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-Project Gutenberg's Confidences et Révélations, by Jean-Eugène Robert-Houdin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Confidences et Révélations
- Comment on devient sorcier
-
-Author: Jean-Eugène Robert-Houdin
-
-Release Date: September 24, 2012 [EBook #40855]
-[Last updated: October 7, 2012]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFIDENCES ET RÉVÉLATIONS ***
-
-
-
-
-Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images available at the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
-
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-
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-
-
-CONFIDENCES
-
-ET
-
-RÉVÉLATIONS
-
-BLOIS--IMPRIMERIE LECESNE, RUE DES PAPEGAULTS.
-
-
-
-
-MÉMOIRES ET RÉVÉLATIONS
-
-[Illustration: ROBERT-HOUDIN]
-
-
-
-
-ROBERT-HOUDIN
-
-CONFIDENCES
-ET
-RÉVÉLATIONS
-
-COMMENT ON DEVIENT SORCIER
-
-[Illustration: MACÉDOINE CALLIGRAPHIQUE
-
-dans laquelle se trouvent six mots différents]
-
-BLOIS
-LECESNE, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
-RUE DES PAPEGAULTS
-
-MDCCCLXVIII.
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-DANS LA DEMEURE DE L’AUTEUR.
-
-
-Je possède et j’habite, à Saint-Gervais, près Blois, une demeure dans
-laquelle j’ai organisé des agencements, je dirais presque des trucs,
-qui, sans être aussi prestigieux que ceux de mes séances, ne m’en ont
-pas moins donné dans le pays, à certaine époque, la dangereuse
-réputation d’un homme possédant des pouvoirs surnaturels.
-
-Ces organisations mystérieuses ne sont, à vrai dire, que d’utiles
-applications de la science aux usages domestiques.
-
-J’ai pensé qu’il serait peut-être agréable au public de connaître ces
-petits secrets dont on a beaucoup parlé, et j’ai cru ne pouvoir mieux
-faire pour leur publicité que de les placer en tête d’un ouvrage plein
-de révélations et de confidences.
-
-Si le lecteur veut bien me suivre, je vais le conduire jusqu’à
-Saint-Gervais, l’introduire dans mon habitation, lui servir de cicerone,
-et pour lui éviter tout déplacement et toute fatigue, je ferai en sorte,
-en ma qualité d’ex-sorcier, que son voyage et sa visite s’exécutent sans
-changer de place.
-
-
-
-
-LE PRIEURÉ.
-
-
-A deux kilomètres de Blois, sur la rive gauche de la Loire, est un petit
-village dont le nom rappelle aux gourmets de savoureux souvenirs. C’est
-là que se fabrique la fameuse crème de Saint-Gervais.
-
-Ce n’est pas assurément le culte de cette blanche friandise qui m’a
-porté à choisir cet endroit pour y fixer ma résidence. C’est à l’_Amour
-sacré_ de la patrie seulement que je dois d’avoir pour vis-à-vis cette
-bonne ville de Blois qui m’a donné le jour.
-
-Une promenade, droite comme un I majuscule, relie Saint-Gervais à ma
-ville natale. Sur l’extrémité de cet I tombe à angle droit un chemin
-communal longeant notre village et conduisant au _Prieuré_.
-
-Le Prieuré, c’est mon modeste domaine, que mon ami Dantan jeune a nommé,
-par extension, l’abbaye de l’_Attrape_.
-
- * * * * *
-
-Lorsqu’on arrive au Prieuré, on a devant soi:
-
-1º Une grille pour l’entrée des voitures;
-
-2º Une porte sur la gauche, pour le passage des visiteurs;
-
-3º Une boîte, sur la droite, avec ouverture à bascule, pour
-l’introduction des lettres et des journaux.
-
-La maison d’habitation est située à 400 mètres de cet endroit; une allée
-large et sinueuse y conduit à travers un petit parc ombragé d’arbres
-séculaires.
-
-Cette courte description topographique fera comprendre au lecteur la
-nécessité des procédés électriques que j’ai organisés à mes portes pour
-remplir automatiquement les fonctions d’un concierge:
-
-La porte des visiteurs est peinte en blanc. Sur cette porte immaculée
-apparaît, à hauteur d’homme, une plaque en cuivre et dorée, portant le
-nom de Robert-Houdin; cette indication est de la plus grande utilité;
-nul voisin n’étant là pour renseigner le visiteur.
-
-Au-dessous de cette plaque est un petit marteau également doré dont la
-forme indique suffisamment les fonctions; mais, pour qu’il n’y ait aucun
-doute à cet égard, une petite tête fantastique entre deux mains de même
-nature sortant de la porte, comme d’un pilori, semblent indiquer le mot:
-_Frappez_, qui est placé au-dessous d’elles.
-
-Le visiteur soulève le marteau selon sa fantaisie, mais, si faible que
-soit le coup, là-bas, à 400 mètres de distance, un carillon énergique se
-fait entendre dans toutes les parties de la maison, sans blesser, pour
-cela, l’oreille la plus délicate.
-
-Si le carillon cessait avec la percussion, comme dans les sonneries
-ordinaires, rien ne viendrait contrôler l’ouverture de la porte, et le
-visiteur risquerait de monter la garde devant le Prieuré.
-
-Il n’en est pas ainsi: La cloche sonne incessamment et ne cesse son
-appel que lorsque la serrure a fonctionné régulièrement.
-
-Pour ouvrir cette serrure, il suffit de pousser un bouton placé dans le
-vestibule. C’est presque le cordon du concierge.
-
-Par la cessation de la sonnerie, le domestique est donc averti du succès
-de son service.
-
-Mais cela ne suffit pas: il faut aussi que le visiteur sache qu’il peut
-entrer.
-
-Voici ce qui se passe à cet effet: en même temps que fonctionne la
-serrure, le nom de Robert-Houdin disparaît subitement et se trouve
-remplacé par une plaque en émail, sur laquelle est peinte en gros
-caractères le mot: Entrez!
-
-A cette intelligible invitation, le visiteur tourne un bouton d’ivoire,
-et il entre en poussant la porte, qu’il n’a même pas la peine de
-refermer, un ressort se chargeant de ce soin.
-
-La porte une fois fermée, on ne peut plus sortir sans certaines
-formalités. Tout est rentré dans l’ordre primitif, et le nom propre a
-remplacé le mot d’invitation.
-
- * * * * *
-
-Cette fermeture présente, en outre, une sûreté pour les maîtres du
-logis: Si par erreur, par enfantillage ou par maladresse, un domestique
-tire le cordon, la porte ne s’ouvre pas; il faut pour cela que le
-marteau ait été soulevé et que l’avertissement de la cloche se soit fait
-entendre.
-
-Le visiteur, en entrant, ne s’est pas douté qu’il a envoyé des
-avertissements à ses futurs hôtes. La porte, en s’ouvrant et en se
-fermant, a exécuté aux différents angles de son ouverture et de sa
-fermeture, une sonnerie d’un rythme particulier.
-
-Cette musique bizarre et de courte durée peut indiquer, par
-l’observation, si l’on reçoit _une ou plusieurs personnes_, si c’est un
-_habitué_ de la maison ou un _visiteur nouveau_, si c’est enfin quelque
-_intrus_ qui, ne connaissant pas la porte de service, s’est fourvoyé par
-cette ouverture.
-
- * * * * *
-
-Ici j’ai besoin de donner des explications, car ces effets qui semblent
-sortir des lois ordinaires de la mécanique, pourraient peut-être trouver
-quelques incrédules parmi mes lecteurs, si je ne prouvais ce que
-j’avance:
-
-Mes procédés de reconnaissance à distance sont de la plus grande
-simplicité et reposent uniquement sur certaines observations
-d’acoustique qui ne m’ont jamais fait défaut.
-
-Nous venons de dire que la porte en s’ouvrant envoyait, à deux angles
-différents de son ouverture, deux sonneries bien différentes, lesquelles
-sonneries se répétaient aux mêmes angles par la fermeture. Ces quatre
-petits carillons, bien que produits par des mouvements différents,
-arrivent au Prieuré espacés par des silences de durée égale.
-
-Avec une aussi simple disposition on peut, ainsi qu’on va le voir,
-recevoir, à l’insu des visiteurs, des avertissements bien différents:
-
-Un seul visiteur se présente-t-il; il sonne, on ouvre, il entre en
-poussant la porte qui se referme aussitôt. C’est ce que j’appelle
-l’ouverture normale: les quatre coups se sont suivis à distances égales:
-drin.... drin.... drin.... drin.... On a jugé au Prieuré qu’il n’est
-entré qu’une seule personne.
-
- * * * * *
-
-Supposons maintenant qu’il nous vienne plusieurs visiteurs: La porte
-s’est ouverte d’après les formalités ci-dessus indiquées. Le premier
-visiteur entre en poussant la porte, et selon les règles prescrites par
-la politesse la plus élémentaire, il la tient ouverte jusqu’à ce que
-chacun soit passé; puis la porte se referme lorsqu’elle est abandonnée.
-Or l’intervalle entre les deux premiers et les deux derniers coups a été
-proportionnel à la quantité des personnes qui sont entrées; le carillon
-s’est fait entendre ainsi:
-
- drin.... drin........ drin.... drin,
-
-et pour une oreille exercée l’appréciation du nombre est des plus
-faciles.
-
- * * * * *
-
-L’habitué de la maison, lui, se reconnaît aisément: il frappe et sachant
-ce qui doit se produire devant lui, il ne s’arrête pas, comme l’on dit,
-aux bagatelles de la porte; on ne lui a pas plus tôt ouvert que les
-quatre coups équi-distants se font entendre et annoncent son
-introduction.
-
- * * * * *
-
-Il n’en est pas de même pour un visiteur nouveau: celui-ci frappe, et
-lorsque paraît le mot _entrez_, sa surprise l’arrête; ce n’est qu’au
-bout de quelque temps qu’il se décide à pousser la porte. Dans cette
-action, il observe tout; sa démarche est lente et les quatre coups sont
-comme sa démarche drin.... drin.... drin.... drin.... On se prépare au
-Prieuré pour recevoir ce nouveau visiteur.
-
- * * * * *
-
-Le mendiant voyageur qui se présente à cette porte parce qu’il ne
-connaît pas la porte de service, soulève timidement le marteau, et au
-lieu de voir, selon l’usage, quelqu’un venir pour lui ouvrir, il est
-témoin d’un procédé d’ouverture auquel il est loin de s’attendre; il
-craint une indiscrétion; il hésite à entrer, et s’il le fait, ce n’est
-qu’après quelques instants d’attente et d’incertitude. On doit croire
-qu’il n’ouvre pas brusquement la porte. En entendant le
-carillon, ...d....r....i....n.... d...r...i...n... d...r...i...n...
-d...r...i...n... il semble aux gens de la maison qu’ils voient entrer ce
-pauvre diable. On va à sa rencontre avec certitude. On ne s’est jamais
-trompé.
-
- * * * * *
-
-Supposons maintenant qu’on vienne en voiture pour me visiter: les
-grilles d’entrée sont ordinairement fermées, mais les cochers du pays
-savent tous par expérience ou par ouï dire comment on les ouvre.
-L’automédon descend de son siége; il se fait d’abord ouvrir la petite
-porte; il entre. Ah! par exemple, en voilà un dont le carillon est
-distinctif. Drin. drin. drin. drin. On comprend au Prieuré que le cocher
-qui entre avec une telle précipitation veut faire preuve vis-à-vis de
-ses maîtres ou de ses _bourgeois_ de son zèle et de son intelligence.
-
-Notre homme trouve appendue à l’intérieur la clef de la grille qu’une
-inscription lui désigne; il n’a plus qu’à ouvrir la porte à deux
-battants. Ce double mouvement s’entend et se voit, même dans la maison.
-A cet effet est placé dans le vestibule un tableau sur lequel sont
-peints ces mots: LES PORTES DES GRILLES SONT....
-
-A la suite de cette inscription incomplète viennent se présenter
-successivement les mots OUVERTES ou FERMÉES, selon que les grilles sont
-dans l’un ou l’autre de ces deux états; et cette transposition
-alternative vient prouver matériellement la justesse de cet axiôme: Il
-faut qu’une porte soit ouverte ou fermée.
-
-Avec un tel tableau, je puis, chaque soir, vérifier à distance la
-fermeture des portes de la maison.
-
- * * * * *
-
-Passons maintenant au service de la boîte aux lettres. Rien n’est plus
-simple encore: J’ai dit plus haut que la boîte aux lettres était fermée
-par une petite porte à bascule. Cette porte est disposée de telle sorte
-que lorsqu’elle s’ouvre, elle met en mouvement au Prieuré une sonnerie
-électrique. Or le facteur a reçu l’ordre de mettre d’abord d’un seul
-coup dans la boîte tous les journaux et d’y joindre les circulaires pour
-ne pas produire de fausses émotions; après quoi, il introduit les
-lettres, l’une après l’autre. On est donc averti à la maison de la
-remise de chacun de ces objets, de sorte que si l’on n’est pas matinal,
-on peut, de son lit, compter les diverses parties de son courrier.
-
-Pour éviter d’envoyer porter les lettres à la poste du village, on fait
-la correspondance le soir; puis, en tournant un index nommé
-_commutateur_, on transpose les avertissements, c’est-à-dire que le
-lendemain matin le facteur, en mettant son message dans la boîte, au
-lieu d’envoyer le carillon à la maison, entend près de lui une sonnerie
-qui l’avertit d’y venir prendre les lettres; il se sonne ainsi lui-même.
-
- * * * * *
-
-Ces organisations si agréablement utiles présentent cependant un
-inconvénient que je vais signaler, ce qui m’amènera à raconter
-incidemment au lecteur une petite anecdote assez plaisante sur ce sujet:
-
-Les habitants de Saint-Gervais ont une qualité que je me plais à leur
-reconnaître: ils sont très-discrets. Il n’est jamais venu à l’idée
-d’aucun d’entre eux de toucher au marteau de ma porte d’entrée autrement
-que par nécessité.
-
-Mais certains promeneurs de la ville y mettent moins de réserve et se
-permettent quelquefois de s’escrimer sur les accessoires électriques,
-pour en voir les effets.
-
-Bien que très rares, ces indiscrétions ne laissent pas que d’être
-désagréables.
-
-Tel est l’inconvénient dont je viens de parler et voici l’anecdote à
-laquelle elle a donné lieu.
-
-Un jour, Jean, le jardinier de la maison, travaillait près de la porte
-d’entrée; il entend quelque bruit de ce côté et voit bientôt un flâneur
-de notre cité blésoise qui, après avoir fait manœuvrer le marteau,
-s’amusait à ouvrir et à fermer la porte, sans s’inquiéter du trouble
-qu’il portait dans la maison.
-
-Sur une remontrance que lui fait l’homme de service, l’importun se
-contente de dire pour sa justification:
-
---Ah! oui, je sais; ça sonne là bas. Pardon! je voulais voir comment ça
-fonctionnait.
-
---S’il en est ainsi, monsieur, c’est bien différent, reprend le
-jardinier d’un ton de bonhomie affectée, je comprends votre désir de
-vous instruire et je vous demande pardon, à mon tour, de vous avoir
-dérangé dans vos observations.
-
-Sur ce, sans paraître remarquer l’embarras de son interlocuteur, Jean
-retourne à son ouvrage en continuant de jouer l’indifférence la plus
-complète. Mais Jean est un malin dans la double acception du mot, il ne
-se trouve pas suffisamment satisfait, et s’il refoule au fond de son
-cœur son reste de mécontentement, c’est pour avoir une plus grande
-liberté d’esprit dans un projet de représailles qu’il vient de concevoir
-et qu’il se propose de mettre, le jour même, à exécution.
-
- * * * * *
-
-Vers minuit, il se rend à la demeure du personnage; il se pend à sa
-sonnette et carillonne de toute la force de ses poignets.
-
-Une fenêtre s’entrouvre au premier étage; puis, par son entrebâillement,
-paraît une tête coiffée de nuit et empourprée par la colère.
-
-Jean s’est muni d’une lanterne; il en dirige les rayons vers sa victime.
-
---Bonsoir, monsieur, lui dit-il d’un ton ironiquement poli, comment vous
-portez-vous?
-
---Que diable avez-vous à sonner ainsi, à pareille heure? répond une voix
-courroucée.
-
---Oh! pardon, monsieur, reprend Jean en paraphrasant certaine réponse de
-son interlocuteur; oui, je sais, ça sonne là-haut; mais je voulais voir
-si votre sonnette fonctionnait aussi bien que le marteau du Prieuré.
-Bonsoir, monsieur?
-
-Il était temps que Jean s’éloignât; le monsieur était allé chercher,
-pour la lui jeter sur la tête.... une vengeance de nuit.
-
- * * * * *
-
-Pour conjurer cette petite misère, je plaçai sur ma porte un avis
-engageant chacun à ne pas toucher au marteau sans nécessité. Avis
-inutile! Il y avait toujours une nécessité pour frapper, c’était celle
-de satisfaire une ou plusieurs curiosités.
-
-Ne pouvant échapper à ces persistantes indiscrétions, je pris le parti
-de ne plus m’en taquiner et de les regarder au contraire comme un succès
-que m’attiraient mes procédés électriques.
-
-Je n’eus qu’à me féliciter, plus tard, de ma conciliante détermination:
-car, soit que la curiosité locale se fût émoussée, soit toute autre
-cause, les importunités cessèrent d’elles-mêmes et maintenant il est
-fort rare que le marteau soit soulevé dans un autre but que celui de
-pénétrer dans ma demeure.
-
-Mon _concierge électrique_ ne me laisse donc plus rien à désirer. Son
-service est des plus exacts; sa fidélité est à toute épreuve; sa
-discrétion est sans égale; quant à ses appointements, je doute qu’il
-soit possible de moins donner pour un employé aussi parfait.
-
- * * * * *
-
-Voici maintenant certains détails sur un procédé à l’aide duquel je
-parviens à assurer à mon cheval l’exactitude de ses repas et l’intégrité
-de ses rations.
-
-Il est bon de dire que ce cheval est une jument, bonne et douce fille
-quasi majeure, qui répondrait au nom de Fanchette, si la parole ne lui
-faisait défaut.
-
-Fanchette est affectueuse et même caressante; nous la regardons
-_presque_ comme une amie de la maison, et c’est à ce titre que nous lui
-prodiguons toutes les douceurs qu’il lui est donné de goûter dans sa
-condition chevaline.
-
-Ce petit préambule fera comprendre ma sollicitude à l’endroit des repas
-de notre chère bête.
-
-Fanchette a une personne affectée à son service de bouche; c’est un
-garçon fort honnête qui, en raison même de sa probité, ne se formalise
-aucunement de mes procédés... électriques.
-
-Mais avant ce serviteur, j’en avais un autre. C’était un homme actif,
-intelligent, et qui s’était passionné pour l’art cultivé, jadis, par son
-patron. Il ne connaissait qu’un seul tour, mais il l’exécutait avec une
-rare habileté. Ce tour consistait à changer mon avoine en pièces de cinq
-francs.
-
-Fanchette goûtait peu ce genre de spectacle, et, faute de pouvoir se
-plaindre, elle se contentait de protester par des défaillances
-accusatrices.
-
-Cet escamotage étant bien constaté, je donnai le compte à mon artiste,
-et me décidai à distribuer moi-même à Fanchette son picotin
-réconfortant.
-
-Je dis moi-même; c’est beaucoup avancer, car, je dois le confesser, si
-ma bête eût dû compter sur mon exactitude pour faire ses repas à heure
-fixe, elle eût pu éprouver quelques déceptions à ce sujet.
-
-Mais n’ai-je pas dans l’électricité et la mécanique des auxiliaires
-intelligents, et sur le service desquels je puis compter?
-
-L’écurie est distante d’une quarantaine de mètres de la maison. Malgré
-cet éloignement, c’est de mon cabinet de travail que se fait la
-distribution. Une pendule est chargée de ce soin, à l’aide d’une
-communication électrique. Ces fonctions ont lieu trois fois par jour et
-à heure fixe. L’instrument distributeur est de la plus grande
-simplicité: c’est une boîte carrée en forme d’entonnoir, versant le
-picotin dans des proportions réglées à l’avance.
-
---Mais! me dira-t-on, ne peut-on pas enlever au cheval son avoine
-aussitôt qu’elle vient de tomber?
-
-Cette circonstance est prévue; le cheval n’a rien à craindre de ce côté,
-car la détente électrique qui fait verser l’avoine ne peut avoir son
-effet qu’autant que la porte de l’écurie est fermée à clef.
-
---Mais le voleur ne peut-il pas s’enfermer avec le cheval?
-
---Cela n’est pas possible, attendu que la serrure ne se ferme que du
-dehors.
-
---Alors on attendra que l’avoine soit tombée pour venir à soustraire.
-
---Oui, mais alors on est averti de ce manége par un carillon disposé de
-manière à se faire entendre au logis, si on ouvre la porte avant que
-l’avoine soit entièrement mangée par le cheval.
-
- * * * * *
-
-La pendule dont je viens de parler est chargée, en outre, de transmettre
-l’heure à deux grands cadrans placés, l’un au fronton de la maison,
-l’autre au logement du jardinier.
-
---Pourquoi ce luxe de deux grands cadrans, me direz-vous, lorsqu’un seul
-peut suffire pour l’extérieur?
-
-Je vous dois, lecteur, à ce sujet une explication justificative. Lorsque
-je plaçai mon premier cadran électrique dans le fronton du _Prieuré_,
-c’était dans le double but d’indiquer l’heure à toute la vallée et de
-donner aux gens de la maison une heure unique et régulatrice.
-
-Mais une fois mon œuvre terminée, je m’aperçus que mon cadran était
-plus utile aux passants qu’à moi-même. J’étais obligé de sortir pour
-voir l’heure.
-
-Je me creusai vainement la tête pendant quelque temps, pour parer à cet
-inconvénient. Je ne voyais d’autre solution à ce problème que de bâtir
-une maison en face de la mienne pour regarder mon cadran. Toutefois une
-idée beaucoup plus simple vint enfin me sortir d’embarras: le pignon du
-logement du jardinier était en vue de toutes nos fenêtres, j’y plaçai un
-second cadran et je le fis marcher par le même fil électrique que le
-premier.
-
-Cette heure se communique par le même procédé à plusieurs cadrans placés
-dans différentes pièces de l’habitation.
-
-Mais à tous ces cadrans il fallait une sonnerie unique, une sonnerie
-pouvant être entendue des habitants du Prieuré, ainsi que de tout le
-village.
-
-Sur le faîte de la maison est une sorte de campanile abritant une
-cloche d’un certain volume dont on se sert pour l’appel aux heures des
-repas.
-
-Je plaçai au-dessous de cette cloche un rouage suffisamment énergique
-pour soulever le marteau en temps voulu. Mais comme il eût fallu
-remonter chaque jour le poids de cette machine, je me servis d’une force
-perdue, ou pour mieux dire, non utilisée, pour remplir automatiquement
-cette fonction. A cet effet, j’établis entre la porte battante de la
-cuisine située au rez-de-chaussée, et le remontoir de la sonnerie placé
-au grenier, une communication disposée de telle sorte qu’en allant et
-venant pour leur service, et sans qu’ils s’en doutent, les domestiques
-remontent incessamment le poids de ce rouage.
-
-C’est presque un mouvement perpétuel dont on n’a jamais à s’occuper.
-
-Un courant électrique distribué par mon régulateur soulève la détente de
-la sonnerie et fait compter le nombre de coups indiqués par les cadrans.
-
- * * * * *
-
-Cette distribution d’heure me permet d’user, dans certains cas, d’une
-petite ruse qui m’est fort utile et que je vais vous confier, lecteur, à
-la condition de n’en pas parler, car ma ruse une fois connue manquerait
-son effet. Lorsque, pour une cause ou pour une autre, je veux avancer ou
-retarder l’heure de mes repas, je presse secrètement sur certaine touche
-électrique placée dans mon cabinet, et j’avance ou je retarde à mon gré
-les cadrans et la sonnerie de la maison. La cuisinière a trouvé que le
-temps passe souvent bien vite, et moi j’ai gagné en plus ou en moins un
-quart d’heure que je n’eusse pas obtenu sans cela.
-
- * * * * *
-
-C’est encore ce même régulateur qui, chaque matin, à l’aide de
-transmissions électriques, réveille trois personnes à des heures
-différentes, à commencer par le jardinier.
-
-Cette disposition n’a rien de bien merveilleux et je n’en parlerais pas
-si je n’avais à signaler un procédé assez simple pour forcer mon monde à
-se lever lorsqu’il est réveillé. Voici le procédé: Le réveil sonne
-d’abord assez bruyamment pour que le dormeur le plus apathique soit
-réveillé, et il continue de sonner jusqu’à ce qu’on aille déranger une
-petite touche placée à l’extrémité de la chambre. Il faut, pour cela, se
-lever; alors le tour est fait.
-
- * * * * *
-
-Ce pauvre jardinier, je le tourmente bien avec mon électricité.
-
-Croirait-on qu’il ne peut pas chauffer ma serre au-delà de dix degrés de
-chaleur ou laisser baisser la température au-dessous de trois degrés de
-froid, sans que j’en sois averti.
-
-Le lendemain matin, je lui dis: Jean, vous avez trop chauffé hier soir;
-vous grillez mes géraniums; ou bien: Jean, vous risquez de geler mes
-orangers; le thermomètre est descendu, cette nuit, à trois degrés
-au-dessous de zéro.
-
-Jean se gratte l’oreille, ne répond pas; mais je suis sûr qu’il me
-regarde un peu comme sorcier.
-
-Cette disposition thermo-électrique est également placée dans mon
-bûcher, pour m’avertir du moindre commencement d’incendie.
-
- * * * * *
-
-Le Prieuré n’est point une succursale de la Banque de France; toutefois,
-si modestes que soient mes objets précieux, je tiens à les conserver,
-et, dans ce but, j’ai cru devoir prendre mes précautions contre les
-voleurs: les portes et fenêtres de ma demeure ont toutes une disposition
-électrique qui les relie avec le carillon et sont organisées de telle
-sorte que lorsque l’une d’elles fonctionne, la cloche résonne tout le
-temps de son ouverture.
-
-Le lecteur voit déjà l’inconvénient que présenterait ce système si le
-carillon résonnait chaque fois qu’on se mettrait à la fenêtre ou qu’on
-voudrait sortir de chez soi. Il n’en est point ainsi: la communication
-se trouve interrompue toute la journée et n’est rétablie qu’à minuit
-(l’heure du crime) et c’est encore la pendule au picotin qui se charge
-de ce soin.
-
-Lorsque nous nous absentons de la maison, la communication électrique
-est permanente et, le cas d’ouverture échéant, la grosse sonnerie de
-l’horloge dont la détente est soulevée par l’électricité sonne sans
-cesse et produit à s’y méprendre la sonnerie du tocsin. Le jardinier et
-les voisins même étant avertis de ce fait, le voleur serait facilement
-pris au trébuchet.
-
- * * * * *
-
-Nous nous plaisons souvent à tirer au pistolet. Nous avons pour cela un
-emplacement fort bien organisé. Mais au lieu de la renommée
-traditionnelle, le tireur qui fait mouche voit soudain apparaître
-au-dessus de sa tête une couronne de feuillage. La balle et
-l’électricité luttent de vitesse dans ce double trajet; ainsi bien qu’on
-soit à vingt mètres du but, le couronnement est instantané.
-
- * * * * *
-
-Permettez-moi, lecteur, de vous parler encore d’une invention à laquelle
-l’électricité est tout à fait étrangère, mais que je crois devoir,
-toutefois, vous intéresser: Dans mon parc se trouve un chemin creux que
-l’on se voit, quelquefois, dans la nécessité de traverser. Il n’y a,
-pour cela, ni pont ni passerelle. Mais sur le bord de ce ravin l’on voit
-un petit banc; le promeneur y prend place, et il n’est pas plus tôt
-assis qu’il se voit subitement transporté à l’autre rive.
-
-Le voyageur met pied à terre et le petit banc retourne de lui-même
-chercher un autre passager.
-
-Cette locomotion est à double effet: il y a une même voie aérienne pour
-le retour.
-
-Je termine ici mes descriptions; en les continuant je craindrais de
-tomber dans ce ridicule du propriétaire campagnard qui, dès qu’il tient
-un visiteur, ne lui fait pas plus grâce d’un bourgeon de ses arbres que
-d’un œuf de son poulailler.
-
-D’ailleurs ne dois-je pas réserver quelques petits détails imprévus pour
-le visiteur qui viendrait lever le marteau mystérieux au-dessous duquel,
-on s’en souvient, est gravé le nom de
-
-ROBERT-HOUDIN.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-SAINT-GERVAIS, près Blois, septembre 1858.
-
-
-Huit heures sonnent à ma pendule.... J’ai près de moi ma femme, mes
-enfants; je viens de passer une de ces bonnes journées que peuvent seuls
-procurer le calme, le travail et l’étude; sans regret du passé, sans
-crainte pour l’avenir, je suis, je ne crains pas de le dire, aussi
-heureux qu’on peut l’être.
-
- * * * * *
-
-Et cependant, à chaque vibration de cette heure mystérieuse, mon pouls
-s’élance, mes tempes battent avec force, je respire à peine, j’ai besoin
-d’air, de mouvement. Si l’on m’interroge, je ne réponds pas, tant mon
-âme est absorbée dans une vague et délicieuse rêverie!
-
-Vous l’avouerai-je, lecteur? Et pourquoi pas? Cet effet électrique,
-sinon magique, n’a rien qui ne puisse être facilement compris de vous.
-
- * * * * *
-
-Si dans ce moment mon émotion est aussi vive, c’est que dans le cours de
-ma carrière d’artiste, huit heures étaient le moment où j’allais
-paraître en scène. Alors, l’œil avidement appliqué au _trou_ du
-rideau, je voyais avec un plaisir extrême la foule qui se pressait à
-l’envi pour me voir. Ainsi qu’à présent, le cœur me battait, car
-j’étais heureux et fier d’un tel succès.
-
- * * * * *
-
-Souvent aussi, à ce sentiment venait se mêler une inquiétude, un doute
-même. Mon Dieu! me disais-je avec terreur, suis-je assez sûr de moi pour
-justifier un tel empressement, une telle vogue?
-
-Mais bientôt, rassuré par le passé, je voyais avec plus de calme arriver
-l’instant suprême d’agiter la sonnette. J’entrais alors en scène;
-j’étais près de la rampe devant mes juges; je me trompe, devant des
-spectateurs amis dont j’allais essayer de gagner les suffrages.
-
- * * * * *
-
-Concevez-vous, maintenant, lecteur, tout ce que cette heure rappelle en
-moi de souvenirs, et comprenez-vous qu’elle soit restée dans mon esprit
-toujours solennelle et toujours émouvante?
-
- * * * * *
-
-Ces émotions, ces souvenirs, ne me sont point pénibles: je les évoque,
-au contraire, et je m’y complais. Quelquefois même il arrive que, pour
-les prolonger, je me transporte mentalement sur mon théâtre. Là, comme
-jadis, j’agite la sonnette, le rideau se lève, je revois mes
-spectateurs, et, sous le charme de cette douce illusion, je me plais à
-leur raconter les épisodes les plus intéressants de ma vie d’artiste.
-Je dis comment une vocation se révèle, comment s’engage la lutte contre
-les difficultés de toutes sortes, comment enfin....
-
- * * * * *
-
-Mais pourquoi de cette fiction ne ferais-je pas une réalité?.... Ne
-pourrais-je pas, chaque soir, alors que huit heures sonnent, guidé par
-de fidèles souvenirs, continuer sous une autre forme le cours de mes
-représentations d’autrefois?.... Mon public serait le lecteur, et ma
-scène un volume.....
-
- * * * * *
-
-Cette idée me séduit, je l’accueille avec joie, et me laisse aussitôt
-bercer par ces riantes illusions. Déjà je me vois en présence de
-spectateurs dont la bienveillance m’encourage.... Il me semble que l’on
-attend.... que l’on écoute.
-
- * * * * *
-
-Sans plus hésiter, je commence.....
-
-
-
-
-MÉMOIRES
-
-ET
-
-RÉVÉLATIONS
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-UN HORLOGER RACCOMMODEUR DE SOUFFLETS.--INTÉRIEUR D’ARTISTE.--LES LEÇONS
-DU COLONEL BERNARD.--L’AMBITION PATERNELLE.--PREMIERS TRAVAUX
-MÉCANIQUES.--AH! SI J’AVAIS UN RAT!--L’INDUSTRIE D’UN
-PRISONNIER.--L’ABBÉ LARIVIÈRE.--UNE PAROLE D’HONNEUR.--ADIEU MES CHERS
-OUTILS!
-
-
-Pour me conformer à la tradition qui veut qu’au début de ses
-confessions, tout homme écrivant.... comment dirai-je? ses Mémoires,
-non, ses souvenirs, fasse connaître ses titres de noblesse, je commence
-par déclarer au lecteur, avec un certain orgueil, que je suis né à
-Blois, patrie du roi Louis XII, surnommé le _Père du Peuple_, et de
-Denis Papin, l’illustre inventeur des machines à vapeur.
-
-Voilà pour ma ville natale. Quant à ma famille, il devrait sembler
-naturel, en raison de l’art auquel j’ai consacré mon existence, de me
-voir greffer sur mon arbre généalogique le nom de Robert-le-Diable ou
-celui de quelque sorcier du moyen-âge; mais, esclave de la vérité, je me
-contenterai de dire que mon père était horloger.
-
-Sans s’élever à la hauteur des Berthoud et des Bréguet, il passait
-néanmoins pour fort habile dans sa profession. Au reste, je fais preuve
-de modestie en bornant à un seul art les talents de mon père, car la
-nature l’avait fait apte aux spécialités les plus diverses, et son
-activité d’esprit le portait à tout entreprendre avec une égale ardeur.
-
-Excellent graveur, bijoutier plein de goût, il savait même au besoin
-sculpter un bras ou une jambe de statuette estropiée, remettre de
-l’émail à un vase du Japon endommagé, ou bien encore réparer les
-serinettes, fort en vogue à cette époque.
-
-L’habileté dont il donnait tant de preuves avait fini par lui valoir une
-clientèle beaucoup trop nombreuse, car, ces travaux, il les faisait pour
-la plupart gratuitement et mû par le seul plaisir d’obliger.
-
-Sa réputation lui attira même une petite mystification dont, au reste,
-il se tira en homme d’esprit.
-
-Un jour, un domestique en livrée entre dans la boutique, et présentant à
-mon père un objet soigneusement enveloppé:
-
---Mme de B...., dit-il, vous fait ses compliments et vous prie de lui
-réparer cela.
-
---C’est bien, répondit mon père, absorbé en ce moment par la réparation
-d’une tabatière à musique, je m’en occuperai.
-
-Son travail terminé, il déchire l’enveloppe, mais quelle n’est pas sa
-surprise?... il trouve un soufflet.
-
---«Un soufflet à réparer! à moi! à un horloger! à un bijoutier!» s’écria
-mon père indigné, et ne sachant s’il devait voir dans ce fait une
-mystification ou simplement un manque de tact:
-
---_Un soufflet!_ répétait-il, me prend-on pour un Auvergnat?
-
-Sa première pensée fut de rempaqueter ce nouvel et singulier article de
-bijouterie pour le renvoyer à son propriétaire; mais la réflexion lui
-inspira une vengeance plus digne et plus originale à la fois.
-
-Il examine ce soufflet aristocratique qui valait bien deux francs, le
-répare consciencieusement, puis le fait porter à Mme de B.... avec
-cette facture inusitée dans l’art de l’horlogerie:
-
- =P. ROBERT=
-
- _Horloger, bijoutier, raccommodeur de soufflets, étameur de
- casserolles, fondeur de cuillers d’étain, fait le commerce
- des peaux de lapin et tout ce qui concerne son état._
-
- DOIT MADAME De B...
- _____ ==============
- | | F. | C. |
- | Pour la réparation d’un soufflet.... | 6 | » |
-
- Nota. M. Robert espère que Mme de B... appréciera le _soufflet_ qu’il
- lui renvoie.
-
-L’aventure fut connue et l’on en rit beaucoup; du reste, Mme de B...
-n’avait pas tardé à reconnaître son étourderie; elle vint elle-même
-payer la facture et fit sa paix avec mon père de la façon la plus
-aimable.
-
-Ce fut dans cet intérieur, pour ainsi dire d’artiste, au milieu des
-outils et des instruments auxquels je devais prendre un goût si vif, que
-je naquis et que je fus élevé.
-
-J’ai bonne mémoire; pourtant, si loin que remontent mes souvenirs, ils
-ne vont pas jusqu’au jour de ma naissance: j’ai su depuis que ce jour
-était le 6 décembre 1805.
-
-Je serais tenté de croire que je vins au monde une lime, un compas ou un
-marteau à la main, car dès ma plus tendre enfance, ces instruments
-furent mes hochets, mes joujoux; j’appris à m’en servir comme les
-enfants apprennent à marcher et à parler. Inutile de dire que bien
-souvent mon excellente mère eut à essuyer les larmes du jeune
-mécanicien, quand le marteau, mal dirigé, s’égarait sur ses doigts. Pour
-mon père, il riait de ces petits accidents, et disait en plaisantant que
-l’état m’entrerait ainsi dans le corps, et qu’après avoir été un enfant
-prodige, je finirais par devenir un mécanicien hors ligne.
-
-Je n’ai pas la prétention d’avoir réalisé cet horoscope paternel; mais
-il est certain que de tout temps je me suis senti un penchant, une
-vocation prononcée, une passion irrésistible pour la mécanique.
-
-Que de fois n’ai-je pas vu, dans mes rêves d’enfant, une fée
-bienfaisante me conduire par la main et m’ouvrir la porte d’un Eldorado
-mystérieux où se trouvaient entassés des outils de toute sorte. Le
-ravissement dans lequel me plongeaient ces songes était le même que
-celui qu’éprouve un autre enfant, lorsque son imagination lui retrace
-des pays fantastiques où les maisons sont en chocolat, les pierres en
-sucre candi et les hommes en pain d’épice.
-
-Il faut avoir été possédé de cette fièvre des outils pour la concevoir.
-Le mécanicien, l’artiste les adore véritablement; il se ruinerait même
-pour en acquérir. Les outils, du reste, sont pour lui ce qu’est un
-manuscrit pour le savant, une médaille pour l’antiquaire, un jeu de
-cartes pour le joueur; en un mot, ce sont des instruments qui favorisent
-une passion dominante.
-
-A huit ans, j’avais déjà fait mes preuves, grâce à la complaisance d’un
-excellent voisin et aussi à une dangereuse maladie, dont la longue
-convalescence me donna le loisir d’exercer ma dextérité naturelle.
-
-Ce voisin, nommé M. Bernard, était un colonel en retraite. Longtemps
-prisonnier, il avait appris, dans sa captivité, mille petits travaux
-qu’il consentit à m’enseigner pour me distraire. Je profitai si bien de
-ses leçons, qu’en assez peu de temps j’arrivai à égaler mon maître.
-
-Il me semble encore voir et entendre ce vieux soldat, lorsque, passant
-sa main sur son épaisse moustache grise pour la rabaisser sur ses lèvres
-(geste qui lui était très familier), il s’écriait, dans son énergique
-satisfaction: «Il fait tout ce qu’il veut, ce petit b..... là.» Ce
-compliment du colonel flattait au plus haut point mon amour-propre
-enfantin, et je redoublais d’efforts pour le mériter.
-
-Avec ma maladie finirent mes travaux; on me mit en pension, et dès lors
-les occasions me manquèrent pour me livrer à mes attrayantes
-distractions; mais aux jours de congé, c’était avec un véritable bonheur
-que je venais me retremper, si j’ose le dire, à l’atelier paternel.
-
-Que de fois aussi j’ai fâché ce bon père par de nombreux méfaits! Je
-n’étais pas toujours assez exercé ou assez habile, et souvent je brisais
-les outils dont je me servais. C’était une _lime_, un _foret_, un
-_équarissoir_. J’avais beau me cacher, on ne manquait pas, cela va sans
-dire, de mettre sur mon compte ces accidents mystérieux; et, pour me
-punir, on m’interdisait l’entrée de l’atelier. Mais toute défense était
-inutile, toute précaution superflue; c’était toujours à recommencer.
-Aussi reconnut-on la nécessité de couper le mal dans sa racine, et l’on
-résolut de m’éloigner.
-
-Si mon père aimait son état, il savait par expérience que dans une
-petite ville, l’art de l’horlogerie mène rarement à la fortune; malgré
-toute son habileté, et quelques ressources qu’il eût trouvées en dehors
-de sa profession par son esprit industrieux, il n’y avait gagné qu’une
-bien modeste aisance.
-
-Dans son ambition paternelle, il rêvait pour moi un destin plus
-brillant; il prit donc une détermination dont je lui ai conservé la plus
-vive reconnaissance: ce fut de me donner une éducation libérale. Il
-m’envoya au collége d’Orléans.
-
-J’avais onze ans à cette époque.
-
-Chante qui voudra les plaisirs de la vie de collége; quant à moi,
-j’avoue franchement que bien que je n’eusse aucune répulsion pour
-l’étude, l’existence claustrale de l’établissement ne m’offrit jamais de
-plus grand plaisir que celui que j’éprouvai lorsque je le quittai pour
-n’y plus revenir. Quoi qu’il en soit, une fois entré, suivant l’exemple
-de mes camarades, je pris mon mal en patience et je devins en peu de
-temps un collégien parfait.
-
-En dehors de l’étude, mon temps était bien employé: poussé par mon
-irrésistible penchant, je passais la plus grande partie de mes
-récréations à m’occuper de mécanique. J’exécutais par exemple des
-piéges, des trébuchets et des souricières, dont les heureuses
-dispositions et les perfides amorces me livraient un grand nombre de
-prisonniers.
-
-J’avais construit pour eux une charmante petite demeure à claire-voie,
-dans laquelle se trouvaient réunis des jeux gymnastiques en miniature.
-Mes pensionnaires, en prenant leurs ébats, faisaient mouvoir et basculer
-des machines destinées à procurer les plus agréables surprises.
-
-Un de mes ouvrages excitait surtout l’admiration de mes camarades:
-c’était un petit manége faisant monter de l’eau à l’aide d’un corps de
-pompe confectionné presque entièrement avec des tuyaux de plume. Une
-souris, harnachée comme le sont ordinairement les chevaux, devait, par
-la force musculaire de ses jarrets, mettre en action ce machinisme
-lilliputien. Malheureusement, mon docile animal, quelque bonne volonté
-qu’il y mît, ne pouvait vaincre à lui seul la résistance que lui
-opposait le jeu des engrenages, et, à mon grand regret, j’étais forcé de
-lui prêter assistance.
-
-Ah! si j’avais un rat! me disais-je dans mon désappointement, comme tout
-cela marcherait! Un rat! mais comment me le procurer? Là était la
-difficulté, et elle me paraissait insurmontable: pourtant elle ne
-l’était pas, comme on va le voir.
-
-Un jour, surpris par un surveillant dans une escapade d’écolier,
-aggravée d’escalade et d’effraction, je fus condamné à douze heures de
-prison.
-
-Douze heures de prison pour le vol d’une friandise! et quelle friandise!
-du raisiné qu’à nos repas nous ne mangions que du bout des lèvres. Je
-n’avais pu résister, hélas! à l’attrait du fruit défendu.
-
-Cette punition, que je subissais pour la première fois, m’affecta
-vivement; mais bientôt au milieu des tristes réflexions que m’inspirait
-ma solitude, une idée vint dissiper mes pensées mélancoliques en
-m’apportant un heureux espoir.
-
-Je savais que chaque soir, à la tombée de la nuit, des rats descendaient
-des combles d’une église voisine pour ramasser les miettes de pain
-laissées par les prisonniers. C’était une excellente occasion de me
-procurer un de ces animaux que je désirais si vivement pour mon manége;
-je ne la laissai pas s’échapper et me mis immédiatement à chercher les
-moyens de construire une ratière.
-
-Je n’avais pour tout mobilier qu’une cruche contenant l’eau qui devait
-remplacer pour moi l’_abondance_ du collége; ce vase était donc le seul
-objet autour duquel je pusse grouper mes combinaisons. Voici la
-disposition à laquelle je m’arrêtai:
-
-Je commençai par mettre mon cruchon à sec, puis, après avoir placé un
-morceau de pain dans le fond, je le couchai de manière que l’orifice fût
-au niveau du sol. Mon but, on le comprendra, était d’allécher mon gibier
-par cet appât et de l’attirer dans le piége. Un carreau, que je
-descellai, devait en fermer subitement l’ouverture, mais comme dans
-l’obscurité où j’allais me trouver il me serait impossible de connaître
-le moment de couper retraite au prisonnier, je mis près du morceau de
-pain un peu de papier sur lequel le rat en passant devait produire un
-frôlement qu’il me serait possible d’apprécier dans le silence de ma
-prison.
-
-La nuit venue, je me blottis près de mon cruchon, le bras étendu vers
-lui, et, la main placée sous le carreau, j’attendis avec une anxiété
-fiévreuse l’arrivée de mes convives.
-
-Il fallait que le plaisir que je me promettais de ma capture fût bien
-vif pour que je ne cédasse pas à la frayeur qui me saisit lorsque
-j’entendis les premiers soubresauts de mes enragés visiteurs. Je
-l’avoue: les évolutions qu’ils exécutèrent autour de mes jambes
-m’inspiraient une cruelle inquiétude; j’ignorais jusqu’où pouvait aller
-la voracité de ces intrépides rongeurs. Toutefois, je tins bon, je ne
-fis pas le moindre mouvement dans la crainte de compromettre le succès
-de ma chasse, et je me tins prêt, en cas d’attaque, à opposer aux
-assaillants une énergique résistance.
-
-Plus d’une heure s’était écoulée dans une vaine attente, heure pleine
-d’émotion et d’inquiétudes, et je commençais à désespérer de mon piége,
-lorsque je crus entendre le petit bruit qui devait me servir de signal.
-Je pousse alors vivement le carreau sur l’ouverture du cruchon et le
-redresse aussitôt.
-
-Aux cris aigus que j’entends pousser à l’intérieur, j’acquiers
-l’assurance d’un succès complet et, dans ma satisfaction, j’entonne une
-fanfare, autant pour célébrer ma victoire que pour effrayer les
-compagnons de mon prisonnier et les congédier au plus vite.
-
-Le concierge, en venant me délivrer, m’aida à me rendre maître de mon
-rat en l’attachant avec une ficelle par l’une des pattes de derrière.
-
-Chargé de mon précieux butin, je me rends au dortoir, où maître et
-élèves dorment depuis longtemps. Je vais me reposer à mon tour, mais un
-embarras vient se présenter: comment loger mon prisonnier?
-
-A force de chercher, une idée surgit tout à coup dans mon esprit, idée
-bizarre et bien digne du cerveau d’un écolier: ce fut de l’enfoncer la
-tête la première dans un de mes souliers, en ayant soin d’attacher au
-pied de mon lit la ficelle qui le retenait, puis de fourrer le soulier
-dans un de mes bas et de placer le tout dans une des jambes de mon
-pantalon. Cela fait, je crus pouvoir me coucher sans la moindre
-inquiétude.
-
-Le lendemain, à cinq heures précises, le surveillant, selon son
-habitude, fit sa tournée dans le dortoir en stimulant les dormeurs pour
-les faire lever.
-
---Habillez-vous tout de suite, me dit-il de ce ton aimable qui
-caractérise cet emploi.
-
-Je me mis en devoir d’obéir; mais ici cruelle disgrâce: mon rat que
-j’avais si bien empaqueté, que j’avais si soigneusement emprisonné, ne
-trouvant pas sans doute son logement assez aéré, avait jugé à propos de
-percer mon soulier, mon bas et mon pantalon et prenait l’air par cette
-fenêtre improvisée..... Heureusement, il n’avait pu couper la ficelle
-qui le retenait. Peu m’importait le reste.
-
-Mais le surveillant ne vit pas la chose du même œil que moi. La
-capture d’un rat, le dégât fait à ma toilette, furent jugés par lui
-comme autant de nouveaux griefs qui se joignirent à celui de la veille
-dans un rapport volumineux qu’il adressa au proviseur. Je dus me rendre
-chez celui-ci, revêtu des pièces qui portaient les traces de mon dernier
-délit. Par une coïncidence fâcheuse, le soulier, le bas et le pantalon
-étaient troués sur la même jambe.
-
-L’abbé Larivière (ainsi s’appelait notre proviseur) dirigeait le collége
-avec une sollicitude toute paternelle. Toujours juste et porté par sa
-nature à l’indulgence, il avait su se faire adorer, et encourir sa
-disgrâce était pour les élèves le plus sévère des châtiments.
-
---Eh bien! Robert, me dit-il, en me regardant doucement pardessus les
-lunettes qui lui pinçaient le bout du nez, nous avons donc commis de
-grandes fautes? Voyons, dites-moi toute la vérité.
-
-Je possédais alors une qualité que je me flatte de n’avoir pas perdue
-depuis; c’était une extrême franchise. Je fis au proviseur le récit
-exact et fidèle de mes méfaits, sans en omettre un seul détail; ma
-sincérité me porta bonheur. L’abbé Larivière, après s’être contenu
-quelques instants, finit par rire aux éclats des burlesques péripéties
-de mes aventures; toutefois, après m’avoir fait comprendre tout ce qu’il
-y avait de repréhensible dans l’action que j’avais commise, en
-m’emparant d’un bien qui ne m’appartenait pas, le bon abbé termina ainsi
-sa petite allocution.
-
---Je ne vous sermonnerai pas plus longtemps, Robert, je crois à votre
-repentir; douze heures de prison doivent suffire pour votre punition; je
-vous rends votre liberté. Je ferai plus: quoique vous soyez bien jeune
-encore, je veux vous traiter en homme, mais en homme d’honneur,
-entendez-vous? Vous allez me donner votre parole que non-seulement vous
-ne retomberez plus dans une faute semblable, mais encore, comme votre
-passion pour la mécanique vous fait trop souvent négliger vos devoirs,
-que vous renoncerez à vos outils et vous livrerez exclusivement à
-l’étude.
-
---Ah! oui, Monsieur, je vous la donne, m’écriai-je, ému jusqu’aux larmes
-d’une indulgence aussi inattendue, et je puis vous assurer que vous ne
-vous repentirez pas d’avoir eu foi en mon serment.
-
-J’avais à cœur de tenir cet engagement, mais je ne me dissimulais pas
-les difficultés qui s’opposeraient à ma bonne résolution; il y avait
-tant d’occasions de faillir dans cette voie de sagesse où je voulais
-consciencieusement m’engager! D’ailleurs, comment résister aux
-railleries, aux quolibets, aux sarcasmes des mauvais élèves, qui, pour
-cacher leurs folies, entraînent les caractères faibles à devenir leurs
-complices? Aussi mes serments eussent-ils couru de grands dangers, si
-je n’avais eu le courage de _mes opinions_: je rompis brusquement avec
-quelques étourdis dont les études classiques se ressentaient du travers
-de leur esprit.
-
-Cependant, quelque chose de plus difficile encore restait à accomplir
-pour compléter ma conversion, et si douloureux que fût le sacrifice,
-j’eus la force de me l’imposer. Refoulant au fond de mon cœur ma
-passion pour la mécanique, je brûlai mes vaisseaux, c’est-à-dire que je
-mis de côté mon manége, mes cages et leur contenu; j’oubliai jusqu’à mes
-outils, et, dégagé de toute distraction extérieure, je me livrai
-entièrement à l’étude du grec et du latin.
-
-Les éloges de l’excellent abbé Larivière, qui se vantait d’avoir su
-reconnaître en moi l’étoffe d’un bon élève, me récompensèrent de ce
-suprême effort, et je puis dire que je devins dès lors un des écoliers
-les plus studieux et les plus assidus. Ce n’est pas que je ne
-regrettasse parfois mes outils et mes chères mécaniques; mais, me
-rappelant ma promesse au proviseur, je tins toujours ferme contre la
-tentation. Tout ce que je me permettais, c’était de jeter furtivement
-sur le papier quelques idées qui me passaient par l’esprit, ne sachant
-pas si un jour je pourrais les mettre à exécution.
-
-Enfin le moment arriva où je dus quitter le collége, mes études étaient
-terminées.
-
- * * * * *
-
-J’avais dix-huit ans.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-UN BADAUD DE PROVINCE.--LE DOCTEUR CARLOSBACH, ESCAMOTEUR ET PROFESSEUR
-DE MYSTIFICATION.--_LE SAC AU SABLE, LE COUP DE L’ÉTRIER._--JE SUIS
-CLERC DE NOTAIRE, LES _MINUTES_ ME PARAISSENT BIEN LONGUES.--UN PETIT
-AUTOMATE.--PROTESTATION RESPECTUEUSE.--JE MONTE EN GRADE DANS LA
-BASOCHE.--UNE MACHINE DE LA FORCE... D’UN PORTIER.--LES CANARIS
-ACROBATES.--REMONTRANCES DE M$1 ROGER.--MON PÈRE SE DÉCIDE À ME
-LAISSER SUIVRE MA VOCATION.
-
-
-Dans le récit que je viens de faire, on n’a trouvé que des événements
-simples et peu dignes peut-être d’un homme qui, souvent, a passé pour un
-sorcier; mais patience, lecteur, encore quelques pages d’introduction à
-ma vie d’artiste, et bientôt ce que vous cherchez dans ce livre va se
-dérouler à vos yeux; vous saurez comment se fait un magicien et vous
-apprendrez que l’arbre où se cueille cette baguette magique qui
-enfantait mes prétendus prodiges, n’est autre qu’un travail opiniâtre,
-persévérant et longtemps arrosé de mes sueurs; bientôt aussi, en vous
-rendant témoin de mes travaux et de mes veilles, vous pourrez apprécier
-ce que coûte une réputation dans mon art mystérieux.
-
-Au sortir du collége, je savourai d’abord toutes les joies d’une liberté
-dont j’avais été privé depuis tant d’années. Pouvoir aller à droite ou à
-gauche, parler ou se taire au gré de ses désirs, se lever tôt ou tard
-selon ses inspirations, n’est-ce pas pour un écolier le paradis sur
-terre?
-
-J’usais largement de ces ineffables plaisirs; ainsi, le matin, quoique
-j’eusse conservé l’habitude de m’éveiller à cinq heures, dès que la
-pendule m’indiquait ce moment, autrefois si terrible, je me mettais à
-rire aux éclats, en accompagnant cet accès de gaité maligne d’un
-monologue animé, sorte de défi jeté à d’invisibles surveillants; puis,
-satisfait de cette petite vengeance rétroactive, je me rendormais
-jusqu’à l’heure du déjeuner. Après le repas, je sortais sans autre but
-que celui de faire ce que j’appelais une bonne flânerie.
-
-Je fréquentais de préférence les promenades publiques, car j’avais plus
-de chances que partout ailleurs d’y trouver quelques distractions pour
-occuper mes loisirs; aussi ne se passait-il aucun événement dont je ne
-fusse le témoin. J’étais en un mot le badaud personnifié, la gazette
-vivante de ma ville natale.
-
-La plupart de ces événements présentaient en eux-mêmes un bien faible
-intérêt; pourtant un jour j’assistai à une petite scène qui laissa dans
-mon esprit de profonds souvenirs.
-
-Une après dînée, comme j’étais à me promener sur le mail qui borde la
-Loire, plongé dans les réflexions que me suggéraient la chute des
-feuilles et leurs tourbillons soulevés par une bise d’automne, je fus
-tiré de cette douce rêverie par le son éclatant d’une trompette très
-habilement embouchée.
-
-Je laisse à penser si je fus le dernier à me rendre à l’appel de cette
-éclatante mélodie.
-
-Quelques promeneurs, affriandés comme moi par le talent de l’artiste
-mélomane, vinrent également former cercle autour de lui.
-
-C’était un grand gaillard, à l’œil vif, au teint basané, aux cheveux
-longs et crépus, portant le poing sur la hanche et la tête élevée. Son
-costume, quoique d’une composition assez burlesque, était néanmoins
-propre et annonçait un homme pouvant avoir, comme diraient les gens de
-sa profession, _du foin dans ses bottes_. Il portait une redingote
-marron, surmontée d’un petit collet de même couleur et garnie de larges
-brandebourgs en argent; autour de son cou, négligemment posée,
-s’enroulait une cravate de soie noire. Les deux extrémités en étaient
-réunies par une bague ornée d’un diamant qui eût pu enrichir un
-millionnaire, si cette pierre n’eût eu le malheur de s’appeler strass.
-Son pantalon noir était largement étoffé; il n’avait point de gilet,
-mais en revanche, un linge très blanc, sur lequel s’étalait une énorme
-chaîne en chrysocale, avec une collection de breloques dont le son
-métallique se faisait entendre à chaque mouvement du musicien.
-
-J’eus tout le temps de faire ces observations, car mon homme ne trouvant
-pas sans doute son assistance assez nombreuse pour mériter l’honneur
-d’une séance, fit durer son prélude musical au moins un quart-d’heure;
-enfin le cercle s’étant insensiblement agrandi, la trompette cessa de se
-faire entendre.
-
-L’artiste posa son instrument à terre, fit gravement le tour de
-l’assemblée, en exhortant chacun à reculer un peu; puis, s’arrêtant, il
-passa la main dans ses longs cheveux et sembla se recueillir dans une
-aspiration toute de poésie.
-
-Peu habitué au charlatanisme de cette mise en scène de la place
-publique, je regardais cet homme avec une confiante admiration et me
-préparais à ne pas perdre un mot de ce que j’allais entendre.
-
---Messieurs, s’écria-t-il d’une voix assurée et sonore:
-
---Ecoutez-moi:
-
---Je ne suis point ce que je parais être. Je dirai plus, je suis ce que
-je parais n’être pas. Oui, Messieurs, oui, avouez-le, vous me prenez
-pour un de ces pauvres diables venant implorer quelque gros sous de
-votre générosité. Eh bien! détrompez-vous; si vous me voyez aujourd’hui
-sur cette place, sachez que je n’y suis descendu que pour le soulagement
-de l’humanité souffrante, en général, pour votre bien en particulier,
-comme aussi pour votre agrément.
-
-Ici, l’orateur, qu’à son accent on pouvait aisément reconnaître pour un
-des riverains de la Garonne, passa une seconde fois la main dans sa
-chevelure, releva la tête, humecta ses lèvres, et prenant un air de
-dignité majestueuse, il continua:
-
---Je vous apprendrai tout à l’heure qui je suis, et vous pourrez
-m’apprécier à ma juste valeur; en attendant, permettez-moi de vous
-présenter, pour vous distraire, un faible échantillon de mon
-savoir-faire.
-
-L’artiste, après avoir régularisé le cercle de ses auditeurs, dressa
-devant lui une table à X, sur laquelle il déposa trois gobelets de
-ferblanc, si bien polis, qu’on les eût pris pour de l’argent; puis il se
-ceignit d’une gibecière en velours d’Utrecht rouge, dans laquelle il
-plongea ses mains pendant quelques instants, sans doute pour préparer
-les prestiges qu’il allait présenter; et la séance commença.
-
-Dans une longue série de tours, les muscades, d’abord invisibles,
-parurent au bout des doigts de l’escamoteur, passèrent successivement
-d’un gobelet sous un autre, à travers la table, même jusque dans la
-poche d’un spectateur, pour sortir ensuite, à la grande joie du public,
-du nez d’un jeune badaud. Celui-ci prit le fait au sérieux, et il se tua
-à se moucher pour s’assurer qu’il ne lui restait plus de ces petites
-boules dans le cerveau.
-
-L’adresse avec laquelle ces tours furent faits, la bonhomie apparente de
-l’opérateur dans l’exécution de ces ingénieux artifices, me produisirent
-la plus complète illusion.
-
-C’était la première fois que j’assistais à un semblable spectacle: j’en
-fus émerveillé, stupéfait, ébahi. Cet homme pouvant produire à son gré
-de telles merveilles, me semblait un être surhumain; ce fut donc avec un
-vif regret que je lui vis mettre de côté ses gobelets et plier sa
-gibecière. L’assemblée paraissait également charmée; l’artiste s’en
-aperçut et mit à profit ces excellentes dispositions en faisant signe
-qu’il avait encore quelque chose à dire. Posant alors ses deux mains sur
-la table, comme sur l’appui d’une tribune:
-
---Messieurs et Dames, dit-il avec une feinte modestie et dans le but de
-ménager certains effets oratoires, Messieurs et Dames, j’ai été assez
-heureux pour vous voir prêter à mes tours d’adresse une bienveillante
-attention, je vous en remercie--l’escamoteur s’inclina jusqu’à
-terre;--et comme je tiens à vous prouver que vous n’avez point affaire à
-un ingrat, je veux essayer de vous rendre toute la satisfaction que vous
-m’avez fait éprouver.
-
---Daignez m’écouter un instant:
-
- * * * * *
-
---Je vous ai promis de vous dire qui j’étais, je vais vous
-satisfaire--changement subit de physionomie, sentiment de haute estime
-de soi-même:--vous voyez en moi le célèbre docteur Carlosbach; la
-consonnance de mon nom vous indique assez que je suis
-_Anglo-Francisco-Germanique_, pays où l’on vient au monde avec une
-couronne de laurier sur la tête.
-
---Faire mon éloge ne serait qu’être l’interprète de la renommée aux
-_cent bouches d’or et d’azur_; je me contenterai de vous dire que j’ai
-un immense talent et que mon incommensurable réputation ne peut être
-égalée que par ma modestie. Couronné par les plus illustres sociétés
-savantes du monde entier, je m’incline devant leur jugement, qui
-proclame la supériorité de mes connaissances dans le grand art de guérir
-le genre humain.
-
-Cet exorde, aussi bizarre qu’emphatique, fut débité avec une
-imperturbable assurance; cependant, je crus remarquer sur la figure du
-célèbre docteur quelques légères crispations des lèvres qui trahissaient
-comme une envie de rire contenue. Je ne m’y arrêtai pas, et, séduit par
-la faconde de l’orateur, je ne cessai de lui prêter une oreille
-attentive.
-
---Mais, Messieurs, ajouta-t-il, c’est assez vous entretenir de ma
-personne; il est temps que je vous parle de mes œuvres.
-
---Apprenez donc que je suis l’inventeur du baume _Vermi-fugo-panacéti_,
-dont l’efficacité souveraine est incontestable.
-
---Oui, Messieurs, oui, le ver, cet ennemi de l’espèce humaine; le ver,
-ce destructeur de tout ce qui porte existence; le ver, ce rongeur
-acharné des morts et des vivants, est enfin vaincu par ma science; une
-goutte, un atôme de cette précieuse liqueur suffit pour chasser à tout
-jamais cet affreux parasite.
-
---Avez-vous des vers longs, des vers plats, des vers ronds? peu
-m’importe la forme, je vous en délivrerai.
-
---Avez-vous encore le ver _macaque_, qui se place entre cuir et chair,
-le ver _coquin_, qui s’engendre dans la tête de l’homme, le _tenia_,
-vulgairement appelé le ver solitaire, venez à moi, sans crainte, je vous
-les _extirperai_ sans douleur.
-
---Et, Messieurs telle est la vertu de mon baume merveilleux, que
-non-seulement il délivre l’homme de cette affreuse calamité pendant sa
-vie, mais que son corps n’a plus rien à craindre après sa mort; prendre
-mon baume, c’est s’embaumer par anticipation; l’homme alors devient
-immortel. Ah! Messieurs, si vous connaissiez toutes les vertus de ma
-sublime découverte, mais, vous vous précipiteriez sur moi pour me
-l’arracher, en me jetant des poignées d’or; ce ne serait plus une
-distribution, ce serait un pillage, aussi je m’arrête.....»
-
-L’orateur s’arrêta en effet un instant et essuya son front d’une main,
-tandis que de l’autre il indiquait à la foule qu’il n’avait pas fini.
-Déjà un grand nombre d’auditeurs cherchaient à s’approcher du savant
-docteur; Carlosbach sembla ne pas s’en apercevoir et reprenant la pose
-dramatique qu’il avait un instant quittée, il continua ainsi:
-
---Mais, me direz-vous, quel peut être le prix d’un tel trésor?
-Serons-nous jamais assez riches pour l’acquérir? Et! Messieurs, c’est
-ici le moment de vous faire connaître toute l’étendue de mon
-désintéressement.
-
-Ce baume, pour la découverte duquel j’ai _séché_ ma vie; ce baume, que
-des souverains ont acheté au prix de leur couronne, ce baume enfin que
-l’on ne saurait payer..... Je vous le donne.
-
-A ces mots inattendus, la foule, frémissante d’émotion, reste un instant
-interdite, puis, comme s’ils eussent été sous l’impression du fluide
-électrique, tous les bras se lèvent suppliants et implorent la
-générosité du docteur.
-
-Mais, ô surprise! ô déception! Carlosbach, _ce docteur célèbre_,
-Carlosbach, _ce bienfaiteur de l’humanité_, quitte soudainement son rôle
-de charlatan et se prend d’un rire _homérique_.
-
-Ainsi que dans un changement à vue, la scène est transformée, tous les
-bras levés retombent en même temps; on se regarde, on s’interroge, on
-murmure, puis l’on s’apaise, et bientôt la contagion du rire gagnant de
-proche en proche, la foule éclate en chœur.
-
-L’escamoteur s’arrête le premier et réclame le silence.
-
---Messieurs, dit-il alors d’un ton de parfaite convenance, ne m’en
-veuillez point de la petite scène que je viens de jouer; j’ai voulu par
-cette comédie vous prémunir contre les charlatans qui chaque jour vous
-trompent, ainsi que je viens de le faire moi-même. Je ne suis point
-docteur, mais tout simplement escamoteur, professeur de mystifications
-et auteur d’un _recueil_ dans lequel vous trouverez, outre le discours
-que je viens de vous débiter, la description d’un grand nombre de tours
-d’escamotage.
-
---Voulez-vous connaître l’art de vous amuser en société? Pour dix sous,
-vous pouvez vous satisfaire.
-
-L’escamoteur sort d’une boîte un énorme paquet de livres, fait le tour
-de l’assistance, et grâce à l’intérêt que son talent a su inspirer, il
-ne tarde pas à débiter toute sa marchandise.
-
-La séance était terminée: je rentrai à la maison la tête pleine de tout
-un monde de sensations inconnues.
-
- * * * * *
-
-Comme on le pense bien, je m’étais procuré un des précieux volumes; je
-me hâtai d’en prendre connaissance, mais le faux docteur y continuait
-son système de mystification et, malgré toute ma bonne volonté, je ne
-pus parvenir à comprendre aucun des tours dont il semblait donner
-l’explication. J’eus, du reste, pour me consoler, le plaisant discours
-que je viens de rapporter ici.
-
-Je m’étais promis de mettre le livre de côté et de n’y plus songer, mais
-les merveilles qui y étaient annoncées venaient à chaque instant se
-retracer à mon esprit. O Carlorsbach, disais-je dans ma modeste
-ambition, si j’avais ton talent, comme je me trouverais heureux! Et,
-plein de cette idée, je me décidai à aller prendre des leçons du savant
-professeur. Malheureusement cette détermination fut trop tardivement
-prise; lorsque je me présentai, j’appris que l’escamoteur mettant à
-profit les ressources de sa profession, avait, dès la veille, quitté
-son auberge, oubliant de payer les dépenses princières qu’il y avait
-faites.
-
-L’aubergiste me donna des détails sur cette fugue, dernière
-mystification du professeur. Carslorsbach était arrivé chez lui avec
-deux malles d’inégale grandeur et lourdement chargées; sur la plus
-grande étaient écrits ces mots: _Instruments de Physique_, sur l’autre
-_Vestiaire_. Or, l’escamoteur, qui, disait-il, avait reçu de nombreuses
-invitations des châteaux voisins pour y donner des séances, était parti
-la veille, afin de satisfaire à l’un de ces engagements. On ne l’avait
-vu emporter avec lui qu’une de ses malles, celle aux instruments, et
-l’on avait supposé que l’autre restait dans la chambre et servait tout
-naturellement à garantir ses frais d’auberge, qu’il devait payer à son
-retour.
-
-Le lendemain, l’aubergiste ne voyant pas revenir son voyageur, pensa
-qu’il était prudent de mettre ses effets en lieu de sûreté. Il entre
-donc dans la chambre de l’escamoteur; mais les deux malles avaient
-disparu et à leur place était un énorme sac rempli de sable sur lequel
-on voyait en gros caractères:
-
-=SAC AUX MYSTIFICATIONS.=
-
-_Le coup de l’étrier._
-
-Voici ce que conjecturait le malheureux aubergiste: La grande malle,
-lors de son arrivée, devait être remplie par le sable; l’escamoteur, en
-quittant l’auberge, avait remplacé celui-ci par la boîte au vestiaire,
-et muni de ces deux malles, n’en faisant plus qu’une, il était parti
-pour ne plus revenir.
-
-Je continuai pendant quelque temps encore à jouir de la vie
-contemplative que je m’étais créée; mais à force de flâneries et de
-promenades, la satiété ne tarda pas à venir et je me trouvai tout
-surpris, un jour, de me sentir fatigué de cette existence désœuvrée.
-
-Mon père, en homme qui connaît le cœur humain, attendait ce moment
-pour me parler raison; il me prit à part, un matin, et, sans autre
-préambule, me dit avec bonté:
-
---Voyons, mon ami, te voilà sorti du collége avec une instruction
-solide: je t’ai laissé jouir largement d’une liberté après laquelle tu
-semblais aspirer. Mais tu dois comprendre que cela ne suffit pas pour
-vivre; il faut maintenant quitter l’habit d’écolier et entrer résolument
-dans le monde, où tu appliqueras tes connaissances à l’état que tu auras
-embrassé. Cet état, il est temps de le choisir; tu as sans doute un
-goût, une vocation, c’est à toi de me la faire connaître; parle donc et
-tu me trouveras disposé à te seconder dans la carrière que tu auras
-choisie.
-
-Bien que mon père eût souvent manifesté la crainte de me voir suivre sa
-profession, je pensai, d’après ces paroles, qu’il avait changé d’avis,
-et je m’écriai avec transport; «Sans doute, j’ai une vocation, et
-celle-là tu ne peux la méconnaître, car elle date de loin; tu le sais,
-je n’ai jamais eu d’autre désir que celui d’être....»
-
-Mon père devina ma pensée et ne me laissa pas achever:
-
---Je vois, reprit-il, que tu ne m’as pas compris, je vais m’expliquer
-plus clairement. Sache donc que mon désir est de te voir choisir une
-profession plus lucrative que la mienne. Réfléchis qu’il serait peu
-raisonnable d’enterrer dans ma boutique dix années d’études, pour
-lesquelles j’ai fait de si grands sacrifices: songe d’ailleurs au peu de
-fortune que m’a procuré mon état, puisque trente années d’un travail
-assidu ne m’ont donné pour mes vieux jours qu’une bien modeste aisance.
-Crois-moi, change de résolution et renonce à ta manie de _faire de la
-limaille_.
-
-Mon père ne faisait en cela que suivre les idées de la plupart des
-parents qui ne voient que les désagréments attachés à leur profession. A
-ce préjugé se joignait, il faut le dire aussi, la louable ambition du
-chef de famille qui désire élever son fils au-dessus de lui.
-
-Me prononcer pour un autre état que celui de mécanicien, était pour moi
-chose impossible; car ne connaissant les autres professions que de nom,
-j’étais incapable de les apprécier, et conséquemment d’en choisir une;
-je restai muet.
-
-En vain, mon père, pour solliciter une réponse, essaya de fixer mon
-choix en faisant valoir les avantages que je trouverais à être
-pharmacien, avoué ou notaire, etc. Je ne pus que lui répéter que je
-m’en rapportais sur ce point à sa sagesse et à son expérience. Cette
-abnégation de mes volontés, cette soumission sans réserve parut le
-toucher; je m’en aperçus, et voulant tenter un dernier effort sur sa
-détermination, je lui dis avec effusion:
-
---Avant de prendre un parti dont dépend mon avenir, permets-moi, cher
-père, de te faire une observation. Es-tu bien sûr que ce soit ton état
-qui manque de ressources, et non la ville où tu l’as exercé? Je t’en
-supplie, laisse-moi faire, et lorsque, par tes conseils, je serai
-parvenu à avoir du talent, j’irai à Paris, centre des affaires et de
-l’industrie, et j’y ferai ma fortune; j’en ai, non pas le pressentiment,
-mais la conviction.
-
-Craignant sans doute de faiblir, mon père voulut couper court à cet
-entretien en évitant de répondre à mon objection.
-
---Puisque tu t’en rapportes à moi, me dit-il, je te conseille de suivre
-le notariat; avec ton intelligence, du travail et de la conduite, je ne
-doute pas que tu n’y fasses promptement ton chemin.
-
-Deux jours après, j’étais installé dans une des meilleures études de
-Blois, et grâce à ma belle écriture, on me donna l’emploi
-d’expéditionnaire, lequel consiste, on le sait, à écrire du matin au
-soir des _expéditions_ et des _grosses_ sans trop savoir ce que l’on
-fait.
-
-Je laisse à penser si ce travail d’automate pouvait longtemps convenir à
-la nature de mon esprit: des plumes, de l’encre, rien n’était moins
-propre à l’exécution des idées inventives qui ne cessaient de me
-poursuivre. Heureusement, à cette époque, les plumes d’acier n’étaient
-pas encore inventées; j’avais donc pour me distraire la ressource de
-tailler mes plumes, et, je l’avoue, j’en usais largement.
-
-Ce seul détail suffira pour donner une idée du _spleen_ qui pesait sur
-moi comme un manteau de plomb; j’en serais tombé malade infailliblement,
-si je n’eusse trouvé le moyen de me procurer, en dehors de l’étude, une
-occupation plus attrayante et surtout plus conforme à mes goûts.
-
-Parmi les curiosités mécaniques que l’on confiait à mon père pour être
-réparées, j’avais pu voir une tabatière sur le dessus de laquelle était
-une petite scène automatique qui m’avait vivement intéressé. Le dessus
-de la boîte représentait un paysage. En pressant une détente, un lièvre
-paraissait sur le premier plan, et se dirigeait vers une touffe d’herbe,
-qu’il se mettait en devoir de brouter; peu après on voyait déboucher
-d’un bois un chasseur, cheminant en compagnie de son chien.
-
-Le Nemrod en miniature s’arrêtait à la vue du gibier, épaulait son fusil
-et mettait en joue; un petit bruit simulant l’explosion de l’arme se
-faisait entendre, et tout aussitôt le lièvre blessé, il faut le croire,
-s’enfuyait, poursuivi par le chien, et disparaissait dans un fourré.
-
-Cette jolie mécanique excitait au plus haut point mon envie, mais je ne
-pouvais que la convoiter, car son propriétaire, outre l’importance qu’il
-y attachait, n’avait aucune raison pour consentir à s’en défaire, et
-d’ailleurs mes ressources pécuniaires ne pouvaient prétendre à une telle
-acquisition.
-
-Puisque je ne pouvais posséder cette pièce, je voulus au moins en
-conserver le souvenir, et j’en fis un dessin exact à l’insu de mon père.
-Ce plan terminé, ma tête se monta à la vue de son ingénieuse
-disposition, et j’en vins à me demander s’il ne me serait pas possible
-de le mettre à exécution.
-
-Ma réponse fut affirmative.
-
-Pendant six mois, j’eus la persévérance de me lever avec le jour, et,
-descendant furtivement à l’atelier de mon père, qui, lui, n’était pas
-matinal, je travaillais jusqu’à l’heure à laquelle il avait l’habitude
-d’y venir. Ce moment arrivé, je remettais les outils dans l’ordre où je
-les avais trouvés, je serrais soigneusement mon ouvrage et je me rendais
-à l’étude.
-
-La joie que j’éprouvai en voyant fonctionner ma mécanique ne peut être
-égalée que par le plaisir que je ressentis en la présentant à mon père,
-comme protestation indirecte et respectueuse contre la détermination
-qu’il avait prise à l’égard de ma profession. J’eus de la peine à le
-convaincre que je n’avais point été aidé dans ce travail; quand enfin il
-n’en douta plus, il ne put s’empêcher de m’en faire compliment.
-
---C’est bien fâcheux, me dit-il d’un air pensif, qu’on ne puisse tirer
-parti de semblables dispositions; mais, mon ami, ajouta-t-il, comme pour
-chasser une idée qui l’importunait, crois-moi, méfie-toi de ton adresse;
-elle pourrait nuire à ton avancement.
-
-Depuis plus d’un an je remplissais les fonctions de clerc amateur,
-c’est-à-dire de clerc sans rétribution, quand l’offre me fut faite par
-un notaire de campagne d’entrer chez lui en qualité de second clerc,
-avec de modiques appointements.
-
-J’acceptai avec empressement cet avancement inattendu; mais une fois
-installé dans mes nouvelles fonctions, je ne fus pas longtemps à
-m’apercevoir que mon officier ministériel m’avait donné de l’_eau bénite
-de cour_ dans l’énonciation de mon emploi. La place que je remplissais
-chez lui était tout simplement celle de petit clerc, c’est-à-dire que je
-faisais les courses de l’étude, le premier et unique clerc suffisant à
-lui seul pour le reste de la besogne.
-
-Il est vrai que je gagnais quelque argent; c’était le premier que mon
-travail me procurait: cette considération rendit la pilule moins amère à
-mon amour-propre. D’ailleurs monsieur Roger (ainsi se nommait mon
-nouveau patron) était bien le meilleur des hommes; son abord, plein de
-bienveillance et de bonté, m’avait séduit dès le premier jour, et je
-puis ajouter que je n’eus qu’à me louer de ses procédés envers moi, tout
-le temps que je passai dans son étude.
-
-Cet homme, la probité même, avait la confiance du duc d’Avaray, dont il
-régissait le château, et, plein de zèle pour les affaires de son noble
-client, il s’en occupait beaucoup plus que de celles de son étude. A
-Avaray, du reste, les affaires de _notariat_ étaient peu nombreuses, et
-nous venions facilement à bout de la besogne qu’elles nous procuraient;
-pour mon compte j’avais bien des loisirs que je ne savais comment
-occuper; mon patron me vint en aide, en mettant sa bibliothèque à ma
-disposition. J’eus la bonne fortune d’y trouver le Traité de botanique
-de Linné, et j’acquis les premières notions de cette science.
-
-L’étude de la botanique exigeait du temps, et je n’avais à lui consacrer
-que les moments qui précédaient l’ouverture du cabinet; or, sans savoir
-pourquoi, j’étais devenu un dormeur infatigable. Impossible de me
-réveiller avant huit heures. Je résolus de triompher de cette somnolence
-opiniâtre et j’inventai un réveil-matin dont l’originalité me semble
-mériter une mention toute particulière.
-
-La chambre que j’occupais dépendait du château d’Avaray, et était située
-au-dessus d’une voûte fermée par une lourde grille. Ayant remarqué que,
-chaque matin, au petit jour, le portier Thomas venait ouvrir cette
-grille, qui donnait passage dans les jardins, l’idée me vint de profiter
-de cette circonstance pour me faire un réveil-matin.
-
-Voici quelles étaient mes dispositions mécaniques: chaque soir, en me
-couchant, j’attachais à l’une de mes jambes l’extrémité d’une corde dont
-l’autre bout, passant par ma fenêtre entr’ouverte, allait se fixer à la
-partie supérieure de la porte grillée.
-
-On comprendra facilement le jeu de cet appareil: le portier, en poussant
-la grille, m’entraînait sans s’en douter au beau milieu de la chambre.
-Ainsi violemment tiré de mon sommeil, je cherchais à m’accrocher à mes
-couvertures; mais, plus je résistais, plus l’impitoyable Thomas poussait
-de son côté, et je finissais par me réveiller en l’entendant, chaque
-fois, maugréer contre les gonds de la porte, auxquels il promettait de
-l’huile pour le lendemain. Je me dégageais alors la jambe, et, mon Linné
-à la main, j’allais demander à la nature ses admirables secrets, dont
-l’étude m’a fait passer de si doux instants.
-
- * * * * *
-
-Autant pour plaire à mon père que pour remplir scrupuleusement les
-devoirs de mon emploi, je m’étais promis de ne plus m’occuper de la
-mécanique, dont je redoutais l’irrésistible attrait, et je m’étais
-religieusement tenu parole. Il y avait donc tout lieu de croire
-qu’adoptant le notariat, je prendrais enfin mes grades dans la basoche
-et deviendrais un jour moi-même maître Robert, notaire dans telle ou
-telle localité. Mais la Providence, dans ses décrets, m’avait tracé une
-toute autre route, et mes inébranlables résolutions vinrent échouer
-devant une tentation trop forte pour mon courage.
-
-Dans l’étude, il y avait, chose assez bizarre, une magnifique volière
-remplie d’une multitude de canaris dont le chant et le plumage avaient
-pour destination de tromper l’impatience du client, quand par hasard il
-était forcé d’attendre.
-
-Cette volière étant considérée comme meuble de l’étude, j’étais, en ma
-qualité de petit clerc, chargé de la tenir en bon état de propreté et de
-veiller à l’alimentation de ses habitants.
-
-Ce fut, sans contredit, parmi les travaux qui me furent confiés, celui
-dont je m’acquittai avec le plus de zèle; j’apportai même tant de soins
-au bien-être et à l’amusement de mes pensionnaires, qu’ils absorbèrent
-bientôt presque tout mon temps.
-
-Je commençai par organiser dans cette immense cage des mécaniques que
-j’avais inventées au collége dans de semblables circonstances;
-insensiblement, j’en en ajoutai de nouvelles, et je finis par faire de
-la volière un objet d’art et de curiosité, auquel nos visiteurs
-trouvaient un véritable attrait.
-
-Ici, c’était un bâton près duquel le sucre et l’échaudé étalaient leurs
-séductions; l’imprudent canari qui se laissait prendre à cette
-traîtreuse amorce avait à peine posé la patte sur le bâton fatal, qu’une
-petite cage circulaire l’enveloppait vivement et le retenait prisonnier
-jusqu’à ce que, conduit par le hasard ou par sa fantaisie, un autre
-oiseau, en se perchant sur un bâton voisin, fît partir une détente qui
-délivrait le captif. Là, c’étaient des bains et des douches forcés; plus
-loin, une petite mangeoire était disposée de telle sorte que plus
-l’oiseau semblait s’en approcher, plus il s’en éloignait en réalité.
-Enfin, il fallait que chaque pensionnaire gagnât sa nourriture en la
-faisant venir à lui à l’aide de petits chariots qu’il tirait avec le
-bec.
-
- * * * * *
-
-Le plaisir que je trouvais à exécuter ces petits travaux me fit bientôt
-oublier que j’étais à l’étude pour toute autre chose que pour les menus
-plaisirs des canaris. Le premier clerc m’en fit l’observation en y
-ajoutant de justes remontrances; mais j’avais toujours quelque prétexte
-pour me déranger, découvrant sans cesse des additions à faire au gymnase
-de mes volatiles.
-
-Enfin, les choses en vinrent au point que l’autorité supérieure,
-c’est-à-dire le patron en personne, dut intervenir.
-
---Robert, me dit-il d’un ton sérieux qu’il prenait rarement avec ses
-clercs, lorsque vous êtes entré chez moi, c’était, vous le savez, pour
-vous occuper exclusivement des travaux de mon étude, et non pour
-satisfaire vos goûts et vos fantaisies; des avertissements vous ont été
-donnés pour vous rappeler à vos devoirs, et vous n’en avez tenu aucun
-compte; je viens donc vous dire aujourd’hui qu’il faut prendre une
-détermination bien arrêtée de cesser vos travaux de mécanique, ou je me
-verrai dans la nécessité de vous renvoyer à votre père.
-
-Ce bon monsieur Roger s’arrêta, comme pour reprendre haleine, après les
-reproches qu’il venait de me faire, j’en suis certain, bien à
-contre-cœur. Après un instant de silence, reprenant avec moi son ton
-paternel, il ajouta:
-
---Et tenez, mon ami, voulez-vous que je vous donne un conseil? Je vous
-ai étudié, et j’ai la conviction que vous ne ferez jamais qu’un clerc
-très médiocre, et par suite un notaire plus médiocre encore, tandis que
-vous pouvez devenir un bon mécanicien. Il serait donc très sage
-d’abandonner une carrière dans laquelle il y a pour vous si peu d’espoir
-de réussite, et de suivre celle pour laquelle vous montrez de si
-heureuses dispositions.
-
-Le ton d’intérêt avec lequel M. Roger venait de me parler m’engagea à
-lui ouvrir mon cœur; je lui fis part de la détermination qu’avait
-prise mon père de m’éloigner de son état, et je lui dépeignis tout le
-chagrin que j’en avais ressenti.
-
---Votre père a cru bien faire, me répondit-il, en vous donnant une
-profession plus lucrative que la sienne; il pensait sans doute n’avoir à
-vaincre en vous qu’une simple fantaisie de jeunesse; moi je suis
-persuadé que c’est une vocation irrésistible, contre laquelle il ne faut
-pas essayer de lutter plus longtemps. Laissez-moi faire, je verrai vos
-parents dès demain, et je ne doute pas que je ne les amène à partager
-mon avis et à changer leurs projets relativement à votre avenir.
-
-Depuis que j’avais quitté la maison paternelle, mon père avait vendu
-son établissement et vivait retiré dans une petite propriété près de
-Blois. Mon patron alla le trouver, comme il me l’avait promis. Une
-longue conversation s’en suivit, et, après de nombreuses objections de
-part et d’autre, l’éloquence du notaire vainquit les scrupules de mon
-père, qui se rendit enfin:
-
---Allons, dit-il, puisqu’il le veut absolument, qu’il prenne mon état.
-Et comme je ne puis plus le lui enseigner moi-même, mon neveu, qui est
-mon élève, fera pour mon fils ce que j’ai fait pour lui-même.
-
-Cette nouvelle me combla de joie; il me sembla que j’allais entrer dans
-une nouvelle vie et je trouvai bien longs les quinze jours qu’en raison
-de divers arrangements, il me fallut encore passer à Avaray.
-
-Enfin je partis pour Blois, et dès le lendemain de mon arrivée je me
-trouvais installé devant un étau, la lime à la main et recevant de mon
-parent ma première leçon de mécanique.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-LE COUSIN ROBERT.--L’ÉVÉNEMENT LE PLUS IMPORTANT DE MA VIE.--COMMENT ON
-DEVIENT SORCIER.--MON PREMIER ESCAMOTAGE.--FIASCO COMPLET.--PERFECTIBILITÉ
-DE LA VUE ET DU TOUCHER.--CURIEUX EXERCICE DE
-PRESTIDIGITATION.--MONSIEUR NORIET.--UNE ACTION PLUS INGÉNIEUSE QUE
-DÉLICATE.--JE SUIS EMPOISONNÉ.--UN TRAIT DE FOLIE.
-
-
-Ayant de parler de mes études dans l’horlogerie, je ferai connaître à
-mes lecteurs mon nouveau patron.
-
-Et tout d’abord, pour me mettre à l’aise et parce que pour moi cela
-résume tout, je dirai que le _cousin Robert_, comme je le nommais, a été
-dès mon entrée chez lui et est toujours demeuré depuis un de mes
-meilleurs et plus chers amis. C’est qu’il serait difficile en effet
-d’imaginer un caractère plus heureux, un cœur plus affectueux et plus
-dévoué.
-
-Comme ouvrier, mon cousin avait des qualités non moins précieuses: à une
-rare intelligence il joignait une adresse qui, je le déclare sans fausse
-modestie, semble être un privilége de notre famille; il avait, du reste,
-la réputation du plus habile horloger de Blois, et cette ville, comme
-on le sait, excella longtemps dans l’exécution des machines à mesurer le
-temps.
-
-Mon père ne pouvait donc mieux faire que de me confier à un homme qui
-possédait toutes mes sympathies et chez qui je trouvais réunies à la
-fois la bienveillance d’un ami et la science d’un maître.
-
-Mon cousin commença par me faire faire _de la limaille_, comme disait
-mon père, mais je n’eus pas besoin d’apprentissage pour arriver à me
-servir des outils, car depuis longtemps j’en avais acquis l’habitude, et
-les débuts du métier, ordinairement si ennuyeux, n’eurent rien de
-pénible pour moi. Je pus, dès les premiers jours, être employé à de
-petits travaux dont je m’acquittai avec assez d’habilité pour mériter
-les éloges de mon maître.
-
-Je ne voudrais pas laisser croire cependant que je fus toujours un élève
-parfait; j’avais conservé dans mon nouvel état cette disposition
-d’esprit qui est innée en moi, et qui m’attira de la part du cousin plus
-d’une réprimande: je ne pouvais me résoudre à enchaîner mon imagination
-à l’exécution des idées d’autrui; je voulais à toute force inventer ou
-perfectionner.
-
-Toute ma vie j’ai été dominé par cette passion, ou si l’on veut par
-cette manie. Jamais je n’ai pu arrêter ma pensée sur une œuvre
-quelconque sans chercher les moyens d’y apporter un perfectionnement ou
-d’en faire jaillir une idée nouvelle. Mais cette disposition d’esprit,
-qui plus tard me fut si favorable, était à cette époque très
-préjudiciable à mes progrès. Avant de suivre mes propres inspirations et
-de m’abandonner à mes fantaisies, je devais m’initier aux secrets de mon
-art, apprendre à surmonter les difficultés signalées par les maîtres et
-chasser, enfin, des idées qui n’étaient propres qu’à me détourner des
-vrais principes de l’horlogerie.
-
-Tel était le sens des observations paternelles que m’adressait de temps
-à autre mon cousin et j’étais bien forcé d’en reconnaître la justesse.
-Alors je me remettais à l’ouvrage avec plus de zèle, tout en gémissant
-en secret sur cet assujettissement qui m’était imposé.
-
-Pour favoriser mes progrès et seconder mes efforts, mon patron m’engagea
-à étudier quelques ouvrages traitant de la mécanique en général et de
-l’horlogerie eu particulier. Cela rentrait trop bien dans mes goûts pour
-que je ne suivisse pas son conseil; et je me livrais sans réserve à ces
-attrayantes études, lorsqu’un fait, bien simple en apparence, vint
-tout-à-coup décider du sort de ma vie en me dévoilant une vocation dont
-les mystérieuses ressources devaient ouvrir plus tard un vaste champ à
-mes idées inventives et fantastiques.
-
-Un soir, j’entre dans la boutique d’un bouquiniste nommé Soudry, pour
-acheter le Traité d’horlogerie de Berthoud, que je savais être en sa
-possession.
-
-Le marchand, engagé en ce moment dans une affaire d’une toute autre
-importance que celle qui m’amenait, sort de ses rayons deux volumes, me
-les remet et me congédie sans plus de façon.
-
-Revenu chez moi, je me dispose à lire avec la plus grande attention mon
-Traité d’horlogerie, mais que l’on juge de ma surprise, lorsque sur le
-dos de l’un de ces volumes je lis ces mots: AMUSEMENTS DES SCIENCES.
-
-Étonné de trouver un titre semblable sur un ouvrage sérieux, j’ouvre
-impatiemment ce livre, je parcours la table des chapitres, et ma
-surprise redouble en lisant ces mots étranges:
-
-_Démonstration des tours de cartes..... Deviner la pensée de
-quelqu’un..... Couper la tête d’un pigeon et le faire ressusciter_,
-etc...
-
-Soudry s’était trompé: dans sa préoccupation, au lieu d’un Berthoud il
-m’avait remis deux volumes de l’Encyclopédie. Fasciné toutefois par
-l’annonce de semblables merveilles, je dévore les pages du mystérieux
-in-quarto, et, plus j’avance dans ma lecture, plus je vois se dérouler
-devant moi les secrets d’un art pour lequel j’avais, à mon insu, plus
-que de la vocation.
-
-Je crains d’être taxé d’exagération ou tout au moins de n’être pas
-compris d’un grand nombre de lecteurs, lorsque je dirai que cette
-découverte, trésor inespéré, me causa l’une des plus grandes joies que
-j’aie jamais éprouvées. C’est qu’en ce moment de secrets pressentiments
-m’avertissaient que le succès, la gloire peut-être, se trouvaient un
-jour pour moi dans l’apparente réalisation du merveilleux et de
-l’impossible, et ces pressentiments ne m’ont heureusement pas trompé.
-
-La ressemblance de deux in-quarto et la préoccupation d’un bouquiniste,
-telles furent les causes vulgaires de l’événement le plus important de
-ma vie.
-
- * * * * *
-
-Plus tard, dira-t-on, des circonstances différentes eussent pu éveiller
-en moi cette vocation; c’est probable; mais plus tard il n’eût plus été
-temps. Un ouvrier, un industriel, un négociant établi quittera-t-il une
-position faite, si médiocre qu’elle soit, pour céder à une passion qui
-serait infailliblement taxée de folie! non certes. C’était donc
-seulement à cette époque que mon irrésistible penchant vers le
-mystérieux pouvait être raisonnablement suivi.
-
-Combien de fois depuis n’ai-je pas béni cette erreur providentielle sans
-laquelle je serais resté sans doute un modeste horloger de province! Ma
-vie, il est vrai, se serait ainsi écoulée calme, douce, et tranquille;
-bien des peines, des émotions, des angoisses m’eussent été épargnées;
-mais aussi de quelles vives sensations, de quelles joies profondes mon
-âme n’eût-elle pas été privée?
-
- * * * * *
-
-J’étais passionnément courbé sur mon précieux in-quarto, dévorant
-jusqu’aux moindres détails de ces tours de main merveilleux; ma tête
-brûlait et je restais parfois plongé dans des réflexions qui tenaient de
-l’extase. Cependant les heures s’écoulaient, et tandis que mon
-imagination se berçait dans des rêves fantastiques, je ne m’apercevais
-pas que ma chandelle était arrivée à sa dernière période; sa lueur
-pâlissait sensiblement et j’entendis bientôt crépiter la mèche; puis,
-réduite à un imperceptible lumignon, elle s’affaissa brusquement et
-rendit le dernier soupir.
-
-Comprendra-t-on tout mon désappointement? Cette chandelle était la
-dernière que j’eusse en ma possession; force me fut donc de quitter les
-sublimes régions de la magie faute de pouvoir les éclairer. A cet
-instant de dépit, que n’aurais-je pas donné pour la lumière la plus
-vulgaire, fût-ce même pour un lampion!
-
-Ce n’était pas que je fusse dans une obscurité complète; une blafarde
-clarté me venait d’un réverbère voisin, mais quelques efforts que je
-fisse pour profiter de ses pâles rayons, je ne pouvais parvenir à
-déchiffrer un seul mot, et, bon gré mal gré, je dus me résigner à me
-coucher.
-
-J’essayai vainement de dormir; la surexcitation fiévreuse que m’avait
-donnée cette lecture ne me permit ni sommeil ni repos; je repassais dans
-mon esprit les endroits qui m’avaient le plus frappé, et l’intérêt
-qu’ils m’inspiraient exaltait de plus en plus mon imagination.
-
-Incapable de rester au lit, je retournais de temps en temps me mettre à
-la fenêtre, et, jetant sur le reverbère des regards de convoitise, j’en
-étais arrivé à former le projet d’aller lire à sa clarté, au beau milieu
-de la rue, lorsque soudain une autre idée traverse mon esprit. Dans mon
-impatience de la réaliser, je ne me donne même pas le temps de
-m’habiller, et, bornant mon vêtement au strict nécessaire, si l’on peut
-appeler ainsi des pantoufles et un caleçon, je prends mon chapeau d’une
-main, une paire de pincettes de l’autre, et je descends l’escalier à
-tâtons.
-
-Une fois dans la rue, je me dirige rapidement vers le réverbère; car je
-dois avouer au lecteur que poussé, sans doute, par le désir de mettre
-promptement à exécution certaines notions que je venais d’acquérir sur
-la prestidigitation, j’avais conçu la pensée d’_escamoter_ à mon profit
-le quinquet affecté par la municipalité à la sûreté de la ville. Le rôle
-destiné aux pincettes et au chapeau dans cette audacieuse opération
-consistait, pour les premières, à briser la petite porte de tôle
-derrière laquelle s’enroulait la corde qui servait à monter et à
-descendre le réverbère, et pour le second, à jouer l’office de lanterne
-sourde, en étouffant les jets lumineux qui eussent pu trahir mon larcin.
-
-Tout se passa au gré de mes désirs, et déjà je me retirais triomphant,
-quand un misérable incident vint me faire perdre le fruit de mon coup de
-main. Au moment même où j’allais disparaître avec mon butin, un mitron,
-oui, un vulgaire mitron, me fit échouer en apparaissant subitement au
-seuil de sa boutique. Je me blottis aussitôt dans l’encoignure d’une
-porte, et là, redoublant de soins pour absorber dans mon chapeau les
-rayons du quinquet, j’attendis, dans l’immobilité la plus complète,
-qu’il plût au malencontreux boulanger de rentrer chez lui. Mais que l’on
-juge de ma douleur et de mon effroi, quand je le vis s’adosser à la
-porte et fumer tranquillement sa pipe!
-
-La position devenait intolérable; le froid et aussi la crainte d’être
-découvert faisaient claquer mes dents, et, pour comble de désespoir, je
-sentis bientôt la coiffe de mon chapeau s’enflammer. Il n’y avait pas à
-hésiter: je serrai convulsivement ma soi-disant lanterne sourde entre
-mes mains et parvins ainsi à étouffer l’incendie; mais à quel prix,
-grand Dieu! Mon pauvre chapeau, celui dont je me parais le dimanche,
-était roussi, rempli d’huile et complètement déformé. Et tandis que je
-subissais toutes ces tortures, mon bourreau continuait à fumer avec un
-air de calme et de béatitude qui me causait des accès de rage.
-
-Je ne pouvais pourtant demeurer là jusqu’au jour, mais comment sortir de
-cette situation critique? Demander le secret au boulanger, c’était faire
-appel à son indiscrétion et me couvrir de ridicule; rentrer directement
-chez moi, c’était me trahir, car j’étais obligé de passer devant lui, et
-un réverbère peu éloigné jetait assez de clarté pour me faire
-reconnaître. Restait un troisième parti: c’était d’enfiler rapidement
-une rue qui se trouvait à ma gauche et de regagner la maison par un
-chemin détourné. Ce fut celui-là auquel je m’arrêtai au risque d’être
-rencontré dans mon excursion en costume de baigneur.
-
-Sans plus tarder, je mets sous mon bras et chapeau et quinquet, car je
-me vois forcé de les emporter avec moi pour enlever toute trace de mon
-délit, je pars comme un trait.
-
-Dans mon trouble, je m’imagine que le boulanger me poursuit, je crois
-même entendre ses pas derrière moi, et voulant à toute force le
-dépister, je redouble de vitesse; je prends tantôt à droite, tantôt à
-gauche, et traverse un si grand nombre de rues, que ce n’est qu’au bout
-d’un quart-d’heure d’une marche effrenée que je me retrouve dans ma
-chambre, haletant, n’en pouvant plus, mais heureux d’en être quitte
-encore à si bon marché.
-
-Il faut avouer que pour un homme destiné à jouer plus tard un certain
-rôle dans les fastes de l’escamotage, je n’avais pas eu la main heureuse
-pour mon coup d’essai, ou pour m’exprimer en termes de théâtres, je
-dirai que je venais de faire un _fiasco_ complet.
-
-Cependant, je ne fus aucunement découragé; loin de là, dès le lendemain,
-j’oubliais mes infortunes de la veille en me retrouvant avec mon
-précieux traité de _magie blanche_, et je me remettais avec ardeur à la
-lecture de ses intéressants secrets.
-
-Huit jours après je les possédais tous.
-
-De la théorie je résolus de passer à la pratique; mais, ainsi que cela
-m’était arrivé avec le livre de Carlosbach, je me trouvai subitement
-arrêté devant un obstacle. L’auteur était, il est vrai, plus
-consciencieux que le mystificateur Bordelais; il donnait de ses tours
-une explication très facile à comprendre; seulement il avait eu le tort
-de supposer à tous ses lecteurs une certaine adresse pour les exécuter.
-Or, cette adresse me manquait complètement, et, si désireux que je fusse
-de l’acquérir, je ne trouvais rien dans l’ouvrage qui m’en indiquât les
-moyens. J’étais dans la position d’un homme qui tenterait de copier un
-tableau sans avoir les moindres notions du dessin et de la peinture.
-
-Faute d’un professeur pour me guider, je dus créer les principes de la
-science que je voulais étudier.
-
-D’abord, comme base fondamentale de la prestidigitation, j’avais
-facilement reconnu que les organes qui jouent le principal rôle dans
-l’exercice de cet art sont la vue et le toucher. Je compris que, pour
-approcher le plus possible de la perfection, il fallait que le
-prestidigitateur développât en lui une perception plus rapide, plus
-délicate et plus sûre de ces deux organes, par cette raison que dans ses
-séances il doit embrasser d’un seul regard tout ce qui se passe autour
-de lui, et exécuter ses prestiges avec une dextérité infaillible.
-
-J’avais été souvent frappé de la facilité avec laquelle les pianistes
-peuvent lire et exécuter, même à première vue, un morceau de chant avec
-son accompagnement. Il était évident, pour moi, que par l’exercice on
-pouvait arriver à se créer une faculté de perception appréciative et une
-habileté du toucher qui permettent à l’artiste de lire simultanément
-plusieurs choses différentes, en même temps que ses mains s’occupent
-d’un travail très compliqué. Or, c’est une semblable faculté que je
-désirais acquérir pour l’appliquer à la prestidigitation; seulement,
-comme la musique ne pouvait me fournir les éléments qui m’étaient
-nécessaires, j’eus recours à l’art du jongleur, dans lequel j’espérais
-trouver des résultats, sinon semblables, du moins analogues.
-
-On sait que l’exercice des boules développe étonnamment le toucher. Mais
-n’est-il pas évident qu’il développe également le sens de la vue?
-
-En effet, lorsqu’un jongleur lance en l’air quatre boules qui se
-croisent dans différentes directions, ne faut-il pas que ce sens soit
-bien perfectionné chez lui, pour que ses yeux puissent, d’un seul
-regard, suivre avec une merveilleuse précision chacun des dociles
-projectiles dans les courbes variées que leur ont imprimées les mains?
-
-Il y avait précisément à Blois, à cette époque, un pédicure nommé Maous,
-qui possédait le double talent de jongler assez adroitement et
-d’extirper les cors avec une habileté digne de la légèreté de ses mains.
-Maous, malgré ce cumul, n’était pas riche; je le savais, et cette
-particularité me fit espérer obtenir de lui des leçons à un prix en
-rapport avec mes modestes ressources.
-
-En effet, moyennant dix francs, il s’engagea à m’initier à l’art du
-jongleur.
-
-Je me livrai avec une telle ardeur aux exercices qu’il m’indiqua, et mes
-progrès furent si rapides, qu’en moins d’un mois je n’avais plus rien à
-apprendre; j’en savais autant que mon maître, si ce n’est pourtant l’art
-d’extirper les cors, dont je lui laissai le monopole. J’étais parvenu à
-jongler avec quatre boules.
-
-Cela ne satisfit pas encore mon ambition; je voulus, s’il était
-possible, surpasser la faculté de lire par appréciation que j’avais tant
-admirée chez les pianistes. Je plaçai un livre devant moi, et tandis
-que mes quatre boules voltigeaient en l’air, je m’habituai à y lire sans
-hésitation.
-
-Je ne serais point étonné que ceci parût extraordinaire à bien des
-lecteurs; mais, ce qui les surprendra peut-être plus encore, c’est que
-je viens à l’instant même de me donner la satisfaction de répéter cette
-curieuse expérience; pourtant trente ans se sont écoulés depuis le fait
-que je viens de raconter, et pendant ce temps j’ai bien rarement touché
-à mes boules; car jamais je ne m’en suis servi dans mes séances.
-
-Je dois avouer toutefois que sur ce point mon adresse a baissé d’un
-degré; ce n’est plus qu’avec trois boules que j’ai pu lire avec
-facilité.
-
-On ne saurait croire combien, alors, cet exercice communiqua à mes
-doigts de délicatesse et de sûreté d’exécution, en même temps que cette
-lecture par appréciation donnait à mon regard une promptitude de
-perception qui tenait du merveilleux. Je parlerai plus tard du service
-que me rendit cette dernière faculté pour l’expérience de la seconde
-vue.
-
-Après avoir ainsi rendu mes mains souples et dociles, je n’hésitai plus
-à m’exercer directement à la prestidigitation. Je m’occupai spécialement
-de la manipulation des cartes et de l’_empalmage_.
-
-Cette opération d’escamotage exige un long travail; car il faut, tout en
-ayant la main droite ouverte et renversée, arriver à y retenir
-invisiblement des boules, des bouchons de liége, des morceaux de sucre,
-des pièces de monnaie, etc., sans que les doigts soient fermés ou
-perdent rien de leur liberté.
-
-En raison du peu de temps dont je pouvais disposer, les difficultés
-inhérentes à ces nouveaux exercices eussent été insurmontables si je
-n’eusse trouvé le moyen de satisfaire les exigences de ma passion sans
-négliger mon état. Voici comment je m’y pris.
-
-Selon la mode de l’époque, j’avais de chaque côté de ma redingote, dite
-à la _propriétaire_, des poches assez vastes pour pouvoir y manipuler
-avec facilité. Cette disposition me présentait cet avantage qu’aussitôt
-qu’une de mes mains n’était plus occupée au dehors, elle se glissait
-dans l’une de mes poches et se mettait à l’œuvre avec des cartes, des
-pièces de monnaie ou l’un des objets que j’ai cités.
-
-Il est aisé de comprendre combien cette organisation me faisait gagner
-de temps. Ainsi, par exemple, dès que j’étais en course, mes deux mains
-pouvaient travailler chacune de son côté; au dîner, il m’arrivait très
-souvent de manger ma soupe d’une main, tandis que je faisais _sauter la
-coupe_ de l’autre. Bref, si court que fût le répit que me laissait le
-travail de ma profession, j’en profitais immédiatement pour mes
-occupations favorites.
-
-Comme on était loin de se douter que mon paletot fût en quelque sorte
-une salle d’étude, cette manie de tenir constamment mes mains renfermées
-passa pour une originalité de mauvais goût; mais, après quelques
-plaisanteries sur ce sujet, on ne m’en parla plus.
-
-Quelle que fût ma passion pour l’escamotage, j’eus toutefois assez
-d’empire sur moi-même pour m’appliquer à ne pas mécontenter mon patron,
-qui ne s’aperçut jamais d’aucune distraction dans mon travail et n’eut
-que des éloges à me donner sous le double rapport de l’exactitude et de
-l’application.
-
-Je vis enfin arriver le terme de mon noviciat, et, un beau jour, _le
-cousin_ me déclara ouvrier et m’assura que j’étais apte à recevoir
-désormais un salaire. Ce fut avec le plus vif plaisir que je reçus cette
-déclaration, dans laquelle je trouvais, outre ma liberté, l’avantage de
-pouvoir relever ma situation financière.
-
-Je ne fus pas longtemps, du reste, sans profiter des bénéfices de ma
-nouvelle position. Une place m’ayant été offerte chez un horloger de
-Tours, je partis le lendemain du jour où je devins libre.
-
-Mon nouveau patron était ce M. Noriet qui, plus tard, acquit une
-certaine célébrité comme sculpteur. Son imagination, qui déjà
-pressentait ses œuvres futures, lui faisait dédaigner le travail
-routinier des _rhabilleurs_ de montres, et il laissait volontiers à ses
-ouvriers le soin de faire ce qu’il appelait par dérision le _décrotage_
-de l’horlogerie. C’était pour remplir cette fonction qu’il m’avait fait
-venir chez lui.
-
-Je devais gagner, en sus de la nourriture et du logement, trente-cinq
-francs par mois; c’était peu, à la vérité, mais la somme était énorme
-pour moi qui, depuis ma sortie de chez le notaire d’Avaray, n’avais vécu
-que des ressources d’un revenu plus que modeste.
-
-Quand je dis que je gagnais trente-cinq francs, c’est pour établir une
-somme ronde; en réalité, je ne les touchais pas dans leur intégralité.
-Mme Noriet, en sa qualité d’excellente ménagère, possédait au plus
-haut point l’intelligence des escomptes et des retenues. Aussi
-avait-elle trouvé le moyen de modifier mon traitement par un procédé
-aussi ingénieux qu’indélicat: c’était de me payer en écus de six livres.
-Or, comme à cette époque les pièces de six francs ne valaient que cinq
-francs quatre-vingts centimes; il en résultait chaque mois pour la
-patronne un bénéfice de vingt-quatre sous, que de mon côté je portais au
-compte de mes _profits et pertes_.
-
-Chez M. Noriet, mon temps était certainement bien rempli par ma besogne,
-et pourtant je trouvais encore le moyen d’exécuter mes exercices dans
-les poches de ma redingote; tous les jours, je constatais avec joie les
-progrès sensibles que je devais à mon travail persévérant. J’étais
-parvenu à faire disparaître avec la plus grande facilité tout objet que
-je tenais entre mes mains; quant aux principes des tours de cartes, ils
-n’étaient plus pour moi qu’un jeu d’enfant et me servaient à produire de
-charmantes illusions.
-
-J’étais fier, je l’avoue, de mes petits talents de société et je ne
-négligeais aucune occasion de les faire valoir. Le dimanche, par
-exemple, après l’invariable partie de loto qui se jouait dans la famille
-toute patriarcale de M. Noriet, je donnais, à la grande satisfaction de
-l’assistance, une petite séance de prestidigitation qui venait égayer
-les fronts soucieux des victimes du plus monotone de tous les jeux. On
-trouvait que j’étais un _agréable farceur_, et ce compliment me
-ravissait d’aise.
-
-Ma conduite régulière, mon assiduité au travail, et peut-être aussi un
-certain enjouement dont j’étais doué à cette époque, m’avaient concilié
-l’amitié du _patron_ et de la _patronne_, si bien que j’étais devenu un
-membre indispensable de leur société et que je participais à toutes
-leurs parties de plaisir. Il nous arrivait assez souvent d’aller à la
-campagne.
-
-Dans une de ces excursions, c’était le 25 juillet 1828 (et je
-n’oublierai jamais cette date mémorable, car peu s’en fallut qu’elle ne
-marquât la fin de mon existence), nous étions allés faire une promenade
-dans le but d’assister à la fête d’un village voisin. Avant de partir,
-nous avions annoncé notre retour pour cinq heures, en recommandant à la
-_bonne_ de tenir le dîner prêt pour ce moment; mais entraînés par le
-plaisir, nous ne pûmes être exacts, et nous n’arrivâmes au logis que
-vers huit heures.
-
-Après avoir subi la mauvaise humeur de la cuisinière, dont le dîner
-s’était refroidi, nous nous mettons à table et mangeons comme des gens
-dont l’appétit a été aiguisé par une longue promenade, le grand air et
-huit ou dix heures d’abstinence.
-
-Quoi qu’en eût dit Jeannette (c’était le nom de notre _cordon bleu_)
-tout ce qu’elle nous servit fut trouvé excellent, à l’exception pourtant
-d’un certain ragoût que tout le monde déclara détestable et auquel on
-toucha à peine. Seul je dévorai ma part du mets, sans m’inquiéter, le
-moins du monde, de sa qualité. Malgré les railleries que m’attira mon
-avidité, j’en demandais même une seconde fois et j’aurais sans doute
-absorbé tout le plat, si la maîtresse de la maison ne s’y était opposée
-dans l’intérêt de ma santé.
-
-Cette précaution me sauva la vie. En effet, le repas était à peine fini
-et la partie de loto commencée, que déjà j’éprouvais un malaise
-indéfinissable. Je ne tardai pas à me retirer dans ma chambre, où des
-douleurs atroces me saisirent et me forcèrent à requérir les soins d’un
-médecin. Le docteur, après s’être minutieusement renseigné, acquit
-bientôt la certitude qu’une forte dose de vert-de-gris s’était formée
-dans la casserole où le ragoût avait été préparé et déclara que j’étais
-empoisonné.
-
-Les suites de cet empoisonnement furent terribles pour moi; pendant
-quelque temps l’on désespéra de mes jours, mais enfin grâce aux soins
-intelligents dont je fus entouré, mes souffrances, bien qu’elles
-n’eussent pas encore dit leur dernier mot, semblèrent se calmer et me
-laissèrent un peu de repos.
-
-Ce qu’il y eut d’étrange dans cette seconde période de ma maladie, c’est
-que ce fut seulement à partir du moment où le docteur déclara que
-j’étais hors de danger, que je fus saisi d’une idée fixe de mort
-prochaine, à laquelle vint se joindre un désir immodéré de finir mes
-jours près de ma famille.
-
-Cette idée, sorte de monomanie, me poursuivait sans cesse, et je n’eus
-bientôt plus d’autre pensée que de partir. Je ne pouvais espérer obtenir
-du docteur l’autorisation de me mettre en voyage, lorsque ses
-recommandations tendaient à ce que je prisse les plus grands
-ménagements; je résolus de m’en passer.
-
-Un matin, à six heures, profitant d’un moment où l’on m’avait laissé
-seul, je m’habille à la hâte, je descends l’escalier et je gagne une
-voiture publique faisant le service de Tours à Blois.
-
-Je m’installe aussitôt dans la rotonde, où par parenthèse je me trouve
-seul, et, deux minutes après, l’équipage, léger de voyageurs et de
-bagages, part au galop.
-
-On ne sera point surpris lorsque je dirai que la route ne fut pour moi
-qu’un horrible martyre. J’étais consumé par une fièvre brûlante, et ma
-tête semblait se briser à chaque cahot de la voiture. Dans mon délire,
-je voulais fuir mes souffrances, et mes souffrances voyageaient
-incessamment avec moi et s’augmentaient encore. N’y pouvant plus tenir,
-je passe le bras par la fenêtre, j’ouvre la porte du compartiment, et,
-au risque de me tuer, je saute à terre où je tombe privé de
-connaissance...
-
-Je ne saurais dire ce que je devins après mon évanouissement; je me
-rappelle seulement de longues journées remplies par une existence vague
-et pénible dont je ne pus apprécier la durée; j’étais en proie au
-délire; je faisais des rêves affreux; j’avais des cauchemars
-épouvantables. Un d’eux surtout se renouvelait sans cesse. Il me
-semblait que mon crâne s’ouvrait comme une tabatière, qu’un médecin, les
-bras nus, les manches retroussées, et muni d’une énorme fourchette en
-fer, retirait de mon cerveau des marrons rôtis, qui aussitôt éclataient
-comme des bombes et projetaient devant mes yeux des milliers
-d’étincelles.
-
-Cette fantasmagorie finit par s’évanouir, et la maladie vaincue ne me
-laissa plus que quelques souffrances beaucoup plus supportables.
-
-Mais ma raison avait été si fortement ébranlée qu’elle ne m’éclairait
-plus. Une existence d’automate, une indifférence complète, voilà à quoi
-j’étais réduit. Si j’entrevoyais quelques objets, ils étaient comme
-perdus dans un épais nuage, et je ne pouvais suivre un raisonnement. Il
-est vrai aussi de dire que tout ce qui frappait mes sens était d’une
-bizarrerie à mettre mon intelligence en défaut. Je me sentais comme
-emporté et ballotté dans une voiture, et pourtant j’étais bien sûr que
-j’occupais un bon lit, dans une petite chambre d’une propreté exquise.
-C’était à croire que j’étais encore sous l’empire de quelque
-hallucination!
-
-Enfin je sentis une lueur d’intelligence s’éveiller en moi, et la
-première impression un peu vive que j’éprouvai fut produite par les
-soins empressés d’un homme que j’aperçus au chevet de mon lit. Ses
-traits m’étaient inconnus. Il s’approcha de moi et m’engagea
-affectueusement à prendre une potion. J’obéis: après quoi il me
-recommanda de garder le silence et de conserver le calme le plus
-parfait.
-
-Hélas! l’état de faiblesse où je me trouvais rendait cette
-recommandation facile à suivre. Je cherchai cependant à deviner qui
-était cet homme, et j’interrogeai mes souvenirs.
-
-Ce fut en vain! je ne voyais plus rien à partir du moment où, dans le
-transport de la douleur, je m’étais précipité par la portière de la
-diligence.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-JE REVIENS A LA VIE.--UN ÉTRANGE MÉDECIN.--TORRINI ET ANTONIO: UN
-ESCAMOTEUR ET UN MÉLOMANE.--LES CONFIDENCES D’UN MEURTRIER.--UNE MAISON
-ROULANTE.--LA FOIRE D’ANGERS.--UNE SALLE DE SPECTACLE
-PORTATIVE.--J’ASSISTE POUR LA PREMIÈRE FOIS A UNE SÉANCE DE
-PRESTIDIGITATION._--LE COUP DE PIQUET DE L’AVEUGLE._--UNE REDOUTABLE
-CONCURRENCE.--LE SIGNOR CASTELLI MANGE UN HOMME VIVANT.
-
-
-Je suis très peu fataliste, et si je le suis, ce n’est qu’avec de
-grandes réserves; toutefois, je ne puis m’empêcher de faire remarquer
-ici qu’il y a dans la vie humaine bien des faits qui tendraient à donner
-raison aux partisans de la fatalité.
-
-Supposons, cher lecteur, que, au moment où je sortais de Blois pour me
-rendre à Tours, le destin, dans un élan de bonté pour moi, m’eût ouvert
-son livre à l’une des plus belles pages de ma vie d’artiste. J’aurais
-été certainement ravi d’un si bel avenir, mais dans mon for intérieur
-n’aurais-je pas eu lieu de douter de sa réalisation?
-
-En effet, je partais comme simple ouvrier avec l’intention bien arrêtée
-de faire ce qu’on appelle un tour de France. Ce voyage, dont je ne
-pouvais préciser la durée, devait me conduire fort loin, car j’allais,
-sans doute, m’arrêter un an ou deux dans chacune des villes que je
-visiterais, et la France est grande! Puis quand je serais suffisamment
-habile, je comptais revenir au pays natal pour m’établir en qualité
-d’horloger.
-
-Mais le destin en a décidé autrement; il faut, pour ne pas mentir à ses
-propres décrets, qu’il m’arrête en chemin, me fasse revenir sur mes pas,
-et m’instruise dans l’art auquel je suis prédestiné. Que m’envoie-t-il
-pour cela? Un empoisonnement qui me rend fou de douleur et me jette
-inanimé sur la voie publique.
-
-Ce serait pourtant à croire que ma carrière est terminée et que le
-destin se trouve en défaut. Pas du tout! ainsi qu’on le verra par la
-suite de ce récit, rien n’était plus logique dans l’ordre de ma destinée
-que cet événement, et plus tard, lecteur, vous ne pourrez vous empêcher
-de convenir avec moi que c’est à mon empoisonnement que je dois d’avoir
-été prestidigitateur.
-
-Mais j’en étais à rappeler mes souvenirs après ma _bienheureuse_
-catastrophe; je reprends mon récit au point où je l’ai laissé.
-
-Que m’était-il arrivé depuis mon évanouissement; où étais-je; et à quel
-titre cet homme si bon, si affectueux, me prodiguait-il tous ses soins?
-Je brûlais d’avoir la solution de ces problèmes, et je n’eusse pas
-manqué de la demander à mon hôte sans la recommandation expresse qu’il
-venait de me faire. Comme la pensée ne m’était pas interdite, je me
-lançai dans le champ des suppositions, en les établissant sur l’examen
-de ce qui m’entourait.
-
-La chambre dans laquelle je me trouvais pouvait avoir trois mètres de
-long sur deux de large; les parois, brillantes de propreté, étaient en
-bois de chêne poli. De chaque côté, dans le sens de la largeur, était
-pratiquée, à hauteur d’appui, une petite fenêtre garnie de rideaux de
-mousseline blanche; quatre chaises en noyer, des tablettes servant de
-table et mon excellent lit, dont je ne pouvais voir la forme,
-composaient le mobilier de cette chambre roulante qui, au luxe près,
-ressemblait fort à une large _cabine_ de bateau à vapeur.
-
-Il devait y avoir deux autres compartiments; car, à ma gauche, je
-voyais de temps en temps disparaître mon docteur derrière deux larges
-rideaux de damas rouge ornés de crépines d’or, et je l’entendais marcher
-dans une pièce dont je ne pouvais voir l’intérieur, tandis que, à ma
-droite, j’entendais à travers une mince cloison une voix qui adressait
-des encouragements à des chevaux. Cette circonstance me fit conclure que
-j’étais réellement dans une voiture, et que cette voix était celle de
-notre conducteur.
-
-Je connaissais déjà le nom de ce dernier, pour l’avoir entendu appeler
-plusieurs fois par celui que je supposais être son maître. Il se nommait
-Antonio; c’était du reste un mélomane parfait, et il chantait à ravir
-des morceaux italiens qu’il interrompait parfois pour faire la grosse
-voix, avec un accent très prononcé, et stimuler par un juron énergique
-la lenteur de son attelage. Je n’avais point encore eu l’occasion de
-voir ce garçon.
-
-Quant au maître, c’était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, dont
-la taille, au-dessus de la moyenne, était bien prise; dont la figure
-triste ou sérieuse, respirait toutefois un air de bonté qui prévenait en
-sa faveur. Une longue chevelure noire, naturellement bouclée, tombait
-sur ses épaules, et il avait pour vêtement une blouse avec un pantalon
-en toile écrue, pour cravate un foulard de soie jaune.
-
-Mais aucune de ces particularités ne pouvait m’aider à deviner qui il
-était, et mon étonnement redoublait, en le voyant se tenir constamment à
-mes côtés, me combler de soins et de prévenances, et me couver des yeux,
-comme eût fait la plus tendre des mères.
-
-Un jour s’était écoulé depuis la recommandation qui m’avait été faite de
-garder le silence. J’avais repris un peu de forces, et il me semblait
-que j’étais assez bien pour pouvoir parler; j’allais donc prendre la
-parole, lorsque mon hôte, devinant mon intention, me prévint:
-
---Je conçois, me dit-il, que vous soyez impatient de savoir où vous êtes
-et avec qui vous vous trouvez; je ne vous cacherai pas que, de mon côté,
-je suis tout aussi curieux de connaître les circonstances qui ont amené
-notre rencontre. Cependant, dans l’intérêt de votre santé, dont j’ai
-pris la responsabilité, je vous demande de laisser passer encore la
-nuit; demain, j’ai tout lieu d’espérer que nous pourrons, sans aucun
-risque, causer aussi longuement qu’il vous plaira.
-
-N’ayant aucune raison sérieuse à opposer à cette prière, et d’ailleurs,
-habitué depuis quelque temps à suivre aveuglément tout ce que me
-prescrivait mon étrange docteur, je me résignai.
-
-La certitude d’avoir bientôt le mot de l’énigme contribua, je crois, à
-me procurer un sommeil paisible dont je sentis l’heureuse influence à
-mon réveil. Aussi, quand le docteur vint pour étudier mon pouls, fut-il
-étonné lui-même des progrès qui s’étaient opérés en quelques heures, et,
-sans attendre mes questions:
-
---Oui, me dit-il, comme répondant au muet interrogatoire que lui
-adressaient mes yeux, je vais satisfaire votre juste curiosité; je vous
-dois une explication, et je ne vous la ferai pas attendre plus
-longtemps.
-
---Je me nomme Torrini, et j’exerce la profession d’escamoteur. Vous êtes
-chez moi, c’est-à-dire dans la voiture qui me sert ordinairement
-d’habitation. Vous serez étonné, je n’en doute pas, d’apprendre que la
-chambre à coucher que vous occupez en ce moment, peut, en s’allongeant,
-se transformer en salle de spectacle; pourtant, c’est l’exacte vérité.
-Dans la petite pièce que vous voyez derrière ces rideaux rouges, est la
-scène où sont rangés mes instruments.
-
-A ce mot d’escamoteur, je ne pus réprimer un mouvement de satisfaction
-dont mon sorcier ne devina pas la cause, car il ignorait qu’il eût près
-de lui un des plus fervents adeptes de son art.
-
---Quant à vous, poursuivit-il, je ne vous demanderai pas qui vous êtes;
-votre nom, votre profession, ainsi que les causes de votre maladie, me
-sont connus. J’ai puisé ces renseignements sur votre livret et sur
-quelques notes trouvées sur vous, et que j’ai cru devoir consulter dans
-votre intérêt.
-
---Je dois maintenant vous faire connaître ce qui s’est passé depuis le
-moment où vous avez perdu connaissance.
-
---Après avoir donné quelques représentations à Orléans, je me rendais
-de cette ville à Angers, où bientôt va s’ouvrir la foire, lorsque, à
-quelque distance d’Amboise, je vous ai rencontré étendu, la face contre
-terre et entièrement privé de sentiment. Par bonheur pour vous, je me
-trouvais alors près de mes chevaux, faisant ma tournée du matin, ainsi
-que cela m’arrive, chaque jour, quand je suis en voyage, et c’est à
-cette circonstance que vous devez de n’avoir pas été écrasé.
-
---Avec l’aide d’Antonio, je vous déposai sur ce lit, où ma pharmacie
-portative et mes connaissances en médecine vous rappelèrent à la vie.
-Pauvre enfant! Le transport d’une fièvre ardente vous donnait des accès
-de folie furieuse; vous me menaciez sans cesse, et j’eus toutes les
-peines du monde à vous contenir.
-
---En passant à Tours, j’aurais bien désiré m’arrêter pour consulter un
-docteur, car votre position était grave, et il y a longtemps que je ne
-pratique plus la médecine que pour mon usage particulier. Mais j’étais à
-heures comptées; il fallait que j’arrivasse promptement à Angers où je
-désire être un des premiers, afin de choisir un emplacement pour mes
-représentations; puis, je ne sais pourquoi, j’avais un pressentiment que
-je vous sauverais, et ce pressentiment ne m’a point trompé.
-
-Ne sachant comment remercier ce bon Torrini, je lui tendis la main qu’il
-serra dans les siennes; mais l’avouerai-je? je fus arrêté dans
-l’effusion de cet élan par une pensée que je me reprochai vivement plus
-tard:
-
---A quel motif, me disais-je, dois-je attribuer une affection aussi
-instantanée? Ce sentiment, quelque sincère qu’il soit, doit avoir
-nécessairement une cause; et, dans mon ingratitude, je cherchais si mon
-bienfaiteur ne cachait pas quelque motif d’intérêt sous son apparente
-générosité.
-
-Torrini, comme s’il eût deviné ce qui se passait en moi, reprit avec un
-accent plein de bonté:--Vous attendez une explication plus complète,
-n’est-ce pas? Eh bien! quoi qu’il puisse m’en coûter, je vous la
-donnerai;.... la voici;
-
---Vous êtes étonné qu’un saltimbanque, un banquiste, un homme
-appartenant à une classe qui ne pèche pas d’habitude par excès de
-délicatesse et de sensibilité, ait compati si vivement à vos douleurs?
-
---Votre surprise cessera, mon enfant, lorsque vous saurez que cette
-compassion prend sa source dans une douce illusion de l’amour paternel.
-
-Ici, Torrini s’arrêta un instant, parut se recueillir et continua d’une
-voix émue.--J’avais un fils, un fils chéri; c’était mon idole, ma vie,
-tout mon bonheur; une fatalité terrible m’a enlevé mon enfant! il est
-mort, et, chose horrible à dire, il est mort assassiné, et vous voyez
-son assassin devant vous.
-
-A un aveu si inattendu, je ne pus réprimer un mouvement d’horreur; une
-sueur froide inonda mon visage.
-
---Oui, oui, son assassin, répéta Torrini dont la voix s’animait par
-degrés; et cependant, la loi n’a pu m’atteindre, on m’a laissé la vie...
-J’ai eu beau m’accuser devant mes juges; ils m’ont traité de fou, et mon
-crime a passé pour un fait d’homicide par imprudence... Que m’importent,
-après tout, leur appréciation et leur jugement? que ce soit par incurie
-ou par imprudence, comme ils le disent, mon pauvre Giovanni n’en est pas
-moins perdu pour moi, et toute ma vie, j’aurai sa mort à me reprocher.
-
-La voix de Torrini se perdit au milieu des sanglots; il resta quelque
-temps les yeux couverts de ses mains, puis, faisant un effort sur
-lui-même, il continua avec plus de calme:
-
---Pour vous épargner des émotions dangereuses dans votre position,
-j’abrégerai le récit d’infortunes dont cet événement ne fut qu’un
-prélude. Ce que je vais vous dire suffira pour vous faire comprendre la
-cause bien naturelle de ma sympathie pour vous.
-
-Lorsque je vous vis, je fus frappé d’une conformité d’âge et de taille
-entre vous et mon malheureux enfant; je crus même retrouver dans
-quelques-uns de vos traits une certaine ressemblance avec les siens, et
-m’abandonnant à cette illusion, je décidai que je vous garderais auprès
-de moi, que je vous donnerais des soins, comme si vous étiez mon propre
-fils.
-
---Vous pouvez vous faire maintenant une idée des angoisses que me
-causa, pendant huit jours, votre maladie, et de la douleur qui s’empara
-de moi, quand j’en vins à désespérer de vos jours.
-
---Mais enfin, la Providence, nous prenant tous deux en pitié, vous a
-sauvé. Vous êtes maintenant en pleine convalescence, et, sous peu de
-jours, je l’espère, vous serez complétement rétabli...
-
---Voilà, mon enfant, le secret de mon affection et de mon dévouement
-pour vous.
-
-Profondément ému des malheurs de ce père, touché jusqu’aux larmes de la
-tendre sollicitude dont il m’avait entouré, je ne sus lui exprimer ma
-reconnaissance que par des phrases entrecoupées; je suffoquais
-d’émotion.
-
-Torrini, sentant lui-même la nécessité d’abréger cette scène
-attendrissante, sortit en me promettant un prompt retour.
-
-Je ne fus pas plus tôt seul, que mille réflexions vinrent assaillir mon
-esprit. Cet événement, tragique et mystérieux, dont le souvenir semblait
-égarer la raison de Torrini; ce crime, dont il s’accusait avec tant
-d’insistance; ce jugement, dont il contestait la justice, m’intriguaient
-au plus haut point, et me donnaient un vif désir d’avoir des détails
-plus complets sur ce drame intime.
-
-Puis je me demandais comment cet homme, doué d’une agréable physionomie,
-qui ne manquait ni de jugement ni d’esprit, et qui joignait à une
-instruction solide une conversation facile et des manières distinguées,
-se trouvait ainsi descendu aux derniers degrés de sa profession.
-
-Comme j’étais absorbé dans ces pensées, la voiture s’arrêta: nous étions
-arrivés à Angers. Torrini nous quitta un instant pour aller demander à
-la Mairie l’autorisation de donner des représentations, et, dès qu’il
-l’eut obtenue, il se mit en devoir de s’installer sur le terrain qui lui
-était assigné.
-
-Ainsi que je l’ai dit, la chambre que j’habitais dans la voiture, devait
-être transformée en salle de spectacle; on me transporta donc dans une
-auberge voisine, et à ma demande, on me plaça dans un excellent
-fauteuil, près d’une fenêtre ouverte. Le temps était beau; le soleil
-apportait dans ma chambre une tiède chaleur qui me ranimait; je me
-sentais revivre, et, perdant insensiblement cette égoïste indifférence
-que donne une souffrance continue, je retrouvai dans mon imagination
-rafraîchie toute mon activité d’autrefois.
-
-De ma place, je voyais Antonio et son maître, habit bas, manches
-retroussées, travailler à la construction du théâtre forain. En quelques
-heures la transformation de notre demeure fut terminée: la maison
-roulante était devenue une charmante salle de spectacle. Il est vrai de
-dire que tout y était préparé, disposé et machiné, comme pour un
-changement à vue.
-
-La distribution et l’organisation de cette singulière voiture sont
-restées si profondément gravées dans ma mémoire qu’il m’est facile
-encore d’en faire aujourd’hui une exacte description.
-
-J’ai déjà donné, plus haut, quelques détails sur l’intérieur de
-l’habitation de Torrini; je vais les compléter.
-
-Le lit, sur lequel j’avais reçu des soins, pendant ma maladie, se
-ployait par une ingénieuse combinaison, et rentrait, par une trappe dans
-le parquet où il occupait un très petit espace.
-
-Avait-on besoin de linge ou de vêtement? on ouvrait une trappe voisine
-de la précédente, et, à l’aide d’un anneau, on dressait devant soi un
-meuble à tiroir, qui semblait apparaître comme par enchantement. Un
-moyen analogue procurait une petite cheminée, qui, par une disposition
-toute particulière, chassait la fumée en dessous du foyer.
-
-Enfin le garde-manger, la batterie de cuisine et quelques autres
-accessoires de ménage, mystérieusement casés, se trouvaient facilement
-sous la main pour le service, et reprenaient ensuite leurs places
-respectives.
-
-Ce bizarre mobilier occupait, sous la voiture, tout l’emplacement
-compris entre les quatre roues, de sorte que la chambre, bien que
-suffisamment meublée, était cependant dégagée de tout embarras.
-
-Mais si quelque chose me surprit, ce fut surtout lorsque je vis le
-véhicule, qui mesurait à peine cinq ou six mètres, prendre tout à coup
-une extension de deux fois cette longueur. Voici par quel ingénieux
-procédé on avait obtenu ce résultat: la caisse de la voiture était
-double, et on l’avait allongée en la tirant, ainsi que cela se pratique
-pour les tuyaux d’une lorgnette. Ce prolongement, soutenu par des
-tréteaux, présentait la même solidité que le reste de l’édifice.
-
-La cloison qui séparait la chambre du cabriolet avait été enlevée, de
-manière que ces deux compartiments ne formaient plus qu’une seule pièce.
-On devait recevoir le public de ce côté, et un escalier, muni d’une
-rampe, conduisait à l’entrée, devant laquelle une élégante marquise
-simulait un vestibule, où était le bureau pour les billets.
-
-Enfin, pour que rien ne manquât à l’aspect monumental de cette étrange
-salle de spectacle, on avait revêtu l’extérieur d’un décor simulant des
-pierres de taille et des ornements d’architecture.
-
-La vue de cette machine, enflammant mon imagination, m’inspira un de ces
-rêves comme peut en concevoir une tête de vingt ans; véritable château
-en Espagne qui fut longtemps le but de mon ambition mais que la
-Providence ne me permit pas de réaliser.
-
-Je me voyais en perspective possesseur d’une voiture semblable, mais un
-peu plus petite, en raison du genre d’exhibition que je me proposais d’y
-faire.
-
-Ici, je me trouve forcé d’ouvrir une parenthèse pour donner une
-explication que je crois nécessaire. J’ai tant parlé de
-prestidigitation, que l’on pourrait penser, d’après ce qui précède, que
-j’avais complétement abandonné mes idées sur la mécanique. Loin de là,
-j’étais plus que jamais passionné pour cette science; seulement, depuis
-que l’amour du merveilleux s’était emparé de mon esprit, j’en avais
-modifié les applications. Ne rêvant plus que prestiges, je les cherchais
-aussi dans mon art favori, sous formes d’automates, que je me proposais
-de mettre tôt ou tard à exécution.
-
-Je me voyais donc possesseur d’une voiture munie d’une scène, où je
-faisais, en imagination, fonctionner les machines que j’avais inventées
-et exécutées moi-même.
-
-Je m’y réservais, pour mon domicile privé, une petite pièce, dont je
-pouvais faire à ma volonté, ainsi que Torrini, une salle à manger, un
-salon ou une chambre à coucher. Là, j’avais en outre un établi, des
-outils de mécanicien, un atelier complet, enfin, puis je voyageais de
-ville en ville, à bien petites journées, il est vrai, mais je charmais
-l’ennui de la route par le travail. Quel plaisir, aussi, je me
-promettais de marcher à pied, quand l’envie m’en prendrait, et de
-m’arrêter pour visiter les lieux intéressants! Je ne voulais rien moins
-que parcourir la France, l’Europe, le monde peut-être, en récoltant
-partout honneur, plaisir et profit.
-
-Au milieu de ces riantes pensées, je ne tardai pas à voir renaître mes
-forces et ma santé, et je pus espérer que Torrini me permettrait bientôt
-d’assister à une de ses représentations. Il ne tarda pas, en effet, à
-m’en faire l’agréable surprise.
-
-Un soir, m’aidant à descendre, il me conduisit jusqu’à son théâtre, et
-m’installa sur le premier banc de places, qu’il décorait pompeusement du
-titre de stalles.
-
-J’étais le premier, l’heure d’entrée pour le public n’ayant pas encore
-sonné. Torrini me laissa pour aller terminer les apprêts de sa séance,
-et, dès que je fus seul, je me recueillis, afin de pouvoir mieux
-savourer mon bonheur, car cette séance, la première de ce genre à
-laquelle j’allais assister, devait être une fête, je dirai plus, une
-véritable solennité pour moi.
-
-L’entrée du public vint me tirer de mes rêveries.
-
-J’avais d’avance calculé son empressement sur l’intérêt que je portais
-moi-même à la représentation de Torrini, et je m’attendais à soutenir un
-assaut autour de ma place. Il n’en fut rien, et, si courtes que fussent
-les banquettes, je remarquai, avec peine et surprise, qu’elles n’étaient
-pas entièrement garnies de spectateurs; chacun avait ses coudées
-franches.
-
-L’heure fixée pour le commencement du spectacle était arrivée. La
-sonnette résonna trois fois, le rideau s’ouvrit, et une charmante petite
-scène s’offrit à nos regards. Ce qu’elle avait surtout de remarquable,
-c’est qu’elle était entièrement dégagée de cet attirail d’instruments
-qui supplée à l’adresse de la plupart des escamoteurs. Par une
-innovation de bon goût et dont les yeux des spectateurs se trouvaient à
-merveille, quelques bougies, artistement disposées, remplaçaient cette
-prodigalité de lumière qui, à cette époque, était l’ornement
-indispensable de tous les cabinets de _physique amusante_.
-
-Torrini parut, s’avança vers le public avec une grande aisance, fit,
-selon l’usage du temps, un long salut, puis annonçant, en quelques mots,
-son désir de bien faire, sollicita l’indulgence des spectateurs, et
-termina par un compliment adressé aux dames.
-
-Ce petit discours, bien que débité d’un ton froid et mélancolique, reçut
-du public quelques bravos encourageants.
-
-La séance commença au milieu du plus profond silence, chacun semblant
-disposé à lui prêter toute son attention. Quant à moi, le cou tendu, les
-yeux inquiets, l’oreille attentive, je respirais à peine, tant je
-craignais de perdre un seul mot, un seul geste.
-
-Je ne raconterai pas les différentes expériences dont je fus le témoin;
-elles furent toutes d’un intérêt palpitant pour moi; mais Torrini me
-sembla se surpasser encore dans les tours de cartes. Cet artiste
-possédait deux qualités bien précieuses dans la pratique de cet art, que
-l’on dit, je ne sais pourquoi, renouvelé des Grecs: c’était une adresse
-extrême et une incroyable hardiesse d’exécution. A cela, il joignait une
-manière tout aristocratique de toucher les cartes; ses mains blanches et
-soignées semblaient à peine effleurer le jeu; et son travail était
-tellement dissimulé, ses artifices, voilés par un naturel si parfait,
-que le public s’abandonnait invinciblement à une sympathique confiance.
-Sûr de l’effet qu’il produisait, il exécutait les _passes_ les plus
-difficiles, avec un aplomb qu’on était bien loin de lui supposer, et
-obtenait par cela même les plus heureux résultats.
-
-Pour clore la séance, Torrini pria l’assemblée de désigner quelqu’un
-pour venir jouer une partie de piquet avec lui. Un monsieur monta
-aussitôt sur la scène.
-
---Monsieur, lui dit Torrini, pardonnez-moi mon indiscrétion, mais il
-m’est indispensable pour la réussite de mon expérience de connaître
-votre nom et votre profession.
-
---Rien n’est plus facile, Monsieur; je me nomme Joseph Lenoir, et
-j’exerce la profession de maître de danse.
-
-Un autre que Torrini n’eut pas manqué en pareille circonstance de faire
-quelque jeu de mots ou quelque plaisanterie sur le nom et la qualité de
-l’émule de Vestris; il n’en fit rien. Torrini n’avait fait cette demande
-que dans le but de gagner du temps, car il n’entrait ni dans son
-caractère, ni dans ses habitudes, de faire aucune mystification; il se
-contenta d’ajouter:
-
---Je vous remercie, Monsieur, de votre complaisance, et maintenant que
-nous savons qui nous sommes, nous pouvons avoir confiance l’un dans
-l’autre. Vous êtes venu, Monsieur, jouer au piquet avec moi, mais
-connaissez-vous bien ce jeu?
-
---Oui, Monsieur, je m’en flatte.
-
---Ah! ah! fit en riant Torrini, attendez, je vous prie, pour vous en
-flatter, que nous ayons joué notre partie. Toutefois, pour ne pas vous
-faire déchoir dans votre propre estime, je veux bien vous accorder que
-vous êtes très fort; mais, je vous en préviens, cela ne vous empêchera
-pas de perdre avec moi, et pourtant les conditions de la partie seront
-toutes à votre avantage.
-
---Ecoutez-moi: le tour que je vais exécuter et qu’on nomme _le coup de
-piquet de l’aveugle_, exige que je sois complètement privé de la vue;
-veuillez donc me bander les yeux avec soin.
-
-M. Joseph Lenoir, qui, par parenthèse, portait des lunettes, était très
-méticuleux; aussi prit-il des précautions inouïes dans l’accomplissement
-de sa tâche. Il commença par poser sur les yeux du patient des étoupes
-en coton qu’il recouvrit successivement de trois épais bandeaux, et,
-comme si cette quadruple cloison ne devait pas suffire pour aveugler son
-antagoniste, il lui entoura encore la tête d’un énorme châle dont il
-serra très étroitement les extrémités.
-
-J’ignore comment Torrini put tenir, sans étouffer, sous ces chaudes
-enveloppes; pour moi, mon front ruisselait de sueur, tant je souffrais
-de le voir ainsi empaqueté! Ne connaissant pas alors toutes les
-ressources dont cet habile prestidigitateur pouvait disposer, je n’étais
-pas sans inquiétude sur l’issue de son expérience, et mon anxiété fut
-portée à son comble, lorsque je l’entendis s’adresser en ces termes à
-son adversaire:
-
---Monsieur Lenoir, ayez la bonté de vous asseoir, en face de moi, à
-cette table; j’ai encore un petit service à réclamer de votre
-obligeance, avant de commencer la partie. Grâce à vos soins, je suis
-entièrement privé de la vue. Ce n’est pas assez; pour que mon
-_incapacité_ soit complète, il faut que vous me liiez les mains.
-
-Monsieur Lenoir releva ses lunettes et regarda Torrini d’un air
-stupéfait. Mais ce dernier, avançant tranquillement les bras sur la
-table, et mettant ses deux pouces en croix:--Allons, Monsieur,
-attachez-moi cela solidement.
-
-Le maître de danse prit une corde placée près de lui, et s’acquitta de
-ce nouveau travail avec autant de conscience qu’il en avait montré
-précédemment.
-
---Suis-je maintenant aveugle et privé de l’usage de mes mains, dit
-Torrini, en s’adressant à son vis-à-vis.
-
---J’en ai la certitude, répondit Joseph Lenoir.
-
---Eh bien! alors, commençons la partie. Mais, dites-moi d’abord en
-quelle couleur vous voulez être repic?
-
---En trèfle.
-
---Soit! veuillez distribuer vous-même les cartes, en les donnant, par
-deux ou par trois, à votre gré. Lorsque les jeux seront faits, vous
-pourrez, je vous le permets encore, choisir celui que vous jugerez le
-plus convenable pour déjouer le pic annoncé.
-
-Le plus grand silence régnait dans la salle.
-
---Voici les cartes mêlées, coupez, dit d’un ton railleur le maître de
-danse, qui se croyait déjà sûr de la victoire.
-
---Volontiers, répondit Torrini. Et, bien qu’il fût gêné dans ses
-mouvements, il parvint aussitôt à satisfaire son adversaire.
-
-Les cartes ayant été distribuées, M. Lenoir déclara qu’il gardait celles
-qui se trouvaient devant lui.
-
---Très-bien, dit Torrini. Vous avez désiré, je crois, d’être repic en
-trèfle?
-
---Oui, Monsieur.
-
---Suivez donc mon jeu. J’écarte les sept de pique, de cœur et de
-carreau et mes deux huit; ma rentrée me donne alors une quinte en
-trèfle, quatorze de Dames et quatorze de Rois, avec lesquels je vous
-fais repic; comptez, Monsieur, et vérifiez.
-
-Torrini disait vrai; des bravos unanimes accueillirent ce coup d’éclat,
-en même temps que des plaisanteries reconduisaient jusqu’à sa place le
-pauvre maître de danse qui, tout interdit et confus de sa défaite,
-s’était empressé de quitter la scène.
-
-La séance terminée, j’exprimai à Torrini le plaisir que m’avaient fait
-éprouver ses expériences, et je lui fis de sincères compliments sur
-l’adresse qu’il avait déployée, pendant toute la soirée, et plus
-particulièrement encore dans son dernier tour.
-
---Ces félicitations me flattent d’autant plus de votre part, me
-répondit-il en souriant, que je sais maintenant qu’elles me viennent,
-sinon d’un confrère, au moins d’un amateur, qui doit à coup sûr posséder
-une certaine habileté dans l’escamotage.
-
-Je ne sais qui des deux, de Torrini ou de moi, fut le plus charmé des
-compliments que nous venions de nous adresser réciproquement; mais je
-dois avouer que, pour ma part, je fus très sensible à l’opinion
-favorable qu’il avait conçue de mes talents. Une chose m’intriguait
-cependant: je n’avais jamais dit un mot de ma passion pour la
-prestidigitation; comment donc avait-il pu la connaître?
-
-Il devina ma pensée et ajouta:
-
---Vous êtes étonné de voir vos secrets ainsi pénétrés, n’est-ce pas, et
-vous voudriez bien savoir comment je m’y suis pris pour les découvrir?
-Je vous le dirai volontiers.
-
---Ma salle est petite; il m’est donc facile, quand je suis en scène,
-d’embrasser d’un coup-d’œil toutes les physionomies, et de voir les
-différentes impressions que je produis sur mes spectateurs. Je vous ai
-observé particulièrement, et j’ai pu, en suivant la direction de vos
-regards, juger ce qui se passait dans votre esprit. Ainsi, lorsque je me
-livrais à quelque paradoxe amusant, dans le but d’attirer l’attention du
-public du côté opposé à l’endroit où devait se faire le travail de
-l’escamotage, vous seul de tout l’auditoire, évitant le piége, vous
-teniez constamment vos yeux fixés là où s’accomplissait le tour dont
-vous guettiez l’exécution.
-
-Quant à mon coup de piquet, bien que je n’aie pu vous apercevoir tandis
-que je l’exécutais, j’ai des raisons pour être assuré que vous ne le
-connaissez pas.
-
---Vous avez deviné très juste, mon cher sorcier, et je ne puis
-disconvenir aussi que dans mes moments de loisir, je me sois amusé à
-quelques-uns de ces exercices, pour lesquels je me suis toujours senti
-une certaine inclination.
-
---Inclination! Permettez-moi de vous dire, mon enfant, que ce mot n’est
-pas celui qui convient ici; vous avez plus que de l’inclination pour
-l’escamotage; vous avez de la passion. Voici, du reste, sur quelles
-observations j’ai basé cette opinion. Ce soir, à ma séance, dès le lever
-du rideau, vos traits animés, votre œil avide, votre bouche béante et
-légèrement crispée, tout en vous dénotait des sensations vivement
-surexcitées. Votre physionomie, par exemple, portait dans ce moment là
-l’expression que doit avoir celle d’un gourmand devant une table
-somptueusement servie; ou plutôt celle d’un avare couvant du regard son
-trésor. Pensez-vous qu’avec de tels indices il soit besoin d’être
-sorcier pour avoir découvert tout l’empire que l’escamotage exerce sur
-votre esprit?
-
-J’allais répondre à Torrini et lui donner raison, quand tirant sa montre
-et me la mettant sous les yeux: «Voyez, me dit-il, l’heure est avancée:
-il est temps pour un convalescent de prendre du repos; nous continuerons
-cette conversation dans un moment plus convenable pour votre santé.» A
-ces mots, mon docteur me conduisit à ma chambre, et, après avoir
-consulté mon pouls, dont il parut satisfait, il me quitta.
-
-Malgré le plaisir que j’éprouvais à causer, je ne fus pas fâché
-cependant de me trouver seul, car j’avais mille souvenirs à évoquer. Je
-voulais revoir encore en imagination les expériences qui m’avaient le
-plus vivement frappé, mais ce fut en vain.
-
-Une pensée dominait toutes les autres, et me causait un serrement de
-cœur dont je ne pouvais me défendre. Je cherchais, sans pouvoir y
-parvenir, à me rendre compte des motifs du peu d’empressement du public
-pour les représentations intéressantes de Torrini.
-
-Ce motif, Antonio me le fit connaître plus tard, et il est trop curieux
-pour que je le passe sous silence. D’ailleurs, j’y trouve l’occasion de
-faire connaître, dès maintenant, au lecteur, une variété très curieuse
-de cette grande famille des banquistes, famille originale, multiple, peu
-ou mal étudiée jusqu’à présent, et dont plus tard j’essaierai
-d’esquisser les mille physionomies.
-
- * * * * *
-
-J’ai dit que nous étions arrivés à Angers, en temps de foire; or, parmi
-les nombreux entrepreneurs d’amusements qui sollicitaient à l’envi la
-présence et l’argent des Angevins, se trouvait un autre escamoteur,
-nommé Castelli.
-
-Pas plus que Torrini, celui-ci n’était italien. Je dirai plus tard le
-véritable nom de Torrini et les raisons qui l’avaient décidé à le
-changer contre celui que nous lui connaissons. Quant à son confrère, il
-était normand d’origine, et il n’avait pris le nom de Castelli, que pour
-se conformer à l’usage adopté par le grand nombre des escamoteurs de
-cette époque, qui pensaient inspirer plus de confiance en s’attribuant
-une origine italienne.
-
-Castelli était loin de posséder l’adresse merveilleuse de Torrini, et
-ses séances même ne présentaient aucun intérêt sous le rapport de la
-prestidigitation; mais il pensait comme Figaro _que le savoir-faire vaut
-mieux que le savoir_, et il le prouvait par ses nombreux succès.
-Vraiment cet homme était le charlatanisme incarné et rien ne lui coûtait
-pour piquer la curiosité publique. On voyait, chaque jour, sur ses
-gigantesques affiches, l’annonce de quelque nouveau prodige. Ce prodige
-n’était en réalité qu’une déception, et le plus souvent même une
-mystification pour les spectateurs; mais il se résumait toujours dans
-rencaissement d’une bonne recette: donc le tour était bon. Le public
-venait-il à se fâcher d’être pris pour dupe? Castelli connaissait l’art
-de se tirer d’un mauvais pas et de mettre les rieurs de son côté: il
-lançait avec assurance au parterre quelques lazzis baragouinés en
-mauvais italien et auxquels il était impossible de résister. Le public
-riait et se trouvait désarmé.
-
-D’ailleurs, on doit se rappeler aussi qu’à cette époque, l’escamotage
-ne faisait pas, comme aujourd’hui, l’objet d’une représentation
-sérieuse; on allait à ces sortes de séances avec l’intention de rire aux
-dépens des victimes de l’escamoteur, dût-on subir soi-même les attaques
-du mystificateur.
-
-Il faut avoir vu le mystificateur par excellence, le célèbre
-physico-ventriloque de l’époque, Comte, enfin, pour se faire une idée du
-sans-façon avec lequel on en agissait envers le public. Ce physicien, si
-gracieux et si galant envers les dames, était impitoyable envers les
-hommes. Il lui semblait que les _cavaliers_ (comme on disait alors)
-fussent prédestinés à servir aux distractions du _beau sexe_.
-
-Mais n’anticipons pas sur la biographie du _Physicien du Roi_, qui doit
-prendre place dans ce volume et dont nous ne voulons pas déflorer
-l’intéressante esquisse.
-
-Le jour même où j’avais assisté à la séance donnée par Torrini, les
-affiches de Castelli étalaient cette annonce, dont la singularité, il
-faut l’avouer, était bien faite pour tenter la curiosité du public:
-
-
- +-----------------------------------------------------------------------+
- | THÉATRE DU SIGNOR CASTELLI. |
- +-----------------------------------------------------------------------+
- | |
- | =Aujourd’hui 10 Août 1828,= |
- | |
- | AVEC LA PERMISSION DE M. LE MAIRE DE CETTE VILLE, |
- | |
- | LE SIGNOR CASTELLI |
- | |
- | Premier Prestidigitateur des deux Hémisphères, |
- | |
- | Mangera |
- | |
- | UN HOMME VIVANT. |
- | |
- | NOTA.--Pour que le Public soit bien persuadé que le Spectateur |
- | qui sera mangé n’est point un Compère, le signor CASTELLI |
- | admettra toute personne qui voudra bien l’honorer de sa confiance. |
- | Le signor CASTELLI s’engage en outre à verser le produit |
- | de sa recette dans la caisse du Bureau de Bienfaisance de la ville |
- | d’Angers, dans le cas où il refuserait de faire l’expérience promise. |
- +-----------------------------------------------------------------------+
-
-A ce séduisant appel, la ville entière, mise en émoi, s’était
-précipitée en foule à la porte de l’escamoteur; on s’était poussé,
-coudoyé, bousculé pour avoir des places, et même des billets avaient été
-payés le double de leur valeur par des retardataires, jaloux d’assister
-à pareil spectacle.
-
-Mais le nouveau tour qui fut joué dans cette séance par l’escamoteur fut
-en tous points digne de ceux qu’on avait déjà cités de lui.
-
-Castelli, après avoir exécuté diverses expériences d’un intérêt
-secondaire, en était enfin à celle qui faisait palpiter d’impatience les
-spectateurs même les plus calmes.
-
---Messieurs, dit-il alors en s’adressant au public, nous allons passer
-au dernier tour de ma séance. J’ai promis de manger, pour mon souper, un
-homme vivant; je vais tenir ma promesse. Que le courageux spectateur qui
-veut bien consentir à me servir de pâture (Castelli prononça ce dernier
-mot avec l’expression d’un véritable cannibale) se donne la peine de
-monter sur ma scène.
-
-Deux victimes vinrent immédiatement s’offrir en holocauste.
-
-Par un effet du hasard, les deux individus offraient un contraste
-parfait.
-
-Castelli, qui entendait l’art de la mise en scène, en profita
-habilement. Il les plaça côte à côte, le visage tourné vers les
-spectateurs, puis, après avoir toisé des pieds à la tête l’un d’eux,
-grand gaillard sec et efflanqué, au teint jaune et bilieux:
-
---Monsieur, lui dit-il avec une politesse affectée, mon intention n’est
-pas de vous humilier, mais j’ai le regret de vous dire qu’en fait de
-nourriture, je suis entièrement du goût de M. le curé. Comprenez-vous?
-
-Le grand homme sec parut un instant chercher la solution d’un problème,
-et finit par se gratter l’oreille, geste significatif qui, chez toutes
-les nations civilisées ou barbares, se traduit par ces mots: je ne
-comprends pas.
-
---Je vais me faire comprendre, reprit Castelli, d’un ton visant à la
-mystification. Sachez donc que M. le curé n’aime pas les os; on le dit
-du moins dans les jeux innocents, et je viens de vous le déclarer, je
-partage l’antipathie de M. le curé sur ce point; vous pouvez donc vous
-retirer, je ne vous retiens plus. Et Castelli de faire force
-salutations exagérées à son visiteur éconduit, qui se hâta de regagner
-sa place.
-
---Maintenant à nous deux, Monsieur, fit l’escamoteur, en s’adressant à
-celui qui restait:
-
---Voyons, mon gros ami, vous consentez donc à être mangé tout vif?
-
---Oui, Monsieur, j’y consens d’autant plus volontiers que je suis venu
-ici pour cela.
-
-On apporta au même instant une gigantesque salière.
-
-Le gros garçon regardait d’un air ébahi, semblant demander quel pouvait
-être l’usage de cet étrange ustensile.
-
---N’y faites pas attention, lui dit Castelli. Je mange d’ordinaire très
-épicé, ainsi permettez-moi de vous saler et poivrer, comme j’ai
-l’habitude de faire.
-
-Et il se mit à saupoudrer le malheureux d’une poudre blanche qui,
-s’attachant à son visage, à ses mains, à ses vêtements, lui donna
-bientôt la plus singulière physionomie.
-
-Le gros garçon qui, au début de cette petite scène, essayait de lutter
-d’entrain et de gaîté avec l’escamoteur, ne riait plus du tout et
-semblait désirer ardemment la fin de la plaisanterie.
-
---Ah çà, maintenant, ajouta Castelli en roulant des yeux effrayants,
-mettez-vous à genoux, élevez vos deux mains au-dessus de la tête et
-joignez-les en forme de paratonnerre.... Fort bien, mon ami, on dirait
-vraiment que vous n’avez fait d’autre métier de votre vie que de vous
-faire manger. Allons, faites votre prière et je commence mon repas.... Y
-êtes-vous?....
-
---Oui, Monsieur, murmura le gros garçon devenu blême d’émotion. J’y
-suis!
-
-Aussitôt Castelli saisit dans sa bouche le bout des doigts du patient et
-les mord d’une telle force, que ce dernier, comme poussé par un ressort,
-se redresse tout d’un trait, en s’écriant avec énergie:
-
---Sacredié! Monsieur, faites donc attention, vous me faites mal!
-
---Comment! je vous fais mal, dit Castelli avec le plus grand calme; ah
-çà, mais que direz-vous donc quand j’en arriverai à votre tête? C’est
-certainement par enfantillage que vous criez ainsi à la première
-bouchée. Voyons, soyez raisonnable, laissez-moi continuer; j’ai une faim
-d’enfer et vous me faites languir.
-
-Et Castelli le poussant par les épaules voulait lui faire reprendre sa
-position. Mais le gros garçon résistait de toutes ses forces en criant
-d’une voix altérée par la frayeur: je ne veux plus! je vous dis que je
-ne veux plus! ça fait trop de mal. Enfin, par un effort suprême, il
-s’échappa des mains de l’escamoteur.
-
-Pendant ce temps, le public, qui entrevoyait le dénouement de cette
-plaisante scène, remplissait la salle de bruyants éclats de rire. Ce ne
-fut qu’à grand’peine que Castelli parvint à se faire entendre.
-
---Messieurs, dit-il en affectant le ton du plus grand désappointement,
-vous me voyez à la fois surpris et fort contrarié de la fuite de ce
-Monsieur, qui n’a pas eu le courage de se voir manger entièrement.
-J’attends maintenant quelqu’un qui veuille bien le remplacer, car, loin
-de reculer devant l’accomplissement de ma promesse, je me trouve dans de
-si heureuses dispositions, que je m’engage, après avoir mangé le premier
-spectateur qui se présentera, à en manger un second, puis un troisième,
-et enfin, pour me rendre digne de vos suffrages et de vos
-applaudissements, je promets de dévorer la salle entière.
-
-Cette plaisanterie eut encore un immense succès de rire; mais la farce
-était jouée, et personne ne se présentant de nouveau pour être dévoré,
-chacun prit le parti d’aller digérer chez lui la mystification dont il
-avait eu sa part.
-
-Si de semblables manœuvres réussissaient, on conçoit qu’il devait
-rester peu de monde pour Torrini. Voulant toujours conserver une
-certaine dignité vis-à-vis du public, cet homme consciencieux
-n’annonçait sur ses affiches que des expériences qu’il exécutait
-réellement, et, s’il tâchait parfois d’en rendre les titres attrayants,
-il demeurait néanmoins dans les limites de la plus exacte vérité.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-CONFIDENCES D’ANTONIO.--COMMENT ON PEUT PROVOQUER LES APPLAUDISSEMENTS
-ET LES OVATIONS DU PUBLIC.--LE COMTE DE....., BANQUISTE.--JE RÉPARE UN
-AUTOMATE.--ATELIER DE MÉCANICIEN DANS UNE VOITURE.--VIE NOMADE: HEUREUSE
-EXISTENCE.--LEÇONS DE TORRINI; SES PRINCIPES SUR L’ESCAMOTAGE.--UN
-_grec_ DU GRAND MONDE, VICTIME DE SON ESCROQUERIE.--L’ESCAMOTEUR
-COMUS.--DUEL AUX COUPS DE PIQUET.--TORRINI EST PROCLAMÉ
-VAINQUEUR.--RÉVÉLATIONS.--NOUVELLE CATASTROPHE.--PAUVRE TORRINI!
-
-
-Le lendemain de la séance, Antonio, selon son habitude, vint s’informer
-de ma santé.
-
-J’ai déjà dit que ce garçon possédait un charmant caractère: toujours
-gai, toujours chantant, son fonds de bonne humeur était intarissable et
-ramenait, souvent la gaîté dans notre intérieur, qui sans cela eût été
-fort triste.
-
-En ouvrant ma porte, il avait interrompu un air d’opéra qu’il fredonnait
-depuis le bas de l’escalier.
-
---Eh bien! mon petit signor, me dit-il dans un français pittoresquement
-mêlé d’italien, comment va la santé ce matin?
-
---Très bien, Antonio, très bien, merci.
-
---Ah oui! très bien, Antonio, très bien! et mon Italien cherchait à
-reproduire l’intonation de ma voix, je vous crois, mon cher malade, mais
-cela ne vous empêchera pas de prendre cette potion que vous envoie le
-docteur mon maître.
-
---J’y consens, mais, en vérité, ce médicament devient du superflu, car
-j’éprouve maintenant un bien-être indéfinissable qui me fait présager
-que, bientôt revenu à la santé, il ne me restera plus qu’à vous
-remercier de vos bons soins, vous et votre maître, et à m’acquitter
-envers lui des dépenses occasionnées par ma maladie.
-
---Per Diou! que dites-vous là, s’écria Antonio, penseriez-vous à nous
-quitter? Oh! j’espère bien que non.
-
---Vous avez raison, Antonio, je n’y pense pas aujourd’hui, mais j’y
-penserai dès que je serai en état de le faire. Vous devez comprendre,
-mon ami, que malgré tout le chagrin que me causera notre séparation, il
-faudra bien en arriver là. J’ai hâte de retourner à Blois pour rassurer
-ma famille, qui doit être dans une mortelle inquiétude.
-
---Votre famille ne saurait être inquiète, puisque, pour tranquilliser
-votre père, vous lui avez écrit que votre indisposition n’ayant pas eu
-de suites, vous vous étiez dirigé vers Angers pour y chercher du
-travail.
-
---C’est vrai, mais...
-
---Mais, mais, interrompit Antonio, vous n’aurez aucune bonne raison à me
-donner; je vous répète que vous ne pouvez pas nous quitter. D’ailleurs,
-ajouta-t-il en baissant la voix, si je vous disais quelque chose, je
-suis sûr que vous seriez de mon avis.
-
-Antonio s’arrêta, parut lutter un instant contre le désir qu’il qu’il
-avait de me faire une confidence, puis se décidant enfin: «Ah bast!
-fit-il résolument, puisque c’est nécessaire, je n’hésite plus.
-
---Vous parliez tout à l’heure de vous acquitter envers mon maître,
-sachez donc que c’est plutôt lui qui se trouverait votre obligé.
-
---Je ne vous comprends pas.
-
---Eh bien, écoutez-moi, mon cher ami, dit Antonio d’un air mystérieux,
-je vais m’expliquer. Vous n’ignorez pas que notre pauvre Torrini est
-affecté d’une maladie très grave qui lui tient là (Antonio posa le doigt
-sur son front). Or, depuis que vous êtes avec nous, depuis que, dans une
-douce illusion de sa folie, il croit trouver en vous une ressemblance
-avec son fils, mon maître, grâce à cette bienfaisance hallucination,
-perd tous les jours de sa tristesse et se livre même par moments à
-quelques courts accès de gaîté. Hier, par exemple, pendant sa séance,
-vous l’ayez vu deux ou trois fois égayer son public, ce qui ne lui était
-pas, arrivé depuis longtemps.
-
-Ah! mon cher, continua Antonio devenant de plus en plus communicatif, si
-vous l’aviez vu avant le fatal événement, alors qu’il jouait sur les
-plus grands théâtres d’Italie. Quel esprit! quelle verve! quel entrain!
-Hélas! qui aurait pu dire à cette époque qu’on verrait un jour le Comte
-de..... Antonio se reprit vivement, qu’on verrait le célèbre Torrini
-réduit à jouer dans une barraque, en concurrence avec le dernier des
-saltimbanques, lui, le prestidigitateur sans rival, lui, l’artiste fêté,
-qu’on appelait partout le beau, l’élégant Torrini. Du reste, ce n’était
-que justice, car il éclipsait les plus riches par son luxe et par la
-distinction de ses manières, et jamais prestidigitateur ne mérita par
-son talent et son adresse de plus légitimes acclamations.
-
-Cependant, vous avouerai-je, ajouta Antonio dans l’entraînement de ses
-confidences, que ces acclamations étaient quelquefois mon œuvre?
-
-Sans doute le public est un intelligent appréciateur du talent; mais,
-vous le savez, il a souvent besoin d’être guidé dans les élans de son
-admiration. Je me chargeai de ce soin, et sans en rien dire à mon
-maître, je lui ménageai quelques ovations qui purent contribuer à
-étendre et à prolonger ses succès.
-
-Que de fois des bouquets, jetés à propos, provoquèrent l’explosion des
-sentiments de la salle entière? Que de fois aussi des murmures
-approbateurs, habilement placés, enfantèrent des trépignements
-passionnés?
-
-Je me rappelle encore avec plaisir une partie que j’organisai, et dans
-laquelle j’eus une réussite inespérée.
-
-C’était à Mantoue, à la sortie d’une représentation où le signor Torrini
-s’était vraiment surpassé; ses expériences avaient toutes été couvertes
-de frénétiques applaudissements, car, ajouta Antonio avec une certaine
-fierté, une fois lancé, l’Italien n’est pas enthousiaste à demi.
-
-Le public sortait en foule de la salle, lorsque mon maître quittant
-également le théâtre, monta dans sa voiture.
-
-A un signal donné par moi, quelques amis poussent d’éclatants bravos en
-l’honneur du prestidigitateur. Vivat Torrini! crions-nous de toute la
-force de nos poumons. Vivat Torrini! répète la foule dans une immense
-acclamation. «Il faut le conduire en triomphe,» ajoutons-nous en
-chœur, et en un instant nous dételons les chevaux et nous prenons
-leur place.
-
-La foule, électrisée par notre ardeur, se met elle-même à pousser aux
-roues, et finit par nous disputer l’honneur de traîner la voiture.
-
-Il va sans dire que loin de nous y opposer, nous laissons faire, et
-tranquilles spectateurs de la scène, nous suivons le char triomphal
-jusqu’à l’hôtel.
-
-Là, Torrini se débattant au milieu de la foule toujours grossissante,
-monte à grand’peine à son balcon, d’où il remercie le peuple avec tous
-les signes de l’émotion la plus vive.
-
-Quels succès, mon cher, quels succès nous avions alors! Je ne saurais
-mieux vous en donner l’idée, qu’en vous disant qu’à cette époque mon
-maître avait de la peine à dépenser tout l’argent que lui rapportaient
-ses séances.
-
---Il est fâcheux pour votre maître, dis-je à Antonio, que moins confiant
-dans l’avenir, il n’ait pas conservé une partie de cette fortune, qu’il
-serait si heureux de retrouver aujourd’hui.
-
---Nous avons fait souvent aussi cette réflexion, répliqua-t-il, mais
-elle n’a servi qu’à augmenter nos regrets. Comment supposer alors que la
-fortune nous tournerait si brusquement le dos? D’ailleurs, mon maître
-croyait le luxe nécessaire pour acquérir le prestige dont il aimait à
-s’entourer, et pensait avec raison que ses prodigalités ajoutaient
-encore à la popularité que lui procurait son talent.
-
-Cette causerie intime semblait devoir durer longtemps encore, lorsque
-Torrini appela Antonio, qui me quitta brusquement.
-
-Un incident m’avait frappé dans cette conversation; c’était le moment où
-Antonio s’était repris à propos du nom de son maître. Cette remarque
-contribua à m’inspirer un vif désir de connaître l’histoire de Torrini.
-Mais je n’avais pas de temps à perdre, car la dernière représentation
-était annoncée pour le lendemain, et j’étais résolu à retourner
-immédiatement après dans ma famille.
-
-Je m’armai donc de courage pour vaincre la répugnance que, au dire
-d’Antonio, son maître éprouvait à parler du passé, et après le déjeûner
-que nous prîmes ensemble, j’entamai ainsi la conversation, espérant
-trouver l’occasion de l’amener à me raconter ce que je désirais tant
-savoir.
-
---Vous partez demain pour Angoulême, lui dis-je, j’ai le regret de ne
-pouvoir vous y suivre; il faut enfin nous séparer, quoi qu’il puisse
-m’en coûter après le service que vous m’avez rendu et les bons soins
-dont vous m’avez comblé.
-
-Je le priai ensuite de faire connaître à ma famille les dépenses que lui
-avait occasionnées ma maladie, et je terminai en l’assurant de ma
-profonde reconnaissance.
-
-Je m’attendais à entendre Torrini se récrier à l’annonce de notre
-séparation; il n’en fut rien.
-
---Quelques instances que vous fassiez, me répondit-il avec la plus
-grande tranquillité, je n’accepterai rien de vous. Puis-je vous faire
-payer ce qui a été pour moi une source de bonheur? Ne parlons donc
-jamais de cela. Vous voulez me quitter, ajouta-t-il avec un sourire
-sympathique qui lui était particulier, moi, je vous dis que vous ne me
-quitterez pas.
-
-J’allais répliquer.
-
---Je dis que vous ne me quitterez pas, reprit-il vivement, parce que
-vous n’avez aucune raison pour le faire et que, tout à l’heure, vous en
-aurez mille pour demeurer encore quelque temps avec moi.
-
-D’abord, vous avez besoin de grands ménagements pour rétablir votre
-santé profondément altérée, et pour déraciner les restes d’un mal dont
-vous devez craindre le retour. En outre, j’ajouterai que j’attendais
-votre rétablissement pour vous prier de me rendre un service que vous ne
-pouvez me refuser. Il s’agit de la réparation d’un automate que je tiens
-d’un certain Opré, mécanicien hollandais, et j’en suis convaincu, vous
-vous en tirerez à merveille.
-
-A ces excellentes raisons, Torrini, qui craignait sans doute quelque
-indécision de ma part, joignit les plus attrayantes promesses.
-
---Pour charmer votre travail, me dit-il, nous ferons de longues
-causeries sur l’escamotage, je vous expliquerai le coup de piquet qui
-vous a tant charmé, et plus tard, lorsque cette matière sera épuisée, je
-vous raconterai les événements les plus importants de mon existence.
-Vous apprendrez par mon récit ce qu’il est permis à l’homme de souffrir
-sans en perdre la vie; et les enseignements que vous tirerez d’une vie
-presque terminée, serviront peut-être à vous guider dans votre carrière
-à peine commencée. Enfin, fit-il en me tendant la main, votre présence
-contribuera, je l’espère, à chasser de mon esprit les sombres idées qui
-depuis longtemps m’assiégent et m’ôtent toute énergie.
-
-Je n’avais rien à répondre à d’aussi pressantes sollicitations: je me
-rendis aux désirs de Torrini.
-
-Le jour même, il me remit l’automate que je devais réparer.
-
-C’était un petit arlequin dont les fonctions consistaient à ouvrir la
-boîte dans laquelle il était enfermé, à sauter dehors pour exécuter
-quelques évolutions, et à rentrer de lui-même dans sa prison lorsqu’on
-lui en donnait l’ordre. Mais cette pièce était en si mauvais état, que
-je dus songer à la refaire presque entièrement. A cet effet, j’organisai
-un petit atelier dans la voiture, et deux jours après, assis devant mon
-établi, je commençais mon premier ouvrage en fait d’automates, tandis
-que nous roulions sur la route d’Angers à Angoulême.
-
-Je vivrai longtemps encore avant d’oublier les joies intimes de ce
-voyage; la santé m’était entièrement revenue, et avec la santé la gaîté
-et le réveil de mes facultés morales.
-
-Notre énorme véhicule, traîné par deux chevaux, ne pouvait courir la
-poste; aussi ne faisions-nous que dix à douze lieues par jour, et encore
-fallait-il commencer la journée de bonne heure. Cependant, malgré la
-lenteur de ce trajet, jamais le temps ne s’écoula pour moi plus vite et
-plus agréablement. Ce voyage n’était-il pas en effet l’accomplissement
-de mes plus beaux rêves? Que pouvais-je désirer de plus? Installé dans
-une petite chambre bien propre, devant une fenêtre à travers laquelle je
-voyais se dérouler le riant panorama du Poitou et de l’Angoumois, je me
-trouvais au milieu de mes outils bien aimés, travaillant à la
-construction d’un automate dans lequel je voyais le premier né d’une
-nombreuse famille à venir; il m’était impossible de rien imaginer
-au-delà.
-
-Dès le début de notre voyage, je m’étais mis à l’ouvrage avec tant
-d’ardeur, que Torrini, toujours plein de sollicitude pour ma santé,
-avait exigé un matin que je prisse quelque distraction après chaque
-repas. Le jour même, quand nous sortîmes de table, il m’engagea, en me
-présentant un jeu de cartes, à lui montrer mon savoir-faire.
-
-Bien que intimidé par un spectateur aussi clairvoyant, par un juge dont
-l’adresse m’avait tant émerveillé, je m’armai de courage et je commençai
-par un de ces effets auxquels j’avais donné le nom de _fioritures_.
-Prélude brillant des tours de cartes, il n’avait pour but que d’éblouir
-les yeux, en montrant l’extrême agilité des doigts.
-
-Torrini me regarda faire d’un air indifférent; et j’aperçus même un
-sourire effleurer ses lèvres; j’en fus, je l’avoue, un peu désappointé,
-mais il se hâta de me consoler:
-
---J’admire sincèrement votre adresse, me dit-il, mais je dois ajouter
-que je fais peu de cas de ces _fioritures_, comme vous les appelez; je
-les trouve brillantes, il est vrai, mais fort inutiles. Du reste, je
-serais curieux de savoir si vous les placeriez au commencement ou à la
-fin de vos tours de cartes.
-
---Il me semble assez logique, répondis-je, de placer au commencement
-d’une séance un exercice dont le but est de s’emparer de l’imagination
-des spectateurs.
-
---Eh bien! mon enfant, répliqua-t-il, nous différons sur ce point; moi,
-je pense qu’il ne faut les placer ni au commencement ni à la fin, mais
-en dehors de vos tours de cartes. En voici la raison:
-
---Après une exposition aussi brillante, le spectateur ne verra plus dans
-vos tours que le résultat de votre dextérité, tandis qu’en affectant
-beaucoup de bonhomie et de simplicité, vous l’empêcherez d’attribuer une
-cause à vos prestiges. Vous produirez alors du surnaturel et vous
-passerez pour un véritable sorcier.
-
-Je me rendis complétement à ce raisonnement, d’autant plus que dès mes
-premiers travaux en escamotage, j’avais toujours considéré le naturel et
-la simplicité comme les bases essentielles de l’art de produire des
-illusions, et que je m’étais posé cette maxime (applicable seulement à
-l’escamotage), _qu’il faut d’abord gagner la confiance de celui que l’on
-veut tromper_. Je n’avais pas été conséquent avec mes principes, et j’en
-fis humblement l’aveu.
-
-Il faut avouer que c’est une singulière occupation pour un homme auquel
-la franchise est naturelle, que de s’exercer incessamment à dissimuler
-sa pensée et à chercher le meilleur moyen de faire des dupes. Mais ne
-pourrait-on pas dire aussi que la dissimulation et le mensonge
-deviennent des qualités ou des défauts, selon les applications qui en
-sont faites?
-
-Le commerçant, par exemple, ne les regarde-t-il pas comme des qualités
-précieuses pour faire valoir sa marchandise?
-
-La science du diplomate consiste-t-elle à tout dire avec franchise et
-simplicité?
-
-Enfin, n’est-il pas jusqu’à ce qu’on appelle le bon ton ou l’usage de la
-bonne compagnie, qui ne soit un charmant tissu de dissimulations et de
-tromperies?
-
-Quant à l’art que je cultivais, que pouvait-il être sans le mensonge?
-
-Encouragé par Torrini, je repris de l’assurance; je continuai à exécuter
-tous mes exercices d’escamotage, et je lui exposai plusieurs nouveaux
-principes que j’avais imaginés.
-
-Mon maître, cette fois, me fit quelques compliments auxquels il joignit
-de sages avis.
-
---Je vous conseille, me dit-il, de modérer la vivacité de votre jeu.
-Loin de mettre autant de pétulance dans vos mouvements, affectez au
-contraire une grande tranquillité; et vous éviterez ainsi ces
-étourdissantes gesticulations par lesquelles les escamoteurs en général
-croient détourner l’attention des spectateurs, lorsqu’ils ne parviennent
-qu’à les fatiguer.
-
-Mon professeur joignant ensuite l’exemple aux préceptes, prit le jeu de
-mes mains, et, dans les mêmes passes que j’avais exécutées, il me montra
-les finesses de la dissimulation appliquées à l’escamotage.
-
-J’étais dans la plus complète admiration.
-
-Flatté sans doute de l’impression qu’il produisait sur moi:
-
---Puisque nous sommes sur le chapitre des tours de cartes, me dit
-Torrini, je vais vous donner l’explication de mon coup de piquet; mais
-avant, il est nécessaire que je vous montre un instrument qui sert à son
-exécution.
-
-Torrini alla chercher une petite boîte qu’il me remit.
-
-Vingt fois je retournai l’instrument sans pouvoir en comprendre les
-fonctions.
-
---Vous chercheriez en vain, me dit-il, vous ne trouveriez pas. Quelques
-mots pourraient vous mettre sur la voie, mais je préfère, si pénibles
-que soient pour moi les souvenirs que je vais évoquer, vous raconter
-comment cette boîte est tombée entre mes mains, et dans quel but elle
-avait été primitivement imaginée.
-
---Il y a vingt-cinq ans environ, j’habitais Florence, où j’exerçais la
-profession de médecin; je n’étais pas alors escamoteur, ajouta-t-il avec
-un profond soupir, et plût au ciel que je ne l’eusse jamais été!
-
-Parmi les jeunes gens de mon âge que je fréquentais, je m’étais
-particulièrement lié avec un Allemand, nommé Zilberman.
-
-Comme moi, Zilberman était docteur, mais comme moi aussi, docteur sans
-clientèle. Nous passions ensemble la plus grande partie des heures de
-loisir que nous laissait l’exercice de notre profession; c’est vous
-dire que nous nous quittions à peine. Nos goûts étaient à peu près les
-mêmes, sauf un point sur lequel nous différions essentiellement.
-
-Zilberman aimait passionnément le jeu, moi je n’y trouvais aucun
-attrait. Il fallait même que mon antipathie pour les cartes fût alors
-bien forte pour que je ne cédasse pas à la contagion de l’exemple, car
-mon ami réalisait des bénéfices considérables qui lui permettaient de
-mener un train de grand seigneur, tandis que moi, tout en vivant avec la
-plus stricte économie, je contractais des dettes.
-
-Quoi qu’il en fût, nous vivions, Zilberman et moi, dans la plus
-fraternelle intimité. Sa bourse m’était souvent ouverte; mais j’en usais
-avec d’autant plus de discrétion, que j’ignorais quand je pourrais lui
-rendre ce qu’il me prêtait. Sa délicatesse et sa générosité envers moi
-me portaient à croire qu’il était franc et loyal envers tout le monde.
-Je me trompais!
-
-Un jour, il y avait quelques heures à peine que je l’avais quitté,
-lorsqu’un de ses domestiques vint en toute hâte m’annoncer que,
-dangereusement blessé, son maître me priait de me rendre auprès de lui.
-
-J’y courus aussitôt.
-
-Mon malheureux ami, le visage couvert d’une pâleur mortelle, gisait
-étendu sur son lit.
-
-Surmontant ma douleur, je m’approchai pour le secourir.
-
-Zilberman m’arrêta, me fit signe de m’asseoir, congédia les personnes
-qui l’entouraient et, après s’être assuré que nous étions seuls, il me
-pria de l’écouter.
-
-Sa voix, affaiblie par d’horribles souffrances, arrivait à peine à mon
-oreille; je fus obligé de me pencher vers lui.
-
---Mon cher Edmond, me dit-il, un homme m’a traité d’escroc... je l’ai
-provoqué en duel..., nous nous sommes battus au pistolet, et j’ai reçu
-sa balle en pleine poitrine.
-
-Et comme j’insistais près de Zilberman pour lui donner des soins.
-
---C’est inutile, mon ami; je sens que je suis frappé à mort; il me
-reste à peine le temps de vous faire une confidence pour laquelle je
-réclame toute votre indulgente amitié.... Sachez, ajouta-t-il en me
-tendant une main déjà glacée, que je n’ai point été injustement
-insulté... J’ai la honte de vous avouer que, depuis longtemps, je vis au
-dépens des dupes que je fais.... Secondé par une fatale adresse et plus
-encore par un instrument que j’ai imaginé, je trichais journellement au
-jeu.
-
---Comment! vous, Zilberman? fis-je en retirant vivement ma main de la
-sienne.
-
---Oui, moi, répondit le moribond, qui d’un regard suppliant sembla me
-demander grâce;...
-
-Edmond, ajouta-t-il, en réunissant tout ce qui lui restait de forces, au
-nom de notre ancienne amitié ne m’abandonnez pas..... pour l’honneur de
-ma famille, qu’on ne retrouve pas ici la preuve de mon infamie. Je vous
-en conjure, débarrassez-moi de cet instrument, faites le disparaître. Il
-découvrit son bras auquel était fixée une petite boîte.
-
-Je la détachai, et, ainsi que vous, mon enfant, je la regardai sans y
-rien comprendre.
-
-Ranimé par un reste de sa coupable passion, Zilberman ajouta avec
-l’expression de la plus vive admiration: Voyez pourtant comme c’est
-ingénieux! Cette boîte peut s’attacher au bras sans en augmenter
-visiblement le volume. On y met des cartes que l’on a disposées à son
-gré. Lorsqu’il s’agit de couper, on place sans affectation la main sur
-le jeu qui se trouve sur la table, de manière à le cacher tout entier;
-on presse la détente que vous voyez là, en appuyant légèrement le bras
-sur le tapis, et aussitôt, les cartes préparées sortent, tandis qu’une
-pince vient subtilement saisir l’autre jeu et le ramène dans la boîte.
-
-Aujourd’hui, pour la première fois, mon instrument a mal fonctionné; la
-pince a laissé une carte sur la table.... mon adversaire.....
-
-Zilberman ne put terminer la phrase..... il avait rendu le dernier
-soupir.
-
-Les confidences de Zilberman, sa mort, m’avaient jeté hors de moi-même,
-ajouta Torrini, je me hâtai de sortir de sa chambre. Rentré chez moi, je
-me mis à réfléchir sur ce qui venait de se passer, et pensant que ma
-liaison trop connue avec ce malheureux ne me permettait plus de rester à
-Florence, je me décidai à partir pour Naples.
-
-J’emportai avec moi la fatale boîte, sans prévoir l’usage que j’en
-pourrais faire un jour, et pendant longtemps je la laissai de côté.
-Cependant, quand je me livrai à l’escamotage, j’y songeai pour
-l’exécution de mon coup de piquet, et l’heureuse application que j’en
-fis me valut un de mes plus beaux succès de prestidigitateur.
-
-A ce souvenir, les yeux de Torrini s’animèrent d’un éclat inaccoutumé,
-et me firent pressentir un récit intéressant. Il continua en ces termes:
-
-Un escamoteur nommé Comus[1], possédait un coup de piquet qu’il
-exécutait, il faut le dire, avec une merveilleuse adresse. Les éloges
-qu’on lui prodiguait à ce sujet le rendaient très glorieux; aussi ne
-manquait-il jamais de mettre sur ses affiches que seul il pouvait
-exécuter ce tour incomparable, portant ainsi un défi à tous les
-prestidigitateurs en renom. J’avais alors quelque réputation. Cette
-prétention de Comus me piqua vivement; je connaissais sa manière de
-faire, et, par cette raison, sachant mon coup de piquet bien supérieur
-au sien, je résolus de relever le gant qu’il jetait à la face de tous
-ses rivaux.
-
-Je me rendis donc à Genève, où il se trouvait, et je lui proposai une
-représentation commune, dans laquelle un jury serait chargé de prononcer
-sur notre mérite respectif.
-
-Comus accepta avec empressement, et, au jour fixé, un nombre immense de
-spectateurs accourut pour nous voir opérer.
-
-En sa qualité de doyen, mon adversaire commença. Mais, mon cher Robert,
-pour que vous puissiez, comme le jury, comparer nos deux manières de
-faire, je vais d’abord vous dire comment il exécuta sa partie.
-
-S’étant fait donner un jeu, il le décacheta, le fit mêler, puis le
-reprenant, brouilla les cartes par une feinte maladresse, de manière
-qu’elles se trouvèrent face contre face ou dos à dos. Ce dérangement,
-qui semblait un effet du hasard, lui procura l’occasion de manipuler le
-jeu, tout en ayant l’air de le remettre dans un ordre convenable; aussi,
-quand il eut terminé, je reconnus, comme je m’y attendais, qu’il avait
-marqué d’un petit pli, à peine perceptible, certaines cartes qui
-devaient lui donner une dix-huitième majeure, un roi, un quatorze d’as.
-
-Cela fait, Comus remit le jeu à son partenaire en le priant de le mêler
-de nouveau, et pendant ce temps il se fit bander les yeux; précaution
-inutile, soit dit en passant, car quel que soin que l’on prenne pour
-priver quelqu’un de la vue par ce moyen, la proéminence du nez laisse
-toujours un vide suffisant pour qu’on y voie distinctement.
-
-Quand le partenaire eut fini, Comus prit encore le jeu comme pour le
-mêler à son tour, mais vous comprenez facilement qu’il ne s’agissait
-pour lui, cette fois, que de disposer les cartes de manière à ce que
-celles qu’il avait marquées lui échussent dans la distribution que
-ferait son adversaire.
-
-Le _saut de coupe_, comme vous le savez, neutralise l’action de couper;
-par conséquent Comus était sûr du succès.
-
-En effet, les choses se passèrent ainsi, et de chaleureux
-applaudissements accueillirent la victoire de mon antagoniste.
-
-J’ai lieu de croire, pourtant, que grand nombre de ces bravos lui
-étaient accordés surtout par des amis et des compères, car, lorsque je
-me présentai à mon tour pour exécuter ma partie, un murmure
-désapprobateur accueillit mon entrée en scène. Le mauvais vouloir des
-spectateurs était même si manifeste, qu’il eût suffi pour m’intimider
-si, à cette époque, je n’avais été en quelque sorte cuirassé contre
-toutes les appréciations ou préventions du public.
-
-Les spectateurs étaient loin de s’attendre à la surprise que je leur
-ménageais. Au lieu de réclamer un partenaire dans la salle, ainsi que
-l’avait mon rival, ce fut à Comus lui-même que je m’adressai pour ma
-partie.
-
-A cette demande, je vis chacun se regarder avec surprise. Mais quelles
-ne furent pas les exclamations, quand après avoir prié mon adversaire de
-me bander les yeux et de me lier les mains, je lui déclarai que
-non-seulement je ne toucherais pas le jeu avant de couper, mais encore
-que je le laissais libre, lorsqu’il aurait désigné dans quelle couleur
-il voulait être repic et capot, de donner les cartes par deux ou par
-trois, et de choisir enfin celui des deux jeux qui lui conviendrait!
-
-J’avais un jeu tout préparé[2] dans ma petite boîte; j’étais sûr de mon
-instrument. Ai-je besoin de vous dire que je gagnai la partie?
-
-Grâce à ces dispositions secrètes, ma manière de faire était si simple,
-qu’il était impossible de deviner comment je m’y prenais, tandis que les
-manipulations de Comus faisaient nécessairement supposer qu’on était
-victime de sa dextérité. Je fus déclaré vainqueur à l’unanimité. Des
-bravos prolongés accueillirent cette décision, et les amis mêmes de
-Comus, délaissant mon rival, vinrent m’offrir une charmante épingle en
-or, surmontée d’un gobelet, insigne de ma profession. Cette épingle, à
-ce que m’apprit un des assistants, avait été commandée par le pauvre
-Comus, qui croyait bien qu’elle lui serait revenue.
-
-Je puis, ajouta Torrini, me vanter à bon droit de cette victoire, car si
-Zilberman m’avait laissé la boîte, il ne m’avait pas montré le coup de
-piquet dont j’ai imaginé moi-même les combinaisons. Ce tour n’était-il
-pas, je vous le demande, bien supérieur à celui de Comus qui, il est
-vrai, faisait illusion à la multitude, mais que le moindre
-prestidigitateur pouvait facilement deviner?
-
-En sa qualité d’inventeur, Torrini avait un amour-propre extrême; mais
-c’était, je crois, son seul défaut, et il le rachetait, du reste, par la
-facilité avec laquelle lui-même accordait aux autres des éloges. S’il
-attribuait à chacun la part de mérite qui lui revenait, il avait à
-cœur qu’on lui rendît la justice qui lui était due.
-
-Son récit terminé, je lui adressai les compliments les plus sincères,
-tant sur son invention que sur l’avantage qu’il en avait retiré
-vis-à-vis de Comus.
-
-Ainsi voyageant, et nous arrêtant de temps à autre pour donner des
-séances dans les villes où nous pouvions espérer faire recette, nous
-dépassâmes Limoges et nous nous trouvâmes sur la route qui mène de cette
-ville à Clermont.
-
-Torrini se proposait de donner quelques représentations dans le
-chef-lieu du Puy-de-Dôme, après quoi il voulait retourner directement en
-Italie, car il en regrettait le doux climat et les fanatiques ovations.
-
-Je comptais moi-même me séparer alors de lui. Il y avait environ deux
-mois que nous voyagions ensemble; or, c’était à peu près le terme que
-j’avais fixé pour la réparation de l’automate, et mon travail était sur
-le point d’être terminé.
-
-D’un autre côté, j’avais le droit de demander mon congé, sans crainte
-d’être taxé d’ingratitude. La santé de Torrini était devenue aussi bonne
-que nous pouvions l’espérer, et je lui avais donné tout le temps dont je
-pouvais raisonnablement disposer.
-
-Néanmoins, il me coûtait de parler encore de séparation, car mon
-professeur enchanté de mes progrès et de mon adresse, ne concevait pas
-que je puisse avoir d’autre intérêt, d’autre désir que celui de
-continuer à voyager avec lui, et de finir par être ou son suppléant ou
-son successeur.
-
-Sans doute, cette position m’aurait convenu à bien des égards, car, je
-l’ai dit, ma vocation était irrévocablement fixée. Mais, soit que de
-nouveaux instincts se fussent éveillés en moi, soit que l’intimité dans
-laquelle je vivais avec Torrini m’eût ouvert les yeux sur les
-inconvénients de son genre de vie, je visais maintenant plus haut qu’à
-sa succession.
-
-Ma détermination de partir était donc bien arrêtée: de pénibles
-circonstances retardèrent encore le moment de la séparation.
-
-Nous étions sur le point d’arriver à Aubusson, ville célèbre par ses
-nombreuses manufactures de tapis. Torrini et son domestique étaient sur
-le devant de la voiture; moi j’étais à mon travail; nous descendions une
-côte, et Antonio avait serré le frein puissant destiné à enrayer les
-roues de notre véhicule. Tout à coup, j’entends le bruit d’un objet qui
-se brise, puis la voiture, violemment lancée, descend avec une rapidité
-effrayante. Les moindres obstacles lui font faire des soubresauts à tout
-briser et produisent un balancement régulier qui s’accroît en nous
-menaçant d’une chute épouvantable.
-
-Tremblant et respirant à peine, je me cramponne à mon établi comme à une
-planche de salut et, les yeux fermés, j’attends avec terreur la mort qui
-paraît inévitable.
-
-Un instant nous sommes sur le point d’échapper à notre catastrophe. Nos
-vigoureux chevaux, habilement dirigés par Antonio, avaient tenu bon dans
-cette course effrénée; nous étions enfin arrivés au bas de la côte. Déjà
-même nous passions devant les premières maisons d’Aubusson, quand la
-fatalité conduit de ce côté une énorme voiture chargée de foin qui,
-sortant d’une rue transversale, vient subitement nous barrer le passage.
-Son conducteur ne s’aperçut du danger que lorsqu’il n’était plus temps
-d’y parer. La rencontre était inévitable, le choc fut terrible.
-
-Lancé violemment sur la cloison de ma chambre, je fus un instant étourdi
-par la douleur, mais presqu’aussitôt revenu à moi, je pus encore
-descendre de voiture et m’approcher de mes compagnons de voyage.
-Antonio, couvert de contusions sans gravité, soutenait Torrini, qui
-beaucoup plus maltraité que nous, avait le bras démis et une jambe
-cassée.
-
-Nos deux chevaux gisaient sur la place; ils avaient été tués sur le
-coup. Quant à la voiture, la caisse seule était à peu près intacte, le
-reste se trouvait complétement démembré.
-
-Un médecin, que l’on alla chercher, arriva presque en même temps que
-nous dans une auberge voisine où nous avions été conduits.
-
-Ici, je pus admirer la force d’âme de Torrini qui, dissimulant avec un
-courage héroïque ses vives souffrances, voulut qu’on s’occupât d’abord
-de nous avant de songer à lui. Quelques instances que nous fîmes, il
-nous fut impossible de vaincre sa résolution.
-
-Ma guérison et celle d’Antonio furent assez rapides; quelques jours
-suffirent pour notre entier rétablissement. Mais il n’en fut pas ainsi
-de Torrini, qui fut forcé de passer par toutes les opérations et les
-différentes phases d’une jambe cassée.
-
-Cet homme, qui n’avait, pour ainsi dire, de sensibilité que pour les
-chagrins passés, pour les douleurs morales, accepta avec la résignation
-la plus philosophique les conséquences de ce nouveau malheur.
-
-Cependant elles pouvaient être terribles pour lui: la réparation de la
-voiture, le médecin, notre séjour forcé à l’auberge allaient lui coûter
-fort cher. Pourrait-il continuer ses représentations, remplacer ses
-chevaux perdus, etc.? Cette pensée nous causait de cruelles inquiétudes
-à Antonio et à moi. Torrini seul ne désespérait pas de l’avenir:
-
---Laissez faire, disait-il avec une entière confiance en lui-même, quand
-une fois je serai rétabli, tout ira bien; que peut craindre un homme
-courageux et plein de santé? _Aide-toi, le Ciel t’aidera_, a dit notre
-bon Lafontaine; eh bien! nous nous aiderons tous les trois, et nul doute
-que nous ne sortions de ce mauvais pas.
-
-Afin de tenir compagnie à cet excellent homme et lui procurer quelques
-distractions, j’apportai mon établi près de son lit et, tout en
-travaillant, je repris avec lui le cours de nos conversations, qui
-avaient été si fatalement interrompues.
-
-Le jour vint enfin où j’eus la joie de mettre la dernière main à mon
-automate et de le faire fonctionner devant Torrini, qui en parut
-enchanté. Si notre blessé avait été moins malheureux, j’aurais profité
-de cette circonstance pour prendre congé de lui, mais pouvais-je
-abandonner en cet état l’homme qui m’avait sauvé la vie? D’ailleurs, une
-autre pensée m’était venue aussi. Quoique Torrini ne nous eût rien dit
-de sa position pécuniaire, nous croyions, Antonio et moi, nous
-apercevoir qu’elle était fort embarrassée. Mon devoir n’était-il pas de
-chercher à la relever, si cela était en mon pouvoir? Je communiquai
-certain projet à Antonio, qui l’approuva en me priant toutefois d’en
-remettre l’exécution à un peu plus tard, lorsque nous verrions que nos
-suppositions s’étaient vérifiées.
-
-Cependant les journées étaient bien longues près du malade, car, ainsi
-que je l’ai dit, mes travaux de mécanique se trouvaient terminés, et
-l’escamotage était un sujet de conversation depuis longtemps épuisé.
-
-Un jour que nous nous regardions, Torrini et moi, sans trouver une
-parole à échanger, je me souvins de la promesse qu’il m’avait faite de
-me raconter l’histoire de sa vie, et je la lui rappelai.
-
-A cette demande, Torrini soupira.
-
---Ah! dit-il, si je pouvais supprimer de mon récit de tristes souvenirs,
-ce serait un bonheur pour moi de vous raconter quelques belles pages de
-ma vie d’artiste. Quoi qu’il en soit, ajouta-t-il, c’est une dette que
-j’ai contractée envers vous, je dois m’acquitter.
-
-Ne vous attendez pas à ce que je vous raconte jour pour jour toute mon
-existence, ce serait beaucoup trop long et pour vous et pour moi. Je
-veux seulement citer quelques épisodes intéressants qui forment, pour
-ainsi dire, les jalons d’une carrière beaucoup trop agitée, et vous
-donner la description de quelques tours qui ne doivent point être
-arrivés à votre connaissance. Ce sera, j’en suis certain, la partie de
-mon récit qui vous intéressera le plus, car, ajouta Torrini sur le ton
-d’une plaisante prophétie, quelle que soit aujourd’hui votre résolution
-de ne pas suivre l’art que je cultive, je puis pourtant, sans être un
-Nostradamus, vous prédire que tôt ou tard vous vous y livrerez avec
-passion et que vous y obtiendrez des succès. Ce que vous allez entendre,
-mon ami, vous montrera, du reste, qu’il n’est pas permis à l’homme de
-dire, avec le dicton populaire: _Fontaine, je ne boirai pas de ton
-eau_.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-TORRINI ME RACONTE SON HISTOIRE.--PERFIDIE DU CHEVALIER PINETTI.--UN
-ESCAMOTEUR PAR VENGEANCE.--COURSE AU SUCCÈS ENTRE DEUX MAGICIENS.--MORT
-DE PINETTI.--SÉANCE DEVANT LE PAPE PIE VII.--LE CHRONOMÈTRE DU CARDINAL
-***.--DOUZE CENTS FRANCS SACRIFIÉS POUR L’EXÉCUTION D’UN
-TOUR.--ANTONIO ET ANTONIA.--LA PLUS AMÈRE DES
-MYSTIFICATIONS.--CONSTANTINOPLE.
-
-
-Mon nom est Edmond de Grizy, et celui de Torrini appartient à Antonio,
-mon beau-frère. Ce brave garçon, que vous avez pris à tort pour mon
-domestique, a bien voulu me suivre dans ma mauvaise fortune, afin de
-m’aider dans mes séances. Vous avez pu remarquer, du reste, aux égards
-que je lui témoigne, que, tout en lui laissant des travaux qui
-conviennent mieux à son âge qu’au mien, je le regarde comme mon égal, et
-que je le considère, j’aurais dit autrefois comme mon meilleur ami, je
-dis à présent comme l’un de mes deux meilleurs amis.
-
-Mon père, le comte de Grisy, habitait dans le Languedoc une propriété,
-reste d’une fortune jadis considérable, mais que les circonstances
-avaient de beaucoup diminuée.
-
-Dévoué au roi Louis XVI, et l’un de ses plus fidèles serviteurs, il
-courut au jour du danger faire un rempart de son corps à son souverain,
-et il fut tué lors de la prise des Tuileries, dans la journée du 10
-août.
-
-J’étais alors moi-même à Paris, et profitant du désordre qui régnait
-dans la capitale, je pus franchir les barrières et gagner notre petit
-domaine de famille. Là, je déterrai à la hâte une somme de cent louis
-que mon père réservait pour les cas imprévus; je joignis à cet argent
-quelques bijoux qui me venaient de ma mère, et, muni de ces faibles
-ressources, je me rendis à Florence.
-
-Les valeurs que j’avais sauvées se montaient à cinq mille francs; cette
-somme était insuffisante pour me faire vivre de mes rentes; je dus
-chercher dans mon travail de quoi subvenir à mon existence. Mon parti
-fut bientôt pris; mettant à profit l’excellente instruction que j’avais
-reçue, je me livrai avec ardeur à l’étude de la médecine. Quatre ans
-après j’obtenais le diplôme de docteur. J’avais alors vingt-sept ans.
-
-Je m’étais fixé à Florence, où j’espérais me créer une clientèle.
-Malheureusement pour moi, dans cette ville au climat si doux, au soleil
-si bienfaisant, le nombre des médecins dépassait celui des malades, et
-ma nouvelle profession, à cela près du profit, était une véritable
-sinécure.
-
-Je vous ai raconté déjà, à propos du malheureux Zilberman, comment je
-partis brusquement de la capitale de la Toscane pour aller me fixer à
-Naples.
-
-Plus heureux qu’à Florence, j’eus la chance, en y arrivant, de traiter
-avec succès un malade qui avait résisté à la science des meilleurs
-médecins de l’Italie.
-
-Mon client était un jeune homme d’une très haute famille. Sa guérison me
-fit le plus grand honneur, et me plaça immédiatement parmi les médecins
-renommés de Naples.
-
-Ce succès, la vogue qu’il me valut, m’ouvrirent bientôt les portes de
-tous les salons, et la noblesse de mon nom, rehaussée par les manières
-d’un gentilhomme élevé à la cour de Louis XVI, me rendit l’homme
-indispensable des soirées et des fêtes.
-
-De quelle douce et belle existence n’eussé-je pas continué de jouir, si
-le sort, jaloux de mon bonheur, ne fût venu briser cet heureux avenir en
-me lançant dans les vives et brûlantes émotions de la vie artistique!
-
- * * * * *
-
-On était aux premiers jours du carnaval de 1766. Un homme remplissait
-l’Italie de son nom et de son immense popularité; il n’était bruit
-partout que des prodiges opérés par le chevalier Pinetti.
-
-Ce célèbre escamoteur vint à Naples, et la ville entière courut à ses
-intéressantes représentations.
-
-Je me passionnai moi-même pour ce genre de spectacle; j’y passais toutes
-mes soirées, cherchant à deviner chacun des tours exécutés par le
-chevalier, et pour mon malheur, je finis par avoir la clef d’un grand
-nombre d’entre eux.
-
-Je ne m’en tins pas là: je voulus aussi les exécuter devant quelques
-amis; le succès stimula mon amour-propre et me donna l’ambition
-d’augmenter mon répertoire. J’arrivai à posséder la _séance_ complète de
-Pinetti.
-
-Le chevalier fut pour ainsi dire éclipsé. On ne parlait plus dans la
-ville que de mon habileté et de mon adresse; c’était à qui solliciterait
-la faveur d’obtenir de moi une représentation. Mais je ne répondais pas
-à toutes les demandes, car par un raffinement de coquetterie j’étais
-avare de mon talent, espérant ainsi en relever le prix.
-
-Mes spectateurs privilégiés s’en montraient d’autant plus remplis
-d’enthousiasme, et chacun prétendait que j’égalais Pinetti, si je ne le
-surpassais même.
-
-Le public est si heureux, mon cher enfant, fit Torrini d’un ton de
-mélancolique regret, lorsqu’il peut opposer à l’artiste en renom quelque
-talent naissant! Il semble que ce souverain dispensateur de la vogue et
-de la renommée se fasse un malin plaisir de rappeler à l’homme qu’il
-encense que toute réputation est fragile, et que l’idole d’aujourd’hui
-peut être brisée demain.
-
-La fatuité m’empêchait d’y songer; je croyais à la sincérité des éloges
-que l’on me prodiguait, et moi, l’homme sérieux, le docteur en renom,
-j’étais fier de ces futiles succès.
-
-Pinetti, loin de se montrer jaloux de mes triomphes, témoigna le désir
-de me connaître, et il vint lui-même me trouver.
-
-Il pouvait avoir alors quarante-six ans, mais les apprêts d’une toilette
-recherchée le faisaient paraître beaucoup plus jeune. Sans avoir les
-traits fins et réguliers, il possédait une certaine distinction dans la
-physionomie; ses manières étaient excellentes. Cependant, par un travers
-d’esprit qu’on ne saurait expliquer, il avait le mauvais goût de porter
-au théâtre un brillant costume de général, sur lequel s’étalaient de
-nombreuses décorations.
-
-Cette bizarrerie, qui rappelait trop le charlatan, aurait dû peut-être
-m’éclairer sur la valeur morale de l’homme; mais ma passion pour
-l’escamotage me rendit aveugle; nous nous abordâmes comme de vieux amis,
-et notre intimité fut en quelque sorte instantanée.
-
-Pinetti se montra charmant, causa avec moi de ses secrets, sans y mettre
-la moindre réticence, et m’offrit même de me conduire au théâtre, pour
-me montrer les dispositions scéniques de sa séance.
-
-J’acceptai avec le plus grand empressement, et nous montâmes dans son
-riche équipage.
-
-Dès ce moment, le chevalier affecta avec moi la plus grande familiarité.
-De la part d’un autre, cela m’eût blessé, ou tout au moins eût excité ma
-défiance, et je me serais tenu sur la réserve. J’en fus, au contraire,
-enchanté, car Pinetti avait, par son luxe effréné, conquis une telle
-considération, qu’un grand nombre de jeunes gens des plus nobles de la
-ville s’honoraient de son amitié. Pouvais-je me montrer plus fier que
-ces messieurs?
-
-En peu de jours, nous étions devenus deux amis inséparables. Nous ne
-nous quittions que pour le temps de nos représentations respectives.
-
- * * * * *
-
-Un soir, après l’une de ces séances intimes, dans laquelle j’avais été
-couvert d’applaudissements, la tête encore échauffée de ce triomphe,
-j’allai, comme d’habitude, souper chez Pinetti. Par extraordinaire, je
-le trouvai seul.
-
-En me voyant entrer, le chevalier accourut au devant de moi, m’embrassa
-avec effusion et demanda des nouvelles de ma soirée. Je ne lui cachai
-pas mon succès.
-
---Oh! mon ami, me dit-il, cela ne me surprend pas, car vous êtes
-incomparable; certes, ce ne sera point vous faire un compliment exagéré,
-si je dis que vous pouvez défier les plus habiles et les plus
-illustres... Et pendant tout le souper, quelques efforts que je fisse,
-il ne voulut parler que de moi, de mon adresse, de mes succès.
-
-J’avais beau me défendre de ses éloges, le chevalier semblait y mettre
-tant de sincérité, que je finis par me rendre.
-
-Ma défaite eut même tant de charmes pour moi, que je finis par
-m’accorder quelques compliments. Comment croire que tous ces éloges
-n’étaient qu’une comédie pour amener une mystification?
-
-Quand Pinetti me vit arrivé à ce point, et que le champagne eut fini de
-me tourner la tête:
-
---Savez-vous, cher comte, me dit l’escamoteur, que vous pourriez faire
-demain aux habitants de Naples une surprise qui vaudrait son _pesant
-d’or_ pour les pauvres de la ville?
-
---Laquelle? dis-je.
-
---Ce serait, mon cher ami, de jouer à ma place dans une représentation
-que je dois donner au bénéfice des indigents. Nous mettrions votre nom
-sur l’affiche au lieu du mien, et l’on ne verrait dans cette
-substitution qu’une bonne et loyale entente entre deux artistes. Une
-séance de moins pour moi n’ôterait rien à ma réputation, tandis qu’elle
-vous couvrirait de gloire; j’aurais alors la double satisfaction d’avoir
-contribué à secourir bien des infortunes et à mettre en relief le talent
-de mon meilleur ami.
-
-Cette proposition m’effraya tellement que je me levai de table, comme si
-j’eusse craint d’en entendre davantage, mais Pinetti avait une éloquence
-si persuasive, il semblait se promettre tant de plaisir de mon futur
-triomphe, qu’insensiblement je me laissai aller à promettre tout ce
-qu’il voulut.
-
---A la bonne heure, me dit Pinetti, quittez donc enfin cette défiance de
-vous-même qu’on pardonnerait à peine à un écolier. Voyons, ajouta-t-il,
-puisqu’il en est ainsi, nous n’avons pas de temps à perdre. Rédigeons
-notre programme; choisissez dans mes expériences celles qui vous
-conviendront le mieux, et quant aux apprêts de la séance,
-reposez-vous-en sur moi, je serai là pour que tout marche selon vos
-désirs.
-
-Le plus grand nombre des tours de Pinetti s’exécutaient avec le concours
-de compères, qui apportaient au théâtre différents objets dont
-l’escamoteur avait les doubles. Cela facilitait singulièrement ses
-prétendus prodiges. Je ne devais donc pas craindre d’échouer.
-
-Nous eûmes bientôt arrêté le programme, puis nous passâmes à la
-rédaction de l’affiche, en tête de laquelle j’écrivis avec une profonde
-émotion:
-
- AUJOURD’HUI 20 AOUT 1796
-
- REPRÉSENTATION EXTRAORDINAIRE
-
- AU BÉNÉFICE DES PAUVRES DE LA VILLE DE NAPLES.
-
- SÉANCE DE MAGIE
-
- PAR M. LE COMTE DE GRISY
-
-Suivait l’énumération des expériences que je devais présenter.
-
-Comme nous terminions, les habitués de la maison de Pinetti entrèrent en
-alléguant quelques excuses, plus ou moins spécieuses, pour justifier
-leur retard.
-
-Leur tardive arrivée ne m’inspira aucun soupçon, car on entrait chez
-Pinetti à toute heure de la nuit, sa porte n’étant fermée que depuis la
-pointe du jour jusqu’à deux heures de l’après-midi, temps qu’il
-consacrait au sommeil et à sa toilette.
-
-Dès que les nouveaux venus eurent connaissance de ma résolution, il m’en
-félicitèrent bruyamment et me promirent de m’appuyer de leurs chauds
-applaudissements. Mais ce concours sera superflu, ajoutèrent-ils, en
-raison de l’enthousiasme que doit indubitablement exciter votre
-représentation.
-
-Pinetti remit à l’un de ses domestiques l’affiche, en lui donnant
-l’ordre de recommander à l’imprimeur de la faire placarder par toute la
-ville avant le jour.
-
-Un pressentiment me fit faire un geste pour reprendre le papier, mais
-Pinetti m’arrêta en riant:
-
---Allons, cher ami, me dit-il, ne cherchez pas à fuir un bonheur assuré,
-et demain à pareille heure nous célébrerons tous ici votre triomphe.
-
-La galerie fit chorus et, par anticipation, on but, en l’honneur de mes
-prochains succès, quelques verres de champagne qui achevèrent de
-dissiper mes hésitations et mes scrupules.
-
-Je rentrai chez moi fort avant dans la nuit, et je me couchai sans trop
-me rendre compte de ce qui s’était passé.
-
-A deux heures de l’après-midi, je dormais encore, lorsque je fus
-réveillé par la voix de Pinetti:
-
---Alerte! Edmond, me criait-il à travers la porte, Alerte! nous n’avons
-pas de temps à perdre; c’est aujourd’hui le grand jour, j’ai mille
-choses à vous dire.
-
-Je me hâtai de lui ouvrir.
-
---Ah! cher comte, me dit-il, laissez-moi vous féliciter sur votre
-bonheur. On ne parle que de vous dans la ville. La salle est entièrement
-louée; on s’arrache les derniers billets; le roi lui-même, accompagné de
-sa famille, vous fait l’honneur d’assister à votre représentation; nous
-venons d’en recevoir l’avis.
-
-A ces mots, des souvenirs précis me reviennent; une sueur froide couvre
-mon front; la terreur qui saisit tout débutant me donne le vertige.
-Epouvanté, je m’asseois sur le pied de mon lit.--N’y comptez pas,
-chevalier, m’écriai-je avec fermeté, n’y comptez pas, et, quelque chose
-qui puisse en arriver, je ne veux pas jouer.
-
---Comment, vous ne voulez pas jouer? me dit mon perfide ami, en
-affectant la tranquillité la plus parfaite; mais mon cher, vous ne
-songez pas à ce que vous dites; il n’y a plus maintenant possibilité de
-reculer; les affiches sont posées, et c’est un devoir pour vous de tenir
-les engagements que vous avez pris. Du reste, pensez-y bien, cette
-représentation est pour les pauvres, qui vous bénissent déjà et que vous
-ne pouvez abandonner; un refus serait pour le roi une insulte.
-
-Allons! allons! ajouta-t-il, du courage, mon ami; à quatre heures venez
-me trouver au théâtre; nous ferons ensemble une répétition que je crois
-du reste inutile, mais qui vous donnera de la confiance. Au revoir!
-
-Une fois livré à moi-même, je restai près d’une heure absorbé dans mes
-réflexions, cherchant en vain un moyen d’éluder la représentation. A
-chaque instant une barrière insurmontable se dressait devant moi: le
-roi, les pauvres, la ville entière, tout enfin semblait me faire un
-impérieux devoir de tenir ma promesse inconsidérée.
-
-Après m’être bien désespéré, j’en vins à réfléchir qu’aucune difficulté
-sérieuse ne pouvait se présenter dans cette séance, puisque grand nombre
-de tours, comme je l’ai dit, étant faits avec l’aide de compères, la
-plus grande partie du travail revenait à ces collaborateurs.
-
-Fort de cette idée, je repris courage, et à quatre heures, j’arrivai au
-théâtre avec une assurance qui surprit Pinetti lui-même.
-
-La représentation ne devant commencer qu’à huit heures, j’avais tout le
-temps nécessaire pour faire mes préparatifs. Je l’employai si bien, que,
-lorsque vint le moment d’entrer en scène, mes folles appréhensions
-s’étaient complètement évanouies, et je me présentai devant le public
-avec assez d’aplomb pour un débutant.
-
-La salle était comble. Le roi et sa famille, installés dans une loge
-d’avant-scène, semblaient porter sur moi des regards pleins d’une
-sympathique indulgence. Sa Majesté devait savoir que j’étais un émigré
-français.
-
-J’attaquai hardiment mon programme par un tour qui devait vivement
-frapper l’imagination des spectateurs.
-
-Il s’agissait d’emprunter une bague, de la mettre dans un pistolet, de
-faire feu par une fenêtre donnant sur la scène et de l’envoyer dans la
-mer qui baignait le pied du théâtre. Ceci terminé, j’ouvrais une boîte
-qui avait été préalablement examinée, fermée et cachetée par les
-spectateurs, et l’on y trouvait un énorme poisson, qui rapportait la
-bague dans sa bouche.
-
-Plein de confiance dans la réussite de ce tour, je m’avance vers le
-parterre en priant qu’on veuille bien me confier une bague. Sur vingt
-qui me sont présentées j’accepte celle d’un compère que Pinetti m’a
-désigné à l’avance, et je le prie de la mettre lui-même dans le canon du
-pistolet que je lui présente.
-
-Pinetti m’avait prévenu que le compère prendrait pour cela une bague en
-cuivre qui serait sacrifiée, et qu’on lui en rendrait une en or. Le
-spectateur fait ce que je lui demande; aussitôt j’ouvre la fenêtre, et
-je décharge le pistolet.
-
-Comme un soldat sur le champ de bataille, l’odeur de la poudre m’exalte;
-je me sens plein d’entrain et de gaîté, et je me permets quelques
-heureuses plaisanteries qui sont goûtées du public.
-
-Profitant de ces heureuses dispositions pour donner ce qui, en terme de
-théâtre, s’appelle le _coup de fouet_, je saisis ma baguette magique, et
-je trace au-dessus de la boîte des cercles plus ou moins cabalistiques.
-Enfin je brise les cachets, et triomphant, je sors le poisson que je
-porte au propriétaire de la bague, afin qu’il la retire lui-même de la
-bouche de mon fidèle messager.
-
-Si le compère joue bien son rôle, il doit témoigner la plus grande
-stupéfaction. En effet, le monsieur, en recevant sa bague, se met à
-l’examiner sous toutes les faces, et je vois sur sa physionomie une
-surprise extrême. Fier d’une aussi belle réussite, je remonte la scène
-où je m’incline pour remercier le public des applaudissements qu’il me
-prodigue. Hélas! mon cher Robert, ce triomphe fut de courte durée et
-devint pour moi le prélude d’une terrible mystification.
-
-J’allais passer à une autre expérience, lorsque je vois mon spectateur
-s’agiter vivement en s’adressant à ses voisins, et me regarder comme
-pour m’adresser la parole. Je crois que pour écarter tout soupçon mon
-compère poursuit son rôle; seulement, je trouve qu’il abuse de cet
-effet. Mais quel n’est pas mon saisissement, lorsque mon homme se
-levant:
-
---Pardon, Monsieur, me dit-il, il me semble que votre tour n’est pas
-terminé, puisqu’à la place d’une bague en or ornée de diamants que je
-vous ai confiée, vous m’en avez rendu une en cuivre garnie de
-verroterie?
-
-Une erreur me paraissait impossible, aussi tournant le dos, je commence
-les préparatifs de l’expérience qui doit suivre.
-
---Monsieur, me crie alors mon spectateur récalcitrant, voulez-vous me
-faire l’honneur de répondre à ma question? Si la fin de votre tour est
-une plaisanterie, je l’accepte comme telle, et vous me rendrez ma bague
-en sortant. S’il n’en est pas ainsi, je ne puis me contenter de
-l’horrible bijou que vous m’avez remis.
-
-Un silence profond régnait dans la salle; on ignorait les causes de
-cette réclamation, et l’on pouvait croire que c’était une mystification
-qui, comme d’ordinaire, finirait à la plus grande gloire de l’opérateur.
-
-Le réclamant, le public et moi, nous nous trouvions dans le même
-embarras, dans la même incertitude; c’était une énigme dont seul je
-pouvais donner le mot, et ce mot, je l’ignorais.
-
-Voulant cependant sortir de cette position aussi critique que ridicule,
-je m’approche de mon impitoyable créancier, je jette un coup d’œil
-sur la bague que je lui ai remise, et je demeure attéré en reconnaissant
-qu’elle est véritablement en cuivre grossièrement doré.
-
-Le spectateur auquel je me suis adressé n’était donc point un compère?
-pensai-je avec effroi. Pinetti aurait-il voulu me trahir? Cette
-supposition me semble tellement odieuse que je la repousse, préférant
-attribuer au hasard cette fatale méprise. Mais que faire? que dire? ma
-tête était en feu.
-
-En désespoir de cause, j’allais adresser au public quelques excuses sur
-ce malencontreux accident, lorsqu’une inspiration vint me tirer
-provisoirement d’embarras.
-
---Monsieur, dis-je au plaignant en affectant une grande tranquillité
-d’esprit, continuez-vous à croire que votre bague, en passant par mes
-mains, s’est changée en cuivre?
-
---Oui, Monsieur, et de plus j’ai l’assurance que celle que vous m’avez
-remise n’a aucune ressemblance de forme avec celle que je vous ai
-confiée.
-
---Eh bien, Monsieur, repris-je avec aplomb, voilà justement où est le
-merveilleux du tour: cette bague va insensiblement reprendre sa première
-forme entre vos mains, et, demain matin, vous la trouverez exactement
-telle qu’elle était lorsque vous me l’avez confiée. C’est ce que nous
-appelons en termes cabalistiques le _changement imperceptible_.
-
-Cette réponse me faisait gagner du temps; je comptais à la fin de la
-séance voir le réclamant, lui payer le prix de sa bague, quel qu’il fût,
-et le prier de me garder le secret.
-
-Assez heureusement sorti de ce mauvais pas, je saisis un jeu de cartes
-et je continuai ma séance. Les compères n’avaient rien à faire dans le
-tour suivant, je n’avais donc rien à craindre cette fois. Aussi
-m’approchant de la loge où se trouvait le roi, je le priai de me faire
-l’honneur de prendre une carte. Il le fit de très bonne grâce. Mais,
-nouvelle fatalité! Sa Majesté n’eut pas plutôt regardé la carte choisie
-par elle que, fronçant le sourcil, elle la rejeta sur la scène avec les
-marques du plus profond mécontentement.
-
-Le coup qui me frappe cette fois est trop direct pour que j’essaie de le
-parer ou tout au moins de le dissimuler. Mais je veux connaître la cause
-d’un aussi humiliant affront. Je ramasse la carte, et figurez-vous, mon
-enfant, toute l’étendue de mon désespoir, lorsque j’y vois, tracée en
-caractères dont il m’est facile de reconnaître la source, une grossière
-injure à l’adresse de Sa Majesté.
-
-Je voulus balbutier quelques excuses; de la main, le roi m’imposa
-dédaigneusement silence.
-
-Oh! alors, je ne puis vous dire ce qui se passa en moi, car le vertige
-s’empara de mon cerveau, je crus que j’allais devenir fou.
-
-J’avais enfin acquis la preuve de la perfidie de Pinetti, dont les
-batteries étaient dressées pour me couvrir de confusion et de ridicule;
-j’étais tombé dans l’infâme guet-apens qu’il m’avait si traîtreusement
-dressé.
-
-Cette idée me rend une sauvage énergie; je me sens saisi d’un affreux
-désir de vengeance; je me précipite vers la coulisse où doit se trouver
-mon ennemi; je veux le saisir au collet, l’amener sur la scène comme un
-malfaiteur, et lui faire demander grâce et pardon.
-
-L’escamoteur n’y était plus! Je cours de tous côtés comme un insensé;
-mais, à quelque endroit que je me porte, les cris, les sifflets et les
-huées me poursuivent et bouleversent mes sens. Enfin, succombant sous le
-poids de tant d’émotions, je m’évanouis.
-
-Pendant huit jours, je fus en proie à une fièvre ardente et au délire,
-criant sans cesse vengeance contre Pinetti. Et pourtant je ne savais pas
-tout encore!
-
-J’appris plus tard que cet homme indigne, cet ami déloyal était sorti de
-sa cachette, après mon évanouissement; qu’il était entré en scène, à la
-demande de quelques compères, et qu’il avait continué la séance, aux
-grands applaudissements de la salle entière.
-
-Ainsi donc, toute cette amitié, toutes ces protestations de dévouement
-n’étaient qu’une comédie, qu’un tour d’escamotage. Pinetti n’avait
-jamais eu pour moi la moindre affection; ses caresses n’avaient eu
-d’autre but que de me faire tomber dans le piége qu’il tendait à mon
-amour-propre; il voulait détruire par une humiliation publique une
-concurrence qui le gênait.
-
-Il eut de ce côté un succès complet, car depuis ce jour, mes amis, mêmes
-les plus intimes, craignant sans doute que le ridicule dont j’étais
-couvert ne rejaillît sur eux, me tournèrent subitement le dos.
-
-Cet abandon m’affecta vivement, mais j’avais trop de fierté pour mendier
-le retour d’affections aussi frivoles, et, loin de chercher un
-rapprochement, je résolus de quitter immédiatement la ville. D’ailleurs,
-je méditais un projet de vengeance pour l’exécution duquel la solitude
-m’était nécessaire.
-
-Pinetti avait fui lâchement après le sanglant affront qu’il m’avait
-infligé. Le provoquer en duel, c’eût été lui faire trop d’honneur. Je
-jurai de le battre avec ses propres armes et d’humilier à mon tour mon
-vil mystificateur.
-
-Voici le plan que je me traçai:
-
-Je devais me livrer avec ardeur à tous les exercices de la
-prestidigitation et approfondir cet art dont je n’avais fait
-qu’effleurer les principes. Puis, lorsque je serais bien sûr de
-moi-même, que j’aurais ajouté au répertoire de Pinetti des tours
-nouveaux, je poursuivrais mon ennemi dans ses voyages, je le devancerais
-dans chaque ville ou j’y jouerais concurremment avec lui et je
-l’écraserais partout de ma supériorité.
-
-Plein de cette idée, je convertis en numéraire tout ce que je possédais,
-et je me réfugiai à la campagne. Là, complétement retiré du monde, je me
-livrai à l’exécution de mes projets de vengeance.
-
-Je ne puis vous dire, mon ami, tout ce que je déployai de patience et
-combien je travaillai pendant les six mois que dura ma séquestration
-volontaire. J’en fus heureusement récompensé, car ma réussite fut
-complète.
-
-J’acquis une adresse à laquelle je n’eusse jamais osé prétendre. Pinetti
-n’était plus un maître pour moi, et je devenais son rival.
-
-Non content de ces résultats, je voulus l’éclipser encore par la
-richesse de ma scène. Je fis donc exécuter des appareils avec un luxe
-inouï jusqu’alors, sacrifiant à l’organisation de mon cabinet tout ce
-que je possédais.
-
-Avec quel bonheur je contemplai ces brillants instruments, dont chacun
-me présentait une arme capable de faire de mortelles blessures à la
-vanité de mon adversaire! De quelle joie profonde mon cœur battit à
-la pensée de la lutte que j’allais engager avec lui!
-
-C’était maintenant entre Pinetti et moi un duel d’amour-propre, mais un
-duel à mort; l’un de nous deux devait rester sur le terrain, et j’avais
-le droit d’espérer que je sortirais vainqueur de cette lutte.
-
-Avant de commencer mes voyages, je pris des renseignements sur mon
-rival, et j’appris qu’après avoir parcouru l’Italie méridionale, en
-s’arrêtant dans les villes les plus importantes, il venait de quitter
-Lucques pour se rendre à Bologne. Je sus en outre qu’au sortir de cette
-ville, il devait gagner successivement Modène, Parme, Plaisance, etc.
-
-Sans perdre de temps, je partis pour Modène, afin de le précéder dans
-cette ville et de lui enlever ainsi la possibilité d’y donner des
-représentations. D’énormes affiches annoncèrent les représentations
-
- DU COMTE DE GRISY, PHYSICIEN FRANÇAIS.
-
-Mon programme devait présenter un grand attrait, car il comprenait tous
-les tours de Pinetti. Or, les journaux les avaient tellement prônés
-depuis quelque temps, que j’avais lieu de croire qu’ils seraient
-parfaitement accueillis.
-
-En effet, la salle fut envahie avec autant d’empressement que lors de ma
-désastreuse représentation de Naples; mais cette fois le résultat ne me
-laissa rien à désirer. Les perfectionnements que j’avais apportés aux
-expériences de mon rival, et surtout l’adresse que je déployai dans leur
-exécution, me concilièrent tous les suffrages.
-
-Dès lors mon succès fut assuré, et les représentations suivantes
-achevèrent de placer mon nom au dessus de ceux des prestidigitateurs les
-plus en vogue de l’époque.
-
-Suivant le plan que je m’étais tracé, je quittai Modène aussitôt que
-j’appris que Pinetti devait y arriver, et je me rendis à Parme.
-
-Mon rival, plein de foi dans son mérite et ne pouvant croire à mes
-succès, s’installa dans le théâtre même que je venais de quitter.
-
-Mais alors commencèrent pour lui d’amères déceptions. La ville entière
-était saturée du genre de plaisir qu’il annonçait. Personne ne répondit
-à son appel, et, pour la première fois, il vit glisser entre ses mains
-le succès auquel il s’était si facilement habitué.
-
-Le chevalier Pinetti, accoutumé à trôner sans partage, n’était pas homme
-à céder la place à celui qu’il appelait un débutant. Il avait deviné mes
-projets. Loin d’attendre l’attaque, il se présenta de front pour le
-combat, et vint s’établir à Parme, presqu’en face du théâtre où je
-donnais mes représentations.
-
-Mais cette ville lui fut aussi funeste que la précédente: il eut la
-douleur de voir ma salle constamment remplie, tandis que son spectacle
-était entièrement délaissé.
-
-Il faut vous dire aussi, mon ami, que tous les bénéfices que je
-réalisais ne servaient qu’à défrayer un luxe qui faisait ma force. Que
-m’importaient l’or et l’argent? Je ne rêvais que la vengeance, et pour
-la satisfaire je délaissais la richesse. Je voulais briller avant tout
-et faire pâlir à mon tour l’astre qui m’avait autrefois éclipsé.
-
-Je déployais pour mes représentations un faste de souverain. Ce n’était
-partout que fleurs et tapis; le péristyle et les couloirs du théâtre en
-étaient littéralement couverts. La salle et la scène, étincelantes de
-lumières, présentaient aux regards éblouis de nombreux écussons portant
-à l’adresse des dames des compliments dont la tournure délicate
-prévenait en faveur du galant comte de Grizy, et lui gagnaient d’avance
-toutes les sympathies.
-
-C’est ainsi que j’écrasai Pinetti, qui de son côté mit tout en œuvre
-pour m’opposer une vigoureuse résistance.
-
-Mais que pouvaient ses oripeaux et ses ornements surannés contre, je
-puis le dire, mon élégance et ma bonne tenue?
-
-Plaisance, Crémone, Mantoue, Vicence, Padoue, Venise virent notre lutte
-acharnée, et, malgré sa rage et son désespoir, l’orgueilleux Pinetti
-dut, sinon reconnaître, du moins subir ma supériorité. Abandonné même de
-ses admirateurs les plus zélés, il se résigna à plier bagage, et se
-dirigea vers la Russie. Quelques succès vinrent, un instant, le consoler
-de ses défaites. Mais, comme si la fortune eût entrepris de compenser
-par des rigueurs extrêmes les faveurs dont elle l’avait si longtemps
-comblé, une longue et cruelle maladie épuisa sa santé ainsi que les
-faibles ressources qu’il s’était ménagées. Réduit à la plus affreuse
-misère, il mourut dans le village de Bartitchoff, en Volhinie, chez un
-seigneur qui l’avait recueilli par compassion.
-
-Pinetti une fois parti, ma vengeance était satisfaite, et, maître du
-champ de bataille, j’aurais pu abandonner une carrière que ma naissance
-semblait m’interdire. Mais ma position de médecin était brisée, et d’un
-autre côté, j’étais retenu par un motif que vous apprécierez plus tard,
-c’est que, lorsqu’on a une fois goûté de cet enivrement que donnent les
-applaudissements du public, il est bien difficile d’y renoncer. Bon gré
-mal gré, je dus poursuivre la carrière de l’escamotage.
-
-Je songeai alors à utiliser la vogue que j’avais acquise, et je me
-dirigeai vers Rome, pour y terminer brillamment la série de mes
-représentations en Italie.
-
-Pinetti n’avait jamais osé aborder cette ville, moins pourtant par
-défiance de lui-même que par crainte du Saint-Office, dont il ne parlait
-qu’en tremblant. Le chevalier était excessivement prudent quand il
-s’agissait de la conservation de sa personne; il craignait d’être pris
-pour sorcier et de finir sa vie dans un auto-da-fé. Plus d’une fois il
-m’avait cité l’exemple du malheureux Cagliostro qui, condamné à mort,
-n’avait dû qu’à la clémence du pape la grâce de voir commuer sa peine en
-une prison perpétuelle.
-
-Confiant dans les lumières de Pie VII et, du reste, n’ayant ni les
-prétentions au sortilége qu’affectait Pinetti, ni le charlatanisme de
-Cagliostro, j’allai dans la capitale du monde chrétien donner des
-représentations qui furent très suivies.
-
-Sa Sainteté elle-même, en ayant entendu parler, me fit l’insigne honneur
-de me demander une séance, en me prévenant que j’aurais pour spectateurs
-les hauts dignitaires de l’Eglise.
-
-Vous devez penser, mon enfant, avec quel empressement je me rendis à ses
-désirs et avec quels soins je fis les préparatifs de cette solennité.
-
-Après avoir choisi dans mon répertoire les meilleurs de mes tours, je me
-mis encore l’esprit à la torture pour en imaginer un qui, tout de
-circonstance, présentât un intérêt digne de mon illustre public. Mais je
-n’eus pas besoin de chercher bien longtemps; le plus ingénieux des
-inventeurs, le hasard, vint à mon secours.
-
-La veille même du jour où la représentation devait avoir lieu, je me
-trouvais chez un des premiers horlogers de la ville, lorsqu’un
-domestique vint s’informer si la montre de Son Eminence le cardinal de
-*** était réparée.
-
---Elle ne le sera que ce soir, répondit l’horloger, et j’aurai l’honneur
-d’aller moi-même la porter à votre maître.
-
-Quand le serviteur se fut éloigné:
-
---Voici une belle et excellente montre, me dit le marchand; le cardinal
-auquel elle appartient lui attribue une valeur de plus de dix mille
-francs, parce que, pense-t-il, commandée par lui au célèbre Bréguet,
-cette pièce est unique dans son genre. Pourtant, chose bizarre! il y a
-deux jours, un jeune fou de notre ville est venu me proposer pour mille
-francs une montre du même artiste, exactement semblable à celle-ci.
-
-Pendant que l’horloger me parlait, j’avais déjà conçu un projet pour ma
-séance.
-
---Pensez-vous, lui dis-je, que, cette personne soit toujours dans
-l’intention de se défaire de sa montre?
-
---Certainement, répondit l’artiste. Ce jeune prodigue, qui a déjà
-dissipé son patrimoine, en est réduit maintenant à se défaire de ses
-bijoux de famille; les mille francs seront donc fort bien venus.
-
---Mais où trouver ce jeune homme?
-
---Rien de plus facile; dans une maison de jeu qu’il ne quitte plus.
-
---Hé bien! monsieur, je désire posséder cette montre, mais il me la faut
-aujourd’hui même. Veuillez donc l’acheter pour mon compte; après quoi,
-vous y ferez graver les armes de Son Eminence, de manière que les deux
-bijoux soient parfaitement identiques, et je m’en rapporte à votre
-loyauté pour le bénéfice que vous voudrez tirer de cette négociation.
-
-L’horloger me connaissait et se doutait bien de l’usage que je voulais
-faire de la montre; mais il devait être assuré de ma discrétion, puisque
-l’honneur de ma réussite en dépendait.
-
-D’après l’empressement qu’il mit, je vis que l’affaire lui convenait.
-
---Je ne vous demande qu’un quart d’heure à peine, me dit-il, la maison
-où je me rends est voisine de la mienne, et j’ai la conviction que ma
-proposition sera facilement acceptée.
-
-Un quart d’heure ne s’était pas écoulé, que je vis mon négociateur
-arriver, le chronomètre à la main.
-
---Le voici, me dit-il d’un air triomphant. Mon homme m’a reçu comme un
-envoyé de la providence des joueurs, et sans même compter la somme que
-je lui remettais, il s’est dessaisi de son bijou; ce soir, tout sera
-terminé.
-
-En effet, dans la soirée, l’horloger m’apporta les deux montres et m’en
-remit une. En les comparant l’une à l’autre, il était impossible d’y
-trouver la moindre différence.
-
-Cela me coûta cher, mais j’étais sûr maintenant d’exécuter un tour qui
-ne manquerait pas de produire le plus grand effet.
-
-Le lendemain, je me rendis au palais pontifical, et, à six heures, au
-signal que m’en fit donner le Saint-Père, j’entrai en scène.
-
-Jamais je n’avais paru devant une assemblée aussi imposante.
-
-Pie VII, assis dans un large fauteuil qu’on avait placé sur une estrade,
-occupait la première place; près de lui siégeaient les cardinaux, et
-derrière se tenaient différents prélats et dignitaires de l’Eglise.
-
-La physionomie du pape respirait la bienveillance, et ce fut heureux
-pour moi, car il ne fallait rien moins que la vue de cette figure,
-souriante et douce, pour chasser de mon esprit une fâcheuse idée qui me
-tourmentait singulièrement depuis quelques instants.
-
-Cette séance, me disais-je, ne serait-elle pas un interrogatoire
-dissimulé, pour me faire avouer des rapports avec les pouvoirs
-infernaux? Le greffier du Saint-Office ne serait-il pas là prêt à
-sténographier mes paroles, et la prison perpétuelle du comte de
-Cagliostro ne me serait-elle pas réservée en punition de mes innocents
-prestiges?
-
-Ma raison repoussa bientôt une semblable absurdité. Il était peu
-probable que Sa Sainteté se prêtât à un piége aussi indigne.
-
-Bien que mes craintes eussent été entièrement dissipées par ce simple
-raisonnement, mon exorde se ressentit néanmoins de cette première
-impression; il semblait être prononcé plutôt en vue d’une justification
-que comme une introduction à ma séance:
-
---Saint-Père, dis-je en m’inclinant respectueusement, je viens vous
-présenter des expériences auxquelles on a donné, bien à tort, le nom de
-magie blanche. Ce titre a été inventé par le charlatanisme pour frapper
-l’esprit de la multitude; mais il ne représente en réalité qu’une
-réunion de tours d’adresse destinés à récréer l’imagination par
-d’ingénieux artifices.
-
-Satisfait de la bonne impression qu’avait produite mon petit discours,
-je commençai gaiement ma séance.
-
-Je ne saurais vous dire, mon enfant, tout le plaisir que j’éprouvai dans
-cette soirée. Les spectateurs semblaient prendre un intérêt si vif à
-tout ce qu’ils voyaient, que je me sentais une verve inusitée; jamais je
-n’avais encore rencontré un public aussi disposé à l’admiration. Le pape
-lui-même était dans le ravissement.
-
---Mais, monsieur le comte, me disait-il à chaque instant, avec une
-naïveté charmante, comment pouvez-vous faire cela? Je finirai par
-devenir malade à force de chercher à approfondir vos mystères.
-
-Après le coup _de piquet de l’aveugle_, qui avait littéralement étourdi
-l’assemblée, je fis celui de l’_écriture brûlée_, auquel je dus un
-autographe que je regarde comme le plus précieux de mes souvenirs.
-
-Voici sommairement le détail de ce tour:
-
-On fait écrire une phrase ou deux par un spectateur; on lui dit ensuite
-de brûler le billet, et celui-ci doit se retrouver intact sous un pli
-cacheté.
-
-Je priai le Saint-Père de vouloir bien écrire lui-même quelques mots; il
-y consentit et traça cette phrase:
-
-«Je me plais à reconnaître que Monsieur le comte de Grisy est un aimable
-sorcier.»
-
-Le papier fut brûlé, et rien ne saurait rendre l’étonnement de Pie VII,
-lorsqu’il le retrouva intact au milieu d’un grand nombre d’enveloppes
-cachetées.
-
-Je reçus du Saint-Père l’autorisation de conserver cet autographe.
-
-Pour terminer ma séance, et comme bouquet, je passai au fameux tour que
-j’avais intenté pour la circonstance.
-
-Ici j’allais rencontrer plusieurs difficultés. La plus grande était,
-sans contredit, d’amener le cardinal de *** à me confier sa montre et
-cela sans lui en faire directement la demande. Pour y parvenir je fus
-obligé d’avoir recours à la ruse.
-
-A ma prière, plusieurs montres m’avaient été remises, mais je les avais
-successivement rendues sous le prétexte plus ou moins vrai, que,
-n’offrant rien de particulier dans la forme, il serait difficile de
-faire constater l’identité de celle que je choisirais.
-
---Si parmi vous, Messieurs, ajoutai-je, quelqu’un possédais une montre
-un peu grosse (celle du cardinal présentait précisément cette
-particularité) et qu’il voulut bien me la remettre, je l’accepterais
-volontiers comme plus convenable à l’expérience. Je n’ai pas besoin
-d’ajouter que j’en aurai le plus grand soin. Je ne veux que prouver sa
-supériorité, si elle est excellente, et, dans le cas contraire, la faire
-arriver à sa plus grande perfection.
-
-Tous les yeux se portèrent naturellement sur le Cardinal, qui, on le
-savait, attachait une grande importance à l’épaisseur exagérée de son
-chronomètre. Il prétendait, avec quelque raison peut-être, que les
-pièces y trouvaient une plus grande liberté d’action. Toutefois, il
-hésitait à me confier un instrument si précieux, lorsque Pie VII lui
-dit:
-
---Cardinal, je crois que votre montre doit parfaitement convenir;
-faites-moi le plaisir de la remettre à M. de Grisy.
-
-Son Eminence se rendit au désir du Saint-Père, non sans de minutieuses
-précautions.
-
-Une fois le chronomètre entre mes mains, j’affectai, tout en admirant sa
-belle forme et la gravure de sa boîte, de le faire passer sous les yeux
-du pape et des personnes qui l’entouraient.
-
---Votre montre est-elle à répétition, demandai-je ensuite au cardinal?
-
---Non, Monsieur, c’est un chronomètre, et l’on n’a pas l’habitude de
-surcharger les pièces de précision de rouages inutiles à leurs
-fonctions.
-
---Ah! c’est un chronomètre; alors il est anglais, dis-je avec une
-apparente simplicité.
-
---Comment! répliqua le cardinal, visiblement piqué; vous pensez,
-Monsieur, qu’il n’y a de chronomètres qu’en Angleterre, tandis qu’au
-contraire la France a toujours été le pays où se sont exécutées les plus
-belles pièces d’horlogerie de précision. Quel nom anglais peut-on
-opposer à ceux de Pierre Leroy, de Ferdinand Berthoud et de Bréguet
-surtout, de qui je tiens cette montre?
-
-Le pape se mit à sourire du style emphatique du cardinal.
-
---C’est donc ce chronomètre que l’on choisit, repris-je en mettant un
-terme à l’incident que je venais de provoquer à dessein. Vous savez,
-Messieurs, ajoutai-je, qu’il s’agit maintenant de vous en faire
-apprécier la qualité et surtout la solidité. Voyons une première
-épreuve.
-
-Je tenais la montre à la hauteur de ma figure, je la laissai tomber sur
-le parquet. Un cri d’effroi s’éleva de toutes parts.
-
-Le cardinal, pâle et tremblant, se leva: Monsieur, me dit-il avec une
-colère mal comprimée, ce que vous faites là est une bien mauvaise
-plaisanterie.
-
---Mais, Monseigneur, dis-je avec le plus grand calme, il n’y a pas la
-moindre inquiétude à avoir; je veux seulement prouver à l’assemblée la
-perfection de cette pièce et montrer à messieurs les Anglais qu’il leur
-serait impossible d’en fournir une semblable. Soyez, je vous prie, sans
-crainte; elle sortira intacte des épreuves auxquelles je la soumets. En
-même temps, j’appuyai le pied sur la boîte qui, criant sous le poids de
-mon corps, se brisa, s’aplatit et ne présenta plus qu’une masse informe.
-
-Pour le coup, je crus que Monseigneur allait se trouver mal; il retenait
-avec peine les éclats de son mécontentement. Le pape alors se tourna
-vers lui:
-
---Comment, cardinal, vous n’avez donc pas confiance dans notre sorcier?
-Quant à moi, je ris de cela comme un enfant, persuadé qu’il y a eu une
-habile substitution.
-
---Votre Sainteté veut-elle bien me permettre de lui faire observer,
-dis-je respectueusement, qu’il n’y a pas eu substitution; j’en appelle
-du reste à Son Eminence, qui voudra bien le reconnaître. Et je présentai
-au cardinal les débris informes de sa montre. Il les examina avec
-anxiété, et retrouvant ses armes gravées sur le fond de la boîte:
-
---C’est bien cela, dit-il en poussant un profond soupir, tout y est.
-Mais, ajouta-t-il sèchement, je ne sais comment vous vous tirerez de là,
-Monsieur; en tout cas, vous eussiez dû faire ce tour inqualifiable sur
-un objet qu’il eût été possible de remplacer; sachez que mon chronomètre
-est unique.
-
---Eh bien, Eminence, je suis enchanté de cette circonstance, qui n’aura
-d’autre résultat que de donner plus de relief à mon expérience.
-Maintenant, si vous voulez bien m’y autoriser, je vais continuer
-l’opération.
-
---Mon Dieu, Monsieur, vous ne m’avez pas consulté pour commencer vos
-dégâts; agissez à votre guise, vous pouvez faire tout ce que vous
-voudrez.
-
-L’identité de la montre du cardinal constatée, il s’agissait de faire
-passer dans la poche du pape celle que j’avais achetée la veille. Mais
-il n’y fallait pas songer tant que Sa Sainteté serait assise; je
-cherchai donc un prétexte pour la faire lever et j’eus le bonheur d’y
-réussir.
-
-On venait de m’apporter un mortier de fonte muni d’un énorme pilon; je
-le fais placer sur une table, j’y jette les débris du chronomètre et je
-me mets à les piler avec acharnement. Tout à coup, une légère détonation
-se fait entendre, et du fond du vase sort une vive lueur qui, répandant
-une teinte rougeâtre sur l’assemblée, donne à cette scène toute
-l’apparence d’une véritable opération de magie. Pendant ce temps, penché
-sur le mortier, j’affecte d’y regarder, et je me récrie sur les
-merveilles que j’y vois apparaître.
-
-Par respect pour le pape, personne n’ose se lever, mais le pontife,
-cédant à la curiosité, s’approche enfin de la table, suivi d’une partie
-de l’auditoire.
-
-On a beau regarder dans le mortier, on n’y voit que du feu; c’est le
-mot.
-
---Je ne sais si je dois l’attribuer à l’éblouissement que j’éprouve, dit
-Sa Sainteté en passant la main sur ses yeux, mais je ne distingue rien.
-
-Moi aussi, je ne distinguais rien. Mais, loin d’en convenir, je prie le
-pape de tourner autour de la table, afin de chercher le côté le plus
-favorable pour apercevoir ce que j’annonce. Pendant cette évolution, je
-glisse dans la poche du Saint-Père ma montre de réserve.
-
-La suite de l’expérience coule de source: le chronomètre du cardinal est
-brisé, fondu et réduit en un petit lingot, que je présente à
-l’assemblée.
-
---Maintenant, dis-je, sûr du résultat que j’allais obtenir, je vais
-rendre à ce lingot sa forme primitive, et cette transformation aura lieu
-dans le trajet qu’il va faire d’ici à la poche de la personne la moins
-susceptible d’être soupçonnée de compérage.
-
---Ah! ah! s’écria le pape d’un ton de joyeuse humeur, voilà qui devient
-de plus en plus fort. Mais comment feriez-vous, Monsieur le sorcier, si
-je vous demandais que ce fût dans ma poche?
-
---Sa Sainteté n’a qu’à ordonner pour que je me conforme à ses désirs.
-
---Eh bien, monsieur le comte, qu’il en soit ainsi!
-
---Sa Sainteté sera immédiatement satisfaite.
-
-Je prends alors le lingot au bout de mes doigts, je le montre à
-l’assemblée, puis je le fais subitement disparaître en prononçant ce
-seul mot: _passe_.
-
-Le pape, avec tous les signes de la plus complète incrédulité, porta
-vivement la main à sa poche. Je le vis bientôt rougir d’émotion, et
-retirer la montre qu’il remit tout de suite au cardinal, comme s’il eût
-craint de s’y brûler les doigts.
-
-On crut d’abord à une mystification, car l’assemblée ne pouvait croire à
-une réparation aussi immédiate. Lorsqu’on se fut assuré de la
-réalisation du prodige annoncé, je reçus le tribut d’éloges que méritait
-un tour aussi bien réussi.
-
-Le lendemain, le pape me fit remettre une riche tabatière ornée de
-diamants, en me remerciant de tout le plaisir que je lui avais procuré.
-
-Cette séance eut un grand retentissement dans Rome, et mes
-représentations recommencèrent avec plus de vogue que jamais. Peut-être
-avait-on l’espoir d’être témoin du fameux tour de la _montre brisée_,
-tel que je l’avais exécuté au Vatican. Mais quelque prodigue que je
-fusse alors, je n’aurais pas poussé la folie jusqu’à dépenser, chaque
-soir, une somme de douze cents francs pour un tour qui, du reste
-n’aurait jamais pu être présenté dans des circonstances aussi favorables
-que chez le Saint-Père.
-
- * * * * *
-
-Dans le théâtre où je jouais, se trouvait également une troupe d’opéra,
-qui avait suspendu ses représentations pendant le temps de mon séjour à
-Rome. Le directeur, avec lequel j’étais lié d’intérêt, profitant de
-cette vacance de ses artistes, leur faisait répéter une pièce nouvelle
-qu’on devait jouer dès que mes représentations auraient cessé. Cela me
-donnait chaque jour l’occasion de me trouver avec les acteurs.
-
-Ces artistes, d’ordinaire si ombrageux pour toute réputation qui
-détourne d’eux l’attention du public, loin de se montrer jaloux de mes
-succès, me témoignaient au contraire autant d’amitié que d’intérêt.
-
-J’avais pris en affection toute particulière un des plus jeunes d’entre
-eux; c’était un ténor, charmant garçon de dix-huit ans, dont les traits
-fins, délicats et réguliers, contrastaient singulièrement avec son
-emploi.
-
-Cette physionomie féminine, jointe à une petite taille et à une démarche
-timide, gênait l’illusion lorsqu’il remplissait ses rôles, surtout ceux
-d’amoureux; on eût dit une jeune pensionnaire sous des habits masculins.
-Pourtant, j’eus l’occasion par la suite de reconnaître que sous cette
-enveloppe efféminée, il cachait un cœur ardent et courageux. Antonio
-(c’était le nom du ténor) comptait déjà un certain nombre d’affaires,
-dont il était sorti avec avantage.
-
-A cet endroit du récit de Torrini, je l’interrompis, car le nom
-d’Antonio m’avait frappé.
-
---Comment, lui dis-je, ce serait?....
-
---Précisément, c’est lui-même. Votre étonnement ne me surprend pas, mais
-il cessera lorsque je vous aurai dit qu’il y a déjà plus de vingt ans
-que ces événements sont passés. A cette époque, Antonio ne portait pas
-comme aujourd’hui une épaisse barbe noire; son visage n’avait point
-encore été bruni par le grand air et par les fatigues de notre vie
-nomade et laborieuse.
-
-La mère d’Antonio avait également un emploi dans le théâtre; elle
-figurait dans les ballets et s’appelait Lauretta Torrini. Bien qu’elle
-approchât de la quarantaine, c’était une femme parfaitement conservée.
-Elle avait même été très belle, mais les plus mauvaises langues du
-théâtre (et il y en avait un certain nombre), n’avaient jamais eu la
-moindre légèreté à lui reprocher. Veuve d’un employé, elle était
-parvenue, par son travail et son intelligence, à élever sa famille.
-
-Antonio n’était pas son seul enfant; en même temps que lui, elle avait
-mis au monde une fille. Ces deux jumeaux, comme cela arrive assez
-fréquemment, étaient d’une ressemblance si parfaite, que leurs vêtements
-seuls purent les faire distinguer par la suite; on leur avait donné le
-nom d’Antonio et d’Antonia.
-
-Le garçon reçut au théâtre une éducation musicale qui en fit un ténor;
-mais Antonia fut constamment éloignée de la scène. Après lui avoir donné
-une belle éducation, Lauretta l’avait placée dans un magasin de lingerie
-où elle devait s’initier au commerce.
-
-Si je vous parle si longuement de cette famille, c’est que, vous devez
-l’avoir deviné, elle fut bientôt la mienne.
-
-Mon amitié pour Antonio n’était pas entièrement désintéressée. Sa
-connaissance m’avait conduit à faire celle de sa sœur.
-
-Antonia était belle et sage; je demandai sa main et je fus agréé. Notre
-mariage fut arrêté pour le moment où cesserait mon engagement avec le
-théâtre, et il fut convenu que Lauretta et Antonio s’associeraient à
-notre fortune.
-
-J’ai dit plus haut qu’Antonio était d’une beauté efféminée; j’ai dit
-aussi, et j’appuie avec raison sur ce fait, que cette délicatesse de
-traits contrastait avec la mâle et courageuse énergie de son caractère.
-
-Mais si d’un côté de grands yeux noirs ornés de longs cils et couronnés
-d’un arc brun de la plus grande finesse, un nez fin, une bouche bien
-dessinée, des lèvres fraîches et vermeilles étaient presque déplacés
-chez Antonio, d’un autre, ces charmants avantages convenaient à
-merveille à ma fiancée.
-
-Un pareil trésor ne pouvait rester longtemps ignoré; Antonia fut
-remarquée et toute la jeunesse dorée vint papillonner autour d’elle.
-Mais elle m’aimait et résista sans peine à ces nombreuses et brillantes
-séductions.
-
-Enfin, j’allais bientôt devenir son époux.
-
- * * * * *
-
-En attendant ce jour tant désiré, nous rêvions, Antonia et moi, à des
-plans de bonheur pour l’avenir; la vie de voyage lui convenait, et, sur
-son désir de faire une longue excursion en mer, je lui promis de la
-conduire à Constantinople. Je désirais moi-même jouer devant Selim III,
-qui passait, et à juste titre, pour un prince éclairé et bienveillant
-envers les artistes, qu’il savait attirer auprès de lui.
-
-Tout semblait donc sourire à mes vœux, quand un matin, pendant que je
-songeais à ces doux projets, Antonio entra brusquement chez moi.
-
---Mon cher Edmond, me dit-il, je vous donnerais à deviner en mille d’où
-je viens et quels sont les événements qui me sont survenus depuis hier.
-
-Je ne vous laisserai pas longtemps chercher: Sachez donc, comme prélude
-à mon récit, que, entraîné malgré moi dans un drame qui menaçait de
-devenir des plus sanglants, j’en ai fait une comédie, dont les détails
-ne manquent pas d’originalité. Vous allez en juger.
-
-J’étais hier au théâtre: un aide machiniste, brave homme du reste, mais
-qui passe les trois quarts de son existence dans les tavernes,
-s’approcha de moi et me demanda la permission de me faire une
-confidence.
-
---Monsieur Antonio, me dit-il, si vous voulez conjurer un grand malheur,
-vous n’avez pas de temps à perdre, écoutez-moi. Cette nuit, j’étais à
-boire dans un cabaret en compagnie de quelques amis. Un homme avec
-lequel nous venions de faire connaissance le verre à la main, nous
-proposa de gagner sans peine une bonne somme d’argent. La proposition
-était séduisante, nous l’acceptâmes à l’unanimité, sauf à savoir après
-ce qu’on exigeait de nous. On nous en donna connaissance. Voici ce que
-nous avons promis de faire:
-
-Ce soir, au moment où votre sœur sortira de son magasin, nous devons
-l’entourer en simulant une dispute, et élever nos voix de manière à
-couvrir ses cris. Les gens du marquis d’A... se chargent du reste.
-Comprenez-vous maintenant?
-
-Je ne comprenais que trop, ajouta Antonio; je remerciai à peine le
-machiniste, et, la tête bouleversée par sa confidence, je descendis en
-toute hâte. Dans ce moment suprême mon imagination ne me fit
-heureusement pas défaut; vous le savez, Edmond, aux extrêmes dangers
-l’inspiration subite.
-
-Je me trouvais devant un armurier; j’entrai chez lui, j’achetai deux
-pistolets, et les cachant sous mes vêtements, je courus à la maison.
-
-Mère, dis-je en entrant, j’ai parié qu’en prenant les vêtements
-d’Antonia je me ferais passer pour elle; habillez-moi donc bien vite, et
-soyez assez bonne pour aller dire à ma sœur que je la prie de quitter
-son magasin une demi-heure plus tard que de coutume.
-
-Ma mère fit ce que je lui demandais, et lorsqu’elle eut terminé, elle me
-trouva d’une ressemblance si parfaite avec Antonia, qu’elle m’embrassa,
-après quoi elle partit en riant aux éclats de ma plaisante idée.
-
-Neuf heures venaient de sonner. C’était l’heure convenue pour
-l’enlèvement. Je me hâtai de sortir en imitant de mon mieux la démarche
-et la tournure de ma sœur.
-
-Le cœur me battit avec force, lorsque je vis cette troupe de valets
-et de bandits s’approcher de moi. Un instant, je mis instinctivement la
-main sur mes armes, mais je repris aussitôt les allures timides d’une
-jeune fille, et je continuai de m’avancer.
-
-Le coup s’exécuta comme il avait été annoncé; je fus enlevé avec
-beaucoup de ménagements malgré ma résistance simulée, et l’on me déposa
-dans une voiture dont les stores étaient baissés. Les chevaux partirent
-au galop.
-
-Un homme se trouvait près de moi: je le reconnus malgré l’obscurité:
-c’était bien le marquis d’A... J’eus à supporter d’abord de chaleureuses
-excuses, puis des protestations passionnées qui me faisaient monter le
-sang au visage. Je fus plusieurs fois sur le point de me trahir, mais ma
-vengeance était si belle et si prochaine, que je refoulai dans mon
-cœur ces brûlantes émotions.
-
-Mon projet était, dès que je serais seul avec lui, de le provoquer à un
-duel à mort.
-
-Une demi-heure s’était à peine écoulée, que nous étions arrivés au terme
-de notre voyage. Le marquis me pria de descendre et me donna galamment
-la main pour m’introduire dans une petite villa isolée de toute
-habitation.
-
-Nous entrâmes dans un salon resplendissant de lumières. Quelques jeunes
-gens en compagnie de jeunes femmes nous y attendaient.
-
-Mon ravisseur, radieux et triomphant, me fit subir une présentation à
-ses amis et à leurs compagnes, et il reçut leurs félicitations.
-
-Je baissais les yeux de crainte qu’on ne vît s’en échapper les éclairs
-de ma colère, car je savais que cette humiliante ovation était réservée
-pour ma sœur, qui certes en serait morte de honte.
-
-Cinq minutes plus tard, un domestique ouvrant une porte à deux battants,
-annonça que le souper était servi.
-
---A table! mes amis, cria le marquis, à table! et que chacun s’y place
-selon son bon plaisir.
-
-Il m’offrit son bras.
-
-Nous entourâmes une table somptueuse. Le marquis se fit mon serviteur,
-car, pour laisser plus de liberté à ses convives, il avait congédié ses
-gens.
-
-Pendant quelque temps je refusai tout ce qui me fut offert. Mais vous le
-savez, mon cher Edmond, la nature a des droits qu’il nous est impossible
-de méconnaître. J’avais une faim dévorante qui s’aiguisait encore à la
-vue de mets succulents; je dus, malgré ma colère, abandonner mes projets
-d’abstinence, et je cédai à la tentation.
-
-Je ne pouvais manger sans boire, et il n’y avait point d’eau sur la
-table. Nos dames s’accommodaient fort bien du vin; je fis comme ces
-dames. Toutefois, j’en usai avec modération, et, pour conserver l’esprit
-de mon rôle, j’affectai en général une grande réserve et une extrême
-timidité.
-
-Le marquis fut enchanté de me voir ainsi prendre mon parti; il m’adressa
-quelques galanteries, puis, voyant qu’elles m’étaient désagréables, il
-n’insista pas, persuadé qu’il prendrait sa revanche en temps plus
-opportun.
-
-Nous étions au dessert. La joie la plus expansive régnait dans
-l’assemblée. Vous l’avouerai-je, Edmond, cette réunion de gais viveurs
-auxquels je me serais si franchement associé dans toute autre
-circonstance; ces femmes, aussi coquettes que jolies, devinrent pour mes
-sens ce qu’avaient été les mets pour mon appétit, et chassèrent
-insensiblement mes sombres idées. Je ne me sentais plus la force de
-continuer le rôle dramatique que j’avais entrepris et je cherchai dans
-ma tête un dénouement plus convenable à la situation et à mes moyens.
-
-Mon parti fut bientôt pris!
-
-Trois toasts venaient d’être successivement portés: Au vin! au jeu! à
-l’amour! Ces dames s’y étaient associées en vidant leurs verres, tandis
-que j’étais resté calme et silencieux. Le marquis me sollicitait en vain
-par de douces paroles de m’associer à la joie commune.
-
-Tout à coup je me lève, un verre à la main, et prenant la tournure et
-les manières d’un franc soldat.
-
---Par Bacchus! m’écriai-je d’une voix de baryton et en appuyant
-vigoureusement la main sur l’épaule du marquis, buvons, mes amis, aux
-beaux yeux de ces dames! Je vide ensuite mon verre tout d’un trait,
-j’entonne un couplet qui se termine ainsi:
-
- Et si nous nous grisons de vin,
- Enivrons-nous aussi du regard de nos belles!
-
-Je ne puis dire quelles furent les impressions du marquis: je le sentis
-rester sous ma main comme une statue de pierre. Quand à ses amis, ils me
-regardaient avec un ébahissement mêlé de stupeur, me prenant sans doute
-pour une folle, tandis que les femmes riaient aux éclats de mon étrange
-sortie.
-
---Eh bien! Messieurs, continuai-je, d’où vient votre surprise? ne
-reconnaissez-vous pas en moi le ténor Antonio Torrini, bon vivant, ma
-foi, et tout prêt à rendre raison, le verre ou les armes à la main, à
-qui de droit. En même temps je déposai mes pistolets sur la table.
-
-A ces mots, le marquis sortit enfin de la torpeur où l’avait plongé
-l’évanouissement de ses beaux rêves; il se redressa furieux et leva la
-main pour me frapper au visage. Mais ses yeux n’eurent pas plutôt
-rencontré les miens, que, subissant encore l’influence d’une illusion
-qu’il abandonnait avec peine, il retomba sur son siége.
-
---Non, dit-il, je ne me déciderai jamais à frapper une femme.
-
---Qu’à cela ne tienne, monsieur le marquis, repris-je en quittant la
-table, je ne vous demande que dix minutes pour reparaître avec le
-costume de mon nouveau rôle. Je passai dans une pièce voisine où je
-quittai robes, jupes et falbalas. Il ne manquait que l’habit aux
-vêtements que j’avais conservés sous mon accoutrement féminin. Mais un
-habit n’est pas indispensable pour recevoir un soufflet, et comme
-j’étais, par ce fait, en costume de combat, je rentrai dans la salle.
-
-En mon absence, la scène avait complétement changé. Quand je me
-présentai, il me sembla que j’avais _manqué mon entrée_, comme on dit au
-théâtre lorsqu’on se trouve en retard pour donner la réplique. Tout le
-monde me regardait en souriant, et l’un des convives s’approchant de
-moi:
-
---Monsieur Antonio, me dit-il, les témoins de mon ami et les vôtres, que
-nous avons nommés d’_office_ en votre absence, ont arrangé l’affaire;
-nous n’avons pas jugé convenable qu’on se battît pour des torts qui sont
-compensés. Approuvez-vous notre décision?
-
-Je présentai la main au marquis, qui la reçut d’assez mauvaise grâce,
-pour me prouver qu’il me gardait encore rancune de l’amère mystification
-que je lui avais infligée.
-
-Ce dénouement suffisait à ma vengeance: je me retirai. Mais, avant de
-partir, chacun de nous jura sur l’honneur d’être discret. Les femmes
-furent admises à ce serment.
-
-Après avoir remercié ce bon Antonio de son dévouement et l’avoir
-complimenté sur son esprit d’à-propos:
-
---Ces messieurs, ajoutai-je, ont agi très galamment avec les dames, en
-confiant un secret à leur discrétion; mais moi qui me flatte de
-connaître le cœur féminin, je dis avec François Ier:
-
- Souvent femme varie,
- Bien fol est qui s’y fie.
-
-C’est pourquoi le mariage aura lieu après-demain, et trois jours après
-nous partirons pour Constantinople.
-
-Ce ne fut que dans la capitale de la Turquie qu’Antonio raconta à sa
-sœur le danger qu’elle avait couru et la ruse par laquelle il l’avait
-sauvée.
-
-Antonio aimait sa sœur autant que moi-même, et il avait raison,
-ajouta Torrini, car c’était bien la femme la plus parfaite qu’il y ait
-jamais eu dans ce monde. Pour s’en faire une idée, mon ami, il faudrait
-se figurer toutes les qualités d’une belle âme unies à la plus
-ravissante beauté. C’était un ange enfin!
-
-Le comte de Grisy s’était tellement exalté à ce souvenir, qu’il s’était
-soulevé en portant les bras vers le ciel, où il semblait chercher la
-femme qu’il avait tant aimée. Mais il retomba aussitôt, accablé par
-d’horribles souffrances que lui causa le dérangement de ses appareils.
-Il dut interrompre son récit et le remettre au lendemain.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-SUITE DE L’HISTOIRE DE TORRINI.--LE GRAND-TURC LUI FAIT DEMANDER UNE
-SÉANCE.--UN TOUR MERVEILLEUX.--LE CORPS D’UN JEUNE PAGE COUPÉ EN
-DEUX.--COMPATISSANTE PROTESTATION DU SÉRAIL.--AGRÉABLE SURPRISE.--RETOUR
-EN FRANCE.--UN SPECTATEUR TUE LE FILS DE TORRINI PENDANT UNE
-SÉANCE.--FOLIE: DÉCADENCE.--MA PREMIÈRE REPRÉSENTATION.--FACHEUX
-ACCIDENT POUR MES DÉBUTS.--JE REVIENS DANS MA FAMILLE.
-
-
-Le jour suivant, Torrini reprit son récit sans attendre que je lui en
-fisse la demande:
-
---Arrivés à Constantinople, me dit-il, nous goûtâmes pendant quelque
-temps le bien-être d’un doux repos, dont le charme s’augmentait encore
-de tous les enivrements de la lune de miel.
-
-Au bout d’un mois cependant, je pensai que notre mutuel bonheur ne
-devait pas m’empêcher de chercher à réaliser le projet que j’avais formé
-de jouer devant Selim III. Avant de solliciter cette faveur, je crus
-devoir me faire connaître en donnant des représentations dans la ville.
-Quelque retentissement qu’eussent eu mes séances en Italie, il était peu
-probable que mon nom eût traversé la Méditerranée: c’était donc une
-nouvelle réputation à me faire.
-
-Je fis construire un théâtre, dans lequel se continua le cours de mes
-succès: le public vint en foule; et les plus hauts personnages furent
-bientôt au nombre de mes plus zélés spectateurs.
-
-Je peux me glorifier, mon ami, de cette vogue, car les Turcs, de leur
-nature si indolents et si flegmatiques, épris du spectacle que je leur
-offrais, me rappelaient par leur enthousiasme mes bouillants spectateurs
-italiens.
-
-Le grand visir vint lui-même assister à une de mes séances; il en parla
-à son souverain, et excita si vivement sa curiosité, que Selim m’envoya
-l’invitation, pour ne pas dire l’ordre, de venir à la cour.
-
-Je me rendis en toute hâte au palais, où l’on me désigna l’appartement
-dans lequel devait avoir lieu la séance. De nombreux ouvriers furent mis
-sous mes ordres, et l’on me donna toute latitude pour mes dispositions
-théâtrales. Une seule condition m’était imposée: c’est que l’estrade
-ferait face à certain grillage doré, derrière lequel, me dit-on,
-devaient se tenir les femmes du Sultan.
-
-Au bout de deux jours, mon théâtre était élevé et complètement décoré.
-Il représentait un jardin rempli de fleurs naturelles, dont les vives
-couleurs et les parfums pénétrants charmaient à la fois la vue et
-l’odorat. Dans le fond et au milieu d’un épais feuillage, un jet d’eau,
-s’élevant en forme de gerbe, retombait dans un bassin de cristal en
-milliers de gouttes qui, à la clarté de nombreuses lumières, semblaient
-autant de diamants. Cette gerbe avait en outre l’avantage de répandre
-une douce fraîcheur qui devait doubler le charme de la représentation.
-Enfin, à droite et à gauche, des bosquets touffus devaient me servir de
-coulisses et de laboratoire. C’est au milieu de ce véritable jardin
-d’Armide que se dressait le gradin chargé de mes brillants appareils.
-
-Quand tout fut prêt, le Sultan et sa nombreuse suite vinrent prendre les
-places assignées par leur rang à la cour. Le sultan, couché sur un
-sopha, avait près de lui son grand-visir, tandis qu’un interprète, se
-tenant respectueusement en arrière, devait lui faire la traduction de
-mes paroles. Dans la salle s’étalaient les brillants costumes des grands
-de la cour.
-
-Au lever du rideau, une pluie de feuilles de roses tomba sur la scène et
-forma bientôt un tapis odorant et moelleux. Je parus aussitôt, vêtu d’un
-riche costume de cour de Louis XV.
-
-Je vous fais grâce du détail des expériences qui composaient ma séance;
-je tiens seulement à vous faire connaître un tour qui, ainsi que celui
-de la montre brisée, fut un à-propos dont l’effet fut immense.
-
-L’imagination de mes spectateurs avait été déjà fortement impressionnée
-lorsque je le présentai.
-
-M’adressant à Selim avec le ton grave et solennel du magicien: «Noble
-Sultan, lui dis-je, je vais cesser de simples tours d’adresse pour
-m’élever maintenant aux hauteurs de la sublime science de la magie; mais
-pour réussir dans mes mystérieuses incantations, j’ai besoin de
-m’adresser directement à votre auguste personne. Que Votre Hautesse
-veuille donc me confier ce bijou qui m’est nécessaire.» Et en même
-temps, je désignais un superbe collier de perles fines qui ornait son
-cou. Le sultan me le remit et je le déposai entre les mains d’Antonio.
-Celui-ci me servait d’aide sous le costume d’un jeune page.
-
-On sait, continuai-je, que la magie a des pouvoirs illimités, parce
-qu’elle tient dans sa dépendance des esprits familiers qui, respectueux
-et soumis, exécutent aveuglément les ordres de leur maître. Que ces
-esprits se préparent à m’obéir, je vais les évoquer.»
-
-En même temps, je traçai majestueusement avec ma baguette un cercle
-autour de moi, et je prononçai à voix basse certaines paroles magiques.
-Puis, je me tournai vers mon page pour reprendre le collier.
-
-Le collier avait disparu.
-
-Vainement j’interroge Antonio. Pour toute réponse, il fait entendre un
-rire strident et sarcastique, comme s’il eût été possédé d’un des
-esprits que je venais d’évoquer.
-
---Grand prince, dis-je alors au Sultan, veuillez croire que loin d’avoir
-participé à cette audacieuse soustraction, je me trouve forcé d’avouer
-que je suis en butte à un complot cabalistique que j’étais loin de
-prévoir.
-
-Mais que Votre Hautesse veuille bien se rassurer: nous possédons des
-moyens de répression pour faire rentrer nos subordonnés dans le devoir.
-Ces moyens sont aussi puissants que terribles, je vais vous en donner un
-exemple.
-
-A mon appel, deux esclaves apportèrent, l’un une boîte longue et
-étroite, l’autre un chevalet propre à scier le bois. Antonio paraissait
-en proie à une terreur indicible: j’ordonnai froidement aux esclaves de
-le saisir, de l’enfermer dans la boîte dont le couvercle fut aussitôt
-cloué, et de le mettre en travers sur le chevalet.
-
-Alors je m’arme d’une scie, et le pied appuyé sur la boîte, je me
-disposais à l’entamer pour la couper en deux, lorsque des cris perçants
-se font entendre derrière le grillage doré. C’étaient les femmes du
-Sultan qui protestaient contre ma barbarie. Je m’arrête un moment pour
-leur laisser le temps de se remettre; mais dès que je veux reprendre mon
-travail, de nouvelles protestations, où je reconnais des menaces, me
-forcent encore à suspendre mon opération.
-
-Ne sachant si je puis me permettre d’adresser la parole au grillage
-doré, je prends un biais pour rassurer indirectement ces dames dans leur
-compatissante frayeur:
-
---Seigneurs, dis-je à mon nombreux auditoire, ne craignez rien, je vous
-prie, pour le supplicié: loin de ressentir aucune douleur, je puis vous
-assurer qu’il éprouvera au contraire les sensations les plus agréables.
-
-Spectateurs et spectatrices ajoutèrent sans doute foi à cette étrange
-assertion, car le silence se rétablit, et je pus continuer mon
-expérience.
-
-Le coffre était enfin séparé en deux parties; j’en relevai les tronçons
-de manière que chacun produisit un piédestal, je les rapprochai l’un de
-l’autre et les couvris d’un énorme cône en osier, sur lequel je jetai un
-grand drap noir parsemé de signes cabalistiques brodés en argent.
-
-Cette fantasmagorie terminée, je recommençai la petite comédie
-d’évocation, de cercles magiques et de paroles sacramentelles; puis
-tout-à-coup, au milieu du plus profond silence, on entendit sous le drap
-noir deux voix humaines exécutant en duo une ravissante mélodie.
-
-Pendant ce temps, des feux de Bengale s’allumaient de tous côtés comme
-par enchantement. Enfin, les voix et les feux s’étant insensiblement
-éteints, un bruit effrayant se fit entendre, le cône et le voile noir se
-renversèrent, et... Tous les spectateurs poussèrent un cri de surprise
-et d’admiration: deux pages identiquement semblables parurent, chacun
-sur un piédestal, se tenant d’une main, tandis que de l’autre ils
-soutenaient un plateau d’argent sur lequel était le collier de perles.
-Mes deux _Antonios_ se dirigèrent vers le Sultan, et lui offrirent
-respectueusement son riche bijou.
-
-La salle entière s’était levée comme pour donner plus de force aux
-applaudissements qui me furent prodigués. Le sultan lui-même me remercia
-dans son langage, que je ne compris pas, mais je crus lire sur son
-visage l’expression d’une profonde satisfaction.
-
-Le lendemain, un officier du palais vint me complimenter de la part de
-son maître, et m’offrit en présent le collier qui avait été si bien
-escamoté la veille.
-
-Le tour des _deux pages_, ainsi que je l’avais nommé, fut un des
-meilleurs que j’aie jamais exécutés, et cependant, je dois l’avouer,
-c’est peut-être un des plus simples. Ainsi, vous devez parfaitement
-comprendre, mon cher enfant, qu’Antonio escamote le collier, tandis que
-j’occupe l’attention du public par mes évocations. Vous comprenez encore
-que, lorsqu’il est enfermé dans la caisse, et pendant qu’on est occupé à
-la clouer, il en sort par une autre ouverture qui correspond à une
-trappe pratiquée dans le parquet du théâtre; la caisse est déjà vide
-lorsqu’on la couche sur le chevalet, je n’ai donc à couper que des
-planches. Enfin, à la faveur du grand cône, et du drap qui le couvre,
-Antonio et sa sœur portant le même costume, sortent invisiblement de
-dessous le plancher et viennent se placer sur les deux piédestaux. La
-mise en scène et l’aplomb de l’opérateur font le reste.
-
-Ce tour fit grand bruit dans la ville. Le récit passant de bouche en
-bouche atteignit bientôt les proportions d’un miracle, et contribua
-considérablement au succès des représentations que je donnai à la suite
-de cette séance.
-
-J’aurais pu, à la faveur de cette vogue, rester longtemps encore à
-Constantinople et parcourir ensuite les provinces où j’étais sûr de
-réussir. Mais la vie paisible que je menais me causait un ennui mortel:
-j’éprouvais le besoin de changer de place pour courir après de nouvelles
-émotions. Je me sentais le commencement d’un malaise que je ne pouvais
-définir: c’était quelque chose comme le spleen ou bien un commencement
-de nostalgie; c’était peut-être l’un et l’autre. Ma femme me pressait en
-outre de retourner en Italie ou dans tout autre pays chrétien, ne
-voulant pas, disait-elle, que notre premier-né, dont l’arrivée nous
-était annoncée, vînt au monde au milieu des infidèles.
-
-Je me rendis d’autant plus volontiers à ses vœux, que tout en
-cherchant à lui être agréable, je satisfaisais le plus ardent de mes
-désirs. J’étais venu à Constantinople dans un but de curiosité et avec
-le projet de jouer devant le Sultan. Puisque ce projet était réalisé et
-que ma curiosité était satisfaite, nous pouvions nous éloigner: nous
-partîmes pour la France.
-
-Mon intention était de me rendre à Paris, mais arrivé à Marseille, je
-lus dans les journaux l’annonce de représentations données par un
-escamoteur nommé Olivier. Son programme comprenait la séance entière de
-Pinetti, qui était à peu près la mienne. Lequel des deux, de Pinetti ou
-d’Olivier, était le plagiaire? tout porte à croire que c’était ce
-dernier. Quoiqu’il en soit, n’ayant cette fois aucune raison pour
-engager une nouvelle lutte, je tournai vers la droite et je me dirigeai
-sur Vienne.
-
-Je n’eus pas, du reste, à m’en repentir, car l’accueil que je reçus me
-consola de la marche rétrograde que m’avait fait faire la célébrité
-d’Olivier.
-
-Il m’est impossible, mon ami, de vous retracer l’itinéraire que j’ai
-parcouru pendant seize ans: je me bornerai à vous dire que j’ai visité
-l’Europe entière, en m’arrêtant de préférence dans les capitales.
-
-Longtemps j’eus une vogue qui me paraissait ne devoir jamais s’épuiser,
-mais ainsi que Pinetti, je devais éprouver l’inconstance de la fortune.
-
-Un beau jour je m’aperçus que mon étoile commençait à pâlir; je ne
-voyais plus le même empressement du public à mes représentations; je
-n’entendais plus ces bravos qui me saluaient à mon entrée en scène et
-qui me suivaient pendant ma séance; les spectateurs me paraissaient
-pleins de réserve, je dirais presque d’indifférence. A quoi cela
-tenait-il? Quelle était la cause de cet abandon, de ce caprice? Mon
-répertoire était toujours le même: c’était mon répertoire d’Italie, dont
-j’étais si fier, et pour lequel j’avais fait de si grand sacrifices. Je
-n’avais introduit aucun changement dans mes expériences; celles que
-j’offrais alors au public étaient les mêmes qui m’avaient conquis tant
-de suffrages. Je sentais aussi que je n’avais rien perdu de la vigueur,
-de l’entrain et de l’adresse que j’avais autrefois.
-
-Mais c’est précisément parce que je restais toujours le même, que le
-public avait changé à mon égard.
-
-Un auteur a dit avec raison:
-
- L’artiste qui ne monte pas, descend.
-
-Ce mot s’appliquait justement à ma position: tandis qu’autour de moi la
-civilisation marchait en avant, j’étais resté stationnaire; par
-conséquent je descendais.
-
-Quand je fus pénétré de cette vérité, je fis une réforme complète dans
-la composition de mes expériences. Les tours de cartes qui tenaient une
-grande place dans mon répertoire, n’avaient plus l’attrait de la
-nouveauté maintenant que les moindres escamoteurs les connaissaient et
-les exécutaient. J’en supprimai un grand nombre, et je les remplaçai par
-d’autres exercices.
-
-Le public aime et recherche les spectacles émouvants: j’en imaginai un
-qui, sous ce rapport, devait pleinement le satisfaire et le ramener à
-moi. Mais pourquoi Dieu a-t-il permis que je réussisse? Pourquoi ma tête
-a-t-elle conçu cette idée fatale? s’écria Torrini, en levant vers le
-Ciel ses yeux remplis de larmes. Sans elle j’aurais encore mon fils et
-je n’aurais pas perdu mon Antonia!
-
-Tandis qu’il exprimait ces douloureux regrets, la tête du pauvre
-Torrini, agitée par son tic nerveux, semblait vouloir se débarrasser de
-poignants souvenirs. Néanmoins, après une légère pause, pendant laquelle
-il avait tenu la main sur ses yeux, comme pour se concentrer dans sa
-douleur, il continua:
-
---Il y a deux ans environ, j’étais à Strasbourg; je jouais au théâtre,
-et chacun voulait voir cette expérience si émouvante que j’avais
-intitulée _le fils de Guillaume Tell_.
-
-Giovani (c’était le nom de mon fils) jouait le rôle de Walter, fils du
-héros suisse. Au lieu de placer la pomme sur sa tête, il la mettait
-entre ses dents. A un signal donné, un spectateur, armé d’un pistolet,
-faisait feu sur Giovani, et la balle allait se loger au milieu même du
-fruit.
-
-Grâce au succès que me valut ce tour, mon coffre, vide depuis quelque
-temps, se remplit de nouveau. Cela me rendit une grande confiance dans
-l’avenir, et loin de profiter des leçons de l’adversité, je repris mes
-habitudes de luxe d’autrefois, tant je croyais avoir, cette fois encore,
-fixé pour jamais le public, la fortune et la vogue.
-
-Cette illusion me fut cruellement ravie.
-
-Le _Fils de Guillaume Tell_, dont j’avais fait un petit acte à part,
-terminait ordinairement la soirée. Nous nous disposions à le jouer pour
-la trentième fois, et j’avais fait baisser le rideau, afin de donner à
-la scène l’aspect de la place publique d’Altorf. Tout-à-coup mon fils,
-qui venait de revêtir le costume helvétique traditionnel, s’approcha de
-moi en se plaignant d’une violente indisposition et en me priant de
-hâter la fin de la séance. J’avais déjà saisi la sonnette pour donner au
-machiniste le signal de lever le rideau, lorsque mon enfant tomba
-évanoui.
-
-Sans m’inquiéter de la longueur de l’entr’acte ni de l’impatience du
-public, nous entourâmes de soins empressés mon pauvre Giovani, et je le
-transportai près d’une croisée. Le grand air le remit assez vite;
-toutefois, il conservait sur ses traits une pâleur mortelle qui ne lui
-permettait pas de paraître en scène. J’étais moi-même saisi d’un
-pressentiment indéfinissable qui me poussait à arrêter la
-représentation, et je résolus d’en faire l’annonce au public. Je fis
-lever le rideau.
-
-Les traits contractés par l’inquiétude, je m’avançai vers la rampe.
-Giovani, plus pâle encore et se tenant à peine, était près de moi.
-
-J’exposai brièvement l’accident qui le mettait dans l’impossibilité
-d’exécuter l’expérience annoncée, et je proposai de rendre le montant de
-leurs places aux personnes qui en feraient la réclamation. Mais à ces
-mots, qui pouvaient susciter de grands embarras et surtout de graves
-abus, mon courageux enfant, faisant un effort sur lui-même, prit la
-parole pour annoncer que depuis quelques instants il se trouvait mieux
-et se sentait la force de continuer la séance où d’ailleurs, disait-il,
-il n’avait qu’un rôle passif et peu fatigant.
-
-Le public accueillit cette annonce avec de vifs applaudissements, et
-moi, père insensé et barbare, ne tenant aucun compte de l’avertissement
-que le Ciel m’envoyait pour la conservation des jours de mon enfant,
-j’eus la cruauté, la folie d’accepter ce généreux dévouement. Il ne
-fallait pourtant qu’un mot pour éviter la ruine, le déshonneur, la
-folie, et ce mot expira sur mes lèvres! Je me laissai étourdir par les
-bruyantes acclamations du public, et je commençai.
-
-J’ai déjà dit quelle était la nature du tour qui faisait courir la
-ville. Tout le prestige était dans la substitution d’une balle à une
-autre. Un savant m’avait enseigné une composition métallique imitant le
-plomb à s’y méprendre. J’en avais fait des balles, qui, placées à côté
-de balles véritables, n’en pouvaient être distinguées. Seulement il
-fallait éviter de les presser trop fortement, parce que la matière dont
-elles étaient faites était très friable; mais par cette raison, aussi,
-lorsqu’elles étaient lancées par le pistolet, elles se divisaient à
-l’infini, et n’allaient pas plus loin que la bourre elle-même.
-
-Jusqu’alors je n’avais pas songé qu’il pût y avoir le moindre danger
-dans l’exécution de cette expérience; j’avais pris du reste mes
-précautions contre toute erreur. Les fausses balles étaient enfermées
-dans un petit coffre dont seul j’avais la clef, et je ne l’ouvrais qu’au
-moment où le besoin l’exigeait.
-
-Ce soir-là, j’avais mis la plus grande circonspection dans les apprêts
-de cette scène; aussi, comment expliquerai-je la cruelle erreur qui fut
-commise? Je ne le puis; aucune conjecture ne m’éclaire; je ne dois
-accuser que la fatalité. Toujours est-il qu’une balle de plomb mêlée aux
-autres se trouva dans la cassette, et qu’elle fut mise dans le pistolet.
-
-Concevez-vous, maintenant, ce qu’il y a d’horrible dans cette action?
-Voyez-vous un père venant, le sourire sur les lèvres, commander le coup
-de feu qui doit tuer son fils!..... C’est affreux, n’est-ce pas?
-
-Le coup part, et le spectateur cruellement adroit a visé si
-malheureusement, que l’enfant, frappé au milieu du front, tombe aussitôt
-la face contre terre, se roule, se tord dans les convulsions d’une
-courte agonie et rend le dernier soupir.....
-
- * * * * *
-
-Un instant, je restai immobile, souriant encore aux spectateurs et ne
-pouvant croire à un aussi grand malheur; en une seconde, mille pensées
-se croisent dans mon esprit. Est-ce une illusion, une surprise que j’ai
-ménagée et dont je ne me souviens plus? n’est-ce qu’une émotion de
-l’enfant, une suite du malaise qu’il vient d’éprouver?
-
-Paralysé par le doute et l’horreur, j’hésite à changer de place: mais le
-sang qui sort en abondance de la blessure, me rappelle violemment à
-l’affreuse réalité. Je comprends enfin, et, fou de douleur, je me
-précipite sur le corps inanimé de mon fils.
