je faillis en perdre la vie; je -passai la plus grande partie de ma détention dans un affaiblissement -voisin de la mort; mais enfin ma nature vigoureuse lutta contre toutes -ces secousses, l'emporta, et je recouvrai la santé. J'étais en -convalescence, lorsqu'on m'ouvrit les portes de ma prison. - -Le chagrin et le découragement me suivirent partout et me jetèrent dans -une apathie dont rien ne pouvait me tirer. Je fus pendant trois mois -comme un insensé, courant la campagne et ne prenant de nourriture que ce -qu'il en fallait pour ne pas mourir de faim. Je sortais de chez moi au -petit jour et n'y rentrais qu'à la nuit. Il m'eût été impossible de -dire ce que j'avais fait pendant ces longues excursions; je marchais -probablement sans autre but que celui de changer de place. - -Une semblable existence ne pouvait durer longtemps: la misère et son -triste cortége s'avançaient d'un pas inévitable. - -La maladie de ma femme, les frais judiciaires, ma détention et notre -dépense pendant ces trois mois sans travail, avaient absorbé, -non-seulement mes ressources pécuniaires, mais encore la valeur entière -de mon cabinet. Antonio m'exposa notre situation et me supplia d'en -sortir en reprenant le cours de mes représentations. - -Je ne pouvais laisser ce bon frère, cet excellent ami, dans une -situation aussi critique: je cédai à sa prière, à la condition cependant -que je changerais mon nom contre celui de Torrini, et que je ne jouerais -jamais sur aucun théâtre. - -Antonio se chargea de tout arranger suivant mes désirs. En vendant les -bijoux que j'avais reçus en présent à différentes époques, et qu'il -avait à mon insu soustraits aux griffes des hommes de loi, il paya mes -dettes et fit construire la voiture où nous venons de subir un si rude -échec. - -De Strasbourg nous nous rendîmes à Bâle. Mes premières représentations -furent empreintes de la plus grande tristesse, mais insensiblement je -suppléai à la gaîté et à l'entrain par la bonne exécution de mes -expériences; et le public finit par m'accepter ainsi. - -Après avoir visité les principales villes de la Suisse, nous rentrâmes -en France, et c'est en la parcourant, mon cher enfant, que vous trouvai -sur la route de Blois à Tours. - -Je vis, aux dernières phrases de Torrini et à la manière dont il -cherchait à abréger la fin de son récit, que non-seulement il avait -besoin de repos, mais encore qu'il sentait la nécessité de se remettre -de toutes les émotions que ces tristes souvenirs avaient excitées en -lui. - -Pourtant, j'avais remarqué avec joie depuis quelque temps que si ces -souvenirs étaient douloureux pour son coeur, ils n'y laissaient plus -qu'une résignation empreinte de mélancolie. Sa raison avait fini par -maîtriser les écarts de son imagination, et il ne lui restait plus -d'autre trace de sa folie passée que son tic, qu'il garda jusqu'à ses -derniers moments. - -Quelques mots échappés à Torrini pendant son récit m'avaient confirmé -dans la pensée que sa position pécuniaire était embarrassée; je le -quittai sous le prétexte de le laisser reposer, et je priai Antonio de -faire une promenade avec moi. Je voulais lui rappeler qu'il était temps -de mettre à exécution le plan que nous avions conçu et qui consistait à -donner, sans en parler à notre cher malade, une ou plusieurs -représentations à Aubusson. - -Antonio fut de cet avis. Mais lorsqu'il s'agit de décider qui de nous -deux monterait sur la scène, il se récusa, prétendant ne connaître de -l'escamotage que ce qu'il avait été forcé d'apprendre pour son service. -Il savait, me dit-il, glisser au besoin une carte, un mouchoir, une -pièce de monnaie dans la poche d'un spectateur sans que celui-ci s'en -aperçût, mais rien au-delà. - -J'ai su plus tard que, sans être très adroit, Antonio en savait plus -qu'il ne voulait le dire. - -Nous décidâmes que je serais le représentant de notre sorcier. - -Il fallait que je fusse soutenu par un grand désir d'être utile à -Torrini et d'acquitter une partie de ma dette de reconnaissance envers -lui, pour me décider si brusquement à paraître en scène. Car, si j'avais -déjà donné quelques séances devant des amis, je les admettais -gratuitement à mon spectacle; cette fois, il s'agissait de spectateurs -payant leurs places, et cette distinction me causait une grande -appréhension. - -Cependant, une fois ma détermination prise, je me rendis avec Antonio -chez le maire pour obtenir de lui l'autorisation de donner des -représentations. - -Ce magistrat était un homme excellent; il connaissait l'accident qui -nous était arrivé, et voyant qu'il s'agissait d'une bonne oeuvre à -faire, il nous offrit gratuitement une salle destinée aux concerts. - -Bien plus, pour nous procurer l'occasion de faire quelques connaissances -qui pourraient nous être utiles, il nous engagea à aller passer chez lui -la soirée du dimanche suivant. - -Nous acceptâmes avec reconnaissance et nous eûmes lieu de nous en -féliciter. Les invités de M. le Maire, charmés de certains tours que -j'avais exécutés devant eux, furent fidèles à la promesse qu'ils nous -avaient faite de venir assister à ma première représentation. Pas un ne -manqua. - -Toutefois, j'eus besoin encore, je l'avoue, de me dire que les -spectateurs, instruits du but de la séance, me tiendraient compte sans -doute de mon dévouement, car le coeur me battit à rompre ma poitrine, -au moment où le rideau se leva. Quelques applaudissements me rendirent -de la confiance et je ne me tirai pas trop mal des premiers tours que -j'exécutai. La réussite augmenta mon assurance, et je finis même par -avoir un aplomb dont je ne me serais pas cru capable. - -Du reste, je possédais parfaitement la séance pour l'avoir vu bien des -fois exécuter par Torrini. Mes principaux tours furent _la houlette_, -_les Pyramides d'Egypte_, _l'Oiseau mort et vivant_, _l'Omelette dans le -chapeau_. Je terminai par le _Coup de piquet de l'aveugle_, que j'avais -étudié avec soin. J'eus le bonheur de le réussir, et il enleva tous les -suffrages. - -Un accident, qui m'arriva dans cette séance, modéra singulièrement la -joie de mon triomphe. - -J'avais emprunté un chapeau pour y faire mon omelette. Les personnes qui -ont vu faire ce tour savent qu'il est principalement destiné à provoquer -la gaîté dans l'assemblée, et qu'il n'y a rien à craindre pour l'objet -emprunté. - -Je m'étais fort bien tiré de la première partie, qui consiste à casser -des oeufs, à les battre, à y joindre du sel et du poivre et à jeter le -tout dans le chapeau. - -Il s'agissait, après cela, de simuler la cuisson de l'omelette; je posai -un flambeau à terre, puis mettant au-dessus, à une distance où elle ne -pouvait être atteinte, la coiffure qui devait simuler la poêle, je lui -fis décrire un petit cercle, imitant ainsi le mouvement d'oscillation -que fait une cuisinière pour empêcher l'omelette de brûler. En même -temps, je débitais avec assez d'entrain des plaisanteries appropriées à -la circonstance. Le public riait si bien et si haut que je m'entendais à -peine parler. Je ne me doutais guère à ce moment de la cause réelle de -cette hilarité. Hélas! je ne tardai pas à la connaître. Une forte odeur -de roussi me fit jeter les yeux sur la lumière, elle était éteinte. Je -regardai vivement le chapeau; le fond en était entièrement brûlé et -taché. Il paraît que n'ayant pas convenablement apprécié la hauteur de -la bougie, j'avais commencé par rôtir le malheureux chapeau, puis sans -me douter de ce qui m'arrivait, et continuant toujours à tourner, -j'étais descendu un peu plus bas et je l'avais barbouillé de cire -fondue. - -Tout interdit à cette vue, je m'arrêtai, ne sachant comment sortir de ce -mauvais pas. Heureusement pour moi que mon désappointement, si véritable -qu'il fût, passa pour une comédie bien jouée; on ne doutait pas que cet -accident ne fût un des agréments du tour et ne fût promptement réparé. - -Cette confiance dans mon savoir-faire était un supplice de plus, car, -pauvre magicien, mon pouvoir surnaturel s'arrêtait devant la simple -réparation d'un chapelier. Je n'avais qu'un moyen, c'était de gagner du -temps et de m'inspirer des circonstances. Je continuai donc l'expérience -d'un air assez dégagé pour ma position, et j'exposai aux regards du -public ébahi une omelette cuite à point, que j'eus encore le courage -d'assaisonner de quelques bons mots. - -Cependant, ce quart d'heure dont parle Rabelais était arrivé. Ce n'était -pas assez de payer d'audace, il fallait rendre le chapeau, et, faute de -mieux, confesser publiquement ma maladresse. - -Je m'étais résigné à cet acte d'humilité et je cherchais déjà à le faire -le plus dignement possible, lorsque je m'entendis appeler de la coulisse -par Antonio. Sa voix suspendit sur mes lèvres la parole prête à -s'échapper et me rendit le courage, car je ne doutais pas que mon -compère ne m'eût préparé quelque porte de sortie. Je me rendis près de -lui; il m'attendait un chapeau à la main. - ---Tenez, me dit-il en l'échangeant contre celui que je portais, c'est le -vôtre; mais peu importe, faites bonne contenance; brossez-le comme si -vous veniez d'enlever les taches, et en le remettant à la personne dont -vous avez reçu l'autre, priez-la à voix basse de lire ce qui est au -fond. - -Je fis ce qui m'était recommandé. Le propriétaire du chapeau brûlé, -après avoir reçu le mien, se disposait à me faire une réclamation, -lorsque je le prévins par un geste qui l'engageait à lire la note fixée -sur la coiffe. Cette note était ainsi conçue: - -«Une étourderie m'a fait commettre une faute que je réparerai. Demain, -j'aurai l'honneur de vous demander l'adresse de votre chapelier; en -attendant, soyez assez bon pour me servir de compère et cacher ma -mésaventure.» - -Ma requête eut tout le succès que je pouvais désirer, car mon secret fut -parfaitement gardé et mon honneur fut sauf. - -Le succès de cette représentation m'engagea à en donner plusieurs autres -qui furent également très suivies. Les recettes furent excellentes, et -nous réalisâmes une somme assez importante. - -Que l'on juge de notre joie en portant triomphalement notre trésor à -Torrini! Ce brave homme, après avoir écouté tous les détails de notre -complot, avait bien envie de nous gronder du silence que nous avions -gardé. Il ne put y parvenir; l'attendrissement le gagna, et, s'y -laissant aller, il nous remercia avec toute l'effusion de son excellent -coeur. - -Nous nous occupâmes immédiatement de liquider notre situation -financière, car notre malade était arrivé au terme de son traitement et -pouvait désormais vaquer à ses affaires. - -Torrini donna satisfaction complète à ses créanciers; il acheta deux -bons chevaux, fit réparer sa voiture, après quoi, n'ayant plus rien à -faire à Aubusson, il décida qu'il partirait. - -Le moment de nous séparer était arrivé, et mon vieil ami y était préparé -depuis huit jours. Les adieux furent douloureux pour tous; un père -quittant son enfant, sans espoir de le revoir jamais, n'eût pas éprouvé -un plus violent chagrin que celui que ressentit Torrini en me serrant -dans ses bras pour la dernière fois. De mon côté, je ne pouvais me -consoler de perdre deux amis avec lesquels j'eusse si volontiers passé -ma vie. - -Je partis pour Blois, tandis que Torrini prenait la route de -l'Auvergne. - - - - -CHAPITRE VIII. - -DES ACTEURS PRODIGES.--M$1 HOUDIN.--J'ARRIVE A PARIS.--MON -MARIAGE.--COMTE.--ÉTUDES SUR LE PUBLIC.--UN HABILE DIRECTEUR.--LES -BILLETS ROSES.--UN STYLE MUSQUÉ.--LE ROI DE TOUS LES -CoeURS.--VENTRILOQUIE.--LES MYSTIFICATEURS MYSTIFIÉS.--LE PÈRE.--JULES DE -ROVÈRE.--ORIGINE DU MOT PRESTIDIGITATEUR. - - Le coeur plein de bonheur - Je m'écriais: ô mon père! ô ma mère! - O mes amis! ô ma simple cité! - Je vous revois; dans ma félicité, - Je n'ai plus rien à désirer sur la terre. - - -Comme le coeur me battit, lorsque je rentrai dans ma ville natale! Il -me semblait que j'en étais absent depuis un siècle et ce siècle n'avait -pourtant duré que six mois. Les larmes me vinrent aux yeux en embrassant -mon père et ma mère; je suffoquais d'émotion. J'ai depuis fait en pays -étrangers de longs voyages; je suis toujours revenu près des miens avec -bonheur, mais jamais, je puis le dire, je ne fus ému aussi profondément -qu'alors. Peut-être en est-il de cette impression comme de tant -d'autres, hélas! que l'habitude finit par émousser. - -Je trouvai mon père fort tranquille sur mon compte. La raison en était -que pour ne pas éveiller son inquiétude, j'avais usé de ruse: un -horloger avec lequel j'avais lié connaissance, lui avait fait parvenir -mes lettres comme venant d'Angers, et cet ami s'était également chargé -de m'envoyer les réponses. - -Il fallait maintenant donner une cause à mon retour, et j'hésitais à -révéler mon séjour chez Torrini. Toutefois, poussé par le désir commun à -tous les touristes de raconter leurs impressions de voyage, je me -laissai aller à faire le récit de mes aventures jusque dans leurs -moindres détails. - -Ma mère effrayée et craignant que je ne fusse encore malade, n'attendit -pas la fin de ma narration pour envoyer chercher un médecin. Celui-ci la -rassura en affirmant, ce que ma figure annonçait du reste, que j'étais -dans un état de santé parfaite. - -On trouvera peut-être que je me suis trop longuement étendu sur les -événements qui ont suivi mon empoisonnement. Je devais le faire, car -l'expérience que j'acquis près de Torrini, le récit de son histoire, nos -conversations et ses conseils eurent une influence considérable sur mon -avenir. Avant cette époque, ma vocation pour l'escamotage était encore -bien vague; depuis, elle me domina impérieusement. - -Cependant cette vocation, il me fallait la repousser de toutes mes -forces et lutter corps à corps avec elle: il n'était pas supposable que -mon père, qui avait déjà dû céder à ma passion pour l'horlogerie, -poussât la faiblesse jusqu'à me laisser tenter une voie nouvelle et -surtout si étrange. J'eusse pu certainement profiter du bénéfice de mon -âge, car j'étais majeur; mais, outre qu'il m'eût coûté de déplaire à mon -père, je réfléchissais encore que, possesseur d'une bien petite fortune, -je ne pouvais l'exposer sans son consentement. Ces raisons m'engagèrent, -sinon à renoncer à mes projets, du moins à les ajourner. - -D'ailleurs, mes succès à Aubusson n'avaient pu changer une opinion bien -arrêtée que j'avais sur l'escamotage: c'est que pour représenter -convenablement un homme adroit et capable d'exécuter des choses -incompréhensibles, il faut avoir un âge en rapport avec les longues -études qu'on a dû faire pour arriver à cette supériorité. - -Le public accordera bien à un homme de trente-cinq à quarante ans le -droit de le tromper et de lui faire subir ces amusantes déceptions; il -ne l'accordera pas à un jeune homme. - -Après quelques jours de vacances consacrés à célébrer mon retour, -j'entrai chez un horloger de Blois, qui m'employa à _rhabiller_ et à -brosser des montres. Or, je l'ai déjà dit, ce travail machinal et -ennuyeux s'il en fut, rabaisse l'artiste horloger au niveau du -manoeuvre. Il s'agissait d'accomplir chaque jour un travail tournant -incessamment dans le cercle invariable d'un _ressort_ à remplacer, d'une -_verge_ à remettre (les montres à _cylindre_ étaient rares à cette -époque), d'une _chaîne_ à raccommoder et finalement, après visite -sommaire de la montre, _d'un coup de brosse_ à donner pour brillanter -l'ouvrage. - -Dieu me garde pourtant de vouloir déprécier le métier d'horloger -_rhabilleur_, et de voir dans mes anciens confrères des _artistes_ sans -capacité. Loin de là; je me plairai toujours à reconnaître -l'intelligence qu'exige l'art de réparer une montre en y faisant le -moins possible. - -Quelquefois, dira-t-on, la montre revient de chez l'horloger à peu près -aussi malade qu'elle y était entrée. C'est vrai; mais à qui la faute? - -Au public, il me semble. - -En province surtout, on a une peine infinie à accorder une gratification -convenable au travail d'une consciencieuse réparation, et l'on marchande -pour sa montre ou sa pendule, comme on le ferait pour l'achat de -légumes. Qu'arrive-t-il alors? c'est que l'horloger est obligé de -composer avec sa conscience et que bien souvent le client en a pour son -argent. - -Toujours est-il que je me plaisais peu à cette besogne et que j'étais -devenu à cet endroit d'une excessive paresse. Mais si l'on me voyait -froid et indolent à l'égard des montres et des pendules que l'on me -donnait à _rhabiller_, j'avais, d'un autre côté, un besoin d'activité -qui me dévorait. Pour le satisfaire, je m'abandonnai tout entier à -certaine distraction à laquelle je trouvais le plus vif attrait. Je veux -parler de la comédie de société. - -Personne, je le pense, ne peut m'en faire un reproche, car parmi ceux -qui me lisent, quel est celui qui n'a pas un peu joué la comédie? Depuis -le jeune enfant qui récite un rôle à la distribution des prix, jusqu'au -vieillard qui souvent accepte un emploi de père noble dans une de ces -agréables parties, organisées pour charmer les longues soirées d'hiver, -chacun n'aime-t-il à se donner la satisfaction si douce de se faire -applaudir? Moi aussi, j'avais cette faiblesse, et, poussé par mes -souvenirs de voyage, je voulais revoir ce public qui s'était montré déjà -si bienveillant envers moi. - -De concert avec quelques amis nous avions organisé une véritable troupe -de vaudeville. Chacun y avait son emploi; celui des comiques m'avait été -dévolu, et je ne remplissais ni plus ni moins que les rôles de Perlet -dans les pièces les plus en vogue de cette époque. - -Notre spectacle était gratis; aussi ne faut-il pas demander si nous -avions de nombreux spectateurs. Il va sans dire également que nous -étions tous des acteurs prodiges; on nous le disait, du moins, et notre -amour-propre satisfait ne trouvait aucune raison pour repousser ces -éloges. Dieu sait pourtant quels acteurs nous faisions! - -Malheureusement pour nos éclatants succès, des rivalités, des -susceptibilités blessées, ainsi que cela arrive le plus souvent, -amenèrent la discorde parmi nous, et bientôt il ne resta plus de tout le -personnel que le coiffeur et le lampiste. Ces deux fidèles débris de -notre troupe se voyant ainsi abandonnés à eux-mêmes, tinrent conseil, -et, après mûre délibération, ils décidèrent que ne pouvant satisfaire -aux exigences de la scène, ils se donnaient mutuellement leur démission. -Afin d'expliquer l'héroïque persistance de ces deux artistes, il est bon -de dire que seuls de la troupe ils étaient payés de leurs services. - -Mon père m'avait vu avec peine négliger le travail pour le plaisir. Afin -de me ramener à de plus sages idées, il conçut pour moi un projet, qui -devait avoir le double avantage de régulariser ma conduite et de me -fixer irrévocablement auprès de lui: il s'agissait de m'établir et de me -marier. - -Je ne sais, ou plutôt je ne veux pas dire, comment un tiers me poussa à -refuser la dernière de ces deux propositions, sous le prétexte que je ne -me sentais aucune vocation pour le mariage. Quant à l'établissement -d'horlogerie, je fis facilement comprendre à mon père que j'étais encore -trop jeune pour y songer. - -Mais je venais à peine de lui déclarer mon refus, que des circonstances -d'une grande simplicité cependant, vinrent complètement changer ma -détermination et me faire oublier les serments auxquels j'avais promis -de rester fidèle. - -Les succès que j'avais obtenus dans mes rôles m'avaient ouvert l'entrée -de quelques salons où j'allais souvent passer d'agréables soirées; là -encore on jouait la comédie, sous forme de charades en action. - -Un soir, dans l'une de ces maisons où plus qu'ailleurs se trouvait -toujours nombreuse compagnie, on nous pria comme de coutume d'égayer la -soirée par quelques-unes de nos petites scènes. Je ne me rappelle plus -quel fut le mot proposé; je me souviens seulement que je fus chargé de -remplir un rôle de gastronome célibataire. Je me mis à table, et tout en -faisant un repas à la façon de ceux dont on se contente au théâtre, -j'improvisai un chaud monologue sur les avantages du célibat. Cette -apologie m'était d'autant plus facile que je n'avais qu'à répéter les -beaux raisonnements que j'avais faits à mon père, lors de sa double -proposition. Or, il arriva que parmi les personnes qui écoutaient cette -description plus ou moins juste de la béatitude du célibat, se trouvait -une jeune fille de dix-sept ans, laquelle semblait apporter une sérieuse -attention à mes arguments contre le mariage. C'était la première fois -que je la voyais; je ne pus trouver d'autre cause à cette extrême -attention que le désir de deviner le mot de la charade. - -On est toujours enchanté de trouver un auditeur attentif, et à plus -forte raison, lorsque cet auditeur est une charmante jeune fille: c'est -pourquoi je crus de mon devoir, dans le courant de la soirée, de lui -adresser quelques mots de politesse. Une conversation s'ensuivit et -devint si intéressante, que nous avions encore quantité de choses à nous -dire quand il fallut nous séparer. Je crois du reste que je ne fus pas -seul à regretter que la soirée fût sitôt terminée. - -Cet événement si simple fut pourtant cause de mon mariage avec -mademoiselle Houdin, et ce mariage me conduisit à Paris. - -Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi je me nomme -Robert-Houdin; mais ce qu'il ignore et ce que je vais lui apprendre, -c'est que ce double nom, que j'avais d'abord pris pour éviter une -confusion avec mes nombreux homonymes, est devenu plus tard, grâce à la -décision du Conseil d'Etat, mon seul nom patronymique, s'écrivant d'un -seul trait Robert-Houdin. On me pardonnera d'ajouter que cette faveur, -toujours difficile à obtenir, ne m'a été accordée qu'en raison de la -popularité que mes longs et laborieux travaux m'avaient acquise sous ce -nom. - -Mon beau-père, M. Houdin, horloger célèbre, né à Blois, et par -conséquent mon compatriote, était venu à Paris pour tirer de son savoir -un meilleur parti qu'il n'eût pu faire dans sa ville natale. Il -fabriquait de l'horlogerie de commerce, en même temps qu'il exécutait de -ses mains des pendules astronomiques, des régulateurs, des pièces de -précision et des instruments propres à leur exécution. Il fut convenu -entre mon beau-père et moi que nous vivrions ensemble, et qu'aidé de ses -conseils je l'aiderais à mon tour de mon travail. - -M. Houdin était au moins aussi passionné que moi pour la mécanique, dont -il connaissait à fond tous les secrets. Nous avions sur ce sujet de -longues et intéressantes conversations. - -Un entretien dans lequel entre de la passion rend facilement -communicatif. Ce fut à la suite d'une de ces conversations que je -confiai à mon beau-père les projets que j'avais autrefois formés pour la -création d'un cabinet de curiosités mécaniques jointes à des -expériences de prestidigitation. Déjà plusieurs fois en famille j'avais -eu l'occasion de donner un échantillon de mon savoir-faire. - -M. Houdin me comprit, adopta mes plans et m'engagea à continuer mes -études dans la voie que je m'étais tracée. Fort de l'approbation d'un -homme dont je connaissais l'extrême prudence, je me livrai sérieusement, -dans mes moments de loisir, à mes exercices favoris, et je commençai à -créer quelques instruments pour mon futur cabinet. - -Mon premier soin, en arrivant à Paris, avait été d'assister aux -représentations de Comte, qui depuis fort longtemps trônait dans son -théâtre de la galerie de Choiseul. Ce célèbre _physicien_ se reposait -déjà sur ses lauriers, et ne jouait plus qu'une fois par semaine. Les -autres jours étaient consacrés aux représentations de ses jeunes -acteurs, véritables prodiges de précocité. - -Tout le monde se rappelle d'avoir lu sur les affiches de ce théâtre les -singulières annonces de chefs d'emploi que je vais citer. - - Jeune premier (grands rôles): M. ARTHUR, âgé de 5 ans. - - Jeune première id. M$1 ADELINA, ÂGÉE DE 4 ANS 1/2. - - Grandes coquettes M$1 VICTORINE, ÂGÉE DE 7 ANS. - - Pères nobles Le petit VICTOR, âgé de 6 ans. - -Ces artistes en bourrelet, ces comédiens en brassière, faisaient courir -tout Paris. - -Comte aurait pu quitter tout à fait la scène, se contenter de son rôle -de directeur et de père nourricier des enfants de Thalie, et arrondir -tranquillement sa fortune déjà fort convenable. Mais Comte tenait à se -montrer au moins une fois par semaine, et il avait pour cela un double -motif: c'est que ses séances, devenues rares, exercaient toujours une -heureuse influence sur la recette, et que d'un autre côté, en continuant -de jouer, il écartait les physiciens ses concurrents, qui auraient pu -avoir l'idée de venir le remplacer, dans le cas où il se serait retiré -de l'arène. - -Les expériences de Comte étaient presque toutes puisées dans un -répertoire que je connaissais parfaitement: c'était celui de Torrini et -de tous les escamoteurs de l'époque. Elles ne pouvaient donc avoir pour -moi un véritable intérêt. Toutefois, j'en retirais encore quelques -profits, car n'ayant pas à me préoccuper des expériences, j'étudiais -autant le spectateur que le physicien lui-même. - -J'écoutais avec attention ce qui se disait autour de moi, et souvent -j'entendais de très judicieuses observations. Comme elles étaient faites -pour la plupart par des gens qui ne semblaient pourtant pas doués d'un -grand esprit de pénétration, cela me donna à penser qu'un -prestidigitateur doit surtout se méfier du vulgaire, et en y -réfléchissant, j'arrivai à me faire cette opinion: c'est qu'il est plus -difficile de faire illusion à un ignorant qu'à un homme d'esprit. - -Ceci à l'air d'un paradoxe; je vais l'expliquer. - -L'homme vulgaire ne voit généralement dans les tours d'escamotage qu'un -défi porté à son intelligence, et, pour lui, les séances de -prestidigitation deviennent un combat dont il veut à tout prix sortir -vainqueur. - -Toujours en garde contre les paroles dorées à l'aide desquelles -l'illusion s'opère, il n'écoute rien et se renferme dans cet inflexible -raisonnement: - ---L'escamoteur, dit-il, tient dans sa main un objet qu'il prétend faire -disparaître. Hé bien! quelque chose qu'il dise pour distraire mon -imagination, mes yeux ne quitteront pas ses mains, et le tour ne pourra -se faire sans que je sache comment il s'y est pris. - -Il s'ensuit que l'escamoteur, dont les artifices s'adressent -particulièrement à l'esprit, doit redoubler d'adresse pour dépister -cette résistance obstinée. - -Le trait suivant vient à l'appui de mon opinion. - -Un paysan se trouvait dans une assemblée de savants; un des membres vint -soumettre à ses doctes confrères cette intéressante question: Pourquoi, -lorsque l'on introduit un poisson dans un vase entièrement plein d'eau, -ce vase ne déborde-t-il pas? Chacun alors de se creuser la tête et de -chercher à donner l'explication de ce singulier phénomène. Mais on -avait beau parler, aucun raisonnement n'obtenait l'approbation de -l'assemblée, et les dissertations continuaient à perte de vue, quand le -paysan demanda la parole: - ---Au lieu de tant discourir, dit-il, ne serait-il pas préférable de -mettre d'abord un poisson dans un vase rempli d'eau? on verrait ce qui -en résulterait et l'on serait plus en mesure de discuter ensuite sur le -sujet. - -On suivit cet avis, aussi simple que sage, et la solution du problème -fut bientôt trouvée: le poisson fit déborder le vase. - -Messieurs les savants s'aperçurent qu'ils avaient été victimes d'une -mystification. - -L'homme d'esprit, au contraire, qui assiste à une séance de -prestidigitation, y est venu dans le seul but de jouir d'illusions et, -loin de mettre obstacle aux tours du physicien, il est le premier à en -favoriser l'exécution. Plus il est trompé, plus il est satisfait, -puisqu'il a payé pour cela. Il sait, du reste, que ces amusantes -déceptions ne peuvent porter atteinte à sa réputation d'homme -intelligent. C'est pourquoi il s'abandonne avec confiance aux -raisonnements du prestidigitateur, les suit complaisamment dans tous -leurs développements et se laisse facilement égarer. - -N'avais-je donc pas raison de penser qu'il est plus facile de tromper un -homme d'esprit qu'un ignorant? - -Comte était aussi pour moi un autre objet d'études non moins -intéressantes: je l'étudiais comme directeur et comme artiste. - -Comme directeur, Comte aurait pu en remontrer aux plus habiles, et nul -ne savait mieux que lui faire venir, comme on dit, l'eau à son moulin. -On connaît la plupart des petits moyens qu'un directeur emploie -communément pour attirer le spectateur et augmenter ses recettes. Comte, -pendant longtemps, n'eut pas besoin d'y recourir, sa salle s'emplissait -d'elle-même. Pourtant un jour vint où les banquettes furent moins bien -garnies. C'est alors qu'il inventa les _billets de famille_, les -_médailles_, les _loges réservées aux lauréats des pensions et des -colléges, etc_. - -Les billets de famille donnaient droit à quatre places, moyennant la -moitié du prix ordinaire. Quoique tout Paris en fût inondé, chacun de -ceux aux mains desquels ils tombaient croyait à une faveur spéciale de -Comte, et l'on ne manquait pas de répondre à son appel. Ce que le -directeur perdait sur la qualité des spectateurs, il le regagnait -largement sur la quantité. - -Mais Comte ne s'en tint pas là; il voulut encore que les _billets roses_ -(c'est ainsi qu'il appelait les billets de famille) lui produisissent un -petit bénéfice pécuniaire pour lui faire oublier la réduction de prix -qu'il avait accordée. - -Il imagina donc de faire remettre à chaque personne qui se présentait au -contrôle avec un de ses billets, une médaille en cuivre sur laquelle -était gravée son adresse, et de réclamer en échange la somme de deux -sous. Voulait-on la refuser?--Alors vous n'entrerez pas, disait -l'employé du bureau. - -Puisqu'on était venu jusque-là, on préférait s'exécuter: on payait et -l'on entrait. - -C'était une misère, me dira-t-on, que cet impôt de dix centimes. -Pourtant, avec cette misère, Comte payait son luminaire; du moins il le -disait, et on peut le croire. - -A l'époque des vacances, les billets roses disparaissaient et faisaient -place aux billets réservés aux lauréats des pensions et des colléges. Et -ceux-ci étaient autrement productifs que les premiers. Quels parents -auraient refusé à leurs jeunes lauréats le plaisir d'accepter -l'invitation de M. Comte, lorsque surtout ils pouvaient se procurer à -eux-mêmes le bonheur de voir ces chers fils dans une loge où ne se -trouvaient que des _têtes couronnées_. Les parents accompagnaient donc -leurs enfants, et, pour un billet de faveur, l'administration encaissait -cinq ou six fois la valeur de sa gracieuse libéralité. - -Je pourrais citer bien d'autres moyens dont Comte usait pour augmenter -ses bénéfices, je n'en rapporterai plus qu'un seul. - -Arriviez-vous un peu tard et la longueur de la _queue_ vous faisait-elle -craindre de ne plus trouver de billets au bureau, vous n'aviez qu'à -entrer dans le petit café attenant au théâtre, et qui donnait sur la -rue Ventadour. Vous y payiez un peu plus cher qu'ailleurs la tasse de -café ou le petit verre de liqueur, mais vous étiez sûr qu'avant l'heure -où le public entrait au théâtre, un garçon vous ouvrirait une porte -secrète qui vous permettrait d'arriver au bureau et de choisir votre -place. - -En réalité, le café de Comte était un véritable bureau de location. -Seulement, le spectateur profitait d'une consommation pour la somme -qu'il est d'usage de prélever sur les places réservées. - -Le directeur du théâtre Choiseul avait sur ses confrères un avantage -sous le rapport de la délicatesse des procédés. - -Comme artiste, Comte possédait le double talent de ventriloque et de -prestidigitateur. Ses tours étaient exécutés avec adresse et surtout -avec beaucoup d'entrain. Ses séances plaisaient généralement. Les dames -y étaient fort bien traitées. On en jugera par le tour suivant, que je -crois être de son invention et que je lui voyais toujours faire avec -plaisir. - -Cette expérience portait le titre de _la Naissance des fleurs_. Elle -commençait par une petite harangue en forme de plaisanterie galante. - ---Mesdames, disait notre physicien, je me propose dans cette séance -d'escamoter douze d'entre vous au parterre (les dames étaient admises au -parterre), vingt aux premières et soixante-douze aux secondes. - -Après l'explosion de rires que ne manquaient pas de provoquer cette -plaisanterie, Comte ajoutait: «Rassurez-vous», Messieurs, pour ne pas -vous priver du plus gracieux ornement de cette salle, je n'exécuterai -cette expérience qu'à la fin de la soirée. Ce compliment, dit sans -aucune prétention, était toujours fort bien accueilli. - -Comte passait ensuite à l'exécution de son expérience. - -Après avoir semé des graines sur de la terre contenue dans une petite -coupe, il faisait quelques conjurations, répandait sur cette terre une -liqueur enflammée et la couvrait avec une cloche qui, disait-il, devait -concentrer la chaleur et stimuler la végétation. En effet, quelques -secondes après, un bouquet de fleurs variées apparaissait dans la -petite coupe. Comte le distribuait aux dames qui garnissaient les loges, -et pendant cette distribution il trouvait moyen de placer ces mots -gracieux ou à double sens: _Madame, je vous garde une -pensée_.--_Puissiez-vous ici, Messieurs, ne jamais trouver de -soucis_.--_Mademoiselle, voici une rose que vous avez fait rougir de -jalousie_.--_Tiens, Benjamin_ (c'était le nom de son domestique ou -plutôt de son comique), _tiens, Benjamin_, disait-il en lui offrant un -oeillet, _ton oeillet rouge_.--_Comment, mon oeil est rouge! c'est -donc pour cela qu'il me faisait si grand mal tout à l'heure_. - -Cependant le petit bouquet tirait à sa fin, il n'en restait plus que -quelques fleurs. Tout à coup, les mains du physicien s'en trouvaient -littéralement remplies. Alors, d'un air de triomphe, il s'écriait, en -montrant ces fleurs, venues comme par enchantement: _J'avais promis -d'escamoter et de métamorphoser toutes ces dames: pouvais-je choisir une -forme plus gracieuse et plus aimable? En vous métamorphosant toutes en -roses, n'est-ce pas, Mesdames, offrir la copie au modèle? n'est-ce pas -aussi vous escamoter pour vous rendre à vous-mêmes? dites-moi, -Messieurs, n'ai-je pas bien réussi?_ - -Pour ces mots aimables, le prestidigitateur recevait une nouvelle salve -de bravos. - -Dans une autre circonstance, Comte, offrant une rose et une pensée à une -dame, lui disait: _N'est-ce pas vous trait pour trait, Madame? la rose -peint la fraîcheur et la beauté; la pensée, l'esprit et les talents_. - -Il disait encore à propos de l'as de coeur, qu'il avait fait prendre à -une de ses spectatrices choisie parmi les plus jolies: _Voulez-vous, -Madame, mettre la main sur votre coeur..... Vous n'avez qu'un coeur, -n'est-il pas vrai!.... Je vous demande pardon de cette question -indiscrète: mais elle était nécessaire, car bien que vous n'ayez qu'un -coeur, vous pourriez les posséder tous_. - -Comte n'était pas moins gracieux envers les souverains. - -A la fin d'une séance qu'il donnait aux Tuileries devant Louis XVIII, il -proposa à Sa Majesté de choisir une carte dans un jeu de piquet. On -pourrait croire que le hasard fit que le roi de coeur se trouva la -carte choisie; je dirai que l'adresse du physicien en fut la seule -cause. Pendant ce temps, un domestique déposait sur une table -entièrement isolée un vase rempli de fleurs. - -Comte prend alors un pistolet chargé à poudre, dans lequel il met le Roi -de coeur en forme de bourre, et s'adressant à son auguste spectateur, -il le prie de diriger ses regards vers le vase, au-dessus duquel la -carte lancée par le pistolet doit aller se placer. - -Le coup part, et au milieu des fleurs on voit apparaître le buste de -Louis XVIII. - -Le roi, ne sachant que conclure de ce dénouement inattendu, demande à -Comte le sens de cette apparition, et lui dit même d'un ton quelque peu -railleur: - ---Il me semble, monsieur, que votre tour ne se termine pas comme vous -l'aviez annoncé. - ---J'en demande pardon à Votre Majesté, répond Comte, en prenant les -manières et le maintien d'un courtisan, j'ai parfaitement tenu ma -promesse. Je me suis engagé à faire paraître le Roi de coeur sur ce -vase; j'en appelle à tous les Français: ce buste ne représente-t-il pas -le _Roi de tous les coeurs?_ - -On doit croire que le compliment fut fort bien accueilli par les -assistants. En effet, voici comment s'exprime le _Journal Royal_, du 20 -décembre 1814, en terminant le récit de cette séance: - -«Toute l'assemblée s'écrie avec M. Comte: nous le reconnaissons, c'est -bien lui, c'est bien le Roi de tous les coeurs, l'amour des Français, -de l'univers, Louis XVIII, l'auguste petit-fils de Henri IV. - -»Un concert général d'applaudissements plonge dans une douce ivresse, -dans des idées de paix et de bonheur, tout ce cercle aimable et vraiment -français. - -»Le roi, ému de cette chaleureuse acclamation, complimenta M. Comte sur -son adresse. - -»--Ce serait bien dommage, monsieur le sorcier, lui dit-il, de vous -faire brûler; vous nous avez fait trop de plaisir pour que nous vous -fassions de la peine. Vivez longtemps pour vous d'abord, et pour nous -ensuite. - -»M. Comte répondit à ce compliment de son souverain par une scène de -ventriloquie, dans laquelle une voix lointaine ayant l'accent et le son -de celle du physicien, s'exprima ainsi: - - Sire, un de vos regards ennoblit mes succès; - Toutes mes voix ne valent pas la vôtre; - Que ne puis-je à l'instant, d'après l'un, d'après l'autre, - Raconter vos vertus, vos talents, vos bienfaits; - Je deviendrais l'écho de la voix des Français[3]. - -Autant Comte était aimable avec les dames, autant il était impitoyable -pour les messieurs. - -J'en aurais trop long à raconter, si je disais toutes les malignes -allusions et les mystifications dont son public masculin était l'objet. - -C'était, par exemple, certain tabouret sur lequel un spectateur en -s'asseyant produisait un son des plus risqués, ou bien le tour des as de -coeur, qu'il terminait en faisant sortir des as de toutes les parties -du vêtement du patient qui, fouillé, secoué, bousculé, ne savait plus à -quel saint se vouer pour échapper à cette avalanche de cartes. C'était -encore le monsieur chauve, qui avait complaisamment prêté son chapeau et -qui recevait une bordée de plaisanteries du genre de celles-ci: - -«Ce vêtement vous appartient, sans doute, disait Comte en sortant une -perruque du chapeau.... Ah! ah! il paraît que monsieur a de la famille; -voici maintenant de petits bas; il va falloir _parler bas_.... puis une -brassière.... un petit jupon.... une charmante petite robe, etc., etc.» -Et comme le public riait à coeur joie: «Ma foi! je trouve _ça beau_ -aussi, ajoutait-il en retirant une chaussure de bois.... Rien ne manque -au trousseau! pas même le petit corset et son lacet. C'était pour _me -lasser_, monsieur, que vous aviez mis cet objet dans votre chapeau....» - -La ventriloquie prêtait un grand charme aux séances de Comte, en faisant -de charmants intermèdes sous formes de petites scènes comiques de la -plus grande illusion. C'est qu'en effet il était impossible de porter à -un plus haut degré l'imitation de la voix humaine et de la combiner avec -plus d'intelligence et d'habileté, pour la lancer au loin ou pour la -rapprocher graduellement des spectateurs. - -Cette faculté lui inspirait souvent l'idée de curieuses mystifications. -Mais les meilleures (si une mystification peut être jamais bonne) -étaient réservées pour ses voyages; il les faisait alors servir à la -publicité de ses annonces, elles contribuaient à attirer la foule à ses -représentations. - -A Tours, par exemple, il fait enfoncer quatre portes pour arriver -jusqu'à un soi-disant malheureux, mourant de faim, que l'on croit -enfermé dans une boutique où le ventriloque avait jeté sa voix. A -Nevers, il renouvelle le prodige de l'ânesse de Balaam, en communiquant -la parole à un baudet fatigué de porter son maître. - -Une autre fois, pendant la nuit, il jette la terreur dans une diligence; -plusieurs voix se font entendre aux portières; on dirait une douzaine de -brigands qui demandent la bourse ou la vie. Les voyageurs effrayés -s'empressent de remettre leurs bourses, leurs montres à Comte, qui se -charge de traiter avec les voleurs; la bande satisfaite paraît -s'éloigner. - -Les voyageurs se félicitent d'en être quittes à si bon marché, et le -lendemain, à leur plus grande satisfaction le ventriloque remet à chacun -l'offrande qu'il a faite à la peur, et leur révèle le talent dont ils -ont été dupes. - -Un jour encore, sur le marché de Mâcon, il voit une paysanne chassant -devant elle un gros cochon qui se traînait à peine, tant il était chargé -de lard. - ---Combien vaut votre porc, ma brave femme? - ---Cent francs tout au juste, mon beau monsieur, à votre service, si vous -voulez l'acheter. - ---Certainement, je veux l'acheter, mais c'est trop des deux tiers; j'en -donne dix écus. - ---C'est cent francs ni plus ni moins, à prendre ou à laisser. - ---Tenez, reprit Comte en s'approchant de l'animal, je suis sûr que votre -cochon est plus raisonnable que vous. - ---Voyons, l'ami, dis-moi, en conscience, vaux-tu bien cent francs? - ---Nous sommes bien loin de compte, répond le cochon d'une voix rauque et -caverneuse, je ne vaux pas cent sous. Je suis ladre, ma maîtresse veut -vous attraper. - -La foule qui s'était assemblée autour de la paysanne et de son cochon, -recule épouvantée, et les regarde comme deux ensorcelés. - -Comte regagne aussitôt son hôtel où l'on vient lui raconter à lui-même -cette petite histoire. On lui apprend en outre que quelques personnes -courageuses s'étant approchées de la sorcière, la sollicitent de se -faire exorciser pour chasser l'esprit impur du corps de son cochon. - -Cependant Comte ne se tira pas toujours aussi heureusement d'affaire, et -il faillit payer fort cher une mystification qu'il avait fait subir à -des paysans du canton de Fribourg, en Suisse. Ces fanatiques le prirent -pour un sorcier véritable et l'assaillirent à coups de bâtons. Déjà même -ils allaient le jeter dans un four allumé, si Comte n'était parvenu à se -sauver en faisant sortir du four une voix terrible qui répandit la -terreur parmi eux. - -Je terminerai la nomenclature de ces plaisantes aventures par une petite -anecdote dans laquelle Comte et moi, nous fûmes tour à tour -mystificateurs et mystifiés. - -Au sortir d'une visite que le célèbre ventriloque me fit au -Palais-Royal, je le reconduisis jusqu'au bas de mon escalier, ainsi que -le commandait la plus simple politesse. - -Comte, tout en continuant de causer, descendait devant moi, de sorte que -les poches de sa redingote se trouvaient naturellement à ma discrétion. -L'occasion était si belle que je ne pus résister à la tentation de jouer -un tour de ma façon à mon habile confrère. - -Aussitôt conçue, cette idée fut mise à exécution. En un tour de main, -non pas! soyons exact dans notre récit, en deux tours de main, je -retirai du vêtement de mon ami son mouchoir et une fort belle tabatière -en or, puis, j'eus soin de retourner la poche en dehors, pour prouver -que mon travail avait été consciencieusement exécuté. - -Je m'applaudissais du succès de mon expédition et je riais en moi-même -du dénouement comique qu'elle aurait, lorsque je remettrais ces objets à -Comte. Mais on a raison de dire, _à trompeur trompeur et demi_, car -tandis que je violais ainsi les lois de l'hospitalité, Comte, de son -côté, ruminait quelque perfidie. - -Je venais à peine de mettre en lieu de sûreté mouchoir et tabatière que, -prêtant l'oreille, j'entendis de l'étage supérieur une voix qui m'était -inconnue. - ---Monsieur Robert-Houdin, criait-on, voulez-vous monter tout de suite au -bureau de location, je voudrais vous dire un mot. - ---Tout-à-l'heure, répondis-je encore préoccupé de mon larcin, je vais y -aller. - ---Mais, me dit Comte avec bonhomie, puisque ce monsieur n'a qu'un mot à -vous dire, allez-y, je vais vous attendre, car j'ai encore à vous -parler. - ---Soit, répondis-je, et sans réfléchir davantage je remonte au premier -étage. - -On a déjà deviné que le ventriloque vient de me jouer un tour de son -métier. En arrivant au bureau, je ne trouve que l'employé qui ne sait ce -que je veux lui dire. - -Je m'aperçois, mais trop tard, que je suis une des nombreuses victimes -de la _ventriloquie_, j'entends Comte qui chante sa victoire en riant -aux éclats. - -J'avoue sans fausse honte qu'un instant je fus vexé d'avoir donné dans -le piége. Mais je me remis bien vite à la pensée d'une petite vengeance -que je pouvais tirer de la situation même où je me trouvais. J'affectai -de descendre avec tranquillité. - ---Que voulait donc cette personne du bureau de location, me dit Comte -d'un ton de dupeur satisfait? - ---Vous ne le devinez pas? répondis-je en copiant mon intonation sur la -sienne. - ---Ma foi! non. - ---Je vais alors vous le dire: c'était un voleur repentant, qui m'a prié -de vous rendre des objets qu'il vous a escamotés. Les voici, mon maître! - ---Je préfère que cela se termine ainsi, me dit Comte en réintégrant sa -poche dans sa redingote, pour y remettre ensuite les objets que je lui -présentais; nous sommes quittes, et j'espère que nous resterons toujours -bons amis. - -De tout ce qui précède, on peut conclure que la base fondamentale des -séances de Comte était les mystifications aux Messieurs (les souverains -exceptés), les compliments aux Dames et les calembours à tout le monde. - -Comte avait raison d'employer ces moyens, puisque généralement il -atteignait le but qu'il s'était proposé: il charmait avec les uns et -faisait rire avec les autres. A cette époque, cette tournure de l'esprit -était dans les moeurs françaises, et notre physicien, en s'inspirant -des goûts et des instincts du public, était sûr de lui plaire. - -Mais tout est bien changé depuis. Le calembour n'a plus la même faveur. -Banni de la bonne compagnie, il s'est réfugié dans les ateliers -d'artistes, où les élèves en font trop souvent un usage immodéré, et si -quelquefois il est admis avec faveur dans une conversation intime, il ne -saurait convenir dans une séance de prestidigitation. - -La raison est facile à comprendre. Non seulement le calembour fait -croire que le prestidigitateur a des prétentions à l'esprit, ce qui peut -lui être défavorable; mais encore, lorsqu'il réussit, il provoque un -rire qui nuit nécessairement à l'intérêt de ses expériences. - -Il est un fait reconnu; c'est que pour ces sortes de spectacles, où -l'imagination a la principale part: - - «Mieux vaut l'étonnement cent fois que le fou rire.» - -Car si l'esprit se souvient de ce qui l'a charmé, le rire ne laisse -aucune trace dans la mémoire. - -Le langage symbolique, complimenteur et parfumé, est aussi complètement -tombé en désuétude; du moins le siècle ne pèche point par excès de -galanterie, et des compliments musqués seraient aujourd'hui mal -accueillis en public, plus encore que partout ailleurs. Du reste, j'ai -toujours pensé que les dames qui assistent à une séance de -prestidigitation, y viennent pour se récréer l'esprit et non pour être -elles-mêmes mises en scène. On doit croire qu'elles préfèrent rester -simples spectatrices plutôt que de se voir exposées à recevoir des -compliments à brûle-pourpoint. - -Quant à la mystification, je laisse à de plus forts que moi le soin d'en -faire l'apologie. - -Ce que j'en dis, ce n'est pas pour jeter un blâme sur Comte, loin de là. -Je parle en ce moment avec l'esprit de mon siècle; Comte agissait avec -le sien; tous deux nous avons réussi avec des principes différents; ce -qui prouve que: - - _«Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.»_ - -Ces séances de Comte enflammaient néanmoins mon imagination; je ne -rêvais plus que théâtre, escamotage, machines, automates, etc.; j'étais -impatient, moi aussi, de prendre ma place parmi les adeptes de la magie, -et de me faire un nom dans cet art merveilleux. Le temps que j'employais -à prendre une détermination, me semblait un temps perdu pour mes futurs -succès. Mes succès! Hélas! j'ignorais les épreuves que j'aurais à subir -avant de les mériter; je ne soupçonnais guère les peines, les soucis, -les travaux dont il me faudrait les payer. - -Quoi qu'il en fût, je résolus de hâter mes études sur les automates et -sur les instruments propres à produire les illusions de la magie. - -J'avais été à même de voir chez Torrini un grand nombre de ces -appareils, mais il m'en restait encore beaucoup à connaître, car le -répertoire des physiciens de cette époque était très étendu. J'eus -bientôt l'occasion d'acquérir en peu de temps une connaissance parfaite -de ce sujet. - -J'avais remarqué, en passant dans la rue Richelieu, une modeste et -simple boutique, à la devanture de laquelle étaient exposés des -instruments de _Physique amusante_. Tel était le nom que portaient ces -instruments, destinés à la vérité à une science amusante, mais qui -n'avaient rien à démêler avec la physique. - -Cette rencontre fut pour moi une bonne fortune. J'achetai d'abord -quelques-uns de ces objets, puis, en faisant de fréquentes visites au -maître de la maison, sous prétexte de lui demander des renseignements, -je finis par gagner ses bonnes grâces, il me regarda comme un habitué de -sa boutique. - -Le père Roujol (c'est ainsi que s'appelait ce fabricant de sorcelleries) -avait des connaissances très étendues dans toutes les parties de sa -profession; il n'y avait pas un seul escamoteur dont il ne connût les -secrets et dont il n'eût reçu les confidences. Il pouvait donc me -fournir des renseignements précieux pour mes études. Je redoublai de -politesse auprès de lui, et le brave homme qui, du reste, était très -communicatif, m'initia à tous ses mystères. - -Mes visites assidues à la rue Richelieu avaient encore un autre but: -j'espérais y rencontrer quelques maîtres de la science, auprès desquels -je pourrais accroître les connaissances que j'avais acquises. - -Malheureusement, la boutique de mon vieil ami n'était plus aussi bien -achalandée que jadis. La révolution de 1830 avait tourné les idées vers -des occupations plus sérieuses que celles de la _physique amusante_, et -le plus grand nombre des escamoteurs étaient allés chercher à l'étranger -des spectateurs moins préoccupés. Le bon temps du père Roujol était donc -passé, ce qui le rendait fort chagrin. - ---Cela ne va plus comme autrefois, me disait-il, et l'on croirait -vraiment que les escamoteurs se sont escamotés eux-mêmes, car je n'en -vois plus un seul. Je n'ai plus maintenant qu'à me croiser les bras. -Quand reviendra donc ce temps, ajoutait-il, où M. le duc de M..... ne -dédaignait pas d'entrer dans ma modeste boutique et d'y rester des -heures entières à causer avec moi et mes nombreux visiteurs? Ah! si vous -aviez vu, il y a une dizaine d'années, l'aspect qu'offrait mon magasin, -alors fréquenté par tous les physiciens et amateurs de l'époque. -C'étaient Olivier, Préjean, Brazy, Conus, Chalons, Comte, Jules de -Rovère, Adrien père, Courtois, et tant d'autres; un véritable club -d'escamotage; club brillant, animé, divertissant, s'il en fut, car -chacun de ces maîtres, voulant prouver sa supériorité sur ses confrères, -se plaisait à montrer ses meilleurs tours et à déployer toute son -adresse. - -Ces regrets du père Roujol m'étaient au moins aussi sensibles qu'à -lui-même. En effet, quel bonheur n'eussé-je pas éprouvé à pareilles -fêtes, moi qui aurais fait vingt lieues pour causer avec un physicien? - -J'eus pourtant la chance de faire chez lui la rencontre du fameux Jules -de Rovère, qui le premier se servit d'un mot généralement employé -aujourd'hui pour qualifier un escamoteur en renom. - -Jules de Rovère était fils de parents nobles, ainsi que l'indique la -particule qui précède son nom. - -En montant sur la scène, le physicien aristocrate voulut un titre à la -hauteur de sa naissance. - -Le nom vulgaire d'_escamoteur_ avait été repoussé bien loin par lui -comme une triviale dénomination; celui de _physicien_ était généralement -porté par ses confrères et ne pouvait par cela même lui convenir; force -lui fut d'en créer un pour se faire une place à part. - -On vit donc, un jour, sur une immense affiche de spectacle, s'étaler -pour la première fois, le titre pompeux de PRESTIDIGITATEUR; l'affiche -donnait en même temps l'étymologie de ce mot: _presto digiti_ (agilité -des doigts). Venaient ensuite les détails de la séance, entremêlés de -citations latines, qui devaient frapper l'esprit du public en rappelant -l'érudition de l'escamoteur; pardon, du prestidigitateur. - -Ce mot, ainsi que celui de _prestidigitation_ du même auteur, fut -promptement adopté par les confrères de Jules de Rovère, tant ils furent -séduits par d'aussi beaux noms. L'Académie elle-même suivit cet exemple; -elle sanctionna la création du physicien et la fit passer à _la -postérité_. - -Je dois cependant ajouter que ce mot, primitivement si pompeux, n'est -plus maintenant une distinction, car depuis son apparition, le plus -humble des escamoteurs ayant pu se l'approprier, il s'ensuit -qu'_escamotage_ et _prestidigitation_ sont devenus synonymes, et qu'il -peuvent maintenant marcher de front en se donnant la main. - -L'escamoteur qui veut un titre doit le rechercher dans son propre -mérite, et se pénétrer de cette vérité, _qu'il vaut mieux honorer sa -profession que d'être honoré par elle_. Quant à moi, je n'ai jamais fait -aucune différence entre ces deux mots, et je les emploierai -indistinctement, jusqu'à ce qu'un nouveau Jules de Rovère vienne encore -enrichir le Dictionnaire de l'Académie française. - - - - -CHAPITRE IX. - -LES AUTOMATES CÉLÈBRES.--UNE MOUCHE D'AIRAIN.--L'HOMME -ARTIFICIEL.--ALBERT-LE-GRAND ET SAINT THOMAS-D'AQUIN.--VAUCANSON; SON -CANARD; SON JOUEUR DE FLUTE; CURIEUX DÉTAILS.--L'AUTOMATE JOUEUR -D'ÉCHECS; ÉPISODE INTÉRESSANT.--CATHERINE II ET M. DE KEMPELEN.--JE -RÉPARE LE COMPONIUM.--SUCCÈS INESPÉRÉ. - - -Grâce à mes persévérantes recherches, il ne me restait plus rien à -apprendre en escamotage; mais pour suivre le programme que je m'étais -tracé, je devais encore étudier les principes d'une science sur laquelle -je comptais beaucoup pour la réussite de mes futures représentations. Je -veux parler de la science, ou pour mieux dire de l'art de faire des -automates. - -Tout préoccupé de cette idée, je me livrai à d'actives investigations. -Je m'adressai aux bibliothèques et à leurs conservateurs, dont ma tenace -importunité fit le désespoir. Mais tous les renseignements que je reçus, -ne me firent connaître que des descriptions de mécaniques beaucoup moins -ingénieuses que celles de certains jouets d'enfants de notre époque[4], -ou de ridicules annonces de chefs-d'oeuvre publiés dans des siècles -d'ignorance. On en jugera par ce qui va suivre. - -Je trouve dans un ouvrage ayant pour titre _Apologie pour les grands -hommes accusés de magie_, que «Jean de Mont-Royal présenta à l'empereur -Charles-Quint une mouche de fer, laquelle - - »...................................... - Prit sans aide d'autrui sa gaillarde volée, - Fit une entière ronde et puis d'un cerceau las, - Comme ayant jugement, se percha sur son bras.» - -Une pareille mouche est déjà quelque chose d'extraordinaire et pourtant -j'ai mieux que cela à citer au lecteur. Il s'agit encore d'une mouche. - -Gervais, chancelier de l'empereur Othon III, dans son livre intitulé -_Ocia Imperatoris_ nous annonce que «_Le Sage Virgile_, évêque de -Naples, fit une mouche d'airain qu'il plaça sur l'unes des portes de la -ville, et que cette mouche mécanique, dressée comme un chien de berger, -empêcha qu'aucune autre mouche n'entrât dans Naples; si bien que pendant -huit ans, grâce à l'activité de cette ingénieuse machine, les viandes -déposées dans les boucheries ne se corrompirent jamais.» - -Combien ne doit-on par regretter que ce merveilleux automate ne soit pas -parvenu jusqu'à nous? Que d'actions de grâce les bouchers, et plus -encore leurs pratiques, ne rendraient-ils pas au savant évêque. - -Passons à une autre merveille: - -François Picus rapporte que «Roger Bacon, aidé de Thomas Bungey, son -frère en religion, _après avoir rendu leur corps égal et tempéré par la -chimie_, se servirent du miroir _Amuchesi_ pour construire une tête -d'airain qui devait leur dire s'il y aurait un moyen d'enfermer toute -l'Angleterre dans un gros mur. - -»Ils la forgèrent pendant sept ans sans relâche, mais le malheur voulut, -ajoute l'historien, que lorsque la tête parla, les deux moines ne -l'entendirent pas, parce qu'ils étaient occupés à tout autre chose.» - -Je me suis demandé cent fois comment les deux intrépides forgerons -connurent que la tête avait parlé, puisqu'ils n'étaient pas là pour -l'entendre. Je n'ai jamais pu trouver d'autre solution que celle-ci: -c'est sans doute parce que _leur corps était égal et tempéré par la -chimie_. - -Mais voici, cher lecteur, une merveille qui va bien plus vous étonner -encore: - -Tostat, dans ses _Commentaires sur l'Enode_, dit «qu'Albert-le-Grand, -provincial des Dominicains à Cologne, construisit un homme d'airain, -qu'il forgea continuellement pendant trente ans. Ce travail se fit _sous -diverses constellations_ et _selon les lois de la perspective_.» - -Lorsque le soleil était au signe du zodiaque, les yeux de cet automate -fondaient des métaux sur lesquels se trouvaient empreints des caractères -du même signe. Cette intelligente machine était également douée du -mouvement et de la parole; Albert en recevait les révélations de ses -importants secrets[5]. - -Malheureusement, saint Thomas-d'Aquin, disciple d'Albert, prenant cette -statue pour l'oeuvre du diable, la brisa à coups de bâton. - -Pour terminer cette nomenclature de contes propres à figurer parmi les -merveilles exécutées par mesdames les Fées du bonhomme Perrault, je -citerai, d'après le _Journal des Savants_, 1677, page 252, l'_homme -artificiel de Reysolius, statue ressemblant tellement à un homme, qu'à -la réserve des opérations de l'âme, on y voyait tout ce qui se passait -dans le corps humain_. - -Est-ce dommage que le mécanicien se soit arrêté en aussi bonne voie? il -lui coûtait si peu, pendant qu'il était en train d'imiter à s'y -méprendre la plus belle oeuvre du créateur, d'ajouter à son automate -une âme fonctionnant par les ressource de la mécanique! - -Cette citation fait beaucoup d'honneur aux savants qui ont accepté la -responsabilité d'une semblable annonce, et vient montrer une fois de -plus comment on écrit l'histoire. - -On croira facilement que ces ouvrages ne m'avaient fourni aucun -enseignement sur l'art que je désirais tant étudier. J'eus beau -continuer mes recherches, je ne retirai de ces patientes investigations -qu'un découragement complet et la certitude que rien de sérieux n'avait -été écrit sur les automates. - ---Comment! me disais-je, cette science merveilleuse qui a élevé si haut -le nom de Vaucanson, cette science dont les combinaisons ingénieuses -peuvent animer une matière inerte et lui donner en quelque sorte -l'existence, est-elle donc la seule qui n'ait point ses archives? - -J'étais découragé de mes infructueuses recherches, lorsqu'enfin un -Mémoire de l'inventeur du _Canard automate_, me tomba sous la main. Ce -mémoire, portant la date de 1738, est adressé par l'auteur à Messieurs -de l'Académie des Sciences; ou y trouve une savante description de son -joueur de flûte, ainsi qu'un rapport de l'Académie, que je transcris -ici. - - _Extrait des registres de l'Académie Royale des Sciences, du 30 - avril 1738._ - - «L'Académie, ayant entendu la lecture d'un Mémoire de monsieur de - Vaucanson, contenant la description d'une statue de bois copiée sur - le Faune en marbre de Coysevox, qui joue de la flûte traversière, - sur laquelle elle exécute douze airs différents avec une précision - qui a mérité l'attention du public, a jugé que cette machine était - extrêmement ingénieuse; que l'auteur avait su employer des moyens - simples et nouveaux, tant pour donner aux doigts de cette figure - les mouvements nécessaires que pour modifier le vent qui entre dans - la flûte, en augmentant ou diminuant sa vitesse suivant les - différents tons, en variant la disposition des lèvres et faisant - mouvoir une soupape qui fait les fonctions de la langue; enfin, en - imitant par art tout ce que l'homme est obligé de faire, et qu'en - outre le Mémoire de monsieur de Vaucanson avait toute la clarté et - la précision dont cette matière est susceptible; ce qui prouve - l'intelligence de l'auteur et ses grandes connaissances dans les - différentes parties de la mécanique. En foi de quoi j'ai signé le - présent certificat. - -»A Paris, ce 3 mai 1738. - - -»FONTENELLE, - -»Secrétaire perpétuel de l'Académie Royale des Sciences.» - -Après ce rapport vient une lettre de Vaucanson, adressée à M. l'abbé D. -F., dans laquelle il lui annonce son intention de présenter au public, -le lundi de Pâques: - -1º Un joueur de flûte traversière. - -2º Un joueur de tambourin. - -3º Un canard artificiel. - -«Dans ce canard, dit le célèbre _automatiste_, je présente le mécanisme -des viscères destinés aux fonctions du boire, du manger et de la -digestion; le jeu de toutes les parties nécessaires à ces actions y est -exactement imité; il allonge son cou pour prendre du grain, il l'avale, -le digère et le rend par les voies ordinaires tout digéré; la matière -digérée dans l'estomac est conduite par des tuyaux, comme dans l'animal -par ses boyaux, jusqu'à l'anus, où il y a un sphincter qui en permet la -sortie. - -»Les personnes attentives comprendront la difficulté qu'il y a eu de -faire faire à mon automate tant de mouvements différents; comme -lorsqu'il s'élève sur ses pattes et qu'il porte son cou à droite et à -gauche. Elles verront également que cet animal boit, barbote avec son -bec, croasse comme le canard naturel, et qu'enfin il fait tout les -gestes que ferait un animal vivant.» - -Je fus d'autant plus émerveillé du contenu de ce Mémoire, que c'était le -premier renseignement sérieux que je recevais sur les automates. La -description du joueur de flûte me donna une haute idée du mécanicien qui -l'avait exécuté. Cependant, je dois avouer que d'un autre côté j'eus un -grand regret de n'y trouver qu'une exposition sommaire des combinaisons -mécaniques du canard artificiel. Combien j'eusse été heureux de -connaître les moyens à l'aide desquels la nourriture prise par l'animal -se transformait _en excréments par une imitation parfaite des opérations -de la nature!_ Je dus pour le moment me contenter d'admirer de confiance -l'oeuvre du grand maître. - -Mais en 1844, le canard de Vaucanson lui-même[6] fut exposé à Paris dans -une salle du Palais-Royal. Je fus, comme on doit le penser, un des -premiers à le visiter, et je restai frappé d'admiration devant les -nombreuses et savantes combinaisons de ce chef-d'oeuvre de mécanique. - -A quelque temps de là, une des ailes de l'automate s'étant détraquée, la -réparation m'en fut confiée et je fus initié au fameux mystère de la -digestion. A mon grand étonnement, je vis que l'illustre maître n'avait -pas dédaigné de recourir à un artifice que je n'aurais pas désavoué dans -un tour d'escamotage. La digestion, ce tour de force de son automate, la -digestion, si pompeusement annoncée dans le Mémoire, n'était qu'une -mystification, un véritable canard enfin. Décidément Vaucanson n'était -pas seulement mon maître en mécanique, je devais m'incliner aussi devant -son génie pour l'escamotage. - -Voici du reste, dans sa simplicité, l'explication de cette intéressante -fonction. - -On présentait à l'animal un vase, dans lequel était de la graine -baignant dans l'eau. Le mouvement que faisait le bec en barbotant, -divisait la nourriture et facilitait son introduction dans un tuyau -placé sous le bec inférieur du canard; l'eau et la graine, ainsi -aspirés, tombaient dans une boîte placée sous le ventre de l'automate, -laquelle boîte se vidait toutes les trois ou quatre séances. -L'évacuation était chose préparée à l'avance; une espèce de bouillie, -composée de mie de pain colorée de vert, était poussée par un corps de -pompe et soigneusement reçue sur un plateau en argent comme produit -d'une digestion artificielle. On se passait alors l'objet de main en -main en s'extasiant à sa vue, tandis que l'industrieux mystificateur -riait de la crédulité du public. - -Cet artifice, loin de modifier la haute opinion que j'avais conçue de -Vaucanson, m'inspira au contraire une double admiration pour son -_savoir_ et pour son _savoir-faire_. - -Le lecteur s'attend sans doute à ce que je lui donne une petite notice -biographique sur cet homme célèbre. C'est mon intention en effet. - -Jacques de Vaucanson naquit à Grenoble le 24 février 1809, d'une famille -noble; son goût pour la mécanique se déclara dès sa plus tendre enfance. - -Ce fut vers 1730, environ, que le flûteur des Tuileries lui suggéra -l'idée de construire sur ce modèle un automate jouant véritablement de -la flûte traversière; il consacra quatre années à composer ce -chef-d'oeuvre. - -Le domestique de Vaucanson, dit l'histoire, était seul dans la -confidence des travaux de son maître. Aux premiers sons que rendit le -flûteur, le fidèle serviteur, qui se tenait caché dans un appartement -voisin, vint tomber aux pieds du mécanicien qui lui paraissait plus -qu'un homme, et tous deux s'embrassèrent en pleurant de joie. - -Le _canard_ et le _joueur de tambourin_ suivirent de près et furent -principalement exécutés en vue d'une spéculation sur la curiosité -publique. - -Vaucanson, quoique noble de naissance, ne dédaigna pas de présenter ses -automates à la foire de Saint-Germain et à Paris, où il fit de -fabuleuses recettes, tant fut grande l'admiration pour ses merveilleuses -machines. - -Il inventa aussi, dit-on, un métier sur lequel un âne exécutait une -étoffe à fleurs; il avait fait cette machine pour se venger des ouvriers -en soie de la ville de Lyon, qui l'avaient poursuivi à coups de pierre, -se plaignant qu'il cherchait à simplifier les métiers. - -On doit à Vaucanson une chaîne qui porte son nom, ainsi qu'une machine -pour en fabriquer les mailles toujours égales. - -On dit qu'il fit encore pour la _Cléopâtre_ de Marmontel, un aspic qui -s'élançait en sifflant sur le sein de l'actrice chargée du rôle -principal. A la première représentation de cette pièce, un plaisant, -plus émerveillé du sifflement de l'automate que de la beauté de la -tragédie, s'écria: _«Je suis de l'avis de l'aspic!»_ - -Il ne manquait à la gloire de Vaucanson que d'être célébré par Voltaire; -l'illustre poète fit sur lui les vers suivants: - - ..................................... - Le hardi Vaucanson, rival de Prométhée, - Semblait, de la nature imitant les ressorts, - Prendre le feu des cieux pour animer les corps. - -Cet illustre mécanicien conserva toute son activité jusqu'au dernier -moment de sa vie. Dangereusement malade, il s'occupait encore à faire -exécuter la machine à fabriquer sa chaîne sans fin. - ---Ne perdez pas une minute, disait-il à ses ouvriers, je crains de ne -pas vivre assez longtemps pour vous expliquer mon idée en entier. - -Huit jours après, le 21 novembre 1782, il rendait le dernier soupir à -l'âge de 73 ans. Mais avant de quitter ce monde, il avait eu la -consolation de voir fonctionner sa machine. - -Une bonne fortune n'arrive jamais sans une autre: Ce fut aussi dans -l'année 1844 que je vis chez un nommé Cronier, mécanicien à Belleville, -le fameux _joueur d'échecs_, dont les combinaisons ont fait pâlir les -savants de l'époque. Automate si merveilleux en effet, que pas un des -plus forts joueurs ne le put vaincre! Je ne l'ai jamais vu fonctionner. -Mais depuis, j'ai eu sur ce chef-d'oeuvre des renseignements qui ne -manquent pas d'originalité et que je vais communiquer au lecteur. -J'espère lui causer la même surprise que celle dont j'ai été saisi -lorsque je les ai reçus. - -Il semblera peut-être étrange qu'à propos d'un automate, je sois obligé -de faire intervenir au début de ma narration un trait de la politique -européenne. Cependant, que le lecteur se rassure; il ne s'agit pas ici -d'une longue et savante dissertation sur l'équilibre des Etats; modeste -historien, je me contenterai de quelques mots pour faire entrer en scène -le héros de ce récit. - -L'histoire se passe en Russie. - -Le premier partage de la Pologne, en 1772, avait laissé bien des -ferments de discorde qui, plusieurs années après, excitaient encore de -nombreux soulèvements. - -Vers l'année 1776, une révolte d'une certaine gravité éclata dans un -régiment mi-partie russe, mi-partie polonais, qui tenait garnison dans -la ville forte de Riga. - -A la tête des rebelles, était un officier nommé Worouski, homme d'une -haute intelligence et d'une grande énergie. Sa taille était petite, mais -bien prise; ses traits accentués semblaient autant de cicatrices et -donnaient à sa mâle physionomie le caractère du brave que, dans son -pittoresque vocabulaire, le soldat français appelle le _troupier -racorni_. - -Cette insurrection prit des proportions telles, que les troupes envoyées -pour la réprimer furent obligées de se replier deux fois, après avoir -éprouvé des pertes considérables. Cependant des renforts arrivèrent de -Saint-Pétersbourg, et dans un combat livré en rase campagne, les -insurgés furent vaincus. Bon nombre périrent, le reste prit la fuite à -travers les marais, où les vainqueurs les poursuivirent avec ordre de ne -faire aucun quartier. - -Dans cette déroute, Worousky eut les deux cuisses fracassées par un coup -de feu, et il tomba sur le champ de bataille. Toutefois, il échappa au -massacre en se jetant dans un fossé recouvert d'une haie, qui le déroba -à la vue des soldats. - -La nuit venue, Worouski se traîna avec peine et put gagner la demeure -voisine d'un médecin nommé Osloff, connu pour sa bienfaisante humanité. - -Le docteur, touché de sa position, lui donna des soins et consentit à le -cacher chez lui. La blessure de Worouski était grave, et cependant le -brave docteur eut longtemps l'espoir de le guérir. Mais la gangrène -s'étant déclarée tout à coup, la position du blessé prit un caractère -tel, qu'il devint urgent, pour lui sauver la vie, de sacrifier la -moitié de son corps à l'autre. L'amputation des deux cuisses fut -pratiquée avec bonheur, et Worouski fut sauvé. - -Sur ces entrefaites, M. de Kempelen, illustre mécanicien viennois, vint -en Russie pour rendre visite à M. Osloff, avec lequel il était lié d'une -étroite amitié. - -Ce savant voyageait alors dans le but de se familiariser avec les -langues étrangères, dont l'étude devait plus tard lui faciliter son beau -travail sur le mécanisme de la parole, qu'il a si bien décrit dans son -ouvrage publié à Vienne en 1791. - -Dans chaque pays dont il désirait apprendre la langue, M. de Kempelen -faisait un court séjour, et grâce à son étonnante facilité et à son -intelligence extrême, il parvenait bientôt à la posséder. - -Cette visite fut d'autant plus agréable au docteur, que depuis quelque -temps il avait conçu des inquiétudes sur les conséquences de la bonne -action à laquelle il s'était laissé entraîner. Il craignait d'être -compromis si l'on venait à en avoir connaissance, et son embarras était -extrême, car, vivant seul avec une vieille gouvernante, il n'avait -personne dont il pût recevoir un bon conseil ou attendre aucun secours. - -L'arrivée de M. de Kempelen fut donc un événement heureux pour le -docteur, qui comptait sur l'imagination de son ami pour le sortir -d'embarras. - -M. de Kempelen fut d'abord effrayé de partager un tel secret: il savait -que la tête du proscrit avait été mise à prix, et que l'acte d'humanité -auquel il allait s'associer était un crime que les lois moscovites -punissaient avec rigueur. Mais quand il vit le corps mutilé de Worousky, -il se laissa aller à tout l'intérêt que ne pouvait manquer d'inspirer -une si grande infortune, et il chercha dans son esprit inventif les -moyens d'opérer la fuite de son protégé. - -Le docteur Osloff était passionné pour le jeu d'échecs, et, autant pour -satisfaire sa passion que pour apporter une distraction au malade, -pendant les longs jours de convalescence, il faisait de nombreuses -parties avec lui. Mais Worousky était d'une telle force à ce jeu, que -son hôte ne pouvait même égaliser la partie, malgré des concessions de -pièces considérables. M. de Kempelen s'unit au docteur pour lutter -contre un aussi habile stratégiste. Ce fut en vain: Worousky sortait -toujours vainqueur de la partie. Cette supériorité inspira à M. de -Kempelen l'idée du fameux automate joueur d'échecs. En un instant il en -eut arrêté le plan et, la tête enflammée par les idées qui s'y -pressaient en foule, il se mit immédiatement à l'oeuvre. Chose -incroyable! ce chef-d'oeuvre de mécanique, création merveilleuse dont -les combinaisons étonnèrent le monde entier, fut inventé, exécuté et -entièrement terminé dans l'espace de trois mois. - -M. de Kempelen voulut que le docteur eût seul les prémisses de son -oeuvre: le 10 octobre 1796, il l'invita à faire une partie. - -L'automate représentait un Turc de grandeur naturelle, portant le -costume de sa nation, et assis derrière un coffre en forme de commode, -qui avait à peu près 1 mètre 20 centimètres de longueur sur 80 -centimètres de largeur. Sur le dessus du coffre et au centre, se -trouvait un échiquier. - -Avant de commencer la partie, le mécanicien ouvrit plusieurs portes -pratiquées dans la commode, et M. Osloff put voir dans l'intérieur une -grande quantité de rouages, leviers, cylindres, ressorts, cadrans, etc., -qui en garnissaient la plus grande partie. En même temps il ouvrit un -long tiroir contenant les échecs et un coussin sur lequel le Turc devait -appuyer le bras. Cet examen terminé, la robe de l'automate fut levée, et -l'on put également voir dans l'intérieur de son corps. - -Les portes ayant ensuite été fermées, M. de Kempelen fit quelques -arrangements dans sa machine, et remonta un des rouages avec une clé -qu'il introduisit dans une ouverture pratiquée au coffre. - -Alors le Turc, après un petit mouvement de tête en forme de salut, porta -la main sur une des pièces posées sur l'échiquier, la saisit du bout des -doigts, la porta sur une autre case, et posa ensuite son bras sur le -coussin près de lui. L'auteur avait annoncé que son automate ne parlant -pas, ferait avec la tête trois signes pour indiquer l'échec au Roi et -deux pour l'échec à la Reine. - -Le docteur riposta, et attendit patiemment que son adversaire, dont les -mouvements avaient toute la gravité du sultan qu'il représentait, jouât -une autre pièce. Quoique conduite avec lenteur au début, la partie n'en -fut pas moins promptement engagée. Bientôt même Osloff s'aperçut qu'il -avait affaire à un antagoniste redoutable, car malgré tous ses efforts -pour lutter contre la machine, son jeu se trouvait dans une position -désespérée. - -Il est vrai de dire que depuis quelques instants, le docteur était -devenu très distrait. Une idée semblait le préoccuper. Mais il hésitait -à communiquer ses réflexions à son ami, quand tout à coup la machine fit -trois signes de tête. Le Roi était mat. - ---Parbleu! s'écria le perdant avec une teinte d'impatience qui se -dissipa bien vite à la vue de la figure épanouie du mécanicien, si je -n'étais persuadé que Worousky est en ce moment dans son lit, je croirais -que je viens de jouer avec lui! Sa tête seule est capable de concevoir -un coup semblable à celui qui m'a fait perdre. Et puis, ajouta le -docteur en regardant fixement M. de Kempelen, pouvez-vous me dire -pourquoi votre automate joue de la main gauche[7], ainsi que le fait -Worousky? - -Le mécanicien viennois se mit à rire, et ne voulant pas prolonger cette -mystification, qui devait être le prélude de tant d'autres, il avoua à -son ami que c'était en effet avec Worouski qu'il venait de faire la -partie. - ---Mais, alors, où diable l'avez-vous placé? dit le docteur en regardant -autour de lui pour tâcher de découvrir son antagoniste. - -L'inventeur riait de tout son coeur. - ---Eh bien! vous ne me reconnaissez donc pas? s'écria le Turc, qui, -tendit au docteur la main gauche en signe de réconciliation, tandis que -M. de Kempelen levait la robe, et montrait le pauvre mutilé logé dans la -carcasse de l'automate. - -M. Osloff ne put garder plus longtemps son sérieux: le rire le gagna et -il fit chorus avec ses deux mystificateurs. Mais il s'arrêta le premier; -il lui manquait une explication. - ---Comment avez-vous fait, dit-il, pour escamoter Worouski et le rendre -invisible? - -M. de Kempelen expliqua alors de quelle façon il était parvenu à -dissimuler l'automate vivant, avant qu'il pût entrer dans le corps du -Turc. - ---Voyez, dit-il, en ouvrant le buffet; ces nombreux rouages, ces -leviers, ces poulies qui garnissent une partie du buffet ne sont que le -simulacre d'une machine organisée. Les châssis qui les supportent sont à -charnière, et en se repliant pour se mettre sur le côté, ils laissent -une place au joueur qui s'y trouvait blotti, pendant que vous examiniez -l'intérieur de l'automate. - -Cette première visite terminée, et dès que la robe a été baissée, -Worousky est subitement entré dans le corps du Turc que nous venions -d'examiner. Puis, tandis que je vous montrais le buffet et les rouages -qui le garnissent, il prenait son temps pour passer ses bras et ses -doigts dans ceux de la figure. Vous comprenez également qu'en raison de -la grosseur du cou, dissimulée par cette barbe et cette énorme -collerette, il a pu, en passant la tête dans ce masque, voir facilement -l'échiquier et conduire sa partie. Je dois ajouter que lorsque je fais -le simulacre de monter la machine, ce n'est que dans le but de couvrir -le bruit des mouvements de Worousky. - ---Ainsi, dit le docteur, qui tenait à prouver qu'il avait parfaitement -compris l'explication, quand j'examinais le buffet, mon diable de -Worousky se trouvait dans le corps du Turc; et quand on soulevait la -robe, il était passé dans le buffet. J'avoue franchement, ajouta M. -Osloff, que j'ai été dupe de cette ingénieuse combinaison, mais je m'en -console en pensant que plus fin que moi s'y serait trouvé pris. - -Les trois amis furent aussi émerveillés l'un que l'autre du résultat -obtenu dans cette séance privée, car cet instrument offrait un -merveilleux moyen d'évasion pour le pauvre proscrit, et lui assurait -pour toujours une existence à l'abri du besoin. - -Séance tenante, l'on convint de l'itinéraire à suivre pour gagner -promptement la frontière, et des précautions de sûreté à prendre pour le -voyage. Il fut également convenu que, pour n'éveiller aucun soupçon, on -donnerait des représentations dans toutes les villes qui se trouvaient -sur le passage, en commençant par Toula, Kalouga, Smolensk, etc. - -Un mois après, Worousky, entièrement rétabli, donnait devant un nombreux -public une première preuve de son étonnante habileté. - -L'affiche, écrite en langue russe, était conçue en ces termes: - - _Toula, 6 novembre 1777_, - - DANS LA SALLE DES CONCERTS, - - EXPOSITION D'UN AUTOMATE JOUEUR D'ÉCHECS, - - INVENTÉ ET EXÉCUTÉ PAR M. DE KEMPELEN. - -NOTA.