-
-J’ignore ce qui se passa ensuite, ce que je devins. Lorsque je recouvrai
-l’usage de mes sens, je me trouvai dans une prison, en face de deux
-hommes, dont l’un était un médecin, et l’autre un juge d’instruction. Ce
-magistrat, compatissant à mon malheur, eut la bonté de mettre tous les
-égards et toutes les formes possibles dans l’accomplissement de sa
-pénible mission. J’avais peine à comprendre les questions qu’il
-m’adressait; je ne savais que répondre et je me contentais de verser des
-larmes.
-
-L’instruction fut promptement achevée et l’on me traduisit en cour
-d’assises.
-
-Le croiriez-vous, mon enfant? Ce fut avec un indicible bonheur que je
-m’assis sur le banc d’infamie, espérant n’en sortir que pour recevoir la
-juste punition du crime que j’avais commis. J’étais résigné à la mort,
-je la désirais même, et je voulais faire tout ce qui serait en mon
-pouvoir pour qu’on me délivrât d’une vie qui m’était odieuse.
-
-J’avais déclaré ne pas vouloir me défendre: on me nomma d’office un
-avocat qui, pour me sauver, déploya un talent malheureusement
-remarquable. Malgré mes aveux, le jugement fut rendu, et contre mon
-attente, le chef principal d’accusation ayant été écarté, je ne fus
-reconnu coupable que d’homicide par imprudence et condamné à six mois de
-prison, que je passai dans une maison de santé.
-
-Ce fut seulement là que je pus communiquer avec Antonio. Il vint
-m’apporter une affreuse nouvelle: ma chère Antonia n’avait pu supporter
-tant de chagrins; elle aussi était morte!
-
-Ce nouveau coup m’accabla tellement que je faillis en perdre la vie; je
-passai la plus grande partie de ma détention dans un affaiblissement
-voisin de la mort; mais enfin ma nature vigoureuse lutta contre toutes
-ces secousses, l’emporta, et je recouvrai la santé. J’étais en
-convalescence, lorsqu’on m’ouvrit les portes de ma prison.
-
-Le chagrin et le découragement me suivirent partout et me jetèrent dans
-une apathie dont rien ne pouvait me tirer. Je fus pendant trois mois
-comme un insensé, courant la campagne et ne prenant de nourriture que ce
-qu’il en fallait pour ne pas mourir de faim. Je sortais de chez moi au
-petit jour et n’y rentrais qu’à la nuit. Il m’eût été impossible de dire ce
-que j’avais fait pendant ces longues excursions; je marchais
-probablement sans autre but que celui de changer de place.
-
-Une semblable existence ne pouvait durer longtemps: la misère et son
-triste cortége s’avançaient d’un pas inévitable.
-
-La maladie de ma femme, les frais judiciaires, ma détention et notre
-dépense pendant ces trois mois sans travail, avaient absorbé,
-non-seulement mes ressources pécuniaires, mais encore la valeur entière
-de mon cabinet. Antonio m’exposa notre situation et me supplia d’en
-sortir en reprenant le cours de mes représentations.
-
-Je ne pouvais laisser ce bon frère, cet excellent ami, dans une
-situation aussi critique: je cédai à sa prière, à la condition cependant
-que je changerais mon nom contre celui de Torrini, et que je ne jouerais
-jamais sur aucun théâtre.
-
-Antonio se chargea de tout arranger suivant mes désirs. En vendant les
-bijoux que j’avais reçus en présent à différentes époques, et qu’il
-avait à mon insu soustraits aux griffes des hommes de loi, il paya mes
-dettes et fit construire la voiture où nous venons de subir un si rude
-échec.
-
-De Strasbourg nous nous rendîmes à Bâle. Mes premières représentations
-furent empreintes de la plus grande tristesse, mais insensiblement je
-suppléai à la gaîté et à l’entrain par la bonne exécution de mes
-expériences; et le public finit par m’accepter ainsi.
-
-Après avoir visité les principales villes de la Suisse, nous rentrâmes
-en France, et c’est en la parcourant, mon cher enfant, que vous trouvai
-sur la route de Blois à Tours.
-
-Je vis, aux dernières phrases de Torrini et à la manière dont il
-cherchait à abréger la fin de son récit, que non-seulement il avait
-besoin de repos, mais encore qu’il sentait la nécessité de se remettre
-de toutes les émotions que ces tristes souvenirs avaient excitées en
-lui.
-
-Pourtant, j’avais remarqué avec joie depuis quelque temps que si ces
-souvenirs étaient douloureux pour son cœur, ils n’y laissaient plus
-qu’une résignation empreinte de mélancolie. Sa raison avait fini par
-maîtriser les écarts de son imagination, et il ne lui restait plus
-d’autre trace de sa folie passée que son tic, qu’il garda jusqu’à ses
-derniers moments.
-
-Quelques mots échappés à Torrini pendant son récit m’avaient confirmé
-dans la pensée que sa position pécuniaire était embarrassée; je le
-quittai sous le prétexte de le laisser reposer, et je priai Antonio de
-faire une promenade avec moi. Je voulais lui rappeler qu’il était temps
-de mettre à exécution le plan que nous avions conçu et qui consistait à
-donner, sans en parler à notre cher malade, une ou plusieurs
-représentations à Aubusson.
-
-Antonio fut de cet avis. Mais lorsqu’il s’agit de décider qui de nous
-deux monterait sur la scène, il se récusa, prétendant ne connaître de
-l’escamotage que ce qu’il avait été forcé d’apprendre pour son service.
-Il savait, me dit-il, glisser au besoin une carte, un mouchoir, une
-pièce de monnaie dans la poche d’un spectateur sans que celui-ci s’en
-aperçût, mais rien au-delà.
-
-J’ai su plus tard que, sans être très adroit, Antonio en savait plus
-qu’il ne voulait le dire.
-
-Nous décidâmes que je serais le représentant de notre sorcier.
-
-Il fallait que je fusse soutenu par un grand désir d’être utile à
-Torrini et d’acquitter une partie de ma dette de reconnaissance envers
-lui, pour me décider si brusquement à paraître en scène. Car, si j’avais
-déjà donné quelques séances devant des amis, je les admettais
-gratuitement à mon spectacle; cette fois, il s’agissait de spectateurs
-payant leurs places, et cette distinction me causait une grande
-appréhension.
-
-Cependant, une fois ma détermination prise, je me rendis avec Antonio
-chez le maire pour obtenir de lui l’autorisation de donner des
-représentations.
-
-Ce magistrat était un homme excellent; il connaissait l’accident qui
-nous était arrivé, et voyant qu’il s’agissait d’une bonne œuvre à
-faire, il nous offrit gratuitement une salle destinée aux concerts.
-
-Bien plus, pour nous procurer l’occasion de faire quelques connaissances
-qui pourraient nous être utiles, il nous engagea à aller passer chez lui
-la soirée du dimanche suivant.
-
-Nous acceptâmes avec reconnaissance et nous eûmes lieu de nous en
-féliciter. Les invités de M. le Maire, charmés de certains tours que
-j’avais exécutés devant eux, furent fidèles à la promesse qu’ils nous
-avaient faite de venir assister à ma première représentation. Pas un ne
-manqua.
-
-Toutefois, j’eus besoin encore, je l’avoue, de me dire que les
-spectateurs, instruits du but de la séance, me tiendraient compte sans
-doute de mon dévouement, car le cœur me battit à rompre ma poitrine,
-au moment où le rideau se leva. Quelques applaudissements me rendirent
-de la confiance et je ne me tirai pas trop mal des premiers tours que
-j’exécutai. La réussite augmenta mon assurance, et je finis même par
-avoir un aplomb dont je ne me serais pas cru capable.
-
-Du reste, je possédais parfaitement la séance pour l’avoir vu bien des
-fois exécuter par Torrini. Mes principaux tours furent _la houlette_,
-_les Pyramides d’Egypte_, _l’Oiseau mort et vivant_, _l’Omelette dans le
-chapeau_. Je terminai par le _Coup de piquet de l’aveugle_, que j’avais
-étudié avec soin. J’eus le bonheur de le réussir, et il enleva tous les
-suffrages.
-
-Un accident, qui m’arriva dans cette séance, modéra singulièrement la
-joie de mon triomphe.
-
-J’avais emprunté un chapeau pour y faire mon omelette. Les personnes qui
-ont vu faire ce tour savent qu’il est principalement destiné à provoquer
-la gaîté dans l’assemblée, et qu’il n’y a rien à craindre pour l’objet
-emprunté.
-
-Je m’étais fort bien tiré de la première partie, qui consiste à casser
-des œufs, à les battre, à y joindre du sel et du poivre et à jeter le
-tout dans le chapeau.
-
-Il s’agissait, après cela, de simuler la cuisson de l’omelette; je posai
-un flambeau à terre, puis mettant au-dessus, à une distance où elle ne
-pouvait être atteinte, la coiffure qui devait simuler la poêle, je lui
-fis décrire un petit cercle, imitant ainsi le mouvement d’oscillation
-que fait une cuisinière pour empêcher l’omelette de brûler. En même
-temps, je débitais avec assez d’entrain des plaisanteries appropriées à
-la circonstance. Le public riait si bien et si haut que je m’entendais à
-peine parler. Je ne me doutais guère à ce moment de la cause réelle de
-cette hilarité. Hélas! je ne tardai pas à la connaître. Une forte odeur
-de roussi me fit jeter les yeux sur la lumière, elle était éteinte. Je
-regardai vivement le chapeau; le fond en était entièrement brûlé et
-taché. Il paraît que n’ayant pas convenablement apprécié la hauteur de
-la bougie, j’avais commencé par rôtir le malheureux chapeau, puis sans
-me douter de ce qui m’arrivait, et continuant toujours à tourner,
-j’étais descendu un peu plus bas et je l’avais barbouillé de cire
-fondue.
-
-Tout interdit à cette vue, je m’arrêtai, ne sachant comment sortir de ce
-mauvais pas. Heureusement pour moi que mon désappointement, si véritable
-qu’il fût, passa pour une comédie bien jouée; on ne doutait pas que cet
-accident ne fût un des agréments du tour et ne fût promptement réparé.
-
-Cette confiance dans mon savoir-faire était un supplice de plus, car,
-pauvre magicien, mon pouvoir surnaturel s’arrêtait devant la simple
-réparation d’un chapelier. Je n’avais qu’un moyen, c’était de gagner du
-temps et de m’inspirer des circonstances. Je continuai donc l’expérience
-d’un air assez dégagé pour ma position, et j’exposai aux regards du
-public ébahi une omelette cuite à point, que j’eus encore le courage
-d’assaisonner de quelques bons mots.
-
-Cependant, ce quart d’heure dont parle Rabelais était arrivé. Ce n’était
-pas assez de payer d’audace, il fallait rendre le chapeau, et, faute de
-mieux, confesser publiquement ma maladresse.
-
-Je m’étais résigné à cet acte d’humilité et je cherchais déjà à le faire
-le plus dignement possible, lorsque je m’entendis appeler de la coulisse
-par Antonio. Sa voix suspendit sur mes lèvres la parole prête à
-s’échapper et me rendit le courage, car je ne doutais pas que mon
-compère ne m’eût préparé quelque porte de sortie. Je me rendis près de
-lui; il m’attendait un chapeau à la main.
-
---Tenez, me dit-il en l’échangeant contre celui que je portais, c’est le
-vôtre; mais peu importe, faites bonne contenance; brossez-le comme si
-vous veniez d’enlever les taches, et en le remettant à la personne dont
-vous avez reçu l’autre, priez-la à voix basse de lire ce qui est au
-fond.
-
-Je fis ce qui m’était recommandé. Le propriétaire du chapeau brûlé,
-après avoir reçu le mien, se disposait à me faire une réclamation,
-lorsque je le prévins par un geste qui l’engageait à lire la note fixée
-sur la coiffe. Cette note était ainsi conçue:
-
-«Une étourderie m’a fait commettre une faute que je réparerai. Demain,
-j’aurai l’honneur de vous demander l’adresse de votre chapelier; en
-attendant, soyez assez bon pour me servir de compère et cacher ma
-mésaventure.»
-
-Ma requête eut tout le succès que je pouvais désirer, car mon secret fut
-parfaitement gardé et mon honneur fut sauf.
-
-Le succès de cette représentation m’engagea à en donner plusieurs autres
-qui furent également très suivies. Les recettes furent excellentes, et
-nous réalisâmes une somme assez importante.
-
-Que l’on juge de notre joie en portant triomphalement notre trésor à
-Torrini! Ce brave homme, après avoir écouté tous les détails de notre
-complot, avait bien envie de nous gronder du silence que nous avions
-gardé. Il ne put y parvenir; l’attendrissement le gagna, et, s’y
-laissant aller, il nous remercia avec toute l’effusion de son excellent
-cœur.
-
-Nous nous occupâmes immédiatement de liquider notre situation
-financière, car notre malade était arrivé au terme de son traitement et
-pouvait désormais vaquer à ses affaires.
-
-Torrini donna satisfaction complète à ses créanciers; il acheta deux
-bons chevaux, fit réparer sa voiture, après quoi, n’ayant plus rien à
-faire à Aubusson, il décida qu’il partirait.
-
-Le moment de nous séparer était arrivé, et mon vieil ami y était préparé
-depuis huit jours. Les adieux furent douloureux pour tous; un père
-quittant son enfant, sans espoir de le revoir jamais, n’eût pas éprouvé
-un plus violent chagrin que celui que ressentit Torrini en me serrant
-dans ses bras pour la dernière fois. De mon côté, je ne pouvais me
-consoler de perdre deux amis avec lesquels j’eusse si volontiers passé
-ma vie.
-
-Je partis pour Blois, tandis que Torrini prenait la route de
-l’Auvergne.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-DES ACTEURS PRODIGES.--M$1 HOUDIN.--J’ARRIVE A PARIS.--MON
-MARIAGE.--COMTE.--ÉTUDES SUR LE PUBLIC.--UN HABILE DIRECTEUR.--LES
-BILLETS ROSES.--UN STYLE MUSQUÉ.--LE ROI DE TOUS LES
-CŒURS.--VENTRILOQUIE.--LES MYSTIFICATEURS MYSTIFIÉS.--LE PÈRE.--JULES DE
-ROVÈRE.--ORIGINE DU MOT PRESTIDIGITATEUR.
-
- Le cœur plein de bonheur
- Je m’écriais: ô mon père! ô ma mère!
- O mes amis! ô ma simple cité!
- Je vous revois; dans ma félicité,
- Je n’ai plus rien à désirer sur la terre.
-
-
-Comme le cœur me battit, lorsque je rentrai dans ma ville natale! Il
-me semblait que j’en étais absent depuis un siècle et ce siècle n’avait
-pourtant duré que six mois. Les larmes me vinrent aux yeux en embrassant
-mon père et ma mère; je suffoquais d’émotion. J’ai depuis fait en pays
-étrangers de longs voyages; je suis toujours revenu près des miens avec
-bonheur, mais jamais, je puis le dire, je ne fus ému aussi profondément
-qu’alors. Peut-être en est-il de cette impression comme de tant
-d’autres, hélas! que l’habitude finit par émousser.
-
-Je trouvai mon père fort tranquille sur mon compte. La raison en était
-que pour ne pas éveiller son inquiétude, j’avais usé de ruse: un
-horloger avec lequel j’avais lié connaissance, lui avait fait parvenir
-mes lettres comme venant d’Angers, et cet ami s’était également chargé
-de m’envoyer les réponses.
-
-Il fallait maintenant donner une cause à mon retour, et j’hésitais à
-révéler mon séjour chez Torrini. Toutefois, poussé par le désir commun à
-tous les touristes de raconter leurs impressions de voyage, je me
-laissai aller à faire le récit de mes aventures jusque dans leurs
-moindres détails.
-
-Ma mère effrayée et craignant que je ne fusse encore malade, n’attendit
-pas la fin de ma narration pour envoyer chercher un médecin. Celui-ci la
-rassura en affirmant, ce que ma figure annonçait du reste, que j’étais
-dans un état de santé parfaite.
-
-On trouvera peut-être que je me suis trop longuement étendu sur les
-événements qui ont suivi mon empoisonnement. Je devais le faire, car
-l’expérience que j’acquis près de Torrini, le récit de son histoire, nos
-conversations et ses conseils eurent une influence considérable sur mon
-avenir. Avant cette époque, ma vocation pour l’escamotage était encore
-bien vague; depuis, elle me domina impérieusement.
-
-Cependant cette vocation, il me fallait la repousser de toutes mes
-forces et lutter corps à corps avec elle: il n’était pas supposable que
-mon père, qui avait déjà dû céder à ma passion pour l’horlogerie,
-poussât la faiblesse jusqu’à me laisser tenter une voie nouvelle et
-surtout si étrange. J’eusse pu certainement profiter du bénéfice de mon
-âge, car j’étais majeur; mais, outre qu’il m’eût coûté de déplaire à mon
-père, je réfléchissais encore que, possesseur d’une bien petite fortune,
-je ne pouvais l’exposer sans son consentement. Ces raisons m’engagèrent,
-sinon à renoncer à mes projets, du moins à les ajourner.
-
-D’ailleurs, mes succès à Aubusson n’avaient pu changer une opinion bien
-arrêtée que j’avais sur l’escamotage: c’est que pour représenter
-convenablement un homme adroit et capable d’exécuter des choses
-incompréhensibles, il faut avoir un âge en rapport avec les longues
-études qu’on a dû faire pour arriver à cette supériorité.
-
-Le public accordera bien à un homme de trente-cinq à quarante ans le
-droit de le tromper et de lui faire subir ces amusantes déceptions; il
-ne l’accordera pas à un jeune homme.
-
-Après quelques jours de vacances consacrés à célébrer mon retour,
-j’entrai chez un horloger de Blois, qui m’employa à _rhabiller_ et à
-brosser des montres. Or, je l’ai déjà dit, ce travail machinal et
-ennuyeux s’il en fut, rabaisse l’artiste horloger au niveau du
-manœuvre. Il s’agissait d’accomplir chaque jour un travail tournant
-incessamment dans le cercle invariable d’un _ressort_ à remplacer, d’une
-_verge_ à remettre (les montres à _cylindre_ étaient rares à cette
-époque), d’une _chaîne_ à raccommoder et finalement, après visite
-sommaire de la montre, _d’un coup de brosse_ à donner pour brillanter
-l’ouvrage.
-
-Dieu me garde pourtant de vouloir déprécier le métier d’horloger
-_rhabilleur_, et de voir dans mes anciens confrères des _artistes_ sans
-capacité. Loin de là; je me plairai toujours à reconnaître
-l’intelligence qu’exige l’art de réparer une montre en y faisant le
-moins possible.
-
-Quelquefois, dira-t-on, la montre revient de chez l’horloger à peu près
-aussi malade qu’elle y était entrée. C’est vrai; mais à qui la faute?
-
-Au public, il me semble.
-
-En province surtout, on a une peine infinie à accorder une gratification
-convenable au travail d’une consciencieuse réparation, et l’on marchande
-pour sa montre ou sa pendule, comme on le ferait pour l’achat de
-légumes. Qu’arrive-t-il alors? c’est que l’horloger est obligé de
-composer avec sa conscience et que bien souvent le client en a pour son
-argent.
-
-Toujours est-il que je me plaisais peu à cette besogne et que j’étais
-devenu à cet endroit d’une excessive paresse. Mais si l’on me voyait
-froid et indolent à l’égard des montres et des pendules que l’on me
-donnait à _rhabiller_, j’avais, d’un autre côté, un besoin d’activité
-qui me dévorait. Pour le satisfaire, je m’abandonnai tout entier à
-certaine distraction à laquelle je trouvais le plus vif attrait. Je veux
-parler de la comédie de société.
-
-Personne, je le pense, ne peut m’en faire un reproche, car parmi ceux
-qui me lisent, quel est celui qui n’a pas un peu joué la comédie? Depuis
-le jeune enfant qui récite un rôle à la distribution des prix, jusqu’au
-vieillard qui souvent accepte un emploi de père noble dans une de ces
-agréables parties, organisées pour charmer les longues soirées d’hiver,
-chacun n’aime-t-il à se donner la satisfaction si douce de se faire
-applaudir? Moi aussi, j’avais cette faiblesse, et, poussé par mes
-souvenirs de voyage, je voulais revoir ce public qui s’était montré déjà
-si bienveillant envers moi.
-
-De concert avec quelques amis nous avions organisé une véritable troupe
-de vaudeville. Chacun y avait son emploi; celui des comiques m’avait été
-dévolu, et je ne remplissais ni plus ni moins que les rôles de Perlet
-dans les pièces les plus en vogue de cette époque.
-
-Notre spectacle était gratis; aussi ne faut-il pas demander si nous
-avions de nombreux spectateurs. Il va sans dire également que nous
-étions tous des acteurs prodiges; on nous le disait, du moins, et notre
-amour-propre satisfait ne trouvait aucune raison pour repousser ces
-éloges. Dieu sait pourtant quels acteurs nous faisions!
-
-Malheureusement pour nos éclatants succès, des rivalités, des
-susceptibilités blessées, ainsi que cela arrive le plus souvent,
-amenèrent la discorde parmi nous, et bientôt il ne resta plus de tout le
-personnel que le coiffeur et le lampiste. Ces deux fidèles débris de
-notre troupe se voyant ainsi abandonnés à eux-mêmes, tinrent conseil,
-et, après mûre délibération, ils décidèrent que ne pouvant satisfaire
-aux exigences de la scène, ils se donnaient mutuellement leur démission.
-Afin d’expliquer l’héroïque persistance de ces deux artistes, il est bon
-de dire que seuls de la troupe ils étaient payés de leurs services.
-
-Mon père m’avait vu avec peine négliger le travail pour le plaisir. Afin
-de me ramener à de plus sages idées, il conçut pour moi un projet, qui
-devait avoir le double avantage de régulariser ma conduite et de me
-fixer irrévocablement auprès de lui: il s’agissait de m’établir et de me
-marier.
-
-Je ne sais, ou plutôt je ne veux pas dire, comment un tiers me poussa à
-refuser la dernière de ces deux propositions, sous le prétexte que je ne
-me sentais aucune vocation pour le mariage. Quant à l’établissement
-d’horlogerie, je fis facilement comprendre à mon père que j’étais encore
-trop jeune pour y songer.
-
-Mais je venais à peine de lui déclarer mon refus, que des circonstances
-d’une grande simplicité cependant, vinrent complètement changer ma
-détermination et me faire oublier les serments auxquels j’avais promis
-de rester fidèle.
-
-Les succès que j’avais obtenus dans mes rôles m’avaient ouvert l’entrée
-de quelques salons où j’allais souvent passer d’agréables soirées; là
-encore on jouait la comédie, sous forme de charades en action.
-
-Un soir, dans l’une de ces maisons où plus qu’ailleurs se trouvait
-toujours nombreuse compagnie, on nous pria comme de coutume d’égayer la
-soirée par quelques-unes de nos petites scènes. Je ne me rappelle plus
-quel fut le mot proposé; je me souviens seulement que je fus chargé de
-remplir un rôle de gastronome célibataire. Je me mis à table, et tout en
-faisant un repas à la façon de ceux dont on se contente au théâtre,
-j’improvisai un chaud monologue sur les avantages du célibat. Cette
-apologie m’était d’autant plus facile que je n’avais qu’à répéter les
-beaux raisonnements que j’avais faits à mon père, lors de sa double
-proposition. Or, il arriva que parmi les personnes qui écoutaient cette
-description plus ou moins juste de la béatitude du célibat, se trouvait
-une jeune fille de dix-sept ans, laquelle semblait apporter une sérieuse
-attention à mes arguments contre le mariage. C’était la première fois
-que je la voyais; je ne pus trouver d’autre cause à cette extrême
-attention que le désir de deviner le mot de la charade.
-
-On est toujours enchanté de trouver un auditeur attentif, et à plus
-forte raison, lorsque cet auditeur est une charmante jeune fille: c’est
-pourquoi je crus de mon devoir, dans le courant de la soirée, de lui
-adresser quelques mots de politesse. Une conversation s’ensuivit et
-devint si intéressante, que nous avions encore quantité de choses à nous
-dire quand il fallut nous séparer. Je crois du reste que je ne fus pas
-seul à regretter que la soirée fût sitôt terminée.
-
-Cet événement si simple fut pourtant cause de mon mariage avec
-mademoiselle Houdin, et ce mariage me conduisit à Paris.
-
-Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi je me nomme
-Robert-Houdin; mais ce qu’il ignore et ce que je vais lui apprendre,
-c’est que ce double nom, que j’avais d’abord pris pour éviter une
-confusion avec mes nombreux homonymes, est devenu plus tard, grâce à la
-décision du Conseil d’Etat, mon seul nom patronymique, s’écrivant d’un
-seul trait Robert-Houdin. On me pardonnera d’ajouter que cette faveur,
-toujours difficile à obtenir, ne m’a été accordée qu’en raison de la
-popularité que mes longs et laborieux travaux m’avaient acquise sous ce
-nom.
-
-Mon beau-père, M. Houdin, horloger célèbre, né à Blois, et par
-conséquent mon compatriote, était venu à Paris pour tirer de son savoir
-un meilleur parti qu’il n’eût pu faire dans sa ville natale. Il
-fabriquait de l’horlogerie de commerce, en même temps qu’il exécutait de
-ses mains des pendules astronomiques, des régulateurs, des pièces de
-précision et des instruments propres à leur exécution. Il fut convenu
-entre mon beau-père et moi que nous vivrions ensemble, et qu’aidé de ses
-conseils je l’aiderais à mon tour de mon travail.
-
-M. Houdin était au moins aussi passionné que moi pour la mécanique, dont
-il connaissait à fond tous les secrets. Nous avions sur ce sujet de
-longues et intéressantes conversations.
-
-Un entretien dans lequel entre de la passion rend facilement
-communicatif. Ce fut à la suite d’une de ces conversations que je
-confiai à mon beau-père les projets que j’avais autrefois formés pour la
-création d’un cabinet de curiosités mécaniques jointes à des
-expériences de prestidigitation. Déjà plusieurs fois en famille j’avais
-eu l’occasion de donner un échantillon de mon savoir-faire.
-
-M. Houdin me comprit, adopta mes plans et m’engagea à continuer mes
-études dans la voie que je m’étais tracée. Fort de l’approbation d’un
-homme dont je connaissais l’extrême prudence, je me livrai sérieusement,
-dans mes moments de loisir, à mes exercices favoris, et je commençai à
-créer quelques instruments pour mon futur cabinet.
-
-Mon premier soin, en arrivant à Paris, avait été d’assister aux
-représentations de Comte, qui depuis fort longtemps trônait dans son
-théâtre de la galerie de Choiseul. Ce célèbre _physicien_ se reposait
-déjà sur ses lauriers, et ne jouait plus qu’une fois par semaine. Les
-autres jours étaient consacrés aux représentations de ses jeunes
-acteurs, véritables prodiges de précocité.
-
-Tout le monde se rappelle d’avoir lu sur les affiches de ce théâtre les
-singulières annonces de chefs d’emploi que je vais citer.
-
- Jeune premier (grands rôles): M. ARTHUR, âgé de 5 ans.
-
- Jeune première id. M$1 ADELINA, ÂGÉE DE 4 ANS 1/2.
-
- Grandes coquettes M$1 VICTORINE, ÂGÉE DE 7 ANS.
-
- Pères nobles Le petit VICTOR, âgé de 6 ans.
-
-Ces artistes en bourrelet, ces comédiens en brassière, faisaient courir
-tout Paris.
-
-Comte aurait pu quitter tout à fait la scène, se contenter de son rôle
-de directeur et de père nourricier des enfants de Thalie, et arrondir
-tranquillement sa fortune déjà fort convenable. Mais Comte tenait à se
-montrer au moins une fois par semaine, et il avait pour cela un double
-motif: c’est que ses séances, devenues rares, exercaient toujours une
-heureuse influence sur la recette, et que d’un autre côté, en continuant
-de jouer, il écartait les physiciens ses concurrents, qui auraient pu
-avoir l’idée de venir le remplacer, dans le cas où il se serait retiré
-de l’arène.
-
-Les expériences de Comte étaient presque toutes puisées dans un
-répertoire que je connaissais parfaitement: c’était celui de Torrini et
-de tous les escamoteurs de l’époque. Elles ne pouvaient donc avoir pour
-moi un véritable intérêt. Toutefois, j’en retirais encore quelques
-profits, car n’ayant pas à me préoccuper des expériences, j’étudiais
-autant le spectateur que le physicien lui-même.
-
-J’écoutais avec attention ce qui se disait autour de moi, et souvent
-j’entendais de très judicieuses observations. Comme elles étaient faites
-pour la plupart par des gens qui ne semblaient pourtant pas doués d’un
-grand esprit de pénétration, cela me donna à penser qu’un
-prestidigitateur doit surtout se méfier du vulgaire, et en y
-réfléchissant, j’arrivai à me faire cette opinion: c’est qu’il est plus
-difficile de faire illusion à un ignorant qu’à un homme d’esprit.
-
-Ceci à l’air d’un paradoxe; je vais l’expliquer.
-
-L’homme vulgaire ne voit généralement dans les tours d’escamotage qu’un
-défi porté à son intelligence, et, pour lui, les séances de
-prestidigitation deviennent un combat dont il veut à tout prix sortir
-vainqueur.
-
-Toujours en garde contre les paroles dorées à l’aide desquelles
-l’illusion s’opère, il n’écoute rien et se renferme dans cet inflexible
-raisonnement:
-
---L’escamoteur, dit-il, tient dans sa main un objet qu’il prétend faire
-disparaître. Hé bien! quelque chose qu’il dise pour distraire mon
-imagination, mes yeux ne quitteront pas ses mains, et le tour ne pourra
-se faire sans que je sache comment il s’y est pris.
-
-Il s’ensuit que l’escamoteur, dont les artifices s’adressent
-particulièrement à l’esprit, doit redoubler d’adresse pour dépister
-cette résistance obstinée.
-
-Le trait suivant vient à l’appui de mon opinion.
-
-Un paysan se trouvait dans une assemblée de savants; un des membres vint
-soumettre à ses doctes confrères cette intéressante question: Pourquoi,
-lorsque l’on introduit un poisson dans un vase entièrement plein d’eau,
-ce vase ne déborde-t-il pas? Chacun alors de se creuser la tête et de
-chercher à donner l’explication de ce singulier phénomène. Mais on
-avait beau parler, aucun raisonnement n’obtenait l’approbation de
-l’assemblée, et les dissertations continuaient à perte de vue, quand le
-paysan demanda la parole:
-
---Au lieu de tant discourir, dit-il, ne serait-il pas préférable de
-mettre d’abord un poisson dans un vase rempli d’eau? on verrait ce qui
-en résulterait et l’on serait plus en mesure de discuter ensuite sur le
-sujet.
-
-On suivit cet avis, aussi simple que sage, et la solution du problème
-fut bientôt trouvée: le poisson fit déborder le vase.
-
-Messieurs les savants s’aperçurent qu’ils avaient été victimes d’une
-mystification.
-
-L’homme d’esprit, au contraire, qui assiste à une séance de
-prestidigitation, y est venu dans le seul but de jouir d’illusions et,
-loin de mettre obstacle aux tours du physicien, il est le premier à en
-favoriser l’exécution. Plus il est trompé, plus il est satisfait,
-puisqu’il a payé pour cela. Il sait, du reste, que ces amusantes
-déceptions ne peuvent porter atteinte à sa réputation d’homme
-intelligent. C’est pourquoi il s’abandonne avec confiance aux
-raisonnements du prestidigitateur, les suit complaisamment dans tous
-leurs développements et se laisse facilement égarer.
-
-N’avais-je donc pas raison de penser qu’il est plus facile de tromper un
-homme d’esprit qu’un ignorant?
-
-Comte était aussi pour moi un autre objet d’études non moins
-intéressantes: je l’étudiais comme directeur et comme artiste.
-
-Comme directeur, Comte aurait pu en remontrer aux plus habiles, et nul
-ne savait mieux que lui faire venir, comme on dit, l’eau à son moulin.
-On connaît la plupart des petits moyens qu’un directeur emploie
-communément pour attirer le spectateur et augmenter ses recettes. Comte,
-pendant longtemps, n’eut pas besoin d’y recourir, sa salle s’emplissait
-d’elle-même. Pourtant un jour vint où les banquettes furent moins bien
-garnies. C’est alors qu’il inventa les _billets de famille_, les
-_médailles_, les _loges réservées aux lauréats des pensions et des
-colléges, etc_.
-
-Les billets de famille donnaient droit à quatre places, moyennant la
-moitié du prix ordinaire. Quoique tout Paris en fût inondé, chacun de
-ceux aux mains desquels ils tombaient croyait à une faveur spéciale de
-Comte, et l’on ne manquait pas de répondre à son appel. Ce que le
-directeur perdait sur la qualité des spectateurs, il le regagnait
-largement sur la quantité.
-
-Mais Comte ne s’en tint pas là; il voulut encore que les _billets roses_
-(c’est ainsi qu’il appelait les billets de famille) lui produisissent un
-petit bénéfice pécuniaire pour lui faire oublier la réduction de prix
-qu’il avait accordée.
-
-Il imagina donc de faire remettre à chaque personne qui se présentait au
-contrôle avec un de ses billets, une médaille en cuivre sur laquelle
-était gravée son adresse, et de réclamer en échange la somme de deux
-sous. Voulait-on la refuser?--Alors vous n’entrerez pas, disait
-l’employé du bureau.
-
-Puisqu’on était venu jusque-là, on préférait s’exécuter: on payait et
-l’on entrait.
-
-C’était une misère, me dira-t-on, que cet impôt de dix centimes.
-Pourtant, avec cette misère, Comte payait son luminaire; du moins il le
-disait, et on peut le croire.
-
-A l’époque des vacances, les billets roses disparaissaient et faisaient
-place aux billets réservés aux lauréats des pensions et des colléges. Et
-ceux-ci étaient autrement productifs que les premiers. Quels parents
-auraient refusé à leurs jeunes lauréats le plaisir d’accepter
-l’invitation de M. Comte, lorsque surtout ils pouvaient se procurer à
-eux-mêmes le bonheur de voir ces chers fils dans une loge où ne se
-trouvaient que des _têtes couronnées_. Les parents accompagnaient donc
-leurs enfants, et, pour un billet de faveur, l’administration encaissait
-cinq ou six fois la valeur de sa gracieuse libéralité.
-
-Je pourrais citer bien d’autres moyens dont Comte usait pour augmenter
-ses bénéfices, je n’en rapporterai plus qu’un seul.
-
-Arriviez-vous un peu tard et la longueur de la _queue_ vous faisait-elle
-craindre de ne plus trouver de billets au bureau, vous n’aviez qu’à
-entrer dans le petit café attenant au théâtre, et qui donnait sur la
-rue Ventadour. Vous y payiez un peu plus cher qu’ailleurs la tasse de
-café ou le petit verre de liqueur, mais vous étiez sûr qu’avant l’heure
-où le public entrait au théâtre, un garçon vous ouvrirait une porte
-secrète qui vous permettrait d’arriver au bureau et de choisir votre
-place.
-
-En réalité, le café de Comte était un véritable bureau de location.
-Seulement, le spectateur profitait d’une consommation pour la somme
-qu’il est d’usage de prélever sur les places réservées.
-
-Le directeur du théâtre Choiseul avait sur ses confrères un avantage
-sous le rapport de la délicatesse des procédés.
-
-Comme artiste, Comte possédait le double talent de ventriloque et de
-prestidigitateur. Ses tours étaient exécutés avec adresse et surtout
-avec beaucoup d’entrain. Ses séances plaisaient généralement. Les dames
-y étaient fort bien traitées. On en jugera par le tour suivant, que je
-crois être de son invention et que je lui voyais toujours faire avec
-plaisir.
-
-Cette expérience portait le titre de _la Naissance des fleurs_. Elle
-commençait par une petite harangue en forme de plaisanterie galante.
-
---Mesdames, disait notre physicien, je me propose dans cette séance
-d’escamoter douze d’entre vous au parterre (les dames étaient admises au
-parterre), vingt aux premières et soixante-douze aux secondes.
-
-Après l’explosion de rires que ne manquaient pas de provoquer cette
-plaisanterie, Comte ajoutait: «Rassurez-vous», Messieurs, pour ne pas
-vous priver du plus gracieux ornement de cette salle, je n’exécuterai
-cette expérience qu’à la fin de la soirée. Ce compliment, dit sans
-aucune prétention, était toujours fort bien accueilli.
-
-Comte passait ensuite à l’exécution de son expérience.
-
-Après avoir semé des graines sur de la terre contenue dans une petite
-coupe, il faisait quelques conjurations, répandait sur cette terre une
-liqueur enflammée et la couvrait avec une cloche qui, disait-il, devait
-concentrer la chaleur et stimuler la végétation. En effet, quelques
-secondes après, un bouquet de fleurs variées apparaissait dans la
-petite coupe. Comte le distribuait aux dames qui garnissaient les loges,
-et pendant cette distribution il trouvait moyen de placer ces mots
-gracieux ou à double sens: _Madame, je vous garde une
-pensée_.--_Puissiez-vous ici, Messieurs, ne jamais trouver de
-soucis_.--_Mademoiselle, voici une rose que vous avez fait rougir de
-jalousie_.--_Tiens, Benjamin_ (c’était le nom de son domestique ou
-plutôt de son comique), _tiens, Benjamin_, disait-il en lui offrant un
-œillet, _ton œillet rouge_.--_Comment, mon œil est rouge! c’est
-donc pour cela qu’il me faisait si grand mal tout à l’heure_.
-
-Cependant le petit bouquet tirait à sa fin, il n’en restait plus que
-quelques fleurs. Tout à coup, les mains du physicien s’en trouvaient
-littéralement remplies. Alors, d’un air de triomphe, il s’écriait, en
-montrant ces fleurs, venues comme par enchantement: _J’avais promis
-d’escamoter et de métamorphoser toutes ces dames: pouvais-je choisir une
-forme plus gracieuse et plus aimable? En vous métamorphosant toutes en
-roses, n’est-ce pas, Mesdames, offrir la copie au modèle? n’est-ce pas
-aussi vous escamoter pour vous rendre à vous-mêmes? dites-moi,
-Messieurs, n’ai-je pas bien réussi?_
-
-Pour ces mots aimables, le prestidigitateur recevait une nouvelle salve
-de bravos.
-
-Dans une autre circonstance, Comte, offrant une rose et une pensée à une
-dame, lui disait: _N’est-ce pas vous trait pour trait, Madame? la rose
-peint la fraîcheur et la beauté; la pensée, l’esprit et les talents_.
-
-Il disait encore à propos de l’as de cœur, qu’il avait fait prendre à
-une de ses spectatrices choisie parmi les plus jolies: _Voulez-vous,
-Madame, mettre la main sur votre cœur..... Vous n’avez qu’un cœur,
-n’est-il pas vrai!.... Je vous demande pardon de cette question
-indiscrète: mais elle était nécessaire, car bien que vous n’ayez qu’un
-cœur, vous pourriez les posséder tous_.
-
-Comte n’était pas moins gracieux envers les souverains.
-
-A la fin d’une séance qu’il donnait aux Tuileries devant Louis XVIII, il
-proposa à Sa Majesté de choisir une carte dans un jeu de piquet. On
-pourrait croire que le hasard fit que le roi de cœur se trouva la
-carte choisie; je dirai que l’adresse du physicien en fut la seule
-cause. Pendant ce temps, un domestique déposait sur une table
-entièrement isolée un vase rempli de fleurs.
-
-Comte prend alors un pistolet chargé à poudre, dans lequel il met le Roi
-de cœur en forme de bourre, et s’adressant à son auguste spectateur,
-il le prie de diriger ses regards vers le vase, au-dessus duquel la
-carte lancée par le pistolet doit aller se placer.
-
-Le coup part, et au milieu des fleurs on voit apparaître le buste de
-Louis XVIII.
-
-Le roi, ne sachant que conclure de ce dénouement inattendu, demande à
-Comte le sens de cette apparition, et lui dit même d’un ton quelque peu
-railleur:
-
---Il me semble, monsieur, que votre tour ne se termine pas comme vous
-l’aviez annoncé.
-
---J’en demande pardon à Votre Majesté, répond Comte, en prenant les
-manières et le maintien d’un courtisan, j’ai parfaitement tenu ma
-promesse. Je me suis engagé à faire paraître le Roi de cœur sur ce
-vase; j’en appelle à tous les Français: ce buste ne représente-t-il pas
-le _Roi de tous les cœurs?_
-
-On doit croire que le compliment fut fort bien accueilli par les
-assistants. En effet, voici comment s’exprime le _Journal Royal_, du 20
-décembre 1814, en terminant le récit de cette séance:
-
-«Toute l’assemblée s’écrie avec M. Comte: nous le reconnaissons, c’est
-bien lui, c’est bien le Roi de tous les cœurs, l’amour des Français,
-de l’univers, Louis XVIII, l’auguste petit-fils de Henri IV.
-
-»Un concert général d’applaudissements plonge dans une douce ivresse,
-dans des idées de paix et de bonheur, tout ce cercle aimable et vraiment
-français.
-
-»Le roi, ému de cette chaleureuse acclamation, complimenta M. Comte sur
-son adresse.
-
-»--Ce serait bien dommage, monsieur le sorcier, lui dit-il, de vous
-faire brûler; vous nous avez fait trop de plaisir pour que nous vous
-fassions de la peine. Vivez longtemps pour vous d’abord, et pour nous
-ensuite.
-
-»M. Comte répondit à ce compliment de son souverain par une scène de
-ventriloquie, dans laquelle une voix lointaine ayant l’accent et le son
-de celle du physicien, s’exprima ainsi:
-
- Sire, un de vos regards ennoblit mes succès;
- Toutes mes voix ne valent pas la vôtre;
- Que ne puis-je à l’instant, d’après l’un, d’après l’autre,
- Raconter vos vertus, vos talents, vos bienfaits;
- Je deviendrais l’écho de la voix des Français[3].
-
-Autant Comte était aimable avec les dames, autant il était impitoyable
-pour les messieurs.
-
-J’en aurais trop long à raconter, si je disais toutes les malignes
-allusions et les mystifications dont son public masculin était l’objet.
-
-C’était, par exemple, certain tabouret sur lequel un spectateur en
-s’asseyant produisait un son des plus risqués, ou bien le tour des as de
-cœur, qu’il terminait en faisant sortir des as de toutes les parties
-du vêtement du patient qui, fouillé, secoué, bousculé, ne savait plus à
-quel saint se vouer pour échapper à cette avalanche de cartes. C’était
-encore le monsieur chauve, qui avait complaisamment prêté son chapeau et
-qui recevait une bordée de plaisanteries du genre de celles-ci:
-
-«Ce vêtement vous appartient, sans doute, disait Comte en sortant une
-perruque du chapeau.... Ah! ah! il paraît que monsieur a de la famille;
-voici maintenant de petits bas; il va falloir _parler bas_.... puis une
-brassière.... un petit jupon.... une charmante petite robe, etc., etc.»
-Et comme le public riait à cœur joie: «Ma foi! je trouve _ça beau_
-aussi, ajoutait-il en retirant une chaussure de bois.... Rien ne manque
-au trousseau! pas même le petit corset et son lacet. C’était pour _me
-lasser_, monsieur, que vous aviez mis cet objet dans votre chapeau....»
-
-La ventriloquie prêtait un grand charme aux séances de Comte, en faisant
-de charmants intermèdes sous formes de petites scènes comiques de la
-plus grande illusion. C’est qu’en effet il était impossible de porter à
-un plus haut degré l’imitation de la voix humaine et de la combiner avec
-plus d’intelligence et d’habileté, pour la lancer au loin ou pour la
-rapprocher graduellement des spectateurs.
-
-Cette faculté lui inspirait souvent l’idée de curieuses mystifications.
-Mais les meilleures (si une mystification peut être jamais bonne)
-étaient réservées pour ses voyages; il les faisait alors servir à la
-publicité de ses annonces, elles contribuaient à attirer la foule à ses
-représentations.
-
-A Tours, par exemple, il fait enfoncer quatre portes pour arriver
-jusqu’à un soi-disant malheureux, mourant de faim, que l’on croit
-enfermé dans une boutique où le ventriloque avait jeté sa voix. A
-Nevers, il renouvelle le prodige de l’ânesse de Balaam, en communiquant
-la parole à un baudet fatigué de porter son maître.
-
-Une autre fois, pendant la nuit, il jette la terreur dans une diligence;
-plusieurs voix se font entendre aux portières; on dirait une douzaine de
-brigands qui demandent la bourse ou la vie. Les voyageurs effrayés
-s’empressent de remettre leurs bourses, leurs montres à Comte, qui se
-charge de traiter avec les voleurs; la bande satisfaite paraît
-s’éloigner.
-
-Les voyageurs se félicitent d’en être quittes à si bon marché, et le
-lendemain, à leur plus grande satisfaction le ventriloque remet à chacun
-l’offrande qu’il a faite à la peur, et leur révèle le talent dont ils
-ont été dupes.
-
-Un jour encore, sur le marché de Mâcon, il voit une paysanne chassant
-devant elle un gros cochon qui se traînait à peine, tant il était chargé
-de lard.
-
---Combien vaut votre porc, ma brave femme?
-
---Cent francs tout au juste, mon beau monsieur, à votre service, si vous
-voulez l’acheter.
-
---Certainement, je veux l’acheter, mais c’est trop des deux tiers; j’en
-donne dix écus.
-
---C’est cent francs ni plus ni moins, à prendre ou à laisser.
-
---Tenez, reprit Comte en s’approchant de l’animal, je suis sûr que votre
-cochon est plus raisonnable que vous.
-
---Voyons, l’ami, dis-moi, en conscience, vaux-tu bien cent francs?
-
---Nous sommes bien loin de compte, répond le cochon d’une voix rauque et
-caverneuse, je ne vaux pas cent sous. Je suis ladre, ma maîtresse veut
-vous attraper.
-
-La foule qui s’était assemblée autour de la paysanne et de son cochon,
-recule épouvantée, et les regarde comme deux ensorcelés.
-
-Comte regagne aussitôt son hôtel où l’on vient lui raconter à lui-même
-cette petite histoire. On lui apprend en outre que quelques personnes
-courageuses s’étant approchées de la sorcière, la sollicitent de se
-faire exorciser pour chasser l’esprit impur du corps de son cochon.
-
-Cependant Comte ne se tira pas toujours aussi heureusement d’affaire, et
-il faillit payer fort cher une mystification qu’il avait fait subir à
-des paysans du canton de Fribourg, en Suisse. Ces fanatiques le prirent
-pour un sorcier véritable et l’assaillirent à coups de bâtons. Déjà même
-ils allaient le jeter dans un four allumé, si Comte n’était parvenu à se
-sauver en faisant sortir du four une voix terrible qui répandit la
-terreur parmi eux.
-
-Je terminerai la nomenclature de ces plaisantes aventures par une petite
-anecdote dans laquelle Comte et moi, nous fûmes tour à tour
-mystificateurs et mystifiés.
-
-Au sortir d’une visite que le célèbre ventriloque me fit au
-Palais-Royal, je le reconduisis jusqu’au bas de mon escalier, ainsi que
-le commandait la plus simple politesse.
-
-Comte, tout en continuant de causer, descendait devant moi, de sorte que
-les poches de sa redingote se trouvaient naturellement à ma discrétion.
-L’occasion était si belle que je ne pus résister à la tentation de jouer
-un tour de ma façon à mon habile confrère.
-
-Aussitôt conçue, cette idée fut mise à exécution. En un tour de main,
-non pas! soyons exact dans notre récit, en deux tours de main, je
-retirai du vêtement de mon ami son mouchoir et une fort belle tabatière
-en or, puis, j’eus soin de retourner la poche en dehors, pour prouver
-que mon travail avait été consciencieusement exécuté.
-
-Je m’applaudissais du succès de mon expédition et je riais en moi-même
-du dénouement comique qu’elle aurait, lorsque je remettrais ces objets à
-Comte. Mais on a raison de dire, _à trompeur trompeur et demi_, car
-tandis que je violais ainsi les lois de l’hospitalité, Comte, de son
-côté, ruminait quelque perfidie.
-
-Je venais à peine de mettre en lieu de sûreté mouchoir et tabatière que,
-prêtant l’oreille, j’entendis de l’étage supérieur une voix qui m’était
-inconnue.
-
---Monsieur Robert-Houdin, criait-on, voulez-vous monter tout de suite au
-bureau de location, je voudrais vous dire un mot.
-
---Tout-à-l’heure, répondis-je encore préoccupé de mon larcin, je vais y
-aller.
-
---Mais, me dit Comte avec bonhomie, puisque ce monsieur n’a qu’un mot à
-vous dire, allez-y, je vais vous attendre, car j’ai encore à vous
-parler.
-
---Soit, répondis-je, et sans réfléchir davantage je remonte au premier
-étage.
-
-On a déjà deviné que le ventriloque vient de me jouer un tour de son
-métier. En arrivant au bureau, je ne trouve que l’employé qui ne sait ce
-que je veux lui dire.
-
-Je m’aperçois, mais trop tard, que je suis une des nombreuses victimes
-de la _ventriloquie_, j’entends Comte qui chante sa victoire en riant
-aux éclats.
-
-J’avoue sans fausse honte qu’un instant je fus vexé d’avoir donné dans
-le piége. Mais je me remis bien vite à la pensée d’une petite vengeance
-que je pouvais tirer de la situation même où je me trouvais. J’affectai
-de descendre avec tranquillité.
-
---Que voulait donc cette personne du bureau de location, me dit Comte
-d’un ton de dupeur satisfait?
-
---Vous ne le devinez pas? répondis-je en copiant mon intonation sur la
-sienne.
-
---Ma foi! non.
-
---Je vais alors vous le dire: c’était un voleur repentant, qui m’a prié
-de vous rendre des objets qu’il vous a escamotés. Les voici, mon maître!
-
---Je préfère que cela se termine ainsi, me dit Comte en réintégrant sa
-poche dans sa redingote, pour y remettre ensuite les objets que je lui
-présentais; nous sommes quittes, et j’espère que nous resterons toujours
-bons amis.
-
-De tout ce qui précède, on peut conclure que la base fondamentale des
-séances de Comte était les mystifications aux Messieurs (les souverains
-exceptés), les compliments aux Dames et les calembours à tout le monde.
-
-Comte avait raison d’employer ces moyens, puisque généralement il
-atteignait le but qu’il s’était proposé: il charmait avec les uns et
-faisait rire avec les autres. A cette époque, cette tournure de l’esprit
-était dans les mœurs françaises, et notre physicien, en s’inspirant
-des goûts et des instincts du public, était sûr de lui plaire.
-
-Mais tout est bien changé depuis. Le calembour n’a plus la même faveur.
-Banni de la bonne compagnie, il s’est réfugié dans les ateliers
-d’artistes, où les élèves en font trop souvent un usage immodéré, et si
-quelquefois il est admis avec faveur dans une conversation intime, il ne
-saurait convenir dans une séance de prestidigitation.
-
-La raison est facile à comprendre. Non seulement le calembour fait
-croire que le prestidigitateur a des prétentions à l’esprit, ce qui peut
-lui être défavorable; mais encore, lorsqu’il réussit, il provoque un
-rire qui nuit nécessairement à l’intérêt de ses expériences.
-
-Il est un fait reconnu; c’est que pour ces sortes de spectacles, où
-l’imagination a la principale part:
-
- «Mieux vaut l’étonnement cent fois que le fou rire.»
-
-Car si l’esprit se souvient de ce qui l’a charmé, le rire ne laisse
-aucune trace dans la mémoire.
-
-Le langage symbolique, complimenteur et parfumé, est aussi complètement
-tombé en désuétude; du moins le siècle ne pèche point par excès de
-galanterie, et des compliments musqués seraient aujourd’hui mal
-accueillis en public, plus encore que partout ailleurs. Du reste, j’ai
-toujours pensé que les dames qui assistent à une séance de
-prestidigitation, y viennent pour se récréer l’esprit et non pour être
-elles-mêmes mises en scène. On doit croire qu’elles préfèrent rester
-simples spectatrices plutôt que de se voir exposées à recevoir des
-compliments à brûle-pourpoint.
-
-Quant à la mystification, je laisse à de plus forts que moi le soin d’en
-faire l’apologie.
-
-Ce que j’en dis, ce n’est pas pour jeter un blâme sur Comte, loin de là.
-Je parle en ce moment avec l’esprit de mon siècle; Comte agissait avec
-le sien; tous deux nous avons réussi avec des principes différents; ce
-qui prouve que:
-
- _«Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.»_
-
-Ces séances de Comte enflammaient néanmoins mon imagination; je ne
-rêvais plus que théâtre, escamotage, machines, automates, etc.; j’étais
-impatient, moi aussi, de prendre ma place parmi les adeptes de la magie,
-et de me faire un nom dans cet art merveilleux. Le temps que j’employais
-à prendre une détermination, me semblait un temps perdu pour mes futurs
-succès. Mes succès! Hélas! j’ignorais les épreuves que j’aurais à subir
-avant de les mériter; je ne soupçonnais guère les peines, les soucis,
-les travaux dont il me faudrait les payer.
-
-Quoi qu’il en fût, je résolus de hâter mes études sur les automates et
-sur les instruments propres à produire les illusions de la magie.
-
-J’avais été à même de voir chez Torrini un grand nombre de ces
-appareils, mais il m’en restait encore beaucoup à connaître, car le
-répertoire des physiciens de cette époque était très étendu. J’eus
-bientôt l’occasion d’acquérir en peu de temps une connaissance parfaite
-de ce sujet.
-
-J’avais remarqué, en passant dans la rue Richelieu, une modeste et
-simple boutique, à la devanture de laquelle étaient exposés des
-instruments de _Physique amusante_. Tel était le nom que portaient ces
-instruments, destinés à la vérité à une science amusante, mais qui
-n’avaient rien à démêler avec la physique.
-
-Cette rencontre fut pour moi une bonne fortune. J’achetai d’abord
-quelques-uns de ces objets, puis, en faisant de fréquentes visites au
-maître de la maison, sous prétexte de lui demander des renseignements,
-je finis par gagner ses bonnes grâces, il me regarda comme un habitué de
-sa boutique.
-
-Le père Roujol (c’est ainsi que s’appelait ce fabricant de sorcelleries)
-avait des connaissances très étendues dans toutes les parties de sa
-profession; il n’y avait pas un seul escamoteur dont il ne connût les
-secrets et dont il n’eût reçu les confidences. Il pouvait donc me
-fournir des renseignements précieux pour mes études. Je redoublai de
-politesse auprès de lui, et le brave homme qui, du reste, était très
-communicatif, m’initia à tous ses mystères.
-
-Mes visites assidues à la rue Richelieu avaient encore un autre but:
-j’espérais y rencontrer quelques maîtres de la science, auprès desquels
-je pourrais accroître les connaissances que j’avais acquises.
-
-Malheureusement, la boutique de mon vieil ami n’était plus aussi bien
-achalandée que jadis. La révolution de 1830 avait tourné les idées vers
-des occupations plus sérieuses que celles de la _physique amusante_, et
-le plus grand nombre des escamoteurs étaient allés chercher à l’étranger
-des spectateurs moins préoccupés. Le bon temps du père Roujol était donc
-passé, ce qui le rendait fort chagrin.
-
---Cela ne va plus comme autrefois, me disait-il, et l’on croirait
-vraiment que les escamoteurs se sont escamotés eux-mêmes, car je n’en
-vois plus un seul. Je n’ai plus maintenant qu’à me croiser les bras.
-Quand reviendra donc ce temps, ajoutait-il, où M. le duc de M..... ne
-dédaignait pas d’entrer dans ma modeste boutique et d’y rester des
-heures entières à causer avec moi et mes nombreux visiteurs? Ah! si vous
-aviez vu, il y a une dizaine d’années, l’aspect qu’offrait mon magasin,
-alors fréquenté par tous les physiciens et amateurs de l’époque.
-C’étaient Olivier, Préjean, Brazy, Conus, Chalons, Comte, Jules de
-Rovère, Adrien père, Courtois, et tant d’autres; un véritable club
-d’escamotage; club brillant, animé, divertissant, s’il en fut, car
-chacun de ces maîtres, voulant prouver sa supériorité sur ses confrères,
-se plaisait à montrer ses meilleurs tours et à déployer toute son
-adresse.
-
-Ces regrets du père Roujol m’étaient au moins aussi sensibles qu’à
-lui-même. En effet, quel bonheur n’eussé-je pas éprouvé à pareilles
-fêtes, moi qui aurais fait vingt lieues pour causer avec un physicien?
-
-J’eus pourtant la chance de faire chez lui la rencontre du fameux Jules
-de Rovère, qui le premier se servit d’un mot généralement employé
-aujourd’hui pour qualifier un escamoteur en renom.
-
-Jules de Rovère était fils de parents nobles, ainsi que l’indique la
-particule qui précède son nom.
-
-En montant sur la scène, le physicien aristocrate voulut un titre à la
-hauteur de sa naissance.
-
-Le nom vulgaire d’_escamoteur_ avait été repoussé bien loin par lui
-comme une triviale dénomination; celui de _physicien_ était généralement
-porté par ses confrères et ne pouvait par cela même lui convenir; force
-lui fut d’en créer un pour se faire une place à part.
-
-On vit donc, un jour, sur une immense affiche de spectacle, s’étaler
-pour la première fois, le titre pompeux de PRESTIDIGITATEUR; l’affiche
-donnait en même temps l’étymologie de ce mot: _presto digiti_ (agilité
-des doigts). Venaient ensuite les détails de la séance, entremêlés de
-citations latines, qui devaient frapper l’esprit du public en rappelant
-l’érudition de l’escamoteur; pardon, du prestidigitateur.
-
-Ce mot, ainsi que celui de _prestidigitation_ du même auteur, fut
-promptement adopté par les confrères de Jules de Rovère, tant ils furent
-séduits par d’aussi beaux noms. L’Académie elle-même suivit cet exemple;
-elle sanctionna la création du physicien et la fit passer à _la
-postérité_.
-
-Je dois cependant ajouter que ce mot, primitivement si pompeux, n’est
-plus maintenant une distinction, car depuis son apparition, le plus
-humble des escamoteurs ayant pu se l’approprier, il s’ensuit
-qu’_escamotage_ et _prestidigitation_ sont devenus synonymes, et qu’il
-peuvent maintenant marcher de front en se donnant la main.
-
-L’escamoteur qui veut un titre doit le rechercher dans son propre
-mérite, et se pénétrer de cette vérité, _qu’il vaut mieux honorer sa
-profession que d’être honoré par elle_. Quant à moi, je n’ai jamais fait
-aucune différence entre ces deux mots, et je les emploierai
-indistinctement, jusqu’à ce qu’un nouveau Jules de Rovère vienne encore
-enrichir le Dictionnaire de l’Académie française.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-LES AUTOMATES CÉLÈBRES.--UNE MOUCHE D’AIRAIN.--L’HOMME
-ARTIFICIEL.--ALBERT-LE-GRAND ET SAINT THOMAS-D’AQUIN.--VAUCANSON; SON
-CANARD; SON JOUEUR DE FLUTE; CURIEUX DÉTAILS.--L’AUTOMATE JOUEUR
-D’ÉCHECS; ÉPISODE INTÉRESSANT.--CATHERINE II ET M. DE KEMPELEN.--JE
-RÉPARE LE COMPONIUM.--SUCCÈS INESPÉRÉ.
-
-
-Grâce à mes persévérantes recherches, il ne me restait plus rien à
-apprendre en escamotage; mais pour suivre le programme que je m’étais
-tracé, je devais encore étudier les principes d’une science sur laquelle
-je comptais beaucoup pour la réussite de mes futures représentations. Je
-veux parler de la science, ou pour mieux dire de l’art de faire des
-automates.
-
-Tout préoccupé de cette idée, je me livrai à d’actives investigations.
-Je m’adressai aux bibliothèques et à leurs conservateurs, dont ma tenace
-importunité fit le désespoir. Mais tous les renseignements que je reçus,
-ne me firent connaître que des descriptions de mécaniques beaucoup moins
-ingénieuses que celles de certains jouets d’enfants de notre époque[4],
-ou de ridicules annonces de chefs-d’œuvre publiés dans des siècles
-d’ignorance. On en jugera par ce qui va suivre.
-
-Je trouve dans un ouvrage ayant pour titre _Apologie pour les grands
-hommes accusés de magie_, que «Jean de Mont-Royal présenta à l’empereur
-Charles-Quint une mouche de fer, laquelle
-
- »......................................
- Prit sans aide d’autrui sa gaillarde volée,
- Fit une entière ronde et puis d’un cerceau las,
- Comme ayant jugement, se percha sur son bras.»
-
-Une pareille mouche est déjà quelque chose d’extraordinaire et pourtant
-j’ai mieux que cela à citer au lecteur. Il s’agit encore d’une mouche.
-
-Gervais, chancelier de l’empereur Othon III, dans son livre intitulé
-_Ocia Imperatoris_ nous annonce que «_Le Sage Virgile_, évêque de
-Naples, fit une mouche d’airain qu’il plaça sur l’unes des portes de la
-ville, et que cette mouche mécanique, dressée comme un chien de berger,
-empêcha qu’aucune autre mouche n’entrât dans Naples; si bien que pendant
-huit ans, grâce à l’activité de cette ingénieuse machine, les viandes
-déposées dans les boucheries ne se corrompirent jamais.»
-
-Combien ne doit-on par regretter que ce merveilleux automate ne soit pas
-parvenu jusqu’à nous? Que d’actions de grâce les bouchers, et plus
-encore leurs pratiques, ne rendraient-ils pas au savant évêque.
-
-Passons à une autre merveille:
-
-François Picus rapporte que «Roger Bacon, aidé de Thomas Bungey, son
-frère en religion, _après avoir rendu leur corps égal et tempéré par la
-chimie_, se servirent du miroir _Amuchesi_ pour construire une tête
-d’airain qui devait leur dire s’il y aurait un moyen d’enfermer toute
-l’Angleterre dans un gros mur.
-
-»Ils la forgèrent pendant sept ans sans relâche, mais le malheur voulut,
-ajoute l’historien, que lorsque la tête parla, les deux moines ne
-l’entendirent pas, parce qu’ils étaient occupés à tout autre chose.»
-
-Je me suis demandé cent fois comment les deux intrépides forgerons
-connurent que la tête avait parlé, puisqu’ils n’étaient pas là pour
-l’entendre. Je n’ai jamais pu trouver d’autre solution que celle-ci:
-c’est sans doute parce que _leur corps était égal et tempéré par la
-chimie_.
-
-Mais voici, cher lecteur, une merveille qui va bien plus vous étonner
-encore:
-
-Tostat, dans ses _Commentaires sur l’Enode_, dit «qu’Albert-le-Grand,
-provincial des Dominicains à Cologne, construisit un homme d’airain,
-qu’il forgea continuellement pendant trente ans. Ce travail se fit _sous
-diverses constellations_ et _selon les lois de la perspective_.»
-
-Lorsque le soleil était au signe du zodiaque, les yeux de cet automate
-fondaient des métaux sur lesquels se trouvaient empreints des caractères
-du même signe. Cette intelligente machine était également douée du
-mouvement et de la parole; Albert en recevait les révélations de ses
-importants secrets[5].
-
-Malheureusement, saint Thomas-d’Aquin, disciple d’Albert, prenant cette
-statue pour l’œuvre du diable, la brisa à coups de bâton.
-
-Pour terminer cette nomenclature de contes propres à figurer parmi les
-merveilles exécutées par mesdames les Fées du bonhomme Perrault, je
-citerai, d’après le _Journal des Savants_, 1677, page 252, l’_homme
-artificiel de Reysolius, statue ressemblant tellement à un homme, qu’à
-la réserve des opérations de l’âme, on y voyait tout ce qui se passait
-dans le corps humain_.
-
-Est-ce dommage que le mécanicien se soit arrêté en aussi bonne voie? il
-lui coûtait si peu, pendant qu’il était en train d’imiter à s’y
-méprendre la plus belle œuvre du créateur, d’ajouter à son automate
-une âme fonctionnant par les ressource de la mécanique!
-
-Cette citation fait beaucoup d’honneur aux savants qui ont accepté la
-responsabilité d’une semblable annonce, et vient montrer une fois de
-plus comment on écrit l’histoire.
-
-On croira facilement que ces ouvrages ne m’avaient fourni aucun
-enseignement sur l’art que je désirais tant étudier. J’eus beau
-continuer mes recherches, je ne retirai de ces patientes investigations
-qu’un découragement complet et la certitude que rien de sérieux n’avait
-été écrit sur les automates.
-
---Comment! me disais-je, cette science merveilleuse qui a élevé si haut
-le nom de Vaucanson, cette science dont les combinaisons ingénieuses
-peuvent animer une matière inerte et lui donner en quelque sorte
-l’existence, est-elle donc la seule qui n’ait point ses archives?
-
-J’étais découragé de mes infructueuses recherches, lorsqu’enfin un
-Mémoire de l’inventeur du _Canard automate_, me tomba sous la main. Ce
-mémoire, portant la date de 1738, est adressé par l’auteur à Messieurs
-de l’Académie des Sciences; ou y trouve une savante description de son
-joueur de flûte, ainsi qu’un rapport de l’Académie, que je transcris
-ici.
-
- _Extrait des registres de l’Académie Royale des Sciences, du 30
- avril 1738._
-
- «L’Académie, ayant entendu la lecture d’un Mémoire de monsieur de
- Vaucanson, contenant la description d’une statue de bois copiée sur
- le Faune en marbre de Coysevox, qui joue de la flûte traversière,
- sur laquelle elle exécute douze airs différents avec une précision
- qui a mérité l’attention du public, a jugé que cette machine était
- extrêmement ingénieuse; que l’auteur avait su employer des moyens
- simples et nouveaux, tant pour donner aux doigts de cette figure
- les mouvements nécessaires que pour modifier le vent qui entre dans
- la flûte, en augmentant ou diminuant sa vitesse suivant les
- différents tons, en variant la disposition des lèvres et faisant
- mouvoir une soupape qui fait les fonctions de la langue; enfin, en
- imitant par art tout ce que l’homme est obligé de faire, et qu’en
- outre le Mémoire de monsieur de Vaucanson avait toute la clarté et
- la précision dont cette matière est susceptible; ce qui prouve
- l’intelligence de l’auteur et ses grandes connaissances dans les
- différentes parties de la mécanique. En foi de quoi j’ai signé le
- présent certificat.
-
-»A Paris, ce 3 mai 1738.
-
-
-»FONTENELLE,
-
-»Secrétaire perpétuel de l’Académie Royale des Sciences.»
-
-Après ce rapport vient une lettre de Vaucanson, adressée à M. l’abbé D.
-F., dans laquelle il lui annonce son intention de présenter au public,
-le lundi de Pâques:
-
-1º Un joueur de flûte traversière.
-
-2º Un joueur de tambourin.
-
-3º Un canard artificiel.
-
-«Dans ce canard, dit le célèbre _automatiste_, je présente le mécanisme
-des viscères destinés aux fonctions du boire, du manger et de la
-digestion; le jeu de toutes les parties nécessaires à ces actions y est
-exactement imité; il allonge son cou pour prendre du grain, il l’avale,
-le digère et le rend par les voies ordinaires tout digéré; la matière
-digérée dans l’estomac est conduite par des tuyaux, comme dans l’animal
-par ses boyaux, jusqu’à l’anus, où il y a un sphincter qui en permet la
-sortie.
-
-»Les personnes attentives comprendront la difficulté qu’il y a eu de
-faire faire à mon automate tant de mouvements différents; comme
-lorsqu’il s’élève sur ses pattes et qu’il porte son cou à droite et à
-gauche. Elles verront également que cet animal boit, barbote avec son
-bec, croasse comme le canard naturel, et qu’enfin il fait tout les
-gestes que ferait un animal vivant.»
-
-Je fus d’autant plus émerveillé du contenu de ce Mémoire, que c’était le
-premier renseignement sérieux que je recevais sur les automates. La
-description du joueur de flûte me donna une haute idée du mécanicien qui
-l’avait exécuté. Cependant, je dois avouer que d’un autre côté j’eus un
-grand regret de n’y trouver qu’une exposition sommaire des combinaisons
-mécaniques du canard artificiel. Combien j’eusse été heureux de
-connaître les moyens à l’aide desquels la nourriture prise par l’animal
-se transformait _en excréments par une imitation parfaite des opérations
-de la nature!_ Je dus pour le moment me contenter d’admirer de confiance
-l’œuvre du grand maître.
-
-Mais en 1844, le canard de Vaucanson lui-même[6] fut exposé à Paris dans
-une salle du Palais-Royal. Je fus, comme on doit le penser, un des
-premiers à le visiter, et je restai frappé d’admiration devant les
-nombreuses et savantes combinaisons de ce chef-d’œuvre de mécanique.
-
-A quelque temps de là, une des ailes de l’automate s’étant détraquée, la
-réparation m’en fut confiée et je fus initié au fameux mystère de la
-digestion. A mon grand étonnement, je vis que l’illustre maître n’avait
-pas dédaigné de recourir à un artifice que je n’aurais pas désavoué dans
-un tour d’escamotage. La digestion, ce tour de force de son automate, la
-digestion, si pompeusement annoncée dans le Mémoire, n’était qu’une
-mystification, un véritable canard enfin. Décidément Vaucanson n’était
-pas seulement mon maître en mécanique, je devais m’incliner aussi devant
-son génie pour l’escamotage.
-
-Voici du reste, dans sa simplicité, l’explication de cette intéressante
-fonction.
-
-On présentait à l’animal un vase, dans lequel était de la graine
-baignant dans l’eau. Le mouvement que faisait le bec en barbotant,
-divisait la nourriture et facilitait son introduction dans un tuyau
-placé sous le bec inférieur du canard; l’eau et la graine, ainsi
-aspirés, tombaient dans une boîte placée sous le ventre de l’automate,
-laquelle boîte se vidait toutes les trois ou quatre séances.
-L’évacuation était chose préparée à l’avance; une espèce de bouillie,
-composée de mie de pain colorée de vert, était poussée par un corps de
-pompe et soigneusement reçue sur un plateau en argent comme produit
-d’une digestion artificielle. On se passait alors l’objet de main en
-main en s’extasiant à sa vue, tandis que l’industrieux mystificateur
-riait de la crédulité du public.
-
-Cet artifice, loin de modifier la haute opinion que j’avais conçue de
-Vaucanson, m’inspira au contraire une double admiration pour son
-_savoir_ et pour son _savoir-faire_.
-
-Le lecteur s’attend sans doute à ce que je lui donne une petite notice
-biographique sur cet homme célèbre. C’est mon intention en effet.
-
-Jacques de Vaucanson naquit à Grenoble le 24 février 1809, d’une famille
-noble; son goût pour la mécanique se déclara dès sa plus tendre enfance.
-
-Ce fut vers 1730, environ, que le flûteur des Tuileries lui suggéra
-l’idée de construire sur ce modèle un automate jouant véritablement de
-la flûte traversière; il consacra quatre années à composer ce
-chef-d’œuvre.
-
-Le domestique de Vaucanson, dit l’histoire, était seul dans la
-confidence des travaux de son maître. Aux premiers sons que rendit le
-flûteur, le fidèle serviteur, qui se tenait caché dans un appartement
-voisin, vint tomber aux pieds du mécanicien qui lui paraissait plus
-qu’un homme, et tous deux s’embrassèrent en pleurant de joie.
-
-Le _canard_ et le _joueur de tambourin_ suivirent de près et furent
-principalement exécutés en vue d’une spéculation sur la curiosité
-publique.
-
-Vaucanson, quoique noble de naissance, ne dédaigna pas de présenter ses
-automates à la foire de Saint-Germain et à Paris, où il fit de
-fabuleuses recettes, tant fut grande l’admiration pour ses merveilleuses
-machines.
-
-Il inventa aussi, dit-on, un métier sur lequel un âne exécutait une
-étoffe à fleurs; il avait fait cette machine pour se venger des ouvriers
-en soie de la ville de Lyon, qui l’avaient poursuivi à coups de pierre,
-se plaignant qu’il cherchait à simplifier les métiers.
-
-On doit à Vaucanson une chaîne qui porte son nom, ainsi qu’une machine
-pour en fabriquer les mailles toujours égales.
-
-On dit qu’il fit encore pour la _Cléopâtre_ de Marmontel, un aspic qui
-s’élançait en sifflant sur le sein de l’actrice chargée du rôle
-principal. A la première représentation de cette pièce, un plaisant,
-plus émerveillé du sifflement de l’automate que de la beauté de la
-tragédie, s’écria: _«Je suis de l’avis de l’aspic!»_
-
-Il ne manquait à la gloire de Vaucanson que d’être célébré par Voltaire;
-l’illustre poète fit sur lui les vers suivants:
-
- .....................................
- Le hardi Vaucanson, rival de Prométhée,
- Semblait, de la nature imitant les ressorts,
- Prendre le feu des cieux pour animer les corps.
-
-Cet illustre mécanicien conserva toute son activité jusqu’au dernier
-moment de sa vie. Dangereusement malade, il s’occupait encore à faire
-exécuter la machine à fabriquer sa chaîne sans fin.
-
---Ne perdez pas une minute, disait-il à ses ouvriers, je crains de ne
-pas vivre assez longtemps pour vous expliquer mon idée en entier.
-
-Huit jours après, le 21 novembre 1782, il rendait le dernier soupir à
-l’âge de 73 ans. Mais avant de quitter ce monde, il avait eu la
-consolation de voir fonctionner sa machine.
-
-Une bonne fortune n’arrive jamais sans une autre: Ce fut aussi dans
-l’année 1844 que je vis chez un nommé Cronier, mécanicien à Belleville,
-le fameux _joueur d’échecs_, dont les combinaisons ont fait pâlir les
-savants de l’époque. Automate si merveilleux en effet, que pas un des
-plus forts joueurs ne le put vaincre! Je ne l’ai jamais vu fonctionner.
-Mais depuis, j’ai eu sur ce chef-d’œuvre des renseignements qui ne
-manquent pas d’originalité et que je vais communiquer au lecteur.
-J’espère lui causer la même surprise que celle dont j’ai été saisi
-lorsque je les ai reçus.
-
-Il semblera peut-être étrange qu’à propos d’un automate, je sois obligé
-de faire intervenir au début de ma narration un trait de la politique
-européenne. Cependant, que le lecteur se rassure; il ne s’agit pas ici
-d’une longue et savante dissertation sur l’équilibre des Etats; modeste
-historien, je me contenterai de quelques mots pour faire entrer en scène
-le héros de ce récit.
-
-L’histoire se passe en Russie.
-
-Le premier partage de la Pologne, en 1772, avait laissé bien des
-ferments de discorde qui, plusieurs années après, excitaient encore de
-nombreux soulèvements.
-
-Vers l’année 1776, une révolte d’une certaine gravité éclata dans un
-régiment mi-partie russe, mi-partie polonais, qui tenait garnison dans
-la ville forte de Riga.
-
-A la tête des rebelles, était un officier nommé Worouski, homme d’une
-haute intelligence et d’une grande énergie. Sa taille était petite, mais
-bien prise; ses traits accentués semblaient autant de cicatrices et
-donnaient à sa mâle physionomie le caractère du brave que, dans son
-pittoresque vocabulaire, le soldat français appelle le _troupier
-racorni_.
-
-Cette insurrection prit des proportions telles, que les troupes envoyées
-pour la réprimer furent obligées de se replier deux fois, après avoir
-éprouvé des pertes considérables. Cependant des renforts arrivèrent de
-Saint-Pétersbourg, et dans un combat livré en rase campagne, les
-insurgés furent vaincus. Bon nombre périrent, le reste prit la fuite à
-travers les marais, où les vainqueurs les poursuivirent avec ordre de ne
-faire aucun quartier.
-
-Dans cette déroute, Worousky eut les deux cuisses fracassées par un coup
-de feu, et il tomba sur le champ de bataille. Toutefois, il échappa au
-massacre en se jetant dans un fossé recouvert d’une haie, qui le déroba
-à la vue des soldats.
-
-La nuit venue, Worouski se traîna avec peine et put gagner la demeure
-voisine d’un médecin nommé Osloff, connu pour sa bienfaisante humanité.
-
-Le docteur, touché de sa position, lui donna des soins et consentit à le
-cacher chez lui. La blessure de Worouski était grave, et cependant le
-brave docteur eut longtemps l’espoir de le guérir. Mais la gangrène
-s’étant déclarée tout à coup, la position du blessé prit un caractère
-tel, qu’il devint urgent, pour lui sauver la vie, de sacrifier la
-moitié de son corps à l’autre. L’amputation des deux cuisses fut
-pratiquée avec bonheur, et Worouski fut sauvé.
-
-Sur ces entrefaites, M. de Kempelen, illustre mécanicien viennois, vint
-en Russie pour rendre visite à M. Osloff, avec lequel il était lié d’une
-étroite amitié.
-
-Ce savant voyageait alors dans le but de se familiariser avec les
-langues étrangères, dont l’étude devait plus tard lui faciliter son beau
-travail sur le mécanisme de la parole, qu’il a si bien décrit dans son
-ouvrage publié à Vienne en 1791.
-
-Dans chaque pays dont il désirait apprendre la langue, M. de Kempelen
-faisait un court séjour, et grâce à son étonnante facilité et à son
-intelligence extrême, il parvenait bientôt à la posséder.
-
-Cette visite fut d’autant plus agréable au docteur, que depuis quelque
-temps il avait conçu des inquiétudes sur les conséquences de la bonne
-action à laquelle il s’était laissé entraîner. Il craignait d’être
-compromis si l’on venait à en avoir connaissance, et son embarras était
-extrême, car, vivant seul avec une vieille gouvernante, il n’avait
-personne dont il pût recevoir un bon conseil ou attendre aucun secours.
-
-L’arrivée de M. de Kempelen fut donc un événement heureux pour le
-docteur, qui comptait sur l’imagination de son ami pour le sortir
-d’embarras.
-
-M. de Kempelen fut d’abord effrayé de partager un tel secret: il savait
-que la tête du proscrit avait été mise à prix, et que l’acte d’humanité
-auquel il allait s’associer était un crime que les lois moscovites
-punissaient avec rigueur. Mais quand il vit le corps mutilé de Worousky,
-il se laissa aller à tout l’intérêt que ne pouvait manquer d’inspirer
-une si grande infortune, et il chercha dans son esprit inventif les
-moyens d’opérer la fuite de son protégé.
-
-Le docteur Osloff était passionné pour le jeu d’échecs, et, autant pour
-satisfaire sa passion que pour apporter une distraction au malade,
-pendant les longs jours de convalescence, il faisait de nombreuses
-parties avec lui. Mais Worousky était d’une telle force à ce jeu, que
-son hôte ne pouvait même égaliser la partie, malgré des concessions de
-pièces considérables. M. de Kempelen s’unit au docteur pour lutter
-contre un aussi habile stratégiste. Ce fut en vain: Worousky sortait
-toujours vainqueur de la partie. Cette supériorité inspira à M. de
-Kempelen l’idée du fameux automate joueur d’échecs. En un instant il en
-eut arrêté le plan et, la tête enflammée par les idées qui s’y
-pressaient en foule, il se mit immédiatement à l’œuvre. Chose
-incroyable! ce chef-d’œuvre de mécanique, création merveilleuse dont
-les combinaisons étonnèrent le monde entier, fut inventé, exécuté et
-entièrement terminé dans l’espace de trois mois.
-
-M. de Kempelen voulut que le docteur eût seul les prémisses de son
-œuvre: le 10 octobre 1796, il l’invita à faire une partie.
-
-L’automate représentait un Turc de grandeur naturelle, portant le
-costume de sa nation, et assis derrière un coffre en forme de commode,
-qui avait à peu près 1 mètre 20 centimètres de longueur sur 80
-centimètres de largeur. Sur le dessus du coffre et au centre, se
-trouvait un échiquier.
-
-Avant de commencer la partie, le mécanicien ouvrit plusieurs portes
-pratiquées dans la commode, et M. Osloff put voir dans l’intérieur une
-grande quantité de rouages, leviers, cylindres, ressorts, cadrans, etc.,
-qui en garnissaient la plus grande partie. En même temps il ouvrit un
-long tiroir contenant les échecs et un coussin sur lequel le Turc devait
-appuyer le bras. Cet examen terminé, la robe de l’automate fut levée, et
-l’on put également voir dans l’intérieur de son corps.
-
-Les portes ayant ensuite été fermées, M. de Kempelen fit quelques
-arrangements dans sa machine, et remonta un des rouages avec une clé
-qu’il introduisit dans une ouverture pratiquée au coffre.
-
-Alors le Turc, après un petit mouvement de tête en forme de salut, porta
-la main sur une des pièces posées sur l’échiquier, la saisit du bout des
-doigts, la porta sur une autre case, et posa ensuite son bras sur le
-coussin près de lui. L’auteur avait annoncé que son automate ne parlant
-pas, ferait avec la tête trois signes pour indiquer l’échec au Roi et
-deux pour l’échec à la Reine.
-
-Le docteur riposta, et attendit patiemment que son adversaire, dont les
-mouvements avaient toute la gravité du sultan qu’il représentait, jouât
-une autre pièce. Quoique conduite avec lenteur au début, la partie n’en
-fut pas moins promptement engagée. Bientôt même Osloff s’aperçut qu’il
-avait affaire à un antagoniste redoutable, car malgré tous ses efforts
-pour lutter contre la machine, son jeu se trouvait dans une position
-désespérée.
-
-Il est vrai de dire que depuis quelques instants, le docteur était
-devenu très distrait. Une idée semblait le préoccuper. Mais il hésitait
-à communiquer ses réflexions à son ami, quand tout à coup la machine fit
-trois signes de tête. Le Roi était mat.
-
---Parbleu! s’écria le perdant avec une teinte d’impatience qui se
-dissipa bien vite à la vue de la figure épanouie du mécanicien, si je
-n’étais persuadé que Worousky est en ce moment dans son lit, je croirais
-que je viens de jouer avec lui! Sa tête seule est capable de concevoir
-un coup semblable à celui qui m’a fait perdre. Et puis, ajouta le
-docteur en regardant fixement M. de Kempelen, pouvez-vous me dire
-pourquoi votre automate joue de la main gauche[7], ainsi que le fait
-Worousky?
-
-Le mécanicien viennois se mit à rire, et ne voulant pas prolonger cette
-mystification, qui devait être le prélude de tant d’autres, il avoua à
-son ami que c’était en effet avec Worouski qu’il venait de faire la
-partie.
-
---Mais, alors, où diable l’avez-vous placé? dit le docteur en regardant
-autour de lui pour tâcher de découvrir son antagoniste.
-
-L’inventeur riait de tout son cœur.
-
---Eh bien! vous ne me reconnaissez donc pas? s’écria le Turc, qui,
-tendit au docteur la main gauche en signe de réconciliation, tandis que
-M. de Kempelen levait la robe, et montrait le pauvre mutilé logé dans la
-carcasse de l’automate.
-
-M. Osloff ne put garder plus longtemps son sérieux: le rire le gagna et
-il fit chorus avec ses deux mystificateurs. Mais il s’arrêta le premier;
-il lui manquait une explication.
-
---Comment avez-vous fait, dit-il, pour escamoter Worouski et le rendre
-invisible?
-
-M. de Kempelen expliqua alors de quelle façon il était parvenu à
-dissimuler l’automate vivant, avant qu’il pût entrer dans le corps du
-Turc.
-
---Voyez, dit-il, en ouvrant le buffet; ces nombreux rouages, ces
-leviers, ces poulies qui garnissent une partie du buffet ne sont que le
-simulacre d’une machine organisée. Les châssis qui les supportent sont à
-charnière, et en se repliant pour se mettre sur le côté, ils laissent
-une place au joueur qui s’y trouvait blotti, pendant que vous examiniez
-l’intérieur de l’automate.
-
-Cette première visite terminée, et dès que la robe a été baissée,
-Worousky est subitement entré dans le corps du Turc que nous venions
-d’examiner. Puis, tandis que je vous montrais le buffet et les rouages
-qui le garnissent, il prenait son temps pour passer ses bras et ses
-doigts dans ceux de la figure. Vous comprenez également qu’en raison de
-la grosseur du cou, dissimulée par cette barbe et cette énorme
-collerette, il a pu, en passant la tête dans ce masque, voir facilement
-l’échiquier et conduire sa partie. Je dois ajouter que lorsque je fais
-le simulacre de monter la machine, ce n’est que dans le but de couvrir
-le bruit des mouvements de Worousky.
-
---Ainsi, dit le docteur, qui tenait à prouver qu’il avait parfaitement
-compris l’explication, quand j’examinais le buffet, mon diable de
-Worousky se trouvait dans le corps du Turc; et quand on soulevait la
-robe, il était passé dans le buffet. J’avoue franchement, ajouta M.
-Osloff, que j’ai été dupe de cette ingénieuse combinaison, mais je m’en
-console en pensant que plus fin que moi s’y serait trouvé pris.
-
-Les trois amis furent aussi émerveillés l’un que l’autre du résultat
-obtenu dans cette séance privée, car cet instrument offrait un
-merveilleux moyen d’évasion pour le pauvre proscrit, et lui assurait
-pour toujours une existence à l’abri du besoin.
-
-Séance tenante, l’on convint de l’itinéraire à suivre pour gagner
-promptement la frontière, et des précautions de sûreté à prendre pour le
-voyage. Il fut également convenu que, pour n’éveiller aucun soupçon, on
-donnerait des représentations dans toutes les villes qui se trouvaient
-sur le passage, en commençant par Toula, Kalouga, Smolensk, etc.
-
-Un mois après, Worousky, entièrement rétabli, donnait devant un nombreux
-public une première preuve de son étonnante habileté.
-
-L’affiche, écrite en langue russe, était conçue en ces termes:
-
- _Toula, 6 novembre 1777_,
-
- DANS LA SALLE DES CONCERTS,
-
- EXPOSITION D’UN AUTOMATE JOUEUR D’ÉCHECS,
-
- INVENTÉ ET EXÉCUTÉ PAR M. DE KEMPELEN.
-
-NOTA.--_Les combinaisons mécaniques de cette pièce sont si
-merveilleuses, que l’inventeur n’hésite pas à porter un défi aux plus
-forts joueurs de cette ville_.[8]
-
-On doit penser si cette annonce excita la curiosité des habitants de
-Toula: non-seulement des joueurs se firent inscrire à l’envi, mais de
-forts paris furent engagés pour et contre les antagonistes.
-
-Worousky sortit vainqueur de cette lutte, et encouragé par son succès,
-il engagea le lendemain M. de Kempelen à proposer une partie contre les
-plus forts joueurs réunis.
-
-Je n’ai pas besoin de dire que ce second défi fut accepté avec plus
-d’empressement encore que le premier, et que la ville entière vint de
-nouveau faire galerie autour de cet intéressant tournoi.
-
-Cette fois, le succès resta quelque temps incertain, et M. de Kempelen
-commençait à craindre de voir la réputation de son automate compromise,
-quand un coup inattendu, un coup de maître, décida en faveur de
-Worousky. La salle entière, y compris les perdants, célébrèrent par des
-bravos une aussi glorieuse victoire. Les journaux remplirent leurs
-colonnes de louanges et de félicitations à l’adresse de l’automate et de
-son inventeur, et complétèrent par leur publicité une vogue si justement
-méritée.
-
-M. de Kempelen et son compagnon, rassurés désormais par l’éclat de leur
-début, prirent congé du bon docteur. Après lui avoir laissé un généreux
-souvenir de son amicale hospitalité, ils se dirigèrent vers la
-frontière.
-
-La prudence exigeait que, même en voyageant, Worousky fût caché aux yeux
-de tous: aussi fut-il littéralement emballé. Sous le prétexte d’une
-grande susceptibilité dans les rouages de l’automate, la caisse énorme
-qui le contenait était transportée avec les plus grandes précautions.
-Mais ces soins n’avaient d’autre but que de protéger l’habile joueur
-d’échecs qui s’y trouvait enfermé. Des ouvertures respiratoires
-laissaient circuler l’air dans cette singulière chaise de poste.
-
-Worousky prenait son mal en patience, dans l’espoir de se voir bientôt
-hors des atteintes de la police moscovite et d’arriver sain et sauf au
-terme de ce pénible voyage. Ces fatigues, il est vrai, étaient
-compensées par les énormes recettes que les deux amis encaissaient sur
-leur chemin.
-
-Tout en se dirigeant vers la frontière de Prusse, nos voyageurs étaient
-arrivés à Vitebsk, lorsqu’un matin Worousky vit entrer brusquement M. de
-Kempelen dans la chambre où il demeurait constamment séquestré.
-
---Un affreux malheur nous menace, s’écria le mécanicien d’un air
-consterné, en montrant une lettre datée de Saint-Pétersbourg. Dieu sait
-si nous parviendrons à le conjurer! L’impératrice Catherine II ayant
-appris par les journaux le merveilleux talent de l’automate, joueur
-d’échecs, désire faire une partie avec lui et m’engage à le transporter
-immédiatement à son palais. Il s’agit maintenant de nous concerter pour
-trouver un moyen de nous soustraire à ce dangereux honneur.
-
-Au grand étonnement de M. de Kempelen, Worousky reçut cette nouvelle
-sans aucun effroi, et il sembla même en éprouver une joie extrême.
-
---Eluder une pareille visite! gardons-nous-en bien, dit-il; les désirs
-de la Czarine sont des ordres qu’on ne peut enfreindre sans danger; nous
-n’avons donc d’autre parti à suivre que de nous rendre au plus vite à sa
-demande. Votre empressement aura le double avantage de la disposer
-favorablement, et de détourner les soupçons qui pourraient naître sur
-votre merveilleux automate. D’ailleurs, ajouta l’intrépide soldat, avec
-une certaine fierté, j’avoue que je ne suis pas fâché de me trouver en
-face de la grande Catherine, et de lui montrer que la tête dont elle
-fait assez peu de cas pour la mettre au misérable prix de quelques
-roubles, est de force à lutter avec la sienne et peut même, en certains
-cas, la surpasser en intelligence.
-
---Insensé que vous êtes! s’écria M. de Kempelen, effrayé de l’exaltation
-du fougueux proscrit, pensez donc que nous pouvons être découverts, et
-qu’il y va de la vie pour vous, et pour moi d’un exil en Sibérie.
-
---C’est impossible, reprit tranquillement Worousky. Votre ingénieuse
-machine a déjà trompé tant de gens et des plus habiles, que bientôt,
-j’en ai la conviction, nous aurons une dupe de plus, mais cette fois une
-dupe dont la défaite sera bien glorieuse pour nous. Et quel beau
-souvenir, quel honneur pour tous les deux, mon ami, lorsqu’un jour nous
-pourrons dire que l’impératrice Catherine II, la fière Czarine, que ses
-courtisans proclament la tête la plus intelligente de son vaste empire,
-fut abusée par votre génie et vaincue par moi!
-
-M. de Kempelen, quoique ne partageant pas l’enthousiasme de Worousky,
-fut forcé de céder devant ce caractère, dont il avait eu maintes fois
-déjà l’occasion d’apprécier l’inflexibilité. D’ailleurs, le soldat avait
-tant d’autres qualités, et pardessus tout possédait une habileté si
-surprenante aux échecs, que le mécanicien viennois jugea prudent de lui
-faire des concessions, dans l’intérêt de sa propre renommée.
-
-On partit donc sans différer, car le voyage devait être long et
-difficile par suite des précautions infinies qu’exigeait le transport de
-la caisse où se trouvait Worousky. En route, M. de Kempelen ne quitta
-pas un instant son compagnon de voyage, et fit tout ce qui dépendait de
-lui pour adoucir la rigueur d’une aussi pénible locomotion.
-
-Après de longues journées de fatigue, on arriva enfin au terme du
-voyage. Mais quelque promptitude qu’eussent mise les voyageurs, la
-Czarine, en abordant M. de Kempelen, sembla lui témoigner une certaine
-humeur.
-
---Les routes sont-elles donc si mauvaises, Monsieur, lui dit-elle, qu’il
-faille quinze jours pour venir de Vitebsk à Saint-Pétersbourg?
-
---Que Votre Majesté veuille bien me permettre, répondit le rusé
-mécanicien, de lui faire un aveu qui me servira d’excuse.
-
---Faites, répondit Catherine, pourvu que ce ne soit pas l’aveu de
-l’incapacité de votre _merveilleuse_ machine.
-
---Au contraire, je viens avouer à Votre Majesté qu’en raison de sa force
-au jeu d’échecs, j’ai voulu lui présenter un adversaire digne d’elle.
-J’ai donc dû, avant de partir, ajouter à mon automate des combinaisons
-indispensables pour une partie aussi solennelle.
-
---Ah! ah! fit en souriant l’Impératrice, déridée par cette flatteuse
-explication. Et en raison de ces nouvelles combinaisons, vous avez
-l’espoir de me faire battre par votre automate.
-
---Je serais bien étonné qu’il en fût autrement, répondit
-respectueusement M. de Kempelen.
-
---C’est ce que nous verrons, Monsieur, répliqua l’Impératrice en agitant
-la tête d’un air de doute et d’ironie. Mais, ajouta-t-elle sur le même
-ton, quand me mettez-vous en présence de mon terrible adversaire?
-
---Quand il plaira à Votre Majesté.
-
---S’il en est ainsi, je suis tellement impatiente de mesurer mes forces
-avec le vainqueur des plus habiles joueurs de mon empire, que, ce soir
-même, je le recevrai dans ma bibliothèque. Installez-y votre machine; à
-huit heures je me rendrai près de vous. Soyez exact.
-
-M. de Kempelen prit congé de Catherine et courut faire ses préparatifs
-pour la soirée. Worousky se faisait un jeu de la séance et ne pensait
-qu’au bonheur qu’il aurait à mystifier la Czarine. Mais si M. de
-Kempelen était résolu, lui aussi, à tenter l’aventure, il voulait
-prendre néanmoins toutes les précautions possibles, afin que son secret
-ne pût être pénétré, et qu’une voie de salut lui restât, même en cas de
-danger. A tout hasard, il fit transporter au palais impérial l’automate,
-dans la caisse même où il le plaçait dans ses voyages.
-
-Huit heures sonnaient comme l’Impératrice, escortée d’une suite
-nombreuse, entrait dans la bibliothèque et se plaçait près de
-l’échiquier.
-
-J’ai omis de dire que M. de Kempelen ne permettait jamais qu’on passât
-derrière l’automate, et qu’il ne consentait à commencer la partie que
-lorsque tous les spectateurs étaient rangés en face de sa machine.
-
-La cour se plaça derrière l’Impératrice, et de tous côtés il n’y eut
-qu’une seule voix pour prédire la défaite de l’automate.
-
-Sur l’invitation du mécanicien, on visita le buffet et le corps du Turc,
-et quand on se fut bien convaincu qu’il ne contenait rien autre chose
-que les rouages dont nous avons précédemment parlé, on se mit en mesure
-d’engager la partie.
-
-Favorisée par le sort, Catherine profita de l’avantage de jouer le
-premier pion; l’automate riposta, et la partie se continua au milieu du
-plus religieux silence. Les pièces manœuvrèrent d’abord sans que rien
-se décidât. Cependant on ne tarda pas à voir, aux sourcils froncés de la
-Czarine, que l’automate se montrait peu galant envers elle, et qu’il
-était digne après tout de la réputation qu’on lui avait faite. Un
-cavalier et un fou lui furent enlevés coup sur coup par l’habile
-musulman. Dès lors la partie prenait une tournure défavorable pour la
-noble joueuse, quand tout à coup le Turc quittant son impassible
-gravité, frappa violemment de la main sur son coussin, et remit à sa
-place une pièce avancée par son adversaire.
-
-[Illustration: L’AUTOMATE JOUEUR D’ÉCHECS.]
-
-Catherine II venait de tricher. Etait-ce pour éprouver l’intelligence de
-l’automate ou pour toute autre cause? Nous ne saurions le dire.
-Néanmoins, la fière impératrice ne voulant point avouer cette faiblesse,
-replaça la pièce à l’endroit où elle l’avait frauduleusement avancée et
-regarda l’automate d’un air d’impérieuse autorité.
-
-Le résultat ne se fit pas attendre: le Turc, d’un coup de main, renversa
-vivement toutes les pièces sur l’échiquier, et aussitôt le bruit d’un
-rouage, qui marchait constamment pendant la partie, cessa de se faire
-entendre. La machine s’arrêta, comme si elle était subitement détraquée.
-
-Pâle et tremblant, M. de Kempelen, reconnaissant là le fougueux
-caractère de Worousky, attendit avec effroi l’issue de ce conflit entre
-le proscrit et sa souveraine.
-
---Ah! ah! monsieur l’automate, vous avez des manières un peu brusques,
-dit avec gaîté l’impératrice, qui n’était pas fâchée de voir ainsi se
-terminer une partie dans laquelle elle avait peu de chances de succès.
-Oh! vous êtes fort, j’en conviens; mais vous avez craint de perdre la
-partie, et par prudence vous avez brouillé le jeu. Allons, je suis
-maintenant édifiée sur votre savoir et surtout sur votre caractère
-nerveux.
-
-M. de Kempelen commença à respirer, et reprenant courage, il voulut
-tâcher de détruire tout à fait la fâcheuse impression produite par le
-manque de respect de sa machine, faute dont naturellement il endossait
-toute la responsabilité.
-
---Que votre Majesté, dit-il humblement, me permette de lui donner une
-explication sur ce qui vient de se passer.
-
---Pas du tout, monsieur de Kempelen, interrompit joyeusement la Czarine,
-pas du tout; je trouve au contraire cela très amusant, et je vous dirai
-même que votre automate me plaît tellement que je veux en faire
-l’acquisition. J’aurai ainsi toujours près de moi un joueur un peu vif
-peut-être, mais assez habile pour me tenir tête. Laissez-le donc dans
-cet appartement et venez me voir demain matin pour conclure le marché.
-
-A ces mots et sans attendre la réponse de M. de Kempelen, l’Impératrice
-quitta la salle.
-
-En témoignant le désir que l’automate restât au palais jusqu’au
-lendemain, Catherine voulait-elle commettre une indiscrétion? Tout porte
-à le croire. Heureusement l’habile mécanicien sut déjouer cette
-curiosité féminine en faisant passer Worousky dans la caisse qu’il avait
-fait apporter à tout hasard, comme nous l’avons dit.
-
-L’automate resta dans la bibliothèque, mais Worousky n’y était plus.
-
-Le lendemain, Catherine renouvela à M. de Kempelen la proposition
-d’acheter son joueur d’échecs. Ce dernier lui fit comprendre que sa
-présence étant nécessaire pour les fonctions de cette machine, il lui
-était impossible de la vendre.
-
-L’Impératrice se rendit à cette bonne raison et, tout en félicitant le
-mécanicien sur son œuvre, elle lui remit un témoignage de sa
-libéralité.
-
-Trois mois après, l’automate était en Angleterre sous la direction d’un
-M. Anthon, auquel M. de Kempelen l’avait cédé. Worousky continua-t-il à
-faire partie de la machine? Je l’ignore, mais on doit le supposer, en
-raison de l’immense succès qu’eut à cette époque le joueur d’échecs,
-dont tous les journaux firent mention.
-
-M. Anthon parcourut l’Europe entière, suivi toujours des mêmes succès,
-mais à sa mort, le célèbre automate fut acheté par le mécanicien
-Maëlzel, qui l’embarqua pour New-York. C’est sans doute alors que
-Worousky prit congé de son Turc hospitalier, car l’automate fut loin
-d’avoir en Amérique le même succès que sur notre continent. Après avoir
-promené pendant quelque temps son trompette mécanique et le joueur
-d’échecs, Maëlzel reprit le chemin de la France, qu’il ne devait plus
-revoir; il mourut dans la traversée d’une indigestion[9].
-
-Les héritiers de Maëlzel vendirent ses instruments, et c’est d’eux que
-Cronier tenait sa précieuse relique.
-
-Mon heureuse étoile vint encore me fournir une des plus belles occasions
-d’étude que je pusse désirer.
-
-Un Prussien, nommé Koppen, montra à Paris, vers 1829, un instrument
-portant le nom de _Componium_. C’était un véritable orchestre mécanique,
-jouant des ouvertures d’opéras avec un ensemble et une précision fort
-remarquables.
-
-Le nom de Componium venait de ce que, à l’aide de combinaisons vraiment
-merveilleuses, l’instrument improvisait de charmantes variations sans
-jamais se répéter, quel que fût le nombre de fois qu’on le fit jouer de
-suite. On prétendait qu’il était aussi difficile d’entendre deux fois la
-même variation que de voir deux mêmes quaternes se succéder à la
-loterie. Il y avait pour ces deux faits les mêmes chances fournies par
-le hasard.
-
-Le Componium obtint le plus brillant succès, mais il finit par épuiser
-la curiosité des amateurs d’harmonie, et dut songer à la retraite, après
-avoir produit à son propriétaire la somme fabuleuse de cent mille francs
-de bénéfices nets, dans une année.
-
-Ce chiffre, exact ou non, fut adroitement publié, et quelque temps
-après, l’instrument fut mis en vente.
-
-Un spéculateur nommé D..., séduit par l’espérance de voir se renouveler
-pour lui en pays étranger des recettes aussi magnifiques, acheta
-l’instrument et le transporta en Angleterre.
-
-Malheureusement pour D..., au moment où cette _poule aux œufs d’or_
-arrivait à Londres, Georges IV venait de rendre le dernier soupir.
-
-La cour et l’aristocratie, seuls mélomanes dans ce pays de commerce et
-d’industrie, et sur qui D.... comptait pour l’exploitation de cette
-œuvre d’art, prirent le deuil et, selon l’usage anglais, se
-cloîtrèrent pendant quelques mois. Le spectacle se trouva sans
-spectateurs.
-
-Pour éviter des frais inutiles, D.... jugea prudent de renoncer à une
-entreprise commencée sous de si malheureux auspices, et il se décida à
-revenir à Paris. Le Componium fut, en conséquence, démonté pièce à
-pièce, mis dans des caisses et ramené en France.
-
-D.... espérait faire rentrer son instrument en franchise de droits.
-Mais lors de sa sortie de France, il avait oublié de remplir certaines
-formalités indispensables pour obtenir ce bénéfice; la douane l’arrêta,
-et il fut obligé d’en référer au ministre du commerce. En attendant la
-décision ministérielle, les caisses furent déposées dans les magasins
-humides de l’entrepôt. Ce ne fut guère qu’au bout d’un an, et après des
-formalités et des difficultés sans nombre, que l’instrument rentra dans
-Paris.
-
-Ce fait peut donner une idée de l’état de désordre, de dépècement et
-d’avarie où se trouva alors le Componium.
-
-Découragé par l’insuccès de son voyage en Angleterre, D.... résolut de
-se défaire de son _improvisateur mécanique_; mais auparavant, il se mit
-à la recherche d’un mécanicien qui pût entreprendre de le remettre en
-état. J’ai oublié de dire que lors de la vente du Componium, M. Koppen
-avait livré avec la machine un ouvrier allemand très habile, qui était
-pour ainsi dire le cornac du gigantesque instrument. Celui-ci se
-trouvant les bras croisés pendant les interminables formalités de la
-douane française, n’avait imaginé rien de mieux que de retourner dans sa
-patrie.
-
-La réparation du Componium était un travail de longue haleine, un
-travail de recherches et de patience, car les combinaisons de cette
-machine ayant toujours été tenues secrètes, personne ne pouvait fournir
-le moindre renseignement. D..... lui même, n’ayant aucune notion de
-mécanique, ne pouvait être en cela d’aucun secours; il fallait que
-l’ouvrier ne s’inspirât que de ses propres idées.
-
-J’entendis parler de cette affaire, et poussé par une opinion peut-être
-un peu trop avantageuse de moi-même, ou plutôt ébloui par la gloire d’un
-aussi beau travail, je me présentai pour entreprendre cette immense
-réparation.
-
-On me rit au nez: l’aveu est humiliant, mais c’est le mot propre. Il
-faut dire aussi que ce n’était pas tout à fait sans motif, car je
-n’étais alors connu que par des travaux trop peu importants pour mériter
-une grande confiance. On craignait que, loin de remettre l’instrument en
-état, je ne lui causasse de plus grands dommages en voulant le réparer.
-
-Cependant, comme D.... ne trouvait pas mieux, et que je faisais la
-proposition de déposer une caution pour le cas où je viendrais à
-commettre quelque dégât, il finit par céder à mes instances.
-
-On trouvera sans doute que j’étais réellement un ouvrier bien conciliant
-et surtout bien consciencieux. Au fond, j’agissais dans mon intérêt, car
-cette entreprise, en me fournissant de longs et intéressants sujets
-d’étude, devait être pour moi un cours complet de mécanique.
-
-Dès que mes propositions eurent été acceptées, on m’apporta dans une
-vaste chambre qui me servait de cabinet de travail, toutes les caisses
-contenant les pièces du Componium, et on les vida pêle-mêle sur des
-draps de lit étendus à cet effet sur le carreau.
-
-Une fois seul, et lorsque je vis ce monceau de ferraille, ces myriades
-de pièces dont j’ignorais les fonctions, cette forêt d’instruments de
-toutes formes et de toutes grandeurs, tels que cors d’harmonie,
-trompettes, hautbois, flûtes, clarinettes, bassons, tuyaux d’orgue,
-grosse caisse, tambour, triangle, cymbales, tam-tam, et tant d’autres
-échelonnés par grandeur sur tous les tons de l’échelle chromatique, je
-fus tellement effrayé de la difficulté de ma tâche, que je restai pour
-ainsi dire anéanti pendant quelques heures.
-
-Pour faire mieux comprendre ma folle présomption, à laquelle ma passion
-pour la mécanique et mon amour du merveilleux pouvaient seuls servir
-d’excuse, je dois dire que je n’avais jamais vu fonctionner le
-Componium; tout était donc pour moi de l’inconnu. Ajoutons à cela que le
-plus grand nombre des pièces étaient couvertes de rouille et de
-vert-de-gris.
-
-Assis au milieu de cet immense Capharnaüm, et la tête appuyée dans mes
-mains, je me fis cent fois cette simple question: Par où vais-je
-commencer? Et le découragement s’emparant de moi glaçait mon esprit et
-paralysait mon imagination.
-
-Un matin pourtant, me sentant tout dispos et subissant l’influence de
-cet axiome d’Hippocrate: _Mens sana in corpore sano_, je m’indignai tout
-à coup de ma longue inertie et me jetai, tête baissée, dans cet immense
-travail.
-
-Si je devais n’avoir pour lecteurs que des mécaniciens, comme je leur
-décrirais, à l’aide de fidèles souvenirs, mes tâtonnements, mes essais,
-mes études! Avec quel plaisir je leur expliquerais les savantes et
-ingénieuses combinaisons qui naquirent successivement de ce chaos!
-
-Mais il me semble voir déjà quelques lecteurs ou lectrices prêts à
-tourner la page pour chercher la conclusion d’un chapitre qui menace de
-tourner au sérieux. Cette pensée m’arrête, et je me contenterai de dire
-que, pendant une année entière, je procédai du connu à l’inconnu pour la
-solution de cet inextricable problème, et qu’un jour enfin j’eus le
-bonheur de voir mes travaux couronnés du plus heureux succès: le
-Componium, nouveau phénix, était ressuscité de ses cendres.
-
-Cette réussite, inattendue de tous, me valut les plus grands éloges, et
-D.... se mit à ma discrétion pour le salaire qu’il me plairait de
-réclamer. Mais quelque sollicitation qu’il me fît, me trouvant satisfait
-d’un aussi glorieux résultat, je ne voulus rien recevoir au-delà de mes
-déboursés. Et cependant, si élevée qu’eût été la gratification, elle
-n’eût pu me dédommager de ce que me coûta plus tard cette tâche
-au-dessus de mes forces!
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-LES SUPPUTATIONS D’UN INVENTEUR.--CENT MILLE FRANCS PAR AN POUR UNE
-ÉCRITOIRE.--DÉCEPTION.--MES NOUVEAUX AUTOMATES.--LE PREMIER PHYSICIEN DE
-FRANCE; DÉCADENCE.--LE CHORISTE PHILOSOPHE.--BOSCO.--LE JEU DES
-GOBELETS.--UNE EXÉCUTION CAPITALE.--RÉSURRECTION DES SUPPLICIÉS.--ERREUR
-DE TÊTE.--LE SERIN RÉCOMPENSÉ.--UNE ADMIRATION _rentrée_.--MES REVERS DE
-FORTUNE.--UN MÉCANICIEN CUISINIER.
-
-
-Les veilles, les insomnies, et pardessus tout l’agitation fébrile
-résultant de toutes les émotions d’un travail aussi ardu que pénible
-avaient miné ma santé. Une fièvre cérébrale s’ensuivit, et si je parvins
-à en réchapper, ce ne fut que pour mener pendant cinq ans une existence
-maladive, qui m’ôta toute mon énergie. Mon intelligence était comme
-éteinte. Chez moi plus de passion, plus d’amour, plus d’intérêt même
-pour des arts que j’avais tant aimés; l’escamotage et la mécanique
-n’existaient plus dans mon imagination qu’à l’état de souvenirs.
-
-Mais cette maladie qui avait bravé pendant si longtemps la science des
-maîtres de la Faculté, ne put résister à l’air vivifiant de la campagne,
-où je me retirai pendant six mois, et lorsque je revins à Paris, j’étais
-complètement régénéré. Avec quel bonheur je revis mes chers outils!
-avec quelle ardeur aussi je repris mon travail si longtemps délaissé!
-Car j’avais à regagner et le temps perdu et les dépenses énormes qu’un
-traitement si long m’avait occasionnées.
-
-Mon modeste avoir se trouvait pour le moment sensiblement diminué, mais
-j’étais à cet endroit d’une philosophie à toute épreuve. Mes futures
-représentations ne devaient-elles pas combler toutes ces pertes et
-m’assurer une fortune honnête? J’escomptais ainsi un avenir incertain;
-mais n’est-ce pas le fait de tous ceux qui cherchent à inventer d’aimer
-à transformer leurs projets en lingots d’or?
-
-Peut-être aussi subissais-je, sans le savoir, l’influence d’un de mes
-amis, grand faiseur d’inventions, que ses déceptions et ses mécomptes ne
-purent jamais empêcher de former des projets nouveaux. Notre manière de
-supporter l’avenir avait une grande analogie. Cependant je dois lui
-rendre justice: quelque élevées que fussent mes appréciations, il était
-dans ce genre de calcul d’une force à laquelle je ne pouvais atteindre.
-On en jugera par un exemple.
-
-Un jour, cet ami arrive chez moi, et me montrant un encrier de son
-invention, lequel réunissait le double mérite d’être inversable et de
-conserver l’encre à un niveau toujours égal:
-
---Pour le coup, mon cher, me dit-il, voici une invention qui va faire
-une révolution dans le monde des écrivains, et qui me permettra de me
-promener la canne à la main, avec une centaine de mille livres de
-rentes, au bas mot, entends-tu bien! Au reste tu vas en juger, si tu
-suis bien mon calcul.
-
-Tu sais qu’il y a trente-six millions d’habitants en France?
-
-Je fis un signe de tête en forme d’adhésion.
-
---Partant de là, je ne crois pas me tromper, si sur ce nombre j’estime
-qu’il doit y en avoir au moins la moitié qui sait écrire. Hein?...
-tiens, mettons le tiers, ou pour être plus sûrs encore, ne prenons que
-le compte rond, soit dix millions.
-
---Maintenant, j’espère qu’on ne me taxera pas d’exagération si, sur ces
-dix millions d’écrivains, j’en prends un dixième, soit un million, pour
-nombrer ceux qui sont à la recherche de ce qui peut leur être utile.
-
-Et mon ami s’arrêta en me regardant d’un ton qui semblait dire: Comme je
-suis raisonnable dans mes appréciations!
-
---Nous avons donc en France un million d’hommes capables d’apprécier
-l’avantage de mon encrier. Or, sur ce nombre, combien vas-tu m’en
-accorder qui, dès la première année, pourront avoir connaissance de ma
-découverte et qui, la connaissant, en feront l’acquisition?
-
---Ma foi, répondis-je, je t’avoue que je suis très embarrassé pour te
-donner un chiffre exact.
-
---Eh mon Dieu! qui est-ce qui te parle de chiffre exact? Je ne te
-demande qu’une approximation, et encore je la désire la plus basse
-possible, afin que je n’aie pas de déception.
-
---Dame! fis-je en continuant les supputions décimales de mon ami,
-mettons un dixième.
-
---Tu vois, c’est toi-même qui l’as dit, un dixième! autrement dit, cent
-mille. Mais, continua l’inventeur, enchanté de m’avoir fait participer à
-ses brillants calculs, sais-tu bien ce que me rapportera dès la première
-année, la vente de ces cent mille écritoires?
-
---Non, je ne m’en doute pas.
-
---Je vais te l’apprendre; écoute bien. Sur ces cent mille écritoires
-vendues, je me suis réservé un franc de bénéfice par chaque pièce; il en
-résulte donc pour moi un bénéfice de.....?
-
---Cent mille francs, parbleu.
-
---Tu vois, ce n’est pas plus difficile que cela à compter. Oui, cent
-mille francs, ni plus ni moins. Tu dois comprendre aussi que les autres
-neuf cent mille écrivains que nous avons laissés de côté, finiront par
-connaître mon encrier; ils en achèteront à leur tour. Puis les autres
-neuf millions que nous avons négligés, que feront-ils, je te le
-demande?... Et note bien ceci, je ne t’ai parlé que de la France, qui
-est un point sur le globe. Quand l’étranger en aura connaissance, quand
-les Anglais et leurs colonies surtout en demanderont; vois-tu, mais,
-c’est incalculable!...
-
-Mon ami essuya son front, qui s’était couvert de sueur dans la chaleur
-de son exposition, et il finit en me disant encore: Rappelle-toi bien
-que nous avons mis tout au plus bas dans notre estimation.
-
-Malheureusement le calcul de mon ami péchait par la base. Son encrier,
-d’un prix beaucoup trop élevé, ne fut point acheté, et l’inventeur finit
-par mettre cette mine d’or au chapitre de ses déceptions déjà si
-nombreuses.
-
- * * * * *
-
-Moi aussi, je l’avoue, je basais mes calculs sur les chiffres de
-population ou du moins sur le nombre approximatif des visiteurs de la
-capitale, et toujours avec mes supputations, même les plus raisonnables,
-j’arrivais encore à un résultat fort satisfaisant. Mais je ne regrette
-pas de m’être abandonné souvent à ces fantaisies de mon imagination. Si
-elles m’ont fait éprouver plus d’un mécompte dans ma vie, elles
-servaient à entretenir quelque énergie dans mon esprit et à me rendre
-capable de lutter contre les difficultés sans nombre que je rencontrais
-dans l’exécution de mes automates. D’ailleurs, qui n’a pas fait, au
-moins une fois dans sa vie, les supputations dorées de mon ami, le
-marchand d’écritoires?
-
-J’ai déjà parlé plusieurs fois d’automates que je confectionnais; il
-serait temps, je pense, de dire quelle était la nature de ces pièces
-destinées à figurer dans mes représentations.
-
-C’était d’abord un petit pâtissier sortant à commandement d’une élégante
-boutique et venant apporter, selon le goût des spectateurs, des gâteaux
-chauds et des rafraîchissements de toute espèce. On voyait sur le côté
-de l’établissement des aides-pâtissiers pilant, roulant la pâte et la
-mettant au four.
-
-Une autre pièce représentait deux clowns, Auriol et Debureau. Ce dernier
-tenait à la force des bras une chaise, sur laquelle son joyeux camarade
-faisait des gambades, des évolutions et des tours de force, ceux de
-l’artiste du cirque des Champs-Élysées. Après ces exercices, mon Auriol
-fumait une pipe et finissait la séance en accompagnant sur un petit
-flageolet un air que lui jouait l’orchestre.
-
-C’était ensuite un oranger mystérieux sur lequel naissaient des fleurs
-et des fruits, à la demande des dames. Pour terminer la scène, un
-mouchoir emprunté était envoyé à distance dans une orange laissée à
-dessein sur l’arbre. Celle-ci s’ouvrait, laissait voir le mouchoir,
-tandis que deux papillons venaient en prendre les coins et le
-développaient aux yeux des spectateurs.
-
-J’avais encore un cadran en cristal transparent, marquant l’heure au gré
-des spectateurs, et sonnant sur un timbre également en cristal le nombre
-de coups indiqué.
-
- * * * * *
-
-Au moment où j’étais le plus absorbé par ces travaux, je fis une
-rencontre qui me fut des plus agréables.
-
-Passant un jour sur les boulevards, fort préoccupé, selon mon habitude,
-je m’entends appeler.
-
-Je me retourne et me sens presser la main par un homme fort élégamment
-vêtu.
-
---Antonio! m’écriai-je en l’embrassant; que je suis aise de vous voir!
-Mais comment êtes-vous ici? Que faites-vous? et Torrini?....
-
-Antonio m’interrompit:
-
---Je vous conterai tout cela, me dit-il, venez chez moi, nous y serons
-plus à notre aise; je demeure à quelques pas d’ici.
-
-En effet, au bout de deux minutes, nous arrivions rue de Lancry, devant
-une maison de fort belle apparence.
-
---Montons, me dit Antonio, je demeure au deuxième.
-
-Un domestique vint nous ouvrir.
-
---Madame est-elle à la maison? dit Antonio.
-
---Non, Monsieur, mais Madame m’a chargé de vous dire qu’elle ne
-tarderait pas à rentrer.
-
-Une fois qu’il m’eut introduit dans un salon, Antonio me fit asseoir
-près de lui sur un canapé.
-
---Voyons maintenant, mon ami, me dit-il, causons, car nous devons avoir
-bien des choses à nous dire.
-
---Oui, causons; je vous avoue que ma curiosité est bien vivement
-excitée. Je ne sais, en vérité, si je rêve.
-
---Je vais vous ramener à la réalité, reprit Antonio, en vous racontant
-ce qui m’est arrivé depuis que nous nous sommes quittés. Commençons,
-ajouta-t-il tristement, par donner un souvenir à Torrini.
-
-Je fis un mouvement de douloureuse surprise.
-
---Que me dites-vous là, Antonio, est-ce que notre ami?...
-
---Hélas, oui, ce n’est que trop vrai. Ce fut au moment où nous avions
-tout lieu d’espérer un sort plus heureux, que la mort l’a frappé.
-
-En vous quittant, vous le savez, l’intention de Torrini était de se
-rendre au plus vite en Italie. Revenu à des idées plus saines, le comte
-de Grisy avait hâte de reprendre son nom et de se retrouver sur les
-théâtres, témoins de ses succès et de sa gloire; il espérait s’y
-régénérer et redevenir le brillant magicien d’autrefois. Dieu en a
-décidé autrement. Comme nous allions quitter Lyon, où il avait donné des
-représentations assez bien suivies, il fut subitement atteint d’une
-fièvre typhoïde qui l’emporta en quelques jours.
-
-Je fus son exécuteur testamentaire. Après avoir rendu les derniers
-devoirs à l’homme auquel j’avais voué ma vie, je m’occupai de la
-liquidation de sa petite fortune. Je vendis les chevaux, la voiture et
-quelques accessoires de voyage qui m’étaient inutiles, et je gardai les
-instruments, avec l’intention d’en faire usage. Je n’avais aucune
-profession; je crus ne pouvoir mieux faire que d’embrasser une carrière
-dont le chemin m’était tout tracé, et j’espérais que mon nom, auquel mon
-beau-frère avait donné en France une certaine célébrité, aiderait à mes
-succès.
-
-J’étais bien prétentieux, sans doute, de prendre la place d’un tel
-maître, mais à défaut de talent je comptais me tirer d’affaire avec de
-l’aplomb.
-
-Je m’appelai donc Il signor Torrini, et à ce nom j’ajoutai, à l’exemple
-de mes confrères, le titre de _Premier physicien de France_. Chacun de
-nous est toujours le premier et le plus habile du pays où il se trouve,
-quand il veut bien ne pas se donner pour le plus fort du monde entier.
-L’escamotage est une profession où, vous le savez, on ne pèche pas par
-excès de modestie; et l’habitude de produire des illusions facilite
-cette émission de fausse monnaie, que le public, il est vrai, se réserve
-ensuite d’apprécier et de classer selon sa juste valeur.
-
-C’est ce qu’il fit pour moi, car malgré mes pompeuses affiches, j’avoue
-franchement qu’il ne me fit pas l’honneur de me reconnaître la célébrité
-que je m’attribuais. Loin de là; mes représentations furent si peu
-suivies, que leur produit suffisait à peine à me faire vivre.
-
-Néanmoins, j’allais de ville en ville, donnant mes représentations et me
-nourrissant plus souvent d’espérance que de réalité. Mais il vint un
-moment où cet aliment peu substantiel ne pouvant plus suffire à mon
-estomac, je me vis contraint de m’arrêter. J’étais à bout de ressources;
-je ne possédais plus rien que mes instruments; mon vestiaire était
-réduit à sa plus simple expression et menaçait de me quitter d’un moment
-à l’autre; il n’y avait pas à balancer. Je pris le parti de vendre mes
-instruments et, muni de la modique somme que j’en avais retirée, je me
-rendis à Paris, dernier refuge des talents incompris et des positions
-désespérées.
-
-Malgré mon insuccès, je n’avais rien perdu de ce fond de philosophie que
-vous me connaissez, et j’étais sinon très heureux, du moins plein
-d’espoir dans l’avenir. Oui, mon ami, oui, j’avais alors le
-pressentiment de la brillante position que le sort m’a faite et vers
-laquelle il m’a conduit pour ainsi dire par la main.
-
-Une fois à Paris, je pris une modeste chambre, et je me proposai de
-vivre avec économie pour faire durer autant que possible mes faibles
-ressources pécuniaires. Vous voyez que malgré ma confiance en l’avenir,
-je prenais cependant quelques précautions, afin de ne pas me trouver
-exposé à mourir de faim. Vous allez voir que j’avais tort de ne pas
-m’abandonner complètement à mon étoile.
-
-Il y avait à peine huit jours que j’étais à Paris, que je me rencontrai
-face à face avec un ancien camarade. C’était un Florentin qui, dans le
-théâtre où je jouais à Rome, tenait l’emploi de basse et remplissait des
-rôles secondaires. Lui aussi avait été maltraité du sort et, venu à
-Paris pour y chercher fortune, il s’était trouvé réduit, à défaut d’un
-plus beau rôle, à accepter celui de figurant dans les chœurs du
-Théâtre-Italien.
-
-Mon ami, quand je l’eus mis au courant de ma position, m’annonça qu’une
-place de ténor était vacante dans les chœurs où il chantait
-lui-même. Il me proposa de faire les démarches nécessaires pour me la
-faire obtenir.
-
-J’acceptai cette offre avec plaisir, mais bien entendu comme position
-transitoire, car il m’en coûtait de déchoir. Seulement, je voulais, en
-attendant mieux, me mettre à l’abri de la misère: la prudence m’en
-faisait une loi.
-
-J’ai souvent remarqué, continua Antonio, que les événements qui nous
-inspirent le plus de défiance sont souvent ceux qui nous deviennent les
-plus favorables. En voici une nouvelle preuve:
-
-Comme en dehors de mes occupations de théâtre, j’avais beaucoup de
-loisirs, l’idée me vint de les employer à donner des leçons de chant. Je
-me présentai comme artiste du Théâtre-Italien, en cachant toutefois la
-position que j’y occupais.
-
-Il en fut de mon premier élève comme du premier billet de mille francs
-d’une fortune que l’on veut amasser, et que l’on dit être le plus
-difficile à acquérir. Je l’attendis assez longtemps. Il vint enfin, puis
-d’autres encore, et insensiblement, soit que je fusse secondé par cette
-chance en laquelle j’ai toujours eu confiance, soit aussi que l’on fût
-satisfait de ma méthode et surtout des soins que je donnais à mes
-écoliers, j’eus assez de leçons pour quitter le théâtre.
-
-Je dois vous dire aussi que cette détermination avait encore une autre
-cause. J’aimais une de mes écolières et j’en étais aimé. Dans ce cas, il
-n’était pas prudent de garder mon emploi de choriste, qui eût pu jeter
-sur moi quelque déconsidération.
-
-Vous vous attendez sans doute à quelque aventure romanesque. Rien de
-plus simple pourtant que l’événement qui couronna nos amours: ce fut le
-mariage.
-
-Madame Torrini, que vous verrez tout à l’heure, est la fille d’un ancien
-passementier. Veuf, et sans autre enfant, le père n’avait de volonté que
-celle de sa fille; il accueillit favorablement ma demande.
-
-C’était bien le meilleur des hommes. Malheureusement nous l’avons perdu,
-il y a deux ans. Grâce à la fortune qu’il nous a laissée, j’ai quitté le
-professorat, et maintenant je vis heureux et tranquille dans une
-position qui réalise pour moi mes rêves les plus brillants d’une autre
-époque. Voilà, dit en terminant mon ami philosophe, ce qui prouve une
-fois de plus que, quelle que soit la position précaire où il se trouve,
-l’homme ne doit jamais désespérer d’un avenir meilleur.
-
- * * * * *
-
-Mon récit ne devait pas être aussi long que celui d’Antonio; sauf mon
-mariage, aucun événement ne valait la peine de lui être raconté. Je lui
-parlai cependant de ma longue maladie et du travail qui l’avait causée.
-J’avais à peine cessé de parler, que madame Torrini rentra.
-
-La femme de mon ami était charmante et surtout fort gracieuse.
-
---Monsieur, me dit-elle, après que je lui eus été présenté par son mari,
-je vous connaissais déjà depuis longtemps. Antonio m’a conté votre
-histoire, qui m’a inspiré le plus grand intérêt, et nous avons souvent
-regretté, mon mari et moi, de ne point avoir de vos nouvelles. Mais,
-monsieur Robert, ajouta-t-elle, puisque nous vous retrouvons,
-considérez-vous ici comme un ancien ami de la maison, et venez nous voir
-souvent.
-
-Je mis à profit cette aimable invitation, et plus d’une fois j’allai
-puiser près de ces bons amis des consolations et des encouragements.
-
- * * * * *
-
-Antonio s’occupait toujours un peu d’escamotage. Ce n’était pour lui, il
-est vrai, qu’une simple distraction, un moyen d’amuser ses amis.
-Néanmoins, il n’y avait pas d’escamoteur dont il ne suivît avec
-empressement les représentations, qui lui rappelaient un autre temps.
-
-Un matin, je le vis entrer dans mon atelier d’un air empressé.
-
---Tenez, me dit-il, en me représentant un journal, vous qui recherchez
-les escamoteurs célèbres, en voilà un qui va vous donner du fil à
-retordre; lisez.
-
-Je pris la feuille avec empressement et lus la réclame suivante:
-
-«Le fameux Bosco, qui escamote une maison comme une muscade, va donner
-incessamment à Paris une série de représentations, dans lesquelles
-seront exécutées des expériences qui tiennent du miracle.»
-
---Eh bien! que dites-vous de cela? me demanda Antonio.
-
---Je dis qu’il faut posséder un bien grand talent pour soutenir la
-responsabilité de semblables éloges. Après tout, je pense que le
-journaliste a voulu s’amuser aux dépens de ses lecteurs, et que le
-fameux Bosco n’existe que dans ses colonnes.
-
---Détrompez-vous, mon cher Robert. Cet escamoteur n’est point un être
-imaginaire. Non-seulement j’ai lu cette réclame dans plusieurs journaux,
-mais ce qui est plus sérieux, c’est que j’ai vu moi-même Bosco donnant
-hier soir, dans un café, un échantillon de son savoir-faire, et
-annonçant sa première séance pour mardi prochain.
-
---S’il en est ainsi, dis-je à mon ami, je vous invite à passer la soirée
-chez M. Bosco, et si cela vous convient, je vous prendrai chez vous pour
-vous y conduire.
-
---Accepté! me dit Antonio. Soyez chez moi mardi soir, à sept heures et
-demie. La séance commence à huit heures.
-
-Au jour et à l’heure convenus, nous arrivons, Antonio et moi, à la porte
-de la salle Chantereine, où devait avoir lieu la représentation
-annoncée. Au contrôle, nous nous trouvons en face d’un gros monsieur,
-vêtu d’une redingote ornée de brandebourgs et garnie de fourrures qui
-lui donnent tout-à-fait l’air d’un prince russe en voyage. Antonio me
-pousse du coude, et se penchant vers moi: C’est lui, me dit-il tout bas.
-
---Qui, lui?
-
---Eh! mais, Bosco.
-
---Tant pis, dis-je, j’en suis fâché pour lui.
-
---Expliquez-vous, car je ne comprends pas le tort que peut faire à un
-homme un vêtement de boyard?
-
---Mais, mon ami, répondis-je, c’est moins pour son costume que pour la
-place qu’il occupe à son contrôle, que je blâme M. Bosco. Il me semble
-qu’il est peu convenable pour un artiste de prodiguer sa personne en
-dehors de la scène. Il y a tant de différence entre l’homme que toute
-une salle écoute, admire, applaudit, et le directeur de spectacle
-venant ostensiblement surveiller de mesquins intérêts, que ce dernier
-rôle doit évidemment nuire au premier.
-
-Pendant ce colloque, nous étions entrés et installés, mon ami et moi,
-chacun à notre place.
-
-D’après l’idée que je m’étais faite du laboratoire du magicien, je
-m’attendais à me trouver en face d’un rideau dont les larges plis, après
-avoir vivement piqué ma curiosité, allaient, en s’ouvrant, étaler à mes
-yeux éblouis une scène resplendissante et garnie d’appareils dignes de
-la célébrité qui m’était annoncée. Dès mon entrée dans la salle, mes
-illusions à ce sujet s’étaient subitement évanouies.
-
-Le rideau avait été jugé superflu: la scène était à découvert. Devant
-moi se dressait un long gradin à triple étage, entièrement recouvert
-d’une étoffe d’un noir mat. Ce lugubre buffet était orné d’une forêt de
-flambeaux garnis de cierges, entre lesquels se trouvaient des appareils
-en fer-blanc verni. Sur le point culminant de cette étagère, se pavanait
-une tête de mort, bien étonnée sans doute de se trouver à pareille fête,
-et dont l’effet complétait assez bien l’illusion d’un service funèbre.
-
-En avant de la scène et près des spectateurs, était une table cachée
-sous un tapis brun qui tombait jusqu’à terre, et sur laquelle cinq
-gobelets de cuivre jaune étaient symétriquement rangés. Enfin, au-dessus
-de cette table, une boule de cuivre, suspendue au plafond, piqua
-vivement ma curiosité[10].
-
-J’eus beau me demander à quel usage elle était destinée, je ne pus
-parvenir à le deviner. Je pris le parti d’attendre, en rêvant, que Bosco
-vînt me donner le mot de l’énigme. Pour Antonio, il avait lié
-conversation avec son voisin, et celui-ci lui faisait le plus grand
-éloge de la séance à laquelle nous allions assister.
-
-Le bruit argentin d’un petite sonnette agitée dans la coulisse mit fin à
-ma rêverie et à l’entretien de mon ami. Bosco parut sur la scène.
-
-L’artiste avait changé de costume. A la redingote moscovite, il avait
-substitué une petite jaquette en velours noir, serrée au milieu du corps
-par une ceinture de cuir de même couleur. Ses manches, excessivement
-courtes, laissaient voir un gros bras bien potelé. Il portait un
-pantalon noir collant, garni par le bras d’une ruche de dentelle, et
-autour du cou une large collerette blanche. Comme on le voit, ce bizarre
-accoutrement, à quelques détails près ressemblait assez bien au
-classique costume des Scapins de notre comédie.
-
-[Illustration]
-
-Après avoir majestueusement salué son auditoire, le célèbre escamoteur
-se dirigea silencieusement et à pas comptés vers la fameuse boule de
-cuivre. Il s’assura si elle était solidement fixée, prit ensuite sa
-baguette qu’il essuya avec un mouchoir blanc, comme pour la dégager de
-toute influence étrangère, puis, avec une imperturbable gravité, il
-frappa par trois fois sur la sphère métallique, en prononçant au milieu
-du plus profond silence, cette impérieuse évocation: _Spiriti miei
-infernali, obedite_ (esprits infernaux qui êtes soumis à ma puissance,
-obéissez).
-
-Je respirais à peine dans l’attente de quelque miraculeuse production.
-Simple que j’étais! Ceci n’était qu’une innocente plaisanterie, un naïf
-préambule à l’exercice des gobelets.
-
-Je fus, je l’avoue, un peu désappointé, car pour moi ce jeu était un de
-ces tours tombés dans le domaine de la place publique, et je n’aurais
-jamais pensé qu’en l’année de grâce 1838, on osât l’exécuter dans une
-représentation théâtrale. Cela était d’autant plus vraisemblable, que
-journellement on voyait dans les rues de Paris deux artistes en plein
-vent, Miette et Lesprit, qui ne craignaient pas de rivaux pour les tours
-de gibecière. Pourtant, je dois dire que Bosco déploya dans ce jeu une
-grande adresse, et qu’il reçut du public d’unanimes applaudissements.
-
---Hein! disait victorieusement le voisin d’Antonio; qu’est-ce que je
-vous disais? quelle habileté!
-
-Et pour donner plus d’éclat à sa satisfaction, le voisin applaudissait à
-rompre les oreilles.
-
---Vous allez voir, ajoutait-il, quand il consentait à baisser le ton de
-son enthousiasme, vous allez voir; ce n’est rien que cela.
-
-Soit qu’Antonio fût ce soir-là très mal disposé, soit que réellement la
-séance ne lui convînt pas, il ne put parvenir dans toute la soirée à
-_placer_ l’admiration à laquelle il était si bien préparé. Bientôt même,
-je le vis manifester la plus vive impatience. Bosco avait commencé le
-tour _des pigeons_. Mais il faut convenir que la mise en scène et
-l’exécution étaient bien de nature à irriter des nerfs moins sensibles
-même que ceux de mon ami.
-
-Un domestique apporte sur deux guéridons placés de chaque côté de la
-scène, deux petits blocs de bois noir, sur chacun desquels est peinte
-une tête de mort. Ce sont les billots pour les suppliciés. Bosco se
-présente tenant un coutelas d’une main, et de l’autre un pigeon noir:
-
-«Voici, dit-il, un _pizoun_ (j’ai oublié de dire que Bosco parle un
-français fortement italianisé): Voici un _pizoun_ qui n’a pas été
-_saze_. Zé vas _loui_ couper le cou. Voulez-vous, mesdames, que ce soit
-avec sang ou sans sang?» (Ceci est un des mots à effet de Bosco.)
-
-On rit, mais les dames hésitent à répondre à cette étrange question.
-
-«Sans sang» dit un spectateur. Bosco met alors la tête du pigeon sur le
-billot et la tranche, en ayant soin de presser le cou pour l’empêcher de
-saigner.
-
-«Vous voyez, mesdames, dit l’opérateur, que le pizoun, il ne saigne pas,
-per que vous l’avez ordonné.»
-
-«Avec du sang?» demande un autre spectateur. Et Bosco de lâcher l’artère
-et de faire couler le sang sur une assiette qu’il fait examiner de près,
-pour qu’on constate bien que c’est du sang véritable.
-
-La tête une fois coupée, est placée debout sur un des billots. Alors,
-Bosco, profitant d’un mouvement convulsif, reste d’existence qui fait
-ouvrir le bec du supplicié, lui adresse cette barbare plaisanterie:
-«Voyons, _mossiou_, faites le zentil, _salouez_ l’aimable compagnie,
-encore _oune_ fois. Bien! bien! vous êtes zentil.»
-
-Le public écoute mais ne rit pas.
-
-La même opération s’exécute sur un pigeon blanc sans la moindre
-variante. Après quoi, Bosco place le corps de ses deux victimes, chacun
-dans une large boîte à tiroir, en ayant soin de mettre la tête noire
-avec le pigeon blanc, et la tête blanche avec le pigeon noir. Il
-recommence au-dessus des boîtes la conjuration de _spiriti miei
-infernali, obedite_, et lorsqu’il les ouvre, on voit apparaître d’un
-côté un pigeon noir portant une tête blanche, de l’autre un pigeon blanc
-possesseur d’une tête noire. Chacun des suppliciés, au dire de Bosco,
-est ressuscité, et a repris la tête de son camarade.
-
---Eh bien! comment trouvez-vous cela, dit à Antonio son voisin, qui
-pendant toute l’opération n’avait cessé de battre des mains.
-
---Ma foi, répondit mon ami, puisque vous me demandez mon avis, je vous
-dirai que le tour n’est pas fort. Et tout au plus trouverais-je la
-plaisanterie passable, si la manière dont elle est exécutée n’était
-aussi cruelle.
-
---Monsieur a les nerfs bien délicats, dit le voisin. Est-ce que par
-hasard vous éprouvez de semblables émotions, lorsque vous voyez tuer un
-poulet et qu’on le met à la broche?
-
---Mais, Monsieur, avant de vous répondre, répliqua vivement mon ami,
-permettez-moi de vous demander si je suis ici pour voir un spectacle de
-cuisinier?
-
-La discussion s’échauffa, et elle prenait une fâcheuse tournure,
-lorsqu’un plaisant du voisinage termina le différend par cette burlesque
-plaisanterie:
-
---Pardieu, Monsieur, dit-il à Antonio, si vous n’aimez pas les cruautés,
-au moins n’en dégoûtez pas les autres.
-
-Chacun se prit à rire, et nos deux champions désarmés se contentèrent de
-se jeter réciproquement un regard de dédain.
-
-Bosco venait de faire un petit intermède pour les préparatifs du tour
-final; il revint en scène avec un canari, dont il tenait les pattes
-entre ses doigts.
-
---«Messiou, dit-il, voilà Piarot qui est très _pouli_ et qui va vous
-_salouer_; Voyons, Piarot, faites votre devoir.» Et il pinçait avec tant
-de force les pattes de l’oiseau, que le malheureux chercha à se dégager
-de cette cruelle étreinte. Vaincu par la douleur, il s’affaissa sur la
-main de l’escamoteur, en jetant des cris de détresse.
-
---_Bien, bien, zé souis countant dé vous. Vous voyez, mesdames,
-non-soulement il saloue, ma il dit bonsoir. Continouez, Piarot, vous
-serez récoumpensé._
-
-La même torture fit encore saluer deux fois le malheureux canari, et,
-pour le _récoumpenser_, son maître alla le remettre entre les mains
-d’une dame en la priant de le garder. Mais pendant le trajet l’oiseau
-avait vu la fin de ses peines, et la dame ne reçut qu’un oiseau mort.
-Bosco l’avait étouffé.
-
-«Ah! mon _Diou_, madame, s’écria l’escamoteur _ze_ crois que vous m’avez
-_toué_ mon _Piarot_, vous l’avez _trou_ pressé. _Piarot!_ _Piarot!_
-ajouta-t-il en le faisant sauter en l’air; _Piarot_, réponds-moi. Ah!
-madame, il est décidément _mouru_. Qu’est-ce que ma _fâme_ elle va dire,
-quand elle va voir arriver Bosco sans son _Piarot_; bien _sour_ qué zé
-sérai _battou_ par madame Bosco.» (J’ai besoin de faire observer ici que
-tout ce que je rapporte de la séance est textuel).
-
-L’oiseau fut enterré dans une grande boîte, d’où, après de nouvelles
-conjurations, sortit un oiseau vivant. Cette nouvelle victime eut moins
-longtemps à souffrir. Elle fut mise vivante dans le canon d’un gros
-pistolet et bourrée comme une balle, puis, Bosco, tenant une épée à la
-main, pria un spectateur de tirer en visant sur la pointe de l’arme
-qu’il lui présentait. Le coup part et l’on voit aussitôt un canari,
-troisième victime, accroché et se débattant au bout de l’épée.
-
-Antonio se leva:
-
---Sauvons-nous, me dit-il, car j’en suis malade.
-
---Malade de quoi? dit son antagoniste qui voulait avoir le dernier mot
-avec lui.
-
---Eh parbleu, Monsieur! malade d’une _admiration rentrée_, répliqua mon
-ami d’un air narquois.
-
---Vous êtes bien difficile, Monsieur, se contenta de dire l’admirateur
-systématique.
-
-J’ai revu bien des fois Bosco depuis cette époque, et chaque fois je
-l’ai scrupuleusement étudié, tant pour m’expliquer la cause de la grande
-vogue dont il a joui, que pour être en mesure de comparer les différents
-jugements portés sur cet homme célèbre. Voici quelques déductions tirées
-de mes observations:
-
-Les séances de Bosco plaisent généralement au plus grand nombre, parce
-que le public suppose que par une adresse inexplicable, les exécutions
-capitales et autres sont simplement simulées, et que, tranquille sur ce
-point, il se livre à tout le plaisir que lui causent le talent du
-prestidigitateur et l’originalité de son accent.
-
-Bosco porte un nom sonore, bizarre, et propre à devenir facilement
-populaire. Personne mieux que lui ne possède l’art de le faire valoir.
-Ne négligeant aucune occasion de se mettre en scène, il donne des
-séances à chaque instant du jour, quels que soient la nature et le
-nombre des spectateurs. En voiture, à table d’hôte, dans les cafés, dans
-les boutiques, il ne manque jamais de donner un spécimen de ses
-expériences, en escamotant soit une pièce de monnaie, soit une bague,
-une muscade, etc.
-
-Les témoins de ces petites séances improvisées se croient obligés de
-répondre à la politesse de M. Bosco, en assistant à son spectacle. On a
-fait connaissance avec le célèbre escamoteur, et l’on tient à soutenir
-la réputation de son nouvel ami. On le prône donc, on sollicite pour lui
-des spectateurs, on les entraîne même au besoin, et la salle se trouve
-généralement pleine.
-
-De nombreux compères, il faut le dire aussi, aident également à la
-popularité de Bosco. Chacun d’eux, on le sait, est chargé de remettre au
-physicien, un mouchoir, un foulard, un châle, une montre, etc. Le
-physicien possède ces objets en double. Cela lui permet de les faire
-passer avec une apparence de magie ou tout au moins d’adresse, dans un
-chou, un pain, une boîte ou tout autre objet. Ces compères, en
-s’associant aux expériences de l’escamoteur, ont tout intérêt à les
-faire réussir et à les vanter: leur amour-propre trouve sa part dans la
-réussite de la mystification. D’ailleurs, ils ne sont pas fâchés
-intérieurement de s’attribuer une partie des applaudissements, car,
-enfin, ils ont su jouer leur rôle en simulant une grande surprise lors
-de l’apparente transposition de l’objet. Il en résulte donc pour le
-magicien autant d’admirateurs que de compères, et l’on conçoit
-l’influence que peuvent exercer dans une salle une douzaine de prôneurs
-intelligents.
-
-Telles ont été les influences qui, jointes au talent de Bosco, lui ont
-valu pendant de longues années, un aussi grand renom.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-LE POT AU FEU DE L’ARTISTE.--INVENTION D’UN AUTOMATE ÉCRIVAIN
-DESSINATEUR.--SÉQUESTRATION VOLONTAIRE.--UNE MODESTE VILLA.--LES
-INCONVÉNIENTS D’UNE SPÉCIALITÉ.--DEUX _Augustes visiteurs_.--L’EMBLÊME
-DE LA FIDÉLITÉ.--NAÏVETÉS D’UN MAÇON ÉRUDIT.--LE GOSIER D’UN ROSSIGNOL
-MÉCANIQUE.--LES _Tiou_ ET LES _rrrrrrrrouit_.--SEPT MILLE FRANCS EN
-FAISANT DE LA LIMAILLE.
-
-
-Cependant je travaillais toujours avec ardeur à mes automates, espérant,
-cette tâche une fois terminée, prendre enfin une détermination pour mon
-établissement. Mais quelqu’activité que je déployasse, j’avançais bien
-peu vers la réalisation de mes longues espérances.
-
-Il n’y a qu’un inventeur qui puisse savoir ce que vaut une journée de
-travail dans la route obscure des créations. Les tâtonnements, les
-essais sans nombre, les déceptions de toute nature, viennent à chaque
-instant déjouer les plans les mieux conçus, et semblent réaliser cette
-plaisante impossibilité d’un voyage, dans lequel on prétend arriver au
-but en faisant deux pas en avant et trois en arrière.
-
-J’exécutai cette marche bizarre pendant six mois, au bout desquels, bien
-que j’eusse quelques pièces fort avancées, il m’était impossible encore
-de fixer le terme où elles seraient complètement terminées. Pour ne pas
-retarder plus longtemps mes représentations, je me décidai à les
-commencer avec des tours de prestidigitation et ceux de mes automates
-qui étaient prêts. Je m’entendis avec un architecte, qui dut m’aider à
-chercher un emplacement convenable à la construction d’un théâtre.
-Hélas! J’avais à peine commencé les premières démarches, qu’une
-catastrophe imprévue vint fondre sur mon beau-père et sur moi, et nous
-enleva la presque totalité de ce que nous possédions.
-
-Ce revers de fortune me jeta dans un découragement indicible. J’y voyais
-avec terreur un retard indéfini à l’accomplissement de mes projets. Il
-ne s’agissait plus maintenant d’inventer des machines, il fallait
-travailler au jour le jour pour soutenir ma nombreuse famille. J’avais
-quatre enfants en bas âge, et c’était une lourde charge pour un homme
-qui jamais encore n’avait songé à ses propres intérêts.
-
-On a répété souvent cette vérité vulgaire qui n’en est pas moins vraie:
-le temps dissipe les plus grandes douleurs; c’est ce qui arriva pour
-moi. Je fus d’abord désespéré autant qu’un homme peut l’être; puis mon
-désespoir s’affaiblit peu à peu et fit place à la tristesse et à la
-résignation. Enfin, comme il n’est pas dans ma nature de garder
-longtemps un caractère mélancolique, je finis par raisonner avec ma
-situation. Alors l’avenir, qui me semblait si sombre, m’apparut sous une
-tout autre face, et j’en vins, de raisonnements en raisonnements, à
-faire des réflexions dont la consolante philosophie releva mon courage.
-
-Pourquoi me désespérer, me disais-je? A mon âge le temps seul est une
-richesse, et de ce côté j’ai un fond de réserve considérable.
-D’ailleurs, qui sait si, en m’envoyant cette épreuve, la Providence n’a
-pas voulu retarder une entreprise qui n’offrait pas encore toutes les
-chances de succès désirables?
-
-En effet, que pouvais-je présenter au public pour vaincre l’indifférence
-que lui inspire toujours un nouveau venu? Des tours d’escamotage
-perfectionnés? Cela, certes, ne m’eût pas empêché d’échouer, car
-j’ignorais à cette époque que, pour plaire au public, une idée doit
-être, sinon nouvelle, au moins complètement transformée, de manière à
-devenir méconnaissable. A cette condition seulement l’artiste échappera
-à cette apostrophe toujours si terrible pour lui: j’ai déjà vu cela. Mes
-automates, mes curiosités mécaniques n’eussent pas trahi, il est vrai,
-les espérances que je fondais sur eux, mais j’en avais un trop petit
-nombre, et les pièces commencées exigeaient encore des années d’études
-et de travail.
-
-Ces sages réflexions me rendirent le courage, et résigné à ma nouvelle
-situation, je résolus d’opérer une réforme complète dans mon budget. Je
-n’avais plus rien à recevoir que ce que je pourrais gagner par mon
-industrie.
-
-En conséquence, je louai un modeste logement de trois cents francs par
-an, dans une maison de la rue du Temple, portant le numéro 63.
-
-Cet appartement se composait d’une chambre, d’un cabinet et d’un
-fourneau enchâssé dans un placard vitré, auquel mon propriétaire donnait
-le nom de cuisine.
-
-De la plus grande pièce, je fis la chambre à coucher commune; je pris le
-cabinet pour mon atelier, et le _fourneau-cuisine_ servit à la
-préparation de mes modestes repas.
-
-Ma femme, bien que d’une santé faible et délicate, se chargea des soins
-de notre ménage. Par bonheur, cette occupation devait être peu
-fatigante, car d’un côté, le menu de nos repas était de la plus grande
-simplicité, et de l’autre, notre appartement étant aussi restreint que
-possible, il n’y avait pas à se déranger beaucoup pour aller d’une pièce
-à l’autre.
-
-Cette proximité de nos deux laboratoires avait encore ce double avantage
-que, lorsque ma ménagère s’absentait, je pouvais, sans trop de
-dérangement quitter _un levier_, _une roue_, _un engrenage_ pour veiller
-au pot au feu ou soigner le ragoût.
-
-Ces vulgaires occupations chez un artiste feront sourire de pitié bien
-des gens, mais quand on n’a pas d’autre domestique que soi-même et que
-la qualité du repas, composé d’un seul plat, tient à ces petits soins,
-on fait bon marché d’une vaniteuse dignité et l’on soigne sa cuisine,
-sinon avec plaisir, au moins sans fausse honte. Du reste, il paraît que
-je m’acquittais à merveille de cette mission de confiance, car mon
-intelligente exactitude m’a souvent valu des éloges. Pourtant, je dois
-avouer que j’avais peu de dispositions pour l’art culinaire, et que
-cette exactitude si vantée tenait surtout à la crainte d’encourir les
-reproches de ma cuisinière en chef.
-
-Cette humble existence, cette vie parcimonieuse me furent moins pénibles
-que je ne l’avais pensé: j’ai toujours été sobre, et la privation de
-mets succulents me touchait fort peu. Ma femme, entourée de ses enfants,
-auxquels elle prodiguait ses soins, semblait également heureuse, tout en
-espérant un meilleur avenir.
-
-J’avais repris ma première profession, je m’étais remis à la réparation
-des montres et des pendules. Toutefois ce travail n’était pour moi
-qu’une occupation provisoire: tout en faisant des rhabillages, j’étais
-parvenu à imaginer une pièce d’horlogerie dont le succès apporta un peu
-d’aisance dans notre ménage. C’était un réveil-matin, dont voici les
-curieuses fonctions.
-
-Le soir, on le mettait près de soi, et à l’heure désirée, un carillon
-réveillait le dormeur, en même temps qu’une bougie sortait tout allumée
-d’une petite boîte où elle se trouvait enfermée. Je fus d’autant plus
-fier de cette invention et de son succès, que ce fut la première de mes
-idées qui me rapporta un bénéfice.
-
-Ce _réveil-briquet_, ainsi que je l’appelais, eut une telle vogue que,
-pour satisfaire les nombreuses demandes qui m’étaient faites, je me
-trouvai dans la nécessité de joindre un atelier à mon appartement. Je
-pris des ouvriers, et je devins ainsi un fabricant d’horlogerie.
-
-Encouragé par un aussi beau résultat, je tournai de nouveau mes idées
-vers les inventions, et je donnais un libre essor à mon imagination.
-
-Je parvins encore à faire plusieurs mécaniques nouvelles, parmi
-lesquelles était une pièce que quelques-uns de mes lecteurs se
-rappelleront peut-être avoir vue dans les principaux magasins
-d’horlogerie de Paris.
-
-C’était un cadran de cristal, monté sur une colonne de même matière.
-Cette pendule mystérieuse (tel était son nom) bien qu’entièrement
-transparente, donnait l’heure avec la plus grande exactitude, et sonnait
-sans qu’il y eût apparence de mécanisme pour la faire marcher.
-
-Je construisis aussi plusieurs automates: escamoteur jouant des
-gobelets, danseur sur la corde roide, oiseaux chantants, etc.
-
-Il devrait sembler au lecteur qu’avec tant de cordes à mon arc et
-d’aussi séduisantes marchandises, ma situation eût dû s’améliorer
-considérablement. Il n’en était pas ainsi. Chaque jour au contraire
-apportait une nouvelle gêne dans mon commerce ainsi que dans mon ménage,
-et je voyais même avec effroi s’approcher une crise financière qu’il
-m’était impossible de conjurer.
-
-Quelle pouvait être la cause d’un tel résultat? Je vais le dire. C’est
-que tout en m’occupant des pièces mécaniques que je viens de citer, je
-travaillais également à mes automates de théâtre, pour lesquels ma
-passion, un instant assoupie, s’était réveillée par les travaux
-analogues de ma fabrication. Semblable au joueur qui jette
-insensiblement jusqu’à ses dernières ressources sur le tapis, je mettais
-dans mon organisation théâtrale les produits de mon travail, dans
-l’espoir de retrouver bientôt à cette source le centuple de ce que j’y
-sacrifiais.
-
-Mais il était écrit que je ne pourrais voir s’approcher la réalisation
-de mes espérances, sans qu’aussitôt j’en fusse éloigné par un événement
-inattendu. J’en étais arrivé à cette triste position d’avoir à payer
-pour la fin du mois une somme de deux mille francs, et je n’en avais
-pas, comme on dit communément, le premier sou! Il ne restait plus que
-trois jours jusqu’à l’échéance du billet que j’avais souscrit.
-
-Que cet embarras arrivait mal à propos! Je venais précisément de
-concevoir le plan d’un automate sur lequel je fondais le plus grand
-espoir. Il s’agissait d’un _écrivain-dessinateur_, répondant par écrit
-ou par dessins emblématiques aux questions posées par les spectateurs.
-Je comptais faire de cette pièce un intermède dans le foyer de mon futur
-théâtre.
-
-Me voilà donc encore une fois forcé d’enrayer l’essor de mon
-imagination, pour m’absorber dans le vulgaire et difficile problème de
-payer un billet, quand on n’a pas d’argent.
-
-J’aurais pu, il est vrai, sortir d’embarras en recourant à quelques
-amis, mais la prudence et la délicatesse me faisaient un devoir de
-chercher à m’acquitter avec mes propres ressources.
-
-La Providence me sut gré sans doute de cette loyale détermination, car
-elle m’envoya une idée qui me sauva.
-
-J’avais eu l’occasion de vendre plusieurs pièces mécaniques à un riche
-marchand de curiosités, M. G..., qui s’était toujours montré envers moi
-d’une bienveillance extrême. J’allai le trouver et je lui fis une
-description exacte des fonctions de mon écrivain-dessinateur. Il paraît
-que la nécessité me rendit éloquent. M. G.... fut si satisfait, que,
-séance tenante, il m’acheta de confiance l’automate, que je m’engageai à
-livrer dans l’espace de dix-huit mois. Le prix en fut convenu à cinq
-mille francs, dont M. G... consentit à me payer moitié par avance, à
-titres d’arrhes et de prêt, se réservant, dans le cas où je ne
-réussirais pas, de se rembourser de la somme avancée, par l’achat
-d’autres pièces mécaniques de ma fabrication.
-
-Que l’on juge de mon bonheur, lorsque je rentrai chez moi, tenant dans
-mes mains de quoi couvrir le déficit de mes affaires! Mais ce qui
-peut-être me rendit plus heureux encore, ce fut la perspective de me
-livrer à l’exécution d’une pièce qui devait pendant quelque temps
-satisfaire ma passion pour la mécanique.
-
-Cependant la manière princière avec laquelle M. G.... avait conclu ce
-marché me fit faire de sérieuses réflexions sur l’engagement que j’avais
-pris vis-à-vis de lui. J’entrevoyais maintenant avec terreur mille
-circonstances qui pouvaient entraver mon entreprise. Je calculais que,
-quand bien même je donnerais au travail tout le temps dont je pouvais
-disposer, j’en perdrais beaucoup encore par suite de mille causes que je
-ne pouvais ni prévoir ni empêcher. C’étaient d’abord les amis, les
-acheteurs, les importuns; puis un dîner de famille, une soirée qu’on ne
-pouvait refuser, une visite qu’il fallait rendre, etc. Ces exigences de
-politesse et de convenance, que je devais respecter, ne me
-conduisaient-elles pas tout droit à manquer à ma parole? Je me mettais
-en vain l’esprit à la torture pour trouver le moyen de m’en affranchir
-et de gagner du temps ou du moins de n’en pas perdre; je ne parvenais
-qu’à gagner du dépit et de la mauvaise humeur.
-
-Je pris alors une résolution que mes parents et amis taxèrent de folie,
-mais dont ils ne purent parvenir à me détourner: ce fut de me séquestrer
-volontairement jusqu’à l’entière exécution de mon automate.
-
-Paris ne me paraissait pas un endroit sûr contre les importunités de
-tout genre, je choisis la banlieue pour retraite. Un beau jour, malgré
-les prières et les supplications de ma famille entière, après avoir
-confié les soins de ma fabrication à l’un de mes ouvriers, dont j’avais
-reconnu l’intelligence et la probité, j’allai à Belleville m’installer
-dans un petit appartement de la rue des Bois, que je louai pour un an.
-On peut juger par son prix que ce n’était pas une villa, car:
-
- Plein de confiance en moi, bien qu’exigeant des arrhes,
- Le portier pour cent francs m’assura des Dieux Lares.
-
-Dans ce simple réduit, composé d’une chambre et d’un cabinet, on ne
-voyait pour tout ameublement qu’un lit, une commode, une table et
-quelques chaises, et encore ce mobilier ne brillait-il pas par excès de
-luxe.
-
-Cet acte de folie, ainsi qu’on l’appelait, cette détermination héroïque
-selon moi, me sauva d’une ruine imminente et fut le premier échelon de
-ma vie artistique. A partir de ce moment, se développa chez moi une
-volonté opiniâtre qui m’a fait aborder de front bien des obstacles et
-des difficultés.
-
-Me voilà donc désormais enfermé, cloîtré selon mes désirs, avec
-l’heureuse perspective de me livrer à mon travail, sans crainte d’aucune
-distraction.
-
-Néanmoins, je dois-le dire, les premiers jours de ma retraite me furent
-pénibles, et je déplorai amèrement la dure nécessité qui m’isolait ainsi
-de toutes mes affections. Je m’étais fait un besoin, une consolation de
-la société de ma femme et de mes enfants; une caresse de ces êtres si
-chers me retrempait dans mes moments de chagrin et ravivait mon énergie,
-et j’en étais privé! Il fallait vraiment, que je fusse soutenu par une
-grande puissance de volonté pour n’avoir pas faibli devant la
-perspective de ce vide affreux.
-
-Il m’arrivait bien quelquefois d’essuyer furtivement une larme. Mais
-alors je fermais les yeux, et tout aussitôt mon automate et les
-nombreuses combinaisons qui devaient l’animer m’apparaissaient comme une
-vision consolatrice. Je passais en revue tous les rouages que j’avais
-créés, je leur souriais pour ainsi dire, comme à d’autres enfants, et,
-quand je sortais de ce rêve réparateur, je me remettais à mon travail,
-plein d’une courageuse résignation.
-
-Il avait été convenu que ma femme et mes enfants viendraient le jeudi
-passer la soirée avec moi, et que, de mon côté, j’irais dîner à Paris
-tous les dimanches. Ces quelques heures consacrées à la famille étaient
-les seules distractions que je me permisse.
-
-A la demande de ma femme, la portière de la maison s’était chargée de
-préparer mes repas; cette excellente créature, ancien cordon bleu, avait
-quitté le service pour épouser un maçon, nommé Monsieur Auguste. Ce
-Monsieur Auguste me jugeant d’après la modeste existence que je menais
-dans _sa maison_, ne voyait en moi qu’un pauvre diable qui avait
-grand’peine à gagner sa vie. A ce titre, il prenait avec moi des airs de
-bienveillante protection ou de généreuse pitié. Au fond, c’était un
-brave homme; je lui pardonnais ses manières et je ne faisais qu’en rire.
-
-Ma nouvelle cuisinière avait reçu des recommandations toutes
-particulières pour que je fusse parfaitement traité. Ne voulant pas
-augmenter le budget du ménage par une double dépense, je fis de mon côté
-des recommandations dont on me garda rigoureusement le secret. Voici
-comment j’avais organisé mon service de bouche. Les lundi, mardi,
-mercredi et jeudi, je vivais sur un énorme plat, auquel mon _chef_
-donnait l’appellation générique de _fricot_, mais dont le nom
-m’importait peu. Les vendredi et samedi, pour cause d’hygiène, je
-faisais maigre. Des haricots, tantôt rouges, tantôt blancs, défrayaient
-mes repas; avec cela une soupe variée rappelant souvent les goûts
-gastronomiques d’un auvergnat, et je dînais aussi bien, peut-être mieux
-encore, que Brillat-Savarin lui-même.
-
-Cette manière de vivre m’offrait deux avantages: je dépensais peu, et
-jamais une fausse digestion ne venait troubler la lucidité de mes idées.
-J’en avais grand besoin, du reste, car il ne faut pas croire que les
-difficultés mécaniques fussent les seuls obstacles contre lesquels
-j’eusse à lutter, dans la confection de mon automate. On en jugera par
-le trait suivant, qui viendra prouver également la vérité de ce dicton:
-«vouloir c’est pouvoir.»
-
-Dès le commencement de mon travail, j’avais dû songer à commander à un
-sculpteur sur bois le corps, la tête, les jambes et les bras de mon
-écrivain. Je m’étais adressé à un artiste qu’on m’avait particulièrement
-recommandé comme devant apporter une grande perfection à cet ouvrage, et
-j’avais tâché de lui faire bien comprendre toute l’importance que
-j’attachais à ce que mon automate eût une figure aussi intelligente que
-possible. Mon Phidias m’avait répondu que je pouvais m’en rapporter à
-lui.
-
-Un mois après, le sculpteur se présente; il ôte avec soin l’enveloppe
-qui protège son œuvre, me montre, avec une certaine satisfaction de
-lui-même, des bras et des jambes parfaitement exécutés, et enfin il me
-remet la tête d’un air qui semble signifier: Que dites-vous de cela?
-
-D’après ce que je venais de voir, je m’étais préparé à l’admiration pour
-ce morceau capital. Que l’on juge de ma stupéfaction! Cette tête, à cela
-près de la couronne d’épines, offrait le type exact et parfait d’un
-Christ mourant.
-
-Tout interdit à cette vue, je regarde mon homme pour lui demander une
-explication. Il semble ne pas me comprendre et continue à me faire
-valoir toutes les beautés de son œuvre. Je n’avais aucune bonne
-raison à faire valoir pour refuser cet ouvrage qui, dans son genre,
-était une très belle tête. Je l’acceptai donc, quoiqu’elle ne pût me
-servir. Je voulus du moins savoir le motif qui avait pu engager mon
-sculpteur à choisir un tel type. A force de le questionner, je finis
-par apprendre qu’il avait pour spécialité de sculpter des Christs pour
-les crucifix, et toujours le même genre de tête. Cette fois encore, il
-s’était laissé aller à la routine.
-
-Après cet échec, j’eus recours à un autre artiste, en ayant soin cette
-fois de m’informer préalablement s’il ne sculptait pas des Christs pour
-les crucifix. J’eus beau faire. Malgré mes précautions, je n’obtins de
-ce dernier sculpteur qu’une tête sans expression, ayant un air de
-famille avec celle des mannequins en bois qu’on fabrique à Nuremberg, et
-qui sont destinés à servir de modèles pour des poses dans les ateliers
-de peinture.
-
-Je ne me sentis pas le courage de tenter une troisième épreuve.
-
-Cependant il fallait une tête à mon écrivain, et je considérais l’un
-après l’autre mes deux chefs-d’œuvre. Ni l’un ni l’autre ne pouvaient
-me convenir. Une tête entièrement dépourvue d’expression gâtait mon
-automate, et une tête de Christ sur le corps d’un écrivain en costume
-Louis XV (car tel était le costume dont je voulais vêtir mon
-personnage), formait un anachronisme par trop choquant.
-
-«J’ai pourtant gravée là, me disais-je en me frappant le front, l’image
-qu’il me faudrait. Quel malheur que je ne puisse l’exécuter!... Si
-j’essayais!»
-
-Il a été de tout temps dans mon caractère de me mettre immédiatement à
-l’exécution d’un projet dès qu’il est conçu, et quelles qu’en doivent
-être les difficultés.
-
-Je pris aussitôt un morceau de cire à modeler, j’en fis une boule dans
-laquelle je pratiquai trois ouvertures pour imiter la bouche et les
-yeux, puis plaçant au centre une petite boule en forme de nez, je
-m’arrêtai pour regarder complaisamment mon œuvre.
-
-Avez-vous quelquefois remarqué les têtes de joujoux du premier âge, qui
-représentent deux forgerons frappant sur une enclume à l’aide de deux
-règles parallèles, que l’on pousse et que l’on tire alternativement? Eh
-bien! ces sculptures primitives que l’on vend, je crois, deux sous, y
-compris les combinaisons mécaniques qui les font mouvoir, ces
-sculptures, dis-je, eussent été des chefs-d’œuvre auprès de mon
-premier ouvrage dans l’art de la statuaire.
-
-Mécontent, dégoûté et presque colère, je jetai de côté cet essai informe
-et je cherchai un autre moyen de sortir d’embarras.
-
-Mais, ainsi que je l’ai dit, je suis tenace et persévérant dans mes
-entreprises, et plus les difficultés me semblent grandes, plus je tiens
-à honneur de les surmonter. La nuit passa sur mon découragement, et le
-lendemain je me sentis de nouveau dans la tête et presque au bout des
-doigts des formes que je ne pouvais manquer de reproduire. En effet, à
-force de promener l’ébauchoir sur ma boulette, à force d’ôter d’un côté
-pour remettre sur l’autre, je parvins à faire des yeux, une bouche, un
-nez, sinon réguliers, au moins ayant apparence de forme humaine.
-
-Les jours suivants, nouvelles études, nouveaux perfectionnements, et
-chaque fois je pouvais compter quelques progrès dans mon travail.
-Pourtant il vint un moment où je me trouvai très embarrassé. La figure
-était assez régulière, mais cela ne suffisait pas: il fallait lui donner
-encore le caractère du sujet que je voulais représenter. Je n’avais
-point de modèle à suivre, et la tâche semblait au-dessus de mes forces.
-
-L’idée me vint de me regarder dans une glace et de juger sur moi-même
-quels pouvaient être les traits qui donnent de l’expression. Me mettant
-donc en posture d’écrivain, je m’examinai de face et de profil, je me
-tâtai pour apprécier les formes et je cherchai ensuite à les imiter. Je
-fus longtemps à cet ouvrage, touchant et retouchant sans cesse, puis
-enfin, un jour, je trouvai mon œuvre terminée et je m’arrêtai pour la
-considérer avec plus d’attention. Quel ne fut pas mon étonnement,
-lorsque je m’aperçus que, sans m’en douter, j’avais fait mon exacte
-ressemblance.
-
-Loin d’être contrarié de ce résultat inattendu, je m’en félicitai, car
-il me semblait bien naturel que cet enfant de mon imagination portât mes
-traits. Je n’étais pas fâché d’apposer ce cachet de famille à une
-œuvre à laquelle j’attachais une grande importance.
-
- * * * * *
-
-Il y avait déjà plus d’un an que je m’étais retiré à Belleville et je
-voyais avec bonheur s’approcher sensiblement le terme de mes travaux et
-de ma séquestration. Après bien des doutes sur la réussite de mon
-entreprise, j’étais enfin arrivé au moment solennel du premier essai de
-mon écrivain.
-
-J’avais passé toute la journée à donner les derniers soins à la machine.
-Mon automate, assis devant moi, semblait attendre mes ordres et se
-disposer à répondre aux questions que j’allais lui faire. Je n’avais
-plus qu’à presser la détente pour jouir du résultat si longtemps
-attendu. Le cœur me battait avec force, et bien que je fusse seul, je
-tremblais d’émotion à la seule pensée de cet imposant début.
-
-Je venais de mettre pour la première fois devant mon écrivain une
-feuille de papier, en lui posant cette question:
-
-Quel est l’artiste qui t’a donné l’être?
-
-Je poussai le bouton de la détente, le rouage partit.
-
-Je respirais à peine, tant j’avais peur de troubler le spectacle auquel
-j’assistais.
-
-L’automate me fit un salut; je ne pus m’empêcher de lui sourire comme je
-l’eusse fait à mon fils. Mais lorsque je vis cette figure diriger sur
-son ouvrage un regard attentif; ce bras, quelques instants avant inerte
-et sans vie, s’animer maintenant et tracer d’une main sûre ma propre
-signature et mon paraphe, oh! alors, les larmes me vinrent aux yeux, et
-dans un élan de reconnaissance, j’adressai avec ferveur un remerciement
-à l’Être suprême. C’est qu’aussi en dehors de la satisfaction que
-j’éprouvais comme auteur, cette pièce mécanique, la plus importante que
-j’eusse encore exécutée, était une branche de salut qui devait ramener
-le bien-être dans mon ménage, du moins un bien-être relatif.
-
-Après avoir mille fois fait recommencer à mon fidèle Sosie des
-fac-simile de ma signature, je lui fis cette autre question:
-
-Quelle heure est-il?
-
-L’automate, suivant certaines combinaisons en rapport avec une pendule,
-écrivit:
-
-Il est deux heures du matin.
-
-C’était un avertissement plein d’à-propos; j’en profitai et me couchai
-aussitôt. Contre mon attente, je dormis d’un sommeil que je ne
-connaissais plus depuis longtemps.
-
-Il est probable que parmi les personnes qui liront cet ouvrage, il s’en
-trouvera qui auront, ainsi que moi, fait sortir quelque œuvre de leur
-cerveau. Elles devront savoir alors qu’après le bonheur de jouir
-soi-même de sa production, rien ne flatte autant que de la soumettre à
-l’appréciation d’un tiers. Molière et J.-J. Rousseau consultaient leurs
-servantes; je puis donc avouer que je me fis un grand plaisir, dès le
-lendemain matin, de prier ma portière et son mari d’assister aux
-premiers essais des travaux de mon écrivain dessinateur.
-
-C’était un dimanche. M. Auguste ne travaillait pas ce jour-là. Je le
-trouvai en train de déjeûner; il tenait une modeste sardine fixée avec
-son pouce sur un morceau de pain qui eût pu aisément passer pour un fort
-moellon; dans l’autre main, il avait un couteau dont le manche était
-fixé à sa ceinture par une lanière en cuir.
-
-Mon invitation fut aussi bien accueillie du portier que de la portière,
-et tous les deux vinrent chez moi, jouir du double plaisir de manger une
-sardine et d’assister à la représentation tout aristocratique d’un
-seigneur du siècle de Louis XV.
-
-La femme du maçon choisit cette question:
-
-Quel est l’emblème de la fidélité?
-
-L’automate répondit en dessinant une charmante levrette étendue sur un
-coussin.
-
-Mme Auguste, enchantée, me pria de lui faire cadeau de ce dessin.
-
-M. Auguste, lui, semblait absorbé dans une profonde méditation.
-
-Plus étonné que piqué de son silence:--Eh bien, quoi, lui dis-je, mon
-automate ne vous convient donc pas?
-
---Je ne dis pas cela, fit le maçon en coupant un énorme morceau de pain,
-qu’il mit incontinent dans sa bouche, je ne dis pas cela.
-
---Mais alors que pensez-vous donc, si vous ne dites pas cela?
-
-Le maçon garda un instant le silence, achevant de broyer sa bouchée de
-pain; puis, s’essuyant la bouche du revers de sa main:
-
---Voulez-vous que je vous donne ma façon de penser, dit-il en hochant la
-tête d’un air d’importance?
-
---Certainement, monsieur Auguste, je le veux bien, je fais plus, je vous
-en prie.
-
---Pour lors, voilà: c’est dommage que vous ne m’ayez pas consulté
-lorsque vous avez fait votre bonhomme.
-
---Pourquoi cela?
-
---Parce que je vous aurais conseillé de faire dessiner comme qui dirait
-un caniche à la place de cette levrette. Le caniche, voyez-vous, il n’y
-a rien de pareil pour la fidélité; c’est connu....
-
-Une envie de rire me prit; je me contins.
-
---Savez-vous, Monsieur Auguste, répondis-je avec une apparente
-condescendance, que cette observation est très profonde, et que je
-partage entièrement votre avis? Bien mieux, vous venez de m’inspirer une
-idée: si l’on mettait dans la gueule du caniche une sébile de bois,
-comme en ont les chiens d’aveugles, hein! qu’en dites-vous?
-
---Je dis que l’idée est fameuse... Eh! mais, ajouta le maçon, qui tenait
-à être mon collaborateur, après c’temps-là, si nous faisions aussi
-l’aveugle et son écriteau pour bien faire comprendre que c’est un chien
-d’aveugle? Ça rappellerait aussi la chanson, vous savez: «Plus je suis
-pauvre et plus il m’est fidèle,» et puis l’on pourrait faire encore....
-
---Des passants, peut-être?
-
---Précisément; il y aurait, voyez-vous, un petit garçon.
-
---Mais, Monsieur Auguste, vous ne vous apercevez pas qu’il y aurait
-aussi une difficulté.
-
---Laquelle?
-
---C’est qu’en voyant le chien, l’aveugle et le petit garçon, il ne
-serait plus possible de savoir lequel des trois est l’emblème de la
-fidélité?
-
---Vous croyez?
-
---Certainement.
-
---Eh bien, moi, je me chargerais bien de le faire distinguer.
-
---Comment cela?
-
---Il n’y a rien de plus simple; je mettrais sur l’écriteau de l’aveugle:
-ceci est l’emblème de la fidélité.
-
---Qui cela, l’aveugle?
-
---Mais non, le chien!
-
---Ah bien, je comprends.
-
---Pardienne! c’est si simple! dit le maçon d’un air triomphant.
-
-M. Auguste, enhardi par le succès de sa critique et de ses conseils,
-demanda à voir l’intérieur de l’automate.
-
---Je comprends un peu tout ça, me dit-il du ton qu’eût pu prendre un
-confrère ami; c’est moi, voyez-vous, qui mets toujours de l’huile au
-cric du chantier, je l’ai même démonté deux fois. Ah! mais, c’est que,
-voyez-vous, si je m’occupais tant soit peu de mécanique, je suis sûr que
-je deviendrais très fort.
-
-Voulant jusqu’à la fin faire les honneurs de cette séance à mes
-_Augustes visiteurs_, je mis l’intérieur de mon automate à découvert.
-
-Mon collaborateur avait terminé son déjeûner; il s’approcha, prit son
-menton dans l’une de ses mains, tandis que de l’autre il se grattait la
-tête. Quoique ne comprenant rien naturellement à ce qu’il voyait, le
-maçon sembla suivre longtemps les nombreuses combinaisons de la machine,
-puis enfin, comme se laissant aller à l’impulsion de sa franchise:
-
---Si je ne craignais pas de vous contrarier, me dit-il d’un ton
-protecteur, je vous ferais bien encore une observation.
-
---Faites-la toujours, Monsieur Auguste, et soyez sûr que je
-l’apprécierai comme elle le mérite.
-
---Hé bien! moi, à votre place, j’aurais fait cette mécanique beaucoup
-plus simple; ça fait, voyez-vous, que ceux qui ne s’y connaissent pas
-pourraient la comprendre plus facilement.
-
-Si j’eusse eu près de moi un ami, il est certain que j’aurais éclaté de
-rire; j’eus la force de tenir mon sérieux jusqu’au bout.
-
---C’est pourtant très vrai ce que vous dites-là, répondis-je d’un air de
-conviction, je n’y avais pas songé; mais, maintenant, soyez persuadé,
-Monsieur Auguste, que je vais profiter de votre juste observation, et
-que très prochainement j’ôterai la moitié des pièces de mon automate; il
-y en aura toujours bien assez.
-
---Oh! certainement, dit le maçon, croyant à la sincérité de mes paroles,
-certainement qu’il y en aura bien assez....
-
-A ce moment on venait de sonner à la porte du jardin. M. Auguste,
-toujours exact dans ses fonctions, courut ouvrir, et sa femme m’ayant
-également quitté, je pus rire tout à mon aise.
-
- * * * * *
-
-N’est-il pas curieux de voir que cette pièce, qui fut visitée de tout
-Paris et qui me valut de nombreux éloges; que ce dessinateur, qui
-intéressa plus tard si vivement le roi Louis-Philippe et toute sa
-famille, ne reçut, à son début, que la stupide critique d’un portier!
-Tant il est vrai que l’on n’est pas plus prophète dans sa maison que
-dans son pays.
-
-On comprend que je m’inquiétai peu et que je me blessai encore moins des
-observations de cet étrange censeur; ma levrette ne fut pas remplacée
-par un caniche, et mon mécanisme ne fut point modifié. Je dirai plus,
-c’est que, dans la suite, si j’avais eu un changement à faire, c’eût été
-au contraire pour ajouter des apparences de complication; voici
-pourquoi:
-
-Le public (je ne parle pas du public éclairé), ne comprend généralement
-rien aux effets mécaniques à l’aide desquels on peut animer un automate;
-il éprouve du plaisir à les voir, et le plus souvent il n’en apprécie le
-mérite qu’en raison de la multiplicité des pièces qui le composent.
-
-J’avais donné tous mes soins à rendre le mécanisme de mon écrivain aussi
-simple que possible; je m’étais surtout attaché, en surmontant des
-difficultés inouïes, à faire fonctionner cette pièce sans qu’on entendît
-le moindre bruit dans les rouages. En agissant ainsi, j’avais voulu
-imiter la nature, dont les instruments si compliqués fonctionnent
-cependant d’une façon tout à fait imperceptible.
-
-Croira-t-on que cette perfection même, pour laquelle j’avais fait de si
-grands efforts, fut défavorable à mon automate?
-
-Dans les premiers temps de son exhibition, j’entendis plusieurs fois
-des personnes qui n’en voyaient que l’extérieur; s’exprimer ainsi:
-
---Cet écrivain est charmant; mais le mécanisme en est peut-être très
-simple. Oh, mon Dieu! il faut souvent si peu de chose pour produire de
-grands effets!
-
-L’idée me vint alors de rendre les rouages un peu moins parfaits et de
-leur faire produire en diminutif cette harmonie mécanique que font
-entendre les machines à filer le lin. Alors le bon public apprécia tout
-autrement mon ouvrage, et son admiration s’accrut en raison directe de
-l’intensité de ce tohu-bohu. On n’entendait plus que ces
-exclamations:--Comme c’est ingénieux! Quelle complication! et qu’il faut
-de talent pour organiser de semblables combinaisons!
-
-Pour obtenir ce résultat, j’avais rendu mon automate moins parfait, et
-j’avais eu tort. Je faisais en cela comme certains acteurs qui, pour
-produire un plus grand effet, chargent leurs rôles. Ils font rire, mais
-ils s’écartent des règles de l’art et sont rarement placés parmi les
-bons artistes. Plus tard, je revins de ma susceptibilité, et ma machine
-fut remise dans son premier état.
-
-Mon écrivain une fois terminé, j’aurais pu faire cesser l’emprisonnement
-volontaire auquel je m’étais condamné, mais il me restait à exécuter une
-autre pièce pour laquelle le séjour de la campagne m’était nécessaire.
-Bien que très compliqué lui-même, ce second automate, en raison de la
-différence de ses combinaisons, me reposait un peu de mon premier
-travail et m’offrait quelques distractions. C’était un rossignol que
-m’avait commandé un riche négociant de Saint-Pétersbourg. Je m’étais
-engagé à produire une imitation parfaite du chant et des allures de ce
-charmant musicien des bois.
-
-Cette entreprise n’était pas sans offrir des difficultés sérieuses, car,
-si j’avais déjà exécuté plusieurs oiseaux, leur ramage était tout de
-fantaisie, et pour le composer je n’avais consulté que mon goût. Une
-imitation du chant du rossignol était un travail bien autrement délicat:
-ici il fallait traduire des notes et des sons presque inimitables.
-
-Heureusement nous étions dans la saison où ce chanteur habile fait
-entendre ses délicieux accents; je pouvais donc le prendre pour modèle.
-
-De temps en temps après ma veillée, je me dirigeais vers le bois de
-Romainville, dont la lisière touche presque à l’extrémité de la rue que
-j’habitais. Je m’enfonçais au plus épais du feuillage, et là, couché sur
-un bon tapis de mousse, je provoquais, en sifflant, les leçons de mon
-maître (On sait que le rossignol chante la nuit et le jour, et que le
-moindre son de sifflet, harmonieux ou non, le met immédiatement en
-verve).
-
-Il s’agissait d’abord de formuler dans mon imagination les phrases
-musicales avec lesquelles l’oiseau compose ses mélodies.
-
-Voici de quels souvenirs mon oreille se trouva à peu près frappée:
-Tiou... tiou... tiou... ut, ut, ut, ut, ut, tchitchou, tchitchou, tchit,
-tchit, rrrrrrrrrrrrouit..., etc. Il me fallait ensuite analyser ces sons
-étranges, ces gazouillements sans nom, ces rrrrrrrouit impossibles, et
-les recomposer par des procédés musicaux.
-
-Là était la difficulté; je ne savais de la musique que ce qu’un
-sentiment naturel m’en avait appris, et mes connaissances en harmonie
-devaient m’être d’une bien faible ressource. J’ajouterai que pour imiter
-cette flexibilité de gosier et reproduire ces harmonieuses modulations,
-je n’avais qu’un instrument presque microscopique. C’était un petit tube
-en cuivre de la grosseur et de la longueur environ d’un tuyau de plume,
-dans lequel un piston d’acier, se mouvant avec la plus grande liberté,
-pouvait donner les divers sons qui m’étaient nécessaires; ce tube était
-en quelque sorte le gosier du rossignol.
-
-Cet instrument devait fonctionner mécaniquement: un rouage faisait
-mouvoir un soufflet, ouvrait ou fermait une soupape pour les coups de
-langue, les notes coulées et les gazouillements, et guidait le piston
-suivant les différents degrés de vitesse et de profondeur qu’il était
-nécessaire d’atteindre.
-
-J’avais aussi à donner de l’animation à cet oiseau: je devais lui faire
-remuer le bec en rapport avec les sons qu’il articulait, battre des
-ailes, sauter de branche en branche, etc. Mais ce travail m’effrayait
-beaucoup moins que l’autre, car il rentrait dans le domaine de la
-mécanique.
-
-Je n’entreprendrai point de détailler au lecteur les tâtonnements et les
-recherches qu’il me fallut faire dans cette circonstance. Il me suffira
-de dire qu’après bien des essais, j’arrivai à me créer une méthode
-moitié musicale, moitié mécanique; je représentai les tons, demi-tons,
-pauses, modulations et articulations de toute nature, par des chiffres
-correspondants à des degrés de cercle. Cette méthode répondit à toutes
-les exigences de l’harmonie et de la mécanique, et me conduisit à un
-commencement d’imitation que je n’avais plus qu’à perfectionner par de
-nouvelles études.
-
-Muni de mon instrument, je courus au bois de Romainville.
-
-Je m’installai sous un chêne, dans le voisinage duquel j’avais souvent
-entendu chanter certain rossignol, qui devait être de première force
-parmi les virtuoses de son espèce.
-
-Je remontai le rouage de la machine et je la fis jouer au milieu du plus
-profond silence.
-
-A peine les derniers sons cessèrent-ils de se faire entendre, que des
-différents points du bois partit à la fois un concert de gazouillements
-animés, que j’aurais été presque tenté de prendre pour une protestation
-en masse contre ma grossière imitation.
-
-Cette leçon collective ne remplissait nullement mon but; je voulais
-comparer, étudier, et je ne distinguais absolument rien. Heureusement
-pour moi que tout à coup, et comme si tous ces musiciens se fussent
-donné le mot, ils s’arrêtèrent, et un seul d’entre eux continua; c’était
-sans doute le premier sujet, le Duprez de la troupe, peut-être le
-rossignol dont je parlais tout à l’heure. Ce ténor, quel qu’il fût, me
-donna une suite de sons et d’accents délicieux, que je suivis avec toute
-l’attention d’un élève studieux.
-
-Je passai ainsi une partie de la nuit; mon professeur se montrait
-infatigable, et de mon côté je ne me lassais pas de l’entendre; enfin il
-fallut nous quitter, car, malgré le plaisir que j’éprouvais, le froid
-commençait à me gagner, et le besoin de repos se faisait sentir.
-Néanmoins, je sortis de là si bien pénétré de ce que j’avais à faire,
-que dès le lendemain j’apportai d’importantes corrections à ma machine.
-Au bout de cinq ou six autres visites au bois de Romainville, je finis
-par obtenir le résultat que j’avais poursuivi: j’avais imité le chant du
-rossignol.
-
- * * * * *
-
-Après dix-huit mois de séjour à Belleville, je rentrai enfin dans Paris,
-chez moi, près de ma femme, près de mes enfants; je me retrouvai au
-milieu de mes ouvriers, auxquels je n’eus que des félicitations à
-adresser.
-
-En mon absence, mes affaires avaient prospéré, et de mon côté j’avais
-gagné, par l’exécution de mes deux automates, la somme énorme de sept
-mille francs.
-
-Sept mille francs en faisant de la limaille, comme disait autrefois mon
-père! Hélas! cet excellent homme ne put jouir de ce commencement de mes
-succès; j’avais eu la douleur de le perdre quelque temps avant mes
-revers de fortune. Combien il se fût félicité de m’avoir laissé prendre
-un état selon ma vocation, et qu’il eût été fier du résultat que je
-venais d’obtenir, lui qui se plaisait tant aux inventions mécaniques!
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-La fortune pour lui n’a jamais de caprices
-
-UN _Grec_ HABILE.--SES CONFIDENCES.--LE _Pigeon_ COUSU D’OR.--TRICHERIES
-DÉVOILÉES.--UN MAGNIFIQUE _truc_!--LE GÉNIE INVENTIF D’UN CONFISEUR.--LE
-PRESTIDIGITATEUR PHILIPPE.--SES DEBUTS COMIQUES.--DESCRIPTION DE SA
-SÉANCE.--EXPOSITION DE 1844.--LE ROI ET SA FAMILLE VISITENT MES
-AUTOMATES.
-
-
-Revenu à une certaine aisance, je pus alors me donner quelques
-distractions, revoir quelques amis délaissés, et entre autres Antonio,
-qui n’eut pas le courage de me garder rancune pour l’avoir abandonné
-aussi longtemps. Dans nos longues conversations, mon ami ne cessait de
-m’encourager à la réalisation des projets que lui-même avait fait
-naître: je veux parler de mes projets de théâtre, dont il certifiait
-d’avance tout le succès.
-
-Sans négliger mes travaux, j’avais repris mes exercices d’escamotage, et
-je m’étais remis à la recherche d’escamoteurs. Je voulus voir aussi ces
-gens adroits qui, faute de pouvoir exercer leurs talents sur un plus
-grand théâtre, vont dans les cafés exécuter leurs tours. Il y a là en
-effet des études curieuses à faire: ces hommes ont besoin de recourir à
-des artifices d’autant plus fins, qu’ils ont affaire à des gens qui ne
-se font pas faute de chercher à les déjouer. Je rencontrai quelques
-types intéressants, dans lesquels je trouvai des sujets d’utiles
-observations. Pourtant, une petite aventure ne tarda pas à me faire
-comprendre que je devais me tenir sur mes gardes, dans le choix des gens
-adroits que je recherchais.
-
-Un escamoteur que j’avais jadis rencontré chez le père Roujol, et auquel
-j’avais rendu un service, me présenta un jour un nommé D...... C’était
-un jeune homme de figure agréable et distinguée; sa mise avait une
-certaine recherche, et il se présentait avec les manières d’un homme du
-monde.
-
---Monsieur, me dit-il en m’abordant, mon ami m’a dit que vous
-recherchiez toute personne possédant une certaine adresse. Bien que je
-ne veuille pas débuter près de vous en m’adressant un compliment, je
-vous dirai que, faisant ma profession d’enseigner des tours d’escamotage
-aux gens du monde, j’ai pensé pouvoir vous montrer des choses qui vous
-sont inconnues.
-
---J’accepte avec empressement votre proposition, répondis-je, mais je
-vous avertis que je ne suis point un commençant.
-
-Cette présentation se faisait dans mon cabinet; nous nous assîmes près
-d’une table sur laquelle je fis servir quelques rafraîchissements.
-C’était là, du reste, un piége que je tendais à mon visiteur pour le
-rendre plus communicatif.
-
-Je pris un jeu de cartes, et autant pour donner l’exemple à M. le
-Professeur, que pour lui indiquer le point de départ de ses leçons, je
-lui fis voir ma dextérité à faire sauter la coupe, et j’exécutai
-différents tours.
-
-J’observais D....., pour juger de l’impression que je faisais sur lui.
-Après être resté sérieux pendant quelques instants, il regarda son
-compagnon en faisant un léger clignement d’œil dont je ne compris pas
-la signification. Je m’arrêtai un moment, et sans vouloir provoquer une
-explication directe, je débouchai une bouteille de vin de Bordeaux et
-lui en versai quelques rasades. J’eus un plein succès: le vin lui délia
-la langue, et au milieu d’une conversation qui commençait à tourner à
-l’épanchement:
-
---Il faut, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il en mettant son verre à sec
-et en le présentant sans façon pour le faire remplir, il faut que je
-vous fasse un aveu. Sachez donc que j’étais venu ici avec la conviction
-que je devais avoir affaire à ce que nous appelons _un pigeon_. Je
-m’aperçois qu’il en est tout autrement, et comme je ne veux pas
-compromettre mes _trucs_, qui sont mon _gagne-pain_, je me contenterai
-du plaisir d’avoir fait votre connaissance.
-
-Ces mots, étrangement techniques, me semblèrent un contraste choquant
-avec les manières élégantes de mon visiteur. Toutefois, je ne pus me
-décider à abandonner la partie sans connaître au moins quelques secrets
-de ce singulier personnage.
-
---Monsieur, répondis-je un peu désappointé, j’espère que vous reviendrez
-sur cette décision, et que vous ne sortirez pas d’ici sans me montrer à
-votre tour comment vous _maniez_ les cartes? Vous me devez bien cela.
-
-A ma grande satisfaction, D.... se ravisa.
-
---Soit, dit-il en prenant un jeu, mais vous allez voir que nous n’avons
-pas du tout la même manière de travailler.
-
-Il me serait difficile en effet de donner un nom à ce qu’il exécuta
-devant moi. Ce n’était pas à proprement parler de la prestidigitation;
-c’étaient des ruses et des finesses d’esprit appliquées aux cartes, et
-ces ruses étaient tellement inattendues, qu’il était impossible de n’en
-être pas dupe. Ce _travail_, du reste, n’était que l’exposition de
-quelques principes dont je connus plus tard l’application.
-
-Tel que ces chanteurs qui commencent par se faire prier, et qui, une
-fois partis, ne peuvent plus s’arrêter, D....., entraîné sans doute, et
-par la sincérité des éloges que je lui prodiguais, et par le grand
-nombre de verres de Bordeaux qu’il avait absorbés, me dit avec cet
-épanchement familier si commun aux buveurs:
-
---Voyons, mon cher Monsieur, je veux maintenant vous faire encore une
-confidence. Je ne suis point prestidigitateur, j’ai seulement quelques
-tours que je montre aux amateurs. Ces leçons, vous devez le comprendre,
-ne suffiraient pas pour me faire vivre. Je vous dirai donc, ajouta-t-il
-en vidant encore une fois son verre et en le tendant de nouveau, comme
-s’il eût voulu me faire payer sa confidence, je vous dirai que le soir
-je vais dans les cercles où j’ai l’adresse de me faire introduire, et
-que là, je mets à profit quelques-uns des principes que je vous ai fait
-connaître tout-à-l’heure.
-
---Alors, vous donnez des séances?
-
-D...... sourit légèrement et répéta ce clignement d’œil qu’il avait
-fait déjà à son camarade.
-
---Des séances? répondit-il, non, jamais! Ou plutôt, oui, j’en donne,
-mais à ma façon; je vous expliquerai cela dans un instant. Je veux
-d’abord vous amuser, en vous contant comment je parviens à me faire
-payer assez généreusement les leçons que je donne à mes amateurs; nous
-reviendrons après cela à _mes séances_.
-
-Vous saurez que, pour des raisons faciles à deviner, je ne donne jamais
-de leçons qu’à un élève que je suppose avoir la poche bien garnie. En
-commençant mes explications, je l’avertis que je le laisse libre de
-fixer lui-même le prix du tour que je vais lui montrer, et, pendant ma
-démonstration, je m’arrête un instant pour exécuter un petit intermède
-qui doit plus tard forcer sa générosité.
-
-Je m’approche de mon _pigeon_, passez-moi le mot.
-
---Je vous l’ai déjà passé.
-
---Ah! bien; permettez, lui dis-je, en tirant un des boutons de son
-habit, voici un moule qui perce l’étoffe et que vous pourriez perdre.
-
-Je jette en même temps vingt francs sur la table, puis je passe en revue
-tous ses boutons les uns après les autres, et de chacun d’eux je feins
-de faire sortir une pièce d’or.
-
-Je n’ai exécuté ce tour que comme une plaisanterie sans importance;
-aussi je ramasse mes pièces en affectant la plus grande indifférence. Je
-pousse même cette indifférence jusqu’à en laisser comme par mégarde une
-ou deux sur la table, mais pour un instant seulement bien entendu.
-
-Je continue ma leçon, et ainsi que je m’y attends, mon élève n’y prête
-qu’une attention médiocre, tout préoccupé qu’il est des réflexions que
-je lui ai habilement suggérées.
-
-Ira-t-il offrir cinq francs à un homme qui semble avoir sa poche pleine
-d’or? Non, c’est impossible; le moins qu’il puisse faire, c’est
-d’augmenter d’une pièce le nombre de celles que je viens d’étaler sous
-ses yeux, et cela ne manque jamais d’arriver.
-
-Nouveau Bias, je porte toute ma fortune sur moi. Quelquefois je suis
-assez riche; alors ma poche est pleine. Assez souvent aussi, j’en suis
-réduit à une douzaine de ces charmants _jaunets_, mais ceux-là, je ne
-m’en dessaisis jamais, car ce sont les instruments avec lesquels je puis
-m’en procurer d’autres. Je vous dirai qu’il m’est arrivé de dîner plus
-que modestement, et même de ne pas dîner du tout, ayant sur moi ce petit
-trésor, parce que je me suis fait une loi de ne jamais l’entamer.
-
---Les séances que vous donnez dans les cercles, dis-je à mon narrateur
-pour le ramener sur ce chapitre, doivent être nécessairement plus
-fructueuses.
-
---En effet, mais la prudence me défend de les donner aussi souvent que
-je le voudrais.
-
---Je ne vous comprends pas.
-
---Je m’explique. Lorsque je suis dans un cercle, j’y suis en amateur, en
-fils de famille, et je fais comme bien des jeunes gens avec lesquels je
-me trouve, je joue. Seulement, j’ai ma manière de jouer, qui n’est pas
-celle de tout le monde, mais il paraît qu’elle n’est pas mauvaise,
-puisqu’elle me rend souvent la chance favorable. Vous allez en juger.
-
-Ici mon narrateur s’arrêta pour se rafraîchir, puis, comme s’il se fût
-agi de la chose du monde la plus innocente et la plus licite, il me
-montra divers tours, ou plutôt diverses escroqueries fort curieuses, et
-qu’il exécuta avec tant de grâce, d’adresse et de naturel, qu’il eût été
-impossible de le prendre en défaut.
-
-Il faut savoir ce que c’est que l’amour d’un art ou d’une science dont
-on cherche à pénétrer les mystères, pour comprendre l’effet que me
-produisirent ces coupables confidences.
-
-Loin d’éprouver de la répulsion, du dégoût même pour cet homme, avec
-lequel la justice pouvait avoir d’un jour à l’autre un compte à régler,
-je l’admirais, j’étais ébahi. La finesse, la perfection de ses tours
-m’en faisaient oublier le but blâmable.
-
-Le moment vint enfin où les confidences de mon _Grec_ (car c’en était
-un) s’épuisèrent; il prit congé de moi.
-
-D.... m’eut à peine quitté, que le souvenir de ses confidences me
-revenant à l’esprit, me fit monter le rouge au visage. J’eus honte de
-moi-même comme si je m’étais associé à ses coupables manœuvres; j’en
-vins même à me reprocher sévèrement l’admiration dont je n’avais pu me
-défendre et les compliments qu’elle m’avait arrachés.
-
-Pour l’acquit de ma conscience, je consignai pour toujours cet homme à
-ma porte. Précaution inutile! car jamais depuis je n’entendis parler de
-lui.
-
-Qui croirait cependant que c’est à la rencontre de D.... et aux
-communications qu’il m’avait faites, que je dus plus tard la
-satisfaction de rendre un service à la société, en démasquant à la
-justice une escroquerie dont les plus habiles experts n’avaient pu
-trouver le mot?
-
-Dans l’année 1849, M. B...., juge d’instruction au tribunal de la Seine,
-me pria de m’occuper de l’examen et de la vérification de cent cinquante
-jeux de cartes, saisis en la possession d’un homme dont les antécédents
-étaient loin d’être aussi blancs que ses jeux.
-
-Ces cartes étaient en effet toutes blanches, et cette particularité
-avait dérouté jusqu’alors les plus minutieuses investigations. Il était
-impossible à l’œil le plus exercé d’y découvrir la moindre
-altération, la plus petite marque, et elles semblaient toutes posséder
-les qualités des jeux du meilleur aloi.
-
-J’acceptai cette expertise, dans laquelle j’espérais trouver des
-subtilités d’autant plus fines qu’elles étaient plus cachées.
-
-Ce n’était qu’après mes séances que je pouvais me livrer à ce travail
-de recherches. Chaque soir, avant de me coucher, je m’attablais près
-d’une excellente lampe, et j’y restais jusqu’à ce que le sommeil ou le
-découragement vînt me gagner.
-
- * * * * *
-
-Je passai ainsi près d’une quinzaine de jours, examinant tant avec mes
-yeux qu’avec une excellente loupe, la matière, la forme et les
-imperceptibles nuances de chacune des cartes des cent cinquante jeux. Je
-ne pouvais parvenir à rien découvrir, et de guerre lasse, je finis par
-me ranger de l’avis des experts qui m’avaient précédé.
-
---Décidément il n’y a rien à ces jeux, dis-je avec humeur en les jetant,
-un soir, loin de moi sur la table.
-
-Tout-à-coup, sur le dos brillant d’une des cartes, et près d’un de ses
-angles, je crois apercevoir un point mat qui m’avait échappé
-jusqu’alors. Je m’en approche; le point disparaît. Mais, chose étrange!
-il reparaît à mes yeux dès que j’en suis éloigné.
-
-Quel magnifique _truc_! m’écriai-je dans l’enthousiasme d’une idée qui
-me traversait l’esprit (Le lecteur appréciera, je le pense, le sens de
-cette exclamation). C’est bien cela! j’y suis! c’est une marque
-distinctive.
-
-Et suivant certain principe que D.... m’avait indiqué dans ses
-confidences, je m’assurai que toutes les cartes portaient également un
-point, qui placé à un endroit déterminé en indiquait la nature et la
-couleur.
-
-Comprend-on tout l’avantage qu’un Grec pouvait tirer de la possibilité
-de connaître le jeu de ses adversaires? D.... avait été surpassé dans
-cette tricherie, car son point de marque, si fin qu’il fût, ne
-disparaissait pas selon le besoin.
-
-Depuis un quart d’heure, je meurs d’envie de communiquer au lecteur un
-procédé qui certes ne peut manquer de l’intéresser, mais je suis retenu
-par l’idée que cette ingénieuse fourberie peut tomber entre des mains
-criminelles et faciliter de coupables actions.
-
-Pourtant, il est une vérité incontestable: c’est que pour éviter un
-danger, il faut le connaître. Or, si chaque joueur était initié aux
-stratagèmes de messieurs les escrocs, ces derniers se trouveraient dans
-l’impossibilité de s’en servir.
-
-Réflexion faite, je me décide à faire ma communication.
-
-Je viens de dire qu’un seul point placé à certain endroit sur une carte
-suffisait pour la faire connaître. Je vais employer une figure pour le
-démontrer.
-
-Il faut supposer par estimation la carte divisée en huit parties dans le
-sens vertical et en quatre dans le sens horizontal, comme dans la figure
-1re. Les unes indiqueront la valeur des cartes, les autres leur
-couleur. La marque se place au point d’intersection de ces divisions.
-Voilà tout le procédé; l’exercice fait le reste.
-
-FIGURE 1re.
-
- As. Roi. Dame. Valet. Dix. Neuf. Huit. Sept.
- +------+------+------+------+------+------+------+------+
- Cœur. | |
- Carreau. | |
- Trèfle. | |
- Pique. | |
- | |
- | |
- +------+------+------+------+------+------+------+------+
-
-Quant au procédé à employer pour imprimer le point mystérieux dont j’ai
-parlé plus haut, on me permettra de ne pas l’indiquer, car mon but est
-de signaler une fourberie et non d’enseigner à la faire. Il suffira de
-dire que vu de près, ce point se confond avec le blanc de la carte, et
-qu’à distance, la réflection de la lumière rend la carte brillante,
-tandis que la marque seule reste mate.
-
-Au premier abord, il semblera peut-être assez difficile de pouvoir se
-rendre compte de la division à laquelle appartient un point isolé sur le
-dos d’une carte. Cependant, pour peu qu’on veuille y prêter attention,
-on pourra juger que celui que j’ai mis pour exemple ne peut appartenir
-ni à la seconde ni à la quatrième division verticale, et, par un
-raisonnement analogue, on comprendra que ce même point se trouve en
-regard de la deuxième division horizontale. Il représentera donc une
-dame de carreau.
-
-D’après l’explication que je viens de donner, le lecteur, j’en suis sûr,
-a déjà pris son parti sur les cartes blanches.
-
---Puisqu’il peut en être ainsi, se dit-il, je ne jouerai plus qu’avec
-des cartes tarotées, et j’éviterai d’être trompé.
-
-Malheureusement, les cartes tarotées prêtent encore plus à l’escroquerie
-que les autres, et pour le prouver, je me vois forcé de faire une
-seconde communication, et peut-être même une troisième. Supposons un
-tarot formé de points ou de toutes autres figures rangées symétriquement
-comme le sont d’ordinaire ces genres de dessins.
-
-[Illustration: FIGURE 2.]
-
-Le premier point en partant du haut de la carte, à gauche, ainsi que
-dans l’exemple précédent, représentera du cœur; le second en
-descendant, du carreau; le troisième du trèfle; le quatrième du pique.
-
-Si maintenant, à l’un de ces points, qui sont naturellement placés par
-le dessin du tarot pour marquer la couleur de la carte, on ajoute un
-autre petit point à l’un des huit endroits que l’on peut se figurer sur
-sa circonférence, on désignera la nature de la carte.
-
-Ainsi on représentera, au point culminant, un as, en tournant à droite
-un roi, le troisième sera une dame, le quatrième un valet et ainsi de
-suite en suivant pour le dix, le neuf, le huit et le sept.
-
-Il est bien entendu qu’il ne faut qu’un seul point comme dans la figure
-2, où celui qui est joint au troisième point ou couleur, représentera un
-huit de trèfle.
-
-Il y a bien encore d’autres combinaisons, mais celles-là sont aussi
-difficiles à expliquer qu’à comprendre. Ainsi par exemple, j’ai eu à
-expertiser des cartes tarotées où il n’y avait véritablement aucune
-marque; seulement les dessins du tarot étaient plus ou moins attaqués
-par la coupe de la carte et cette simple particularité les désignait
-toutes.
-
-Il y a aussi les cartes sur le bord desquelles le _Grec_ en jouant fait
-avec son ongle un léger morfil qu’il peut reconnaître au passage. S’il
-joue à l’écarté, ce sont les rois qu’il a marqués ainsi, et lorsqu’en
-donnant les cartes ces dernières se présentent sous sa main, il peut,
-par un tour familier à l’escamotage, les laisser sur le jeu et donner à
-la place la carte suivante. Cette substitution peut se faire si
-habilement qu’il est impossible d’y rien voir. Enfin, j’ai vu des gens
-dont la vue était si habilement exercée, qu’après avoir joué deux ou
-trois parties avec le même jeu, ils pouvaient reconnaître toutes les
-cartes.
-
- * * * * *
-
-Pour revenir aux cartes frelatées, on se demandera comment on peut
-changer les jeux, puisque dans les cercles et dans les maisons où l’on
-joue, les paquets ne sont décachetés qu’au commencement de la partie.
-
-Eh! mon Dieu, c’est encore bien simple.
-
-On s’informe du marchand de cartes où ces maisons se fournissent. On lui
-fait d’abord quelques petits achats pour lier connaissance; on y
-retourne plusieurs fois pour le même motif; puis un beau jour, on se dit
-chargé par un ami d’acheter une douzaine de sixains ou plus ou moins
-selon l’importance du magasin.
-
-Le lendemain, sous prétexte que les jeux ne sont pas de la couleur qui a
-été demandée, on les rapporte.
-
-Les paquets sont encore cachetés, le marchand, plein de confiance, les
-échange contre d’autres.
-
-Mais le grec a passé la nuit à décacheter les bandes et à les recacheter
-par un procédé connu en escamotage; les cartes ont toutes été marquées
-et remises en ordre; le marchand les a maintenant dans son magasin; le
-tour est fait; on les attend à domicile.
-
-Toutes ces supercheries certes sont fort redoutables; eh bien! il y en a
-une bien plus redoutable encore, c’est la télégraphie imperceptible. On
-en jugera, lorsque je dirai que sans la moindre apparence de
-communication, le _Grec_ peut parfaitement recevoir d’un compère, par
-des principes analogues à ceux de ma _seconde vue_, l’annonce du jeu de
-son adversaire.
-
-J’aurais certainement beaucoup d’autres _trucs_ à signaler, mais je
-m’arrête. Je crois en avoir assez dit sur les escrocs et leurs
-tricheries pour engager tout joueur à ne tenir les cartes que vis-à-vis
-de personnes dont la probité ne peut être mise en doute.
-
-Maintenant, autant pour faire oublier les détails quelque peu
-compromettants que je viens de donner, que pour reposer mon esprit de
-descriptions qui, j’en suis certain, ont dû paraître beaucoup plus
-courtes au lecteur qu’à moi-même, je vais revenir à la prestidigitation
-proprement dite, en donnant une notice biographique sur un
-physicien-sorcier-magicien-prestidigitateur, dont le succès dans Paris
-fut, vers cette époque, des plus éclatants.
-
-Philippe Talon, originaire d’Alais, près Nîmes, après avoir exercé la
-douce profession de confiseur à Paris, s’était vu forcé, par suite
-d’insuccès, de quitter la France.
-
-Londres, ce pays de Cocagne, cet Eldorado en perspective, était à deux
-pas; notre industriel s’y rendit et ne tarda pas à fonder un nouvel
-établissement dans la capitale des Trois-Royaumes-Unis.
-
-Le confiseur français avait bien des chances de réussite. Outre que les
-Anglais sont très friands de _chatteries_, on sait que la confiserie
-française a eu, de tout temps, chez les enfants d’Albion, une renommée
-qui ne peut être comparée qu’à celle dont a joui jadis en France le
-_véritable_ cirage anglais.
-
-Néanmoins, malgré ces avantages, il paraît que de nouvelles amertumes se
-glissèrent bientôt dans son commerce; les brouillards de la Tamise,
-d’autres disent des spéculations trop hasardeuses, vinrent fondre les
-fragiles marchandises du nouveau magasin et les mirent en déconfiture.
-
-Talon plia bagage une seconde fois et quitta Londres pour aller à
-Aberdeen demander l’hospitalité aux montagnards écossais, auxquels en
-échange il proposa ses séduisantes sucreries.
-
-Malheureusement, les Ecossais d’Aberdeen, fort différents des
-montagnards de la _Dame Blanche_, ne portent ni bas de soie ni souliers
-vernis, et font très peu d’usage des pâtes de jujube et des petits
-fours. Aussi le nouvel établissement n’eût pas tardé à subir le sort des
-deux autres, si le génie inventif de Talon n’avait trouvé une issue à
-cette position précaire.
-
-Le confiseur pensa avec raison que pour vendre une marchandise, il est
-bon qu’elle soit connue, et que, pour qu’elle soit connue, il faut
-s’occuper de la faire connaître.
-
-Fort de ce judicieux raisonnement, Talon sut bien forcer les Aberdeenois
-à manger ses bonbons, après toutefois les leur avoir fait payer.
-
-A cette époque, il y avait à Aberdeen une troupe de comédiens qui se
-trouvaient dans la position des sucreries de Talon: ces artistes étaient
-incompris et peu goûtés.
-
-En vain le directeur avait-il monté une pantomime à grand renfort de
-changements à vue et de transformations; le public était resté sourd à
-ses appels réitérés.
-
-Un beau jour, Talon se présente chez l’impresario écossais:
-
-«Monsieur, lui dit-il sans autre préambule, je viens vous faire une
-proposition qui, si elle est acceptée, remplira votre salle, j’en ai la
-conviction.
-
---Expliquez-vous, Monsieur, dit le directeur affriandé, mais peu
-confiant dans une promesse qu’il avait de bonnes raisons de croire
-difficile à réaliser.
-
---Il s’agit simplement, poursuivit Talon, de joindre à l’attrait de
-votre spectacle l’annonce d’une loterie dont je ferai tous les frais.
-Voici quelle en sera l’organisation: chaque spectateur en entrant paiera
-en sus du prix de sa place la somme de six pences (60 centimes), qui lui
-donneront droit à:
-
-1º Un cornet de bonbons assortis;
-
-2º Un numéro de loterie, avec lequel il pourra gagner le gros lot,
-représenté par un magnifique _bonbon monté_ de la valeur de cinq livres
-(125 francs).
-
-Talon promit en outre un divertissement nouveau, dont il confia le
-secret avec recommandation de ne pas le divulguer.
-
-Ces propositions ayant été agréées, on mit sur le tapis la question
-d’intérêt. Le marchand de sucreries n’avait aucune raison de tenir la
-dragée haute au directeur; le marché fut donc promptement conclu.
-
-L’intelligent Talon ne s’était point trompé; le public, alléché par
-l’appât des bonbons, par l’attrait de la pantomime et par une surprise
-qu’on lui promettait, accourut en foule, et remplit la salle.
-
-La loterie fut tirée; le gros lot fit un heureux, et les douze ou quinze
-cents autres spectateurs, munis de leurs cornets de bonbons, se
-consolèrent de leur déception en se faisant entre eux des échanges de
-douceurs.
-
-Dans d’aussi heureuses dispositions, la pantomime fut trouvée charmante.
-
-Cependant cette pièce tirait à sa fin et l’on n’avait encore d’autre
-surprise que celle de ne pas l’avoir encore vu arriver, lorsque tout à
-coup, à la fin d’un ballet, les danseurs s’étant rangés en cercle comme
-pour l’apparition d’un premier sujet, un bruit aigu se fait entendre, et
-un superbe polichinelle, riant de sa voix aigre et chevrotante, s’élance
-d’un bond sur le devant de la scène et fait un magnifique écart.
-
-C’était Talon, revêtu des deux bosses de coton et de l’habit pailleté.
-
-Notre nouvel artiste s’acquitta avec un rare talent de la danse
-excentrique de Polichinelle et fut couvert de bravos.
-
-Pour remercier le public de son bienveillant accueil, le danseur essaya
-une révérence dans l’esprit de son rôle, mais il la fit si
-malheureusement, que le pauvre Polichinelle tomba violemment sur le côté
-sans pouvoir se relever.
-
-On s’approche en toute hâte, on soutient le blessé. Il se remet un peu;
-il veut parler; on écoute; il se plaint d’une côte cassée et demande
-avec instance des pilules de Morisson[11]. On se rend à ses désirs et un
-domestique se hâte d’apporter des pilules d’une grosseur exagérée.
-
-Le public, qui jusque-là compatissait à la douleur de Polichinelle et se
-tenait dans un silencieux attendrissement, commence à flairer une
-plaisanterie. Il sourit d’abord, puis rit aux éclats, lorsque le malade
-prenant une des pilules, l’escamote habilement en feignant de l’avaler
-tout d’un trait. Une seconde suit la première, et la demi-douzaine ayant
-pris la même route, Polichinelle se trouva tout à fait remis, salua
-gracieusement et fit sa retraite au lieu de bruyants _hurrahs_.
-
-Philippe venait de faire sa première séance: le confiseur avait troqué
-le bâton de sucre d’orge pour celui de magicien.
-
-Cette scène burlesque eut un succès fou. Les recettes qu’elle fit faire,
-chaque soir, vinrent réconforter la situation financière du directeur et
-de son habile associé, de sorte que le marchand de bonbons, qui avait
-liquidé son fonds de boutique dans ses représentations, n’eut plus qu’à
-fermer la porte. Il partit pour donner dans d’autres villes des
-représentations de son nouveau talent.
-
-Où le nouveau magicien avait-il puisé les éléments de son art? Je
-l’ignore. Il est probable (c’est toujours avec des probabilités que se
-comblent les lacunes de l’histoire), il est probable que Talon avait
-appris l’escamotage comme la danse de Polichinelle, pour sa satisfaction
-personnelle et le plaisir de ses amis. Ce qu’il y a de certain, c’est
-que la séance qu’il donna devant les naïfs spectateurs d’Aberdeen ne fut
-pas de première force, et que c’est à la suite de ces premiers succès
-qu’il se perfectionna dans l’art auquel il dut plus tard sa réputation.
-
-Abdiquant désormais les sucreries, le vêtement de Polichinelle et la
-_pratique_[12], Philippe (c’est ainsi que s’appela dès lors le
-prestidigitateur) parcourut les provinces d’Angleterre en donnant
-d’abord de très modestes représentations. Puis son répertoire s’étant
-successivement augmenté d’un certain nombre de tours pris çà et là aux
-escamoteurs de cette époque, il _attaqua_ les grandes villes et vint à
-Glascow, où il se fit construire une baraque en bois pour y donner des
-représentations.
-
-Pendant la construction de son temple de magie, Philippe distingua,
-parmi les ouvriers menuisiers employés à cet ouvrage, un jeune garçon de
-bonne mine qui lui sembla doué d’une intelligence toute particulière; il
-voulut l’attacher à ses entreprises théâtrales et le faire paraître en
-scène comme aide magicien.
-
-Macalister (c’était le nom du jeune menuisier) avait inné en lui le
-génie des _trucs_ et des _ficelles_; il n’eut à faire aucun
-apprentissage dans cet art mystérieux, et comprenant tout de suite les
-finesses de l’escamotage, il composa quelques tours qui lui méritèrent
-les éloges de son maître.
-
-Depuis ce moment, soit par suite du concours de Macalister, soit pour
-toute autre cause, tout sembla réussir à Philippe, qui se mit à
-_travailler en grand_, c’est-à-dire qu’il abandonna les baraques pour la
-scène plus noble du théâtre des grandes villes.
-
-Après avoir longtemps voyagé dans l’Angleterre, il passa en Irlande et
-donna des représentations à Dublin. Ce fut dans cette ville qu’il fit
-l’acquisition de deux tours auxquels il dut plus tard un véritable
-succès.
-
- * * * * *
-
-Trois Chinois, venus en France pour y présenter divers exercices très
-surprenants, avaient essayé de donner à Paris quelques représentations
-qui, faute d’une publicité convenable, n’eurent d’autre résultat que de
-brouiller les trois habitants du Céleste-Empire. En France aussi bien
-qu’en Chine, lorsqu’il n’y a pas de foin au râtelier, les chevaux se
-battent, dit-on; nos trois jongleurs n’en étaient pas arrivés à cette
-extrémité, mais ils s’étaient séparés. L’un d’eux s’en alla à Dublin, et
-ce fut là que, sur la demande de Philippe, il lui enseigna le tour des
-_poissons_ ainsi que celui des _anneaux_.
-
-Le premier de ces trucs une fois acquis, Philippe se trouva très
-embarrassé, il lui fallait une robe pour son exécution.
-
-Prendre un costume de Chinois eût été chose plus que pittoresque,
-l’ex-confiseur n’ayant dans la physionomie aucun des caractères d’un
-mandarin. Il ne fallait pas non plus songer à une robe de chambre. Si
-riche qu’elle eût été, la séance de magie eût pris un caractère de
-sans-façon que le public n’aurait pas toléré.
-
-Philippe sut se tirer de cette difficulté: il s’habilla en magicien.
-C’était une innovation hardie, car, jamais jusqu’alors, un escamoteur
-n’avait osé endosser la responsabilité d’un tel costume.
-
-Possesseur de ces deux nouveaux tours, Philippe conçut le projet de
-revoir son ingrate patrie et de se réconcilier avec elle en lui
-présentant les résultats de ses travaux. Il vint donc à Paris dans l’été
-de l’année 1841 et donna des représentations dans la salle Montesquieu.
-
-Le tour des _poissons_, celui des _anneaux_, un brillant costume de
-magicien, un superbe bonnet pointu, une séance bien organisée et
-convenablement présentée, attirèrent chez lui grand nombre de
-spectateurs, parmi lesquels le hasard conduisit le directeur d’un des
-théâtres de Vienne.
-
- * * * * *
-
-L’Autrichien, enchanté de la représentation, proposa, séance tenante, au
-prestidigitateur, un engagement à participation de recette.
-
-Philippe accepta d’autant plus volontiers que, pendant la saison pour
-laquelle il s’engageait, la salle Montesquieu était réservée pour des
-bals publics. D’un autre côté, cet engagement lui donnait le temps de
-faire construire un théâtre dans lequel il pourrait à son retour
-continuer tranquillement le cours de ses représentations.
-
- Dans le service de l’Autriche,
- Le militaire n’est pas riche:
-
-a dit l’auteur du _Châlet_, et pour ce motif d’opéra, ainsi que pour
-d’autres encore, notre voyageur n’était pas sans éprouver de vives
-inquiétudes à l’endroit de ses futures recettes. Il ignorait sans doute
-que l’Autriche ne devait cette mauvaise réputation qu’à l’exigence de la
-versification française, et que cette rime _riche_ arrivant après une
-négation indispensable à la structure du vers, avait tout naturellement
-rendu pauvre le militaire de l’Autriche.
-
-L’artiste ne tarda pas du reste à être tranquillisé; il reconnut que la
-capitale de cette nation calomniée de par les règles de la poésie,
-valait mieux que sa réputation; il en rapporta pour preuve nombre de
-thalers, avec lesquels il paya les frais de construction d’un théâtre
-que, pendant son absence, on lui avait élevé au bazar Bonne-Nouvelle.
-
-Philippe avait encore recruté dans sa route quelques nouveautés. Il
-apportait avec lui plusieurs automates qu’il devait montrer dans ses
-représentations.
-
-L’ouverture de la salle Bonne-Nouvelle fit sensation dans Paris; on vint
-en foule voir ce fameux _truc des poissons_, auquel les spectateurs de
-la salle Montesquieu avaient déjà fait une réputation méritée.
-
-Que le lecteur veuille bien entrer avec moi dans le palais des prestiges
-(c’est ainsi que s’appelait ce nouveau temple de magie), je le ferai
-assister à quelques-unes des expériences du magicien.
-
- * * * * *
-
-Le palais des prestiges n’était point un monument, ainsi que pouvait le
-faire supposer son titre; mais lorsqu’on était arrivé au bout de la
-galerie du premier étage du bazar Bonne-Nouvelle, on passait sous une
-porte de couloir et l’on était tout étonné de se trouver dans une salle
-fort convenablement distribuée pour ce genre de spectacle. Il y avait
-des stalles, un parterre, un rang de galeries et un amphithéâtre. La
-décoration en était proprette et élégante, et par dessus tout, on y
-était confortablement assis.
-
-Un orchestre, composé de six musiciens d’un talent contestable,
-exécutait une symphonie avec accompagnement de _mélophone_, sorte
-d’accordéon récemment inventé par un nommé Lecler, chargé de la
-direction musicale du _palais_.
-
-Le rideau se lève.
-
-Au grand étonnement des spectateurs, la scène est plongée dans la plus
-profonde obscurité.
-
-Un monsieur, tout de noir habillé, sort d’une porte latérale et s’avance
-vers nous. C’est Philippe; je le reconnais à son accent voilé et quelque
-peu teinté de provençal. Tous les autres spectateurs le prennent pour le
-régisseur; on est interdit; on craint une annonce d’autant plus
-fâcheuse, que ce monsieur porte le pistolet au poing.
-
-L’incertitude est bientôt dissipée; Philippe se fait connaître. Il
-annonce qu’il se trouve en retard pour ses préparatifs, mais que, pour
-ne pas faire attendre tout le temps nécessaire à l’éclairage de son
-laboratoire, il va, d’un coup de pistolet, allumer les innombrables
-bougies dont la salle est ornée.
-
-Bien que l’arme à feu ne soit pas nécessaire à l’expérience, et qu’elle
-n’ait d’autre but que de jeter de la poudre aux yeux des spectateurs,
-les bougies se trouvent subitement enflammées au bruit de la détonation.
-
-On bat des mains de toutes parts, et c’est justice, car ce _truc_ est
-saisissant de surprise. Si applaudi qu’il soit cependant, il ne l’est
-jamais autant qu’il le mérite en raison du temps qu’exige sa préparation
-et des mortelles angoisses qu’il cause à l’opérateur.
-
-En effet, ainsi que toutes les expériences où l’électricité statique
-joue le principal rôle, cette magique inflammation n’est pas
-infaillible. Lorsque ce malheur arrive, la position de l’opérateur se
-trouve d’autant plus embarrassante que le phénomène a été annoncé comme
-une œuvre de magie. Or, un magicien doit être tout-puissant, et s’il
-n’en est pas ainsi, il doit éviter à tout prix ces fiasco qui lui font
-perdre aux yeux du public le prestige de son omnipotence.
-
-La scène une fois éclairée, Philippe commençait sa séance. La première
-partie, composée de tours d’un médiocre intérêt, était rehaussée par la
-présentation de quelques curieux automates, tels que:
-
-Le _Cosaque_, que l’on eût pu aussi bien appeler le _Grimacier_, pour
-les contorsions comiques auxquelles il se livrait. C’était du reste un
-très habile escamoteur que ce cosaque, car il faisait passer adroitement
-dans ses poches divers bijoux que son maître avait empruntés à des
-spectateurs;
-
-Le _Paon magique_, faisant entendre son ramage anti-mélodieux, étalant
-son somptueux plumage et mangeant dans la main;
-
-Et enfin un _Arlequin_ semblable à celui que possédait Torrini.
-
-Après la première partie de la représentation, le rideau se baissait
-pour les préparatifs d’une séance que le programme indiquait sous le
-titre de: _Une fête dans un palais de Nankin_. Titre attrayant pour les
-marchands de cette étoffe, mais qui n’avait été choisi, sans doute, que
-pour rappeler au spectateur le tour chinois qui devait couronner la
-séance.
-
-A cette seconde apparition, la scène était entièrement transformée; les
-tapis de tables, assez modestes d’abord, avaient été remplacés par des
-brocarts étincelants de dorures et de pierres précieuses (vues de loin).
-Les bougies, déjà si nombreuses, s’étaient encore multipliées et
-donnaient au théâtre l’aspect d’une fournaise ardente, véritable demeure
-d’un suppôt du diable.
-
-Le magicien paraissait. Il était revêtu d’un riche costume que, dans son
-admiration, le public estimait d’un prix à épuiser les richesses de
-Golconde.
-
-La _Fête de Nankin_ commençait par le tour des _anneaux_, venant des
-Chinois.
-
-Philippe prenait légèrement entre ses doigts des anneaux de fer qui
-avaient vingt centimètres environ de diamètre, et, sans que le public
-pût s’expliquer comment, il les faisait entrer les uns dans les autres
-et en formait des chaînes et des faisceaux inextricables. Puis tout à
-coup, quand on croyait qu’il lui serait impossible de débrouiller son
-ouvrage, il l’effleurait du souffle, et les anneaux se séparant,
-tombaient à ses pieds.
-
-Ce tour produisait une illusion charmante.
-
-Celui qui lui succédait, et que je n’ai pas vu faire par d’autres que
-par Philippe, ne lui cédait pas en intérêt.
-
-Macalister, le menuisier écossais, qui servait en scène sous la figure
-d’un nègre nommé Domingo, apportait sur une table deux pains de sucre
-encore garnis de cet affreux papier que l’épicier vend dans son commerce
-aux prix des denrées coloniales.
-
-Philippe empruntait une douzaine de foulards (non pas des foulards de
-compères); il les mettait dans un large canon de fusil, et lorsqu’on lui
-avait désigné un des deux pains de sucre, il faisait feu dessus. Il le
-cassait ensuite à coup de hache, et tous les foulards s’y trouvaient
-réunis.
-
-Venait ensuite le _Chapeau de Fortunatus_.
-
-Philippe, après avoir fait sortir de ce chapeau, qui n’était autre que
-celui d’un spectateur, une innombrable quantité d’objets, en retirait
-enfin des plumes de quoi garnir au moins un lit édredon. Mais ce qui
-amusait et faisait surtout rire dans ce tour, c’était un enfant, que le
-prestidigitateur avait fait mettre à genoux au-dessous de cette
-singulière avalanche, et qui s’y trouvait complètement enseveli.
-
-Un autre tour à effet était celui de la _Cuisine de
-Parafaragaramus_[13].
-
-Sur l’invitation de Philippe, deux écoliers montaient près de lui sur la
-scène. Il les habillait aussitôt, l’un en marmiton, l’autre en
-cuisinière de bonne maison. Ainsi affublés, les deux jeunes _cordons
-bleus_ subissaient toutes sortes de plaisanteries et de mystifications
-(c’était de l’école Castelli).
-
-L’escamoteur passait ensuite à l’exécution du tour. A cet effet, il
-suspendait à un trépied un énorme chaudron de cuivre entièrement plein
-d’eau, et il ordonnait aux deux cuisiniers d’y mettre des pigeons morts,
-un assortiment de légumes et force assaisonnements. Alors il chauffait
-le dessous du récipient avec une flamme d’esprit de vin et prononçait
-quelques paroles sacramentelles. A sa voix, les pigeons, redevenus
-vivants, prenaient leur volée en s’échappant de la chaudière. L’eau, les
-légumes et les assaisonnements avaient complétement disparu.
-
-Philippe terminait ordinairement ses soirées par le fameux tour chinois,
-qu’il appelait pompeusement _les Bassins de Neptune_ ou _les Poissons
-d’or_.
-
-Le magicien, revêtu de son brillant costume, montait sur une espèce de
-table basse qui l’isolait du parquet. Après quelques évolutions pour
-prouver qu’il n’avait rien sur lui, il jetait un châle à ses pieds, et
-lorsqu’il le relevait, on voyait apparaître un bassin de cristal rempli
-d’eau, dans lequel se jouaient des poissons rouges.
-
-Cet exercice se recommençait trois fois avec le même résultat.
-
-Voulant enchérir sur ses confrères du Céleste-Empire, le
-prestidigitateur français avait ajouté à leur tour une variante qui
-terminait gaiement la séance. En jetant une dernière fois le châle à
-terre, il en faisait sortir plusieurs animaux, tels que lapins, canards,
-poulets, etc.
-
-Ce _truc_ était exécuté, sinon gracieusement, du moins de manière à
-exciter une vive admiration parmi les spectateurs.
-
-En général, Philippe était très amusant dans ses soirées. Ses
-expériences étaient exécutées avec beaucoup de conscience, d’adresse et
-d’entrain, et je n’hésite pas à dire que le prestidigitateur du bazar
-Bonne-Nouvelle pouvait passer alors pour un des meilleurs de l’époque.
-
-Philippe quitta Paris, l’année suivante, et continua depuis à donner ses
-séances à l’étranger ou dans les provinces de la France.
-
-Les succès de Philippe n’auraient pas manqué de raviver encore mon désir
-de hâter la réalisation de mes projets de théâtre, si à cette époque un
-malheur ne fût venu me jeter dans un profond découragement. Je perdis ma
-femme.
-
-Resté seul avec trois enfants en bas-âge, il me fallut, si inhabile que
-je fusse aux soins du ménage, en surveiller la direction. Aussi, au
-bout de deux ans, volé par les uns, trompé par les autres, j’avais perdu
-peu à peu l’aisance que mon travail avait apporté dans ma maison, et je
-marchais à ma ruine.
-
-Poussé par les exigences de ma position, je songeai à me refaire un
-intérieur: je me remariai.
-
-J’aurai tant de fois l’occasion de parler de ma nouvelle épouse, que je
-me dispenserai pour le moment de lui rendre le tribut d’éloges qui lui
-sont si bien dus. D’ailleurs je ne suis pas fâché d’abréger ces détails
-d’intérieur, qui, très importants dans ma vie, ne sont dans ce récit que
-d’un bien faible intérêt.
-
-L’exposition de 1844 allait avoir lieu; je demandai et j’obtins
-l’autorisation d’y présenter les objets de ma fabrication. L’emplacement
-que l’on m’assigna, situé en face de la porte d’honneur, fut sans
-contredit un des plus beaux de la salle.
-
-Je fis ériger un gradin circulaire, sur lequel je mis un spécimen de
-toutes les pièces mécaniques que j’avais exécutées jusqu’alors. Dans le
-nombre figurait en première ligne mon _écrivain_, que M. G.... avait
-bien voulu me confier pour cette circonstance.
-
-J’eus, je puis le dire, les honneurs de l’exposition. Mes produits
-étaient constamment entourés d’une foule de spectateurs d’autant plus
-empressés, que le divertissement auquel ils assistaient se donnait
-gratis.
-
-Louis-Philippe faisait des visites journalières au Palais de
-l’Industrie, et mes automates lui avaient été signalés comme méritant
-son attention. Il témoigna le désir de les voir, et me fit annoncer sa
-visite, vingt-quatre heures à l’avance. J’eus donc le temps nécessaire
-pour mettre tout en ordre.
-
-Le Roi arriva tenant le Comte de Paris par la main. Je me plaçai à sa
-gauche pour lui donner l’explication de mes différentes pièces. La
-Duchesse d’Orléans était près de moi; les autres membres de la famille
-royale formaient cercle autour de Sa Majesté. La foule, maintenue par
-les gardiens du Palais et les agents de police, laissait un vide autour
-de mon exposition.
-
-Le Roi fut d’une humeur charmante et sembla prendre plaisir à tout ce
-que je lui présentai. Il m’interrogeait souvent, et ne manquait aucune
-occasion de faire valoir son excellent jugement.
-
-Pour terminer la séance, on s’était arrêté devant mon _écrivain_.
-
-Cet automate, on doit se le rappeler, écrivait ou dessinait, suivant la
-question qui lui était posée.
-
-Le Roi lui fit cette demande:
-
-Combien Paris renferme-t-il d’habitants?
-
-L’écrivain leva la main gauche qu’il tenait appuyée sur son bureau,
-comme pour indiquer qu’il fallait lui remettre une feuille de papier.
-Quand il l’eut reçue, il écrivit très distinctement:
-
-Paris contient 998,964 habitants.
-
-Le papier passa des mains du roi dans celles de sa famille, et chacun se
-plut à reconnaître la perfection des caractères; mais je vis que
-Louis-Philippe avait une critique à me faire; son sourire plein de
-finesse l’annonçait assez. Aussi ne fus-je point surpris, lorsque me
-montrant le papier qui lui était revenu:
-
---Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous n’avez peut-être pas réfléchi
-que ce chiffre ne se trouvera pas d’accord avec le nouveau recensement,
-que l’on est sur le point de terminer.
-
-Contre mon attente, je me sentais à mon aise devant ces illustres
-visiteurs.
-
---Sire, répondis-je avec assez d’assurance pour un homme peu habitué à
-se trouver en face d’une tête couronnée, j’espère qu’à cette époque mon
-automate sera devenu assez intelligent pour faire des corrections, s’il
-y a lieu.
-
-Le Roi parut satisfait de ma réponse.
-
-Je profitai de cette bonne disposition pour lui faire connaître que mon
-Ecrivain Dessinateur était également poète, et j’expliquai que l’on
-pouvait lui proposer, sous forme de demande, un quatrain incomplet,
-qu’il achèverait par le mot répondant à la question contenue dans les
-trois premiers vers.
-
-Le Roi choisit celui-ci:
-
- Lorsque dans le malheur, accablé de souffrance,
- Abandonné de tous, l’homme va succomber,
- Quel est l’ange divin qui vient le consoler?
- C’est.....
-
-_L’espérance_, ajouta l’écrivain sur la quatrième ligne, complétant
-ainsi le quatrain.
-
---C’est vraiment charmant, me dit le Roi. Mais, Monsieur Robert-Houdin,
-ajouta-t-il à demi-voix et d’un ton confidentiel: pour faire un poète de
-votre écrivain, vous lui avez donc donné de l’instruction?
-
---Oui, Sire, selon mes faibles moyens.
-
---Alors mon compliment s’adresse au maître plus encore qu’à l’élève.
-
-Je m’inclinais pour remercier le Roi, autant pour son compliment que
-pour la manière délicate dont il m’avait été adressé.
-
---Dites-moi, maintenant, Monsieur Robert-Houdin, reprit Louis-Philippe,
-je vois, d’après la notice placée au bas de cet automate, qu’il joint à
-son double talent d’écrivain et de poète celui de dessinateur. S’il en
-est ainsi, voyons, fit-il en s’adressant au Comte de Paris, choisissez
-vous-même le sujet d’un dessin.
-
-Pensant être agréable au Prince, j’eus recours à l’escamotage pour
-influencer sa décision, et grâce à ce stratagème, il choisit une
-couronne.
-
-L’automate commença à tracer les contours de cet ornement royal avec la
-plus rare perfection, et chacun suivait ce travail avec intérêt,
-lorsqu’à mon grand désappointement, le crayon du dessinateur, venant à
-se casser, la couronne ne put être achevée.
-
-Désolé de ce contre-temps, je veux faire recommencer; le roi me
-remerciant, m’en empêcha.
-
---Puisque vous savez dessiner, dit-il au Comte de Paris, vous achèverez
-vous-même cet ouvrage.
-
-Cette séance, outre qu’elle fut le prélude du bienveillant intérêt que
-me témoigna plus tard la famille d’Orléans, eut peut-être
-quelqu’influence sur la décision du jury, qui, j’aime à le croire,
-obéissant aussi à sa propre conscience, m’accorda une médaille
-d’argent.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-PROJETS DE RÉFORME.--CONSTRUCTION D’UN THÉATRE AU
-PALAIS-ROYAL.--FORMALITÉS.--RÉPÉTITION GÉNÉRALE.--SINGULIER
-EFFET DE MA SÉANCE.--LE PLUS GRAND ET LE PLUS PETIT THÉATRE
-DE PARIS.--TRIBULATIONS.--PREMIÈRE
-REPRÉSENTATION.--PANIQUE.--DÉCOURAGEMENT.--UN PROPHÈTE
-FAILLIBLE.--RÉHABILITATION.--SUCCÈS.
-
-
-Il pourrait sembler étrange de me voir passer tour-à-tour de mes travaux
-en mécanique à mes études sur la prestidigitation. Mais si l’on veut
-bien réfléchir que ces deux sciences devaient concourir au succès de mes
-séances, on comprendra facilement que je leur portais un même degré
-d’affection, et qu’après avoir parlé de l’une je parle de l’autre. Les
-préoccupations de l’exposition ne me faisaient point oublier mes projets
-de théâtre.
-
-Les instruments destinés à mes futures représentations étaient sur le
-point d’être terminés, car je n’avais jamais cessé d’y travailler. Je me
-trouvais donc en mesure de commencer mes séances aussitôt que l’occasion
-s’en présenterait. En attendant, je m’occupais à noter les diverses
-modifications que je me proposais d’apporter à un grand nombre d’idées
-reçues parmi mes devanciers en escamotage.
-
-Ma séance devait avoir deux caractères bien distincts: l’adresse et la
-mécanique, représentées par des automates et de la prestidigitation.
-L’une devait aider au charme de l’autre en délassant l’esprit par une
-agréable variété.
-
-Me rappelant les principes de Torrini, je rêvais une scène élégante et
-simple, dégagée de ces innombrables instruments en tôle vernie, dont
-l’assemblage nommé _Pallas_ par les escamoteurs, ressemble plutôt à une
-boutique de bimbeloterie qu’à un cabinet de _Physicien_.
-
-Plus de ces énormes couvercles en métal sous lesquels se mettent les
-objets que l’on veut faire disparaître et dont les secrètes fonctions ne
-peuvent échapper à l’imagination même la plus naïve. Des appareils en
-cristal opaque ou transparent, selon le besoin, devaient suffire pour
-toutes mes opérations.
-
-Je voulais, dans l’exécution de mes tours, supprimer l’usage des boîtes
-à double fond, dont quelques escamoteurs avaient fait un si grand abus,
-ainsi que des instruments destinés à donner le change sur l’adresse de
-l’opérateur.
-
-La véritable prestidigitation ne doit pas être l’œuvre d’un
-ferblantier, mais celle de l’artiste lui-même; on ne vient pas chez ce
-dernier dans le but de voir fonctionner des instruments.
-
-On doit penser, d’après le blâme que j’ai porté sur les compères, que
-j’en supprimai complètement l’usage. J’ai toujours considéré cette
-tricherie comme peu digne d’un prestidigitateur, car elle fait douter de
-son adresse. D’ailleurs, j’avais plusieurs fois servi moi-même de
-compère, et je me rappelais l’impression défavorable que cet emploi
-m’avait laissé sur le talent de mon partenaire.
-
-Des becs de gaz recouverts de globes dépolis devaient remplacer sur ma
-scène ces myriades de bougies ou de cierges, dont l’éclat n’a d’autre
-résultat que d’éblouir les spectateurs et de nuire ainsi à l’effet des
-expériences.
-
-Parmi les réformes que je devais apporter sur la scène, la plus
-importante de toutes était la suppression de ces longs tapis de table
-tombant jusqu’à terre, sous lesquels on a toujours supposé, avec
-quelque raison, un auxiliaire pour les tours d’adresse. Ces immenses
-boîtes à compère devaient être remplacées par des consoles en bois doré,
-genre Louis XV.
-
-Je m’abstenais, bien entendu, de tout costume excentrique.
-
-Il n’est jamais entré dans mes idées de rien changer aux vêtement que le
-bon goût impose, et j’ai toujours pensé que les accoutrements bizarres,
-loin d’attirer aucune considération à celui qui les porte, jettent au
-contraire sur lui de la défaveur.
-
-Je m’étais tracé aussi pour mes représentations une ligne de conduite
-dont je ne me suis du reste jamais écarté: c’était de ne faire ni
-calembourgs, ni jeux de mots, et encore moins de me permettre aucune
-mystification, dussé-je être sûr d’en obtenir le plus grand succès.
-
-Je voulais, enfin, présenter des expériences nouvelles dégagées de tout
-charlatanisme, et sans autres ressources que celles que peuvent offrir
-l’adresse des mains et l’influence des illusions.
-
-C’était, on le voit, une régénération complète des séances de
-prestidigitation.
-
-Mais le public accepterait-il ces importantes réformes? se
-contenterait-il de cette élégante simplicité? Là était mon inquiétude.
-
-Il est vrai que j’étais encouragé dans cette voie de réformes par
-Antonio, le confident habituel de mes plans et de mes pensées.
-
---Ne vous inquiétez pas du succès, me disait-il, n’avez-vous pas pour
-vous encourager des précédents qui attestent le bon goût du public et sa
-facilité à accepter les réformes basées sur la raison?
-
-Rappelez-vous Talma, apparaissant tout-à-coup sur la scène du
-Théâtre-Français, revêtu de la simple toge antique, alors qu’on jouait
-les tragédies en habit de soie, en perruque à poudre et en talons
-rouges.
-
-Je me rendais à ce raisonnement, sans reconnaître toutefois la justesse
-de la comparaison. En effet, Talma pouvait imposer son goût au public
-par l’autorité de son talent et de sa réputation; tandis que moi, qui
-n’avais encore aucun grade dans la hiérarchie des adeptes de la magie,
-je tremblais de voir mes innovations mal accueillies.
-
- * * * * *
-
-Nous étions au mois de décembre de l’année 1844. N’ayant plus rien qui
-pût désormais m’arrêter, je me décidai à frapper le grand coup,
-c’est-à-dire qu’un matin je sortis, bien déterminé à chercher enfin
-l’emplacement de mon théâtre.
-
-Je passai la journée entière le nez au vent, tâchant de trouver un
-endroit qui réunît à la fois les convenances de quartier, les chances de
-recettes et beaucoup d’autres avantages. Je m’arrêtais de préférence aux
-plus beaux emplacements, devant les plus belles maisons, mais je ne
-rencontrais rien qui me satisfît complètement.
-
-Au bout de recherches, j’en vins à rabattre singulièrement de mes
-prétentions et de mes exigences. Ici c’était un prix fabuleux pour un
-local qui ne me convenait qu’à moitié; là, des propriétaires qui ne
-voulaient pour aucun prix une salle de spectacle dans leurs maisons;
-enfin partout des obstacles et des impossibilités.
-
-Je courus ainsi tout Paris, pendant quinze jours, passant
-alternativement des plus vastes aux plus modestes demeures, et je finis
-par me convaincre que le sort s’était décidément déclaré contre mes
-projets.
-
-Antonio me tira d’affaire. Ce brave ami, qui avait bien voulu s’occuper
-de ces recherches, vint m’annoncer qu’il avait trouvé pour moi, dans le
-Palais-Royal, un appartement pouvant être facilement converti en salle
-de spectacle.
-
-Je me rendis aussitôt au numéro 164 de la galerie de Valois, où je
-trouvai, en effet, réunies toutes les conditions que j’avais si
-longtemps cherchées ailleurs.
-
-Le propriétaire de cette maison rêvait vainement, depuis longtemps
-aussi, un locataire bénévole qui, tout en lui payant un prix exorbitant
-pour son appartement, y entrât sans demander aucune réparation. Que l’on
-juge si je fus bien accueilli, lorsque j’accordai non-seulement le prix
-qui m’était demandé, mais que je passai en outre par toutes les
-exigences d’impositions, de portes et fenêtres, de concierge, etc.
-J’aurais donné bien plus encore, tant j’avais peur que cette maison si
-désirée ne vînt à m’échapper.
-
-Le marché une fois conclu, je m’adressai à un architecte, qui ne tarda
-pas à me présenter le plan d’une charmante petite salle que j’adoptai
-immédiatement. Quelques jours après on se mit à l’œuvre; les cloisons
-furent abattues, le terrain fut débarrassé et les charpentiers
-commencèrent l’érection de mon théâtre. Il devait contenir de cent
-quatre-vingts à deux cents personnes.
-
-Quoique petite, cette salle était tout ce qu’il fallait pour mon genre
-de spectacle. En supposant, d’après mon fameux calcul de supputations,
-qu’elle fût constamment pleine, son exploitation devenait pour moi une
-excellente affaire.
-
-Antonio, toujours plein de zèle pour mes intérêts, rendait des visites
-assidues à mes ouvriers et stimulait leur activité.
-
-Un jour, mon ami fut frappé d’une idée subite:
-
---Ah çà, me dit-il, avez-vous pensé à demander à la préfecture de police
-la permission de construire votre théâtre?
-
---Pas encore, répondis-je, avec tranquillité. On ne peut me la refuser,
-puisque cette construction ne change rien aux dispositions
-architecturales de la maison.
-
---C’est possible, ajouta Antonio, mais à votre place je ferais
-immédiatement cette démarche, afin de n’avoir pas plus tard quelque
-difficulté à redouter de ce côté.
-
-Je suivis son conseil, et nous nous rendîmes ensemble au bureau de M.
-X..... qui avait alors la direction des affaires théâtrales.
-
-Après une heure d’antichambre, nous fûmes introduits devant le chef de
-bureau. Celui-ci, absorbé en ce moment par une lecture intéressante, ne
-sembla pas même s’apercevoir de notre présence.
-
-Au bout de dix minutes cependant, M. X.... posa lentement son livre,
-ouvrit et ferma quelques tiroirs, sonna le garçon de bureau, donna des
-ordres, releva ses lunettes, et nous fit signe qu’il était disposé à
-écouter une phrase que j’avais déjà commencée deux ou trois fois, sans
-pouvoir la finir.
-
-Cet impertinent sans-façon me faisait bouillir le sang; pourtant, je dis
-aussi poliment que me le permettait le dépit: Je viens, Monsieur, vous
-demander l’autorisation d’ouvrir, dans un des bâtiments du Palais-Royal,
-une salle de spectacle destinée à des séances de prestidigitation et à
-l’exposition de pièces mécaniques.
-
---Monsieur, me répondit assez sèchement le chef de bureau, si c’est le
-Palais-Royal que vous avez choisi pour l’emplacement de votre salle, je
-puis vous annoncer que vous n’obtiendrez pas la permission.
-
---Pourquoi cela, Monsieur? demandai-je tout consterné.
-
---Parce qu’une décision ministérielle s’oppose à ce qu’aucun nouvel
-établissement se forme dans cette enceinte.
-
---Mais, Monsieur, pensez donc que rien ne me faisant connaître cette
-décision, j’ai loué un appartement pour un long bail et que mon théâtre
-est ce moment en voie de construction. C’est ma ruine que ce refus
-d’autorisation; voyons, que voulez-vous que je fasse maintenant?
-
---Ce n’est point mon affaire, répliqua dédaigneusement le bureaucrate,
-je ne suis pas entrepreneur de spectacle. Sur ce, M. X....., suivant la
-méthode employée par MM. les avocats et médecins pour annoncer qu’une
-consultation est terminée, se leva, nous reconduisit jusqu’à la porte
-et, tournant lui-même le bouton, nous indiqua clairement ce qui nous
-restait à faire.
-
-Aussi désespérés l’un que l’autre, nous restâmes, Antonio et moi, plus
-d’une heure à la porte de la préfecture de police, nous creusant
-vainement la tête pour sortir de ce pas critique. Malgré nos
-raisonnements, nous arrivions toujours à cette conclusion désolante, que
-nous n’avions d’autre parti à prendre que d’arrêter les travaux de
-construction, et chose plus désolante encore, d’entrer en composition
-avec le propriétaire B.... pour la résiliation de mon bail.
-
-C’était ma ruine, Antonio le comprenait comme moi et ne pouvait s’en
-consoler.
-
---Eh mais! fit-il tout-à-coup en se frappant le front.... une idée....
-Dites-moi: à l’époque de l’exposition dernière, n’avez-vous pas vendu
-une pendule mystérieuse à un banquier, M. Benjamin Delessert?
-
---En effet, mais quel rapport peut-il y avoir entre....
-
---Comment, vous ne comprenez pas? M. Delessert est frère du préfet de
-police. Allez le voir, on le dit excellent; peut-être vous donnera-t-il
-un bon conseil et même mieux que cela. S’il voulait parler à son frère
-en votre faveur, nous serions sauvés, car M. Gabriel Delessert est tout
-puissant en affaire de théâtre.
-
-J’adoptai avec transport le conseil d’Antonio et je le mis tout de suite
-à exécution.
-
-M. Benjamin Delessert me reçut avec bonté, me complimenta sur ma
-pendule, dont il était très satisfait, et me fit visiter sa magnifique
-galerie de tableaux, où elle se trouvait placée.
-
-Enhardi par ce bienveillant accueil, je lui fis part de l’embarras où je
-me trouvais.
-
---Allons, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, consolez-vous; nous
-pourrons peut-être arranger cette affaire. Précisément je donne une
-grande soirée mercredi prochain, et mon frère doit y assister.
-Faites-moi le plaisir d’y venir également; vous nous donnerez une petite
-séance de vos tours d’adresse, et lorsque M. le Préfet vous aura
-apprécié, je lui parlerai de votre affaire avec tout l’intérêt que je
-vous porte.
-
-Le mercredi, je me rendis chez mon nouveau protecteur, qui eut la bonté
-de me présenter à quelques-uns de ses invités, en faisant, de confiance,
-un grand éloge de mes talents en prestidigitation. Du reste, ma séance
-eut lieu, et si je dois en juger par les félicitations que je reçus, je
-puis dire qu’elle justifia ces compliments anticipés.
-
-Huit jours s’étaient à peine écoulés depuis cette soirée, que je reçus
-du Préfet de police une invitation de passer à son cabinet. Je m’y
-rendis en toute hâte, et M. Gabriel Delessert m’annonça que, grâce à
-l’insistance qu’il y avait mise, il était parvenu à faire revenir le
-ministre sur sa décision. «Vous pouvez donc maintenant, ajouta-t-il,
-aller prendre votre permission dans les bureaux de M. X..., où elle a
-été déposée pour quelques formalités.»
-
-J’étais curieux de voir la réception qui me serait faite, lorsqu’au
-sortir du cabinet de son supérieur, je courus chez le chef de bureau.
-
-Cette fois, M. X.... se montra à mon égard d’une politesse si outrée,
-qu’elle compensait largement les façons cavalières dont il avait usé
-lors de notre première entrevue. Loin de me laisser debout, il m’eût
-offert volontiers deux chaises au lieu d’une, et lorsque je sortis de
-son cabinet, il m’accabla de tous les égards que l’on doit à un homme
-protégé par un pouvoir supérieur. J’étais trop heureux pour garder
-rancune à M. X.... de ses procédés; nous nous quittâmes donc
-parfaitement réconciliés.
-
-Je fais maintenant grâce au lecteur des tribulations sans nombre qui
-signalèrent mon interminable construction; les mécomptes de temps et
-d’argent dans ces sortes d’affaires sont choses trop ordinaires pour
-qu’il en soit question ici.
-
-Le terme de ces ennuis arriva, et ce fut avec le plus vif plaisir que je
-vis le dernier des ouvriers disparaître pour ne plus revenir.
-
-Nous étions alors au milieu du mois de juin; j’espérais débuter dans les
-premiers jours de juillet. A cet effet, je hâtai mes préparatifs, car
-chaque jour était une perte énorme, attendu que je dépensais beaucoup et
-que je ne gagnais rien.
-
-Plusieurs fois en famille et devant Antonio, j’avais répété la mise en
-scène et le _boniment_ de mes expériences.
-
-Quelques-uns de mes lecteurs ne comprennent peut-être pas le sens du mot
-_boniment_; je vais l’expliquer.
-
-Ce mot, tiré du vocabulaire des anciens escamoteurs, n’a pas
-d’équivalent dans la langue française. Comment, en effet, exprimer ce
-que l’on dit en exécutant un tour? Ce n’est pas un discours, encore
-moins un sermon, une narration, une description. Le _boniment_ est tout
-simplement la fable destinée à donner à chaque tour d’escamotage
-l’apparence de la vérité. Il m’arrivera quelquefois encore, pour des
-raisons analogues à celle-ci, de me servir de mots techniques, mais
-j’aurai soin d’en donner la signification.
-
-J’avais donc déjà fait quelques répétitions partielles; je résolus d’en
-faire une qui précédât la répétition générale. Comme je n’étais pas
-entièrement sûr de la réussite de mes expériences, je n’invitai qu’une
-demi-douzaine d’amis intimes, qui devaient me donner leur avis avec la
-plus grande sévérité. Cette séance fut fixée au 25 juin 1845.
-
-Ce jour-là, je fis mes préparatifs avec autant de soin que si j’eusse
-dû, le soir même, faire mon grand et solennel début. Je dis solennel,
-car il faut que je confesse que, depuis un mois environ, j’étais possédé
-d’une panique anticipée, à laquelle je ne pouvais attribuer d’autre
-cause que mon tempéramment excessivement nerveux et impressionnable.
-
-Je passais mes nuits dans une complète insomnie; l’appétit m’avait
-entièrement abandonné, et ce n’était qu’avec un serrement de cœur
-indéfinissable que je pensais à mes séances. Moi, qui jusqu’alors avais
-traité si légèrement les représentations que je donnais devant mes amis;
-moi, qui avais obtenu près des habitants d’Aubusson un véritable succès
-de début, je tremblais comme un enfant.
-
-C’est qu’autrefois je donnais mes séances devant des spectateurs
-toujours bienveillants, toujours souriants ou toujours prêts à sourire;
-c’est qu’autrefois le plus ou moins de succès de mes expériences
-n’entraînait aucune conséquence pour l’avenir. Maintenant, j’allais
-paraître devant un véritable public, et je tremblais à la seule pensée
-
- «De ce droit qu’à la porte il achète en entrant.»
-
-Au jour indiqué, à huit heures précises, mes amis étant arrivés, le
-rideau se leva; je parus sur la scène.
-
-Une demi-douzaine de sourires accueillirent mon entrée; cela raffermit
-mon courage et me donna même un certain aplomb.
-
-La première de mes expériences fut présentée assez convenablement. Et
-pourtant le _boniment_ était bien mal su et surtout bien mal dit! Je le
-récitais à la façon d’un écolier qui cherche à se rappeler sa leçon. La
-bienveillance de mes spectateurs m’était acquise, je continuai
-bravement.
-
-Pour faire comprendre ce qui va suivre, il est bon de dire que, pendant
-la journée, des nuages épais avaient concentré sur Paris une atmosphère
-lourde et étouffante. La brise du soir, loin d’apporter de la fraîcheur,
-envoyait jusque dans l’intérieur des appartements des bouffées d’air
-chaud, soufflées comme par un calorifère.
-
-Or, j’en étais à peine arrivé au milieu de la première partie, que déjà
-deux de mes spectateurs subissaient l’influence soporifique du temps et
-de mon _boniment_. J’excusais d’autant plus les deux dormeurs que,
-moi-même, je sentais peu à peu s’appesantir mes paupières. N’ayant pas
-l’habitude de dormir debout, je tenais bon.
-
-Mais, on le sait, rien n’est contagieux comme le sommeil; aussi
-l’épidémie fit-elle de rapides progrès. Au bout de quelques instants, le
-dernier des _survivants_ laissa tomber sa tête sur sa poitrine et
-compléta un sextuor, dont les ronflements, allant toujours _crescendo_,
-finirent par couvrir ma voix.
-
-Cette situation était accablante. J’essayai, en parlant plus haut, de
-combattre l’engourdissement de mes spectateurs; je ne réussis qu’à faire
-entr’ouvrir une ou deux paupières qui, après quelques clignements
-ébahis, se refermèrent aussitôt.
-
-Enfin la première partie de la séance se termina tant bien que mal; le
-rideau se baissa pour l’entr’acte.
-
-Avec quel plaisir je m’étendis dans un fauteuil pour goûter un instant
-de repos! Cinq minutes devaient me suffire; je me les accordai d’autant
-mieux, qu’il ne me fut pas possible de faire autrement, car je
-m’endormis aussitôt.
-
-Mon fils, qui me servait en scène, n’avait pas attendu jusque-là: il
-s’était, sans plus de façon, étendu sur le tapis et dormait d’un profond
-sommeil, tandis que ma femme, énergique et courageuse, luttant contre
-l’ennemi commun, veillait près de moi, et dans sa tendre sollicitude, se
-gardait bien de troubler un repos qui m’était si nécessaire. D’ailleurs
-elle avait regardé par le _trou_ du rideau, et nos spectateurs lui
-semblaient si heureux, qu’elle ne voyait aucune difficulté à prolonger
-leur béatitude. Mais insensiblement ses forces trahirent son courage, et
-ne pouvant résister à l’attrait de se joindre au chœur général, elle
-s’endormit à son tour.
-
-De son côté, le pianiste, qui formait à lui seul mon orchestre, ayant
-vu le rideau baissé et le plus grand silence régner sur ma scène, pensa
-que ma représentation était terminée et se décida à partir.
-
-Or, le concierge avait pour consigne de fermer le robinet général du gaz
-lorsqu’il verrait descendre le pianiste. Ce départ devait lui annoncer
-que la représentation était finie. Mon employé, voulant montrer son
-exactitude au début de son service, se hâta d’obéir à mes injonctions,
-et il plongea la salle dans la plus complète obscurité.
-
-Il y avait environ deux heures que nous jouissions de ce bienfaisant
-sommeil, lorsque je fus réveillé en sursaut par un bruit confus de voix
-et de réclamations. Je me frotte aussitôt les yeux et cherche où je
-suis. Ne voyant rien, la frayeur me saisit au milieu de cette profonde
-obscurité. «Suis-je donc aveugle? m’écriai-je tout ému, je n’y vois
-plus!»
-
---Eh! parbleu, nous n’y voyons pas non plus! s’écrie une voix que je
-reconnais pour être celle d’Antonio. De grâce, donnez-nous de la
-lumière!
-
---Oui, oui, de la lumière! répétèrent en chœur nos cinq autres
-spectateurs.
-
-Chacun de nous fut bientôt sur pied; le rideau qui nous séparait des
-réclamants fut levé, puis, ayant allumé des bougies, nous vîmes cinq de
-nos dormeurs qui se frottaient les yeux et cherchaient à se reconnaître,
-tandis que le pauvre Antonio sortait en maugréant des stalles, sous
-lesquelles il était tombé pendant son sommeil.
-
-Tout s’expliqua alors; on rit beaucoup de l’aventure et l’on se sépara
-en remettant la partie à une autre fois.
-
-Du 25 juin au 1er juillet, époque fixée pour ma première
-représentation, il n’y avait que cinq jours. A quiconque sait ce que
-sont les préparatifs d’une première représentation, et surtout ceux,
-beaucoup plus importants encore, de l’ouverture d’un théâtre, ce laps de
-temps devra sembler bien court, car il reste toujours tant à faire dans
-les derniers moments! Aussi le 1er juillet était arrivé que je
-n’étais point en mesure de jouer. Ce ne fut que trois jours après qu’eut
-lieu l’ouverture depuis si longtemps annoncée.
-
-Ce jour-là, par une coïncidence bizarre, l’Hippodrome et les _Soirées
-fantastiques_ de Robert-Houdin, la plus grande et la plus petite scène
-de Paris, faisaient leur début.
-
-Le 3 juillet 1845, on vit placardées sur les murs de la capitale deux
-affiches: l’une énorme, c’était celle de l’Hippodrome; l’autre, beaucoup
-plus modeste, annonçait mes représentations. Ainsi que dans la fable du
-chêne et du roseau, le grand théâtre, malgré l’habileté de ses
-administrateurs, a subi de nombreuses péripéties de fortune; le petit a
-joui constamment de la faveur publique.
-
-J’ai religieusement conservé une épreuve de cette première affiche, dont
-le format et la couleur sont, du reste, invariablement restés les mêmes
-depuis cette époque.
-
-Je la copie textuellement ici, tant pour donner une idée de la
-simplicité de sa rédaction, que pour rappeler le programme des
-expériences que j’offrais alors à la curiosité publique:
-
- =====================================================================
- AUJOURD’HUI JEUDI 3 JUILLET 1845
-
- PREMIÈRE REPRÉSENTATION
- DES
- SOIRÉES FANTASTIQUES
- DE
- ROBERT-HOUDIN,
-
- =Automates, Prestidigitation, Magie.=
-
- La Séance sera composée d’expériences entièrement nouvelles, de
- l’invention de M. ROBERT-HOUDIN,
-
- TELLES QUE:
-
- La Pendule cabalistique. | Pierrot dans l’œuf.
- Auriol et Debureau. | Les Cartes obéissantes.
- L’Oranger. | La pêche miraculeuse.
- Le Bouquet mystérieux. | Le Hibou fascinateur.
- Le Foulard aux surprises. | Le Pâtissier du Palais-Royal.
-
- =Ouverture des bureaux à 7 h. 1/2.--On commencera à 8 heures.=
-
- PRIX DES PLACES:
-
- Galerie, 1 fr. 50.--Stalles, 3 fr.--Loges, 4 fr.--Avant-scènes, 5 fr.
- =====================================================================
-
-J’ai déjà expliqué plus haut les effets de quelques-unes des pièces
-mécaniques portées sur ce programme, c’est-à-dire _la Pendule
-cabalistique_, _Auriol et Debureau_, _le Pâtissier du Palais-Royal_ et
-_l’Oranger_. Ce que je n’ai point expliqué, c’est le _boniment_ dont la
-présentation de chaque pièce est accompagnée et qui donne lieu à une
-série de tours d’escamotage de la plus grande difficulté. Pour mieux
-s’en rendre compte, je renverrai le lecteur à la fin de cet ouvrage, où
-j’ai placé la description de toutes mes expériences, afin que mon récit
-n’en fût pas interrompu.
-
-Le jour de ma première représentation était enfin arrivé. Dire comment
-je passai cette mémorable journée serait chose impossible: tout ce que
-je me rappelle, c’est qu’à la suite d’une insomnie fiévreuse, causée par
-la multiplicité de mes occupations, je dus tout organiser, tout prévoir,
-car j’étais à la fois directeur, machiniste, auteur et acteur. Quelle
-effrayante responsabilité pour un pauvre artiste, dont la vie s’était
-passée jusque-là devant ses outils!
-
-A sept heures du soir, mille choses me restaient encore à faire, mais
-j’étais dans un état de surexcitation qui doublait mes forces et mon
-énergie; je vins à bout de tout.
-
-Huit heures sonnèrent et retentirent dans mon cœur comme la dernière
-heure du condamné; jamais, à aucune époque de ma vie, je n’éprouvai
-pareille émotion, pareille torture. Ah! si j’avais pu reculer! s’il
-m’avait été possible de fuir, d’abandonner cette position que j’avais si
-longtemps désirée, avec quel bonheur je me serais remis à mes paisibles
-travaux! Et pourtant, pourquoi cette folle terreur? Je ne saurais le
-dire; car les trois quarts de ma salle étaient occupés par des personnes
-sur l’indulgence desquelles je pouvais compter.
-
-Je fis un dernier effort sur ma pusillanimité.
-
---Allons, me dis-je, du courage! je joue ici mon nom, ma fortune,
-l’avenir de ma famille; du courage!
-
-Cette pensée me ranima; je passai à plusieurs reprises la main sur mes
-traits contractés, je fis lever le rideau, et, sans réfléchir davantage,
-je m’avançai résolument sur la scène.
-
-Mes amis, qui n’ignoraient pas mes souffrances, me saluèrent de quelques
-bravos.
-
- * * * * *
-
-Cet accueil bienveillant me rendit la confiance et, ainsi qu’une douce
-rosée, rafraîchit mon esprit et mes sens; je commençai.
-
-Prétendre que je m’en acquittai passablement, serait faire preuve
-d’amour-propre, et je serais pourtant bien excusable, car à chaque
-instant je recevais des spectateurs de nombreuses marques d’approbation.
-Comment distinguer les applaudissements du public ami de ceux du public
-payant? Je me faisais volontiers illusion, et mes expériences y
-gagnèrent.
-
-La première partie était terminée; le rideau se baissa pour l’entr’acte.
-Ma femme vint aussitôt m’embrasser avec effusion pour m’encourager et me
-remercier de mes courageux efforts.
-
-Je puis l’avouer maintenant: je crus que seul j’avais été sévère envers
-moi, et qu’il était possible que tous ces applaudissements fussent de
-bon aloi. Cette croyance me fit un bien extrême; et pourquoi m’en
-cacherais-je? des larmes de bonheur vinrent humecter mes yeux, que je me
-hâtai d’essuyer, afin que l’attendrissement ne nuisît pas aux apprêts de
-la seconde partie de ma séance.
-
-Le rideau se leva de nouveau, et je m’approchai des spectateurs avec le
-sourire sur les lèvres. Je jugeai de ce changement de ma physionomie par
-celle des spectateurs, car ils se mirent tout de suite à l’unisson de ma
-belle humeur.
-
-Combien de fois depuis n’ai-je pas constaté cette faculté imitative du
-public? Êtes-vous nerveux, contrarié, mal disposé? votre figure
-porte-t-elle l’empreinte d’une impression fâcheuse? aussitôt votre
-auditoire, imitant la contraction de vos traits, fronce le sourcil,
-devient sérieux et paraît peu disposé à vous être favorable. Entrez en
-scène, au contraire, la face épanouie, les fronts les plus sombres
-s’éclaircissent. Chacun semble dire à l’artiste: Bonjour un tel, ta
-figure me plaît; je n’attends que l’occasion de t’applaudir. Tel
-semblait être en ce moment mon public.
-
-L’enjouement m’était d’autant plus facile, que je commençai par mon
-expérience de prédilection, le foulard aux surprises, macédoine de tours
-d’adresse. Après avoir emprunté un foulard, j’en faisais successivement
-sortir une multitude d’objets de toute nature, tels que des bonbons,
-des plumets de toute grandeur, jusqu’à celui de tambour-major, des
-éventails, des journaux comiques, et, pour terminer, une énorme
-corbeille de fleurs, dont je distribuais les bouquets aux dames. Ce tour
-réussit parfaitement; il est vrai que je le possédais au bout des
-doigts.
-
-Je continuai par la présentation de _l’oranger_. J’avais lieu de compter
-sur ce tour, car dans mes répétitions intimes c’était un de ceux dont je
-m’acquittais le mieux.
-
-Je fis d’abord quelques escamotages qui lui servaient d’encadrement, et
-je m’en tirai à merveille. Je pouvais donc croire que j’allais obtenir
-un véritable succès, lorsque tout à coup une pensée subite me traversa
-l’esprit et vint paralyser complètement mes moyens. J’étais possédé
-d’une panique qu’il faut avoir éprouvée pour la comprendre. Je vais
-tâcher de la rendre sensible par une comparaison.
-
-Lorsqu’on commence à nager, le professeur vous fait cette recommandation
-importante: Ayez confiance, et tout ira bien. Si l’on suit cet avis, on
-se soutient facilement sur l’eau, et il semble que ce soit chose toute
-naturelle; alors on sait nager.
-
-Mais il arrive parfois qu’une réflexion prompte comme l’éclair saisit
-votre esprit: Si les forces allaient me manquer! se dit-on. Dès lors on
-précipite ses mouvements, la peur augmente, on redouble de vitesse,
-l’eau ne soutient plus, on barbote, on s’enfonce, et si une main
-secourable ne vient à votre secours, vous êtes perdu.
-
-Telle était ma situation sur la scène; j’avais été subitement saisi de
-cette pensée: «Si j’allais me tromper!» Et tout aussitôt, comme si
-j’étais sous l’action d’un ressort qui se détend, je commence à parler
-vite, je redouble de vitesse tant j’ai hâte de finir, je me trouble, et
-comme le timide nageur, je barbote sans pouvoir sortir du chaos de mes
-idées.
-
-Oh! alors j’éprouve une torture, une angoisse que je ne saurais décrire,
-mais qui pourrait être mortelle si elle se prolongeait.
-
-Le public est froid et silencieux; mes amis auraient mauvaise grâce à
-applaudir; ils se taisent. J’ose à peine regarder dans la salle, et mon
-expérience se termine sans que je sache comment.
-
-Je passe à la suivante; mais mon système nerveux est monté à un degré
-d’irritabilité qui ne me permet plus d’apprécier ce que je fais. Je sens
-seulement que je parle avec une volubilité étourdissante, de sorte que
-les quatre derniers tours de ma séance se trouvent faits en quelques
-minutes.
-
-Le rideau se baissa fort heureusement: j’étais à bout de mes forces; un
-peu plus, et j’allais être obligé de demander grâce.
-
-De ma vie je ne passai une nuit aussi affreuse que celle qui suivit
-cette première séance. J’avais la fièvre, on doit le comprendre; mais ce
-mal n’était rien en comparaison des souffrances morales dont j’étais
-accablé. Je ne me sentais plus l’envie ni le courage de reparaître en
-scène, je voulais vendre, céder, donner même au besoin un établissement
-dont l’exploitation était au-dessus de mes forces.
-
---Non, me disais-je, je ne suis pas né pour cette vie d’émotions; je
-veux quitter cette atmosphère brûlante du théâtre; je veux, au prix même
-d’un brillant avenir, retourner à mes douces et tranquilles occupations.
-
-Le matin, incapable de me lever, et du reste fermement résolu à en
-rester là de mes représentations, je fis ôter l’affiche qui annonçait la
-séance du soir.
-
-J’avais pris mon parti sur toutes les conséquences de cette résolution.
-Aussi, le sacrifice accompli, je me trouvai beaucoup plus tranquille et
-je cédai même à l’impérieux besoin d’un sommeil que je m’étais longtemps
-refusé.
-
-Mais me voici enfin arrivé au moment où je vais laisser, pour n’y plus
-revenir, les tristes et ennuyeux détails des nombreuses infortunes qui
-ont précédé mes représentations. On ne verra pas sans quelque surprise à
-quelle futile circonstance je dus de sortir de ce découragement, qui me
-semblait devoir durer toujours.
-
-Personne n’ignore que les impressions éprouvées par les gens nerveux
-sont aussi vives que peu durables, et j’ai déjà dit que mon tempéramment
-était éminemment impressionnable.
-
-Le repos que j’avais pris dans la journée et que je goûtai dans la nuit
-qui suivit, rafraîchit mon sang et mes idées. J’envisageai dès lors ma
-situation sous un aspect tout autre que la veille. Déjà même je ne
-pensais plus à vendre mon théâtre, lorsqu’un de mes amis, ou soi-disant
-tel, vint me rendre visite.
-
-Après m’avoir exprimé ses regrets de la fin malheureuse de mes débuts,
-auxquels il assistait:
-
---Je suis entré te voir, me dit-il, parce que j’ai vu ton établissement
-fermé et que j’étais bien aise de t’exprimer ma façon de penser à ce
-sujet. Je te dirai donc, pour te parler franchement (j’ai remarqué que
-cette phrase dans un exorde est toujours suivie de quelques mauvais
-compliments que l’on veut faire passer à la faveur d’une amicale
-franchise), je te dirai donc que tu as parfaitement raison de quitter
-une profession au-dessus de tes forces, et que tu as sagement agi en
-prenant de bonne grâce un parti auquel tu aurais été contraint tôt ou
-tard. Du reste, ajouta-t-il d’un air capable, je l’avais bien prédit;
-j’ai toujours pensé que tu faisais une folie et que ton théâtre ne
-serait pas plus tôt ouvert que tu serais obligé de le fermer.
-
-Ces mauvais compliments, adressés sous le manteau d’une franchise
-apocryphe, me blessèrent vivement. Il m’était facile de reconnaître que
-ce donneur d’avis, sacrifiant à son amour-propre la faible affection
-qu’il avait pour moi, n’était venu me voir que pour faire étalage de sa
-perspicacité et de la justesse de ses prévisions, dont il ne m’avait
-jamais dit un mot. Or, ce prophète infaillible, qui prévoyait si bien
-les événements, était loin de se douter du changement qu’il opérait en
-moi. Plus il parlait, plus il m’affermissait dans la résolution de
-continuer mes représentations.
-
---Qui te fait croire que mon établissement soit fermé? lui dis-je d’un
-ton qui n’avait rien d’affectueux. Si je n’ai point joué hier c’est que,
-brisé par la fatigue que j’ai supportée depuis quelque temps, j’ai
-voulu, mes débuts une fois terminés, me reposer au moins un jour. Tes
-prévisions se trouveront donc fort en défaut, lorsque tu sauras que je
-joue ce soir même. J’espère, dans ma seconde représentation, prendre une
-revanche devant le public, et cette fois, je serai jugé moins sévèrement
-par lui que par toi. J’en ai l’assurance.
-
-La conversation prenant cette tournure, ne pouvait longtemps se
-prolonger; mon donneur de conseils, mécontent de ma réception, me
-quitta.
-
-Je ne l’ai jamais revu depuis.
-
-Je ne garde aucune rancune à cet ami. Au contraire, s’il lit ce récit,
-qu’il reçoive ici l’expression de mes remercîments pour l’heureuse
-révolution qu’il a si promptement opérée en moi, en blessant au vif mon
-amour-propre.
-
-Des affiches furent aussitôt placardées pour annoncer la représentation
-du soir, et tout en repassant dans mon imagination les endroits de ma
-séance où j’avais besoin d’apporter des modifications, je fis
-tranquillement mes préparatifs.
-
-Cette seconde séance marcha beaucoup mieux que je ne l’eusse espéré, le
-public se montra satisfait. Malheureusement ce public était peu
-nombreux, et conséquemment la recette très faible. Néanmoins, j’acceptai
-ce mécompte avec philosophie, car le succès que je venais d’obtenir me
-donnait confiance en l’avenir.
-
-Au reste, je ne tardai pas à avoir des sujets réels de consolation.
-
-Les illustrations de la presse parisienne d’alors vinrent assister à mes
-représentations et rendirent compte de mes expériences dans les termes
-les plus flatteurs.
-
-Quelques chroniqueurs de journaux comiques firent aussi sur mes séances
-et sur moi-même des allusions très plaisantes.
-
-L’un d’eux, à cette époque collaborateur du _Charivari_, dont il possède
-aujourd’hui la direction, me fit dans ce journal un article plein de
-gaîté, de verve et d’entrain, qu’il terminait par cette petite pièce de
-vers:
-
- Tous les Robert passés furent de grands coupables,
- Tous portaient des surnoms de brigands ou de diables;
- Mais celui de nos jours,
- Celui qu’on appela le grand Robert-Macaire,
- Fit croire par ses tours
- Qu’on ne verrait jamais son pareil sur la terre.
- Héritier de ce nom qui fut toujours fatal,
- Un sorcier vient de naître!
- Est-il né pour le bien? est-il né pour le mal?
- Comment le reconnaître?
- Ce qui semble certain,
- C’est que Robert-Houdin
- Veut de sa noble race
- Continuer la trace,
- Car il n’a qu’un seul but, un but bien arrêté,
- C’est celui de voler............. à la postérité.
-
-Enfin, le journal l’_Illustration_, voulant aussi me témoigner sa
-sympathie, confia au talent d’Eugène Forey le soin de reproduire ma
-scène.
-
-Une telle publicité éveilla bientôt l’attention de l’élite de la société
-Parisienne; on vint voir mes séances; on se donna rendez-vous à mon
-théâtre, et dès lors commença pour moi cette vogue qui ne m’a jamais
-quitté depuis.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-ETUDES NOUVELLES.--UN JOURNAL COMIQUE.--INVENTION DE LA _seconde
-vue_.--CURIEUX EXERCICES.--UN SPECTATEUR ENTHOUSIASTE.--DANGER DE PASSER
-POUR SORCIER.--UN SORTILÉGE OU LA MORT.--ART DE SE DÉBARRASSER DES
-IMPORTUNS.--UNE TOUCHE ÉLECTRIQUE.--UNE REPRÉSENTATION AU THÉATRE DU
-VAUDEVILLE.--TOUT CE QU’IL FAUT POUR LUTTER CONTRE LES
-INCRÉDULES.--QUELQUES DÉTAILS INTÉRESSANTS.
-
-
-Fontenelle a dit quelque part: il n’y a pas de succès si bien mérité où
-il n’entre encore du bonheur. Bien que sur ce principe de haute
-modestie, je fusse en conformité d’opinion avec l’illustre académicien,
-je voulus cependant, à force de travailler, diminuer le plus possible la
-part que le bonheur pouvait revendiquer dans mes succès.
-
-D’abord je redoublai d’efforts pour me perfectionner dans l’exécution de
-mes expériences, et quand je crus avoir obtenu ce résultat, je cherchai
-aussi à me corriger d’un défaut qui, je le sentais moi-même, devait
-nuire à ma séance. Ce défaut était une trop grande volubilité de parole;
-mon _boniment_, récité du ton d’un écolier, perdait considérablement de
-son effet. J’étais entraîné dans cette fausse direction par ma vivacité
-naturelle, et j’avais beaucoup à faire pour me corriger, car ce naturel
-que j’essayais de chasser, revenait toujours au galop. Toutefois à
-force de combats livrés à mon ennemi, je parvins à le dompter, et finis
-même par le modérer à mon gré.
-
-Cette victoire me fut doublement profitable: je fis ma séance avec
-beaucoup moins de fatigue, et j’eus le plaisir de voir, à la
-tranquillité d’esprit de mes spectateurs, que j’avais réalisé cet axiome
-scénique, que plus un récit est fait lentement, moins il semble long à
-ceux qui l’écoutent.
-
-En effet, si vous vous énoncez lentement, le public jugeant à votre
-calme que vous prenez vous-même intérêt à ce que vous dites, subit votre
-influence et vous écoute avec une attention soutenue. Si, au contraire,
-vos paroles trahissent le désir de terminer promptement, vos auditeurs
-reçoivent le contre-coup de cette inquiétude, et il leur tarde ainsi
-qu’à vous de voir arriver la fin de votre discours.
-
-J’ai dit que le public d’élite venait en foule à mon théâtre, mais ce
-qui paraîtra surprenant c’est que, malgré cette affluence aux places
-d’un prix élevé, le parterre comptait souvent nombre de places vides.
-J’avais l’ambition de voir ma salle complètement remplie. Je crus ne
-pouvoir mieux y parvenir qu’en m’occupant de la publicité de mon théâtre
-que j’avais jusqu’alors un peu négligée.
-
-Une innovation vint me procurer d’excellentes réclames, dont le public
-se chargea d’être le complaisant propagateur.
-
-De temps immémorial, il était passé en usage, dans les séances de
-prestidigitation, de distribuer de petits cadeaux au public, _dans le
-but d’entretenir son amitié_.
-
-On choisissait presque toujours des jouets d’enfants, dont les
-spectateurs de tout âge se disputaient la possession, ce qui faisait
-souvent dire à Comte, au moment de cette distribution: «Ce sont des
-joujoux à l’usage des grands et des petits enfants.» Ces cadeaux avaient
-une durée très éphémère, et comme rien n’indiquait leur origine, ils ne
-pouvaient attirer l’attention sur celui qui les avait donnés.
-
-Tout en restant aussi libéral que mes prédécesseurs, je voulus que mes
-petits présents rappelassent plus longtemps le souvenir de mon nom et de
-mes expériences. Au lieu de pantins, de poupées et d’autres objets du
-même goût, je distribuais à mes spectateurs, sous forme de cadeaux
-produits par la magie, des journaux comiques illustrés, d’élégants
-éventails, des albums de ma séance, de gracieux rébus, le tout
-accompagné de bouquets et d’excellents bonbons.
-
-Chaque objet portait non-seulement cette suscription: _Souvenirs des
-soirées fantastiques de Robert-Houdin_, mais il contenait en outre,
-selon sa nature, des détails sur ma séance. Ces détails étaient donnés
-dans de petites poésies pour lesquelles je demande au lecteur
-l’indulgence que mérite leur peu de prétention.
-
-Sur l’une des faces de l’éventail, par exemple, était une jolie gravure,
-représentant l’entrée de mon théâtre; l’autre était couverte de ces
-pièces rimées dont je viens de parler. En voici un spécimen:
-
- LA PENDULE AÉRIENNE.
-
- Mesdames, ma pendule obéit, compte, sonne,
- Marque l’heure ou s’arrête au gré de tout désir;
- Mais pour vous, chaque fois que son timbre résonne
- Puisse-t-elle sonner une heure de plaisir!
-
-Toutes mes expériences étaient ainsi décrites. De temps en temps aussi
-au milieu de ces descriptions se trouvait, à l’adresse des spectateurs,
-un compliment tel que celui-ci:
-
- AU PUBLIC.
-
- Combien j’aime à voir,
- Chaque soir,
- Par la foule amie,
- Ma salle envahie
- Et remplie
- A ne pas s’y mouvoir.
- Pour mériter longtemps une faveur si chère,
- Comptez sur mes efforts et sur mon savoir-faire;
- Spectateurs d’aujourd’hui, venez me voir demain;
- Venez.... je vous prépare un autre tour _de main_.
-
-Parmi ces fantaisies, celle qui m’avait donné le plus de mal à composer,
-c’était mon journal comique. Notez que je ne pouvais faire ce travail
-que dans mes moments de loisir, et ces moments j’étais obligé de les
-prendre sur mon sommeil.
-
-Ce journal, sur papier de luxe et de petit format, était illustré. Le
-texte parodiait celui des grands journaux. L’en-tête était ainsi conçu:
-
-
-LE CAGLIOSTRO,
-
-PASSE-TEMPS DE L’ENTR’ACTE (NE JAMAIS LIRE PASSE T’EN).
-
-Ce journal, paraissant le soir, ne peut être lu que par des gens
-éclairés. Le rédacteur prévient qu’il n’est pas timbré (le journal). On
-est prié d’affranchir les lettres, si l’on ne préfère les adresser
-_franco_.
-
-Venaient ensuite, dans le même esprit, ma profession de foi, les faits
-divers, la littérature, les inventions et découvertes, les annonces,
-etc.
-
-Je ne citerai que quelques-uns de ces articles, afin d’en donner une
-idée.
-
-FAITS DIVERS.
-
---Le Ministre de l’Intérieur ne recevra pas demain, mais le Ministre des
-Finances recevra tous les jours.... et jours suivants.
-
---Un avis du _Moniteur_ rappelle aux jeunes gens qui se destinent à
-l’Ecole des mines, qu’il faut être _majeur_ pour être
-_mineur_.............
-
-INVENTIONS ET DÉCOUVERTES.
-
-La _Gazette des Basses-Pyrénées_ annonce qu’un tanneur de _Pau_ vient
-d’inventer un nouvel instrument pour _passer son tan_.............
-
-RÉVEIL ÉCONOMIQUE ET SANS ROUAGES.
-
-Un timbre et un marteau suffisent. A l’heure que l’on désire, on frappe
-soi-même sur le timbre avec le marteau, jusqu’à ce qu’on soit éveillé.
-
-ANNONCES.
-
-M. SEMELÉ, cordonnier, vient de réduire le prix de ses bottes, qu’il
-livre au prix coûtant; il espère se retirer sur la quantité.
-
-A qui en prend douze, la treizième est donnée par dessus le marché.
-
-ASSURANCES CONTRE LES VOLEURS. La Compagnie se charge de prendre les
-objets à domicile pour les _garder_.
-
-Il n’est pas jusqu’à la bande qui ne portât aussi son mot.
-
-A Monsieur ou Madame ***, demeurant ici.
-
-Votre abonnement finissant ce soir, le gérant du journal vous prie de le
-renouveler demain, si vous ne voulez pas le voir expirer (l’abonnement).
-
-Le public avait la bonté de s’amuser de ces plaisanteries, qui lui
-faisaient patiemment passer l’entr’acte, et me permettaient, à moi, de
-prendre quelques instants de plus pour préparer la seconde partie de la
-séance.
-
- * * * * *
-
-Outre les deux perfectionnements que je viens de citer, ce qui contribua
-beaucoup à me procurer une vogue complète, ce fut une expérience que
-m’inspira ce dieu fantasque, auquel Pascal attribue toutes les
-découvertes d’ici-bas; le hasard me conduisit directement à l’invention
-de la _seconde vue_.
-
-Mes deux enfants étant un jour dans le salon, s’amusaient à un jeu créé
-par leur imagination enfantine. Le plus jeune avait bandé les yeux de
-son frère et lui faisait deviner les objets qu’il touchait, et, quand
-celui-ci, guidé par des suppositions, venait à nommer juste, le jeune
-prenait sa place.
-
-Ce jeu si simple, si naïf, fit cependant germer en moi une des idées les
-plus compliquées qui me soient jamais venues à l’esprit.
-
-Poursuivi par cette idée, je courus m’enfermer dans mon cabinet; j’étais
-heureusement dans une de ces dispositions où l’intelligence suit avec
-docilité, avec plaisir même, les combinaisons que la fantaisie lui
-trace. Je m’appuyai la tête dans mes deux mains, et, sous l’influence
-d’une surexcitation que je provoquais, je posai les premiers principes
-de la seconde vue.
-
-Il faudrait un volume entier pour décrire les innombrables combinaisons
-de cette expérience. Cette description, beaucoup trop sérieuse pour ces
-Mémoires, prendra place plus tard dans un ouvrage spécial, qui
-contiendra également l’explication de tous mes secrets de théâtre.
-
-Cependant je ne puis résister au désir d’indiquer sommairement ici
-quelques-uns des exercices préliminaires, auxquels je crus devoir
-recourir pour combiner l’expérience que je voulais tenter.
-
-On doit se rappeler les travaux que m’avait autrefois inspirés le talent
-d’un pianiste, et l’étrange faculté que j’étais parvenu à acquérir: je
-lisais tout en jonglant avec quatre boules.
-
-En y songeant sérieusement, je reconnus que cette perception par
-appréciation pouvait être encore susceptible d’un grand développement,
-si j’en appliquais les principes à la mémoire et à l’intelligence.
-
-Je résolus en conséquence de faire, avec mon fils Émile, des exercices
-dans cette nouvelle voie, et pour bien faire comprendre à mon jeune
-collaborateur la nature des études auxquelles nous allions nous livrer,
-je pris un dé de domino, le cinq-quatre, que je posai devant lui. Au
-lieu de lui laisser compter un à un les points des deux nombres,
-j’exigeai que l’enfant m’en donnât aussitôt le total.
-
---Neuf, me dit-il.
-
-A ce domino j’en joignis un autre, le quatre-trois.
-
---Cela fait seize, répondit-il sans hésiter.
-
-Je m’arrêtai là pour une première leçon. Le lendemain, nous réussîmes à
-additionner d’un coup d’œil trois et quatre dés, le surlendemain
-cinq, et en ajoutant chaque jour de nouveaux progrès à ceux de la
-veille, nous parvînmes à donner instantanément le produit de douze
-dominos.
-
-Ce résultat obtenu, nous nous occupâmes d’un travail bien autrement
-difficile et auquel nous nous livrâmes pendant plus d’un mois.
-
-Nous passions, mon fils et moi, assez rapidement devant un magasin de
-jouets d’enfants ou tout autre qui était garni de marchandises variées,
-et nous y jetions un regard attentif.
-
-A quelques pas de là, nous tirions de notre poche un crayon et du
-papier, et nous luttions séparément à qui décrirait un plus grand nombre
-d’objets que nous avions pu saisir au passage. Je dois l’avouer, à cet
-exercice mon fils devint d’une force à laquelle je ne pus jamais
-atteindre. Il lui arrivait souvent d’inscrire une quarantaine d’objets,
-quand j’atteignais à peine le nombre trente. Un peu piqué de cette
-défaite, je retournais faire une vérification devant la boutique, et il
-était rare qu’il eût commis une erreur.
-
-Mes lecteurs pourront sans doute comprendre la possibilité d’un tel
-travail, mais à coup sûr ils le trouveront difficile. Quant à mes
-lectrices, je suis assuré d’avance qu’elles n’auront pas la même
-opinion, attendu qu’elles font chaque jour des appréciations au moins
-aussi extraordinaires.
-
-Ainsi, par exemple, je mets en fait qu’une femme, voyant passer une
-autre femme dans un équipage lancé à fond de train, aura eu le temps
-d’analyser toute la toilette de la voyageuse depuis le chapeau jusqu’à
-la chaussure inclusivement, et qu’elle pourra désigner ensuite
-non-seulement la forme de l’habillement, la nature et la qualité des
-étoffes, mais encore si les points d’Angleterre, d’Alençon ou de Malines
-ne sont point simulés par des tulles _illusion_; j’ai vu des femmes de
-cette force-là.
-
-Cette faculté naturelle ou factice chez les dames, mais que nous avions
-acquise mon fils et moi par un long travail, me fut d’une grande utilité
-pour mes séances, car tandis que j’exécutais mes expériences, je voyais
-encore tout ce qui se passait autour de moi, et je pouvais ainsi me
-préparer à déjouer toutes les difficultés qu’on me présenterait. Cet
-exercice m’avait donné pour ainsi dire la possibilité de poursuivre
-simultanément deux idées, et rien n’est plus favorable à l’escamotage
-que de pouvoir penser à la fois à ce qu’on dit et à ce qu’on fait, ce
-qui certes n’est pas la même chose. J’acquis plus tard une telle
-habitude de cette pratique, qu’il m’est souvent arrivé d’imaginer de
-nouveaux _trucs_ pendant que j’exécutais ma séance. Un jour même, je fis
-la gageure de résoudre un problème de mécanique, tandis que je
-soutiendrais une conversation. On parla des plaisirs de la vie
-champêtre, et je calculai, pendant ce temps, la quantité de roues et de
-pignons, ainsi que leurs dentures nécessaires pour obtenir certaines
-révolutions données, sans manquer un seul instant de fournir la
-réplique.
-
-Ces quelques explications suffisent à faire comprendre quelle est la
-base essentielle de l’expérience de la seconde vue. J’ajouterai qu’il
-existait aussi entre mon fils et moi une correspondance secrète,
-insaisissable, au moyen de laquelle je lui indiquais avec la plus grande
-facilité le nom, la nature, le volume des objets présentés par les
-spectateurs.
-
-Comme on ne me voyait pas agir on pouvait être tenté de croire à quelque
-chose d’extraordinaire. Du reste, je puis le dire, mon fils Emile, alors
-âgé de douze ans, possédait toutes les qualités capables de faire naître
-cette illusion. Sa figure pâle, intelligente et toujours sérieuse,
-représentait le type d’un enfant doué de quelque faculté surnaturelle.
-
-Deux mois furent employés sans relâche à l’échafaudage de nos artifices.
-Lorsqu’enfin nous fûmes entièrement sûrs de pouvoir lutter contre toutes
-les difficultés d’une pareille entreprise, nous annonçâmes la première
-représentation de la seconde vue.
-
-Le 12 février 1846, je fis imprimer au milieu de mon affiche, cette
-singulière annonce:
-
-_Dans cette séance, le fils de M. Robert-Houdin, doué d’une seconde vue
-merveilleuse, après que ses yeux auront été couverts d’un épais bandeau,
-désignera tous les objets qui lui seront présentés par les spectateurs._
-
-Je ne saurais dire si ce jour-là l’attrait de cette annonce attira des
-spectateurs, car ma salle se trouva remplie. Ce que je puis déclarer et
-ce qui paraîtra extraordinaire, c’est que l’expérience de la seconde
-vue, qui eut une si grande vogue, ne produisit aucun effet à la première
-représentation.
-
-J’ai tout lieu de croire que chaque spectateur se crut la dupe d’une
-mystification organisée par des compères.
-
-Je fus désolé de ce résultat, car je m’étais fait une grande fête de la
-surprise que j’allais produire.
-
-Néanmoins, n’ayant aucune raison pour douter du succès futur, je voulus
-tenter une seconde épreuve, et j’eus bien raison.
-
-Le lendemain, je reconnus avec étonnement dans ma salle quelques-unes
-des personnes que j’y avais aperçues la veille. Je compris que ces
-spectateurs venaient une seconde fois pour s’assurer de la réalité de
-l’expérience. Il paraît qu’ils furent tous convaincus, car la réussite
-fut complète et me dédommagea amplement de la déception de la veille.
-
-Je me rappelle surtout dans cette séance une marque d’approbation
-singulière, dont me gratifia un des spectateurs du parterre.
-
-Mon fils lui avait nommé plusieurs objets qu’il avait successivement
-présentés. Sans se trouver satisfait, notre incrédule se levant comme
-pour donner plus d’importance à la difficulté qu’il allait offrir, me
-remit, pour être également nommé, un petit instrument spécial aux
-marchands de toile et dont ils se servent pour compter le nombre de fils
-des étoffes. Me rendant à ses désirs:
-
---Qu’est-ce que je tiens à la main, dis-je à l’enfant?
-
---C’est un instrument destiné à apprécier la finesse des étoffes et que
-l’on nomme _compte-fil_.
-
---Ah! sac...... fit énergiquement le spectateur; c’est merveilleux!
-J’aurais payé dix francs pour voir cela que je ne les regretterais pas.
-
-Cette exclamation par trop colorée fut en quelque sorte la consécration
-du succès de cette expérience.
-
-A partir de ce moment, ma salle se trouva beaucoup trop petite, et
-chaque soir, elle fut, comme on dit en Angleterre, _crowded_,
-c’est-à-dire quelque chose comme prête à s’écrouler sous le nombre des
-spectateurs.
-
-Cette affluence, cette vogue dont j’étais si heureux, m’inspira pour la
-collection poétique réservée à mes éventails la petite pièce de vers
-suivante, que je ne présente ici qu’à cause de son à-propos.
-
- De spectateurs nombreux l’aimable compagnie
- Daignant me visiter ce soir,
- M’inspire un noble orgueil, une joie infinie,
- Car j’ai ma salle pleine et ma caisse garnie,
- Deux choses bien douces à voir
- Par leur séduisante harmonie;
- Et ce double plaisir pouvant être goûté.
- D’enchanteur que j’étais, je deviens enchanté.
-
-Tout n’est pas rose dans le succès; je pourrais aisément raconter
-beaucoup de scènes désagréables que me valut la réputation de sorcier
-dont je jouissais chez quelques esprits plus ou moins égarés. Je n’en
-citerai qu’une seule, qui résume toutes celles que je passe sous
-silence.
-
-Une jeune femme de tournure et de manières élégantes se présente un jour
-chez moi.
-
-Cette dame avait la figure couverte d’un voile épais, à travers lequel
-cependant mes yeux exercés distinguaient parfaitement ses traits. Elle
-était jolie.
-
-Mon inconnue ne consentit à s’asseoir qu’après s’être assurée que nous
-étions seuls, et que j’étais bien le véritable Robert-Houdin.
-
-Je m’assis à mon tour, et prenant l’attitude d’un homme prêt à écouter,
-je me penchai un peu vers ma visiteuse, comme pour l’engager à parler,
-attendant qu’elle m’expliquât le but de sa mystérieuse visite. A mon
-grand étonnement, la jeune dame, dont les gestes trahissaient une vive
-émotion, gardait le plus profond silence. Je commençais à trouver cette
-visite assez étrange, et j’étais sur le point de provoquer à tout prix
-une explication, lorsque la belle inconnue hasarda timidement ces mots:
-
---Oh mon Dieu! Monsieur..... je ne sais comment vous allez
-interpréter..... ma démarche.
-
-Ici elle s’arrêta, baissa les yeux d’un air très embarrassé, puis
-faisant un violent effort sur elle-même, elle continua:
-
---Ce que j’ai à vous demander, Monsieur, est très difficile à dire.
-
---Parlez, Madame, je vous prie, dis-je poliment, je tâcherai de deviner
-ce que vous ne pourrez me faire comprendre. Et j’étais à me demander ce
-que signifiait cette réserve.
-
-Et d’abord, reprit la jeune femme d’une voix faible et en regardant
-encore autour d’elle, je vais vous dire confidentiellement.... que
-j’aime...... que j’étais aimée, et que je...... que je suis trahie.
-
-A ce dernier mot, l’inconnue releva la tête, surmonta la timidité qui la
-retenait et, d’un ton ferme et assuré:
-
---Oui, Monsieur, oui, je suis trahie, ajouta-t-elle, et c’est pour cela
-que je suis venue vous voir.
-
---Mais, Madame, fis-je assez surpris de cet étrange aveu, je ne vois pas
-en quoi je puis vous être utile dans cette circonstance.
-
---Oh! Monsieur, je vous en prie, dit ma solliciteuse en joignant les
-mains, je vous en prie, ne m’abandonnez pas.
-
-J’étais très embarrassé de mon rôle et de ma contenance. Pourtant
-j’éprouvais une forte curiosité de connaître l’histoire cachée sous ce
-mystère.
-
---Calmez-vous, Madame, fis-je d’un ton de compatissant intérêt, dites ce
-que vous attendez de moi, et si cela est en mon pouvoir.....
-
---Si cela est en votre pouvoir, reprit vivement la jeune femme, mais
-rien de plus facile, Monsieur.
-
---Expliquez-vous, Madame.
-
---Eh bien! Monsieur, il s’agit de me venger.
-
---Comment cela?
-
---Comment? vous le savez mieux que moi, Monsieur. Faut-il donc que je
-vous apprenne que vous avez en votre pouvoir des moyens de.....
-
---Moi, Madame!
-
---Oui, Monsieur, oui vous, car n’êtes-vous pas sorcier? Vous ne pouvez
-le nier!
-
-A ce mot de sorcier, je faillis éclater de rire; j’en fus empêché par la
-vive émotion de l’inconnue. Voulant cependant mettre fin à une scène qui
-commençait à friser le ridicule:
-
---Malheureusement, Madame, dis-je d’un ton poli mêlé d’ironie, vous
-m’attribuez un titre que je n’ai jamais eu.
-
---Comment, Monsieur, s’écrie la jeune femme d’une voix animée, vous ne
-voulez pas convenir que vous êtes.....
-
---Sorcier, Madame! Oh! non, je m’en défends.
-
---Vous ne le voulez pas?
-
---Mais non, non, mille fois non, Madame.
-
-A ces mots, la solliciteuse se leva brusquement, murmura quelques
-paroles incohérentes, parut en proie à une lutte terrible, puis
-s’approchant de moi les yeux animés et le geste menaçant:
-
---Ah! vous ne voulez pas, répéta-t-elle d’une voix brève, c’est bien; je
-sais maintenant ce qu’il me reste à faire.
-
-Stupéfait d’une pareille sortie, je la regardais, immobile et muet, et
-je commençais à soupçonner la cause de cette incroyable conduite.
-
---Avec les gens qui s’occupent de magie, reprit-elle avec une volubilité
-effrayante, il y a deux moyens d’agir, la prière et la menace. Vous
-n’avez pas cédé au premier de ces deux moyens; puisqu’il le faut, je
-vais employer le second.
-
---Tenez, ajouta-t-elle, voilà qui vous décidera peut-être à parler.
-
-Et soulevant son mantelet, elle porta vivement la main sur le manche
-d’un petit poignard passé à sa ceinture; en même temps, elle soulevait
-brusquement son voile et me montrait des traits où éclataient tous les
-signes d’une folie furieuse.
-
-Ne pouvant plus douter du personnage auquel j’avais affaire, mon premier
-mouvement fut de me lever et de me mettre sur mes gardes; mais cette
-première impression passée, je repoussai la pensée d’une lutte contre
-cette infortunée, et il me vint à l’esprit d’employer un moyen qui
-presque toujours réussit avec les malheureux privés de raison. Je
-feignis d’entrer dans ses vues.
-
---S’il en est ainsi, Madame, lui dis-je, je me rends à vos désirs.
-Voyons, que voulez-vous?
-
---Je vous l’ai dit, Monsieur; il faut que vous me vengiez, et pour cela
-il n’y a qu’un moyen, c’est de....
-
-Ici, il y eut une nouvelle interruption, et la jeune femme, calmée par
-mon apparente soumission autant qu’embarrassée par la demande qu’elle
-avait à me faire, redevint tout à coup timide et irrésolue.
-
---Eh bien, Madame?
-
---Eh bien.... Monsieur.... Je ne sais comment vous dire.... comment vous
-expliquer.... mais il me semble qu’il existe certains moyens....
-certains maléfices pour mettre un homme dans l’impossibilité de.... dans
-l’impossibilité.... d’être infidèle.
-
---Je comprends maintenant, Madame, ce que vous désirez. C’est une
-certaine pratique de magie employée au moyen-âge. Rien ne m’est plus
-facile. Je vais vous satisfaire.
-
-Décidé à poursuivre la comédie jusqu’au bout, je pris dans ma
-bibliothèque le plus gros livre que je pus trouver, je le feuilletai,
-m’arrêtai sur une page que je feignis d’étudier avec une attention
-profonde, puis m’adressant à la jeune femme, qui suivait tous mes
-mouvements avec anxiété:
-
---Madame, dis-je d’un ton confidentiel, le maléfice que nous allons
-accomplir exige que je sache le nom de la personne, veuillez donc me le
-dire.
-
---Julien, fit-elle d’une voix émue.
-
-Alors, avec toute la gravité d’un véritable sorcier, j’enfonçai
-solennellement une épingle dans une bougie allumée, en feignant de
-prononcer mystérieusement quelques paroles cabalistiques. Après quoi,
-soufflant la bougie et me tournant vers la pauvre insensée:
-
---Madame, lui dis-je, c’en est fait; votre vœu est accompli.
-
---Oh! merci, Monsieur, s’écria-t-elle avec l’expression de la plus
-profonde reconnaissance.
-
-En même temps elle déposa une bourse sur mon bureau et s’élança dehors.
-
-Je donnai ordre à mon domestique de suivre cette dame jusqu’à sa
-demeure, de prendre sur elle tous les renseignements qu’il pourrait se
-procurer, et de me les rapporter immédiatement.
-
-J’appris que mon inconnue était veuve, depuis peu, d’un mari qu’elle
-adorait et dont la perte avait troublé sa raison.
-
-Dès le lendemain, je me rendis dans sa famille, et remettant la bourse
-dont j’étais le dépositaire, je racontai la scène dont le lecteur vient
-de lire les détails.
-
-Cette scène, et plusieurs autres qui l’avaient précédée ou qui la
-suivirent, durent me forcer à prendre des mesures pour me garantir des
-importuns de toute nature.
-
-Je ne pouvais songer, comme autrefois, à m’exiler à la campagne. Je pris
-un moyen équivalent: ce fut de me cloîtrer dans mon atelier, en
-organisant autour de moi un système de défense contre ceux que, dans ma
-mauvaise humeur, j’appelais des voleurs de temps.
-
-En ma qualité d’artiste, je recevais chaque jour la visite de gens que
-je ne connaissais pas du tout. Quelques-uns étaient intéressants, mais
-le plus grand nombre, se faisant introduire sous le plus futile
-prétexte, ne venaient chez moi que pour dépenser une partie des loisirs
-dont ils ne savaient que faire. Il s’agissait de distinguer les bons
-visiteurs des mauvais. Voici la combinaison que j’imaginai.
-
-Lorsqu’un de ces messieurs sonnait à ma porte, une communication
-électrique faisait également sonner un timbre placé dans mon cabinet de
-travail. J’étais averti et me tenais sur mes gardes. Mon domestique
-ouvrait et, ainsi que cela se pratique d’ordinaire, il demandait le nom
-du visiteur. Moi, de mon côté, j’appliquais mon oreille à un instrument
-d’acoustique disposé à cet effet et qui me transmettait les moindres
-paroles de l’inconnu. Si, d’après sa réponse, je jugeais convenable de
-ne pas le recevoir, je pressais un bouton, et un point blanc qui
-paraissait dans un endroit convenu du vestibule voulait dire que je n’y
-étais pas. Mon domestique annonçait alors que j’étais absent et offrait
-au visiteur de s’adresser à mon régisseur.
-
-Il m’arrivait bien quelquefois de me tromper dans mes appréciations et
-de regretter d’avoir accordé audience, mais j’avais un autre moyen
-d’abréger la visite de l’importun.
-
-J’avais pratiqué, derrière le canapé sur lequel je m’asseyais, une
-petite touche électrique correspondant à un timbre que pouvait entendre
-mon domestique. En cas de besoin, et tout en causant, j’allongeais
-négligemment le bras sur le dos du meuble où se trouvait cette touche,
-je la pressais, et le timbre résonnait dans la pièce voisine.
-
-Alors mon domestique, jouant une petite comédie, allait ouvrir la porte
-d’entrée, tirait la sonnette, que l’on pouvait entendre du salon où nous
-nous trouvions, et venait ensuite m’avertir que M. X... (nom fabriqué
-pour la circonstance) demandait à me parler. J’ordonnais que M. X... fût
-introduit dans le cabinet voisin du salon, et il était bien rare que
-l’importun ne levât pas le siége devant une semblable exigence.
-
-On ne peut se faire une idée du temps que me fit gagner cette
-bienheureuse organisation. Aussi que de fois j’ai béni et mon invention
-et le célèbre savant auquel on doit la découverte du galvanisme!
-
-Cette exaltation doit facilement se comprendre, car le temps était pour
-moi d’une valeur inestimable; je le ménageais comme un trésor et ne le
-sacrifiais qu’à la condition que ce sacrifice m’aiderait à la découverte
-de nouvelles expériences, destinées à stimuler la curiosité publique.
-
-Pour me soutenir dans cette voie de recherches, j’avais constamment à la
-pensée cette maxime:
-
- «Il est plus difficile d’entretenir l’admiration que de la faire naître.»
-
-Et cette autre, qui semble le corollaire de la première:
-
- «La vogue d’un artiste ne peut être durable qu’autant que son talent
- s’accroît chaque jour.»
-
-Il ne faut pas croire cependant que je me contentasse des rêves
-attrayants de mes inventions. Non, quelque amour qu’un homme porte à son
-art, il est bien rare qu’il ne lui vienne pas à l’idée d’associer la
-fortune à la gloire; d’autant plus que, pour peu que l’on ait vécu, l’on
-sait que ces deux choses se font mutuellement valoir.
-
-L’une est la pierre précieuse, et l’autre est la parure qui la fait
-briller.
-
-Rien ne rehausse le mérite d’un artiste comme une position de fortune
-indépendante. Cette vérité est brutale, mais elle est incontestable.
-
-Non-seulement j’étais pénétré de ces principes de haute économie, mais
-je savais, en outre, que l’on doit se hâter de profiter de la fugitive
-faveur du public, qui, elle aussi, descend, quand elle ne monte pas.
-J’exploitais la vogue autant que je pouvais.
-
-Malgré mes nombreuses occupations, je trouvais encore moyen de donner
-des soirées dans les salons et sur les principaux théâtres de Paris. De
-grandes difficultés s’opposaient souvent à ces sortes de
-représentations, parce que ma séance ne se terminant qu’à dix heures et
-demie, c’était seulement après que je pouvais remplir les engagements
-que j’avais pris.
-
-Onze heures étaient presque toujours le moment fixé pour mon entrée en
-scène dans ces séances. Que l’on juge alors de l’activité qu’il me
-fallait déployer pour pouvoir, dans un si court espace de temps, me
-rendre à l’endroit convenu et faire encore quelque préparatifs! Il est
-vrai que les instants étaient aussi bien calculés qu’employés. Le rideau
-de ma scène était à peine baissé que, m’élançant vivement vers
-l’escalier, je devançais le public et je me jetais dans une voiture qui
-m’emportait à toutes brides.
-
-Mais ces fatigues n’étaient rien en comparaison des vives émotions que
-me causaient quelquefois certaines erreurs sur le temps qui devait
-s’écouler entre mes deux séances.
-
-Je me rappelle qu’un jour devant jouer au Vaudeville pour terminer le
-spectacle, le régisseur de la scène, qui n’avait pas bien calculé la
-longueur de ses pièces, se trouva en avance sur le moment convenu. Il
-m’expédia un exprès pour m’avertir que le rideau venait d’être baissé et
-que l’on m’attendait.
-
-Comprendra-t-on mes angoisses? Mes expériences, dont il m’était
-impossible de rien retrancher, devaient se prolonger un quart-d’heure
-encore.
-
-Au lieu de m’abandonner à des récriminations inutiles, je me résignai et
-je continuai ma représentation; mais j’étais en proie à une horrible
-anxiété. En même temps que je parlais, il me semblait entendre résonner
-à mes oreilles cet affreux trépignement rhythmé du public, sur lequel a
-été composée cette fameuse chanson: «_Des lampions! des lampions!_ etc.»
-Aussi, soit préoccupation, soit désir de terminer plus tôt, je me
-trouvai, lorsque j’eus fini ma séance, avoir escamoté cinq minutes sur
-le quart-d’heure. Certes, on pouvait l’appeler le quart-d’heure de
-grâce.
-
-Monter en voiture, arriver place de la Bourse, fut l’affaire d’un
-instant; néanmoins vingt minutes s’étaient écoulées depuis le baisser
-du rideau, et vingt minutes sont un temps exorbitant pour un entr’acte.
-
-Mon fils Emile et moi, nous montâmes l’escalier des artistes avec toute
-la promptitude possible, mais déjà à la première marche nous avions
-entendu les cris, les sifflets, les roulements de pieds des spectateurs
-impatients.
-
-Quelle perspective pour une entrée en scène! Je savais que souvent, à
-tort ou à raison, le public salue assez cavalièrement un artiste, quel
-qu’il soit, pour le rappeler à l’exactitude. Ce souverain semble
-toujours avoir à la bouche ce mot d’un autre monarque: «J’ai failli
-attendre.» Quoi qu’il en soit, nous nous hâtions de gravir les marches
-qui conduisaient à la scène.
-
-Le régisseur, aux abois, entendant des pas précipités, nous cria du haut
-de ce rapide sentier:
-
---Est-ce vous, Monsieur Houdin?
-
---Oui, Monsieur, oui.
-
---Machiniste, au rideau! cria la même voix.
-
---Attendez donc, attendez donc, c’est imp....
-
-Ma respiration ne put me permettre d’achever ma réclamation.
-
-J’arrivai sur le palier du théâtre haletant, n’en pouvant plus.
-
---Allons! Monsieur Houdin, me dit le régisseur, je vous en supplie,
-faites votre entrée au plus vite; le rideau est levé, le public est
-d’une impatience.....
-
-La porte du fond de la scène s’était ouverte à deux battants, mais
-j’étais dans l’impossibilité de la franchir; la fatigue et l’émotion
-m’avaient cloué sur place.
-
-Ce fut cependant à cette impossibilité d’action que je dus une
-inspiration qui me sauva peut-être de la mauvaise humeur du public.
-
---Va, dis-je à mon fils, entre en scène, prépare tout ce qu’il faut pour
-l’expérience de la seconde vue, je te suis.
-
-Le public se laissa désarmer par ce jeune enfant, dont la physionomie
-inspirait un sympathique intérêt. Mon fils, après s’être gravement
-avancé vers les spectateurs, fit tranquillement ses petits préparatifs,
-c’est-à-dire qu’il apporta sur le devant de la scène un tabouret, et
-qu’il déposa sur une table voisine une ardoise, du blanc, des cartes et
-un bandeau.
-
-Ce peu de temps m’avait suffi pour reprendre haleine et pour calmer mes
-sens. Je m’avançai à mon tour, en m’efforçant de retrouver le sourire de
-rigueur ordinairement stéréotypé sur mes lèvres. J’y parvins, mais avec
-beaucoup de peine, tant mes traits avaient été contractés.
-
-Le public resta d’abord silencieux, puis insensiblement les figures se
-déridèrent, et bientôt un ou deux applaudissements ayant été risqués, il
-y eut entraînement et la paix fut faite. Je fus, du reste, bien
-dédommagé de ce terrible préliminaire, car jamais ma seconde vue
-n’obtint un plus grand succès.
-
-Un incident contribua surtout à égayer la fin de cette expérience.
-
-Un spectateur, venu sans doute à cette représentation avec le parti pris
-de nous embarrasser, avait, depuis quelques instants, cherché vainement
-à mettre en défaut la clairvoyance de mon fils, lorsque m’adressant la
-parole:
-
---Monsieur, me dit-il en accentuant ses paroles, puisque votre fils est
-un devin, il pourra certainement deviner le numéro de ma stalle.
-
-L’exigeant spectateur pensait me mettre dans la nécessité d’avouer
-l’impuissance de notre mystérieuse expérience, parce qu’il couvrait le
-chiffre et que les stalles voisines étant occupées, on ne pouvait non
-plus en lire les numéros. Mais j’étais en garde contre toutes les
-surprises; ma réponse était prête. Seulement, afin de tirer le meilleur
-parti possible de la situation, je feignis de reculer pour mieux
-enferrer mon adversaire.
-
---Vous savez, Monsieur, lui dis-je en affectant un air embarrassé, vous
-savez que mon fils n’est ni sorcier, ni devin; il lit par mes yeux, et
-c’est pour cela que j’ai donné à cette expérience le nom de seconde vue.
-Comme je ne puis voir le numéro de votre stalle, puisque vous l’occupez,
-et qu’autour de vous les autres stalles sont également remplies, mon
-fils ne pourra vous le nommer.
-
---Ah! j’en étais bien sûr! s’écria mon persécuteur d’un air de triomphe
-et en se tournant vers ses voisins, je vous l’avais bien dit que je
-l’embarrasserais.
-
---Oh! Monsieur, vous n’êtes pas généreux dans votre victoire, dis-je à
-mon tour d’un ton railleur. Prenez-y garde, si vous piquez trop fort
-l’amour-propre de mon fils, il pourra bien, si difficile qu’il soit,
-résoudre votre problème.
-
---Je l’en défie, fit le spectateur en s’appuyant fortement sur le
-dossier de sa stalle pour mieux en cacher le numéro. Oui, oui, je l’en
-défie.
-
---Vous croyez donc cela difficile?
-
---Je dirai mieux: cela vous est impossible.
-
---Alors, Monsieur, raison de plus pour que nous essayions de le faire.
-Vous ne nous en voudrez pas de triompher à notre tour, ajoutai-je en
-souriant malignement.
-
---Allez, Monsieur, nous connaissons ces défaites-là; je vous le répète,
-je vous en défie l’un et l’autre.
-
-Le public prenait grand plaisir à ce débat et en attendait patiemment
-l’issue.
-
---Emile, dis-je à mon fils, prouvez à Monsieur que rien ne peut échapper
-à votre seconde vue.
-
---C’est le numéro soixante-neuf, répondit aussitôt l’enfant.
-
-De tous les coins de la salle partirent aussitôt de bruyants et
-chaleureux applaudissements, auxquels s’associa, du reste, mon
-antagoniste, qui, s’avouant vaincu, criait en battant des mains:
-
---C’est étonnant! c’est magnifique!
-
-Par quel moyen étais-je parvenu à connaître le numéro de la stalle
-soixante-neuf? Je vais le dire.
-
-Je savais à l’avance que dans les théâtres, lorsque les stalles sont
-divisées au milieu par une barrière, les numéros impairs se trouvent à
-droite et les numéros pairs à gauche.
-
-Or, comme au Vaudeville chaque rang était composé de dix stalles, il en
-résultait que du côté droit, par exemple, chacun de ses rangs devait
-commencer par les numéros un, vingt-et-un, quarante-et-un, soixante-un,
-et ainsi de suite, de vingt en vingt. Guidé par ce renseignement, il ne
-me fut pas difficile, en partant du numéro soixante-et-un, d’arriver au
-soixante-neuf, représentant dans le quatrième rang la cinquième stalle
-occupée par mon adversaire.
-
-J’avais allongé la conversation dans le double but de donner plus
-d’éclat à mon expérience et de prendre le temps de faire mes recherches
-à loisir. Je faisais ainsi une application de mon procédé des deux
-pensées simultanées dont j’ai parlé plus haut.
-
-Puisque me voici sur le chapitre des confidences, j’expliquerai au
-lecteur quelques-uns des artifices qui ont le plus puissamment contribué
-à l’éclat de la seconde vue.
-
-J’ai déjà dit que cette expérience était surtout le résultat d’une
-communication matérielle, mais insaisissable, entre mon fils et moi,
-communication dont les immenses combinaisons pouvaient se prêter à la
-désignation de tout objet imaginable. C’était un très beau résultat sans
-doute, mais je compris que dans l’exécution j’allais rencontrer bientôt
-des difficultés inouïes.
-
-L’expérience de la seconde vue avait lieu chaque soir à la fin de ma
-séance, et chaque soir, je voyais arriver des incrédules armés de toutes
-pièces pour triompher d’un secret qu’ils ne pouvaient s’expliquer.
-
-Avant de partir pour aller voir le fils de Robert-Houdin, on tenait un
-conciliabule, on se concertait pour emporter quelque objet qui pût
-embarrasser le père. C’étaient des médailles antiques à moitié effacées,
-des minéraux, des livres écrits en caractères de toutes sortes (langues
-mortes et langues vivantes), des armoiries, des objets microscopiques,
-etc.
-
-Ce qui par dessus tout soumettait mon intelligence à un travail
-prodigieux, c’étaient les devinations que l’on m’imposait en me
-présentant des objets enfermés, enveloppés, et quelquefois même ficelés
-et cachetés.
-
-J’étais parvenu à lutter avec avantage contre toutes ces taquineries.
-J’ouvrais assez facilement, sans qu’on s’en aperçût, tout en paraissant
-m’occuper de toute autre chose, les boîtes, les bourses, les
-portefeuilles, etc. Me présentait-on un paquet ficelé et cacheté? Avec
-l’ongle du pouce de la main gauche, que je conservais toujours long et
-soigneusement aiguisé, je découpais dans le papier une petite porte que
-je refermais aussitôt, après toutefois avoir, du coin de l’œil, pris
-connaissance de ce qu’il renfermait.
-
-Une condition essentielle de mon rôle était d’avoir une excellente vue,
-et sur ce point mes yeux ne me laissaient rien à désirer. Je devais à
-l’exercice de mon ancienne profession cette précieuse faculté qui se
-développait encore, chaque jour, dans mes séances.
-
-Une nécessité non moins indispensable était de connaître le nom de tout
-objet qui m’était présenté. Il ne suffisait pas de dire, par exemple:
-C’est une pièce de monnaie, il fallait encore que mon fils fît connaître
-le nom technique de cette pièce, sa valeur représentative, le pays où
-elle avait cours et l’année où elle avait été frappée. Si l’on
-présentait un crown d’Angleterre, l’enfant devait, après l’avoir nommé,
-indiquer également par exemple, que cette pièce avait été frappée sous
-Georges IV et qu’elle avait une valeur intrinsèque de six francs
-dix-huit centimes.
-
-Secondés par une excellente mémoire, nous étions parvenus à classer dans
-notre tête le nom et la valeur de toutes les monnaies étrangères.
-
-Nous pouvions aussi dépeindre un blason en termes héraldiques. Ainsi, me
-présentait-on les armes de la maison de X..., mon fils disait:..... écu
-champ de gueule à deux émanches d’argent posées en pal.
-
-Cette connaissance nous était très utile dans les salons du faubourg
-Saint-Germain, où nous étions souvent appelés.
-
-J’avais appris à reconnaître, par la forme des caractères, mais sans
-pouvoir les traduire, une infinité de langues, telles que le Chinois, le
-Russe, le Turc, le Grec, l’Hébreu, etc.
-
-Nous savions les noms de presque tous les instruments de chirurgie, de
-sorte que les trousses de médecins, si compliquées qu’elles fussent, ne
-pouvaient nous embarrasser.
-
-Enfin je possédais encore, suffisamment pour en tirer parti, des
-connaissances en minéralogie, pierres précieuses, antiquités et
-curiosités.
-
-A la vérité j’avais, pour faire ces études, tous les documents que je
-pouvais désirer.
-
-Un de mes bons et intimes amis, Aristide Le Carpentier, savant
-antiquaire, spirituel fabuliste, oncle de l’habile compositeur de ce
-nom, possédait et possède encore aujourd’hui un cabinet de curiosités
-antiques, qui fait mourir de convoitise les conservateurs des musées
-impériaux.
-
-Nous y passions, mon fils et moi, de longues journées à apprendre des
-noms et des dates dont nous faisions ensuite un savant étalage. Le
-Carpentier m’avait appris bien des choses, et entre autres il m’avait
-indiqué différents signes auxquels on peut reconnaître certaines
-médailles antiques, dont le module se trouve effacé. Les Trajan, les
-Tibère, les Marc-Aurèle, m’étaient devenus aussi familiers qu’une pièce
-de cinq francs.
-
-En ma qualité d’ancien horloger, je savais ouvrir facilement une montre,
-et je faisais même cette opération d’une seule main, si bien que, sans
-que le public s’en doutât, je voyais le nom de l’horloger gravé sur la
-cuvette; je refermais ensuite la montre et le tour était fait. Pour la
-devination, mon fils faisait le reste.
-
-Mais ce qui, sans contredit, nous rendit les plus grands services, ce
-fut cette vue par appréciation que mon fils surtout possédait au plus
-haut point. Il lui suffisait, lorsque nous entrions en ville, d’un
-examen très rapide, pour connaître tous les objets que contenait un
-appartement, ainsi que les différents bijoux portés par les spectateurs,
-tels que breloques, épingles, lorgnons, éventails, broches, bagues,
-bouquets, etc.
-
-On doit penser avec quelle facilité il faisait la description de ces
-objets, lorsque je les lui indiquais par notre correspondance secrète.
-Je vais en citer un exemple.
-
-Un soir, dans une maison de la chaussée d’Antin, à la fin d’une séance
-aussi bien réussie que chaudement applaudie, je me rappelai qu’en
-passant dans une pièce voisine du salon où nous nous trouvions, j’avais
-fait remarquer à mon fils une bibliothèque vitrée, en le priant
-d’observer les titres des livres et l’ordre dans lequel ils étaient
-placés. Personne ne s’était aperçu de ce prompt examen.
-
---Monsieur, dis-je au maître de la maison, je veux, pour terminer
-l’expérience de la seconde vue, vous prouver sa puissance en faisant
-lire mon fils à travers une muraille. Voulez-vous me confier un livre?
-
-On me conduisit tout naturellement à la bibliothèque en question, que je
-fis semblant de voir pour la première fois. Je mis le doigt sur un
-livre.
-
---Emile, dis-je à mon fils, quel est le nom de cet ouvrage?
-
---Un Buffon, me répondit-il vivement.
-
---Et à côté? s’empressa de dire un incrédule.
-
---Est-ce le côté de droite ou celui de gauche? répondit mon fils.
-
---Le côté de droite, dit l’interlocuteur, qui avait ses raisons pour
-choisir cet ouvrage, parce que le titre en était très fin.
-
---C’est le voyage du jeune Anacharsis, répondit l’enfant. Mais Monsieur,
-ajouta-t-il, si vous m’aviez demandé le nom du livre de gauche, je vous
-aurais nommé les poésies de Lamartine. Un peu sur la droite de ce rayon,
-je vois les œuvres de Crébillon; au-dessous, deux volumes des
-Mémoires de Fleury; et mon fils nomma ainsi une douzaine d’ouvrages,
-puis il s’arrêta.
-
-Les spectateurs n’avaient pas dit un mot pendant toutes ces descriptions
-tant ils étaient stupéfaits, mais aussitôt l’expérience terminée, chacun
-vint nous complimenter en battant des mains.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-PETITS MALHEURS DU BONHEUR.--INCONVÉNIENTS D’UN THÉÂTRE TROP
-PETIT.--INVASION DE MA SALLE.--REPRÉSENTATION GRATUITE.--UN PUBLIC
-CONSCIENCIEUX.--PLAISANT ESCAMOTAGE D’UN BONNET DE SOIE NOIRE.--SÉANCE
-AU CHATEAU DE SAINT-CLOUD.--LA CASSETTE DE
-CAGLIOSTRO.--VACANCES.--ETUDES BIZARRES.
-
-
-S’il est un fait reconnu, c’est que dans ce monde l’homme ne peut avoir
-un bonheur parfait, et que les plus heureuses chances, la plus grande
-prospérité ont aussi leurs désagréments; c’est ce qu’on appelle les
-petits malheurs du bonheur. Une de mes tracasseries à moi, c’était
-d’avoir une salle trop petite et de ne pouvoir satisfaire à toutes les
-demandes de places qui m’étaient adressées. J’avais beau me mettre
-l’esprit à la torture, je ne pouvais trouver aucun expédient pour parer
-à cet inconvénient.
-
-Ainsi que je viens de le dire, ma salle était le plus souvent louée à
-l’avance; dans ce cas, les bureaux n’ouvraient pas, et une affiche
-placardée à la porte annonçait qu’il était inutile de se présenter, si
-l’on n’était porteur de coupons de location. Mais il arrivait, chaque
-jour, que des personnes ennuyées de ne pouvoir se procurer un
-divertissement qu’elles s’étaient promis, ne tenaient aucun compte de
-l’avertissement, s’adressaient au bureau, et sur le refus d’admission à
-la séance, se répandaient en invectives contre le buraliste et plus
-encore contre l’administration.
-
-Ces plaintes étaient absurdes pour la plupart et dans le genre de
-celles-ci:
-
---C’est une indignité qu’un semblable abus, disait un jour naïvement
-l’un de ces récalcitrants. Oui, je vais, dès demain, aller porter
-plainte à la préfecture de police. Nous verrons si M. Robert-Houdin a le
-droit d’avoir un théâtre si petit.
-
-Tant que ces récriminations n’allaient pas plus loin, j’en riais, je le
-confesse, mais tous les mécontentements ne se terminaient pas toujours
-d’une manière aussi pacifique. Il y eut des voies de fait envers les
-employés, et même on alla jusqu’à faire l’invasion de ma salle. Ceci
-mérite d’être raconté.
-
-Un soir, une douzaine de jeunes gens, la tête échauffée par un excellent
-dîner, se présentent pour assister à ma représentation. L’avis qu’ils
-lisent en passant n’est pour eux qu’une plaisanterie dont ils veulent
-avoir le dernier mot. En conséquence, ne tenant aucun cas des
-observations qui leur sont faites, ils se groupent à la porte et, pour
-me servir d’une expression consacrée, ils commencent à former _la tête
-de la queue_. D’autres visiteurs, autorisés par leur exemple, se mettent
-de la partie, et insensiblement une foule considérable s’assemble devant
-le théâtre.
-
-Le régisseur, averti de ce qui se passe, vient, et du haut de l’escalier
-se prépare à faire à la multitude un _speach_ conciliant dont il espère
-un excellent effet; il tousse afin de se rendre la voix plus claire.
-Mais il n’a pas plutôt commencé son allocution, que sa voix est couverte
-par des ris moqueurs et des huées qui le forcent à se taire. Il vient
-alors, en désespoir de cause, me faire part de la situation et me
-demander avis sur ce qu’il doit faire.
-
---Ne vous inquiétez pas, lui dis-je, tout ira mieux que vous ne le
-pensez. Tenez, ajoutai-je en regardant ma montre, voici sept heures et
-demie, c’est l’heure de faire entrer _les billets de location_, ouvrez
-les portes, et lorsque la salle sera pleine, le public du dehors sera
-bien forcé d’abandonner la place.
-
-J’avais à peine achevé ces mots, qu’on vint en toute hâte m’avertir que
-la foule avait brisé la barrière et venait de faire irruption dans la
-salle.
-
-Je courus sur la scène, et par le _trou du rideau_ je pus m’assurer de
-la vérité du fait: toutes les places étaient occupées.
-
-Je fus, je l’avoue, très embarrassé sur le parti que je devais prendre.
-Faire évacuer la salle par le poste voisin était un scandale que je
-voulais éviter et dont je ne pouvais prévoir les suites. D’ailleurs, la
-police intervenant, pourrait peut-être susciter quelques procès, qui me
-feraient perdre un temps précieux. Enfin la préfecture, qui ne m’avait
-imposé jusque-là qu’un seul garde, voyant cette force publique
-insuffisante, ne manquerait pas de m’envoyer un piquet respectable qui
-augmenterait considérablement mes dépenses journalières.
-
-Je pris immédiatement une détermination.
-
---Faites fermer les portes du théâtre, dis-je à mon régisseur, et posez
-sur l’affiche du dehors une bande annonçant que, par suite d’une
-indisposition subite, la séance d’aujourd’hui est remise à demain. Comme
-cette mesure s’applique aux porteurs de billets de location, tenez-vous
-prêt à rendre l’argent à ceux qui ne consentiront pas à l’échange d’un
-billet pour un autre jour. Quant à moi, continuai-je, mon parti est
-pris: je donne une représentation gratis, et je veux pour toute
-vengeance faire regretter à ce bouillant public l’équipée d’écolier à
-laquelle il s’est associé.
-
-Ce plan une fois arrêté, je me préparai à faire convenablement les
-honneurs de ma maison, et bientôt le rideau se leva.
-
-En entrant en scène, je vis que le plus grand nombre des spectateurs
-avaient une contenance fort embarrassée. Je les mis tout de suite à
-l’aise en me présentant devant eux d’un air enjoué, comme si j’eusse
-ignoré ce qui s’était passé. Je fis plus encore; je m’efforçai de mettre
-dans ma séance tout l’entrain dont j’étais capable, et lorsque j’en vins
-à la distribution de mes petits présents, j’en fus tellement prodigue,
-que pas un spectateur ne fut oublié dans mes largesses.
-
-Il ne faut pas demander si j’étais chaudement applaudi; le public
-rivalisait avec moi de bons procédés et voulait ainsi me dédommager des
-tracasseries qu’il pensait m’avoir suscitées.
-
-Une scène très originale et surtout très comique eut lieu à la sortie de
-mon spectacle.
-
-Presque tous les assistants n’avaient vu dans la prise d’assaut de ma
-salle qu’un moyen de se procurer des places, et chacun d’eux avait
-l’intention de payer la sienne après l’avoir occupée.
-
-Mais, de mon côté, je tenais à conserver à ma représentation gratuite
-son caractère d’originalité, dussent mes intérêts en souffrir. Aussi,
-dans la prévision de ce sentiment de délicatesse, j’avais donné l’ordre
-que les employés n’attendissent pas la fin de la séance pour quitter
-leur poste, si bien que régisseur, buraliste, ouvreuses, avaient profité
-de la permission, et s’en étaient allés.
-
-Je m’étais placé pour tout voir sans être aperçu. On cherchait un
-bureau, on furetait de tous côtés pour trouver un employé, on mettait la
-main à la poche, on se groupait pour prendre conseil, puis enfin de
-guerre lasse on s’en allait.
-
-Cependant le public ne se tint pas pour battu; pendant plusieurs jours
-il y eut chez moi une véritable procession de gens qui venaient payer
-leur dette. Quelques personnes y joignirent des excuses, et je reçus
-également par la poste un billet de cent francs avec la lettre suivante:
-
- «Monsieur,
-
-»Entraîné, hier, dans votre salle par un tourbillon de têtes
- folles, j’ai vainement cherché, après la séance, à payer le prix de
- la place que j’avais occupée.
-
-»Je ne veux pas cependant, Monsieur, quitter la France sans
- m’acquitter envers vous. En conséquence, basant le prix de ma
- stalle sur le plaisir que vous m’avez procuré, je vous envoie
- ci-joint un billet de cent francs que je vous prie d’accepter en
- paiement de la dette que j’avais involontairement contractée.
-
-»Je ne me croirais pas encore quitte envers vous si je ne vous
- adressais aussi mes félicitations sur votre intéressante séance, en
- vous priant, Monsieur, d’agréer l’assurance de ma considération la
- plus distinguée.»
-
-La perte qui résulta pour moi de l’invasion de ma salle fut
-insignifiante, de sorte que je n’eus point à me repentir de la
-détermination que j’avais prise.
-
-D’un autre côté, l’aventure fut connue, et elle vint ajouter encore à ma
-vogue en la prolongeant, car on sait que le public se dirige de
-préférence vers les théâtres où il est assuré de ne pouvoir trouver de
-place.
-
-On venait le plus souvent en famille à mon théâtre, mais il n’était pas
-rare aussi de voir de nombreuses sociétés s’y donner rendez-vous.
-
-Le trait suivant peut en donner un exemple:
-
-Le spirituel critique de la physionomie humaine, l’auteur ingénieux de
-ces charges excentriques qui ont fait pâmer de rire tous ceux qui ne se
-trouvaient pas sur la sellette, Dantan jeune, vient un jour à mon bureau
-de location:
-
---Madame, dit-il à la buraliste, combien avez-vous de stalles à votre
-théâtre?
-
---Je vais consulter mon livre, dit la dame.... Est-ce pour aujourd’hui,
-Monsieur?
-
---Non, Madame, c’est pour dans huit jours.
-
---Oh! alors, vous pourrez en avoir autant que vous voudrez.
-
---Comment, autant que je voudrai? mais alors votre salle est donc en
-caoutchouc?
-
---Non, Monsieur, je veux dire seulement que sur cinquante stalles dont
-je puis disposer, vous pourrez en prendre autant qu’il vous plaira.
-
---Ah! très bien, Madame, je comprends maintenant, reprit Dantan sur le
-ton de la plaisanterie; alors, si sur cinquante stalles je puis en avoir
-autant que je voudrai, veuillez m’inscrire pour soixante places.
-
-La dame du bureau, très embarrassée pour la solution de ce problème, me
-fit appeler, et j’arrangeai facilement l’affaire en changeant en stalles
-le premier banc des galeries.
-
-Voici le motif qui avait fait prendre au statuaire un si grand nombre de
-places.
-
-Dantan jeune est peut-être l’artiste qui compte le plus d’amis. Or, il
-avait trouvé très original de convier un certain nombre d’entre eux à la
-séance de Robert-Houdin, et c’est pour cette réunion qu’il avait retenu
-soixante stalles.
-
-J’ai voulu raconter ce fait, parce qu’à la fois il prouve la vogue dont
-jouissait mon théâtre, et qu’il me rappelle le commencement d’une des
-plus agréables liaisons d’amitié que j’aie faites en ma vie. A partir de
-cette époque, je devins et je suis toujours resté l’un des bons et
-intimes camarades du célèbre statuaire.
-
-Avant de le connaître personnellement, j’ignorais, ainsi que le plus
-grand nombre de ses admirateurs, ses œuvres sérieuses, mais lorsque
-je fus admis dans l’intimité de son atelier, je pus apprécier toute
-l’étendue de son talent.
-
-Dantan a chez lui, rangée sur d’immenses rayons, la collection la plus
-complète des bustes de célébrités contemporaines; je ne pense pas qu’il
-y ait une seule tête portant un nom illustre qui ne lui ait passé par
-les mains. Ainsi que dans un musée, chacun y est classé dans sa
-catégorie ou sa spécialité; les monarques et les hommes d’Etat, moins
-nombreux que les autres, sont rangés sur un même rayon, puis viennent
-des littérateurs, des musiciens instrumentistes, des chanteurs, des
-compositeurs, des médecins, des guerriers, des artistes dramatiques, et
-enfin les illustrations de toute nature et de tous pays. Mais ce qu’il y
-a surtout de très intéressant dans cette galerie, c’est que chaque buste
-est accompagné de sa propre charge, si bien qu’après avoir admiré le
-personnage sous le côté sérieux de l’exécution, on se livre à un fou
-rire en suivant dans tous ses détails l’esprit de la caricature.
-
-En voyant ces innombrables têtes, on a de la peine à s’imaginer qu’une
-existence d’homme puisse suffire à un tel travail. C’est qu’aussi Dantan
-possède au plus haut degré la perception des traits caractéristiques
-d’un visage; il lui suffit même souvent de voir une personne une seule
-fois pour la reproduire avec la plus exacte ressemblance. Témoin le fait
-suivant, que je vais citer autant pour sa singularité, que parce qu’il
-se rattache à la prestidigitation:
-
-Le fils du lieutenant-général baron D.... vint un jour prier Dantan de
-faire le buste de son père.
-
-«Je ne vous cache pas, dit-il à l’artiste, que pour l’exécution de cette
-œuvre vous allez rencontrer une difficulté peut-être insurmontable.
-Non seulement le général ne consentirait jamais à poser pour son buste,
-mais il me serait encore tout à fait impossible de vous faire rencontrer
-avec lui dans sa maison. Toujours souffrant depuis longues années, mon
-père ne veut voir d’autres personnes que les gens de son service, et il
-se tient presque constamment seul. Il ne nous restera donc d’autre moyen
-que de faire ce travail à la dérobée; comment? je l’ignore.
-
---Monsieur, votre père ne sort-il jamais de chez lui, dit le statuaire?
-
---Si fait, Monsieur; tous les jours à quatre heures le général monte en
-omnibus pour aller lire les journaux dans un cabinet de lecture, place
-de la Madeleine; après quoi il revient s’enfermer chez lui.
-
---Mais, fit l’artiste, il ne m’en faut pas davantage. Dès aujourd’hui je
-vais commencer mon travail d’observation, et demain je me mets à
-l’œuvre.»
-
-En effet, à quatre heures précises, Dantan était en faction devant une
-maison faisant le coin des boulevards et de la rue Louis-le-Grand; il
-vit bientôt le général en sortir et se diriger vers un omnibus. Le
-sculpteur s’attache aussitôt aux pas de son modèle et monte en même
-temps que lui dans le banal véhicule. Malheureusement les seules places
-à occuper se trouvent du même côté, et l’artiste ne peut faire que des
-études de profil, tout en prenant encore de très grandes précautions
-pour ne pas compromettre ses observations ultérieures.
-
-Enfin, la voiture s’arrête place de la Madeleine. Le poursuivant et le
-poursuivi entrent ensemble, ou du moins l’un après l’autre, dans le même
-cabinet de lecture. Là, chacun prend son journal favori et s’installe
-pour le lire.
-
-Dantan s’est placé en face du général, et, tout en semblant absorbé dans
-un premier-Paris, il dirige sournoisement ses regards intelligents de
-son côté.
-
-Tout allait au mieux, et depuis quelques instants l’artiste faisait
-tranquillement ses études à la dérobée, lorsque le général, qui déjà
-avait été surpris que son compagnon d’omnibus se trouvât encore au
-cabinet de lecture, vint à saisir plusieurs regards furtifs de son
-vis-à-vis.
-
-Taquiné par cette indiscrète curiosité, dont il ne pouvait comprendre la
-cause, il chercha à la déjouer, en se faisant un rempart de son immense
-feuille.
-
-La figure du vieux baron disparut donc. Mais le haut de sa tête dominait
-encore, et Dantan eût pu continuer fructueusement son travail de ce
-côté, sans un affreux bonnet de soie noire qui la couvrait entièrement.
-
-Que faire? Dans un buste, on n’improvise pas un front couvert de rides,
-pas plus que l’on ne dispose à sa fantaisie les cheveux d’un vieillard.
-
-Bien des prestidigitateurs et des plus fameux se seraient trouvés
-arrêtés devant une pareille difficulté. Dantan ne se creusa pas
-longtemps la tête, ce qui n’empêcha pas son tour d’être des plus
-piquants.
-
-Il s’approche de la dame du comptoir, cause quelques instants avec elle,
-et revient tranquillement reprendre son poste d’observation.
-
- * * * * *
-
-Il est bon de dire que, chauffé par un puissant calorifère, le cabinet
-de lecture se trouvait déjà à une température convenablement élevée.
-Tout-à-coup une chaleur insupportable se répand dans la salle, et l’on
-voit sur quelques fronts perler de grosses gouttes de sueur.
-
-Le général qui, dans ce moment, tenait en main la _Gazette des
-Tribunaux_, et qui se complaisait sans doute dans quelque lugubre drame,
-fut un des derniers à s’apercevoir de cet excès de température. A la fin
-pourtant, il sentit la nécessité de quitter son bonnet de soie et de le
-mettre dans sa poche, tout en grommelant entre ses dents: «Mon Dieu,
-qu’il fait chaud ici!»
-
-Le tour était fait.
-
-Le lecteur a deviné que notre malin artiste est la cause de ce bain de
-vapeur qu’il a sollicité et obtenu de la buraliste, à laquelle il a
-confié le secret de son importante mission.
-
-Ce résultat une fois obtenu, Dantan, sans perdre de temps, les yeux
-braqués pardessus la feuille que le général tenait à la main, fait à la
-hâte ses études phrénologiques sur le crâne vénérable du vieux guerrier,
-puis se levant de table, jette un dernier coup d’œil sur les traits
-de son modèle, les photographie en quelque sorte dans sa tête, et court
-à son atelier se mettre à l’œuvre.
-
-A quelque temps de là, le statuaire livrait à la famille du général le
-buste le plus parfait peut-être qui soit jamais sorti de son ciseau.
-
- * * * * *
-
-Je ferme ici la parenthèse que j’ai ouverte à propos des petits malheurs
-suscités par la petitesse de mon théâtre; je vais maintenant en ouvrir
-une autre sur les petits bonheurs que me procurait mon succès.
-
-Dans les premiers jours de novembre, je reçus une invitation de me
-rendre à Saint-Cloud, pour y donner une séance devant le roi
-Louis-Philippe et sa famille. Ce fut avec le plus grand plaisir que
-j’acceptai cette proposition. Je n’avais encore joué devant aucune tête
-couronnée, et cette séance devenait pour moi un événement important.
-
-J’avais devant moi six jours pour faire mes préparatifs. J’y mis tous
-les soins imaginables, et j’organisai même un tour de circonstance, dont
-j’eus lieu d’espérer un excellent effet.
-
-Au jour fixé pour ma séance, un fourgon attelé de chevaux de poste vint
-de très bonne heure prendre mes bagages et me conduisit au château. Un
-théâtre avait été dressé dans un vaste salon, désigné par le roi pour le
-lieu de la représentation.
-
-Afin que je ne fusse pas dérangé dans mes préparatifs, on avait pris la
-précaution de placer un planton à l’une des portes du salon qui donnait
-sur un corridor de service. Je remarquai encore trois autres portes dans
-cette pièce: l’une, garnie de glaces sans tain, donnait sur le jardin,
-en face d’une avenue garnie de superbes orangers; les deux autres, à
-droite et à gauche, communiquaient aux appartements du Roi et à ceux de
-la duchesse d’Orléans.
-
-J’étais occupé à disposer mes instruments, lorsque j’entendis s’ouvrir
-discrètement une des deux dernières portes dont je viens de parler, et
-tout aussitôt une voix me fit cette demande du ton de la plus grande
-affabilité:
-
---Monsieur Robert-Houdin, puis-je entrer sans indiscrétion?
-
-Je tournai la tête de ce côté et je reconnus le Roi Louis-Philippe, qui,
-ne m’ayant fait cette demande que sous forme d’introduction, n’avait pas
-attendu ma réponse pour s’avancer vers moi.
-
-Je m’inclinai respectueusement.
-
---Avez-vous bien tout ce qu’il vous faut pour votre organisation? me dit
-le Roi.
-
---Oui, Sire; l’intendant du château m’a fourni des ouvriers très
-habiles, qui ont promptement monté cette petite scène.
-
-A ce moment déjà, mes tables, consoles et guéridons, ainsi que les
-divers instruments de ma séance, symétriquement rangés sur la scène,
-présentaient un aspect élégant.
-
---C’est très joli ceci, me dit le Roi, en s’approchant du théâtre et en
-jetant un regard furtif sur quelques-uns de mes appareils; c’est très
-joli. Je vois avec plaisir que, ce soir, l’artiste de 1846 justifiera la
-bonne opinion qu’avait fait concevoir de lui le mécanicien de 1844.
-
---Sire, répondis-je, aujourd’hui, comme il y a deux ans, je tâcherai de
-me rendre digne de la haute faveur que Votre Majesté daigne m’accorder,
-en assistant à l’une de mes représentations.
-
---On dit la seconde vue de votre fils bien surprenante, reprit le Roi;
-mais je vous avertis, Monsieur Robert-Houdin, de vous tenir en garde,
-car nous nous proposons de vous susciter de grandes difficultés.
-
---Sire, répondis-je avec assurance, j’ai tout lieu de croire que mon
-fils les surmontera.
-
---Je serais fâché qu’il en fût autrement, dit avec une teinte
-d’incrédulité le Roi qui s’éloignait. Monsieur Robert-Houdin,
-ajouta-t-il en fermant la porte par laquelle il était entré, je vous
-recommande l’exactitude.
-
-A quatre heures précises, lorsque la famille Royale et les nombreux
-invités furent réunis, les rideaux qui me cachaient à tous les yeux
-s’ouvrirent, et je parus en scène.
-
-Grâce à mes nombreuses séances, j’avais heureusement acquis une
-assurance imperturbable et une confiance en moi-même, que la réussite de
-mes expériences avait constamment justifiées.
-
-Je commençai au milieu du plus profond silence. On voulut sans doute
-voir, apprécier, juger, avant d’accorder un suffrage. Mais
-insensiblement on devint plus communicatif; j’entendis quelques
-exclamations de surprise, qui furent bientôt suivies de démonstrations
-plus expressives encore.
-
-Toutes mes expériences reçurent un très favorable accueil; celle que
-j’avais composée pour la circonstance acheva de me concilier tous les
-suffrages.
-
-Je vais en donner l’explication.
-
-J’empruntai à mes nobles spectateurs quelques mouchoirs, dont je fis un
-paquet que je déposai sur ma table. Puis, à ma demande, différentes
-personnes écrivirent sur des cartes les noms d’endroits où elles
-désiraient que les mouchoirs fussent invisiblement transportés.
-
-Ceci terminé, je priai le Roi de prendre au hasard trois de ces cartes
-et de choisir ensuite, parmi les trois endroits qu’elles désignaient,
-celui qui lui conviendrait le mieux.
-
---Voyons, dit Louis-Philippe, ce qu’il y a sur celle-ci: «Je désire que
-les mouchoirs se trouvent sous un des candélabres placés sur la
-cheminée.» C’est trop facile pour un sorcier; passons à une autre carte.
-«Que les mouchoirs soient transportés sur le dôme des Invalides.» Cela
-me conviendrait assez, mais c’est beaucoup trop loin, non pas pour les
-mouchoirs, mais pour nous..... Ah! ah! fit le Roi en regardant la
-dernière carte, je crains bien, Monsieur Robert-Houdin, de vous mettre
-dans l’embarras; savez-vous ce qu’elle propose?
-
---Que Votre Majesté veuille bien me l’apprendre.
-
---On désire que vous fassiez passer les mouchoirs dans la caisse de
-l’oranger qui est au bout de cette avenue, sur la droite.
-
---N’est-ce que cela, Sire! Veuillez ordonner et j’obéirai.
-
---Soit! je ne suis pas fâché de voir un pareil tour de magie. Je choisis
-donc la caisse d’oranger.
-
-Le Roi donna à voix basse quelques ordres, et je vis aussitôt plusieurs
-personnes courir vers l’oranger pour le surveiller et empêcher toute
-fraude.
-
-J’étais enchanté de cette précaution, qui contribuait à l’éclat de ma
-réussite, car le tour était déjà fait et la précaution devenait tardive.
-
-Il s’agissait de faire partir les mouchoirs pour leur destination. Je
-mis le paquet sous une cloche de cristal opaque, et, prenant ma
-baguette, j’ordonnai à mes voyageurs invisibles de se rendre à l’endroit
-désigné par le Roi.
-
-Je levai la cloche: le petit paquet n’y était plus, et une tourterelle
-blanche se trouvait à sa place.
-
-Le Roi s’approcha alors vivement de la porte, à travers laquelle il
-porta ses regards vers l’oranger, pour s’assurer que le comité de
-surveillance était à son poste. Cette vérification faite, il se mit à
-sourire en hochant légèrement la tête.
-
---Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, avec une teinte d’ironie, je
-crains bien pour la vertu de votre baguette magique. Voyons, ajouta-t-il
-en se retournant vers le fond du salon, où se tenaient quelques
-serviteurs; que l’on aille prévenir Guillaume (c’était, je crois, un des
-maîtres jardiniers) de faire immédiatement l’ouverture de la dernière
-caisse qui se trouve sur la droite de l’avenue; qu’il cherche avec
-précaution dans la terre et qu’il m’apporte ce qu’il y trouvera,... si
-toutefois il y trouve quelque chose.
-
-Guillaume ne tarda pas à arriver près de l’oranger, et, bien que très
-étonné des ordres qui lui étaient donnés, il se mit en mesure de les
-exécuter.
-
-Il enleva soigneusement un des panneaux de la caisse, en gratta la terre
-avec précaution, et déjà l’une de ses mains s’était avancée vers le
-centre de l’oranger sans avoir rien découvert, quand tout-à-coup un cri
-de surprise lui échappa, en même temps qu’il retirait un petit coffret
-de fer rongé par la rouille.
-
-Cette curieuse trouvaille, nettoyée de la terre qui la souillait, fut
-apportée et déposée sur un petit guéridon qui se trouvait près du Roi.
-
---Eh bien, Monsieur Robert-Houdin, me dit Louis-Philippe dans un
-mouvement d’impatiente curiosité, voici un coffret. Est-ce que par
-hasard les mouchoirs s’y trouveraient renfermés?
-
---Oui, Sire, répondis-je avec assurance; ils y sont et depuis fort
-longtemps.
-
---Comment depuis fort longtemps? cela ne peut être puisqu’il y a à peine
-un quart d’heure que les mouchoirs vous ont été confiés.
-
---Je ne puis le nier, Sire; mais où serait la magie si je ne parvenais à
-exécuter des faits incompréhensibles? Votre Majesté sera sans doute plus
-surprise encore, lorsque je lui prouverai d’une manière irrécusable que
-ce coffre, ainsi que ce qu’il contient, a été déposé dans la caisse de
-l’oranger, il y a soixante ans.
-
---J’aimerais assez vous croire sur parole, reprit le Roi en souriant,
-mais cela m’est impossible; dans ce cas, il me faut des preuves.
-
---Que Votre Majesté veuille bien ouvrir cette cassette, et elle en
-trouvera de très convaincantes.
-
---Oui, mais j’ai besoin d’une clef pour cela.
-
---Il ne tient qu’à vous, Sire, d’en avoir une. Veuillez la détacher du
-cou de cette charmante tourterelle, qui vient de vous l’apporter.
-
-Louis-Philippe dénoua un ruban qui soutenait une petite clef rouillée,
-avec laquelle il se hâta d’ouvrir le coffret.
-
-Le premier objet qui se présenta aux yeux du Roi fut un parchemin sur
-lequel le monarque lut ce qui suit:
-
- AUJOURD’HUI, 6 JUIN 1786,
-
- Cette boîte de fer, contenant six mouchoirs, a été placée au milieu
- des racines d’un oranger par moi, Balsamo, comte de Cagliostro,
- pour servir à l’accomplissement d’un acte de magie qui sera exécuté
- dans soixante ans, à pareil jour, devant Louis-Philippe d’Orléans
- et sa famille.
-
---Décidément, cela tient du sortilége, dit le Roi de plus en plus
-étonné..... Rien ne manque à la réalité, car le sceau et la signature du
-célèbre sorcier sont apposés au bas de cette déclaration qui, Dieu me
-pardonne, sent fortement le roussi.
-
-A cette plaisanterie, l’auditoire se prit à rire.
-
---Mais, ajouta le Roi, en sortant de la boîte un paquet cacheté avec
-beaucoup de soin, serait-il possible que les mouchoirs fussent sous
-cette enveloppe?
-
---En effet, Sire, ils y sont; seulement, avant d’ouvrir ce paquet, je
-prie Votre Majesté de remarquer qu’il est également scellé du cachet du
-comte de Cagliostro.
-
-Ce cachet, qui a joué un grand rôle sur les fioles d’élixir de longue
-vie et sur les sachets d’or potable du célèbre alchimiste, avait une
-certaine célébrité. Torrini, qui avait beaucoup connu Cagliostro, m’en
-avait, dans le temps, remis une empreinte que j’avais conservée, et sur
-laquelle j’avais pris un cliché.
-
---Certainement, c’est bien le même, répondit mon Royal spectateur en
-regardant à deux fois le sceau de cire rouge.
-
-Toutefois, impatient de connaître le contenu du paquet, le Roi en
-déchira vivement l’enveloppe, et bientôt il étala devant les spectateurs
-étonnés les six mouchoirs qui, quelques minutes auparavant, étaient
-encore sur ma table.
-
-Ce tour me valut de vifs applaudissements. Mais pour l’expérience de la
-seconde vue, qui devait terminer la séance, j’eus réellement à soutenir
-une lutte acharnée, ainsi que le Roi me l’avait annoncé.
-
-Parmi les objets qui me furent présentés, se trouvait, je me rappelle,
-une médaille avec laquelle on croyait bien nous embarrasser. Cependant,
-je ne l’eus pas plus tôt entre les mains, que mon fils en fit la
-description de la façon suivante:
-
---C’est, dit-il avec assurance, une médaille grecque en bronze sur
-laquelle est un mot composé de six lettres que je vais épeler: _lambda_,
-_epsilon_, _mu_, _nu_, _omicron_, sigma, ce qui fait _Lemnos_.
-
-Mon fils connaissait l’alphabet grec; il put donc lire le mot Lemnos,
-quoiqu’il lui eût été impossible d’en donner la traduction.
-
-C’était déjà, comme on doit le penser, un véritable tour de force pour
-ce jeune enfant; mais la famille Royale ne s’en tint pas là.
-
-On me remit encore une petite pièce de monnaie chinoise, percée, comme
-on le sait, d’un trou dans le milieu; le nom et la valeur de la pièce
-furent aussitôt désignés. Enfin, une difficulté dont j’eus le bonheur de
-me tirer avec avantage, vint clore brillamment cette expérience.
-
-J’avais été étonné que la duchesse d’Orléans, qui prenait un intérêt
-tout particulier à la seconde vue, se fût absentée pour rentrer dans son
-appartement. Elle ne tarda pas à revenir et me remit entre les mains un
-petit écrin dont elle me pria de faire désigner le contenu par mon fils,
-mais en me recommandant expressément de ne pas l’ouvrir.
-
-J’avais prévu la défense; aussi, pendant que la princesse me parlait,
-j’ouvris l’écrin d’une main et, d’un coup-d’œil rapide, je m’assurai
-de ce qu’il renfermait. Cependant je feignis de reculer un instant
-devant cette proposition, afin de produire un plus grand effet.
-
---Votre Altesse, répondis-je en rendant l’écrin, me permettra de me
-défendre d’une pareille impossibilité, car elle a dû remarquer que
-jusqu’à ce moment il fallait que l’objet me fût connu pour que mon fils
-le nommât.
-
---Vous avez pourtant surmonté de plus grandes difficultés, reprit la
-belle-fille de Louis-Philippe. Néanmoins, si cela ne se peut pas, n’en
-parlons plus, je serais fâchée de vous mettre dans l’embarras.
-
---Ce que demande Votre Altesse est, je le répète, impossible, et
-pourtant, jaloux de justifier la confiance que vous avez dans sa
-clairvoyance, mon fils, par un effort suprême de ses facultés, va tâcher
-de voir à travers l’écrin ce qu’il contient.
-
---Le peut-il, même à travers mes mains, reprit la Duchesse en cherchant
-à cacher l’écrin.
-
---Oui, Madame, et Votre Altesse fût-elle dans l’appartement voisin, mon
-fils le verrait encore.
-
-La Duchesse d’Orléans, sans accepter cette nouvelle épreuve, que je lui
-proposais, se contenta d’interroger elle-même mon fils.
-
-L’enfant, qui depuis longtemps avait ses instructions, répondit sans
-hésiter: il y a dans cet écrin une épingle en or, surmontée d’un
-diamant, autour duquel est un cercle d’émail bleu ciel.
-
---C’est de la plus grande exactitude, dit la Duchesse en présentant au
-Roi le bijou qu’elle sortit de sa boîte. Jugez vous-même, Sire.
-
-Et se retournant vers moi:
-
---Tenez, Monsieur Robert-Houdin, me dit-elle avec une grâce infinie,
-voulez-vous accepter cette épingle en souvenir de votre visite à
-Saint-Cloud?
-
-Je remerciai vivement Son Altesse, en l’assurant de ma reconnaissance.
-
-La représentation était terminée; le rideau se baissa et je pus à mon
-tour jouir librement d’un curieux spectacle: c’était de voir par un
-petit trou mon auditoire rassemblé par groupes et se communiquant à
-l’envi ses impressions.
-
-Avant de quitter le château, le Roi et la Reine me firent encore
-adresser les plus flatteuses paroles par la personne chargée de me
-remettre un souvenir de leur munificence.
-
- * * * * *
-
-Cette représentation ne put augmenter ma vogue; cela n’était plus
-possible, mais elle contribua puissamment à l’entretenir. Ma séance à
-Saint-Cloud eut surtout du retentissement dans l’aristocratie qui,
-jusqu’à ce moment, avait hésité à venir dans ma petite salle; la
-curiosité la fit passer par dessus quelques considérations, et elle vint
-à son tour s’assurer de la réalité des merveilles qui m’étaient
-attribuées.
-
-Cependant les chaleurs de l’été commençaient à se faire sentir: nous
-étions aux premiers jours de juillet, je dus songer à fermer mon
-théâtre; seulement, au lieu d’aller courir fortune, comme l’année
-précédente, je m’occupai à changer et à renouveler ma séance. La tâche
-était grande, mais j’étais rempli d’une courageuse émulation, car je
-n’ignorais pas que mon succès m’imposait des obligations, et que pour le
-voir se continuer il me fallait constamment en être digne. Loin de me
-laisser décourager par ce dicton rétrograde: _Nil novi sub sole_,
-qu’Alfred de Musset a spirituellement paraphrasé ainsi:
-
- La paresse nous bride et les sots vont disant
- Que sous ce vieux soleil tout est fait à présent;
-
-je m’inspirais de cette pensée du même auteur:
-
- Croire tout découvert est une erreur profonde;
- Je ferai du nouveau, n’en fût-il plus au monde.
-
-Ce qu’il y avait de plus pénible dans mon travail de recherches, c’est
-qu’il fallait que mes inventions fussent terminées à heure et à jour
-nommés, car la reprise de mes représentations était fixée au premier
-septembre suivant, et, pour bien des raisons, je tenais à être exact.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
-NOUVELLES EXPÉRIENCES.--LA _SUSPENSION ÉTHÉRÉENNE_, ETC.--SÉANCE A
-L’ODÉON.--UN DOUBLE ACCROC.--LA PROTECTION D’UN ENTREPRENEUR DE
-SUCCÈS.--1848.--LES THÉÂTRES AUX ABOIS.--JE QUITTE PARIS POUR
-LONDRES.--LE DIRECTEUR MITCHELL.--LA PUBLICITÉ ANGLAISE.--LE GRAND
-WIZARD.--LES MOULES A BEURRE SERVANT A LA RÉCLAME.--AFFICHES
-SINGULIÈRES.--CONCOURS PUBLIC POUR LE MEILLEUR CALEMBOUR.
-
-
-Au lieu de faire la réouverture de mes séances au commencement de
-septembre, ainsi que je l’avais espéré, mes vacances forcées, que je
-pourrais mieux appeler mes _travaux forcés_, se prolongèrent un mois de
-plus. Ce fut seulement au premier octobre que je me trouvai en mesure de
-présenter mes nouvelles expériences.
-
-Mes intérêts étaient grandement compromis par ce retard, mais
-j’espérais, avec quelque raison, me dédommager de mes pertes par
-l’empressement que mettrait le public à venir me visiter.
-
-Mon nouveau répertoire se composait _du Coffre de cristal_, _du Carton
-fantastique_, _du Voltigeur au trapèze_, _du Garde-Française_, _de la
-Naissance des fleurs_, _des Boules de cristal_, _de la Bouteille
-inépuisable_, _de la Suspension éthéréenne_, etc., etc.
-
-J’avais surtout donné tous mes soins à cette dernière expérience, sur
-laquelle je fondais de grandes espérances. La chirurgie m’en avait donné
-la première idée.
-
-On se rappelle que vers 1847 on commença, en France, à appliquer aux
-opérations chirurgicales l’insensibilité produite par l’aspiration de
-l’éther; on ne parlait dans le monde que des merveilleux effets de cette
-anesthésie et de ses heureuses applications; c’était aux yeux de bien
-des gens une opération tenant presque de la magie.
-
-Voyant que les chirurgiens se permettaient une sortie sur mon domaine,
-je me demandai si par ce fait ils ne me donnaient pas le droit d’user de
-représailles. Je le fis en inventant aussi mon _opération éthéréenne_,
-qui était, je crois, bien autrement surprenante que celle de mes
-_confrères_ en chirurgie.
-
-Le sujet sur lequel je devais opérer était le plus jeune de mes enfants,
-et je ne pouvais rencontrer une physionomie plus heureuse pour mon
-expérience. C’était un gros garçon de six ans, dont la figure fraîche et
-épanouie respirait la santé. Malgré son jeune âge, il mit la plus grande
-intelligence à apprendre son rôle, et il le joua avec une telle
-perfection, que les plus incrédules en furent dupes.
-
-Ce tour était l’un des plus applaudis de ma séance. Il est vrai de dire
-que la mise en scène en était parfaitement combinée. Pour la première
-fois, j’avais essayé de diriger la surprise de mes spectateurs en la
-faisant croître comme par degrés, jusqu’au moment où elle devait en
-quelque sorte faire explosion.
-
-J’avais divisé mon expérience en trois points, dont les effets étaient
-successivement plus étonnants les uns que les autres.
-
-Ainsi, lorsque j’ôtais le tabouret de dessous les pieds de l’enfant[14],
-le public, qui avait souri pendant les préparatifs de la suspension,
-commençait à devenir sérieux;
-
-Quand ensuite j’ôtais l’une des cannes, on entendait des exclamations de
-surprise et de crainte;
-
-Enfin, au moment où je soulevais mon fils à la position horizontale,
-les spectateurs, à ce dénouement inattendu, couronnaient l’expérience de
-bravos unanimes.
-
-Cependant, il arrivait quelquefois que des personnes sensibles, prenant
-l’éthérisation trop au sérieux, protestaient intérieurement contre les
-applaudissements et m’écrivaient des lettres dans lesquelles elles
-tançaient vertement le père dénaturé, qui sacrifiait au plaisir du
-public la santé de son pauvre enfant. On alla même jusqu’à me menacer de
-solliciter contre moi la sévérité des lois, si je n’abandonnais pas mon
-inhumaine opération.
-
-Les auteurs anonymes de ces récriminations ne se doutaient guère du
-plaisir qu’ils me faisaient éprouver. Après nous être égayés de ces
-lettres en famille, je les gardais précieusement comme des témoignages
-de l’illusion que j’avais produite.
-
-La vogue que me procura cette séance ne pouvait surpasser celle de
-l’année précédente; je n’avais à espérer d’autre résultat que celui
-d’emplir ma salle, et cela avait lieu chaque jour.
-
-La famille royale voulut aussi voir mes nouvelles expériences. On loua
-la salle entière pour une après-midi, en sorte que mes séances du soir
-ne furent pas interrompues.
-
-Cette représentation, à laquelle assistait également la reine des Belges
-avec sa famille, ne me présenta du reste d’autre particularité que de
-voir dans ma petite salle l’imposant spectacle d’une aussi considérable
-réunion de hauts personnages. Toutes les places étaient occupées, car
-Leurs Majestés étaient accompagnées de leurs cours respectives et d’un
-grand nombre d’ambassadeurs et de dignitaires du royaume.
-
-Comme j’avais lieu de l’espérer, mes nobles spectateurs furent
-satisfaits et daignèrent m’adresser de vive voix leurs compliments.
-
-Au milieu de ces douces satisfactions, j’avais tout lieu de croire que
-je possédais les bonnes grâces du public. Cependant j’appris à mes
-dépens, on va en juger, que si solide que paraisse la faveur de ce
-souverain, il faut quelquefois bien peu de chose pour la voir près de
-s’évanouir.
-
-Le 10 février 1848, Madame Dorval donnait à l’Odéon une représentation à
-son bénéfice. J’avais promis à cette éminente artiste d’y joindre comme
-intermède quelques-unes de mes expériences.
-
-Je fus de la plus grande exactitude à ce rendez-vous d’Outre-Seine; onze
-heures et demie sonnaient lorsque le rideau se baissa pour l’entr’acte
-qui devait précéder ma séance. Comme j’étais déjà depuis quelques
-instants en mesure de commencer, dix minutes me suffirent pour donner un
-dernier coup-d’œil à mes apprêts.
-
-Mon premier soin, en prenant possession de la scène, avait été de me
-soustraire aux regards indiscrets; j’avais congédié tout le monde.
-Malheureusement je n’avais même pas fait d’exception en faveur du
-régisseur, et l’on va voir quelles furent les tristes conséquences de
-cette mesure.
-
-Plein d’excellentes dispositions, je fais frapper les trois coups
-d’usage par mon domestique, et l’orchestre commence à jouer, tandis que,
-retiré dans la coulisse, je me prépare à faire mon entrée en scène. Mais
-au moment où le rideau se lève, je me rappelle avoir oublié un de mes
-_accessoires_, je cours le chercher à ma loge et reviens en toute hâte.
-O fatalité! dans ma précipitation je ne vois pas un _trapillon_[15] que
-le machiniste a imprudemment laissé ouvert, et ma jambe s’y enfonce
-jusqu’au-dessus du genou.
-
-Une vive douleur m’arrache un cri de détresse; mon domestique accourt,
-et ce n’est qu’avec peine qu’il parvient à me dégager. Mais dans quel
-état! mon pantalon, ouvert et déchiré sur toute la longueur, laisse voir
-ma jambe couverte de sang et affreusement écorchée.
-
-Dans ce désastreux état, il ne m’est plus possible de paraître en scène,
-je cherche alors autour de moi quelqu’un pour aller annoncer au public
-l’événement dont je viens d’être la victime; je n’aperçois que deux
-pompiers. Des pompiers pour une ambassade aussi délicate! il ne fallait
-pas y songer. J’avais bien aussi mon domestique; mais il faut que l’on
-sache que ce brave garçon était un nègre aux cheveux crépus, aux lèvres
-épaisses, au teint d’ébène, dont le langage naïf n’eût pas manqué
-d’exciter une risée générale sur ma triste position.
-
-Le régisseur seul eût pu se charger de la mission; mais où le trouver?
-
-Ces réflexions, promptes comme l’éclair, sont interrompues par les
-préludes d’un orage qui couve dans la salle; le public m’appelle, car,
-on s’en souvient, le rideau est levé, et, aux yeux des spectateurs,
-l’artiste a manqué son entrée; c’est là une faute irrespectueuse et par
-cela même impardonnable!
-
-Mon nègre, sans s’inquiéter de ce qui se passe au-dehors, déchire son
-mouchoir et le mien, et bande ma plaie avec beaucoup d’habilité. Cela ne
-m’empêche pas d’en ressentir une vive souffrance, mais je ne tarde pas à
-éprouver un tourment mille fois plus grand encore lorsque j’entends
-éclater dans la salle une bruyante tempête. Le public, qui avait
-commencé par frapper des pieds, siffle maintenant, crie, hurle, sur tous
-les tons discordants du mécontentement.
-
-Surmontant ma douleur, je change de pantalon en toute hâte[16] et je me
-décide à aller moi-même faire l’annonce de ma catastrophe. Je me dirige
-vers la porte du fond, et je me dispose à l’ouvrir lorsqu’un vacarme
-épouvantable, paroxisme effréné de l’impatience, me glace d’effroi et
-m’arrête; je n’ose plus, le cœur me manque. Pourtant il faut en
-finir. «Allons, me dis-je, dans un dernier effort sur moi-même, du
-courage!» et tout aussitôt ouvrant les deux battants, j’entre en scène.
-
-Je n’oublierai jamais la réception qui me fut faite à mon arrivée. D’un
-côté, des cris, des sifflets, des huées; de l’autre, des trépignements
-et des applaudissements à tout rompre. C’étaient comme deux partis en
-présence cherchant à s’écraser l’un l’autre par un excès de tapage.
-
-Pâle et tremblant devant une aussi rude épreuve, j’attends, immobile, le
-moment où les combattants venant à faire une trêve, me permettront de me
-justifier de mon retard. Ce moment arriva enfin, et je pus raconter ma
-triste aventure. Ma pâleur attestait la vérité de mes paroles; le
-public se laissa désarmer, et les sifflets cessèrent de se mêler aux
-applaudissements qui accueillirent mes explications.
-
-Il faut savoir ce que ces claquements de mains, ces bravos, ces figures
-bienveillantes font passer de soulagement et de bien-être dans le
-cœur d’un artiste, pour comprendre le revirement soudain qui s’opéra
-en moi. La sang me monta au visage et me rendit mes couleurs; les forces
-me revinrent, et possédé d’une énergie nouvelle, j’annonçai au public
-que me trouvant beaucoup mieux, j’allais exécuter ma séance. Je le fis
-en effet, et telle fut la puissance de la surexcitation morale sous
-l’empire de laquelle j’étais, que je sentis à peine le mal causé par ma
-blessure.
-
- * * * * *
-
-J’ai dit qu’à mon entrée en scène j’avais été salué par des
-démonstrations d’une nature toute différente: si beaucoup de spectateurs
-sifflaient, d’autres m’applaudissaient. La vérité exige de ma part un
-aveu; j’étais soutenu, ce soir là, par un protecteur tout puissant.
-
-Ceci demande explication; aussi pour donner à mon lecteur le mot de
-cette énigme, je suis obligé de lui raconter une toute petite anecdote.
-
-A l’époque où j’inventai l’expérience de la seconde vue, plusieurs
-directeurs de Paris me firent la proposition de venir la présenter comme
-intermède sur leurs théâtres. Je m’y étais refusé par la raison que,
-déjà très fatigué de mes propres représentations, il me coûtait de les
-prolonger encore. Ma détermination était donc bien arrêtée sur ce point,
-lorsque je reçus la visite d’une artiste du Palais-Royal, madame M...,
-qui y remplissait l’emploi des duègnes.
-
---«Monsieur, me dit-elle avec une certaine hésitation, je n’ai pas
-l’honneur d’être connue de vous; aussi n’est-ce qu’avec crainte que je
-me présente pour vous prier de me rendre un grand service. Voici le
-fait. Notre bon directeur, Dormeuil, veut bien donner à mon bénéfice une
-représentation dont le produit, s’il est suffisant, doit être employé à
-libérer mon fils du service militaire. Il ne tiendrait qu’à vous,
-Monsieur, d’assurer le succès de cette représentation en lui accordant
-votre concours.» Et cette pauvre mère, puisant son éloquence dans son
-amour pour son fils, me peignit avec de si vives couleurs le chagrin
-qu’elle éprouverait d’un insuccès, que, touché de son malheur, je revins
-sur ma détermination et consentis à joindre à sa soirée mon expérience
-de la _seconde vue_.
-
-Je n’ose me flatter que mon nom fut pour quelque chose dans le succès de
-la représentation; toujours est-il que la salle fut comble, et que la
-recette couvrit largement les frais d’un remplaçant.
-
-Le lendemain, l’heureuse mère vint me faire part de son bonheur et
-m’adresser ses remerciements. Elle était accompagnée d’un Monsieur que
-je ne connaissais pas, mais qui, aussitôt que Madame M... eut cessé de
-parler, m’exposa à son tour le but de sa visite.
-
---J’ai pris la liberté d’accompagner ici Madame, me dit-il, pour vous
-complimenter de ce que vous avez fait pour elle; c’est là une bonne
-action dont tous mes camarades du théâtre vous savent un gré infini;
-pour ma part, j’espère tôt ou tard vous en témoigner reconnaissance à ma
-manière.
-
-Tout en étant flatté de la démarche de mon visiteur, j’étais très
-intrigué du sens de sa dernière phrase; il s’en aperçut, et, sans me
-donner le temps de lui répondre, il continua:
-
---Ah! j’oubliais de vous dire qui je suis; j’aurais dû commencer par là.
-Je me nomme Duhart, et je suis entrepreneur des succès du théâtre du
-Palais-Royal. A propos, ajouta-t-il, avez-vous été satisfait de l’entrée
-que je vous ai faite hier?
-
-J’avoue que cette confidence m’ôta une douce illusion; j’avais cru ne
-devoir qu’à moi-même la réception qui m’avait été faite, et voilà que je
-ne savais plus quelle était au juste la part d’applaudissements que ma
-séance m’avait méritée. Néanmoins, je remerciai M. Duhart de sa
-bienveillance passée et de celle qu’il me promettait pour l’avenir.
-
-Trois mois après, je ne pensais plus à cet incident, lorsqu’un jour où
-je devais donner une séance à la Porte-Saint-Martin, je vis arriver chez
-moi mon ami Duhart.
-
---Un seul mot, M. Houdin, me dit-il sans vouloir prendre la peine de
-s’asseoir, j’ai lu sur les affiches que vous jouez au bénéfice de
-Raucourt; j’ai été vous recommander à P... qui vous _soignera_.
-
-Je fus _soigné_, en effet, car lorsque je parus en scène, on me fit une
-entrée digne des plus hautes célébrités artistiques. Il était facile de
-reconnaître une ovation chaudement recommandée. Cependant je dois dire
-que pour ces applaudissements comme pour tous ceux qui suivirent dans le
-cours de la soirée, je remarquai, à ma grande satisfaction, que le
-public, ainsi que l’on dit en langue _romaine_, _portait coup_, et que
-les bravos partant du parterre rayonnaient fort bien dans toute la
-salle.
-
-A quelques mois de là, à propos d’une représentation que je donnai au
-Gymnase, même visite de Duhart, même recommandation à son confrère, et
-même résultat. Enfin, il y eut peu de mes excursions hors de ma scène,
-auxquelles ne se soit intéressé mon protecteur reconnaissant.
-
-Je dois le dire, je le laissais faire, et je n’y voyais aucun mal. Loin
-de là, ces encouragements étaient un stimulant pour moi: chaque fois je
-redoublais d’efforts pour les mériter.
-
-Je me suis fait un plaisir de raconter ce trait, car il peint bien le
-caractère d’homme capable d’être aussi longtemps reconnaissant d’un peu
-de bien fait à une pauvre camarade de théâtre. Du reste, la
-représentation de l’Odéon fut la dernière où ce bon Duhart se dérangea
-pour moi. La révolution de février arriva quelques jours plus tard.
-
-On sait que cet événement fut un véritable coup de massue pour tous les
-théâtres.
-
-Après avoir épuisé toutes les attrayantes amorces de leur répertoire,
-les directeurs, aux abois, voyant leur agaceries infructueuses, se
-réunirent vainement en congrès pour conjurer une aussi désastreuse
-situation.
-
-J’avais été convoqué à cette réunion. Mais si j’y fis acte de présence,
-ce fut par pure politesse, car je me trouvais dans une position tout
-exceptionnelle relativement à mes confrères.
-
-Cette position tenait simplement à ce que mon établissement, au lieu de
-porter le nom de théâtre, s’appelait un spectacle[17]. Moyennant cette
-légère différence de dénomination, je jouissais de droits infiniment
-plus étendus.
-
-Ainsi, tandis que les théâtres ne pouvaient avoir des affiches que d’une
-dimension déterminée par une ordonnance de police, j’avais la liberté,
-moi, directeur de spectacle, de faire l’annonce de mes séances dans des
-proportions illimitées.
-
-Je pouvais diminuer ou augmenter le nombre de mes représentations selon
-ma fantaisie, ce qui n’était pas un des moindres avantages de mon
-administration.
-
-Enfin j’avais le droit, quand bon me semblerait, de mettre la clef de ma
-salle dans ma poche, de congédier mes employés et de me promener, en
-attendant des destins plus doux.
-
-Toutefois ces avantages, auxquels j’ajouterai celui d’avoir des frais
-beaucoup plus modérés que mes confrères, ne m’offrirent d’autre résultat
-que celui de ne pas perdre d’argent. J’eus beau faire feu des quatre
-pieds, le public resta sourd à mon appel comme au leur.
-
-Je me trompe; pendant quelques jours, je reçus du Gouvernement
-provisoire de très gracieuses lettres sous forme de _laissez-passer_,
-qui me priaient de recevoir dans ma salle des jeunes gens des écoles
-Polytechnique et de Saint-Cyr avec les personnes dont ils étaient
-accompagnés.
-
-J’étais enchanté, du reste, de cet aimable sans-façon, qui venait
-augmenter le nombre de mes rares spectateurs; je jouais au moins devant
-une salle assez bien garnie, et je n’avais plus le crève-cœur de voir
-ces maudites banquettes vides, dont l’aspect paralyse d’ordinaire les
-moyens de l’artiste, même le plus philosophe.
-
-Cette illusion était à la vérité bien éphémère, car, chaque soir, après
-la séance, mon caissier faisait, en m’abordant, une triste figure.
-
-Quel désenchantement! quelles amères représailles de la part de
-l’aveugle déesse qui, pendant quelque temps, m’avait accordé de si
-douces faveurs!
-
-Néanmoins, dans ces moments de détresse, je puis le dire en toute
-sincérité, les déceptions et les tourments ne sont pas tous dans les
-chiffres de profits et pertes: un directeur a beau ne pas faire de
-recette, il veut cacher sa misère. Pour donner le change, il cherche à
-garnir son théâtre et il donne gratuitement des billets. Je recourus à
-ce moyen; mais ce qui paraîtra étrange, c’est que ces billets qui, un
-mois plus tôt, eussent été regardés comme une très grande faveur, furent
-reçus avec beaucoup d’indifférence; souvent même il arriva que l’on ne
-se donnait pas la peine de répondre à mon invitation.
-
-Devenu philosophe par nécessité, je finis par me résigner à voir ma
-salle à peu près vide, et je n’envoyai plus d’invitations. D’ailleurs
-j’avais eu l’occasion d’étudier le _billet de faveur_ (c’est ainsi que
-l’on personnifie celui qui vient gratis au théâtre) et j’avais remarqué
-que ce genre de public est, ou semble toujours être très indifférent au
-spectacle. En effet, le _billet de faveur_, lorsqu’il sait que le
-théâtre est à court de spectateurs, croit faire un acte de complaisance
-en se rendant à l’invitation qui lui est faite. Une fois entré, s’il
-voit la salle pleine, il se figure que toutes les places sont occupées
-par des billets donnés (il a quelquefois raison), et il en conclut que
-le spectacle doit être peu amusant. S’il arrive qu’il se trompe, il
-n’applaudit pas, parce qu’il craint d’être reconnu pour être venu
-gratis, et de passer pour un compère, payant sa place en
-applaudissements.
-
- * * * * *
-
-J’en étais là de mes misères administratives, lorsque, un matin, je
-reçus la visite du directeur du Théâtre-Français de Londres. Mitchell
-(c’est le nom du directeur), loin de chercher à m’étourdir par des
-promesses mensongères se contenta de me faire cette simple proposition:
-
---Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous êtes très connu à Londres;
-venez donner des représentations au théâtre Saint-James, et tout me
-porte à croire que vous y aurez du succès. Du reste, nous y serons
-également intéressés, car nous partagerons les recettes brutes, et sur
-ma part, je paierai tous les frais des représentations. Vous alternerez
-avec mon opéra-comique, c’est-à-dire que vous jouerez les mardi, jeudi
-et samedi. Vous commencerez, si vous le voulez, le 7 mai prochain,
-c’est-à-dire dans un mois, à partir d’aujourd’hui.
-
-Ces conditions me semblant très acceptables, j’ajouterai même fort
-avantageuses, j’y souscrivis avec empressement. Mitchell alors me tendit
-la main, je lui donnai la mienne, et cette sanction amicale fut le seul
-traité que nous fîmes pour cette importante affaire. Point de dédit de
-part ni d’autre, point de conventions secondaires, point de signature,
-et jamais marché ne fut mieux cimenté.
-
-Depuis lors, dans mes longues relations avec Mitchell, j’eus maintes
-fois l’occasion d’apprécier toute la valeur de sa parole. C’est
-qu’aussi, je puis le dire hautement, c’est sans contredit un des plus
-consciencieux directeurs que j’aie jamais rencontrés. A la religion de
-la foi donnée, Mitchell joint en outre une affabilité extrême, une
-générosité et un désintéressement à toute épreuve. En toute
-circonstance, on le voit agir _quite a gentleman_, comme on dit en
-anglais, ou comme on dirait en France, en parfait gentilhomme. Une des
-plus brillantes qualités qu’on doit lui reconnaître, comme directeur,
-c’est la délicatesse de ses procédés envers ses artistes. Le trait
-suivant peut en donner un exemple.
-
-Jenny Lind chantait au théâtre italien de Londres précisément les jours
-où je donnais mes représentations à Saint-James, de sorte que, malgré
-tout le désir que j’avais d’aller l’entendre, je ne pouvais me décider à
-sacrifier une séance pour cet attrayant plaisir. Cependant, par une
-circonstance trop longue à raconter ici, il arriva que je me trouvai
-libre un jour de représentation de Jenny Lind. Il faut dire qu’outre
-l’exploitation du théâtre Saint-James, Mitchell avait loué pour toute
-l’année une certaine quantité de loges au Théâtre-Italien, et que, selon
-la coutume anglaise, il les revendait aux plus offrants. Il arrivait
-parfois que des coupons n’étaient pas vendus au moment de la
-représentation; Mitchell en faisait alors profiter quelques amis
-privilégiés. Je savais cette particularité, et je me proposai de lui
-faire, ce soir-là, le cas échéant, la demande d’une semblable faveur.
-
-Au moment où j’allais sortir de chez moi pour aller trouver mon
-directeur, il entra dans ma chambre.
-
---Parbleu, mon cher Mitchell, lui dis-je en l’abordant, j’allais
-précisément chez vous pour présenter une requête.
-
---Quelle qu’elle soit, mon ami, me répondit-il gracieusement, soyez
-assuré d’avance qu’elle sera très bien accueillie.
-
-Et lorsque je lui eus expliqué ce dont il s’agissait:
-
---Mon Dieu, Houdin, me dit-il du ton d’une véritable contrariété, que
-vous me faites de peine de me demander cela!
-
---Pourquoi donc? repris-je sur le même ton; si cela ne se peut pas, mon
-cher ami, mettons que je n’ai rien dit.
-
---Au contraire, Houdin, au contraire, cela se peut très bien; je suis
-seulement contrarié d’avoir manqué la surprise que je voulais vous
-faire; je vous apportais précisément une excellente loge pour ce soir...
-La voici.
-
-Peut-on trouver rien de plus délicat et de plus aimable que cette
-manière de faire?
-
-Quinze jours ne s’étaient pas écoulés depuis mon entrevue avec Mitchell,
-qu’après une traversée des plus heureuses, je débarquais à Londres. Dès
-mon arrivée, mon directeur me conduisit dans un charmant logement
-attenant à son théâtre, et, après l’avoir mis à ma disposition, il m’en
-fit visiter toutes les pièces. Arrivés dans la chambre à coucher:
-
---Vous voyez là, me dit-il, un lit célèbre; c’est ici que Rachel,
-Déjazet, Jenny Colon et plusieurs autres célébrités artistiques se sont
-reposées des émotions de leurs succès. Vous ne pouvez y avoir que de
-très belles inspirations dans les rêves qu’évoquera en vous le souvenir
-de ces hôtes illustres. A tout autre que vous, mon cher Houdin, je
-dirais que ces célèbres prédécesseurs lui porteront bonheur, mais votre
-chance à vous est dans la vertu de votre baguette magique.
-
-Mitchell voulant donner à mes représentations tout l’attrait désirable,
-avait commandé, pour mes séances, au décorateur de son théâtre, un salon
-Louis XV d’une grande richesse, ainsi qu’un rideau d’avant-scène, sur
-lequel devait être peint en lettres d’or le titre, adopté pour mon
-théâtre de Paris, _Soirées fantastiques_ de ROBERT-HOUDIN. Ce travail,
-assez long à exécuter, ne me permettait de commencer l’organisation de
-ma séance que lorsqu’il serait entièrement terminé.
-
-En attendant, n’ayant rien de mieux à faire, j’allais me promener,
-chaque jour, dans les magnifiques parcs de Londres, et je prenais des
-forces en prévision des fatigues que j’allais éprouver dans mes séances.
-
-A ce mot de fatigues, le lecteur sera sans doute surpris, car il a le
-droit de croire que mon séjour à Londres sera, en quelque sorte, un
-temps de repos, puisqu’au lieu de jouer sept fois par semaine comme chez
-moi, je ne dois plus donner que trois représentations dans le même laps
-de temps.
-
-Pour expliquer cette contradiction, il me suffira de dire que le travail
-et les fatigues sont moins dans l’exécution des séances que dans leur
-organisation. Or, comme à Saint-James, j’allais jouer alternativement
-avec une troupe d’opéra-comique, il en résultait que, pour ne pas gêner
-les artistes dans leurs études, je devais leur laisser tout le temps
-nécessaire à leurs répétitions qui, on le sait, prennent la plus grande
-partie de la journée. En conséquence j’avais promis de débarrasser la
-scène aussitôt ma représentation terminée, et de n’en prendre possession
-que dans le milieu du jour qui m’était réservé. Ajoutons que dans le
-travail d’installation et de déménagement, il ne suffisait pas seulement
-de l’œil du maître, il fallait pour bien des raisons que je misse la
-main à l’œuvre.
-
-On comprendra facilement ce qu’une telle situation devait me causer de
-fatigue.
-
-Mitchell avait, pour l’aider dans la direction de son théâtre, deux
-employés de la plus grande intelligence: ils se nommaient Chapman et
-Nemmo. L’un calme et réfléchi, s’occupait de la partie administrative;
-l’autre, vif, alerte, actif, surveillait certains détails du théâtre et
-particulièrement tout ce qui regardait la publicité.
-
-D’après les recommandations du directeur, Nemmo avait fait grandement
-les choses pour l’annonce de mes représentations. D’énormes affiches,
-sur lesquelles étaient représentées les différentes expériences de ma
-séance, couvrirent les murs de Londres, et furent, selon l’usage
-anglais, promenées dans les rues de la ville, à l’aide d’une voiture
-semblable à celles que nous avons à Paris pour les déménagements.
-
-Mais, quelque grande que fût cette publicité, elle était encore modeste
-comparativement à celle que vint nous opposer un compétiteur, qui peut
-passer à bon droit pour le plus habile et le plus ingénieux _puffiste_
-de l’Angleterre.
-
-Lorsque j’arrivai à Londres, un escamoteur, nommé Anderson, qui prenait
-le titre de _Great Wizard of the North_ (le grand sorcier du Nord),
-donnait depuis longtemps des représentations dans le petit théâtre du
-Strand.
-
-Cet artiste, craignant sans doute de voir se partager l’attention
-publique, essaya d’éclipser la publicité de mes séances. Il lança donc
-dans les rues de Londres une cavalcade ainsi organisée:
-
-Quatre énormes voitures, couvertes d’affiches et d’images représentant
-des sortiléges de toute sorte, ouvraient la marche. Vingt-quatre hommes,
-suivaient à la file et portaient chacun une bannière, sur laquelle était
-peinte une lettre d’un mètre de hauteur.
-
-A chaque carrefour, les quatre voitures s’arrêtaient côte à côte, et
-représentaient une affiche de vingt à vingt-cinq mètres de long, tandis
-que, au commandement d’un chef, tous les hommes, autrement dit toutes
-les lettres, s’alignaient, à l’exemple des voitures.
-
-Vues par devant, les lettres formaient cette phrase:
-
- THE CELEBRATED ANDERSON!!!
-
-et on lisait de l’autre côté des bannières:
-
- THE GREAT WIZARD OF THE NORTH.
-
-Malheureusement pour le _Wizard_, ses séances étaient attaquées d’une
-maladie mortelle: un séjour trop prolongé dans Londres avait fini par
-amener la satiété. Puis son répertoire était vieux de date, et ne
-pouvait lutter avec les tours nouveaux que j’allais présenter. Que
-pouvait-il opposer à la seconde vue, à la suspension, à la bouteille
-inépuisable, au carton fantastique, à l’escamotage de mon fils, etc.,
-etc. Force lui fut donc de fermer son théâtre et de partir pour la
-province où, grâce à ses puissants moyens de publicité, il sut comme
-toujours faire d’excellentes affaires.
-
-J’ai rencontré dans ma vie bien des _puffistes_, mais je puis dire que
-jamais je n’en ai vu qui atteignîssent à la hauteur où Anderson s’est
-élevé. L’exemple que je viens de citer peut déjà donner une idée de sa
-manière, je vais en ajouter quelques autres qui achèveront de peindre
-l’homme.
-
-Lorsque ses représentations doivent avoir lieu dans une ville et
-qu’elles ont été annoncées à grand renfort de publicité, Anderson
-parvient encore à faire lire ses annonces par les personnes qui ne
-regardent ni les journaux ni les affiches.
-
-A cet effet, il fait remettre à tous les marchands de beurre de la ville
-des moules en bois sur lesquels sont gravés son nom, son titre et
-l’heure de sa séance, il les prie d’imprimer son cachet sur leurs
-marchandises, en remplacement de la vache qui y est ordinairement
-représentée. Comme il n’est pas une seule famille en Angleterre qui ne
-mange du beurre à son déjeuner, si ce n’est même à tous ses repas, il en
-résulte que chacun a, dès le matin, sans aucun frais pour l’escamoteur,
-un programme qui l’engage _to pay a visit_ (à rendre visite) à
-l’illustre sorcier du nord.
-
-Ou bien encore, Anderson envoie dans les rues, avant le jour, une
-douzaine d’hommes, porteurs de ces énormes plaques à jour, à l’aide
-desquelles, avec un pinceau et du noir, on a pendant longtemps couvert
-d’annonces les murs de Paris. Ces gens impriment sur les dalles des
-trottoirs, qui, on le sait, sont en Angleterre de la plus grande
-propreté, l’annonce des séances du sorcier. Bon gré mal gré, chaque
-marchand, en ouvrant sa boutique, chaque habitant, en se rendant à ses
-affaires, ne peut faire autrement que de lire le nom d’Anderson et le
-programme de son spectacle. Il est vrai que quelques heures après, ces
-annonces sont effacées par les pas des passants, mais des milliers de
-personnes les ont lues. Le Wizard n’en demande pas davantage.
-
-Ses affiches n’accusent pas moins d’originalité. On m’en montra une, un
-jour, d’un format gigantesque, qui avait été faite à l’occasion de son
-retour à Londres après une longue absence. C’était une imitation en
-charge du fameux tableau _le Retour de l’île d’Elbe de Napoléon_.
-
-Sur le premier plan, on voit Anderson affectant la pose du grand homme.
-Au-dessus de sa tête flotte un immense étendard portant ces mots: la
-_merveille du monde_; derrière lui, et un peu perdu dans la pénombre, se
-tiennent respectueusement l’empereur de Russie et plusieurs autres
-monarques. Ainsi que dans le tableau original, des admirateurs
-fanatiques du sorcier embrassent ses genoux, tandis qu’une foule immense
-le salue de ses acclamations. On aperçoit dans le lointain la statue
-équestre du général Wellington qui, le chapeau bas, s’incline devant
-lui, le grand Wizard. Enfin il n’est pas jusqu’à la tour de Saint-Paul
-qui ne se penche aussi très humblement.
-
-Au bas est cette inscription: RETOUR DU NAPOLÉON DE LA NÉCROMANCIE.
-
-Prise au sérieux, cette image eût été une réclame de très mauvais goût;
-comme charge, elle est excessivement comique. Du reste, elle obtint le
-double résultat de faire rire le public de Londres et de rapporter grand
-nombre de shillings à l’habile _puffiste_.
-
-Lorsque Anderson est sur le point de quitter une ville, où il a épuisé
-toutes les ressources de la publicité et qu’il n’a plus rien à espérer,
-il sait le moyen de faire encore une énorme recette.
-
-Il commande au meilleur orfèvre de la ville un vase d’argent de cinq ou
-six cents francs; il loue, pour un jour seulement, le plus grand théâtre
-ou la plus grande salle de l’endroit et fait annoncer que, dans une
-séance d’adieu que se propose de donner le grand Wizard, il sera établi,
-pendant l’entr’acte, un concours parmi les spectateurs, pour le meilleur
-calembour.
-
-Le vase d’argent sera le prix du vainqueur.
-
-On sait que le peuple anglais se livre très volontiers à l’exercice des
-jeux de mots.
-
-Un jury est choisi parmi les personnes les plus notables de la ville
-pour juger, de concert avec le public, la valeur de chaque calembour.
-
-On convient que lorsque le mot sera trouvé bon, on applaudira; qu’on ne
-dira rien pour le passable, et que l’on grognera pour le mauvais. (En
-Angleterre, on ne siffle pas pour désapprouver, on grogne).
-
-Les places sont retenues à l’avance, la salle est envahie, elle est
-comble; on vient moins pour la séance, que l’on connaît déjà, que pour
-se donner le plaisir de faire de l’esprit en public. Chacun lance son
-mot et reçoit un accueil plus ou moins favorable; enfin le vase est
-décerné au plus spirituel de la société.
-
-Tout autre qu’Anderson se contenterait d’encaisser l’énorme recette que
-lui rapporte cette séance, mais _le Grand Sorcier du Nord_ n’a pas dit
-son dernier mot. Avant que le public quitte la salle, il annonce qu’un
-sténographe a été chargé par lui d’inscrire tous les calembours, et
-qu’ils paraîtront chez les principaux libraires de la ville sous forme
-de recueil.
-
-Chaque spectateur qui a donné son trait d’esprit n’est pas fâché de le
-voir imprimé, et il achète le livre moyennant un shilling (1 fr. 25 c.)
-On peut se faire une idée du nombre d’exemplaires qui peuvent être
-vendus par le nombre des calembours qu’ils contiennent. J’ai en ma
-possession un de ces recueils, imprimés à Glascow et portant la date du
-15 mars 1850, dans lequel il y a 1,091 de ces facéties.
-
-Je possède aussi quelques affiches du Grand Sorcier du Nord, et je les
-conserve précieusement, comme des modèles du genre. Il en est une
-surtout qui est le sublime de la _blague_, fût-elle même américaine. Je
-vais la donner ici pour couronner dignement cette esquisse de l’émule de
-Barnum.
-
-Je copie mot à mot:
-
-«Le Grand Sorcier du Nord, surnommé la plus Haute Merveille de l’Age, le
-vrai, le seul Wizard des Wizards, qui a été honoré des sourires
-approbateurs des royautés, de l’élite de la société et des hommes
-savants de toute dénomination; le Wizard qui a étonné d’innombrables
-myriades de spectateurs par son art merveilleux et la puissance de sa
-magie; le voici, l’incompréhensible maître de la sorcellerie moderne,
-qui vous invite à venir chaque soir à son palais cabalistique pour que
-vous soyez témoins de ses actes étourdissants, de son habileté
-scientifique et de ses prodiges. Le voici, le Wizard qui défie tout
-compétiteur, le Wizard qui commande l’examen et l’attention, le Wizard
-qui est infaillible, le Wizard du Nord enfin, dont les mystères sont
-impénétrables, indéfinissables et incontestables. Venez donc tous à son
-mystique banquet de la joie intellectuelle.
-
-»Les milliers de spectateurs qui ont déjà vu ses séances nécromantiques
-reviennent et reviennent encore pour assister à sa science délectable et
-jeter des yeux avides sur les merveilles qui réalisent des
-impossibilités. Tous le proclament sans rival et s’écrient: Ce
-mystérieux magicien des temps modernes est bien _la vraie lumière et la
-merveille de l’âge_.
-
-»Signé: ANDERSON.»
-
- * * * * *
-
-Le style charlatanesque de cette affiche est très plaisant, du moins je
-le regarde comme tel, car il n’est pas supposable qu’Anderson ait jamais
-eu l’intention de s’adresser sérieusement de tels compliments; si je me
-trompais, ce serait alors de sa part, eu égard à son talent en
-escamotage, plus que de la vanité. Je le crois au fond très modeste.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
-LE THÉATRE SAINT-JAMES.--INVASION DE L’ANGLETERRE PAR LES ARTISTES
-FRANÇAIS.--UNE FÊTE PATRONNÉE PAR LA REINE.--LE DIPLOMATE ET LE
-PRESTIDIGITATEUR.--UNE RECETTE DE 75,000 FRANCS.--SÉANCE À
-MANCHESTER.--LES SPECTATEURS AU CARCAN.--_What a capital
-caraçao._--MONTAGNE HUMAINE.--CATACLYSME.--REPRÉSENTATION AU PALAIS DE
-BUCKINGHAM.--UN REPAS DE SORCIERS.
-
-
-Mais il est temps de revenir à Saint-James; les machinistes, peintres et
-décorateurs doivent avoir terminé leurs travaux, car le 7 mai est
-arrivé, et ce jour est le terme fixé pour que la scène me soit livrée.
-
-En effet, chacun a été de la plus grande exactitude. Dès le matin, le
-nouveau décor se trouve en place, et comme, grâce à la recommandation
-faite par Mitchell, on a suspendu, ce jour-là, les répétitions de
-l’opéra-comique, le théâtre reste entièrement libre pour toute la
-journée; je puis donc me livrer tranquillement aux préparatifs de ma
-séance. Du reste, tout a été si bien prévu, si bien disposé à l’avance,
-que mes apprêts se trouvent terminés lorsque le public commence à entrer
-dans la salle.
-
-J’avais, ainsi qu’on doit le penser, pris toutes mes précautions,
-toutes mes mesures, pour que rien ne manquât dans ma séance, car une
-expérience qui, si elle réussit, doit produire de l’étonnement, n’est
-plus en cas d’insuccès qu’une mystification à l’adresse de l’opérateur.
-Pauvres sorciers que ceux dont le pouvoir surnaturel, dont les miracles
-tiennent à un fil!
-
-Il est vrai qu’un prestidigitateur intelligent, quel que soit le
-mécompte qui lui survienne, doit toujours savoir se tirer d’embarras, en
-se réservant un faux-fuyant qui puisse donner le change au public.
-Néanmoins, si habile que l’on soit dans ces sortes de réparations, il
-est très difficile d’en obtenir un heureux résultat, car ce n’est
-toujours qu’un rhabillage dont on voit quelquefois le joint.
-
-J’avais bien, en toute occasion, une double manière de faire, mais
-j’avoue que j’étais désolé quand j’étais obligé d’avoir recours à ces
-moyens secondaires qui, en allongeant l’expérience, en rendent l’effet
-beaucoup moins saisissant.
-
-Lorsqu’il s’agit de tours d’adresse, la chose est impossible, car là un
-escamoteur ne doit jamais faillir, pas plus qu’un bon musicien ne doit
-faire une fausse note. S’il arrive qu’il se trompe, c’est qu’il n’est
-pas suffisamment adroit, et il doit recourir au travail pour se
-perfectionner dans son art; mais dans les expériences, il survient
-souvent des accidents que j’appellerai des coups de massue et que
-l’homme le plus soigneux et le plus circonspect ne peut prévoir. On ne
-peut, dans ces circonstances compter que sur les expédients que suggère
-l’esprit.
-
-Ainsi, par exemple, il m’arriva un jour de briser le verre d’une montre
-qui m’avait été confiée dans une séance. La position était
-embarrassante, car c’est une très mauvaise conclusion pour un tour, que
-de rendre endommagé un objet qui vous a été confié en bon état.
-
-Je m’approchai tranquillement de la personne qui m’avait prêté sa
-montre; je la lui présentai en ayant soin que le cadran se trouvât
-tourné en-dessous, et au moment de la remettre, je la retirai doucement.
-
---Est-ce bien votre montre? dis-je avec assurance.
-
---Oui, Monsieur, c’est elle.
-
---A merveille; j’étais bien aise de le faire constater. Voulez-vous,
-Monsieur, ajoutai-je en baissant la voix, me la laisser pour un autre
-tour, que je vais faire dans quelques instants?
-
---Volontiers, me répondit le complaisant spectateur.
-
-J’emporte alors le bijou sur la scène, et le remettant furtivement à mon
-domestique, je lui donne l’ordre de courir en toute hâte chez un
-horloger pour y faire remettre un autre verre.
-
-Une demi-heure après, je reviens auprès du propriétaire de la montre, et
-la lui rendant:
-
---Mon Dieu! Monsieur, lui dis-je, je viens de m’apercevoir avec regret
-que l’heure avancée de la soirée ne me permet pas de faire le tour que
-je vous ai promis; mais comme j’espère avoir encore le plaisir de vous
-voir à mes séances, veuillez me le rappeler la première fois que vous
-viendrez, et je pourrai alors vous faire jouir de cette intéressante
-expérience... J’étais sauvé.
-
-Cependant le public entrait à Saint-James, mais avec tant de calme que,
-bien que la loge où je m’habillais fût près de la scène, je n’entendais
-aucun bruit dans la salle. J’en étais effrayé, car ces entrées paisibles
-sont en France le pronostic certain d’une mauvaise recette pour le
-directeur, et pour l’artiste les sinistres préliminaires d’un insuccès,
-disons le mot, d’un _fiasco_.
-
-Dès que je fus en mesure de me présenter sur la scène, je courus au trou
-du rideau. Je vis alors avec autant de surprise que de joie la salle
-complètement remplie et présentant en outre la plus charmante société
-que j’eusse encore vue.
-
-Il faut dire aussi que le théâtre Saint-James est un établissement hors
-ligne; il est en quelque sorte un point de réunion pour la fine fleur de
-l’aristocratie anglaise, qui s’y rend dans le double but de jouir du
-spectacle et de se perfectionner dans la prononciation de la langue
-française.
-
-Un fait donnera une idée de l’élégance, du ton et de la tenue des
-spectateurs: il n’est permis à aucune dame de garder son chapeau; si
-élégant qu’il soit, elle doit en entrant le déposer au vestiaire. Cette
-mesure, du reste, rentre dans les habitudes anglaises, car les dames
-vont à ce théâtre en toilette de bal, c’est-à-dire coiffées en cheveux
-et décolletées autant que la mode et les convenances le permettent. De
-leur côté, les hommes s’y présentent vêtus de l’habit noir, cravatés de
-blanc et gantés d’une manière irréprochable.
-
-A Saint-James, le parterre n’existe que pour mémoire; relégué sous les
-balcons, c’est à peine si l’on s’aperçoit de son existence. Tout le
-rez-de-chaussée est garni de stalles ou plutôt d’élégants fauteuils, où
-les dames sont admises.
-
-Le prix des places est en rapport avec le confortable qu’elles peuvent
-offrir. Chaque stalle se loue douze shillings (quinze francs), et l’on
-peut entrer aux modestes places du parterre moyennant trois shillings
-(trois francs soixante-quinze centimes). Ce n’est pas plus cher qu’à
-l’Opéra.
-
-Tandis que j’étais à regarder avec ravissement cette élégante assemblée,
-je me sentis légèrement frapper sur l’épaule. C’était Mitchell, qui
-venait délicatement me faire part de quelques invitations qu’il avait
-cru convenable de faire.
-
---Eh bien! Houdin, me dit-il, quel est le résultat de votre examen?
-Comment trouvez-vous la composition de notre salle?
-
---Charmante, mon cher Mitchell; je dirai même que c’est la première fois
-que, dans un théâtre, je me trouve appelé à donner des représentations
-devant une aussi brillante réunion.
-
---Brillante est en effet le mot, mon ami, car vous saurez qu’au nombre
-de vos admirateurs (qu’on me passe le mot de louange, c’est Mitchell qui
-parle) se trouve toute la presse anglaise, et la presse anglaise possède
-un nombreux effectif. Nous devons avoir également pour spectateurs
-quelques _gentlemen_ dont l’opinion a la plus grande influence dans les
-salons de la capitale des Trois-Royaumes; enfin grand nombre de places
-sont occupées par des célébrités artistiques qui seront de justes
-appréciateurs de ce Robert-Houdin que, selon l’expression champenoise,
-nous avons fait mousser comme il le mérite.
-
-On doit penser, d’après ces détails, si cette représentation fut une
-solennité pour moi, et combien j’apportai de zèle et de soins dans
-l’exécution de mes expériences. Je puis le dire, j’obtins un véritable
-succès.
-
-Parlerai-je maintenant de la bienveillance et des encouragements du
-public du théâtre Saint-James? J’en appelle aux artistes célèbres qui,
-avant moi, ont joué sur cette scène: Rachel, Roger, Samson, Regnier,
-Duplessis, Déjazet, Bouffé, Levassor, etc.; y a-t-il en Europe des
-spectateurs comparables à ceux de Saint-James? Là, point de claqueurs;
-ils y seraient superflus; le public se charge lui-même d’encourager les
-artistes. Les gentlemen ne craignent pas de faire craquer leurs gants,
-et les dames font avec leurs petites mains tout le bruit dont elles sont
-capables.
-
-Mais je m’arrête, car je craindrais en continuant de tomber dans le
-style du _Grand Wizard_.
-
-Mes représentations suivirent leur cours à Saint-James, et me
-dédommagèrent amplement de ce que j’avais perdu à Paris. Bien que je ne
-donnasse que quatre représentations par semaine, leur résultat dépassait
-encore celui de mes plus beaux jours en France. Je ne pouvais
-certainement désirer rien au-delà; mais Mitchell, plus expérimenté que
-moi en affaires de théâtre, avait une ambition qu’il m’avait
-communiquée.
-
---Il faut, mon ami, m’avait-il dit, que vous jouiez devant la Reine, car
-alors seulement votre vogue à Londres sera sanctionnée, et elle
-deviendra par conséquent plus durable.
-
-Toutefois, Mitchell ne pouvait se dissimuler la difficulté d’obtenir la
-commande de cette représentation; les circonstances, et je dirais même
-la politique, si je l’osais, semblaient s’y opposer.
-
-Après les journées de février, les théâtres de Paris furent, ainsi que
-je l’ai dit plus haut, réduits à n’avoir à peu près pour toute encaisse
-métallique que des billets de faveur; ils cherchèrent donc dans les pays
-voisins, comme je l’avais fait moi-même, un public moins préoccupé de
-politique, et par conséquent plus accessible à l’attrait des plaisirs.
-
-L’Angleterre était le seul pays qui n’eût rien changé à ses habitudes de
-luxe et de plaisir; aussi nombre de directeurs tournèrent-ils des
-regards d’espérance vers cet Eldorado.
-
-Le théâtre du Palais-Royal, qui pourtant était un des moins malheureux,
-en raison des affaires comparativement bonnes qu’il faisait, fut un des
-premiers à tirer à vue sur la riche métropole des trois Royaumes-Unis.
-
-Dormeuil, son habile directeur, divisa sa troupe en deux parties; l’une
-resta à Paris, tandis que l’autre vint au théâtre Saint-James, en
-remplacement de l’opéra-comique qui avait terminé son engagement avec
-Mitchell. Levassor, Grassot, Ravel, Mlle Scrivaneck, etc., eurent un
-éclatant succès auprès de nos communs spectateurs.
-
-Cette réussite fut connue à Paris et monta la tête du directeur du
-Théâtre Historique, M. H.....
-
-Après s’être entendu avec les propriétaires d’un théâtre de Londres
-(Covent-Garden, je crois), l’impressario y vint également avec une
-partie de sa troupe, pour représenter en deux soirées la pièce de
-_Monte-Christo_.
-
-L’arrivée de ces artistes, tous pour la plupart d’un grand mérite, mit
-en émoi les directeurs anglais, et ceux-ci, craignant avec quelque
-raison un accaparement complet de leurs spectateurs, résolurent de
-s’opposer à cette redoutable invasion.
-
---Que les théâtres Français et Italien de Londres, disaient-ils dans
-leurs récriminations, fassent jouer sur leurs scènes des pièces, quelles
-qu’elles soient, leur privilége les y autorise, et nous respectons leur
-droit. Mais nous ne souffrirons jamais que tous nos théâtres soient
-ainsi envahis, et que Shakespeare soit détrôné par des auteurs
-étrangers.
-
-La question de concurrence théâtrale prit bientôt le caractère d’une
-question de nationalité. Les journaux prirent fait et cause pour les
-théâtres; le peuple lui-même adopta l’opinion des journalistes, et
-devint une armée militante contre les nouveaux-venus.
-
-M. H.... essaya néanmoins de faire représenter le chef-d’œuvre
-d’Alexandre Dumas; mais il fut impossible d’en entendre un mot, tant il
-se fit de bruit et de vacarme dans la salle, pendant tout le temps que
-dura la représentation. En vain le directeur mit-il la plus courageuse
-persistance dans son entreprise, il fut contraint céder devant cette
-imposante protestation, qui menaçait de dégénérer en émeute, et il se
-décida à fermer le théâtre.
-
-Mitchell tendit la main au malheureux directeur, et il lui offrit
-l’hospitalité à son théâtre pour qu’au moins, avant de partir, il pût y
-représenter sa double pièce. A cet effet, il lui accorda un des jours
-attribués aux représentations du Palais-Royal, et il lui promit de
-s’entendre avec moi sur la soirée du lendemain, à laquelle j’avais droit
-pour ma séance.
-
-Je n’avais rien à refuser à Mitchell, et le drame fut représenté dans
-son entier; après quoi la troupe retourna en France.
-
-Je fis cette concession avec le plus grand plaisir, puisqu’elle obligea
-d’estimables artistes; j’ajouterai même que si semblable occasion se
-présentait encore d’obliger personnellement M. H...., je la saisirais
-avec empressement, ne fût-ce que pour le faire penser à me remercier du
-premier service que je lui ai rendu.
-
-Quoi qu’il en soit, les protestations de la presse et du public contre
-les artistes étrangers avaient eu du retentissement, et la reine
-Victoria croyait devoir observer une certaine réserve à notre égard.
-Mais Mitchell n’était pas homme à se laisser décourager; il tenait à
-cette séance; il la voulait pour notre intérêt commun, et il finit par
-l’obtenir. L’occasion vint du reste se présenter d’elle-même.
-
-Une fête de bienfaisance, dont l’objet était la création d’un
-établissement de bains pour les pauvres, fut organisée par les soins des
-plus hautes dames de l’Angleterre.
-
-Cette fête devait avoir lieu dans une charmante villa, située à Fulham,
-petit village à deux pas de Londres et appartenant à sir Arthur Webster,
-qui l’avait obligeamment mise à la disposition des dames patronnesses.
-
-Ce gracieux essaim de sœurs de charité était représenté par dix
-duchesses, quinze marquises et une trentaine de comtesses, vicomtesses,
-baronnes, etc., en tête desquelles était la Reine, qui devait honorer la
-fête de sa présence. C’était déjà plus qu’il n’en fallait pour faire
-promptement enlever tous les billets, quel qu’en fût le prix. Cependant,
-par un excès de conscience, ces dames songèrent à joindre à cet attrait
-quelques divertissements pour occuper agréablement les loisirs de la
-journée.
-
-La première idée fut d’organiser un concert, et l’on songea
-naturellement, vu la qualité des spectateurs, à choisir les meilleurs
-chanteurs de la capitale. On jeta les yeux sur le Théâtre Italien.
-
-Mais là vint surgir une difficulté: il fallait aller demander à chaque
-artiste le concours gratuit de son talent, et, comme c’était une faveur
-à implorer, l’ambassade présentait pour les jolies solliciteuses une
-position délicate, qu’elles craignaient d’accepter.
-
-Heureusement ces dames avaient eu le soin de s’adjoindre mon directeur,
-dont les conseils intelligents devaient être très précieux dans
-l’organisation de la fête.
-
-Mitchell fut chargé de voir les artistes, et il ne tarda pas à présenter
-une liste des talents les plus remarquables: c’étaient Mme Grisi,
-Mme Castellan, Mme Alboni, Mario, Roger, alors engagé au Théâtre
-Italien, Tamburini et Lablache.
-
-Après le concert devait avoir lieu un divertissement qui ne pouvait
-manquer de piquer vivement la curiosité. Un grand nombre de dames,
-revêtues de costumes empruntés aux diverses parties du monde, avaient
-promis de former sur la pelouse des quadrilles de fantaisie dans
-lesquels elles exécuteraient des danses de caractère; on avait dressé, à
-cet effet, des tentes élégantes et spacieuses.
-
-Mais ce divertissement ne pouvait durer plus d’une heure, et il en
-restait encore deux, pendant lesquelles on n’avait plus à offrir aux
-invités que les plaisirs de la promenade. On comprit que cette
-distraction n’était pas suffisante, surtout en songeant que le prix
-d’entrée était fixé à deux livres (50 francs). On chercha alors, et l’on
-pensa à ma séance.
-
-C’était ce que Mitchell attendait. Aussi prit-il sur lui, en raison de
-notre liaison amicale, d’obtenir mon consentement. Il fit plus. Voulant
-à son tour apporter son obole aux malheureux, il offrit de construire à
-ses frais un théâtre, dans le parc même, et d’y faire apporter la scène
-sur laquelle je donnais ma séance. C’était en quelque sorte transporter
-le théâtre Saint-James à Fulham.
-
-Mitchell me fit part de cette heureuse nouvelle, dont il attendait les
-meilleurs résultats, et je puis dire tout de suite que ses prévisions se
-trouvèrent réalisées. Dès que l’on sut que la Reine assisterait à une de
-mes représentations, bien des membres de la haute aristocratie, qui
-n’étaient pas encore venus à Saint-James, y firent demander des loges.
-
-Au jour fixé pour la fête de Fulham, je partis après mon déjeûner pour
-la résidence de sir Arthur Webster. Mon régisseur, en compagnie des
-machinistes de Saint-James, y était depuis le matin, en sorte qu’en
-arrivant je trouvai le théâtre complètement organisé. Décors, coulisses,
-frises, rideau, tout y était, excepté cependant la rampe, qu’on avait
-jugée inutile, puisque le soleil devait la remplacer avantageusement.
-
-L’entrée du public était fixée à une heure après-midi, et bien que je ne
-dusse donner ma représentation que vers quatre heures, mes dispositions
-étaient entièrement prises au moment où les portes furent ouvertes. Déjà
-aussi les dames patronnesses étaient à leur poste pour recevoir la reine
-et les autres membres de la famille royale. Ces dames étaient assistées
-par des commissaires pris dans la plus haute noblesse, et parmi eux on
-citait le duc de Beaufort, le marquis d’Abercorn, le marquis de Douglas,
-etc.
-
-En attendant que je fusse acteur à mon tour, je ne songeai qu’à prendre
-part à la fête en simple spectateur; je me dirigeai d’abord vers la
-porte d’entrée.
-
-A peine y étais-je arrivé, que je vis descendre de voiture le duc de
-Wellington, le héros populaire, devant lequel nobles et vilains
-s’inclinaient avec une respectueuse déférence.
-
-Quelques minutes après, parurent le duc et la duchesse de Cambridge
-accompagnés de Son Altesse le prince Frédérick-William de Hesse, et dans
-un groupe qui suivit immédiatement ces hauts personnages, on me fit
-remarquer la duchesse de Kent, puis la duchesse Bernhard de Saxe-Weimar,
-ainsi que les princesses Anne et Amélie.
-
-Ces illustres visiteurs furent reçus par les dames patronnesses avec les
-honneurs dus à leurs rangs, tandis que la musique des
-Royal-horse-Guards accompagnait chaque entrée de chants nationaux.
-
-On entendait au dehors la foule bruyante et animée, qui se pressait pour
-voir passer, au risque de se faire écraser, les somptueux équipages
-bardés de ces laquais pimpants et poudrés dont la tête est taxée par
-l’État à un si haut prix.
-
-Les nombreux souscripteurs entraient avec empressement; chacun voulait
-être exact; on savait que la Reine devait assister à la fête, et pour
-rien au monde un Anglais, grand ou petit, ne voudrait manquer le plaisir
-de contempler une fois de plus les traits de _her most gracious
-majesty_.
-
-Le poste que j’avais choisi était on ne peut plus favorable pour passer
-en revue les nouveaux arrivants et ne manquer aucun personnage.
-Cependant, quelque attrait que pût me présenter ce brillant panorama,
-j’avais hâte de prendre également connaissance de l’intérieur de ce
-palais féerique, et je me préparais à m’y rendre, lorsque je jetai un
-dernier coup-d’œil sur la porte d’entrée. Bien m’en prit, car en ce
-moment arrivaient à peu de distance l’un de l’autre, le prince
-Louis-Napoléon, notre Empereur actuel, le prince Edouard de Saxe-Weimar,
-le prince Lawenstein, le prince Léopold de Naples et plusieurs autres
-grands personnages dont les noms m’échappent aujourd’hui.
-
-Déjà à l’intérieur, les jardins, les serres, les appartements étaient
-encombrés de tout ce que Londres possédait de plus riche et de plus
-puissant. C’est tout au plus si l’on pouvait circuler librement. A
-chaque instant, un essaim formidable de marquises et de ladies me
-barrait le passage et me forçait à m’effacer pour ne pas m’exposer à
-froisser les plus éblouissantes toilettes que j’eusse jamais vues. Cela
-m’était assez difficile, car de quelque côté que je me jetasse
-complaisamment, je risquais fort de rencontrer le même inconvénient,
-tant était nombreuse et compacte la réunion de Fulham.
-
-A deux heures et demie, la Reine n’était pas encore arrivée, et l’on
-ignorait si l’on devait attendre Sa Majesté pour commencer la fête ou
-passer outre, lorsque des hurrahs frénétiques, dont l’air retentit à un
-mille de distance, annoncèrent qu’elle paraîtrait bientôt.
-
-Aussitôt les cloches du village sonnèrent à triple volée; la musique
-entonna l’hymne nationale de _God save the queen_ (Dieu sauve la Reine),
-et les plus jeunes et les plus jolies femmes vinrent former une double
-haie sur le passage de Sa Majesté.
-
-Ces apprêts étaient à peine terminés, que la Reine descendit de voiture,
-et suivant une immense avenue tapissée de drap rouge et abritée par un
-dais aux riantes couleurs, se dirigea vers le salon où le concert
-attendait sa présence pour commencer.
-
-Là, au milieu du cercle qu’avaient formé les dames patronnesses, Sa
-Majesté prit place, et le concert commença.
-
-Certes, c’eût été avec bonheur que j’aurais écouté les douces mélodies,
-les voix si suaves et si sonores qui furent entendues dans cette
-enceinte. Malheureusement le salon, malgré ses vastes proportions, ne
-pouvait contenir tout le monde, et l’affluence était si grande que
-non-seulement il était comble, mais que les abords s’en trouvaient
-envahis jusqu’au point où les dernières vibrations des voix venaient
-s’éteindre.
-
-Il fallut donc me contenter d’entendre du dehors les nombreux bravos
-accordés aux habiles chanteurs. Roger surtout obtint un véritable
-triomphe dans son morceau de _Lucie de Lammermoor_; on sait la manière
-ravissante dont il le chante. La Reine, elle-même, demanda qu’il le dît
-une seconde fois.
-
-Le concert se terminait à peine que, suivant le programme qui en avait
-été rédigé d’avance, la Royale spectatrice vint assister aux quadrilles
-dans lesquels figuraient, on se le rappelle, des dames revêtues de
-costumes rivalisant d’élégance et de richesse.
-
-J’avais bien aussi le plus grand désir d’assister à ce gracieux
-spectacle, mais je crus utile à mes intérêts d’aller jeter un dernier
-coup-d’œil sur ma scène. Je me dirigeai donc vers mon théâtre où l’on
-m’avait réservé une entrée particulière, et j’allais gravir les quelques
-marches qui y conduisaient, quand je me sentis saisir par le bras.
-
---Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit en souriant un Monsieur, qui se
-mit à monter l’escalier avec moi, cela se trouve à merveille, nous
-allons entrer de compagnie.
-
---Où cela, Monsieur? demandai-je, tout étonné de cette proposition.
-
---Où cela? mais sur votre théâtre, répondit l’inconnu d’un ton
-d’autorité, et j’espère bien que vous ne me refuserez pas ce plaisir-là.
-
---Je suis fâché de vous refuser, Monsieur; mais cela ne se peut pas,
-dis-je poliment, sachant que dans l’enceinte de Fulham, il ne pouvait y
-avoir que des gens pour lesquels on devait avoir des égards.
-
---Pourquoi cela ne se pourrait-il pas? riposta mon interlocuteur avec
-une insistance marquée; je trouve au contraire que rien n’est plus
-facile. Si nous ne pouvons passer de front par la porte, nous y
-entrerons l’un après l’autre.
-
---Pardonnez-moi, Monsieur, de vous refuser, mais aucun étranger ne doit
-pénétrer sur ma scène.
-
---Ah bien! dit alors mon assaillant sur le ton de la plaisanterie, s’il
-en est ainsi, pour ne pas vous être plus longtemps étranger, je vais
-vous dire mon nom. Je suis le baron Brunow, ambassadeur de Russie, aussi
-grand admirateur de vos mystères que désireux de les pénétrer. Et il
-continuait à monter, en cherchant à forcer la barrière que je lui
-opposais. Comment, Monsieur Robert-Houdin, ajouta-t-il, vous me refusez?
-je ne vous demande pourtant qu’une ou deux confidences, rien de plus.
-
---Je persiste dans mon refus, Monsieur le baron, pour plusieurs raisons
-et principalement pour celle-ci...
-
---Laquelle?
-
---C’est que vous possédez une perspicacité et un esprit trop
-généralement reconnus, pour que je vous prive du plaisir de découvrir
-vous-même ces secrets, dignes à peine de votre haute intelligence.
-
---Ah! ah! fit en riant le baron, voilà de belle et bonne diplomatie;
-est-ce que vous voudriez marcher sur mes brisées?
-
---J’en suis indigne, Monsieur le baron.
-
---Très bien! très bien! En attendant je me trouve repoussé avec perte et
-réduit à prendre place parmi les spectateurs.--Je me rends; mais
-dites-moi, Monsieur Robert-Houdin, vous n’avez jamais été en Russie?
-
---Non, Monsieur, jamais.
-
---Alors, donnez-moi votre carte.
-
---La voici.
-
-L’ambassadeur mit son nom au bas du mien.
-
---Tenez, me dit-il en me la rendant, si vous avez le désir de visiter
-notre pays, cette carte vous sera très utile, et si je me trouvais à
-Saint-Pétersbourg à cette époque, venez me voir, je vous procurerai
-l’honneur de jouer devant Sa Majesté l’empereur Nicolas.
-
-Je remerciai le baron Brunow, et il me quitta.
-
-Pendant cet entretien, les quadrilles s’exécutaient, et ils n’étaient
-pas encore terminés, que déjà la foule envahissait les places qui
-n’étaient pas réservées pour la famille Royale et la cour. La Reine
-elle-même ne tarda pas à arriver, et aussitôt je reçus l’ordre de
-commencer.
-
-Que n’ai-je une plume plus habile pour peindre avec de vives couleurs le
-riche tableau qui, à cet instant, se déroula devant mes yeux éblouis! Je
-vais toutefois essayer de le décrire.
-
-Que l’on se figure une immense pelouse s’élevant devant moi en
-amphithéâtre et comme disposée pour être le parterre de ma scène.
-Certes, l’on n’eût pu dire si l’herbe ou le sable recouvrait ces gradins
-naturels, tant ils étaient couverts de spectateurs, je devrais dire de
-spectatrices, car les Messieurs n’étaient point admis dans cette
-enceinte.
-
-Au premier plan et près de mon théâtre, la Reine, ayant à sa droite son
-Royal époux, était entourée de sa jeune et gracieuse famille. Un peu en
-arrière, les dames de la cour, assistées des dames patronnesses,
-formaient l’entourage de Sa Majesté. Puis, au second plan, à une
-distance respectueuse, étaient assises les femmes et les filles des
-nombreux souscripteurs. Quant aux Messieurs, on les voyait
-symétriquement groupés autour de cette vaste enceinte.
-
-C’était vraiment un coup-d’œil ravissant que ces femmes aux blanches
-parures, éblouissantes de jeunesse et de beauté, couvertes de diamants
-et de fleurs, et rivalisant entre elles de bon goût, de richesse et
-d’éclat.
-
-De l’endroit où je me trouvais, on eût dit une vaste prairie
-couverte de neige, sur laquelle s’étalaient les plus riches fleurs du
-printemps, et les habits noirs des spectateurs qui encadraient ce riant
-tableau, loin de l’obscurcir, en rehaussaient l’éclat.
-
-Sur les côtés de la pelouse, des chênes séculaires apportaient leur
-frais ombrage à cette salle de spectacle improvisée.
-
-De quel noble orgueil je me sentis saisi, en voyant qu’à moi seul je
-tenais, pour ainsi dire, suspendus à mes doigts, ces jolis yeux de
-duchesses, si fiers quelquefois, mais alors si bienveillants, et qui
-semblaient à chaque instant prendre un nouvel éclat à la vue des
-surprises que je leur causais!
-
-Dans cette représentation unique dans ma vie, le temps se passa pour moi
-avec une telle rapidité, que je fus tout étonné d’en être arrivé à
-présenter la dernière de mes expériences.
-
-Avant de quitter sa place, la Reine, bien qu’elle eût plusieurs fois
-témoigné sa satisfaction, me fit complimenter par un officier
-d’ordonnance, qui m’exprima également le désir de Sa Majesté d’avoir
-plus tard une représentation à son palais de Buckingham.
-
-Afin de n’être point retardé par le départ des nombreux équipages qui
-stationnaient aux portes du parc, j’avais pris toutes mes mesures pour
-partir immédiatement après ma séance. Aussi, tandis que chacun
-reconduisait la Reine, je montai en voiture et je quittai la fête.
-
-Un fait peut donner une idée du nombre de mes spectateurs, c’est que je
-fus plus d’un quart d’heure à dépasser les équipages qui étaient rangés
-sur une double ligne, le long de la route. Du reste, le produit de la
-fête le fera mieux connaître encore. La recette s’est élevée à deux
-mille cinq cents guinées, quelque chose comme soixante-quinze mille
-francs!
-
-Dès le lendemain, Mitchell fit mettre en tête des affiches annonçant
-mes séances, les armes de la Reine, et au-dessous, cette phrase
-sacramentelle, sorte de certificat de baptême: _Robert-Houdin who has
-had the honor to perform befor her most gracious Majesty the Queen, the
-prince Albert, the Royal family and the nobitily of the united
-Kindom..._
-
-Ma vogue n’en devint que plus grande à Saint-James.
-
-Nous étions alors à la fin de juillet, et tout autre qu’un Anglais
-comprendra difficilement comment il est possible d’obtenir un succès
-dans un théâtre pendant les chaleurs caniculaires de l’été. Je dirai
-donc que chez nos voisins d’Outre-Manche, où tous nos usages sont
-intervertis, la saison des concerts, des fêtes et des spectacles a lieu
-à partir du mois de mai jusqu’à la fin d’août. Une fois septembre
-arrivé, la noblesse rejoint ses manoirs féodaux, et pendant six mois,
-consacre à la vie de famille un temps que les plaisirs et les fêtes ne
-viennent plus lui disputer.
-
-Je fis comme mes spectateurs; je quittai Londres vers le commencement de
-septembre, non, comme eux, pour prendre du repos, mais au contraire pour
-entrer dans une vie encore plus agitée que celle que je quittais. Je me
-dirigeai vers le théâtre de Manchester, dont Knowles, le directeur,
-avait contracté avec moi un engagement pour une quinzaine de
-représentations.
-
-Le théâtre de cette ville est immense; semblable à ces vastes arènes de
-l’antique Rome, il peut renfermer dans son sein un peuple tout entier.
-Il suffira de dire, pour donner une idée de sa grandeur, que douze cents
-spectateurs remplissent à peine le parterre.
-
-Lorsque je pris possession de la scène, je fus effrayé de sa vaste
-étendue; je craignais de m’y perdre, car là un homme ne paraît plus dans
-ses proportions naturelles, et la voix s’égare comme dans un désert.
-
-On m’expliqua plus tard les raisons qui avaient fait construire un aussi
-gigantesque monument.
-
-Manchester, ville éminemment industrielle et manufacturière, compte les
-ouvriers par milliers. Or, ces rudes travailleurs sont tous amateurs de
-spectacle, et, dans leur existence au jour le jour, ils sacrifient
-volontiers à ce plaisir une ou deux soirées par semaine; il fallait donc
-une enceinte capable de les contenir.
-
-On doit penser, vu la grandeur de la salle, qu’un grand nombre des
-expériences que je présentais à Saint-James ne devaient plus convenir au
-théâtre de Manchester; je fus obligé de composer un programme, dans
-lequel il n’y aurait que des prestiges qui pussent être vus de loin, et
-dont l’effet frappât les masses.
-
-A l’annonce de mes représentations, les ouvriers accoururent en foule,
-et, le parterre, leur place favorite, fut littéralement encombré, tandis
-que les autres places laissaient apercevoir bien des vides. C’est assez
-l’ordinaire du reste, aux premières représentations en Angleterre: pour
-se décider à aller voir une pièce ou un artiste, certaines gens veulent
-lire sur le journal le compte-rendu et l’opinion du feuilletonniste, qui
-ne manque jamais de paraître le lendemain.
-
-L’entrée s’était faite avec un tumulte dont on ne pourrait trouver
-d’exemple dans aucun théâtre, en France, si ce n’est dans les
-représentations gratuites données à Paris dans les grandes solennités.
-Avant de faire lever le rideau, je dus attendre et laisser à mon bruyant
-public le temps de se calmer; insensiblement l’ordre et le silence
-s’étant à peu près rétablis, je commençai ma séance.
-
-Au lieu de ce monde fashionable, de ces élégantes toilettes, de ces
-spectateurs qui semblaient répandre dans la salle un parfum tout
-aristocratique, de ce public d’élite enfin, que je rencontrais à
-Saint-James, je me trouvais en présence de simples ouvriers aux
-vêtements modestes et uniformes, aux manières brusques, aux ardentes
-démonstrations.
-
-Mais ce changement, loin de me déplaire, stimula au contraire ma verve
-et mon entrain, et je me mis bientôt à l’aise avec mes nouveaux
-spectateurs lorsque je vis qu’ils prenaient un vif intérêt à mes
-expériences. Pourtant, un incident faillit dès le principe, susciter
-contre moi un mécontentement fâcheux.
-
-Loin de venir à mes séances pour se perfectionner dans l’étude de la
-langue française, les ouvriers de Manchester furent très étonnés quand
-ils m’entendirent m’exprimer dans une langue autre que la leur. Des
-protestations m’interrompirent à plusieurs reprises; _speack english_,
-criait-on de toutes parts et sur tous les tons, _speack english_.
-
-Me faire parler anglais était une exigence à laquelle il m’était
-matériellement impossible de me soumettre; j’étais resté, il est vrai,
-six mois à Londres, mais me trouvant constamment en contact avec des
-compatriotes, ou avec des gens qui comprenaient le français, je n’avais
-jamais eu besoin de recourir à la langue anglaise. J’essayai pourtant de
-satisfaire une réclamation que je sentais légitime, et de suppléer à ce
-qui me manquait par de l’audace et de la bonne volonté. Je savais
-quelques mots d’anglais, je me mis à les débiter; lorsque mon
-vocabulaire se trouvait en défaut et que j’étais sur le point de rester
-court, j’inventais des expressions, des phrases qui, en raison de leur
-tournure bizarre, amusaient beaucoup mon auditoire. Il m’arrivait
-souvent aussi, dans les cas embarrassants, de m’adresser à lui pour
-qu’il me vînt en aide, et c’était à mon tour d’avoir bonne envie de
-rire.
-
-_--How do you call it?_ (comment appelez-vous cela?) disais-je avec un
-sérieux comique en présentant l’objet dont je voulais savoir le nom. Et
-tout aussitôt cent voix répondaient à ma demande. Rien n’était plus
-plaisant que cette leçon ainsi prise, et dont les cachets, contrairement
-à l’usage, avaient été payés par mes spectateurs.
-
-Grâce à ma condescendance, je parvins à faire la paix avec mon public,
-et il la cimenta chaudement à plusieurs reprises par de bruyants
-applaudissements. Le dernier tour surtout obtint d’unanimes suffrages;
-je veux parler de la _bouteille inépuisable_, qui fut entourée d’une
-mise en scène qu’on n’a peut-être jamais vue dans aucun théâtre.
-
-Le tableau que présenta ce tour est indescriptible; un habile pinceau
-pourrait seul en retracer les nombreux détails. En voici cependant une
-esquisse aussi exacte que possible:
-
- * * * * *
-
-J’ai dit plus haut que, si les spectateurs manquaient dans quelques
-endroits de la salle, le parterre était comble; il représentait par
-conséquent un groupe de plus de douze cents individus.
-
-C’était pour moi une scène vraiment curieuse de voir toutes ces têtes
-sortant invariablement de vestes dont la couleur foncée rehaussait
-encore la fraîcheur de ces physionomies, que peuvent seuls donner le
-_Porter_ et le rosbif de la Grande-Bretagne.
-
-Pour que je pusse communiquer plus facilement avec mes nombreux
-spectateurs, le machiniste avait établi un plancher qui allait de la
-scène à l’extrémité du parterre, et, comme je désirais m’adresser
-également aux personnes placées sur le côté, on avait mis à quelques
-centimètres de l’appui des galeries deux autres _praticables_ beaucoup
-moins longs que celui du centre. Ces deux derniers n’avaient pas comme
-l’autre le désavantage d’occuper des places, car ils se trouvaient
-directement au-dessus d’un passage. Seulement, ceux qui arrivaient par
-là avaient été forcés de se courber pour se rendre à leur destination?
-mais qu’était ce petit inconvénient en raison du plaisir qu’on se
-promettait en voyant _a french conjuror_ (un sorcier français), ainsi
-que m’appelaient les ouvriers.
-
-Or, ma séance était commencée, que le public entrait encore au parterre;
-et l’on y mit tant de monde, qu’à la fin il n’y eut plus de places pour
-les retardataires.
-
-Plusieurs d’entre eux eurent la constance de rester courbés sous les
-praticables, et, regardant tantôt à droite, tantôt à gauche, ils purent
-suivre, tant bien que mal, le cours de mes expériences. Mais un de ces
-intrépides spectateurs, fatigué sans doute de la posture incommode qu’il
-était obligé de garder, s’ingénia de passer la tête à travers l’étroit
-espace qui se trouvait entre le praticable et la galerie. Il s’y prit du
-reste fort adroitement: il passa d’abord son chef de côté, puis il se
-retourna vers moi, exactement comme s’il se fût agi d’un bouton dans une
-boutonnière.
-
-Cette innovation fut, comme on le pense bien, gaiement et bruyamment
-accueillie par l’assemblée, et ce malheureux eut à subir le sort réservé
-à tous les novateurs: on lui fit un affreux charivari, on l’accabla de
-quolibets. Mais il ne s’en inquiéta pas, et son flegme désarma les
-détracteurs de son invention.
-
-Encouragé par son exemple, un voisin essaya du mécanisme de la
-boutonnière, puis un second, un troisième, et enfin, vers le milieu de
-la séance, une demi-douzaine de têtes dont on ne connaissait pas les
-corps se trouvaient symétriquement rangées de chaque côté de la scène et
-présentaient assez l’aspect de jeux de boules attendant les amateurs de
-cet exercice.
-
-J’en étais donc arrivé au tour de la bouteille, qui consiste, on le
-sait, à faire sortir d’un flacon vide toutes les liqueurs qui peuvent
-être demandées, quel que soit le nombre des consommateurs.
-
-La réputation de cette fameuse bouteille était déjà établie à
-Manchester; les journaux de Londres y avaient porté les détails de cette
-expérience. Aussi un hurrah général s’éleva de toutes parts quand je
-parus armé de ma fiole merveilleuse, car outre l’attrait que pouvait
-offrir ce tour, l’ouvrier comptait encore sur le plaisir to _drinck a
-glass of brandy_, ou de toute autre liqueur.
-
-Flatté de cette réception, je m’avançai jusqu’au milieu du parterre
-suivi de mon domestique, qui portait une innombrable quantité de verres.
-Je n’eus pas besoin, comme à Londres, de provoquer les demandes. A peine
-étais-je arrivé, que déjà mille voix criaient à l’envi: brandy, wiskey,
-gin, curaçao, kirsch, rhum, etc.
-
-Il m’était impossible de satisfaire à la fois tout le monde; je voulus
-alors procéder par ordre, et, remplissant un verre, je le présentai à
-celui qui semblait m’avoir fait la première demande; mais, amère
-déception pour le consommateur! vingt mains s’élancent pour lui disputer
-la précieuse liqueur, et chacune tirant de son côté, le verre se
-renverse. Les spectateurs, livrés au supplice de Tantale, appellent à
-grands cris ce liquide, qui n’a pu s’approcher de leurs lèvres; je
-remplis un second verre, il subit le même sort que le premier, et
-l’acharnement devient tel, que le cristal se brise entre les mains des
-lutteurs obstinés.
-
-Plus loin on m’adresse la même demande, je fais la même distribution, et
-nul ne peut encore en profiter.
-
-Sans m’inquiéter du résultat, je verse la liqueur à profusion et la
-livre à la rapacité des consommateurs.
-
-Bientôt tous les verres ont disparu; c’est en vain que je les réclame
-pour continuer mes largesses, il n’en reste plus vestige. Mon expérience
-allait donc se trouver brusquement terminée, lorsqu’un spectateur plus
-avisé eut l’idée de me tendre la main en guise de coupe.
-
-Le procédé, ma foi, était aussi simple qu’ingénieux; c’était l’œuf de
-Christophe-Colomb. L’étonnement qu’en éprouvèrent les voisins permit à
-l’inventeur de tirer parti de sa découverte, chose bien rare, hélas!
-
-La coupe improvisée fit fortune, et chacun de me tendre la main; mais,
-_ô imitatores, servum pecus_, comme dit Horace, les imitateurs virent
-leur contrefaçon éprouver, sauf la casse, les mêmes péripéties que les
-verres et leur apporter le même résultat.
-
-De guerre lasse, j’allais me retirer, quand un nouveau perfectionnement
-fut proposé par un spectateur aussi altéré que tenace: renversant la
-tête en arrière et ouvrant démesurément la bouche, il m’engagea par
-gestes à lui ingurgiter du curaçao. Trouvant l’idée originale, je le
-satisfis sur-le-champ.
-
---_What a capital curaçao_, fit mon homme en se passant la langue sur
-les lèvres.
-
-Cette séduisante exclamation fut à peine entendue, que toutes les
-bouches étaient ouvertes et les têtes immodérément renversées; c’était à
-me faire fuir de frayeur. Cependant, pour ne pas laisser inachevée une
-aussi curieuse scène, je fis une tournée d’arrosage ajustant les
-embouchures de mon mieux. Il arrivait bien quelquefois que l’entonnoir,
-bousculé par les voisins, laissait égarer un peu de liqueur sur les
-vêtements, mais, sauf ce léger inconvénient, tout allait à merveille, et
-je crus avoir enfin rempli la rude tâche de désaltérer mon auditoire.
-Pourtant j’entendis encore quelques réclamations. _A glass of wiskey_,
-implorait un de ces intrépides spectateurs qui s’étaient, on se le
-rappelle, glissés entre le plancher et la galerie, et dont la tête
-ruisselante de sueur semblait être le chef de quelque corps bien replet.
-
-Mon fils, qui me servait en scène, et qui, l’un des premiers, avait
-entendu cette requête, comprit tout le désir que pouvait avoir le
-pauvre solliciteur; il courut sur la scène chercher un verre que je me
-hâtai d’emplir, et il le lui porta.
-
-Mais une difficulté surgit tout-à-coup; le réclamant et ses compagnons
-étaient enfermés dans leurs carcans, côte à côte, et cette circonstance
-ne leur permettait pas d’élever les bras, à moins qu’il ne se fît un
-vide entre eux. Mon fils, qui n’y réfléchissait pas, présenta le verre,
-et voyant que personne ne le prenait, se disposa à le reporter sur la
-scène. Un gémissement le fit retourner sur ses pas, et, à l’air du
-patient, il comprit que celui-ci le suppliait de se baisser, et
-d’approcher le verre de ses lèvres.
-
-Cette délicate opération s’effectua du reste avec beaucoup d’adresse de
-part et d’autre, et malgré les rires du public, chacun des compagnons du
-privilégié réclama à son tour le même service.
-
-Cette petite scène semblait avoir calmé l’ardeur du public; je crus
-possible de terminer mon expérience par le coup de fouet qui doit la
-faire valoir. Il s’agit, lorsque ma bouteille semble épuisée, d’en faire
-sortir encore un énorme verre de liqueur; mais une scène à laquelle
-j’étais loin de m’attendre fut celle qui m’accueillit alors.
-
-On a souvent parlé des saturnales que provoquaient les affreuses
-distributions de vin et de comestibles qui se faisaient sous la
-restauration. Eh bien! ces orgies n’étaient que des repas de bonne
-compagnie, comparativement à l’assaut qui se livra pour arriver jusqu’au
-verre que je tenais à la main.
-
-Une montagne humaine se dressa subitement devant moi, et de cette
-pyramide vivante, sortirent deux cents bras pour se disputer leur proie,
-comme aussi s’ouvrirent cent bouches pour l’engloutir.
-
-Je songeai qu’il était prudent de battre en retraite, dans la crainte
-d’être englouti sous cette masse informe. Impossible! Derrière moi, une
-haie de buveurs altérés me barra le passage.
-
-Le danger était pressant, car la pyramide se penchait pour m’atteindre
-et semblait devoir perdre l’équilibre d’un moment à l’autre; les cris
-des malheureux qui la supportaient, témoignaient assez de la position
-douloureuse à laquelle je pouvais à mon tour être soumis; je me
-précipitai, tête baissée, traversai l’obstacle qu’on voulait m’opposer,
-et je pus arriver sur la scène assez à temps pour jouir du curieux
-spectacle de l’éboulement de la montagne.
-
-Je renonce à peindre les cris de joie, les hurras, les applaudissements
-qui accueillirent cette chute, tandis que les victimes vociféraient des
-récriminations, s’agitaient, pêle-mêle, ne trouvant pour se relever
-d’autre appui que les corps récalcitrants de leurs compagnons
-d’infortune. C’était un vacarme digne de l’enfer.
-
-Le rideau se baissa sur cette scène, mais des cris et des battements de
-mains se firent entendre aussitôt; on rappelait le _conjuror_ Houdin
-pour le féliciter de sa séance.
-
-Je me rendis à cet appel, et quand je parus, soit que dans le tour de la
-bouteille j’eusse été peut-être un peu trop prodigue de mes liqueurs,
-soit que mes braves spectateurs, comme j’aime à le croire, eussent été
-satisfaits de ma séance, des trépignements et des applaudissements
-éclatèrent d’une manière si formidable, que j’en restai saisi, tout en
-ressentant vivement le plaisir qu’ils me procuraient. Car il faut le
-dire, ce bruit de deux mains frappant l’une contre l’autre, si agaçant
-qu’il soit en lui-même, n’a rien qui choque l’oreille d’un artiste. Au
-contraire, plus il est étourdissant, plus il semble harmonieux à celui
-qui en est l’objet.
-
-Les séances qui suivirent furent loin d’être aussi tumultueuses que la
-première, et la raison en est tout simple. Les représentants du commerce
-et de l’industrie, la seule aristocratie de Manchester, ayant entendu
-parler de ma séance, vinrent à leur tour, en compagnie de leurs
-familles, pour y assister; leur présence contribua à tenir en respect
-les ouvriers, dont le plus grand nombre se trouvait sous leur direction.
-La salle changea d’aspect, et je n’eus plus qu’à me louer par la suite
-de la tranquillité des spectateurs du parterre.
-
-Quinze représentations consécutives n’avaient pas épuisé la curiosité
-des habitants de la ville, et certes j’eusse pu continuer encore pendant
-quinze jours au moins, lorsqu’à mon grand regret je fus obligé de céder
-la place à deux artistes célèbres, Jenny Lind et Roger, avec lesquels
-Knowles avait également contracté un engagement, à jour fixe.
-
-Si j’étais fâché d’abandonner ainsi un aussi beau succès, d’un autre
-côté, je l’avoue, je me trouvais heureux de fuir au plus vite cette
-atmosphère lourde et enfumée, qui fait ressembler la capitale
-industrielle de l’Angleterre à une ville de ramoneurs. Je ne pouvais
-habituer mes poumons à respirer en guise d’air vivifiant les flocons de
-noir de fumée dont l’air est incessamment chargé. J’étais tombé dans une
-tristesse qui tenait presque du spleen et qui ne me quitta que lorsque
-j’arrivai dans la riante ville de Liverpool, où je m’étais engagé à
-rester quelques semaines.
-
-Le lecteur me permettra de ne pas parler des représentations que j’y
-donnai, non plus que de celles qui eurent lieu dans d’autres villes.
-
-J’étais alors en pleine voie de succès. Toutes mes séances commençaient
-par des applaudissements et finissaient par l’encaissement d’une bonne
-recette. Je me contenterai de dire qu’après avoir joué successivement
-sur les théâtres de Liverpool, de Birmingham, de Worcester, Cheltenam,
-Bristol et Exeter, je rentrai à Londres pour y donner encore une
-quinzaine de représentations avant de revenir en France.
-
- * * * * *
-
-Quelques jours après ma rentrée à Saint-James, la Reine se souvenant,
-sans doute, du désir qu’elle m’avait témoigné à Fulham, me fit demander
-une représentation dans son Palais de Buckingham.
-
-Cette invitation ne pouvait m’être que très agréable, je l’acceptai avec
-empressement.
-
-Au jour indiqué, dès huit heures du matin, je me rendis à la demeure
-royale. L’intendant du palais, auquel on m’adressa, me conduisit à
-l’endroit où devait avoir lieu ma représentation. C’était une longue et
-magnifique galerie de tableaux. On y avait élevé un théâtre dont la
-scène représentait un salon Louis XV, blanc et or, à peu de chose près
-semblable à celui que j’avais à Saint-James.
-
-Mon conducteur me montra ensuite une salle à manger voisine: c’était, me
-dit-il, celle des dames d’honneur, et il me pria d’indiquer l’heure à
-laquelle je désirais qu’on nous y servît à déjeûner.
-
-J’étais trop préoccupé pour penser à manger, car j’avais à organiser ma
-séance. Toutefois je commandai, à tout hasard, mon repas pour une heure
-de l’après-midi, et je me mis aussitôt à l’œuvre.
-
-Grâce à l’assistance de mon secrétaire (sorte de factotum) et de mes
-enfants, qui m’aidaient dans la proportion de leurs moyens, je parvins à
-surmonter toutes les difficultés que m’offraient les dispositions
-provisoires de la scène. Mais ce ne fut qu’à deux heures que j’eus
-entièrement terminé tous mes apprêts. Je tombais presque d’inanition,
-car moins heureux que mes compagnons de travail, je n’avais encore rien
-pris de la journée. Aussi ce fut avec un véritable plaisir que j’ouvris
-la marche dans la direction de la salle à manger.
-
-La séance devait avoir lieu à trois heures; j’avais donc une heure
-devant moi pour me réconforter.
-
-J’avais à peine fait quelques pas, que je m’entendis appeler derrière
-moi. C’était un officier du palais qui demandait à me parler.
-
---Monsieur, me dit-il en fort bon français, il y aura bal dans cette
-galerie, après votre séance; on doit pour cela faire quelques apprêts
-qui seront peut-être plus longs qu’on ne pense; en conséquence, la Reine
-vous prie de vouloir bien commencer votre représentation une heure plus
-tôt; elle se trouve prête à venir y assister, et elle ne tardera pas à
-arriver.
-
---Je regrette vivement de ne pouvoir accorder à Sa Majesté ce qu’elle me
-demande, répondis-je; mes préparatifs ne sont pas encore terminés, et
-puis je vous avouerai que...
-
---Monsieur Robert-Houdin, reprit poliment l’officier, tout en conservant
-le flegme d’un enfant de la Tamise, ce sont les ordres de la Reine, je
-ne puis rien vous dire de plus. Et sans attendre mes explications, il me
-salua avec urbanité et s’éloigna.
-
---Nous aurons toujours bien le temps de déjeûner à la hâte, dis-je à mon
-secrétaire; dirigeons-nous au plus vite vers la salle à manger.
-
-Je n’avais pas achevé ces paroles, que la Reine, le Prince Albert et la
-famille Royale entrèrent, suivis d’une suite nombreuse.
-
-A cette vue, je ne me sentis pas le courage d’aller plus loin; je revins
-sur mes pas, et, ainsi que cela m’était arrivé dans des circonstances
-analogues, je m’armai de résignation contre la souffrance. Protégé par
-le rideau qui me séparait des spectateurs, je me hâtai de terminer
-quelques petits préparatifs qui me restaient à faire, et cinq minutes
-après, je reçus l’ordre de commencer.
-
-Lorsque le rideau se leva, je fus émerveillé du spectacle qui s’offrit à
-mes yeux.
-
-Leurs Majestés, la Reine Douairière, le Duc de Cambridge, oncle de la
-Reine, et les enfants Royaux occupaient le premier rang. Derrière eux,
-se tenait une partie de la famille d’Orléans; puis venaient des
-personnages de la plus haute distinction, parmi lesquels je reconnus des
-ambassadeurs revêtus de leurs costumes nationaux, et des officiers
-supérieurs, couverts de brillantes décorations. Toutes les dames étaient
-en toilettes de bal et ornées de riches parures. La galerie était
-entièrement remplie.
-
-Je ne puis dire ce qui se passa en moi, lorsque je commençai ma séance.
-Mon malaise s’était subitement évanoui, et je me trouvais même
-parfaitement dispos.
-
-Pourtant cette situation s’explique sans difficulté. Il est un fait
-reconnu, c’est qu’il n’y a plus de souffrance pour l’artiste dès qu’il
-est en scène. Une sorte d’exaltation de ses facultés suspend en lui
-toute sensation étrangère à son rôle, et jamais tant qu’il restera en
-présence du public, on ne le verra soumis à aucune des misères de la
-vie. La faim, la soif, le froid, le chaud, la maladie même sont forcés
-de battre en retraite devant la puissance de cette exaltation,
-dussent-elles après reprendre plus vivement leur empire.
-
-Cette petite digression était nécessaire pour expliquer les bonnes
-dispositions dont je me sentis animé, lorsque je me présentai devant la
-noble assemblée.
-
-Jamais, je crois, je n’eus autant de verve et d’entrain dans l’exécution
-de mes expériences; jamais aussi, je n’eus un public plus gracieusement
-appréciateur.
-
-La Reine daigna plusieurs fois m’encourager par des paroles flatteuses,
-tandis que le Prince Albert, si bon pour les artistes, applaudissait
-joyeusement des deux mains.
-
-J’avais préparé un tour intitulé _le bouquet à la Reine_; voici ce qu’en
-disait le _Court Journal_ (le journal de la cour) dans un compte-rendu
-qu’il fit de ma séance:
-
- * * * * *
-
-«La Reine, dit le journal anglais, prenait un plaisir extrême à ces
-expériences; mais celle qui sembla la frapper le plus, fut _le bouquet à
-la Reine_, surprise très gracieuse et d’un charmant à-propos. Sa Majesté
-ayant prêté son gant à M. Robert-Houdin, celui-ci en fit immédiatement
-sortir un petit bouquet, qui devint bientôt assez gros pour être
-difficilement contenu dans les deux mains. Enfin ce bouquet, posé dans
-un vase et arrosé d’une eau magique, se transforma en une guirlande dont
-les fleurs formèrent le nom de VICTORIA.
-
-»La Reine fut également émerveillée de l’étonnante lucidité du fils de
-Robert-Houdin dans l’expérience de seconde vue. Les objets les plus
-compliqués avaient été préparés à l’avance, afin d’embarrasser et de
-mettre en défaut la sagacité du père et la merveilleuse faculté du fils.
-Tous deux sont sortis victorieux de ce combat intellectuel et ont déjoué
-tous les projets.»
-
-Après la séance, le même officier auquel j’avais eu déjà affaire vint de
-la part de la Reine et du Prince Albert m’adresser leurs félicitations.
-La Duchesse d’Orléans avait bien voulu y joindre ses compliments et ceux
-de sa famille.
-
-Une fois le rideau baissé, ne me trouvant plus soutenu par la présence
-des spectateurs, je me sentis presque défaillir. Je m’étais assis, et je
-n’avais plus la force de me lever pour aller prendre le repas dont
-j’avais un si grand besoin.
-
-J’allais cependant le faire, lorsque je fus tiré de mon accablement par
-l’apparition d’un corps nombreux d’ouvriers, qui arrivaient en toute
-hâte pour démolir le théâtre, l’enlever et organiser les apprêts du bal.
-
-Que l’on juge de mon embarras et de mon tourment! Il fallait démonter et
-emballer toutes mes machines, qui sans cela eussent été brisées.
-
-Je voulus protester, retarder l’exécution d’un tel travail; ce fut en
-vain: des ordres supérieurs avaient été donnés; ils devaient être
-exécutés. Je fus alors obligé de puiser dans une nouvelle énergie la
-force nécessaire à mon emballage, qui ne dura pas moins d’une heure et
-demie.
-
-Six heures sonnaient quand tout fut terminé. Il y avait juste
-vingt-quatre heures que je n’avais pris de nourriture.
-
-Conduit par mon régisseur, qui avait eu la précaution de faire servir le
-dîner, je me traînai jusqu’à la salle à manger.
-
-Le jour venait de finir, et l’appartement n’était pas encore éclairé. Ce
-fut à grand’peine que nous distinguâmes une table. Je tombai plutôt que
-je ne m’assis sur une chaise qui se trouva près de moi, et tandis que
-mon fils aîné sonnait pour qu’on apportât de la lumière, je commençai un
-travail de seconde vue par appréciation. Cette faculté me servit à
-merveille; je mis la main sur une fourchette et, piquant à tout hasard
-devant moi, je rencontrai quelque chose qui s’y attacha. Je portai
-prudemment l’objet à mon odorat et, satisfait de ce contrôle, j’y donnai
-un victorieux coup de dent.
-
-C’était délicieux; je crus reconnaître un salmis de perdreaux.
-
-Je fis une seconde exploration pour m’en assurer, et après quelques
-coups de fourchette, je pus me convaincre que je ne m’étais pas trompé.
-Mon régisseur et mes enfants avaient suivi mon exemple et s’escrimaient
-aussi de leur côté.
-
-On est lent, à ce qu’il paraît, à servir dans les maisons royales, car
-avant que les lumières fussent arrivées, nous eûmes le temps de nous
-familiariser avec l’obscurité.
-
-Du reste, ce repas devenait pour nous, en raison de son originalité,
-une véritable partie de plaisir; j’avais même déjà saisi un flacon pour
-me verser à boire, quand soudain la porte de la salle s’ouvrit et deux
-valets se présentèrent portant des candélabres. En nous voyant ainsi
-attablés et mangeant de la façon la plus tranquille, ces deux hommes
-faillirent tomber à la renverse. Je suis persuadé qu’ils nous prirent, à
-cet instant, pour de véritables sorciers, car ce fut à grand’peine
-qu’ils se décidèrent à rester pour continuer leur service.
-
-Nous prîmes alors nos aises; la table était bien servie, les vins
-étaient excellents, et nous pûmes nous remettre des fatigues et des
-émotions de la journée. Sur la fin du repas, l’intendant du palais nous
-fit une visite, et dès qu’il eut appris mes infortunes, il m’en témoigna
-tous ses regrets; la Reine, m’assura-t-il, serait d’autant plus fâchée
-de cette nouvelle, si elle lui parvenait, qu’elle avait donné les ordres
-les plus exprès pour que rien ne vous manquât dans son palais.
-
-Je répondis que je me trouvais bien dédommagé de quelques instants de
-souffrance par la satisfaction d’avoir été appelé à présenter mes
-expériences devant la gracieuse souveraine. C’était aussi la vérité.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
-UN RÉGISSEUR OPTIMISTE.--TROIS SPECTATEURS DANS UNE SALLE.--UNE
-COLLATION MAGIQUE.--LE PUBLIC DE COLCHESTER ET LES NOISETTES.--RETOUR EN
-FRANCE.--JE CÈDE MON THÉATRE.--VOYAGE D’ADIEU.--RETRAITE A
-SAINT-GERVAIS.--PRONOSTIC D’UN ACADÉMICIEN.
-
-
-Quelque temps après cette séance, mon engagement se terminait avec
-Mitchell.
-
-Au lieu de rentrer en France comme je l’eusse tant désiré après une
-aussi longue absence, je pensai qu’il était plus favorable à mes
-intérêts de continuer mes excursions dans les provinces anglaises
-jusqu’au mois de septembre, époque où j’espérais faire la réouverture de
-mon théâtre à Paris.
-
-En conséquence, je me traçai un itinéraire dont la première station
-devait être Cambridge, ville renommée par son Université, et je partis.
-
-Mais peut-être le lecteur n’a-t-il pas envie de me suivre dans cette
-longue excursion. Qu’il se rassure; je ne le ferai pas voyager avec moi,
-d’autant plus que ma seconde course à travers l’Angleterre ne présente
-presque aucun détail qui soit digne d’être mentionné ici. Je me
-contenterai de raconter quelques incidents, et entre autres, une petite
-aventure qui m’est arrivée, parce qu’elle peut servir de leçon aux
-artistes, quels qu’ils soient, en leur apprenant qu’il est dangereux
-pour leur amour-propre et pour leurs intérêts d’épuiser trop à fond la
-curiosité publique, dans les différentes localités où l’espoir de bonnes
-recettes les conduit.
-
-Je devais, ainsi que je viens de le dire, aller directement de Londres à
-Cambridge, mais à moitié route, j’eus la fantaisie de m’arrêter à
-Herford, petite ville d’une dizaine de mille âmes, pour y donner
-quelques représentations.
-
-Mes deux premières séances eurent un très grand succès; mais à la
-troisième, voyant que le nombre des spectateurs avait de beaucoup
-diminué, je me décidai à n’en pas donner d’autres.
-
-Mon régisseur combattit cette résolution, et il me donna des raisons qui
-ne manquaient certainement pas de valeur.
-
---Je vous assure, Monsieur, me dit-il, que dans la ville on ne parle que
-de votre séance. Chacun me demande si vous devez jouer encore demain, et
-déjà deux jeunes gens m’ont chargé de retenir leurs places pour le cas
-où vous vous détermineriez à rester.
-
-Grenet, c’était le nom du régisseur, était bien le meilleur homme du
-monde. Mais j’aurais dû me méfier de ses conseils, en raison de sa
-disposition d’esprit à voir tout en beau. C’était l’optimisme incarné.
-Les supputations de succès qu’il me fit pour la séance future eussent
-laissé bien loin derrière elles celles de l’inventeur d’écritoires. A
-l’entendre, il fallait doubler le prix des places et augmenter le
-personnel du théâtre, pour contenir la foule qui devait venir me
-visiter.
-
-Tout en plaisantant Grenet sur l’exagération de ses idées, je consentis
-néanmoins à ce qu’il fit poser les affiches pour la représentation qu’il
-me demandait.
-
-Le lendemain, à sept heures et demie du soir, je me rendis, selon mon
-habitude, à la porte du théâtre pour donner l’ordre de faire ouvrir les
-bureaux et de laisser entrer le public. La séance devait commencer à
-huit heures précises.
-
-Je trouvai mon régisseur complétement seul. Pas une âme ne s’était
-encore présentée; cependant cela ne l’empêcha pas de m’aborder d’un air
-radieux; c’était du reste son air normal.
-
---Monsieur, me dit-il en se frottant les mains, comme s’il avait eu à
-m’annoncer une excellente nouvelle, il n’y a encore personne à la porte
-du théâtre, mais c’est bon signe.
-
---C’est bon signe, dites-vous? Ah ça! mon cher Grenet, comment me
-prouverez-vous cela?
-
---C’est très facile à comprendre; vous avez dû remarquer, Monsieur, qu’à
-nos dernières séances nous n’avions eu que l’aristocratie du pays.
-
---Rien ne me prouve qu’il en ait été ainsi, mais je vous l’accorde;
-après?
-
---Après? c’est tout simple. Le commerce n’est point encore venu nous
-visiter, et c’est aujourd’hui que je l’attends. Ces négociants sont
-toujours si occupés, qu’ils remettent souvent au dernier jour pour se
-procurer un plaisir. Patience, vous allez voir, dans un instant,
-l’assaut que nous aurons à soutenir!
-
-Et il regardait vers la porte d’entrée, de l’air d’un homme convaincu
-que ses prévisions se réaliseraient.
-
-Nous avions encore une demi-heure, c’était plus qu’il n’en fallait pour
-remplir la salle. J’attendis. Mais cette demi-heure se passa dans une
-vaine attente; personne ne se présenta au bureau.
-
---Voici huit heures, dis-je en tirant ma montre; nous n’avons pas encore
-de spectateurs: qu’en dites-vous, Grenet?
-
---Ah! Monsieur, votre montre avance; ça, j’en suis sûr, car.....
-
-Mon régisseur allait appuyer cette affirmation de quelque preuve tirée
-de son imagination, lorsque l’horloge de l’Hôtel-de-Ville sonna. Grenet
-se trouvant à bout de raisons, se contenta de garder le silence en
-jetant, toutefois, un coup-d’œil désespéré vers la porte.
-
-Tout à coup je vois sa figure s’empourprer de plaisir.
-
---Ah! je l’avais bien dit, s’écrie-t-il en me montrant deux jeunes gens
-qui se dirigeaient de notre côté; voilà le public qui commence à
-arriver, on se sera sans doute trompé d’heure. Allons! chacun à son
-poste!
-
-La joie de Grenet ne fut pas de longue durée; il reconnut bientôt dans
-ces visiteurs les deux jeunes gens qui avaient retenu leurs places dès
-la veille.
-
---On n’a pas envahi nos stalles, crièrent-ils à l’optimiste, en se
-hâtant d’entrer.
-
---Non, Messieurs, non; vous pouvez entrer, répondit Grenet en faisant
-une imperceptible grimace. Et il les conduisit complaisamment, en
-cherchant à leur donner un motif sur le vide de la salle qu’il
-prétendait momentané.
-
-Il était à peine revenu au bureau qu’un monsieur d’un certain âge monte
-en toute hâte le péristyle du théâtre et se précipite vers le contrôle
-avec un empressement que mes succès des jours précédents pouvaient
-justifier.
-
---Pourrai-je avoir encore une place, dit-il d’une voix essoufflée?
-
-A cette demande qui semble une raillerie, mon pauvre Grenet abasourdi ne
-sait plus que répondre; il se contente d’adresser à son interlocuteur
-une de ces phrases banales que l’on emploie souvent pour gagner du
-temps.
-
---Mon Dieu! Monsieur, voyez-vous..... il faut que vous sachiez.....
-
---Je sais, Monsieur, je sais; il n’y a plus de places; je m’y attends;
-mais de grâce, laissez-moi entrer, et je trouverai toujours bien quelque
-petit coin pour me caser.
-
---Permettez-moi donc, Monsieur, de vous dire...
-
---C’est inutile...
-
---Mais puisque, au contraire...
-
---A la bonne heure! Donnez-moi alors une stalle, et je vais voir si je
-puis me placer dans un des couloirs.
-
-A bout d’arguments, Grenet délivra le billet.
-
-On peut se figurer l’étonnement de l’ardent visiteur, quand en entrant
-dans la salle il s’aperçut qu’il composait à lui seul le tiers de
-l’assemblée.
-
-Quant à moi, j’eus bientôt pris mon parti sur cette déconvenue.
-C’était, il est vrai, un _four_ que je faisais, mais ce _four_ se
-présentait d’une façon si originale que, en raison de sa singularité, je
-le regardais comme une diversion à mes succès passés; je voulus même le
-faire tourner à l’agrément de ma soirée. On n’est pas, je crois, plus
-philosophe.
-
-Ce fut avec une sorte de satisfaction que je vis les alentours du
-théâtre complétement déserts.
-
-Après avoir donné, pour l’acquit de ma conscience, le quart d’heure de
-grâce aux retardataires, ne voyant venir personne, je fis annoncer à mes
-trois spectateurs que, n’écoutant que mon désir de leur être agréable,
-j’allais donner ma représentation.
-
-Cette nouvelle inattendue souleva dans la salle un triple hurrah sous
-forme de remerciement.
-
-J’avais pour orchestre huit musiciens, amateurs de la ville. Ces
-artistes, vu ma qualité de Français, jouaient, chaque soir, pour
-ouverture, l’air des Girondins et la Marseillaise à grand renfort de
-grosse caisse, de même qu’ils ne manquaient jamais de terminer la séance
-par le _God save the queen_.
-
-L’introduction patriotique terminée, je commençai ma séance.
-
-Mon public s’était groupé sur le premier banc de l’orchestre, de sorte
-que pour m’adresser à lui dans mes explications, j’aurais été obligé de
-tenir la tête constamment baissée et dirigée vers le même point; cela
-aurait fini par être fort incommode. Je pris le parti de porter mes
-regards dans la salle et de parler aux banquettes, comme si je les eusse
-vues animées pour moi d’une bienveillante attention.
-
-Je fis dans cette circonstance un véritable tour de force, car je
-déployai, pour l’exécution de mes expériences, le même soin, la même
-verve, le même entrain que devant un millier d’auditeurs.
-
-De son côté, mon public faisait tout le bruit possible pour me prouver
-sa satisfaction. Il trépignait, applaudissait, criait, de manière à me
-faire presque croire que la salle était complétement garnie.
-
-La séance entière ne fut qu’un échange de bons procédés, et chacun des
-spectateurs vit avec peine arriver la dernière de mes expériences.
-Celle-là n’était pas indiquée sur l’affiche; je la réservais comme la
-meilleure de mes surprises.
-
---Messieurs, dis-je à mon triple auditoire, j’ai besoin, pour
-l’exécution de ce tour, d’être assisté de trois compères. Quelles sont
-les personnes parmi l’assemblée qui veulent bien monter sur la scène?
-
-A cette comique invitation, le public se leva en masse et vint
-obligeamment se mettre à ma disposition.
-
-Les trois assistants consentirent à se ranger sur le devant de la scène,
-avec promesse de ne point regarder derrière eux. Je leur remis à chacun
-un verre vide, en leur annonçant qu’il se remplirait d’excellent punch
-aussitôt qu’ils en témoigneraient le désir, et j’ajoutai que, pour
-faciliter l’exécution de ce souhait, il faudrait qu’ils répétassent
-après moi quelques mots baroques tirés du grimoire de l’enchanteur
-Merlin.
-
-Cette plaisanterie n’était proposée que pour gagner du temps, car tandis
-que nous l’exécutions en riant aux éclats, un changement à vue s’opérait
-derrière mes aimables compères. La table sur laquelle j’avais exécuté
-mes expériences était remplacée par une autre garnie d’une excellente
-collation. Un énorme bol de punch brûlait au milieu.
-
-Grenet, vêtu de noir, cravaté de blanc, armé d’une cuillère, en
-stimulait la flamme bleuâtre, et lorsque mes compères exprimèrent la
-volonté de voir leurs verres se remplir de punch:
-
---Retournez-vous, leur dit-il de sa voix la plus grave, et vous allez
-voir vos souhaits accomplis.
-
-Ce fut un coup de théâtre pour mes trois _adeptes_, qui restèrent un
-instant ébahis de surprise, ce qui me donna le loisir de compléter
-l’expérience en faisant emplir leurs verres.
-
-Les musiciens avaient été les spectateurs de cette petite scène; je les
-priai de venir se joindre à nous pour éprouver la vertu de mon bol
-inépuisable. Cette invitation fut joyeusement acceptée; on entoura la
-table, on emplit les verres, on les vida, et nous ne passâmes pas moins
-de deux heures à deviser sur l’agrément de cette expérience.
-
-Grâce à la prodigalité de l’_inexhaustible bowl of punch_, mes convives
-furent tous saisis d’une tendre expansion. Peu s’en fallut qu’on ne
-s’embrassât en se quittant; on se contenta cependant de se serrer la
-main, en se promettant mutuellement le plus amical souvenir.
-
-L’enseignement que l’on peut tirer de cette anecdote, c’est que, pour
-présenter ses adieux au public dans un théâtre, il ne faut pas attendre
-qu’il n’y soit plus pour les recevoir.
-
- * * * * *
-
-Au sortir d’Herfort, je me rendis à Cambridge, puis à Bury-Saint-Edmond,
-à Ipswich et à Colchester, faisant partout des recettes proportionnées à
-l’importance de la population. Je n’ai conservé de ces cinq villes que
-trois souvenirs: le fiasco d’Herfort, l’accueil enthousiaste des
-étudiants de Cambridge et les noisettes de Colchester.
-
-Mais, me demandera-t-on, quel rapport peut-il y avoir entre des
-noisettes et une représentation de magie? Un mot mettra le lecteur au
-courant du fait et lui expliquera toutes les tribulations que ce fruit
-m’a causées.
-
-Il est d’usage dans la ville de Colchester, lorsque l’on va au
-spectacle, de remplir ses poches de noisettes; d’ailleurs, n’en a-ton
-pas chez soi, qu’on trouve à en acheter à la porte du théâtre. On les
-casse et on les mange pendant le cours de la représentation, sous forme
-de rafraîchissements. Hommes et femmes ont cette manie _cassante_, en
-sorte qu’il s’établit dans la salle un feu roulant de bris de noisettes
-qui, par moments, devient assez fort pour couvrir la voix; l’artiste qui
-est en scène en est quitte pour répéter la phrase qu’il pense n’avoir
-pas été entendue.
-
-Rien ne m’agaçait les nerfs comme cet incessant cliquetis. Ma première
-représentation s’en ressentit, et malgré mes efforts pour me maîtriser,
-je fis ma séance tout entière sur le ton de l’irritation. Malgré cet
-ennui, je consentis à jouer une seconde fois; mais le le directeur ne
-put jamais me décider à lui accorder une troisième représentation. Il
-eut beau m’assurer que ses artistes dramatiques avaient fini par se
-faire à cette étrange musique; que même il n’était pas rare de voir en
-scène un acteur secondaire casser une noisette en attendant la réplique,
-je le quittai, ne voulant pas en entendre davantage.
-
-Décidément les théâtres des petites villes anglaises sont loin de valoir
-ceux des grandes cités.
-
-A Colchester devait s’arrêter ma tournée, et je me disposais à plier
-bagage pour la France, lorsque Knowles, le directeur de Manchester, se
-rappelant mes succès à son théâtre, vint me proposer d’entreprendre avec
-lui un voyage à travers l’Irlande et l’Ecosse. Nous étions alors au mois
-de juin 1849. Paris, on se le rappelle, était alors plus que jamais
-agité par les questions politiques; les théâtres en France n’existaient
-que pour mémoire. Je ne fus pas longtemps à me décider; je partis avec
-mon _english menager_.
-
-Notre excursion ne dura pas moins de quatre mois, et ce ne fut que vers
-la fin d’octobre que je remis le pied sur le sol français.
-
-Ai-je besoin de dire le bonheur avec lequel je me retrouvai devant le
-public parisien, dont je n’avais pas oublié le bienveillant patronage?
-Les artistes qui, comme moi, ont été longtemps absents de Paris, le
-comprendront, car ils savent que rien n’est doux au cœur comme les
-applaudissements donnés par des concitoyens.
-
-Malheureusement, lorsque je repris le cours de mes représentations, je
-m’aperçus avec peine du changement qui s’était opéré dans ma santé; ces
-séances, que je faisais jadis sans aucune fatigue, me jetaient
-maintenant dans un pénible accablement.
-
-Il m’était facile d’attribuer une cause à ce fâcheux état. Les veilles,
-les fatigues, l’incessante préoccupation de mes représentations et plus
-encore l’atmosphère brumeuse de la Grande-Bretagne, avaient épuisé mes
-forces. Ma vie s’était en quelque sorte usée pendant mon émigration. Il
-m’eût fallu pour la régénérer un long repos, et je ne devais pas y
-songer à cette époque, au milieu de la meilleure saison de l’année. Je
-ne pus que prendre des précautions pour l’avenir, dans le cas où je me
-trouverais tout à fait forcé par ma santé de m’arrêter. Je me décidai à
-former un élève qui me remplaçât au besoin et dont le travail pût, en
-attendant, me venir en aide.
-
-Un artiste d’un extérieur agréable et dont je connaissais
-l’intelligence, sembla me présenter les conditions que je pouvais
-désirer. Mes propositions lui convinrent; il entra aussitôt chez moi. Le
-futur prestidigitateur montra du reste de l’aptitude et un grand zèle
-pour mes leçons; je le mis en peu de temps à même de préparer mes
-expériences, puis il m’aida dans l’administration de mon théâtre, et
-lorsque vinrent les grandes chaleurs de l’été, en 1850, au lieu de
-fermer ma salle, selon mon habitude, je continuai de faire poser des
-affiches dans Paris; seulement mon nom fut remplacé par celui
-d’Hamilton.
-
-Eu égard à son peu d’études, mon remplaçant provisoire ne pouvait être
-encore très fort; mais il était convenable dans ses expériences, et le
-public se montra satisfait. Pendant ce temps, je goûtais à la campagne
-les douceurs d’un repos longtemps désiré.
-
-Un homme qui a fait une longue route ne ressent jamais plus vivement la
-fatigue que lorsque, après s’être arrêté quelques instants pour se
-reposer, il veut continuer son voyage. C’est ce que j’éprouvai quand, le
-terme de mes vacances arrivé, il me fallut quitter la campagne pour
-recommencer l’existence fébrile du théâtre. Jamais je ne ressentis plus
-de lassitude; jamais aussi je n’eus un désir plus vif de jouir d’une
-complète liberté, de renoncer à ces fatigues à heure nommée, qu’on peut
-appeler justement le collier de misère.
-
-A ce mot, je vois déjà bien des lecteurs se récrier. Pourquoi,
-diront-ils, nommer ainsi un travail dont le but est d’émerveiller une
-assemblée, et le résultat de procurer honneur et profit?
-
-Je me trouve forcé de justifier mon expression.
-
-Le lecteur comprendra facilement que les fatigues, les préoccupations et
-la responsabilité attachées à une séance de _magie_ n’empêchent pas le
-prestidigitateur d’être soumis aux autres misères de l’humanité. Or,
-quels que soient ses chagrins ou ses souffrances, il doit cependant
-chaque soir et à heure fixe les refouler dans son cœur pour revêtir
-le masque de l’enjouement et de la santé.
-
-C’est déjà, croyez-moi, lecteur, une pénible tâche, mais ce n’est pas
-tout, il lui faut encore, et ceci s’applique à tous les artistes en
-général, il lui faut, sous peine de déchéance, égayer, animer,
-surexciter le public, lui procurer enfin, disons-le mot, du plaisir pour
-son argent.
-
-Pense-t-on que cela soit toujours chose facile?
-
-En vérité, la situation qui est faite aux artistes serait intolérable,
-s’ils ne trouvaient pas dans la sympathie et les applaudissements du
-public une douce récompense qui leur fait oublier les petites misères de
-la vie.
-
-Je puis le dire avec orgueil: jusqu’au dernier jour de ma vie
-artistique, je n’ai rencontré que bienveillance et sympathie; mais plus
-je m’efforçais de m’en montrer toujours digne, plus je sentais que mes
-forces diminuaient, et plus aussi augmentait en moi le désir de vivre
-dans la retraite et la liberté.
-
-Enfin, vers le mois de janvier 1852, jugeant Hamilton apte à me
-succéder, je me décidai à lui céder mon établissement, et, pour que mon
-théâtre, l’œuvre de mon travail, restât dans ma famille, on passa
-deux contrats: le même jour, mon élève devint mon beau-frère et mon
-successeur.
-
-Cependant quelque avide que soit un artiste de rentrer dans la vie
-tranquille et solitaire, il est bien rare qu’il renonce tout-à-coup et
-pour toujours à mériter les applaudissements dont il s’est fait une
-douce habitude. On ne sera donc pas étonné d’apprendre que je voulus,
-après m’être reposé pendant plusieurs mois, donner encore quelques
-représentations, avant de prendre définitivement congé du public.
-
-Je ne connaissais pas l’Allemagne; je gagnai les bords du Rhin. Désirant
-ne pas me fatiguer, je résolus de me réserver le choix des lieux où je
-donnerais mes représentations. Je m’arrêtai donc de préférence dans ces
-séjours de fête que l’on nomme des villes de bains, et je visitai
-successivement Bade, Wiesbaden, Hambourg, Ems, Aix-la-Chapelle et Spa.
-Chacune de mes séances, ou peu s’en faut, fut honorée de la présence
-d’un ou de plusieurs des Princes de la Confédération Germanique.
-
-Mon intention était de rentrer en France après les représentations que
-j’avais données à Spa, lorsque, à la sollicitation du directeur d’un
-théâtre de Berlin, M. Engel, je me décidai à retourner sur mes pas, et
-je partis pour la capitale de la Prusse.
-
-J’avais contracté avec M. Engel un engagement de six semaines; mon
-succès et aussi les excellentes relations que j’eus avec mon directeur
-me firent prolonger pendant trois mois mon séjour à Berlin. Je ne
-pouvais, du reste, prendre congé du public d’une manière plus brillante;
-jamais peut-être je n’avais vu une foule plus compacte assister à mes
-séances. Aussi, l’accueil que j’ai reçu des Berlinois restera-t-il dans
-ma mémoire parmi mes meilleurs souvenirs.
-
-De Berlin, je me rendis directement près de Blois, dans la retraite que
-je m’étais choisie.
-
-Quelle que fût ma satisfaction de jouir enfin d’une liberté si longtemps
-désirée, elle eut bientôt subi le sort commun à tous nos plaisirs, et
-elle n’eût pas manqué de s’émousser par la jouissance même, si je
-n’avais réservé pour ces heureux loisirs des études dans lesquelles
-j’espérais trouver une distraction sans cesse renaissante. Après avoir
-acquis un bien-être matériel à l’aide de travaux traités bien à tort de
-futiles, j’allais me livrer à des recherches sérieuses, ainsi que me le
-conseillait jadis un membre de l’Institut.
-
-Le fait auquel je fais allusion remonte à l’époque de l’exposition de
-1844, où je présentai mes automates et mes curiosités mécaniques.
-
-Le jury chargé de l’examen des machines et instruments de précision
-s’était approché de mes produits, et j’avais, en sa présence, renouvelé
-la petite séance donnée quelques jours auparavant devant le roi
-Louis-Philippe.
-
-Après avoir écouté avec intérêt le détail des nombreuses difficultés que
-j’avais eu à surmonter dans l’exécution de mes automates, l’un des
-membres du jury prenant la parole:
-
---C’est bien dommage, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, que vous n’ayez
-pas appliqué à des travaux sérieux les efforts d’imagination que vous
-avez déployés pour des objets de fantaisie.
-
-Cette critique me blessait d’autant plus, qu’à cette époque je ne voyais
-rien au-dessus de mes travaux, et que dans mes plus beaux rêves
-d’avenir, je n’ambitionnais d’autre gloire que celle du savant auteur du
-_canard automate_.
-
---Monsieur, répondis-je d’un ton visiblement piqué, je ne connais pas de
-travaux plus sérieux que ceux qui font vivre un honnête homme. Toutefois
-je suis prêt à changer de direction si vous m’en donnez l’avis après que
-vous m’aurez écouté.
-
-A l’époque où je m’occupais d’horlogerie de précision, je gagnais à
-peine de quoi vivre. Aujourd’hui, j’ai quatre ouvriers pour m’aider dans
-la confection de mes automates; le moins habile gagne six francs dans sa
-journée; jugez ce que je dois gagner moi-même.
-
-Je vous demande maintenant, Monsieur, si je dois retourner à mon
-ancienne profession.
-
-Mon interlocuteur se tut, mais un autre membre du jury s’approchant de
-moi, me dit à demi-voix:
-
---Continuez, Monsieur Robert-Houdin, continuez; j’ai l’assurance que vos
-ingénieux travaux, après vous avoir conduit au succès, vous mèneront
-tout droit à des découvertes utiles.
-
---Monsieur le baron Séguier, répondis-je sur le même ton, je vous
-remercie de votre encourageant pronostic; je ferai mes efforts pour le
-justifier[18].
-
-J’ai suivi l’avis de l’illustre savant, et je m’en suis fort bien
-trouvé.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
-VOYAGE EN ALGÉRIE.--CONVOCATION DES CHEFS DE
-TRIBUS.--FÊTES.--REPRÉSENTATIONS DEVANT LES ARABES.--ENERVATION D’UN
-KABYLE.--INVULNERABILITÉ.--ESCAMOTAGE D’UN MAURE.--PANIQUE ET FUITE DES
-SPECTATEURS.--RÉCONCILIATION.--LA SECTE DES AÏSSAOUA.--LEURS PRÉTENDUS
-MIRACLES.--EXCURSION DANS L’INTÉRIEUR DE L’ALGÉRIE.--LA DEMEURE D’UN
-BACH-AGHA.--REPAS COMIQUE.--UNE SOIRÉE DE HAUTS DIGNITAIRES
-ARABES.--MYSTIFICATION D’UN MARABOUT.--L’ARABE SOUS SA TENTE, ETC.
-ETC.--RETOUR EN FRANCE.--CONCLUSION.
-
- Inveni portum; spes et fortuna, valete!
- Enfin, je suis au port; espérance et fortune,
- Salut!......
-
-
-Me voilà donc arrivé au but de toutes mes espérances! J’ai dit adieu
-pour toujours à la vie d’artiste, et de ma retraite, j’envoie un dernier
-salut à mes bons et gracieux spectateurs. Désormais plus d’anxiété, plus
-d’inquiétudes; libre et tranquille, je vais me livrer à de paisibles
-études et jouir de la plus douce existence qu’il soit permis à l’homme
-de goûter sur terre.
-
-J’en étais là de mes plans de félicité, lorsqu’un jour je reçus une
-lettre de M. le colonel de Neveu, chef du bureau politique à Alger. Ce
-haut fonctionnaire me priait de me rendre dans notre Colonie, pour y
-donner des représentations devant les principaux chefs de tribus
-arabes.
-
-Cette proposition me trouva en _pleine lune de miel_, si je puis
-m’exprimer ainsi. A peine remis des fatigues de mes voyages, je goûtais
-à longs traits les douceurs de ce repos tant désiré; il m’eût coûté d’en
-rompre sitôt le charme. J’exprimai à M. de Neveu tous mes regrets de ne
-pouvoir alors accepter son invitation.
-
-Le colonel prit acte de mes regrets, et l’année suivante, il me les
-rappela. C’était en 1855; mais j’avais présenté à l’Exposition
-universelle plusieurs applications nouvelles de l’électricité à la
-mécanique, et, ayant appris que le jury m’avait jugé digne d’une
-récompense, je ne voulais pas quitter Paris sans l’avoir reçue. Tel fut
-du moins le motif sur lequel j’appuyai un nouveau refus, accompagné de
-nouveaux regrets.
-
-Mais le colonel faisait collection de tous ces regrets, et vers le mois
-de juin de l’année 1856, il me les présenta comme une lettre de change à
-acquitter. Cette fois, j’étais à bout d’arguments sérieux, et, bien
-qu’il m’en coûtât de quitter ma retraite pour aller affronter les
-caprices de la Méditerranée dans les plus mauvais mois de l’année, je me
-décidai à partir.
-
-Il fut convenu que je serais rendu à Alger pour le 27 septembre suivant,
-jour où devaient commencer les grandes fêtes que la capitale de
-l’Algérie offre annuellement aux Arabes.
-
-Je dois dire aussi que ce qui influença beaucoup ma détermination, ce
-fut de savoir que la mission pour laquelle on m’appelait en Algérie
-avait un caractère quasi-politique. J’étais fier, moi simple artiste, de
-pouvoir rendre un service à mon pays.
-
-On n’ignore pas que le plus grand nombre des révoltes qu’on a eu à
-réprimer en Algérie ont été suscitées par des intrigants qui se disent
-inspirés par le Prophète, et qui sont regardés par les Arabes comme des
-envoyés de Dieu sur la terre, pour les délivrer de l’oppression des
-_Roumi_ (chrétiens).
-
-Or, ces faux prophètes, ces saints marabouts qui, en résumé, ne sont pas
-plus sorciers que moi, et qui le sont encore moins, parviennent
-cependant à enflammer le fanatisme de leurs coreligionnaires à l’aide de
-tours de passe-passe aussi primitifs que les spectateurs devant lesquels
-ils sont présentés.
-
-Il importait donc au gouvernement de chercher à détruire leur funeste
-influence, et l’on comptait sur moi pour cela. On espérait, avec raison,
-faire comprendre aux Arabes, à l’aide de mes séances, que les tours de
-leurs marabouts ne sont que des enfantillages et ne peuvent plus, en
-raison de leur naïveté, représenter les miracles d’un envoyé du
-Très-Haut; ce qui nous conduisait aussi tout naturellement à leur
-montrer que nous leur sommes supérieurs en toutes choses et que, en fait
-de sorciers, il n’y a rien de tel que les Français.
-
-On verra plus tard le succès qu’obtint cette habile tactique.
-
-Du jour de mon acceptation à celui de mon départ, il devait s’écouler
-trois mois; je les employai à préparer un arsenal complet de mes
-meilleurs tours, et je partis de Saint-Gervais le 10 septembre.
-
- * * * * *
-
-Je glisserai rapidement sur le récit de mon voyage à travers la France
-et la Méditerranée; je dirai seulement qu’à peine en mer, je désirais
-déjà être arrivé, et que ce fut avec une joie indicible que, après
-trente-six heures de navigation, j’aperçus la capitale de notre colonie.
-
-J’étais attendu. Une ordonnance vint au-devant de moi dans une charmante
-barque et me conduisit à l’hôtel d’Orient, où l’on m’avait retenu un
-appartement.
-
-Le Gouvernement avait fort bien fait les choses, car il m’avait logé
-comme un prince. De la fenêtre de mon salon je voyais la rade d’Alger,
-et ma vue n’avait d’autre limite que l’horizon. La mer est toujours
-belle lorsqu’on la voit de sa fenêtre; aussi, chaque matin, je
-l’admirais et lui pardonnais ses petites taquineries passées.
-
-De mon hôtel j’apercevais aussi cette magnifique place du Gouvernement,
-plantée d’orangers comme on n’en voit pas en France. Ils étaient à cette
-époque chargés de fleurs épanouies et de fruits en pleine maturité.
-
-Par la suite, nous nous plaisions, Mme Robert-Houdin et moi, à aller
-le soir, sous leur ombrage, prendre une glace à la porte d’un _Tortoni
-algerien_, tout en respirant la brise parfumée que nous apportait la
-mer. Après ce plaisir, rien ne nous intéressait autant que l’observation
-de cette immense variété d’hommes qui circulaient devant nous.
-
-On eût dit que les cinq parties du monde avaient envoyé leurs
-représentants en Algérie: c’étaient des Français, des Espagnols, des
-Maltais, des Italiens, des Allemands, des Suisses, des Prussiens, des
-Belges, des Portugais, des Polonais, des Russes, des Anglais, des
-Américains, tous faisant partie de la population algérienne. Joignons à
-cela les différents types arabes, tels que les Maures, les Kabyles, les
-Koulougly, les Biskri, les Mozabites, les Nègres, les Juifs arabes, et
-l’on aura une idée du spectacle qui se déroulait à nos yeux.
-
-Lorsque j’arrivai à Alger, M. de Neveu m’apprit qu’une partie de la
-Kabylie s’étant révoltée, le Maréchal Gouverneur venait de partir avec
-un corps expéditionnaire pour la soumettre. En conséquence de ce fait,
-les fêtes pour lesquelles on devait convoquer les chefs arabes ne
-pouvaient avoir lieu avant un mois, et mes représentations étaient
-remises à cette époque.
-
---J’ai à vous demander maintenant, ajouta le colonel, si vous voulez
-souscrire à ce nouvel engagement.
-
---Mon colonel, dis-je sur le ton de la plaisanterie, je me regarde comme
-engagé militairement, puisque je relève de M. le Gouverneur. Fidèle à
-mon poste et à ma mission, je resterai, quoi qu’il arrive.
-
---Très bien! Monsieur Robert-Houdin, fit en riant le colonel, vous
-agissez là en véritable soldat français, et la colonie vous en saura
-gré. Du reste, nous tâcherons que votre service en Algérie vous soit le
-plus doux possible. Nous avons donné des ordres à votre hôtel, pour que
-vous et Mme Robert-Houdin n’ayez point à regretter le bien-être que
-vous avez quitté pour venir ici. (J’ai oublié de dire que dans mes
-conditions d’engagement, j’avais stipulé que Mme Robert-Houdin
-m’accompagnerait.) Si en attendant vos représentations officielles, il
-vous était agréable, pour occuper vos loisirs, de donner des séances au
-théâtre de la ville, le Gouverneur le met à votre disposition trois
-jours par semaine, les autres jours appartenant à la troupe d’opéra.
-
-Cette proposition me convenait à merveille; j’y voyais trois avantages:
-le premier, de me refaire la main, car il y avait deux ans que j’avais
-quitté la scène; le second, d’essayer les effets de mes expériences sur
-les Arabes de la ville; le troisième, de faire de fructueuses recettes.
-J’acceptai, et comme j’adressais mes remerciements à M. de Neveu:
-
---C’est à nous de vous remercier, me dit-il, en donnant des
-représentations à Alger pendant l’expédition de Kabylie, vous nous
-rendez un grand service.
-
---Lequel, colonel?
-
---En occupant l’imagination des Algériens, nous les empêchons de se
-livrer, sur les éventualités de la campagne, à d’absurdes suppositions,
-qui pourraient être très préjudiciables au gouvernement.
-
---S’il en est ainsi, je vais me mettre immédiatement à l’œuvre.
-
-Le colonel partit le lendemain pour rejoindre le maréchal. Auparavant,
-il m’avait remis entre les mains de l’autorité civile, c’est-à-dire
-qu’il m’avait présenté au maire de la ville, M. de Guiroye, qui déploya
-envers moi une extrême obligeance pour me faciliter l’organisation de
-mes séances.
-
-On pourrait croire qu’en raison du haut patronage sur lequel j’étais
-appuyé, je n’eus qu’à suivre un sentier semé de fleurs, comme dirait un
-poète, pour arriver à mes représentations. Il n’en fut rien; j’eus à
-subir une foule de tracasseries qui auraient pu m’ennuyer beaucoup, si
-je n’avais été muni d’un fond de philosophie à toute épreuve.
-
-M. D...., directeur privilégié de la salle Bab-Azoun, venait de
-commencer sa saison théâtrale avec une troupe d’opéra; craignant que les
-succès d’un étranger sur sa propre scène ne détournassent l’attention
-publique de ses représentations, il se hâta de faire des réclamations
-auprès de l’autorité.
-
-Le maire, pour toute consolation, lui répondit que le Gouvernement
-voulait qu’il en fût ainsi. M. D.... protesta et alla même jusqu’à
-menacer de quitter sa direction. Le maire se renferma dans son
-inflexible décision.
-
-Le temps tournait au noir, et la ville d’Alger se trouvait sous le coup
-d’une éclipse totale de direction, lorsque par esprit de conciliation,
-je consentis à ne jouer que deux fois par semaine, et à attendre pour
-commencer mes séances que les débuts de la troupe d’opéra fussent
-terminés.
-
-Cette concession calma un peu l’_impresario_, sans toutefois me gagner
-ses bonnes grâces. M. D.... se tint toujours à mon égard dans une
-froideur qui témoignait de son mécontentement. Mais j’étais dans les
-dispositions qu’a presque toujours un homme complétement indépendant:
-cette froideur ne me rendit point malheureux.
-
-Je sus également me mettre au-dessus des taquineries que me suscitèrent
-certains employés subalternes de la direction, et, fort de cette pensée
-que mon voyage d’Algérie devait être un voyage d’agrément, je pris le
-parti de rire de ces attaques mesquines. D’ailleurs mon attention était
-tout entière à une chose bien plus intéressante pour moi.
-
-Les journaux avaient annoncé mes représentations. Cette nouvelle souleva
-aussitôt dans la presse algérienne une polémique dont l’étrangeté ne
-contribua pas peu à donner une grande publicité à mes débuts.
-
-«Robert-Houdin, dit un journal, ne peut pas être à Alger, puisque tous
-les jours on voit annoncer dans les journaux de Paris: «_Robert-Houdin,
-tous les soirs, à 8 heures_.»
-
---Pourquoi, répondit plaisamment un autre journal, Robert-Houdin ne
-donnerait-il pas des représentations à Alger, tout en restant à Paris?
-Ne sait-on pas que ce sorcier a le don de l’ubiquité, et qu’il lui
-arrive souvent de donner, le même jour et en personne, des séances à
-Paris, à Rome et à Moscou?
-
-La discussion continua ainsi pendant plusieurs jours, les uns niant ma
-présence, les autres l’affirmant.
-
-Le public d’Alger voulait bien accepter ce fait comme une de ces
-plaisanteries qu’on qualifie généralement du nom de _canard_, mais il
-voulait aussi qu’on l’assurât qu’il ne serait pas victime d’une
-mystification en venant au théâtre.
-
-Enfin, on parla sérieusement, et les journalistes expliquèrent alors que
-M. Hamilton, en succédant à son beau-frère, avait conservé pour titre de
-son théâtre le nom de ce dernier, de sorte que _Robert-Houdin_ pouvait
-aussi bien s’appliquer à l’artiste qui portait ce nom qu’à son genre de
-spectacle.
-
-Cette curieuse polémique, les tracasseries suscitées par M. D...., et,
-j’aime à le croire, l’attrait de mes séances, attirèrent un concours
-prodigieux de spectateurs. Tous les billets avaient été pris à l’avance,
-et la salle fut remplie à s’y étouffer; c’est le mot. Nous étions à la
-mi-septembre, et le thermomètre marquait encore 35 degrés centigrades.
-
-Pauvres spectateurs, comme je les plaignais! A en juger par ce que
-j’éprouvais moi-même, c’était à sécher sur place, à être _momifié_. Je
-craignais bien que l’enthousiasme, ainsi que cela arrive toujours en
-pareil cas, ne fût en raison inverse de la température. Je n’eus au
-contraire qu’à me louer de l’accueil qui me fut fait, et je tirai de ce
-succès un heureux présage pour l’avenir.
-
-Afin de ne point enlever au récit de mes représentations officielles,
-comme les nommait M. de Neveu, l’intérêt que le lecteur doit y trouver,
-je ne donnerai aucun détail sur celles qui les précédèrent et qui furent
-toutes comme autant de ballons d’essai. Du reste, les Arabes y vinrent
-en petit nombre. Ces hommes de nature indolente et sensuelle mettent
-bien au-dessus du plaisir d’un spectacle le bonheur de s’étendre sur une
-natte et d’y fumer en paix.
-
-Aussi, le gouverneur, guidé par la connaissance approfondie qu’il avait
-de leur caractère, ne les invitait-il jamais à une fête; il les y
-convoquait militairement. C’est ce qui eut lieu pour mes
-représentations.
-
-Ainsi que M. de Neveu me l’avait annoncé, le corps expéditionnaire
-rentra à Alger le 20 octobre, et les fêtes qui avaient été suspendues
-par la guerre, furent annoncées pour le 27. On envoya des émissaires sur
-les différents points de la colonie, et au jour fixé, les chefs de
-tribus, accompagnés d’une suite nombreuse, se trouvèrent en présence du
-Maréchal-Gouverneur.
-
-Ces fêtes d’automne, les plus brillantes de l’Algérie, et qui sont sans
-rivales peut-être dans aucune autre contrée du monde, présentent un
-aspect pittoresque et véritablement remarquable.
-
-J’aimerais à pouvoir peindre ici la physionomie étrange que prit la
-capitale de l’Algérie à l’arrivée des goums du Tell et du Sud; et ce
-camp des indigènes, inextricable pêle-mêle de tentes, d’hommes, de
-chevaux, qui offrait mille contrastes aussi séduisants que bizarres; et
-le brillant cortége du Gouverneur général au milieu duquel les chefs
-Arabes, à l’air sévère, attiraient les regards par le luxe des costumes,
-la beauté des chevaux et l’éclat des harnachements tout brodés d’or; et
-ce merveilleux hippodrome, placé entre la mer, le riant côteau de
-Mustapha, la blanche ville d’Alger et la plaine d’Hussein-Dey, que
-dominent au loin de sombres montagnes. Mais je n’en dirai rien. Je ne
-décrirai pas non plus ces exercices militaires, image d’une guerre sans
-règle et sans frein qu’on appelle la Fantasia, où 1,200 Arabes, montés
-sur de superbes coursiers, s’animant et poussant des cris sauvages comme
-en un jour de bataille, déployèrent tout ce qu’un homme peut posséder de
-vigueur, d’adresse et d’intelligence. Je ne parlerai même pas de cette
-admirable exhibition d’étalons arabes dont chaque sujet excitait au
-passage la plus vive admiration; car tout cela a été dit, et j’ai hâte
-d’arriver à mes représentations, dont les différents épisodes ne furent
-pas, j’ose le dire, les moins intéressants de cette immense fête. Je ne
-citerai qu’un fait, parce qu’il m’a vivement frappé.
-
-J’ai vu dans ces luttes hippiques, où hommes et chevaux, l’œil en
-feu, la bouche écumante, semblent dépasser en vitesse nos plus
-puissantes locomotives; j’ai vu, dis-je, un cavalier montant un
-magnifique cheval arabe, vaincre à la course, non-seulement tous les
-chevaux de son cercle, mais distancer encore dans une course suprême
-tous les chevaux vainqueurs. Ce cavalier avait douze ans et pouvait
-passer sous son cheval sans se baisser[19].
-
-Les courses durèrent trois jours. Je devais donner mes représentations à
-la fin du second et troisième.
-
-Avant d’en parler, je dirai un mot du théâtre d’Alger.
-
-C’est une assez jolie salle dans le genre de celle des Variétés à Paris,
-et décorée avec assez de goût. Elle est située à l’extrémité de la rue
-Bab-Azoum, sur la place qui porte ce nom. L’extérieur en est monumental
-et d’un aspect séduisant; la façade surtout est d’une grande élégance de
-style.
-
-En voyant cet immense édifice, on pourrait croire qu’il renferme une
-vaste salle. Il n’en est rien. L’architecte a tout sacrifié aux
-exigences de l’ordre public et de la circulation. Les escaliers, les
-couloirs et le foyer occupent un aussi grand espace que la salle
-entière. Peut-être cet artiste a-t-il pris en considération le nombre
-des amateurs de spectacle qui est assez restreint à Alger, et a-t-il
-pensé qu’une petite salle offrirait aux artistes une plus grande chance
-de succès.
-
-Le 28 octobre, jour convenu pour la première de mes représentations
-devant les Arabes, j’étais de bonne heure à mon poste, et je pus jouir
-du spectacle de leur entrée dans le théâtre.
-
-Chaque goum, rangé par compagnie, fut introduit séparément et conduit
-dans un ordre parfait aux places qui lui étaient assignées d’avance.
-Ensuite vint le tour des chefs, qui se placèrent avec tout le calme que
-comporte leur caractère.
-
-Leur installation fut assez longue à opérer, car ces hommes de la nature
-ne pouvaient pas comprendre qu’on s’emboîtât ainsi, côte à côte, pour
-assister à un spectacle, et nos siéges si confortables, loin de leur
-sembler tels, les gênaient singulièrement. Je les vis se remuer pendant
-longtemps et chercher à replier sous eux leurs jambes, à la façon des
-tailleurs européens.
-
-Le maréchal Randon, sa famille et son état-major occupaient deux loges
-d’avant-scène, à droite du théâtre. Le Préfet et quelques-unes des
-autorités civiles étaient vis-à-vis dans deux autres loges.
-
-Le Maire s’était placé près des stalles de balcon. M. le colonel de
-Neveu était partout: c’était l’organisateur de la fête.
-
-Les Caïds, les Aghas, les Bach-Aghas, et autres Arabes titrés eurent les
-honneurs de la salle: ils occupèrent les stalles d’orchestre et de
-balcon.
-
-Au milieu d’eux étaient quelques officiers privilégiés, et enfin des
-interprètes se mêlèrent de tous côtés aux spectateurs pour leur traduire
-mes paroles.
-
-On m’a rapporté aussi que des curieux qui n’avaient pu obtenir des
-billets d’entrée, avaient pris le burnous arabe et, la tête ceinte de la
-corde de poil de chameau, s’étaient faufilés parmi leurs nouveaux
-co-religionnaires.
-
-C’était vraiment un coup-d’œil non moins curieux qu’admirable que
-cette étrange composition de spectateurs.
-
-Le balcon, surtout, présentait un aspect aussi beau qu’imposant. Une
-soixantaine de chefs Arabes, revêtus de leurs manteaux rouges (indice de
-leur soumission à la France), sur lesquels brillaient une ou plusieurs
-décorations, se tenaient avec une majestueuse dignité, attendant
-gravement ma représentation.
-
-J’ai joué devant de brillantes assemblées, mais jamais devant aucune qui
-m’ait aussi vivement impressionné; toutefois cette impression que je
-ressentis au lever du rideau, loin de me paralyser, m’inspira au
-contraire une vive sympathie pour des spectateurs dont les physionomies
-semblaient si bien préparées à accepter les prestiges qui leur avaient
-été annoncés. Dès mon entrée en scène, je me sentis tout à l’aise et
-comme joyeux du spectacle que j’allais me donner.
-
-J’avais bien un peu, je l’avoue, l’envie de rire et de moi et de mon
-assistance, car je me présentais la baguette à la main avec toute la
-gravité d’un véritable sorcier. Je n’y cédai pas. Il ne s’agissait plus
-ici de distraire et de récréer un public curieux et bienveillant; il
-fallait frapper juste et fort sur des imaginations grossières et sur des
-esprits prévenus, car je jouais le rôle de Marabout français.
-
-Comparées aux simples tours de leurs prétendus sorciers, mes expériences
-devaient être pour les Arabes de véritables miracles.
-
-Je commençai ma séance au milieu du silence le plus profond, je dirais
-presque le plus religieux, et l’attention des spectateurs était telle,
-qu’ils paraissaient comme pétrifiés sur place. Leurs doigts seuls,
-agités d’un mouvement nerveux, faisaient glisser rapidement les grains
-de leurs chapelets, pendant qu’ils invoquaient sans doute la protection
-du Très-Haut.
-
-Cet état apathique de mes spectateurs ne me satisfaisait pas; je n’étais
-pas venu en Algérie pour visiter un salon de figures de cire; je voulais
-autour de moi du mouvement, de l’animation, de l’existence enfin.
-
-Je changeai de batterie. Au lieu de généraliser mes interpellations, je
-m’adressai plus particulièrement à quelques-uns d’entre les Arabes, je
-les stimulai par mes paroles et surtout par mes actions. L’étonnement
-fit place alors à un sentiment plus expressif, qui se traduisit bientôt
-par de bruyants éclats.
-
-Ce fut surtout lorsque je fis sortir des boulets de canon d’un chapeau,
-que mes spectateurs, quittant leur gravité, exprimèrent leur joyeuse
-admiration par les gestes les plus bizarres et les plus énergiques.
-
-Vinrent ensuite, accueillis avec le même succès, la _Corbeille de
-fleurs_, paraissant instantanément au milieu d’un foulard; la _Corne
-d’abondance_, fournissant une multitude d’objets que je distribuai, sans
-pouvoir cependant satisfaire aux nombreuses demandes faites de toutes
-parts, et plus encore par ceux mêmes qui avaient déjà les mains pleines;
-les _pièces de cinq francs_, envoyées à travers la salle dans un coffre
-de cristal suspendu au milieu des spectateurs.
-
-Il est un tour que j’eusse bien désiré faire, c’était celui de _ma
-bouteille inépuisable_, si appréciée des Parisiens et des ouvriers de
-Manchester. Je ne pouvais le faire figurer dans cette séance, car, on le
-sait, les sectateurs de Mahomet ne boivent aucune liqueur fermentée, du
-moins en public. Je le remplaçai avec assez d’avantage par le suivant.
-
-Je pris une coupe en argent, de celles qu’on appelle _bols de punch_
-dans les cafés de Paris. J’en dévissai le pied, et, passant ma baguette
-au travers, je montrai que ce vase ne contenait rien; puis, ayant
-rajusté les deux parties, j’allai au milieu du parterre; et là, à mon
-commandement, le bol fut _magiquement_ rempli de dragées qui furent
-trouvées excellentes.
-
-Les bonbons épuisés, je renversai le vase et je proposai de l’emplir de
-très bon café, à l’aide d’une simple conjuration...... Et passant
-gravement par trois fois ma main sur le vase, une vapeur épaisse en
-sortit à l’instant et annonça la présence du précieux liquide. Le bol
-était plein de café bouillant; je le versai aussitôt dans des tasses et
-je l’offris à mes spectateurs ébahis.
-
-Les premières tasses ne furent acceptées, pour ainsi dire, qu’à corps
-défendant. Aucun Arabe ne voulut d’abord tremper ses lèvres dans un
-breuvage qu’il croyait sorti de l’officine du Diable; mais, séduits
-insensiblement par le parfum de leur liqueur favorite, autant que
-poussés par les sollicitations des interprètes, quelques-uns des plus
-hardis se décidèrent à goûter le liquide magique, et bientôt tous
-suivirent leur exemple.
-
-Le vase, rapidement vidé, fut non moins rapidement rempli à différentes
-reprises, et comme l’aurait fait ma _bouteille inépuisable_, il satisfit
-à toutes les demandes; on le remporta même encore plein.
-
-Cependant il ne me suffisait pas d’amuser mes spectateurs, il fallait
-aussi, pour remplir le but de ma mission, les étonner, les
-impressionner, les effrayer même par l’apparence d’un pouvoir
-surnaturel.
-
-Mes batteries étaient dressées en conséquence: j’avais gardé pour la fin
-de la séance trois trucs qui devaient achever d’établir ma réputation de
-sorcier.
-
-Beaucoup de lecteurs se rappelleront avoir vu dans mes représentations
-un coffre petit, mais de solide construction, qui, remis entre les mains
-des spectateurs, devenait lourd ou léger à mon commandement. Un enfant
-pouvait le soulever sans peine, ou bien l’homme le plus robuste ne
-pouvait le bouger de place.
-
-Revêtu de cette fable, ce tour faisait déjà beaucoup d’effet. J’en
-augmentai considérablement l’action en lui donnant une autre _mise en
-scène_.
-
-Je m’avançai, mon coffre à la main, jusqu’au milieu d’un praticable qui
-communiquait de la scène au parterre. Là, m’adressant aux Arabes:
-
---D’après ce que vous venez de voir, leur dis-je, vous devez m’attribuer
-un pouvoir surnaturel; vous avez raison. Je vais vous donner une
-nouvelle preuve de ma puissance merveilleuse en vous montrant que je
-puis enlever toute sa force à l’homme le plus robuste, et la lui rendre
-à ma volonté. Que celui qui se croit assez fort pour subir cette épreuve
-s’approche de moi. (Je parlais doucement afin de donner le temps aux
-interprètes de traduire mes paroles.)
-
-Un Arabe d’une taille moyenne, mais bien pris de corps, sec et nerveux,
-comme le sont les hercules Arabes, monta avec assez de confiance près de
-moi.
-
---Es-tu bien fort, lui dis-je, en le toisant des pieds à la tête?
-
---Oui, fit-il d’un air d’insouciance.
-
---Es-tu sûr de rester toujours ainsi?
-
---Toujours.
-
---Tu te trompes, car en un instant, je vais t’enlever tes forces et te
-rendre aussi faible qu’un enfant.
-
-L’Arabe sourit dédaigneusement en signe d’incrédulité.
-
---Tiens, continuai-je, enlève ce coffre.
-
-L’Arabe se baissa, souleva la boîte et me dit froidement: N’est-ce que
-cela?
-
---Attends..... répondis-je.....
-
-Alors, avec toute la gravité que m’imposait mon rôle, je fis du bras un
-geste imposant, et prononçai solennellement ces paroles:
-
---Te voilà plus faible qu’une femme; essaye maintenant de lever cette
-boîte.
-
-L’hercule, sans s’inquiéter de ma conjuration, saisit une seconde fois
-le coffret par la poignée, et donne une vigoureuse secousse pour
-l’enlever; mais cette fois, le coffre résiste, et, en dépit des plus
-vigoureuses attaques, reste dans la plus complète immobilité.
-
-L’Arabe épuise en vain sur le malheureux coffret une force qui eût pu
-soulever un poids énorme, jusqu’à ce qu’enfin épuisé, haletant, rouge
-de dépit, il s’arrête, devient pensif, et semble commencer à comprendre
-l’influence de la magie.
-
-Il est près de se retirer; mais se retirer, c’est s’avouer vaincu, c’est
-reconnaître sa faiblesse, c’est n’être plus qu’un enfant, lui dont on
-respecte la vigueur musculaire. Cette pensée le rend presque furieux.
-
-Puisant de nouvelles forces dans les encouragements que ses amis lui
-adressent du geste et de la voix, il promène sur eux un regard semblant
-leur dire: vous allez voir ce que peut un enfant du désert.
-
-Il se baisse de nouveau vers le coffre; ses mains nerveuses s’enlacent
-dans la poignée, et ses jambes placées de chaque côté comme deux
-colonnes de bronze, serviront d’appui à l’effort suprême qu’il va
-tenter. Nul doute que sous cette puissante action la boîte ne vole en
-éclats.
-
-O prodige! cet Hercule tout à l’heure si puissant et si fier, courbe
-maintenant la tête; ses bras rivés au coffre cherchent dans une violente
-contraction musculaire à se rapprocher de sa poitrine; ses jambes
-fléchissent, il tombe à genoux en poussant un cri de douleur.
-
-Une secousse électrique, produite par un appareil d’induction, venait, à
-un signal donné par moi, d’être envoyée du fond de la scène à la poignée
-du coffre. De là les contorsions du pauvre Arabe.
-
-Faire prolonger cette commotion eût été de la barbarie.
-
-Je fis un second signal et le courant électrique fut aussitôt
-interrompu. Mon athlète dégagé de ce lien terrible, lève les mains
-au-dessus de sa tête:
-
---Allah! Allah! s’écrie-t-il plein d’effroi, puis s’enveloppant vivement
-dans les plis de son burnous, comme pour cacher sa honte, il se
-précipite à travers les rangs des spectateurs et gagne la porte de la
-salle.
-
-A l’exception des loges d’avant-scène[20] et des spectateurs
-privilégiés, qui paraissaient prendre un grand plaisir à cette
-expérience, mon auditoire était devenu grave et sérieux, et j’entendais
-les mots _Chitan_, _Djenoun_ (Satan, Génie) circuler sourdement parmi
-ces hommes crédules, qui, tout en me regardant, semblaient s’étonner de
-ce que je ne possédais aucun des caractères physiques que l’on prête à
-l’ange des ténèbres.
-
-Je laissai quelques instants mon public se remettre de l’émotion
-produite par mon expérience et par la fuite de l’hercule Arabe.
-
- * * * * *
-
-Un des moyens employés par les Marabouts pour se grandir aux yeux des
-Arabes et établir leur domination, c’était de faire croire à leur
-invulnérabilité.
-
-L’un d’eux entre autres faisait charger un fusil qu’on devait tirer sur
-lui à une courte distance. Mais en vain la pierre lançait-elle des
-étincelles; le Marabout prononçait quelques paroles cabalistiques, et le
-coup ne partait pas.
-
-Le mystère était bien simple: l’arme ne partait pas parce que le
-Marabout en avait habilement bouché la lumière.
-
-Le Colonel de Neveu m’avait fait comprendre l’importance de discréditer
-un tel miracle en lui opposant un tour de prestidigitation qui lui fût
-supérieur. J’avais mon affaire pour cela.
-
-J’annonçai aux Arabes que je possédais un talisman pour me rendre
-invulnérable, et que je défiais le meilleur tireur de l’Algérie de
-m’atteindre.
-
-J’avais à peine terminé ces mots, qu’un Arabe qui s’était fait remarquer
-depuis le commencement de la séance par l’attention qu’il prêtait à mes
-expériences, enjamba quatre rangées de stalles, et dédaignant de passer
-par le praticable, traversa l’orchestre en bousculant flûtes,
-clarinettes et violons, escalada la scène, non sans se brûler à la
-rampe, et une fois arrivé me dit en français:
-
---Moi, je veux te tuer.
-
-Un immense éclat de rire accueillit et la pittoresque ascension de
-l’Arabe et ses intentions meurtrières, en même temps qu’un interprète,
-qui se trouvait peu éloigné de moi, me faisait connaître que j’avais
-affaire à un Marabout.
-
---Toi, tu veux me tuer, lui dis-je en imitant le son de sa voix et son
-accent, eh bien! moi je te réponds que, si sorcier que tu sois, je le
-serai encore plus que toi, et que tu ne me tueras pas.
-
-Je tenais en ce moment un pistolet d’arçon à la main; je le lui
-présentai.
-
---Tiens, prends cette arme, assure-toi qu’elle n’a subi aucune
-préparation.
-
-L’Arabe souffla plusieurs fois par le canon, puis par la cheminée, en
-recevant l’air sur sa main, pour s’assurer qu’il y avait bien
-communication de l’une à l’autre, et après avoir examiné l’arme dans
-tous ses détails:
-
---Le pistolet est bon, dit-il, et je te tuerai.
-
---Puisque tu y tiens, et pour plus de sûreté, mets double charge de
-poudre et une bourre par dessus.
-
---C’est fait.
-
---Voici maintenant une balle de plomb; marque-la avec un couteau, afin
-de pouvoir la reconnaître, et mets-la dans le pistolet en la recouvrant
-d’une seconde bourre.
-
---C’est fait.
-
---Tu es bien sûr maintenant que ton arme est chargée et que le coup
-partira. Dis-moi, n’éprouves-tu aucune peine, aucun scrupule à me tuer
-ainsi, quoique je t’y autorise?
-
---Non, puisque je veux te tuer, répéta froidement l’Arabe.
-
-Sans répliquer, je piquai une pomme sur la pointe d’un couteau, et me
-plaçant à quelques pas du Marabout, je lui commandai de faire feu.
-
---Vise droit au cœur, lui criai-je.
-
-Mon adversaire ajusta aussitôt sans marquer la moindre hésitation.
-
-Le coup partit, et le projectile vint se planter au milieu de la pomme.
-
-J’apportai le talisman à l’Arabe qui reconnut la balle marquée par lui.
-
-Je ne saurais dire si cette fois la stupéfaction fut plus grande que
-dans le tour précédent; ce que je pus constater, c’est que mes
-spectateurs ahuris, en quelque sorte, par la surprise et l’effroi, se
-regardaient en silence et semblaient se dire dans un muet langage: où
-diable nous sommes-nous fourrés?
-
-Bientôt une scène plaisante vint dérider grand nombre de physionomies.
-Le Marabout, quelque stupéfait qu’il fût de sa défaite, n’avait point
-perdu la tête; profitant du moment où il me rendait le le pistolet, il
-s’empara de la pomme, la mit immédiatement dans sa ceinture, et ne
-voulut à aucun prix me la rendre, persuadé qu’il était sans doute
-d’avoir là un incomparable talisman.
-
-Pour le dernier tour de ma séance, j’avais besoin du concours d’un
-Arabe.
-
-A la sollicitation de quelques interprètes, un jeune Maure d’une
-vingtaine d’années, grand, bien fait et revêtu d’un riche costume,
-consentit à monter sur le théâtre. Plus hardi ou plus civilisé sans
-doute que ses camarades de la plaine, il s’avança résolument près de
-moi.
-
-Je le fis approcher de la table qui était au milieu de la scène, et lui
-montrai ainsi qu’aux autres spectateurs qu’elle était mince et
-parfaitement isolée. Après quoi, et sans autre préambule, je lui dis de
-monter dessus, et je le couvris d’un énorme gobelet d’étoffe ouvert par
-le haut.
-
-Attirant alors ce gobelet et son contenu sur une planche, dont mon
-domestique et moi, nous tenions les deux extrémités, nous nous avançons
-jusqu’à la rampe avec notre lourd fardeau et nous renversons le tout....
-L’Arabe avait disparu; le gobelet était entièrement vide!
-
-Alors commença un spectacle que je n’oublierai jamais.
-
-Les Arabes avaient été tellement impressionnés par ce dernier tour, que,
-poussés par une terreur indicible, ils se lèvent dans toutes les parties
-de la salle, et se livrent instantanément aux évolutions d’un
-sauve-qui-peut général. La foule est surtout compacte et animée aux
-portes du balcon, et l’on peut juger, à la vivacité des mouvements et au
-trouble des grands dignitaires, qu’ils sont les premiers à quitter la
-salle.
-
-Vainement l’un d’eux, le _Caïd_ des _Beni-Salah_, plus courageux que ses
-collègues, cherche à les retenir par ces paroles:
-
-Arrêtez! arrêtez! nous ne pouvons laisser perdre ainsi l’un de nos
-coreligionnaires; il faut absolument savoir ce qu’il est devenu, ce
-qu’on en a fait. Arrêtez!... arrêtez!
-
-Bast! les coreligionnaires n’en fuient que de plus belle, et bientôt le
-courageux Caïd, entraîné lui-même par l’exemple, suit le torrent des
-fuyards.
-
-Ils ignoraient ce qui les attendait à la porte du théâtre. A peine
-avaient-ils descendu les degrés du péristyle qu’ils se trouvèrent face à
-face avec le _Maure ressuscité_.
-
-Le premier mouvement d’effroi passé, on entoure notre homme, on le tâte,
-on l’interroge; mais, ennuyé de ces questions multipliées, il ne trouve
-rien de mieux que de se sauver à toutes jambes.
-
-Le lendemain, la deuxième représentation eut lieu et produisit à peu de
-chose près les mêmes effets que la première.
-
-Le coup était porté; dès lors les interprètes et tous ceux qui
-approchèrent les Arabes reçurent l’ordre de travailler à leur faire
-comprendre que mes prétendus miracles n’étaient que le résultat d’une
-adresse, inspirée et guidée par un art qu’on nomme _prestidigitation_,
-et auquel la sorcellerie est tout à fait étrangère.
-
-Les Arabes se rendirent sans doute à ce raisonnement, car je n’eus par
-la suite qu’à me louer des relations amicales qui s’établirent entre eux
-et moi. Chaque fois qu’un chef me rencontrait, il ne manquait pas de
-venir au-devant de moi et de me serrer la main. Et, ainsi qu’on va le
-voir, ces hommes que j’avais tant effrayés, devenus mes amis, me
-donnèrent un précieux témoignage de leur estime, et je puis le dire
-aussi, de leur admiration, car c’est leur propre expression.
-
- * * * * *
-
-Trois jours s’étaient écoulés depuis ma dernière représentation, lorsque
-je reçus dans la matinée une missive du Gouverneur, qui me recommandait
-de me rendre à midi précis, _heure militaire_.
-
-Je n’eus garde de manquer à ce rendez-vous formel, et le dernier coup de
-midi sonnait encore à l’horloge de la mosquée voisine, que je me faisais
-annoncer au Palais. Un officier d’état-major se présenta aussitôt.
-
---Venez avec moi, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il avec un air
-quasi-mystérieux, je suis chargé de vous conduire.
-
-Je suivis mon conducteur, et au bout d’une galerie que nous venions de
-traverser, la porte d’un magnifique salon s’étant ouverte, un étrange
-tableau s’offrit à mes regards. Une trentaine des plus importants chefs
-arabes étaient debout symétriquement rangés en cercle dans
-l’appartement, de sorte qu’en entrant je me trouvai naturellement au
-milieu d’eux.
-
---_Salam alikoum_ (que le salut soit sur toi)! firent-ils tous d’une
-voix grave et presque solennelle, en portant la main sur leur cœur,
-selon l’usage arabe.
-
-Je répondis d’abord à ce salut par une légère inclinaison de tête et de
-corps, ainsi que nous le pratiquons, nous autres Français, et ensuite
-par quelques poignées de main, en commençant par ceux des chefs avec
-lesquels j’avais eu l’occasion de faire connaissance.
-
-En tête se trouvait le Bach-Agha-Bou-Allem, le Rotschild africain, dans
-la tente duquel j’étais allé prendre le café, dans le camp que les
-Arabes avaient formé près de l’hippodrome pour le temps des courses.
-
-Venait ensuite le Caïd Assa, à la jambe de bois, qui m’avait également
-offert le chibouk et le café, au même campement. Ce chef n’entend pas un
-mot de français, si bien que lors de la visite que je lui fis avec mon
-ami Boukandoura, autre Arabe de distinction avec lequel j’avais lié
-connaissance, ce dernier put me raconter en sa présence, sans qu’il se
-doutât qu’on parlait de lui, l’histoire de sa jambe de bois.
-
---Assa, me dit mon ami, ayant eu la jambe fracassée dans une affaire
-contre les Français, dut à l’agilité de son cheval d’échapper à l’ennemi
-vainqueur; une fois en lieu de sûreté, il s’était lui-même coupé la
-jambe au-dessus du genou, et dans sa sauvage énergie, il avait ensuite
-plongé dans un vase rempli de poix bouillante l’extrémité de ce membre
-ainsi mutilé, afin d’en arrêter l’hémorrhagie.
-
-Voulant rendre les salutations que j’avais reçues, je fis le tour du
-groupe, adressant à chacun un bonjour de forme variée. Mais ma besogne,
-car c’en était une de serrer toutes ces mains rudes et nerveuses, fut
-considérablement abrégée; les rangs s’étaient éclaircis à mon approche;
-bon nombre des assistants ne s’étaient pas senti le courage de toucher
-la main de celui qu’ils avaient pris sérieusement pour un sorcier ou
-pour le Diable en personne.
-
-Quoi qu’il en fût, cet incident ne troubla en aucune façon la cérémonie;
-on rit un peu de la pusillanimité des fuyards, puis chacun reprit cette
-gravité qui est l’état normal de la physionomie arabe.
-
-Alors le plus âgé de l’assemblée s’avança vers moi et déroula une énorme
-pancarte. C’était une adresse écrite en vers, vrai chef-d’œuvre de
-calligraphie indigène, qui était enrichie de gracieuses arabesques
-exécutées à la main.
-
-Le digne Arabe, qui avait bien au moins soixante-dix ans, lut sans
-lunettes, à haute, mais inintelligible voix, pour moi du moins qui ne
-connaissais que trois mots de la langue arabe, le morceau de poésie
-musulmane.
-
-Sa lecture terminée, l’orateur tira de sa ceinture le cachet de sa tribu
-et l’apposa solennellement au bas de la page. Les principaux chefs et
-dignitaires Arabes suivirent son exemple. Quand tous les sceaux eurent
-été apposés, mon vieil interlocuteur prit le papier, s’assura si les
-empreintes étaient parfaitement séchées, fit un rouleau, et, me le
-présentant, me dit en français et d’un ton profondément pénétré:
-
---A un marchand on donne de l’or; à un guerrier on offre des armes; à
-toi, Robert-Houdin, nous te présentons un témoignage de notre admiration
-que tu pourras léguer à tes enfants. Et traduisant un vers qu’il venait
-de me lire en langue arabe, il ajouta:
-
---Pardonne-nous de te présenter si peu, mais convient-il d’offrir la
-nacre à celui qui possède la perle?
-
-J’avoue bien franchement que de ma vie je n’éprouvai une aussi douce
-émotion; jamais aucun bravo, aucune marque d’approbation ne me porta si
-vivement au cœur. Emu plus que je ne puis le dire, je me retournai
-pour essuyer furtivement une larme d’attendrissement.
-
-Ces détails et ceux qui vont suivre blessent bien un peu ma modestie,
-mais je n’ai pu me résigner à les passer sous silence; que le lecteur
-veuille bien ne les accepter que comme un simple tableau de mœurs.
-
-Je déclare, du reste, qu’il ne m’est jamais entré dans l’esprit de me
-trouver digne d’éloges aussi vivement poétisés. Et pourtant je ne puis
-m’empêcher d’être aussi flatté que reconnaissant de cet hommage, et de
-le regarder comme le plus précieux souvenir de ma vie d’artiste.
-
-Cette déclaration terminée, je vais donner la traduction de l’adresse,
-telle qu’elle a été faite par le calligraphe arabe lui-même:
-
- «Hommage offert à Robert-Houdin par les chefs de tribus arabes, à
- la suite de ses séances données à Alger, les 28 et 29 octobre 1856.
-
- GLOIRE A DIEU
-
- qui enseigne ce que l’on ignore, qui rend sensibles les trésors de
- la pensée par les fleurs de l’éloquence et les signes de
- l’écriture.
-
-»Le destin aux généreuses mains, du milieu des éclairs et du
- tonnerre, a fait tomber d’en haut, comme une pluie forte et
- bienfaisante, la merveille du moment et du siècle, celui qui
- cultive des arts surprenants et des sciences merveilleuses, le
- _sid_ Robert-Houdin.
-
-»Notre temps n’a vu personne qui lui soit comparable. L’éclat de
- son talent surpasse ce que les âges passés ont produit de plus
- brillant. Parce qu’il l’a possédé, son siècle est le plus illustre.
-
-»Il a su remuer nos cœurs, étonner nos esprits, en nous montrant
- les faits surprenants de sa science merveilleuse. Nos yeux
- n’avaient jamais été fascinés par de tels prodiges. Ce qu’il
- accomplit ne saurait se décrire, nous lui devons notre
- reconnaissance pour tout ce dont il a délecté nos regards et nos
- esprits; aussi notre amitié pour lui s’est-elle enracinée dans nos
- cœurs comme une pluie parfumée, et nos poitrines
- l’enveloppent-elles précieusement.
-
-»Nous essayerions vainement d’élever nos louanges à la hauteur de
- son mérite; nous devons abaisser nos fronts devant lui et lui
- rendre hommage, tant que la pluie bienfaisante fécondera la terre,
- tant que la lune éclairera les nuits, tant que les nuages viendront
- tempérer l’ardeur du soleil.
-
-»Ecrit par l’esclave de Dieu,
-
-»ALI-BEN-EL-HADJI MOUÇA.»
-
- «Pardonne-nous de te présenter si peu, etc...» Suivent les
- signatures et les cachets des chefs de tribus.
-
-Au sortir de cette cérémonie et après que les Arabes nous eurent
-quittés, le Maréchal-Gouverneur, que je n’avais pas vu depuis mes
-représentations, voulant me donner une idée de l’effet qu’elles avaient
-produit sur l’esprit des indigènes, me cita le trait suivant:
-
-Un chef Kabyle, venu à Alger pour faire sa soumission, avait été conduit
-à ma première représentation.
-
-Le lendemain, de très bonne heure, il se rend au palais et demande à
-parler au Gouverneur.
-
---Je viens, dit-il au Maréchal, te demander l’autorisation de retourner
-tout de suite dans ma tribu.
-
---Tu dois savoir, répond le Gouverneur, que les formalités ne sont pas
-encore remplies, et que tes papiers ne seront en règle que dans trois
-jours; tu resteras donc jusqu’à cette époque.
-
---Allah est grand, dit l’Arabe, et s’il lui plaît, je partirai avant; tu
-ne me retiendras pas.
-
---Tu ne partiras pas si je le défends, j’en suis certain; mais, dis-moi,
-pourquoi es-tu si pressé de t’en aller?
-
---Après ce que j’ai vu hier, je ne veux pas rester à Alger; il
-m’arriverait malheur.
-
---Est-ce que tu as pris ces miracles au sérieux?
-
-Le Kabyle regarda le Maréchal d’un air d’étonnement, et sans répondre
-directement à la question qui lui était faite:
-
---Au lieu de faire tuer tes soldats pour soumettre les Kabyles, dit-il,
-envoie ton marabout français chez les plus rebelles, et avant quinze
-jours, il te les amènera tous ici.
-
-Le Kabyle ne partit pas, on parvint à calmer ses craintes; toutefois il
-fut un de ceux qui, dans la cérémonie qui venait d’avoir lieu, s’étaient
-éloignés le plus à mon approche.
-
-Un autre Arabe disait encore en sortant d’une de mes séances:
-
---Il faudra maintenant que nos marabouts fassent des miracles bien forts
-pour nous étonner.
-
-Ces renseignements, dans la bouche du Gouverneur, me furent très
-agréables. Jusqu’alors je n’avais pas été sans inquiétude, et, bien que
-je fusse certain d’avoir produit une vive impression dans mes séances,
-j’étais enchanté de savoir que le but de ma mission avait été rempli
-selon les vues du Gouvernement. Du reste, avant de partir pour la
-France, le Maréchal voulut bien m’assurer encore que mes représentations
-en Algérie avaient produit les plus heureux résultats sur l’esprit des
-indigènes.
-
- * * * * *
-
-Quoique mes représentations fussent terminées, je ne me pressai pas
-cependant de rentrer en France. J’étais curieux d’assister, à mon tour,
-à quelque scène d’escamotage exécutée par des Marabouts ou par d’autres
-jongleurs indigènes. J’avais promis en outre à plusieurs chefs Arabes
-d’aller les visiter dans leur douars. Je voulais me procurer ce double
-plaisir.
-
-Il est peu de Français qui, après un court séjour en Algérie, n’aient
-entendu parler des Aïssaoua et de leurs merveilles. Les récits qui
-m’avaient été faits des exercices des sectaires de Sidi-Aïssa m’avaient
-inspiré le plus vif désir de les voir exécuter, et j’étais persuadé que
-tous leurs miracles ne devaient être que des _trucs_ plus ou moins
-ingénieux, dont il me serait sans doute possible de donner le mot.
-
-Or, M. le colonel de Neveu m’avait promis de me faire assister à ce
-spectacle; il me tint parole.
-
-A un jour indiqué par le Mokaddem, président habituel de ces sortes de
-réunions, nous nous rendîmes, en compagnie de quelques officiers
-d’état-major et de leurs femmes, dans une maison arabe, et nous
-pénétrâmes par une porte basse dans la cour intérieure du bâtiment, où
-devait avoir lieu la cérémonie. Des lumières artistement collées sur les
-parois des murs et des tapis étendus sur des dalles attendaient
-l’arrivée des frères. Un coussin était destiné au Mokaddem.
-
-Chacun de nous se plaça de manière à ne pas gêner les exécutants. Nos
-dames montèrent aux galeries du premier étage, de sorte qu’elles se
-trouvaient par ce fait, comme nous disons en France, aux premières
-loges.
-
-Mais je vais laisser le Colonel de Neveu raconter lui-même cette séance,
-en la copiant textuellement dans son intéressant ouvrage _sur les Ordres
-religieux chez les Musulmans en Algérie_:
-
-«Les Aïssaoua entrent, se placent en cercle dans la cour et bientôt
-commencent leurs chants. Ce sont d’abord des prières lentes et graves
-qui durent assez longtemps; viennent ensuite les louanges en l’honneur
-de Sidi-Mohammet-Ben-Aïssa, le fondateur de l’ordre; puis les frères et
-le Mokaddem, prenant des tambours de basque, animent successivement la
-cadence, en s’exaltant mutuellement d’une manière toujours croissante.
-
-»Après deux heures environ, les chants étaient devenus des cris sauvages
-et les gestes des frères avaient suivi la même progression. Tout-à-coup,
-quelques-uns se lèvent et se placent sur une même ligne en dansant et
-prononçant aussi gutturalement que possible, avec toute la vigueur de
-leurs énergiques poumons, le nom sacré d’Allah. Ce mot qui désigne la
-Divinité, sortant de la bouche des Aïssaoua, semblait être plutôt un
-rugissement féroce qu’une invocation adressée à l’Etre suprême. Bientôt
-le bruit augmente, les gestes les plus extravagants commencent, les
-turbans tombent, laissent paraître à nu ces têtes rasées qui ressemblent
-à celles des vautours; les longs plis des ceintures rouges se déroulent,
-embarrassent les gestes et augmentent le désordre.
-
-»Alors les Aïssaoua marchent sur les mains et les genoux, imitent les
-mouvements de la bête. On dirait qu’ils n’agissent uniquement que par
-l’effet d’une force musculaire que ne dirige plus la raison, et qu’ils
-oublient qu’ils sont hommes.
-
-»Lorsque l’exaltation est à son comble, que la sueur ruisselle de tous
-leurs corps, les Aïssaoua commencent leurs jongleries. Ils appellent le
-Mokaddem leur père, et lui demandent à manger; celui-ci distribue aux
-uns des morceaux de verre qu’ils broient entre leurs dents; à d’autres,
-il met des clous dans la bouche; mais au lieu de les avaler, ils ont
-soin de se cacher la tête sous les plis du bournous du Mokaddem, afin de
-ne pas laisser voir aux assistants qu’ils les rejettent. Ceux-ci mangent
-des épines et des chardons; ceux-là passent leur langue sur un fer rouge
-ou le prennent entre leurs mains sans se brûler. L’un se frappe le bras
-gauche avec la main droite; les chairs paraissent s’ouvrir, le sang
-coule en abondance; il repasse la main sur son bras, la blessure se
-ferme, le sang a disparu. L’autre saute sur le tranchant d’un sabre que
-deux hommes tiennent par les extrémités et ne se coupe pas les pieds.
-Quelques-uns tirent de petits sacs en peau, des scorpions, des serpents,
-qu’ils mettent intrépidement dans leur bouche.»
-
-Je m’étais blotti derrière une colonne d’où je pouvais tout voir de très
-près sans être aperçu. J’avais à cœur de n’être point la dupe de ces
-tours mystérieux; j’y prêtai donc une attention très soutenue.
-
-Autant par les remarques que je fis sur le lieu même de la scène que par
-les recherches ultérieures auxquelles je me suis livré, je suis
-maintenant en mesure de donner une explication satisfaisante des
-miracles des Aïssaoua. Seulement, pour ne pas interrompre trop
-longuement mon récit, je renverrai le lecteur, curieux de ces détails, à
-la fin de cet ouvrage, au chapitre spécial que j’ai intitulé: UN COURS
-DE MIRACLES.
-
-Je crois être d’autant plus compétent pour donner ces explications, que
-quelques-uns de ces tours rentrent dans le domaine de l’escamotage, et
-que les autres ont pour base des phénomènes tirés des sciences
-physiques.
-
-Une fois instruit du secret des jongleries exécutées par les Aïssaoua,
-je pouvais me mettre en route pour l’intérieur de l’Afrique. Je partis
-donc, muni de lettres du Colonel de Neveu pour plusieurs chefs de
-bureaux arabes, ses subordonnés, et j’emmenai avec moi Mme
-Robert-Houdin, qui se montrait tout heureuse de faire cette excursion.
-
-Nous allions voir l’Arabe sous sa tente ou dans sa maison; goûter à son
-couscoussou, que nous ne connaissions que de nom; étudier par nous-mêmes
-les mœurs, les habitudes domestiques de l’Afrique; il y avait là
-certes de quoi enflammer notre imagination. Et c’est à peine si je
-songeais par moments, moi qui redoutais tant le mauvais temps sur mer,
-que le mois où nous nous rembarquerions pour la France, serait
-précisément un de ceux où la Méditerranée est le plus agitée!
-
-Parmi les Arabes qui m’avaient engagé à les visiter,
-Bou-Allem-Ben-Cherifa, Bach-Agha du D’jendel, m’avait fait des instances
-si vives, que je me décidai à commencer mes visites par lui.
-
-Notre voyage d’Alger à Médéah fut tout prosaïque; une diligence nous y
-conduisit en deux jours.
-
-A cela près de l’intérêt que nous inspira la végétation toute
-particulière du sol de l’Algérie, ainsi que le fameux col de la Mouzaïa,
-que nous traversâmes au galop, les incidents du voyage furent les mêmes
-que sur les grandes routes de France. Les hôtels étaient tenus par des
-Français; on y dînait à table d’hôte avec le même menu, le même prix, le
-même service. Cette existence de commis-voyageur n’était pas ce que nous
-rêvions en quittant Alger. Aussi fûmes-nous enchantés de mettre pied à
-terre à Médéah; au-delà la diligence ne suivait plus la même direction
-que nous.
-
-Le capitaine Ritter, chef du bureau arabe de Médéah, chez lequel je me
-rendis, avait assisté à mes représentations à Alger; je n’eus donc pas
-besoin de lui présenter la lettre de recommandation qui lui était
-adressée par M. de Neveu. Il me reçut avec une affabilité qui, du reste,
-est le propre de son caractère, et Mme Ritter, femme également
-gracieuse, voulut bien se joindre à son mari pour nous faire visiter la
-ville. J’eus vraiment un grand regret d’être forcé de quitter dès le
-lendemain matin des personnes aussi aimables; mais il fallait me hâter
-de faire mon voyage avant de voir arriver les pluies d’automne, qui
-rendent les routes impraticables, et souvent même très dangereuses.
-
-Le capitaine se rendit à mes désirs. Il nous prêta deux chevaux de son
-écurie, et nous donna pour guide jusque chez Bou-Allem un Caïd qui
-parlait très bien français.
-
-Cet Arabe avait été pris tout jeune dans une tente, qu’Abdel-Kader avait
-été forcé d’abandonner dans une de ses nombreuses défaites. Le
-gouvernement avait mis l’enfant au collége Louis-le-Grand, où il avait
-fait d’assez bonnes études. Mais toujours poursuivi par le souvenir du
-ciel de l’Afrique et du couscoussou national, notre bachelier
-ès-sciences avait demandé comme une grâce la faveur de rentrer en
-Algérie. Par égard pour son éducation, on l’avait nommé Caïd d’une
-petite tribu dont j’ai oublié le nom, mais qui se trouvait sur la route
-que nous devions parcourir.
-
-Mon guide, que j’appellerai Mohammed, parce que son nom ne me revient
-pas non plus à la mémoire (ces noms arabes sont difficiles à retenir
-pour quiconque n’a pas un peu vécu en Algérie), Mohammed, donc, était
-accompagné de quatre Arabes de sa tribu; deux d’entre eux étaient
-chargés du transport de nos bagages, et les deux autres devaient nous
-servir de domestiques. Tous étaient à cheval, et marchaient derrière
-nous.
-
-Nous partîmes à huit heures du matin. Notre première étape ne devait pas
-être longue, car Mohammed m’avait assuré que, s’il plaisait à Dieu
-(formule sans laquelle un vrai croyant ne parle jamais de l’avenir),
-nous arriverions chez lui pour déjeûner. En effet, environ trois heures
-après notre départ, notre petite caravane arriva dans le modeste
-douar[21] de Mohammed. Nous mîmes pied à terre devant une maisonnette
-entièrement construite en branches d’arbres et dont la toiture était à
-peine de hauteur d’homme. C’était le salon de réception du Caïd.
-
-La porte en était ouverte; mon guide nous donna l’exemple en entrant le
-premier et nous le suivîmes. Un seul meuble ornait l’intérieur de ce
-réduit: c’était un petit escabeau de bois. Mme Robert-Houdin s’en fit
-un siége. Mohammed et moi, nous nous assîmes sur un tapis qu’un Arabe
-venait d’étendre à nos pieds, et l’on ne tarda pas à servir le déjeûner.
-Mohammed, qui voulait sans doute se faire pardonner une faute grave
-qu’il méditait, nous traita somptueusement et presque à la française. Un
-potage au gras, des rôtis de volaille, quelques ragoûts excellents que
-je ne saurais décrire, parce que je n’ai jamais fait de grandes études
-dans l’art culinaire, et de la pâtisserie que n’eût certes pas désavouée
-Félix, furent successivement apportés devant nous. On nous avait donné,
-à ma femme et à moi, chose inouïe chez un Arabe, un couteau, une
-cuillère et une fourchette de fer.
-
-Le repas avait été apporté d’un gourbi[22] voisin où demeurait la mère
-du Caïd. Cette femme avait habité longtemps Alger, et elle y avait puisé
-les connaissances dont elle venait de nous donner un échantillon.
-
-Quant à Mohammed, en reprenant le costume musulman, il avait repris
-également les usages de ses ancêtres; pour toute nourriture, il s’était
-remis aux dattes et au couscoussou, à moins qu’il n’eût quelque convive,
-ce qui était fort rare.
-
-Notre déjeûner terminé, notre hôte nous conseilla de nous remettre en
-route, si nous voulions arriver chez Bou-Allem avant la fin du jour.
-Nous suivîmes son avis.
-
-De Médéah à la tribu de Mohammed, nous avions suivi une route assez
-praticable; en sortant de chez lui, nous entrâmes dans un pays inculte
-et désert, où l’on ne voyait d’autres traces de passage que celles que
-nous laissions nous-mêmes. Le soleil dardait ses plus brûlants rayons
-sur nos têtes, et nous ne trouvions sur notre chemin aucun ombrage pour
-nous en garantir. Souvent aussi notre marche devenait très pénible; nous
-rencontrions des ravins dans lesquels il nous fallait descendre au
-risque de briser les jambes de nos chevaux et de nous rompre le cou.
-Pour nous faire prendre patience, notre guide nous annonçait que nous
-ne tarderions pas à gagner un terrain moins accidenté, et nous
-continuions notre route.
-
-Il y avait environ deux heures que nous avions quitté notre première
-halte, lorsque Mohammed, qui avait lancé son cheval au galop, nous
-quitta en nous criant qu’il allait revenir, et disparut derrière une
-colline.
-
-Nous ne revîmes plus notre Caïd.
-
-J’ai su depuis que, jaloux de la richesse de Bou-Allem, il avait préféré
-encourir une punition, plutôt que de rendre visite à son rival.
-
-Cette fuite nous mit, Mme Robert-Houdin et moi, dans une grande
-inquiétude, que nous nous communiquâmes sans crainte d’être compris par
-nos guides.
-
-Nous avions à redouter le mauvais exemple donné par Mohammed; les quatre
-Arabes ne pouvaient-ils pas imiter leur chef et nous abandonner à leur
-tour? Que deviendrions-nous dans un pays où, lors même que nous
-rencontrerions quelqu’un, nous ne pourrions parvenir à nous en faire
-comprendre?
-
-Mais nous en fûmes quittes pour la peur; nos braves conducteurs nous
-restèrent fidèles et furent même très polis et très complaisants pendant
-toute la route. Du reste, ainsi que nous l’avait annoncé Mohammed, nous
-gagnâmes bientôt un chemin qui nous conduisit directement à la demeure
-de Bou-Allem.
-
-Comparativement à la maison du caïd, celle du Bach-Agha pouvait passer
-pour une habitation princière, moins pourtant par l’aspect architectural
-des bâtiments que pour leur étendue. Comme dans toutes les maisons
-arabes, on n’y voyait extérieurement que des murs; toutes les fenêtres
-donnaient sur les cours ou sur les jardins.
-
-Bou-Allem et son fils, Agha lui-même, avertis de notre arrivée, vinrent
-à notre rencontre et nous adressèrent en arabe des compliments que je ne
-compris pas, mais que je supposai être dans la formule des salamalecs
-usités chez eux en pareil cas, c’est-à-dire:
-
-Soyez les bienvenus, ô les invités de Dieu!
-
-Telle était du reste ma confiance, que quelques choses qu’ils nous
-eussent dites, je les aurais accueillies comme des politesses.
-
-Nous descendîmes de cheval, et, sur l’invitation qui nous en fut faite,
-nous nous assîmes sur un banc de pierre où l’on ne tarda pas à nous
-servir le café. En Algérie, on fume et l’on prend du café toute la
-journée. Il est vrai que cette liqueur ne se fait pas aussi forte qu’en
-France, et que les tasses sont très petites.
-
-Bou-Allem, qui avait allumé une pipe, me l’offrit. C’était un honneur
-qu’il me faisait, de fumer après lui; je n’eus garde de refuser, bien
-que j’eusse autant aimé qu’il en fût autrement.
-
-Comme je l’ai dit, je ne savais de la langue arabe que trois ou quatre
-mots. Avec un aussi pauvre vocabulaire, il m’était difficile de causer
-avec mes hôtes. Néanmoins, ils se montrèrent extrêmement joyeux de ma
-visite; car, à chaque instant, ils me faisaient grand nombre de
-protestations en mettant chaque fois la main sur leur cœur. Je
-répondais par les mêmes signes, et je n’avais ainsi aucuns frais
-d’imagination à faire pour soutenir la conversation.
-
-Plus tard, cependant, poussé par un appétit dont je ne prévoyais pas la
-prompte satisfaction, je risquai une nouvelle pantomime. Mettant la main
-sur le creux de mon estomac et prenant un air de souffrance, je cherchai
-à faire comprendre à Bou-Allem que nous avions besoin d’une nourriture
-plus substantielle que ses compliments de civilité. L’intelligent Arabe
-me comprit et donna des ordres pour qu’on hâtât le repas.
-
-En attendant, et pour nous faire patienter, il nous offrit par gestes de
-nous faire visiter ses appartements.
-
-Nous montâmes un petit escalier en pierre. Arrivés au premier étage,
-notre conducteur ouvrit une porte dont l’entrée offrait cette
-particularité, que pour y passer, il fallait à la fois baisser la tête
-et lever le pied. En d’autres termes, cette porte était si basse, qu’un
-homme d’une taille ordinaire ne pouvait la franchir sans se courber, et
-comme le seuil en était élevé, il fallait enjamber pardessus.
-
-Cette chambre devait être le salon de réception du Bach-Agha. Les
-murailles en étaient couvertes d’arabesques rouges rehaussées d’or, et
-le plancher couvert de magnifiques tapis de Turquie. Quatre divans,
-revêtus de riches étoffes de soie, en formaient tout l’ameublement avec
-une petite table en acajou, sur laquelle étaient étalés des pipes, des
-tasses à café en porcelaine, et quelques autres objets à l’usage
-particulier des Musulmans.
-
-Bou-Allem y prit un flacon rempli d’eau de rose, et nous en versa dans
-les mains. Le parfum était délicat. Malheureusement notre hôte tenait à
-faire grandement les choses, et pour nous montrer le cas qu’il faisait
-de nous, il usa le reste du flacon à nous asperger littéralement de la
-tête jusqu’aux pieds.
-
-Me tournant vers Mme Robert-Houdin, je lui dis, en faisant une
-imperceptible grimace: J’aime le parfum, mais jusqu’à un certain point;
-car nous empestions à force de sentir bon.
-
-Nous visitâmes encore deux autres grandes chambres, plus simplement
-décorées que la première et dans l’une desquelles se trouvait un énorme
-divan. Bou-Allem nous fit comprendre que c’était là qu’il couchait.
-
-Ces détails eussent été très intéressants dans tout autre moment, mais
-nous mourions de faim et, comme dit le proverbe: _Ventre affamé n’a ni
-yeux ni oreilles_. J’étais tout prêt à recommencer ma fameuse phrase
-mimée, lorsqu’en passant dans une petite pièce qui n’avait pour tout
-ameublement qu’un tapis de pied, notre cicerone ouvrit la bouche,
-indiqua avec le doigt qu’on allait y mettre quelque chose et nous fit
-ainsi comprendre que nous étions dans la salle à manger. Je mis la main
-sur mon cœur pour exprimer le plaisir que j’en éprouvais.
-
-Sur l’invitation de Bou-Allem, nous nous assîmes sur le tapis, autour
-d’un large plateau qu’on y avait déposé en guise de table.
-
-Une fois installés, deux Arabes se présentèrent pour nous servir.
-
-En France, les domestiques servent la tête découverte; en Algérie, ils
-gardent leur coiffure, mais en revanche, comme marque de respect, ils
-laissent leurs chaussures à la porte de l’appartement et servent
-nu-pieds; entre nos serviteurs et ceux des Arabes, il n’y a de
-différence que des pieds à la tête.
-
-Nous étions seuls attablés avec Bou-Allem. Le fils n’avait pas l’honneur
-de dîner avec son père, qui mangeait presque toujours seul.
-
-On apporta sur le plateau une sorte de saladier rempli de quelque chose
-qui ressemblait à du potage à la citrouille. J’aime assez ce mets.
-
---Quelle heureuse idée, dis-je à ma femme! Bou-Allem a deviné mes goûts;
-comme je vais faire honneur à son cuisinier!
-
-Notre hôte comprit sans doute le sens de mon exclamation, car nous
-présentant à chacun une rustique cuillère de bois, il nous engagea à
-suivre son exemple, et plongea son arme jusqu’au manche dans la gamelle.
-Nous l’imitâmes.
-
-Pour mon compte, je sortis bientôt une énorme cuillerée, que je portai
-avec empressement à ma bouche; mais à peine l’eus-je goûté:
-
---Pouah! m’écriai-je en faisant une horrible grimace, qu’est-ce cela?
-J’ai la bouche en feu!
-
-Mme Robert-Houdin arrêta une cuillerée qu’elle tenait près de ses
-lèvres, puis, soit appétit, soit curiosité, elle voulut s’assurer par
-elle-même du goût de notre potage; elle en essaya, mais elle ne tarda
-pas à joindre son concert au mien en toussant à perdre haleine. C’était
-une soupe au piment.
-
-Tout en paraissant contrarié de ce contre-temps, notre hôte avalait sans
-sourciller d’énormes cuillerées du potage, et chaque fois il étendait
-les bras d’un air de béatitude qui semblait nous dire: C’est pourtant
-bien bon!
-
-On desservit la soupière presque vide.
-
---Bueno! bueno! exclama Bou-Allem, en nous montrant un plat qu’on venait
-de mettre devant nous.
-
-Bueno est espagnol. Le brave Bach-Agha qui savait deux ou trois mots de
-cette langue, n’était pas fâché de nous montrer son érudition.
-
-Ce fameux plat était une sorte de ragoût qui semblait avoir quelque
-analogie avec un haricot de mouton. Quand j’étais à Belleville, c’était
-le plat chef-d’œuvre de Mme Auguste, et je lui faisais toujours un
-très bon accueil. Aussi en souvenir de ma bonne cuisinière, je me
-préparai à fondre sur le ragoût; mais je cherchai vainement autour de
-moi une fourchette, un couteau, ou même la cuillère de bois qu’on nous
-avait donnée pour le potage.
-
-Bou-Allem me sortit d’embarras. Il me montra, en puisant lui-même dans
-le plat avec ses doigts, que la fourchette était un instrument tout à
-fait inutile.
-
-Comme la faim nous pressait, nous passâmes pardessus certaine
-répugnance, et ma femme, à mon exemple, pêcha délicatement un petit
-morceau de mouton. La sauce en était encore fortement épicée. Toutefois,
-en mangeant très peu de viande et beaucoup d’un mauvais petit pain sans
-levain qu’on nous avait servi,
-
- Nous pûmes adoucir la force du poison.
-
-Pour être agréable à notre hôte, j’eus le malheur de lui répéter le mot
-espagnol qu’il m’avait appris. Ce compliment, qu’il croyait sincère, lui
-fit un grand plaisir, et pour le mieux justifier encore, il retira un os
-garni de viande, en arracha quelques morceaux avec ses ongles et les
-offrit galamment à Mme Robert-Houdin.
-
-Je prévins une seconde édition de cette politesse en puisant moi-même
-dans le ragoût.
-
-Je me demandais comment ma femme arriverait à se débarrasser de ce
-singulier cadeau: elle le fit beaucoup plus adroitement que je ne
-l’eusse pensé. Bou-Allem ayant tourné la tête pour donner des ordres, le
-morceau de viande fut remis dans le plat avec une étonnante subtilité,
-et nous eûmes bien envie de rire, lorsque notre hôte, qui ne se doutait
-de rien, reprit ce fragment de mouton pour son propre compte.
-
-Nous accueillîmes avec une grande satisfaction un poulet rôti que l’on
-nous servit après le ragoût; je me chargeai de le découper, autrement
-dit, de le dépecer avec mes doigts, et je le fis assez délicatement.
-Nous le trouvâmes tellement de notre goût qu’il n’en resta pas la
-moindre bribe.
-
-Vinrent successivement d’autres mets, auxquels nous goûtâmes avec
-précaution, et dans le nombre, le fameux couscoussou, que je trouvai
-détestable. Enfin, des friandises terminèrent le repas.
-
-Nous avions les mains dans un triste état. Un Arabe nous apporta à
-chacun une cuvette et du savon pour nous laver.
-
-Bou-Allem, après avoir également terminé cette opération et s’être de
-plus lavé la barbe avec beaucoup de soin, fit mousser son eau de savon,
-en prit plein sa main et s’en rinça la bouche. C’est du reste la seule
-liqueur qui fut présentée sur la table[23].
-
-Après le dîner, nous nous dirigeâmes vers un autre corps de logis, et,
-chemin faisant, nous fûmes rejoints par un Arabe que Bou-Allem avait
-envoyé chercher.
-
-Cet homme avait été longtemps domestique à Alger; il parlait très-bien
-le français et devait nous servir d’interprète.
-
-Nous entrâmes dans une petite pièce fort proprement décorée, dans
-laquelle il y avait deux divans.
-
-Voici, nous dit notre hôte, la chambre réservée pour les étrangers de
-distinction; tu peux te coucher quand tu voudras, mais si tu n’es pas
-fatigué, je te demanderai la permission de te présenter quelques
-notables de ma tribu, qui, ayant entendu parler de toi, veulent te voir.
-
---Fais-les venir, dis-je, après avoir consulté Mme Robert-Houdin,
-nous les recevrons avec plaisir.
-
-L’interprète sortit et ramena bientôt une douzaine de vieillards, parmi
-lesquels se trouvaient un Marabout et plusieurs _talebs_ (savants).
-
-Le Bach-Agha semblait avoir pour eux une grande déférence.
-
-On s’assit en rond sur le tapis et l’on entama sur mes séances d’Alger
-une conversation très animée. Cette sorte de Société savante discutait
-sur la possibilité des prodiges racontés par le chef de la tribu, qui
-prenait un plaisir extrême à dépeindre ses impressions et celles de ses
-coreligionnaires à la vue des _miracles_ que j’avais exécutés.
-
-Chacun prêtait une grande attention à ces récits et me regardait avec
-une sorte de vénération. Le Marabout seul se montrait très sceptique, et
-prétendait que les spectateurs avaient été dupes de ce qu’il appelait
-une vision.
-
-Dans l’intérêt de ma réputation de sorcier français, je dus faire devant
-l’incrédule quelques tours d’adresse comme spécimen de ceux de ma
-séance. J’eus le plaisir d’émerveiller mon auditoire; mais le Marabout
-continuait de me faire une opposition systématique dont ses voisins
-étaient visiblement ennuyés. Le pauvre homme ne s’attendait guère au
-tour que je lui ménageais.
-
-Mon antagoniste portait dans sa ceinture une montre dont la chaîne
-pendait au dehors.
-
-Je crois avoir déjà fait part au lecteur d’un certain talent de société
-que je possède, et qui consiste à enlever une montre, une épingle, un
-portefeuille, etc., avec une adresse dont plusieurs de mes amis ont été
-maintes fois les victimes.
-
-Je suis heureusement né avec un cœur droit et honnête, sans cela ce
-genre de talent eût pu me conduire fort loin. Lorsque dans l’intimité la
-fantaisie me poussait à cette espièglerie, je la faisais tourner au
-profit d’un tour d’escamotage, ou bien encore j’attendais que mon ami
-eût pris congé de moi et je le rappelais: «Tenez, lui disais-je en lui
-présentant l’objet dérobé, que ceci vous serve de leçon pour vous mettre
-en garde contre l’adresse de gens moins honnêtes que moi.»
-
-Mais revenons à notre Marabout. Je lui avais enlevé sa montre en passant
-près de lui, et j’avais fait glisser à sa place une pièce de cinq
-francs.
-
-Pour détourner les soupçons, et en attendant que j’utilisasse mon
-larcin, j’improvisai un tour. Après avoir escamoté le chapelet de
-Bou-Allem, qu’il portait sur lui, je le fis passer dans une des
-nombreuses babouches laissées, selon l’usage, au seuil de la porte, par
-tous les assistants. Cette chaussure se trouva remplie de pièces de
-monnaie, et, pour terminer cette petite scène d’une manière comique, je
-fis sortir des pièces de cinq francs du nez de tous les spectateurs.
-Chacun d’eux prenait tant de plaisir à cet exercice que c’était à n’en
-plus finir: _Douros_, _douros_[24] me disaient-ils en se tirant le nez.
-Je me prêtais volontiers à leurs désirs et les _douros_ sortaient à mon
-commandement.
-
-La joie était si grande, que plusieurs Arabes se roulaient par terre;
-cette grosse joie de la part des mahométans valait pour moi des
-applaudissements frénétiques.
-
-J’avais affecté de m’éloigner du Marabout qui, comme je m’y attendais,
-était resté sérieux et impassible.
-
-Quand le calme se fut rétabli, mon rival se mit à parler avec vivacité à
-ses voisins, sans doute pour chercher à détruire leur illusion, et ne
-pouvant y parvenir, il s’adressa à moi par l’intermédiaire de
-l’interprète.
-
---Ce n’est pas moi que tu tromperais ainsi, me dit-il d’un air narquois.
-
---Pourquoi cela?
-
---Parce que je ne crois pas à ton pouvoir.
-
---Ah! vraiment. Eh bien! si tu ne crois pas à mon pouvoir, je te
-forcerai bien de croire à mon adresse.
-
---Ni à l’un ni à l’autre.
-
-J’étais à ce moment éloigné du Marabout de toute la longueur de la
-chambre.
-
---Tiens, lui dis-je, tu vois cette pièce de cinq francs.
-
---Oui.
-
---Ferme la main avec force, car la pièce va s’y rendre malgré toi.
-
---Je l’attends, dit l’Arabe d’un ton d’incrédulité, en avançant la main
-vigoureusement fermée.
-
-Je pris la pièce au bout de mes doigts en la faisant bien remarquer par
-l’assemblée, puis feignant de l’envoyer vers le Marabout, je la fis
-disparaître en disant _passe_.
-
-Mon homme ouvrit la main, et n’y trouvant rien, il se contenta de
-hausser les épaules, comme pour me dire: «Tu vois que je te l’avais
-dit.»
-
-Je savais bien que la pièce n’y était pas. Mais il importait de
-détourner pour un instant l’attention du Marabout de sa ceinture, et
-c’est pour cela que j’avais fait cette feinte.
-
---Cela ne m’étonne pas, lui dis-je, car j’ai lancé la pièce avec tant de
-force qu’elle a traversé ta main et qu’elle est tombée dans ta ceinture.
-Craignant de casser ta montre par le choc, je l’ai fait venir à moi; la
-voici.» Et je la lui montrai au bout de mes doigts.
-
-Le Marabout porta vivement la main à sa ceinture pour s’assurer de la
-vérité, et demeura stupéfait en n’y trouvant plus que la pièce de cinq
-francs annoncée.
-
-Les assistants furent émerveillés; toutefois quelques-uns d’entre eux
-faisaient rouler les grains de leur chapelet avec une vivacité qui
-témoignait d’une certaine agitation de leur esprit; le Marabout fronçait
-le sourcil sans mot dire; je vis qu’il machinait quelque mauvais tour.
-
---Je crois maintenant à ton pouvoir surnaturel, me dit-il, tu es un
-véritable sorcier; aussi j’espère que tu ne craindras pas de répéter ici
-un tour que tu as fait sur ton théâtre. «Et me présentant deux pistolets
-qu’il tenait cachés sous son burnous: «Tiens, choisis une de ces armes,
-nous allons la charger, et je tirerai sur toi. Tu n’as rien à craindre
-puisque tu sais parer les coups.»
-
-J’avoue que je fus un instant interdit. Je cherchais un subterfuge et je
-n’en trouvais pas. Tous les yeux étaient fixés sur moi, et l’on
-attendait une réponse.
-
-Le Marabout était triomphant.
-
-Bou-Allem qui savait que mes tours n’étaient que le résultat de
-l’adresse, se montra mécontent qu’on osât ainsi tourmenter son hôte; il
-en fit des reproches au Marabout.
-
-Je l’arrêtai; il m’était venu une idée qui pouvait me sortir d’embarras,
-du moins pour le moment. M’adressant alors à mon adversaire:
-
---Tu n’ignores pas, lui dis-je avec assurance, que pour être
-invulnérable, j’ai besoin d’un talisman. Malheureusement je l’ai laissé
-à Alger.
-
-Le Marabout se mit à rire d’un air d’incrédulité.
-
---Cependant, continuai-je, je puis, en restant six heures en prières, me
-passer de talisman et braver ton arme. Demain matin, à huit heures, je
-te permettrai de tirer sur moi en présence même des Arabes qui sont ici
-témoins de ton défi.
-
-Bou-Allem étonné d’une telle promesse, s’assura encore près de moi si
-cette scène était sérieuse et s’il devait convoquer la société pour
-l’heure indiquée. Sur mon affirmation, on se donna rendez-vous devant le
-banc de pierre dont j’ai parlé.
-
-Je ne passai pas la nuit en prières, comme on doit le croire, mais
-j’employai environ deux heures à assurer mon invulnérabilité; puis,
-satisfait de mon succès, je m’endormis de grand cœur, car j’étais
-horriblement fatigué.
-
-A huit heures, le lendemain, nous avions déjà déjeûné, nos chevaux
-étaient sellés, notre escorte attendait le signal du départ qui devait
-avoir lieu après la fameuse expérience.
-
-Non-seulement personne ne manqua au rendez-vous, mais un grand nombre
-d’Arabes vinrent encore grossir le groupe des assistants.
-
-On présenta les pistolets. Je fis remarquer que la lumière n’était point
-bouchée. Le marabout mit une bonne charge de poudre dans le canon et
-bourra. Parmi les balles apportées, j’en fis choisir une que je mis
-ostensiblement dans le pistolet, et qui fut également couverte de
-papier.
-
-L’arabe contrôlait tous mes mouvements; il y allait de son honneur.
-
-On procéda pour le second pistolet comme pour le premier, puis vint
-enfin le moment solennel.
-
-Solennel, en effet, pour tout le monde! Pour les assistants, incertains
-du résultat de l’expérience; pour Mme Robert-Houdin qui m’avait
-vainement supplié de renoncer à ce tour, dont elle redoutait
-l’exécution; et solennel aussi pour moi, car mon nouveau truc ne
-reposant sur aucun des procédés employés dans pareille circonstance, à
-Alger, je craignais une erreur, une trahison, que sais-je?
-
-Toutefois j’allai me placer à quinze pas sans témoigner la moindre
-émotion.
-
-Le marabout se saisit aussitôt de l’un des deux pistolets, et au signal
-que je donne, il dirige sur moi son arme avec une attention
-particulière.
-
-Le coup part, et la balle paraît entre mes dents.
-
-Irrité plus que jamais, mon rival veut se précipiter sur l’autre
-pistolet; plus leste que lui, je m’en empare.
-
---Tu n’as pu parvenir à me blesser, lui dis-je; tu vas juger maintenant
-si mes coups sont plus redoutables que les tiens. Regarde ce mur.
-
-Je lâchai la détente, et, sur la muraille nouvellement blanchie, apparut
-une large tache de sang à l’endroit même où le coup avait porté.
-
-Le Marabout s’approcha, trempa son doigt dans cette empreinte rouge, et,
-le portant à sa bouche, il s’assura en goûtant que c’était véritablement
-du sang. Quand il en eut acquis la certitude, ses bras retombèrent et sa
-tête se pencha sur sa poitrine, comme s’il eût été anéanti.
-
-Il était évident qu’en ce moment il doutait de tout, même du Prophète.
-
-Les assistants levaient les mains au Ciel, marmottaient des prières et
-me regardaient avec une sorte d’effroi.
-
-Cette scène était le _coup de fouet_ de ma séance de la veille; je fis
-comme au théâtre, je me retirai, en laissant les spectateurs aux
-impressions qu’ils en avaient reçues. Nous prîmes congé de Bou-Allem et
-de son fils, et nous partîmes au galop.
-
-Le tour dont je viens de donner les détails, si curieux qu’il soit, est
-assez facile à préparer. Je vais en donner la description, en racontant
-le travail qu’il m’avait nécessité.
-
-Aussitôt que je fus seul dans ma chambre, je tirai de ma boîte à
-pistolets, qui ne me quitte jamais dans mes voyages, un moule à fondre
-des balles.
-
-Je pris une carte, j’en relevai les quatre bords, et j’en fis une sorte
-de récipient, dans lequel je mis un morceau de stéarine pris sur une des
-bougies qu’on avait laissées. Quand la stéarine fut fondue, j’y mêlai
-un peu de noir de fumée que j’avais obtenu en mettant une lame de
-couteau au-dessus de la lumière, puis je coulai cette composition dans
-mon moule à balles.
-
-Si j’avais laissé refroidir entièrement le liquide, la balle eût été
-pleine et solide, mais après une dizaine de secondes environ, je
-renversai le moule, et la portion de la stéarine qui n’était pas encore
-solidifiée sortit et laissa dans l’instrument une balle creuse. Cette
-opération est du reste la même que celle employée pour faire les
-cierges; l’épaisseur des parois dépend du temps qu’on a laissé le
-liquide dans le moule.
-
-J’avais besoin d’une seconde balle; je la fis un peu plus forte que la
-première. Je l’emplis de sang, et je bouchai l’ouverture avec une goutte
-de stéarine. Un Irlandais m’avait autrefois montré un petit tour
-d’invulnérabilité qui consiste à faire sortir du sang du pouce sans
-éprouver de douleur; j’avais profité de ce procédé pour emplir ma balle.
-
-On ne saurait croire combien ces projectiles, ainsi préparés, imitent le
-plomb; c’est à s’y méprendre, même de très près.
-
-D’après cela, le tour doit facilement se comprendre. En montrant la
-balle de plomb aux spectateurs, je l’avais échangée contre ma belle
-balle creuse, et c’est cette dernière que j’avais mise ostensiblement
-dans le pistolet. En pressant fortement la bourre, la stéarine s’était
-cassée en petits morceaux qui ne pouvaient m’atteindre à la distance où
-je m’étais placé.
-
-Au moment où le coup de pistolet s’était fait entendre, j’avais ouvert
-la bouche pour montrer la balle de plomb que je tenais entre mes dents.
-Le second pistolet contenait la balle remplie de sang qui, en
-s’aplatissant sur le mur, y avait laissé son empreinte, tandis que les
-morceaux avaient volé en éclats.
-
-Après un assez heureux voyage, nous arrivâmes à Milianah, à quatre
-heures du soir. Le chef du bureau Arabe de cette ville, le Capitaine
-Bourseret, nous accueillit, ainsi que l’avait fait son collègue de
-Médéah, avec un aimable empressement. Il nous pria de regarder sa maison
-comme la nôtre, pendant tout le temps de notre séjour.
-
-M. Bourseret vivait avec sa mère, et cette excellente dame eut pour
-Mme Robert-Houdin toutes les attentions délicates qu’aurait eues une
-amie de longue date.
-
-Notre excursion à travers le D’jendel nous avait fatigués; nous passâmes
-la plus grande partie du lendemain à nous reposer.
-
-Il y eut, le soir, chez le capitaine, un grand dîner auquel assistaient
-le général commandant la place, un lieutenant-colonel et quelques
-notabilités de la ville. Après le repas, je crus ne pouvoir mieux
-répondre aux politesses dont j’étais l’objet, qu’en donnant une petite
-séance de tours d’adresse où je déployai tout mon savoir-faire. J’avais
-annoncé, dans la journée, cette intention à M. Bourseret, qui avait en
-conséquence fait de nombreuses invitations pour le soir. Je dois croire
-que mes expériences furent goûtées, si j’en juge par l’accueil qu’elles
-reçurent. Du reste mon public était dans des dispositions si favorables
-pour moi, qu’il applaudissait très souvent de confiance, car tout le
-monde n’était pas placé pour bien voir.
-
-Milianah était le but de mon voyage; je n’y devais rester que trois
-jours et retourner ensuite à Alger, pour l’époque où le bâtiment qui
-nous avait amenés devait partir pour la France.
-
-M. Bourseret avait arrangé une partie pour le deuxième jour de mon
-séjour chez lui.
-
-Il s’agissait d’une excursion chez les Beni-Menasser dont la tribu,
-vivant sous les tentes, était campée à quelques lieues de Milianah.
-
-A six heures du matin, nous montâmes à cheval, en compagnie de quelques
-amis du capitaine, et nous descendîmes la montagne sur laquelle est
-bâtie la ville.
-
-Nous étions escortés d’une douzaine d’Arabes attachés au service du
-bureau, tous vêtus de manteaux rouges et munis de leurs fusils.
-
-Des ordres avaient sans doute été donnés à l’avance, car une fois dans
-la plaine, au premier goum que nous traversâmes, une dizaine d’Arabes
-sortant de leurs gourbis montèrent à cheval et se joignirent à notre
-escorte. Un peu plus loin, un autre peloton d’hommes s’unit au premier,
-et notre groupe faisant boule de neige sur son passage finit par devenir
-assez considérable; le nombre des Arabes pouvait s’élever à deux cents
-environ.
-
-Après deux heures de marche, nous laissâmes la grande route afin
-d’abréger le chemin, et nous entrâmes dans une immense plaine qui
-s’étendait au loin devant nous.
-
-Tout-à-coup les Arabes qui nous accompagnaient, obéissant probablement à
-un signal de leur chef que je n’aperçus pas, partent au galop et nous
-devancent de cinq à six cents mètres. Là, la troupe se divise, se met
-sur quatre rangs, s’élançant ventre à terre, se dirigent de notre côté,
-en poussant des cris frénétiques, le fusil à l’épaule et prêts à faire
-feu.
-
-Notre petite compagnie marchait de front, en ce moment.
-
-Les Arabes fondent sur nous avec l’impétuosité d’une locomotive.
-Quelques secondes encore, et nos chevaux vont recevoir le choc de cette
-avalanche vivante; nul doute que nous ne soyons écrasés.
-
-Mais une forte détonation se fait entendre. Tous les cavaliers, avec une
-admirable précision, ont fait feu d’un seul coup au-dessus de nos têtes;
-leurs chevaux se cabrent, pivotent sur leurs pieds de derrière, font
-volte-face, et repartant à fond de train, vont rejoindre la troupe.
-
-On eût pu prendre alors l’Arabe pour un véritable Centaure, en le
-voyant, pendant cette course effrénée, charger son fusil, le faire
-tourner et sauter en l’air comme un tambour-major le ferait avec sa
-canne.
-
-Le premier rang de cavaliers s’était à peine éloigné, que le second qui
-l’avait suivi d’une centaine de mètres, se présenta devant nous pour
-exécuter la même manœuvre. Cela se renouvela au moins une vingtaine
-de fois. On le voit, c’était une sorte de fantasia dont le capitaine
-nous avait ménagé la surprise.
-
-Au bruit des coups de fusils, quelques-uns de nos chevaux s’étaient
-cabrés, mais le premier moment de surprise passé, ils s’étaient calmés,
-habitués qu’ils sont à ces sortes d’exercices. Celui de Mme
-Robert-Houdin était un animal d’une tranquillité à toute épreuve; aussi
-fut-il moins impressionné que sa maîtresse. Cependant chacun se plut à
-rendre à ma femme cette justice qu’après la première émotion passée,
-elle était devenue brave autant que le plus aguerri d’entre nous.
-
-La fantasia terminée, chaque Arabe reprit sa place dans l’escorte et une
-heure après nous arrivâmes à la tribu des Beni-Menasser.
-
-L’Agha Bed-Amara nous attendait. A notre approche, il s’était avancé
-vers nous et avait baisé respectueusement la main du capitaine, tandis
-que quelques hommes de sa tribu, pour fêter notre bienvenue,
-déchargeaient leurs fusils presque au nez de nos chevaux. Mais, hommes
-et bêtes étaient aguerris, et il n’y eut pas le plus petit mouvement
-dans nos rangs.
-
-Ben-Amara nous fit entrer dans sa tente, où chacun s’assit à sa guise
-sur un large tapis.
-
-Notre arrivée avait fait bruit dans la tribu. Pendant que nous fumions
-en prenant du café, un grand nombre d’Arabes, poussés par la curiosité,
-s’étaient rangés en cercle à quelques distance de de nous, et par leur
-immobilité ressemblaient à une haie de statues de bronze.