--_Les combinaisons mécaniques de cette pièce sont si -merveilleuses, que l'inventeur n'hésite pas à porter un défi aux plus -forts joueurs de cette ville_.[8] - -On doit penser si cette annonce excita la curiosité des habitants de -Toula: non-seulement des joueurs se firent inscrire à l'envi, mais de -forts paris furent engagés pour et contre les antagonistes. - -Worousky sortit vainqueur de cette lutte, et encouragé par son succès, -il engagea le lendemain M. de Kempelen à proposer une partie contre les -plus forts joueurs réunis. - -Je n'ai pas besoin de dire que ce second défi fut accepté avec plus -d'empressement encore que le premier, et que la ville entière vint de -nouveau faire galerie autour de cet intéressant tournoi. - -Cette fois, le succès resta quelque temps incertain, et M. de Kempelen -commençait à craindre de voir la réputation de son automate compromise, -quand un coup inattendu, un coup de maître, décida en faveur de -Worousky. La salle entière, y compris les perdants, célébrèrent par des -bravos une aussi glorieuse victoire. Les journaux remplirent leurs -colonnes de louanges et de félicitations à l'adresse de l'automate et de -son inventeur, et complétèrent par leur publicité une vogue si justement -méritée. - -M. de Kempelen et son compagnon, rassurés désormais par l'éclat de leur -début, prirent congé du bon docteur. Après lui avoir laissé un généreux -souvenir de son amicale hospitalité, ils se dirigèrent vers la -frontière. - -La prudence exigeait que, même en voyageant, Worousky fût caché aux yeux -de tous: aussi fut-il littéralement emballé. Sous le prétexte d'une -grande susceptibilité dans les rouages de l'automate, la caisse énorme -qui le contenait était transportée avec les plus grandes précautions. -Mais ces soins n'avaient d'autre but que de protéger l'habile joueur -d'échecs qui s'y trouvait enfermé. Des ouvertures respiratoires -laissaient circuler l'air dans cette singulière chaise de poste. - -Worousky prenait son mal en patience, dans l'espoir de se voir bientôt -hors des atteintes de la police moscovite et d'arriver sain et sauf au -terme de ce pénible voyage. Ces fatigues, il est vrai, étaient -compensées par les énormes recettes que les deux amis encaissaient sur -leur chemin. - -Tout en se dirigeant vers la frontière de Prusse, nos voyageurs étaient -arrivés à Vitebsk, lorsqu'un matin Worousky vit entrer brusquement M. de -Kempelen dans la chambre où il demeurait constamment séquestré. - ---Un affreux malheur nous menace, s'écria le mécanicien d'un air -consterné, en montrant une lettre datée de Saint-Pétersbourg. Dieu sait -si nous parviendrons à le conjurer! L'impératrice Catherine II ayant -appris par les journaux le merveilleux talent de l'automate, joueur -d'échecs, désire faire une partie avec lui et m'engage à le transporter -immédiatement à son palais. Il s'agit maintenant de nous concerter pour -trouver un moyen de nous soustraire à ce dangereux honneur. - -Au grand étonnement de M. de Kempelen, Worousky reçut cette nouvelle -sans aucun effroi, et il sembla même en éprouver une joie extrême. - ---Eluder une pareille visite! gardons-nous-en bien, dit-il; les désirs -de la Czarine sont des ordres qu'on ne peut enfreindre sans danger; nous -n'avons donc d'autre parti à suivre que de nous rendre au plus vite à sa -demande. Votre empressement aura le double avantage de la disposer -favorablement, et de détourner les soupçons qui pourraient naître sur -votre merveilleux automate. D'ailleurs, ajouta l'intrépide soldat, avec -une certaine fierté, j'avoue que je ne suis pas fâché de me trouver en -face de la grande Catherine, et de lui montrer que la tête dont elle -fait assez peu de cas pour la mettre au misérable prix de quelques -roubles, est de force à lutter avec la sienne et peut même, en certains -cas, la surpasser en intelligence. - ---Insensé que vous êtes! s'écria M. de Kempelen, effrayé de l'exaltation -du fougueux proscrit, pensez donc que nous pouvons être découverts, et -qu'il y va de la vie pour vous, et pour moi d'un exil en Sibérie. - ---C'est impossible, reprit tranquillement Worousky. Votre ingénieuse -machine a déjà trompé tant de gens et des plus habiles, que bientôt, -j'en ai la conviction, nous aurons une dupe de plus, mais cette fois une -dupe dont la défaite sera bien glorieuse pour nous. Et quel beau -souvenir, quel honneur pour tous les deux, mon ami, lorsqu'un jour nous -pourrons dire que l'impératrice Catherine II, la fière Czarine, que ses -courtisans proclament la tête la plus intelligente de son vaste empire, -fut abusée par votre génie et vaincue par moi! - -M. de Kempelen, quoique ne partageant pas l'enthousiasme de Worousky, -fut forcé de céder devant ce caractère, dont il avait eu maintes fois -déjà l'occasion d'apprécier l'inflexibilité. D'ailleurs, le soldat avait -tant d'autres qualités, et pardessus tout possédait une habileté si -surprenante aux échecs, que le mécanicien viennois jugea prudent de lui -faire des concessions, dans l'intérêt de sa propre renommée. - -On partit donc sans différer, car le voyage devait être long et -difficile par suite des précautions infinies qu'exigeait le transport de -la caisse où se trouvait Worousky. En route, M. de Kempelen ne quitta -pas un instant son compagnon de voyage, et fit tout ce qui dépendait de -lui pour adoucir la rigueur d'une aussi pénible locomotion. - -Après de longues journées de fatigue, on arriva enfin au terme du -voyage. Mais quelque promptitude qu'eussent mise les voyageurs, la -Czarine, en abordant M. de Kempelen, sembla lui témoigner une certaine -humeur. - ---Les routes sont-elles donc si mauvaises, Monsieur, lui dit-elle, qu'il -faille quinze jours pour venir de Vitebsk à Saint-Pétersbourg? - ---Que Votre Majesté veuille bien me permettre, répondit le rusé -mécanicien, de lui faire un aveu qui me servira d'excuse. - ---Faites, répondit Catherine, pourvu que ce ne soit pas l'aveu de -l'incapacité de votre _merveilleuse_ machine. - ---Au contraire, je viens avouer à Votre Majesté qu'en raison de sa force -au jeu d'échecs, j'ai voulu lui présenter un adversaire digne d'elle. -J'ai donc dû, avant de partir, ajouter à mon automate des combinaisons -indispensables pour une partie aussi solennelle. - ---Ah! ah! fit en souriant l'Impératrice, déridée par cette flatteuse -explication. Et en raison de ces nouvelles combinaisons, vous avez -l'espoir de me faire battre par votre automate. - ---Je serais bien étonné qu'il en fût autrement, répondit -respectueusement M. de Kempelen. - ---C'est ce que nous verrons, Monsieur, répliqua l'Impératrice en agitant -la tête d'un air de doute et d'ironie. Mais, ajouta-t-elle sur le même -ton, quand me mettez-vous en présence de mon terrible adversaire? - ---Quand il plaira à Votre Majesté. - ---S'il en est ainsi, je suis tellement impatiente de mesurer mes forces -avec le vainqueur des plus habiles joueurs de mon empire, que, ce soir -même, je le recevrai dans ma bibliothèque. Installez-y votre machine; à -huit heures je me rendrai près de vous. Soyez exact. - -M. de Kempelen prit congé de Catherine et courut faire ses préparatifs -pour la soirée. Worousky se faisait un jeu de la séance et ne pensait -qu'au bonheur qu'il aurait à mystifier la Czarine. Mais si M. de -Kempelen était résolu, lui aussi, à tenter l'aventure, il voulait -prendre néanmoins toutes les précautions possibles, afin que son secret -ne pût être pénétré, et qu'une voie de salut lui restât, même en cas de -danger. A tout hasard, il fit transporter au palais impérial l'automate, -dans la caisse même où il le plaçait dans ses voyages. - -Huit heures sonnaient comme l'Impératrice, escortée d'une suite -nombreuse, entrait dans la bibliothèque et se plaçait près de -l'échiquier. - -J'ai omis de dire que M. de Kempelen ne permettait jamais qu'on passât -derrière l'automate, et qu'il ne consentait à commencer la partie que -lorsque tous les spectateurs étaient rangés en face de sa machine. - -La cour se plaça derrière l'Impératrice, et de tous côtés il n'y eut -qu'une seule voix pour prédire la défaite de l'automate. - -Sur l'invitation du mécanicien, on visita le buffet et le corps du Turc, -et quand on se fut bien convaincu qu'il ne contenait rien autre chose -que les rouages dont nous avons précédemment parlé, on se mit en mesure -d'engager la partie. - -Favorisée par le sort, Catherine profita de l'avantage de jouer le -premier pion; l'automate riposta, et la partie se continua au milieu du -plus religieux silence. Les pièces manoeuvrèrent d'abord sans que rien -se décidât. Cependant on ne tarda pas à voir, aux sourcils froncés de la -Czarine, que l'automate se montrait peu galant envers elle, et qu'il -était digne après tout de la réputation qu'on lui avait faite. Un -cavalier et un fou lui furent enlevés coup sur coup par l'habile -musulman. Dès lors la partie prenait une tournure défavorable pour la -noble joueuse, quand tout à coup le Turc quittant son impassible -gravité, frappa violemment de la main sur son coussin, et remit à sa -place une pièce avancée par son adversaire. - -[Illustration: L'AUTOMATE JOUEUR D'ÉCHECS.] - -Catherine II venait de tricher. Etait-ce pour éprouver l'intelligence de -l'automate ou pour toute autre cause? Nous ne saurions le dire. -Néanmoins, la fière impératrice ne voulant point avouer cette faiblesse, -replaça la pièce à l'endroit où elle l'avait frauduleusement avancée et -regarda l'automate d'un air d'impérieuse autorité. - -Le résultat ne se fit pas attendre: le Turc, d'un coup de main, renversa -vivement toutes les pièces sur l'échiquier, et aussitôt le bruit d'un -rouage, qui marchait constamment pendant la partie, cessa de se faire -entendre. La machine s'arrêta, comme si elle était subitement détraquée. - -Pâle et tremblant, M. de Kempelen, reconnaissant là le fougueux -caractère de Worousky, attendit avec effroi l'issue de ce conflit entre -le proscrit et sa souveraine. - ---Ah! ah! monsieur l'automate, vous avez des manières un peu brusques, -dit avec gaîté l'impératrice, qui n'était pas fâchée de voir ainsi se -terminer une partie dans laquelle elle avait peu de chances de succès. -Oh! vous êtes fort, j'en conviens; mais vous avez craint de perdre la -partie, et par prudence vous avez brouillé le jeu. Allons, je suis -maintenant édifiée sur votre savoir et surtout sur votre caractère -nerveux. - -M. de Kempelen commença à respirer, et reprenant courage, il voulut -tâcher de détruire tout à fait la fâcheuse impression produite par le -manque de respect de sa machine, faute dont naturellement il endossait -toute la responsabilité. - ---Que votre Majesté, dit-il humblement, me permette de lui donner une -explication sur ce qui vient de se passer. - ---Pas du tout, monsieur de Kempelen, interrompit joyeusement la Czarine, -pas du tout; je trouve au contraire cela très amusant, et je vous dirai -même que votre automate me plaît tellement que je veux en faire -l'acquisition. J'aurai ainsi toujours près de moi un joueur un peu vif -peut-être, mais assez habile pour me tenir tête. Laissez-le donc dans -cet appartement et venez me voir demain matin pour conclure le marché. - -A ces mots et sans attendre la réponse de M. de Kempelen, l'Impératrice -quitta la salle. - -En témoignant le désir que l'automate restât au palais jusqu'au -lendemain, Catherine voulait-elle commettre une indiscrétion? Tout porte -à le croire. Heureusement l'habile mécanicien sut déjouer cette -curiosité féminine en faisant passer Worousky dans la caisse qu'il avait -fait apporter à tout hasard, comme nous l'avons dit. - -L'automate resta dans la bibliothèque, mais Worousky n'y était plus. - -Le lendemain, Catherine renouvela à M. de Kempelen la proposition -d'acheter son joueur d'échecs. Ce dernier lui fit comprendre que sa -présence étant nécessaire pour les fonctions de cette machine, il lui -était impossible de la vendre. - -L'Impératrice se rendit à cette bonne raison et, tout en félicitant le -mécanicien sur son oeuvre, elle lui remit un témoignage de sa -libéralité. - -Trois mois après, l'automate était en Angleterre sous la direction d'un -M. Anthon, auquel M. de Kempelen l'avait cédé. Worousky continua-t-il à -faire partie de la machine? Je l'ignore, mais on doit le supposer, en -raison de l'immense succès qu'eut à cette époque le joueur d'échecs, -dont tous les journaux firent mention. - -M. Anthon parcourut l'Europe entière, suivi toujours des mêmes succès, -mais à sa mort, le célèbre automate fut acheté par le mécanicien -Maëlzel, qui l'embarqua pour New-York. C'est sans doute alors que -Worousky prit congé de son Turc hospitalier, car l'automate fut loin -d'avoir en Amérique le même succès que sur notre continent. Après avoir -promené pendant quelque temps son trompette mécanique et le joueur -d'échecs, Maëlzel reprit le chemin de la France, qu'il ne devait plus -revoir; il mourut dans la traversée d'une indigestion[9]. - -Les héritiers de Maëlzel vendirent ses instruments, et c'est d'eux que -Cronier tenait sa précieuse relique. - -Mon heureuse étoile vint encore me fournir une des plus belles occasions -d'étude que je pusse désirer. - -Un Prussien, nommé Koppen, montra à Paris, vers 1829, un instrument -portant le nom de _Componium_. C'était un véritable orchestre mécanique, -jouant des ouvertures d'opéras avec un ensemble et une précision fort -remarquables. - -Le nom de Componium venait de ce que, à l'aide de combinaisons vraiment -merveilleuses, l'instrument improvisait de charmantes variations sans -jamais se répéter, quel que fût le nombre de fois qu'on le fit jouer de -suite. On prétendait qu'il était aussi difficile d'entendre deux fois la -même variation que de voir deux mêmes quaternes se succéder à la -loterie. Il y avait pour ces deux faits les mêmes chances fournies par -le hasard. - -Le Componium obtint le plus brillant succès, mais il finit par épuiser -la curiosité des amateurs d'harmonie, et dut songer à la retraite, après -avoir produit à son propriétaire la somme fabuleuse de cent mille francs -de bénéfices nets, dans une année. - -Ce chiffre, exact ou non, fut adroitement publié, et quelque temps -après, l'instrument fut mis en vente. - -Un spéculateur nommé D..., séduit par l'espérance de voir se renouveler -pour lui en pays étranger des recettes aussi magnifiques, acheta -l'instrument et le transporta en Angleterre. - -Malheureusement pour D..., au moment où cette _poule aux oeufs d'or_ -arrivait à Londres, Georges IV venait de rendre le dernier soupir. - -La cour et l'aristocratie, seuls mélomanes dans ce pays de commerce et -d'industrie, et sur qui D.... comptait pour l'exploitation de cette -oeuvre d'art, prirent le deuil et, selon l'usage anglais, se -cloîtrèrent pendant quelques mois. Le spectacle se trouva sans -spectateurs. - -Pour éviter des frais inutiles, D.... jugea prudent de renoncer à une -entreprise commencée sous de si malheureux auspices, et il se décida à -revenir à Paris. Le Componium fut, en conséquence, démonté pièce à -pièce, mis dans des caisses et ramené en France. - -D.... espérait faire rentrer son instrument en franchise de droits. -Mais lors de sa sortie de France, il avait oublié de remplir certaines -formalités indispensables pour obtenir ce bénéfice; la douane l'arrêta, -et il fut obligé d'en référer au ministre du commerce. En attendant la -décision ministérielle, les caisses furent déposées dans les magasins -humides de l'entrepôt. Ce ne fut guère qu'au bout d'un an, et après des -formalités et des difficultés sans nombre, que l'instrument rentra dans -Paris. - -Ce fait peut donner une idée de l'état de désordre, de dépècement et -d'avarie où se trouva alors le Componium. - -Découragé par l'insuccès de son voyage en Angleterre, D.... résolut de -se défaire de son _improvisateur mécanique_; mais auparavant, il se mit -à la recherche d'un mécanicien qui pût entreprendre de le remettre en -état. J'ai oublié de dire que lors de la vente du Componium, M. Koppen -avait livré avec la machine un ouvrier allemand très habile, qui était -pour ainsi dire le cornac du gigantesque instrument. Celui-ci se -trouvant les bras croisés pendant les interminables formalités de la -douane française, n'avait imaginé rien de mieux que de retourner dans sa -patrie. - -La réparation du Componium était un travail de longue haleine, un -travail de recherches et de patience, car les combinaisons de cette -machine ayant toujours été tenues secrètes, personne ne pouvait fournir -le moindre renseignement. D..... lui même, n'ayant aucune notion de -mécanique, ne pouvait être en cela d'aucun secours; il fallait que -l'ouvrier ne s'inspirât que de ses propres idées. - -J'entendis parler de cette affaire, et poussé par une opinion peut-être -un peu trop avantageuse de moi-même, ou plutôt ébloui par la gloire d'un -aussi beau travail, je me présentai pour entreprendre cette immense -réparation. - -On me rit au nez: l'aveu est humiliant, mais c'est le mot propre. Il -faut dire aussi que ce n'était pas tout à fait sans motif, car je -n'étais alors connu que par des travaux trop peu importants pour mériter -une grande confiance. On craignait que, loin de remettre l'instrument en -état, je ne lui causasse de plus grands dommages en voulant le réparer. - -Cependant, comme D.... ne trouvait pas mieux, et que je faisais la -proposition de déposer une caution pour le cas où je viendrais à -commettre quelque dégât, il finit par céder à mes instances. - -On trouvera sans doute que j'étais réellement un ouvrier bien conciliant -et surtout bien consciencieux. Au fond, j'agissais dans mon intérêt, car -cette entreprise, en me fournissant de longs et intéressants sujets -d'étude, devait être pour moi un cours complet de mécanique. - -Dès que mes propositions eurent été acceptées, on m'apporta dans une -vaste chambre qui me servait de cabinet de travail, toutes les caisses -contenant les pièces du Componium, et on les vida pêle-mêle sur des -draps de lit étendus à cet effet sur le carreau. - -Une fois seul, et lorsque je vis ce monceau de ferraille, ces myriades -de pièces dont j'ignorais les fonctions, cette forêt d'instruments de -toutes formes et de toutes grandeurs, tels que cors d'harmonie, -trompettes, hautbois, flûtes, clarinettes, bassons, tuyaux d'orgue, -grosse caisse, tambour, triangle, cymbales, tam-tam, et tant d'autres -échelonnés par grandeur sur tous les tons de l'échelle chromatique, je -fus tellement effrayé de la difficulté de ma tâche, que je restai pour -ainsi dire anéanti pendant quelques heures. - -Pour faire mieux comprendre ma folle présomption, à laquelle ma passion -pour la mécanique et mon amour du merveilleux pouvaient seuls servir -d'excuse, je dois dire que je n'avais jamais vu fonctionner le -Componium; tout était donc pour moi de l'inconnu. Ajoutons à cela que le -plus grand nombre des pièces étaient couvertes de rouille et de -vert-de-gris. - -Assis au milieu de cet immense Capharnaüm, et la tête appuyée dans mes -mains, je me fis cent fois cette simple question: Par où vais-je -commencer? Et le découragement s'emparant de moi glaçait mon esprit et -paralysait mon imagination. - -Un matin pourtant, me sentant tout dispos et subissant l'influence de -cet axiome d'Hippocrate: _Mens sana in corpore sano_, je m'indignai tout -à coup de ma longue inertie et me jetai, tête baissée, dans cet immense -travail. - -Si je devais n'avoir pour lecteurs que des mécaniciens, comme je leur -décrirais, à l'aide de fidèles souvenirs, mes tâtonnements, mes essais, -mes études! Avec quel plaisir je leur expliquerais les savantes et -ingénieuses combinaisons qui naquirent successivement de ce chaos! - -Mais il me semble voir déjà quelques lecteurs ou lectrices prêts à -tourner la page pour chercher la conclusion d'un chapitre qui menace de -tourner au sérieux. Cette pensée m'arrête, et je me contenterai de dire -que, pendant une année entière, je procédai du connu à l'inconnu pour la -solution de cet inextricable problème, et qu'un jour enfin j'eus le -bonheur de voir mes travaux couronnés du plus heureux succès: le -Componium, nouveau phénix, était ressuscité de ses cendres. - -Cette réussite, inattendue de tous, me valut les plus grands éloges, et -D.... se mit à ma discrétion pour le salaire qu'il me plairait de -réclamer. Mais quelque sollicitation qu'il me fît, me trouvant satisfait -d'un aussi glorieux résultat, je ne voulus rien recevoir au-delà de mes -déboursés. Et cependant, si élevée qu'eût été la gratification, elle -n'eût pu me dédommager de ce que me coûta plus tard cette tâche -au-dessus de mes forces! - - - - -CHAPITRE X. - -LES SUPPUTATIONS D'UN INVENTEUR.--CENT MILLE FRANCS PAR AN POUR UNE -ÉCRITOIRE.--DÉCEPTION.--MES NOUVEAUX AUTOMATES.--LE PREMIER PHYSICIEN DE -FRANCE; DÉCADENCE.--LE CHORISTE PHILOSOPHE.--BOSCO.--LE JEU DES -GOBELETS.--UNE EXÉCUTION CAPITALE.--RÉSURRECTION DES SUPPLICIÉS.--ERREUR -DE TÊTE.--LE SERIN RÉCOMPENSÉ.--UNE ADMIRATION _rentrée_.--MES REVERS DE -FORTUNE.--UN MÉCANICIEN CUISINIER. - - -Les veilles, les insomnies, et pardessus tout l'agitation fébrile -résultant de toutes les émotions d'un travail aussi ardu que pénible -avaient miné ma santé. Une fièvre cérébrale s'ensuivit, et si je parvins -à en réchapper, ce ne fut que pour mener pendant cinq ans une existence -maladive, qui m'ôta toute mon énergie. Mon intelligence était comme -éteinte. Chez moi plus de passion, plus d'amour, plus d'intérêt même -pour des arts que j'avais tant aimés; l'escamotage et la mécanique -n'existaient plus dans mon imagination qu'à l'état de souvenirs. - -Mais cette maladie qui avait bravé pendant si longtemps la science des -maîtres de la Faculté, ne put résister à l'air vivifiant de la campagne, -où je me retirai pendant six mois, et lorsque je revins à Paris, j'étais -complètement régénéré. Avec quel bonheur je revis mes chers outils! -avec quelle ardeur aussi je repris mon travail si longtemps délaissé! -Car j'avais à regagner et le temps perdu et les dépenses énormes qu'un -traitement si long m'avait occasionnées. - -Mon modeste avoir se trouvait pour le moment sensiblement diminué, mais -j'étais à cet endroit d'une philosophie à toute épreuve. Mes futures -représentations ne devaient-elles pas combler toutes ces pertes et -m'assurer une fortune honnête? J'escomptais ainsi un avenir incertain; -mais n'est-ce pas le fait de tous ceux qui cherchent à inventer d'aimer -à transformer leurs projets en lingots d'or? - -Peut-être aussi subissais-je, sans le savoir, l'influence d'un de mes -amis, grand faiseur d'inventions, que ses déceptions et ses mécomptes ne -purent jamais empêcher de former des projets nouveaux. Notre manière de -supporter l'avenir avait une grande analogie. Cependant je dois lui -rendre justice: quelque élevées que fussent mes appréciations, il était -dans ce genre de calcul d'une force à laquelle je ne pouvais atteindre. -On en jugera par un exemple. - -Un jour, cet ami arrive chez moi, et me montrant un encrier de son -invention, lequel réunissait le double mérite d'être inversable et de -conserver l'encre à un niveau toujours égal: - ---Pour le coup, mon cher, me dit-il, voici une invention qui va faire -une révolution dans le monde des écrivains, et qui me permettra de me -promener la canne à la main, avec une centaine de mille livres de -rentes, au bas mot, entends-tu bien! Au reste tu vas en juger, si tu -suis bien mon calcul. - -Tu sais qu'il y a trente-six millions d'habitants en France? - -Je fis un signe de tête en forme d'adhésion. - ---Partant de là, je ne crois pas me tromper, si sur ce nombre j'estime -qu'il doit y en avoir au moins la moitié qui sait écrire. Hein?... -tiens, mettons le tiers, ou pour être plus sûrs encore, ne prenons que -le compte rond, soit dix millions. - ---Maintenant, j'espère qu'on ne me taxera pas d'exagération si, sur ces -dix millions d'écrivains, j'en prends un dixième, soit un million, pour -nombrer ceux qui sont à la recherche de ce qui peut leur être utile. - -Et mon ami s'arrêta en me regardant d'un ton qui semblait dire: Comme je -suis raisonnable dans mes appréciations! - ---Nous avons donc en France un million d'hommes capables d'apprécier -l'avantage de mon encrier. Or, sur ce nombre, combien vas-tu m'en -accorder qui, dès la première année, pourront avoir connaissance de ma -découverte et qui, la connaissant, en feront l'acquisition? - ---Ma foi, répondis-je, je t'avoue que je suis très embarrassé pour te -donner un chiffre exact. - ---Eh mon Dieu! qui est-ce qui te parle de chiffre exact? Je ne te -demande qu'une approximation, et encore je la désire la plus basse -possible, afin que je n'aie pas de déception. - ---Dame! fis-je en continuant les supputions décimales de mon ami, -mettons un dixième. - ---Tu vois, c'est toi-même qui l'as dit, un dixième! autrement dit, cent -mille. Mais, continua l'inventeur, enchanté de m'avoir fait participer à -ses brillants calculs, sais-tu bien ce que me rapportera dès la première -année, la vente de ces cent mille écritoires? - ---Non, je ne m'en doute pas. - ---Je vais te l'apprendre; écoute bien. Sur ces cent mille écritoires -vendues, je me suis réservé un franc de bénéfice par chaque pièce; il en -résulte donc pour moi un bénéfice de.....? - ---Cent mille francs, parbleu. - ---Tu vois, ce n'est pas plus difficile que cela à compter. Oui, cent -mille francs, ni plus ni moins. Tu dois comprendre aussi que les autres -neuf cent mille écrivains que nous avons laissés de côté, finiront par -connaître mon encrier; ils en achèteront à leur tour. Puis les autres -neuf millions que nous avons négligés, que feront-ils, je te le -demande?... Et note bien ceci, je ne t'ai parlé que de la France, qui -est un point sur le globe. Quand l'étranger en aura connaissance, quand -les Anglais et leurs colonies surtout en demanderont; vois-tu, mais, -c'est incalculable!... - -Mon ami essuya son front, qui s'était couvert de sueur dans la chaleur -de son exposition, et il finit en me disant encore: Rappelle-toi bien -que nous avons mis tout au plus bas dans notre estimation. - -Malheureusement le calcul de mon ami péchait par la base. Son encrier, -d'un prix beaucoup trop élevé, ne fut point acheté, et l'inventeur finit -par mettre cette mine d'or au chapitre de ses déceptions déjà si -nombreuses. - - * * * * * - -Moi aussi, je l'avoue, je basais mes calculs sur les chiffres de -population ou du moins sur le nombre approximatif des visiteurs de la -capitale, et toujours avec mes supputations, même les plus raisonnables, -j'arrivais encore à un résultat fort satisfaisant. Mais je ne regrette -pas de m'être abandonné souvent à ces fantaisies de mon imagination. Si -elles m'ont fait éprouver plus d'un mécompte dans ma vie, elles -servaient à entretenir quelque énergie dans mon esprit et à me rendre -capable de lutter contre les difficultés sans nombre que je rencontrais -dans l'exécution de mes automates. D'ailleurs, qui n'a pas fait, au -moins une fois dans sa vie, les supputations dorées de mon ami, le -marchand d'écritoires? - -J'ai déjà parlé plusieurs fois d'automates que je confectionnais; il -serait temps, je pense, de dire quelle était la nature de ces pièces -destinées à figurer dans mes représentations. - -C'était d'abord un petit pâtissier sortant à commandement d'une élégante -boutique et venant apporter, selon le goût des spectateurs, des gâteaux -chauds et des rafraîchissements de toute espèce. On voyait sur le côté -de l'établissement des aides-pâtissiers pilant, roulant la pâte et la -mettant au four. - -Une autre pièce représentait deux clowns, Auriol et Debureau. Ce dernier -tenait à la force des bras une chaise, sur laquelle son joyeux camarade -faisait des gambades, des évolutions et des tours de force, ceux de -l'artiste du cirque des Champs-Élysées. Après ces exercices, mon Auriol -fumait une pipe et finissait la séance en accompagnant sur un petit -flageolet un air que lui jouait l'orchestre. - -C'était ensuite un oranger mystérieux sur lequel naissaient des fleurs -et des fruits, à la demande des dames. Pour terminer la scène, un -mouchoir emprunté était envoyé à distance dans une orange laissée à -dessein sur l'arbre. Celle-ci s'ouvrait, laissait voir le mouchoir, -tandis que deux papillons venaient en prendre les coins et le -développaient aux yeux des spectateurs. - -J'avais encore un cadran en cristal transparent, marquant l'heure au gré -des spectateurs, et sonnant sur un timbre également en cristal le nombre -de coups indiqué. - - * * * * * - -Au moment où j'étais le plus absorbé par ces travaux, je fis une -rencontre qui me fut des plus agréables. - -Passant un jour sur les boulevards, fort préoccupé, selon mon habitude, -je m'entends appeler. - -Je me retourne et me sens presser la main par un homme fort élégamment -vêtu. - ---Antonio! m'écriai-je en l'embrassant; que je suis aise de vous voir! -Mais comment êtes-vous ici? Que faites-vous? et Torrini?.... - -Antonio m'interrompit: - ---Je vous conterai tout cela, me dit-il, venez chez moi, nous y serons -plus à notre aise; je demeure à quelques pas d'ici. - -En effet, au bout de deux minutes, nous arrivions rue de Lancry, devant -une maison de fort belle apparence. - ---Montons, me dit Antonio, je demeure au deuxième. - -Un domestique vint nous ouvrir. - ---Madame est-elle à la maison? dit Antonio. - ---Non, Monsieur, mais Madame m'a chargé de vous dire qu'elle ne -tarderait pas à rentrer. - -Une fois qu'il m'eut introduit dans un salon, Antonio me fit asseoir -près de lui sur un canapé. - ---Voyons maintenant, mon ami, me dit-il, causons, car nous devons avoir -bien des choses à nous dire. - ---Oui, causons; je vous avoue que ma curiosité est bien vivement -excitée. Je ne sais, en vérité, si je rêve. - ---Je vais vous ramener à la réalité, reprit Antonio, en vous racontant -ce qui m'est arrivé depuis que nous nous sommes quittés. Commençons, -ajouta-t-il tristement, par donner un souvenir à Torrini. - -Je fis un mouvement de douloureuse surprise. - ---Que me dites-vous là, Antonio, est-ce que notre ami?... - ---Hélas, oui, ce n'est que trop vrai. Ce fut au moment où nous avions -tout lieu d'espérer un sort plus heureux, que la mort l'a frappé. - -En vous quittant, vous le savez, l'intention de Torrini était de se -rendre au plus vite en Italie. Revenu à des idées plus saines, le comte -de Grisy avait hâte de reprendre son nom et de se retrouver sur les -théâtres, témoins de ses succès et de sa gloire; il espérait s'y -régénérer et redevenir le brillant magicien d'autrefois. Dieu en a -décidé autrement. Comme nous allions quitter Lyon, où il avait donné des -représentations assez bien suivies, il fut subitement atteint d'une -fièvre typhoïde qui l'emporta en quelques jours. - -Je fus son exécuteur testamentaire. Après avoir rendu les derniers -devoirs à l'homme auquel j'avais voué ma vie, je m'occupai de la -liquidation de sa petite fortune. Je vendis les chevaux, la voiture et -quelques accessoires de voyage qui m'étaient inutiles, et je gardai les -instruments, avec l'intention d'en faire usage. Je n'avais aucune -profession; je crus ne pouvoir mieux faire que d'embrasser une carrière -dont le chemin m'était tout tracé, et j'espérais que mon nom, auquel mon -beau-frère avait donné en France une certaine célébrité, aiderait à mes -succès. - -J'étais bien prétentieux, sans doute, de prendre la place d'un tel -maître, mais à défaut de talent je comptais me tirer d'affaire avec de -l'aplomb. - -Je m'appelai donc Il signor Torrini, et à ce nom j'ajoutai, à l'exemple -de mes confrères, le titre de _Premier physicien de France_. Chacun de -nous est toujours le premier et le plus habile du pays où il se trouve, -quand il veut bien ne pas se donner pour le plus fort du monde entier. -L'escamotage est une profession où, vous le savez, on ne pèche pas par -excès de modestie; et l'habitude de produire des illusions facilite -cette émission de fausse monnaie, que le public, il est vrai, se réserve -ensuite d'apprécier et de classer selon sa juste valeur. - -C'est ce qu'il fit pour moi, car malgré mes pompeuses affiches, j'avoue -franchement qu'il ne me fit pas l'honneur de me reconnaître la célébrité -que je m'attribuais. Loin de là; mes représentations furent si peu -suivies, que leur produit suffisait à peine à me faire vivre. - -Néanmoins, j'allais de ville en ville, donnant mes représentations et me -nourrissant plus souvent d'espérance que de réalité. Mais il vint un -moment où cet aliment peu substantiel ne pouvant plus suffire à mon -estomac, je me vis contraint de m'arrêter. J'étais à bout de ressources; -je ne possédais plus rien que mes instruments; mon vestiaire était -réduit à sa plus simple expression et menaçait de me quitter d'un moment -à l'autre; il n'y avait pas à balancer. Je pris le parti de vendre mes -instruments et, muni de la modique somme que j'en avais retirée, je me -rendis à Paris, dernier refuge des talents incompris et des positions -désespérées. - -Malgré mon insuccès, je n'avais rien perdu de ce fond de philosophie que -vous me connaissez, et j'étais sinon très heureux, du moins plein -d'espoir dans l'avenir. Oui, mon ami, oui, j'avais alors le -pressentiment de la brillante position que le sort m'a faite et vers -laquelle il m'a conduit pour ainsi dire par la main. - -Une fois à Paris, je pris une modeste chambre, et je me proposai de -vivre avec économie pour faire durer autant que possible mes faibles -ressources pécuniaires. Vous voyez que malgré ma confiance en l'avenir, -je prenais cependant quelques précautions, afin de ne pas me trouver -exposé à mourir de faim. Vous allez voir que j'avais tort de ne pas -m'abandonner complètement à mon étoile. - -Il y avait à peine huit jours que j'étais à Paris, que je me rencontrai -face à face avec un ancien camarade. C'était un Florentin qui, dans le -théâtre où je jouais à Rome, tenait l'emploi de basse et remplissait des -rôles secondaires. Lui aussi avait été maltraité du sort et, venu à -Paris pour y chercher fortune, il s'était trouvé réduit, à défaut d'un -plus beau rôle, à accepter celui de figurant dans les choeurs du -Théâtre-Italien. - -Mon ami, quand je l'eus mis au courant de ma position, m'annonça qu'une -place de ténor était vacante dans les choeurs où il chantait -lui-même. Il me proposa de faire les démarches nécessaires pour me la -faire obtenir. - -J'acceptai cette offre avec plaisir, mais bien entendu comme position -transitoire, car il m'en coûtait de déchoir. Seulement, je voulais, en -attendant mieux, me mettre à l'abri de la misère: la prudence m'en -faisait une loi. - -J'ai souvent remarqué, continua Antonio, que les événements qui nous -inspirent le plus de défiance sont souvent ceux qui nous deviennent les -plus favorables. En voici une nouvelle preuve: - -Comme en dehors de mes occupations de théâtre, j'avais beaucoup de -loisirs, l'idée me vint de les employer à donner des leçons de chant. Je -me présentai comme artiste du Théâtre-Italien, en cachant toutefois la -position que j'y occupais. - -Il en fut de mon premier élève comme du premier billet de mille francs -d'une fortune que l'on veut amasser, et que l'on dit être le plus -difficile à acquérir. Je l'attendis assez longtemps. Il vint enfin, puis -d'autres encore, et insensiblement, soit que je fusse secondé par cette -chance en laquelle j'ai toujours eu confiance, soit aussi que l'on fût -satisfait de ma méthode et surtout des soins que je donnais à mes -écoliers, j'eus assez de leçons pour quitter le théâtre. - -Je dois vous dire aussi que cette détermination avait encore une autre -cause. J'aimais une de mes écolières et j'en étais aimé. Dans ce cas, il -n'était pas prudent de garder mon emploi de choriste, qui eût pu jeter -sur moi quelque déconsidération. - -Vous vous attendez sans doute à quelque aventure romanesque. Rien de -plus simple pourtant que l'événement qui couronna nos amours: ce fut le -mariage. - -Madame Torrini, que vous verrez tout à l'heure, est la fille d'un ancien -passementier. Veuf, et sans autre enfant, le père n'avait de volonté que -celle de sa fille; il accueillit favorablement ma demande. - -C'était bien le meilleur des hommes. Malheureusement nous l'avons perdu, -il y a deux ans. Grâce à la fortune qu'il nous a laissée, j'ai quitté le -professorat, et maintenant je vis heureux et tranquille dans une -position qui réalise pour moi mes rêves les plus brillants d'une autre -époque. Voilà, dit en terminant mon ami philosophe, ce qui prouve une -fois de plus que, quelle que soit la position précaire où il se trouve, -l'homme ne doit jamais désespérer d'un avenir meilleur. - - * * * * * - -Mon récit ne devait pas être aussi long que celui d'Antonio; sauf mon -mariage, aucun événement ne valait la peine de lui être raconté. Je lui -parlai cependant de ma longue maladie et du travail qui l'avait causée. -J'avais à peine cessé de parler, que madame Torrini rentra. - -La femme de mon ami était charmante et surtout fort gracieuse. - ---Monsieur, me dit-elle, après que je lui eus été présenté par son mari, -je vous connaissais déjà depuis longtemps. Antonio m'a conté votre -histoire, qui m'a inspiré le plus grand intérêt, et nous avons souvent -regretté, mon mari et moi, de ne point avoir de vos nouvelles. Mais, -monsieur Robert, ajouta-t-elle, puisque nous vous retrouvons, -considérez-vous ici comme un ancien ami de la maison, et venez nous voir -souvent. - -Je mis à profit cette aimable invitation, et plus d'une fois j'allai -puiser près de ces bons amis des consolations et des encouragements. - - * * * * * - -Antonio s'occupait toujours un peu d'escamotage. Ce n'était pour lui, il -est vrai, qu'une simple distraction, un moyen d'amuser ses amis. -Néanmoins, il n'y avait pas d'escamoteur dont il ne suivît avec -empressement les représentations, qui lui rappelaient un autre temps. - -Un matin, je le vis entrer dans mon atelier d'un air empressé. - ---Tenez, me dit-il, en me représentant un journal, vous qui recherchez -les escamoteurs célèbres, en voilà un qui va vous donner du fil à -retordre; lisez. - -Je pris la feuille avec empressement et lus la réclame suivante: - -«Le fameux Bosco, qui escamote une maison comme une muscade, va donner -incessamment à Paris une série de représentations, dans lesquelles -seront exécutées des expériences qui tiennent du miracle.» - ---Eh bien! que dites-vous de cela? me demanda Antonio. - ---Je dis qu'il faut posséder un bien grand talent pour soutenir la -responsabilité de semblables éloges. Après tout, je pense que le -journaliste a voulu s'amuser aux dépens de ses lecteurs, et que le -fameux Bosco n'existe que dans ses colonnes. - ---Détrompez-vous, mon cher Robert. Cet escamoteur n'est point un être -imaginaire. Non-seulement j'ai lu cette réclame dans plusieurs journaux, -mais ce qui est plus sérieux, c'est que j'ai vu moi-même Bosco donnant -hier soir, dans un café, un échantillon de son savoir-faire, et -annonçant sa première séance pour mardi prochain. - ---S'il en est ainsi, dis-je à mon ami, je vous invite à passer la soirée -chez M. Bosco, et si cela vous convient, je vous prendrai chez vous pour -vous y conduire. - ---Accepté! me dit Antonio. Soyez chez moi mardi soir, à sept heures et -demie. La séance commence à huit heures. - -Au jour et à l'heure convenus, nous arrivons, Antonio et moi, à la porte -de la salle Chantereine, où devait avoir lieu la représentation -annoncée. Au contrôle, nous nous trouvons en face d'un gros monsieur, -vêtu d'une redingote ornée de brandebourgs et garnie de fourrures qui -lui donnent tout-à-fait l'air d'un prince russe en voyage. Antonio me -pousse du coude, et se penchant vers moi: C'est lui, me dit-il tout bas. - ---Qui, lui? - ---Eh! mais, Bosco. - ---Tant pis, dis-je, j'en suis fâché pour lui. - ---Expliquez-vous, car je ne comprends pas le tort que peut faire à un -homme un vêtement de boyard? - ---Mais, mon ami, répondis-je, c'est moins pour son costume que pour la -place qu'il occupe à son contrôle, que je blâme M. Bosco. Il me semble -qu'il est peu convenable pour un artiste de prodiguer sa personne en -dehors de la scène. Il y a tant de différence entre l'homme que toute -une salle écoute, admire, applaudit, et le directeur de spectacle -venant ostensiblement surveiller de mesquins intérêts, que ce dernier -rôle doit évidemment nuire au premier. - -Pendant ce colloque, nous étions entrés et installés, mon ami et moi, -chacun à notre place. - -D'après l'idée que je m'étais faite du laboratoire du magicien, je -m'attendais à me trouver en face d'un rideau dont les larges plis, après -avoir vivement piqué ma curiosité, allaient, en s'ouvrant, étaler à mes -yeux éblouis une scène resplendissante et garnie d'appareils dignes de -la célébrité qui m'était annoncée. Dès mon entrée dans la salle, mes -illusions à ce sujet s'étaient subitement évanouies. - -Le rideau avait été jugé superflu: la scène était à découvert. Devant -moi se dressait un long gradin à triple étage, entièrement recouvert -d'une étoffe d'un noir mat. Ce lugubre buffet était orné d'une forêt de -flambeaux garnis de cierges, entre lesquels se trouvaient des appareils -en fer-blanc verni. Sur le point culminant de cette étagère, se pavanait -une tête de mort, bien étonnée sans doute de se trouver à pareille fête, -et dont l'effet complétait assez bien l'illusion d'un service funèbre. - -En avant de la scène et près des spectateurs, était une table cachée -sous un tapis brun qui tombait jusqu'à terre, et sur laquelle cinq -gobelets de cuivre jaune étaient symétriquement rangés. Enfin, au-dessus -de cette table, une boule de cuivre, suspendue au plafond, piqua -vivement ma curiosité[10]. - -J'eus beau me demander à quel usage elle était destinée, je ne pus -parvenir à le deviner. Je pris le parti d'attendre, en rêvant, que Bosco -vînt me donner le mot de l'énigme. Pour Antonio, il avait lié -conversation avec son voisin, et celui-ci lui faisait le plus grand -éloge de la séance à laquelle nous allions assister. - -Le bruit argentin d'un petite sonnette agitée dans la coulisse mit fin à -ma rêverie et à l'entretien de mon ami. Bosco parut sur la scène. - -L'artiste avait changé de costume. A la redingote moscovite, il avait -substitué une petite jaquette en velours noir, serrée au milieu du corps -par une ceinture de cuir de même couleur. Ses manches, excessivement -courtes, laissaient voir un gros bras bien potelé. Il portait un -pantalon noir collant, garni par le bras d'une ruche de dentelle, et -autour du cou une large collerette blanche. Comme on le voit, ce bizarre -accoutrement, à quelques détails près ressemblait assez bien au -classique costume des Scapins de notre comédie. - -[Illustration] - -Après avoir majestueusement salué son auditoire, le célèbre escamoteur -se dirigea silencieusement et à pas comptés vers la fameuse boule de -cuivre. Il s'assura si elle était solidement fixée, prit ensuite sa -baguette qu'il essuya avec un mouchoir blanc, comme pour la dégager de -toute influence étrangère, puis, avec une imperturbable gravité, il -frappa par trois fois sur la sphère métallique, en prononçant au milieu -du plus profond silence, cette impérieuse évocation: _Spiriti miei -infernali, obedite_ (esprits infernaux qui êtes soumis à ma puissance, -obéissez). - -Je respirais à peine dans l'attente de quelque miraculeuse production. -Simple que j'étais! Ceci n'était qu'une innocente plaisanterie, un naïf -préambule à l'exercice des gobelets. - -Je fus, je l'avoue, un peu désappointé, car pour moi ce jeu était un de -ces tours tombés dans le domaine de la place publique, et je n'aurais -jamais pensé qu'en l'année de grâce 1838, on osât l'exécuter dans une -représentation théâtrale. Cela était d'autant plus vraisemblable, que -journellement on voyait dans les rues de Paris deux artistes en plein -vent, Miette et Lesprit, qui ne craignaient pas de rivaux pour les tours -de gibecière. Pourtant, je dois dire que Bosco déploya dans ce jeu une -grande adresse, et qu'il reçut du public d'unanimes applaudissements. - ---Hein! disait victorieusement le voisin d'Antonio; qu'est-ce que je -vous disais? quelle habileté! - -Et pour donner plus d'éclat à sa satisfaction, le voisin applaudissait à -rompre les oreilles. - ---Vous allez voir, ajoutait-il, quand il consentait à baisser le ton de -son enthousiasme, vous allez voir; ce n'est rien que cela. - -Soit qu'Antonio fût ce soir-là très mal disposé, soit que réellement la -séance ne lui convînt pas, il ne put parvenir dans toute la soirée à -_placer_ l'admiration à laquelle il était si bien préparé. Bientôt même, -je le vis manifester la plus vive impatience. Bosco avait commencé le -tour _des pigeons_. Mais il faut convenir que la mise en scène et -l'exécution étaient bien de nature à irriter des nerfs moins sensibles -même que ceux de mon ami. - -Un domestique apporte sur deux guéridons placés de chaque côté de la -scène, deux petits blocs de bois noir, sur chacun desquels est peinte -une tête de mort. Ce sont les billots pour les suppliciés. Bosco se -présente tenant un coutelas d'une main, et de l'autre un pigeon noir: - -«Voici, dit-il, un _pizoun_ (j'ai oublié de dire que Bosco parle un -français fortement italianisé): Voici un _pizoun_ qui n'a pas été -_saze_. Zé vas _loui_ couper le cou. Voulez-vous, mesdames, que ce soit -avec sang ou sans sang?» (Ceci est un des mots à effet de Bosco.) - -On rit, mais les dames hésitent à répondre à cette étrange question. - -«Sans sang» dit un spectateur. Bosco met alors la tête du pigeon sur le -billot et la tranche, en ayant soin de presser le cou pour l'empêcher de -saigner. - -«Vous voyez, mesdames, dit l'opérateur, que le pizoun, il ne saigne pas, -per que vous l'avez ordonné.» - -«Avec du sang?» demande un autre spectateur. Et Bosco de lâcher l'artère -et de faire couler le sang sur une assiette qu'il fait examiner de près, -pour qu'on constate bien que c'est du sang véritable. - -La tête une fois coupée, est placée debout sur un des billots. Alors, -Bosco, profitant d'un mouvement convulsif, reste d'existence qui fait -ouvrir le bec du supplicié, lui adresse cette barbare plaisanterie: -«Voyons, _mossiou_, faites le zentil, _salouez_ l'aimable compagnie, -encore _oune_ fois. Bien! bien! vous êtes zentil.» - -Le public écoute mais ne rit pas. - -La même opération s'exécute sur un pigeon blanc sans la moindre -variante. Après quoi, Bosco place le corps de ses deux victimes, chacun -dans une large boîte à tiroir, en ayant soin de mettre la tête noire -avec le pigeon blanc, et la tête blanche avec le pigeon noir. Il -recommence au-dessus des boîtes la conjuration de _spiriti miei -infernali, obedite_, et lorsqu'il les ouvre, on voit apparaître d'un -côté un pigeon noir portant une tête blanche, de l'autre un pigeon blanc -possesseur d'une tête noire. Chacun des suppliciés, au dire de Bosco, -est ressuscité, et a repris la tête de son camarade. - ---Eh bien! comment trouvez-vous cela, dit à Antonio son voisin, qui -pendant toute l'opération n'avait cessé de battre des mains. - ---Ma foi, répondit mon ami, puisque vous me demandez mon avis, je vous -dirai que le tour n'est pas fort. Et tout au plus trouverais-je la -plaisanterie passable, si la manière dont elle est exécutée n'était -aussi cruelle. - ---Monsieur a les nerfs bien délicats, dit le voisin. Est-ce que par -hasard vous éprouvez de semblables émotions, lorsque vous voyez tuer un -poulet et qu'on le met à la broche? - ---Mais, Monsieur, avant de vous répondre, répliqua vivement mon ami, -permettez-moi de vous demander si je suis ici pour voir un spectacle de -cuisinier? - -La discussion s'échauffa, et elle prenait une fâcheuse tournure, -lorsqu'un plaisant du voisinage termina le différend par cette burlesque -plaisanterie: - ---Pardieu, Monsieur, dit-il à Antonio, si vous n'aimez pas les cruautés, -au moins n'en dégoûtez pas les autres. - -Chacun se prit à rire, et nos deux champions désarmés se contentèrent de -se jeter réciproquement un regard de dédain. - -Bosco venait de faire un petit intermède pour les préparatifs du tour -final; il revint en scène avec un canari, dont il tenait les pattes -entre ses doigts. - ---«Messiou, dit-il, voilà Piarot qui est très _pouli_ et qui va vous -_salouer_; Voyons, Piarot, faites votre devoir.» Et il pinçait avec tant -de force les pattes de l'oiseau, que le malheureux chercha à se dégager -de cette cruelle étreinte. Vaincu par la douleur, il s'affaissa sur la -main de l'escamoteur, en jetant des cris de détresse. - ---_Bien, bien, zé souis countant dé vous. Vous voyez, mesdames, -non-soulement il saloue, ma il dit bonsoir. Continouez, Piarot, vous -serez récoumpensé._ - -La même torture fit encore saluer deux fois le malheureux canari, et, -pour le _récoumpenser_, son maître alla le remettre entre les mains -d'une dame en la priant de le garder. Mais pendant le trajet l'oiseau -avait vu la fin de ses peines, et la dame ne reçut qu'un oiseau mort. -Bosco l'avait étouffé. - -«Ah! mon _Diou_, madame, s'écria l'escamoteur _ze_ crois que vous m'avez -_toué_ mon _Piarot_, vous l'avez _trou_ pressé. _Piarot!_ _Piarot!_ -ajouta-t-il en le faisant sauter en l'air; _Piarot_, réponds-moi. Ah! -madame, il est décidément _mouru_. Qu'est-ce que ma _fâme_ elle va dire, -quand elle va voir arriver Bosco sans son _Piarot_; bien _sour_ qué zé -sérai _battou_ par madame Bosco.» (J'ai besoin de faire observer ici que -tout ce que je rapporte de la séance est textuel). - -L'oiseau fut enterré dans une grande boîte, d'où, après de nouvelles -conjurations, sortit un oiseau vivant. Cette nouvelle victime eut moins -longtemps à souffrir. Elle fut mise vivante dans le canon d'un gros -pistolet et bourrée comme une balle, puis, Bosco, tenant une épée à la -main, pria un spectateur de tirer en visant sur la pointe de l'arme -qu'il lui présentait. Le coup part et l'on voit aussitôt un canari, -troisième victime, accroché et se débattant au bout de l'épée. - -Antonio se leva: - ---Sauvons-nous, me dit-il, car j'en suis malade. - ---Malade de quoi? dit son antagoniste qui voulait avoir le dernier mot -avec lui. - ---Eh parbleu, Monsieur! malade d'une _admiration rentrée_, répliqua mon -ami d'un air narquois. - ---Vous êtes bien difficile, Monsieur, se contenta de dire l'admirateur -systématique. - -J'ai revu bien des fois Bosco depuis cette époque, et chaque fois je -l'ai scrupuleusement étudié, tant pour m'expliquer la cause de la grande -vogue dont il a joui, que pour être en mesure de comparer les différents -jugements portés sur cet homme célèbre. Voici quelques déductions tirées -de mes observations: - -Les séances de Bosco plaisent généralement au plus grand nombre, parce -que le public suppose que par une adresse inexplicable, les exécutions -capitales et autres sont simplement simulées, et que, tranquille sur ce -point, il se livre à tout le plaisir que lui causent le talent du -prestidigitateur et l'originalité de son accent. - -Bosco porte un nom sonore, bizarre, et propre à devenir facilement -populaire. Personne mieux que lui ne possède l'art de le faire valoir. -Ne négligeant aucune occasion de se mettre en scène, il donne des -séances à chaque instant du jour, quels que soient la nature et le -nombre des spectateurs. En voiture, à table d'hôte, dans les cafés, dans -les boutiques, il ne manque jamais de donner un spécimen de ses -expériences, en escamotant soit une pièce de monnaie, soit une bague, -une muscade, etc. - -Les témoins de ces petites séances improvisées se croient obligés de -répondre à la politesse de M. Bosco, en assistant à son spectacle. On a -fait connaissance avec le célèbre escamoteur, et l'on tient à soutenir -la réputation de son nouvel ami. On le prône donc, on sollicite pour lui -des spectateurs, on les entraîne même au besoin, et la salle se trouve -généralement pleine. - -De nombreux compères, il faut le dire aussi, aident également à la -popularité de Bosco. Chacun d'eux, on le sait, est chargé de remettre au -physicien, un mouchoir, un foulard, un châle, une montre, etc. Le -physicien possède ces objets en double. Cela lui permet de les faire -passer avec une apparence de magie ou tout au moins d'adresse, dans un -chou, un pain, une boîte ou tout autre objet. Ces compères, en -s'associant aux expériences de l'escamoteur, ont tout intérêt à les -faire réussir et à les vanter: leur amour-propre trouve sa part dans la -réussite de la mystification. D'ailleurs, ils ne sont pas fâchés -intérieurement de s'attribuer une partie des applaudissements, car, -enfin, ils ont su jouer leur rôle en simulant une grande surprise lors -de l'apparente transposition de l'objet. Il en résulte donc pour le -magicien autant d'admirateurs que de compères, et l'on conçoit -l'influence que peuvent exercer dans une salle une douzaine de prôneurs -intelligents. - -Telles ont été les influences qui, jointes au talent de Bosco, lui ont -valu pendant de longues années, un aussi grand renom. - - - - -CHAPITRE XI. - -LE POT AU FEU DE L'ARTISTE.--INVENTION D'UN AUTOMATE ÉCRIVAIN -DESSINATEUR.--SÉQUESTRATION VOLONTAIRE.--UNE MODESTE VILLA.--LES -INCONVÉNIENTS D'UNE SPÉCIALITÉ.--DEUX _Augustes visiteurs_.--L'EMBLÊME -DE LA FIDÉLITÉ.--NAÏVETÉS D'UN MAÇON ÉRUDIT.--LE GOSIER D'UN ROSSIGNOL -MÉCANIQUE.--LES _Tiou_ ET LES _rrrrrrrrouit_.--SEPT MILLE FRANCS EN -FAISANT DE LA LIMAILLE. - - -Cependant je travaillais toujours avec ardeur à mes automates, espérant, -cette tâche une fois terminée, prendre enfin une détermination pour mon -établissement. Mais quelqu'activité que je déployasse, j'avançais bien -peu vers la réalisation de mes longues espérances. - -Il n'y a qu'un inventeur qui puisse savoir ce que vaut une journée de -travail dans la route obscure des créations. Les tâtonnements, les -essais sans nombre, les déceptions de toute nature, viennent à chaque -instant déjouer les plans les mieux conçus, et semblent réaliser cette -plaisante impossibilité d'un voyage, dans lequel on prétend arriver au -but en faisant deux pas en avant et trois en arrière. - -J'exécutai cette marche bizarre pendant six mois, au bout desquels, bien -que j'eusse quelques pièces fort avancées, il m'était impossible encore -de fixer le terme où elles seraient complètement terminées. Pour ne pas -retarder plus longtemps mes représentations, je me décidai à les -commencer avec des tours de prestidigitation et ceux de mes automates -qui étaient prêts. Je m'entendis avec un architecte, qui dut m'aider à -chercher un emplacement convenable à la construction d'un théâtre. -Hélas! J'avais à peine commencé les premières démarches, qu'une -catastrophe imprévue vint fondre sur mon beau-père et sur moi, et nous -enleva la presque totalité de ce que nous possédions. - -Ce revers de fortune me jeta dans un découragement indicible. J'y voyais -avec terreur un retard indéfini à l'accomplissement de mes projets. Il -ne s'agissait plus maintenant d'inventer des machines, il fallait -travailler au jour le jour pour soutenir ma nombreuse famille. J'avais -quatre enfants en bas âge, et c'était une lourde charge pour un homme -qui jamais encore n'avait songé à ses propres intérêts. - -On a répété souvent cette vérité vulgaire qui n'en est pas moins vraie: -le temps dissipe les plus grandes douleurs; c'est ce qui arriva pour -moi. Je fus d'abord désespéré autant qu'un homme peut l'être; puis mon -désespoir s'affaiblit peu à peu et fit place à la tristesse et à la -résignation. Enfin, comme il n'est pas dans ma nature de garder -longtemps un caractère mélancolique, je finis par raisonner avec ma -situation. Alors l'avenir, qui me semblait si sombre, m'apparut sous une -tout autre face, et j'en vins, de raisonnements en raisonnements, à -faire des réflexions dont la consolante philosophie releva mon courage. - -Pourquoi me désespérer, me disais-je? A mon âge le temps seul est une -richesse, et de ce côté j'ai un fond de réserve considérable. -D'ailleurs, qui sait si, en m'envoyant cette épreuve, la Providence n'a -pas voulu retarder une entreprise qui n'offrait pas encore toutes les -chances de succès désirables? - -En effet, que pouvais-je présenter au public pour vaincre l'indifférence -que lui inspire toujours un nouveau venu? Des tours d'escamotage -perfectionnés? Cela, certes, ne m'eût pas empêché d'échouer, car -j'ignorais à cette époque que, pour plaire au public, une idée doit -être, sinon nouvelle, au moins complètement transformée, de manière à -devenir méconnaissable. A cette condition seulement l'artiste échappera -à cette apostrophe toujours si terrible pour lui: j'ai déjà vu cela. Mes -automates, mes curiosités mécaniques n'eussent pas trahi, il est vrai, -les espérances que je fondais sur eux, mais j'en avais un trop petit -nombre, et les pièces commencées exigeaient encore des années d'études -et de travail. - -Ces sages réflexions me rendirent le courage, et résigné à ma nouvelle -situation, je résolus d'opérer une réforme complète dans mon budget. Je -n'avais plus rien à recevoir que ce que je pourrais gagner par mon -industrie. - -En conséquence, je louai un modeste logement de trois cents francs par -an, dans une maison de la rue du Temple, portant le numéro 63. - -Cet appartement se composait d'une chambre, d'un cabinet et d'un -fourneau enchâssé dans un placard vitré, auquel mon propriétaire donnait -le nom de cuisine. - -De la plus grande pièce, je fis la chambre à coucher commune; je pris le -cabinet pour mon atelier, et le _fourneau-cuisine_ servit à la -préparation de mes modestes repas. - -Ma femme, bien que d'une santé faible et délicate, se chargea des soins -de notre ménage. Par bonheur, cette occupation devait être peu -fatigante, car d'un côté, le menu de nos repas était de la plus grande -simplicité, et de l'autre, notre appartement étant aussi restreint que -possible, il n'y avait pas à se déranger beaucoup pour aller d'une pièce -à l'autre. - -Cette proximité de nos deux laboratoires avait encore ce double avantage -que, lorsque ma ménagère s'absentait, je pouvais, sans trop de -dérangement quitter _un levier_, _une roue_, _un engrenage_ pour veiller -au pot au feu ou soigner le ragoût. - -Ces vulgaires occupations chez un artiste feront sourire de pitié bien -des gens, mais quand on n'a pas d'autre domestique que soi-même et que -la qualité du repas, composé d'un seul plat, tient à ces petits soins, -on fait bon marché d'une vaniteuse dignité et l'on soigne sa cuisine, -sinon avec plaisir, au moins sans fausse honte. Du reste, il paraît que -je m'acquittais à merveille de cette mission de confiance, car mon -intelligente exactitude m'a souvent valu des éloges. Pourtant, je dois -avouer que j'avais peu de dispositions pour l'art culinaire, et que -cette exactitude si vantée tenait surtout à la crainte d'encourir les -reproches de ma cuisinière en chef. - -Cette humble existence, cette vie parcimonieuse me furent moins pénibles -que je ne l'avais pensé: j'ai toujours été sobre, et la privation de -mets succulents me touchait fort peu. Ma femme, entourée de ses enfants, -auxquels elle prodiguait ses soins, semblait également heureuse, tout en -espérant un meilleur avenir. - -J'avais repris ma première profession, je m'étais remis à la réparation -des montres et des pendules. Toutefois ce travail n'était pour moi -qu'une occupation provisoire: tout en faisant des rhabillages, j'étais -parvenu à imaginer une pièce d'horlogerie dont le succès apporta un peu -d'aisance dans notre ménage. C'était un réveil-matin, dont voici les -curieuses fonctions. - -Le soir, on le mettait près de soi, et à l'heure désirée, un carillon -réveillait le dormeur, en même temps qu'une bougie sortait tout allumée -d'une petite boîte où elle se trouvait enfermée. Je fus d'autant plus -fier de cette invention et de son succès, que ce fut la première de mes -idées qui me rapporta un bénéfice. - -Ce _réveil-briquet_, ainsi que je l'appelais, eut une telle vogue que, -pour satisfaire les nombreuses demandes qui m'étaient faites, je me -trouvai dans la nécessité de joindre un atelier à mon appartement. Je -pris des ouvriers, et je devins ainsi un fabricant d'horlogerie. - -Encouragé par un aussi beau résultat, je tournai de nouveau mes idées -vers les inventions, et je donnais un libre essor à mon imagination. - -Je parvins encore à faire plusieurs mécaniques nouvelles, parmi -lesquelles était une pièce que quelques-uns de mes lecteurs se -rappelleront peut-être avoir vue dans les principaux magasins -d'horlogerie de Paris. - -C'était un cadran de cristal, monté sur une colonne de même matière. -Cette pendule mystérieuse (tel était son nom) bien qu'entièrement -transparente, donnait l'heure avec la plus grande exactitude, et sonnait -sans qu'il y eût apparence de mécanisme pour la faire marcher. - -Je construisis aussi plusieurs automates: escamoteur jouant des -gobelets, danseur sur la corde roide, oiseaux chantants, etc. - -Il devrait sembler au lecteur qu'avec tant de cordes à mon arc et -d'aussi séduisantes marchandises, ma situation eût dû s'améliorer -considérablement. Il n'en était pas ainsi. Chaque jour au contraire -apportait une nouvelle gêne dans mon commerce ainsi que dans mon ménage, -et je voyais même avec effroi s'approcher une crise financière qu'il -m'était impossible de conjurer. - -Quelle pouvait être la cause d'un tel résultat? Je vais le dire. C'est -que tout en m'occupant des pièces mécaniques que je viens de citer, je -travaillais également à mes automates de théâtre, pour lesquels ma -passion, un instant assoupie, s'était réveillée par les travaux -analogues de ma fabrication. Semblable au joueur qui jette -insensiblement jusqu'à ses dernières ressources sur le tapis, je mettais -dans mon organisation théâtrale les produits de mon travail, dans -l'espoir de retrouver bientôt à cette source le centuple de ce que j'y -sacrifiais. - -Mais il était écrit que je ne pourrais voir s'approcher la réalisation -de mes espérances, sans qu'aussitôt j'en fusse éloigné par un événement -inattendu. J'en étais arrivé à cette triste position d'avoir à payer -pour la fin du mois une somme de deux mille francs, et je n'en avais -pas, comme on dit communément, le premier sou! Il ne restait plus que -trois jours jusqu'à l'échéance du billet que j'avais souscrit. - -Que cet embarras arrivait mal à propos! Je venais précisément de -concevoir le plan d'un automate sur lequel je fondais le plus grand -espoir. Il s'agissait d'un _écrivain-dessinateur_, répondant par écrit -ou par dessins emblématiques aux questions posées par les spectateurs. -Je comptais faire de cette pièce un intermède dans le foyer de mon futur -théâtre. - -Me voilà donc encore une fois forcé d'enrayer l'essor de mon -imagination, pour m'absorber dans le vulgaire et difficile problème de -payer un billet, quand on n'a pas d'argent. - -J'aurais pu, il est vrai, sortir d'embarras en recourant à quelques -amis, mais la prudence et la délicatesse me faisaient un devoir de -chercher à m'acquitter avec mes propres ressources. - -La Providence me sut gré sans doute de cette loyale détermination, car -elle m'envoya une idée qui me sauva. - -J'avais eu l'occasion de vendre plusieurs pièces mécaniques à un riche -marchand de curiosités, M. G..., qui s'était toujours montré envers moi -d'une bienveillance extrême. J'allai le trouver et je lui fis une -description exacte des fonctions de mon écrivain-dessinateur. Il paraît -que la nécessité me rendit éloquent. M. G.... fut si satisfait, que, -séance tenante, il m'acheta de confiance l'automate, que je m'engageai à -livrer dans l'espace de dix-huit mois. Le prix en fut convenu à cinq -mille francs, dont M. G... consentit à me payer moitié par avance, à -titres d'arrhes et de prêt, se réservant, dans le cas où je ne -réussirais pas, de se rembourser de la somme avancée, par l'achat -d'autres pièces mécaniques de ma fabrication. - -Que l'on juge de mon bonheur, lorsque je rentrai chez moi, tenant dans -mes mains de quoi couvrir le déficit de mes affaires! Mais ce qui -peut-être me rendit plus heureux encore, ce fut la perspective de me -livrer à l'exécution d'une pièce qui devait pendant quelque temps -satisfaire ma passion pour la mécanique. - -Cependant la manière princière avec laquelle M. G.... avait conclu ce -marché me fit faire de sérieuses réflexions sur l'engagement que j'avais -pris vis-à-vis de lui. J'entrevoyais maintenant avec terreur mille -circonstances qui pouvaient entraver mon entreprise. Je calculais que, -quand bien même je donnerais au travail tout le temps dont je pouvais -disposer, j'en perdrais beaucoup encore par suite de mille causes que je -ne pouvais ni prévoir ni empêcher. C'étaient d'abord les amis, les -acheteurs, les importuns; puis un dîner de famille, une soirée qu'on ne -pouvait refuser, une visite qu'il fallait rendre, etc. Ces exigences de -politesse et de convenance, que je devais respecter, ne me -conduisaient-elles pas tout droit à manquer à ma parole? Je me mettais -en vain l'esprit à la torture pour trouver le moyen de m'en affranchir -et de gagner du temps ou du moins de n'en pas perdre; je ne parvenais -qu'à gagner du dépit et de la mauvaise humeur. - -Je pris alors une résolution que mes parents et amis taxèrent de folie, -mais dont ils ne purent parvenir à me détourner: ce fut de me séquestrer -volontairement jusqu'à l'entière exécution de mon automate. - -Paris ne me paraissait pas un endroit sûr contre les importunités de -tout genre, je choisis la banlieue pour retraite. Un beau jour, malgré -les prières et les supplications de ma famille entière, après avoir -confié les soins de ma fabrication à l'un de mes ouvriers, dont j'avais -reconnu l'intelligence et la probité, j'allai à Belleville m'installer -dans un petit appartement de la rue des Bois, que je louai pour un an. -On peut juger par son prix que ce n'était pas une villa, car: - - Plein de confiance en moi, bien qu'exigeant des arrhes, - Le portier pour cent francs m'assura des Dieux Lares. - -Dans ce simple réduit, composé d'une chambre et d'un cabinet, on ne -voyait pour tout ameublement qu'un lit, une commode, une table et -quelques chaises, et encore ce mobilier ne brillait-il pas par excès de -luxe. - -Cet acte de folie, ainsi qu'on l'appelait, cette détermination héroïque -selon moi, me sauva d'une ruine imminente et fut le premier échelon de -ma vie artistique. A partir de ce moment, se développa chez moi une -volonté opiniâtre qui m'a fait aborder de front bien des obstacles et -des difficultés. - -Me voilà donc désormais enfermé, cloîtré selon mes désirs, avec -l'heureuse perspective de me livrer à mon travail, sans crainte d'aucune -distraction. - -Néanmoins, je dois-le dire, les premiers jours de ma retraite me furent -pénibles, et je déplorai amèrement la dure nécessité qui m'isolait ainsi -de toutes mes affections. Je m'étais fait un besoin, une consolation de -la société de ma femme et de mes enfants; une caresse de ces êtres si -chers me retrempait dans mes moments de chagrin et ravivait mon énergie, -et j'en étais privé! Il fallait vraiment, que je fusse soutenu par une -grande puissance de volonté pour n'avoir pas faibli devant la -perspective de ce vide affreux. - -Il m'arrivait bien quelquefois d'essuyer furtivement une larme. Mais -alors je fermais les yeux, et tout aussitôt mon automate et les -nombreuses combinaisons qui devaient l'animer m'apparaissaient comme une -vision consolatrice. Je passais en revue tous les rouages que j'avais -créés, je leur souriais pour ainsi dire, comme à d'autres enfants, et, -quand je sortais de ce rêve réparateur, je me remettais à mon travail, -plein d'une courageuse résignation. - -Il avait été convenu que ma femme et mes enfants viendraient le jeudi -passer la soirée avec moi, et que, de mon côté, j'irais dîner à Paris -tous les dimanches. Ces quelques heures consacrées à la famille étaient -les seules distractions que je me permisse. - -A la demande de ma femme, la portière de la maison s'était chargée de -préparer mes repas; cette excellente créature, ancien cordon bleu, avait -quitté le service pour épouser un maçon, nommé Monsieur Auguste. Ce -Monsieur Auguste me jugeant d'après la modeste existence que je menais -dans _sa maison_, ne voyait en moi qu'un pauvre diable qui avait -grand'peine à gagner sa vie. A ce titre, il prenait avec moi des airs de -bienveillante protection ou de généreuse pitié. Au fond, c'était un -brave homme; je lui pardonnais ses manières et je ne faisais qu'en rire. - -Ma nouvelle cuisinière avait reçu des recommandations toutes -particulières pour que je fusse parfaitement traité. Ne voulant pas -augmenter le budget du ménage par une double dépense, je fis de mon côté -des recommandations dont on me garda rigoureusement le secret. Voici -comment j'avais organisé mon service de bouche. Les lundi, mardi, -mercredi et jeudi, je vivais sur un énorme plat, auquel mon _chef_ -donnait l'appellation générique de _fricot_, mais dont le nom -m'importait peu. Les vendredi et samedi, pour cause d'hygiène, je -faisais maigre. Des haricots, tantôt rouges, tantôt blancs, défrayaient -mes repas; avec cela une soupe variée rappelant souvent les goûts -gastronomiques d'un auvergnat, et je dînais aussi bien, peut-être mieux -encore, que Brillat-Savarin lui-même. - -Cette manière de vivre m'offrait deux avantages: je dépensais peu, et -jamais une fausse digestion ne venait troubler la lucidité de mes idées. -J'en avais grand besoin, du reste, car il ne faut pas croire que les -difficultés mécaniques fussent les seuls obstacles contre lesquels -j'eusse à lutter, dans la confection de mon automate. On en jugera par -le trait suivant, qui viendra prouver également la vérité de ce dicton: -«vouloir c'est pouvoir.» - -Dès le commencement de mon travail, j'avais dû songer à commander à un -sculpteur sur bois le corps, la tête, les jambes et les bras de mon -écrivain. Je m'étais adressé à un artiste qu'on m'avait particulièrement -recommandé comme devant apporter une grande perfection à cet ouvrage, et -j'avais tâché de lui faire bien comprendre toute l'importance que -j'attachais à ce que mon automate eût une figure aussi intelligente que -possible. Mon Phidias m'avait répondu que je pouvais m'en rapporter à -lui. - -Un mois après, le sculpteur se présente; il ôte avec soin l'enveloppe -qui protège son oeuvre, me montre, avec une certaine satisfaction de -lui-même, des bras et des jambes parfaitement exécutés, et enfin il me -remet la tête d'un air qui semble signifier: Que dites-vous de cela? - -D'après ce que je venais de voir, je m'étais préparé à l'admiration pour -ce morceau capital. Que l'on juge de ma stupéfaction! Cette tête, à cela -près de la couronne d'épines, offrait le type exact et parfait d'un -Christ mourant. - -Tout interdit à cette vue, je regarde mon homme pour lui demander une -explication. Il semble ne pas me comprendre et continue à me faire -valoir toutes les beautés de son oeuvre. Je n'avais aucune bonne -raison à faire valoir pour refuser cet ouvrage qui, dans son genre, -était une très belle tête. Je l'acceptai donc, quoiqu'elle ne pût me -servir. Je voulus du moins savoir le motif qui avait pu engager mon -sculpteur à choisir un tel type. A force de le questionner, je finis -par apprendre qu'il avait pour spécialité de sculpter des Christs pour -les crucifix, et toujours le même genre de tête. Cette fois encore, il -s'était laissé aller à la routine. - -Après cet échec, j'eus recours à un autre artiste, en ayant soin cette -fois de m'informer préalablement s'il ne sculptait pas des Christs pour -les crucifix. J'eus beau faire. Malgré mes précautions, je n'obtins de -ce dernier sculpteur qu'une tête sans expression, ayant un air de -famille avec celle des mannequins en bois qu'on fabrique à Nuremberg, et -qui sont destinés à servir de modèles pour des poses dans les ateliers -de peinture. - -Je ne me sentis pas le courage de tenter une troisième épreuve. - -Cependant il fallait une tête à mon écrivain, et je considérais l'un -après l'autre mes deux chefs-d'oeuvre. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient -me convenir. Une tête entièrement dépourvue d'expression gâtait mon -automate, et une tête de Christ sur le corps d'un écrivain en costume -Louis XV (car tel était le costume dont je voulais vêtir mon -personnage), formait un anachronisme par trop choquant. - -«J'ai pourtant gravée là, me disais-je en me frappant le front, l'image -qu'il me faudrait. Quel malheur que je ne puisse l'exécuter!... Si -j'essayais!» - -Il a été de tout temps dans mon caractère de me mettre immédiatement à -l'exécution d'un projet dès qu'il est conçu, et quelles qu'en doivent -être les difficultés. - -Je pris aussitôt un morceau de cire à modeler, j'en fis une boule dans -laquelle je pratiquai trois ouvertures pour imiter la bouche et les -yeux, puis plaçant au centre une petite boule en forme de nez, je -m'arrêtai pour regarder complaisamment mon oeuvre. - -Avez-vous quelquefois remarqué les têtes de joujoux du premier âge, qui -représentent deux forgerons frappant sur une enclume à l'aide de deux -règles parallèles, que l'on pousse et que l'on tire alternativement? Eh -bien! ces sculptures primitives que l'on vend, je crois, deux sous, y -compris les combinaisons mécaniques qui les font mouvoir, ces -sculptures, dis-je, eussent été des chefs-d'oeuvre auprès de mon -premier ouvrage dans l'art de la statuaire. - -Mécontent, dégoûté et presque colère, je jetai de côté cet essai informe -et je cherchai un autre moyen de sortir d'embarras. - -Mais, ainsi que je l'ai dit, je suis tenace et persévérant dans mes -entreprises, et plus les difficultés me semblent grandes, plus je tiens -à honneur de les surmonter. La nuit passa sur mon découragement, et le -lendemain je me sentis de nouveau dans la tête et presque au bout des -doigts des formes que je ne pouvais manquer de reproduire. En effet, à -force de promener l'ébauchoir sur ma boulette, à force d'ôter d'un côté -pour remettre sur l'autre, je parvins à faire des yeux, une bouche, un -nez, sinon réguliers, au moins ayant apparence de forme humaine. - -Les jours suivants, nouvelles études, nouveaux perfectionnements, et -chaque fois je pouvais compter quelques progrès dans mon travail. -Pourtant il vint un moment où je me trouvai très embarrassé. La figure -était assez régulière, mais cela ne suffisait pas: il fallait lui donner -encore le caractère du sujet que je voulais représenter. Je n'avais -point de modèle à suivre, et la tâche semblait au-dessus de mes forces. - -L'idée me vint de me regarder dans une glace et de juger sur moi-même -quels pouvaient être les traits qui donnent de l'expression. Me mettant -donc en posture d'écrivain, je m'examinai de face et de profil, je me -tâtai pour apprécier les formes et je cherchai ensuite à les imiter. Je -fus longtemps à cet ouvrage, touchant et retouchant sans cesse, puis -enfin, un jour, je trouvai mon oeuvre terminée et je m'arrêtai pour la -considérer avec plus d'attention. Quel ne fut pas mon étonnement, -lorsque je m'aperçus que, sans m'en douter, j'avais fait mon exacte -ressemblance. - -Loin d'être contrarié de ce résultat inattendu, je m'en félicitai, car -il me semblait bien naturel que cet enfant de mon imagination portât mes -traits. Je n'étais pas fâché d'apposer ce cachet de famille à une -oeuvre à laquelle j'attachais une grande importance. - - * * * * * - -Il y avait déjà plus d'un an que je m'étais retiré à Belleville et je -voyais avec bonheur s'approcher sensiblement le terme de mes travaux et -de ma séquestration. Après bien des doutes sur la réussite de mon -entreprise, j'étais enfin arrivé au moment solennel du premier essai de -mon écrivain. - -J'avais passé toute la journée à donner les derniers soins à la machine. -Mon automate, assis devant moi, semblait attendre mes ordres et se -disposer à répondre aux questions que j'allais lui faire. Je n'avais -plus qu'à presser la détente pour jouir du résultat si longtemps -attendu. Le coeur me battait avec force, et bien que je fusse seul, je -tremblais d'émotion à la seule pensée de cet imposant début. - -Je venais de mettre pour la première fois devant mon écrivain une -feuille de papier, en lui posant cette question: - -Quel est l'artiste qui t'a donné l'être? - -Je poussai le bouton de la détente, le rouage partit. - -Je respirais à peine, tant j'avais peur de troubler le spectacle auquel -j'assistais. - -L'automate me fit un salut; je ne pus m'empêcher de lui sourire comme je -l'eusse fait à mon fils. Mais lorsque je vis cette figure diriger sur -son ouvrage un regard attentif; ce bras, quelques instants avant inerte -et sans vie, s'animer maintenant et tracer d'une main sûre ma propre -signature et mon paraphe, oh! alors, les larmes me vinrent aux yeux, et -dans un élan de reconnaissance, j'adressai avec ferveur un remerciement -à l'Être suprême. C'est qu'aussi en dehors de la satisfaction que -j'éprouvais comme auteur, cette pièce mécanique, la plus importante que -j'eusse encore exécutée, était une branche de salut qui devait ramener -le bien-être dans mon ménage, du moins un bien-être relatif. - -Après avoir mille fois fait recommencer à mon fidèle Sosie des -fac-simile de ma signature, je lui fis cette autre question: - -Quelle heure est-il? - -L'automate, suivant certaines combinaisons en rapport avec une pendule, -écrivit: - -Il est deux heures du matin. - -C'était un avertissement plein d'à-propos; j'en profitai et me couchai -aussitôt. Contre mon attente, je dormis d'un sommeil que je ne -connaissais plus depuis longtemps. - -Il est probable que parmi les personnes qui liront cet ouvrage, il s'en -trouvera qui auront, ainsi que moi, fait sortir quelque oeuvre de leur -cerveau. Elles devront savoir alors qu'après le bonheur de jouir -soi-même de sa production, rien ne flatte autant que de la soumettre à -l'appréciation d'un tiers. Molière et J.-J. Rousseau consultaient leurs -servantes; je puis donc avouer que je me fis un grand plaisir, dès le -lendemain matin, de prier ma portière et son mari d'assister aux -premiers essais des travaux de mon écrivain dessinateur. - -C'était un dimanche. M. Auguste ne travaillait pas ce jour-là. Je le -trouvai en train de déjeûner; il tenait une modeste sardine fixée avec -son pouce sur un morceau de pain qui eût pu aisément passer pour un fort -moellon; dans l'autre main, il avait un couteau dont le manche était -fixé à sa ceinture par une lanière en cuir. - -Mon invitation fut aussi bien accueillie du portier que de la portière, -et tous les deux vinrent chez moi, jouir du double plaisir de manger une -sardine et d'assister à la représentation tout aristocratique d'un -seigneur du siècle de Louis XV. - -La femme du maçon choisit cette question: - -Quel est l'emblème de la fidélité? - -L'automate répondit en dessinant une charmante levrette étendue sur un -coussin. - -Mme Auguste, enchantée, me pria de lui faire cadeau de ce dessin. - -M. Auguste, lui, semblait absorbé dans une profonde méditation. - -Plus étonné que piqué de son silence:--Eh bien, quoi, lui dis-je, mon -automate ne vous convient donc pas? - ---Je ne dis pas cela, fit le maçon en coupant un énorme morceau de pain, -qu'il mit incontinent dans sa bouche, je ne dis pas cela. - ---Mais alors que pensez-vous donc, si vous ne dites pas cela? - -Le maçon garda un instant le silence, achevant de broyer sa bouchée de -pain; puis, s'essuyant la bouche du revers de sa main: - ---Voulez-vous que je vous donne ma façon de penser, dit-il en hochant la -tête d'un air d'importance? - ---Certainement, monsieur Auguste, je le veux bien, je fais plus, je vous -en prie. - ---Pour lors, voilà: c'est dommage que vous ne m'ayez pas consulté -lorsque vous avez fait votre bonhomme. - ---Pourquoi cela? - ---Parce que je vous aurais conseillé de faire dessiner comme qui dirait -un caniche à la place de cette levrette. Le caniche, voyez-vous, il n'y -a rien de pareil pour la fidélité; c'est connu.... - -Une envie de rire me prit; je me contins. - ---Savez-vous, Monsieur Auguste, répondis-je avec une apparente -condescendance, que cette observation est très profonde, et que je -partage entièrement votre avis? Bien mieux, vous venez de m'inspirer une -idée: si l'on mettait dans la gueule du caniche une sébile de bois, -comme en ont les chiens d'aveugles, hein! qu'en dites-vous? - ---Je dis que l'idée est fameuse... Eh! mais, ajouta le maçon, qui tenait -à être mon collaborateur, après c'temps-là, si nous faisions aussi -l'aveugle et son écriteau pour bien faire comprendre que c'est un chien -d'aveugle? Ça rappellerait aussi la chanson, vous savez: «Plus je suis -pauvre et plus il m'est fidèle,» et puis l'on pourrait faire encore.... - ---Des passants, peut-être? - ---Précisément; il y aurait, voyez-vous, un petit garçon. - ---Mais, Monsieur Auguste, vous ne vous apercevez pas qu'il y aurait -aussi une difficulté. - ---Laquelle? - ---C'est qu'en voyant le chien, l'aveugle et le petit garçon, il ne -serait plus possible de savoir lequel des trois est l'emblème de la -fidélité? - ---Vous croyez? - ---Certainement. - ---Eh bien, moi, je me chargerais bien de le faire distinguer. - ---Comment cela? - ---Il n'y a rien de plus simple; je mettrais sur l'écriteau de l'aveugle: -ceci est l'emblème de la fidélité. - ---Qui cela, l'aveugle? - ---Mais non, le chien! - ---Ah bien, je comprends. - ---Pardienne! c'est si simple! dit le maçon d'un air triomphant. - -M. Auguste, enhardi par le succès de sa critique et de ses conseils, -demanda à voir l'intérieur de l'automate. - ---Je comprends un peu tout ça, me dit-il du ton qu'eût pu prendre un -confrère ami; c'est moi, voyez-vous, qui mets toujours de l'huile au -cric du chantier, je l'ai même démonté deux fois. Ah! mais, c'est que, -voyez-vous, si je m'occupais tant soit peu de mécanique, je suis sûr que -je deviendrais très fort. - -Voulant jusqu'à la fin faire les honneurs de cette séance à mes -_Augustes visiteurs_, je mis l'intérieur de mon automate à découvert. - -Mon collaborateur avait terminé son déjeûner; il s'approcha, prit son -menton dans l'une de ses mains, tandis que de l'autre il se grattait la -tête. Quoique ne comprenant rien naturellement à ce qu'il voyait, le -maçon sembla suivre longtemps les nombreuses combinaisons de la machine, -puis enfin, comme se laissant aller à l'impulsion de sa franchise: - ---Si je ne craignais pas de vous contrarier, me dit-il d'un ton -protecteur, je vous ferais bien encore une observation. - ---Faites-la toujours, Monsieur Auguste, et soyez sûr que je -l'apprécierai comme elle le mérite. - ---Hé bien! moi, à votre place, j'aurais fait cette mécanique beaucoup -plus simple; ça fait, voyez-vous, que ceux qui ne s'y connaissent pas -pourraient la comprendre plus facilement. - -Si j'eusse eu près de moi un ami, il est certain que j'aurais éclaté de -rire; j'eus la force de tenir mon sérieux jusqu'au bout. - ---C'est pourtant très vrai ce que vous dites-là, répondis-je d'un air de -conviction, je n'y avais pas songé; mais, maintenant, soyez persuadé, -Monsieur Auguste, que je vais profiter de votre juste observation, et -que très prochainement j'ôterai la moitié des pièces de mon automate; il -y en aura toujours bien assez. - ---Oh! certainement, dit le maçon, croyant à la sincérité de mes paroles, -certainement qu'il y en aura bien assez.... - -A ce moment on venait de sonner à la porte du jardin. M. Auguste, -toujours exact dans ses fonctions, courut ouvrir, et sa femme m'ayant -également quitté, je pus rire tout à mon aise. - - * * * * * - -N'est-il pas curieux de voir que cette pièce, qui fut visitée de tout -Paris et qui me valut de nombreux éloges; que ce dessinateur, qui -intéressa plus tard si vivement le roi Louis-Philippe et toute sa -famille, ne reçut, à son début, que la stupide critique d'un portier! -Tant il est vrai que l'on n'est pas plus prophète dans sa maison que -dans son pays. - -On comprend que je m'inquiétai peu et que je me blessai encore moins des -observations de cet étrange censeur; ma levrette ne fut pas remplacée -par un caniche, et mon mécanisme ne fut point modifié. Je dirai plus, -c'est que, dans la suite, si j'avais eu un changement à faire, c'eût été -au contraire pour ajouter des apparences de complication; voici -pourquoi: - -Le public (je ne parle pas du public éclairé), ne comprend généralement -rien aux effets mécaniques à l'aide desquels on peut animer un automate; -il éprouve du plaisir à les voir, et le plus souvent il n'en apprécie le -mérite qu'en raison de la multiplicité des pièces qui le composent. - -J'avais donné tous mes soins à rendre le mécanisme de mon écrivain aussi -simple que possible; je m'étais surtout attaché, en surmontant des -difficultés inouïes, à faire fonctionner cette pièce sans qu'on entendît -le moindre bruit dans les rouages. En agissant ainsi, j'avais voulu -imiter la nature, dont les instruments si compliqués fonctionnent -cependant d'une façon tout à fait imperceptible. - -Croira-t-on que cette perfection même, pour laquelle j'avais fait de si -grands efforts, fut défavorable à mon automate? - -Dans les premiers temps de son exhibition, j'entendis plusieurs fois -des personnes qui n'en voyaient que l'extérieur; s'exprimer ainsi: - ---Cet écrivain est charmant; mais le mécanisme en est peut-être très -simple. Oh, mon Dieu! il faut souvent si peu de chose pour produire de -grands effets! - -L'idée me vint alors de rendre les rouages un peu moins parfaits et de -leur faire produire en diminutif cette harmonie mécanique que font -entendre les machines à filer le lin. Alors le bon public apprécia tout -autrement mon ouvrage, et son admiration s'accrut en raison directe de -l'intensité de ce tohu-bohu. On n'entendait plus que ces -exclamations:--Comme c'est ingénieux! Quelle complication! et qu'il faut -de talent pour organiser de semblables combinaisons! - -Pour obtenir ce résultat, j'avais rendu mon automate moins parfait, et -j'avais eu tort. Je faisais en cela comme certains acteurs qui, pour -produire un plus grand effet, chargent leurs rôles. Ils font rire, mais -ils s'écartent des règles de l'art et sont rarement placés parmi les -bons artistes. Plus tard, je revins de ma susceptibilité, et ma machine -fut remise dans son premier état. - -Mon écrivain une fois terminé, j'aurais pu faire cesser l'emprisonnement -volontaire auquel je m'étais condamné, mais il me restait à exécuter une -autre pièce pour laquelle le séjour de la campagne m'était nécessaire. -Bien que très compliqué lui-même, ce second automate, en raison de la -différence de ses combinaisons, me reposait un peu de mon premier -travail et m'offrait quelques distractions. C'était un rossignol que -m'avait commandé un riche négociant de Saint-Pétersbourg. Je m'étais -engagé à produire une imitation parfaite du chant et des allures de ce -charmant musicien des bois. - -Cette entreprise n'était pas sans offrir des difficultés sérieuses, car, -si j'avais déjà exécuté plusieurs oiseaux, leur ramage était tout de -fantaisie, et pour le composer je n'avais consulté que mon goût. Une -imitation du chant du rossignol était un travail bien autrement délicat: -ici il fallait traduire des notes et des sons presque inimitables. - -Heureusement nous étions dans la saison où ce chanteur habile fait -entendre ses délicieux accents; je pouvais donc le prendre pour modèle. - -De temps en temps après ma veillée, je me dirigeais vers le bois de -Romainville, dont la lisière touche presque à l'extrémité de la rue que -j'habitais. Je m'enfonçais au plus épais du feuillage, et là, couché sur -un bon tapis de mousse, je provoquais, en sifflant, les leçons de mon -maître (On sait que le rossignol chante la nuit et le jour, et que le -moindre son de sifflet, harmonieux ou non, le met immédiatement en -verve). - -Il s'agissait d'abord de formuler dans mon imagination les phrases -musicales avec lesquelles l'oiseau compose ses mélodies. - -Voici de quels souvenirs mon oreille se trouva à peu près frappée: -Tiou... tiou... tiou... ut, ut, ut, ut, ut, tchitchou, tchitchou, tchit, -tchit, rrrrrrrrrrrrouit..., etc. Il me fallait ensuite analyser ces sons -étranges, ces gazouillements sans nom, ces rrrrrrrouit impossibles, et -les recomposer par des procédés musicaux. - -Là était la difficulté; je ne savais de la musique que ce qu'un -sentiment naturel m'en avait appris, et mes connaissances en harmonie -devaient m'être d'une bien faible ressource. J'ajouterai que pour imiter -cette flexibilité de gosier et reproduire ces harmonieuses modulations, -je n'avais qu'un instrument presque microscopique. C'était un petit tube -en cuivre de la grosseur et de la longueur environ d'un tuyau de plume, -dans lequel un piston d'acier, se mouvant avec la plus grande liberté, -pouvait donner les divers sons qui m'étaient nécessaires; ce tube était -en quelque sorte le gosier du rossignol. - -Cet instrument devait fonctionner mécaniquement: un rouage faisait -mouvoir un soufflet, ouvrait ou fermait une soupape pour les coups de -langue, les notes coulées et les gazouillements, et guidait le piston -suivant les différents degrés de vitesse et de profondeur qu'il était -nécessaire d'atteindre. - -J'avais aussi à donner de l'animation à cet oiseau: je devais lui faire -remuer le bec en rapport avec les sons qu'il articulait, battre des -ailes, sauter de branche en branche, etc. Mais ce travail m'effrayait -beaucoup moins que l'autre, car il rentrait dans le domaine de la -mécanique. - -Je n'entreprendrai point de détailler au lecteur les tâtonnements et les -recherches qu'il me fallut faire dans cette circonstance. Il me suffira -de dire qu'après bien des essais, j'arrivai à me créer une méthode -moitié musicale, moitié mécanique; je représentai les tons, demi-tons, -pauses, modulations et articulations de toute nature, par des chiffres -correspondants à des degrés de cercle. Cette méthode répondit à toutes -les exigences de l'harmonie et de la mécanique, et me conduisit à un -commencement d'imitation que je n'avais plus qu'à perfectionner par de -nouvelles études. - -Muni de mon instrument, je courus au bois de Romainville. - -Je m'installai sous un chêne, dans le voisinage duquel j'avais souvent -entendu chanter certain rossignol, qui devait être de première force -parmi les virtuoses de son espèce. - -Je remontai le rouage de la machine et je la fis jouer au milieu du plus -profond silence. - -A peine les derniers sons cessèrent-ils de se faire entendre, que des -différents points du bois partit à la fois un concert de gazouillements -animés, que j'aurais été presque tenté de prendre pour une protestation -en masse contre ma grossière imitation. - -Cette leçon collective ne remplissait nullement mon but; je voulais -comparer, étudier, et je ne distinguais absolument rien. Heureusement -pour moi que tout à coup, et comme si tous ces musiciens se fussent -donné le mot, ils s'arrêtèrent, et un seul d'entre eux continua; c'était -sans doute le premier sujet, le Duprez de la troupe, peut-être le -rossignol dont je parlais tout à l'heure. Ce ténor, quel qu'il fût, me -donna une suite de sons et d'accents délicieux, que je suivis avec toute -l'attention d'un élève studieux. - -Je passai ainsi une partie de la nuit; mon professeur se montrait -infatigable, et de mon côté je ne me lassais pas de l'entendre; enfin il -fallut nous quitter, car, malgré le plaisir que j'éprouvais, le froid -commençait à me gagner, et le besoin de repos se faisait sentir. -Néanmoins, je sortis de là si bien pénétré de ce que j'avais à faire, -que dès le lendemain j'apportai d'importantes corrections à ma machine. -Au bout de cinq ou six autres visites au bois de Romainville, je finis -par obtenir le résultat que j'avais poursuivi: j'avais imité le chant du -rossignol. - - * * * * * - -Après dix-huit mois de séjour à Belleville, je rentrai enfin dans Paris, -chez moi, près de ma femme, près de mes enfants; je me retrouvai au -milieu de mes ouvriers, auxquels je n'eus que des félicitations à -adresser. - -En mon absence, mes affaires avaient prospéré, et de mon côté j'avais -gagné, par l'exécution de mes deux automates, la somme énorme de sept -mille francs. - -Sept mille francs en faisant de la limaille, comme disait autrefois mon -père! Hélas! cet excellent homme ne put jouir de ce commencement de mes -succès; j'avais eu la douleur de le perdre quelque temps avant mes -revers de fortune. Combien il se fût félicité de m'avoir laissé prendre -un état selon ma vocation, et qu'il eût été fier du résultat que je -venais d'obtenir, lui qui se plaisait tant aux inventions mécaniques! - - - - -CHAPITRE XII. - -La fortune pour lui n'a jamais de caprices - -UN _Grec_ HABILE.--SES CONFIDENCES.--LE _Pigeon_ COUSU D'OR.--TRICHERIES -DÉVOILÉES.--UN MAGNIFIQUE _truc_!--LE GÉNIE INVENTIF D'UN CONFISEUR.--LE -PRESTIDIGITATEUR PHILIPPE.--SES DEBUTS COMIQUES.--DESCRIPTION DE SA -SÉANCE.--EXPOSITION DE 1844.--LE ROI ET SA FAMILLE VISITENT MES -AUTOMATES. - - -Revenu à une certaine aisance, je pus alors me donner quelques -distractions, revoir quelques amis délaissés, et entre autres Antonio, -qui n'eut pas le courage de me garder rancune pour l'avoir abandonné -aussi longtemps. Dans nos longues conversations, mon ami ne cessait de -m'encourager à la réalisation des projets que lui-même avait fait -naître: je veux parler de mes projets de théâtre, dont il certifiait -d'avance tout le succès. - -Sans négliger mes travaux, j'avais repris mes exercices d'escamotage, et -je m'étais remis à la recherche d'escamoteurs. Je voulus voir aussi ces -gens adroits qui, faute de pouvoir exercer leurs talents sur un plus -grand théâtre, vont dans les cafés exécuter leurs tours. Il y a là en -effet des études curieuses à faire: ces hommes ont besoin de recourir à -des artifices d'autant plus fins, qu'ils ont affaire à des gens qui ne -se font pas faute de chercher à les déjouer. Je rencontrai quelques -types intéressants, dans lesquels je trouvai des sujets d'utiles -observations. Pourtant, une petite aventure ne tarda pas à me faire -comprendre que je devais me tenir sur mes gardes, dans le choix des gens -adroits que je recherchais. - -Un escamoteur que j'avais jadis rencontré chez le père Roujol, et auquel -j'avais rendu un service, me présenta un jour un nommé D...... C'était -un jeune homme de figure agréable et distinguée; sa mise avait une -certaine recherche, et il se présentait avec les manières d'un homme du -monde. - ---Monsieur, me dit-il en m'abordant, mon ami m'a dit que vous -recherchiez toute personne possédant une certaine adresse. Bien que je -ne veuille pas débuter près de vous en m'adressant un compliment, je -vous dirai que, faisant ma profession d'enseigner des tours d'escamotage -aux gens du monde, j'ai pensé pouvoir vous montrer des choses qui vous -sont inconnues. - ---J'accepte avec empressement votre proposition, répondis-je, mais je -vous avertis que je ne suis point un commençant. - -Cette présentation se faisait dans mon cabinet; nous nous assîmes près -d'une table sur laquelle je fis servir quelques rafraîchissements. -C'était là, du reste, un piége que je tendais à mon visiteur pour le -rendre plus communicatif. - -Je pris un jeu de cartes, et autant pour donner l'exemple à M. le -Professeur, que pour lui indiquer le point de départ de ses leçons, je -lui fis voir ma dextérité à faire sauter la coupe, et j'exécutai -différents tours. - -J'observais D....., pour juger de l'impression que je faisais sur lui. -Après être resté sérieux pendant quelques instants, il regarda son -compagnon en faisant un léger clignement d'oeil dont je ne compris pas -la signification. Je m'arrêtai un moment, et sans vouloir provoquer une -explication directe, je débouchai une bouteille de vin de Bordeaux et -lui en versai quelques rasades. J'eus un plein succès: le vin lui délia -la langue, et au milieu d'une conversation qui commençait à tourner à -l'épanchement: - ---Il faut, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il en mettant son verre à sec -et en le présentant sans façon pour le faire remplir, il faut que je -vous fasse un aveu. Sachez donc que j'étais venu ici avec la conviction -que je devais avoir affaire à ce que nous appelons _un pigeon_. Je -m'aperçois qu'il en est tout autrement, et comme je ne veux pas -compromettre mes _trucs_, qui sont mon _gagne-pain_, je me contenterai -du plaisir d'avoir fait votre connaissance. - -Ces mots, étrangement techniques, me semblèrent un contraste choquant -avec les manières élégantes de mon visiteur. Toutefois, je ne pus me -décider à abandonner la partie sans connaître au moins quelques secrets -de ce singulier personnage. - ---Monsieur, répondis-je un peu désappointé, j'espère que vous reviendrez -sur cette décision, et que vous ne sortirez pas d'ici sans me montrer à -votre tour comment vous _maniez_ les cartes? Vous me devez bien cela. - -A ma grande satisfaction, D.... se ravisa. - ---Soit, dit-il en prenant un jeu, mais vous allez voir que nous n'avons -pas du tout la même manière de travailler. - -Il me serait difficile en effet de donner un nom à ce qu'il exécuta -devant moi. Ce n'était pas à proprement parler de la prestidigitation; -c'étaient des ruses et des finesses d'esprit appliquées aux cartes, et -ces ruses étaient tellement inattendues, qu'il était impossible de n'en -être pas dupe. Ce _travail_, du reste, n'était que l'exposition de -quelques principes dont je connus plus tard l'application. - -Tel que ces chanteurs qui commencent par se faire prier, et qui, une -fois partis, ne peuvent plus s'arrêter, D....., entraîné sans doute, et -par la sincérité des éloges que je lui prodiguais, et par le grand -nombre de verres de Bordeaux qu'il avait absorbés, me dit avec cet -épanchement familier si commun aux buveurs: - ---Voyons, mon cher Monsieur, je veux maintenant vous faire encore une -confidence. Je ne suis point prestidigitateur, j'ai seulement quelques -tours que je montre aux amateurs. Ces leçons, vous devez le comprendre, -ne suffiraient pas pour me faire vivre. Je vous dirai donc, ajouta-t-il -en vidant encore une fois son verre et en le tendant de nouveau, comme -s'il eût voulu me faire payer sa confidence, je vous dirai que le soir -je vais dans les cercles où j'ai l'adresse de me faire introduire, et -que là, je mets à profit quelques-uns des principes que je vous ai fait -connaître tout-à-l'heure. - ---Alors, vous donnez des séances? - -D...... sourit légèrement et répéta ce clignement d'oeil qu'il avait -fait déjà à son camarade. - ---Des séances? répondit-il, non, jamais! Ou plutôt, oui, j'en donne, -mais à ma façon; je vous expliquerai cela dans un instant. Je veux -d'abord vous amuser, en vous contant comment je parviens à me faire -payer assez généreusement les leçons que je donne à mes amateurs; nous -reviendrons après cela à _mes séances_. - -Vous saurez que, pour des raisons faciles à deviner, je ne donne jamais -de leçons qu'à un élève que je suppose avoir la poche bien garnie. En -commençant mes explications, je l'avertis que je le laisse libre de -fixer lui-même le prix du tour que je vais lui montrer, et, pendant ma -démonstration, je m'arrête un instant pour exécuter un petit intermède -qui doit plus tard forcer sa générosité. - -Je m'approche de mon _pigeon_, passez-moi le mot. - ---Je vous l'ai déjà passé. - ---Ah! bien; permettez, lui dis-je, en tirant un des boutons de son -habit, voici un moule qui perce l'étoffe et que vous pourriez perdre. - -Je jette en même temps vingt francs sur la table, puis je passe en revue -tous ses boutons les uns après les autres, et de chacun d'eux je feins -de faire sortir une pièce d'or. - -Je n'ai exécuté ce tour que comme une plaisanterie sans importance; -aussi je ramasse mes pièces en affectant la plus grande indifférence. Je -pousse même cette indifférence jusqu'à en laisser comme par mégarde une -ou deux sur la table, mais pour un instant seulement bien entendu. - -Je continue ma leçon, et ainsi que je m'y attends, mon élève n'y prête -qu'une attention médiocre, tout préoccupé qu'il est des réflexions que -je lui ai habilement suggérées. - -Ira-t-il offrir cinq francs à un homme qui semble avoir sa poche pleine -d'or? Non, c'est impossible; le moins qu'il puisse faire, c'est -d'augmenter d'une pièce le nombre de celles que je viens d'étaler sous -ses yeux, et cela ne manque jamais d'arriver. - -Nouveau Bias, je porte toute ma fortune sur moi. Quelquefois je suis -assez riche; alors ma poche est pleine. Assez souvent aussi, j'en suis -réduit à une douzaine de ces charmants _jaunets_, mais ceux-là, je ne -m'en dessaisis jamais, car ce sont les instruments avec lesquels je puis -m'en procurer d'autres. Je vous dirai qu'il m'est arrivé de dîner plus -que modestement, et même de ne pas dîner du tout, ayant sur moi ce petit -trésor, parce que je me suis fait une loi de ne jamais l'entamer. - ---Les séances que vous donnez dans les cercles, dis-je à mon narrateur -pour le ramener sur ce chapitre, doivent être nécessairement plus -fructueuses. - ---En effet, mais la prudence me défend de les donner aussi souvent que -je le voudrais. - ---Je ne vous comprends pas. - ---Je m'explique. Lorsque je suis dans un cercle, j'y suis en amateur, en -fils de famille, et je fais comme bien des jeunes gens avec lesquels je -me trouve, je joue. Seulement, j'ai ma manière de jouer, qui n'est pas -celle de tout le monde, mais il paraît qu'elle n'est pas mauvaise, -puisqu'elle me rend souvent la chance favorable. Vous allez en juger. - -Ici mon narrateur s'arrêta pour se rafraîchir, puis, comme s'il se fût -agi de la chose du monde la plus innocente et la plus licite, il me -montra divers tours, ou plutôt diverses escroqueries fort curieuses, et -qu'il exécuta avec tant de grâce, d'adresse et de naturel, qu'il eût été -impossible de le prendre en défaut. - -Il faut savoir ce que c'est que l'amour d'un art ou d'une science dont -on cherche à pénétrer les mystères, pour comprendre l'effet que me -produisirent ces coupables confidences. - -Loin d'éprouver de la répulsion, du dégoût même pour cet homme, avec -lequel la justice pouvait avoir d'un jour à l'autre un compte à régler, -je l'admirais, j'étais ébahi. La finesse, la perfection de ses tours -m'en faisaient oublier le but blâmable. - -Le moment vint enfin où les confidences de mon _Grec_ (car c'en était -un) s'épuisèrent; il prit congé de moi. - -D.... m'eut à peine quitté, que le souvenir de ses confidences me -revenant à l'esprit, me fit monter le rouge au visage. J'eus honte de -moi-même comme si je m'étais associé à ses coupables manoeuvres; j'en -vins même à me reprocher sévèrement l'admiration dont je n'avais pu me -défendre et les compliments qu'elle m'avait arrachés. - -Pour l'acquit de ma conscience, je consignai pour toujours cet homme à -ma porte. Précaution inutile! car jamais depuis je n'entendis parler de -lui. - -Qui croirait cependant que c'est à la rencontre de D.... et aux -communications qu'il m'avait faites, que je dus plus tard la -satisfaction de rendre un service à la société, en démasquant à la -justice une escroquerie dont les plus habiles experts n'avaient pu -trouver le mot? - -Dans l'année 1849, M. B...., juge d'instruction au tribunal de la Seine, -me pria de m'occuper de l'examen et de la vérification de cent cinquante -jeux de cartes, saisis en la possession d'un homme dont les antécédents -étaient loin d'être aussi blancs que ses jeux. - -Ces cartes étaient en effet toutes blanches, et cette particularité -avait dérouté jusqu'alors les plus minutieuses investigations. Il était -impossible à l'oeil le plus exercé d'y découvrir la moindre -altération, la plus petite marque, et elles semblaient toutes posséder -les qualités des jeux du meilleur aloi. - -J'acceptai cette expertise, dans laquelle j'espérais trouver des -subtilités d'autant plus fines qu'elles étaient plus cachées. - -Ce n'était qu'après mes séances que je pouvais me livrer à ce travail -de recherches. Chaque soir, avant de me coucher, je m'attablais près -d'une excellente lampe, et j'y restais jusqu'à ce que le sommeil ou le -découragement vînt me gagner. - - * * * * * - -Je passai ainsi près d'une quinzaine de jours, examinant tant avec mes -yeux qu'avec une excellente loupe, la matière, la forme et les -imperceptibles nuances de chacune des cartes des cent cinquante jeux. Je -ne pouvais parvenir à rien découvrir, et de guerre lasse, je finis par -me ranger de l'avis des experts qui m'avaient précédé. - ---Décidément il n'y a rien à ces jeux, dis-je avec humeur en les jetant, -un soir, loin de moi sur la table. - -Tout-à-coup, sur le dos brillant d'une des cartes, et près d'un de ses -angles, je crois apercevoir un point mat qui m'avait échappé -jusqu'alors. Je m'en approche; le point disparaît. Mais, chose étrange! -il reparaît à mes yeux dès que j'en suis éloigné. - -Quel magnifique _truc_! m'écriai-je dans l'enthousiasme d'une idée qui -me traversait l'esprit (Le lecteur appréciera, je le pense, le sens de -cette exclamation). C'est bien cela! j'y suis! c'est une marque -distinctive. - -Et suivant certain principe que D.... m'avait indiqué dans ses -confidences, je m'assurai que toutes les cartes portaient également un -point, qui placé à un endroit déterminé en indiquait la nature et la -couleur. - -Comprend-on tout l'avantage qu'un Grec pouvait tirer de la possibilité -de connaître le jeu de ses adversaires? D.... avait été surpassé dans -cette tricherie, car son point de marque, si fin qu'il fût, ne -disparaissait pas selon le besoin. - -Depuis un quart d'heure, je meurs d'envie de communiquer au lecteur un -procédé qui certes ne peut manquer de l'intéresser, mais je suis retenu -par l'idée que cette ingénieuse fourberie peut tomber entre des mains -criminelles et faciliter de coupables actions. - -Pourtant, il est une vérité incontestable: c'est que pour éviter un -danger, il faut le connaître. Or, si chaque joueur était initié aux -stratagèmes de messieurs les escrocs, ces derniers se trouveraient dans -l'impossibilité de s'en servir. - -Réflexion faite, je me décide à faire ma communication. - -Je viens de dire qu'un seul point placé à certain endroit sur une carte -suffisait pour la faire connaître. Je vais employer une figure pour le -démontrer. - -Il faut supposer par estimation la carte divisée en huit parties dans le -sens vertical et en quatre dans le sens horizontal, comme dans la figure -1re. Les unes indiqueront la valeur des cartes, les autres leur -couleur. La marque se place au point d'intersection de ces divisions. -Voilà tout le procédé; l'exercice fait le reste. - -FIGURE 1re. - - As. Roi. Dame. Valet. Dix. Neuf. Huit. Sept. - +------+------+------+------+------+------+------+------+ - Coeur. | | - Carreau. | | - Trèfle. | | - Pique. | | - | | - | | - +------+------+------+------+------+------+------+------+ - -Quant au procédé à employer pour imprimer le point mystérieux dont j'ai -parlé plus haut, on me permettra de ne pas l'indiquer, car mon but est -de signaler une fourberie et non d'enseigner à la faire. Il suffira de -dire que vu de près, ce point se confond avec le blanc de la carte, et -qu'à distance, la réflection de la lumière rend la carte brillante, -tandis que la marque seule reste mate. - -Au premier abord, il semblera peut-être assez difficile de pouvoir se -rendre compte de la division à laquelle appartient un point isolé sur le -dos d'une carte. Cependant, pour peu qu'on veuille y prêter attention, -on pourra juger que celui que j'ai mis pour exemple ne peut appartenir -ni à la seconde ni à la quatrième division verticale, et, par un -raisonnement analogue, on comprendra que ce même point se trouve en -regard de la deuxième division horizontale. Il représentera donc une -dame de carreau. - -D'après l'explication que je viens de donner, le lecteur, j'en suis sûr, -a déjà pris son parti sur les cartes blanches. - ---Puisqu'il peut en être ainsi, se dit-il, je ne jouerai plus qu'avec -des cartes tarotées, et j'éviterai d'être trompé. - -Malheureusement, les cartes tarotées prêtent encore plus à l'escroquerie -que les autres, et pour le prouver, je me vois forcé de faire une -seconde communication, et peut-être même une troisième. Supposons un -tarot formé de points ou de toutes autres figures rangées symétriquement -comme le sont d'ordinaire ces genres de dessins. - -[Illustration: FIGURE 2.] - -Le premier point en partant du haut de la carte, à gauche, ainsi que -dans l'exemple précédent, représentera du coeur; le second en -descendant, du carreau; le troisième du trèfle; le quatrième du pique. - -Si maintenant, à l'un de ces points, qui sont naturellement placés par -le dessin du tarot pour marquer la couleur de la carte, on ajoute un -autre petit point à l'un des huit endroits que l'on peut se figurer sur -sa circonférence, on désignera la nature de la carte. - -Ainsi on représentera, au point culminant, un as, en tournant à droite -un roi, le troisième sera une dame, le quatrième un valet et ainsi de -suite en suivant pour le dix, le neuf, le huit et le sept. - -Il est bien entendu qu'il ne faut qu'un seul point comme dans la figure -2, où celui qui est joint au troisième point ou couleur, représentera un -huit de trèfle. - -Il y a bien encore d'autres combinaisons, mais celles-là sont aussi -difficiles à expliquer qu'à comprendre. Ainsi par exemple, j'ai eu à -expertiser des cartes tarotées où il n'y avait véritablement aucune -marque; seulement les dessins du tarot étaient plus ou moins attaqués -par la coupe de la carte et cette simple particularité les désignait -toutes. - -Il y a aussi les cartes sur le bord desquelles le _Grec_ en jouant fait -avec son ongle un léger morfil qu'il peut reconnaître au passage. S'il -joue à l'écarté, ce sont les rois qu'il a marqués ainsi, et lorsqu'en -donnant les cartes ces dernières se présentent sous sa main, il peut, -par un tour familier à l'escamotage, les laisser sur le jeu et donner à -la place la carte suivante. Cette substitution peut se faire si -habilement qu'il est impossible d'y rien voir. Enfin, j'ai vu des gens -dont la vue était si habilement exercée, qu'après avoir joué deux ou -trois parties avec le même jeu, ils pouvaient reconnaître toutes les -cartes. - - * * * * * - -Pour revenir aux cartes frelatées, on se demandera comment on peut -changer les jeux, puisque dans les cercles et dans les maisons où l'on -joue, les paquets ne sont décachetés qu'au commencement de la partie. - -Eh! mon Dieu, c'est encore bien simple. - -On s'informe du marchand de cartes où ces maisons se fournissent. On lui -fait d'abord quelques petits achats pour lier connaissance; on y -retourne plusieurs fois pour le même motif; puis un beau jour, on se dit -chargé par un ami d'acheter une douzaine de sixains ou plus ou moins -selon l'importance du magasin. - -Le lendemain, sous prétexte que les jeux ne sont pas de la couleur qui a -été demandée, on les rapporte. - -Les paquets sont encore cachetés, le marchand, plein de confiance, les -échange contre d'autres. - -Mais le grec a passé la nuit à décacheter les bandes et à les recacheter -par un procédé connu en escamotage; les cartes ont toutes été marquées -et remises en ordre; le marchand les a maintenant dans son magasin; le -tour est fait; on les attend à domicile. - -Toutes ces supercheries certes sont fort redoutables; eh bien! il y en a -une bien plus redoutable encore, c'est la télégraphie imperceptible. On -en jugera, lorsque je dirai que sans la moindre apparence de -communication, le _Grec_ peut parfaitement recevoir d'un compère, par -des principes analogues à ceux de ma _seconde vue_, l'annonce du jeu de -son adversaire. - -J'aurais certainement beaucoup d'autres _trucs_ à signaler, mais je -m'arrête. Je crois en avoir assez dit sur les escrocs et leurs -tricheries pour engager tout joueur à ne tenir les cartes que vis-à-vis -de personnes dont la probité ne peut être mise en doute. - -Maintenant, autant pour faire oublier les détails quelque peu -compromettants que je viens de donner, que pour reposer mon esprit de -descriptions qui, j'en suis certain, ont dû paraître beaucoup plus -courtes au lecteur qu'à moi-même, je vais revenir à la prestidigitation -proprement dite, en donnant une notice biographique sur un -physicien-sorcier-magicien-prestidigitateur, dont le succès dans Paris -fut, vers cette époque, des plus éclatants. - -Philippe Talon, originaire d'Alais, près Nîmes, après avoir exercé la -douce profession de confiseur à Paris, s'était vu forcé, par suite -d'insuccès, de quitter la France. - -Londres, ce pays de Cocagne, cet Eldorado en perspective, était à deux -pas; notre industriel s'y rendit et ne tarda pas à fonder un nouvel -établissement dans la capitale des Trois-Royaumes-Unis. - -Le confiseur français avait bien des chances de réussite. Outre que les -Anglais sont très friands de _chatteries_, on sait que la confiserie -française a eu, de tout temps, chez les enfants d'Albion, une renommée -qui ne peut être comparée qu'à celle dont a joui jadis en France le -_véritable_ cirage anglais. - -Néanmoins, malgré ces avantages, il paraît que de nouvelles amertumes se -glissèrent bientôt dans son commerce; les brouillards de la Tamise, -d'autres disent des spéculations trop hasardeuses, vinrent fondre les -fragiles marchandises du nouveau magasin et les mirent en déconfiture. - -Talon plia bagage une seconde fois et quitta Londres pour aller à -Aberdeen demander l'hospitalité aux montagnards écossais, auxquels en -échange il proposa ses séduisantes sucreries. - -Malheureusement, les Ecossais d'Aberdeen, fort différents des -montagnards de la _Dame Blanche_, ne portent ni bas de soie ni souliers -vernis, et font très peu d'usage des pâtes de jujube et des petits -fours. Aussi le nouvel établissement n'eût pas tardé à subir le sort des -deux autres, si le génie inventif de Talon n'avait trouvé une issue à -cette position précaire. - -Le confiseur pensa avec raison que pour vendre une marchandise, il est -bon qu'elle soit connue, et que, pour qu'elle soit connue, il faut -s'occuper de la faire connaître. - -Fort de ce judicieux raisonnement, Talon sut bien forcer les Aberdeenois -à manger ses bonbons, après toutefois les leur avoir fait payer. - -A cette époque, il y avait à Aberdeen une troupe de comédiens qui se -trouvaient dans la position des sucreries de Talon: ces artistes étaient -incompris et peu goûtés. - -En vain le directeur avait-il monté une pantomime à grand renfort de -changements à vue et de transformations; le public était resté sourd à -ses appels réitérés. - -Un beau jour, Talon se présente chez l'impresario écossais: - -«Monsieur, lui dit-il sans autre préambule, je viens vous faire une -proposition qui, si elle est acceptée, remplira votre salle, j'en ai la -conviction. - ---Expliquez-vous, Monsieur, dit le directeur affriandé, mais peu -confiant dans une promesse qu'il avait de bonnes raisons de croire -difficile à réaliser. - ---Il s'agit simplement, poursuivit Talon, de joindre à l'attrait de -votre spectacle l'annonce d'une loterie dont je ferai tous les frais. -Voici quelle en sera l'organisation: chaque spectateur en entrant paiera -en sus du prix de sa place la somme de six pences (60 centimes), qui lui -donneront droit à: - -1º Un cornet de bonbons assortis; - -2º Un numéro de loterie, avec lequel il pourra gagner le gros lot, -représenté par un magnifique _bonbon monté_ de la valeur de cinq livres -(125 francs). - -Talon promit en outre un divertissement nouveau, dont il confia le -secret avec recommandation de ne pas le divulguer. - -Ces propositions ayant été agréées, on mit sur le tapis la question -d'intérêt. Le marchand de sucreries n'avait aucune raison de tenir la -dragée haute au directeur; le marché fut donc promptement conclu. - -L'intelligent Talon ne s'était point trompé; le public, alléché par -l'appât des bonbons, par l'attrait de la pantomime et par une surprise -qu'on lui promettait, accourut en foule, et remplit la salle. - -La loterie fut tirée; le gros lot fit un heureux, et les douze ou quinze -cents autres spectateurs, munis de leurs cornets de bonbons, se -consolèrent de leur déception en se faisant entre eux des échanges de -douceurs. - -Dans d'aussi heureuses dispositions, la pantomime fut trouvée charmante. - -Cependant cette pièce tirait à sa fin et l'on n'avait encore d'autre -surprise que celle de ne pas l'avoir encore vu arriver, lorsque tout à -coup, à la fin d'un ballet, les danseurs s'étant rangés en cercle comme -pour l'apparition d'un premier sujet, un bruit aigu se fait entendre, et -un superbe polichinelle, riant de sa voix aigre et chevrotante, s'élance -d'un bond sur le devant de la scène et fait un magnifique écart. - -C'était Talon, revêtu des deux bosses de coton et de l'habit pailleté. - -Notre nouvel artiste s'acquitta avec un rare talent de la danse -excentrique de Polichinelle et fut couvert de bravos. - -Pour remercier le public de son bienveillant accueil, le danseur essaya -une révérence dans l'esprit de son rôle, mais il la fit si -malheureusement, que le pauvre Polichinelle tomba violemment sur le côté -sans pouvoir se relever. - -On s'approche en toute hâte, on soutient le blessé. Il se remet un peu; -il veut parler; on écoute; il se plaint d'une côte cassée et demande -avec instance des pilules de Morisson[11]. On se rend à ses désirs et un -domestique se hâte d'apporter des pilules d'une grosseur exagérée. - -Le public, qui jusque-là compatissait à la douleur de Polichinelle et se -tenait dans un silencieux attendrissement, commence à flairer une -plaisanterie. Il sourit d'abord, puis rit aux éclats, lorsque le malade -prenant une des pilules, l'escamote habilement en feignant de l'avaler -tout d'un trait. Une seconde suit la première, et la demi-douzaine ayant -pris la même route, Polichinelle se trouva tout à fait remis, salua -gracieusement et fit sa retraite au lieu de bruyants _hurrahs_. - -Philippe venait de faire sa première séance: le confiseur avait troqué -le bâton de sucre d'orge pour celui de magicien. - -Cette scène burlesque eut un succès fou. Les recettes qu'elle fit faire, -chaque soir, vinrent réconforter la situation financière du directeur et -de son habile associé, de sorte que le marchand de bonbons, qui avait -liquidé son fonds de boutique dans ses représentations, n'eut plus qu'à -fermer la porte. Il partit pour donner dans d'autres villes des -représentations de son nouveau talent. - -Où le nouveau magicien avait-il puisé les éléments de son art? Je -l'ignore. Il est probable (c'est toujours avec des probabilités que se -comblent les lacunes de l'histoire), il est probable que Talon avait -appris l'escamotage comme la danse de Polichinelle, pour sa satisfaction -personnelle et le plaisir de ses amis. Ce qu'il y a de certain, c'est -que la séance qu'il donna devant les naïfs spectateurs d'Aberdeen ne fut -pas de première force, et que c'est à la suite de ces premiers succès -qu'il se perfectionna dans l'art auquel il dut plus tard sa réputation. - -Abdiquant désormais les sucreries, le vêtement de Polichinelle et la -_pratique_[12], Philippe (c'est ainsi que s'appela dès lors le -prestidigitateur) parcourut les provinces d'Angleterre en donnant -d'abord de très modestes représentations. Puis son répertoire s'étant -successivement augmenté d'un certain nombre de tours pris çà et là aux -escamoteurs de cette époque, il _attaqua_ les grandes villes et vint à -Glascow, où il se fit construire une baraque en bois pour y donner des -représentations. - -Pendant la construction de son temple de magie, Philippe distingua, -parmi les ouvriers menuisiers employés à cet ouvrage, un jeune garçon de -bonne mine qui lui sembla doué d'une intelligence toute particulière; il -voulut l'attacher à ses entreprises théâtrales et le faire paraître en -scène comme aide magicien. - -Macalister (c'était le nom du jeune menuisier) avait inné en lui le -génie des _trucs_ et des _ficelles_; il n'eut à faire aucun -apprentissage dans cet art mystérieux, et comprenant tout de suite les -finesses de l'escamotage, il composa quelques tours qui lui méritèrent -les éloges de son maître. - -Depuis ce moment, soit par suite du concours de Macalister, soit pour -toute autre cause, tout sembla réussir à Philippe, qui se mit à -_travailler en grand_, c'est-à-dire qu'il abandonna les baraques pour la -scène plus noble du théâtre des grandes villes. - -Après avoir longtemps voyagé dans l'Angleterre, il passa en Irlande et -donna des représentations à Dublin. Ce fut dans cette ville qu'il fit -l'acquisition de deux tours auxquels il dut plus tard un véritable -succès. - - * * * * * - -Trois Chinois, venus en France pour y présenter divers exercices très -surprenants, avaient essayé de donner à Paris quelques représentations -qui, faute d'une publicité convenable, n'eurent d'autre résultat que de -brouiller les trois habitants du Céleste-Empire. En France aussi bien -qu'en Chine, lorsqu'il n'y a pas de foin au râtelier, les chevaux se -battent, dit-on; nos trois jongleurs n'en étaient pas arrivés à cette -extrémité, mais ils s'étaient séparés. L'un d'eux s'en alla à Dublin, et -ce fut là que, sur la demande de Philippe, il lui enseigna le tour des -_poissons_ ainsi que celui des _anneaux_. - -Le premier de ces trucs une fois acquis, Philippe se trouva très -embarrassé, il lui fallait une robe pour son exécution. - -Prendre un costume de Chinois eût été chose plus que pittoresque, -l'ex-confiseur n'ayant dans la physionomie aucun des caractères d'un -mandarin. Il ne fallait pas non plus songer à une robe de chambre. Si -riche qu'elle eût été, la séance de magie eût pris un caractère de -sans-façon que le public n'aurait pas toléré. - -Philippe sut se tirer de cette difficulté: il s'habilla en magicien. -C'était une innovation hardie, car, jamais jusqu'alors, un escamoteur -n'avait osé endosser la responsabilité d'un tel costume. - -Possesseur de ces deux nouveaux tours, Philippe conçut le projet de -revoir son ingrate patrie et de se réconcilier avec elle en lui -présentant les résultats de ses travaux. Il vint donc à Paris dans l'été -de l'année 1841 et donna des représentations dans la salle Montesquieu. - -Le tour des _poissons_, celui des _anneaux_, un brillant costume de -magicien, un superbe bonnet pointu, une séance bien organisée et -convenablement présentée, attirèrent chez lui grand nombre de -spectateurs, parmi lesquels le hasard conduisit le directeur d'un des -théâtres de Vienne. - - * * * * * - -L'Autrichien, enchanté de la représentation, proposa, séance tenante, au -prestidigitateur, un engagement à participation de recette. - -Philippe accepta d'autant plus volontiers que, pendant la saison pour -laquelle il s'engageait, la salle Montesquieu était réservée pour des -bals publics. D'un autre côté, cet engagement lui donnait le temps de -faire construire un théâtre dans lequel il pourrait à son retour -continuer tranquillement le cours de ses représentations. - - Dans le service de l'Autriche, - Le militaire n'est pas riche: - -a dit l'auteur du _Châlet_, et pour ce motif d'opéra, ainsi que pour -d'autres encore, notre voyageur n'était pas sans éprouver de vives -inquiétudes à l'endroit de ses futures recettes. Il ignorait sans doute -que l'Autriche ne devait cette mauvaise réputation qu'à l'exigence de la -versification française, et que cette rime _riche_ arrivant après une -négation indispensable à la structure du vers, avait tout naturellement -rendu pauvre le militaire de l'Autriche. - -L'artiste ne tarda pas du reste à être tranquillisé; il reconnut que la -capitale de cette nation calomniée de par les règles de la poésie, -valait mieux que sa réputation; il en rapporta pour preuve nombre de -thalers, avec lesquels il paya les frais de construction d'un théâtre -que, pendant son absence, on lui avait élevé au bazar Bonne-Nouvelle. - -Philippe avait encore recruté dans sa route quelques nouveautés. Il -apportait avec lui plusieurs automates qu'il devait montrer dans ses -représentations. - -L'ouverture de la salle Bonne-Nouvelle fit sensation dans Paris; on vint -en foule voir ce fameux _truc des poissons_, auquel les spectateurs de -la salle Montesquieu avaient déjà fait une réputation méritée. - -Que le lecteur veuille bien entrer avec moi dans le palais des prestiges -(c'est ainsi que s'appelait ce nouveau temple de magie), je le ferai -assister à quelques-unes des expériences du magicien. - - * * * * * - -Le palais des prestiges n'était point un monument, ainsi que pouvait le -faire supposer son titre; mais lorsqu'on était arrivé au bout de la -galerie du premier étage du bazar Bonne-Nouvelle, on passait sous une -porte de couloir et l'on était tout étonné de se trouver dans une salle -fort convenablement distribuée pour ce genre de spectacle. Il y avait -des stalles, un parterre, un rang de galeries et un amphithéâtre. La -décoration en était proprette et élégante, et par dessus tout, on y -était confortablement assis. - -Un orchestre, composé de six musiciens d'un talent contestable, -exécutait une symphonie avec accompagnement de _mélophone_, sorte -d'accordéon récemment inventé par un nommé Lecler, chargé de la -direction musicale du _palais_. - -Le rideau se lève. - -Au grand étonnement des spectateurs, la scène est plongée dans la plus -profonde obscurité. - -Un monsieur, tout de noir habillé, sort d'une porte latérale et s'avance -vers nous. C'est Philippe; je le reconnais à son accent voilé et quelque -peu teinté de provençal. Tous les autres spectateurs le prennent pour le -régisseur; on est interdit; on craint une annonce d'autant plus -fâcheuse, que ce monsieur porte le pistolet au poing. - -L'incertitude est bientôt dissipée; Philippe se fait connaître. Il -annonce qu'il se trouve en retard pour ses préparatifs, mais que, pour -ne pas faire attendre tout le temps nécessaire à l'éclairage de son -laboratoire, il va, d'un coup de pistolet, allumer les innombrables -bougies dont la salle est ornée. - -Bien que l'arme à feu ne soit pas nécessaire à l'expérience, et qu'elle -n'ait d'autre but que de jeter de la poudre aux yeux des spectateurs, -les bougies se trouvent subitement enflammées au bruit de la détonation. - -On bat des mains de toutes parts, et c'est justice, car ce _truc_ est -saisissant de surprise. Si applaudi qu'il soit cependant, il ne l'est -jamais autant qu'il le mérite en raison du temps qu'exige sa préparation -et des mortelles angoisses qu'il cause à l'opérateur. - -En effet, ainsi que toutes les expériences où l'électricité statique -joue le principal rôle, cette magique inflammation n'est pas -infaillible. Lorsque ce malheur arrive, la position de l'opérateur se -trouve d'autant plus embarrassante que le phénomène a été annoncé comme -une oeuvre de magie. Or, un magicien doit être tout-puissant, et s'il -n'en est pas ainsi, il doit éviter à tout prix ces fiasco qui lui font -perdre aux yeux du public le prestige de son omnipotence. - -La scène une fois éclairée, Philippe commençait sa séance. La première -partie, composée de tours d'un médiocre intérêt, était rehaussée par la -présentation de quelques curieux automates, tels que: - -Le _Cosaque_, que l'on eût pu aussi bien appeler le _Grimacier_, pour -les contorsions comiques auxquelles il se livrait. C'était du reste un -très habile escamoteur que ce cosaque, car il faisait passer adroitement -dans ses poches divers bijoux que son maître avait empruntés à des -spectateurs; - -Le _Paon magique_, faisant entendre son ramage anti-mélodieux, étalant -son somptueux plumage et mangeant dans la main; - -Et enfin un _Arlequin_ semblable à celui que possédait Torrini. - -Après la première partie de la représentation, le rideau se baissait -pour les préparatifs d'une séance que le programme indiquait sous le -titre de: _Une fête dans un palais de Nankin_. Titre attrayant pour les -marchands de cette étoffe, mais qui n'avait été choisi, sans doute, que -pour rappeler au spectateur le tour chinois qui devait couronner la -séance. - -A cette seconde apparition, la scène était entièrement transformée; les -tapis de tables, assez modestes d'abord, avaient été remplacés par des -brocarts étincelants de dorures et de pierres précieuses (vues de loin). -Les bougies, déjà si nombreuses, s'étaient encore multipliées et -donnaient au théâtre l'aspect d'une fournaise ardente, véritable demeure -d'un suppôt du diable. - -Le magicien paraissait. Il était revêtu d'un riche costume que, dans son -admiration, le public estimait d'un prix à épuiser les richesses de -Golconde. - -La _Fête de Nankin_ commençait par le tour des _anneaux_, venant des -Chinois. - -Philippe prenait légèrement entre ses doigts des anneaux de fer qui -avaient vingt centimètres environ de diamètre, et, sans que le public -pût s'expliquer comment, il les faisait entrer les uns dans les autres -et en formait des chaînes et des faisceaux inextricables. Puis tout à -coup, quand on croyait qu'il lui serait impossible de débrouiller son -ouvrage, il l'effleurait du souffle, et les anneaux se séparant, -tombaient à ses pieds. - -Ce tour produisait une illusion charmante. - -Celui qui lui succédait, et que je n'ai pas vu faire par d'autres que -par Philippe, ne lui cédait pas en intérêt. - -Macalister, le menuisier écossais, qui servait en scène sous la figure -d'un nègre nommé Domingo, apportait sur une table deux pains de sucre -encore garnis de cet affreux papier que l'épicier vend dans son commerce -aux prix des denrées coloniales. - -Philippe empruntait une douzaine de foulards (non pas des foulards de -compères); il les mettait dans un large canon de fusil, et lorsqu'on lui -avait désigné un des deux pains de sucre, il faisait feu dessus. Il le -cassait ensuite à coup de hache, et tous les foulards s'y trouvaient -réunis. - -Venait ensuite le _Chapeau de Fortunatus_. - -Philippe, après avoir fait sortir de ce chapeau, qui n'était autre que -celui d'un spectateur, une innombrable quantité d'objets, en retirait -enfin des plumes de quoi garnir au moins un lit édredon. Mais ce qui -amusait et faisait surtout rire dans ce tour, c'était un enfant, que le -prestidigitateur avait fait mettre à genoux au-dessous de cette -singulière avalanche, et qui s'y trouvait complètement enseveli. - -Un autre tour à effet était celui de la _Cuisine de -Parafaragaramus_[13]. - -Sur l'invitation de Philippe, deux écoliers montaient près de lui sur la -scène. Il les habillait aussitôt, l'un en marmiton, l'autre en -cuisinière de bonne maison. Ainsi affublés, les deux jeunes _cordons -bleus_ subissaient toutes sortes de plaisanteries et de mystifications -(c'était de l'école Castelli). - -L'escamoteur passait ensuite à l'exécution du tour. A cet effet, il -suspendait à un trépied un énorme chaudron de cuivre entièrement plein -d'eau, et il ordonnait aux deux cuisiniers d'y mettre des pigeons morts, -un assortiment de légumes et force assaisonnements. Alors il chauffait -le dessous du récipient avec une flamme d'esprit de vin et prononçait -quelques paroles sacramentelles. A sa voix, les pigeons, redevenus -vivants, prenaient leur volée en s'échappant de la chaudière. L'eau, les -légumes et les assaisonnements avaient complétement disparu. - -Philippe terminait ordinairement ses soirées par le fameux tour chinois, -qu'il appelait pompeusement _les Bassins de Neptune_ ou _les Poissons -d'or_. - -Le magicien, revêtu de son brillant costume, montait sur une espèce de -table basse qui l'isolait du parquet. Après quelques évolutions pour -prouver qu'il n'avait rien sur lui, il jetait un châle à ses pieds, et -lorsqu'il le relevait, on voyait apparaître un bassin de cristal rempli -d'eau, dans lequel se jouaient des poissons rouges. - -Cet exercice se recommençait trois fois avec le même résultat. - -Voulant enchérir sur ses confrères du Céleste-Empire, le -prestidigitateur français avait ajouté à leur tour une variante qui -terminait gaiement la séance. En jetant une dernière fois le châle à -terre, il en faisait sortir plusieurs animaux, tels que lapins, canards, -poulets, etc. - -Ce _truc_ était exécuté, sinon gracieusement, du moins de manière à -exciter une vive admiration parmi les spectateurs. - -En général, Philippe était très amusant dans ses soirées. Ses -expériences étaient exécutées avec beaucoup de conscience, d'adresse et -d'entrain, et je n'hésite pas à dire que le prestidigitateur du bazar -Bonne-Nouvelle pouvait passer alors pour un des meilleurs de l'époque. - -Philippe quitta Paris, l'année suivante, et continua depuis à donner ses -séances à l'étranger ou dans les provinces de la France. - -Les succès de Philippe n'auraient pas manqué de raviver encore mon désir -de hâter la réalisation de mes projets de théâtre, si à cette époque un -malheur ne fût venu me jeter dans un profond découragement. Je perdis ma -femme. - -Resté seul avec trois enfants en bas-âge, il me fallut, si inhabile que -je fusse aux soins du ménage, en surveiller la direction. Aussi, au -bout de deux ans, volé par les uns, trompé par les autres, j'avais perdu -peu à peu l'aisance que mon travail avait apporté dans ma maison, et je -marchais à ma ruine. - -Poussé par les exigences de ma position, je songeai à me refaire un -intérieur: je me remariai. - -J'aurai tant de fois l'occasion de parler de ma nouvelle épouse, que je -me dispenserai pour le moment de lui rendre le tribut d'éloges qui lui -sont si bien dus. D'ailleurs je ne suis pas fâché d'abréger ces détails -d'intérieur, qui, très importants dans ma vie, ne sont dans ce récit que -d'un bien faible intérêt. - -L'exposition de 1844 allait avoir lieu; je demandai et j'obtins -l'autorisation d'y présenter les objets de ma fabrication. L'emplacement -que l'on m'assigna, situé en face de la porte d'honneur, fut sans -contredit un des plus beaux de la salle. - -Je fis ériger un gradin circulaire, sur lequel je mis un spécimen de -toutes les pièces mécaniques que j'avais exécutées jusqu'alors. Dans le -nombre figurait en première ligne mon _écrivain_, que M. G.... avait -bien voulu me confier pour cette circonstance. - -J'eus, je puis le dire, les honneurs de l'exposition. Mes produits -étaient constamment entourés d'une foule de spectateurs d'autant plus -empressés, que le divertissement auquel ils assistaient se donnait -gratis. - -Louis-Philippe faisait des visites journalières au Palais de -l'Industrie, et mes automates lui avaient été signalés comme méritant -son attention. Il témoigna le désir de les voir, et me fit annoncer sa -visite, vingt-quatre heures à l'avance. J'eus donc le temps nécessaire -pour mettre tout en ordre. - -Le Roi arriva tenant le Comte de Paris par la main. Je me plaçai à sa -gauche pour lui donner l'explication de mes différentes pièces. La -Duchesse d'Orléans était près de moi; les autres membres de la famille -royale formaient cercle autour de Sa Majesté. La foule, maintenue par -les gardiens du Palais et les agents de police, laissait un vide autour -de mon exposition. - -Le Roi fut d'une humeur charmante et sembla prendre plaisir à tout ce -que je lui présentai. Il m'interrogeait souvent, et ne manquait aucune -occasion de faire valoir son excellent jugement. - -Pour terminer la séance, on s'était arrêté devant mon _écrivain_. - -Cet automate, on doit se le rappeler, écrivait ou dessinait, suivant la -question qui lui était posée. - -Le Roi lui fit cette demande: - -Combien Paris renferme-t-il d'habitants? - -L'écrivain leva la main gauche qu'il tenait appuyée sur son bureau, -comme pour indiquer qu'il fallait lui remettre une feuille de papier. -Quand il l'eut reçue, il écrivit très distinctement: - -Paris contient 998,964 habitants. - -Le papier passa des mains du roi dans celles de sa famille, et chacun se -plut à reconnaître la perfection des caractères; mais je vis que -Louis-Philippe avait une critique à me faire; son sourire plein de -finesse l'annonçait assez. Aussi ne fus-je point surpris, lorsque me -montrant le papier qui lui était revenu: - ---Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous n'avez peut-être pas réfléchi -que ce chiffre ne se trouvera pas d'accord avec le nouveau recensement, -que l'on est sur le point de terminer. - -Contre mon attente, je me sentais à mon aise devant ces illustres -visiteurs. - ---Sire, répondis-je avec assez d'assurance pour un homme peu habitué à -se trouver en face d'une tête couronnée, j'espère qu'à cette époque mon -automate sera devenu assez intelligent pour faire des corrections, s'il -y a lieu. - -Le Roi parut satisfait de ma réponse. - -Je profitai de cette bonne disposition pour lui faire connaître que mon -Ecrivain Dessinateur était également poète, et j'expliquai que l'on -pouvait lui proposer, sous forme de demande, un quatrain incomplet, -qu'il achèverait par le mot répondant à la question contenue dans les -trois premiers vers. - -Le Roi choisit celui-ci: - - Lorsque dans le malheur, accablé de souffrance, - Abandonné de tous, l'homme va succomber, - Quel est l'ange divin qui vient le consoler? - C'est..... - -_L'espérance_, ajouta l'écrivain sur la quatrième ligne, complétant -ainsi le quatrain. - ---C'est vraiment charmant, me dit le Roi. Mais, Monsieur Robert-Houdin, -ajouta-t-il à demi-voix et d'un ton confidentiel: pour faire un poète de -votre écrivain, vous lui avez donc donné de l'instruction? - ---Oui, Sire, selon mes faibles moyens. - ---Alors mon compliment s'adresse au maître plus encore qu'à l'élève. - -Je m'inclinais pour remercier le Roi, autant pour son compliment que -pour la manière délicate dont il m'avait été adressé. - ---Dites-moi, maintenant, Monsieur Robert-Houdin, reprit Louis-Philippe, -je vois, d'après la notice placée au bas de cet automate, qu'il joint à -son double talent d'écrivain et de poète celui de dessinateur. S'il en -est ainsi, voyons, fit-il en s'adressant au Comte de Paris, choisissez -vous-même le sujet d'un dessin. - -Pensant être agréable au Prince, j'eus recours à l'escamotage pour -influencer sa décision, et grâce à ce stratagème, il choisit une -couronne. - -L'automate commença à tracer les contours de cet ornement royal avec la -plus rare perfection, et chacun suivait ce travail avec intérêt, -lorsqu'à mon grand désappointement, le crayon du dessinateur, venant à -se casser, la couronne ne put être achevée. - -Désolé de ce contre-temps, je veux faire recommencer; le roi me -remerciant, m'en empêcha. - ---Puisque vous savez dessiner, dit-il au Comte de Paris, vous achèverez -vous-même cet ouvrage. - -Cette séance, outre qu'elle fut le prélude du bienveillant intérêt que -me témoigna plus tard la famille d'Orléans, eut peut-être -quelqu'influence sur la décision du jury, qui, j'aime à le croire, -obéissant aussi à sa propre conscience, m'accorda une médaille -d'argent. - - - - -CHAPITRE XIII. - -PROJETS DE RÉFORME.--CONSTRUCTION D'UN THÉATRE AU -PALAIS-ROYAL.--FORMALITÉS.--RÉPÉTITION GÉNÉRALE.--SINGULIER -EFFET DE MA SÉANCE.--LE PLUS GRAND ET LE PLUS PETIT THÉATRE -DE PARIS.--TRIBULATIONS.--PREMIÈRE -REPRÉSENTATION.--PANIQUE.--DÉCOURAGEMENT.--UN PROPHÈTE -FAILLIBLE.--RÉHABILITATION.--SUCCÈS. - - -Il pourrait sembler étrange de me voir passer tour-à-tour de mes travaux -en mécanique à mes études sur la prestidigitation. Mais si l'on veut -bien réfléchir que ces deux sciences devaient concourir au succès de mes -séances, on comprendra facilement que je leur portais un même degré -d'affection, et qu'après avoir parlé de l'une je parle de l'autre. Les -préoccupations de l'exposition ne me faisaient point oublier mes projets -de théâtre. - -Les instruments destinés à mes futures représentations étaient sur le -point d'être terminés, car je n'avais jamais cessé d'y travailler. Je me -trouvais donc en mesure de commencer mes séances aussitôt que l'occasion -s'en présenterait. En attendant, je m'occupais à noter les diverses -modifications que je me proposais d'apporter à un grand nombre d'idées -reçues parmi mes devanciers en escamotage. - -Ma séance devait avoir deux caractères bien distincts: l'adresse et la -mécanique, représentées par des automates et de la prestidigitation. -L'une devait aider au charme de l'autre en délassant l'esprit par une -agréable variété. - -Me rappelant les principes de Torrini, je rêvais une scène élégante et -simple, dégagée de ces innombrables instruments en tôle vernie, dont -l'assemblage nommé _Pallas_ par les escamoteurs, ressemble plutôt à une -boutique de bimbeloterie qu'à un cabinet de _Physicien_. - -Plus de ces énormes couvercles en métal sous lesquels se mettent les -objets que l'on veut faire disparaître et dont les secrètes fonctions ne -peuvent échapper à l'imagination même la plus naïve. Des appareils en -cristal opaque ou transparent, selon le besoin, devaient suffire pour -toutes mes opérations. - -Je voulais, dans l'exécution de mes tours, supprimer l'usage des boîtes -à double fond, dont quelques escamoteurs avaient fait un si grand abus, -ainsi que des instruments destinés à donner le change sur l'adresse de -l'opérateur. - -La véritable prestidigitation ne doit pas être l'oeuvre d'un -ferblantier, mais celle de l'artiste lui-même; on ne vient pas chez ce -dernier dans le but de voir fonctionner des instruments. - -On doit penser, d'après le blâme que j'ai porté sur les compères, que -j'en supprimai complètement l'usage. J'ai toujours considéré cette -tricherie comme peu digne d'un prestidigitateur, car elle fait douter de -son adresse. D'ailleurs, j'avais plusieurs fois servi moi-même de -compère, et je me rappelais l'impression défavorable que cet emploi -m'avait laissé sur le talent de mon partenaire. - -Des becs de gaz recouverts de globes dépolis devaient remplacer sur ma -scène ces myriades de bougies ou de cierges, dont l'éclat n'a d'autre -résultat que d'éblouir les spectateurs et de nuire ainsi à l'effet des -expériences. - -Parmi les réformes que je devais apporter sur la scène, la plus -importante de toutes était la suppression de ces longs tapis de table -tombant jusqu'à terre, sous lesquels on a toujours supposé, avec -quelque raison, un auxiliaire pour les tours d'adresse. Ces immenses -boîtes à compère devaient être remplacées par des consoles en bois doré, -genre Louis XV. - -Je m'abstenais, bien entendu, de tout costume excentrique. - -Il n'est jamais entré dans mes idées de rien changer aux vêtement que le -bon goût impose, et j'ai toujours pensé que les accoutrements bizarres, -loin d'attirer aucune considération à celui qui les porte, jettent au -contraire sur lui de la défaveur. - -Je m'étais tracé aussi pour mes représentations une ligne de conduite -dont je ne me suis du reste jamais écarté: c'était de ne faire ni -calembourgs, ni jeux de mots, et encore moins de me permettre aucune -mystification, dussé-je être sûr d'en obtenir le plus grand succès. - -Je voulais, enfin, présenter des expériences nouvelles dégagées de tout -charlatanisme, et sans autres ressources que celles que peuvent offrir -l'adresse des mains et l'influence des illusions. - -C'était, on le voit, une régénération complète des séances de -prestidigitation. - -Mais le public accepterait-il ces importantes réformes? se -contenterait-il de cette élégante simplicité? Là était mon inquiétude. - -Il est vrai que j'étais encouragé dans cette voie de réformes par -Antonio, le confident habituel de mes plans et de mes pensées. - ---Ne vous inquiétez pas du succès, me disait-il, n'avez-vous pas pour -vous encourager des précédents qui attestent le bon goût du public et sa -facilité à accepter les réformes basées sur la raison? - -Rappelez-vous Talma, apparaissant tout-à-coup sur la scène du -Théâtre-Français, revêtu de la simple toge antique, alors qu'on jouait -les tragédies en habit de soie, en perruque à poudre et en talons -rouges. - -Je me rendais à ce raisonnement, sans reconnaître toutefois la justesse -de la comparaison. En effet, Talma pouvait imposer son goût au public -par l'autorité de son talent et de sa réputation; tandis que moi, qui -n'avais encore aucun grade dans la hiérarchie des adeptes de la magie, -je tremblais de voir mes innovations mal accueillies. - - * * * * * - -Nous étions au mois de décembre de l'année 1844. N'ayant plus rien qui -pût désormais m'arrêter, je me décidai à frapper le grand coup, -c'est-à-dire qu'un matin je sortis, bien déterminé à chercher enfin -l'emplacement de mon théâtre. - -Je passai la journée entière le nez au vent, tâchant de trouver un -endroit qui réunît à la fois les convenances de quartier, les chances de -recettes et beaucoup d'autres avantages. Je m'arrêtais de préférence aux -plus beaux emplacements, devant les plus belles maisons, mais je ne -rencontrais rien qui me satisfît complètement. - -Au bout de recherches, j'en vins à rabattre singulièrement de mes -prétentions et de mes exigences. Ici c'était un prix fabuleux pour un -local qui ne me convenait qu'à moitié; là, des propriétaires qui ne -voulaient pour aucun prix une salle de spectacle dans leurs maisons; -enfin partout des obstacles et des impossibilités. - -Je courus ainsi tout Paris, pendant quinze jours, passant -alternativement des plus vastes aux plus modestes demeures, et je finis -par me convaincre que le sort s'était décidément déclaré contre mes -projets. - -Antonio me tira d'affaire. Ce brave ami, qui avait bien voulu s'occuper -de ces recherches, vint m'annoncer qu'il avait trouvé pour moi, dans le -Palais-Royal, un appartement pouvant être facilement converti en salle -de spectacle. - -Je me rendis aussitôt au numéro 164 de la galerie de Valois, où je -trouvai, en effet, réunies toutes les conditions que j'avais si -longtemps cherchées ailleurs. - -Le propriétaire de cette maison rêvait vainement, depuis longtemps -aussi, un locataire bénévole qui, tout en lui payant un prix exorbitant -pour son appartement, y entrât sans demander aucune réparation. Que l'on -juge si je fus bien accueilli, lorsque j'accordai non-seulement le prix -qui m'était demandé, mais que je passai en outre par toutes les -exigences d'impositions, de portes et fenêtres, de concierge, etc. -J'aurais donné bien plus encore, tant j'avais peur que cette maison si -désirée ne vînt à m'échapper. - -Le marché une fois conclu, je m'adressai à un architecte, qui ne tarda -pas à me présenter le plan d'une charmante petite salle que j'adoptai -immédiatement. Quelques jours après on se mit à l'oeuvre; les cloisons -furent abattues, le terrain fut débarrassé et les charpentiers -commencèrent l'érection de mon théâtre. Il devait contenir de cent -quatre-vingts à deux cents personnes. - -Quoique petite, cette salle était tout ce qu'il fallait pour mon genre -de spectacle. En supposant, d'après mon fameux calcul de supputations, -qu'elle fût constamment pleine, son exploitation devenait pour moi une -excellente affaire. - -Antonio, toujours plein de zèle pour mes intérêts, rendait des visites -assidues à mes ouvriers et stimulait leur activité. - -Un jour, mon ami fut frappé d'une idée subite: - ---Ah çà, me dit-il, avez-vous pensé à demander à la préfecture de police -la permission de construire votre théâtre? - ---Pas encore, répondis-je, avec tranquillité. On ne peut me la refuser, -puisque cette construction ne change rien aux dispositions -architecturales de la maison. - ---C'est possible, ajouta Antonio, mais à votre place je ferais -immédiatement cette démarche, afin de n'avoir pas plus tard quelque -difficulté à redouter de ce côté. - -Je suivis son conseil, et nous nous rendîmes ensemble au bureau de M. -X..... qui avait alors la direction des affaires théâtrales. - -Après une heure d'antichambre, nous fûmes introduits devant le chef de -bureau. Celui-ci, absorbé en ce moment par une lecture intéressante, ne -sembla pas même s'apercevoir de notre présence. - -Au bout de dix minutes cependant, M. X.... posa lentement son livre, -ouvrit et ferma quelques tiroirs, sonna le garçon de bureau, donna des -ordres, releva ses lunettes, et nous fit signe qu'il était disposé à -écouter une phrase que j'avais déjà commencée deux ou trois fois, sans -pouvoir la finir. - -Cet impertinent sans-façon me faisait bouillir le sang; pourtant, je dis -aussi poliment que me le permettait le dépit: Je viens, Monsieur, vous -demander l'autorisation d'ouvrir, dans un des bâtiments du Palais-Royal, -une salle de spectacle destinée à des séances de prestidigitation et à -l'exposition de pièces mécaniques. - ---Monsieur, me répondit assez sèchement le chef de bureau, si c'est le -Palais-Royal que vous avez choisi pour l'emplacement de votre salle, je -puis vous annoncer que vous n'obtiendrez pas la permission. - ---Pourquoi cela, Monsieur? demandai-je tout consterné. - ---Parce qu'une décision ministérielle s'oppose à ce qu'aucun nouvel -établissement se forme dans cette enceinte. - ---Mais, Monsieur, pensez donc que rien ne me faisant connaître cette -décision, j'ai loué un appartement pour un long bail et que mon théâtre -est ce moment en voie de construction. C'est ma ruine que ce refus -d'autorisation; voyons, que voulez-vous que je fasse maintenant? - ---Ce n'est point mon affaire, répliqua dédaigneusement le bureaucrate, -je ne suis pas entrepreneur de spectacle. Sur ce, M. X....., suivant la -méthode employée par MM. les avocats et médecins pour annoncer qu'une -consultation est terminée, se leva, nous reconduisit jusqu'à la porte -et, tournant lui-même le bouton, nous indiqua clairement ce qui nous -restait à faire. - -Aussi désespérés l'un que l'autre, nous restâmes, Antonio et moi, plus -d'une heure à la porte de la préfecture de police, nous creusant -vainement la tête pour sortir de ce pas critique. Malgré nos -raisonnements, nous arrivions toujours à cette conclusion désolante, que -nous n'avions d'autre parti à prendre que d'arrêter les travaux de -construction, et chose plus désolante encore, d'entrer en composition -avec le propriétaire B.... pour la résiliation de mon bail. - -C'était ma ruine, Antonio le comprenait comme moi et ne pouvait s'en -consoler. - ---Eh mais! fit-il tout-à-coup en se frappant le front.... une idée.... -Dites-moi: à l'époque de l'exposition dernière, n'avez-vous pas vendu -une pendule mystérieuse à un banquier, M. Benjamin Delessert? - ---En effet, mais quel rapport peut-il y avoir entre.... - ---Comment, vous ne comprenez pas? M. Delessert est frère du préfet de -police. Allez le voir, on le dit excellent; peut-être vous donnera-t-il -un bon conseil et même mieux que cela. S'il voulait parler à son frère -en votre faveur, nous serions sauvés, car M. Gabriel Delessert est tout -puissant en affaire de théâtre. - -J'adoptai avec transport le conseil d'Antonio et je le mis tout de suite -à exécution. - -M. Benjamin Delessert me reçut avec bonté, me complimenta sur ma -pendule, dont il était très satisfait, et me fit visiter sa magnifique -galerie de tableaux, où elle se trouvait placée. - -Enhardi par ce bienveillant accueil, je lui fis part de l'embarras où je -me trouvais. - ---Allons, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, consolez-vous; nous -pourrons peut-être arranger cette affaire. Précisément je donne une -grande soirée mercredi prochain, et mon frère doit y assister. -Faites-moi le plaisir d'y venir également; vous nous donnerez une petite -séance de vos tours d'adresse, et lorsque M. le Préfet vous aura -apprécié, je lui parlerai de votre affaire avec tout l'intérêt que je -vous porte. - -Le mercredi, je me rendis chez mon nouveau protecteur, qui eut la bonté -de me présenter à quelques-uns de ses invités, en faisant, de confiance, -un grand éloge de mes talents en prestidigitation. Du reste, ma séance -eut lieu, et si je dois en juger par les félicitations que je reçus, je -puis dire qu'elle justifia ces compliments anticipés. - -Huit jours s'étaient à peine écoulés depuis cette soirée, que je reçus -du Préfet de police une invitation de passer à son cabinet. Je m'y -rendis en toute hâte, et M. Gabriel Delessert m'annonça que, grâce à -l'insistance qu'il y avait mise, il était parvenu à faire revenir le -ministre sur sa décision. «Vous pouvez donc maintenant, ajouta-t-il, -aller prendre votre permission dans les bureaux de M. X..., où elle a -été déposée pour quelques formalités.» - -J'étais curieux de voir la réception qui me serait faite, lorsqu'au -sortir du cabinet de son supérieur, je courus chez le chef de bureau. - -Cette fois, M. X.... se montra à mon égard d'une politesse si outrée, -qu'elle compensait largement les façons cavalières dont il avait usé -lors de notre première entrevue. Loin de me laisser debout, il m'eût -offert volontiers deux chaises au lieu d'une, et lorsque je sortis de -son cabinet, il m'accabla de tous les égards que l'on doit à un homme -protégé par un pouvoir supérieur. J'étais trop heureux pour garder -rancune à M. X.... de ses procédés; nous nous quittâmes donc -parfaitement réconciliés. - -Je fais maintenant grâce au lecteur des tribulations sans nombre qui -signalèrent mon interminable construction; les mécomptes de temps et -d'argent dans ces sortes d'affaires sont choses trop ordinaires pour -qu'il en soit question ici. - -Le terme de ces ennuis arriva, et ce fut avec le plus vif plaisir que je -vis le dernier des ouvriers disparaître pour ne plus revenir. - -Nous étions alors au milieu du mois de juin; j'espérais débuter dans les -premiers jours de juillet. A cet effet, je hâtai mes préparatifs, car -chaque jour était une perte énorme, attendu que je dépensais beaucoup et -que je ne gagnais rien. - -Plusieurs fois en famille et devant Antonio, j'avais répété la mise en -scène et le _boniment_ de mes expériences. - -Quelques-uns de mes lecteurs ne comprennent peut-être pas le sens du mot -_boniment_; je vais l'expliquer. - -Ce mot, tiré du vocabulaire des anciens escamoteurs, n'a pas -d'équivalent dans la langue française. Comment, en effet, exprimer ce -que l'on dit en exécutant un tour? Ce n'est pas un discours, encore -moins un sermon, une narration, une description. Le _boniment_ est tout -simplement la fable destinée à donner à chaque tour d'escamotage -l'apparence de la vérité. Il m'arrivera quelquefois encore, pour des -raisons analogues à celle-ci, de me servir de mots techniques, mais -j'aurai soin d'en donner la signification. - -J'avais donc déjà fait quelques répétitions partielles; je résolus d'en -faire une qui précédât la répétition générale. Comme je n'étais pas -entièrement sûr de la réussite de mes expériences, je n'invitai qu'une -demi-douzaine d'amis intimes, qui devaient me donner leur avis avec la -plus grande sévérité. Cette séance fut fixée au 25 juin 1845. - -Ce jour-là, je fis mes préparatifs avec autant de soin que si j'eusse -dû, le soir même, faire mon grand et solennel début. Je dis solennel, -car il faut que je confesse que, depuis un mois environ, j'étais possédé -d'une panique anticipée, à laquelle je ne pouvais attribuer d'autre -cause que mon tempéramment excessivement nerveux et impressionnable. - -Je passais mes nuits dans une complète insomnie; l'appétit m'avait -entièrement abandonné, et ce n'était qu'avec un serrement de coeur -indéfinissable que je pensais à mes séances. Moi, qui jusqu'alors avais -traité si légèrement les représentations que je donnais devant mes amis; -moi, qui avais obtenu près des habitants d'Aubusson un véritable succès -de début, je tremblais comme un enfant. - -C'est qu'autrefois je donnais mes séances devant des spectateurs -toujours bienveillants, toujours souriants ou toujours prêts à sourire; -c'est qu'autrefois le plus ou moins de succès de mes expériences -n'entraînait aucune conséquence pour l'avenir. Maintenant, j'allais -paraître devant un véritable public, et je tremblais à la seule pensée - - «De ce droit qu'à la porte il achète en entrant.» - -Au jour indiqué, à huit heures précises, mes amis étant arrivés, le -rideau se leva; je parus sur la scène. - -Une demi-douzaine de sourires accueillirent mon entrée; cela raffermit -mon courage et me donna même un certain aplomb. - -La première de mes expériences fut présentée assez convenablement. Et -pourtant le _boniment_ était bien mal su et surtout bien mal dit! Je le -récitais à la façon d'un écolier qui cherche à se rappeler sa leçon. La -bienveillance de mes spectateurs m'était acquise, je continuai -bravement. - -Pour faire comprendre ce qui va suivre, il est bon de dire que, pendant -la journée, des nuages épais avaient concentré sur Paris une atmosphère -lourde et étouffante. La brise du soir, loin d'apporter de la fraîcheur, -envoyait jusque dans l'intérieur des appartements des bouffées d'air -chaud, soufflées comme par un calorifère. - -Or, j'en étais à peine arrivé au milieu de la première partie, que déjà -deux de mes spectateurs subissaient l'influence soporifique du temps et -de mon _boniment_. J'excusais d'autant plus les deux dormeurs que, -moi-même, je sentais peu à peu s'appesantir mes paupières. N'ayant pas -l'habitude de dormir debout, je tenais bon. - -Mais, on le sait, rien n'est contagieux comme le sommeil; aussi -l'épidémie fit-elle de rapides progrès. Au bout de quelques instants, le -dernier des _survivants_ laissa tomber sa tête sur sa poitrine et -compléta un sextuor, dont les ronflements, allant toujours _crescendo_, -finirent par couvrir ma voix. - -Cette situation était accablante. J'essayai, en parlant plus haut, de -combattre l'engourdissement de mes spectateurs; je ne réussis qu'à faire -entr'ouvrir une ou deux paupières qui, après quelques clignements -ébahis, se refermèrent aussitôt. - -Enfin la première partie de la séance se termina tant bien que mal; le -rideau se baissa pour l'entr'acte. - -Avec quel plaisir je m'étendis dans un fauteuil pour goûter un instant -de repos! Cinq minutes devaient me suffire; je me les accordai d'autant -mieux, qu'il ne me fut pas possible de faire autrement, car je -m'endormis aussitôt. - -Mon fils, qui me servait en scène, n'avait pas attendu jusque-là: il -s'était, sans plus de façon, étendu sur le tapis et dormait d'un profond -sommeil, tandis que ma femme, énergique et courageuse, luttant contre -l'ennemi commun, veillait près de moi, et dans sa tendre sollicitude, se -gardait bien de troubler un repos qui m'était si nécessaire. D'ailleurs -elle avait regardé par le _trou_ du rideau, et nos spectateurs lui -semblaient si heureux, qu'elle ne voyait aucune difficulté à prolonger -leur béatitude. Mais insensiblement ses forces trahirent son courage, et -ne pouvant résister à l'attrait de se joindre au choeur général, elle -s'endormit à son tour. - -De son côté, le pianiste, qui formait à lui seul mon orchestre, ayant -vu le rideau baissé et le plus grand silence régner sur ma scène, pensa -que ma représentation était terminée et se décida à partir. - -Or, le concierge avait pour consigne de fermer le robinet général du gaz -lorsqu'il verrait descendre le pianiste. Ce départ devait lui annoncer -que la représentation était finie. Mon employé, voulant montrer son -exactitude au début de son service, se hâta d'obéir à mes injonctions, -et il plongea la salle dans la plus complète obscurité. - -Il y avait environ deux heures que nous jouissions de ce bienfaisant -sommeil, lorsque je fus réveillé en sursaut par un bruit confus de voix -et de réclamations. Je me frotte aussitôt les yeux et cherche où je -suis. Ne voyant rien, la frayeur me saisit au milieu de cette profonde -obscurité. «Suis-je donc aveugle? m'écriai-je tout ému, je n'y vois -plus!» - ---Eh! parbleu, nous n'y voyons pas non plus! s'écrie une voix que je -reconnais pour être celle d'Antonio. De grâce, donnez-nous de la -lumière! - ---Oui, oui, de la lumière! répétèrent en choeur nos cinq autres -spectateurs. - -Chacun de nous fut bientôt sur pied; le rideau qui nous séparait des -réclamants fut levé, puis, ayant allumé des bougies, nous vîmes cinq de -nos dormeurs qui se frottaient les yeux et cherchaient à se reconnaître, -tandis que le pauvre Antonio sortait en maugréant des stalles, sous -lesquelles il était tombé pendant son sommeil. - -Tout s'expliqua alors; on rit beaucoup de l'aventure et l'on se sépara -en remettant la partie à une autre fois. - -Du 25 juin au 1er juillet, époque fixée pour ma première -représentation, il n'y avait que cinq jours. A quiconque sait ce que -sont les préparatifs d'une première représentation, et surtout ceux, -beaucoup plus importants encore, de l'ouverture d'un théâtre, ce laps de -temps devra sembler bien court, car il reste toujours tant à faire dans -les derniers moments! Aussi le 1er juillet était arrivé que je -n'étais point en mesure de jouer. Ce ne fut que trois jours après qu'eut -lieu l'ouverture depuis si longtemps annoncée. - -Ce jour-là, par une coïncidence bizarre, l'Hippodrome et les _Soirées -fantastiques_ de Robert-Houdin, la plus grande et la plus petite scène -de Paris, faisaient leur début. - -Le 3 juillet 1845, on vit placardées sur les murs de la capitale deux -affiches: l'une énorme, c'était celle de l'Hippodrome; l'autre, beaucoup -plus modeste, annonçait mes représentations. Ainsi que dans la fable du -chêne et du roseau, le grand théâtre, malgré l'habileté de ses -administrateurs, a subi de nombreuses péripéties de fortune; le petit a -joui constamment de la faveur publique. - -J'ai religieusement conservé une épreuve de cette première affiche, dont -le format et la couleur sont, du reste, invariablement restés les mêmes -depuis cette époque. - -Je la copie textuellement ici, tant pour donner une idée de la -simplicité de sa rédaction, que pour rappeler le programme des -expériences que j'offrais alors à la curiosité publique: - - ===================================================================== - AUJOURD'HUI JEUDI 3 JUILLET 1845 - - PREMIÈRE REPRÉSENTATION - DES - SOIRÉES FANTASTIQUES - DE - ROBERT-HOUDIN, - - =Automates, Prestidigitation, Magie.