-
-Nous passâmes environ une heure à nous livrer aux plaisirs de la
-conversation, en attendant _la diffa_ (le repas), que nous désirions
-tous avec une vive impatience. Nous commencions même à trouver le temps
-bien long, lorsque nous vîmes dans le lointain s’approcher une sorte de
-procession, bannières en tête.
-
-Ces bannières m’intriguaient et me semblaient tout étranges, car elles
-étaient repliées. Soudain, les rangs de nos paisibles spectateurs
-s’ouvrirent, et quel ne fut pas mon étonnement de voir que ce que je
-prenais pour des bannières, n’était autre chose que des moutons rôtis
-dans leur entier, et embrochés au bout de longues perches.
-
-Deux de ces porte-moutons marchaient en avant. Ils étaient suivis d’une
-vingtaine d’hommes, rangés sur une même ligne, dont chacun portait un
-des plats qui devaient composer la diffa.
-
-C’étaient des ragoûts et des rôtis de toutes sortes, le couscoussou, et
-enfin une douzaine de plats de dessert, ouvrage des femmes de
-Ben-Amara.
-
-Ce dîner ambulant présentait un coup d’œil ravissant, pour des gens
-surtout dont le grand air et les émotions de la fantasia avaient
-singulièrement aiguisé l’appétit.
-
-Le chef cuisinier marchait en tête, et, ainsi que l’officier de _M.
-Malbroug_, il ne portait rien; mais, dès qu’il fut près de nous, il se
-mit activement à l’œuvre: saisissant à bras-le-corps un des deux
-moutons, il le _débrocha_ et le posa devant nous sur un énorme plat.
-
-Pour mes compagnons, presque tous vétérans d’Algérie, ce gigantesque
-rôti n’était point une nouveauté; quant à ma femme et à moi, la vue
-d’une telle viande aurait suffi pour nous rassasier dans toute autre
-circonstance; mais nous nous empressâmes de nous joindre au cercle qui
-se forma autour de ce mets, digne de Gargantua.
-
-Il nous fallut, comme chez Bou-Allem, dépecer la bête avec nos doigts;
-chacun en arracha un morceau à sa guise, d’abord avec un peu de
-répugnance; puis, poussés par une faim de Cannibales, nous fîmes sur le
-mouton une véritable curée. Je ne sais si ce fut en raison des
-dispositions que nous apportâmes à ce repas, mais tous les convives se
-récrièrent qu’ils n’avaient jamais rien mangé d’aussi bon que ce mouton
-rôti.
-
-Lorsque nous eûmes pris sur l’animal les morceaux les plus délicats, le
-cuisinier nous offrit de nous présenter le second. Sur notre refus, il
-nous servit la volaille rôtie, à laquelle nous fîmes encore beaucoup
-d’honneur, puis, délaissant les ragoûts au piment et le couscoussou, qui
-exhalait une forte odeur de beurre rance, nous nous dédommageâmes de la
-privation du pain pendant le repas, en savourant d’excellents petits
-gâteaux.
-
-La réception de l’Agha des Beni-Menasser avait vraiment quelque chose de
-princier. Pour l’en remercier, je lui proposai de donner une petite
-séance devant nos nombreux spectateurs. Ces admirateurs passionnés
-n’avaient pu se résoudre à quitter la place qu’ils occupaient à notre
-arrivée, et ils avaient assisté de loin à notre repas.
-
-Sur l’ordre de leur chef, ils se rapprochèrent en resserrant leur
-cercle autour de moi. Le capitaine voulut bien me servir d’interprète,
-et grâce à lui, je pus exécuter une douzaine de mes meilleurs tours.
-L’effet produit sur ces imaginations superstitieuses fut tel qu’il me
-fut impossible de continuer; chacun s’enfuyait à mon approche. Ben-Amara
-nous assura qu’ils me prenaient pour le Diable, mais que si j’avais
-porté le costume mahométan, il se seraient au contraire prosternés
-devant moi comme devant un envoyé de Dieu.
-
-En revenant à Milianah, le capitaine, pour couronner cette charmante
-journée de plaisirs, nous donna le spectacle d’une chasse dans laquelle
-les Arabes prirent à la course de leurs chevaux des lièvres et des
-perdrix, sans tirer un seul coup de fusil.
-
-Le jour suivant, nous prîmes congé de M. Bourseret et de son excellente
-mère. Nous nous dirigeâmes sur Alger, mais non plus par les chemins de
-traverse, car nous avions assez d’une seule excursion à travers le
-D’jendel, et nous aspirions maintenant après une locomotion plus douce.
-Ces sortes de parties de plaisir, qui ne sont en réalité que des parties
-de fatigue, peuvent être agréables tout au plus une fois, et ne servent
-qu’à raviver dans notre esprit inconstant la jouissance du bien-être et
-du confortable que nous avions volontairement quittés. Nous prîmes la
-diligence qui nous conduisit à la métropole de l’Algérie, et cette fois,
-nous appréciâmes tout l’avantage de ce mode de transport.
-
-Le bateau l’_Alexandre_, qui nous avait amenés de France, partait le
-surlendemain de notre arrivée. J’eus deux jours pour faire mes adieux et
-adresser mes remerciements à toutes les personnes qui m’avaient montré
-de la bienveillance, et j’eus fort à faire. J’aurais infiniment de
-plaisir aujourd’hui à adresser encore à chacune d’elles mon bon
-souvenir, mais je suis retenu par la crainte de paraître ingrat en
-faisant quelque omission involontaire. Je ne puis résister, toutefois,
-au désir de témoigner au maire d’Alger, M. de Guiroye, toute ma
-reconnaissance pour son affable réception, ainsi que pour l’énergique et
-bienveillant appui qu’il m’a prêté lors de mes petites misères avec
-l’administration théâtrale.
-
-En quittant Alger, j’eus la satisfaction d’être conduit à bord par deux
-officiers distingués, dont je ne saurais jamais assez reconnaître les
-bontés. Le colonel, chef d’état-major de la marine, M. Pallu du Parc, et
-M. le colonel de Neveu ne me quittèrent que lorsque les premiers coups
-de la machine commencèrent à ébranler le steamer. Ces Messieurs furent
-les derniers dont je pressai la main sur le littoral africain.
-
-Si j’écrivais mes impressions de voyage, j’aurais encore beaucoup à
-raconter avant d’arriver à mon ermitage de Saint-Gervais; mais je me
-rappelle que dans le titre de mon ouvrage j’ai promis des confidences
-ayant trait à ma vie d’artiste; je dois donc écarter de mon récit tout
-événement de la vie commune.
-
-Un temps affreux sur mer, une tourmente à la hauteur des Pyrénées, la
-mort vingt fois devant nous seraient des événements aussi terribles
-qu’intéressants à raconter. Mais combien de fois ces émouvants épisodes
-qui, du reste, se ressemblent tous, n’ont-ils pas été déjà dépeints par
-des plumes beaucoup plus habiles que la mienne; la description que j’en
-pourrais faire n’aurait donc aucun caractère de nouveauté. Je me
-contenterai de donner un sommaire de ce malheureux voyage.
-
-Une tempête nous surprend dans le golfe de Lyon: nos machines sont
-démontées. Notre bâtiment, ballotté par les vents pendant neuf jours,
-est enfin jeté sur les côtes d’Espagne. Nous parvenons à nous diriger
-sur le port de Barcelone; mais les autorités nous en refusent l’entrée,
-parce que nous n’avons pas de passeports pour l’Espagne. Nous côtoyons,
-par un temps épouvantable, cette terre inhospitalière et nous gagnons
-enfin Rosas, petit port, dans lequel nous nous mettons à l’abri de la
-tourmente.
-
-Je quitte alors le bateau, et je traverse les Pyrénées en tartane. Un
-ouragan, résultat de la tempête sur mer, menace à chaque instant de nous
-précipiter dans des fondrières. Nous atteignons heureusement la France,
-puis Marseille, où je dois acquitter une promesse faite, lors mon
-premier passage, aux directeurs du Grand-Théâtre.
-
-Je fus en vérité bien dédommagé des tourments et des fatigues de mon
-voyage. Les Marseillais se montrèrent envers moi d’une bienveillance si
-grande, que ces dernières représentations resteront toujours dans mon
-souvenir comme les plus applaudies que j’aie jamais données. Je ne
-pouvais faire plus solennellement mes adieux d’artiste au public. Je me
-hâtai de retourner à Saint-Gervais.
-
-
-CONCLUSION.
-
-Je puis en terminant cet ouvrage répéter ce que je disais au
-commencement de ce chapitre: «Me voilà donc arrivé au but de toutes mes
-espérances!» Mais cette fois, s’il plaît à Dieu, comme disait mon guide
-Mohammed, aucune tentation ne viendra désormais modifier mes plans de
-félicité. J’espère longtemps encore (toujours s’il plaît à Dieu), jouir
-de cette douce et paisible existence que j’avais à peine goûtée, lorsque
-l’ambition et la curiosité m’ont conduit en Algérie.
-
-Rentré chez moi, j’ai installé dans mon cabinet de travail les
-instruments de mes séances, mes fidèles compagnons, je dirais presque
-mes vieux amis. Je vais maintenant m’abandonner tout entier à mon goût,
-à ma passion pour les applications de l’électricité à la mécanique.
-
-Qu’on ne croie pas cependant que, pour cela, je renie l’art auquel je
-dois tant de jouissances! Loin de moi cette pensée; plus que jamais je
-suis fier de l’avoir cultivé, puisque c’est à lui seul que je dois le
-bonheur de me livrer à mes nouvelles études. Du reste, je m’en éloigne
-peut-être moins qu’on ne serait tenté de le croire; il y a longtemps que
-je fais des applications de l’électricité à la mécanique et je dois
-avouer, si déjà mes lecteurs ne l’ont deviné, que l’électricité a joué
-un rôle important dans plusieurs de mes expériences. En réalité, mes
-travaux d’aujourd’hui ne diffèrent de ceux d’autrefois que par la
-forme; ce sont toujours des prestiges.
-
-Un reste d’amour pour mon ancienne profession d’horloger m’a fait
-choisir les instruments chronométro-électriques pour but de mes travaux.
-J’ai adopté pour programme: _Populariser les horloges électriques en les
-rendant aussi simples et aussi précises que possible_. Et comme l’art
-suppose toujours un idéal que l’artiste cherche à réaliser, je rêve déjà
-ce jour où un réseau de fils électriques partant d’un régulateur unique,
-rayonnera sur la France entière et portera l’heure précise dans les plus
-importantes cités comme dans les plus modestes villages.
-
-En attendant, dévoué à la cause du progrès, je travaille incessamment
-avec l’espoir que mes modestes découvertes seront de quelque utilité
-dans la solution de cet important problême.
-
-Voici quelques-uns des résultats que j’ai obtenus jusqu’à ce jour:
-
- NOUVELLES APPLICATIONS DE L’ÉLECTRICITÉ A LA MÉCANIQUE.
-
- 1º Appareil pour le transport d’un courant électrique et la
- reproduction successive, à l’aide de ce même courant, d’un nombre
- quelconque d’effets mécaniques.
-
- 2º Appareil contrôleur et distributeur des courants électriques
- pouvant obvier aux arrêts des courants formant un long circuit.
-
- 3º Régulateur électrique sans aucun rouage, à l’abri de toute
- influence des variations des courants électriques.
-
- 4º Pendule électrique populaire, marchant par un petit élément
- _Daniel_, et pouvant conduire, sans augmentation de dépense
- d’électricité, un cadran de deux mètres de diamètre.
-
- 5º Sonnerie électrique sans aucun rouage, pouvant être conduite à
- quelque distance que ce soit par la pendule électrique ci-dessus.
-
- 6º Cadran électrique pour clocher ou autre monument, marchant sans
- le secours d’horloge-type. Ce cadran, le premier de ce genre, a
- été placé au fronton de l’Hôtel-de-Ville de Blois, auquel j’en ai
- fait hommage. Il marche, depuis dix ans, avec la plus grande
- régularité.
-
- 7º Nouvelle disposition électrique servant à supprimer
- automatiquement, pendant la nuit, un courant électrique et à le
- rétablir pendant le jour. Ce système produit une économie de moitié
- et peut s’appliquer aux cadrans qui ne sont pas éclairés, la nuit.
-
- 8º Pile de Smee, ne plongeant dans le liquide que lorsque son
- courant est nécessaire à une action mécanique, et se relevant
- aussitôt qu’elle ne doit plus fonctionner.
-
- 9º Nouvelle sonnerie pour les grosses cloches, conduite par la
- petite pendule nº 4.
-
- 10º _Répartiteur électrique_, à l’aide duquel on peut centupler une
- attraction magnétique. Cet appareil a été présenté à l’Académie en
- 1856 (Rapporteur, M. Desprez).
-
-Voici comment, dans le _Cosmos_, t. 8, p. 330, s’exprime l’abbé Moigno
-sur cette invention, après en avoir fait la description: «En résumé, le
-_répartiteur_, si petit et si humble en apparence, est l’une des grandes
-nouveautés de l’Exposition universelle de 1855.
-
-«Au point de vue de la mécanique, c’est un organe entièrement nouveau,
-qui sera bientôt appliqué de mille manières différentes, à mille usages,
-et qui rendra d’innombrables services. Au point de vue de la physique et
-des applications de l’électricité, c’est une découverte immense. M.
-Robert-Houdin, dont les forces sont centuplées par son _répartiteur_,
-est seul aujourd’hui en mesure de résoudre le plus grand des problèmes à
-l’ordre du jour, de réaliser enfin le moteur électrique[25], etc., etc.»
-
-Ma séance est terminée (il faut se rappeler que c’est sous ce titre que
-j’ai présenté mon récit); j’ai toutefois l’espoir de la reprendre
-bientôt. Il me reste encore tant de petits et de grands mystères à
-dévoiler! La prestidigitation est une immense carrière que la curiosité
-peut longtemps exploiter. Je ne prends donc point congé du public, ou
-pour mieux dire, du lecteur, car, sous cette seconde forme de
-représentation que j’ai adoptée, mes adieux ne seront définitifs que
-lorsque j’aurai épuisé tout ce qui peut être dit sur les
-_prestidigitateurs_ et la _prestidigitation_; ces deux mots serviront de
-titre à l’ouvrage qui fera suite à mes _Confidences_.
-
-
-
-
-UN COURS DE MIRACLES.
-
- Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.
- Le vraisemblable peut aussi n’être pas vrai.
-
-
-On a dit des Augures qu’ils ne pouvaient se regarder sans rire.--Il en
-serait de même des Aïssaoua si le sang musulman ne coulait pas dans
-leurs veines. Toutefois il n’est pas un seul d’entre eux qui se fasse
-illusion sur la nature des prétendus miracles exécutés par ses
-confrères; mais tous se prêtent la main pour l’exécution de leurs
-prestiges, comme le ferait une troupe de faiseurs de tours dont le
-Mokaddem serait l’impresario.
-
-Leur troupe est divisée par spécialités de même que dans les spectacles
-forains: tel fait un tour de force qui ne peut en faire un autre, et
-l’on cite même de premiers sujets dont les miracles sont bien moins
-étonnants que ceux de certains acteurs du second ou du troisième ordre.
-
-Lors même qu’on ne pourrait expliquer leurs prétendues merveilles, une
-simple réflexion devrait en détruire le prestige. Les Aïssaoua se disent
-incombustibles; qu’ils viennent donc franchement prier un des assistants
-de leur appliquer le fer rouge sur la joue ou sur toute autre partie du
-corps! Ils se prétendent invulnérables; qu’ils invitent quelques
-zouaves à leur passer leur sabre au travers du corps. Après un tel
-spectacle, les plus incrédules se prosterneront devant eux.
-
-Ah! si j’étais incombustible et invulnérable, comme je me donnerais la
-satisfaction d’en offrir une preuve irréfragable! Je me ferais mettre à
-la broche devant une fournaise ardente, et, pendant que je rôtirais,
-j’occuperais mes loisirs à manger une salade de verre pilé, assaisonnée
-d’huile.... de vitriol[26]. Ce serait un spectacle à faire courir le
-monde entier et à le convertir à ma propre religion.
-
-Mais les Aïssaoua ont des raisons pour être prudents dans l’exécution de
-leurs tours, ainsi que je vais le prouver. Leurs principaux mires sont
-les suivants:
-
-1º S’enfoncer un poignard dans la joue;
-
-2º Manger des feuilles de figuier de Barbarie;
-
-3º Se mettre le ventre sur le côté tranchant d’un sabre;
-
-4º Jouer avec des serpents;
-
-5º Se frapper le bras, en faire jaillir du sang, et le guérir
-instantanément;
-
-6º Manger du verre pilé;
-
-7º Avaler des cailloux, des tessons de bouteille, etc.;
-
-8º Marcher sur du fer rouge, et se passer la langue sur une plaque
-rougie à blanc.
-
-Commençons par le tour le plus simple, qui consiste à s’enfoncer un
-poignard dans la joue.
-
-L’Arabe qui fit ce tour me tournait le dos; je pus donc m’approcher très
-près de lui et distinguer comment il s’y prenait. Il appuya sur sa joue
-le bout d’un poignard dont la pointe était aussi émoussée et arrondie
-que celle d’un couteau à papier. La peau, au lieu de se percer,
-s’enfonça de trois centimètres environ entre les dents molaires, qui
-étaient entrouvertes, absolument comme le ferait une feuille de
-caoutchouc.
-
-Ce tour réussit particulièrement aux personnes maigres et âgées, parce
-que chez elles la peau des joues est très élastique. Or l’Aïssaoua
-remplissait en tous points ces conditions.
-
-L’Arabe qui mangea les feuilles de figuiers de Barbarie ne nous les
-donna pas à visiter. Je dois croire qu’elles étaient préparées de
-manière à ne pouvoir le blesser; autrement il n’aurait pas négligé ce
-point important qui pouvait doubler le prestige. Mais, quand même il les
-eût montrées, cet homme faisait tant d’évolutions inutiles qu’il lui eût
-été très facile de les changer contre d’autres feuilles inoffensives.
-C’eût été alors un escamotage de quinzième force.
-
-Dans l’expérience suivante, deux Arabes tiennent un sabre, l’un par la
-poignée, l’autre par la pointe; un troisième arrive, relève ses
-vêtements de manière à laisser l’abdomen complètement nu, et se couche à
-plat ventre sur le côté affilé de l’arme, puis un quatrième monte sur le
-dos de celui-ci, et semble peser sur lui de tout le poids de son corps.
-
-L’artifice de ce tour est très facile à expliquer.
-
-On ne montre point au public que le sabre soit bien affilé; rien ne
-prouve que le tranchant en soit plus coupant que le dos, bien que
-l’Arabe qui le tient par la pointe affecte de l’envelopper soigneusement
-d’un foulard, imitant en cela les jongleurs qui feignent de s’être
-coupés au doigt avec un des poignards dont ils doivent se servir pour
-jongler.
-
-D’ailleurs, dans l’exécution de son tour, l’_invulnérable_ tourne le dos
-au public. Il sait le parti qu’il peut tirer de cette circonstance;
-aussi, au moment où il va pour se placer sur le sabre, ramène-t-il
-adroitement sur son ventre la partie de son vêtement qu’il avait
-écartée. Enfin, lorsque le quatrième acteur monte sur son dos, ce
-dernier appuie ses mains sur les épaules de deux Arabes qui tiennent le
-sabre. Ces derniers sont debout comme pour maintenir son équilibre, mais
-en réalité ils supportent tout le poids de son corps. Il ne s’agit donc
-dans ce tour que d’avoir le ventre plus ou moins pressé, et
-j’expliquerai un peu plus loin que cela peut se faire sans aucun mal ni
-danger.
-
-Quant aux Aïssaoua qui mettent la main dans un sac rempli de serpents et
-qui jouent avec ces reptiles, je m’en rapporte au jugement du colonel de
-Neveu. Voici ce qu’il en dit dans l’ouvrage que j’ai déjà cité:
-
-«Nous avons souvent poussé la curiosité et l’incrédulité jusqu’à faire
-venir chez nous des Aïssaoua avec leur ménagerie. Tous les animaux
-qu’ils nous désignaient comme des vipères (_lefà_) n’étaient que
-d’innocentes couleuvres (_hanech_); lorsque nous leur proposions de
-mettre la main dans le sac qui contenait leurs animaux, ils se hâtaient
-de se retirer, convaincus que nous n’étions pas dupe de leurs fraudes.»
-
-J’ajouterai que ces serpents, fussent-ils même d’une espèce dangereuse,
-on pourrait leur avoir arraché les dents pour n’en plus rien redouter.
-
-Ce qui viendrait à l’appui de cette assertion, c’est que ces animaux ne
-font aucune blessure lorsqu’ils mordent.
-
-Je n’ai pas vu exécuter le tour qui consiste à se frapper le bras et à
-en faire sortir du sang; mais il me semble qu’une petite éponge imbibée
-de rouge et cachée dans la main qui frappe, suffirait pour accomplir le
-prodige. En essuyant le bras, la blessure se trouve naturellement
-guérie.
-
-Étant jeune, j’ai souvent fait sortir du vin d’un couteau ou de mon
-doigt, en pressant une petite éponge, imbibée de ce liquide, que je
-tenais cachée.
-
-J’avais vu plusieurs fois des étourdis broyer des verres à liqueur entre
-leurs dents sans se blesser; mais jamais aucun d’eux n’en avait mangé
-les fragments. Il m’était donc assez difficile d’expliquer ce tour des
-Aïssaoua, lorsque sur un renseignement qui me fut donné par un médecin
-de mes amis, je trouvai dans le _Dictionnaire des Sciences médicales_,
-année 1810, nº 1143, une thèse soutenue par le docteur Lesauvage, sur
-l’innocuité du verre pilé.
-
-Ce savant, après avoir cité quelques exemples de gens auxquels il avait
-vu manger du verre, rapporte ainsi différentes expériences qu’il fit sur
-des animaux.
-
-«Après avoir soumis un grand nombre de chiens, de chats et de rats au
-régime du verre pilé, dont les fragments avaient deux ou trois lignes de
-longueur, aucun de ces animaux ne fut malade et grand nombre d’entre eux
-ayant été ouverts, l’on ne trouva aucune lésion dans toute la longueur
-du canal alimentaire. Bien convaincu, d’ailleurs, de l’innocuité du
-verre avalé, je me déterminai à en prendre moi-même en présence de mon
-collègue M. Cayal, du professeur Lallemand et de plusieurs autres
-personnes. Je répétai plusieurs fois l’expérience et je n’en éprouvai
-jamais la moindre sensation douloureuse.»
-
-Ces renseignements authentiques auraient dû me suffire; cependant, je
-voulus aussi voir de mes yeux ce singulier phénomène. Je fis alors
-manger à l’un des chats de la maison une énorme boulette de viande
-assaisonnée de moitié de verre pilé. L’animal l’avala avec infiniment de
-plaisir jusqu’à la dernière bribe, et sembla regretter la fin de ce mets
-succulent. On croyait le chat perdu, et l’on déplorait déjà ma barbarie,
-lorsqu’on le vit arriver le lendemain, dispos et bien portant, et
-flairant encore l’endroit où, la veille, il avait fait son repas.
-
-Depuis cette époque, si je veux régaler un ami de ce spectacle, je
-régale également mes trois chats sans distinction, pour ne pas exciter
-de jalousie parmi eux.
-
-Je fus assez longtemps, je l’avoue, avant de me décider à faire sur
-moi-même l’expérience du docteur Lesauvage; je n’y voyais aucune
-nécessité. Pourtant, un jour, en présence d’un ami, je fis cette
-bravade, si c’en est une; j’avalai aussi ma petite boulette; seulement
-j’eus soin d’y mettre du verre plus fin que celui que je donnais à mes
-chats. Je ne sais si c’est un effet de mon imagination, mais il me
-sembla qu’au dîner je mangeais avec un plaisir inaccoutumé; le devais-je
-au verre pilé? En tout cas, ce serait un procédé assez bizarre pour
-s’ouvrir l’appétit.
-
-Quand il s’agissait d’avaler des tessons de bouteille et des cailloux,
-l’Aïssaoua, chargé de ce tour, les mettait réellement dans sa bouche:
-mais je crois pouvoir affirmer qu’il s’en débarrassait au moment où il
-se mettait la tête sous les plis du burnous du Mokaddem. Du reste, les
-eût-il avalés, qu’il n’eût rien fait d’extraordinaire, comparativement à
-ce que faisait, en France, il y a une trentaine d’années, un
-saltimbanque, surnommé l’_avaleur de sabres_.
-
-Cet homme, qui donnait ses séances sur la place publique, rejetait sa
-tête en arrière de manière à présenter une ligne droite, et s’enfonçait
-réellement dans l’œsophage un sabre dont la poignée seule restait à
-l’ouverture de la bouche.
-
-Il avalait aussi un œuf sans le casser, ou bien encore des clous et
-des cailloux, qu’il faisait ensuite résonner en se frappant l’estomac
-avec le poing.
-
-Ces tours de force étaient le résultat d’une disposition phénoménale de
-l’œsophage chez le saltimbanque. Mais s’il avait vécu au milieu des
-Aïssaoua, n’eût-il pas été à coup sûr le premier sujet de la troupe?
-
-Qu’auraient donc dit les Arabes s’ils avaient vu aussi cet autre
-bateleur qui se passait à travers le corps le premier sabre venu qu’on
-lui présentait, et qui, lorsqu’il était embroché, enfonçait encore la
-lame d’un couteau jusqu’au manche dans chacune de ses narines? J’ai été
-témoin du fait et d’autres ont pu l’être comme moi.
-
-Ce tour était si effrayant de réalité, que le public ému en le voyant,
-criait: assez! assez! suppliant l’individu de cesser. Celui-ci, sans
-s’inquiéter de ces cris, répondait en parlant affreusement du nez que
-_ça de dui faisait bas de bad_, et chantait avec ce singulier accent la
-romance de _Fleuve du Tage_, qu’il accompagnait sur la guitare.
-
-Je ne pus supporter la vue de ce spectacle, et je détournai la tête avec
-horreur, lorsque retirant le sabre, le troubadour enchifrené fit
-remarquer qu’il était empreint de sang.
-
-Cependant en y réfléchissant, je compris que cet homme ne pouvait
-véritablement pas se percer ainsi impunément le ventre, et qu’il devait
-y avoir là-dessous un truc que je n’apercevais pas.
-
-Mon amour pour le merveilleux me donna le désir de le connaître; je
-m’adressai à l’_invulnérable_, et, moyennant quelque argent, et la
-promesse que je n’en ferais pas usage, il me livra son secret.
-
-Je puis à mon tour le communiquer au public sans avoir besoin d’exiger
-de lui la même promesse. Le truc est du reste assez ingénieux.
-
-Le faiseur de tours était très maigre, particularité indispensable pour
-la réussite du prestige. Il se serrait fortement le ventre avec une
-ceinture étroite, et voici ce qui arrivait. La colonne vertébrale ne
-pouvant pas fléchir, servait de point d’appui; les intestins seuls
-pliaient et rentraient à peu près de moitié. Le saltimbanque remplaçait
-alors la partie comprimée par un ventre de carton qui le remettait dans
-son embonpoint normal, et le tout bien sanglé sous un vêtement de tricot
-couleur de chair semblait faire partie du corps. De chaque côté,
-au-dessus des hanches, deux rosettes de ruban cachaient les ouvertures
-par lesquelles devait entrer et sortir la pointe du sabre. A ces
-ouvertures aboutissait une sorte de fourreau qui conduisait avec sûreté
-l’arme d’un bout l’autre. Pour simuler le sang, une éponge imprégnée de
-couleur rouge se trouvait au milieu du fourreau. Quant aux couteaux dans
-le nez, c’était une réalité. L’_invulnérable_ était très camard, ce qui
-lui permettait, pour l’introduction des couteaux, d’élever les
-cartillages du nez jusqu’à la hauteur des fosses nasales.
-
-J’avais d’assez bonnes qualités physiques pour faire le tour du sabre,
-mais aucune pour celui des couteaux. Je n’essayai point le premier, et
-bien moins encore le second.
-
-Du reste, je me suis amusé moi-même, dans ma jeunesse, à faire deux
-miracles qui pourront être utiles aux Aïssaoua, s’ils viennent jamais à
-en avoir connaissance. Je vais les expliquer ici:
-
-Le pédicure Maous, qui m’avait montré à jongler, m’avait également
-enseigné un tour très curieux, qui consiste à se fourrer dans l’œil
-droit un petit clou que l’on fait ensuite passer à travers les chairs
-dans l’œil gauche, puis dans la bouche, et enfin revenir dans
-l’œil droit.
-
-Que l’on juge à quel point j’avais le feu sacré du sortilége, puisque
-j’eus le courage de m’exercer à ce tour, que je trouvais ravissant!
-
-Une circonstance assez désagréable vint cependant m’ôter mes illusions
-sur l’effet produit par ce prestige.
-
-J’allais quelquefois passer la soirée chez une dame qui avait deux
-filles, pour l’amusement desquelles elle donnait souvent de petites
-fêtes. Je crus ne pouvoir pas mieux choisir le lieu de ma première
-représentation, et je demandai la permission de présenter un talent de
-société d’un genre tout nouveau. On y consentit avec plaisir, et l’on
-fit cercle autour de moi.
-
---Mesdames, dis-je avec une certaine emphase, je suis invulnérable; pour
-vous en donner la preuve, je pourrais me transpercer d’un poignard, d’un
-couteau ou de tout autre instrument tranchant; mais je craindrais que la
-vue du sang ne vous fît une trop grande impression. Je vais vous donner
-une autre preuve de mon pouvoir surnaturel. Et j’exécutai mon fameux
-tour _du clou dans l’œil_.
-
-L’effet de cette scène ne fut pas tel que je m’y attendais; l’opération
-était à peine terminée qu’une des demoiselles de la maison, sous
-l’émotion qu’elle éprouva, se trouva mal et tomba sans connaissance. La
-soirée fut troublée, comme on le pense bien, et craignant quelques
-récriminations, je m’esquivai sans mot dire, jurant qu’on ne me
-prendrait plus à de semblables exhibitions.
-
-Voici toutefois l’explication du tour:
-
-On peut, sans la moindre sensation douloureuse, introduire dans le coin
-de l’œil, près du réservoir lacrymal, entre la paupière inférieure et
-le globe, un petit clou cylindrique en plomb ou en argent, d’une
-longueur d’un centimètre et demi environ sur deux à trois millimètres de
-diamètre; et chose bizarre, une fois ce morceau de métal introduit, on
-ne s’aperçoit pas le moins du monde de sa présence. Pour le faire
-sortir, il suffit de presser avec le bout du doigt en remontant vers le
-coin de l’œil.
-
-Veut-on ajouter du prestige à l’expérience, on s’y prend de la manière
-suivante:
-
-On met secrètement à l’avance un de ces petits clous dans l’œil
-gauche et un autre dans la bouche. Cette préparation faite, on se
-présente pour exécuter le tour.
-
-On introduit alors ostensiblement un clou dans l’œil droit, puis, en
-pressant sur la chair avec le bout du doigt, on feint de le faire passer
-à travers la naissance du nez dans l’œil gauche, d’où l’on retire
-celui qui y a été mis secrètement à l’avance. On remet ensuite ce
-dernier dans le même œil, et en jouant la même comédie, le clou
-semble passer successivement dans la bouche, d’où l’on sort celui qui y
-avait été mis, puis dans l’œil droit d’où l’on retire celui qui y
-avait été primitivement introduit.
-
-Cela fait, on va à l’écart se débarrasser du clou qui reste dans
-l’œil gauche.
-
-Mais revenons au dernier tour des Aïssaoua, qui consiste à marcher sur
-un fer rouge, et à se passer la langue sur une plaque rougie à blanc.
-
-L’Aïssaoua qui marche sur du fer rouge ne fait rien de surprenant, si
-l’on considère les conditions dans lesquelles ce tour est exécuté.
-
-Il passe vivement le talon en glissant sur le fer. Or, les Arabes de
-basse classe qui marchent tous sans chaussure, ont le dessous du pied
-aussi dur que le sabot d’un cheval; cette partie cornée seule grille
-sans occasionner la moindre douleur.
-
-Et d’ailleurs, le hasard ne peut-il pas avoir enseigné aux Aïssaoua
-certaines précautions qui étaient connues de plus d’un jongleur
-européen, avant que le docteur Sementini n’en constatât l’emploi et ne
-les révélât au public? Ceci nous servira à expliquer de la manière la
-plus simple le tour le plus intéressant des prestidigitateurs arabes,
-celui qu’on regarde comme le plus étonnant, le plus merveilleux,
-l’application de la langue sur un fer rouge.
-
-Citons d’abord quelques _hauts faits_ de nos faiseurs de tours, et l’on
-pourra juger que, même sous le rapport du merveilleux, les sectaires
-d’Aïssa sont bien en arrière dans leurs prétendus miracles.
-
-Au mois de février 1677, un Anglais, nommé Richardson, vint à Paris et
-y donna des représentations très curieuses, qui prouvaient, disait-il,
-son incombustibilité.
-
-On le vit faire rôtir un morceau de viande sur sa langue, allumer un
-charbon dans sa bouche avec un soufflet, empoigner une barre de fer
-rouge avec la main ou la tenir entre ses dents.
-
-Le valet de cet Anglais publia le secret de son maître, et on peut le
-voir dans le _Journal des Savants_ (1677, première édition, page 41, et
-deuxième édition, 1860, pages 24, 147, 252).
-
-En 1809, un Espagnol nommé Léonetto, se montra à Paris. Il maniait aussi
-impunément une barre de fer rouge, la passait sur ses cheveux, mettait
-les talons dessus, buvait de l’huile bouillante, plongeait ses doigts
-dans du plomb fondu, en mettait un peu sur sa langue, après quoi il
-portait un fer rouge sur cet organe.
-
- * * * * *
-
-Cet homme extraordinaire fixa l’attention du professeur Sementini, qui
-dès lors s’attacha à l’étudier.
-
-Ce savant remarqua que la langue de l’_incombustible_ était recouverte
-d’une couche grisâtre; cette découverte le porta à tenter quelques
-essais sur lui-même. Il découvrit qu’une friction faite avec une
-solution d’alun, évaporée jusqu’à ce qu’elle devînt spongieuse, rendait
-la peau insensible à l’action de la chaleur du fer rouge; il frotta de
-plus avec du savon les parties du corps rendues insensibles, et elles
-devinrent inattaquables à ce point que les poils mêmes n’étaient pas
-brûlés.
-
-Satisfait de ces recherches, le physicien enduisit sa langue de savon et
-d’une solution d’alun, et le fer rouge ne lui fit éprouver aucune
-sensation.
-
-La langue ainsi préparée pouvait recevoir de l’huile bouillante, qui se
-refroidissait et pouvait ensuite être avalée.
-
-M. Sementini reconnut également que le plomb fondu dont se servait
-Leonetto n’était autre que le métal d’Arcet, fusible à la température de
-l’eau bouillante[27]. (Voir pour plus de détails la Notice historique
-de M. Julia de Fontenelle, page 161, _Manuel des Sorciers_, Roret.)
-
-On pourrait trouver dans ces manipulations une explication satisfaisante
-de la prétendue incombustibilité des Aïssaoua; toutefois, je vais citer
-encore un fait qui m’est personnel et dont on tirera cette conséquence,
-qu’il n’est pas nécessaire d’être inspiré d’Allah ou d’Aïssa pour jouer
-avec des métaux incandescents.
-
-Lisant un jour le _Cosmos_, revue scientifique, j’y vis le compte rendu
-d’un ouvrage intitulé: _Etude sur les corps à l’état sphéroïdal_, par M.
-Boutigny (d’Evreux). Le rédacteur de ce journal, M. l’abbé Moigno,
-citait quelques passages les plus intéressants de l’ouvrage, parmi
-lesquels était le fait suivant:
-
-«Cowlet ayant pris l’initiative, nous avons coupé (c’est M. Boutigny qui
-parle) les jets de fonte avec les doigts. Nous avons plongé les mains
-dans les moules et dans les creusets remplis de la fonte qui venait de
-couler d’un _Wilkinson_, et dont le rayonnement était insupportable,
-même à une grande distance. Nous avons varié les expériences pendant
-plus de deux heures. Mme Cowlet, qui y assistait, permit à sa fille,
-enfant de huit à dix ans, de mettre la main dans un creuset plein de
-fonte incandescente; cet essai fut fait impunément.»
-
-Vu le caractère du savant abbé et celui du célèbre physicien, auteur de
-l’ouvrage, il n’était pas permis de douter; cependant, je dois le dire,
-ce fait me paraissait tellement impossible, que mon esprit se refusait à
-l’accepter, et pour croire, ainsi que saint Thomas, je voulais voir.
-
-Je me décidai à aller trouver M. Boutigny; je lui fis part de mon désir
-de voir une expérience aussi intéressante, en omettant toutefois
-d’exprimer le moindre doute sur sa réussite.
-
-Le savant m’accueillit avec bonté, et me proposa de répéter le phénomène
-devant moi, et de me faire laver les mains dans de la fonte
-incandescente.
-
-La proposition était attrayante, scientifiquement parlant; mais, d’un
-autre côté, j’avais bien quelques craintes que le lecteur appréciera,
-je le pense. Il y allait, en cas d’erreur, de la carbonisation de mes
-deux mains, pour lesquelles je devais avoir d’autant plus de soins
-qu’elles avaient été pour moi des instruments précieux. J’hésitai donc à
-répondre.
-
---Est-ce que vous n’avez pas confiance en moi, me dit M. Boutigny?
-
---Si, Monsieur, si, j’ai beaucoup de confiance, mais...
-
---Mais.... vous avez peur, avouez-le, interrompit en riant le physicien.
-Eh bien! pour vous tranquilliser, je tâterai la température du liquide
-avant que vous n’y plongiez les mains.
-
---Et quel est donc à peu près le degré de température de la fonte
-liquide?
-
---Seize cents degrés environ.
-
---Seize cents degrés! m’écriai-je, que cette expérience doit être belle!
-Je me décide.
-
-Au jour indiqué par M. Boutigny, nous nous rendîmes à la Villette, à la
-fonderie de M. Davidson, auquel il avait demandé l’autorisation de faire
-son expérience.
-
-En entrant dans ce vaste établissement, je fus vivement impressionné. Le
-bruit infernal produit par les immenses souffleries; les flammes
-s’échappant des fourneaux; des laves étincelantes transportées par de
-puissantes machines et coulant à flots dans d’immenses creusets; des
-ouvriers secs et nerveux, noircis par la fumée et le charbon; tout cet
-ensemble enfin d’hommes et de choses présentait un aspect fantastique et
-solennel.
-
-Le chef d’atelier vint à nous et nous indiqua le fourneau, vers lequel
-nous devions nous diriger pour notre expérience.
-
-En attendant qu’on donnât passage au jet de fonte, nous restâmes
-quelques instants debout et silencieux près de la fournaise, puis nous
-entamâmes la conversation suivante qui, certes, n’était pas propre à me
-rassurer.
-
---Il faut que ce soit vous, me dit M. Boutigny, pour que je répète cette
-expérience que je n’aime point faire. Je vous avoue que, bien que je
-sois sûr du résultat, j’éprouve toujours une émotion dont je ne puis me
-défendre.
-
---S’il en est ainsi, répondis-je, allons-nous en; je vous crois sur
-parole.
-
---Non, non; je tiens à vous montrer ce curieux phénomène. Ah ça! ajouta
-le savant physicien, voyons vos mains.
-
-Il les prit dans les siennes.
-
---Diable! dit-il, elles sont bien sèches pour notre expérience[28].
-
---Vous croyez?
-
---Certainement.
-
---Alors, c’est dangereux?
-
---Cela pourrait l’être.
-
---Dans ce cas, sortons d’ici, dis-je en me dirigeant vers la porte.
-
---Ce serait maintenant dommage, reprit mon compagnon en me retenant.
-Tenez, trempez vos mains dans ce seau d’eau, essuyez-les bien, et votre
-peau conservera autant d’humidité qu’il est nécessaire[29].
-
-Il faut savoir que pour la réussite de cette merveilleuse expérience, il
-n’y a d’autre condition à observer que celle d’avoir les mains
-légèrement moites. Je regrette de ne pouvoir donner des explications sur
-le principe du phénomène qui se produit dans cette circonstance, car il
-me faudrait pour cela de longs chapitres. Je renvoie à l’ouvrage de M.
-Boutigny. Il suffira de dire que le métal en fusion est tenu à distance
-de la peau par une force répulsive, qui lui oppose une barrière
-infranchissable.
-
-J’avais à peine terminé d’essuyer mes mains, que sous les coups d’une
-lourde barre de fer, le fourneau s’ouvrit et donna passage à un jet de
-fonte de la grosseur du bras. Des étincelles volèrent de tous côtés,
-comme un feu d’artifice.
-
---Attendons quelques instants, dit M. Boutigny, que la fonte s’épure;
-il serait peu prudent de faire notre expérience en ce moment.
-
-Cinq minutes après, la source de feu cessa de bouillonner et de lancer
-des scories; elle devint même si limpide et si brillante, qu’elle nous
-brûlait les yeux à la distance de quelques pas.
-
-Tout-à-coup mon compagnon s’approche vivement du fourneau, enfourche en
-quelque sorte le jet métallique, et sans plus de façon, se lave les
-mains avec de la fonte liquide, comme si c’eût été de l’eau tiède.
-
-Je ne ferai pas le brave; j’avoue qu’à cet instant le cœur me battait
-à rompre ma poitrine, et pourtant lorsque M. Boutigny eut terminé sa
-fantastique ablution, je m’avançai à mon tour avec une détermination qui
-attestait une certaine force de volonté. J’imitai les mouvements de mon
-professeur; je _barbotai_ littéralement dans la lave brûlante, et dans
-la joie que m’inspirait cette merveilleuse opération, je pris une
-poignée de fonte que je lançai en l’air, et qui retomba en pluie de feu
-sur le sol.
-
-L’impression que j’éprouvai en touchant ce fer en fusion ne peut être
-comparée qu’à celle que j’aurais ressentie en touchant du velours de
-soie liquide, si je puis m’exprimer ainsi. C’est, du reste, un toucher
-très délicat et très agréable.
-
-Je demande maintenant ce que sont les plaques de fer rouge des Aïssaoua
-auprès de la haute température à laquelle mes mains venaient d’être
-soumises?
-
-Les vieux et les nouveaux miracles des incombustibles se trouvent donc
-expliqués par l’expérience du savant physicien qui, lui, n’a aucune
-prétention aux tours de force, et n’apprécie ces phénomènes qu’en raison
-des lois immuables en vertu desquelles ils s’accomplissent.
-
-FIN.
-
-
-
-
-PROGRAMME GÉNÉRAL
-
-DES
-
-EXPÉRIENCES INVENTÉES ET EXÉCUTÉES
-
-PENDANT LE COURS DE MES REPRÉSENTATIONS
-
-[Illustration]
-
-
-LA BOUTEILLE INÉPUISABLE.
-
-Ce tour est un des plus brillants que j’aie jamais exécutés. Il est
-toujours très chaleureusement applaudi.
-
-Je me présente en scène ayant en main une petite bouteille remplie de
-vin de Bordeaux. Je la vide complètement en versant son contenu dans des
-verres et je la rince ensuite avec un peu d’eau, en ayant soin de la
-bien faire égoutter.
-
-Ce préambule terminé, je m’avance au milieu des spectateurs et, tenant
-toujours la bouteille renversée, je leur offre d’en faire sortir toute
-liqueur qu’ils pourront désirer.
-
-Ma proposition est généralement accueillie avec une grande faveur. De
-tous côtés des demandes me sont aussitôt faites par des gens aussi
-désireux de s’assurer de la réalité du tour que de la qualité des
-liqueurs.
-
-Ces liqueurs sont aussitôt fournies que demandées. Il n’en est aucune,
-spiritueuse ou aromatique, de quelque pays qu’elle puisse être, qui ne
-soit versée avec la plus grande libéralité.
-
-La distribution ne se termine que lorsque le spectateur, craignant de ne
-pouvoir consommer tout ce qui sortirait de la bouteille, et trouvant
-aussi que plus il ferait prolonger l’expérience, moins sa raison
-pourrait lui rendre des comptes, se détermine enfin à cesser ses
-demandes.
-
-Pour terminer ce tour d’une manière saisissante, en donnant une preuve
-de la libéralité inépuisable de ma bouteille, je prends un grand verre à
-boire pouvant contenir au moins la moitié du flacon, et je l’emplis
-jusqu’aux bords avec une liqueur qui m’est encore demandée.
-
-_La Bouteille inépuisable_ a été représentée pour la première fois à mon
-théâtre le 1er décembre 1847.
-
-[Illustration]
-
-
-L’ORANGER FANTASTIQUE.
-
-Cette pièce mécanique était précédée de plusieurs tours d’escamotage qui
-motivaient son introduction sur la scène.
-
-J’empruntais le mouchoir d’une dame; j’en faisais une boule que je
-mettais à côté d’un œuf, d’un citron et d’une orange rangés sur ma
-table.
-
-Je faisais ensuite passer ces quatre objets les uns dans les autres, et
-lorsqu’enfin ils étaient tous réunis dans l’orange, je me servais de ce
-fruit pour composer une liqueur fantastique.
-
-Pour cela, je pressais l’orange entre mes mains, et je la réduisais de
-grosseur en la montrant de temps à autre sous ses différentes formes, et
-je finissais par en faire une poudre que je faisais passer dans un
-flacon où il y avait de l’esprit de vin.
-
-On m’apportait alors un oranger dépourvu de fleurs et de fruits. Je
-versais dans un petit vase un peu de la liqueur que je venais de
-préparer; j’y mettais le feu; je le plaçais au-dessous de l’arbuste, et
-aussitôt que l’émanation atteignait le feuillage, on le voyait se
-charger de fleurs.
-
-Sur un coup de ma baguette, ces fleurs étaient remplacées par des fruits
-que je distribuais aux spectateurs.
-
-Une seule orange était restée sur l’arbre; je lui ordonnais de s’ouvrir
-en quatre parties, et l’on apercevait à l’intérieur le mouchoir qui
-m’avait été confié. Deux papillons battant des ailes le prenaient par
-les angles et le déployaient en s’élevant en l’air.
-
-Ce tour est de ma création.
-
-[Illustration]
-
-
-LA PÊCHE MERVEILLEUSE.
-
-On se rappelle le tour chinois intitulé par Philippe: _Le Bassin de
-Neptune_. J’ai dit que le prestidigitateur du bazar Bonne-Nouvelle, à
-l’exemple des habitants du Céleste-Empire, s’était revêtu d’une robe
-nécessaire à l’exécution du tour. J’ai dit aussi ma répulsion pour tout
-vêtement en dehors de nos usages. Il devait donc sembler impossible de
-me voir jamais reproduire cette merveilleuse expérience, lorsqu’un jour,
-on vit sur mes affiches l’annonce d’un tour intitulé: _la Pêche
-miraculeuse_.
-
-Ce n’était pas autre chose que le tour chinois que je me proposais
-d’exécuter, mais dans des conditions beaucoup plus difficiles.
-
-J’arrivais en scène ayant en main un pied de guéridon qui se terminait
-par une pointe aiguë. Je le posais devant moi, et près des spectateurs.
-
-Je me saisissais d’un châle que j’étalais en tous sens, et que je
-secouais avec force afin de bien prouver qu’il ne contenait rien.
-
---Voici d’abord comment on doit prendre et poser son épervier. Je
-ramassais les plis du châle et je le jetais sur mon épaule. Figurez-vous
-maintenant, Messieurs, que la pointe de ce pied de guéridon soit un
-étang, je sais qu’il faut se faire une grande illusion pour cela, mais
-enfin admettez cette fable pour un instant. Dans cette circonstance, on
-s’approche silencieusement de l’étang, on lance son épervier comme cela
-sur l’endroit où l’on suppose trouver du poisson, on le relève, et l’on
-montre, ainsi que je le fais maintenant, une pêche vraiment
-merveilleuse.
-
-A cet instant, un bocal beaucoup plus grand que celui de Philippe,
-contenant d’énormes poissons rouges, apparaissait en équilibre sur la
-pointe du guéridon, et lorsqu’on voulait l’enlever de cet endroit, il
-était impossible de le bouger de place sans répandre de l’eau.
-
-[Illustration]
-
-
-LA PENDULE AÉRIENNE.
-
-Parmi les expériences que je présentai au public en 1847, ma pendule fut
-une de celles qui produisirent le plus d’effet, et même maintenant que
-l’on suppose à tort ou à raison que l’électricité y joue un certain
-rôle, on ne peut se dispenser de l’admirer.
-
-Il y a certains spectateurs qui vont aux séances de prestidigitation,
-moins pour jouir des illusions que pour faire parade d’une perspicacité
-très souvent douteuse. Pour ceux-là, l’expérience de la _Pendule
-aérienne_ est vite expliquée: c’est de l’électricité. C’est plutôt fait.
-
-Mais pour l’observateur consciencieux, pour le savant, pour le
-connaisseur enfin, il est très difficile de se prononcer sur ce sujet,
-parce qu’ils savent que pour qu’un effet électro-magnétique se produise,
-il ne suffit pas d’un courant électrique, il faut encore des appareils
-matériels qui représentent un certain volume. Ainsi dans le télégraphe
-même le plus simple, ce sont des roues dentées, un électro-aimant, une
-palette, des leviers, des supports, etc.
-
-Dans ma _pendule aérienne_ on ne voyait rien de tout cela; il n’y avait
-qu’un cadran de cristal transparent, au milieu duquel était une
-aiguille.
-
-Ce cadran était suspendu par de légers cordons et complétement isolé, ce
-qui n’empêchait pas que l’aiguille tournait à droite et à gauche,
-s’arrêtait ou reprenait sa marche à la volonté des spectateurs.
-
-Un timbre également en cristal, suspendu en dessous, sonnait l’heure que
-marquait la pendule, ou bien encore celle qu’on lui désignait. Ces
-objets, avant et après l’expérience, étaient présentés au public pour
-être examinés.
-
-Pour terminer, je remettais à un spectateur un cordon auquel tenait le
-crochet; il y suspendait le timbre et le faisait sonner à son
-commandement.
-
-[Illustration]
-
-
-LA SECONDE VUE.
-
-Ou la Clochette Mystérieuse.
-
-L’expérience représentée par la gravure ci-contre est un
-perfectionnement apporté à la _Seconde vue_, que j’ai décrite au
-commencement de ce volume. Les résultats sont exactement les mêmes; le
-principe seul est changé.
-
-Au lieu de faire à mon fils cette question: «Dites ce que je tiens à la
-main?» à chaque objet qui m’était remis, je frappais un coup sur une
-petite clochette, et malgré cette uniformité du signal, l’enfant
-dépeignait l’objet comme si l’eût eu sous les yeux.
-
-Mais ce qui pouvait intriguer les _intrépides scrutateurs_ de mes
-secrets, c’est que peu d’instants après, je mettais la clochette de
-côté, et bien que j’observasse le silence le plus complet, tous les
-objets présentés n’en étaient pas moins immédiatement désignés par
-l’enfant.
-
-J’imitais aussi certains phénomènes produits par quelques sujets
-magnétisés. Je lui couvrais les yeux d’un épais bandeau, et sans
-prononcer une parole, je lui remettais entre les mains un verre plein
-d’eau; le liquide prenait sous ses lèvres le goût d’un autre liquide
-quelconque sur lequel un spectateur avait fixé sa pensée, quelque
-bizarre que fût ce choix.
-
-Toujours sans que je lui parlasse, je lui faisais porter un bouquet à
-une dame qu’un spectateur avait secrètement désignée, ou bien il
-exécutait un ordre qui m’était confié à voix basse, tel que celui-ci:
-
-Aller prendre une tabatière dans la poche d’une personne désignée; en
-ôter une prise de tabac pour la porter ensuite dans le porte-monnaie
-d’une autre personne.
-
-[Illustration]
-
-
-LE FOULARD AUX SURPRISES.
-
-Un principe fondamental de la prestidigitation, c’est de produire de
-grands effets avec de petites causes; autrement dit, il faut produire,
-avec de petits objets, des objets d’un gros volume.
-
-Qu’y-a-t-il d’étonnant en effet de faire sortir d’une boîte à double
-fond ce qui peut y être contenu? La difficulté consiste uniquement dans
-l’_ingéniosité_ de l’appareil, et tout le mérite revient à l’ébéniste ou
-au ferblantier qui a fabriqué la boîte.
-
-Mais le _foulard aux surprises_ est un tour qui ne pouvait laisser
-croire à aucune combinaison mécanique, parce que l’instrument qui devait
-produire des objets si volumineux pouvait être réduit à de bien petites
-proportions.
-
-Ce foulard était confié par un spectateur. Aussitôt que je l’avais entre
-les mains, je le pressais, l’étirais et le retournais en tous sens pour
-prouver qu’il ne contenait rien, puis, le prenant par le milieu, je le
-secouais et j’en faisais sortir un plumet. En retournant le foulard du
-côté opposé, j’en retirais un second, un troisième, un quatrième plumet
-et jusqu’à un panache de tambour-major. Enfin une véritable pluie de
-plumets venait couvrir la scène.
-
-Ces subtilités étaient le préambule d’un tour beaucoup plus surprenant
-encore, et qu’on pourrait appeler à plusieurs titres le bouquet de
-l’expérience.
-
-Je m’approchais des spectateurs, et après avoir une dernière fois bien
-secoué et retourné le foulard de tous côtés, j’en faisais sortir une
-énorme corbeille de fleurs que je distribuais aux dames.
-
-Ce tour faisait partie des expériences annoncées sur ma première
-affiche.
-
-[Illustration]
-
-
-LA SUSPENSION ÉTHÉRÉENNE.
-
-Dans l’année 1847, on se le rappelle, il n’était question que de l’éther
-et de ses merveilleuses applications. J’eus alors l’idée d’user à mon
-profit l’engouement du public pour en faire un à-propos qui eut un
-succès prodigieux.
-
---Messieurs, disais-je avec le sérieux d’un professeur de la Sorbonne,
-je viens de découvrir dans l’éther une nouvelle propriété merveilleuse.
-
-Lorsque cette liqueur est à son plus haut degré de concentration, si on
-la fait respirer à un être vivant, le corps du patient devient en peu
-d’instants aussi léger qu’un ballon.
-
-Cette exposition terminée, je procédais à l’expérience. Je plaçais trois
-tabourets sur un banc de bois. Mon fils montait sur celui du milieu, et
-je lui faisais étendre les bras, que je soutenais en l’air au moyen de
-deux cannes qui reposaient chacune sur un tabouret.
-
-Je mettais alors simplement sous le nez de l’enfant un flacon vide que
-je débouchais avec soin, mais dans la coulisse on jetait de l’éther sur
-une pelle de fer très chaude, afin que la vapeur s’en répandît dans la
-salle. Mon fils s’endormait aussitôt, et ses pieds, devenus plus légers,
-commençaient à quitter le tabouret.
-
-Jugeant alors l’opération réussie, je retirais le tabouret de manière
-que l’enfant ne se trouvait plus soutenu que par les deux cannes.
-
-Cet étrange équilibre excitait déjà dans le public une grande surprise.
-Elle augmentait encore lorsqu’on me voyait retirer l’une des deux cannes
-et le tabouret qui la soutenait; et enfin elle arrivait à son comble,
-lorsqu’après avoir élevé avec le petit doigt mon fils jusqu’à la
-position horizontale, je le laissais ainsi endormi dans l’espace, et que
-pour narguer les lois de la gravitation, j’ôtais encore les pieds du
-banc qui se trouvait sous cet édifice impossible, tel que le représente
-la gravure ci-dessus.
-
-La première représentation eut lieu le 10 octobre 1849.
-
-[Illustration]
-
-
-LA GUIRLANDE DE FLEURS.
-
-Ce tour était très compliqué et formait à son dénouement un très joli
-tableau.
-
-J’empruntais deux mouchoirs et trois montres; j’en faisais un paquet que
-je mettais dans une sorte de pistolet-tromblon, et j’y joignais trois
-cartes choisies dans un jeu par un des spectateurs. Pendant ce temps, on
-apportait une guirlande de fleurs que l’on suspendait à de petits rubans
-placés au milieu de la scène.
-
-J’annonçais alors que ces fleurs allaient me servir de point de mire, et
-que lorsque je ferais feu de ce côté, les montres, les mouchoirs et les
-cartes iraient se grouper autour d’elles.
-
-En effet, lorsque le coup partait les cartes apparaissaient sur la
-guirlande, les montres en dessous et les mouchoirs pendaient sur le
-côté.
-
-(Un erratum à signaler sur le dessin ci-dessus, c’est que le graveur a
-oublié d’y mettre les mouchoirs).
-
-Au commencement du tour, bien que je n’eusse besoin que de deux
-mouchoirs, j’en empruntais trois, parce que j’en gardais un pour faire
-un autre tour sous forme d’intermède, dans le but d’allonger cette
-petite scène qui, sans cela, eût été beaucoup trop courte.
-
-Je mettais de l’esprit de vin sur ce mouchoir, je l’enflammais et je
-montrais les ravages du feu en passant mon bras par un énorme trou. Puis
-sous le prétexte de me servir de ce principe des homœopathes:
-_similia similibus curantur_, je versais encore de l’esprit de vin sur
-le linge brûlé, je l’enflammais de nouveau, et en frappant seulement
-avec la main sur le mouchoir incendié, je le faisais reparaître dans son
-état primitif.
-
-Le tour de la guirlande a été représenté pour la première fois le 18
-janvier 1850.
-
-[Illustration]
-
-
-LE CARTON DE ROBERT-HOUDIN.
-
-La plus simple des lois naturelles veut que le contenant soit plus grand
-que le contenu; ici c’est le contraire. On peut donc appeler ce tour
-_impossibilité réalisée_.
-
-En effet, j’apportais sous mon bras un carton à dessin qui n’avait pas
-plus d’un centimètre d’épaisseur et je le posais sur de légers tréteaux
-placés dans le plus complet isolement au milieu de la scène; puis j’en
-retirais successivement:
-
-1º Une collection de gravures;
-
-2º Deux charmants chapeaux de dame garnis de fleurs et de rubans, aussi
-frais que s’ils sortaient à l’instant même des mains de la modiste;
-
-3º Quatre tourterelles vivantes;
-
-4º Trois énormes casseroles en cuivre remplies, l’une de haricots,
-l’autre d’un feu ardent, et la troisième d’eau bouillante.
-
-5º Une grande cage remplie d’oiseaux voltigeant de bâtons en bâtons[30].
-
-6º Enfin, après que le carton avait été fermé une dernière fois, mon
-plus jeune fils, le héros de la suspension éthéréenne, soulevait le
-couvercle, montrait au public sa tête souriante et sortait aussi de
-cette étroite prison.
-
-[Illustration]
-
-
-L’IMPRESSION INSTANTANÉE,
-
-Ou la communication des couleurs par la volonté.
-
-Je présentais au public plusieurs flacons remplis de diverses couleurs,
-et j’annonçais que, par un procédé nouveau, je pouvais faire passer des
-liquides colorés à travers un faible ruban de soie, à quelque distance
-que ce fût.
-
-Je mettais alors au milieu des spectateurs un petit pupitre sur lequel
-j’étendais un linge.
-
-Messieurs, disais-je, voici un cachet communiquant par un léger cordon à
-cette bouteille qui est pleine d’une liqueur rouge; veuillez essayer
-d’en imprimer l’empreinte en pressant sur l’étoffe.
-
-Un des spectateurs essayait, mais en vain; l’étoffe restait entièrement
-blanche.
-
---Pour faire passer le liquide jusque dans le cachet, ajoutais-je avec
-un grand sérieux, il manque une formalité; il faut que j’en donne le
-commandement. Je le fais en ce moment. Essayez maintenant, je vous prie.
-
-En effet, le nom gravé sur le cachet s’imprimait en beaux caractères
-rouges; mais sitôt que je donnais un ordre contraire, on avait beau
-appliquer le cachet, le liquide ne passait plus.
-
-Je prenais ensuite un autre flacon contenant du bleu, j’y attachais le
-ruban par une de ses extrémités, et afin qu’on fût bien assuré qu’il n’y
-avait aucune préparation dans le cachet, je priais un spectateur
-d’attacher une clé à l’autre bout du ruban. Ces conditions remplies et
-le commandement en étant donné, on pouvait écrire sur le linge avec la
-clé comme si c’eût été un pinceau.
-
-Je terminais cette expérience en faisant subitement changer un bouquet
-de roses blanches en roses d’un rouge très vif.
-
-[Illustration]
-
-
-LE COFFRE TRANSPARENT,
-
-Ou les Pièces voyageuses.
-
-Ce tour avait pour but de montrer avec quelle facilité je pouvais faire
-passer invisiblement des pièces de monnaie d’un endroit à un autre.
-
-J’empruntais huit pièces de cinq francs que je faisais marquer avec
-beaucoup de soin par les spectateurs, puis je les mettais ostensiblement
-dans un vase en cristal que je tenais à la main.
-
-Je posais un autre vase sur une table à l’extrémité de ma scène et
-j’annonçais qu’en frappant avec ma baguette sur celui où se trouvaient
-les pièces, une d’elles en sortirait à chaque coup pour passer dans le
-verre vide.
-
-Effectivement, au son que ma baguette produisait sur le cristal, une
-pièce en sortait pour passer dans l’autre vase, et l’on en entendait le
-son argentin.
-
-Au lieu de faire passer la huitième comme les autres, je la sortais du
-vase et je la remettais entre les mains d’une dame, en la priant de bien
-la serrer pour l’empêcher de s’échapper.
-
-Mais à l’instant où frappant sur la cloche, je disais: partez, la pièce
-emprisonnée sortait de la main et on l’entendait rejoindre ses
-compagnes.
-
-Pour terminer l’expérience d’une manière concluante, je suspendais à de
-minces cordons de soie accrochés au plafond, un coffre de cristal
-transparent. Je le faisais balancer dans l’espace et lorsqu’il se
-trouvait à son plus grand éloignement de la scène, j’y envoyais les
-pièces que l’on voyait parfaitement arriver dedans.
-
-A chacune de ces expériences, l’identité des pièces était constatée.
-
-Représenté pour la première fois le 4 septembre 1849.
-
-[Illustration]
-
-
-LE GARDE-FRANÇAISE,
-
-Ou la Colonne au gant.
-
-On apportait sur une table un petit automate revêtu du costume de
-Garde-Française: il portait un mousquet et se tenait au port d’arme prêt
-à recevoir un commandement.
-
-En automate bien appris, il commençait par saluer respectueusement
-l’assemblée, et après s’être débarrassé de son arme, il envoyait de la
-main droite quelques baisers aux jeunes enfants qu’il apercevait dans la
-salle.
-
-J’empruntais à plusieurs dames de l’assemblée quatre bagues et un gant
-blanc, j’en faisais un paquet et je le mettais dans le petit fusil que
-j’avais préalablement chargé et amorcé.
-
---Tenez, disais-je à mon Garde-française, je vous rends votre arme
-contenant un gant et quatre bagues; montrez maintenant votre adresse, en
-envoyant tous ces objets sur ce point de mire. Je lui montrais une
-colonne en cristal qui se trouvait sur une autre table.
-
-L’automate mettait en joue, posait le doigt sur la gâchette, visait et,
-au signal que je lui en donnais, faisait feu. Les objets contenus dans
-le fusil étaient projetés sur la colonne, et le gant, gonflé comme s’il
-eût été porté par une main invisible se dressait sur le sommet du
-cristal, étalant à chacun de ses doigts une des bagues qui m’avaient été
-confiées.
-
-Je variais quelquefois l’expérience. Je mettais dans le fusil une seule
-bague et deux cartes choisies secrètement par des spectateurs.
-L’automate dirigeait son arme vers un vase de fleurs que je lui
-indiquais, et lorsqu’il faisait feu, un petit amour sortait du milieu
-des roses en battant des ailes et portait à la main une torche allumée
-au bas de laquelle la bague était accrochée. Quant aux deux cartes,
-elles avaient dévié de leur chemin et s’étaient fixées sur ma poitrine.
-
-[Illustration]
-
-
-LE PATISSIER DU PALAIS-ROYAL.
-
-Voyez ce charmant petit automate; à l’appel de son maître il vient sur
-le seuil de sa porte, et, fournisseur aussi poli que pâtissier habile,
-il salue et attend les commandes de sa clientèle. Des brioches chaudes
-et sortant du four, des gâteaux de toute espèces, des sirops, des
-liqueurs, des glaces, etc., sont aussitôt apportés par lui que commandés
-par les spectateurs, et quand il a satisfait à toutes les demandes, il
-aide son maître dans ses tours d’escamotage.
-
-Une dame, par exemple, a-t-elle mis secrètement sa bague dans une petite
-boîte qu’elle ferme à clé et qu’elle garde entre ses mains? à l’instant
-même le pâtissier lui apporte une brioche dans laquelle se trouve la
-bague qui vient de disparaître de la boîte.
-
-Voici une autre preuve de son intelligence.
-
-Une pièce d’or lui est remise dans une petite corbeille par un
-spectateur, qui lui dit ce qu’il doit prendre sur cette pièce en francs
-et centimes. Il s’enferme chez lui, et quelque compliqué que soit son
-compte, il fait son calcul et rapporte en monnaie le reste de la somme.
-
-Enfin une loterie comique est tirée, et c’est encore le pâtissier qui
-est chargé de la distribution des lots.
-
-Aussi intéressante par sa complication que par la gaîté qu’elle
-apportait parmi les spectateurs, cette pièce était la mieux goûtée de
-mes expériences et terminait toujours brillamment ma séance.
-
-Le pâtissier du Palais-Royal a été représenté pour la première fois à
-l’ouverture de mon théâtre.
-
-[Illustration]
-
-
-DIAVOLO ANTONIO,
-
-Le Voltigeur au Trapèze.
-
-J’avais donné à cet automate le nom de Diavolo Antonio, célèbre
-acrobate, dont j’avais cherché à imiter les périlleux exercices.
-Seulement l’original était un homme, et la copie n’avait que la taille
-et les traits d’un enfant.
-
-J’apportais mon jeune artiste de bois entre mes bras, comme je l’eusse
-fait pour un être vivant, je le posais sur le bâton d’un trapèze, et là
-je lui adressais quelques questions auxquelles il répondait par des
-signes de tête.
-
---Vous ne craignez pas de tomber?
-
---Non.
-
---Etes-vous bien disposé à faire vos exercices?
-
---Oui.
-
-Alors, aux premières mesures de l’orchestre, il saluait gracieusement
-les spectateurs, en se tournant vers toutes les parties de la salle,
-puis se suspendant par les bras, et suivant la mesure de la musique, il
-se faisait balancer avec une vigueur extrême.
-
-Venait ensuite un instant de repos, pendant lequel il fumait sa pipe,
-après quoi il exécutait des tours de force sur le trapèze, tels que de
-se soulever à la force des bras et de se tenir la tête en bas, tandis
-qu’il exécutait avec les jambes des évolutions télégraphiques.
-
-Pour prouver que son existence mécanique était en lui-même, mon petit
-Diavolo abandonnait la corde avec ses mains, se pendait par les pieds,
-et quittait bientôt entièrement le trapèze.
-
-Cet automate a paru pour la première fois sur mon théâtre le 1er
-octobre 1849.
-
-[Illustration]
-
-
-LE VASE ENCHANTÉ,
-
-Ou le Génie des Roses.
-
-Au commencement de cette petite scène, qui tenait de la féerie, on
-apercevait sur une table placée au milieu de ma scène, un vase étrusque
-orné de pierreries, d’un travail et d’un goût exquis. Il était surmonté
-de branches et de feuilles de rosier.
-
-Je priais une dame de choisir une carte dans un jeu et de l’enfermer
-dans une petite boîte que je lui présentais. Aussitôt la carte sortait
-de la boîte, revenait entre mes mains et se trouvait remplacée par un
-charmant canari.
-
-J’enfermais ce petit oiseau dans une cage.
-
---Mesdames, disais-je ensuite, ce serin est tellement obéissant, que
-lorsque je vais lui en donner l’ordre, il sortira à travers les barreaux
-de sa cage pour aller se percher sur le bouquet qui couronne ce vase.
-Afin de le mieux attirer, je vais faire pousser des fleurs sur ce
-feuillage.
-
-J’étendais alors ma baguette sur le rosier et l’on voyait apparaître de
-petits boutons qui grossissaient à vue d’œil, s’épanouissaient
-insensiblement, et devenaient de magnifiques roses.
-
-Ce prestige ne s’était pas plus tôt accompli, que le serin disparaissait
-de la cage et se montrait sur le sommet du rosier en gazouillant de
-toute la force de son gosier.
-
-Là, selon le désir des spectateurs, il chantait tel air qu’on lui
-désignait. Lorsque chacun avait entendu le morceau de son choix, le
-musicien s’envolait, et rentrait dans la coulisse.
-
-Pour terminer cette charmante scène, le vase s’ouvrait en plusieurs
-parties, formait un élégant kiosque dans lequel un Indien exécutait,
-avec la plus rare perfection, sur une corde raide, des danses
-acrobatiques.
-
-[Illustration]
-
-
-LA CORNE D’ABONDANCE.
-
-Parmi les modifications que j’avais apportées aux séances des
-prestidigitateurs qui m’avaient précédé, j’ai signalé, dans le cours de
-cet ouvrage, le genre de cadeaux que j’offrais au public comme souvenir
-de mes séances.
-
-Comte et ses émules faisaient des distributions de jouets d’enfants et
-de sucreries qui se trouvaient invariablement dans un chapeau. Je pensai
-qu’il était peu convenable d’offrir des éventails, des fleurs et des
-bonbons, en les faisant sortir d’une source qui n’était pas toujours
-d’une propreté irréprochable, et pour obvier à cet inconvénient,
-j’inventai la corne d’abondance.
-
-Je présentais au public une sorte de grand cornet qui s’ouvrait en deux
-parties, afin qu’on pût mieux en visiter l’intérieur, puis dès qu’il
-était refermé, j’en retirais des bonbons et des fleurs.
-
-C’est aussi de ce cornet que je faisais sortir des journaux comiques,
-des albums, des quadrilles illustrés, etc.
-
-Je m’étais exercé à lancer ces différents objets avec une sûreté de
-direction telle qu’ils arrivaient immanquablement aux personnes même les
-plus éloignées de ma scène.
-
-Cette distribution, ainsi que celle de la bouteille inépuisable,
-produisait dans la salle une animation des plus plaisantes. C’était à
-qui posséderait un de ces cadeaux, et l’on m’adressait de tous côtés des
-supplications télégraphiques auxquelles je me faisais un devoir de
-répondre.
-
-
-
-
-TABLE.
-
-
-Pages.
-
-INTRODUCTION DANS LA DEMEURE DE L’AUTEUR I
-
-PRÉFACE 1
-
-CHAP. Ier. Un horloger raccommodeur de soufflets.--Intérieur d’artiste.--Les
-leçons du colonel Bernard.--L’ambition paternelle.--Premiers
-travaux mécaniques.--Ah! si j’avais un rat!--L’industrie
-d’un prisonnier.--L’abbé Larivière.--Une parole
-d’honneur.--Adieu mes chers outils! 5
-
-CHAP. II. Un badaud de province.--Le docteur Carlosbach, escamoteur
-et professeur de mystification.--_Le sac au sable, le coup de
-l’étrier._--Je suis clerc de notaire, les _minutes_ me paraissent bien
-longues.--Un petit automate.--Protestation respectueuse.--Je
-monte en grade dans la basoche.--Une machine de la force...
-d’un portier.--Les canaris acrobates.--Remontrance de Me Roger.--Mon
-père se décide à me laisser suivre ma vocation 15
-
-CHAP. III. Le cousin Robert.--L’événement le plus important de ma
-vie.--Comment on devient sorcier.--Mon premier escamotage.--_Fiasco_
-complet.--Perfectibilité de la vue et du toucher.--Curieux
-exercice de prestidigitation.--Monsieur Noriet.--Une
-action plus ingénieuse que délicate.--Je suis empoisonné.--Un
-trait de folie 31
-
-CHAP. IV. Je reviens à la vie.--Un étrange médecin.--Torrini et
-Antonio: un escamoteur et un mélomane.--Les confidences d’un
-meurtrier.--Une maison roulante.--La foire d’Angers.--Une
-salle de spectacle portative.--J’assiste pour la première fois à
-une séance de prestidigitation.--_Le coup de piquet de l’aveugle._--Une
-redoutable concurrence.--Le signor Castelli mange un
-homme vivant 45
-
-CHAP. V. Confidences d’Antonio.--Comment on peut provoquer les
-applaudissements et les ovations du public.--Le comte de ....,
-banquiste.--Je répare un automate.--Atelier de mécanicien
-dans une voiture.--Vie nomade: heureuse existence.--Leçons
-de Torrini; ses principes sur l’escamotage.--Un _grec_ du grand
-monde, victime de son escroquerie.--L’escamoteur Comus.--Duel
-aux coups de piquet.--Torrini est proclamé vainqueur.--Révélations.--Nouvelle
-catastrophe.--Pauvre Torrini! 65
-
-CHAP. VI. Torrini me raconte son histoire.--Perfidie du chevalier
-Pinetti.--Un escamoteur par vengeance.--Course au succès entre
-deux magiciens.--Mort de Pinetti.--Séance devant le pape
-Pie VII.--Le chronomètre du cardinal ***.--Douze cents francs
-sacrifiés pour l’exécution d’un tour.--Antonio et Antonia.--La
-plus amère des mystifications.--Constantinople 84
-
-CHAP. VII. Suite de l’histoire de Torrini.--Le Grand-Turc lui fait
-demander une séance.--Un tour merveilleux.--Le corps d’un
-jeune page coupé en deux.--Compatissante protestation du Sérail.--Agréable
-surprise.--Retour en France.--Un spectateur
-tue le fils de Torrini pendant une séance.--Folie: Décadence.--Ma
-première représentation.--Fâcheux accident pour mes débuts.--Je
-reviens dans ma famille 115
-
-CHAP. VIII. Des Acteurs prodiges.--J’arrive à Paris.--Mon
-mariage.--Comte.--Etudes sur le public.--Un habile directeur.--Les
-billets roses.--Un style musqué.--_Le Roi de tous les
-cœurs._--Ventriloquie.--Les mystificateurs injustifiés.--Le père
-Roujol.--Jules de Rovère.--Origine du mot _prestidigitateur_ 131
-
-CHAP. IX. Les automates célèbres.--Une mouche d’airain.--L’homme
-artificiel.--Albert-le-Grand et saint Thomas-d’Aquin.--Vaucanson;
-son canard; son joueur de flûte; curieux détails.--L’automate
-joueur d’échecs; épisode intéressant.--Catherine II
-et M. de Kempelen.--Je répare le Componium.--Succès inespéré 153
-
-CHAP. X. Les supputations d’un inventeur.--Cent mille francs par an
-pour une écritoire.--Déception.--Mes nouveaux automates.--Le
-premier physicien de France; décadence.--Le choriste philosophe.--Bosco.--Le
-jeu des gobelets.--Une exécution capitale.--Résurrection
-des suppliciés.--Erreur de tête.--Le serin récompensé.--Une
-admiration _rentrée_.--Mes revers de fortune.--Un
-mécanicien cuisinier 178
-
-CHAP. XI. Le pot-au-feu de l’artiste.--Invention d’un automate
-écrivain-dessinateur.--Séquestration volontaire.--Une modeste
-villa.--Les inconvénients d’une spécialité.--Deux _Augustes
-visiteurs_.--L’emblême de la fidélité.--Naïvetés d’un maçon
-érudit.--Le gosier d’un rossignol mécanique.--Les _Tiou_ et les
-_rrrrrrrrouit_.--Sept mille francs en faisant de la limaille 193
-
-CHAP. XII. Un _grec_ habile.--Ses confidences.--Le _Pigeon_ cousu
-d’or.--Tricheries dévoilées.--Un magnifique _truc_!--Le génie inventif
-d’un confiseur.--Le prestidigitateur Philippe.--Ses débuts
-comiques.--Description de sa séance.--Exposition de 1844.--Le Roi et sa
-famille visitent mes automates 215
-
-CHAP. XIII. Projets de réformes.--Construction d’un théâtre au
-Palais-Royal.--Formalités.--Répétition générale.--Singulier effet de ma
-séance.--Le plus grand et le plus petit théâtre de
-Paris.--Tribulations.--Première
-représentation.--Panique.--Découragement.--Un prophète infaillible.
-Réhabilitation.--Succès 239
-
-CHAP. XIV. Etudes nouvelles.--Un journal comique.--Invention
-de la _seconde vue_.--Curieux exercices.--Un spectateur enthousiaste.--Danger
-de passer pour Sorcier.--Un sacrilége ou la
-mort.--Art de se débarrasser des importuns.--Une touche électrique.--Une
-représentation au théâtre du Vaudeville.--Tout
-ce qu’il faut pour lutter contre les incrédules.--Quelques détails
-intéressants 258
-
-CHAP. XV. Petits malheurs du bonheur.--Inconvénients d’un théâtre
-trop petit.--Invasion de ma salle. Représentation gratuite.--Un
-public consciencieux.--Plaisant escamotage d’un bonnet de
-soie noire.--Séance au château de Saint-Cloud.--La cassette
-de Cagliostro.--Vacances.--Etudes bizarres 281
-
-CHAP. XVI. Nouvelles expériences.--La _Suspension éthéréenne_,
-etc.--Séance à l’Odéon.--_Un double accroc._--La protection
-d’un entrepreneur de succès.--1848.--Les théâtres aux abois.--Je
-quitte Paris pour Londres.--Le directeur Mitchell.--La
-publicité anglaise.--_Le grand Wizard._--Les moules à beurre
-servant à la réclame.--Affiches singulières.--Concours public
-pour le meilleur calembour 298
-
-CHAP. XVII. Le théâtre Saint-James.--Invasion de l’Angleterre par
-les artistes français.--Une fête patronnée par la reine.--Le Diplomate
-et le Prestidigitateur.--Une Recette de 75,000 francs.--Séance
-à Manchester.--Les spectateurs au carcan.--_Wat à capital
-curaçao._--Montagne humaine.--Cataclysme.--Représentation
-au palais de Buckingham.--Un repas de Sorciers 316
-
-CHAP. XVIII. Un régisseur optimiste.--Trois spectateurs dans une
-salle.--Une collation magique.--Le public de Colchester et les
-noisettes.--Retour en France.--Je cède mon théâtre. Voyage
-d’adieu.--Retraite à Saint-Gervais.--Pronostic d’un Académicien 344
-
-CHAP. XIX. VOYAGE EN ALGÉRIE.--Convocation des chefs de
-tribus.--Fêtes.--Représentation devant les Arabes.--Enervation d’un
-Kabyle.--Invulnérabilité.--Escamotage d’un Maure.--Panique et fuite des
-spectateurs.--Réconciliation.--La secte des Aïssaoua.--Leurs prétendus
-miracles.--Excursion dans l’intérieur de l’Algérie.--La demeure d’un
-Bach-Agha.--Repas comique.--Une soirée de hauts dignitaires
-Arabes.--Mystification d’un Marabout.--L’Arabe sous sa tente, etc.
-etc.--Retour en France.--Conclusion 356
-
-UN COURS DE MIRACLES.--S’enfoncer un poignard dans la joue;--Manger
-des feuilles de figuier de Barbarie;--Se mettre le ventre
-sur le côté tranchant d’un sabre;--Jouer avec des serpents;--Se
-frapper le bras, en faire jaillir du sang, et le guérir
-instantanément;--Manger du verre pilé;--Avaler des cailloux, des tessons
-de bouteille, etc.;--Marcher sur du fer rouge, et se passer la langue
-sur une plaque rougie à blanc 406
-
-Gravures et description des expériences 421
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-Imp. LECHENE, à Blois.
-
- * * * * *
-
-Fautes corrigées:
-
-poussant la rorte=> poussant la porte {pg v}
-
-surgit tout à coup dans esprit=> surgit tout à coup dans mon esprit {pg
-12}
-
-soulier dans de mes bas=> soulier dans un de mes bas {pg 12}
-
-aussi ne se passsait-il=> aussi ne se passait-il {pg 16}
-
-très habilemement embouchée=> très habilement embouchée {pg 16}
-
-sembla se recueilir=> sembla se recueillir {pg 17}
-
-l’homme de cette affreuse calamnité=> l’homme de cette affreuse calamité
-{pg 20}
-
-la scène est tranformée=> la scène est transformée {pg 21}
-
-O Carlorsbach=> O Carlosbach {pg 21}
-
-des câhteaux voisins=> des châteaux voisins {pg 21}
-
-mais, plus je résistai=> mais, plus je résistais {pg 27}
-
-j’aillais demander=> j’allais demander {pg 27}
-
-art pourle quel=> art pour lequel {pg 33}
-
-mon irristible penchant=> mon irrésistible penchant {pg 34}
-
-au seul de sa boutique=> au seuil de sa boutique {pg 35}
-
-bonlanger de rentrer=> boulanger de rentrer {pg 36}
-
-de la sience=> de la science {pg 37}
-
-de la prestidigition=> de la prestidigitation {pg 37}
-
-frappe de la falicité=> frappé de la facilité {pg 37}
-
-faire une promade=> faire une promenade {pg 42}
-
-balloté dans une voiture=> ballotté dans une voiture {pg 44}
-
-je ne pus reprimer un mouvement=> je ne pus réprimer un mouvement {pg
-48}
-
-un aveu si innatendu=> un aveu si inattendu {pg 50}
-
-complément rétabli=> complétement rétabli {pg 51}
-
-Je vous le dirai vololontiers=> Je vous le dirai volontiers {pg 58}
-
-plus grands théâtres l’Italie=> plus grands théâtres d’Italie {pg 67}
-
-je cédasse pas=> je ne cédasse pas {pg 74}
-
-Les confidences de Zilbermann=> Les confidences de Zilberman {pg 75}
-
-au devant au moi=> au devant de moi {pg 98}
-
-une représentation que dois donner=> une représentation que je dois
-donner {pg 88}
-
-terme de théâtre, s’apelle=> terme de théâtre, s’appelle {pg 92}
-
-s’apelle le=> s’appelle le {pg 92}
-
-
-s’intalla dans le théâtre=> s’installa dans le théâtre {pg 97}
-
-C’est ainsi que j’écraisai=> C’est ainsi que j’écrasai {pg 98}
-
-rigeurs extrêmes=> rigueurs extrêmes {pg 98}
-
-nous goutâmes pendant=> nous goûtâmes pendant {pg 115}
-
-mon viel ami=> mon vieil ami {pg 130}
-
-prestiditateur=>prestidigitateur {pg 131}
-
-ma convocation pour=> ma vocation pour {pg 131}
-
-d’une bien petit fortune=> d’une bien petite fortune {pg 132}
-
-montres et des pendule=> montres et des pendules {pg 134}
-
-l’eutrême prudence=> l’extrême prudence {pg 137}
-
-ainsi que celui _prestidigitation_=> ainsi que celui de
-_prestidigitation_ {pg 151}
-
-Qus d’actions de grâce=> Que d’actions de grâce {pg 154}
-
-
-barbotte avec son bec=> barbote avec son bec {pg 157}
-
-
-qde le lecteur se rassur=> que le lecteur se rassur {pg 160}
-
-snr 80 centimètres=> sur 80 centimètres {pg 163}
-
-qne ses courtisans=> que ses courtisans {pg 168}
-
-le fait de tout ceux=> le fait de tous ceux {pg 179}
-
-de ma petite fortune=> de sa petite fortune {pg 183}
-
-un pigon blanc=> un pigeon blanc {pg 191}
-
-
-je fis servis=> je fis servir {pg 216}
-
-un constraste=> un contraste {pg 217}
-
-effet de douner un nom=> effet de donner un nom {pg 217}
-
-épanchement famillier=> épanchement familier {pg 217}
-
-tant de grace=> tant de grâce {pg 219}
-
-loin de moi de sur la table=> loin de moi sur la table {pg 221}
-
-
-eu suivant pour le dix=> en suivant pour le dix {pg 224}
-
-galeries et un amphitéâtre=> galeries et un amphithéâtre {pg 231}
-
-compâtissait à la douleur=> compatissait à la douleur {pg 228}
-
-la plus importance de toutes=> la plus importante de toutes {pg 240}
-
-je tremblais comme un fant=> je tremblais comme un enfant {pg 247}
-
-ce mal n’était rien comparaison=> ce mal n’était rien en comparaison {pg
-254}
-
-une ces dispositions=> une de ces dispositions {pg 262}
-
-de la suprise=> de la surprise {pg 265}
-
-le pallier du théâtre=> le palier du théâtre {pg 274}
-
-sur le devant la scène=> sur le devant de la scène {pg 274}
-
-signes auquels on peut=> signes auxquels on peut {pg 279}
-
-j’eus réelment=> j’eus réellement {pg 294}
-
-dont les effet=> dont les effets {pg 299}
-
-aux appplaudissements qui=> aux applaudissements qui {pg 303}
-
-bouteillle inépuisable=> bouteille inépuisable {pg 312}
-
-les dames patronesses=> les dames patronnesses {pg 324}
-
-féérique=> féerique {pg 325}
-
-jettasse=> jetasse {pg 325}
-
-et l’afflence était=> et l’affluence était {pg 326}
-
-demander une réprésentation=> demander une représentation {pg 338}
-
-la plus haute distiction=> la plus haute distinction {pg 340}
-
-Mou régisseur=> Mon régisseur {pg 346}
-
-mon établisssement=> mon établissement {pg 353}
-
-Wiesbaden, Hombourg=> Wiesbaden, Hambourg {pg 353}
-
-Retour en Ffance=> Retour en France {pg 356}
-
-répondit que le Gouvernenement=> répondit que le Gouvernement {pg 360}
-
-malheureureux offret=> malheureux coffret {pg 368}
-
-face a face=> face à face {pg 373}
-
-et et ensuite=> et ensuite {pg 374}
-
-adresssant à chacun=> adressant à chacun {pg 374}
-
-marque d’approbabation=> marque d’approbation {pg 375}
-
-pour nos étonner=> pour nous étonner {pg 378}
-
-notre bachelier ès-ciences=> notre bachelier ès-sciences {pg 382}
-
-sur la tapis=> sur le tapis {pg 386}
-
-Bon-Allem a deviné=> Bou-Allem a deviné {pg 387}
-
-à à se débarrasser=> à se débarrasser {pg 388}
-
-Tu n’a rien=> Tu n’as rien {pg 392}
-
-marmotaient des prières=> marmottaient des prières {pg 394}
-
-Quant la stéarine fut=> Quand la stéarine fut {pg 394}
-
-parmi lequels était=> parmi lesquels était {pg 410}
-
-J’ai dit que le prestigitateur=> J’ai dit que le prestidigitateur
-
-pièces de monaie=> pièces de monnaie
-
-l’idendité des pièces=> l’identité des pièces
-
-sur un autre table=> sur une autre table
-
-sur la gachette=> sur la gâchette
-
-Seulement l’orinal=> Seulement l’original
-
-Le prestigitateur Philippe=> Le prestidigitateur Philippe
-
-le guérir instanténément=> le guérir instantanément
-
- * * * * *
-
-
-NOTES:
-
-[1] Comus eut plus tard un concurrent redoutable dans Cotte dit Conus,
-qui était également doué d’une extrême habileté.
-
-[2] Le jeu est divisé en quatres parties égales, par quatre cartes plus
-larges que les autres, de sorte que l’on peut couper où cela est
-nécessaire pour l’organisation du jeu.
-
-Voici l’ordre des cartes avant d’être coupées: Dame, neuf, huit, _sept
-de trèfle_. As, roi, valet, dix, dame, neuf, huit, _sept de cœur_. As,
-roi, valet, dix, dame, neuf, huit, _sept de pique_. As, roi, valet, dix,
-dame, neuf, huit, _sept de carreau_. As, roi, valet, dix de trèfle. Les
-quatre sept sont des cartes larges.
-
-Lorsque l’adversaire a nommé la couleur dans laquelle il veut être repic
-et que nous supposerons être trèfle, on coupe au sept de cette couleur
-et on lui laisse la liberté de donner par deux ou par trois. De plus,
-les cartes étant une fois données, on laisse l’adversaire choisir celui
-des deux jeux qu’il préfère. Si celui-ci a donné les cartes par deux et
-qu’il ait gardé son jeu, on écarte: les neuf de pique, de cœur et de
-carreau et deux dames quelconques. La rentrée donne quinte majeure en
-trèfle, quatorze d’as et quatorze de rois.
-
-Si, au contraire, l’adversaire a choisi le jeu du premier en cartes, on
-écartera: les sept de cœur, de pique et de carreau et deux huit
-quelconques. La rentrée produira la même quinte en trèfle, quatorze de
-dames et quatorze de valets.
-
-Si l’adversaire a préféré donner les cartes par trois, et qu’il garde
-son jeu, on écartera: le roi, le huit et le sept de cœur, le neuf et le
-huit de pique, afin d’avoir par la rentrée: la quinte majeure en trèfle,
-une tierce à la dame en carreau; trois as, trois dames et trois valets.
-
-Si, au contraire, il choisit le jeu du premier en cartes, on écartera:
-la dame et le neuf de cœur, le valet et le sept de pique et l’as de
-carreau. On aura par la rentrée cette même quinte majeure en trèfle, une
-tierce au neuf en carreau, trois rois et trois dix qui feront soixante.
-
-[3] Cette séance valut à Comte le titre de _Physicien du Roi_.
-
-[4] Voir un ouvrage intitulé: Machines approuvées par l’Académie Royale
-des Sciences. Tome VI, pages 133 et 137.
-
-[5] Les secrets du Grand-Albert, ouvrage rempli d’absurdités, et
-faussement attribué à Albert-le-Grand.
-
-[6] Après la mort de Vaucanson, ses œuvres furent dispersées et se
-perdirent; Le canard seul, après être resté longtemps dans un grenier à
-Berlin, revit le jour en 1840, et fut acheté par un nommé Georges Tiets,
-mécanicien, qui employa quatre ans à le remettre en état.
-
-[7] L’automate joueur d’échecs jouait de la main gauche, défaut que l’on
-a faussement attribué à l’inadvertance du constructeur.
-
-[8] J’ai cette affiche en ma possession; je la tiens de M. Hessler,
-neveu du docteur Osloff, qui m’a communiqué également ces détails et
-ceux qui suivent.
-
-[9] Maëlzel était grand mangeur et non gastronome, comme on l’a dit;
-cette mort par suite d’indigestion le prouve.
-
-[10] Depuis cette époque Bosco a modifié l’ornementation de sa scène.
-Ses tapis ont changé de couleur, les bougies sont moins longues, mais la
-tête de mort, la boule, le costume et la séance sont restés
-invariablement les mêmes.
-
-[11] C’est une sorte de panacée universelle pour le peuple anglais.
-
-[12] Instrument que l’on met dans la bouche pour imiter la voix de
-Polichinelle.
-
-[13] Ce tour, ainsi que celui de l’éclairage électrique, avaient été
-imaginés par un physicien nommé Her Dôbler; c’est de lui que Philippe
-les tenait.
-
-[14] Voir la figure et la description de l’expérience à la fin du
-volume.
-
-[15] Petite trappe.
-
-[16] Je n’ai jamais donné de séance sans avoir, en cas d’événement, un
-double de mes vêtements.
-
-[17] Les théâtres possèdent un privilége émané du ministère de
-l’Intérieur; les spectacles ont une permission de la préfecture.
-
-[18] Ce petit incident n’empêcha pas le jury de m’accorder une médaille
-d’argent pour mes automates. Onze ans plus tard, à notre exposition
-universelle de 1855, je recevais une médaille de première classe pour de
-nouvelles applications de l’électricité à la mécanique.
-
-[19] J’avais cru jusque-là que le type du cheval arabe était d’être
-petit et délicat. On trouve en Algérie d’excellents chevaux de toute
-grandeur et de toute force.
-
-[20] En terme de théâtre, on désigne les spectateurs par le nom de la
-place qu’ils occupent. Ainsi une ouvreuse dira: mon avant-scène vient de
-sortir avec sa dame sous le bras; ma stalle nº 20 s’est trouvée malade,
-etc.
-
-[21] Village arabe.
-
-[22] Maisonnette construite en branches d’arbre.
-
-[23] L’Arabe ne boit jamais pendant son repas; il attend pour cela qu’il
-soit fini.
-
-[24] Pièces de cinq francs.
-
-[25] Voir pour la description des instruments désignés ci-dessus: _Le
-Traité d’électricité_ de M. E. Becquerel; _Exposé de l’électricité_, par
-M. le Cte du Moncel; et _le Cosmos_.
-
-[26] Acide sulfurique.
-
-[27] On peut aussi mettre impunément ses doigts dans du plomb fondu en
-les trempant préalablement dans l’éther.--(Note de l’auteur).
-
-[28] On se rappelle que j’ai signalé cette particularité à propos de mes
-études sur l’escamotage.
-
-[29] Sauf cette précaution, qui était indispensable, je soupçonne fort
-M. Boutigny d’avoir voulu m’effrayer un peu pour me punir de mon
-incrédulité.
-
-[30] Un de mes bons amis, M. Bouly, de Cambrai, avocat distingué, auteur
-de plusieurs ouvrages archéologiques très estimés, amateur passionné des
-arts en général et de l’escamotage en particulier, est l’auteur de ce
-tour ingénieux. La cage sortant du carton est entièrement de son
-invention. Les autres prestiges que j’ai ajoutés à cette expérience ne
-peuvent rien ôter au mérite de l’idée première.
-
-
-
-
-
-
-
-
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-Jean-Eugène Robert-Houdin
-
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-Project Gutenberg's Confidences et Rvlations, by Jean-Eugne Robert-Houdin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Confidences et Rvlations
- Comment on devient sorcier
-
-Author: Jean-Eugne Robert-Houdin
-
-Release Date: September 24, 2012 [EBook #40855]
-[Last updated: October 7, 2012]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFIDENCES ET RVLATIONS ***
-
-
-
-
-Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images available at the Bibliothque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
-et n'a pas t harmonise.
-
-
-
-
-
-
-
-CONFIDENCES
-
-ET
-
-RVLATIONS
-
-BLOIS--IMPRIMERIE LECESNE, RUE DES PAPEGAULTS.
-
-
-
-
-MMOIRES ET RVLATIONS
-
-[Illustration: ROBERT-HOUDIN]
-
-
-
-
-ROBERT-HOUDIN
-
-CONFIDENCES
-ET
-RVLATIONS
-
-COMMENT ON DEVIENT SORCIER
-
-[Illustration: MACDOINE CALLIGRAPHIQUE
-
-dans laquelle se trouvent six mots diffrents]
-
-BLOIS
-LECESNE, IMPRIMEUR-DITEUR
-RUE DES PAPEGAULTS
-
-MDCCCLXVIII.
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-DANS LA DEMEURE DE L'AUTEUR.
-
-
-Je possde et j'habite, Saint-Gervais, prs Blois, une demeure dans
-laquelle j'ai organis des agencements, je dirais presque des trucs,
-qui, sans tre aussi prestigieux que ceux de mes sances, ne m'en ont
-pas moins donn dans le pays, certaine poque, la dangereuse
-rputation d'un homme possdant des pouvoirs surnaturels.
-
-Ces organisations mystrieuses ne sont, vrai dire, que d'utiles
-applications de la science aux usages domestiques.
-
-J'ai pens qu'il serait peut-tre agrable au public de connatre ces
-petits secrets dont on a beaucoup parl, et j'ai cru ne pouvoir mieux
-faire pour leur publicit que de les placer en tte d'un ouvrage plein
-de rvlations et de confidences.
-
-Si le lecteur veut bien me suivre, je vais le conduire jusqu'
-Saint-Gervais, l'introduire dans mon habitation, lui servir de cicerone,
-et pour lui viter tout dplacement et toute fatigue, je ferai en sorte,
-en ma qualit d'ex-sorcier, que son voyage et sa visite s'excutent sans
-changer de place.
-
-
-
-
-LE PRIEUR.
-
-
-A deux kilomtres de Blois, sur la rive gauche de la Loire, est un petit
-village dont le nom rappelle aux gourmets de savoureux souvenirs. C'est
-l que se fabrique la fameuse crme de Saint-Gervais.
-
-Ce n'est pas assurment le culte de cette blanche friandise qui m'a
-port choisir cet endroit pour y fixer ma rsidence. C'est l'_Amour
-sacr_ de la patrie seulement que je dois d'avoir pour vis--vis cette
-bonne ville de Blois qui m'a donn le jour.
-
-Une promenade, droite comme un I majuscule, relie Saint-Gervais ma
-ville natale. Sur l'extrmit de cet I tombe angle droit un chemin
-communal longeant notre village et conduisant au _Prieur_.
-
-Le Prieur, c'est mon modeste domaine, que mon ami Dantan jeune a nomm,
-par extension, l'abbaye de l'_Attrape_.
-
- * * * * *
-
-Lorsqu'on arrive au Prieur, on a devant soi:
-
-1 Une grille pour l'entre des voitures;
-
-2 Une porte sur la gauche, pour le passage des visiteurs;
-
-3 Une bote, sur la droite, avec ouverture bascule, pour
-l'introduction des lettres et des journaux.
-
-La maison d'habitation est situe 400 mtres de cet endroit; une alle
-large et sinueuse y conduit travers un petit parc ombrag d'arbres
-sculaires.
-
-Cette courte description topographique fera comprendre au lecteur la
-ncessit des procds lectriques que j'ai organiss mes portes pour
-remplir automatiquement les fonctions d'un concierge:
-
-La porte des visiteurs est peinte en blanc. Sur cette porte immacule
-apparat, hauteur d'homme, une plaque en cuivre et dore, portant le
-nom de Robert-Houdin; cette indication est de la plus grande utilit;
-nul voisin n'tant l pour renseigner le visiteur.
-
-Au-dessous de cette plaque est un petit marteau galement dor dont la
-forme indique suffisamment les fonctions; mais, pour qu'il n'y ait aucun
-doute cet gard, une petite tte fantastique entre deux mains de mme
-nature sortant de la porte, comme d'un pilori, semblent indiquer le mot:
-_Frappez_, qui est plac au-dessous d'elles.
-
-Le visiteur soulve le marteau selon sa fantaisie, mais, si faible que
-soit le coup, l-bas, 400 mtres de distance, un carillon nergique se
-fait entendre dans toutes les parties de la maison, sans blesser, pour
-cela, l'oreille la plus dlicate.
-
-Si le carillon cessait avec la percussion, comme dans les sonneries
-ordinaires, rien ne viendrait contrler l'ouverture de la porte, et le
-visiteur risquerait de monter la garde devant le Prieur.
-
-Il n'en est pas ainsi: La cloche sonne incessamment et ne cesse son
-appel que lorsque la serrure a fonctionn rgulirement.
-
-Pour ouvrir cette serrure, il suffit de pousser un bouton plac dans le
-vestibule. C'est presque le cordon du concierge.
-
-Par la cessation de la sonnerie, le domestique est donc averti du succs
-de son service.
-
-Mais cela ne suffit pas: il faut aussi que le visiteur sache qu'il peut
-entrer.
-
-Voici ce qui se passe cet effet: en mme temps que fonctionne la
-serrure, le nom de Robert-Houdin disparat subitement et se trouve
-remplac par une plaque en mail, sur laquelle est peinte en gros
-caractres le mot: Entrez!
-
-A cette intelligible invitation, le visiteur tourne un bouton d'ivoire,
-et il entre en poussant la porte, qu'il n'a mme pas la peine de
-refermer, un ressort se chargeant de ce soin.
-
-La porte une fois ferme, on ne peut plus sortir sans certaines
-formalits. Tout est rentr dans l'ordre primitif, et le nom propre a
-remplac le mot d'invitation.
-
- * * * * *
-
-Cette fermeture prsente, en outre, une sret pour les matres du
-logis: Si par erreur, par enfantillage ou par maladresse, un domestique
-tire le cordon, la porte ne s'ouvre pas; il faut pour cela que le
-marteau ait t soulev et que l'avertissement de la cloche se soit fait
-entendre.
-
-Le visiteur, en entrant, ne s'est pas dout qu'il a envoy des
-avertissements ses futurs htes. La porte, en s'ouvrant et en se
-fermant, a excut aux diffrents angles de son ouverture et de sa
-fermeture, une sonnerie d'un rythme particulier.
-
-Cette musique bizarre et de courte dure peut indiquer, par
-l'observation, si l'on reoit _une ou plusieurs personnes_, si c'est un
-_habitu_ de la maison ou un _visiteur nouveau_, si c'est enfin quelque
-_intrus_ qui, ne connaissant pas la porte de service, s'est fourvoy par
-cette ouverture.
-
- * * * * *
-
-Ici j'ai besoin de donner des explications, car ces effets qui semblent
-sortir des lois ordinaires de la mcanique, pourraient peut-tre trouver
-quelques incrdules parmi mes lecteurs, si je ne prouvais ce que
-j'avance:
-
-Mes procds de reconnaissance distance sont de la plus grande
-simplicit et reposent uniquement sur certaines observations
-d'acoustique qui ne m'ont jamais fait dfaut.
-
-Nous venons de dire que la porte en s'ouvrant envoyait, deux angles
-diffrents de son ouverture, deux sonneries bien diffrentes, lesquelles
-sonneries se rptaient aux mmes angles par la fermeture. Ces quatre
-petits carillons, bien que produits par des mouvements diffrents,
-arrivent au Prieur espacs par des silences de dure gale.
-
-Avec une aussi simple disposition on peut, ainsi qu'on va le voir,
-recevoir, l'insu des visiteurs, des avertissements bien diffrents:
-
-Un seul visiteur se prsente-t-il; il sonne, on ouvre, il entre en
-poussant la porte qui se referme aussitt. C'est ce que j'appelle
-l'ouverture normale: les quatre coups se sont suivis distances gales:
-drin.... drin.... drin.... drin.... On a jug au Prieur qu'il n'est
-entr qu'une seule personne.
-
- * * * * *
-
-Supposons maintenant qu'il nous vienne plusieurs visiteurs: La porte
-s'est ouverte d'aprs les formalits ci-dessus indiques. Le premier
-visiteur entre en poussant la porte, et selon les rgles prescrites par
-la politesse la plus lmentaire, il la tient ouverte jusqu' ce que
-chacun soit pass; puis la porte se referme lorsqu'elle est abandonne.
-Or l'intervalle entre les deux premiers et les deux derniers coups a t
-proportionnel la quantit des personnes qui sont entres; le carillon
-s'est fait entendre ainsi:
-
- drin.... drin........ drin.... drin,
-
-et pour une oreille exerce l'apprciation du nombre est des plus
-faciles.
-
- * * * * *
-
-L'habitu de la maison, lui, se reconnat aisment: il frappe et sachant
-ce qui doit se produire devant lui, il ne s'arrte pas, comme l'on dit,
-aux bagatelles de la porte; on ne lui a pas plus tt ouvert que les
-quatre coups qui-distants se font entendre et annoncent son
-introduction.
-
- * * * * *
-
-Il n'en est pas de mme pour un visiteur nouveau: celui-ci frappe, et
-lorsque parat le mot _entrez_, sa surprise l'arrte; ce n'est qu'au
-bout de quelque temps qu'il se dcide pousser la porte. Dans cette
-action, il observe tout; sa dmarche est lente et les quatre coups sont
-comme sa dmarche drin.... drin.... drin.... drin.... On se prpare au
-Prieur pour recevoir ce nouveau visiteur.
-
- * * * * *
-
-Le mendiant voyageur qui se prsente cette porte parce qu'il ne
-connat pas la porte de service, soulve timidement le marteau, et au
-lieu de voir, selon l'usage, quelqu'un venir pour lui ouvrir, il est
-tmoin d'un procd d'ouverture auquel il est loin de s'attendre; il
-craint une indiscrtion; il hsite entrer, et s'il le fait, ce n'est
-qu'aprs quelques instants d'attente et d'incertitude. On doit croire
-qu'il n'ouvre pas brusquement la porte. En entendant le
-carillon, ...d....r....i....n.... d...r...i...n... d...r...i...n...
-d...r...i...n... il semble aux gens de la maison qu'ils voient entrer ce
-pauvre diable. On va sa rencontre avec certitude. On ne s'est jamais
-tromp.
-
- * * * * *
-
-Supposons maintenant qu'on vienne en voiture pour me visiter: les
-grilles d'entre sont ordinairement fermes, mais les cochers du pays
-savent tous par exprience ou par ou dire comment on les ouvre.
-L'automdon descend de son sige; il se fait d'abord ouvrir la petite
-porte; il entre. Ah! par exemple, en voil un dont le carillon est
-distinctif. Drin. drin. drin. drin. On comprend au Prieur que le cocher
-qui entre avec une telle prcipitation veut faire preuve vis--vis de
-ses matres ou de ses _bourgeois_ de son zle et de son intelligence.
-
-Notre homme trouve appendue l'intrieur la clef de la grille qu'une
-inscription lui dsigne; il n'a plus qu' ouvrir la porte deux
-battants. Ce double mouvement s'entend et se voit, mme dans la maison.
-A cet effet est plac dans le vestibule un tableau sur lequel sont
-peints ces mots: LES PORTES DES GRILLES SONT....
-
-A la suite de cette inscription incomplte viennent se prsenter
-successivement les mots OUVERTES ou FERMES, selon que les grilles sont
-dans l'un ou l'autre de ces deux tats; et cette transposition
-alternative vient prouver matriellement la justesse de cet axime: Il
-faut qu'une porte soit ouverte ou ferme.
-
-Avec un tel tableau, je puis, chaque soir, vrifier distance la
-fermeture des portes de la maison.
-
- * * * * *
-
-Passons maintenant au service de la bote aux lettres. Rien n'est plus
-simple encore: J'ai dit plus haut que la bote aux lettres tait ferme
-par une petite porte bascule. Cette porte est dispose de telle sorte
-que lorsqu'elle s'ouvre, elle met en mouvement au Prieur une sonnerie
-lectrique. Or le facteur a reu l'ordre de mettre d'abord d'un seul
-coup dans la bote tous les journaux et d'y joindre les circulaires pour
-ne pas produire de fausses motions; aprs quoi, il introduit les
-lettres, l'une aprs l'autre. On est donc averti la maison de la
-remise de chacun de ces objets, de sorte que si l'on n'est pas matinal,
-on peut, de son lit, compter les diverses parties de son courrier.
-
-Pour viter d'envoyer porter les lettres la poste du village, on fait
-la correspondance le soir; puis, en tournant un index nomm
-_commutateur_, on transpose les avertissements, c'est--dire que le
-lendemain matin le facteur, en mettant son message dans la bote, au
-lieu d'envoyer le carillon la maison, entend prs de lui une sonnerie
-qui l'avertit d'y venir prendre les lettres; il se sonne ainsi lui-mme.
-
- * * * * *
-
-Ces organisations si agrablement utiles prsentent cependant un
-inconvnient que je vais signaler, ce qui m'amnera raconter
-incidemment au lecteur une petite anecdote assez plaisante sur ce sujet:
-
-Les habitants de Saint-Gervais ont une qualit que je me plais leur
-reconnatre: ils sont trs-discrets. Il n'est jamais venu l'ide
-d'aucun d'entre eux de toucher au marteau de ma porte d'entre autrement
-que par ncessit.
-
-Mais certains promeneurs de la ville y mettent moins de rserve et se
-permettent quelquefois de s'escrimer sur les accessoires lectriques,
-pour en voir les effets.
-
-Bien que trs rares, ces indiscrtions ne laissent pas que d'tre
-dsagrables.
-
-Tel est l'inconvnient dont je viens de parler et voici l'anecdote
-laquelle elle a donn lieu.
-
-Un jour, Jean, le jardinier de la maison, travaillait prs de la porte
-d'entre; il entend quelque bruit de ce ct et voit bientt un flneur
-de notre cit blsoise qui, aprs avoir fait manoeuvrer le marteau,
-s'amusait ouvrir et fermer la porte, sans s'inquiter du trouble
-qu'il portait dans la maison.
-
-Sur une remontrance que lui fait l'homme de service, l'importun se
-contente de dire pour sa justification:
-
---Ah! oui, je sais; a sonne l bas. Pardon! je voulais voir comment a
-fonctionnait.
-
---S'il en est ainsi, monsieur, c'est bien diffrent, reprend le
-jardinier d'un ton de bonhomie affecte, je comprends votre dsir de
-vous instruire et je vous demande pardon, mon tour, de vous avoir
-drang dans vos observations.
-
-Sur ce, sans paratre remarquer l'embarras de son interlocuteur, Jean
-retourne son ouvrage en continuant de jouer l'indiffrence la plus
-complte. Mais Jean est un malin dans la double acception du mot, il ne
-se trouve pas suffisamment satisfait, et s'il refoule au fond de son
-coeur son reste de mcontentement, c'est pour avoir une plus grande
-libert d'esprit dans un projet de reprsailles qu'il vient de concevoir
-et qu'il se propose de mettre, le jour mme, excution.
-
- * * * * *
-
-Vers minuit, il se rend la demeure du personnage; il se pend sa
-sonnette et carillonne de toute la force de ses poignets.
-
-Une fentre s'entrouvre au premier tage; puis, par son entrebillement,
-parat une tte coiffe de nuit et empourpre par la colre.
-
-Jean s'est muni d'une lanterne; il en dirige les rayons vers sa victime.
-
---Bonsoir, monsieur, lui dit-il d'un ton ironiquement poli, comment vous
-portez-vous?
-
---Que diable avez-vous sonner ainsi, pareille heure? rpond une voix
-courrouce.
-
---Oh! pardon, monsieur, reprend Jean en paraphrasant certaine rponse de
-son interlocuteur; oui, je sais, a sonne l-haut; mais je voulais voir
-si votre sonnette fonctionnait aussi bien que le marteau du Prieur.
-Bonsoir, monsieur?
-
-Il tait temps que Jean s'loignt; le monsieur tait all chercher,
-pour la lui jeter sur la tte.... une vengeance de nuit.
-
- * * * * *
-
-Pour conjurer cette petite misre, je plaai sur ma porte un avis
-engageant chacun ne pas toucher au marteau sans ncessit. Avis
-inutile! Il y avait toujours une ncessit pour frapper, c'tait celle
-de satisfaire une ou plusieurs curiosits.
-
-Ne pouvant chapper ces persistantes indiscrtions, je pris le parti
-de ne plus m'en taquiner et de les regarder au contraire comme un succs
-que m'attiraient mes procds lectriques.
-
-Je n'eus qu' me fliciter, plus tard, de ma conciliante dtermination:
-car, soit que la curiosit locale se ft mousse, soit toute autre
-cause, les importunits cessrent d'elles-mmes et maintenant il est
-fort rare que le marteau soit soulev dans un autre but que celui de
-pntrer dans ma demeure.
-
-Mon _concierge lectrique_ ne me laisse donc plus rien dsirer. Son
-service est des plus exacts; sa fidlit est toute preuve; sa
-discrtion est sans gale; quant ses appointements, je doute qu'il
-soit possible de moins donner pour un employ aussi parfait.
-
- * * * * *
-
-Voici maintenant certains dtails sur un procd l'aide duquel je
-parviens assurer mon cheval l'exactitude de ses repas et l'intgrit
-de ses rations.
-
-Il est bon de dire que ce cheval est une jument, bonne et douce fille
-quasi majeure, qui rpondrait au nom de Fanchette, si la parole ne lui
-faisait dfaut.
-
-Fanchette est affectueuse et mme caressante; nous la regardons
-_presque_ comme une amie de la maison, et c'est ce titre que nous lui
-prodiguons toutes les douceurs qu'il lui est donn de goter dans sa
-condition chevaline.
-
-Ce petit prambule fera comprendre ma sollicitude l'endroit des repas
-de notre chre bte.
-
-Fanchette a une personne affecte son service de bouche; c'est un
-garon fort honnte qui, en raison mme de sa probit, ne se formalise
-aucunement de mes procds... lectriques.
-
-Mais avant ce serviteur, j'en avais un autre. C'tait un homme actif,
-intelligent, et qui s'tait passionn pour l'art cultiv, jadis, par son
-patron. Il ne connaissait qu'un seul tour, mais il l'excutait avec une
-rare habilet. Ce tour consistait changer mon avoine en pices de cinq
-francs.
-
-Fanchette gotait peu ce genre de spectacle, et, faute de pouvoir se
-plaindre, elle se contentait de protester par des dfaillances
-accusatrices.
-
-Cet escamotage tant bien constat, je donnai le compte mon artiste,
-et me dcidai distribuer moi-mme Fanchette son picotin
-rconfortant.
-
-Je dis moi-mme; c'est beaucoup avancer, car, je dois le confesser, si
-ma bte et d compter sur mon exactitude pour faire ses repas heure
-fixe, elle et pu prouver quelques dceptions ce sujet.
-
-Mais n'ai-je pas dans l'lectricit et la mcanique des auxiliaires
-intelligents, et sur le service desquels je puis compter?
-
-L'curie est distante d'une quarantaine de mtres de la maison. Malgr
-cet loignement, c'est de mon cabinet de travail que se fait la
-distribution. Une pendule est charge de ce soin, l'aide d'une
-communication lectrique. Ces fonctions ont lieu trois fois par jour et
- heure fixe. L'instrument distributeur est de la plus grande
-simplicit: c'est une bote carre en forme d'entonnoir, versant le
-picotin dans des proportions rgles l'avance.
-
---Mais! me dira-t-on, ne peut-on pas enlever au cheval son avoine
-aussitt qu'elle vient de tomber?
-
-Cette circonstance est prvue; le cheval n'a rien craindre de ce ct,
-car la dtente lectrique qui fait verser l'avoine ne peut avoir son
-effet qu'autant que la porte de l'curie est ferme clef.
-
---Mais le voleur ne peut-il pas s'enfermer avec le cheval?
-
---Cela n'est pas possible, attendu que la serrure ne se ferme que du
-dehors.
-
---Alors on attendra que l'avoine soit tombe pour venir soustraire.
-
---Oui, mais alors on est averti de ce mange par un carillon dispos de
-manire se faire entendre au logis, si on ouvre la porte avant que
-l'avoine soit entirement mange par le cheval.
-
- * * * * *
-
-La pendule dont je viens de parler est charge, en outre, de transmettre
-l'heure deux grands cadrans placs, l'un au fronton de la maison,
-l'autre au logement du jardinier.
-
---Pourquoi ce luxe de deux grands cadrans, me direz-vous, lorsqu'un seul
-peut suffire pour l'extrieur?
-
-Je vous dois, lecteur, ce sujet une explication justificative. Lorsque
-je plaai mon premier cadran lectrique dans le fronton du _Prieur_,
-c'tait dans le double but d'indiquer l'heure toute la valle et de
-donner aux gens de la maison une heure unique et rgulatrice.
-
-Mais une fois mon oeuvre termine, je m'aperus que mon cadran tait
-plus utile aux passants qu' moi-mme. J'tais oblig de sortir pour
-voir l'heure.
-
-Je me creusai vainement la tte pendant quelque temps, pour parer cet
-inconvnient. Je ne voyais d'autre solution ce problme que de btir
-une maison en face de la mienne pour regarder mon cadran. Toutefois une
-ide beaucoup plus simple vint enfin me sortir d'embarras: le pignon du
-logement du jardinier tait en vue de toutes nos fentres, j'y plaai un
-second cadran et je le fis marcher par le mme fil lectrique que le
-premier.
-
-Cette heure se communique par le mme procd plusieurs cadrans placs
-dans diffrentes pices de l'habitation.
-
-Mais tous ces cadrans il fallait une sonnerie unique, une sonnerie
-pouvant tre entendue des habitants du Prieur, ainsi que de tout le
-village.
-
-Sur le fate de la maison est une sorte de campanile abritant une
-cloche d'un certain volume dont on se sert pour l'appel aux heures des
-repas.
-
-Je plaai au-dessous de cette cloche un rouage suffisamment nergique
-pour soulever le marteau en temps voulu. Mais comme il et fallu
-remonter chaque jour le poids de cette machine, je me servis d'une force
-perdue, ou pour mieux dire, non utilise, pour remplir automatiquement
-cette fonction. A cet effet, j'tablis entre la porte battante de la
-cuisine situe au rez-de-chausse, et le remontoir de la sonnerie plac
-au grenier, une communication dispose de telle sorte qu'en allant et
-venant pour leur service, et sans qu'ils s'en doutent, les domestiques
-remontent incessamment le poids de ce rouage.
-
-C'est presque un mouvement perptuel dont on n'a jamais s'occuper.
-
-Un courant lectrique distribu par mon rgulateur soulve la dtente de
-la sonnerie et fait compter le nombre de coups indiqus par les cadrans.
-
- * * * * *
-
-Cette distribution d'heure me permet d'user, dans certains cas, d'une
-petite ruse qui m'est fort utile et que je vais vous confier, lecteur,
-la condition de n'en pas parler, car ma ruse une fois connue manquerait
-son effet. Lorsque, pour une cause ou pour une autre, je veux avancer ou
-retarder l'heure de mes repas, je presse secrtement sur certaine touche
-lectrique place dans mon cabinet, et j'avance ou je retarde mon gr
-les cadrans et la sonnerie de la maison. La cuisinire a trouv que le
-temps passe souvent bien vite, et moi j'ai gagn en plus ou en moins un
-quart d'heure que je n'eusse pas obtenu sans cela.
-
- * * * * *
-
-C'est encore ce mme rgulateur qui, chaque matin, l'aide de
-transmissions lectriques, rveille trois personnes des heures
-diffrentes, commencer par le jardinier.
-
-Cette disposition n'a rien de bien merveilleux et je n'en parlerais pas
-si je n'avais signaler un procd assez simple pour forcer mon monde
-se lever lorsqu'il est rveill. Voici le procd: Le rveil sonne
-d'abord assez bruyamment pour que le dormeur le plus apathique soit
-rveill, et il continue de sonner jusqu' ce qu'on aille dranger une
-petite touche place l'extrmit de la chambre. Il faut, pour cela, se
-lever; alors le tour est fait.
-
- * * * * *
-
-Ce pauvre jardinier, je le tourmente bien avec mon lectricit.
-
-Croirait-on qu'il ne peut pas chauffer ma serre au-del de dix degrs de
-chaleur ou laisser baisser la temprature au-dessous de trois degrs de
-froid, sans que j'en sois averti.
-
-Le lendemain matin, je lui dis: Jean, vous avez trop chauff hier soir;
-vous grillez mes graniums; ou bien: Jean, vous risquez de geler mes
-orangers; le thermomtre est descendu, cette nuit, trois degrs
-au-dessous de zro.
-
-Jean se gratte l'oreille, ne rpond pas; mais je suis sr qu'il me
-regarde un peu comme sorcier.
-
-Cette disposition thermo-lectrique est galement place dans mon
-bcher, pour m'avertir du moindre commencement d'incendie.
-
- * * * * *
-
-Le Prieur n'est point une succursale de la Banque de France; toutefois,
-si modestes que soient mes objets prcieux, je tiens les conserver,
-et, dans ce but, j'ai cru devoir prendre mes prcautions contre les
-voleurs: les portes et fentres de ma demeure ont toutes une disposition
-lectrique qui les relie avec le carillon et sont organises de telle
-sorte que lorsque l'une d'elles fonctionne, la cloche rsonne tout le
-temps de son ouverture.
-
-Le lecteur voit dj l'inconvnient que prsenterait ce systme si le
-carillon rsonnait chaque fois qu'on se mettrait la fentre ou qu'on
-voudrait sortir de chez soi. Il n'en est point ainsi: la communication
-se trouve interrompue toute la journe et n'est rtablie qu' minuit
-(l'heure du crime) et c'est encore la pendule au picotin qui se charge
-de ce soin.
-
-Lorsque nous nous absentons de la maison, la communication lectrique
-est permanente et, le cas d'ouverture chant, la grosse sonnerie de
-l'horloge dont la dtente est souleve par l'lectricit sonne sans
-cesse et produit s'y mprendre la sonnerie du tocsin. Le jardinier et
-les voisins mme tant avertis de ce fait, le voleur serait facilement
-pris au trbuchet.
-
- * * * * *
-
-Nous nous plaisons souvent tirer au pistolet. Nous avons pour cela un
-emplacement fort bien organis. Mais au lieu de la renomme
-traditionnelle, le tireur qui fait mouche voit soudain apparatre
-au-dessus de sa tte une couronne de feuillage. La balle et
-l'lectricit luttent de vitesse dans ce double trajet; ainsi bien qu'on
-soit vingt mtres du but, le couronnement est instantan.
-
- * * * * *
-
-Permettez-moi, lecteur, de vous parler encore d'une invention laquelle
-l'lectricit est tout fait trangre, mais que je crois devoir,
-toutefois, vous intresser: Dans mon parc se trouve un chemin creux que
-l'on se voit, quelquefois, dans la ncessit de traverser. Il n'y a,
-pour cela, ni pont ni passerelle. Mais sur le bord de ce ravin l'on voit
-un petit banc; le promeneur y prend place, et il n'est pas plus tt
-assis qu'il se voit subitement transport l'autre rive.
-
-Le voyageur met pied terre et le petit banc retourne de lui-mme
-chercher un autre passager.
-
-Cette locomotion est double effet: il y a une mme voie arienne pour
-le retour.
-
-Je termine ici mes descriptions; en les continuant je craindrais de
-tomber dans ce ridicule du propritaire campagnard qui, ds qu'il tient
-un visiteur, ne lui fait pas plus grce d'un bourgeon de ses arbres que
-d'un oeuf de son poulailler.
-
-D'ailleurs ne dois-je pas rserver quelques petits dtails imprvus pour
-le visiteur qui viendrait lever le marteau mystrieux au-dessous duquel,
-on s'en souvient, est grav le nom de
-
-ROBERT-HOUDIN.
-
-
-
-
-PRFACE
-
-SAINT-GERVAIS, prs Blois, septembre 1858.
-
-
-Huit heures sonnent ma pendule.... J'ai prs de moi ma femme, mes
-enfants; je viens de passer une de ces bonnes journes que peuvent seuls
-procurer le calme, le travail et l'tude; sans regret du pass, sans
-crainte pour l'avenir, je suis, je ne crains pas de le dire, aussi
-heureux qu'on peut l'tre.
-
- * * * * *
-
-Et cependant, chaque vibration de cette heure mystrieuse, mon pouls
-s'lance, mes tempes battent avec force, je respire peine, j'ai besoin
-d'air, de mouvement. Si l'on m'interroge, je ne rponds pas, tant mon
-me est absorbe dans une vague et dlicieuse rverie!
-
-Vous l'avouerai-je, lecteur? Et pourquoi pas? Cet effet lectrique,
-sinon magique, n'a rien qui ne puisse tre facilement compris de vous.
-
- * * * * *
-
-Si dans ce moment mon motion est aussi vive, c'est que dans le cours de
-ma carrire d'artiste, huit heures taient le moment o j'allais
-paratre en scne. Alors, l'oeil avidement appliqu au _trou_ du
-rideau, je voyais avec un plaisir extrme la foule qui se pressait
-l'envi pour me voir. Ainsi qu' prsent, le coeur me battait, car
-j'tais heureux et fier d'un tel succs.
-
- * * * * *
-
-Souvent aussi, ce sentiment venait se mler une inquitude, un doute
-mme. Mon Dieu! me disais-je avec terreur, suis-je assez sr de moi pour
-justifier un tel empressement, une telle vogue?
-
-Mais bientt, rassur par le pass, je voyais avec plus de calme arriver
-l'instant suprme d'agiter la sonnette. J'entrais alors en scne;
-j'tais prs de la rampe devant mes juges; je me trompe, devant des
-spectateurs amis dont j'allais essayer de gagner les suffrages.
-
- * * * * *
-
-Concevez-vous, maintenant, lecteur, tout ce que cette heure rappelle en
-moi de souvenirs, et comprenez-vous qu'elle soit reste dans mon esprit
-toujours solennelle et toujours mouvante?
-
- * * * * *
-
-Ces motions, ces souvenirs, ne me sont point pnibles: je les voque,
-au contraire, et je m'y complais. Quelquefois mme il arrive que, pour
-les prolonger, je me transporte mentalement sur mon thtre. L, comme
-jadis, j'agite la sonnette, le rideau se lve, je revois mes
-spectateurs, et, sous le charme de cette douce illusion, je me plais
-leur raconter les pisodes les plus intressants de ma vie d'artiste.
-Je dis comment une vocation se rvle, comment s'engage la lutte contre
-les difficults de toutes sortes, comment enfin....
-
- * * * * *
-
-Mais pourquoi de cette fiction ne ferais-je pas une ralit?.... Ne
-pourrais-je pas, chaque soir, alors que huit heures sonnent, guid par
-de fidles souvenirs, continuer sous une autre forme le cours de mes
-reprsentations d'autrefois?.... Mon public serait le lecteur, et ma
-scne un volume.....
-
- * * * * *
-
-Cette ide me sduit, je l'accueille avec joie, et me laisse aussitt
-bercer par ces riantes illusions. Dj je me vois en prsence de
-spectateurs dont la bienveillance m'encourage.... Il me semble que l'on
-attend.... que l'on coute.
-
- * * * * *
-
-Sans plus hsiter, je commence.....
-
-
-
-
-MMOIRES
-
-ET
-
-RVLATIONS
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-UN HORLOGER RACCOMMODEUR DE SOUFFLETS.--INTRIEUR D'ARTISTE.--LES LEONS
-DU COLONEL BERNARD.--L'AMBITION PATERNELLE.--PREMIERS TRAVAUX
-MCANIQUES.--AH! SI J'AVAIS UN RAT!--L'INDUSTRIE D'UN
-PRISONNIER.--L'ABB LARIVIRE.--UNE PAROLE D'HONNEUR.--ADIEU MES CHERS
-OUTILS!
-
-
-Pour me conformer la tradition qui veut qu'au dbut de ses
-confessions, tout homme crivant.... comment dirai-je? ses Mmoires,
-non, ses souvenirs, fasse connatre ses titres de noblesse, je commence
-par dclarer au lecteur, avec un certain orgueil, que je suis n
-Blois, patrie du roi Louis XII, surnomm le _Pre du Peuple_, et de
-Denis Papin, l'illustre inventeur des machines vapeur.
-
-Voil pour ma ville natale. Quant ma famille, il devrait sembler
-naturel, en raison de l'art auquel j'ai consacr mon existence, de me
-voir greffer sur mon arbre gnalogique le nom de Robert-le-Diable ou
-celui de quelque sorcier du moyen-ge; mais, esclave de la vrit, je me
-contenterai de dire que mon pre tait horloger.
-
-Sans s'lever la hauteur des Berthoud et des Brguet, il passait
-nanmoins pour fort habile dans sa profession. Au reste, je fais preuve
-de modestie en bornant un seul art les talents de mon pre, car la
-nature l'avait fait apte aux spcialits les plus diverses, et son
-activit d'esprit le portait tout entreprendre avec une gale ardeur.
-
-Excellent graveur, bijoutier plein de got, il savait mme au besoin
-sculpter un bras ou une jambe de statuette estropie, remettre de
-l'mail un vase du Japon endommag, ou bien encore rparer les
-serinettes, fort en vogue cette poque.
-
-L'habilet dont il donnait tant de preuves avait fini par lui valoir une
-clientle beaucoup trop nombreuse, car, ces travaux, il les faisait pour
-la plupart gratuitement et m par le seul plaisir d'obliger.
-
-Sa rputation lui attira mme une petite mystification dont, au reste,
-il se tira en homme d'esprit.
-
-Un jour, un domestique en livre entre dans la boutique, et prsentant
-mon pre un objet soigneusement envelopp:
-
---Mme de B...., dit-il, vous fait ses compliments et vous prie de lui
-rparer cela.
-
---C'est bien, rpondit mon pre, absorb en ce moment par la rparation
-d'une tabatire musique, je m'en occuperai.
-
-Son travail termin, il dchire l'enveloppe, mais quelle n'est pas sa
-surprise?... il trouve un soufflet.
-
---Un soufflet rparer! moi! un horloger! un bijoutier! s'cria
-mon pre indign, et ne sachant s'il devait voir dans ce fait une
-mystification ou simplement un manque de tact:
-
---_Un soufflet!_ rptait-il, me prend-on pour un Auvergnat?
-
-Sa premire pense fut de rempaqueter ce nouvel et singulier article de
-bijouterie pour le renvoyer son propritaire; mais la rflexion lui
-inspira une vengeance plus digne et plus originale la fois.
-
-Il examine ce soufflet aristocratique qui valait bien deux francs, le
-rpare consciencieusement, puis le fait porter Mme de B.... avec
-cette facture inusite dans l'art de l'horlogerie:
-
- =P. ROBERT=
-
- _Horloger, bijoutier, raccommodeur de soufflets, tameur de
- casserolles, fondeur de cuillers d'tain, fait le commerce
- des peaux de lapin et tout ce qui concerne son tat._
-
- DOIT MADAME De B...
- _____ ==============
- | | F. | C. |
- | Pour la rparation d'un soufflet.... | 6 | |
-
- Nota. M. Robert espre que Mme de B... apprciera le _soufflet_ qu'il
- lui renvoie.
-
-L'aventure fut connue et l'on en rit beaucoup; du reste, Mme de B...
-n'avait pas tard reconnatre son tourderie; elle vint elle-mme
-payer la facture et fit sa paix avec mon pre de la faon la plus
-aimable.
-
-Ce fut dans cet intrieur, pour ainsi dire d'artiste, au milieu des
-outils et des instruments auxquels je devais prendre un got si vif, que
-je naquis et que je fus lev.
-
-J'ai bonne mmoire; pourtant, si loin que remontent mes souvenirs, ils
-ne vont pas jusqu'au jour de ma naissance: j'ai su depuis que ce jour
-tait le 6 dcembre 1805.
-
-Je serais tent de croire que je vins au monde une lime, un compas ou un
-marteau la main, car ds ma plus tendre enfance, ces instruments
-furent mes hochets, mes joujoux; j'appris m'en servir comme les
-enfants apprennent marcher et parler. Inutile de dire que bien
-souvent mon excellente mre eut essuyer les larmes du jeune
-mcanicien, quand le marteau, mal dirig, s'garait sur ses doigts. Pour
-mon pre, il riait de ces petits accidents, et disait en plaisantant que
-l'tat m'entrerait ainsi dans le corps, et qu'aprs avoir t un enfant
-prodige, je finirais par devenir un mcanicien hors ligne.
-
-Je n'ai pas la prtention d'avoir ralis cet horoscope paternel; mais
-il est certain que de tout temps je me suis senti un penchant, une
-vocation prononce, une passion irrsistible pour la mcanique.
-
-Que de fois n'ai-je pas vu, dans mes rves d'enfant, une fe
-bienfaisante me conduire par la main et m'ouvrir la porte d'un Eldorado
-mystrieux o se trouvaient entasss des outils de toute sorte. Le
-ravissement dans lequel me plongeaient ces songes tait le mme que
-celui qu'prouve un autre enfant, lorsque son imagination lui retrace
-des pays fantastiques o les maisons sont en chocolat, les pierres en
-sucre candi et les hommes en pain d'pice.
-
-Il faut avoir t possd de cette fivre des outils pour la concevoir.
-Le mcanicien, l'artiste les adore vritablement; il se ruinerait mme
-pour en acqurir. Les outils, du reste, sont pour lui ce qu'est un
-manuscrit pour le savant, une mdaille pour l'antiquaire, un jeu de
-cartes pour le joueur; en un mot, ce sont des instruments qui favorisent
-une passion dominante.
-
-A huit ans, j'avais dj fait mes preuves, grce la complaisance d'un
-excellent voisin et aussi une dangereuse maladie, dont la longue
-convalescence me donna le loisir d'exercer ma dextrit naturelle.
-
-Ce voisin, nomm M. Bernard, tait un colonel en retraite. Longtemps
-prisonnier, il avait appris, dans sa captivit, mille petits travaux
-qu'il consentit m'enseigner pour me distraire. Je profitai si bien de
-ses leons, qu'en assez peu de temps j'arrivai galer mon matre.
-
-Il me semble encore voir et entendre ce vieux soldat, lorsque, passant
-sa main sur son paisse moustache grise pour la rabaisser sur ses lvres
-(geste qui lui tait trs familier), il s'criait, dans son nergique
-satisfaction: Il fait tout ce qu'il veut, ce petit b..... l. Ce
-compliment du colonel flattait au plus haut point mon amour-propre
-enfantin, et je redoublais d'efforts pour le mriter.
-
-Avec ma maladie finirent mes travaux; on me mit en pension, et ds lors
-les occasions me manqurent pour me livrer mes attrayantes
-distractions; mais aux jours de cong, c'tait avec un vritable bonheur
-que je venais me retremper, si j'ose le dire, l'atelier paternel.
-
-Que de fois aussi j'ai fch ce bon pre par de nombreux mfaits! Je
-n'tais pas toujours assez exerc ou assez habile, et souvent je brisais
-les outils dont je me servais. C'tait une _lime_, un _foret_, un
-_quarissoir_. J'avais beau me cacher, on ne manquait pas, cela va sans
-dire, de mettre sur mon compte ces accidents mystrieux; et, pour me
-punir, on m'interdisait l'entre de l'atelier. Mais toute dfense tait
-inutile, toute prcaution superflue; c'tait toujours recommencer.
-Aussi reconnut-on la ncessit de couper le mal dans sa racine, et l'on
-rsolut de m'loigner.
-
-Si mon pre aimait son tat, il savait par exprience que dans une
-petite ville, l'art de l'horlogerie mne rarement la fortune; malgr
-toute son habilet, et quelques ressources qu'il et trouves en dehors
-de sa profession par son esprit industrieux, il n'y avait gagn qu'une
-bien modeste aisance.
-
-Dans son ambition paternelle, il rvait pour moi un destin plus
-brillant; il prit donc une dtermination dont je lui ai conserv la plus
-vive reconnaissance: ce fut de me donner une ducation librale. Il
-m'envoya au collge d'Orlans.
-
-J'avais onze ans cette poque.
-
-Chante qui voudra les plaisirs de la vie de collge; quant moi,
-j'avoue franchement que bien que je n'eusse aucune rpulsion pour
-l'tude, l'existence claustrale de l'tablissement ne m'offrit jamais de
-plus grand plaisir que celui que j'prouvai lorsque je le quittai pour
-n'y plus revenir. Quoi qu'il en soit, une fois entr, suivant l'exemple
-de mes camarades, je pris mon mal en patience et je devins en peu de
-temps un collgien parfait.
-
-En dehors de l'tude, mon temps tait bien employ: pouss par mon
-irrsistible penchant, je passais la plus grande partie de mes
-rcrations m'occuper de mcanique. J'excutais par exemple des
-piges, des trbuchets et des souricires, dont les heureuses
-dispositions et les perfides amorces me livraient un grand nombre de
-prisonniers.
-
-J'avais construit pour eux une charmante petite demeure claire-voie,
-dans laquelle se trouvaient runis des jeux gymnastiques en miniature.
-Mes pensionnaires, en prenant leurs bats, faisaient mouvoir et basculer
-des machines destines procurer les plus agrables surprises.
-
-Un de mes ouvrages excitait surtout l'admiration de mes camarades:
-c'tait un petit mange faisant monter de l'eau l'aide d'un corps de
-pompe confectionn presque entirement avec des tuyaux de plume. Une
-souris, harnache comme le sont ordinairement les chevaux, devait, par
-la force musculaire de ses jarrets, mettre en action ce machinisme
-lilliputien. Malheureusement, mon docile animal, quelque bonne volont
-qu'il y mt, ne pouvait vaincre lui seul la rsistance que lui
-opposait le jeu des engrenages, et, mon grand regret, j'tais forc de
-lui prter assistance.
-
-Ah! si j'avais un rat! me disais-je dans mon dsappointement, comme tout
-cela marcherait! Un rat! mais comment me le procurer? L tait la
-difficult, et elle me paraissait insurmontable: pourtant elle ne
-l'tait pas, comme on va le voir.
-
-Un jour, surpris par un surveillant dans une escapade d'colier,
-aggrave d'escalade et d'effraction, je fus condamn douze heures de
-prison.
-
-Douze heures de prison pour le vol d'une friandise! et quelle friandise!
-du raisin qu' nos repas nous ne mangions que du bout des lvres. Je
-n'avais pu rsister, hlas! l'attrait du fruit dfendu.
-
-Cette punition, que je subissais pour la premire fois, m'affecta
-vivement; mais bientt au milieu des tristes rflexions que m'inspirait
-ma solitude, une ide vint dissiper mes penses mlancoliques en
-m'apportant un heureux espoir.
-
-Je savais que chaque soir, la tombe de la nuit, des rats descendaient
-des combles d'une glise voisine pour ramasser les miettes de pain
-laisses par les prisonniers. C'tait une excellente occasion de me
-procurer un de ces animaux que je dsirais si vivement pour mon mange;
-je ne la laissai pas s'chapper et me mis immdiatement chercher les
-moyens de construire une ratire.
-
-Je n'avais pour tout mobilier qu'une cruche contenant l'eau qui devait
-remplacer pour moi l'_abondance_ du collge; ce vase tait donc le seul
-objet autour duquel je pusse grouper mes combinaisons. Voici la
-disposition laquelle je m'arrtai:
-
-Je commenai par mettre mon cruchon sec, puis, aprs avoir plac un
-morceau de pain dans le fond, je le couchai de manire que l'orifice ft
-au niveau du sol. Mon but, on le comprendra, tait d'allcher mon gibier
-par cet appt et de l'attirer dans le pige. Un carreau, que je
-descellai, devait en fermer subitement l'ouverture, mais comme dans
-l'obscurit o j'allais me trouver il me serait impossible de connatre
-le moment de couper retraite au prisonnier, je mis prs du morceau de
-pain un peu de papier sur lequel le rat en passant devait produire un
-frlement qu'il me serait possible d'apprcier dans le silence de ma
-prison.
-
-La nuit venue, je me blottis prs de mon cruchon, le bras tendu vers
-lui, et, la main place sous le carreau, j'attendis avec une anxit
-fivreuse l'arrive de mes convives.
-
-Il fallait que le plaisir que je me promettais de ma capture ft bien
-vif pour que je ne cdasse pas la frayeur qui me saisit lorsque
-j'entendis les premiers soubresauts de mes enrags visiteurs. Je
-l'avoue: les volutions qu'ils excutrent autour de mes jambes
-m'inspiraient une cruelle inquitude; j'ignorais jusqu'o pouvait aller
-la voracit de ces intrpides rongeurs. Toutefois, je tins bon, je ne
-fis pas le moindre mouvement dans la crainte de compromettre le succs
-de ma chasse, et je me tins prt, en cas d'attaque, opposer aux
-assaillants une nergique rsistance.
-
-Plus d'une heure s'tait coule dans une vaine attente, heure pleine
-d'motion et d'inquitudes, et je commenais dsesprer de mon pige,
-lorsque je crus entendre le petit bruit qui devait me servir de signal.
-Je pousse alors vivement le carreau sur l'ouverture du cruchon et le
-redresse aussitt.
-
-Aux cris aigus que j'entends pousser l'intrieur, j'acquiers
-l'assurance d'un succs complet et, dans ma satisfaction, j'entonne une
-fanfare, autant pour clbrer ma victoire que pour effrayer les
-compagnons de mon prisonnier et les congdier au plus vite.
-
-Le concierge, en venant me dlivrer, m'aida me rendre matre de mon
-rat en l'attachant avec une ficelle par l'une des pattes de derrire.
-
-Charg de mon prcieux butin, je me rends au dortoir, o matre et
-lves dorment depuis longtemps. Je vais me reposer mon tour, mais un
-embarras vient se prsenter: comment loger mon prisonnier?
-
-A force de chercher, une ide surgit tout coup dans mon esprit, ide
-bizarre et bien digne du cerveau d'un colier: ce fut de l'enfoncer la
-tte la premire dans un de mes souliers, en ayant soin d'attacher au
-pied de mon lit la ficelle qui le retenait, puis de fourrer le soulier
-dans un de mes bas et de placer le tout dans une des jambes de mon
-pantalon. Cela fait, je crus pouvoir me coucher sans la moindre
-inquitude.
-
-Le lendemain, cinq heures prcises, le surveillant, selon son
-habitude, fit sa tourne dans le dortoir en stimulant les dormeurs pour
-les faire lever.
-
---Habillez-vous tout de suite, me dit-il de ce ton aimable qui
-caractrise cet emploi.
-
-Je me mis en devoir d'obir; mais ici cruelle disgrce: mon rat que
-j'avais si bien empaquet, que j'avais si soigneusement emprisonn, ne
-trouvant pas sans doute son logement assez ar, avait jug propos de
-percer mon soulier, mon bas et mon pantalon et prenait l'air par cette
-fentre improvise..... Heureusement, il n'avait pu couper la ficelle
-qui le retenait. Peu m'importait le reste.
-
-Mais le surveillant ne vit pas la chose du mme oeil que moi. La
-capture d'un rat, le dgt fait ma toilette, furent jugs par lui
-comme autant de nouveaux griefs qui se joignirent celui de la veille
-dans un rapport volumineux qu'il adressa au proviseur. Je dus me rendre
-chez celui-ci, revtu des pices qui portaient les traces de mon dernier
-dlit. Par une concidence fcheuse, le soulier, le bas et le pantalon
-taient trous sur la mme jambe.
-
-L'abb Larivire (ainsi s'appelait notre proviseur) dirigeait le collge
-avec une sollicitude toute paternelle. Toujours juste et port par sa
-nature l'indulgence, il avait su se faire adorer, et encourir sa
-disgrce tait pour les lves le plus svre des chtiments.
-
---Eh bien! Robert, me dit-il, en me regardant doucement pardessus les
-lunettes qui lui pinaient le bout du nez, nous avons donc commis de
-grandes fautes? Voyons, dites-moi toute la vrit.
-
-Je possdais alors une qualit que je me flatte de n'avoir pas perdue
-depuis; c'tait une extrme franchise. Je fis au proviseur le rcit
-exact et fidle de mes mfaits, sans en omettre un seul dtail; ma
-sincrit me porta bonheur. L'abb Larivire, aprs s'tre contenu
-quelques instants, finit par rire aux clats des burlesques pripties
-de mes aventures; toutefois, aprs m'avoir fait comprendre tout ce qu'il
-y avait de reprhensible dans l'action que j'avais commise, en
-m'emparant d'un bien qui ne m'appartenait pas, le bon abb termina ainsi
-sa petite allocution.
-
---Je ne vous sermonnerai pas plus longtemps, Robert, je crois votre
-repentir; douze heures de prison doivent suffire pour votre punition; je
-vous rends votre libert. Je ferai plus: quoique vous soyez bien jeune
-encore, je veux vous traiter en homme, mais en homme d'honneur,
-entendez-vous? Vous allez me donner votre parole que non-seulement vous
-ne retomberez plus dans une faute semblable, mais encore, comme votre
-passion pour la mcanique vous fait trop souvent ngliger vos devoirs,
-que vous renoncerez vos outils et vous livrerez exclusivement
-l'tude.
-
---Ah! oui, Monsieur, je vous la donne, m'criai-je, mu jusqu'aux larmes
-d'une indulgence aussi inattendue, et je puis vous assurer que vous ne
-vous repentirez pas d'avoir eu foi en mon serment.
-
-J'avais coeur de tenir cet engagement, mais je ne me dissimulais pas
-les difficults qui s'opposeraient ma bonne rsolution; il y avait
-tant d'occasions de faillir dans cette voie de sagesse o je voulais
-consciencieusement m'engager! D'ailleurs, comment rsister aux
-railleries, aux quolibets, aux sarcasmes des mauvais lves, qui, pour
-cacher leurs folies, entranent les caractres faibles devenir leurs
-complices? Aussi mes serments eussent-ils couru de grands dangers, si
-je n'avais eu le courage de _mes opinions_: je rompis brusquement avec
-quelques tourdis dont les tudes classiques se ressentaient du travers
-de leur esprit.
-
-Cependant, quelque chose de plus difficile encore restait accomplir
-pour complter ma conversion, et si douloureux que ft le sacrifice,
-j'eus la force de me l'imposer. Refoulant au fond de mon coeur ma
-passion pour la mcanique, je brlai mes vaisseaux, c'est--dire que je
-mis de ct mon mange, mes cages et leur contenu; j'oubliai jusqu' mes
-outils, et, dgag de toute distraction extrieure, je me livrai
-entirement l'tude du grec et du latin.
-
-Les loges de l'excellent abb Larivire, qui se vantait d'avoir su
-reconnatre en moi l'toffe d'un bon lve, me rcompensrent de ce
-suprme effort, et je puis dire que je devins ds lors un des coliers
-les plus studieux et les plus assidus. Ce n'est pas que je ne
-regrettasse parfois mes outils et mes chres mcaniques; mais, me
-rappelant ma promesse au proviseur, je tins toujours ferme contre la
-tentation. Tout ce que je me permettais, c'tait de jeter furtivement
-sur le papier quelques ides qui me passaient par l'esprit, ne sachant
-pas si un jour je pourrais les mettre excution.
-
-Enfin le moment arriva o je dus quitter le collge, mes tudes taient
-termines.
-
- * * * * *
-
-J'avais dix-huit ans.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-UN BADAUD DE PROVINCE.--LE DOCTEUR CARLOSBACH, ESCAMOTEUR ET PROFESSEUR
-DE MYSTIFICATION.--_LE SAC AU SABLE, LE COUP DE L'TRIER._--JE SUIS
-CLERC DE NOTAIRE, LES _MINUTES_ ME PARAISSENT BIEN LONGUES.--UN PETIT
-AUTOMATE.--PROTESTATION RESPECTUEUSE.--JE MONTE EN GRADE DANS LA
-BASOCHE.--UNE MACHINE DE LA FORCE... D'UN PORTIER.--LES CANARIS
-ACROBATES.--REMONTRANCES DE M$1 ROGER.--MON PRE SE DCIDE ME
-LAISSER SUIVRE MA VOCATION.
-
-
-Dans le rcit que je viens de faire, on n'a trouv que des vnements
-simples et peu dignes peut-tre d'un homme qui, souvent, a pass pour un
-sorcier; mais patience, lecteur, encore quelques pages d'introduction
-ma vie d'artiste, et bientt ce que vous cherchez dans ce livre va se
-drouler vos yeux; vous saurez comment se fait un magicien et vous
-apprendrez que l'arbre o se cueille cette baguette magique qui
-enfantait mes prtendus prodiges, n'est autre qu'un travail opinitre,
-persvrant et longtemps arros de mes sueurs; bientt aussi, en vous
-rendant tmoin de mes travaux et de mes veilles, vous pourrez apprcier
-ce que cote une rputation dans mon art mystrieux.
-
-Au sortir du collge, je savourai d'abord toutes les joies d'une libert
-dont j'avais t priv depuis tant d'annes. Pouvoir aller droite ou
-gauche, parler ou se taire au gr de ses dsirs, se lever tt ou tard
-selon ses inspirations, n'est-ce pas pour un colier le paradis sur
-terre?
-
-J'usais largement de ces ineffables plaisirs; ainsi, le matin, quoique
-j'eusse conserv l'habitude de m'veiller cinq heures, ds que la
-pendule m'indiquait ce moment, autrefois si terrible, je me mettais
-rire aux clats, en accompagnant cet accs de gait maligne d'un
-monologue anim, sorte de dfi jet d'invisibles surveillants; puis,
-satisfait de cette petite vengeance rtroactive, je me rendormais
-jusqu' l'heure du djeuner. Aprs le repas, je sortais sans autre but
-que celui de faire ce que j'appelais une bonne flnerie.
-
-Je frquentais de prfrence les promenades publiques, car j'avais plus
-de chances que partout ailleurs d'y trouver quelques distractions pour
-occuper mes loisirs; aussi ne se passait-il aucun vnement dont je ne
-fusse le tmoin. J'tais en un mot le badaud personnifi, la gazette
-vivante de ma ville natale.
-
-La plupart de ces vnements prsentaient en eux-mmes un bien faible
-intrt; pourtant un jour j'assistai une petite scne qui laissa dans
-mon esprit de profonds souvenirs.
-
-Une aprs dne, comme j'tais me promener sur le mail qui borde la
-Loire, plong dans les rflexions que me suggraient la chute des
-feuilles et leurs tourbillons soulevs par une bise d'automne, je fus
-tir de cette douce rverie par le son clatant d'une trompette trs
-habilement embouche.
-
-Je laisse penser si je fus le dernier me rendre l'appel de cette
-clatante mlodie.
-
-Quelques promeneurs, affriands comme moi par le talent de l'artiste
-mlomane, vinrent galement former cercle autour de lui.
-
-C'tait un grand gaillard, l'oeil vif, au teint basan, aux cheveux
-longs et crpus, portant le poing sur la hanche et la tte leve. Son
-costume, quoique d'une composition assez burlesque, tait nanmoins
-propre et annonait un homme pouvant avoir, comme diraient les gens de
-sa profession, _du foin dans ses bottes_. Il portait une redingote
-marron, surmonte d'un petit collet de mme couleur et garnie de larges
-brandebourgs en argent; autour de son cou, ngligemment pose,
-s'enroulait une cravate de soie noire. Les deux extrmits en taient
-runies par une bague orne d'un diamant qui et pu enrichir un
-millionnaire, si cette pierre n'et eu le malheur de s'appeler strass.
-Son pantalon noir tait largement toff; il n'avait point de gilet,
-mais en revanche, un linge trs blanc, sur lequel s'talait une norme
-chane en chrysocale, avec une collection de breloques dont le son
-mtallique se faisait entendre chaque mouvement du musicien.
-
-J'eus tout le temps de faire ces observations, car mon homme ne trouvant
-pas sans doute son assistance assez nombreuse pour mriter l'honneur
-d'une sance, fit durer son prlude musical au moins un quart-d'heure;
-enfin le cercle s'tant insensiblement agrandi, la trompette cessa de se
-faire entendre.
-
-L'artiste posa son instrument terre, fit gravement le tour de
-l'assemble, en exhortant chacun reculer un peu; puis, s'arrtant, il
-passa la main dans ses longs cheveux et sembla se recueillir dans une
-aspiration toute de posie.
-
-Peu habitu au charlatanisme de cette mise en scne de la place
-publique, je regardais cet homme avec une confiante admiration et me
-prparais ne pas perdre un mot de ce que j'allais entendre.
-
---Messieurs, s'cria-t-il d'une voix assure et sonore:
-
---Ecoutez-moi:
-
---Je ne suis point ce que je parais tre. Je dirai plus, je suis ce que
-je parais n'tre pas. Oui, Messieurs, oui, avouez-le, vous me prenez
-pour un de ces pauvres diables venant implorer quelque gros sous de
-votre gnrosit. Eh bien! dtrompez-vous; si vous me voyez aujourd'hui
-sur cette place, sachez que je n'y suis descendu que pour le soulagement
-de l'humanit souffrante, en gnral, pour votre bien en particulier,
-comme aussi pour votre agrment.
-
-Ici, l'orateur, qu' son accent on pouvait aisment reconnatre pour un
-des riverains de la Garonne, passa une seconde fois la main dans sa
-chevelure, releva la tte, humecta ses lvres, et prenant un air de
-dignit majestueuse, il continua:
-
---Je vous apprendrai tout l'heure qui je suis, et vous pourrez
-m'apprcier ma juste valeur; en attendant, permettez-moi de vous
-prsenter, pour vous distraire, un faible chantillon de mon
-savoir-faire.
-
-L'artiste, aprs avoir rgularis le cercle de ses auditeurs, dressa
-devant lui une table X, sur laquelle il dposa trois gobelets de
-ferblanc, si bien polis, qu'on les et pris pour de l'argent; puis il se
-ceignit d'une gibecire en velours d'Utrecht rouge, dans laquelle il
-plongea ses mains pendant quelques instants, sans doute pour prparer
-les prestiges qu'il allait prsenter; et la sance commena.
-
-Dans une longue srie de tours, les muscades, d'abord invisibles,
-parurent au bout des doigts de l'escamoteur, passrent successivement
-d'un gobelet sous un autre, travers la table, mme jusque dans la
-poche d'un spectateur, pour sortir ensuite, la grande joie du public,
-du nez d'un jeune badaud. Celui-ci prit le fait au srieux, et il se tua
- se moucher pour s'assurer qu'il ne lui restait plus de ces petites
-boules dans le cerveau.
-
-L'adresse avec laquelle ces tours furent faits, la bonhomie apparente de
-l'oprateur dans l'excution de ces ingnieux artifices, me produisirent
-la plus complte illusion.
-
-C'tait la premire fois que j'assistais un semblable spectacle: j'en
-fus merveill, stupfait, bahi. Cet homme pouvant produire son gr
-de telles merveilles, me semblait un tre surhumain; ce fut donc avec un
-vif regret que je lui vis mettre de ct ses gobelets et plier sa
-gibecire. L'assemble paraissait galement charme; l'artiste s'en
-aperut et mit profit ces excellentes dispositions en faisant signe
-qu'il avait encore quelque chose dire. Posant alors ses deux mains sur
-la table, comme sur l'appui d'une tribune:
-
---Messieurs et Dames, dit-il avec une feinte modestie et dans le but de
-mnager certains effets oratoires, Messieurs et Dames, j'ai t assez
-heureux pour vous voir prter mes tours d'adresse une bienveillante
-attention, je vous en remercie--l'escamoteur s'inclina jusqu'
-terre;--et comme je tiens vous prouver que vous n'avez point affaire
-un ingrat, je veux essayer de vous rendre toute la satisfaction que vous
-m'avez fait prouver.
-
---Daignez m'couter un instant:
-
- * * * * *
-
---Je vous ai promis de vous dire qui j'tais, je vais vous
-satisfaire--changement subit de physionomie, sentiment de haute estime
-de soi-mme:--vous voyez en moi le clbre docteur Carlosbach; la
-consonnance de mon nom vous indique assez que je suis
-_Anglo-Francisco-Germanique_, pays o l'on vient au monde avec une
-couronne de laurier sur la tte.
-
---Faire mon loge ne serait qu'tre l'interprte de la renomme aux
-_cent bouches d'or et d'azur_; je me contenterai de vous dire que j'ai
-un immense talent et que mon incommensurable rputation ne peut tre
-gale que par ma modestie. Couronn par les plus illustres socits
-savantes du monde entier, je m'incline devant leur jugement, qui
-proclame la supriorit de mes connaissances dans le grand art de gurir
-le genre humain.
-
-Cet exorde, aussi bizarre qu'emphatique, fut dbit avec une
-imperturbable assurance; cependant, je crus remarquer sur la figure du
-clbre docteur quelques lgres crispations des lvres qui trahissaient
-comme une envie de rire contenue. Je ne m'y arrtai pas, et, sduit par
-la faconde de l'orateur, je ne cessai de lui prter une oreille
-attentive.
-
---Mais, Messieurs, ajouta-t-il, c'est assez vous entretenir de ma
-personne; il est temps que je vous parle de mes oeuvres.
-
---Apprenez donc que je suis l'inventeur du baume _Vermi-fugo-panacti_,
-dont l'efficacit souveraine est incontestable.
-
---Oui, Messieurs, oui, le ver, cet ennemi de l'espce humaine; le ver,
-ce destructeur de tout ce qui porte existence; le ver, ce rongeur
-acharn des morts et des vivants, est enfin vaincu par ma science; une
-goutte, un atme de cette prcieuse liqueur suffit pour chasser tout
-jamais cet affreux parasite.
-
---Avez-vous des vers longs, des vers plats, des vers ronds? peu
-m'importe la forme, je vous en dlivrerai.
-
---Avez-vous encore le ver _macaque_, qui se place entre cuir et chair,
-le ver _coquin_, qui s'engendre dans la tte de l'homme, le _tenia_,
-vulgairement appel le ver solitaire, venez moi, sans crainte, je vous
-les _extirperai_ sans douleur.
-
---Et, Messieurs telle est la vertu de mon baume merveilleux, que
-non-seulement il dlivre l'homme de cette affreuse calamit pendant sa
-vie, mais que son corps n'a plus rien craindre aprs sa mort; prendre
-mon baume, c'est s'embaumer par anticipation; l'homme alors devient
-immortel. Ah! Messieurs, si vous connaissiez toutes les vertus de ma
-sublime dcouverte, mais, vous vous prcipiteriez sur moi pour me
-l'arracher, en me jetant des poignes d'or; ce ne serait plus une
-distribution, ce serait un pillage, aussi je m'arrte.....
-
-L'orateur s'arrta en effet un instant et essuya son front d'une main,
-tandis que de l'autre il indiquait la foule qu'il n'avait pas fini.
-Dj un grand nombre d'auditeurs cherchaient s'approcher du savant
-docteur; Carlosbach sembla ne pas s'en apercevoir et reprenant la pose
-dramatique qu'il avait un instant quitte, il continua ainsi:
-
---Mais, me direz-vous, quel peut tre le prix d'un tel trsor?
-Serons-nous jamais assez riches pour l'acqurir? Et! Messieurs, c'est
-ici le moment de vous faire connatre toute l'tendue de mon
-dsintressement.
-
-Ce baume, pour la dcouverte duquel j'ai _sch_ ma vie; ce baume, que
-des souverains ont achet au prix de leur couronne, ce baume enfin que
-l'on ne saurait payer..... Je vous le donne.
-
-A ces mots inattendus, la foule, frmissante d'motion, reste un instant
-interdite, puis, comme s'ils eussent t sous l'impression du fluide
-lectrique, tous les bras se lvent suppliants et implorent la
-gnrosit du docteur.
-
-Mais, surprise! dception! Carlosbach, _ce docteur clbre_,
-Carlosbach, _ce bienfaiteur de l'humanit_, quitte soudainement son rle
-de charlatan et se prend d'un rire _homrique_.
-
-Ainsi que dans un changement vue, la scne est transforme, tous les
-bras levs retombent en mme temps; on se regarde, on s'interroge, on
-murmure, puis l'on s'apaise, et bientt la contagion du rire gagnant de
-proche en proche, la foule clate en choeur.
-
-L'escamoteur s'arrte le premier et rclame le silence.
-
---Messieurs, dit-il alors d'un ton de parfaite convenance, ne m'en
-veuillez point de la petite scne que je viens de jouer; j'ai voulu par
-cette comdie vous prmunir contre les charlatans qui chaque jour vous
-trompent, ainsi que je viens de le faire moi-mme. Je ne suis point
-docteur, mais tout simplement escamoteur, professeur de mystifications
-et auteur d'un _recueil_ dans lequel vous trouverez, outre le discours
-que je viens de vous dbiter, la description d'un grand nombre de tours
-d'escamotage.
-
---Voulez-vous connatre l'art de vous amuser en socit? Pour dix sous,
-vous pouvez vous satisfaire.
-
-L'escamoteur sort d'une bote un norme paquet de livres, fait le tour
-de l'assistance, et grce l'intrt que son talent a su inspirer, il
-ne tarde pas dbiter toute sa marchandise.
-
-La sance tait termine: je rentrai la maison la tte pleine de tout
-un monde de sensations inconnues.
-
- * * * * *
-
-Comme on le pense bien, je m'tais procur un des prcieux volumes; je
-me htai d'en prendre connaissance, mais le faux docteur y continuait
-son systme de mystification et, malgr toute ma bonne volont, je ne
-pus parvenir comprendre aucun des tours dont il semblait donner
-l'explication. J'eus, du reste, pour me consoler, le plaisant discours
-que je viens de rapporter ici.
-
-Je m'tais promis de mettre le livre de ct et de n'y plus songer, mais
-les merveilles qui y taient annonces venaient chaque instant se
-retracer mon esprit. O Carlorsbach, disais-je dans ma modeste
-ambition, si j'avais ton talent, comme je me trouverais heureux! Et,
-plein de cette ide, je me dcidai aller prendre des leons du savant
-professeur. Malheureusement cette dtermination fut trop tardivement
-prise; lorsque je me prsentai, j'appris que l'escamoteur mettant
-profit les ressources de sa profession, avait, ds la veille, quitt
-son auberge, oubliant de payer les dpenses princires qu'il y avait
-faites.
-
-L'aubergiste me donna des dtails sur cette fugue, dernire
-mystification du professeur. Carslorsbach tait arriv chez lui avec
-deux malles d'ingale grandeur et lourdement charges; sur la plus
-grande taient crits ces mots: _Instruments de Physique_, sur l'autre
-_Vestiaire_. Or, l'escamoteur, qui, disait-il, avait reu de nombreuses
-invitations des chteaux voisins pour y donner des sances, tait parti
-la veille, afin de satisfaire l'un de ces engagements. On ne l'avait
-vu emporter avec lui qu'une de ses malles, celle aux instruments, et
-l'on avait suppos que l'autre restait dans la chambre et servait tout
-naturellement garantir ses frais d'auberge, qu'il devait payer son
-retour.
-
-Le lendemain, l'aubergiste ne voyant pas revenir son voyageur, pensa
-qu'il tait prudent de mettre ses effets en lieu de sret. Il entre
-donc dans la chambre de l'escamoteur; mais les deux malles avaient
-disparu et leur place tait un norme sac rempli de sable sur lequel
-on voyait en gros caractres:
-
-=SAC AUX MYSTIFICATIONS.=
-
-_Le coup de l'trier._
-
-Voici ce que conjecturait le malheureux aubergiste: La grande malle,
-lors de son arrive, devait tre remplie par le sable; l'escamoteur, en
-quittant l'auberge, avait remplac celui-ci par la bote au vestiaire,
-et muni de ces deux malles, n'en faisant plus qu'une, il tait parti
-pour ne plus revenir.
-
-Je continuai pendant quelque temps encore jouir de la vie
-contemplative que je m'tais cre; mais force de flneries et de
-promenades, la satit ne tarda pas venir et je me trouvai tout
-surpris, un jour, de me sentir fatigu de cette existence dsoeuvre.
-
-Mon pre, en homme qui connat le coeur humain, attendait ce moment
-pour me parler raison; il me prit part, un matin, et, sans autre
-prambule, me dit avec bont:
-
---Voyons, mon ami, te voil sorti du collge avec une instruction
-solide: je t'ai laiss jouir largement d'une libert aprs laquelle tu
-semblais aspirer. Mais tu dois comprendre que cela ne suffit pas pour
-vivre; il faut maintenant quitter l'habit d'colier et entrer rsolument
-dans le monde, o tu appliqueras tes connaissances l'tat que tu auras
-embrass. Cet tat, il est temps de le choisir; tu as sans doute un
-got, une vocation, c'est toi de me la faire connatre; parle donc et
-tu me trouveras dispos te seconder dans la carrire que tu auras
-choisie.
-
-Bien que mon pre et souvent manifest la crainte de me voir suivre sa
-profession, je pensai, d'aprs ces paroles, qu'il avait chang d'avis,
-et je m'criai avec transport; Sans doute, j'ai une vocation, et
-celle-l tu ne peux la mconnatre, car elle date de loin; tu le sais,
-je n'ai jamais eu d'autre dsir que celui d'tre....
-
-Mon pre devina ma pense et ne me laissa pas achever:
-
---Je vois, reprit-il, que tu ne m'as pas compris, je vais m'expliquer
-plus clairement. Sache donc que mon dsir est de te voir choisir une
-profession plus lucrative que la mienne. Rflchis qu'il serait peu
-raisonnable d'enterrer dans ma boutique dix annes d'tudes, pour
-lesquelles j'ai fait de si grands sacrifices: songe d'ailleurs au peu de
-fortune que m'a procur mon tat, puisque trente annes d'un travail
-assidu ne m'ont donn pour mes vieux jours qu'une bien modeste aisance.
-Crois-moi, change de rsolution et renonce ta manie de _faire de la
-limaille_.
-
-Mon pre ne faisait en cela que suivre les ides de la plupart des
-parents qui ne voient que les dsagrments attachs leur profession. A
-ce prjug se joignait, il faut le dire aussi, la louable ambition du
-chef de famille qui dsire lever son fils au-dessus de lui.
-
-Me prononcer pour un autre tat que celui de mcanicien, tait pour moi
-chose impossible; car ne connaissant les autres professions que de nom,
-j'tais incapable de les apprcier, et consquemment d'en choisir une;
-je restai muet.
-
-En vain, mon pre, pour solliciter une rponse, essaya de fixer mon
-choix en faisant valoir les avantages que je trouverais tre
-pharmacien, avou ou notaire, etc. Je ne pus que lui rpter que je
-m'en rapportais sur ce point sa sagesse et son exprience. Cette
-abngation de mes volonts, cette soumission sans rserve parut le
-toucher; je m'en aperus, et voulant tenter un dernier effort sur sa
-dtermination, je lui dis avec effusion:
-
---Avant de prendre un parti dont dpend mon avenir, permets-moi, cher
-pre, de te faire une observation. Es-tu bien sr que ce soit ton tat
-qui manque de ressources, et non la ville o tu l'as exerc? Je t'en
-supplie, laisse-moi faire, et lorsque, par tes conseils, je serai
-parvenu avoir du talent, j'irai Paris, centre des affaires et de
-l'industrie, et j'y ferai ma fortune; j'en ai, non pas le pressentiment,
-mais la conviction.
-
-Craignant sans doute de faiblir, mon pre voulut couper court cet
-entretien en vitant de rpondre mon objection.
-
---Puisque tu t'en rapportes moi, me dit-il, je te conseille de suivre
-le notariat; avec ton intelligence, du travail et de la conduite, je ne
-doute pas que tu n'y fasses promptement ton chemin.
-
-Deux jours aprs, j'tais install dans une des meilleures tudes de
-Blois, et grce ma belle criture, on me donna l'emploi
-d'expditionnaire, lequel consiste, on le sait, crire du matin au
-soir des _expditions_ et des _grosses_ sans trop savoir ce que l'on
-fait.
-
-Je laisse penser si ce travail d'automate pouvait longtemps convenir
-la nature de mon esprit: des plumes, de l'encre, rien n'tait moins
-propre l'excution des ides inventives qui ne cessaient de me
-poursuivre. Heureusement, cette poque, les plumes d'acier n'taient
-pas encore inventes; j'avais donc pour me distraire la ressource de
-tailler mes plumes, et, je l'avoue, j'en usais largement.
-
-Ce seul dtail suffira pour donner une ide du _spleen_ qui pesait sur
-moi comme un manteau de plomb; j'en serais tomb malade infailliblement,
-si je n'eusse trouv le moyen de me procurer, en dehors de l'tude, une
-occupation plus attrayante et surtout plus conforme mes gots.
-
-Parmi les curiosits mcaniques que l'on confiait mon pre pour tre
-rpares, j'avais pu voir une tabatire sur le dessus de laquelle tait
-une petite scne automatique qui m'avait vivement intress. Le dessus
-de la bote reprsentait un paysage. En pressant une dtente, un livre
-paraissait sur le premier plan, et se dirigeait vers une touffe d'herbe,
-qu'il se mettait en devoir de brouter; peu aprs on voyait dboucher
-d'un bois un chasseur, cheminant en compagnie de son chien.
-
-Le Nemrod en miniature s'arrtait la vue du gibier, paulait son fusil
-et mettait en joue; un petit bruit simulant l'explosion de l'arme se
-faisait entendre, et tout aussitt le livre bless, il faut le croire,
-s'enfuyait, poursuivi par le chien, et disparaissait dans un fourr.
-
-Cette jolie mcanique excitait au plus haut point mon envie, mais je ne
-pouvais que la convoiter, car son propritaire, outre l'importance qu'il
-y attachait, n'avait aucune raison pour consentir s'en dfaire, et
-d'ailleurs mes ressources pcuniaires ne pouvaient prtendre une telle
-acquisition.
-
-Puisque je ne pouvais possder cette pice, je voulus au moins en
-conserver le souvenir, et j'en fis un dessin exact l'insu de mon pre.
-Ce plan termin, ma tte se monta la vue de son ingnieuse
-disposition, et j'en vins me demander s'il ne me serait pas possible
-de le mettre excution.
-
-Ma rponse fut affirmative.
-
-Pendant six mois, j'eus la persvrance de me lever avec le jour, et,
-descendant furtivement l'atelier de mon pre, qui, lui, n'tait pas
-matinal, je travaillais jusqu' l'heure laquelle il avait l'habitude
-d'y venir. Ce moment arriv, je remettais les outils dans l'ordre o je
-les avais trouvs, je serrais soigneusement mon ouvrage et je me rendais
- l'tude.
-
-La joie que j'prouvai en voyant fonctionner ma mcanique ne peut tre
-gale que par le plaisir que je ressentis en la prsentant mon pre,
-comme protestation indirecte et respectueuse contre la dtermination
-qu'il avait prise l'gard de ma profession. J'eus de la peine le
-convaincre que je n'avais point t aid dans ce travail; quand enfin il
-n'en douta plus, il ne put s'empcher de m'en faire compliment.
-
---C'est bien fcheux, me dit-il d'un air pensif, qu'on ne puisse tirer
-parti de semblables dispositions; mais, mon ami, ajouta-t-il, comme pour
-chasser une ide qui l'importunait, crois-moi, mfie-toi de ton adresse;
-elle pourrait nuire ton avancement.
-
-Depuis plus d'un an je remplissais les fonctions de clerc amateur,
-c'est--dire de clerc sans rtribution, quand l'offre me fut faite par
-un notaire de campagne d'entrer chez lui en qualit de second clerc,
-avec de modiques appointements.
-
-J'acceptai avec empressement cet avancement inattendu; mais une fois
-install dans mes nouvelles fonctions, je ne fus pas longtemps
-m'apercevoir que mon officier ministriel m'avait donn de l'_eau bnite
-de cour_ dans l'nonciation de mon emploi. La place que je remplissais
-chez lui tait tout simplement celle de petit clerc, c'est--dire que je
-faisais les courses de l'tude, le premier et unique clerc suffisant
-lui seul pour le reste de la besogne.
-
-Il est vrai que je gagnais quelque argent; c'tait le premier que mon
-travail me procurait: cette considration rendit la pilule moins amre
-mon amour-propre. D'ailleurs monsieur Roger (ainsi se nommait mon
-nouveau patron) tait bien le meilleur des hommes; son abord, plein de
-bienveillance et de bont, m'avait sduit ds le premier jour, et je
-puis ajouter que je n'eus qu' me louer de ses procds envers moi, tout
-le temps que je passai dans son tude.
-
-Cet homme, la probit mme, avait la confiance du duc d'Avaray, dont il
-rgissait le chteau, et, plein de zle pour les affaires de son noble
-client, il s'en occupait beaucoup plus que de celles de son tude. A
-Avaray, du reste, les affaires de _notariat_ taient peu nombreuses, et
-nous venions facilement bout de la besogne qu'elles nous procuraient;
-pour mon compte j'avais bien des loisirs que je ne savais comment
-occuper; mon patron me vint en aide, en mettant sa bibliothque ma
-disposition. J'eus la bonne fortune d'y trouver le Trait de botanique
-de Linn, et j'acquis les premires notions de cette science.
-
-L'tude de la botanique exigeait du temps, et je n'avais lui consacrer
-que les moments qui prcdaient l'ouverture du cabinet; or, sans savoir
-pourquoi, j'tais devenu un dormeur infatigable. Impossible de me
-rveiller avant huit heures. Je rsolus de triompher de cette somnolence
-opinitre et j'inventai un rveil-matin dont l'originalit me semble
-mriter une mention toute particulire.
-
-La chambre que j'occupais dpendait du chteau d'Avaray, et tait situe
-au-dessus d'une vote ferme par une lourde grille. Ayant remarqu que,
-chaque matin, au petit jour, le portier Thomas venait ouvrir cette
-grille, qui donnait passage dans les jardins, l'ide me vint de profiter
-de cette circonstance pour me faire un rveil-matin.
-
-Voici quelles taient mes dispositions mcaniques: chaque soir, en me
-couchant, j'attachais l'une de mes jambes l'extrmit d'une corde dont
-l'autre bout, passant par ma fentre entr'ouverte, allait se fixer la
-partie suprieure de la porte grille.
-
-On comprendra facilement le jeu de cet appareil: le portier, en poussant
-la grille, m'entranait sans s'en douter au beau milieu de la chambre.
-Ainsi violemment tir de mon sommeil, je cherchais m'accrocher mes
-couvertures; mais, plus je rsistais, plus l'impitoyable Thomas poussait
-de son ct, et je finissais par me rveiller en l'entendant, chaque
-fois, maugrer contre les gonds de la porte, auxquels il promettait de
-l'huile pour le lendemain. Je me dgageais alors la jambe, et, mon Linn
- la main, j'allais demander la nature ses admirables secrets, dont
-l'tude m'a fait passer de si doux instants.
-
- * * * * *
-
-Autant pour plaire mon pre que pour remplir scrupuleusement les
-devoirs de mon emploi, je m'tais promis de ne plus m'occuper de la
-mcanique, dont je redoutais l'irrsistible attrait, et je m'tais
-religieusement tenu parole. Il y avait donc tout lieu de croire
-qu'adoptant le notariat, je prendrais enfin mes grades dans la basoche
-et deviendrais un jour moi-mme matre Robert, notaire dans telle ou
-telle localit. Mais la Providence, dans ses dcrets, m'avait trac une
-toute autre route, et mes inbranlables rsolutions vinrent chouer
-devant une tentation trop forte pour mon courage.
-
-Dans l'tude, il y avait, chose assez bizarre, une magnifique volire
-remplie d'une multitude de canaris dont le chant et le plumage avaient
-pour destination de tromper l'impatience du client, quand par hasard il
-tait forc d'attendre.
-
-Cette volire tant considre comme meuble de l'tude, j'tais, en ma
-qualit de petit clerc, charg de la tenir en bon tat de propret et de
-veiller l'alimentation de ses habitants.
-
-Ce fut, sans contredit, parmi les travaux qui me furent confis, celui
-dont je m'acquittai avec le plus de zle; j'apportai mme tant de soins
-au bien-tre et l'amusement de mes pensionnaires, qu'ils absorbrent
-bientt presque tout mon temps.
-
-Je commenai par organiser dans cette immense cage des mcaniques que
-j'avais inventes au collge dans de semblables circonstances;
-insensiblement, j'en en ajoutai de nouvelles, et je finis par faire de
-la volire un objet d'art et de curiosit, auquel nos visiteurs
-trouvaient un vritable attrait.
-
-Ici, c'tait un bton prs duquel le sucre et l'chaud talaient leurs
-sductions; l'imprudent canari qui se laissait prendre cette
-tratreuse amorce avait peine pos la patte sur le bton fatal, qu'une
-petite cage circulaire l'enveloppait vivement et le retenait prisonnier
-jusqu' ce que, conduit par le hasard ou par sa fantaisie, un autre
-oiseau, en se perchant sur un bton voisin, ft partir une dtente qui
-dlivrait le captif. L, c'taient des bains et des douches forcs; plus
-loin, une petite mangeoire tait dispose de telle sorte que plus
-l'oiseau semblait s'en approcher, plus il s'en loignait en ralit.
-Enfin, il fallait que chaque pensionnaire gagnt sa nourriture en la
-faisant venir lui l'aide de petits chariots qu'il tirait avec le
-bec.
-
- * * * * *
-
-Le plaisir que je trouvais excuter ces petits travaux me fit bientt
-oublier que j'tais l'tude pour toute autre chose que pour les menus
-plaisirs des canaris. Le premier clerc m'en fit l'observation en y
-ajoutant de justes remontrances; mais j'avais toujours quelque prtexte
-pour me dranger, dcouvrant sans cesse des additions faire au gymnase
-de mes volatiles.
-
-Enfin, les choses en vinrent au point que l'autorit suprieure,
-c'est--dire le patron en personne, dut intervenir.
-
---Robert, me dit-il d'un ton srieux qu'il prenait rarement avec ses
-clercs, lorsque vous tes entr chez moi, c'tait, vous le savez, pour
-vous occuper exclusivement des travaux de mon tude, et non pour
-satisfaire vos gots et vos fantaisies; des avertissements vous ont t
-donns pour vous rappeler vos devoirs, et vous n'en avez tenu aucun
-compte; je viens donc vous dire aujourd'hui qu'il faut prendre une
-dtermination bien arrte de cesser vos travaux de mcanique, ou je me
-verrai dans la ncessit de vous renvoyer votre pre.
-
-Ce bon monsieur Roger s'arrta, comme pour reprendre haleine, aprs les
-reproches qu'il venait de me faire, j'en suis certain, bien
-contre-coeur. Aprs un instant de silence, reprenant avec moi son ton
-paternel, il ajouta:
-
---Et tenez, mon ami, voulez-vous que je vous donne un conseil? Je vous
-ai tudi, et j'ai la conviction que vous ne ferez jamais qu'un clerc
-trs mdiocre, et par suite un notaire plus mdiocre encore, tandis que
-vous pouvez devenir un bon mcanicien. Il serait donc trs sage
-d'abandonner une carrire dans laquelle il y a pour vous si peu d'espoir
-de russite, et de suivre celle pour laquelle vous montrez de si
-heureuses dispositions.
-
-Le ton d'intrt avec lequel M. Roger venait de me parler m'engagea
-lui ouvrir mon coeur; je lui fis part de la dtermination qu'avait
-prise mon pre de m'loigner de son tat, et je lui dpeignis tout le
-chagrin que j'en avais ressenti.
-
---Votre pre a cru bien faire, me rpondit-il, en vous donnant une
-profession plus lucrative que la sienne; il pensait sans doute n'avoir
-vaincre en vous qu'une simple fantaisie de jeunesse; moi je suis
-persuad que c'est une vocation irrsistible, contre laquelle il ne faut
-pas essayer de lutter plus longtemps. Laissez-moi faire, je verrai vos
-parents ds demain, et je ne doute pas que je ne les amne partager
-mon avis et changer leurs projets relativement votre avenir.
-
-Depuis que j'avais quitt la maison paternelle, mon pre avait vendu
-son tablissement et vivait retir dans une petite proprit prs de
-Blois. Mon patron alla le trouver, comme il me l'avait promis. Une
-longue conversation s'en suivit, et, aprs de nombreuses objections de
-part et d'autre, l'loquence du notaire vainquit les scrupules de mon
-pre, qui se rendit enfin:
-
---Allons, dit-il, puisqu'il le veut absolument, qu'il prenne mon tat.
-Et comme je ne puis plus le lui enseigner moi-mme, mon neveu, qui est
-mon lve, fera pour mon fils ce que j'ai fait pour lui-mme.
-
-Cette nouvelle me combla de joie; il me sembla que j'allais entrer dans
-une nouvelle vie et je trouvai bien longs les quinze jours qu'en raison
-de divers arrangements, il me fallut encore passer Avaray.
-
-Enfin je partis pour Blois, et ds le lendemain de mon arrive je me
-trouvais install devant un tau, la lime la main et recevant de mon
-parent ma premire leon de mcanique.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-LE COUSIN ROBERT.--L'VNEMENT LE PLUS IMPORTANT DE MA VIE.--COMMENT ON
-DEVIENT SORCIER.--MON PREMIER ESCAMOTAGE.--FIASCO COMPLET.--PERFECTIBILIT
-DE LA VUE ET DU TOUCHER.--CURIEUX EXERCICE DE
-PRESTIDIGITATION.--MONSIEUR NORIET.--UNE ACTION PLUS INGNIEUSE QUE
-DLICATE.--JE SUIS EMPOISONN.--UN TRAIT DE FOLIE.
-
-
-Ayant de parler de mes tudes dans l'horlogerie, je ferai connatre
-mes lecteurs mon nouveau patron.
-
-Et tout d'abord, pour me mettre l'aise et parce que pour moi cela
-rsume tout, je dirai que le _cousin Robert_, comme je le nommais, a t
-ds mon entre chez lui et est toujours demeur depuis un de mes
-meilleurs et plus chers amis. C'est qu'il serait difficile en effet
-d'imaginer un caractre plus heureux, un coeur plus affectueux et plus
-dvou.
-
-Comme ouvrier, mon cousin avait des qualits non moins prcieuses: une
-rare intelligence il joignait une adresse qui, je le dclare sans fausse
-modestie, semble tre un privilge de notre famille; il avait, du reste,
-la rputation du plus habile horloger de Blois, et cette ville, comme
-on le sait, excella longtemps dans l'excution des machines mesurer le
-temps.
-
-Mon pre ne pouvait donc mieux faire que de me confier un homme qui
-possdait toutes mes sympathies et chez qui je trouvais runies la
-fois la bienveillance d'un ami et la science d'un matre.
-
-Mon cousin commena par me faire faire _de la limaille_, comme disait
-mon pre, mais je n'eus pas besoin d'apprentissage pour arriver me
-servir des outils, car depuis longtemps j'en avais acquis l'habitude, et
-les dbuts du mtier, ordinairement si ennuyeux, n'eurent rien de
-pnible pour moi. Je pus, ds les premiers jours, tre employ de
-petits travaux dont je m'acquittai avec assez d'habilit pour mriter
-les loges de mon matre.
-
-Je ne voudrais pas laisser croire cependant que je fus toujours un lve
-parfait; j'avais conserv dans mon nouvel tat cette disposition
-d'esprit qui est inne en moi, et qui m'attira de la part du cousin plus
-d'une rprimande: je ne pouvais me rsoudre enchaner mon imagination
- l'excution des ides d'autrui; je voulais toute force inventer ou
-perfectionner.
-
-Toute ma vie j'ai t domin par cette passion, ou si l'on veut par
-cette manie. Jamais je n'ai pu arrter ma pense sur une oeuvre
-quelconque sans chercher les moyens d'y apporter un perfectionnement ou
-d'en faire jaillir une ide nouvelle. Mais cette disposition d'esprit,
-qui plus tard me fut si favorable, tait cette poque trs
-prjudiciable mes progrs. Avant de suivre mes propres inspirations et
-de m'abandonner mes fantaisies, je devais m'initier aux secrets de mon
-art, apprendre surmonter les difficults signales par les matres et
-chasser, enfin, des ides qui n'taient propres qu' me dtourner des
-vrais principes de l'horlogerie.
-
-Tel tait le sens des observations paternelles que m'adressait de temps
- autre mon cousin et j'tais bien forc d'en reconnatre la justesse.
-Alors je me remettais l'ouvrage avec plus de zle, tout en gmissant
-en secret sur cet assujettissement qui m'tait impos.
-
-Pour favoriser mes progrs et seconder mes efforts, mon patron m'engagea
- tudier quelques ouvrages traitant de la mcanique en gnral et de
-l'horlogerie eu particulier. Cela rentrait trop bien dans mes gots pour
-que je ne suivisse pas son conseil; et je me livrais sans rserve ces
-attrayantes tudes, lorsqu'un fait, bien simple en apparence, vint
-tout--coup dcider du sort de ma vie en me dvoilant une vocation dont
-les mystrieuses ressources devaient ouvrir plus tard un vaste champ
-mes ides inventives et fantastiques.
-
-Un soir, j'entre dans la boutique d'un bouquiniste nomm Soudry, pour
-acheter le Trait d'horlogerie de Berthoud, que je savais tre en sa
-possession.
-
-Le marchand, engag en ce moment dans une affaire d'une toute autre
-importance que celle qui m'amenait, sort de ses rayons deux volumes, me
-les remet et me congdie sans plus de faon.
-
-Revenu chez moi, je me dispose lire avec la plus grande attention mon
-Trait d'horlogerie, mais que l'on juge de ma surprise, lorsque sur le
-dos de l'un de ces volumes je lis ces mots: AMUSEMENTS DES SCIENCES.
-
-tonn de trouver un titre semblable sur un ouvrage srieux, j'ouvre
-impatiemment ce livre, je parcours la table des chapitres, et ma
-surprise redouble en lisant ces mots tranges:
-
-_Dmonstration des tours de cartes..... Deviner la pense de
-quelqu'un..... Couper la tte d'un pigeon et le faire ressusciter_,
-etc...
-
-Soudry s'tait tromp: dans sa proccupation, au lieu d'un Berthoud il
-m'avait remis deux volumes de l'Encyclopdie. Fascin toutefois par
-l'annonce de semblables merveilles, je dvore les pages du mystrieux
-in-quarto, et, plus j'avance dans ma lecture, plus je vois se drouler
-devant moi les secrets d'un art pour lequel j'avais, mon insu, plus
-que de la vocation.
-
-Je crains d'tre tax d'exagration ou tout au moins de n'tre pas
-compris d'un grand nombre de lecteurs, lorsque je dirai que cette
-dcouverte, trsor inespr, me causa l'une des plus grandes joies que
-j'aie jamais prouves. C'est qu'en ce moment de secrets pressentiments
-m'avertissaient que le succs, la gloire peut-tre, se trouvaient un
-jour pour moi dans l'apparente ralisation du merveilleux et de
-l'impossible, et ces pressentiments ne m'ont heureusement pas tromp.
-
-La ressemblance de deux in-quarto et la proccupation d'un bouquiniste,
-telles furent les causes vulgaires de l'vnement le plus important de
-ma vie.
-
- * * * * *
-
-Plus tard, dira-t-on, des circonstances diffrentes eussent pu veiller
-en moi cette vocation; c'est probable; mais plus tard il n'et plus t
-temps. Un ouvrier, un industriel, un ngociant tabli quittera-t-il une
-position faite, si mdiocre qu'elle soit, pour cder une passion qui
-serait infailliblement taxe de folie! non certes. C'tait donc
-seulement cette poque que mon irrsistible penchant vers le
-mystrieux pouvait tre raisonnablement suivi.
-
-Combien de fois depuis n'ai-je pas bni cette erreur providentielle sans
-laquelle je serais rest sans doute un modeste horloger de province! Ma
-vie, il est vrai, se serait ainsi coule calme, douce, et tranquille;
-bien des peines, des motions, des angoisses m'eussent t pargnes;
-mais aussi de quelles vives sensations, de quelles joies profondes mon
-me n'et-elle pas t prive?
-
- * * * * *
-
-J'tais passionnment courb sur mon prcieux in-quarto, dvorant
-jusqu'aux moindres dtails de ces tours de main merveilleux; ma tte
-brlait et je restais parfois plong dans des rflexions qui tenaient de
-l'extase. Cependant les heures s'coulaient, et tandis que mon
-imagination se berait dans des rves fantastiques, je ne m'apercevais
-pas que ma chandelle tait arrive sa dernire priode; sa lueur
-plissait sensiblement et j'entendis bientt crpiter la mche; puis,
-rduite un imperceptible lumignon, elle s'affaissa brusquement et
-rendit le dernier soupir.
-
-Comprendra-t-on tout mon dsappointement? Cette chandelle tait la
-dernire que j'eusse en ma possession; force me fut donc de quitter les
-sublimes rgions de la magie faute de pouvoir les clairer. A cet
-instant de dpit, que n'aurais-je pas donn pour la lumire la plus
-vulgaire, ft-ce mme pour un lampion!
-
-Ce n'tait pas que je fusse dans une obscurit complte; une blafarde
-clart me venait d'un rverbre voisin, mais quelques efforts que je
-fisse pour profiter de ses ples rayons, je ne pouvais parvenir
-dchiffrer un seul mot, et, bon gr mal gr, je dus me rsigner me
-coucher.
-
-J'essayai vainement de dormir; la surexcitation fivreuse que m'avait
-donne cette lecture ne me permit ni sommeil ni repos; je repassais dans
-mon esprit les endroits qui m'avaient le plus frapp, et l'intrt
-qu'ils m'inspiraient exaltait de plus en plus mon imagination.
-
-Incapable de rester au lit, je retournais de temps en temps me mettre
-la fentre, et, jetant sur le reverbre des regards de convoitise, j'en
-tais arriv former le projet d'aller lire sa clart, au beau milieu
-de la rue, lorsque soudain une autre ide traverse mon esprit. Dans mon
-impatience de la raliser, je ne me donne mme pas le temps de
-m'habiller, et, bornant mon vtement au strict ncessaire, si l'on peut
-appeler ainsi des pantoufles et un caleon, je prends mon chapeau d'une
-main, une paire de pincettes de l'autre, et je descends l'escalier
-ttons.
-
-Une fois dans la rue, je me dirige rapidement vers le rverbre; car je
-dois avouer au lecteur que pouss, sans doute, par le dsir de mettre
-promptement excution certaines notions que je venais d'acqurir sur
-la prestidigitation, j'avais conu la pense d'_escamoter_ mon profit
-le quinquet affect par la municipalit la sret de la ville. Le rle
-destin aux pincettes et au chapeau dans cette audacieuse opration
-consistait, pour les premires, briser la petite porte de tle
-derrire laquelle s'enroulait la corde qui servait monter et
-descendre le rverbre, et pour le second, jouer l'office de lanterne
-sourde, en touffant les jets lumineux qui eussent pu trahir mon larcin.
-
-Tout se passa au gr de mes dsirs, et dj je me retirais triomphant,
-quand un misrable incident vint me faire perdre le fruit de mon coup de
-main. Au moment mme o j'allais disparatre avec mon butin, un mitron,
-oui, un vulgaire mitron, me fit chouer en apparaissant subitement au
-seuil de sa boutique. Je me blottis aussitt dans l'encoignure d'une
-porte, et l, redoublant de soins pour absorber dans mon chapeau les
-rayons du quinquet, j'attendis, dans l'immobilit la plus complte,
-qu'il plt au malencontreux boulanger de rentrer chez lui. Mais que l'on
-juge de ma douleur et de mon effroi, quand je le vis s'adosser la
-porte et fumer tranquillement sa pipe!
-
-La position devenait intolrable; le froid et aussi la crainte d'tre
-dcouvert faisaient claquer mes dents, et, pour comble de dsespoir, je
-sentis bientt la coiffe de mon chapeau s'enflammer. Il n'y avait pas
-hsiter: je serrai convulsivement ma soi-disant lanterne sourde entre
-mes mains et parvins ainsi touffer l'incendie; mais quel prix,
-grand Dieu! Mon pauvre chapeau, celui dont je me parais le dimanche,
-tait roussi, rempli d'huile et compltement dform. Et tandis que je
-subissais toutes ces tortures, mon bourreau continuait fumer avec un
-air de calme et de batitude qui me causait des accs de rage.
-
-Je ne pouvais pourtant demeurer l jusqu'au jour, mais comment sortir de
-cette situation critique? Demander le secret au boulanger, c'tait faire
-appel son indiscrtion et me couvrir de ridicule; rentrer directement
-chez moi, c'tait me trahir, car j'tais oblig de passer devant lui, et
-un rverbre peu loign jetait assez de clart pour me faire
-reconnatre. Restait un troisime parti: c'tait d'enfiler rapidement
-une rue qui se trouvait ma gauche et de regagner la maison par un
-chemin dtourn. Ce fut celui-l auquel je m'arrtai au risque d'tre
-rencontr dans mon excursion en costume de baigneur.
-
-Sans plus tarder, je mets sous mon bras et chapeau et quinquet, car je
-me vois forc de les emporter avec moi pour enlever toute trace de mon
-dlit, je pars comme un trait.
-
-Dans mon trouble, je m'imagine que le boulanger me poursuit, je crois
-mme entendre ses pas derrire moi, et voulant toute force le
-dpister, je redouble de vitesse; je prends tantt droite, tantt
-gauche, et traverse un si grand nombre de rues, que ce n'est qu'au bout
-d'un quart-d'heure d'une marche effrene que je me retrouve dans ma
-chambre, haletant, n'en pouvant plus, mais heureux d'en tre quitte
-encore si bon march.
-
-Il faut avouer que pour un homme destin jouer plus tard un certain
-rle dans les fastes de l'escamotage, je n'avais pas eu la main heureuse
-pour mon coup d'essai, ou pour m'exprimer en termes de thtres, je
-dirai que je venais de faire un _fiasco_ complet.
-
-Cependant, je ne fus aucunement dcourag; loin de l, ds le lendemain,
-j'oubliais mes infortunes de la veille en me retrouvant avec mon
-prcieux trait de _magie blanche_, et je me remettais avec ardeur la
-lecture de ses intressants secrets.
-
-Huit jours aprs je les possdais tous.
-
-De la thorie je rsolus de passer la pratique; mais, ainsi que cela
-m'tait arriv avec le livre de Carlosbach, je me trouvai subitement
-arrt devant un obstacle. L'auteur tait, il est vrai, plus
-consciencieux que le mystificateur Bordelais; il donnait de ses tours
-une explication trs facile comprendre; seulement il avait eu le tort
-de supposer tous ses lecteurs une certaine adresse pour les excuter.
-Or, cette adresse me manquait compltement, et, si dsireux que je fusse
-de l'acqurir, je ne trouvais rien dans l'ouvrage qui m'en indiqut les
-moyens. J'tais dans la position d'un homme qui tenterait de copier un
-tableau sans avoir les moindres notions du dessin et de la peinture.
-
-Faute d'un professeur pour me guider, je dus crer les principes de la
-science que je voulais tudier.
-
-D'abord, comme base fondamentale de la prestidigitation, j'avais
-facilement reconnu que les organes qui jouent le principal rle dans
-l'exercice de cet art sont la vue et le toucher. Je compris que, pour
-approcher le plus possible de la perfection, il fallait que le
-prestidigitateur dveloppt en lui une perception plus rapide, plus
-dlicate et plus sre de ces deux organes, par cette raison que dans ses
-sances il doit embrasser d'un seul regard tout ce qui se passe autour
-de lui, et excuter ses prestiges avec une dextrit infaillible.
-
-J'avais t souvent frapp de la facilit avec laquelle les pianistes
-peuvent lire et excuter, mme premire vue, un morceau de chant avec
-son accompagnement. Il tait vident, pour moi, que par l'exercice on
-pouvait arriver se crer une facult de perception apprciative et une
-habilet du toucher qui permettent l'artiste de lire simultanment
-plusieurs choses diffrentes, en mme temps que ses mains s'occupent
-d'un travail trs compliqu. Or, c'est une semblable facult que je
-dsirais acqurir pour l'appliquer la prestidigitation; seulement,
-comme la musique ne pouvait me fournir les lments qui m'taient
-ncessaires, j'eus recours l'art du jongleur, dans lequel j'esprais
-trouver des rsultats, sinon semblables, du moins analogues.
-
-On sait que l'exercice des boules dveloppe tonnamment le toucher. Mais
-n'est-il pas vident qu'il dveloppe galement le sens de la vue?
-
-En effet, lorsqu'un jongleur lance en l'air quatre boules qui se
-croisent dans diffrentes directions, ne faut-il pas que ce sens soit
-bien perfectionn chez lui, pour que ses yeux puissent, d'un seul
-regard, suivre avec une merveilleuse prcision chacun des dociles
-projectiles dans les courbes varies que leur ont imprimes les mains?
-
-Il y avait prcisment Blois, cette poque, un pdicure nomm Maous,
-qui possdait le double talent de jongler assez adroitement et
-d'extirper les cors avec une habilet digne de la lgret de ses mains.
-Maous, malgr ce cumul, n'tait pas riche; je le savais, et cette
-particularit me fit esprer obtenir de lui des leons un prix en
-rapport avec mes modestes ressources.
-
-En effet, moyennant dix francs, il s'engagea m'initier l'art du
-jongleur.
-
-Je me livrai avec une telle ardeur aux exercices qu'il m'indiqua, et mes
-progrs furent si rapides, qu'en moins d'un mois je n'avais plus rien
-apprendre; j'en savais autant que mon matre, si ce n'est pourtant l'art
-d'extirper les cors, dont je lui laissai le monopole. J'tais parvenu
-jongler avec quatre boules.
-
-Cela ne satisfit pas encore mon ambition; je voulus, s'il tait
-possible, surpasser la facult de lire par apprciation que j'avais tant
-admire chez les pianistes. Je plaai un livre devant moi, et tandis
-que mes quatre boules voltigeaient en l'air, je m'habituai y lire sans
-hsitation.
-
-Je ne serais point tonn que ceci part extraordinaire bien des
-lecteurs; mais, ce qui les surprendra peut-tre plus encore, c'est que
-je viens l'instant mme de me donner la satisfaction de rpter cette
-curieuse exprience; pourtant trente ans se sont couls depuis le fait
-que je viens de raconter, et pendant ce temps j'ai bien rarement touch
- mes boules; car jamais je ne m'en suis servi dans mes sances.
-
-Je dois avouer toutefois que sur ce point mon adresse a baiss d'un
-degr; ce n'est plus qu'avec trois boules que j'ai pu lire avec
-facilit.
-
-On ne saurait croire combien, alors, cet exercice communiqua mes
-doigts de dlicatesse et de sret d'excution, en mme temps que cette
-lecture par apprciation donnait mon regard une promptitude de
-perception qui tenait du merveilleux. Je parlerai plus tard du service
-que me rendit cette dernire facult pour l'exprience de la seconde
-vue.
-
-Aprs avoir ainsi rendu mes mains souples et dociles, je n'hsitai plus
- m'exercer directement la prestidigitation. Je m'occupai spcialement
-de la manipulation des cartes et de l'_empalmage_.
-
-Cette opration d'escamotage exige un long travail; car il faut, tout en
-ayant la main droite ouverte et renverse, arriver y retenir
-invisiblement des boules, des bouchons de lige, des morceaux de sucre,
-des pices de monnaie, etc., sans que les doigts soient ferms ou
-perdent rien de leur libert.
-
-En raison du peu de temps dont je pouvais disposer, les difficults
-inhrentes ces nouveaux exercices eussent t insurmontables si je
-n'eusse trouv le moyen de satisfaire les exigences de ma passion sans
-ngliger mon tat. Voici comment je m'y pris.
-
-Selon la mode de l'poque, j'avais de chaque ct de ma redingote, dite
- la _propritaire_, des poches assez vastes pour pouvoir y manipuler
-avec facilit. Cette disposition me prsentait cet avantage qu'aussitt
-qu'une de mes mains n'tait plus occupe au dehors, elle se glissait
-dans l'une de mes poches et se mettait l'oeuvre avec des cartes, des
-pices de monnaie ou l'un des objets que j'ai cits.
-
-Il est ais de comprendre combien cette organisation me faisait gagner
-de temps. Ainsi, par exemple, ds que j'tais en course, mes deux mains
-pouvaient travailler chacune de son ct; au dner, il m'arrivait trs
-souvent de manger ma soupe d'une main, tandis que je faisais _sauter la
-coupe_ de l'autre. Bref, si court que ft le rpit que me laissait le
-travail de ma profession, j'en profitais immdiatement pour mes
-occupations favorites.
-
-Comme on tait loin de se douter que mon paletot ft en quelque sorte
-une salle d'tude, cette manie de tenir constamment mes mains renfermes
-passa pour une originalit de mauvais got; mais, aprs quelques
-plaisanteries sur ce sujet, on ne m'en parla plus.
-
-Quelle que ft ma passion pour l'escamotage, j'eus toutefois assez
-d'empire sur moi-mme pour m'appliquer ne pas mcontenter mon patron,
-qui ne s'aperut jamais d'aucune distraction dans mon travail et n'eut
-que des loges me donner sous le double rapport de l'exactitude et de
-l'application.
-
-Je vis enfin arriver le terme de mon noviciat, et, un beau jour, _le
-cousin_ me dclara ouvrier et m'assura que j'tais apte recevoir
-dsormais un salaire. Ce fut avec le plus vif plaisir que je reus cette
-dclaration, dans laquelle je trouvais, outre ma libert, l'avantage de
-pouvoir relever ma situation financire.
-
-Je ne fus pas longtemps, du reste, sans profiter des bnfices de ma
-nouvelle position. Une place m'ayant t offerte chez un horloger de
-Tours, je partis le lendemain du jour o je devins libre.
-
-Mon nouveau patron tait ce M. Noriet qui, plus tard, acquit une
-certaine clbrit comme sculpteur. Son imagination, qui dj
-pressentait ses oeuvres futures, lui faisait ddaigner le travail
-routinier des _rhabilleurs_ de montres, et il laissait volontiers ses
-ouvriers le soin de faire ce qu'il appelait par drision le _dcrotage_
-de l'horlogerie. C'tait pour remplir cette fonction qu'il m'avait fait
-venir chez lui.
-
-Je devais gagner, en sus de la nourriture et du logement, trente-cinq
-francs par mois; c'tait peu, la vrit, mais la somme tait norme
-pour moi qui, depuis ma sortie de chez le notaire d'Avaray, n'avais vcu
-que des ressources d'un revenu plus que modeste.
-
-Quand je dis que je gagnais trente-cinq francs, c'est pour tablir une
-somme ronde; en ralit, je ne les touchais pas dans leur intgralit.
-Mme Noriet, en sa qualit d'excellente mnagre, possdait au plus
-haut point l'intelligence des escomptes et des retenues. Aussi
-avait-elle trouv le moyen de modifier mon traitement par un procd
-aussi ingnieux qu'indlicat: c'tait de me payer en cus de six livres.
-Or, comme cette poque les pices de six francs ne valaient que cinq
-francs quatre-vingts centimes; il en rsultait chaque mois pour la
-patronne un bnfice de vingt-quatre sous, que de mon ct je portais au
-compte de mes _profits et pertes_.
-
-Chez M. Noriet, mon temps tait certainement bien rempli par ma besogne,
-et pourtant je trouvais encore le moyen d'excuter mes exercices dans
-les poches de ma redingote; tous les jours, je constatais avec joie les
-progrs sensibles que je devais mon travail persvrant. J'tais
-parvenu faire disparatre avec la plus grande facilit tout objet que
-je tenais entre mes mains; quant aux principes des tours de cartes, ils
-n'taient plus pour moi qu'un jeu d'enfant et me servaient produire de
-charmantes illusions.
-
-J'tais fier, je l'avoue, de mes petits talents de socit et je ne
-ngligeais aucune occasion de les faire valoir. Le dimanche, par
-exemple, aprs l'invariable partie de loto qui se jouait dans la famille
-toute patriarcale de M. Noriet, je donnais, la grande satisfaction de
-l'assistance, une petite sance de prestidigitation qui venait gayer
-les fronts soucieux des victimes du plus monotone de tous les jeux. On
-trouvait que j'tais un _agrable farceur_, et ce compliment me
-ravissait d'aise.
-
-Ma conduite rgulire, mon assiduit au travail, et peut-tre aussi un
-certain enjouement dont j'tais dou cette poque, m'avaient concili
-l'amiti du _patron_ et de la _patronne_, si bien que j'tais devenu un
-membre indispensable de leur socit et que je participais toutes
-leurs parties de plaisir. Il nous arrivait assez souvent d'aller la
-campagne.
-
-Dans une de ces excursions, c'tait le 25 juillet 1828 (et je
-n'oublierai jamais cette date mmorable, car peu s'en fallut qu'elle ne
-marqut la fin de mon existence), nous tions alls faire une promenade
-dans le but d'assister la fte d'un village voisin. Avant de partir,
-nous avions annonc notre retour pour cinq heures, en recommandant la
-_bonne_ de tenir le dner prt pour ce moment; mais entrans par le
-plaisir, nous ne pmes tre exacts, et nous n'arrivmes au logis que
-vers huit heures.
-
-Aprs avoir subi la mauvaise humeur de la cuisinire, dont le dner
-s'tait refroidi, nous nous mettons table et mangeons comme des gens
-dont l'apptit a t aiguis par une longue promenade, le grand air et
-huit ou dix heures d'abstinence.
-
-Quoi qu'en et dit Jeannette (c'tait le nom de notre _cordon bleu_)
-tout ce qu'elle nous servit fut trouv excellent, l'exception pourtant
-d'un certain ragot que tout le monde dclara dtestable et auquel on
-toucha peine. Seul je dvorai ma part du mets, sans m'inquiter, le
-moins du monde, de sa qualit. Malgr les railleries que m'attira mon
-avidit, j'en demandais mme une seconde fois et j'aurais sans doute
-absorb tout le plat, si la matresse de la maison ne s'y tait oppose
-dans l'intrt de ma sant.
-
-Cette prcaution me sauva la vie. En effet, le repas tait peine fini
-et la partie de loto commence, que dj j'prouvais un malaise
-indfinissable. Je ne tardai pas me retirer dans ma chambre, o des
-douleurs atroces me saisirent et me forcrent requrir les soins d'un
-mdecin. Le docteur, aprs s'tre minutieusement renseign, acquit
-bientt la certitude qu'une forte dose de vert-de-gris s'tait forme
-dans la casserole o le ragot avait t prpar et dclara que j'tais
-empoisonn.
-
-Les suites de cet empoisonnement furent terribles pour moi; pendant
-quelque temps l'on dsespra de mes jours, mais enfin grce aux soins
-intelligents dont je fus entour, mes souffrances, bien qu'elles
-n'eussent pas encore dit leur dernier mot, semblrent se calmer et me
-laissrent un peu de repos.
-
-Ce qu'il y eut d'trange dans cette seconde priode de ma maladie, c'est
-que ce fut seulement partir du moment o le docteur dclara que
-j'tais hors de danger, que je fus saisi d'une ide fixe de mort
-prochaine, laquelle vint se joindre un dsir immodr de finir mes
-jours prs de ma famille.
-
-Cette ide, sorte de monomanie, me poursuivait sans cesse, et je n'eus
-bientt plus d'autre pense que de partir. Je ne pouvais esprer obtenir
-du docteur l'autorisation de me mettre en voyage, lorsque ses
-recommandations tendaient ce que je prisse les plus grands
-mnagements; je rsolus de m'en passer.
-
-Un matin, six heures, profitant d'un moment o l'on m'avait laiss
-seul, je m'habille la hte, je descends l'escalier et je gagne une
-voiture publique faisant le service de Tours Blois.
-
-Je m'installe aussitt dans la rotonde, o par parenthse je me trouve
-seul, et, deux minutes aprs, l'quipage, lger de voyageurs et de
-bagages, part au galop.
-
-On ne sera point surpris lorsque je dirai que la route ne fut pour moi
-qu'un horrible martyre. J'tais consum par une fivre brlante, et ma
-tte semblait se briser chaque cahot de la voiture. Dans mon dlire,
-je voulais fuir mes souffrances, et mes souffrances voyageaient
-incessamment avec moi et s'augmentaient encore. N'y pouvant plus tenir,
-je passe le bras par la fentre, j'ouvre la porte du compartiment, et,
-au risque de me tuer, je saute terre o je tombe priv de
-connaissance...
-
-Je ne saurais dire ce que je devins aprs mon vanouissement; je me
-rappelle seulement de longues journes remplies par une existence vague
-et pnible dont je ne pus apprcier la dure; j'tais en proie au
-dlire; je faisais des rves affreux; j'avais des cauchemars
-pouvantables. Un d'eux surtout se renouvelait sans cesse. Il me
-semblait que mon crne s'ouvrait comme une tabatire, qu'un mdecin, les
-bras nus, les manches retrousses, et muni d'une norme fourchette en
-fer, retirait de mon cerveau des marrons rtis, qui aussitt clataient
-comme des bombes et projetaient devant mes yeux des milliers
-d'tincelles.
-
-Cette fantasmagorie finit par s'vanouir, et la maladie vaincue ne me
-laissa plus que quelques souffrances beaucoup plus supportables.
-
-Mais ma raison avait t si fortement branle qu'elle ne m'clairait
-plus. Une existence d'automate, une indiffrence complte, voil quoi
-j'tais rduit. Si j'entrevoyais quelques objets, ils taient comme
-perdus dans un pais nuage, et je ne pouvais suivre un raisonnement. Il
-est vrai aussi de dire que tout ce qui frappait mes sens tait d'une
-bizarrerie mettre mon intelligence en dfaut. Je me sentais comme
-emport et ballott dans une voiture, et pourtant j'tais bien sr que
-j'occupais un bon lit, dans une petite chambre d'une propret exquise.
-C'tait croire que j'tais encore sous l'empire de quelque
-hallucination!
-
-Enfin je sentis une lueur d'intelligence s'veiller en moi, et la
-premire impression un peu vive que j'prouvai fut produite par les
-soins empresss d'un homme que j'aperus au chevet de mon lit. Ses
-traits m'taient inconnus. Il s'approcha de moi et m'engagea
-affectueusement prendre une potion. J'obis: aprs quoi il me
-recommanda de garder le silence et de conserver le calme le plus
-parfait.
-
-Hlas! l'tat de faiblesse o je me trouvais rendait cette
-recommandation facile suivre. Je cherchai cependant deviner qui
-tait cet homme, et j'interrogeai mes souvenirs.
-
-Ce fut en vain! je ne voyais plus rien partir du moment o, dans le
-transport de la douleur, je m'tais prcipit par la portire de la
-diligence.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-JE REVIENS A LA VIE.--UN TRANGE MDECIN.--TORRINI ET ANTONIO: UN
-ESCAMOTEUR ET UN MLOMANE.--LES CONFIDENCES D'UN MEURTRIER.--UNE MAISON
-ROULANTE.--LA FOIRE D'ANGERS.--UNE SALLE DE SPECTACLE
-PORTATIVE.--J'ASSISTE POUR LA PREMIRE FOIS A UNE SANCE DE
-PRESTIDIGITATION._--LE COUP DE PIQUET DE L'AVEUGLE._--UNE REDOUTABLE
-CONCURRENCE.--LE SIGNOR CASTELLI MANGE UN HOMME VIVANT.
-
-
-Je suis trs peu fataliste, et si je le suis, ce n'est qu'avec de
-grandes rserves; toutefois, je ne puis m'empcher de faire remarquer
-ici qu'il y a dans la vie humaine bien des faits qui tendraient donner
-raison aux partisans de la fatalit.
-
-Supposons, cher lecteur, que, au moment o je sortais de Blois pour me
-rendre Tours, le destin, dans un lan de bont pour moi, m'et ouvert
-son livre l'une des plus belles pages de ma vie d'artiste. J'aurais
-t certainement ravi d'un si bel avenir, mais dans mon for intrieur
-n'aurais-je pas eu lieu de douter de sa ralisation?
-
-En effet, je partais comme simple ouvrier avec l'intention bien arrte
-de faire ce qu'on appelle un tour de France. Ce voyage, dont je ne
-pouvais prciser la dure, devait me conduire fort loin, car j'allais,
-sans doute, m'arrter un an ou deux dans chacune des villes que je
-visiterais, et la France est grande! Puis quand je serais suffisamment
-habile, je comptais revenir au pays natal pour m'tablir en qualit
-d'horloger.
-
-Mais le destin en a dcid autrement; il faut, pour ne pas mentir ses
-propres dcrets, qu'il m'arrte en chemin, me fasse revenir sur mes pas,
-et m'instruise dans l'art auquel je suis prdestin. Que m'envoie-t-il
-pour cela? Un empoisonnement qui me rend fou de douleur et me jette
-inanim sur la voie publique.
-
-Ce serait pourtant croire que ma carrire est termine et que le
-destin se trouve en dfaut. Pas du tout! ainsi qu'on le verra par la
-suite de ce rcit, rien n'tait plus logique dans l'ordre de ma destine
-que cet vnement, et plus tard, lecteur, vous ne pourrez vous empcher
-de convenir avec moi que c'est mon empoisonnement que je dois d'avoir
-t prestidigitateur.
-
-Mais j'en tais rappeler mes souvenirs aprs ma _bienheureuse_
-catastrophe; je reprends mon rcit au point o je l'ai laiss.
-
-Que m'tait-il arriv depuis mon vanouissement; o tais-je; et quel
-titre cet homme si bon, si affectueux, me prodiguait-il tous ses soins?
-Je brlais d'avoir la solution de ces problmes, et je n'eusse pas
-manqu de la demander mon hte sans la recommandation expresse qu'il
-venait de me faire. Comme la pense ne m'tait pas interdite, je me
-lanai dans le champ des suppositions, en les tablissant sur l'examen
-de ce qui m'entourait.
-
-La chambre dans laquelle je me trouvais pouvait avoir trois mtres de
-long sur deux de large; les parois, brillantes de propret, taient en
-bois de chne poli. De chaque ct, dans le sens de la largeur, tait
-pratique, hauteur d'appui, une petite fentre garnie de rideaux de
-mousseline blanche; quatre chaises en noyer, des tablettes servant de
-table et mon excellent lit, dont je ne pouvais voir la forme,
-composaient le mobilier de cette chambre roulante qui, au luxe prs,
-ressemblait fort une large _cabine_ de bateau vapeur.
-
-Il devait y avoir deux autres compartiments; car, ma gauche, je
-voyais de temps en temps disparatre mon docteur derrire deux larges
-rideaux de damas rouge orns de crpines d'or, et je l'entendais marcher
-dans une pice dont je ne pouvais voir l'intrieur, tandis que, ma
-droite, j'entendais travers une mince cloison une voix qui adressait
-des encouragements des chevaux. Cette circonstance me fit conclure que
-j'tais rellement dans une voiture, et que cette voix tait celle de
-notre conducteur.
-
-Je connaissais dj le nom de ce dernier, pour l'avoir entendu appeler
-plusieurs fois par celui que je supposais tre son matre. Il se nommait
-Antonio; c'tait du reste un mlomane parfait, et il chantait ravir
-des morceaux italiens qu'il interrompait parfois pour faire la grosse
-voix, avec un accent trs prononc, et stimuler par un juron nergique
-la lenteur de son attelage. Je n'avais point encore eu l'occasion de
-voir ce garon.
-
-Quant au matre, c'tait un homme de quarante-cinq cinquante ans, dont
-la taille, au-dessus de la moyenne, tait bien prise; dont la figure
-triste ou srieuse, respirait toutefois un air de bont qui prvenait en
-sa faveur. Une longue chevelure noire, naturellement boucle, tombait
-sur ses paules, et il avait pour vtement une blouse avec un pantalon
-en toile crue, pour cravate un foulard de soie jaune.
-
-Mais aucune de ces particularits ne pouvait m'aider deviner qui il
-tait, et mon tonnement redoublait, en le voyant se tenir constamment
-mes cts, me combler de soins et de prvenances, et me couver des yeux,
-comme et fait la plus tendre des mres.
-
-Un jour s'tait coul depuis la recommandation qui m'avait t faite de
-garder le silence. J'avais repris un peu de forces, et il me semblait
-que j'tais assez bien pour pouvoir parler; j'allais donc prendre la
-parole, lorsque mon hte, devinant mon intention, me prvint:
-
---Je conois, me dit-il, que vous soyez impatient de savoir o vous tes
-et avec qui vous vous trouvez; je ne vous cacherai pas que, de mon ct,
-je suis tout aussi curieux de connatre les circonstances qui ont amen
-notre rencontre. Cependant, dans l'intrt de votre sant, dont j'ai
-pris la responsabilit, je vous demande de laisser passer encore la
-nuit; demain, j'ai tout lieu d'esprer que nous pourrons, sans aucun
-risque, causer aussi longuement qu'il vous plaira.
-
-N'ayant aucune raison srieuse opposer cette prire, et d'ailleurs,
-habitu depuis quelque temps suivre aveuglment tout ce que me
-prescrivait mon trange docteur, je me rsignai.
-
-La certitude d'avoir bientt le mot de l'nigme contribua, je crois,
-me procurer un sommeil paisible dont je sentis l'heureuse influence
-mon rveil. Aussi, quand le docteur vint pour tudier mon pouls, fut-il
-tonn lui-mme des progrs qui s'taient oprs en quelques heures, et,
-sans attendre mes questions:
-
---Oui, me dit-il, comme rpondant au muet interrogatoire que lui
-adressaient mes yeux, je vais satisfaire votre juste curiosit; je vous
-dois une explication, et je ne vous la ferai pas attendre plus
-longtemps.
-
---Je me nomme Torrini, et j'exerce la profession d'escamoteur. Vous tes
-chez moi, c'est--dire dans la voiture qui me sert ordinairement
-d'habitation. Vous serez tonn, je n'en doute pas, d'apprendre que la
-chambre coucher que vous occupez en ce moment, peut, en s'allongeant,
-se transformer en salle de spectacle; pourtant, c'est l'exacte vrit.
-Dans la petite pice que vous voyez derrire ces rideaux rouges, est la
-scne o sont rangs mes instruments.
-
-A ce mot d'escamoteur, je ne pus rprimer un mouvement de satisfaction
-dont mon sorcier ne devina pas la cause, car il ignorait qu'il et prs
-de lui un des plus fervents adeptes de son art.
-
---Quant vous, poursuivit-il, je ne vous demanderai pas qui vous tes;
-votre nom, votre profession, ainsi que les causes de votre maladie, me
-sont connus. J'ai puis ces renseignements sur votre livret et sur
-quelques notes trouves sur vous, et que j'ai cru devoir consulter dans
-votre intrt.
-
---Je dois maintenant vous faire connatre ce qui s'est pass depuis le
-moment o vous avez perdu connaissance.
-
---Aprs avoir donn quelques reprsentations Orlans, je me rendais
-de cette ville Angers, o bientt va s'ouvrir la foire, lorsque,
-quelque distance d'Amboise, je vous ai rencontr tendu, la face contre
-terre et entirement priv de sentiment. Par bonheur pour vous, je me
-trouvais alors prs de mes chevaux, faisant ma tourne du matin, ainsi
-que cela m'arrive, chaque jour, quand je suis en voyage, et c'est
-cette circonstance que vous devez de n'avoir pas t cras.
-
---Avec l'aide d'Antonio, je vous dposai sur ce lit, o ma pharmacie
-portative et mes connaissances en mdecine vous rappelrent la vie.
-Pauvre enfant! Le transport d'une fivre ardente vous donnait des accs
-de folie furieuse; vous me menaciez sans cesse, et j'eus toutes les
-peines du monde vous contenir.
-
---En passant Tours, j'aurais bien dsir m'arrter pour consulter un
-docteur, car votre position tait grave, et il y a longtemps que je ne
-pratique plus la mdecine que pour mon usage particulier. Mais j'tais
-heures comptes; il fallait que j'arrivasse promptement Angers o je
-dsire tre un des premiers, afin de choisir un emplacement pour mes
-reprsentations; puis, je ne sais pourquoi, j'avais un pressentiment que
-je vous sauverais, et ce pressentiment ne m'a point tromp.
-
-Ne sachant comment remercier ce bon Torrini, je lui tendis la main qu'il
-serra dans les siennes; mais l'avouerai-je? je fus arrt dans
-l'effusion de cet lan par une pense que je me reprochai vivement plus
-tard:
-
---A quel motif, me disais-je, dois-je attribuer une affection aussi
-instantane? Ce sentiment, quelque sincre qu'il soit, doit avoir
-ncessairement une cause; et, dans mon ingratitude, je cherchais si mon
-bienfaiteur ne cachait pas quelque motif d'intrt sous son apparente
-gnrosit.
-
-Torrini, comme s'il et devin ce qui se passait en moi, reprit avec un
-accent plein de bont:--Vous attendez une explication plus complte,
-n'est-ce pas? Eh bien! quoi qu'il puisse m'en coter, je vous la
-donnerai;.... la voici;
-
---Vous tes tonn qu'un saltimbanque, un banquiste, un homme
-appartenant une classe qui ne pche pas d'habitude par excs de
-dlicatesse et de sensibilit, ait compati si vivement vos douleurs?
-
---Votre surprise cessera, mon enfant, lorsque vous saurez que cette
-compassion prend sa source dans une douce illusion de l'amour paternel.
-
-Ici, Torrini s'arrta un instant, parut se recueillir et continua d'une
-voix mue.--J'avais un fils, un fils chri; c'tait mon idole, ma vie,
-tout mon bonheur; une fatalit terrible m'a enlev mon enfant! il est
-mort, et, chose horrible dire, il est mort assassin, et vous voyez
-son assassin devant vous.
-
-A un aveu si inattendu, je ne pus rprimer un mouvement d'horreur; une
-sueur froide inonda mon visage.
-
---Oui, oui, son assassin, rpta Torrini dont la voix s'animait par
-degrs; et cependant, la loi n'a pu m'atteindre, on m'a laiss la vie...
-J'ai eu beau m'accuser devant mes juges; ils m'ont trait de fou, et mon
-crime a pass pour un fait d'homicide par imprudence... Que m'importent,
-aprs tout, leur apprciation et leur jugement? que ce soit par incurie
-ou par imprudence, comme ils le disent, mon pauvre Giovanni n'en est pas
-moins perdu pour moi, et toute ma vie, j'aurai sa mort me reprocher.
-
-La voix de Torrini se perdit au milieu des sanglots; il resta quelque
-temps les yeux couverts de ses mains, puis, faisant un effort sur
-lui-mme, il continua avec plus de calme:
-
---Pour vous pargner des motions dangereuses dans votre position,
-j'abrgerai le rcit d'infortunes dont cet vnement ne fut qu'un
-prlude. Ce que je vais vous dire suffira pour vous faire comprendre la
-cause bien naturelle de ma sympathie pour vous.
-
-Lorsque je vous vis, je fus frapp d'une conformit d'ge et de taille
-entre vous et mon malheureux enfant; je crus mme retrouver dans
-quelques-uns de vos traits une certaine ressemblance avec les siens, et
-m'abandonnant cette illusion, je dcidai que je vous garderais auprs
-de moi, que je vous donnerais des soins, comme si vous tiez mon propre
-fils.
-
---Vous pouvez vous faire maintenant une ide des angoisses que me
-causa, pendant huit jours, votre maladie, et de la douleur qui s'empara
-de moi, quand j'en vins dsesprer de vos jours.
-
---Mais enfin, la Providence, nous prenant tous deux en piti, vous a
-sauv. Vous tes maintenant en pleine convalescence, et, sous peu de
-jours, je l'espre, vous serez compltement rtabli...
-
---Voil, mon enfant, le secret de mon affection et de mon dvouement
-pour vous.
-
-Profondment mu des malheurs de ce pre, touch jusqu'aux larmes de la
-tendre sollicitude dont il m'avait entour, je ne sus lui exprimer ma
-reconnaissance que par des phrases entrecoupes; je suffoquais
-d'motion.
-
-Torrini, sentant lui-mme la ncessit d'abrger cette scne
-attendrissante, sortit en me promettant un prompt retour.
-
-Je ne fus pas plus tt seul, que mille rflexions vinrent assaillir mon
-esprit. Cet vnement, tragique et mystrieux, dont le souvenir semblait
-garer la raison de Torrini; ce crime, dont il s'accusait avec tant
-d'insistance; ce jugement, dont il contestait la justice, m'intriguaient
-au plus haut point, et me donnaient un vif dsir d'avoir des dtails
-plus complets sur ce drame intime.
-
-Puis je me demandais comment cet homme, dou d'une agrable physionomie,
-qui ne manquait ni de jugement ni d'esprit, et qui joignait une
-instruction solide une conversation facile et des manires distingues,
-se trouvait ainsi descendu aux derniers degrs de sa profession.
-
-Comme j'tais absorb dans ces penses, la voiture s'arrta: nous tions
-arrivs Angers. Torrini nous quitta un instant pour aller demander
-la Mairie l'autorisation de donner des reprsentations, et, ds qu'il
-l'eut obtenue, il se mit en devoir de s'installer sur le terrain qui lui
-tait assign.
-
-Ainsi que je l'ai dit, la chambre que j'habitais dans la voiture, devait
-tre transforme en salle de spectacle; on me transporta donc dans une
-auberge voisine, et ma demande, on me plaa dans un excellent
-fauteuil, prs d'une fentre ouverte. Le temps tait beau; le soleil
-apportait dans ma chambre une tide chaleur qui me ranimait; je me
-sentais revivre, et, perdant insensiblement cette goste indiffrence
-que donne une souffrance continue, je retrouvai dans mon imagination
-rafrachie toute mon activit d'autrefois.
-
-De ma place, je voyais Antonio et son matre, habit bas, manches
-retrousses, travailler la construction du thtre forain. En quelques
-heures la transformation de notre demeure fut termine: la maison
-roulante tait devenue une charmante salle de spectacle. Il est vrai de
-dire que tout y tait prpar, dispos et machin, comme pour un
-changement vue.
-
-La distribution et l'organisation de cette singulire voiture sont
-restes si profondment graves dans ma mmoire qu'il m'est facile
-encore d'en faire aujourd'hui une exacte description.
-
-J'ai dj donn, plus haut, quelques dtails sur l'intrieur de
-l'habitation de Torrini; je vais les complter.
-
-Le lit, sur lequel j'avais reu des soins, pendant ma maladie, se
-ployait par une ingnieuse combinaison, et rentrait, par une trappe dans
-le parquet o il occupait un trs petit espace.
-
-Avait-on besoin de linge ou de vtement? on ouvrait une trappe voisine
-de la prcdente, et, l'aide d'un anneau, on dressait devant soi un
-meuble tiroir, qui semblait apparatre comme par enchantement. Un
-moyen analogue procurait une petite chemine, qui, par une disposition
-toute particulire, chassait la fume en dessous du foyer.
-
-Enfin le garde-manger, la batterie de cuisine et quelques autres
-accessoires de mnage, mystrieusement cass, se trouvaient facilement
-sous la main pour le service, et reprenaient ensuite leurs places
-respectives.
-
-Ce bizarre mobilier occupait, sous la voiture, tout l'emplacement
-compris entre les quatre roues, de sorte que la chambre, bien que
-suffisamment meuble, tait cependant dgage de tout embarras.
-
-Mais si quelque chose me surprit, ce fut surtout lorsque je vis le
-vhicule, qui mesurait peine cinq ou six mtres, prendre tout coup
-une extension de deux fois cette longueur. Voici par quel ingnieux
-procd on avait obtenu ce rsultat: la caisse de la voiture tait
-double, et on l'avait allonge en la tirant, ainsi que cela se pratique
-pour les tuyaux d'une lorgnette. Ce prolongement, soutenu par des
-trteaux, prsentait la mme solidit que le reste de l'difice.
-
-La cloison qui sparait la chambre du cabriolet avait t enleve, de
-manire que ces deux compartiments ne formaient plus qu'une seule pice.
-On devait recevoir le public de ce ct, et un escalier, muni d'une
-rampe, conduisait l'entre, devant laquelle une lgante marquise
-simulait un vestibule, o tait le bureau pour les billets.
-
-Enfin, pour que rien ne manqut l'aspect monumental de cette trange
-salle de spectacle, on avait revtu l'extrieur d'un dcor simulant des
-pierres de taille et des ornements d'architecture.
-
-La vue de cette machine, enflammant mon imagination, m'inspira un de ces
-rves comme peut en concevoir une tte de vingt ans; vritable chteau
-en Espagne qui fut longtemps le but de mon ambition mais que la
-Providence ne me permit pas de raliser.
-
-Je me voyais en perspective possesseur d'une voiture semblable, mais un
-peu plus petite, en raison du genre d'exhibition que je me proposais d'y
-faire.
-
-Ici, je me trouve forc d'ouvrir une parenthse pour donner une
-explication que je crois ncessaire. J'ai tant parl de
-prestidigitation, que l'on pourrait penser, d'aprs ce qui prcde, que
-j'avais compltement abandonn mes ides sur la mcanique. Loin de l,
-j'tais plus que jamais passionn pour cette science; seulement, depuis
-que l'amour du merveilleux s'tait empar de mon esprit, j'en avais
-modifi les applications. Ne rvant plus que prestiges, je les cherchais
-aussi dans mon art favori, sous formes d'automates, que je me proposais
-de mettre tt ou tard excution.
-
-Je me voyais donc possesseur d'une voiture munie d'une scne, o je
-faisais, en imagination, fonctionner les machines que j'avais inventes
-et excutes moi-mme.
-
-Je m'y rservais, pour mon domicile priv, une petite pice, dont je
-pouvais faire ma volont, ainsi que Torrini, une salle manger, un
-salon ou une chambre coucher. L, j'avais en outre un tabli, des
-outils de mcanicien, un atelier complet, enfin, puis je voyageais de
-ville en ville, bien petites journes, il est vrai, mais je charmais
-l'ennui de la route par le travail. Quel plaisir, aussi, je me
-promettais de marcher pied, quand l'envie m'en prendrait, et de
-m'arrter pour visiter les lieux intressants! Je ne voulais rien moins
-que parcourir la France, l'Europe, le monde peut-tre, en rcoltant
-partout honneur, plaisir et profit.
-
-Au milieu de ces riantes penses, je ne tardai pas voir renatre mes
-forces et ma sant, et je pus esprer que Torrini me permettrait bientt
-d'assister une de ses reprsentations. Il ne tarda pas, en effet,
-m'en faire l'agrable surprise.
-
-Un soir, m'aidant descendre, il me conduisit jusqu' son thtre, et
-m'installa sur le premier banc de places, qu'il dcorait pompeusement du
-titre de stalles.
-
-J'tais le premier, l'heure d'entre pour le public n'ayant pas encore
-sonn. Torrini me laissa pour aller terminer les apprts de sa sance,
-et, ds que je fus seul, je me recueillis, afin de pouvoir mieux
-savourer mon bonheur, car cette sance, la premire de ce genre
-laquelle j'allais assister, devait tre une fte, je dirai plus, une
-vritable solennit pour moi.
-
-L'entre du public vint me tirer de mes rveries.
-
-J'avais d'avance calcul son empressement sur l'intrt que je portais
-moi-mme la reprsentation de Torrini, et je m'attendais soutenir un
-assaut autour de ma place. Il n'en fut rien, et, si courtes que fussent
-les banquettes, je remarquai, avec peine et surprise, qu'elles n'taient
-pas entirement garnies de spectateurs; chacun avait ses coudes
-franches.
-
-L'heure fixe pour le commencement du spectacle tait arrive. La
-sonnette rsonna trois fois, le rideau s'ouvrit, et une charmante petite
-scne s'offrit nos regards. Ce qu'elle avait surtout de remarquable,
-c'est qu'elle tait entirement dgage de cet attirail d'instruments
-qui supple l'adresse de la plupart des escamoteurs. Par une
-innovation de bon got et dont les yeux des spectateurs se trouvaient
-merveille, quelques bougies, artistement disposes, remplaaient cette
-prodigalit de lumire qui, cette poque, tait l'ornement
-indispensable de tous les cabinets de _physique amusante_.
-
-Torrini parut, s'avana vers le public avec une grande aisance, fit,
-selon l'usage du temps, un long salut, puis annonant, en quelques mots,
-son dsir de bien faire, sollicita l'indulgence des spectateurs, et
-termina par un compliment adress aux dames.
-
-Ce petit discours, bien que dbit d'un ton froid et mlancolique, reut
-du public quelques bravos encourageants.
-
-La sance commena au milieu du plus profond silence, chacun semblant
-dispos lui prter toute son attention. Quant moi, le cou tendu, les
-yeux inquiets, l'oreille attentive, je respirais peine, tant je
-craignais de perdre un seul mot, un seul geste.
-
-Je ne raconterai pas les diffrentes expriences dont je fus le tmoin;
-elles furent toutes d'un intrt palpitant pour moi; mais Torrini me
-sembla se surpasser encore dans les tours de cartes. Cet artiste
-possdait deux qualits bien prcieuses dans la pratique de cet art, que
-l'on dit, je ne sais pourquoi, renouvel des Grecs: c'tait une adresse
-extrme et une incroyable hardiesse d'excution. A cela, il joignait une
-manire tout aristocratique de toucher les cartes; ses mains blanches et
-soignes semblaient peine effleurer le jeu; et son travail tait
-tellement dissimul, ses artifices, voils par un naturel si parfait,
-que le public s'abandonnait invinciblement une sympathique confiance.
-Sr de l'effet qu'il produisait, il excutait les _passes_ les plus
-difficiles, avec un aplomb qu'on tait bien loin de lui supposer, et
-obtenait par cela mme les plus heureux rsultats.
-
-Pour clore la sance, Torrini pria l'assemble de dsigner quelqu'un
-pour venir jouer une partie de piquet avec lui. Un monsieur monta
-aussitt sur la scne.
-
---Monsieur, lui dit Torrini, pardonnez-moi mon indiscrtion, mais il
-m'est indispensable pour la russite de mon exprience de connatre
-votre nom et votre profession.
-
---Rien n'est plus facile, Monsieur; je me nomme Joseph Lenoir, et
-j'exerce la profession de matre de danse.
-
-Un autre que Torrini n'eut pas manqu en pareille circonstance de faire
-quelque jeu de mots ou quelque plaisanterie sur le nom et la qualit de
-l'mule de Vestris; il n'en fit rien. Torrini n'avait fait cette demande
-que dans le but de gagner du temps, car il n'entrait ni dans son
-caractre, ni dans ses habitudes, de faire aucune mystification; il se
-contenta d'ajouter:
-
---Je vous remercie, Monsieur, de votre complaisance, et maintenant que
-nous savons qui nous sommes, nous pouvons avoir confiance l'un dans
-l'autre. Vous tes venu, Monsieur, jouer au piquet avec moi, mais
-connaissez-vous bien ce jeu?
-
---Oui, Monsieur, je m'en flatte.
-
---Ah! ah! fit en riant Torrini, attendez, je vous prie, pour vous en
-flatter, que nous ayons jou notre partie. Toutefois, pour ne pas vous
-faire dchoir dans votre propre estime, je veux bien vous accorder que
-vous tes trs fort; mais, je vous en prviens, cela ne vous empchera
-pas de perdre avec moi, et pourtant les conditions de la partie seront
-toutes votre avantage.
-
---Ecoutez-moi: le tour que je vais excuter et qu'on nomme _le coup de
-piquet de l'aveugle_, exige que je sois compltement priv de la vue;
-veuillez donc me bander les yeux avec soin.
-
-M. Joseph Lenoir, qui, par parenthse, portait des lunettes, tait trs
-mticuleux; aussi prit-il des prcautions inoues dans l'accomplissement
-de sa tche. Il commena par poser sur les yeux du patient des toupes
-en coton qu'il recouvrit successivement de trois pais bandeaux, et,
-comme si cette quadruple cloison ne devait pas suffire pour aveugler son
-antagoniste, il lui entoura encore la tte d'un norme chle dont il
-serra trs troitement les extrmits.
-
-J'ignore comment Torrini put tenir, sans touffer, sous ces chaudes
-enveloppes; pour moi, mon front ruisselait de sueur, tant je souffrais
-de le voir ainsi empaquet! Ne connaissant pas alors toutes les
-ressources dont cet habile prestidigitateur pouvait disposer, je n'tais
-pas sans inquitude sur l'issue de son exprience, et mon anxit fut
-porte son comble, lorsque je l'entendis s'adresser en ces termes
-son adversaire:
-
---Monsieur Lenoir, ayez la bont de vous asseoir, en face de moi,
-cette table; j'ai encore un petit service rclamer de votre
-obligeance, avant de commencer la partie. Grce vos soins, je suis
-entirement priv de la vue. Ce n'est pas assez; pour que mon
-_incapacit_ soit complte, il faut que vous me liiez les mains.
-
-Monsieur Lenoir releva ses lunettes et regarda Torrini d'un air
-stupfait. Mais ce dernier, avanant tranquillement les bras sur la
-table, et mettant ses deux pouces en croix:--Allons, Monsieur,
-attachez-moi cela solidement.
-
-Le matre de danse prit une corde place prs de lui, et s'acquitta de
-ce nouveau travail avec autant de conscience qu'il en avait montr
-prcdemment.
-
---Suis-je maintenant aveugle et priv de l'usage de mes mains, dit
-Torrini, en s'adressant son vis--vis.
-
---J'en ai la certitude, rpondit Joseph Lenoir.
-
---Eh bien! alors, commenons la partie. Mais, dites-moi d'abord en
-quelle couleur vous voulez tre repic?
-
---En trfle.
-
---Soit! veuillez distribuer vous-mme les cartes, en les donnant, par
-deux ou par trois, votre gr. Lorsque les jeux seront faits, vous
-pourrez, je vous le permets encore, choisir celui que vous jugerez le
-plus convenable pour djouer le pic annonc.
-
-Le plus grand silence rgnait dans la salle.
-
---Voici les cartes mles, coupez, dit d'un ton railleur le matre de
-danse, qui se croyait dj sr de la victoire.
-
---Volontiers, rpondit Torrini. Et, bien qu'il ft gn dans ses
-mouvements, il parvint aussitt satisfaire son adversaire.
-
-Les cartes ayant t distribues, M. Lenoir dclara qu'il gardait celles
-qui se trouvaient devant lui.
-
---Trs-bien, dit Torrini. Vous avez dsir, je crois, d'tre repic en
-trfle?
-
---Oui, Monsieur.
-
---Suivez donc mon jeu. J'carte les sept de pique, de coeur et de
-carreau et mes deux huit; ma rentre me donne alors une quinte en
-trfle, quatorze de Dames et quatorze de Rois, avec lesquels je vous
-fais repic; comptez, Monsieur, et vrifiez.
-
-Torrini disait vrai; des bravos unanimes accueillirent ce coup d'clat,
-en mme temps que des plaisanteries reconduisaient jusqu' sa place le
-pauvre matre de danse qui, tout interdit et confus de sa dfaite,
-s'tait empress de quitter la scne.
-
-La sance termine, j'exprimai Torrini le plaisir que m'avaient fait
-prouver ses expriences, et je lui fis de sincres compliments sur
-l'adresse qu'il avait dploye, pendant toute la soire, et plus
-particulirement encore dans son dernier tour.
-
---Ces flicitations me flattent d'autant plus de votre part, me
-rpondit-il en souriant, que je sais maintenant qu'elles me viennent,
-sinon d'un confrre, au moins d'un amateur, qui doit coup sr possder
-une certaine habilet dans l'escamotage.
-
-Je ne sais qui des deux, de Torrini ou de moi, fut le plus charm des
-compliments que nous venions de nous adresser rciproquement; mais je
-dois avouer que, pour ma part, je fus trs sensible l'opinion
-favorable qu'il avait conue de mes talents. Une chose m'intriguait
-cependant: je n'avais jamais dit un mot de ma passion pour la
-prestidigitation; comment donc avait-il pu la connatre?
-
-Il devina ma pense et ajouta:
-
---Vous tes tonn de voir vos secrets ainsi pntrs, n'est-ce pas, et
-vous voudriez bien savoir comment je m'y suis pris pour les dcouvrir?
-Je vous le dirai volontiers.
-
---Ma salle est petite; il m'est donc facile, quand je suis en scne,
-d'embrasser d'un coup-d'oeil toutes les physionomies, et de voir les
-diffrentes impressions que je produis sur mes spectateurs. Je vous ai
-observ particulirement, et j'ai pu, en suivant la direction de vos
-regards, juger ce qui se passait dans votre esprit. Ainsi, lorsque je me
-livrais quelque paradoxe amusant, dans le but d'attirer l'attention du
-public du ct oppos l'endroit o devait se faire le travail de
-l'escamotage, vous seul de tout l'auditoire, vitant le pige, vous
-teniez constamment vos yeux fixs l o s'accomplissait le tour dont
-vous guettiez l'excution.
-
-Quant mon coup de piquet, bien que je n'aie pu vous apercevoir tandis
-que je l'excutais, j'ai des raisons pour tre assur que vous ne le
-connaissez pas.
-
---Vous avez devin trs juste, mon cher sorcier, et je ne puis
-disconvenir aussi que dans mes moments de loisir, je me sois amus
-quelques-uns de ces exercices, pour lesquels je me suis toujours senti
-une certaine inclination.
-
---Inclination! Permettez-moi de vous dire, mon enfant, que ce mot n'est
-pas celui qui convient ici; vous avez plus que de l'inclination pour
-l'escamotage; vous avez de la passion. Voici, du reste, sur quelles
-observations j'ai bas cette opinion. Ce soir, ma sance, ds le lever
-du rideau, vos traits anims, votre oeil avide, votre bouche bante et
-lgrement crispe, tout en vous dnotait des sensations vivement
-surexcites. Votre physionomie, par exemple, portait dans ce moment l
-l'expression que doit avoir celle d'un gourmand devant une table
-somptueusement servie; ou plutt celle d'un avare couvant du regard son
-trsor. Pensez-vous qu'avec de tels indices il soit besoin d'tre
-sorcier pour avoir dcouvert tout l'empire que l'escamotage exerce sur
-votre esprit?
-
-J'allais rpondre Torrini et lui donner raison, quand tirant sa montre
-et me la mettant sous les yeux: Voyez, me dit-il, l'heure est avance:
-il est temps pour un convalescent de prendre du repos; nous continuerons
-cette conversation dans un moment plus convenable pour votre sant. A
-ces mots, mon docteur me conduisit ma chambre, et, aprs avoir
-consult mon pouls, dont il parut satisfait, il me quitta.
-
-Malgr le plaisir que j'prouvais causer, je ne fus pas fch
-cependant de me trouver seul, car j'avais mille souvenirs voquer. Je
-voulais revoir encore en imagination les expriences qui m'avaient le
-plus vivement frapp, mais ce fut en vain.
-
-Une pense dominait toutes les autres, et me causait un serrement de
-coeur dont je ne pouvais me dfendre. Je cherchais, sans pouvoir y
-parvenir, me rendre compte des motifs du peu d'empressement du public
-pour les reprsentations intressantes de Torrini.
-
-Ce motif, Antonio me le fit connatre plus tard, et il est trop curieux
-pour que je le passe sous silence. D'ailleurs, j'y trouve l'occasion de
-faire connatre, ds maintenant, au lecteur, une varit trs curieuse
-de cette grande famille des banquistes, famille originale, multiple, peu
-ou mal tudie jusqu' prsent, et dont plus tard j'essaierai
-d'esquisser les mille physionomies.
-
- * * * * *
-
-J'ai dit que nous tions arrivs Angers, en temps de foire; or, parmi
-les nombreux entrepreneurs d'amusements qui sollicitaient l'envi la
-prsence et l'argent des Angevins, se trouvait un autre escamoteur,
-nomm Castelli.
-
-Pas plus que Torrini, celui-ci n'tait italien. Je dirai plus tard le
-vritable nom de Torrini et les raisons qui l'avaient dcid le
-changer contre celui que nous lui connaissons. Quant son confrre, il
-tait normand d'origine, et il n'avait pris le nom de Castelli, que pour
-se conformer l'usage adopt par le grand nombre des escamoteurs de
-cette poque, qui pensaient inspirer plus de confiance en s'attribuant
-une origine italienne.
-
-Castelli tait loin de possder l'adresse merveilleuse de Torrini, et
-ses sances mme ne prsentaient aucun intrt sous le rapport de la
-prestidigitation; mais il pensait comme Figaro _que le savoir-faire vaut
-mieux que le savoir_, et il le prouvait par ses nombreux succs.
-Vraiment cet homme tait le charlatanisme incarn et rien ne lui cotait
-pour piquer la curiosit publique. On voyait, chaque jour, sur ses
-gigantesques affiches, l'annonce de quelque nouveau prodige. Ce prodige
-n'tait en ralit qu'une dception, et le plus souvent mme une
-mystification pour les spectateurs; mais il se rsumait toujours dans
-rencaissement d'une bonne recette: donc le tour tait bon. Le public
-venait-il se fcher d'tre pris pour dupe? Castelli connaissait l'art
-de se tirer d'un mauvais pas et de mettre les rieurs de son ct: il
-lanait avec assurance au parterre quelques lazzis baragouins en
-mauvais italien et auxquels il tait impossible de rsister. Le public
-riait et se trouvait dsarm.
-
-D'ailleurs, on doit se rappeler aussi qu' cette poque, l'escamotage
-ne faisait pas, comme aujourd'hui, l'objet d'une reprsentation
-srieuse; on allait ces sortes de sances avec l'intention de rire aux
-dpens des victimes de l'escamoteur, dt-on subir soi-mme les attaques
-du mystificateur.
-
-Il faut avoir vu le mystificateur par excellence, le clbre
-physico-ventriloque de l'poque, Comte, enfin, pour se faire une ide du
-sans-faon avec lequel on en agissait envers le public. Ce physicien, si
-gracieux et si galant envers les dames, tait impitoyable envers les
-hommes. Il lui semblait que les _cavaliers_ (comme on disait alors)
-fussent prdestins servir aux distractions du _beau sexe_.
-
-Mais n'anticipons pas sur la biographie du _Physicien du Roi_, qui doit
-prendre place dans ce volume et dont nous ne voulons pas dflorer
-l'intressante esquisse.
-
-Le jour mme o j'avais assist la sance donne par Torrini, les
-affiches de Castelli talaient cette annonce, dont la singularit, il
-faut l'avouer, tait bien faite pour tenter la curiosit du public:
-
-
- +-----------------------------------------------------------------------+
- | THATRE DU SIGNOR CASTELLI. |
- +-----------------------------------------------------------------------+
- | |
- | =Aujourd'hui 10 Aot 1828,= |
- | |
- | AVEC LA PERMISSION DE M. LE MAIRE DE CETTE VILLE, |
- | |
- | LE SIGNOR CASTELLI |
- | |
- | Premier Prestidigitateur des deux Hmisphres, |
- | |
- | Mangera |
- | |
- | UN HOMME VIVANT. |
- | |
- | NOTA.--Pour que le Public soit bien persuad que le Spectateur |
- | qui sera mang n'est point un Compre, le signor CASTELLI |
- | admettra toute personne qui voudra bien l'honorer de sa confiance. |
- | Le signor CASTELLI s'engage en outre verser le produit |
- | de sa recette dans la caisse du Bureau de Bienfaisance de la ville |
- | d'Angers, dans le cas o il refuserait de faire l'exprience promise. |
- +-----------------------------------------------------------------------+
-
-A ce sduisant appel, la ville entire, mise en moi, s'tait
-prcipite en foule la porte de l'escamoteur; on s'tait pouss,
-coudoy, bouscul pour avoir des places, et mme des billets avaient t
-pays le double de leur valeur par des retardataires, jaloux d'assister
- pareil spectacle.
-
-Mais le nouveau tour qui fut jou dans cette sance par l'escamoteur fut
-en tous points digne de ceux qu'on avait dj cits de lui.
-
-Castelli, aprs avoir excut diverses expriences d'un intrt
-secondaire, en tait enfin celle qui faisait palpiter d'impatience les
-spectateurs mme les plus calmes.
-
---Messieurs, dit-il alors en s'adressant au public, nous allons passer
-au dernier tour de ma sance. J'ai promis de manger, pour mon souper, un
-homme vivant; je vais tenir ma promesse. Que le courageux spectateur qui
-veut bien consentir me servir de pture (Castelli pronona ce dernier
-mot avec l'expression d'un vritable cannibale) se donne la peine de
-monter sur ma scne.
-
-Deux victimes vinrent immdiatement s'offrir en holocauste.
-
-Par un effet du hasard, les deux individus offraient un contraste
-parfait.
-
-Castelli, qui entendait l'art de la mise en scne, en profita
-habilement. Il les plaa cte cte, le visage tourn vers les
-spectateurs, puis, aprs avoir tois des pieds la tte l'un d'eux,
-grand gaillard sec et efflanqu, au teint jaune et bilieux:
-
---Monsieur, lui dit-il avec une politesse affecte, mon intention n'est
-pas de vous humilier, mais j'ai le regret de vous dire qu'en fait de
-nourriture, je suis entirement du got de M. le cur. Comprenez-vous?
-
-Le grand homme sec parut un instant chercher la solution d'un problme,
-et finit par se gratter l'oreille, geste significatif qui, chez toutes
-les nations civilises ou barbares, se traduit par ces mots: je ne
-comprends pas.
-
---Je vais me faire comprendre, reprit Castelli, d'un ton visant la
-mystification. Sachez donc que M. le cur n'aime pas les os; on le dit
-du moins dans les jeux innocents, et je viens de vous le dclarer, je
-partage l'antipathie de M. le cur sur ce point; vous pouvez donc vous
-retirer, je ne vous retiens plus. Et Castelli de faire force
-salutations exagres son visiteur conduit, qui se hta de regagner
-sa place.
-
---Maintenant nous deux, Monsieur, fit l'escamoteur, en s'adressant
-celui qui restait:
-
---Voyons, mon gros ami, vous consentez donc tre mang tout vif?
-
---Oui, Monsieur, j'y consens d'autant plus volontiers que je suis venu
-ici pour cela.
-
-On apporta au mme instant une gigantesque salire.
-
-Le gros garon regardait d'un air bahi, semblant demander quel pouvait
-tre l'usage de cet trange ustensile.
-
---N'y faites pas attention, lui dit Castelli. Je mange d'ordinaire trs
-pic, ainsi permettez-moi de vous saler et poivrer, comme j'ai
-l'habitude de faire.
-
-Et il se mit saupoudrer le malheureux d'une poudre blanche qui,
-s'attachant son visage, ses mains, ses vtements, lui donna
-bientt la plus singulire physionomie.
-
-Le gros garon qui, au dbut de cette petite scne, essayait de lutter
-d'entrain et de gat avec l'escamoteur, ne riait plus du tout et
-semblait dsirer ardemment la fin de la plaisanterie.
-
---Ah , maintenant, ajouta Castelli en roulant des yeux effrayants,
-mettez-vous genoux, levez vos deux mains au-dessus de la tte et
-joignez-les en forme de paratonnerre.... Fort bien, mon ami, on dirait
-vraiment que vous n'avez fait d'autre mtier de votre vie que de vous
-faire manger. Allons, faites votre prire et je commence mon repas.... Y
-tes-vous?....
-
---Oui, Monsieur, murmura le gros garon devenu blme d'motion. J'y
-suis!
-
-Aussitt Castelli saisit dans sa bouche le bout des doigts du patient et
-les mord d'une telle force, que ce dernier, comme pouss par un ressort,
-se redresse tout d'un trait, en s'criant avec nergie:
-
---Sacredi! Monsieur, faites donc attention, vous me faites mal!
-
---Comment! je vous fais mal, dit Castelli avec le plus grand calme; ah
-, mais que direz-vous donc quand j'en arriverai votre tte? C'est
-certainement par enfantillage que vous criez ainsi la premire
-bouche. Voyons, soyez raisonnable, laissez-moi continuer; j'ai une faim
-d'enfer et vous me faites languir.
-
-Et Castelli le poussant par les paules voulait lui faire reprendre sa
-position. Mais le gros garon rsistait de toutes ses forces en criant
-d'une voix altre par la frayeur: je ne veux plus! je vous dis que je
-ne veux plus! a fait trop de mal. Enfin, par un effort suprme, il
-s'chappa des mains de l'escamoteur.
-
-Pendant ce temps, le public, qui entrevoyait le dnouement de cette
-plaisante scne, remplissait la salle de bruyants clats de rire. Ce ne
-fut qu' grand'peine que Castelli parvint se faire entendre.
-
---Messieurs, dit-il en affectant le ton du plus grand dsappointement,
-vous me voyez la fois surpris et fort contrari de la fuite de ce
-Monsieur, qui n'a pas eu le courage de se voir manger entirement.
-J'attends maintenant quelqu'un qui veuille bien le remplacer, car, loin
-de reculer devant l'accomplissement de ma promesse, je me trouve dans de
-si heureuses dispositions, que je m'engage, aprs avoir mang le premier
-spectateur qui se prsentera, en manger un second, puis un troisime,
-et enfin, pour me rendre digne de vos suffrages et de vos
-applaudissements, je promets de dvorer la salle entire.
-
-Cette plaisanterie eut encore un immense succs de rire; mais la farce
-tait joue, et personne ne se prsentant de nouveau pour tre dvor,
-chacun prit le parti d'aller digrer chez lui la mystification dont il
-avait eu sa part.
-
-Si de semblables manoeuvres russissaient, on conoit qu'il devait
-rester peu de monde pour Torrini. Voulant toujours conserver une
-certaine dignit vis--vis du public, cet homme consciencieux
-n'annonait sur ses affiches que des expriences qu'il excutait
-rellement, et, s'il tchait parfois d'en rendre les titres attrayants,
-il demeurait nanmoins dans les limites de la plus exacte vrit.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-CONFIDENCES D'ANTONIO.--COMMENT ON PEUT PROVOQUER LES APPLAUDISSEMENTS
-ET LES OVATIONS DU PUBLIC.--LE COMTE DE....., BANQUISTE.--JE RPARE UN
-AUTOMATE.--ATELIER DE MCANICIEN DANS UNE VOITURE.--VIE NOMADE: HEUREUSE
-EXISTENCE.--LEONS DE TORRINI; SES PRINCIPES SUR L'ESCAMOTAGE.--UN
-_grec_ DU GRAND MONDE, VICTIME DE SON ESCROQUERIE.--L'ESCAMOTEUR
-COMUS.--DUEL AUX COUPS DE PIQUET.--TORRINI EST PROCLAM
-VAINQUEUR.--RVLATIONS.--NOUVELLE CATASTROPHE.--PAUVRE TORRINI!
-
-
-Le lendemain de la sance, Antonio, selon son habitude, vint s'informer
-de ma sant.
-
-J'ai dj dit que ce garon possdait un charmant caractre: toujours
-gai, toujours chantant, son fonds de bonne humeur tait intarissable et
-ramenait, souvent la gat dans notre intrieur, qui sans cela et t
-fort triste.
-
-En ouvrant ma porte, il avait interrompu un air d'opra qu'il fredonnait
-depuis le bas de l'escalier.
-
---Eh bien! mon petit signor, me dit-il dans un franais pittoresquement
-ml d'italien, comment va la sant ce matin?
-
---Trs bien, Antonio, trs bien, merci.
-
---Ah oui! trs bien, Antonio, trs bien! et mon Italien cherchait
-reproduire l'intonation de ma voix, je vous crois, mon cher malade, mais
-cela ne vous empchera pas de prendre cette potion que vous envoie le
-docteur mon matre.
-
---J'y consens, mais, en vrit, ce mdicament devient du superflu, car
-j'prouve maintenant un bien-tre indfinissable qui me fait prsager
-que, bientt revenu la sant, il ne me restera plus qu' vous
-remercier de vos bons soins, vous et votre matre, et m'acquitter
-envers lui des dpenses occasionnes par ma maladie.
-
---Per Diou! que dites-vous l, s'cria Antonio, penseriez-vous nous
-quitter? Oh! j'espre bien que non.
-
---Vous avez raison, Antonio, je n'y pense pas aujourd'hui, mais j'y
-penserai ds que je serai en tat de le faire. Vous devez comprendre,
-mon ami, que malgr tout le chagrin que me causera notre sparation, il
-faudra bien en arriver l. J'ai hte de retourner Blois pour rassurer
-ma famille, qui doit tre dans une mortelle inquitude.
-
---Votre famille ne saurait tre inquite, puisque, pour tranquilliser
-votre pre, vous lui avez crit que votre indisposition n'ayant pas eu
-de suites, vous vous tiez dirig vers Angers pour y chercher du
-travail.
-
---C'est vrai, mais...
-
---Mais, mais, interrompit Antonio, vous n'aurez aucune bonne raison me
-donner; je vous rpte que vous ne pouvez pas nous quitter. D'ailleurs,
-ajouta-t-il en baissant la voix, si je vous disais quelque chose, je
-suis sr que vous seriez de mon avis.
-
-Antonio s'arrta, parut lutter un instant contre le dsir qu'il qu'il
-avait de me faire une confidence, puis se dcidant enfin: Ah bast!
-fit-il rsolument, puisque c'est ncessaire, je n'hsite plus.
-
---Vous parliez tout l'heure de vous acquitter envers mon matre,
-sachez donc que c'est plutt lui qui se trouverait votre oblig.
-
---Je ne vous comprends pas.
-
---Eh bien, coutez-moi, mon cher ami, dit Antonio d'un air mystrieux,
-je vais m'expliquer. Vous n'ignorez pas que notre pauvre Torrini est
-affect d'une maladie trs grave qui lui tient l (Antonio posa le doigt
-sur son front). Or, depuis que vous tes avec nous, depuis que, dans une
-douce illusion de sa folie, il croit trouver en vous une ressemblance
-avec son fils, mon matre, grce cette bienfaisance hallucination,
-perd tous les jours de sa tristesse et se livre mme par moments
-quelques courts accs de gat. Hier, par exemple, pendant sa sance,
-vous l'ayez vu deux ou trois fois gayer son public, ce qui ne lui tait
-pas, arriv depuis longtemps.
-
-Ah! mon cher, continua Antonio devenant de plus en plus communicatif, si
-vous l'aviez vu avant le fatal vnement, alors qu'il jouait sur les
-plus grands thtres d'Italie. Quel esprit! quelle verve! quel entrain!
-Hlas! qui aurait pu dire cette poque qu'on verrait un jour le Comte
-de..... Antonio se reprit vivement, qu'on verrait le clbre Torrini
-rduit jouer dans une barraque, en concurrence avec le dernier des
-saltimbanques, lui, le prestidigitateur sans rival, lui, l'artiste ft,
-qu'on appelait partout le beau, l'lgant Torrini. Du reste, ce n'tait
-que justice, car il clipsait les plus riches par son luxe et par la
-distinction de ses manires, et jamais prestidigitateur ne mrita par
-son talent et son adresse de plus lgitimes acclamations.
-
-Cependant, vous avouerai-je, ajouta Antonio dans l'entranement de ses
-confidences, que ces acclamations taient quelquefois mon oeuvre?
-
-Sans doute le public est un intelligent apprciateur du talent; mais,
-vous le savez, il a souvent besoin d'tre guid dans les lans de son
-admiration. Je me chargeai de ce soin, et sans en rien dire mon
-matre, je lui mnageai quelques ovations qui purent contribuer
-tendre et prolonger ses succs.
-
-Que de fois des bouquets, jets propos, provoqurent l'explosion des
-sentiments de la salle entire? Que de fois aussi des murmures
-approbateurs, habilement placs, enfantrent des trpignements
-passionns?
-
-Je me rappelle encore avec plaisir une partie que j'organisai, et dans
-laquelle j'eus une russite inespre.
-
-C'tait Mantoue, la sortie d'une reprsentation o le signor Torrini
-s'tait vraiment surpass; ses expriences avaient toutes t couvertes
-de frntiques applaudissements, car, ajouta Antonio avec une certaine
-fiert, une fois lanc, l'Italien n'est pas enthousiaste demi.
-
-Le public sortait en foule de la salle, lorsque mon matre quittant
-galement le thtre, monta dans sa voiture.
-
-A un signal donn par moi, quelques amis poussent d'clatants bravos en
-l'honneur du prestidigitateur. Vivat Torrini! crions-nous de toute la
-force de nos poumons. Vivat Torrini! rpte la foule dans une immense
-acclamation. Il faut le conduire en triomphe, ajoutons-nous en
-choeur, et en un instant nous dtelons les chevaux et nous prenons
-leur place.
-
-La foule, lectrise par notre ardeur, se met elle-mme pousser aux
-roues, et finit par nous disputer l'honneur de traner la voiture.
-
-Il va sans dire que loin de nous y opposer, nous laissons faire, et
-tranquilles spectateurs de la scne, nous suivons le char triomphal
-jusqu' l'htel.
-
-L, Torrini se dbattant au milieu de la foule toujours grossissante,
-monte grand'peine son balcon, d'o il remercie le peuple avec tous
-les signes de l'motion la plus vive.
-
-Quels succs, mon cher, quels succs nous avions alors! Je ne saurais
-mieux vous en donner l'ide, qu'en vous disant qu' cette poque mon
-matre avait de la peine dpenser tout l'argent que lui rapportaient
-ses sances.
-
---Il est fcheux pour votre matre, dis-je Antonio, que moins confiant
-dans l'avenir, il n'ait pas conserv une partie de cette fortune, qu'il
-serait si heureux de retrouver aujourd'hui.
-
---Nous avons fait souvent aussi cette rflexion, rpliqua-t-il, mais
-elle n'a servi qu' augmenter nos regrets. Comment supposer alors que la
-fortune nous tournerait si brusquement le dos? D'ailleurs, mon matre
-croyait le luxe ncessaire pour acqurir le prestige dont il aimait
-s'entourer, et pensait avec raison que ses prodigalits ajoutaient
-encore la popularit que lui procurait son talent.
-
-Cette causerie intime semblait devoir durer longtemps encore, lorsque
-Torrini appela Antonio, qui me quitta brusquement.
-
-Un incident m'avait frapp dans cette conversation; c'tait le moment o
-Antonio s'tait repris propos du nom de son matre. Cette remarque
-contribua m'inspirer un vif dsir de connatre l'histoire de Torrini.
-Mais je n'avais pas de temps perdre, car la dernire reprsentation
-tait annonce pour le lendemain, et j'tais rsolu retourner
-immdiatement aprs dans ma famille.
-
-Je m'armai donc de courage pour vaincre la rpugnance que, au dire
-d'Antonio, son matre prouvait parler du pass, et aprs le djener
-que nous prmes ensemble, j'entamai ainsi la conversation, esprant
-trouver l'occasion de l'amener me raconter ce que je dsirais tant
-savoir.
-
---Vous partez demain pour Angoulme, lui dis-je, j'ai le regret de ne
-pouvoir vous y suivre; il faut enfin nous sparer, quoi qu'il puisse
-m'en coter aprs le service que vous m'avez rendu et les bons soins
-dont vous m'avez combl.
-
-Je le priai ensuite de faire connatre ma famille les dpenses que lui
-avait occasionnes ma maladie, et je terminai en l'assurant de ma
-profonde reconnaissance.
-
-Je m'attendais entendre Torrini se rcrier l'annonce de notre
-sparation; il n'en fut rien.
-
---Quelques instances que vous fassiez, me rpondit-il avec la plus
-grande tranquillit, je n'accepterai rien de vous. Puis-je vous faire
-payer ce qui a t pour moi une source de bonheur? Ne parlons donc
-jamais de cela. Vous voulez me quitter, ajouta-t-il avec un sourire
-sympathique qui lui tait particulier, moi, je vous dis que vous ne me
-quitterez pas.
-
-J'allais rpliquer.
-
---Je dis que vous ne me quitterez pas, reprit-il vivement, parce que
-vous n'avez aucune raison pour le faire et que, tout l'heure, vous en
-aurez mille pour demeurer encore quelque temps avec moi.
-
-D'abord, vous avez besoin de grands mnagements pour rtablir votre
-sant profondment altre, et pour draciner les restes d'un mal dont
-vous devez craindre le retour. En outre, j'ajouterai que j'attendais
-votre rtablissement pour vous prier de me rendre un service que vous ne
-pouvez me refuser. Il s'agit de la rparation d'un automate que je tiens
-d'un certain Opr, mcanicien hollandais, et j'en suis convaincu, vous
-vous en tirerez merveille.
-
-A ces excellentes raisons, Torrini, qui craignait sans doute quelque
-indcision de ma part, joignit les plus attrayantes promesses.
-
---Pour charmer votre travail, me dit-il, nous ferons de longues
-causeries sur l'escamotage, je vous expliquerai le coup de piquet qui
-vous a tant charm, et plus tard, lorsque cette matire sera puise, je
-vous raconterai les vnements les plus importants de mon existence.
-Vous apprendrez par mon rcit ce qu'il est permis l'homme de souffrir
-sans en perdre la vie; et les enseignements que vous tirerez d'une vie
-presque termine, serviront peut-tre vous guider dans votre carrire
- peine commence. Enfin, fit-il en me tendant la main, votre prsence
-contribuera, je l'espre, chasser de mon esprit les sombres ides qui
-depuis longtemps m'assigent et m'tent toute nergie.
-
-Je n'avais rien rpondre d'aussi pressantes sollicitations: je me
-rendis aux dsirs de Torrini.
-
-Le jour mme, il me remit l'automate que je devais rparer.
-
-C'tait un petit arlequin dont les fonctions consistaient ouvrir la
-bote dans laquelle il tait enferm, sauter dehors pour excuter
-quelques volutions, et rentrer de lui-mme dans sa prison lorsqu'on
-lui en donnait l'ordre. Mais cette pice tait en si mauvais tat, que
-je dus songer la refaire presque entirement. A cet effet, j'organisai
-un petit atelier dans la voiture, et deux jours aprs, assis devant mon
-tabli, je commenais mon premier ouvrage en fait d'automates, tandis
-que nous roulions sur la route d'Angers Angoulme.
-
-Je vivrai longtemps encore avant d'oublier les joies intimes de ce
-voyage; la sant m'tait entirement revenue, et avec la sant la gat
-et le rveil de mes facults morales.
-
-Notre norme vhicule, tran par deux chevaux, ne pouvait courir la
-poste; aussi ne faisions-nous que dix douze lieues par jour, et encore
-fallait-il commencer la journe de bonne heure. Cependant, malgr la
-lenteur de ce trajet, jamais le temps ne s'coula pour moi plus vite et
-plus agrablement. Ce voyage n'tait-il pas en effet l'accomplissement
-de mes plus beaux rves? Que pouvais-je dsirer de plus? Install dans
-une petite chambre bien propre, devant une fentre travers laquelle je
-voyais se drouler le riant panorama du Poitou et de l'Angoumois, je me
-trouvais au milieu de mes outils bien aims, travaillant la
-construction d'un automate dans lequel je voyais le premier n d'une
-nombreuse famille venir; il m'tait impossible de rien imaginer
-au-del.
-
-Ds le dbut de notre voyage, je m'tais mis l'ouvrage avec tant
-d'ardeur, que Torrini, toujours plein de sollicitude pour ma sant,
-avait exig un matin que je prisse quelque distraction aprs chaque
-repas. Le jour mme, quand nous sortmes de table, il m'engagea, en me
-prsentant un jeu de cartes, lui montrer mon savoir-faire.
-
-Bien que intimid par un spectateur aussi clairvoyant, par un juge dont
-l'adresse m'avait tant merveill, je m'armai de courage et je commenai
-par un de ces effets auxquels j'avais donn le nom de _fioritures_.
-Prlude brillant des tours de cartes, il n'avait pour but que d'blouir
-les yeux, en montrant l'extrme agilit des doigts.
-
-Torrini me regarda faire d'un air indiffrent; et j'aperus mme un
-sourire effleurer ses lvres; j'en fus, je l'avoue, un peu dsappoint,
-mais il se hta de me consoler:
-
---J'admire sincrement votre adresse, me dit-il, mais je dois ajouter
-que je fais peu de cas de ces _fioritures_, comme vous les appelez; je
-les trouve brillantes, il est vrai, mais fort inutiles. Du reste, je
-serais curieux de savoir si vous les placeriez au commencement ou la
-fin de vos tours de cartes.
-
---Il me semble assez logique, rpondis-je, de placer au commencement
-d'une sance un exercice dont le but est de s'emparer de l'imagination
-des spectateurs.
-
---Eh bien! mon enfant, rpliqua-t-il, nous diffrons sur ce point; moi,
-je pense qu'il ne faut les placer ni au commencement ni la fin, mais
-en dehors de vos tours de cartes. En voici la raison:
-
---Aprs une exposition aussi brillante, le spectateur ne verra plus dans
-vos tours que le rsultat de votre dextrit, tandis qu'en affectant
-beaucoup de bonhomie et de simplicit, vous l'empcherez d'attribuer une
-cause vos prestiges. Vous produirez alors du surnaturel et vous
-passerez pour un vritable sorcier.
-
-Je me rendis compltement ce raisonnement, d'autant plus que ds mes
-premiers travaux en escamotage, j'avais toujours considr le naturel et
-la simplicit comme les bases essentielles de l'art de produire des
-illusions, et que je m'tais pos cette maxime (applicable seulement
-l'escamotage), _qu'il faut d'abord gagner la confiance de celui que l'on
-veut tromper_. Je n'avais pas t consquent avec mes principes, et j'en
-fis humblement l'aveu.
-
-Il faut avouer que c'est une singulire occupation pour un homme auquel
-la franchise est naturelle, que de s'exercer incessamment dissimuler
-sa pense et chercher le meilleur moyen de faire des dupes. Mais ne
-pourrait-on pas dire aussi que la dissimulation et le mensonge
-deviennent des qualits ou des dfauts, selon les applications qui en
-sont faites?
-
-Le commerant, par exemple, ne les regarde-t-il pas comme des qualits
-prcieuses pour faire valoir sa marchandise?
-
-La science du diplomate consiste-t-elle tout dire avec franchise et
-simplicit?
-
-Enfin, n'est-il pas jusqu' ce qu'on appelle le bon ton ou l'usage de la
-bonne compagnie, qui ne soit un charmant tissu de dissimulations et de
-tromperies?
-
-Quant l'art que je cultivais, que pouvait-il tre sans le mensonge?
-
-Encourag par Torrini, je repris de l'assurance; je continuai excuter
-tous mes exercices d'escamotage, et je lui exposai plusieurs nouveaux
-principes que j'avais imagins.
-
-Mon matre, cette fois, me fit quelques compliments auxquels il joignit
-de sages avis.
-
---Je vous conseille, me dit-il, de modrer la vivacit de votre jeu.
-Loin de mettre autant de ptulance dans vos mouvements, affectez au
-contraire une grande tranquillit; et vous viterez ainsi ces
-tourdissantes gesticulations par lesquelles les escamoteurs en gnral
-croient dtourner l'attention des spectateurs, lorsqu'ils ne parviennent
-qu' les fatiguer.
-
-Mon professeur joignant ensuite l'exemple aux prceptes, prit le jeu de
-mes mains, et, dans les mmes passes que j'avais excutes, il me montra
-les finesses de la dissimulation appliques l'escamotage.
-
-J'tais dans la plus complte admiration.
-
-Flatt sans doute de l'impression qu'il produisait sur moi:
-
---Puisque nous sommes sur le chapitre des tours de cartes, me dit
-Torrini, je vais vous donner l'explication de mon coup de piquet; mais
-avant, il est ncessaire que je vous montre un instrument qui sert son
-excution.
-
-Torrini alla chercher une petite bote qu'il me remit.
-
-Vingt fois je retournai l'instrument sans pouvoir en comprendre les
-fonctions.
-
---Vous chercheriez en vain, me dit-il, vous ne trouveriez pas. Quelques
-mots pourraient vous mettre sur la voie, mais je prfre, si pnibles
-que soient pour moi les souvenirs que je vais voquer, vous raconter
-comment cette bote est tombe entre mes mains, et dans quel but elle
-avait t primitivement imagine.
-
---Il y a vingt-cinq ans environ, j'habitais Florence, o j'exerais la
-profession de mdecin; je n'tais pas alors escamoteur, ajouta-t-il avec
-un profond soupir, et plt au ciel que je ne l'eusse jamais t!
-
-Parmi les jeunes gens de mon ge que je frquentais, je m'tais
-particulirement li avec un Allemand, nomm Zilberman.
-
-Comme moi, Zilberman tait docteur, mais comme moi aussi, docteur sans
-clientle. Nous passions ensemble la plus grande partie des heures de
-loisir que nous laissait l'exercice de notre profession; c'est vous
-dire que nous nous quittions peine. Nos gots taient peu prs les
-mmes, sauf un point sur lequel nous diffrions essentiellement.
-
-Zilberman aimait passionnment le jeu, moi je n'y trouvais aucun
-attrait. Il fallait mme que mon antipathie pour les cartes ft alors
-bien forte pour que je ne cdasse pas la contagion de l'exemple, car
-mon ami ralisait des bnfices considrables qui lui permettaient de
-mener un train de grand seigneur, tandis que moi, tout en vivant avec la
-plus stricte conomie, je contractais des dettes.
-
-Quoi qu'il en ft, nous vivions, Zilberman et moi, dans la plus
-fraternelle intimit. Sa bourse m'tait souvent ouverte; mais j'en usais
-avec d'autant plus de discrtion, que j'ignorais quand je pourrais lui
-rendre ce qu'il me prtait. Sa dlicatesse et sa gnrosit envers moi
-me portaient croire qu'il tait franc et loyal envers tout le monde.
-Je me trompais!
-
-Un jour, il y avait quelques heures peine que je l'avais quitt,
-lorsqu'un de ses domestiques vint en toute hte m'annoncer que,
-dangereusement bless, son matre me priait de me rendre auprs de lui.
-
-J'y courus aussitt.
-
-Mon malheureux ami, le visage couvert d'une pleur mortelle, gisait
-tendu sur son lit.
-
-Surmontant ma douleur, je m'approchai pour le secourir.
-
-Zilberman m'arrta, me fit signe de m'asseoir, congdia les personnes
-qui l'entouraient et, aprs s'tre assur que nous tions seuls, il me
-pria de l'couter.
-
-Sa voix, affaiblie par d'horribles souffrances, arrivait peine mon
-oreille; je fus oblig de me pencher vers lui.
-
---Mon cher Edmond, me dit-il, un homme m'a trait d'escroc... je l'ai
-provoqu en duel..., nous nous sommes battus au pistolet, et j'ai reu
-sa balle en pleine poitrine.
-
-Et comme j'insistais prs de Zilberman pour lui donner des soins.
-
---C'est inutile, mon ami; je sens que je suis frapp mort; il me
-reste peine le temps de vous faire une confidence pour laquelle je
-rclame toute votre indulgente amiti.... Sachez, ajouta-t-il en me
-tendant une main dj glace, que je n'ai point t injustement
-insult... J'ai la honte de vous avouer que, depuis longtemps, je vis au
-dpens des dupes que je fais.... Second par une fatale adresse et plus
-encore par un instrument que j'ai imagin, je trichais journellement au
-jeu.
-
---Comment! vous, Zilberman? fis-je en retirant vivement ma main de la
-sienne.
-
---Oui, moi, rpondit le moribond, qui d'un regard suppliant sembla me
-demander grce;...
-
-Edmond, ajouta-t-il, en runissant tout ce qui lui restait de forces, au
-nom de notre ancienne amiti ne m'abandonnez pas..... pour l'honneur de
-ma famille, qu'on ne retrouve pas ici la preuve de mon infamie. Je vous
-en conjure, dbarrassez-moi de cet instrument, faites le disparatre. Il
-dcouvrit son bras auquel tait fixe une petite bote.
-
-Je la dtachai, et, ainsi que vous, mon enfant, je la regardai sans y
-rien comprendre.
-
-Ranim par un reste de sa coupable passion, Zilberman ajouta avec
-l'expression de la plus vive admiration: Voyez pourtant comme c'est
-ingnieux! Cette bote peut s'attacher au bras sans en augmenter
-visiblement le volume. On y met des cartes que l'on a disposes son
-gr. Lorsqu'il s'agit de couper, on place sans affectation la main sur
-le jeu qui se trouve sur la table, de manire le cacher tout entier;
-on presse la dtente que vous voyez l, en appuyant lgrement le bras
-sur le tapis, et aussitt, les cartes prpares sortent, tandis qu'une
-pince vient subtilement saisir l'autre jeu et le ramne dans la bote.
-
-Aujourd'hui, pour la premire fois, mon instrument a mal fonctionn; la
-pince a laiss une carte sur la table.... mon adversaire.....
-
-Zilberman ne put terminer la phrase..... il avait rendu le dernier
-soupir.
-
-Les confidences de Zilberman, sa mort, m'avaient jet hors de moi-mme,
-ajouta Torrini, je me htai de sortir de sa chambre. Rentr chez moi, je
-me mis rflchir sur ce qui venait de se passer, et pensant que ma
-liaison trop connue avec ce malheureux ne me permettait plus de rester
-Florence, je me dcidai partir pour Naples.
-
-J'emportai avec moi la fatale bote, sans prvoir l'usage que j'en
-pourrais faire un jour, et pendant longtemps je la laissai de ct.
-Cependant, quand je me livrai l'escamotage, j'y songeai pour
-l'excution de mon coup de piquet, et l'heureuse application que j'en
-fis me valut un de mes plus beaux succs de prestidigitateur.
-
-A ce souvenir, les yeux de Torrini s'animrent d'un clat inaccoutum,
-et me firent pressentir un rcit intressant. Il continua en ces termes:
-
-Un escamoteur nomm Comus[1], possdait un coup de piquet qu'il
-excutait, il faut le dire, avec une merveilleuse adresse. Les loges
-qu'on lui prodiguait ce sujet le rendaient trs glorieux; aussi ne
-manquait-il jamais de mettre sur ses affiches que seul il pouvait
-excuter ce tour incomparable, portant ainsi un dfi tous les
-prestidigitateurs en renom. J'avais alors quelque rputation. Cette
-prtention de Comus me piqua vivement; je connaissais sa manire de
-faire, et, par cette raison, sachant mon coup de piquet bien suprieur
-au sien, je rsolus de relever le gant qu'il jetait la face de tous
-ses rivaux.
-
-Je me rendis donc Genve, o il se trouvait, et je lui proposai une
-reprsentation commune, dans laquelle un jury serait charg de prononcer
-sur notre mrite respectif.
-
-Comus accepta avec empressement, et, au jour fix, un nombre immense de
-spectateurs accourut pour nous voir oprer.
-
-En sa qualit de doyen, mon adversaire commena. Mais, mon cher Robert,
-pour que vous puissiez, comme le jury, comparer nos deux manires de
-faire, je vais d'abord vous dire comment il excuta sa partie.
-
-S'tant fait donner un jeu, il le dcacheta, le fit mler, puis le
-reprenant, brouilla les cartes par une feinte maladresse, de manire
-qu'elles se trouvrent face contre face ou dos dos. Ce drangement,
-qui semblait un effet du hasard, lui procura l'occasion de manipuler le
-jeu, tout en ayant l'air de le remettre dans un ordre convenable; aussi,
-quand il eut termin, je reconnus, comme je m'y attendais, qu'il avait
-marqu d'un petit pli, peine perceptible, certaines cartes qui
-devaient lui donner une dix-huitime majeure, un roi, un quatorze d'as.
-
-Cela fait, Comus remit le jeu son partenaire en le priant de le mler
-de nouveau, et pendant ce temps il se fit bander les yeux; prcaution
-inutile, soit dit en passant, car quel que soin que l'on prenne pour
-priver quelqu'un de la vue par ce moyen, la prominence du nez laisse
-toujours un vide suffisant pour qu'on y voie distinctement.
-
-Quand le partenaire eut fini, Comus prit encore le jeu comme pour le
-mler son tour, mais vous comprenez facilement qu'il ne s'agissait
-pour lui, cette fois, que de disposer les cartes de manire ce que
-celles qu'il avait marques lui chussent dans la distribution que
-ferait son adversaire.
-
-Le _saut de coupe_, comme vous le savez, neutralise l'action de couper;
-par consquent Comus tait sr du succs.
-
-En effet, les choses se passrent ainsi, et de chaleureux
-applaudissements accueillirent la victoire de mon antagoniste.
-
-J'ai lieu de croire, pourtant, que grand nombre de ces bravos lui
-taient accords surtout par des amis et des compres, car, lorsque je
-me prsentai mon tour pour excuter ma partie, un murmure
-dsapprobateur accueillit mon entre en scne. Le mauvais vouloir des
-spectateurs tait mme si manifeste, qu'il et suffi pour m'intimider
-si, cette poque, je n'avais t en quelque sorte cuirass contre
-toutes les apprciations ou prventions du public.
-
-Les spectateurs taient loin de s'attendre la surprise que je leur
-mnageais. Au lieu de rclamer un partenaire dans la salle, ainsi que
-l'avait mon rival, ce fut Comus lui-mme que je m'adressai pour ma
-partie.
-
-A cette demande, je vis chacun se regarder avec surprise. Mais quelles
-ne furent pas les exclamations, quand aprs avoir pri mon adversaire de
-me bander les yeux et de me lier les mains, je lui dclarai que
-non-seulement je ne toucherais pas le jeu avant de couper, mais encore
-que je le laissais libre, lorsqu'il aurait dsign dans quelle couleur
-il voulait tre repic et capot, de donner les cartes par deux ou par
-trois, et de choisir enfin celui des deux jeux qui lui conviendrait!
-
-J'avais un jeu tout prpar[2] dans ma petite bote; j'tais sr de mon
-instrument. Ai-je besoin de vous dire que je gagnai la partie?
-
-Grce ces dispositions secrtes, ma manire de faire tait si simple,
-qu'il tait impossible de deviner comment je m'y prenais, tandis que les
-manipulations de Comus faisaient ncessairement supposer qu'on tait
-victime de sa dextrit. Je fus dclar vainqueur l'unanimit. Des
-bravos prolongs accueillirent cette dcision, et les amis mmes de
-Comus, dlaissant mon rival, vinrent m'offrir une charmante pingle en
-or, surmonte d'un gobelet, insigne de ma profession. Cette pingle,
-ce que m'apprit un des assistants, avait t commande par le pauvre
-Comus, qui croyait bien qu'elle lui serait revenue.
-
-Je puis, ajouta Torrini, me vanter bon droit de cette victoire, car si
-Zilberman m'avait laiss la bote, il ne m'avait pas montr le coup de
-piquet dont j'ai imagin moi-mme les combinaisons. Ce tour n'tait-il
-pas, je vous le demande, bien suprieur celui de Comus qui, il est
-vrai, faisait illusion la multitude, mais que le moindre
-prestidigitateur pouvait facilement deviner?
-
-En sa qualit d'inventeur, Torrini avait un amour-propre extrme; mais
-c'tait, je crois, son seul dfaut, et il le rachetait, du reste, par la
-facilit avec laquelle lui-mme accordait aux autres des loges. S'il
-attribuait chacun la part de mrite qui lui revenait, il avait
-coeur qu'on lui rendt la justice qui lui tait due.
-
-Son rcit termin, je lui adressai les compliments les plus sincres,
-tant sur son invention que sur l'avantage qu'il en avait retir
-vis--vis de Comus.
-
-Ainsi voyageant, et nous arrtant de temps autre pour donner des
-sances dans les villes o nous pouvions esprer faire recette, nous
-dpassmes Limoges et nous nous trouvmes sur la route qui mne de cette
-ville Clermont.
-
-Torrini se proposait de donner quelques reprsentations dans le
-chef-lieu du Puy-de-Dme, aprs quoi il voulait retourner directement en
-Italie, car il en regrettait le doux climat et les fanatiques ovations.
-
-Je comptais moi-mme me sparer alors de lui. Il y avait environ deux
-mois que nous voyagions ensemble; or, c'tait peu prs le terme que
-j'avais fix pour la rparation de l'automate, et mon travail tait sur
-le point d'tre termin.
-
-D'un autre ct, j'avais le droit de demander mon cong, sans crainte
-d'tre tax d'ingratitude. La sant de Torrini tait devenue aussi bonne
-que nous pouvions l'esprer, et je lui avais donn tout le temps dont je
-pouvais raisonnablement disposer.
-
-Nanmoins, il me cotait de parler encore de sparation, car mon
-professeur enchant de mes progrs et de mon adresse, ne concevait pas
-que je puisse avoir d'autre intrt, d'autre dsir que celui de
-continuer voyager avec lui, et de finir par tre ou son supplant ou
-son successeur.
-
-Sans doute, cette position m'aurait convenu bien des gards, car, je
-l'ai dit, ma vocation tait irrvocablement fixe. Mais, soit que de
-nouveaux instincts se fussent veills en moi, soit que l'intimit dans
-laquelle je vivais avec Torrini m'et ouvert les yeux sur les
-inconvnients de son genre de vie, je visais maintenant plus haut qu'
-sa succession.
-
-Ma dtermination de partir tait donc bien arrte: de pnibles
-circonstances retardrent encore le moment de la sparation.
-
-Nous tions sur le point d'arriver Aubusson, ville clbre par ses
-nombreuses manufactures de tapis. Torrini et son domestique taient sur
-le devant de la voiture; moi j'tais mon travail; nous descendions une
-cte, et Antonio avait serr le frein puissant destin enrayer les
-roues de notre vhicule. Tout coup, j'entends le bruit d'un objet qui
-se brise, puis la voiture, violemment lance, descend avec une rapidit
-effrayante. Les moindres obstacles lui font faire des soubresauts tout
-briser et produisent un balancement rgulier qui s'accrot en nous
-menaant d'une chute pouvantable.
-
-Tremblant et respirant peine, je me cramponne mon tabli comme une
-planche de salut et, les yeux ferms, j'attends avec terreur la mort qui
-parat invitable.
-
-Un instant nous sommes sur le point d'chapper notre catastrophe. Nos
-vigoureux chevaux, habilement dirigs par Antonio, avaient tenu bon dans
-cette course effrne; nous tions enfin arrivs au bas de la cte. Dj
-mme nous passions devant les premires maisons d'Aubusson, quand la
-fatalit conduit de ce ct une norme voiture charge de foin qui,
-sortant d'une rue transversale, vient subitement nous barrer le passage.
-Son conducteur ne s'aperut du danger que lorsqu'il n'tait plus temps
-d'y parer. La rencontre tait invitable, le choc fut terrible.
-
-Lanc violemment sur la cloison de ma chambre, je fus un instant tourdi
-par la douleur, mais presqu'aussitt revenu moi, je pus encore
-descendre de voiture et m'approcher de mes compagnons de voyage.
-Antonio, couvert de contusions sans gravit, soutenait Torrini, qui
-beaucoup plus maltrait que nous, avait le bras dmis et une jambe
-casse.
-
-Nos deux chevaux gisaient sur la place; ils avaient t tus sur le
-coup. Quant la voiture, la caisse seule tait peu prs intacte, le
-reste se trouvait compltement dmembr.
-
-Un mdecin, que l'on alla chercher, arriva presque en mme temps que
-nous dans une auberge voisine o nous avions t conduits.
-
-Ici, je pus admirer la force d'me de Torrini qui, dissimulant avec un
-courage hroque ses vives souffrances, voulut qu'on s'occupt d'abord
-de nous avant de songer lui. Quelques instances que nous fmes, il
-nous fut impossible de vaincre sa rsolution.