= - - La Séance sera composée d'expériences entièrement nouvelles, de - l'invention de M. ROBERT-HOUDIN, - - TELLES QUE: - - La Pendule cabalistique. | Pierrot dans l'oeuf. - Auriol et Debureau. | Les Cartes obéissantes. - L'Oranger. | La pêche miraculeuse. - Le Bouquet mystérieux. | Le Hibou fascinateur. - Le Foulard aux surprises. | Le Pâtissier du Palais-Royal. - - =Ouverture des bureaux à 7 h. 1/2.--On commencera à 8 heures.= - - PRIX DES PLACES: - - Galerie, 1 fr. 50.--Stalles, 3 fr.--Loges, 4 fr.--Avant-scènes, 5 fr. - ===================================================================== - -J'ai déjà expliqué plus haut les effets de quelques-unes des pièces -mécaniques portées sur ce programme, c'est-à-dire _la Pendule -cabalistique_, _Auriol et Debureau_, _le Pâtissier du Palais-Royal_ et -_l'Oranger_. Ce que je n'ai point expliqué, c'est le _boniment_ dont la -présentation de chaque pièce est accompagnée et qui donne lieu à une -série de tours d'escamotage de la plus grande difficulté. Pour mieux -s'en rendre compte, je renverrai le lecteur à la fin de cet ouvrage, où -j'ai placé la description de toutes mes expériences, afin que mon récit -n'en fût pas interrompu. - -Le jour de ma première représentation était enfin arrivé. Dire comment -je passai cette mémorable journée serait chose impossible: tout ce que -je me rappelle, c'est qu'à la suite d'une insomnie fiévreuse, causée par -la multiplicité de mes occupations, je dus tout organiser, tout prévoir, -car j'étais à la fois directeur, machiniste, auteur et acteur. Quelle -effrayante responsabilité pour un pauvre artiste, dont la vie s'était -passée jusque-là devant ses outils! - -A sept heures du soir, mille choses me restaient encore à faire, mais -j'étais dans un état de surexcitation qui doublait mes forces et mon -énergie; je vins à bout de tout. - -Huit heures sonnèrent et retentirent dans mon coeur comme la dernière -heure du condamné; jamais, à aucune époque de ma vie, je n'éprouvai -pareille émotion, pareille torture. Ah! si j'avais pu reculer! s'il -m'avait été possible de fuir, d'abandonner cette position que j'avais si -longtemps désirée, avec quel bonheur je me serais remis à mes paisibles -travaux! Et pourtant, pourquoi cette folle terreur? Je ne saurais le -dire; car les trois quarts de ma salle étaient occupés par des personnes -sur l'indulgence desquelles je pouvais compter. - -Je fis un dernier effort sur ma pusillanimité. - ---Allons, me dis-je, du courage! je joue ici mon nom, ma fortune, -l'avenir de ma famille; du courage! - -Cette pensée me ranima; je passai à plusieurs reprises la main sur mes -traits contractés, je fis lever le rideau, et, sans réfléchir davantage, -je m'avançai résolument sur la scène. - -Mes amis, qui n'ignoraient pas mes souffrances, me saluèrent de quelques -bravos. - - * * * * * - -Cet accueil bienveillant me rendit la confiance et, ainsi qu'une douce -rosée, rafraîchit mon esprit et mes sens; je commençai. - -Prétendre que je m'en acquittai passablement, serait faire preuve -d'amour-propre, et je serais pourtant bien excusable, car à chaque -instant je recevais des spectateurs de nombreuses marques d'approbation. -Comment distinguer les applaudissements du public ami de ceux du public -payant? Je me faisais volontiers illusion, et mes expériences y -gagnèrent. - -La première partie était terminée; le rideau se baissa pour l'entr'acte. -Ma femme vint aussitôt m'embrasser avec effusion pour m'encourager et me -remercier de mes courageux efforts. - -Je puis l'avouer maintenant: je crus que seul j'avais été sévère envers -moi, et qu'il était possible que tous ces applaudissements fussent de -bon aloi. Cette croyance me fit un bien extrême; et pourquoi m'en -cacherais-je? des larmes de bonheur vinrent humecter mes yeux, que je me -hâtai d'essuyer, afin que l'attendrissement ne nuisît pas aux apprêts de -la seconde partie de ma séance. - -Le rideau se leva de nouveau, et je m'approchai des spectateurs avec le -sourire sur les lèvres. Je jugeai de ce changement de ma physionomie par -celle des spectateurs, car ils se mirent tout de suite à l'unisson de ma -belle humeur. - -Combien de fois depuis n'ai-je pas constaté cette faculté imitative du -public? Êtes-vous nerveux, contrarié, mal disposé? votre figure -porte-t-elle l'empreinte d'une impression fâcheuse? aussitôt votre -auditoire, imitant la contraction de vos traits, fronce le sourcil, -devient sérieux et paraît peu disposé à vous être favorable. Entrez en -scène, au contraire, la face épanouie, les fronts les plus sombres -s'éclaircissent. Chacun semble dire à l'artiste: Bonjour un tel, ta -figure me plaît; je n'attends que l'occasion de t'applaudir. Tel -semblait être en ce moment mon public. - -L'enjouement m'était d'autant plus facile, que je commençai par mon -expérience de prédilection, le foulard aux surprises, macédoine de tours -d'adresse. Après avoir emprunté un foulard, j'en faisais successivement -sortir une multitude d'objets de toute nature, tels que des bonbons, -des plumets de toute grandeur, jusqu'à celui de tambour-major, des -éventails, des journaux comiques, et, pour terminer, une énorme -corbeille de fleurs, dont je distribuais les bouquets aux dames. Ce tour -réussit parfaitement; il est vrai que je le possédais au bout des -doigts. - -Je continuai par la présentation de _l'oranger_. J'avais lieu de compter -sur ce tour, car dans mes répétitions intimes c'était un de ceux dont je -m'acquittais le mieux. - -Je fis d'abord quelques escamotages qui lui servaient d'encadrement, et -je m'en tirai à merveille. Je pouvais donc croire que j'allais obtenir -un véritable succès, lorsque tout à coup une pensée subite me traversa -l'esprit et vint paralyser complètement mes moyens. J'étais possédé -d'une panique qu'il faut avoir éprouvée pour la comprendre. Je vais -tâcher de la rendre sensible par une comparaison. - -Lorsqu'on commence à nager, le professeur vous fait cette recommandation -importante: Ayez confiance, et tout ira bien. Si l'on suit cet avis, on -se soutient facilement sur l'eau, et il semble que ce soit chose toute -naturelle; alors on sait nager. - -Mais il arrive parfois qu'une réflexion prompte comme l'éclair saisit -votre esprit: Si les forces allaient me manquer! se dit-on. Dès lors on -précipite ses mouvements, la peur augmente, on redouble de vitesse, -l'eau ne soutient plus, on barbote, on s'enfonce, et si une main -secourable ne vient à votre secours, vous êtes perdu. - -Telle était ma situation sur la scène; j'avais été subitement saisi de -cette pensée: «Si j'allais me tromper!» Et tout aussitôt, comme si -j'étais sous l'action d'un ressort qui se détend, je commence à parler -vite, je redouble de vitesse tant j'ai hâte de finir, je me trouble, et -comme le timide nageur, je barbote sans pouvoir sortir du chaos de mes -idées. - -Oh! alors j'éprouve une torture, une angoisse que je ne saurais décrire, -mais qui pourrait être mortelle si elle se prolongeait. - -Le public est froid et silencieux; mes amis auraient mauvaise grâce à -applaudir; ils se taisent. J'ose à peine regarder dans la salle, et mon -expérience se termine sans que je sache comment. - -Je passe à la suivante; mais mon système nerveux est monté à un degré -d'irritabilité qui ne me permet plus d'apprécier ce que je fais. Je sens -seulement que je parle avec une volubilité étourdissante, de sorte que -les quatre derniers tours de ma séance se trouvent faits en quelques -minutes. - -Le rideau se baissa fort heureusement: j'étais à bout de mes forces; un -peu plus, et j'allais être obligé de demander grâce. - -De ma vie je ne passai une nuit aussi affreuse que celle qui suivit -cette première séance. J'avais la fièvre, on doit le comprendre; mais ce -mal n'était rien en comparaison des souffrances morales dont j'étais -accablé. Je ne me sentais plus l'envie ni le courage de reparaître en -scène, je voulais vendre, céder, donner même au besoin un établissement -dont l'exploitation était au-dessus de mes forces. - ---Non, me disais-je, je ne suis pas né pour cette vie d'émotions; je -veux quitter cette atmosphère brûlante du théâtre; je veux, au prix même -d'un brillant avenir, retourner à mes douces et tranquilles occupations. - -Le matin, incapable de me lever, et du reste fermement résolu à en -rester là de mes représentations, je fis ôter l'affiche qui annonçait la -séance du soir. - -J'avais pris mon parti sur toutes les conséquences de cette résolution. -Aussi, le sacrifice accompli, je me trouvai beaucoup plus tranquille et -je cédai même à l'impérieux besoin d'un sommeil que je m'étais longtemps -refusé. - -Mais me voici enfin arrivé au moment où je vais laisser, pour n'y plus -revenir, les tristes et ennuyeux détails des nombreuses infortunes qui -ont précédé mes représentations. On ne verra pas sans quelque surprise à -quelle futile circonstance je dus de sortir de ce découragement, qui me -semblait devoir durer toujours. - -Personne n'ignore que les impressions éprouvées par les gens nerveux -sont aussi vives que peu durables, et j'ai déjà dit que mon tempéramment -était éminemment impressionnable. - -Le repos que j'avais pris dans la journée et que je goûtai dans la nuit -qui suivit, rafraîchit mon sang et mes idées. J'envisageai dès lors ma -situation sous un aspect tout autre que la veille. Déjà même je ne -pensais plus à vendre mon théâtre, lorsqu'un de mes amis, ou soi-disant -tel, vint me rendre visite. - -Après m'avoir exprimé ses regrets de la fin malheureuse de mes débuts, -auxquels il assistait: - ---Je suis entré te voir, me dit-il, parce que j'ai vu ton établissement -fermé et que j'étais bien aise de t'exprimer ma façon de penser à ce -sujet. Je te dirai donc, pour te parler franchement (j'ai remarqué que -cette phrase dans un exorde est toujours suivie de quelques mauvais -compliments que l'on veut faire passer à la faveur d'une amicale -franchise), je te dirai donc que tu as parfaitement raison de quitter -une profession au-dessus de tes forces, et que tu as sagement agi en -prenant de bonne grâce un parti auquel tu aurais été contraint tôt ou -tard. Du reste, ajouta-t-il d'un air capable, je l'avais bien prédit; -j'ai toujours pensé que tu faisais une folie et que ton théâtre ne -serait pas plus tôt ouvert que tu serais obligé de le fermer. - -Ces mauvais compliments, adressés sous le manteau d'une franchise -apocryphe, me blessèrent vivement. Il m'était facile de reconnaître que -ce donneur d'avis, sacrifiant à son amour-propre la faible affection -qu'il avait pour moi, n'était venu me voir que pour faire étalage de sa -perspicacité et de la justesse de ses prévisions, dont il ne m'avait -jamais dit un mot. Or, ce prophète infaillible, qui prévoyait si bien -les événements, était loin de se douter du changement qu'il opérait en -moi. Plus il parlait, plus il m'affermissait dans la résolution de -continuer mes représentations. - ---Qui te fait croire que mon établissement soit fermé? lui dis-je d'un -ton qui n'avait rien d'affectueux. Si je n'ai point joué hier c'est que, -brisé par la fatigue que j'ai supportée depuis quelque temps, j'ai -voulu, mes débuts une fois terminés, me reposer au moins un jour. Tes -prévisions se trouveront donc fort en défaut, lorsque tu sauras que je -joue ce soir même. J'espère, dans ma seconde représentation, prendre une -revanche devant le public, et cette fois, je serai jugé moins sévèrement -par lui que par toi. J'en ai l'assurance. - -La conversation prenant cette tournure, ne pouvait longtemps se -prolonger; mon donneur de conseils, mécontent de ma réception, me -quitta. - -Je ne l'ai jamais revu depuis. - -Je ne garde aucune rancune à cet ami. Au contraire, s'il lit ce récit, -qu'il reçoive ici l'expression de mes remercîments pour l'heureuse -révolution qu'il a si promptement opérée en moi, en blessant au vif mon -amour-propre. - -Des affiches furent aussitôt placardées pour annoncer la représentation -du soir, et tout en repassant dans mon imagination les endroits de ma -séance où j'avais besoin d'apporter des modifications, je fis -tranquillement mes préparatifs. - -Cette seconde séance marcha beaucoup mieux que je ne l'eusse espéré, le -public se montra satisfait. Malheureusement ce public était peu -nombreux, et conséquemment la recette très faible. Néanmoins, j'acceptai -ce mécompte avec philosophie, car le succès que je venais d'obtenir me -donnait confiance en l'avenir. - -Au reste, je ne tardai pas à avoir des sujets réels de consolation. - -Les illustrations de la presse parisienne d'alors vinrent assister à mes -représentations et rendirent compte de mes expériences dans les termes -les plus flatteurs. - -Quelques chroniqueurs de journaux comiques firent aussi sur mes séances -et sur moi-même des allusions très plaisantes. - -L'un d'eux, à cette époque collaborateur du _Charivari_, dont il possède -aujourd'hui la direction, me fit dans ce journal un article plein de -gaîté, de verve et d'entrain, qu'il terminait par cette petite pièce de -vers: - - Tous les Robert passés furent de grands coupables, - Tous portaient des surnoms de brigands ou de diables; - Mais celui de nos jours, - Celui qu'on appela le grand Robert-Macaire, - Fit croire par ses tours - Qu'on ne verrait jamais son pareil sur la terre. - Héritier de ce nom qui fut toujours fatal, - Un sorcier vient de naître! - Est-il né pour le bien? est-il né pour le mal? - Comment le reconnaître? - Ce qui semble certain, - C'est que Robert-Houdin - Veut de sa noble race - Continuer la trace, - Car il n'a qu'un seul but, un but bien arrêté, - C'est celui de voler............. à la postérité. - -Enfin, le journal l'_Illustration_, voulant aussi me témoigner sa -sympathie, confia au talent d'Eugène Forey le soin de reproduire ma -scène. - -Une telle publicité éveilla bientôt l'attention de l'élite de la société -Parisienne; on vint voir mes séances; on se donna rendez-vous à mon -théâtre, et dès lors commença pour moi cette vogue qui ne m'a jamais -quitté depuis. - - - - -CHAPITRE XIV. - -ETUDES NOUVELLES.--UN JOURNAL COMIQUE.--INVENTION DE LA _seconde -vue_.--CURIEUX EXERCICES.--UN SPECTATEUR ENTHOUSIASTE.--DANGER DE PASSER -POUR SORCIER.--UN SORTILÉGE OU LA MORT.--ART DE SE DÉBARRASSER DES -IMPORTUNS.--UNE TOUCHE ÉLECTRIQUE.--UNE REPRÉSENTATION AU THÉATRE DU -VAUDEVILLE.--TOUT CE QU'IL FAUT POUR LUTTER CONTRE LES -INCRÉDULES.--QUELQUES DÉTAILS INTÉRESSANTS. - - -Fontenelle a dit quelque part: il n'y a pas de succès si bien mérité où -il n'entre encore du bonheur. Bien que sur ce principe de haute -modestie, je fusse en conformité d'opinion avec l'illustre académicien, -je voulus cependant, à force de travailler, diminuer le plus possible la -part que le bonheur pouvait revendiquer dans mes succès. - -D'abord je redoublai d'efforts pour me perfectionner dans l'exécution de -mes expériences, et quand je crus avoir obtenu ce résultat, je cherchai -aussi à me corriger d'un défaut qui, je le sentais moi-même, devait -nuire à ma séance. Ce défaut était une trop grande volubilité de parole; -mon _boniment_, récité du ton d'un écolier, perdait considérablement de -son effet. J'étais entraîné dans cette fausse direction par ma vivacité -naturelle, et j'avais beaucoup à faire pour me corriger, car ce naturel -que j'essayais de chasser, revenait toujours au galop. Toutefois à -force de combats livrés à mon ennemi, je parvins à le dompter, et finis -même par le modérer à mon gré. - -Cette victoire me fut doublement profitable: je fis ma séance avec -beaucoup moins de fatigue, et j'eus le plaisir de voir, à la -tranquillité d'esprit de mes spectateurs, que j'avais réalisé cet axiome -scénique, que plus un récit est fait lentement, moins il semble long à -ceux qui l'écoutent. - -En effet, si vous vous énoncez lentement, le public jugeant à votre -calme que vous prenez vous-même intérêt à ce que vous dites, subit votre -influence et vous écoute avec une attention soutenue. Si, au contraire, -vos paroles trahissent le désir de terminer promptement, vos auditeurs -reçoivent le contre-coup de cette inquiétude, et il leur tarde ainsi -qu'à vous de voir arriver la fin de votre discours. - -J'ai dit que le public d'élite venait en foule à mon théâtre, mais ce -qui paraîtra surprenant c'est que, malgré cette affluence aux places -d'un prix élevé, le parterre comptait souvent nombre de places vides. -J'avais l'ambition de voir ma salle complètement remplie. Je crus ne -pouvoir mieux y parvenir qu'en m'occupant de la publicité de mon théâtre -que j'avais jusqu'alors un peu négligée. - -Une innovation vint me procurer d'excellentes réclames, dont le public -se chargea d'être le complaisant propagateur. - -De temps immémorial, il était passé en usage, dans les séances de -prestidigitation, de distribuer de petits cadeaux au public, _dans le -but d'entretenir son amitié_. - -On choisissait presque toujours des jouets d'enfants, dont les -spectateurs de tout âge se disputaient la possession, ce qui faisait -souvent dire à Comte, au moment de cette distribution: «Ce sont des -joujoux à l'usage des grands et des petits enfants.» Ces cadeaux avaient -une durée très éphémère, et comme rien n'indiquait leur origine, ils ne -pouvaient attirer l'attention sur celui qui les avait donnés. - -Tout en restant aussi libéral que mes prédécesseurs, je voulus que mes -petits présents rappelassent plus longtemps le souvenir de mon nom et de -mes expériences. Au lieu de pantins, de poupées et d'autres objets du -même goût, je distribuais à mes spectateurs, sous forme de cadeaux -produits par la magie, des journaux comiques illustrés, d'élégants -éventails, des albums de ma séance, de gracieux rébus, le tout -accompagné de bouquets et d'excellents bonbons. - -Chaque objet portait non-seulement cette suscription: _Souvenirs des -soirées fantastiques de Robert-Houdin_, mais il contenait en outre, -selon sa nature, des détails sur ma séance. Ces détails étaient donnés -dans de petites poésies pour lesquelles je demande au lecteur -l'indulgence que mérite leur peu de prétention. - -Sur l'une des faces de l'éventail, par exemple, était une jolie gravure, -représentant l'entrée de mon théâtre; l'autre était couverte de ces -pièces rimées dont je viens de parler. En voici un spécimen: - - LA PENDULE AÉRIENNE. - - Mesdames, ma pendule obéit, compte, sonne, - Marque l'heure ou s'arrête au gré de tout désir; - Mais pour vous, chaque fois que son timbre résonne - Puisse-t-elle sonner une heure de plaisir! - -Toutes mes expériences étaient ainsi décrites. De temps en temps aussi -au milieu de ces descriptions se trouvait, à l'adresse des spectateurs, -un compliment tel que celui-ci: - - AU PUBLIC. - - Combien j'aime à voir, - Chaque soir, - Par la foule amie, - Ma salle envahie - Et remplie - A ne pas s'y mouvoir. - Pour mériter longtemps une faveur si chère, - Comptez sur mes efforts et sur mon savoir-faire; - Spectateurs d'aujourd'hui, venez me voir demain; - Venez.... je vous prépare un autre tour _de main_. - -Parmi ces fantaisies, celle qui m'avait donné le plus de mal à composer, -c'était mon journal comique. Notez que je ne pouvais faire ce travail -que dans mes moments de loisir, et ces moments j'étais obligé de les -prendre sur mon sommeil. - -Ce journal, sur papier de luxe et de petit format, était illustré. Le -texte parodiait celui des grands journaux. L'en-tête était ainsi conçu: - - -LE CAGLIOSTRO, - -PASSE-TEMPS DE L'ENTR'ACTE (NE JAMAIS LIRE PASSE T'EN). - -Ce journal, paraissant le soir, ne peut être lu que par des gens -éclairés. Le rédacteur prévient qu'il n'est pas timbré (le journal). On -est prié d'affranchir les lettres, si l'on ne préfère les adresser -_franco_. - -Venaient ensuite, dans le même esprit, ma profession de foi, les faits -divers, la littérature, les inventions et découvertes, les annonces, -etc. - -Je ne citerai que quelques-uns de ces articles, afin d'en donner une -idée. - -FAITS DIVERS. - ---Le Ministre de l'Intérieur ne recevra pas demain, mais le Ministre des -Finances recevra tous les jours.... et jours suivants. - ---Un avis du _Moniteur_ rappelle aux jeunes gens qui se destinent à -l'Ecole des mines, qu'il faut être _majeur_ pour être -_mineur_............. - -INVENTIONS ET DÉCOUVERTES. - -La _Gazette des Basses-Pyrénées_ annonce qu'un tanneur de _Pau_ vient -d'inventer un nouvel instrument pour _passer son tan_............. - -RÉVEIL ÉCONOMIQUE ET SANS ROUAGES. - -Un timbre et un marteau suffisent. A l'heure que l'on désire, on frappe -soi-même sur le timbre avec le marteau, jusqu'à ce qu'on soit éveillé. - -ANNONCES. - -M. SEMELÉ, cordonnier, vient de réduire le prix de ses bottes, qu'il -livre au prix coûtant; il espère se retirer sur la quantité. - -A qui en prend douze, la treizième est donnée par dessus le marché. - -ASSURANCES CONTRE LES VOLEURS. La Compagnie se charge de prendre les -objets à domicile pour les _garder_. - -Il n'est pas jusqu'à la bande qui ne portât aussi son mot. - -A Monsieur ou Madame ***, demeurant ici. - -Votre abonnement finissant ce soir, le gérant du journal vous prie de le -renouveler demain, si vous ne voulez pas le voir expirer (l'abonnement). - -Le public avait la bonté de s'amuser de ces plaisanteries, qui lui -faisaient patiemment passer l'entr'acte, et me permettaient, à moi, de -prendre quelques instants de plus pour préparer la seconde partie de la -séance. - - * * * * * - -Outre les deux perfectionnements que je viens de citer, ce qui contribua -beaucoup à me procurer une vogue complète, ce fut une expérience que -m'inspira ce dieu fantasque, auquel Pascal attribue toutes les -découvertes d'ici-bas; le hasard me conduisit directement à l'invention -de la _seconde vue_. - -Mes deux enfants étant un jour dans le salon, s'amusaient à un jeu créé -par leur imagination enfantine. Le plus jeune avait bandé les yeux de -son frère et lui faisait deviner les objets qu'il touchait, et, quand -celui-ci, guidé par des suppositions, venait à nommer juste, le jeune -prenait sa place. - -Ce jeu si simple, si naïf, fit cependant germer en moi une des idées les -plus compliquées qui me soient jamais venues à l'esprit. - -Poursuivi par cette idée, je courus m'enfermer dans mon cabinet; j'étais -heureusement dans une de ces dispositions où l'intelligence suit avec -docilité, avec plaisir même, les combinaisons que la fantaisie lui -trace. Je m'appuyai la tête dans mes deux mains, et, sous l'influence -d'une surexcitation que je provoquais, je posai les premiers principes -de la seconde vue. - -Il faudrait un volume entier pour décrire les innombrables combinaisons -de cette expérience. Cette description, beaucoup trop sérieuse pour ces -Mémoires, prendra place plus tard dans un ouvrage spécial, qui -contiendra également l'explication de tous mes secrets de théâtre. - -Cependant je ne puis résister au désir d'indiquer sommairement ici -quelques-uns des exercices préliminaires, auxquels je crus devoir -recourir pour combiner l'expérience que je voulais tenter. - -On doit se rappeler les travaux que m'avait autrefois inspirés le talent -d'un pianiste, et l'étrange faculté que j'étais parvenu à acquérir: je -lisais tout en jonglant avec quatre boules. - -En y songeant sérieusement, je reconnus que cette perception par -appréciation pouvait être encore susceptible d'un grand développement, -si j'en appliquais les principes à la mémoire et à l'intelligence. - -Je résolus en conséquence de faire, avec mon fils Émile, des exercices -dans cette nouvelle voie, et pour bien faire comprendre à mon jeune -collaborateur la nature des études auxquelles nous allions nous livrer, -je pris un dé de domino, le cinq-quatre, que je posai devant lui. Au -lieu de lui laisser compter un à un les points des deux nombres, -j'exigeai que l'enfant m'en donnât aussitôt le total. - ---Neuf, me dit-il. - -A ce domino j'en joignis un autre, le quatre-trois. - ---Cela fait seize, répondit-il sans hésiter. - -Je m'arrêtai là pour une première leçon. Le lendemain, nous réussîmes à -additionner d'un coup d'oeil trois et quatre dés, le surlendemain -cinq, et en ajoutant chaque jour de nouveaux progrès à ceux de la -veille, nous parvînmes à donner instantanément le produit de douze -dominos. - -Ce résultat obtenu, nous nous occupâmes d'un travail bien autrement -difficile et auquel nous nous livrâmes pendant plus d'un mois. - -Nous passions, mon fils et moi, assez rapidement devant un magasin de -jouets d'enfants ou tout autre qui était garni de marchandises variées, -et nous y jetions un regard attentif. - -A quelques pas de là, nous tirions de notre poche un crayon et du -papier, et nous luttions séparément à qui décrirait un plus grand nombre -d'objets que nous avions pu saisir au passage. Je dois l'avouer, à cet -exercice mon fils devint d'une force à laquelle je ne pus jamais -atteindre. Il lui arrivait souvent d'inscrire une quarantaine d'objets, -quand j'atteignais à peine le nombre trente. Un peu piqué de cette -défaite, je retournais faire une vérification devant la boutique, et il -était rare qu'il eût commis une erreur. - -Mes lecteurs pourront sans doute comprendre la possibilité d'un tel -travail, mais à coup sûr ils le trouveront difficile. Quant à mes -lectrices, je suis assuré d'avance qu'elles n'auront pas la même -opinion, attendu qu'elles font chaque jour des appréciations au moins -aussi extraordinaires. - -Ainsi, par exemple, je mets en fait qu'une femme, voyant passer une -autre femme dans un équipage lancé à fond de train, aura eu le temps -d'analyser toute la toilette de la voyageuse depuis le chapeau jusqu'à -la chaussure inclusivement, et qu'elle pourra désigner ensuite -non-seulement la forme de l'habillement, la nature et la qualité des -étoffes, mais encore si les points d'Angleterre, d'Alençon ou de Malines -ne sont point simulés par des tulles _illusion_; j'ai vu des femmes de -cette force-là. - -Cette faculté naturelle ou factice chez les dames, mais que nous avions -acquise mon fils et moi par un long travail, me fut d'une grande utilité -pour mes séances, car tandis que j'exécutais mes expériences, je voyais -encore tout ce qui se passait autour de moi, et je pouvais ainsi me -préparer à déjouer toutes les difficultés qu'on me présenterait. Cet -exercice m'avait donné pour ainsi dire la possibilité de poursuivre -simultanément deux idées, et rien n'est plus favorable à l'escamotage -que de pouvoir penser à la fois à ce qu'on dit et à ce qu'on fait, ce -qui certes n'est pas la même chose. J'acquis plus tard une telle -habitude de cette pratique, qu'il m'est souvent arrivé d'imaginer de -nouveaux _trucs_ pendant que j'exécutais ma séance. Un jour même, je fis -la gageure de résoudre un problème de mécanique, tandis que je -soutiendrais une conversation. On parla des plaisirs de la vie -champêtre, et je calculai, pendant ce temps, la quantité de roues et de -pignons, ainsi que leurs dentures nécessaires pour obtenir certaines -révolutions données, sans manquer un seul instant de fournir la -réplique. - -Ces quelques explications suffisent à faire comprendre quelle est la -base essentielle de l'expérience de la seconde vue. J'ajouterai qu'il -existait aussi entre mon fils et moi une correspondance secrète, -insaisissable, au moyen de laquelle je lui indiquais avec la plus grande -facilité le nom, la nature, le volume des objets présentés par les -spectateurs. - -Comme on ne me voyait pas agir on pouvait être tenté de croire à quelque -chose d'extraordinaire. Du reste, je puis le dire, mon fils Emile, alors -âgé de douze ans, possédait toutes les qualités capables de faire naître -cette illusion. Sa figure pâle, intelligente et toujours sérieuse, -représentait le type d'un enfant doué de quelque faculté surnaturelle. - -Deux mois furent employés sans relâche à l'échafaudage de nos artifices. -Lorsqu'enfin nous fûmes entièrement sûrs de pouvoir lutter contre toutes -les difficultés d'une pareille entreprise, nous annonçâmes la première -représentation de la seconde vue. - -Le 12 février 1846, je fis imprimer au milieu de mon affiche, cette -singulière annonce: - -_Dans cette séance, le fils de M. Robert-Houdin, doué d'une seconde vue -merveilleuse, après que ses yeux auront été couverts d'un épais bandeau, -désignera tous les objets qui lui seront présentés par les spectateurs._ - -Je ne saurais dire si ce jour-là l'attrait de cette annonce attira des -spectateurs, car ma salle se trouva remplie. Ce que je puis déclarer et -ce qui paraîtra extraordinaire, c'est que l'expérience de la seconde -vue, qui eut une si grande vogue, ne produisit aucun effet à la première -représentation. - -J'ai tout lieu de croire que chaque spectateur se crut la dupe d'une -mystification organisée par des compères. - -Je fus désolé de ce résultat, car je m'étais fait une grande fête de la -surprise que j'allais produire. - -Néanmoins, n'ayant aucune raison pour douter du succès futur, je voulus -tenter une seconde épreuve, et j'eus bien raison. - -Le lendemain, je reconnus avec étonnement dans ma salle quelques-unes -des personnes que j'y avais aperçues la veille. Je compris que ces -spectateurs venaient une seconde fois pour s'assurer de la réalité de -l'expérience. Il paraît qu'ils furent tous convaincus, car la réussite -fut complète et me dédommagea amplement de la déception de la veille. - -Je me rappelle surtout dans cette séance une marque d'approbation -singulière, dont me gratifia un des spectateurs du parterre. - -Mon fils lui avait nommé plusieurs objets qu'il avait successivement -présentés. Sans se trouver satisfait, notre incrédule se levant comme -pour donner plus d'importance à la difficulté qu'il allait offrir, me -remit, pour être également nommé, un petit instrument spécial aux -marchands de toile et dont ils se servent pour compter le nombre de fils -des étoffes. Me rendant à ses désirs: - ---Qu'est-ce que je tiens à la main, dis-je à l'enfant? - ---C'est un instrument destiné à apprécier la finesse des étoffes et que -l'on nomme _compte-fil_. - ---Ah! sac...... fit énergiquement le spectateur; c'est merveilleux! -J'aurais payé dix francs pour voir cela que je ne les regretterais pas. - -Cette exclamation par trop colorée fut en quelque sorte la consécration -du succès de cette expérience. - -A partir de ce moment, ma salle se trouva beaucoup trop petite, et -chaque soir, elle fut, comme on dit en Angleterre, _crowded_, -c'est-à-dire quelque chose comme prête à s'écrouler sous le nombre des -spectateurs. - -Cette affluence, cette vogue dont j'étais si heureux, m'inspira pour la -collection poétique réservée à mes éventails la petite pièce de vers -suivante, que je ne présente ici qu'à cause de son à-propos. - - De spectateurs nombreux l'aimable compagnie - Daignant me visiter ce soir, - M'inspire un noble orgueil, une joie infinie, - Car j'ai ma salle pleine et ma caisse garnie, - Deux choses bien douces à voir - Par leur séduisante harmonie; - Et ce double plaisir pouvant être goûté. - D'enchanteur que j'étais, je deviens enchanté. - -Tout n'est pas rose dans le succès; je pourrais aisément raconter -beaucoup de scènes désagréables que me valut la réputation de sorcier -dont je jouissais chez quelques esprits plus ou moins égarés. Je n'en -citerai qu'une seule, qui résume toutes celles que je passe sous -silence. - -Une jeune femme de tournure et de manières élégantes se présente un jour -chez moi. - -Cette dame avait la figure couverte d'un voile épais, à travers lequel -cependant mes yeux exercés distinguaient parfaitement ses traits. Elle -était jolie. - -Mon inconnue ne consentit à s'asseoir qu'après s'être assurée que nous -étions seuls, et que j'étais bien le véritable Robert-Houdin. - -Je m'assis à mon tour, et prenant l'attitude d'un homme prêt à écouter, -je me penchai un peu vers ma visiteuse, comme pour l'engager à parler, -attendant qu'elle m'expliquât le but de sa mystérieuse visite. A mon -grand étonnement, la jeune dame, dont les gestes trahissaient une vive -émotion, gardait le plus profond silence. Je commençais à trouver cette -visite assez étrange, et j'étais sur le point de provoquer à tout prix -une explication, lorsque la belle inconnue hasarda timidement ces mots: - ---Oh mon Dieu! Monsieur..... je ne sais comment vous allez -interpréter..... ma démarche. - -Ici elle s'arrêta, baissa les yeux d'un air très embarrassé, puis -faisant un violent effort sur elle-même, elle continua: - ---Ce que j'ai à vous demander, Monsieur, est très difficile à dire. - ---Parlez, Madame, je vous prie, dis-je poliment, je tâcherai de deviner -ce que vous ne pourrez me faire comprendre. Et j'étais à me demander ce -que signifiait cette réserve. - -Et d'abord, reprit la jeune femme d'une voix faible et en regardant -encore autour d'elle, je vais vous dire confidentiellement.... que -j'aime...... que j'étais aimée, et que je...... que je suis trahie. - -A ce dernier mot, l'inconnue releva la tête, surmonta la timidité qui la -retenait et, d'un ton ferme et assuré: - ---Oui, Monsieur, oui, je suis trahie, ajouta-t-elle, et c'est pour cela -que je suis venue vous voir. - ---Mais, Madame, fis-je assez surpris de cet étrange aveu, je ne vois pas -en quoi je puis vous être utile dans cette circonstance. - ---Oh! Monsieur, je vous en prie, dit ma solliciteuse en joignant les -mains, je vous en prie, ne m'abandonnez pas. - -J'étais très embarrassé de mon rôle et de ma contenance. Pourtant -j'éprouvais une forte curiosité de connaître l'histoire cachée sous ce -mystère. - ---Calmez-vous, Madame, fis-je d'un ton de compatissant intérêt, dites ce -que vous attendez de moi, et si cela est en mon pouvoir..... - ---Si cela est en votre pouvoir, reprit vivement la jeune femme, mais -rien de plus facile, Monsieur. - ---Expliquez-vous, Madame. - ---Eh bien! Monsieur, il s'agit de me venger. - ---Comment cela? - ---Comment? vous le savez mieux que moi, Monsieur. Faut-il donc que je -vous apprenne que vous avez en votre pouvoir des moyens de..... - ---Moi, Madame! - ---Oui, Monsieur, oui vous, car n'êtes-vous pas sorcier? Vous ne pouvez -le nier! - -A ce mot de sorcier, je faillis éclater de rire; j'en fus empêché par la -vive émotion de l'inconnue. Voulant cependant mettre fin à une scène qui -commençait à friser le ridicule: - ---Malheureusement, Madame, dis-je d'un ton poli mêlé d'ironie, vous -m'attribuez un titre que je n'ai jamais eu. - ---Comment, Monsieur, s'écrie la jeune femme d'une voix animée, vous ne -voulez pas convenir que vous êtes..... - ---Sorcier, Madame! Oh! non, je m'en défends. - ---Vous ne le voulez pas? - ---Mais non, non, mille fois non, Madame. - -A ces mots, la solliciteuse se leva brusquement, murmura quelques -paroles incohérentes, parut en proie à une lutte terrible, puis -s'approchant de moi les yeux animés et le geste menaçant: - ---Ah! vous ne voulez pas, répéta-t-elle d'une voix brève, c'est bien; je -sais maintenant ce qu'il me reste à faire. - -Stupéfait d'une pareille sortie, je la regardais, immobile et muet, et -je commençais à soupçonner la cause de cette incroyable conduite. - ---Avec les gens qui s'occupent de magie, reprit-elle avec une volubilité -effrayante, il y a deux moyens d'agir, la prière et la menace. Vous -n'avez pas cédé au premier de ces deux moyens; puisqu'il le faut, je -vais employer le second. - ---Tenez, ajouta-t-elle, voilà qui vous décidera peut-être à parler. - -Et soulevant son mantelet, elle porta vivement la main sur le manche -d'un petit poignard passé à sa ceinture; en même temps, elle soulevait -brusquement son voile et me montrait des traits où éclataient tous les -signes d'une folie furieuse. - -Ne pouvant plus douter du personnage auquel j'avais affaire, mon premier -mouvement fut de me lever et de me mettre sur mes gardes; mais cette -première impression passée, je repoussai la pensée d'une lutte contre -cette infortunée, et il me vint à l'esprit d'employer un moyen qui -presque toujours réussit avec les malheureux privés de raison. Je -feignis d'entrer dans ses vues. - ---S'il en est ainsi, Madame, lui dis-je, je me rends à vos désirs. -Voyons, que voulez-vous? - ---Je vous l'ai dit, Monsieur; il faut que vous me vengiez, et pour cela -il n'y a qu'un moyen, c'est de.... - -Ici, il y eut une nouvelle interruption, et la jeune femme, calmée par -mon apparente soumission autant qu'embarrassée par la demande qu'elle -avait à me faire, redevint tout à coup timide et irrésolue. - ---Eh bien, Madame? - ---Eh bien.... Monsieur.... Je ne sais comment vous dire.... comment vous -expliquer.... mais il me semble qu'il existe certains moyens.... -certains maléfices pour mettre un homme dans l'impossibilité de.... dans -l'impossibilité.... d'être infidèle. - ---Je comprends maintenant, Madame, ce que vous désirez. C'est une -certaine pratique de magie employée au moyen-âge. Rien ne m'est plus -facile. Je vais vous satisfaire. - -Décidé à poursuivre la comédie jusqu'au bout, je pris dans ma -bibliothèque le plus gros livre que je pus trouver, je le feuilletai, -m'arrêtai sur une page que je feignis d'étudier avec une attention -profonde, puis m'adressant à la jeune femme, qui suivait tous mes -mouvements avec anxiété: - ---Madame, dis-je d'un ton confidentiel, le maléfice que nous allons -accomplir exige que je sache le nom de la personne, veuillez donc me le -dire. - ---Julien, fit-elle d'une voix émue. - -Alors, avec toute la gravité d'un véritable sorcier, j'enfonçai -solennellement une épingle dans une bougie allumée, en feignant de -prononcer mystérieusement quelques paroles cabalistiques. Après quoi, -soufflant la bougie et me tournant vers la pauvre insensée: - ---Madame, lui dis-je, c'en est fait; votre voeu est accompli. - ---Oh! merci, Monsieur, s'écria-t-elle avec l'expression de la plus -profonde reconnaissance. - -En même temps elle déposa une bourse sur mon bureau et s'élança dehors. - -Je donnai ordre à mon domestique de suivre cette dame jusqu'à sa -demeure, de prendre sur elle tous les renseignements qu'il pourrait se -procurer, et de me les rapporter immédiatement. - -J'appris que mon inconnue était veuve, depuis peu, d'un mari qu'elle -adorait et dont la perte avait troublé sa raison. - -Dès le lendemain, je me rendis dans sa famille, et remettant la bourse -dont j'étais le dépositaire, je racontai la scène dont le lecteur vient -de lire les détails. - -Cette scène, et plusieurs autres qui l'avaient précédée ou qui la -suivirent, durent me forcer à prendre des mesures pour me garantir des -importuns de toute nature. - -Je ne pouvais songer, comme autrefois, à m'exiler à la campagne. Je pris -un moyen équivalent: ce fut de me cloîtrer dans mon atelier, en -organisant autour de moi un système de défense contre ceux que, dans ma -mauvaise humeur, j'appelais des voleurs de temps. - -En ma qualité d'artiste, je recevais chaque jour la visite de gens que -je ne connaissais pas du tout. Quelques-uns étaient intéressants, mais -le plus grand nombre, se faisant introduire sous le plus futile -prétexte, ne venaient chez moi que pour dépenser une partie des loisirs -dont ils ne savaient que faire. Il s'agissait de distinguer les bons -visiteurs des mauvais. Voici la combinaison que j'imaginai. - -Lorsqu'un de ces messieurs sonnait à ma porte, une communication -électrique faisait également sonner un timbre placé dans mon cabinet de -travail. J'étais averti et me tenais sur mes gardes. Mon domestique -ouvrait et, ainsi que cela se pratique d'ordinaire, il demandait le nom -du visiteur. Moi, de mon côté, j'appliquais mon oreille à un instrument -d'acoustique disposé à cet effet et qui me transmettait les moindres -paroles de l'inconnu. Si, d'après sa réponse, je jugeais convenable de -ne pas le recevoir, je pressais un bouton, et un point blanc qui -paraissait dans un endroit convenu du vestibule voulait dire que je n'y -étais pas. Mon domestique annonçait alors que j'étais absent et offrait -au visiteur de s'adresser à mon régisseur. - -Il m'arrivait bien quelquefois de me tromper dans mes appréciations et -de regretter d'avoir accordé audience, mais j'avais un autre moyen -d'abréger la visite de l'importun. - -J'avais pratiqué, derrière le canapé sur lequel je m'asseyais, une -petite touche électrique correspondant à un timbre que pouvait entendre -mon domestique. En cas de besoin, et tout en causant, j'allongeais -négligemment le bras sur le dos du meuble où se trouvait cette touche, -je la pressais, et le timbre résonnait dans la pièce voisine. - -Alors mon domestique, jouant une petite comédie, allait ouvrir la porte -d'entrée, tirait la sonnette, que l'on pouvait entendre du salon où nous -nous trouvions, et venait ensuite m'avertir que M. X... (nom fabriqué -pour la circonstance) demandait à me parler. J'ordonnais que M. X... fût -introduit dans le cabinet voisin du salon, et il était bien rare que -l'importun ne levât pas le siége devant une semblable exigence. - -On ne peut se faire une idée du temps que me fit gagner cette -bienheureuse organisation. Aussi que de fois j'ai béni et mon invention -et le célèbre savant auquel on doit la découverte du galvanisme! - -Cette exaltation doit facilement se comprendre, car le temps était pour -moi d'une valeur inestimable; je le ménageais comme un trésor et ne le -sacrifiais qu'à la condition que ce sacrifice m'aiderait à la découverte -de nouvelles expériences, destinées à stimuler la curiosité publique. - -Pour me soutenir dans cette voie de recherches, j'avais constamment à la -pensée cette maxime: - - «Il est plus difficile d'entretenir l'admiration que de la faire naître.» - -Et cette autre, qui semble le corollaire de la première: - - «La vogue d'un artiste ne peut être durable qu'autant que son talent - s'accroît chaque jour.» - -Il ne faut pas croire cependant que je me contentasse des rêves -attrayants de mes inventions. Non, quelque amour qu'un homme porte à son -art, il est bien rare qu'il ne lui vienne pas à l'idée d'associer la -fortune à la gloire; d'autant plus que, pour peu que l'on ait vécu, l'on -sait que ces deux choses se font mutuellement valoir. - -L'une est la pierre précieuse, et l'autre est la parure qui la fait -briller. - -Rien ne rehausse le mérite d'un artiste comme une position de fortune -indépendante. Cette vérité est brutale, mais elle est incontestable. - -Non-seulement j'étais pénétré de ces principes de haute économie, mais -je savais, en outre, que l'on doit se hâter de profiter de la fugitive -faveur du public, qui, elle aussi, descend, quand elle ne monte pas. -J'exploitais la vogue autant que je pouvais. - -Malgré mes nombreuses occupations, je trouvais encore moyen de donner -des soirées dans les salons et sur les principaux théâtres de Paris. De -grandes difficultés s'opposaient souvent à ces sortes de -représentations, parce que ma séance ne se terminant qu'à dix heures et -demie, c'était seulement après que je pouvais remplir les engagements -que j'avais pris. - -Onze heures étaient presque toujours le moment fixé pour mon entrée en -scène dans ces séances. Que l'on juge alors de l'activité qu'il me -fallait déployer pour pouvoir, dans un si court espace de temps, me -rendre à l'endroit convenu et faire encore quelque préparatifs! Il est -vrai que les instants étaient aussi bien calculés qu'employés. Le rideau -de ma scène était à peine baissé que, m'élançant vivement vers -l'escalier, je devançais le public et je me jetais dans une voiture qui -m'emportait à toutes brides. - -Mais ces fatigues n'étaient rien en comparaison des vives émotions que -me causaient quelquefois certaines erreurs sur le temps qui devait -s'écouler entre mes deux séances. - -Je me rappelle qu'un jour devant jouer au Vaudeville pour terminer le -spectacle, le régisseur de la scène, qui n'avait pas bien calculé la -longueur de ses pièces, se trouva en avance sur le moment convenu. Il -m'expédia un exprès pour m'avertir que le rideau venait d'être baissé et -que l'on m'attendait. - -Comprendra-t-on mes angoisses? Mes expériences, dont il m'était -impossible de rien retrancher, devaient se prolonger un quart-d'heure -encore. - -Au lieu de m'abandonner à des récriminations inutiles, je me résignai et -je continuai ma représentation; mais j'étais en proie à une horrible -anxiété. En même temps que je parlais, il me semblait entendre résonner -à mes oreilles cet affreux trépignement rhythmé du public, sur lequel a -été composée cette fameuse chanson: «_Des lampions! des lampions!_ etc.» -Aussi, soit préoccupation, soit désir de terminer plus tôt, je me -trouvai, lorsque j'eus fini ma séance, avoir escamoté cinq minutes sur -le quart-d'heure. Certes, on pouvait l'appeler le quart-d'heure de -grâce. - -Monter en voiture, arriver place de la Bourse, fut l'affaire d'un -instant; néanmoins vingt minutes s'étaient écoulées depuis le baisser -du rideau, et vingt minutes sont un temps exorbitant pour un entr'acte. - -Mon fils Emile et moi, nous montâmes l'escalier des artistes avec toute -la promptitude possible, mais déjà à la première marche nous avions -entendu les cris, les sifflets, les roulements de pieds des spectateurs -impatients. - -Quelle perspective pour une entrée en scène! Je savais que souvent, à -tort ou à raison, le public salue assez cavalièrement un artiste, quel -qu'il soit, pour le rappeler à l'exactitude. Ce souverain semble -toujours avoir à la bouche ce mot d'un autre monarque: «J'ai failli -attendre.» Quoi qu'il en soit, nous nous hâtions de gravir les marches -qui conduisaient à la scène. - -Le régisseur, aux abois, entendant des pas précipités, nous cria du haut -de ce rapide sentier: - ---Est-ce vous, Monsieur Houdin? - ---Oui, Monsieur, oui. - ---Machiniste, au rideau! cria la même voix. - ---Attendez donc, attendez donc, c'est imp.... - -Ma respiration ne put me permettre d'achever ma réclamation. - -J'arrivai sur le palier du théâtre haletant, n'en pouvant plus. - ---Allons! Monsieur Houdin, me dit le régisseur, je vous en supplie, -faites votre entrée au plus vite; le rideau est levé, le public est -d'une impatience..... - -La porte du fond de la scène s'était ouverte à deux battants, mais -j'étais dans l'impossibilité de la franchir; la fatigue et l'émotion -m'avaient cloué sur place. - -Ce fut cependant à cette impossibilité d'action que je dus une -inspiration qui me sauva peut-être de la mauvaise humeur du public. - ---Va, dis-je à mon fils, entre en scène, prépare tout ce qu'il faut pour -l'expérience de la seconde vue, je te suis. - -Le public se laissa désarmer par ce jeune enfant, dont la physionomie -inspirait un sympathique intérêt. Mon fils, après s'être gravement -avancé vers les spectateurs, fit tranquillement ses petits préparatifs, -c'est-à-dire qu'il apporta sur le devant de la scène un tabouret, et -qu'il déposa sur une table voisine une ardoise, du blanc, des cartes et -un bandeau. - -Ce peu de temps m'avait suffi pour reprendre haleine et pour calmer mes -sens. Je m'avançai à mon tour, en m'efforçant de retrouver le sourire de -rigueur ordinairement stéréotypé sur mes lèvres. J'y parvins, mais avec -beaucoup de peine, tant mes traits avaient été contractés. - -Le public resta d'abord silencieux, puis insensiblement les figures se -déridèrent, et bientôt un ou deux applaudissements ayant été risqués, il -y eut entraînement et la paix fut faite. Je fus, du reste, bien -dédommagé de ce terrible préliminaire, car jamais ma seconde vue -n'obtint un plus grand succès. - -Un incident contribua surtout à égayer la fin de cette expérience. - -Un spectateur, venu sans doute à cette représentation avec le parti pris -de nous embarrasser, avait, depuis quelques instants, cherché vainement -à mettre en défaut la clairvoyance de mon fils, lorsque m'adressant la -parole: - ---Monsieur, me dit-il en accentuant ses paroles, puisque votre fils est -un devin, il pourra certainement deviner le numéro de ma stalle. - -L'exigeant spectateur pensait me mettre dans la nécessité d'avouer -l'impuissance de notre mystérieuse expérience, parce qu'il couvrait le -chiffre et que les stalles voisines étant occupées, on ne pouvait non -plus en lire les numéros. Mais j'étais en garde contre toutes les -surprises; ma réponse était prête. Seulement, afin de tirer le meilleur -parti possible de la situation, je feignis de reculer pour mieux -enferrer mon adversaire. - ---Vous savez, Monsieur, lui dis-je en affectant un air embarrassé, vous -savez que mon fils n'est ni sorcier, ni devin; il lit par mes yeux, et -c'est pour cela que j'ai donné à cette expérience le nom de seconde vue. -Comme je ne puis voir le numéro de votre stalle, puisque vous l'occupez, -et qu'autour de vous les autres stalles sont également remplies, mon -fils ne pourra vous le nommer. - ---Ah! j'en étais bien sûr! s'écria mon persécuteur d'un air de triomphe -et en se tournant vers ses voisins, je vous l'avais bien dit que je -l'embarrasserais. - ---Oh! Monsieur, vous n'êtes pas généreux dans votre victoire, dis-je à -mon tour d'un ton railleur. Prenez-y garde, si vous piquez trop fort -l'amour-propre de mon fils, il pourra bien, si difficile qu'il soit, -résoudre votre problème. - ---Je l'en défie, fit le spectateur en s'appuyant fortement sur le -dossier de sa stalle pour mieux en cacher le numéro. Oui, oui, je l'en -défie. - ---Vous croyez donc cela difficile? - ---Je dirai mieux: cela vous est impossible. - ---Alors, Monsieur, raison de plus pour que nous essayions de le faire. -Vous ne nous en voudrez pas de triompher à notre tour, ajoutai-je en -souriant malignement. - ---Allez, Monsieur, nous connaissons ces défaites-là; je vous le répète, -je vous en défie l'un et l'autre. - -Le public prenait grand plaisir à ce débat et en attendait patiemment -l'issue. - ---Emile, dis-je à mon fils, prouvez à Monsieur que rien ne peut échapper -à votre seconde vue. - ---C'est le numéro soixante-neuf, répondit aussitôt l'enfant. - -De tous les coins de la salle partirent aussitôt de bruyants et -chaleureux applaudissements, auxquels s'associa, du reste, mon -antagoniste, qui, s'avouant vaincu, criait en battant des mains: - ---C'est étonnant! c'est magnifique! - -Par quel moyen étais-je parvenu à connaître le numéro de la stalle -soixante-neuf? Je vais le dire. - -Je savais à l'avance que dans les théâtres, lorsque les stalles sont -divisées au milieu par une barrière, les numéros impairs se trouvent à -droite et les numéros pairs à gauche. - -Or, comme au Vaudeville chaque rang était composé de dix stalles, il en -résultait que du côté droit, par exemple, chacun de ses rangs devait -commencer par les numéros un, vingt-et-un, quarante-et-un, soixante-un, -et ainsi de suite, de vingt en vingt. Guidé par ce renseignement, il ne -me fut pas difficile, en partant du numéro soixante-et-un, d'arriver au -soixante-neuf, représentant dans le quatrième rang la cinquième stalle -occupée par mon adversaire. - -J'avais allongé la conversation dans le double but de donner plus -d'éclat à mon expérience et de prendre le temps de faire mes recherches -à loisir. Je faisais ainsi une application de mon procédé des deux -pensées simultanées dont j'ai parlé plus haut. - -Puisque me voici sur le chapitre des confidences, j'expliquerai au -lecteur quelques-uns des artifices qui ont le plus puissamment contribué -à l'éclat de la seconde vue. - -J'ai déjà dit que cette expérience était surtout le résultat d'une -communication matérielle, mais insaisissable, entre mon fils et moi, -communication dont les immenses combinaisons pouvaient se prêter à la -désignation de tout objet imaginable. C'était un très beau résultat sans -doute, mais je compris que dans l'exécution j'allais rencontrer bientôt -des difficultés inouïes. - -L'expérience de la seconde vue avait lieu chaque soir à la fin de ma -séance, et chaque soir, je voyais arriver des incrédules armés de toutes -pièces pour triompher d'un secret qu'ils ne pouvaient s'expliquer. - -Avant de partir pour aller voir le fils de Robert-Houdin, on tenait un -conciliabule, on se concertait pour emporter quelque objet qui pût -embarrasser le père. C'étaient des médailles antiques à moitié effacées, -des minéraux, des livres écrits en caractères de toutes sortes (langues -mortes et langues vivantes), des armoiries, des objets microscopiques, -etc. - -Ce qui par dessus tout soumettait mon intelligence à un travail -prodigieux, c'étaient les devinations que l'on m'imposait en me -présentant des objets enfermés, enveloppés, et quelquefois même ficelés -et cachetés. - -J'étais parvenu à lutter avec avantage contre toutes ces taquineries. -J'ouvrais assez facilement, sans qu'on s'en aperçût, tout en paraissant -m'occuper de toute autre chose, les boîtes, les bourses, les -portefeuilles, etc. Me présentait-on un paquet ficelé et cacheté? Avec -l'ongle du pouce de la main gauche, que je conservais toujours long et -soigneusement aiguisé, je découpais dans le papier une petite porte que -je refermais aussitôt, après toutefois avoir, du coin de l'oeil, pris -connaissance de ce qu'il renfermait. - -Une condition essentielle de mon rôle était d'avoir une excellente vue, -et sur ce point mes yeux ne me laissaient rien à désirer. Je devais à -l'exercice de mon ancienne profession cette précieuse faculté qui se -développait encore, chaque jour, dans mes séances. - -Une nécessité non moins indispensable était de connaître le nom de tout -objet qui m'était présenté. Il ne suffisait pas de dire, par exemple: -C'est une pièce de monnaie, il fallait encore que mon fils fît connaître -le nom technique de cette pièce, sa valeur représentative, le pays où -elle avait cours et l'année où elle avait été frappée. Si l'on -présentait un crown d'Angleterre, l'enfant devait, après l'avoir nommé, -indiquer également par exemple, que cette pièce avait été frappée sous -Georges IV et qu'elle avait une valeur intrinsèque de six francs -dix-huit centimes. - -Secondés par une excellente mémoire, nous étions parvenus à classer dans -notre tête le nom et la valeur de toutes les monnaies étrangères. - -Nous pouvions aussi dépeindre un blason en termes héraldiques. Ainsi, me -présentait-on les armes de la maison de X..., mon fils disait:..... écu -champ de gueule à deux émanches d'argent posées en pal. - -Cette connaissance nous était très utile dans les salons du faubourg -Saint-Germain, où nous étions souvent appelés. - -J'avais appris à reconnaître, par la forme des caractères, mais sans -pouvoir les traduire, une infinité de langues, telles que le Chinois, le -Russe, le Turc, le Grec, l'Hébreu, etc. - -Nous savions les noms de presque tous les instruments de chirurgie, de -sorte que les trousses de médecins, si compliquées qu'elles fussent, ne -pouvaient nous embarrasser. - -Enfin je possédais encore, suffisamment pour en tirer parti, des -connaissances en minéralogie, pierres précieuses, antiquités et -curiosités. - -A la vérité j'avais, pour faire ces études, tous les documents que je -pouvais désirer. - -Un de mes bons et intimes amis, Aristide Le Carpentier, savant -antiquaire, spirituel fabuliste, oncle de l'habile compositeur de ce -nom, possédait et possède encore aujourd'hui un cabinet de curiosités -antiques, qui fait mourir de convoitise les conservateurs des musées -impériaux. - -Nous y passions, mon fils et moi, de longues journées à apprendre des -noms et des dates dont nous faisions ensuite un savant étalage. Le -Carpentier m'avait appris bien des choses, et entre autres il m'avait -indiqué différents signes auxquels on peut reconnaître certaines -médailles antiques, dont le module se trouve effacé. Les Trajan, les -Tibère, les Marc-Aurèle, m'étaient devenus aussi familiers qu'une pièce -de cinq francs. - -En ma qualité d'ancien horloger, je savais ouvrir facilement une montre, -et je faisais même cette opération d'une seule main, si bien que, sans -que le public s'en doutât, je voyais le nom de l'horloger gravé sur la -cuvette; je refermais ensuite la montre et le tour était fait. Pour la -devination, mon fils faisait le reste. - -Mais ce qui, sans contredit, nous rendit les plus grands services, ce -fut cette vue par appréciation que mon fils surtout possédait au plus -haut point. Il lui suffisait, lorsque nous entrions en ville, d'un -examen très rapide, pour connaître tous les objets que contenait un -appartement, ainsi que les différents bijoux portés par les spectateurs, -tels que breloques, épingles, lorgnons, éventails, broches, bagues, -bouquets, etc. - -On doit penser avec quelle facilité il faisait la description de ces -objets, lorsque je les lui indiquais par notre correspondance secrète. -Je vais en citer un exemple. - -Un soir, dans une maison de la chaussée d'Antin, à la fin d'une séance -aussi bien réussie que chaudement applaudie, je me rappelai qu'en -passant dans une pièce voisine du salon où nous nous trouvions, j'avais -fait remarquer à mon fils une bibliothèque vitrée, en le priant -d'observer les titres des livres et l'ordre dans lequel ils étaient -placés. Personne ne s'était aperçu de ce prompt examen. - ---Monsieur, dis-je au maître de la maison, je veux, pour terminer -l'expérience de la seconde vue, vous prouver sa puissance en faisant -lire mon fils à travers une muraille. Voulez-vous me confier un livre? - -On me conduisit tout naturellement à la bibliothèque en question, que je -fis semblant de voir pour la première fois. Je mis le doigt sur un -livre. - ---Emile, dis-je à mon fils, quel est le nom de cet ouvrage? - ---Un Buffon, me répondit-il vivement. - ---Et à côté? s'empressa de dire un incrédule. - ---Est-ce le côté de droite ou celui de gauche? répondit mon fils. - ---Le côté de droite, dit l'interlocuteur, qui avait ses raisons pour -choisir cet ouvrage, parce que le titre en était très fin. - ---C'est le voyage du jeune Anacharsis, répondit l'enfant. Mais Monsieur, -ajouta-t-il, si vous m'aviez demandé le nom du livre de gauche, je vous -aurais nommé les poésies de Lamartine. Un peu sur la droite de ce rayon, -je vois les oeuvres de Crébillon; au-dessous, deux volumes des -Mémoires de Fleury; et mon fils nomma ainsi une douzaine d'ouvrages, -puis il s'arrêta. - -Les spectateurs n'avaient pas dit un mot pendant toutes ces descriptions -tant ils étaient stupéfaits, mais aussitôt l'expérience terminée, chacun -vint nous complimenter en battant des mains. - - - - -CHAPITRE XV. - -PETITS MALHEURS DU BONHEUR.--INCONVÉNIENTS D'UN THÉÂTRE TROP -PETIT.--INVASION DE MA SALLE.--REPRÉSENTATION GRATUITE.--UN PUBLIC -CONSCIENCIEUX.--PLAISANT ESCAMOTAGE D'UN BONNET DE SOIE NOIRE.--SÉANCE -AU CHATEAU DE SAINT-CLOUD.--LA CASSETTE DE -CAGLIOSTRO.--VACANCES.