-
-Ma gurison et celle d'Antonio furent assez rapides; quelques jours
-suffirent pour notre entier rtablissement. Mais il n'en fut pas ainsi
-de Torrini, qui fut forc de passer par toutes les oprations et les
-diffrentes phases d'une jambe casse.
-
-Cet homme, qui n'avait, pour ainsi dire, de sensibilit que pour les
-chagrins passs, pour les douleurs morales, accepta avec la rsignation
-la plus philosophique les consquences de ce nouveau malheur.
-
-Cependant elles pouvaient tre terribles pour lui: la rparation de la
-voiture, le mdecin, notre sjour forc l'auberge allaient lui coter
-fort cher. Pourrait-il continuer ses reprsentations, remplacer ses
-chevaux perdus, etc.? Cette pense nous causait de cruelles inquitudes
- Antonio et moi. Torrini seul ne dsesprait pas de l'avenir:
-
---Laissez faire, disait-il avec une entire confiance en lui-mme, quand
-une fois je serai rtabli, tout ira bien; que peut craindre un homme
-courageux et plein de sant? _Aide-toi, le Ciel t'aidera_, a dit notre
-bon Lafontaine; eh bien! nous nous aiderons tous les trois, et nul doute
-que nous ne sortions de ce mauvais pas.
-
-Afin de tenir compagnie cet excellent homme et lui procurer quelques
-distractions, j'apportai mon tabli prs de son lit et, tout en
-travaillant, je repris avec lui le cours de nos conversations, qui
-avaient t si fatalement interrompues.
-
-Le jour vint enfin o j'eus la joie de mettre la dernire main mon
-automate et de le faire fonctionner devant Torrini, qui en parut
-enchant. Si notre bless avait t moins malheureux, j'aurais profit
-de cette circonstance pour prendre cong de lui, mais pouvais-je
-abandonner en cet tat l'homme qui m'avait sauv la vie? D'ailleurs, une
-autre pense m'tait venue aussi. Quoique Torrini ne nous et rien dit
-de sa position pcuniaire, nous croyions, Antonio et moi, nous
-apercevoir qu'elle tait fort embarrasse. Mon devoir n'tait-il pas de
-chercher la relever, si cela tait en mon pouvoir? Je communiquai
-certain projet Antonio, qui l'approuva en me priant toutefois d'en
-remettre l'excution un peu plus tard, lorsque nous verrions que nos
-suppositions s'taient vrifies.
-
-Cependant les journes taient bien longues prs du malade, car, ainsi
-que je l'ai dit, mes travaux de mcanique se trouvaient termins, et
-l'escamotage tait un sujet de conversation depuis longtemps puis.
-
-Un jour que nous nous regardions, Torrini et moi, sans trouver une
-parole changer, je me souvins de la promesse qu'il m'avait faite de
-me raconter l'histoire de sa vie, et je la lui rappelai.
-
-A cette demande, Torrini soupira.
-
---Ah! dit-il, si je pouvais supprimer de mon rcit de tristes souvenirs,
-ce serait un bonheur pour moi de vous raconter quelques belles pages de
-ma vie d'artiste. Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, c'est une dette que
-j'ai contracte envers vous, je dois m'acquitter.
-
-Ne vous attendez pas ce que je vous raconte jour pour jour toute mon
-existence, ce serait beaucoup trop long et pour vous et pour moi. Je
-veux seulement citer quelques pisodes intressants qui forment, pour
-ainsi dire, les jalons d'une carrire beaucoup trop agite, et vous
-donner la description de quelques tours qui ne doivent point tre
-arrivs votre connaissance. Ce sera, j'en suis certain, la partie de
-mon rcit qui vous intressera le plus, car, ajouta Torrini sur le ton
-d'une plaisante prophtie, quelle que soit aujourd'hui votre rsolution
-de ne pas suivre l'art que je cultive, je puis pourtant, sans tre un
-Nostradamus, vous prdire que tt ou tard vous vous y livrerez avec
-passion et que vous y obtiendrez des succs. Ce que vous allez entendre,
-mon ami, vous montrera, du reste, qu'il n'est pas permis l'homme de
-dire, avec le dicton populaire: _Fontaine, je ne boirai pas de ton
-eau_.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-TORRINI ME RACONTE SON HISTOIRE.--PERFIDIE DU CHEVALIER PINETTI.--UN
-ESCAMOTEUR PAR VENGEANCE.--COURSE AU SUCCS ENTRE DEUX MAGICIENS.--MORT
-DE PINETTI.--SANCE DEVANT LE PAPE PIE VII.--LE CHRONOMTRE DU CARDINAL
-***.--DOUZE CENTS FRANCS SACRIFIS POUR L'EXCUTION D'UN
-TOUR.--ANTONIO ET ANTONIA.--LA PLUS AMRE DES
-MYSTIFICATIONS.--CONSTANTINOPLE.
-
-
-Mon nom est Edmond de Grizy, et celui de Torrini appartient Antonio,
-mon beau-frre. Ce brave garon, que vous avez pris tort pour mon
-domestique, a bien voulu me suivre dans ma mauvaise fortune, afin de
-m'aider dans mes sances. Vous avez pu remarquer, du reste, aux gards
-que je lui tmoigne, que, tout en lui laissant des travaux qui
-conviennent mieux son ge qu'au mien, je le regarde comme mon gal, et
-que je le considre, j'aurais dit autrefois comme mon meilleur ami, je
-dis prsent comme l'un de mes deux meilleurs amis.
-
-Mon pre, le comte de Grisy, habitait dans le Languedoc une proprit,
-reste d'une fortune jadis considrable, mais que les circonstances
-avaient de beaucoup diminue.
-
-Dvou au roi Louis XVI, et l'un de ses plus fidles serviteurs, il
-courut au jour du danger faire un rempart de son corps son souverain,
-et il fut tu lors de la prise des Tuileries, dans la journe du 10
-aot.
-
-J'tais alors moi-mme Paris, et profitant du dsordre qui rgnait
-dans la capitale, je pus franchir les barrires et gagner notre petit
-domaine de famille. L, je dterrai la hte une somme de cent louis
-que mon pre rservait pour les cas imprvus; je joignis cet argent
-quelques bijoux qui me venaient de ma mre, et, muni de ces faibles
-ressources, je me rendis Florence.
-
-Les valeurs que j'avais sauves se montaient cinq mille francs; cette
-somme tait insuffisante pour me faire vivre de mes rentes; je dus
-chercher dans mon travail de quoi subvenir mon existence. Mon parti
-fut bientt pris; mettant profit l'excellente instruction que j'avais
-reue, je me livrai avec ardeur l'tude de la mdecine. Quatre ans
-aprs j'obtenais le diplme de docteur. J'avais alors vingt-sept ans.
-
-Je m'tais fix Florence, o j'esprais me crer une clientle.
-Malheureusement pour moi, dans cette ville au climat si doux, au soleil
-si bienfaisant, le nombre des mdecins dpassait celui des malades, et
-ma nouvelle profession, cela prs du profit, tait une vritable
-sincure.
-
-Je vous ai racont dj, propos du malheureux Zilberman, comment je
-partis brusquement de la capitale de la Toscane pour aller me fixer
-Naples.
-
-Plus heureux qu' Florence, j'eus la chance, en y arrivant, de traiter
-avec succs un malade qui avait rsist la science des meilleurs
-mdecins de l'Italie.
-
-Mon client tait un jeune homme d'une trs haute famille. Sa gurison me
-fit le plus grand honneur, et me plaa immdiatement parmi les mdecins
-renomms de Naples.
-
-Ce succs, la vogue qu'il me valut, m'ouvrirent bientt les portes de
-tous les salons, et la noblesse de mon nom, rehausse par les manires
-d'un gentilhomme lev la cour de Louis XVI, me rendit l'homme
-indispensable des soires et des ftes.
-
-De quelle douce et belle existence n'euss-je pas continu de jouir, si
-le sort, jaloux de mon bonheur, ne ft venu briser cet heureux avenir en
-me lanant dans les vives et brlantes motions de la vie artistique!
-
- * * * * *
-
-On tait aux premiers jours du carnaval de 1766. Un homme remplissait
-l'Italie de son nom et de son immense popularit; il n'tait bruit
-partout que des prodiges oprs par le chevalier Pinetti.
-
-Ce clbre escamoteur vint Naples, et la ville entire courut ses
-intressantes reprsentations.
-
-Je me passionnai moi-mme pour ce genre de spectacle; j'y passais toutes
-mes soires, cherchant deviner chacun des tours excuts par le
-chevalier, et pour mon malheur, je finis par avoir la clef d'un grand
-nombre d'entre eux.
-
-Je ne m'en tins pas l: je voulus aussi les excuter devant quelques
-amis; le succs stimula mon amour-propre et me donna l'ambition
-d'augmenter mon rpertoire. J'arrivai possder la _sance_ complte de
-Pinetti.
-
-Le chevalier fut pour ainsi dire clips. On ne parlait plus dans la
-ville que de mon habilet et de mon adresse; c'tait qui solliciterait
-la faveur d'obtenir de moi une reprsentation. Mais je ne rpondais pas
- toutes les demandes, car par un raffinement de coquetterie j'tais
-avare de mon talent, esprant ainsi en relever le prix.
-
-Mes spectateurs privilgis s'en montraient d'autant plus remplis
-d'enthousiasme, et chacun prtendait que j'galais Pinetti, si je ne le
-surpassais mme.
-
-Le public est si heureux, mon cher enfant, fit Torrini d'un ton de
-mlancolique regret, lorsqu'il peut opposer l'artiste en renom quelque
-talent naissant! Il semble que ce souverain dispensateur de la vogue et
-de la renomme se fasse un malin plaisir de rappeler l'homme qu'il
-encense que toute rputation est fragile, et que l'idole d'aujourd'hui
-peut tre brise demain.
-
-La fatuit m'empchait d'y songer; je croyais la sincrit des loges
-que l'on me prodiguait, et moi, l'homme srieux, le docteur en renom,
-j'tais fier de ces futiles succs.
-
-Pinetti, loin de se montrer jaloux de mes triomphes, tmoigna le dsir
-de me connatre, et il vint lui-mme me trouver.
-
-Il pouvait avoir alors quarante-six ans, mais les apprts d'une toilette
-recherche le faisaient paratre beaucoup plus jeune. Sans avoir les
-traits fins et rguliers, il possdait une certaine distinction dans la
-physionomie; ses manires taient excellentes. Cependant, par un travers
-d'esprit qu'on ne saurait expliquer, il avait le mauvais got de porter
-au thtre un brillant costume de gnral, sur lequel s'talaient de
-nombreuses dcorations.
-
-Cette bizarrerie, qui rappelait trop le charlatan, aurait d peut-tre
-m'clairer sur la valeur morale de l'homme; mais ma passion pour
-l'escamotage me rendit aveugle; nous nous abordmes comme de vieux amis,
-et notre intimit fut en quelque sorte instantane.
-
-Pinetti se montra charmant, causa avec moi de ses secrets, sans y mettre
-la moindre rticence, et m'offrit mme de me conduire au thtre, pour
-me montrer les dispositions scniques de sa sance.
-
-J'acceptai avec le plus grand empressement, et nous montmes dans son
-riche quipage.
-
-Ds ce moment, le chevalier affecta avec moi la plus grande familiarit.
-De la part d'un autre, cela m'et bless, ou tout au moins et excit ma
-dfiance, et je me serais tenu sur la rserve. J'en fus, au contraire,
-enchant, car Pinetti avait, par son luxe effrn, conquis une telle
-considration, qu'un grand nombre de jeunes gens des plus nobles de la
-ville s'honoraient de son amiti. Pouvais-je me montrer plus fier que
-ces messieurs?
-
-En peu de jours, nous tions devenus deux amis insparables. Nous ne
-nous quittions que pour le temps de nos reprsentations respectives.
-
- * * * * *
-
-Un soir, aprs l'une de ces sances intimes, dans laquelle j'avais t
-couvert d'applaudissements, la tte encore chauffe de ce triomphe,
-j'allai, comme d'habitude, souper chez Pinetti. Par extraordinaire, je
-le trouvai seul.
-
-En me voyant entrer, le chevalier accourut au devant de moi, m'embrassa
-avec effusion et demanda des nouvelles de ma soire. Je ne lui cachai
-pas mon succs.
-
---Oh! mon ami, me dit-il, cela ne me surprend pas, car vous tes
-incomparable; certes, ce ne sera point vous faire un compliment exagr,
-si je dis que vous pouvez dfier les plus habiles et les plus
-illustres... Et pendant tout le souper, quelques efforts que je fisse,
-il ne voulut parler que de moi, de mon adresse, de mes succs.
-
-J'avais beau me dfendre de ses loges, le chevalier semblait y mettre
-tant de sincrit, que je finis par me rendre.
-
-Ma dfaite eut mme tant de charmes pour moi, que je finis par
-m'accorder quelques compliments. Comment croire que tous ces loges
-n'taient qu'une comdie pour amener une mystification?
-
-Quand Pinetti me vit arriv ce point, et que le champagne eut fini de
-me tourner la tte:
-
---Savez-vous, cher comte, me dit l'escamoteur, que vous pourriez faire
-demain aux habitants de Naples une surprise qui vaudrait son _pesant
-d'or_ pour les pauvres de la ville?
-
---Laquelle? dis-je.
-
---Ce serait, mon cher ami, de jouer ma place dans une reprsentation
-que je dois donner au bnfice des indigents. Nous mettrions votre nom
-sur l'affiche au lieu du mien, et l'on ne verrait dans cette
-substitution qu'une bonne et loyale entente entre deux artistes. Une
-sance de moins pour moi n'terait rien ma rputation, tandis qu'elle
-vous couvrirait de gloire; j'aurais alors la double satisfaction d'avoir
-contribu secourir bien des infortunes et mettre en relief le talent
-de mon meilleur ami.
-
-Cette proposition m'effraya tellement que je me levai de table, comme si
-j'eusse craint d'en entendre davantage, mais Pinetti avait une loquence
-si persuasive, il semblait se promettre tant de plaisir de mon futur
-triomphe, qu'insensiblement je me laissai aller promettre tout ce
-qu'il voulut.
-
---A la bonne heure, me dit Pinetti, quittez donc enfin cette dfiance de
-vous-mme qu'on pardonnerait peine un colier. Voyons, ajouta-t-il,
-puisqu'il en est ainsi, nous n'avons pas de temps perdre. Rdigeons
-notre programme; choisissez dans mes expriences celles qui vous
-conviendront le mieux, et quant aux apprts de la sance,
-reposez-vous-en sur moi, je serai l pour que tout marche selon vos
-dsirs.
-
-Le plus grand nombre des tours de Pinetti s'excutaient avec le concours
-de compres, qui apportaient au thtre diffrents objets dont
-l'escamoteur avait les doubles. Cela facilitait singulirement ses
-prtendus prodiges. Je ne devais donc pas craindre d'chouer.
-
-Nous emes bientt arrt le programme, puis nous passmes la
-rdaction de l'affiche, en tte de laquelle j'crivis avec une profonde
-motion:
-
- AUJOURD'HUI 20 AOUT 1796
-
- REPRSENTATION EXTRAORDINAIRE
-
- AU BNFICE DES PAUVRES DE LA VILLE DE NAPLES.
-
- SANCE DE MAGIE
-
- PAR M. LE COMTE DE GRISY
-
-Suivait l'numration des expriences que je devais prsenter.
-
-Comme nous terminions, les habitus de la maison de Pinetti entrrent en
-allguant quelques excuses, plus ou moins spcieuses, pour justifier
-leur retard.
-
-Leur tardive arrive ne m'inspira aucun soupon, car on entrait chez
-Pinetti toute heure de la nuit, sa porte n'tant ferme que depuis la
-pointe du jour jusqu' deux heures de l'aprs-midi, temps qu'il
-consacrait au sommeil et sa toilette.
-
-Ds que les nouveaux venus eurent connaissance de ma rsolution, il m'en
-flicitrent bruyamment et me promirent de m'appuyer de leurs chauds
-applaudissements. Mais ce concours sera superflu, ajoutrent-ils, en
-raison de l'enthousiasme que doit indubitablement exciter votre
-reprsentation.
-
-Pinetti remit l'un de ses domestiques l'affiche, en lui donnant
-l'ordre de recommander l'imprimeur de la faire placarder par toute la
-ville avant le jour.
-
-Un pressentiment me fit faire un geste pour reprendre le papier, mais
-Pinetti m'arrta en riant:
-
---Allons, cher ami, me dit-il, ne cherchez pas fuir un bonheur assur,
-et demain pareille heure nous clbrerons tous ici votre triomphe.
-
-La galerie fit chorus et, par anticipation, on but, en l'honneur de mes
-prochains succs, quelques verres de champagne qui achevrent de
-dissiper mes hsitations et mes scrupules.
-
-Je rentrai chez moi fort avant dans la nuit, et je me couchai sans trop
-me rendre compte de ce qui s'tait pass.
-
-A deux heures de l'aprs-midi, je dormais encore, lorsque je fus
-rveill par la voix de Pinetti:
-
---Alerte! Edmond, me criait-il travers la porte, Alerte! nous n'avons
-pas de temps perdre; c'est aujourd'hui le grand jour, j'ai mille
-choses vous dire.
-
-Je me htai de lui ouvrir.
-
---Ah! cher comte, me dit-il, laissez-moi vous fliciter sur votre
-bonheur. On ne parle que de vous dans la ville. La salle est entirement
-loue; on s'arrache les derniers billets; le roi lui-mme, accompagn de
-sa famille, vous fait l'honneur d'assister votre reprsentation; nous
-venons d'en recevoir l'avis.
-
-A ces mots, des souvenirs prcis me reviennent; une sueur froide couvre
-mon front; la terreur qui saisit tout dbutant me donne le vertige.
-Epouvant, je m'asseois sur le pied de mon lit.--N'y comptez pas,
-chevalier, m'criai-je avec fermet, n'y comptez pas, et, quelque chose
-qui puisse en arriver, je ne veux pas jouer.
-
---Comment, vous ne voulez pas jouer? me dit mon perfide ami, en
-affectant la tranquillit la plus parfaite; mais mon cher, vous ne
-songez pas ce que vous dites; il n'y a plus maintenant possibilit de
-reculer; les affiches sont poses, et c'est un devoir pour vous de tenir
-les engagements que vous avez pris. Du reste, pensez-y bien, cette
-reprsentation est pour les pauvres, qui vous bnissent dj et que vous
-ne pouvez abandonner; un refus serait pour le roi une insulte.
-
-Allons! allons! ajouta-t-il, du courage, mon ami; quatre heures venez
-me trouver au thtre; nous ferons ensemble une rptition que je crois
-du reste inutile, mais qui vous donnera de la confiance. Au revoir!
-
-Une fois livr moi-mme, je restai prs d'une heure absorb dans mes
-rflexions, cherchant en vain un moyen d'luder la reprsentation. A
-chaque instant une barrire insurmontable se dressait devant moi: le
-roi, les pauvres, la ville entire, tout enfin semblait me faire un
-imprieux devoir de tenir ma promesse inconsidre.
-
-Aprs m'tre bien dsespr, j'en vins rflchir qu'aucune difficult
-srieuse ne pouvait se prsenter dans cette sance, puisque grand nombre
-de tours, comme je l'ai dit, tant faits avec l'aide de compres, la
-plus grande partie du travail revenait ces collaborateurs.
-
-Fort de cette ide, je repris courage, et quatre heures, j'arrivai au
-thtre avec une assurance qui surprit Pinetti lui-mme.
-
-La reprsentation ne devant commencer qu' huit heures, j'avais tout le
-temps ncessaire pour faire mes prparatifs. Je l'employai si bien, que,
-lorsque vint le moment d'entrer en scne, mes folles apprhensions
-s'taient compltement vanouies, et je me prsentai devant le public
-avec assez d'aplomb pour un dbutant.
-
-La salle tait comble. Le roi et sa famille, installs dans une loge
-d'avant-scne, semblaient porter sur moi des regards pleins d'une
-sympathique indulgence. Sa Majest devait savoir que j'tais un migr
-franais.
-
-J'attaquai hardiment mon programme par un tour qui devait vivement
-frapper l'imagination des spectateurs.
-
-Il s'agissait d'emprunter une bague, de la mettre dans un pistolet, de
-faire feu par une fentre donnant sur la scne et de l'envoyer dans la
-mer qui baignait le pied du thtre. Ceci termin, j'ouvrais une bote
-qui avait t pralablement examine, ferme et cachete par les
-spectateurs, et l'on y trouvait un norme poisson, qui rapportait la
-bague dans sa bouche.
-
-Plein de confiance dans la russite de ce tour, je m'avance vers le
-parterre en priant qu'on veuille bien me confier une bague. Sur vingt
-qui me sont prsentes j'accepte celle d'un compre que Pinetti m'a
-dsign l'avance, et je le prie de la mettre lui-mme dans le canon du
-pistolet que je lui prsente.
-
-Pinetti m'avait prvenu que le compre prendrait pour cela une bague en
-cuivre qui serait sacrifie, et qu'on lui en rendrait une en or. Le
-spectateur fait ce que je lui demande; aussitt j'ouvre la fentre, et
-je dcharge le pistolet.
-
-Comme un soldat sur le champ de bataille, l'odeur de la poudre m'exalte;
-je me sens plein d'entrain et de gat, et je me permets quelques
-heureuses plaisanteries qui sont gotes du public.
-
-Profitant de ces heureuses dispositions pour donner ce qui, en terme de
-thtre, s'appelle le _coup de fouet_, je saisis ma baguette magique, et
-je trace au-dessus de la bote des cercles plus ou moins cabalistiques.
-Enfin je brise les cachets, et triomphant, je sors le poisson que je
-porte au propritaire de la bague, afin qu'il la retire lui-mme de la
-bouche de mon fidle messager.
-
-Si le compre joue bien son rle, il doit tmoigner la plus grande
-stupfaction. En effet, le monsieur, en recevant sa bague, se met
-l'examiner sous toutes les faces, et je vois sur sa physionomie une
-surprise extrme. Fier d'une aussi belle russite, je remonte la scne
-o je m'incline pour remercier le public des applaudissements qu'il me
-prodigue. Hlas! mon cher Robert, ce triomphe fut de courte dure et
-devint pour moi le prlude d'une terrible mystification.
-
-J'allais passer une autre exprience, lorsque je vois mon spectateur
-s'agiter vivement en s'adressant ses voisins, et me regarder comme
-pour m'adresser la parole. Je crois que pour carter tout soupon mon
-compre poursuit son rle; seulement, je trouve qu'il abuse de cet
-effet. Mais quel n'est pas mon saisissement, lorsque mon homme se
-levant:
-
---Pardon, Monsieur, me dit-il, il me semble que votre tour n'est pas
-termin, puisqu' la place d'une bague en or orne de diamants que je
-vous ai confie, vous m'en avez rendu une en cuivre garnie de
-verroterie?
-
-Une erreur me paraissait impossible, aussi tournant le dos, je commence
-les prparatifs de l'exprience qui doit suivre.
-
---Monsieur, me crie alors mon spectateur rcalcitrant, voulez-vous me
-faire l'honneur de rpondre ma question? Si la fin de votre tour est
-une plaisanterie, je l'accepte comme telle, et vous me rendrez ma bague
-en sortant. S'il n'en est pas ainsi, je ne puis me contenter de
-l'horrible bijou que vous m'avez remis.
-
-Un silence profond rgnait dans la salle; on ignorait les causes de
-cette rclamation, et l'on pouvait croire que c'tait une mystification
-qui, comme d'ordinaire, finirait la plus grande gloire de l'oprateur.
-
-Le rclamant, le public et moi, nous nous trouvions dans le mme
-embarras, dans la mme incertitude; c'tait une nigme dont seul je
-pouvais donner le mot, et ce mot, je l'ignorais.
-
-Voulant cependant sortir de cette position aussi critique que ridicule,
-je m'approche de mon impitoyable crancier, je jette un coup d'oeil
-sur la bague que je lui ai remise, et je demeure attr en reconnaissant
-qu'elle est vritablement en cuivre grossirement dor.
-
-Le spectateur auquel je me suis adress n'tait donc point un compre?
-pensai-je avec effroi. Pinetti aurait-il voulu me trahir? Cette
-supposition me semble tellement odieuse que je la repousse, prfrant
-attribuer au hasard cette fatale mprise. Mais que faire? que dire? ma
-tte tait en feu.
-
-En dsespoir de cause, j'allais adresser au public quelques excuses sur
-ce malencontreux accident, lorsqu'une inspiration vint me tirer
-provisoirement d'embarras.
-
---Monsieur, dis-je au plaignant en affectant une grande tranquillit
-d'esprit, continuez-vous croire que votre bague, en passant par mes
-mains, s'est change en cuivre?
-
---Oui, Monsieur, et de plus j'ai l'assurance que celle que vous m'avez
-remise n'a aucune ressemblance de forme avec celle que je vous ai
-confie.
-
---Eh bien, Monsieur, repris-je avec aplomb, voil justement o est le
-merveilleux du tour: cette bague va insensiblement reprendre sa premire
-forme entre vos mains, et, demain matin, vous la trouverez exactement
-telle qu'elle tait lorsque vous me l'avez confie. C'est ce que nous
-appelons en termes cabalistiques le _changement imperceptible_.
-
-Cette rponse me faisait gagner du temps; je comptais la fin de la
-sance voir le rclamant, lui payer le prix de sa bague, quel qu'il ft,
-et le prier de me garder le secret.
-
-Assez heureusement sorti de ce mauvais pas, je saisis un jeu de cartes
-et je continuai ma sance. Les compres n'avaient rien faire dans le
-tour suivant, je n'avais donc rien craindre cette fois. Aussi
-m'approchant de la loge o se trouvait le roi, je le priai de me faire
-l'honneur de prendre une carte. Il le fit de trs bonne grce. Mais,
-nouvelle fatalit! Sa Majest n'eut pas plutt regard la carte choisie
-par elle que, fronant le sourcil, elle la rejeta sur la scne avec les
-marques du plus profond mcontentement.
-
-Le coup qui me frappe cette fois est trop direct pour que j'essaie de le
-parer ou tout au moins de le dissimuler. Mais je veux connatre la cause
-d'un aussi humiliant affront. Je ramasse la carte, et figurez-vous, mon
-enfant, toute l'tendue de mon dsespoir, lorsque j'y vois, trace en
-caractres dont il m'est facile de reconnatre la source, une grossire
-injure l'adresse de Sa Majest.
-
-Je voulus balbutier quelques excuses; de la main, le roi m'imposa
-ddaigneusement silence.
-
-Oh! alors, je ne puis vous dire ce qui se passa en moi, car le vertige
-s'empara de mon cerveau, je crus que j'allais devenir fou.
-
-J'avais enfin acquis la preuve de la perfidie de Pinetti, dont les
-batteries taient dresses pour me couvrir de confusion et de ridicule;
-j'tais tomb dans l'infme guet-apens qu'il m'avait si tratreusement
-dress.
-
-Cette ide me rend une sauvage nergie; je me sens saisi d'un affreux
-dsir de vengeance; je me prcipite vers la coulisse o doit se trouver
-mon ennemi; je veux le saisir au collet, l'amener sur la scne comme un
-malfaiteur, et lui faire demander grce et pardon.
-
-L'escamoteur n'y tait plus! Je cours de tous cts comme un insens;
-mais, quelque endroit que je me porte, les cris, les sifflets et les
-hues me poursuivent et bouleversent mes sens. Enfin, succombant sous le
-poids de tant d'motions, je m'vanouis.
-
-Pendant huit jours, je fus en proie une fivre ardente et au dlire,
-criant sans cesse vengeance contre Pinetti. Et pourtant je ne savais pas
-tout encore!
-
-J'appris plus tard que cet homme indigne, cet ami dloyal tait sorti de
-sa cachette, aprs mon vanouissement; qu'il tait entr en scne, la
-demande de quelques compres, et qu'il avait continu la sance, aux
-grands applaudissements de la salle entire.
-
-Ainsi donc, toute cette amiti, toutes ces protestations de dvouement
-n'taient qu'une comdie, qu'un tour d'escamotage. Pinetti n'avait
-jamais eu pour moi la moindre affection; ses caresses n'avaient eu
-d'autre but que de me faire tomber dans le pige qu'il tendait mon
-amour-propre; il voulait dtruire par une humiliation publique une
-concurrence qui le gnait.
-
-Il eut de ce ct un succs complet, car depuis ce jour, mes amis, mmes
-les plus intimes, craignant sans doute que le ridicule dont j'tais
-couvert ne rejaillt sur eux, me tournrent subitement le dos.
-
-Cet abandon m'affecta vivement, mais j'avais trop de fiert pour mendier
-le retour d'affections aussi frivoles, et, loin de chercher un
-rapprochement, je rsolus de quitter immdiatement la ville. D'ailleurs,
-je mditais un projet de vengeance pour l'excution duquel la solitude
-m'tait ncessaire.
-
-Pinetti avait fui lchement aprs le sanglant affront qu'il m'avait
-inflig. Le provoquer en duel, c'et t lui faire trop d'honneur. Je
-jurai de le battre avec ses propres armes et d'humilier mon tour mon
-vil mystificateur.
-
-Voici le plan que je me traai:
-
-Je devais me livrer avec ardeur tous les exercices de la
-prestidigitation et approfondir cet art dont je n'avais fait
-qu'effleurer les principes. Puis, lorsque je serais bien sr de
-moi-mme, que j'aurais ajout au rpertoire de Pinetti des tours
-nouveaux, je poursuivrais mon ennemi dans ses voyages, je le devancerais
-dans chaque ville ou j'y jouerais concurremment avec lui et je
-l'craserais partout de ma supriorit.
-
-Plein de cette ide, je convertis en numraire tout ce que je possdais,
-et je me rfugiai la campagne. L, compltement retir du monde, je me
-livrai l'excution de mes projets de vengeance.
-
-Je ne puis vous dire, mon ami, tout ce que je dployai de patience et
-combien je travaillai pendant les six mois que dura ma squestration
-volontaire. J'en fus heureusement rcompens, car ma russite fut
-complte.
-
-J'acquis une adresse laquelle je n'eusse jamais os prtendre. Pinetti
-n'tait plus un matre pour moi, et je devenais son rival.
-
-Non content de ces rsultats, je voulus l'clipser encore par la
-richesse de ma scne. Je fis donc excuter des appareils avec un luxe
-inou jusqu'alors, sacrifiant l'organisation de mon cabinet tout ce
-que je possdais.
-
-Avec quel bonheur je contemplai ces brillants instruments, dont chacun
-me prsentait une arme capable de faire de mortelles blessures la
-vanit de mon adversaire! De quelle joie profonde mon coeur battit
-la pense de la lutte que j'allais engager avec lui!
-
-C'tait maintenant entre Pinetti et moi un duel d'amour-propre, mais un
-duel mort; l'un de nous deux devait rester sur le terrain, et j'avais
-le droit d'esprer que je sortirais vainqueur de cette lutte.
-
-Avant de commencer mes voyages, je pris des renseignements sur mon
-rival, et j'appris qu'aprs avoir parcouru l'Italie mridionale, en
-s'arrtant dans les villes les plus importantes, il venait de quitter
-Lucques pour se rendre Bologne. Je sus en outre qu'au sortir de cette
-ville, il devait gagner successivement Modne, Parme, Plaisance, etc.
-
-Sans perdre de temps, je partis pour Modne, afin de le prcder dans
-cette ville et de lui enlever ainsi la possibilit d'y donner des
-reprsentations. D'normes affiches annoncrent les reprsentations
-
- DU COMTE DE GRISY, PHYSICIEN FRANAIS.
-
-Mon programme devait prsenter un grand attrait, car il comprenait tous
-les tours de Pinetti. Or, les journaux les avaient tellement prns
-depuis quelque temps, que j'avais lieu de croire qu'ils seraient
-parfaitement accueillis.
-
-En effet, la salle fut envahie avec autant d'empressement que lors de ma
-dsastreuse reprsentation de Naples; mais cette fois le rsultat ne me
-laissa rien dsirer. Les perfectionnements que j'avais apports aux
-expriences de mon rival, et surtout l'adresse que je dployai dans leur
-excution, me concilirent tous les suffrages.
-
-Ds lors mon succs fut assur, et les reprsentations suivantes
-achevrent de placer mon nom au dessus de ceux des prestidigitateurs les
-plus en vogue de l'poque.
-
-Suivant le plan que je m'tais trac, je quittai Modne aussitt que
-j'appris que Pinetti devait y arriver, et je me rendis Parme.
-
-Mon rival, plein de foi dans son mrite et ne pouvant croire mes
-succs, s'installa dans le thtre mme que je venais de quitter.
-
-Mais alors commencrent pour lui d'amres dceptions. La ville entire
-tait sature du genre de plaisir qu'il annonait. Personne ne rpondit
- son appel, et, pour la premire fois, il vit glisser entre ses mains
-le succs auquel il s'tait si facilement habitu.
-
-Le chevalier Pinetti, accoutum trner sans partage, n'tait pas homme
- cder la place celui qu'il appelait un dbutant. Il avait devin mes
-projets. Loin d'attendre l'attaque, il se prsenta de front pour le
-combat, et vint s'tablir Parme, presqu'en face du thtre o je
-donnais mes reprsentations.
-
-Mais cette ville lui fut aussi funeste que la prcdente: il eut la
-douleur de voir ma salle constamment remplie, tandis que son spectacle
-tait entirement dlaiss.
-
-Il faut vous dire aussi, mon ami, que tous les bnfices que je
-ralisais ne servaient qu' dfrayer un luxe qui faisait ma force. Que
-m'importaient l'or et l'argent? Je ne rvais que la vengeance, et pour
-la satisfaire je dlaissais la richesse. Je voulais briller avant tout
-et faire plir mon tour l'astre qui m'avait autrefois clips.
-
-Je dployais pour mes reprsentations un faste de souverain. Ce n'tait
-partout que fleurs et tapis; le pristyle et les couloirs du thtre en
-taient littralement couverts. La salle et la scne, tincelantes de
-lumires, prsentaient aux regards blouis de nombreux cussons portant
- l'adresse des dames des compliments dont la tournure dlicate
-prvenait en faveur du galant comte de Grizy, et lui gagnaient d'avance
-toutes les sympathies.
-
-C'est ainsi que j'crasai Pinetti, qui de son ct mit tout en oeuvre
-pour m'opposer une vigoureuse rsistance.
-
-Mais que pouvaient ses oripeaux et ses ornements suranns contre, je
-puis le dire, mon lgance et ma bonne tenue?
-
-Plaisance, Crmone, Mantoue, Vicence, Padoue, Venise virent notre lutte
-acharne, et, malgr sa rage et son dsespoir, l'orgueilleux Pinetti
-dut, sinon reconnatre, du moins subir ma supriorit. Abandonn mme de
-ses admirateurs les plus zls, il se rsigna plier bagage, et se
-dirigea vers la Russie. Quelques succs vinrent, un instant, le consoler
-de ses dfaites. Mais, comme si la fortune et entrepris de compenser
-par des rigueurs extrmes les faveurs dont elle l'avait si longtemps
-combl, une longue et cruelle maladie puisa sa sant ainsi que les
-faibles ressources qu'il s'tait mnages. Rduit la plus affreuse
-misre, il mourut dans le village de Bartitchoff, en Volhinie, chez un
-seigneur qui l'avait recueilli par compassion.
-
-Pinetti une fois parti, ma vengeance tait satisfaite, et, matre du
-champ de bataille, j'aurais pu abandonner une carrire que ma naissance
-semblait m'interdire. Mais ma position de mdecin tait brise, et d'un
-autre ct, j'tais retenu par un motif que vous apprcierez plus tard,
-c'est que, lorsqu'on a une fois got de cet enivrement que donnent les
-applaudissements du public, il est bien difficile d'y renoncer. Bon gr
-mal gr, je dus poursuivre la carrire de l'escamotage.
-
-Je songeai alors utiliser la vogue que j'avais acquise, et je me
-dirigeai vers Rome, pour y terminer brillamment la srie de mes
-reprsentations en Italie.
-
-Pinetti n'avait jamais os aborder cette ville, moins pourtant par
-dfiance de lui-mme que par crainte du Saint-Office, dont il ne parlait
-qu'en tremblant. Le chevalier tait excessivement prudent quand il
-s'agissait de la conservation de sa personne; il craignait d'tre pris
-pour sorcier et de finir sa vie dans un auto-da-f. Plus d'une fois il
-m'avait cit l'exemple du malheureux Cagliostro qui, condamn mort,
-n'avait d qu' la clmence du pape la grce de voir commuer sa peine en
-une prison perptuelle.
-
-Confiant dans les lumires de Pie VII et, du reste, n'ayant ni les
-prtentions au sortilge qu'affectait Pinetti, ni le charlatanisme de
-Cagliostro, j'allai dans la capitale du monde chrtien donner des
-reprsentations qui furent trs suivies.
-
-Sa Saintet elle-mme, en ayant entendu parler, me fit l'insigne honneur
-de me demander une sance, en me prvenant que j'aurais pour spectateurs
-les hauts dignitaires de l'Eglise.
-
-Vous devez penser, mon enfant, avec quel empressement je me rendis ses
-dsirs et avec quels soins je fis les prparatifs de cette solennit.
-
-Aprs avoir choisi dans mon rpertoire les meilleurs de mes tours, je me
-mis encore l'esprit la torture pour en imaginer un qui, tout de
-circonstance, prsentt un intrt digne de mon illustre public. Mais je
-n'eus pas besoin de chercher bien longtemps; le plus ingnieux des
-inventeurs, le hasard, vint mon secours.
-
-La veille mme du jour o la reprsentation devait avoir lieu, je me
-trouvais chez un des premiers horlogers de la ville, lorsqu'un
-domestique vint s'informer si la montre de Son Eminence le cardinal de
-*** tait rpare.
-
---Elle ne le sera que ce soir, rpondit l'horloger, et j'aurai l'honneur
-d'aller moi-mme la porter votre matre.
-
-Quand le serviteur se fut loign:
-
---Voici une belle et excellente montre, me dit le marchand; le cardinal
-auquel elle appartient lui attribue une valeur de plus de dix mille
-francs, parce que, pense-t-il, commande par lui au clbre Brguet,
-cette pice est unique dans son genre. Pourtant, chose bizarre! il y a
-deux jours, un jeune fou de notre ville est venu me proposer pour mille
-francs une montre du mme artiste, exactement semblable celle-ci.
-
-Pendant que l'horloger me parlait, j'avais dj conu un projet pour ma
-sance.
-
---Pensez-vous, lui dis-je, que, cette personne soit toujours dans
-l'intention de se dfaire de sa montre?
-
---Certainement, rpondit l'artiste. Ce jeune prodigue, qui a dj
-dissip son patrimoine, en est rduit maintenant se dfaire de ses
-bijoux de famille; les mille francs seront donc fort bien venus.
-
---Mais o trouver ce jeune homme?
-
---Rien de plus facile; dans une maison de jeu qu'il ne quitte plus.
-
---H bien! monsieur, je dsire possder cette montre, mais il me la faut
-aujourd'hui mme. Veuillez donc l'acheter pour mon compte; aprs quoi,
-vous y ferez graver les armes de Son Eminence, de manire que les deux
-bijoux soient parfaitement identiques, et je m'en rapporte votre
-loyaut pour le bnfice que vous voudrez tirer de cette ngociation.
-
-L'horloger me connaissait et se doutait bien de l'usage que je voulais
-faire de la montre; mais il devait tre assur de ma discrtion, puisque
-l'honneur de ma russite en dpendait.
-
-D'aprs l'empressement qu'il mit, je vis que l'affaire lui convenait.
-
---Je ne vous demande qu'un quart d'heure peine, me dit-il, la maison
-o je me rends est voisine de la mienne, et j'ai la conviction que ma
-proposition sera facilement accepte.
-
-Un quart d'heure ne s'tait pas coul, que je vis mon ngociateur
-arriver, le chronomtre la main.
-
---Le voici, me dit-il d'un air triomphant. Mon homme m'a reu comme un
-envoy de la providence des joueurs, et sans mme compter la somme que
-je lui remettais, il s'est dessaisi de son bijou; ce soir, tout sera
-termin.
-
-En effet, dans la soire, l'horloger m'apporta les deux montres et m'en
-remit une. En les comparant l'une l'autre, il tait impossible d'y
-trouver la moindre diffrence.
-
-Cela me cota cher, mais j'tais sr maintenant d'excuter un tour qui
-ne manquerait pas de produire le plus grand effet.
-
-Le lendemain, je me rendis au palais pontifical, et, six heures, au
-signal que m'en fit donner le Saint-Pre, j'entrai en scne.
-
-Jamais je n'avais paru devant une assemble aussi imposante.
-
-Pie VII, assis dans un large fauteuil qu'on avait plac sur une estrade,
-occupait la premire place; prs de lui sigeaient les cardinaux, et
-derrire se tenaient diffrents prlats et dignitaires de l'Eglise.
-
-La physionomie du pape respirait la bienveillance, et ce fut heureux
-pour moi, car il ne fallait rien moins que la vue de cette figure,
-souriante et douce, pour chasser de mon esprit une fcheuse ide qui me
-tourmentait singulirement depuis quelques instants.
-
-Cette sance, me disais-je, ne serait-elle pas un interrogatoire
-dissimul, pour me faire avouer des rapports avec les pouvoirs
-infernaux? Le greffier du Saint-Office ne serait-il pas l prt
-stnographier mes paroles, et la prison perptuelle du comte de
-Cagliostro ne me serait-elle pas rserve en punition de mes innocents
-prestiges?
-
-Ma raison repoussa bientt une semblable absurdit. Il tait peu
-probable que Sa Saintet se prtt un pige aussi indigne.
-
-Bien que mes craintes eussent t entirement dissipes par ce simple
-raisonnement, mon exorde se ressentit nanmoins de cette premire
-impression; il semblait tre prononc plutt en vue d'une justification
-que comme une introduction ma sance:
-
---Saint-Pre, dis-je en m'inclinant respectueusement, je viens vous
-prsenter des expriences auxquelles on a donn, bien tort, le nom de
-magie blanche. Ce titre a t invent par le charlatanisme pour frapper
-l'esprit de la multitude; mais il ne reprsente en ralit qu'une
-runion de tours d'adresse destins rcrer l'imagination par
-d'ingnieux artifices.
-
-Satisfait de la bonne impression qu'avait produite mon petit discours,
-je commenai gaiement ma sance.
-
-Je ne saurais vous dire, mon enfant, tout le plaisir que j'prouvai dans
-cette soire. Les spectateurs semblaient prendre un intrt si vif
-tout ce qu'ils voyaient, que je me sentais une verve inusite; jamais je
-n'avais encore rencontr un public aussi dispos l'admiration. Le pape
-lui-mme tait dans le ravissement.
-
---Mais, monsieur le comte, me disait-il chaque instant, avec une
-navet charmante, comment pouvez-vous faire cela? Je finirai par
-devenir malade force de chercher approfondir vos mystres.
-
-Aprs le coup _de piquet de l'aveugle_, qui avait littralement tourdi
-l'assemble, je fis celui de l'_criture brle_, auquel je dus un
-autographe que je regarde comme le plus prcieux de mes souvenirs.
-
-Voici sommairement le dtail de ce tour:
-
-On fait crire une phrase ou deux par un spectateur; on lui dit ensuite
-de brler le billet, et celui-ci doit se retrouver intact sous un pli
-cachet.
-
-Je priai le Saint-Pre de vouloir bien crire lui-mme quelques mots; il
-y consentit et traa cette phrase:
-
-Je me plais reconnatre que Monsieur le comte de Grisy est un aimable
-sorcier.
-
-Le papier fut brl, et rien ne saurait rendre l'tonnement de Pie VII,
-lorsqu'il le retrouva intact au milieu d'un grand nombre d'enveloppes
-cachetes.
-
-Je reus du Saint-Pre l'autorisation de conserver cet autographe.
-
-Pour terminer ma sance, et comme bouquet, je passai au fameux tour que
-j'avais intent pour la circonstance.
-
-Ici j'allais rencontrer plusieurs difficults. La plus grande tait,
-sans contredit, d'amener le cardinal de *** me confier sa montre et
-cela sans lui en faire directement la demande. Pour y parvenir je fus
-oblig d'avoir recours la ruse.
-
-A ma prire, plusieurs montres m'avaient t remises, mais je les avais
-successivement rendues sous le prtexte plus ou moins vrai, que,
-n'offrant rien de particulier dans la forme, il serait difficile de
-faire constater l'identit de celle que je choisirais.
-
---Si parmi vous, Messieurs, ajoutai-je, quelqu'un possdais une montre
-un peu grosse (celle du cardinal prsentait prcisment cette
-particularit) et qu'il voulut bien me la remettre, je l'accepterais
-volontiers comme plus convenable l'exprience. Je n'ai pas besoin
-d'ajouter que j'en aurai le plus grand soin. Je ne veux que prouver sa
-supriorit, si elle est excellente, et, dans le cas contraire, la faire
-arriver sa plus grande perfection.
-
-Tous les yeux se portrent naturellement sur le Cardinal, qui, on le
-savait, attachait une grande importance l'paisseur exagre de son
-chronomtre. Il prtendait, avec quelque raison peut-tre, que les
-pices y trouvaient une plus grande libert d'action. Toutefois, il
-hsitait me confier un instrument si prcieux, lorsque Pie VII lui
-dit:
-
---Cardinal, je crois que votre montre doit parfaitement convenir;
-faites-moi le plaisir de la remettre M. de Grisy.
-
-Son Eminence se rendit au dsir du Saint-Pre, non sans de minutieuses
-prcautions.
-
-Une fois le chronomtre entre mes mains, j'affectai, tout en admirant sa
-belle forme et la gravure de sa bote, de le faire passer sous les yeux
-du pape et des personnes qui l'entouraient.
-
---Votre montre est-elle rptition, demandai-je ensuite au cardinal?
-
---Non, Monsieur, c'est un chronomtre, et l'on n'a pas l'habitude de
-surcharger les pices de prcision de rouages inutiles leurs
-fonctions.
-
---Ah! c'est un chronomtre; alors il est anglais, dis-je avec une
-apparente simplicit.
-
---Comment! rpliqua le cardinal, visiblement piqu; vous pensez,
-Monsieur, qu'il n'y a de chronomtres qu'en Angleterre, tandis qu'au
-contraire la France a toujours t le pays o se sont excutes les plus
-belles pices d'horlogerie de prcision. Quel nom anglais peut-on
-opposer ceux de Pierre Leroy, de Ferdinand Berthoud et de Brguet
-surtout, de qui je tiens cette montre?
-
-Le pape se mit sourire du style emphatique du cardinal.
-
---C'est donc ce chronomtre que l'on choisit, repris-je en mettant un
-terme l'incident que je venais de provoquer dessein. Vous savez,
-Messieurs, ajoutai-je, qu'il s'agit maintenant de vous en faire
-apprcier la qualit et surtout la solidit. Voyons une premire
-preuve.
-
-Je tenais la montre la hauteur de ma figure, je la laissai tomber sur
-le parquet. Un cri d'effroi s'leva de toutes parts.
-
-Le cardinal, ple et tremblant, se leva: Monsieur, me dit-il avec une
-colre mal comprime, ce que vous faites l est une bien mauvaise
-plaisanterie.
-
---Mais, Monseigneur, dis-je avec le plus grand calme, il n'y a pas la
-moindre inquitude avoir; je veux seulement prouver l'assemble la
-perfection de cette pice et montrer messieurs les Anglais qu'il leur
-serait impossible d'en fournir une semblable. Soyez, je vous prie, sans
-crainte; elle sortira intacte des preuves auxquelles je la soumets. En
-mme temps, j'appuyai le pied sur la bote qui, criant sous le poids de
-mon corps, se brisa, s'aplatit et ne prsenta plus qu'une masse informe.
-
-Pour le coup, je crus que Monseigneur allait se trouver mal; il retenait
-avec peine les clats de son mcontentement. Le pape alors se tourna
-vers lui:
-
---Comment, cardinal, vous n'avez donc pas confiance dans notre sorcier?
-Quant moi, je ris de cela comme un enfant, persuad qu'il y a eu une
-habile substitution.
-
---Votre Saintet veut-elle bien me permettre de lui faire observer,
-dis-je respectueusement, qu'il n'y a pas eu substitution; j'en appelle
-du reste Son Eminence, qui voudra bien le reconnatre. Et je prsentai
-au cardinal les dbris informes de sa montre. Il les examina avec
-anxit, et retrouvant ses armes graves sur le fond de la bote:
-
---C'est bien cela, dit-il en poussant un profond soupir, tout y est.
-Mais, ajouta-t-il schement, je ne sais comment vous vous tirerez de l,
-Monsieur; en tout cas, vous eussiez d faire ce tour inqualifiable sur
-un objet qu'il et t possible de remplacer; sachez que mon chronomtre
-est unique.
-
---Eh bien, Eminence, je suis enchant de cette circonstance, qui n'aura
-d'autre rsultat que de donner plus de relief mon exprience.
-Maintenant, si vous voulez bien m'y autoriser, je vais continuer
-l'opration.
-
---Mon Dieu, Monsieur, vous ne m'avez pas consult pour commencer vos
-dgts; agissez votre guise, vous pouvez faire tout ce que vous
-voudrez.
-
-L'identit de la montre du cardinal constate, il s'agissait de faire
-passer dans la poche du pape celle que j'avais achete la veille. Mais
-il n'y fallait pas songer tant que Sa Saintet serait assise; je
-cherchai donc un prtexte pour la faire lever et j'eus le bonheur d'y
-russir.
-
-On venait de m'apporter un mortier de fonte muni d'un norme pilon; je
-le fais placer sur une table, j'y jette les dbris du chronomtre et je
-me mets les piler avec acharnement. Tout coup, une lgre dtonation
-se fait entendre, et du fond du vase sort une vive lueur qui, rpandant
-une teinte rougetre sur l'assemble, donne cette scne toute
-l'apparence d'une vritable opration de magie. Pendant ce temps, pench
-sur le mortier, j'affecte d'y regarder, et je me rcrie sur les
-merveilles que j'y vois apparatre.
-
-Par respect pour le pape, personne n'ose se lever, mais le pontife,
-cdant la curiosit, s'approche enfin de la table, suivi d'une partie
-de l'auditoire.
-
-On a beau regarder dans le mortier, on n'y voit que du feu; c'est le
-mot.
-
---Je ne sais si je dois l'attribuer l'blouissement que j'prouve, dit
-Sa Saintet en passant la main sur ses yeux, mais je ne distingue rien.
-
-Moi aussi, je ne distinguais rien. Mais, loin d'en convenir, je prie le
-pape de tourner autour de la table, afin de chercher le ct le plus
-favorable pour apercevoir ce que j'annonce. Pendant cette volution, je
-glisse dans la poche du Saint-Pre ma montre de rserve.
-
-La suite de l'exprience coule de source: le chronomtre du cardinal est
-bris, fondu et rduit en un petit lingot, que je prsente
-l'assemble.
-
---Maintenant, dis-je, sr du rsultat que j'allais obtenir, je vais
-rendre ce lingot sa forme primitive, et cette transformation aura lieu
-dans le trajet qu'il va faire d'ici la poche de la personne la moins
-susceptible d'tre souponne de comprage.
-
---Ah! ah! s'cria le pape d'un ton de joyeuse humeur, voil qui devient
-de plus en plus fort. Mais comment feriez-vous, Monsieur le sorcier, si
-je vous demandais que ce ft dans ma poche?
-
---Sa Saintet n'a qu' ordonner pour que je me conforme ses dsirs.
-
---Eh bien, monsieur le comte, qu'il en soit ainsi!
-
---Sa Saintet sera immdiatement satisfaite.
-
-Je prends alors le lingot au bout de mes doigts, je le montre
-l'assemble, puis je le fais subitement disparatre en prononant ce
-seul mot: _passe_.
-
-Le pape, avec tous les signes de la plus complte incrdulit, porta
-vivement la main sa poche. Je le vis bientt rougir d'motion, et
-retirer la montre qu'il remit tout de suite au cardinal, comme s'il et
-craint de s'y brler les doigts.
-
-On crut d'abord une mystification, car l'assemble ne pouvait croire
-une rparation aussi immdiate. Lorsqu'on se fut assur de la
-ralisation du prodige annonc, je reus le tribut d'loges que mritait
-un tour aussi bien russi.
-
-Le lendemain, le pape me fit remettre une riche tabatire orne de
-diamants, en me remerciant de tout le plaisir que je lui avais procur.
-
-Cette sance eut un grand retentissement dans Rome, et mes
-reprsentations recommencrent avec plus de vogue que jamais. Peut-tre
-avait-on l'espoir d'tre tmoin du fameux tour de la _montre brise_,
-tel que je l'avais excut au Vatican. Mais quelque prodigue que je
-fusse alors, je n'aurais pas pouss la folie jusqu' dpenser, chaque
-soir, une somme de douze cents francs pour un tour qui, du reste
-n'aurait jamais pu tre prsent dans des circonstances aussi favorables
-que chez le Saint-Pre.
-
- * * * * *
-
-Dans le thtre o je jouais, se trouvait galement une troupe d'opra,
-qui avait suspendu ses reprsentations pendant le temps de mon sjour
-Rome. Le directeur, avec lequel j'tais li d'intrt, profitant de
-cette vacance de ses artistes, leur faisait rpter une pice nouvelle
-qu'on devait jouer ds que mes reprsentations auraient cess. Cela me
-donnait chaque jour l'occasion de me trouver avec les acteurs.
-
-Ces artistes, d'ordinaire si ombrageux pour toute rputation qui
-dtourne d'eux l'attention du public, loin de se montrer jaloux de mes
-succs, me tmoignaient au contraire autant d'amiti que d'intrt.
-
-J'avais pris en affection toute particulire un des plus jeunes d'entre
-eux; c'tait un tnor, charmant garon de dix-huit ans, dont les traits
-fins, dlicats et rguliers, contrastaient singulirement avec son
-emploi.
-
-Cette physionomie fminine, jointe une petite taille et une dmarche
-timide, gnait l'illusion lorsqu'il remplissait ses rles, surtout ceux
-d'amoureux; on et dit une jeune pensionnaire sous des habits masculins.
-Pourtant, j'eus l'occasion par la suite de reconnatre que sous cette
-enveloppe effmine, il cachait un coeur ardent et courageux. Antonio
-(c'tait le nom du tnor) comptait dj un certain nombre d'affaires,
-dont il tait sorti avec avantage.
-
-A cet endroit du rcit de Torrini, je l'interrompis, car le nom
-d'Antonio m'avait frapp.
-
---Comment, lui dis-je, ce serait?....
-
---Prcisment, c'est lui-mme. Votre tonnement ne me surprend pas, mais
-il cessera lorsque je vous aurai dit qu'il y a dj plus de vingt ans
-que ces vnements sont passs. A cette poque, Antonio ne portait pas
-comme aujourd'hui une paisse barbe noire; son visage n'avait point
-encore t bruni par le grand air et par les fatigues de notre vie
-nomade et laborieuse.
-
-La mre d'Antonio avait galement un emploi dans le thtre; elle
-figurait dans les ballets et s'appelait Lauretta Torrini. Bien qu'elle
-approcht de la quarantaine, c'tait une femme parfaitement conserve.
-Elle avait mme t trs belle, mais les plus mauvaises langues du
-thtre (et il y en avait un certain nombre), n'avaient jamais eu la
-moindre lgret lui reprocher. Veuve d'un employ, elle tait
-parvenue, par son travail et son intelligence, lever sa famille.
-
-Antonio n'tait pas son seul enfant; en mme temps que lui, elle avait
-mis au monde une fille. Ces deux jumeaux, comme cela arrive assez
-frquemment, taient d'une ressemblance si parfaite, que leurs vtements
-seuls purent les faire distinguer par la suite; on leur avait donn le
-nom d'Antonio et d'Antonia.
-
-Le garon reut au thtre une ducation musicale qui en fit un tnor;
-mais Antonia fut constamment loigne de la scne. Aprs lui avoir donn
-une belle ducation, Lauretta l'avait place dans un magasin de lingerie
-o elle devait s'initier au commerce.
-
-Si je vous parle si longuement de cette famille, c'est que, vous devez
-l'avoir devin, elle fut bientt la mienne.
-
-Mon amiti pour Antonio n'tait pas entirement dsintresse. Sa
-connaissance m'avait conduit faire celle de sa soeur.
-
-Antonia tait belle et sage; je demandai sa main et je fus agr. Notre
-mariage fut arrt pour le moment o cesserait mon engagement avec le
-thtre, et il fut convenu que Lauretta et Antonio s'associeraient
-notre fortune.
-
-J'ai dit plus haut qu'Antonio tait d'une beaut effmine; j'ai dit
-aussi, et j'appuie avec raison sur ce fait, que cette dlicatesse de
-traits contrastait avec la mle et courageuse nergie de son caractre.
-
-Mais si d'un ct de grands yeux noirs orns de longs cils et couronns
-d'un arc brun de la plus grande finesse, un nez fin, une bouche bien
-dessine, des lvres fraches et vermeilles taient presque dplacs
-chez Antonio, d'un autre, ces charmants avantages convenaient
-merveille ma fiance.
-
-Un pareil trsor ne pouvait rester longtemps ignor; Antonia fut
-remarque et toute la jeunesse dore vint papillonner autour d'elle.
-Mais elle m'aimait et rsista sans peine ces nombreuses et brillantes
-sductions.
-
-Enfin, j'allais bientt devenir son poux.
-
- * * * * *
-
-En attendant ce jour tant dsir, nous rvions, Antonia et moi, des
-plans de bonheur pour l'avenir; la vie de voyage lui convenait, et, sur
-son dsir de faire une longue excursion en mer, je lui promis de la
-conduire Constantinople. Je dsirais moi-mme jouer devant Selim III,
-qui passait, et juste titre, pour un prince clair et bienveillant
-envers les artistes, qu'il savait attirer auprs de lui.
-
-Tout semblait donc sourire mes voeux, quand un matin, pendant que je
-songeais ces doux projets, Antonio entra brusquement chez moi.
-
---Mon cher Edmond, me dit-il, je vous donnerais deviner en mille d'o
-je viens et quels sont les vnements qui me sont survenus depuis hier.
-
-Je ne vous laisserai pas longtemps chercher: Sachez donc, comme prlude
- mon rcit, que, entran malgr moi dans un drame qui menaait de
-devenir des plus sanglants, j'en ai fait une comdie, dont les dtails
-ne manquent pas d'originalit. Vous allez en juger.
-
-J'tais hier au thtre: un aide machiniste, brave homme du reste, mais
-qui passe les trois quarts de son existence dans les tavernes,
-s'approcha de moi et me demanda la permission de me faire une
-confidence.
-
---Monsieur Antonio, me dit-il, si vous voulez conjurer un grand malheur,
-vous n'avez pas de temps perdre, coutez-moi. Cette nuit, j'tais
-boire dans un cabaret en compagnie de quelques amis. Un homme avec
-lequel nous venions de faire connaissance le verre la main, nous
-proposa de gagner sans peine une bonne somme d'argent. La proposition
-tait sduisante, nous l'acceptmes l'unanimit, sauf savoir aprs
-ce qu'on exigeait de nous. On nous en donna connaissance. Voici ce que
-nous avons promis de faire:
-
-Ce soir, au moment o votre soeur sortira de son magasin, nous devons
-l'entourer en simulant une dispute, et lever nos voix de manire
-couvrir ses cris. Les gens du marquis d'A... se chargent du reste.
-Comprenez-vous maintenant?
-
-Je ne comprenais que trop, ajouta Antonio; je remerciai peine le
-machiniste, et, la tte bouleverse par sa confidence, je descendis en
-toute hte. Dans ce moment suprme mon imagination ne me fit
-heureusement pas dfaut; vous le savez, Edmond, aux extrmes dangers
-l'inspiration subite.
-
-Je me trouvais devant un armurier; j'entrai chez lui, j'achetai deux
-pistolets, et les cachant sous mes vtements, je courus la maison.
-
-Mre, dis-je en entrant, j'ai pari qu'en prenant les vtements
-d'Antonia je me ferais passer pour elle; habillez-moi donc bien vite, et
-soyez assez bonne pour aller dire ma soeur que je la prie de quitter
-son magasin une demi-heure plus tard que de coutume.
-
-Ma mre fit ce que je lui demandais, et lorsqu'elle eut termin, elle me
-trouva d'une ressemblance si parfaite avec Antonia, qu'elle m'embrassa,
-aprs quoi elle partit en riant aux clats de ma plaisante ide.
-
-Neuf heures venaient de sonner. C'tait l'heure convenue pour
-l'enlvement. Je me htai de sortir en imitant de mon mieux la dmarche
-et la tournure de ma soeur.
-
-Le coeur me battit avec force, lorsque je vis cette troupe de valets
-et de bandits s'approcher de moi. Un instant, je mis instinctivement la
-main sur mes armes, mais je repris aussitt les allures timides d'une
-jeune fille, et je continuai de m'avancer.
-
-Le coup s'excuta comme il avait t annonc; je fus enlev avec
-beaucoup de mnagements malgr ma rsistance simule, et l'on me dposa
-dans une voiture dont les stores taient baisss. Les chevaux partirent
-au galop.
-
-Un homme se trouvait prs de moi: je le reconnus malgr l'obscurit:
-c'tait bien le marquis d'A... J'eus supporter d'abord de chaleureuses
-excuses, puis des protestations passionnes qui me faisaient monter le
-sang au visage. Je fus plusieurs fois sur le point de me trahir, mais ma
-vengeance tait si belle et si prochaine, que je refoulai dans mon
-coeur ces brlantes motions.
-
-Mon projet tait, ds que je serais seul avec lui, de le provoquer un
-duel mort.
-
-Une demi-heure s'tait peine coule, que nous tions arrivs au terme
-de notre voyage. Le marquis me pria de descendre et me donna galamment
-la main pour m'introduire dans une petite villa isole de toute
-habitation.
-
-Nous entrmes dans un salon resplendissant de lumires. Quelques jeunes
-gens en compagnie de jeunes femmes nous y attendaient.
-
-Mon ravisseur, radieux et triomphant, me fit subir une prsentation
-ses amis et leurs compagnes, et il reut leurs flicitations.
-
-Je baissais les yeux de crainte qu'on ne vt s'en chapper les clairs
-de ma colre, car je savais que cette humiliante ovation tait rserve
-pour ma soeur, qui certes en serait morte de honte.
-
-Cinq minutes plus tard, un domestique ouvrant une porte deux battants,
-annona que le souper tait servi.
-
---A table! mes amis, cria le marquis, table! et que chacun s'y place
-selon son bon plaisir.
-
-Il m'offrit son bras.
-
-Nous entourmes une table somptueuse. Le marquis se fit mon serviteur,
-car, pour laisser plus de libert ses convives, il avait congdi ses
-gens.
-
-Pendant quelque temps je refusai tout ce qui me fut offert. Mais vous le
-savez, mon cher Edmond, la nature a des droits qu'il nous est impossible
-de mconnatre. J'avais une faim dvorante qui s'aiguisait encore la
-vue de mets succulents; je dus, malgr ma colre, abandonner mes projets
-d'abstinence, et je cdai la tentation.
-
-Je ne pouvais manger sans boire, et il n'y avait point d'eau sur la
-table. Nos dames s'accommodaient fort bien du vin; je fis comme ces
-dames. Toutefois, j'en usai avec modration, et, pour conserver l'esprit
-de mon rle, j'affectai en gnral une grande rserve et une extrme
-timidit.
-
-Le marquis fut enchant de me voir ainsi prendre mon parti; il m'adressa
-quelques galanteries, puis, voyant qu'elles m'taient dsagrables, il
-n'insista pas, persuad qu'il prendrait sa revanche en temps plus
-opportun.
-
-Nous tions au dessert. La joie la plus expansive rgnait dans
-l'assemble. Vous l'avouerai-je, Edmond, cette runion de gais viveurs
-auxquels je me serais si franchement associ dans toute autre
-circonstance; ces femmes, aussi coquettes que jolies, devinrent pour mes
-sens ce qu'avaient t les mets pour mon apptit, et chassrent
-insensiblement mes sombres ides. Je ne me sentais plus la force de
-continuer le rle dramatique que j'avais entrepris et je cherchai dans
-ma tte un dnouement plus convenable la situation et mes moyens.
-
-Mon parti fut bientt pris!
-
-Trois toasts venaient d'tre successivement ports: Au vin! au jeu!
-l'amour! Ces dames s'y taient associes en vidant leurs verres, tandis
-que j'tais rest calme et silencieux. Le marquis me sollicitait en vain
-par de douces paroles de m'associer la joie commune.
-
-Tout coup je me lve, un verre la main, et prenant la tournure et
-les manires d'un franc soldat.
-
---Par Bacchus! m'criai-je d'une voix de baryton et en appuyant
-vigoureusement la main sur l'paule du marquis, buvons, mes amis, aux
-beaux yeux de ces dames! Je vide ensuite mon verre tout d'un trait,
-j'entonne un couplet qui se termine ainsi:
-
- Et si nous nous grisons de vin,
- Enivrons-nous aussi du regard de nos belles!
-
-Je ne puis dire quelles furent les impressions du marquis: je le sentis
-rester sous ma main comme une statue de pierre. Quand ses amis, ils me
-regardaient avec un bahissement ml de stupeur, me prenant sans doute
-pour une folle, tandis que les femmes riaient aux clats de mon trange
-sortie.
-
---Eh bien! Messieurs, continuai-je, d'o vient votre surprise? ne
-reconnaissez-vous pas en moi le tnor Antonio Torrini, bon vivant, ma
-foi, et tout prt rendre raison, le verre ou les armes la main,
-qui de droit. En mme temps je dposai mes pistolets sur la table.
-
-A ces mots, le marquis sortit enfin de la torpeur o l'avait plong
-l'vanouissement de ses beaux rves; il se redressa furieux et leva la
-main pour me frapper au visage. Mais ses yeux n'eurent pas plutt
-rencontr les miens, que, subissant encore l'influence d'une illusion
-qu'il abandonnait avec peine, il retomba sur son sige.
-
---Non, dit-il, je ne me dciderai jamais frapper une femme.
-
---Qu' cela ne tienne, monsieur le marquis, repris-je en quittant la
-table, je ne vous demande que dix minutes pour reparatre avec le
-costume de mon nouveau rle. Je passai dans une pice voisine o je
-quittai robes, jupes et falbalas. Il ne manquait que l'habit aux
-vtements que j'avais conservs sous mon accoutrement fminin. Mais un
-habit n'est pas indispensable pour recevoir un soufflet, et comme
-j'tais, par ce fait, en costume de combat, je rentrai dans la salle.
-
-En mon absence, la scne avait compltement chang. Quand je me
-prsentai, il me sembla que j'avais _manqu mon entre_, comme on dit au
-thtre lorsqu'on se trouve en retard pour donner la rplique. Tout le
-monde me regardait en souriant, et l'un des convives s'approchant de
-moi:
-
---Monsieur Antonio, me dit-il, les tmoins de mon ami et les vtres, que
-nous avons nomms d'_office_ en votre absence, ont arrang l'affaire;
-nous n'avons pas jug convenable qu'on se battt pour des torts qui sont
-compenss. Approuvez-vous notre dcision?
-
-Je prsentai la main au marquis, qui la reut d'assez mauvaise grce,
-pour me prouver qu'il me gardait encore rancune de l'amre mystification
-que je lui avais inflige.
-
-Ce dnouement suffisait ma vengeance: je me retirai. Mais, avant de
-partir, chacun de nous jura sur l'honneur d'tre discret. Les femmes
-furent admises ce serment.
-
-Aprs avoir remerci ce bon Antonio de son dvouement et l'avoir
-compliment sur son esprit d'-propos:
-
---Ces messieurs, ajoutai-je, ont agi trs galamment avec les dames, en
-confiant un secret leur discrtion; mais moi qui me flatte de
-connatre le coeur fminin, je dis avec Franois Ier:
-
- Souvent femme varie,
- Bien fol est qui s'y fie.
-
-C'est pourquoi le mariage aura lieu aprs-demain, et trois jours aprs
-nous partirons pour Constantinople.
-
-Ce ne fut que dans la capitale de la Turquie qu'Antonio raconta sa
-soeur le danger qu'elle avait couru et la ruse par laquelle il l'avait
-sauve.
-
-Antonio aimait sa soeur autant que moi-mme, et il avait raison,
-ajouta Torrini, car c'tait bien la femme la plus parfaite qu'il y ait
-jamais eu dans ce monde. Pour s'en faire une ide, mon ami, il faudrait
-se figurer toutes les qualits d'une belle me unies la plus
-ravissante beaut. C'tait un ange enfin!
-
-Le comte de Grisy s'tait tellement exalt ce souvenir, qu'il s'tait
-soulev en portant les bras vers le ciel, o il semblait chercher la
-femme qu'il avait tant aime. Mais il retomba aussitt, accabl par
-d'horribles souffrances que lui causa le drangement de ses appareils.
-Il dut interrompre son rcit et le remettre au lendemain.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-SUITE DE L'HISTOIRE DE TORRINI.--LE GRAND-TURC LUI FAIT DEMANDER UNE
-SANCE.--UN TOUR MERVEILLEUX.--LE CORPS D'UN JEUNE PAGE COUP EN
-DEUX.--COMPATISSANTE PROTESTATION DU SRAIL.--AGRABLE SURPRISE.--RETOUR
-EN FRANCE.--UN SPECTATEUR TUE LE FILS DE TORRINI PENDANT UNE
-SANCE.--FOLIE: DCADENCE.--MA PREMIRE REPRSENTATION.--FACHEUX
-ACCIDENT POUR MES DBUTS.--JE REVIENS DANS MA FAMILLE.
-
-
-Le jour suivant, Torrini reprit son rcit sans attendre que je lui en
-fisse la demande:
-
---Arrivs Constantinople, me dit-il, nous gotmes pendant quelque
-temps le bien-tre d'un doux repos, dont le charme s'augmentait encore
-de tous les enivrements de la lune de miel.
-
-Au bout d'un mois cependant, je pensai que notre mutuel bonheur ne
-devait pas m'empcher de chercher raliser le projet que j'avais form
-de jouer devant Selim III. Avant de solliciter cette faveur, je crus
-devoir me faire connatre en donnant des reprsentations dans la ville.
-Quelque retentissement qu'eussent eu mes sances en Italie, il tait peu
-probable que mon nom et travers la Mditerrane: c'tait donc une
-nouvelle rputation me faire.
-
-Je fis construire un thtre, dans lequel se continua le cours de mes
-succs: le public vint en foule; et les plus hauts personnages furent
-bientt au nombre de mes plus zls spectateurs.
-
-Je peux me glorifier, mon ami, de cette vogue, car les Turcs, de leur
-nature si indolents et si flegmatiques, pris du spectacle que je leur
-offrais, me rappelaient par leur enthousiasme mes bouillants spectateurs
-italiens.
-
-Le grand visir vint lui-mme assister une de mes sances; il en parla
- son souverain, et excita si vivement sa curiosit, que Selim m'envoya
-l'invitation, pour ne pas dire l'ordre, de venir la cour.
-
-Je me rendis en toute hte au palais, o l'on me dsigna l'appartement
-dans lequel devait avoir lieu la sance. De nombreux ouvriers furent mis
-sous mes ordres, et l'on me donna toute latitude pour mes dispositions
-thtrales. Une seule condition m'tait impose: c'est que l'estrade
-ferait face certain grillage dor, derrire lequel, me dit-on,
-devaient se tenir les femmes du Sultan.
-
-Au bout de deux jours, mon thtre tait lev et compltement dcor.
-Il reprsentait un jardin rempli de fleurs naturelles, dont les vives
-couleurs et les parfums pntrants charmaient la fois la vue et
-l'odorat. Dans le fond et au milieu d'un pais feuillage, un jet d'eau,
-s'levant en forme de gerbe, retombait dans un bassin de cristal en
-milliers de gouttes qui, la clart de nombreuses lumires, semblaient
-autant de diamants. Cette gerbe avait en outre l'avantage de rpandre
-une douce fracheur qui devait doubler le charme de la reprsentation.
-Enfin, droite et gauche, des bosquets touffus devaient me servir de
-coulisses et de laboratoire. C'est au milieu de ce vritable jardin
-d'Armide que se dressait le gradin charg de mes brillants appareils.
-
-Quand tout fut prt, le Sultan et sa nombreuse suite vinrent prendre les
-places assignes par leur rang la cour. Le sultan, couch sur un
-sopha, avait prs de lui son grand-visir, tandis qu'un interprte, se
-tenant respectueusement en arrire, devait lui faire la traduction de
-mes paroles. Dans la salle s'talaient les brillants costumes des grands
-de la cour.
-
-Au lever du rideau, une pluie de feuilles de roses tomba sur la scne et
-forma bientt un tapis odorant et moelleux. Je parus aussitt, vtu d'un
-riche costume de cour de Louis XV.
-
-Je vous fais grce du dtail des expriences qui composaient ma sance;
-je tiens seulement vous faire connatre un tour qui, ainsi que celui
-de la montre brise, fut un -propos dont l'effet fut immense.
-
-L'imagination de mes spectateurs avait t dj fortement impressionne
-lorsque je le prsentai.
-
-M'adressant Selim avec le ton grave et solennel du magicien: Noble
-Sultan, lui dis-je, je vais cesser de simples tours d'adresse pour
-m'lever maintenant aux hauteurs de la sublime science de la magie; mais
-pour russir dans mes mystrieuses incantations, j'ai besoin de
-m'adresser directement votre auguste personne. Que Votre Hautesse
-veuille donc me confier ce bijou qui m'est ncessaire. Et en mme
-temps, je dsignais un superbe collier de perles fines qui ornait son
-cou. Le sultan me le remit et je le dposai entre les mains d'Antonio.
-Celui-ci me servait d'aide sous le costume d'un jeune page.
-
-On sait, continuai-je, que la magie a des pouvoirs illimits, parce
-qu'elle tient dans sa dpendance des esprits familiers qui, respectueux
-et soumis, excutent aveuglment les ordres de leur matre. Que ces
-esprits se prparent m'obir, je vais les voquer.
-
-En mme temps, je traai majestueusement avec ma baguette un cercle
-autour de moi, et je prononai voix basse certaines paroles magiques.
-Puis, je me tournai vers mon page pour reprendre le collier.
-
-Le collier avait disparu.
-
-Vainement j'interroge Antonio. Pour toute rponse, il fait entendre un
-rire strident et sarcastique, comme s'il et t possd d'un des
-esprits que je venais d'voquer.
-
---Grand prince, dis-je alors au Sultan, veuillez croire que loin d'avoir
-particip cette audacieuse soustraction, je me trouve forc d'avouer
-que je suis en butte un complot cabalistique que j'tais loin de
-prvoir.
-
-Mais que Votre Hautesse veuille bien se rassurer: nous possdons des
-moyens de rpression pour faire rentrer nos subordonns dans le devoir.
-Ces moyens sont aussi puissants que terribles, je vais vous en donner un
-exemple.
-
-A mon appel, deux esclaves apportrent, l'un une bote longue et
-troite, l'autre un chevalet propre scier le bois. Antonio paraissait
-en proie une terreur indicible: j'ordonnai froidement aux esclaves de
-le saisir, de l'enfermer dans la bote dont le couvercle fut aussitt
-clou, et de le mettre en travers sur le chevalet.
-
-Alors je m'arme d'une scie, et le pied appuy sur la bote, je me
-disposais l'entamer pour la couper en deux, lorsque des cris perants
-se font entendre derrire le grillage dor. C'taient les femmes du
-Sultan qui protestaient contre ma barbarie. Je m'arrte un moment pour
-leur laisser le temps de se remettre; mais ds que je veux reprendre mon
-travail, de nouvelles protestations, o je reconnais des menaces, me
-forcent encore suspendre mon opration.
-
-Ne sachant si je puis me permettre d'adresser la parole au grillage
-dor, je prends un biais pour rassurer indirectement ces dames dans leur
-compatissante frayeur:
-
---Seigneurs, dis-je mon nombreux auditoire, ne craignez rien, je vous
-prie, pour le supplici: loin de ressentir aucune douleur, je puis vous
-assurer qu'il prouvera au contraire les sensations les plus agrables.
-
-Spectateurs et spectatrices ajoutrent sans doute foi cette trange
-assertion, car le silence se rtablit, et je pus continuer mon
-exprience.
-
-Le coffre tait enfin spar en deux parties; j'en relevai les tronons
-de manire que chacun produisit un pidestal, je les rapprochai l'un de
-l'autre et les couvris d'un norme cne en osier, sur lequel je jetai un
-grand drap noir parsem de signes cabalistiques brods en argent.
-
-Cette fantasmagorie termine, je recommenai la petite comdie
-d'vocation, de cercles magiques et de paroles sacramentelles; puis
-tout--coup, au milieu du plus profond silence, on entendit sous le drap
-noir deux voix humaines excutant en duo une ravissante mlodie.
-
-Pendant ce temps, des feux de Bengale s'allumaient de tous cts comme
-par enchantement. Enfin, les voix et les feux s'tant insensiblement
-teints, un bruit effrayant se fit entendre, le cne et le voile noir se
-renversrent, et... Tous les spectateurs poussrent un cri de surprise
-et d'admiration: deux pages identiquement semblables parurent, chacun
-sur un pidestal, se tenant d'une main, tandis que de l'autre ils
-soutenaient un plateau d'argent sur lequel tait le collier de perles.
-Mes deux _Antonios_ se dirigrent vers le Sultan, et lui offrirent
-respectueusement son riche bijou.
-
-La salle entire s'tait leve comme pour donner plus de force aux
-applaudissements qui me furent prodigus. Le sultan lui-mme me remercia
-dans son langage, que je ne compris pas, mais je crus lire sur son
-visage l'expression d'une profonde satisfaction.
-
-Le lendemain, un officier du palais vint me complimenter de la part de
-son matre, et m'offrit en prsent le collier qui avait t si bien
-escamot la veille.
-
-Le tour des _deux pages_, ainsi que je l'avais nomm, fut un des
-meilleurs que j'aie jamais excuts, et cependant, je dois l'avouer,
-c'est peut-tre un des plus simples. Ainsi, vous devez parfaitement
-comprendre, mon cher enfant, qu'Antonio escamote le collier, tandis que
-j'occupe l'attention du public par mes vocations. Vous comprenez encore
-que, lorsqu'il est enferm dans la caisse, et pendant qu'on est occup
-la clouer, il en sort par une autre ouverture qui correspond une
-trappe pratique dans le parquet du thtre; la caisse est dj vide
-lorsqu'on la couche sur le chevalet, je n'ai donc couper que des
-planches. Enfin, la faveur du grand cne, et du drap qui le couvre,
-Antonio et sa soeur portant le mme costume, sortent invisiblement de
-dessous le plancher et viennent se placer sur les deux pidestaux. La
-mise en scne et l'aplomb de l'oprateur font le reste.
-
-Ce tour fit grand bruit dans la ville. Le rcit passant de bouche en
-bouche atteignit bientt les proportions d'un miracle, et contribua
-considrablement au succs des reprsentations que je donnai la suite
-de cette sance.
-
-J'aurais pu, la faveur de cette vogue, rester longtemps encore
-Constantinople et parcourir ensuite les provinces o j'tais sr de
-russir. Mais la vie paisible que je menais me causait un ennui mortel:
-j'prouvais le besoin de changer de place pour courir aprs de nouvelles
-motions. Je me sentais le commencement d'un malaise que je ne pouvais
-dfinir: c'tait quelque chose comme le spleen ou bien un commencement
-de nostalgie; c'tait peut-tre l'un et l'autre. Ma femme me pressait en
-outre de retourner en Italie ou dans tout autre pays chrtien, ne
-voulant pas, disait-elle, que notre premier-n, dont l'arrive nous
-tait annonce, vnt au monde au milieu des infidles.
-
-Je me rendis d'autant plus volontiers ses voeux, que tout en
-cherchant lui tre agrable, je satisfaisais le plus ardent de mes
-dsirs. J'tais venu Constantinople dans un but de curiosit et avec
-le projet de jouer devant le Sultan. Puisque ce projet tait ralis et
-que ma curiosit tait satisfaite, nous pouvions nous loigner: nous
-partmes pour la France.
-
-Mon intention tait de me rendre Paris, mais arriv Marseille, je
-lus dans les journaux l'annonce de reprsentations donnes par un
-escamoteur nomm Olivier. Son programme comprenait la sance entire de
-Pinetti, qui tait peu prs la mienne. Lequel des deux, de Pinetti ou
-d'Olivier, tait le plagiaire? tout porte croire que c'tait ce
-dernier. Quoiqu'il en soit, n'ayant cette fois aucune raison pour
-engager une nouvelle lutte, je tournai vers la droite et je me dirigeai
-sur Vienne.
-
-Je n'eus pas, du reste, m'en repentir, car l'accueil que je reus me
-consola de la marche rtrograde que m'avait fait faire la clbrit
-d'Olivier.
-
-Il m'est impossible, mon ami, de vous retracer l'itinraire que j'ai
-parcouru pendant seize ans: je me bornerai vous dire que j'ai visit
-l'Europe entire, en m'arrtant de prfrence dans les capitales.
-
-Longtemps j'eus une vogue qui me paraissait ne devoir jamais s'puiser,
-mais ainsi que Pinetti, je devais prouver l'inconstance de la fortune.
-
-Un beau jour je m'aperus que mon toile commenait plir; je ne
-voyais plus le mme empressement du public mes reprsentations; je
-n'entendais plus ces bravos qui me saluaient mon entre en scne et
-qui me suivaient pendant ma sance; les spectateurs me paraissaient
-pleins de rserve, je dirais presque d'indiffrence. A quoi cela
-tenait-il? Quelle tait la cause de cet abandon, de ce caprice? Mon
-rpertoire tait toujours le mme: c'tait mon rpertoire d'Italie, dont
-j'tais si fier, et pour lequel j'avais fait de si grand sacrifices. Je
-n'avais introduit aucun changement dans mes expriences; celles que
-j'offrais alors au public taient les mmes qui m'avaient conquis tant
-de suffrages. Je sentais aussi que je n'avais rien perdu de la vigueur,
-de l'entrain et de l'adresse que j'avais autrefois.
-
-Mais c'est prcisment parce que je restais toujours le mme, que le
-public avait chang mon gard.
-
-Un auteur a dit avec raison:
-
- L'artiste qui ne monte pas, descend.
-
-Ce mot s'appliquait justement ma position: tandis qu'autour de moi la
-civilisation marchait en avant, j'tais rest stationnaire; par
-consquent je descendais.
-
-Quand je fus pntr de cette vrit, je fis une rforme complte dans
-la composition de mes expriences. Les tours de cartes qui tenaient une
-grande place dans mon rpertoire, n'avaient plus l'attrait de la
-nouveaut maintenant que les moindres escamoteurs les connaissaient et
-les excutaient. J'en supprimai un grand nombre, et je les remplaai par
-d'autres exercices.
-
-Le public aime et recherche les spectacles mouvants: j'en imaginai un
-qui, sous ce rapport, devait pleinement le satisfaire et le ramener
-moi. Mais pourquoi Dieu a-t-il permis que je russisse? Pourquoi ma tte
-a-t-elle conu cette ide fatale? s'cria Torrini, en levant vers le
-Ciel ses yeux remplis de larmes. Sans elle j'aurais encore mon fils et
-je n'aurais pas perdu mon Antonia!
-
-Tandis qu'il exprimait ces douloureux regrets, la tte du pauvre
-Torrini, agite par son tic nerveux, semblait vouloir se dbarrasser de
-poignants souvenirs. Nanmoins, aprs une lgre pause, pendant laquelle
-il avait tenu la main sur ses yeux, comme pour se concentrer dans sa
-douleur, il continua:
-
---Il y a deux ans environ, j'tais Strasbourg; je jouais au thtre,
-et chacun voulait voir cette exprience si mouvante que j'avais
-intitule _le fils de Guillaume Tell_.
-
-Giovani (c'tait le nom de mon fils) jouait le rle de Walter, fils du
-hros suisse. Au lieu de placer la pomme sur sa tte, il la mettait
-entre ses dents. A un signal donn, un spectateur, arm d'un pistolet,
-faisait feu sur Giovani, et la balle allait se loger au milieu mme du
-fruit.
-
-Grce au succs que me valut ce tour, mon coffre, vide depuis quelque
-temps, se remplit de nouveau. Cela me rendit une grande confiance dans
-l'avenir, et loin de profiter des leons de l'adversit, je repris mes
-habitudes de luxe d'autrefois, tant je croyais avoir, cette fois encore,
-fix pour jamais le public, la fortune et la vogue.
-
-Cette illusion me fut cruellement ravie.
-
-Le _Fils de Guillaume Tell_, dont j'avais fait un petit acte part,
-terminait ordinairement la soire. Nous nous disposions le jouer pour
-la trentime fois, et j'avais fait baisser le rideau, afin de donner
-la scne l'aspect de la place publique d'Altorf. Tout--coup mon fils,
-qui venait de revtir le costume helvtique traditionnel, s'approcha de
-moi en se plaignant d'une violente indisposition et en me priant de
-hter la fin de la sance. J'avais dj saisi la sonnette pour donner au
-machiniste le signal de lever le rideau, lorsque mon enfant tomba
-vanoui.
-
-Sans m'inquiter de la longueur de l'entr'acte ni de l'impatience du
-public, nous entourmes de soins empresss mon pauvre Giovani, et je le
-transportai prs d'une croise. Le grand air le remit assez vite;
-toutefois, il conservait sur ses traits une pleur mortelle qui ne lui
-permettait pas de paratre en scne. J'tais moi-mme saisi d'un
-pressentiment indfinissable qui me poussait arrter la
-reprsentation, et je rsolus d'en faire l'annonce au public. Je fis
-lever le rideau.
-
-Les traits contracts par l'inquitude, je m'avanai vers la rampe.
-Giovani, plus ple encore et se tenant peine, tait prs de moi.
-
-J'exposai brivement l'accident qui le mettait dans l'impossibilit
-d'excuter l'exprience annonce, et je proposai de rendre le montant de
-leurs places aux personnes qui en feraient la rclamation. Mais ces
-mots, qui pouvaient susciter de grands embarras et surtout de graves
-abus, mon courageux enfant, faisant un effort sur lui-mme, prit la
-parole pour annoncer que depuis quelques instants il se trouvait mieux
-et se sentait la force de continuer la sance o d'ailleurs, disait-il,
-il n'avait qu'un rle passif et peu fatigant.
-
-Le public accueillit cette annonce avec de vifs applaudissements, et
-moi, pre insens et barbare, ne tenant aucun compte de l'avertissement
-que le Ciel m'envoyait pour la conservation des jours de mon enfant,
-j'eus la cruaut, la folie d'accepter ce gnreux dvouement. Il ne
-fallait pourtant qu'un mot pour viter la ruine, le dshonneur, la
-folie, et ce mot expira sur mes lvres! Je me laissai tourdir par les
-bruyantes acclamations du public, et je commenai.
-
-J'ai dj dit quelle tait la nature du tour qui faisait courir la
-ville. Tout le prestige tait dans la substitution d'une balle une
-autre. Un savant m'avait enseign une composition mtallique imitant le
-plomb s'y mprendre. J'en avais fait des balles, qui, places ct
-de balles vritables, n'en pouvaient tre distingues. Seulement il
-fallait viter de les presser trop fortement, parce que la matire dont
-elles taient faites tait trs friable; mais par cette raison, aussi,
-lorsqu'elles taient lances par le pistolet, elles se divisaient
-l'infini, et n'allaient pas plus loin que la bourre elle-mme.
-
-Jusqu'alors je n'avais pas song qu'il pt y avoir le moindre danger
-dans l'excution de cette exprience; j'avais pris du reste mes
-prcautions contre toute erreur. Les fausses balles taient enfermes
-dans un petit coffre dont seul j'avais la clef, et je ne l'ouvrais qu'au
-moment o le besoin l'exigeait.
-
-Ce soir-l, j'avais mis la plus grande circonspection dans les apprts
-de cette scne; aussi, comment expliquerai-je la cruelle erreur qui fut
-commise? Je ne le puis; aucune conjecture ne m'claire; je ne dois
-accuser que la fatalit. Toujours est-il qu'une balle de plomb mle aux
-autres se trouva dans la cassette, et qu'elle fut mise dans le pistolet.
-
-Concevez-vous, maintenant, ce qu'il y a d'horrible dans cette action?
-Voyez-vous un pre venant, le sourire sur les lvres, commander le coup
-de feu qui doit tuer son fils!..... C'est affreux, n'est-ce pas?
-
-Le coup part, et le spectateur cruellement adroit a vis si
-malheureusement, que l'enfant, frapp au milieu du front, tombe aussitt
-la face contre terre, se roule, se tord dans les convulsions d'une
-courte agonie et rend le dernier soupir.....
-
- * * * * *
-
-Un instant, je restai immobile, souriant encore aux spectateurs et ne
-pouvant croire un aussi grand malheur; en une seconde, mille penses
-se croisent dans mon esprit. Est-ce une illusion, une surprise que j'ai
-mnage et dont je ne me souviens plus? n'est-ce qu'une motion de
-l'enfant, une suite du malaise qu'il vient d'prouver?
-
-Paralys par le doute et l'horreur, j'hsite changer de place: mais le
-sang qui sort en abondance de la blessure, me rappelle violemment
-l'affreuse ralit. Je comprends enfin, et, fou de douleur, je me
-prcipite sur le corps inanim de mon fils.
-
-J'ignore ce qui se passa ensuite, ce que je devins. Lorsque je recouvrai
-l'usage de mes sens, je me trouvai dans une prison, en face de deux
-hommes, dont l'un tait un mdecin, et l'autre un juge d'instruction. Ce
-magistrat, compatissant mon malheur, eut la bont de mettre tous les
-gards et toutes les formes possibles dans l'accomplissement de sa
-pnible mission. J'avais peine comprendre les questions qu'il
-m'adressait; je ne savais que rpondre et je me contentais de verser des
-larmes.
-
-L'instruction fut promptement acheve et l'on me traduisit en cour
-d'assises.
-
-Le croiriez-vous, mon enfant? Ce fut avec un indicible bonheur que je
-m'assis sur le banc d'infamie, esprant n'en sortir que pour recevoir la
-juste punition du crime que j'avais commis. J'tais rsign la mort,
-je la dsirais mme, et je voulais faire tout ce qui serait en mon
-pouvoir pour qu'on me dlivrt d'une vie qui m'tait odieuse.
-
-J'avais dclar ne pas vouloir me dfendre: on me nomma d'office un
-avocat qui, pour me sauver, dploya un talent malheureusement
-remarquable. Malgr mes aveux, le jugement fut rendu, et contre mon
-attente, le chef principal d'accusation ayant t cart, je ne fus
-reconnu coupable que d'homicide par imprudence et condamn six mois de
-prison, que je passai dans une maison de sant.
-
-Ce fut seulement l que je pus communiquer avec Antonio. Il vint
-m'apporter une affreuse nouvelle: ma chre Antonia n'avait pu supporter
-tant de chagrins; elle aussi tait morte!
-
-Ce nouveau coup m'accabla tellement que je faillis en perdre la vie; je
-passai la plus grande partie de ma dtention dans un affaiblissement
-voisin de la mort; mais enfin ma nature vigoureuse lutta contre toutes
-ces secousses, l'emporta, et je recouvrai la sant. J'tais en
-convalescence, lorsqu'on m'ouvrit les portes de ma prison.
-
-Le chagrin et le dcouragement me suivirent partout et me jetrent dans
-une apathie dont rien ne pouvait me tirer. Je fus pendant trois mois
-comme un insens, courant la campagne et ne prenant de nourriture que ce
-qu'il en fallait pour ne pas mourir de faim. Je sortais de chez moi au
-petit jour et n'y rentrais qu' la nuit. Il m'et t impossible de
-dire ce que j'avais fait pendant ces longues excursions; je marchais
-probablement sans autre but que celui de changer de place.
-
-Une semblable existence ne pouvait durer longtemps: la misre et son
-triste cortge s'avanaient d'un pas invitable.
-
-La maladie de ma femme, les frais judiciaires, ma dtention et notre
-dpense pendant ces trois mois sans travail, avaient absorb,
-non-seulement mes ressources pcuniaires, mais encore la valeur entire
-de mon cabinet. Antonio m'exposa notre situation et me supplia d'en
-sortir en reprenant le cours de mes reprsentations.
-
-Je ne pouvais laisser ce bon frre, cet excellent ami, dans une
-situation aussi critique: je cdai sa prire, la condition cependant
-que je changerais mon nom contre celui de Torrini, et que je ne jouerais
-jamais sur aucun thtre.
-
-Antonio se chargea de tout arranger suivant mes dsirs. En vendant les
-bijoux que j'avais reus en prsent diffrentes poques, et qu'il
-avait mon insu soustraits aux griffes des hommes de loi, il paya mes
-dettes et fit construire la voiture o nous venons de subir un si rude
-chec.
-
-De Strasbourg nous nous rendmes Ble. Mes premires reprsentations
-furent empreintes de la plus grande tristesse, mais insensiblement je
-supplai la gat et l'entrain par la bonne excution de mes
-expriences; et le public finit par m'accepter ainsi.
-
-Aprs avoir visit les principales villes de la Suisse, nous rentrmes
-en France, et c'est en la parcourant, mon cher enfant, que vous trouvai
-sur la route de Blois Tours.
-
-Je vis, aux dernires phrases de Torrini et la manire dont il
-cherchait abrger la fin de son rcit, que non-seulement il avait
-besoin de repos, mais encore qu'il sentait la ncessit de se remettre
-de toutes les motions que ces tristes souvenirs avaient excites en
-lui.
-
-Pourtant, j'avais remarqu avec joie depuis quelque temps que si ces
-souvenirs taient douloureux pour son coeur, ils n'y laissaient plus
-qu'une rsignation empreinte de mlancolie. Sa raison avait fini par
-matriser les carts de son imagination, et il ne lui restait plus
-d'autre trace de sa folie passe que son tic, qu'il garda jusqu' ses
-derniers moments.
-
-Quelques mots chapps Torrini pendant son rcit m'avaient confirm
-dans la pense que sa position pcuniaire tait embarrasse; je le
-quittai sous le prtexte de le laisser reposer, et je priai Antonio de
-faire une promenade avec moi. Je voulais lui rappeler qu'il tait temps
-de mettre excution le plan que nous avions conu et qui consistait
-donner, sans en parler notre cher malade, une ou plusieurs
-reprsentations Aubusson.
-
-Antonio fut de cet avis. Mais lorsqu'il s'agit de dcider qui de nous
-deux monterait sur la scne, il se rcusa, prtendant ne connatre de
-l'escamotage que ce qu'il avait t forc d'apprendre pour son service.
-Il savait, me dit-il, glisser au besoin une carte, un mouchoir, une
-pice de monnaie dans la poche d'un spectateur sans que celui-ci s'en
-apert, mais rien au-del.
-
-J'ai su plus tard que, sans tre trs adroit, Antonio en savait plus
-qu'il ne voulait le dire.
-
-Nous dcidmes que je serais le reprsentant de notre sorcier.
-
-Il fallait que je fusse soutenu par un grand dsir d'tre utile
-Torrini et d'acquitter une partie de ma dette de reconnaissance envers
-lui, pour me dcider si brusquement paratre en scne. Car, si j'avais
-dj donn quelques sances devant des amis, je les admettais
-gratuitement mon spectacle; cette fois, il s'agissait de spectateurs
-payant leurs places, et cette distinction me causait une grande
-apprhension.
-
-Cependant, une fois ma dtermination prise, je me rendis avec Antonio
-chez le maire pour obtenir de lui l'autorisation de donner des
-reprsentations.
-
-Ce magistrat tait un homme excellent; il connaissait l'accident qui
-nous tait arriv, et voyant qu'il s'agissait d'une bonne oeuvre
-faire, il nous offrit gratuitement une salle destine aux concerts.
-
-Bien plus, pour nous procurer l'occasion de faire quelques connaissances
-qui pourraient nous tre utiles, il nous engagea aller passer chez lui
-la soire du dimanche suivant.
-
-Nous acceptmes avec reconnaissance et nous emes lieu de nous en
-fliciter. Les invits de M. le Maire, charms de certains tours que
-j'avais excuts devant eux, furent fidles la promesse qu'ils nous
-avaient faite de venir assister ma premire reprsentation. Pas un ne
-manqua.
-
-Toutefois, j'eus besoin encore, je l'avoue, de me dire que les
-spectateurs, instruits du but de la sance, me tiendraient compte sans
-doute de mon dvouement, car le coeur me battit rompre ma poitrine,
-au moment o le rideau se leva. Quelques applaudissements me rendirent
-de la confiance et je ne me tirai pas trop mal des premiers tours que
-j'excutai. La russite augmenta mon assurance, et je finis mme par
-avoir un aplomb dont je ne me serais pas cru capable.
-
-Du reste, je possdais parfaitement la sance pour l'avoir vu bien des
-fois excuter par Torrini. Mes principaux tours furent _la houlette_,
-_les Pyramides d'Egypte_, _l'Oiseau mort et vivant_, _l'Omelette dans le
-chapeau_. Je terminai par le _Coup de piquet de l'aveugle_, que j'avais
-tudi avec soin. J'eus le bonheur de le russir, et il enleva tous les
-suffrages.
-
-Un accident, qui m'arriva dans cette sance, modra singulirement la
-joie de mon triomphe.
-
-J'avais emprunt un chapeau pour y faire mon omelette. Les personnes qui
-ont vu faire ce tour savent qu'il est principalement destin provoquer
-la gat dans l'assemble, et qu'il n'y a rien craindre pour l'objet
-emprunt.
-
-Je m'tais fort bien tir de la premire partie, qui consiste casser
-des oeufs, les battre, y joindre du sel et du poivre et jeter le
-tout dans le chapeau.
-
-Il s'agissait, aprs cela, de simuler la cuisson de l'omelette; je posai
-un flambeau terre, puis mettant au-dessus, une distance o elle ne
-pouvait tre atteinte, la coiffure qui devait simuler la pole, je lui
-fis dcrire un petit cercle, imitant ainsi le mouvement d'oscillation
-que fait une cuisinire pour empcher l'omelette de brler. En mme
-temps, je dbitais avec assez d'entrain des plaisanteries appropries
-la circonstance. Le public riait si bien et si haut que je m'entendais
-peine parler. Je ne me doutais gure ce moment de la cause relle de
-cette hilarit. Hlas! je ne tardai pas la connatre. Une forte odeur
-de roussi me fit jeter les yeux sur la lumire, elle tait teinte. Je
-regardai vivement le chapeau; le fond en tait entirement brl et
-tach. Il parat que n'ayant pas convenablement apprci la hauteur de
-la bougie, j'avais commenc par rtir le malheureux chapeau, puis sans
-me douter de ce qui m'arrivait, et continuant toujours tourner,
-j'tais descendu un peu plus bas et je l'avais barbouill de cire
-fondue.
-
-Tout interdit cette vue, je m'arrtai, ne sachant comment sortir de ce
-mauvais pas. Heureusement pour moi que mon dsappointement, si vritable
-qu'il ft, passa pour une comdie bien joue; on ne doutait pas que cet
-accident ne ft un des agrments du tour et ne ft promptement rpar.
-
-Cette confiance dans mon savoir-faire tait un supplice de plus, car,
-pauvre magicien, mon pouvoir surnaturel s'arrtait devant la simple
-rparation d'un chapelier. Je n'avais qu'un moyen, c'tait de gagner du
-temps et de m'inspirer des circonstances. Je continuai donc l'exprience
-d'un air assez dgag pour ma position, et j'exposai aux regards du
-public bahi une omelette cuite point, que j'eus encore le courage
-d'assaisonner de quelques bons mots.
-
-Cependant, ce quart d'heure dont parle Rabelais tait arriv. Ce n'tait
-pas assez de payer d'audace, il fallait rendre le chapeau, et, faute de
-mieux, confesser publiquement ma maladresse.
-
-Je m'tais rsign cet acte d'humilit et je cherchais dj le faire
-le plus dignement possible, lorsque je m'entendis appeler de la coulisse
-par Antonio. Sa voix suspendit sur mes lvres la parole prte
-s'chapper et me rendit le courage, car je ne doutais pas que mon
-compre ne m'et prpar quelque porte de sortie. Je me rendis prs de
-lui; il m'attendait un chapeau la main.
-
---Tenez, me dit-il en l'changeant contre celui que je portais, c'est le
-vtre; mais peu importe, faites bonne contenance; brossez-le comme si
-vous veniez d'enlever les taches, et en le remettant la personne dont
-vous avez reu l'autre, priez-la voix basse de lire ce qui est au
-fond.
-
-Je fis ce qui m'tait recommand. Le propritaire du chapeau brl,
-aprs avoir reu le mien, se disposait me faire une rclamation,
-lorsque je le prvins par un geste qui l'engageait lire la note fixe
-sur la coiffe. Cette note tait ainsi conue:
-
-Une tourderie m'a fait commettre une faute que je rparerai. Demain,
-j'aurai l'honneur de vous demander l'adresse de votre chapelier; en
-attendant, soyez assez bon pour me servir de compre et cacher ma
-msaventure.
-
-Ma requte eut tout le succs que je pouvais dsirer, car mon secret fut
-parfaitement gard et mon honneur fut sauf.
-
-Le succs de cette reprsentation m'engagea en donner plusieurs autres
-qui furent galement trs suivies. Les recettes furent excellentes, et
-nous ralismes une somme assez importante.
-
-Que l'on juge de notre joie en portant triomphalement notre trsor
-Torrini! Ce brave homme, aprs avoir cout tous les dtails de notre
-complot, avait bien envie de nous gronder du silence que nous avions
-gard. Il ne put y parvenir; l'attendrissement le gagna, et, s'y
-laissant aller, il nous remercia avec toute l'effusion de son excellent
-coeur.
-
-Nous nous occupmes immdiatement de liquider notre situation
-financire, car notre malade tait arriv au terme de son traitement et
-pouvait dsormais vaquer ses affaires.
-
-Torrini donna satisfaction complte ses cranciers; il acheta deux
-bons chevaux, fit rparer sa voiture, aprs quoi, n'ayant plus rien
-faire Aubusson, il dcida qu'il partirait.
-
-Le moment de nous sparer tait arriv, et mon vieil ami y tait prpar
-depuis huit jours. Les adieux furent douloureux pour tous; un pre
-quittant son enfant, sans espoir de le revoir jamais, n'et pas prouv
-un plus violent chagrin que celui que ressentit Torrini en me serrant
-dans ses bras pour la dernire fois. De mon ct, je ne pouvais me
-consoler de perdre deux amis avec lesquels j'eusse si volontiers pass
-ma vie.
-
-Je partis pour Blois, tandis que Torrini prenait la route de
-l'Auvergne.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-DES ACTEURS PRODIGES.--M$1 HOUDIN.--J'ARRIVE A PARIS.--MON
-MARIAGE.--COMTE.--TUDES SUR LE PUBLIC.--UN HABILE DIRECTEUR.--LES
-BILLETS ROSES.--UN STYLE MUSQU.--LE ROI DE TOUS LES
-CoeURS.--VENTRILOQUIE.--LES MYSTIFICATEURS MYSTIFIS.--LE PRE.--JULES DE
-ROVRE.--ORIGINE DU MOT PRESTIDIGITATEUR.
-
- Le coeur plein de bonheur
- Je m'criais: mon pre! ma mre!
- O mes amis! ma simple cit!
- Je vous revois; dans ma flicit,
- Je n'ai plus rien dsirer sur la terre.
-
-
-Comme le coeur me battit, lorsque je rentrai dans ma ville natale! Il
-me semblait que j'en tais absent depuis un sicle et ce sicle n'avait
-pourtant dur que six mois. Les larmes me vinrent aux yeux en embrassant
-mon pre et ma mre; je suffoquais d'motion. J'ai depuis fait en pays
-trangers de longs voyages; je suis toujours revenu prs des miens avec
-bonheur, mais jamais, je puis le dire, je ne fus mu aussi profondment
-qu'alors. Peut-tre en est-il de cette impression comme de tant
-d'autres, hlas! que l'habitude finit par mousser.
-
-Je trouvai mon pre fort tranquille sur mon compte. La raison en tait
-que pour ne pas veiller son inquitude, j'avais us de ruse: un
-horloger avec lequel j'avais li connaissance, lui avait fait parvenir
-mes lettres comme venant d'Angers, et cet ami s'tait galement charg
-de m'envoyer les rponses.
-
-Il fallait maintenant donner une cause mon retour, et j'hsitais
-rvler mon sjour chez Torrini. Toutefois, pouss par le dsir commun
-tous les touristes de raconter leurs impressions de voyage, je me
-laissai aller faire le rcit de mes aventures jusque dans leurs
-moindres dtails.
-
-Ma mre effraye et craignant que je ne fusse encore malade, n'attendit
-pas la fin de ma narration pour envoyer chercher un mdecin. Celui-ci la
-rassura en affirmant, ce que ma figure annonait du reste, que j'tais
-dans un tat de sant parfaite.
-
-On trouvera peut-tre que je me suis trop longuement tendu sur les
-vnements qui ont suivi mon empoisonnement. Je devais le faire, car
-l'exprience que j'acquis prs de Torrini, le rcit de son histoire, nos
-conversations et ses conseils eurent une influence considrable sur mon
-avenir. Avant cette poque, ma vocation pour l'escamotage tait encore
-bien vague; depuis, elle me domina imprieusement.
-
-Cependant cette vocation, il me fallait la repousser de toutes mes
-forces et lutter corps corps avec elle: il n'tait pas supposable que
-mon pre, qui avait dj d cder ma passion pour l'horlogerie,
-pousst la faiblesse jusqu' me laisser tenter une voie nouvelle et
-surtout si trange. J'eusse pu certainement profiter du bnfice de mon
-ge, car j'tais majeur; mais, outre qu'il m'et cot de dplaire mon
-pre, je rflchissais encore que, possesseur d'une bien petite fortune,
-je ne pouvais l'exposer sans son consentement. Ces raisons m'engagrent,
-sinon renoncer mes projets, du moins les ajourner.
-
-D'ailleurs, mes succs Aubusson n'avaient pu changer une opinion bien
-arrte que j'avais sur l'escamotage: c'est que pour reprsenter
-convenablement un homme adroit et capable d'excuter des choses
-incomprhensibles, il faut avoir un ge en rapport avec les longues
-tudes qu'on a d faire pour arriver cette supriorit.
-
-Le public accordera bien un homme de trente-cinq quarante ans le
-droit de le tromper et de lui faire subir ces amusantes dceptions; il
-ne l'accordera pas un jeune homme.
-
-Aprs quelques jours de vacances consacrs clbrer mon retour,
-j'entrai chez un horloger de Blois, qui m'employa _rhabiller_ et
-brosser des montres. Or, je l'ai dj dit, ce travail machinal et
-ennuyeux s'il en fut, rabaisse l'artiste horloger au niveau du
-manoeuvre. Il s'agissait d'accomplir chaque jour un travail tournant
-incessamment dans le cercle invariable d'un _ressort_ remplacer, d'une
-_verge_ remettre (les montres _cylindre_ taient rares cette
-poque), d'une _chane_ raccommoder et finalement, aprs visite
-sommaire de la montre, _d'un coup de brosse_ donner pour brillanter
-l'ouvrage.
-
-Dieu me garde pourtant de vouloir dprcier le mtier d'horloger
-_rhabilleur_, et de voir dans mes anciens confrres des _artistes_ sans
-capacit. Loin de l; je me plairai toujours reconnatre
-l'intelligence qu'exige l'art de rparer une montre en y faisant le
-moins possible.
-
-Quelquefois, dira-t-on, la montre revient de chez l'horloger peu prs
-aussi malade qu'elle y tait entre. C'est vrai; mais qui la faute?
-
-Au public, il me semble.
-
-En province surtout, on a une peine infinie accorder une gratification
-convenable au travail d'une consciencieuse rparation, et l'on marchande
-pour sa montre ou sa pendule, comme on le ferait pour l'achat de
-lgumes. Qu'arrive-t-il alors? c'est que l'horloger est oblig de
-composer avec sa conscience et que bien souvent le client en a pour son
-argent.
-
-Toujours est-il que je me plaisais peu cette besogne et que j'tais
-devenu cet endroit d'une excessive paresse. Mais si l'on me voyait
-froid et indolent l'gard des montres et des pendules que l'on me
-donnait _rhabiller_, j'avais, d'un autre ct, un besoin d'activit
-qui me dvorait. Pour le satisfaire, je m'abandonnai tout entier
-certaine distraction laquelle je trouvais le plus vif attrait. Je veux
-parler de la comdie de socit.
-
-Personne, je le pense, ne peut m'en faire un reproche, car parmi ceux
-qui me lisent, quel est celui qui n'a pas un peu jou la comdie? Depuis
-le jeune enfant qui rcite un rle la distribution des prix, jusqu'au
-vieillard qui souvent accepte un emploi de pre noble dans une de ces
-agrables parties, organises pour charmer les longues soires d'hiver,
-chacun n'aime-t-il se donner la satisfaction si douce de se faire
-applaudir? Moi aussi, j'avais cette faiblesse, et, pouss par mes
-souvenirs de voyage, je voulais revoir ce public qui s'tait montr dj
-si bienveillant envers moi.
-
-De concert avec quelques amis nous avions organis une vritable troupe
-de vaudeville. Chacun y avait son emploi; celui des comiques m'avait t
-dvolu, et je ne remplissais ni plus ni moins que les rles de Perlet
-dans les pices les plus en vogue de cette poque.
-
-Notre spectacle tait gratis; aussi ne faut-il pas demander si nous
-avions de nombreux spectateurs. Il va sans dire galement que nous
-tions tous des acteurs prodiges; on nous le disait, du moins, et notre
-amour-propre satisfait ne trouvait aucune raison pour repousser ces
-loges. Dieu sait pourtant quels acteurs nous faisions!
-
-Malheureusement pour nos clatants succs, des rivalits, des
-susceptibilits blesses, ainsi que cela arrive le plus souvent,
-amenrent la discorde parmi nous, et bientt il ne resta plus de tout le
-personnel que le coiffeur et le lampiste. Ces deux fidles dbris de
-notre troupe se voyant ainsi abandonns eux-mmes, tinrent conseil,
-et, aprs mre dlibration, ils dcidrent que ne pouvant satisfaire
-aux exigences de la scne, ils se donnaient mutuellement leur dmission.
-Afin d'expliquer l'hroque persistance de ces deux artistes, il est bon
-de dire que seuls de la troupe ils taient pays de leurs services.
-
-Mon pre m'avait vu avec peine ngliger le travail pour le plaisir. Afin
-de me ramener de plus sages ides, il conut pour moi un projet, qui
-devait avoir le double avantage de rgulariser ma conduite et de me
-fixer irrvocablement auprs de lui: il s'agissait de m'tablir et de me
-marier.
-
-Je ne sais, ou plutt je ne veux pas dire, comment un tiers me poussa
-refuser la dernire de ces deux propositions, sous le prtexte que je ne
-me sentais aucune vocation pour le mariage. Quant l'tablissement
-d'horlogerie, je fis facilement comprendre mon pre que j'tais encore
-trop jeune pour y songer.
-
-Mais je venais peine de lui dclarer mon refus, que des circonstances
-d'une grande simplicit cependant, vinrent compltement changer ma
-dtermination et me faire oublier les serments auxquels j'avais promis
-de rester fidle.
-
-Les succs que j'avais obtenus dans mes rles m'avaient ouvert l'entre
-de quelques salons o j'allais souvent passer d'agrables soires; l
-encore on jouait la comdie, sous forme de charades en action.
-
-Un soir, dans l'une de ces maisons o plus qu'ailleurs se trouvait
-toujours nombreuse compagnie, on nous pria comme de coutume d'gayer la
-soire par quelques-unes de nos petites scnes. Je ne me rappelle plus
-quel fut le mot propos; je me souviens seulement que je fus charg de
-remplir un rle de gastronome clibataire. Je me mis table, et tout en
-faisant un repas la faon de ceux dont on se contente au thtre,
-j'improvisai un chaud monologue sur les avantages du clibat. Cette
-apologie m'tait d'autant plus facile que je n'avais qu' rpter les
-beaux raisonnements que j'avais faits mon pre, lors de sa double
-proposition. Or, il arriva que parmi les personnes qui coutaient cette
-description plus ou moins juste de la batitude du clibat, se trouvait
-une jeune fille de dix-sept ans, laquelle semblait apporter une srieuse
-attention mes arguments contre le mariage. C'tait la premire fois
-que je la voyais; je ne pus trouver d'autre cause cette extrme
-attention que le dsir de deviner le mot de la charade.
-
-On est toujours enchant de trouver un auditeur attentif, et plus
-forte raison, lorsque cet auditeur est une charmante jeune fille: c'est
-pourquoi je crus de mon devoir, dans le courant de la soire, de lui
-adresser quelques mots de politesse. Une conversation s'ensuivit et
-devint si intressante, que nous avions encore quantit de choses nous
-dire quand il fallut nous sparer. Je crois du reste que je ne fus pas
-seul regretter que la soire ft sitt termine.
-
-Cet vnement si simple fut pourtant cause de mon mariage avec
-mademoiselle Houdin, et ce mariage me conduisit Paris.
-
-Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi je me nomme
-Robert-Houdin; mais ce qu'il ignore et ce que je vais lui apprendre,
-c'est que ce double nom, que j'avais d'abord pris pour viter une
-confusion avec mes nombreux homonymes, est devenu plus tard, grce la
-dcision du Conseil d'Etat, mon seul nom patronymique, s'crivant d'un
-seul trait Robert-Houdin. On me pardonnera d'ajouter que cette faveur,
-toujours difficile obtenir, ne m'a t accorde qu'en raison de la
-popularit que mes longs et laborieux travaux m'avaient acquise sous ce
-nom.
-
-Mon beau-pre, M. Houdin, horloger clbre, n Blois, et par
-consquent mon compatriote, tait venu Paris pour tirer de son savoir
-un meilleur parti qu'il n'et pu faire dans sa ville natale. Il
-fabriquait de l'horlogerie de commerce, en mme temps qu'il excutait de
-ses mains des pendules astronomiques, des rgulateurs, des pices de
-prcision et des instruments propres leur excution. Il fut convenu
-entre mon beau-pre et moi que nous vivrions ensemble, et qu'aid de ses
-conseils je l'aiderais mon tour de mon travail.
-
-M. Houdin tait au moins aussi passionn que moi pour la mcanique, dont
-il connaissait fond tous les secrets. Nous avions sur ce sujet de
-longues et intressantes conversations.
-
-Un entretien dans lequel entre de la passion rend facilement
-communicatif. Ce fut la suite d'une de ces conversations que je
-confiai mon beau-pre les projets que j'avais autrefois forms pour la
-cration d'un cabinet de curiosits mcaniques jointes des
-expriences de prestidigitation. Dj plusieurs fois en famille j'avais
-eu l'occasion de donner un chantillon de mon savoir-faire.
-
-M. Houdin me comprit, adopta mes plans et m'engagea continuer mes
-tudes dans la voie que je m'tais trace. Fort de l'approbation d'un
-homme dont je connaissais l'extrme prudence, je me livrai srieusement,
-dans mes moments de loisir, mes exercices favoris, et je commenai
-crer quelques instruments pour mon futur cabinet.
-
-Mon premier soin, en arrivant Paris, avait t d'assister aux
-reprsentations de Comte, qui depuis fort longtemps trnait dans son
-thtre de la galerie de Choiseul. Ce clbre _physicien_ se reposait
-dj sur ses lauriers, et ne jouait plus qu'une fois par semaine. Les
-autres jours taient consacrs aux reprsentations de ses jeunes
-acteurs, vritables prodiges de prcocit.
-
-Tout le monde se rappelle d'avoir lu sur les affiches de ce thtre les
-singulires annonces de chefs d'emploi que je vais citer.
-
- Jeune premier (grands rles): M. ARTHUR, g de 5 ans.
-
- Jeune premire id. M$1 ADELINA, GE DE 4 ANS 1/2.
-
- Grandes coquettes M$1 VICTORINE, GE DE 7 ANS.
-
- Pres nobles Le petit VICTOR, g de 6 ans.
-
-Ces artistes en bourrelet, ces comdiens en brassire, faisaient courir
-tout Paris.
-
-Comte aurait pu quitter tout fait la scne, se contenter de son rle
-de directeur et de pre nourricier des enfants de Thalie, et arrondir
-tranquillement sa fortune dj fort convenable. Mais Comte tenait se
-montrer au moins une fois par semaine, et il avait pour cela un double
-motif: c'est que ses sances, devenues rares, exercaient toujours une
-heureuse influence sur la recette, et que d'un autre ct, en continuant
-de jouer, il cartait les physiciens ses concurrents, qui auraient pu
-avoir l'ide de venir le remplacer, dans le cas o il se serait retir
-de l'arne.
-
-Les expriences de Comte taient presque toutes puises dans un
-rpertoire que je connaissais parfaitement: c'tait celui de Torrini et
-de tous les escamoteurs de l'poque. Elles ne pouvaient donc avoir pour
-moi un vritable intrt. Toutefois, j'en retirais encore quelques
-profits, car n'ayant pas me proccuper des expriences, j'tudiais
-autant le spectateur que le physicien lui-mme.
-
-J'coutais avec attention ce qui se disait autour de moi, et souvent
-j'entendais de trs judicieuses observations. Comme elles taient faites
-pour la plupart par des gens qui ne semblaient pourtant pas dous d'un
-grand esprit de pntration, cela me donna penser qu'un
-prestidigitateur doit surtout se mfier du vulgaire, et en y
-rflchissant, j'arrivai me faire cette opinion: c'est qu'il est plus
-difficile de faire illusion un ignorant qu' un homme d'esprit.
-
-Ceci l'air d'un paradoxe; je vais l'expliquer.
-
-L'homme vulgaire ne voit gnralement dans les tours d'escamotage qu'un
-dfi port son intelligence, et, pour lui, les sances de
-prestidigitation deviennent un combat dont il veut tout prix sortir
-vainqueur.
-
-Toujours en garde contre les paroles dores l'aide desquelles
-l'illusion s'opre, il n'coute rien et se renferme dans cet inflexible
-raisonnement:
-
---L'escamoteur, dit-il, tient dans sa main un objet qu'il prtend faire
-disparatre. H bien! quelque chose qu'il dise pour distraire mon
-imagination, mes yeux ne quitteront pas ses mains, et le tour ne pourra
-se faire sans que je sache comment il s'y est pris.
-
-Il s'ensuit que l'escamoteur, dont les artifices s'adressent
-particulirement l'esprit, doit redoubler d'adresse pour dpister
-cette rsistance obstine.
-
-Le trait suivant vient l'appui de mon opinion.
-
-Un paysan se trouvait dans une assemble de savants; un des membres vint
-soumettre ses doctes confrres cette intressante question: Pourquoi,
-lorsque l'on introduit un poisson dans un vase entirement plein d'eau,
-ce vase ne dborde-t-il pas? Chacun alors de se creuser la tte et de
-chercher donner l'explication de ce singulier phnomne. Mais on
-avait beau parler, aucun raisonnement n'obtenait l'approbation de
-l'assemble, et les dissertations continuaient perte de vue, quand le
-paysan demanda la parole:
-
---Au lieu de tant discourir, dit-il, ne serait-il pas prfrable de
-mettre d'abord un poisson dans un vase rempli d'eau? on verrait ce qui
-en rsulterait et l'on serait plus en mesure de discuter ensuite sur le
-sujet.
-
-On suivit cet avis, aussi simple que sage, et la solution du problme
-fut bientt trouve: le poisson fit dborder le vase.
-
-Messieurs les savants s'aperurent qu'ils avaient t victimes d'une
-mystification.
-
-L'homme d'esprit, au contraire, qui assiste une sance de
-prestidigitation, y est venu dans le seul but de jouir d'illusions et,
-loin de mettre obstacle aux tours du physicien, il est le premier en
-favoriser l'excution. Plus il est tromp, plus il est satisfait,
-puisqu'il a pay pour cela. Il sait, du reste, que ces amusantes
-dceptions ne peuvent porter atteinte sa rputation d'homme
-intelligent. C'est pourquoi il s'abandonne avec confiance aux
-raisonnements du prestidigitateur, les suit complaisamment dans tous
-leurs dveloppements et se laisse facilement garer.
-
-N'avais-je donc pas raison de penser qu'il est plus facile de tromper un
-homme d'esprit qu'un ignorant?
-
-Comte tait aussi pour moi un autre objet d'tudes non moins
-intressantes: je l'tudiais comme directeur et comme artiste.
-
-Comme directeur, Comte aurait pu en remontrer aux plus habiles, et nul
-ne savait mieux que lui faire venir, comme on dit, l'eau son moulin.
-On connat la plupart des petits moyens qu'un directeur emploie
-communment pour attirer le spectateur et augmenter ses recettes. Comte,
-pendant longtemps, n'eut pas besoin d'y recourir, sa salle s'emplissait
-d'elle-mme. Pourtant un jour vint o les banquettes furent moins bien
-garnies. C'est alors qu'il inventa les _billets de famille_, les
-_mdailles_, les _loges rserves aux laurats des pensions et des
-collges, etc_.
-
-Les billets de famille donnaient droit quatre places, moyennant la
-moiti du prix ordinaire. Quoique tout Paris en ft inond, chacun de
-ceux aux mains desquels ils tombaient croyait une faveur spciale de
-Comte, et l'on ne manquait pas de rpondre son appel. Ce que le
-directeur perdait sur la qualit des spectateurs, il le regagnait
-largement sur la quantit.
-
-Mais Comte ne s'en tint pas l; il voulut encore que les _billets roses_
-(c'est ainsi qu'il appelait les billets de famille) lui produisissent un
-petit bnfice pcuniaire pour lui faire oublier la rduction de prix
-qu'il avait accorde.
-
-Il imagina donc de faire remettre chaque personne qui se prsentait au
-contrle avec un de ses billets, une mdaille en cuivre sur laquelle
-tait grave son adresse, et de rclamer en change la somme de deux
-sous. Voulait-on la refuser?--Alors vous n'entrerez pas, disait
-l'employ du bureau.
-
-Puisqu'on tait venu jusque-l, on prfrait s'excuter: on payait et
-l'on entrait.
-
-C'tait une misre, me dira-t-on, que cet impt de dix centimes.
-Pourtant, avec cette misre, Comte payait son luminaire; du moins il le
-disait, et on peut le croire.
-
-A l'poque des vacances, les billets roses disparaissaient et faisaient
-place aux billets rservs aux laurats des pensions et des collges. Et
-ceux-ci taient autrement productifs que les premiers. Quels parents
-auraient refus leurs jeunes laurats le plaisir d'accepter
-l'invitation de M. Comte, lorsque surtout ils pouvaient se procurer
-eux-mmes le bonheur de voir ces chers fils dans une loge o ne se
-trouvaient que des _ttes couronnes_. Les parents accompagnaient donc
-leurs enfants, et, pour un billet de faveur, l'administration encaissait
-cinq ou six fois la valeur de sa gracieuse libralit.
-
-Je pourrais citer bien d'autres moyens dont Comte usait pour augmenter
-ses bnfices, je n'en rapporterai plus qu'un seul.
-
-Arriviez-vous un peu tard et la longueur de la _queue_ vous faisait-elle
-craindre de ne plus trouver de billets au bureau, vous n'aviez qu'
-entrer dans le petit caf attenant au thtre, et qui donnait sur la
-rue Ventadour. Vous y payiez un peu plus cher qu'ailleurs la tasse de
-caf ou le petit verre de liqueur, mais vous tiez sr qu'avant l'heure
-o le public entrait au thtre, un garon vous ouvrirait une porte
-secrte qui vous permettrait d'arriver au bureau et de choisir votre
-place.
-
-En ralit, le caf de Comte tait un vritable bureau de location.
-Seulement, le spectateur profitait d'une consommation pour la somme
-qu'il est d'usage de prlever sur les places rserves.
-
-Le directeur du thtre Choiseul avait sur ses confrres un avantage
-sous le rapport de la dlicatesse des procds.
-
-Comme artiste, Comte possdait le double talent de ventriloque et de
-prestidigitateur. Ses tours taient excuts avec adresse et surtout
-avec beaucoup d'entrain. Ses sances plaisaient gnralement. Les dames
-y taient fort bien traites. On en jugera par le tour suivant, que je
-crois tre de son invention et que je lui voyais toujours faire avec
-plaisir.
-
-Cette exprience portait le titre de _la Naissance des fleurs_. Elle
-commenait par une petite harangue en forme de plaisanterie galante.
-
---Mesdames, disait notre physicien, je me propose dans cette sance
-d'escamoter douze d'entre vous au parterre (les dames taient admises au
-parterre), vingt aux premires et soixante-douze aux secondes.
-
-Aprs l'explosion de rires que ne manquaient pas de provoquer cette
-plaisanterie, Comte ajoutait: Rassurez-vous, Messieurs, pour ne pas
-vous priver du plus gracieux ornement de cette salle, je n'excuterai
-cette exprience qu' la fin de la soire. Ce compliment, dit sans
-aucune prtention, tait toujours fort bien accueilli.
-
-Comte passait ensuite l'excution de son exprience.
-
-Aprs avoir sem des graines sur de la terre contenue dans une petite
-coupe, il faisait quelques conjurations, rpandait sur cette terre une
-liqueur enflamme et la couvrait avec une cloche qui, disait-il, devait
-concentrer la chaleur et stimuler la vgtation. En effet, quelques
-secondes aprs, un bouquet de fleurs varies apparaissait dans la
-petite coupe. Comte le distribuait aux dames qui garnissaient les loges,
-et pendant cette distribution il trouvait moyen de placer ces mots
-gracieux ou double sens: _Madame, je vous garde une
-pense_.--_Puissiez-vous ici, Messieurs, ne jamais trouver de
-soucis_.--_Mademoiselle, voici une rose que vous avez fait rougir de
-jalousie_.--_Tiens, Benjamin_ (c'tait le nom de son domestique ou
-plutt de son comique), _tiens, Benjamin_, disait-il en lui offrant un
-oeillet, _ton oeillet rouge_.--_Comment, mon oeil est rouge! c'est
-donc pour cela qu'il me faisait si grand mal tout l'heure_.
-
-Cependant le petit bouquet tirait sa fin, il n'en restait plus que
-quelques fleurs. Tout coup, les mains du physicien s'en trouvaient
-littralement remplies. Alors, d'un air de triomphe, il s'criait, en
-montrant ces fleurs, venues comme par enchantement: _J'avais promis
-d'escamoter et de mtamorphoser toutes ces dames: pouvais-je choisir une
-forme plus gracieuse et plus aimable? En vous mtamorphosant toutes en
-roses, n'est-ce pas, Mesdames, offrir la copie au modle? n'est-ce pas
-aussi vous escamoter pour vous rendre vous-mmes? dites-moi,
-Messieurs, n'ai-je pas bien russi?_
-
-Pour ces mots aimables, le prestidigitateur recevait une nouvelle salve
-de bravos.
-
-Dans une autre circonstance, Comte, offrant une rose et une pense une
-dame, lui disait: _N'est-ce pas vous trait pour trait, Madame? la rose
-peint la fracheur et la beaut; la pense, l'esprit et les talents_.
-
-Il disait encore propos de l'as de coeur, qu'il avait fait prendre
-une de ses spectatrices choisie parmi les plus jolies: _Voulez-vous,
-Madame, mettre la main sur votre coeur..... Vous n'avez qu'un coeur,
-n'est-il pas vrai!.... Je vous demande pardon de cette question
-indiscrte: mais elle tait ncessaire, car bien que vous n'ayez qu'un
-coeur, vous pourriez les possder tous_.
-
-Comte n'tait pas moins gracieux envers les souverains.
-
-A la fin d'une sance qu'il donnait aux Tuileries devant Louis XVIII, il
-proposa Sa Majest de choisir une carte dans un jeu de piquet. On
-pourrait croire que le hasard fit que le roi de coeur se trouva la
-carte choisie; je dirai que l'adresse du physicien en fut la seule
-cause. Pendant ce temps, un domestique dposait sur une table
-entirement isole un vase rempli de fleurs.
-
-Comte prend alors un pistolet charg poudre, dans lequel il met le Roi
-de coeur en forme de bourre, et s'adressant son auguste spectateur,
-il le prie de diriger ses regards vers le vase, au-dessus duquel la
-carte lance par le pistolet doit aller se placer.
-
-Le coup part, et au milieu des fleurs on voit apparatre le buste de
-Louis XVIII.
-
-Le roi, ne sachant que conclure de ce dnouement inattendu, demande
-Comte le sens de cette apparition, et lui dit mme d'un ton quelque peu
-railleur:
-
---Il me semble, monsieur, que votre tour ne se termine pas comme vous
-l'aviez annonc.
-
---J'en demande pardon Votre Majest, rpond Comte, en prenant les
-manires et le maintien d'un courtisan, j'ai parfaitement tenu ma
-promesse. Je me suis engag faire paratre le Roi de coeur sur ce
-vase; j'en appelle tous les Franais: ce buste ne reprsente-t-il pas
-le _Roi de tous les coeurs?_
-
-On doit croire que le compliment fut fort bien accueilli par les
-assistants. En effet, voici comment s'exprime le _Journal Royal_, du 20
-dcembre 1814, en terminant le rcit de cette sance:
-
-Toute l'assemble s'crie avec M. Comte: nous le reconnaissons, c'est
-bien lui, c'est bien le Roi de tous les coeurs, l'amour des Franais,
-de l'univers, Louis XVIII, l'auguste petit-fils de Henri IV.
-
-Un concert gnral d'applaudissements plonge dans une douce ivresse,
-dans des ides de paix et de bonheur, tout ce cercle aimable et vraiment
-franais.
-
-Le roi, mu de cette chaleureuse acclamation, complimenta M. Comte sur
-son adresse.
-
---Ce serait bien dommage, monsieur le sorcier, lui dit-il, de vous
-faire brler; vous nous avez fait trop de plaisir pour que nous vous
-fassions de la peine. Vivez longtemps pour vous d'abord, et pour nous
-ensuite.
-
-M. Comte rpondit ce compliment de son souverain par une scne de
-ventriloquie, dans laquelle une voix lointaine ayant l'accent et le son
-de celle du physicien, s'exprima ainsi:
-
- Sire, un de vos regards ennoblit mes succs;
- Toutes mes voix ne valent pas la vtre;
- Que ne puis-je l'instant, d'aprs l'un, d'aprs l'autre,
- Raconter vos vertus, vos talents, vos bienfaits;
- Je deviendrais l'cho de la voix des Franais[3].
-
-Autant Comte tait aimable avec les dames, autant il tait impitoyable
-pour les messieurs.
-
-J'en aurais trop long raconter, si je disais toutes les malignes
-allusions et les mystifications dont son public masculin tait l'objet.
-
-C'tait, par exemple, certain tabouret sur lequel un spectateur en
-s'asseyant produisait un son des plus risqus, ou bien le tour des as de
-coeur, qu'il terminait en faisant sortir des as de toutes les parties
-du vtement du patient qui, fouill, secou, bouscul, ne savait plus
-quel saint se vouer pour chapper cette avalanche de cartes. C'tait
-encore le monsieur chauve, qui avait complaisamment prt son chapeau et
-qui recevait une borde de plaisanteries du genre de celles-ci:
-
-Ce vtement vous appartient, sans doute, disait Comte en sortant une
-perruque du chapeau.... Ah! ah! il parat que monsieur a de la famille;
-voici maintenant de petits bas; il va falloir _parler bas_.... puis une
-brassire.... un petit jupon.... une charmante petite robe, etc., etc.
-Et comme le public riait coeur joie: Ma foi! je trouve _a beau_
-aussi, ajoutait-il en retirant une chaussure de bois.... Rien ne manque
-au trousseau! pas mme le petit corset et son lacet. C'tait pour _me
-lasser_, monsieur, que vous aviez mis cet objet dans votre chapeau....
-
-La ventriloquie prtait un grand charme aux sances de Comte, en faisant
-de charmants intermdes sous formes de petites scnes comiques de la
-plus grande illusion. C'est qu'en effet il tait impossible de porter
-un plus haut degr l'imitation de la voix humaine et de la combiner avec
-plus d'intelligence et d'habilet, pour la lancer au loin ou pour la
-rapprocher graduellement des spectateurs.
-
-Cette facult lui inspirait souvent l'ide de curieuses mystifications.
-Mais les meilleures (si une mystification peut tre jamais bonne)
-taient rserves pour ses voyages; il les faisait alors servir la
-publicit de ses annonces, elles contribuaient attirer la foule ses
-reprsentations.
-
-A Tours, par exemple, il fait enfoncer quatre portes pour arriver
-jusqu' un soi-disant malheureux, mourant de faim, que l'on croit
-enferm dans une boutique o le ventriloque avait jet sa voix. A
-Nevers, il renouvelle le prodige de l'nesse de Balaam, en communiquant
-la parole un baudet fatigu de porter son matre.
-
-Une autre fois, pendant la nuit, il jette la terreur dans une diligence;
-plusieurs voix se font entendre aux portires; on dirait une douzaine de
-brigands qui demandent la bourse ou la vie. Les voyageurs effrays
-s'empressent de remettre leurs bourses, leurs montres Comte, qui se
-charge de traiter avec les voleurs; la bande satisfaite parat
-s'loigner.
-
-Les voyageurs se flicitent d'en tre quittes si bon march, et le
-lendemain, leur plus grande satisfaction le ventriloque remet chacun
-l'offrande qu'il a faite la peur, et leur rvle le talent dont ils
-ont t dupes.
-
-Un jour encore, sur le march de Mcon, il voit une paysanne chassant
-devant elle un gros cochon qui se tranait peine, tant il tait charg
-de lard.
-
---Combien vaut votre porc, ma brave femme?
-
---Cent francs tout au juste, mon beau monsieur, votre service, si vous
-voulez l'acheter.
-
---Certainement, je veux l'acheter, mais c'est trop des deux tiers; j'en
-donne dix cus.
-
---C'est cent francs ni plus ni moins, prendre ou laisser.
-
---Tenez, reprit Comte en s'approchant de l'animal, je suis sr que votre
-cochon est plus raisonnable que vous.
-
---Voyons, l'ami, dis-moi, en conscience, vaux-tu bien cent francs?
-
---Nous sommes bien loin de compte, rpond le cochon d'une voix rauque et
-caverneuse, je ne vaux pas cent sous. Je suis ladre, ma matresse veut
-vous attraper.
-
-La foule qui s'tait assemble autour de la paysanne et de son cochon,
-recule pouvante, et les regarde comme deux ensorcels.
-
-Comte regagne aussitt son htel o l'on vient lui raconter lui-mme
-cette petite histoire. On lui apprend en outre que quelques personnes
-courageuses s'tant approches de la sorcire, la sollicitent de se
-faire exorciser pour chasser l'esprit impur du corps de son cochon.
-
-Cependant Comte ne se tira pas toujours aussi heureusement d'affaire, et
-il faillit payer fort cher une mystification qu'il avait fait subir
-des paysans du canton de Fribourg, en Suisse. Ces fanatiques le prirent
-pour un sorcier vritable et l'assaillirent coups de btons. Dj mme
-ils allaient le jeter dans un four allum, si Comte n'tait parvenu se
-sauver en faisant sortir du four une voix terrible qui rpandit la
-terreur parmi eux.
-
-Je terminerai la nomenclature de ces plaisantes aventures par une petite
-anecdote dans laquelle Comte et moi, nous fmes tour tour
-mystificateurs et mystifis.
-
-Au sortir d'une visite que le clbre ventriloque me fit au
-Palais-Royal, je le reconduisis jusqu'au bas de mon escalier, ainsi que
-le commandait la plus simple politesse.
-
-Comte, tout en continuant de causer, descendait devant moi, de sorte que
-les poches de sa redingote se trouvaient naturellement ma discrtion.
-L'occasion tait si belle que je ne pus rsister la tentation de jouer
-un tour de ma faon mon habile confrre.
-
-Aussitt conue, cette ide fut mise excution. En un tour de main,
-non pas! soyons exact dans notre rcit, en deux tours de main, je
-retirai du vtement de mon ami son mouchoir et une fort belle tabatire
-en or, puis, j'eus soin de retourner la poche en dehors, pour prouver
-que mon travail avait t consciencieusement excut.
-
-Je m'applaudissais du succs de mon expdition et je riais en moi-mme
-du dnouement comique qu'elle aurait, lorsque je remettrais ces objets
-Comte. Mais on a raison de dire, _ trompeur trompeur et demi_, car
-tandis que je violais ainsi les lois de l'hospitalit, Comte, de son
-ct, ruminait quelque perfidie.
-
-Je venais peine de mettre en lieu de sret mouchoir et tabatire que,
-prtant l'oreille, j'entendis de l'tage suprieur une voix qui m'tait
-inconnue.
-
---Monsieur Robert-Houdin, criait-on, voulez-vous monter tout de suite au
-bureau de location, je voudrais vous dire un mot.
-
---Tout--l'heure, rpondis-je encore proccup de mon larcin, je vais y
-aller.
-
---Mais, me dit Comte avec bonhomie, puisque ce monsieur n'a qu'un mot
-vous dire, allez-y, je vais vous attendre, car j'ai encore vous
-parler.
-
---Soit, rpondis-je, et sans rflchir davantage je remonte au premier
-tage.
-
-On a dj devin que le ventriloque vient de me jouer un tour de son
-mtier. En arrivant au bureau, je ne trouve que l'employ qui ne sait ce
-que je veux lui dire.
-
-Je m'aperois, mais trop tard, que je suis une des nombreuses victimes
-de la _ventriloquie_, j'entends Comte qui chante sa victoire en riant
-aux clats.
-
-J'avoue sans fausse honte qu'un instant je fus vex d'avoir donn dans
-le pige. Mais je me remis bien vite la pense d'une petite vengeance
-que je pouvais tirer de la situation mme o je me trouvais. J'affectai
-de descendre avec tranquillit.
-
---Que voulait donc cette personne du bureau de location, me dit Comte
-d'un ton de dupeur satisfait?
-
---Vous ne le devinez pas? rpondis-je en copiant mon intonation sur la
-sienne.
-
---Ma foi! non.
-
---Je vais alors vous le dire: c'tait un voleur repentant, qui m'a pri
-de vous rendre des objets qu'il vous a escamots. Les voici, mon matre!
-
---Je prfre que cela se termine ainsi, me dit Comte en rintgrant sa
-poche dans sa redingote, pour y remettre ensuite les objets que je lui
-prsentais; nous sommes quittes, et j'espre que nous resterons toujours
-bons amis.
-
-De tout ce qui prcde, on peut conclure que la base fondamentale des
-sances de Comte tait les mystifications aux Messieurs (les souverains
-excepts), les compliments aux Dames et les calembours tout le monde.
-
-Comte avait raison d'employer ces moyens, puisque gnralement il
-atteignait le but qu'il s'tait propos: il charmait avec les uns et
-faisait rire avec les autres. A cette poque, cette tournure de l'esprit
-tait dans les moeurs franaises, et notre physicien, en s'inspirant
-des gots et des instincts du public, tait sr de lui plaire.
-
-Mais tout est bien chang depuis. Le calembour n'a plus la mme faveur.
-Banni de la bonne compagnie, il s'est rfugi dans les ateliers
-d'artistes, o les lves en font trop souvent un usage immodr, et si
-quelquefois il est admis avec faveur dans une conversation intime, il ne
-saurait convenir dans une sance de prestidigitation.
-
-La raison est facile comprendre. Non seulement le calembour fait
-croire que le prestidigitateur a des prtentions l'esprit, ce qui peut
-lui tre dfavorable; mais encore, lorsqu'il russit, il provoque un
-rire qui nuit ncessairement l'intrt de ses expriences.
-
-Il est un fait reconnu; c'est que pour ces sortes de spectacles, o
-l'imagination a la principale part:
-
- Mieux vaut l'tonnement cent fois que le fou rire.
-
-Car si l'esprit se souvient de ce qui l'a charm, le rire ne laisse
-aucune trace dans la mmoire.
-
-Le langage symbolique, complimenteur et parfum, est aussi compltement
-tomb en dsutude; du moins le sicle ne pche point par excs de
-galanterie, et des compliments musqus seraient aujourd'hui mal
-accueillis en public, plus encore que partout ailleurs. Du reste, j'ai
-toujours pens que les dames qui assistent une sance de
-prestidigitation, y viennent pour se rcrer l'esprit et non pour tre
-elles-mmes mises en scne. On doit croire qu'elles prfrent rester
-simples spectatrices plutt que de se voir exposes recevoir des
-compliments brle-pourpoint.
-
-Quant la mystification, je laisse de plus forts que moi le soin d'en
-faire l'apologie.
-
-Ce que j'en dis, ce n'est pas pour jeter un blme sur Comte, loin de l.
-Je parle en ce moment avec l'esprit de mon sicle; Comte agissait avec
-le sien; tous deux nous avons russi avec des principes diffrents; ce
-qui prouve que:
-
- _Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux._
-
-Ces sances de Comte enflammaient nanmoins mon imagination; je ne
-rvais plus que thtre, escamotage, machines, automates, etc.; j'tais
-impatient, moi aussi, de prendre ma place parmi les adeptes de la magie,
-et de me faire un nom dans cet art merveilleux. Le temps que j'employais
- prendre une dtermination, me semblait un temps perdu pour mes futurs
-succs. Mes succs! Hlas! j'ignorais les preuves que j'aurais subir
-avant de les mriter; je ne souponnais gure les peines, les soucis,
-les travaux dont il me faudrait les payer.
-
-Quoi qu'il en ft, je rsolus de hter mes tudes sur les automates et
-sur les instruments propres produire les illusions de la magie.
-
-J'avais t mme de voir chez Torrini un grand nombre de ces
-appareils, mais il m'en restait encore beaucoup connatre, car le
-rpertoire des physiciens de cette poque tait trs tendu. J'eus
-bientt l'occasion d'acqurir en peu de temps une connaissance parfaite
-de ce sujet.
-
-J'avais remarqu, en passant dans la rue Richelieu, une modeste et
-simple boutique, la devanture de laquelle taient exposs des
-instruments de _Physique amusante_. Tel tait le nom que portaient ces
-instruments, destins la vrit une science amusante, mais qui
-n'avaient rien dmler avec la physique.
-
-Cette rencontre fut pour moi une bonne fortune. J'achetai d'abord
-quelques-uns de ces objets, puis, en faisant de frquentes visites au
-matre de la maison, sous prtexte de lui demander des renseignements,
-je finis par gagner ses bonnes grces, il me regarda comme un habitu de
-sa boutique.
-
-Le pre Roujol (c'est ainsi que s'appelait ce fabricant de sorcelleries)
-avait des connaissances trs tendues dans toutes les parties de sa
-profession; il n'y avait pas un seul escamoteur dont il ne connt les
-secrets et dont il n'et reu les confidences. Il pouvait donc me
-fournir des renseignements prcieux pour mes tudes. Je redoublai de
-politesse auprs de lui, et le brave homme qui, du reste, tait trs
-communicatif, m'initia tous ses mystres.
-
-Mes visites assidues la rue Richelieu avaient encore un autre but:
-j'esprais y rencontrer quelques matres de la science, auprs desquels
-je pourrais accrotre les connaissances que j'avais acquises.
-
-Malheureusement, la boutique de mon vieil ami n'tait plus aussi bien
-achalande que jadis. La rvolution de 1830 avait tourn les ides vers
-des occupations plus srieuses que celles de la _physique amusante_, et
-le plus grand nombre des escamoteurs taient alls chercher l'tranger
-des spectateurs moins proccups. Le bon temps du pre Roujol tait donc
-pass, ce qui le rendait fort chagrin.
-
---Cela ne va plus comme autrefois, me disait-il, et l'on croirait
-vraiment que les escamoteurs se sont escamots eux-mmes, car je n'en
-vois plus un seul. Je n'ai plus maintenant qu' me croiser les bras.
-Quand reviendra donc ce temps, ajoutait-il, o M. le duc de M..... ne
-ddaignait pas d'entrer dans ma modeste boutique et d'y rester des
-heures entires causer avec moi et mes nombreux visiteurs? Ah! si vous
-aviez vu, il y a une dizaine d'annes, l'aspect qu'offrait mon magasin,
-alors frquent par tous les physiciens et amateurs de l'poque.
-C'taient Olivier, Prjean, Brazy, Conus, Chalons, Comte, Jules de
-Rovre, Adrien pre, Courtois, et tant d'autres; un vritable club
-d'escamotage; club brillant, anim, divertissant, s'il en fut, car
-chacun de ces matres, voulant prouver sa supriorit sur ses confrres,
-se plaisait montrer ses meilleurs tours et dployer toute son
-adresse.
-
-Ces regrets du pre Roujol m'taient au moins aussi sensibles qu'
-lui-mme. En effet, quel bonheur n'euss-je pas prouv pareilles
-ftes, moi qui aurais fait vingt lieues pour causer avec un physicien?
-
-J'eus pourtant la chance de faire chez lui la rencontre du fameux Jules
-de Rovre, qui le premier se servit d'un mot gnralement employ
-aujourd'hui pour qualifier un escamoteur en renom.
-
-Jules de Rovre tait fils de parents nobles, ainsi que l'indique la
-particule qui prcde son nom.
-
-En montant sur la scne, le physicien aristocrate voulut un titre la
-hauteur de sa naissance.
-
-Le nom vulgaire d'_escamoteur_ avait t repouss bien loin par lui
-comme une triviale dnomination; celui de _physicien_ tait gnralement
-port par ses confrres et ne pouvait par cela mme lui convenir; force
-lui fut d'en crer un pour se faire une place part.
-
-On vit donc, un jour, sur une immense affiche de spectacle, s'taler
-pour la premire fois, le titre pompeux de PRESTIDIGITATEUR; l'affiche
-donnait en mme temps l'tymologie de ce mot: _presto digiti_ (agilit
-des doigts). Venaient ensuite les dtails de la sance, entremls de
-citations latines, qui devaient frapper l'esprit du public en rappelant
-l'rudition de l'escamoteur; pardon, du prestidigitateur.
-
-Ce mot, ainsi que celui de _prestidigitation_ du mme auteur, fut
-promptement adopt par les confrres de Jules de Rovre, tant ils furent
-sduits par d'aussi beaux noms. L'Acadmie elle-mme suivit cet exemple;
-elle sanctionna la cration du physicien et la fit passer _la
-postrit_.
-
-Je dois cependant ajouter que ce mot, primitivement si pompeux, n'est
-plus maintenant une distinction, car depuis son apparition, le plus
-humble des escamoteurs ayant pu se l'approprier, il s'ensuit
-qu'_escamotage_ et _prestidigitation_ sont devenus synonymes, et qu'il
-peuvent maintenant marcher de front en se donnant la main.
-
-L'escamoteur qui veut un titre doit le rechercher dans son propre
-mrite, et se pntrer de cette vrit, _qu'il vaut mieux honorer sa
-profession que d'tre honor par elle_. Quant moi, je n'ai jamais fait
-aucune diffrence entre ces deux mots, et je les emploierai
-indistinctement, jusqu' ce qu'un nouveau Jules de Rovre vienne encore
-enrichir le Dictionnaire de l'Acadmie franaise.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-LES AUTOMATES CLBRES.--UNE MOUCHE D'AIRAIN.--L'HOMME
-ARTIFICIEL.--ALBERT-LE-GRAND ET SAINT THOMAS-D'AQUIN.--VAUCANSON; SON
-CANARD; SON JOUEUR DE FLUTE; CURIEUX DTAILS.--L'AUTOMATE JOUEUR
-D'CHECS; PISODE INTRESSANT.--CATHERINE II ET M. DE KEMPELEN.--JE
-RPARE LE COMPONIUM.--SUCCS INESPR.
-
-
-Grce mes persvrantes recherches, il ne me restait plus rien
-apprendre en escamotage; mais pour suivre le programme que je m'tais
-trac, je devais encore tudier les principes d'une science sur laquelle
-je comptais beaucoup pour la russite de mes futures reprsentations. Je
-veux parler de la science, ou pour mieux dire de l'art de faire des
-automates.
-
-Tout proccup de cette ide, je me livrai d'actives investigations.
-Je m'adressai aux bibliothques et leurs conservateurs, dont ma tenace
-importunit fit le dsespoir. Mais tous les renseignements que je reus,
-ne me firent connatre que des descriptions de mcaniques beaucoup moins
-ingnieuses que celles de certains jouets d'enfants de notre poque[4],
-ou de ridicules annonces de chefs-d'oeuvre publis dans des sicles
-d'ignorance. On en jugera par ce qui va suivre.
-
-Je trouve dans un ouvrage ayant pour titre _Apologie pour les grands
-hommes accuss de magie_, que Jean de Mont-Royal prsenta l'empereur
-Charles-Quint une mouche de fer, laquelle
-
- ......................................
- Prit sans aide d'autrui sa gaillarde vole,
- Fit une entire ronde et puis d'un cerceau las,
- Comme ayant jugement, se percha sur son bras.
-
-Une pareille mouche est dj quelque chose d'extraordinaire et pourtant
-j'ai mieux que cela citer au lecteur. Il s'agit encore d'une mouche.
-
-Gervais, chancelier de l'empereur Othon III, dans son livre intitul
-_Ocia Imperatoris_ nous annonce que _Le Sage Virgile_, vque de
-Naples, fit une mouche d'airain qu'il plaa sur l'unes des portes de la
-ville, et que cette mouche mcanique, dresse comme un chien de berger,
-empcha qu'aucune autre mouche n'entrt dans Naples; si bien que pendant
-huit ans, grce l'activit de cette ingnieuse machine, les viandes
-dposes dans les boucheries ne se corrompirent jamais.
-
-Combien ne doit-on par regretter que ce merveilleux automate ne soit pas
-parvenu jusqu' nous? Que d'actions de grce les bouchers, et plus
-encore leurs pratiques, ne rendraient-ils pas au savant vque.
-
-Passons une autre merveille:
-
-Franois Picus rapporte que Roger Bacon, aid de Thomas Bungey, son
-frre en religion, _aprs avoir rendu leur corps gal et tempr par la
-chimie_, se servirent du miroir _Amuchesi_ pour construire une tte
-d'airain qui devait leur dire s'il y aurait un moyen d'enfermer toute
-l'Angleterre dans un gros mur.
-
-Ils la forgrent pendant sept ans sans relche, mais le malheur voulut,
-ajoute l'historien, que lorsque la tte parla, les deux moines ne
-l'entendirent pas, parce qu'ils taient occups tout autre chose.
-
-Je me suis demand cent fois comment les deux intrpides forgerons
-connurent que la tte avait parl, puisqu'ils n'taient pas l pour
-l'entendre. Je n'ai jamais pu trouver d'autre solution que celle-ci:
-c'est sans doute parce que _leur corps tait gal et tempr par la
-chimie_.
-
-Mais voici, cher lecteur, une merveille qui va bien plus vous tonner
-encore:
-
-Tostat, dans ses _Commentaires sur l'Enode_, dit qu'Albert-le-Grand,
-provincial des Dominicains Cologne, construisit un homme d'airain,
-qu'il forgea continuellement pendant trente ans. Ce travail se fit _sous
-diverses constellations_ et _selon les lois de la perspective_.
-
-Lorsque le soleil tait au signe du zodiaque, les yeux de cet automate
-fondaient des mtaux sur lesquels se trouvaient empreints des caractres
-du mme signe. Cette intelligente machine tait galement doue du
-mouvement et de la parole; Albert en recevait les rvlations de ses
-importants secrets[5].
-
-Malheureusement, saint Thomas-d'Aquin, disciple d'Albert, prenant cette
-statue pour l'oeuvre du diable, la brisa coups de bton.
-
-Pour terminer cette nomenclature de contes propres figurer parmi les
-merveilles excutes par mesdames les Fes du bonhomme Perrault, je
-citerai, d'aprs le _Journal des Savants_, 1677, page 252, l'_homme
-artificiel de Reysolius, statue ressemblant tellement un homme, qu'
-la rserve des oprations de l'me, on y voyait tout ce qui se passait
-dans le corps humain_.
-
-Est-ce dommage que le mcanicien se soit arrt en aussi bonne voie? il
-lui cotait si peu, pendant qu'il tait en train d'imiter s'y
-mprendre la plus belle oeuvre du crateur, d'ajouter son automate
-une me fonctionnant par les ressource de la mcanique!
-
-Cette citation fait beaucoup d'honneur aux savants qui ont accept la
-responsabilit d'une semblable annonce, et vient montrer une fois de
-plus comment on crit l'histoire.
-
-On croira facilement que ces ouvrages ne m'avaient fourni aucun
-enseignement sur l'art que je dsirais tant tudier. J'eus beau
-continuer mes recherches, je ne retirai de ces patientes investigations
-qu'un dcouragement complet et la certitude que rien de srieux n'avait
-t crit sur les automates.
-
---Comment! me disais-je, cette science merveilleuse qui a lev si haut
-le nom de Vaucanson, cette science dont les combinaisons ingnieuses
-peuvent animer une matire inerte et lui donner en quelque sorte
-l'existence, est-elle donc la seule qui n'ait point ses archives?
-
-J'tais dcourag de mes infructueuses recherches, lorsqu'enfin un
-Mmoire de l'inventeur du _Canard automate_, me tomba sous la main. Ce
-mmoire, portant la date de 1738, est adress par l'auteur Messieurs
-de l'Acadmie des Sciences; ou y trouve une savante description de son
-joueur de flte, ainsi qu'un rapport de l'Acadmie, que je transcris
-ici.
-
- _Extrait des registres de l'Acadmie Royale des Sciences, du 30
- avril 1738._
-
- L'Acadmie, ayant entendu la lecture d'un Mmoire de monsieur de
- Vaucanson, contenant la description d'une statue de bois copie sur
- le Faune en marbre de Coysevox, qui joue de la flte traversire,
- sur laquelle elle excute douze airs diffrents avec une prcision
- qui a mrit l'attention du public, a jug que cette machine tait
- extrmement ingnieuse; que l'auteur avait su employer des moyens
- simples et nouveaux, tant pour donner aux doigts de cette figure
- les mouvements ncessaires que pour modifier le vent qui entre dans
- la flte, en augmentant ou diminuant sa vitesse suivant les
- diffrents tons, en variant la disposition des lvres et faisant
- mouvoir une soupape qui fait les fonctions de la langue; enfin, en
- imitant par art tout ce que l'homme est oblig de faire, et qu'en
- outre le Mmoire de monsieur de Vaucanson avait toute la clart et
- la prcision dont cette matire est susceptible; ce qui prouve
- l'intelligence de l'auteur et ses grandes connaissances dans les
- diffrentes parties de la mcanique. En foi de quoi j'ai sign le
- prsent certificat.
-
-A Paris, ce 3 mai 1738.
-
-
-FONTENELLE,
-
-Secrtaire perptuel de l'Acadmie Royale des Sciences.
-
-Aprs ce rapport vient une lettre de Vaucanson, adresse M. l'abb D.
-F., dans laquelle il lui annonce son intention de prsenter au public,
-le lundi de Pques:
-
-1 Un joueur de flte traversire.
-
-2 Un joueur de tambourin.
-
-3 Un canard artificiel.
-
-Dans ce canard, dit le clbre _automatiste_, je prsente le mcanisme
-des viscres destins aux fonctions du boire, du manger et de la
-digestion; le jeu de toutes les parties ncessaires ces actions y est
-exactement imit; il allonge son cou pour prendre du grain, il l'avale,
-le digre et le rend par les voies ordinaires tout digr; la matire
-digre dans l'estomac est conduite par des tuyaux, comme dans l'animal
-par ses boyaux, jusqu' l'anus, o il y a un sphincter qui en permet la
-sortie.
-
-Les personnes attentives comprendront la difficult qu'il y a eu de
-faire faire mon automate tant de mouvements diffrents; comme
-lorsqu'il s'lve sur ses pattes et qu'il porte son cou droite et
-gauche. Elles verront galement que cet animal boit, barbote avec son
-bec, croasse comme le canard naturel, et qu'enfin il fait tout les
-gestes que ferait un animal vivant.
-
-Je fus d'autant plus merveill du contenu de ce Mmoire, que c'tait le
-premier renseignement srieux que je recevais sur les automates. La
-description du joueur de flte me donna une haute ide du mcanicien qui
-l'avait excut. Cependant, je dois avouer que d'un autre ct j'eus un
-grand regret de n'y trouver qu'une exposition sommaire des combinaisons
-mcaniques du canard artificiel. Combien j'eusse t heureux de
-connatre les moyens l'aide desquels la nourriture prise par l'animal
-se transformait _en excrments par une imitation parfaite des oprations
-de la nature!_ Je dus pour le moment me contenter d'admirer de confiance
-l'oeuvre du grand matre.
-
-Mais en 1844, le canard de Vaucanson lui-mme[6] fut expos Paris dans
-une salle du Palais-Royal. Je fus, comme on doit le penser, un des
-premiers le visiter, et je restai frapp d'admiration devant les
-nombreuses et savantes combinaisons de ce chef-d'oeuvre de mcanique.
-
-A quelque temps de l, une des ailes de l'automate s'tant dtraque, la
-rparation m'en fut confie et je fus initi au fameux mystre de la
-digestion. A mon grand tonnement, je vis que l'illustre matre n'avait
-pas ddaign de recourir un artifice que je n'aurais pas dsavou dans
-un tour d'escamotage. La digestion, ce tour de force de son automate, la
-digestion, si pompeusement annonce dans le Mmoire, n'tait qu'une
-mystification, un vritable canard enfin. Dcidment Vaucanson n'tait
-pas seulement mon matre en mcanique, je devais m'incliner aussi devant
-son gnie pour l'escamotage.
-
-Voici du reste, dans sa simplicit, l'explication de cette intressante
-fonction.
-
-On prsentait l'animal un vase, dans lequel tait de la graine
-baignant dans l'eau. Le mouvement que faisait le bec en barbotant,
-divisait la nourriture et facilitait son introduction dans un tuyau
-plac sous le bec infrieur du canard; l'eau et la graine, ainsi
-aspirs, tombaient dans une bote place sous le ventre de l'automate,
-laquelle bote se vidait toutes les trois ou quatre sances.
-L'vacuation tait chose prpare l'avance; une espce de bouillie,
-compose de mie de pain colore de vert, tait pousse par un corps de
-pompe et soigneusement reue sur un plateau en argent comme produit
-d'une digestion artificielle. On se passait alors l'objet de main en
-main en s'extasiant sa vue, tandis que l'industrieux mystificateur
-riait de la crdulit du public.
-
-Cet artifice, loin de modifier la haute opinion que j'avais conue de
-Vaucanson, m'inspira au contraire une double admiration pour son
-_savoir_ et pour son _savoir-faire_.
-
-Le lecteur s'attend sans doute ce que je lui donne une petite notice
-biographique sur cet homme clbre. C'est mon intention en effet.
-
-Jacques de Vaucanson naquit Grenoble le 24 fvrier 1809, d'une famille
-noble; son got pour la mcanique se dclara ds sa plus tendre enfance.
-
-Ce fut vers 1730, environ, que le flteur des Tuileries lui suggra
-l'ide de construire sur ce modle un automate jouant vritablement de
-la flte traversire; il consacra quatre annes composer ce
-chef-d'oeuvre.
-
-Le domestique de Vaucanson, dit l'histoire, tait seul dans la
-confidence des travaux de son matre. Aux premiers sons que rendit le
-flteur, le fidle serviteur, qui se tenait cach dans un appartement
-voisin, vint tomber aux pieds du mcanicien qui lui paraissait plus
-qu'un homme, et tous deux s'embrassrent en pleurant de joie.
-
-Le _canard_ et le _joueur de tambourin_ suivirent de prs et furent
-principalement excuts en vue d'une spculation sur la curiosit
-publique.
-
-Vaucanson, quoique noble de naissance, ne ddaigna pas de prsenter ses
-automates la foire de Saint-Germain et Paris, o il fit de
-fabuleuses recettes, tant fut grande l'admiration pour ses merveilleuses
-machines.
-
-Il inventa aussi, dit-on, un mtier sur lequel un ne excutait une
-toffe fleurs; il avait fait cette machine pour se venger des ouvriers
-en soie de la ville de Lyon, qui l'avaient poursuivi coups de pierre,
-se plaignant qu'il cherchait simplifier les mtiers.
-
-On doit Vaucanson une chane qui porte son nom, ainsi qu'une machine
-pour en fabriquer les mailles toujours gales.
-
-On dit qu'il fit encore pour la _Cloptre_ de Marmontel, un aspic qui
-s'lanait en sifflant sur le sein de l'actrice charge du rle
-principal. A la premire reprsentation de cette pice, un plaisant,
-plus merveill du sifflement de l'automate que de la beaut de la
-tragdie, s'cria: _Je suis de l'avis de l'aspic!_
-
-Il ne manquait la gloire de Vaucanson que d'tre clbr par Voltaire;
-l'illustre pote fit sur lui les vers suivants:
-
- .....................................
- Le hardi Vaucanson, rival de Promthe,
- Semblait, de la nature imitant les ressorts,
- Prendre le feu des cieux pour animer les corps.
-
-Cet illustre mcanicien conserva toute son activit jusqu'au dernier
-moment de sa vie. Dangereusement malade, il s'occupait encore faire
-excuter la machine fabriquer sa chane sans fin.
-
---Ne perdez pas une minute, disait-il ses ouvriers, je crains de ne
-pas vivre assez longtemps pour vous expliquer mon ide en entier.
-
-Huit jours aprs, le 21 novembre 1782, il rendait le dernier soupir
-l'ge de 73 ans. Mais avant de quitter ce monde, il avait eu la
-consolation de voir fonctionner sa machine.
-
-Une bonne fortune n'arrive jamais sans une autre: Ce fut aussi dans
-l'anne 1844 que je vis chez un nomm Cronier, mcanicien Belleville,
-le fameux _joueur d'checs_, dont les combinaisons ont fait plir les
-savants de l'poque. Automate si merveilleux en effet, que pas un des
-plus forts joueurs ne le put vaincre! Je ne l'ai jamais vu fonctionner.
-Mais depuis, j'ai eu sur ce chef-d'oeuvre des renseignements qui ne
-manquent pas d'originalit et que je vais communiquer au lecteur.
-J'espre lui causer la mme surprise que celle dont j'ai t saisi
-lorsque je les ai reus.
-
-Il semblera peut-tre trange qu' propos d'un automate, je sois oblig
-de faire intervenir au dbut de ma narration un trait de la politique
-europenne. Cependant, que le lecteur se rassure; il ne s'agit pas ici
-d'une longue et savante dissertation sur l'quilibre des Etats; modeste
-historien, je me contenterai de quelques mots pour faire entrer en scne
-le hros de ce rcit.
-
-L'histoire se passe en Russie.
-
-Le premier partage de la Pologne, en 1772, avait laiss bien des
-ferments de discorde qui, plusieurs annes aprs, excitaient encore de
-nombreux soulvements.
-
-Vers l'anne 1776, une rvolte d'une certaine gravit clata dans un
-rgiment mi-partie russe, mi-partie polonais, qui tenait garnison dans
-la ville forte de Riga.
-
-A la tte des rebelles, tait un officier nomm Worouski, homme d'une
-haute intelligence et d'une grande nergie. Sa taille tait petite, mais
-bien prise; ses traits accentus semblaient autant de cicatrices et
-donnaient sa mle physionomie le caractre du brave que, dans son
-pittoresque vocabulaire, le soldat franais appelle le _troupier
-racorni_.
-
-Cette insurrection prit des proportions telles, que les troupes envoyes
-pour la rprimer furent obliges de se replier deux fois, aprs avoir
-prouv des pertes considrables. Cependant des renforts arrivrent de
-Saint-Ptersbourg, et dans un combat livr en rase campagne, les
-insurgs furent vaincus. Bon nombre prirent, le reste prit la fuite
-travers les marais, o les vainqueurs les poursuivirent avec ordre de ne
-faire aucun quartier.
-
-Dans cette droute, Worousky eut les deux cuisses fracasses par un coup
-de feu, et il tomba sur le champ de bataille. Toutefois, il chappa au
-massacre en se jetant dans un foss recouvert d'une haie, qui le droba
- la vue des soldats.
-
-La nuit venue, Worouski se trana avec peine et put gagner la demeure
-voisine d'un mdecin nomm Osloff, connu pour sa bienfaisante humanit.
-
-Le docteur, touch de sa position, lui donna des soins et consentit le
-cacher chez lui. La blessure de Worouski tait grave, et cependant le
-brave docteur eut longtemps l'espoir de le gurir. Mais la gangrne
-s'tant dclare tout coup, la position du bless prit un caractre
-tel, qu'il devint urgent, pour lui sauver la vie, de sacrifier la
-moiti de son corps l'autre. L'amputation des deux cuisses fut
-pratique avec bonheur, et Worouski fut sauv.
-
-Sur ces entrefaites, M. de Kempelen, illustre mcanicien viennois, vint
-en Russie pour rendre visite M. Osloff, avec lequel il tait li d'une
-troite amiti.
-
-Ce savant voyageait alors dans le but de se familiariser avec les
-langues trangres, dont l'tude devait plus tard lui faciliter son beau
-travail sur le mcanisme de la parole, qu'il a si bien dcrit dans son
-ouvrage publi Vienne en 1791.
-
-Dans chaque pays dont il dsirait apprendre la langue, M. de Kempelen
-faisait un court sjour, et grce son tonnante facilit et son
-intelligence extrme, il parvenait bientt la possder.
-
-Cette visite fut d'autant plus agrable au docteur, que depuis quelque
-temps il avait conu des inquitudes sur les consquences de la bonne
-action laquelle il s'tait laiss entraner. Il craignait d'tre
-compromis si l'on venait en avoir connaissance, et son embarras tait
-extrme, car, vivant seul avec une vieille gouvernante, il n'avait
-personne dont il pt recevoir un bon conseil ou attendre aucun secours.
-
-L'arrive de M. de Kempelen fut donc un vnement heureux pour le
-docteur, qui comptait sur l'imagination de son ami pour le sortir
-d'embarras.
-
-M. de Kempelen fut d'abord effray de partager un tel secret: il savait
-que la tte du proscrit avait t mise prix, et que l'acte d'humanit
-auquel il allait s'associer tait un crime que les lois moscovites
-punissaient avec rigueur. Mais quand il vit le corps mutil de Worousky,
-il se laissa aller tout l'intrt que ne pouvait manquer d'inspirer
-une si grande infortune, et il chercha dans son esprit inventif les
-moyens d'oprer la fuite de son protg.
-
-Le docteur Osloff tait passionn pour le jeu d'checs, et, autant pour
-satisfaire sa passion que pour apporter une distraction au malade,
-pendant les longs jours de convalescence, il faisait de nombreuses
-parties avec lui. Mais Worousky tait d'une telle force ce jeu, que
-son hte ne pouvait mme galiser la partie, malgr des concessions de
-pices considrables. M. de Kempelen s'unit au docteur pour lutter
-contre un aussi habile stratgiste. Ce fut en vain: Worousky sortait
-toujours vainqueur de la partie. Cette supriorit inspira M. de
-Kempelen l'ide du fameux automate joueur d'checs. En un instant il en
-eut arrt le plan et, la tte enflamme par les ides qui s'y
-pressaient en foule, il se mit immdiatement l'oeuvre. Chose
-incroyable! ce chef-d'oeuvre de mcanique, cration merveilleuse dont
-les combinaisons tonnrent le monde entier, fut invent, excut et
-entirement termin dans l'espace de trois mois.
-
-M. de Kempelen voulut que le docteur et seul les prmisses de son
-oeuvre: le 10 octobre 1796, il l'invita faire une partie.
-
-L'automate reprsentait un Turc de grandeur naturelle, portant le
-costume de sa nation, et assis derrire un coffre en forme de commode,
-qui avait peu prs 1 mtre 20 centimtres de longueur sur 80
-centimtres de largeur. Sur le dessus du coffre et au centre, se
-trouvait un chiquier.
-
-Avant de commencer la partie, le mcanicien ouvrit plusieurs portes
-pratiques dans la commode, et M. Osloff put voir dans l'intrieur une
-grande quantit de rouages, leviers, cylindres, ressorts, cadrans, etc.,
-qui en garnissaient la plus grande partie. En mme temps il ouvrit un
-long tiroir contenant les checs et un coussin sur lequel le Turc devait
-appuyer le bras. Cet examen termin, la robe de l'automate fut leve, et
-l'on put galement voir dans l'intrieur de son corps.
-
-Les portes ayant ensuite t fermes, M. de Kempelen fit quelques
-arrangements dans sa machine, et remonta un des rouages avec une cl
-qu'il introduisit dans une ouverture pratique au coffre.
-
-Alors le Turc, aprs un petit mouvement de tte en forme de salut, porta
-la main sur une des pices poses sur l'chiquier, la saisit du bout des
-doigts, la porta sur une autre case, et posa ensuite son bras sur le
-coussin prs de lui. L'auteur avait annonc que son automate ne parlant
-pas, ferait avec la tte trois signes pour indiquer l'chec au Roi et
-deux pour l'chec la Reine.
-
-Le docteur riposta, et attendit patiemment que son adversaire, dont les
-mouvements avaient toute la gravit du sultan qu'il reprsentait, jout
-une autre pice. Quoique conduite avec lenteur au dbut, la partie n'en
-fut pas moins promptement engage. Bientt mme Osloff s'aperut qu'il
-avait affaire un antagoniste redoutable, car malgr tous ses efforts
-pour lutter contre la machine, son jeu se trouvait dans une position
-dsespre.
-
-Il est vrai de dire que depuis quelques instants, le docteur tait
-devenu trs distrait. Une ide semblait le proccuper. Mais il hsitait
- communiquer ses rflexions son ami, quand tout coup la machine fit
-trois signes de tte. Le Roi tait mat.
-
---Parbleu! s'cria le perdant avec une teinte d'impatience qui se
-dissipa bien vite la vue de la figure panouie du mcanicien, si je
-n'tais persuad que Worousky est en ce moment dans son lit, je croirais
-que je viens de jouer avec lui! Sa tte seule est capable de concevoir
-un coup semblable celui qui m'a fait perdre. Et puis, ajouta le
-docteur en regardant fixement M. de Kempelen, pouvez-vous me dire
-pourquoi votre automate joue de la main gauche[7], ainsi que le fait
-Worousky?
-
-Le mcanicien viennois se mit rire, et ne voulant pas prolonger cette
-mystification, qui devait tre le prlude de tant d'autres, il avoua
-son ami que c'tait en effet avec Worouski qu'il venait de faire la
-partie.
-
---Mais, alors, o diable l'avez-vous plac? dit le docteur en regardant
-autour de lui pour tcher de dcouvrir son antagoniste.
-
-L'inventeur riait de tout son coeur.
-
---Eh bien! vous ne me reconnaissez donc pas? s'cria le Turc, qui,
-tendit au docteur la main gauche en signe de rconciliation, tandis que
-M. de Kempelen levait la robe, et montrait le pauvre mutil log dans la
-carcasse de l'automate.
-
-M. Osloff ne put garder plus longtemps son srieux: le rire le gagna et
-il fit chorus avec ses deux mystificateurs. Mais il s'arrta le premier;
-il lui manquait une explication.
-
---Comment avez-vous fait, dit-il, pour escamoter Worouski et le rendre
-invisible?
-
-M. de Kempelen expliqua alors de quelle faon il tait parvenu
-dissimuler l'automate vivant, avant qu'il pt entrer dans le corps du
-Turc.
-
---Voyez, dit-il, en ouvrant le buffet; ces nombreux rouages, ces
-leviers, ces poulies qui garnissent une partie du buffet ne sont que le
-simulacre d'une machine organise. Les chssis qui les supportent sont
-charnire, et en se repliant pour se mettre sur le ct, ils laissent
-une place au joueur qui s'y trouvait blotti, pendant que vous examiniez
-l'intrieur de l'automate.
-
-Cette premire visite termine, et ds que la robe a t baisse,
-Worousky est subitement entr dans le corps du Turc que nous venions
-d'examiner. Puis, tandis que je vous montrais le buffet et les rouages
-qui le garnissent, il prenait son temps pour passer ses bras et ses
-doigts dans ceux de la figure. Vous comprenez galement qu'en raison de
-la grosseur du cou, dissimule par cette barbe et cette norme
-collerette, il a pu, en passant la tte dans ce masque, voir facilement
-l'chiquier et conduire sa partie. Je dois ajouter que lorsque je fais
-le simulacre de monter la machine, ce n'est que dans le but de couvrir
-le bruit des mouvements de Worousky.
-
---Ainsi, dit le docteur, qui tenait prouver qu'il avait parfaitement
-compris l'explication, quand j'examinais le buffet, mon diable de
-Worousky se trouvait dans le corps du Turc; et quand on soulevait la
-robe, il tait pass dans le buffet. J'avoue franchement, ajouta M.
-Osloff, que j'ai t dupe de cette ingnieuse combinaison, mais je m'en
-console en pensant que plus fin que moi s'y serait trouv pris.
-
-Les trois amis furent aussi merveills l'un que l'autre du rsultat
-obtenu dans cette sance prive, car cet instrument offrait un
-merveilleux moyen d'vasion pour le pauvre proscrit, et lui assurait
-pour toujours une existence l'abri du besoin.
-
-Sance tenante, l'on convint de l'itinraire suivre pour gagner
-promptement la frontire, et des prcautions de sret prendre pour le
-voyage. Il fut galement convenu que, pour n'veiller aucun soupon, on
-donnerait des reprsentations dans toutes les villes qui se trouvaient
-sur le passage, en commenant par Toula, Kalouga, Smolensk, etc.
-
-Un mois aprs, Worousky, entirement rtabli, donnait devant un nombreux
-public une premire preuve de son tonnante habilet.
-
-L'affiche, crite en langue russe, tait conue en ces termes:
-
- _Toula, 6 novembre 1777_,
-
- DANS LA SALLE DES CONCERTS,
-
- EXPOSITION D'UN AUTOMATE JOUEUR D'CHECS,
-
- INVENT ET EXCUT PAR M. DE KEMPELEN.
-
-NOTA.--_Les combinaisons mcaniques de cette pice sont si
-merveilleuses, que l'inventeur n'hsite pas porter un dfi aux plus
-forts joueurs de cette ville_.[8]
-
-On doit penser si cette annonce excita la curiosit des habitants de
-Toula: non-seulement des joueurs se firent inscrire l'envi, mais de
-forts paris furent engags pour et contre les antagonistes.
-
-Worousky sortit vainqueur de cette lutte, et encourag par son succs,
-il engagea le lendemain M. de Kempelen proposer une partie contre les
-plus forts joueurs runis.
-
-Je n'ai pas besoin de dire que ce second dfi fut accept avec plus
-d'empressement encore que le premier, et que la ville entire vint de
-nouveau faire galerie autour de cet intressant tournoi.
-
-Cette fois, le succs resta quelque temps incertain, et M. de Kempelen
-commenait craindre de voir la rputation de son automate compromise,
-quand un coup inattendu, un coup de matre, dcida en faveur de
-Worousky. La salle entire, y compris les perdants, clbrrent par des
-bravos une aussi glorieuse victoire. Les journaux remplirent leurs
-colonnes de louanges et de flicitations l'adresse de l'automate et de
-son inventeur, et compltrent par leur publicit une vogue si justement
-mrite.
-
-M. de Kempelen et son compagnon, rassurs dsormais par l'clat de leur
-dbut, prirent cong du bon docteur. Aprs lui avoir laiss un gnreux
-souvenir de son amicale hospitalit, ils se dirigrent vers la
-frontire.
-
-La prudence exigeait que, mme en voyageant, Worousky ft cach aux yeux
-de tous: aussi fut-il littralement emball. Sous le prtexte d'une
-grande susceptibilit dans les rouages de l'automate, la caisse norme
-qui le contenait tait transporte avec les plus grandes prcautions.
-Mais ces soins n'avaient d'autre but que de protger l'habile joueur
-d'checs qui s'y trouvait enferm. Des ouvertures respiratoires
-laissaient circuler l'air dans cette singulire chaise de poste.
-
-Worousky prenait son mal en patience, dans l'espoir de se voir bientt
-hors des atteintes de la police moscovite et d'arriver sain et sauf au
-terme de ce pnible voyage. Ces fatigues, il est vrai, taient
-compenses par les normes recettes que les deux amis encaissaient sur
-leur chemin.
-
-Tout en se dirigeant vers la frontire de Prusse, nos voyageurs taient
-arrivs Vitebsk, lorsqu'un matin Worousky vit entrer brusquement M. de
-Kempelen dans la chambre o il demeurait constamment squestr.
-
---Un affreux malheur nous menace, s'cria le mcanicien d'un air
-constern, en montrant une lettre date de Saint-Ptersbourg. Dieu sait
-si nous parviendrons le conjurer! L'impratrice Catherine II ayant
-appris par les journaux le merveilleux talent de l'automate, joueur
-d'checs, dsire faire une partie avec lui et m'engage le transporter
-immdiatement son palais. Il s'agit maintenant de nous concerter pour
-trouver un moyen de nous soustraire ce dangereux honneur.
-
-Au grand tonnement de M. de Kempelen, Worousky reut cette nouvelle
-sans aucun effroi, et il sembla mme en prouver une joie extrme.
-
---Eluder une pareille visite! gardons-nous-en bien, dit-il; les dsirs
-de la Czarine sont des ordres qu'on ne peut enfreindre sans danger; nous
-n'avons donc d'autre parti suivre que de nous rendre au plus vite sa
-demande. Votre empressement aura le double avantage de la disposer
-favorablement, et de dtourner les soupons qui pourraient natre sur
-votre merveilleux automate. D'ailleurs, ajouta l'intrpide soldat, avec
-une certaine fiert, j'avoue que je ne suis pas fch de me trouver en
-face de la grande Catherine, et de lui montrer que la tte dont elle
-fait assez peu de cas pour la mettre au misrable prix de quelques
-roubles, est de force lutter avec la sienne et peut mme, en certains
-cas, la surpasser en intelligence.
-
---Insens que vous tes! s'cria M. de Kempelen, effray de l'exaltation
-du fougueux proscrit, pensez donc que nous pouvons tre dcouverts, et
-qu'il y va de la vie pour vous, et pour moi d'un exil en Sibrie.
-
---C'est impossible, reprit tranquillement Worousky. Votre ingnieuse
-machine a dj tromp tant de gens et des plus habiles, que bientt,
-j'en ai la conviction, nous aurons une dupe de plus, mais cette fois une
-dupe dont la dfaite sera bien glorieuse pour nous. Et quel beau
-souvenir, quel honneur pour tous les deux, mon ami, lorsqu'un jour nous
-pourrons dire que l'impratrice Catherine II, la fire Czarine, que ses
-courtisans proclament la tte la plus intelligente de son vaste empire,
-fut abuse par votre gnie et vaincue par moi!
-
-M. de Kempelen, quoique ne partageant pas l'enthousiasme de Worousky,
-fut forc de cder devant ce caractre, dont il avait eu maintes fois
-dj l'occasion d'apprcier l'inflexibilit. D'ailleurs, le soldat avait
-tant d'autres qualits, et pardessus tout possdait une habilet si
-surprenante aux checs, que le mcanicien viennois jugea prudent de lui
-faire des concessions, dans l'intrt de sa propre renomme.
-
-On partit donc sans diffrer, car le voyage devait tre long et
-difficile par suite des prcautions infinies qu'exigeait le transport de
-la caisse o se trouvait Worousky. En route, M. de Kempelen ne quitta
-pas un instant son compagnon de voyage, et fit tout ce qui dpendait de
-lui pour adoucir la rigueur d'une aussi pnible locomotion.
-
-Aprs de longues journes de fatigue, on arriva enfin au terme du
-voyage. Mais quelque promptitude qu'eussent mise les voyageurs, la
-Czarine, en abordant M. de Kempelen, sembla lui tmoigner une certaine
-humeur.
-
---Les routes sont-elles donc si mauvaises, Monsieur, lui dit-elle, qu'il
-faille quinze jours pour venir de Vitebsk Saint-Ptersbourg?
-
---Que Votre Majest veuille bien me permettre, rpondit le rus
-mcanicien, de lui faire un aveu qui me servira d'excuse.
-
---Faites, rpondit Catherine, pourvu que ce ne soit pas l'aveu de
-l'incapacit de votre _merveilleuse_ machine.
-
---Au contraire, je viens avouer Votre Majest qu'en raison de sa force
-au jeu d'checs, j'ai voulu lui prsenter un adversaire digne d'elle.
-J'ai donc d, avant de partir, ajouter mon automate des combinaisons
-indispensables pour une partie aussi solennelle.
-
---Ah! ah! fit en souriant l'Impratrice, dride par cette flatteuse
-explication. Et en raison de ces nouvelles combinaisons, vous avez
-l'espoir de me faire battre par votre automate.
-
---Je serais bien tonn qu'il en ft autrement, rpondit
-respectueusement M. de Kempelen.
-
---C'est ce que nous verrons, Monsieur, rpliqua l'Impratrice en agitant
-la tte d'un air de doute et d'ironie. Mais, ajouta-t-elle sur le mme
-ton, quand me mettez-vous en prsence de mon terrible adversaire?
-
---Quand il plaira Votre Majest.
-
---S'il en est ainsi, je suis tellement impatiente de mesurer mes forces
-avec le vainqueur des plus habiles joueurs de mon empire, que, ce soir
-mme, je le recevrai dans ma bibliothque. Installez-y votre machine;
-huit heures je me rendrai prs de vous. Soyez exact.
-
-M. de Kempelen prit cong de Catherine et courut faire ses prparatifs
-pour la soire. Worousky se faisait un jeu de la sance et ne pensait
-qu'au bonheur qu'il aurait mystifier la Czarine. Mais si M. de
-Kempelen tait rsolu, lui aussi, tenter l'aventure, il voulait
-prendre nanmoins toutes les prcautions possibles, afin que son secret
-ne pt tre pntr, et qu'une voie de salut lui restt, mme en cas de
-danger. A tout hasard, il fit transporter au palais imprial l'automate,
-dans la caisse mme o il le plaait dans ses voyages.
-
-Huit heures sonnaient comme l'Impratrice, escorte d'une suite
-nombreuse, entrait dans la bibliothque et se plaait prs de
-l'chiquier.
-
-J'ai omis de dire que M. de Kempelen ne permettait jamais qu'on passt
-derrire l'automate, et qu'il ne consentait commencer la partie que
-lorsque tous les spectateurs taient rangs en face de sa machine.
-
-La cour se plaa derrire l'Impratrice, et de tous cts il n'y eut
-qu'une seule voix pour prdire la dfaite de l'automate.
-
-Sur l'invitation du mcanicien, on visita le buffet et le corps du Turc,
-et quand on se fut bien convaincu qu'il ne contenait rien autre chose
-que les rouages dont nous avons prcdemment parl, on se mit en mesure
-d'engager la partie.
-
-Favorise par le sort, Catherine profita de l'avantage de jouer le
-premier pion; l'automate riposta, et la partie se continua au milieu du
-plus religieux silence. Les pices manoeuvrrent d'abord sans que rien
-se dcidt. Cependant on ne tarda pas voir, aux sourcils froncs de la
-Czarine, que l'automate se montrait peu galant envers elle, et qu'il
-tait digne aprs tout de la rputation qu'on lui avait faite. Un
-cavalier et un fou lui furent enlevs coup sur coup par l'habile
-musulman. Ds lors la partie prenait une tournure dfavorable pour la
-noble joueuse, quand tout coup le Turc quittant son impassible
-gravit, frappa violemment de la main sur son coussin, et remit sa
-place une pice avance par son adversaire.
-
-[Illustration: L'AUTOMATE JOUEUR D'CHECS.]
-
-Catherine II venait de tricher. Etait-ce pour prouver l'intelligence de
-l'automate ou pour toute autre cause? Nous ne saurions le dire.
-Nanmoins, la fire impratrice ne voulant point avouer cette faiblesse,
-replaa la pice l'endroit o elle l'avait frauduleusement avance et
-regarda l'automate d'un air d'imprieuse autorit.
-
-Le rsultat ne se fit pas attendre: le Turc, d'un coup de main, renversa
-vivement toutes les pices sur l'chiquier, et aussitt le bruit d'un
-rouage, qui marchait constamment pendant la partie, cessa de se faire
-entendre. La machine s'arrta, comme si elle tait subitement dtraque.
-
-Ple et tremblant, M. de Kempelen, reconnaissant l le fougueux
-caractre de Worousky, attendit avec effroi l'issue de ce conflit entre
-le proscrit et sa souveraine.
-
---Ah! ah! monsieur l'automate, vous avez des manires un peu brusques,
-dit avec gat l'impratrice, qui n'tait pas fche de voir ainsi se
-terminer une partie dans laquelle elle avait peu de chances de succs.
-Oh! vous tes fort, j'en conviens; mais vous avez craint de perdre la
-partie, et par prudence vous avez brouill le jeu. Allons, je suis
-maintenant difie sur votre savoir et surtout sur votre caractre
-nerveux.
-
-M. de Kempelen commena respirer, et reprenant courage, il voulut
-tcher de dtruire tout fait la fcheuse impression produite par le
-manque de respect de sa machine, faute dont naturellement il endossait
-toute la responsabilit.
-
---Que votre Majest, dit-il humblement, me permette de lui donner une
-explication sur ce qui vient de se passer.
-
---Pas du tout, monsieur de Kempelen, interrompit joyeusement la Czarine,
-pas du tout; je trouve au contraire cela trs amusant, et je vous dirai
-mme que votre automate me plat tellement que je veux en faire
-l'acquisition. J'aurai ainsi toujours prs de moi un joueur un peu vif
-peut-tre, mais assez habile pour me tenir tte. Laissez-le donc dans
-cet appartement et venez me voir demain matin pour conclure le march.
-
-A ces mots et sans attendre la rponse de M. de Kempelen, l'Impratrice
-quitta la salle.
-
-En tmoignant le dsir que l'automate restt au palais jusqu'au
-lendemain, Catherine voulait-elle commettre une indiscrtion? Tout porte
- le croire. Heureusement l'habile mcanicien sut djouer cette
-curiosit fminine en faisant passer Worousky dans la caisse qu'il avait
-fait apporter tout hasard, comme nous l'avons dit.
-
-L'automate resta dans la bibliothque, mais Worousky n'y tait plus.
-
-Le lendemain, Catherine renouvela M. de Kempelen la proposition
-d'acheter son joueur d'checs. Ce dernier lui fit comprendre que sa
-prsence tant ncessaire pour les fonctions de cette machine, il lui
-tait impossible de la vendre.
-
-L'Impratrice se rendit cette bonne raison et, tout en flicitant le
-mcanicien sur son oeuvre, elle lui remit un tmoignage de sa
-libralit.
-
-Trois mois aprs, l'automate tait en Angleterre sous la direction d'un
-M. Anthon, auquel M. de Kempelen l'avait cd. Worousky continua-t-il
-faire partie de la machine? Je l'ignore, mais on doit le supposer, en
-raison de l'immense succs qu'eut cette poque le joueur d'checs,
-dont tous les journaux firent mention.
-
-M. Anthon parcourut l'Europe entire, suivi toujours des mmes succs,
-mais sa mort, le clbre automate fut achet par le mcanicien
-Malzel, qui l'embarqua pour New-York. C'est sans doute alors que
-Worousky prit cong de son Turc hospitalier, car l'automate fut loin
-d'avoir en Amrique le mme succs que sur notre continent. Aprs avoir
-promen pendant quelque temps son trompette mcanique et le joueur
-d'checs, Malzel reprit le chemin de la France, qu'il ne devait plus
-revoir; il mourut dans la traverse d'une indigestion[9].
-
-Les hritiers de Malzel vendirent ses instruments, et c'est d'eux que
-Cronier tenait sa prcieuse relique.
-
-Mon heureuse toile vint encore me fournir une des plus belles occasions
-d'tude que je pusse dsirer.
-
-Un Prussien, nomm Koppen, montra Paris, vers 1829, un instrument
-portant le nom de _Componium_. C'tait un vritable orchestre mcanique,
-jouant des ouvertures d'opras avec un ensemble et une prcision fort
-remarquables.
-
-Le nom de Componium venait de ce que, l'aide de combinaisons vraiment
-merveilleuses, l'instrument improvisait de charmantes variations sans
-jamais se rpter, quel que ft le nombre de fois qu'on le fit jouer de
-suite. On prtendait qu'il tait aussi difficile d'entendre deux fois la
-mme variation que de voir deux mmes quaternes se succder la
-loterie. Il y avait pour ces deux faits les mmes chances fournies par
-le hasard.
-
-Le Componium obtint le plus brillant succs, mais il finit par puiser
-la curiosit des amateurs d'harmonie, et dut songer la retraite, aprs
-avoir produit son propritaire la somme fabuleuse de cent mille francs
-de bnfices nets, dans une anne.
-
-Ce chiffre, exact ou non, fut adroitement publi, et quelque temps
-aprs, l'instrument fut mis en vente.
-
-Un spculateur nomm D..., sduit par l'esprance de voir se renouveler
-pour lui en pays tranger des recettes aussi magnifiques, acheta
-l'instrument et le transporta en Angleterre.
-
-Malheureusement pour D..., au moment o cette _poule aux oeufs d'or_
-arrivait Londres, Georges IV venait de rendre le dernier soupir.
-
-La cour et l'aristocratie, seuls mlomanes dans ce pays de commerce et
-d'industrie, et sur qui D.... comptait pour l'exploitation de cette
-oeuvre d'art, prirent le deuil et, selon l'usage anglais, se
-clotrrent pendant quelques mois. Le spectacle se trouva sans
-spectateurs.
-
-Pour viter des frais inutiles, D.... jugea prudent de renoncer une
-entreprise commence sous de si malheureux auspices, et il se dcida
-revenir Paris. Le Componium fut, en consquence, dmont pice
-pice, mis dans des caisses et ramen en France.
-
-D.... esprait faire rentrer son instrument en franchise de droits.
-Mais lors de sa sortie de France, il avait oubli de remplir certaines
-formalits indispensables pour obtenir ce bnfice; la douane l'arrta,
-et il fut oblig d'en rfrer au ministre du commerce. En attendant la
-dcision ministrielle, les caisses furent dposes dans les magasins
-humides de l'entrept. Ce ne fut gure qu'au bout d'un an, et aprs des
-formalits et des difficults sans nombre, que l'instrument rentra dans
-Paris.
-
-Ce fait peut donner une ide de l'tat de dsordre, de dpcement et
-d'avarie o se trouva alors le Componium.
-
-Dcourag par l'insuccs de son voyage en Angleterre, D.... rsolut de
-se dfaire de son _improvisateur mcanique_; mais auparavant, il se mit
- la recherche d'un mcanicien qui pt entreprendre de le remettre en
-tat. J'ai oubli de dire que lors de la vente du Componium, M. Koppen
-avait livr avec la machine un ouvrier allemand trs habile, qui tait
-pour ainsi dire le cornac du gigantesque instrument. Celui-ci se
-trouvant les bras croiss pendant les interminables formalits de la
-douane franaise, n'avait imagin rien de mieux que de retourner dans sa
-patrie.
-
-La rparation du Componium tait un travail de longue haleine, un
-travail de recherches et de patience, car les combinaisons de cette
-machine ayant toujours t tenues secrtes, personne ne pouvait fournir
-le moindre renseignement. D..... lui mme, n'ayant aucune notion de
-mcanique, ne pouvait tre en cela d'aucun secours; il fallait que
-l'ouvrier ne s'inspirt que de ses propres ides.
-
-J'entendis parler de cette affaire, et pouss par une opinion peut-tre
-un peu trop avantageuse de moi-mme, ou plutt bloui par la gloire d'un
-aussi beau travail, je me prsentai pour entreprendre cette immense
-rparation.
-
-On me rit au nez: l'aveu est humiliant, mais c'est le mot propre. Il
-faut dire aussi que ce n'tait pas tout fait sans motif, car je
-n'tais alors connu que par des travaux trop peu importants pour mriter
-une grande confiance. On craignait que, loin de remettre l'instrument en
-tat, je ne lui causasse de plus grands dommages en voulant le rparer.
-
-Cependant, comme D.... ne trouvait pas mieux, et que je faisais la
-proposition de dposer une caution pour le cas o je viendrais
-commettre quelque dgt, il finit par cder mes instances.
-
-On trouvera sans doute que j'tais rellement un ouvrier bien conciliant
-et surtout bien consciencieux. Au fond, j'agissais dans mon intrt, car
-cette entreprise, en me fournissant de longs et intressants sujets
-d'tude, devait tre pour moi un cours complet de mcanique.
-
-Ds que mes propositions eurent t acceptes, on m'apporta dans une
-vaste chambre qui me servait de cabinet de travail, toutes les caisses
-contenant les pices du Componium, et on les vida ple-mle sur des
-draps de lit tendus cet effet sur le carreau.
-
-Une fois seul, et lorsque je vis ce monceau de ferraille, ces myriades
-de pices dont j'ignorais les fonctions, cette fort d'instruments de
-toutes formes et de toutes grandeurs, tels que cors d'harmonie,
-trompettes, hautbois, fltes, clarinettes, bassons, tuyaux d'orgue,
-grosse caisse, tambour, triangle, cymbales, tam-tam, et tant d'autres
-chelonns par grandeur sur tous les tons de l'chelle chromatique, je
-fus tellement effray de la difficult de ma tche, que je restai pour
-ainsi dire ananti pendant quelques heures.
-
-Pour faire mieux comprendre ma folle prsomption, laquelle ma passion
-pour la mcanique et mon amour du merveilleux pouvaient seuls servir
-d'excuse, je dois dire que je n'avais jamais vu fonctionner le
-Componium; tout tait donc pour moi de l'inconnu. Ajoutons cela que le
-plus grand nombre des pices taient couvertes de rouille et de
-vert-de-gris.
-
-Assis au milieu de cet immense Capharnam, et la tte appuye dans mes
-mains, je me fis cent fois cette simple question: Par o vais-je
-commencer? Et le dcouragement s'emparant de moi glaait mon esprit et
-paralysait mon imagination.
-
-Un matin pourtant, me sentant tout dispos et subissant l'influence de
-cet axiome d'Hippocrate: _Mens sana in corpore sano_, je m'indignai tout
- coup de ma longue inertie et me jetai, tte baisse, dans cet immense
-travail.
-
-Si je devais n'avoir pour lecteurs que des mcaniciens, comme je leur
-dcrirais, l'aide de fidles souvenirs, mes ttonnements, mes essais,
-mes tudes! Avec quel plaisir je leur expliquerais les savantes et
-ingnieuses combinaisons qui naquirent successivement de ce chaos!
-
-Mais il me semble voir dj quelques lecteurs ou lectrices prts
-tourner la page pour chercher la conclusion d'un chapitre qui menace de
-tourner au srieux. Cette pense m'arrte, et je me contenterai de dire
-que, pendant une anne entire, je procdai du connu l'inconnu pour la
-solution de cet inextricable problme, et qu'un jour enfin j'eus le
-bonheur de voir mes travaux couronns du plus heureux succs: le
-Componium, nouveau phnix, tait ressuscit de ses cendres.
-
-Cette russite, inattendue de tous, me valut les plus grands loges, et
-D.... se mit ma discrtion pour le salaire qu'il me plairait de
-rclamer. Mais quelque sollicitation qu'il me ft, me trouvant satisfait
-d'un aussi glorieux rsultat, je ne voulus rien recevoir au-del de mes
-dbourss. Et cependant, si leve qu'et t la gratification, elle
-n'et pu me ddommager de ce que me cota plus tard cette tche
-au-dessus de mes forces!
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-LES SUPPUTATIONS D'UN INVENTEUR.--CENT MILLE FRANCS PAR AN POUR UNE
-CRITOIRE.--DCEPTION.--MES NOUVEAUX AUTOMATES.--LE PREMIER PHYSICIEN DE
-FRANCE; DCADENCE.--LE CHORISTE PHILOSOPHE.--BOSCO.--LE JEU DES
-GOBELETS.--UNE EXCUTION CAPITALE.--RSURRECTION DES SUPPLICIS.--ERREUR
-DE TTE.--LE SERIN RCOMPENS.--UNE ADMIRATION _rentre_.--MES REVERS DE
-FORTUNE.--UN MCANICIEN CUISINIER.
-
-
-Les veilles, les insomnies, et pardessus tout l'agitation fbrile
-rsultant de toutes les motions d'un travail aussi ardu que pnible
-avaient min ma sant. Une fivre crbrale s'ensuivit, et si je parvins
- en rchapper, ce ne fut que pour mener pendant cinq ans une existence
-maladive, qui m'ta toute mon nergie. Mon intelligence tait comme
-teinte. Chez moi plus de passion, plus d'amour, plus d'intrt mme
-pour des arts que j'avais tant aims; l'escamotage et la mcanique
-n'existaient plus dans mon imagination qu' l'tat de souvenirs.
-
-Mais cette maladie qui avait brav pendant si longtemps la science des
-matres de la Facult, ne put rsister l'air vivifiant de la campagne,
-o je me retirai pendant six mois, et lorsque je revins Paris, j'tais
-compltement rgnr. Avec quel bonheur je revis mes chers outils!
-avec quelle ardeur aussi je repris mon travail si longtemps dlaiss!
-Car j'avais regagner et le temps perdu et les dpenses normes qu'un
-traitement si long m'avait occasionnes.
-
-Mon modeste avoir se trouvait pour le moment sensiblement diminu, mais
-j'tais cet endroit d'une philosophie toute preuve. Mes futures
-reprsentations ne devaient-elles pas combler toutes ces pertes et
-m'assurer une fortune honnte? J'escomptais ainsi un avenir incertain;
-mais n'est-ce pas le fait de tous ceux qui cherchent inventer d'aimer
- transformer leurs projets en lingots d'or?
-
-Peut-tre aussi subissais-je, sans le savoir, l'influence d'un de mes
-amis, grand faiseur d'inventions, que ses dceptions et ses mcomptes ne
-purent jamais empcher de former des projets nouveaux. Notre manire de
-supporter l'avenir avait une grande analogie. Cependant je dois lui
-rendre justice: quelque leves que fussent mes apprciations, il tait
-dans ce genre de calcul d'une force laquelle je ne pouvais atteindre.
-On en jugera par un exemple.
-
-Un jour, cet ami arrive chez moi, et me montrant un encrier de son
-invention, lequel runissait le double mrite d'tre inversable et de
-conserver l'encre un niveau toujours gal:
-
---Pour le coup, mon cher, me dit-il, voici une invention qui va faire
-une rvolution dans le monde des crivains, et qui me permettra de me
-promener la canne la main, avec une centaine de mille livres de
-rentes, au bas mot, entends-tu bien! Au reste tu vas en juger, si tu
-suis bien mon calcul.
-
-Tu sais qu'il y a trente-six millions d'habitants en France?
-
-Je fis un signe de tte en forme d'adhsion.
-
---Partant de l, je ne crois pas me tromper, si sur ce nombre j'estime
-qu'il doit y en avoir au moins la moiti qui sait crire. Hein?...
-tiens, mettons le tiers, ou pour tre plus srs encore, ne prenons que
-le compte rond, soit dix millions.
-
---Maintenant, j'espre qu'on ne me taxera pas d'exagration si, sur ces
-dix millions d'crivains, j'en prends un dixime, soit un million, pour
-nombrer ceux qui sont la recherche de ce qui peut leur tre utile.
-
-Et mon ami s'arrta en me regardant d'un ton qui semblait dire: Comme je
-suis raisonnable dans mes apprciations!
-
---Nous avons donc en France un million d'hommes capables d'apprcier
-l'avantage de mon encrier. Or, sur ce nombre, combien vas-tu m'en
-accorder qui, ds la premire anne, pourront avoir connaissance de ma
-dcouverte et qui, la connaissant, en feront l'acquisition?
-
---Ma foi, rpondis-je, je t'avoue que je suis trs embarrass pour te
-donner un chiffre exact.
-
---Eh mon Dieu! qui est-ce qui te parle de chiffre exact? Je ne te
-demande qu'une approximation, et encore je la dsire la plus basse
-possible, afin que je n'aie pas de dception.
-
---Dame! fis-je en continuant les supputions dcimales de mon ami,
-mettons un dixime.
-
---Tu vois, c'est toi-mme qui l'as dit, un dixime! autrement dit, cent
-mille. Mais, continua l'inventeur, enchant de m'avoir fait participer
-ses brillants calculs, sais-tu bien ce que me rapportera ds la premire
-anne, la vente de ces cent mille critoires?
-
---Non, je ne m'en doute pas.
-
---Je vais te l'apprendre; coute bien. Sur ces cent mille critoires
-vendues, je me suis rserv un franc de bnfice par chaque pice; il en
-rsulte donc pour moi un bnfice de.....?
-
---Cent mille francs, parbleu.
-
---Tu vois, ce n'est pas plus difficile que cela compter. Oui, cent
-mille francs, ni plus ni moins. Tu dois comprendre aussi que les autres
-neuf cent mille crivains que nous avons laisss de ct, finiront par
-connatre mon encrier; ils en achteront leur tour. Puis les autres
-neuf millions que nous avons ngligs, que feront-ils, je te le
-demande?... Et note bien ceci, je ne t'ai parl que de la France, qui
-est un point sur le globe. Quand l'tranger en aura connaissance, quand
-les Anglais et leurs colonies surtout en demanderont; vois-tu, mais,
-c'est incalculable!...
-
-Mon ami essuya son front, qui s'tait couvert de sueur dans la chaleur
-de son exposition, et il finit en me disant encore: Rappelle-toi bien
-que nous avons mis tout au plus bas dans notre estimation.
-
-Malheureusement le calcul de mon ami pchait par la base. Son encrier,
-d'un prix beaucoup trop lev, ne fut point achet, et l'inventeur finit
-par mettre cette mine d'or au chapitre de ses dceptions dj si
-nombreuses.
-
- * * * * *
-
-Moi aussi, je l'avoue, je basais mes calculs sur les chiffres de
-population ou du moins sur le nombre approximatif des visiteurs de la
-capitale, et toujours avec mes supputations, mme les plus raisonnables,
-j'arrivais encore un rsultat fort satisfaisant. Mais je ne regrette
-pas de m'tre abandonn souvent ces fantaisies de mon imagination. Si
-elles m'ont fait prouver plus d'un mcompte dans ma vie, elles
-servaient entretenir quelque nergie dans mon esprit et me rendre
-capable de lutter contre les difficults sans nombre que je rencontrais
-dans l'excution de mes automates. D'ailleurs, qui n'a pas fait, au
-moins une fois dans sa vie, les supputations dores de mon ami, le
-marchand d'critoires?
-
-J'ai dj parl plusieurs fois d'automates que je confectionnais; il
-serait temps, je pense, de dire quelle tait la nature de ces pices
-destines figurer dans mes reprsentations.
-
-C'tait d'abord un petit ptissier sortant commandement d'une lgante
-boutique et venant apporter, selon le got des spectateurs, des gteaux
-chauds et des rafrachissements de toute espce. On voyait sur le ct
-de l'tablissement des aides-ptissiers pilant, roulant la pte et la
-mettant au four.
-
-Une autre pice reprsentait deux clowns, Auriol et Debureau. Ce dernier
-tenait la force des bras une chaise, sur laquelle son joyeux camarade
-faisait des gambades, des volutions et des tours de force, ceux de
-l'artiste du cirque des Champs-lyses. Aprs ces exercices, mon Auriol
-fumait une pipe et finissait la sance en accompagnant sur un petit
-flageolet un air que lui jouait l'orchestre.
-
-C'tait ensuite un oranger mystrieux sur lequel naissaient des fleurs
-et des fruits, la demande des dames. Pour terminer la scne, un
-mouchoir emprunt tait envoy distance dans une orange laisse
-dessein sur l'arbre. Celle-ci s'ouvrait, laissait voir le mouchoir,
-tandis que deux papillons venaient en prendre les coins et le
-dveloppaient aux yeux des spectateurs.
-
-J'avais encore un cadran en cristal transparent, marquant l'heure au gr
-des spectateurs, et sonnant sur un timbre galement en cristal le nombre
-de coups indiqu.
-
- * * * * *
-
-Au moment o j'tais le plus absorb par ces travaux, je fis une
-rencontre qui me fut des plus agrables.
-
-Passant un jour sur les boulevards, fort proccup, selon mon habitude,
-je m'entends appeler.
-
-Je me retourne et me sens presser la main par un homme fort lgamment
-vtu.
-
---Antonio! m'criai-je en l'embrassant; que je suis aise de vous voir!
-Mais comment tes-vous ici? Que faites-vous? et Torrini?....
-
-Antonio m'interrompit:
-
---Je vous conterai tout cela, me dit-il, venez chez moi, nous y serons
-plus notre aise; je demeure quelques pas d'ici.
-
-En effet, au bout de deux minutes, nous arrivions rue de Lancry, devant
-une maison de fort belle apparence.
-
---Montons, me dit Antonio, je demeure au deuxime.
-
-Un domestique vint nous ouvrir.
-
---Madame est-elle la maison? dit Antonio.
-
---Non, Monsieur, mais Madame m'a charg de vous dire qu'elle ne
-tarderait pas rentrer.
-
-Une fois qu'il m'eut introduit dans un salon, Antonio me fit asseoir
-prs de lui sur un canap.
-
---Voyons maintenant, mon ami, me dit-il, causons, car nous devons avoir
-bien des choses nous dire.
-
---Oui, causons; je vous avoue que ma curiosit est bien vivement
-excite. Je ne sais, en vrit, si je rve.
-
---Je vais vous ramener la ralit, reprit Antonio, en vous racontant
-ce qui m'est arriv depuis que nous nous sommes quitts. Commenons,
-ajouta-t-il tristement, par donner un souvenir Torrini.
-
-Je fis un mouvement de douloureuse surprise.
-
---Que me dites-vous l, Antonio, est-ce que notre ami?...
-
---Hlas, oui, ce n'est que trop vrai. Ce fut au moment o nous avions
-tout lieu d'esprer un sort plus heureux, que la mort l'a frapp.
-
-En vous quittant, vous le savez, l'intention de Torrini tait de se
-rendre au plus vite en Italie. Revenu des ides plus saines, le comte
-de Grisy avait hte de reprendre son nom et de se retrouver sur les
-thtres, tmoins de ses succs et de sa gloire; il esprait s'y
-rgnrer et redevenir le brillant magicien d'autrefois. Dieu en a
-dcid autrement. Comme nous allions quitter Lyon, o il avait donn des
-reprsentations assez bien suivies, il fut subitement atteint d'une
-fivre typhode qui l'emporta en quelques jours.
-
-Je fus son excuteur testamentaire. Aprs avoir rendu les derniers
-devoirs l'homme auquel j'avais vou ma vie, je m'occupai de la
-liquidation de sa petite fortune. Je vendis les chevaux, la voiture et
-quelques accessoires de voyage qui m'taient inutiles, et je gardai les
-instruments, avec l'intention d'en faire usage. Je n'avais aucune
-profession; je crus ne pouvoir mieux faire que d'embrasser une carrire
-dont le chemin m'tait tout trac, et j'esprais que mon nom, auquel mon
-beau-frre avait donn en France une certaine clbrit, aiderait mes
-succs.
-
-J'tais bien prtentieux, sans doute, de prendre la place d'un tel
-matre, mais dfaut de talent je comptais me tirer d'affaire avec de
-l'aplomb.
-
-Je m'appelai donc Il signor Torrini, et ce nom j'ajoutai, l'exemple
-de mes confrres, le titre de _Premier physicien de France_. Chacun de
-nous est toujours le premier et le plus habile du pays o il se trouve,
-quand il veut bien ne pas se donner pour le plus fort du monde entier.
-L'escamotage est une profession o, vous le savez, on ne pche pas par
-excs de modestie; et l'habitude de produire des illusions facilite
-cette mission de fausse monnaie, que le public, il est vrai, se rserve
-ensuite d'apprcier et de classer selon sa juste valeur.
-
-C'est ce qu'il fit pour moi, car malgr mes pompeuses affiches, j'avoue
-franchement qu'il ne me fit pas l'honneur de me reconnatre la clbrit
-que je m'attribuais. Loin de l; mes reprsentations furent si peu
-suivies, que leur produit suffisait peine me faire vivre.
-
-Nanmoins, j'allais de ville en ville, donnant mes reprsentations et me
-nourrissant plus souvent d'esprance que de ralit. Mais il vint un
-moment o cet aliment peu substantiel ne pouvant plus suffire mon
-estomac, je me vis contraint de m'arrter. J'tais bout de ressources;
-je ne possdais plus rien que mes instruments; mon vestiaire tait
-rduit sa plus simple expression et menaait de me quitter d'un moment
- l'autre; il n'y avait pas balancer. Je pris le parti de vendre mes
-instruments et, muni de la modique somme que j'en avais retire, je me
-rendis Paris, dernier refuge des talents incompris et des positions
-dsespres.
-
-Malgr mon insuccs, je n'avais rien perdu de ce fond de philosophie que
-vous me connaissez, et j'tais sinon trs heureux, du moins plein
-d'espoir dans l'avenir. Oui, mon ami, oui, j'avais alors le
-pressentiment de la brillante position que le sort m'a faite et vers
-laquelle il m'a conduit pour ainsi dire par la main.
-
-Une fois Paris, je pris une modeste chambre, et je me proposai de
-vivre avec conomie pour faire durer autant que possible mes faibles
-ressources pcuniaires. Vous voyez que malgr ma confiance en l'avenir,
-je prenais cependant quelques prcautions, afin de ne pas me trouver
-expos mourir de faim. Vous allez voir que j'avais tort de ne pas
-m'abandonner compltement mon toile.
-
-Il y avait peine huit jours que j'tais Paris, que je me rencontrai
-face face avec un ancien camarade. C'tait un Florentin qui, dans le
-thtre o je jouais Rome, tenait l'emploi de basse et remplissait des
-rles secondaires. Lui aussi avait t maltrait du sort et, venu
-Paris pour y chercher fortune, il s'tait trouv rduit, dfaut d'un
-plus beau rle, accepter celui de figurant dans les choeurs du
-Thtre-Italien.
-
-Mon ami, quand je l'eus mis au courant de ma position, m'annona qu'une
-place de tnor tait vacante dans les choeurs o il chantait
-lui-mme. Il me proposa de faire les dmarches ncessaires pour me la
-faire obtenir.
-
-J'acceptai cette offre avec plaisir, mais bien entendu comme position
-transitoire, car il m'en cotait de dchoir. Seulement, je voulais, en
-attendant mieux, me mettre l'abri de la misre: la prudence m'en
-faisait une loi.
-
-J'ai souvent remarqu, continua Antonio, que les vnements qui nous
-inspirent le plus de dfiance sont souvent ceux qui nous deviennent les
-plus favorables. En voici une nouvelle preuve:
-
-Comme en dehors de mes occupations de thtre, j'avais beaucoup de
-loisirs, l'ide me vint de les employer donner des leons de chant. Je
-me prsentai comme artiste du Thtre-Italien, en cachant toutefois la
-position que j'y occupais.
-
-Il en fut de mon premier lve comme du premier billet de mille francs
-d'une fortune que l'on veut amasser, et que l'on dit tre le plus
-difficile acqurir. Je l'attendis assez longtemps. Il vint enfin, puis
-d'autres encore, et insensiblement, soit que je fusse second par cette
-chance en laquelle j'ai toujours eu confiance, soit aussi que l'on ft
-satisfait de ma mthode et surtout des soins que je donnais mes
-coliers, j'eus assez de leons pour quitter le thtre.
-
-Je dois vous dire aussi que cette dtermination avait encore une autre
-cause. J'aimais une de mes colires et j'en tais aim. Dans ce cas, il
-n'tait pas prudent de garder mon emploi de choriste, qui et pu jeter
-sur moi quelque dconsidration.
-
-Vous vous attendez sans doute quelque aventure romanesque. Rien de
-plus simple pourtant que l'vnement qui couronna nos amours: ce fut le
-mariage.
-
-Madame Torrini, que vous verrez tout l'heure, est la fille d'un ancien
-passementier. Veuf, et sans autre enfant, le pre n'avait de volont que
-celle de sa fille; il accueillit favorablement ma demande.
-
-C'tait bien le meilleur des hommes. Malheureusement nous l'avons perdu,
-il y a deux ans. Grce la fortune qu'il nous a laisse, j'ai quitt le
-professorat, et maintenant je vis heureux et tranquille dans une
-position qui ralise pour moi mes rves les plus brillants d'une autre
-poque. Voil, dit en terminant mon ami philosophe, ce qui prouve une
-fois de plus que, quelle que soit la position prcaire o il se trouve,
-l'homme ne doit jamais dsesprer d'un avenir meilleur.
-
- * * * * *
-
-Mon rcit ne devait pas tre aussi long que celui d'Antonio; sauf mon
-mariage, aucun vnement ne valait la peine de lui tre racont. Je lui
-parlai cependant de ma longue maladie et du travail qui l'avait cause.
-J'avais peine cess de parler, que madame Torrini rentra.
-
-La femme de mon ami tait charmante et surtout fort gracieuse.
-
---Monsieur, me dit-elle, aprs que je lui eus t prsent par son mari,
-je vous connaissais dj depuis longtemps. Antonio m'a cont votre
-histoire, qui m'a inspir le plus grand intrt, et nous avons souvent
-regrett, mon mari et moi, de ne point avoir de vos nouvelles. Mais,
-monsieur Robert, ajouta-t-elle, puisque nous vous retrouvons,
-considrez-vous ici comme un ancien ami de la maison, et venez nous voir
-souvent.
-
-Je mis profit cette aimable invitation, et plus d'une fois j'allai
-puiser prs de ces bons amis des consolations et des encouragements.
-
- * * * * *
-
-Antonio s'occupait toujours un peu d'escamotage. Ce n'tait pour lui, il
-est vrai, qu'une simple distraction, un moyen d'amuser ses amis.
-Nanmoins, il n'y avait pas d'escamoteur dont il ne suivt avec
-empressement les reprsentations, qui lui rappelaient un autre temps.
-
-Un matin, je le vis entrer dans mon atelier d'un air empress.
-
---Tenez, me dit-il, en me reprsentant un journal, vous qui recherchez
-les escamoteurs clbres, en voil un qui va vous donner du fil
-retordre; lisez.
-
-Je pris la feuille avec empressement et lus la rclame suivante:
-
-Le fameux Bosco, qui escamote une maison comme une muscade, va donner
-incessamment Paris une srie de reprsentations, dans lesquelles
-seront excutes des expriences qui tiennent du miracle.
-
---Eh bien! que dites-vous de cela? me demanda Antonio.
-
---Je dis qu'il faut possder un bien grand talent pour soutenir la
-responsabilit de semblables loges. Aprs tout, je pense que le
-journaliste a voulu s'amuser aux dpens de ses lecteurs, et que le
-fameux Bosco n'existe que dans ses colonnes.
-
---Dtrompez-vous, mon cher Robert. Cet escamoteur n'est point un tre
-imaginaire. Non-seulement j'ai lu cette rclame dans plusieurs journaux,
-mais ce qui est plus srieux, c'est que j'ai vu moi-mme Bosco donnant
-hier soir, dans un caf, un chantillon de son savoir-faire, et
-annonant sa premire sance pour mardi prochain.
-
---S'il en est ainsi, dis-je mon ami, je vous invite passer la soire
-chez M. Bosco, et si cela vous convient, je vous prendrai chez vous pour
-vous y conduire.
-
---Accept! me dit Antonio. Soyez chez moi mardi soir, sept heures et
-demie. La sance commence huit heures.
-
-Au jour et l'heure convenus, nous arrivons, Antonio et moi, la porte
-de la salle Chantereine, o devait avoir lieu la reprsentation
-annonce. Au contrle, nous nous trouvons en face d'un gros monsieur,
-vtu d'une redingote orne de brandebourgs et garnie de fourrures qui
-lui donnent tout--fait l'air d'un prince russe en voyage. Antonio me
-pousse du coude, et se penchant vers moi: C'est lui, me dit-il tout bas.
-
---Qui, lui?
-
---Eh! mais, Bosco.
-
---Tant pis, dis-je, j'en suis fch pour lui.
-
---Expliquez-vous, car je ne comprends pas le tort que peut faire un
-homme un vtement de boyard?
-
---Mais, mon ami, rpondis-je, c'est moins pour son costume que pour la
-place qu'il occupe son contrle, que je blme M. Bosco. Il me semble
-qu'il est peu convenable pour un artiste de prodiguer sa personne en
-dehors de la scne. Il y a tant de diffrence entre l'homme que toute
-une salle coute, admire, applaudit, et le directeur de spectacle
-venant ostensiblement surveiller de mesquins intrts, que ce dernier
-rle doit videmment nuire au premier.
-
-Pendant ce colloque, nous tions entrs et installs, mon ami et moi,
-chacun notre place.
-
-D'aprs l'ide que je m'tais faite du laboratoire du magicien, je
-m'attendais me trouver en face d'un rideau dont les larges plis, aprs
-avoir vivement piqu ma curiosit, allaient, en s'ouvrant, taler mes
-yeux blouis une scne resplendissante et garnie d'appareils dignes de
-la clbrit qui m'tait annonce. Ds mon entre dans la salle, mes
-illusions ce sujet s'taient subitement vanouies.
-
-Le rideau avait t jug superflu: la scne tait dcouvert. Devant
-moi se dressait un long gradin triple tage, entirement recouvert
-d'une toffe d'un noir mat. Ce lugubre buffet tait orn d'une fort de
-flambeaux garnis de cierges, entre lesquels se trouvaient des appareils
-en fer-blanc verni. Sur le point culminant de cette tagre, se pavanait
-une tte de mort, bien tonne sans doute de se trouver pareille fte,
-et dont l'effet compltait assez bien l'illusion d'un service funbre.
-
-En avant de la scne et prs des spectateurs, tait une table cache
-sous un tapis brun qui tombait jusqu' terre, et sur laquelle cinq
-gobelets de cuivre jaune taient symtriquement rangs. Enfin, au-dessus
-de cette table, une boule de cuivre, suspendue au plafond, piqua
-vivement ma curiosit[10].
-
-J'eus beau me demander quel usage elle tait destine, je ne pus
-parvenir le deviner. Je pris le parti d'attendre, en rvant, que Bosco
-vnt me donner le mot de l'nigme. Pour Antonio, il avait li
-conversation avec son voisin, et celui-ci lui faisait le plus grand
-loge de la sance laquelle nous allions assister.
-
-Le bruit argentin d'un petite sonnette agite dans la coulisse mit fin
-ma rverie et l'entretien de mon ami. Bosco parut sur la scne.
-
-L'artiste avait chang de costume. A la redingote moscovite, il avait
-substitu une petite jaquette en velours noir, serre au milieu du corps
-par une ceinture de cuir de mme couleur. Ses manches, excessivement
-courtes, laissaient voir un gros bras bien potel. Il portait un
-pantalon noir collant, garni par le bras d'une ruche de dentelle, et
-autour du cou une large collerette blanche. Comme on le voit, ce bizarre
-accoutrement, quelques dtails prs ressemblait assez bien au
-classique costume des Scapins de notre comdie.
-
-[Illustration]
-
-Aprs avoir majestueusement salu son auditoire, le clbre escamoteur
-se dirigea silencieusement et pas compts vers la fameuse boule de
-cuivre. Il s'assura si elle tait solidement fixe, prit ensuite sa
-baguette qu'il essuya avec un mouchoir blanc, comme pour la dgager de
-toute influence trangre, puis, avec une imperturbable gravit, il
-frappa par trois fois sur la sphre mtallique, en prononant au milieu
-du plus profond silence, cette imprieuse vocation: _Spiriti miei
-infernali, obedite_ (esprits infernaux qui tes soumis ma puissance,
-obissez).
-
-Je respirais peine dans l'attente de quelque miraculeuse production.
-Simple que j'tais! Ceci n'tait qu'une innocente plaisanterie, un naf
-prambule l'exercice des gobelets.
-
-Je fus, je l'avoue, un peu dsappoint, car pour moi ce jeu tait un de
-ces tours tombs dans le domaine de la place publique, et je n'aurais
-jamais pens qu'en l'anne de grce 1838, on ost l'excuter dans une
-reprsentation thtrale. Cela tait d'autant plus vraisemblable, que
-journellement on voyait dans les rues de Paris deux artistes en plein
-vent, Miette et Lesprit, qui ne craignaient pas de rivaux pour les tours
-de gibecire. Pourtant, je dois dire que Bosco dploya dans ce jeu une
-grande adresse, et qu'il reut du public d'unanimes applaudissements.
-
---Hein! disait victorieusement le voisin d'Antonio; qu'est-ce que je
-vous disais? quelle habilet!
-
-Et pour donner plus d'clat sa satisfaction, le voisin applaudissait
-rompre les oreilles.
-
---Vous allez voir, ajoutait-il, quand il consentait baisser le ton de
-son enthousiasme, vous allez voir; ce n'est rien que cela.
-
-Soit qu'Antonio ft ce soir-l trs mal dispos, soit que rellement la
-sance ne lui convnt pas, il ne put parvenir dans toute la soire
-_placer_ l'admiration laquelle il tait si bien prpar. Bientt mme,
-je le vis manifester la plus vive impatience. Bosco avait commenc le
-tour _des pigeons_. Mais il faut convenir que la mise en scne et
-l'excution taient bien de nature irriter des nerfs moins sensibles
-mme que ceux de mon ami.
-
-Un domestique apporte sur deux guridons placs de chaque ct de la
-scne, deux petits blocs de bois noir, sur chacun desquels est peinte
-une tte de mort. Ce sont les billots pour les supplicis. Bosco se
-prsente tenant un coutelas d'une main, et de l'autre un pigeon noir:
-
-Voici, dit-il, un _pizoun_ (j'ai oubli de dire que Bosco parle un
-franais fortement italianis): Voici un _pizoun_ qui n'a pas t
-_saze_. Z vas _loui_ couper le cou. Voulez-vous, mesdames, que ce soit
-avec sang ou sans sang? (Ceci est un des mots effet de Bosco.)
-
-On rit, mais les dames hsitent rpondre cette trange question.
-
-Sans sang dit un spectateur. Bosco met alors la tte du pigeon sur le
-billot et la tranche, en ayant soin de presser le cou pour l'empcher de
-saigner.
-
-Vous voyez, mesdames, dit l'oprateur, que le pizoun, il ne saigne pas,
-per que vous l'avez ordonn.
-
-Avec du sang? demande un autre spectateur. Et Bosco de lcher l'artre
-et de faire couler le sang sur une assiette qu'il fait examiner de prs,
-pour qu'on constate bien que c'est du sang vritable.
-
-La tte une fois coupe, est place debout sur un des billots. Alors,
-Bosco, profitant d'un mouvement convulsif, reste d'existence qui fait
-ouvrir le bec du supplici, lui adresse cette barbare plaisanterie:
-Voyons, _mossiou_, faites le zentil, _salouez_ l'aimable compagnie,
-encore _oune_ fois. Bien! bien! vous tes zentil.
-
-Le public coute mais ne rit pas.
-
-La mme opration s'excute sur un pigeon blanc sans la moindre
-variante. Aprs quoi, Bosco place le corps de ses deux victimes, chacun
-dans une large bote tiroir, en ayant soin de mettre la tte noire
-avec le pigeon blanc, et la tte blanche avec le pigeon noir. Il
-recommence au-dessus des botes la conjuration de _spiriti miei
-infernali, obedite_, et lorsqu'il les ouvre, on voit apparatre d'un
-ct un pigeon noir portant une tte blanche, de l'autre un pigeon blanc
-possesseur d'une tte noire. Chacun des supplicis, au dire de Bosco,
-est ressuscit, et a repris la tte de son camarade.
-
---Eh bien! comment trouvez-vous cela, dit Antonio son voisin, qui
-pendant toute l'opration n'avait cess de battre des mains.
-
---Ma foi, rpondit mon ami, puisque vous me demandez mon avis, je vous
-dirai que le tour n'est pas fort. Et tout au plus trouverais-je la
-plaisanterie passable, si la manire dont elle est excute n'tait
-aussi cruelle.
-
---Monsieur a les nerfs bien dlicats, dit le voisin. Est-ce que par
-hasard vous prouvez de semblables motions, lorsque vous voyez tuer un
-poulet et qu'on le met la broche?
-
---Mais, Monsieur, avant de vous rpondre, rpliqua vivement mon ami,
-permettez-moi de vous demander si je suis ici pour voir un spectacle de
-cuisinier?
-
-La discussion s'chauffa, et elle prenait une fcheuse tournure,
-lorsqu'un plaisant du voisinage termina le diffrend par cette burlesque
-plaisanterie:
-
---Pardieu, Monsieur, dit-il Antonio, si vous n'aimez pas les cruauts,
-au moins n'en dgotez pas les autres.
-
-Chacun se prit rire, et nos deux champions dsarms se contentrent de
-se jeter rciproquement un regard de ddain.
-
-Bosco venait de faire un petit intermde pour les prparatifs du tour
-final; il revint en scne avec un canari, dont il tenait les pattes
-entre ses doigts.
-
---Messiou, dit-il, voil Piarot qui est trs _pouli_ et qui va vous
-_salouer_; Voyons, Piarot, faites votre devoir. Et il pinait avec tant
-de force les pattes de l'oiseau, que le malheureux chercha se dgager
-de cette cruelle treinte. Vaincu par la douleur, il s'affaissa sur la
-main de l'escamoteur, en jetant des cris de dtresse.
-
---_Bien, bien, z souis countant d vous. Vous voyez, mesdames,
-non-soulement il saloue, ma il dit bonsoir. Continouez, Piarot, vous
-serez rcoumpens._
-
-La mme torture fit encore saluer deux fois le malheureux canari, et,
-pour le _rcoumpenser_, son matre alla le remettre entre les mains
-d'une dame en la priant de le garder. Mais pendant le trajet l'oiseau
-avait vu la fin de ses peines, et la dame ne reut qu'un oiseau mort.
-Bosco l'avait touff.
-
-Ah! mon _Diou_, madame, s'cria l'escamoteur _ze_ crois que vous m'avez
-_tou_ mon _Piarot_, vous l'avez _trou_ press. _Piarot!_ _Piarot!_
-ajouta-t-il en le faisant sauter en l'air; _Piarot_, rponds-moi. Ah!
-madame, il est dcidment _mouru_. Qu'est-ce que ma _fme_ elle va dire,
-quand elle va voir arriver Bosco sans son _Piarot_; bien _sour_ qu z
-srai _battou_ par madame Bosco. (J'ai besoin de faire observer ici que
-tout ce que je rapporte de la sance est textuel).
-
-L'oiseau fut enterr dans une grande bote, d'o, aprs de nouvelles
-conjurations, sortit un oiseau vivant. Cette nouvelle victime eut moins
-longtemps souffrir. Elle fut mise vivante dans le canon d'un gros
-pistolet et bourre comme une balle, puis, Bosco, tenant une pe la
-main, pria un spectateur de tirer en visant sur la pointe de l'arme
-qu'il lui prsentait. Le coup part et l'on voit aussitt un canari,
-troisime victime, accroch et se dbattant au bout de l'pe.
-
-Antonio se leva:
-
---Sauvons-nous, me dit-il, car j'en suis malade.
-
---Malade de quoi? dit son antagoniste qui voulait avoir le dernier mot
-avec lui.
-
---Eh parbleu, Monsieur! malade d'une _admiration rentre_, rpliqua mon
-ami d'un air narquois.
-
---Vous tes bien difficile, Monsieur, se contenta de dire l'admirateur
-systmatique.
-
-J'ai revu bien des fois Bosco depuis cette poque, et chaque fois je
-l'ai scrupuleusement tudi, tant pour m'expliquer la cause de la grande
-vogue dont il a joui, que pour tre en mesure de comparer les diffrents
-jugements ports sur cet homme clbre. Voici quelques dductions tires
-de mes observations:
-
-Les sances de Bosco plaisent gnralement au plus grand nombre, parce
-que le public suppose que par une adresse inexplicable, les excutions
-capitales et autres sont simplement simules, et que, tranquille sur ce
-point, il se livre tout le plaisir que lui causent le talent du
-prestidigitateur et l'originalit de son accent.
-
-Bosco porte un nom sonore, bizarre, et propre devenir facilement
-populaire. Personne mieux que lui ne possde l'art de le faire valoir.
-Ne ngligeant aucune occasion de se mettre en scne, il donne des
-sances chaque instant du jour, quels que soient la nature et le
-nombre des spectateurs. En voiture, table d'hte, dans les cafs, dans
-les boutiques, il ne manque jamais de donner un spcimen de ses
-expriences, en escamotant soit une pice de monnaie, soit une bague,
-une muscade, etc.
-
-Les tmoins de ces petites sances improvises se croient obligs de
-rpondre la politesse de M. Bosco, en assistant son spectacle. On a
-fait connaissance avec le clbre escamoteur, et l'on tient soutenir
-la rputation de son nouvel ami. On le prne donc, on sollicite pour lui
-des spectateurs, on les entrane mme au besoin, et la salle se trouve
-gnralement pleine.
-
-De nombreux compres, il faut le dire aussi, aident galement la
-popularit de Bosco. Chacun d'eux, on le sait, est charg de remettre au
-physicien, un mouchoir, un foulard, un chle, une montre, etc. Le
-physicien possde ces objets en double. Cela lui permet de les faire
-passer avec une apparence de magie ou tout au moins d'adresse, dans un
-chou, un pain, une bote ou tout autre objet. Ces compres, en
-s'associant aux expriences de l'escamoteur, ont tout intrt les
-faire russir et les vanter: leur amour-propre trouve sa part dans la
-russite de la mystification. D'ailleurs, ils ne sont pas fchs
-intrieurement de s'attribuer une partie des applaudissements, car,
-enfin, ils ont su jouer leur rle en simulant une grande surprise lors
-de l'apparente transposition de l'objet. Il en rsulte donc pour le
-magicien autant d'admirateurs que de compres, et l'on conoit
-l'influence que peuvent exercer dans une salle une douzaine de prneurs
-intelligents.
-
-Telles ont t les influences qui, jointes au talent de Bosco, lui ont
-valu pendant de longues annes, un aussi grand renom.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-LE POT AU FEU DE L'ARTISTE.--INVENTION D'UN AUTOMATE CRIVAIN
-DESSINATEUR.--SQUESTRATION VOLONTAIRE.--UNE MODESTE VILLA.--LES
-INCONVNIENTS D'UNE SPCIALIT.--DEUX _Augustes visiteurs_.--L'EMBLME
-DE LA FIDLIT.--NAVETS D'UN MAON RUDIT.--LE GOSIER D'UN ROSSIGNOL
-MCANIQUE.--LES _Tiou_ ET LES _rrrrrrrrouit_.--SEPT MILLE FRANCS EN
-FAISANT DE LA LIMAILLE.
-
-
-Cependant je travaillais toujours avec ardeur mes automates, esprant,
-cette tche une fois termine, prendre enfin une dtermination pour mon
-tablissement. Mais quelqu'activit que je dployasse, j'avanais bien
-peu vers la ralisation de mes longues esprances.
-
-Il n'y a qu'un inventeur qui puisse savoir ce que vaut une journe de
-travail dans la route obscure des crations. Les ttonnements, les
-essais sans nombre, les dceptions de toute nature, viennent chaque
-instant djouer les plans les mieux conus, et semblent raliser cette
-plaisante impossibilit d'un voyage, dans lequel on prtend arriver au
-but en faisant deux pas en avant et trois en arrire.
-
-J'excutai cette marche bizarre pendant six mois, au bout desquels, bien
-que j'eusse quelques pices fort avances, il m'tait impossible encore
-de fixer le terme o elles seraient compltement termines. Pour ne pas
-retarder plus longtemps mes reprsentations, je me dcidai les
-commencer avec des tours de prestidigitation et ceux de mes automates
-qui taient prts. Je m'entendis avec un architecte, qui dut m'aider
-chercher un emplacement convenable la construction d'un thtre.
-Hlas! J'avais peine commenc les premires dmarches, qu'une
-catastrophe imprvue vint fondre sur mon beau-pre et sur moi, et nous
-enleva la presque totalit de ce que nous possdions.
-
-Ce revers de fortune me jeta dans un dcouragement indicible. J'y voyais
-avec terreur un retard indfini l'accomplissement de mes projets. Il
-ne s'agissait plus maintenant d'inventer des machines, il fallait
-travailler au jour le jour pour soutenir ma nombreuse famille. J'avais
-quatre enfants en bas ge, et c'tait une lourde charge pour un homme
-qui jamais encore n'avait song ses propres intrts.
-
-On a rpt souvent cette vrit vulgaire qui n'en est pas moins vraie:
-le temps dissipe les plus grandes douleurs; c'est ce qui arriva pour
-moi. Je fus d'abord dsespr autant qu'un homme peut l'tre; puis mon
-dsespoir s'affaiblit peu peu et fit place la tristesse et la
-rsignation. Enfin, comme il n'est pas dans ma nature de garder
-longtemps un caractre mlancolique, je finis par raisonner avec ma
-situation. Alors l'avenir, qui me semblait si sombre, m'apparut sous une
-tout autre face, et j'en vins, de raisonnements en raisonnements,
-faire des rflexions dont la consolante philosophie releva mon courage.
-
-Pourquoi me dsesprer, me disais-je? A mon ge le temps seul est une
-richesse, et de ce ct j'ai un fond de rserve considrable.
-D'ailleurs, qui sait si, en m'envoyant cette preuve, la Providence n'a
-pas voulu retarder une entreprise qui n'offrait pas encore toutes les
-chances de succs dsirables?
-
-En effet, que pouvais-je prsenter au public pour vaincre l'indiffrence
-que lui inspire toujours un nouveau venu? Des tours d'escamotage
-perfectionns? Cela, certes, ne m'et pas empch d'chouer, car
-j'ignorais cette poque que, pour plaire au public, une ide doit
-tre, sinon nouvelle, au moins compltement transforme, de manire
-devenir mconnaissable. A cette condition seulement l'artiste chappera
- cette apostrophe toujours si terrible pour lui: j'ai dj vu cela. Mes
-automates, mes curiosits mcaniques n'eussent pas trahi, il est vrai,
-les esprances que je fondais sur eux, mais j'en avais un trop petit
-nombre, et les pices commences exigeaient encore des annes d'tudes
-et de travail.
-
-Ces sages rflexions me rendirent le courage, et rsign ma nouvelle
-situation, je rsolus d'oprer une rforme complte dans mon budget. Je
-n'avais plus rien recevoir que ce que je pourrais gagner par mon
-industrie.
-
-En consquence, je louai un modeste logement de trois cents francs par
-an, dans une maison de la rue du Temple, portant le numro 63.
-
-Cet appartement se composait d'une chambre, d'un cabinet et d'un
-fourneau enchss dans un placard vitr, auquel mon propritaire donnait
-le nom de cuisine.
-
-De la plus grande pice, je fis la chambre coucher commune; je pris le
-cabinet pour mon atelier, et le _fourneau-cuisine_ servit la
-prparation de mes modestes repas.
-
-Ma femme, bien que d'une sant faible et dlicate, se chargea des soins
-de notre mnage. Par bonheur, cette occupation devait tre peu
-fatigante, car d'un ct, le menu de nos repas tait de la plus grande
-simplicit, et de l'autre, notre appartement tant aussi restreint que
-possible, il n'y avait pas se dranger beaucoup pour aller d'une pice
- l'autre.
-
-Cette proximit de nos deux laboratoires avait encore ce double avantage
-que, lorsque ma mnagre s'absentait, je pouvais, sans trop de
-drangement quitter _un levier_, _une roue_, _un engrenage_ pour veiller
-au pot au feu ou soigner le ragot.
-
-Ces vulgaires occupations chez un artiste feront sourire de piti bien
-des gens, mais quand on n'a pas d'autre domestique que soi-mme et que
-la qualit du repas, compos d'un seul plat, tient ces petits soins,
-on fait bon march d'une vaniteuse dignit et l'on soigne sa cuisine,
-sinon avec plaisir, au moins sans fausse honte. Du reste, il parat que
-je m'acquittais merveille de cette mission de confiance, car mon
-intelligente exactitude m'a souvent valu des loges. Pourtant, je dois
-avouer que j'avais peu de dispositions pour l'art culinaire, et que
-cette exactitude si vante tenait surtout la crainte d'encourir les
-reproches de ma cuisinire en chef.
-
-Cette humble existence, cette vie parcimonieuse me furent moins pnibles
-que je ne l'avais pens: j'ai toujours t sobre, et la privation de
-mets succulents me touchait fort peu. Ma femme, entoure de ses enfants,
-auxquels elle prodiguait ses soins, semblait galement heureuse, tout en
-esprant un meilleur avenir.
-
-J'avais repris ma premire profession, je m'tais remis la rparation
-des montres et des pendules. Toutefois ce travail n'tait pour moi
-qu'une occupation provisoire: tout en faisant des rhabillages, j'tais
-parvenu imaginer une pice d'horlogerie dont le succs apporta un peu
-d'aisance dans notre mnage. C'tait un rveil-matin, dont voici les
-curieuses fonctions.
-
-Le soir, on le mettait prs de soi, et l'heure dsire, un carillon
-rveillait le dormeur, en mme temps qu'une bougie sortait tout allume
-d'une petite bote o elle se trouvait enferme. Je fus d'autant plus
-fier de cette invention et de son succs, que ce fut la premire de mes
-ides qui me rapporta un bnfice.
-
-Ce _rveil-briquet_, ainsi que je l'appelais, eut une telle vogue que,
-pour satisfaire les nombreuses demandes qui m'taient faites, je me
-trouvai dans la ncessit de joindre un atelier mon appartement. Je
-pris des ouvriers, et je devins ainsi un fabricant d'horlogerie.
-
-Encourag par un aussi beau rsultat, je tournai de nouveau mes ides
-vers les inventions, et je donnais un libre essor mon imagination.
-
-Je parvins encore faire plusieurs mcaniques nouvelles, parmi
-lesquelles tait une pice que quelques-uns de mes lecteurs se
-rappelleront peut-tre avoir vue dans les principaux magasins
-d'horlogerie de Paris.
-
-C'tait un cadran de cristal, mont sur une colonne de mme matire.
-Cette pendule mystrieuse (tel tait son nom) bien qu'entirement
-transparente, donnait l'heure avec la plus grande exactitude, et sonnait
-sans qu'il y et apparence de mcanisme pour la faire marcher.
-
-Je construisis aussi plusieurs automates: escamoteur jouant des
-gobelets, danseur sur la corde roide, oiseaux chantants, etc.
-
-Il devrait sembler au lecteur qu'avec tant de cordes mon arc et
-d'aussi sduisantes marchandises, ma situation et d s'amliorer
-considrablement. Il n'en tait pas ainsi. Chaque jour au contraire
-apportait une nouvelle gne dans mon commerce ainsi que dans mon mnage,
-et je voyais mme avec effroi s'approcher une crise financire qu'il
-m'tait impossible de conjurer.
-
-Quelle pouvait tre la cause d'un tel rsultat? Je vais le dire. C'est
-que tout en m'occupant des pices mcaniques que je viens de citer, je
-travaillais galement mes automates de thtre, pour lesquels ma
-passion, un instant assoupie, s'tait rveille par les travaux
-analogues de ma fabrication. Semblable au joueur qui jette
-insensiblement jusqu' ses dernires ressources sur le tapis, je mettais
-dans mon organisation thtrale les produits de mon travail, dans
-l'espoir de retrouver bientt cette source le centuple de ce que j'y
-sacrifiais.
-
-Mais il tait crit que je ne pourrais voir s'approcher la ralisation
-de mes esprances, sans qu'aussitt j'en fusse loign par un vnement
-inattendu. J'en tais arriv cette triste position d'avoir payer
-pour la fin du mois une somme de deux mille francs, et je n'en avais
-pas, comme on dit communment, le premier sou! Il ne restait plus que
-trois jours jusqu' l'chance du billet que j'avais souscrit.
-
-Que cet embarras arrivait mal propos! Je venais prcisment de
-concevoir le plan d'un automate sur lequel je fondais le plus grand
-espoir. Il s'agissait d'un _crivain-dessinateur_, rpondant par crit
-ou par dessins emblmatiques aux questions poses par les spectateurs.
-Je comptais faire de cette pice un intermde dans le foyer de mon futur
-thtre.
-
-Me voil donc encore une fois forc d'enrayer l'essor de mon
-imagination, pour m'absorber dans le vulgaire et difficile problme de
-payer un billet, quand on n'a pas d'argent.
-
-J'aurais pu, il est vrai, sortir d'embarras en recourant quelques
-amis, mais la prudence et la dlicatesse me faisaient un devoir de
-chercher m'acquitter avec mes propres ressources.
-
-La Providence me sut gr sans doute de cette loyale dtermination, car
-elle m'envoya une ide qui me sauva.
-
-J'avais eu l'occasion de vendre plusieurs pices mcaniques un riche
-marchand de curiosits, M. G..., qui s'tait toujours montr envers moi
-d'une bienveillance extrme. J'allai le trouver et je lui fis une
-description exacte des fonctions de mon crivain-dessinateur. Il parat
-que la ncessit me rendit loquent. M. G.... fut si satisfait, que,
-sance tenante, il m'acheta de confiance l'automate, que je m'engageai
-livrer dans l'espace de dix-huit mois. Le prix en fut convenu cinq
-mille francs, dont M. G... consentit me payer moiti par avance,
-titres d'arrhes et de prt, se rservant, dans le cas o je ne
-russirais pas, de se rembourser de la somme avance, par l'achat
-d'autres pices mcaniques de ma fabrication.
-
-Que l'on juge de mon bonheur, lorsque je rentrai chez moi, tenant dans
-mes mains de quoi couvrir le dficit de mes affaires! Mais ce qui
-peut-tre me rendit plus heureux encore, ce fut la perspective de me
-livrer l'excution d'une pice qui devait pendant quelque temps
-satisfaire ma passion pour la mcanique.
-
-Cependant la manire princire avec laquelle M. G.... avait conclu ce
-march me fit faire de srieuses rflexions sur l'engagement que j'avais
-pris vis--vis de lui. J'entrevoyais maintenant avec terreur mille
-circonstances qui pouvaient entraver mon entreprise. Je calculais que,
-quand bien mme je donnerais au travail tout le temps dont je pouvais
-disposer, j'en perdrais beaucoup encore par suite de mille causes que je
-ne pouvais ni prvoir ni empcher. C'taient d'abord les amis, les
-acheteurs, les importuns; puis un dner de famille, une soire qu'on ne
-pouvait refuser, une visite qu'il fallait rendre, etc. Ces exigences de
-politesse et de convenance, que je devais respecter, ne me
-conduisaient-elles pas tout droit manquer ma parole? Je me mettais
-en vain l'esprit la torture pour trouver le moyen de m'en affranchir
-et de gagner du temps ou du moins de n'en pas perdre; je ne parvenais
-qu' gagner du dpit et de la mauvaise humeur.
-
-Je pris alors une rsolution que mes parents et amis taxrent de folie,
-mais dont ils ne purent parvenir me dtourner: ce fut de me squestrer
-volontairement jusqu' l'entire excution de mon automate.
-
-Paris ne me paraissait pas un endroit sr contre les importunits de
-tout genre, je choisis la banlieue pour retraite. Un beau jour, malgr
-les prires et les supplications de ma famille entire, aprs avoir
-confi les soins de ma fabrication l'un de mes ouvriers, dont j'avais
-reconnu l'intelligence et la probit, j'allai Belleville m'installer
-dans un petit appartement de la rue des Bois, que je louai pour un an.
-On peut juger par son prix que ce n'tait pas une villa, car:
-
- Plein de confiance en moi, bien qu'exigeant des arrhes,
- Le portier pour cent francs m'assura des Dieux Lares.
-
-Dans ce simple rduit, compos d'une chambre et d'un cabinet, on ne
-voyait pour tout ameublement qu'un lit, une commode, une table et
-quelques chaises, et encore ce mobilier ne brillait-il pas par excs de
-luxe.
-
-Cet acte de folie, ainsi qu'on l'appelait, cette dtermination hroque
-selon moi, me sauva d'une ruine imminente et fut le premier chelon de
-ma vie artistique. A partir de ce moment, se dveloppa chez moi une
-volont opinitre qui m'a fait aborder de front bien des obstacles et
-des difficults.
-
-Me voil donc dsormais enferm, clotr selon mes dsirs, avec
-l'heureuse perspective de me livrer mon travail, sans crainte d'aucune
-distraction.
-
-Nanmoins, je dois-le dire, les premiers jours de ma retraite me furent
-pnibles, et je dplorai amrement la dure ncessit qui m'isolait ainsi
-de toutes mes affections. Je m'tais fait un besoin, une consolation de
-la socit de ma femme et de mes enfants; une caresse de ces tres si
-chers me retrempait dans mes moments de chagrin et ravivait mon nergie,
-et j'en tais priv! Il fallait vraiment, que je fusse soutenu par une
-grande puissance de volont pour n'avoir pas faibli devant la
-perspective de ce vide affreux.
-
-Il m'arrivait bien quelquefois d'essuyer furtivement une larme. Mais
-alors je fermais les yeux, et tout aussitt mon automate et les
-nombreuses combinaisons qui devaient l'animer m'apparaissaient comme une
-vision consolatrice. Je passais en revue tous les rouages que j'avais
-crs, je leur souriais pour ainsi dire, comme d'autres enfants, et,
-quand je sortais de ce rve rparateur, je me remettais mon travail,
-plein d'une courageuse rsignation.
-
-Il avait t convenu que ma femme et mes enfants viendraient le jeudi
-passer la soire avec moi, et que, de mon ct, j'irais dner Paris
-tous les dimanches. Ces quelques heures consacres la famille taient
-les seules distractions que je me permisse.
-
-A la demande de ma femme, la portire de la maison s'tait charge de
-prparer mes repas; cette excellente crature, ancien cordon bleu, avait
-quitt le service pour pouser un maon, nomm Monsieur Auguste. Ce
-Monsieur Auguste me jugeant d'aprs la modeste existence que je menais
-dans _sa maison_, ne voyait en moi qu'un pauvre diable qui avait
-grand'peine gagner sa vie. A ce titre, il prenait avec moi des airs de
-bienveillante protection ou de gnreuse piti. Au fond, c'tait un
-brave homme; je lui pardonnais ses manires et je ne faisais qu'en rire.
-
-Ma nouvelle cuisinire avait reu des recommandations toutes
-particulires pour que je fusse parfaitement trait. Ne voulant pas
-augmenter le budget du mnage par une double dpense, je fis de mon ct
-des recommandations dont on me garda rigoureusement le secret. Voici
-comment j'avais organis mon service de bouche. Les lundi, mardi,
-mercredi et jeudi, je vivais sur un norme plat, auquel mon _chef_
-donnait l'appellation gnrique de _fricot_, mais dont le nom
-m'importait peu. Les vendredi et samedi, pour cause d'hygine, je
-faisais maigre. Des haricots, tantt rouges, tantt blancs, dfrayaient
-mes repas; avec cela une soupe varie rappelant souvent les gots
-gastronomiques d'un auvergnat, et je dnais aussi bien, peut-tre mieux
-encore, que Brillat-Savarin lui-mme.
-
-Cette manire de vivre m'offrait deux avantages: je dpensais peu, et
-jamais une fausse digestion ne venait troubler la lucidit de mes ides.
-J'en avais grand besoin, du reste, car il ne faut pas croire que les
-difficults mcaniques fussent les seuls obstacles contre lesquels
-j'eusse lutter, dans la confection de mon automate. On en jugera par
-le trait suivant, qui viendra prouver galement la vrit de ce dicton:
-vouloir c'est pouvoir.
-
-Ds le commencement de mon travail, j'avais d songer commander un
-sculpteur sur bois le corps, la tte, les jambes et les bras de mon
-crivain. Je m'tais adress un artiste qu'on m'avait particulirement
-recommand comme devant apporter une grande perfection cet ouvrage, et
-j'avais tch de lui faire bien comprendre toute l'importance que
-j'attachais ce que mon automate et une figure aussi intelligente que
-possible. Mon Phidias m'avait rpondu que je pouvais m'en rapporter
-lui.
-
-Un mois aprs, le sculpteur se prsente; il te avec soin l'enveloppe
-qui protge son oeuvre, me montre, avec une certaine satisfaction de
-lui-mme, des bras et des jambes parfaitement excuts, et enfin il me
-remet la tte d'un air qui semble signifier: Que dites-vous de cela?
-
-D'aprs ce que je venais de voir, je m'tais prpar l'admiration pour
-ce morceau capital. Que l'on juge de ma stupfaction! Cette tte, cela
-prs de la couronne d'pines, offrait le type exact et parfait d'un
-Christ mourant.
-
-Tout interdit cette vue, je regarde mon homme pour lui demander une
-explication. Il semble ne pas me comprendre et continue me faire
-valoir toutes les beauts de son oeuvre. Je n'avais aucune bonne
-raison faire valoir pour refuser cet ouvrage qui, dans son genre,
-tait une trs belle tte. Je l'acceptai donc, quoiqu'elle ne pt me
-servir. Je voulus du moins savoir le motif qui avait pu engager mon
-sculpteur choisir un tel type. A force de le questionner, je finis
-par apprendre qu'il avait pour spcialit de sculpter des Christs pour
-les crucifix, et toujours le mme genre de tte. Cette fois encore, il
-s'tait laiss aller la routine.
-
-Aprs cet chec, j'eus recours un autre artiste, en ayant soin cette
-fois de m'informer pralablement s'il ne sculptait pas des Christs pour
-les crucifix. J'eus beau faire. Malgr mes prcautions, je n'obtins de
-ce dernier sculpteur qu'une tte sans expression, ayant un air de
-famille avec celle des mannequins en bois qu'on fabrique Nuremberg, et
-qui sont destins servir de modles pour des poses dans les ateliers
-de peinture.
-
-Je ne me sentis pas le courage de tenter une troisime preuve.
-
-Cependant il fallait une tte mon crivain, et je considrais l'un
-aprs l'autre mes deux chefs-d'oeuvre. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient
-me convenir. Une tte entirement dpourvue d'expression gtait mon
-automate, et une tte de Christ sur le corps d'un crivain en costume
-Louis XV (car tel tait le costume dont je voulais vtir mon
-personnage), formait un anachronisme par trop choquant.
-
-J'ai pourtant grave l, me disais-je en me frappant le front, l'image
-qu'il me faudrait. Quel malheur que je ne puisse l'excuter!... Si
-j'essayais!
-
-Il a t de tout temps dans mon caractre de me mettre immdiatement
-l'excution d'un projet ds qu'il est conu, et quelles qu'en doivent
-tre les difficults.
-
-Je pris aussitt un morceau de cire modeler, j'en fis une boule dans
-laquelle je pratiquai trois ouvertures pour imiter la bouche et les
-yeux, puis plaant au centre une petite boule en forme de nez, je
-m'arrtai pour regarder complaisamment mon oeuvre.
-
-Avez-vous quelquefois remarqu les ttes de joujoux du premier ge, qui
-reprsentent deux forgerons frappant sur une enclume l'aide de deux
-rgles parallles, que l'on pousse et que l'on tire alternativement? Eh
-bien! ces sculptures primitives que l'on vend, je crois, deux sous, y
-compris les combinaisons mcaniques qui les font mouvoir, ces
-sculptures, dis-je, eussent t des chefs-d'oeuvre auprs de mon
-premier ouvrage dans l'art de la statuaire.
-
-Mcontent, dgot et presque colre, je jetai de ct cet essai informe
-et je cherchai un autre moyen de sortir d'embarras.
-
-Mais, ainsi que je l'ai dit, je suis tenace et persvrant dans mes
-entreprises, et plus les difficults me semblent grandes, plus je tiens
- honneur de les surmonter. La nuit passa sur mon dcouragement, et le
-lendemain je me sentis de nouveau dans la tte et presque au bout des
-doigts des formes que je ne pouvais manquer de reproduire. En effet,
-force de promener l'bauchoir sur ma boulette, force d'ter d'un ct
-pour remettre sur l'autre, je parvins faire des yeux, une bouche, un
-nez, sinon rguliers, au moins ayant apparence de forme humaine.
-
-Les jours suivants, nouvelles tudes, nouveaux perfectionnements, et
-chaque fois je pouvais compter quelques progrs dans mon travail.
-Pourtant il vint un moment o je me trouvai trs embarrass. La figure
-tait assez rgulire, mais cela ne suffisait pas: il fallait lui donner
-encore le caractre du sujet que je voulais reprsenter. Je n'avais
-point de modle suivre, et la tche semblait au-dessus de mes forces.
-
-L'ide me vint de me regarder dans une glace et de juger sur moi-mme
-quels pouvaient tre les traits qui donnent de l'expression. Me mettant
-donc en posture d'crivain, je m'examinai de face et de profil, je me
-ttai pour apprcier les formes et je cherchai ensuite les imiter. Je
-fus longtemps cet ouvrage, touchant et retouchant sans cesse, puis
-enfin, un jour, je trouvai mon oeuvre termine et je m'arrtai pour la
-considrer avec plus d'attention. Quel ne fut pas mon tonnement,
-lorsque je m'aperus que, sans m'en douter, j'avais fait mon exacte
-ressemblance.
-
-Loin d'tre contrari de ce rsultat inattendu, je m'en flicitai, car
-il me semblait bien naturel que cet enfant de mon imagination portt mes
-traits. Je n'tais pas fch d'apposer ce cachet de famille une
-oeuvre laquelle j'attachais une grande importance.
-
- * * * * *
-
-Il y avait dj plus d'un an que je m'tais retir Belleville et je
-voyais avec bonheur s'approcher sensiblement le terme de mes travaux et
-de ma squestration. Aprs bien des doutes sur la russite de mon
-entreprise, j'tais enfin arriv au moment solennel du premier essai de
-mon crivain.
-
-J'avais pass toute la journe donner les derniers soins la machine.
-Mon automate, assis devant moi, semblait attendre mes ordres et se
-disposer rpondre aux questions que j'allais lui faire. Je n'avais
-plus qu' presser la dtente pour jouir du rsultat si longtemps
-attendu. Le coeur me battait avec force, et bien que je fusse seul, je
-tremblais d'motion la seule pense de cet imposant dbut.
-
-Je venais de mettre pour la premire fois devant mon crivain une
-feuille de papier, en lui posant cette question:
-
-Quel est l'artiste qui t'a donn l'tre?
-
-Je poussai le bouton de la dtente, le rouage partit.
-
-Je respirais peine, tant j'avais peur de troubler le spectacle auquel
-j'assistais.
-
-L'automate me fit un salut; je ne pus m'empcher de lui sourire comme je
-l'eusse fait mon fils. Mais lorsque je vis cette figure diriger sur
-son ouvrage un regard attentif; ce bras, quelques instants avant inerte
-et sans vie, s'animer maintenant et tracer d'une main sre ma propre
-signature et mon paraphe, oh! alors, les larmes me vinrent aux yeux, et
-dans un lan de reconnaissance, j'adressai avec ferveur un remerciement
- l'tre suprme. C'est qu'aussi en dehors de la satisfaction que
-j'prouvais comme auteur, cette pice mcanique, la plus importante que
-j'eusse encore excute, tait une branche de salut qui devait ramener
-le bien-tre dans mon mnage, du moins un bien-tre relatif.
-
-Aprs avoir mille fois fait recommencer mon fidle Sosie des
-fac-simile de ma signature, je lui fis cette autre question:
-
-Quelle heure est-il?
-
-L'automate, suivant certaines combinaisons en rapport avec une pendule,
-crivit:
-
-Il est deux heures du matin.
-
-C'tait un avertissement plein d'-propos; j'en profitai et me couchai
-aussitt. Contre mon attente, je dormis d'un sommeil que je ne
-connaissais plus depuis longtemps.
-
-Il est probable que parmi les personnes qui liront cet ouvrage, il s'en
-trouvera qui auront, ainsi que moi, fait sortir quelque oeuvre de leur
-cerveau. Elles devront savoir alors qu'aprs le bonheur de jouir
-soi-mme de sa production, rien ne flatte autant que de la soumettre
-l'apprciation d'un tiers. Molire et J.-J. Rousseau consultaient leurs
-servantes; je puis donc avouer que je me fis un grand plaisir, ds le
-lendemain matin, de prier ma portire et son mari d'assister aux
-premiers essais des travaux de mon crivain dessinateur.
-
-C'tait un dimanche. M. Auguste ne travaillait pas ce jour-l. Je le
-trouvai en train de djener; il tenait une modeste sardine fixe avec
-son pouce sur un morceau de pain qui et pu aisment passer pour un fort
-moellon; dans l'autre main, il avait un couteau dont le manche tait
-fix sa ceinture par une lanire en cuir.
-
-Mon invitation fut aussi bien accueillie du portier que de la portire,
-et tous les deux vinrent chez moi, jouir du double plaisir de manger une
-sardine et d'assister la reprsentation tout aristocratique d'un
-seigneur du sicle de Louis XV.
-
-La femme du maon choisit cette question:
-
-Quel est l'emblme de la fidlit?
-
-L'automate rpondit en dessinant une charmante levrette tendue sur un
-coussin.
-
-Mme Auguste, enchante, me pria de lui faire cadeau de ce dessin.
-
-M. Auguste, lui, semblait absorb dans une profonde mditation.
-
-Plus tonn que piqu de son silence:--Eh bien, quoi, lui dis-je, mon
-automate ne vous convient donc pas?
-
---Je ne dis pas cela, fit le maon en coupant un norme morceau de pain,
-qu'il mit incontinent dans sa bouche, je ne dis pas cela.
-
---Mais alors que pensez-vous donc, si vous ne dites pas cela?
-
-Le maon garda un instant le silence, achevant de broyer sa bouche de
-pain; puis, s'essuyant la bouche du revers de sa main:
-
---Voulez-vous que je vous donne ma faon de penser, dit-il en hochant la
-tte d'un air d'importance?
-
---Certainement, monsieur Auguste, je le veux bien, je fais plus, je vous
-en prie.
-
---Pour lors, voil: c'est dommage que vous ne m'ayez pas consult
-lorsque vous avez fait votre bonhomme.
-
---Pourquoi cela?
-
---Parce que je vous aurais conseill de faire dessiner comme qui dirait
-un caniche la place de cette levrette. Le caniche, voyez-vous, il n'y
-a rien de pareil pour la fidlit; c'est connu....
-
-Une envie de rire me prit; je me contins.
-
---Savez-vous, Monsieur Auguste, rpondis-je avec une apparente
-condescendance, que cette observation est trs profonde, et que je
-partage entirement votre avis? Bien mieux, vous venez de m'inspirer une
-ide: si l'on mettait dans la gueule du caniche une sbile de bois,
-comme en ont les chiens d'aveugles, hein! qu'en dites-vous?
-
---Je dis que l'ide est fameuse... Eh! mais, ajouta le maon, qui tenait
- tre mon collaborateur, aprs c'temps-l, si nous faisions aussi
-l'aveugle et son criteau pour bien faire comprendre que c'est un chien
-d'aveugle? a rappellerait aussi la chanson, vous savez: Plus je suis
-pauvre et plus il m'est fidle, et puis l'on pourrait faire encore....
-
---Des passants, peut-tre?
-
---Prcisment; il y aurait, voyez-vous, un petit garon.
-
---Mais, Monsieur Auguste, vous ne vous apercevez pas qu'il y aurait
-aussi une difficult.
-
---Laquelle?
-
---C'est qu'en voyant le chien, l'aveugle et le petit garon, il ne
-serait plus possible de savoir lequel des trois est l'emblme de la
-fidlit?
-
---Vous croyez?
-
---Certainement.
-
---Eh bien, moi, je me chargerais bien de le faire distinguer.
-
---Comment cela?
-
---Il n'y a rien de plus simple; je mettrais sur l'criteau de l'aveugle:
-ceci est l'emblme de la fidlit.
-
---Qui cela, l'aveugle?
-
---Mais non, le chien!
-
---Ah bien, je comprends.
-
---Pardienne! c'est si simple! dit le maon d'un air triomphant.
-
-M. Auguste, enhardi par le succs de sa critique et de ses conseils,
-demanda voir l'intrieur de l'automate.
-
---Je comprends un peu tout a, me dit-il du ton qu'et pu prendre un
-confrre ami; c'est moi, voyez-vous, qui mets toujours de l'huile au
-cric du chantier, je l'ai mme dmont deux fois. Ah! mais, c'est que,
-voyez-vous, si je m'occupais tant soit peu de mcanique, je suis sr que
-je deviendrais trs fort.
-
-Voulant jusqu' la fin faire les honneurs de cette sance mes
-_Augustes visiteurs_, je mis l'intrieur de mon automate dcouvert.
-
-Mon collaborateur avait termin son djener; il s'approcha, prit son
-menton dans l'une de ses mains, tandis que de l'autre il se grattait la
-tte. Quoique ne comprenant rien naturellement ce qu'il voyait, le
-maon sembla suivre longtemps les nombreuses combinaisons de la machine,
-puis enfin, comme se laissant aller l'impulsion de sa franchise:
-
---Si je ne craignais pas de vous contrarier, me dit-il d'un ton
-protecteur, je vous ferais bien encore une observation.
-
---Faites-la toujours, Monsieur Auguste, et soyez sr que je
-l'apprcierai comme elle le mrite.
-
---H bien! moi, votre place, j'aurais fait cette mcanique beaucoup
-plus simple; a fait, voyez-vous, que ceux qui ne s'y connaissent pas
-pourraient la comprendre plus facilement.
-
-Si j'eusse eu prs de moi un ami, il est certain que j'aurais clat de
-rire; j'eus la force de tenir mon srieux jusqu'au bout.
-
---C'est pourtant trs vrai ce que vous dites-l, rpondis-je d'un air de
-conviction, je n'y avais pas song; mais, maintenant, soyez persuad,
-Monsieur Auguste, que je vais profiter de votre juste observation, et
-que trs prochainement j'terai la moiti des pices de mon automate; il
-y en aura toujours bien assez.
-
---Oh! certainement, dit le maon, croyant la sincrit de mes paroles,
-certainement qu'il y en aura bien assez....
-
-A ce moment on venait de sonner la porte du jardin. M. Auguste,
-toujours exact dans ses fonctions, courut ouvrir, et sa femme m'ayant
-galement quitt, je pus rire tout mon aise.
-
- * * * * *
-
-N'est-il pas curieux de voir que cette pice, qui fut visite de tout
-Paris et qui me valut de nombreux loges; que ce dessinateur, qui
-intressa plus tard si vivement le roi Louis-Philippe et toute sa
-famille, ne reut, son dbut, que la stupide critique d'un portier!
-Tant il est vrai que l'on n'est pas plus prophte dans sa maison que
-dans son pays.
-
-On comprend que je m'inquitai peu et que je me blessai encore moins des
-observations de cet trange censeur; ma levrette ne fut pas remplace
-par un caniche, et mon mcanisme ne fut point modifi. Je dirai plus,
-c'est que, dans la suite, si j'avais eu un changement faire, c'et t
-au contraire pour ajouter des apparences de complication; voici
-pourquoi:
-
-Le public (je ne parle pas du public clair), ne comprend gnralement
-rien aux effets mcaniques l'aide desquels on peut animer un automate;
-il prouve du plaisir les voir, et le plus souvent il n'en apprcie le
-mrite qu'en raison de la multiplicit des pices qui le composent.
-
-J'avais donn tous mes soins rendre le mcanisme de mon crivain aussi
-simple que possible; je m'tais surtout attach, en surmontant des
-difficults inoues, faire fonctionner cette pice sans qu'on entendt
-le moindre bruit dans les rouages. En agissant ainsi, j'avais voulu
-imiter la nature, dont les instruments si compliqus fonctionnent
-cependant d'une faon tout fait imperceptible.
-
-Croira-t-on que cette perfection mme, pour laquelle j'avais fait de si
-grands efforts, fut dfavorable mon automate?
-
-Dans les premiers temps de son exhibition, j'entendis plusieurs fois
-des personnes qui n'en voyaient que l'extrieur; s'exprimer ainsi:
-
---Cet crivain est charmant; mais le mcanisme en est peut-tre trs
-simple. Oh, mon Dieu! il faut souvent si peu de chose pour produire de
-grands effets!
-
-L'ide me vint alors de rendre les rouages un peu moins parfaits et de
-leur faire produire en diminutif cette harmonie mcanique que font
-entendre les machines filer le lin. Alors le bon public apprcia tout
-autrement mon ouvrage, et son admiration s'accrut en raison directe de
-l'intensit de ce tohu-bohu. On n'entendait plus que ces
-exclamations:--Comme c'est ingnieux! Quelle complication! et qu'il faut
-de talent pour organiser de semblables combinaisons!
-
-Pour obtenir ce rsultat, j'avais rendu mon automate moins parfait, et
-j'avais eu tort. Je faisais en cela comme certains acteurs qui, pour
-produire un plus grand effet, chargent leurs rles. Ils font rire, mais
-ils s'cartent des rgles de l'art et sont rarement placs parmi les
-bons artistes. Plus tard, je revins de ma susceptibilit, et ma machine
-fut remise dans son premier tat.
-
-Mon crivain une fois termin, j'aurais pu faire cesser l'emprisonnement
-volontaire auquel je m'tais condamn, mais il me restait excuter une
-autre pice pour laquelle le sjour de la campagne m'tait ncessaire.
-Bien que trs compliqu lui-mme, ce second automate, en raison de la
-diffrence de ses combinaisons, me reposait un peu de mon premier
-travail et m'offrait quelques distractions. C'tait un rossignol que
-m'avait command un riche ngociant de Saint-Ptersbourg. Je m'tais
-engag produire une imitation parfaite du chant et des allures de ce
-charmant musicien des bois.
-
-Cette entreprise n'tait pas sans offrir des difficults srieuses, car,
-si j'avais dj excut plusieurs oiseaux, leur ramage tait tout de
-fantaisie, et pour le composer je n'avais consult que mon got. Une
-imitation du chant du rossignol tait un travail bien autrement dlicat:
-ici il fallait traduire des notes et des sons presque inimitables.
-
-Heureusement nous tions dans la saison o ce chanteur habile fait
-entendre ses dlicieux accents; je pouvais donc le prendre pour modle.
-
-De temps en temps aprs ma veille, je me dirigeais vers le bois de
-Romainville, dont la lisire touche presque l'extrmit de la rue que
-j'habitais. Je m'enfonais au plus pais du feuillage, et l, couch sur
-un bon tapis de mousse, je provoquais, en sifflant, les leons de mon
-matre (On sait que le rossignol chante la nuit et le jour, et que le
-moindre son de sifflet, harmonieux ou non, le met immdiatement en
-verve).
-
-Il s'agissait d'abord de formuler dans mon imagination les phrases
-musicales avec lesquelles l'oiseau compose ses mlodies.
-
-Voici de quels souvenirs mon oreille se trouva peu prs frappe:
-Tiou... tiou... tiou... ut, ut, ut, ut, ut, tchitchou, tchitchou, tchit,
-tchit, rrrrrrrrrrrrouit..., etc. Il me fallait ensuite analyser ces sons
-tranges, ces gazouillements sans nom, ces rrrrrrrouit impossibles, et
-les recomposer par des procds musicaux.
-
-L tait la difficult; je ne savais de la musique que ce qu'un
-sentiment naturel m'en avait appris, et mes connaissances en harmonie
-devaient m'tre d'une bien faible ressource. J'ajouterai que pour imiter
-cette flexibilit de gosier et reproduire ces harmonieuses modulations,
-je n'avais qu'un instrument presque microscopique. C'tait un petit tube
-en cuivre de la grosseur et de la longueur environ d'un tuyau de plume,
-dans lequel un piston d'acier, se mouvant avec la plus grande libert,
-pouvait donner les divers sons qui m'taient ncessaires; ce tube tait
-en quelque sorte le gosier du rossignol.
-
-Cet instrument devait fonctionner mcaniquement: un rouage faisait
-mouvoir un soufflet, ouvrait ou fermait une soupape pour les coups de
-langue, les notes coules et les gazouillements, et guidait le piston
-suivant les diffrents degrs de vitesse et de profondeur qu'il tait
-ncessaire d'atteindre.
-
-J'avais aussi donner de l'animation cet oiseau: je devais lui faire
-remuer le bec en rapport avec les sons qu'il articulait, battre des
-ailes, sauter de branche en branche, etc. Mais ce travail m'effrayait
-beaucoup moins que l'autre, car il rentrait dans le domaine de la
-mcanique.
-
-Je n'entreprendrai point de dtailler au lecteur les ttonnements et les
-recherches qu'il me fallut faire dans cette circonstance. Il me suffira
-de dire qu'aprs bien des essais, j'arrivai me crer une mthode
-moiti musicale, moiti mcanique; je reprsentai les tons, demi-tons,
-pauses, modulations et articulations de toute nature, par des chiffres
-correspondants des degrs de cercle. Cette mthode rpondit toutes
-les exigences de l'harmonie et de la mcanique, et me conduisit un
-commencement d'imitation que je n'avais plus qu' perfectionner par de
-nouvelles tudes.
-
-Muni de mon instrument, je courus au bois de Romainville.
-
-Je m'installai sous un chne, dans le voisinage duquel j'avais souvent
-entendu chanter certain rossignol, qui devait tre de premire force
-parmi les virtuoses de son espce.
-
-Je remontai le rouage de la machine et je la fis jouer au milieu du plus
-profond silence.
-
-A peine les derniers sons cessrent-ils de se faire entendre, que des
-diffrents points du bois partit la fois un concert de gazouillements
-anims, que j'aurais t presque tent de prendre pour une protestation
-en masse contre ma grossire imitation.
-
-Cette leon collective ne remplissait nullement mon but; je voulais
-comparer, tudier, et je ne distinguais absolument rien. Heureusement
-pour moi que tout coup, et comme si tous ces musiciens se fussent
-donn le mot, ils s'arrtrent, et un seul d'entre eux continua; c'tait
-sans doute le premier sujet, le Duprez de la troupe, peut-tre le
-rossignol dont je parlais tout l'heure. Ce tnor, quel qu'il ft, me
-donna une suite de sons et d'accents dlicieux, que je suivis avec toute
-l'attention d'un lve studieux.
-
-Je passai ainsi une partie de la nuit; mon professeur se montrait
-infatigable, et de mon ct je ne me lassais pas de l'entendre; enfin il
-fallut nous quitter, car, malgr le plaisir que j'prouvais, le froid
-commenait me gagner, et le besoin de repos se faisait sentir.
-Nanmoins, je sortis de l si bien pntr de ce que j'avais faire,
-que ds le lendemain j'apportai d'importantes corrections ma machine.
-Au bout de cinq ou six autres visites au bois de Romainville, je finis
-par obtenir le rsultat que j'avais poursuivi: j'avais imit le chant du
-rossignol.
-
- * * * * *
-
-Aprs dix-huit mois de sjour Belleville, je rentrai enfin dans Paris,
-chez moi, prs de ma femme, prs de mes enfants; je me retrouvai au
-milieu de mes ouvriers, auxquels je n'eus que des flicitations
-adresser.
-
-En mon absence, mes affaires avaient prospr, et de mon ct j'avais
-gagn, par l'excution de mes deux automates, la somme norme de sept
-mille francs.
-
-Sept mille francs en faisant de la limaille, comme disait autrefois mon
-pre! Hlas! cet excellent homme ne put jouir de ce commencement de mes
-succs; j'avais eu la douleur de le perdre quelque temps avant mes
-revers de fortune. Combien il se ft flicit de m'avoir laiss prendre
-un tat selon ma vocation, et qu'il et t fier du rsultat que je
-venais d'obtenir, lui qui se plaisait tant aux inventions mcaniques!
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-La fortune pour lui n'a jamais de caprices
-
-UN _Grec_ HABILE.--SES CONFIDENCES.--LE _Pigeon_ COUSU D'OR.--TRICHERIES
-DVOILES.--UN MAGNIFIQUE _truc_!--LE GNIE INVENTIF D'UN CONFISEUR.--LE
-PRESTIDIGITATEUR PHILIPPE.--SES DEBUTS COMIQUES.--DESCRIPTION DE SA
-SANCE.--EXPOSITION DE 1844.--LE ROI ET SA FAMILLE VISITENT MES
-AUTOMATES.
-
-
-Revenu une certaine aisance, je pus alors me donner quelques
-distractions, revoir quelques amis dlaisss, et entre autres Antonio,
-qui n'eut pas le courage de me garder rancune pour l'avoir abandonn
-aussi longtemps. Dans nos longues conversations, mon ami ne cessait de
-m'encourager la ralisation des projets que lui-mme avait fait
-natre: je veux parler de mes projets de thtre, dont il certifiait
-d'avance tout le succs.
-
-Sans ngliger mes travaux, j'avais repris mes exercices d'escamotage, et
-je m'tais remis la recherche d'escamoteurs. Je voulus voir aussi ces
-gens adroits qui, faute de pouvoir exercer leurs talents sur un plus
-grand thtre, vont dans les cafs excuter leurs tours. Il y a l en
-effet des tudes curieuses faire: ces hommes ont besoin de recourir
-des artifices d'autant plus fins, qu'ils ont affaire des gens qui ne
-se font pas faute de chercher les djouer. Je rencontrai quelques
-types intressants, dans lesquels je trouvai des sujets d'utiles
-observations. Pourtant, une petite aventure ne tarda pas me faire
-comprendre que je devais me tenir sur mes gardes, dans le choix des gens
-adroits que je recherchais.
-
-Un escamoteur que j'avais jadis rencontr chez le pre Roujol, et auquel
-j'avais rendu un service, me prsenta un jour un nomm D...... C'tait
-un jeune homme de figure agrable et distingue; sa mise avait une
-certaine recherche, et il se prsentait avec les manires d'un homme du
-monde.
-
---Monsieur, me dit-il en m'abordant, mon ami m'a dit que vous
-recherchiez toute personne possdant une certaine adresse. Bien que je
-ne veuille pas dbuter prs de vous en m'adressant un compliment, je
-vous dirai que, faisant ma profession d'enseigner des tours d'escamotage
-aux gens du monde, j'ai pens pouvoir vous montrer des choses qui vous
-sont inconnues.
-
---J'accepte avec empressement votre proposition, rpondis-je, mais je
-vous avertis que je ne suis point un commenant.
-
-Cette prsentation se faisait dans mon cabinet; nous nous assmes prs
-d'une table sur laquelle je fis servir quelques rafrachissements.
-C'tait l, du reste, un pige que je tendais mon visiteur pour le
-rendre plus communicatif.
-
-Je pris un jeu de cartes, et autant pour donner l'exemple M. le
-Professeur, que pour lui indiquer le point de dpart de ses leons, je
-lui fis voir ma dextrit faire sauter la coupe, et j'excutai
-diffrents tours.
-
-J'observais D....., pour juger de l'impression que je faisais sur lui.
-Aprs tre rest srieux pendant quelques instants, il regarda son
-compagnon en faisant un lger clignement d'oeil dont je ne compris pas
-la signification. Je m'arrtai un moment, et sans vouloir provoquer une
-explication directe, je dbouchai une bouteille de vin de Bordeaux et
-lui en versai quelques rasades. J'eus un plein succs: le vin lui dlia
-la langue, et au milieu d'une conversation qui commenait tourner
-l'panchement:
-
---Il faut, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il en mettant son verre sec
-et en le prsentant sans faon pour le faire remplir, il faut que je
-vous fasse un aveu. Sachez donc que j'tais venu ici avec la conviction
-que je devais avoir affaire ce que nous appelons _un pigeon_. Je
-m'aperois qu'il en est tout autrement, et comme je ne veux pas
-compromettre mes _trucs_, qui sont mon _gagne-pain_, je me contenterai
-du plaisir d'avoir fait votre connaissance.
-
-Ces mots, trangement techniques, me semblrent un contraste choquant
-avec les manires lgantes de mon visiteur. Toutefois, je ne pus me
-dcider abandonner la partie sans connatre au moins quelques secrets
-de ce singulier personnage.
-
---Monsieur, rpondis-je un peu dsappoint, j'espre que vous reviendrez
-sur cette dcision, et que vous ne sortirez pas d'ici sans me montrer
-votre tour comment vous _maniez_ les cartes? Vous me devez bien cela.
-
-A ma grande satisfaction, D.... se ravisa.
-
---Soit, dit-il en prenant un jeu, mais vous allez voir que nous n'avons
-pas du tout la mme manire de travailler.
-
-Il me serait difficile en effet de donner un nom ce qu'il excuta
-devant moi. Ce n'tait pas proprement parler de la prestidigitation;
-c'taient des ruses et des finesses d'esprit appliques aux cartes, et
-ces ruses taient tellement inattendues, qu'il tait impossible de n'en
-tre pas dupe. Ce _travail_, du reste, n'tait que l'exposition de
-quelques principes dont je connus plus tard l'application.
-
-Tel que ces chanteurs qui commencent par se faire prier, et qui, une
-fois partis, ne peuvent plus s'arrter, D....., entran sans doute, et
-par la sincrit des loges que je lui prodiguais, et par le grand
-nombre de verres de Bordeaux qu'il avait absorbs, me dit avec cet
-panchement familier si commun aux buveurs:
-
---Voyons, mon cher Monsieur, je veux maintenant vous faire encore une
-confidence. Je ne suis point prestidigitateur, j'ai seulement quelques
-tours que je montre aux amateurs. Ces leons, vous devez le comprendre,
-ne suffiraient pas pour me faire vivre. Je vous dirai donc, ajouta-t-il
-en vidant encore une fois son verre et en le tendant de nouveau, comme
-s'il et voulu me faire payer sa confidence, je vous dirai que le soir
-je vais dans les cercles o j'ai l'adresse de me faire introduire, et
-que l, je mets profit quelques-uns des principes que je vous ai fait
-connatre tout--l'heure.
-
---Alors, vous donnez des sances?
-
-D...... sourit lgrement et rpta ce clignement d'oeil qu'il avait
-fait dj son camarade.
-
---Des sances? rpondit-il, non, jamais! Ou plutt, oui, j'en donne,
-mais ma faon; je vous expliquerai cela dans un instant. Je veux
-d'abord vous amuser, en vous contant comment je parviens me faire
-payer assez gnreusement les leons que je donne mes amateurs; nous
-reviendrons aprs cela _mes sances_.
-
-Vous saurez que, pour des raisons faciles deviner, je ne donne jamais
-de leons qu' un lve que je suppose avoir la poche bien garnie. En
-commenant mes explications, je l'avertis que je le laisse libre de
-fixer lui-mme le prix du tour que je vais lui montrer, et, pendant ma
-dmonstration, je m'arrte un instant pour excuter un petit intermde
-qui doit plus tard forcer sa gnrosit.
-
-Je m'approche de mon _pigeon_, passez-moi le mot.
-
---Je vous l'ai dj pass.
-
---Ah! bien; permettez, lui dis-je, en tirant un des boutons de son
-habit, voici un moule qui perce l'toffe et que vous pourriez perdre.
-
-Je jette en mme temps vingt francs sur la table, puis je passe en revue
-tous ses boutons les uns aprs les autres, et de chacun d'eux je feins
-de faire sortir une pice d'or.
-
-Je n'ai excut ce tour que comme une plaisanterie sans importance;
-aussi je ramasse mes pices en affectant la plus grande indiffrence. Je
-pousse mme cette indiffrence jusqu' en laisser comme par mgarde une
-ou deux sur la table, mais pour un instant seulement bien entendu.
-
-Je continue ma leon, et ainsi que je m'y attends, mon lve n'y prte
-qu'une attention mdiocre, tout proccup qu'il est des rflexions que
-je lui ai habilement suggres.
-
-Ira-t-il offrir cinq francs un homme qui semble avoir sa poche pleine
-d'or? Non, c'est impossible; le moins qu'il puisse faire, c'est
-d'augmenter d'une pice le nombre de celles que je viens d'taler sous
-ses yeux, et cela ne manque jamais d'arriver.
-
-Nouveau Bias, je porte toute ma fortune sur moi. Quelquefois je suis
-assez riche; alors ma poche est pleine. Assez souvent aussi, j'en suis
-rduit une douzaine de ces charmants _jaunets_, mais ceux-l, je ne
-m'en dessaisis jamais, car ce sont les instruments avec lesquels je puis
-m'en procurer d'autres. Je vous dirai qu'il m'est arriv de dner plus
-que modestement, et mme de ne pas dner du tout, ayant sur moi ce petit
-trsor, parce que je me suis fait une loi de ne jamais l'entamer.
-
---Les sances que vous donnez dans les cercles, dis-je mon narrateur
-pour le ramener sur ce chapitre, doivent tre ncessairement plus
-fructueuses.
-
---En effet, mais la prudence me dfend de les donner aussi souvent que
-je le voudrais.
-
---Je ne vous comprends pas.
-
---Je m'explique. Lorsque je suis dans un cercle, j'y suis en amateur, en
-fils de famille, et je fais comme bien des jeunes gens avec lesquels je
-me trouve, je joue. Seulement, j'ai ma manire de jouer, qui n'est pas
-celle de tout le monde, mais il parat qu'elle n'est pas mauvaise,
-puisqu'elle me rend souvent la chance favorable. Vous allez en juger.
-
-Ici mon narrateur s'arrta pour se rafrachir, puis, comme s'il se ft
-agi de la chose du monde la plus innocente et la plus licite, il me
-montra divers tours, ou plutt diverses escroqueries fort curieuses, et
-qu'il excuta avec tant de grce, d'adresse et de naturel, qu'il et t
-impossible de le prendre en dfaut.
-
-Il faut savoir ce que c'est que l'amour d'un art ou d'une science dont
-on cherche pntrer les mystres, pour comprendre l'effet que me
-produisirent ces coupables confidences.
-
-Loin d'prouver de la rpulsion, du dgot mme pour cet homme, avec
-lequel la justice pouvait avoir d'un jour l'autre un compte rgler,
-je l'admirais, j'tais bahi. La finesse, la perfection de ses tours
-m'en faisaient oublier le but blmable.
-
-Le moment vint enfin o les confidences de mon _Grec_ (car c'en tait
-un) s'puisrent; il prit cong de moi.
-
-D.... m'eut peine quitt, que le souvenir de ses confidences me
-revenant l'esprit, me fit monter le rouge au visage. J'eus honte de
-moi-mme comme si je m'tais associ ses coupables manoeuvres; j'en
-vins mme me reprocher svrement l'admiration dont je n'avais pu me
-dfendre et les compliments qu'elle m'avait arrachs.
-
-Pour l'acquit de ma conscience, je consignai pour toujours cet homme
-ma porte. Prcaution inutile! car jamais depuis je n'entendis parler de
-lui.
-
-Qui croirait cependant que c'est la rencontre de D.... et aux
-communications qu'il m'avait faites, que je dus plus tard la
-satisfaction de rendre un service la socit, en dmasquant la
-justice une escroquerie dont les plus habiles experts n'avaient pu
-trouver le mot?
-
-Dans l'anne 1849, M. B...., juge d'instruction au tribunal de la Seine,
-me pria de m'occuper de l'examen et de la vrification de cent cinquante
-jeux de cartes, saisis en la possession d'un homme dont les antcdents
-taient loin d'tre aussi blancs que ses jeux.
-
-Ces cartes taient en effet toutes blanches, et cette particularit
-avait drout jusqu'alors les plus minutieuses investigations. Il tait
-impossible l'oeil le plus exerc d'y dcouvrir la moindre
-altration, la plus petite marque, et elles semblaient toutes possder
-les qualits des jeux du meilleur aloi.
-
-J'acceptai cette expertise, dans laquelle j'esprais trouver des
-subtilits d'autant plus fines qu'elles taient plus caches.
-
-Ce n'tait qu'aprs mes sances que je pouvais me livrer ce travail
-de recherches. Chaque soir, avant de me coucher, je m'attablais prs
-d'une excellente lampe, et j'y restais jusqu' ce que le sommeil ou le
-dcouragement vnt me gagner.
-
- * * * * *
-
-Je passai ainsi prs d'une quinzaine de jours, examinant tant avec mes
-yeux qu'avec une excellente loupe, la matire, la forme et les
-imperceptibles nuances de chacune des cartes des cent cinquante jeux. Je
-ne pouvais parvenir rien dcouvrir, et de guerre lasse, je finis par
-me ranger de l'avis des experts qui m'avaient prcd.
-
---Dcidment il n'y a rien ces jeux, dis-je avec humeur en les jetant,
-un soir, loin de moi sur la table.