--ETUDES BIZARRES. - - -S'il est un fait reconnu, c'est que dans ce monde l'homme ne peut avoir -un bonheur parfait, et que les plus heureuses chances, la plus grande -prospérité ont aussi leurs désagréments; c'est ce qu'on appelle les -petits malheurs du bonheur. Une de mes tracasseries à moi, c'était -d'avoir une salle trop petite et de ne pouvoir satisfaire à toutes les -demandes de places qui m'étaient adressées. J'avais beau me mettre -l'esprit à la torture, je ne pouvais trouver aucun expédient pour parer -à cet inconvénient. - -Ainsi que je viens de le dire, ma salle était le plus souvent louée à -l'avance; dans ce cas, les bureaux n'ouvraient pas, et une affiche -placardée à la porte annonçait qu'il était inutile de se présenter, si -l'on n'était porteur de coupons de location. Mais il arrivait, chaque -jour, que des personnes ennuyées de ne pouvoir se procurer un -divertissement qu'elles s'étaient promis, ne tenaient aucun compte de -l'avertissement, s'adressaient au bureau, et sur le refus d'admission à -la séance, se répandaient en invectives contre le buraliste et plus -encore contre l'administration. - -Ces plaintes étaient absurdes pour la plupart et dans le genre de -celles-ci: - ---C'est une indignité qu'un semblable abus, disait un jour naïvement -l'un de ces récalcitrants. Oui, je vais, dès demain, aller porter -plainte à la préfecture de police. Nous verrons si M. Robert-Houdin a le -droit d'avoir un théâtre si petit. - -Tant que ces récriminations n'allaient pas plus loin, j'en riais, je le -confesse, mais tous les mécontentements ne se terminaient pas toujours -d'une manière aussi pacifique. Il y eut des voies de fait envers les -employés, et même on alla jusqu'à faire l'invasion de ma salle. Ceci -mérite d'être raconté. - -Un soir, une douzaine de jeunes gens, la tête échauffée par un excellent -dîner, se présentent pour assister à ma représentation. L'avis qu'ils -lisent en passant n'est pour eux qu'une plaisanterie dont ils veulent -avoir le dernier mot. En conséquence, ne tenant aucun cas des -observations qui leur sont faites, ils se groupent à la porte et, pour -me servir d'une expression consacrée, ils commencent à former _la tête -de la queue_. D'autres visiteurs, autorisés par leur exemple, se mettent -de la partie, et insensiblement une foule considérable s'assemble devant -le théâtre. - -Le régisseur, averti de ce qui se passe, vient, et du haut de l'escalier -se prépare à faire à la multitude un _speach_ conciliant dont il espère -un excellent effet; il tousse afin de se rendre la voix plus claire. -Mais il n'a pas plutôt commencé son allocution, que sa voix est couverte -par des ris moqueurs et des huées qui le forcent à se taire. Il vient -alors, en désespoir de cause, me faire part de la situation et me -demander avis sur ce qu'il doit faire. - ---Ne vous inquiétez pas, lui dis-je, tout ira mieux que vous ne le -pensez. Tenez, ajoutai-je en regardant ma montre, voici sept heures et -demie, c'est l'heure de faire entrer _les billets de location_, ouvrez -les portes, et lorsque la salle sera pleine, le public du dehors sera -bien forcé d'abandonner la place. - -J'avais à peine achevé ces mots, qu'on vint en toute hâte m'avertir que -la foule avait brisé la barrière et venait de faire irruption dans la -salle. - -Je courus sur la scène, et par le _trou du rideau_ je pus m'assurer de -la vérité du fait: toutes les places étaient occupées. - -Je fus, je l'avoue, très embarrassé sur le parti que je devais prendre. -Faire évacuer la salle par le poste voisin était un scandale que je -voulais éviter et dont je ne pouvais prévoir les suites. D'ailleurs, la -police intervenant, pourrait peut-être susciter quelques procès, qui me -feraient perdre un temps précieux. Enfin la préfecture, qui ne m'avait -imposé jusque-là qu'un seul garde, voyant cette force publique -insuffisante, ne manquerait pas de m'envoyer un piquet respectable qui -augmenterait considérablement mes dépenses journalières. - -Je pris immédiatement une détermination. - ---Faites fermer les portes du théâtre, dis-je à mon régisseur, et posez -sur l'affiche du dehors une bande annonçant que, par suite d'une -indisposition subite, la séance d'aujourd'hui est remise à demain. Comme -cette mesure s'applique aux porteurs de billets de location, tenez-vous -prêt à rendre l'argent à ceux qui ne consentiront pas à l'échange d'un -billet pour un autre jour. Quant à moi, continuai-je, mon parti est -pris: je donne une représentation gratis, et je veux pour toute -vengeance faire regretter à ce bouillant public l'équipée d'écolier à -laquelle il s'est associé. - -Ce plan une fois arrêté, je me préparai à faire convenablement les -honneurs de ma maison, et bientôt le rideau se leva. - -En entrant en scène, je vis que le plus grand nombre des spectateurs -avaient une contenance fort embarrassée. Je les mis tout de suite à -l'aise en me présentant devant eux d'un air enjoué, comme si j'eusse -ignoré ce qui s'était passé. Je fis plus encore; je m'efforçai de mettre -dans ma séance tout l'entrain dont j'étais capable, et lorsque j'en vins -à la distribution de mes petits présents, j'en fus tellement prodigue, -que pas un spectateur ne fut oublié dans mes largesses. - -Il ne faut pas demander si j'étais chaudement applaudi; le public -rivalisait avec moi de bons procédés et voulait ainsi me dédommager des -tracasseries qu'il pensait m'avoir suscitées. - -Une scène très originale et surtout très comique eut lieu à la sortie de -mon spectacle. - -Presque tous les assistants n'avaient vu dans la prise d'assaut de ma -salle qu'un moyen de se procurer des places, et chacun d'eux avait -l'intention de payer la sienne après l'avoir occupée. - -Mais, de mon côté, je tenais à conserver à ma représentation gratuite -son caractère d'originalité, dussent mes intérêts en souffrir. Aussi, -dans la prévision de ce sentiment de délicatesse, j'avais donné l'ordre -que les employés n'attendissent pas la fin de la séance pour quitter -leur poste, si bien que régisseur, buraliste, ouvreuses, avaient profité -de la permission, et s'en étaient allés. - -Je m'étais placé pour tout voir sans être aperçu. On cherchait un -bureau, on furetait de tous côtés pour trouver un employé, on mettait la -main à la poche, on se groupait pour prendre conseil, puis enfin de -guerre lasse on s'en allait. - -Cependant le public ne se tint pas pour battu; pendant plusieurs jours -il y eut chez moi une véritable procession de gens qui venaient payer -leur dette. Quelques personnes y joignirent des excuses, et je reçus -également par la poste un billet de cent francs avec la lettre suivante: - - «Monsieur, - -»Entraîné, hier, dans votre salle par un tourbillon de têtes - folles, j'ai vainement cherché, après la séance, à payer le prix de - la place que j'avais occupée. - -»Je ne veux pas cependant, Monsieur, quitter la France sans - m'acquitter envers vous. En conséquence, basant le prix de ma - stalle sur le plaisir que vous m'avez procuré, je vous envoie - ci-joint un billet de cent francs que je vous prie d'accepter en - paiement de la dette que j'avais involontairement contractée. - -»Je ne me croirais pas encore quitte envers vous si je ne vous - adressais aussi mes félicitations sur votre intéressante séance, en - vous priant, Monsieur, d'agréer l'assurance de ma considération la - plus distinguée.» - -La perte qui résulta pour moi de l'invasion de ma salle fut -insignifiante, de sorte que je n'eus point à me repentir de la -détermination que j'avais prise. - -D'un autre côté, l'aventure fut connue, et elle vint ajouter encore à ma -vogue en la prolongeant, car on sait que le public se dirige de -préférence vers les théâtres où il est assuré de ne pouvoir trouver de -place. - -On venait le plus souvent en famille à mon théâtre, mais il n'était pas -rare aussi de voir de nombreuses sociétés s'y donner rendez-vous. - -Le trait suivant peut en donner un exemple: - -Le spirituel critique de la physionomie humaine, l'auteur ingénieux de -ces charges excentriques qui ont fait pâmer de rire tous ceux qui ne se -trouvaient pas sur la sellette, Dantan jeune, vient un jour à mon bureau -de location: - ---Madame, dit-il à la buraliste, combien avez-vous de stalles à votre -théâtre? - ---Je vais consulter mon livre, dit la dame.... Est-ce pour aujourd'hui, -Monsieur? - ---Non, Madame, c'est pour dans huit jours. - ---Oh! alors, vous pourrez en avoir autant que vous voudrez. - ---Comment, autant que je voudrai? mais alors votre salle est donc en -caoutchouc? - ---Non, Monsieur, je veux dire seulement que sur cinquante stalles dont -je puis disposer, vous pourrez en prendre autant qu'il vous plaira. - ---Ah! très bien, Madame, je comprends maintenant, reprit Dantan sur le -ton de la plaisanterie; alors, si sur cinquante stalles je puis en avoir -autant que je voudrai, veuillez m'inscrire pour soixante places. - -La dame du bureau, très embarrassée pour la solution de ce problème, me -fit appeler, et j'arrangeai facilement l'affaire en changeant en stalles -le premier banc des galeries. - -Voici le motif qui avait fait prendre au statuaire un si grand nombre de -places. - -Dantan jeune est peut-être l'artiste qui compte le plus d'amis. Or, il -avait trouvé très original de convier un certain nombre d'entre eux à la -séance de Robert-Houdin, et c'est pour cette réunion qu'il avait retenu -soixante stalles. - -J'ai voulu raconter ce fait, parce qu'à la fois il prouve la vogue dont -jouissait mon théâtre, et qu'il me rappelle le commencement d'une des -plus agréables liaisons d'amitié que j'aie faites en ma vie. A partir de -cette époque, je devins et je suis toujours resté l'un des bons et -intimes camarades du célèbre statuaire. - -Avant de le connaître personnellement, j'ignorais, ainsi que le plus -grand nombre de ses admirateurs, ses oeuvres sérieuses, mais lorsque -je fus admis dans l'intimité de son atelier, je pus apprécier toute -l'étendue de son talent. - -Dantan a chez lui, rangée sur d'immenses rayons, la collection la plus -complète des bustes de célébrités contemporaines; je ne pense pas qu'il -y ait une seule tête portant un nom illustre qui ne lui ait passé par -les mains. Ainsi que dans un musée, chacun y est classé dans sa -catégorie ou sa spécialité; les monarques et les hommes d'Etat, moins -nombreux que les autres, sont rangés sur un même rayon, puis viennent -des littérateurs, des musiciens instrumentistes, des chanteurs, des -compositeurs, des médecins, des guerriers, des artistes dramatiques, et -enfin les illustrations de toute nature et de tous pays. Mais ce qu'il y -a surtout de très intéressant dans cette galerie, c'est que chaque buste -est accompagné de sa propre charge, si bien qu'après avoir admiré le -personnage sous le côté sérieux de l'exécution, on se livre à un fou -rire en suivant dans tous ses détails l'esprit de la caricature. - -En voyant ces innombrables têtes, on a de la peine à s'imaginer qu'une -existence d'homme puisse suffire à un tel travail. C'est qu'aussi Dantan -possède au plus haut degré la perception des traits caractéristiques -d'un visage; il lui suffit même souvent de voir une personne une seule -fois pour la reproduire avec la plus exacte ressemblance. Témoin le fait -suivant, que je vais citer autant pour sa singularité, que parce qu'il -se rattache à la prestidigitation: - -Le fils du lieutenant-général baron D.... vint un jour prier Dantan de -faire le buste de son père. - -«Je ne vous cache pas, dit-il à l'artiste, que pour l'exécution de cette -oeuvre vous allez rencontrer une difficulté peut-être insurmontable. -Non seulement le général ne consentirait jamais à poser pour son buste, -mais il me serait encore tout à fait impossible de vous faire rencontrer -avec lui dans sa maison. Toujours souffrant depuis longues années, mon -père ne veut voir d'autres personnes que les gens de son service, et il -se tient presque constamment seul. Il ne nous restera donc d'autre moyen -que de faire ce travail à la dérobée; comment? je l'ignore. - ---Monsieur, votre père ne sort-il jamais de chez lui, dit le statuaire? - ---Si fait, Monsieur; tous les jours à quatre heures le général monte en -omnibus pour aller lire les journaux dans un cabinet de lecture, place -de la Madeleine; après quoi il revient s'enfermer chez lui. - ---Mais, fit l'artiste, il ne m'en faut pas davantage. Dès aujourd'hui je -vais commencer mon travail d'observation, et demain je me mets à -l'oeuvre.» - -En effet, à quatre heures précises, Dantan était en faction devant une -maison faisant le coin des boulevards et de la rue Louis-le-Grand; il -vit bientôt le général en sortir et se diriger vers un omnibus. Le -sculpteur s'attache aussitôt aux pas de son modèle et monte en même -temps que lui dans le banal véhicule. Malheureusement les seules places -à occuper se trouvent du même côté, et l'artiste ne peut faire que des -études de profil, tout en prenant encore de très grandes précautions -pour ne pas compromettre ses observations ultérieures. - -Enfin, la voiture s'arrête place de la Madeleine. Le poursuivant et le -poursuivi entrent ensemble, ou du moins l'un après l'autre, dans le même -cabinet de lecture. Là, chacun prend son journal favori et s'installe -pour le lire. - -Dantan s'est placé en face du général, et, tout en semblant absorbé dans -un premier-Paris, il dirige sournoisement ses regards intelligents de -son côté. - -Tout allait au mieux, et depuis quelques instants l'artiste faisait -tranquillement ses études à la dérobée, lorsque le général, qui déjà -avait été surpris que son compagnon d'omnibus se trouvât encore au -cabinet de lecture, vint à saisir plusieurs regards furtifs de son -vis-à-vis. - -Taquiné par cette indiscrète curiosité, dont il ne pouvait comprendre la -cause, il chercha à la déjouer, en se faisant un rempart de son immense -feuille. - -La figure du vieux baron disparut donc. Mais le haut de sa tête dominait -encore, et Dantan eût pu continuer fructueusement son travail de ce -côté, sans un affreux bonnet de soie noire qui la couvrait entièrement. - -Que faire? Dans un buste, on n'improvise pas un front couvert de rides, -pas plus que l'on ne dispose à sa fantaisie les cheveux d'un vieillard. - -Bien des prestidigitateurs et des plus fameux se seraient trouvés -arrêtés devant une pareille difficulté. Dantan ne se creusa pas -longtemps la tête, ce qui n'empêcha pas son tour d'être des plus -piquants. - -Il s'approche de la dame du comptoir, cause quelques instants avec elle, -et revient tranquillement reprendre son poste d'observation. - - * * * * * - -Il est bon de dire que, chauffé par un puissant calorifère, le cabinet -de lecture se trouvait déjà à une température convenablement élevée. -Tout-à-coup une chaleur insupportable se répand dans la salle, et l'on -voit sur quelques fronts perler de grosses gouttes de sueur. - -Le général qui, dans ce moment, tenait en main la _Gazette des -Tribunaux_, et qui se complaisait sans doute dans quelque lugubre drame, -fut un des derniers à s'apercevoir de cet excès de température. A la fin -pourtant, il sentit la nécessité de quitter son bonnet de soie et de le -mettre dans sa poche, tout en grommelant entre ses dents: «Mon Dieu, -qu'il fait chaud ici!» - -Le tour était fait. - -Le lecteur a deviné que notre malin artiste est la cause de ce bain de -vapeur qu'il a sollicité et obtenu de la buraliste, à laquelle il a -confié le secret de son importante mission. - -Ce résultat une fois obtenu, Dantan, sans perdre de temps, les yeux -braqués pardessus la feuille que le général tenait à la main, fait à la -hâte ses études phrénologiques sur le crâne vénérable du vieux guerrier, -puis se levant de table, jette un dernier coup d'oeil sur les traits -de son modèle, les photographie en quelque sorte dans sa tête, et court -à son atelier se mettre à l'oeuvre. - -A quelque temps de là, le statuaire livrait à la famille du général le -buste le plus parfait peut-être qui soit jamais sorti de son ciseau. - - * * * * * - -Je ferme ici la parenthèse que j'ai ouverte à propos des petits malheurs -suscités par la petitesse de mon théâtre; je vais maintenant en ouvrir -une autre sur les petits bonheurs que me procurait mon succès. - -Dans les premiers jours de novembre, je reçus une invitation de me -rendre à Saint-Cloud, pour y donner une séance devant le roi -Louis-Philippe et sa famille. Ce fut avec le plus grand plaisir que -j'acceptai cette proposition. Je n'avais encore joué devant aucune tête -couronnée, et cette séance devenait pour moi un événement important. - -J'avais devant moi six jours pour faire mes préparatifs. J'y mis tous -les soins imaginables, et j'organisai même un tour de circonstance, dont -j'eus lieu d'espérer un excellent effet. - -Au jour fixé pour ma séance, un fourgon attelé de chevaux de poste vint -de très bonne heure prendre mes bagages et me conduisit au château. Un -théâtre avait été dressé dans un vaste salon, désigné par le roi pour le -lieu de la représentation. - -Afin que je ne fusse pas dérangé dans mes préparatifs, on avait pris la -précaution de placer un planton à l'une des portes du salon qui donnait -sur un corridor de service. Je remarquai encore trois autres portes dans -cette pièce: l'une, garnie de glaces sans tain, donnait sur le jardin, -en face d'une avenue garnie de superbes orangers; les deux autres, à -droite et à gauche, communiquaient aux appartements du Roi et à ceux de -la duchesse d'Orléans. - -J'étais occupé à disposer mes instruments, lorsque j'entendis s'ouvrir -discrètement une des deux dernières portes dont je viens de parler, et -tout aussitôt une voix me fit cette demande du ton de la plus grande -affabilité: - ---Monsieur Robert-Houdin, puis-je entrer sans indiscrétion? - -Je tournai la tête de ce côté et je reconnus le Roi Louis-Philippe, qui, -ne m'ayant fait cette demande que sous forme d'introduction, n'avait pas -attendu ma réponse pour s'avancer vers moi. - -Je m'inclinai respectueusement. - ---Avez-vous bien tout ce qu'il vous faut pour votre organisation? me dit -le Roi. - ---Oui, Sire; l'intendant du château m'a fourni des ouvriers très -habiles, qui ont promptement monté cette petite scène. - -A ce moment déjà, mes tables, consoles et guéridons, ainsi que les -divers instruments de ma séance, symétriquement rangés sur la scène, -présentaient un aspect élégant. - ---C'est très joli ceci, me dit le Roi, en s'approchant du théâtre et en -jetant un regard furtif sur quelques-uns de mes appareils; c'est très -joli. Je vois avec plaisir que, ce soir, l'artiste de 1846 justifiera la -bonne opinion qu'avait fait concevoir de lui le mécanicien de 1844. - ---Sire, répondis-je, aujourd'hui, comme il y a deux ans, je tâcherai de -me rendre digne de la haute faveur que Votre Majesté daigne m'accorder, -en assistant à l'une de mes représentations. - ---On dit la seconde vue de votre fils bien surprenante, reprit le Roi; -mais je vous avertis, Monsieur Robert-Houdin, de vous tenir en garde, -car nous nous proposons de vous susciter de grandes difficultés. - ---Sire, répondis-je avec assurance, j'ai tout lieu de croire que mon -fils les surmontera. - ---Je serais fâché qu'il en fût autrement, dit avec une teinte -d'incrédulité le Roi qui s'éloignait. Monsieur Robert-Houdin, -ajouta-t-il en fermant la porte par laquelle il était entré, je vous -recommande l'exactitude. - -A quatre heures précises, lorsque la famille Royale et les nombreux -invités furent réunis, les rideaux qui me cachaient à tous les yeux -s'ouvrirent, et je parus en scène. - -Grâce à mes nombreuses séances, j'avais heureusement acquis une -assurance imperturbable et une confiance en moi-même, que la réussite de -mes expériences avait constamment justifiées. - -Je commençai au milieu du plus profond silence. On voulut sans doute -voir, apprécier, juger, avant d'accorder un suffrage. Mais -insensiblement on devint plus communicatif; j'entendis quelques -exclamations de surprise, qui furent bientôt suivies de démonstrations -plus expressives encore. - -Toutes mes expériences reçurent un très favorable accueil; celle que -j'avais composée pour la circonstance acheva de me concilier tous les -suffrages. - -Je vais en donner l'explication. - -J'empruntai à mes nobles spectateurs quelques mouchoirs, dont je fis un -paquet que je déposai sur ma table. Puis, à ma demande, différentes -personnes écrivirent sur des cartes les noms d'endroits où elles -désiraient que les mouchoirs fussent invisiblement transportés. - -Ceci terminé, je priai le Roi de prendre au hasard trois de ces cartes -et de choisir ensuite, parmi les trois endroits qu'elles désignaient, -celui qui lui conviendrait le mieux. - ---Voyons, dit Louis-Philippe, ce qu'il y a sur celle-ci: «Je désire que -les mouchoirs se trouvent sous un des candélabres placés sur la -cheminée.» C'est trop facile pour un sorcier; passons à une autre carte. -«Que les mouchoirs soient transportés sur le dôme des Invalides.» Cela -me conviendrait assez, mais c'est beaucoup trop loin, non pas pour les -mouchoirs, mais pour nous..... Ah! ah! fit le Roi en regardant la -dernière carte, je crains bien, Monsieur Robert-Houdin, de vous mettre -dans l'embarras; savez-vous ce qu'elle propose? - ---Que Votre Majesté veuille bien me l'apprendre. - ---On désire que vous fassiez passer les mouchoirs dans la caisse de -l'oranger qui est au bout de cette avenue, sur la droite. - ---N'est-ce que cela, Sire! Veuillez ordonner et j'obéirai. - ---Soit! je ne suis pas fâché de voir un pareil tour de magie. Je choisis -donc la caisse d'oranger. - -Le Roi donna à voix basse quelques ordres, et je vis aussitôt plusieurs -personnes courir vers l'oranger pour le surveiller et empêcher toute -fraude. - -J'étais enchanté de cette précaution, qui contribuait à l'éclat de ma -réussite, car le tour était déjà fait et la précaution devenait tardive. - -Il s'agissait de faire partir les mouchoirs pour leur destination. Je -mis le paquet sous une cloche de cristal opaque, et, prenant ma -baguette, j'ordonnai à mes voyageurs invisibles de se rendre à l'endroit -désigné par le Roi. - -Je levai la cloche: le petit paquet n'y était plus, et une tourterelle -blanche se trouvait à sa place. - -Le Roi s'approcha alors vivement de la porte, à travers laquelle il -porta ses regards vers l'oranger, pour s'assurer que le comité de -surveillance était à son poste. Cette vérification faite, il se mit à -sourire en hochant légèrement la tête. - ---Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, avec une teinte d'ironie, je -crains bien pour la vertu de votre baguette magique. Voyons, ajouta-t-il -en se retournant vers le fond du salon, où se tenaient quelques -serviteurs; que l'on aille prévenir Guillaume (c'était, je crois, un des -maîtres jardiniers) de faire immédiatement l'ouverture de la dernière -caisse qui se trouve sur la droite de l'avenue; qu'il cherche avec -précaution dans la terre et qu'il m'apporte ce qu'il y trouvera,... si -toutefois il y trouve quelque chose. - -Guillaume ne tarda pas à arriver près de l'oranger, et, bien que très -étonné des ordres qui lui étaient donnés, il se mit en mesure de les -exécuter. - -Il enleva soigneusement un des panneaux de la caisse, en gratta la terre -avec précaution, et déjà l'une de ses mains s'était avancée vers le -centre de l'oranger sans avoir rien découvert, quand tout-à-coup un cri -de surprise lui échappa, en même temps qu'il retirait un petit coffret -de fer rongé par la rouille. - -Cette curieuse trouvaille, nettoyée de la terre qui la souillait, fut -apportée et déposée sur un petit guéridon qui se trouvait près du Roi. - ---Eh bien, Monsieur Robert-Houdin, me dit Louis-Philippe dans un -mouvement d'impatiente curiosité, voici un coffret. Est-ce que par -hasard les mouchoirs s'y trouveraient renfermés? - ---Oui, Sire, répondis-je avec assurance; ils y sont et depuis fort -longtemps. - ---Comment depuis fort longtemps? cela ne peut être puisqu'il y a à peine -un quart d'heure que les mouchoirs vous ont été confiés. - ---Je ne puis le nier, Sire; mais où serait la magie si je ne parvenais à -exécuter des faits incompréhensibles? Votre Majesté sera sans doute plus -surprise encore, lorsque je lui prouverai d'une manière irrécusable que -ce coffre, ainsi que ce qu'il contient, a été déposé dans la caisse de -l'oranger, il y a soixante ans. - ---J'aimerais assez vous croire sur parole, reprit le Roi en souriant, -mais cela m'est impossible; dans ce cas, il me faut des preuves. - ---Que Votre Majesté veuille bien ouvrir cette cassette, et elle en -trouvera de très convaincantes. - ---Oui, mais j'ai besoin d'une clef pour cela. - ---Il ne tient qu'à vous, Sire, d'en avoir une. Veuillez la détacher du -cou de cette charmante tourterelle, qui vient de vous l'apporter. - -Louis-Philippe dénoua un ruban qui soutenait une petite clef rouillée, -avec laquelle il se hâta d'ouvrir le coffret. - -Le premier objet qui se présenta aux yeux du Roi fut un parchemin sur -lequel le monarque lut ce qui suit: - - AUJOURD'HUI, 6 JUIN 1786, - - Cette boîte de fer, contenant six mouchoirs, a été placée au milieu - des racines d'un oranger par moi, Balsamo, comte de Cagliostro, - pour servir à l'accomplissement d'un acte de magie qui sera exécuté - dans soixante ans, à pareil jour, devant Louis-Philippe d'Orléans - et sa famille. - ---Décidément, cela tient du sortilége, dit le Roi de plus en plus -étonné..... Rien ne manque à la réalité, car le sceau et la signature du -célèbre sorcier sont apposés au bas de cette déclaration qui, Dieu me -pardonne, sent fortement le roussi. - -A cette plaisanterie, l'auditoire se prit à rire. - ---Mais, ajouta le Roi, en sortant de la boîte un paquet cacheté avec -beaucoup de soin, serait-il possible que les mouchoirs fussent sous -cette enveloppe? - ---En effet, Sire, ils y sont; seulement, avant d'ouvrir ce paquet, je -prie Votre Majesté de remarquer qu'il est également scellé du cachet du -comte de Cagliostro. - -Ce cachet, qui a joué un grand rôle sur les fioles d'élixir de longue -vie et sur les sachets d'or potable du célèbre alchimiste, avait une -certaine célébrité. Torrini, qui avait beaucoup connu Cagliostro, m'en -avait, dans le temps, remis une empreinte que j'avais conservée, et sur -laquelle j'avais pris un cliché. - ---Certainement, c'est bien le même, répondit mon Royal spectateur en -regardant à deux fois le sceau de cire rouge. - -Toutefois, impatient de connaître le contenu du paquet, le Roi en -déchira vivement l'enveloppe, et bientôt il étala devant les spectateurs -étonnés les six mouchoirs qui, quelques minutes auparavant, étaient -encore sur ma table. - -Ce tour me valut de vifs applaudissements. Mais pour l'expérience de la -seconde vue, qui devait terminer la séance, j'eus réellement à soutenir -une lutte acharnée, ainsi que le Roi me l'avait annoncé. - -Parmi les objets qui me furent présentés, se trouvait, je me rappelle, -une médaille avec laquelle on croyait bien nous embarrasser. Cependant, -je ne l'eus pas plus tôt entre les mains, que mon fils en fit la -description de la façon suivante: - ---C'est, dit-il avec assurance, une médaille grecque en bronze sur -laquelle est un mot composé de six lettres que je vais épeler: _lambda_, -_epsilon_, _mu_, _nu_, _omicron_, sigma, ce qui fait _Lemnos_. - -Mon fils connaissait l'alphabet grec; il put donc lire le mot Lemnos, -quoiqu'il lui eût été impossible d'en donner la traduction. - -C'était déjà, comme on doit le penser, un véritable tour de force pour -ce jeune enfant; mais la famille Royale ne s'en tint pas là. - -On me remit encore une petite pièce de monnaie chinoise, percée, comme -on le sait, d'un trou dans le milieu; le nom et la valeur de la pièce -furent aussitôt désignés. Enfin, une difficulté dont j'eus le bonheur de -me tirer avec avantage, vint clore brillamment cette expérience. - -J'avais été étonné que la duchesse d'Orléans, qui prenait un intérêt -tout particulier à la seconde vue, se fût absentée pour rentrer dans son -appartement. Elle ne tarda pas à revenir et me remit entre les mains un -petit écrin dont elle me pria de faire désigner le contenu par mon fils, -mais en me recommandant expressément de ne pas l'ouvrir. - -J'avais prévu la défense; aussi, pendant que la princesse me parlait, -j'ouvris l'écrin d'une main et, d'un coup-d'oeil rapide, je m'assurai -de ce qu'il renfermait. Cependant je feignis de reculer un instant -devant cette proposition, afin de produire un plus grand effet. - ---Votre Altesse, répondis-je en rendant l'écrin, me permettra de me -défendre d'une pareille impossibilité, car elle a dû remarquer que -jusqu'à ce moment il fallait que l'objet me fût connu pour que mon fils -le nommât. - ---Vous avez pourtant surmonté de plus grandes difficultés, reprit la -belle-fille de Louis-Philippe. Néanmoins, si cela ne se peut pas, n'en -parlons plus, je serais fâchée de vous mettre dans l'embarras. - ---Ce que demande Votre Altesse est, je le répète, impossible, et -pourtant, jaloux de justifier la confiance que vous avez dans sa -clairvoyance, mon fils, par un effort suprême de ses facultés, va tâcher -de voir à travers l'écrin ce qu'il contient. - ---Le peut-il, même à travers mes mains, reprit la Duchesse en cherchant -à cacher l'écrin. - ---Oui, Madame, et Votre Altesse fût-elle dans l'appartement voisin, mon -fils le verrait encore. - -La Duchesse d'Orléans, sans accepter cette nouvelle épreuve, que je lui -proposais, se contenta d'interroger elle-même mon fils. - -L'enfant, qui depuis longtemps avait ses instructions, répondit sans -hésiter: il y a dans cet écrin une épingle en or, surmontée d'un -diamant, autour duquel est un cercle d'émail bleu ciel. - ---C'est de la plus grande exactitude, dit la Duchesse en présentant au -Roi le bijou qu'elle sortit de sa boîte. Jugez vous-même, Sire. - -Et se retournant vers moi: - ---Tenez, Monsieur Robert-Houdin, me dit-elle avec une grâce infinie, -voulez-vous accepter cette épingle en souvenir de votre visite à -Saint-Cloud? - -Je remerciai vivement Son Altesse, en l'assurant de ma reconnaissance. - -La représentation était terminée; le rideau se baissa et je pus à mon -tour jouir librement d'un curieux spectacle: c'était de voir par un -petit trou mon auditoire rassemblé par groupes et se communiquant à -l'envi ses impressions. - -Avant de quitter le château, le Roi et la Reine me firent encore -adresser les plus flatteuses paroles par la personne chargée de me -remettre un souvenir de leur munificence. - - * * * * * - -Cette représentation ne put augmenter ma vogue; cela n'était plus -possible, mais elle contribua puissamment à l'entretenir. Ma séance à -Saint-Cloud eut surtout du retentissement dans l'aristocratie qui, -jusqu'à ce moment, avait hésité à venir dans ma petite salle; la -curiosité la fit passer par dessus quelques considérations, et elle vint -à son tour s'assurer de la réalité des merveilles qui m'étaient -attribuées. - -Cependant les chaleurs de l'été commençaient à se faire sentir: nous -étions aux premiers jours de juillet, je dus songer à fermer mon -théâtre; seulement, au lieu d'aller courir fortune, comme l'année -précédente, je m'occupai à changer et à renouveler ma séance. La tâche -était grande, mais j'étais rempli d'une courageuse émulation, car je -n'ignorais pas que mon succès m'imposait des obligations, et que pour le -voir se continuer il me fallait constamment en être digne. Loin de me -laisser décourager par ce dicton rétrograde: _Nil novi sub sole_, -qu'Alfred de Musset a spirituellement paraphrasé ainsi: - - La paresse nous bride et les sots vont disant - Que sous ce vieux soleil tout est fait à présent; - -je m'inspirais de cette pensée du même auteur: - - Croire tout découvert est une erreur profonde; - Je ferai du nouveau, n'en fût-il plus au monde. - -Ce qu'il y avait de plus pénible dans mon travail de recherches, c'est -qu'il fallait que mes inventions fussent terminées à heure et à jour -nommés, car la reprise de mes représentations était fixée au premier -septembre suivant, et, pour bien des raisons, je tenais à être exact. - - - - -CHAPITRE XVI. - -NOUVELLES EXPÉRIENCES.--LA _SUSPENSION ÉTHÉRÉENNE_, ETC.--SÉANCE A -L'ODÉON.--UN DOUBLE ACCROC.--LA PROTECTION D'UN ENTREPRENEUR DE -SUCCÈS.--1848.--LES THÉÂTRES AUX ABOIS.--JE QUITTE PARIS POUR -LONDRES.--LE DIRECTEUR MITCHELL.--LA PUBLICITÉ ANGLAISE.--LE GRAND -WIZARD.--LES MOULES A BEURRE SERVANT A LA RÉCLAME.--AFFICHES -SINGULIÈRES.--CONCOURS PUBLIC POUR LE MEILLEUR CALEMBOUR. - - -Au lieu de faire la réouverture de mes séances au commencement de -septembre, ainsi que je l'avais espéré, mes vacances forcées, que je -pourrais mieux appeler mes _travaux forcés_, se prolongèrent un mois de -plus. Ce fut seulement au premier octobre que je me trouvai en mesure de -présenter mes nouvelles expériences. - -Mes intérêts étaient grandement compromis par ce retard, mais -j'espérais, avec quelque raison, me dédommager de mes pertes par -l'empressement que mettrait le public à venir me visiter. - -Mon nouveau répertoire se composait _du Coffre de cristal_, _du Carton -fantastique_, _du Voltigeur au trapèze_, _du Garde-Française_, _de la -Naissance des fleurs_, _des Boules de cristal_, _de la Bouteille -inépuisable_, _de la Suspension éthéréenne_, etc., etc. - -J'avais surtout donné tous mes soins à cette dernière expérience, sur -laquelle je fondais de grandes espérances. La chirurgie m'en avait donné -la première idée. - -On se rappelle que vers 1847 on commença, en France, à appliquer aux -opérations chirurgicales l'insensibilité produite par l'aspiration de -l'éther; on ne parlait dans le monde que des merveilleux effets de cette -anesthésie et de ses heureuses applications; c'était aux yeux de bien -des gens une opération tenant presque de la magie. - -Voyant que les chirurgiens se permettaient une sortie sur mon domaine, -je me demandai si par ce fait ils ne me donnaient pas le droit d'user de -représailles. Je le fis en inventant aussi mon _opération éthéréenne_, -qui était, je crois, bien autrement surprenante que celle de mes -_confrères_ en chirurgie. - -Le sujet sur lequel je devais opérer était le plus jeune de mes enfants, -et je ne pouvais rencontrer une physionomie plus heureuse pour mon -expérience. C'était un gros garçon de six ans, dont la figure fraîche et -épanouie respirait la santé. Malgré son jeune âge, il mit la plus grande -intelligence à apprendre son rôle, et il le joua avec une telle -perfection, que les plus incrédules en furent dupes. - -Ce tour était l'un des plus applaudis de ma séance. Il est vrai de dire -que la mise en scène en était parfaitement combinée. Pour la première -fois, j'avais essayé de diriger la surprise de mes spectateurs en la -faisant croître comme par degrés, jusqu'au moment où elle devait en -quelque sorte faire explosion. - -J'avais divisé mon expérience en trois points, dont les effets étaient -successivement plus étonnants les uns que les autres. - -Ainsi, lorsque j'ôtais le tabouret de dessous les pieds de l'enfant[14], -le public, qui avait souri pendant les préparatifs de la suspension, -commençait à devenir sérieux; - -Quand ensuite j'ôtais l'une des cannes, on entendait des exclamations de -surprise et de crainte; - -Enfin, au moment où je soulevais mon fils à la position horizontale, -les spectateurs, à ce dénouement inattendu, couronnaient l'expérience de -bravos unanimes. - -Cependant, il arrivait quelquefois que des personnes sensibles, prenant -l'éthérisation trop au sérieux, protestaient intérieurement contre les -applaudissements et m'écrivaient des lettres dans lesquelles elles -tançaient vertement le père dénaturé, qui sacrifiait au plaisir du -public la santé de son pauvre enfant. On alla même jusqu'à me menacer de -solliciter contre moi la sévérité des lois, si je n'abandonnais pas mon -inhumaine opération. - -Les auteurs anonymes de ces récriminations ne se doutaient guère du -plaisir qu'ils me faisaient éprouver. Après nous être égayés de ces -lettres en famille, je les gardais précieusement comme des témoignages -de l'illusion que j'avais produite. - -La vogue que me procura cette séance ne pouvait surpasser celle de -l'année précédente; je n'avais à espérer d'autre résultat que celui -d'emplir ma salle, et cela avait lieu chaque jour. - -La famille royale voulut aussi voir mes nouvelles expériences. On loua -la salle entière pour une après-midi, en sorte que mes séances du soir -ne furent pas interrompues. - -Cette représentation, à laquelle assistait également la reine des Belges -avec sa famille, ne me présenta du reste d'autre particularité que de -voir dans ma petite salle l'imposant spectacle d'une aussi considérable -réunion de hauts personnages. Toutes les places étaient occupées, car -Leurs Majestés étaient accompagnées de leurs cours respectives et d'un -grand nombre d'ambassadeurs et de dignitaires du royaume. - -Comme j'avais lieu de l'espérer, mes nobles spectateurs furent -satisfaits et daignèrent m'adresser de vive voix leurs compliments. - -Au milieu de ces douces satisfactions, j'avais tout lieu de croire que -je possédais les bonnes grâces du public. Cependant j'appris à mes -dépens, on va en juger, que si solide que paraisse la faveur de ce -souverain, il faut quelquefois bien peu de chose pour la voir près de -s'évanouir. - -Le 10 février 1848, Madame Dorval donnait à l'Odéon une représentation à -son bénéfice. J'avais promis à cette éminente artiste d'y joindre comme -intermède quelques-unes de mes expériences. - -Je fus de la plus grande exactitude à ce rendez-vous d'Outre-Seine; onze -heures et demie sonnaient lorsque le rideau se baissa pour l'entr'acte -qui devait précéder ma séance. Comme j'étais déjà depuis quelques -instants en mesure de commencer, dix minutes me suffirent pour donner un -dernier coup-d'oeil à mes apprêts. - -Mon premier soin, en prenant possession de la scène, avait été de me -soustraire aux regards indiscrets; j'avais congédié tout le monde. -Malheureusement je n'avais même pas fait d'exception en faveur du -régisseur, et l'on va voir quelles furent les tristes conséquences de -cette mesure. - -Plein d'excellentes dispositions, je fais frapper les trois coups -d'usage par mon domestique, et l'orchestre commence à jouer, tandis que, -retiré dans la coulisse, je me prépare à faire mon entrée en scène. Mais -au moment où le rideau se lève, je me rappelle avoir oublié un de mes -_accessoires_, je cours le chercher à ma loge et reviens en toute hâte. -O fatalité! dans ma précipitation je ne vois pas un _trapillon_[15] que -le machiniste a imprudemment laissé ouvert, et ma jambe s'y enfonce -jusqu'au-dessus du genou. - -Une vive douleur m'arrache un cri de détresse; mon domestique accourt, -et ce n'est qu'avec peine qu'il parvient à me dégager. Mais dans quel -état! mon pantalon, ouvert et déchiré sur toute la longueur, laisse voir -ma jambe couverte de sang et affreusement écorchée. - -Dans ce désastreux état, il ne m'est plus possible de paraître en scène, -je cherche alors autour de moi quelqu'un pour aller annoncer au public -l'événement dont je viens d'être la victime; je n'aperçois que deux -pompiers. Des pompiers pour une ambassade aussi délicate! il ne fallait -pas y songer. J'avais bien aussi mon domestique; mais il faut que l'on -sache que ce brave garçon était un nègre aux cheveux crépus, aux lèvres -épaisses, au teint d'ébène, dont le langage naïf n'eût pas manqué -d'exciter une risée générale sur ma triste position. - -Le régisseur seul eût pu se charger de la mission; mais où le trouver? - -Ces réflexions, promptes comme l'éclair, sont interrompues par les -préludes d'un orage qui couve dans la salle; le public m'appelle, car, -on s'en souvient, le rideau est levé, et, aux yeux des spectateurs, -l'artiste a manqué son entrée; c'est là une faute irrespectueuse et par -cela même impardonnable! - -Mon nègre, sans s'inquiéter de ce qui se passe au-dehors, déchire son -mouchoir et le mien, et bande ma plaie avec beaucoup d'habilité. Cela ne -m'empêche pas d'en ressentir une vive souffrance, mais je ne tarde pas à -éprouver un tourment mille fois plus grand encore lorsque j'entends -éclater dans la salle une bruyante tempête. Le public, qui avait -commencé par frapper des pieds, siffle maintenant, crie, hurle, sur tous -les tons discordants du mécontentement. - -Surmontant ma douleur, je change de pantalon en toute hâte[16] et je me -décide à aller moi-même faire l'annonce de ma catastrophe. Je me dirige -vers la porte du fond, et je me dispose à l'ouvrir lorsqu'un vacarme -épouvantable, paroxisme effréné de l'impatience, me glace d'effroi et -m'arrête; je n'ose plus, le coeur me manque. Pourtant il faut en -finir. «Allons, me dis-je, dans un dernier effort sur moi-même, du -courage!» et tout aussitôt ouvrant les deux battants, j'entre en scène. - -Je n'oublierai jamais la réception qui me fut faite à mon arrivée. D'un -côté, des cris, des sifflets, des huées; de l'autre, des trépignements -et des applaudissements à tout rompre. C'étaient comme deux partis en -présence cherchant à s'écraser l'un l'autre par un excès de tapage. - -Pâle et tremblant devant une aussi rude épreuve, j'attends, immobile, le -moment où les combattants venant à faire une trêve, me permettront de me -justifier de mon retard. Ce moment arriva enfin, et je pus raconter ma -triste aventure. Ma pâleur attestait la vérité de mes paroles; le -public se laissa désarmer, et les sifflets cessèrent de se mêler aux -applaudissements qui accueillirent mes explications. - -Il faut savoir ce que ces claquements de mains, ces bravos, ces figures -bienveillantes font passer de soulagement et de bien-être dans le -coeur d'un artiste, pour comprendre le revirement soudain qui s'opéra -en moi. La sang me monta au visage et me rendit mes couleurs; les forces -me revinrent, et possédé d'une énergie nouvelle, j'annonçai au public -que me trouvant beaucoup mieux, j'allais exécuter ma séance. Je le fis -en effet, et telle fut la puissance de la surexcitation morale sous -l'empire de laquelle j'étais, que je sentis à peine le mal causé par ma -blessure. - - * * * * * - -J'ai dit qu'à mon entrée en scène j'avais été salué par des -démonstrations d'une nature toute différente: si beaucoup de spectateurs -sifflaient, d'autres m'applaudissaient. La vérité exige de ma part un -aveu; j'étais soutenu, ce soir là, par un protecteur tout puissant. - -Ceci demande explication; aussi pour donner à mon lecteur le mot de -cette énigme, je suis obligé de lui raconter une toute petite anecdote. - -A l'époque où j'inventai l'expérience de la seconde vue, plusieurs -directeurs de Paris me firent la proposition de venir la présenter comme -intermède sur leurs théâtres. Je m'y étais refusé par la raison que, -déjà très fatigué de mes propres représentations, il me coûtait de les -prolonger encore. Ma détermination était donc bien arrêtée sur ce point, -lorsque je reçus la visite d'une artiste du Palais-Royal, madame M..., -qui y remplissait l'emploi des duègnes. - ---«Monsieur, me dit-elle avec une certaine hésitation, je n'ai pas -l'honneur d'être connue de vous; aussi n'est-ce qu'avec crainte que je -me présente pour vous prier de me rendre un grand service. Voici le -fait. Notre bon directeur, Dormeuil, veut bien donner à mon bénéfice une -représentation dont le produit, s'il est suffisant, doit être employé à -libérer mon fils du service militaire. Il ne tiendrait qu'à vous, -Monsieur, d'assurer le succès de cette représentation en lui accordant -votre concours.» Et cette pauvre mère, puisant son éloquence dans son -amour pour son fils, me peignit avec de si vives couleurs le chagrin -qu'elle éprouverait d'un insuccès, que, touché de son malheur, je revins -sur ma détermination et consentis à joindre à sa soirée mon expérience -de la _seconde vue_. - -Je n'ose me flatter que mon nom fut pour quelque chose dans le succès de -la représentation; toujours est-il que la salle fut comble, et que la -recette couvrit largement les frais d'un remplaçant. - -Le lendemain, l'heureuse mère vint me faire part de son bonheur et -m'adresser ses remerciements. Elle était accompagnée d'un Monsieur que -je ne connaissais pas, mais qui, aussitôt que Madame M... eut cessé de -parler, m'exposa à son tour le but de sa visite. - ---J'ai pris la liberté d'accompagner ici Madame, me dit-il, pour vous -complimenter de ce que vous avez fait pour elle; c'est là une bonne -action dont tous mes camarades du théâtre vous savent un gré infini; -pour ma part, j'espère tôt ou tard vous en témoigner reconnaissance à ma -manière. - -Tout en étant flatté de la démarche de mon visiteur, j'étais très -intrigué du sens de sa dernière phrase; il s'en aperçut, et, sans me -donner le temps de lui répondre, il continua: - ---Ah! j'oubliais de vous dire qui je suis; j'aurais dû commencer par là. -Je me nomme Duhart, et je suis entrepreneur des succès du théâtre du -Palais-Royal. A propos, ajouta-t-il, avez-vous été satisfait de l'entrée -que je vous ai faite hier? - -J'avoue que cette confidence m'ôta une douce illusion; j'avais cru ne -devoir qu'à moi-même la réception qui m'avait été faite, et voilà que je -ne savais plus quelle était au juste la part d'applaudissements que ma -séance m'avait méritée. Néanmoins, je remerciai M. Duhart de sa -bienveillance passée et de celle qu'il me promettait pour l'avenir. - -Trois mois après, je ne pensais plus à cet incident, lorsqu'un jour où -je devais donner une séance à la Porte-Saint-Martin, je vis arriver chez -moi mon ami Duhart. - ---Un seul mot, M. Houdin, me dit-il sans vouloir prendre la peine de -s'asseoir, j'ai lu sur les affiches que vous jouez au bénéfice de -Raucourt; j'ai été vous recommander à P... qui vous _soignera_. - -Je fus _soigné_, en effet, car lorsque je parus en scène, on me fit une -entrée digne des plus hautes célébrités artistiques. Il était facile de -reconnaître une ovation chaudement recommandée. Cependant je dois dire -que pour ces applaudissements comme pour tous ceux qui suivirent dans le -cours de la soirée, je remarquai, à ma grande satisfaction, que le -public, ainsi que l'on dit en langue _romaine_, _portait coup_, et que -les bravos partant du parterre rayonnaient fort bien dans toute la -salle. - -A quelques mois de là, à propos d'une représentation que je donnai au -Gymnase, même visite de Duhart, même recommandation à son confrère, et -même résultat. Enfin, il y eut peu de mes excursions hors de ma scène, -auxquelles ne se soit intéressé mon protecteur reconnaissant. - -Je dois le dire, je le laissais faire, et je n'y voyais aucun mal. Loin -de là, ces encouragements étaient un stimulant pour moi: chaque fois je -redoublais d'efforts pour les mériter. - -Je me suis fait un plaisir de raconter ce trait, car il peint bien le -caractère d'homme capable d'être aussi longtemps reconnaissant d'un peu -de bien fait à une pauvre camarade de théâtre. Du reste, la -représentation de l'Odéon fut la dernière où ce bon Duhart se dérangea -pour moi. La révolution de février arriva quelques jours plus tard. - -On sait que cet événement fut un véritable coup de massue pour tous les -théâtres. - -Après avoir épuisé toutes les attrayantes amorces de leur répertoire, -les directeurs, aux abois, voyant leur agaceries infructueuses, se -réunirent vainement en congrès pour conjurer une aussi désastreuse -situation. - -J'avais été convoqué à cette réunion. Mais si j'y fis acte de présence, -ce fut par pure politesse, car je me trouvais dans une position tout -exceptionnelle relativement à mes confrères. - -Cette position tenait simplement à ce que mon établissement, au lieu de -porter le nom de théâtre, s'appelait un spectacle[17]. Moyennant cette -légère différence de dénomination, je jouissais de droits infiniment -plus étendus. - -Ainsi, tandis que les théâtres ne pouvaient avoir des affiches que d'une -dimension déterminée par une ordonnance de police, j'avais la liberté, -moi, directeur de spectacle, de faire l'annonce de mes séances dans des -proportions illimitées. - -Je pouvais diminuer ou augmenter le nombre de mes représentations selon -ma fantaisie, ce qui n'était pas un des moindres avantages de mon -administration. - -Enfin j'avais le droit, quand bon me semblerait, de mettre la clef de ma -salle dans ma poche, de congédier mes employés et de me promener, en -attendant des destins plus doux. - -Toutefois ces avantages, auxquels j'ajouterai celui d'avoir des frais -beaucoup plus modérés que mes confrères, ne m'offrirent d'autre résultat -que celui de ne pas perdre d'argent. J'eus beau faire feu des quatre -pieds, le public resta sourd à mon appel comme au leur. - -Je me trompe; pendant quelques jours, je reçus du Gouvernement -provisoire de très gracieuses lettres sous forme de _laissez-passer_, -qui me priaient de recevoir dans ma salle des jeunes gens des écoles -Polytechnique et de Saint-Cyr avec les personnes dont ils étaient -accompagnés. - -J'étais enchanté, du reste, de cet aimable sans-façon, qui venait -augmenter le nombre de mes rares spectateurs; je jouais au moins devant -une salle assez bien garnie, et je n'avais plus le crève-coeur de voir -ces maudites banquettes vides, dont l'aspect paralyse d'ordinaire les -moyens de l'artiste, même le plus philosophe. - -Cette illusion était à la vérité bien éphémère, car, chaque soir, après -la séance, mon caissier faisait, en m'abordant, une triste figure. - -Quel désenchantement! quelles amères représailles de la part de -l'aveugle déesse qui, pendant quelque temps, m'avait accordé de si -douces faveurs! - -Néanmoins, dans ces moments de détresse, je puis le dire en toute -sincérité, les déceptions et les tourments ne sont pas tous dans les -chiffres de profits et pertes: un directeur a beau ne pas faire de -recette, il veut cacher sa misère. Pour donner le change, il cherche à -garnir son théâtre et il donne gratuitement des billets. Je recourus à -ce moyen; mais ce qui paraîtra étrange, c'est que ces billets qui, un -mois plus tôt, eussent été regardés comme une très grande faveur, furent -reçus avec beaucoup d'indifférence; souvent même il arriva que l'on ne -se donnait pas la peine de répondre à mon invitation. - -Devenu philosophe par nécessité, je finis par me résigner à voir ma -salle à peu près vide, et je n'envoyai plus d'invitations. D'ailleurs -j'avais eu l'occasion d'étudier le _billet de faveur_ (c'est ainsi que -l'on personnifie celui qui vient gratis au théâtre) et j'avais remarqué -que ce genre de public est, ou semble toujours être très indifférent au -spectacle. En effet, le _billet de faveur_, lorsqu'il sait que le -théâtre est à court de spectateurs, croit faire un acte de complaisance -en se rendant à l'invitation qui lui est faite. Une fois entré, s'il -voit la salle pleine, il se figure que toutes les places sont occupées -par des billets donnés (il a quelquefois raison), et il en conclut que -le spectacle doit être peu amusant. S'il arrive qu'il se trompe, il -n'applaudit pas, parce qu'il craint d'être reconnu pour être venu -gratis, et de passer pour un compère, payant sa place en -applaudissements. - - * * * * * - -J'en étais là de mes misères administratives, lorsque, un matin, je -reçus la visite du directeur du Théâtre-Français de Londres. Mitchell -(c'est le nom du directeur), loin de chercher à m'étourdir par des -promesses mensongères se contenta de me faire cette simple proposition: - ---Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous êtes très connu à Londres; -venez donner des représentations au théâtre Saint-James, et tout me -porte à croire que vous y aurez du succès. Du reste, nous y serons -également intéressés, car nous partagerons les recettes brutes, et sur -ma part, je paierai tous les frais des représentations. Vous alternerez -avec mon opéra-comique, c'est-à-dire que vous jouerez les mardi, jeudi -et samedi. Vous commencerez, si vous le voulez, le 7 mai prochain, -c'est-à-dire dans un mois, à partir d'aujourd'hui. - -Ces conditions me semblant très acceptables, j'ajouterai même fort -avantageuses, j'y souscrivis avec empressement. Mitchell alors me tendit -la main, je lui donnai la mienne, et cette sanction amicale fut le seul -traité que nous fîmes pour cette importante affaire. Point de dédit de -part ni d'autre, point de conventions secondaires, point de signature, -et jamais marché ne fut mieux cimenté. - -Depuis lors, dans mes longues relations avec Mitchell, j'eus maintes -fois l'occasion d'apprécier toute la valeur de sa parole. C'est -qu'aussi, je puis le dire hautement, c'est sans contredit un des plus -consciencieux directeurs que j'aie jamais rencontrés. A la religion de -la foi donnée, Mitchell joint en outre une affabilité extrême, une -générosité et un désintéressement à toute épreuve. En toute -circonstance, on le voit agir _quite a gentleman_, comme on dit en -anglais, ou comme on dirait en France, en parfait gentilhomme. Une des -plus brillantes qualités qu'on doit lui reconnaître, comme directeur, -c'est la délicatesse de ses procédés envers ses artistes. Le trait -suivant peut en donner un exemple. - -Jenny Lind chantait au théâtre italien de Londres précisément les jours -où je donnais mes représentations à Saint-James, de sorte que, malgré -tout le désir que j'avais d'aller l'entendre, je ne pouvais me décider à -sacrifier une séance pour cet attrayant plaisir. Cependant, par une -circonstance trop longue à raconter ici, il arriva que je me trouvai -libre un jour de représentation de Jenny Lind. Il faut dire qu'outre -l'exploitation du théâtre Saint-James, Mitchell avait loué pour toute -l'année une certaine quantité de loges au Théâtre-Italien, et que, selon -la coutume anglaise, il les revendait aux plus offrants. Il arrivait -parfois que des coupons n'étaient pas vendus au moment de la -représentation; Mitchell en faisait alors profiter quelques amis -privilégiés. Je savais cette particularité, et je me proposai de lui -faire, ce soir-là, le cas échéant, la demande d'une semblable faveur. - -Au moment où j'allais sortir de chez moi pour aller trouver mon -directeur, il entra dans ma chambre. - ---Parbleu, mon cher Mitchell, lui dis-je en l'abordant, j'allais -précisément chez vous pour présenter une requête. - ---Quelle qu'elle soit, mon ami, me répondit-il gracieusement, soyez -assuré d'avance qu'elle sera très bien accueillie. - -Et lorsque je lui eus expliqué ce dont il s'agissait: - ---Mon Dieu, Houdin, me dit-il du ton d'une véritable contrariété, que -vous me faites de peine de me demander cela! - ---Pourquoi donc? repris-je sur le même ton; si cela ne se peut pas, mon -cher ami, mettons que je n'ai rien dit. - ---Au contraire, Houdin, au contraire, cela se peut très bien; je suis -seulement contrarié d'avoir manqué la surprise que je voulais vous -faire; je vous apportais précisément une excellente loge pour ce soir... -La voici. - -Peut-on trouver rien de plus délicat et de plus aimable que cette -manière de faire? - -Quinze jours ne s'étaient pas écoulés depuis mon entrevue avec Mitchell, -qu'après une traversée des plus heureuses, je débarquais à Londres. Dès -mon arrivée, mon directeur me conduisit dans un charmant logement -attenant à son théâtre, et, après l'avoir mis à ma disposition, il m'en -fit visiter toutes les pièces. Arrivés dans la chambre à coucher: - ---Vous voyez là, me dit-il, un lit célèbre; c'est ici que Rachel, -Déjazet, Jenny Colon et plusieurs autres célébrités artistiques se sont -reposées des émotions de leurs succès. Vous ne pouvez y avoir que de -très belles inspirations dans les rêves qu'évoquera en vous le souvenir -de ces hôtes illustres. A tout autre que vous, mon cher Houdin, je -dirais que ces célèbres prédécesseurs lui porteront bonheur, mais votre -chance à vous est dans la vertu de votre baguette magique. - -Mitchell voulant donner à mes représentations tout l'attrait désirable, -avait commandé, pour mes séances, au décorateur de son théâtre, un salon -Louis XV d'une grande richesse, ainsi qu'un rideau d'avant-scène, sur -lequel devait être peint en lettres d'or le titre, adopté pour mon -théâtre de Paris, _Soirées fantastiques_ de ROBERT-HOUDIN. Ce travail, -assez long à exécuter, ne me permettait de commencer l'organisation de -ma séance que lorsqu'il serait entièrement terminé. - -En attendant, n'ayant rien de mieux à faire, j'allais me promener, -chaque jour, dans les magnifiques parcs de Londres, et je prenais des -forces en prévision des fatigues que j'allais éprouver dans mes séances. - -A ce mot de fatigues, le lecteur sera sans doute surpris, car il a le -droit de croire que mon séjour à Londres sera, en quelque sorte, un -temps de repos, puisqu'au lieu de jouer sept fois par semaine comme chez -moi, je ne dois plus donner que trois représentations dans le même laps -de temps. - -Pour expliquer cette contradiction, il me suffira de dire que le travail -et les fatigues sont moins dans l'exécution des séances que dans leur -organisation. Or, comme à Saint-James, j'allais jouer alternativement -avec une troupe d'opéra-comique, il en résultait que, pour ne pas gêner -les artistes dans leurs études, je devais leur laisser tout le temps -nécessaire à leurs répétitions qui, on le sait, prennent la plus grande -partie de la journée. En conséquence j'avais promis de débarrasser la -scène aussitôt ma représentation terminée, et de n'en prendre possession -que dans le milieu du jour qui m'était réservé. Ajoutons que dans le -travail d'installation et de déménagement, il ne suffisait pas seulement -de l'oeil du maître, il fallait pour bien des raisons que je misse la -main à l'oeuvre. - -On comprendra facilement ce qu'une telle situation devait me causer de -fatigue. - -Mitchell avait, pour l'aider dans la direction de son théâtre, deux -employés de la plus grande intelligence: ils se nommaient Chapman et -Nemmo. L'un calme et réfléchi, s'occupait de la partie administrative; -l'autre, vif, alerte, actif, surveillait certains détails du théâtre et -particulièrement tout ce qui regardait la publicité. - -D'après les recommandations du directeur, Nemmo avait fait grandement -les choses pour l'annonce de mes représentations. D'énormes affiches, -sur lesquelles étaient représentées les différentes expériences de ma -séance, couvrirent les murs de Londres, et furent, selon l'usage -anglais, promenées dans les rues de la ville, à l'aide d'une voiture -semblable à celles que nous avons à Paris pour les déménagements. - -Mais, quelque grande que fût cette publicité, elle était encore modeste -comparativement à celle que vint nous opposer un compétiteur, qui peut -passer à bon droit pour le plus habile et le plus ingénieux _puffiste_ -de l'Angleterre. - -Lorsque j'arrivai à Londres, un escamoteur, nommé Anderson, qui prenait -le titre de _Great Wizard of the North_ (le grand sorcier du Nord), -donnait depuis longtemps des représentations dans le petit théâtre du -Strand. - -Cet artiste, craignant sans doute de voir se partager l'attention -publique, essaya d'éclipser la publicité de mes séances. Il lança donc -dans les rues de Londres une cavalcade ainsi organisée: - -Quatre énormes voitures, couvertes d'affiches et d'images représentant -des sortiléges de toute sorte, ouvraient la marche. Vingt-quatre hommes, -suivaient à la file et portaient chacun une bannière, sur laquelle était -peinte une lettre d'un mètre de hauteur. - -A chaque carrefour, les quatre voitures s'arrêtaient côte à côte, et -représentaient une affiche de vingt à vingt-cinq mètres de long, tandis -que, au commandement d'un chef, tous les hommes, autrement dit toutes -les lettres, s'alignaient, à l'exemple des voitures. - -Vues par devant, les lettres formaient cette phrase: - - THE CELEBRATED ANDERSON!!! - -et on lisait de l'autre côté des bannières: - - THE GREAT WIZARD OF THE NORTH. - -Malheureusement pour le _Wizard_, ses séances étaient attaquées d'une -maladie mortelle: un séjour trop prolongé dans Londres avait fini par -amener la satiété. Puis son répertoire était vieux de date, et ne -pouvait lutter avec les tours nouveaux que j'allais présenter. Que -pouvait-il opposer à la seconde vue, à la suspension, à la bouteille -inépuisable, au carton fantastique, à l'escamotage de mon fils, etc., -etc. Force lui fut donc de fermer son théâtre et de partir pour la -province où, grâce à ses puissants moyens de publicité, il sut comme -toujours faire d'excellentes affaires. - -J'ai rencontré dans ma vie bien des _puffistes_, mais je puis dire que -jamais je n'en ai vu qui atteignîssent à la hauteur où Anderson s'est -élevé. L'exemple que je viens de citer peut déjà donner une idée de sa -manière, je vais en ajouter quelques autres qui achèveront de peindre -l'homme. - -Lorsque ses représentations doivent avoir lieu dans une ville et -qu'elles ont été annoncées à grand renfort de publicité, Anderson -parvient encore à faire lire ses annonces par les personnes qui ne -regardent ni les journaux ni les affiches. - -A cet effet, il fait remettre à tous les marchands de beurre de la ville -des moules en bois sur lesquels sont gravés son nom, son titre et -l'heure de sa séance, il les prie d'imprimer son cachet sur leurs -marchandises, en remplacement de la vache qui y est ordinairement -représentée. Comme il n'est pas une seule famille en Angleterre qui ne -mange du beurre à son déjeuner, si ce n'est même à tous ses repas, il en -résulte que chacun a, dès le matin, sans aucun frais pour l'escamoteur, -un programme qui l'engage _to pay a visit_ (à rendre visite) à -l'illustre sorcier du nord. - -Ou bien encore, Anderson envoie dans les rues, avant le jour, une -douzaine d'hommes, porteurs de ces énormes plaques à jour, à l'aide -desquelles, avec un pinceau et du noir, on a pendant longtemps couvert -d'annonces les murs de Paris. Ces gens impriment sur les dalles des -trottoirs, qui, on le sait, sont en Angleterre de la plus grande -propreté, l'annonce des séances du sorcier. Bon gré mal gré, chaque -marchand, en ouvrant sa boutique, chaque habitant, en se rendant à ses -affaires, ne peut faire autrement que de lire le nom d'Anderson et le -programme de son spectacle. Il est vrai que quelques heures après, ces -annonces sont effacées par les pas des passants, mais des milliers de -personnes les ont lues. Le Wizard n'en demande pas davantage. - -Ses affiches n'accusent pas moins d'originalité. On m'en montra une, un -jour, d'un format gigantesque, qui avait été faite à l'occasion de son -retour à Londres après une longue absence. C'était une imitation en -charge du fameux tableau _le Retour de l'île d'Elbe de Napoléon_. - -Sur le premier plan, on voit Anderson affectant la pose du grand homme. -Au-dessus de sa tête flotte un immense étendard portant ces mots: la -_merveille du monde_; derrière lui, et un peu perdu dans la pénombre, se -tiennent respectueusement l'empereur de Russie et plusieurs autres -monarques. Ainsi que dans le tableau original, des admirateurs -fanatiques du sorcier embrassent ses genoux, tandis qu'une foule immense -le salue de ses acclamations. On aperçoit dans le lointain la statue -équestre du général Wellington qui, le chapeau bas, s'incline devant -lui, le grand Wizard. Enfin il n'est pas jusqu'à la tour de Saint-Paul -qui ne se penche aussi très humblement. - -Au bas est cette inscription: RETOUR DU NAPOLÉON DE LA NÉCROMANCIE. - -Prise au sérieux, cette image eût été une réclame de très mauvais goût; -comme charge, elle est excessivement comique. Du reste, elle obtint le -double résultat de faire rire le public de Londres et de rapporter grand -nombre de shillings à l'habile _puffiste_. - -Lorsque Anderson est sur le point de quitter une ville, où il a épuisé -toutes les ressources de la publicité et qu'il n'a plus rien à espérer, -il sait le moyen de faire encore une énorme recette. - -Il commande au meilleur orfèvre de la ville un vase d'argent de cinq ou -six cents francs; il loue, pour un jour seulement, le plus grand théâtre -ou la plus grande salle de l'endroit et fait annoncer que, dans une -séance d'adieu que se propose de donner le grand Wizard, il sera établi, -pendant l'entr'acte, un concours parmi les spectateurs, pour le meilleur -calembour. - -Le vase d'argent sera le prix du vainqueur. - -On sait que le peuple anglais se livre très volontiers à l'exercice des -jeux de mots. - -Un jury est choisi parmi les personnes les plus notables de la ville -pour juger, de concert avec le public, la valeur de chaque calembour. - -On convient que lorsque le mot sera trouvé bon, on applaudira; qu'on ne -dira rien pour le passable, et que l'on grognera pour le mauvais. (En -Angleterre, on ne siffle pas pour désapprouver, on grogne). - -Les places sont retenues à l'avance, la salle est envahie, elle est -comble; on vient moins pour la séance, que l'on connaît déjà, que pour -se donner le plaisir de faire de l'esprit en public. Chacun lance son -mot et reçoit un accueil plus ou moins favorable; enfin le vase est -décerné au plus spirituel de la société. - -Tout autre qu'Anderson se contenterait d'encaisser l'énorme recette que -lui rapporte cette séance, mais _le Grand Sorcier du Nord_ n'a pas dit -son dernier mot. Avant que le public quitte la salle, il annonce qu'un -sténographe a été chargé par lui d'inscrire tous les calembours, et -qu'ils paraîtront chez les principaux libraires de la ville sous forme -de recueil. - -Chaque spectateur qui a donné son trait d'esprit n'est pas fâché de le -voir imprimé, et il achète le livre moyennant un shilling (1 fr. 25 c.) -On peut se faire une idée du nombre d'exemplaires qui peuvent être -vendus par le nombre des calembours qu'ils contiennent. J'ai en ma -possession un de ces recueils, imprimés à Glascow et portant la date du -15 mars 1850, dans lequel il y a 1,091 de ces facéties. - -Je possède aussi quelques affiches du Grand Sorcier du Nord, et je les -conserve précieusement, comme des modèles du genre. Il en est une -surtout qui est le sublime de la _blague_, fût-elle même américaine. Je -vais la donner ici pour couronner dignement cette esquisse de l'émule de -Barnum. - -Je copie mot à mot: - -«Le Grand Sorcier du Nord, surnommé la plus Haute Merveille de l'Age, le -vrai, le seul Wizard des Wizards, qui a été honoré des sourires -approbateurs des royautés, de l'élite de la société et des hommes -savants de toute dénomination; le Wizard qui a étonné d'innombrables -myriades de spectateurs par son art merveilleux et la puissance de sa -magie; le voici, l'incompréhensible maître de la sorcellerie moderne, -qui vous invite à venir chaque soir à son palais cabalistique pour que -vous soyez témoins de ses actes étourdissants, de son habileté -scientifique et de ses prodiges. Le voici, le Wizard qui défie tout -compétiteur, le Wizard qui commande l'examen et l'attention, le Wizard -qui est infaillible, le Wizard du Nord enfin, dont les mystères sont -impénétrables, indéfinissables et incontestables. Venez donc tous à son -mystique banquet de la joie intellectuelle. - -»Les milliers de spectateurs qui ont déjà vu ses séances nécromantiques -reviennent et reviennent encore pour assister à sa science délectable et -jeter des yeux avides sur les merveilles qui réalisent des -impossibilités. Tous le proclament sans rival et s'écrient: Ce -mystérieux magicien des temps modernes est bien _la vraie lumière et la -merveille de l'âge_. - -»Signé: ANDERSON.» - - * * * * * - -Le style charlatanesque de cette affiche est très plaisant, du moins je -le regarde comme tel, car il n'est pas supposable qu'Anderson ait jamais -eu l'intention de s'adresser sérieusement de tels compliments; si je me -trompais, ce serait alors de sa part, eu égard à son talent en -escamotage, plus que de la vanité. Je le crois au fond très modeste. - - - - -CHAPITRE XVII. - -LE THÉATRE SAINT-JAMES.--INVASION DE L'ANGLETERRE PAR LES ARTISTES -FRANÇAIS.--UNE FÊTE PATRONNÉE PAR LA REINE.--LE DIPLOMATE ET LE -PRESTIDIGITATEUR.--UNE RECETTE DE 75,000 FRANCS.--SÉANCE À -MANCHESTER.--LES SPECTATEURS AU CARCAN.--_What a capital -caraçao._--MONTAGNE HUMAINE.--CATACLYSME.--REPRÉSENTATION AU PALAIS DE -BUCKINGHAM.--UN REPAS DE SORCIERS. - - -Mais il est temps de revenir à Saint-James; les machinistes, peintres et -décorateurs doivent avoir terminé leurs travaux, car le 7 mai est -arrivé, et ce jour est le terme fixé pour que la scène me soit livrée. - -En effet, chacun a été de la plus grande exactitude. Dès le matin, le -nouveau décor se trouve en place, et comme, grâce à la recommandation -faite par Mitchell, on a suspendu, ce jour-là, les répétitions de -l'opéra-comique, le théâtre reste entièrement libre pour toute la -journée; je puis donc me livrer tranquillement aux préparatifs de ma -séance. Du reste, tout a été si bien prévu, si bien disposé à l'avance, -que mes apprêts se trouvent terminés lorsque le public commence à entrer -dans la salle. - -J'avais, ainsi qu'on doit le penser, pris toutes mes précautions, -toutes mes mesures, pour que rien ne manquât dans ma séance, car une -expérience qui, si elle réussit, doit produire de l'étonnement, n'est -plus en cas d'insuccès qu'une mystification à l'adresse de l'opérateur. -Pauvres sorciers que ceux dont le pouvoir surnaturel, dont les miracles -tiennent à un fil! - -Il est vrai qu'un prestidigitateur intelligent, quel que soit le -mécompte qui lui survienne, doit toujours savoir se tirer d'embarras, en -se réservant un faux-fuyant qui puisse donner le change au public. -Néanmoins, si habile que l'on soit dans ces sortes de réparations, il -est très difficile d'en obtenir un heureux résultat, car ce n'est -toujours qu'un rhabillage dont on voit quelquefois le joint. - -J'avais bien, en toute occasion, une double manière de faire, mais -j'avoue que j'étais désolé quand j'étais obligé d'avoir recours à ces -moyens secondaires qui, en allongeant l'expérience, en rendent l'effet -beaucoup moins saisissant. - -Lorsqu'il s'agit de tours d'adresse, la chose est impossible, car là un -escamoteur ne doit jamais faillir, pas plus qu'un bon musicien ne doit -faire une fausse note. S'il arrive qu'il se trompe, c'est qu'il n'est -pas suffisamment adroit, et il doit recourir au travail pour se -perfectionner dans son art; mais dans les expériences, il survient -souvent des accidents que j'appellerai des coups de massue et que -l'homme le plus soigneux et le plus circonspect ne peut prévoir. On ne -peut, dans ces circonstances compter que sur les expédients que suggère -l'esprit. - -Ainsi, par exemple, il m'arriva un jour de briser le verre d'une montre -qui m'avait été confiée dans une séance. La position était -embarrassante, car c'est une très mauvaise conclusion pour un tour, que -de rendre endommagé un objet qui vous a été confié en bon état. - -Je m'approchai tranquillement de la personne qui m'avait prêté sa -montre; je la lui présentai en ayant soin que le cadran se trouvât -tourné en-dessous, et au moment de la remettre, je la retirai doucement. - ---Est-ce bien votre montre? dis-je avec assurance. - ---Oui, Monsieur, c'est elle. - ---A merveille; j'étais bien aise de le faire constater. Voulez-vous, -Monsieur, ajoutai-je en baissant la voix, me la laisser pour un autre -tour, que je vais faire dans quelques instants? - ---Volontiers, me répondit le complaisant spectateur. - -J'emporte alors le bijou sur la scène, et le remettant furtivement à mon -domestique, je lui donne l'ordre de courir en toute hâte chez un -horloger pour y faire remettre un autre verre. - -Une demi-heure après, je reviens auprès du propriétaire de la montre, et -la lui rendant: - ---Mon Dieu! Monsieur, lui dis-je, je viens de m'apercevoir avec regret -que l'heure avancée de la soirée ne me permet pas de faire le tour que -je vous ai promis; mais comme j'espère avoir encore le plaisir de vous -voir à mes séances, veuillez me le rappeler la première fois que vous -viendrez, et je pourrai alors vous faire jouir de cette intéressante -expérience... J'étais sauvé. - -Cependant le public entrait à Saint-James, mais avec tant de calme que, -bien que la loge où je m'habillais fût près de la scène, je n'entendais -aucun bruit dans la salle. J'en étais effrayé, car ces entrées paisibles -sont en France le pronostic certain d'une mauvaise recette pour le -directeur, et pour l'artiste les sinistres préliminaires d'un insuccès, -disons le mot, d'un _fiasco_. - -Dès que je fus en mesure de me présenter sur la scène, je courus au trou -du rideau. Je vis alors avec autant de surprise que de joie la salle -complètement remplie et présentant en outre la plus charmante société -que j'eusse encore vue. - -Il faut dire aussi que le théâtre Saint-James est un établissement hors -ligne; il est en quelque sorte un point de réunion pour la fine fleur de -l'aristocratie anglaise, qui s'y rend dans le double but de jouir du -spectacle et de se perfectionner dans la prononciation de la langue -française. - -Un fait donnera une idée de l'élégance, du ton et de la tenue des -spectateurs: il n'est permis à aucune dame de garder son chapeau; si -élégant qu'il soit, elle doit en entrant le déposer au vestiaire. Cette -mesure, du reste, rentre dans les habitudes anglaises, car les dames -vont à ce théâtre en toilette de bal, c'est-à-dire coiffées en cheveux -et décolletées autant que la mode et les convenances le permettent. De -leur côté, les hommes s'y présentent vêtus de l'habit noir, cravatés de -blanc et gantés d'une manière irréprochable. - -A Saint-James, le parterre n'existe que pour mémoire; relégué sous les -balcons, c'est à peine si l'on s'aperçoit de son existence. Tout le -rez-de-chaussée est garni de stalles ou plutôt d'élégants fauteuils, où -les dames sont admises. - -Le prix des places est en rapport avec le confortable qu'elles peuvent -offrir. Chaque stalle se loue douze shillings (quinze francs), et l'on -peut entrer aux modestes places du parterre moyennant trois shillings -(trois francs soixante-quinze centimes). Ce n'est pas plus cher qu'à -l'Opéra. - -Tandis que j'étais à regarder avec ravissement cette élégante assemblée, -je me sentis légèrement frapper sur l'épaule. C'était Mitchell, qui -venait délicatement me faire part de quelques invitations qu'il avait -cru convenable de faire. - ---Eh bien! Houdin, me dit-il, quel est le résultat de votre examen? -Comment trouvez-vous la composition de notre salle? - ---Charmante, mon cher Mitchell; je dirai même que c'est la première fois -que, dans un théâtre, je me trouve appelé à donner des représentations -devant une aussi brillante réunion. - ---Brillante est en effet le mot, mon ami, car vous saurez qu'au nombre -de vos admirateurs (qu'on me passe le mot de louange, c'est Mitchell qui -parle) se trouve toute la presse anglaise, et la presse anglaise possède -un nombreux effectif. Nous devons avoir également pour spectateurs -quelques _gentlemen_ dont l'opinion a la plus grande influence dans les -salons de la capitale des Trois-Royaumes; enfin grand nombre de places -sont occupées par des célébrités artistiques qui seront de justes -appréciateurs de ce Robert-Houdin que, selon l'expression champenoise, -nous avons fait mousser comme il le mérite. - -On doit penser, d'après ces détails, si cette représentation fut une -solennité pour moi, et combien j'apportai de zèle et de soins dans -l'exécution de mes expériences. Je puis le dire, j'obtins un véritable -succès. - -Parlerai-je maintenant de la bienveillance et des encouragements du -public du théâtre Saint-James? J'en appelle aux artistes célèbres qui, -avant moi, ont joué sur cette scène: Rachel, Roger, Samson, Regnier, -Duplessis, Déjazet, Bouffé, Levassor, etc.; y a-t-il en Europe des -spectateurs comparables à ceux de Saint-James? Là, point de claqueurs; -ils y seraient superflus; le public se charge lui-même d'encourager les -artistes. Les gentlemen ne craignent pas de faire craquer leurs gants, -et les dames font avec leurs petites mains tout le bruit dont elles sont -capables. - -Mais je m'arrête, car je craindrais en continuant de tomber dans le -style du _Grand Wizard_. - -Mes représentations suivirent leur cours à Saint-James, et me -dédommagèrent amplement de ce que j'avais perdu à Paris. Bien que je ne -donnasse que quatre représentations par semaine, leur résultat dépassait -encore celui de mes plus beaux jours en France. Je ne pouvais -certainement désirer rien au-delà; mais Mitchell, plus expérimenté que -moi en affaires de théâtre, avait une ambition qu'il m'avait -communiquée. - ---Il faut, mon ami, m'avait-il dit, que vous jouiez devant la Reine, car -alors seulement votre vogue à Londres sera sanctionnée, et elle -deviendra par conséquent plus durable. - -Toutefois, Mitchell ne pouvait se dissimuler la difficulté d'obtenir la -commande de cette représentation; les circonstances, et je dirais même -la politique, si je l'osais, semblaient s'y opposer. - -Après les journées de février, les théâtres de Paris furent, ainsi que -je l'ai dit plus haut, réduits à n'avoir à peu près pour toute encaisse -métallique que des billets de faveur; ils cherchèrent donc dans les pays -voisins, comme je l'avais fait moi-même, un public moins préoccupé de -politique, et par conséquent plus accessible à l'attrait des plaisirs. - -L'Angleterre était le seul pays qui n'eût rien changé à ses habitudes de -luxe et de plaisir; aussi nombre de directeurs tournèrent-ils des -regards d'espérance vers cet Eldorado. - -Le théâtre du Palais-Royal, qui pourtant était un des moins malheureux, -en raison des affaires comparativement bonnes qu'il faisait, fut un des -premiers à tirer à vue sur la riche métropole des trois Royaumes-Unis. - -Dormeuil, son habile directeur, divisa sa troupe en deux parties; l'une -resta à Paris, tandis que l'autre vint au théâtre Saint-James, en -remplacement de l'opéra-comique qui avait terminé son engagement avec -Mitchell. Levassor, Grassot, Ravel, Mlle Scrivaneck, etc., eurent un -éclatant succès auprès de nos communs spectateurs. - -Cette réussite fut connue à Paris et monta la tête du directeur du -Théâtre Historique, M. H..... - -Après s'être entendu avec les propriétaires d'un théâtre de Londres -(Covent-Garden, je crois), l'impressario y vint également avec une -partie de sa troupe, pour représenter en deux soirées la pièce de -_Monte-Christo_. - -L'arrivée de ces artistes, tous pour la plupart d'un grand mérite, mit -en émoi les directeurs anglais, et ceux-ci, craignant avec quelque -raison un accaparement complet de leurs spectateurs, résolurent de -s'opposer à cette redoutable invasion. - ---Que les théâtres Français et Italien de Londres, disaient-ils dans -leurs récriminations, fassent jouer sur leurs scènes des pièces, quelles -qu'elles soient, leur privilége les y autorise, et nous respectons leur -droit. Mais nous ne souffrirons jamais que tous nos théâtres soient -ainsi envahis, et que Shakespeare soit détrôné par des auteurs -étrangers. - -La question de concurrence théâtrale prit bientôt le caractère d'une -question de nationalité. Les journaux prirent fait et cause pour les -théâtres; le peuple lui-même adopta l'opinion des journalistes, et -devint une armée militante contre les nouveaux-venus. - -M. H.... essaya néanmoins de faire représenter le chef-d'oeuvre -d'Alexandre Dumas; mais il fut impossible d'en entendre un mot, tant il -se fit de bruit et de vacarme dans la salle, pendant tout le temps que -dura la représentation. En vain le directeur mit-il la plus courageuse -persistance dans son entreprise, il fut contraint céder devant cette -imposante protestation, qui menaçait de dégénérer en émeute, et il se -décida à fermer le théâtre. - -Mitchell tendit la main au malheureux directeur, et il lui offrit -l'hospitalité à son théâtre pour qu'au moins, avant de partir, il pût y -représenter sa double pièce. A cet effet, il lui accorda un des jours -attribués aux représentations du Palais-Royal, et il lui promit de -s'entendre avec moi sur la soirée du lendemain, à laquelle j'avais droit -pour ma séance. - -Je n'avais rien à refuser à Mitchell, et le drame fut représenté dans -son entier; après quoi la troupe retourna en France. - -Je fis cette concession avec le plus grand plaisir, puisqu'elle obligea -d'estimables artistes; j'ajouterai même que si semblable occasion se -présentait encore d'obliger personnellement M. H...., je la saisirais -avec empressement, ne fût-ce que pour le faire penser à me remercier du -premier service que je lui ai rendu. - -Quoi qu'il en soit, les protestations de la presse et du public contre -les artistes étrangers avaient eu du retentissement, et la reine -Victoria croyait devoir observer une certaine réserve à notre égard. -Mais Mitchell n'était pas homme à se laisser décourager; il tenait à -cette séance; il la voulait pour notre intérêt commun, et il finit par -l'obtenir. L'occasion vint du reste se présenter d'elle-même. - -Une fête de bienfaisance, dont l'objet était la création d'un -établissement de bains pour les pauvres, fut organisée par les soins des -plus hautes dames de l'Angleterre. - -Cette fête devait avoir lieu dans une charmante villa, située à Fulham, -petit village à deux pas de Londres et appartenant à sir Arthur Webster, -qui l'avait obligeamment mise à la disposition des dames patronnesses. - -Ce gracieux essaim de soeurs de charité était représenté par dix -duchesses, quinze marquises et une trentaine de comtesses, vicomtesses, -baronnes, etc., en tête desquelles était la Reine, qui devait honorer la -fête de sa présence. C'était déjà plus qu'il n'en fallait pour faire -promptement enlever tous les billets, quel qu'en fût le prix. Cependant, -par un excès de conscience, ces dames songèrent à joindre à cet attrait -quelques divertissements pour occuper agréablement les loisirs de la -journée. - -La première idée fut d'organiser un concert, et l'on songea -naturellement, vu la qualité des spectateurs, à choisir les meilleurs -chanteurs de la capitale. On jeta les yeux sur le Théâtre Italien. - -Mais là vint surgir une difficulté: il fallait aller demander à chaque -artiste le concours gratuit de son talent, et, comme c'était une faveur -à implorer, l'ambassade présentait pour les jolies solliciteuses une -position délicate, qu'elles craignaient d'accepter. - -Heureusement ces dames avaient eu le soin de s'adjoindre mon directeur, -dont les conseils intelligents devaient être très précieux dans -l'organisation de la fête. - -Mitchell fut chargé de voir les artistes, et il ne tarda pas à présenter -une liste des talents les plus remarquables: c'étaient Mme Grisi, -Mme Castellan, Mme Alboni, Mario, Roger, alors engagé au Théâtre -Italien, Tamburini et Lablache. - -Après le concert devait avoir lieu un divertissement qui ne pouvait -manquer de piquer vivement la curiosité. Un grand nombre de dames, -revêtues de costumes empruntés aux diverses parties du monde, avaient -promis de former sur la pelouse des quadrilles de fantaisie dans -lesquels elles exécuteraient des danses de caractère; on avait dressé, à -cet effet, des tentes élégantes et spacieuses. - -Mais ce divertissement ne pouvait durer plus d'une heure, et il en -restait encore deux, pendant lesquelles on n'avait plus à offrir aux -invités que les plaisirs de la promenade. On comprit que cette -distraction n'était pas suffisante, surtout en songeant que le prix -d'entrée était fixé à deux livres (50 francs). On chercha alors, et l'on -pensa à ma séance. - -C'était ce que Mitchell attendait. Aussi prit-il sur lui, en raison de -notre liaison amicale, d'obtenir mon consentement. Il fit plus. Voulant -à son tour apporter son obole aux malheureux, il offrit de construire à -ses frais un théâtre, dans le parc même, et d'y faire apporter la scène -sur laquelle je donnais ma séance. C'était en quelque sorte transporter -le théâtre Saint-James à Fulham. - -Mitchell me fit part de cette heureuse nouvelle, dont il attendait les -meilleurs résultats, et je puis dire tout de suite que ses prévisions se -trouvèrent réalisées. Dès que l'on sut que la Reine assisterait à une de -mes représentations, bien des membres de la haute aristocratie, qui -n'étaient pas encore venus à Saint-James, y firent demander des loges. - -Au jour fixé pour la fête de Fulham, je partis après mon déjeûner pour -la résidence de sir Arthur Webster. Mon régisseur, en compagnie des -machinistes de Saint-James, y était depuis le matin, en sorte qu'en -arrivant je trouvai le théâtre complètement organisé. Décors, coulisses, -frises, rideau, tout y était, excepté cependant la rampe, qu'on avait -jugée inutile, puisque le soleil devait la remplacer avantageusement. - -L'entrée du public était fixée à une heure après-midi, et bien que je ne -dusse donner ma représentation que vers quatre heures, mes dispositions -étaient entièrement prises au moment où les portes furent ouvertes. Déjà -aussi les dames patronnesses étaient à leur poste pour recevoir la reine -et les autres membres de la famille royale. Ces dames étaient assistées -par des commissaires pris dans la plus haute noblesse, et parmi eux on -citait le duc de Beaufort, le marquis d'Abercorn, le marquis de Douglas, -etc. - -En attendant que je fusse acteur à mon tour, je ne songeai qu'à prendre -part à la fête en simple spectateur; je me dirigeai d'abord vers la -porte d'entrée. - -A peine y étais-je arrivé, que je vis descendre de voiture le duc de -Wellington, le héros populaire, devant lequel nobles et vilains -s'inclinaient avec une respectueuse déférence. - -Quelques minutes après, parurent le duc et la duchesse de Cambridge -accompagnés de Son Altesse le prince Frédérick-William de Hesse, et dans -un groupe qui suivit immédiatement ces hauts personnages, on me fit -remarquer la duchesse de Kent, puis la duchesse Bernhard de Saxe-Weimar, -ainsi que les princesses Anne et Amélie. - -Ces illustres visiteurs furent reçus par les dames patronnesses avec les -honneurs dus à leurs rangs, tandis que la musique des -Royal-horse-Guards accompagnait chaque entrée de chants nationaux. - -On entendait au dehors la foule bruyante et animée, qui se pressait pour -voir passer, au risque de se faire écraser, les somptueux équipages -bardés de ces laquais pimpants et poudrés dont la tête est taxée par -l'État à un si haut prix. - -Les nombreux souscripteurs entraient avec empressement; chacun voulait -être exact; on savait que la Reine devait assister à la fête, et pour -rien au monde un Anglais, grand ou petit, ne voudrait manquer le plaisir -de contempler une fois de plus les traits de _her most gracious -majesty_. - -Le poste que j'avais choisi était on ne peut plus favorable pour passer -en revue les nouveaux arrivants et ne manquer aucun personnage. -Cependant, quelque attrait que pût me présenter ce brillant panorama, -j'avais hâte de prendre également connaissance de l'intérieur de ce -palais féerique, et je me préparais à m'y rendre, lorsque je jetai un -dernier coup-d'oeil sur la porte d'entrée. Bien m'en prit, car en ce -moment arrivaient à peu de distance l'un de l'autre, le prince -Louis-Napoléon, notre Empereur actuel, le prince Edouard de Saxe-Weimar, -le prince Lawenstein, le prince Léopold de Naples et plusieurs autres -grands personnages dont les noms m'échappent aujourd'hui. - -Déjà à l'intérieur, les jardins, les serres, les appartements étaient -encombrés de tout ce que Londres possédait de plus riche et de plus -puissant. C'est tout au plus si l'on pouvait circuler librement. A -chaque instant, un essaim formidable de marquises et de ladies me -barrait le passage et me forçait à m'effacer pour ne pas m'exposer à -froisser les plus éblouissantes toilettes que j'eusse jamais vues. Cela -m'était assez difficile, car de quelque côté que je me jetasse -complaisamment, je risquais fort de rencontrer le même inconvénient, -tant était nombreuse et compacte la réunion de Fulham. - -A deux heures et demie, la Reine n'était pas encore arrivée, et l'on -ignorait si l'on devait attendre Sa Majesté pour commencer la fête ou -passer outre, lorsque des hurrahs frénétiques, dont l'air retentit à un -mille de distance, annoncèrent qu'elle paraîtrait bientôt. - -Aussitôt les cloches du village sonnèrent à triple volée; la musique -entonna l'hymne nationale de _God save the queen_ (Dieu sauve la Reine), -et les plus jeunes et les plus jolies femmes vinrent former une double -haie sur le passage de Sa Majesté. - -Ces apprêts étaient à peine terminés, que la Reine descendit de voiture, -et suivant une immense avenue tapissée de drap rouge et abritée par un -dais aux riantes couleurs, se dirigea vers le salon où le concert -attendait sa présence pour commencer. - -Là, au milieu du cercle qu'avaient formé les dames patronnesses, Sa -Majesté prit place, et le concert commença. - -Certes, c'eût été avec bonheur que j'aurais écouté les douces mélodies, -les voix si suaves et si sonores qui furent entendues dans cette -enceinte. Malheureusement le salon, malgré ses vastes proportions, ne -pouvait contenir tout le monde, et l'affluence était si grande que -non-seulement il était comble, mais que les abords s'en trouvaient -envahis jusqu'au point où les dernières vibrations des voix venaient -s'éteindre. - -Il fallut donc me contenter d'entendre du dehors les nombreux bravos -accordés aux habiles chanteurs. Roger surtout obtint un véritable -triomphe dans son morceau de _Lucie de Lammermoor_; on sait la manière -ravissante dont il le chante. La Reine, elle-même, demanda qu'il le dît -une seconde fois. - -Le concert se terminait à peine que, suivant le programme qui en avait -été rédigé d'avance, la Royale spectatrice vint assister aux quadrilles -dans lesquels figuraient, on se le rappelle, des dames revêtues de -costumes rivalisant d'élégance et de richesse. - -J'avais bien aussi le plus grand désir d'assister à ce gracieux -spectacle, mais je crus utile à mes intérêts d'aller jeter un dernier -coup-d'oeil sur ma scène. Je me dirigeai donc vers mon théâtre où l'on -m'avait réservé une entrée particulière, et j'allais gravir les quelques -marches qui y conduisaient, quand je me sentis saisir par le bras. - ---Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit en souriant un Monsieur, qui se -mit à monter l'escalier avec moi, cela se trouve à merveille, nous -allons entrer de compagnie. - ---Où cela, Monsieur? demandai-je, tout étonné de cette proposition. - ---Où cela? mais sur votre théâtre, répondit l'inconnu d'un ton -d'autorité, et j'espère bien que vous ne me refuserez pas ce plaisir-là. - ---Je suis fâché de vous refuser, Monsieur; mais cela ne se peut pas, -dis-je poliment, sachant que dans l'enceinte de Fulham, il ne pouvait y -avoir que des gens pour lesquels on devait avoir des égards. - ---Pourquoi cela ne se pourrait-il pas? riposta mon interlocuteur avec -une insistance marquée; je trouve au contraire que rien n'est plus -facile. Si nous ne pouvons passer de front par la porte, nous y -entrerons l'un après l'autre. - ---Pardonnez-moi, Monsieur, de vous refuser, mais aucun étranger ne doit -pénétrer sur ma scène. - ---Ah bien! dit alors mon assaillant sur le ton de la plaisanterie, s'il -en est ainsi, pour ne pas vous être plus longtemps étranger, je vais -vous dire mon nom. Je suis le baron Brunow, ambassadeur de Russie, aussi -grand admirateur de vos mystères que désireux de les pénétrer. Et il -continuait à monter, en cherchant à forcer la barrière que je lui -opposais. Comment, Monsieur Robert-Houdin, ajouta-t-il, vous me refusez? -je ne vous demande pourtant qu'une ou deux confidences, rien de plus. - ---Je persiste dans mon refus, Monsieur le baron, pour plusieurs raisons -et principalement pour celle-ci... - ---Laquelle? - ---C'est que vous possédez une perspicacité et un esprit trop -généralement reconnus, pour que je vous prive du plaisir de découvrir -vous-même ces secrets, dignes à peine de votre haute intelligence. - ---Ah! ah! fit en riant le baron, voilà de belle et bonne diplomatie; -est-ce que vous voudriez marcher sur mes brisées? - ---J'en suis indigne, Monsieur le baron. - ---Très bien! très bien! En attendant je me trouve repoussé avec perte et -réduit à prendre place parmi les spectateurs.