-
-Tout--coup, sur le dos brillant d'une des cartes, et prs d'un de ses
-angles, je crois apercevoir un point mat qui m'avait chapp
-jusqu'alors. Je m'en approche; le point disparat. Mais, chose trange!
-il reparat mes yeux ds que j'en suis loign.
-
-Quel magnifique _truc_! m'criai-je dans l'enthousiasme d'une ide qui
-me traversait l'esprit (Le lecteur apprciera, je le pense, le sens de
-cette exclamation). C'est bien cela! j'y suis! c'est une marque
-distinctive.
-
-Et suivant certain principe que D.... m'avait indiqu dans ses
-confidences, je m'assurai que toutes les cartes portaient galement un
-point, qui plac un endroit dtermin en indiquait la nature et la
-couleur.
-
-Comprend-on tout l'avantage qu'un Grec pouvait tirer de la possibilit
-de connatre le jeu de ses adversaires? D.... avait t surpass dans
-cette tricherie, car son point de marque, si fin qu'il ft, ne
-disparaissait pas selon le besoin.
-
-Depuis un quart d'heure, je meurs d'envie de communiquer au lecteur un
-procd qui certes ne peut manquer de l'intresser, mais je suis retenu
-par l'ide que cette ingnieuse fourberie peut tomber entre des mains
-criminelles et faciliter de coupables actions.
-
-Pourtant, il est une vrit incontestable: c'est que pour viter un
-danger, il faut le connatre. Or, si chaque joueur tait initi aux
-stratagmes de messieurs les escrocs, ces derniers se trouveraient dans
-l'impossibilit de s'en servir.
-
-Rflexion faite, je me dcide faire ma communication.
-
-Je viens de dire qu'un seul point plac certain endroit sur une carte
-suffisait pour la faire connatre. Je vais employer une figure pour le
-dmontrer.
-
-Il faut supposer par estimation la carte divise en huit parties dans le
-sens vertical et en quatre dans le sens horizontal, comme dans la figure
-1re. Les unes indiqueront la valeur des cartes, les autres leur
-couleur. La marque se place au point d'intersection de ces divisions.
-Voil tout le procd; l'exercice fait le reste.
-
-FIGURE 1re.
-
- As. Roi. Dame. Valet. Dix. Neuf. Huit. Sept.
- +------+------+------+------+------+------+------+------+
- Coeur. | |
- Carreau. | |
- Trfle. | |
- Pique. | |
- | |
- | |
- +------+------+------+------+------+------+------+------+
-
-Quant au procd employer pour imprimer le point mystrieux dont j'ai
-parl plus haut, on me permettra de ne pas l'indiquer, car mon but est
-de signaler une fourberie et non d'enseigner la faire. Il suffira de
-dire que vu de prs, ce point se confond avec le blanc de la carte, et
-qu' distance, la rflection de la lumire rend la carte brillante,
-tandis que la marque seule reste mate.
-
-Au premier abord, il semblera peut-tre assez difficile de pouvoir se
-rendre compte de la division laquelle appartient un point isol sur le
-dos d'une carte. Cependant, pour peu qu'on veuille y prter attention,
-on pourra juger que celui que j'ai mis pour exemple ne peut appartenir
-ni la seconde ni la quatrime division verticale, et, par un
-raisonnement analogue, on comprendra que ce mme point se trouve en
-regard de la deuxime division horizontale. Il reprsentera donc une
-dame de carreau.
-
-D'aprs l'explication que je viens de donner, le lecteur, j'en suis sr,
-a dj pris son parti sur les cartes blanches.
-
---Puisqu'il peut en tre ainsi, se dit-il, je ne jouerai plus qu'avec
-des cartes tarotes, et j'viterai d'tre tromp.
-
-Malheureusement, les cartes tarotes prtent encore plus l'escroquerie
-que les autres, et pour le prouver, je me vois forc de faire une
-seconde communication, et peut-tre mme une troisime. Supposons un
-tarot form de points ou de toutes autres figures ranges symtriquement
-comme le sont d'ordinaire ces genres de dessins.
-
-[Illustration: FIGURE 2.]
-
-Le premier point en partant du haut de la carte, gauche, ainsi que
-dans l'exemple prcdent, reprsentera du coeur; le second en
-descendant, du carreau; le troisime du trfle; le quatrime du pique.
-
-Si maintenant, l'un de ces points, qui sont naturellement placs par
-le dessin du tarot pour marquer la couleur de la carte, on ajoute un
-autre petit point l'un des huit endroits que l'on peut se figurer sur
-sa circonfrence, on dsignera la nature de la carte.
-
-Ainsi on reprsentera, au point culminant, un as, en tournant droite
-un roi, le troisime sera une dame, le quatrime un valet et ainsi de
-suite en suivant pour le dix, le neuf, le huit et le sept.
-
-Il est bien entendu qu'il ne faut qu'un seul point comme dans la figure
-2, o celui qui est joint au troisime point ou couleur, reprsentera un
-huit de trfle.
-
-Il y a bien encore d'autres combinaisons, mais celles-l sont aussi
-difficiles expliquer qu' comprendre. Ainsi par exemple, j'ai eu
-expertiser des cartes tarotes o il n'y avait vritablement aucune
-marque; seulement les dessins du tarot taient plus ou moins attaqus
-par la coupe de la carte et cette simple particularit les dsignait
-toutes.
-
-Il y a aussi les cartes sur le bord desquelles le _Grec_ en jouant fait
-avec son ongle un lger morfil qu'il peut reconnatre au passage. S'il
-joue l'cart, ce sont les rois qu'il a marqus ainsi, et lorsqu'en
-donnant les cartes ces dernires se prsentent sous sa main, il peut,
-par un tour familier l'escamotage, les laisser sur le jeu et donner
-la place la carte suivante. Cette substitution peut se faire si
-habilement qu'il est impossible d'y rien voir. Enfin, j'ai vu des gens
-dont la vue tait si habilement exerce, qu'aprs avoir jou deux ou
-trois parties avec le mme jeu, ils pouvaient reconnatre toutes les
-cartes.
-
- * * * * *
-
-Pour revenir aux cartes frelates, on se demandera comment on peut
-changer les jeux, puisque dans les cercles et dans les maisons o l'on
-joue, les paquets ne sont dcachets qu'au commencement de la partie.
-
-Eh! mon Dieu, c'est encore bien simple.
-
-On s'informe du marchand de cartes o ces maisons se fournissent. On lui
-fait d'abord quelques petits achats pour lier connaissance; on y
-retourne plusieurs fois pour le mme motif; puis un beau jour, on se dit
-charg par un ami d'acheter une douzaine de sixains ou plus ou moins
-selon l'importance du magasin.
-
-Le lendemain, sous prtexte que les jeux ne sont pas de la couleur qui a
-t demande, on les rapporte.
-
-Les paquets sont encore cachets, le marchand, plein de confiance, les
-change contre d'autres.
-
-Mais le grec a pass la nuit dcacheter les bandes et les recacheter
-par un procd connu en escamotage; les cartes ont toutes t marques
-et remises en ordre; le marchand les a maintenant dans son magasin; le
-tour est fait; on les attend domicile.
-
-Toutes ces supercheries certes sont fort redoutables; eh bien! il y en a
-une bien plus redoutable encore, c'est la tlgraphie imperceptible. On
-en jugera, lorsque je dirai que sans la moindre apparence de
-communication, le _Grec_ peut parfaitement recevoir d'un compre, par
-des principes analogues ceux de ma _seconde vue_, l'annonce du jeu de
-son adversaire.
-
-J'aurais certainement beaucoup d'autres _trucs_ signaler, mais je
-m'arrte. Je crois en avoir assez dit sur les escrocs et leurs
-tricheries pour engager tout joueur ne tenir les cartes que vis--vis
-de personnes dont la probit ne peut tre mise en doute.
-
-Maintenant, autant pour faire oublier les dtails quelque peu
-compromettants que je viens de donner, que pour reposer mon esprit de
-descriptions qui, j'en suis certain, ont d paratre beaucoup plus
-courtes au lecteur qu' moi-mme, je vais revenir la prestidigitation
-proprement dite, en donnant une notice biographique sur un
-physicien-sorcier-magicien-prestidigitateur, dont le succs dans Paris
-fut, vers cette poque, des plus clatants.
-
-Philippe Talon, originaire d'Alais, prs Nmes, aprs avoir exerc la
-douce profession de confiseur Paris, s'tait vu forc, par suite
-d'insuccs, de quitter la France.
-
-Londres, ce pays de Cocagne, cet Eldorado en perspective, tait deux
-pas; notre industriel s'y rendit et ne tarda pas fonder un nouvel
-tablissement dans la capitale des Trois-Royaumes-Unis.
-
-Le confiseur franais avait bien des chances de russite. Outre que les
-Anglais sont trs friands de _chatteries_, on sait que la confiserie
-franaise a eu, de tout temps, chez les enfants d'Albion, une renomme
-qui ne peut tre compare qu' celle dont a joui jadis en France le
-_vritable_ cirage anglais.
-
-Nanmoins, malgr ces avantages, il parat que de nouvelles amertumes se
-glissrent bientt dans son commerce; les brouillards de la Tamise,
-d'autres disent des spculations trop hasardeuses, vinrent fondre les
-fragiles marchandises du nouveau magasin et les mirent en dconfiture.
-
-Talon plia bagage une seconde fois et quitta Londres pour aller
-Aberdeen demander l'hospitalit aux montagnards cossais, auxquels en
-change il proposa ses sduisantes sucreries.
-
-Malheureusement, les Ecossais d'Aberdeen, fort diffrents des
-montagnards de la _Dame Blanche_, ne portent ni bas de soie ni souliers
-vernis, et font trs peu d'usage des ptes de jujube et des petits
-fours. Aussi le nouvel tablissement n'et pas tard subir le sort des
-deux autres, si le gnie inventif de Talon n'avait trouv une issue
-cette position prcaire.
-
-Le confiseur pensa avec raison que pour vendre une marchandise, il est
-bon qu'elle soit connue, et que, pour qu'elle soit connue, il faut
-s'occuper de la faire connatre.
-
-Fort de ce judicieux raisonnement, Talon sut bien forcer les Aberdeenois
- manger ses bonbons, aprs toutefois les leur avoir fait payer.
-
-A cette poque, il y avait Aberdeen une troupe de comdiens qui se
-trouvaient dans la position des sucreries de Talon: ces artistes taient
-incompris et peu gots.
-
-En vain le directeur avait-il mont une pantomime grand renfort de
-changements vue et de transformations; le public tait rest sourd
-ses appels ritrs.
-
-Un beau jour, Talon se prsente chez l'impresario cossais:
-
-Monsieur, lui dit-il sans autre prambule, je viens vous faire une
-proposition qui, si elle est accepte, remplira votre salle, j'en ai la
-conviction.
-
---Expliquez-vous, Monsieur, dit le directeur affriand, mais peu
-confiant dans une promesse qu'il avait de bonnes raisons de croire
-difficile raliser.
-
---Il s'agit simplement, poursuivit Talon, de joindre l'attrait de
-votre spectacle l'annonce d'une loterie dont je ferai tous les frais.
-Voici quelle en sera l'organisation: chaque spectateur en entrant paiera
-en sus du prix de sa place la somme de six pences (60 centimes), qui lui
-donneront droit :
-
-1 Un cornet de bonbons assortis;
-
-2 Un numro de loterie, avec lequel il pourra gagner le gros lot,
-reprsent par un magnifique _bonbon mont_ de la valeur de cinq livres
-(125 francs).
-
-Talon promit en outre un divertissement nouveau, dont il confia le
-secret avec recommandation de ne pas le divulguer.
-
-Ces propositions ayant t agres, on mit sur le tapis la question
-d'intrt. Le marchand de sucreries n'avait aucune raison de tenir la
-drage haute au directeur; le march fut donc promptement conclu.
-
-L'intelligent Talon ne s'tait point tromp; le public, allch par
-l'appt des bonbons, par l'attrait de la pantomime et par une surprise
-qu'on lui promettait, accourut en foule, et remplit la salle.
-
-La loterie fut tire; le gros lot fit un heureux, et les douze ou quinze
-cents autres spectateurs, munis de leurs cornets de bonbons, se
-consolrent de leur dception en se faisant entre eux des changes de
-douceurs.
-
-Dans d'aussi heureuses dispositions, la pantomime fut trouve charmante.
-
-Cependant cette pice tirait sa fin et l'on n'avait encore d'autre
-surprise que celle de ne pas l'avoir encore vu arriver, lorsque tout
-coup, la fin d'un ballet, les danseurs s'tant rangs en cercle comme
-pour l'apparition d'un premier sujet, un bruit aigu se fait entendre, et
-un superbe polichinelle, riant de sa voix aigre et chevrotante, s'lance
-d'un bond sur le devant de la scne et fait un magnifique cart.
-
-C'tait Talon, revtu des deux bosses de coton et de l'habit paillet.
-
-Notre nouvel artiste s'acquitta avec un rare talent de la danse
-excentrique de Polichinelle et fut couvert de bravos.
-
-Pour remercier le public de son bienveillant accueil, le danseur essaya
-une rvrence dans l'esprit de son rle, mais il la fit si
-malheureusement, que le pauvre Polichinelle tomba violemment sur le ct
-sans pouvoir se relever.
-
-On s'approche en toute hte, on soutient le bless. Il se remet un peu;
-il veut parler; on coute; il se plaint d'une cte casse et demande
-avec instance des pilules de Morisson[11]. On se rend ses dsirs et un
-domestique se hte d'apporter des pilules d'une grosseur exagre.
-
-Le public, qui jusque-l compatissait la douleur de Polichinelle et se
-tenait dans un silencieux attendrissement, commence flairer une
-plaisanterie. Il sourit d'abord, puis rit aux clats, lorsque le malade
-prenant une des pilules, l'escamote habilement en feignant de l'avaler
-tout d'un trait. Une seconde suit la premire, et la demi-douzaine ayant
-pris la mme route, Polichinelle se trouva tout fait remis, salua
-gracieusement et fit sa retraite au lieu de bruyants _hurrahs_.
-
-Philippe venait de faire sa premire sance: le confiseur avait troqu
-le bton de sucre d'orge pour celui de magicien.
-
-Cette scne burlesque eut un succs fou. Les recettes qu'elle fit faire,
-chaque soir, vinrent rconforter la situation financire du directeur et
-de son habile associ, de sorte que le marchand de bonbons, qui avait
-liquid son fonds de boutique dans ses reprsentations, n'eut plus qu'
-fermer la porte. Il partit pour donner dans d'autres villes des
-reprsentations de son nouveau talent.
-
-O le nouveau magicien avait-il puis les lments de son art? Je
-l'ignore. Il est probable (c'est toujours avec des probabilits que se
-comblent les lacunes de l'histoire), il est probable que Talon avait
-appris l'escamotage comme la danse de Polichinelle, pour sa satisfaction
-personnelle et le plaisir de ses amis. Ce qu'il y a de certain, c'est
-que la sance qu'il donna devant les nafs spectateurs d'Aberdeen ne fut
-pas de premire force, et que c'est la suite de ces premiers succs
-qu'il se perfectionna dans l'art auquel il dut plus tard sa rputation.
-
-Abdiquant dsormais les sucreries, le vtement de Polichinelle et la
-_pratique_[12], Philippe (c'est ainsi que s'appela ds lors le
-prestidigitateur) parcourut les provinces d'Angleterre en donnant
-d'abord de trs modestes reprsentations. Puis son rpertoire s'tant
-successivement augment d'un certain nombre de tours pris et l aux
-escamoteurs de cette poque, il _attaqua_ les grandes villes et vint
-Glascow, o il se fit construire une baraque en bois pour y donner des
-reprsentations.
-
-Pendant la construction de son temple de magie, Philippe distingua,
-parmi les ouvriers menuisiers employs cet ouvrage, un jeune garon de
-bonne mine qui lui sembla dou d'une intelligence toute particulire; il
-voulut l'attacher ses entreprises thtrales et le faire paratre en
-scne comme aide magicien.
-
-Macalister (c'tait le nom du jeune menuisier) avait inn en lui le
-gnie des _trucs_ et des _ficelles_; il n'eut faire aucun
-apprentissage dans cet art mystrieux, et comprenant tout de suite les
-finesses de l'escamotage, il composa quelques tours qui lui mritrent
-les loges de son matre.
-
-Depuis ce moment, soit par suite du concours de Macalister, soit pour
-toute autre cause, tout sembla russir Philippe, qui se mit
-_travailler en grand_, c'est--dire qu'il abandonna les baraques pour la
-scne plus noble du thtre des grandes villes.
-
-Aprs avoir longtemps voyag dans l'Angleterre, il passa en Irlande et
-donna des reprsentations Dublin. Ce fut dans cette ville qu'il fit
-l'acquisition de deux tours auxquels il dut plus tard un vritable
-succs.
-
- * * * * *
-
-Trois Chinois, venus en France pour y prsenter divers exercices trs
-surprenants, avaient essay de donner Paris quelques reprsentations
-qui, faute d'une publicit convenable, n'eurent d'autre rsultat que de
-brouiller les trois habitants du Cleste-Empire. En France aussi bien
-qu'en Chine, lorsqu'il n'y a pas de foin au rtelier, les chevaux se
-battent, dit-on; nos trois jongleurs n'en taient pas arrivs cette
-extrmit, mais ils s'taient spars. L'un d'eux s'en alla Dublin, et
-ce fut l que, sur la demande de Philippe, il lui enseigna le tour des
-_poissons_ ainsi que celui des _anneaux_.
-
-Le premier de ces trucs une fois acquis, Philippe se trouva trs
-embarrass, il lui fallait une robe pour son excution.
-
-Prendre un costume de Chinois et t chose plus que pittoresque,
-l'ex-confiseur n'ayant dans la physionomie aucun des caractres d'un
-mandarin. Il ne fallait pas non plus songer une robe de chambre. Si
-riche qu'elle et t, la sance de magie et pris un caractre de
-sans-faon que le public n'aurait pas tolr.
-
-Philippe sut se tirer de cette difficult: il s'habilla en magicien.
-C'tait une innovation hardie, car, jamais jusqu'alors, un escamoteur
-n'avait os endosser la responsabilit d'un tel costume.
-
-Possesseur de ces deux nouveaux tours, Philippe conut le projet de
-revoir son ingrate patrie et de se rconcilier avec elle en lui
-prsentant les rsultats de ses travaux. Il vint donc Paris dans l't
-de l'anne 1841 et donna des reprsentations dans la salle Montesquieu.
-
-Le tour des _poissons_, celui des _anneaux_, un brillant costume de
-magicien, un superbe bonnet pointu, une sance bien organise et
-convenablement prsente, attirrent chez lui grand nombre de
-spectateurs, parmi lesquels le hasard conduisit le directeur d'un des
-thtres de Vienne.
-
- * * * * *
-
-L'Autrichien, enchant de la reprsentation, proposa, sance tenante, au
-prestidigitateur, un engagement participation de recette.
-
-Philippe accepta d'autant plus volontiers que, pendant la saison pour
-laquelle il s'engageait, la salle Montesquieu tait rserve pour des
-bals publics. D'un autre ct, cet engagement lui donnait le temps de
-faire construire un thtre dans lequel il pourrait son retour
-continuer tranquillement le cours de ses reprsentations.
-
- Dans le service de l'Autriche,
- Le militaire n'est pas riche:
-
-a dit l'auteur du _Chlet_, et pour ce motif d'opra, ainsi que pour
-d'autres encore, notre voyageur n'tait pas sans prouver de vives
-inquitudes l'endroit de ses futures recettes. Il ignorait sans doute
-que l'Autriche ne devait cette mauvaise rputation qu' l'exigence de la
-versification franaise, et que cette rime _riche_ arrivant aprs une
-ngation indispensable la structure du vers, avait tout naturellement
-rendu pauvre le militaire de l'Autriche.
-
-L'artiste ne tarda pas du reste tre tranquillis; il reconnut que la
-capitale de cette nation calomnie de par les rgles de la posie,
-valait mieux que sa rputation; il en rapporta pour preuve nombre de
-thalers, avec lesquels il paya les frais de construction d'un thtre
-que, pendant son absence, on lui avait lev au bazar Bonne-Nouvelle.
-
-Philippe avait encore recrut dans sa route quelques nouveauts. Il
-apportait avec lui plusieurs automates qu'il devait montrer dans ses
-reprsentations.
-
-L'ouverture de la salle Bonne-Nouvelle fit sensation dans Paris; on vint
-en foule voir ce fameux _truc des poissons_, auquel les spectateurs de
-la salle Montesquieu avaient dj fait une rputation mrite.
-
-Que le lecteur veuille bien entrer avec moi dans le palais des prestiges
-(c'est ainsi que s'appelait ce nouveau temple de magie), je le ferai
-assister quelques-unes des expriences du magicien.
-
- * * * * *
-
-Le palais des prestiges n'tait point un monument, ainsi que pouvait le
-faire supposer son titre; mais lorsqu'on tait arriv au bout de la
-galerie du premier tage du bazar Bonne-Nouvelle, on passait sous une
-porte de couloir et l'on tait tout tonn de se trouver dans une salle
-fort convenablement distribue pour ce genre de spectacle. Il y avait
-des stalles, un parterre, un rang de galeries et un amphithtre. La
-dcoration en tait proprette et lgante, et par dessus tout, on y
-tait confortablement assis.
-
-Un orchestre, compos de six musiciens d'un talent contestable,
-excutait une symphonie avec accompagnement de _mlophone_, sorte
-d'accordon rcemment invent par un nomm Lecler, charg de la
-direction musicale du _palais_.
-
-Le rideau se lve.
-
-Au grand tonnement des spectateurs, la scne est plonge dans la plus
-profonde obscurit.
-
-Un monsieur, tout de noir habill, sort d'une porte latrale et s'avance
-vers nous. C'est Philippe; je le reconnais son accent voil et quelque
-peu teint de provenal. Tous les autres spectateurs le prennent pour le
-rgisseur; on est interdit; on craint une annonce d'autant plus
-fcheuse, que ce monsieur porte le pistolet au poing.
-
-L'incertitude est bientt dissipe; Philippe se fait connatre. Il
-annonce qu'il se trouve en retard pour ses prparatifs, mais que, pour
-ne pas faire attendre tout le temps ncessaire l'clairage de son
-laboratoire, il va, d'un coup de pistolet, allumer les innombrables
-bougies dont la salle est orne.
-
-Bien que l'arme feu ne soit pas ncessaire l'exprience, et qu'elle
-n'ait d'autre but que de jeter de la poudre aux yeux des spectateurs,
-les bougies se trouvent subitement enflammes au bruit de la dtonation.
-
-On bat des mains de toutes parts, et c'est justice, car ce _truc_ est
-saisissant de surprise. Si applaudi qu'il soit cependant, il ne l'est
-jamais autant qu'il le mrite en raison du temps qu'exige sa prparation
-et des mortelles angoisses qu'il cause l'oprateur.
-
-En effet, ainsi que toutes les expriences o l'lectricit statique
-joue le principal rle, cette magique inflammation n'est pas
-infaillible. Lorsque ce malheur arrive, la position de l'oprateur se
-trouve d'autant plus embarrassante que le phnomne a t annonc comme
-une oeuvre de magie. Or, un magicien doit tre tout-puissant, et s'il
-n'en est pas ainsi, il doit viter tout prix ces fiasco qui lui font
-perdre aux yeux du public le prestige de son omnipotence.
-
-La scne une fois claire, Philippe commenait sa sance. La premire
-partie, compose de tours d'un mdiocre intrt, tait rehausse par la
-prsentation de quelques curieux automates, tels que:
-
-Le _Cosaque_, que l'on et pu aussi bien appeler le _Grimacier_, pour
-les contorsions comiques auxquelles il se livrait. C'tait du reste un
-trs habile escamoteur que ce cosaque, car il faisait passer adroitement
-dans ses poches divers bijoux que son matre avait emprunts des
-spectateurs;
-
-Le _Paon magique_, faisant entendre son ramage anti-mlodieux, talant
-son somptueux plumage et mangeant dans la main;
-
-Et enfin un _Arlequin_ semblable celui que possdait Torrini.
-
-Aprs la premire partie de la reprsentation, le rideau se baissait
-pour les prparatifs d'une sance que le programme indiquait sous le
-titre de: _Une fte dans un palais de Nankin_. Titre attrayant pour les
-marchands de cette toffe, mais qui n'avait t choisi, sans doute, que
-pour rappeler au spectateur le tour chinois qui devait couronner la
-sance.
-
-A cette seconde apparition, la scne tait entirement transforme; les
-tapis de tables, assez modestes d'abord, avaient t remplacs par des
-brocarts tincelants de dorures et de pierres prcieuses (vues de loin).
-Les bougies, dj si nombreuses, s'taient encore multiplies et
-donnaient au thtre l'aspect d'une fournaise ardente, vritable demeure
-d'un suppt du diable.
-
-Le magicien paraissait. Il tait revtu d'un riche costume que, dans son
-admiration, le public estimait d'un prix puiser les richesses de
-Golconde.
-
-La _Fte de Nankin_ commenait par le tour des _anneaux_, venant des
-Chinois.
-
-Philippe prenait lgrement entre ses doigts des anneaux de fer qui
-avaient vingt centimtres environ de diamtre, et, sans que le public
-pt s'expliquer comment, il les faisait entrer les uns dans les autres
-et en formait des chanes et des faisceaux inextricables. Puis tout
-coup, quand on croyait qu'il lui serait impossible de dbrouiller son
-ouvrage, il l'effleurait du souffle, et les anneaux se sparant,
-tombaient ses pieds.
-
-Ce tour produisait une illusion charmante.
-
-Celui qui lui succdait, et que je n'ai pas vu faire par d'autres que
-par Philippe, ne lui cdait pas en intrt.
-
-Macalister, le menuisier cossais, qui servait en scne sous la figure
-d'un ngre nomm Domingo, apportait sur une table deux pains de sucre
-encore garnis de cet affreux papier que l'picier vend dans son commerce
-aux prix des denres coloniales.
-
-Philippe empruntait une douzaine de foulards (non pas des foulards de
-compres); il les mettait dans un large canon de fusil, et lorsqu'on lui
-avait dsign un des deux pains de sucre, il faisait feu dessus. Il le
-cassait ensuite coup de hache, et tous les foulards s'y trouvaient
-runis.
-
-Venait ensuite le _Chapeau de Fortunatus_.
-
-Philippe, aprs avoir fait sortir de ce chapeau, qui n'tait autre que
-celui d'un spectateur, une innombrable quantit d'objets, en retirait
-enfin des plumes de quoi garnir au moins un lit dredon. Mais ce qui
-amusait et faisait surtout rire dans ce tour, c'tait un enfant, que le
-prestidigitateur avait fait mettre genoux au-dessous de cette
-singulire avalanche, et qui s'y trouvait compltement enseveli.
-
-Un autre tour effet tait celui de la _Cuisine de
-Parafaragaramus_[13].
-
-Sur l'invitation de Philippe, deux coliers montaient prs de lui sur la
-scne. Il les habillait aussitt, l'un en marmiton, l'autre en
-cuisinire de bonne maison. Ainsi affubls, les deux jeunes _cordons
-bleus_ subissaient toutes sortes de plaisanteries et de mystifications
-(c'tait de l'cole Castelli).
-
-L'escamoteur passait ensuite l'excution du tour. A cet effet, il
-suspendait un trpied un norme chaudron de cuivre entirement plein
-d'eau, et il ordonnait aux deux cuisiniers d'y mettre des pigeons morts,
-un assortiment de lgumes et force assaisonnements. Alors il chauffait
-le dessous du rcipient avec une flamme d'esprit de vin et prononait
-quelques paroles sacramentelles. A sa voix, les pigeons, redevenus
-vivants, prenaient leur vole en s'chappant de la chaudire. L'eau, les
-lgumes et les assaisonnements avaient compltement disparu.
-
-Philippe terminait ordinairement ses soires par le fameux tour chinois,
-qu'il appelait pompeusement _les Bassins de Neptune_ ou _les Poissons
-d'or_.
-
-Le magicien, revtu de son brillant costume, montait sur une espce de
-table basse qui l'isolait du parquet. Aprs quelques volutions pour
-prouver qu'il n'avait rien sur lui, il jetait un chle ses pieds, et
-lorsqu'il le relevait, on voyait apparatre un bassin de cristal rempli
-d'eau, dans lequel se jouaient des poissons rouges.
-
-Cet exercice se recommenait trois fois avec le mme rsultat.
-
-Voulant enchrir sur ses confrres du Cleste-Empire, le
-prestidigitateur franais avait ajout leur tour une variante qui
-terminait gaiement la sance. En jetant une dernire fois le chle
-terre, il en faisait sortir plusieurs animaux, tels que lapins, canards,
-poulets, etc.
-
-Ce _truc_ tait excut, sinon gracieusement, du moins de manire
-exciter une vive admiration parmi les spectateurs.
-
-En gnral, Philippe tait trs amusant dans ses soires. Ses
-expriences taient excutes avec beaucoup de conscience, d'adresse et
-d'entrain, et je n'hsite pas dire que le prestidigitateur du bazar
-Bonne-Nouvelle pouvait passer alors pour un des meilleurs de l'poque.
-
-Philippe quitta Paris, l'anne suivante, et continua depuis donner ses
-sances l'tranger ou dans les provinces de la France.
-
-Les succs de Philippe n'auraient pas manqu de raviver encore mon dsir
-de hter la ralisation de mes projets de thtre, si cette poque un
-malheur ne ft venu me jeter dans un profond dcouragement. Je perdis ma
-femme.
-
-Rest seul avec trois enfants en bas-ge, il me fallut, si inhabile que
-je fusse aux soins du mnage, en surveiller la direction. Aussi, au
-bout de deux ans, vol par les uns, tromp par les autres, j'avais perdu
-peu peu l'aisance que mon travail avait apport dans ma maison, et je
-marchais ma ruine.
-
-Pouss par les exigences de ma position, je songeai me refaire un
-intrieur: je me remariai.
-
-J'aurai tant de fois l'occasion de parler de ma nouvelle pouse, que je
-me dispenserai pour le moment de lui rendre le tribut d'loges qui lui
-sont si bien dus. D'ailleurs je ne suis pas fch d'abrger ces dtails
-d'intrieur, qui, trs importants dans ma vie, ne sont dans ce rcit que
-d'un bien faible intrt.
-
-L'exposition de 1844 allait avoir lieu; je demandai et j'obtins
-l'autorisation d'y prsenter les objets de ma fabrication. L'emplacement
-que l'on m'assigna, situ en face de la porte d'honneur, fut sans
-contredit un des plus beaux de la salle.
-
-Je fis riger un gradin circulaire, sur lequel je mis un spcimen de
-toutes les pices mcaniques que j'avais excutes jusqu'alors. Dans le
-nombre figurait en premire ligne mon _crivain_, que M. G.... avait
-bien voulu me confier pour cette circonstance.
-
-J'eus, je puis le dire, les honneurs de l'exposition. Mes produits
-taient constamment entours d'une foule de spectateurs d'autant plus
-empresss, que le divertissement auquel ils assistaient se donnait
-gratis.
-
-Louis-Philippe faisait des visites journalires au Palais de
-l'Industrie, et mes automates lui avaient t signals comme mritant
-son attention. Il tmoigna le dsir de les voir, et me fit annoncer sa
-visite, vingt-quatre heures l'avance. J'eus donc le temps ncessaire
-pour mettre tout en ordre.
-
-Le Roi arriva tenant le Comte de Paris par la main. Je me plaai sa
-gauche pour lui donner l'explication de mes diffrentes pices. La
-Duchesse d'Orlans tait prs de moi; les autres membres de la famille
-royale formaient cercle autour de Sa Majest. La foule, maintenue par
-les gardiens du Palais et les agents de police, laissait un vide autour
-de mon exposition.
-
-Le Roi fut d'une humeur charmante et sembla prendre plaisir tout ce
-que je lui prsentai. Il m'interrogeait souvent, et ne manquait aucune
-occasion de faire valoir son excellent jugement.
-
-Pour terminer la sance, on s'tait arrt devant mon _crivain_.
-
-Cet automate, on doit se le rappeler, crivait ou dessinait, suivant la
-question qui lui tait pose.
-
-Le Roi lui fit cette demande:
-
-Combien Paris renferme-t-il d'habitants?
-
-L'crivain leva la main gauche qu'il tenait appuye sur son bureau,
-comme pour indiquer qu'il fallait lui remettre une feuille de papier.
-Quand il l'eut reue, il crivit trs distinctement:
-
-Paris contient 998,964 habitants.
-
-Le papier passa des mains du roi dans celles de sa famille, et chacun se
-plut reconnatre la perfection des caractres; mais je vis que
-Louis-Philippe avait une critique me faire; son sourire plein de
-finesse l'annonait assez. Aussi ne fus-je point surpris, lorsque me
-montrant le papier qui lui tait revenu:
-
---Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous n'avez peut-tre pas rflchi
-que ce chiffre ne se trouvera pas d'accord avec le nouveau recensement,
-que l'on est sur le point de terminer.
-
-Contre mon attente, je me sentais mon aise devant ces illustres
-visiteurs.
-
---Sire, rpondis-je avec assez d'assurance pour un homme peu habitu
-se trouver en face d'une tte couronne, j'espre qu' cette poque mon
-automate sera devenu assez intelligent pour faire des corrections, s'il
-y a lieu.
-
-Le Roi parut satisfait de ma rponse.
-
-Je profitai de cette bonne disposition pour lui faire connatre que mon
-Ecrivain Dessinateur tait galement pote, et j'expliquai que l'on
-pouvait lui proposer, sous forme de demande, un quatrain incomplet,
-qu'il achverait par le mot rpondant la question contenue dans les
-trois premiers vers.
-
-Le Roi choisit celui-ci:
-
- Lorsque dans le malheur, accabl de souffrance,
- Abandonn de tous, l'homme va succomber,
- Quel est l'ange divin qui vient le consoler?
- C'est.....
-
-_L'esprance_, ajouta l'crivain sur la quatrime ligne, compltant
-ainsi le quatrain.
-
---C'est vraiment charmant, me dit le Roi. Mais, Monsieur Robert-Houdin,
-ajouta-t-il demi-voix et d'un ton confidentiel: pour faire un pote de
-votre crivain, vous lui avez donc donn de l'instruction?
-
---Oui, Sire, selon mes faibles moyens.
-
---Alors mon compliment s'adresse au matre plus encore qu' l'lve.
-
-Je m'inclinais pour remercier le Roi, autant pour son compliment que
-pour la manire dlicate dont il m'avait t adress.
-
---Dites-moi, maintenant, Monsieur Robert-Houdin, reprit Louis-Philippe,
-je vois, d'aprs la notice place au bas de cet automate, qu'il joint
-son double talent d'crivain et de pote celui de dessinateur. S'il en
-est ainsi, voyons, fit-il en s'adressant au Comte de Paris, choisissez
-vous-mme le sujet d'un dessin.
-
-Pensant tre agrable au Prince, j'eus recours l'escamotage pour
-influencer sa dcision, et grce ce stratagme, il choisit une
-couronne.
-
-L'automate commena tracer les contours de cet ornement royal avec la
-plus rare perfection, et chacun suivait ce travail avec intrt,
-lorsqu' mon grand dsappointement, le crayon du dessinateur, venant
-se casser, la couronne ne put tre acheve.
-
-Dsol de ce contre-temps, je veux faire recommencer; le roi me
-remerciant, m'en empcha.
-
---Puisque vous savez dessiner, dit-il au Comte de Paris, vous achverez
-vous-mme cet ouvrage.
-
-Cette sance, outre qu'elle fut le prlude du bienveillant intrt que
-me tmoigna plus tard la famille d'Orlans, eut peut-tre
-quelqu'influence sur la dcision du jury, qui, j'aime le croire,
-obissant aussi sa propre conscience, m'accorda une mdaille
-d'argent.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-PROJETS DE RFORME.--CONSTRUCTION D'UN THATRE AU
-PALAIS-ROYAL.--FORMALITS.--RPTITION GNRALE.--SINGULIER
-EFFET DE MA SANCE.--LE PLUS GRAND ET LE PLUS PETIT THATRE
-DE PARIS.--TRIBULATIONS.--PREMIRE
-REPRSENTATION.--PANIQUE.--DCOURAGEMENT.--UN PROPHTE
-FAILLIBLE.--RHABILITATION.--SUCCS.
-
-
-Il pourrait sembler trange de me voir passer tour--tour de mes travaux
-en mcanique mes tudes sur la prestidigitation. Mais si l'on veut
-bien rflchir que ces deux sciences devaient concourir au succs de mes
-sances, on comprendra facilement que je leur portais un mme degr
-d'affection, et qu'aprs avoir parl de l'une je parle de l'autre. Les
-proccupations de l'exposition ne me faisaient point oublier mes projets
-de thtre.
-
-Les instruments destins mes futures reprsentations taient sur le
-point d'tre termins, car je n'avais jamais cess d'y travailler. Je me
-trouvais donc en mesure de commencer mes sances aussitt que l'occasion
-s'en prsenterait. En attendant, je m'occupais noter les diverses
-modifications que je me proposais d'apporter un grand nombre d'ides
-reues parmi mes devanciers en escamotage.
-
-Ma sance devait avoir deux caractres bien distincts: l'adresse et la
-mcanique, reprsentes par des automates et de la prestidigitation.
-L'une devait aider au charme de l'autre en dlassant l'esprit par une
-agrable varit.
-
-Me rappelant les principes de Torrini, je rvais une scne lgante et
-simple, dgage de ces innombrables instruments en tle vernie, dont
-l'assemblage nomm _Pallas_ par les escamoteurs, ressemble plutt une
-boutique de bimbeloterie qu' un cabinet de _Physicien_.
-
-Plus de ces normes couvercles en mtal sous lesquels se mettent les
-objets que l'on veut faire disparatre et dont les secrtes fonctions ne
-peuvent chapper l'imagination mme la plus nave. Des appareils en
-cristal opaque ou transparent, selon le besoin, devaient suffire pour
-toutes mes oprations.
-
-Je voulais, dans l'excution de mes tours, supprimer l'usage des botes
- double fond, dont quelques escamoteurs avaient fait un si grand abus,
-ainsi que des instruments destins donner le change sur l'adresse de
-l'oprateur.
-
-La vritable prestidigitation ne doit pas tre l'oeuvre d'un
-ferblantier, mais celle de l'artiste lui-mme; on ne vient pas chez ce
-dernier dans le but de voir fonctionner des instruments.
-
-On doit penser, d'aprs le blme que j'ai port sur les compres, que
-j'en supprimai compltement l'usage. J'ai toujours considr cette
-tricherie comme peu digne d'un prestidigitateur, car elle fait douter de
-son adresse. D'ailleurs, j'avais plusieurs fois servi moi-mme de
-compre, et je me rappelais l'impression dfavorable que cet emploi
-m'avait laiss sur le talent de mon partenaire.
-
-Des becs de gaz recouverts de globes dpolis devaient remplacer sur ma
-scne ces myriades de bougies ou de cierges, dont l'clat n'a d'autre
-rsultat que d'blouir les spectateurs et de nuire ainsi l'effet des
-expriences.
-
-Parmi les rformes que je devais apporter sur la scne, la plus
-importante de toutes tait la suppression de ces longs tapis de table
-tombant jusqu' terre, sous lesquels on a toujours suppos, avec
-quelque raison, un auxiliaire pour les tours d'adresse. Ces immenses
-botes compre devaient tre remplaces par des consoles en bois dor,
-genre Louis XV.
-
-Je m'abstenais, bien entendu, de tout costume excentrique.
-
-Il n'est jamais entr dans mes ides de rien changer aux vtement que le
-bon got impose, et j'ai toujours pens que les accoutrements bizarres,
-loin d'attirer aucune considration celui qui les porte, jettent au
-contraire sur lui de la dfaveur.
-
-Je m'tais trac aussi pour mes reprsentations une ligne de conduite
-dont je ne me suis du reste jamais cart: c'tait de ne faire ni
-calembourgs, ni jeux de mots, et encore moins de me permettre aucune
-mystification, duss-je tre sr d'en obtenir le plus grand succs.
-
-Je voulais, enfin, prsenter des expriences nouvelles dgages de tout
-charlatanisme, et sans autres ressources que celles que peuvent offrir
-l'adresse des mains et l'influence des illusions.
-
-C'tait, on le voit, une rgnration complte des sances de
-prestidigitation.
-
-Mais le public accepterait-il ces importantes rformes? se
-contenterait-il de cette lgante simplicit? L tait mon inquitude.
-
-Il est vrai que j'tais encourag dans cette voie de rformes par
-Antonio, le confident habituel de mes plans et de mes penses.
-
---Ne vous inquitez pas du succs, me disait-il, n'avez-vous pas pour
-vous encourager des prcdents qui attestent le bon got du public et sa
-facilit accepter les rformes bases sur la raison?
-
-Rappelez-vous Talma, apparaissant tout--coup sur la scne du
-Thtre-Franais, revtu de la simple toge antique, alors qu'on jouait
-les tragdies en habit de soie, en perruque poudre et en talons
-rouges.
-
-Je me rendais ce raisonnement, sans reconnatre toutefois la justesse
-de la comparaison. En effet, Talma pouvait imposer son got au public
-par l'autorit de son talent et de sa rputation; tandis que moi, qui
-n'avais encore aucun grade dans la hirarchie des adeptes de la magie,
-je tremblais de voir mes innovations mal accueillies.
-
- * * * * *
-
-Nous tions au mois de dcembre de l'anne 1844. N'ayant plus rien qui
-pt dsormais m'arrter, je me dcidai frapper le grand coup,
-c'est--dire qu'un matin je sortis, bien dtermin chercher enfin
-l'emplacement de mon thtre.
-
-Je passai la journe entire le nez au vent, tchant de trouver un
-endroit qui runt la fois les convenances de quartier, les chances de
-recettes et beaucoup d'autres avantages. Je m'arrtais de prfrence aux
-plus beaux emplacements, devant les plus belles maisons, mais je ne
-rencontrais rien qui me satisft compltement.
-
-Au bout de recherches, j'en vins rabattre singulirement de mes
-prtentions et de mes exigences. Ici c'tait un prix fabuleux pour un
-local qui ne me convenait qu' moiti; l, des propritaires qui ne
-voulaient pour aucun prix une salle de spectacle dans leurs maisons;
-enfin partout des obstacles et des impossibilits.
-
-Je courus ainsi tout Paris, pendant quinze jours, passant
-alternativement des plus vastes aux plus modestes demeures, et je finis
-par me convaincre que le sort s'tait dcidment dclar contre mes
-projets.
-
-Antonio me tira d'affaire. Ce brave ami, qui avait bien voulu s'occuper
-de ces recherches, vint m'annoncer qu'il avait trouv pour moi, dans le
-Palais-Royal, un appartement pouvant tre facilement converti en salle
-de spectacle.
-
-Je me rendis aussitt au numro 164 de la galerie de Valois, o je
-trouvai, en effet, runies toutes les conditions que j'avais si
-longtemps cherches ailleurs.
-
-Le propritaire de cette maison rvait vainement, depuis longtemps
-aussi, un locataire bnvole qui, tout en lui payant un prix exorbitant
-pour son appartement, y entrt sans demander aucune rparation. Que l'on
-juge si je fus bien accueilli, lorsque j'accordai non-seulement le prix
-qui m'tait demand, mais que je passai en outre par toutes les
-exigences d'impositions, de portes et fentres, de concierge, etc.
-J'aurais donn bien plus encore, tant j'avais peur que cette maison si
-dsire ne vnt m'chapper.
-
-Le march une fois conclu, je m'adressai un architecte, qui ne tarda
-pas me prsenter le plan d'une charmante petite salle que j'adoptai
-immdiatement. Quelques jours aprs on se mit l'oeuvre; les cloisons
-furent abattues, le terrain fut dbarrass et les charpentiers
-commencrent l'rection de mon thtre. Il devait contenir de cent
-quatre-vingts deux cents personnes.
-
-Quoique petite, cette salle tait tout ce qu'il fallait pour mon genre
-de spectacle. En supposant, d'aprs mon fameux calcul de supputations,
-qu'elle ft constamment pleine, son exploitation devenait pour moi une
-excellente affaire.
-
-Antonio, toujours plein de zle pour mes intrts, rendait des visites
-assidues mes ouvriers et stimulait leur activit.
-
-Un jour, mon ami fut frapp d'une ide subite:
-
---Ah , me dit-il, avez-vous pens demander la prfecture de police
-la permission de construire votre thtre?
-
---Pas encore, rpondis-je, avec tranquillit. On ne peut me la refuser,
-puisque cette construction ne change rien aux dispositions
-architecturales de la maison.
-
---C'est possible, ajouta Antonio, mais votre place je ferais
-immdiatement cette dmarche, afin de n'avoir pas plus tard quelque
-difficult redouter de ce ct.
-
-Je suivis son conseil, et nous nous rendmes ensemble au bureau de M.
-X..... qui avait alors la direction des affaires thtrales.
-
-Aprs une heure d'antichambre, nous fmes introduits devant le chef de
-bureau. Celui-ci, absorb en ce moment par une lecture intressante, ne
-sembla pas mme s'apercevoir de notre prsence.
-
-Au bout de dix minutes cependant, M. X.... posa lentement son livre,
-ouvrit et ferma quelques tiroirs, sonna le garon de bureau, donna des
-ordres, releva ses lunettes, et nous fit signe qu'il tait dispos
-couter une phrase que j'avais dj commence deux ou trois fois, sans
-pouvoir la finir.
-
-Cet impertinent sans-faon me faisait bouillir le sang; pourtant, je dis
-aussi poliment que me le permettait le dpit: Je viens, Monsieur, vous
-demander l'autorisation d'ouvrir, dans un des btiments du Palais-Royal,
-une salle de spectacle destine des sances de prestidigitation et
-l'exposition de pices mcaniques.
-
---Monsieur, me rpondit assez schement le chef de bureau, si c'est le
-Palais-Royal que vous avez choisi pour l'emplacement de votre salle, je
-puis vous annoncer que vous n'obtiendrez pas la permission.
-
---Pourquoi cela, Monsieur? demandai-je tout constern.
-
---Parce qu'une dcision ministrielle s'oppose ce qu'aucun nouvel
-tablissement se forme dans cette enceinte.
-
---Mais, Monsieur, pensez donc que rien ne me faisant connatre cette
-dcision, j'ai lou un appartement pour un long bail et que mon thtre
-est ce moment en voie de construction. C'est ma ruine que ce refus
-d'autorisation; voyons, que voulez-vous que je fasse maintenant?
-
---Ce n'est point mon affaire, rpliqua ddaigneusement le bureaucrate,
-je ne suis pas entrepreneur de spectacle. Sur ce, M. X....., suivant la
-mthode employe par MM. les avocats et mdecins pour annoncer qu'une
-consultation est termine, se leva, nous reconduisit jusqu' la porte
-et, tournant lui-mme le bouton, nous indiqua clairement ce qui nous
-restait faire.
-
-Aussi dsesprs l'un que l'autre, nous restmes, Antonio et moi, plus
-d'une heure la porte de la prfecture de police, nous creusant
-vainement la tte pour sortir de ce pas critique. Malgr nos
-raisonnements, nous arrivions toujours cette conclusion dsolante, que
-nous n'avions d'autre parti prendre que d'arrter les travaux de
-construction, et chose plus dsolante encore, d'entrer en composition
-avec le propritaire B.... pour la rsiliation de mon bail.
-
-C'tait ma ruine, Antonio le comprenait comme moi et ne pouvait s'en
-consoler.
-
---Eh mais! fit-il tout--coup en se frappant le front.... une ide....
-Dites-moi: l'poque de l'exposition dernire, n'avez-vous pas vendu
-une pendule mystrieuse un banquier, M. Benjamin Delessert?
-
---En effet, mais quel rapport peut-il y avoir entre....
-
---Comment, vous ne comprenez pas? M. Delessert est frre du prfet de
-police. Allez le voir, on le dit excellent; peut-tre vous donnera-t-il
-un bon conseil et mme mieux que cela. S'il voulait parler son frre
-en votre faveur, nous serions sauvs, car M. Gabriel Delessert est tout
-puissant en affaire de thtre.
-
-J'adoptai avec transport le conseil d'Antonio et je le mis tout de suite
- excution.
-
-M. Benjamin Delessert me reut avec bont, me complimenta sur ma
-pendule, dont il tait trs satisfait, et me fit visiter sa magnifique
-galerie de tableaux, o elle se trouvait place.
-
-Enhardi par ce bienveillant accueil, je lui fis part de l'embarras o je
-me trouvais.
-
---Allons, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, consolez-vous; nous
-pourrons peut-tre arranger cette affaire. Prcisment je donne une
-grande soire mercredi prochain, et mon frre doit y assister.
-Faites-moi le plaisir d'y venir galement; vous nous donnerez une petite
-sance de vos tours d'adresse, et lorsque M. le Prfet vous aura
-apprci, je lui parlerai de votre affaire avec tout l'intrt que je
-vous porte.
-
-Le mercredi, je me rendis chez mon nouveau protecteur, qui eut la bont
-de me prsenter quelques-uns de ses invits, en faisant, de confiance,
-un grand loge de mes talents en prestidigitation. Du reste, ma sance
-eut lieu, et si je dois en juger par les flicitations que je reus, je
-puis dire qu'elle justifia ces compliments anticips.
-
-Huit jours s'taient peine couls depuis cette soire, que je reus
-du Prfet de police une invitation de passer son cabinet. Je m'y
-rendis en toute hte, et M. Gabriel Delessert m'annona que, grce
-l'insistance qu'il y avait mise, il tait parvenu faire revenir le
-ministre sur sa dcision. Vous pouvez donc maintenant, ajouta-t-il,
-aller prendre votre permission dans les bureaux de M. X..., o elle a
-t dpose pour quelques formalits.
-
-J'tais curieux de voir la rception qui me serait faite, lorsqu'au
-sortir du cabinet de son suprieur, je courus chez le chef de bureau.
-
-Cette fois, M. X.... se montra mon gard d'une politesse si outre,
-qu'elle compensait largement les faons cavalires dont il avait us
-lors de notre premire entrevue. Loin de me laisser debout, il m'et
-offert volontiers deux chaises au lieu d'une, et lorsque je sortis de
-son cabinet, il m'accabla de tous les gards que l'on doit un homme
-protg par un pouvoir suprieur. J'tais trop heureux pour garder
-rancune M. X.... de ses procds; nous nous quittmes donc
-parfaitement rconcilis.
-
-Je fais maintenant grce au lecteur des tribulations sans nombre qui
-signalrent mon interminable construction; les mcomptes de temps et
-d'argent dans ces sortes d'affaires sont choses trop ordinaires pour
-qu'il en soit question ici.
-
-Le terme de ces ennuis arriva, et ce fut avec le plus vif plaisir que je
-vis le dernier des ouvriers disparatre pour ne plus revenir.
-
-Nous tions alors au milieu du mois de juin; j'esprais dbuter dans les
-premiers jours de juillet. A cet effet, je htai mes prparatifs, car
-chaque jour tait une perte norme, attendu que je dpensais beaucoup et
-que je ne gagnais rien.
-
-Plusieurs fois en famille et devant Antonio, j'avais rpt la mise en
-scne et le _boniment_ de mes expriences.
-
-Quelques-uns de mes lecteurs ne comprennent peut-tre pas le sens du mot
-_boniment_; je vais l'expliquer.
-
-Ce mot, tir du vocabulaire des anciens escamoteurs, n'a pas
-d'quivalent dans la langue franaise. Comment, en effet, exprimer ce
-que l'on dit en excutant un tour? Ce n'est pas un discours, encore
-moins un sermon, une narration, une description. Le _boniment_ est tout
-simplement la fable destine donner chaque tour d'escamotage
-l'apparence de la vrit. Il m'arrivera quelquefois encore, pour des
-raisons analogues celle-ci, de me servir de mots techniques, mais
-j'aurai soin d'en donner la signification.
-
-J'avais donc dj fait quelques rptitions partielles; je rsolus d'en
-faire une qui prcdt la rptition gnrale. Comme je n'tais pas
-entirement sr de la russite de mes expriences, je n'invitai qu'une
-demi-douzaine d'amis intimes, qui devaient me donner leur avis avec la
-plus grande svrit. Cette sance fut fixe au 25 juin 1845.
-
-Ce jour-l, je fis mes prparatifs avec autant de soin que si j'eusse
-d, le soir mme, faire mon grand et solennel dbut. Je dis solennel,
-car il faut que je confesse que, depuis un mois environ, j'tais possd
-d'une panique anticipe, laquelle je ne pouvais attribuer d'autre
-cause que mon tempramment excessivement nerveux et impressionnable.
-
-Je passais mes nuits dans une complte insomnie; l'apptit m'avait
-entirement abandonn, et ce n'tait qu'avec un serrement de coeur
-indfinissable que je pensais mes sances. Moi, qui jusqu'alors avais
-trait si lgrement les reprsentations que je donnais devant mes amis;
-moi, qui avais obtenu prs des habitants d'Aubusson un vritable succs
-de dbut, je tremblais comme un enfant.
-
-C'est qu'autrefois je donnais mes sances devant des spectateurs
-toujours bienveillants, toujours souriants ou toujours prts sourire;
-c'est qu'autrefois le plus ou moins de succs de mes expriences
-n'entranait aucune consquence pour l'avenir. Maintenant, j'allais
-paratre devant un vritable public, et je tremblais la seule pense
-
- De ce droit qu' la porte il achte en entrant.
-
-Au jour indiqu, huit heures prcises, mes amis tant arrivs, le
-rideau se leva; je parus sur la scne.
-
-Une demi-douzaine de sourires accueillirent mon entre; cela raffermit
-mon courage et me donna mme un certain aplomb.
-
-La premire de mes expriences fut prsente assez convenablement. Et
-pourtant le _boniment_ tait bien mal su et surtout bien mal dit! Je le
-rcitais la faon d'un colier qui cherche se rappeler sa leon. La
-bienveillance de mes spectateurs m'tait acquise, je continuai
-bravement.
-
-Pour faire comprendre ce qui va suivre, il est bon de dire que, pendant
-la journe, des nuages pais avaient concentr sur Paris une atmosphre
-lourde et touffante. La brise du soir, loin d'apporter de la fracheur,
-envoyait jusque dans l'intrieur des appartements des bouffes d'air
-chaud, souffles comme par un calorifre.
-
-Or, j'en tais peine arriv au milieu de la premire partie, que dj
-deux de mes spectateurs subissaient l'influence soporifique du temps et
-de mon _boniment_. J'excusais d'autant plus les deux dormeurs que,
-moi-mme, je sentais peu peu s'appesantir mes paupires. N'ayant pas
-l'habitude de dormir debout, je tenais bon.
-
-Mais, on le sait, rien n'est contagieux comme le sommeil; aussi
-l'pidmie fit-elle de rapides progrs. Au bout de quelques instants, le
-dernier des _survivants_ laissa tomber sa tte sur sa poitrine et
-complta un sextuor, dont les ronflements, allant toujours _crescendo_,
-finirent par couvrir ma voix.
-
-Cette situation tait accablante. J'essayai, en parlant plus haut, de
-combattre l'engourdissement de mes spectateurs; je ne russis qu' faire
-entr'ouvrir une ou deux paupires qui, aprs quelques clignements
-bahis, se refermrent aussitt.
-
-Enfin la premire partie de la sance se termina tant bien que mal; le
-rideau se baissa pour l'entr'acte.
-
-Avec quel plaisir je m'tendis dans un fauteuil pour goter un instant
-de repos! Cinq minutes devaient me suffire; je me les accordai d'autant
-mieux, qu'il ne me fut pas possible de faire autrement, car je
-m'endormis aussitt.
-
-Mon fils, qui me servait en scne, n'avait pas attendu jusque-l: il
-s'tait, sans plus de faon, tendu sur le tapis et dormait d'un profond
-sommeil, tandis que ma femme, nergique et courageuse, luttant contre
-l'ennemi commun, veillait prs de moi, et dans sa tendre sollicitude, se
-gardait bien de troubler un repos qui m'tait si ncessaire. D'ailleurs
-elle avait regard par le _trou_ du rideau, et nos spectateurs lui
-semblaient si heureux, qu'elle ne voyait aucune difficult prolonger
-leur batitude. Mais insensiblement ses forces trahirent son courage, et
-ne pouvant rsister l'attrait de se joindre au choeur gnral, elle
-s'endormit son tour.
-
-De son ct, le pianiste, qui formait lui seul mon orchestre, ayant
-vu le rideau baiss et le plus grand silence rgner sur ma scne, pensa
-que ma reprsentation tait termine et se dcida partir.
-
-Or, le concierge avait pour consigne de fermer le robinet gnral du gaz
-lorsqu'il verrait descendre le pianiste. Ce dpart devait lui annoncer
-que la reprsentation tait finie. Mon employ, voulant montrer son
-exactitude au dbut de son service, se hta d'obir mes injonctions,
-et il plongea la salle dans la plus complte obscurit.
-
-Il y avait environ deux heures que nous jouissions de ce bienfaisant
-sommeil, lorsque je fus rveill en sursaut par un bruit confus de voix
-et de rclamations. Je me frotte aussitt les yeux et cherche o je
-suis. Ne voyant rien, la frayeur me saisit au milieu de cette profonde
-obscurit. Suis-je donc aveugle? m'criai-je tout mu, je n'y vois
-plus!
-
---Eh! parbleu, nous n'y voyons pas non plus! s'crie une voix que je
-reconnais pour tre celle d'Antonio. De grce, donnez-nous de la
-lumire!
-
---Oui, oui, de la lumire! rptrent en choeur nos cinq autres
-spectateurs.
-
-Chacun de nous fut bientt sur pied; le rideau qui nous sparait des
-rclamants fut lev, puis, ayant allum des bougies, nous vmes cinq de
-nos dormeurs qui se frottaient les yeux et cherchaient se reconnatre,
-tandis que le pauvre Antonio sortait en maugrant des stalles, sous
-lesquelles il tait tomb pendant son sommeil.
-
-Tout s'expliqua alors; on rit beaucoup de l'aventure et l'on se spara
-en remettant la partie une autre fois.
-
-Du 25 juin au 1er juillet, poque fixe pour ma premire
-reprsentation, il n'y avait que cinq jours. A quiconque sait ce que
-sont les prparatifs d'une premire reprsentation, et surtout ceux,
-beaucoup plus importants encore, de l'ouverture d'un thtre, ce laps de
-temps devra sembler bien court, car il reste toujours tant faire dans
-les derniers moments! Aussi le 1er juillet tait arriv que je
-n'tais point en mesure de jouer. Ce ne fut que trois jours aprs qu'eut
-lieu l'ouverture depuis si longtemps annonce.
-
-Ce jour-l, par une concidence bizarre, l'Hippodrome et les _Soires
-fantastiques_ de Robert-Houdin, la plus grande et la plus petite scne
-de Paris, faisaient leur dbut.
-
-Le 3 juillet 1845, on vit placardes sur les murs de la capitale deux
-affiches: l'une norme, c'tait celle de l'Hippodrome; l'autre, beaucoup
-plus modeste, annonait mes reprsentations. Ainsi que dans la fable du
-chne et du roseau, le grand thtre, malgr l'habilet de ses
-administrateurs, a subi de nombreuses pripties de fortune; le petit a
-joui constamment de la faveur publique.
-
-J'ai religieusement conserv une preuve de cette premire affiche, dont
-le format et la couleur sont, du reste, invariablement rests les mmes
-depuis cette poque.
-
-Je la copie textuellement ici, tant pour donner une ide de la
-simplicit de sa rdaction, que pour rappeler le programme des
-expriences que j'offrais alors la curiosit publique:
-
- =====================================================================
- AUJOURD'HUI JEUDI 3 JUILLET 1845
-
- PREMIRE REPRSENTATION
- DES
- SOIRES FANTASTIQUES
- DE
- ROBERT-HOUDIN,
-
- =Automates, Prestidigitation, Magie.=
-
- La Sance sera compose d'expriences entirement nouvelles, de
- l'invention de M. ROBERT-HOUDIN,
-
- TELLES QUE:
-
- La Pendule cabalistique. | Pierrot dans l'oeuf.
- Auriol et Debureau. | Les Cartes obissantes.
- L'Oranger. | La pche miraculeuse.
- Le Bouquet mystrieux. | Le Hibou fascinateur.
- Le Foulard aux surprises. | Le Ptissier du Palais-Royal.
-
- =Ouverture des bureaux 7 h. 1/2.--On commencera 8 heures.=
-
- PRIX DES PLACES:
-
- Galerie, 1 fr. 50.--Stalles, 3 fr.--Loges, 4 fr.--Avant-scnes, 5 fr.
- =====================================================================
-
-J'ai dj expliqu plus haut les effets de quelques-unes des pices
-mcaniques portes sur ce programme, c'est--dire _la Pendule
-cabalistique_, _Auriol et Debureau_, _le Ptissier du Palais-Royal_ et
-_l'Oranger_. Ce que je n'ai point expliqu, c'est le _boniment_ dont la
-prsentation de chaque pice est accompagne et qui donne lieu une
-srie de tours d'escamotage de la plus grande difficult. Pour mieux
-s'en rendre compte, je renverrai le lecteur la fin de cet ouvrage, o
-j'ai plac la description de toutes mes expriences, afin que mon rcit
-n'en ft pas interrompu.
-
-Le jour de ma premire reprsentation tait enfin arriv. Dire comment
-je passai cette mmorable journe serait chose impossible: tout ce que
-je me rappelle, c'est qu' la suite d'une insomnie fivreuse, cause par
-la multiplicit de mes occupations, je dus tout organiser, tout prvoir,
-car j'tais la fois directeur, machiniste, auteur et acteur. Quelle
-effrayante responsabilit pour un pauvre artiste, dont la vie s'tait
-passe jusque-l devant ses outils!
-
-A sept heures du soir, mille choses me restaient encore faire, mais
-j'tais dans un tat de surexcitation qui doublait mes forces et mon
-nergie; je vins bout de tout.
-
-Huit heures sonnrent et retentirent dans mon coeur comme la dernire
-heure du condamn; jamais, aucune poque de ma vie, je n'prouvai
-pareille motion, pareille torture. Ah! si j'avais pu reculer! s'il
-m'avait t possible de fuir, d'abandonner cette position que j'avais si
-longtemps dsire, avec quel bonheur je me serais remis mes paisibles
-travaux! Et pourtant, pourquoi cette folle terreur? Je ne saurais le
-dire; car les trois quarts de ma salle taient occups par des personnes
-sur l'indulgence desquelles je pouvais compter.
-
-Je fis un dernier effort sur ma pusillanimit.
-
---Allons, me dis-je, du courage! je joue ici mon nom, ma fortune,
-l'avenir de ma famille; du courage!
-
-Cette pense me ranima; je passai plusieurs reprises la main sur mes
-traits contracts, je fis lever le rideau, et, sans rflchir davantage,
-je m'avanai rsolument sur la scne.
-
-Mes amis, qui n'ignoraient pas mes souffrances, me salurent de quelques
-bravos.
-
- * * * * *
-
-Cet accueil bienveillant me rendit la confiance et, ainsi qu'une douce
-rose, rafrachit mon esprit et mes sens; je commenai.
-
-Prtendre que je m'en acquittai passablement, serait faire preuve
-d'amour-propre, et je serais pourtant bien excusable, car chaque
-instant je recevais des spectateurs de nombreuses marques d'approbation.
-Comment distinguer les applaudissements du public ami de ceux du public
-payant? Je me faisais volontiers illusion, et mes expriences y
-gagnrent.
-
-La premire partie tait termine; le rideau se baissa pour l'entr'acte.
-Ma femme vint aussitt m'embrasser avec effusion pour m'encourager et me
-remercier de mes courageux efforts.
-
-Je puis l'avouer maintenant: je crus que seul j'avais t svre envers
-moi, et qu'il tait possible que tous ces applaudissements fussent de
-bon aloi. Cette croyance me fit un bien extrme; et pourquoi m'en
-cacherais-je? des larmes de bonheur vinrent humecter mes yeux, que je me
-htai d'essuyer, afin que l'attendrissement ne nuist pas aux apprts de
-la seconde partie de ma sance.
-
-Le rideau se leva de nouveau, et je m'approchai des spectateurs avec le
-sourire sur les lvres. Je jugeai de ce changement de ma physionomie par
-celle des spectateurs, car ils se mirent tout de suite l'unisson de ma
-belle humeur.
-
-Combien de fois depuis n'ai-je pas constat cette facult imitative du
-public? tes-vous nerveux, contrari, mal dispos? votre figure
-porte-t-elle l'empreinte d'une impression fcheuse? aussitt votre
-auditoire, imitant la contraction de vos traits, fronce le sourcil,
-devient srieux et parat peu dispos vous tre favorable. Entrez en
-scne, au contraire, la face panouie, les fronts les plus sombres
-s'claircissent. Chacun semble dire l'artiste: Bonjour un tel, ta
-figure me plat; je n'attends que l'occasion de t'applaudir. Tel
-semblait tre en ce moment mon public.
-
-L'enjouement m'tait d'autant plus facile, que je commenai par mon
-exprience de prdilection, le foulard aux surprises, macdoine de tours
-d'adresse. Aprs avoir emprunt un foulard, j'en faisais successivement
-sortir une multitude d'objets de toute nature, tels que des bonbons,
-des plumets de toute grandeur, jusqu' celui de tambour-major, des
-ventails, des journaux comiques, et, pour terminer, une norme
-corbeille de fleurs, dont je distribuais les bouquets aux dames. Ce tour
-russit parfaitement; il est vrai que je le possdais au bout des
-doigts.
-
-Je continuai par la prsentation de _l'oranger_. J'avais lieu de compter
-sur ce tour, car dans mes rptitions intimes c'tait un de ceux dont je
-m'acquittais le mieux.
-
-Je fis d'abord quelques escamotages qui lui servaient d'encadrement, et
-je m'en tirai merveille. Je pouvais donc croire que j'allais obtenir
-un vritable succs, lorsque tout coup une pense subite me traversa
-l'esprit et vint paralyser compltement mes moyens. J'tais possd
-d'une panique qu'il faut avoir prouve pour la comprendre. Je vais
-tcher de la rendre sensible par une comparaison.
-
-Lorsqu'on commence nager, le professeur vous fait cette recommandation
-importante: Ayez confiance, et tout ira bien. Si l'on suit cet avis, on
-se soutient facilement sur l'eau, et il semble que ce soit chose toute
-naturelle; alors on sait nager.
-
-Mais il arrive parfois qu'une rflexion prompte comme l'clair saisit
-votre esprit: Si les forces allaient me manquer! se dit-on. Ds lors on
-prcipite ses mouvements, la peur augmente, on redouble de vitesse,
-l'eau ne soutient plus, on barbote, on s'enfonce, et si une main
-secourable ne vient votre secours, vous tes perdu.
-
-Telle tait ma situation sur la scne; j'avais t subitement saisi de
-cette pense: Si j'allais me tromper! Et tout aussitt, comme si
-j'tais sous l'action d'un ressort qui se dtend, je commence parler
-vite, je redouble de vitesse tant j'ai hte de finir, je me trouble, et
-comme le timide nageur, je barbote sans pouvoir sortir du chaos de mes
-ides.
-
-Oh! alors j'prouve une torture, une angoisse que je ne saurais dcrire,
-mais qui pourrait tre mortelle si elle se prolongeait.
-
-Le public est froid et silencieux; mes amis auraient mauvaise grce
-applaudir; ils se taisent. J'ose peine regarder dans la salle, et mon
-exprience se termine sans que je sache comment.
-
-Je passe la suivante; mais mon systme nerveux est mont un degr
-d'irritabilit qui ne me permet plus d'apprcier ce que je fais. Je sens
-seulement que je parle avec une volubilit tourdissante, de sorte que
-les quatre derniers tours de ma sance se trouvent faits en quelques
-minutes.
-
-Le rideau se baissa fort heureusement: j'tais bout de mes forces; un
-peu plus, et j'allais tre oblig de demander grce.
-
-De ma vie je ne passai une nuit aussi affreuse que celle qui suivit
-cette premire sance. J'avais la fivre, on doit le comprendre; mais ce
-mal n'tait rien en comparaison des souffrances morales dont j'tais
-accabl. Je ne me sentais plus l'envie ni le courage de reparatre en
-scne, je voulais vendre, cder, donner mme au besoin un tablissement
-dont l'exploitation tait au-dessus de mes forces.
-
---Non, me disais-je, je ne suis pas n pour cette vie d'motions; je
-veux quitter cette atmosphre brlante du thtre; je veux, au prix mme
-d'un brillant avenir, retourner mes douces et tranquilles occupations.
-
-Le matin, incapable de me lever, et du reste fermement rsolu en
-rester l de mes reprsentations, je fis ter l'affiche qui annonait la
-sance du soir.
-
-J'avais pris mon parti sur toutes les consquences de cette rsolution.
-Aussi, le sacrifice accompli, je me trouvai beaucoup plus tranquille et
-je cdai mme l'imprieux besoin d'un sommeil que je m'tais longtemps
-refus.
-
-Mais me voici enfin arriv au moment o je vais laisser, pour n'y plus
-revenir, les tristes et ennuyeux dtails des nombreuses infortunes qui
-ont prcd mes reprsentations. On ne verra pas sans quelque surprise
-quelle futile circonstance je dus de sortir de ce dcouragement, qui me
-semblait devoir durer toujours.
-
-Personne n'ignore que les impressions prouves par les gens nerveux
-sont aussi vives que peu durables, et j'ai dj dit que mon tempramment
-tait minemment impressionnable.
-
-Le repos que j'avais pris dans la journe et que je gotai dans la nuit
-qui suivit, rafrachit mon sang et mes ides. J'envisageai ds lors ma
-situation sous un aspect tout autre que la veille. Dj mme je ne
-pensais plus vendre mon thtre, lorsqu'un de mes amis, ou soi-disant
-tel, vint me rendre visite.
-
-Aprs m'avoir exprim ses regrets de la fin malheureuse de mes dbuts,
-auxquels il assistait:
-
---Je suis entr te voir, me dit-il, parce que j'ai vu ton tablissement
-ferm et que j'tais bien aise de t'exprimer ma faon de penser ce
-sujet. Je te dirai donc, pour te parler franchement (j'ai remarqu que
-cette phrase dans un exorde est toujours suivie de quelques mauvais
-compliments que l'on veut faire passer la faveur d'une amicale
-franchise), je te dirai donc que tu as parfaitement raison de quitter
-une profession au-dessus de tes forces, et que tu as sagement agi en
-prenant de bonne grce un parti auquel tu aurais t contraint tt ou
-tard. Du reste, ajouta-t-il d'un air capable, je l'avais bien prdit;
-j'ai toujours pens que tu faisais une folie et que ton thtre ne
-serait pas plus tt ouvert que tu serais oblig de le fermer.
-
-Ces mauvais compliments, adresss sous le manteau d'une franchise
-apocryphe, me blessrent vivement. Il m'tait facile de reconnatre que
-ce donneur d'avis, sacrifiant son amour-propre la faible affection
-qu'il avait pour moi, n'tait venu me voir que pour faire talage de sa
-perspicacit et de la justesse de ses prvisions, dont il ne m'avait
-jamais dit un mot. Or, ce prophte infaillible, qui prvoyait si bien
-les vnements, tait loin de se douter du changement qu'il oprait en
-moi. Plus il parlait, plus il m'affermissait dans la rsolution de
-continuer mes reprsentations.
-
---Qui te fait croire que mon tablissement soit ferm? lui dis-je d'un
-ton qui n'avait rien d'affectueux. Si je n'ai point jou hier c'est que,
-bris par la fatigue que j'ai supporte depuis quelque temps, j'ai
-voulu, mes dbuts une fois termins, me reposer au moins un jour. Tes
-prvisions se trouveront donc fort en dfaut, lorsque tu sauras que je
-joue ce soir mme. J'espre, dans ma seconde reprsentation, prendre une
-revanche devant le public, et cette fois, je serai jug moins svrement
-par lui que par toi. J'en ai l'assurance.
-
-La conversation prenant cette tournure, ne pouvait longtemps se
-prolonger; mon donneur de conseils, mcontent de ma rception, me
-quitta.
-
-Je ne l'ai jamais revu depuis.
-
-Je ne garde aucune rancune cet ami. Au contraire, s'il lit ce rcit,
-qu'il reoive ici l'expression de mes remercments pour l'heureuse
-rvolution qu'il a si promptement opre en moi, en blessant au vif mon
-amour-propre.
-
-Des affiches furent aussitt placardes pour annoncer la reprsentation
-du soir, et tout en repassant dans mon imagination les endroits de ma
-sance o j'avais besoin d'apporter des modifications, je fis
-tranquillement mes prparatifs.
-
-Cette seconde sance marcha beaucoup mieux que je ne l'eusse espr, le
-public se montra satisfait. Malheureusement ce public tait peu
-nombreux, et consquemment la recette trs faible. Nanmoins, j'acceptai
-ce mcompte avec philosophie, car le succs que je venais d'obtenir me
-donnait confiance en l'avenir.
-
-Au reste, je ne tardai pas avoir des sujets rels de consolation.
-
-Les illustrations de la presse parisienne d'alors vinrent assister mes
-reprsentations et rendirent compte de mes expriences dans les termes
-les plus flatteurs.
-
-Quelques chroniqueurs de journaux comiques firent aussi sur mes sances
-et sur moi-mme des allusions trs plaisantes.
-
-L'un d'eux, cette poque collaborateur du _Charivari_, dont il possde
-aujourd'hui la direction, me fit dans ce journal un article plein de
-gat, de verve et d'entrain, qu'il terminait par cette petite pice de
-vers:
-
- Tous les Robert passs furent de grands coupables,
- Tous portaient des surnoms de brigands ou de diables;
- Mais celui de nos jours,
- Celui qu'on appela le grand Robert-Macaire,
- Fit croire par ses tours
- Qu'on ne verrait jamais son pareil sur la terre.
- Hritier de ce nom qui fut toujours fatal,
- Un sorcier vient de natre!
- Est-il n pour le bien? est-il n pour le mal?
- Comment le reconnatre?
- Ce qui semble certain,
- C'est que Robert-Houdin
- Veut de sa noble race
- Continuer la trace,
- Car il n'a qu'un seul but, un but bien arrt,
- C'est celui de voler............. la postrit.
-
-Enfin, le journal l'_Illustration_, voulant aussi me tmoigner sa
-sympathie, confia au talent d'Eugne Forey le soin de reproduire ma
-scne.
-
-Une telle publicit veilla bientt l'attention de l'lite de la socit
-Parisienne; on vint voir mes sances; on se donna rendez-vous mon
-thtre, et ds lors commena pour moi cette vogue qui ne m'a jamais
-quitt depuis.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-ETUDES NOUVELLES.--UN JOURNAL COMIQUE.--INVENTION DE LA _seconde
-vue_.--CURIEUX EXERCICES.--UN SPECTATEUR ENTHOUSIASTE.--DANGER DE PASSER
-POUR SORCIER.--UN SORTILGE OU LA MORT.--ART DE SE DBARRASSER DES
-IMPORTUNS.--UNE TOUCHE LECTRIQUE.--UNE REPRSENTATION AU THATRE DU
-VAUDEVILLE.--TOUT CE QU'IL FAUT POUR LUTTER CONTRE LES
-INCRDULES.--QUELQUES DTAILS INTRESSANTS.
-
-
-Fontenelle a dit quelque part: il n'y a pas de succs si bien mrit o
-il n'entre encore du bonheur. Bien que sur ce principe de haute
-modestie, je fusse en conformit d'opinion avec l'illustre acadmicien,
-je voulus cependant, force de travailler, diminuer le plus possible la
-part que le bonheur pouvait revendiquer dans mes succs.
-
-D'abord je redoublai d'efforts pour me perfectionner dans l'excution de
-mes expriences, et quand je crus avoir obtenu ce rsultat, je cherchai
-aussi me corriger d'un dfaut qui, je le sentais moi-mme, devait
-nuire ma sance. Ce dfaut tait une trop grande volubilit de parole;
-mon _boniment_, rcit du ton d'un colier, perdait considrablement de
-son effet. J'tais entran dans cette fausse direction par ma vivacit
-naturelle, et j'avais beaucoup faire pour me corriger, car ce naturel
-que j'essayais de chasser, revenait toujours au galop. Toutefois
-force de combats livrs mon ennemi, je parvins le dompter, et finis
-mme par le modrer mon gr.
-
-Cette victoire me fut doublement profitable: je fis ma sance avec
-beaucoup moins de fatigue, et j'eus le plaisir de voir, la
-tranquillit d'esprit de mes spectateurs, que j'avais ralis cet axiome
-scnique, que plus un rcit est fait lentement, moins il semble long
-ceux qui l'coutent.
-
-En effet, si vous vous noncez lentement, le public jugeant votre
-calme que vous prenez vous-mme intrt ce que vous dites, subit votre
-influence et vous coute avec une attention soutenue. Si, au contraire,
-vos paroles trahissent le dsir de terminer promptement, vos auditeurs
-reoivent le contre-coup de cette inquitude, et il leur tarde ainsi
-qu' vous de voir arriver la fin de votre discours.
-
-J'ai dit que le public d'lite venait en foule mon thtre, mais ce
-qui paratra surprenant c'est que, malgr cette affluence aux places
-d'un prix lev, le parterre comptait souvent nombre de places vides.
-J'avais l'ambition de voir ma salle compltement remplie. Je crus ne
-pouvoir mieux y parvenir qu'en m'occupant de la publicit de mon thtre
-que j'avais jusqu'alors un peu nglige.
-
-Une innovation vint me procurer d'excellentes rclames, dont le public
-se chargea d'tre le complaisant propagateur.
-
-De temps immmorial, il tait pass en usage, dans les sances de
-prestidigitation, de distribuer de petits cadeaux au public, _dans le
-but d'entretenir son amiti_.
-
-On choisissait presque toujours des jouets d'enfants, dont les
-spectateurs de tout ge se disputaient la possession, ce qui faisait
-souvent dire Comte, au moment de cette distribution: Ce sont des
-joujoux l'usage des grands et des petits enfants. Ces cadeaux avaient
-une dure trs phmre, et comme rien n'indiquait leur origine, ils ne
-pouvaient attirer l'attention sur celui qui les avait donns.
-
-Tout en restant aussi libral que mes prdcesseurs, je voulus que mes
-petits prsents rappelassent plus longtemps le souvenir de mon nom et de
-mes expriences. Au lieu de pantins, de poupes et d'autres objets du
-mme got, je distribuais mes spectateurs, sous forme de cadeaux
-produits par la magie, des journaux comiques illustrs, d'lgants
-ventails, des albums de ma sance, de gracieux rbus, le tout
-accompagn de bouquets et d'excellents bonbons.
-
-Chaque objet portait non-seulement cette suscription: _Souvenirs des
-soires fantastiques de Robert-Houdin_, mais il contenait en outre,
-selon sa nature, des dtails sur ma sance. Ces dtails taient donns
-dans de petites posies pour lesquelles je demande au lecteur
-l'indulgence que mrite leur peu de prtention.
-
-Sur l'une des faces de l'ventail, par exemple, tait une jolie gravure,
-reprsentant l'entre de mon thtre; l'autre tait couverte de ces
-pices rimes dont je viens de parler. En voici un spcimen:
-
- LA PENDULE ARIENNE.
-
- Mesdames, ma pendule obit, compte, sonne,
- Marque l'heure ou s'arrte au gr de tout dsir;
- Mais pour vous, chaque fois que son timbre rsonne
- Puisse-t-elle sonner une heure de plaisir!
-
-Toutes mes expriences taient ainsi dcrites. De temps en temps aussi
-au milieu de ces descriptions se trouvait, l'adresse des spectateurs,
-un compliment tel que celui-ci:
-
- AU PUBLIC.
-
- Combien j'aime voir,
- Chaque soir,
- Par la foule amie,
- Ma salle envahie
- Et remplie
- A ne pas s'y mouvoir.
- Pour mriter longtemps une faveur si chre,
- Comptez sur mes efforts et sur mon savoir-faire;
- Spectateurs d'aujourd'hui, venez me voir demain;
- Venez.... je vous prpare un autre tour _de main_.
-
-Parmi ces fantaisies, celle qui m'avait donn le plus de mal composer,
-c'tait mon journal comique. Notez que je ne pouvais faire ce travail
-que dans mes moments de loisir, et ces moments j'tais oblig de les
-prendre sur mon sommeil.
-
-Ce journal, sur papier de luxe et de petit format, tait illustr. Le
-texte parodiait celui des grands journaux. L'en-tte tait ainsi conu:
-
-
-LE CAGLIOSTRO,
-
-PASSE-TEMPS DE L'ENTR'ACTE (NE JAMAIS LIRE PASSE T'EN).
-
-Ce journal, paraissant le soir, ne peut tre lu que par des gens
-clairs. Le rdacteur prvient qu'il n'est pas timbr (le journal). On
-est pri d'affranchir les lettres, si l'on ne prfre les adresser
-_franco_.
-
-Venaient ensuite, dans le mme esprit, ma profession de foi, les faits
-divers, la littrature, les inventions et dcouvertes, les annonces,
-etc.
-
-Je ne citerai que quelques-uns de ces articles, afin d'en donner une
-ide.
-
-FAITS DIVERS.
-
---Le Ministre de l'Intrieur ne recevra pas demain, mais le Ministre des
-Finances recevra tous les jours.... et jours suivants.
-
---Un avis du _Moniteur_ rappelle aux jeunes gens qui se destinent
-l'Ecole des mines, qu'il faut tre _majeur_ pour tre
-_mineur_.............
-
-INVENTIONS ET DCOUVERTES.
-
-La _Gazette des Basses-Pyrnes_ annonce qu'un tanneur de _Pau_ vient
-d'inventer un nouvel instrument pour _passer son tan_.............
-
-RVEIL CONOMIQUE ET SANS ROUAGES.
-
-Un timbre et un marteau suffisent. A l'heure que l'on dsire, on frappe
-soi-mme sur le timbre avec le marteau, jusqu' ce qu'on soit veill.
-
-ANNONCES.
-
-M. SEMEL, cordonnier, vient de rduire le prix de ses bottes, qu'il
-livre au prix cotant; il espre se retirer sur la quantit.
-
-A qui en prend douze, la treizime est donne par dessus le march.
-
-ASSURANCES CONTRE LES VOLEURS. La Compagnie se charge de prendre les
-objets domicile pour les _garder_.
-
-Il n'est pas jusqu' la bande qui ne portt aussi son mot.
-
-A Monsieur ou Madame ***, demeurant ici.
-
-Votre abonnement finissant ce soir, le grant du journal vous prie de le
-renouveler demain, si vous ne voulez pas le voir expirer (l'abonnement).
-
-Le public avait la bont de s'amuser de ces plaisanteries, qui lui
-faisaient patiemment passer l'entr'acte, et me permettaient, moi, de
-prendre quelques instants de plus pour prparer la seconde partie de la
-sance.
-
- * * * * *
-
-Outre les deux perfectionnements que je viens de citer, ce qui contribua
-beaucoup me procurer une vogue complte, ce fut une exprience que
-m'inspira ce dieu fantasque, auquel Pascal attribue toutes les
-dcouvertes d'ici-bas; le hasard me conduisit directement l'invention
-de la _seconde vue_.
-
-Mes deux enfants tant un jour dans le salon, s'amusaient un jeu cr
-par leur imagination enfantine. Le plus jeune avait band les yeux de
-son frre et lui faisait deviner les objets qu'il touchait, et, quand
-celui-ci, guid par des suppositions, venait nommer juste, le jeune
-prenait sa place.
-
-Ce jeu si simple, si naf, fit cependant germer en moi une des ides les
-plus compliques qui me soient jamais venues l'esprit.
-
-Poursuivi par cette ide, je courus m'enfermer dans mon cabinet; j'tais
-heureusement dans une de ces dispositions o l'intelligence suit avec
-docilit, avec plaisir mme, les combinaisons que la fantaisie lui
-trace. Je m'appuyai la tte dans mes deux mains, et, sous l'influence
-d'une surexcitation que je provoquais, je posai les premiers principes
-de la seconde vue.
-
-Il faudrait un volume entier pour dcrire les innombrables combinaisons
-de cette exprience. Cette description, beaucoup trop srieuse pour ces
-Mmoires, prendra place plus tard dans un ouvrage spcial, qui
-contiendra galement l'explication de tous mes secrets de thtre.
-
-Cependant je ne puis rsister au dsir d'indiquer sommairement ici
-quelques-uns des exercices prliminaires, auxquels je crus devoir
-recourir pour combiner l'exprience que je voulais tenter.
-
-On doit se rappeler les travaux que m'avait autrefois inspirs le talent
-d'un pianiste, et l'trange facult que j'tais parvenu acqurir: je
-lisais tout en jonglant avec quatre boules.
-
-En y songeant srieusement, je reconnus que cette perception par
-apprciation pouvait tre encore susceptible d'un grand dveloppement,
-si j'en appliquais les principes la mmoire et l'intelligence.
-
-Je rsolus en consquence de faire, avec mon fils mile, des exercices
-dans cette nouvelle voie, et pour bien faire comprendre mon jeune
-collaborateur la nature des tudes auxquelles nous allions nous livrer,
-je pris un d de domino, le cinq-quatre, que je posai devant lui. Au
-lieu de lui laisser compter un un les points des deux nombres,
-j'exigeai que l'enfant m'en donnt aussitt le total.
-
---Neuf, me dit-il.
-
-A ce domino j'en joignis un autre, le quatre-trois.
-
---Cela fait seize, rpondit-il sans hsiter.
-
-Je m'arrtai l pour une premire leon. Le lendemain, nous russmes
-additionner d'un coup d'oeil trois et quatre ds, le surlendemain
-cinq, et en ajoutant chaque jour de nouveaux progrs ceux de la
-veille, nous parvnmes donner instantanment le produit de douze
-dominos.
-
-Ce rsultat obtenu, nous nous occupmes d'un travail bien autrement
-difficile et auquel nous nous livrmes pendant plus d'un mois.
-
-Nous passions, mon fils et moi, assez rapidement devant un magasin de
-jouets d'enfants ou tout autre qui tait garni de marchandises varies,
-et nous y jetions un regard attentif.
-
-A quelques pas de l, nous tirions de notre poche un crayon et du
-papier, et nous luttions sparment qui dcrirait un plus grand nombre
-d'objets que nous avions pu saisir au passage. Je dois l'avouer, cet
-exercice mon fils devint d'une force laquelle je ne pus jamais
-atteindre. Il lui arrivait souvent d'inscrire une quarantaine d'objets,
-quand j'atteignais peine le nombre trente. Un peu piqu de cette
-dfaite, je retournais faire une vrification devant la boutique, et il
-tait rare qu'il et commis une erreur.
-
-Mes lecteurs pourront sans doute comprendre la possibilit d'un tel
-travail, mais coup sr ils le trouveront difficile. Quant mes
-lectrices, je suis assur d'avance qu'elles n'auront pas la mme
-opinion, attendu qu'elles font chaque jour des apprciations au moins
-aussi extraordinaires.
-
-Ainsi, par exemple, je mets en fait qu'une femme, voyant passer une
-autre femme dans un quipage lanc fond de train, aura eu le temps
-d'analyser toute la toilette de la voyageuse depuis le chapeau jusqu'
-la chaussure inclusivement, et qu'elle pourra dsigner ensuite
-non-seulement la forme de l'habillement, la nature et la qualit des
-toffes, mais encore si les points d'Angleterre, d'Alenon ou de Malines
-ne sont point simuls par des tulles _illusion_; j'ai vu des femmes de
-cette force-l.
-
-Cette facult naturelle ou factice chez les dames, mais que nous avions
-acquise mon fils et moi par un long travail, me fut d'une grande utilit
-pour mes sances, car tandis que j'excutais mes expriences, je voyais
-encore tout ce qui se passait autour de moi, et je pouvais ainsi me
-prparer djouer toutes les difficults qu'on me prsenterait. Cet
-exercice m'avait donn pour ainsi dire la possibilit de poursuivre
-simultanment deux ides, et rien n'est plus favorable l'escamotage
-que de pouvoir penser la fois ce qu'on dit et ce qu'on fait, ce
-qui certes n'est pas la mme chose. J'acquis plus tard une telle
-habitude de cette pratique, qu'il m'est souvent arriv d'imaginer de
-nouveaux _trucs_ pendant que j'excutais ma sance. Un jour mme, je fis
-la gageure de rsoudre un problme de mcanique, tandis que je
-soutiendrais une conversation. On parla des plaisirs de la vie
-champtre, et je calculai, pendant ce temps, la quantit de roues et de
-pignons, ainsi que leurs dentures ncessaires pour obtenir certaines
-rvolutions donnes, sans manquer un seul instant de fournir la
-rplique.
-
-Ces quelques explications suffisent faire comprendre quelle est la
-base essentielle de l'exprience de la seconde vue. J'ajouterai qu'il
-existait aussi entre mon fils et moi une correspondance secrte,
-insaisissable, au moyen de laquelle je lui indiquais avec la plus grande
-facilit le nom, la nature, le volume des objets prsents par les
-spectateurs.
-
-Comme on ne me voyait pas agir on pouvait tre tent de croire quelque
-chose d'extraordinaire. Du reste, je puis le dire, mon fils Emile, alors
-g de douze ans, possdait toutes les qualits capables de faire natre
-cette illusion. Sa figure ple, intelligente et toujours srieuse,
-reprsentait le type d'un enfant dou de quelque facult surnaturelle.
-
-Deux mois furent employs sans relche l'chafaudage de nos artifices.
-Lorsqu'enfin nous fmes entirement srs de pouvoir lutter contre toutes
-les difficults d'une pareille entreprise, nous annonmes la premire
-reprsentation de la seconde vue.
-
-Le 12 fvrier 1846, je fis imprimer au milieu de mon affiche, cette
-singulire annonce:
-
-_Dans cette sance, le fils de M. Robert-Houdin, dou d'une seconde vue
-merveilleuse, aprs que ses yeux auront t couverts d'un pais bandeau,
-dsignera tous les objets qui lui seront prsents par les spectateurs._
-
-Je ne saurais dire si ce jour-l l'attrait de cette annonce attira des
-spectateurs, car ma salle se trouva remplie. Ce que je puis dclarer et
-ce qui paratra extraordinaire, c'est que l'exprience de la seconde
-vue, qui eut une si grande vogue, ne produisit aucun effet la premire
-reprsentation.
-
-J'ai tout lieu de croire que chaque spectateur se crut la dupe d'une
-mystification organise par des compres.
-
-Je fus dsol de ce rsultat, car je m'tais fait une grande fte de la
-surprise que j'allais produire.
-
-Nanmoins, n'ayant aucune raison pour douter du succs futur, je voulus
-tenter une seconde preuve, et j'eus bien raison.
-
-Le lendemain, je reconnus avec tonnement dans ma salle quelques-unes
-des personnes que j'y avais aperues la veille. Je compris que ces
-spectateurs venaient une seconde fois pour s'assurer de la ralit de
-l'exprience. Il parat qu'ils furent tous convaincus, car la russite
-fut complte et me ddommagea amplement de la dception de la veille.
-
-Je me rappelle surtout dans cette sance une marque d'approbation
-singulire, dont me gratifia un des spectateurs du parterre.
-
-Mon fils lui avait nomm plusieurs objets qu'il avait successivement
-prsents. Sans se trouver satisfait, notre incrdule se levant comme
-pour donner plus d'importance la difficult qu'il allait offrir, me
-remit, pour tre galement nomm, un petit instrument spcial aux
-marchands de toile et dont ils se servent pour compter le nombre de fils
-des toffes. Me rendant ses dsirs:
-
---Qu'est-ce que je tiens la main, dis-je l'enfant?
-
---C'est un instrument destin apprcier la finesse des toffes et que
-l'on nomme _compte-fil_.
-
---Ah! sac...... fit nergiquement le spectateur; c'est merveilleux!
-J'aurais pay dix francs pour voir cela que je ne les regretterais pas.
-
-Cette exclamation par trop colore fut en quelque sorte la conscration
-du succs de cette exprience.
-
-A partir de ce moment, ma salle se trouva beaucoup trop petite, et
-chaque soir, elle fut, comme on dit en Angleterre, _crowded_,
-c'est--dire quelque chose comme prte s'crouler sous le nombre des
-spectateurs.
-
-Cette affluence, cette vogue dont j'tais si heureux, m'inspira pour la
-collection potique rserve mes ventails la petite pice de vers
-suivante, que je ne prsente ici qu' cause de son -propos.
-
- De spectateurs nombreux l'aimable compagnie
- Daignant me visiter ce soir,
- M'inspire un noble orgueil, une joie infinie,
- Car j'ai ma salle pleine et ma caisse garnie,
- Deux choses bien douces voir
- Par leur sduisante harmonie;
- Et ce double plaisir pouvant tre got.
- D'enchanteur que j'tais, je deviens enchant.
-
-Tout n'est pas rose dans le succs; je pourrais aisment raconter
-beaucoup de scnes dsagrables que me valut la rputation de sorcier
-dont je jouissais chez quelques esprits plus ou moins gars. Je n'en
-citerai qu'une seule, qui rsume toutes celles que je passe sous
-silence.
-
-Une jeune femme de tournure et de manires lgantes se prsente un jour
-chez moi.
-
-Cette dame avait la figure couverte d'un voile pais, travers lequel
-cependant mes yeux exercs distinguaient parfaitement ses traits. Elle
-tait jolie.
-
-Mon inconnue ne consentit s'asseoir qu'aprs s'tre assure que nous
-tions seuls, et que j'tais bien le vritable Robert-Houdin.
-
-Je m'assis mon tour, et prenant l'attitude d'un homme prt couter,
-je me penchai un peu vers ma visiteuse, comme pour l'engager parler,
-attendant qu'elle m'expliqut le but de sa mystrieuse visite. A mon
-grand tonnement, la jeune dame, dont les gestes trahissaient une vive
-motion, gardait le plus profond silence. Je commenais trouver cette
-visite assez trange, et j'tais sur le point de provoquer tout prix
-une explication, lorsque la belle inconnue hasarda timidement ces mots:
-
---Oh mon Dieu! Monsieur..... je ne sais comment vous allez
-interprter..... ma dmarche.
-
-Ici elle s'arrta, baissa les yeux d'un air trs embarrass, puis
-faisant un violent effort sur elle-mme, elle continua:
-
---Ce que j'ai vous demander, Monsieur, est trs difficile dire.
-
---Parlez, Madame, je vous prie, dis-je poliment, je tcherai de deviner
-ce que vous ne pourrez me faire comprendre. Et j'tais me demander ce
-que signifiait cette rserve.
-
-Et d'abord, reprit la jeune femme d'une voix faible et en regardant
-encore autour d'elle, je vais vous dire confidentiellement.... que
-j'aime...... que j'tais aime, et que je...... que je suis trahie.
-
-A ce dernier mot, l'inconnue releva la tte, surmonta la timidit qui la
-retenait et, d'un ton ferme et assur:
-
---Oui, Monsieur, oui, je suis trahie, ajouta-t-elle, et c'est pour cela
-que je suis venue vous voir.
-
---Mais, Madame, fis-je assez surpris de cet trange aveu, je ne vois pas
-en quoi je puis vous tre utile dans cette circonstance.
-
---Oh! Monsieur, je vous en prie, dit ma solliciteuse en joignant les
-mains, je vous en prie, ne m'abandonnez pas.
-
-J'tais trs embarrass de mon rle et de ma contenance. Pourtant
-j'prouvais une forte curiosit de connatre l'histoire cache sous ce
-mystre.
-
---Calmez-vous, Madame, fis-je d'un ton de compatissant intrt, dites ce
-que vous attendez de moi, et si cela est en mon pouvoir.....
-
---Si cela est en votre pouvoir, reprit vivement la jeune femme, mais
-rien de plus facile, Monsieur.
-
---Expliquez-vous, Madame.
-
---Eh bien! Monsieur, il s'agit de me venger.
-
---Comment cela?
-
---Comment? vous le savez mieux que moi, Monsieur. Faut-il donc que je
-vous apprenne que vous avez en votre pouvoir des moyens de.....
-
---Moi, Madame!
-
---Oui, Monsieur, oui vous, car n'tes-vous pas sorcier? Vous ne pouvez
-le nier!
-
-A ce mot de sorcier, je faillis clater de rire; j'en fus empch par la
-vive motion de l'inconnue. Voulant cependant mettre fin une scne qui
-commenait friser le ridicule:
-
---Malheureusement, Madame, dis-je d'un ton poli ml d'ironie, vous
-m'attribuez un titre que je n'ai jamais eu.
-
---Comment, Monsieur, s'crie la jeune femme d'une voix anime, vous ne
-voulez pas convenir que vous tes.....
-
---Sorcier, Madame! Oh! non, je m'en dfends.
-
---Vous ne le voulez pas?
-
---Mais non, non, mille fois non, Madame.
-
-A ces mots, la solliciteuse se leva brusquement, murmura quelques
-paroles incohrentes, parut en proie une lutte terrible, puis
-s'approchant de moi les yeux anims et le geste menaant:
-
---Ah! vous ne voulez pas, rpta-t-elle d'une voix brve, c'est bien; je
-sais maintenant ce qu'il me reste faire.
-
-Stupfait d'une pareille sortie, je la regardais, immobile et muet, et
-je commenais souponner la cause de cette incroyable conduite.
-
---Avec les gens qui s'occupent de magie, reprit-elle avec une volubilit
-effrayante, il y a deux moyens d'agir, la prire et la menace. Vous
-n'avez pas cd au premier de ces deux moyens; puisqu'il le faut, je
-vais employer le second.
-
---Tenez, ajouta-t-elle, voil qui vous dcidera peut-tre parler.
-
-Et soulevant son mantelet, elle porta vivement la main sur le manche
-d'un petit poignard pass sa ceinture; en mme temps, elle soulevait
-brusquement son voile et me montrait des traits o clataient tous les
-signes d'une folie furieuse.
-
-Ne pouvant plus douter du personnage auquel j'avais affaire, mon premier
-mouvement fut de me lever et de me mettre sur mes gardes; mais cette
-premire impression passe, je repoussai la pense d'une lutte contre
-cette infortune, et il me vint l'esprit d'employer un moyen qui
-presque toujours russit avec les malheureux privs de raison. Je
-feignis d'entrer dans ses vues.
-
---S'il en est ainsi, Madame, lui dis-je, je me rends vos dsirs.
-Voyons, que voulez-vous?
-
---Je vous l'ai dit, Monsieur; il faut que vous me vengiez, et pour cela
-il n'y a qu'un moyen, c'est de....
-
-Ici, il y eut une nouvelle interruption, et la jeune femme, calme par
-mon apparente soumission autant qu'embarrasse par la demande qu'elle
-avait me faire, redevint tout coup timide et irrsolue.
-
---Eh bien, Madame?
-
---Eh bien.... Monsieur.... Je ne sais comment vous dire.... comment vous
-expliquer.... mais il me semble qu'il existe certains moyens....
-certains malfices pour mettre un homme dans l'impossibilit de.... dans
-l'impossibilit.... d'tre infidle.
-
---Je comprends maintenant, Madame, ce que vous dsirez. C'est une
-certaine pratique de magie employe au moyen-ge. Rien ne m'est plus
-facile. Je vais vous satisfaire.
-
-Dcid poursuivre la comdie jusqu'au bout, je pris dans ma
-bibliothque le plus gros livre que je pus trouver, je le feuilletai,
-m'arrtai sur une page que je feignis d'tudier avec une attention
-profonde, puis m'adressant la jeune femme, qui suivait tous mes
-mouvements avec anxit:
-
---Madame, dis-je d'un ton confidentiel, le malfice que nous allons
-accomplir exige que je sache le nom de la personne, veuillez donc me le
-dire.
-
---Julien, fit-elle d'une voix mue.
-
-Alors, avec toute la gravit d'un vritable sorcier, j'enfonai
-solennellement une pingle dans une bougie allume, en feignant de
-prononcer mystrieusement quelques paroles cabalistiques. Aprs quoi,
-soufflant la bougie et me tournant vers la pauvre insense:
-
---Madame, lui dis-je, c'en est fait; votre voeu est accompli.
-
---Oh! merci, Monsieur, s'cria-t-elle avec l'expression de la plus
-profonde reconnaissance.
-
-En mme temps elle dposa une bourse sur mon bureau et s'lana dehors.
-
-Je donnai ordre mon domestique de suivre cette dame jusqu' sa
-demeure, de prendre sur elle tous les renseignements qu'il pourrait se
-procurer, et de me les rapporter immdiatement.
-
-J'appris que mon inconnue tait veuve, depuis peu, d'un mari qu'elle
-adorait et dont la perte avait troubl sa raison.
-
-Ds le lendemain, je me rendis dans sa famille, et remettant la bourse
-dont j'tais le dpositaire, je racontai la scne dont le lecteur vient
-de lire les dtails.
-
-Cette scne, et plusieurs autres qui l'avaient prcde ou qui la
-suivirent, durent me forcer prendre des mesures pour me garantir des
-importuns de toute nature.
-
-Je ne pouvais songer, comme autrefois, m'exiler la campagne. Je pris
-un moyen quivalent: ce fut de me clotrer dans mon atelier, en
-organisant autour de moi un systme de dfense contre ceux que, dans ma
-mauvaise humeur, j'appelais des voleurs de temps.
-
-En ma qualit d'artiste, je recevais chaque jour la visite de gens que
-je ne connaissais pas du tout. Quelques-uns taient intressants, mais
-le plus grand nombre, se faisant introduire sous le plus futile
-prtexte, ne venaient chez moi que pour dpenser une partie des loisirs
-dont ils ne savaient que faire. Il s'agissait de distinguer les bons
-visiteurs des mauvais. Voici la combinaison que j'imaginai.
-
-Lorsqu'un de ces messieurs sonnait ma porte, une communication
-lectrique faisait galement sonner un timbre plac dans mon cabinet de
-travail. J'tais averti et me tenais sur mes gardes. Mon domestique
-ouvrait et, ainsi que cela se pratique d'ordinaire, il demandait le nom
-du visiteur. Moi, de mon ct, j'appliquais mon oreille un instrument
-d'acoustique dispos cet effet et qui me transmettait les moindres
-paroles de l'inconnu. Si, d'aprs sa rponse, je jugeais convenable de
-ne pas le recevoir, je pressais un bouton, et un point blanc qui
-paraissait dans un endroit convenu du vestibule voulait dire que je n'y
-tais pas. Mon domestique annonait alors que j'tais absent et offrait
-au visiteur de s'adresser mon rgisseur.
-
-Il m'arrivait bien quelquefois de me tromper dans mes apprciations et
-de regretter d'avoir accord audience, mais j'avais un autre moyen
-d'abrger la visite de l'importun.
-
-J'avais pratiqu, derrire le canap sur lequel je m'asseyais, une
-petite touche lectrique correspondant un timbre que pouvait entendre
-mon domestique. En cas de besoin, et tout en causant, j'allongeais
-ngligemment le bras sur le dos du meuble o se trouvait cette touche,
-je la pressais, et le timbre rsonnait dans la pice voisine.
-
-Alors mon domestique, jouant une petite comdie, allait ouvrir la porte
-d'entre, tirait la sonnette, que l'on pouvait entendre du salon o nous
-nous trouvions, et venait ensuite m'avertir que M. X... (nom fabriqu
-pour la circonstance) demandait me parler. J'ordonnais que M. X... ft
-introduit dans le cabinet voisin du salon, et il tait bien rare que
-l'importun ne levt pas le sige devant une semblable exigence.
-
-On ne peut se faire une ide du temps que me fit gagner cette
-bienheureuse organisation. Aussi que de fois j'ai bni et mon invention
-et le clbre savant auquel on doit la dcouverte du galvanisme!
-
-Cette exaltation doit facilement se comprendre, car le temps tait pour
-moi d'une valeur inestimable; je le mnageais comme un trsor et ne le
-sacrifiais qu' la condition que ce sacrifice m'aiderait la dcouverte
-de nouvelles expriences, destines stimuler la curiosit publique.
-
-Pour me soutenir dans cette voie de recherches, j'avais constamment la
-pense cette maxime:
-
- Il est plus difficile d'entretenir l'admiration que de la faire natre.
-
-Et cette autre, qui semble le corollaire de la premire:
-
- La vogue d'un artiste ne peut tre durable qu'autant que son talent
- s'accrot chaque jour.
-
-Il ne faut pas croire cependant que je me contentasse des rves
-attrayants de mes inventions. Non, quelque amour qu'un homme porte son
-art, il est bien rare qu'il ne lui vienne pas l'ide d'associer la
-fortune la gloire; d'autant plus que, pour peu que l'on ait vcu, l'on
-sait que ces deux choses se font mutuellement valoir.
-
-L'une est la pierre prcieuse, et l'autre est la parure qui la fait
-briller.
-
-Rien ne rehausse le mrite d'un artiste comme une position de fortune
-indpendante. Cette vrit est brutale, mais elle est incontestable.
-
-Non-seulement j'tais pntr de ces principes de haute conomie, mais
-je savais, en outre, que l'on doit se hter de profiter de la fugitive
-faveur du public, qui, elle aussi, descend, quand elle ne monte pas.
-J'exploitais la vogue autant que je pouvais.
-
-Malgr mes nombreuses occupations, je trouvais encore moyen de donner
-des soires dans les salons et sur les principaux thtres de Paris. De
-grandes difficults s'opposaient souvent ces sortes de
-reprsentations, parce que ma sance ne se terminant qu' dix heures et
-demie, c'tait seulement aprs que je pouvais remplir les engagements
-que j'avais pris.
-
-Onze heures taient presque toujours le moment fix pour mon entre en
-scne dans ces sances. Que l'on juge alors de l'activit qu'il me
-fallait dployer pour pouvoir, dans un si court espace de temps, me
-rendre l'endroit convenu et faire encore quelque prparatifs! Il est
-vrai que les instants taient aussi bien calculs qu'employs. Le rideau
-de ma scne tait peine baiss que, m'lanant vivement vers
-l'escalier, je devanais le public et je me jetais dans une voiture qui
-m'emportait toutes brides.
-
-Mais ces fatigues n'taient rien en comparaison des vives motions que
-me causaient quelquefois certaines erreurs sur le temps qui devait
-s'couler entre mes deux sances.
-
-Je me rappelle qu'un jour devant jouer au Vaudeville pour terminer le
-spectacle, le rgisseur de la scne, qui n'avait pas bien calcul la
-longueur de ses pices, se trouva en avance sur le moment convenu. Il
-m'expdia un exprs pour m'avertir que le rideau venait d'tre baiss et
-que l'on m'attendait.
-
-Comprendra-t-on mes angoisses? Mes expriences, dont il m'tait
-impossible de rien retrancher, devaient se prolonger un quart-d'heure
-encore.
-
-Au lieu de m'abandonner des rcriminations inutiles, je me rsignai et
-je continuai ma reprsentation; mais j'tais en proie une horrible
-anxit. En mme temps que je parlais, il me semblait entendre rsonner
- mes oreilles cet affreux trpignement rhythm du public, sur lequel a
-t compose cette fameuse chanson: _Des lampions! des lampions!_ etc.
-Aussi, soit proccupation, soit dsir de terminer plus tt, je me
-trouvai, lorsque j'eus fini ma sance, avoir escamot cinq minutes sur
-le quart-d'heure. Certes, on pouvait l'appeler le quart-d'heure de
-grce.
-
-Monter en voiture, arriver place de la Bourse, fut l'affaire d'un
-instant; nanmoins vingt minutes s'taient coules depuis le baisser
-du rideau, et vingt minutes sont un temps exorbitant pour un entr'acte.
-
-Mon fils Emile et moi, nous montmes l'escalier des artistes avec toute
-la promptitude possible, mais dj la premire marche nous avions
-entendu les cris, les sifflets, les roulements de pieds des spectateurs
-impatients.
-
-Quelle perspective pour une entre en scne! Je savais que souvent,
-tort ou raison, le public salue assez cavalirement un artiste, quel
-qu'il soit, pour le rappeler l'exactitude. Ce souverain semble
-toujours avoir la bouche ce mot d'un autre monarque: J'ai failli
-attendre. Quoi qu'il en soit, nous nous htions de gravir les marches
-qui conduisaient la scne.
-
-Le rgisseur, aux abois, entendant des pas prcipits, nous cria du haut
-de ce rapide sentier:
-
---Est-ce vous, Monsieur Houdin?
-
---Oui, Monsieur, oui.
-
---Machiniste, au rideau! cria la mme voix.
-
---Attendez donc, attendez donc, c'est imp....
-
-Ma respiration ne put me permettre d'achever ma rclamation.
-
-J'arrivai sur le palier du thtre haletant, n'en pouvant plus.
-
---Allons! Monsieur Houdin, me dit le rgisseur, je vous en supplie,
-faites votre entre au plus vite; le rideau est lev, le public est
-d'une impatience.....
-
-La porte du fond de la scne s'tait ouverte deux battants, mais
-j'tais dans l'impossibilit de la franchir; la fatigue et l'motion
-m'avaient clou sur place.
-
-Ce fut cependant cette impossibilit d'action que je dus une
-inspiration qui me sauva peut-tre de la mauvaise humeur du public.
-
---Va, dis-je mon fils, entre en scne, prpare tout ce qu'il faut pour
-l'exprience de la seconde vue, je te suis.
-
-Le public se laissa dsarmer par ce jeune enfant, dont la physionomie
-inspirait un sympathique intrt. Mon fils, aprs s'tre gravement
-avanc vers les spectateurs, fit tranquillement ses petits prparatifs,
-c'est--dire qu'il apporta sur le devant de la scne un tabouret, et
-qu'il dposa sur une table voisine une ardoise, du blanc, des cartes et
-un bandeau.
-
-Ce peu de temps m'avait suffi pour reprendre haleine et pour calmer mes
-sens. Je m'avanai mon tour, en m'efforant de retrouver le sourire de
-rigueur ordinairement strotyp sur mes lvres. J'y parvins, mais avec
-beaucoup de peine, tant mes traits avaient t contracts.
-
-Le public resta d'abord silencieux, puis insensiblement les figures se
-dridrent, et bientt un ou deux applaudissements ayant t risqus, il
-y eut entranement et la paix fut faite. Je fus, du reste, bien
-ddommag de ce terrible prliminaire, car jamais ma seconde vue
-n'obtint un plus grand succs.
-
-Un incident contribua surtout gayer la fin de cette exprience.
-
-Un spectateur, venu sans doute cette reprsentation avec le parti pris
-de nous embarrasser, avait, depuis quelques instants, cherch vainement
- mettre en dfaut la clairvoyance de mon fils, lorsque m'adressant la
-parole:
-
---Monsieur, me dit-il en accentuant ses paroles, puisque votre fils est
-un devin, il pourra certainement deviner le numro de ma stalle.
-
-L'exigeant spectateur pensait me mettre dans la ncessit d'avouer
-l'impuissance de notre mystrieuse exprience, parce qu'il couvrait le
-chiffre et que les stalles voisines tant occupes, on ne pouvait non
-plus en lire les numros. Mais j'tais en garde contre toutes les
-surprises; ma rponse tait prte. Seulement, afin de tirer le meilleur
-parti possible de la situation, je feignis de reculer pour mieux
-enferrer mon adversaire.
-
---Vous savez, Monsieur, lui dis-je en affectant un air embarrass, vous
-savez que mon fils n'est ni sorcier, ni devin; il lit par mes yeux, et
-c'est pour cela que j'ai donn cette exprience le nom de seconde vue.
-Comme je ne puis voir le numro de votre stalle, puisque vous l'occupez,
-et qu'autour de vous les autres stalles sont galement remplies, mon
-fils ne pourra vous le nommer.
-
---Ah! j'en tais bien sr! s'cria mon perscuteur d'un air de triomphe
-et en se tournant vers ses voisins, je vous l'avais bien dit que je
-l'embarrasserais.
-
---Oh! Monsieur, vous n'tes pas gnreux dans votre victoire, dis-je
-mon tour d'un ton railleur. Prenez-y garde, si vous piquez trop fort
-l'amour-propre de mon fils, il pourra bien, si difficile qu'il soit,
-rsoudre votre problme.
-
---Je l'en dfie, fit le spectateur en s'appuyant fortement sur le
-dossier de sa stalle pour mieux en cacher le numro. Oui, oui, je l'en
-dfie.
-
---Vous croyez donc cela difficile?
-
---Je dirai mieux: cela vous est impossible.
-
---Alors, Monsieur, raison de plus pour que nous essayions de le faire.
-Vous ne nous en voudrez pas de triompher notre tour, ajoutai-je en
-souriant malignement.
-
---Allez, Monsieur, nous connaissons ces dfaites-l; je vous le rpte,
-je vous en dfie l'un et l'autre.
-
-Le public prenait grand plaisir ce dbat et en attendait patiemment
-l'issue.
-
---Emile, dis-je mon fils, prouvez Monsieur que rien ne peut chapper
- votre seconde vue.
-
---C'est le numro soixante-neuf, rpondit aussitt l'enfant.
-
-De tous les coins de la salle partirent aussitt de bruyants et
-chaleureux applaudissements, auxquels s'associa, du reste, mon
-antagoniste, qui, s'avouant vaincu, criait en battant des mains:
-
---C'est tonnant! c'est magnifique!
-
-Par quel moyen tais-je parvenu connatre le numro de la stalle
-soixante-neuf? Je vais le dire.
-
-Je savais l'avance que dans les thtres, lorsque les stalles sont
-divises au milieu par une barrire, les numros impairs se trouvent
-droite et les numros pairs gauche.
-
-Or, comme au Vaudeville chaque rang tait compos de dix stalles, il en
-rsultait que du ct droit, par exemple, chacun de ses rangs devait
-commencer par les numros un, vingt-et-un, quarante-et-un, soixante-un,
-et ainsi de suite, de vingt en vingt. Guid par ce renseignement, il ne
-me fut pas difficile, en partant du numro soixante-et-un, d'arriver au
-soixante-neuf, reprsentant dans le quatrime rang la cinquime stalle
-occupe par mon adversaire.
-
-J'avais allong la conversation dans le double but de donner plus
-d'clat mon exprience et de prendre le temps de faire mes recherches
- loisir. Je faisais ainsi une application de mon procd des deux
-penses simultanes dont j'ai parl plus haut.
-
-Puisque me voici sur le chapitre des confidences, j'expliquerai au
-lecteur quelques-uns des artifices qui ont le plus puissamment contribu
- l'clat de la seconde vue.
-
-J'ai dj dit que cette exprience tait surtout le rsultat d'une
-communication matrielle, mais insaisissable, entre mon fils et moi,
-communication dont les immenses combinaisons pouvaient se prter la
-dsignation de tout objet imaginable. C'tait un trs beau rsultat sans
-doute, mais je compris que dans l'excution j'allais rencontrer bientt
-des difficults inoues.
-
-L'exprience de la seconde vue avait lieu chaque soir la fin de ma
-sance, et chaque soir, je voyais arriver des incrdules arms de toutes
-pices pour triompher d'un secret qu'ils ne pouvaient s'expliquer.
-
-Avant de partir pour aller voir le fils de Robert-Houdin, on tenait un
-conciliabule, on se concertait pour emporter quelque objet qui pt
-embarrasser le pre. C'taient des mdailles antiques moiti effaces,
-des minraux, des livres crits en caractres de toutes sortes (langues
-mortes et langues vivantes), des armoiries, des objets microscopiques,
-etc.
-
-Ce qui par dessus tout soumettait mon intelligence un travail
-prodigieux, c'taient les devinations que l'on m'imposait en me
-prsentant des objets enferms, envelopps, et quelquefois mme ficels
-et cachets.
-
-J'tais parvenu lutter avec avantage contre toutes ces taquineries.
-J'ouvrais assez facilement, sans qu'on s'en apert, tout en paraissant
-m'occuper de toute autre chose, les botes, les bourses, les
-portefeuilles, etc. Me prsentait-on un paquet ficel et cachet? Avec
-l'ongle du pouce de la main gauche, que je conservais toujours long et
-soigneusement aiguis, je dcoupais dans le papier une petite porte que
-je refermais aussitt, aprs toutefois avoir, du coin de l'oeil, pris
-connaissance de ce qu'il renfermait.
-
-Une condition essentielle de mon rle tait d'avoir une excellente vue,
-et sur ce point mes yeux ne me laissaient rien dsirer. Je devais
-l'exercice de mon ancienne profession cette prcieuse facult qui se
-dveloppait encore, chaque jour, dans mes sances.
-
-Une ncessit non moins indispensable tait de connatre le nom de tout
-objet qui m'tait prsent. Il ne suffisait pas de dire, par exemple:
-C'est une pice de monnaie, il fallait encore que mon fils ft connatre
-le nom technique de cette pice, sa valeur reprsentative, le pays o
-elle avait cours et l'anne o elle avait t frappe. Si l'on
-prsentait un crown d'Angleterre, l'enfant devait, aprs l'avoir nomm,
-indiquer galement par exemple, que cette pice avait t frappe sous
-Georges IV et qu'elle avait une valeur intrinsque de six francs
-dix-huit centimes.
-
-Seconds par une excellente mmoire, nous tions parvenus classer dans
-notre tte le nom et la valeur de toutes les monnaies trangres.
-
-Nous pouvions aussi dpeindre un blason en termes hraldiques. Ainsi, me
-prsentait-on les armes de la maison de X..., mon fils disait:..... cu
-champ de gueule deux manches d'argent poses en pal.
-
-Cette connaissance nous tait trs utile dans les salons du faubourg
-Saint-Germain, o nous tions souvent appels.
-
-J'avais appris reconnatre, par la forme des caractres, mais sans
-pouvoir les traduire, une infinit de langues, telles que le Chinois, le
-Russe, le Turc, le Grec, l'Hbreu, etc.
-
-Nous savions les noms de presque tous les instruments de chirurgie, de
-sorte que les trousses de mdecins, si compliques qu'elles fussent, ne
-pouvaient nous embarrasser.
-
-Enfin je possdais encore, suffisamment pour en tirer parti, des
-connaissances en minralogie, pierres prcieuses, antiquits et
-curiosits.
-
-A la vrit j'avais, pour faire ces tudes, tous les documents que je
-pouvais dsirer.
-
-Un de mes bons et intimes amis, Aristide Le Carpentier, savant
-antiquaire, spirituel fabuliste, oncle de l'habile compositeur de ce
-nom, possdait et possde encore aujourd'hui un cabinet de curiosits
-antiques, qui fait mourir de convoitise les conservateurs des muses
-impriaux.
-
-Nous y passions, mon fils et moi, de longues journes apprendre des
-noms et des dates dont nous faisions ensuite un savant talage. Le
-Carpentier m'avait appris bien des choses, et entre autres il m'avait
-indiqu diffrents signes auxquels on peut reconnatre certaines
-mdailles antiques, dont le module se trouve effac. Les Trajan, les
-Tibre, les Marc-Aurle, m'taient devenus aussi familiers qu'une pice
-de cinq francs.
-
-En ma qualit d'ancien horloger, je savais ouvrir facilement une montre,
-et je faisais mme cette opration d'une seule main, si bien que, sans
-que le public s'en doutt, je voyais le nom de l'horloger grav sur la
-cuvette; je refermais ensuite la montre et le tour tait fait. Pour la
-devination, mon fils faisait le reste.
-
-Mais ce qui, sans contredit, nous rendit les plus grands services, ce
-fut cette vue par apprciation que mon fils surtout possdait au plus
-haut point. Il lui suffisait, lorsque nous entrions en ville, d'un
-examen trs rapide, pour connatre tous les objets que contenait un
-appartement, ainsi que les diffrents bijoux ports par les spectateurs,
-tels que breloques, pingles, lorgnons, ventails, broches, bagues,
-bouquets, etc.
-
-On doit penser avec quelle facilit il faisait la description de ces
-objets, lorsque je les lui indiquais par notre correspondance secrte.
-Je vais en citer un exemple.
-
-Un soir, dans une maison de la chausse d'Antin, la fin d'une sance
-aussi bien russie que chaudement applaudie, je me rappelai qu'en
-passant dans une pice voisine du salon o nous nous trouvions, j'avais
-fait remarquer mon fils une bibliothque vitre, en le priant
-d'observer les titres des livres et l'ordre dans lequel ils taient
-placs. Personne ne s'tait aperu de ce prompt examen.
-
---Monsieur, dis-je au matre de la maison, je veux, pour terminer
-l'exprience de la seconde vue, vous prouver sa puissance en faisant
-lire mon fils travers une muraille. Voulez-vous me confier un livre?
-
-On me conduisit tout naturellement la bibliothque en question, que je
-fis semblant de voir pour la premire fois. Je mis le doigt sur un
-livre.
-
---Emile, dis-je mon fils, quel est le nom de cet ouvrage?
-
---Un Buffon, me rpondit-il vivement.
-
---Et ct? s'empressa de dire un incrdule.
-
---Est-ce le ct de droite ou celui de gauche? rpondit mon fils.
-
---Le ct de droite, dit l'interlocuteur, qui avait ses raisons pour
-choisir cet ouvrage, parce que le titre en tait trs fin.
-
---C'est le voyage du jeune Anacharsis, rpondit l'enfant. Mais Monsieur,
-ajouta-t-il, si vous m'aviez demand le nom du livre de gauche, je vous
-aurais nomm les posies de Lamartine. Un peu sur la droite de ce rayon,
-je vois les oeuvres de Crbillon; au-dessous, deux volumes des
-Mmoires de Fleury; et mon fils nomma ainsi une douzaine d'ouvrages,
-puis il s'arrta.
-
-Les spectateurs n'avaient pas dit un mot pendant toutes ces descriptions
-tant ils taient stupfaits, mais aussitt l'exprience termine, chacun
-vint nous complimenter en battant des mains.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-PETITS MALHEURS DU BONHEUR.--INCONVNIENTS D'UN THTRE TROP
-PETIT.--INVASION DE MA SALLE.--REPRSENTATION GRATUITE.--UN PUBLIC
-CONSCIENCIEUX.--PLAISANT ESCAMOTAGE D'UN BONNET DE SOIE NOIRE.--SANCE
-AU CHATEAU DE SAINT-CLOUD.--LA CASSETTE DE
-CAGLIOSTRO.--VACANCES.--ETUDES BIZARRES.
-
-
-S'il est un fait reconnu, c'est que dans ce monde l'homme ne peut avoir
-un bonheur parfait, et que les plus heureuses chances, la plus grande
-prosprit ont aussi leurs dsagrments; c'est ce qu'on appelle les
-petits malheurs du bonheur. Une de mes tracasseries moi, c'tait
-d'avoir une salle trop petite et de ne pouvoir satisfaire toutes les
-demandes de places qui m'taient adresses. J'avais beau me mettre
-l'esprit la torture, je ne pouvais trouver aucun expdient pour parer
- cet inconvnient.
-
-Ainsi que je viens de le dire, ma salle tait le plus souvent loue
-l'avance; dans ce cas, les bureaux n'ouvraient pas, et une affiche
-placarde la porte annonait qu'il tait inutile de se prsenter, si
-l'on n'tait porteur de coupons de location. Mais il arrivait, chaque
-jour, que des personnes ennuyes de ne pouvoir se procurer un
-divertissement qu'elles s'taient promis, ne tenaient aucun compte de
-l'avertissement, s'adressaient au bureau, et sur le refus d'admission
-la sance, se rpandaient en invectives contre le buraliste et plus
-encore contre l'administration.
-
-Ces plaintes taient absurdes pour la plupart et dans le genre de
-celles-ci:
-
---C'est une indignit qu'un semblable abus, disait un jour navement
-l'un de ces rcalcitrants. Oui, je vais, ds demain, aller porter
-plainte la prfecture de police. Nous verrons si M. Robert-Houdin a le
-droit d'avoir un thtre si petit.
-
-Tant que ces rcriminations n'allaient pas plus loin, j'en riais, je le
-confesse, mais tous les mcontentements ne se terminaient pas toujours
-d'une manire aussi pacifique. Il y eut des voies de fait envers les
-employs, et mme on alla jusqu' faire l'invasion de ma salle. Ceci
-mrite d'tre racont.
-
-Un soir, une douzaine de jeunes gens, la tte chauffe par un excellent
-dner, se prsentent pour assister ma reprsentation. L'avis qu'ils
-lisent en passant n'est pour eux qu'une plaisanterie dont ils veulent
-avoir le dernier mot. En consquence, ne tenant aucun cas des
-observations qui leur sont faites, ils se groupent la porte et, pour
-me servir d'une expression consacre, ils commencent former _la tte
-de la queue_. D'autres visiteurs, autoriss par leur exemple, se mettent
-de la partie, et insensiblement une foule considrable s'assemble devant
-le thtre.
-
-Le rgisseur, averti de ce qui se passe, vient, et du haut de l'escalier
-se prpare faire la multitude un _speach_ conciliant dont il espre
-un excellent effet; il tousse afin de se rendre la voix plus claire.
-Mais il n'a pas plutt commenc son allocution, que sa voix est couverte
-par des ris moqueurs et des hues qui le forcent se taire. Il vient
-alors, en dsespoir de cause, me faire part de la situation et me
-demander avis sur ce qu'il doit faire.
-
---Ne vous inquitez pas, lui dis-je, tout ira mieux que vous ne le
-pensez. Tenez, ajoutai-je en regardant ma montre, voici sept heures et
-demie, c'est l'heure de faire entrer _les billets de location_, ouvrez
-les portes, et lorsque la salle sera pleine, le public du dehors sera
-bien forc d'abandonner la place.
-
-J'avais peine achev ces mots, qu'on vint en toute hte m'avertir que
-la foule avait bris la barrire et venait de faire irruption dans la
-salle.
-
-Je courus sur la scne, et par le _trou du rideau_ je pus m'assurer de
-la vrit du fait: toutes les places taient occupes.
-
-Je fus, je l'avoue, trs embarrass sur le parti que je devais prendre.
-Faire vacuer la salle par le poste voisin tait un scandale que je
-voulais viter et dont je ne pouvais prvoir les suites. D'ailleurs, la
-police intervenant, pourrait peut-tre susciter quelques procs, qui me
-feraient perdre un temps prcieux. Enfin la prfecture, qui ne m'avait
-impos jusque-l qu'un seul garde, voyant cette force publique
-insuffisante, ne manquerait pas de m'envoyer un piquet respectable qui
-augmenterait considrablement mes dpenses journalires.
-
-Je pris immdiatement une dtermination.
-
---Faites fermer les portes du thtre, dis-je mon rgisseur, et posez
-sur l'affiche du dehors une bande annonant que, par suite d'une
-indisposition subite, la sance d'aujourd'hui est remise demain. Comme
-cette mesure s'applique aux porteurs de billets de location, tenez-vous
-prt rendre l'argent ceux qui ne consentiront pas l'change d'un
-billet pour un autre jour. Quant moi, continuai-je, mon parti est
-pris: je donne une reprsentation gratis, et je veux pour toute
-vengeance faire regretter ce bouillant public l'quipe d'colier
-laquelle il s'est associ.
-
-Ce plan une fois arrt, je me prparai faire convenablement les
-honneurs de ma maison, et bientt le rideau se leva.
-
-En entrant en scne, je vis que le plus grand nombre des spectateurs
-avaient une contenance fort embarrasse. Je les mis tout de suite
-l'aise en me prsentant devant eux d'un air enjou, comme si j'eusse
-ignor ce qui s'tait pass. Je fis plus encore; je m'efforai de mettre
-dans ma sance tout l'entrain dont j'tais capable, et lorsque j'en vins
- la distribution de mes petits prsents, j'en fus tellement prodigue,
-que pas un spectateur ne fut oubli dans mes largesses.
-
-Il ne faut pas demander si j'tais chaudement applaudi; le public
-rivalisait avec moi de bons procds et voulait ainsi me ddommager des
-tracasseries qu'il pensait m'avoir suscites.
-
-Une scne trs originale et surtout trs comique eut lieu la sortie de
-mon spectacle.
-
-Presque tous les assistants n'avaient vu dans la prise d'assaut de ma
-salle qu'un moyen de se procurer des places, et chacun d'eux avait
-l'intention de payer la sienne aprs l'avoir occupe.
-
-Mais, de mon ct, je tenais conserver ma reprsentation gratuite
-son caractre d'originalit, dussent mes intrts en souffrir. Aussi,
-dans la prvision de ce sentiment de dlicatesse, j'avais donn l'ordre
-que les employs n'attendissent pas la fin de la sance pour quitter
-leur poste, si bien que rgisseur, buraliste, ouvreuses, avaient profit
-de la permission, et s'en taient alls.
-
-Je m'tais plac pour tout voir sans tre aperu. On cherchait un
-bureau, on furetait de tous cts pour trouver un employ, on mettait la
-main la poche, on se groupait pour prendre conseil, puis enfin de
-guerre lasse on s'en allait.
-
-Cependant le public ne se tint pas pour battu; pendant plusieurs jours
-il y eut chez moi une vritable procession de gens qui venaient payer
-leur dette. Quelques personnes y joignirent des excuses, et je reus
-galement par la poste un billet de cent francs avec la lettre suivante:
-
- Monsieur,
-
-Entran, hier, dans votre salle par un tourbillon de ttes
- folles, j'ai vainement cherch, aprs la sance, payer le prix de
- la place que j'avais occupe.
-
-Je ne veux pas cependant, Monsieur, quitter la France sans
- m'acquitter envers vous. En consquence, basant le prix de ma
- stalle sur le plaisir que vous m'avez procur, je vous envoie
- ci-joint un billet de cent francs que je vous prie d'accepter en
- paiement de la dette que j'avais involontairement contracte.
-
-Je ne me croirais pas encore quitte envers vous si je ne vous
- adressais aussi mes flicitations sur votre intressante sance, en
- vous priant, Monsieur, d'agrer l'assurance de ma considration la
- plus distingue.
-
-La perte qui rsulta pour moi de l'invasion de ma salle fut
-insignifiante, de sorte que je n'eus point me repentir de la
-dtermination que j'avais prise.
-
-D'un autre ct, l'aventure fut connue, et elle vint ajouter encore ma
-vogue en la prolongeant, car on sait que le public se dirige de
-prfrence vers les thtres o il est assur de ne pouvoir trouver de
-place.
-
-On venait le plus souvent en famille mon thtre, mais il n'tait pas
-rare aussi de voir de nombreuses socits s'y donner rendez-vous.
-
-Le trait suivant peut en donner un exemple:
-
-Le spirituel critique de la physionomie humaine, l'auteur ingnieux de
-ces charges excentriques qui ont fait pmer de rire tous ceux qui ne se
-trouvaient pas sur la sellette, Dantan jeune, vient un jour mon bureau
-de location:
-
---Madame, dit-il la buraliste, combien avez-vous de stalles votre
-thtre?
-
---Je vais consulter mon livre, dit la dame.... Est-ce pour aujourd'hui,
-Monsieur?
-
---Non, Madame, c'est pour dans huit jours.
-
---Oh! alors, vous pourrez en avoir autant que vous voudrez.
-
---Comment, autant que je voudrai? mais alors votre salle est donc en
-caoutchouc?
-
---Non, Monsieur, je veux dire seulement que sur cinquante stalles dont
-je puis disposer, vous pourrez en prendre autant qu'il vous plaira.
-
---Ah! trs bien, Madame, je comprends maintenant, reprit Dantan sur le
-ton de la plaisanterie; alors, si sur cinquante stalles je puis en avoir
-autant que je voudrai, veuillez m'inscrire pour soixante places.
-
-La dame du bureau, trs embarrasse pour la solution de ce problme, me
-fit appeler, et j'arrangeai facilement l'affaire en changeant en stalles
-le premier banc des galeries.
-
-Voici le motif qui avait fait prendre au statuaire un si grand nombre de
-places.
-
-Dantan jeune est peut-tre l'artiste qui compte le plus d'amis. Or, il
-avait trouv trs original de convier un certain nombre d'entre eux la
-sance de Robert-Houdin, et c'est pour cette runion qu'il avait retenu
-soixante stalles.
-
-J'ai voulu raconter ce fait, parce qu' la fois il prouve la vogue dont
-jouissait mon thtre, et qu'il me rappelle le commencement d'une des
-plus agrables liaisons d'amiti que j'aie faites en ma vie. A partir de
-cette poque, je devins et je suis toujours rest l'un des bons et
-intimes camarades du clbre statuaire.
-
-Avant de le connatre personnellement, j'ignorais, ainsi que le plus
-grand nombre de ses admirateurs, ses oeuvres srieuses, mais lorsque
-je fus admis dans l'intimit de son atelier, je pus apprcier toute
-l'tendue de son talent.
-
-Dantan a chez lui, range sur d'immenses rayons, la collection la plus
-complte des bustes de clbrits contemporaines; je ne pense pas qu'il
-y ait une seule tte portant un nom illustre qui ne lui ait pass par
-les mains. Ainsi que dans un muse, chacun y est class dans sa
-catgorie ou sa spcialit; les monarques et les hommes d'Etat, moins
-nombreux que les autres, sont rangs sur un mme rayon, puis viennent
-des littrateurs, des musiciens instrumentistes, des chanteurs, des
-compositeurs, des mdecins, des guerriers, des artistes dramatiques, et
-enfin les illustrations de toute nature et de tous pays. Mais ce qu'il y
-a surtout de trs intressant dans cette galerie, c'est que chaque buste
-est accompagn de sa propre charge, si bien qu'aprs avoir admir le
-personnage sous le ct srieux de l'excution, on se livre un fou
-rire en suivant dans tous ses dtails l'esprit de la caricature.
-
-En voyant ces innombrables ttes, on a de la peine s'imaginer qu'une
-existence d'homme puisse suffire un tel travail. C'est qu'aussi Dantan
-possde au plus haut degr la perception des traits caractristiques
-d'un visage; il lui suffit mme souvent de voir une personne une seule
-fois pour la reproduire avec la plus exacte ressemblance. Tmoin le fait
-suivant, que je vais citer autant pour sa singularit, que parce qu'il
-se rattache la prestidigitation:
-
-Le fils du lieutenant-gnral baron D.... vint un jour prier Dantan de
-faire le buste de son pre.
-
-Je ne vous cache pas, dit-il l'artiste, que pour l'excution de cette
-oeuvre vous allez rencontrer une difficult peut-tre insurmontable.
-Non seulement le gnral ne consentirait jamais poser pour son buste,
-mais il me serait encore tout fait impossible de vous faire rencontrer
-avec lui dans sa maison. Toujours souffrant depuis longues annes, mon
-pre ne veut voir d'autres personnes que les gens de son service, et il
-se tient presque constamment seul. Il ne nous restera donc d'autre moyen
-que de faire ce travail la drobe; comment? je l'ignore.
-
---Monsieur, votre pre ne sort-il jamais de chez lui, dit le statuaire?
-
---Si fait, Monsieur; tous les jours quatre heures le gnral monte en
-omnibus pour aller lire les journaux dans un cabinet de lecture, place
-de la Madeleine; aprs quoi il revient s'enfermer chez lui.
-
---Mais, fit l'artiste, il ne m'en faut pas davantage. Ds aujourd'hui je
-vais commencer mon travail d'observation, et demain je me mets
-l'oeuvre.
-
-En effet, quatre heures prcises, Dantan tait en faction devant une
-maison faisant le coin des boulevards et de la rue Louis-le-Grand; il
-vit bientt le gnral en sortir et se diriger vers un omnibus. Le
-sculpteur s'attache aussitt aux pas de son modle et monte en mme
-temps que lui dans le banal vhicule. Malheureusement les seules places
- occuper se trouvent du mme ct, et l'artiste ne peut faire que des
-tudes de profil, tout en prenant encore de trs grandes prcautions
-pour ne pas compromettre ses observations ultrieures.
-
-Enfin, la voiture s'arrte place de la Madeleine. Le poursuivant et le
-poursuivi entrent ensemble, ou du moins l'un aprs l'autre, dans le mme
-cabinet de lecture. L, chacun prend son journal favori et s'installe
-pour le lire.
-
-Dantan s'est plac en face du gnral, et, tout en semblant absorb dans
-un premier-Paris, il dirige sournoisement ses regards intelligents de
-son ct.
-
-Tout allait au mieux, et depuis quelques instants l'artiste faisait
-tranquillement ses tudes la drobe, lorsque le gnral, qui dj
-avait t surpris que son compagnon d'omnibus se trouvt encore au
-cabinet de lecture, vint saisir plusieurs regards furtifs de son
-vis--vis.
-
-Taquin par cette indiscrte curiosit, dont il ne pouvait comprendre la
-cause, il chercha la djouer, en se faisant un rempart de son immense
-feuille.
-
-La figure du vieux baron disparut donc. Mais le haut de sa tte dominait
-encore, et Dantan et pu continuer fructueusement son travail de ce
-ct, sans un affreux bonnet de soie noire qui la couvrait entirement.
-
-Que faire? Dans un buste, on n'improvise pas un front couvert de rides,
-pas plus que l'on ne dispose sa fantaisie les cheveux d'un vieillard.
-
-Bien des prestidigitateurs et des plus fameux se seraient trouvs
-arrts devant une pareille difficult. Dantan ne se creusa pas
-longtemps la tte, ce qui n'empcha pas son tour d'tre des plus
-piquants.
-
-Il s'approche de la dame du comptoir, cause quelques instants avec elle,
-et revient tranquillement reprendre son poste d'observation.
-
- * * * * *
-
-Il est bon de dire que, chauff par un puissant calorifre, le cabinet
-de lecture se trouvait dj une temprature convenablement leve.
-Tout--coup une chaleur insupportable se rpand dans la salle, et l'on
-voit sur quelques fronts perler de grosses gouttes de sueur.
-
-Le gnral qui, dans ce moment, tenait en main la _Gazette des
-Tribunaux_, et qui se complaisait sans doute dans quelque lugubre drame,
-fut un des derniers s'apercevoir de cet excs de temprature. A la fin
-pourtant, il sentit la ncessit de quitter son bonnet de soie et de le
-mettre dans sa poche, tout en grommelant entre ses dents: Mon Dieu,
-qu'il fait chaud ici!
-
-Le tour tait fait.
-
-Le lecteur a devin que notre malin artiste est la cause de ce bain de
-vapeur qu'il a sollicit et obtenu de la buraliste, laquelle il a
-confi le secret de son importante mission.
-
-Ce rsultat une fois obtenu, Dantan, sans perdre de temps, les yeux
-braqus pardessus la feuille que le gnral tenait la main, fait la
-hte ses tudes phrnologiques sur le crne vnrable du vieux guerrier,
-puis se levant de table, jette un dernier coup d'oeil sur les traits
-de son modle, les photographie en quelque sorte dans sa tte, et court
- son atelier se mettre l'oeuvre.
-
-A quelque temps de l, le statuaire livrait la famille du gnral le
-buste le plus parfait peut-tre qui soit jamais sorti de son ciseau.
-
- * * * * *
-
-Je ferme ici la parenthse que j'ai ouverte propos des petits malheurs
-suscits par la petitesse de mon thtre; je vais maintenant en ouvrir
-une autre sur les petits bonheurs que me procurait mon succs.
-
-Dans les premiers jours de novembre, je reus une invitation de me
-rendre Saint-Cloud, pour y donner une sance devant le roi
-Louis-Philippe et sa famille. Ce fut avec le plus grand plaisir que
-j'acceptai cette proposition. Je n'avais encore jou devant aucune tte
-couronne, et cette sance devenait pour moi un vnement important.
-
-J'avais devant moi six jours pour faire mes prparatifs. J'y mis tous
-les soins imaginables, et j'organisai mme un tour de circonstance, dont
-j'eus lieu d'esprer un excellent effet.
-
-Au jour fix pour ma sance, un fourgon attel de chevaux de poste vint
-de trs bonne heure prendre mes bagages et me conduisit au chteau. Un
-thtre avait t dress dans un vaste salon, dsign par le roi pour le
-lieu de la reprsentation.
-
-Afin que je ne fusse pas drang dans mes prparatifs, on avait pris la
-prcaution de placer un planton l'une des portes du salon qui donnait
-sur un corridor de service. Je remarquai encore trois autres portes dans
-cette pice: l'une, garnie de glaces sans tain, donnait sur le jardin,
-en face d'une avenue garnie de superbes orangers; les deux autres,
-droite et gauche, communiquaient aux appartements du Roi et ceux de
-la duchesse d'Orlans.
-
-J'tais occup disposer mes instruments, lorsque j'entendis s'ouvrir
-discrtement une des deux dernires portes dont je viens de parler, et
-tout aussitt une voix me fit cette demande du ton de la plus grande
-affabilit:
-
---Monsieur Robert-Houdin, puis-je entrer sans indiscrtion?
-
-Je tournai la tte de ce ct et je reconnus le Roi Louis-Philippe, qui,
-ne m'ayant fait cette demande que sous forme d'introduction, n'avait pas
-attendu ma rponse pour s'avancer vers moi.
-
-Je m'inclinai respectueusement.
-
---Avez-vous bien tout ce qu'il vous faut pour votre organisation? me dit
-le Roi.
-
---Oui, Sire; l'intendant du chteau m'a fourni des ouvriers trs
-habiles, qui ont promptement mont cette petite scne.
-
-A ce moment dj, mes tables, consoles et guridons, ainsi que les
-divers instruments de ma sance, symtriquement rangs sur la scne,
-prsentaient un aspect lgant.
-
---C'est trs joli ceci, me dit le Roi, en s'approchant du thtre et en
-jetant un regard furtif sur quelques-uns de mes appareils; c'est trs
-joli. Je vois avec plaisir que, ce soir, l'artiste de 1846 justifiera la
-bonne opinion qu'avait fait concevoir de lui le mcanicien de 1844.
-
---Sire, rpondis-je, aujourd'hui, comme il y a deux ans, je tcherai de
-me rendre digne de la haute faveur que Votre Majest daigne m'accorder,
-en assistant l'une de mes reprsentations.
-
---On dit la seconde vue de votre fils bien surprenante, reprit le Roi;
-mais je vous avertis, Monsieur Robert-Houdin, de vous tenir en garde,
-car nous nous proposons de vous susciter de grandes difficults.
-
---Sire, rpondis-je avec assurance, j'ai tout lieu de croire que mon
-fils les surmontera.
-
---Je serais fch qu'il en ft autrement, dit avec une teinte
-d'incrdulit le Roi qui s'loignait. Monsieur Robert-Houdin,
-ajouta-t-il en fermant la porte par laquelle il tait entr, je vous
-recommande l'exactitude.
-
-A quatre heures prcises, lorsque la famille Royale et les nombreux
-invits furent runis, les rideaux qui me cachaient tous les yeux
-s'ouvrirent, et je parus en scne.
-
-Grce mes nombreuses sances, j'avais heureusement acquis une
-assurance imperturbable et une confiance en moi-mme, que la russite de
-mes expriences avait constamment justifies.
-
-Je commenai au milieu du plus profond silence. On voulut sans doute
-voir, apprcier, juger, avant d'accorder un suffrage. Mais
-insensiblement on devint plus communicatif; j'entendis quelques
-exclamations de surprise, qui furent bientt suivies de dmonstrations
-plus expressives encore.
-
-Toutes mes expriences reurent un trs favorable accueil; celle que
-j'avais compose pour la circonstance acheva de me concilier tous les
-suffrages.
-
-Je vais en donner l'explication.
-
-J'empruntai mes nobles spectateurs quelques mouchoirs, dont je fis un
-paquet que je dposai sur ma table. Puis, ma demande, diffrentes
-personnes crivirent sur des cartes les noms d'endroits o elles
-dsiraient que les mouchoirs fussent invisiblement transports.
-
-Ceci termin, je priai le Roi de prendre au hasard trois de ces cartes
-et de choisir ensuite, parmi les trois endroits qu'elles dsignaient,
-celui qui lui conviendrait le mieux.
-
---Voyons, dit Louis-Philippe, ce qu'il y a sur celle-ci: Je dsire que
-les mouchoirs se trouvent sous un des candlabres placs sur la
-chemine. C'est trop facile pour un sorcier; passons une autre carte.
-Que les mouchoirs soient transports sur le dme des Invalides. Cela
-me conviendrait assez, mais c'est beaucoup trop loin, non pas pour les
-mouchoirs, mais pour nous..... Ah! ah! fit le Roi en regardant la
-dernire carte, je crains bien, Monsieur Robert-Houdin, de vous mettre
-dans l'embarras; savez-vous ce qu'elle propose?
-
---Que Votre Majest veuille bien me l'apprendre.
-
---On dsire que vous fassiez passer les mouchoirs dans la caisse de
-l'oranger qui est au bout de cette avenue, sur la droite.
-
---N'est-ce que cela, Sire! Veuillez ordonner et j'obirai.
-
---Soit! je ne suis pas fch de voir un pareil tour de magie. Je choisis
-donc la caisse d'oranger.
-
-Le Roi donna voix basse quelques ordres, et je vis aussitt plusieurs
-personnes courir vers l'oranger pour le surveiller et empcher toute
-fraude.
-
-J'tais enchant de cette prcaution, qui contribuait l'clat de ma
-russite, car le tour tait dj fait et la prcaution devenait tardive.
-
-Il s'agissait de faire partir les mouchoirs pour leur destination. Je
-mis le paquet sous une cloche de cristal opaque, et, prenant ma
-baguette, j'ordonnai mes voyageurs invisibles de se rendre l'endroit
-dsign par le Roi.
-
-Je levai la cloche: le petit paquet n'y tait plus, et une tourterelle
-blanche se trouvait sa place.
-
-Le Roi s'approcha alors vivement de la porte, travers laquelle il
-porta ses regards vers l'oranger, pour s'assurer que le comit de
-surveillance tait son poste. Cette vrification faite, il se mit
-sourire en hochant lgrement la tte.
-
---Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, avec une teinte d'ironie, je
-crains bien pour la vertu de votre baguette magique. Voyons, ajouta-t-il
-en se retournant vers le fond du salon, o se tenaient quelques
-serviteurs; que l'on aille prvenir Guillaume (c'tait, je crois, un des
-matres jardiniers) de faire immdiatement l'ouverture de la dernire
-caisse qui se trouve sur la droite de l'avenue; qu'il cherche avec
-prcaution dans la terre et qu'il m'apporte ce qu'il y trouvera,... si
-toutefois il y trouve quelque chose.
-
-Guillaume ne tarda pas arriver prs de l'oranger, et, bien que trs
-tonn des ordres qui lui taient donns, il se mit en mesure de les
-excuter.
-
-Il enleva soigneusement un des panneaux de la caisse, en gratta la terre
-avec prcaution, et dj l'une de ses mains s'tait avance vers le
-centre de l'oranger sans avoir rien dcouvert, quand tout--coup un cri
-de surprise lui chappa, en mme temps qu'il retirait un petit coffret
-de fer rong par la rouille.
-
-Cette curieuse trouvaille, nettoye de la terre qui la souillait, fut
-apporte et dpose sur un petit guridon qui se trouvait prs du Roi.
-
---Eh bien, Monsieur Robert-Houdin, me dit Louis-Philippe dans un
-mouvement d'impatiente curiosit, voici un coffret. Est-ce que par
-hasard les mouchoirs s'y trouveraient renferms?
-
---Oui, Sire, rpondis-je avec assurance; ils y sont et depuis fort
-longtemps.
-
---Comment depuis fort longtemps? cela ne peut tre puisqu'il y a peine
-un quart d'heure que les mouchoirs vous ont t confis.
-
---Je ne puis le nier, Sire; mais o serait la magie si je ne parvenais
-excuter des faits incomprhensibles? Votre Majest sera sans doute plus
-surprise encore, lorsque je lui prouverai d'une manire irrcusable que
-ce coffre, ainsi que ce qu'il contient, a t dpos dans la caisse de
-l'oranger, il y a soixante ans.
-
---J'aimerais assez vous croire sur parole, reprit le Roi en souriant,
-mais cela m'est impossible; dans ce cas, il me faut des preuves.
-
---Que Votre Majest veuille bien ouvrir cette cassette, et elle en
-trouvera de trs convaincantes.
-
---Oui, mais j'ai besoin d'une clef pour cela.
-
---Il ne tient qu' vous, Sire, d'en avoir une. Veuillez la dtacher du
-cou de cette charmante tourterelle, qui vient de vous l'apporter.
-
-Louis-Philippe dnoua un ruban qui soutenait une petite clef rouille,
-avec laquelle il se hta d'ouvrir le coffret.
-
-Le premier objet qui se prsenta aux yeux du Roi fut un parchemin sur
-lequel le monarque lut ce qui suit:
-
- AUJOURD'HUI, 6 JUIN 1786,
-
- Cette bote de fer, contenant six mouchoirs, a t place au milieu
- des racines d'un oranger par moi, Balsamo, comte de Cagliostro,
- pour servir l'accomplissement d'un acte de magie qui sera excut
- dans soixante ans, pareil jour, devant Louis-Philippe d'Orlans
- et sa famille.
-
---Dcidment, cela tient du sortilge, dit le Roi de plus en plus
-tonn..... Rien ne manque la ralit, car le sceau et la signature du
-clbre sorcier sont apposs au bas de cette dclaration qui, Dieu me
-pardonne, sent fortement le roussi.
-
-A cette plaisanterie, l'auditoire se prit rire.
-
---Mais, ajouta le Roi, en sortant de la bote un paquet cachet avec
-beaucoup de soin, serait-il possible que les mouchoirs fussent sous
-cette enveloppe?
-
---En effet, Sire, ils y sont; seulement, avant d'ouvrir ce paquet, je
-prie Votre Majest de remarquer qu'il est galement scell du cachet du
-comte de Cagliostro.
-
-Ce cachet, qui a jou un grand rle sur les fioles d'lixir de longue
-vie et sur les sachets d'or potable du clbre alchimiste, avait une
-certaine clbrit. Torrini, qui avait beaucoup connu Cagliostro, m'en
-avait, dans le temps, remis une empreinte que j'avais conserve, et sur
-laquelle j'avais pris un clich.
-
---Certainement, c'est bien le mme, rpondit mon Royal spectateur en
-regardant deux fois le sceau de cire rouge.
-
-Toutefois, impatient de connatre le contenu du paquet, le Roi en
-dchira vivement l'enveloppe, et bientt il tala devant les spectateurs
-tonns les six mouchoirs qui, quelques minutes auparavant, taient
-encore sur ma table.
-
-Ce tour me valut de vifs applaudissements. Mais pour l'exprience de la
-seconde vue, qui devait terminer la sance, j'eus rellement soutenir
-une lutte acharne, ainsi que le Roi me l'avait annonc.
-
-Parmi les objets qui me furent prsents, se trouvait, je me rappelle,
-une mdaille avec laquelle on croyait bien nous embarrasser. Cependant,
-je ne l'eus pas plus tt entre les mains, que mon fils en fit la
-description de la faon suivante:
-
---C'est, dit-il avec assurance, une mdaille grecque en bronze sur
-laquelle est un mot compos de six lettres que je vais peler: _lambda_,
-_epsilon_, _mu_, _nu_, _omicron_, sigma, ce qui fait _Lemnos_.
-
-Mon fils connaissait l'alphabet grec; il put donc lire le mot Lemnos,
-quoiqu'il lui et t impossible d'en donner la traduction.
-
-C'tait dj, comme on doit le penser, un vritable tour de force pour
-ce jeune enfant; mais la famille Royale ne s'en tint pas l.
-
-On me remit encore une petite pice de monnaie chinoise, perce, comme
-on le sait, d'un trou dans le milieu; le nom et la valeur de la pice
-furent aussitt dsigns. Enfin, une difficult dont j'eus le bonheur de
-me tirer avec avantage, vint clore brillamment cette exprience.
-
-J'avais t tonn que la duchesse d'Orlans, qui prenait un intrt
-tout particulier la seconde vue, se ft absente pour rentrer dans son
-appartement. Elle ne tarda pas revenir et me remit entre les mains un
-petit crin dont elle me pria de faire dsigner le contenu par mon fils,
-mais en me recommandant expressment de ne pas l'ouvrir.
-
-J'avais prvu la dfense; aussi, pendant que la princesse me parlait,
-j'ouvris l'crin d'une main et, d'un coup-d'oeil rapide, je m'assurai
-de ce qu'il renfermait. Cependant je feignis de reculer un instant
-devant cette proposition, afin de produire un plus grand effet.
-
---Votre Altesse, rpondis-je en rendant l'crin, me permettra de me
-dfendre d'une pareille impossibilit, car elle a d remarquer que
-jusqu' ce moment il fallait que l'objet me ft connu pour que mon fils
-le nommt.
-
---Vous avez pourtant surmont de plus grandes difficults, reprit la
-belle-fille de Louis-Philippe. Nanmoins, si cela ne se peut pas, n'en
-parlons plus, je serais fche de vous mettre dans l'embarras.
-
---Ce que demande Votre Altesse est, je le rpte, impossible, et
-pourtant, jaloux de justifier la confiance que vous avez dans sa
-clairvoyance, mon fils, par un effort suprme de ses facults, va tcher
-de voir travers l'crin ce qu'il contient.
-
---Le peut-il, mme travers mes mains, reprit la Duchesse en cherchant
- cacher l'crin.
-
---Oui, Madame, et Votre Altesse ft-elle dans l'appartement voisin, mon
-fils le verrait encore.
-
-La Duchesse d'Orlans, sans accepter cette nouvelle preuve, que je lui
-proposais, se contenta d'interroger elle-mme mon fils.
-
-L'enfant, qui depuis longtemps avait ses instructions, rpondit sans
-hsiter: il y a dans cet crin une pingle en or, surmonte d'un
-diamant, autour duquel est un cercle d'mail bleu ciel.
-
---C'est de la plus grande exactitude, dit la Duchesse en prsentant au
-Roi le bijou qu'elle sortit de sa bote. Jugez vous-mme, Sire.
-
-Et se retournant vers moi:
-
---Tenez, Monsieur Robert-Houdin, me dit-elle avec une grce infinie,
-voulez-vous accepter cette pingle en souvenir de votre visite
-Saint-Cloud?
-
-Je remerciai vivement Son Altesse, en l'assurant de ma reconnaissance.
-
-La reprsentation tait termine; le rideau se baissa et je pus mon
-tour jouir librement d'un curieux spectacle: c'tait de voir par un
-petit trou mon auditoire rassembl par groupes et se communiquant
-l'envi ses impressions.
-
-Avant de quitter le chteau, le Roi et la Reine me firent encore
-adresser les plus flatteuses paroles par la personne charge de me
-remettre un souvenir de leur munificence.
-
- * * * * *
-
-Cette reprsentation ne put augmenter ma vogue; cela n'tait plus
-possible, mais elle contribua puissamment l'entretenir. Ma sance
-Saint-Cloud eut surtout du retentissement dans l'aristocratie qui,
-jusqu' ce moment, avait hsit venir dans ma petite salle; la
-curiosit la fit passer par dessus quelques considrations, et elle vint
- son tour s'assurer de la ralit des merveilles qui m'taient
-attribues.
-
-Cependant les chaleurs de l't commenaient se faire sentir: nous
-tions aux premiers jours de juillet, je dus songer fermer mon
-thtre; seulement, au lieu d'aller courir fortune, comme l'anne
-prcdente, je m'occupai changer et renouveler ma sance. La tche
-tait grande, mais j'tais rempli d'une courageuse mulation, car je
-n'ignorais pas que mon succs m'imposait des obligations, et que pour le
-voir se continuer il me fallait constamment en tre digne. Loin de me
-laisser dcourager par ce dicton rtrograde: _Nil novi sub sole_,
-qu'Alfred de Musset a spirituellement paraphras ainsi:
-
- La paresse nous bride et les sots vont disant
- Que sous ce vieux soleil tout est fait prsent;
-
-je m'inspirais de cette pense du mme auteur:
-
- Croire tout dcouvert est une erreur profonde;
- Je ferai du nouveau, n'en ft-il plus au monde.
-
-Ce qu'il y avait de plus pnible dans mon travail de recherches, c'est
-qu'il fallait que mes inventions fussent termines heure et jour
-nomms, car la reprise de mes reprsentations tait fixe au premier
-septembre suivant, et, pour bien des raisons, je tenais tre exact.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
-NOUVELLES EXPRIENCES.--LA _SUSPENSION THRENNE_, ETC.--SANCE A
-L'ODON.--UN DOUBLE ACCROC.--LA PROTECTION D'UN ENTREPRENEUR DE
-SUCCS.--1848.--LES THTRES AUX ABOIS.--JE QUITTE PARIS POUR
-LONDRES.--LE DIRECTEUR MITCHELL.--LA PUBLICIT ANGLAISE.--LE GRAND
-WIZARD.--LES MOULES A BEURRE SERVANT A LA RCLAME.--AFFICHES
-SINGULIRES.--CONCOURS PUBLIC POUR LE MEILLEUR CALEMBOUR.
-
-
-Au lieu de faire la rouverture de mes sances au commencement de
-septembre, ainsi que je l'avais espr, mes vacances forces, que je
-pourrais mieux appeler mes _travaux forcs_, se prolongrent un mois de
-plus. Ce fut seulement au premier octobre que je me trouvai en mesure de
-prsenter mes nouvelles expriences.
-
-Mes intrts taient grandement compromis par ce retard, mais
-j'esprais, avec quelque raison, me ddommager de mes pertes par
-l'empressement que mettrait le public venir me visiter.
-
-Mon nouveau rpertoire se composait _du Coffre de cristal_, _du Carton
-fantastique_, _du Voltigeur au trapze_, _du Garde-Franaise_, _de la
-Naissance des fleurs_, _des Boules de cristal_, _de la Bouteille
-inpuisable_, _de la Suspension threnne_, etc., etc.
-
-J'avais surtout donn tous mes soins cette dernire exprience, sur
-laquelle je fondais de grandes esprances. La chirurgie m'en avait donn
-la premire ide.
-
-On se rappelle que vers 1847 on commena, en France, appliquer aux
-oprations chirurgicales l'insensibilit produite par l'aspiration de
-l'ther; on ne parlait dans le monde que des merveilleux effets de cette
-anesthsie et de ses heureuses applications; c'tait aux yeux de bien
-des gens une opration tenant presque de la magie.
-
-Voyant que les chirurgiens se permettaient une sortie sur mon domaine,
-je me demandai si par ce fait ils ne me donnaient pas le droit d'user de
-reprsailles. Je le fis en inventant aussi mon _opration threnne_,
-qui tait, je crois, bien autrement surprenante que celle de mes
-_confrres_ en chirurgie.
-
-Le sujet sur lequel je devais oprer tait le plus jeune de mes enfants,
-et je ne pouvais rencontrer une physionomie plus heureuse pour mon
-exprience. C'tait un gros garon de six ans, dont la figure frache et
-panouie respirait la sant. Malgr son jeune ge, il mit la plus grande
-intelligence apprendre son rle, et il le joua avec une telle
-perfection, que les plus incrdules en furent dupes.
-
-Ce tour tait l'un des plus applaudis de ma sance. Il est vrai de dire
-que la mise en scne en tait parfaitement combine. Pour la premire
-fois, j'avais essay de diriger la surprise de mes spectateurs en la
-faisant crotre comme par degrs, jusqu'au moment o elle devait en
-quelque sorte faire explosion.
-
-J'avais divis mon exprience en trois points, dont les effets taient
-successivement plus tonnants les uns que les autres.
-
-Ainsi, lorsque j'tais le tabouret de dessous les pieds de l'enfant[14],
-le public, qui avait souri pendant les prparatifs de la suspension,
-commenait devenir srieux;
-
-Quand ensuite j'tais l'une des cannes, on entendait des exclamations de
-surprise et de crainte;
-
-Enfin, au moment o je soulevais mon fils la position horizontale,
-les spectateurs, ce dnouement inattendu, couronnaient l'exprience de
-bravos unanimes.
-
-Cependant, il arrivait quelquefois que des personnes sensibles, prenant
-l'thrisation trop au srieux, protestaient intrieurement contre les
-applaudissements et m'crivaient des lettres dans lesquelles elles
-tanaient vertement le pre dnatur, qui sacrifiait au plaisir du
-public la sant de son pauvre enfant. On alla mme jusqu' me menacer de
-solliciter contre moi la svrit des lois, si je n'abandonnais pas mon
-inhumaine opration.
-
-Les auteurs anonymes de ces rcriminations ne se doutaient gure du
-plaisir qu'ils me faisaient prouver. Aprs nous tre gays de ces
-lettres en famille, je les gardais prcieusement comme des tmoignages
-de l'illusion que j'avais produite.
-
-La vogue que me procura cette sance ne pouvait surpasser celle de
-l'anne prcdente; je n'avais esprer d'autre rsultat que celui
-d'emplir ma salle, et cela avait lieu chaque jour.
-
-La famille royale voulut aussi voir mes nouvelles expriences. On loua
-la salle entire pour une aprs-midi, en sorte que mes sances du soir
-ne furent pas interrompues.
-
-Cette reprsentation, laquelle assistait galement la reine des Belges
-avec sa famille, ne me prsenta du reste d'autre particularit que de
-voir dans ma petite salle l'imposant spectacle d'une aussi considrable
-runion de hauts personnages. Toutes les places taient occupes, car
-Leurs Majests taient accompagnes de leurs cours respectives et d'un
-grand nombre d'ambassadeurs et de dignitaires du royaume.
-
-Comme j'avais lieu de l'esprer, mes nobles spectateurs furent
-satisfaits et daignrent m'adresser de vive voix leurs compliments.
-
-Au milieu de ces douces satisfactions, j'avais tout lieu de croire que
-je possdais les bonnes grces du public. Cependant j'appris mes
-dpens, on va en juger, que si solide que paraisse la faveur de ce
-souverain, il faut quelquefois bien peu de chose pour la voir prs de
-s'vanouir.
-
-Le 10 fvrier 1848, Madame Dorval donnait l'Odon une reprsentation
-son bnfice. J'avais promis cette minente artiste d'y joindre comme
-intermde quelques-unes de mes expriences.
-
-Je fus de la plus grande exactitude ce rendez-vous d'Outre-Seine; onze
-heures et demie sonnaient lorsque le rideau se baissa pour l'entr'acte
-qui devait prcder ma sance. Comme j'tais dj depuis quelques
-instants en mesure de commencer, dix minutes me suffirent pour donner un
-dernier coup-d'oeil mes apprts.
-
-Mon premier soin, en prenant possession de la scne, avait t de me
-soustraire aux regards indiscrets; j'avais congdi tout le monde.
-Malheureusement je n'avais mme pas fait d'exception en faveur du
-rgisseur, et l'on va voir quelles furent les tristes consquences de
-cette mesure.
-
-Plein d'excellentes dispositions, je fais frapper les trois coups
-d'usage par mon domestique, et l'orchestre commence jouer, tandis que,
-retir dans la coulisse, je me prpare faire mon entre en scne. Mais
-au moment o le rideau se lve, je me rappelle avoir oubli un de mes
-_accessoires_, je cours le chercher ma loge et reviens en toute hte.
-O fatalit! dans ma prcipitation je ne vois pas un _trapillon_[15] que
-le machiniste a imprudemment laiss ouvert, et ma jambe s'y enfonce
-jusqu'au-dessus du genou.
-
-Une vive douleur m'arrache un cri de dtresse; mon domestique accourt,
-et ce n'est qu'avec peine qu'il parvient me dgager. Mais dans quel
-tat! mon pantalon, ouvert et dchir sur toute la longueur, laisse voir
-ma jambe couverte de sang et affreusement corche.
-
-Dans ce dsastreux tat, il ne m'est plus possible de paratre en scne,
-je cherche alors autour de moi quelqu'un pour aller annoncer au public
-l'vnement dont je viens d'tre la victime; je n'aperois que deux
-pompiers. Des pompiers pour une ambassade aussi dlicate! il ne fallait
-pas y songer. J'avais bien aussi mon domestique; mais il faut que l'on
-sache que ce brave garon tait un ngre aux cheveux crpus, aux lvres
-paisses, au teint d'bne, dont le langage naf n'et pas manqu
-d'exciter une rise gnrale sur ma triste position.
-
-Le rgisseur seul et pu se charger de la mission; mais o le trouver?
-
-Ces rflexions, promptes comme l'clair, sont interrompues par les
-prludes d'un orage qui couve dans la salle; le public m'appelle, car,
-on s'en souvient, le rideau est lev, et, aux yeux des spectateurs,
-l'artiste a manqu son entre; c'est l une faute irrespectueuse et par
-cela mme impardonnable!
-
-Mon ngre, sans s'inquiter de ce qui se passe au-dehors, dchire son
-mouchoir et le mien, et bande ma plaie avec beaucoup d'habilit. Cela ne
-m'empche pas d'en ressentir une vive souffrance, mais je ne tarde pas
-prouver un tourment mille fois plus grand encore lorsque j'entends
-clater dans la salle une bruyante tempte. Le public, qui avait
-commenc par frapper des pieds, siffle maintenant, crie, hurle, sur tous
-les tons discordants du mcontentement.
-
-Surmontant ma douleur, je change de pantalon en toute hte[16] et je me
-dcide aller moi-mme faire l'annonce de ma catastrophe. Je me dirige
-vers la porte du fond, et je me dispose l'ouvrir lorsqu'un vacarme
-pouvantable, paroxisme effrn de l'impatience, me glace d'effroi et
-m'arrte; je n'ose plus, le coeur me manque. Pourtant il faut en
-finir. Allons, me dis-je, dans un dernier effort sur moi-mme, du
-courage! et tout aussitt ouvrant les deux battants, j'entre en scne.
-
-Je n'oublierai jamais la rception qui me fut faite mon arrive. D'un
-ct, des cris, des sifflets, des hues; de l'autre, des trpignements
-et des applaudissements tout rompre. C'taient comme deux partis en
-prsence cherchant s'craser l'un l'autre par un excs de tapage.
-
-Ple et tremblant devant une aussi rude preuve, j'attends, immobile, le
-moment o les combattants venant faire une trve, me permettront de me
-justifier de mon retard. Ce moment arriva enfin, et je pus raconter ma
-triste aventure. Ma pleur attestait la vrit de mes paroles; le
-public se laissa dsarmer, et les sifflets cessrent de se mler aux
-applaudissements qui accueillirent mes explications.
-
-Il faut savoir ce que ces claquements de mains, ces bravos, ces figures
-bienveillantes font passer de soulagement et de bien-tre dans le
-coeur d'un artiste, pour comprendre le revirement soudain qui s'opra
-en moi. La sang me monta au visage et me rendit mes couleurs; les forces
-me revinrent, et possd d'une nergie nouvelle, j'annonai au public
-que me trouvant beaucoup mieux, j'allais excuter ma sance. Je le fis
-en effet, et telle fut la puissance de la surexcitation morale sous
-l'empire de laquelle j'tais, que je sentis peine le mal caus par ma
-blessure.
-
- * * * * *
-
-J'ai dit qu' mon entre en scne j'avais t salu par des
-dmonstrations d'une nature toute diffrente: si beaucoup de spectateurs
-sifflaient, d'autres m'applaudissaient. La vrit exige de ma part un
-aveu; j'tais soutenu, ce soir l, par un protecteur tout puissant.
-
-Ceci demande explication; aussi pour donner mon lecteur le mot de
-cette nigme, je suis oblig de lui raconter une toute petite anecdote.
-
-A l'poque o j'inventai l'exprience de la seconde vue, plusieurs
-directeurs de Paris me firent la proposition de venir la prsenter comme
-intermde sur leurs thtres. Je m'y tais refus par la raison que,
-dj trs fatigu de mes propres reprsentations, il me cotait de les
-prolonger encore. Ma dtermination tait donc bien arrte sur ce point,
-lorsque je reus la visite d'une artiste du Palais-Royal, madame M...,
-qui y remplissait l'emploi des dugnes.
-
---Monsieur, me dit-elle avec une certaine hsitation, je n'ai pas
-l'honneur d'tre connue de vous; aussi n'est-ce qu'avec crainte que je
-me prsente pour vous prier de me rendre un grand service. Voici le
-fait. Notre bon directeur, Dormeuil, veut bien donner mon bnfice une
-reprsentation dont le produit, s'il est suffisant, doit tre employ
-librer mon fils du service militaire. Il ne tiendrait qu' vous,
-Monsieur, d'assurer le succs de cette reprsentation en lui accordant
-votre concours. Et cette pauvre mre, puisant son loquence dans son
-amour pour son fils, me peignit avec de si vives couleurs le chagrin
-qu'elle prouverait d'un insuccs, que, touch de son malheur, je revins
-sur ma dtermination et consentis joindre sa soire mon exprience
-de la _seconde vue_.
-
-Je n'ose me flatter que mon nom fut pour quelque chose dans le succs de
-la reprsentation; toujours est-il que la salle fut comble, et que la
-recette couvrit largement les frais d'un remplaant.
-
-Le lendemain, l'heureuse mre vint me faire part de son bonheur et
-m'adresser ses remerciements. Elle tait accompagne d'un Monsieur que
-je ne connaissais pas, mais qui, aussitt que Madame M... eut cess de
-parler, m'exposa son tour le but de sa visite.
-
---J'ai pris la libert d'accompagner ici Madame, me dit-il, pour vous
-complimenter de ce que vous avez fait pour elle; c'est l une bonne
-action dont tous mes camarades du thtre vous savent un gr infini;
-pour ma part, j'espre tt ou tard vous en tmoigner reconnaissance ma
-manire.
-
-Tout en tant flatt de la dmarche de mon visiteur, j'tais trs
-intrigu du sens de sa dernire phrase; il s'en aperut, et, sans me
-donner le temps de lui rpondre, il continua:
-
---Ah! j'oubliais de vous dire qui je suis; j'aurais d commencer par l.
-Je me nomme Duhart, et je suis entrepreneur des succs du thtre du
-Palais-Royal. A propos, ajouta-t-il, avez-vous t satisfait de l'entre
-que je vous ai faite hier?
-
-J'avoue que cette confidence m'ta une douce illusion; j'avais cru ne
-devoir qu' moi-mme la rception qui m'avait t faite, et voil que je
-ne savais plus quelle tait au juste la part d'applaudissements que ma
-sance m'avait mrite. Nanmoins, je remerciai M. Duhart de sa
-bienveillance passe et de celle qu'il me promettait pour l'avenir.
-
-Trois mois aprs, je ne pensais plus cet incident, lorsqu'un jour o
-je devais donner une sance la Porte-Saint-Martin, je vis arriver chez
-moi mon ami Duhart.
-
---Un seul mot, M. Houdin, me dit-il sans vouloir prendre la peine de
-s'asseoir, j'ai lu sur les affiches que vous jouez au bnfice de
-Raucourt; j'ai t vous recommander P... qui vous _soignera_.
-
-Je fus _soign_, en effet, car lorsque je parus en scne, on me fit une
-entre digne des plus hautes clbrits artistiques. Il tait facile de
-reconnatre une ovation chaudement recommande. Cependant je dois dire
-que pour ces applaudissements comme pour tous ceux qui suivirent dans le
-cours de la soire, je remarquai, ma grande satisfaction, que le
-public, ainsi que l'on dit en langue _romaine_, _portait coup_, et que
-les bravos partant du parterre rayonnaient fort bien dans toute la
-salle.
-
-A quelques mois de l, propos d'une reprsentation que je donnai au
-Gymnase, mme visite de Duhart, mme recommandation son confrre, et
-mme rsultat. Enfin, il y eut peu de mes excursions hors de ma scne,
-auxquelles ne se soit intress mon protecteur reconnaissant.
-
-Je dois le dire, je le laissais faire, et je n'y voyais aucun mal. Loin
-de l, ces encouragements taient un stimulant pour moi: chaque fois je
-redoublais d'efforts pour les mriter.
-
-Je me suis fait un plaisir de raconter ce trait, car il peint bien le
-caractre d'homme capable d'tre aussi longtemps reconnaissant d'un peu
-de bien fait une pauvre camarade de thtre. Du reste, la
-reprsentation de l'Odon fut la dernire o ce bon Duhart se drangea
-pour moi. La rvolution de fvrier arriva quelques jours plus tard.
-
-On sait que cet vnement fut un vritable coup de massue pour tous les
-thtres.
-
-Aprs avoir puis toutes les attrayantes amorces de leur rpertoire,
-les directeurs, aux abois, voyant leur agaceries infructueuses, se
-runirent vainement en congrs pour conjurer une aussi dsastreuse
-situation.
-
-J'avais t convoqu cette runion. Mais si j'y fis acte de prsence,
-ce fut par pure politesse, car je me trouvais dans une position tout
-exceptionnelle relativement mes confrres.
-
-Cette position tenait simplement ce que mon tablissement, au lieu de
-porter le nom de thtre, s'appelait un spectacle[17]. Moyennant cette
-lgre diffrence de dnomination, je jouissais de droits infiniment
-plus tendus.
-
-Ainsi, tandis que les thtres ne pouvaient avoir des affiches que d'une
-dimension dtermine par une ordonnance de police, j'avais la libert,
-moi, directeur de spectacle, de faire l'annonce de mes sances dans des
-proportions illimites.
-
-Je pouvais diminuer ou augmenter le nombre de mes reprsentations selon
-ma fantaisie, ce qui n'tait pas un des moindres avantages de mon
-administration.
-
-Enfin j'avais le droit, quand bon me semblerait, de mettre la clef de ma
-salle dans ma poche, de congdier mes employs et de me promener, en
-attendant des destins plus doux.
-
-Toutefois ces avantages, auxquels j'ajouterai celui d'avoir des frais
-beaucoup plus modrs que mes confrres, ne m'offrirent d'autre rsultat
-que celui de ne pas perdre d'argent. J'eus beau faire feu des quatre
-pieds, le public resta sourd mon appel comme au leur.
-
-Je me trompe; pendant quelques jours, je reus du Gouvernement
-provisoire de trs gracieuses lettres sous forme de _laissez-passer_,
-qui me priaient de recevoir dans ma salle des jeunes gens des coles
-Polytechnique et de Saint-Cyr avec les personnes dont ils taient
-accompagns.
-
-J'tais enchant, du reste, de cet aimable sans-faon, qui venait
-augmenter le nombre de mes rares spectateurs; je jouais au moins devant
-une salle assez bien garnie, et je n'avais plus le crve-coeur de voir
-ces maudites banquettes vides, dont l'aspect paralyse d'ordinaire les
-moyens de l'artiste, mme le plus philosophe.
-
-Cette illusion tait la vrit bien phmre, car, chaque soir, aprs
-la sance, mon caissier faisait, en m'abordant, une triste figure.
-
-Quel dsenchantement! quelles amres reprsailles de la part de
-l'aveugle desse qui, pendant quelque temps, m'avait accord de si
-douces faveurs!
-
-Nanmoins, dans ces moments de dtresse, je puis le dire en toute
-sincrit, les dceptions et les tourments ne sont pas tous dans les
-chiffres de profits et pertes: un directeur a beau ne pas faire de
-recette, il veut cacher sa misre. Pour donner le change, il cherche
-garnir son thtre et il donne gratuitement des billets. Je recourus
-ce moyen; mais ce qui paratra trange, c'est que ces billets qui, un
-mois plus tt, eussent t regards comme une trs grande faveur, furent
-reus avec beaucoup d'indiffrence; souvent mme il arriva que l'on ne
-se donnait pas la peine de rpondre mon invitation.
-
-Devenu philosophe par ncessit, je finis par me rsigner voir ma
-salle peu prs vide, et je n'envoyai plus d'invitations. D'ailleurs
-j'avais eu l'occasion d'tudier le _billet de faveur_ (c'est ainsi que
-l'on personnifie celui qui vient gratis au thtre) et j'avais remarqu
-que ce genre de public est, ou semble toujours tre trs indiffrent au
-spectacle. En effet, le _billet de faveur_, lorsqu'il sait que le
-thtre est court de spectateurs, croit faire un acte de complaisance
-en se rendant l'invitation qui lui est faite. Une fois entr, s'il
-voit la salle pleine, il se figure que toutes les places sont occupes
-par des billets donns (il a quelquefois raison), et il en conclut que
-le spectacle doit tre peu amusant. S'il arrive qu'il se trompe, il
-n'applaudit pas, parce qu'il craint d'tre reconnu pour tre venu
-gratis, et de passer pour un compre, payant sa place en
-applaudissements.
-
- * * * * *
-
-J'en tais l de mes misres administratives, lorsque, un matin, je
-reus la visite du directeur du Thtre-Franais de Londres. Mitchell
-(c'est le nom du directeur), loin de chercher m'tourdir par des
-promesses mensongres se contenta de me faire cette simple proposition:
-
---Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous tes trs connu Londres;
-venez donner des reprsentations au thtre Saint-James, et tout me
-porte croire que vous y aurez du succs. Du reste, nous y serons
-galement intresss, car nous partagerons les recettes brutes, et sur
-ma part, je paierai tous les frais des reprsentations. Vous alternerez
-avec mon opra-comique, c'est--dire que vous jouerez les mardi, jeudi
-et samedi. Vous commencerez, si vous le voulez, le 7 mai prochain,
-c'est--dire dans un mois, partir d'aujourd'hui.
-
-Ces conditions me semblant trs acceptables, j'ajouterai mme fort
-avantageuses, j'y souscrivis avec empressement. Mitchell alors me tendit
-la main, je lui donnai la mienne, et cette sanction amicale fut le seul
-trait que nous fmes pour cette importante affaire. Point de ddit de
-part ni d'autre, point de conventions secondaires, point de signature,
-et jamais march ne fut mieux ciment.
-
-Depuis lors, dans mes longues relations avec Mitchell, j'eus maintes
-fois l'occasion d'apprcier toute la valeur de sa parole. C'est
-qu'aussi, je puis le dire hautement, c'est sans contredit un des plus
-consciencieux directeurs que j'aie jamais rencontrs. A la religion de
-la foi donne, Mitchell joint en outre une affabilit extrme, une
-gnrosit et un dsintressement toute preuve. En toute
-circonstance, on le voit agir _quite a gentleman_, comme on dit en
-anglais, ou comme on dirait en France, en parfait gentilhomme. Une des
-plus brillantes qualits qu'on doit lui reconnatre, comme directeur,
-c'est la dlicatesse de ses procds envers ses artistes. Le trait
-suivant peut en donner un exemple.
-
-Jenny Lind chantait au thtre italien de Londres prcisment les jours
-o je donnais mes reprsentations Saint-James, de sorte que, malgr
-tout le dsir que j'avais d'aller l'entendre, je ne pouvais me dcider
-sacrifier une sance pour cet attrayant plaisir. Cependant, par une
-circonstance trop longue raconter ici, il arriva que je me trouvai
-libre un jour de reprsentation de Jenny Lind. Il faut dire qu'outre
-l'exploitation du thtre Saint-James, Mitchell avait lou pour toute
-l'anne une certaine quantit de loges au Thtre-Italien, et que, selon
-la coutume anglaise, il les revendait aux plus offrants. Il arrivait
-parfois que des coupons n'taient pas vendus au moment de la
-reprsentation; Mitchell en faisait alors profiter quelques amis
-privilgis. Je savais cette particularit, et je me proposai de lui
-faire, ce soir-l, le cas chant, la demande d'une semblable faveur.
-
-Au moment o j'allais sortir de chez moi pour aller trouver mon
-directeur, il entra dans ma chambre.
-
---Parbleu, mon cher Mitchell, lui dis-je en l'abordant, j'allais
-prcisment chez vous pour prsenter une requte.
-
---Quelle qu'elle soit, mon ami, me rpondit-il gracieusement, soyez
-assur d'avance qu'elle sera trs bien accueillie.
-
-Et lorsque je lui eus expliqu ce dont il s'agissait:
-
---Mon Dieu, Houdin, me dit-il du ton d'une vritable contrarit, que
-vous me faites de peine de me demander cela!
-
---Pourquoi donc? repris-je sur le mme ton; si cela ne se peut pas, mon
-cher ami, mettons que je n'ai rien dit.
-
---Au contraire, Houdin, au contraire, cela se peut trs bien; je suis
-seulement contrari d'avoir manqu la surprise que je voulais vous
-faire; je vous apportais prcisment une excellente loge pour ce soir...
-La voici.
-
-Peut-on trouver rien de plus dlicat et de plus aimable que cette
-manire de faire?
-
-Quinze jours ne s'taient pas couls depuis mon entrevue avec Mitchell,
-qu'aprs une traverse des plus heureuses, je dbarquais Londres. Ds
-mon arrive, mon directeur me conduisit dans un charmant logement
-attenant son thtre, et, aprs l'avoir mis ma disposition, il m'en
-fit visiter toutes les pices. Arrivs dans la chambre coucher:
-
---Vous voyez l, me dit-il, un lit clbre; c'est ici que Rachel,
-Djazet, Jenny Colon et plusieurs autres clbrits artistiques se sont
-reposes des motions de leurs succs. Vous ne pouvez y avoir que de
-trs belles inspirations dans les rves qu'voquera en vous le souvenir
-de ces htes illustres. A tout autre que vous, mon cher Houdin, je
-dirais que ces clbres prdcesseurs lui porteront bonheur, mais votre
-chance vous est dans la vertu de votre baguette magique.
-
-Mitchell voulant donner mes reprsentations tout l'attrait dsirable,
-avait command, pour mes sances, au dcorateur de son thtre, un salon
-Louis XV d'une grande richesse, ainsi qu'un rideau d'avant-scne, sur
-lequel devait tre peint en lettres d'or le titre, adopt pour mon
-thtre de Paris, _Soires fantastiques_ de ROBERT-HOUDIN. Ce travail,
-assez long excuter, ne me permettait de commencer l'organisation de
-ma sance que lorsqu'il serait entirement termin.
-
-En attendant, n'ayant rien de mieux faire, j'allais me promener,
-chaque jour, dans les magnifiques parcs de Londres, et je prenais des
-forces en prvision des fatigues que j'allais prouver dans mes sances.
-
-A ce mot de fatigues, le lecteur sera sans doute surpris, car il a le
-droit de croire que mon sjour Londres sera, en quelque sorte, un
-temps de repos, puisqu'au lieu de jouer sept fois par semaine comme chez
-moi, je ne dois plus donner que trois reprsentations dans le mme laps
-de temps.
-
-Pour expliquer cette contradiction, il me suffira de dire que le travail
-et les fatigues sont moins dans l'excution des sances que dans leur
-organisation. Or, comme Saint-James, j'allais jouer alternativement
-avec une troupe d'opra-comique, il en rsultait que, pour ne pas gner
-les artistes dans leurs tudes, je devais leur laisser tout le temps
-ncessaire leurs rptitions qui, on le sait, prennent la plus grande
-partie de la journe. En consquence j'avais promis de dbarrasser la
-scne aussitt ma reprsentation termine, et de n'en prendre possession
-que dans le milieu du jour qui m'tait rserv. Ajoutons que dans le
-travail d'installation et de dmnagement, il ne suffisait pas seulement
-de l'oeil du matre, il fallait pour bien des raisons que je misse la
-main l'oeuvre.
-
-On comprendra facilement ce qu'une telle situation devait me causer de
-fatigue.
-
-Mitchell avait, pour l'aider dans la direction de son thtre, deux
-employs de la plus grande intelligence: ils se nommaient Chapman et
-Nemmo. L'un calme et rflchi, s'occupait de la partie administrative;
-l'autre, vif, alerte, actif, surveillait certains dtails du thtre et
-particulirement tout ce qui regardait la publicit.
-
-D'aprs les recommandations du directeur, Nemmo avait fait grandement
-les choses pour l'annonce de mes reprsentations. D'normes affiches,
-sur lesquelles taient reprsentes les diffrentes expriences de ma
-sance, couvrirent les murs de Londres, et furent, selon l'usage
-anglais, promenes dans les rues de la ville, l'aide d'une voiture
-semblable celles que nous avons Paris pour les dmnagements.
-
-Mais, quelque grande que ft cette publicit, elle tait encore modeste
-comparativement celle que vint nous opposer un comptiteur, qui peut
-passer bon droit pour le plus habile et le plus ingnieux _puffiste_
-de l'Angleterre.
-
-Lorsque j'arrivai Londres, un escamoteur, nomm Anderson, qui prenait
-le titre de _Great Wizard of the North_ (le grand sorcier du Nord),
-donnait depuis longtemps des reprsentations dans le petit thtre du
-Strand.
-
-Cet artiste, craignant sans doute de voir se partager l'attention
-publique, essaya d'clipser la publicit de mes sances. Il lana donc
-dans les rues de Londres une cavalcade ainsi organise:
-
-Quatre normes voitures, couvertes d'affiches et d'images reprsentant
-des sortilges de toute sorte, ouvraient la marche. Vingt-quatre hommes,
-suivaient la file et portaient chacun une bannire, sur laquelle tait
-peinte une lettre d'un mtre de hauteur.
-
-A chaque carrefour, les quatre voitures s'arrtaient cte cte, et
-reprsentaient une affiche de vingt vingt-cinq mtres de long, tandis
-que, au commandement d'un chef, tous les hommes, autrement dit toutes
-les lettres, s'alignaient, l'exemple des voitures.
-
-Vues par devant, les lettres formaient cette phrase:
-
- THE CELEBRATED ANDERSON!!!
-
-et on lisait de l'autre ct des bannires:
-
- THE GREAT WIZARD OF THE NORTH.
-
-Malheureusement pour le _Wizard_, ses sances taient attaques d'une
-maladie mortelle: un sjour trop prolong dans Londres avait fini par
-amener la satit. Puis son rpertoire tait vieux de date, et ne
-pouvait lutter avec les tours nouveaux que j'allais prsenter. Que
-pouvait-il opposer la seconde vue, la suspension, la bouteille
-inpuisable, au carton fantastique, l'escamotage de mon fils, etc.,
-etc. Force lui fut donc de fermer son thtre et de partir pour la
-province o, grce ses puissants moyens de publicit, il sut comme
-toujours faire d'excellentes affaires.
-
-J'ai rencontr dans ma vie bien des _puffistes_, mais je puis dire que
-jamais je n'en ai vu qui atteignssent la hauteur o Anderson s'est
-lev. L'exemple que je viens de citer peut dj donner une ide de sa
-manire, je vais en ajouter quelques autres qui achveront de peindre
-l'homme.
-
-Lorsque ses reprsentations doivent avoir lieu dans une ville et
-qu'elles ont t annonces grand renfort de publicit, Anderson
-parvient encore faire lire ses annonces par les personnes qui ne
-regardent ni les journaux ni les affiches.
-
-A cet effet, il fait remettre tous les marchands de beurre de la ville
-des moules en bois sur lesquels sont gravs son nom, son titre et
-l'heure de sa sance, il les prie d'imprimer son cachet sur leurs
-marchandises, en remplacement de la vache qui y est ordinairement
-reprsente. Comme il n'est pas une seule famille en Angleterre qui ne
-mange du beurre son djeuner, si ce n'est mme tous ses repas, il en
-rsulte que chacun a, ds le matin, sans aucun frais pour l'escamoteur,
-un programme qui l'engage _to pay a visit_ ( rendre visite)
-l'illustre sorcier du nord.
-
-Ou bien encore, Anderson envoie dans les rues, avant le jour, une
-douzaine d'hommes, porteurs de ces normes plaques jour, l'aide
-desquelles, avec un pinceau et du noir, on a pendant longtemps couvert
-d'annonces les murs de Paris. Ces gens impriment sur les dalles des
-trottoirs, qui, on le sait, sont en Angleterre de la plus grande
-propret, l'annonce des sances du sorcier. Bon gr mal gr, chaque
-marchand, en ouvrant sa boutique, chaque habitant, en se rendant ses
-affaires, ne peut faire autrement que de lire le nom d'Anderson et le
-programme de son spectacle. Il est vrai que quelques heures aprs, ces
-annonces sont effaces par les pas des passants, mais des milliers de
-personnes les ont lues. Le Wizard n'en demande pas davantage.
-
-Ses affiches n'accusent pas moins d'originalit. On m'en montra une, un
-jour, d'un format gigantesque, qui avait t faite l'occasion de son
-retour Londres aprs une longue absence. C'tait une imitation en
-charge du fameux tableau _le Retour de l'le d'Elbe de Napolon_.
-
-Sur le premier plan, on voit Anderson affectant la pose du grand homme.
-Au-dessus de sa tte flotte un immense tendard portant ces mots: la
-_merveille du monde_; derrire lui, et un peu perdu dans la pnombre, se
-tiennent respectueusement l'empereur de Russie et plusieurs autres
-monarques. Ainsi que dans le tableau original, des admirateurs
-fanatiques du sorcier embrassent ses genoux, tandis qu'une foule immense
-le salue de ses acclamations. On aperoit dans le lointain la statue
-questre du gnral Wellington qui, le chapeau bas, s'incline devant
-lui, le grand Wizard. Enfin il n'est pas jusqu' la tour de Saint-Paul
-qui ne se penche aussi trs humblement.
-
-Au bas est cette inscription: RETOUR DU NAPOLON DE LA NCROMANCIE.
-
-Prise au srieux, cette image et t une rclame de trs mauvais got;
-comme charge, elle est excessivement comique. Du reste, elle obtint le
-double rsultat de faire rire le public de Londres et de rapporter grand
-nombre de shillings l'habile _puffiste_.
-
-Lorsque Anderson est sur le point de quitter une ville, o il a puis
-toutes les ressources de la publicit et qu'il n'a plus rien esprer,
-il sait le moyen de faire encore une norme recette.
-
-Il commande au meilleur orfvre de la ville un vase d'argent de cinq ou
-six cents francs; il loue, pour un jour seulement, le plus grand thtre
-ou la plus grande salle de l'endroit et fait annoncer que, dans une
-sance d'adieu que se propose de donner le grand Wizard, il sera tabli,
-pendant l'entr'acte, un concours parmi les spectateurs, pour le meilleur
-calembour.
-
-Le vase d'argent sera le prix du vainqueur.
-
-On sait que le peuple anglais se livre trs volontiers l'exercice des
-jeux de mots.
-
-Un jury est choisi parmi les personnes les plus notables de la ville
-pour juger, de concert avec le public, la valeur de chaque calembour.
-
-On convient que lorsque le mot sera trouv bon, on applaudira; qu'on ne
-dira rien pour le passable, et que l'on grognera pour le mauvais. (En
-Angleterre, on ne siffle pas pour dsapprouver, on grogne).
-
-Les places sont retenues l'avance, la salle est envahie, elle est
-comble; on vient moins pour la sance, que l'on connat dj, que pour
-se donner le plaisir de faire de l'esprit en public. Chacun lance son
-mot et reoit un accueil plus ou moins favorable; enfin le vase est
-dcern au plus spirituel de la socit.
-
-Tout autre qu'Anderson se contenterait d'encaisser l'norme recette que
-lui rapporte cette sance, mais _le Grand Sorcier du Nord_ n'a pas dit
-son dernier mot. Avant que le public quitte la salle, il annonce qu'un
-stnographe a t charg par lui d'inscrire tous les calembours, et
-qu'ils paratront chez les principaux libraires de la ville sous forme
-de recueil.
-
-Chaque spectateur qui a donn son trait d'esprit n'est pas fch de le
-voir imprim, et il achte le livre moyennant un shilling (1 fr. 25 c.)
-On peut se faire une ide du nombre d'exemplaires qui peuvent tre
-vendus par le nombre des calembours qu'ils contiennent. J'ai en ma
-possession un de ces recueils, imprims Glascow et portant la date du
-15 mars 1850, dans lequel il y a 1,091 de ces facties.
-
-Je possde aussi quelques affiches du Grand Sorcier du Nord, et je les
-conserve prcieusement, comme des modles du genre. Il en est une
-surtout qui est le sublime de la _blague_, ft-elle mme amricaine. Je
-vais la donner ici pour couronner dignement cette esquisse de l'mule de
-Barnum.
-
-Je copie mot mot:
-
-Le Grand Sorcier du Nord, surnomm la plus Haute Merveille de l'Age, le
-vrai, le seul Wizard des Wizards, qui a t honor des sourires
-approbateurs des royauts, de l'lite de la socit et des hommes
-savants de toute dnomination; le Wizard qui a tonn d'innombrables
-myriades de spectateurs par son art merveilleux et la puissance de sa
-magie; le voici, l'incomprhensible matre de la sorcellerie moderne,
-qui vous invite venir chaque soir son palais cabalistique pour que
-vous soyez tmoins de ses actes tourdissants, de son habilet
-scientifique et de ses prodiges. Le voici, le Wizard qui dfie tout
-comptiteur, le Wizard qui commande l'examen et l'attention, le Wizard
-qui est infaillible, le Wizard du Nord enfin, dont les mystres sont
-impntrables, indfinissables et incontestables. Venez donc tous son
-mystique banquet de la joie intellectuelle.
-
-Les milliers de spectateurs qui ont dj vu ses sances ncromantiques
-reviennent et reviennent encore pour assister sa science dlectable et
-jeter des yeux avides sur les merveilles qui ralisent des
-impossibilits. Tous le proclament sans rival et s'crient: Ce
-mystrieux magicien des temps modernes est bien _la vraie lumire et la
-merveille de l'ge_.
-
-Sign: ANDERSON.
-
- * * * * *
-
-Le style charlatanesque de cette affiche est trs plaisant, du moins je
-le regarde comme tel, car il n'est pas supposable qu'Anderson ait jamais
-eu l'intention de s'adresser srieusement de tels compliments; si je me
-trompais, ce serait alors de sa part, eu gard son talent en
-escamotage, plus que de la vanit. Je le crois au fond trs modeste.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
-LE THATRE SAINT-JAMES.--INVASION DE L'ANGLETERRE PAR LES ARTISTES
-FRANAIS.--UNE FTE PATRONNE PAR LA REINE.--LE DIPLOMATE ET LE
-PRESTIDIGITATEUR.--UNE RECETTE DE 75,000 FRANCS.--SANCE
-MANCHESTER.--LES SPECTATEURS AU CARCAN.--_What a capital
-caraao._--MONTAGNE HUMAINE.--CATACLYSME.--REPRSENTATION AU PALAIS DE
-BUCKINGHAM.--UN REPAS DE SORCIERS.
-
-
-Mais il est temps de revenir Saint-James; les machinistes, peintres et
-dcorateurs doivent avoir termin leurs travaux, car le 7 mai est
-arriv, et ce jour est le terme fix pour que la scne me soit livre.
-
-En effet, chacun a t de la plus grande exactitude. Ds le matin, le
-nouveau dcor se trouve en place, et comme, grce la recommandation
-faite par Mitchell, on a suspendu, ce jour-l, les rptitions de
-l'opra-comique, le thtre reste entirement libre pour toute la
-journe; je puis donc me livrer tranquillement aux prparatifs de ma
-sance. Du reste, tout a t si bien prvu, si bien dispos l'avance,
-que mes apprts se trouvent termins lorsque le public commence entrer
-dans la salle.
-
-J'avais, ainsi qu'on doit le penser, pris toutes mes prcautions,
-toutes mes mesures, pour que rien ne manqut dans ma sance, car une
-exprience qui, si elle russit, doit produire de l'tonnement, n'est
-plus en cas d'insuccs qu'une mystification l'adresse de l'oprateur.
-Pauvres sorciers que ceux dont le pouvoir surnaturel, dont les miracles
-tiennent un fil!
-
-Il est vrai qu'un prestidigitateur intelligent, quel que soit le
-mcompte qui lui survienne, doit toujours savoir se tirer d'embarras, en
-se rservant un faux-fuyant qui puisse donner le change au public.
-Nanmoins, si habile que l'on soit dans ces sortes de rparations, il
-est trs difficile d'en obtenir un heureux rsultat, car ce n'est
-toujours qu'un rhabillage dont on voit quelquefois le joint.
-
-J'avais bien, en toute occasion, une double manire de faire, mais
-j'avoue que j'tais dsol quand j'tais oblig d'avoir recours ces
-moyens secondaires qui, en allongeant l'exprience, en rendent l'effet
-beaucoup moins saisissant.
-
-Lorsqu'il s'agit de tours d'adresse, la chose est impossible, car l un
-escamoteur ne doit jamais faillir, pas plus qu'un bon musicien ne doit
-faire une fausse note. S'il arrive qu'il se trompe, c'est qu'il n'est
-pas suffisamment adroit, et il doit recourir au travail pour se
-perfectionner dans son art; mais dans les expriences, il survient
-souvent des accidents que j'appellerai des coups de massue et que
-l'homme le plus soigneux et le plus circonspect ne peut prvoir. On ne
-peut, dans ces circonstances compter que sur les expdients que suggre
-l'esprit.
-
-Ainsi, par exemple, il m'arriva un jour de briser le verre d'une montre
-qui m'avait t confie dans une sance. La position tait
-embarrassante, car c'est une trs mauvaise conclusion pour un tour, que
-de rendre endommag un objet qui vous a t confi en bon tat.
-
-Je m'approchai tranquillement de la personne qui m'avait prt sa
-montre; je la lui prsentai en ayant soin que le cadran se trouvt
-tourn en-dessous, et au moment de la remettre, je la retirai doucement.
-
---Est-ce bien votre montre? dis-je avec assurance.
-
---Oui, Monsieur, c'est elle.
-
---A merveille; j'tais bien aise de le faire constater. Voulez-vous,
-Monsieur, ajoutai-je en baissant la voix, me la laisser pour un autre
-tour, que je vais faire dans quelques instants?
-
---Volontiers, me rpondit le complaisant spectateur.
-
-J'emporte alors le bijou sur la scne, et le remettant furtivement mon
-domestique, je lui donne l'ordre de courir en toute hte chez un
-horloger pour y faire remettre un autre verre.
-
-Une demi-heure aprs, je reviens auprs du propritaire de la montre, et
-la lui rendant:
-
---Mon Dieu! Monsieur, lui dis-je, je viens de m'apercevoir avec regret
-que l'heure avance de la soire ne me permet pas de faire le tour que
-je vous ai promis; mais comme j'espre avoir encore le plaisir de vous
-voir mes sances, veuillez me le rappeler la premire fois que vous
-viendrez, et je pourrai alors vous faire jouir de cette intressante
-exprience... J'tais sauv.
-
-Cependant le public entrait Saint-James, mais avec tant de calme que,
-bien que la loge o je m'habillais ft prs de la scne, je n'entendais
-aucun bruit dans la salle. J'en tais effray, car ces entres paisibles
-sont en France le pronostic certain d'une mauvaise recette pour le
-directeur, et pour l'artiste les sinistres prliminaires d'un insuccs,
-disons le mot, d'un _fiasco_.
-
-Ds que je fus en mesure de me prsenter sur la scne, je courus au trou
-du rideau. Je vis alors avec autant de surprise que de joie la salle
-compltement remplie et prsentant en outre la plus charmante socit
-que j'eusse encore vue.
-
-Il faut dire aussi que le thtre Saint-James est un tablissement hors
-ligne; il est en quelque sorte un point de runion pour la fine fleur de
-l'aristocratie anglaise, qui s'y rend dans le double but de jouir du
-spectacle et de se perfectionner dans la prononciation de la langue
-franaise.
-
-Un fait donnera une ide de l'lgance, du ton et de la tenue des
-spectateurs: il n'est permis aucune dame de garder son chapeau; si
-lgant qu'il soit, elle doit en entrant le dposer au vestiaire. Cette
-mesure, du reste, rentre dans les habitudes anglaises, car les dames
-vont ce thtre en toilette de bal, c'est--dire coiffes en cheveux
-et dcolletes autant que la mode et les convenances le permettent. De
-leur ct, les hommes s'y prsentent vtus de l'habit noir, cravats de
-blanc et gants d'une manire irrprochable.
-
-A Saint-James, le parterre n'existe que pour mmoire; relgu sous les
-balcons, c'est peine si l'on s'aperoit de son existence. Tout le
-rez-de-chausse est garni de stalles ou plutt d'lgants fauteuils, o
-les dames sont admises.
-
-Le prix des places est en rapport avec le confortable qu'elles peuvent
-offrir. Chaque stalle se loue douze shillings (quinze francs), et l'on
-peut entrer aux modestes places du parterre moyennant trois shillings
-(trois francs soixante-quinze centimes). Ce n'est pas plus cher qu'
-l'Opra.
-
-Tandis que j'tais regarder avec ravissement cette lgante assemble,
-je me sentis lgrement frapper sur l'paule. C'tait Mitchell, qui
-venait dlicatement me faire part de quelques invitations qu'il avait
-cru convenable de faire.
-
---Eh bien! Houdin, me dit-il, quel est le rsultat de votre examen?
-Comment trouvez-vous la composition de notre salle?
-
---Charmante, mon cher Mitchell; je dirai mme que c'est la premire fois
-que, dans un thtre, je me trouve appel donner des reprsentations
-devant une aussi brillante runion.
-
---Brillante est en effet le mot, mon ami, car vous saurez qu'au nombre
-de vos admirateurs (qu'on me passe le mot de louange, c'est Mitchell qui
-parle) se trouve toute la presse anglaise, et la presse anglaise possde
-un nombreux effectif. Nous devons avoir galement pour spectateurs
-quelques _gentlemen_ dont l'opinion a la plus grande influence dans les
-salons de la capitale des Trois-Royaumes; enfin grand nombre de places
-sont occupes par des clbrits artistiques qui seront de justes
-apprciateurs de ce Robert-Houdin que, selon l'expression champenoise,
-nous avons fait mousser comme il le mrite.
-
-On doit penser, d'aprs ces dtails, si cette reprsentation fut une
-solennit pour moi, et combien j'apportai de zle et de soins dans
-l'excution de mes expriences. Je puis le dire, j'obtins un vritable
-succs.
-
-Parlerai-je maintenant de la bienveillance et des encouragements du
-public du thtre Saint-James? J'en appelle aux artistes clbres qui,
-avant moi, ont jou sur cette scne: Rachel, Roger, Samson, Regnier,
-Duplessis, Djazet, Bouff, Levassor, etc.; y a-t-il en Europe des
-spectateurs comparables ceux de Saint-James? L, point de claqueurs;
-ils y seraient superflus; le public se charge lui-mme d'encourager les
-artistes. Les gentlemen ne craignent pas de faire craquer leurs gants,
-et les dames font avec leurs petites mains tout le bruit dont elles sont
-capables.
-
-Mais je m'arrte, car je craindrais en continuant de tomber dans le
-style du _Grand Wizard_.
-
-Mes reprsentations suivirent leur cours Saint-James, et me
-ddommagrent amplement de ce que j'avais perdu Paris. Bien que je ne
-donnasse que quatre reprsentations par semaine, leur rsultat dpassait
-encore celui de mes plus beaux jours en France. Je ne pouvais
-certainement dsirer rien au-del; mais Mitchell, plus expriment que
-moi en affaires de thtre, avait une ambition qu'il m'avait
-communique.
-
---Il faut, mon ami, m'avait-il dit, que vous jouiez devant la Reine, car
-alors seulement votre vogue Londres sera sanctionne, et elle
-deviendra par consquent plus durable.
-
-Toutefois, Mitchell ne pouvait se dissimuler la difficult d'obtenir la
-commande de cette reprsentation; les circonstances, et je dirais mme
-la politique, si je l'osais, semblaient s'y opposer.
-
-Aprs les journes de fvrier, les thtres de Paris furent, ainsi que
-je l'ai dit plus haut, rduits n'avoir peu prs pour toute encaisse
-mtallique que des billets de faveur; ils cherchrent donc dans les pays
-voisins, comme je l'avais fait moi-mme, un public moins proccup de
-politique, et par consquent plus accessible l'attrait des plaisirs.
-
-L'Angleterre tait le seul pays qui n'et rien chang ses habitudes de
-luxe et de plaisir; aussi nombre de directeurs tournrent-ils des
-regards d'esprance vers cet Eldorado.
-
-Le thtre du Palais-Royal, qui pourtant tait un des moins malheureux,
-en raison des affaires comparativement bonnes qu'il faisait, fut un des
-premiers tirer vue sur la riche mtropole des trois Royaumes-Unis.
-
-Dormeuil, son habile directeur, divisa sa troupe en deux parties; l'une
-resta Paris, tandis que l'autre vint au thtre Saint-James, en
-remplacement de l'opra-comique qui avait termin son engagement avec
-Mitchell. Levassor, Grassot, Ravel, Mlle Scrivaneck, etc., eurent un
-clatant succs auprs de nos communs spectateurs.
-
-Cette russite fut connue Paris et monta la tte du directeur du
-Thtre Historique, M. H.....
-
-Aprs s'tre entendu avec les propritaires d'un thtre de Londres
-(Covent-Garden, je crois), l'impressario y vint galement avec une
-partie de sa troupe, pour reprsenter en deux soires la pice de
-_Monte-Christo_.
-
-L'arrive de ces artistes, tous pour la plupart d'un grand mrite, mit
-en moi les directeurs anglais, et ceux-ci, craignant avec quelque
-raison un accaparement complet de leurs spectateurs, rsolurent de
-s'opposer cette redoutable invasion.
-
---Que les thtres Franais et Italien de Londres, disaient-ils dans
-leurs rcriminations, fassent jouer sur leurs scnes des pices, quelles
-qu'elles soient, leur privilge les y autorise, et nous respectons leur
-droit. Mais nous ne souffrirons jamais que tous nos thtres soient
-ainsi envahis, et que Shakespeare soit dtrn par des auteurs
-trangers.
-
-La question de concurrence thtrale prit bientt le caractre d'une
-question de nationalit. Les journaux prirent fait et cause pour les
-thtres; le peuple lui-mme adopta l'opinion des journalistes, et
-devint une arme militante contre les nouveaux-venus.
-
-M. H.... essaya nanmoins de faire reprsenter le chef-d'oeuvre
-d'Alexandre Dumas; mais il fut impossible d'en entendre un mot, tant il
-se fit de bruit et de vacarme dans la salle, pendant tout le temps que
-dura la reprsentation. En vain le directeur mit-il la plus courageuse
-persistance dans son entreprise, il fut contraint cder devant cette
-imposante protestation, qui menaait de dgnrer en meute, et il se
-dcida fermer le thtre.
-
-Mitchell tendit la main au malheureux directeur, et il lui offrit
-l'hospitalit son thtre pour qu'au moins, avant de partir, il pt y
-reprsenter sa double pice. A cet effet, il lui accorda un des jours
-attribus aux reprsentations du Palais-Royal, et il lui promit de
-s'entendre avec moi sur la soire du lendemain, laquelle j'avais droit
-pour ma sance.
-
-Je n'avais rien refuser Mitchell, et le drame fut reprsent dans
-son entier; aprs quoi la troupe retourna en France.
-
-Je fis cette concession avec le plus grand plaisir, puisqu'elle obligea
-d'estimables artistes; j'ajouterai mme que si semblable occasion se
-prsentait encore d'obliger personnellement M. H...., je la saisirais
-avec empressement, ne ft-ce que pour le faire penser me remercier du
-premier service que je lui ai rendu.
-
-Quoi qu'il en soit, les protestations de la presse et du public contre
-les artistes trangers avaient eu du retentissement, et la reine
-Victoria croyait devoir observer une certaine rserve notre gard.
-Mais Mitchell n'tait pas homme se laisser dcourager; il tenait
-cette sance; il la voulait pour notre intrt commun, et il finit par
-l'obtenir. L'occasion vint du reste se prsenter d'elle-mme.
-
-Une fte de bienfaisance, dont l'objet tait la cration d'un
-tablissement de bains pour les pauvres, fut organise par les soins des
-plus hautes dames de l'Angleterre.
-
-Cette fte devait avoir lieu dans une charmante villa, situe Fulham,
-petit village deux pas de Londres et appartenant sir Arthur Webster,
-qui l'avait obligeamment mise la disposition des dames patronnesses.
-
-Ce gracieux essaim de soeurs de charit tait reprsent par dix
-duchesses, quinze marquises et une trentaine de comtesses, vicomtesses,
-baronnes, etc., en tte desquelles tait la Reine, qui devait honorer la
-fte de sa prsence. C'tait dj plus qu'il n'en fallait pour faire
-promptement enlever tous les billets, quel qu'en ft le prix. Cependant,
-par un excs de conscience, ces dames songrent joindre cet attrait
-quelques divertissements pour occuper agrablement les loisirs de la
-journe.
-
-La premire ide fut d'organiser un concert, et l'on songea
-naturellement, vu la qualit des spectateurs, choisir les meilleurs
-chanteurs de la capitale. On jeta les yeux sur le Thtre Italien.
-
-Mais l vint surgir une difficult: il fallait aller demander chaque
-artiste le concours gratuit de son talent, et, comme c'tait une faveur
- implorer, l'ambassade prsentait pour les jolies solliciteuses une
-position dlicate, qu'elles craignaient d'accepter.
-
-Heureusement ces dames avaient eu le soin de s'adjoindre mon directeur,
-dont les conseils intelligents devaient tre trs prcieux dans
-l'organisation de la fte.
-
-Mitchell fut charg de voir les artistes, et il ne tarda pas prsenter
-une liste des talents les plus remarquables: c'taient Mme Grisi,
-Mme Castellan, Mme Alboni, Mario, Roger, alors engag au Thtre
-Italien, Tamburini et Lablache.
-
-Aprs le concert devait avoir lieu un divertissement qui ne pouvait
-manquer de piquer vivement la curiosit. Un grand nombre de dames,
-revtues de costumes emprunts aux diverses parties du monde, avaient
-promis de former sur la pelouse des quadrilles de fantaisie dans
-lesquels elles excuteraient des danses de caractre; on avait dress,
-cet effet, des tentes lgantes et spacieuses.
-
-Mais ce divertissement ne pouvait durer plus d'une heure, et il en
-restait encore deux, pendant lesquelles on n'avait plus offrir aux
-invits que les plaisirs de la promenade. On comprit que cette
-distraction n'tait pas suffisante, surtout en songeant que le prix
-d'entre tait fix deux livres (50 francs). On chercha alors, et l'on
-pensa ma sance.
-
-C'tait ce que Mitchell attendait. Aussi prit-il sur lui, en raison de
-notre liaison amicale, d'obtenir mon consentement. Il fit plus. Voulant
- son tour apporter son obole aux malheureux, il offrit de construire
-ses frais un thtre, dans le parc mme, et d'y faire apporter la scne
-sur laquelle je donnais ma sance. C'tait en quelque sorte transporter
-le thtre Saint-James Fulham.
-
-Mitchell me fit part de cette heureuse nouvelle, dont il attendait les
-meilleurs rsultats, et je puis dire tout de suite que ses prvisions se
-trouvrent ralises. Ds que l'on sut que la Reine assisterait une de
-mes reprsentations, bien des membres de la haute aristocratie, qui
-n'taient pas encore venus Saint-James, y firent demander des loges.
-
-Au jour fix pour la fte de Fulham, je partis aprs mon djener pour
-la rsidence de sir Arthur Webster. Mon rgisseur, en compagnie des
-machinistes de Saint-James, y tait depuis le matin, en sorte qu'en
-arrivant je trouvai le thtre compltement organis. Dcors, coulisses,
-frises, rideau, tout y tait, except cependant la rampe, qu'on avait
-juge inutile, puisque le soleil devait la remplacer avantageusement.
-
-L'entre du public tait fixe une heure aprs-midi, et bien que je ne
-dusse donner ma reprsentation que vers quatre heures, mes dispositions
-taient entirement prises au moment o les portes furent ouvertes. Dj
-aussi les dames patronnesses taient leur poste pour recevoir la reine
-et les autres membres de la famille royale. Ces dames taient assistes
-par des commissaires pris dans la plus haute noblesse, et parmi eux on
-citait le duc de Beaufort, le marquis d'Abercorn, le marquis de Douglas,
-etc.
-
-En attendant que je fusse acteur mon tour, je ne songeai qu' prendre
-part la fte en simple spectateur; je me dirigeai d'abord vers la
-porte d'entre.
-
-A peine y tais-je arriv, que je vis descendre de voiture le duc de
-Wellington, le hros populaire, devant lequel nobles et vilains
-s'inclinaient avec une respectueuse dfrence.
-
-Quelques minutes aprs, parurent le duc et la duchesse de Cambridge
-accompagns de Son Altesse le prince Frdrick-William de Hesse, et dans
-un groupe qui suivit immdiatement ces hauts personnages, on me fit
-remarquer la duchesse de Kent, puis la duchesse Bernhard de Saxe-Weimar,
-ainsi que les princesses Anne et Amlie.
-
-Ces illustres visiteurs furent reus par les dames patronnesses avec les
-honneurs dus leurs rangs, tandis que la musique des
-Royal-horse-Guards accompagnait chaque entre de chants nationaux.
-
-On entendait au dehors la foule bruyante et anime, qui se pressait pour
-voir passer, au risque de se faire craser, les somptueux quipages
-bards de ces laquais pimpants et poudrs dont la tte est taxe par
-l'tat un si haut prix.
-
-Les nombreux souscripteurs entraient avec empressement; chacun voulait
-tre exact; on savait que la Reine devait assister la fte, et pour
-rien au monde un Anglais, grand ou petit, ne voudrait manquer le plaisir
-de contempler une fois de plus les traits de _her most gracious
-majesty_.
-
-Le poste que j'avais choisi tait on ne peut plus favorable pour passer
-en revue les nouveaux arrivants et ne manquer aucun personnage.
-Cependant, quelque attrait que pt me prsenter ce brillant panorama,
-j'avais hte de prendre galement connaissance de l'intrieur de ce
-palais ferique, et je me prparais m'y rendre, lorsque je jetai un
-dernier coup-d'oeil sur la porte d'entre. Bien m'en prit, car en ce
-moment arrivaient peu de distance l'un de l'autre, le prince
-Louis-Napolon, notre Empereur actuel, le prince Edouard de Saxe-Weimar,
-le prince Lawenstein, le prince Lopold de Naples et plusieurs autres
-grands personnages dont les noms m'chappent aujourd'hui.
-
-Dj l'intrieur, les jardins, les serres, les appartements taient
-encombrs de tout ce que Londres possdait de plus riche et de plus
-puissant. C'est tout au plus si l'on pouvait circuler librement. A
-chaque instant, un essaim formidable de marquises et de ladies me
-barrait le passage et me forait m'effacer pour ne pas m'exposer
-froisser les plus blouissantes toilettes que j'eusse jamais vues. Cela
-m'tait assez difficile, car de quelque ct que je me jetasse
-complaisamment, je risquais fort de rencontrer le mme inconvnient,
-tant tait nombreuse et compacte la runion de Fulham.
-
-A deux heures et demie, la Reine n'tait pas encore arrive, et l'on
-ignorait si l'on devait attendre Sa Majest pour commencer la fte ou
-passer outre, lorsque des hurrahs frntiques, dont l'air retentit un
-mille de distance, annoncrent qu'elle paratrait bientt.
-
-Aussitt les cloches du village sonnrent triple vole; la musique
-entonna l'hymne nationale de _God save the queen_ (Dieu sauve la Reine),
-et les plus jeunes et les plus jolies femmes vinrent former une double
-haie sur le passage de Sa Majest.
-
-Ces apprts taient peine termins, que la Reine descendit de voiture,
-et suivant une immense avenue tapisse de drap rouge et abrite par un
-dais aux riantes couleurs, se dirigea vers le salon o le concert
-attendait sa prsence pour commencer.
-
-L, au milieu du cercle qu'avaient form les dames patronnesses, Sa
-Majest prit place, et le concert commena.
-
-Certes, c'et t avec bonheur que j'aurais cout les douces mlodies,
-les voix si suaves et si sonores qui furent entendues dans cette
-enceinte. Malheureusement le salon, malgr ses vastes proportions, ne
-pouvait contenir tout le monde, et l'affluence tait si grande que
-non-seulement il tait comble, mais que les abords s'en trouvaient
-envahis jusqu'au point o les dernires vibrations des voix venaient
-s'teindre.
-
-Il fallut donc me contenter d'entendre du dehors les nombreux bravos
-accords aux habiles chanteurs. Roger surtout obtint un vritable
-triomphe dans son morceau de _Lucie de Lammermoor_; on sait la manire
-ravissante dont il le chante. La Reine, elle-mme, demanda qu'il le dt
-une seconde fois.
-
-Le concert se terminait peine que, suivant le programme qui en avait
-t rdig d'avance, la Royale spectatrice vint assister aux quadrilles
-dans lesquels figuraient, on se le rappelle, des dames revtues de
-costumes rivalisant d'lgance et de richesse.
-
-J'avais bien aussi le plus grand dsir d'assister ce gracieux
-spectacle, mais je crus utile mes intrts d'aller jeter un dernier
-coup-d'oeil sur ma scne. Je me dirigeai donc vers mon thtre o l'on
-m'avait rserv une entre particulire, et j'allais gravir les quelques
-marches qui y conduisaient, quand je me sentis saisir par le bras.
-
---Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit en souriant un Monsieur, qui se
-mit monter l'escalier avec moi, cela se trouve merveille, nous
-allons entrer de compagnie.
-
---O cela, Monsieur? demandai-je, tout tonn de cette proposition.
-
---O cela? mais sur votre thtre, rpondit l'inconnu d'un ton
-d'autorit, et j'espre bien que vous ne me refuserez pas ce plaisir-l.
-
---Je suis fch de vous refuser, Monsieur; mais cela ne se peut pas,
-dis-je poliment, sachant que dans l'enceinte de Fulham, il ne pouvait y
-avoir que des gens pour lesquels on devait avoir des gards.
-
---Pourquoi cela ne se pourrait-il pas? riposta mon interlocuteur avec
-une insistance marque; je trouve au contraire que rien n'est plus
-facile. Si nous ne pouvons passer de front par la porte, nous y
-entrerons l'un aprs l'autre.
-
---Pardonnez-moi, Monsieur, de vous refuser, mais aucun tranger ne doit
-pntrer sur ma scne.
-
---Ah bien! dit alors mon assaillant sur le ton de la plaisanterie, s'il
-en est ainsi, pour ne pas vous tre plus longtemps tranger, je vais
-vous dire mon nom. Je suis le baron Brunow, ambassadeur de Russie, aussi
-grand admirateur de vos mystres que dsireux de les pntrer. Et il
-continuait monter, en cherchant forcer la barrire que je lui
-opposais. Comment, Monsieur Robert-Houdin, ajouta-t-il, vous me refusez?
-je ne vous demande pourtant qu'une ou deux confidences, rien de plus.
-
---Je persiste dans mon refus, Monsieur le baron, pour plusieurs raisons
-et principalement pour celle-ci...
-
---Laquelle?
-
---C'est que vous possdez une perspicacit et un esprit trop
-gnralement reconnus, pour que je vous prive du plaisir de dcouvrir
-vous-mme ces secrets, dignes peine de votre haute intelligence.
-
---Ah! ah! fit en riant le baron, voil de belle et bonne diplomatie;
-est-ce que vous voudriez marcher sur mes brises?
-
---J'en suis indigne, Monsieur le baron.
-
---Trs bien! trs bien! En attendant je me trouve repouss avec perte et
-rduit prendre place parmi les spectateurs.--Je me rends; mais
-dites-moi, Monsieur Robert-Houdin, vous n'avez jamais t en Russie?
-
---Non, Monsieur, jamais.
-
---Alors, donnez-moi votre carte.
-
---La voici.
-
-L'ambassadeur mit son nom au bas du mien.
-
---Tenez, me dit-il en me la rendant, si vous avez le dsir de visiter
-notre pays, cette carte vous sera trs utile, et si je me trouvais
-Saint-Ptersbourg cette poque, venez me voir, je vous procurerai
-l'honneur de jouer devant Sa Majest l'empereur Nicolas.
-
-Je remerciai le baron Brunow, et il me quitta.
-
-Pendant cet entretien, les quadrilles s'excutaient, et ils n'taient
-pas encore termins, que dj la foule envahissait les places qui
-n'taient pas rserves pour la famille Royale et la cour. La Reine
-elle-mme ne tarda pas arriver, et aussitt je reus l'ordre de
-commencer.
-
-Que n'ai-je une plume plus habile pour peindre avec de vives couleurs le
-riche tableau qui, cet instant, se droula devant mes yeux blouis! Je
-vais toutefois essayer de le dcrire.
-
-Que l'on se figure une immense pelouse s'levant devant moi en
-amphithtre et comme dispose pour tre le parterre de ma scne.
-Certes, l'on n'et pu dire si l'herbe ou le sable recouvrait ces gradins
-naturels, tant ils taient couverts de spectateurs, je devrais dire de
-spectatrices, car les Messieurs n'taient point admis dans cette
-enceinte.
-
-Au premier plan et prs de mon thtre, la Reine, ayant sa droite son
-Royal poux, tait entoure de sa jeune et gracieuse famille. Un peu en
-arrire, les dames de la cour, assistes des dames patronnesses,
-formaient l'entourage de Sa Majest. Puis, au second plan, une
-distance respectueuse, taient assises les femmes et les filles des
-nombreux souscripteurs. Quant aux Messieurs, on les voyait
-symtriquement groups autour de cette vaste enceinte.
-
-C'tait vraiment un coup-d'oeil ravissant que ces femmes aux blanches
-parures, blouissantes de jeunesse et de beaut, couvertes de diamants
-et de fleurs, et rivalisant entre elles de bon got, de richesse et
-d'clat.
-
-De l'endroit o je me trouvais, on et dit une vaste prairie
-couverte de neige, sur laquelle s'talaient les plus riches fleurs du
-printemps, et les habits noirs des spectateurs qui encadraient ce riant
-tableau, loin de l'obscurcir, en rehaussaient l'clat.
-
-Sur les cts de la pelouse, des chnes sculaires apportaient leur
-frais ombrage cette salle de spectacle improvise.
-
-De quel noble orgueil je me sentis saisi, en voyant qu' moi seul je
-tenais, pour ainsi dire, suspendus mes doigts, ces jolis yeux de
-duchesses, si fiers quelquefois, mais alors si bienveillants, et qui
-semblaient chaque instant prendre un nouvel clat la vue des
-surprises que je leur causais!
-
-Dans cette reprsentation unique dans ma vie, le temps se passa pour moi
-avec une telle rapidit, que je fus tout tonn d'en tre arriv
-prsenter la dernire de mes expriences.
-
-Avant de quitter sa place, la Reine, bien qu'elle et plusieurs fois
-tmoign sa satisfaction, me fit complimenter par un officier
-d'ordonnance, qui m'exprima galement le dsir de Sa Majest d'avoir
-plus tard une reprsentation son palais de Buckingham.
-
-Afin de n'tre point retard par le dpart des nombreux quipages qui
-stationnaient aux portes du parc, j'avais pris toutes mes mesures pour
-partir immdiatement aprs ma sance. Aussi, tandis que chacun
-reconduisait la Reine, je montai en voiture et je quittai la fte.
-
-Un fait peut donner une ide du nombre de mes spectateurs, c'est que je
-fus plus d'un quart d'heure dpasser les quipages qui taient rangs
-sur une double ligne, le long de la route. Du reste, le produit de la
-fte le fera mieux connatre encore. La recette s'est leve deux
-mille cinq cents guines, quelque chose comme soixante-quinze mille
-francs!
-
-Ds le lendemain, Mitchell fit mettre en tte des affiches annonant
-mes sances, les armes de la Reine, et au-dessous, cette phrase
-sacramentelle, sorte de certificat de baptme: _Robert-Houdin who has
-had the honor to perform befor her most gracious Majesty the Queen, the
-prince Albert, the Royal family and the nobitily of the united
-Kindom..._
-
-Ma vogue n'en devint que plus grande Saint-James.
-
-Nous tions alors la fin de juillet, et tout autre qu'un Anglais
-comprendra difficilement comment il est possible d'obtenir un succs
-dans un thtre pendant les chaleurs caniculaires de l't. Je dirai
-donc que chez nos voisins d'Outre-Manche, o tous nos usages sont
-intervertis, la saison des concerts, des ftes et des spectacles a lieu
- partir du mois de mai jusqu' la fin d'aot. Une fois septembre
-arriv, la noblesse rejoint ses manoirs fodaux, et pendant six mois,
-consacre la vie de famille un temps que les plaisirs et les ftes ne
-viennent plus lui disputer.
-
-Je fis comme mes spectateurs; je quittai Londres vers le commencement de
-septembre, non, comme eux, pour prendre du repos, mais au contraire pour
-entrer dans une vie encore plus agite que celle que je quittais. Je me
-dirigeai vers le thtre de Manchester, dont Knowles, le directeur,
-avait contract avec moi un engagement pour une quinzaine de
-reprsentations.
-
-Le thtre de cette ville est immense; semblable ces vastes arnes de
-l'antique Rome, il peut renfermer dans son sein un peuple tout entier.
-Il suffira de dire, pour donner une ide de sa grandeur, que douze cents
-spectateurs remplissent peine le parterre.
-
-Lorsque je pris possession de la scne, je fus effray de sa vaste
-tendue; je craignais de m'y perdre, car l un homme ne parat plus dans
-ses proportions naturelles, et la voix s'gare comme dans un dsert.
-
-On m'expliqua plus tard les raisons qui avaient fait construire un aussi
-gigantesque monument.
-
-Manchester, ville minemment industrielle et manufacturire, compte les
-ouvriers par milliers. Or, ces rudes travailleurs sont tous amateurs de
-spectacle, et, dans leur existence au jour le jour, ils sacrifient
-volontiers ce plaisir une ou deux soires par semaine; il fallait donc
-une enceinte capable de les contenir.
-
-On doit penser, vu la grandeur de la salle, qu'un grand nombre des
-expriences que je prsentais Saint-James ne devaient plus convenir au
-thtre de Manchester; je fus oblig de composer un programme, dans
-lequel il n'y aurait que des prestiges qui pussent tre vus de loin, et
-dont l'effet frappt les masses.
-
-A l'annonce de mes reprsentations, les ouvriers accoururent en foule,
-et, le parterre, leur place favorite, fut littralement encombr, tandis
-que les autres places laissaient apercevoir bien des vides. C'est assez
-l'ordinaire du reste, aux premires reprsentations en Angleterre: pour
-se dcider aller voir une pice ou un artiste, certaines gens veulent
-lire sur le journal le compte-rendu et l'opinion du feuilletonniste, qui
-ne manque jamais de paratre le lendemain.
-
-L'entre s'tait faite avec un tumulte dont on ne pourrait trouver
-d'exemple dans aucun thtre, en France, si ce n'est dans les
-reprsentations gratuites donnes Paris dans les grandes solennits.
-Avant de faire lever le rideau, je dus attendre et laisser mon bruyant
-public le temps de se calmer; insensiblement l'ordre et le silence
-s'tant peu prs rtablis, je commenai ma sance.
-
-Au lieu de ce monde fashionable, de ces lgantes toilettes, de ces
-spectateurs qui semblaient rpandre dans la salle un parfum tout
-aristocratique, de ce public d'lite enfin, que je rencontrais
-Saint-James, je me trouvais en prsence de simples ouvriers aux
-vtements modestes et uniformes, aux manires brusques, aux ardentes
-dmonstrations.
-
-Mais ce changement, loin de me dplaire, stimula au contraire ma verve
-et mon entrain, et je me mis bientt l'aise avec mes nouveaux
-spectateurs lorsque je vis qu'ils prenaient un vif intrt mes
-expriences. Pourtant, un incident faillit ds le principe, susciter
-contre moi un mcontentement fcheux.
-
-Loin de venir mes sances pour se perfectionner dans l'tude de la
-langue franaise, les ouvriers de Manchester furent trs tonns quand
-ils m'entendirent m'exprimer dans une langue autre que la leur. Des
-protestations m'interrompirent plusieurs reprises; _speack english_,
-criait-on de toutes parts et sur tous les tons, _speack english_.
-
-Me faire parler anglais tait une exigence laquelle il m'tait
-matriellement impossible de me soumettre; j'tais rest, il est vrai,
-six mois Londres, mais me trouvant constamment en contact avec des
-compatriotes, ou avec des gens qui comprenaient le franais, je n'avais
-jamais eu besoin de recourir la langue anglaise. J'essayai pourtant de
-satisfaire une rclamation que je sentais lgitime, et de suppler ce
-qui me manquait par de l'audace et de la bonne volont. Je savais
-quelques mots d'anglais, je me mis les dbiter; lorsque mon
-vocabulaire se trouvait en dfaut et que j'tais sur le point de rester
-court, j'inventais des expressions, des phrases qui, en raison de leur
-tournure bizarre, amusaient beaucoup mon auditoire. Il m'arrivait
-souvent aussi, dans les cas embarrassants, de m'adresser lui pour
-qu'il me vnt en aide, et c'tait mon tour d'avoir bonne envie de
-rire.
-
-_--How do you call it?_ (comment appelez-vous cela?) disais-je avec un
-srieux comique en prsentant l'objet dont je voulais savoir le nom. Et
-tout aussitt cent voix rpondaient ma demande. Rien n'tait plus
-plaisant que cette leon ainsi prise, et dont les cachets, contrairement
- l'usage, avaient t pays par mes spectateurs.
-
-Grce ma condescendance, je parvins faire la paix avec mon public,
-et il la cimenta chaudement plusieurs reprises par de bruyants
-applaudissements. Le dernier tour surtout obtint d'unanimes suffrages;
-je veux parler de la _bouteille inpuisable_, qui fut entoure d'une
-mise en scne qu'on n'a peut-tre jamais vue dans aucun thtre.
-
-Le tableau que prsenta ce tour est indescriptible; un habile pinceau
-pourrait seul en retracer les nombreux dtails. En voici cependant une
-esquisse aussi exacte que possible:
-
- * * * * *
-
-J'ai dit plus haut que, si les spectateurs manquaient dans quelques
-endroits de la salle, le parterre tait comble; il reprsentait par
-consquent un groupe de plus de douze cents individus.
-
-C'tait pour moi une scne vraiment curieuse de voir toutes ces ttes
-sortant invariablement de vestes dont la couleur fonce rehaussait
-encore la fracheur de ces physionomies, que peuvent seuls donner le
-_Porter_ et le rosbif de la Grande-Bretagne.
-
-Pour que je pusse communiquer plus facilement avec mes nombreux
-spectateurs, le machiniste avait tabli un plancher qui allait de la
-scne l'extrmit du parterre, et, comme je dsirais m'adresser
-galement aux personnes places sur le ct, on avait mis quelques
-centimtres de l'appui des galeries deux autres _praticables_ beaucoup
-moins longs que celui du centre. Ces deux derniers n'avaient pas comme
-l'autre le dsavantage d'occuper des places, car ils se trouvaient
-directement au-dessus d'un passage. Seulement, ceux qui arrivaient par
-l avaient t forcs de se courber pour se rendre leur destination?
-mais qu'tait ce petit inconvnient en raison du plaisir qu'on se
-promettait en voyant _a french conjuror_ (un sorcier franais), ainsi
-que m'appelaient les ouvriers.
-
-Or, ma sance tait commence, que le public entrait encore au parterre;
-et l'on y mit tant de monde, qu' la fin il n'y eut plus de places pour
-les retardataires.
-
-Plusieurs d'entre eux eurent la constance de rester courbs sous les
-praticables, et, regardant tantt droite, tantt gauche, ils purent
-suivre, tant bien que mal, le cours de mes expriences. Mais un de ces
-intrpides spectateurs, fatigu sans doute de la posture incommode qu'il
-tait oblig de garder, s'ingnia de passer la tte travers l'troit
-espace qui se trouvait entre le praticable et la galerie. Il s'y prit du
-reste fort adroitement: il passa d'abord son chef de ct, puis il se
-retourna vers moi, exactement comme s'il se ft agi d'un bouton dans une
-boutonnire.
-
-Cette innovation fut, comme on le pense bien, gaiement et bruyamment
-accueillie par l'assemble, et ce malheureux eut subir le sort rserv
- tous les novateurs: on lui fit un affreux charivari, on l'accabla de
-quolibets. Mais il ne s'en inquita pas, et son flegme dsarma les
-dtracteurs de son invention.
-
-Encourag par son exemple, un voisin essaya du mcanisme de la
-boutonnire, puis un second, un troisime, et enfin, vers le milieu de
-la sance, une demi-douzaine de ttes dont on ne connaissait pas les
-corps se trouvaient symtriquement ranges de chaque ct de la scne et
-prsentaient assez l'aspect de jeux de boules attendant les amateurs de
-cet exercice.
-
-J'en tais donc arriv au tour de la bouteille, qui consiste, on le
-sait, faire sortir d'un flacon vide toutes les liqueurs qui peuvent
-tre demandes, quel que soit le nombre des consommateurs.
-
-La rputation de cette fameuse bouteille tait dj tablie
-Manchester; les journaux de Londres y avaient port les dtails de cette
-exprience. Aussi un hurrah gnral s'leva de toutes parts quand je
-parus arm de ma fiole merveilleuse, car outre l'attrait que pouvait
-offrir ce tour, l'ouvrier comptait encore sur le plaisir to _drinck a
-glass of brandy_, ou de toute autre liqueur.
-
-Flatt de cette rception, je m'avanai jusqu'au milieu du parterre
-suivi de mon domestique, qui portait une innombrable quantit de verres.
-Je n'eus pas besoin, comme Londres, de provoquer les demandes. A peine
-tais-je arriv, que dj mille voix criaient l'envi: brandy, wiskey,
-gin, curaao, kirsch, rhum, etc.
-
-Il m'tait impossible de satisfaire la fois tout le monde; je voulus
-alors procder par ordre, et, remplissant un verre, je le prsentai
-celui qui semblait m'avoir fait la premire demande; mais, amre
-dception pour le consommateur! vingt mains s'lancent pour lui disputer
-la prcieuse liqueur, et chacune tirant de son ct, le verre se
-renverse. Les spectateurs, livrs au supplice de Tantale, appellent
-grands cris ce liquide, qui n'a pu s'approcher de leurs lvres; je
-remplis un second verre, il subit le mme sort que le premier, et
-l'acharnement devient tel, que le cristal se brise entre les mains des
-lutteurs obstins.
-
-Plus loin on m'adresse la mme demande, je fais la mme distribution, et
-nul ne peut encore en profiter.
-
-Sans m'inquiter du rsultat, je verse la liqueur profusion et la
-livre la rapacit des consommateurs.
-
-Bientt tous les verres ont disparu; c'est en vain que je les rclame
-pour continuer mes largesses, il n'en reste plus vestige. Mon exprience
-allait donc se trouver brusquement termine, lorsqu'un spectateur plus
-avis eut l'ide de me tendre la main en guise de coupe.
-
-Le procd, ma foi, tait aussi simple qu'ingnieux; c'tait l'oeuf de
-Christophe-Colomb. L'tonnement qu'en prouvrent les voisins permit
-l'inventeur de tirer parti de sa dcouverte, chose bien rare, hlas!
-
-La coupe improvise fit fortune, et chacun de me tendre la main; mais,
-_ imitatores, servum pecus_, comme dit Horace, les imitateurs virent
-leur contrefaon prouver, sauf la casse, les mmes pripties que les
-verres et leur apporter le mme rsultat.
-
-De guerre lasse, j'allais me retirer, quand un nouveau perfectionnement
-fut propos par un spectateur aussi altr que tenace: renversant la
-tte en arrire et ouvrant dmesurment la bouche, il m'engagea par
-gestes lui ingurgiter du curaao. Trouvant l'ide originale, je le
-satisfis sur-le-champ.
-
---_What a capital curaao_, fit mon homme en se passant la langue sur
-les lvres.
-
-Cette sduisante exclamation fut peine entendue, que toutes les
-bouches taient ouvertes et les ttes immodrment renverses; c'tait
-me faire fuir de frayeur. Cependant, pour ne pas laisser inacheve une
-aussi curieuse scne, je fis une tourne d'arrosage ajustant les
-embouchures de mon mieux. Il arrivait bien quelquefois que l'entonnoir,
-bouscul par les voisins, laissait garer un peu de liqueur sur les
-vtements, mais, sauf ce lger inconvnient, tout allait merveille, et
-je crus avoir enfin rempli la rude tche de dsaltrer mon auditoire.
-Pourtant j'entendis encore quelques rclamations. _A glass of wiskey_,
-implorait un de ces intrpides spectateurs qui s'taient, on se le
-rappelle, glisss entre le plancher et la galerie, et dont la tte
-ruisselante de sueur semblait tre le chef de quelque corps bien replet.
-
-Mon fils, qui me servait en scne, et qui, l'un des premiers, avait
-entendu cette requte, comprit tout le dsir que pouvait avoir le
-pauvre solliciteur; il courut sur la scne chercher un verre que je me
-htai d'emplir, et il le lui porta.
-
-Mais une difficult surgit tout--coup; le rclamant et ses compagnons
-taient enferms dans leurs carcans, cte cte, et cette circonstance
-ne leur permettait pas d'lever les bras, moins qu'il ne se ft un
-vide entre eux. Mon fils, qui n'y rflchissait pas, prsenta le verre,
-et voyant que personne ne le prenait, se disposa le reporter sur la
-scne. Un gmissement le fit retourner sur ses pas, et, l'air du
-patient, il comprit que celui-ci le suppliait de se baisser, et
-d'approcher le verre de ses lvres.
-
-Cette dlicate opration s'effectua du reste avec beaucoup d'adresse de
-part et d'autre, et malgr les rires du public, chacun des compagnons du
-privilgi rclama son tour le mme service.
-
-Cette petite scne semblait avoir calm l'ardeur du public; je crus
-possible de terminer mon exprience par le coup de fouet qui doit la
-faire valoir. Il s'agit, lorsque ma bouteille semble puise, d'en faire
-sortir encore un norme verre de liqueur; mais une scne laquelle
-j'tais loin de m'attendre fut celle qui m'accueillit alors.
-
-On a souvent parl des saturnales que provoquaient les affreuses
-distributions de vin et de comestibles qui se faisaient sous la
-restauration. Eh bien! ces orgies n'taient que des repas de bonne
-compagnie, comparativement l'assaut qui se livra pour arriver jusqu'au
-verre que je tenais la main.
-
-Une montagne humaine se dressa subitement devant moi, et de cette
-pyramide vivante, sortirent deux cents bras pour se disputer leur proie,
-comme aussi s'ouvrirent cent bouches pour l'engloutir.
-
-Je songeai qu'il tait prudent de battre en retraite, dans la crainte
-d'tre englouti sous cette masse informe. Impossible! Derrire moi, une
-haie de buveurs altrs me barra le passage.
-
-Le danger tait pressant, car la pyramide se penchait pour m'atteindre
-et semblait devoir perdre l'quilibre d'un moment l'autre; les cris
-des malheureux qui la supportaient, tmoignaient assez de la position
-douloureuse laquelle je pouvais mon tour tre soumis; je me
-prcipitai, tte baisse, traversai l'obstacle qu'on voulait m'opposer,
-et je pus arriver sur la scne assez temps pour jouir du curieux
-spectacle de l'boulement de la montagne.
-
-Je renonce peindre les cris de joie, les hurras, les applaudissements
-qui accueillirent cette chute, tandis que les victimes vocifraient des
-rcriminations, s'agitaient, ple-mle, ne trouvant pour se relever
-d'autre appui que les corps rcalcitrants de leurs compagnons
-d'infortune. C'tait un vacarme digne de l'enfer.
-
-Le rideau se baissa sur cette scne, mais des cris et des battements de
-mains se firent entendre aussitt; on rappelait le _conjuror_ Houdin
-pour le fliciter de sa sance.
-
-Je me rendis cet appel, et quand je parus, soit que dans le tour de la
-bouteille j'eusse t peut-tre un peu trop prodigue de mes liqueurs,
-soit que mes braves spectateurs, comme j'aime le croire, eussent t
-satisfaits de ma sance, des trpignements et des applaudissements
-clatrent d'une manire si formidable, que j'en restai saisi, tout en
-ressentant vivement le plaisir qu'ils me procuraient. Car il faut le
-dire, ce bruit de deux mains frappant l'une contre l'autre, si agaant
-qu'il soit en lui-mme, n'a rien qui choque l'oreille d'un artiste. Au
-contraire, plus il est tourdissant, plus il semble harmonieux celui
-qui en est l'objet.
-
-Les sances qui suivirent furent loin d'tre aussi tumultueuses que la
-premire, et la raison en est tout simple. Les reprsentants du commerce
-et de l'industrie, la seule aristocratie de Manchester, ayant entendu
-parler de ma sance, vinrent leur tour, en compagnie de leurs
-familles, pour y assister; leur prsence contribua tenir en respect
-les ouvriers, dont le plus grand nombre se trouvait sous leur direction.
-La salle changea d'aspect, et je n'eus plus qu' me louer par la suite
-de la tranquillit des spectateurs du parterre.
-
-Quinze reprsentations conscutives n'avaient pas puis la curiosit
-des habitants de la ville, et certes j'eusse pu continuer encore pendant
-quinze jours au moins, lorsqu' mon grand regret je fus oblig de cder
-la place deux artistes clbres, Jenny Lind et Roger, avec lesquels
-Knowles avait galement contract un engagement, jour fixe.
-
-Si j'tais fch d'abandonner ainsi un aussi beau succs, d'un autre
-ct, je l'avoue, je me trouvais heureux de fuir au plus vite cette
-atmosphre lourde et enfume, qui fait ressembler la capitale
-industrielle de l'Angleterre une ville de ramoneurs. Je ne pouvais
-habituer mes poumons respirer en guise d'air vivifiant les flocons de
-noir de fume dont l'air est incessamment charg. J'tais tomb dans une
-tristesse qui tenait presque du spleen et qui ne me quitta que lorsque
-j'arrivai dans la riante ville de Liverpool, o je m'tais engag
-rester quelques semaines.
-
-Le lecteur me permettra de ne pas parler des reprsentations que j'y
-donnai, non plus que de celles qui eurent lieu dans d'autres villes.
-
-J'tais alors en pleine voie de succs. Toutes mes sances commenaient
-par des applaudissements et finissaient par l'encaissement d'une bonne
-recette. Je me contenterai de dire qu'aprs avoir jou successivement
-sur les thtres de Liverpool, de Birmingham, de Worcester, Cheltenam,
-Bristol et Exeter, je rentrai Londres pour y donner encore une
-quinzaine de reprsentations avant de revenir en France.
-
- * * * * *
-
-Quelques jours aprs ma rentre Saint-James, la Reine se souvenant,
-sans doute, du dsir qu'elle m'avait tmoign Fulham, me fit demander
-une reprsentation dans son Palais de Buckingham.
-
-Cette invitation ne pouvait m'tre que trs agrable, je l'acceptai avec
-empressement.
-
-Au jour indiqu, ds huit heures du matin, je me rendis la demeure
-royale. L'intendant du palais, auquel on m'adressa, me conduisit
-l'endroit o devait avoir lieu ma reprsentation. C'tait une longue et
-magnifique galerie de tableaux. On y avait lev un thtre dont la
-scne reprsentait un salon Louis XV, blanc et or, peu de chose prs
-semblable celui que j'avais Saint-James.
-
-Mon conducteur me montra ensuite une salle manger voisine: c'tait, me
-dit-il, celle des dames d'honneur, et il me pria d'indiquer l'heure
-laquelle je dsirais qu'on nous y servt djener.
-
-J'tais trop proccup pour penser manger, car j'avais organiser ma
-sance. Toutefois je commandai, tout hasard, mon repas pour une heure
-de l'aprs-midi, et je me mis aussitt l'oeuvre.
-
-Grce l'assistance de mon secrtaire (sorte de factotum) et de mes
-enfants, qui m'aidaient dans la proportion de leurs moyens, je parvins
-surmonter toutes les difficults que m'offraient les dispositions
-provisoires de la scne. Mais ce ne fut qu' deux heures que j'eus
-entirement termin tous mes apprts. Je tombais presque d'inanition,
-car moins heureux que mes compagnons de travail, je n'avais encore rien
-pris de la journe. Aussi ce fut avec un vritable plaisir que j'ouvris
-la marche dans la direction de la salle manger.
-
-La sance devait avoir lieu trois heures; j'avais donc une heure
-devant moi pour me rconforter.
-
-J'avais peine fait quelques pas, que je m'entendis appeler derrire
-moi. C'tait un officier du palais qui demandait me parler.
-
---Monsieur, me dit-il en fort bon franais, il y aura bal dans cette
-galerie, aprs votre sance; on doit pour cela faire quelques apprts
-qui seront peut-tre plus longs qu'on ne pense; en consquence, la Reine
-vous prie de vouloir bien commencer votre reprsentation une heure plus
-tt; elle se trouve prte venir y assister, et elle ne tardera pas
-arriver.
-
---Je regrette vivement de ne pouvoir accorder Sa Majest ce qu'elle me
-demande, rpondis-je; mes prparatifs ne sont pas encore termins, et
-puis je vous avouerai que...
-
---Monsieur Robert-Houdin, reprit poliment l'officier, tout en conservant
-le flegme d'un enfant de la Tamise, ce sont les ordres de la Reine, je
-ne puis rien vous dire de plus. Et sans attendre mes explications, il me
-salua avec urbanit et s'loigna.
-
---Nous aurons toujours bien le temps de djener la hte, dis-je mon
-secrtaire; dirigeons-nous au plus vite vers la salle manger.
-
-Je n'avais pas achev ces paroles, que la Reine, le Prince Albert et la
-famille Royale entrrent, suivis d'une suite nombreuse.
-
-A cette vue, je ne me sentis pas le courage d'aller plus loin; je revins
-sur mes pas, et, ainsi que cela m'tait arriv dans des circonstances
-analogues, je m'armai de rsignation contre la souffrance. Protg par
-le rideau qui me sparait des spectateurs, je me htai de terminer
-quelques petits prparatifs qui me restaient faire, et cinq minutes
-aprs, je reus l'ordre de commencer.
-
-Lorsque le rideau se leva, je fus merveill du spectacle qui s'offrit
-mes yeux.
-
-Leurs Majests, la Reine Douairire, le Duc de Cambridge, oncle de la
-Reine, et les enfants Royaux occupaient le premier rang. Derrire eux,
-se tenait une partie de la famille d'Orlans; puis venaient des
-personnages de la plus haute distinction, parmi lesquels je reconnus des
-ambassadeurs revtus de leurs costumes nationaux, et des officiers
-suprieurs, couverts de brillantes dcorations. Toutes les dames taient
-en toilettes de bal et ornes de riches parures. La galerie tait
-entirement remplie.
-
-Je ne puis dire ce qui se passa en moi, lorsque je commenai ma sance.
-Mon malaise s'tait subitement vanoui, et je me trouvais mme
-parfaitement dispos.
-
-Pourtant cette situation s'explique sans difficult. Il est un fait
-reconnu, c'est qu'il n'y a plus de souffrance pour l'artiste ds qu'il
-est en scne. Une sorte d'exaltation de ses facults suspend en lui
-toute sensation trangre son rle, et jamais tant qu'il restera en
-prsence du public, on ne le verra soumis aucune des misres de la
-vie. La faim, la soif, le froid, le chaud, la maladie mme sont forcs
-de battre en retraite devant la puissance de cette exaltation,
-dussent-elles aprs reprendre plus vivement leur empire.
-
-Cette petite digression tait ncessaire pour expliquer les bonnes
-dispositions dont je me sentis anim, lorsque je me prsentai devant la
-noble assemble.
-
-Jamais, je crois, je n'eus autant de verve et d'entrain dans l'excution
-de mes expriences; jamais aussi, je n'eus un public plus gracieusement
-apprciateur.
-
-La Reine daigna plusieurs fois m'encourager par des paroles flatteuses,
-tandis que le Prince Albert, si bon pour les artistes, applaudissait
-joyeusement des deux mains.
-
-J'avais prpar un tour intitul _le bouquet la Reine_; voici ce qu'en
-disait le _Court Journal_ (le journal de la cour) dans un compte-rendu
-qu'il fit de ma sance:
-
- * * * * *
-
-La Reine, dit le journal anglais, prenait un plaisir extrme ces
-expriences; mais celle qui sembla la frapper le plus, fut _le bouquet
-la Reine_, surprise trs gracieuse et d'un charmant -propos. Sa Majest
-ayant prt son gant M. Robert-Houdin, celui-ci en fit immdiatement
-sortir un petit bouquet, qui devint bientt assez gros pour tre
-difficilement contenu dans les deux mains. Enfin ce bouquet, pos dans
-un vase et arros d'une eau magique, se transforma en une guirlande dont
-les fleurs formrent le nom de VICTORIA.
-
-La Reine fut galement merveille de l'tonnante lucidit du fils de
-Robert-Houdin dans l'exprience de seconde vue. Les objets les plus
-compliqus avaient t prpars l'avance, afin d'embarrasser et de
-mettre en dfaut la sagacit du pre et la merveilleuse facult du fils.
-Tous deux sont sortis victorieux de ce combat intellectuel et ont djou
-tous les projets.
-
-Aprs la sance, le mme officier auquel j'avais eu dj affaire vint de
-la part de la Reine et du Prince Albert m'adresser leurs flicitations.
-La Duchesse d'Orlans avait bien voulu y joindre ses compliments et ceux
-de sa famille.
-
-Une fois le rideau baiss, ne me trouvant plus soutenu par la prsence
-des spectateurs, je me sentis presque dfaillir. Je m'tais assis, et je
-n'avais plus la force de me lever pour aller prendre le repas dont
-j'avais un si grand besoin.
-
-J'allais cependant le faire, lorsque je fus tir de mon accablement par
-l'apparition d'un corps nombreux d'ouvriers, qui arrivaient en toute
-hte pour dmolir le thtre, l'enlever et organiser les apprts du bal.
-
-Que l'on juge de mon embarras et de mon tourment! Il fallait dmonter et
-emballer toutes mes machines, qui sans cela eussent t brises.
-
-Je voulus protester, retarder l'excution d'un tel travail; ce fut en
-vain: des ordres suprieurs avaient t donns; ils devaient tre
-excuts. Je fus alors oblig de puiser dans une nouvelle nergie la
-force ncessaire mon emballage, qui ne dura pas moins d'une heure et
-demie.
-
-Six heures sonnaient quand tout fut termin. Il y avait juste
-vingt-quatre heures que je n'avais pris de nourriture.
-
-Conduit par mon rgisseur, qui avait eu la prcaution de faire servir le
-dner, je me tranai jusqu' la salle manger.
-
-Le jour venait de finir, et l'appartement n'tait pas encore clair. Ce
-fut grand'peine que nous distingumes une table. Je tombai plutt que
-je ne m'assis sur une chaise qui se trouva prs de moi, et tandis que
-mon fils an sonnait pour qu'on apportt de la lumire, je commenai un
-travail de seconde vue par apprciation. Cette facult me servit
-merveille; je mis la main sur une fourchette et, piquant tout hasard
-devant moi, je rencontrai quelque chose qui s'y attacha. Je portai
-prudemment l'objet mon odorat et, satisfait de ce contrle, j'y donnai
-un victorieux coup de dent.
-
-C'tait dlicieux; je crus reconnatre un salmis de perdreaux.
-
-Je fis une seconde exploration pour m'en assurer, et aprs quelques
-coups de fourchette, je pus me convaincre que je ne m'tais pas tromp.
-Mon rgisseur et mes enfants avaient suivi mon exemple et s'escrimaient
-aussi de leur ct.
-
-On est lent, ce qu'il parat, servir dans les maisons royales, car
-avant que les lumires fussent arrives, nous emes le temps de nous
-familiariser avec l'obscurit.
-
-Du reste, ce repas devenait pour nous, en raison de son originalit,
-une vritable partie de plaisir; j'avais mme dj saisi un flacon pour
-me verser boire, quand soudain la porte de la salle s'ouvrit et deux
-valets se prsentrent portant des candlabres. En nous voyant ainsi
-attabls et mangeant de la faon la plus tranquille, ces deux hommes
-faillirent tomber la renverse. Je suis persuad qu'ils nous prirent,
-cet instant, pour de vritables sorciers, car ce fut grand'peine
-qu'ils se dcidrent rester pour continuer leur service.
-
-Nous prmes alors nos aises; la table tait bien servie, les vins
-taient excellents, et nous pmes nous remettre des fatigues et des
-motions de la journe. Sur la fin du repas, l'intendant du palais nous
-fit une visite, et ds qu'il eut appris mes infortunes, il m'en tmoigna
-tous ses regrets; la Reine, m'assura-t-il, serait d'autant plus fche
-de cette nouvelle, si elle lui parvenait, qu'elle avait donn les ordres
-les plus exprs pour que rien ne vous manqut dans son palais.
-
-Je rpondis que je me trouvais bien ddommag de quelques instants de
-souffrance par la satisfaction d'avoir t appel prsenter mes
-expriences devant la gracieuse souveraine. C'tait aussi la vrit.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
-UN RGISSEUR OPTIMISTE.--TROIS SPECTATEURS DANS UNE SALLE.--UNE
-COLLATION MAGIQUE.--LE PUBLIC DE COLCHESTER ET LES NOISETTES.--RETOUR EN
-FRANCE.--JE CDE MON THATRE.--VOYAGE D'ADIEU.--RETRAITE A
-SAINT-GERVAIS.--PRONOSTIC D'UN ACADMICIEN.
-
-
-Quelque temps aprs cette sance, mon engagement se terminait avec
-Mitchell.
-
-Au lieu de rentrer en France comme je l'eusse tant dsir aprs une
-aussi longue absence, je pensai qu'il tait plus favorable mes
-intrts de continuer mes excursions dans les provinces anglaises
-jusqu'au mois de septembre, poque o j'esprais faire la rouverture de
-mon thtre Paris.
-
-En consquence, je me traai un itinraire dont la premire station
-devait tre Cambridge, ville renomme par son Universit, et je partis.
-
-Mais peut-tre le lecteur n'a-t-il pas envie de me suivre dans cette
-longue excursion. Qu'il se rassure; je ne le ferai pas voyager avec moi,
-d'autant plus que ma seconde course travers l'Angleterre ne prsente
-presque aucun dtail qui soit digne d'tre mentionn ici. Je me
-contenterai de raconter quelques incidents, et entre autres, une petite
-aventure qui m'est arrive, parce qu'elle peut servir de leon aux
-artistes, quels qu'ils soient, en leur apprenant qu'il est dangereux
-pour leur amour-propre et pour leurs intrts d'puiser trop fond la
-curiosit publique, dans les diffrentes localits o l'espoir de bonnes
-recettes les conduit.
-
-Je devais, ainsi que je viens de le dire, aller directement de Londres
-Cambridge, mais moiti route, j'eus la fantaisie de m'arrter
-Herford, petite ville d'une dizaine de mille mes, pour y donner
-quelques reprsentations.
-
-Mes deux premires sances eurent un trs grand succs; mais la
-troisime, voyant que le nombre des spectateurs avait de beaucoup
-diminu, je me dcidai n'en pas donner d'autres.
-
-Mon rgisseur combattit cette rsolution, et il me donna des raisons qui
-ne manquaient certainement pas de valeur.
-
---Je vous assure, Monsieur, me dit-il, que dans la ville on ne parle que
-de votre sance. Chacun me demande si vous devez jouer encore demain, et
-dj deux jeunes gens m'ont charg de retenir leurs places pour le cas
-o vous vous dtermineriez rester.
-
-Grenet, c'tait le nom du rgisseur, tait bien le meilleur homme du
-monde. Mais j'aurais d me mfier de ses conseils, en raison de sa
-disposition d'esprit voir tout en beau. C'tait l'optimisme incarn.
-Les supputations de succs qu'il me fit pour la sance future eussent
-laiss bien loin derrire elles celles de l'inventeur d'critoires. A
-l'entendre, il fallait doubler le prix des places et augmenter le
-personnel du thtre, pour contenir la foule qui devait venir me
-visiter.
-
-Tout en plaisantant Grenet sur l'exagration de ses ides, je consentis
-nanmoins ce qu'il fit poser les affiches pour la reprsentation qu'il
-me demandait.
-
-Le lendemain, sept heures et demie du soir, je me rendis, selon mon
-habitude, la porte du thtre pour donner l'ordre de faire ouvrir les
-bureaux et de laisser entrer le public. La sance devait commencer
-huit heures prcises.
-
-Je trouvai mon rgisseur compltement seul. Pas une me ne s'tait
-encore prsente; cependant cela ne l'empcha pas de m'aborder d'un air
-radieux; c'tait du reste son air normal.
-
---Monsieur, me dit-il en se frottant les mains, comme s'il avait eu
-m'annoncer une excellente nouvelle, il n'y a encore personne la porte
-du thtre, mais c'est bon signe.
-
---C'est bon signe, dites-vous? Ah a! mon cher Grenet, comment me
-prouverez-vous cela?
-
---C'est trs facile comprendre; vous avez d remarquer, Monsieur, qu'
-nos dernires sances nous n'avions eu que l'aristocratie du pays.
-
---Rien ne me prouve qu'il en ait t ainsi, mais je vous l'accorde;
-aprs?
-
---Aprs? c'est tout simple. Le commerce n'est point encore venu nous
-visiter, et c'est aujourd'hui que je l'attends. Ces ngociants sont
-toujours si occups, qu'ils remettent souvent au dernier jour pour se
-procurer un plaisir. Patience, vous allez voir, dans un instant,
-l'assaut que nous aurons soutenir!
-
-Et il regardait vers la porte d'entre, de l'air d'un homme convaincu
-que ses prvisions se raliseraient.
-
-Nous avions encore une demi-heure, c'tait plus qu'il n'en fallait pour
-remplir la salle. J'attendis. Mais cette demi-heure se passa dans une
-vaine attente; personne ne se prsenta au bureau.
-
---Voici huit heures, dis-je en tirant ma montre; nous n'avons pas encore
-de spectateurs: qu'en dites-vous, Grenet?
-
---Ah! Monsieur, votre montre avance; a, j'en suis sr, car.....
-
-Mon rgisseur allait appuyer cette affirmation de quelque preuve tire
-de son imagination, lorsque l'horloge de l'Htel-de-Ville sonna. Grenet
-se trouvant bout de raisons, se contenta de garder le silence en
-jetant, toutefois, un coup-d'oeil dsespr vers la porte.
-
-Tout coup je vois sa figure s'empourprer de plaisir.
-
---Ah! je l'avais bien dit, s'crie-t-il en me montrant deux jeunes gens
-qui se dirigeaient de notre ct; voil le public qui commence
-arriver, on se sera sans doute tromp d'heure. Allons! chacun son
-poste!
-
-La joie de Grenet ne fut pas de longue dure; il reconnut bientt dans
-ces visiteurs les deux jeunes gens qui avaient retenu leurs places ds
-la veille.
-
---On n'a pas envahi nos stalles, crirent-ils l'optimiste, en se
-htant d'entrer.
-
---Non, Messieurs, non; vous pouvez entrer, rpondit Grenet en faisant
-une imperceptible grimace. Et il les conduisit complaisamment, en
-cherchant leur donner un motif sur le vide de la salle qu'il
-prtendait momentan.
-
-Il tait peine revenu au bureau qu'un monsieur d'un certain ge monte
-en toute hte le pristyle du thtre et se prcipite vers le contrle
-avec un empressement que mes succs des jours prcdents pouvaient
-justifier.
-
---Pourrai-je avoir encore une place, dit-il d'une voix essouffle?
-
-A cette demande qui semble une raillerie, mon pauvre Grenet abasourdi ne
-sait plus que rpondre; il se contente d'adresser son interlocuteur
-une de ces phrases banales que l'on emploie souvent pour gagner du
-temps.
-
---Mon Dieu! Monsieur, voyez-vous..... il faut que vous sachiez.....
-
---Je sais, Monsieur, je sais; il n'y a plus de places; je m'y attends;
-mais de grce, laissez-moi entrer, et je trouverai toujours bien quelque
-petit coin pour me caser.
-
---Permettez-moi donc, Monsieur, de vous dire...
-
---C'est inutile...
-
---Mais puisque, au contraire...
-
---A la bonne heure! Donnez-moi alors une stalle, et je vais voir si je
-puis me placer dans un des couloirs.
-
-A bout d'arguments, Grenet dlivra le billet.
-
-On peut se figurer l'tonnement de l'ardent visiteur, quand en entrant
-dans la salle il s'aperut qu'il composait lui seul le tiers de
-l'assemble.
-
-Quant moi, j'eus bientt pris mon parti sur cette dconvenue.
-C'tait, il est vrai, un _four_ que je faisais, mais ce _four_ se
-prsentait d'une faon si originale que, en raison de sa singularit, je
-le regardais comme une diversion mes succs passs; je voulus mme le
-faire tourner l'agrment de ma soire. On n'est pas, je crois, plus
-philosophe.
-
-Ce fut avec une sorte de satisfaction que je vis les alentours du
-thtre compltement dserts.
-
-Aprs avoir donn, pour l'acquit de ma conscience, le quart d'heure de
-grce aux retardataires, ne voyant venir personne, je fis annoncer mes
-trois spectateurs que, n'coutant que mon dsir de leur tre agrable,
-j'allais donner ma reprsentation.
-
-Cette nouvelle inattendue souleva dans la salle un triple hurrah sous
-forme de remerciement.
-
-J'avais pour orchestre huit musiciens, amateurs de la ville. Ces
-artistes, vu ma qualit de Franais, jouaient, chaque soir, pour
-ouverture, l'air des Girondins et la Marseillaise grand renfort de
-grosse caisse, de mme qu'ils ne manquaient jamais de terminer la sance
-par le _God save the queen_.
-
-L'introduction patriotique termine, je commenai ma sance.
-
-Mon public s'tait group sur le premier banc de l'orchestre, de sorte
-que pour m'adresser lui dans mes explications, j'aurais t oblig de
-tenir la tte constamment baisse et dirige vers le mme point; cela
-aurait fini par tre fort incommode. Je pris le parti de porter mes
-regards dans la salle et de parler aux banquettes, comme si je les eusse
-vues animes pour moi d'une bienveillante attention.
-
-Je fis dans cette circonstance un vritable tour de force, car je
-dployai, pour l'excution de mes expriences, le mme soin, la mme
-verve, le mme entrain que devant un millier d'auditeurs.
-
-De son ct, mon public faisait tout le bruit possible pour me prouver
-sa satisfaction. Il trpignait, applaudissait, criait, de manire me
-faire presque croire que la salle tait compltement garnie.
-
-La sance entire ne fut qu'un change de bons procds, et chacun des
-spectateurs vit avec peine arriver la dernire de mes expriences.
-Celle-l n'tait pas indique sur l'affiche; je la rservais comme la
-meilleure de mes surprises.
-
---Messieurs, dis-je mon triple auditoire, j'ai besoin, pour
-l'excution de ce tour, d'tre assist de trois compres. Quelles sont
-les personnes parmi l'assemble qui veulent bien monter sur la scne?
-
-A cette comique invitation, le public se leva en masse et vint
-obligeamment se mettre ma disposition.
-
-Les trois assistants consentirent se ranger sur le devant de la scne,
-avec promesse de ne point regarder derrire eux. Je leur remis chacun
-un verre vide, en leur annonant qu'il se remplirait d'excellent punch
-aussitt qu'ils en tmoigneraient le dsir, et j'ajoutai que, pour
-faciliter l'excution de ce souhait, il faudrait qu'ils rptassent
-aprs moi quelques mots baroques tirs du grimoire de l'enchanteur
-Merlin.
-
-Cette plaisanterie n'tait propose que pour gagner du temps, car tandis
-que nous l'excutions en riant aux clats, un changement vue s'oprait
-derrire mes aimables compres. La table sur laquelle j'avais excut
-mes expriences tait remplace par une autre garnie d'une excellente
-collation. Un norme bol de punch brlait au milieu.
-
-Grenet, vtu de noir, cravat de blanc, arm d'une cuillre, en
-stimulait la flamme bleutre, et lorsque mes compres exprimrent la
-volont de voir leurs verres se remplir de punch:
-
---Retournez-vous, leur dit-il de sa voix la plus grave, et vous allez
-voir vos souhaits accomplis.
-
-Ce fut un coup de thtre pour mes trois _adeptes_, qui restrent un
-instant bahis de surprise, ce qui me donna le loisir de complter
-l'exprience en faisant emplir leurs verres.
-
-Les musiciens avaient t les spectateurs de cette petite scne; je les
-priai de venir se joindre nous pour prouver la vertu de mon bol
-inpuisable. Cette invitation fut joyeusement accepte; on entoura la
-table, on emplit les verres, on les vida, et nous ne passmes pas moins
-de deux heures deviser sur l'agrment de cette exprience.
-
-Grce la prodigalit de l'_inexhaustible bowl of punch_, mes convives
-furent tous saisis d'une tendre expansion. Peu s'en fallut qu'on ne
-s'embrasst en se quittant; on se contenta cependant de se serrer la
-main, en se promettant mutuellement le plus amical souvenir.
-
-L'enseignement que l'on peut tirer de cette anecdote, c'est que, pour
-prsenter ses adieux au public dans un thtre, il ne faut pas attendre
-qu'il n'y soit plus pour les recevoir.
-
- * * * * *
-
-Au sortir d'Herfort, je me rendis Cambridge, puis Bury-Saint-Edmond,
- Ipswich et Colchester, faisant partout des recettes proportionnes
-l'importance de la population. Je n'ai conserv de ces cinq villes que
-trois souvenirs: le fiasco d'Herfort, l'accueil enthousiaste des
-tudiants de Cambridge et les noisettes de Colchester.
-
-Mais, me demandera-t-on, quel rapport peut-il y avoir entre des
-noisettes et une reprsentation de magie? Un mot mettra le lecteur au
-courant du fait et lui expliquera toutes les tribulations que ce fruit
-m'a causes.
-
-Il est d'usage dans la ville de Colchester, lorsque l'on va au
-spectacle, de remplir ses poches de noisettes; d'ailleurs, n'en a-ton
-pas chez soi, qu'on trouve en acheter la porte du thtre. On les
-casse et on les mange pendant le cours de la reprsentation, sous forme
-de rafrachissements. Hommes et femmes ont cette manie _cassante_, en
-sorte qu'il s'tablit dans la salle un feu roulant de bris de noisettes
-qui, par moments, devient assez fort pour couvrir la voix; l'artiste qui
-est en scne en est quitte pour rpter la phrase qu'il pense n'avoir
-pas t entendue.
-
-Rien ne m'agaait les nerfs comme cet incessant cliquetis. Ma premire
-reprsentation s'en ressentit, et malgr mes efforts pour me matriser,
-je fis ma sance tout entire sur le ton de l'irritation. Malgr cet
-ennui, je consentis jouer une seconde fois; mais le le directeur ne
-put jamais me dcider lui accorder une troisime reprsentation. Il
-eut beau m'assurer que ses artistes dramatiques avaient fini par se
-faire cette trange musique; que mme il n'tait pas rare de voir en
-scne un acteur secondaire casser une noisette en attendant la rplique,
-je le quittai, ne voulant pas en entendre davantage.
-
-Dcidment les thtres des petites villes anglaises sont loin de valoir
-ceux des grandes cits.
-
-A Colchester devait s'arrter ma tourne, et je me disposais plier
-bagage pour la France, lorsque Knowles, le directeur de Manchester, se
-rappelant mes succs son thtre, vint me proposer d'entreprendre avec
-lui un voyage travers l'Irlande et l'Ecosse. Nous tions alors au mois
-de juin 1849. Paris, on se le rappelle, tait alors plus que jamais
-agit par les questions politiques; les thtres en France n'existaient
-que pour mmoire. Je ne fus pas longtemps me dcider; je partis avec
-mon _english menager_.
-
-Notre excursion ne dura pas moins de quatre mois, et ce ne fut que vers
-la fin d'octobre que je remis le pied sur le sol franais.
-
-Ai-je besoin de dire le bonheur avec lequel je me retrouvai devant le
-public parisien, dont je n'avais pas oubli le bienveillant patronage?
-Les artistes qui, comme moi, ont t longtemps absents de Paris, le
-comprendront, car ils savent que rien n'est doux au coeur comme les
-applaudissements donns par des concitoyens.
-
-Malheureusement, lorsque je repris le cours de mes reprsentations, je
-m'aperus avec peine du changement qui s'tait opr dans ma sant; ces
-sances, que je faisais jadis sans aucune fatigue, me jetaient
-maintenant dans un pnible accablement.
-
-Il m'tait facile d'attribuer une cause ce fcheux tat. Les veilles,
-les fatigues, l'incessante proccupation de mes reprsentations et plus
-encore l'atmosphre brumeuse de la Grande-Bretagne, avaient puis mes
-forces. Ma vie s'tait en quelque sorte use pendant mon migration. Il
-m'et fallu pour la rgnrer un long repos, et je ne devais pas y
-songer cette poque, au milieu de la meilleure saison de l'anne. Je
-ne pus que prendre des prcautions pour l'avenir, dans le cas o je me
-trouverais tout fait forc par ma sant de m'arrter. Je me dcidai
-former un lve qui me remplat au besoin et dont le travail pt, en
-attendant, me venir en aide.
-
-Un artiste d'un extrieur agrable et dont je connaissais
-l'intelligence, sembla me prsenter les conditions que je pouvais
-dsirer. Mes propositions lui convinrent; il entra aussitt chez moi. Le
-futur prestidigitateur montra du reste de l'aptitude et un grand zle
-pour mes leons; je le mis en peu de temps mme de prparer mes
-expriences, puis il m'aida dans l'administration de mon thtre, et
-lorsque vinrent les grandes chaleurs de l't, en 1850, au lieu de
-fermer ma salle, selon mon habitude, je continuai de faire poser des
-affiches dans Paris; seulement mon nom fut remplac par celui
-d'Hamilton.
-
-Eu gard son peu d'tudes, mon remplaant provisoire ne pouvait tre
-encore trs fort; mais il tait convenable dans ses expriences, et le
-public se montra satisfait. Pendant ce temps, je gotais la campagne
-les douceurs d'un repos longtemps dsir.
-
-Un homme qui a fait une longue route ne ressent jamais plus vivement la
-fatigue que lorsque, aprs s'tre arrt quelques instants pour se
-reposer, il veut continuer son voyage. C'est ce que j'prouvai quand, le
-terme de mes vacances arriv, il me fallut quitter la campagne pour
-recommencer l'existence fbrile du thtre. Jamais je ne ressentis plus
-de lassitude; jamais aussi je n'eus un dsir plus vif de jouir d'une
-complte libert, de renoncer ces fatigues heure nomme, qu'on peut
-appeler justement le collier de misre.
-
-A ce mot, je vois dj bien des lecteurs se rcrier. Pourquoi,
-diront-ils, nommer ainsi un travail dont le but est d'merveiller une
-assemble, et le rsultat de procurer honneur et profit?
-
-Je me trouve forc de justifier mon expression.
-
-Le lecteur comprendra facilement que les fatigues, les proccupations et
-la responsabilit attaches une sance de _magie_ n'empchent pas le
-prestidigitateur d'tre soumis aux autres misres de l'humanit. Or,
-quels que soient ses chagrins ou ses souffrances, il doit cependant
-chaque soir et heure fixe les refouler dans son coeur pour revtir
-le masque de l'enjouement et de la sant.
-
-C'est dj, croyez-moi, lecteur, une pnible tche, mais ce n'est pas
-tout, il lui faut encore, et ceci s'applique tous les artistes en
-gnral, il lui faut, sous peine de dchance, gayer, animer,
-surexciter le public, lui procurer enfin, disons-le mot, du plaisir pour
-son argent.
-
-Pense-t-on que cela soit toujours chose facile?
-
-En vrit, la situation qui est faite aux artistes serait intolrable,
-s'ils ne trouvaient pas dans la sympathie et les applaudissements du
-public une douce rcompense qui leur fait oublier les petites misres de
-la vie.
-
-Je puis le dire avec orgueil: jusqu'au dernier jour de ma vie
-artistique, je n'ai rencontr que bienveillance et sympathie; mais plus
-je m'efforais de m'en montrer toujours digne, plus je sentais que mes
-forces diminuaient, et plus aussi augmentait en moi le dsir de vivre
-dans la retraite et la libert.
-
-Enfin, vers le mois de janvier 1852, jugeant Hamilton apte me
-succder, je me dcidai lui cder mon tablissement, et, pour que mon
-thtre, l'oeuvre de mon travail, restt dans ma famille, on passa
-deux contrats: le mme jour, mon lve devint mon beau-frre et mon
-successeur.
-
-Cependant quelque avide que soit un artiste de rentrer dans la vie
-tranquille et solitaire, il est bien rare qu'il renonce tout--coup et
-pour toujours mriter les applaudissements dont il s'est fait une
-douce habitude. On ne sera donc pas tonn d'apprendre que je voulus,
-aprs m'tre repos pendant plusieurs mois, donner encore quelques
-reprsentations, avant de prendre dfinitivement cong du public.
-
-Je ne connaissais pas l'Allemagne; je gagnai les bords du Rhin. Dsirant
-ne pas me fatiguer, je rsolus de me rserver le choix des lieux o je
-donnerais mes reprsentations. Je m'arrtai donc de prfrence dans ces
-sjours de fte que l'on nomme des villes de bains, et je visitai
-successivement Bade, Wiesbaden, Hambourg, Ems, Aix-la-Chapelle et Spa.
-Chacune de mes sances, ou peu s'en faut, fut honore de la prsence
-d'un ou de plusieurs des Princes de la Confdration Germanique.
-
-Mon intention tait de rentrer en France aprs les reprsentations que
-j'avais donnes Spa, lorsque, la sollicitation du directeur d'un
-thtre de Berlin, M. Engel, je me dcidai retourner sur mes pas, et
-je partis pour la capitale de la Prusse.
-
-J'avais contract avec M. Engel un engagement de six semaines; mon
-succs et aussi les excellentes relations que j'eus avec mon directeur
-me firent prolonger pendant trois mois mon sjour Berlin. Je ne
-pouvais, du reste, prendre cong du public d'une manire plus brillante;
-jamais peut-tre je n'avais vu une foule plus compacte assister mes
-sances. Aussi, l'accueil que j'ai reu des Berlinois restera-t-il dans
-ma mmoire parmi mes meilleurs souvenirs.
-
-De Berlin, je me rendis directement prs de Blois, dans la retraite que
-je m'tais choisie.
-
-Quelle que ft ma satisfaction de jouir enfin d'une libert si longtemps
-dsire, elle eut bientt subi le sort commun tous nos plaisirs, et
-elle n'et pas manqu de s'mousser par la jouissance mme, si je
-n'avais rserv pour ces heureux loisirs des tudes dans lesquelles
-j'esprais trouver une distraction sans cesse renaissante. Aprs avoir
-acquis un bien-tre matriel l'aide de travaux traits bien tort de
-futiles, j'allais me livrer des recherches srieuses, ainsi que me le
-conseillait jadis un membre de l'Institut.
-
-Le fait auquel je fais allusion remonte l'poque de l'exposition de
-1844, o je prsentai mes automates et mes curiosits mcaniques.
-
-Le jury charg de l'examen des machines et instruments de prcision
-s'tait approch de mes produits, et j'avais, en sa prsence, renouvel
-la petite sance donne quelques jours auparavant devant le roi
-Louis-Philippe.
-
-Aprs avoir cout avec intrt le dtail des nombreuses difficults que
-j'avais eu surmonter dans l'excution de mes automates, l'un des
-membres du jury prenant la parole:
-
---C'est bien dommage, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, que vous n'ayez
-pas appliqu des travaux srieux les efforts d'imagination que vous
-avez dploys pour des objets de fantaisie.
-
-Cette critique me blessait d'autant plus, qu' cette poque je ne voyais
-rien au-dessus de mes travaux, et que dans mes plus beaux rves
-d'avenir, je n'ambitionnais d'autre gloire que celle du savant auteur du
-_canard automate_.
-
---Monsieur, rpondis-je d'un ton visiblement piqu, je ne connais pas de
-travaux plus srieux que ceux qui font vivre un honnte homme. Toutefois
-je suis prt changer de direction si vous m'en donnez l'avis aprs que
-vous m'aurez cout.
-
-A l'poque o je m'occupais d'horlogerie de prcision, je gagnais
-peine de quoi vivre. Aujourd'hui, j'ai quatre ouvriers pour m'aider dans
-la confection de mes automates; le moins habile gagne six francs dans sa
-journe; jugez ce que je dois gagner moi-mme.
-
-Je vous demande maintenant, Monsieur, si je dois retourner mon
-ancienne profession.
-
-Mon interlocuteur se tut, mais un autre membre du jury s'approchant de
-moi, me dit demi-voix:
-
---Continuez, Monsieur Robert-Houdin, continuez; j'ai l'assurance que vos
-ingnieux travaux, aprs vous avoir conduit au succs, vous mneront
-tout droit des dcouvertes utiles.
-
---Monsieur le baron Sguier, rpondis-je sur le mme ton, je vous
-remercie de votre encourageant pronostic; je ferai mes efforts pour le
-justifier[18].
-
-J'ai suivi l'avis de l'illustre savant, et je m'en suis fort bien
-trouv.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
-VOYAGE EN ALGRIE.--CONVOCATION DES CHEFS DE
-TRIBUS.--FTES.--REPRSENTATIONS DEVANT LES ARABES.--ENERVATION D'UN
-KABYLE.--INVULNERABILIT.--ESCAMOTAGE D'UN MAURE.--PANIQUE ET FUITE DES
-SPECTATEURS.--RCONCILIATION.--LA SECTE DES ASSAOUA.--LEURS PRTENDUS
-MIRACLES.--EXCURSION DANS L'INTRIEUR DE L'ALGRIE.--LA DEMEURE D'UN
-BACH-AGHA.--REPAS COMIQUE.--UNE SOIRE DE HAUTS DIGNITAIRES
-ARABES.--MYSTIFICATION D'UN MARABOUT.--L'ARABE SOUS SA TENTE, ETC.
-ETC.--RETOUR EN FRANCE.--CONCLUSION.
-
- Inveni portum; spes et fortuna, valete!
- Enfin, je suis au port; esprance et fortune,
- Salut!......
-
-
-Me voil donc arriv au but de toutes mes esprances! J'ai dit adieu
-pour toujours la vie d'artiste, et de ma retraite, j'envoie un dernier
-salut mes bons et gracieux spectateurs. Dsormais plus d'anxit, plus
-d'inquitudes; libre et tranquille, je vais me livrer de paisibles
-tudes et jouir de la plus douce existence qu'il soit permis l'homme
-de goter sur terre.
-
-J'en tais l de mes plans de flicit, lorsqu'un jour je reus une
-lettre de M. le colonel de Neveu, chef du bureau politique Alger. Ce
-haut fonctionnaire me priait de me rendre dans notre Colonie, pour y
-donner des reprsentations devant les principaux chefs de tribus
-arabes.
-
-Cette proposition me trouva en _pleine lune de miel_, si je puis
-m'exprimer ainsi. A peine remis des fatigues de mes voyages, je gotais
- longs traits les douceurs de ce repos tant dsir; il m'et cot d'en
-rompre sitt le charme. J'exprimai M. de Neveu tous mes regrets de ne
-pouvoir alors accepter son invitation.
-
-Le colonel prit acte de mes regrets, et l'anne suivante, il me les
-rappela. C'tait en 1855; mais j'avais prsent l'Exposition
-universelle plusieurs applications nouvelles de l'lectricit la
-mcanique, et, ayant appris que le jury m'avait jug digne d'une
-rcompense, je ne voulais pas quitter Paris sans l'avoir reue. Tel fut
-du moins le motif sur lequel j'appuyai un nouveau refus, accompagn de
-nouveaux regrets.
-
-Mais le colonel faisait collection de tous ces regrets, et vers le mois
-de juin de l'anne 1856, il me les prsenta comme une lettre de change
-acquitter. Cette fois, j'tais bout d'arguments srieux, et, bien
-qu'il m'en cott de quitter ma retraite pour aller affronter les
-caprices de la Mditerrane dans les plus mauvais mois de l'anne, je me
-dcidai partir.
-
-Il fut convenu que je serais rendu Alger pour le 27 septembre suivant,
-jour o devaient commencer les grandes ftes que la capitale de
-l'Algrie offre annuellement aux Arabes.
-
-Je dois dire aussi que ce qui influena beaucoup ma dtermination, ce
-fut de savoir que la mission pour laquelle on m'appelait en Algrie
-avait un caractre quasi-politique. J'tais fier, moi simple artiste, de
-pouvoir rendre un service mon pays.
-
-On n'ignore pas que le plus grand nombre des rvoltes qu'on a eu
-rprimer en Algrie ont t suscites par des intrigants qui se disent
-inspirs par le Prophte, et qui sont regards par les Arabes comme des
-envoys de Dieu sur la terre, pour les dlivrer de l'oppression des
-_Roumi_ (chrtiens).
-
-Or, ces faux prophtes, ces saints marabouts qui, en rsum, ne sont pas
-plus sorciers que moi, et qui le sont encore moins, parviennent
-cependant enflammer le fanatisme de leurs coreligionnaires l'aide de
-tours de passe-passe aussi primitifs que les spectateurs devant lesquels
-ils sont prsents.
-
-Il importait donc au gouvernement de chercher dtruire leur funeste
-influence, et l'on comptait sur moi pour cela. On esprait, avec raison,
-faire comprendre aux Arabes, l'aide de mes sances, que les tours de
-leurs marabouts ne sont que des enfantillages et ne peuvent plus, en
-raison de leur navet, reprsenter les miracles d'un envoy du
-Trs-Haut; ce qui nous conduisait aussi tout naturellement leur
-montrer que nous leur sommes suprieurs en toutes choses et que, en fait
-de sorciers, il n'y a rien de tel que les Franais.
-
-On verra plus tard le succs qu'obtint cette habile tactique.
-
-Du jour de mon acceptation celui de mon dpart, il devait s'couler
-trois mois; je les employai prparer un arsenal complet de mes
-meilleurs tours, et je partis de Saint-Gervais le 10 septembre.
-
- * * * * *
-
-Je glisserai rapidement sur le rcit de mon voyage travers la France
-et la Mditerrane; je dirai seulement qu' peine en mer, je dsirais
-dj tre arriv, et que ce fut avec une joie indicible que, aprs
-trente-six heures de navigation, j'aperus la capitale de notre colonie.
-
-J'tais attendu. Une ordonnance vint au-devant de moi dans une charmante
-barque et me conduisit l'htel d'Orient, o l'on m'avait retenu un
-appartement.
-
-Le Gouvernement avait fort bien fait les choses, car il m'avait log
-comme un prince. De la fentre de mon salon je voyais la rade d'Alger,
-et ma vue n'avait d'autre limite que l'horizon. La mer est toujours
-belle lorsqu'on la voit de sa fentre; aussi, chaque matin, je
-l'admirais et lui pardonnais ses petites taquineries passes.
-
-De mon htel j'apercevais aussi cette magnifique place du Gouvernement,
-plante d'orangers comme on n'en voit pas en France. Ils taient cette
-poque chargs de fleurs panouies et de fruits en pleine maturit.
-
-Par la suite, nous nous plaisions, Mme Robert-Houdin et moi, aller
-le soir, sous leur ombrage, prendre une glace la porte d'un _Tortoni
-algerien_, tout en respirant la brise parfume que nous apportait la
-mer. Aprs ce plaisir, rien ne nous intressait autant que l'observation
-de cette immense varit d'hommes qui circulaient devant nous.
-
-On et dit que les cinq parties du monde avaient envoy leurs
-reprsentants en Algrie: c'taient des Franais, des Espagnols, des
-Maltais, des Italiens, des Allemands, des Suisses, des Prussiens, des
-Belges, des Portugais, des Polonais, des Russes, des Anglais, des
-Amricains, tous faisant partie de la population algrienne. Joignons
-cela les diffrents types arabes, tels que les Maures, les Kabyles, les
-Koulougly, les Biskri, les Mozabites, les Ngres, les Juifs arabes, et
-l'on aura une ide du spectacle qui se droulait nos yeux.
-
-Lorsque j'arrivai Alger, M. de Neveu m'apprit qu'une partie de la
-Kabylie s'tant rvolte, le Marchal Gouverneur venait de partir avec
-un corps expditionnaire pour la soumettre. En consquence de ce fait,
-les ftes pour lesquelles on devait convoquer les chefs arabes ne
-pouvaient avoir lieu avant un mois, et mes reprsentations taient
-remises cette poque.
-
---J'ai vous demander maintenant, ajouta le colonel, si vous voulez
-souscrire ce nouvel engagement.
-
---Mon colonel, dis-je sur le ton de la plaisanterie, je me regarde comme
-engag militairement, puisque je relve de M. le Gouverneur. Fidle
-mon poste et ma mission, je resterai, quoi qu'il arrive.
-
---Trs bien! Monsieur Robert-Houdin, fit en riant le colonel, vous
-agissez l en vritable soldat franais, et la colonie vous en saura
-gr. Du reste, nous tcherons que votre service en Algrie vous soit le
-plus doux possible. Nous avons donn des ordres votre htel, pour que
-vous et Mme Robert-Houdin n'ayez point regretter le bien-tre que
-vous avez quitt pour venir ici. (J'ai oubli de dire que dans mes
-conditions d'engagement, j'avais stipul que Mme Robert-Houdin
-m'accompagnerait.) Si en attendant vos reprsentations officielles, il
-vous tait agrable, pour occuper vos loisirs, de donner des sances au
-thtre de la ville, le Gouverneur le met votre disposition trois
-jours par semaine, les autres jours appartenant la troupe d'opra.