--Je me rends; mais -dites-moi, Monsieur Robert-Houdin, vous n'avez jamais été en Russie? - ---Non, Monsieur, jamais. - ---Alors, donnez-moi votre carte. - ---La voici. - -L'ambassadeur mit son nom au bas du mien. - ---Tenez, me dit-il en me la rendant, si vous avez le désir de visiter -notre pays, cette carte vous sera très utile, et si je me trouvais à -Saint-Pétersbourg à cette époque, venez me voir, je vous procurerai -l'honneur de jouer devant Sa Majesté l'empereur Nicolas. - -Je remerciai le baron Brunow, et il me quitta. - -Pendant cet entretien, les quadrilles s'exécutaient, et ils n'étaient -pas encore terminés, que déjà la foule envahissait les places qui -n'étaient pas réservées pour la famille Royale et la cour. La Reine -elle-même ne tarda pas à arriver, et aussitôt je reçus l'ordre de -commencer. - -Que n'ai-je une plume plus habile pour peindre avec de vives couleurs le -riche tableau qui, à cet instant, se déroula devant mes yeux éblouis! Je -vais toutefois essayer de le décrire. - -Que l'on se figure une immense pelouse s'élevant devant moi en -amphithéâtre et comme disposée pour être le parterre de ma scène. -Certes, l'on n'eût pu dire si l'herbe ou le sable recouvrait ces gradins -naturels, tant ils étaient couverts de spectateurs, je devrais dire de -spectatrices, car les Messieurs n'étaient point admis dans cette -enceinte. - -Au premier plan et près de mon théâtre, la Reine, ayant à sa droite son -Royal époux, était entourée de sa jeune et gracieuse famille. Un peu en -arrière, les dames de la cour, assistées des dames patronnesses, -formaient l'entourage de Sa Majesté. Puis, au second plan, à une -distance respectueuse, étaient assises les femmes et les filles des -nombreux souscripteurs. Quant aux Messieurs, on les voyait -symétriquement groupés autour de cette vaste enceinte. - -C'était vraiment un coup-d'oeil ravissant que ces femmes aux blanches -parures, éblouissantes de jeunesse et de beauté, couvertes de diamants -et de fleurs, et rivalisant entre elles de bon goût, de richesse et -d'éclat. - -De l'endroit où je me trouvais, on eût dit une vaste prairie -couverte de neige, sur laquelle s'étalaient les plus riches fleurs du -printemps, et les habits noirs des spectateurs qui encadraient ce riant -tableau, loin de l'obscurcir, en rehaussaient l'éclat. - -Sur les côtés de la pelouse, des chênes séculaires apportaient leur -frais ombrage à cette salle de spectacle improvisée. - -De quel noble orgueil je me sentis saisi, en voyant qu'à moi seul je -tenais, pour ainsi dire, suspendus à mes doigts, ces jolis yeux de -duchesses, si fiers quelquefois, mais alors si bienveillants, et qui -semblaient à chaque instant prendre un nouvel éclat à la vue des -surprises que je leur causais! - -Dans cette représentation unique dans ma vie, le temps se passa pour moi -avec une telle rapidité, que je fus tout étonné d'en être arrivé à -présenter la dernière de mes expériences. - -Avant de quitter sa place, la Reine, bien qu'elle eût plusieurs fois -témoigné sa satisfaction, me fit complimenter par un officier -d'ordonnance, qui m'exprima également le désir de Sa Majesté d'avoir -plus tard une représentation à son palais de Buckingham. - -Afin de n'être point retardé par le départ des nombreux équipages qui -stationnaient aux portes du parc, j'avais pris toutes mes mesures pour -partir immédiatement après ma séance. Aussi, tandis que chacun -reconduisait la Reine, je montai en voiture et je quittai la fête. - -Un fait peut donner une idée du nombre de mes spectateurs, c'est que je -fus plus d'un quart d'heure à dépasser les équipages qui étaient rangés -sur une double ligne, le long de la route. Du reste, le produit de la -fête le fera mieux connaître encore. La recette s'est élevée à deux -mille cinq cents guinées, quelque chose comme soixante-quinze mille -francs! - -Dès le lendemain, Mitchell fit mettre en tête des affiches annonçant -mes séances, les armes de la Reine, et au-dessous, cette phrase -sacramentelle, sorte de certificat de baptême: _Robert-Houdin who has -had the honor to perform befor her most gracious Majesty the Queen, the -prince Albert, the Royal family and the nobitily of the united -Kindom..._ - -Ma vogue n'en devint que plus grande à Saint-James. - -Nous étions alors à la fin de juillet, et tout autre qu'un Anglais -comprendra difficilement comment il est possible d'obtenir un succès -dans un théâtre pendant les chaleurs caniculaires de l'été. Je dirai -donc que chez nos voisins d'Outre-Manche, où tous nos usages sont -intervertis, la saison des concerts, des fêtes et des spectacles a lieu -à partir du mois de mai jusqu'à la fin d'août. Une fois septembre -arrivé, la noblesse rejoint ses manoirs féodaux, et pendant six mois, -consacre à la vie de famille un temps que les plaisirs et les fêtes ne -viennent plus lui disputer. - -Je fis comme mes spectateurs; je quittai Londres vers le commencement de -septembre, non, comme eux, pour prendre du repos, mais au contraire pour -entrer dans une vie encore plus agitée que celle que je quittais. Je me -dirigeai vers le théâtre de Manchester, dont Knowles, le directeur, -avait contracté avec moi un engagement pour une quinzaine de -représentations. - -Le théâtre de cette ville est immense; semblable à ces vastes arènes de -l'antique Rome, il peut renfermer dans son sein un peuple tout entier. -Il suffira de dire, pour donner une idée de sa grandeur, que douze cents -spectateurs remplissent à peine le parterre. - -Lorsque je pris possession de la scène, je fus effrayé de sa vaste -étendue; je craignais de m'y perdre, car là un homme ne paraît plus dans -ses proportions naturelles, et la voix s'égare comme dans un désert. - -On m'expliqua plus tard les raisons qui avaient fait construire un aussi -gigantesque monument. - -Manchester, ville éminemment industrielle et manufacturière, compte les -ouvriers par milliers. Or, ces rudes travailleurs sont tous amateurs de -spectacle, et, dans leur existence au jour le jour, ils sacrifient -volontiers à ce plaisir une ou deux soirées par semaine; il fallait donc -une enceinte capable de les contenir. - -On doit penser, vu la grandeur de la salle, qu'un grand nombre des -expériences que je présentais à Saint-James ne devaient plus convenir au -théâtre de Manchester; je fus obligé de composer un programme, dans -lequel il n'y aurait que des prestiges qui pussent être vus de loin, et -dont l'effet frappât les masses. - -A l'annonce de mes représentations, les ouvriers accoururent en foule, -et, le parterre, leur place favorite, fut littéralement encombré, tandis -que les autres places laissaient apercevoir bien des vides. C'est assez -l'ordinaire du reste, aux premières représentations en Angleterre: pour -se décider à aller voir une pièce ou un artiste, certaines gens veulent -lire sur le journal le compte-rendu et l'opinion du feuilletonniste, qui -ne manque jamais de paraître le lendemain. - -L'entrée s'était faite avec un tumulte dont on ne pourrait trouver -d'exemple dans aucun théâtre, en France, si ce n'est dans les -représentations gratuites données à Paris dans les grandes solennités. -Avant de faire lever le rideau, je dus attendre et laisser à mon bruyant -public le temps de se calmer; insensiblement l'ordre et le silence -s'étant à peu près rétablis, je commençai ma séance. - -Au lieu de ce monde fashionable, de ces élégantes toilettes, de ces -spectateurs qui semblaient répandre dans la salle un parfum tout -aristocratique, de ce public d'élite enfin, que je rencontrais à -Saint-James, je me trouvais en présence de simples ouvriers aux -vêtements modestes et uniformes, aux manières brusques, aux ardentes -démonstrations. - -Mais ce changement, loin de me déplaire, stimula au contraire ma verve -et mon entrain, et je me mis bientôt à l'aise avec mes nouveaux -spectateurs lorsque je vis qu'ils prenaient un vif intérêt à mes -expériences. Pourtant, un incident faillit dès le principe, susciter -contre moi un mécontentement fâcheux. - -Loin de venir à mes séances pour se perfectionner dans l'étude de la -langue française, les ouvriers de Manchester furent très étonnés quand -ils m'entendirent m'exprimer dans une langue autre que la leur. Des -protestations m'interrompirent à plusieurs reprises; _speack english_, -criait-on de toutes parts et sur tous les tons, _speack english_. - -Me faire parler anglais était une exigence à laquelle il m'était -matériellement impossible de me soumettre; j'étais resté, il est vrai, -six mois à Londres, mais me trouvant constamment en contact avec des -compatriotes, ou avec des gens qui comprenaient le français, je n'avais -jamais eu besoin de recourir à la langue anglaise. J'essayai pourtant de -satisfaire une réclamation que je sentais légitime, et de suppléer à ce -qui me manquait par de l'audace et de la bonne volonté. Je savais -quelques mots d'anglais, je me mis à les débiter; lorsque mon -vocabulaire se trouvait en défaut et que j'étais sur le point de rester -court, j'inventais des expressions, des phrases qui, en raison de leur -tournure bizarre, amusaient beaucoup mon auditoire. Il m'arrivait -souvent aussi, dans les cas embarrassants, de m'adresser à lui pour -qu'il me vînt en aide, et c'était à mon tour d'avoir bonne envie de -rire. - -_--How do you call it?_ (comment appelez-vous cela?) disais-je avec un -sérieux comique en présentant l'objet dont je voulais savoir le nom. Et -tout aussitôt cent voix répondaient à ma demande. Rien n'était plus -plaisant que cette leçon ainsi prise, et dont les cachets, contrairement -à l'usage, avaient été payés par mes spectateurs. - -Grâce à ma condescendance, je parvins à faire la paix avec mon public, -et il la cimenta chaudement à plusieurs reprises par de bruyants -applaudissements. Le dernier tour surtout obtint d'unanimes suffrages; -je veux parler de la _bouteille inépuisable_, qui fut entourée d'une -mise en scène qu'on n'a peut-être jamais vue dans aucun théâtre. - -Le tableau que présenta ce tour est indescriptible; un habile pinceau -pourrait seul en retracer les nombreux détails. En voici cependant une -esquisse aussi exacte que possible: - - * * * * * - -J'ai dit plus haut que, si les spectateurs manquaient dans quelques -endroits de la salle, le parterre était comble; il représentait par -conséquent un groupe de plus de douze cents individus. - -C'était pour moi une scène vraiment curieuse de voir toutes ces têtes -sortant invariablement de vestes dont la couleur foncée rehaussait -encore la fraîcheur de ces physionomies, que peuvent seuls donner le -_Porter_ et le rosbif de la Grande-Bretagne. - -Pour que je pusse communiquer plus facilement avec mes nombreux -spectateurs, le machiniste avait établi un plancher qui allait de la -scène à l'extrémité du parterre, et, comme je désirais m'adresser -également aux personnes placées sur le côté, on avait mis à quelques -centimètres de l'appui des galeries deux autres _praticables_ beaucoup -moins longs que celui du centre. Ces deux derniers n'avaient pas comme -l'autre le désavantage d'occuper des places, car ils se trouvaient -directement au-dessus d'un passage. Seulement, ceux qui arrivaient par -là avaient été forcés de se courber pour se rendre à leur destination? -mais qu'était ce petit inconvénient en raison du plaisir qu'on se -promettait en voyant _a french conjuror_ (un sorcier français), ainsi -que m'appelaient les ouvriers. - -Or, ma séance était commencée, que le public entrait encore au parterre; -et l'on y mit tant de monde, qu'à la fin il n'y eut plus de places pour -les retardataires. - -Plusieurs d'entre eux eurent la constance de rester courbés sous les -praticables, et, regardant tantôt à droite, tantôt à gauche, ils purent -suivre, tant bien que mal, le cours de mes expériences. Mais un de ces -intrépides spectateurs, fatigué sans doute de la posture incommode qu'il -était obligé de garder, s'ingénia de passer la tête à travers l'étroit -espace qui se trouvait entre le praticable et la galerie. Il s'y prit du -reste fort adroitement: il passa d'abord son chef de côté, puis il se -retourna vers moi, exactement comme s'il se fût agi d'un bouton dans une -boutonnière. - -Cette innovation fut, comme on le pense bien, gaiement et bruyamment -accueillie par l'assemblée, et ce malheureux eut à subir le sort réservé -à tous les novateurs: on lui fit un affreux charivari, on l'accabla de -quolibets. Mais il ne s'en inquiéta pas, et son flegme désarma les -détracteurs de son invention. - -Encouragé par son exemple, un voisin essaya du mécanisme de la -boutonnière, puis un second, un troisième, et enfin, vers le milieu de -la séance, une demi-douzaine de têtes dont on ne connaissait pas les -corps se trouvaient symétriquement rangées de chaque côté de la scène et -présentaient assez l'aspect de jeux de boules attendant les amateurs de -cet exercice. - -J'en étais donc arrivé au tour de la bouteille, qui consiste, on le -sait, à faire sortir d'un flacon vide toutes les liqueurs qui peuvent -être demandées, quel que soit le nombre des consommateurs. - -La réputation de cette fameuse bouteille était déjà établie à -Manchester; les journaux de Londres y avaient porté les détails de cette -expérience. Aussi un hurrah général s'éleva de toutes parts quand je -parus armé de ma fiole merveilleuse, car outre l'attrait que pouvait -offrir ce tour, l'ouvrier comptait encore sur le plaisir to _drinck a -glass of brandy_, ou de toute autre liqueur. - -Flatté de cette réception, je m'avançai jusqu'au milieu du parterre -suivi de mon domestique, qui portait une innombrable quantité de verres. -Je n'eus pas besoin, comme à Londres, de provoquer les demandes. A peine -étais-je arrivé, que déjà mille voix criaient à l'envi: brandy, wiskey, -gin, curaçao, kirsch, rhum, etc. - -Il m'était impossible de satisfaire à la fois tout le monde; je voulus -alors procéder par ordre, et, remplissant un verre, je le présentai à -celui qui semblait m'avoir fait la première demande; mais, amère -déception pour le consommateur! vingt mains s'élancent pour lui disputer -la précieuse liqueur, et chacune tirant de son côté, le verre se -renverse. Les spectateurs, livrés au supplice de Tantale, appellent à -grands cris ce liquide, qui n'a pu s'approcher de leurs lèvres; je -remplis un second verre, il subit le même sort que le premier, et -l'acharnement devient tel, que le cristal se brise entre les mains des -lutteurs obstinés. - -Plus loin on m'adresse la même demande, je fais la même distribution, et -nul ne peut encore en profiter. - -Sans m'inquiéter du résultat, je verse la liqueur à profusion et la -livre à la rapacité des consommateurs. - -Bientôt tous les verres ont disparu; c'est en vain que je les réclame -pour continuer mes largesses, il n'en reste plus vestige. Mon expérience -allait donc se trouver brusquement terminée, lorsqu'un spectateur plus -avisé eut l'idée de me tendre la main en guise de coupe. - -Le procédé, ma foi, était aussi simple qu'ingénieux; c'était l'oeuf de -Christophe-Colomb. L'étonnement qu'en éprouvèrent les voisins permit à -l'inventeur de tirer parti de sa découverte, chose bien rare, hélas! - -La coupe improvisée fit fortune, et chacun de me tendre la main; mais, -_ô imitatores, servum pecus_, comme dit Horace, les imitateurs virent -leur contrefaçon éprouver, sauf la casse, les mêmes péripéties que les -verres et leur apporter le même résultat. - -De guerre lasse, j'allais me retirer, quand un nouveau perfectionnement -fut proposé par un spectateur aussi altéré que tenace: renversant la -tête en arrière et ouvrant démesurément la bouche, il m'engagea par -gestes à lui ingurgiter du curaçao. Trouvant l'idée originale, je le -satisfis sur-le-champ. - ---_What a capital curaçao_, fit mon homme en se passant la langue sur -les lèvres. - -Cette séduisante exclamation fut à peine entendue, que toutes les -bouches étaient ouvertes et les têtes immodérément renversées; c'était à -me faire fuir de frayeur. Cependant, pour ne pas laisser inachevée une -aussi curieuse scène, je fis une tournée d'arrosage ajustant les -embouchures de mon mieux. Il arrivait bien quelquefois que l'entonnoir, -bousculé par les voisins, laissait égarer un peu de liqueur sur les -vêtements, mais, sauf ce léger inconvénient, tout allait à merveille, et -je crus avoir enfin rempli la rude tâche de désaltérer mon auditoire. -Pourtant j'entendis encore quelques réclamations. _A glass of wiskey_, -implorait un de ces intrépides spectateurs qui s'étaient, on se le -rappelle, glissés entre le plancher et la galerie, et dont la tête -ruisselante de sueur semblait être le chef de quelque corps bien replet. - -Mon fils, qui me servait en scène, et qui, l'un des premiers, avait -entendu cette requête, comprit tout le désir que pouvait avoir le -pauvre solliciteur; il courut sur la scène chercher un verre que je me -hâtai d'emplir, et il le lui porta. - -Mais une difficulté surgit tout-à-coup; le réclamant et ses compagnons -étaient enfermés dans leurs carcans, côte à côte, et cette circonstance -ne leur permettait pas d'élever les bras, à moins qu'il ne se fît un -vide entre eux. Mon fils, qui n'y réfléchissait pas, présenta le verre, -et voyant que personne ne le prenait, se disposa à le reporter sur la -scène. Un gémissement le fit retourner sur ses pas, et, à l'air du -patient, il comprit que celui-ci le suppliait de se baisser, et -d'approcher le verre de ses lèvres. - -Cette délicate opération s'effectua du reste avec beaucoup d'adresse de -part et d'autre, et malgré les rires du public, chacun des compagnons du -privilégié réclama à son tour le même service. - -Cette petite scène semblait avoir calmé l'ardeur du public; je crus -possible de terminer mon expérience par le coup de fouet qui doit la -faire valoir. Il s'agit, lorsque ma bouteille semble épuisée, d'en faire -sortir encore un énorme verre de liqueur; mais une scène à laquelle -j'étais loin de m'attendre fut celle qui m'accueillit alors. - -On a souvent parlé des saturnales que provoquaient les affreuses -distributions de vin et de comestibles qui se faisaient sous la -restauration. Eh bien! ces orgies n'étaient que des repas de bonne -compagnie, comparativement à l'assaut qui se livra pour arriver jusqu'au -verre que je tenais à la main. - -Une montagne humaine se dressa subitement devant moi, et de cette -pyramide vivante, sortirent deux cents bras pour se disputer leur proie, -comme aussi s'ouvrirent cent bouches pour l'engloutir. - -Je songeai qu'il était prudent de battre en retraite, dans la crainte -d'être englouti sous cette masse informe. Impossible! Derrière moi, une -haie de buveurs altérés me barra le passage. - -Le danger était pressant, car la pyramide se penchait pour m'atteindre -et semblait devoir perdre l'équilibre d'un moment à l'autre; les cris -des malheureux qui la supportaient, témoignaient assez de la position -douloureuse à laquelle je pouvais à mon tour être soumis; je me -précipitai, tête baissée, traversai l'obstacle qu'on voulait m'opposer, -et je pus arriver sur la scène assez à temps pour jouir du curieux -spectacle de l'éboulement de la montagne. - -Je renonce à peindre les cris de joie, les hurras, les applaudissements -qui accueillirent cette chute, tandis que les victimes vociféraient des -récriminations, s'agitaient, pêle-mêle, ne trouvant pour se relever -d'autre appui que les corps récalcitrants de leurs compagnons -d'infortune. C'était un vacarme digne de l'enfer. - -Le rideau se baissa sur cette scène, mais des cris et des battements de -mains se firent entendre aussitôt; on rappelait le _conjuror_ Houdin -pour le féliciter de sa séance. - -Je me rendis à cet appel, et quand je parus, soit que dans le tour de la -bouteille j'eusse été peut-être un peu trop prodigue de mes liqueurs, -soit que mes braves spectateurs, comme j'aime à le croire, eussent été -satisfaits de ma séance, des trépignements et des applaudissements -éclatèrent d'une manière si formidable, que j'en restai saisi, tout en -ressentant vivement le plaisir qu'ils me procuraient. Car il faut le -dire, ce bruit de deux mains frappant l'une contre l'autre, si agaçant -qu'il soit en lui-même, n'a rien qui choque l'oreille d'un artiste. Au -contraire, plus il est étourdissant, plus il semble harmonieux à celui -qui en est l'objet. - -Les séances qui suivirent furent loin d'être aussi tumultueuses que la -première, et la raison en est tout simple. Les représentants du commerce -et de l'industrie, la seule aristocratie de Manchester, ayant entendu -parler de ma séance, vinrent à leur tour, en compagnie de leurs -familles, pour y assister; leur présence contribua à tenir en respect -les ouvriers, dont le plus grand nombre se trouvait sous leur direction. -La salle changea d'aspect, et je n'eus plus qu'à me louer par la suite -de la tranquillité des spectateurs du parterre. - -Quinze représentations consécutives n'avaient pas épuisé la curiosité -des habitants de la ville, et certes j'eusse pu continuer encore pendant -quinze jours au moins, lorsqu'à mon grand regret je fus obligé de céder -la place à deux artistes célèbres, Jenny Lind et Roger, avec lesquels -Knowles avait également contracté un engagement, à jour fixe. - -Si j'étais fâché d'abandonner ainsi un aussi beau succès, d'un autre -côté, je l'avoue, je me trouvais heureux de fuir au plus vite cette -atmosphère lourde et enfumée, qui fait ressembler la capitale -industrielle de l'Angleterre à une ville de ramoneurs. Je ne pouvais -habituer mes poumons à respirer en guise d'air vivifiant les flocons de -noir de fumée dont l'air est incessamment chargé. J'étais tombé dans une -tristesse qui tenait presque du spleen et qui ne me quitta que lorsque -j'arrivai dans la riante ville de Liverpool, où je m'étais engagé à -rester quelques semaines. - -Le lecteur me permettra de ne pas parler des représentations que j'y -donnai, non plus que de celles qui eurent lieu dans d'autres villes. - -J'étais alors en pleine voie de succès. Toutes mes séances commençaient -par des applaudissements et finissaient par l'encaissement d'une bonne -recette. Je me contenterai de dire qu'après avoir joué successivement -sur les théâtres de Liverpool, de Birmingham, de Worcester, Cheltenam, -Bristol et Exeter, je rentrai à Londres pour y donner encore une -quinzaine de représentations avant de revenir en France. - - * * * * * - -Quelques jours après ma rentrée à Saint-James, la Reine se souvenant, -sans doute, du désir qu'elle m'avait témoigné à Fulham, me fit demander -une représentation dans son Palais de Buckingham. - -Cette invitation ne pouvait m'être que très agréable, je l'acceptai avec -empressement. - -Au jour indiqué, dès huit heures du matin, je me rendis à la demeure -royale. L'intendant du palais, auquel on m'adressa, me conduisit à -l'endroit où devait avoir lieu ma représentation. C'était une longue et -magnifique galerie de tableaux. On y avait élevé un théâtre dont la -scène représentait un salon Louis XV, blanc et or, à peu de chose près -semblable à celui que j'avais à Saint-James. - -Mon conducteur me montra ensuite une salle à manger voisine: c'était, me -dit-il, celle des dames d'honneur, et il me pria d'indiquer l'heure à -laquelle je désirais qu'on nous y servît à déjeûner. - -J'étais trop préoccupé pour penser à manger, car j'avais à organiser ma -séance. Toutefois je commandai, à tout hasard, mon repas pour une heure -de l'après-midi, et je me mis aussitôt à l'oeuvre. - -Grâce à l'assistance de mon secrétaire (sorte de factotum) et de mes -enfants, qui m'aidaient dans la proportion de leurs moyens, je parvins à -surmonter toutes les difficultés que m'offraient les dispositions -provisoires de la scène. Mais ce ne fut qu'à deux heures que j'eus -entièrement terminé tous mes apprêts. Je tombais presque d'inanition, -car moins heureux que mes compagnons de travail, je n'avais encore rien -pris de la journée. Aussi ce fut avec un véritable plaisir que j'ouvris -la marche dans la direction de la salle à manger. - -La séance devait avoir lieu à trois heures; j'avais donc une heure -devant moi pour me réconforter. - -J'avais à peine fait quelques pas, que je m'entendis appeler derrière -moi. C'était un officier du palais qui demandait à me parler. - ---Monsieur, me dit-il en fort bon français, il y aura bal dans cette -galerie, après votre séance; on doit pour cela faire quelques apprêts -qui seront peut-être plus longs qu'on ne pense; en conséquence, la Reine -vous prie de vouloir bien commencer votre représentation une heure plus -tôt; elle se trouve prête à venir y assister, et elle ne tardera pas à -arriver. - ---Je regrette vivement de ne pouvoir accorder à Sa Majesté ce qu'elle me -demande, répondis-je; mes préparatifs ne sont pas encore terminés, et -puis je vous avouerai que... - ---Monsieur Robert-Houdin, reprit poliment l'officier, tout en conservant -le flegme d'un enfant de la Tamise, ce sont les ordres de la Reine, je -ne puis rien vous dire de plus. Et sans attendre mes explications, il me -salua avec urbanité et s'éloigna. - ---Nous aurons toujours bien le temps de déjeûner à la hâte, dis-je à mon -secrétaire; dirigeons-nous au plus vite vers la salle à manger. - -Je n'avais pas achevé ces paroles, que la Reine, le Prince Albert et la -famille Royale entrèrent, suivis d'une suite nombreuse. - -A cette vue, je ne me sentis pas le courage d'aller plus loin; je revins -sur mes pas, et, ainsi que cela m'était arrivé dans des circonstances -analogues, je m'armai de résignation contre la souffrance. Protégé par -le rideau qui me séparait des spectateurs, je me hâtai de terminer -quelques petits préparatifs qui me restaient à faire, et cinq minutes -après, je reçus l'ordre de commencer. - -Lorsque le rideau se leva, je fus émerveillé du spectacle qui s'offrit à -mes yeux. - -Leurs Majestés, la Reine Douairière, le Duc de Cambridge, oncle de la -Reine, et les enfants Royaux occupaient le premier rang. Derrière eux, -se tenait une partie de la famille d'Orléans; puis venaient des -personnages de la plus haute distinction, parmi lesquels je reconnus des -ambassadeurs revêtus de leurs costumes nationaux, et des officiers -supérieurs, couverts de brillantes décorations. Toutes les dames étaient -en toilettes de bal et ornées de riches parures. La galerie était -entièrement remplie. - -Je ne puis dire ce qui se passa en moi, lorsque je commençai ma séance. -Mon malaise s'était subitement évanoui, et je me trouvais même -parfaitement dispos. - -Pourtant cette situation s'explique sans difficulté. Il est un fait -reconnu, c'est qu'il n'y a plus de souffrance pour l'artiste dès qu'il -est en scène. Une sorte d'exaltation de ses facultés suspend en lui -toute sensation étrangère à son rôle, et jamais tant qu'il restera en -présence du public, on ne le verra soumis à aucune des misères de la -vie. La faim, la soif, le froid, le chaud, la maladie même sont forcés -de battre en retraite devant la puissance de cette exaltation, -dussent-elles après reprendre plus vivement leur empire. - -Cette petite digression était nécessaire pour expliquer les bonnes -dispositions dont je me sentis animé, lorsque je me présentai devant la -noble assemblée. - -Jamais, je crois, je n'eus autant de verve et d'entrain dans l'exécution -de mes expériences; jamais aussi, je n'eus un public plus gracieusement -appréciateur. - -La Reine daigna plusieurs fois m'encourager par des paroles flatteuses, -tandis que le Prince Albert, si bon pour les artistes, applaudissait -joyeusement des deux mains. - -J'avais préparé un tour intitulé _le bouquet à la Reine_; voici ce qu'en -disait le _Court Journal_ (le journal de la cour) dans un compte-rendu -qu'il fit de ma séance: - - * * * * * - -«La Reine, dit le journal anglais, prenait un plaisir extrême à ces -expériences; mais celle qui sembla la frapper le plus, fut _le bouquet à -la Reine_, surprise très gracieuse et d'un charmant à-propos. Sa Majesté -ayant prêté son gant à M. Robert-Houdin, celui-ci en fit immédiatement -sortir un petit bouquet, qui devint bientôt assez gros pour être -difficilement contenu dans les deux mains. Enfin ce bouquet, posé dans -un vase et arrosé d'une eau magique, se transforma en une guirlande dont -les fleurs formèrent le nom de VICTORIA. - -»La Reine fut également émerveillée de l'étonnante lucidité du fils de -Robert-Houdin dans l'expérience de seconde vue. Les objets les plus -compliqués avaient été préparés à l'avance, afin d'embarrasser et de -mettre en défaut la sagacité du père et la merveilleuse faculté du fils. -Tous deux sont sortis victorieux de ce combat intellectuel et ont déjoué -tous les projets.» - -Après la séance, le même officier auquel j'avais eu déjà affaire vint de -la part de la Reine et du Prince Albert m'adresser leurs félicitations. -La Duchesse d'Orléans avait bien voulu y joindre ses compliments et ceux -de sa famille. - -Une fois le rideau baissé, ne me trouvant plus soutenu par la présence -des spectateurs, je me sentis presque défaillir. Je m'étais assis, et je -n'avais plus la force de me lever pour aller prendre le repas dont -j'avais un si grand besoin. - -J'allais cependant le faire, lorsque je fus tiré de mon accablement par -l'apparition d'un corps nombreux d'ouvriers, qui arrivaient en toute -hâte pour démolir le théâtre, l'enlever et organiser les apprêts du bal. - -Que l'on juge de mon embarras et de mon tourment! Il fallait démonter et -emballer toutes mes machines, qui sans cela eussent été brisées. - -Je voulus protester, retarder l'exécution d'un tel travail; ce fut en -vain: des ordres supérieurs avaient été donnés; ils devaient être -exécutés. Je fus alors obligé de puiser dans une nouvelle énergie la -force nécessaire à mon emballage, qui ne dura pas moins d'une heure et -demie. - -Six heures sonnaient quand tout fut terminé. Il y avait juste -vingt-quatre heures que je n'avais pris de nourriture. - -Conduit par mon régisseur, qui avait eu la précaution de faire servir le -dîner, je me traînai jusqu'à la salle à manger. - -Le jour venait de finir, et l'appartement n'était pas encore éclairé. Ce -fut à grand'peine que nous distinguâmes une table. Je tombai plutôt que -je ne m'assis sur une chaise qui se trouva près de moi, et tandis que -mon fils aîné sonnait pour qu'on apportât de la lumière, je commençai un -travail de seconde vue par appréciation. Cette faculté me servit à -merveille; je mis la main sur une fourchette et, piquant à tout hasard -devant moi, je rencontrai quelque chose qui s'y attacha. Je portai -prudemment l'objet à mon odorat et, satisfait de ce contrôle, j'y donnai -un victorieux coup de dent. - -C'était délicieux; je crus reconnaître un salmis de perdreaux. - -Je fis une seconde exploration pour m'en assurer, et après quelques -coups de fourchette, je pus me convaincre que je ne m'étais pas trompé. -Mon régisseur et mes enfants avaient suivi mon exemple et s'escrimaient -aussi de leur côté. - -On est lent, à ce qu'il paraît, à servir dans les maisons royales, car -avant que les lumières fussent arrivées, nous eûmes le temps de nous -familiariser avec l'obscurité. - -Du reste, ce repas devenait pour nous, en raison de son originalité, -une véritable partie de plaisir; j'avais même déjà saisi un flacon pour -me verser à boire, quand soudain la porte de la salle s'ouvrit et deux -valets se présentèrent portant des candélabres. En nous voyant ainsi -attablés et mangeant de la façon la plus tranquille, ces deux hommes -faillirent tomber à la renverse. Je suis persuadé qu'ils nous prirent, à -cet instant, pour de véritables sorciers, car ce fut à grand'peine -qu'ils se décidèrent à rester pour continuer leur service. - -Nous prîmes alors nos aises; la table était bien servie, les vins -étaient excellents, et nous pûmes nous remettre des fatigues et des -émotions de la journée. Sur la fin du repas, l'intendant du palais nous -fit une visite, et dès qu'il eut appris mes infortunes, il m'en témoigna -tous ses regrets; la Reine, m'assura-t-il, serait d'autant plus fâchée -de cette nouvelle, si elle lui parvenait, qu'elle avait donné les ordres -les plus exprès pour que rien ne vous manquât dans son palais. - -Je répondis que je me trouvais bien dédommagé de quelques instants de -souffrance par la satisfaction d'avoir été appelé à présenter mes -expériences devant la gracieuse souveraine. C'était aussi la vérité. - - - - -CHAPITRE XVIII. - -UN RÉGISSEUR OPTIMISTE.--TROIS SPECTATEURS DANS UNE SALLE.--UNE -COLLATION MAGIQUE.--LE PUBLIC DE COLCHESTER ET LES NOISETTES.--RETOUR EN -FRANCE.--JE CÈDE MON THÉATRE.--VOYAGE D'ADIEU.--RETRAITE A -SAINT-GERVAIS.--PRONOSTIC D'UN ACADÉMICIEN. - - -Quelque temps après cette séance, mon engagement se terminait avec -Mitchell. - -Au lieu de rentrer en France comme je l'eusse tant désiré après une -aussi longue absence, je pensai qu'il était plus favorable à mes -intérêts de continuer mes excursions dans les provinces anglaises -jusqu'au mois de septembre, époque où j'espérais faire la réouverture de -mon théâtre à Paris. - -En conséquence, je me traçai un itinéraire dont la première station -devait être Cambridge, ville renommée par son Université, et je partis. - -Mais peut-être le lecteur n'a-t-il pas envie de me suivre dans cette -longue excursion. Qu'il se rassure; je ne le ferai pas voyager avec moi, -d'autant plus que ma seconde course à travers l'Angleterre ne présente -presque aucun détail qui soit digne d'être mentionné ici. Je me -contenterai de raconter quelques incidents, et entre autres, une petite -aventure qui m'est arrivée, parce qu'elle peut servir de leçon aux -artistes, quels qu'ils soient, en leur apprenant qu'il est dangereux -pour leur amour-propre et pour leurs intérêts d'épuiser trop à fond la -curiosité publique, dans les différentes localités où l'espoir de bonnes -recettes les conduit. - -Je devais, ainsi que je viens de le dire, aller directement de Londres à -Cambridge, mais à moitié route, j'eus la fantaisie de m'arrêter à -Herford, petite ville d'une dizaine de mille âmes, pour y donner -quelques représentations. - -Mes deux premières séances eurent un très grand succès; mais à la -troisième, voyant que le nombre des spectateurs avait de beaucoup -diminué, je me décidai à n'en pas donner d'autres. - -Mon régisseur combattit cette résolution, et il me donna des raisons qui -ne manquaient certainement pas de valeur. - ---Je vous assure, Monsieur, me dit-il, que dans la ville on ne parle que -de votre séance. Chacun me demande si vous devez jouer encore demain, et -déjà deux jeunes gens m'ont chargé de retenir leurs places pour le cas -où vous vous détermineriez à rester. - -Grenet, c'était le nom du régisseur, était bien le meilleur homme du -monde. Mais j'aurais dû me méfier de ses conseils, en raison de sa -disposition d'esprit à voir tout en beau. C'était l'optimisme incarné. -Les supputations de succès qu'il me fit pour la séance future eussent -laissé bien loin derrière elles celles de l'inventeur d'écritoires. A -l'entendre, il fallait doubler le prix des places et augmenter le -personnel du théâtre, pour contenir la foule qui devait venir me -visiter. - -Tout en plaisantant Grenet sur l'exagération de ses idées, je consentis -néanmoins à ce qu'il fit poser les affiches pour la représentation qu'il -me demandait. - -Le lendemain, à sept heures et demie du soir, je me rendis, selon mon -habitude, à la porte du théâtre pour donner l'ordre de faire ouvrir les -bureaux et de laisser entrer le public. La séance devait commencer à -huit heures précises. - -Je trouvai mon régisseur complétement seul. Pas une âme ne s'était -encore présentée; cependant cela ne l'empêcha pas de m'aborder d'un air -radieux; c'était du reste son air normal. - ---Monsieur, me dit-il en se frottant les mains, comme s'il avait eu à -m'annoncer une excellente nouvelle, il n'y a encore personne à la porte -du théâtre, mais c'est bon signe. - ---C'est bon signe, dites-vous? Ah ça! mon cher Grenet, comment me -prouverez-vous cela? - ---C'est très facile à comprendre; vous avez dû remarquer, Monsieur, qu'à -nos dernières séances nous n'avions eu que l'aristocratie du pays. - ---Rien ne me prouve qu'il en ait été ainsi, mais je vous l'accorde; -après? - ---Après? c'est tout simple. Le commerce n'est point encore venu nous -visiter, et c'est aujourd'hui que je l'attends. Ces négociants sont -toujours si occupés, qu'ils remettent souvent au dernier jour pour se -procurer un plaisir. Patience, vous allez voir, dans un instant, -l'assaut que nous aurons à soutenir! - -Et il regardait vers la porte d'entrée, de l'air d'un homme convaincu -que ses prévisions se réaliseraient. - -Nous avions encore une demi-heure, c'était plus qu'il n'en fallait pour -remplir la salle. J'attendis. Mais cette demi-heure se passa dans une -vaine attente; personne ne se présenta au bureau. - ---Voici huit heures, dis-je en tirant ma montre; nous n'avons pas encore -de spectateurs: qu'en dites-vous, Grenet? - ---Ah! Monsieur, votre montre avance; ça, j'en suis sûr, car..... - -Mon régisseur allait appuyer cette affirmation de quelque preuve tirée -de son imagination, lorsque l'horloge de l'Hôtel-de-Ville sonna. Grenet -se trouvant à bout de raisons, se contenta de garder le silence en -jetant, toutefois, un coup-d'oeil désespéré vers la porte. - -Tout à coup je vois sa figure s'empourprer de plaisir. - ---Ah! je l'avais bien dit, s'écrie-t-il en me montrant deux jeunes gens -qui se dirigeaient de notre côté; voilà le public qui commence à -arriver, on se sera sans doute trompé d'heure. Allons! chacun à son -poste! - -La joie de Grenet ne fut pas de longue durée; il reconnut bientôt dans -ces visiteurs les deux jeunes gens qui avaient retenu leurs places dès -la veille. - ---On n'a pas envahi nos stalles, crièrent-ils à l'optimiste, en se -hâtant d'entrer. - ---Non, Messieurs, non; vous pouvez entrer, répondit Grenet en faisant -une imperceptible grimace. Et il les conduisit complaisamment, en -cherchant à leur donner un motif sur le vide de la salle qu'il -prétendait momentané. - -Il était à peine revenu au bureau qu'un monsieur d'un certain âge monte -en toute hâte le péristyle du théâtre et se précipite vers le contrôle -avec un empressement que mes succès des jours précédents pouvaient -justifier. - ---Pourrai-je avoir encore une place, dit-il d'une voix essoufflée? - -A cette demande qui semble une raillerie, mon pauvre Grenet abasourdi ne -sait plus que répondre; il se contente d'adresser à son interlocuteur -une de ces phrases banales que l'on emploie souvent pour gagner du -temps. - ---Mon Dieu! Monsieur, voyez-vous..... il faut que vous sachiez..... - ---Je sais, Monsieur, je sais; il n'y a plus de places; je m'y attends; -mais de grâce, laissez-moi entrer, et je trouverai toujours bien quelque -petit coin pour me caser. - ---Permettez-moi donc, Monsieur, de vous dire... - ---C'est inutile... - ---Mais puisque, au contraire... - ---A la bonne heure! Donnez-moi alors une stalle, et je vais voir si je -puis me placer dans un des couloirs. - -A bout d'arguments, Grenet délivra le billet. - -On peut se figurer l'étonnement de l'ardent visiteur, quand en entrant -dans la salle il s'aperçut qu'il composait à lui seul le tiers de -l'assemblée. - -Quant à moi, j'eus bientôt pris mon parti sur cette déconvenue. -C'était, il est vrai, un _four_ que je faisais, mais ce _four_ se -présentait d'une façon si originale que, en raison de sa singularité, je -le regardais comme une diversion à mes succès passés; je voulus même le -faire tourner à l'agrément de ma soirée. On n'est pas, je crois, plus -philosophe. - -Ce fut avec une sorte de satisfaction que je vis les alentours du -théâtre complétement déserts. - -Après avoir donné, pour l'acquit de ma conscience, le quart d'heure de -grâce aux retardataires, ne voyant venir personne, je fis annoncer à mes -trois spectateurs que, n'écoutant que mon désir de leur être agréable, -j'allais donner ma représentation. - -Cette nouvelle inattendue souleva dans la salle un triple hurrah sous -forme de remerciement. - -J'avais pour orchestre huit musiciens, amateurs de la ville. Ces -artistes, vu ma qualité de Français, jouaient, chaque soir, pour -ouverture, l'air des Girondins et la Marseillaise à grand renfort de -grosse caisse, de même qu'ils ne manquaient jamais de terminer la séance -par le _God save the queen_. - -L'introduction patriotique terminée, je commençai ma séance. - -Mon public s'était groupé sur le premier banc de l'orchestre, de sorte -que pour m'adresser à lui dans mes explications, j'aurais été obligé de -tenir la tête constamment baissée et dirigée vers le même point; cela -aurait fini par être fort incommode. Je pris le parti de porter mes -regards dans la salle et de parler aux banquettes, comme si je les eusse -vues animées pour moi d'une bienveillante attention. - -Je fis dans cette circonstance un véritable tour de force, car je -déployai, pour l'exécution de mes expériences, le même soin, la même -verve, le même entrain que devant un millier d'auditeurs. - -De son côté, mon public faisait tout le bruit possible pour me prouver -sa satisfaction. Il trépignait, applaudissait, criait, de manière à me -faire presque croire que la salle était complétement garnie. - -La séance entière ne fut qu'un échange de bons procédés, et chacun des -spectateurs vit avec peine arriver la dernière de mes expériences. -Celle-là n'était pas indiquée sur l'affiche; je la réservais comme la -meilleure de mes surprises. - ---Messieurs, dis-je à mon triple auditoire, j'ai besoin, pour -l'exécution de ce tour, d'être assisté de trois compères. Quelles sont -les personnes parmi l'assemblée qui veulent bien monter sur la scène? - -A cette comique invitation, le public se leva en masse et vint -obligeamment se mettre à ma disposition. - -Les trois assistants consentirent à se ranger sur le devant de la scène, -avec promesse de ne point regarder derrière eux. Je leur remis à chacun -un verre vide, en leur annonçant qu'il se remplirait d'excellent punch -aussitôt qu'ils en témoigneraient le désir, et j'ajoutai que, pour -faciliter l'exécution de ce souhait, il faudrait qu'ils répétassent -après moi quelques mots baroques tirés du grimoire de l'enchanteur -Merlin. - -Cette plaisanterie n'était proposée que pour gagner du temps, car tandis -que nous l'exécutions en riant aux éclats, un changement à vue s'opérait -derrière mes aimables compères. La table sur laquelle j'avais exécuté -mes expériences était remplacée par une autre garnie d'une excellente -collation. Un énorme bol de punch brûlait au milieu. - -Grenet, vêtu de noir, cravaté de blanc, armé d'une cuillère, en -stimulait la flamme bleuâtre, et lorsque mes compères exprimèrent la -volonté de voir leurs verres se remplir de punch: - ---Retournez-vous, leur dit-il de sa voix la plus grave, et vous allez -voir vos souhaits accomplis. - -Ce fut un coup de théâtre pour mes trois _adeptes_, qui restèrent un -instant ébahis de surprise, ce qui me donna le loisir de compléter -l'expérience en faisant emplir leurs verres. - -Les musiciens avaient été les spectateurs de cette petite scène; je les -priai de venir se joindre à nous pour éprouver la vertu de mon bol -inépuisable. Cette invitation fut joyeusement acceptée; on entoura la -table, on emplit les verres, on les vida, et nous ne passâmes pas moins -de deux heures à deviser sur l'agrément de cette expérience. - -Grâce à la prodigalité de l'_inexhaustible bowl of punch_, mes convives -furent tous saisis d'une tendre expansion. Peu s'en fallut qu'on ne -s'embrassât en se quittant; on se contenta cependant de se serrer la -main, en se promettant mutuellement le plus amical souvenir. - -L'enseignement que l'on peut tirer de cette anecdote, c'est que, pour -présenter ses adieux au public dans un théâtre, il ne faut pas attendre -qu'il n'y soit plus pour les recevoir. - - * * * * * - -Au sortir d'Herfort, je me rendis à Cambridge, puis à Bury-Saint-Edmond, -à Ipswich et à Colchester, faisant partout des recettes proportionnées à -l'importance de la population. Je n'ai conservé de ces cinq villes que -trois souvenirs: le fiasco d'Herfort, l'accueil enthousiaste des -étudiants de Cambridge et les noisettes de Colchester. - -Mais, me demandera-t-on, quel rapport peut-il y avoir entre des -noisettes et une représentation de magie? Un mot mettra le lecteur au -courant du fait et lui expliquera toutes les tribulations que ce fruit -m'a causées. - -Il est d'usage dans la ville de Colchester, lorsque l'on va au -spectacle, de remplir ses poches de noisettes; d'ailleurs, n'en a-ton -pas chez soi, qu'on trouve à en acheter à la porte du théâtre. On les -casse et on les mange pendant le cours de la représentation, sous forme -de rafraîchissements. Hommes et femmes ont cette manie _cassante_, en -sorte qu'il s'établit dans la salle un feu roulant de bris de noisettes -qui, par moments, devient assez fort pour couvrir la voix; l'artiste qui -est en scène en est quitte pour répéter la phrase qu'il pense n'avoir -pas été entendue. - -Rien ne m'agaçait les nerfs comme cet incessant cliquetis. Ma première -représentation s'en ressentit, et malgré mes efforts pour me maîtriser, -je fis ma séance tout entière sur le ton de l'irritation. Malgré cet -ennui, je consentis à jouer une seconde fois; mais le le directeur ne -put jamais me décider à lui accorder une troisième représentation. Il -eut beau m'assurer que ses artistes dramatiques avaient fini par se -faire à cette étrange musique; que même il n'était pas rare de voir en -scène un acteur secondaire casser une noisette en attendant la réplique, -je le quittai, ne voulant pas en entendre davantage. - -Décidément les théâtres des petites villes anglaises sont loin de valoir -ceux des grandes cités. - -A Colchester devait s'arrêter ma tournée, et je me disposais à plier -bagage pour la France, lorsque Knowles, le directeur de Manchester, se -rappelant mes succès à son théâtre, vint me proposer d'entreprendre avec -lui un voyage à travers l'Irlande et l'Ecosse. Nous étions alors au mois -de juin 1849. Paris, on se le rappelle, était alors plus que jamais -agité par les questions politiques; les théâtres en France n'existaient -que pour mémoire. Je ne fus pas longtemps à me décider; je partis avec -mon _english menager_. - -Notre excursion ne dura pas moins de quatre mois, et ce ne fut que vers -la fin d'octobre que je remis le pied sur le sol français. - -Ai-je besoin de dire le bonheur avec lequel je me retrouvai devant le -public parisien, dont je n'avais pas oublié le bienveillant patronage? -Les artistes qui, comme moi, ont été longtemps absents de Paris, le -comprendront, car ils savent que rien n'est doux au coeur comme les -applaudissements donnés par des concitoyens. - -Malheureusement, lorsque je repris le cours de mes représentations, je -m'aperçus avec peine du changement qui s'était opéré dans ma santé; ces -séances, que je faisais jadis sans aucune fatigue, me jetaient -maintenant dans un pénible accablement. - -Il m'était facile d'attribuer une cause à ce fâcheux état. Les veilles, -les fatigues, l'incessante préoccupation de mes représentations et plus -encore l'atmosphère brumeuse de la Grande-Bretagne, avaient épuisé mes -forces. Ma vie s'était en quelque sorte usée pendant mon émigration. Il -m'eût fallu pour la régénérer un long repos, et je ne devais pas y -songer à cette époque, au milieu de la meilleure saison de l'année. Je -ne pus que prendre des précautions pour l'avenir, dans le cas où je me -trouverais tout à fait forcé par ma santé de m'arrêter. Je me décidai à -former un élève qui me remplaçât au besoin et dont le travail pût, en -attendant, me venir en aide. - -Un artiste d'un extérieur agréable et dont je connaissais -l'intelligence, sembla me présenter les conditions que je pouvais -désirer. Mes propositions lui convinrent; il entra aussitôt chez moi. Le -futur prestidigitateur montra du reste de l'aptitude et un grand zèle -pour mes leçons; je le mis en peu de temps à même de préparer mes -expériences, puis il m'aida dans l'administration de mon théâtre, et -lorsque vinrent les grandes chaleurs de l'été, en 1850, au lieu de -fermer ma salle, selon mon habitude, je continuai de faire poser des -affiches dans Paris; seulement mon nom fut remplacé par celui -d'Hamilton. - -Eu égard à son peu d'études, mon remplaçant provisoire ne pouvait être -encore très fort; mais il était convenable dans ses expériences, et le -public se montra satisfait. Pendant ce temps, je goûtais à la campagne -les douceurs d'un repos longtemps désiré. - -Un homme qui a fait une longue route ne ressent jamais plus vivement la -fatigue que lorsque, après s'être arrêté quelques instants pour se -reposer, il veut continuer son voyage. C'est ce que j'éprouvai quand, le -terme de mes vacances arrivé, il me fallut quitter la campagne pour -recommencer l'existence fébrile du théâtre. Jamais je ne ressentis plus -de lassitude; jamais aussi je n'eus un désir plus vif de jouir d'une -complète liberté, de renoncer à ces fatigues à heure nommée, qu'on peut -appeler justement le collier de misère. - -A ce mot, je vois déjà bien des lecteurs se récrier. Pourquoi, -diront-ils, nommer ainsi un travail dont le but est d'émerveiller une -assemblée, et le résultat de procurer honneur et profit? - -Je me trouve forcé de justifier mon expression. - -Le lecteur comprendra facilement que les fatigues, les préoccupations et -la responsabilité attachées à une séance de _magie_ n'empêchent pas le -prestidigitateur d'être soumis aux autres misères de l'humanité. Or, -quels que soient ses chagrins ou ses souffrances, il doit cependant -chaque soir et à heure fixe les refouler dans son coeur pour revêtir -le masque de l'enjouement et de la santé. - -C'est déjà, croyez-moi, lecteur, une pénible tâche, mais ce n'est pas -tout, il lui faut encore, et ceci s'applique à tous les artistes en -général, il lui faut, sous peine de déchéance, égayer, animer, -surexciter le public, lui procurer enfin, disons-le mot, du plaisir pour -son argent. - -Pense-t-on que cela soit toujours chose facile? - -En vérité, la situation qui est faite aux artistes serait intolérable, -s'ils ne trouvaient pas dans la sympathie et les applaudissements du -public une douce récompense qui leur fait oublier les petites misères de -la vie. - -Je puis le dire avec orgueil: jusqu'au dernier jour de ma vie -artistique, je n'ai rencontré que bienveillance et sympathie; mais plus -je m'efforçais de m'en montrer toujours digne, plus je sentais que mes -forces diminuaient, et plus aussi augmentait en moi le désir de vivre -dans la retraite et la liberté. - -Enfin, vers le mois de janvier 1852, jugeant Hamilton apte à me -succéder, je me décidai à lui céder mon établissement, et, pour que mon -théâtre, l'oeuvre de mon travail, restât dans ma famille, on passa -deux contrats: le même jour, mon élève devint mon beau-frère et mon -successeur. - -Cependant quelque avide que soit un artiste de rentrer dans la vie -tranquille et solitaire, il est bien rare qu'il renonce tout-à-coup et -pour toujours à mériter les applaudissements dont il s'est fait une -douce habitude. On ne sera donc pas étonné d'apprendre que je voulus, -après m'être reposé pendant plusieurs mois, donner encore quelques -représentations, avant de prendre définitivement congé du public. - -Je ne connaissais pas l'Allemagne; je gagnai les bords du Rhin. Désirant -ne pas me fatiguer, je résolus de me réserver le choix des lieux où je -donnerais mes représentations. Je m'arrêtai donc de préférence dans ces -séjours de fête que l'on nomme des villes de bains, et je visitai -successivement Bade, Wiesbaden, Hambourg, Ems, Aix-la-Chapelle et Spa. -Chacune de mes séances, ou peu s'en faut, fut honorée de la présence -d'un ou de plusieurs des Princes de la Confédération Germanique. - -Mon intention était de rentrer en France après les représentations que -j'avais données à Spa, lorsque, à la sollicitation du directeur d'un -théâtre de Berlin, M. Engel, je me décidai à retourner sur mes pas, et -je partis pour la capitale de la Prusse. - -J'avais contracté avec M. Engel un engagement de six semaines; mon -succès et aussi les excellentes relations que j'eus avec mon directeur -me firent prolonger pendant trois mois mon séjour à Berlin. Je ne -pouvais, du reste, prendre congé du public d'une manière plus brillante; -jamais peut-être je n'avais vu une foule plus compacte assister à mes -séances. Aussi, l'accueil que j'ai reçu des Berlinois restera-t-il dans -ma mémoire parmi mes meilleurs souvenirs. - -De Berlin, je me rendis directement près de Blois, dans la retraite que -je m'étais choisie. - -Quelle que fût ma satisfaction de jouir enfin d'une liberté si longtemps -désirée, elle eut bientôt subi le sort commun à tous nos plaisirs, et -elle n'eût pas manqué de s'émousser par la jouissance même, si je -n'avais réservé pour ces heureux loisirs des études dans lesquelles -j'espérais trouver une distraction sans cesse renaissante. Après avoir -acquis un bien-être matériel à l'aide de travaux traités bien à tort de -futiles, j'allais me livrer à des recherches sérieuses, ainsi que me le -conseillait jadis un membre de l'Institut. - -Le fait auquel je fais allusion remonte à l'époque de l'exposition de -1844, où je présentai mes automates et mes curiosités mécaniques. - -Le jury chargé de l'examen des machines et instruments de précision -s'était approché de mes produits, et j'avais, en sa présence, renouvelé -la petite séance donnée quelques jours auparavant devant le roi -Louis-Philippe. - -Après avoir écouté avec intérêt le détail des nombreuses difficultés que -j'avais eu à surmonter dans l'exécution de mes automates, l'un des -membres du jury prenant la parole: - ---C'est bien dommage, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, que vous n'ayez -pas appliqué à des travaux sérieux les efforts d'imagination que vous -avez déployés pour des objets de fantaisie. - -Cette critique me blessait d'autant plus, qu'à cette époque je ne voyais -rien au-dessus de mes travaux, et que dans mes plus beaux rêves -d'avenir, je n'ambitionnais d'autre gloire que celle du savant auteur du -_canard automate_. - ---Monsieur, répondis-je d'un ton visiblement piqué, je ne connais pas de -travaux plus sérieux que ceux qui font vivre un honnête homme. Toutefois -je suis prêt à changer de direction si vous m'en donnez l'avis après que -vous m'aurez écouté. - -A l'époque où je m'occupais d'horlogerie de précision, je gagnais à -peine de quoi vivre. Aujourd'hui, j'ai quatre ouvriers pour m'aider dans -la confection de mes automates; le moins habile gagne six francs dans sa -journée; jugez ce que je dois gagner moi-même. - -Je vous demande maintenant, Monsieur, si je dois retourner à mon -ancienne profession. - -Mon interlocuteur se tut, mais un autre membre du jury s'approchant de -moi, me dit à demi-voix: - ---Continuez, Monsieur Robert-Houdin, continuez; j'ai l'assurance que vos -ingénieux travaux, après vous avoir conduit au succès, vous mèneront -tout droit à des découvertes utiles. - ---Monsieur le baron Séguier, répondis-je sur le même ton, je vous -remercie de votre encourageant pronostic; je ferai mes efforts pour le -justifier[18]. - -J'ai suivi l'avis de l'illustre savant, et je m'en suis fort bien -trouvé. - - - - -CHAPITRE XIX. - -VOYAGE EN ALGÉRIE.--CONVOCATION DES CHEFS DE -TRIBUS.--FÊTES.--REPRÉSENTATIONS DEVANT LES ARABES.--ENERVATION D'UN -KABYLE.--INVULNERABILITÉ.--ESCAMOTAGE D'UN MAURE.--PANIQUE ET FUITE DES -SPECTATEURS.--RÉCONCILIATION.--LA SECTE DES AÏSSAOUA.--LEURS PRÉTENDUS -MIRACLES.--EXCURSION DANS L'INTÉRIEUR DE L'ALGÉRIE.--LA DEMEURE D'UN -BACH-AGHA.--REPAS COMIQUE.--UNE SOIRÉE DE HAUTS DIGNITAIRES -ARABES.--MYSTIFICATION D'UN MARABOUT.--L'ARABE SOUS SA TENTE, ETC. -ETC.--RETOUR EN FRANCE.--CONCLUSION. - - Inveni portum; spes et fortuna, valete! - Enfin, je suis au port; espérance et fortune, - Salut!...... - - -Me voilà donc arrivé au but de toutes mes espérances! J'ai dit adieu -pour toujours à la vie d'artiste, et de ma retraite, j'envoie un dernier -salut à mes bons et gracieux spectateurs. Désormais plus d'anxiété, plus -d'inquiétudes; libre et tranquille, je vais me livrer à de paisibles -études et jouir de la plus douce existence qu'il soit permis à l'homme -de goûter sur terre. - -J'en étais là de mes plans de félicité, lorsqu'un jour je reçus une -lettre de M. le colonel de Neveu, chef du bureau politique à Alger. Ce -haut fonctionnaire me priait de me rendre dans notre Colonie, pour y -donner des représentations devant les principaux chefs de tribus -arabes. - -Cette proposition me trouva en _pleine lune de miel_, si je puis -m'exprimer ainsi. A peine remis des fatigues de mes voyages, je goûtais -à longs traits les douceurs de ce repos tant désiré; il m'eût coûté d'en -rompre sitôt le charme. J'exprimai à M. de Neveu tous mes regrets de ne -pouvoir alors accepter son invitation. - -Le colonel prit acte de mes regrets, et l'année suivante, il me les -rappela. C'était en 1855; mais j'avais présenté à l'Exposition -universelle plusieurs applications nouvelles de l'électricité à la -mécanique, et, ayant appris que le jury m'avait jugé digne d'une -récompense, je ne voulais pas quitter Paris sans l'avoir reçue. Tel fut -du moins le motif sur lequel j'appuyai un nouveau refus, accompagné de -nouveaux regrets. - -Mais le colonel faisait collection de tous ces regrets, et vers le mois -de juin de l'année 1856, il me les présenta comme une lettre de change à -acquitter. Cette fois, j'étais à bout d'arguments sérieux, et, bien -qu'il m'en coûtât de quitter ma retraite pour aller affronter les -caprices de la Méditerranée dans les plus mauvais mois de l'année, je me -décidai à partir. - -Il fut convenu que je serais rendu à Alger pour le 27 septembre suivant, -jour où devaient commencer les grandes fêtes que la capitale de -l'Algérie offre annuellement aux Arabes. - -Je dois dire aussi que ce qui influença beaucoup ma détermination, ce -fut de savoir que la mission pour laquelle on m'appelait en Algérie -avait un caractère quasi-politique. J'étais fier, moi simple artiste, de -pouvoir rendre un service à mon pays. - -On n'ignore pas que le plus grand nombre des révoltes qu'on a eu à -réprimer en Algérie ont été suscitées par des intrigants qui se disent -inspirés par le Prophète, et qui sont regardés par les Arabes comme des -envoyés de Dieu sur la terre, pour les délivrer de l'oppression des -_Roumi_ (chrétiens). - -Or, ces faux prophètes, ces saints marabouts qui, en résumé, ne sont pas -plus sorciers que moi, et qui le sont encore moins, parviennent -cependant à enflammer le fanatisme de leurs coreligionnaires à l'aide de -tours de passe-passe aussi primitifs que les spectateurs devant lesquels -ils sont présentés. - -Il importait donc au gouvernement de chercher à détruire leur funeste -influence, et l'on comptait sur moi pour cela. On espérait, avec raison, -faire comprendre aux Arabes, à l'aide de mes séances, que les tours de -leurs marabouts ne sont que des enfantillages et ne peuvent plus, en -raison de leur naïveté, représenter les miracles d'un envoyé du -Très-Haut; ce qui nous conduisait aussi tout naturellement à leur -montrer que nous leur sommes supérieurs en toutes choses et que, en fait -de sorciers, il n'y a rien de tel que les Français. - -On verra plus tard le succès qu'obtint cette habile tactique. - -Du jour de mon acceptation à celui de mon départ, il devait s'écouler -trois mois; je les employai à préparer un arsenal complet de mes -meilleurs tours, et je partis de Saint-Gervais le 10 septembre. - - * * * * * - -Je glisserai rapidement sur le récit de mon voyage à travers la France -et la Méditerranée; je dirai seulement qu'à peine en mer, je désirais -déjà être arrivé, et que ce fut avec une joie indicible que, après -trente-six heures de navigation, j'aperçus la capitale de notre colonie. - -J'étais attendu. Une ordonnance vint au-devant de moi dans une charmante -barque et me conduisit à l'hôtel d'Orient, où l'on m'avait retenu un -appartement. - -Le Gouvernement avait fort bien fait les choses, car il m'avait logé -comme un prince. De la fenêtre de mon salon je voyais la rade d'Alger, -et ma vue n'avait d'autre limite que l'horizon. La mer est toujours -belle lorsqu'on la voit de sa fenêtre; aussi, chaque matin, je -l'admirais et lui pardonnais ses petites taquineries passées. - -De mon hôtel j'apercevais aussi cette magnifique place du Gouvernement, -plantée d'orangers comme on n'en voit pas en France. Ils étaient à cette -époque chargés de fleurs épanouies et de fruits en pleine maturité. - -Par la suite, nous nous plaisions, Mme Robert-Houdin et moi, à aller -le soir, sous leur ombrage, prendre une glace à la porte d'un _Tortoni -algerien_, tout en respirant la brise parfumée que nous apportait la -mer. Après ce plaisir, rien ne nous intéressait autant que l'observation -de cette immense variété d'hommes qui circulaient devant nous. - -On eût dit que les cinq parties du monde avaient envoyé leurs -représentants en Algérie: c'étaient des Français, des Espagnols, des -Maltais, des Italiens, des Allemands, des Suisses, des Prussiens, des -Belges, des Portugais, des Polonais, des Russes, des Anglais, des -Américains, tous faisant partie de la population algérienne. Joignons à -cela les différents types arabes, tels que les Maures, les Kabyles, les -Koulougly, les Biskri, les Mozabites, les Nègres, les Juifs arabes, et -l'on aura une idée du spectacle qui se déroulait à nos yeux. - -Lorsque j'arrivai à Alger, M. de Neveu m'apprit qu'une partie de la -Kabylie s'étant révoltée, le Maréchal Gouverneur venait de partir avec -un corps expéditionnaire pour la soumettre. En conséquence de ce fait, -les fêtes pour lesquelles on devait convoquer les chefs arabes ne -pouvaient avoir lieu avant un mois, et mes représentations étaient -remises à cette époque. - ---J'ai à vous demander maintenant, ajouta le colonel, si vous voulez -souscrire à ce nouvel engagement. - ---Mon colonel, dis-je sur le ton de la plaisanterie, je me regarde comme -engagé militairement, puisque je relève de M. le Gouverneur. Fidèle à -mon poste et à ma mission, je resterai, quoi qu'il arrive. - ---Très bien! Monsieur Robert-Houdin, fit en riant le colonel, vous -agissez là en véritable soldat français, et la colonie vous en saura -gré. Du reste, nous tâcherons que votre service en Algérie vous soit le -plus doux possible. Nous avons donné des ordres à votre hôtel, pour que -vous et Mme Robert-Houdin n'ayez point à regretter le bien-être que -vous avez quitté pour venir ici. (J'ai oublié de dire que dans mes -conditions d'engagement, j'avais stipulé que Mme Robert-Houdin -m'accompagnerait.) Si en attendant vos représentations officielles, il -vous était agréable, pour occuper vos loisirs, de donner des séances au -théâtre de la ville, le Gouverneur le met à votre disposition trois -jours par semaine, les autres jours appartenant à la troupe d'opéra. - -Cette proposition me convenait à merveille; j'y voyais trois avantages: -le premier, de me refaire la main, car il y avait deux ans que j'avais -quitté la scène; le second, d'essayer les effets de mes expériences sur -les Arabes de la ville; le troisième, de faire de fructueuses recettes. -J'acceptai, et comme j'adressais mes remerciements à M. de Neveu: - ---C'est à nous de vous remercier, me dit-il, en donnant des -représentations à Alger pendant l'expédition de Kabylie, vous nous -rendez un grand service. - ---Lequel, colonel? - ---En occupant l'imagination des Algériens, nous les empêchons de se -livrer, sur les éventualités de la campagne, à d'absurdes suppositions, -qui pourraient être très préjudiciables au gouvernement. - ---S'il en est ainsi, je vais me mettre immédiatement à l'oeuvre. - -Le colonel partit le lendemain pour rejoindre le maréchal. Auparavant, -il m'avait remis entre les mains de l'autorité civile, c'est-à-dire -qu'il m'avait présenté au maire de la ville, M. de Guiroye, qui déploya -envers moi une extrême obligeance pour me faciliter l'organisation de -mes séances. - -On pourrait croire qu'en raison du haut patronage sur lequel j'étais -appuyé, je n'eus qu'à suivre un sentier semé de fleurs, comme dirait un -poète, pour arriver à mes représentations. Il n'en fut rien; j'eus à -subir une foule de tracasseries qui auraient pu m'ennuyer beaucoup, si -je n'avais été muni d'un fond de philosophie à toute épreuve. - -M. D...., directeur privilégié de la salle Bab-Azoun, venait de -commencer sa saison théâtrale avec une troupe d'opéra; craignant que les -succès d'un étranger sur sa propre scène ne détournassent l'attention -publique de ses représentations, il se hâta de faire des réclamations -auprès de l'autorité. - -Le maire, pour toute consolation, lui répondit que le Gouvernement -voulait qu'il en fût ainsi. M. D.... protesta et alla même jusqu'à -menacer de quitter sa direction. Le maire se renferma dans son -inflexible décision. - -Le temps tournait au noir, et la ville d'Alger se trouvait sous le coup -d'une éclipse totale de direction, lorsque par esprit de conciliation, -je consentis à ne jouer que deux fois par semaine, et à attendre pour -commencer mes séances que les débuts de la troupe d'opéra fussent -terminés. - -Cette concession calma un peu l'_impresario_, sans toutefois me gagner -ses bonnes grâces. M. D.... se tint toujours à mon égard dans une -froideur qui témoignait de son mécontentement. Mais j'étais dans les -dispositions qu'a presque toujours un homme complétement indépendant: -cette froideur ne me rendit point malheureux. - -Je sus également me mettre au-dessus des taquineries que me suscitèrent -certains employés subalternes de la direction, et, fort de cette pensée -que mon voyage d'Algérie devait être un voyage d'agrément, je pris le -parti de rire de ces attaques mesquines. D'ailleurs mon attention était -tout entière à une chose bien plus intéressante pour moi. - -Les journaux avaient annoncé mes représentations. Cette nouvelle souleva -aussitôt dans la presse algérienne une polémique dont l'étrangeté ne -contribua pas peu à donner une grande publicité à mes débuts. - -«Robert-Houdin, dit un journal, ne peut pas être à Alger, puisque tous -les jours on voit annoncer dans les journaux de Paris: «_Robert-Houdin, -tous les soirs, à 8 heures_.» - ---Pourquoi, répondit plaisamment un autre journal, Robert-Houdin ne -donnerait-il pas des représentations à Alger, tout en restant à Paris? -Ne sait-on pas que ce sorcier a le don de l'ubiquité, et qu'il lui -arrive souvent de donner, le même jour et en personne, des séances à -Paris, à Rome et à Moscou? - -La discussion continua ainsi pendant plusieurs jours, les uns niant ma -présence, les autres l'affirmant. - -Le public d'Alger voulait bien accepter ce fait comme une de ces -plaisanteries qu'on qualifie généralement du nom de _canard_, mais il -voulait aussi qu'on l'assurât qu'il ne serait pas victime d'une -mystification en venant au théâtre. - -Enfin, on parla sérieusement, et les journalistes expliquèrent alors que -M. Hamilton, en succédant à son beau-frère, avait conservé pour titre de -son théâtre le nom de ce dernier, de sorte que _Robert-Houdin_ pouvait -aussi bien s'appliquer à l'artiste qui portait ce nom qu'à son genre de -spectacle. - -Cette curieuse polémique, les tracasseries suscitées par M. D...., et, -j'aime à le croire, l'attrait de mes séances, attirèrent un concours -prodigieux de spectateurs. Tous les billets avaient été pris à l'avance, -et la salle fut remplie à s'y étouffer; c'est le mot. Nous étions à la -mi-septembre, et le thermomètre marquait encore 35 degrés centigrades. - -Pauvres spectateurs, comme je les plaignais! A en juger par ce que -j'éprouvais moi-même, c'était à sécher sur place, à être _momifié_. Je -craignais bien que l'enthousiasme, ainsi que cela arrive toujours en -pareil cas, ne fût en raison inverse de la température. Je n'eus au -contraire qu'à me louer de l'accueil qui me fut fait, et je tirai de ce -succès un heureux présage pour l'avenir. - -Afin de ne point enlever au récit de mes représentations officielles, -comme les nommait M. de Neveu, l'intérêt que le lecteur doit y trouver, -je ne donnerai aucun détail sur celles qui les précédèrent et qui furent -toutes comme autant de ballons d'essai. Du reste, les Arabes y vinrent -en petit nombre. Ces hommes de nature indolente et sensuelle mettent -bien au-dessus du plaisir d'un spectacle le bonheur de s'étendre sur une -natte et d'y fumer en paix. - -Aussi, le gouverneur, guidé par la connaissance approfondie qu'il avait -de leur caractère, ne les invitait-il jamais à une fête; il les y -convoquait militairement. C'est ce qui eut lieu pour mes -représentations. - -Ainsi que M. de Neveu me l'avait annoncé, le corps expéditionnaire -rentra à Alger le 20 octobre, et les fêtes qui avaient été suspendues -par la guerre, furent annoncées pour le 27. On envoya des émissaires sur -les différents points de la colonie, et au jour fixé, les chefs de -tribus, accompagnés d'une suite nombreuse, se trouvèrent en présence du -Maréchal-Gouverneur. - -Ces fêtes d'automne, les plus brillantes de l'Algérie, et qui sont sans -rivales peut-être dans aucune autre contrée du monde, présentent un -aspect pittoresque et véritablement remarquable. - -J'aimerais à pouvoir peindre ici la physionomie étrange que prit la -capitale de l'Algérie à l'arrivée des goums du Tell et du Sud; et ce -camp des indigènes, inextricable pêle-mêle de tentes, d'hommes, de -chevaux, qui offrait mille contrastes aussi séduisants que bizarres; et -le brillant cortége du Gouverneur général au milieu duquel les chefs -Arabes, à l'air sévère, attiraient les regards par le luxe des costumes, -la beauté des chevaux et l'éclat des harnachements tout brodés d'or; et -ce merveilleux hippodrome, placé entre la mer, le riant côteau de -Mustapha, la blanche ville d'Alger et la plaine d'Hussein-Dey, que -dominent au loin de sombres montagnes. Mais je n'en dirai rien. Je ne -décrirai pas non plus ces exercices militaires, image d'une guerre sans -règle et sans frein qu'on appelle la Fantasia, où 1,200 Arabes, montés -sur de superbes coursiers, s'animant et poussant des cris sauvages comme -en un jour de bataille, déployèrent tout ce qu'un homme peut posséder de -vigueur, d'adresse et d'intelligence. Je ne parlerai même pas de cette -admirable exhibition d'étalons arabes dont chaque sujet excitait au -passage la plus vive admiration; car tout cela a été dit, et j'ai hâte -d'arriver à mes représentations, dont les différents épisodes ne furent -pas, j'ose le dire, les moins intéressants de cette immense fête. Je ne -citerai qu'un fait, parce qu'il m'a vivement frappé. - -J'ai vu dans ces luttes hippiques, où hommes et chevaux, l'oeil en -feu, la bouche écumante, semblent dépasser en vitesse nos plus -puissantes locomotives; j'ai vu, dis-je, un cavalier montant un -magnifique cheval arabe, vaincre à la course, non-seulement tous les -chevaux de son cercle, mais distancer encore dans une course suprême -tous les chevaux vainqueurs. Ce cavalier avait douze ans et pouvait -passer sous son cheval sans se baisser[19]. - -Les courses durèrent trois jours. Je devais donner mes représentations à -la fin du second et troisième. - -Avant