-
-Cette proposition me convenait merveille; j'y voyais trois avantages:
-le premier, de me refaire la main, car il y avait deux ans que j'avais
-quitt la scne; le second, d'essayer les effets de mes expriences sur
-les Arabes de la ville; le troisime, de faire de fructueuses recettes.
-J'acceptai, et comme j'adressais mes remerciements M. de Neveu:
-
---C'est nous de vous remercier, me dit-il, en donnant des
-reprsentations Alger pendant l'expdition de Kabylie, vous nous
-rendez un grand service.
-
---Lequel, colonel?
-
---En occupant l'imagination des Algriens, nous les empchons de se
-livrer, sur les ventualits de la campagne, d'absurdes suppositions,
-qui pourraient tre trs prjudiciables au gouvernement.
-
---S'il en est ainsi, je vais me mettre immdiatement l'oeuvre.
-
-Le colonel partit le lendemain pour rejoindre le marchal. Auparavant,
-il m'avait remis entre les mains de l'autorit civile, c'est--dire
-qu'il m'avait prsent au maire de la ville, M. de Guiroye, qui dploya
-envers moi une extrme obligeance pour me faciliter l'organisation de
-mes sances.
-
-On pourrait croire qu'en raison du haut patronage sur lequel j'tais
-appuy, je n'eus qu' suivre un sentier sem de fleurs, comme dirait un
-pote, pour arriver mes reprsentations. Il n'en fut rien; j'eus
-subir une foule de tracasseries qui auraient pu m'ennuyer beaucoup, si
-je n'avais t muni d'un fond de philosophie toute preuve.
-
-M. D...., directeur privilgi de la salle Bab-Azoun, venait de
-commencer sa saison thtrale avec une troupe d'opra; craignant que les
-succs d'un tranger sur sa propre scne ne dtournassent l'attention
-publique de ses reprsentations, il se hta de faire des rclamations
-auprs de l'autorit.
-
-Le maire, pour toute consolation, lui rpondit que le Gouvernement
-voulait qu'il en ft ainsi. M. D.... protesta et alla mme jusqu'
-menacer de quitter sa direction. Le maire se renferma dans son
-inflexible dcision.
-
-Le temps tournait au noir, et la ville d'Alger se trouvait sous le coup
-d'une clipse totale de direction, lorsque par esprit de conciliation,
-je consentis ne jouer que deux fois par semaine, et attendre pour
-commencer mes sances que les dbuts de la troupe d'opra fussent
-termins.
-
-Cette concession calma un peu l'_impresario_, sans toutefois me gagner
-ses bonnes grces. M. D.... se tint toujours mon gard dans une
-froideur qui tmoignait de son mcontentement. Mais j'tais dans les
-dispositions qu'a presque toujours un homme compltement indpendant:
-cette froideur ne me rendit point malheureux.
-
-Je sus galement me mettre au-dessus des taquineries que me suscitrent
-certains employs subalternes de la direction, et, fort de cette pense
-que mon voyage d'Algrie devait tre un voyage d'agrment, je pris le
-parti de rire de ces attaques mesquines. D'ailleurs mon attention tait
-tout entire une chose bien plus intressante pour moi.
-
-Les journaux avaient annonc mes reprsentations. Cette nouvelle souleva
-aussitt dans la presse algrienne une polmique dont l'tranget ne
-contribua pas peu donner une grande publicit mes dbuts.
-
-Robert-Houdin, dit un journal, ne peut pas tre Alger, puisque tous
-les jours on voit annoncer dans les journaux de Paris: _Robert-Houdin,
-tous les soirs, 8 heures_.
-
---Pourquoi, rpondit plaisamment un autre journal, Robert-Houdin ne
-donnerait-il pas des reprsentations Alger, tout en restant Paris?
-Ne sait-on pas que ce sorcier a le don de l'ubiquit, et qu'il lui
-arrive souvent de donner, le mme jour et en personne, des sances
-Paris, Rome et Moscou?
-
-La discussion continua ainsi pendant plusieurs jours, les uns niant ma
-prsence, les autres l'affirmant.
-
-Le public d'Alger voulait bien accepter ce fait comme une de ces
-plaisanteries qu'on qualifie gnralement du nom de _canard_, mais il
-voulait aussi qu'on l'assurt qu'il ne serait pas victime d'une
-mystification en venant au thtre.
-
-Enfin, on parla srieusement, et les journalistes expliqurent alors que
-M. Hamilton, en succdant son beau-frre, avait conserv pour titre de
-son thtre le nom de ce dernier, de sorte que _Robert-Houdin_ pouvait
-aussi bien s'appliquer l'artiste qui portait ce nom qu' son genre de
-spectacle.
-
-Cette curieuse polmique, les tracasseries suscites par M. D...., et,
-j'aime le croire, l'attrait de mes sances, attirrent un concours
-prodigieux de spectateurs. Tous les billets avaient t pris l'avance,
-et la salle fut remplie s'y touffer; c'est le mot. Nous tions la
-mi-septembre, et le thermomtre marquait encore 35 degrs centigrades.
-
-Pauvres spectateurs, comme je les plaignais! A en juger par ce que
-j'prouvais moi-mme, c'tait scher sur place, tre _momifi_. Je
-craignais bien que l'enthousiasme, ainsi que cela arrive toujours en
-pareil cas, ne ft en raison inverse de la temprature. Je n'eus au
-contraire qu' me louer de l'accueil qui me fut fait, et je tirai de ce
-succs un heureux prsage pour l'avenir.
-
-Afin de ne point enlever au rcit de mes reprsentations officielles,
-comme les nommait M. de Neveu, l'intrt que le lecteur doit y trouver,
-je ne donnerai aucun dtail sur celles qui les prcdrent et qui furent
-toutes comme autant de ballons d'essai. Du reste, les Arabes y vinrent
-en petit nombre. Ces hommes de nature indolente et sensuelle mettent
-bien au-dessus du plaisir d'un spectacle le bonheur de s'tendre sur une
-natte et d'y fumer en paix.
-
-Aussi, le gouverneur, guid par la connaissance approfondie qu'il avait
-de leur caractre, ne les invitait-il jamais une fte; il les y
-convoquait militairement. C'est ce qui eut lieu pour mes
-reprsentations.
-
-Ainsi que M. de Neveu me l'avait annonc, le corps expditionnaire
-rentra Alger le 20 octobre, et les ftes qui avaient t suspendues
-par la guerre, furent annonces pour le 27. On envoya des missaires sur
-les diffrents points de la colonie, et au jour fix, les chefs de
-tribus, accompagns d'une suite nombreuse, se trouvrent en prsence du
-Marchal-Gouverneur.
-
-Ces ftes d'automne, les plus brillantes de l'Algrie, et qui sont sans
-rivales peut-tre dans aucune autre contre du monde, prsentent un
-aspect pittoresque et vritablement remarquable.
-
-J'aimerais pouvoir peindre ici la physionomie trange que prit la
-capitale de l'Algrie l'arrive des goums du Tell et du Sud; et ce
-camp des indignes, inextricable ple-mle de tentes, d'hommes, de
-chevaux, qui offrait mille contrastes aussi sduisants que bizarres; et
-le brillant cortge du Gouverneur gnral au milieu duquel les chefs
-Arabes, l'air svre, attiraient les regards par le luxe des costumes,
-la beaut des chevaux et l'clat des harnachements tout brods d'or; et
-ce merveilleux hippodrome, plac entre la mer, le riant cteau de
-Mustapha, la blanche ville d'Alger et la plaine d'Hussein-Dey, que
-dominent au loin de sombres montagnes. Mais je n'en dirai rien. Je ne
-dcrirai pas non plus ces exercices militaires, image d'une guerre sans
-rgle et sans frein qu'on appelle la Fantasia, o 1,200 Arabes, monts
-sur de superbes coursiers, s'animant et poussant des cris sauvages comme
-en un jour de bataille, dployrent tout ce qu'un homme peut possder de
-vigueur, d'adresse et d'intelligence. Je ne parlerai mme pas de cette
-admirable exhibition d'talons arabes dont chaque sujet excitait au
-passage la plus vive admiration; car tout cela a t dit, et j'ai hte
-d'arriver mes reprsentations, dont les diffrents pisodes ne furent
-pas, j'ose le dire, les moins intressants de cette immense fte. Je ne
-citerai qu'un fait, parce qu'il m'a vivement frapp.
-
-J'ai vu dans ces luttes hippiques, o hommes et chevaux, l'oeil en
-feu, la bouche cumante, semblent dpasser en vitesse nos plus
-puissantes locomotives; j'ai vu, dis-je, un cavalier montant un
-magnifique cheval arabe, vaincre la course, non-seulement tous les
-chevaux de son cercle, mais distancer encore dans une course suprme
-tous les chevaux vainqueurs. Ce cavalier avait douze ans et pouvait
-passer sous son cheval sans se baisser[19].
-
-Les courses durrent trois jours. Je devais donner mes reprsentations
-la fin du second et troisime.
-
-Avant d'en parler, je dirai un mot du thtre d'Alger.
-
-C'est une assez jolie salle dans le genre de celle des Varits Paris,
-et dcore avec assez de got. Elle est situe l'extrmit de la rue
-Bab-Azoum, sur la place qui porte ce nom. L'extrieur en est monumental
-et d'un aspect sduisant; la faade surtout est d'une grande lgance de
-style.
-
-En voyant cet immense difice, on pourrait croire qu'il renferme une
-vaste salle. Il n'en est rien. L'architecte a tout sacrifi aux
-exigences de l'ordre public et de la circulation. Les escaliers, les
-couloirs et le foyer occupent un aussi grand espace que la salle
-entire. Peut-tre cet artiste a-t-il pris en considration le nombre
-des amateurs de spectacle qui est assez restreint Alger, et a-t-il
-pens qu'une petite salle offrirait aux artistes une plus grande chance
-de succs.
-
-Le 28 octobre, jour convenu pour la premire de mes reprsentations
-devant les Arabes, j'tais de bonne heure mon poste, et je pus jouir
-du spectacle de leur entre dans le thtre.
-
-Chaque goum, rang par compagnie, fut introduit sparment et conduit
-dans un ordre parfait aux places qui lui taient assignes d'avance.
-Ensuite vint le tour des chefs, qui se placrent avec tout le calme que
-comporte leur caractre.
-
-Leur installation fut assez longue oprer, car ces hommes de la nature
-ne pouvaient pas comprendre qu'on s'embott ainsi, cte cte, pour
-assister un spectacle, et nos siges si confortables, loin de leur
-sembler tels, les gnaient singulirement. Je les vis se remuer pendant
-longtemps et chercher replier sous eux leurs jambes, la faon des
-tailleurs europens.
-
-Le marchal Randon, sa famille et son tat-major occupaient deux loges
-d'avant-scne, droite du thtre. Le Prfet et quelques-unes des
-autorits civiles taient vis--vis dans deux autres loges.
-
-Le Maire s'tait plac prs des stalles de balcon. M. le colonel de
-Neveu tait partout: c'tait l'organisateur de la fte.
-
-Les Cads, les Aghas, les Bach-Aghas, et autres Arabes titrs eurent les
-honneurs de la salle: ils occuprent les stalles d'orchestre et de
-balcon.
-
-Au milieu d'eux taient quelques officiers privilgis, et enfin des
-interprtes se mlrent de tous cts aux spectateurs pour leur traduire
-mes paroles.
-
-On m'a rapport aussi que des curieux qui n'avaient pu obtenir des
-billets d'entre, avaient pris le burnous arabe et, la tte ceinte de la
-corde de poil de chameau, s'taient faufils parmi leurs nouveaux
-co-religionnaires.
-
-C'tait vraiment un coup-d'oeil non moins curieux qu'admirable que
-cette trange composition de spectateurs.
-
-Le balcon, surtout, prsentait un aspect aussi beau qu'imposant. Une
-soixantaine de chefs Arabes, revtus de leurs manteaux rouges (indice de
-leur soumission la France), sur lesquels brillaient une ou plusieurs
-dcorations, se tenaient avec une majestueuse dignit, attendant
-gravement ma reprsentation.
-
-J'ai jou devant de brillantes assembles, mais jamais devant aucune qui
-m'ait aussi vivement impressionn; toutefois cette impression que je
-ressentis au lever du rideau, loin de me paralyser, m'inspira au
-contraire une vive sympathie pour des spectateurs dont les physionomies
-semblaient si bien prpares accepter les prestiges qui leur avaient
-t annoncs. Ds mon entre en scne, je me sentis tout l'aise et
-comme joyeux du spectacle que j'allais me donner.
-
-J'avais bien un peu, je l'avoue, l'envie de rire et de moi et de mon
-assistance, car je me prsentais la baguette la main avec toute la
-gravit d'un vritable sorcier. Je n'y cdai pas. Il ne s'agissait plus
-ici de distraire et de rcrer un public curieux et bienveillant; il
-fallait frapper juste et fort sur des imaginations grossires et sur des
-esprits prvenus, car je jouais le rle de Marabout franais.
-
-Compares aux simples tours de leurs prtendus sorciers, mes expriences
-devaient tre pour les Arabes de vritables miracles.
-
-Je commenai ma sance au milieu du silence le plus profond, je dirais
-presque le plus religieux, et l'attention des spectateurs tait telle,
-qu'ils paraissaient comme ptrifis sur place. Leurs doigts seuls,
-agits d'un mouvement nerveux, faisaient glisser rapidement les grains
-de leurs chapelets, pendant qu'ils invoquaient sans doute la protection
-du Trs-Haut.
-
-Cet tat apathique de mes spectateurs ne me satisfaisait pas; je n'tais
-pas venu en Algrie pour visiter un salon de figures de cire; je voulais
-autour de moi du mouvement, de l'animation, de l'existence enfin.
-
-Je changeai de batterie. Au lieu de gnraliser mes interpellations, je
-m'adressai plus particulirement quelques-uns d'entre les Arabes, je
-les stimulai par mes paroles et surtout par mes actions. L'tonnement
-fit place alors un sentiment plus expressif, qui se traduisit bientt
-par de bruyants clats.
-
-Ce fut surtout lorsque je fis sortir des boulets de canon d'un chapeau,
-que mes spectateurs, quittant leur gravit, exprimrent leur joyeuse
-admiration par les gestes les plus bizarres et les plus nergiques.
-
-Vinrent ensuite, accueillis avec le mme succs, la _Corbeille de
-fleurs_, paraissant instantanment au milieu d'un foulard; la _Corne
-d'abondance_, fournissant une multitude d'objets que je distribuai, sans
-pouvoir cependant satisfaire aux nombreuses demandes faites de toutes
-parts, et plus encore par ceux mmes qui avaient dj les mains pleines;
-les _pices de cinq francs_, envoyes travers la salle dans un coffre
-de cristal suspendu au milieu des spectateurs.
-
-Il est un tour que j'eusse bien dsir faire, c'tait celui de _ma
-bouteille inpuisable_, si apprcie des Parisiens et des ouvriers de
-Manchester. Je ne pouvais le faire figurer dans cette sance, car, on le
-sait, les sectateurs de Mahomet ne boivent aucune liqueur fermente, du
-moins en public. Je le remplaai avec assez d'avantage par le suivant.
-
-Je pris une coupe en argent, de celles qu'on appelle _bols de punch_
-dans les cafs de Paris. J'en dvissai le pied, et, passant ma baguette
-au travers, je montrai que ce vase ne contenait rien; puis, ayant
-rajust les deux parties, j'allai au milieu du parterre; et l, mon
-commandement, le bol fut _magiquement_ rempli de drages qui furent
-trouves excellentes.
-
-Les bonbons puiss, je renversai le vase et je proposai de l'emplir de
-trs bon caf, l'aide d'une simple conjuration...... Et passant
-gravement par trois fois ma main sur le vase, une vapeur paisse en
-sortit l'instant et annona la prsence du prcieux liquide. Le bol
-tait plein de caf bouillant; je le versai aussitt dans des tasses et
-je l'offris mes spectateurs bahis.
-
-Les premires tasses ne furent acceptes, pour ainsi dire, qu' corps
-dfendant. Aucun Arabe ne voulut d'abord tremper ses lvres dans un
-breuvage qu'il croyait sorti de l'officine du Diable; mais, sduits
-insensiblement par le parfum de leur liqueur favorite, autant que
-pousss par les sollicitations des interprtes, quelques-uns des plus
-hardis se dcidrent goter le liquide magique, et bientt tous
-suivirent leur exemple.
-
-Le vase, rapidement vid, fut non moins rapidement rempli diffrentes
-reprises, et comme l'aurait fait ma _bouteille inpuisable_, il satisfit
- toutes les demandes; on le remporta mme encore plein.
-
-Cependant il ne me suffisait pas d'amuser mes spectateurs, il fallait
-aussi, pour remplir le but de ma mission, les tonner, les
-impressionner, les effrayer mme par l'apparence d'un pouvoir
-surnaturel.
-
-Mes batteries taient dresses en consquence: j'avais gard pour la fin
-de la sance trois trucs qui devaient achever d'tablir ma rputation de
-sorcier.
-
-Beaucoup de lecteurs se rappelleront avoir vu dans mes reprsentations
-un coffre petit, mais de solide construction, qui, remis entre les mains
-des spectateurs, devenait lourd ou lger mon commandement. Un enfant
-pouvait le soulever sans peine, ou bien l'homme le plus robuste ne
-pouvait le bouger de place.
-
-Revtu de cette fable, ce tour faisait dj beaucoup d'effet. J'en
-augmentai considrablement l'action en lui donnant une autre _mise en
-scne_.
-
-Je m'avanai, mon coffre la main, jusqu'au milieu d'un praticable qui
-communiquait de la scne au parterre. L, m'adressant aux Arabes:
-
---D'aprs ce que vous venez de voir, leur dis-je, vous devez m'attribuer
-un pouvoir surnaturel; vous avez raison. Je vais vous donner une
-nouvelle preuve de ma puissance merveilleuse en vous montrant que je
-puis enlever toute sa force l'homme le plus robuste, et la lui rendre
- ma volont. Que celui qui se croit assez fort pour subir cette preuve
-s'approche de moi. (Je parlais doucement afin de donner le temps aux
-interprtes de traduire mes paroles.)
-
-Un Arabe d'une taille moyenne, mais bien pris de corps, sec et nerveux,
-comme le sont les hercules Arabes, monta avec assez de confiance prs de
-moi.
-
---Es-tu bien fort, lui dis-je, en le toisant des pieds la tte?
-
---Oui, fit-il d'un air d'insouciance.
-
---Es-tu sr de rester toujours ainsi?
-
---Toujours.
-
---Tu te trompes, car en un instant, je vais t'enlever tes forces et te
-rendre aussi faible qu'un enfant.
-
-L'Arabe sourit ddaigneusement en signe d'incrdulit.
-
---Tiens, continuai-je, enlve ce coffre.
-
-L'Arabe se baissa, souleva la bote et me dit froidement: N'est-ce que
-cela?
-
---Attends..... rpondis-je.....
-
-Alors, avec toute la gravit que m'imposait mon rle, je fis du bras un
-geste imposant, et prononai solennellement ces paroles:
-
---Te voil plus faible qu'une femme; essaye maintenant de lever cette
-bote.
-
-L'hercule, sans s'inquiter de ma conjuration, saisit une seconde fois
-le coffret par la poigne, et donne une vigoureuse secousse pour
-l'enlever; mais cette fois, le coffre rsiste, et, en dpit des plus
-vigoureuses attaques, reste dans la plus complte immobilit.
-
-L'Arabe puise en vain sur le malheureux coffret une force qui et pu
-soulever un poids norme, jusqu' ce qu'enfin puis, haletant, rouge
-de dpit, il s'arrte, devient pensif, et semble commencer comprendre
-l'influence de la magie.
-
-Il est prs de se retirer; mais se retirer, c'est s'avouer vaincu, c'est
-reconnatre sa faiblesse, c'est n'tre plus qu'un enfant, lui dont on
-respecte la vigueur musculaire. Cette pense le rend presque furieux.
-
-Puisant de nouvelles forces dans les encouragements que ses amis lui
-adressent du geste et de la voix, il promne sur eux un regard semblant
-leur dire: vous allez voir ce que peut un enfant du dsert.
-
-Il se baisse de nouveau vers le coffre; ses mains nerveuses s'enlacent
-dans la poigne, et ses jambes places de chaque ct comme deux
-colonnes de bronze, serviront d'appui l'effort suprme qu'il va
-tenter. Nul doute que sous cette puissante action la bote ne vole en
-clats.
-
-O prodige! cet Hercule tout l'heure si puissant et si fier, courbe
-maintenant la tte; ses bras rivs au coffre cherchent dans une violente
-contraction musculaire se rapprocher de sa poitrine; ses jambes
-flchissent, il tombe genoux en poussant un cri de douleur.
-
-Une secousse lectrique, produite par un appareil d'induction, venait,
-un signal donn par moi, d'tre envoye du fond de la scne la poigne
-du coffre. De l les contorsions du pauvre Arabe.
-
-Faire prolonger cette commotion et t de la barbarie.
-
-Je fis un second signal et le courant lectrique fut aussitt
-interrompu. Mon athlte dgag de ce lien terrible, lve les mains
-au-dessus de sa tte:
-
---Allah! Allah! s'crie-t-il plein d'effroi, puis s'enveloppant vivement
-dans les plis de son burnous, comme pour cacher sa honte, il se
-prcipite travers les rangs des spectateurs et gagne la porte de la
-salle.
-
-A l'exception des loges d'avant-scne[20] et des spectateurs
-privilgis, qui paraissaient prendre un grand plaisir cette
-exprience, mon auditoire tait devenu grave et srieux, et j'entendais
-les mots _Chitan_, _Djenoun_ (Satan, Gnie) circuler sourdement parmi
-ces hommes crdules, qui, tout en me regardant, semblaient s'tonner de
-ce que je ne possdais aucun des caractres physiques que l'on prte
-l'ange des tnbres.
-
-Je laissai quelques instants mon public se remettre de l'motion
-produite par mon exprience et par la fuite de l'hercule Arabe.
-
- * * * * *
-
-Un des moyens employs par les Marabouts pour se grandir aux yeux des
-Arabes et tablir leur domination, c'tait de faire croire leur
-invulnrabilit.
-
-L'un d'eux entre autres faisait charger un fusil qu'on devait tirer sur
-lui une courte distance. Mais en vain la pierre lanait-elle des
-tincelles; le Marabout prononait quelques paroles cabalistiques, et le
-coup ne partait pas.
-
-Le mystre tait bien simple: l'arme ne partait pas parce que le
-Marabout en avait habilement bouch la lumire.
-
-Le Colonel de Neveu m'avait fait comprendre l'importance de discrditer
-un tel miracle en lui opposant un tour de prestidigitation qui lui ft
-suprieur. J'avais mon affaire pour cela.
-
-J'annonai aux Arabes que je possdais un talisman pour me rendre
-invulnrable, et que je dfiais le meilleur tireur de l'Algrie de
-m'atteindre.
-
-J'avais peine termin ces mots, qu'un Arabe qui s'tait fait remarquer
-depuis le commencement de la sance par l'attention qu'il prtait mes
-expriences, enjamba quatre ranges de stalles, et ddaignant de passer
-par le praticable, traversa l'orchestre en bousculant fltes,
-clarinettes et violons, escalada la scne, non sans se brler la
-rampe, et une fois arriv me dit en franais:
-
---Moi, je veux te tuer.
-
-Un immense clat de rire accueillit et la pittoresque ascension de
-l'Arabe et ses intentions meurtrires, en mme temps qu'un interprte,
-qui se trouvait peu loign de moi, me faisait connatre que j'avais
-affaire un Marabout.
-
---Toi, tu veux me tuer, lui dis-je en imitant le son de sa voix et son
-accent, eh bien! moi je te rponds que, si sorcier que tu sois, je le
-serai encore plus que toi, et que tu ne me tueras pas.
-
-Je tenais en ce moment un pistolet d'aron la main; je le lui
-prsentai.
-
---Tiens, prends cette arme, assure-toi qu'elle n'a subi aucune
-prparation.
-
-L'Arabe souffla plusieurs fois par le canon, puis par la chemine, en
-recevant l'air sur sa main, pour s'assurer qu'il y avait bien
-communication de l'une l'autre, et aprs avoir examin l'arme dans
-tous ses dtails:
-
---Le pistolet est bon, dit-il, et je te tuerai.
-
---Puisque tu y tiens, et pour plus de sret, mets double charge de
-poudre et une bourre par dessus.
-
---C'est fait.
-
---Voici maintenant une balle de plomb; marque-la avec un couteau, afin
-de pouvoir la reconnatre, et mets-la dans le pistolet en la recouvrant
-d'une seconde bourre.
-
---C'est fait.
-
---Tu es bien sr maintenant que ton arme est charge et que le coup
-partira. Dis-moi, n'prouves-tu aucune peine, aucun scrupule me tuer
-ainsi, quoique je t'y autorise?
-
---Non, puisque je veux te tuer, rpta froidement l'Arabe.
-
-Sans rpliquer, je piquai une pomme sur la pointe d'un couteau, et me
-plaant quelques pas du Marabout, je lui commandai de faire feu.
-
---Vise droit au coeur, lui criai-je.
-
-Mon adversaire ajusta aussitt sans marquer la moindre hsitation.
-
-Le coup partit, et le projectile vint se planter au milieu de la pomme.
-
-J'apportai le talisman l'Arabe qui reconnut la balle marque par lui.
-
-Je ne saurais dire si cette fois la stupfaction fut plus grande que
-dans le tour prcdent; ce que je pus constater, c'est que mes
-spectateurs ahuris, en quelque sorte, par la surprise et l'effroi, se
-regardaient en silence et semblaient se dire dans un muet langage: o
-diable nous sommes-nous fourrs?
-
-Bientt une scne plaisante vint drider grand nombre de physionomies.
-Le Marabout, quelque stupfait qu'il ft de sa dfaite, n'avait point
-perdu la tte; profitant du moment o il me rendait le le pistolet, il
-s'empara de la pomme, la mit immdiatement dans sa ceinture, et ne
-voulut aucun prix me la rendre, persuad qu'il tait sans doute
-d'avoir l un incomparable talisman.
-
-Pour le dernier tour de ma sance, j'avais besoin du concours d'un
-Arabe.
-
-A la sollicitation de quelques interprtes, un jeune Maure d'une
-vingtaine d'annes, grand, bien fait et revtu d'un riche costume,
-consentit monter sur le thtre. Plus hardi ou plus civilis sans
-doute que ses camarades de la plaine, il s'avana rsolument prs de
-moi.
-
-Je le fis approcher de la table qui tait au milieu de la scne, et lui
-montrai ainsi qu'aux autres spectateurs qu'elle tait mince et
-parfaitement isole. Aprs quoi, et sans autre prambule, je lui dis de
-monter dessus, et je le couvris d'un norme gobelet d'toffe ouvert par
-le haut.
-
-Attirant alors ce gobelet et son contenu sur une planche, dont mon
-domestique et moi, nous tenions les deux extrmits, nous nous avanons
-jusqu' la rampe avec notre lourd fardeau et nous renversons le tout....
-L'Arabe avait disparu; le gobelet tait entirement vide!
-
-Alors commena un spectacle que je n'oublierai jamais.
-
-Les Arabes avaient t tellement impressionns par ce dernier tour, que,
-pousss par une terreur indicible, ils se lvent dans toutes les parties
-de la salle, et se livrent instantanment aux volutions d'un
-sauve-qui-peut gnral. La foule est surtout compacte et anime aux
-portes du balcon, et l'on peut juger, la vivacit des mouvements et au
-trouble des grands dignitaires, qu'ils sont les premiers quitter la
-salle.
-
-Vainement l'un d'eux, le _Cad_ des _Beni-Salah_, plus courageux que ses
-collgues, cherche les retenir par ces paroles:
-
-Arrtez! arrtez! nous ne pouvons laisser perdre ainsi l'un de nos
-coreligionnaires; il faut absolument savoir ce qu'il est devenu, ce
-qu'on en a fait. Arrtez!... arrtez!
-
-Bast! les coreligionnaires n'en fuient que de plus belle, et bientt le
-courageux Cad, entran lui-mme par l'exemple, suit le torrent des
-fuyards.
-
-Ils ignoraient ce qui les attendait la porte du thtre. A peine
-avaient-ils descendu les degrs du pristyle qu'ils se trouvrent face
-face avec le _Maure ressuscit_.
-
-Le premier mouvement d'effroi pass, on entoure notre homme, on le tte,
-on l'interroge; mais, ennuy de ces questions multiplies, il ne trouve
-rien de mieux que de se sauver toutes jambes.
-
-Le lendemain, la deuxime reprsentation eut lieu et produisit peu de
-chose prs les mmes effets que la premire.
-
-Le coup tait port; ds lors les interprtes et tous ceux qui
-approchrent les Arabes reurent l'ordre de travailler leur faire
-comprendre que mes prtendus miracles n'taient que le rsultat d'une
-adresse, inspire et guide par un art qu'on nomme _prestidigitation_,
-et auquel la sorcellerie est tout fait trangre.
-
-Les Arabes se rendirent sans doute ce raisonnement, car je n'eus par
-la suite qu' me louer des relations amicales qui s'tablirent entre eux
-et moi. Chaque fois qu'un chef me rencontrait, il ne manquait pas de
-venir au-devant de moi et de me serrer la main. Et, ainsi qu'on va le
-voir, ces hommes que j'avais tant effrays, devenus mes amis, me
-donnrent un prcieux tmoignage de leur estime, et je puis le dire
-aussi, de leur admiration, car c'est leur propre expression.
-
- * * * * *
-
-Trois jours s'taient couls depuis ma dernire reprsentation, lorsque
-je reus dans la matine une missive du Gouverneur, qui me recommandait
-de me rendre midi prcis, _heure militaire_.
-
-Je n'eus garde de manquer ce rendez-vous formel, et le dernier coup de
-midi sonnait encore l'horloge de la mosque voisine, que je me faisais
-annoncer au Palais. Un officier d'tat-major se prsenta aussitt.
-
---Venez avec moi, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il avec un air
-quasi-mystrieux, je suis charg de vous conduire.
-
-Je suivis mon conducteur, et au bout d'une galerie que nous venions de
-traverser, la porte d'un magnifique salon s'tant ouverte, un trange
-tableau s'offrit mes regards. Une trentaine des plus importants chefs
-arabes taient debout symtriquement rangs en cercle dans
-l'appartement, de sorte qu'en entrant je me trouvai naturellement au
-milieu d'eux.
-
---_Salam alikoum_ (que le salut soit sur toi)! firent-ils tous d'une
-voix grave et presque solennelle, en portant la main sur leur coeur,
-selon l'usage arabe.
-
-Je rpondis d'abord ce salut par une lgre inclinaison de tte et de
-corps, ainsi que nous le pratiquons, nous autres Franais, et ensuite
-par quelques poignes de main, en commenant par ceux des chefs avec
-lesquels j'avais eu l'occasion de faire connaissance.
-
-En tte se trouvait le Bach-Agha-Bou-Allem, le Rotschild africain, dans
-la tente duquel j'tais all prendre le caf, dans le camp que les
-Arabes avaient form prs de l'hippodrome pour le temps des courses.
-
-Venait ensuite le Cad Assa, la jambe de bois, qui m'avait galement
-offert le chibouk et le caf, au mme campement. Ce chef n'entend pas un
-mot de franais, si bien que lors de la visite que je lui fis avec mon
-ami Boukandoura, autre Arabe de distinction avec lequel j'avais li
-connaissance, ce dernier put me raconter en sa prsence, sans qu'il se
-doutt qu'on parlait de lui, l'histoire de sa jambe de bois.
-
---Assa, me dit mon ami, ayant eu la jambe fracasse dans une affaire
-contre les Franais, dut l'agilit de son cheval d'chapper l'ennemi
-vainqueur; une fois en lieu de sret, il s'tait lui-mme coup la
-jambe au-dessus du genou, et dans sa sauvage nergie, il avait ensuite
-plong dans un vase rempli de poix bouillante l'extrmit de ce membre
-ainsi mutil, afin d'en arrter l'hmorrhagie.
-
-Voulant rendre les salutations que j'avais reues, je fis le tour du
-groupe, adressant chacun un bonjour de forme varie. Mais ma besogne,
-car c'en tait une de serrer toutes ces mains rudes et nerveuses, fut
-considrablement abrge; les rangs s'taient claircis mon approche;
-bon nombre des assistants ne s'taient pas senti le courage de toucher
-la main de celui qu'ils avaient pris srieusement pour un sorcier ou
-pour le Diable en personne.
-
-Quoi qu'il en ft, cet incident ne troubla en aucune faon la crmonie;
-on rit un peu de la pusillanimit des fuyards, puis chacun reprit cette
-gravit qui est l'tat normal de la physionomie arabe.
-
-Alors le plus g de l'assemble s'avana vers moi et droula une norme
-pancarte. C'tait une adresse crite en vers, vrai chef-d'oeuvre de
-calligraphie indigne, qui tait enrichie de gracieuses arabesques
-excutes la main.
-
-Le digne Arabe, qui avait bien au moins soixante-dix ans, lut sans
-lunettes, haute, mais inintelligible voix, pour moi du moins qui ne
-connaissais que trois mots de la langue arabe, le morceau de posie
-musulmane.
-
-Sa lecture termine, l'orateur tira de sa ceinture le cachet de sa tribu
-et l'apposa solennellement au bas de la page. Les principaux chefs et
-dignitaires Arabes suivirent son exemple. Quand tous les sceaux eurent
-t apposs, mon vieil interlocuteur prit le papier, s'assura si les
-empreintes taient parfaitement sches, fit un rouleau, et, me le
-prsentant, me dit en franais et d'un ton profondment pntr:
-
---A un marchand on donne de l'or; un guerrier on offre des armes;
-toi, Robert-Houdin, nous te prsentons un tmoignage de notre admiration
-que tu pourras lguer tes enfants. Et traduisant un vers qu'il venait
-de me lire en langue arabe, il ajouta:
-
---Pardonne-nous de te prsenter si peu, mais convient-il d'offrir la
-nacre celui qui possde la perle?
-
-J'avoue bien franchement que de ma vie je n'prouvai une aussi douce
-motion; jamais aucun bravo, aucune marque d'approbation ne me porta si
-vivement au coeur. Emu plus que je ne puis le dire, je me retournai
-pour essuyer furtivement une larme d'attendrissement.
-
-Ces dtails et ceux qui vont suivre blessent bien un peu ma modestie,
-mais je n'ai pu me rsigner les passer sous silence; que le lecteur
-veuille bien ne les accepter que comme un simple tableau de moeurs.
-
-Je dclare, du reste, qu'il ne m'est jamais entr dans l'esprit de me
-trouver digne d'loges aussi vivement potiss. Et pourtant je ne puis
-m'empcher d'tre aussi flatt que reconnaissant de cet hommage, et de
-le regarder comme le plus prcieux souvenir de ma vie d'artiste.
-
-Cette dclaration termine, je vais donner la traduction de l'adresse,
-telle qu'elle a t faite par le calligraphe arabe lui-mme:
-
- Hommage offert Robert-Houdin par les chefs de tribus arabes,
- la suite de ses sances donnes Alger, les 28 et 29 octobre 1856.
-
- GLOIRE A DIEU
-
- qui enseigne ce que l'on ignore, qui rend sensibles les trsors de
- la pense par les fleurs de l'loquence et les signes de
- l'criture.
-
-Le destin aux gnreuses mains, du milieu des clairs et du
- tonnerre, a fait tomber d'en haut, comme une pluie forte et
- bienfaisante, la merveille du moment et du sicle, celui qui
- cultive des arts surprenants et des sciences merveilleuses, le
- _sid_ Robert-Houdin.
-
-Notre temps n'a vu personne qui lui soit comparable. L'clat de
- son talent surpasse ce que les ges passs ont produit de plus
- brillant. Parce qu'il l'a possd, son sicle est le plus illustre.
-
-Il a su remuer nos coeurs, tonner nos esprits, en nous montrant
- les faits surprenants de sa science merveilleuse. Nos yeux
- n'avaient jamais t fascins par de tels prodiges. Ce qu'il
- accomplit ne saurait se dcrire, nous lui devons notre
- reconnaissance pour tout ce dont il a dlect nos regards et nos
- esprits; aussi notre amiti pour lui s'est-elle enracine dans nos
- coeurs comme une pluie parfume, et nos poitrines
- l'enveloppent-elles prcieusement.
-
-Nous essayerions vainement d'lever nos louanges la hauteur de
- son mrite; nous devons abaisser nos fronts devant lui et lui
- rendre hommage, tant que la pluie bienfaisante fcondera la terre,
- tant que la lune clairera les nuits, tant que les nuages viendront
- temprer l'ardeur du soleil.
-
-Ecrit par l'esclave de Dieu,
-
-ALI-BEN-EL-HADJI MOUA.
-
- Pardonne-nous de te prsenter si peu, etc... Suivent les
- signatures et les cachets des chefs de tribus.
-
-Au sortir de cette crmonie et aprs que les Arabes nous eurent
-quitts, le Marchal-Gouverneur, que je n'avais pas vu depuis mes
-reprsentations, voulant me donner une ide de l'effet qu'elles avaient
-produit sur l'esprit des indignes, me cita le trait suivant:
-
-Un chef Kabyle, venu Alger pour faire sa soumission, avait t conduit
- ma premire reprsentation.
-
-Le lendemain, de trs bonne heure, il se rend au palais et demande
-parler au Gouverneur.
-
---Je viens, dit-il au Marchal, te demander l'autorisation de retourner
-tout de suite dans ma tribu.
-
---Tu dois savoir, rpond le Gouverneur, que les formalits ne sont pas
-encore remplies, et que tes papiers ne seront en rgle que dans trois
-jours; tu resteras donc jusqu' cette poque.
-
---Allah est grand, dit l'Arabe, et s'il lui plat, je partirai avant; tu
-ne me retiendras pas.
-
---Tu ne partiras pas si je le dfends, j'en suis certain; mais, dis-moi,
-pourquoi es-tu si press de t'en aller?
-
---Aprs ce que j'ai vu hier, je ne veux pas rester Alger; il
-m'arriverait malheur.
-
---Est-ce que tu as pris ces miracles au srieux?
-
-Le Kabyle regarda le Marchal d'un air d'tonnement, et sans rpondre
-directement la question qui lui tait faite:
-
---Au lieu de faire tuer tes soldats pour soumettre les Kabyles, dit-il,
-envoie ton marabout franais chez les plus rebelles, et avant quinze
-jours, il te les amnera tous ici.
-
-Le Kabyle ne partit pas, on parvint calmer ses craintes; toutefois il
-fut un de ceux qui, dans la crmonie qui venait d'avoir lieu, s'taient
-loigns le plus mon approche.
-
-Un autre Arabe disait encore en sortant d'une de mes sances:
-
---Il faudra maintenant que nos marabouts fassent des miracles bien forts
-pour nous tonner.
-
-Ces renseignements, dans la bouche du Gouverneur, me furent trs
-agrables. Jusqu'alors je n'avais pas t sans inquitude, et, bien que
-je fusse certain d'avoir produit une vive impression dans mes sances,
-j'tais enchant de savoir que le but de ma mission avait t rempli
-selon les vues du Gouvernement. Du reste, avant de partir pour la
-France, le Marchal voulut bien m'assurer encore que mes reprsentations
-en Algrie avaient produit les plus heureux rsultats sur l'esprit des
-indignes.
-
- * * * * *
-
-Quoique mes reprsentations fussent termines, je ne me pressai pas
-cependant de rentrer en France. J'tais curieux d'assister, mon tour,
- quelque scne d'escamotage excute par des Marabouts ou par d'autres
-jongleurs indignes. J'avais promis en outre plusieurs chefs Arabes
-d'aller les visiter dans leur douars. Je voulais me procurer ce double
-plaisir.
-
-Il est peu de Franais qui, aprs un court sjour en Algrie, n'aient
-entendu parler des Assaoua et de leurs merveilles. Les rcits qui
-m'avaient t faits des exercices des sectaires de Sidi-Assa m'avaient
-inspir le plus vif dsir de les voir excuter, et j'tais persuad que
-tous leurs miracles ne devaient tre que des _trucs_ plus ou moins
-ingnieux, dont il me serait sans doute possible de donner le mot.
-
-Or, M. le colonel de Neveu m'avait promis de me faire assister ce
-spectacle; il me tint parole.
-
-A un jour indiqu par le Mokaddem, prsident habituel de ces sortes de
-runions, nous nous rendmes, en compagnie de quelques officiers
-d'tat-major et de leurs femmes, dans une maison arabe, et nous
-pntrmes par une porte basse dans la cour intrieure du btiment, o
-devait avoir lieu la crmonie. Des lumires artistement colles sur les
-parois des murs et des tapis tendus sur des dalles attendaient
-l'arrive des frres. Un coussin tait destin au Mokaddem.
-
-Chacun de nous se plaa de manire ne pas gner les excutants. Nos
-dames montrent aux galeries du premier tage, de sorte qu'elles se
-trouvaient par ce fait, comme nous disons en France, aux premires
-loges.
-
-Mais je vais laisser le Colonel de Neveu raconter lui-mme cette sance,
-en la copiant textuellement dans son intressant ouvrage _sur les Ordres
-religieux chez les Musulmans en Algrie_:
-
-Les Assaoua entrent, se placent en cercle dans la cour et bientt
-commencent leurs chants. Ce sont d'abord des prires lentes et graves
-qui durent assez longtemps; viennent ensuite les louanges en l'honneur
-de Sidi-Mohammet-Ben-Assa, le fondateur de l'ordre; puis les frres et
-le Mokaddem, prenant des tambours de basque, animent successivement la
-cadence, en s'exaltant mutuellement d'une manire toujours croissante.
-
-Aprs deux heures environ, les chants taient devenus des cris sauvages
-et les gestes des frres avaient suivi la mme progression. Tout--coup,
-quelques-uns se lvent et se placent sur une mme ligne en dansant et
-prononant aussi gutturalement que possible, avec toute la vigueur de
-leurs nergiques poumons, le nom sacr d'Allah. Ce mot qui dsigne la
-Divinit, sortant de la bouche des Assaoua, semblait tre plutt un
-rugissement froce qu'une invocation adresse l'Etre suprme. Bientt
-le bruit augmente, les gestes les plus extravagants commencent, les
-turbans tombent, laissent paratre nu ces ttes rases qui ressemblent
- celles des vautours; les longs plis des ceintures rouges se droulent,
-embarrassent les gestes et augmentent le dsordre.
-
-Alors les Assaoua marchent sur les mains et les genoux, imitent les
-mouvements de la bte. On dirait qu'ils n'agissent uniquement que par
-l'effet d'une force musculaire que ne dirige plus la raison, et qu'ils
-oublient qu'ils sont hommes.
-
-Lorsque l'exaltation est son comble, que la sueur ruisselle de tous
-leurs corps, les Assaoua commencent leurs jongleries. Ils appellent le
-Mokaddem leur pre, et lui demandent manger; celui-ci distribue aux
-uns des morceaux de verre qu'ils broient entre leurs dents; d'autres,
-il met des clous dans la bouche; mais au lieu de les avaler, ils ont
-soin de se cacher la tte sous les plis du bournous du Mokaddem, afin de
-ne pas laisser voir aux assistants qu'ils les rejettent. Ceux-ci mangent
-des pines et des chardons; ceux-l passent leur langue sur un fer rouge
-ou le prennent entre leurs mains sans se brler. L'un se frappe le bras
-gauche avec la main droite; les chairs paraissent s'ouvrir, le sang
-coule en abondance; il repasse la main sur son bras, la blessure se
-ferme, le sang a disparu. L'autre saute sur le tranchant d'un sabre que
-deux hommes tiennent par les extrmits et ne se coupe pas les pieds.
-Quelques-uns tirent de petits sacs en peau, des scorpions, des serpents,
-qu'ils mettent intrpidement dans leur bouche.
-
-Je m'tais blotti derrire une colonne d'o je pouvais tout voir de trs
-prs sans tre aperu. J'avais coeur de n'tre point la dupe de ces
-tours mystrieux; j'y prtai donc une attention trs soutenue.
-
-Autant par les remarques que je fis sur le lieu mme de la scne que par
-les recherches ultrieures auxquelles je me suis livr, je suis
-maintenant en mesure de donner une explication satisfaisante des
-miracles des Assaoua. Seulement, pour ne pas interrompre trop
-longuement mon rcit, je renverrai le lecteur, curieux de ces dtails,
-la fin de cet ouvrage, au chapitre spcial que j'ai intitul: UN COURS
-DE MIRACLES.
-
-Je crois tre d'autant plus comptent pour donner ces explications, que
-quelques-uns de ces tours rentrent dans le domaine de l'escamotage, et
-que les autres ont pour base des phnomnes tirs des sciences
-physiques.
-
-Une fois instruit du secret des jongleries excutes par les Assaoua,
-je pouvais me mettre en route pour l'intrieur de l'Afrique. Je partis
-donc, muni de lettres du Colonel de Neveu pour plusieurs chefs de
-bureaux arabes, ses subordonns, et j'emmenai avec moi Mme
-Robert-Houdin, qui se montrait tout heureuse de faire cette excursion.
-
-Nous allions voir l'Arabe sous sa tente ou dans sa maison; goter son
-couscoussou, que nous ne connaissions que de nom; tudier par nous-mmes
-les moeurs, les habitudes domestiques de l'Afrique; il y avait l
-certes de quoi enflammer notre imagination. Et c'est peine si je
-songeais par moments, moi qui redoutais tant le mauvais temps sur mer,
-que le mois o nous nous rembarquerions pour la France, serait
-prcisment un de ceux o la Mditerrane est le plus agite!
-
-Parmi les Arabes qui m'avaient engag les visiter,
-Bou-Allem-Ben-Cherifa, Bach-Agha du D'jendel, m'avait fait des instances
-si vives, que je me dcidai commencer mes visites par lui.
-
-Notre voyage d'Alger Mdah fut tout prosaque; une diligence nous y
-conduisit en deux jours.
-
-A cela prs de l'intrt que nous inspira la vgtation toute
-particulire du sol de l'Algrie, ainsi que le fameux col de la Mouzaa,
-que nous traversmes au galop, les incidents du voyage furent les mmes
-que sur les grandes routes de France. Les htels taient tenus par des
-Franais; on y dnait table d'hte avec le mme menu, le mme prix, le
-mme service. Cette existence de commis-voyageur n'tait pas ce que nous
-rvions en quittant Alger. Aussi fmes-nous enchants de mettre pied
-terre Mdah; au-del la diligence ne suivait plus la mme direction
-que nous.
-
-Le capitaine Ritter, chef du bureau arabe de Mdah, chez lequel je me
-rendis, avait assist mes reprsentations Alger; je n'eus donc pas
-besoin de lui prsenter la lettre de recommandation qui lui tait
-adresse par M. de Neveu. Il me reut avec une affabilit qui, du reste,
-est le propre de son caractre, et Mme Ritter, femme galement
-gracieuse, voulut bien se joindre son mari pour nous faire visiter la
-ville. J'eus vraiment un grand regret d'tre forc de quitter ds le
-lendemain matin des personnes aussi aimables; mais il fallait me hter
-de faire mon voyage avant de voir arriver les pluies d'automne, qui
-rendent les routes impraticables, et souvent mme trs dangereuses.
-
-Le capitaine se rendit mes dsirs. Il nous prta deux chevaux de son
-curie, et nous donna pour guide jusque chez Bou-Allem un Cad qui
-parlait trs bien franais.
-
-Cet Arabe avait t pris tout jeune dans une tente, qu'Abdel-Kader avait
-t forc d'abandonner dans une de ses nombreuses dfaites. Le
-gouvernement avait mis l'enfant au collge Louis-le-Grand, o il avait
-fait d'assez bonnes tudes. Mais toujours poursuivi par le souvenir du
-ciel de l'Afrique et du couscoussou national, notre bachelier
-s-sciences avait demand comme une grce la faveur de rentrer en
-Algrie. Par gard pour son ducation, on l'avait nomm Cad d'une
-petite tribu dont j'ai oubli le nom, mais qui se trouvait sur la route
-que nous devions parcourir.
-
-Mon guide, que j'appellerai Mohammed, parce que son nom ne me revient
-pas non plus la mmoire (ces noms arabes sont difficiles retenir
-pour quiconque n'a pas un peu vcu en Algrie), Mohammed, donc, tait
-accompagn de quatre Arabes de sa tribu; deux d'entre eux taient
-chargs du transport de nos bagages, et les deux autres devaient nous
-servir de domestiques. Tous taient cheval, et marchaient derrire
-nous.
-
-Nous partmes huit heures du matin. Notre premire tape ne devait pas
-tre longue, car Mohammed m'avait assur que, s'il plaisait Dieu
-(formule sans laquelle un vrai croyant ne parle jamais de l'avenir),
-nous arriverions chez lui pour djener. En effet, environ trois heures
-aprs notre dpart, notre petite caravane arriva dans le modeste
-douar[21] de Mohammed. Nous mmes pied terre devant une maisonnette
-entirement construite en branches d'arbres et dont la toiture tait
-peine de hauteur d'homme. C'tait le salon de rception du Cad.
-
-La porte en tait ouverte; mon guide nous donna l'exemple en entrant le
-premier et nous le suivmes. Un seul meuble ornait l'intrieur de ce
-rduit: c'tait un petit escabeau de bois. Mme Robert-Houdin s'en fit
-un sige. Mohammed et moi, nous nous assmes sur un tapis qu'un Arabe
-venait d'tendre nos pieds, et l'on ne tarda pas servir le djener.
-Mohammed, qui voulait sans doute se faire pardonner une faute grave
-qu'il mditait, nous traita somptueusement et presque la franaise. Un
-potage au gras, des rtis de volaille, quelques ragots excellents que
-je ne saurais dcrire, parce que je n'ai jamais fait de grandes tudes
-dans l'art culinaire, et de la ptisserie que n'et certes pas dsavoue
-Flix, furent successivement apports devant nous. On nous avait donn,
- ma femme et moi, chose inoue chez un Arabe, un couteau, une
-cuillre et une fourchette de fer.
-
-Le repas avait t apport d'un gourbi[22] voisin o demeurait la mre
-du Cad. Cette femme avait habit longtemps Alger, et elle y avait puis
-les connaissances dont elle venait de nous donner un chantillon.
-
-Quant Mohammed, en reprenant le costume musulman, il avait repris
-galement les usages de ses anctres; pour toute nourriture, il s'tait
-remis aux dattes et au couscoussou, moins qu'il n'et quelque convive,
-ce qui tait fort rare.
-
-Notre djener termin, notre hte nous conseilla de nous remettre en
-route, si nous voulions arriver chez Bou-Allem avant la fin du jour.
-Nous suivmes son avis.
-
-De Mdah la tribu de Mohammed, nous avions suivi une route assez
-praticable; en sortant de chez lui, nous entrmes dans un pays inculte
-et dsert, o l'on ne voyait d'autres traces de passage que celles que
-nous laissions nous-mmes. Le soleil dardait ses plus brlants rayons
-sur nos ttes, et nous ne trouvions sur notre chemin aucun ombrage pour
-nous en garantir. Souvent aussi notre marche devenait trs pnible; nous
-rencontrions des ravins dans lesquels il nous fallait descendre au
-risque de briser les jambes de nos chevaux et de nous rompre le cou.
-Pour nous faire prendre patience, notre guide nous annonait que nous
-ne tarderions pas gagner un terrain moins accident, et nous
-continuions notre route.
-
-Il y avait environ deux heures que nous avions quitt notre premire
-halte, lorsque Mohammed, qui avait lanc son cheval au galop, nous
-quitta en nous criant qu'il allait revenir, et disparut derrire une
-colline.
-
-Nous ne revmes plus notre Cad.
-
-J'ai su depuis que, jaloux de la richesse de Bou-Allem, il avait prfr
-encourir une punition, plutt que de rendre visite son rival.
-
-Cette fuite nous mit, Mme Robert-Houdin et moi, dans une grande
-inquitude, que nous nous communiqumes sans crainte d'tre compris par
-nos guides.
-
-Nous avions redouter le mauvais exemple donn par Mohammed; les quatre
-Arabes ne pouvaient-ils pas imiter leur chef et nous abandonner leur
-tour? Que deviendrions-nous dans un pays o, lors mme que nous
-rencontrerions quelqu'un, nous ne pourrions parvenir nous en faire
-comprendre?
-
-Mais nous en fmes quittes pour la peur; nos braves conducteurs nous
-restrent fidles et furent mme trs polis et trs complaisants pendant
-toute la route. Du reste, ainsi que nous l'avait annonc Mohammed, nous
-gagnmes bientt un chemin qui nous conduisit directement la demeure
-de Bou-Allem.
-
-Comparativement la maison du cad, celle du Bach-Agha pouvait passer
-pour une habitation princire, moins pourtant par l'aspect architectural
-des btiments que pour leur tendue. Comme dans toutes les maisons
-arabes, on n'y voyait extrieurement que des murs; toutes les fentres
-donnaient sur les cours ou sur les jardins.
-
-Bou-Allem et son fils, Agha lui-mme, avertis de notre arrive, vinrent
- notre rencontre et nous adressrent en arabe des compliments que je ne
-compris pas, mais que je supposai tre dans la formule des salamalecs
-usits chez eux en pareil cas, c'est--dire:
-
-Soyez les bienvenus, les invits de Dieu!
-
-Telle tait du reste ma confiance, que quelques choses qu'ils nous
-eussent dites, je les aurais accueillies comme des politesses.
-
-Nous descendmes de cheval, et, sur l'invitation qui nous en fut faite,
-nous nous assmes sur un banc de pierre o l'on ne tarda pas nous
-servir le caf. En Algrie, on fume et l'on prend du caf toute la
-journe. Il est vrai que cette liqueur ne se fait pas aussi forte qu'en
-France, et que les tasses sont trs petites.
-
-Bou-Allem, qui avait allum une pipe, me l'offrit. C'tait un honneur
-qu'il me faisait, de fumer aprs lui; je n'eus garde de refuser, bien
-que j'eusse autant aim qu'il en ft autrement.
-
-Comme je l'ai dit, je ne savais de la langue arabe que trois ou quatre
-mots. Avec un aussi pauvre vocabulaire, il m'tait difficile de causer
-avec mes htes. Nanmoins, ils se montrrent extrmement joyeux de ma
-visite; car, chaque instant, ils me faisaient grand nombre de
-protestations en mettant chaque fois la main sur leur coeur. Je
-rpondais par les mmes signes, et je n'avais ainsi aucuns frais
-d'imagination faire pour soutenir la conversation.
-
-Plus tard, cependant, pouss par un apptit dont je ne prvoyais pas la
-prompte satisfaction, je risquai une nouvelle pantomime. Mettant la main
-sur le creux de mon estomac et prenant un air de souffrance, je cherchai
- faire comprendre Bou-Allem que nous avions besoin d'une nourriture
-plus substantielle que ses compliments de civilit. L'intelligent Arabe
-me comprit et donna des ordres pour qu'on htt le repas.
-
-En attendant, et pour nous faire patienter, il nous offrit par gestes de
-nous faire visiter ses appartements.
-
-Nous montmes un petit escalier en pierre. Arrivs au premier tage,
-notre conducteur ouvrit une porte dont l'entre offrait cette
-particularit, que pour y passer, il fallait la fois baisser la tte
-et lever le pied. En d'autres termes, cette porte tait si basse, qu'un
-homme d'une taille ordinaire ne pouvait la franchir sans se courber, et
-comme le seuil en tait lev, il fallait enjamber pardessus.
-
-Cette chambre devait tre le salon de rception du Bach-Agha. Les
-murailles en taient couvertes d'arabesques rouges rehausses d'or, et
-le plancher couvert de magnifiques tapis de Turquie. Quatre divans,
-revtus de riches toffes de soie, en formaient tout l'ameublement avec
-une petite table en acajou, sur laquelle taient tals des pipes, des
-tasses caf en porcelaine, et quelques autres objets l'usage
-particulier des Musulmans.
-
-Bou-Allem y prit un flacon rempli d'eau de rose, et nous en versa dans
-les mains. Le parfum tait dlicat. Malheureusement notre hte tenait
-faire grandement les choses, et pour nous montrer le cas qu'il faisait
-de nous, il usa le reste du flacon nous asperger littralement de la
-tte jusqu'aux pieds.
-
-Me tournant vers Mme Robert-Houdin, je lui dis, en faisant une
-imperceptible grimace: J'aime le parfum, mais jusqu' un certain point;
-car nous empestions force de sentir bon.
-
-Nous visitmes encore deux autres grandes chambres, plus simplement
-dcores que la premire et dans l'une desquelles se trouvait un norme
-divan. Bou-Allem nous fit comprendre que c'tait l qu'il couchait.
-
-Ces dtails eussent t trs intressants dans tout autre moment, mais
-nous mourions de faim et, comme dit le proverbe: _Ventre affam n'a ni
-yeux ni oreilles_. J'tais tout prt recommencer ma fameuse phrase
-mime, lorsqu'en passant dans une petite pice qui n'avait pour tout
-ameublement qu'un tapis de pied, notre cicerone ouvrit la bouche,
-indiqua avec le doigt qu'on allait y mettre quelque chose et nous fit
-ainsi comprendre que nous tions dans la salle manger. Je mis la main
-sur mon coeur pour exprimer le plaisir que j'en prouvais.
-
-Sur l'invitation de Bou-Allem, nous nous assmes sur le tapis, autour
-d'un large plateau qu'on y avait dpos en guise de table.
-
-Une fois installs, deux Arabes se prsentrent pour nous servir.
-
-En France, les domestiques servent la tte dcouverte; en Algrie, ils
-gardent leur coiffure, mais en revanche, comme marque de respect, ils
-laissent leurs chaussures la porte de l'appartement et servent
-nu-pieds; entre nos serviteurs et ceux des Arabes, il n'y a de
-diffrence que des pieds la tte.
-
-Nous tions seuls attabls avec Bou-Allem. Le fils n'avait pas l'honneur
-de dner avec son pre, qui mangeait presque toujours seul.
-
-On apporta sur le plateau une sorte de saladier rempli de quelque chose
-qui ressemblait du potage la citrouille. J'aime assez ce mets.
-
---Quelle heureuse ide, dis-je ma femme! Bou-Allem a devin mes gots;
-comme je vais faire honneur son cuisinier!
-
-Notre hte comprit sans doute le sens de mon exclamation, car nous
-prsentant chacun une rustique cuillre de bois, il nous engagea
-suivre son exemple, et plongea son arme jusqu'au manche dans la gamelle.
-Nous l'imitmes.
-
-Pour mon compte, je sortis bientt une norme cuillere, que je portai
-avec empressement ma bouche; mais peine l'eus-je got:
-
---Pouah! m'criai-je en faisant une horrible grimace, qu'est-ce cela?
-J'ai la bouche en feu!
-
-Mme Robert-Houdin arrta une cuillere qu'elle tenait prs de ses
-lvres, puis, soit apptit, soit curiosit, elle voulut s'assurer par
-elle-mme du got de notre potage; elle en essaya, mais elle ne tarda
-pas joindre son concert au mien en toussant perdre haleine. C'tait
-une soupe au piment.
-
-Tout en paraissant contrari de ce contre-temps, notre hte avalait sans
-sourciller d'normes cuilleres du potage, et chaque fois il tendait
-les bras d'un air de batitude qui semblait nous dire: C'est pourtant
-bien bon!
-
-On desservit la soupire presque vide.
-
---Bueno! bueno! exclama Bou-Allem, en nous montrant un plat qu'on venait
-de mettre devant nous.
-
-Bueno est espagnol. Le brave Bach-Agha qui savait deux ou trois mots de
-cette langue, n'tait pas fch de nous montrer son rudition.
-
-Ce fameux plat tait une sorte de ragot qui semblait avoir quelque
-analogie avec un haricot de mouton. Quand j'tais Belleville, c'tait
-le plat chef-d'oeuvre de Mme Auguste, et je lui faisais toujours un
-trs bon accueil. Aussi en souvenir de ma bonne cuisinire, je me
-prparai fondre sur le ragot; mais je cherchai vainement autour de
-moi une fourchette, un couteau, ou mme la cuillre de bois qu'on nous
-avait donne pour le potage.
-
-Bou-Allem me sortit d'embarras. Il me montra, en puisant lui-mme dans
-le plat avec ses doigts, que la fourchette tait un instrument tout
-fait inutile.
-
-Comme la faim nous pressait, nous passmes pardessus certaine
-rpugnance, et ma femme, mon exemple, pcha dlicatement un petit
-morceau de mouton. La sauce en tait encore fortement pice. Toutefois,
-en mangeant trs peu de viande et beaucoup d'un mauvais petit pain sans
-levain qu'on nous avait servi,
-
- Nous pmes adoucir la force du poison.
-
-Pour tre agrable notre hte, j'eus le malheur de lui rpter le mot
-espagnol qu'il m'avait appris. Ce compliment, qu'il croyait sincre, lui
-fit un grand plaisir, et pour le mieux justifier encore, il retira un os
-garni de viande, en arracha quelques morceaux avec ses ongles et les
-offrit galamment Mme Robert-Houdin.
-
-Je prvins une seconde dition de cette politesse en puisant moi-mme
-dans le ragot.
-
-Je me demandais comment ma femme arriverait se dbarrasser de ce
-singulier cadeau: elle le fit beaucoup plus adroitement que je ne
-l'eusse pens. Bou-Allem ayant tourn la tte pour donner des ordres, le
-morceau de viande fut remis dans le plat avec une tonnante subtilit,
-et nous emes bien envie de rire, lorsque notre hte, qui ne se doutait
-de rien, reprit ce fragment de mouton pour son propre compte.
-
-Nous accueillmes avec une grande satisfaction un poulet rti que l'on
-nous servit aprs le ragot; je me chargeai de le dcouper, autrement
-dit, de le dpecer avec mes doigts, et je le fis assez dlicatement.
-Nous le trouvmes tellement de notre got qu'il n'en resta pas la
-moindre bribe.
-
-Vinrent successivement d'autres mets, auxquels nous gotmes avec
-prcaution, et dans le nombre, le fameux couscoussou, que je trouvai
-dtestable. Enfin, des friandises terminrent le repas.
-
-Nous avions les mains dans un triste tat. Un Arabe nous apporta
-chacun une cuvette et du savon pour nous laver.
-
-Bou-Allem, aprs avoir galement termin cette opration et s'tre de
-plus lav la barbe avec beaucoup de soin, fit mousser son eau de savon,
-en prit plein sa main et s'en rina la bouche. C'est du reste la seule
-liqueur qui fut prsente sur la table[23].
-
-Aprs le dner, nous nous dirigemes vers un autre corps de logis, et,
-chemin faisant, nous fmes rejoints par un Arabe que Bou-Allem avait
-envoy chercher.
-
-Cet homme avait t longtemps domestique Alger; il parlait trs-bien
-le franais et devait nous servir d'interprte.
-
-Nous entrmes dans une petite pice fort proprement dcore, dans
-laquelle il y avait deux divans.
-
-Voici, nous dit notre hte, la chambre rserve pour les trangers de
-distinction; tu peux te coucher quand tu voudras, mais si tu n'es pas
-fatigu, je te demanderai la permission de te prsenter quelques
-notables de ma tribu, qui, ayant entendu parler de toi, veulent te voir.
-
---Fais-les venir, dis-je, aprs avoir consult Mme Robert-Houdin,
-nous les recevrons avec plaisir.
-
-L'interprte sortit et ramena bientt une douzaine de vieillards, parmi
-lesquels se trouvaient un Marabout et plusieurs _talebs_ (savants).
-
-Le Bach-Agha semblait avoir pour eux une grande dfrence.
-
-On s'assit en rond sur le tapis et l'on entama sur mes sances d'Alger
-une conversation trs anime. Cette sorte de Socit savante discutait
-sur la possibilit des prodiges raconts par le chef de la tribu, qui
-prenait un plaisir extrme dpeindre ses impressions et celles de ses
-coreligionnaires la vue des _miracles_ que j'avais excuts.
-
-Chacun prtait une grande attention ces rcits et me regardait avec
-une sorte de vnration. Le Marabout seul se montrait trs sceptique, et
-prtendait que les spectateurs avaient t dupes de ce qu'il appelait
-une vision.
-
-Dans l'intrt de ma rputation de sorcier franais, je dus faire devant
-l'incrdule quelques tours d'adresse comme spcimen de ceux de ma
-sance. J'eus le plaisir d'merveiller mon auditoire; mais le Marabout
-continuait de me faire une opposition systmatique dont ses voisins
-taient visiblement ennuys. Le pauvre homme ne s'attendait gure au
-tour que je lui mnageais.
-
-Mon antagoniste portait dans sa ceinture une montre dont la chane
-pendait au dehors.
-
-Je crois avoir dj fait part au lecteur d'un certain talent de socit
-que je possde, et qui consiste enlever une montre, une pingle, un
-portefeuille, etc., avec une adresse dont plusieurs de mes amis ont t
-maintes fois les victimes.
-
-Je suis heureusement n avec un coeur droit et honnte, sans cela ce
-genre de talent et pu me conduire fort loin. Lorsque dans l'intimit la
-fantaisie me poussait cette espiglerie, je la faisais tourner au
-profit d'un tour d'escamotage, ou bien encore j'attendais que mon ami
-et pris cong de moi et je le rappelais: Tenez, lui disais-je en lui
-prsentant l'objet drob, que ceci vous serve de leon pour vous mettre
-en garde contre l'adresse de gens moins honntes que moi.
-
-Mais revenons notre Marabout. Je lui avais enlev sa montre en passant
-prs de lui, et j'avais fait glisser sa place une pice de cinq
-francs.
-
-Pour dtourner les soupons, et en attendant que j'utilisasse mon
-larcin, j'improvisai un tour. Aprs avoir escamot le chapelet de
-Bou-Allem, qu'il portait sur lui, je le fis passer dans une des
-nombreuses babouches laisses, selon l'usage, au seuil de la porte, par
-tous les assistants. Cette chaussure se trouva remplie de pices de
-monnaie, et, pour terminer cette petite scne d'une manire comique, je
-fis sortir des pices de cinq francs du nez de tous les spectateurs.
-Chacun d'eux prenait tant de plaisir cet exercice que c'tait n'en
-plus finir: _Douros_, _douros_[24] me disaient-ils en se tirant le nez.
-Je me prtais volontiers leurs dsirs et les _douros_ sortaient mon
-commandement.
-
-La joie tait si grande, que plusieurs Arabes se roulaient par terre;
-cette grosse joie de la part des mahomtans valait pour moi des
-applaudissements frntiques.
-
-J'avais affect de m'loigner du Marabout qui, comme je m'y attendais,
-tait rest srieux et impassible.
-
-Quand le calme se fut rtabli, mon rival se mit parler avec vivacit
-ses voisins, sans doute pour chercher dtruire leur illusion, et ne
-pouvant y parvenir, il s'adressa moi par l'intermdiaire de
-l'interprte.
-
---Ce n'est pas moi que tu tromperais ainsi, me dit-il d'un air narquois.
-
---Pourquoi cela?
-
---Parce que je ne crois pas ton pouvoir.
-
---Ah! vraiment. Eh bien! si tu ne crois pas mon pouvoir, je te
-forcerai bien de croire mon adresse.
-
---Ni l'un ni l'autre.
-
-J'tais ce moment loign du Marabout de toute la longueur de la
-chambre.
-
---Tiens, lui dis-je, tu vois cette pice de cinq francs.
-
---Oui.
-
---Ferme la main avec force, car la pice va s'y rendre malgr toi.
-
---Je l'attends, dit l'Arabe d'un ton d'incrdulit, en avanant la main
-vigoureusement ferme.
-
-Je pris la pice au bout de mes doigts en la faisant bien remarquer par
-l'assemble, puis feignant de l'envoyer vers le Marabout, je la fis
-disparatre en disant _passe_.
-
-Mon homme ouvrit la main, et n'y trouvant rien, il se contenta de
-hausser les paules, comme pour me dire: Tu vois que je te l'avais
-dit.
-
-Je savais bien que la pice n'y tait pas. Mais il importait de
-dtourner pour un instant l'attention du Marabout de sa ceinture, et
-c'est pour cela que j'avais fait cette feinte.
-
---Cela ne m'tonne pas, lui dis-je, car j'ai lanc la pice avec tant de
-force qu'elle a travers ta main et qu'elle est tombe dans ta ceinture.
-Craignant de casser ta montre par le choc, je l'ai fait venir moi; la
-voici. Et je la lui montrai au bout de mes doigts.
-
-Le Marabout porta vivement la main sa ceinture pour s'assurer de la
-vrit, et demeura stupfait en n'y trouvant plus que la pice de cinq
-francs annonce.
-
-Les assistants furent merveills; toutefois quelques-uns d'entre eux
-faisaient rouler les grains de leur chapelet avec une vivacit qui
-tmoignait d'une certaine agitation de leur esprit; le Marabout fronait
-le sourcil sans mot dire; je vis qu'il machinait quelque mauvais tour.
-
---Je crois maintenant ton pouvoir surnaturel, me dit-il, tu es un
-vritable sorcier; aussi j'espre que tu ne craindras pas de rpter ici
-un tour que tu as fait sur ton thtre. Et me prsentant deux pistolets
-qu'il tenait cachs sous son burnous: Tiens, choisis une de ces armes,
-nous allons la charger, et je tirerai sur toi. Tu n'as rien craindre
-puisque tu sais parer les coups.
-
-J'avoue que je fus un instant interdit. Je cherchais un subterfuge et je
-n'en trouvais pas. Tous les yeux taient fixs sur moi, et l'on
-attendait une rponse.
-
-Le Marabout tait triomphant.
-
-Bou-Allem qui savait que mes tours n'taient que le rsultat de
-l'adresse, se montra mcontent qu'on ost ainsi tourmenter son hte; il
-en fit des reproches au Marabout.
-
-Je l'arrtai; il m'tait venu une ide qui pouvait me sortir d'embarras,
-du moins pour le moment. M'adressant alors mon adversaire:
-
---Tu n'ignores pas, lui dis-je avec assurance, que pour tre
-invulnrable, j'ai besoin d'un talisman. Malheureusement je l'ai laiss
- Alger.
-
-Le Marabout se mit rire d'un air d'incrdulit.
-
---Cependant, continuai-je, je puis, en restant six heures en prires, me
-passer de talisman et braver ton arme. Demain matin, huit heures, je
-te permettrai de tirer sur moi en prsence mme des Arabes qui sont ici
-tmoins de ton dfi.
-
-Bou-Allem tonn d'une telle promesse, s'assura encore prs de moi si
-cette scne tait srieuse et s'il devait convoquer la socit pour
-l'heure indique. Sur mon affirmation, on se donna rendez-vous devant le
-banc de pierre dont j'ai parl.
-
-Je ne passai pas la nuit en prires, comme on doit le croire, mais
-j'employai environ deux heures assurer mon invulnrabilit; puis,
-satisfait de mon succs, je m'endormis de grand coeur, car j'tais
-horriblement fatigu.
-
-A huit heures, le lendemain, nous avions dj djen, nos chevaux
-taient sells, notre escorte attendait le signal du dpart qui devait
-avoir lieu aprs la fameuse exprience.
-
-Non-seulement personne ne manqua au rendez-vous, mais un grand nombre
-d'Arabes vinrent encore grossir le groupe des assistants.
-
-On prsenta les pistolets. Je fis remarquer que la lumire n'tait point
-bouche. Le marabout mit une bonne charge de poudre dans le canon et
-bourra. Parmi les balles apportes, j'en fis choisir une que je mis
-ostensiblement dans le pistolet, et qui fut galement couverte de
-papier.
-
-L'arabe contrlait tous mes mouvements; il y allait de son honneur.
-
-On procda pour le second pistolet comme pour le premier, puis vint
-enfin le moment solennel.
-
-Solennel, en effet, pour tout le monde! Pour les assistants, incertains
-du rsultat de l'exprience; pour Mme Robert-Houdin qui m'avait
-vainement suppli de renoncer ce tour, dont elle redoutait
-l'excution; et solennel aussi pour moi, car mon nouveau truc ne
-reposant sur aucun des procds employs dans pareille circonstance,
-Alger, je craignais une erreur, une trahison, que sais-je?
-
-Toutefois j'allai me placer quinze pas sans tmoigner la moindre
-motion.
-
-Le marabout se saisit aussitt de l'un des deux pistolets, et au signal
-que je donne, il dirige sur moi son arme avec une attention
-particulire.
-
-Le coup part, et la balle parat entre mes dents.
-
-Irrit plus que jamais, mon rival veut se prcipiter sur l'autre
-pistolet; plus leste que lui, je m'en empare.
-
---Tu n'as pu parvenir me blesser, lui dis-je; tu vas juger maintenant
-si mes coups sont plus redoutables que les tiens. Regarde ce mur.
-
-Je lchai la dtente, et, sur la muraille nouvellement blanchie, apparut
-une large tache de sang l'endroit mme o le coup avait port.
-
-Le Marabout s'approcha, trempa son doigt dans cette empreinte rouge, et,
-le portant sa bouche, il s'assura en gotant que c'tait vritablement
-du sang. Quand il en eut acquis la certitude, ses bras retombrent et sa
-tte se pencha sur sa poitrine, comme s'il et t ananti.
-
-Il tait vident qu'en ce moment il doutait de tout, mme du Prophte.
-
-Les assistants levaient les mains au Ciel, marmottaient des prires et
-me regardaient avec une sorte d'effroi.
-
-Cette scne tait le _coup de fouet_ de ma sance de la veille; je fis
-comme au thtre, je me retirai, en laissant les spectateurs aux
-impressions qu'ils en avaient reues. Nous prmes cong de Bou-Allem et
-de son fils, et nous partmes au galop.
-
-Le tour dont je viens de donner les dtails, si curieux qu'il soit, est
-assez facile prparer. Je vais en donner la description, en racontant
-le travail qu'il m'avait ncessit.
-
-Aussitt que je fus seul dans ma chambre, je tirai de ma bote
-pistolets, qui ne me quitte jamais dans mes voyages, un moule fondre
-des balles.
-
-Je pris une carte, j'en relevai les quatre bords, et j'en fis une sorte
-de rcipient, dans lequel je mis un morceau de starine pris sur une des
-bougies qu'on avait laisses. Quand la starine fut fondue, j'y mlai
-un peu de noir de fume que j'avais obtenu en mettant une lame de
-couteau au-dessus de la lumire, puis je coulai cette composition dans
-mon moule balles.
-
-Si j'avais laiss refroidir entirement le liquide, la balle et t
-pleine et solide, mais aprs une dizaine de secondes environ, je
-renversai le moule, et la portion de la starine qui n'tait pas encore
-solidifie sortit et laissa dans l'instrument une balle creuse. Cette
-opration est du reste la mme que celle employe pour faire les
-cierges; l'paisseur des parois dpend du temps qu'on a laiss le
-liquide dans le moule.
-
-J'avais besoin d'une seconde balle; je la fis un peu plus forte que la
-premire. Je l'emplis de sang, et je bouchai l'ouverture avec une goutte
-de starine. Un Irlandais m'avait autrefois montr un petit tour
-d'invulnrabilit qui consiste faire sortir du sang du pouce sans
-prouver de douleur; j'avais profit de ce procd pour emplir ma balle.
-
-On ne saurait croire combien ces projectiles, ainsi prpars, imitent le
-plomb; c'est s'y mprendre, mme de trs prs.
-
-D'aprs cela, le tour doit facilement se comprendre. En montrant la
-balle de plomb aux spectateurs, je l'avais change contre ma belle
-balle creuse, et c'est cette dernire que j'avais mise ostensiblement
-dans le pistolet. En pressant fortement la bourre, la starine s'tait
-casse en petits morceaux qui ne pouvaient m'atteindre la distance o
-je m'tais plac.
-
-Au moment o le coup de pistolet s'tait fait entendre, j'avais ouvert
-la bouche pour montrer la balle de plomb que je tenais entre mes dents.
-Le second pistolet contenait la balle remplie de sang qui, en
-s'aplatissant sur le mur, y avait laiss son empreinte, tandis que les
-morceaux avaient vol en clats.
-
-Aprs un assez heureux voyage, nous arrivmes Milianah, quatre
-heures du soir. Le chef du bureau Arabe de cette ville, le Capitaine
-Bourseret, nous accueillit, ainsi que l'avait fait son collgue de
-Mdah, avec un aimable empressement. Il nous pria de regarder sa maison
-comme la ntre, pendant tout le temps de notre sjour.
-
-M. Bourseret vivait avec sa mre, et cette excellente dame eut pour
-Mme Robert-Houdin toutes les attentions dlicates qu'aurait eues une
-amie de longue date.
-
-Notre excursion travers le D'jendel nous avait fatigus; nous passmes
-la plus grande partie du lendemain nous reposer.
-
-Il y eut, le soir, chez le capitaine, un grand dner auquel assistaient
-le gnral commandant la place, un lieutenant-colonel et quelques
-notabilits de la ville. Aprs le repas, je crus ne pouvoir mieux
-rpondre aux politesses dont j'tais l'objet, qu'en donnant une petite
-sance de tours d'adresse o je dployai tout mon savoir-faire. J'avais
-annonc, dans la journe, cette intention M. Bourseret, qui avait en
-consquence fait de nombreuses invitations pour le soir. Je dois croire
-que mes expriences furent gotes, si j'en juge par l'accueil qu'elles
-reurent. Du reste mon public tait dans des dispositions si favorables
-pour moi, qu'il applaudissait trs souvent de confiance, car tout le
-monde n'tait pas plac pour bien voir.
-
-Milianah tait le but de mon voyage; je n'y devais rester que trois
-jours et retourner ensuite Alger, pour l'poque o le btiment qui
-nous avait amens devait partir pour la France.
-
-M. Bourseret avait arrang une partie pour le deuxime jour de mon
-sjour chez lui.
-
-Il s'agissait d'une excursion chez les Beni-Menasser dont la tribu,
-vivant sous les tentes, tait campe quelques lieues de Milianah.
-
-A six heures du matin, nous montmes cheval, en compagnie de quelques
-amis du capitaine, et nous descendmes la montagne sur laquelle est
-btie la ville.
-
-Nous tions escorts d'une douzaine d'Arabes attachs au service du
-bureau, tous vtus de manteaux rouges et munis de leurs fusils.
-
-Des ordres avaient sans doute t donns l'avance, car une fois dans
-la plaine, au premier goum que nous traversmes, une dizaine d'Arabes
-sortant de leurs gourbis montrent cheval et se joignirent notre
-escorte. Un peu plus loin, un autre peloton d'hommes s'unit au premier,
-et notre groupe faisant boule de neige sur son passage finit par devenir
-assez considrable; le nombre des Arabes pouvait s'lever deux cents
-environ.
-
-Aprs deux heures de marche, nous laissmes la grande route afin
-d'abrger le chemin, et nous entrmes dans une immense plaine qui
-s'tendait au loin devant nous.
-
-Tout--coup les Arabes qui nous accompagnaient, obissant probablement
-un signal de leur chef que je n'aperus pas, partent au galop et nous
-devancent de cinq six cents mtres. L, la troupe se divise, se met
-sur quatre rangs, s'lanant ventre terre, se dirigent de notre ct,
-en poussant des cris frntiques, le fusil l'paule et prts faire
-feu.
-
-Notre petite compagnie marchait de front, en ce moment.
-
-Les Arabes fondent sur nous avec l'imptuosit d'une locomotive.
-Quelques secondes encore, et nos chevaux vont recevoir le choc de cette
-avalanche vivante; nul doute que nous ne soyons crass.
-
-Mais une forte dtonation se fait entendre. Tous les cavaliers, avec une
-admirable prcision, ont fait feu d'un seul coup au-dessus de nos ttes;
-leurs chevaux se cabrent, pivotent sur leurs pieds de derrire, font
-volte-face, et repartant fond de train, vont rejoindre la troupe.
-
-On et pu prendre alors l'Arabe pour un vritable Centaure, en le
-voyant, pendant cette course effrne, charger son fusil, le faire
-tourner et sauter en l'air comme un tambour-major le ferait avec sa
-canne.
-
-Le premier rang de cavaliers s'tait peine loign, que le second qui
-l'avait suivi d'une centaine de mtres, se prsenta devant nous pour
-excuter la mme manoeuvre. Cela se renouvela au moins une vingtaine
-de fois. On le voit, c'tait une sorte de fantasia dont le capitaine
-nous avait mnag la surprise.
-
-Au bruit des coups de fusils, quelques-uns de nos chevaux s'taient
-cabrs, mais le premier moment de surprise pass, ils s'taient calms,
-habitus qu'ils sont ces sortes d'exercices. Celui de Mme
-Robert-Houdin tait un animal d'une tranquillit toute preuve; aussi
-fut-il moins impressionn que sa matresse. Cependant chacun se plut
-rendre ma femme cette justice qu'aprs la premire motion passe,
-elle tait devenue brave autant que le plus aguerri d'entre nous.
-
-La fantasia termine, chaque Arabe reprit sa place dans l'escorte et une
-heure aprs nous arrivmes la tribu des Beni-Menasser.
-
-L'Agha Bed-Amara nous attendait. A notre approche, il s'tait avanc
-vers nous et avait bais respectueusement la main du capitaine, tandis
-que quelques hommes de sa tribu, pour fter notre bienvenue,
-dchargeaient leurs fusils presque au nez de nos chevaux. Mais, hommes
-et btes taient aguerris, et il n'y eut pas le plus petit mouvement
-dans nos rangs.
-
-Ben-Amara nous fit entrer dans sa tente, o chacun s'assit sa guise
-sur un large tapis.
-
-Notre arrive avait fait bruit dans la tribu. Pendant que nous fumions
-en prenant du caf, un grand nombre d'Arabes, pousss par la curiosit,
-s'taient rangs en cercle quelques distance de de nous, et par leur
-immobilit ressemblaient une haie de statues de bronze.
-
-Nous passmes environ une heure nous livrer aux plaisirs de la
-conversation, en attendant _la diffa_ (le repas), que nous dsirions
-tous avec une vive impatience. Nous commencions mme trouver le temps
-bien long, lorsque nous vmes dans le lointain s'approcher une sorte de
-procession, bannires en tte.
-
-Ces bannires m'intriguaient et me semblaient tout tranges, car elles
-taient replies. Soudain, les rangs de nos paisibles spectateurs
-s'ouvrirent, et quel ne fut pas mon tonnement de voir que ce que je
-prenais pour des bannires, n'tait autre chose que des moutons rtis
-dans leur entier, et embrochs au bout de longues perches.
-
-Deux de ces porte-moutons marchaient en avant. Ils taient suivis d'une
-vingtaine d'hommes, rangs sur une mme ligne, dont chacun portait un
-des plats qui devaient composer la diffa.
-
-C'taient des ragots et des rtis de toutes sortes, le couscoussou, et
-enfin une douzaine de plats de dessert, ouvrage des femmes de
-Ben-Amara.
-
-Ce dner ambulant prsentait un coup d'oeil ravissant, pour des gens
-surtout dont le grand air et les motions de la fantasia avaient
-singulirement aiguis l'apptit.
-
-Le chef cuisinier marchait en tte, et, ainsi que l'officier de _M.
-Malbroug_, il ne portait rien; mais, ds qu'il fut prs de nous, il se
-mit activement l'oeuvre: saisissant bras-le-corps un des deux
-moutons, il le _dbrocha_ et le posa devant nous sur un norme plat.
-
-Pour mes compagnons, presque tous vtrans d'Algrie, ce gigantesque
-rti n'tait point une nouveaut; quant ma femme et moi, la vue
-d'une telle viande aurait suffi pour nous rassasier dans toute autre
-circonstance; mais nous nous empressmes de nous joindre au cercle qui
-se forma autour de ce mets, digne de Gargantua.
-
-Il nous fallut, comme chez Bou-Allem, dpecer la bte avec nos doigts;
-chacun en arracha un morceau sa guise, d'abord avec un peu de
-rpugnance; puis, pousss par une faim de Cannibales, nous fmes sur le
-mouton une vritable cure. Je ne sais si ce fut en raison des
-dispositions que nous apportmes ce repas, mais tous les convives se
-rcrirent qu'ils n'avaient jamais rien mang d'aussi bon que ce mouton
-rti.
-
-Lorsque nous emes pris sur l'animal les morceaux les plus dlicats, le
-cuisinier nous offrit de nous prsenter le second. Sur notre refus, il
-nous servit la volaille rtie, laquelle nous fmes encore beaucoup
-d'honneur, puis, dlaissant les ragots au piment et le couscoussou, qui
-exhalait une forte odeur de beurre rance, nous nous ddommagemes de la
-privation du pain pendant le repas, en savourant d'excellents petits
-gteaux.
-
-La rception de l'Agha des Beni-Menasser avait vraiment quelque chose de
-princier. Pour l'en remercier, je lui proposai de donner une petite
-sance devant nos nombreux spectateurs. Ces admirateurs passionns
-n'avaient pu se rsoudre quitter la place qu'ils occupaient notre
-arrive, et ils avaient assist de loin notre repas.
-
-Sur l'ordre de leur chef, ils se rapprochrent en resserrant leur
-cercle autour de moi. Le capitaine voulut bien me servir d'interprte,
-et grce lui, je pus excuter une douzaine de mes meilleurs tours.
-L'effet produit sur ces imaginations superstitieuses fut tel qu'il me
-fut impossible de continuer; chacun s'enfuyait mon approche. Ben-Amara
-nous assura qu'ils me prenaient pour le Diable, mais que si j'avais
-port le costume mahomtan, il se seraient au contraire prosterns
-devant moi comme devant un envoy de Dieu.
-
-En revenant Milianah, le capitaine, pour couronner cette charmante
-journe de plaisirs, nous donna le spectacle d'une chasse dans laquelle
-les Arabes prirent la course de leurs chevaux des livres et des
-perdrix, sans tirer un seul coup de fusil.
-
-Le jour suivant, nous prmes cong de M. Bourseret et de son excellente
-mre. Nous nous dirigemes sur Alger, mais non plus par les chemins de
-traverse, car nous avions assez d'une seule excursion travers le
-D'jendel, et nous aspirions maintenant aprs une locomotion plus douce.
-Ces sortes de parties de plaisir, qui ne sont en ralit que des parties
-de fatigue, peuvent tre agrables tout au plus une fois, et ne servent
-qu' raviver dans notre esprit inconstant la jouissance du bien-tre et
-du confortable que nous avions volontairement quitts. Nous prmes la
-diligence qui nous conduisit la mtropole de l'Algrie, et cette fois,
-nous apprcimes tout l'avantage de ce mode de transport.
-
-Le bateau l'_Alexandre_, qui nous avait amens de France, partait le
-surlendemain de notre arrive. J'eus deux jours pour faire mes adieux et
-adresser mes remerciements toutes les personnes qui m'avaient montr
-de la bienveillance, et j'eus fort faire. J'aurais infiniment de
-plaisir aujourd'hui adresser encore chacune d'elles mon bon
-souvenir, mais je suis retenu par la crainte de paratre ingrat en
-faisant quelque omission involontaire. Je ne puis rsister, toutefois,
-au dsir de tmoigner au maire d'Alger, M. de Guiroye, toute ma
-reconnaissance pour son affable rception, ainsi que pour l'nergique et
-bienveillant appui qu'il m'a prt lors de mes petites misres avec
-l'administration thtrale.
-
-En quittant Alger, j'eus la satisfaction d'tre conduit bord par deux
-officiers distingus, dont je ne saurais jamais assez reconnatre les
-bonts. Le colonel, chef d'tat-major de la marine, M. Pallu du Parc, et
-M. le colonel de Neveu ne me quittrent que lorsque les premiers coups
-de la machine commencrent branler le steamer. Ces Messieurs furent
-les derniers dont je pressai la main sur le littoral africain.
-
-Si j'crivais mes impressions de voyage, j'aurais encore beaucoup
-raconter avant d'arriver mon ermitage de Saint-Gervais; mais je me
-rappelle que dans le titre de mon ouvrage j'ai promis des confidences
-ayant trait ma vie d'artiste; je dois donc carter de mon rcit tout
-vnement de la vie commune.
-
-Un temps affreux sur mer, une tourmente la hauteur des Pyrnes, la
-mort vingt fois devant nous seraient des vnements aussi terribles
-qu'intressants raconter. Mais combien de fois ces mouvants pisodes
-qui, du reste, se ressemblent tous, n'ont-ils pas t dj dpeints par
-des plumes beaucoup plus habiles que la mienne; la description que j'en
-pourrais faire n'aurait donc aucun caractre de nouveaut. Je me
-contenterai de donner un sommaire de ce malheureux voyage.
-
-Une tempte nous surprend dans le golfe de Lyon: nos machines sont
-dmontes. Notre btiment, ballott par les vents pendant neuf jours,
-est enfin jet sur les ctes d'Espagne. Nous parvenons nous diriger
-sur le port de Barcelone; mais les autorits nous en refusent l'entre,
-parce que nous n'avons pas de passeports pour l'Espagne. Nous ctoyons,
-par un temps pouvantable, cette terre inhospitalire et nous gagnons
-enfin Rosas, petit port, dans lequel nous nous mettons l'abri de la
-tourmente.
-
-Je quitte alors le bateau, et je traverse les Pyrnes en tartane. Un
-ouragan, rsultat de la tempte sur mer, menace chaque instant de nous
-prcipiter dans des fondrires. Nous atteignons heureusement la France,
-puis Marseille, o je dois acquitter une promesse faite, lors mon
-premier passage, aux directeurs du Grand-Thtre.
-
-Je fus en vrit bien ddommag des tourments et des fatigues de mon
-voyage. Les Marseillais se montrrent envers moi d'une bienveillance si
-grande, que ces dernires reprsentations resteront toujours dans mon
-souvenir comme les plus applaudies que j'aie jamais donnes. Je ne
-pouvais faire plus solennellement mes adieux d'artiste au public. Je me
-htai de retourner Saint-Gervais.
-
-
-CONCLUSION.
-
-Je puis en terminant cet ouvrage rpter ce que je disais au
-commencement de ce chapitre: Me voil donc arriv au but de toutes mes
-esprances! Mais cette fois, s'il plat Dieu, comme disait mon guide
-Mohammed, aucune tentation ne viendra dsormais modifier mes plans de
-flicit. J'espre longtemps encore (toujours s'il plat Dieu), jouir
-de cette douce et paisible existence que j'avais peine gote, lorsque
-l'ambition et la curiosit m'ont conduit en Algrie.
-
-Rentr chez moi, j'ai install dans mon cabinet de travail les
-instruments de mes sances, mes fidles compagnons, je dirais presque
-mes vieux amis. Je vais maintenant m'abandonner tout entier mon got,
- ma passion pour les applications de l'lectricit la mcanique.
-
-Qu'on ne croie pas cependant que, pour cela, je renie l'art auquel je
-dois tant de jouissances! Loin de moi cette pense; plus que jamais je
-suis fier de l'avoir cultiv, puisque c'est lui seul que je dois le
-bonheur de me livrer mes nouvelles tudes. Du reste, je m'en loigne
-peut-tre moins qu'on ne serait tent de le croire; il y a longtemps que
-je fais des applications de l'lectricit la mcanique et je dois
-avouer, si dj mes lecteurs ne l'ont devin, que l'lectricit a jou
-un rle important dans plusieurs de mes expriences. En ralit, mes
-travaux d'aujourd'hui ne diffrent de ceux d'autrefois que par la
-forme; ce sont toujours des prestiges.
-
-Un reste d'amour pour mon ancienne profession d'horloger m'a fait
-choisir les instruments chronomtro-lectriques pour but de mes travaux.
-J'ai adopt pour programme: _Populariser les horloges lectriques en les
-rendant aussi simples et aussi prcises que possible_. Et comme l'art
-suppose toujours un idal que l'artiste cherche raliser, je rve dj
-ce jour o un rseau de fils lectriques partant d'un rgulateur unique,
-rayonnera sur la France entire et portera l'heure prcise dans les plus
-importantes cits comme dans les plus modestes villages.
-
-En attendant, dvou la cause du progrs, je travaille incessamment
-avec l'espoir que mes modestes dcouvertes seront de quelque utilit
-dans la solution de cet important problme.
-
-Voici quelques-uns des rsultats que j'ai obtenus jusqu' ce jour:
-
- NOUVELLES APPLICATIONS DE L'LECTRICIT A LA MCANIQUE.
-
- 1 Appareil pour le transport d'un courant lectrique et la
- reproduction successive, l'aide de ce mme courant, d'un nombre
- quelconque d'effets mcaniques.
-
- 2 Appareil contrleur et distributeur des courants lectriques
- pouvant obvier aux arrts des courants formant un long circuit.
-
- 3 Rgulateur lectrique sans aucun rouage, l'abri de toute
- influence des variations des courants lectriques.
-
- 4 Pendule lectrique populaire, marchant par un petit lment
- _Daniel_, et pouvant conduire, sans augmentation de dpense
- d'lectricit, un cadran de deux mtres de diamtre.
-
- 5 Sonnerie lectrique sans aucun rouage, pouvant tre conduite
- quelque distance que ce soit par la pendule lectrique ci-dessus.
-
- 6 Cadran lectrique pour clocher ou autre monument, marchant sans
- le secours d'horloge-type. Ce cadran, le premier de ce genre, a
- t plac au fronton de l'Htel-de-Ville de Blois, auquel j'en ai
- fait hommage. Il marche, depuis dix ans, avec la plus grande
- rgularit.
-
- 7 Nouvelle disposition lectrique servant supprimer
- automatiquement, pendant la nuit, un courant lectrique et le
- rtablir pendant le jour. Ce systme produit une conomie de moiti
- et peut s'appliquer aux cadrans qui ne sont pas clairs, la nuit.
-
- 8 Pile de Smee, ne plongeant dans le liquide que lorsque son
- courant est ncessaire une action mcanique, et se relevant
- aussitt qu'elle ne doit plus fonctionner.
-
- 9 Nouvelle sonnerie pour les grosses cloches, conduite par la
- petite pendule n 4.
-
- 10 _Rpartiteur lectrique_, l'aide duquel on peut centupler une
- attraction magntique. Cet appareil a t prsent l'Acadmie en
- 1856 (Rapporteur, M. Desprez).
-
-Voici comment, dans le _Cosmos_, t. 8, p. 330, s'exprime l'abb Moigno
-sur cette invention, aprs en avoir fait la description: En rsum, le
-_rpartiteur_, si petit et si humble en apparence, est l'une des grandes
-nouveauts de l'Exposition universelle de 1855.
-
-Au point de vue de la mcanique, c'est un organe entirement nouveau,
-qui sera bientt appliqu de mille manires diffrentes, mille usages,
-et qui rendra d'innombrables services. Au point de vue de la physique et
-des applications de l'lectricit, c'est une dcouverte immense. M.
-Robert-Houdin, dont les forces sont centuples par son _rpartiteur_,
-est seul aujourd'hui en mesure de rsoudre le plus grand des problmes
-l'ordre du jour, de raliser enfin le moteur lectrique[25], etc., etc.
-
-Ma sance est termine (il faut se rappeler que c'est sous ce titre que
-j'ai prsent mon rcit); j'ai toutefois l'espoir de la reprendre
-bientt. Il me reste encore tant de petits et de grands mystres
-dvoiler! La prestidigitation est une immense carrire que la curiosit
-peut longtemps exploiter. Je ne prends donc point cong du public, ou
-pour mieux dire, du lecteur, car, sous cette seconde forme de
-reprsentation que j'ai adopte, mes adieux ne seront dfinitifs que
-lorsque j'aurai puis tout ce qui peut tre dit sur les
-_prestidigitateurs_ et la _prestidigitation_; ces deux mots serviront de
-titre l'ouvrage qui fera suite mes _Confidences_.
-
-
-
-
-UN COURS DE MIRACLES.
-
- Le vrai peut quelquefois n'tre pas vraisemblable.
- Le vraisemblable peut aussi n'tre pas vrai.
-
-
-On a dit des Augures qu'ils ne pouvaient se regarder sans rire.--Il en
-serait de mme des Assaoua si le sang musulman ne coulait pas dans
-leurs veines. Toutefois il n'est pas un seul d'entre eux qui se fasse
-illusion sur la nature des prtendus miracles excuts par ses
-confrres; mais tous se prtent la main pour l'excution de leurs
-prestiges, comme le ferait une troupe de faiseurs de tours dont le
-Mokaddem serait l'impresario.
-
-Leur troupe est divise par spcialits de mme que dans les spectacles
-forains: tel fait un tour de force qui ne peut en faire un autre, et
-l'on cite mme de premiers sujets dont les miracles sont bien moins
-tonnants que ceux de certains acteurs du second ou du troisime ordre.
-
-Lors mme qu'on ne pourrait expliquer leurs prtendues merveilles, une
-simple rflexion devrait en dtruire le prestige. Les Assaoua se disent
-incombustibles; qu'ils viennent donc franchement prier un des assistants
-de leur appliquer le fer rouge sur la joue ou sur toute autre partie du
-corps! Ils se prtendent invulnrables; qu'ils invitent quelques
-zouaves leur passer leur sabre au travers du corps. Aprs un tel
-spectacle, les plus incrdules se prosterneront devant eux.
-
-Ah! si j'tais incombustible et invulnrable, comme je me donnerais la
-satisfaction d'en offrir une preuve irrfragable! Je me ferais mettre
-la broche devant une fournaise ardente, et, pendant que je rtirais,
-j'occuperais mes loisirs manger une salade de verre pil, assaisonne
-d'huile.... de vitriol[26]. Ce serait un spectacle faire courir le
-monde entier et le convertir ma propre religion.
-
-Mais les Assaoua ont des raisons pour tre prudents dans l'excution de
-leurs tours, ainsi que je vais le prouver. Leurs principaux mires sont
-les suivants:
-
-1 S'enfoncer un poignard dans la joue;
-
-2 Manger des feuilles de figuier de Barbarie;
-
-3 Se mettre le ventre sur le ct tranchant d'un sabre;
-
-4 Jouer avec des serpents;
-
-5 Se frapper le bras, en faire jaillir du sang, et le gurir
-instantanment;
-
-6 Manger du verre pil;
-
-7 Avaler des cailloux, des tessons de bouteille, etc.;
-
-8 Marcher sur du fer rouge, et se passer la langue sur une plaque
-rougie blanc.
-
-Commenons par le tour le plus simple, qui consiste s'enfoncer un
-poignard dans la joue.
-
-L'Arabe qui fit ce tour me tournait le dos; je pus donc m'approcher trs
-prs de lui et distinguer comment il s'y prenait. Il appuya sur sa joue
-le bout d'un poignard dont la pointe tait aussi mousse et arrondie
-que celle d'un couteau papier. La peau, au lieu de se percer,
-s'enfona de trois centimtres environ entre les dents molaires, qui
-taient entrouvertes, absolument comme le ferait une feuille de
-caoutchouc.
-
-Ce tour russit particulirement aux personnes maigres et ges, parce
-que chez elles la peau des joues est trs lastique. Or l'Assaoua
-remplissait en tous points ces conditions.
-
-L'Arabe qui mangea les feuilles de figuiers de Barbarie ne nous les
-donna pas visiter. Je dois croire qu'elles taient prpares de
-manire ne pouvoir le blesser; autrement il n'aurait pas nglig ce
-point important qui pouvait doubler le prestige. Mais, quand mme il les
-et montres, cet homme faisait tant d'volutions inutiles qu'il lui et
-t trs facile de les changer contre d'autres feuilles inoffensives.
-C'et t alors un escamotage de quinzime force.
-
-Dans l'exprience suivante, deux Arabes tiennent un sabre, l'un par la
-poigne, l'autre par la pointe; un troisime arrive, relve ses
-vtements de manire laisser l'abdomen compltement nu, et se couche
-plat ventre sur le ct affil de l'arme, puis un quatrime monte sur le
-dos de celui-ci, et semble peser sur lui de tout le poids de son corps.
-
-L'artifice de ce tour est trs facile expliquer.
-
-On ne montre point au public que le sabre soit bien affil; rien ne
-prouve que le tranchant en soit plus coupant que le dos, bien que
-l'Arabe qui le tient par la pointe affecte de l'envelopper soigneusement
-d'un foulard, imitant en cela les jongleurs qui feignent de s'tre
-coups au doigt avec un des poignards dont ils doivent se servir pour
-jongler.
-
-D'ailleurs, dans l'excution de son tour, l'_invulnrable_ tourne le dos
-au public. Il sait le parti qu'il peut tirer de cette circonstance;
-aussi, au moment o il va pour se placer sur le sabre, ramne-t-il
-adroitement sur son ventre la partie de son vtement qu'il avait
-carte. Enfin, lorsque le quatrime acteur monte sur son dos, ce
-dernier appuie ses mains sur les paules de deux Arabes qui tiennent le
-sabre. Ces derniers sont debout comme pour maintenir son quilibre, mais
-en ralit ils supportent tout le poids de son corps. Il ne s'agit donc
-dans ce tour que d'avoir le ventre plus ou moins press, et
-j'expliquerai un peu plus loin que cela peut se faire sans aucun mal ni
-danger.
-
-Quant aux Assaoua qui mettent la main dans un sac rempli de serpents et
-qui jouent avec ces reptiles, je m'en rapporte au jugement du colonel de
-Neveu. Voici ce qu'il en dit dans l'ouvrage que j'ai dj cit:
-
-Nous avons souvent pouss la curiosit et l'incrdulit jusqu' faire
-venir chez nous des Assaoua avec leur mnagerie. Tous les animaux
-qu'ils nous dsignaient comme des vipres (_lef_) n'taient que
-d'innocentes couleuvres (_hanech_); lorsque nous leur proposions de
-mettre la main dans le sac qui contenait leurs animaux, ils se htaient
-de se retirer, convaincus que nous n'tions pas dupe de leurs fraudes.
-
-J'ajouterai que ces serpents, fussent-ils mme d'une espce dangereuse,
-on pourrait leur avoir arrach les dents pour n'en plus rien redouter.
-
-Ce qui viendrait l'appui de cette assertion, c'est que ces animaux ne
-font aucune blessure lorsqu'ils mordent.
-
-Je n'ai pas vu excuter le tour qui consiste se frapper le bras et
-en faire sortir du sang; mais il me semble qu'une petite ponge imbibe
-de rouge et cache dans la main qui frappe, suffirait pour accomplir le
-prodige. En essuyant le bras, la blessure se trouve naturellement
-gurie.
-
-tant jeune, j'ai souvent fait sortir du vin d'un couteau ou de mon
-doigt, en pressant une petite ponge, imbibe de ce liquide, que je
-tenais cache.
-
-J'avais vu plusieurs fois des tourdis broyer des verres liqueur entre
-leurs dents sans se blesser; mais jamais aucun d'eux n'en avait mang
-les fragments. Il m'tait donc assez difficile d'expliquer ce tour des
-Assaoua, lorsque sur un renseignement qui me fut donn par un mdecin
-de mes amis, je trouvai dans le _Dictionnaire des Sciences mdicales_,
-anne 1810, n 1143, une thse soutenue par le docteur Lesauvage, sur
-l'innocuit du verre pil.
-
-Ce savant, aprs avoir cit quelques exemples de gens auxquels il avait
-vu manger du verre, rapporte ainsi diffrentes expriences qu'il fit sur
-des animaux.
-
-Aprs avoir soumis un grand nombre de chiens, de chats et de rats au
-rgime du verre pil, dont les fragments avaient deux ou trois lignes de
-longueur, aucun de ces animaux ne fut malade et grand nombre d'entre eux
-ayant t ouverts, l'on ne trouva aucune lsion dans toute la longueur
-du canal alimentaire. Bien convaincu, d'ailleurs, de l'innocuit du
-verre aval, je me dterminai en prendre moi-mme en prsence de mon
-collgue M. Cayal, du professeur Lallemand et de plusieurs autres
-personnes. Je rptai plusieurs fois l'exprience et je n'en prouvai
-jamais la moindre sensation douloureuse.
-
-Ces renseignements authentiques auraient d me suffire; cependant, je
-voulus aussi voir de mes yeux ce singulier phnomne. Je fis alors
-manger l'un des chats de la maison une norme boulette de viande
-assaisonne de moiti de verre pil. L'animal l'avala avec infiniment de
-plaisir jusqu' la dernire bribe, et sembla regretter la fin de ce mets
-succulent. On croyait le chat perdu, et l'on dplorait dj ma barbarie,
-lorsqu'on le vit arriver le lendemain, dispos et bien portant, et
-flairant encore l'endroit o, la veille, il avait fait son repas.
-
-Depuis cette poque, si je veux rgaler un ami de ce spectacle, je
-rgale galement mes trois chats sans distinction, pour ne pas exciter
-de jalousie parmi eux.
-
-Je fus assez longtemps, je l'avoue, avant de me dcider faire sur
-moi-mme l'exprience du docteur Lesauvage; je n'y voyais aucune
-ncessit. Pourtant, un jour, en prsence d'un ami, je fis cette
-bravade, si c'en est une; j'avalai aussi ma petite boulette; seulement
-j'eus soin d'y mettre du verre plus fin que celui que je donnais mes
-chats. Je ne sais si c'est un effet de mon imagination, mais il me
-sembla qu'au dner je mangeais avec un plaisir inaccoutum; le devais-je
-au verre pil? En tout cas, ce serait un procd assez bizarre pour
-s'ouvrir l'apptit.
-
-Quand il s'agissait d'avaler des tessons de bouteille et des cailloux,
-l'Assaoua, charg de ce tour, les mettait rellement dans sa bouche:
-mais je crois pouvoir affirmer qu'il s'en dbarrassait au moment o il
-se mettait la tte sous les plis du burnous du Mokaddem. Du reste, les
-et-il avals, qu'il n'et rien fait d'extraordinaire, comparativement
-ce que faisait, en France, il y a une trentaine d'annes, un
-saltimbanque, surnomm l'_avaleur de sabres_.
-
-Cet homme, qui donnait ses sances sur la place publique, rejetait sa
-tte en arrire de manire prsenter une ligne droite, et s'enfonait
-rellement dans l'oesophage un sabre dont la poigne seule restait
-l'ouverture de la bouche.
-
-Il avalait aussi un oeuf sans le casser, ou bien encore des clous et
-des cailloux, qu'il faisait ensuite rsonner en se frappant l'estomac
-avec le poing.
-
-Ces tours de force taient le rsultat d'une disposition phnomnale de
-l'oesophage chez le saltimbanque. Mais s'il avait vcu au milieu des
-Assaoua, n'et-il pas t coup sr le premier sujet de la troupe?
-
-Qu'auraient donc dit les Arabes s'ils avaient vu aussi cet autre
-bateleur qui se passait travers le corps le premier sabre venu qu'on
-lui prsentait, et qui, lorsqu'il tait embroch, enfonait encore la
-lame d'un couteau jusqu'au manche dans chacune de ses narines? J'ai t
-tmoin du fait et d'autres ont pu l'tre comme moi.
-
-Ce tour tait si effrayant de ralit, que le public mu en le voyant,
-criait: assez! assez! suppliant l'individu de cesser. Celui-ci, sans
-s'inquiter de ces cris, rpondait en parlant affreusement du nez que
-_a de dui faisait bas de bad_, et chantait avec ce singulier accent la
-romance de _Fleuve du Tage_, qu'il accompagnait sur la guitare.
-
-Je ne pus supporter la vue de ce spectacle, et je dtournai la tte avec
-horreur, lorsque retirant le sabre, le troubadour enchifren fit
-remarquer qu'il tait empreint de sang.
-
-Cependant en y rflchissant, je compris que cet homme ne pouvait
-vritablement pas se percer ainsi impunment le ventre, et qu'il devait
-y avoir l-dessous un truc que je n'apercevais pas.
-
-Mon amour pour le merveilleux me donna le dsir de le connatre; je
-m'adressai l'_invulnrable_, et, moyennant quelque argent, et la
-promesse que je n'en ferais pas usage, il me livra son secret.
-
-Je puis mon tour le communiquer au public sans avoir besoin d'exiger
-de lui la mme promesse. Le truc est du reste assez ingnieux.
-
-Le faiseur de tours tait trs maigre, particularit indispensable pour
-la russite du prestige. Il se serrait fortement le ventre avec une
-ceinture troite, et voici ce qui arrivait. La colonne vertbrale ne
-pouvant pas flchir, servait de point d'appui; les intestins seuls
-pliaient et rentraient peu prs de moiti. Le saltimbanque remplaait
-alors la partie comprime par un ventre de carton qui le remettait dans
-son embonpoint normal, et le tout bien sangl sous un vtement de tricot
-couleur de chair semblait faire partie du corps. De chaque ct,
-au-dessus des hanches, deux rosettes de ruban cachaient les ouvertures
-par lesquelles devait entrer et sortir la pointe du sabre. A ces
-ouvertures aboutissait une sorte de fourreau qui conduisait avec sret
-l'arme d'un bout l'autre. Pour simuler le sang, une ponge imprgne de
-couleur rouge se trouvait au milieu du fourreau. Quant aux couteaux dans
-le nez, c'tait une ralit. L'_invulnrable_ tait trs camard, ce qui
-lui permettait, pour l'introduction des couteaux, d'lever les
-cartillages du nez jusqu' la hauteur des fosses nasales.
-
-J'avais d'assez bonnes qualits physiques pour faire le tour du sabre,
-mais aucune pour celui des couteaux. Je n'essayai point le premier, et
-bien moins encore le second.
-
-Du reste, je me suis amus moi-mme, dans ma jeunesse, faire deux
-miracles qui pourront tre utiles aux Assaoua, s'ils viennent jamais
-en avoir connaissance. Je vais les expliquer ici:
-
-Le pdicure Maous, qui m'avait montr jongler, m'avait galement
-enseign un tour trs curieux, qui consiste se fourrer dans l'oeil
-droit un petit clou que l'on fait ensuite passer travers les chairs
-dans l'oeil gauche, puis dans la bouche, et enfin revenir dans
-l'oeil droit.
-
-Que l'on juge quel point j'avais le feu sacr du sortilge, puisque
-j'eus le courage de m'exercer ce tour, que je trouvais ravissant!
-
-Une circonstance assez dsagrable vint cependant m'ter mes illusions
-sur l'effet produit par ce prestige.
-
-J'allais quelquefois passer la soire chez une dame qui avait deux
-filles, pour l'amusement desquelles elle donnait souvent de petites
-ftes. Je crus ne pouvoir pas mieux choisir le lieu de ma premire
-reprsentation, et je demandai la permission de prsenter un talent de
-socit d'un genre tout nouveau. On y consentit avec plaisir, et l'on
-fit cercle autour de moi.
-
---Mesdames, dis-je avec une certaine emphase, je suis invulnrable; pour
-vous en donner la preuve, je pourrais me transpercer d'un poignard, d'un
-couteau ou de tout autre instrument tranchant; mais je craindrais que la
-vue du sang ne vous ft une trop grande impression. Je vais vous donner
-une autre preuve de mon pouvoir surnaturel. Et j'excutai mon fameux
-tour _du clou dans l'oeil_.
-
-L'effet de cette scne ne fut pas tel que je m'y attendais; l'opration
-tait peine termine qu'une des demoiselles de la maison, sous
-l'motion qu'elle prouva, se trouva mal et tomba sans connaissance. La
-soire fut trouble, comme on le pense bien, et craignant quelques
-rcriminations, je m'esquivai sans mot dire, jurant qu'on ne me
-prendrait plus de semblables exhibitions.
-
-Voici toutefois l'explication du tour:
-
-On peut, sans la moindre sensation douloureuse, introduire dans le coin
-de l'oeil, prs du rservoir lacrymal, entre la paupire infrieure et
-le globe, un petit clou cylindrique en plomb ou en argent, d'une
-longueur d'un centimtre et demi environ sur deux trois millimtres de
-diamtre; et chose bizarre, une fois ce morceau de mtal introduit, on
-ne s'aperoit pas le moins du monde de sa prsence. Pour le faire
-sortir, il suffit de presser avec le bout du doigt en remontant vers le
-coin de l'oeil.
-
-Veut-on ajouter du prestige l'exprience, on s'y prend de la manire
-suivante:
-
-On met secrtement l'avance un de ces petits clous dans l'oeil
-gauche et un autre dans la bouche. Cette prparation faite, on se
-prsente pour excuter le tour.
-
-On introduit alors ostensiblement un clou dans l'oeil droit, puis, en
-pressant sur la chair avec le bout du doigt, on feint de le faire passer
- travers la naissance du nez dans l'oeil gauche, d'o l'on retire
-celui qui y a t mis secrtement l'avance. On remet ensuite ce
-dernier dans le mme oeil, et en jouant la mme comdie, le clou
-semble passer successivement dans la bouche, d'o l'on sort celui qui y
-avait t mis, puis dans l'oeil droit d'o l'on retire celui qui y
-avait t primitivement introduit.
-
-Cela fait, on va l'cart se dbarrasser du clou qui reste dans
-l'oeil gauche.
-
-Mais revenons au dernier tour des Assaoua, qui consiste marcher sur
-un fer rouge, et se passer la langue sur une plaque rougie blanc.
-
-L'Assaoua qui marche sur du fer rouge ne fait rien de surprenant, si
-l'on considre les conditions dans lesquelles ce tour est excut.
-
-Il passe vivement le talon en glissant sur le fer. Or, les Arabes de
-basse classe qui marchent tous sans chaussure, ont le dessous du pied
-aussi dur que le sabot d'un cheval; cette partie corne seule grille
-sans occasionner la moindre douleur.
-
-Et d'ailleurs, le hasard ne peut-il pas avoir enseign aux Assaoua
-certaines prcautions qui taient connues de plus d'un jongleur
-europen, avant que le docteur Sementini n'en constatt l'emploi et ne
-les rvlt au public? Ceci nous servira expliquer de la manire la
-plus simple le tour le plus intressant des prestidigitateurs arabes,
-celui qu'on regarde comme le plus tonnant, le plus merveilleux,
-l'application de la langue sur un fer rouge.
-
-Citons d'abord quelques _hauts faits_ de nos faiseurs de tours, et l'on
-pourra juger que, mme sous le rapport du merveilleux, les sectaires
-d'Assa sont bien en arrire dans leurs prtendus miracles.
-
-Au mois de fvrier 1677, un Anglais, nomm Richardson, vint Paris et
-y donna des reprsentations trs curieuses, qui prouvaient, disait-il,
-son incombustibilit.
-
-On le vit faire rtir un morceau de viande sur sa langue, allumer un
-charbon dans sa bouche avec un soufflet, empoigner une barre de fer
-rouge avec la main ou la tenir entre ses dents.
-
-Le valet de cet Anglais publia le secret de son matre, et on peut le
-voir dans le _Journal des Savants_ (1677, premire dition, page 41, et
-deuxime dition, 1860, pages 24, 147, 252).
-
-En 1809, un Espagnol nomm Lonetto, se montra Paris. Il maniait aussi
-impunment une barre de fer rouge, la passait sur ses cheveux, mettait
-les talons dessus, buvait de l'huile bouillante, plongeait ses doigts
-dans du plomb fondu, en mettait un peu sur sa langue, aprs quoi il
-portait un fer rouge sur cet organe.
-
- * * * * *
-
-Cet homme extraordinaire fixa l'attention du professeur Sementini, qui
-ds lors s'attacha l'tudier.
-
-Ce savant remarqua que la langue de l'_incombustible_ tait recouverte
-d'une couche gristre; cette dcouverte le porta tenter quelques
-essais sur lui-mme. Il dcouvrit qu'une friction faite avec une
-solution d'alun, vapore jusqu' ce qu'elle devnt spongieuse, rendait
-la peau insensible l'action de la chaleur du fer rouge; il frotta de
-plus avec du savon les parties du corps rendues insensibles, et elles
-devinrent inattaquables ce point que les poils mmes n'taient pas
-brls.
-
-Satisfait de ces recherches, le physicien enduisit sa langue de savon et
-d'une solution d'alun, et le fer rouge ne lui fit prouver aucune
-sensation.
-
-La langue ainsi prpare pouvait recevoir de l'huile bouillante, qui se
-refroidissait et pouvait ensuite tre avale.
-
-M. Sementini reconnut galement que le plomb fondu dont se servait
-Leonetto n'tait autre que le mtal d'Arcet, fusible la temprature de
-l'eau bouillante[27]. (Voir pour plus de dtails la Notice historique
-de M. Julia de Fontenelle, page 161, _Manuel des Sorciers_, Roret.)
-
-On pourrait trouver dans ces manipulations une explication satisfaisante
-de la prtendue incombustibilit des Assaoua; toutefois, je vais citer
-encore un fait qui m'est personnel et dont on tirera cette consquence,
-qu'il n'est pas ncessaire d'tre inspir d'Allah ou d'Assa pour jouer
-avec des mtaux incandescents.
-
-Lisant un jour le _Cosmos_, revue scientifique, j'y vis le compte rendu
-d'un ouvrage intitul: _Etude sur les corps l'tat sphrodal_, par M.
-Boutigny (d'Evreux). Le rdacteur de ce journal, M. l'abb Moigno,
-citait quelques passages les plus intressants de l'ouvrage, parmi
-lesquels tait le fait suivant:
-
-Cowlet ayant pris l'initiative, nous avons coup (c'est M. Boutigny qui
-parle) les jets de fonte avec les doigts. Nous avons plong les mains
-dans les moules et dans les creusets remplis de la fonte qui venait de
-couler d'un _Wilkinson_, et dont le rayonnement tait insupportable,
-mme une grande distance. Nous avons vari les expriences pendant
-plus de deux heures. Mme Cowlet, qui y assistait, permit sa fille,
-enfant de huit dix ans, de mettre la main dans un creuset plein de
-fonte incandescente; cet essai fut fait impunment.
-
-Vu le caractre du savant abb et celui du clbre physicien, auteur de
-l'ouvrage, il n'tait pas permis de douter; cependant, je dois le dire,
-ce fait me paraissait tellement impossible, que mon esprit se refusait
-l'accepter, et pour croire, ainsi que saint Thomas, je voulais voir.
-
-Je me dcidai aller trouver M. Boutigny; je lui fis part de mon dsir
-de voir une exprience aussi intressante, en omettant toutefois
-d'exprimer le moindre doute sur sa russite.
-
-Le savant m'accueillit avec bont, et me proposa de rpter le phnomne
-devant moi, et de me faire laver les mains dans de la fonte
-incandescente.
-
-La proposition tait attrayante, scientifiquement parlant; mais, d'un
-autre ct, j'avais bien quelques craintes que le lecteur apprciera,
-je le pense. Il y allait, en cas d'erreur, de la carbonisation de mes
-deux mains, pour lesquelles je devais avoir d'autant plus de soins
-qu'elles avaient t pour moi des instruments prcieux. J'hsitai donc
-rpondre.
-
---Est-ce que vous n'avez pas confiance en moi, me dit M. Boutigny?
-
---Si, Monsieur, si, j'ai beaucoup de confiance, mais...
-
---Mais.... vous avez peur, avouez-le, interrompit en riant le physicien.
-Eh bien! pour vous tranquilliser, je tterai la temprature du liquide
-avant que vous n'y plongiez les mains.
-
---Et quel est donc peu prs le degr de temprature de la fonte
-liquide?
-
---Seize cents degrs environ.
-
---Seize cents degrs! m'criai-je, que cette exprience doit tre belle!
-Je me dcide.
-
-Au jour indiqu par M. Boutigny, nous nous rendmes la Villette, la
-fonderie de M. Davidson, auquel il avait demand l'autorisation de faire
-son exprience.
-
-En entrant dans ce vaste tablissement, je fus vivement impressionn. Le
-bruit infernal produit par les immenses souffleries; les flammes
-s'chappant des fourneaux; des laves tincelantes transportes par de
-puissantes machines et coulant flots dans d'immenses creusets; des
-ouvriers secs et nerveux, noircis par la fume et le charbon; tout cet
-ensemble enfin d'hommes et de choses prsentait un aspect fantastique et
-solennel.
-
-Le chef d'atelier vint nous et nous indiqua le fourneau, vers lequel
-nous devions nous diriger pour notre exprience.
-
-En attendant qu'on donnt passage au jet de fonte, nous restmes
-quelques instants debout et silencieux prs de la fournaise, puis nous
-entammes la conversation suivante qui, certes, n'tait pas propre me
-rassurer.
-
---Il faut que ce soit vous, me dit M. Boutigny, pour que je rpte cette
-exprience que je n'aime point faire. Je vous avoue que, bien que je
-sois sr du rsultat, j'prouve toujours une motion dont je ne puis me
-dfendre.
-
---S'il en est ainsi, rpondis-je, allons-nous en; je vous crois sur
-parole.
-
---Non, non; je tiens vous montrer ce curieux phnomne. Ah a! ajouta
-le savant physicien, voyons vos mains.
-
-Il les prit dans les siennes.
-
---Diable! dit-il, elles sont bien sches pour notre exprience[28].
-
---Vous croyez?
-
---Certainement.
-
---Alors, c'est dangereux?
-
---Cela pourrait l'tre.
-
---Dans ce cas, sortons d'ici, dis-je en me dirigeant vers la porte.
-
---Ce serait maintenant dommage, reprit mon compagnon en me retenant.
-Tenez, trempez vos mains dans ce seau d'eau, essuyez-les bien, et votre
-peau conservera autant d'humidit qu'il est ncessaire[29].
-
-Il faut savoir que pour la russite de cette merveilleuse exprience, il
-n'y a d'autre condition observer que celle d'avoir les mains
-lgrement moites. Je regrette de ne pouvoir donner des explications sur
-le principe du phnomne qui se produit dans cette circonstance, car il
-me faudrait pour cela de longs chapitres. Je renvoie l'ouvrage de M.
-Boutigny. Il suffira de dire que le mtal en fusion est tenu distance
-de la peau par une force rpulsive, qui lui oppose une barrire
-infranchissable.
-
-J'avais peine termin d'essuyer mes mains, que sous les coups d'une
-lourde barre de fer, le fourneau s'ouvrit et donna passage un jet de
-fonte de la grosseur du bras. Des tincelles volrent de tous cts,
-comme un feu d'artifice.
-
---Attendons quelques instants, dit M. Boutigny, que la fonte s'pure;
-il serait peu prudent de faire notre exprience en ce moment.
-
-Cinq minutes aprs, la source de feu cessa de bouillonner et de lancer
-des scories; elle devint mme si limpide et si brillante, qu'elle nous
-brlait les yeux la distance de quelques pas.
-
-Tout--coup mon compagnon s'approche vivement du fourneau, enfourche en
-quelque sorte le jet mtallique, et sans plus de faon, se lave les
-mains avec de la fonte liquide, comme si c'et t de l'eau tide.
-
-Je ne ferai pas le brave; j'avoue qu' cet instant le coeur me battait
- rompre ma poitrine, et pourtant lorsque M. Boutigny eut termin sa
-fantastique ablution, je m'avanai mon tour avec une dtermination qui
-attestait une certaine force de volont. J'imitai les mouvements de mon
-professeur; je _barbotai_ littralement dans la lave brlante, et dans
-la joie que m'inspirait cette merveilleuse opration, je pris une
-poigne de fonte que je lanai en l'air, et qui retomba en pluie de feu
-sur le sol.
-
-L'impression que j'prouvai en touchant ce fer en fusion ne peut tre
-compare qu' celle que j'aurais ressentie en touchant du velours de
-soie liquide, si je puis m'exprimer ainsi. C'est, du reste, un toucher
-trs dlicat et trs agrable.
-
-Je demande maintenant ce que sont les plaques de fer rouge des Assaoua
-auprs de la haute temprature laquelle mes mains venaient d'tre
-soumises?
-
-Les vieux et les nouveaux miracles des incombustibles se trouvent donc
-expliqus par l'exprience du savant physicien qui, lui, n'a aucune
-prtention aux tours de force, et n'apprcie ces phnomnes qu'en raison
-des lois immuables en vertu desquelles ils s'accomplissent.
-
-FIN.
-
-
-
-
-PROGRAMME GNRAL
-
-DES
-
-EXPRIENCES INVENTES ET EXCUTES
-
-PENDANT LE COURS DE MES REPRSENTATIONS
-
-[Illustration]
-
-
-LA BOUTEILLE INPUISABLE.
-
-Ce tour est un des plus brillants que j'aie jamais excuts. Il est
-toujours trs chaleureusement applaudi.
-
-Je me prsente en scne ayant en main une petite bouteille remplie de
-vin de Bordeaux. Je la vide compltement en versant son contenu dans des
-verres et je la rince ensuite avec un peu d'eau, en ayant soin de la
-bien faire goutter.
-
-Ce prambule termin, je m'avance au milieu des spectateurs et, tenant
-toujours la bouteille renverse, je leur offre d'en faire sortir toute
-liqueur qu'ils pourront dsirer.
-
-Ma proposition est gnralement accueillie avec une grande faveur. De
-tous cts des demandes me sont aussitt faites par des gens aussi
-dsireux de s'assurer de la ralit du tour que de la qualit des
-liqueurs.
-
-Ces liqueurs sont aussitt fournies que demandes. Il n'en est aucune,
-spiritueuse ou aromatique, de quelque pays qu'elle puisse tre, qui ne
-soit verse avec la plus grande libralit.
-
-La distribution ne se termine que lorsque le spectateur, craignant de ne
-pouvoir consommer tout ce qui sortirait de la bouteille, et trouvant
-aussi que plus il ferait prolonger l'exprience, moins sa raison
-pourrait lui rendre des comptes, se dtermine enfin cesser ses
-demandes.
-
-Pour terminer ce tour d'une manire saisissante, en donnant une preuve
-de la libralit inpuisable de ma bouteille, je prends un grand verre
-boire pouvant contenir au moins la moiti du flacon, et je l'emplis
-jusqu'aux bords avec une liqueur qui m'est encore demande.
-
-_La Bouteille inpuisable_ a t reprsente pour la premire fois mon
-thtre le 1er dcembre 1847.
-
-[Illustration]
-
-
-L'ORANGER FANTASTIQUE.
-
-Cette pice mcanique tait prcde de plusieurs tours d'escamotage qui
-motivaient son introduction sur la scne.
-
-J'empruntais le mouchoir d'une dame; j'en faisais une boule que je
-mettais ct d'un oeuf, d'un citron et d'une orange rangs sur ma
-table.
-
-Je faisais ensuite passer ces quatre objets les uns dans les autres, et
-lorsqu'enfin ils taient tous runis dans l'orange, je me servais de ce
-fruit pour composer une liqueur fantastique.
-
-Pour cela, je pressais l'orange entre mes mains, et je la rduisais de
-grosseur en la montrant de temps autre sous ses diffrentes formes, et
-je finissais par en faire une poudre que je faisais passer dans un
-flacon o il y avait de l'esprit de vin.
-
-On m'apportait alors un oranger dpourvu de fleurs et de fruits. Je
-versais dans un petit vase un peu de la liqueur que je venais de
-prparer; j'y mettais le feu; je le plaais au-dessous de l'arbuste, et
-aussitt que l'manation atteignait le feuillage, on le voyait se
-charger de fleurs.
-
-Sur un coup de ma baguette, ces fleurs taient remplaces par des fruits
-que je distribuais aux spectateurs.
-
-Une seule orange tait reste sur l'arbre; je lui ordonnais de s'ouvrir
-en quatre parties, et l'on apercevait l'intrieur le mouchoir qui
-m'avait t confi. Deux papillons battant des ailes le prenaient par
-les angles et le dployaient en s'levant en l'air.
-
-Ce tour est de ma cration.
-
-[Illustration]
-
-
-LA PCHE MERVEILLEUSE.
-
-On se rappelle le tour chinois intitul par Philippe: _Le Bassin de
-Neptune_. J'ai dit que le prestidigitateur du bazar Bonne-Nouvelle,
-l'exemple des habitants du Cleste-Empire, s'tait revtu d'une robe
-ncessaire l'excution du tour. J'ai dit aussi ma rpulsion pour tout
-vtement en dehors de nos usages. Il devait donc sembler impossible de
-me voir jamais reproduire cette merveilleuse exprience, lorsqu'un jour,
-on vit sur mes affiches l'annonce d'un tour intitul: _la Pche
-miraculeuse_.
-
-Ce n'tait pas autre chose que le tour chinois que je me proposais
-d'excuter, mais dans des conditions beaucoup plus difficiles.
-
-J'arrivais en scne ayant en main un pied de guridon qui se terminait
-par une pointe aigu. Je le posais devant moi, et prs des spectateurs.
-
-Je me saisissais d'un chle que j'talais en tous sens, et que je
-secouais avec force afin de bien prouver qu'il ne contenait rien.
-
---Voici d'abord comment on doit prendre et poser son pervier. Je
-ramassais les plis du chle et je le jetais sur mon paule. Figurez-vous
-maintenant, Messieurs, que la pointe de ce pied de guridon soit un
-tang, je sais qu'il faut se faire une grande illusion pour cela, mais
-enfin admettez cette fable pour un instant. Dans cette circonstance, on
-s'approche silencieusement de l'tang, on lance son pervier comme cela
-sur l'endroit o l'on suppose trouver du poisson, on le relve, et l'on
-montre, ainsi que je le fais maintenant, une pche vraiment
-merveilleuse.
-
-A cet instant, un bocal beaucoup plus grand que celui de Philippe,
-contenant d'normes poissons rouges, apparaissait en quilibre sur la
-pointe du guridon, et lorsqu'on voulait l'enlever de cet endroit, il
-tait impossible de le bouger de place sans rpandre de l'eau.
-
-[Illustration]
-
-
-LA PENDULE ARIENNE.
-
-Parmi les expriences que je prsentai au public en 1847, ma pendule fut
-une de celles qui produisirent le plus d'effet, et mme maintenant que
-l'on suppose tort ou raison que l'lectricit y joue un certain
-rle, on ne peut se dispenser de l'admirer.
-
-Il y a certains spectateurs qui vont aux sances de prestidigitation,
-moins pour jouir des illusions que pour faire parade d'une perspicacit
-trs souvent douteuse. Pour ceux-l, l'exprience de la _Pendule
-arienne_ est vite explique: c'est de l'lectricit. C'est plutt fait.
-
-Mais pour l'observateur consciencieux, pour le savant, pour le
-connaisseur enfin, il est trs difficile de se prononcer sur ce sujet,
-parce qu'ils savent que pour qu'un effet lectro-magntique se produise,
-il ne suffit pas d'un courant lectrique, il faut encore des appareils
-matriels qui reprsentent un certain volume. Ainsi dans le tlgraphe
-mme le plus simple, ce sont des roues dentes, un lectro-aimant, une
-palette, des leviers, des supports, etc.
-
-Dans ma _pendule arienne_ on ne voyait rien de tout cela; il n'y avait
-qu'un cadran de cristal transparent, au milieu duquel tait une
-aiguille.
-
-Ce cadran tait suspendu par de lgers cordons et compltement isol, ce
-qui n'empchait pas que l'aiguille tournait droite et gauche,
-s'arrtait ou reprenait sa marche la volont des spectateurs.
-
-Un timbre galement en cristal, suspendu en dessous, sonnait l'heure que
-marquait la pendule, ou bien encore celle qu'on lui dsignait. Ces
-objets, avant et aprs l'exprience, taient prsents au public pour
-tre examins.
-
-Pour terminer, je remettais un spectateur un cordon auquel tenait le
-crochet; il y suspendait le timbre et le faisait sonner son
-commandement.
-
-[Illustration]
-
-
-LA SECONDE VUE.
-
-Ou la Clochette Mystrieuse.
-
-L'exprience reprsente par la gravure ci-contre est un
-perfectionnement apport la _Seconde vue_, que j'ai dcrite au
-commencement de ce volume. Les rsultats sont exactement les mmes; le
-principe seul est chang.
-
-Au lieu de faire mon fils cette question: Dites ce que je tiens la
-main? chaque objet qui m'tait remis, je frappais un coup sur une
-petite clochette, et malgr cette uniformit du signal, l'enfant
-dpeignait l'objet comme si l'et eu sous les yeux.
-
-Mais ce qui pouvait intriguer les _intrpides scrutateurs_ de mes
-secrets, c'est que peu d'instants aprs, je mettais la clochette de
-ct, et bien que j'observasse le silence le plus complet, tous les
-objets prsents n'en taient pas moins immdiatement dsigns par
-l'enfant.
-
-J'imitais aussi certains phnomnes produits par quelques sujets
-magntiss. Je lui couvrais les yeux d'un pais bandeau, et sans
-prononcer une parole, je lui remettais entre les mains un verre plein
-d'eau; le liquide prenait sous ses lvres le got d'un autre liquide
-quelconque sur lequel un spectateur avait fix sa pense, quelque
-bizarre que ft ce choix.
-
-Toujours sans que je lui parlasse, je lui faisais porter un bouquet
-une dame qu'un spectateur avait secrtement dsigne, ou bien il
-excutait un ordre qui m'tait confi voix basse, tel que celui-ci:
-
-Aller prendre une tabatire dans la poche d'une personne dsigne; en
-ter une prise de tabac pour la porter ensuite dans le porte-monnaie
-d'une autre personne.
-
-[Illustration]
-
-
-LE FOULARD AUX SURPRISES.
-
-Un principe fondamental de la prestidigitation, c'est de produire de
-grands effets avec de petites causes; autrement dit, il faut produire,
-avec de petits objets, des objets d'un gros volume.
-
-Qu'y-a-t-il d'tonnant en effet de faire sortir d'une bote double
-fond ce qui peut y tre contenu? La difficult consiste uniquement dans
-l'_ingniosit_ de l'appareil, et tout le mrite revient l'bniste ou
-au ferblantier qui a fabriqu la bote.
-
-Mais le _foulard aux surprises_ est un tour qui ne pouvait laisser
-croire aucune combinaison mcanique, parce que l'instrument qui devait
-produire des objets si volumineux pouvait tre rduit de bien petites
-proportions.
-
-Ce foulard tait confi par un spectateur. Aussitt que je l'avais entre
-les mains, je le pressais, l'tirais et le retournais en tous sens pour
-prouver qu'il ne contenait rien, puis, le prenant par le milieu, je le
-secouais et j'en faisais sortir un plumet. En retournant le foulard du
-ct oppos, j'en retirais un second, un troisime, un quatrime plumet
-et jusqu' un panache de tambour-major. Enfin une vritable pluie de
-plumets venait couvrir la scne.
-
-Ces subtilits taient le prambule d'un tour beaucoup plus surprenant
-encore, et qu'on pourrait appeler plusieurs titres le bouquet de
-l'exprience.
-
-Je m'approchais des spectateurs, et aprs avoir une dernire fois bien
-secou et retourn le foulard de tous cts, j'en faisais sortir une
-norme corbeille de fleurs que je distribuais aux dames.
-
-Ce tour faisait partie des expriences annonces sur ma premire
-affiche.
-
-[Illustration]
-
-
-LA SUSPENSION THRENNE.
-
-Dans l'anne 1847, on se le rappelle, il n'tait question que de l'ther
-et de ses merveilleuses applications. J'eus alors l'ide d'user mon
-profit l'engouement du public pour en faire un -propos qui eut un
-succs prodigieux.
-
---Messieurs, disais-je avec le srieux d'un professeur de la Sorbonne,
-je viens de dcouvrir dans l'ther une nouvelle proprit merveilleuse.
-
-Lorsque cette liqueur est son plus haut degr de concentration, si on
-la fait respirer un tre vivant, le corps du patient devient en peu
-d'instants aussi lger qu'un ballon.
-
-Cette exposition termine, je procdais l'exprience. Je plaais trois
-tabourets sur un banc de bois. Mon fils montait sur celui du milieu, et
-je lui faisais tendre les bras, que je soutenais en l'air au moyen de
-deux cannes qui reposaient chacune sur un tabouret.
-
-Je mettais alors simplement sous le nez de l'enfant un flacon vide que
-je dbouchais avec soin, mais dans la coulisse on jetait de l'ther sur
-une pelle de fer trs chaude, afin que la vapeur s'en rpandt dans la
-salle. Mon fils s'endormait aussitt, et ses pieds, devenus plus lgers,
-commenaient quitter le tabouret.
-
-Jugeant alors l'opration russie, je retirais le tabouret de manire
-que l'enfant ne se trouvait plus soutenu que par les deux cannes.
-
-Cet trange quilibre excitait dj dans le public une grande surprise.
-Elle augmentait encore lorsqu'on me voyait retirer l'une des deux cannes
-et le tabouret qui la soutenait; et enfin elle arrivait son comble,
-lorsqu'aprs avoir lev avec le petit doigt mon fils jusqu' la
-position horizontale, je le laissais ainsi endormi dans l'espace, et que
-pour narguer les lois de la gravitation, j'tais encore les pieds du
-banc qui se trouvait sous cet difice impossible, tel que le reprsente
-la gravure ci-dessus.
-
-La premire reprsentation eut lieu le 10 octobre 1849.
-
-[Illustration]
-
-
-LA GUIRLANDE DE FLEURS.
-
-Ce tour tait trs compliqu et formait son dnouement un trs joli
-tableau.
-
-J'empruntais deux mouchoirs et trois montres; j'en faisais un paquet que
-je mettais dans une sorte de pistolet-tromblon, et j'y joignais trois
-cartes choisies dans un jeu par un des spectateurs. Pendant ce temps, on
-apportait une guirlande de fleurs que l'on suspendait de petits rubans
-placs au milieu de la scne.
-
-J'annonais alors que ces fleurs allaient me servir de point de mire, et
-que lorsque je ferais feu de ce ct, les montres, les mouchoirs et les
-cartes iraient se grouper autour d'elles.
-
-En effet, lorsque le coup partait les cartes apparaissaient sur la
-guirlande, les montres en dessous et les mouchoirs pendaient sur le
-ct.
-
-(Un erratum signaler sur le dessin ci-dessus, c'est que le graveur a
-oubli d'y mettre les mouchoirs).
-
-Au commencement du tour, bien que je n'eusse besoin que de deux
-mouchoirs, j'en empruntais trois, parce que j'en gardais un pour faire
-un autre tour sous forme d'intermde, dans le but d'allonger cette
-petite scne qui, sans cela, et t beaucoup trop courte.
-
-Je mettais de l'esprit de vin sur ce mouchoir, je l'enflammais et je
-montrais les ravages du feu en passant mon bras par un norme trou. Puis
-sous le prtexte de me servir de ce principe des homoeopathes:
-_similia similibus curantur_, je versais encore de l'esprit de vin sur
-le linge brl, je l'enflammais de nouveau, et en frappant seulement
-avec la main sur le mouchoir incendi, je le faisais reparatre dans son
-tat primitif.
-
-Le tour de la guirlande a t reprsent pour la premire fois le 18
-janvier 1850.
-
-[Illustration]
-
-
-LE CARTON DE ROBERT-HOUDIN.
-
-La plus simple des lois naturelles veut que le contenant soit plus grand
-que le contenu; ici c'est le contraire. On peut donc appeler ce tour
-_impossibilit ralise_.
-
-En effet, j'apportais sous mon bras un carton dessin qui n'avait pas
-plus d'un centimtre d'paisseur et je le posais sur de lgers trteaux
-placs dans le plus complet isolement au milieu de la scne; puis j'en
-retirais successivement:
-
-1 Une collection de gravures;
-
-2 Deux charmants chapeaux de dame garnis de fleurs et de rubans, aussi
-frais que s'ils sortaient l'instant mme des mains de la modiste;
-
-3 Quatre tourterelles vivantes;
-
-4 Trois normes casseroles en cuivre remplies, l'une de haricots,
-l'autre d'un feu ardent, et la troisime d'eau bouillante.
-
-5 Une grande cage remplie d'oiseaux voltigeant de btons en btons[30].
-
-6 Enfin, aprs que le carton avait t ferm une dernire fois, mon
-plus jeune fils, le hros de la suspension threnne, soulevait le
-couvercle, montrait au public sa tte souriante et sortait aussi de
-cette troite prison.
-
-[Illustration]
-
-
-L'IMPRESSION INSTANTANE,
-
-Ou la communication des couleurs par la volont.
-
-Je prsentais au public plusieurs flacons remplis de diverses couleurs,
-et j'annonais que, par un procd nouveau, je pouvais faire passer des
-liquides colors travers un faible ruban de soie, quelque distance
-que ce ft.
-
-Je mettais alors au milieu des spectateurs un petit pupitre sur lequel
-j'tendais un linge.
-
-Messieurs, disais-je, voici un cachet communiquant par un lger cordon
-cette bouteille qui est pleine d'une liqueur rouge; veuillez essayer
-d'en imprimer l'empreinte en pressant sur l'toffe.
-
-Un des spectateurs essayait, mais en vain; l'toffe restait entirement
-blanche.
-
---Pour faire passer le liquide jusque dans le cachet, ajoutais-je avec
-un grand srieux, il manque une formalit; il faut que j'en donne le
-commandement. Je le fais en ce moment. Essayez maintenant, je vous prie.
-
-En effet, le nom grav sur le cachet s'imprimait en beaux caractres
-rouges; mais sitt que je donnais un ordre contraire, on avait beau
-appliquer le cachet, le liquide ne passait plus.
-
-Je prenais ensuite un autre flacon contenant du bleu, j'y attachais le
-ruban par une de ses extrmits, et afin qu'on ft bien assur qu'il n'y
-avait aucune prparation dans le cachet, je priais un spectateur
-d'attacher une cl l'autre bout du ruban. Ces conditions remplies et
-le commandement en tant donn, on pouvait crire sur le linge avec la
-cl comme si c'et t un pinceau.
-
-Je terminais cette exprience en faisant subitement changer un bouquet
-de roses blanches en roses d'un rouge trs vif.
-
-[Illustration]
-
-
-LE COFFRE TRANSPARENT,
-
-Ou les Pices voyageuses.
-
-Ce tour avait pour but de montrer avec quelle facilit je pouvais faire
-passer invisiblement des pices de monnaie d'un endroit un autre.
-
-J'empruntais huit pices de cinq francs que je faisais marquer avec
-beaucoup de soin par les spectateurs, puis je les mettais ostensiblement
-dans un vase en cristal que je tenais la main.
-
-Je posais un autre vase sur une table l'extrmit de ma scne et
-j'annonais qu'en frappant avec ma baguette sur celui o se trouvaient
-les pices, une d'elles en sortirait chaque coup pour passer dans le
-verre vide.
-
-Effectivement, au son que ma baguette produisait sur le cristal, une
-pice en sortait pour passer dans l'autre vase, et l'on en entendait le
-son argentin.
-
-Au lieu de faire passer la huitime comme les autres, je la sortais du
-vase et je la remettais entre les mains d'une dame, en la priant de bien
-la serrer pour l'empcher de s'chapper.
-
-Mais l'instant o frappant sur la cloche, je disais: partez, la pice
-emprisonne sortait de la main et on l'entendait rejoindre ses
-compagnes.
-
-Pour terminer l'exprience d'une manire concluante, je suspendais de
-minces cordons de soie accrochs au plafond, un coffre de cristal
-transparent. Je le faisais balancer dans l'espace et lorsqu'il se
-trouvait son plus grand loignement de la scne, j'y envoyais les
-pices que l'on voyait parfaitement arriver dedans.
-
-A chacune de ces expriences, l'identit des pices tait constate.
-
-Reprsent pour la premire fois le 4 septembre 1849.
-
-[Illustration]
-
-
-LE GARDE-FRANAISE,
-
-Ou la Colonne au gant.
-
-On apportait sur une table un petit automate revtu du costume de
-Garde-Franaise: il portait un mousquet et se tenait au port d'arme prt
- recevoir un commandement.
-
-En automate bien appris, il commenait par saluer respectueusement
-l'assemble, et aprs s'tre dbarrass de son arme, il envoyait de la
-main droite quelques baisers aux jeunes enfants qu'il apercevait dans la
-salle.
-
-J'empruntais plusieurs dames de l'assemble quatre bagues et un gant
-blanc, j'en faisais un paquet et je le mettais dans le petit fusil que
-j'avais pralablement charg et amorc.
-
---Tenez, disais-je mon Garde-franaise, je vous rends votre arme
-contenant un gant et quatre bagues; montrez maintenant votre adresse, en
-envoyant tous ces objets sur ce point de mire. Je lui montrais une
-colonne en cristal qui se trouvait sur une autre table.
-
-L'automate mettait en joue, posait le doigt sur la gchette, visait et,
-au signal que je lui en donnais, faisait feu. Les objets contenus dans
-le fusil taient projets sur la colonne, et le gant, gonfl comme s'il
-et t port par une main invisible se dressait sur le sommet du
-cristal, talant chacun de ses doigts une des bagues qui m'avaient t
-confies.
-
-Je variais quelquefois l'exprience. Je mettais dans le fusil une seule
-bague et deux cartes choisies secrtement par des spectateurs.
-L'automate dirigeait son arme vers un vase de fleurs que je lui
-indiquais, et lorsqu'il faisait feu, un petit amour sortait du milieu
-des roses en battant des ailes et portait la main une torche allume
-au bas de laquelle la bague tait accroche. Quant aux deux cartes,
-elles avaient dvi de leur chemin et s'taient fixes sur ma poitrine.
-
-[Illustration]
-
-
-LE PATISSIER DU PALAIS-ROYAL.
-
-Voyez ce charmant petit automate; l'appel de son matre il vient sur
-le seuil de sa porte, et, fournisseur aussi poli que ptissier habile,
-il salue et attend les commandes de sa clientle. Des brioches chaudes
-et sortant du four, des gteaux de toute espces, des sirops, des
-liqueurs, des glaces, etc., sont aussitt apports par lui que commands
-par les spectateurs, et quand il a satisfait toutes les demandes, il
-aide son matre dans ses tours d'escamotage.
-
-Une dame, par exemple, a-t-elle mis secrtement sa bague dans une petite
-bote qu'elle ferme cl et qu'elle garde entre ses mains? l'instant
-mme le ptissier lui apporte une brioche dans laquelle se trouve la
-bague qui vient de disparatre de la bote.
-
-Voici une autre preuve de son intelligence.
-
-Une pice d'or lui est remise dans une petite corbeille par un
-spectateur, qui lui dit ce qu'il doit prendre sur cette pice en francs
-et centimes. Il s'enferme chez lui, et quelque compliqu que soit son
-compte, il fait son calcul et rapporte en monnaie le reste de la somme.
-
-Enfin une loterie comique est tire, et c'est encore le ptissier qui
-est charg de la distribution des lots.
-
-Aussi intressante par sa complication que par la gat qu'elle
-apportait parmi les spectateurs, cette pice tait la mieux gote de
-mes expriences et terminait toujours brillamment ma sance.
-
-Le ptissier du Palais-Royal a t reprsent pour la premire fois
-l'ouverture de mon thtre.
-
-[Illustration]
-
-
-DIAVOLO ANTONIO,
-
-Le Voltigeur au Trapze.
-
-J'avais donn cet automate le nom de Diavolo Antonio, clbre
-acrobate, dont j'avais cherch imiter les prilleux exercices.
-Seulement l'original tait un homme, et la copie n'avait que la taille
-et les traits d'un enfant.
-
-J'apportais mon jeune artiste de bois entre mes bras, comme je l'eusse
-fait pour un tre vivant, je le posais sur le bton d'un trapze, et l
-je lui adressais quelques questions auxquelles il rpondait par des
-signes de tte.
-
---Vous ne craignez pas de tomber?
-
---Non.
-
---Etes-vous bien dispos faire vos exercices?
-
---Oui.
-
-Alors, aux premires mesures de l'orchestre, il saluait gracieusement
-les spectateurs, en se tournant vers toutes les parties de la salle,
-puis se suspendant par les bras, et suivant la mesure de la musique, il
-se faisait balancer avec une vigueur extrme.
-
-Venait ensuite un instant de repos, pendant lequel il fumait sa pipe,
-aprs quoi il excutait des tours de force sur le trapze, tels que de
-se soulever la force des bras et de se tenir la tte en bas, tandis
-qu'il excutait avec les jambes des volutions tlgraphiques.
-
-Pour prouver que son existence mcanique tait en lui-mme, mon petit
-Diavolo abandonnait la corde avec ses mains, se pendait par les pieds,
-et quittait bientt entirement le trapze.
-
-Cet automate a paru pour la premire fois sur mon thtre le 1er
-octobre 1849.
-
-[Illustration]
-
-
-LE VASE ENCHANT,
-
-Ou le Gnie des Roses.
-
-Au commencement de cette petite scne, qui tenait de la ferie, on
-apercevait sur une table place au milieu de ma scne, un vase trusque
-orn de pierreries, d'un travail et d'un got exquis. Il tait surmont
-de branches et de feuilles de rosier.
-
-Je priais une dame de choisir une carte dans un jeu et de l'enfermer
-dans une petite bote que je lui prsentais. Aussitt la carte sortait
-de la bote, revenait entre mes mains et se trouvait remplace par un
-charmant canari.
-
-J'enfermais ce petit oiseau dans une cage.
-
---Mesdames, disais-je ensuite, ce serin est tellement obissant, que
-lorsque je vais lui en donner l'ordre, il sortira travers les barreaux
-de sa cage pour aller se percher sur le bouquet qui couronne ce vase.
-Afin de le mieux attirer, je vais faire pousser des fleurs sur ce
-feuillage.
-
-J'tendais alors ma baguette sur le rosier et l'on voyait apparatre de
-petits boutons qui grossissaient vue d'oeil, s'panouissaient
-insensiblement, et devenaient de magnifiques roses.
-
-Ce prestige ne s'tait pas plus tt accompli, que le serin disparaissait
-de la cage et se montrait sur le sommet du rosier en gazouillant de
-toute la force de son gosier.
-
-L, selon le dsir des spectateurs, il chantait tel air qu'on lui
-dsignait. Lorsque chacun avait entendu le morceau de son choix, le
-musicien s'envolait, et rentrait dans la coulisse.
-
-Pour terminer cette charmante scne, le vase s'ouvrait en plusieurs
-parties, formait un lgant kiosque dans lequel un Indien excutait,
-avec la plus rare perfection, sur une corde raide, des danses
-acrobatiques.
-
-[Illustration]
-
-
-LA CORNE D'ABONDANCE.
-
-Parmi les modifications que j'avais apportes aux sances des
-prestidigitateurs qui m'avaient prcd, j'ai signal, dans le cours de
-cet ouvrage, le genre de cadeaux que j'offrais au public comme souvenir
-de mes sances.
-
-Comte et ses mules faisaient des distributions de jouets d'enfants et
-de sucreries qui se trouvaient invariablement dans un chapeau. Je pensai
-qu'il tait peu convenable d'offrir des ventails, des fleurs et des
-bonbons, en les faisant sortir d'une source qui n'tait pas toujours
-d'une propret irrprochable, et pour obvier cet inconvnient,
-j'inventai la corne d'abondance.
-
-Je prsentais au public une sorte de grand cornet qui s'ouvrait en deux
-parties, afin qu'on pt mieux en visiter l'intrieur, puis ds qu'il
-tait referm, j'en retirais des bonbons et des fleurs.
-
-C'est aussi de ce cornet que je faisais sortir des journaux comiques,
-des albums, des quadrilles illustrs, etc.
-
-Je m'tais exerc lancer ces diffrents objets avec une sret de
-direction telle qu'ils arrivaient immanquablement aux personnes mme les
-plus loignes de ma scne.
-
-Cette distribution, ainsi que celle de la bouteille inpuisable,
-produisait dans la salle une animation des plus plaisantes. C'tait
-qui possderait un de ces cadeaux, et l'on m'adressait de tous cts des
-supplications tlgraphiques auxquelles je me faisais un devoir de
-rpondre.
-
-
-
-
-TABLE.
-
-
-Pages.
-
-INTRODUCTION DANS LA DEMEURE DE L'AUTEUR I
-
-PRFACE 1
-
-CHAP. Ier. Un horloger raccommodeur de soufflets.--Intrieur d'artiste.--Les
-leons du colonel Bernard.--L'ambition paternelle.--Premiers
-travaux mcaniques.--Ah! si j'avais un rat!--L'industrie
-d'un prisonnier.--L'abb Larivire.--Une parole
-d'honneur.--Adieu mes chers outils! 5
-
-CHAP. II. Un badaud de province.--Le docteur Carlosbach, escamoteur
-et professeur de mystification.--_Le sac au sable, le coup de
-l'trier._--Je suis clerc de notaire, les _minutes_ me paraissent bien
-longues.--Un petit automate.--Protestation respectueuse.--Je
-monte en grade dans la basoche.--Une machine de la force...
-d'un portier.--Les canaris acrobates.--Remontrance de Me Roger.--Mon
-pre se dcide me laisser suivre ma vocation 15
-
-CHAP. III. Le cousin Robert.--L'vnement le plus important de ma
-vie.--Comment on devient sorcier.--Mon premier escamotage.--_Fiasco_
-complet.--Perfectibilit de la vue et du toucher.--Curieux
-exercice de prestidigitation.--Monsieur Noriet.--Une
-action plus ingnieuse que dlicate.--Je suis empoisonn.--Un
-trait de folie 31
-
-CHAP. IV. Je reviens la vie.--Un trange mdecin.--Torrini et
-Antonio: un escamoteur et un mlomane.--Les confidences d'un
-meurtrier.--Une maison roulante.--La foire d'Angers.--Une
-salle de spectacle portative.--J'assiste pour la premire fois
-une sance de prestidigitation.--_Le coup de piquet de l'aveugle._--Une
-redoutable concurrence.--Le signor Castelli mange un
-homme vivant 45
-
-CHAP. V. Confidences d'Antonio.--Comment on peut provoquer les
-applaudissements et les ovations du public.--Le comte de ....,
-banquiste.--Je rpare un automate.--Atelier de mcanicien
-dans une voiture.--Vie nomade: heureuse existence.--Leons
-de Torrini; ses principes sur l'escamotage.--Un _grec_ du grand
-monde, victime de son escroquerie.--L'escamoteur Comus.--Duel
-aux coups de piquet.--Torrini est proclam vainqueur.--Rvlations.--Nouvelle
-catastrophe.--Pauvre Torrini! 65
-
-CHAP. VI. Torrini me raconte son histoire.--Perfidie du chevalier
-Pinetti.--Un escamoteur par vengeance.--Course au succs entre
-deux magiciens.--Mort de Pinetti.--Sance devant le pape
-Pie VII.--Le chronomtre du cardinal ***.--Douze cents francs
-sacrifis pour l'excution d'un tour.--Antonio et Antonia.--La
-plus amre des mystifications.--Constantinople 84
-
-CHAP. VII. Suite de l'histoire de Torrini.--Le Grand-Turc lui fait
-demander une sance.--Un tour merveilleux.--Le corps d'un
-jeune page coup en deux.--Compatissante protestation du Srail.--Agrable
-surprise.--Retour en France.--Un spectateur
-tue le fils de Torrini pendant une sance.--Folie: Dcadence.--Ma
-premire reprsentation.--Fcheux accident pour mes dbuts.--Je
-reviens dans ma famille 115
-
-CHAP. VIII. Des Acteurs prodiges.--J'arrive Paris.--Mon
-mariage.--Comte.--Etudes sur le public.--Un habile directeur.--Les
-billets roses.--Un style musqu.--_Le Roi de tous les
-coeurs._--Ventriloquie.--Les mystificateurs injustifis.--Le pre
-Roujol.--Jules de Rovre.--Origine du mot _prestidigitateur_ 131
-
-CHAP. IX. Les automates clbres.--Une mouche d'airain.--L'homme
-artificiel.--Albert-le-Grand et saint Thomas-d'Aquin.--Vaucanson;
-son canard; son joueur de flte; curieux dtails.--L'automate
-joueur d'checs; pisode intressant.--Catherine II
-et M. de Kempelen.--Je rpare le Componium.--Succs inespr 153
-
-CHAP. X. Les supputations d'un inventeur.--Cent mille francs par an
-pour une critoire.--Dception.--Mes nouveaux automates.--Le
-premier physicien de France; dcadence.--Le choriste philosophe.--Bosco.--Le
-jeu des gobelets.--Une excution capitale.--Rsurrection
-des supplicis.--Erreur de tte.--Le serin rcompens.--Une
-admiration _rentre_.--Mes revers de fortune.--Un
-mcanicien cuisinier 178
-
-CHAP. XI. Le pot-au-feu de l'artiste.--Invention d'un automate
-crivain-dessinateur.--Squestration volontaire.--Une modeste
-villa.--Les inconvnients d'une spcialit.--Deux _Augustes
-visiteurs_.--L'emblme de la fidlit.--Navets d'un maon
-rudit.--Le gosier d'un rossignol mcanique.--Les _Tiou_ et les
-_rrrrrrrrouit_.--Sept mille francs en faisant de la limaille 193
-
-CHAP. XII. Un _grec_ habile.--Ses confidences.--Le _Pigeon_ cousu
-d'or.--Tricheries dvoiles.--Un magnifique _truc_!--Le gnie inventif
-d'un confiseur.--Le prestidigitateur Philippe.--Ses dbuts
-comiques.--Description de sa sance.--Exposition de 1844.--Le Roi et sa
-famille visitent mes automates 215
-
-CHAP. XIII. Projets de rformes.--Construction d'un thtre au
-Palais-Royal.--Formalits.--Rptition gnrale.--Singulier effet de ma
-sance.--Le plus grand et le plus petit thtre de
-Paris.--Tribulations.--Premire
-reprsentation.--Panique.--Dcouragement.--Un prophte infaillible.
-Rhabilitation.--Succs 239
-
-CHAP. XIV. Etudes nouvelles.--Un journal comique.--Invention
-de la _seconde vue_.--Curieux exercices.--Un spectateur enthousiaste.--Danger
-de passer pour Sorcier.--Un sacrilge ou la
-mort.--Art de se dbarrasser des importuns.--Une touche lectrique.--Une
-reprsentation au thtre du Vaudeville.--Tout
-ce qu'il faut pour lutter contre les incrdules.--Quelques dtails
-intressants 258
-
-CHAP. XV. Petits malheurs du bonheur.--Inconvnients d'un thtre
-trop petit.--Invasion de ma salle. Reprsentation gratuite.--Un
-public consciencieux.--Plaisant escamotage d'un bonnet de
-soie noire.--Sance au chteau de Saint-Cloud.--La cassette
-de Cagliostro.--Vacances.--Etudes bizarres 281
-
-CHAP. XVI. Nouvelles expriences.--La _Suspension threnne_,
-etc.--Sance l'Odon.--_Un double accroc._--La protection
-d'un entrepreneur de succs.--1848.--Les thtres aux abois.--Je
-quitte Paris pour Londres.--Le directeur Mitchell.--La
-publicit anglaise.--_Le grand Wizard._--Les moules beurre
-servant la rclame.--Affiches singulires.--Concours public
-pour le meilleur calembour 298
-
-CHAP. XVII. Le thtre Saint-James.--Invasion de l'Angleterre par
-les artistes franais.--Une fte patronne par la reine.--Le Diplomate
-et le Prestidigitateur.--Une Recette de 75,000 francs.--Sance
- Manchester.--Les spectateurs au carcan.--_Wat capital
-curaao._--Montagne humaine.--Cataclysme.--Reprsentation
-au palais de Buckingham.--Un repas de Sorciers 316
-
-CHAP. XVIII. Un rgisseur optimiste.--Trois spectateurs dans une
-salle.--Une collation magique.--Le public de Colchester et les
-noisettes.--Retour en France.--Je cde mon thtre. Voyage
-d'adieu.--Retraite Saint-Gervais.--Pronostic d'un Acadmicien 344
-
-CHAP. XIX. VOYAGE EN ALGRIE.--Convocation des chefs de
-tribus.--Ftes.--Reprsentation devant les Arabes.--Enervation d'un
-Kabyle.--Invulnrabilit.--Escamotage d'un Maure.--Panique et fuite des
-spectateurs.--Rconciliation.--La secte des Assaoua.--Leurs prtendus
-miracles.--Excursion dans l'intrieur de l'Algrie.--La demeure d'un
-Bach-Agha.--Repas comique.--Une soire de hauts dignitaires
-Arabes.--Mystification d'un Marabout.--L'Arabe sous sa tente, etc.
-etc.--Retour en France.--Conclusion 356
-
-UN COURS DE MIRACLES.--S'enfoncer un poignard dans la joue;--Manger
-des feuilles de figuier de Barbarie;--Se mettre le ventre
-sur le ct tranchant d'un sabre;--Jouer avec des serpents;--Se
-frapper le bras, en faire jaillir du sang, et le gurir
-instantanment;--Manger du verre pil;--Avaler des cailloux, des tessons
-de bouteille, etc.;--Marcher sur du fer rouge, et se passer la langue
-sur une plaque rougie blanc 406
-
-Gravures et description des expriences 421
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-Imp. LECHENE, Blois.
-
- * * * * *
-
-Fautes corriges:
-
-poussant la rorte=> poussant la porte {pg v}
-
-surgit tout coup dans esprit=> surgit tout coup dans mon esprit {pg
-12}
-
-soulier dans de mes bas=> soulier dans un de mes bas {pg 12}
-
-aussi ne se passsait-il=> aussi ne se passait-il {pg 16}
-
-trs habilemement embouche=> trs habilement embouche {pg 16}
-
-sembla se recueilir=> sembla se recueillir {pg 17}
-
-l'homme de cette affreuse calamnit=> l'homme de cette affreuse calamit
-{pg 20}
-
-la scne est tranforme=> la scne est transforme {pg 21}
-
-O Carlorsbach=> O Carlosbach {pg 21}
-
-des chteaux voisins=> des chteaux voisins {pg 21}
-
-mais, plus je rsistai=> mais, plus je rsistais {pg 27}
-
-j'aillais demander=> j'allais demander {pg 27}
-
-art pourle quel=> art pour lequel {pg 33}
-
-mon irristible penchant=> mon irrsistible penchant {pg 34}
-
-au seul de sa boutique=> au seuil de sa boutique {pg 35}
-
-bonlanger de rentrer=> boulanger de rentrer {pg 36}
-
-de la sience=> de la science {pg 37}
-
-de la prestidigition=> de la prestidigitation {pg 37}
-
-frappe de la falicit=> frapp de la facilit {pg 37}
-
-faire une promade=> faire une promenade {pg 42}
-
-ballot dans une voiture=> ballott dans une voiture {pg 44}
-
-je ne pus reprimer un mouvement=> je ne pus rprimer un mouvement {pg
-48}
-
-un aveu si innatendu=> un aveu si inattendu {pg 50}
-
-complment rtabli=> compltement rtabli {pg 51}
-
-Je vous le dirai vololontiers=> Je vous le dirai volontiers {pg 58}
-
-plus grands thtres l'Italie=> plus grands thtres d'Italie {pg 67}
-
-je cdasse pas=> je ne cdasse pas {pg 74}
-
-Les confidences de Zilbermann=> Les confidences de Zilberman {pg 75}
-
-au devant au moi=> au devant de moi {pg 98}
-
-une reprsentation que dois donner=> une reprsentation que je dois
-donner {pg 88}
-
-terme de thtre, s'apelle=> terme de thtre, s'appelle {pg 92}
-
-s'apelle le=> s'appelle le {pg 92}
-
-
-s'intalla dans le thtre=> s'installa dans le thtre {pg 97}
-
-C'est ainsi que j'craisai=> C'est ainsi que j'crasai {pg 98}
-
-rigeurs extrmes=> rigueurs extrmes {pg 98}
-
-nous goutmes pendant=> nous gotmes pendant {pg 115}
-
-mon viel ami=> mon vieil ami {pg 130}
-
-prestiditateur=>prestidigitateur {pg 131}
-
-ma convocation pour=> ma vocation pour {pg 131}
-
-d'une bien petit fortune=> d'une bien petite fortune {pg 132}
-
-montres et des pendule=> montres et des pendules {pg 134}
-
-l'eutrme prudence=> l'extrme prudence {pg 137}
-
-ainsi que celui _prestidigitation_=> ainsi que celui de
-_prestidigitation_ {pg 151}
-
-Qus d'actions de grce=> Que d'actions de grce {pg 154}
-
-
-barbotte avec son bec=> barbote avec son bec {pg 157}
-
-
-qde le lecteur se rassur=> que le lecteur se rassur {pg 160}
-
-snr 80 centimtres=> sur 80 centimtres {pg 163}
-
-qne ses courtisans=> que ses courtisans {pg 168}
-
-le fait de tout ceux=> le fait de tous ceux {pg 179}
-
-de ma petite fortune=> de sa petite fortune {pg 183}
-
-un pigon blanc=> un pigeon blanc {pg 191}
-
-
-je fis servis=> je fis servir {pg 216}
-
-un constraste=> un contraste {pg 217}
-
-effet de douner un nom=> effet de donner un nom {pg 217}
-
-panchement famillier=> panchement familier {pg 217}
-
-tant de grace=> tant de grce {pg 219}
-
-loin de moi de sur la table=> loin de moi sur la table {pg 221}
-
-
-eu suivant pour le dix=> en suivant pour le dix {pg 224}
-
-galeries et un amphittre=> galeries et un amphithtre {pg 231}
-
-comptissait la douleur=> compatissait la douleur {pg 228}
-
-la plus importance de toutes=> la plus importante de toutes {pg 240}
-
-je tremblais comme un fant=> je tremblais comme un enfant {pg 247}
-
-ce mal n'tait rien comparaison=> ce mal n'tait rien en comparaison {pg
-254}
-
-une ces dispositions=> une de ces dispositions {pg 262}
-
-de la suprise=> de la surprise {pg 265}
-
-le pallier du thtre=> le palier du thtre {pg 274}
-
-sur le devant la scne=> sur le devant de la scne {pg 274}
-
-signes auquels on peut=> signes auxquels on peut {pg 279}
-
-j'eus relment=> j'eus rellement {pg 294}
-
-dont les effet=> dont les effets {pg 299}
-
-aux appplaudissements qui=> aux applaudissements qui {pg 303}
-
-bouteillle inpuisable=> bouteille inpuisable {pg 312}
-
-les dames patronesses=> les dames patronnesses {pg 324}
-
-frique=> ferique {pg 325}
-
-jettasse=> jetasse {pg 325}
-
-et l'afflence tait=> et l'affluence tait {pg 326}
-
-demander une rprsentation=> demander une reprsentation {pg 338}
-
-la plus haute distiction=> la plus haute distinction {pg 340}
-
-Mou rgisseur=> Mon rgisseur {pg 346}
-
-mon tablisssement=> mon tablissement {pg 353}
-
-Wiesbaden, Hombourg=> Wiesbaden, Hambourg {pg 353}
-
-Retour en Ffance=> Retour en France {pg 356}
-
-rpondit que le Gouvernenement=> rpondit que le Gouvernement {pg 360}
-
-malheureureux offret=> malheureux coffret {pg 368}
-
-face a face=> face face {pg 373}
-
-et et ensuite=> et ensuite {pg 374}
-
-adresssant chacun=> adressant chacun {pg 374}
-
-marque d'approbabation=> marque d'approbation {pg 375}
-
-pour nos tonner=> pour nous tonner {pg 378}
-
-notre bachelier s-ciences=> notre bachelier s-sciences {pg 382}
-
-sur la tapis=> sur le tapis {pg 386}
-
-Bon-Allem a devin=> Bou-Allem a devin {pg 387}
-
- se dbarrasser=> se dbarrasser {pg 388}
-
-Tu n'a rien=> Tu n'as rien {pg 392}
-
-marmotaient des prires=> marmottaient des prires {pg 394}
-
-Quant la starine fut=> Quand la starine fut {pg 394}
-
-parmi lequels tait=> parmi lesquels tait {pg 410}
-
-J'ai dit que le prestigitateur=> J'ai dit que le prestidigitateur
-
-pices de monaie=> pices de monnaie
-
-l'idendit des pices=> l'identit des pices
-
-sur un autre table=> sur une autre table
-
-sur la gachette=> sur la gchette
-
-Seulement l'orinal=> Seulement l'original
-
-Le prestigitateur Philippe=> Le prestidigitateur Philippe
-
-le gurir instantnment=> le gurir instantanment
-
- * * * * *
-
-
-NOTES:
-
-[1] Comus eut plus tard un concurrent redoutable dans Cotte dit Conus,
-qui tait galement dou d'une extrme habilet.
-
-[2] Le jeu est divis en quatres parties gales, par quatre cartes plus
-larges que les autres, de sorte que l'on peut couper o cela est
-ncessaire pour l'organisation du jeu.
-
-Voici l'ordre des cartes avant d'tre coupes: Dame, neuf, huit, _sept
-de trfle_. As, roi, valet, dix, dame, neuf, huit, _sept de coeur_. As,
-roi, valet, dix, dame, neuf, huit, _sept de pique_. As, roi, valet, dix,
-dame, neuf, huit, _sept de carreau_. As, roi, valet, dix de trfle. Les
-quatre sept sont des cartes larges.
-
-Lorsque l'adversaire a nomm la couleur dans laquelle il veut tre repic
-et que nous supposerons tre trfle, on coupe au sept de cette couleur
-et on lui laisse la libert de donner par deux ou par trois. De plus,
-les cartes tant une fois donnes, on laisse l'adversaire choisir celui
-des deux jeux qu'il prfre. Si celui-ci a donn les cartes par deux et
-qu'il ait gard son jeu, on carte: les neuf de pique, de coeur et de
-carreau et deux dames quelconques. La rentre donne quinte majeure en
-trfle, quatorze d'as et quatorze de rois.
-
-Si, au contraire, l'adversaire a choisi le jeu du premier en cartes, on
-cartera: les sept de coeur, de pique et de carreau et deux huit
-quelconques. La rentre produira la mme quinte en trfle, quatorze de
-dames et quatorze de valets.
-
-Si l'adversaire a prfr donner les cartes par trois, et qu'il garde
-son jeu, on cartera: le roi, le huit et le sept de coeur, le neuf et le
-huit de pique, afin d'avoir par la rentre: la quinte majeure en trfle,
-une tierce la dame en carreau; trois as, trois dames et trois valets.
-
-Si, au contraire, il choisit le jeu du premier en cartes, on cartera:
-la dame et le neuf de coeur, le valet et le sept de pique et l'as de
-carreau. On aura par la rentre cette mme quinte majeure en trfle, une
-tierce au neuf en carreau, trois rois et trois dix qui feront soixante.
-
-[3] Cette sance valut Comte le titre de _Physicien du Roi_.
-
-[4] Voir un ouvrage intitul: Machines approuves par l'Acadmie Royale
-des Sciences. Tome VI, pages 133 et 137.
-
-[5] Les secrets du Grand-Albert, ouvrage rempli d'absurdits, et
-faussement attribu Albert-le-Grand.
-
-[6] Aprs la mort de Vaucanson, ses oeuvres furent disperses et se
-perdirent; Le canard seul, aprs tre rest longtemps dans un grenier
-Berlin, revit le jour en 1840, et fut achet par un nomm Georges Tiets,
-mcanicien, qui employa quatre ans le remettre en tat.
-
-[7] L'automate joueur d'checs jouait de la main gauche, dfaut que l'on
-a faussement attribu l'inadvertance du constructeur.
-
-[8] J'ai cette affiche en ma possession; je la tiens de M. Hessler,
-neveu du docteur Osloff, qui m'a communiqu galement ces dtails et
-ceux qui suivent.
-
-[9] Malzel tait grand mangeur et non gastronome, comme on l'a dit;
-cette mort par suite d'indigestion le prouve.
-
-[10] Depuis cette poque Bosco a modifi l'ornementation de sa scne.
-Ses tapis ont chang de couleur, les bougies sont moins longues, mais la
-tte de mort, la boule, le costume et la sance sont rests
-invariablement les mmes.
-
-[11] C'est une sorte de panace universelle pour le peuple anglais.
-
-[12] Instrument que l'on met dans la bouche pour imiter la voix de
-Polichinelle.
-
-[13] Ce tour, ainsi que celui de l'clairage lectrique, avaient t
-imagins par un physicien nomm Her Dbler; c'est de lui que Philippe
-les tenait.
-
-[14] Voir la figure et la description de l'exprience la fin du
-volume.
-
-[15] Petite trappe.
-
-[16] Je n'ai jamais donn de sance sans avoir, en cas d'vnement, un
-double de mes vtements.
-
-[17] Les thtres possdent un privilge man du ministre de
-l'Intrieur; les spectacles ont une permission de la prfecture.
-
-[18] Ce petit incident n'empcha pas le jury de m'accorder une mdaille
-d'argent pour mes automates. Onze ans plus tard, notre exposition
-universelle de 1855, je recevais une mdaille de premire classe pour de
-nouvelles applications de l'lectricit la mcanique.
-
-[19] J'avais cru jusque-l que le type du cheval arabe tait d'tre
-petit et dlicat. On trouve en Algrie d'excellents chevaux de toute
-grandeur et de toute force.
-
-[20] En terme de thtre, on dsigne les spectateurs par le nom de la
-place qu'ils occupent. Ainsi une ouvreuse dira: mon avant-scne vient de
-sortir avec sa dame sous le bras; ma stalle n 20 s'est trouve malade,
-etc.
-
-[21] Village arabe.
-
-[22] Maisonnette construite en branches d'arbre.
-
-[23] L'Arabe ne boit jamais pendant son repas; il attend pour cela qu'il
-soit fini.
-
-[24] Pices de cinq francs.
-
-[25] Voir pour la description des instruments dsigns ci-dessus: _Le
-Trait d'lectricit_ de M. E. Becquerel; _Expos de l'lectricit_, par
-M. le Cte du Moncel; et _le Cosmos_.
-
-[26] Acide sulfurique.
-
-[27] On peut aussi mettre impunment ses doigts dans du plomb fondu en
-les trempant pralablement dans l'ther.--(Note de l'auteur).
-
-[28] On se rappelle que j'ai signal cette particularit propos de mes
-tudes sur l'escamotage.
-
-[29] Sauf cette prcaution, qui tait indispensable, je souponne fort
-M. Boutigny d'avoir voulu m'effrayer un peu pour me punir de mon
-incrdulit.
-
-[30] Un de mes bons amis, M. Bouly, de Cambrai, avocat distingu, auteur
-de plusieurs ouvrages archologiques trs estims, amateur passionn des
-arts en gnral et de l'escamotage en particulier, est l'auteur de ce
-tour ingnieux. La cage sortant du carton est entirement de son
-invention. Les autres prestiges que j'ai ajouts cette exprience ne
-peuvent rien ter au mrite de l'ide premire.
-
-
-
-
-
-
-
-
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-
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- The Project Gutenberg eBook of Confidences et révélations, par Robert Houdin.
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-
-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's Confidences et Révélations, by Jean-Eugène Robert-Houdin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Confidences et Révélations
- Comment on devient sorcier
-
-Author: Jean-Eugène Robert-Houdin
-
-Release Date: September 24, 2012 [EBook #40855]
-[Last updated: October 7, 2012]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFIDENCES ET RÉVÉLATIONS ***
-
-
-
-
-Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images available at the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<hr class="full" />
-
-<table summary="note" border="4" cellpadding="10" style="background-color: #ffffff;">
- <tr>
- <td valign="top">Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. (<a href="#TRANS">Voir la list.</a>) L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.</td>
- </tr>
-</table>
-
-<p class="figcenter">
-<a href="images/cover_lg.jpg">
-<img src="images/cover.jpg" width="363" height="550" alt="" title="" /></a>
-</p>
-
-<p class="cb">CONFIDENCES<br />
-ET<br />
-<big>RÉVÉLATIONS</big></p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p class="c"><small>BLOIS&mdash;IMPRIMERIE LECESNE, RUE DES PAPEGAULTS.</small></p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p class="cb">MÉMOIRES ET RÉVÉLATIONS</p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/robert_houdin.jpg" width="200" height="288" alt="ROBERT-HOUDIN" title="" />
-<br />
-<span class="caption">ROBERT-HOUDIN</span>
-</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p class="cb">ROBERT-HOUDIN<br /><b>&mdash;</b><br /></p>
-
-<h1>
-<small>CONFIDENCES</small><br />
-ET<br />
-RÉVÉLATIONS<br /><br />
-&mdash;<br />
-<small><small>COMMENT ON DEVIENT SORCIER</small></small><br />
-&mdash;<br /></h1>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/colophon.jpg" width="183" height="183" alt="MACÉDOINE CALLIGRAPHIQUE
-dans laquelle se trouvent six mots différents" title="MACÉDOINE CALLIGRAPHIQUE
-dans laquelle se trouvent six mots différents" />
-<br />
-<span class="caption">MACÉDOINE CALLIGRAPHIQUE<br />
-
-dans laquelle se trouvent six mots différents</span>
-</p>
-
-<p class="c">BLOIS<br />
-LECESNE, IMPRIMEUR-ÉDITEUR<br />
-RUE DES PAPEGAULTS<br />
-&mdash;&mdash;<br />
-MDCCCLXVIII.</p>
-
-<table border="3" cellpadding="3" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td align="center"><a href="#TABLE">TABLE DES MATIÈRES</a></td></tr>
-</table>
-
-<h2><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION"></a>INTRODUCTION<br /><br />
-DANS LA DEMEURE DE L’AUTEUR.</h2>
-
-<p>Je possède et j’habite, à Saint-Gervais, près Blois, une demeure dans
-laquelle j’ai organisé des agencements, je dirais presque des trucs,
-qui, sans être aussi prestigieux que ceux de mes séances, ne m’en ont
-pas moins donné dans le pays, à certaine époque, la dangereuse
-réputation d’un homme possédant des pouvoirs surnaturels.</p>
-
-<p>Ces organisations mystérieuses ne sont, à vrai dire, que d’utiles
-applications de la science aux usages domestiques.</p>
-
-<p>J’ai pensé qu’il serait peut-être agréable au public de connaître ces
-petits secrets dont on a beaucoup parlé, et j’ai cru ne pouvoir mieux
-faire pour leur publicité que de les placer en tête d’un ouvrage plein
-de révélations et de confidences.</p>
-
-<p>Si le lecteur veut bien me suivre, je vais le conduire jusqu’à
-Saint-Gervais, l’introduire dans mon habitation, lui servir de cicerone,
-et pour lui éviter tout déplacement et toute fatigue, je ferai en sorte,
-en ma qualité d’ex-sorcier, que son voyage et sa visite s’exécutent sans
-changer de place.</p>
-
-<h2><a name="LE_PRIEURE" id="LE_PRIEURE"></a>LE PRIEURÉ.</h2>
-
-<p>A deux kilomètres de Blois, sur la rive gauche de la Loire, est un petit
-village dont le nom rappelle aux gourmets de savoureux souvenirs. C’est
-là que se fabrique la fameuse crème de Saint-Gervais.</p>
-
-<p>Ce n’est pas assurément le culte de cette blanche friandise qui m’a
-porté à choisir cet endroit pour y fixer ma résidence. C’est à l’<i>Amour
-sacré</i> de la patrie seulement que je dois d’avoir pour vis-à-vis cette
-bonne ville de Blois qui m’a donné le jour.</p>
-
-<p>Une promenade, droite comme un I majuscule, relie Saint-Gervais à ma
-ville natale. Sur l’extrémité de cet I tombe à angle droit un chemin
-communal longeant notre village et conduisant au <i>Prieuré</i>.</p>
-
-<p>Le Prieuré, c’est mon modeste domaine, que mon ami Dantan jeune a nommé,
-par extension, l’abbaye de l’<i>Attrape</i>.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Lorsqu’on arrive au Prieuré, on a devant soi:</p>
-
-<p>1º Une grille pour l’entrée des voitures;</p>
-
-<p>2º Une porte sur la gauche, pour le passage des visiteurs;</p>
-
-<p>3º Une boîte, sur la droite, avec ouverture à bascule, pour
-l’introduction des lettres et des journaux.</p>
-
-<p>La maison d’habitation est située à 400 mètres de cet endroit; une allée
-large et sinueuse y conduit à travers un petit parc ombragé d’arbres
-séculaires.</p>
-
-<p>Cette courte description topographique fera comprendre au lecteur la
-nécessité des procédés électriques que j’ai organisés à mes portes pour
-remplir automatiquement les fonctions d’un concierge:</p>
-
-<p>La porte des visiteurs est peinte en blanc. Sur cette porte immaculée
-apparaît, à hauteur d’homme, une plaque en cuivre et dorée, portant le
-nom de Robert-Houdin; cette indication est de la plus grande utilité;
-nul voisin n’étant là pour renseigner le visiteur.</p>
-
-<p>Au-dessous de cette plaque est un petit marteau également doré dont la
-forme indique suffisamment les fonctions; mais, pour qu’il n’y ait aucun
-doute à cet égard, une petite tête fantastique entre deux mains de même
-nature sortant de la porte, comme d’un pilori, semblent indiquer le mot:
-<i>Frappez</i>, qui est placé au-dessous d’elles.</p>
-
-<p>Le visiteur soulève le marteau selon sa fantaisie, mais, si faible que
-soit le coup, là-bas, à 400 mètres de distance, un carillon énergique se
-fait entendre dans toutes les parties de la maison, sans blesser, pour
-cela, l’oreille la plus délicate.</p>
-
-<p>Si le carillon cessait avec la percussion, comme dans les sonneries
-ordinaires, rien ne viendrait contrôler l’ouverture de la porte, et le
-visiteur risquerait de monter la garde devant le Prieuré.</p>
-
-<p>Il n’en est pas ainsi: La cloche sonne incessamment et ne cesse son
-appel que lorsque la serrure a fonctionné régulièrement.</p>
-
-<p>Pour ouvrir cette serrure, il suffit de pousser un bouton placé dans le
-vestibule. C’est presque le cordon du concierge.</p>
-
-<p>Par la cessation de la sonnerie, le domestique est donc averti du succès
-de son service.</p>
-
-<p>Mais cela ne suffit pas: il faut aussi que le visiteur sache qu’il peut
-entrer.</p>
-
-<p>Voici ce qui se passe à cet effet: en même temps que fonctionne la
-serrure, le nom de Robert-Houdin disparaît subitement et se trouve
-remplacé par une plaque en émail, sur laquelle est peinte en gros
-caractères le mot: Entrez!</p>
-
-<p>A cette intelligible invitation, le visiteur tourne un bouton d’ivoire,
-et il entre en poussant la porte, qu’il n’a même pas la peine de
-refermer, un ressort se chargeant de ce soin.</p>
-
-<p>La porte une fois fermée, on ne peut plus sortir sans certaines
-formalités. Tout est rentré dans l’ordre primitif, et le nom propre a
-remplacé le mot d’invitation.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Cette fermeture présente, en outre, une sûreté pour les maîtres du
-logis: Si par erreur, par enfantillage ou par maladresse, un domestique
-tire le cordon, la porte ne s’ouvre pas; il faut pour cela que le
-marteau ait été soulevé et que l’avertissement de la cloche se soit fait
-entendre.</p>
-
-<p>Le visiteur, en entrant, ne s’est pas douté qu’il a envoyé des
-avertissements à ses futurs hôtes. La porte, en s’ouvrant et en se
-fermant, a exécuté aux différents angles de son ouverture et de sa
-fermeture, une sonnerie d’un rythme particulier.</p>
-
-<p>Cette musique bizarre et de courte durée peut indiquer, par
-l’observation, si l’on reçoit <i>une ou plusieurs personnes</i>, si c’est un
-<i>habitué</i> de la maison ou un <i>visiteur nouveau</i>, si c’est enfin quelque
-<i>intrus</i> qui, ne connaissant pas la porte de service, s’est fourvoyé par
-cette ouverture.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Ici j’ai besoin de donner des explications, car ces effets qui semblent
-sortir des lois ordinaires de la mécanique, pourraient peut-être trouver
-quelques incrédules parmi mes lecteurs, si je ne prouvais ce que
-j’avance:</p>
-
-<p>Mes procédés de reconnaissance à distance sont de la plus grande
-simplicité et reposent uniquement sur certaines observations
-d’acoustique qui ne m’ont jamais fait défaut.</p>
-
-<p>Nous venons de dire que la porte en s’ouvrant envoyait, à deux angles
-différents de son ouverture, deux sonneries bien différentes, lesquelles
-sonneries se répétaient aux mêmes angles par la fermeture. Ces quatre
-petits carillons, bien que produits par des mouvements différents,
-arrivent au Prieuré espacés par des silences de durée égale.</p>
-
-<p>Avec une aussi simple disposition on peut, ainsi qu’on va le voir,
-recevoir, à l’insu des visiteurs, des avertissements bien différents:</p>
-
-<p>Un seul visiteur se présente-t-il; il sonne, on ouvre, il entre en
-poussant la porte qui se referme aussitôt. C’est ce que j’appelle
-l’ouverture normale: les quatre coups se sont suivis à distances égales:
-drin.... drin.... drin.... drin.... On a jugé au Prieuré qu’il n’est
-entré qu’une seule personne.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Supposons maintenant qu’il nous vienne plusieurs visiteurs: La porte
-s’est ouverte d’après les formalités ci-dessus indiquées. Le premier
-visiteur entre en poussant la porte, et selon les règles prescrites par
-la politesse la plus élémentaire, il la tient ouverte jusqu’à ce que
-chacun soit passé; puis la porte se referme lorsqu’elle est abandonnée.
-Or l’intervalle entre les deux premiers et les deux derniers coups a été
-proportionnel à la quantité des personnes qui sont entrées; le carillon
-s’est fait entendre ainsi:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">drin.... drin........ drin.... drin,<br /></span>
-</div></div>
-
-<p class="nind">et pour une oreille exercée l’appréciation du nombre est des plus
-faciles.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>L’habitué de la maison, lui, se reconnaît aisément: il frappe et sachant
-ce qui doit se produire devant lui, il ne s’arrête pas, comme l’on dit,
-aux bagatelles de la porte; on ne lui a pas plus tôt ouvert que les
-quatre coups équi-distants se font entendre et annoncent son
-introduction.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il n’en est pas de même pour un visiteur nouveau: celui-ci frappe, et
-lorsque paraît le mot <i>entrez</i>, sa surprise l’arrête; ce n’est qu’au
-bout de quelque temps qu’il se décide à pousser la porte. Dans cette
-action, il observe tout; sa démarche est lente et les quatre coups sont
-comme sa démarche drin.... drin.... drin.... drin.... On se prépare au
-Prieuré pour recevoir ce nouveau visiteur.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Le mendiant voyageur qui se présente à cette porte parce qu’il ne
-connaît pas la porte de service, soulève timidement le marteau, et au
-lieu de voir, selon l’usage, quelqu’un venir pour lui ouvrir, il est
-témoin d’un procédé d’ouverture auquel il est loin de s’attendre; il
-craint une indiscrétion; il hésite à entrer, et s’il le fait, ce n’est
-qu’après quelques instants d’attente et d’incertitude. On doit croire
-qu’il n’ouvre pas brusquement la porte. En entendant le
-carillon, ...d....r....i....n.... d...r...i...n... d...r...i...n...
-d...r...i...n... il semble aux gens de la maison qu’ils voient entrer ce
-pauvre diable. On va à sa rencontre avec certitude. On ne s’est jamais
-trompé.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Supposons maintenant qu’on vienne en voiture pour me visiter: les
-grilles d’entrée sont ordinairement fermées, mais les cochers du pays
-savent tous par expérience ou par ouï dire comment on les ouvre.
-L’automédon descend de son siége; il se fait d’abord ouvrir la petite
-porte; il entre. Ah! par exemple, en voilà un dont le carillon est
-distinctif. Drin. drin. drin. drin. On comprend au Prieuré que le cocher
-qui entre avec une telle précipitation veut faire preuve vis-à-vis de
-ses maîtres ou de ses <i>bourgeois</i> de son zèle et de son intelligence.</p>
-
-<p>Notre homme trouve appendue à l’intérieur la clef de la grille qu’une
-inscription lui désigne; il n’a plus qu’à ouvrir la porte à deux
-battants. Ce double mouvement s’entend et se voit, même dans la maison.
-A cet effet est placé dans le vestibule un tableau sur lequel sont
-peints ces mots: <span class="smcap">LES PORTES DES GRILLES SONT....</span></p>
-
-<p>A la suite de cette inscription incomplète viennent se présenter
-successivement les mots <span class="smcap">OUVERTES</span> ou <span class="smcap">FERMÉES</span>, selon que les grilles sont
-dans l’un ou l’autre de ces deux états; et cette transposition
-alternative vient prouver matériellement la justesse de cet axiôme: Il
-faut qu’une porte soit ouverte ou fermée.</p>
-
-<p>Avec un tel tableau, je puis, chaque soir, vérifier à distance la
-fermeture des portes de la maison.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Passons maintenant au service de la boîte aux lettres. Rien n’est plus
-simple encore: J’ai dit plus haut que la boîte aux lettres était fermée
-par une petite porte à bascule. Cette porte est disposée de telle sorte
-que lorsqu’elle s’ouvre, elle met en mouvement au Prieuré une sonnerie
-électrique. Or le facteur a reçu l’ordre de mettre d’abord d’un seul
-coup dans la boîte tous les journaux et d’y joindre les circulaires pour
-ne pas produire de fausses émotions; après quoi, il introduit les
-lettres, l’une après l’autre. On est donc averti à la maison de la
-remise de chacun de ces objets, de sorte que si l’on n’est pas matinal,
-on peut, de son lit, compter les diverses parties de son courrier.</p>
-
-<p>Pour éviter d’envoyer porter les lettres à la poste du village, on fait
-la correspondance le soir; puis, en tournant un index nommé
-<i>commutateur</i>, on transpose les avertissements, c’est-à-dire que le
-lendemain matin le facteur, en mettant son message dans la boîte, au
-lieu d’envoyer le carillon à la maison, entend près de lui une sonnerie
-qui l’avertit d’y venir prendre les lettres; il se sonne ainsi lui-même.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Ces organisations si agréablement utiles présentent cependant un
-inconvénient que je vais signaler, ce qui m’amènera à raconter
-incidemment au lecteur une petite anecdote assez plaisante sur ce sujet:</p>
-
-<p>Les habitants de Saint-Gervais ont une qualité que je me plais à leur
-reconnaître: ils sont très-discrets. Il n’est jamais venu à l’idée
-d’aucun d’entre eux de toucher au marteau de ma porte d’entrée autrement
-que par nécessité.</p>
-
-<p>Mais certains promeneurs de la ville y mettent moins de réserve et se
-permettent quelquefois de s’escrimer sur les accessoires électriques,
-pour en voir les effets.</p>
-
-<p>Bien que très rares, ces indiscrétions ne laissent pas que d’être
-désagréables.</p>
-
-<p>Tel est l’inconvénient dont je viens de parler et voici l’anecdote à
-laquelle elle a donné lieu.</p>
-
-<p>Un jour, Jean, le jardinier de la maison, travaillait près de la porte
-d’entrée; il entend quelque bruit de ce côté et voit bientôt un flâneur
-de notre cité blésoise qui, après avoir fait manœuvrer le marteau,
-s’amusait à ouvrir et à fermer la porte, sans s’inquiéter du trouble
-qu’il portait dans la maison.</p>
-
-<p>Sur une remontrance que lui fait l’homme de service, l’importun se
-contente de dire pour sa justification:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, je sais; ça sonne là bas. Pardon! je voulais voir comment ça
-fonctionnait.</p>
-
-<p>&mdash;S’il en est ainsi, monsieur, c’est bien différent, reprend le
-jardinier d’un ton de bonhomie affectée, je comprends votre désir de
-vous instruire et je vous demande pardon, à mon tour, de vous avoir
-dérangé dans vos observations.</p>
-
-<p>Sur ce, sans paraître remarquer l’embarras de son interlocuteur, Jean
-retourne à son ouvrage en continuant de jouer l’indifférence la plus
-complète. Mais Jean est un malin dans la double acception du mot, il ne
-se trouve pas suffisamment satisfait, et s’il refoule au fond de son
-cœur son reste de mécontentement, c’est pour avoir une plus grande
-liberté d’esprit dans un projet de représailles qu’il vient de concevoir
-et qu’il se propose de mettre, le jour même, à exécution.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Vers minuit, il se rend à la demeure du personnage; il se pend à sa
-sonnette et carillonne de toute la force de ses poignets.</p>
-
-<p>Une fenêtre s’entrouvre au premier étage; puis, par son entrebâillement,
-paraît une tête coiffée de nuit et empourprée par la colère.</p>
-
-<p>Jean s’est muni d’une lanterne; il en dirige les rayons vers sa victime.</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, monsieur, lui dit-il d’un ton ironiquement poli, comment vous
-portez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Que diable avez-vous à sonner ainsi, à pareille heure? répond une voix
-courroucée.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pardon, monsieur, reprend Jean en paraphrasant certaine réponse de
-son interlocuteur; oui, je sais, ça sonne là-haut; mais je voulais voir
-si votre sonnette fonctionnait aussi bien que le marteau du Prieuré.
-Bonsoir, monsieur?</p>
-
-<p>Il était temps que Jean s’éloignât; le monsieur était allé chercher,
-pour la lui jeter sur la tête.... une vengeance de nuit.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Pour conjurer cette petite misère, je plaçai sur ma porte un avis
-engageant chacun à ne pas toucher au marteau sans nécessité. Avis
-inutile! Il y avait toujours une nécessité pour frapper, c’était celle
-de satisfaire une ou plusieurs curiosités.</p>
-
-<p>Ne pouvant échapper à ces persistantes indiscrétions, je pris le parti
-de ne plus m’en taquiner et de les regarder au contraire comme un succès
-que m’attiraient mes procédés électriques.</p>
-
-<p>Je n’eus qu’à me féliciter, plus tard, de ma conciliante détermination:
-car, soit que la curiosité locale se fût émoussée, soit toute autre
-cause, les importunités cessèrent d’elles-mêmes et maintenant il est
-fort rare que le marteau soit soulevé dans un autre but que celui de
-pénétrer dans ma demeure.</p>
-
-<p>Mon <i>concierge électrique</i> ne me laisse donc plus rien à désirer. Son
-service est des plus exacts; sa fidélité est à toute épreuve; sa
-discrétion est sans égale; quant à ses appointements, je doute qu’il
-soit possible de moins donner pour un employé aussi parfait.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Voici maintenant certains détails sur un procédé à l’aide duquel je
-parviens à assurer à mon cheval l’exactitude de ses repas et l’intégrité
-de ses rations.</p>
-
-<p>Il est bon de dire que ce cheval est une jument, bonne et douce fille
-quasi majeure, qui répondrait au nom de Fanchette, si la parole ne lui
-faisait défaut.</p>
-
-<p>Fanchette est affectueuse et même caressante; nous la regardons
-<i>presque</i> comme une amie de la maison, et c’est à ce titre que nous lui
-prodiguons toutes les douceurs qu’il lui est donné de goûter dans sa
-condition chevaline.</p>
-
-<p>Ce petit préambule fera comprendre ma sollicitude à l’endroit des repas
-de notre chère bête.</p>
-
-<p>Fanchette a une personne affectée à son service de bouche; c’est un
-garçon fort honnête qui, en raison même de sa probité, ne se formalise
-aucunement de mes procédés... électriques.</p>
-
-<p>Mais avant ce serviteur, j’en avais un autre. C’était un homme actif,
-intelligent, et qui s’était passionné pour l’art cultivé, jadis, par son
-patron. Il ne connaissait qu’un seul tour, mais il l’exécutait avec une
-rare habileté. Ce tour consistait à changer mon avoine en pièces de cinq
-francs.</p>
-
-<p>Fanchette goûtait peu ce genre de spectacle, et, faute de pouvoir se
-plaindre, elle se contentait de protester par des défaillances
-accusatrices.</p>
-
-<p>Cet escamotage étant bien constaté, je donnai le compte à mon artiste,
-et me décidai à distribuer moi-même à Fanchette son picotin
-réconfortant.</p>
-
-<p>Je dis moi-même; c’est beaucoup avancer, car, je dois le confesser, si
-ma bête eût dû compter sur mon exactitude pour faire ses repas à heure
-fixe, elle eût pu éprouver quelques déceptions à ce sujet.</p>
-
-<p>Mais n’ai-je pas dans l’électricité et la mécanique des auxiliaires
-intelligents, et sur le service desquels je puis compter?</p>
-
-<p>L’écurie est distante d’une quarantaine de mètres de la maison. Malgré
-cet éloignement, c’est de mon cabinet de travail que se fait la
-distribution. Une pendule est chargée de ce soin, à l’aide d’une
-communication électrique. Ces fonctions ont lieu trois fois par jour et
-à heure fixe. L’instrument distributeur est de la plus grande
-simplicité: c’est une boîte carrée en forme d’entonnoir, versant le
-picotin dans des proportions réglées à l’avance.</p>
-
-<p>&mdash;Mais! me dira-t-on, ne peut-on pas enlever au cheval son avoine
-aussitôt qu’elle vient de tomber?</p>
-
-<p>Cette circonstance est prévue; le cheval n’a rien à craindre de ce côté,
-car la détente électrique qui fait verser l’avoine ne peut avoir son
-effet qu’autant que la porte de l’écurie est fermée à clef.</p>
-
-<p>&mdash;Mais le voleur ne peut-il pas s’enfermer avec le cheval?</p>
-
-<p>&mdash;Cela n’est pas possible, attendu que la serrure ne se ferme que du
-dehors.</p>
-
-<p>&mdash;Alors on attendra que l’avoine soit tombée pour venir à soustraire.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais alors on est averti de ce manége par un carillon disposé de
-manière à se faire entendre au logis, si on ouvre la porte avant que
-l’avoine soit entièrement mangée par le cheval.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>La pendule dont je viens de parler est chargée, en outre, de transmettre
-l’heure à deux grands cadrans placés, l’un au fronton de la maison,
-l’autre au logement du jardinier.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ce luxe de deux grands cadrans, me direz-vous, lorsqu’un seul
-peut suffire pour l’extérieur?</p>
-
-<p>Je vous dois, lecteur, à ce sujet une explication justificative. Lorsque
-je plaçai mon premier cadran électrique dans le fronton du <i>Prieuré</i>,
-c’était dans le double but d’indiquer l’heure à toute la vallée et de
-donner aux gens de la maison une heure unique et régulatrice.</p>
-
-<p>Mais une fois mon œuvre terminée, je m’aperçus que mon cadran était
-plus utile aux passants qu’à moi-même. J’étais obligé de sortir pour
-voir l’heure.</p>
-
-<p>Je me creusai vainement la tête pendant quelque temps, pour parer à cet
-inconvénient. Je ne voyais d’autre solution à ce problème que de bâtir
-une maison en face de la mienne pour regarder mon cadran. Toutefois une
-idée beaucoup plus simple vint enfin me sortir d’embarras: le pignon du
-logement du jardinier était en vue de toutes nos fenêtres, j’y plaçai un
-second cadran et je le fis marcher par le même fil électrique que le
-premier.</p>
-
-<p>Cette heure se communique par le même procédé à plusieurs cadrans placés
-dans différentes pièces de l’habitation.</p>
-
-<p>Mais à tous ces cadrans il fallait une sonnerie unique, une sonnerie
-pouvant être entendue des habitants du Prieuré, ainsi que de tout le
-village.</p>
-
-<p>Sur le faîte de la maison est une sorte de campanile abritant une
-cloche d’un certain volume dont on se sert pour l’appel aux heures des
-repas.</p>
-
-<p>Je plaçai au-dessous de cette cloche un rouage suffisamment énergique
-pour soulever le marteau en temps voulu. Mais comme il eût fallu
-remonter chaque jour le poids de cette machine, je me servis d’une force
-perdue, ou pour mieux dire, non utilisée, pour remplir automatiquement
-cette fonction. A cet effet, j’établis entre la porte battante de la
-cuisine située au rez-de-chaussée, et le remontoir de la sonnerie placé
-au grenier, une communication disposée de telle sorte qu’en allant et
-venant pour leur service, et sans qu’ils s’en doutent, les domestiques
-remontent incessamment le poids de ce rouage.</p>
-
-<p>C’est presque un mouvement perpétuel dont on n’a jamais à s’occuper.</p>
-
-<p>Un courant électrique distribué par mon régulateur soulève la détente de
-la sonnerie et fait compter le nombre de coups indiqués par les cadrans.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Cette distribution d’heure me permet d’user, dans certains cas, d’une
-petite ruse qui m’est fort utile et que je vais vous confier, lecteur, à
-la condition de n’en pas parler, car ma ruse une fois connue manquerait
-son effet. Lorsque, pour une cause ou pour une autre, je veux avancer ou
-retarder l’heure de mes repas, je presse secrètement sur certaine touche
-électrique placée dans mon cabinet, et j’avance ou je retarde à mon gré
-les cadrans et la sonnerie de la maison. La cuisinière a trouvé que le
-temps passe souvent bien vite, et moi j’ai gagné en plus ou en moins un
-quart d’heure que je n’eusse pas obtenu sans cela.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>C’est encore ce même régulateur qui, chaque matin, à l’aide de
-transmissions électriques, réveille trois personnes à des heures
-différentes, à commencer par le jardinier.</p>
-
-<p>Cette disposition n’a rien de bien merveilleux et je n’en parlerais pas
-si je n’avais à signaler un procédé assez simple pour forcer mon monde à
-se lever lorsqu’il est réveillé. Voici le procédé: Le réveil sonne
-d’abord assez bruyamment pour que le dormeur le plus apathique soit
-réveillé, et il continue de sonner jusqu’à ce qu’on aille déranger une
-petite touche placée à l’extrémité de la chambre. Il faut, pour cela, se
-lever; alors le tour est fait.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Ce pauvre jardinier, je le tourmente bien avec mon électricité.</p>
-
-<p>Croirait-on qu’il ne peut pas chauffer ma serre au-delà de dix degrés de
-chaleur ou laisser baisser la température au-dessous de trois degrés de
-froid, sans que j’en sois averti.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, je lui dis: Jean, vous avez trop chauffé hier soir;
-vous grillez mes géraniums; ou bien: Jean, vous risquez de geler mes
-orangers; le thermomètre est descendu, cette nuit, à trois degrés
-au-dessous de zéro.</p>
-
-<p>Jean se gratte l’oreille, ne répond pas; mais je suis sûr qu’il me
-regarde un peu comme sorcier.</p>
-
-<p>Cette disposition thermo-électrique est également placée dans mon
-bûcher, pour m’avertir du moindre commencement d’incendie.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Le Prieuré n’est point une succursale de la Banque de France; toutefois,
-si modestes que soient mes objets précieux, je tiens à les conserver,
-et, dans ce but, j’ai cru devoir prendre mes précautions contre les
-voleurs: les portes et fenêtres de ma demeure ont toutes une disposition
-électrique qui les relie avec le carillon et sont organisées de telle
-sorte que lorsque l’une d’elles fonctionne, la cloche résonne tout le
-temps de son ouverture.</p>
-
-<p>Le lecteur voit déjà l’inconvénient que présenterait ce système si le
-carillon résonnait chaque fois qu’on se mettrait à la fenêtre ou qu’on
-voudrait sortir de chez soi. Il n’en est point ainsi: la communication
-se trouve interrompue toute la journée et n’est rétablie qu’à minuit
-(l’heure du crime) et c’est encore la pendule au picotin qui se charge
-de ce soin.</p>
-
-<p>Lorsque nous nous absentons de la maison, la communication électrique
-est permanente et, le cas d’ouverture échéant, la grosse sonnerie de
-l’horloge dont la détente est soulevée par l’électricité sonne sans
-cesse et produit à s’y méprendre la sonnerie du tocsin. Le jardinier et
-les voisins même étant avertis de ce fait, le voleur serait facilement
-pris au trébuchet.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Nous nous plaisons souvent à tirer au pistolet. Nous avons pour cela un
-emplacement fort bien organisé. Mais au lieu de la renommée
-traditionnelle, le tireur qui fait mouche voit soudain apparaître
-au-dessus de sa tête une couronne de feuillage. La balle et
-l’électricité luttent de vitesse dans ce double trajet; ainsi bien qu’on
-soit à vingt mètres du but, le couronnement est instantané.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Permettez-moi, lecteur, de vous parler encore d’une invention à laquelle
-l’électricité est tout à fait étrangère, mais que je crois devoir,
-toutefois, vous intéresser: Dans mon parc se trouve un chemin creux que
-l’on se voit, quelquefois, dans la nécessité de traverser. Il n’y a,
-pour cela, ni pont ni passerelle. Mais sur le bord de ce ravin l’on voit
-un petit banc; le promeneur y prend place, et il n’est pas plus tôt
-assis qu’il se voit subitement transporté à l’autre rive.</p>
-
-<p>Le voyageur met pied à terre et le petit banc retourne de lui-même
-chercher un autre passager.</p>
-
-<p>Cette locomotion est à double effet: il y a une même voie aérienne pour
-le retour.</p>
-
-<p>Je termine ici mes descriptions; en les continuant je craindrais de
-tomber dans ce ridicule du propriétaire campagnard qui, dès qu’il tient
-un visiteur, ne lui fait pas plus grâce d’un bourgeon de ses arbres que
-d’un œuf de son poulailler.</p>
-
-<p>D’ailleurs ne dois-je pas réserver quelques petits détails imprévus pour
-le visiteur qui viendrait lever le marteau mystérieux au-dessous duquel,
-on s’en souvient, est gravé le nom de</p>
-
-<p class="r"><a name="page_001" id="page_001"></a>R<small>OBERT</small>-H<small>OUDIN</small>.</p>
-
-<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE</h2>
-
-<p class="r"><span class="smcap">Saint-Gervais</span>, près Blois, septembre 1858.</p>
-
-<p>Huit heures sonnent à ma pendule.... J’ai près de moi ma femme, mes
-enfants; je viens de passer une de ces bonnes journées que peuvent seuls
-procurer le calme, le travail et l’étude; sans regret du passé, sans
-crainte pour l’avenir, je suis, je ne crains pas de le dire, aussi
-heureux qu’on peut l’être.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Et cependant, à chaque vibration de cette heure mystérieuse, mon pouls
-s’élance, mes tempes battent avec force, je respire à peine, j’ai besoin
-d’air, de mouvement. Si l’on m’interroge, je ne réponds pas, tant mon
-âme est absorbée dans une vague et délicieuse rêverie!<a name="page_002" id="page_002"></a></p>
-
-<p>Vous l’avouerai-je, lecteur? Et pourquoi pas? Cet effet électrique,
-sinon magique, n’a rien qui ne puisse être facilement compris de vous.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Si dans ce moment mon émotion est aussi vive, c’est que dans le cours de
-ma carrière d’artiste, huit heures étaient le moment où j’allais
-paraître en scène. Alors, l’œil avidement appliqué au <i>trou</i> du
-rideau, je voyais avec un plaisir extrême la foule qui se pressait à
-l’envi pour me voir. Ainsi qu’à présent, le cœur me battait, car
-j’étais heureux et fier d’un tel succès.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Souvent aussi, à ce sentiment venait se mêler une inquiétude, un doute
-même. Mon Dieu! me disais-je avec terreur, suis-je assez sûr de moi pour
-justifier un tel empressement, une telle vogue?</p>
-
-<p>Mais bientôt, rassuré par le passé, je voyais avec plus de calme arriver
-l’instant suprême d’agiter la sonnette. J’entrais alors en scène;
-j’étais près de la rampe devant mes juges; je me trompe, devant des
-spectateurs amis dont j’allais essayer de gagner les suffrages.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Concevez-vous, maintenant, lecteur, tout ce que cette heure rappelle en
-moi de souvenirs, et comprenez-vous qu’elle soit restée dans mon esprit
-toujours solennelle et toujours émouvante?</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Ces émotions, ces souvenirs, ne me sont point pénibles: je les évoque,
-au contraire, et je m’y complais. Quelquefois même il arrive que, pour
-les prolonger, je me transporte mentalement sur mon théâtre. Là, comme
-jadis, j’agite la sonnette, le rideau se lève, je revois mes
-spectateurs, et, sous le charme de cette douce illusion, je me plais à
-leur raconter les épisodes les plus intéressants<a name="page_003" id="page_003"></a> de ma vie d’artiste.
-Je dis comment une vocation se révèle, comment s’engage la lutte contre
-les difficultés de toutes sortes, comment enfin....</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Mais pourquoi de cette fiction ne ferais-je pas une réalité?.... Ne
-pourrais-je pas, chaque soir, alors que huit heures sonnent, guidé par
-de fidèles souvenirs, continuer sous une autre forme le cours de mes
-représentations d’autrefois?.... Mon public serait le lecteur, et ma
-scène un volume.....</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Cette idée me séduit, je l’accueille avec joie, et me laisse aussitôt
-bercer par ces riantes illusions. Déjà je me vois en présence de
-spectateurs dont la bienveillance m’encourage.... Il me semble que l’on
-attend.... que l’on écoute.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Sans plus hésiter, je commence.....</p>
-
-<p><a name="page_004" id="page_004"></a></p>
-
-<p><a name="page_005" id="page_005"></a></p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p class="cb"><a name="MEMOIRES" id="MEMOIRES"></a>MÉMOIRES<br /><br />
-<small>ET</small><br />
-<big>RÉVÉLATIONS</big></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h2>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Un horloger raccommodeur de soufflets.&mdash;Intérieur d’artiste.&mdash;Les leçons
-du colonel Bernard.&mdash;L’ambition paternelle.&mdash;Premiers travaux
-mécaniques.&mdash;Ah! si j’avais un rat!&mdash;L’industrie d’un
-prisonnier.&mdash;L’abbé Larivière.&mdash;Une parole d’honneur.&mdash;Adieu mes chers
-outils!</span></p>
-
-<p>Pour me conformer à la tradition qui veut qu’au début de ses
-confessions, tout homme écrivant.... comment dirai-je? ses Mémoires,
-non, ses souvenirs, fasse connaître ses titres de noblesse, je commence
-par déclarer au lecteur, avec un certain orgueil, que je suis né à
-Blois, patrie du roi Louis XII, surnommé le <i>Père du Peuple</i>, et de
-Denis Papin, l’illustre inventeur des machines à vapeur.</p>
-
-<p>Voilà pour ma ville natale. Quant à ma famille, il devrait sembler
-naturel, en raison de l’art auquel j’ai consacré mon existence, de me
-voir greffer sur mon arbre généalogique le nom de <a name="page_006" id="page_006"></a>Robert-le-Diable ou
-celui de quelque sorcier du moyen-âge; mais, esclave de la vérité, je me
-contenterai de dire que mon père était horloger.</p>
-
-<p>Sans s’élever à la hauteur des Berthoud et des Bréguet, il passait
-néanmoins pour fort habile dans sa profession. Au reste, je fais preuve
-de modestie en bornant à un seul art les talents de mon père, car la
-nature l’avait fait apte aux spécialités les plus diverses, et son
-activité d’esprit le portait à tout entreprendre avec une égale ardeur.</p>
-
-<p>Excellent graveur, bijoutier plein de goût, il savait même au besoin
-sculpter un bras ou une jambe de statuette estropiée, remettre de
-l’émail à un vase du Japon endommagé, ou bien encore réparer les
-serinettes, fort en vogue à cette époque.</p>
-
-<p>L’habileté dont il donnait tant de preuves avait fini par lui valoir une
-clientèle beaucoup trop nombreuse, car, ces travaux, il les faisait pour
-la plupart gratuitement et mû par le seul plaisir d’obliger.</p>
-
-<p>Sa réputation lui attira même une petite mystification dont, au reste,
-il se tira en homme d’esprit.</p>
-
-<p>Un jour, un domestique en livrée entre dans la boutique, et présentant à
-mon père un objet soigneusement enveloppé:</p>
-
-<p>&mdash;M<sup>me</sup> de B...., dit-il, vous fait ses compliments et vous prie de lui
-réparer cela.</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien, répondit mon père, absorbé en ce moment par la réparation
-d’une tabatière à musique, je m’en occuperai.</p>
-
-<p>Son travail terminé, il déchire l’enveloppe, mais quelle n’est pas sa
-surprise?... il trouve un soufflet.</p>
-
-<p>&mdash;«Un soufflet à réparer! à moi! à un horloger! à un bijoutier!» s’écria
-mon père indigné, et ne sachant s’il devait voir dans ce fait une
-mystification ou simplement un manque de tact:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Un soufflet!</i> répétait-il, me prend-on pour un Auvergnat?</p>
-
-<p>Sa première pensée fut de rempaqueter ce nouvel et singulier article de
-bijouterie pour le renvoyer à son propriétaire; mais la réflexion lui
-inspira une vengeance plus digne et plus originale à la fois.<a name="page_007" id="page_007"></a></p>
-
-<p>Il examine ce soufflet aristocratique qui valait bien deux francs, le
-répare consciencieusement, puis le fait porter à M<sup>me</sup> de B.... avec
-cette facture inusitée dans l’art de l’horlogerie:</p>
-
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
-<tr><th align="center" colspan="6">P. ROBERT</th></tr>
-<tr><td align="center" colspan="6">
- <i>Horloger, bijoutier, raccommodeur de soufflets, étameur de<br />
- casserolles, fondeur de cuillers d’étain, fait le commerce<br />
- des peaux de lapin et tout ce qui concerne son état.</i><br />
-&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
-
-<tr><td align="center" colspan="6"><small>DOIT MADAME De B...</small></td></tr>
-<tr>
-<td class="tp" align="center">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; </td>
-<td class="tplft" align="center">&nbsp;</td>
-<td>&nbsp;</td>
-<td class="tp" align="center"></td>
-<td class="tplft" align="center">F.</td>
-<td class="tplft" align="center">C.</td></tr>
-
-<tr>
-<td>&nbsp;</td>
-<td class="lft">&nbsp;</td>
-<td align="center">Pour la réparation d’un soufflet....</td>
-<td></td>
-<td class="lft" align="center">6</td>
-<td class="lft" align="center">»</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td align="center" colspan="6">Nota. M. Robert espère que M<sup>me</sup> de B... appréciera le <i>soufflet</i> qu’il
- lui renvoie.</td></tr>
-</table>
-
-<p>L’aventure fut connue et l’on en rit beaucoup; du reste, M<sup>me</sup> de B...
-n’avait pas tardé à reconnaître son étourderie; elle vint elle-même
-payer la facture et fit sa paix avec mon père de la façon la plus
-aimable.</p>
-
-<p>Ce fut dans cet intérieur, pour ainsi dire d’artiste, au milieu des
-outils et des instruments auxquels je devais prendre un goût si vif, que
-je naquis et que je fus élevé.</p>
-
-<p>J’ai bonne mémoire; pourtant, si loin que remontent mes souvenirs, ils
-ne vont pas jusqu’au jour de ma naissance: j’ai su depuis que ce jour
-était le 6 décembre 1805.</p>
-
-<p>Je serais tenté de croire que je vins au monde une lime, un compas ou un
-marteau à la main, car dès ma plus tendre enfance, ces instruments
-furent mes hochets, mes joujoux; j’appris à m’en servir comme les
-enfants apprennent à marcher et à parler. Inutile de dire que bien
-souvent mon excellente mère eut à essuyer les larmes du jeune
-mécanicien, quand le marteau, mal dirigé, s’égarait sur ses doigts. Pour
-mon père, il riait de ces petits accidents, et disait en plaisantant que
-l’état m’entrerait ainsi dans le corps, et qu’après avoir été un enfant
-prodige, je finirais par devenir un mécanicien hors ligne.<a name="page_008" id="page_008"></a></p>
-
-<p>Je n’ai pas la prétention d’avoir réalisé cet horoscope paternel; mais
-il est certain que de tout temps je me suis senti un penchant, une
-vocation prononcée, une passion irrésistible pour la mécanique.</p>
-
-<p>Que de fois n’ai-je pas vu, dans mes rêves d’enfant, une fée
-bienfaisante me conduire par la main et m’ouvrir la porte d’un Eldorado
-mystérieux où se trouvaient entassés des outils de toute sorte. Le
-ravissement dans lequel me plongeaient ces songes était le même que
-celui qu’éprouve un autre enfant, lorsque son imagination lui retrace
-des pays fantastiques où les maisons sont en chocolat, les pierres en
-sucre candi et les hommes en pain d’épice.</p>
-
-<p>Il faut avoir été possédé de cette fièvre des outils pour la concevoir.
-Le mécanicien, l’artiste les adore véritablement; il se ruinerait même
-pour en acquérir. Les outils, du reste, sont pour lui ce qu’est un
-manuscrit pour le savant, une médaille pour l’antiquaire, un jeu de
-cartes pour le joueur; en un mot, ce sont des instruments qui favorisent
-une passion dominante.</p>
-
-<p>A huit ans, j’avais déjà fait mes preuves, grâce à la complaisance d’un
-excellent voisin et aussi à une dangereuse maladie, dont la longue
-convalescence me donna le loisir d’exercer ma dextérité naturelle.</p>
-
-<p>Ce voisin, nommé M. Bernard, était un colonel en retraite. Longtemps
-prisonnier, il avait appris, dans sa captivité, mille petits travaux
-qu’il consentit à m’enseigner pour me distraire. Je profitai si bien de
-ses leçons, qu’en assez peu de temps j’arrivai à égaler mon maître.</p>
-
-<p>Il me semble encore voir et entendre ce vieux soldat, lorsque, passant
-sa main sur son épaisse moustache grise pour la rabaisser sur ses lèvres
-(geste qui lui était très familier), il s’écriait, dans son énergique
-satisfaction: «Il fait tout ce qu’il veut, ce petit b..... là.» Ce
-compliment du colonel flattait au plus haut point mon amour-propre
-enfantin, et je redoublais d’efforts pour le mériter.</p>
-
-<p>Avec ma maladie finirent mes travaux; on me mit en pension, et dès lors
-les occasions me manquèrent pour me livrer à mes attrayantes<a name="page_009" id="page_009"></a>
-distractions; mais aux jours de congé, c’était avec un véritable bonheur
-que je venais me retremper, si j’ose le dire, à l’atelier paternel.</p>
-
-<p>Que de fois aussi j’ai fâché ce bon père par de nombreux méfaits! Je
-n’étais pas toujours assez exercé ou assez habile, et souvent je brisais
-les outils dont je me servais. C’était une <i>lime</i>, un <i>foret</i>, un
-<i>équarissoir</i>. J’avais beau me cacher, on ne manquait pas, cela va sans
-dire, de mettre sur mon compte ces accidents mystérieux; et, pour me
-punir, on m’interdisait l’entrée de l’atelier. Mais toute défense était
-inutile, toute précaution superflue; c’était toujours à recommencer.
-Aussi reconnut-on la nécessité de couper le mal dans sa racine, et l’on
-résolut de m’éloigner.</p>
-
-<p>Si mon père aimait son état, il savait par expérience que dans une
-petite ville, l’art de l’horlogerie mène rarement à la fortune; malgré
-toute son habileté, et quelques ressources qu’il eût trouvées en dehors
-de sa profession par son esprit industrieux, il n’y avait gagné qu’une
-bien modeste aisance.</p>
-
-<p>Dans son ambition paternelle, il rêvait pour moi un destin plus
-brillant; il prit donc une détermination dont je lui ai conservé la plus
-vive reconnaissance: ce fut de me donner une éducation libérale. Il
-m’envoya au collége d’Orléans.</p>
-
-<p>J’avais onze ans à cette époque.</p>
-
-<p>Chante qui voudra les plaisirs de la vie de collége; quant à moi,
-j’avoue franchement que bien que je n’eusse aucune répulsion pour
-l’étude, l’existence claustrale de l’établissement ne m’offrit jamais de
-plus grand plaisir que celui que j’éprouvai lorsque je le quittai pour
-n’y plus revenir. Quoi qu’il en soit, une fois entré, suivant l’exemple
-de mes camarades, je pris mon mal en patience et je devins en peu de
-temps un collégien parfait.</p>
-
-<p>En dehors de l’étude, mon temps était bien employé: poussé par mon
-irrésistible penchant, je passais la plus grande partie de mes
-récréations à m’occuper de mécanique. J’exécutais par exemple des
-piéges, des trébuchets et des souricières, dont les heureuses
-dispositions et les perfides amorces me livraient un grand nombre de
-prisonniers.<a name="page_010" id="page_010"></a></p>
-
-<p>J’avais construit pour eux une charmante petite demeure à claire-voie,
-dans laquelle se trouvaient réunis des jeux gymnastiques en miniature.
-Mes pensionnaires, en prenant leurs ébats, faisaient mouvoir et basculer
-des machines destinées à procurer les plus agréables surprises.</p>
-
-<p>Un de mes ouvrages excitait surtout l’admiration de mes camarades:
-c’était un petit manége faisant monter de l’eau à l’aide d’un corps de
-pompe confectionné presque entièrement avec des tuyaux de plume. Une
-souris, harnachée comme le sont ordinairement les chevaux, devait, par
-la force musculaire de ses jarrets, mettre en action ce machinisme
-lilliputien. Malheureusement, mon docile animal, quelque bonne volonté
-qu’il y mît, ne pouvait vaincre à lui seul la résistance que lui
-opposait le jeu des engrenages, et, à mon grand regret, j’étais forcé de
-lui prêter assistance.</p>
-
-<p>Ah! si j’avais un rat! me disais-je dans mon désappointement, comme tout
-cela marcherait! Un rat! mais comment me le procurer? Là était la
-difficulté, et elle me paraissait insurmontable: pourtant elle ne
-l’était pas, comme on va le voir.</p>
-
-<p>Un jour, surpris par un surveillant dans une escapade d’écolier,
-aggravée d’escalade et d’effraction, je fus condamné à douze heures de
-prison.</p>
-
-<p>Douze heures de prison pour le vol d’une friandise! et quelle friandise!
-du raisiné qu’à nos repas nous ne mangions que du bout des lèvres. Je
-n’avais pu résister, hélas! à l’attrait du fruit défendu.</p>
-
-<p>Cette punition, que je subissais pour la première fois, m’affecta
-vivement; mais bientôt au milieu des tristes réflexions que m’inspirait
-ma solitude, une idée vint dissiper mes pensées mélancoliques en
-m’apportant un heureux espoir.</p>
-
-<p>Je savais que chaque soir, à la tombée de la nuit, des rats descendaient
-des combles d’une église voisine pour ramasser les miettes de pain
-laissées par les prisonniers. C’était une excellente occasion de me
-procurer un de ces animaux que je désirais si vivement pour mon manége;
-je ne la laissai pas s’échapper et me mis immédiatement à chercher les
-moyens de construire une ratière.<a name="page_011" id="page_011"></a></p>
-
-<p>Je n’avais pour tout mobilier qu’une cruche contenant l’eau qui devait
-remplacer pour moi l’<i>abondance</i> du collége; ce vase était donc le seul
-objet autour duquel je pusse grouper mes combinaisons. Voici la
-disposition à laquelle je m’arrêtai:</p>
-
-<p>Je commençai par mettre mon cruchon à sec, puis, après avoir placé un
-morceau de pain dans le fond, je le couchai de manière que l’orifice fût
-au niveau du sol. Mon but, on le comprendra, était d’allécher mon gibier
-par cet appât et de l’attirer dans le piége. Un carreau, que je
-descellai, devait en fermer subitement l’ouverture, mais comme dans
-l’obscurité où j’allais me trouver il me serait impossible de connaître
-le moment de couper retraite au prisonnier, je mis près du morceau de
-pain un peu de papier sur lequel le rat en passant devait produire un
-frôlement qu’il me serait possible d’apprécier dans le silence de ma
-prison.</p>
-
-<p>La nuit venue, je me blottis près de mon cruchon, le bras étendu vers
-lui, et, la main placée sous le carreau, j’attendis avec une anxiété
-fiévreuse l’arrivée de mes convives.</p>
-
-<p>Il fallait que le plaisir que je me promettais de ma capture fût bien
-vif pour que je ne cédasse pas à la frayeur qui me saisit lorsque
-j’entendis les premiers soubresauts de mes enragés visiteurs. Je
-l’avoue: les évolutions qu’ils exécutèrent autour de mes jambes
-m’inspiraient une cruelle inquiétude; j’ignorais jusqu’où pouvait aller
-la voracité de ces intrépides rongeurs. Toutefois, je tins bon, je ne
-fis pas le moindre mouvement dans la crainte de compromettre le succès
-de ma chasse, et je me tins prêt, en cas d’attaque, à opposer aux
-assaillants une énergique résistance.</p>
-
-<p>Plus d’une heure s’était écoulée dans une vaine attente, heure pleine
-d’émotion et d’inquiétudes, et je commençais à désespérer de mon piége,
-lorsque je crus entendre le petit bruit qui devait me servir de signal.
-Je pousse alors vivement le carreau sur l’ouverture du cruchon et le
-redresse aussitôt.</p>
-
-<p>Aux cris aigus que j’entends pousser à l’intérieur, j’acquiers
-l’assurance d’un succès complet et, dans ma satisfaction, j’entonne une
-fanfare, autant pour célébrer ma victoire que pour effrayer les
-compagnons de mon prisonnier et les congédier au plus vite.<a name="page_012" id="page_012"></a></p>
-
-<p>Le concierge, en venant me délivrer, m’aida à me rendre maître de mon
-rat en l’attachant avec une ficelle par l’une des pattes de derrière.</p>
-
-<p>Chargé de mon précieux butin, je me rends au dortoir, où maître et
-élèves dorment depuis longtemps. Je vais me reposer à mon tour, mais un
-embarras vient se présenter: comment loger mon prisonnier?</p>
-
-<p>A force de chercher, une idée surgit tout à coup dans mon esprit, idée
-bizarre et bien digne du cerveau d’un écolier: ce fut de l’enfoncer la
-tête la première dans un de mes souliers, en ayant soin d’attacher au
-pied de mon lit la ficelle qui le retenait, puis de fourrer le soulier
-dans un de mes bas et de placer le tout dans une des jambes de mon
-pantalon. Cela fait, je crus pouvoir me coucher sans la moindre
-inquiétude.</p>
-
-<p>Le lendemain, à cinq heures précises, le surveillant, selon son
-habitude, fit sa tournée dans le dortoir en stimulant les dormeurs pour
-les faire lever.</p>
-
-<p>&mdash;Habillez-vous tout de suite, me dit-il de ce ton aimable qui
-caractérise cet emploi.</p>
-
-<p>Je me mis en devoir d’obéir; mais ici cruelle disgrâce: mon rat que
-j’avais si bien empaqueté, que j’avais si soigneusement emprisonné, ne
-trouvant pas sans doute son logement assez aéré, avait jugé à propos de
-percer mon soulier, mon bas et mon pantalon et prenait l’air par cette
-fenêtre improvisée..... Heureusement, il n’avait pu couper la ficelle
-qui le retenait. Peu m’importait le reste.</p>
-
-<p>Mais le surveillant ne vit pas la chose du même œil que moi. La
-capture d’un rat, le dégât fait à ma toilette, furent jugés par lui
-comme autant de nouveaux griefs qui se joignirent à celui de la veille
-dans un rapport volumineux qu’il adressa au proviseur. Je dus me rendre
-chez celui-ci, revêtu des pièces qui portaient les traces de mon dernier
-délit. Par une coïncidence fâcheuse, le soulier, le bas et le pantalon
-étaient troués sur la même jambe.</p>
-
-<p>L’abbé Larivière (ainsi s’appelait notre proviseur) dirigeait le collége
-avec une sollicitude toute paternelle. Toujours juste et<a name="page_013" id="page_013"></a> porté par sa
-nature à l’indulgence, il avait su se faire adorer, et encourir sa
-disgrâce était pour les élèves le plus sévère des châtiments.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Robert, me dit-il, en me regardant doucement pardessus les
-lunettes qui lui pinçaient le bout du nez, nous avons donc commis de
-grandes fautes? Voyons, dites-moi toute la vérité.</p>
-
-<p>Je possédais alors une qualité que je me flatte de n’avoir pas perdue
-depuis; c’était une extrême franchise. Je fis au proviseur le récit
-exact et fidèle de mes méfaits, sans en omettre un seul détail; ma
-sincérité me porta bonheur. L’abbé Larivière, après s’être contenu
-quelques instants, finit par rire aux éclats des burlesques péripéties
-de mes aventures; toutefois, après m’avoir fait comprendre tout ce qu’il
-y avait de repréhensible dans l’action que j’avais commise, en
-m’emparant d’un bien qui ne m’appartenait pas, le bon abbé termina ainsi
-sa petite allocution.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous sermonnerai pas plus longtemps, Robert, je crois à votre
-repentir; douze heures de prison doivent suffire pour votre punition; je
-vous rends votre liberté. Je ferai plus: quoique vous soyez bien jeune
-encore, je veux vous traiter en homme, mais en homme d’honneur,
-entendez-vous? Vous allez me donner votre parole que non-seulement vous
-ne retomberez plus dans une faute semblable, mais encore, comme votre
-passion pour la mécanique vous fait trop souvent négliger vos devoirs,
-que vous renoncerez à vos outils et vous livrerez exclusivement à
-l’étude.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, Monsieur, je vous la donne, m’écriai-je, ému jusqu’aux larmes
-d’une indulgence aussi inattendue, et je puis vous assurer que vous ne
-vous repentirez pas d’avoir eu foi en mon serment.</p>
-
-<p>J’avais à cœur de tenir cet engagement, mais je ne me dissimulais pas
-les difficultés qui s’opposeraient à ma bonne résolution; il y avait
-tant d’occasions de faillir dans cette voie de sagesse où je voulais
-consciencieusement m’engager! D’ailleurs, comment résister aux
-railleries, aux quolibets, aux sarcasmes des mauvais élèves, qui, pour
-cacher leurs folies, entraînent les caractères faibles à devenir leurs
-complices? Aussi mes serments eussent-ils<a name="page_014" id="page_014"></a> couru de grands dangers, si
-je n’avais eu le courage de <i>mes opinions</i>: je rompis brusquement avec
-quelques étourdis dont les études classiques se ressentaient du travers
-de leur esprit.</p>
-
-<p>Cependant, quelque chose de plus difficile encore restait à accomplir
-pour compléter ma conversion, et si douloureux que fût le sacrifice,
-j’eus la force de me l’imposer. Refoulant au fond de mon cœur ma
-passion pour la mécanique, je brûlai mes vaisseaux, c’est-à-dire que je
-mis de côté mon manége, mes cages et leur contenu; j’oubliai jusqu’à mes
-outils, et, dégagé de toute distraction extérieure, je me livrai
-entièrement à l’étude du grec et du latin.</p>
-
-<p>Les éloges de l’excellent abbé Larivière, qui se vantait d’avoir su
-reconnaître en moi l’étoffe d’un bon élève, me récompensèrent de ce
-suprême effort, et je puis dire que je devins dès lors un des écoliers
-les plus studieux et les plus assidus. Ce n’est pas que je ne
-regrettasse parfois mes outils et mes chères mécaniques; mais, me
-rappelant ma promesse au proviseur, je tins toujours ferme contre la
-tentation. Tout ce que je me permettais, c’était de jeter furtivement
-sur le papier quelques idées qui me passaient par l’esprit, ne sachant
-pas si un jour je pourrais les mettre à exécution.</p>
-
-<p>Enfin le moment arriva où je dus quitter le collége, mes études étaient
-terminées.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>J’avais dix-huit ans.<a name="page_015" id="page_015"></a></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h2>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Un badaud de province.&mdash;Le docteur Carlosbach, escamoteur et professeur
-de mystification.&mdash;<i>Le sac au sable, le coup de l’étrier.</i>&mdash;Je suis
-clerc de notaire, les <i>minutes</i> me paraissent bien longues.&mdash;Un petit
-automate.&mdash;Protestation respectueuse.&mdash;Je monte en grade dans la
-basoche.&mdash;Une machine de la force... d’un portier.&mdash;Les canaris
-acrobates.&mdash;Remontrances de M<sup>e</sup> Roger.&mdash;Mon père se décide à me
-laisser suivre ma vocation.</span></p>
-
-<p>Dans le récit que je viens de faire, on n’a trouvé que des événements
-simples et peu dignes peut-être d’un homme qui, souvent, a passé pour un
-sorcier; mais patience, lecteur, encore quelques pages d’introduction à
-ma vie d’artiste, et bientôt ce que vous cherchez dans ce livre va se
-dérouler à vos yeux; vous saurez comment se fait un magicien et vous
-apprendrez que l’arbre où se cueille cette baguette magique qui
-enfantait mes prétendus prodiges, n’est autre qu’un travail opiniâtre,
-persévérant et longtemps arrosé de mes sueurs; bientôt aussi, en vous
-rendant témoin de mes travaux et de mes veilles, vous pourrez apprécier
-ce que coûte une réputation dans mon art mystérieux.<a name="page_016" id="page_016"></a></p>
-
-<p>Au sortir du collége, je savourai d’abord toutes les joies d’une liberté
-dont j’avais été privé depuis tant d’années. Pouvoir aller à droite ou à
-gauche, parler ou se taire au gré de ses désirs, se lever tôt ou tard
-selon ses inspirations, n’est-ce pas pour un écolier le paradis sur
-terre?</p>
-
-<p>J’usais largement de ces ineffables plaisirs; ainsi, le matin, quoique
-j’eusse conservé l’habitude de m’éveiller à cinq heures, dès que la
-pendule m’indiquait ce moment, autrefois si terrible, je me mettais à
-rire aux éclats, en accompagnant cet accès de gaité maligne d’un
-monologue animé, sorte de défi jeté à d’invisibles surveillants; puis,
-satisfait de cette petite vengeance rétroactive, je me rendormais
-jusqu’à l’heure du déjeuner. Après le repas, je sortais sans autre but
-que celui de faire ce que j’appelais une bonne flânerie.</p>
-
-<p>Je fréquentais de préférence les promenades publiques, car j’avais plus
-de chances que partout ailleurs d’y trouver quelques distractions pour
-occuper mes loisirs; aussi ne se passait-il aucun événement dont je ne
-fusse le témoin. J’étais en un mot le badaud personnifié, la gazette
-vivante de ma ville natale.</p>
-
-<p>La plupart de ces événements présentaient en eux-mêmes un bien faible
-intérêt; pourtant un jour j’assistai à une petite scène qui laissa dans
-mon esprit de profonds souvenirs.</p>
-
-<p>Une après dînée, comme j’étais à me promener sur le mail qui borde la
-Loire, plongé dans les réflexions que me suggéraient la chute des
-feuilles et leurs tourbillons soulevés par une bise d’automne, je fus
-tiré de cette douce rêverie par le son éclatant d’une trompette très
-habilement embouchée.</p>
-
-<p>Je laisse à penser si je fus le dernier à me rendre à l’appel de cette
-éclatante mélodie.</p>
-
-<p>Quelques promeneurs, affriandés comme moi par le talent de l’artiste
-mélomane, vinrent également former cercle autour de lui.</p>
-
-<p>C’était un grand gaillard, à l’œil vif, au teint basané, aux cheveux
-longs et crépus, portant le poing sur la hanche et la tête élevée. Son
-costume, quoique d’une composition assez burlesque,<a name="page_017" id="page_017"></a> était néanmoins
-propre et annonçait un homme pouvant avoir, comme diraient les gens de
-sa profession, <i>du foin dans ses bottes</i>. Il portait une redingote
-marron, surmontée d’un petit collet de même couleur et garnie de larges
-brandebourgs en argent; autour de son cou, négligemment posée,
-s’enroulait une cravate de soie noire. Les deux extrémités en étaient
-réunies par une bague ornée d’un diamant qui eût pu enrichir un
-millionnaire, si cette pierre n’eût eu le malheur de s’appeler strass.
-Son pantalon noir était largement étoffé; il n’avait point de gilet,
-mais en revanche, un linge très blanc, sur lequel s’étalait une énorme
-chaîne en chrysocale, avec une collection de breloques dont le son
-métallique se faisait entendre à chaque mouvement du musicien.</p>
-
-<p>J’eus tout le temps de faire ces observations, car mon homme ne trouvant
-pas sans doute son assistance assez nombreuse pour mériter l’honneur
-d’une séance, fit durer son prélude musical au moins un quart-d’heure;
-enfin le cercle s’étant insensiblement agrandi, la trompette cessa de se
-faire entendre.</p>
-
-<p>L’artiste posa son instrument à terre, fit gravement le tour de
-l’assemblée, en exhortant chacun à reculer un peu; puis, s’arrêtant, il
-passa la main dans ses longs cheveux et sembla se recueillir dans une
-aspiration toute de poésie.</p>
-
-<p>Peu habitué au charlatanisme de cette mise en scène de la place
-publique, je regardais cet homme avec une confiante admiration et me
-préparais à ne pas perdre un mot de ce que j’allais entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, s’écria-t-il d’une voix assurée et sonore:</p>
-
-<p>&mdash;Ecoutez-moi:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis point ce que je parais être. Je dirai plus, je suis ce que
-je parais n’être pas. Oui, Messieurs, oui, avouez-le, vous me prenez
-pour un de ces pauvres diables venant implorer quelque gros sous de
-votre générosité. Eh bien! détrompez-vous; si vous me voyez aujourd’hui
-sur cette place, sachez que je n’y suis descendu que pour le soulagement
-de l’humanité souffrante, en général, pour votre bien en particulier,
-comme aussi pour votre agrément.</p>
-
-<p>Ici, l’orateur, qu’à son accent on pouvait aisément reconnaître<a name="page_018" id="page_018"></a> pour un
-des riverains de la Garonne, passa une seconde fois la main dans sa
-chevelure, releva la tête, humecta ses lèvres, et prenant un air de
-dignité majestueuse, il continua:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous apprendrai tout à l’heure qui je suis, et vous pourrez
-m’apprécier à ma juste valeur; en attendant, permettez-moi de vous
-présenter, pour vous distraire, un faible échantillon de mon
-savoir-faire.</p>
-
-<p>L’artiste, après avoir régularisé le cercle de ses auditeurs, dressa
-devant lui une table à X, sur laquelle il déposa trois gobelets de
-ferblanc, si bien polis, qu’on les eût pris pour de l’argent; puis il se
-ceignit d’une gibecière en velours d’Utrecht rouge, dans laquelle il
-plongea ses mains pendant quelques instants, sans doute pour préparer
-les prestiges qu’il allait présenter; et la séance commença.</p>
-
-<p>Dans une longue série de tours, les muscades, d’abord invisibles,
-parurent au bout des doigts de l’escamoteur, passèrent successivement
-d’un gobelet sous un autre, à travers la table, même jusque dans la
-poche d’un spectateur, pour sortir ensuite, à la grande joie du public,
-du nez d’un jeune badaud. Celui-ci prit le fait au sérieux, et il se tua
-à se moucher pour s’assurer qu’il ne lui restait plus de ces petites
-boules dans le cerveau.</p>
-
-<p>L’adresse avec laquelle ces tours furent faits, la bonhomie apparente de
-l’opérateur dans l’exécution de ces ingénieux artifices, me produisirent
-la plus complète illusion.</p>
-
-<p>C’était la première fois que j’assistais à un semblable spectacle: j’en
-fus émerveillé, stupéfait, ébahi. Cet homme pouvant produire à son gré
-de telles merveilles, me semblait un être surhumain; ce fut donc avec un
-vif regret que je lui vis mettre de côté ses gobelets et plier sa
-gibecière. L’assemblée paraissait également charmée; l’artiste s’en
-aperçut et mit à profit ces excellentes dispositions en faisant signe
-qu’il avait encore quelque chose à dire. Posant alors ses deux mains sur
-la table, comme sur l’appui d’une tribune:</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs et Dames, dit-il avec une feinte modestie et dans le but de
-ménager certains effets oratoires, Messieurs et Dames,<a name="page_019" id="page_019"></a> j’ai été assez
-heureux pour vous voir prêter à mes tours d’adresse une bienveillante
-attention, je vous en remercie&mdash;l’escamoteur s’inclina jusqu’à
-terre;&mdash;et comme je tiens à vous prouver que vous n’avez point affaire à
-un ingrat, je veux essayer de vous rendre toute la satisfaction que vous
-m’avez fait éprouver.</p>
-
-<p>&mdash;Daignez m’écouter un instant:</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai promis de vous dire qui j’étais, je vais vous
-satisfaire&mdash;changement subit de physionomie, sentiment de haute estime
-de soi-même:&mdash;vous voyez en moi le célèbre docteur Carlosbach; la
-consonnance de mon nom vous indique assez que je suis
-<i>Anglo-Francisco-Germanique</i>, pays où l’on vient au monde avec une
-couronne de laurier sur la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Faire mon éloge ne serait qu’être l’interprète de la renommée aux
-<i>cent bouches d’or et d’azur</i>; je me contenterai de vous dire que j’ai
-un immense talent et que mon incommensurable réputation ne peut être
-égalée que par ma modestie. Couronné par les plus illustres sociétés
-savantes du monde entier, je m’incline devant leur jugement, qui
-proclame la supériorité de mes connaissances dans le grand art de guérir
-le genre humain.</p>
-
-<p>Cet exorde, aussi bizarre qu’emphatique, fut débité avec une
-imperturbable assurance; cependant, je crus remarquer sur la figure du
-célèbre docteur quelques légères crispations des lèvres qui trahissaient
-comme une envie de rire contenue. Je ne m’y arrêtai pas, et, séduit par
-la faconde de l’orateur, je ne cessai de lui prêter une oreille
-attentive.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Messieurs, ajouta-t-il, c’est assez vous entretenir de ma
-personne; il est temps que je vous parle de mes œuvres.</p>
-
-<p>&mdash;Apprenez donc que je suis l’inventeur du baume <i>Vermi-fugo-panacéti</i>,
-dont l’efficacité souveraine est incontestable.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Messieurs, oui, le ver, cet ennemi de l’espèce humaine; le ver,
-ce destructeur de tout ce qui porte existence; le ver, ce rongeur
-acharné des morts et des vivants, est enfin vaincu par ma science; une
-goutte, un atôme de cette précieuse liqueur suffit pour chasser à tout
-jamais cet affreux parasite.<a name="page_020" id="page_020"></a></p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous des vers longs, des vers plats, des vers ronds? peu
-m’importe la forme, je vous en délivrerai.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous encore le ver <i>macaque</i>, qui se place entre cuir et chair,
-le ver <i>coquin</i>, qui s’engendre dans la tête de l’homme, le <i>tenia</i>,
-vulgairement appelé le ver solitaire, venez à moi, sans crainte, je vous
-les <i>extirperai</i> sans douleur.</p>
-
-<p>&mdash;Et, Messieurs telle est la vertu de mon baume merveilleux, que
-non-seulement il délivre l’homme de cette affreuse calamité pendant sa
-vie, mais que son corps n’a plus rien à craindre après sa mort; prendre
-mon baume, c’est s’embaumer par anticipation; l’homme alors devient
-immortel. Ah! Messieurs, si vous connaissiez toutes les vertus de ma
-sublime découverte, mais, vous vous précipiteriez sur moi pour me
-l’arracher, en me jetant des poignées d’or; ce ne serait plus une
-distribution, ce serait un pillage, aussi je m’arrête.....»</p>
-
-<p>L’orateur s’arrêta en effet un instant et essuya son front d’une main,
-tandis que de l’autre il indiquait à la foule qu’il n’avait pas fini.
-Déjà un grand nombre d’auditeurs cherchaient à s’approcher du savant
-docteur; Carlosbach sembla ne pas s’en apercevoir et reprenant la pose
-dramatique qu’il avait un instant quittée, il continua ainsi:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, me direz-vous, quel peut être le prix d’un tel trésor?
-Serons-nous jamais assez riches pour l’acquérir? Et! Messieurs, c’est
-ici le moment de vous faire connaître toute l’étendue de mon
-désintéressement.</p>
-
-<p>Ce baume, pour la découverte duquel j’ai <i>séché</i> ma vie; ce baume, que
-des souverains ont acheté au prix de leur couronne, ce baume enfin que
-l’on ne saurait payer..... Je vous le donne.</p>
-
-<p>A ces mots inattendus, la foule, frémissante d’émotion, reste un instant
-interdite, puis, comme s’ils eussent été sous l’impression du fluide
-électrique, tous les bras se lèvent suppliants et implorent la
-générosité du docteur.</p>
-
-<p>Mais, ô surprise! ô déception! Carlosbach, <i>ce docteur célèbre</i>,
-Carlosbach, <i>ce bienfaiteur de l’humanité</i>, quitte soudainement son rôle
-de charlatan et se prend d’un rire <i>homérique</i>.<a name="page_021" id="page_021"></a></p>
-
-<p>Ainsi que dans un changement à vue, la scène est transformée, tous les
-bras levés retombent en même temps; on se regarde, on s’interroge, on
-murmure, puis l’on s’apaise, et bientôt la contagion du rire gagnant de
-proche en proche, la foule éclate en chœur.</p>
-
-<p>L’escamoteur s’arrête le premier et réclame le silence.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, dit-il alors d’un ton de parfaite convenance, ne m’en
-veuillez point de la petite scène que je viens de jouer; j’ai voulu par
-cette comédie vous prémunir contre les charlatans qui chaque jour vous
-trompent, ainsi que je viens de le faire moi-même. Je ne suis point
-docteur, mais tout simplement escamoteur, professeur de mystifications
-et auteur d’un <i>recueil</i> dans lequel vous trouverez, outre le discours
-que je viens de vous débiter, la description d’un grand nombre de tours
-d’escamotage.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous connaître l’art de vous amuser en société? Pour dix sous,
-vous pouvez vous satisfaire.</p>
-
-<p>L’escamoteur sort d’une boîte un énorme paquet de livres, fait le tour
-de l’assistance, et grâce à l’intérêt que son talent a su inspirer, il
-ne tarde pas à débiter toute sa marchandise.</p>
-
-<p>La séance était terminée: je rentrai à la maison la tête pleine de tout
-un monde de sensations inconnues.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Comme on le pense bien, je m’étais procuré un des précieux volumes; je
-me hâtai d’en prendre connaissance, mais le faux docteur y continuait
-son système de mystification et, malgré toute ma bonne volonté, je ne
-pus parvenir à comprendre aucun des tours dont il semblait donner
-l’explication. J’eus, du reste, pour me consoler, le plaisant discours
-que je viens de rapporter ici.</p>
-
-<p>Je m’étais promis de mettre le livre de côté et de n’y plus songer, mais
-les merveilles qui y étaient annoncées venaient à chaque instant se
-retracer à mon esprit. O Carlorsbach, disais-je dans ma modeste
-ambition, si j’avais ton talent, comme je me trouverais heureux! Et,
-plein de cette idée, je me décidai à aller prendre des leçons du savant
-professeur. Malheureusement cette détermination fut trop tardivement
-prise; lorsque je me présentai, j’appris que l’escamoteur mettant à
-profit les ressources de sa profession,<a name="page_022" id="page_022"></a> avait, dès la veille, quitté
-son auberge, oubliant de payer les dépenses princières qu’il y avait
-faites.</p>
-
-<p>L’aubergiste me donna des détails sur cette fugue, dernière
-mystification du professeur. Carslorsbach était arrivé chez lui avec
-deux malles d’inégale grandeur et lourdement chargées; sur la plus
-grande étaient écrits ces mots: <i>Instruments de Physique</i>, sur l’autre
-<i>Vestiaire</i>. Or, l’escamoteur, qui, disait-il, avait reçu de nombreuses
-invitations des châteaux voisins pour y donner des séances, était parti
-la veille, afin de satisfaire à l’un de ces engagements. On ne l’avait
-vu emporter avec lui qu’une de ses malles, celle aux instruments, et
-l’on avait supposé que l’autre restait dans la chambre et servait tout
-naturellement à garantir ses frais d’auberge, qu’il devait payer à son
-retour.</p>
-
-<p>Le lendemain, l’aubergiste ne voyant pas revenir son voyageur, pensa
-qu’il était prudent de mettre ses effets en lieu de sûreté. Il entre
-donc dans la chambre de l’escamoteur; mais les deux malles avaient
-disparu et à leur place était un énorme sac rempli de sable sur lequel
-on voyait en gros caractères:</p>
-
-<p class="c"><b>SAC AUX MYSTIFICATIONS.</b><br />
-<i>Le coup de l’étrier.</i></p>
-
-<p>Voici ce que conjecturait le malheureux aubergiste: La grande malle,
-lors de son arrivée, devait être remplie par le sable; l’escamoteur, en
-quittant l’auberge, avait remplacé celui-ci par la boîte au vestiaire,
-et muni de ces deux malles, n’en faisant plus qu’une, il était parti
-pour ne plus revenir.</p>
-
-<p>Je continuai pendant quelque temps encore à jouir de la vie
-contemplative que je m’étais créée; mais à force de flâneries et de
-promenades, la satiété ne tarda pas à venir et je me trouvai tout
-surpris, un jour, de me sentir fatigué de cette existence désœuvrée.</p>
-
-<p>Mon père, en homme qui connaît le cœur humain, attendait ce moment
-pour me parler raison; il me prit à part, un matin, et, sans autre
-préambule, me dit avec bonté:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, mon ami, te voilà sorti du collége avec une instruction
-solide: je t’ai laissé jouir largement d’une liberté après laquelle<a name="page_023" id="page_023"></a> tu
-semblais aspirer. Mais tu dois comprendre que cela ne suffit pas pour
-vivre; il faut maintenant quitter l’habit d’écolier et entrer résolument
-dans le monde, où tu appliqueras tes connaissances à l’état que tu auras
-embrassé. Cet état, il est temps de le choisir; tu as sans doute un
-goût, une vocation, c’est à toi de me la faire connaître; parle donc et
-tu me trouveras disposé à te seconder dans la carrière que tu auras
-choisie.</p>
-
-<p>Bien que mon père eût souvent manifesté la crainte de me voir suivre sa
-profession, je pensai, d’après ces paroles, qu’il avait changé d’avis,
-et je m’écriai avec transport; «Sans doute, j’ai une vocation, et
-celle-là tu ne peux la méconnaître, car elle date de loin; tu le sais,
-je n’ai jamais eu d’autre désir que celui d’être....»</p>
-
-<p>Mon père devina ma pensée et ne me laissa pas achever:</p>
-
-<p>&mdash;Je vois, reprit-il, que tu ne m’as pas compris, je vais m’expliquer
-plus clairement. Sache donc que mon désir est de te voir choisir une
-profession plus lucrative que la mienne. Réfléchis qu’il serait peu
-raisonnable d’enterrer dans ma boutique dix années d’études, pour
-lesquelles j’ai fait de si grands sacrifices: songe d’ailleurs au peu de
-fortune que m’a procuré mon état, puisque trente années d’un travail
-assidu ne m’ont donné pour mes vieux jours qu’une bien modeste aisance.
-Crois-moi, change de résolution et renonce à ta manie de <i>faire de la
-limaille</i>.</p>
-
-<p>Mon père ne faisait en cela que suivre les idées de la plupart des
-parents qui ne voient que les désagréments attachés à leur profession. A
-ce préjugé se joignait, il faut le dire aussi, la louable ambition du
-chef de famille qui désire élever son fils au-dessus de lui.</p>
-
-<p>Me prononcer pour un autre état que celui de mécanicien, était pour moi
-chose impossible; car ne connaissant les autres professions que de nom,
-j’étais incapable de les apprécier, et conséquemment d’en choisir une;
-je restai muet.</p>
-
-<p>En vain, mon père, pour solliciter une réponse, essaya de fixer mon
-choix en faisant valoir les avantages que je trouverais à être
-pharmacien, avoué ou notaire, etc. Je ne pus que lui répéter que<a name="page_024" id="page_024"></a> je
-m’en rapportais sur ce point à sa sagesse et à son expérience. Cette
-abnégation de mes volontés, cette soumission sans réserve parut le
-toucher; je m’en aperçus, et voulant tenter un dernier effort sur sa
-détermination, je lui dis avec effusion:</p>
-
-<p>&mdash;Avant de prendre un parti dont dépend mon avenir, permets-moi, cher
-père, de te faire une observation. Es-tu bien sûr que ce soit ton état
-qui manque de ressources, et non la ville où tu l’as exercé? Je t’en
-supplie, laisse-moi faire, et lorsque, par tes conseils, je serai
-parvenu à avoir du talent, j’irai à Paris, centre des affaires et de
-l’industrie, et j’y ferai ma fortune; j’en ai, non pas le pressentiment,
-mais la conviction.</p>
-
-<p>Craignant sans doute de faiblir, mon père voulut couper court à cet
-entretien en évitant de répondre à mon objection.</p>
-
-<p>&mdash;Puisque tu t’en rapportes à moi, me dit-il, je te conseille de suivre
-le notariat; avec ton intelligence, du travail et de la conduite, je ne
-doute pas que tu n’y fasses promptement ton chemin.</p>
-
-<p>Deux jours après, j’étais installé dans une des meilleures études de
-Blois, et grâce à ma belle écriture, on me donna l’emploi
-d’expéditionnaire, lequel consiste, on le sait, à écrire du matin au
-soir des <i>expéditions</i> et des <i>grosses</i> sans trop savoir ce que l’on
-fait.</p>
-
-<p>Je laisse à penser si ce travail d’automate pouvait longtemps convenir à
-la nature de mon esprit: des plumes, de l’encre, rien n’était moins
-propre à l’exécution des idées inventives qui ne cessaient de me
-poursuivre. Heureusement, à cette époque, les plumes d’acier n’étaient
-pas encore inventées; j’avais donc pour me distraire la ressource de
-tailler mes plumes, et, je l’avoue, j’en usais largement.</p>
-
-<p>Ce seul détail suffira pour donner une idée du <i>spleen</i> qui pesait sur
-moi comme un manteau de plomb; j’en serais tombé malade infailliblement,
-si je n’eusse trouvé le moyen de me procurer, en dehors de l’étude, une
-occupation plus attrayante et surtout plus conforme à mes goûts.</p>
-
-<p>Parmi les curiosités mécaniques que l’on confiait à mon père pour être
-réparées, j’avais pu voir une tabatière sur le dessus de laquelle était
-une petite scène automatique qui m’avait vivement<a name="page_025" id="page_025"></a> intéressé. Le dessus
-de la boîte représentait un paysage. En pressant une détente, un lièvre
-paraissait sur le premier plan, et se dirigeait vers une touffe d’herbe,
-qu’il se mettait en devoir de brouter; peu après on voyait déboucher
-d’un bois un chasseur, cheminant en compagnie de son chien.</p>
-
-<p>Le Nemrod en miniature s’arrêtait à la vue du gibier, épaulait son fusil
-et mettait en joue; un petit bruit simulant l’explosion de l’arme se
-faisait entendre, et tout aussitôt le lièvre blessé, il faut le croire,
-s’enfuyait, poursuivi par le chien, et disparaissait dans un fourré.</p>
-
-<p>Cette jolie mécanique excitait au plus haut point mon envie, mais je ne
-pouvais que la convoiter, car son propriétaire, outre l’importance qu’il
-y attachait, n’avait aucune raison pour consentir à s’en défaire, et
-d’ailleurs mes ressources pécuniaires ne pouvaient prétendre à une telle
-acquisition.</p>
-
-<p>Puisque je ne pouvais posséder cette pièce, je voulus au moins en
-conserver le souvenir, et j’en fis un dessin exact à l’insu de mon père.
-Ce plan terminé, ma tête se monta à la vue de son ingénieuse
-disposition, et j’en vins à me demander s’il ne me serait pas possible
-de le mettre à exécution.</p>
-
-<p>Ma réponse fut affirmative.</p>
-
-<p>Pendant six mois, j’eus la persévérance de me lever avec le jour, et,
-descendant furtivement à l’atelier de mon père, qui, lui, n’était pas
-matinal, je travaillais jusqu’à l’heure à laquelle il avait l’habitude
-d’y venir. Ce moment arrivé, je remettais les outils dans l’ordre où je
-les avais trouvés, je serrais soigneusement mon ouvrage et je me rendais
-à l’étude.</p>
-
-<p>La joie que j’éprouvai en voyant fonctionner ma mécanique ne peut être
-égalée que par le plaisir que je ressentis en la présentant à mon père,
-comme protestation indirecte et respectueuse contre la détermination
-qu’il avait prise à l’égard de ma profession. J’eus de la peine à le
-convaincre que je n’avais point été aidé dans ce travail; quand enfin il
-n’en douta plus, il ne put s’empêcher de m’en faire compliment.</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien fâcheux, me dit-il d’un air pensif, qu’on ne puisse<a name="page_026" id="page_026"></a> tirer
-parti de semblables dispositions; mais, mon ami, ajouta-t-il, comme pour
-chasser une idée qui l’importunait, crois-moi, méfie-toi de ton adresse;
-elle pourrait nuire à ton avancement.</p>
-
-<p>Depuis plus d’un an je remplissais les fonctions de clerc amateur,
-c’est-à-dire de clerc sans rétribution, quand l’offre me fut faite par
-un notaire de campagne d’entrer chez lui en qualité de second clerc,
-avec de modiques appointements.</p>
-
-<p>J’acceptai avec empressement cet avancement inattendu; mais une fois
-installé dans mes nouvelles fonctions, je ne fus pas longtemps à
-m’apercevoir que mon officier ministériel m’avait donné de l’<i>eau bénite
-de cour</i> dans l’énonciation de mon emploi. La place que je remplissais
-chez lui était tout simplement celle de petit clerc, c’est-à-dire que je
-faisais les courses de l’étude, le premier et unique clerc suffisant à
-lui seul pour le reste de la besogne.</p>
-
-<p>Il est vrai que je gagnais quelque argent; c’était le premier que mon
-travail me procurait: cette considération rendit la pilule moins amère à
-mon amour-propre. D’ailleurs monsieur Roger (ainsi se nommait mon
-nouveau patron) était bien le meilleur des hommes; son abord, plein de
-bienveillance et de bonté, m’avait séduit dès le premier jour, et je
-puis ajouter que je n’eus qu’à me louer de ses procédés envers moi, tout
-le temps que je passai dans son étude.</p>
-
-<p>Cet homme, la probité même, avait la confiance du duc d’Avaray, dont il
-régissait le château, et, plein de zèle pour les affaires de son noble
-client, il s’en occupait beaucoup plus que de celles de son étude. A
-Avaray, du reste, les affaires de <i>notariat</i> étaient peu nombreuses, et
-nous venions facilement à bout de la besogne qu’elles nous procuraient;
-pour mon compte j’avais bien des loisirs que je ne savais comment
-occuper; mon patron me vint en aide, en mettant sa bibliothèque à ma
-disposition. J’eus la bonne fortune d’y trouver le Traité de botanique
-de Linné, et j’acquis les premières notions de cette science.</p>
-
-<p>L’étude de la botanique exigeait du temps, et je n’avais à lui consacrer
-que les moments qui précédaient l’ouverture du cabinet;<a name="page_027" id="page_027"></a> or, sans savoir
-pourquoi, j’étais devenu un dormeur infatigable. Impossible de me
-réveiller avant huit heures. Je résolus de triompher de cette somnolence
-opiniâtre et j’inventai un réveil-matin dont l’originalité me semble
-mériter une mention toute particulière.</p>
-
-<p>La chambre que j’occupais dépendait du château d’Avaray, et était située
-au-dessus d’une voûte fermée par une lourde grille. Ayant remarqué que,
-chaque matin, au petit jour, le portier Thomas venait ouvrir cette
-grille, qui donnait passage dans les jardins, l’idée me vint de profiter
-de cette circonstance pour me faire un réveil-matin.</p>
-
-<p>Voici quelles étaient mes dispositions mécaniques: chaque soir, en me
-couchant, j’attachais à l’une de mes jambes l’extrémité d’une corde dont
-l’autre bout, passant par ma fenêtre entr’ouverte, allait se fixer à la
-partie supérieure de la porte grillée.</p>
-
-<p>On comprendra facilement le jeu de cet appareil: le portier, en poussant
-la grille, m’entraînait sans s’en douter au beau milieu de la chambre.
-Ainsi violemment tiré de mon sommeil, je cherchais à m’accrocher à mes
-couvertures; mais, plus je résistais, plus l’impitoyable Thomas poussait
-de son côté, et je finissais par me réveiller en l’entendant, chaque
-fois, maugréer contre les gonds de la porte, auxquels il promettait de
-l’huile pour le lendemain. Je me dégageais alors la jambe, et, mon Linné
-à la main, j’allais demander à la nature ses admirables secrets, dont
-l’étude m’a fait passer de si doux instants.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Autant pour plaire à mon père que pour remplir scrupuleusement les
-devoirs de mon emploi, je m’étais promis de ne plus m’occuper de la
-mécanique, dont je redoutais l’irrésistible attrait, et je m’étais
-religieusement tenu parole. Il y avait donc tout lieu de croire
-qu’adoptant le notariat, je prendrais enfin mes grades dans la basoche
-et deviendrais un jour moi-même maître Robert, notaire dans telle ou
-telle localité. Mais la Providence, dans ses décrets, m’avait tracé une
-toute autre route, et mes inébranlables résolutions vinrent échouer
-devant une tentation trop forte pour mon courage.<a name="page_028" id="page_028"></a></p>
-
-<p>Dans l’étude, il y avait, chose assez bizarre, une magnifique volière
-remplie d’une multitude de canaris dont le chant et le plumage avaient
-pour destination de tromper l’impatience du client, quand par hasard il
-était forcé d’attendre.</p>
-
-<p>Cette volière étant considérée comme meuble de l’étude, j’étais, en ma
-qualité de petit clerc, chargé de la tenir en bon état de propreté et de
-veiller à l’alimentation de ses habitants.</p>
-
-<p>Ce fut, sans contredit, parmi les travaux qui me furent confiés, celui
-dont je m’acquittai avec le plus de zèle; j’apportai même tant de soins
-au bien-être et à l’amusement de mes pensionnaires, qu’ils absorbèrent
-bientôt presque tout mon temps.</p>
-
-<p>Je commençai par organiser dans cette immense cage des mécaniques que
-j’avais inventées au collége dans de semblables circonstances;
-insensiblement, j’en en ajoutai de nouvelles, et je finis par faire de
-la volière un objet d’art et de curiosité, auquel nos visiteurs
-trouvaient un véritable attrait.</p>
-
-<p>Ici, c’était un bâton près duquel le sucre et l’échaudé étalaient leurs
-séductions; l’imprudent canari qui se laissait prendre à cette
-traîtreuse amorce avait à peine posé la patte sur le bâton fatal, qu’une
-petite cage circulaire l’enveloppait vivement et le retenait prisonnier
-jusqu’à ce que, conduit par le hasard ou par sa fantaisie, un autre
-oiseau, en se perchant sur un bâton voisin, fît partir une détente qui
-délivrait le captif. Là, c’étaient des bains et des douches forcés; plus
-loin, une petite mangeoire était disposée de telle sorte que plus
-l’oiseau semblait s’en approcher, plus il s’en éloignait en réalité.
-Enfin, il fallait que chaque pensionnaire gagnât sa nourriture en la
-faisant venir à lui à l’aide de petits chariots qu’il tirait avec le
-bec.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Le plaisir que je trouvais à exécuter ces petits travaux me fit bientôt
-oublier que j’étais à l’étude pour toute autre chose que pour les menus
-plaisirs des canaris. Le premier clerc m’en fit l’observation en y
-ajoutant de justes remontrances; mais j’avais toujours quelque prétexte
-pour me déranger, découvrant sans cesse des additions à faire au gymnase
-de mes volatiles.<a name="page_029" id="page_029"></a></p>
-
-<p>Enfin, les choses en vinrent au point que l’autorité supérieure,
-c’est-à-dire le patron en personne, dut intervenir.</p>
-
-<p>&mdash;Robert, me dit-il d’un ton sérieux qu’il prenait rarement avec ses
-clercs, lorsque vous êtes entré chez moi, c’était, vous le savez, pour
-vous occuper exclusivement des travaux de mon étude, et non pour
-satisfaire vos goûts et vos fantaisies; des avertissements vous ont été
-donnés pour vous rappeler à vos devoirs, et vous n’en avez tenu aucun
-compte; je viens donc vous dire aujourd’hui qu’il faut prendre une
-détermination bien arrêtée de cesser vos travaux de mécanique, ou je me
-verrai dans la nécessité de vous renvoyer à votre père.</p>
-
-<p>Ce bon monsieur Roger s’arrêta, comme pour reprendre haleine, après les
-reproches qu’il venait de me faire, j’en suis certain, bien à
-contre-cœur. Après un instant de silence, reprenant avec moi son ton
-paternel, il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Et tenez, mon ami, voulez-vous que je vous donne un conseil? Je vous
-ai étudié, et j’ai la conviction que vous ne ferez jamais qu’un clerc
-très médiocre, et par suite un notaire plus médiocre encore, tandis que
-vous pouvez devenir un bon mécanicien. Il serait donc très sage
-d’abandonner une carrière dans laquelle il y a pour vous si peu d’espoir
-de réussite, et de suivre celle pour laquelle vous montrez de si
-heureuses dispositions.</p>
-
-<p>Le ton d’intérêt avec lequel M. Roger venait de me parler m’engagea à
-lui ouvrir mon cœur; je lui fis part de la détermination qu’avait
-prise mon père de m’éloigner de son état, et je lui dépeignis tout le
-chagrin que j’en avais ressenti.</p>
-
-<p>&mdash;Votre père a cru bien faire, me répondit-il, en vous donnant une
-profession plus lucrative que la sienne; il pensait sans doute n’avoir à
-vaincre en vous qu’une simple fantaisie de jeunesse; moi je suis
-persuadé que c’est une vocation irrésistible, contre laquelle il ne faut
-pas essayer de lutter plus longtemps. Laissez-moi faire, je verrai vos
-parents dès demain, et je ne doute pas que je ne les amène à partager
-mon avis et à changer leurs projets relativement à votre avenir.</p>
-
-<p>Depuis que j’avais quitté la maison paternelle, mon père avait<a name="page_030" id="page_030"></a> vendu
-son établissement et vivait retiré dans une petite propriété près de
-Blois. Mon patron alla le trouver, comme il me l’avait promis. Une
-longue conversation s’en suivit, et, après de nombreuses objections de
-part et d’autre, l’éloquence du notaire vainquit les scrupules de mon
-père, qui se rendit enfin:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, dit-il, puisqu’il le veut absolument, qu’il prenne mon état.
-Et comme je ne puis plus le lui enseigner moi-même, mon neveu, qui est
-mon élève, fera pour mon fils ce que j’ai fait pour lui-même.</p>
-
-<p>Cette nouvelle me combla de joie; il me sembla que j’allais entrer dans
-une nouvelle vie et je trouvai bien longs les quinze jours qu’en raison
-de divers arrangements, il me fallut encore passer à Avaray.</p>
-
-<p>Enfin je partis pour Blois, et dès le lendemain de mon arrivée je me
-trouvais installé devant un étau, la lime à la main et recevant de mon
-parent ma première leçon de mécanique.<a name="page_031" id="page_031"></a></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h2>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Le cousin Robert.&mdash;L’événement le plus important de ma vie.&mdash;Comment on
-devient sorcier.&mdash;Mon premier escamotage.&mdash;Fiasco
-complet.&mdash;Perfectibilité de la vue et du toucher.&mdash;Curieux exercice de
-prestidigitation.&mdash;Monsieur Noriet.&mdash;Une action plus ingénieuse que
-délicate.&mdash;Je suis empoisonné.&mdash;Un trait de folie.</span></p>
-
-<p>Ayant de parler de mes études dans l’horlogerie, je ferai connaître à
-mes lecteurs mon nouveau patron.</p>
-
-<p>Et tout d’abord, pour me mettre à l’aise et parce que pour moi cela
-résume tout, je dirai que le <i>cousin Robert</i>, comme je le nommais, a été
-dès mon entrée chez lui et est toujours demeuré depuis un de mes
-meilleurs et plus chers amis. C’est qu’il serait difficile en effet
-d’imaginer un caractère plus heureux, un cœur plus affectueux et plus
-dévoué.</p>
-
-<p>Comme ouvrier, mon cousin avait des qualités non moins précieuses: à une
-rare intelligence il joignait une adresse qui, je le déclare sans fausse
-modestie, semble être un privilége de notre famille; il avait, du reste,
-la réputation du plus habile horloger de<a name="page_032" id="page_032"></a> Blois, et cette ville, comme
-on le sait, excella longtemps dans l’exécution des machines à mesurer le
-temps.</p>
-
-<p>Mon père ne pouvait donc mieux faire que de me confier à un homme qui
-possédait toutes mes sympathies et chez qui je trouvais réunies à la
-fois la bienveillance d’un ami et la science d’un maître.</p>
-
-<p>Mon cousin commença par me faire faire <i>de la limaille</i>, comme disait
-mon père, mais je n’eus pas besoin d’apprentissage pour arriver à me
-servir des outils, car depuis longtemps j’en avais acquis l’habitude, et
-les débuts du métier, ordinairement si ennuyeux, n’eurent rien de
-pénible pour moi. Je pus, dès les premiers jours, être employé à de
-petits travaux dont je m’acquittai avec assez d’habilité pour mériter
-les éloges de mon maître.</p>
-
-<p>Je ne voudrais pas laisser croire cependant que je fus toujours un élève
-parfait; j’avais conservé dans mon nouvel état cette disposition
-d’esprit qui est innée en moi, et qui m’attira de la part du cousin plus
-d’une réprimande: je ne pouvais me résoudre à enchaîner mon imagination
-à l’exécution des idées d’autrui; je voulais à toute force inventer ou
-perfectionner.</p>
-
-<p>Toute ma vie j’ai été dominé par cette passion, ou si l’on veut par
-cette manie. Jamais je n’ai pu arrêter ma pensée sur une œuvre
-quelconque sans chercher les moyens d’y apporter un perfectionnement ou
-d’en faire jaillir une idée nouvelle. Mais cette disposition d’esprit,
-qui plus tard me fut si favorable, était à cette époque très
-préjudiciable à mes progrès. Avant de suivre mes propres inspirations et
-de m’abandonner à mes fantaisies, je devais m’initier aux secrets de mon
-art, apprendre à surmonter les difficultés signalées par les maîtres et
-chasser, enfin, des idées qui n’étaient propres qu’à me détourner des
-vrais principes de l’horlogerie.</p>
-
-<p>Tel était le sens des observations paternelles que m’adressait de temps
-à autre mon cousin et j’étais bien forcé d’en reconnaître la justesse.
-Alors je me remettais à l’ouvrage avec plus de zèle, tout en gémissant
-en secret sur cet assujettissement qui m’était imposé.</p>
-
-<p>Pour favoriser mes progrès et seconder mes efforts, mon patron m’engagea
-à étudier quelques ouvrages traitant de la mécanique en<a name="page_033" id="page_033"></a> général et de
-l’horlogerie eu particulier. Cela rentrait trop bien dans mes goûts pour
-que je ne suivisse pas son conseil; et je me livrais sans réserve à ces
-attrayantes études, lorsqu’un fait, bien simple en apparence, vint
-tout-à-coup décider du sort de ma vie en me dévoilant une vocation dont
-les mystérieuses ressources devaient ouvrir plus tard un vaste champ à
-mes idées inventives et fantastiques.</p>
-
-<p>Un soir, j’entre dans la boutique d’un bouquiniste nommé Soudry, pour
-acheter le Traité d’horlogerie de Berthoud, que je savais être en sa
-possession.</p>
-
-<p>Le marchand, engagé en ce moment dans une affaire d’une toute autre
-importance que celle qui m’amenait, sort de ses rayons deux volumes, me
-les remet et me congédie sans plus de façon.</p>
-
-<p>Revenu chez moi, je me dispose à lire avec la plus grande attention mon
-Traité d’horlogerie, mais que l’on juge de ma surprise, lorsque sur le
-dos de l’un de ces volumes je lis ces mots: <span class="smcap">Amusements des sciences.</span></p>
-
-<p>Étonné de trouver un titre semblable sur un ouvrage sérieux, j’ouvre
-impatiemment ce livre, je parcours la table des chapitres, et ma
-surprise redouble en lisant ces mots étranges:</p>
-
-<p><i>Démonstration des tours de cartes..... Deviner la pensée de
-quelqu’un..... Couper la tête d’un pigeon et le faire ressusciter</i>,
-etc...</p>
-
-<p>Soudry s’était trompé: dans sa préoccupation, au lieu d’un Berthoud il
-m’avait remis deux volumes de l’Encyclopédie. Fasciné toutefois par
-l’annonce de semblables merveilles, je dévore les pages du mystérieux
-in-quarto, et, plus j’avance dans ma lecture, plus je vois se dérouler
-devant moi les secrets d’un art pour lequel j’avais, à mon insu, plus
-que de la vocation.</p>
-
-<p>Je crains d’être taxé d’exagération ou tout au moins de n’être pas
-compris d’un grand nombre de lecteurs, lorsque je dirai que cette
-découverte, trésor inespéré, me causa l’une des plus grandes joies que
-j’aie jamais éprouvées. C’est qu’en ce moment de secrets pressentiments
-m’avertissaient que le succès, la gloire peut-être, se trouvaient un
-jour pour moi dans l’apparente réalisation du merveilleux<a name="page_034" id="page_034"></a> et de
-l’impossible, et ces pressentiments ne m’ont heureusement pas trompé.</p>
-
-<p>La ressemblance de deux in-quarto et la préoccupation d’un bouquiniste,
-telles furent les causes vulgaires de l’événement le plus important de
-ma vie.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Plus tard, dira-t-on, des circonstances différentes eussent pu éveiller
-en moi cette vocation; c’est probable; mais plus tard il n’eût plus été
-temps. Un ouvrier, un industriel, un négociant établi quittera-t-il une
-position faite, si médiocre qu’elle soit, pour céder à une passion qui
-serait infailliblement taxée de folie! non certes. C’était donc
-seulement à cette époque que mon irrésistible penchant vers le
-mystérieux pouvait être raisonnablement suivi.</p>
-
-<p>Combien de fois depuis n’ai-je pas béni cette erreur providentielle sans
-laquelle je serais resté sans doute un modeste horloger de province! Ma
-vie, il est vrai, se serait ainsi écoulée calme, douce, et tranquille;
-bien des peines, des émotions, des angoisses m’eussent été épargnées;
-mais aussi de quelles vives sensations, de quelles joies profondes mon
-âme n’eût-elle pas été privée?</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>J’étais passionnément courbé sur mon précieux in-quarto, dévorant
-jusqu’aux moindres détails de ces tours de main merveilleux; ma tête
-brûlait et je restais parfois plongé dans des réflexions qui tenaient de
-l’extase. Cependant les heures s’écoulaient, et tandis que mon
-imagination se berçait dans des rêves fantastiques, je ne m’apercevais
-pas que ma chandelle était arrivée à sa dernière période; sa lueur
-pâlissait sensiblement et j’entendis bientôt crépiter la mèche; puis,
-réduite à un imperceptible lumignon, elle s’affaissa brusquement et
-rendit le dernier soupir.</p>
-
-<p>Comprendra-t-on tout mon désappointement? Cette chandelle était la
-dernière que j’eusse en ma possession; force me fut donc de quitter les
-sublimes régions de la magie faute de pouvoir les éclairer. A cet
-instant de dépit, que n’aurais-je pas donné pour la lumière la plus
-vulgaire, fût-ce même pour un lampion!<a name="page_035" id="page_035"></a></p>
-
-<p>Ce n’était pas que je fusse dans une obscurité complète; une blafarde
-clarté me venait d’un réverbère voisin, mais quelques efforts que je
-fisse pour profiter de ses pâles rayons, je ne pouvais parvenir à
-déchiffrer un seul mot, et, bon gré mal gré, je dus me résigner à me
-coucher.</p>
-
-<p>J’essayai vainement de dormir; la surexcitation fiévreuse que m’avait
-donnée cette lecture ne me permit ni sommeil ni repos; je repassais dans
-mon esprit les endroits qui m’avaient le plus frappé, et l’intérêt
-qu’ils m’inspiraient exaltait de plus en plus mon imagination.</p>
-
-<p>Incapable de rester au lit, je retournais de temps en temps me mettre à
-la fenêtre, et, jetant sur le reverbère des regards de convoitise, j’en
-étais arrivé à former le projet d’aller lire à sa clarté, au beau milieu
-de la rue, lorsque soudain une autre idée traverse mon esprit. Dans mon
-impatience de la réaliser, je ne me donne même pas le temps de
-m’habiller, et, bornant mon vêtement au strict nécessaire, si l’on peut
-appeler ainsi des pantoufles et un caleçon, je prends mon chapeau d’une
-main, une paire de pincettes de l’autre, et je descends l’escalier à
-tâtons.</p>
-
-<p>Une fois dans la rue, je me dirige rapidement vers le réverbère; car je
-dois avouer au lecteur que poussé, sans doute, par le désir de mettre
-promptement à exécution certaines notions que je venais d’acquérir sur
-la prestidigitation, j’avais conçu la pensée d’<i>escamoter</i> à mon profit
-le quinquet affecté par la municipalité à la sûreté de la ville. Le rôle
-destiné aux pincettes et au chapeau dans cette audacieuse opération
-consistait, pour les premières, à briser la petite porte de tôle
-derrière laquelle s’enroulait la corde qui servait à monter et à
-descendre le réverbère, et pour le second, à jouer l’office de lanterne
-sourde, en étouffant les jets lumineux qui eussent pu trahir mon larcin.</p>
-
-<p>Tout se passa au gré de mes désirs, et déjà je me retirais triomphant,
-quand un misérable incident vint me faire perdre le fruit de mon coup de
-main. Au moment même où j’allais disparaître avec mon butin, un mitron,
-oui, un vulgaire mitron, me fit échouer en apparaissant subitement au
-seuil de sa boutique. Je me<a name="page_036" id="page_036"></a> blottis aussitôt dans l’encoignure d’une
-porte, et là, redoublant de soins pour absorber dans mon chapeau les
-rayons du quinquet, j’attendis, dans l’immobilité la plus complète,
-qu’il plût au malencontreux boulanger de rentrer chez lui. Mais que l’on
-juge de ma douleur et de mon effroi, quand je le vis s’adosser à la
-porte et fumer tranquillement sa pipe!</p>
-
-<p>La position devenait intolérable; le froid et aussi la crainte d’être
-découvert faisaient claquer mes dents, et, pour comble de désespoir, je
-sentis bientôt la coiffe de mon chapeau s’enflammer. Il n’y avait pas à
-hésiter: je serrai convulsivement ma soi-disant lanterne sourde entre
-mes mains et parvins ainsi à étouffer l’incendie; mais à quel prix,
-grand Dieu! Mon pauvre chapeau, celui dont je me parais le dimanche,
-était roussi, rempli d’huile et complètement déformé. Et tandis que je
-subissais toutes ces tortures, mon bourreau continuait à fumer avec un
-air de calme et de béatitude qui me causait des accès de rage.</p>
-
-<p>Je ne pouvais pourtant demeurer là jusqu’au jour, mais comment sortir de
-cette situation critique? Demander le secret au boulanger, c’était faire
-appel à son indiscrétion et me couvrir de ridicule; rentrer directement
-chez moi, c’était me trahir, car j’étais obligé de passer devant lui, et
-un réverbère peu éloigné jetait assez de clarté pour me faire
-reconnaître. Restait un troisième parti: c’était d’enfiler rapidement
-une rue qui se trouvait à ma gauche et de regagner la maison par un
-chemin détourné. Ce fut celui-là auquel je m’arrêtai au risque d’être
-rencontré dans mon excursion en costume de baigneur.</p>
-
-<p>Sans plus tarder, je mets sous mon bras et chapeau et quinquet, car je
-me vois forcé de les emporter avec moi pour enlever toute trace de mon
-délit, je pars comme un trait.</p>
-
-<p>Dans mon trouble, je m’imagine que le boulanger me poursuit, je crois
-même entendre ses pas derrière moi, et voulant à toute force le
-dépister, je redouble de vitesse; je prends tantôt à droite, tantôt à
-gauche, et traverse un si grand nombre de rues, que ce n’est qu’au bout
-d’un quart-d’heure d’une marche effrenée que je me retrouve dans ma
-chambre, haletant, n’en<a name="page_037" id="page_037"></a> pouvant plus, mais heureux d’en être quitte
-encore à si bon marché.</p>
-
-<p>Il faut avouer que pour un homme destiné à jouer plus tard un certain
-rôle dans les fastes de l’escamotage, je n’avais pas eu la main heureuse
-pour mon coup d’essai, ou pour m’exprimer en termes de théâtres, je
-dirai que je venais de faire un <i>fiasco</i> complet.</p>
-
-<p>Cependant, je ne fus aucunement découragé; loin de là, dès le lendemain,
-j’oubliais mes infortunes de la veille en me retrouvant avec mon
-précieux traité de <i>magie blanche</i>, et je me remettais avec ardeur à la
-lecture de ses intéressants secrets.</p>
-
-<p>Huit jours après je les possédais tous.</p>
-
-<p>De la théorie je résolus de passer à la pratique; mais, ainsi que cela
-m’était arrivé avec le livre de Carlosbach, je me trouvai subitement
-arrêté devant un obstacle. L’auteur était, il est vrai, plus
-consciencieux que le mystificateur Bordelais; il donnait de ses tours
-une explication très facile à comprendre; seulement il avait eu le tort
-de supposer à tous ses lecteurs une certaine adresse pour les exécuter.
-Or, cette adresse me manquait complètement, et, si désireux que je fusse
-de l’acquérir, je ne trouvais rien dans l’ouvrage qui m’en indiquât les
-moyens. J’étais dans la position d’un homme qui tenterait de copier un
-tableau sans avoir les moindres notions du dessin et de la peinture.</p>
-
-<p>Faute d’un professeur pour me guider, je dus créer les principes de la
-science que je voulais étudier.</p>
-
-<p>D’abord, comme base fondamentale de la prestidigitation, j’avais
-facilement reconnu que les organes qui jouent le principal rôle dans
-l’exercice de cet art sont la vue et le toucher. Je compris que, pour
-approcher le plus possible de la perfection, il fallait que le
-prestidigitateur développât en lui une perception plus rapide, plus
-délicate et plus sûre de ces deux organes, par cette raison que dans ses
-séances il doit embrasser d’un seul regard tout ce qui se passe autour
-de lui, et exécuter ses prestiges avec une dextérité infaillible.</p>
-
-<p>J’avais été souvent frappé de la facilité avec laquelle les pianistes
-peuvent lire et exécuter, même à première vue, un morceau<a name="page_038" id="page_038"></a> de chant avec
-son accompagnement. Il était évident, pour moi, que par l’exercice on
-pouvait arriver à se créer une faculté de perception appréciative et une
-habileté du toucher qui permettent à l’artiste de lire simultanément
-plusieurs choses différentes, en même temps que ses mains s’occupent
-d’un travail très compliqué. Or, c’est une semblable faculté que je
-désirais acquérir pour l’appliquer à la prestidigitation; seulement,
-comme la musique ne pouvait me fournir les éléments qui m’étaient
-nécessaires, j’eus recours à l’art du jongleur, dans lequel j’espérais
-trouver des résultats, sinon semblables, du moins analogues.</p>
-
-<p>On sait que l’exercice des boules développe étonnamment le toucher. Mais
-n’est-il pas évident qu’il développe également le sens de la vue?</p>
-
-<p>En effet, lorsqu’un jongleur lance en l’air quatre boules qui se
-croisent dans différentes directions, ne faut-il pas que ce sens soit
-bien perfectionné chez lui, pour que ses yeux puissent, d’un seul
-regard, suivre avec une merveilleuse précision chacun des dociles
-projectiles dans les courbes variées que leur ont imprimées les mains?</p>
-
-<p>Il y avait précisément à Blois, à cette époque, un pédicure nommé Maous,
-qui possédait le double talent de jongler assez adroitement et
-d’extirper les cors avec une habileté digne de la légèreté de ses mains.