d'en parler, je dirai un mot du théâtre d'Alger. - -C'est une assez jolie salle dans le genre de celle des Variétés à Paris, -et décorée avec assez de goût. Elle est située à l'extrémité de la rue -Bab-Azoum, sur la place qui porte ce nom. L'extérieur en est monumental -et d'un aspect séduisant; la façade surtout est d'une grande élégance de -style. - -En voyant cet immense édifice, on pourrait croire qu'il renferme une -vaste salle. Il n'en est rien. L'architecte a tout sacrifié aux -exigences de l'ordre public et de la circulation. Les escaliers, les -couloirs et le foyer occupent un aussi grand espace que la salle -entière. Peut-être cet artiste a-t-il pris en considération le nombre -des amateurs de spectacle qui est assez restreint à Alger, et a-t-il -pensé qu'une petite salle offrirait aux artistes une plus grande chance -de succès. - -Le 28 octobre, jour convenu pour la première de mes représentations -devant les Arabes, j'étais de bonne heure à mon poste, et je pus jouir -du spectacle de leur entrée dans le théâtre. - -Chaque goum, rangé par compagnie, fut introduit séparément et conduit -dans un ordre parfait aux places qui lui étaient assignées d'avance. -Ensuite vint le tour des chefs, qui se placèrent avec tout le calme que -comporte leur caractère. - -Leur installation fut assez longue à opérer, car ces hommes de la nature -ne pouvaient pas comprendre qu'on s'emboîtât ainsi, côte à côte, pour -assister à un spectacle, et nos siéges si confortables, loin de leur -sembler tels, les gênaient singulièrement. Je les vis se remuer pendant -longtemps et chercher à replier sous eux leurs jambes, à la façon des -tailleurs européens. - -Le maréchal Randon, sa famille et son état-major occupaient deux loges -d'avant-scène, à droite du théâtre. Le Préfet et quelques-unes des -autorités civiles étaient vis-à-vis dans deux autres loges. - -Le Maire s'était placé près des stalles de balcon. M. le colonel de -Neveu était partout: c'était l'organisateur de la fête. - -Les Caïds, les Aghas, les Bach-Aghas, et autres Arabes titrés eurent les -honneurs de la salle: ils occupèrent les stalles d'orchestre et de -balcon. - -Au milieu d'eux étaient quelques officiers privilégiés, et enfin des -interprètes se mêlèrent de tous côtés aux spectateurs pour leur traduire -mes paroles. - -On m'a rapporté aussi que des curieux qui n'avaient pu obtenir des -billets d'entrée, avaient pris le burnous arabe et, la tête ceinte de la -corde de poil de chameau, s'étaient faufilés parmi leurs nouveaux -co-religionnaires. - -C'était vraiment un coup-d'oeil non moins curieux qu'admirable que -cette étrange composition de spectateurs. - -Le balcon, surtout, présentait un aspect aussi beau qu'imposant. Une -soixantaine de chefs Arabes, revêtus de leurs manteaux rouges (indice de -leur soumission à la France), sur lesquels brillaient une ou plusieurs -décorations, se tenaient avec une majestueuse dignité, attendant -gravement ma représentation. - -J'ai joué devant de brillantes assemblées, mais jamais devant aucune qui -m'ait aussi vivement impressionné; toutefois cette impression que je -ressentis au lever du rideau, loin de me paralyser, m'inspira au -contraire une vive sympathie pour des spectateurs dont les physionomies -semblaient si bien préparées à accepter les prestiges qui leur avaient -été annoncés. Dès mon entrée en scène, je me sentis tout à l'aise et -comme joyeux du spectacle que j'allais me donner. - -J'avais bien un peu, je l'avoue, l'envie de rire et de moi et de mon -assistance, car je me présentais la baguette à la main avec toute la -gravité d'un véritable sorcier. Je n'y cédai pas. Il ne s'agissait plus -ici de distraire et de récréer un public curieux et bienveillant; il -fallait frapper juste et fort sur des imaginations grossières et sur des -esprits prévenus, car je jouais le rôle de Marabout français. - -Comparées aux simples tours de leurs prétendus sorciers, mes expériences -devaient être pour les Arabes de véritables miracles. - -Je commençai ma séance au milieu du silence le plus profond, je dirais -presque le plus religieux, et l'attention des spectateurs était telle, -qu'ils paraissaient comme pétrifiés sur place. Leurs doigts seuls, -agités d'un mouvement nerveux, faisaient glisser rapidement les grains -de leurs chapelets, pendant qu'ils invoquaient sans doute la protection -du Très-Haut. - -Cet état apathique de mes spectateurs ne me satisfaisait pas; je n'étais -pas venu en Algérie pour visiter un salon de figures de cire; je voulais -autour de moi du mouvement, de l'animation, de l'existence enfin. - -Je changeai de batterie. Au lieu de généraliser mes interpellations, je -m'adressai plus particulièrement à quelques-uns d'entre les Arabes, je -les stimulai par mes paroles et surtout par mes actions. L'étonnement -fit place alors à un sentiment plus expressif, qui se traduisit bientôt -par de bruyants éclats. - -Ce fut surtout lorsque je fis sortir des boulets de canon d'un chapeau, -que mes spectateurs, quittant leur gravité, exprimèrent leur joyeuse -admiration par les gestes les plus bizarres et les plus énergiques. - -Vinrent ensuite, accueillis avec le même succès, la _Corbeille de -fleurs_, paraissant instantanément au milieu d'un foulard; la _Corne -d'abondance_, fournissant une multitude d'objets que je distribuai, sans -pouvoir cependant satisfaire aux nombreuses demandes faites de toutes -parts, et plus encore par ceux mêmes qui avaient déjà les mains pleines; -les _pièces de cinq francs_, envoyées à travers la salle dans un coffre -de cristal suspendu au milieu des spectateurs. - -Il est un tour que j'eusse bien désiré faire, c'était celui de _ma -bouteille inépuisable_, si appréciée des Parisiens et des ouvriers de -Manchester. Je ne pouvais le faire figurer dans cette séance, car, on le -sait, les sectateurs de Mahomet ne boivent aucune liqueur fermentée, du -moins en public. Je le remplaçai avec assez d'avantage par le suivant. - -Je pris une coupe en argent, de celles qu'on appelle _bols de punch_ -dans les cafés de Paris. J'en dévissai le pied, et, passant ma baguette -au travers, je montrai que ce vase ne contenait rien; puis, ayant -rajusté les deux parties, j'allai au milieu du parterre; et là, à mon -commandement, le bol fut _magiquement_ rempli de dragées qui furent -trouvées excellentes. - -Les bonbons épuisés, je renversai le vase et je proposai de l'emplir de -très bon café, à l'aide d'une simple conjuration...... Et passant -gravement par trois fois ma main sur le vase, une vapeur épaisse en -sortit à l'instant et annonça la présence du précieux liquide. Le bol -était plein de café bouillant; je le versai aussitôt dans des tasses et -je l'offris à mes spectateurs ébahis. - -Les premières tasses ne furent acceptées, pour ainsi dire, qu'à corps -défendant. Aucun Arabe ne voulut d'abord tremper ses lèvres dans un -breuvage qu'il croyait sorti de l'officine du Diable; mais, séduits -insensiblement par le parfum de leur liqueur favorite, autant que -poussés par les sollicitations des interprètes, quelques-uns des plus -hardis se décidèrent à goûter le liquide magique, et bientôt tous -suivirent leur exemple. - -Le vase, rapidement vidé, fut non moins rapidement rempli à différentes -reprises, et comme l'aurait fait ma _bouteille inépuisable_, il satisfit -à toutes les demandes; on le remporta même encore plein. - -Cependant il ne me suffisait pas d'amuser mes spectateurs, il fallait -aussi, pour remplir le but de ma mission, les étonner, les -impressionner, les effrayer même par l'apparence d'un pouvoir -surnaturel. - -Mes batteries étaient dressées en conséquence: j'avais gardé pour la fin -de la séance trois trucs qui devaient achever d'établir ma réputation de -sorcier. - -Beaucoup de lecteurs se rappelleront avoir vu dans mes représentations -un coffre petit, mais de solide construction, qui, remis entre les mains -des spectateurs, devenait lourd ou léger à mon commandement. Un enfant -pouvait le soulever sans peine, ou bien l'homme le plus robuste ne -pouvait le bouger de place. - -Revêtu de cette fable, ce tour faisait déjà beaucoup d'effet. J'en -augmentai considérablement l'action en lui donnant une autre _mise en -scène_. - -Je m'avançai, mon coffre à la main, jusqu'au milieu d'un praticable qui -communiquait de la scène au parterre. Là, m'adressant aux Arabes: - ---D'après ce que vous venez de voir, leur dis-je, vous devez m'attribuer -un pouvoir surnaturel; vous avez raison. Je vais vous donner une -nouvelle preuve de ma puissance merveilleuse en vous montrant que je -puis enlever toute sa force à l'homme le plus robuste, et la lui rendre -à ma volonté. Que celui qui se croit assez fort pour subir cette épreuve -s'approche de moi. (Je parlais doucement afin de donner le temps aux -interprètes de traduire mes paroles.) - -Un Arabe d'une taille moyenne, mais bien pris de corps, sec et nerveux, -comme le sont les hercules Arabes, monta avec assez de confiance près de -moi. - ---Es-tu bien fort, lui dis-je, en le toisant des pieds à la tête? - ---Oui, fit-il d'un air d'insouciance. - ---Es-tu sûr de rester toujours ainsi? - ---Toujours. - ---Tu te trompes, car en un instant, je vais t'enlever tes forces et te -rendre aussi faible qu'un enfant. - -L'Arabe sourit dédaigneusement en signe d'incrédulité. - ---Tiens, continuai-je, enlève ce coffre. - -L'Arabe se baissa, souleva la boîte et me dit froidement: N'est-ce que -cela? - ---Attends..... répondis-je..... - -Alors, avec toute la gravité que m'imposait mon rôle, je fis du bras un -geste imposant, et prononçai solennellement ces paroles: - ---Te voilà plus faible qu'une femme; essaye maintenant de lever cette -boîte. - -L'hercule, sans s'inquiéter de ma conjuration, saisit une seconde fois -le coffret par la poignée, et donne une vigoureuse secousse pour -l'enlever; mais cette fois, le coffre résiste, et, en dépit des plus -vigoureuses attaques, reste dans la plus complète immobilité. - -L'Arabe épuise en vain sur le malheureux coffret une force qui eût pu -soulever un poids énorme, jusqu'à ce qu'enfin épuisé, haletant, rouge -de dépit, il s'arrête, devient pensif, et semble commencer à comprendre -l'influence de la magie. - -Il est près de se retirer; mais se retirer, c'est s'avouer vaincu, c'est -reconnaître sa faiblesse, c'est n'être plus qu'un enfant, lui dont on -respecte la vigueur musculaire. Cette pensée le rend presque furieux. - -Puisant de nouvelles forces dans les encouragements que ses amis lui -adressent du geste et de la voix, il promène sur eux un regard semblant -leur dire: vous allez voir ce que peut un enfant du désert. - -Il se baisse de nouveau vers le coffre; ses mains nerveuses s'enlacent -dans la poignée, et ses jambes placées de chaque côté comme deux -colonnes de bronze, serviront d'appui à l'effort suprême qu'il va -tenter. Nul doute que sous cette puissante action la boîte ne vole en -éclats. - -O prodige! cet Hercule tout à l'heure si puissant et si fier, courbe -maintenant la tête; ses bras rivés au coffre cherchent dans une violente -contraction musculaire à se rapprocher de sa poitrine; ses jambes -fléchissent, il tombe à genoux en poussant un cri de douleur. - -Une secousse électrique, produite par un appareil d'induction, venait, à -un signal donné par moi, d'être envoyée du fond de la scène à la poignée -du coffre. De là les contorsions du pauvre Arabe. - -Faire prolonger cette commotion eût été de la barbarie. - -Je fis un second signal et le courant électrique fut aussitôt -interrompu. Mon athlète dégagé de ce lien terrible, lève les mains -au-dessus de sa tête: - ---Allah! Allah! s'écrie-t-il plein d'effroi, puis s'enveloppant vivement -dans les plis de son burnous, comme pour cacher sa honte, il se -précipite à travers les rangs des spectateurs et gagne la porte de la -salle. - -A l'exception des loges d'avant-scène[20] et des spectateurs -privilégiés, qui paraissaient prendre un grand plaisir à cette -expérience, mon auditoire était devenu grave et sérieux, et j'entendais -les mots _Chitan_, _Djenoun_ (Satan, Génie) circuler sourdement parmi -ces hommes crédules, qui, tout en me regardant, semblaient s'étonner de -ce que je ne possédais aucun des caractères physiques que l'on prête à -l'ange des ténèbres. - -Je laissai quelques instants mon public se remettre de l'émotion -produite par mon expérience et par la fuite de l'hercule Arabe. - - * * * * * - -Un des moyens employés par les Marabouts pour se grandir aux yeux des -Arabes et établir leur domination, c'était de faire croire à leur -invulnérabilité. - -L'un d'eux entre autres faisait charger un fusil qu'on devait tirer sur -lui à une courte distance. Mais en vain la pierre lançait-elle des -étincelles; le Marabout prononçait quelques paroles cabalistiques, et le -coup ne partait pas. - -Le mystère était bien simple: l'arme ne partait pas parce que le -Marabout en avait habilement bouché la lumière. - -Le Colonel de Neveu m'avait fait comprendre l'importance de discréditer -un tel miracle en lui opposant un tour de prestidigitation qui lui fût -supérieur. J'avais mon affaire pour cela. - -J'annonçai aux Arabes que je possédais un talisman pour me rendre -invulnérable, et que je défiais le meilleur tireur de l'Algérie de -m'atteindre. - -J'avais à peine terminé ces mots, qu'un Arabe qui s'était fait remarquer -depuis le commencement de la séance par l'attention qu'il prêtait à mes -expériences, enjamba quatre rangées de stalles, et dédaignant de passer -par le praticable, traversa l'orchestre en bousculant flûtes, -clarinettes et violons, escalada la scène, non sans se brûler à la -rampe, et une fois arrivé me dit en français: - ---Moi, je veux te tuer. - -Un immense éclat de rire accueillit et la pittoresque ascension de -l'Arabe et ses intentions meurtrières, en même temps qu'un interprète, -qui se trouvait peu éloigné de moi, me faisait connaître que j'avais -affaire à un Marabout. - ---Toi, tu veux me tuer, lui dis-je en imitant le son de sa voix et son -accent, eh bien! moi je te réponds que, si sorcier que tu sois, je le -serai encore plus que toi, et que tu ne me tueras pas. - -Je tenais en ce moment un pistolet d'arçon à la main; je le lui -présentai. - ---Tiens, prends cette arme, assure-toi qu'elle n'a subi aucune -préparation. - -L'Arabe souffla plusieurs fois par le canon, puis par la cheminée, en -recevant l'air sur sa main, pour s'assurer qu'il y avait bien -communication de l'une à l'autre, et après avoir examiné l'arme dans -tous ses détails: - ---Le pistolet est bon, dit-il, et je te tuerai. - ---Puisque tu y tiens, et pour plus de sûreté, mets double charge de -poudre et une bourre par dessus. - ---C'est fait. - ---Voici maintenant une balle de plomb; marque-la avec un couteau, afin -de pouvoir la reconnaître, et mets-la dans le pistolet en la recouvrant -d'une seconde bourre. - ---C'est fait. - ---Tu es bien sûr maintenant que ton arme est chargée et que le coup -partira. Dis-moi, n'éprouves-tu aucune peine, aucun scrupule à me tuer -ainsi, quoique je t'y autorise? - ---Non, puisque je veux te tuer, répéta froidement l'Arabe. - -Sans répliquer, je piquai une pomme sur la pointe d'un couteau, et me -plaçant à quelques pas du Marabout, je lui commandai de faire feu. - ---Vise droit au coeur, lui criai-je. - -Mon adversaire ajusta aussitôt sans marquer la moindre hésitation. - -Le coup partit, et le projectile vint se planter au milieu de la pomme. - -J'apportai le talisman à l'Arabe qui reconnut la balle marquée par lui. - -Je ne saurais dire si cette fois la stupéfaction fut plus grande que -dans le tour précédent; ce que je pus constater, c'est que mes -spectateurs ahuris, en quelque sorte, par la surprise et l'effroi, se -regardaient en silence et semblaient se dire dans un muet langage: où -diable nous sommes-nous fourrés? - -Bientôt une scène plaisante vint dérider grand nombre de physionomies. -Le Marabout, quelque stupéfait qu'il fût de sa défaite, n'avait point -perdu la tête; profitant du moment où il me rendait le le pistolet, il -s'empara de la pomme, la mit immédiatement dans sa ceinture, et ne -voulut à aucun prix me la rendre, persuadé qu'il était sans doute -d'avoir là un incomparable talisman. - -Pour le dernier tour de ma séance, j'avais besoin du concours d'un -Arabe. - -A la sollicitation de quelques interprètes, un jeune Maure d'une -vingtaine d'années, grand, bien fait et revêtu d'un riche costume, -consentit à monter sur le théâtre. Plus hardi ou plus civilisé sans -doute que ses camarades de la plaine, il s'avança résolument près de -moi. - -Je le fis approcher de la table qui était au milieu de la scène, et lui -montrai ainsi qu'aux autres spectateurs qu'elle était mince et -parfaitement isolée. Après quoi, et sans autre préambule, je lui dis de -monter dessus, et je le couvris d'un énorme gobelet d'étoffe ouvert par -le haut. - -Attirant alors ce gobelet et son contenu sur une planche, dont mon -domestique et moi, nous tenions les deux extrémités, nous nous avançons -jusqu'à la rampe avec notre lourd fardeau et nous renversons le tout.... -L'Arabe avait disparu; le gobelet était entièrement vide! - -Alors commença un spectacle que je n'oublierai jamais. - -Les Arabes avaient été tellement impressionnés par ce dernier tour, que, -poussés par une terreur indicible, ils se lèvent dans toutes les parties -de la salle, et se livrent instantanément aux évolutions d'un -sauve-qui-peut général. La foule est surtout compacte et animée aux -portes du balcon, et l'on peut juger, à la vivacité des mouvements et au -trouble des grands dignitaires, qu'ils sont les premiers à quitter la -salle. - -Vainement l'un d'eux, le _Caïd_ des _Beni-Salah_, plus courageux que ses -collègues, cherche à les retenir par ces paroles: - -Arrêtez! arrêtez! nous ne pouvons laisser perdre ainsi l'un de nos -coreligionnaires; il faut absolument savoir ce qu'il est devenu, ce -qu'on en a fait. Arrêtez!... arrêtez! - -Bast! les coreligionnaires n'en fuient que de plus belle, et bientôt le -courageux Caïd, entraîné lui-même par l'exemple, suit le torrent des -fuyards. - -Ils ignoraient ce qui les attendait à la porte du théâtre. A peine -avaient-ils descendu les degrés du péristyle qu'ils se trouvèrent face à -face avec le _Maure ressuscité_. - -Le premier mouvement d'effroi passé, on entoure notre homme, on le tâte, -on l'interroge; mais, ennuyé de ces questions multipliées, il ne trouve -rien de mieux que de se sauver à toutes jambes. - -Le lendemain, la deuxième représentation eut lieu et produisit à peu de -chose près les mêmes effets que la première. - -Le coup était porté; dès lors les interprètes et tous ceux qui -approchèrent les Arabes reçurent l'ordre de travailler à leur faire -comprendre que mes prétendus miracles n'étaient que le résultat d'une -adresse, inspirée et guidée par un art qu'on nomme _prestidigitation_, -et auquel la sorcellerie est tout à fait étrangère. - -Les Arabes se rendirent sans doute à ce raisonnement, car je n'eus par -la suite qu'à me louer des relations amicales qui s'établirent entre eux -et moi. Chaque fois qu'un chef me rencontrait, il ne manquait pas de -venir au-devant de moi et de me serrer la main. Et, ainsi qu'on va le -voir, ces hommes que j'avais tant effrayés, devenus mes amis, me -donnèrent un précieux témoignage de leur estime, et je puis le dire -aussi, de leur admiration, car c'est leur propre expression. - - * * * * * - -Trois jours s'étaient écoulés depuis ma dernière représentation, lorsque -je reçus dans la matinée une missive du Gouverneur, qui me recommandait -de me rendre à midi précis, _heure militaire_. - -Je n'eus garde de manquer à ce rendez-vous formel, et le dernier coup de -midi sonnait encore à l'horloge de la mosquée voisine, que je me faisais -annoncer au Palais. Un officier d'état-major se présenta aussitôt. - ---Venez avec moi, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il avec un air -quasi-mystérieux, je suis chargé de vous conduire. - -Je suivis mon conducteur, et au bout d'une galerie que nous venions de -traverser, la porte d'un magnifique salon s'étant ouverte, un étrange -tableau s'offrit à mes regards. Une trentaine des plus importants chefs -arabes étaient debout symétriquement rangés en cercle dans -l'appartement, de sorte qu'en entrant je me trouvai naturellement au -milieu d'eux. - ---_Salam alikoum_ (que le salut soit sur toi)! firent-ils tous d'une -voix grave et presque solennelle, en portant la main sur leur coeur, -selon l'usage arabe. - -Je répondis d'abord à ce salut par une légère inclinaison de tête et de -corps, ainsi que nous le pratiquons, nous autres Français, et ensuite -par quelques poignées de main, en commençant par ceux des chefs avec -lesquels j'avais eu l'occasion de faire connaissance. - -En tête se trouvait le Bach-Agha-Bou-Allem, le Rotschild africain, dans -la tente duquel j'étais allé prendre le café, dans le camp que les -Arabes avaient formé près de l'hippodrome pour le temps des courses. - -Venait ensuite le Caïd Assa, à la jambe de bois, qui m'avait également -offert le chibouk et le café, au même campement. Ce chef n'entend pas un -mot de français, si bien que lors de la visite que je lui fis avec mon -ami Boukandoura, autre Arabe de distinction avec lequel j'avais lié -connaissance, ce dernier put me raconter en sa présence, sans qu'il se -doutât qu'on parlait de lui, l'histoire de sa jambe de bois. - ---Assa, me dit mon ami, ayant eu la jambe fracassée dans une affaire -contre les Français, dut à l'agilité de son cheval d'échapper à l'ennemi -vainqueur; une fois en lieu de sûreté, il s'était lui-même coupé la -jambe au-dessus du genou, et dans sa sauvage énergie, il avait ensuite -plongé dans un vase rempli de poix bouillante l'extrémité de ce membre -ainsi mutilé, afin d'en arrêter l'hémorrhagie. - -Voulant rendre les salutations que j'avais reçues, je fis le tour du -groupe, adressant à chacun un bonjour de forme variée. Mais ma besogne, -car c'en était une de serrer toutes ces mains rudes et nerveuses, fut -considérablement abrégée; les rangs s'étaient éclaircis à mon approche; -bon nombre des assistants ne s'étaient pas senti le courage de toucher -la main de celui qu'ils avaient pris sérieusement pour un sorcier ou -pour le Diable en personne. - -Quoi qu'il en fût, cet incident ne troubla en aucune façon la cérémonie; -on rit un peu de la pusillanimité des fuyards, puis chacun reprit cette -gravité qui est l'état normal de la physionomie arabe. - -Alors le plus âgé de l'assemblée s'avança vers moi et déroula une énorme -pancarte. C'était une adresse écrite en vers, vrai chef-d'oeuvre de -calligraphie indigène, qui était enrichie de gracieuses arabesques -exécutées à la main. - -Le digne Arabe, qui avait bien au moins soixante-dix ans, lut sans -lunettes, à haute, mais inintelligible voix, pour moi du moins qui ne -connaissais que trois mots de la langue arabe, le morceau de poésie -musulmane. - -Sa lecture terminée, l'orateur tira de sa ceinture le cachet de sa tribu -et l'apposa solennellement au bas de la page. Les principaux chefs et -dignitaires Arabes suivirent son exemple. Quand tous les sceaux eurent -été apposés, mon vieil interlocuteur prit le papier, s'assura si les -empreintes étaient parfaitement séchées, fit un rouleau, et, me le -présentant, me dit en français et d'un ton profondément pénétré: - ---A un marchand on donne de l'or; à un guerrier on offre des armes; à -toi, Robert-Houdin, nous te présentons un témoignage de notre admiration -que tu pourras léguer à tes enfants. Et traduisant un vers qu'il venait -de me lire en langue arabe, il ajouta: - ---Pardonne-nous de te présenter si peu, mais convient-il d'offrir la -nacre à celui qui possède la perle? - -J'avoue bien franchement que de ma vie je n'éprouvai une aussi douce -émotion; jamais aucun bravo, aucune marque d'approbation ne me porta si -vivement au coeur. Emu plus que je ne puis le dire, je me retournai -pour essuyer furtivement une larme d'attendrissement. - -Ces détails et ceux qui vont suivre blessent bien un peu ma modestie, -mais je n'ai pu me résigner à les passer sous silence; que le lecteur -veuille bien ne les accepter que comme un simple tableau de moeurs. - -Je déclare, du reste, qu'il ne m'est jamais entré dans l'esprit de me -trouver digne d'éloges aussi vivement poétisés. Et pourtant je ne puis -m'empêcher d'être aussi flatté que reconnaissant de cet hommage, et de -le regarder comme le plus précieux souvenir de ma vie d'artiste. - -Cette déclaration terminée, je vais donner la traduction de l'adresse, -telle qu'elle a été faite par le calligraphe arabe lui-même: - - «Hommage offert à Robert-Houdin par les chefs de tribus arabes, à - la suite de ses séances données à Alger, les 28 et 29 octobre 1856. - - GLOIRE A DIEU - - qui enseigne ce que l'on ignore, qui rend sensibles les trésors de - la pensée par les fleurs de l'éloquence et les signes de - l'écriture. - -»Le destin aux généreuses mains, du milieu des éclairs et du - tonnerre, a fait tomber d'en haut, comme une pluie forte et - bienfaisante, la merveille du moment et du siècle, celui qui - cultive des arts surprenants et des sciences merveilleuses, le - _sid_ Robert-Houdin. - -»Notre temps n'a vu personne qui lui soit comparable. L'éclat de - son talent surpasse ce que les âges passés ont produit de plus - brillant. Parce qu'il l'a possédé, son siècle est le plus illustre. - -»Il a su remuer nos coeurs, étonner nos esprits, en nous montrant - les faits surprenants de sa science merveilleuse. Nos yeux - n'avaient jamais été fascinés par de tels prodiges. Ce qu'il - accomplit ne saurait se décrire, nous lui devons notre - reconnaissance pour tout ce dont il a délecté nos regards et nos - esprits; aussi notre amitié pour lui s'est-elle enracinée dans nos - coeurs comme une pluie parfumée, et nos poitrines - l'enveloppent-elles précieusement. - -»Nous essayerions vainement d'élever nos louanges à la hauteur de - son mérite; nous devons abaisser nos fronts devant lui et lui - rendre hommage, tant que la pluie bienfaisante fécondera la terre, - tant que la lune éclairera les nuits, tant que les nuages viendront - tempérer l'ardeur du soleil. - -»Ecrit par l'esclave de Dieu, - -»ALI-BEN-EL-HADJI MOUÇA.» - - «Pardonne-nous de te présenter si peu, etc...» Suivent les - signatures et les cachets des chefs de tribus. - -Au sortir de cette cérémonie et après que les Arabes nous eurent -quittés, le Maréchal-Gouverneur, que je n'avais pas vu depuis mes -représentations, voulant me donner une idée de l'effet qu'elles avaient -produit sur l'esprit des indigènes, me cita le trait suivant: - -Un chef Kabyle, venu à Alger pour faire sa soumission, avait été conduit -à ma première représentation. - -Le lendemain, de très bonne heure, il se rend au palais et demande à -parler au Gouverneur. - ---Je viens, dit-il au Maréchal, te demander l'autorisation de retourner -tout de suite dans ma tribu. - ---Tu dois savoir, répond le Gouverneur, que les formalités ne sont pas -encore remplies, et que tes papiers ne seront en règle que dans trois -jours; tu resteras donc jusqu'à cette époque. - ---Allah est grand, dit l'Arabe, et s'il lui plaît, je partirai avant; tu -ne me retiendras pas. - ---Tu ne partiras pas si je le défends, j'en suis certain; mais, dis-moi, -pourquoi es-tu si pressé de t'en aller? - ---Après ce que j'ai vu hier, je ne veux pas rester à Alger; il -m'arriverait malheur. - ---Est-ce que tu as pris ces miracles au sérieux? - -Le Kabyle regarda le Maréchal d'un air d'étonnement, et sans répondre -directement à la question qui lui était faite: - ---Au lieu de faire tuer tes soldats pour soumettre les Kabyles, dit-il, -envoie ton marabout français chez les plus rebelles, et avant quinze -jours, il te les amènera tous ici. - -Le Kabyle ne partit pas, on parvint à calmer ses craintes; toutefois il -fut un de ceux qui, dans la cérémonie qui venait d'avoir lieu, s'étaient -éloignés le plus à mon approche. - -Un autre Arabe disait encore en sortant d'une de mes séances: - ---Il faudra maintenant que nos marabouts fassent des miracles bien forts -pour nous étonner. - -Ces renseignements, dans la bouche du Gouverneur, me furent très -agréables. Jusqu'alors je n'avais pas été sans inquiétude, et, bien que -je fusse certain d'avoir produit une vive impression dans mes séances, -j'étais enchanté de savoir que le but de ma mission avait été rempli -selon les vues du Gouvernement. Du reste, avant de partir pour la -France, le Maréchal voulut bien m'assurer encore que mes représentations -en Algérie avaient produit les plus heureux résultats sur l'esprit des -indigènes. - - * * * * * - -Quoique mes représentations fussent terminées, je ne me pressai pas -cependant de rentrer en France. J'étais curieux d'assister, à mon tour, -à quelque scène d'escamotage exécutée par des Marabouts ou par d'autres -jongleurs indigènes. J'avais promis en outre à plusieurs chefs Arabes -d'aller les visiter dans leur douars. Je voulais me procurer ce double -plaisir. - -Il est peu de Français qui, après un court séjour en Algérie, n'aient -entendu parler des Aïssaoua et de leurs merveilles. Les récits qui -m'avaient été faits des exercices des sectaires de Sidi-Aïssa m'avaient -inspiré le plus vif désir de les voir exécuter, et j'étais persuadé que -tous leurs miracles ne devaient être que des _trucs_ plus ou moins -ingénieux, dont il me serait sans doute possible de donner le mot. - -Or, M. le colonel de Neveu m'avait promis de me faire assister à ce -spectacle; il me tint parole. - -A un jour indiqué par le Mokaddem, président habituel de ces sortes de -réunions, nous nous rendîmes, en compagnie de quelques officiers -d'état-major et de leurs femmes, dans une maison arabe, et nous -pénétrâmes par une porte basse dans la cour intérieure du bâtiment, où -devait avoir lieu la cérémonie. Des lumières artistement collées sur les -parois des murs et des tapis étendus sur des dalles attendaient -l'arrivée des frères. Un coussin était destiné au Mokaddem. - -Chacun de nous se plaça de manière à ne pas gêner les exécutants. Nos -dames montèrent aux galeries du premier étage, de sorte qu'elles se -trouvaient par ce fait, comme nous disons en France, aux premières -loges. - -Mais je vais laisser le Colonel de Neveu raconter lui-même cette séance, -en la copiant textuellement dans son intéressant ouvrage _sur les Ordres -religieux chez les Musulmans en Algérie_: - -«Les Aïssaoua entrent, se placent en cercle dans la cour et bientôt -commencent leurs chants. Ce sont d'abord des prières lentes et graves -qui durent assez longtemps; viennent ensuite les louanges en l'honneur -de Sidi-Mohammet-Ben-Aïssa, le fondateur de l'ordre; puis les frères et -le Mokaddem, prenant des tambours de basque, animent successivement la -cadence, en s'exaltant mutuellement d'une manière toujours croissante. - -»Après deux heures environ, les chants étaient devenus des cris sauvages -et les gestes des frères avaient suivi la même progression. Tout-à-coup, -quelques-uns se lèvent et se placent sur une même ligne en dansant et -prononçant aussi gutturalement que possible, avec toute la vigueur de -leurs énergiques poumons, le nom sacré d'Allah. Ce mot qui désigne la -Divinité, sortant de la bouche des Aïssaoua, semblait être plutôt un -rugissement féroce qu'une invocation adressée à l'Etre suprême. Bientôt -le bruit augmente, les gestes les plus extravagants commencent, les -turbans tombent, laissent paraître à nu ces têtes rasées qui ressemblent -à celles des vautours; les longs plis des ceintures rouges se déroulent, -embarrassent les gestes et augmentent le désordre. - -»Alors les Aïssaoua marchent sur les mains et les genoux, imitent les -mouvements de la bête. On dirait qu'ils n'agissent uniquement que par -l'effet d'une force musculaire que ne dirige plus la raison, et qu'ils -oublient qu'ils sont hommes. - -»Lorsque l'exaltation est à son comble, que la sueur ruisselle de tous -leurs corps, les Aïssaoua commencent leurs jongleries. Ils appellent le -Mokaddem leur père, et lui demandent à manger; celui-ci distribue aux -uns des morceaux de verre qu'ils broient entre leurs dents; à d'autres, -il met des clous dans la bouche; mais au lieu de les avaler, ils ont -soin de se cacher la tête sous les plis du bournous du Mokaddem, afin de -ne pas laisser voir aux assistants qu'ils les rejettent. Ceux-ci mangent -des épines et des chardons; ceux-là passent leur langue sur un fer rouge -ou le prennent entre leurs mains sans se brûler. L'un se frappe le bras -gauche avec la main droite; les chairs paraissent s'ouvrir, le sang -coule en abondance; il repasse la main sur son bras, la blessure se -ferme, le sang a disparu. L'autre saute sur le tranchant d'un sabre que -deux hommes tiennent par les extrémités et ne se coupe pas les pieds. -Quelques-uns tirent de petits sacs en peau, des scorpions, des serpents, -qu'ils mettent intrépidement dans leur bouche.» - -Je m'étais blotti derrière une colonne d'où je pouvais tout voir de très -près sans être aperçu. J'avais à coeur de n'être point la dupe de ces -tours mystérieux; j'y prêtai donc une attention très soutenue. - -Autant par les remarques que je fis sur le lieu même de la scène que par -les recherches ultérieures auxquelles je me suis livré, je suis -maintenant en mesure de donner une explication satisfaisante des -miracles des Aïssaoua. Seulement, pour ne pas interrompre trop -longuement mon récit, je renverrai le lecteur, curieux de ces détails, à -la fin de cet ouvrage, au chapitre spécial que j'ai intitulé: UN COURS -DE MIRACLES. - -Je crois être d'autant plus compétent pour donner ces explications, que -quelques-uns de ces tours rentrent dans le domaine de l'escamotage, et -que les autres ont pour base des phénomènes tirés des sciences -physiques. - -Une fois instruit du secret des jongleries exécutées par les Aïssaoua, -je pouvais me mettre en route pour l'intérieur de l'Afrique. Je partis -donc, muni de lettres du Colonel de Neveu pour plusieurs chefs de -bureaux arabes, ses subordonnés, et j'emmenai avec moi Mme -Robert-Houdin, qui se montrait tout heureuse de faire cette excursion. - -Nous allions voir l'Arabe sous sa tente ou dans sa maison; goûter à son -couscoussou, que nous ne connaissions que de nom; étudier par nous-mêmes -les moeurs, les habitudes domestiques de l'Afrique; il y avait là -certes de quoi enflammer notre imagination. Et c'est à peine si je -songeais par moments, moi qui redoutais tant le mauvais temps sur mer, -que le mois où nous nous rembarquerions pour la France, serait -précisément un de ceux où la Méditerranée est le plus agitée! - -Parmi les Arabes qui m'avaient engagé à les visiter, -Bou-Allem-Ben-Cherifa, Bach-Agha du D'jendel, m'avait fait des instances -si vives, que je me décidai à commencer mes visites par lui. - -Notre voyage d'Alger à Médéah fut tout prosaïque; une diligence nous y -conduisit en deux jours. - -A cela près de l'intérêt que nous inspira la végétation toute -particulière du sol de l'Algérie, ainsi que le fameux col de la Mouzaïa, -que nous traversâmes au galop, les incidents du voyage furent les mêmes -que sur les grandes routes de France. Les hôtels étaient tenus par des -Français; on y dînait à table d'hôte avec le même menu, le même prix, le -même service. Cette existence de commis-voyageur n'était pas ce que nous -rêvions en quittant Alger. Aussi fûmes-nous enchantés de mettre pied à -terre à Médéah; au-delà la diligence ne suivait plus la même direction -que nous. - -Le capitaine Ritter, chef du bureau arabe de Médéah, chez lequel je me -rendis, avait assisté à mes représentations à Alger; je n'eus donc pas -besoin de lui présenter la lettre de recommandation qui lui était -adressée par M. de Neveu. Il me reçut avec une affabilité qui, du reste, -est le propre de son caractère, et Mme Ritter, femme également -gracieuse, voulut bien se joindre à son mari pour nous faire visiter la -ville. J'eus vraiment un grand regret d'être forcé de quitter dès le -lendemain matin des personnes aussi aimables; mais il fallait me hâter -de faire mon voyage avant de voir arriver les pluies d'automne, qui -rendent les routes impraticables, et souvent même très dangereuses. - -Le capitaine se rendit à mes désirs. Il nous prêta deux chevaux de son -écurie, et nous donna pour guide jusque chez Bou-Allem un Caïd qui -parlait très bien français. - -Cet Arabe avait été pris tout jeune dans une tente, qu'Abdel-Kader avait -été forcé d'abandonner dans une de ses nombreuses défaites. Le -gouvernement avait mis l'enfant au collége Louis-le-Grand, où il avait -fait d'assez bonnes études. Mais toujours poursuivi par le souvenir du -ciel de l'Afrique et du couscoussou national, notre bachelier -ès-sciences avait demandé comme une grâce la faveur de rentrer en -Algérie. Par égard pour son éducation, on l'avait nommé Caïd d'une -petite tribu dont j'ai oublié le nom, mais qui se trouvait sur la route -que nous devions parcourir. - -Mon guide, que j'appellerai Mohammed, parce que son nom ne me revient -pas non plus à la mémoire (ces noms arabes sont difficiles à retenir -pour quiconque n'a pas un peu vécu en Algérie), Mohammed, donc, était -accompagné de quatre Arabes de sa tribu; deux d'entre eux étaient -chargés du transport de nos bagages, et les deux autres devaient nous -servir de domestiques. Tous étaient à cheval, et marchaient derrière -nous. - -Nous partîmes à huit heures du matin. Notre première étape ne devait pas -être longue, car Mohammed m'avait assuré que, s'il plaisait à Dieu -(formule sans laquelle un vrai croyant ne parle jamais de l'avenir), -nous arriverions chez lui pour déjeûner. En effet, environ trois heures -après notre départ, notre petite caravane arriva dans le modeste -douar[21] de Mohammed. Nous mîmes pied à terre devant une maisonnette -entièrement construite en branches d'arbres et dont la toiture était à -peine de hauteur d'homme. C'était le salon de réception du Caïd. - -La porte en était ouverte; mon guide nous donna l'exemple en entrant le -premier et nous le suivîmes. Un seul meuble ornait l'intérieur de ce -réduit: c'était un petit escabeau de bois. Mme Robert-Houdin s'en fit -un siége. Mohammed et moi, nous nous assîmes sur un tapis qu'un Arabe -venait d'étendre à nos pieds, et l'on ne tarda pas à servir le déjeûner. -Mohammed, qui voulait sans doute se faire pardonner une faute grave -qu'il méditait, nous traita somptueusement et presque à la française. Un -potage au gras, des rôtis de volaille, quelques ragoûts excellents que -je ne saurais décrire, parce que je n'ai jamais fait de grandes études -dans l'art culinaire, et de la pâtisserie que n'eût certes pas désavouée -Félix, furent successivement apportés devant nous. On nous avait donné, -à ma femme et à moi, chose inouïe chez un Arabe, un couteau, une -cuillère et une fourchette de fer. - -Le repas avait été apporté d'un gourbi[22] voisin où demeurait la mère -du Caïd. Cette femme avait habité longtemps Alger, et elle y avait puisé -les connaissances dont elle venait de nous donner un échantillon. - -Quant à Mohammed, en reprenant le costume musulman, il avait repris -également les usages de ses ancêtres; pour toute nourriture, il s'était -remis aux dattes et au couscoussou, à moins qu'il n'eût quelque convive, -ce qui était fort rare. - -Notre déjeûner terminé, notre hôte nous conseilla de nous remettre en -route, si nous voulions arriver chez Bou-Allem avant la fin du jour. -Nous suivîmes son avis. - -De Médéah à la tribu de Mohammed, nous avions suivi une route assez -praticable; en sortant de chez lui, nous entrâmes dans un pays inculte -et désert, où l'on ne voyait d'autres traces de passage que celles que -nous laissions nous-mêmes. Le soleil dardait ses plus brûlants rayons -sur nos têtes, et nous ne trouvions sur notre chemin aucun ombrage pour -nous en garantir. Souvent aussi notre marche devenait très pénible; nous -rencontrions des ravins dans lesquels il nous fallait descendre au -risque de briser les jambes de nos chevaux et de nous rompre le cou. -Pour nous faire prendre patience, notre guide nous annonçait que nous -ne tarderions pas à gagner un terrain moins accidenté, et nous -continuions notre route. - -Il y avait environ deux heures que nous avions quitté notre première -halte, lorsque Mohammed, qui avait lancé son cheval au galop, nous -quitta en nous criant qu'il allait revenir, et disparut derrière une -colline. - -Nous ne revîmes plus notre Caïd. - -J'ai su depuis que, jaloux de la richesse de Bou-Allem, il avait préféré -encourir une punition, plutôt que de rendre visite à son rival. - -Cette fuite nous mit, Mme Robert-Houdin et moi, dans une grande -inquiétude, que nous nous communiquâmes sans crainte d'être compris par -nos guides. - -Nous avions à redouter le mauvais exemple donné par Mohammed; les quatre -Arabes ne pouvaient-ils pas imiter leur chef et nous abandonner à leur -tour? Que deviendrions-nous dans un pays où, lors même que nous -rencontrerions quelqu'un, nous ne pourrions parvenir à nous en faire -comprendre? - -Mais nous en fûmes quittes pour la peur; nos braves conducteurs nous -restèrent fidèles et furent même très polis et très complaisants pendant -toute la route. Du reste, ainsi que nous l'avait annoncé Mohammed, nous -gagnâmes bientôt un chemin qui nous conduisit directement à la demeure -de Bou-Allem. - -Comparativement à la maison du caïd, celle du Bach-Agha pouvait passer -pour une habitation princière, moins pourtant par l'aspect architectural -des bâtiments que pour leur étendue. Comme dans toutes les maisons -arabes, on n'y voyait extérieurement que des murs; toutes les fenêtres -donnaient sur les cours ou sur les jardins. - -Bou-Allem et son fils, Agha lui-même, avertis de notre arrivée, vinrent -à notre rencontre et nous adressèrent en arabe des compliments que je ne -compris pas, mais que je supposai être dans la formule des salamalecs -usités chez eux en pareil cas, c'est-à-dire: - -Soyez les bienvenus, ô les invités de Dieu! - -Telle était du reste ma confiance, que quelques choses qu'ils nous -eussent dites, je les aurais accueillies comme des politesses. - -Nous descendîmes de cheval, et, sur l'invitation qui nous en fut faite, -nous nous assîmes sur un banc de pierre où l'on ne tarda pas à nous -servir le café. En Algérie, on fume et l'on prend du café toute la -journée. Il est vrai que cette liqueur ne se fait pas aussi forte qu'en -France, et que les tasses sont très petites. - -Bou-Allem, qui avait allumé une pipe, me l'offrit. C'était un honneur -qu'il me faisait, de fumer après lui; je n'eus garde de refuser, bien -que j'eusse autant aimé qu'il en fût autrement. - -Comme je l'ai dit, je ne savais de la langue arabe que trois ou quatre -mots. Avec un aussi pauvre vocabulaire, il m'était difficile de causer -avec mes hôtes. Néanmoins, ils se montrèrent extrêmement joyeux de ma -visite; car, à chaque instant, ils me faisaient grand nombre de -protestations en mettant chaque fois la main sur leur coeur. Je -répondais par les mêmes signes, et je n'avais ainsi aucuns frais -d'imagination à faire pour soutenir la conversation. - -Plus tard, cependant, poussé par un appétit dont je ne prévoyais pas la -prompte satisfaction, je risquai une nouvelle pantomime. Mettant la main -sur le creux de mon estomac et prenant un air de souffrance, je cherchai -à faire comprendre à Bou-Allem que nous avions besoin d'une nourriture -plus substantielle que ses compliments de civilité. L'intelligent Arabe -me comprit et donna des ordres pour qu'on hâtât le repas. - -En attendant, et pour nous faire patienter, il nous offrit par gestes de -nous faire visiter ses appartements. - -Nous montâmes un petit escalier en pierre. Arrivés au premier étage, -notre conducteur ouvrit une porte dont l'entrée offrait cette -particularité, que pour y passer, il fallait à la fois baisser la tête -et lever le pied. En d'autres termes, cette porte était si basse, qu'un -homme d'une taille ordinaire ne pouvait la franchir sans se courber, et -comme le seuil en était élevé, il fallait enjamber pardessus. - -Cette chambre devait être le salon de réception du Bach-Agha. Les -murailles en étaient couvertes d'arabesques rouges rehaussées d'or, et -le plancher couvert de magnifiques tapis de Turquie. Quatre divans, -revêtus de riches étoffes de soie, en formaient tout l'ameublement avec -une petite table en acajou, sur laquelle étaient étalés des pipes, des -tasses à café en porcelaine, et quelques autres objets à l'usage -particulier des Musulmans. - -Bou-Allem y prit un flacon rempli d'eau de rose, et nous en versa dans -les mains. Le parfum était délicat. Malheureusement notre hôte tenait à -faire grandement les choses, et pour nous montrer le cas qu'il faisait -de nous, il usa le reste du flacon à nous asperger littéralement de la -tête jusqu'aux pieds. - -Me tournant vers Mme Robert-Houdin, je lui dis, en faisant une -imperceptible grimace: J'aime le parfum, mais jusqu'à un certain point; -car nous empestions à force de sentir bon. - -Nous visitâmes encore deux autres grandes chambres, plus simplement -décorées que la première et dans l'une desquelles se trouvait un énorme -divan. Bou-Allem nous fit comprendre que c'était là qu'il couchait. - -Ces détails eussent été très intéressants dans tout autre moment, mais -nous mourions de faim et, comme dit le proverbe: _Ventre affamé n'a ni -yeux ni oreilles_. J'étais tout prêt à recommencer ma fameuse phrase -mimée, lorsqu'en passant dans une petite pièce qui n'avait pour tout -ameublement qu'un tapis de pied, notre cicerone ouvrit la bouche, -indiqua avec le doigt qu'on allait y mettre quelque chose et nous fit -ainsi comprendre que nous étions dans la salle à manger. Je mis la main -sur mon coeur pour exprimer le plaisir que j'en éprouvais. - -Sur l'invitation de Bou-Allem, nous nous assîmes sur le tapis, autour -d'un large plateau qu'on y avait déposé en guise de table. - -Une fois installés, deux Arabes se présentèrent pour nous servir. - -En France, les domestiques servent la tête découverte; en Algérie, ils -gardent leur coiffure, mais en revanche, comme marque de respect, ils -laissent leurs chaussures à la porte de l'appartement et servent -nu-pieds; entre nos serviteurs et ceux des Arabes, il n'y a de -différence que des pieds à la tête. - -Nous étions seuls attablés avec Bou-Allem. Le fils n'avait pas l'honneur -de dîner avec son père, qui mangeait presque toujours seul. - -On apporta sur le plateau une sorte de saladier rempli de quelque chose -qui ressemblait à du potage à la citrouille. J'aime assez ce mets. - ---Quelle heureuse idée, dis-je à ma femme! Bou-Allem a deviné mes goûts; -comme je vais faire honneur à son cuisinier! - -Notre hôte comprit sans doute le sens de mon exclamation, car nous -présentant à chacun une rustique cuillère de bois, il nous engagea à -suivre son exemple, et plongea son arme jusqu'au manche dans la gamelle. -Nous l'imitâmes. - -Pour mon compte, je sortis bientôt une énorme cuillerée, que je portai -avec empressement à ma bouche; mais à peine l'eus-je goûté: - ---Pouah! m'écriai-je en faisant une horrible grimace, qu'est-ce cela? -J'ai la bouche en feu! - -Mme Robert-Houdin arrêta une cuillerée qu'elle tenait près de ses -lèvres, puis, soit appétit, soit curiosité, elle voulut s'assurer par -elle-même du goût de notre potage; elle en essaya, mais elle ne tarda -pas à joindre son concert au mien en toussant à perdre haleine. C'était -une soupe au piment. - -Tout en paraissant contrarié de ce contre-temps, notre hôte avalait sans -sourciller d'énormes cuillerées du potage, et chaque fois il étendait -les bras d'un air de béatitude qui semblait nous dire: C'est pourtant -bien bon! - -On desservit la soupière presque vide. - ---Bueno! bueno! exclama Bou-Allem, en nous montrant un plat qu'on venait -de mettre devant nous. - -Bueno est espagnol. Le brave Bach-Agha qui savait deux ou trois mots de -cette langue, n'était pas fâché de nous montrer son érudition. - -Ce fameux plat était une sorte de ragoût qui semblait avoir quelque -analogie avec un haricot de mouton. Quand j'étais à Belleville, c'était -le plat chef-d'oeuvre de Mme Auguste, et je lui faisais toujours un -très bon accueil. Aussi en souvenir de ma bonne cuisinière, je me -préparai à fondre sur le ragoût; mais je cherchai vainement autour de -moi une fourchette, un couteau, ou même la cuillère de bois qu'on nous -avait donnée pour le potage. - -Bou-Allem me sortit d'embarras. Il me montra, en puisant lui-même dans -le plat avec ses doigts, que la fourchette était un instrument tout à -fait inutile. - -Comme la faim nous pressait, nous passâmes pardessus certaine -répugnance, et ma femme, à mon exemple, pêcha délicatement un petit -morceau de mouton. La sauce en était encore fortement épicée. Toutefois, -en mangeant très peu de viande et beaucoup d'un mauvais petit pain sans -levain qu'on nous avait servi, - - Nous pûmes adoucir la force du poison. - -Pour être agréable à notre hôte, j'eus le malheur de lui répéter le mot -espagnol qu'il m'avait appris. Ce compliment, qu'il croyait sincère, lui -fit un grand plaisir, et pour le mieux justifier encore, il retira un os -garni de viande, en arracha quelques morceaux avec ses ongles et les -offrit galamment à Mme Robert-Houdin. - -Je prévins une seconde édition de cette politesse en puisant moi-même -dans le ragoût. - -Je me demandais comment ma femme arriverait à se débarrasser de ce -singulier cadeau: elle le fit beaucoup plus adroitement que je ne -l'eusse pensé. Bou-Allem ayant tourné la tête pour donner des ordres, le -morceau de viande fut remis dans le plat avec une étonnante subtilité, -et nous eûmes bien envie de rire, lorsque notre hôte, qui ne se doutait -de rien, reprit ce fragment de mouton pour son propre compte. - -Nous accueillîmes avec une grande satisfaction un poulet rôti que l'on -nous servit après le ragoût; je me chargeai de le découper, autrement -dit, de le dépecer avec mes doigts, et je le fis assez délicatement. -Nous le trouvâmes tellement de notre goût qu'il n'en resta pas la -moindre bribe. - -Vinrent successivement d'autres mets, auxquels nous goûtâmes avec -précaution, et dans le nombre, le fameux couscoussou, que je trouvai -détestable. Enfin, des friandises terminèrent le repas. - -Nous avions les mains dans un triste état. Un Arabe nous apporta à -chacun une cuvette et du savon pour nous laver. - -Bou-Allem, après avoir également terminé cette opération et s'être de -plus lavé la barbe avec beaucoup de soin, fit mousser son eau de savon, -en prit plein sa main et s'en rinça la bouche. C'est du reste la seule -liqueur qui fut présentée sur la table[23]. - -Après le dîner, nous nous dirigeâmes vers un autre corps de logis, et, -chemin faisant, nous fûmes rejoints par un Arabe que Bou-Allem avait -envoyé chercher. - -Cet homme avait été longtemps domestique à Alger; il parlait très-bien -le français et devait nous servir d'interprète. - -Nous entrâmes dans une petite pièce fort proprement décorée, dans -laquelle il y avait deux divans. - -Voici, nous dit notre hôte, la chambre réservée pour les étrangers de -distinction; tu peux te coucher quand tu voudras, mais si tu n'es pas -fatigué, je te demanderai la permission de te présenter quelques -notables de ma tribu, qui, ayant entendu parler de toi, veulent te voir. - ---Fais-les venir, dis-je, après avoir consulté Mme Robert-Houdin, -nous les recevrons avec plaisir. - -L'interprète sortit et ramena bientôt une douzaine de vieillards, parmi -lesquels se trouvaient un Marabout et plusieurs _talebs_ (savants). - -Le Bach-Agha semblait avoir pour eux une grande déférence. - -On s'assit en rond sur le tapis et l'on entama sur mes séances d'Alger -une conversation très animée. Cette sorte de Société savante discutait -sur la possibilité des prodiges racontés par le chef de la tribu, qui -prenait un plaisir extrême à dépeindre ses impressions et celles de ses -coreligionnaires à la vue des _miracles_ que j'avais exécutés. - -Chacun prêtait une grande attention à ces récits et me regardait avec -une sorte de vénération. Le Marabout seul se montrait très sceptique, et -prétendait que les spectateurs avaient été dupes de ce qu'il appelait -une vision. - -Dans l'intérêt de ma réputation de sorcier français, je dus faire devant -l'incrédule quelques tours d'adresse comme spécimen de ceux de ma -séance. J'eus le plaisir d'émerveiller mon auditoire; mais le Marabout -continuait de me faire une opposition systématique dont ses voisins -étaient visiblement ennuyés. Le pauvre homme ne s'attendait guère au -tour que je lui ménageais. - -Mon antagoniste portait dans sa ceinture une montre dont la chaîne -pendait au dehors. - -Je crois avoir déjà fait part au lecteur d'un certain talent de société -que je possède, et qui consiste à enlever une montre, une épingle, un -portefeuille, etc., avec une adresse dont plusieurs de mes amis ont été -maintes fois les victimes. - -Je suis heureusement né avec un coeur droit et honnête, sans cela ce -genre de talent eût pu me conduire fort loin. Lorsque dans l'intimité la -fantaisie me poussait à cette espièglerie, je la faisais tourner au -profit d'un tour d'escamotage, ou bien encore j'attendais que mon ami -eût pris congé de moi et je le rappelais: «Tenez, lui disais-je en lui -présentant l'objet dérobé, que ceci vous serve de leçon pour vous mettre -en garde contre l'adresse de gens moins honnêtes que moi.» - -Mais revenons à notre Marabout. Je lui avais enlevé sa montre en passant -près de lui, et j'avais fait glisser à sa place une pièce de cinq -francs. - -Pour détourner les soupçons, et en attendant que j'utilisasse mon -larcin, j'improvisai un tour. Après avoir escamoté le chapelet de -Bou-Allem, qu'il portait sur lui, je le fis passer dans une des -nombreuses babouches laissées, selon l'usage, au seuil de la porte, par -tous les assistants. Cette chaussure se trouva remplie de pièces de -monnaie, et, pour terminer cette petite scène d'une manière comique, je -fis sortir des pièces de cinq francs du nez de tous les spectateurs. -Chacun d'eux prenait tant de plaisir à cet exercice que c'était à n'en -plus finir: _Douros_, _douros_[24] me disaient-ils en se tirant le nez. -Je me prêtais volontiers à leurs désirs et les _douros_ sortaient à mon -commandement. - -La joie était si grande, que plusieurs Arabes se roulaient par terre; -cette grosse joie de la part des mahométans valait pour moi des -applaudissements frénétiques. - -J'avais affecté de m'éloigner du Marabout qui, comme je m'y attendais, -était resté sérieux et impassible. - -Quand le calme se fut rétabli, mon rival se mit à parler avec vivacité à -ses voisins, sans doute pour chercher à détruire leur illusion, et ne -pouvant y parvenir, il s'adressa à moi par l'intermédiaire de -l'interprète. - ---Ce n'est pas moi que tu tromperais ainsi, me dit-il d'un air narquois. - ---Pourquoi cela? - ---Parce que je ne crois pas à ton pouvoir. - ---Ah! vraiment. Eh bien! si tu ne crois pas à mon pouvoir, je te -forcerai bien de croire à mon adresse. - ---Ni à l'un ni à l'autre. - -J'étais à ce moment éloigné du Marabout de toute la longueur de la -chambre. - ---Tiens, lui dis-je, tu vois cette pièce de cinq francs. - ---Oui. - ---Ferme la main avec force, car la pièce va s'y rendre malgré toi. - ---Je l'attends, dit l'Arabe d'un ton d'incrédulité, en avançant la main -vigoureusement fermée. - -Je pris la pièce au bout de mes doigts en la faisant bien remarquer par -l'assemblée, puis feignant de l'envoyer vers le Marabout, je la fis -disparaître en disant _passe_. - -Mon homme ouvrit la main, et n'y trouvant rien, il se contenta de -hausser les épaules, comme pour me dire: «Tu vois que je te l'avais -dit.» - -Je savais bien que la pièce n'y était pas. Mais il importait de -détourner pour un instant l'attention du Marabout de sa ceinture, et -c'est pour cela que j'avais fait cette feinte. - ---Cela ne m'étonne pas, lui dis-je, car j'ai lancé la pièce avec tant de -force qu'elle a traversé ta main et qu'elle est tombée dans ta ceinture. -Craignant de casser ta montre par le choc, je l'ai fait venir à moi; la -voici.» Et je la lui montrai au bout de mes doigts. - -Le Marabout porta vivement la main à sa ceinture pour s'assurer de la -vérité, et demeura stupéfait en n'y trouvant plus que la pièce de cinq -francs annoncée. - -Les assistants furent émerveillés; toutefois quelques-uns d'entre eux -faisaient rouler les grains de leur chapelet avec une vivacité qui -témoignait d'une certaine agitation de leur esprit; le Marabout fronçait -le sourcil sans mot dire; je vis qu'il machinait quelque mauvais tour. - ---Je crois maintenant à ton pouvoir surnaturel, me dit-il, tu es un -véritable sorcier; aussi j'espère que tu ne craindras pas de répéter ici -un tour que tu as fait sur ton théâtre. «Et me présentant deux pistolets -qu'il tenait cachés sous son burnous: «Tiens, choisis une de ces armes, -nous allons la charger, et je tirerai sur toi. Tu n'as rien à craindre -puisque tu sais parer les coups.» - -J'avoue que je fus un instant interdit. Je cherchais un subterfuge et je -n'en trouvais pas. Tous les yeux étaient fixés sur moi, et l'on -attendait une réponse. - -Le Marabout était triomphant. - -Bou-Allem qui savait que mes tours n'étaient que le résultat de -l'adresse, se montra mécontent qu'on osât ainsi tourmenter son hôte; il -en fit des reproches au Marabout. - -Je l'arrêtai; il m'était venu une idée qui pouvait me sortir d'embarras, -du moins pour le moment. M'adressant alors à mon adversaire: - ---Tu n'ignores pas, lui dis-je avec assurance, que pour être -invulnérable, j'ai besoin d'un talisman. Malheureusement je l'ai laissé -à Alger. - -Le Marabout se mit à rire d'un air d'incrédulité. - ---Cependant, continuai-je, je puis, en restant six heures en prières, me -passer de talisman et braver ton arme. Demain matin, à huit heures, je -te permettrai de tirer sur moi en présence même des Arabes qui sont ici -témoins de ton défi. - -Bou-Allem étonné d'une telle promesse, s'assura encore près de moi si -cette scène était sérieuse et s'il devait convoquer la société pour -l'heure indiquée. Sur mon affirmation, on se donna rendez-vous devant le -banc de pierre dont j'ai parlé. - -Je ne passai pas la nuit en prières, comme on doit le croire, mais -j'employai environ deux heures à assurer mon invulnérabilité; puis, -satisfait de mon succès, je m'endormis de grand coeur, car j'étais -horriblement fatigué. - -A huit heures, le lendemain, nous avions déjà déjeûné, nos chevaux -étaient sellés, notre escorte attendait le signal du départ qui devait -avoir lieu après la fameuse expérience. - -Non-seulement personne ne manqua au rendez-vous, mais un grand nombre -d'Arabes vinrent encore grossir le groupe des assistants. - -On présenta les pistolets. Je fis remarquer que la lumière n'était point -bouchée. Le marabout mit une bonne charge de poudre dans le canon et -bourra. Parmi les balles apportées, j'en fis choisir une que je mis -ostensiblement dans le pistolet, et qui fut également couverte de -papier. - -L'arabe contrôlait tous mes mouvements; il y allait de son honneur. - -On procéda pour le second pistolet comme pour le premier, puis vint -enfin le moment solennel. - -Solennel, en effet, pour tout le monde! Pour les assistants, incertains -du résultat de l'expérience; pour Mme Robert-Houdin qui m'avait -vainement supplié de renoncer à ce tour, dont elle redoutait -l'exécution; et solennel aussi pour moi, car mon nouveau truc ne -reposant sur aucun des procédés employés dans pareille circonstance, à -Alger, je craignais une erreur, une trahison, que sais-je? - -Toutefois j'allai me placer à quinze pas sans témoigner la moindre -émotion. - -Le marabout se saisit aussitôt de l'un des deux pistolets, et au signal -que je donne, il dirige sur moi son arme avec une attention -particulière. - -Le coup part, et la balle paraît entre mes dents. - -Irrité plus que jamais, mon rival veut se précipiter sur l'autre -pistolet; plus leste que lui, je m'en empare. - ---Tu n'as pu parvenir à me blesser, lui dis-je; tu vas juger maintenant -si mes coups sont plus redoutables que les tiens. Regarde ce mur. - -Je lâchai la détente, et, sur la muraille nouvellement blanchie, apparut -une large tache de sang à l'endroit même où le coup avait porté. - -Le Marabout s'approcha, trempa son doigt dans cette empreinte rouge, et, -le portant à sa bouche, il s'assura en goûtant que c'était véritablement -du sang. Quand il en eut acquis la certitude, ses bras retombèrent et sa -tête se pencha sur sa poitrine, comme s'il eût été anéanti. - -Il était évident qu'en ce moment il doutait de tout, même du Prophète. - -Les assistants levaient les mains au Ciel, marmottaient des prières et -me regardaient avec une sorte d'effroi. - -Cette scène était le _coup de fouet_ de ma séance de la veille; je fis -comme au théâtre, je me retirai, en laissant les spectateurs aux -impressions qu'ils en avaient reçues. Nous prîmes congé de Bou-Allem et -de son fils, et nous partîmes au galop. - -Le tour dont je viens de donner les détails, si curieux qu'il soit, est -assez facile à préparer. Je vais en donner la description, en racontant -le travail qu'il m'avait nécessité. - -Aussitôt que je fus seul dans ma chambre, je tirai de ma boîte à -pistolets, qui ne me quitte jamais dans mes voyages, un moule à fondre -des balles. - -Je pris une carte, j'en relevai les quatre bords, et j'en fis une sorte -de récipient, dans lequel je mis un morceau de stéarine pris sur une des -bougies qu'on avait laissées. Quand la stéarine fut fondue, j'y mêlai -un peu de noir de fumée que j'avais obtenu en mettant une lame de -couteau au-dessus de la lumière, puis je coulai cette composition dans -mon moule à balles. - -Si j'avais laissé refroidir entièrement le liquide, la balle eût été -pleine et solide, mais après une dizaine de secondes environ, je -renversai le moule, et la portion de la stéarine qui n'était pas encore -solidifiée sortit et laissa dans l'instrument une balle creuse. Cette -opération est du reste la même que celle employée pour faire les -cierges; l'épaisseur des parois dépend du temps qu'on a laissé le -liquide dans le moule. - -J'avais besoin d'une seconde balle; je la fis un peu plus forte que la -première. Je l'emplis de sang, et je bouchai l'ouverture avec une goutte -de stéarine. Un Irlandais m'avait autrefois montré un petit tour -d'invulnérabilité qui consiste à faire sortir du sang du pouce sans -éprouver de douleur; j'avais profité de ce procédé pour emplir ma balle. - -On ne saurait croire combien ces projectiles, ainsi préparés, imitent le -plomb; c'est à s'y méprendre, même de très près. - -D'après cela, le tour doit facilement se comprendre. En montrant la -balle de plomb aux spectateurs, je l'avais échangée contre ma belle -balle creuse, et c'est cette dernière que j'avais mise ostensiblement -dans le pistolet. En pressant fortement la bourre, la stéarine s'était -cassée en petits morceaux qui ne pouvaient m'atteindre à la distance où -je m'étais placé. - -Au moment où le coup de pistolet s'était fait entendre, j'avais ouvert -la bouche pour montrer la balle de plomb que je tenais entre mes dents. -Le second pistolet contenait la balle remplie de sang qui, en -s'aplatissant sur le mur, y avait laissé son empreinte, tandis que les -morceaux avaient volé en éclats. - -Après un assez heureux voyage, nous arrivâmes à Milianah, à quatre -heures du soir. Le chef du bureau Arabe de cette ville, le Capitaine -Bourseret, nous accueillit, ainsi que l'avait fait son collègue de -Médéah, avec un aimable empressement. Il nous pria de regarder sa maison -comme la nôtre, pendant tout le temps de notre séjour. - -M. Bourseret vivait avec sa mère, et cette excellente dame eut pour -Mme Robert-Houdin toutes les attentions délicates qu'aurait eues une -amie de longue date. - -Notre excursion à travers le D'jendel nous avait fatigués; nous passâmes -la plus grande partie du lendemain à nous reposer. - -Il y eut, le soir, chez le capitaine, un grand dîner auquel assistaient -le général commandant la place, un lieutenant-colonel et quelques -notabilités de la ville. Après le repas, je crus ne pouvoir mieux -répondre aux politesses dont j'étais l'objet, qu'en donnant une petite -séance de tours d'adresse où je déployai tout mon savoir-faire. J'avais -annoncé, dans la journée, cette intention à M. Bourseret, qui avait en -conséquence fait de nombreuses invitations pour le soir. Je dois croire -que mes expériences furent goûtées, si j'en juge par l'accueil qu'elles -reçurent. Du reste mon public était dans des dispositions si favorables -pour moi, qu'il applaudissait très souvent de confiance, car tout le -monde n'était pas placé pour bien voir. - -Milianah était le but de mon voyage; je n'y devais rester que trois -jours et retourner ensuite à Alger, pour l'époque où le bâtiment qui -nous avait amenés devait partir pour la France. - -M. Bourseret avait arrangé une partie pour le deuxième jour de mon -séjour chez lui. - -Il s'agissait d'une excursion chez les Beni-Menasser dont la tribu, -vivant sous les tentes, était campée à quelques lieues de Milianah. - -A six heures du matin, nous montâmes à cheval, en compagnie de quelques -amis du capitaine, et nous descendîmes la montagne sur laquelle est -bâtie la ville. - -Nous étions escortés d'une douzaine d'Arabes attachés au service du -bureau, tous vêtus de manteaux rouges et munis de leurs fusils. - -Des ordres avaient sans doute été donnés à l'avance, car une fois dans -la plaine, au premier goum que nous traversâmes, une dizaine d'Arabes -sortant de leurs gourbis montèrent à cheval et se joignirent à notre -escorte. Un peu plus loin, un autre peloton d'hommes s'unit au premier, -et notre groupe faisant boule de neige sur son passage finit par devenir -assez considérable; le nombre des Arabes pouvait s'élever à deux cents -environ. - -Après deux heures de marche, nous laissâmes la grande route afin -d'abréger le chemin, et nous entrâmes dans une immense plaine qui -s'étendait au loin devant nous. - -Tout-à-coup les Arabes qui nous accompagnaient, obéissant probablement à -un signal de leur chef que je n'aperçus pas, partent au galop et nous -devancent de cinq à six cents mètres. Là, la troupe se divise, se met -sur quatre rangs, s'élançant ventre à terre, se dirigent de notre côté, -en poussant des cris frénétiques, le fusil à l'épaule et prêts à faire -feu. - -Notre petite compagnie marchait de front, en ce moment. - -Les Arabes fondent sur nous avec l'impétuosité d'une locomotive. -Quelques secondes encore, et nos chevaux vont recevoir le choc de cette -avalanche vivante; nul doute que nous ne soyons écrasés. - -Mais une forte détonation se fait entendre. Tous les cavaliers, avec une -admirable précision, ont fait feu d'un seul coup au-dessus de nos têtes; -leurs chevaux se cabrent, pivotent sur leurs pieds de derrière, font -volte-face, et repartant à fond de train, vont rejoindre la troupe. - -On eût pu prendre alors l'Arabe pour un véritable Centaure, en le -voyant, pendant cette course effrénée, charger son fusil, le faire -tourner et sauter en l'air comme un tambour-major le ferait avec sa -canne. - -Le premier rang de cavaliers s'était à peine éloigné, que le second qui -l'avait suivi d'une centaine de mètres, se présenta devant nous pour -exécuter la même manoeuvre. Cela se renouvela au moins une vingtaine -de fois. On le voit, c'était une sorte de fantasia dont le capitaine -nous avait ménagé la surprise. - -Au bruit des coups de fusils, quelques-uns de nos chevaux s'étaient -cabrés, mais le premier moment de surprise passé, ils s'étaient calmés, -habitués qu'ils sont à ces sortes d'exercices. Celui de Mme -Robert-Houdin était un animal d'une tranquillité à toute épreuve; aussi -fut-il moins impressionné que sa maîtresse. Cependant chacun se plut à -rendre à ma femme cette justice qu'après la première émotion passée, -elle était devenue brave autant que le plus aguerri d'entre nous. - -La fantasia terminée, chaque Arabe reprit sa place dans l'escorte et une -heure après nous arrivâmes à la tribu des Beni-Menasser. - -L'Agha Bed-Amara nous attendait. A notre approche, il s'était avancé -vers nous et avait baisé respectueusement la main du capitaine, tandis -que quelques hommes de sa tribu, pour fêter notre bienvenue, -déchargeaient leurs fusils presque au nez de nos chevaux. Mais, hommes -et bêtes étaient aguerris, et il n'y eut pas le plus petit mouvement -dans nos rangs. - -Ben-Amara nous fit entrer dans sa tente, où chacun s'assit à sa guise -sur un large tapis. - -Notre arrivée avait fait bruit dans la tribu. Pendant que nous fumions -en prenant du café, un grand nombre d'Arabes, poussés par la curiosité, -s'étaient rangés en cercle à quelques distance de de nous, et par leur -immobilité ressemblaient à une haie de statues de bronze. - -Nous passâmes environ une heure à nous livrer aux plaisirs de la -conversation, en attendant _la diffa_ (le repas), que nous désirions -tous avec une vive impatience. Nous commencions même à trouver le temps -bien long, lorsque nous vîmes dans le lointain s'approcher une sorte de -procession, bannières en tête. - -Ces bannières m'intriguaient et me semblaient tout étranges, car elles -étaient repliées. Soudain, les rangs de nos paisibles spectateurs -s'ouvrirent, et quel ne fut pas mon étonnement de voir que ce que je -prenais pour des bannières, n'était autre chose que des moutons rôtis -dans leur entier, et embrochés au bout de longues perches. - -Deux de ces porte-moutons marchaient en avant. Ils étaient suivis d'une -vingtaine d'hommes, rangés sur une même ligne, dont chacun portait un -des plats qui devaient composer la diffa. - -C'étaient des ragoûts et des rôtis de toutes sortes, le couscoussou, et -enfin une douzaine de plats de dessert, ouvrage des femmes de -Ben-Amara. - -Ce dîner ambulant présentait un coup d'oeil ravissant, pour des gens -surtout dont le grand air et les émotions de la fantasia avaient -singulièrement aiguisé l'appétit. - -Le chef cuisinier marchait en tête, et, ainsi que l'officier de _M. -Malbroug_, il ne portait rien; mais, dès qu'il fut près de nous, il se -mit activement à l'oeuvre: saisissant à bras-le-corps un des deux -moutons, il le _débrocha_ et le posa devant nous sur un énorme plat. - -Pour mes compagnons, presque tous vétérans d'Algérie, ce gigantesque -rôti n'était point une nouveauté; quant à ma femme et à moi, la vue -d'une telle viande aurait suffi pour nous rassasier dans toute autre -circonstance; mais nous nous empressâmes de nous joindre au cercle qui -se forma autour de ce mets, digne de Gargantua. - -Il nous fallut, comme chez Bou-Allem, dépecer la bête avec nos doigts; -chacun en arracha un morceau à sa guise, d'abord avec un peu de -répugnance; puis, poussés par une faim de Cannibales, nous fîmes sur le -mouton une véritable curée. Je ne sais si ce fut en raison des -dispositions que nous apportâmes à ce repas, mais tous les convives se -récrièrent qu'ils n'avaient jamais rien mangé d'aussi bon que ce mouton -rôti. - -Lorsque nous eûmes pris sur l'animal les morceaux les plus délicats, le -cuisinier nous offrit de nous présenter le second. Sur notre refus, il -nous servit la volaille rôtie, à laquelle nous fîmes encore beaucoup -d'honneur, puis, délaissant les ragoûts au piment et le couscoussou, qui -exhalait une forte odeur de beurre rance, nous nous dédommageâmes de la -privation du pain pendant le repas, en savourant d'excellents petits -gâteaux. - -La réception de l'Agha des Beni-Menasser avait vraiment quelque chose de -princier. Pour l'en remercier, je lui proposai de donner une petite -séance devant nos nombreux spectateurs. Ces admirateurs passionnés -n'avaient pu se résoudre à quitter la place qu'ils occupaient à notre -arrivée, et ils avaient assisté de loin à notre repas. - -Sur l'ordre de leur chef, ils se rapprochèrent en resserrant leur -cercle autour de moi. Le capitaine voulut bien me servir d'interprète, -et grâce à lui, je pus exécuter une douzaine de mes meilleurs tours. -L'effet produit sur ces imaginations superstitieuses fut tel qu'il me -fut impossible de continuer; chacun s'enfuyait à mon approche. Ben-Amara -nous assura qu'ils me prenaient pour le Diable, mais que si j'avais -porté le costume mahométan, il se seraient au contraire prosternés -devant moi comme devant un envoyé de Dieu. - -En revenant à Milianah, le capitaine, pour couronner cette charmante -journée de plaisirs, nous donna le spectacle d'une chasse dans laquelle -les Arabes prirent à la course de leurs chevaux des lièvres et des -perdrix, sans tirer un seul coup de fusil. - -Le jour suivant, nous prîmes congé de M. Bourseret et de son excellente -mère. Nous nous dirigeâmes sur Alger, mais non plus par les chemins de -traverse, car nous avions assez d'une seule excursion à travers le -D'jendel, et nous aspirions maintenant après une locomotion plus douce. -Ces sortes de parties de plaisir, qui ne sont en réalité que des parties -de fatigue, peuvent être agréables tout au plus une fois, et ne servent -qu'à raviver dans notre esprit inconstant la jouissance du bien-être et -du confortable que nous avions volontairement quittés. Nous prîmes la -diligence qui nous conduisit à la métropole de l'Algérie, et cette fois, -nous appréciâmes tout l'avantage de ce mode de transport. - -Le bateau l'_Alexandre_, qui nous avait amenés de France, partait le -surlendemain de notre arrivée. J'eus deux jours pour faire mes adieux et -adresser mes remerciements à toutes les personnes qui m'avaient montré -de la bienveillance, et j'eus fort à faire. J'aurais infiniment de -plaisir aujourd'hui à adresser encore à chacune d'elles mon bon -souvenir, mais je suis retenu par la crainte de paraître ingrat en -faisant quelque omission involontaire. Je ne puis résister, toutefois, -au désir de témoigner au maire d'Alger, M. de Guiroye, toute ma -reconnaissance pour son affable réception, ainsi que pour l'énergique et -bienveillant appui qu'il m'a prêté lors de mes petites misères avec -l'administration théâtrale. - -En quittant Alger, j'eus la satisfaction d'être conduit à bord par deux -officiers distingués, dont je ne saurais jamais assez reconnaître les -bontés. Le colonel, chef d'état-major de la marine, M. Pallu du Parc, et -M. le colonel de Neveu ne me quittèrent que lorsque les premiers coups -de la machine commencèrent à ébranler le steamer. Ces Messieurs furent -les derniers dont je pressai la main sur le littoral africain. - -Si j'écrivais mes impressions de voyage, j'aurais encore beaucoup à -raconter avant d'arriver à mon ermitage de Saint-Gervais; mais je me -rappelle que dans le titre de mon ouvrage j'ai promis des confidences -ayant trait à ma vie d'artiste; je dois donc écarter de mon récit tout -événement de la vie commune. - -Un temps affreux sur mer, une tourmente à la hauteur des Pyrénées, la -mort vingt fois devant nous seraient des événements aussi terribles -qu'intéressants à raconter. Mais combien de fois ces émouvants épisodes -qui, du reste, se ressemblent tous, n'ont-ils pas été déjà dépeints par -des plumes beaucoup plus habiles que la mienne; la description que j'en -pourrais faire n'aurait donc aucun caractère de nouveauté. Je me -contenterai de donner un sommaire de ce malheureux voyage. - -Une tempête nous surprend dans le golfe de Lyon: nos machines sont -démontées. Notre bâtiment, ballotté par les vents pendant neuf jours, -est enfin jeté sur les côtes d'Espagne. Nous parvenons à nous diriger -sur le port de Barcelone; mais les autorités nous en refusent l'entrée, -parce que nous n'avons pas de passeports pour l'Espagne. Nous côtoyons, -par un temps épouvantable, cette terre inhospitalière et nous gagnons -enfin Rosas, petit port, dans lequel nous nous mettons à l'abri de la -tourmente. - -Je quitte alors le bateau, et je traverse les Pyrénées en tartane. Un -ouragan, résultat de la tempête sur mer, menace à chaque instant de nous -précipiter dans des fondrières. Nous atteignons heureusement la France, -puis Marseille, où je dois acquitter une promesse faite, lors mon -premier passage, aux directeurs du Grand-Théâtre. - -Je fus en vérité bien dédommagé des tourments et des fatigues de mon -voyage. Les Marseillais se montrèrent envers moi d'une bienveillance si -grande, que ces dernières représentations resteront toujours dans mon -souvenir comme les plus applaudies que j'aie jamais données. Je ne -pouvais faire plus solennellement mes adieux d'artiste au public. Je me -hâtai de retourner à Saint-Gervais. - - -CONCLUSION. - -Je puis en terminant cet ouvrage répéter ce que je disais au -commencement de ce chapitre: «Me voilà donc arrivé au but de toutes mes -espérances!» Mais cette fois, s'il plaît à Dieu, comme disait mon guide -Mohammed, aucune tentation ne viendra désormais modifier mes plans de -félicité. J'espère longtemps encore (toujours s'il plaît à Dieu), jouir -de cette douce et paisible existence que j'avais à peine goûtée, lorsque -l'ambition et la curiosité m'ont conduit en Algérie. - -Rentré chez moi, j'ai installé dans mon cabinet de travail les -instruments de mes séances, mes fidèles compagnons, je dirais presque -mes vieux amis. Je vais maintenant m'abandonner tout entier à mon goût, -à ma passion pour les applications de l'électricité à la mécanique. - -Qu'on ne croie pas cependant que, pour cela, je renie l'art auquel je -dois tant de jouissances! Loin de moi cette pensée; plus que jamais je -suis fier de l'avoir cultivé, puisque c'est à lui seul que je dois le -bonheur de me livrer à mes nouvelles études. Du reste, je m'en éloigne -peut-être moins qu'on ne serait tenté de le croire; il y a longtemps que -je fais des applications de l'électricité à la mécanique et je dois -avouer, si déjà mes lecteurs ne l'ont deviné, que l'électricité a joué -un rôle important dans plusieurs de mes expériences. En réalité, mes -travaux d'aujourd'hui ne diffèrent de ceux d'autrefois que par la -forme; ce sont toujours des prestiges. - -Un reste d'amour pour mon ancienne profession d'horloger m'a fait -choisir les instruments chronométro-électriques pour but de mes travaux. -J'ai adopté pour programme: _Populariser les horloges électriques en les -rendant aussi simples et aussi précises que possible_. Et comme l'art -suppose toujours un idéal que l'artiste cherche à réaliser, je rêve déjà -ce jour où un réseau de fils électriques partant d'un régulateur unique, -rayonnera sur la France entière et portera l'heure précise dans les plus -importantes cités comme dans les plus modestes villages. - -En attendant, dévoué à la cause du progrès, je travaille incessamment -avec l'espoir que mes modestes découvertes seront de quelque utilité -dans la solution de cet important problême. - -Voici quelques-uns des résultats que j'ai obtenus jusqu'à ce jour: - - NOUVELLES APPLICATIONS DE L'ÉLECTRICITÉ A LA MÉCANIQUE. - - 1º Appareil pour le transport d'un courant électrique et la - reproduction successive, à l'aide de ce même courant, d'un nombre - quelconque d'effets mécaniques. - - 2º Appareil contrôleur et distributeur des courants électriques - pouvant obvier aux arrêts des courants formant un long circuit. - - 3º Régulateur électrique sans aucun rouage, à l'abri de toute - influence des variations des courants électriques. - - 4º Pendule électrique populaire, marchant par un petit élément - _Daniel_, et pouvant conduire, sans augmentation de dépense - d'électricité, un cadran de deux mètres de diamètre. - - 5º Sonnerie électrique sans aucun rouage, pouvant être conduite à - quelque distance que ce soit par la pendule électrique ci-dessus. - - 6º Cadran électrique pour clocher ou autre monument, marchant sans - le secours d'horloge-type. Ce cadran, le premier de ce genre, a - été placé au fronton de l'Hôtel-de-Ville de Blois, auquel j'en ai - fait hommage. Il marche, depuis dix ans, avec la plus grande - régularité. - - 7º Nouvelle disposition électrique servant à supprimer - automatiquement, pendant la nuit, un courant électrique et à le - rétablir pendant le jour. Ce système produit une économie de moitié - et peut s'appliquer aux cadrans qui ne sont pas éclairés, la nuit. - - 8º Pile de Smee, ne plongeant dans le liquide que lorsque son - courant est nécessaire à une action mécanique, et se relevant - aussitôt qu'elle ne doit plus fonctionner. - - 9º Nouvelle sonnerie pour les grosses cloches, conduite par la - petite pendule nº 4. - - 10º _Répartiteur électrique_, à l'aide duquel on peut centupler une - attraction magnétique. Cet appareil a été présenté à l'Académie en - 1856 (Rapporteur, M. Desprez). - -Voici comment, dans le _Cosmos_, t. 8, p. 330, s'exprime l'abbé Moigno -sur cette invention, après en avoir fait la description: «En résumé, le -_répartiteur_, si petit et si humble en apparence, est l'une des grandes -nouveautés de l'Exposition universelle de 1855. - -«Au point de vue de la mécanique, c'est un organe entièrement nouveau, -qui sera bientôt appliqué de mille manières différentes, à mille usages, -et qui rendra d'innombrables services. Au point de vue de la physique et -des applications de l'électricité, c'est une découverte immense. M. -Robert-Houdin, dont les forces sont centuplées par son _répartiteur_, -est seul aujourd'hui en mesure de résoudre le plus grand des problèmes à -l'ordre du jour, de réaliser enfin le moteur électrique[25], etc., etc.» - -Ma séance est terminée (il faut se rappeler que c'est sous ce titre que -j'ai présenté mon récit); j'ai toutefois l'espoir de la reprendre -bientôt. Il me reste encore tant de petits et de grands mystères à -dévoiler! La prestidigitation est une immense carrière que la curiosité -peut longtemps exploiter. Je ne prends donc point congé du public, ou -pour mieux dire, du lecteur, car, sous cette seconde forme de -représentation que j'ai adoptée, mes adieux ne seront définitifs que -lorsque j'aurai épuisé tout ce qui peut être dit sur les -_prestidigitateurs_ et la _prestidigitation_; ces deux mots serviront de -titre à l'ouvrage qui fera suite à mes _Confidences_. - - - - -UN COURS DE MIRACLES. - - Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. - Le vraisemblable peut aussi n'être pas vrai. - - -On a dit des Augures qu'ils ne pouvaient se regarder sans rire.--Il en -serait de même des Aïssaoua si le sang musulman ne coulait pas dans -leurs veines. Toutefois il n'est pas un seul d'entre eux qui se fasse -illusion sur la nature des prétendus miracles exécutés par ses -confrères; mais tous se prêtent la main pour l'exécution de leurs -prestiges, comme le ferait une troupe de faiseurs de tours dont le -Mokaddem serait l'impresario. - -Leur troupe est divisée par spécialités de même que dans les spectacles -forains: tel fait un tour de force qui ne peut en faire un autre, et -l'on cite même de premiers sujets dont les miracles sont bien moins -étonnants que ceux de certains acteurs du second ou du troisième ordre. - -Lors même qu'on ne pourrait expliquer leurs prétendues merveilles, une -simple réflexion devrait en détruire le prestige. Les Aïssaoua se disent -incombustibles; qu'ils viennent donc franchement prier un des assistants -de leur appliquer le fer rouge sur la joue ou sur toute autre partie du -corps! Ils se prétendent invulnérables; qu'ils invitent quelques -zouaves à leur passer leur sabre au travers du corps. Après un tel -spectacle, les plus incrédules se prosterneront devant eux. - -Ah! si j'étais incombustible et invulnérable, comme je me donnerais la -satisfaction d'en offrir une preuve irréfragable! Je me ferais mettre à -la broche devant une fournaise ardente, et, pendant que je rôtirais, -j'occuperais mes loisirs à manger une salade de verre pilé, assaisonnée -d'huile.... de vitriol[26]. Ce serait un spectacle à faire courir le -monde entier et à le convertir à ma propre religion. - -Mais les Aïssaoua ont des raisons pour être prudents dans l'exécution de -leurs tours, ainsi que je vais le prouver. Leurs principaux mires sont -les suivants: - -1º S'enfoncer un poignard dans la joue; - -2º Manger des feuilles de figuier de Barbarie; - -3º Se mettre le ventre sur le côté tranchant d'un sabre; - -4º Jouer avec des serpents; - -5º Se frapper le bras, en faire jaillir du sang, et le guérir -instantanément; - -6º Manger du verre pilé; - -7º Avaler des cailloux, des tessons de bouteille, etc.; - -8º Marcher sur du fer rouge, et se passer la langue sur une plaque -rougie à blanc. - -Commençons par le tour le plus simple, qui consiste à s'enfoncer un -poignard dans la joue. - -L'Arabe qui fit ce tour me tournait le dos; je pus donc m'approcher très -près de lui et distinguer comment il s'y prenait. Il appuya sur sa joue -le bout d'un poignard dont la pointe était aussi émoussée et arrondie -que celle d'un couteau à papier. La peau, au lieu de se percer, -s'enfonça de trois centimètres environ entre les dents molaires, qui -étaient entrouvertes, absolument comme le ferait une feuille de -caoutchouc. - -Ce tour réussit particulièrement aux personnes maigres et âgées, parce -que chez elles la peau des joues est très élastique. Or l'Aïssaoua -remplissait en tous points ces conditions. - -L'Arabe qui mangea les feuilles de figuiers de Barbarie ne nous les -donna pas à visiter. Je dois croire qu'elles étaient préparées de -manière à ne pouvoir le blesser; autrement il n'aurait pas négligé ce -point important qui pouvait doubler le prestige. Mais, quand même il les -eût montrées, cet homme faisait tant d'évolutions inutiles qu'il lui eût -été très facile de les changer contre d'autres feuilles inoffensives. -C'eût été alors un escamotage de quinzième force. - -Dans l'expérience suivante, deux Arabes tiennent un sabre, l'un par la -poignée, l'autre par la pointe; un troisième arrive, relève ses -vêtements de manière à laisser l'abdomen complètement nu, et se couche à -plat ventre sur le côté affilé de l'arme, puis un quatrième monte sur le -dos de celui-ci, et semble peser sur lui de tout le poids de son corps. - -L'artifice de ce tour est très facile à expliquer. - -On ne montre point au public que le sabre soit bien affilé; rien ne -prouve que le tranchant en soit plus coupant que le dos, bien que -l'Arabe qui le tient par la pointe affecte de l'envelopper soigneusement -d'un foulard, imitant en cela les jongleurs qui feignent de s'être -coupés au doigt avec un des poignards dont ils doivent se servir pour -jongler. - -D'ailleurs, dans l'exécution de son tour, l'_invulnérable_ tourne le dos -au public. Il sait le parti qu'il peut tirer de cette circonstance; -aussi, au moment où il va pour se placer sur le sabre, ramène-t-il -adroitement sur son ventre la partie de son vêtement qu'il avait -écartée. Enfin, lorsque le quatrième acteur monte sur son dos, ce -dernier appuie ses mains sur les épaules de deux Arabes qui tiennent le -sabre. Ces derniers sont debout comme pour maintenir son équilibre, mais -en réalité ils supportent tout le poids de son corps. Il ne s'agit donc -dans ce tour que d'avoir le ventre plus ou moins pressé, et -j'expliquerai un peu plus loin que cela peut se faire sans aucun mal ni -danger. - -Quant aux Aïssaoua qui mettent la main dans un sac rempli de serpents et -qui jouent avec ces reptiles, je m'en rapporte au jugement du colonel de -Neveu. Voici ce qu'il en dit dans l'ouvrage que j'ai déjà cité: - -«Nous avons souvent poussé la curiosité et l'incrédulité jusqu'à faire -venir chez nous des Aïssaoua avec leur ménagerie. Tous les animaux -qu'ils nous désignaient comme des vipères (_lefà_) n'étaient que -d'innocentes couleuvres (_hanech_); lorsque nous leur proposions de -mettre la main dans le sac qui contenait leurs animaux, ils se hâtaient -de se retirer, convaincus que nous n'étions pas dupe de leurs fraudes.» - -J'ajouterai que ces serpents, fussent-ils même d'une espèce dangereuse, -on pourrait leur avoir arraché les dents pour n'en plus rien redouter. - -Ce qui viendrait à l'appui de cette assertion, c'est que ces animaux ne -font aucune blessure lorsqu'ils mordent. - -Je n'ai pas vu exécuter le tour qui consiste à se frapper le bras et à -en faire sortir du sang; mais il me semble qu'une petite éponge imbibée -de rouge et cachée dans la main qui frappe, suffirait pour accomplir le -prodige. En essuyant le bras, la blessure se trouve naturellement -guérie. - -Étant jeune, j'ai souvent fait sortir du vin d'un couteau ou de mon -doigt, en pressant une petite éponge, imbibée de ce liquide, que je -tenais cachée. - -J'avais vu plusieurs fois des étourdis broyer des verres à liqueur entre -leurs dents sans se blesser; mais jamais aucun d'eux n'en avait mangé -les fragments. Il m'était donc assez difficile d'expliquer ce tour des -Aïssaoua, lorsque sur un renseignement qui me fut donné par un médecin -de mes amis, je trouvai dans le _Dictionnaire des Sciences médicales_, -année 1810, nº 1143, une thèse soutenue par le docteur Lesauvage, sur -l'innocuité du verre pilé. - -Ce savant, après avoir cité quelques exemples de gens auxquels il avait -vu manger du verre, rapporte ainsi différentes expériences qu'il fit sur -des animaux. - -«Après avoir soumis un grand nombre de chiens, de chats et de rats au -régime du verre pilé, dont les fragments avaient deux ou trois lignes de -longueur, aucun de ces animaux ne fut malade et grand nombre d'entre eux -ayant été ouverts, l'on ne trouva aucune lésion dans toute la longueur -du canal alimentaire. Bien convaincu, d'ailleurs, de l'innocuité du -verre avalé, je me déterminai à en prendre moi-même en présence de mon -collègue M. Cayal, du professeur Lallemand et de plusieurs autres -personnes. Je répétai plusieurs fois l'expérience et je n'en éprouvai -jamais la moindre sensation douloureuse.» - -Ces renseignements authentiques auraient dû me suffire; cependant, je -voulus aussi voir de mes yeux ce singulier phénomène. Je fis alors -manger à l'un des chats de la maison une énorme boulette de viande -assaisonnée de moitié de verre pilé. L'animal l'avala avec infiniment de -plaisir jusqu'à la dernière bribe, et sembla regretter la fin de ce mets -succulent. On croyait le chat perdu, et l'on déplorait déjà ma barbarie, -lorsqu'on le vit arriver le lendemain, dispos et bien portant, et -flairant encore l'endroit où, la veille, il avait fait son repas. - -Depuis cette époque, si je veux régaler un ami de ce spectacle, je -régale également mes trois chats sans distinction, pour ne pas exciter -de jalousie parmi eux. - -Je fus assez longtemps, je l'avoue, avant de me décider à faire sur -moi-même l'expérience du docteur Lesauvage; je n'y voyais aucune -nécessité. Pourtant, un jour, en présence d'un ami, je fis cette -bravade, si c'en est une; j'avalai aussi ma petite boulette; seulement -j'eus soin d'y mettre du verre plus fin que celui que je donnais à mes -chats. Je ne sais si c'est un effet de mon imagination, mais il me -sembla qu'au dîner je mangeais avec un plaisir inaccoutumé; le devais-je -au verre pilé? En tout cas, ce serait un procédé assez bizarre pour -s'ouvrir l'appétit. - -Quand il s'agissait d'avaler des tessons de bouteille et des cailloux, -l'Aïssaoua, chargé de ce tour, les mettait réellement dans sa bouche: -mais je crois pouvoir affirmer qu'il s'en débarrassait au moment où il -se mettait la tête sous les plis du burnous du Mokaddem. Du reste, les -eût-il avalés, qu'il n'eût rien fait d'extraordinaire, comparativement à -ce que faisait, en France, il y a une trentaine d'années, un -saltimbanque, surnommé l'_avaleur de sabres_. - -Cet homme, qui donnait ses séances sur la place publique, rejetait sa -tête en arrière de manière à présenter une ligne droite, et s'enfonçait -réellement dans l'oesophage un sabre dont la poignée seule restait à -l'ouverture de la bouche. - -Il avalait aussi un oeuf sans le casser, ou bien encore des clous et -des cailloux, qu'il faisait ensuite résonner en se frappant l'estomac -avec le poing. - -Ces tours de force étaient le résultat d'une disposition phénoménale de -l'oesophage chez le saltimbanque. Mais s'il avait vécu au milieu des -Aïssaoua, n'eût-il pas été à coup sûr le premier sujet de la troupe? - -Qu'auraient donc dit les Arabes s'ils avaient vu aussi cet autre -bateleur qui se passait à travers le corps le premier sabre venu qu'on -lui présentait, et qui, lorsqu'il était embroché, enfonçait encore la -lame d'un couteau jusqu'au manche dans chacune de ses narines? J'ai été -témoin du fait et d'autres ont pu l'être comme moi. - -Ce tour était si effrayant de réalité, que le public ému en le voyant, -criait: assez! assez! suppliant l'individu de cesser. Celui-ci, sans -s'inquiéter de ces cris, répondait en parlant affreusement du nez que -_ça de dui faisait bas de bad_, et chantait avec ce singulier accent la -romance de _Fleuve du Tage_, qu'il accompagnait sur la guitare. - -Je ne pus supporter la vue de ce spectacle, et je détournai la tête avec -horreur, lorsque retirant le sabre, le troubadour enchifrené fit -remarquer qu'il était empreint de sang. - -Cependant en y réfléchissant, je compris que cet homme ne pouvait -véritablement pas se percer ainsi impunément le ventre, et qu'il devait -y avoir là-dessous un truc que je n'apercevais pas. - -Mon amour pour le merveilleux me donna le désir de le connaître; je -m'adressai à l'_invulnérable_, et, moyennant quelque argent, et la -promesse que je n'en ferais pas usage, il me livra son secret. - -Je puis à mon tour le communiquer au public sans avoir besoin d'exiger -de lui la même promesse. Le truc est du reste assez ingénieux. - -Le faiseur de tours était très maigre, particularité indispensable pour -la réussite du prestige. Il se serrait fortement le ventre avec une -ceinture étroite, et voici ce qui arrivait. La colonne vertébrale ne -pouvant pas fléchir, servait de point d'appui; les intestins seuls -pliaient et rentraient à peu près de moitié. Le saltimbanque remplaçait -alors la partie comprimée par un ventre de carton qui le remettait dans -son embonpoint normal, et le tout bien sanglé sous un vêtement de tricot -couleur de chair semblait faire partie du corps. De chaque côté, -au-dessus des hanches, deux rosettes de ruban cachaient les ouvertures -par lesquelles devait entrer et sortir la pointe du sabre. A ces -ouvertures aboutissait une sorte de fourreau qui conduisait avec sûreté -l'arme d'un bout l'autre. Pour simuler le sang, une éponge imprégnée de -couleur rouge se trouvait au milieu du fourreau. Quant aux couteaux dans -le nez, c'était une réalité. L'_invulnérable_ était très camard, ce qui -lui permettait, pour l'introduction des couteaux, d'élever les -cartillages du nez jusqu'à la hauteur des fosses nasales. - -J'avais d'assez bonnes qualités physiques pour faire le tour du sabre, -mais aucune pour celui des couteaux. Je n'essayai point le premier, et -bien moins encore le second. - -Du reste, je me suis amusé moi-même, dans ma jeunesse, à faire deux -miracles qui pourront être utiles aux Aïssaoua, s'ils viennent jamais à -en avoir connaissance. Je vais les expliquer ici: - -Le pédicure Maous, qui m'avait montré à jongler, m'avait également -enseigné un tour très curieux, qui consiste à se fourrer dans l'oeil -droit un petit clou que l'on fait ensuite passer à travers les chairs -dans l'oeil gauche, puis dans la bouche, et enfin revenir dans -l'oeil droit. - -Que l'on juge à quel point j'avais le feu sacré du sortilége, puisque -j'eus le courage de m'exercer à ce tour, que je trouvais ravissant! - -Une circonstance assez désagréable vint cependant m'ôter mes illusions -sur l'effet produit par ce prestige. - -J'allais quelquefois passer la soirée chez une dame qui avait deux -filles, pour l'amusement desquelles elle donnait souvent de petites -fêtes. Je crus ne pouvoir pas mieux choisir le lieu de ma première -représentation, et je demandai la permission de présenter un talent de -société d'un genre tout nouveau. On y consentit avec plaisir, et l'on -fit cercle autour de moi. - ---Mesdames, dis-je avec une certaine emphase, je suis invulnérable; pour -vous en donner la preuve, je pourrais me transpercer d'un poignard, d'un -couteau ou de tout autre instrument tranchant; mais je craindrais que la -vue du sang ne vous fît une trop grande impression. Je vais vous donner -une autre preuve de mon pouvoir surnaturel. Et j'exécutai mon fameux -tour _du clou dans l'oeil_. - -L'effet de cette scène ne fut pas tel que je m'y attendais; l'opération -était à peine terminée qu'une des demoiselles de la maison, sous -l'émotion qu'elle éprouva, se trouva mal et tomba sans connaissance. La -soirée fut troublée, comme on le pense bien, et craignant quelques -récriminations, je m'esquivai sans mot dire, jurant qu'on ne me -prendrait plus à de semblables exhibitions. - -Voici toutefois l'explication du tour: - -On peut, sans la moindre sensation douloureuse, introduire dans le coin -de l'oeil, près du réservoir lacrymal, entre la paupière inférieure et -le globe, un petit clou cylindrique en plomb ou en argent, d'une -longueur d'un centimètre et demi environ sur deux à trois millimètres de -diamètre; et chose bizarre, une fois ce morceau de métal introduit, on -ne s'aperçoit pas le moins du monde de sa présence. Pour le faire -sortir, il suffit de presser avec le bout du doigt en remontant vers le -coin de l'oeil. - -Veut-on ajouter du prestige à l'expérience, on s'y prend de la manière -suivante: - -On met secrètement à l'avance un de ces petits clous dans l'oeil -gauche et un autre dans la bouche. Cette préparation faite, on se -présente pour exécuter le tour. - -On introduit alors ostensiblement un clou dans l'oeil droit, puis, en -pressant sur la chair avec le bout du doigt, on feint de le faire passer -à travers la naissance du nez dans l'oeil gauche, d'où l'on retire -celui qui y a été mis secrètement à l'avance. On remet ensuite ce -dernier dans le même oeil, et en jouant la même comédie, le clou -semble passer successivement dans la bouche, d'où l'on sort celui qui y -avait été mis, puis dans l'oeil droit d'où l'on retire celui qui y -avait été primitivement introduit. - -Cela fait, on va à l'écart se débarrasser du clou qui reste dans -l'oeil gauche. - -Mais revenons au dernier tour des Aïssaoua, qui consiste à marcher sur -un fer rouge, et à se passer la langue sur une plaque rougie à blanc. - -L'Aïssaoua qui marche sur du fer rouge ne fait rien de surprenant, si -l'on considère les conditions dans lesquelles ce tour est exécuté. - -Il passe vivement le talon en glissant sur le fer. Or, les Arabes de -basse classe qui marchent tous sans chaussure, ont le dessous du pied -aussi dur que le sabot d'un cheval; cette partie cornée seule grille -sans occasionner la moindre douleur. - -Et d'ailleurs, le hasard ne peut-il pas avoir enseigné aux Aïssaoua -certaines précautions qui étaient connues de plus d'un jongleur -européen, avant que le docteur Sementini n'en constatât l'emploi et ne -les révélât au public? Ceci nous servira à expliquer de la manière la -plus simple le tour le plus intéressant des prestidigitateurs arabes, -celui qu'on regarde comme le plus étonnant, le plus merveilleux, -l'application de la langue sur un fer rouge. - -Citons d'abord quelques _hauts faits_ de nos faiseurs de tours, et l'on -pourra juger que, même sous le rapport du merveilleux, les sectaires -d'Aïssa sont bien en arrière dans leurs prétendus miracles. - -Au mois de février 1677, un Anglais, nommé Richardson, vint à Paris et -y donna des représentations très curieuses, qui prouvaient, disait-il, -son incombustibilité. - -On le vit faire rôtir un morceau de viande sur sa langue, allumer un -charbon dans sa bouche avec un soufflet, empoigner une barre de fer -rouge avec la main ou la tenir entre ses dents. - -Le valet de cet Anglais publia le secret de son maître, et on peut le -voir dans le _Journal des Savants_ (1677, première édition, page 41, et -deuxième édition, 1860, pages 24, 147, 252). - -En 1809, un Espagnol nommé Léonetto, se montra à Paris. Il maniait aussi -impunément une barre de fer rouge, la passait sur ses cheveux, mettait -les talons dessus, buvait de l'huile bouillante, plongeait ses doigts -dans du plomb fondu, en mettait un peu sur sa langue, après quoi il -portait un fer rouge sur cet organe. - - * * * * * - -Cet homme extraordinaire fixa l'attention du professeur Sementini, qui -dès lors s'attacha à l'étudier. - -Ce savant remarqua que la langue de l'_incombustible_ était recouverte -d'une couche grisâtre; cette découverte le porta à tenter quelques -essais sur lui-même. Il découvrit qu'une friction faite avec une -solution d'alun, évaporée jusqu'à ce qu'elle devînt spongieuse, rendait -la peau insensible à l'action de la chaleur du fer rouge; il frotta de -plus avec du savon les parties du corps rendues insensibles, et elles -devinrent inattaquables à ce point que les poils mêmes n'étaient pas -brûlés. - -Satisfait de ces recherches, le physicien enduisit sa langue de savon et -d'une solution d'alun, et le fer rouge ne lui fit éprouver aucune -sensation. - -La langue ainsi préparée pouvait recevoir de l'huile bouillante, qui se -refroidissait et pouvait ensuite être avalée. - -M. Sementini reconnut également que le plomb fondu dont se servait -Leonetto n'était autre que le métal d'Arcet, fusible à la température de -l'eau bouillante[27]. (Voir pour plus de détails la Notice historique -de M. Julia de Fontenelle, page 161, _Manuel des Sorciers_, Roret.) - -On pourrait trouver dans ces manipulations une explication satisfaisante -de la prétendue incombustibilité des Aïssaoua; toutefois, je vais citer -encore un fait qui m'est personnel et dont on tirera cette conséquence, -qu'il n'est pas nécessaire d'être inspiré d'Allah ou d'Aïssa pour jouer -avec des métaux incandescents. - -Lisant un jour le _Cosmos_, revue scientifique, j'y vis le compte rendu -d'un ouvrage intitulé: _Etude sur les corps à l'état sphéroïdal_, par M. -Boutigny (d'Evreux). Le rédacteur de ce journal, M. l'abbé Moigno, -citait quelques passages les plus intéressants de l'ouvrage, parmi -lesquels était le fait suivant: - -«Cowlet ayant pris l'initiative, nous avons coupé (c'est M. Boutigny qui -parle) les jets de fonte avec les doigts. Nous avons plongé les mains -dans les moules et dans les creusets remplis de la fonte qui venait de -couler d'un _Wilkinson_, et dont le rayonnement était insupportable, -même à une grande distance. Nous avons varié les expériences pendant -plus de deux heures. Mme Cowlet, qui y assistait, permit à sa fille, -enfant de huit à dix ans, de mettre la main dans un creuset plein de -fonte incandescente; cet essai fut fait impunément.» - -Vu le caractère du savant abbé et celui du célèbre physicien, auteur de -l'ouvrage, il n'était pas permis de douter; cependant, je dois le dire, -ce fait me paraissait tellement impossible, que mon esprit se refusait à -l'accepter, et pour croire, ainsi que saint Thomas, je voulais voir. - -Je me décidai à aller trouver M. Boutigny; je lui fis part de mon désir -de voir une expérience aussi intéressante, en omettant toutefois -d'exprimer le moindre doute sur sa réussite. - -Le savant m'accueillit avec bonté, et me proposa de répéter le phénomène -devant moi, et de me faire laver les mains dans de la fonte -incandescente. - -La proposition était attrayante, scientifiquement parlant; mais, d'un -autre côté, j'avais bien quelques craintes que le lecteur appréciera, -je le pense. Il y allait, en cas d'erreur, de la carbonisation de mes -deux mains, pour lesquelles je devais avoir d'autant plus de soins -qu'elles avaient été pour moi des instruments précieux. J'hésitai donc à -répondre. - ---Est-ce que vous n'avez pas confiance en moi, me dit M. Boutigny? - ---Si, Monsieur, si, j'ai beaucoup de confiance, mais... - ---Mais.... vous avez peur, avouez-le, interrompit en riant le physicien. -Eh bien! pour vous tranquilliser, je tâterai la température du liquide -avant que vous n'y plongiez les mains. - ---Et quel est donc à peu près le degré de température de la fonte -liquide? - ---Seize cents degrés environ. - ---Seize cents degrés! m'écriai-je, que cette expérience doit être belle! -Je me décide. - -Au jour indiqué par M. Boutigny, nous nous rendîmes à la Villette, à la -fonderie de M. Davidson, auquel il avait demandé l'autorisation de faire -son expérience. - -En entrant dans ce vaste établissement, je fus vivement impressionné. Le -bruit infernal produit par les immenses souffleries; les flammes -s'échappant des fourneaux; des laves étincelantes transportées par de -puissantes machines et coulant à flots dans d'immenses creusets; des -ouvriers secs et nerveux, noircis par la fumée et le charbon; tout cet -ensemble enfin d'hommes et de choses présentait un aspect fantastique et -solennel. - -Le chef d'atelier vint à nous et nous indiqua le fourneau, vers lequel -nous devions nous diriger pour notre expérience. - -En attendant qu'on donnât passage au jet de fonte, nous restâmes -quelques instants debout et silencieux près de la fournaise, puis nous -entamâmes la conversation suivante qui, certes, n'était pas propre à me -rassurer. - ---Il faut que ce soit vous, me dit M. Boutigny, pour que je répète cette -expérience que je n'aime point faire. Je vous avoue que, bien que je -sois sûr du résultat, j'éprouve toujours une émotion dont je ne puis me -défendre. - ---S'il en est ainsi, répondis-je, allons-nous en; je vous crois sur -parole. - ---Non, non; je tiens à vous montrer ce curieux phénomène. Ah ça! ajouta -le savant physicien, voyons vos mains. - -Il les prit dans les siennes. - ---Diable! dit-il, elles sont bien sèches pour notre expérience[28]. - ---Vous croyez? - ---Certainement. - ---Alors, c'est dangereux? - ---Cela pourrait l'être. - ---Dans ce cas, sortons d'ici, dis-je en me dirigeant vers la porte. - ---Ce serait maintenant dommage, reprit mon compagnon en me retenant. -Tenez, trempez vos mains dans ce seau d'eau, essuyez-les bien, et votre -peau conservera autant d'humidité qu'il est nécessaire[29]. - -Il faut savoir que pour la réussite de cette merveilleuse expérience, il -n'y a d'autre condition à observer que celle d'avoir les mains -légèrement moites. Je regrette de ne pouvoir donner des explications sur -le principe du phénomène qui se produit dans cette circonstance, car il -me faudrait pour cela de longs chapitres. Je renvoie à l'ouvrage de M. -Boutigny. Il suffira de dire que le métal en fusion est tenu à distance -de la peau par une force répulsive, qui lui oppose une barrière -infranchissable. - -J'avais à peine terminé d'essuyer mes mains, que sous les coups d'une -lourde barre de fer, le fourneau s'ouvrit et donna passage à un jet de -fonte de la grosseur du bras. Des étincelles volèrent de tous côtés, -comme un feu d'artifice. - ---Attendons quelques instants, dit M. Boutigny, que la fonte s'épure; -il serait peu prudent de faire notre expérience en ce moment. - -Cinq minutes après, la source de feu cessa de bouillonner et de lancer -des scories; elle devint même si limpide et si brillante, qu'elle nous -brûlait les yeux à la distance de quelques pas. - -Tout-à-coup mon compagnon s'approche vivement du fourneau, enfourche en -quelque sorte le jet métallique, et sans plus de façon, se lave les -mains avec de la fonte liquide, comme si c'eût été de l'eau tiède. - -Je ne ferai pas le brave; j'avoue qu'à cet instant le coeur me battait -à rompre ma poitrine, et pourtant lorsque M. Boutigny eut terminé sa -fantastique ablution, je m'avançai à mon tour avec une détermination qui -attestait une certaine force de volonté. J'imitai les mouvements de mon -professeur; je _barbotai_ littéralement dans la lave brûlante, et dans -la joie que m'inspirait cette merveilleuse opération, je pris une -poignée de fonte que je lançai en l'air, et qui retomba en pluie de feu -sur le sol. - -L'impression que j'éprouvai en touchant ce fer en fusion ne peut être -comparée qu'à celle que j'aurais ressentie en touchant du velours de -soie liquide, si je puis m'exprimer ainsi. C'est, du reste, un toucher -très délicat et très agréable. - -Je demande maintenant ce que sont les plaques de fer rouge des Aïssaoua -auprès de la haute température à laquelle mes mains venaient d'être -soumises? - -Les vieux et les nouveaux miracles des incombustibles se trouvent donc -expliqués par l'expérience du savant physicien qui, lui, n'a aucune -prétention aux tours de force, et n'apprécie ces phénomènes qu'en raison -des lois immuables en vertu desquelles ils s'accomplissent. - -FIN. - - - - -PROGRAMME GÉNÉRAL - -DES - -EXPÉRIENCES INVENTÉES ET EXÉCUTÉES - -PENDANT LE COURS DE MES REPRÉSENTATIONS - -[Illustration] - - -LA BOUTEILLE INÉPUISABLE. - -Ce tour est un des plus brillants que j'aie jamais exécutés. Il est -toujours très chaleureusement applaudi. - -Je me présente en scène ayant en main une petite bouteille remplie de -vin de Bordeaux. Je la vide complètement en versant son contenu dans des -verres et je la rince ensuite avec un peu d'eau, en ayant soin de la -bien faire égoutter. - -Ce préambule terminé, je m'avance au milieu des spectateurs et, tenant -toujours la bouteille renversée, je leur offre d'en faire sortir toute -liqueur qu'ils pourront désirer. - -Ma proposition est généralement accueillie avec une grande faveur. De -tous côtés des demandes me sont aussitôt faites par des gens aussi -désireux de s'assurer de la réalité du tour que de la qualité des -liqueurs. - -Ces liqueurs sont aussitôt fournies que demandées. Il n'en est aucune, -spiritueuse ou aromatique, de quelque pays qu'elle puisse être, qui ne -soit versée avec la plus grande libéralité. - -La distribution ne se termine que lorsque le spectateur, craignant de ne -pouvoir consommer tout ce qui sortirait de la bouteille, et trouvant -aussi que plus il ferait prolonger l'expérience, moins sa raison -pourrait lui rendre des comptes, se détermine enfin à cesser ses -demandes. - -Pour terminer ce tour d'une manière saisissante, en donnant une preuve -de la libéralité inépuisable de ma bouteille, je prends un grand verre à -boire pouvant contenir au moins la moitié du flacon, et je l'emplis -jusqu'aux bords avec une liqueur qui m'est encore demandée. - -_La Bouteille inépuisable_ a été représentée pour la première fois à mon -théâtre le 1er décembre 1847. - -[Illustration] - - -L'ORANGER FANTASTIQUE. - -Cette pièce mécanique était précédée de plusieurs tours d'escamotage qui -motivaient son introduction sur la scène. - -J'empruntais le mouchoir d'une dame; j'en faisais une boule que je -mettais à côté d'un oeuf, d'un citron et d'une orange rangés sur ma -table. - -Je faisais ensuite passer ces quatre objets les uns dans les autres, et -lorsqu'enfin ils étaient tous réunis dans l'orange, je me servais de ce -fruit pour composer une liqueur fantastique. - -Pour cela, je pressais l'orange entre mes mains, et je la réduisais de -grosseur en la montrant de temps à autre sous ses différentes formes, et -je finissais par en faire une poudre que je faisais passer dans un -flacon où il y avait de l'esprit de vin. - -On m'apportait alors un oranger dépourvu de fleurs et de fruits. Je -versais dans un petit vase un peu de la liqueur que je venais de -préparer; j'y mettais le feu; je le plaçais au-dessous de l'arbuste, et -aussitôt que l'émanation atteignait le feuillage, on le voyait se -charger de fleurs. - -Sur un coup de ma baguette, ces fleurs étaient remplacées par des fruits -que je distribuais aux spectateurs. - -Une seule orange était restée sur l'arbre; je lui ordonnais de s'ouvrir -en quatre parties, et l'on apercevait à l'intérieur le mouchoir qui -m'avait été confié. Deux papillons battant des ailes le prenaient par -les angles et le déployaient en s'élevant en l'air. - -Ce tour est de ma création. - -[Illustration] - - -LA PÊCHE MERVEILLEUSE. - -On se rappelle le tour chinois intitulé par Philippe: _Le Bassin de -Neptune_. J'ai dit que le prestidigitateur du bazar Bonne-Nouvelle, à -l'exemple des habitants du Céleste-Empire, s'était revêtu d'une robe -nécessaire à l'exécution du tour. J'ai dit aussi ma répulsion pour tout -vêtement en dehors de nos usages. Il devait donc sembler impossible de -me voir jamais reproduire cette merveilleuse expérience, lorsqu'un jour, -on vit sur mes affiches l'annonce d'un tour intitulé: _la Pêche -miraculeuse_. - -Ce n'était pas autre chose que le tour chinois que je me proposais -d'exécuter, mais dans des conditions beaucoup plus difficiles. - -J'arrivais en scène ayant en main un pied de guéridon qui se terminait -par une pointe aiguë. Je le posais devant moi, et près des spectateurs. - -Je me saisissais d'un châle que j'étalais en tous sens, et que je -secouais avec force afin de bien prouver qu'il ne contenait rien. - ---Voici d'abord comment on doit prendre et poser son épervier. Je -ramassais les plis du châle et je le jetais sur mon épaule. Figurez-vous -maintenant, Messieurs, que la pointe de ce pied de guéridon soit un -étang, je sais qu'il faut se faire une grande illusion pour cela, mais -enfin admettez cette fable pour un instant. Dans cette circonstance, on -s'approche silencieusement de l'étang, on lance son épervier comme cela -sur l'endroit où l'on suppose trouver du poisson, on le relève, et l'on -montre, ainsi que je le fais maintenant, une pêche vraiment -merveilleuse. - -A cet instant, un bocal beaucoup plus grand que celui de Philippe, -contenant d'énormes poissons rouges, apparaissait en équilibre sur la -pointe du guéridon, et lorsqu'on voulait l'enlever de cet endroit, il -était impossible de le bouger de place sans répandre de l'eau. - -[Illustration] - - -LA PENDULE AÉRIENNE. - -Parmi les expériences que je présentai au public en 1847, ma pendule fut -une de celles qui produisirent le plus d'effet, et même maintenant que -l'on suppose à tort ou à raison que l'électricité y joue un certain -rôle, on ne peut se dispenser de l'admirer. - -Il y a certains spectateurs qui vont aux séances de prestidigitation, -moins pour jouir des illusions que pour faire parade d'une perspicacité -très souvent douteuse. Pour ceux-là, l'expérience de la _Pendule -aérienne_ est vite expliquée: c'est de l'électricité. C'est plutôt fait. - -Mais pour l'observateur consciencieux, pour le savant, pour le -connaisseur enfin, il est très difficile de se prononcer sur ce sujet, -parce qu'ils savent que pour qu'un effet électro-magnétique se produise, -il ne suffit pas d'un courant électrique, il faut encore des appareils -matériels qui représentent un certain volume. Ainsi dans le télégraphe -même le plus simple, ce sont des roues dentées, un électro-aimant, une -palette, des leviers, des supports, etc. - -Dans ma _pendule aérienne_ on ne voyait rien de tout cela; il n'y avait -qu'un cadran de cristal transparent, au milieu duquel était une -aiguille. - -Ce cadran était suspendu par de légers cordons et complétement isolé, ce -qui n'empêchait pas que l'aiguille tournait à droite et à gauche, -s'arrêtait ou reprenait sa marche à la volonté des spectateurs. - -Un timbre également en cristal, suspendu en dessous, sonnait l'heure que -marquait la pendule, ou bien encore celle qu'on lui désignait. Ces -objets, avant et après l'expérience, étaient présentés au public pour -être examinés. - -Pour terminer, je remettais à un spectateur un cordon auquel tenait le -crochet; il y suspendait le timbre et le faisait sonner à son -commandement. - -[Illustration] - - -LA SECONDE VUE. - -Ou la Clochette Mystérieuse. - -L'expérience représentée par la gravure ci-contre est un -perfectionnement apporté à la _Seconde vue_, que j'ai décrite au -commencement de ce volume. Les résultats sont exactement les mêmes; le -principe seul est changé. - -Au lieu de faire à mon fils cette question: «Dites ce que je tiens à la -main?» à chaque objet qui m'était remis, je frappais un coup sur une -petite clochette, et malgré cette uniformité du signal, l'enfant -dépeignait l'objet comme si l'eût eu sous les yeux. - -Mais ce qui pouvait intriguer les _intrépides scrutateurs_ de mes -secrets, c'est que peu d'instants après, je mettais la clochette de -côté, et bien que j'observasse le silence le plus complet, tous les -objets présentés n'en étaient pas moins immédiatement désignés par -l'enfant. - -J'imitais aussi certains phénomènes produits par quelques sujets -magnétisés. Je lui couvrais les yeux d'un épais bandeau, et sans -prononcer une parole, je lui remettais entre les mains un verre plein -d'eau; le liquide prenait sous ses lèvres le goût d'un autre liquide -quelconque sur lequel un spectateur avait fixé sa pensée, quelque -bizarre que fût ce choix. - -Toujours sans que je lui parlasse, je lui faisais porter un bouquet à -une dame qu'un spectateur avait secrètement désignée, ou bien il -exécutait un ordre qui m'était confié à voix basse, tel que celui-ci: - -Aller prendre une tabatière dans la poche d'une personne désignée; en -ôter une prise de tabac pour la porter ensuite dans le porte-monnaie -d'une autre personne. - -[Illustration] - - -LE FOULARD AUX SURPRISES. - -Un principe fondamental de la prestidigitation, c'est de produire de -grands effets avec de petites causes; autrement dit, il faut produire, -avec de petits objets, des objets d'un gros volume. - -Qu'y-a-t-il d'étonnant en effet de faire sortir d'une boîte à double -fond ce qui peut y être contenu? La difficulté consiste uniquement dans -l'_ingéniosité_ de l'appareil, et tout le mérite revient à l'ébéniste ou -au ferblantier qui a fabriqué la boîte. - -Mais le _foulard aux surprises_ est un tour qui ne pouvait laisser -croire à aucune combinaison mécanique, parce que l'instrument qui devait -produire des objets si volumineux pouvait être réduit à de bien petites -proportions. - -Ce foulard était confié par un spectateur. Aussitôt que je l'avais entre -les mains, je le pressais, l'étirais et le retournais en tous sens pour -prouver qu'il ne contenait rien, puis, le prenant par le milieu, je le -secouais et j'en faisais sortir un plumet. En retournant le foulard du -côté opposé, j'en retirais un second, un troisième, un quatrième plumet -et jusqu'à un panache de tambour-major. Enfin une véritable pluie de -plumets venait couvrir la scène. - -Ces subtilités étaient le préambule d'un tour beaucoup plus surprenant -encore, et qu'on pourrait appeler à plusieurs titres le bouquet de -l'expérience. - -Je m'approchais des spectateurs, et après avoir une dernière fois bien -secoué et retourné le foulard de tous côtés, j'en faisais sortir une -énorme corbeille de fleurs que je distribuais aux dames. - -Ce tour faisait partie des expériences annoncées sur ma première -affiche. - -[Illustration] - - -LA SUSPENSION ÉTHÉRÉENNE. - -Dans l'année 1847, on se le rappelle, il n'était question que de l'éther -et de ses merveilleuses applications. J'eus alors l'idée d'user à mon -profit l'engouement du public pour en faire un à-propos qui eut un -succès prodigieux. - ---Messieurs, disais-je avec le sérieux d'un professeur de la Sorbonne, -je viens de découvrir dans l'éther une nouvelle propriété merveilleuse. - -Lorsque cette liqueur est à son plus haut degré de concentration, si on -la fait respirer à un être vivant, le corps du patient devient en peu -d'instants aussi léger qu'un ballon. - -Cette exposition terminée, je procédais à l'expérience. Je plaçais trois -tabourets sur un banc de bois. Mon fils montait sur celui du milieu, et -je lui faisais étendre les bras, que je soutenais en l'air au moyen de -deux cannes qui reposaient chacune sur un tabouret. - -Je mettais alors simplement sous le nez de l'enfant un flacon vide que -je débouchais avec soin, mais dans la coulisse on jetait de l'éther sur -une pelle de fer très chaude, afin que la vapeur s'en répandît dans la -salle. Mon fils s'endormait aussitôt, et ses pieds, devenus plus légers, -commençaient à quitter le tabouret. - -Jugeant alors l'opération réussie, je retirais le tabouret de manière -que l'enfant ne se trouvait plus soutenu que par les deux cannes. - -Cet étrange équilibre excitait déjà dans le public une grande surprise. -Elle augmentait encore lorsqu'on me voyait retirer l'une des deux cannes -et le tabouret qui la soutenait; et enfin elle arrivait à son comble, -lorsqu'après avoir élevé avec le petit doigt mon fils jusqu'à la -position horizontale, je le laissais ainsi endormi dans l'espace, et que -pour narguer les lois de la gravitation, j'ôtais encore les pieds du -banc qui se trouvait sous cet édifice impossible, tel que le représente -la gravure ci-dessus. - -La première représentation eut lieu le 10 octobre 1849. - -[Illustration] - - -LA GUIRLANDE DE FLEURS. - -Ce tour était très compliqué et formait à son dénouement un très joli -tableau. - -J'empruntais deux mouchoirs et trois montres; j'en faisais un paquet que -je mettais dans une sorte de pistolet-tromblon, et j'y joignais trois -cartes choisies dans un jeu par un des spectateurs. Pendant ce temps, on -apportait une guirlande de fleurs que l'on suspendait à de petits rubans -placés au milieu de la scène. - -J'annonçais alors que ces fleurs allaient me servir de point de mire, et -que lorsque je ferais feu de ce côté, les montres, les mouchoirs et les -cartes iraient se grouper autour d'elles. - -En effet, lorsque le coup partait les cartes apparaissaient sur la -guirlande, les montres en dessous et les mouchoirs pendaient sur le -côté. - -(Un erratum à signaler sur le dessin ci-dessus, c'est que le graveur a -oublié d'y mettre les mouchoirs). - -Au commencement du tour, bien que je n'eusse besoin que de deux -mouchoirs, j'en empruntais trois, parce que j'en gardais un pour faire -un autre tour sous forme d'intermède, dans le but d'allonger cette -petite scène qui, sans cela, eût été beaucoup trop courte. - -Je mettais de l'esprit de vin sur ce mouchoir, je l'enflammais et je -montrais les ravages du feu en passant mon bras par un énorme trou. Puis -sous le prétexte de me servir de ce principe des homoeopathes: -_similia similibus curantur_, je versais encore de l'esprit de vin sur -le linge brûlé, je l'enflammais de nouveau, et en frappant seulement -avec la main sur le mouchoir incendié, je le faisais reparaître dans son -état primitif. - -Le tour de la guirlande a été représenté pour la première fois le 18 -janvier 1850. - -[Illustration] - - -LE CARTON DE ROBERT-HOUDIN. - -La plus simple des lois naturelles veut que le contenant soit plus grand -que le contenu; ici c'est le contraire. On peut donc appeler ce tour -_impossibilité réalisée_. - -En effet, j'apportais sous mon bras un carton à dessin qui n'avait pas -plus d'un centimètre d'épaisseur et je le posais sur de légers tréteaux -placés dans le plus complet isolement au milieu de la scène; puis j'en -retirais successivement: - -1º Une collection de gravures; - -2º Deux charmants chapeaux de dame garnis de fleurs et de rubans, aussi -frais que s'ils sortaient à l'instant même des mains de la modiste; - -3º Quatre tourterelles vivantes; - -4º Trois énormes casseroles en cuivre remplies, l'une de haricots, -l'autre d'un feu ardent, et la troisième d'eau bouillante. - -5º Une grande cage remplie d'oiseaux voltigeant de bâtons en bâtons[30]. - -6º Enfin, après que le carton avait été fermé une dernière fois, mon -plus jeune fils, le héros de la suspension éthéréenne, soulevait le -couvercle, montrait au public sa tête souriante et sortait aussi de -cette étroite prison. - -[Illustration] - - -L'IMPRESSION INSTANTANÉE, - -Ou la communication des couleurs par la volonté. - -Je présentais au public plusieurs flacons remplis de diverses couleurs, -et j'annonçais que, par un procédé nouveau, je pouvais faire passer des -liquides colorés à travers un faible ruban de soie, à quelque distance -que ce fût. - -Je mettais alors au milieu des spectateurs un petit pupitre sur lequel -j'étendais un linge. - -Messieurs, disais-je, voici un cachet communiquant par un léger cordon à -cette bouteille qui est pleine d'une liqueur rouge; veuillez essayer -d'en imprimer l'empreinte en pressant sur l'étoffe. - -Un des spectateurs essayait, mais en vain; l'étoffe restait entièrement -blanche. - ---Pour faire passer le liquide jusque dans le cachet, ajoutais-je avec -un grand sérieux, il manque une formalité; il faut que j'en donne le -commandement. Je le fais en ce moment. Essayez maintenant, je vous prie. - -En effet, le nom gravé sur le cachet s'imprimait en beaux caractères -rouges; mais sitôt que je donnais un ordre contraire, on avait beau -appliquer le cachet, le liquide ne passait plus. - -Je prenais ensuite un autre flacon contenant du bleu, j'y attachais le -ruban par une de ses extrémités, et afin qu'on fût bien assuré qu'il n'y -avait aucune préparation dans le cachet, je priais un spectateur -d'attacher une clé à l'autre bout du ruban. Ces conditions remplies et -le commandement en étant donné, on pouvait écrire sur le linge avec la -clé comme si c'eût été un pinceau. - -Je terminais cette expérience en faisant subitement changer un bouquet -de roses blanches en roses d'un rouge très vif. - -[Illustration] - - -LE COFFRE TRANSPARENT, - -Ou les Pièces voyageuses. - -Ce tour avait pour but de montrer avec quelle facilité je pouvais faire -passer invisiblement des pièces de monnaie d'un endroit à un autre. - -J'empruntais huit pièces de cinq francs que je faisais marquer avec -beaucoup de soin par les spectateurs, puis je les mettais ostensiblement -dans un vase en cristal que je tenais à la main. - -Je posais un autre vase sur une table à l'extrémité de ma scène et -j'annonçais qu'en frappant avec ma baguette sur celui où se trouvaient -les pièces, une d'elles en sortirait à chaque coup pour passer dans le -verre vide. - -Effectivement, au son que ma baguette produisait sur le cristal, une -pièce en sortait pour passer dans l'autre vase, et l'on en entendait le -son argentin. - -Au lieu de faire passer la huitième comme les autres, je la sortais du -vase et je la remettais entre les mains d'une dame, en la priant de bien -la serrer pour l'empêcher de s'échapper. - -Mais à l'instant où frappant sur la cloche, je disais: partez, la pièce -emprisonnée sortait de la main et on l'entendait rejoindre ses -compagnes. - -Pour terminer l'expérience d'une manière concluante, je suspendais à de -minces cordons de soie accrochés au plafond, un coffre de cristal -transparent. Je le faisais balancer dans l'espace et lorsqu'il se -trouvait à son plus grand éloignement de la scène, j'y envoyais les -pièces que l'on voyait parfaitement arriver dedans. - -A chacune de ces expériences, l'identité des pièces était constatée. - -Représenté pour la première fois le 4 septembre 1849. - -[Illustration] - - -LE GARDE-FRANÇAISE, - -Ou la Colonne au gant. - -On apportait sur une table un petit automate revêtu du costume de -Garde-Française: il portait un mousquet et se tenait au port d'arme prêt -à recevoir un commandement. - -En automate bien appris, il commençait par saluer respectueusement -l'assemblée, et après s'être débarrassé de son arme, il envoyait de la -main droite quelques baisers aux jeunes enfants qu'il apercevait dans la -salle. - -J'empruntais à plusieurs dames de l'assemblée quatre bagues et un gant -blanc, j'en faisais un paquet et je le mettais dans le petit fusil que -j'avais préalablement chargé et amorcé. - ---Tenez, disais-je à mon Garde-française, je vous rends votre arme -contenant un gant et quatre bagues; montrez maintenant votre adresse, en -envoyant tous ces objets sur ce point de mire. Je lui montrais une -colonne en cristal qui se trouvait sur une autre table. - -L'automate mettait en joue, posait le doigt sur la gâchette, visait et, -au signal que je lui en donnais, faisait feu. Les objets contenus dans -le fusil étaient projetés sur la colonne, et le gant, gonflé comme s'il -eût été porté par une main invisible se dressait sur le sommet du -cristal, étalant à chacun de ses doigts une des bagues qui m'avaient été -confiées. - -Je variais quelquefois l'expérience. Je mettais dans le fusil une seule -bague et deux cartes choisies secrètement par des spectateurs. -L'automate dirigeait son arme vers un vase de fleurs que je lui -indiquais, et lorsqu'il faisait feu, un petit amour sortait du milieu -des roses en battant des ailes et portait à la main une torche allumée -au bas de laquelle la bague était accrochée. Quant aux deux cartes, -elles avaient dévié de leur chemin et s'étaient fixées sur ma poitrine. - -[Illustration] - - -LE PATISSIER DU PALAIS-ROYAL. - -Voyez ce charmant petit automate; à l'appel de son maître il vient sur -le seuil de sa porte, et, fournisseur aussi poli que pâtissier habile, -il salue et attend les commandes de sa clientèle. Des brioches chaudes -et sortant du four, des gâteaux de toute espèces, des sirops, des -liqueurs, des glaces, etc., sont aussitôt apportés par lui que commandés -par les spectateurs, et quand il a satisfait à toutes les demandes, il -aide son maître dans ses tours d'escamotage. - -Une dame, par exemple, a-t-elle mis secrètement sa bague dans une petite -boîte qu'elle ferme à clé et qu'elle garde entre ses mains? à l'instant -même le pâtissier lui apporte une brioche dans laquelle se trouve la -bague qui vient de disparaître de la boîte. - -Voici une autre preuve de son intelligence. - -Une pièce d'or lui est remise dans une petite corbeille par un -spectateur, qui lui dit ce qu'il doit prendre sur cette pièce en francs -et centimes. Il s'enferme chez lui, et quelque compliqué que soit son -compte, il fait son calcul et rapporte en monnaie le reste de la somme. - -Enfin une loterie comique est tirée, et c'est encore le pâtissier qui -est chargé de la distribution des lots. - -Aussi intéressante par sa complication que par la gaîté qu'elle -apportait parmi les spectateurs, cette pièce était la mieux goûtée de -mes expériences et terminait toujours brillamment ma séance. - -Le pâtissier du Palais-Royal a été représenté pour la première fois à -l'ouverture de mon théâtre. - -[Illustration] - - -DIAVOLO ANTONIO, - -Le Voltigeur au Trapèze. - -J'avais donné à cet automate le nom de Diavolo Antonio, célèbre -acrobate, dont j'avais cherché à imiter les périlleux exercices. -Seulement l'original était un homme, et la copie n'avait que la taille -et les traits d'un enfant. - -J'apportais mon jeune artiste de bois entre mes bras, comme je l'eusse -fait pour un être vivant, je le posais sur le bâton d'un trapèze, et là -je lui adressais quelques questions auxquelles il répondait par des -signes de tête. - ---Vous ne craignez pas de tomber? - ---Non. - ---Etes-vous bien disposé à faire vos exercices? - ---Oui. - -Alors, aux premières mesures de l'orchestre, il saluait gracieusement -les spectateurs, en se tournant vers toutes les parties de la salle, -puis se suspendant par les bras, et suivant la mesure de la musique, il -se faisait balancer avec une vigueur extrême. - -Venait ensuite un instant de repos, pendant lequel il fumait sa pipe, -après quoi il exécutait des tours de force sur le trapèze, tels que de -se soulever à la force des bras et de se tenir la tête en bas, tandis -qu'il exécutait avec les jambes des évolutions télégraphiques. - -Pour prouver que son existence mécanique était en lui-même, mon petit -Diavolo abandonnait la corde avec ses mains, se pendait par les pieds, -et quittait bientôt entièrement le trapèze. - -Cet automate a paru pour la première fois sur mon théâtre le 1er -octobre 1849. - -[Illustration] - - -LE VASE ENCHANTÉ, - -Ou le Génie des Roses. - -Au commencement de cette petite scène, qui tenait de la féerie, on -apercevait sur une table placée au milieu de ma scène, un vase étrusque -orné de pierreries, d'un travail et d'un goût exquis. Il était surmonté -de branches et de feuilles de rosier. - -Je priais une dame de choisir une carte dans un jeu et de l'enfermer -dans une petite boîte que je lui présentais. Aussitôt la carte sortait -de la boîte, revenait entre mes mains et se trouvait remplacée par un -charmant canari. - -J'enfermais ce petit oiseau dans une cage. - ---Mesdames, disais-je ensuite, ce serin est tellement obéissant, que -lorsque je vais lui en donner l'ordre, il sortira à travers les barreaux -de sa cage pour aller se percher sur le bouquet qui couronne ce vase. -Afin de le mieux attirer, je vais faire pousser des fleurs sur ce -feuillage. - -J'étendais alors ma baguette sur le rosier et l'on voyait apparaître de -petits boutons qui grossissaient à vue d'oeil, s'épanouissaient -insensiblement, et devenaient de magnifiques roses. - -Ce prestige ne s'était pas plus tôt accompli, que le serin disparaissait -de la cage et se montrait sur le sommet du rosier en gazouillant de -toute la force de son gosier. - -Là, selon le désir des spectateurs, il chantait tel air qu'on lui -désignait. Lorsque chacun avait entendu le morceau de son choix, le -musicien s'envolait, et rentrait dans la coulisse. - -Pour terminer cette charmante scène, le vase s'ouvrait en plusieurs -parties, formait un élégant kiosque dans lequel un Indien exécutait, -avec la plus rare perfection, sur une corde raide, des danses -acrobatiques. - -[Illustration] - - -LA CORNE D'ABONDANCE. - -Parmi les modifications que j'avais apportées aux séances des -prestidigitateurs qui m'avaient précédé, j'ai signalé, dans le cours de -cet ouvrage, le genre de cadeaux que j'offrais au public comme souvenir -de mes séances. - -Comte et ses émules faisaient des distributions de jouets d'enfants et -de sucreries qui se trouvaient invariablement dans un chapeau. Je pensai -qu'il était peu convenable d'offrir des éventails, des fleurs et des -bonbons, en les faisant sortir d'une source qui n'était pas toujours -d'une propreté irréprochable, et pour obvier à cet inconvénient, -j'inventai la corne d'abondance. - -Je présentais au public une sorte de grand cornet qui s'ouvrait en deux -parties, afin qu'on pût mieux en visiter l'intérieur, puis dès qu'il -était refermé, j'en retirais des bonbons et des fleurs. - -C'est aussi de ce cornet que je faisais sortir des journaux comiques, -des albums, des quadrilles illustrés, etc. - -Je m'étais exercé à lancer ces différents objets avec une sûreté de -direction telle qu'ils arrivaient immanquablement aux personnes même les -plus éloignées de ma scène. - -Cette distribution, ainsi que celle de la bouteille inépuisable, -produisait dans la salle une animation des plus plaisantes. C'était à -qui posséderait un de ces cadeaux, et l'on m'adressait de tous côtés des -supplications télégraphiques auxquelles je me faisais un devoir de -répondre. - - - - -TABLE. - - -Pages. - -INTRODUCTION DANS LA DEMEURE DE L'AUTEUR I - -PRÉFACE 1 - -CHAP. Ier. Un horloger raccommodeur de soufflets.--Intérieur d'artiste.--Les -leçons du colonel Bernard.--L'ambition paternelle.--Premiers -travaux mécaniques.--Ah! si j'avais un rat!--L'industrie -d'un prisonnier.--L'abbé Larivière.--Une parole -d'honneur.--Adieu mes chers outils! 5 - -CHAP. II. Un badaud de province.--Le docteur Carlosbach, escamoteur -et professeur de mystification.--_Le sac au sable, le coup de -l'étrier._--Je suis clerc de notaire, les _minutes_ me paraissent bien -longues.--Un petit automate.--Protestation respectueuse.--Je -monte en grade dans la basoche.--Une machine de la force... -d'un portier.--Les canaris acrobates.--Remontrance de Me Roger.--Mon -père se décide à me laisser suivre ma vocation 15 - -CHAP. III. Le cousin Robert.--L'événement le plus important de ma -vie.--Comment on devient sorcier.--Mon premier escamotage.--_Fiasco_ -complet.--Perfectibilité de la vue et du toucher.--Curieux -exercice de prestidigitation.--Monsieur Noriet.--Une -action plus ingénieuse que délicate.--Je suis empoisonné.--Un -trait de folie 31 - -CHAP. IV. Je reviens à la vie.--Un étrange médecin.--Torrini et -Antonio: un escamoteur et un mélomane.--Les confidences d'un -meurtrier.--Une maison roulante.--La foire d'Angers.--Une -salle de spectacle portative.--J'assiste pour la première fois à -une séance de prestidigitation.--_Le coup de piquet de l'aveugle._--Une -redoutable concurrence.--Le signor Castelli mange un -homme vivant 45 - -CHAP. V. Confidences d'Antonio.--Comment on peut provoquer les -applaudissements et les ovations du public.--Le comte de ...., -banquiste.--Je répare un automate.--Atelier de mécanicien -dans une voiture.--Vie nomade: heureuse existence.--Leçons -de Torrini; ses principes sur l'escamotage.--Un _grec_ du grand -monde, victime de son escroquerie.--L'escamoteur Comus.--Duel -aux coups de piquet.--Torrini est proclamé vainqueur.--Révélations.--Nouvelle -catastrophe.--Pauvre Torrini! 65 - -CHAP. VI. Torrini me raconte son histoire.--Perfidie du chevalier -Pinetti.--Un escamoteur par vengeance.--Course au succès entre -deux magiciens.--Mort de Pinetti.--Séance devant le pape -Pie VII.--Le chronomètre du cardinal ***.--Douze cents francs -sacrifiés pour l'exécution d'un tour.--Antonio et Antonia.--La -plus amère des mystifications.--Constantinople 84 - -CHAP. VII. Suite de l'histoire de Torrini.--Le Grand-Turc lui fait -demander une séance.--Un tour merveilleux.--Le corps d'un -jeune page coupé en deux.--Compatissante protestation du Sérail.--Agréable -surprise.--Retour en France.--Un spectateur -tue le fils de Torrini pendant une séance.--Folie: Décadence.--Ma -première représentation.--Fâcheux accident pour mes débuts.--Je -reviens dans ma famille 115 - -CHAP. VIII. Des Acteurs prodiges.--J'arrive à Paris.--Mon -mariage.--Comte.--Etudes sur le public.--Un habile directeur.--Les -billets roses.--Un style musqué.--_Le Roi de tous les -coeurs._--Ventriloquie.--Les mystificateurs injustifiés.--Le père -Roujol.--Jules de Rovère.--Origine du mot _prestidigitateur_ 131 - -CHAP. IX. Les automates célèbres.--Une mouche d'airain.--L'homme -artificiel.--Albert-le-Grand et saint Thomas-d'Aquin.--Vaucanson; -son canard; son joueur de flûte; curieux détails.--L'automate -joueur d'échecs; épisode intéressant.--Catherine II -et M. de Kempelen.--Je répare le Componium.--Succès inespéré 153 - -CHAP. X. Les supputations d'un inventeur.--Cent mille francs par an -pour une écritoire.--Déception.--Mes nouveaux automates.--Le -premier physicien de France; décadence.--Le choriste philosophe.--Bosco.--Le -jeu des gobelets.--Une exécution capitale.--Résurrection -des suppliciés.--Erreur de tête.--Le serin récompensé.--Une -admiration _rentrée_.--Mes revers de fortune.--Un -mécanicien cuisinier 178 - -CHAP. XI. Le pot-au-feu de l'artiste.--Invention d'un automate -écrivain-dessinateur.--Séquestration volontaire.--Une modeste -villa.--Les inconvénients d'une spécialité.--Deux _Augustes -visiteurs_.--L'emblême de la fidélité.--Naïvetés d'un maçon -érudit.--Le gosier d'un rossignol mécanique.--Les _Tiou_ et les -_rrrrrrrrouit_.--Sept mille francs en faisant de la limaille 193 - -CHAP. XII. Un _grec_ habile.--Ses confidences.--Le _Pigeon_ cousu -d'or.--Tricheries dévoilées.--Un magnifique _truc_!--Le génie inventif -d'un confiseur.--Le prestidigitateur Philippe.--Ses débuts -comiques.--Description de sa séance.--Exposition de 1844.--Le Roi et sa -famille visitent mes automates 215 - -CHAP. XIII. Projets de réformes.--Construction d'un théâtre au -Palais-Royal.--Formalités.--Répétition générale.--Singulier effet de ma -séance.--Le plus grand et le plus petit théâtre de -Paris.--Tribulations.--Première -représentation.--Panique.--Découragement.--Un prophète infaillible. -Réhabilitation.--Succès 239 - -CHAP. XIV. Etudes nouvelles.--Un journal comique.--Invention -de la _seconde vue_.--Curieux exercices.--Un spectateur enthousiaste.--Danger -de passer pour Sorcier.--Un sacrilége ou la -mort.--Art de se débarrasser des importuns.--Une touche électrique.--Une -représentation au théâtre du Vaudeville.--Tout -ce qu'il faut pour lutter contre les incrédules.--Quelques détails -intéressants 258 - -CHAP. XV. Petits malheurs du bonheur.--Inconvénients d'un théâtre -trop petit.--Invasion de ma salle. Représentation gratuite.--Un -public consciencieux.--Plaisant escamotage d'un bonnet de -soie noire.--Séance au château de Saint-Cloud.--La cassette -de Cagliostro.--Vacances.--Etudes bizarres 281 - -CHAP. XVI. Nouvelles expériences.--La _Suspension éthéréenne_, -etc.--Séance à l'Odéon.--_Un double accroc._--La protection -d'un entrepreneur de succès.--1848.--Les théâtres aux abois.--Je -quitte Paris pour Londres.--Le directeur Mitchell.--La -publicité anglaise.--_Le grand Wizard._--Les moules à beurre -servant à la réclame.--Affiches singulières.--Concours public -pour le meilleur calembour 298 - -CHAP. XVII. Le théâtre Saint-James.--Invasion de l'Angleterre par -les artistes français.--Une fête patronnée par la reine.--Le Diplomate -et le Prestidigitateur.--Une Recette de 75,000 francs.--Séance -à Manchester.--Les spectateurs au carcan.--_Wat à capital -curaçao._--Montagne humaine.--Cataclysme.--Représentation -au palais de Buckingham.--Un repas de Sorciers 316 - -CHAP. XVIII. Un régisseur optimiste.--Trois spectateurs dans une -salle.--Une collation magique.--Le public de Colchester et les -noisettes.--Retour en France.--Je cède mon théâtre. Voyage -d'adieu.--Retraite à Saint-Gervais.--Pronostic d'un Académicien 344 - -CHAP. XIX. VOYAGE EN ALGÉRIE.--Convocation des chefs de -tribus.--Fêtes.--Représentation devant les Arabes.--Enervation d'un -Kabyle.--Invulnérabilité.--Escamotage d'un Maure.--Panique et fuite des -spectateurs.--Réconciliation.--La secte des Aïssaoua.--Leurs prétendus -miracles.--Excursion dans l'intérieur de l'Algérie.--La demeure d'un -Bach-Agha.--Repas comique.--Une soirée de hauts dignitaires -Arabes.--Mystification d'un Marabout.--L'Arabe sous sa tente, etc. -etc.--Retour en France.--Conclusion 356 - -UN COURS DE MIRACLES.--S'enfoncer un poignard dans la joue;--Manger -des feuilles de figuier de Barbarie;--Se mettre le ventre -sur le côté tranchant d'un sabre;--Jouer avec des serpents;--Se -frapper le bras, en faire jaillir du sang, et le guérir -instantanément;--Manger du verre pilé;--Avaler des cailloux, des tessons -de bouteille, etc.;--Marcher sur du fer rouge, et se passer la langue -sur une plaque rougie à blanc 406 - -Gravures et description des expériences 421 - - -FIN DE LA TABLE. - -Imp. LECHENE, à Blois. - - * * * * * - -Fautes corrigées: - -poussant la rorte=> poussant la porte {pg v} - -surgit tout à coup dans esprit=> surgit tout à coup dans mon esprit {pg -12} - -soulier dans de mes bas=> soulier dans un de mes bas {pg 12} - -aussi ne se passsait-il=> aussi ne se passait-il {pg 16} - -très habilemement embouchée=> très habilement embouchée {pg 16} - -sembla se recueilir=> sembla se recueillir {pg 17} - -l'homme de cette affreuse calamnité=> l'homme de cette affreuse calamité -{pg 20} - -la scène est tranformée=> la scène est transformée {pg 21} - -O Carlorsbach=> O Carlosbach {pg 21} - -des câhteaux voisins=> des châteaux voisins {pg 21} - -mais, plus je résistai=> mais, plus je résistais {pg 27} - -j'aillais demander=> j'allais demander {pg 27} - -art pourle quel=> art pour lequel {pg 33} - -mon irristible penchant=> mon irrésistible penchant {pg 34} - -au seul de sa boutique=> au seuil de sa boutique {pg 35} - -bonlanger de rentrer=> boulanger de rentrer {pg 36} - -de la sience=> de la science {pg 37} - -de la prestidigition=> de la prestidigitation {pg 37} - -frappe de la falicité=> frappé de la facilité {pg 37} - -faire une promade=> faire une promenade {pg 42} - -balloté dans une voiture=> ballotté dans une voiture {pg 44} - -je ne pus reprimer un mouvement=> je ne pus réprimer un mouvement {pg -48} - -un aveu si innatendu=> un aveu si inattendu {pg 50} - -complément rétabli=> complétement rétabli {pg 51} - -Je vous le dirai vololontiers=> Je vous le dirai volontiers {pg 58} - -plus grands théâtres l'Italie=> plus grands théâtres d'Italie {pg 67} - -je cédasse pas=> je ne cédasse pas {pg 74} - -Les confidences de Zilbermann=> Les confidences de Zilberman {pg 75} - -au devant au moi=> au devant de moi {pg 98} - -une représentation que dois donner=> une représentation que je dois -donner {pg 88} - -terme de théâtre, s'apelle=> terme de théâtre, s'appelle {pg 92} - -s'apelle le=> s'appelle le {pg 92} - - -s'intalla dans le théâtre=> s'installa dans le théâtre {pg 97} - -C'est ainsi que j'écraisai=> C'est ainsi que j'écrasai {pg 98} - -rigeurs extrêmes=> rigueurs extrêmes {pg 98} - -nous goutâmes pendant=> nous goûtâmes pendant {pg 115} - -mon viel ami=> mon vieil ami {pg 130} - -prestiditateur=>prestidigitateur {pg 131} - -ma convocation pour=> ma vocation pour {pg 131} - -d'une bien petit fortune=> d'une bien petite fortune {pg 132} - -montres et des pendule=> montres et des pendules {pg 134} - -l'eutrême prudence=> l'extrême prudence {pg 137} - -ainsi que celui _prestidigitation_=> ainsi que celui de -_prestidigitation_ {pg 151} - -Qus d'actions de grâce=> Que d'actions de grâce {pg 154} - - -barbotte avec son bec=> barbote avec son bec {pg 157} - - -qde le lecteur se rassur=> que le lecteur se rassur {pg 160} - -snr 80 centimètres=> sur 80 centimètres {pg 163} - -qne ses courtisans=> que ses courtisans {pg 168} - -le fait de tout ceux=> le fait de tous ceux {pg 179} - -de ma petite fortune=> de sa petite fortune {pg 183} - -un pigon blanc=> un pigeon blanc {pg 191} - - -je fis servis=> je fis servir {pg 216} - -un constraste=> un contraste {pg 217} - -effet de douner un nom=> effet de donner un nom {pg 217} - -épanchement famillier=> épanchement familier {pg 217} - -tant de grace=> tant de grâce {pg 219} - -loin de moi de sur la table=> loin de moi sur la table {pg 221} - - -eu suivant pour le dix=> en suivant pour le dix {pg 224} - -galeries et un amphitéâtre=> galeries et un amphithéâtre {pg 231} - -compâtissait à la douleur=> compatissait à la douleur {pg 228} - -la plus importance de toutes=> la plus importante de toutes {pg 240} - -je tremblais comme un fant=> je tremblais comme un enfant {pg 247} - -ce mal n'était rien comparaison=> ce mal n'était rien en comparaison {pg -254} - -une ces dispositions=> une de ces dispositions {pg 262} - -de la suprise=> de la surprise {pg 265} - -le pallier du théâtre=> le palier du théâtre {pg 274} - -sur le devant la scène=> sur le devant de la scène {pg 274} - -signes auquels on peut=> signes auxquels on peut {pg 279} - -j'eus réelment=> j'eus réellement {pg 294} - -dont les effet=> dont les effets {pg 299} - -aux appplaudissements qui=> aux applaudissements qui {pg 303} - -bouteillle inépuisable=> bouteille inépuisable {pg 312} - -les dames patronesses=> les dames patronnesses {pg 324} - -féérique=> féerique {pg 325} - -jettasse=> jetasse {pg 325} - -et l'afflence était=> et l'affluence était {pg 326} - -demander une réprésentation=> demander une représentation {pg 338} - -la plus haute distiction=> la plus haute distinction {pg 340} - -Mou régisseur=> Mon régisseur {pg 346} - -mon établisssement=> mon établissement {pg 353} - -Wiesbaden, Hombourg=> Wiesbaden, Hambourg {pg 353} - -Retour en Ffance=> Retour en France {pg 356} - -répondit que le Gouvernenement=> répondit que le Gouvernement {pg 360} - -malheureureux offret=> malheureux coffret {pg 368} - -face a face=> face à face {pg 373} - -et et ensuite=> et ensuite {pg 374} - -adresssant à chacun=> adressant à chacun {pg 374} - -marque d'approbabation=> marque d'approbation {pg 375} - -pour nos étonner=> pour nous étonner {pg 378} - -notre bachelier ès-ciences=> notre bachelier ès-sciences {pg 382} - -sur la tapis=> sur le tapis {pg 386} - -Bon-Allem a deviné=> Bou-Allem a deviné {pg 387} - -à à se débarrasser=> à se débarrasser {pg 388} - -Tu n'a rien=> Tu n'as rien {pg 392} - -marmotaient des prières=> marmottaient des prières {pg 394} - -Quant la stéarine fut=> Quand la stéarine fut {pg 394} - -parmi lequels était=> parmi lesquels était {pg 410} - -J'ai dit que le prestigitateur=> J'ai dit que le prestidigitateur - -pièces de monaie=> pièces de monnaie - -l'idendité des pièces=> l'identité des pièces - -sur un autre table=> sur une autre table - -sur la gachette=> sur la gâchette - -Seulement l'orinal=> Seulement l'original - -Le prestigitateur Philippe=> Le prestidigitateur Philippe - -le guérir instanténément=> le guérir instantanément - - * * * * * - - -NOTES: - -[1] Comus eut plus tard un concurrent redoutable dans Cotte dit Conus, -qui était également doué d'une extrême habileté. - -[2] Le jeu est divisé en quatres parties égales, par quatre cartes plus -larges que les autres, de sorte que l'on peut couper où cela est -nécessaire pour l'organisation du jeu. - -Voici l'ordre des cartes avant d'être coupées: Dame, neuf, huit, _sept -de trèfle_. As, roi, valet, dix, dame, neuf, huit, _sept de coeur_. As, -roi, valet, dix, dame, neuf, huit, _sept de pique_. As, roi, valet, dix, -dame, neuf, huit, _sept de carreau_. As, roi, valet, dix de trèfle. Les -quatre sept sont des cartes larges. - -Lorsque l'adversaire a nommé la couleur dans laquelle il veut être repic -et que nous supposerons être trèfle, on coupe au sept de cette couleur -et on lui laisse la liberté de donner par deux ou par trois. De plus, -les cartes étant une fois données, on laisse l'adversaire choisir celui -des deux jeux qu'il préfère. Si celui-ci a donné les cartes par deux et -qu'il ait gardé son jeu, on écarte: les neuf de pique, de coeur et de -carreau et deux dames quelconques. La rentrée donne quinte majeure en -trèfle, quatorze d'as et quatorze de rois. - -Si, au contraire, l'adversaire a choisi le jeu du premier en cartes, on -écartera: les sept de coeur, de pique et de carreau et deux huit -quelconques. La rentrée produira la même quinte en trèfle, quatorze de -dames et quatorze de valets. - -Si l'adversaire a préféré donner les cartes par trois, et qu'il garde -son jeu, on écartera: le roi, le huit et le sept de coeur, le neuf et le -huit de pique, afin d'avoir par la rentrée: la quinte majeure en trèfle, -une tierce à la dame en carreau; trois as, trois dames et trois valets. - -Si, au contraire, il choisit le jeu du premier en cartes, on écartera: -la dame et le neuf de coeur, le valet et le sept de pique et l'as de -carreau. On aura par la rentrée cette même quinte majeure en trèfle, une -tierce au neuf en carreau, trois rois et trois dix qui feront soixante. - -[3] Cette séance valut à Comte le titre de _Physicien du Roi_. - -[4] Voir un ouvrage intitulé: Machines approuvées par l'Académie Royale -des Sciences. Tome VI, pages 133 et 137. - -[5] Les secrets du Grand-Albert, ouvrage rempli d'absurdités, et -faussement attribué à Albert-le-Grand. - -[6] Après la mort de Vaucanson, ses oeuvres furent dispersées et se -perdirent; Le canard seul, après être resté longtemps dans un grenier à -Berlin, revit le jour en 1840, et fut acheté par un nommé Georges Tiets, -mécanicien, qui employa quatre ans à le remettre en état. - -[7] L'automate joueur d'échecs jouait de la main gauche, défaut que l'on -a faussement attribué à l'inadvertance du constructeur. - -[8] J'ai cette affiche en ma possession; je la tiens de M. Hessler, -neveu du docteur Osloff, qui m'a communiqué également ces détails et -ceux qui suivent. - -[9] Maëlzel était grand mangeur et non gastronome, comme on l'a dit; -cette mort par suite d'indigestion le prouve. - -[10] Depuis cette époque Bosco a modifié l'ornementation de sa scène. -Ses tapis ont changé de couleur, les bougies sont moins longues, mais la -tête de mort, la boule, le costume et la séance sont restés -invariablement les mêmes. - -[11] C'est une sorte de panacée universelle pour le peuple anglais. - -[12] Instrument que l'on met dans la bouche pour imiter la voix de -Polichinelle. - -[13] Ce tour, ainsi que celui de l'éclairage électrique, avaient été -imaginés par un physicien nommé Her Dôbler; c'est de lui que Philippe -les tenait. - -[14] Voir la figure et la description de l'expérience à la fin du -volume. - -[15] Petite trappe. - -[16] Je n'ai jamais donné de séance sans avoir, en cas d'événement, un -double de mes vêtements. - -[17] Les théâtres possèdent un privilége émané du ministère de -l'Intérieur; les spectacles ont une permission de la préfecture. - -[18] Ce petit incident n'empêcha pas le jury de m'accorder une médaille -d'argent pour mes automates. Onze ans plus tard, à notre exposition -universelle de 1855, je recevais une médaille de première classe pour de -nouvelles applications de l'électricité à la mécanique. - -[19] J'avais cru jusque-là que le type du cheval arabe était d'être -petit et délicat. On trouve en Algérie d'excellents chevaux de toute -grandeur et de toute force. - -[20] En terme de théâtre, on désigne les spectateurs par le nom de la -place qu'ils occupent. Ainsi une ouvreuse dira: mon avant-scène vient de -sortir avec sa dame sous le bras; ma stalle nº 20 s'est trouvée malade, -etc. - -[21] Village arabe. - -[22] Maisonnette construite en branches d'arbre. - -[23] L'Arabe ne boit jamais pendant son repas; il attend pour cela qu'il -soit fini. - -[24] Pièces de cinq francs. - -[25] Voir pour la description des instruments désignés ci-dessus: _Le -Traité d'électricité_ de M. E. Becquerel; _Exposé de l'électricité_, par -M. le Cte du Moncel; et _le Cosmos_. - -[26] Acide sulfurique. - -[27] On peut aussi mettre impunément ses doigts dans du plomb fondu en -les trempant préalablement dans l'éther.--(Note de l'auteur). - -[28] On se rappelle que j'ai signalé cette particularité à propos de mes -études sur l'escamotage. - -[29] Sauf cette précaution, qui était indispensable, je soupçonne fort -M. Boutigny d'avoir voulu m'effrayer un peu pour me punir de mon -incrédulité. - -[30] Un de mes bons amis, M. Bouly, de Cambrai, avocat distingué, auteur -de plusieurs ouvrages archéologiques très estimés, amateur passionné des -arts en général et de l'escamotage en particulier, est l'auteur de ce -tour ingénieux. La cage sortant du carton est entièrement de son -invention. Les autres prestiges que j'ai ajoutés à cette expérience ne -peuvent rien ôter au mérite de l'idée première. - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Confidences et Révélations, by -Jean-Eugène Robert-Houdin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFIDENCES ET RÉVÉLATIONS *** - -***** This file should be named 40855-0.txt or 40855-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/0/8/5/40855/ - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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