-Maous, malgré ce cumul, n’était pas riche; je le savais, et cette
-particularité me fit espérer obtenir de lui des leçons à un prix en
-rapport avec mes modestes ressources.</p>
-
-<p>En effet, moyennant dix francs, il s’engagea à m’initier à l’art du
-jongleur.</p>
-
-<p>Je me livrai avec une telle ardeur aux exercices qu’il m’indiqua, et mes
-progrès furent si rapides, qu’en moins d’un mois je n’avais plus rien à
-apprendre; j’en savais autant que mon maître, si ce n’est pourtant l’art
-d’extirper les cors, dont je lui laissai le monopole. J’étais parvenu à
-jongler avec quatre boules.</p>
-
-<p>Cela ne satisfit pas encore mon ambition; je voulus, s’il était
-possible, surpasser la faculté de lire par appréciation que j’avais tant
-admirée chez les pianistes. Je plaçai un livre devant moi, et<a name="page_039" id="page_039"></a> tandis
-que mes quatre boules voltigeaient en l’air, je m’habituai à y lire sans
-hésitation.</p>
-
-<p>Je ne serais point étonné que ceci parût extraordinaire à bien des
-lecteurs; mais, ce qui les surprendra peut-être plus encore, c’est que
-je viens à l’instant même de me donner la satisfaction de répéter cette
-curieuse expérience; pourtant trente ans se sont écoulés depuis le fait
-que je viens de raconter, et pendant ce temps j’ai bien rarement touché
-à mes boules; car jamais je ne m’en suis servi dans mes séances.</p>
-
-<p>Je dois avouer toutefois que sur ce point mon adresse a baissé d’un
-degré; ce n’est plus qu’avec trois boules que j’ai pu lire avec
-facilité.</p>
-
-<p>On ne saurait croire combien, alors, cet exercice communiqua à mes
-doigts de délicatesse et de sûreté d’exécution, en même temps que cette
-lecture par appréciation donnait à mon regard une promptitude de
-perception qui tenait du merveilleux. Je parlerai plus tard du service
-que me rendit cette dernière faculté pour l’expérience de la seconde
-vue.</p>
-
-<p>Après avoir ainsi rendu mes mains souples et dociles, je n’hésitai plus
-à m’exercer directement à la prestidigitation. Je m’occupai spécialement
-de la manipulation des cartes et de l’<i>empalmage</i>.</p>
-
-<p>Cette opération d’escamotage exige un long travail; car il faut, tout en
-ayant la main droite ouverte et renversée, arriver à y retenir
-invisiblement des boules, des bouchons de liége, des morceaux de sucre,
-des pièces de monnaie, etc., sans que les doigts soient fermés ou
-perdent rien de leur liberté.</p>
-
-<p>En raison du peu de temps dont je pouvais disposer, les difficultés
-inhérentes à ces nouveaux exercices eussent été insurmontables si je
-n’eusse trouvé le moyen de satisfaire les exigences de ma passion sans
-négliger mon état. Voici comment je m’y pris.</p>
-
-<p>Selon la mode de l’époque, j’avais de chaque côté de ma redingote, dite
-à la <i>propriétaire</i>, des poches assez vastes pour pouvoir y manipuler
-avec facilité. Cette disposition me présentait cet avantage qu’aussitôt
-qu’une de mes mains n’était plus occupée au dehors,<a name="page_040" id="page_040"></a> elle se glissait
-dans l’une de mes poches et se mettait à l’œuvre avec des cartes, des
-pièces de monnaie ou l’un des objets que j’ai cités.</p>
-
-<p>Il est aisé de comprendre combien cette organisation me faisait gagner
-de temps. Ainsi, par exemple, dès que j’étais en course, mes deux mains
-pouvaient travailler chacune de son côté; au dîner, il m’arrivait très
-souvent de manger ma soupe d’une main, tandis que je faisais <i>sauter la
-coupe</i> de l’autre. Bref, si court que fût le répit que me laissait le
-travail de ma profession, j’en profitais immédiatement pour mes
-occupations favorites.</p>
-
-<p>Comme on était loin de se douter que mon paletot fût en quelque sorte
-une salle d’étude, cette manie de tenir constamment mes mains renfermées
-passa pour une originalité de mauvais goût; mais, après quelques
-plaisanteries sur ce sujet, on ne m’en parla plus.</p>
-
-<p>Quelle que fût ma passion pour l’escamotage, j’eus toutefois assez
-d’empire sur moi-même pour m’appliquer à ne pas mécontenter mon patron,
-qui ne s’aperçut jamais d’aucune distraction dans mon travail et n’eut
-que des éloges à me donner sous le double rapport de l’exactitude et de
-l’application.</p>
-
-<p>Je vis enfin arriver le terme de mon noviciat, et, un beau jour, <i>le
-cousin</i> me déclara ouvrier et m’assura que j’étais apte à recevoir
-désormais un salaire. Ce fut avec le plus vif plaisir que je reçus cette
-déclaration, dans laquelle je trouvais, outre ma liberté, l’avantage de
-pouvoir relever ma situation financière.</p>
-
-<p>Je ne fus pas longtemps, du reste, sans profiter des bénéfices de ma
-nouvelle position. Une place m’ayant été offerte chez un horloger de
-Tours, je partis le lendemain du jour où je devins libre.</p>
-
-<p>Mon nouveau patron était ce M. Noriet qui, plus tard, acquit une
-certaine célébrité comme sculpteur. Son imagination, qui déjà
-pressentait ses œuvres futures, lui faisait dédaigner le travail
-routinier des <i>rhabilleurs</i> de montres, et il laissait volontiers à ses
-ouvriers le soin de faire ce qu’il appelait par dérision le <i>décrotage</i>
-de l’horlogerie. C’était pour remplir cette fonction qu’il m’avait fait
-venir chez lui.<a name="page_041" id="page_041"></a></p>
-
-<p>Je devais gagner, en sus de la nourriture et du logement, trente-cinq
-francs par mois; c’était peu, à la vérité, mais la somme était énorme
-pour moi qui, depuis ma sortie de chez le notaire d’Avaray, n’avais vécu
-que des ressources d’un revenu plus que modeste.</p>
-
-<p>Quand je dis que je gagnais trente-cinq francs, c’est pour établir une
-somme ronde; en réalité, je ne les touchais pas dans leur intégralité.
-M<sup>me</sup> Noriet, en sa qualité d’excellente ménagère, possédait au plus
-haut point l’intelligence des escomptes et des retenues. Aussi
-avait-elle trouvé le moyen de modifier mon traitement par un procédé
-aussi ingénieux qu’indélicat: c’était de me payer en écus de six livres.
-Or, comme à cette époque les pièces de six francs ne valaient que cinq
-francs quatre-vingts centimes; il en résultait chaque mois pour la
-patronne un bénéfice de vingt-quatre sous, que de mon côté je portais au
-compte de mes <i>profits et pertes</i>.</p>
-
-<p>Chez M. Noriet, mon temps était certainement bien rempli par ma besogne,
-et pourtant je trouvais encore le moyen d’exécuter mes exercices dans
-les poches de ma redingote; tous les jours, je constatais avec joie les
-progrès sensibles que je devais à mon travail persévérant. J’étais
-parvenu à faire disparaître avec la plus grande facilité tout objet que
-je tenais entre mes mains; quant aux principes des tours de cartes, ils
-n’étaient plus pour moi qu’un jeu d’enfant et me servaient à produire de
-charmantes illusions.</p>
-
-<p>J’étais fier, je l’avoue, de mes petits talents de société et je ne
-négligeais aucune occasion de les faire valoir. Le dimanche, par
-exemple, après l’invariable partie de loto qui se jouait dans la famille
-toute patriarcale de M. Noriet, je donnais, à la grande satisfaction de
-l’assistance, une petite séance de prestidigitation qui venait égayer
-les fronts soucieux des victimes du plus monotone de tous les jeux. On
-trouvait que j’étais un <i>agréable farceur</i>, et ce compliment me
-ravissait d’aise.</p>
-
-<p>Ma conduite régulière, mon assiduité au travail, et peut-être aussi un
-certain enjouement dont j’étais doué à cette époque, m’avaient concilié
-l’amitié du <i>patron</i> et de la <i>patronne</i>, si bien que j’étais devenu un
-membre indispensable de leur société et que je<a name="page_042" id="page_042"></a> participais à toutes
-leurs parties de plaisir. Il nous arrivait assez souvent d’aller à la
-campagne.</p>
-
-<p>Dans une de ces excursions, c’était le 25 juillet 1828 (et je
-n’oublierai jamais cette date mémorable, car peu s’en fallut qu’elle ne
-marquât la fin de mon existence), nous étions allés faire une promenade
-dans le but d’assister à la fête d’un village voisin. Avant de partir,
-nous avions annoncé notre retour pour cinq heures, en recommandant à la
-<i>bonne</i> de tenir le dîner prêt pour ce moment; mais entraînés par le
-plaisir, nous ne pûmes être exacts, et nous n’arrivâmes au logis que
-vers huit heures.</p>
-
-<p>Après avoir subi la mauvaise humeur de la cuisinière, dont le dîner
-s’était refroidi, nous nous mettons à table et mangeons comme des gens
-dont l’appétit a été aiguisé par une longue promenade, le grand air et
-huit ou dix heures d’abstinence.</p>
-
-<p>Quoi qu’en eût dit Jeannette (c’était le nom de notre <i>cordon bleu</i>)
-tout ce qu’elle nous servit fut trouvé excellent, à l’exception pourtant
-d’un certain ragoût que tout le monde déclara détestable et auquel on
-toucha à peine. Seul je dévorai ma part du mets, sans m’inquiéter, le
-moins du monde, de sa qualité. Malgré les railleries que m’attira mon
-avidité, j’en demandais même une seconde fois et j’aurais sans doute
-absorbé tout le plat, si la maîtresse de la maison ne s’y était opposée
-dans l’intérêt de ma santé.</p>
-
-<p>Cette précaution me sauva la vie. En effet, le repas était à peine fini
-et la partie de loto commencée, que déjà j’éprouvais un malaise
-indéfinissable. Je ne tardai pas à me retirer dans ma chambre, où des
-douleurs atroces me saisirent et me forcèrent à requérir les soins d’un
-médecin. Le docteur, après s’être minutieusement renseigné, acquit
-bientôt la certitude qu’une forte dose de vert-de-gris s’était formée
-dans la casserole où le ragoût avait été préparé et déclara que j’étais
-empoisonné.</p>
-
-<p>Les suites de cet empoisonnement furent terribles pour moi; pendant
-quelque temps l’on désespéra de mes jours, mais enfin grâce aux soins
-intelligents dont je fus entouré, mes souffrances, bien qu’elles
-n’eussent pas encore dit leur dernier mot, semblèrent se calmer et me
-laissèrent un peu de repos.<a name="page_043" id="page_043"></a></p>
-
-<p>Ce qu’il y eut d’étrange dans cette seconde période de ma maladie, c’est
-que ce fut seulement à partir du moment où le docteur déclara que
-j’étais hors de danger, que je fus saisi d’une idée fixe de mort
-prochaine, à laquelle vint se joindre un désir immodéré de finir mes
-jours près de ma famille.</p>
-
-<p>Cette idée, sorte de monomanie, me poursuivait sans cesse, et je n’eus
-bientôt plus d’autre pensée que de partir. Je ne pouvais espérer obtenir
-du docteur l’autorisation de me mettre en voyage, lorsque ses
-recommandations tendaient à ce que je prisse les plus grands
-ménagements; je résolus de m’en passer.</p>
-
-<p>Un matin, à six heures, profitant d’un moment où l’on m’avait laissé
-seul, je m’habille à la hâte, je descends l’escalier et je gagne une
-voiture publique faisant le service de Tours à Blois.</p>
-
-<p>Je m’installe aussitôt dans la rotonde, où par parenthèse je me trouve
-seul, et, deux minutes après, l’équipage, léger de voyageurs et de
-bagages, part au galop.</p>
-
-<p>On ne sera point surpris lorsque je dirai que la route ne fut pour moi
-qu’un horrible martyre. J’étais consumé par une fièvre brûlante, et ma
-tête semblait se briser à chaque cahot de la voiture. Dans mon délire,
-je voulais fuir mes souffrances, et mes souffrances voyageaient
-incessamment avec moi et s’augmentaient encore. N’y pouvant plus tenir,
-je passe le bras par la fenêtre, j’ouvre la porte du compartiment, et,
-au risque de me tuer, je saute à terre où je tombe privé de
-connaissance...</p>
-
-<p>Je ne saurais dire ce que je devins après mon évanouissement; je me
-rappelle seulement de longues journées remplies par une existence vague
-et pénible dont je ne pus apprécier la durée; j’étais en proie au
-délire; je faisais des rêves affreux; j’avais des cauchemars
-épouvantables. Un d’eux surtout se renouvelait sans cesse. Il me
-semblait que mon crâne s’ouvrait comme une tabatière, qu’un médecin, les
-bras nus, les manches retroussées, et muni d’une énorme fourchette en
-fer, retirait de mon cerveau des marrons rôtis, qui aussitôt éclataient
-comme des bombes et projetaient devant mes yeux des milliers
-d’étincelles.</p>
-
-<p>Cette fantasmagorie finit par s’évanouir, et la maladie vaincue<a name="page_044" id="page_044"></a> ne me
-laissa plus que quelques souffrances beaucoup plus supportables.</p>
-
-<p>Mais ma raison avait été si fortement ébranlée qu’elle ne m’éclairait
-plus. Une existence d’automate, une indifférence complète, voilà à quoi
-j’étais réduit. Si j’entrevoyais quelques objets, ils étaient comme
-perdus dans un épais nuage, et je ne pouvais suivre un raisonnement. Il
-est vrai aussi de dire que tout ce qui frappait mes sens était d’une
-bizarrerie à mettre mon intelligence en défaut. Je me sentais comme
-emporté et ballotté dans une voiture, et pourtant j’étais bien sûr que
-j’occupais un bon lit, dans une petite chambre d’une propreté exquise.
-C’était à croire que j’étais encore sous l’empire de quelque
-hallucination!</p>
-
-<p>Enfin je sentis une lueur d’intelligence s’éveiller en moi, et la
-première impression un peu vive que j’éprouvai fut produite par les
-soins empressés d’un homme que j’aperçus au chevet de mon lit. Ses
-traits m’étaient inconnus. Il s’approcha de moi et m’engagea
-affectueusement à prendre une potion. J’obéis: après quoi il me
-recommanda de garder le silence et de conserver le calme le plus
-parfait.</p>
-
-<p>Hélas! l’état de faiblesse où je me trouvais rendait cette
-recommandation facile à suivre. Je cherchai cependant à deviner qui
-était cet homme, et j’interrogeai mes souvenirs.</p>
-
-<p>Ce fut en vain! je ne voyais plus rien à partir du moment où, dans le
-transport de la douleur, je m’étais précipité par la portière de la
-diligence.<a name="page_045" id="page_045"></a></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h2>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Je reviens à la vie.&mdash;Un étrange médecin.&mdash;Torrini et Antonio: Un
-escamoteur et un mélomane.&mdash;Les confidences d’un meurtrier.&mdash;Une maison
-roulante.&mdash;La foire d’Angers.&mdash;Une salle de spectacle
-portative.&mdash;J’assiste pour la première fois a une séance de
-prestidigitation.</span><span class="smcap"><i>&mdash;Le coup de Piquet de l’aveugle.</i>&mdash;Une redoutable
-concurrence.&mdash;Le signor Castelli mange un homme vivant.</span></p>
-
-<p>Je suis très peu fataliste, et si je le suis, ce n’est qu’avec de
-grandes réserves; toutefois, je ne puis m’empêcher de faire remarquer
-ici qu’il y a dans la vie humaine bien des faits qui tendraient à donner
-raison aux partisans de la fatalité.</p>
-
-<p>Supposons, cher lecteur, que, au moment où je sortais de Blois pour me
-rendre à Tours, le destin, dans un élan de bonté pour moi, m’eût ouvert
-son livre à l’une des plus belles pages de ma vie d’artiste. J’aurais
-été certainement ravi d’un si bel avenir, mais dans mon for intérieur
-n’aurais-je pas eu lieu de douter de sa réalisation?</p>
-
-<p>En effet, je partais comme simple ouvrier avec l’intention bien arrêtée
-de faire ce qu’on appelle un tour de France. Ce voyage,<a name="page_046" id="page_046"></a> dont je ne
-pouvais préciser la durée, devait me conduire fort loin, car j’allais,
-sans doute, m’arrêter un an ou deux dans chacune des villes que je
-visiterais, et la France est grande! Puis quand je serais suffisamment
-habile, je comptais revenir au pays natal pour m’établir en qualité
-d’horloger.</p>
-
-<p>Mais le destin en a décidé autrement; il faut, pour ne pas mentir à ses
-propres décrets, qu’il m’arrête en chemin, me fasse revenir sur mes pas,
-et m’instruise dans l’art auquel je suis prédestiné. Que m’envoie-t-il
-pour cela? Un empoisonnement qui me rend fou de douleur et me jette
-inanimé sur la voie publique.</p>
-
-<p>Ce serait pourtant à croire que ma carrière est terminée et que le
-destin se trouve en défaut. Pas du tout! ainsi qu’on le verra par la
-suite de ce récit, rien n’était plus logique dans l’ordre de ma destinée
-que cet événement, et plus tard, lecteur, vous ne pourrez vous empêcher
-de convenir avec moi que c’est à mon empoisonnement que je dois d’avoir
-été prestidigitateur.</p>
-
-<p>Mais j’en étais à rappeler mes souvenirs après ma <i>bienheureuse</i>
-catastrophe; je reprends mon récit au point où je l’ai laissé.</p>
-
-<p>Que m’était-il arrivé depuis mon évanouissement; où étais-je; et à quel
-titre cet homme si bon, si affectueux, me prodiguait-il tous ses soins?
-Je brûlais d’avoir la solution de ces problèmes, et je n’eusse pas
-manqué de la demander à mon hôte sans la recommandation expresse qu’il
-venait de me faire. Comme la pensée ne m’était pas interdite, je me
-lançai dans le champ des suppositions, en les établissant sur l’examen
-de ce qui m’entourait.</p>
-
-<p>La chambre dans laquelle je me trouvais pouvait avoir trois mètres de
-long sur deux de large; les parois, brillantes de propreté, étaient en
-bois de chêne poli. De chaque côté, dans le sens de la largeur, était
-pratiquée, à hauteur d’appui, une petite fenêtre garnie de rideaux de
-mousseline blanche; quatre chaises en noyer, des tablettes servant de
-table et mon excellent lit, dont je ne pouvais voir la forme,
-composaient le mobilier de cette chambre roulante qui, au luxe près,
-ressemblait fort à une large <i>cabine</i> de bateau à vapeur.</p>
-
-<p>Il devait y avoir deux autres compartiments; car, à ma gauche,<a name="page_047" id="page_047"></a> je
-voyais de temps en temps disparaître mon docteur derrière deux larges
-rideaux de damas rouge ornés de crépines d’or, et je l’entendais marcher
-dans une pièce dont je ne pouvais voir l’intérieur, tandis que, à ma
-droite, j’entendais à travers une mince cloison une voix qui adressait
-des encouragements à des chevaux. Cette circonstance me fit conclure que
-j’étais réellement dans une voiture, et que cette voix était celle de
-notre conducteur.</p>
-
-<p>Je connaissais déjà le nom de ce dernier, pour l’avoir entendu appeler
-plusieurs fois par celui que je supposais être son maître. Il se nommait
-Antonio; c’était du reste un mélomane parfait, et il chantait à ravir
-des morceaux italiens qu’il interrompait parfois pour faire la grosse
-voix, avec un accent très prononcé, et stimuler par un juron énergique
-la lenteur de son attelage. Je n’avais point encore eu l’occasion de
-voir ce garçon.</p>
-
-<p>Quant au maître, c’était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, dont
-la taille, au-dessus de la moyenne, était bien prise; dont la figure
-triste ou sérieuse, respirait toutefois un air de bonté qui prévenait en
-sa faveur. Une longue chevelure noire, naturellement bouclée, tombait
-sur ses épaules, et il avait pour vêtement une blouse avec un pantalon
-en toile écrue, pour cravate un foulard de soie jaune.</p>
-
-<p>Mais aucune de ces particularités ne pouvait m’aider à deviner qui il
-était, et mon étonnement redoublait, en le voyant se tenir constamment à
-mes côtés, me combler de soins et de prévenances, et me couver des yeux,
-comme eût fait la plus tendre des mères.</p>
-
-<p>Un jour s’était écoulé depuis la recommandation qui m’avait été faite de
-garder le silence. J’avais repris un peu de forces, et il me semblait
-que j’étais assez bien pour pouvoir parler; j’allais donc prendre la
-parole, lorsque mon hôte, devinant mon intention, me prévint:</p>
-
-<p>&mdash;Je conçois, me dit-il, que vous soyez impatient de savoir où vous êtes
-et avec qui vous vous trouvez; je ne vous cacherai pas que, de mon côté,
-je suis tout aussi curieux de connaître les circonstances qui ont amené
-notre rencontre. Cependant, dans l’intérêt<a name="page_048" id="page_048"></a> de votre santé, dont j’ai
-pris la responsabilité, je vous demande de laisser passer encore la
-nuit; demain, j’ai tout lieu d’espérer que nous pourrons, sans aucun
-risque, causer aussi longuement qu’il vous plaira.</p>
-
-<p>N’ayant aucune raison sérieuse à opposer à cette prière, et d’ailleurs,
-habitué depuis quelque temps à suivre aveuglément tout ce que me
-prescrivait mon étrange docteur, je me résignai.</p>
-
-<p>La certitude d’avoir bientôt le mot de l’énigme contribua, je crois, à
-me procurer un sommeil paisible dont je sentis l’heureuse influence à
-mon réveil. Aussi, quand le docteur vint pour étudier mon pouls, fut-il
-étonné lui-même des progrès qui s’étaient opérés en quelques heures, et,
-sans attendre mes questions:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, me dit-il, comme répondant au muet interrogatoire que lui
-adressaient mes yeux, je vais satisfaire votre juste curiosité; je vous
-dois une explication, et je ne vous la ferai pas attendre plus
-longtemps.</p>
-
-<p>&mdash;Je me nomme Torrini, et j’exerce la profession d’escamoteur. Vous êtes
-chez moi, c’est-à-dire dans la voiture qui me sert ordinairement
-d’habitation. Vous serez étonné, je n’en doute pas, d’apprendre que la
-chambre à coucher que vous occupez en ce moment, peut, en s’allongeant,
-se transformer en salle de spectacle; pourtant, c’est l’exacte vérité.
-Dans la petite pièce que vous voyez derrière ces rideaux rouges, est la
-scène où sont rangés mes instruments.</p>
-
-<p>A ce mot d’escamoteur, je ne pus réprimer un mouvement de satisfaction
-dont mon sorcier ne devina pas la cause, car il ignorait qu’il eût près
-de lui un des plus fervents adeptes de son art.</p>
-
-<p>&mdash;Quant à vous, poursuivit-il, je ne vous demanderai pas qui vous êtes;
-votre nom, votre profession, ainsi que les causes de votre maladie, me
-sont connus. J’ai puisé ces renseignements sur votre livret et sur
-quelques notes trouvées sur vous, et que j’ai cru devoir consulter dans
-votre intérêt.</p>
-
-<p>&mdash;Je dois maintenant vous faire connaître ce qui s’est passé depuis le
-moment où vous avez perdu connaissance.</p>
-
-<p>&mdash;Après avoir donné quelques représentations à Orléans, je me<a name="page_049" id="page_049"></a> rendais
-de cette ville à Angers, où bientôt va s’ouvrir la foire, lorsque, à
-quelque distance d’Amboise, je vous ai rencontré étendu, la face contre
-terre et entièrement privé de sentiment. Par bonheur pour vous, je me
-trouvais alors près de mes chevaux, faisant ma tournée du matin, ainsi
-que cela m’arrive, chaque jour, quand je suis en voyage, et c’est à
-cette circonstance que vous devez de n’avoir pas été écrasé.</p>
-
-<p>&mdash;Avec l’aide d’Antonio, je vous déposai sur ce lit, où ma pharmacie
-portative et mes connaissances en médecine vous rappelèrent à la vie.
-Pauvre enfant! Le transport d’une fièvre ardente vous donnait des accès
-de folie furieuse; vous me menaciez sans cesse, et j’eus toutes les
-peines du monde à vous contenir.</p>
-
-<p>&mdash;En passant à Tours, j’aurais bien désiré m’arrêter pour consulter un
-docteur, car votre position était grave, et il y a longtemps que je ne
-pratique plus la médecine que pour mon usage particulier. Mais j’étais à
-heures comptées; il fallait que j’arrivasse promptement à Angers où je
-désire être un des premiers, afin de choisir un emplacement pour mes
-représentations; puis, je ne sais pourquoi, j’avais un pressentiment que
-je vous sauverais, et ce pressentiment ne m’a point trompé.</p>
-
-<p>Ne sachant comment remercier ce bon Torrini, je lui tendis la main qu’il
-serra dans les siennes; mais l’avouerai-je? je fus arrêté dans
-l’effusion de cet élan par une pensée que je me reprochai vivement plus
-tard:</p>
-
-<p>&mdash;A quel motif, me disais-je, dois-je attribuer une affection aussi
-instantanée? Ce sentiment, quelque sincère qu’il soit, doit avoir
-nécessairement une cause; et, dans mon ingratitude, je cherchais si mon
-bienfaiteur ne cachait pas quelque motif d’intérêt sous son apparente
-générosité.</p>
-
-<p>Torrini, comme s’il eût deviné ce qui se passait en moi, reprit avec un
-accent plein de bonté:&mdash;Vous attendez une explication plus complète,
-n’est-ce pas? Eh bien! quoi qu’il puisse m’en coûter, je vous la
-donnerai;.... la voici;</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes étonné qu’un saltimbanque, un banquiste, un homme
-appartenant à une classe qui ne pèche pas d’habitude par<a name="page_050" id="page_050"></a> excès de
-délicatesse et de sensibilité, ait compati si vivement à vos douleurs?</p>
-
-<p>&mdash;Votre surprise cessera, mon enfant, lorsque vous saurez que cette
-compassion prend sa source dans une douce illusion de l’amour paternel.</p>
-
-<p>Ici, Torrini s’arrêta un instant, parut se recueillir et continua d’une
-voix émue.&mdash;J’avais un fils, un fils chéri; c’était mon idole, ma vie,
-tout mon bonheur; une fatalité terrible m’a enlevé mon enfant! il est
-mort, et, chose horrible à dire, il est mort assassiné, et vous voyez
-son assassin devant vous.</p>
-
-<p>A un aveu si inattendu, je ne pus réprimer un mouvement d’horreur; une
-sueur froide inonda mon visage.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, son assassin, répéta Torrini dont la voix s’animait par
-degrés; et cependant, la loi n’a pu m’atteindre, on m’a laissé la vie...
-J’ai eu beau m’accuser devant mes juges; ils m’ont traité de fou, et mon
-crime a passé pour un fait d’homicide par imprudence... Que m’importent,
-après tout, leur appréciation et leur jugement? que ce soit par incurie
-ou par imprudence, comme ils le disent, mon pauvre Giovanni n’en est pas
-moins perdu pour moi, et toute ma vie, j’aurai sa mort à me reprocher.</p>
-
-<p>La voix de Torrini se perdit au milieu des sanglots; il resta quelque
-temps les yeux couverts de ses mains, puis, faisant un effort sur
-lui-même, il continua avec plus de calme:</p>
-
-<p>&mdash;Pour vous épargner des émotions dangereuses dans votre position,
-j’abrégerai le récit d’infortunes dont cet événement ne fut qu’un
-prélude. Ce que je vais vous dire suffira pour vous faire comprendre la
-cause bien naturelle de ma sympathie pour vous.</p>
-
-<p>Lorsque je vous vis, je fus frappé d’une conformité d’âge et de taille
-entre vous et mon malheureux enfant; je crus même retrouver dans
-quelques-uns de vos traits une certaine ressemblance avec les siens, et
-m’abandonnant à cette illusion, je décidai que je vous garderais auprès
-de moi, que je vous donnerais des soins, comme si vous étiez mon propre
-fils.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pouvez vous faire maintenant une idée des angoisses que<a name="page_051" id="page_051"></a> me
-causa, pendant huit jours, votre maladie, et de la douleur qui s’empara
-de moi, quand j’en vins à désespérer de vos jours.</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin, la Providence, nous prenant tous deux en pitié, vous a
-sauvé. Vous êtes maintenant en pleine convalescence, et, sous peu de
-jours, je l’espère, vous serez complétement rétabli...</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, mon enfant, le secret de mon affection et de mon dévouement
-pour vous.</p>
-
-<p>Profondément ému des malheurs de ce père, touché jusqu’aux larmes de la
-tendre sollicitude dont il m’avait entouré, je ne sus lui exprimer ma
-reconnaissance que par des phrases entrecoupées; je suffoquais
-d’émotion.</p>
-
-<p>Torrini, sentant lui-même la nécessité d’abréger cette scène
-attendrissante, sortit en me promettant un prompt retour.</p>
-
-<p>Je ne fus pas plus tôt seul, que mille réflexions vinrent assaillir mon
-esprit. Cet événement, tragique et mystérieux, dont le souvenir semblait
-égarer la raison de Torrini; ce crime, dont il s’accusait avec tant
-d’insistance; ce jugement, dont il contestait la justice, m’intriguaient
-au plus haut point, et me donnaient un vif désir d’avoir des détails
-plus complets sur ce drame intime.</p>
-
-<p>Puis je me demandais comment cet homme, doué d’une agréable physionomie,
-qui ne manquait ni de jugement ni d’esprit, et qui joignait à une
-instruction solide une conversation facile et des manières distinguées,
-se trouvait ainsi descendu aux derniers degrés de sa profession.</p>
-
-<p>Comme j’étais absorbé dans ces pensées, la voiture s’arrêta: nous étions
-arrivés à Angers. Torrini nous quitta un instant pour aller demander à
-la Mairie l’autorisation de donner des représentations, et, dès qu’il
-l’eut obtenue, il se mit en devoir de s’installer sur le terrain qui lui
-était assigné.</p>
-
-<p>Ainsi que je l’ai dit, la chambre que j’habitais dans la voiture, devait
-être transformée en salle de spectacle; on me transporta donc dans une
-auberge voisine, et à ma demande, on me plaça dans un excellent
-fauteuil, près d’une fenêtre ouverte. Le temps était beau; le soleil
-apportait dans ma chambre une tiède chaleur qui me ranimait; je me
-sentais revivre, et, perdant insensiblement<a name="page_052" id="page_052"></a> cette égoïste indifférence
-que donne une souffrance continue, je retrouvai dans mon imagination
-rafraîchie toute mon activité d’autrefois.</p>
-
-<p>De ma place, je voyais Antonio et son maître, habit bas, manches
-retroussées, travailler à la construction du théâtre forain. En quelques
-heures la transformation de notre demeure fut terminée: la maison
-roulante était devenue une charmante salle de spectacle. Il est vrai de
-dire que tout y était préparé, disposé et machiné, comme pour un
-changement à vue.</p>
-
-<p>La distribution et l’organisation de cette singulière voiture sont
-restées si profondément gravées dans ma mémoire qu’il m’est facile
-encore d’en faire aujourd’hui une exacte description.</p>
-
-<p>J’ai déjà donné, plus haut, quelques détails sur l’intérieur de
-l’habitation de Torrini; je vais les compléter.</p>
-
-<p>Le lit, sur lequel j’avais reçu des soins, pendant ma maladie, se
-ployait par une ingénieuse combinaison, et rentrait, par une trappe dans
-le parquet où il occupait un très petit espace.</p>
-
-<p>Avait-on besoin de linge ou de vêtement? on ouvrait une trappe voisine
-de la précédente, et, à l’aide d’un anneau, on dressait devant soi un
-meuble à tiroir, qui semblait apparaître comme par enchantement. Un
-moyen analogue procurait une petite cheminée, qui, par une disposition
-toute particulière, chassait la fumée en dessous du foyer.</p>
-
-<p>Enfin le garde-manger, la batterie de cuisine et quelques autres
-accessoires de ménage, mystérieusement casés, se trouvaient facilement
-sous la main pour le service, et reprenaient ensuite leurs places
-respectives.</p>
-
-<p>Ce bizarre mobilier occupait, sous la voiture, tout l’emplacement
-compris entre les quatre roues, de sorte que la chambre, bien que
-suffisamment meublée, était cependant dégagée de tout embarras.</p>
-
-<p>Mais si quelque chose me surprit, ce fut surtout lorsque je vis le
-véhicule, qui mesurait à peine cinq ou six mètres, prendre tout à coup
-une extension de deux fois cette longueur. Voici par quel ingénieux
-procédé on avait obtenu ce résultat: la caisse de la voiture<a name="page_053" id="page_053"></a> était
-double, et on l’avait allongée en la tirant, ainsi que cela se pratique
-pour les tuyaux d’une lorgnette. Ce prolongement, soutenu par des
-tréteaux, présentait la même solidité que le reste de l’édifice.</p>
-
-<p>La cloison qui séparait la chambre du cabriolet avait été enlevée, de
-manière que ces deux compartiments ne formaient plus qu’une seule pièce.
-On devait recevoir le public de ce côté, et un escalier, muni d’une
-rampe, conduisait à l’entrée, devant laquelle une élégante marquise
-simulait un vestibule, où était le bureau pour les billets.</p>
-
-<p>Enfin, pour que rien ne manquât à l’aspect monumental de cette étrange
-salle de spectacle, on avait revêtu l’extérieur d’un décor simulant des
-pierres de taille et des ornements d’architecture.</p>
-
-<p>La vue de cette machine, enflammant mon imagination, m’inspira un de ces
-rêves comme peut en concevoir une tête de vingt ans; véritable château
-en Espagne qui fut longtemps le but de mon ambition mais que la
-Providence ne me permit pas de réaliser.</p>
-
-<p>Je me voyais en perspective possesseur d’une voiture semblable, mais un
-peu plus petite, en raison du genre d’exhibition que je me proposais d’y
-faire.</p>
-
-<p>Ici, je me trouve forcé d’ouvrir une parenthèse pour donner une
-explication que je crois nécessaire. J’ai tant parlé de
-prestidigitation, que l’on pourrait penser, d’après ce qui précède, que
-j’avais complétement abandonné mes idées sur la mécanique. Loin de là,
-j’étais plus que jamais passionné pour cette science; seulement, depuis
-que l’amour du merveilleux s’était emparé de mon esprit, j’en avais
-modifié les applications. Ne rêvant plus que prestiges, je les cherchais
-aussi dans mon art favori, sous formes d’automates, que je me proposais
-de mettre tôt ou tard à exécution.</p>
-
-<p>Je me voyais donc possesseur d’une voiture munie d’une scène, où je
-faisais, en imagination, fonctionner les machines que j’avais inventées
-et exécutées moi-même.</p>
-
-<p>Je m’y réservais, pour mon domicile privé, une petite pièce, dont je
-pouvais faire à ma volonté, ainsi que Torrini, une salle à manger, un
-salon ou une chambre à coucher. Là, j’avais en outre<a name="page_054" id="page_054"></a> un établi, des
-outils de mécanicien, un atelier complet, enfin, puis je voyageais de
-ville en ville, à bien petites journées, il est vrai, mais je charmais
-l’ennui de la route par le travail. Quel plaisir, aussi, je me
-promettais de marcher à pied, quand l’envie m’en prendrait, et de
-m’arrêter pour visiter les lieux intéressants! Je ne voulais rien moins
-que parcourir la France, l’Europe, le monde peut-être, en récoltant
-partout honneur, plaisir et profit.</p>
-
-<p>Au milieu de ces riantes pensées, je ne tardai pas à voir renaître mes
-forces et ma santé, et je pus espérer que Torrini me permettrait bientôt
-d’assister à une de ses représentations. Il ne tarda pas, en effet, à
-m’en faire l’agréable surprise.</p>
-
-<p>Un soir, m’aidant à descendre, il me conduisit jusqu’à son théâtre, et
-m’installa sur le premier banc de places, qu’il décorait pompeusement du
-titre de stalles.</p>
-
-<p>J’étais le premier, l’heure d’entrée pour le public n’ayant pas encore
-sonné. Torrini me laissa pour aller terminer les apprêts de sa séance,
-et, dès que je fus seul, je me recueillis, afin de pouvoir mieux
-savourer mon bonheur, car cette séance, la première de ce genre à
-laquelle j’allais assister, devait être une fête, je dirai plus, une
-véritable solennité pour moi.</p>
-
-<p>L’entrée du public vint me tirer de mes rêveries.</p>
-
-<p>J’avais d’avance calculé son empressement sur l’intérêt que je portais
-moi-même à la représentation de Torrini, et je m’attendais à soutenir un
-assaut autour de ma place. Il n’en fut rien, et, si courtes que fussent
-les banquettes, je remarquai, avec peine et surprise, qu’elles n’étaient
-pas entièrement garnies de spectateurs; chacun avait ses coudées
-franches.</p>
-
-<p>L’heure fixée pour le commencement du spectacle était arrivée. La
-sonnette résonna trois fois, le rideau s’ouvrit, et une charmante petite
-scène s’offrit à nos regards. Ce qu’elle avait surtout de remarquable,
-c’est qu’elle était entièrement dégagée de cet attirail d’instruments
-qui supplée à l’adresse de la plupart des escamoteurs. Par une
-innovation de bon goût et dont les yeux des spectateurs se trouvaient à
-merveille, quelques bougies, artistement disposées, remplaçaient cette
-prodigalité de lumière qui, à cette<a name="page_055" id="page_055"></a> époque, était l’ornement
-indispensable de tous les cabinets de <i>physique amusante</i>.</p>
-
-<p>Torrini parut, s’avança vers le public avec une grande aisance, fit,
-selon l’usage du temps, un long salut, puis annonçant, en quelques mots,
-son désir de bien faire, sollicita l’indulgence des spectateurs, et
-termina par un compliment adressé aux dames.</p>
-
-<p>Ce petit discours, bien que débité d’un ton froid et mélancolique, reçut
-du public quelques bravos encourageants.</p>
-
-<p>La séance commença au milieu du plus profond silence, chacun semblant
-disposé à lui prêter toute son attention. Quant à moi, le cou tendu, les
-yeux inquiets, l’oreille attentive, je respirais à peine, tant je
-craignais de perdre un seul mot, un seul geste.</p>
-
-<p>Je ne raconterai pas les différentes expériences dont je fus le témoin;
-elles furent toutes d’un intérêt palpitant pour moi; mais Torrini me
-sembla se surpasser encore dans les tours de cartes. Cet artiste
-possédait deux qualités bien précieuses dans la pratique de cet art, que
-l’on dit, je ne sais pourquoi, renouvelé des Grecs: c’était une adresse
-extrême et une incroyable hardiesse d’exécution. A cela, il joignait une
-manière tout aristocratique de toucher les cartes; ses mains blanches et
-soignées semblaient à peine effleurer le jeu; et son travail était
-tellement dissimulé, ses artifices, voilés par un naturel si parfait,
-que le public s’abandonnait invinciblement à une sympathique confiance.
-Sûr de l’effet qu’il produisait, il exécutait les <i>passes</i> les plus
-difficiles, avec un aplomb qu’on était bien loin de lui supposer, et
-obtenait par cela même les plus heureux résultats.</p>
-
-<p>Pour clore la séance, Torrini pria l’assemblée de désigner quelqu’un
-pour venir jouer une partie de piquet avec lui. Un monsieur monta
-aussitôt sur la scène.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, lui dit Torrini, pardonnez-moi mon indiscrétion, mais il
-m’est indispensable pour la réussite de mon expérience de connaître
-votre nom et votre profession.</p>
-
-<p>&mdash;Rien n’est plus facile, Monsieur; je me nomme Joseph Lenoir, et
-j’exerce la profession de maître de danse.</p>
-
-<p>Un autre que Torrini n’eut pas manqué en pareille circonstance<a name="page_056" id="page_056"></a> de faire
-quelque jeu de mots ou quelque plaisanterie sur le nom et la qualité de
-l’émule de Vestris; il n’en fit rien. Torrini n’avait fait cette demande
-que dans le but de gagner du temps, car il n’entrait ni dans son
-caractère, ni dans ses habitudes, de faire aucune mystification; il se
-contenta d’ajouter:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, Monsieur, de votre complaisance, et maintenant que
-nous savons qui nous sommes, nous pouvons avoir confiance l’un dans
-l’autre. Vous êtes venu, Monsieur, jouer au piquet avec moi, mais
-connaissez-vous bien ce jeu?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur, je m’en flatte.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! fit en riant Torrini, attendez, je vous prie, pour vous en
-flatter, que nous ayons joué notre partie. Toutefois, pour ne pas vous
-faire déchoir dans votre propre estime, je veux bien vous accorder que
-vous êtes très fort; mais, je vous en préviens, cela ne vous empêchera
-pas de perdre avec moi, et pourtant les conditions de la partie seront
-toutes à votre avantage.</p>
-
-<p>&mdash;Ecoutez-moi: le tour que je vais exécuter et qu’on nomme <i>le coup de
-piquet de l’aveugle</i>, exige que je sois complètement privé de la vue;
-veuillez donc me bander les yeux avec soin.</p>
-
-<p>M. Joseph Lenoir, qui, par parenthèse, portait des lunettes, était très
-méticuleux; aussi prit-il des précautions inouïes dans l’accomplissement
-de sa tâche. Il commença par poser sur les yeux du patient des étoupes
-en coton qu’il recouvrit successivement de trois épais bandeaux, et,
-comme si cette quadruple cloison ne devait pas suffire pour aveugler son
-antagoniste, il lui entoura encore la tête d’un énorme châle dont il
-serra très étroitement les extrémités.</p>
-
-<p>J’ignore comment Torrini put tenir, sans étouffer, sous ces chaudes
-enveloppes; pour moi, mon front ruisselait de sueur, tant je souffrais
-de le voir ainsi empaqueté! Ne connaissant pas alors toutes les
-ressources dont cet habile prestidigitateur pouvait disposer, je n’étais
-pas sans inquiétude sur l’issue de son expérience, et mon anxiété fut
-portée à son comble, lorsque je l’entendis s’adresser en ces termes à
-son adversaire:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Lenoir, ayez la bonté de vous asseoir, en face de<a name="page_057" id="page_057"></a> moi, à
-cette table; j’ai encore un petit service à réclamer de votre
-obligeance, avant de commencer la partie. Grâce à vos soins, je suis
-entièrement privé de la vue. Ce n’est pas assez; pour que mon
-<i>incapacité</i> soit complète, il faut que vous me liiez les mains.</p>
-
-<p>Monsieur Lenoir releva ses lunettes et regarda Torrini d’un air
-stupéfait. Mais ce dernier, avançant tranquillement les bras sur la
-table, et mettant ses deux pouces en croix:&mdash;Allons, Monsieur,
-attachez-moi cela solidement.</p>
-
-<p>Le maître de danse prit une corde placée près de lui, et s’acquitta de
-ce nouveau travail avec autant de conscience qu’il en avait montré
-précédemment.</p>
-
-<p>&mdash;Suis-je maintenant aveugle et privé de l’usage de mes mains, dit
-Torrini, en s’adressant à son vis-à-vis.</p>
-
-<p>&mdash;J’en ai la certitude, répondit Joseph Lenoir.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! alors, commençons la partie. Mais, dites-moi d’abord en
-quelle couleur vous voulez être repic?</p>
-
-<p>&mdash;En trèfle.</p>
-
-<p>&mdash;Soit! veuillez distribuer vous-même les cartes, en les donnant, par
-deux ou par trois, à votre gré. Lorsque les jeux seront faits, vous
-pourrez, je vous le permets encore, choisir celui que vous jugerez le
-plus convenable pour déjouer le pic annoncé.</p>
-
-<p>Le plus grand silence régnait dans la salle.</p>
-
-<p>&mdash;Voici les cartes mêlées, coupez, dit d’un ton railleur le maître de
-danse, qui se croyait déjà sûr de la victoire.</p>
-
-<p>&mdash;Volontiers, répondit Torrini. Et, bien qu’il fût gêné dans ses
-mouvements, il parvint aussitôt à satisfaire son adversaire.</p>
-
-<p>Les cartes ayant été distribuées, M. Lenoir déclara qu’il gardait celles
-qui se trouvaient devant lui.</p>
-
-<p>&mdash;Très-bien, dit Torrini. Vous avez désiré, je crois, d’être repic en
-trèfle?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Suivez donc mon jeu. J’écarte les sept de pique, de cœur et de
-carreau et mes deux huit; ma rentrée me donne alors une quinte en
-trèfle, quatorze de Dames et quatorze de Rois, avec lesquels je vous
-fais repic; comptez, Monsieur, et vérifiez.<a name="page_058" id="page_058"></a></p>
-
-<p>Torrini disait vrai; des bravos unanimes accueillirent ce coup d’éclat,
-en même temps que des plaisanteries reconduisaient jusqu’à sa place le
-pauvre maître de danse qui, tout interdit et confus de sa défaite,
-s’était empressé de quitter la scène.</p>
-
-<p>La séance terminée, j’exprimai à Torrini le plaisir que m’avaient fait
-éprouver ses expériences, et je lui fis de sincères compliments sur
-l’adresse qu’il avait déployée, pendant toute la soirée, et plus
-particulièrement encore dans son dernier tour.</p>
-
-<p>&mdash;Ces félicitations me flattent d’autant plus de votre part, me
-répondit-il en souriant, que je sais maintenant qu’elles me viennent,
-sinon d’un confrère, au moins d’un amateur, qui doit à coup sûr posséder
-une certaine habileté dans l’escamotage.</p>
-
-<p>Je ne sais qui des deux, de Torrini ou de moi, fut le plus charmé des
-compliments que nous venions de nous adresser réciproquement; mais je
-dois avouer que, pour ma part, je fus très sensible à l’opinion
-favorable qu’il avait conçue de mes talents. Une chose m’intriguait
-cependant: je n’avais jamais dit un mot de ma passion pour la
-prestidigitation; comment donc avait-il pu la connaître?</p>
-
-<p>Il devina ma pensée et ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes étonné de voir vos secrets ainsi pénétrés, n’est-ce pas, et
-vous voudriez bien savoir comment je m’y suis pris pour les découvrir?
-Je vous le dirai volontiers.</p>
-
-<p>&mdash;Ma salle est petite; il m’est donc facile, quand je suis en scène,
-d’embrasser d’un coup-d’œil toutes les physionomies, et de voir les
-différentes impressions que je produis sur mes spectateurs. Je vous ai
-observé particulièrement, et j’ai pu, en suivant la direction de vos
-regards, juger ce qui se passait dans votre esprit. Ainsi, lorsque je me
-livrais à quelque paradoxe amusant, dans le but d’attirer l’attention du
-public du côté opposé à l’endroit où devait se faire le travail de
-l’escamotage, vous seul de tout l’auditoire, évitant le piége, vous
-teniez constamment vos yeux fixés là où s’accomplissait le tour dont
-vous guettiez l’exécution.</p>
-
-<p>Quant à mon coup de piquet, bien que je n’aie pu vous apercevoir<a name="page_059" id="page_059"></a> tandis
-que je l’exécutais, j’ai des raisons pour être assuré que vous ne le
-connaissez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez deviné très juste, mon cher sorcier, et je ne puis
-disconvenir aussi que dans mes moments de loisir, je me sois amusé à
-quelques-uns de ces exercices, pour lesquels je me suis toujours senti
-une certaine inclination.</p>
-
-<p>&mdash;Inclination! Permettez-moi de vous dire, mon enfant, que ce mot n’est
-pas celui qui convient ici; vous avez plus que de l’inclination pour
-l’escamotage; vous avez de la passion. Voici, du reste, sur quelles
-observations j’ai basé cette opinion. Ce soir, à ma séance, dès le lever
-du rideau, vos traits animés, votre œil avide, votre bouche béante et
-légèrement crispée, tout en vous dénotait des sensations vivement
-surexcitées. Votre physionomie, par exemple, portait dans ce moment là
-l’expression que doit avoir celle d’un gourmand devant une table
-somptueusement servie; ou plutôt celle d’un avare couvant du regard son
-trésor. Pensez-vous qu’avec de tels indices il soit besoin d’être
-sorcier pour avoir découvert tout l’empire que l’escamotage exerce sur
-votre esprit?</p>
-
-<p>J’allais répondre à Torrini et lui donner raison, quand tirant sa montre
-et me la mettant sous les yeux: «Voyez, me dit-il, l’heure est avancée:
-il est temps pour un convalescent de prendre du repos; nous continuerons
-cette conversation dans un moment plus convenable pour votre santé.» A
-ces mots, mon docteur me conduisit à ma chambre, et, après avoir
-consulté mon pouls, dont il parut satisfait, il me quitta.</p>
-
-<p>Malgré le plaisir que j’éprouvais à causer, je ne fus pas fâché
-cependant de me trouver seul, car j’avais mille souvenirs à évoquer. Je
-voulais revoir encore en imagination les expériences qui m’avaient le
-plus vivement frappé, mais ce fut en vain.</p>
-
-<p>Une pensée dominait toutes les autres, et me causait un serrement de
-cœur dont je ne pouvais me défendre. Je cherchais, sans pouvoir y
-parvenir, à me rendre compte des motifs du peu d’empressement du public
-pour les représentations intéressantes de Torrini.<a name="page_060" id="page_060"></a></p>
-
-<p>Ce motif, Antonio me le fit connaître plus tard, et il est trop curieux
-pour que je le passe sous silence. D’ailleurs, j’y trouve l’occasion de
-faire connaître, dès maintenant, au lecteur, une variété très curieuse
-de cette grande famille des banquistes, famille originale, multiple, peu
-ou mal étudiée jusqu’à présent, et dont plus tard j’essaierai
-d’esquisser les mille physionomies.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>J’ai dit que nous étions arrivés à Angers, en temps de foire; or, parmi
-les nombreux entrepreneurs d’amusements qui sollicitaient à l’envi la
-présence et l’argent des Angevins, se trouvait un autre escamoteur,
-nommé Castelli.</p>
-
-<p>Pas plus que Torrini, celui-ci n’était italien. Je dirai plus tard le
-véritable nom de Torrini et les raisons qui l’avaient décidé à le
-changer contre celui que nous lui connaissons. Quant à son confrère, il
-était normand d’origine, et il n’avait pris le nom de Castelli, que pour
-se conformer à l’usage adopté par le grand nombre des escamoteurs de
-cette époque, qui pensaient inspirer plus de confiance en s’attribuant
-une origine italienne.</p>
-
-<p>Castelli était loin de posséder l’adresse merveilleuse de Torrini, et
-ses séances même ne présentaient aucun intérêt sous le rapport de la
-prestidigitation; mais il pensait comme Figaro <i>que le savoir-faire vaut
-mieux que le savoir</i>, et il le prouvait par ses nombreux succès.
-Vraiment cet homme était le charlatanisme incarné et rien ne lui coûtait
-pour piquer la curiosité publique. On voyait, chaque jour, sur ses
-gigantesques affiches, l’annonce de quelque nouveau prodige. Ce prodige
-n’était en réalité qu’une déception, et le plus souvent même une
-mystification pour les spectateurs; mais il se résumait toujours dans
-rencaissement d’une bonne recette: donc le tour était bon. Le public
-venait-il à se fâcher d’être pris pour dupe? Castelli connaissait l’art
-de se tirer d’un mauvais pas et de mettre les rieurs de son côté: il
-lançait avec assurance au parterre quelques lazzis baragouinés en
-mauvais italien et auxquels il était impossible de résister. Le public
-riait et se trouvait désarmé.</p>
-
-<p>D’ailleurs, on doit se rappeler aussi qu’à cette époque, l’escamotage<a name="page_061" id="page_061"></a>
-ne faisait pas, comme aujourd’hui, l’objet d’une représentation
-sérieuse; on allait à ces sortes de séances avec l’intention de rire aux
-dépens des victimes de l’escamoteur, dût-on subir soi-même les attaques
-du mystificateur.</p>
-
-<p>Il faut avoir vu le mystificateur par excellence, le célèbre
-physico-ventriloque de l’époque, Comte, enfin, pour se faire une idée du
-sans-façon avec lequel on en agissait envers le public. Ce physicien, si
-gracieux et si galant envers les dames, était impitoyable envers les
-hommes. Il lui semblait que les <i>cavaliers</i> (comme on disait alors)
-fussent prédestinés à servir aux distractions du <i>beau sexe</i>.</p>
-
-<p>Mais n’anticipons pas sur la biographie du <i>Physicien du Roi</i>, qui doit
-prendre place dans ce volume et dont nous ne voulons pas déflorer
-l’intéressante esquisse.</p>
-
-<p>Le jour même où j’avais assisté à la séance donnée par Torrini, les
-affiches de Castelli étalaient cette annonce, dont la singularité, il
-faut l’avouer, était bien faite pour tenter la curiosité du public:</p>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""
-style="border:8px double black;
-margin-left:auto;margin-right:auto;max-width:60%;">
-<tr><td align="center"
-style="border-bottom:2px solid black;">
-<b>THÉATRE DU SIGNOR CASTELLI.</b></td></tr>
-<tr><td align="center">
-Aujourd’hui 10 Août 1828,<br />
- Avec la permission de M. le Maire de cette Ville,<br />
- <b><big><big><big>L</big></big></big><big><big>E SIGNOR</big></big> <big><big><big>CASTELLI</big></big></big></b><br />
- Premier Prestidigitateur des deux Hémisphères,<br />
- <b>Mangera<br />
- <big>U N &nbsp; H O M M E &nbsp; V I V A N T.</big></b><br />
-NOTA.&mdash;Pour que le Public soit bien persuadé que le Spectateur
-qui sera mangé n’est point un Compère, le signor CASTELLI
-admettra toute personne qui voudra bien l’honorer de sa confiance.
-Le signor CASTELLI s’engage en outre à verser le produit
-de sa recette dans la caisse du Bureau de Bienfaisance de la ville
-d’Angers, dans le cas où il refuserait de faire l’expérience promise.
-</td></tr>
-</table>
-
-<p>A ce séduisant appel, la ville entière, mise en émoi, s’était
-précipitée<a name="page_062" id="page_062"></a> en foule à la porte de l’escamoteur; on s’était poussé,
-coudoyé, bousculé pour avoir des places, et même des billets avaient été
-payés le double de leur valeur par des retardataires, jaloux d’assister
-à pareil spectacle.</p>
-
-<p>Mais le nouveau tour qui fut joué dans cette séance par l’escamoteur fut
-en tous points digne de ceux qu’on avait déjà cités de lui.</p>
-
-<p>Castelli, après avoir exécuté diverses expériences d’un intérêt
-secondaire, en était enfin à celle qui faisait palpiter d’impatience les
-spectateurs même les plus calmes.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, dit-il alors en s’adressant au public, nous allons passer
-au dernier tour de ma séance. J’ai promis de manger, pour mon souper, un
-homme vivant; je vais tenir ma promesse. Que le courageux spectateur qui
-veut bien consentir à me servir de pâture (Castelli prononça ce dernier
-mot avec l’expression d’un véritable cannibale) se donne la peine de
-monter sur ma scène.</p>
-
-<p>Deux victimes vinrent immédiatement s’offrir en holocauste.</p>
-
-<p>Par un effet du hasard, les deux individus offraient un contraste
-parfait.</p>
-
-<p>Castelli, qui entendait l’art de la mise en scène, en profita
-habilement. Il les plaça côte à côte, le visage tourné vers les
-spectateurs, puis, après avoir toisé des pieds à la tête l’un d’eux,
-grand gaillard sec et efflanqué, au teint jaune et bilieux:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, lui dit-il avec une politesse affectée, mon intention n’est
-pas de vous humilier, mais j’ai le regret de vous dire qu’en fait de
-nourriture, je suis entièrement du goût de M. le curé. Comprenez-vous?</p>
-
-<p>Le grand homme sec parut un instant chercher la solution d’un problème,
-et finit par se gratter l’oreille, geste significatif qui, chez toutes
-les nations civilisées ou barbares, se traduit par ces mots: je ne
-comprends pas.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais me faire comprendre, reprit Castelli, d’un ton visant à la
-mystification. Sachez donc que M. le curé n’aime pas les os; on le dit
-du moins dans les jeux innocents, et je viens de vous le déclarer, je
-partage l’antipathie de M. le curé sur ce point; vous pouvez donc vous
-retirer, je ne vous retiens plus. Et Castelli de faire<a name="page_063" id="page_063"></a> force
-salutations exagérées à son visiteur éconduit, qui se hâta de regagner
-sa place.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant à nous deux, Monsieur, fit l’escamoteur, en s’adressant à
-celui qui restait:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, mon gros ami, vous consentez donc à être mangé tout vif?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur, j’y consens d’autant plus volontiers que je suis venu
-ici pour cela.</p>
-
-<p>On apporta au même instant une gigantesque salière.</p>
-
-<p>Le gros garçon regardait d’un air ébahi, semblant demander quel pouvait
-être l’usage de cet étrange ustensile.</p>
-
-<p>&mdash;N’y faites pas attention, lui dit Castelli. Je mange d’ordinaire très
-épicé, ainsi permettez-moi de vous saler et poivrer, comme j’ai
-l’habitude de faire.</p>
-
-<p>Et il se mit à saupoudrer le malheureux d’une poudre blanche qui,
-s’attachant à son visage, à ses mains, à ses vêtements, lui donna
-bientôt la plus singulière physionomie.</p>
-
-<p>Le gros garçon qui, au début de cette petite scène, essayait de lutter
-d’entrain et de gaîté avec l’escamoteur, ne riait plus du tout et
-semblait désirer ardemment la fin de la plaisanterie.</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà, maintenant, ajouta Castelli en roulant des yeux effrayants,
-mettez-vous à genoux, élevez vos deux mains au-dessus de la tête et
-joignez-les en forme de paratonnerre.... Fort bien, mon ami, on dirait
-vraiment que vous n’avez fait d’autre métier de votre vie que de vous
-faire manger. Allons, faites votre prière et je commence mon repas.... Y
-êtes-vous?....</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur, murmura le gros garçon devenu blême d’émotion. J’y
-suis!</p>
-
-<p>Aussitôt Castelli saisit dans sa bouche le bout des doigts du patient et
-les mord d’une telle force, que ce dernier, comme poussé par un ressort,
-se redresse tout d’un trait, en s’écriant avec énergie:</p>
-
-<p>&mdash;Sacredié! Monsieur, faites donc attention, vous me faites mal!</p>
-
-<p>&mdash;Comment! je vous fais mal, dit Castelli avec le plus grand calme; ah
-çà, mais que direz-vous donc quand j’en arriverai à votre tête? C’est
-certainement par enfantillage que vous criez ainsi<a name="page_064" id="page_064"></a> à la première
-bouchée. Voyons, soyez raisonnable, laissez-moi continuer; j’ai une faim
-d’enfer et vous me faites languir.</p>
-
-<p>Et Castelli le poussant par les épaules voulait lui faire reprendre sa
-position. Mais le gros garçon résistait de toutes ses forces en criant
-d’une voix altérée par la frayeur: je ne veux plus! je vous dis que je
-ne veux plus! ça fait trop de mal. Enfin, par un effort suprême, il
-s’échappa des mains de l’escamoteur.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, le public, qui entrevoyait le dénouement de cette
-plaisante scène, remplissait la salle de bruyants éclats de rire. Ce ne
-fut qu’à grand’peine que Castelli parvint à se faire entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, dit-il en affectant le ton du plus grand désappointement,
-vous me voyez à la fois surpris et fort contrarié de la fuite de ce
-Monsieur, qui n’a pas eu le courage de se voir manger entièrement.
-J’attends maintenant quelqu’un qui veuille bien le remplacer, car, loin
-de reculer devant l’accomplissement de ma promesse, je me trouve dans de
-si heureuses dispositions, que je m’engage, après avoir mangé le premier
-spectateur qui se présentera, à en manger un second, puis un troisième,
-et enfin, pour me rendre digne de vos suffrages et de vos
-applaudissements, je promets de dévorer la salle entière.</p>
-
-<p>Cette plaisanterie eut encore un immense succès de rire; mais la farce
-était jouée, et personne ne se présentant de nouveau pour être dévoré,
-chacun prit le parti d’aller digérer chez lui la mystification dont il
-avait eu sa part.</p>
-
-<p>Si de semblables manœuvres réussissaient, on conçoit qu’il devait
-rester peu de monde pour Torrini. Voulant toujours conserver une
-certaine dignité vis-à-vis du public, cet homme consciencieux
-n’annonçait sur ses affiches que des expériences qu’il exécutait
-réellement, et, s’il tâchait parfois d’en rendre les titres attrayants,
-il demeurait néanmoins dans les limites de la plus exacte vérité.<a name="page_065" id="page_065"></a></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h2>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Confidences d’Antonio.&mdash;Comment on peut provoquer les applaudissements
-et les ovations du public.&mdash;Le comte de....., banquiste.&mdash;Je répare un
-automate.&mdash;Atelier de mécanicien dans une voiture.&mdash;Vie nomade: heureuse
-existence.&mdash;Leçons de Torrini; ses principes sur l’escamotage.&mdash;Un</span>
-<i>grec</i> <span class="smcap">du grand monde, victime de son escroquerie.&mdash;L’escamoteur
-Comus.&mdash;Duel aux coups de piquet.&mdash;Torrini est proclamé
-vainqueur.&mdash;Révélations.&mdash;Nouvelle catastrophe.&mdash;Pauvre Torrini!</span></p>
-
-<p>Le lendemain de la séance, Antonio, selon son habitude, vint s’informer
-de ma santé.</p>
-
-<p>J’ai déjà dit que ce garçon possédait un charmant caractère: toujours
-gai, toujours chantant, son fonds de bonne humeur était intarissable et
-ramenait, souvent la gaîté dans notre intérieur, qui sans cela eût été
-fort triste.</p>
-
-<p>En ouvrant ma porte, il avait interrompu un air d’opéra qu’il fredonnait
-depuis le bas de l’escalier.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! mon petit signor, me dit-il dans un français pittoresquement
-mêlé d’italien, comment va la santé ce matin?</p>
-
-<p>&mdash;Très bien, Antonio, très bien, merci.<a name="page_066" id="page_066"></a></p>
-
-<p>&mdash;Ah oui! très bien, Antonio, très bien! et mon Italien cherchait à
-reproduire l’intonation de ma voix, je vous crois, mon cher malade, mais
-cela ne vous empêchera pas de prendre cette potion que vous envoie le
-docteur mon maître.</p>
-
-<p>&mdash;J’y consens, mais, en vérité, ce médicament devient du superflu, car
-j’éprouve maintenant un bien-être indéfinissable qui me fait présager
-que, bientôt revenu à la santé, il ne me restera plus qu’à vous
-remercier de vos bons soins, vous et votre maître, et à m’acquitter
-envers lui des dépenses occasionnées par ma maladie.</p>
-
-<p>&mdash;Per Diou! que dites-vous là, s’écria Antonio, penseriez-vous à nous
-quitter? Oh! j’espère bien que non.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison, Antonio, je n’y pense pas aujourd’hui, mais j’y
-penserai dès que je serai en état de le faire. Vous devez comprendre,
-mon ami, que malgré tout le chagrin que me causera notre séparation, il
-faudra bien en arriver là. J’ai hâte de retourner à Blois pour rassurer
-ma famille, qui doit être dans une mortelle inquiétude.</p>
-
-<p>&mdash;Votre famille ne saurait être inquiète, puisque, pour tranquilliser
-votre père, vous lui avez écrit que votre indisposition n’ayant pas eu
-de suites, vous vous étiez dirigé vers Angers pour y chercher du
-travail.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai, mais...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mais, interrompit Antonio, vous n’aurez aucune bonne raison à me
-donner; je vous répète que vous ne pouvez pas nous quitter. D’ailleurs,
-ajouta-t-il en baissant la voix, si je vous disais quelque chose, je
-suis sûr que vous seriez de mon avis.</p>
-
-<p>Antonio s’arrêta, parut lutter un instant contre le désir qu’il qu’il
-avait de me faire une confidence, puis se décidant enfin: «Ah bast!
-fit-il résolument, puisque c’est nécessaire, je n’hésite plus.</p>
-
-<p>&mdash;Vous parliez tout à l’heure de vous acquitter envers mon maître,
-sachez donc que c’est plutôt lui qui se trouverait votre obligé.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous comprends pas.<a name="page_067" id="page_067"></a></p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, écoutez-moi, mon cher ami, dit Antonio d’un air mystérieux,
-je vais m’expliquer. Vous n’ignorez pas que notre pauvre Torrini est
-affecté d’une maladie très grave qui lui tient là (Antonio posa le doigt
-sur son front). Or, depuis que vous êtes avec nous, depuis que, dans une
-douce illusion de sa folie, il croit trouver en vous une ressemblance
-avec son fils, mon maître, grâce à cette bienfaisance hallucination,
-perd tous les jours de sa tristesse et se livre même par moments à
-quelques courts accès de gaîté. Hier, par exemple, pendant sa séance,
-vous l’ayez vu deux ou trois fois égayer son public, ce qui ne lui était
-pas, arrivé depuis longtemps.</p>
-
-<p>Ah! mon cher, continua Antonio devenant de plus en plus communicatif, si
-vous l’aviez vu avant le fatal événement, alors qu’il jouait sur les
-plus grands théâtres d’Italie. Quel esprit! quelle verve! quel entrain!
-Hélas! qui aurait pu dire à cette époque qu’on verrait un jour le Comte
-de..... Antonio se reprit vivement, qu’on verrait le célèbre Torrini
-réduit à jouer dans une barraque, en concurrence avec le dernier des
-saltimbanques, lui, le prestidigitateur sans rival, lui, l’artiste fêté,
-qu’on appelait partout le beau, l’élégant Torrini. Du reste, ce n’était
-que justice, car il éclipsait les plus riches par son luxe et par la
-distinction de ses manières, et jamais prestidigitateur ne mérita par
-son talent et son adresse de plus légitimes acclamations.</p>
-
-<p>Cependant, vous avouerai-je, ajouta Antonio dans l’entraînement de ses
-confidences, que ces acclamations étaient quelquefois mon œuvre?</p>
-
-<p>Sans doute le public est un intelligent appréciateur du talent; mais,
-vous le savez, il a souvent besoin d’être guidé dans les élans de son
-admiration. Je me chargeai de ce soin, et sans en rien dire à mon
-maître, je lui ménageai quelques ovations qui purent contribuer à
-étendre et à prolonger ses succès.</p>
-
-<p>Que de fois des bouquets, jetés à propos, provoquèrent l’explosion des
-sentiments de la salle entière? Que de fois aussi des murmures
-approbateurs, habilement placés, enfantèrent des trépignements
-passionnés?<a name="page_068" id="page_068"></a></p>
-
-<p>Je me rappelle encore avec plaisir une partie que j’organisai, et dans
-laquelle j’eus une réussite inespérée.</p>
-
-<p>C’était à Mantoue, à la sortie d’une représentation où le signor Torrini
-s’était vraiment surpassé; ses expériences avaient toutes été couvertes
-de frénétiques applaudissements, car, ajouta Antonio avec une certaine
-fierté, une fois lancé, l’Italien n’est pas enthousiaste à demi.</p>
-
-<p>Le public sortait en foule de la salle, lorsque mon maître quittant
-également le théâtre, monta dans sa voiture.</p>
-
-<p>A un signal donné par moi, quelques amis poussent d’éclatants bravos en
-l’honneur du prestidigitateur. Vivat Torrini! crions-nous de toute la
-force de nos poumons. Vivat Torrini! répète la foule dans une immense
-acclamation. «Il faut le conduire en triomphe,» ajoutons-nous en
-chœur, et en un instant nous dételons les chevaux et nous prenons
-leur place.</p>
-
-<p>La foule, électrisée par notre ardeur, se met elle-même à pousser aux
-roues, et finit par nous disputer l’honneur de traîner la voiture.</p>
-
-<p>Il va sans dire que loin de nous y opposer, nous laissons faire, et
-tranquilles spectateurs de la scène, nous suivons le char triomphal
-jusqu’à l’hôtel.</p>
-
-<p>Là, Torrini se débattant au milieu de la foule toujours grossissante,
-monte à grand’peine à son balcon, d’où il remercie le peuple avec tous
-les signes de l’émotion la plus vive.</p>
-
-<p>Quels succès, mon cher, quels succès nous avions alors! Je ne saurais
-mieux vous en donner l’idée, qu’en vous disant qu’à cette époque mon
-maître avait de la peine à dépenser tout l’argent que lui rapportaient
-ses séances.</p>
-
-<p>&mdash;Il est fâcheux pour votre maître, dis-je à Antonio, que moins confiant
-dans l’avenir, il n’ait pas conservé une partie de cette fortune, qu’il
-serait si heureux de retrouver aujourd’hui.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons fait souvent aussi cette réflexion, répliqua-t-il, mais
-elle n’a servi qu’à augmenter nos regrets. Comment supposer alors que la
-fortune nous tournerait si brusquement le dos? D’ailleurs, mon maître
-croyait le luxe nécessaire pour acquérir le<a name="page_069" id="page_069"></a> prestige dont il aimait à
-s’entourer, et pensait avec raison que ses prodigalités ajoutaient
-encore à la popularité que lui procurait son talent.</p>
-
-<p>Cette causerie intime semblait devoir durer longtemps encore, lorsque
-Torrini appela Antonio, qui me quitta brusquement.</p>
-
-<p>Un incident m’avait frappé dans cette conversation; c’était le moment où
-Antonio s’était repris à propos du nom de son maître. Cette remarque
-contribua à m’inspirer un vif désir de connaître l’histoire de Torrini.
-Mais je n’avais pas de temps à perdre, car la dernière représentation
-était annoncée pour le lendemain, et j’étais résolu à retourner
-immédiatement après dans ma famille.</p>
-
-<p>Je m’armai donc de courage pour vaincre la répugnance que, au dire
-d’Antonio, son maître éprouvait à parler du passé, et après le déjeûner
-que nous prîmes ensemble, j’entamai ainsi la conversation, espérant
-trouver l’occasion de l’amener à me raconter ce que je désirais tant
-savoir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous partez demain pour Angoulême, lui dis-je, j’ai le regret de ne
-pouvoir vous y suivre; il faut enfin nous séparer, quoi qu’il puisse
-m’en coûter après le service que vous m’avez rendu et les bons soins
-dont vous m’avez comblé.</p>
-
-<p>Je le priai ensuite de faire connaître à ma famille les dépenses que lui
-avait occasionnées ma maladie, et je terminai en l’assurant de ma
-profonde reconnaissance.</p>
-
-<p>Je m’attendais à entendre Torrini se récrier à l’annonce de notre
-séparation; il n’en fut rien.</p>
-
-<p>&mdash;Quelques instances que vous fassiez, me répondit-il avec la plus
-grande tranquillité, je n’accepterai rien de vous. Puis-je vous faire
-payer ce qui a été pour moi une source de bonheur? Ne parlons donc
-jamais de cela. Vous voulez me quitter, ajouta-t-il avec un sourire
-sympathique qui lui était particulier, moi, je vous dis que vous ne me
-quitterez pas.</p>
-
-<p>J’allais répliquer.</p>
-
-<p>&mdash;Je dis que vous ne me quitterez pas, reprit-il vivement, parce que
-vous n’avez aucune raison pour le faire et que, tout à l’heure,<a name="page_070" id="page_070"></a> vous en
-aurez mille pour demeurer encore quelque temps avec moi.</p>
-
-<p>D’abord, vous avez besoin de grands ménagements pour rétablir votre
-santé profondément altérée, et pour déraciner les restes d’un mal dont
-vous devez craindre le retour. En outre, j’ajouterai que j’attendais
-votre rétablissement pour vous prier de me rendre un service que vous ne
-pouvez me refuser. Il s’agit de la réparation d’un automate que je tiens
-d’un certain Opré, mécanicien hollandais, et j’en suis convaincu, vous
-vous en tirerez à merveille.</p>
-
-<p>A ces excellentes raisons, Torrini, qui craignait sans doute quelque
-indécision de ma part, joignit les plus attrayantes promesses.</p>
-
-<p>&mdash;Pour charmer votre travail, me dit-il, nous ferons de longues
-causeries sur l’escamotage, je vous expliquerai le coup de piquet qui
-vous a tant charmé, et plus tard, lorsque cette matière sera épuisée, je
-vous raconterai les événements les plus importants de mon existence.
-Vous apprendrez par mon récit ce qu’il est permis à l’homme de souffrir
-sans en perdre la vie; et les enseignements que vous tirerez d’une vie
-presque terminée, serviront peut-être à vous guider dans votre carrière
-à peine commencée. Enfin, fit-il en me tendant la main, votre présence
-contribuera, je l’espère, à chasser de mon esprit les sombres idées qui
-depuis longtemps m’assiégent et m’ôtent toute énergie.</p>
-
-<p>Je n’avais rien à répondre à d’aussi pressantes sollicitations: je me
-rendis aux désirs de Torrini.</p>
-
-<p>Le jour même, il me remit l’automate que je devais réparer.</p>
-
-<p>C’était un petit arlequin dont les fonctions consistaient à ouvrir la
-boîte dans laquelle il était enfermé, à sauter dehors pour exécuter
-quelques évolutions, et à rentrer de lui-même dans sa prison lorsqu’on
-lui en donnait l’ordre. Mais cette pièce était en si mauvais état, que
-je dus songer à la refaire presque entièrement. A cet effet, j’organisai
-un petit atelier dans la voiture, et deux jours après, assis devant mon
-établi, je commençais mon premier ouvrage en fait d’automates, tandis
-que nous roulions sur la route d’Angers à Angoulême.</p>
-
-<p>Je vivrai longtemps encore avant d’oublier les joies intimes de<a name="page_071" id="page_071"></a> ce
-voyage; la santé m’était entièrement revenue, et avec la santé la gaîté
-et le réveil de mes facultés morales.</p>
-
-<p>Notre énorme véhicule, traîné par deux chevaux, ne pouvait courir la
-poste; aussi ne faisions-nous que dix à douze lieues par jour, et encore
-fallait-il commencer la journée de bonne heure. Cependant, malgré la
-lenteur de ce trajet, jamais le temps ne s’écoula pour moi plus vite et
-plus agréablement. Ce voyage n’était-il pas en effet l’accomplissement
-de mes plus beaux rêves? Que pouvais-je désirer de plus? Installé dans
-une petite chambre bien propre, devant une fenêtre à travers laquelle je
-voyais se dérouler le riant panorama du Poitou et de l’Angoumois, je me
-trouvais au milieu de mes outils bien aimés, travaillant à la
-construction d’un automate dans lequel je voyais le premier né d’une
-nombreuse famille à venir; il m’était impossible de rien imaginer
-au-delà.</p>
-
-<p>Dès le début de notre voyage, je m’étais mis à l’ouvrage avec tant
-d’ardeur, que Torrini, toujours plein de sollicitude pour ma santé,
-avait exigé un matin que je prisse quelque distraction après chaque
-repas. Le jour même, quand nous sortîmes de table, il m’engagea, en me
-présentant un jeu de cartes, à lui montrer mon savoir-faire.</p>
-
-<p>Bien que intimidé par un spectateur aussi clairvoyant, par un juge dont
-l’adresse m’avait tant émerveillé, je m’armai de courage et je commençai
-par un de ces effets auxquels j’avais donné le nom de <i>fioritures</i>.
-Prélude brillant des tours de cartes, il n’avait pour but que d’éblouir
-les yeux, en montrant l’extrême agilité des doigts.</p>
-
-<p>Torrini me regarda faire d’un air indifférent; et j’aperçus même un
-sourire effleurer ses lèvres; j’en fus, je l’avoue, un peu désappointé,
-mais il se hâta de me consoler:</p>
-
-<p>&mdash;J’admire sincèrement votre adresse, me dit-il, mais je dois ajouter
-que je fais peu de cas de ces <i>fioritures</i>, comme vous les appelez; je
-les trouve brillantes, il est vrai, mais fort inutiles. Du reste, je
-serais curieux de savoir si vous les placeriez au commencement ou à la
-fin de vos tours de cartes.</p>
-
-<p>&mdash;Il me semble assez logique, répondis-je, de placer au commencement<a name="page_072" id="page_072"></a>
-d’une séance un exercice dont le but est de s’emparer de l’imagination
-des spectateurs.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! mon enfant, répliqua-t-il, nous différons sur ce point; moi,
-je pense qu’il ne faut les placer ni au commencement ni à la fin, mais
-en dehors de vos tours de cartes. En voici la raison:</p>
-
-<p>&mdash;Après une exposition aussi brillante, le spectateur ne verra plus dans
-vos tours que le résultat de votre dextérité, tandis qu’en affectant
-beaucoup de bonhomie et de simplicité, vous l’empêcherez d’attribuer une
-cause à vos prestiges. Vous produirez alors du surnaturel et vous
-passerez pour un véritable sorcier.</p>
-
-<p>Je me rendis complétement à ce raisonnement, d’autant plus que dès mes
-premiers travaux en escamotage, j’avais toujours considéré le naturel et
-la simplicité comme les bases essentielles de l’art de produire des
-illusions, et que je m’étais posé cette maxime (applicable seulement à
-l’escamotage), <i>qu’il faut d’abord gagner la confiance de celui que l’on
-veut tromper</i>. Je n’avais pas été conséquent avec mes principes, et j’en
-fis humblement l’aveu.</p>
-
-<p>Il faut avouer que c’est une singulière occupation pour un homme auquel
-la franchise est naturelle, que de s’exercer incessamment à dissimuler
-sa pensée et à chercher le meilleur moyen de faire des dupes. Mais ne
-pourrait-on pas dire aussi que la dissimulation et le mensonge
-deviennent des qualités ou des défauts, selon les applications qui en
-sont faites?</p>
-
-<p>Le commerçant, par exemple, ne les regarde-t-il pas comme des qualités
-précieuses pour faire valoir sa marchandise?</p>
-
-<p>La science du diplomate consiste-t-elle à tout dire avec franchise et
-simplicité?</p>
-
-<p>Enfin, n’est-il pas jusqu’à ce qu’on appelle le bon ton ou l’usage de la
-bonne compagnie, qui ne soit un charmant tissu de dissimulations et de
-tromperies?</p>
-
-<p>Quant à l’art que je cultivais, que pouvait-il être sans le mensonge?</p>
-
-<p>Encouragé par Torrini, je repris de l’assurance; je continuai à exécuter
-tous mes exercices d’escamotage, et je lui exposai plusieurs nouveaux
-principes que j’avais imaginés.<a name="page_073" id="page_073"></a></p>
-
-<p>Mon maître, cette fois, me fit quelques compliments auxquels il joignit
-de sages avis.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous conseille, me dit-il, de modérer la vivacité de votre jeu.
-Loin de mettre autant de pétulance dans vos mouvements, affectez au
-contraire une grande tranquillité; et vous éviterez ainsi ces
-étourdissantes gesticulations par lesquelles les escamoteurs en général
-croient détourner l’attention des spectateurs, lorsqu’ils ne parviennent
-qu’à les fatiguer.</p>
-
-<p>Mon professeur joignant ensuite l’exemple aux préceptes, prit le jeu de
-mes mains, et, dans les mêmes passes que j’avais exécutées, il me montra
-les finesses de la dissimulation appliquées à l’escamotage.</p>
-
-<p>J’étais dans la plus complète admiration.</p>
-
-<p>Flatté sans doute de l’impression qu’il produisait sur moi:</p>
-
-<p>&mdash;Puisque nous sommes sur le chapitre des tours de cartes, me dit
-Torrini, je vais vous donner l’explication de mon coup de piquet; mais
-avant, il est nécessaire que je vous montre un instrument qui sert à son
-exécution.</p>
-
-<p>Torrini alla chercher une petite boîte qu’il me remit.</p>
-
-<p>Vingt fois je retournai l’instrument sans pouvoir en comprendre les
-fonctions.</p>
-
-<p>&mdash;Vous chercheriez en vain, me dit-il, vous ne trouveriez pas. Quelques
-mots pourraient vous mettre sur la voie, mais je préfère, si pénibles
-que soient pour moi les souvenirs que je vais évoquer, vous raconter
-comment cette boîte est tombée entre mes mains, et dans quel but elle
-avait été primitivement imaginée.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a vingt-cinq ans environ, j’habitais Florence, où j’exerçais la
-profession de médecin; je n’étais pas alors escamoteur, ajouta-t-il avec
-un profond soupir, et plût au ciel que je ne l’eusse jamais été!</p>
-
-<p>Parmi les jeunes gens de mon âge que je fréquentais, je m’étais
-particulièrement lié avec un Allemand, nommé Zilberman.</p>
-
-<p>Comme moi, Zilberman était docteur, mais comme moi aussi, docteur sans
-clientèle. Nous passions ensemble la plus grande partie des heures de
-loisir que nous laissait l’exercice de notre profession;<a name="page_074" id="page_074"></a> c’est vous
-dire que nous nous quittions à peine. Nos goûts étaient à peu près les
-mêmes, sauf un point sur lequel nous différions essentiellement.</p>
-
-<p>Zilberman aimait passionnément le jeu, moi je n’y trouvais aucun
-attrait. Il fallait même que mon antipathie pour les cartes fût alors
-bien forte pour que je ne cédasse pas à la contagion de l’exemple, car
-mon ami réalisait des bénéfices considérables qui lui permettaient de
-mener un train de grand seigneur, tandis que moi, tout en vivant avec la
-plus stricte économie, je contractais des dettes.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en fût, nous vivions, Zilberman et moi, dans la plus
-fraternelle intimité. Sa bourse m’était souvent ouverte; mais j’en usais
-avec d’autant plus de discrétion, que j’ignorais quand je pourrais lui
-rendre ce qu’il me prêtait. Sa délicatesse et sa générosité envers moi
-me portaient à croire qu’il était franc et loyal envers tout le monde.
-Je me trompais!</p>
-
-<p>Un jour, il y avait quelques heures à peine que je l’avais quitté,
-lorsqu’un de ses domestiques vint en toute hâte m’annoncer que,
-dangereusement blessé, son maître me priait de me rendre auprès de lui.</p>
-
-<p>J’y courus aussitôt.</p>
-
-<p>Mon malheureux ami, le visage couvert d’une pâleur mortelle, gisait
-étendu sur son lit.</p>
-
-<p>Surmontant ma douleur, je m’approchai pour le secourir.</p>
-
-<p>Zilberman m’arrêta, me fit signe de m’asseoir, congédia les personnes
-qui l’entouraient et, après s’être assuré que nous étions seuls, il me
-pria de l’écouter.</p>
-
-<p>Sa voix, affaiblie par d’horribles souffrances, arrivait à peine à mon
-oreille; je fus obligé de me pencher vers lui.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher Edmond, me dit-il, un homme m’a traité d’escroc... je l’ai
-provoqué en duel..., nous nous sommes battus au pistolet, et j’ai reçu
-sa balle en pleine poitrine.</p>
-
-<p>Et comme j’insistais près de Zilberman pour lui donner des soins.</p>
-
-<p>&mdash;C’est inutile, mon ami; je sens que je suis frappé à mort; il<a name="page_075" id="page_075"></a> me
-reste à peine le temps de vous faire une confidence pour laquelle je
-réclame toute votre indulgente amitié.... Sachez, ajouta-t-il en me
-tendant une main déjà glacée, que je n’ai point été injustement
-insulté... J’ai la honte de vous avouer que, depuis longtemps, je vis au
-dépens des dupes que je fais.... Secondé par une fatale adresse et plus
-encore par un instrument que j’ai imaginé, je trichais journellement au
-jeu.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! vous, Zilberman? fis-je en retirant vivement ma main de la
-sienne.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, moi, répondit le moribond, qui d’un regard suppliant sembla me
-demander grâce;...</p>
-
-<p>Edmond, ajouta-t-il, en réunissant tout ce qui lui restait de forces, au
-nom de notre ancienne amitié ne m’abandonnez pas..... pour l’honneur de
-ma famille, qu’on ne retrouve pas ici la preuve de mon infamie. Je vous
-en conjure, débarrassez-moi de cet instrument, faites le disparaître. Il
-découvrit son bras auquel était fixée une petite boîte.</p>
-
-<p>Je la détachai, et, ainsi que vous, mon enfant, je la regardai sans y
-rien comprendre.</p>
-
-<p>Ranimé par un reste de sa coupable passion, Zilberman ajouta avec
-l’expression de la plus vive admiration: Voyez pourtant comme c’est
-ingénieux! Cette boîte peut s’attacher au bras sans en augmenter
-visiblement le volume. On y met des cartes que l’on a disposées à son
-gré. Lorsqu’il s’agit de couper, on place sans affectation la main sur
-le jeu qui se trouve sur la table, de manière à le cacher tout entier;
-on presse la détente que vous voyez là, en appuyant légèrement le bras
-sur le tapis, et aussitôt, les cartes préparées sortent, tandis qu’une
-pince vient subtilement saisir l’autre jeu et le ramène dans la boîte.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, pour la première fois, mon instrument a mal fonctionné; la
-pince a laissé une carte sur la table.... mon adversaire.....</p>
-
-<p>Zilberman ne put terminer la phrase..... il avait rendu le dernier
-soupir.</p>
-
-<p>Les confidences de Zilberman, sa mort, m’avaient jeté hors de<a name="page_076" id="page_076"></a> moi-même,
-ajouta Torrini, je me hâtai de sortir de sa chambre. Rentré chez moi, je
-me mis à réfléchir sur ce qui venait de se passer, et pensant que ma
-liaison trop connue avec ce malheureux ne me permettait plus de rester à
-Florence, je me décidai à partir pour Naples.</p>
-
-<p>J’emportai avec moi la fatale boîte, sans prévoir l’usage que j’en
-pourrais faire un jour, et pendant longtemps je la laissai de côté.
-Cependant, quand je me livrai à l’escamotage, j’y songeai pour
-l’exécution de mon coup de piquet, et l’heureuse application que j’en
-fis me valut un de mes plus beaux succès de prestidigitateur.</p>
-
-<p>A ce souvenir, les yeux de Torrini s’animèrent d’un éclat inaccoutumé,
-et me firent pressentir un récit intéressant. Il continua en ces termes:</p>
-
-<p>Un escamoteur nommé Comus<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, possédait un coup de piquet qu’il
-exécutait, il faut le dire, avec une merveilleuse adresse. Les éloges
-qu’on lui prodiguait à ce sujet le rendaient très glorieux; aussi ne
-manquait-il jamais de mettre sur ses affiches que seul il pouvait
-exécuter ce tour incomparable, portant ainsi un défi à tous les
-prestidigitateurs en renom. J’avais alors quelque réputation. Cette
-prétention de Comus me piqua vivement; je connaissais sa manière de
-faire, et, par cette raison, sachant mon coup de piquet bien supérieur
-au sien, je résolus de relever le gant qu’il jetait à la face de tous
-ses rivaux.</p>
-
-<p>Je me rendis donc à Genève, où il se trouvait, et je lui proposai une
-représentation commune, dans laquelle un jury serait chargé de prononcer
-sur notre mérite respectif.</p>
-
-<p>Comus accepta avec empressement, et, au jour fixé, un nombre immense de
-spectateurs accourut pour nous voir opérer.</p>
-
-<p>En sa qualité de doyen, mon adversaire commença. Mais, mon cher Robert,
-pour que vous puissiez, comme le jury, comparer nos<a name="page_077" id="page_077"></a> deux manières de
-faire, je vais d’abord vous dire comment il exécuta sa partie.</p>
-
-<p>S’étant fait donner un jeu, il le décacheta, le fit mêler, puis le
-reprenant, brouilla les cartes par une feinte maladresse, de manière
-qu’elles se trouvèrent face contre face ou dos à dos. Ce dérangement,
-qui semblait un effet du hasard, lui procura l’occasion de manipuler le
-jeu, tout en ayant l’air de le remettre dans un ordre convenable; aussi,
-quand il eut terminé, je reconnus, comme je m’y attendais, qu’il avait
-marqué d’un petit pli, à peine perceptible, certaines cartes qui
-devaient lui donner une dix-huitième majeure, un roi, un quatorze d’as.</p>
-
-<p>Cela fait, Comus remit le jeu à son partenaire en le priant de le mêler
-de nouveau, et pendant ce temps il se fit bander les yeux; précaution
-inutile, soit dit en passant, car quel que soin que l’on prenne pour
-priver quelqu’un de la vue par ce moyen, la proéminence du nez laisse
-toujours un vide suffisant pour qu’on y voie distinctement.</p>
-
-<p>Quand le partenaire eut fini, Comus prit encore le jeu comme pour le
-mêler à son tour, mais vous comprenez facilement qu’il ne s’agissait
-pour lui, cette fois, que de disposer les cartes de manière à ce que
-celles qu’il avait marquées lui échussent dans la distribution que
-ferait son adversaire.</p>
-
-<p>Le <i>saut de coupe</i>, comme vous le savez, neutralise l’action de couper;
-par conséquent Comus était sûr du succès.</p>
-
-<p>En effet, les choses se passèrent ainsi, et de chaleureux
-applaudissements accueillirent la victoire de mon antagoniste.</p>
-
-<p>J’ai lieu de croire, pourtant, que grand nombre de ces bravos lui
-étaient accordés surtout par des amis et des compères, car, lorsque je
-me présentai à mon tour pour exécuter ma partie, un murmure
-désapprobateur accueillit mon entrée en scène. Le mauvais vouloir des
-spectateurs était même si manifeste, qu’il eût suffi pour m’intimider
-si, à cette époque, je n’avais été en quelque sorte cuirassé contre
-toutes les appréciations ou préventions du public.</p>
-
-<p>Les spectateurs étaient loin de s’attendre à la surprise que je<a name="page_078" id="page_078"></a> leur
-ménageais. Au lieu de réclamer un partenaire dans la salle, ainsi que
-l’avait mon rival, ce fut à Comus lui-même que je m’adressai pour ma
-partie.</p>
-
-<p>A cette demande, je vis chacun se regarder avec surprise. Mais quelles
-ne furent pas les exclamations, quand après avoir prié mon adversaire de
-me bander les yeux et de me lier les mains, je lui déclarai que
-non-seulement je ne toucherais pas le jeu avant de couper, mais encore
-que je le laissais libre, lorsqu’il aurait désigné dans quelle couleur
-il voulait être repic et capot, de donner les cartes par deux ou par
-trois, et de choisir enfin celui des deux jeux qui lui conviendrait!</p>
-
-<p>J’avais un jeu tout préparé<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> dans ma petite boîte; j’étais sûr<a name="page_079" id="page_079"></a> de mon
-instrument. Ai-je besoin de vous dire que je gagnai la partie?</p>
-
-<p>Grâce à ces dispositions secrètes, ma manière de faire était si simple,
-qu’il était impossible de deviner comment je m’y prenais, tandis que les
-manipulations de Comus faisaient nécessairement supposer qu’on était
-victime de sa dextérité. Je fus déclaré vainqueur à l’unanimité. Des
-bravos prolongés accueillirent cette décision, et les amis mêmes de
-Comus, délaissant mon rival, vinrent m’offrir une charmante épingle en
-or, surmontée d’un gobelet, insigne de ma profession. Cette épingle, à
-ce que m’apprit un des assistants, avait été commandée par le pauvre
-Comus, qui croyait bien qu’elle lui serait revenue.</p>
-
-<p>Je puis, ajouta Torrini, me vanter à bon droit de cette victoire, car si
-Zilberman m’avait laissé la boîte, il ne m’avait pas montré le coup de
-piquet dont j’ai imaginé moi-même les combinaisons. Ce tour n’était-il
-pas, je vous le demande, bien supérieur à celui de Comus qui, il est
-vrai, faisait illusion à la multitude, mais que le moindre
-prestidigitateur pouvait facilement deviner?</p>
-
-<p>En sa qualité d’inventeur, Torrini avait un amour-propre extrême; mais
-c’était, je crois, son seul défaut, et il le rachetait, du reste, par la
-facilité avec laquelle lui-même accordait aux autres des éloges. S’il
-attribuait à chacun la part de mérite qui lui revenait, il avait à
-cœur qu’on lui rendît la justice qui lui était due.</p>
-
-<p>Son récit terminé, je lui adressai les compliments les plus sincères,
-tant sur son invention que sur l’avantage qu’il en avait retiré
-vis-à-vis de Comus.</p>
-
-<p>Ainsi voyageant, et nous arrêtant de temps à autre pour donner des
-séances dans les villes où nous pouvions espérer faire recette, nous
-dépassâmes Limoges et nous nous trouvâmes sur la route qui mène de cette
-ville à Clermont.<a name="page_080" id="page_080"></a></p>
-
-<p>Torrini se proposait de donner quelques représentations dans le
-chef-lieu du Puy-de-Dôme, après quoi il voulait retourner directement en
-Italie, car il en regrettait le doux climat et les fanatiques ovations.</p>
-
-<p>Je comptais moi-même me séparer alors de lui. Il y avait environ deux
-mois que nous voyagions ensemble; or, c’était à peu près le terme que
-j’avais fixé pour la réparation de l’automate, et mon travail était sur
-le point d’être terminé.</p>
-
-<p>D’un autre côté, j’avais le droit de demander mon congé, sans crainte
-d’être taxé d’ingratitude. La santé de Torrini était devenue aussi bonne
-que nous pouvions l’espérer, et je lui avais donné tout le temps dont je
-pouvais raisonnablement disposer.</p>
-
-<p>Néanmoins, il me coûtait de parler encore de séparation, car mon
-professeur enchanté de mes progrès et de mon adresse, ne concevait pas
-que je puisse avoir d’autre intérêt, d’autre désir que celui de
-continuer à voyager avec lui, et de finir par être ou son suppléant ou
-son successeur.</p>
-
-<p>Sans doute, cette position m’aurait convenu à bien des égards, car, je
-l’ai dit, ma vocation était irrévocablement fixée. Mais, soit que de
-nouveaux instincts se fussent éveillés en moi, soit que l’intimité dans
-laquelle je vivais avec Torrini m’eût ouvert les yeux sur les
-inconvénients de son genre de vie, je visais maintenant plus haut qu’à
-sa succession.</p>
-
-<p>Ma détermination de partir était donc bien arrêtée: de pénibles
-circonstances retardèrent encore le moment de la séparation.</p>
-
-<p>Nous étions sur le point d’arriver à Aubusson, ville célèbre par ses
-nombreuses manufactures de tapis. Torrini et son domestique étaient sur
-le devant de la voiture; moi j’étais à mon travail; nous descendions une
-côte, et Antonio avait serré le frein puissant destiné à enrayer les
-roues de notre véhicule. Tout à coup, j’entends le bruit d’un objet qui
-se brise, puis la voiture, violemment lancée, descend avec une rapidité
-effrayante. Les moindres obstacles lui font faire des soubresauts à tout
-briser et produisent un balancement régulier qui s’accroît en nous
-menaçant d’une chute épouvantable.<a name="page_081" id="page_081"></a></p>
-
-<p>Tremblant et respirant à peine, je me cramponne à mon établi comme à une
-planche de salut et, les yeux fermés, j’attends avec terreur la mort qui
-paraît inévitable.</p>
-
-<p>Un instant nous sommes sur le point d’échapper à notre catastrophe. Nos
-vigoureux chevaux, habilement dirigés par Antonio, avaient tenu bon dans
-cette course effrénée; nous étions enfin arrivés au bas de la côte. Déjà
-même nous passions devant les premières maisons d’Aubusson, quand la
-fatalité conduit de ce côté une énorme voiture chargée de foin qui,
-sortant d’une rue transversale, vient subitement nous barrer le passage.
-Son conducteur ne s’aperçut du danger que lorsqu’il n’était plus temps
-d’y parer. La rencontre était inévitable, le choc fut terrible.</p>
-
-<p>Lancé violemment sur la cloison de ma chambre, je fus un instant étourdi
-par la douleur, mais presqu’aussitôt revenu à moi, je pus encore
-descendre de voiture et m’approcher de mes compagnons de voyage.
-Antonio, couvert de contusions sans gravité, soutenait Torrini, qui
-beaucoup plus maltraité que nous, avait le bras démis et une jambe
-cassée.</p>
-
-<p>Nos deux chevaux gisaient sur la place; ils avaient été tués sur le
-coup. Quant à la voiture, la caisse seule était à peu près intacte, le
-reste se trouvait complétement démembré.</p>
-
-<p>Un médecin, que l’on alla chercher, arriva presque en même temps que
-nous dans une auberge voisine où nous avions été conduits.</p>
-
-<p>Ici, je pus admirer la force d’âme de Torrini qui, dissimulant avec un
-courage héroïque ses vives souffrances, voulut qu’on s’occupât d’abord
-de nous avant de songer à lui. Quelques instances que nous fîmes, il
-nous fut impossible de vaincre sa résolution.</p>
-
-<p>Ma guérison et celle d’Antonio furent assez rapides; quelques jours
-suffirent pour notre entier rétablissement. Mais il n’en fut pas ainsi
-de Torrini, qui fut forcé de passer par toutes les opérations et les
-différentes phases d’une jambe cassée.</p>
-
-<p>Cet homme, qui n’avait, pour ainsi dire, de sensibilité que pour les
-chagrins passés, pour les douleurs morales, accepta avec la résignation<a name="page_082" id="page_082"></a>
-la plus philosophique les conséquences de ce nouveau malheur.</p>
-
-<p>Cependant elles pouvaient être terribles pour lui: la réparation de la
-voiture, le médecin, notre séjour forcé à l’auberge allaient lui coûter
-fort cher. Pourrait-il continuer ses représentations, remplacer ses
-chevaux perdus, etc.? Cette pensée nous causait de cruelles inquiétudes
-à Antonio et à moi. Torrini seul ne désespérait pas de l’avenir:</p>
-
-<p>&mdash;Laissez faire, disait-il avec une entière confiance en lui-même, quand
-une fois je serai rétabli, tout ira bien; que peut craindre un homme
-courageux et plein de santé? <i>Aide-toi, le Ciel t’aidera</i>, a dit notre
-bon Lafontaine; eh bien! nous nous aiderons tous les trois, et nul doute
-que nous ne sortions de ce mauvais pas.</p>
-
-<p>Afin de tenir compagnie à cet excellent homme et lui procurer quelques
-distractions, j’apportai mon établi près de son lit et, tout en
-travaillant, je repris avec lui le cours de nos conversations, qui
-avaient été si fatalement interrompues.</p>
-
-<p>Le jour vint enfin où j’eus la joie de mettre la dernière main à mon
-automate et de le faire fonctionner devant Torrini, qui en parut
-enchanté. Si notre blessé avait été moins malheureux, j’aurais profité
-de cette circonstance pour prendre congé de lui, mais pouvais-je
-abandonner en cet état l’homme qui m’avait sauvé la vie? D’ailleurs, une
-autre pensée m’était venue aussi. Quoique Torrini ne nous eût rien dit
-de sa position pécuniaire, nous croyions, Antonio et moi, nous
-apercevoir qu’elle était fort embarrassée. Mon devoir n’était-il pas de
-chercher à la relever, si cela était en mon pouvoir? Je communiquai
-certain projet à Antonio, qui l’approuva en me priant toutefois d’en
-remettre l’exécution à un peu plus tard, lorsque nous verrions que nos
-suppositions s’étaient vérifiées.</p>
-
-<p>Cependant les journées étaient bien longues près du malade, car, ainsi
-que je l’ai dit, mes travaux de mécanique se trouvaient terminés, et
-l’escamotage était un sujet de conversation depuis longtemps épuisé.</p>
-
-<p>Un jour que nous nous regardions, Torrini et moi, sans trouver<a name="page_083" id="page_083"></a> une
-parole à échanger, je me souvins de la promesse qu’il m’avait faite de
-me raconter l’histoire de sa vie, et je la lui rappelai.</p>
-
-<p>A cette demande, Torrini soupira.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit-il, si je pouvais supprimer de mon récit de tristes souvenirs,
-ce serait un bonheur pour moi de vous raconter quelques belles pages de
-ma vie d’artiste. Quoi qu’il en soit, ajouta-t-il, c’est une dette que
-j’ai contractée envers vous, je dois m’acquitter.</p>
-
-<p>Ne vous attendez pas à ce que je vous raconte jour pour jour toute mon
-existence, ce serait beaucoup trop long et pour vous et pour moi. Je
-veux seulement citer quelques épisodes intéressants qui forment, pour
-ainsi dire, les jalons d’une carrière beaucoup trop agitée, et vous
-donner la description de quelques tours qui ne doivent point être
-arrivés à votre connaissance. Ce sera, j’en suis certain, la partie de
-mon récit qui vous intéressera le plus, car, ajouta Torrini sur le ton
-d’une plaisante prophétie, quelle que soit aujourd’hui votre résolution
-de ne pas suivre l’art que je cultive, je puis pourtant, sans être un
-Nostradamus, vous prédire que tôt ou tard vous vous y livrerez avec
-passion et que vous y obtiendrez des succès. Ce que vous allez entendre,
-mon ami, vous montrera, du reste, qu’il n’est pas permis à l’homme de
-dire, avec le dicton populaire: <i>Fontaine, je ne boirai pas de ton
-eau</i>.<a name="page_084" id="page_084"></a></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h2>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Torrini me raconte son histoire.&mdash;Perfidie du chevalier Pinetti.&mdash;Un
-escamoteur par vengeance.&mdash;Course au succès entre deux magiciens.&mdash;Mort
-de Pinetti.&mdash;Séance devant le Pape Pie VII.&mdash;Le chronomètre du cardinal
-<sup>***</sup>.&mdash;Douze cents francs sacrifiés pour l’exécution d’un
-tour.&mdash;Antonio et Antonia.&mdash;La plus amère des
-mystifications.&mdash;Constantinople.</span></p>
-
-<p>Mon nom est Edmond de Grizy, et celui de Torrini appartient à Antonio,
-mon beau-frère. Ce brave garçon, que vous avez pris à tort pour mon
-domestique, a bien voulu me suivre dans ma mauvaise fortune, afin de
-m’aider dans mes séances. Vous avez pu remarquer, du reste, aux égards
-que je lui témoigne, que, tout en lui laissant des travaux qui
-conviennent mieux à son âge qu’au mien, je le regarde comme mon égal, et
-que je le considère, j’aurais dit autrefois comme mon meilleur ami, je
-dis à présent comme l’un de mes deux meilleurs amis.</p>
-
-<p>Mon père, le comte de Grisy, habitait dans le Languedoc une propriété,
-reste d’une fortune jadis considérable, mais que les circonstances
-avaient de beaucoup diminuée.<a name="page_085" id="page_085"></a></p>
-
-<p>Dévoué au roi Louis XVI, et l’un de ses plus fidèles serviteurs, il
-courut au jour du danger faire un rempart de son corps à son souverain,
-et il fut tué lors de la prise des Tuileries, dans la journée du 10
-août.</p>
-
-<p>J’étais alors moi-même à Paris, et profitant du désordre qui régnait
-dans la capitale, je pus franchir les barrières et gagner notre petit
-domaine de famille. Là, je déterrai à la hâte une somme de cent louis
-que mon père réservait pour les cas imprévus; je joignis à cet argent
-quelques bijoux qui me venaient de ma mère, et, muni de ces faibles
-ressources, je me rendis à Florence.</p>
-
-<p>Les valeurs que j’avais sauvées se montaient à cinq mille francs; cette
-somme était insuffisante pour me faire vivre de mes rentes; je dus
-chercher dans mon travail de quoi subvenir à mon existence. Mon parti
-fut bientôt pris; mettant à profit l’excellente instruction que j’avais
-reçue, je me livrai avec ardeur à l’étude de la médecine. Quatre ans
-après j’obtenais le diplôme de docteur. J’avais alors vingt-sept ans.</p>
-
-<p>Je m’étais fixé à Florence, où j’espérais me créer une clientèle.
-Malheureusement pour moi, dans cette ville au climat si doux, au soleil
-si bienfaisant, le nombre des médecins dépassait celui des malades, et
-ma nouvelle profession, à cela près du profit, était une véritable
-sinécure.</p>
-
-<p>Je vous ai raconté déjà, à propos du malheureux Zilberman, comment je
-partis brusquement de la capitale de la Toscane pour aller me fixer à
-Naples.</p>
-
-<p>Plus heureux qu’à Florence, j’eus la chance, en y arrivant, de traiter
-avec succès un malade qui avait résisté à la science des meilleurs
-médecins de l’Italie.</p>
-
-<p>Mon client était un jeune homme d’une très haute famille. Sa guérison me
-fit le plus grand honneur, et me plaça immédiatement parmi les médecins
-renommés de Naples.</p>
-
-<p>Ce succès, la vogue qu’il me valut, m’ouvrirent bientôt les portes de
-tous les salons, et la noblesse de mon nom, rehaussée par les manières
-d’un gentilhomme élevé à la cour de Louis XVI, me rendit l’homme
-indispensable des soirées et des fêtes.<a name="page_086" id="page_086"></a></p>
-
-<p>De quelle douce et belle existence n’eussé-je pas continué de jouir, si
-le sort, jaloux de mon bonheur, ne fût venu briser cet heureux avenir en
-me lançant dans les vives et brûlantes émotions de la vie artistique!</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>On était aux premiers jours du carnaval de 1766. Un homme remplissait
-l’Italie de son nom et de son immense popularité; il n’était bruit
-partout que des prodiges opérés par le chevalier Pinetti.</p>
-
-<p>Ce célèbre escamoteur vint à Naples, et la ville entière courut à ses
-intéressantes représentations.</p>
-
-<p>Je me passionnai moi-même pour ce genre de spectacle; j’y passais toutes
-mes soirées, cherchant à deviner chacun des tours exécutés par le
-chevalier, et pour mon malheur, je finis par avoir la clef d’un grand
-nombre d’entre eux.</p>
-
-<p>Je ne m’en tins pas là: je voulus aussi les exécuter devant quelques
-amis; le succès stimula mon amour-propre et me donna l’ambition
-d’augmenter mon répertoire. J’arrivai à posséder la <i>séance</i> complète de
-Pinetti.</p>
-
-<p>Le chevalier fut pour ainsi dire éclipsé. On ne parlait plus dans la
-ville que de mon habileté et de mon adresse; c’était à qui solliciterait
-la faveur d’obtenir de moi une représentation. Mais je ne répondais pas
-à toutes les demandes, car par un raffinement de coquetterie j’étais
-avare de mon talent, espérant ainsi en relever le prix.</p>
-
-<p>Mes spectateurs privilégiés s’en montraient d’autant plus remplis
-d’enthousiasme, et chacun prétendait que j’égalais Pinetti, si je ne le
-surpassais même.</p>
-
-<p>Le public est si heureux, mon cher enfant, fit Torrini d’un ton de
-mélancolique regret, lorsqu’il peut opposer à l’artiste en renom quelque
-talent naissant! Il semble que ce souverain dispensateur de la vogue et
-de la renommée se fasse un malin plaisir de rappeler à l’homme qu’il
-encense que toute réputation est fragile, et que l’idole d’aujourd’hui
-peut être brisée demain.</p>
-
-<p>La fatuité m’empêchait d’y songer; je croyais à la sincérité des<a name="page_087" id="page_087"></a> éloges
-que l’on me prodiguait, et moi, l’homme sérieux, le docteur en renom,
-j’étais fier de ces futiles succès.</p>
-
-<p>Pinetti, loin de se montrer jaloux de mes triomphes, témoigna le désir
-de me connaître, et il vint lui-même me trouver.</p>
-
-<p>Il pouvait avoir alors quarante-six ans, mais les apprêts d’une toilette
-recherchée le faisaient paraître beaucoup plus jeune. Sans avoir les
-traits fins et réguliers, il possédait une certaine distinction dans la
-physionomie; ses manières étaient excellentes. Cependant, par un travers
-d’esprit qu’on ne saurait expliquer, il avait le mauvais goût de porter
-au théâtre un brillant costume de général, sur lequel s’étalaient de
-nombreuses décorations.</p>
-
-<p>Cette bizarrerie, qui rappelait trop le charlatan, aurait dû peut-être
-m’éclairer sur la valeur morale de l’homme; mais ma passion pour
-l’escamotage me rendit aveugle; nous nous abordâmes comme de vieux amis,
-et notre intimité fut en quelque sorte instantanée.</p>
-
-<p>Pinetti se montra charmant, causa avec moi de ses secrets, sans y mettre
-la moindre réticence, et m’offrit même de me conduire au théâtre, pour
-me montrer les dispositions scéniques de sa séance.</p>
-
-<p>J’acceptai avec le plus grand empressement, et nous montâmes dans son
-riche équipage.</p>
-
-<p>Dès ce moment, le chevalier affecta avec moi la plus grande familiarité.
-De la part d’un autre, cela m’eût blessé, ou tout au moins eût excité ma
-défiance, et je me serais tenu sur la réserve. J’en fus, au contraire,
-enchanté, car Pinetti avait, par son luxe effréné, conquis une telle
-considération, qu’un grand nombre de jeunes gens des plus nobles de la
-ville s’honoraient de son amitié. Pouvais-je me montrer plus fier que
-ces messieurs?</p>
-
-<p>En peu de jours, nous étions devenus deux amis inséparables. Nous ne
-nous quittions que pour le temps de nos représentations respectives.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Un soir, après l’une de ces séances intimes, dans laquelle j’avais été
-couvert d’applaudissements, la tête encore échauffée de ce<a name="page_088" id="page_088"></a> triomphe,
-j’allai, comme d’habitude, souper chez Pinetti. Par extraordinaire, je
-le trouvai seul.</p>
-
-<p>En me voyant entrer, le chevalier accourut au devant de moi, m’embrassa
-avec effusion et demanda des nouvelles de ma soirée. Je ne lui cachai
-pas mon succès.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon ami, me dit-il, cela ne me surprend pas, car vous êtes
-incomparable; certes, ce ne sera point vous faire un compliment exagéré,
-si je dis que vous pouvez défier les plus habiles et les plus
-illustres... Et pendant tout le souper, quelques efforts que je fisse,
-il ne voulut parler que de moi, de mon adresse, de mes succès.</p>
-
-<p>J’avais beau me défendre de ses éloges, le chevalier semblait y mettre
-tant de sincérité, que je finis par me rendre.</p>
-
-<p>Ma défaite eut même tant de charmes pour moi, que je finis par
-m’accorder quelques compliments. Comment croire que tous ces éloges
-n’étaient qu’une comédie pour amener une mystification?</p>
-
-<p>Quand Pinetti me vit arrivé à ce point, et que le champagne eut fini de
-me tourner la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous, cher comte, me dit l’escamoteur, que vous pourriez faire
-demain aux habitants de Naples une surprise qui vaudrait son <i>pesant
-d’or</i> pour les pauvres de la ville?</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle? dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait, mon cher ami, de jouer à ma place dans une représentation
-que je dois donner au bénéfice des indigents. Nous mettrions votre nom
-sur l’affiche au lieu du mien, et l’on ne verrait dans cette
-substitution qu’une bonne et loyale entente entre deux artistes. Une
-séance de moins pour moi n’ôterait rien à ma réputation, tandis qu’elle
-vous couvrirait de gloire; j’aurais alors la double satisfaction d’avoir
-contribué à secourir bien des infortunes et à mettre en relief le talent
-de mon meilleur ami.</p>
-
-<p>Cette proposition m’effraya tellement que je me levai de table, comme si
-j’eusse craint d’en entendre davantage, mais Pinetti avait une éloquence
-si persuasive, il semblait se promettre tant de plaisir de mon futur
-triomphe, qu’insensiblement je me laissai aller à promettre tout ce
-qu’il voulut.<a name="page_089" id="page_089"></a></p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure, me dit Pinetti, quittez donc enfin cette défiance de
-vous-même qu’on pardonnerait à peine à un écolier. Voyons, ajouta-t-il,
-puisqu’il en est ainsi, nous n’avons pas de temps à perdre. Rédigeons
-notre programme; choisissez dans mes expériences celles qui vous
-conviendront le mieux, et quant aux apprêts de la séance,
-reposez-vous-en sur moi, je serai là pour que tout marche selon vos
-désirs.</p>
-
-<p>Le plus grand nombre des tours de Pinetti s’exécutaient avec le concours
-de compères, qui apportaient au théâtre différents objets dont
-l’escamoteur avait les doubles. Cela facilitait singulièrement ses
-prétendus prodiges. Je ne devais donc pas craindre d’échouer.</p>
-
-<p>Nous eûmes bientôt arrêté le programme, puis nous passâmes à la
-rédaction de l’affiche, en tête de laquelle j’écrivis avec une profonde
-émotion:</p>
-
-<div class="blockquot">
- <p class="c"><small>AUJOURD’HUI 20 AOUT 1796</small><br />
-
- REPRÉSENTATION EXTRAORDINAIRE<br />
-
- <small>AU BÉNÉFICE DES PAUVRES DE LA VILLE DE NAPLES.</small><br />
-
- SÉANCE &nbsp; DE &nbsp; MAGIE<br /><br />
-
- PAR &nbsp; M. &nbsp; LE &nbsp; COMTE &nbsp; DE &nbsp; GRISY</p>
-</div>
-
-<p>Suivait l’énumération des expériences que je devais présenter.</p>
-
-<p>Comme nous terminions, les habitués de la maison de Pinetti entrèrent en
-alléguant quelques excuses, plus ou moins spécieuses, pour justifier
-leur retard.</p>
-
-<p>Leur tardive arrivée ne m’inspira aucun soupçon, car on entrait chez
-Pinetti à toute heure de la nuit, sa porte n’étant fermée que depuis la
-pointe du jour jusqu’à deux heures de l’après-midi, temps qu’il
-consacrait au sommeil et à sa toilette.</p>
-
-<p>Dès que les nouveaux venus eurent connaissance de ma résolution, il m’en
-félicitèrent bruyamment et me promirent de m’appuyer de leurs chauds
-applaudissements. Mais ce concours sera superflu, ajoutèrent-ils, en
-raison de l’enthousiasme que doit indubitablement exciter votre
-représentation.<a name="page_090" id="page_090"></a></p>
-
-<p>Pinetti remit à l’un de ses domestiques l’affiche, en lui donnant
-l’ordre de recommander à l’imprimeur de la faire placarder par toute la
-ville avant le jour.</p>
-
-<p>Un pressentiment me fit faire un geste pour reprendre le papier, mais
-Pinetti m’arrêta en riant:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, cher ami, me dit-il, ne cherchez pas à fuir un bonheur assuré,
-et demain à pareille heure nous célébrerons tous ici votre triomphe.</p>
-
-<p>La galerie fit chorus et, par anticipation, on but, en l’honneur de mes
-prochains succès, quelques verres de champagne qui achevèrent de
-dissiper mes hésitations et mes scrupules.</p>
-
-<p>Je rentrai chez moi fort avant dans la nuit, et je me couchai sans trop
-me rendre compte de ce qui s’était passé.</p>
-
-<p>A deux heures de l’après-midi, je dormais encore, lorsque je fus
-réveillé par la voix de Pinetti:</p>
-
-<p>&mdash;Alerte! Edmond, me criait-il à travers la porte, Alerte! nous n’avons
-pas de temps à perdre; c’est aujourd’hui le grand jour, j’ai mille
-choses à vous dire.</p>
-
-<p>Je me hâtai de lui ouvrir.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! cher comte, me dit-il, laissez-moi vous féliciter sur votre
-bonheur. On ne parle que de vous dans la ville. La salle est entièrement
-louée; on s’arrache les derniers billets; le roi lui-même, accompagné de
-sa famille, vous fait l’honneur d’assister à votre représentation; nous
-venons d’en recevoir l’avis.</p>
-
-<p>A ces mots, des souvenirs précis me reviennent; une sueur froide couvre
-mon front; la terreur qui saisit tout débutant me donne le vertige.
-Epouvanté, je m’asseois sur le pied de mon lit.&mdash;N’y comptez pas,
-chevalier, m’écriai-je avec fermeté, n’y comptez pas, et, quelque chose
-qui puisse en arriver, je ne veux pas jouer.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, vous ne voulez pas jouer? me dit mon perfide ami, en
-affectant la tranquillité la plus parfaite; mais mon cher, vous ne
-songez pas à ce que vous dites; il n’y a plus maintenant possibilité de
-reculer; les affiches sont posées, et c’est un devoir pour vous de tenir
-les engagements que vous avez pris. Du reste,<a name="page_091" id="page_091"></a> pensez-y bien, cette
-représentation est pour les pauvres, qui vous bénissent déjà et que vous
-ne pouvez abandonner; un refus serait pour le roi une insulte.</p>
-
-<p>Allons! allons! ajouta-t-il, du courage, mon ami; à quatre heures venez
-me trouver au théâtre; nous ferons ensemble une répétition que je crois
-du reste inutile, mais qui vous donnera de la confiance. Au revoir!</p>
-
-<p>Une fois livré à moi-même, je restai près d’une heure absorbé dans mes
-réflexions, cherchant en vain un moyen d’éluder la représentation. A
-chaque instant une barrière insurmontable se dressait devant moi: le
-roi, les pauvres, la ville entière, tout enfin semblait me faire un
-impérieux devoir de tenir ma promesse inconsidérée.</p>
-
-<p>Après m’être bien désespéré, j’en vins à réfléchir qu’aucune difficulté
-sérieuse ne pouvait se présenter dans cette séance, puisque grand nombre
-de tours, comme je l’ai dit, étant faits avec l’aide de compères, la
-plus grande partie du travail revenait à ces collaborateurs.</p>
-
-<p>Fort de cette idée, je repris courage, et à quatre heures, j’arrivai au
-théâtre avec une assurance qui surprit Pinetti lui-même.</p>
-
-<p>La représentation ne devant commencer qu’à huit heures, j’avais tout le
-temps nécessaire pour faire mes préparatifs. Je l’employai si bien, que,
-lorsque vint le moment d’entrer en scène, mes folles appréhensions
-s’étaient complètement évanouies, et je me présentai devant le public
-avec assez d’aplomb pour un débutant.</p>
-
-<p>La salle était comble. Le roi et sa famille, installés dans une loge
-d’avant-scène, semblaient porter sur moi des regards pleins d’une
-sympathique indulgence. Sa Majesté devait savoir que j’étais un émigré
-français.</p>
-
-<p>J’attaquai hardiment mon programme par un tour qui devait vivement
-frapper l’imagination des spectateurs.</p>
-
-<p>Il s’agissait d’emprunter une bague, de la mettre dans un pistolet, de
-faire feu par une fenêtre donnant sur la scène et de l’envoyer dans la
-mer qui baignait le pied du théâtre. Ceci terminé, j’ouvrais une boîte
-qui avait été préalablement examinée, fermée<a name="page_092" id="page_092"></a> et cachetée par les
-spectateurs, et l’on y trouvait un énorme poisson, qui rapportait la
-bague dans sa bouche.</p>
-
-<p>Plein de confiance dans la réussite de ce tour, je m’avance vers le
-parterre en priant qu’on veuille bien me confier une bague. Sur vingt
-qui me sont présentées j’accepte celle d’un compère que Pinetti m’a
-désigné à l’avance, et je le prie de la mettre lui-même dans le canon du
-pistolet que je lui présente.</p>
-
-<p>Pinetti m’avait prévenu que le compère prendrait pour cela une bague en
-cuivre qui serait sacrifiée, et qu’on lui en rendrait une en or. Le
-spectateur fait ce que je lui demande; aussitôt j’ouvre la fenêtre, et
-je décharge le pistolet.</p>
-
-<p>Comme un soldat sur le champ de bataille, l’odeur de la poudre m’exalte;
-je me sens plein d’entrain et de gaîté, et je me permets quelques
-heureuses plaisanteries qui sont goûtées du public.</p>
-
-<p>Profitant de ces heureuses dispositions pour donner ce qui, en terme de
-théâtre, s’appelle le <i>coup de fouet</i>, je saisis ma baguette magique, et
-je trace au-dessus de la boîte des cercles plus ou moins cabalistiques.
-Enfin je brise les cachets, et triomphant, je sors le poisson que je
-porte au propriétaire de la bague, afin qu’il la retire lui-même de la
-bouche de mon fidèle messager.</p>
-
-<p>Si le compère joue bien son rôle, il doit témoigner la plus grande
-stupéfaction. En effet, le monsieur, en recevant sa bague, se met à
-l’examiner sous toutes les faces, et je vois sur sa physionomie une
-surprise extrême. Fier d’une aussi belle réussite, je remonte la scène
-où je m’incline pour remercier le public des applaudissements qu’il me
-prodigue. Hélas! mon cher Robert, ce triomphe fut de courte durée et
-devint pour moi le prélude d’une terrible mystification.</p>
-
-<p>J’allais passer à une autre expérience, lorsque je vois mon spectateur
-s’agiter vivement en s’adressant à ses voisins, et me regarder comme
-pour m’adresser la parole. Je crois que pour écarter tout soupçon mon
-compère poursuit son rôle; seulement, je trouve qu’il abuse de cet
-effet. Mais quel n’est pas mon saisissement, lorsque mon homme se
-levant:</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, Monsieur, me dit-il, il me semble que votre tour<a name="page_093" id="page_093"></a> n’est pas
-terminé, puisqu’à la place d’une bague en or ornée de diamants que je
-vous ai confiée, vous m’en avez rendu une en cuivre garnie de
-verroterie?</p>
-
-<p>Une erreur me paraissait impossible, aussi tournant le dos, je commence
-les préparatifs de l’expérience qui doit suivre.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, me crie alors mon spectateur récalcitrant, voulez-vous me
-faire l’honneur de répondre à ma question? Si la fin de votre tour est
-une plaisanterie, je l’accepte comme telle, et vous me rendrez ma bague
-en sortant. S’il n’en est pas ainsi, je ne puis me contenter de
-l’horrible bijou que vous m’avez remis.</p>
-
-<p>Un silence profond régnait dans la salle; on ignorait les causes de
-cette réclamation, et l’on pouvait croire que c’était une mystification
-qui, comme d’ordinaire, finirait à la plus grande gloire de l’opérateur.</p>
-
-<p>Le réclamant, le public et moi, nous nous trouvions dans le même
-embarras, dans la même incertitude; c’était une énigme dont seul je
-pouvais donner le mot, et ce mot, je l’ignorais.</p>
-
-<p>Voulant cependant sortir de cette position aussi critique que ridicule,
-je m’approche de mon impitoyable créancier, je jette un coup d’œil
-sur la bague que je lui ai remise, et je demeure attéré en reconnaissant
-qu’elle est véritablement en cuivre grossièrement doré.</p>
-
-<p>Le spectateur auquel je me suis adressé n’était donc point un compère?
-pensai-je avec effroi. Pinetti aurait-il voulu me trahir? Cette
-supposition me semble tellement odieuse que je la repousse, préférant
-attribuer au hasard cette fatale méprise. Mais que faire? que dire? ma
-tête était en feu.</p>
-
-<p>En désespoir de cause, j’allais adresser au public quelques excuses sur
-ce malencontreux accident, lorsqu’une inspiration vint me tirer
-provisoirement d’embarras.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dis-je au plaignant en affectant une grande tranquillité
-d’esprit, continuez-vous à croire que votre bague, en passant par mes
-mains, s’est changée en cuivre?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur, et de plus j’ai l’assurance que celle que vous m’avez
-remise n’a aucune ressemblance de forme avec celle que je vous ai
-confiée.<a name="page_094" id="page_094"></a></p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Monsieur, repris-je avec aplomb, voilà justement où est le
-merveilleux du tour: cette bague va insensiblement reprendre sa première
-forme entre vos mains, et, demain matin, vous la trouverez exactement
-telle qu’elle était lorsque vous me l’avez confiée. C’est ce que nous
-appelons en termes cabalistiques le <i>changement imperceptible</i>.</p>
-
-<p>Cette réponse me faisait gagner du temps; je comptais à la fin de la
-séance voir le réclamant, lui payer le prix de sa bague, quel qu’il fût,
-et le prier de me garder le secret.</p>
-
-<p>Assez heureusement sorti de ce mauvais pas, je saisis un jeu de cartes
-et je continuai ma séance. Les compères n’avaient rien à faire dans le
-tour suivant, je n’avais donc rien à craindre cette fois. Aussi
-m’approchant de la loge où se trouvait le roi, je le priai de me faire
-l’honneur de prendre une carte. Il le fit de très bonne grâce. Mais,
-nouvelle fatalité! Sa Majesté n’eut pas plutôt regardé la carte choisie
-par elle que, fronçant le sourcil, elle la rejeta sur la scène avec les
-marques du plus profond mécontentement.</p>
-
-<p>Le coup qui me frappe cette fois est trop direct pour que j’essaie de le
-parer ou tout au moins de le dissimuler. Mais je veux connaître la cause
-d’un aussi humiliant affront. Je ramasse la carte, et figurez-vous, mon
-enfant, toute l’étendue de mon désespoir, lorsque j’y vois, tracée en
-caractères dont il m’est facile de reconnaître la source, une grossière
-injure à l’adresse de Sa Majesté.</p>
-
-<p>Je voulus balbutier quelques excuses; de la main, le roi m’imposa
-dédaigneusement silence.</p>
-
-<p>Oh! alors, je ne puis vous dire ce qui se passa en moi, car le vertige
-s’empara de mon cerveau, je crus que j’allais devenir fou.</p>
-
-<p>J’avais enfin acquis la preuve de la perfidie de Pinetti, dont les
-batteries étaient dressées pour me couvrir de confusion et de ridicule;
-j’étais tombé dans l’infâme guet-apens qu’il m’avait si traîtreusement
-dressé.</p>
-
-<p>Cette idée me rend une sauvage énergie; je me sens saisi d’un affreux
-désir de vengeance; je me précipite vers la coulisse où doit se trouver
-mon ennemi; je veux le saisir au collet, l’amener sur la scène comme un
-malfaiteur, et lui faire demander grâce et pardon.<a name="page_095" id="page_095"></a></p>
-
-<p>L’escamoteur n’y était plus! Je cours de tous côtés comme un insensé;
-mais, à quelque endroit que je me porte, les cris, les sifflets et les
-huées me poursuivent et bouleversent mes sens. Enfin, succombant sous le
-poids de tant d’émotions, je m’évanouis.</p>
-
-<p>Pendant huit jours, je fus en proie à une fièvre ardente et au délire,
-criant sans cesse vengeance contre Pinetti. Et pourtant je ne savais pas
-tout encore!</p>
-
-<p>J’appris plus tard que cet homme indigne, cet ami déloyal était sorti de
-sa cachette, après mon évanouissement; qu’il était entré en scène, à la
-demande de quelques compères, et qu’il avait continué la séance, aux
-grands applaudissements de la salle entière.</p>
-
-<p>Ainsi donc, toute cette amitié, toutes ces protestations de dévouement
-n’étaient qu’une comédie, qu’un tour d’escamotage. Pinetti n’avait
-jamais eu pour moi la moindre affection; ses caresses n’avaient eu
-d’autre but que de me faire tomber dans le piége qu’il tendait à mon
-amour-propre; il voulait détruire par une humiliation publique une
-concurrence qui le gênait.</p>
-
-<p>Il eut de ce côté un succès complet, car depuis ce jour, mes amis, mêmes
-les plus intimes, craignant sans doute que le ridicule dont j’étais
-couvert ne rejaillît sur eux, me tournèrent subitement le dos.</p>
-
-<p>Cet abandon m’affecta vivement, mais j’avais trop de fierté pour mendier
-le retour d’affections aussi frivoles, et, loin de chercher un
-rapprochement, je résolus de quitter immédiatement la ville. D’ailleurs,
-je méditais un projet de vengeance pour l’exécution duquel la solitude
-m’était nécessaire.</p>
-
-<p>Pinetti avait fui lâchement après le sanglant affront qu’il m’avait
-infligé. Le provoquer en duel, c’eût été lui faire trop d’honneur. Je
-jurai de le battre avec ses propres armes et d’humilier à mon tour mon
-vil mystificateur.</p>
-
-<p>Voici le plan que je me traçai:</p>
-
-<p>Je devais me livrer avec ardeur à tous les exercices de la
-prestidigitation et approfondir cet art dont je n’avais fait
-qu’effleurer les principes. Puis, lorsque je serais bien sûr de
-moi-même, que j’aurais<a name="page_096" id="page_096"></a> ajouté au répertoire de Pinetti des tours
-nouveaux, je poursuivrais mon ennemi dans ses voyages, je le devancerais
-dans chaque ville ou j’y jouerais concurremment avec lui et je
-l’écraserais partout de ma supériorité.</p>
-
-<p>Plein de cette idée, je convertis en numéraire tout ce que je possédais,
-et je me réfugiai à la campagne. Là, complétement retiré du monde, je me
-livrai à l’exécution de mes projets de vengeance.</p>
-
-<p>Je ne puis vous dire, mon ami, tout ce que je déployai de patience et
-combien je travaillai pendant les six mois que dura ma séquestration
-volontaire. J’en fus heureusement récompensé, car ma réussite fut
-complète.</p>
-
-<p>J’acquis une adresse à laquelle je n’eusse jamais osé prétendre. Pinetti
-n’était plus un maître pour moi, et je devenais son rival.</p>
-
-<p>Non content de ces résultats, je voulus l’éclipser encore par la
-richesse de ma scène. Je fis donc exécuter des appareils avec un luxe
-inouï jusqu’alors, sacrifiant à l’organisation de mon cabinet tout ce
-que je possédais.</p>
-
-<p>Avec quel bonheur je contemplai ces brillants instruments, dont chacun
-me présentait une arme capable de faire de mortelles blessures à la
-vanité de mon adversaire! De quelle joie profonde mon cœur battit à
-la pensée de la lutte que j’allais engager avec lui!</p>
-
-<p>C’était maintenant entre Pinetti et moi un duel d’amour-propre, mais un
-duel à mort; l’un de nous deux devait rester sur le terrain, et j’avais
-le droit d’espérer que je sortirais vainqueur de cette lutte.</p>
-
-<p>Avant de commencer mes voyages, je pris des renseignements sur mon
-rival, et j’appris qu’après avoir parcouru l’Italie méridionale, en
-s’arrêtant dans les villes les plus importantes, il venait de quitter
-Lucques pour se rendre à Bologne. Je sus en outre qu’au sortir de cette
-ville, il devait gagner successivement Modène, Parme, Plaisance, etc.</p>
-
-<p>Sans perdre de temps, je partis pour Modène, afin de le<a name="page_097" id="page_097"></a> précéder dans
-cette ville et de lui enlever ainsi la possibilité d’y donner des
-représentations. D’énormes affiches annoncèrent les représentations</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><small>DU COMTE DE</small> GRISY, P<small>HYSICIEN FRANÇAIS</small>.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Mon programme devait présenter un grand attrait, car il comprenait tous
-les tours de Pinetti. Or, les journaux les avaient tellement prônés
-depuis quelque temps, que j’avais lieu de croire qu’ils seraient
-parfaitement accueillis.</p>
-
-<p>En effet, la salle fut envahie avec autant d’empressement que lors de ma
-désastreuse représentation de Naples; mais cette fois le résultat ne me
-laissa rien à désirer. Les perfectionnements que j’avais apportés aux
-expériences de mon rival, et surtout l’adresse que je déployai dans leur
-exécution, me concilièrent tous les suffrages.</p>
-
-<p>Dès lors mon succès fut assuré, et les représentations suivantes
-achevèrent de placer mon nom au dessus de ceux des prestidigitateurs les
-plus en vogue de l’époque.</p>
-
-<p>Suivant le plan que je m’étais tracé, je quittai Modène aussitôt que
-j’appris que Pinetti devait y arriver, et je me rendis à Parme.</p>
-
-<p>Mon rival, plein de foi dans son mérite et ne pouvant croire à mes
-succès, s’installa dans le théâtre même que je venais de quitter.</p>
-
-<p>Mais alors commencèrent pour lui d’amères déceptions. La ville entière
-était saturée du genre de plaisir qu’il annonçait. Personne ne répondit
-à son appel, et, pour la première fois, il vit glisser entre ses mains
-le succès auquel il s’était si facilement habitué.</p>
-
-<p>Le chevalier Pinetti, accoutumé à trôner sans partage, n’était pas homme
-à céder la place à celui qu’il appelait un débutant. Il avait deviné mes
-projets. Loin d’attendre l’attaque, il se présenta de front pour le
-combat, et vint s’établir à Parme, presqu’en face du théâtre où je
-donnais mes représentations.</p>
-
-<p>Mais cette ville lui fut aussi funeste que la précédente: il eut la
-douleur de voir ma salle constamment remplie, tandis que son spectacle
-était entièrement délaissé.</p>
-
-<p>Il faut vous dire aussi, mon ami, que tous les bénéfices que je<a name="page_098" id="page_098"></a>
-réalisais ne servaient qu’à défrayer un luxe qui faisait ma force. Que
-m’importaient l’or et l’argent? Je ne rêvais que la vengeance, et pour
-la satisfaire je délaissais la richesse. Je voulais briller avant tout
-et faire pâlir à mon tour l’astre qui m’avait autrefois éclipsé.</p>
-
-<p>Je déployais pour mes représentations un faste de souverain. Ce n’était
-partout que fleurs et tapis; le péristyle et les couloirs du théâtre en
-étaient littéralement couverts. La salle et la scène, étincelantes de
-lumières, présentaient aux regards éblouis de nombreux écussons portant
-à l’adresse des dames des compliments dont la tournure délicate
-prévenait en faveur du galant comte de Grizy, et lui gagnaient d’avance
-toutes les sympathies.</p>
-
-<p>C’est ainsi que j’écrasai Pinetti, qui de son côté mit tout en œuvre
-pour m’opposer une vigoureuse résistance.</p>
-
-<p>Mais que pouvaient ses oripeaux et ses ornements surannés contre, je
-puis le dire, mon élégance et ma bonne tenue?</p>
-
-<p>Plaisance, Crémone, Mantoue, Vicence, Padoue, Venise virent notre lutte
-acharnée, et, malgré sa rage et son désespoir, l’orgueilleux Pinetti
-dut, sinon reconnaître, du moins subir ma supériorité. Abandonné même de
-ses admirateurs les plus zélés, il se résigna à plier bagage, et se
-dirigea vers la Russie. Quelques succès vinrent, un instant, le consoler
-de ses défaites. Mais, comme si la fortune eût entrepris de compenser
-par des rigueurs extrêmes les faveurs dont elle l’avait si longtemps
-comblé, une longue et cruelle maladie épuisa sa santé ainsi que les
-faibles ressources qu’il s’était ménagées. Réduit à la plus affreuse
-misère, il mourut dans le village de Bartitchoff, en Volhinie, chez un
-seigneur qui l’avait recueilli par compassion.</p>
-
-<p>Pinetti une fois parti, ma vengeance était satisfaite, et, maître du
-champ de bataille, j’aurais pu abandonner une carrière que ma naissance
-semblait m’interdire. Mais ma position de médecin était brisée, et d’un
-autre côté, j’étais retenu par un motif que vous apprécierez plus tard,
-c’est que, lorsqu’on a une fois goûté de cet enivrement que donnent les
-applaudissements du public, il est bien difficile d’y renoncer. Bon gré
-mal gré, je dus poursuivre la carrière de l’escamotage.<a name="page_099" id="page_099"></a></p>
-
-<p>Je songeai alors à utiliser la vogue que j’avais acquise, et je me
-dirigeai vers Rome, pour y terminer brillamment la série de mes
-représentations en Italie.</p>
-
-<p>Pinetti n’avait jamais osé aborder cette ville, moins pourtant par
-défiance de lui-même que par crainte du Saint-Office, dont il ne parlait
-qu’en tremblant. Le chevalier était excessivement prudent quand il
-s’agissait de la conservation de sa personne; il craignait d’être pris
-pour sorcier et de finir sa vie dans un auto-da-fé. Plus d’une fois il
-m’avait cité l’exemple du malheureux Cagliostro qui, condamné à mort,
-n’avait dû qu’à la clémence du pape la grâce de voir commuer sa peine en
-une prison perpétuelle.</p>
-
-<p>Confiant dans les lumières de Pie VII et, du reste, n’ayant ni les
-prétentions au sortilége qu’affectait Pinetti, ni le charlatanisme de
-Cagliostro, j’allai dans la capitale du monde chrétien donner des
-représentations qui furent très suivies.</p>
-
-<p>Sa Sainteté elle-même, en ayant entendu parler, me fit l’insigne honneur
-de me demander une séance, en me prévenant que j’aurais pour spectateurs
-les hauts dignitaires de l’Eglise.</p>
-
-<p>Vous devez penser, mon enfant, avec quel empressement je me rendis à ses
-désirs et avec quels soins je fis les préparatifs de cette solennité.</p>
-
-<p>Après avoir choisi dans mon répertoire les meilleurs de mes tours, je me
-mis encore l’esprit à la torture pour en imaginer un qui, tout de
-circonstance, présentât un intérêt digne de mon illustre public. Mais je
-n’eus pas besoin de chercher bien longtemps; le plus ingénieux des
-inventeurs, le hasard, vint à mon secours.</p>
-
-<p>La veille même du jour où la représentation devait avoir lieu, je me
-trouvais chez un des premiers horlogers de la ville, lorsqu’un
-domestique vint s’informer si la montre de Son Eminence le cardinal de
-<sup>***</sup> était réparée.</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne le sera que ce soir, répondit l’horloger, et j’aurai l’honneur
-d’aller moi-même la porter à votre maître.</p>
-
-<p>Quand le serviteur se fut éloigné:</p>
-
-<p>&mdash;Voici une belle et excellente montre, me dit le marchand; le<a name="page_100" id="page_100"></a> cardinal
-auquel elle appartient lui attribue une valeur de plus de dix mille
-francs, parce que, pense-t-il, commandée par lui au célèbre Bréguet,
-cette pièce est unique dans son genre. Pourtant, chose bizarre! il y a
-deux jours, un jeune fou de notre ville est venu me proposer pour mille
-francs une montre du même artiste, exactement semblable à celle-ci.</p>
-
-<p>Pendant que l’horloger me parlait, j’avais déjà conçu un projet pour ma
-séance.</p>
-
-<p>&mdash;Pensez-vous, lui dis-je, que, cette personne soit toujours dans
-l’intention de se défaire de sa montre?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, répondit l’artiste. Ce jeune prodigue, qui a déjà
-dissipé son patrimoine, en est réduit maintenant à se défaire de ses
-bijoux de famille; les mille francs seront donc fort bien venus.</p>
-
-<p>&mdash;Mais où trouver ce jeune homme?</p>
-
-<p>&mdash;Rien de plus facile; dans une maison de jeu qu’il ne quitte plus.</p>
-
-<p>&mdash;Hé bien! monsieur, je désire posséder cette montre, mais il me la faut
-aujourd’hui même. Veuillez donc l’acheter pour mon compte; après quoi,
-vous y ferez graver les armes de Son Eminence, de manière que les deux
-bijoux soient parfaitement identiques, et je m’en rapporte à votre
-loyauté pour le bénéfice que vous voudrez tirer de cette négociation.</p>
-
-<p>L’horloger me connaissait et se doutait bien de l’usage que je voulais
-faire de la montre; mais il devait être assuré de ma discrétion, puisque
-l’honneur de ma réussite en dépendait.</p>
-
-<p>D’après l’empressement qu’il mit, je vis que l’affaire lui convenait.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous demande qu’un quart d’heure à peine, me dit-il, la maison
-où je me rends est voisine de la mienne, et j’ai la conviction que ma
-proposition sera facilement acceptée.</p>
-
-<p>Un quart d’heure ne s’était pas écoulé, que je vis mon négociateur
-arriver, le chronomètre à la main.</p>
-
-<p>&mdash;Le voici, me dit-il d’un air triomphant. Mon homme m’a reçu comme un
-envoyé de la providence des joueurs, et sans même<a name="page_101" id="page_101"></a> compter la somme que
-je lui remettais, il s’est dessaisi de son bijou; ce soir, tout sera
-terminé.</p>
-
-<p>En effet, dans la soirée, l’horloger m’apporta les deux montres et m’en
-remit une. En les comparant l’une à l’autre, il était impossible d’y
-trouver la moindre différence.</p>
-
-<p>Cela me coûta cher, mais j’étais sûr maintenant d’exécuter un tour qui
-ne manquerait pas de produire le plus grand effet.</p>
-
-<p>Le lendemain, je me rendis au palais pontifical, et, à six heures, au
-signal que m’en fit donner le Saint-Père, j’entrai en scène.</p>
-
-<p>Jamais je n’avais paru devant une assemblée aussi imposante.</p>
-
-<p>Pie VII, assis dans un large fauteuil qu’on avait placé sur une estrade,
-occupait la première place; près de lui siégeaient les cardinaux, et
-derrière se tenaient différents prélats et dignitaires de l’Eglise.</p>
-
-<p>La physionomie du pape respirait la bienveillance, et ce fut heureux
-pour moi, car il ne fallait rien moins que la vue de cette figure,
-souriante et douce, pour chasser de mon esprit une fâcheuse idée qui me
-tourmentait singulièrement depuis quelques instants.</p>
-
-<p>Cette séance, me disais-je, ne serait-elle pas un interrogatoire
-dissimulé, pour me faire avouer des rapports avec les pouvoirs
-infernaux? Le greffier du Saint-Office ne serait-il pas là prêt à
-sténographier mes paroles, et la prison perpétuelle du comte de
-Cagliostro ne me serait-elle pas réservée en punition de mes innocents
-prestiges?</p>
-
-<p>Ma raison repoussa bientôt une semblable absurdité. Il était peu
-probable que Sa Sainteté se prêtât à un piége aussi indigne.</p>
-
-<p>Bien que mes craintes eussent été entièrement dissipées par ce simple
-raisonnement, mon exorde se ressentit néanmoins de cette première
-impression; il semblait être prononcé plutôt en vue d’une justification
-que comme une introduction à ma séance:</p>
-
-<p>&mdash;Saint-Père, dis-je en m’inclinant respectueusement, je viens vous
-présenter des expériences auxquelles on a donné, bien à tort, le nom de
-magie blanche. Ce titre a été inventé par le charlatanisme pour frapper
-l’esprit de la multitude; mais il ne représente<a name="page_102" id="page_102"></a> en réalité qu’une
-réunion de tours d’adresse destinés à récréer l’imagination par
-d’ingénieux artifices.</p>
-
-<p>Satisfait de la bonne impression qu’avait produite mon petit discours,
-je commençai gaiement ma séance.</p>
-
-<p>Je ne saurais vous dire, mon enfant, tout le plaisir que j’éprouvai dans
-cette soirée. Les spectateurs semblaient prendre un intérêt si vif à
-tout ce qu’ils voyaient, que je me sentais une verve inusitée; jamais je
-n’avais encore rencontré un public aussi disposé à l’admiration. Le pape
-lui-même était dans le ravissement.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur le comte, me disait-il à chaque instant, avec une
-naïveté charmante, comment pouvez-vous faire cela? Je finirai par
-devenir malade à force de chercher à approfondir vos mystères.</p>
-
-<p>Après le coup <i>de piquet de l’aveugle</i>, qui avait littéralement étourdi
-l’assemblée, je fis celui de l’<i>écriture brûlée</i>, auquel je dus un
-autographe que je regarde comme le plus précieux de mes souvenirs.</p>
-
-<p>Voici sommairement le détail de ce tour:</p>
-
-<p>On fait écrire une phrase ou deux par un spectateur; on lui dit ensuite
-de brûler le billet, et celui-ci doit se retrouver intact sous un pli
-cacheté.</p>
-
-<p>Je priai le Saint-Père de vouloir bien écrire lui-même quelques mots; il
-y consentit et traça cette phrase:</p>
-
-<p>«Je me plais à reconnaître que Monsieur le comte de Grisy est un aimable
-sorcier.»</p>
-
-<p>Le papier fut brûlé, et rien ne saurait rendre l’étonnement de Pie VII,
-lorsqu’il le retrouva intact au milieu d’un grand nombre d’enveloppes
-cachetées.</p>
-
-<p>Je reçus du Saint-Père l’autorisation de conserver cet autographe.</p>
-
-<p>Pour terminer ma séance, et comme bouquet, je passai au fameux tour que
-j’avais intenté pour la circonstance.</p>
-
-<p>Ici j’allais rencontrer plusieurs difficultés. La plus grande était,
-sans contredit, d’amener le cardinal de <sup>***</sup> à me confier sa montre et
-cela sans lui en faire directement la demande. Pour y parvenir je fus
-obligé d’avoir recours à la ruse.<a name="page_103" id="page_103"></a></p>
-
-<p>A ma prière, plusieurs montres m’avaient été remises, mais je les avais
-successivement rendues sous le prétexte plus ou moins vrai, que,
-n’offrant rien de particulier dans la forme, il serait difficile de
-faire constater l’identité de celle que je choisirais.</p>
-
-<p>&mdash;Si parmi vous, Messieurs, ajoutai-je, quelqu’un possédais une montre
-un peu grosse (celle du cardinal présentait précisément cette
-particularité) et qu’il voulut bien me la remettre, je l’accepterais
-volontiers comme plus convenable à l’expérience. Je n’ai pas besoin
-d’ajouter que j’en aurai le plus grand soin. Je ne veux que prouver sa
-supériorité, si elle est excellente, et, dans le cas contraire, la faire
-arriver à sa plus grande perfection.</p>
-
-<p>Tous les yeux se portèrent naturellement sur le Cardinal, qui, on le
-savait, attachait une grande importance à l’épaisseur exagérée de son
-chronomètre. Il prétendait, avec quelque raison peut-être, que les
-pièces y trouvaient une plus grande liberté d’action. Toutefois, il
-hésitait à me confier un instrument si précieux, lorsque Pie VII lui
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Cardinal, je crois que votre montre doit parfaitement convenir;
-faites-moi le plaisir de la remettre à M. de Grisy.</p>
-
-<p>Son Eminence se rendit au désir du Saint-Père, non sans de minutieuses
-précautions.</p>
-
-<p>Une fois le chronomètre entre mes mains, j’affectai, tout en admirant sa
-belle forme et la gravure de sa boîte, de le faire passer sous les yeux
-du pape et des personnes qui l’entouraient.</p>
-
-<p>&mdash;Votre montre est-elle à répétition, demandai-je ensuite au cardinal?</p>
-
-<p>&mdash;Non, Monsieur, c’est un chronomètre, et l’on n’a pas l’habitude de
-surcharger les pièces de précision de rouages inutiles à leurs
-fonctions.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c’est un chronomètre; alors il est anglais, dis-je avec une
-apparente simplicité.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! répliqua le cardinal, visiblement piqué; vous pensez,
-Monsieur, qu’il n’y a de chronomètres qu’en Angleterre, tandis qu’au
-contraire la France a toujours été le pays où se sont exécutées les plus
-belles pièces d’horlogerie de précision. Quel<a name="page_104" id="page_104"></a> nom anglais peut-on
-opposer à ceux de Pierre Leroy, de Ferdinand Berthoud et de Bréguet
-surtout, de qui je tiens cette montre?</p>
-
-<p>Le pape se mit à sourire du style emphatique du cardinal.</p>
-
-<p>&mdash;C’est donc ce chronomètre que l’on choisit, repris-je en mettant un
-terme à l’incident que je venais de provoquer à dessein. Vous savez,
-Messieurs, ajoutai-je, qu’il s’agit maintenant de vous en faire
-apprécier la qualité et surtout la solidité. Voyons une première
-épreuve.</p>
-
-<p>Je tenais la montre à la hauteur de ma figure, je la laissai tomber sur
-le parquet. Un cri d’effroi s’éleva de toutes parts.</p>
-
-<p>Le cardinal, pâle et tremblant, se leva: Monsieur, me dit-il avec une
-colère mal comprimée, ce que vous faites là est une bien mauvaise
-plaisanterie.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Monseigneur, dis-je avec le plus grand calme, il n’y a pas la
-moindre inquiétude à avoir; je veux seulement prouver à l’assemblée la
-perfection de cette pièce et montrer à messieurs les Anglais qu’il leur
-serait impossible d’en fournir une semblable. Soyez, je vous prie, sans
-crainte; elle sortira intacte des épreuves auxquelles je la soumets. En
-même temps, j’appuyai le pied sur la boîte qui, criant sous le poids de
-mon corps, se brisa, s’aplatit et ne présenta plus qu’une masse informe.</p>
-
-<p>Pour le coup, je crus que Monseigneur allait se trouver mal; il retenait
-avec peine les éclats de son mécontentement. Le pape alors se tourna
-vers lui:</p>
-
-<p>&mdash;Comment, cardinal, vous n’avez donc pas confiance dans notre sorcier?
-Quant à moi, je ris de cela comme un enfant, persuadé qu’il y a eu une
-habile substitution.</p>
-
-<p>&mdash;Votre Sainteté veut-elle bien me permettre de lui faire observer,
-dis-je respectueusement, qu’il n’y a pas eu substitution; j’en appelle
-du reste à Son Eminence, qui voudra bien le reconnaître. Et je présentai
-au cardinal les débris informes de sa montre. Il les examina avec
-anxiété, et retrouvant ses armes gravées sur le fond de la boîte:</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien cela, dit-il en poussant un profond soupir, tout y<a name="page_105" id="page_105"></a> est.
-Mais, ajouta-t-il sèchement, je ne sais comment vous vous tirerez de là,
-Monsieur; en tout cas, vous eussiez dû faire ce tour inqualifiable sur
-un objet qu’il eût été possible de remplacer; sachez que mon chronomètre
-est unique.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Eminence, je suis enchanté de cette circonstance, qui n’aura
-d’autre résultat que de donner plus de relief à mon expérience.
-Maintenant, si vous voulez bien m’y autoriser, je vais continuer
-l’opération.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, Monsieur, vous ne m’avez pas consulté pour commencer vos
-dégâts; agissez à votre guise, vous pouvez faire tout ce que vous
-voudrez.</p>
-
-<p>L’identité de la montre du cardinal constatée, il s’agissait de faire
-passer dans la poche du pape celle que j’avais achetée la veille. Mais
-il n’y fallait pas songer tant que Sa Sainteté serait assise; je
-cherchai donc un prétexte pour la faire lever et j’eus le bonheur d’y
-réussir.</p>
-
-<p>On venait de m’apporter un mortier de fonte muni d’un énorme pilon; je
-le fais placer sur une table, j’y jette les débris du chronomètre et je
-me mets à les piler avec acharnement. Tout à coup, une légère détonation
-se fait entendre, et du fond du vase sort une vive lueur qui, répandant
-une teinte rougeâtre sur l’assemblée, donne à cette scène toute
-l’apparence d’une véritable opération de magie. Pendant ce temps, penché
-sur le mortier, j’affecte d’y regarder, et je me récrie sur les
-merveilles que j’y vois apparaître.</p>
-
-<p>Par respect pour le pape, personne n’ose se lever, mais le pontife,
-cédant à la curiosité, s’approche enfin de la table, suivi d’une partie
-de l’auditoire.</p>
-
-<p>On a beau regarder dans le mortier, on n’y voit que du feu; c’est le
-mot.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais si je dois l’attribuer à l’éblouissement que j’éprouve, dit
-Sa Sainteté en passant la main sur ses yeux, mais je ne distingue rien.</p>
-
-<p>Moi aussi, je ne distinguais rien. Mais, loin d’en convenir, je prie le
-pape de tourner autour de la table, afin de chercher le côté<a name="page_106" id="page_106"></a> le plus
-favorable pour apercevoir ce que j’annonce. Pendant cette évolution, je
-glisse dans la poche du Saint-Père ma montre de réserve.</p>
-
-<p>La suite de l’expérience coule de source: le chronomètre du cardinal est
-brisé, fondu et réduit en un petit lingot, que je présente à
-l’assemblée.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, dis-je, sûr du résultat que j’allais obtenir, je vais
-rendre à ce lingot sa forme primitive, et cette transformation aura lieu
-dans le trajet qu’il va faire d’ici à la poche de la personne la moins
-susceptible d’être soupçonnée de compérage.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! s’écria le pape d’un ton de joyeuse humeur, voilà qui devient
-de plus en plus fort. Mais comment feriez-vous, Monsieur le sorcier, si
-je vous demandais que ce fût dans ma poche?</p>
-
-<p>&mdash;Sa Sainteté n’a qu’à ordonner pour que je me conforme à ses désirs.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, monsieur le comte, qu’il en soit ainsi!</p>
-
-<p>&mdash;Sa Sainteté sera immédiatement satisfaite.</p>
-
-<p>Je prends alors le lingot au bout de mes doigts, je le montre à
-l’assemblée, puis je le fais subitement disparaître en prononçant ce
-seul mot: <i>passe</i>.</p>
-
-<p>Le pape, avec tous les signes de la plus complète incrédulité, porta
-vivement la main à sa poche. Je le vis bientôt rougir d’émotion, et
-retirer la montre qu’il remit tout de suite au cardinal, comme s’il eût
-craint de s’y brûler les doigts.</p>
-
-<p>On crut d’abord à une mystification, car l’assemblée ne pouvait croire à
-une réparation aussi immédiate. Lorsqu’on se fut assuré de la
-réalisation du prodige annoncé, je reçus le tribut d’éloges que méritait
-un tour aussi bien réussi.</p>
-
-<p>Le lendemain, le pape me fit remettre une riche tabatière ornée de
-diamants, en me remerciant de tout le plaisir que je lui avais procuré.</p>
-
-<p>Cette séance eut un grand retentissement dans Rome, et mes
-représentations recommencèrent avec plus de vogue que jamais. Peut-être
-avait-on l’espoir d’être témoin du fameux tour de la <i>montre brisée</i>,
-tel que je l’avais exécuté au Vatican. Mais quelque<a name="page_107" id="page_107"></a> prodigue que je
-fusse alors, je n’aurais pas poussé la folie jusqu’à dépenser, chaque
-soir, une somme de douze cents francs pour un tour qui, du reste
-n’aurait jamais pu être présenté dans des circonstances aussi favorables
-que chez le Saint-Père.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Dans le théâtre où je jouais, se trouvait également une troupe d’opéra,
-qui avait suspendu ses représentations pendant le temps de mon séjour à
-Rome. Le directeur, avec lequel j’étais lié d’intérêt, profitant de
-cette vacance de ses artistes, leur faisait répéter une pièce nouvelle
-qu’on devait jouer dès que mes représentations auraient cessé. Cela me
-donnait chaque jour l’occasion de me trouver avec les acteurs.</p>
-
-<p>Ces artistes, d’ordinaire si ombrageux pour toute réputation qui
-détourne d’eux l’attention du public, loin de se montrer jaloux de mes
-succès, me témoignaient au contraire autant d’amitié que d’intérêt.</p>
-
-<p>J’avais pris en affection toute particulière un des plus jeunes d’entre
-eux; c’était un ténor, charmant garçon de dix-huit ans, dont les traits
-fins, délicats et réguliers, contrastaient singulièrement avec son
-emploi.</p>
-
-<p>Cette physionomie féminine, jointe à une petite taille et à une démarche
-timide, gênait l’illusion lorsqu’il remplissait ses rôles, surtout ceux
-d’amoureux; on eût dit une jeune pensionnaire sous des habits masculins.
-Pourtant, j’eus l’occasion par la suite de reconnaître que sous cette
-enveloppe efféminée, il cachait un cœur ardent et courageux. Antonio
-(c’était le nom du ténor) comptait déjà un certain nombre d’affaires,
-dont il était sorti avec avantage.</p>
-
-<p>A cet endroit du récit de Torrini, je l’interrompis, car le nom
-d’Antonio m’avait frappé.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, lui dis-je, ce serait?....</p>
-
-<p>&mdash;Précisément, c’est lui-même. Votre étonnement ne me surprend pas, mais
-il cessera lorsque je vous aurai dit qu’il y a déjà plus de vingt ans
-que ces événements sont passés. A cette époque, Antonio ne portait pas
-comme aujourd’hui une épaisse barbe noire;<a name="page_108" id="page_108"></a> son visage n’avait point
-encore été bruni par le grand air et par les fatigues de notre vie
-nomade et laborieuse.</p>
-
-<p>La mère d’Antonio avait également un emploi dans le théâtre; elle
-figurait dans les ballets et s’appelait Lauretta Torrini. Bien qu’elle
-approchât de la quarantaine, c’était une femme parfaitement conservée.
-Elle avait même été très belle, mais les plus mauvaises langues du
-théâtre (et il y en avait un certain nombre), n’avaient jamais eu la
-moindre légèreté à lui reprocher. Veuve d’un employé, elle était
-parvenue, par son travail et son intelligence, à élever sa famille.</p>
-
-<p>Antonio n’était pas son seul enfant; en même temps que lui, elle avait
-mis au monde une fille. Ces deux jumeaux, comme cela arrive assez
-fréquemment, étaient d’une ressemblance si parfaite, que leurs vêtements
-seuls purent les faire distinguer par la suite; on leur avait donné le
-nom d’Antonio et d’Antonia.</p>
-
-<p>Le garçon reçut au théâtre une éducation musicale qui en fit un ténor;
-mais Antonia fut constamment éloignée de la scène. Après lui avoir donné
-une belle éducation, Lauretta l’avait placée dans un magasin de lingerie
-où elle devait s’initier au commerce.</p>
-
-<p>Si je vous parle si longuement de cette famille, c’est que, vous devez
-l’avoir deviné, elle fut bientôt la mienne.</p>
-
-<p>Mon amitié pour Antonio n’était pas entièrement désintéressée. Sa
-connaissance m’avait conduit à faire celle de sa sœur.</p>
-
-<p>Antonia était belle et sage; je demandai sa main et je fus agréé. Notre
-mariage fut arrêté pour le moment où cesserait mon engagement avec le
-théâtre, et il fut convenu que Lauretta et Antonio s’associeraient à
-notre fortune.</p>
-
-<p>J’ai dit plus haut qu’Antonio était d’une beauté efféminée; j’ai dit
-aussi, et j’appuie avec raison sur ce fait, que cette délicatesse de
-traits contrastait avec la mâle et courageuse énergie de son caractère.</p>
-
-<p>Mais si d’un côté de grands yeux noirs ornés de longs cils et couronnés
-d’un arc brun de la plus grande finesse, un nez fin, une bouche bien
-dessinée, des lèvres fraîches et vermeilles étaient presque déplacés
-chez Antonio, d’un autre, ces charmants avantages convenaient à
-merveille à ma fiancée.<a name="page_109" id="page_109"></a></p>
-
-<p>Un pareil trésor ne pouvait rester longtemps ignoré; Antonia fut
-remarquée et toute la jeunesse dorée vint papillonner autour d’elle.
-Mais elle m’aimait et résista sans peine à ces nombreuses et brillantes
-séductions.</p>
-
-<p>Enfin, j’allais bientôt devenir son époux.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>En attendant ce jour tant désiré, nous rêvions, Antonia et moi, à des
-plans de bonheur pour l’avenir; la vie de voyage lui convenait, et, sur
-son désir de faire une longue excursion en mer, je lui promis de la
-conduire à Constantinople. Je désirais moi-même jouer devant Selim III,
-qui passait, et à juste titre, pour un prince éclairé et bienveillant
-envers les artistes, qu’il savait attirer auprès de lui.</p>
-
-<p>Tout semblait donc sourire à mes vœux, quand un matin, pendant que je
-songeais à ces doux projets, Antonio entra brusquement chez moi.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher Edmond, me dit-il, je vous donnerais à deviner en mille d’où
-je viens et quels sont les événements qui me sont survenus depuis hier.</p>
-
-<p>Je ne vous laisserai pas longtemps chercher: Sachez donc, comme prélude
-à mon récit, que, entraîné malgré moi dans un drame qui menaçait de
-devenir des plus sanglants, j’en ai fait une comédie, dont les détails
-ne manquent pas d’originalité. Vous allez en juger.</p>
-
-<p>J’étais hier au théâtre: un aide machiniste, brave homme du reste, mais
-qui passe les trois quarts de son existence dans les tavernes,
-s’approcha de moi et me demanda la permission de me faire une
-confidence.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Antonio, me dit-il, si vous voulez conjurer un grand malheur,
-vous n’avez pas de temps à perdre, écoutez-moi. Cette nuit, j’étais à
-boire dans un cabaret en compagnie de quelques amis. Un homme avec
-lequel nous venions de faire connaissance le verre à la main, nous
-proposa de gagner sans peine une bonne somme d’argent. La proposition
-était séduisante, nous l’acceptâmes à l’unanimité, sauf à savoir après
-ce qu’on exigeait de nous.<a name="page_110" id="page_110"></a> On nous en donna connaissance. Voici ce que
-nous avons promis de faire:</p>
-
-<p>Ce soir, au moment où votre sœur sortira de son magasin, nous devons
-l’entourer en simulant une dispute, et élever nos voix de manière à
-couvrir ses cris. Les gens du marquis d’A... se chargent du reste.
-Comprenez-vous maintenant?</p>
-
-<p>Je ne comprenais que trop, ajouta Antonio; je remerciai à peine le
-machiniste, et, la tête bouleversée par sa confidence, je descendis en
-toute hâte. Dans ce moment suprême mon imagination ne me fit
-heureusement pas défaut; vous le savez, Edmond, aux extrêmes dangers
-l’inspiration subite.</p>
-
-<p>Je me trouvais devant un armurier; j’entrai chez lui, j’achetai deux
-pistolets, et les cachant sous mes vêtements, je courus à la maison.</p>
-
-<p>Mère, dis-je en entrant, j’ai parié qu’en prenant les vêtements
-d’Antonia je me ferais passer pour elle; habillez-moi donc bien vite, et
-soyez assez bonne pour aller dire à ma sœur que je la prie de quitter
-son magasin une demi-heure plus tard que de coutume.</p>
-
-<p>Ma mère fit ce que je lui demandais, et lorsqu’elle eut terminé, elle me
-trouva d’une ressemblance si parfaite avec Antonia, qu’elle m’embrassa,
-après quoi elle partit en riant aux éclats de ma plaisante idée.</p>
-
-<p>Neuf heures venaient de sonner. C’était l’heure convenue pour
-l’enlèvement. Je me hâtai de sortir en imitant de mon mieux la démarche
-et la tournure de ma sœur.</p>
-
-<p>Le cœur me battit avec force, lorsque je vis cette troupe de valets
-et de bandits s’approcher de moi. Un instant, je mis instinctivement la
-main sur mes armes, mais je repris aussitôt les allures timides d’une
-jeune fille, et je continuai de m’avancer.</p>
-
-<p>Le coup s’exécuta comme il avait été annoncé; je fus enlevé avec
-beaucoup de ménagements malgré ma résistance simulée, et l’on me déposa
-dans une voiture dont les stores étaient baissés. Les chevaux partirent
-au galop.</p>
-
-<p>Un homme se trouvait près de moi: je le reconnus malgré<a name="page_111" id="page_111"></a> l’obscurité:
-c’était bien le marquis d’A... J’eus à supporter d’abord de chaleureuses
-excuses, puis des protestations passionnées qui me faisaient monter le
-sang au visage. Je fus plusieurs fois sur le point de me trahir, mais ma
-vengeance était si belle et si prochaine, que je refoulai dans mon
-cœur ces brûlantes émotions.</p>
-
-<p>Mon projet était, dès que je serais seul avec lui, de le provoquer à un
-duel à mort.</p>
-
-<p>Une demi-heure s’était à peine écoulée, que nous étions arrivés au terme
-de notre voyage. Le marquis me pria de descendre et me donna galamment
-la main pour m’introduire dans une petite villa isolée de toute
-habitation.</p>
-
-<p>Nous entrâmes dans un salon resplendissant de lumières. Quelques jeunes
-gens en compagnie de jeunes femmes nous y attendaient.</p>
-
-<p>Mon ravisseur, radieux et triomphant, me fit subir une présentation à
-ses amis et à leurs compagnes, et il reçut leurs félicitations.</p>
-
-<p>Je baissais les yeux de crainte qu’on ne vît s’en échapper les éclairs
-de ma colère, car je savais que cette humiliante ovation était réservée
-pour ma sœur, qui certes en serait morte de honte.</p>
-
-<p>Cinq minutes plus tard, un domestique ouvrant une porte à deux battants,
-annonça que le souper était servi.</p>
-
-<p>&mdash;A table! mes amis, cria le marquis, à table! et que chacun s’y place
-selon son bon plaisir.</p>
-
-<p>Il m’offrit son bras.</p>
-
-<p>Nous entourâmes une table somptueuse. Le marquis se fit mon serviteur,
-car, pour laisser plus de liberté à ses convives, il avait congédié ses
-gens.</p>
-
-<p>Pendant quelque temps je refusai tout ce qui me fut offert. Mais vous le
-savez, mon cher Edmond, la nature a des droits qu’il nous est impossible
-de méconnaître. J’avais une faim dévorante qui s’aiguisait encore à la
-vue de mets succulents; je dus, malgré ma colère, abandonner mes projets
-d’abstinence, et je cédai à la tentation.</p>
-
-<p>Je ne pouvais manger sans boire, et il n’y avait point d’eau sur<a name="page_112" id="page_112"></a> la
-table. Nos dames s’accommodaient fort bien du vin; je fis comme ces
-dames. Toutefois, j’en usai avec modération, et, pour conserver l’esprit
-de mon rôle, j’affectai en général une grande réserve et une extrême
-timidité.</p>
-
-<p>Le marquis fut enchanté de me voir ainsi prendre mon parti; il m’adressa
-quelques galanteries, puis, voyant qu’elles m’étaient désagréables, il
-n’insista pas, persuadé qu’il prendrait sa revanche en temps plus
-opportun.</p>
-
-<p>Nous étions au dessert. La joie la plus expansive régnait dans
-l’assemblée. Vous l’avouerai-je, Edmond, cette réunion de gais viveurs
-auxquels je me serais si franchement associé dans toute autre
-circonstance; ces femmes, aussi coquettes que jolies, devinrent pour mes
-sens ce qu’avaient été les mets pour mon appétit, et chassèrent
-insensiblement mes sombres idées. Je ne me sentais plus la force de
-continuer le rôle dramatique que j’avais entrepris et je cherchai dans
-ma tête un dénouement plus convenable à la situation et à mes moyens.</p>
-
-<p>Mon parti fut bientôt pris!</p>
-
-<p>Trois toasts venaient d’être successivement portés: Au vin! au jeu! à
-l’amour! Ces dames s’y étaient associées en vidant leurs verres, tandis
-que j’étais resté calme et silencieux. Le marquis me sollicitait en vain
-par de douces paroles de m’associer à la joie commune.</p>
-
-<p>Tout à coup je me lève, un verre à la main, et prenant la tournure et
-les manières d’un franc soldat.</p>
-
-<p>&mdash;Par Bacchus! m’écriai-je d’une voix de baryton et en appuyant
-vigoureusement la main sur l’épaule du marquis, buvons, mes amis, aux
-beaux yeux de ces dames! Je vide ensuite mon verre tout d’un trait,
-j’entonne un couplet qui se termine ainsi:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Et si nous nous grisons de vin,<br /></span>
-<span class="i0">Enivrons-nous aussi du regard de nos belles!<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Je ne puis dire quelles furent les impressions du marquis: je le sentis
-rester sous ma main comme une statue de pierre. Quand à ses amis, ils me
-regardaient avec un ébahissement mêlé de stupeur,<a name="page_113" id="page_113"></a> me prenant sans doute
-pour une folle, tandis que les femmes riaient aux éclats de mon étrange
-sortie.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Messieurs, continuai-je, d’où vient votre surprise? ne
-reconnaissez-vous pas en moi le ténor Antonio Torrini, bon vivant, ma
-foi, et tout prêt à rendre raison, le verre ou les armes à la main, à
-qui de droit. En même temps je déposai mes pistolets sur la table.</p>
-
-<p>A ces mots, le marquis sortit enfin de la torpeur où l’avait plongé
-l’évanouissement de ses beaux rêves; il se redressa furieux et leva la
-main pour me frapper au visage. Mais ses yeux n’eurent pas plutôt
-rencontré les miens, que, subissant encore l’influence d’une illusion
-qu’il abandonnait avec peine, il retomba sur son siége.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit-il, je ne me déciderai jamais à frapper une femme.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’à cela ne tienne, monsieur le marquis, repris-je en quittant la
-table, je ne vous demande que dix minutes pour reparaître avec le
-costume de mon nouveau rôle. Je passai dans une pièce voisine où je
-quittai robes, jupes et falbalas. Il ne manquait que l’habit aux
-vêtements que j’avais conservés sous mon accoutrement féminin. Mais un
-habit n’est pas indispensable pour recevoir un soufflet, et comme
-j’étais, par ce fait, en costume de combat, je rentrai dans la salle.</p>
-
-<p>En mon absence, la scène avait complétement changé. Quand je me
-présentai, il me sembla que j’avais <i>manqué mon entrée</i>, comme on dit au
-théâtre lorsqu’on se trouve en retard pour donner la réplique. Tout le
-monde me regardait en souriant, et l’un des convives s’approchant de
-moi:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Antonio, me dit-il, les témoins de mon ami et les vôtres, que
-nous avons nommés d’<i>office</i> en votre absence, ont arrangé l’affaire;
-nous n’avons pas jugé convenable qu’on se battît pour des torts qui sont
-compensés. Approuvez-vous notre décision?</p>
-
-<p>Je présentai la main au marquis, qui la reçut d’assez mauvaise grâce,
-pour me prouver qu’il me gardait encore rancune de l’amère mystification
-que je lui avais infligée.</p>
-
-<p>Ce dénouement suffisait à ma vengeance: je me retirai. Mais,<a name="page_114" id="page_114"></a> avant de
-partir, chacun de nous jura sur l’honneur d’être discret. Les femmes
-furent admises à ce serment.</p>
-
-<p>Après avoir remercié ce bon Antonio de son dévouement et l’avoir
-complimenté sur son esprit d’à-propos:</p>
-
-<p>&mdash;Ces messieurs, ajoutai-je, ont agi très galamment avec les dames, en
-confiant un secret à leur discrétion; mais moi qui me flatte de
-connaître le cœur féminin, je dis avec François I<sup>er</sup>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Souvent femme varie,<br /></span>
-<span class="i0">Bien fol est qui s’y fie.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>C’est pourquoi le mariage aura lieu après-demain, et trois jours après
-nous partirons pour Constantinople.</p>
-
-<p>Ce ne fut que dans la capitale de la Turquie qu’Antonio raconta à sa
-sœur le danger qu’elle avait couru et la ruse par laquelle il l’avait
-sauvée.</p>
-
-<p>Antonio aimait sa sœur autant que moi-même, et il avait raison,
-ajouta Torrini, car c’était bien la femme la plus parfaite qu’il y ait
-jamais eu dans ce monde. Pour s’en faire une idée, mon ami, il faudrait
-se figurer toutes les qualités d’une belle âme unies à la plus
-ravissante beauté. C’était un ange enfin!</p>
-
-<p>Le comte de Grisy s’était tellement exalté à ce souvenir, qu’il s’était
-soulevé en portant les bras vers le ciel, où il semblait chercher la
-femme qu’il avait tant aimée. Mais il retomba aussitôt, accablé par
-d’horribles souffrances que lui causa le dérangement de ses appareils.
-Il dut interrompre son récit et le remettre au lendemain.<a name="page_115" id="page_115"></a></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h2>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Suite de l’histoire de Torrini.&mdash;Le Grand-Turc lui fait demander une
-séance.&mdash;Un tour merveilleux.&mdash;Le corps d’un jeune page coupé en
-deux.&mdash;Compatissante protestation du Sérail.&mdash;Agréable surprise.&mdash;Retour
-en France.&mdash;Un spectateur tue le fils de Torrini pendant une
-séance.&mdash;Folie: Décadence.&mdash;Ma première représentation.&mdash;Facheux
-accident pour mes débuts.&mdash;Je reviens dans ma famille.</span></p>
-
-<p>Le jour suivant, Torrini reprit son récit sans attendre que je lui en
-fisse la demande:</p>
-
-<p>&mdash;Arrivés à Constantinople, me dit-il, nous goûtâmes pendant quelque
-temps le bien-être d’un doux repos, dont le charme s’augmentait encore
-de tous les enivrements de la lune de miel.</p>
-
-<p>Au bout d’un mois cependant, je pensai que notre mutuel bonheur ne
-devait pas m’empêcher de chercher à réaliser le projet que j’avais formé
-de jouer devant Selim III. Avant de solliciter cette faveur, je crus
-devoir me faire connaître en donnant des représentations dans la ville.
-Quelque retentissement qu’eussent eu mes séances en Italie, il était peu
-probable que mon nom eût traversé<a name="page_116" id="page_116"></a> la Méditerranée: c’était donc une
-nouvelle réputation à me faire.</p>
-
-<p>Je fis construire un théâtre, dans lequel se continua le cours de mes
-succès: le public vint en foule; et les plus hauts personnages furent
-bientôt au nombre de mes plus zélés spectateurs.</p>
-
-<p>Je peux me glorifier, mon ami, de cette vogue, car les Turcs, de leur
-nature si indolents et si flegmatiques, épris du spectacle que je leur
-offrais, me rappelaient par leur enthousiasme mes bouillants spectateurs
-italiens.</p>
-
-<p>Le grand visir vint lui-même assister à une de mes séances; il en parla
-à son souverain, et excita si vivement sa curiosité, que Selim m’envoya
-l’invitation, pour ne pas dire l’ordre, de venir à la cour.</p>
-
-<p>Je me rendis en toute hâte au palais, où l’on me désigna l’appartement
-dans lequel devait avoir lieu la séance. De nombreux ouvriers furent mis
-sous mes ordres, et l’on me donna toute latitude pour mes dispositions
-théâtrales. Une seule condition m’était imposée: c’est que l’estrade
-ferait face à certain grillage doré, derrière lequel, me dit-on,
-devaient se tenir les femmes du Sultan.</p>
-
-<p>Au bout de deux jours, mon théâtre était élevé et complètement décoré.
-Il représentait un jardin rempli de fleurs naturelles, dont les vives
-couleurs et les parfums pénétrants charmaient à la fois la vue et
-l’odorat. Dans le fond et au milieu d’un épais feuillage, un jet d’eau,
-s’élevant en forme de gerbe, retombait dans un bassin de cristal en
-milliers de gouttes qui, à la clarté de nombreuses lumières, semblaient
-autant de diamants. Cette gerbe avait en outre l’avantage de répandre
-une douce fraîcheur qui devait doubler le charme de la représentation.
-Enfin, à droite et à gauche, des bosquets touffus devaient me servir de
-coulisses et de laboratoire. C’est au milieu de ce véritable jardin
-d’Armide que se dressait le gradin chargé de mes brillants appareils.</p>
-
-<p>Quand tout fut prêt, le Sultan et sa nombreuse suite vinrent prendre les
-places assignées par leur rang à la cour. Le sultan, couché sur un
-sopha, avait près de lui son grand-visir, tandis<a name="page_117" id="page_117"></a> qu’un interprète, se
-tenant respectueusement en arrière, devait lui faire la traduction de
-mes paroles. Dans la salle s’étalaient les brillants costumes des grands
-de la cour.</p>
-
-<p>Au lever du rideau, une pluie de feuilles de roses tomba sur la scène et
-forma bientôt un tapis odorant et moelleux. Je parus aussitôt, vêtu d’un
-riche costume de cour de Louis XV.</p>
-
-<p>Je vous fais grâce du détail des expériences qui composaient ma séance;
-je tiens seulement à vous faire connaître un tour qui, ainsi que celui
-de la montre brisée, fut un à-propos dont l’effet fut immense.</p>
-
-<p>L’imagination de mes spectateurs avait été déjà fortement impressionnée
-lorsque je le présentai.</p>
-
-<p>M’adressant à Selim avec le ton grave et solennel du magicien: «Noble
-Sultan, lui dis-je, je vais cesser de simples tours d’adresse pour
-m’élever maintenant aux hauteurs de la sublime science de la magie; mais
-pour réussir dans mes mystérieuses incantations, j’ai besoin de
-m’adresser directement à votre auguste personne. Que Votre Hautesse
-veuille donc me confier ce bijou qui m’est nécessaire.» Et en même
-temps, je désignais un superbe collier de perles fines qui ornait son
-cou. Le sultan me le remit et je le déposai entre les mains d’Antonio.
-Celui-ci me servait d’aide sous le costume d’un jeune page.</p>
-
-<p>On sait, continuai-je, que la magie a des pouvoirs illimités, parce
-qu’elle tient dans sa dépendance des esprits familiers qui, respectueux
-et soumis, exécutent aveuglément les ordres de leur maître. Que ces
-esprits se préparent à m’obéir, je vais les évoquer.»</p>
-
-<p>En même temps, je traçai majestueusement avec ma baguette un cercle
-autour de moi, et je prononçai à voix basse certaines paroles magiques.
-Puis, je me tournai vers mon page pour reprendre le collier.</p>
-
-<p>Le collier avait disparu.</p>
-
-<p>Vainement j’interroge Antonio. Pour toute réponse, il fait entendre un
-rire strident et sarcastique, comme s’il eût été possédé d’un des
-esprits que je venais d’évoquer.<a name="page_118" id="page_118"></a></p>
-
-<p>&mdash;Grand prince, dis-je alors au Sultan, veuillez croire que loin d’avoir
-participé à cette audacieuse soustraction, je me trouve forcé d’avouer
-que je suis en butte à un complot cabalistique que j’étais loin de
-prévoir.</p>
-
-<p>Mais que Votre Hautesse veuille bien se rassurer: nous possédons des
-moyens de répression pour faire rentrer nos subordonnés dans le devoir.
-Ces moyens sont aussi puissants que terribles, je vais vous en donner un
-exemple.</p>
-
-<p>A mon appel, deux esclaves apportèrent, l’un une boîte longue et
-étroite, l’autre un chevalet propre à scier le bois. Antonio paraissait
-en proie à une terreur indicible: j’ordonnai froidement aux esclaves de
-le saisir, de l’enfermer dans la boîte dont le couvercle fut aussitôt
-cloué, et de le mettre en travers sur le chevalet.</p>
-
-<p>Alors je m’arme d’une scie, et le pied appuyé sur la boîte, je me
-disposais à l’entamer pour la couper en deux, lorsque des cris perçants
-se font entendre derrière le grillage doré. C’étaient les femmes du
-Sultan qui protestaient contre ma barbarie. Je m’arrête un moment pour
-leur laisser le temps de se remettre; mais dès que je veux reprendre mon
-travail, de nouvelles protestations, où je reconnais des menaces, me
-forcent encore à suspendre mon opération.</p>
-
-<p>Ne sachant si je puis me permettre d’adresser la parole au grillage
-doré, je prends un biais pour rassurer indirectement ces dames dans leur
-compatissante frayeur:</p>
-
-<p>&mdash;Seigneurs, dis-je à mon nombreux auditoire, ne craignez rien, je vous
-prie, pour le supplicié: loin de ressentir aucune douleur, je puis vous
-assurer qu’il éprouvera au contraire les sensations les plus agréables.</p>
-
-<p>Spectateurs et spectatrices ajoutèrent sans doute foi à cette étrange
-assertion, car le silence se rétablit, et je pus continuer mon
-expérience.</p>
-
-<p>Le coffre était enfin séparé en deux parties; j’en relevai les tronçons
-de manière que chacun produisit un piédestal, je les rapprochai l’un de
-l’autre et les couvris d’un énorme cône en osier, sur lequel je jetai un
-grand drap noir parsemé de signes cabalistiques brodés en argent.<a name="page_119" id="page_119"></a></p>
-
-<p>Cette fantasmagorie terminée, je recommençai la petite comédie
-d’évocation, de cercles magiques et de paroles sacramentelles; puis
-tout-à-coup, au milieu du plus profond silence, on entendit sous le drap
-noir deux voix humaines exécutant en duo une ravissante mélodie.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, des feux de Bengale s’allumaient de tous côtés comme
-par enchantement. Enfin, les voix et les feux s’étant insensiblement
-éteints, un bruit effrayant se fit entendre, le cône et le voile noir se
-renversèrent, et... Tous les spectateurs poussèrent un cri de surprise
-et d’admiration: deux pages identiquement semblables parurent, chacun
-sur un piédestal, se tenant d’une main, tandis que de l’autre ils
-soutenaient un plateau d’argent sur lequel était le collier de perles.
-Mes deux <i>Antonios</i> se dirigèrent vers le Sultan, et lui offrirent
-respectueusement son riche bijou.</p>
-
-<p>La salle entière s’était levée comme pour donner plus de force aux
-applaudissements qui me furent prodigués. Le sultan lui-même me remercia
-dans son langage, que je ne compris pas, mais je crus lire sur son
-visage l’expression d’une profonde satisfaction.</p>
-
-<p>Le lendemain, un officier du palais vint me complimenter de la part de
-son maître, et m’offrit en présent le collier qui avait été si bien
-escamoté la veille.</p>
-
-<p>Le tour des <i>deux pages</i>, ainsi que je l’avais nommé, fut un des
-meilleurs que j’aie jamais exécutés, et cependant, je dois l’avouer,
-c’est peut-être un des plus simples. Ainsi, vous devez parfaitement
-comprendre, mon cher enfant, qu’Antonio escamote le collier, tandis que
-j’occupe l’attention du public par mes évocations. Vous comprenez encore
-que, lorsqu’il est enfermé dans la caisse, et pendant qu’on est occupé à
-la clouer, il en sort par une autre ouverture qui correspond à une
-trappe pratiquée dans le parquet du théâtre; la caisse est déjà vide
-lorsqu’on la couche sur le chevalet, je n’ai donc à couper que des
-planches. Enfin, à la faveur du grand cône, et du drap qui le couvre,
-Antonio et sa sœur portant le même costume, sortent invisiblement de
-dessous le plancher et viennent se placer sur les deux piédestaux. La
-mise en scène et l’aplomb de l’opérateur font le reste.<a name="page_120" id="page_120"></a></p>
-
-<p>Ce tour fit grand bruit dans la ville. Le récit passant de bouche en
-bouche atteignit bientôt les proportions d’un miracle, et contribua
-considérablement au succès des représentations que je donnai à la suite
-de cette séance.</p>
-
-<p>J’aurais pu, à la faveur de cette vogue, rester longtemps encore à
-Constantinople et parcourir ensuite les provinces où j’étais sûr de
-réussir. Mais la vie paisible que je menais me causait un ennui mortel:
-j’éprouvais le besoin de changer de place pour courir après de nouvelles
-émotions. Je me sentais le commencement d’un malaise que je ne pouvais
-définir: c’était quelque chose comme le spleen ou bien un commencement
-de nostalgie; c’était peut-être l’un et l’autre. Ma femme me pressait en
-outre de retourner en Italie ou dans tout autre pays chrétien, ne
-voulant pas, disait-elle, que notre premier-né, dont l’arrivée nous
-était annoncée, vînt au monde au milieu des infidèles.</p>
-
-<p>Je me rendis d’autant plus volontiers à ses vœux, que tout en
-cherchant à lui être agréable, je satisfaisais le plus ardent de mes
-désirs. J’étais venu à Constantinople dans un but de curiosité et avec
-le projet de jouer devant le Sultan. Puisque ce projet était réalisé et
-que ma curiosité était satisfaite, nous pouvions nous éloigner: nous
-partîmes pour la France.</p>
-
-<p>Mon intention était de me rendre à Paris, mais arrivé à Marseille, je
-lus dans les journaux l’annonce de représentations données par un
-escamoteur nommé Olivier. Son programme comprenait la séance entière de
-Pinetti, qui était à peu près la mienne. Lequel des deux, de Pinetti ou
-d’Olivier, était le plagiaire? tout porte à croire que c’était ce
-dernier. Quoiqu’il en soit, n’ayant cette fois aucune raison pour
-engager une nouvelle lutte, je tournai vers la droite et je me dirigeai
-sur Vienne.</p>
-
-<p>Je n’eus pas, du reste, à m’en repentir, car l’accueil que je reçus me
-consola de la marche rétrograde que m’avait fait faire la célébrité
-d’Olivier.</p>
-
-<p>Il m’est impossible, mon ami, de vous retracer l’itinéraire que j’ai
-parcouru pendant seize ans: je me bornerai à vous dire que j’ai visité
-l’Europe entière, en m’arrêtant de préférence dans les capitales.<a name="page_121" id="page_121"></a></p>
-
-<p>Longtemps j’eus une vogue qui me paraissait ne devoir jamais s’épuiser,
-mais ainsi que Pinetti, je devais éprouver l’inconstance de la fortune.</p>
-
-<p>Un beau jour je m’aperçus que mon étoile commençait à pâlir; je ne
-voyais plus le même empressement du public à mes représentations; je
-n’entendais plus ces bravos qui me saluaient à mon entrée en scène et
-qui me suivaient pendant ma séance; les spectateurs me paraissaient
-pleins de réserve, je dirais presque d’indifférence. A quoi cela
-tenait-il? Quelle était la cause de cet abandon, de ce caprice? Mon
-répertoire était toujours le même: c’était mon répertoire d’Italie, dont
-j’étais si fier, et pour lequel j’avais fait de si grand sacrifices. Je
-n’avais introduit aucun changement dans mes expériences; celles que
-j’offrais alors au public étaient les mêmes qui m’avaient conquis tant
-de suffrages. Je sentais aussi que je n’avais rien perdu de la vigueur,
-de l’entrain et de l’adresse que j’avais autrefois.</p>
-
-<p>Mais c’est précisément parce que je restais toujours le même, que le
-public avait changé à mon égard.</p>
-
-<p>Un auteur a dit avec raison:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">L’artiste qui ne monte pas, descend.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Ce mot s’appliquait justement à ma position: tandis qu’autour de moi la
-civilisation marchait en avant, j’étais resté stationnaire; par
-conséquent je descendais.</p>
-
-<p>Quand je fus pénétré de cette vérité, je fis une réforme complète dans
-la composition de mes expériences. Les tours de cartes qui tenaient une
-grande place dans mon répertoire, n’avaient plus l’attrait de la
-nouveauté maintenant que les moindres escamoteurs les connaissaient et
-les exécutaient. J’en supprimai un grand nombre, et je les remplaçai par
-d’autres exercices.</p>
-
-<p>Le public aime et recherche les spectacles émouvants: j’en imaginai un
-qui, sous ce rapport, devait pleinement le satisfaire et le ramener à
-moi. Mais pourquoi Dieu a-t-il permis que je réussisse? Pourquoi ma tête
-a-t-elle conçu cette idée fatale? s’écria Torrini,<a name="page_122" id="page_122"></a> en levant vers le
-Ciel ses yeux remplis de larmes. Sans elle j’aurais encore mon fils et
-je n’aurais pas perdu mon Antonia!</p>
-
-<p>Tandis qu’il exprimait ces douloureux regrets, la tête du pauvre
-Torrini, agitée par son tic nerveux, semblait vouloir se débarrasser de
-poignants souvenirs. Néanmoins, après une légère pause, pendant laquelle
-il avait tenu la main sur ses yeux, comme pour se concentrer dans sa
-douleur, il continua:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a deux ans environ, j’étais à Strasbourg; je jouais au théâtre,
-et chacun voulait voir cette expérience si émouvante que j’avais
-intitulée <i>le fils de Guillaume Tell</i>.</p>
-
-<p>Giovani (c’était le nom de mon fils) jouait le rôle de Walter, fils du
-héros suisse. Au lieu de placer la pomme sur sa tête, il la mettait
-entre ses dents. A un signal donné, un spectateur, armé d’un pistolet,
-faisait feu sur Giovani, et la balle allait se loger au milieu même du
-fruit.</p>
-
-<p>Grâce au succès que me valut ce tour, mon coffre, vide depuis quelque
-temps, se remplit de nouveau. Cela me rendit une grande confiance dans
-l’avenir, et loin de profiter des leçons de l’adversité, je repris mes
-habitudes de luxe d’autrefois, tant je croyais avoir, cette fois encore,
-fixé pour jamais le public, la fortune et la vogue.</p>
-
-<p>Cette illusion me fut cruellement ravie.</p>
-
-<p>Le <i>Fils de Guillaume Tell</i>, dont j’avais fait un petit acte à part,
-terminait ordinairement la soirée. Nous nous disposions à le jouer pour
-la trentième fois, et j’avais fait baisser le rideau, afin de donner à
-la scène l’aspect de la place publique d’Altorf. Tout-à-coup mon fils,
-qui venait de revêtir le costume helvétique traditionnel, s’approcha de
-moi en se plaignant d’une violente indisposition et en me priant de
-hâter la fin de la séance. J’avais déjà saisi la sonnette pour donner au
-machiniste le signal de lever le rideau, lorsque mon enfant tomba
-évanoui.</p>
-
-<p>Sans m’inquiéter de la longueur de l’entr’acte ni de l’impatience du
-public, nous entourâmes de soins empressés mon pauvre Giovani, et je le
-transportai près d’une croisée. Le grand air le remit assez vite;
-toutefois, il conservait sur ses traits une pâleur mortelle<a name="page_123" id="page_123"></a> qui ne lui
-permettait pas de paraître en scène. J’étais moi-même saisi d’un
-pressentiment indéfinissable qui me poussait à arrêter la
-représentation, et je résolus d’en faire l’annonce au public. Je fis
-lever le rideau.</p>
-
-<p>Les traits contractés par l’inquiétude, je m’avançai vers la rampe.
-Giovani, plus pâle encore et se tenant à peine, était près de moi.</p>
-
-<p>J’exposai brièvement l’accident qui le mettait dans l’impossibilité
-d’exécuter l’expérience annoncée, et je proposai de rendre le montant de
-leurs places aux personnes qui en feraient la réclamation. Mais à ces
-mots, qui pouvaient susciter de grands embarras et surtout de graves
-abus, mon courageux enfant, faisant un effort sur lui-même, prit la
-parole pour annoncer que depuis quelques instants il se trouvait mieux
-et se sentait la force de continuer la séance où d’ailleurs, disait-il,
-il n’avait qu’un rôle passif et peu fatigant.</p>
-
-<p>Le public accueillit cette annonce avec de vifs applaudissements, et
-moi, père insensé et barbare, ne tenant aucun compte de l’avertissement
-que le Ciel m’envoyait pour la conservation des jours de mon enfant,
-j’eus la cruauté, la folie d’accepter ce généreux dévouement. Il ne
-fallait pourtant qu’un mot pour éviter la ruine, le déshonneur, la
-folie, et ce mot expira sur mes lèvres! Je me laissai étourdir par les
-bruyantes acclamations du public, et je commençai.</p>
-
-<p>J’ai déjà dit quelle était la nature du tour qui faisait courir la
-ville. Tout le prestige était dans la substitution d’une balle à une
-autre. Un savant m’avait enseigné une composition métallique imitant le
-plomb à s’y méprendre. J’en avais fait des balles, qui, placées à côté
-de balles véritables, n’en pouvaient être distinguées. Seulement il
-fallait éviter de les presser trop fortement, parce que la matière dont
-elles étaient faites était très friable; mais par cette raison, aussi,
-lorsqu’elles étaient lancées par le pistolet, elles se divisaient à
-l’infini, et n’allaient pas plus loin que la bourre elle-même.</p>
-
-<p>Jusqu’alors je n’avais pas songé qu’il pût y avoir le moindre<a name="page_124" id="page_124"></a> danger
-dans l’exécution de cette expérience; j’avais pris du reste mes
-précautions contre toute erreur. Les fausses balles étaient enfermées
-dans un petit coffre dont seul j’avais la clef, et je ne l’ouvrais qu’au
-moment où le besoin l’exigeait.</p>
-
-<p>Ce soir-là, j’avais mis la plus grande circonspection dans les apprêts
-de cette scène; aussi, comment expliquerai-je la cruelle erreur qui fut
-commise? Je ne le puis; aucune conjecture ne m’éclaire; je ne dois
-accuser que la fatalité. Toujours est-il qu’une balle de plomb mêlée aux
-autres se trouva dans la cassette, et qu’elle fut mise dans le pistolet.</p>
-
-<p>Concevez-vous, maintenant, ce qu’il y a d’horrible dans cette action?
-Voyez-vous un père venant, le sourire sur les lèvres, commander le coup
-de feu qui doit tuer son fils!..... C’est affreux, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>Le coup part, et le spectateur cruellement adroit a visé si
-malheureusement, que l’enfant, frappé au milieu du front, tombe aussitôt
-la face contre terre, se roule, se tord dans les convulsions d’une
-courte agonie et rend le dernier soupir.....</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Un instant, je restai immobile, souriant encore aux spectateurs et ne
-pouvant croire à un aussi grand malheur; en une seconde, mille pensées
-se croisent dans mon esprit. Est-ce une illusion, une surprise que j’ai
-ménagée et dont je ne me souviens plus? n’est-ce qu’une émotion de
-l’enfant, une suite du malaise qu’il vient d’éprouver?</p>
-
-<p>Paralysé par le doute et l’horreur, j’hésite à changer de place: mais le
-sang qui sort en abondance de la blessure, me rappelle violemment à
-l’affreuse réalité. Je comprends enfin, et, fou de douleur, je me
-précipite sur le corps inanimé de mon fils.</p>
-
-<p>J’ignore ce qui se passa ensuite, ce que je devins. Lorsque je recouvrai
-l’usage de mes sens, je me trouvai dans une prison, en face de deux
-hommes, dont l’un était un médecin, et l’autre un juge d’instruction. Ce
-magistrat, compatissant à mon malheur, eut la bonté de mettre tous les
-égards et toutes les formes possibles dans l’accomplissement de sa
-pénible mission. J’avais peine à<a name="page_125" id="page_125"></a> comprendre les questions qu’il
-m’adressait; je ne savais que répondre et je me contentais de verser des
-larmes.</p>
-
-<p>L’instruction fut promptement achevée et l’on me traduisit en cour
-d’assises.</p>
-
-<p>Le croiriez-vous, mon enfant? Ce fut avec un indicible bonheur que je
-m’assis sur le banc d’infamie, espérant n’en sortir que pour recevoir la
-juste punition du crime que j’avais commis. J’étais résigné à la mort,
-je la désirais même, et je voulais faire tout ce qui serait en mon
-pouvoir pour qu’on me délivrât d’une vie qui m’était odieuse.</p>
-
-<p>J’avais déclaré ne pas vouloir me défendre: on me nomma d’office un
-avocat qui, pour me sauver, déploya un talent malheureusement
-remarquable. Malgré mes aveux, le jugement fut rendu, et contre mon
-attente, le chef principal d’accusation ayant été écarté, je ne fus
-reconnu coupable que d’homicide par imprudence et condamné à six mois de
-prison, que je passai dans une maison de santé.</p>
-
-<p>Ce fut seulement là que je pus communiquer avec Antonio. Il vint
-m’apporter une affreuse nouvelle: ma chère Antonia n’avait pu supporter
-tant de chagrins; elle aussi était morte!</p>
-
-<p>Ce nouveau coup m’accabla tellement que je faillis en perdre la vie; je
-passai la plus grande partie de ma détention dans un affaiblissement
-voisin de la mort; mais enfin ma nature vigoureuse lutta contre toutes
-ces secousses, l’emporta, et je recouvrai la santé. J’étais en
-convalescence, lorsqu’on m’ouvrit les portes de ma prison.</p>
-
-<p>Le chagrin et le découragement me suivirent partout et me jetèrent dans
-une apathie dont rien ne pouvait me tirer. Je fus pendant trois mois
-comme un insensé, courant la campagne et ne prenant de nourriture que ce
-qu’il en fallait pour ne pas mourir de faim. Je sortais de chez moi au
-petit jour et n’y rentrais qu’à la nuit. Il m’eût été impossible de dire ce
-que j’avais fait pendant ces longues excursions; je marchais
-probablement sans autre but que celui de changer de place.</p>
-
-<p>Une semblable existence ne pouvait durer longtemps: la<a name="page_126" id="page_126"></a> misère et son
-triste cortége s’avançaient d’un pas inévitable.</p>
-
-<p>La maladie de ma femme, les frais judiciaires, ma détention et notre
-dépense pendant ces trois mois sans travail, avaient absorbé,
-non-seulement mes ressources pécuniaires, mais encore la valeur entière
-de mon cabinet. Antonio m’exposa notre situation et me supplia d’en
-sortir en reprenant le cours de mes représentations.</p>
-
-<p>Je ne pouvais laisser ce bon frère, cet excellent ami, dans une
-situation aussi critique: je cédai à sa prière, à la condition cependant
-que je changerais mon nom contre celui de Torrini, et que je ne jouerais
-jamais sur aucun théâtre.</p>
-
-<p>Antonio se chargea de tout arranger suivant mes désirs. En vendant les
-bijoux que j’avais reçus en présent à différentes époques, et qu’il
-avait à mon insu soustraits aux griffes des hommes de loi, il paya mes
-dettes et fit construire la voiture où nous venons de subir un si rude
-échec.</p>
-
-<p>De Strasbourg nous nous rendîmes à Bâle. Mes premières représentations
-furent empreintes de la plus grande tristesse, mais insensiblement je
-suppléai à la gaîté et à l’entrain par la bonne exécution de mes
-expériences; et le public finit par m’accepter ainsi.</p>
-
-<p>Après avoir visité les principales villes de la Suisse, nous rentrâmes
-en France, et c’est en la parcourant, mon cher enfant, que vous trouvai
-sur la route de Blois à Tours.</p>
-
-<p>Je vis, aux dernières phrases de Torrini et à la manière dont il
-cherchait à abréger la fin de son récit, que non-seulement il avait
-besoin de repos, mais encore qu’il sentait la nécessité de se remettre
-de toutes les émotions que ces tristes souvenirs avaient excitées en
-lui.</p>
-
-<p>Pourtant, j’avais remarqué avec joie depuis quelque temps que si ces
-souvenirs étaient douloureux pour son cœur, ils n’y laissaient plus
-qu’une résignation empreinte de mélancolie. Sa raison avait fini par
-maîtriser les écarts de son imagination, et il ne lui restait plus
-d’autre trace de sa folie passée que son tic, qu’il garda jusqu’à ses
-derniers moments.</p>
-
-<p>Quelques mots échappés à Torrini pendant son récit m’avaient<a name="page_127" id="page_127"></a> confirmé
-dans la pensée que sa position pécuniaire était embarrassée; je le
-quittai sous le prétexte de le laisser reposer, et je priai Antonio de
-faire une promenade avec moi. Je voulais lui rappeler qu’il était temps
-de mettre à exécution le plan que nous avions conçu et qui consistait à
-donner, sans en parler à notre cher malade, une ou plusieurs
-représentations à Aubusson.</p>
-
-<p>Antonio fut de cet avis. Mais lorsqu’il s’agit de décider qui de nous
-deux monterait sur la scène, il se récusa, prétendant ne connaître de
-l’escamotage que ce qu’il avait été forcé d’apprendre pour son service.
-Il savait, me dit-il, glisser au besoin une carte, un mouchoir, une
-pièce de monnaie dans la poche d’un spectateur sans que celui-ci s’en
-aperçût, mais rien au-delà.</p>
-
-<p>J’ai su plus tard que, sans être très adroit, Antonio en savait plus
-qu’il ne voulait le dire.</p>
-
-<p>Nous décidâmes que je serais le représentant de notre sorcier.</p>
-
-<p>Il fallait que je fusse soutenu par un grand désir d’être utile à
-Torrini et d’acquitter une partie de ma dette de reconnaissance envers
-lui, pour me décider si brusquement à paraître en scène. Car, si j’avais
-déjà donné quelques séances devant des amis, je les admettais
-gratuitement à mon spectacle; cette fois, il s’agissait de spectateurs
-payant leurs places, et cette distinction me causait une grande
-appréhension.</p>
-
-<p>Cependant, une fois ma détermination prise, je me rendis avec Antonio
-chez le maire pour obtenir de lui l’autorisation de donner des
-représentations.</p>
-
-<p>Ce magistrat était un homme excellent; il connaissait l’accident qui
-nous était arrivé, et voyant qu’il s’agissait d’une bonne œuvre à
-faire, il nous offrit gratuitement une salle destinée aux concerts.</p>
-
-<p>Bien plus, pour nous procurer l’occasion de faire quelques connaissances
-qui pourraient nous être utiles, il nous engagea à aller passer chez lui
-la soirée du dimanche suivant.</p>
-
-<p>Nous acceptâmes avec reconnaissance et nous eûmes lieu de nous en
-féliciter. Les invités de M. le Maire, charmés de certains tours que
-j’avais exécutés devant eux, furent fidèles à la promesse<a name="page_128" id="page_128"></a> qu’ils nous
-avaient faite de venir assister à ma première représentation. Pas un ne
-manqua.</p>
-
-<p>Toutefois, j’eus besoin encore, je l’avoue, de me dire que les
-spectateurs, instruits du but de la séance, me tiendraient compte sans
-doute de mon dévouement, car le cœur me battit à rompre ma poitrine,
-au moment où le rideau se leva. Quelques applaudissements me rendirent
-de la confiance et je ne me tirai pas trop mal des premiers tours que
-j’exécutai. La réussite augmenta mon assurance, et je finis même par
-avoir un aplomb dont je ne me serais pas cru capable.</p>
-
-<p>Du reste, je possédais parfaitement la séance pour l’avoir vu bien des
-fois exécuter par Torrini. Mes principaux tours furent <i>la houlette</i>,
-<i>les Pyramides d’Egypte</i>, <i>l’Oiseau mort et vivant</i>, <i>l’Omelette dans le
-chapeau</i>. Je terminai par le <i>Coup de piquet de l’aveugle</i>, que j’avais
-étudié avec soin. J’eus le bonheur de le réussir, et il enleva tous les
-suffrages.</p>
-
-<p>Un accident, qui m’arriva dans cette séance, modéra singulièrement la
-joie de mon triomphe.</p>
-
-<p>J’avais emprunté un chapeau pour y faire mon omelette. Les personnes qui
-ont vu faire ce tour savent qu’il est principalement destiné à provoquer
-la gaîté dans l’assemblée, et qu’il n’y a rien à craindre pour l’objet
-emprunté.</p>
-
-<p>Je m’étais fort bien tiré de la première partie, qui consiste à casser
-des œufs, à les battre, à y joindre du sel et du poivre et à jeter le
-tout dans le chapeau.</p>
-
-<p>Il s’agissait, après cela, de simuler la cuisson de l’omelette; je posai
-un flambeau à terre, puis mettant au-dessus, à une distance où elle ne
-pouvait être atteinte, la coiffure qui devait simuler la poêle, je lui
-fis décrire un petit cercle, imitant ainsi le mouvement d’oscillation
-que fait une cuisinière pour empêcher l’omelette de brûler. En même
-temps, je débitais avec assez d’entrain des plaisanteries appropriées à
-la circonstance. Le public riait si bien et si haut que je m’entendais à
-peine parler. Je ne me doutais guère à ce moment de la cause réelle de
-cette hilarité. Hélas! je ne tardai pas à la connaître. Une forte odeur
-de roussi me fit jeter les yeux<a name="page_129" id="page_129"></a> sur la lumière, elle était éteinte. Je
-regardai vivement le chapeau; le fond en était entièrement brûlé et
-taché. Il paraît que n’ayant pas convenablement apprécié la hauteur de
-la bougie, j’avais commencé par rôtir le malheureux chapeau, puis sans
-me douter de ce qui m’arrivait, et continuant toujours à tourner,
-j’étais descendu un peu plus bas et je l’avais barbouillé de cire
-fondue.</p>
-
-<p>Tout interdit à cette vue, je m’arrêtai, ne sachant comment sortir de ce
-mauvais pas. Heureusement pour moi que mon désappointement, si véritable
-qu’il fût, passa pour une comédie bien jouée; on ne doutait pas que cet
-accident ne fût un des agréments du tour et ne fût promptement réparé.</p>
-
-<p>Cette confiance dans mon savoir-faire était un supplice de plus, car,
-pauvre magicien, mon pouvoir surnaturel s’arrêtait devant la simple
-réparation d’un chapelier. Je n’avais qu’un moyen, c’était de gagner du
-temps et de m’inspirer des circonstances. Je continuai donc l’expérience
-d’un air assez dégagé pour ma position, et j’exposai aux regards du
-public ébahi une omelette cuite à point, que j’eus encore le courage
-d’assaisonner de quelques bons mots.</p>
-
-<p>Cependant, ce quart d’heure dont parle Rabelais était arrivé. Ce n’était
-pas assez de payer d’audace, il fallait rendre le chapeau, et, faute de
-mieux, confesser publiquement ma maladresse.</p>
-
-<p>Je m’étais résigné à cet acte d’humilité et je cherchais déjà à le faire
-le plus dignement possible, lorsque je m’entendis appeler de la coulisse
-par Antonio. Sa voix suspendit sur mes lèvres la parole prête à
-s’échapper et me rendit le courage, car je ne doutais pas que mon
-compère ne m’eût préparé quelque porte de sortie. Je me rendis près de
-lui; il m’attendait un chapeau à la main.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, me dit-il en l’échangeant contre celui que je portais, c’est le
-vôtre; mais peu importe, faites bonne contenance; brossez-le comme si
-vous veniez d’enlever les taches, et en le remettant à la personne dont
-vous avez reçu l’autre, priez-la à voix basse de lire ce qui est au
-fond.</p>
-
-<p>Je fis ce qui m’était recommandé. Le propriétaire du chapeau brûlé,
-après avoir reçu le mien, se disposait à me faire une réclamation,
-lorsque je le prévins par un geste qui l’engageait à<a name="page_130" id="page_130"></a> lire la note fixée
-sur la coiffe. Cette note était ainsi conçue:</p>
-
-<p>«Une étourderie m’a fait commettre une faute que je réparerai. Demain,
-j’aurai l’honneur de vous demander l’adresse de votre chapelier; en
-attendant, soyez assez bon pour me servir de compère et cacher ma
-mésaventure.»</p>
-
-<p>Ma requête eut tout le succès que je pouvais désirer, car mon secret fut
-parfaitement gardé et mon honneur fut sauf.</p>
-
-<p>Le succès de cette représentation m’engagea à en donner plusieurs autres
-qui furent également très suivies. Les recettes furent excellentes, et
-nous réalisâmes une somme assez importante.</p>
-
-<p>Que l’on juge de notre joie en portant triomphalement notre trésor à
-Torrini! Ce brave homme, après avoir écouté tous les détails de notre
-complot, avait bien envie de nous gronder du silence que nous avions
-gardé. Il ne put y parvenir; l’attendrissement le gagna, et, s’y
-laissant aller, il nous remercia avec toute l’effusion de son excellent
-cœur.</p>
-
-<p>Nous nous occupâmes immédiatement de liquider notre situation
-financière, car notre malade était arrivé au terme de son traitement et
-pouvait désormais vaquer à ses affaires.</p>
-
-<p>Torrini donna satisfaction complète à ses créanciers; il acheta deux
-bons chevaux, fit réparer sa voiture, après quoi, n’ayant plus rien à
-faire à Aubusson, il décida qu’il partirait.</p>
-
-<p>Le moment de nous séparer était arrivé, et mon vieil ami y était préparé
-depuis huit jours. Les adieux furent douloureux pour tous; un père
-quittant son enfant, sans espoir de le revoir jamais, n’eût pas éprouvé
-un plus violent chagrin que celui que ressentit Torrini en me serrant
-dans ses bras pour la dernière fois. De mon côté, je ne pouvais me
-consoler de perdre deux amis avec lesquels j’eusse si volontiers passé
-ma vie.</p>
-
-<p>Je partis pour Blois, tandis que Torrini prenait la route de
-l’Auvergne.<a name="page_131" id="page_131"></a></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h2>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Des Acteurs prodiges.&mdash;M<sup>lle</sup> Houdin.&mdash;J’arrive a Paris.&mdash;Mon
-mariage.&mdash;Comte.&mdash;Études sur le public.&mdash;Un habile directeur.&mdash;Les
-billets roses.&mdash;Un style musqué.&mdash;Le Roi de tous les
-cœurs.&mdash;Ventriloquie.&mdash;Les mystificateurs mystifiés.&mdash;Le père.&mdash;Jules
-de Rovère.&mdash;Origine du mot prestidigitateur.</span></p>
-
-<div class="rt">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i4">...............<br /></span>
-<span class="i0">...............Le cœur plein de bonheur<br /></span>
-<span class="i0">Je m’écriais: ô mon père! ô ma mère!<br /></span>
-<span class="i0">O mes amis! ô ma simple cité!<br /></span>
-<span class="i0">Je vous revois; dans ma félicité,<br /></span>
-<span class="i0">Je n’ai plus rien à désirer sur la terre.<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Comme le cœur me battit, lorsque je rentrai dans ma ville natale! Il
-me semblait que j’en étais absent depuis un siècle et ce siècle n’avait
-pourtant duré que six mois. Les larmes me vinrent aux yeux en embrassant
-mon père et ma mère; je suffoquais d’émotion. J’ai depuis fait en pays
-étrangers de longs voyages; je suis toujours revenu près des miens avec
-bonheur, mais jamais, je puis le dire, je ne fus ému aussi profondément
-qu’alors. Peut-être<a name="page_132" id="page_132"></a> en est-il de cette impression comme de tant
-d’autres, hélas! que l’habitude finit par émousser.</p>
-
-<p>Je trouvai mon père fort tranquille sur mon compte. La raison en était
-que pour ne pas éveiller son inquiétude, j’avais usé de ruse: un
-horloger avec lequel j’avais lié connaissance, lui avait fait parvenir
-mes lettres comme venant d’Angers, et cet ami s’était également chargé
-de m’envoyer les réponses.</p>
-
-<p>Il fallait maintenant donner une cause à mon retour, et j’hésitais à
-révéler mon séjour chez Torrini. Toutefois, poussé par le désir commun à
-tous les touristes de raconter leurs impressions de voyage, je me
-laissai aller à faire le récit de mes aventures jusque dans leurs
-moindres détails.</p>
-
-<p>Ma mère effrayée et craignant que je ne fusse encore malade, n’attendit
-pas la fin de ma narration pour envoyer chercher un médecin. Celui-ci la
-rassura en affirmant, ce que ma figure annonçait du reste, que j’étais
-dans un état de santé parfaite.</p>
-
-<p>On trouvera peut-être que je me suis trop longuement étendu sur les
-événements qui ont suivi mon empoisonnement. Je devais le faire, car
-l’expérience que j’acquis près de Torrini, le récit de son histoire, nos
-conversations et ses conseils eurent une influence considérable sur mon
-avenir. Avant cette époque, ma vocation pour l’escamotage était encore
-bien vague; depuis, elle me domina impérieusement.</p>
-
-<p>Cependant cette vocation, il me fallait la repousser de toutes mes
-forces et lutter corps à corps avec elle: il n’était pas supposable que
-mon père, qui avait déjà dû céder à ma passion pour l’horlogerie,
-poussât la faiblesse jusqu’à me laisser tenter une voie nouvelle et
-surtout si étrange. J’eusse pu certainement profiter du bénéfice de mon
-âge, car j’étais majeur; mais, outre qu’il m’eût coûté de déplaire à mon
-père, je réfléchissais encore que, possesseur d’une bien petite fortune,
-je ne pouvais l’exposer sans son consentement. Ces raisons m’engagèrent,
-sinon à renoncer à mes projets, du moins à les ajourner.</p>
-
-<p>D’ailleurs, mes succès à Aubusson n’avaient pu changer une opinion bien
-arrêtée que j’avais sur l’escamotage: c’est que pour<a name="page_133" id="page_133"></a> représenter
-convenablement un homme adroit et capable d’exécuter des choses
-incompréhensibles, il faut avoir un âge en rapport avec les longues
-études qu’on a dû faire pour arriver à cette supériorité.</p>
-
-<p>Le public accordera bien à un homme de trente-cinq à quarante ans le
-droit de le tromper et de lui faire subir ces amusantes déceptions; il
-ne l’accordera pas à un jeune homme.</p>
-
-<p>Après quelques jours de vacances consacrés à célébrer mon retour,
-j’entrai chez un horloger de Blois, qui m’employa à <i>rhabiller</i> et à
-brosser des montres. Or, je l’ai déjà dit, ce travail machinal et
-ennuyeux s’il en fut, rabaisse l’artiste horloger au niveau du
-manœuvre. Il s’agissait d’accomplir chaque jour un travail tournant
-incessamment dans le cercle invariable d’un <i>ressort</i> à remplacer, d’une
-<i>verge</i> à remettre (les montres à <i>cylindre</i> étaient rares à cette
-époque), d’une <i>chaîne</i> à raccommoder et finalement, après visite
-sommaire de la montre, <i>d’un coup de brosse</i> à donner pour brillanter
-l’ouvrage.</p>
-
-<p>Dieu me garde pourtant de vouloir déprécier le métier d’horloger
-<i>rhabilleur</i>, et de voir dans mes anciens confrères des <i>artistes</i> sans
-capacité. Loin de là; je me plairai toujours à reconnaître
-l’intelligence qu’exige l’art de réparer une montre en y faisant le
-moins possible.</p>
-
-<p>Quelquefois, dira-t-on, la montre revient de chez l’horloger à peu près
-aussi malade qu’elle y était entrée. C’est vrai; mais à qui la faute?</p>
-
-<p>Au public, il me semble.</p>
-
-<p>En province surtout, on a une peine infinie à accorder une gratification
-convenable au travail d’une consciencieuse réparation, et l’on marchande
-pour sa montre ou sa pendule, comme on le ferait pour l’achat de
-légumes. Qu’arrive-t-il alors? c’est que l’horloger est obligé de
-composer avec sa conscience et que bien souvent le client en a pour son
-argent.</p>
-
-<p>Toujours est-il que je me plaisais peu à cette besogne et que j’étais
-devenu à cet endroit d’une excessive paresse. Mais si l’on me voyait
-froid et indolent à l’égard des montres et des pendules<a name="page_134" id="page_134"></a> que l’on me
-donnait à <i>rhabiller</i>, j’avais, d’un autre côté, un besoin d’activité
-qui me dévorait. Pour le satisfaire, je m’abandonnai tout entier à
-certaine distraction à laquelle je trouvais le plus vif attrait. Je veux
-parler de la comédie de société.</p>
-
-<p>Personne, je le pense, ne peut m’en faire un reproche, car parmi ceux
-qui me lisent, quel est celui qui n’a pas un peu joué la comédie? Depuis
-le jeune enfant qui récite un rôle à la distribution des prix, jusqu’au
-vieillard qui souvent accepte un emploi de père noble dans une de ces
-agréables parties, organisées pour charmer les longues soirées d’hiver,
-chacun n’aime-t-il à se donner la satisfaction si douce de se faire
-applaudir? Moi aussi, j’avais cette faiblesse, et, poussé par mes
-souvenirs de voyage, je voulais revoir ce public qui s’était montré déjà
-si bienveillant envers moi.</p>
-
-<p>De concert avec quelques amis nous avions organisé une véritable troupe
-de vaudeville. Chacun y avait son emploi; celui des comiques m’avait été
-dévolu, et je ne remplissais ni plus ni moins que les rôles de Perlet
-dans les pièces les plus en vogue de cette époque.</p>
-
-<p>Notre spectacle était gratis; aussi ne faut-il pas demander si nous
-avions de nombreux spectateurs. Il va sans dire également que nous
-étions tous des acteurs prodiges; on nous le disait, du moins, et notre
-amour-propre satisfait ne trouvait aucune raison pour repousser ces
-éloges. Dieu sait pourtant quels acteurs nous faisions!</p>
-
-<p>Malheureusement pour nos éclatants succès, des rivalités, des
-susceptibilités blessées, ainsi que cela arrive le plus souvent,
-amenèrent la discorde parmi nous, et bientôt il ne resta plus de tout le
-personnel que le coiffeur et le lampiste. Ces deux fidèles débris de
-notre troupe se voyant ainsi abandonnés à eux-mêmes, tinrent conseil,
-et, après mûre délibération, ils décidèrent que ne pouvant satisfaire
-aux exigences de la scène, ils se donnaient mutuellement leur démission.
-Afin d’expliquer l’héroïque persistance de ces deux artistes, il est bon
-de dire que seuls de la troupe ils étaient payés de leurs services.<a name="page_135" id="page_135"></a></p>
-
-<p>Mon père m’avait vu avec peine négliger le travail pour le plaisir. Afin
-de me ramener à de plus sages idées, il conçut pour moi un projet, qui
-devait avoir le double avantage de régulariser ma conduite et de me
-fixer irrévocablement auprès de lui: il s’agissait de m’établir et de me
-marier.</p>
-
-<p>Je ne sais, ou plutôt je ne veux pas dire, comment un tiers me poussa à
-refuser la dernière de ces deux propositions, sous le prétexte que je ne
-me sentais aucune vocation pour le mariage. Quant à l’établissement
-d’horlogerie, je fis facilement comprendre à mon père que j’étais encore
-trop jeune pour y songer.</p>
-
-<p>Mais je venais à peine de lui déclarer mon refus, que des circonstances
-d’une grande simplicité cependant, vinrent complètement changer ma
-détermination et me faire oublier les serments auxquels j’avais promis
-de rester fidèle.</p>
-
-<p>Les succès que j’avais obtenus dans mes rôles m’avaient ouvert l’entrée
-de quelques salons où j’allais souvent passer d’agréables soirées; là
-encore on jouait la comédie, sous forme de charades en action.</p>
-
-<p>Un soir, dans l’une de ces maisons où plus qu’ailleurs se trouvait
-toujours nombreuse compagnie, on nous pria comme de coutume d’égayer la
-soirée par quelques-unes de nos petites scènes. Je ne me rappelle plus
-quel fut le mot proposé; je me souviens seulement que je fus chargé de
-remplir un rôle de gastronome célibataire. Je me mis à table, et tout en
-faisant un repas à la façon de ceux dont on se contente au théâtre,
-j’improvisai un chaud monologue sur les avantages du célibat. Cette
-apologie m’était d’autant plus facile que je n’avais qu’à répéter les
-beaux raisonnements que j’avais faits à mon père, lors de sa double
-proposition. Or, il arriva que parmi les personnes qui écoutaient cette
-description plus ou moins juste de la béatitude du célibat, se trouvait
-une jeune fille de dix-sept ans, laquelle semblait apporter une sérieuse
-attention à mes arguments contre le mariage. C’était la première fois
-que je la voyais; je ne pus trouver d’autre cause à cette extrême
-attention que le désir de deviner le mot de la charade.<a name="page_136" id="page_136"></a></p>
-
-<p>On est toujours enchanté de trouver un auditeur attentif, et à plus
-forte raison, lorsque cet auditeur est une charmante jeune fille: c’est
-pourquoi je crus de mon devoir, dans le courant de la soirée, de lui
-adresser quelques mots de politesse. Une conversation s’ensuivit et
-devint si intéressante, que nous avions encore quantité de choses à nous
-dire quand il fallut nous séparer. Je crois du reste que je ne fus pas
-seul à regretter que la soirée fût sitôt terminée.</p>
-
-<p>Cet événement si simple fut pourtant cause de mon mariage avec
-mademoiselle Houdin, et ce mariage me conduisit à Paris.</p>
-
-<p>Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi je me nomme
-Robert-Houdin; mais ce qu’il ignore et ce que je vais lui apprendre,
-c’est que ce double nom, que j’avais d’abord pris pour éviter une
-confusion avec mes nombreux homonymes, est devenu plus tard, grâce à la
-décision du Conseil d’Etat, mon seul nom patronymique, s’écrivant d’un
-seul trait Robert-Houdin. On me pardonnera d’ajouter que cette faveur,
-toujours difficile à obtenir, ne m’a été accordée qu’en raison de la
-popularité que mes longs et laborieux travaux m’avaient acquise sous ce
-nom.</p>
-
-<p>Mon beau-père, M. Houdin, horloger célèbre, né à Blois, et par
-conséquent mon compatriote, était venu à Paris pour tirer de son savoir
-un meilleur parti qu’il n’eût pu faire dans sa ville natale. Il
-fabriquait de l’horlogerie de commerce, en même temps qu’il exécutait de
-ses mains des pendules astronomiques, des régulateurs, des pièces de
-précision et des instruments propres à leur exécution. Il fut convenu
-entre mon beau-père et moi que nous vivrions ensemble, et qu’aidé de ses
-conseils je l’aiderais à mon tour de mon travail.</p>
-
-<p>M. Houdin était au moins aussi passionné que moi pour la mécanique, dont
-il connaissait à fond tous les secrets. Nous avions sur ce sujet de
-longues et intéressantes conversations.</p>
-
-<p>Un entretien dans lequel entre de la passion rend facilement
-communicatif. Ce fut à la suite d’une de ces conversations que je
-confiai à mon beau-père les projets que j’avais autrefois formés pour la
-création d’un cabinet de curiosités mécaniques jointes à des<a name="page_137" id="page_137"></a>
-expériences de prestidigitation. Déjà plusieurs fois en famille j’avais
-eu l’occasion de donner un échantillon de mon savoir-faire.</p>
-
-<p>M. Houdin me comprit, adopta mes plans et m’engagea à continuer mes
-études dans la voie que je m’étais tracée. Fort de l’approbation d’un
-homme dont je connaissais l’extrême prudence, je me livrai sérieusement,
-dans mes moments de loisir, à mes exercices favoris, et je commençai à
-créer quelques instruments pour mon futur cabinet.</p>
-
-<p>Mon premier soin, en arrivant à Paris, avait été d’assister aux
-représentations de Comte, qui depuis fort longtemps trônait dans son
-théâtre de la galerie de Choiseul. Ce célèbre <i>physicien</i> se reposait
-déjà sur ses lauriers, et ne jouait plus qu’une fois par semaine. Les
-autres jours étaient consacrés aux représentations de ses jeunes
-acteurs, véritables prodiges de précocité.</p>
-
-<p>Tout le monde se rappelle d’avoir lu sur les affiches de ce théâtre les
-singulières annonces de chefs d’emploi que je vais citer.</p>
-
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td align="left">Jeune premier</td><td align="center">(grands rôles):&nbsp; &nbsp; </td><td align="left">M. Arthur, âgé de 5 ans.</td></tr>
-<tr><td align="left">Jeune première</td><td align="center">id.&nbsp; &nbsp; </td><td align="left">M<sup>lle</sup> Adelina, âgée de 4 ans &frac12;.</td></tr>
-<tr><td align="left">Grandes coquettes</td><td align="left">&nbsp;</td><td align="left">M<sup>lle</sup> Victorine, âgée de 7 ans.</td></tr>
-<tr><td align="left">Pères nobles</td><td align="left">&nbsp;</td><td align="left">Le petit Victor, âgé de 6 ans.</td></tr>
-</table>
-
-<p>Ces artistes en bourrelet, ces comédiens en brassière, faisaient courir
-tout Paris.</p>
-
-<p>Comte aurait pu quitter tout à fait la scène, se contenter de son rôle
-de directeur et de père nourricier des enfants de Thalie, et arrondir
-tranquillement sa fortune déjà fort convenable. Mais Comte tenait à se
-montrer au moins une fois par semaine, et il avait pour cela un double
-motif: c’est que ses séances, devenues rares, exercaient toujours une
-heureuse influence sur la recette, et que d’un autre côté, en continuant
-de jouer, il écartait les physiciens ses concurrents, qui auraient pu
-avoir l’idée de venir le remplacer, dans le cas où il se serait retiré
-de l’arène.</p>
-
-<p>Les expériences de Comte étaient presque toutes puisées dans un<a name="page_138" id="page_138"></a>
-répertoire que je connaissais parfaitement: c’était celui de Torrini et
-de tous les escamoteurs de l’époque. Elles ne pouvaient donc avoir pour
-moi un véritable intérêt. Toutefois, j’en retirais encore quelques
-profits, car n’ayant pas à me préoccuper des expériences, j’étudiais
-autant le spectateur que le physicien lui-même.</p>
-
-<p>J’écoutais avec attention ce qui se disait autour de moi, et souvent
-j’entendais de très judicieuses observations. Comme elles étaient faites
-pour la plupart par des gens qui ne semblaient pourtant pas doués d’un
-grand esprit de pénétration, cela me donna à penser qu’un
-prestidigitateur doit surtout se méfier du vulgaire, et en y
-réfléchissant, j’arrivai à me faire cette opinion: c’est qu’il est plus
-difficile de faire illusion à un ignorant qu’à un homme d’esprit.</p>
-
-<p>Ceci à l’air d’un paradoxe; je vais l’expliquer.</p>
-
-<p>L’homme vulgaire ne voit généralement dans les tours d’escamotage qu’un
-défi porté à son intelligence, et, pour lui, les séances de
-prestidigitation deviennent un combat dont il veut à tout prix sortir
-vainqueur.</p>
-
-<p>Toujours en garde contre les paroles dorées à l’aide desquelles
-l’illusion s’opère, il n’écoute rien et se renferme dans cet inflexible
-raisonnement:</p>
-
-<p>&mdash;L’escamoteur, dit-il, tient dans sa main un objet qu’il prétend faire
-disparaître. Hé bien! quelque chose qu’il dise pour distraire mon
-imagination, mes yeux ne quitteront pas ses mains, et le tour ne pourra
-se faire sans que je sache comment il s’y est pris.</p>
-
-<p>Il s’ensuit que l’escamoteur, dont les artifices s’adressent
-particulièrement à l’esprit, doit redoubler d’adresse pour dépister
-cette résistance obstinée.</p>
-
-<p>Le trait suivant vient à l’appui de mon opinion.</p>
-
-<p>Un paysan se trouvait dans une assemblée de savants; un des membres vint
-soumettre à ses doctes confrères cette intéressante question: Pourquoi,
-lorsque l’on introduit un poisson dans un vase entièrement plein d’eau,
-ce vase ne déborde-t-il pas? Chacun alors de se creuser la tête et de
-chercher à donner l’explication de<a name="page_139" id="page_139"></a> ce singulier phénomène. Mais on
-avait beau parler, aucun raisonnement n’obtenait l’approbation de
-l’assemblée, et les dissertations continuaient à perte de vue, quand le
-paysan demanda la parole:</p>
-
-<p>&mdash;Au lieu de tant discourir, dit-il, ne serait-il pas préférable de
-mettre d’abord un poisson dans un vase rempli d’eau? on verrait ce qui
-en résulterait et l’on serait plus en mesure de discuter ensuite sur le
-sujet.</p>
-
-<p>On suivit cet avis, aussi simple que sage, et la solution du problème
-fut bientôt trouvée: le poisson fit déborder le vase.</p>
-
-<p>Messieurs les savants s’aperçurent qu’ils avaient été victimes d’une
-mystification.</p>
-
-<p>L’homme d’esprit, au contraire, qui assiste à une séance de
-prestidigitation, y est venu dans le seul but de jouir d’illusions et,
-loin de mettre obstacle aux tours du physicien, il est le premier à en
-favoriser l’exécution. Plus il est trompé, plus il est satisfait,
-puisqu’il a payé pour cela. Il sait, du reste, que ces amusantes
-déceptions ne peuvent porter atteinte à sa réputation d’homme
-intelligent. C’est pourquoi il s’abandonne avec confiance aux
-raisonnements du prestidigitateur, les suit complaisamment dans tous
-leurs développements et se laisse facilement égarer.</p>
-
-<p>N’avais-je donc pas raison de penser qu’il est plus facile de tromper un
-homme d’esprit qu’un ignorant?</p>
-
-<p>Comte était aussi pour moi un autre objet d’études non moins
-intéressantes: je l’étudiais comme directeur et comme artiste.</p>
-
-<p>Comme directeur, Comte aurait pu en remontrer aux plus habiles, et nul
-ne savait mieux que lui faire venir, comme on dit, l’eau à son moulin.
-On connaît la plupart des petits moyens qu’un directeur emploie
-communément pour attirer le spectateur et augmenter ses recettes. Comte,
-pendant longtemps, n’eut pas besoin d’y recourir, sa salle s’emplissait
-d’elle-même. Pourtant un jour vint où les banquettes furent moins bien
-garnies. C’est alors qu’il inventa les <i>billets de famille</i>, les
-<i>médailles</i>, les <i>loges réservées aux lauréats des pensions et des
-colléges, etc</i>.<a name="page_140" id="page_140"></a></p>
-
-<p>Les billets de famille donnaient droit à quatre places, moyennant la
-moitié du prix ordinaire. Quoique tout Paris en fût inondé, chacun de
-ceux aux mains desquels ils tombaient croyait à une faveur spéciale de
-Comte, et l’on ne manquait pas de répondre à son appel. Ce que le
-directeur perdait sur la qualité des spectateurs, il le regagnait
-largement sur la quantité.</p>
-
-<p>Mais Comte ne s’en tint pas là; il voulut encore que les <i>billets roses</i>
-(c’est ainsi qu’il appelait les billets de famille) lui produisissent un
-petit bénéfice pécuniaire pour lui faire oublier la réduction de prix
-qu’il avait accordée.</p>
-
-<p>Il imagina donc de faire remettre à chaque personne qui se présentait au
-contrôle avec un de ses billets, une médaille en cuivre sur laquelle
-était gravée son adresse, et de réclamer en échange la somme de deux
-sous. Voulait-on la refuser?&mdash;Alors vous n’entrerez pas, disait
-l’employé du bureau.</p>
-
-<p>Puisqu’on était venu jusque-là, on préférait s’exécuter: on payait et
-l’on entrait.</p>
-
-<p>C’était une misère, me dira-t-on, que cet impôt de dix centimes.
-Pourtant, avec cette misère, Comte payait son luminaire; du moins il le
-disait, et on peut le croire.</p>
-
-<p>A l’époque des vacances, les billets roses disparaissaient et faisaient
-place aux billets réservés aux lauréats des pensions et des colléges. Et
-ceux-ci étaient autrement productifs que les premiers. Quels parents
-auraient refusé à leurs jeunes lauréats le plaisir d’accepter
-l’invitation de M. Comte, lorsque surtout ils pouvaient se procurer à
-eux-mêmes le bonheur de voir ces chers fils dans une loge où ne se
-trouvaient que des <i>têtes couronnées</i>. Les parents accompagnaient donc
-leurs enfants, et, pour un billet de faveur, l’administration encaissait
-cinq ou six fois la valeur de sa gracieuse libéralité.</p>
-
-<p>Je pourrais citer bien d’autres moyens dont Comte usait pour augmenter
-ses bénéfices, je n’en rapporterai plus qu’un seul.</p>
-
-<p>Arriviez-vous un peu tard et la longueur de la <i>queue</i> vous faisait-elle
-craindre de ne plus trouver de billets au bureau, vous n’aviez qu’à
-entrer dans le petit café attenant au théâtre, et qui<a name="page_141" id="page_141"></a> donnait sur la
-rue Ventadour. Vous y payiez un peu plus cher qu’ailleurs la tasse de
-café ou le petit verre de liqueur, mais vous étiez sûr qu’avant l’heure
-où le public entrait au théâtre, un garçon vous ouvrirait une porte
-secrète qui vous permettrait d’arriver au bureau et de choisir votre
-place.</p>
-
-<p>En réalité, le café de Comte était un véritable bureau de location.
-Seulement, le spectateur profitait d’une consommation pour la somme
-qu’il est d’usage de prélever sur les places réservées.</p>
-
-<p>Le directeur du théâtre Choiseul avait sur ses confrères un avantage
-sous le rapport de la délicatesse des procédés.</p>
-
-<p>Comme artiste, Comte possédait le double talent de ventriloque et de
-prestidigitateur. Ses tours étaient exécutés avec adresse et surtout
-avec beaucoup d’entrain. Ses séances plaisaient généralement. Les dames
-y étaient fort bien traitées. On en jugera par le tour suivant, que je
-crois être de son invention et que je lui voyais toujours faire avec
-plaisir.</p>
-
-<p>Cette expérience portait le titre de <i>la Naissance des fleurs</i>. Elle
-commençait par une petite harangue en forme de plaisanterie galante.</p>
-
-<p>&mdash;Mesdames, disait notre physicien, je me propose dans cette séance
-d’escamoter douze d’entre vous au parterre (les dames étaient admises au
-parterre), vingt aux premières et soixante-douze aux secondes.</p>
-
-<p>Après l’explosion de rires que ne manquaient pas de provoquer cette
-plaisanterie, Comte ajoutait: «Rassurez-vous», Messieurs, pour ne pas
-vous priver du plus gracieux ornement de cette salle, je n’exécuterai
-cette expérience qu’à la fin de la soirée. Ce compliment, dit sans
-aucune prétention, était toujours fort bien accueilli.</p>
-
-<p>Comte passait ensuite à l’exécution de son expérience.</p>
-
-<p>Après avoir semé des graines sur de la terre contenue dans une petite
-coupe, il faisait quelques conjurations, répandait sur cette terre une
-liqueur enflammée et la couvrait avec une cloche qui, disait-il, devait
-concentrer la chaleur et stimuler la végétation. En effet, quelques
-secondes après, un bouquet de fleurs variées<a name="page_142" id="page_142"></a> apparaissait dans la
-petite coupe. Comte le distribuait aux dames qui garnissaient les loges,
-et pendant cette distribution il trouvait moyen de placer ces mots
-gracieux ou à double sens: <i>Madame, je vous garde une
-pensée</i>.&mdash;<i>Puissiez-vous ici, Messieurs, ne jamais trouver de
-soucis</i>.&mdash;<i>Mademoiselle, voici une rose que vous avez fait rougir de
-jalousie</i>.&mdash;<i>Tiens, Benjamin</i> (c’était le nom de son domestique ou
-plutôt de son comique), <i>tiens, Benjamin</i>, disait-il en lui offrant un
-œillet, <i>ton œillet rouge</i>.&mdash;<i>Comment, mon œil est rouge! c’est
-donc pour cela qu’il me faisait si grand mal tout à l’heure</i>.</p>
-
-<p>Cependant le petit bouquet tirait à sa fin, il n’en restait plus que
-quelques fleurs. Tout à coup, les mains du physicien s’en trouvaient
-littéralement remplies. Alors, d’un air de triomphe, il s’écriait, en
-montrant ces fleurs, venues comme par enchantement: <i>J’avais promis
-d’escamoter et de métamorphoser toutes ces dames: pouvais-je choisir une
-forme plus gracieuse et plus aimable? En vous métamorphosant toutes en
-roses, n’est-ce pas, Mesdames, offrir la copie au modèle? n’est-ce pas
-aussi vous escamoter pour vous rendre à vous-mêmes? dites-moi,
-Messieurs, n’ai-je pas bien réussi?</i></p>
-
-<p>Pour ces mots aimables, le prestidigitateur recevait une nouvelle salve
-de bravos.</p>
-
-<p>Dans une autre circonstance, Comte, offrant une rose et une pensée à une
-dame, lui disait: <i>N’est-ce pas vous trait pour trait, Madame? la rose
-peint la fraîcheur et la beauté; la pensée, l’esprit et les talents</i>.</p>
-
-<p>Il disait encore à propos de l’as de cœur, qu’il avait fait prendre à
-une de ses spectatrices choisie parmi les plus jolies: <i>Voulez-vous,
-Madame, mettre la main sur votre cœur..... Vous n’avez qu’un cœur,
-n’est-il pas vrai!.... Je vous demande pardon de cette question
-indiscrète: mais elle était nécessaire, car bien que vous n’ayez qu’un
-cœur, vous pourriez les posséder tous</i>.</p>
-
-<p>Comte n’était pas moins gracieux envers les souverains.</p>
-
-<p>A la fin d’une séance qu’il donnait aux Tuileries devant Louis XVIII, il
-proposa à Sa Majesté de choisir une carte dans un<a name="page_143" id="page_143"></a> jeu de piquet. On
-pourrait croire que le hasard fit que le roi de cœur se trouva la
-carte choisie; je dirai que l’adresse du physicien en fut la seule
-cause. Pendant ce temps, un domestique déposait sur une table
-entièrement isolée un vase rempli de fleurs.</p>
-
-<p>Comte prend alors un pistolet chargé à poudre, dans lequel il met le Roi
-de cœur en forme de bourre, et s’adressant à son auguste spectateur,
-il le prie de diriger ses regards vers le vase, au-dessus duquel la
-carte lancée par le pistolet doit aller se placer.</p>
-
-<p>Le coup part, et au milieu des fleurs on voit apparaître le buste de
-Louis XVIII.</p>
-
-<p>Le roi, ne sachant que conclure de ce dénouement inattendu, demande à
-Comte le sens de cette apparition, et lui dit même d’un ton quelque peu
-railleur:</p>
-
-<p>&mdash;Il me semble, monsieur, que votre tour ne se termine pas comme vous
-l’aviez annoncé.</p>
-
-<p>&mdash;J’en demande pardon à Votre Majesté, répond Comte, en prenant les
-manières et le maintien d’un courtisan, j’ai parfaitement tenu ma
-promesse. Je me suis engagé à faire paraître le Roi de cœur sur ce
-vase; j’en appelle à tous les Français: ce buste ne représente-t-il pas
-le <i>Roi de tous les cœurs?</i></p>
-
-<p>On doit croire que le compliment fut fort bien accueilli par les
-assistants. En effet, voici comment s’exprime le <i>Journal Royal</i>, du 20
-décembre 1814, en terminant le récit de cette séance:</p>
-
-<p>«Toute l’assemblée s’écrie avec M. Comte: nous le reconnaissons, c’est
-bien lui, c’est bien le Roi de tous les cœurs, l’amour des Français,
-de l’univers, Louis XVIII, l’auguste petit-fils de Henri IV.</p>
-
-<p>»Un concert général d’applaudissements plonge dans une douce ivresse,
-dans des idées de paix et de bonheur, tout ce cercle aimable et vraiment
-français.</p>
-
-<p>»Le roi, ému de cette chaleureuse acclamation, complimenta M. Comte sur
-son adresse.</p>
-
-<p>»&mdash;Ce serait bien dommage, monsieur le sorcier, lui dit-il, de vous
-faire brûler; vous nous avez fait trop de plaisir pour que<a name="page_144" id="page_144"></a> nous vous
-fassions de la peine. Vivez longtemps pour vous d’abord, et pour nous
-ensuite.</p>
-
-<p>»M. Comte répondit à ce compliment de son souverain par une scène de
-ventriloquie, dans laquelle une voix lointaine ayant l’accent et le son
-de celle du physicien, s’exprima ainsi:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Sire, un de vos regards ennoblit mes succès;<br /></span>
-<span class="i0">Toutes mes voix ne valent pas la vôtre;<br /></span>
-<span class="i0">Que ne puis-je à l’instant, d’après l’un, d’après l’autre,<br /></span>
-<span class="i0">Raconter vos vertus, vos talents, vos bienfaits;<br /></span>
-<span class="i0">Je deviendrais l’écho de la voix des Français<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Autant Comte était aimable avec les dames, autant il était impitoyable
-pour les messieurs.</p>
-
-<p>J’en aurais trop long à raconter, si je disais toutes les malignes
-allusions et les mystifications dont son public masculin était l’objet.</p>
-
-<p>C’était, par exemple, certain tabouret sur lequel un spectateur en
-s’asseyant produisait un son des plus risqués, ou bien le tour des as de
-cœur, qu’il terminait en faisant sortir des as de toutes les parties
-du vêtement du patient qui, fouillé, secoué, bousculé, ne savait plus à
-quel saint se vouer pour échapper à cette avalanche de cartes. C’était
-encore le monsieur chauve, qui avait complaisamment prêté son chapeau et
-qui recevait une bordée de plaisanteries du genre de celles-ci:</p>
-
-<p>«Ce vêtement vous appartient, sans doute, disait Comte en sortant une
-perruque du chapeau.... Ah! ah! il paraît que monsieur a de la famille;
-voici maintenant de petits bas; il va falloir <i>parler bas</i>.... puis une
-brassière.... un petit jupon.... une charmante petite robe, etc., etc.»
-Et comme le public riait à cœur joie: «Ma foi! je trouve <i>ça beau</i>
-aussi, ajoutait-il en retirant une chaussure de bois.... Rien ne manque
-au trousseau! pas même le petit corset et son lacet. C’était pour <i>me
-lasser</i>, monsieur, que vous aviez mis cet objet dans votre chapeau....»<a name="page_145" id="page_145"></a></p>
-
-<p>La ventriloquie prêtait un grand charme aux séances de Comte, en faisant
-de charmants intermèdes sous formes de petites scènes comiques de la
-plus grande illusion. C’est qu’en effet il était impossible de porter à
-un plus haut degré l’imitation de la voix humaine et de la combiner avec
-plus d’intelligence et d’habileté, pour la lancer au loin ou pour la
-rapprocher graduellement des spectateurs.</p>
-
-<p>Cette faculté lui inspirait souvent l’idée de curieuses mystifications.
-Mais les meilleures (si une mystification peut être jamais bonne)
-étaient réservées pour ses voyages; il les faisait alors servir à la
-publicité de ses annonces, elles contribuaient à attirer la foule à ses
-représentations.</p>
-
-<p>A Tours, par exemple, il fait enfoncer quatre portes pour arriver
-jusqu’à un soi-disant malheureux, mourant de faim, que l’on croit
-enfermé dans une boutique où le ventriloque avait jeté sa voix. A
-Nevers, il renouvelle le prodige de l’ânesse de Balaam, en communiquant
-la parole à un baudet fatigué de porter son maître.</p>
-
-<p>Une autre fois, pendant la nuit, il jette la terreur dans une diligence;
-plusieurs voix se font entendre aux portières; on dirait une douzaine de
-brigands qui demandent la bourse ou la vie. Les voyageurs effrayés
-s’empressent de remettre leurs bourses, leurs montres à Comte, qui se
-charge de traiter avec les voleurs; la bande satisfaite paraît
-s’éloigner.</p>
-
-<p>Les voyageurs se félicitent d’en être quittes à si bon marché, et le
-lendemain, à leur plus grande satisfaction le ventriloque remet à chacun
-l’offrande qu’il a faite à la peur, et leur révèle le talent dont ils
-ont été dupes.</p>
-
-<p>Un jour encore, sur le marché de Mâcon, il voit une paysanne chassant
-devant elle un gros cochon qui se traînait à peine, tant il était chargé
-de lard.</p>
-
-<p>&mdash;Combien vaut votre porc, ma brave femme?</p>
-
-<p>&mdash;Cent francs tout au juste, mon beau monsieur, à votre service, si vous
-voulez l’acheter.</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, je veux l’acheter, mais c’est trop des deux tiers; j’en
-donne dix écus.<a name="page_146" id="page_146"></a></p>
-
-<p>&mdash;C’est cent francs ni plus ni moins, à prendre ou à laisser.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, reprit Comte en s’approchant de l’animal, je suis sûr que votre
-cochon est plus raisonnable que vous.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, l’ami, dis-moi, en conscience, vaux-tu bien cent francs?</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes bien loin de compte, répond le cochon d’une voix rauque et
-caverneuse, je ne vaux pas cent sous. Je suis ladre, ma maîtresse veut
-vous attraper.</p>
-
-<p>La foule qui s’était assemblée autour de la paysanne et de son cochon,
-recule épouvantée, et les regarde comme deux ensorcelés.</p>
-
-<p>Comte regagne aussitôt son hôtel où l’on vient lui raconter à lui-même
-cette petite histoire. On lui apprend en outre que quelques personnes
-courageuses s’étant approchées de la sorcière, la sollicitent de se
-faire exorciser pour chasser l’esprit impur du corps de son cochon.</p>
-
-<p>Cependant Comte ne se tira pas toujours aussi heureusement d’affaire, et
-il faillit payer fort cher une mystification qu’il avait fait subir à
-des paysans du canton de Fribourg, en Suisse. Ces fanatiques le prirent
-pour un sorcier véritable et l’assaillirent à coups de bâtons. Déjà même
-ils allaient le jeter dans un four allumé, si Comte n’était parvenu à se
-sauver en faisant sortir du four une voix terrible qui répandit la
-terreur parmi eux.</p>
-
-<p>Je terminerai la nomenclature de ces plaisantes aventures par une petite
-anecdote dans laquelle Comte et moi, nous fûmes tour à tour
-mystificateurs et mystifiés.</p>
-
-<p>Au sortir d’une visite que le célèbre ventriloque me fit au
-Palais-Royal, je le reconduisis jusqu’au bas de mon escalier, ainsi que
-le commandait la plus simple politesse.</p>
-
-<p>Comte, tout en continuant de causer, descendait devant moi, de sorte que
-les poches de sa redingote se trouvaient naturellement à ma discrétion.
-L’occasion était si belle que je ne pus résister à la tentation de jouer
-un tour de ma façon à mon habile confrère.</p>
-
-<p>Aussitôt conçue, cette idée fut mise à exécution. En un tour de main,
-non pas! soyons exact dans notre récit, en deux tours de<a name="page_147" id="page_147"></a> main, je
-retirai du vêtement de mon ami son mouchoir et une fort belle tabatière
-en or, puis, j’eus soin de retourner la poche en dehors, pour prouver
-que mon travail avait été consciencieusement exécuté.</p>
-
-<p>Je m’applaudissais du succès de mon expédition et je riais en moi-même
-du dénouement comique qu’elle aurait, lorsque je remettrais ces objets à
-Comte. Mais on a raison de dire, <i>à trompeur trompeur et demi</i>, car
-tandis que je violais ainsi les lois de l’hospitalité, Comte, de son
-côté, ruminait quelque perfidie.</p>
-
-<p>Je venais à peine de mettre en lieu de sûreté mouchoir et tabatière que,
-prêtant l’oreille, j’entendis de l’étage supérieur une voix qui m’était
-inconnue.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Robert-Houdin, criait-on, voulez-vous monter tout de suite au
-bureau de location, je voudrais vous dire un mot.</p>
-
-<p>&mdash;Tout-à-l’heure, répondis-je encore préoccupé de mon larcin, je vais y
-aller.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, me dit Comte avec bonhomie, puisque ce monsieur n’a qu’un mot à
-vous dire, allez-y, je vais vous attendre, car j’ai encore à vous
-parler.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, répondis-je, et sans réfléchir davantage je remonte au premier
-étage.</p>
-
-<p>On a déjà deviné que le ventriloque vient de me jouer un tour de son
-métier. En arrivant au bureau, je ne trouve que l’employé qui ne sait ce
-que je veux lui dire.</p>
-
-<p>Je m’aperçois, mais trop tard, que je suis une des nombreuses victimes
-de la <i>ventriloquie</i>, j’entends Comte qui chante sa victoire en riant
-aux éclats.</p>
-
-<p>J’avoue sans fausse honte qu’un instant je fus vexé d’avoir donné dans
-le piége. Mais je me remis bien vite à la pensée d’une petite vengeance
-que je pouvais tirer de la situation même où je me trouvais. J’affectai
-de descendre avec tranquillité.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulait donc cette personne du bureau de location, me dit Comte
-d’un ton de dupeur satisfait?</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne le devinez pas? répondis-je en copiant mon intonation sur la
-sienne.<a name="page_148" id="page_148"></a></p>
-
-<p>&mdash;Ma foi! non.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais alors vous le dire: c’était un voleur repentant, qui m’a prié
-de vous rendre des objets qu’il vous a escamotés. Les voici, mon maître!</p>
-
-<p>&mdash;Je préfère que cela se termine ainsi, me dit Comte en réintégrant sa
-poche dans sa redingote, pour y remettre ensuite les objets que je lui
-présentais; nous sommes quittes, et j’espère que nous resterons toujours
-bons amis.</p>
-
-<p>De tout ce qui précède, on peut conclure que la base fondamentale des
-séances de Comte était les mystifications aux Messieurs (les souverains
-exceptés), les compliments aux Dames et les calembours à tout le monde.</p>
-
-<p>Comte avait raison d’employer ces moyens, puisque généralement il
-atteignait le but qu’il s’était proposé: il charmait avec les uns et
-faisait rire avec les autres. A cette époque, cette tournure de l’esprit
-était dans les mœurs françaises, et notre physicien, en s’inspirant
-des goûts et des instincts du public, était sûr de lui plaire.</p>
-
-<p>Mais tout est bien changé depuis. Le calembour n’a plus la même faveur.
-Banni de la bonne compagnie, il s’est réfugié dans les ateliers
-d’artistes, où les élèves en font trop souvent un usage immodéré, et si
-quelquefois il est admis avec faveur dans une conversation intime, il ne
-saurait convenir dans une séance de prestidigitation.</p>
-
-<p>La raison est facile à comprendre. Non seulement le calembour fait
-croire que le prestidigitateur a des prétentions à l’esprit, ce qui peut
-lui être défavorable; mais encore, lorsqu’il réussit, il provoque un
-rire qui nuit nécessairement à l’intérêt de ses expériences.</p>
-
-<p>Il est un fait reconnu; c’est que pour ces sortes de spectacles, où
-l’imagination a la principale part:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«Mieux vaut l’étonnement cent fois que le fou rire.»<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Car si l’esprit se souvient de ce qui l’a charmé, le rire ne laisse
-aucune trace dans la mémoire.<a name="page_149" id="page_149"></a></p>
-
-<p>Le langage symbolique, complimenteur et parfumé, est aussi complètement
-tombé en désuétude; du moins le siècle ne pèche point par excès de
-galanterie, et des compliments musqués seraient aujourd’hui mal
-accueillis en public, plus encore que partout ailleurs. Du reste, j’ai
-toujours pensé que les dames qui assistent à une séance de
-prestidigitation, y viennent pour se récréer l’esprit et non pour être
-elles-mêmes mises en scène. On doit croire qu’elles préfèrent rester
-simples spectatrices plutôt que de se voir exposées à recevoir des
-compliments à brûle-pourpoint.</p>
-
-<p>Quant à la mystification, je laisse à de plus forts que moi le soin d’en
-faire l’apologie.</p>
-
-<p>Ce que j’en dis, ce n’est pas pour jeter un blâme sur Comte, loin de là.
-Je parle en ce moment avec l’esprit de mon siècle; Comte agissait avec
-le sien; tous deux nous avons réussi avec des principes différents; ce
-qui prouve que:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>«Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.»</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Ces séances de Comte enflammaient néanmoins mon imagination; je ne
-rêvais plus que théâtre, escamotage, machines, automates, etc.; j’étais
-impatient, moi aussi, de prendre ma place parmi les adeptes de la magie,
-et de me faire un nom dans cet art merveilleux. Le temps que j’employais
-à prendre une détermination, me semblait un temps perdu pour mes futurs
-succès. Mes succès! Hélas! j’ignorais les épreuves que j’aurais à subir
-avant de les mériter; je ne soupçonnais guère les peines, les soucis,
-les travaux dont il me faudrait les payer.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en fût, je résolus de hâter mes études sur les automates et
-sur les instruments propres à produire les illusions de la magie.</p>
-
-<p>J’avais été à même de voir chez Torrini un grand nombre de ces
-appareils, mais il m’en restait encore beaucoup à connaître, car le
-répertoire des physiciens de cette époque était très étendu. J’eus
-bientôt l’occasion d’acquérir en peu de temps une connaissance parfaite
-de ce sujet.<a name="page_150" id="page_150"></a></p>
-
-<p>J’avais remarqué, en passant dans la rue Richelieu, une modeste et
-simple boutique, à la devanture de laquelle étaient exposés des
-instruments de <i>Physique amusante</i>. Tel était le nom que portaient ces
-instruments, destinés à la vérité à une science amusante, mais qui
-n’avaient rien à démêler avec la physique.</p>
-
-<p>Cette rencontre fut pour moi une bonne fortune. J’achetai d’abord
-quelques-uns de ces objets, puis, en faisant de fréquentes visites au
-maître de la maison, sous prétexte de lui demander des renseignements,
-je finis par gagner ses bonnes grâces, il me regarda comme un habitué de
-sa boutique.</p>
-
-<p>Le père Roujol (c’est ainsi que s’appelait ce fabricant de sorcelleries)
-avait des connaissances très étendues dans toutes les parties de sa
-profession; il n’y avait pas un seul escamoteur dont il ne connût les
-secrets et dont il n’eût reçu les confidences. Il pouvait donc me
-fournir des renseignements précieux pour mes études. Je redoublai de
-politesse auprès de lui, et le brave homme qui, du reste, était très
-communicatif, m’initia à tous ses mystères.</p>
-
-<p>Mes visites assidues à la rue Richelieu avaient encore un autre but:
-j’espérais y rencontrer quelques maîtres de la science, auprès desquels
-je pourrais accroître les connaissances que j’avais acquises.</p>
-
-<p>Malheureusement, la boutique de mon vieil ami n’était plus aussi bien
-achalandée que jadis. La révolution de 1830 avait tourné les idées vers
-des occupations plus sérieuses que celles de la <i>physique amusante</i>, et
-le plus grand nombre des escamoteurs étaient allés chercher à l’étranger
-des spectateurs moins préoccupés. Le bon temps du père Roujol était donc
-passé, ce qui le rendait fort chagrin.</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne va plus comme autrefois, me disait-il, et l’on croirait
-vraiment que les escamoteurs se sont escamotés eux-mêmes, car je n’en
-vois plus un seul. Je n’ai plus maintenant qu’à me croiser les bras.
-Quand reviendra donc ce temps, ajoutait-il, où M. le duc de M..... ne
-dédaignait pas d’entrer dans ma modeste boutique et d’y rester des
-heures entières à causer avec moi et mes nombreux visiteurs? Ah! si vous
-aviez vu, il y a une dizaine d’années,<a name="page_151" id="page_151"></a> l’aspect qu’offrait mon magasin,
-alors fréquenté par tous les physiciens et amateurs de l’époque.
-C’étaient Olivier, Préjean, Brazy, Conus, Chalons, Comte, Jules de
-Rovère, Adrien père, Courtois, et tant d’autres; un véritable club
-d’escamotage; club brillant, animé, divertissant, s’il en fut, car
-chacun de ces maîtres, voulant prouver sa supériorité sur ses confrères,
-se plaisait à montrer ses meilleurs tours et à déployer toute son
-adresse.</p>
-
-<p>Ces regrets du père Roujol m’étaient au moins aussi sensibles qu’à
-lui-même. En effet, quel bonheur n’eussé-je pas éprouvé à pareilles
-fêtes, moi qui aurais fait vingt lieues pour causer avec un physicien?</p>
-
-<p>J’eus pourtant la chance de faire chez lui la rencontre du fameux Jules
-de Rovère, qui le premier se servit d’un mot généralement employé
-aujourd’hui pour qualifier un escamoteur en renom.</p>
-
-<p>Jules de Rovère était fils de parents nobles, ainsi que l’indique la
-particule qui précède son nom.</p>
-
-<p>En montant sur la scène, le physicien aristocrate voulut un titre à la
-hauteur de sa naissance.</p>
-
-<p>Le nom vulgaire d’<i>escamoteur</i> avait été repoussé bien loin par lui
-comme une triviale dénomination; celui de <i>physicien</i> était généralement
-porté par ses confrères et ne pouvait par cela même lui convenir; force
-lui fut d’en créer un pour se faire une place à part.</p>
-
-<p>On vit donc, un jour, sur une immense affiche de spectacle, s’étaler
-pour la première fois, le titre pompeux de <span class="smcap">PRESTIDIGITATEUR</span>; l’affiche
-donnait en même temps l’étymologie de ce mot: <i>presto digiti</i> (agilité
-des doigts). Venaient ensuite les détails de la séance, entremêlés de
-citations latines, qui devaient frapper l’esprit du public en rappelant
-l’érudition de l’escamoteur; pardon, du prestidigitateur.</p>
-
-<p>Ce mot, ainsi que celui de <i>prestidigitation</i> du même auteur, fut
-promptement adopté par les confrères de Jules de Rovère, tant ils furent
-séduits par d’aussi beaux noms. L’Académie elle-même suivit cet exemple;
-elle sanctionna la création du physicien et la fit passer à <i>la
-postérité</i>.<a name="page_152" id="page_152"></a></p>
-
-<p>Je dois cependant ajouter que ce mot, primitivement si pompeux, n’est
-plus maintenant une distinction, car depuis son apparition, le plus
-humble des escamoteurs ayant pu se l’approprier, il s’ensuit
-qu’<i>escamotage</i> et <i>prestidigitation</i> sont devenus synonymes, et qu’il
-peuvent maintenant marcher de front en se donnant la main.</p>
-
-<p>L’escamoteur qui veut un titre doit le rechercher dans son propre
-mérite, et se pénétrer de cette vérité, <i>qu’il vaut mieux honorer sa
-profession que d’être honoré par elle</i>. Quant à moi, je n’ai jamais fait
-aucune différence entre ces deux mots, et je les emploierai
-indistinctement, jusqu’à ce qu’un nouveau Jules de Rovère vienne encore
-enrichir le Dictionnaire de l’Académie française.<a name="page_153" id="page_153"></a></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h2>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Les automates célèbres.&mdash;Une mouche d’airain.&mdash;L’homme
-artificiel.&mdash;Albert-le-Grand et saint Thomas-d’Aquin.&mdash;Vaucanson; son
-canard; son joueur de flute; curieux détails.&mdash;L’automate joueur
-d’échecs; épisode intéressant.&mdash;Catherine II et M. de Kempelen.&mdash;Je
-répare le Componium.&mdash;Succès inespéré.</span></p>
-
-<p>Grâce à mes persévérantes recherches, il ne me restait plus rien à
-apprendre en escamotage; mais pour suivre le programme que je m’étais
-tracé, je devais encore étudier les principes d’une science sur laquelle
-je comptais beaucoup pour la réussite de mes futures représentations. Je
-veux parler de la science, ou pour mieux dire de l’art de faire des
-automates.</p>
-
-<p>Tout préoccupé de cette idée, je me livrai à d’actives investigations.
-Je m’adressai aux bibliothèques et à leurs conservateurs, dont ma tenace
-importunité fit le désespoir. Mais tous les renseignements que je reçus,
-ne me firent connaître que des descriptions de mécaniques beaucoup moins
-ingénieuses que celles de certains jouets d’enfants de notre époque<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>,
-ou de ridicules annonces de<a name="page_154" id="page_154"></a> chefs-d’œuvre publiés dans des siècles
-d’ignorance. On en jugera par ce qui va suivre.</p>
-
-<p>Je trouve dans un ouvrage ayant pour titre <i>Apologie pour les grands
-hommes accusés de magie</i>, que «Jean de Mont-Royal présenta à l’empereur
-Charles-Quint une mouche de fer, laquelle</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">»......................................<br /></span>
-<span class="i0">Prit sans aide d’autrui sa gaillarde volée,<br /></span>
-<span class="i0">Fit une entière ronde et puis d’un cerceau las,<br /></span>
-<span class="i0">Comme ayant jugement, se percha sur son bras.»<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Une pareille mouche est déjà quelque chose d’extraordinaire et pourtant
-j’ai mieux que cela à citer au lecteur. Il s’agit encore d’une mouche.</p>
-
-<p>Gervais, chancelier de l’empereur Othon III, dans son livre intitulé
-<i>Ocia Imperatoris</i> nous annonce que «<i>Le Sage Virgile</i>, évêque de
-Naples, fit une mouche d’airain qu’il plaça sur l’unes des portes de la
-ville, et que cette mouche mécanique, dressée comme un chien de berger,
-empêcha qu’aucune autre mouche n’entrât dans Naples; si bien que pendant
-huit ans, grâce à l’activité de cette ingénieuse machine, les viandes
-déposées dans les boucheries ne se corrompirent jamais.»</p>
-
-<p>Combien ne doit-on par regretter que ce merveilleux automate ne soit pas
-parvenu jusqu’à nous? Que d’actions de grâce les bouchers, et plus
-encore leurs pratiques, ne rendraient-ils pas au savant évêque.</p>
-
-<p>Passons à une autre merveille:</p>
-
-<p>François Picus rapporte que «Roger Bacon, aidé de Thomas Bungey, son
-frère en religion, <i>après avoir rendu leur corps égal et tempéré par la
-chimie</i>, se servirent du miroir <i>Amuchesi</i> pour construire une tête
-d’airain qui devait leur dire s’il y aurait un moyen d’enfermer toute
-l’Angleterre dans un gros mur.</p>
-
-<p>»Ils la forgèrent pendant sept ans sans relâche, mais le malheur voulut,
-ajoute l’historien, que lorsque la tête parla, les deux moines ne
-l’entendirent pas, parce qu’ils étaient occupés à tout autre chose.»<a name="page_155" id="page_155"></a></p>
-
-<p>Je me suis demandé cent fois comment les deux intrépides forgerons
-connurent que la tête avait parlé, puisqu’ils n’étaient pas là pour
-l’entendre. Je n’ai jamais pu trouver d’autre solution que celle-ci:
-c’est sans doute parce que <i>leur corps était égal et tempéré par la
-chimie</i>.</p>
-
-<p>Mais voici, cher lecteur, une merveille qui va bien plus vous étonner
-encore:</p>
-
-<p>Tostat, dans ses <i>Commentaires sur l’Enode</i>, dit «qu’Albert-le-Grand,
-provincial des Dominicains à Cologne, construisit un homme d’airain,
-qu’il forgea continuellement pendant trente ans. Ce travail se fit <i>sous
-diverses constellations</i> et <i>selon les lois de la perspective</i>.»</p>
-
-<p>Lorsque le soleil était au signe du zodiaque, les yeux de cet automate
-fondaient des métaux sur lesquels se trouvaient empreints des caractères
-du même signe. Cette intelligente machine était également douée du
-mouvement et de la parole; Albert en recevait les révélations de ses
-importants secrets<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
-
-<p>Malheureusement, saint Thomas-d’Aquin, disciple d’Albert, prenant cette
-statue pour l’œuvre du diable, la brisa à coups de bâton.</p>
-
-<p>Pour terminer cette nomenclature de contes propres à figurer parmi les
-merveilles exécutées par mesdames les Fées du bonhomme Perrault, je
-citerai, d’après le <i>Journal des Savants</i>, 1677, page 252, l’<i>homme
-artificiel de Reysolius, statue ressemblant tellement à un homme, qu’à
-la réserve des opérations de l’âme, on y voyait tout ce qui se passait
-dans le corps humain</i>.</p>
-
-<p>Est-ce dommage que le mécanicien se soit arrêté en aussi bonne voie? il
-lui coûtait si peu, pendant qu’il était en train d’imiter à s’y
-méprendre la plus belle œuvre du créateur, d’ajouter à son automate
-une âme fonctionnant par les ressource de la mécanique!</p>
-
-<p>Cette citation fait beaucoup d’honneur aux savants qui ont accepté<a name="page_156" id="page_156"></a> la
-responsabilité d’une semblable annonce, et vient montrer une fois de
-plus comment on écrit l’histoire.</p>
-
-<p>On croira facilement que ces ouvrages ne m’avaient fourni aucun
-enseignement sur l’art que je désirais tant étudier. J’eus beau
-continuer mes recherches, je ne retirai de ces patientes investigations
-qu’un découragement complet et la certitude que rien de sérieux n’avait
-été écrit sur les automates.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! me disais-je, cette science merveilleuse qui a élevé si haut
-le nom de Vaucanson, cette science dont les combinaisons ingénieuses
-peuvent animer une matière inerte et lui donner en quelque sorte
-l’existence, est-elle donc la seule qui n’ait point ses archives?</p>
-
-<p>J’étais découragé de mes infructueuses recherches, lorsqu’enfin un
-Mémoire de l’inventeur du <i>Canard automate</i>, me tomba sous la main. Ce
-mémoire, portant la date de 1738, est adressé par l’auteur à Messieurs
-de l’Académie des Sciences; ou y trouve une savante description de son
-joueur de flûte, ainsi qu’un rapport de l’Académie, que je transcris
-ici.</p>
-
-<div class="blockquot"><p class="c"><i>Extrait des registres de l’Académie Royale des Sciences, du 30
-avril 1738.</i></p>
-
-<p>«L’Académie, ayant entendu la lecture d’un Mémoire de monsieur de
-Vaucanson, contenant la description d’une statue de bois copiée sur
-le Faune en marbre de Coysevox, qui joue de la flûte traversière,
-sur laquelle elle exécute douze airs différents avec une précision
-qui a mérité l’attention du public, a jugé que cette machine était
-extrêmement ingénieuse; que l’auteur avait su employer des moyens
-simples et nouveaux, tant pour donner aux doigts de cette figure
-les mouvements nécessaires que pour modifier le vent qui entre dans
-la flûte, en augmentant ou diminuant sa vitesse suivant les
-différents tons, en variant la disposition des lèvres et faisant
-mouvoir une soupape qui fait les fonctions de la langue; enfin, en
-imitant par art tout ce que l’homme est obligé de faire, et qu’en
-outre le Mémoire de monsieur de Vaucanson avait toute la clarté et
-la précision dont cette matière est susceptible;<a name="page_157" id="page_157"></a> ce qui prouve
-l’intelligence de l’auteur et ses grandes connaissances dans les
-différentes parties de la mécanique. En foi de quoi j’ai signé le
-présent certificat.</p>
-
-<p>»A Paris, ce 3 mai 1738.</p>
-
-<p class="r">»F<small>ONTENELLE</small>,&nbsp; &nbsp; &nbsp; <br />
-»Secrétaire perpétuel de l’Académie Royale des Sciences.»</p></div>
-
-<p>Après ce rapport vient une lettre de Vaucanson, adressée à M. l’abbé D.
-F., dans laquelle il lui annonce son intention de présenter au public,
-le lundi de Pâques:</p>
-
-<p>1º Un joueur de flûte traversière.</p>
-
-<p>2º Un joueur de tambourin.</p>
-
-<p>3º Un canard artificiel.</p>
-
-<p>«Dans ce canard, dit le célèbre <i>automatiste</i>, je présente le mécanisme
-des viscères destinés aux fonctions du boire, du manger et de la
-digestion; le jeu de toutes les parties nécessaires à ces actions y est
-exactement imité; il allonge son cou pour prendre du grain, il l’avale,
-le digère et le rend par les voies ordinaires tout digéré; la matière
-digérée dans l’estomac est conduite par des tuyaux, comme dans l’animal
-par ses boyaux, jusqu’à l’anus, où il y a un sphincter qui en permet la
-sortie.</p>
-
-<p>»Les personnes attentives comprendront la difficulté qu’il y a eu de
-faire faire à mon automate tant de mouvements différents; comme
-lorsqu’il s’élève sur ses pattes et qu’il porte son cou à droite et à
-gauche. Elles verront également que cet animal boit, barbote avec son
-bec, croasse comme le canard naturel, et qu’enfin il fait tout les
-gestes que ferait un animal vivant.»</p>
-
-<p>Je fus d’autant plus émerveillé du contenu de ce Mémoire, que c’était le
-premier renseignement sérieux que je recevais sur les automates. La
-description du joueur de flûte me donna une haute idée du mécanicien qui
-l’avait exécuté. Cependant, je dois avouer que d’un autre côté j’eus un
-grand regret de n’y trouver qu’une exposition sommaire des combinaisons
-mécaniques du canard artificiel. Combien j’eusse été heureux de
-connaître les moyens à l’aide<a name="page_158" id="page_158"></a> desquels la nourriture prise par l’animal
-se transformait <i>en excréments par une imitation parfaite des opérations
-de la nature!</i> Je dus pour le moment me contenter d’admirer de confiance
-l’œuvre du grand maître.</p>
-
-<p>Mais en 1844, le canard de Vaucanson lui-même<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> fut exposé à Paris dans
-une salle du Palais-Royal. Je fus, comme on doit le penser, un des
-premiers à le visiter, et je restai frappé d’admiration devant les
-nombreuses et savantes combinaisons de ce chef-d’œuvre de mécanique.</p>
-
-<p>A quelque temps de là, une des ailes de l’automate s’étant détraquée, la
-réparation m’en fut confiée et je fus initié au fameux mystère de la
-digestion. A mon grand étonnement, je vis que l’illustre maître n’avait
-pas dédaigné de recourir à un artifice que je n’aurais pas désavoué dans
-un tour d’escamotage. La digestion, ce tour de force de son automate, la
-digestion, si pompeusement annoncée dans le Mémoire, n’était qu’une
-mystification, un véritable canard enfin. Décidément Vaucanson n’était
-pas seulement mon maître en mécanique, je devais m’incliner aussi devant
-son génie pour l’escamotage.</p>
-
-<p>Voici du reste, dans sa simplicité, l’explication de cette intéressante
-fonction.</p>
-
-<p>On présentait à l’animal un vase, dans lequel était de la graine
-baignant dans l’eau. Le mouvement que faisait le bec en barbotant,
-divisait la nourriture et facilitait son introduction dans un tuyau
-placé sous le bec inférieur du canard; l’eau et la graine, ainsi
-aspirés, tombaient dans une boîte placée sous le ventre de l’automate,
-laquelle boîte se vidait toutes les trois ou quatre séances.
-L’évacuation était chose préparée à l’avance; une espèce de bouillie,
-composée de mie de pain colorée de vert, était poussée par un<a name="page_159" id="page_159"></a> corps de
-pompe et soigneusement reçue sur un plateau en argent comme produit
-d’une digestion artificielle. On se passait alors l’objet de main en
-main en s’extasiant à sa vue, tandis que l’industrieux mystificateur
-riait de la crédulité du public.</p>
-
-<p>Cet artifice, loin de modifier la haute opinion que j’avais conçue de
-Vaucanson, m’inspira au contraire une double admiration pour son
-<i>savoir</i> et pour son <i>savoir-faire</i>.</p>
-
-<p>Le lecteur s’attend sans doute à ce que je lui donne une petite notice
-biographique sur cet homme célèbre. C’est mon intention en effet.</p>
-
-<p>Jacques de Vaucanson naquit à Grenoble le 24 février 1809, d’une famille
-noble; son goût pour la mécanique se déclara dès sa plus tendre enfance.</p>
-
-<p>Ce fut vers 1730, environ, que le flûteur des Tuileries lui suggéra
-l’idée de construire sur ce modèle un automate jouant véritablement de
-la flûte traversière; il consacra quatre années à composer ce
-chef-d’œuvre.</p>
-
-<p>Le domestique de Vaucanson, dit l’histoire, était seul dans la
-confidence des travaux de son maître. Aux premiers sons que rendit le
-flûteur, le fidèle serviteur, qui se tenait caché dans un appartement
-voisin, vint tomber aux pieds du mécanicien qui lui paraissait plus
-qu’un homme, et tous deux s’embrassèrent en pleurant de joie.</p>
-
-<p>Le <i>canard</i> et le <i>joueur de tambourin</i> suivirent de près et furent
-principalement exécutés en vue d’une spéculation sur la curiosité
-publique.</p>
-
-<p>Vaucanson, quoique noble de naissance, ne dédaigna pas de présenter ses
-automates à la foire de Saint-Germain et à Paris, où il fit de
-fabuleuses recettes, tant fut grande l’admiration pour ses merveilleuses
-machines.</p>
-
-<p>Il inventa aussi, dit-on, un métier sur lequel un âne exécutait une
-étoffe à fleurs; il avait fait cette machine pour se venger des ouvriers
-en soie de la ville de Lyon, qui l’avaient poursuivi à coups de pierre,
-se plaignant qu’il cherchait à simplifier les métiers.</p>
-
-<p><a name="page_160" id="page_160"></a>On doit à Vaucanson une chaîne qui porte son nom, ainsi qu’une machine
-pour en fabriquer les mailles toujours égales.</p>
-
-<p>On dit qu’il fit encore pour la <i>Cléopâtre</i> de Marmontel, un aspic qui
-s’élançait en sifflant sur le sein de l’actrice chargée du rôle
-principal. A la première représentation de cette pièce, un plaisant,
-plus émerveillé du sifflement de l’automate que de la beauté de la
-tragédie, s’écria: <i>«Je suis de l’avis de l’aspic!»</i></p>
-
-<p>Il ne manquait à la gloire de Vaucanson que d’être célébré par Voltaire;
-l’illustre poète fit sur lui les vers suivants:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i4">.................................<br /></span>
-<span class="i0">Le hardi Vaucanson, rival de Prométhée,<br /></span>
-<span class="i0">Semblait, de la nature imitant les ressorts,<br /></span>
-<span class="i0">Prendre le feu des cieux pour animer les corps.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Cet illustre mécanicien conserva toute son activité jusqu’au dernier
-moment de sa vie. Dangereusement malade, il s’occupait encore à faire
-exécuter la machine à fabriquer sa chaîne sans fin.</p>
-
-<p>&mdash;Ne perdez pas une minute, disait-il à ses ouvriers, je crains de ne
-pas vivre assez longtemps pour vous expliquer mon idée en entier.</p>
-
-<p>Huit jours après, le 21 novembre 1782, il rendait le dernier soupir à
-l’âge de 73 ans. Mais avant de quitter ce monde, il avait eu la
-consolation de voir fonctionner sa machine.</p>
-
-<p>Une bonne fortune n’arrive jamais sans une autre: Ce fut aussi dans
-l’année 1844 que je vis chez un nommé Cronier, mécanicien à Belleville,
-le fameux <i>joueur d’échecs</i>, dont les combinaisons ont fait pâlir les
-savants de l’époque. Automate si merveilleux en effet, que pas un des
-plus forts joueurs ne le put vaincre! Je ne l’ai jamais vu fonctionner.
-Mais depuis, j’ai eu sur ce chef-d’œuvre des renseignements qui ne
-manquent pas d’originalité et que je vais communiquer au lecteur.
-J’espère lui causer la même surprise que celle dont j’ai été saisi
-lorsque je les ai reçus.</p>
-
-<p>Il semblera peut-être étrange qu’à propos d’un automate, je sois obligé
-de faire intervenir au début de ma narration un trait de la politique
-européenne. Cependant, que le lecteur se rassure; il ne<a name="page_161" id="page_161"></a> s’agit pas ici
-d’une longue et savante dissertation sur l’équilibre des Etats; modeste
-historien, je me contenterai de quelques mots pour faire entrer en scène
-le héros de ce récit.</p>
-
-<p>L’histoire se passe en Russie.</p>
-
-<p>Le premier partage de la Pologne, en 1772, avait laissé bien des
-ferments de discorde qui, plusieurs années après, excitaient encore de
-nombreux soulèvements.</p>
-
-<p>Vers l’année 1776, une révolte d’une certaine gravité éclata dans un
-régiment mi-partie russe, mi-partie polonais, qui tenait garnison dans
-la ville forte de Riga.</p>
-
-<p>A la tête des rebelles, était un officier nommé Worouski, homme d’une
-haute intelligence et d’une grande énergie. Sa taille était petite, mais
-bien prise; ses traits accentués semblaient autant de cicatrices et
-donnaient à sa mâle physionomie le caractère du brave que, dans son
-pittoresque vocabulaire, le soldat français appelle le <i>troupier
-racorni</i>.</p>
-
-<p>Cette insurrection prit des proportions telles, que les troupes envoyées
-pour la réprimer furent obligées de se replier deux fois, après avoir
-éprouvé des pertes considérables. Cependant des renforts arrivèrent de
-Saint-Pétersbourg, et dans un combat livré en rase campagne, les
-insurgés furent vaincus. Bon nombre périrent, le reste prit la fuite à
-travers les marais, où les vainqueurs les poursuivirent avec ordre de ne
-faire aucun quartier.</p>
-
-<p>Dans cette déroute, Worousky eut les deux cuisses fracassées par un coup
-de feu, et il tomba sur le champ de bataille. Toutefois, il échappa au
-massacre en se jetant dans un fossé recouvert d’une haie, qui le déroba
-à la vue des soldats.</p>
-
-<p>La nuit venue, Worouski se traîna avec peine et put gagner la demeure
-voisine d’un médecin nommé Osloff, connu pour sa bienfaisante humanité.</p>
-
-<p>Le docteur, touché de sa position, lui donna des soins et consentit à le
-cacher chez lui. La blessure de Worouski était grave, et cependant le
-brave docteur eut longtemps l’espoir de le guérir. Mais la gangrène
-s’étant déclarée tout à coup, la position du blessé prit un caractère
-tel, qu’il devint urgent, pour lui sauver la vie,<a name="page_162" id="page_162"></a> de sacrifier la
-moitié de son corps à l’autre. L’amputation des deux cuisses fut
-pratiquée avec bonheur, et Worouski fut sauvé.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, M. de Kempelen, illustre mécanicien viennois, vint
-en Russie pour rendre visite à M. Osloff, avec lequel il était lié d’une
-étroite amitié.</p>
-
-<p>Ce savant voyageait alors dans le but de se familiariser avec les
-langues étrangères, dont l’étude devait plus tard lui faciliter son beau
-travail sur le mécanisme de la parole, qu’il a si bien décrit dans son
-ouvrage publié à Vienne en 1791.</p>
-
-<p>Dans chaque pays dont il désirait apprendre la langue, M. de Kempelen
-faisait un court séjour, et grâce à son étonnante facilité et à son
-intelligence extrême, il parvenait bientôt à la posséder.</p>
-
-<p>Cette visite fut d’autant plus agréable au docteur, que depuis quelque
-temps il avait conçu des inquiétudes sur les conséquences de la bonne
-action à laquelle il s’était laissé entraîner. Il craignait d’être
-compromis si l’on venait à en avoir connaissance, et son embarras était
-extrême, car, vivant seul avec une vieille gouvernante, il n’avait
-personne dont il pût recevoir un bon conseil ou attendre aucun secours.</p>
-
-<p>L’arrivée de M. de Kempelen fut donc un événement heureux pour le
-docteur, qui comptait sur l’imagination de son ami pour le sortir
-d’embarras.</p>
-
-<p>M. de Kempelen fut d’abord effrayé de partager un tel secret: il savait
-que la tête du proscrit avait été mise à prix, et que l’acte d’humanité
-auquel il allait s’associer était un crime que les lois moscovites
-punissaient avec rigueur. Mais quand il vit le corps mutilé de Worousky,
-il se laissa aller à tout l’intérêt que ne pouvait manquer d’inspirer
-une si grande infortune, et il chercha dans son esprit inventif les
-moyens d’opérer la fuite de son protégé.</p>
-
-<p>Le docteur Osloff était passionné pour le jeu d’échecs, et, autant pour
-satisfaire sa passion que pour apporter une distraction au malade,
-pendant les longs jours de convalescence, il faisait de nombreuses
-parties avec lui. Mais Worousky était d’une telle force à ce jeu, que
-son hôte ne pouvait même égaliser la partie, malgré des<a name="page_163" id="page_163"></a> concessions de
-pièces considérables. M. de Kempelen s’unit au docteur pour lutter
-contre un aussi habile stratégiste. Ce fut en vain: Worousky sortait
-toujours vainqueur de la partie. Cette supériorité inspira à M. de
-Kempelen l’idée du fameux automate joueur d’échecs. En un instant il en
-eut arrêté le plan et, la tête enflammée par les idées qui s’y
-pressaient en foule, il se mit immédiatement à l’œuvre. Chose
-incroyable! ce chef-d’œuvre de mécanique, création merveilleuse dont
-les combinaisons étonnèrent le monde entier, fut inventé, exécuté et
-entièrement terminé dans l’espace de trois mois.</p>
-
-<p>M. de Kempelen voulut que le docteur eût seul les prémisses de son
-œuvre: le 10 octobre 1796, il l’invita à faire une partie.</p>
-
-<p>L’automate représentait un Turc de grandeur naturelle, portant le
-costume de sa nation, et assis derrière un coffre en forme de commode,
-qui avait à peu près 1 mètre 20 centimètres de longueur sur 80
-centimètres de largeur. Sur le dessus du coffre et au centre, se
-trouvait un échiquier.</p>
-
-<p>Avant de commencer la partie, le mécanicien ouvrit plusieurs portes
-pratiquées dans la commode, et M. Osloff put voir dans l’intérieur une
-grande quantité de rouages, leviers, cylindres, ressorts, cadrans, etc.,
-qui en garnissaient la plus grande partie. En même temps il ouvrit un
-long tiroir contenant les échecs et un coussin sur lequel le Turc devait
-appuyer le bras. Cet examen terminé, la robe de l’automate fut levée, et
-l’on put également voir dans l’intérieur de son corps.</p>
-
-<p>Les portes ayant ensuite été fermées, M. de Kempelen fit quelques
-arrangements dans sa machine, et remonta un des rouages avec une clé
-qu’il introduisit dans une ouverture pratiquée au coffre.</p>
-
-<p>Alors le Turc, après un petit mouvement de tête en forme de salut, porta
-la main sur une des pièces posées sur l’échiquier, la saisit du bout des
-doigts, la porta sur une autre case, et posa ensuite son bras sur le
-coussin près de lui. L’auteur avait annoncé que son automate ne parlant
-pas, ferait avec la tête trois signes pour indiquer l’échec au Roi et
-deux pour l’échec à la Reine.<a name="page_164" id="page_164"></a></p>
-
-<p>Le docteur riposta, et attendit patiemment que son adversaire, dont les
-mouvements avaient toute la gravité du sultan qu’il représentait, jouât
-une autre pièce. Quoique conduite avec lenteur au début, la partie n’en
-fut pas moins promptement engagée. Bientôt même Osloff s’aperçut qu’il
-avait affaire à un antagoniste redoutable, car malgré tous ses efforts
-pour lutter contre la machine, son jeu se trouvait dans une position
-désespérée.</p>
-
-<p>Il est vrai de dire que depuis quelques instants, le docteur était
-devenu très distrait. Une idée semblait le préoccuper. Mais il hésitait
-à communiquer ses réflexions à son ami, quand tout à coup la machine fit
-trois signes de tête. Le Roi était mat.</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! s’écria le perdant avec une teinte d’impatience qui se
-dissipa bien vite à la vue de la figure épanouie du mécanicien, si je
-n’étais persuadé que Worousky est en ce moment dans son lit, je croirais
-que je viens de jouer avec lui! Sa tête seule est capable de concevoir
-un coup semblable à celui qui m’a fait perdre. Et puis, ajouta le
-docteur en regardant fixement M. de Kempelen, pouvez-vous me dire
-pourquoi votre automate joue de la main gauche<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, ainsi que le fait
-Worousky?</p>
-
-<p>Le mécanicien viennois se mit à rire, et ne voulant pas prolonger cette
-mystification, qui devait être le prélude de tant d’autres, il avoua à
-son ami que c’était en effet avec Worouski qu’il venait de faire la
-partie.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, alors, où diable l’avez-vous placé? dit le docteur en regardant
-autour de lui pour tâcher de découvrir son antagoniste.</p>
-
-<p>L’inventeur riait de tout son cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! vous ne me reconnaissez donc pas? s’écria le Turc, qui,
-tendit au docteur la main gauche en signe de réconciliation, tandis que
-M. de Kempelen levait la robe, et montrait le pauvre mutilé logé dans la
-carcasse de l’automate.<a name="page_165" id="page_165"></a></p>
-
-<p>M. Osloff ne put garder plus longtemps son sérieux: le rire le gagna et
-il fit chorus avec ses deux mystificateurs. Mais il s’arrêta le premier;
-il lui manquait une explication.</p>
-
-<p>&mdash;Comment avez-vous fait, dit-il, pour escamoter Worouski et le rendre
-invisible?</p>
-
-<p>M. de Kempelen expliqua alors de quelle façon il était parvenu à
-dissimuler l’automate vivant, avant qu’il pût entrer dans le corps du
-Turc.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez, dit-il, en ouvrant le buffet; ces nombreux rouages, ces
-leviers, ces poulies qui garnissent une partie du buffet ne sont que le
-simulacre d’une machine organisée. Les châssis qui les supportent sont à
-charnière, et en se repliant pour se mettre sur le côté, ils laissent
-une place au joueur qui s’y trouvait blotti, pendant que vous examiniez
-l’intérieur de l’automate.</p>
-
-<p>Cette première visite terminée, et dès que la robe a été baissée,
-Worousky est subitement entré dans le corps du Turc que nous venions
-d’examiner. Puis, tandis que je vous montrais le buffet et les rouages
-qui le garnissent, il prenait son temps pour passer ses bras et ses
-doigts dans ceux de la figure. Vous comprenez également qu’en raison de
-la grosseur du cou, dissimulée par cette barbe et cette énorme
-collerette, il a pu, en passant la tête dans ce masque, voir facilement
-l’échiquier et conduire sa partie. Je dois ajouter que lorsque je fais
-le simulacre de monter la machine, ce n’est que dans le but de couvrir
-le bruit des mouvements de Worousky.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, dit le docteur, qui tenait à prouver qu’il avait parfaitement
-compris l’explication, quand j’examinais le buffet, mon diable de
-Worousky se trouvait dans le corps du Turc; et quand on soulevait la
-robe, il était passé dans le buffet. J’avoue franchement, ajouta M.
-Osloff, que j’ai été dupe de cette ingénieuse combinaison, mais je m’en
-console en pensant que plus fin que moi s’y serait trouvé pris.</p>
-
-<p>Les trois amis furent aussi émerveillés l’un que l’autre du résultat
-obtenu dans cette séance privée, car cet instrument offrait un
-merveilleux moyen d’évasion pour le pauvre proscrit, et lui assurait
-pour toujours une existence à l’abri du besoin.<a name="page_166" id="page_166"></a></p>
-
-<p>Séance tenante, l’on convint de l’itinéraire à suivre pour gagner
-promptement la frontière, et des précautions de sûreté à prendre pour le
-voyage. Il fut également convenu que, pour n’éveiller aucun soupçon, on
-donnerait des représentations dans toutes les villes qui se trouvaient
-sur le passage, en commençant par Toula, Kalouga, Smolensk, etc.</p>
-
-<p>Un mois après, Worousky, entièrement rétabli, donnait devant un nombreux
-public une première preuve de son étonnante habileté.</p>
-
-<p>L’affiche, écrite en langue russe, était conçue en ces termes:</p>
-
-<div class="blockquot">
- <p class="c"> <small><i>Toula, 6 novembre 1777</i>,<br />
- DANS LA SALLE DES CONCERTS,</small><br />
- EXPOSITION D’UN AUTOMATE JOUEUR D’ÉCHECS,<br />
- <small>INVENTÉ ET EXÉCUTÉ PAR M. DE KEMPELEN.</small></p>
-
-<p>N<small>OTA</small>.&mdash;<i>Les combinaisons mécaniques de cette pièce sont si
-merveilleuses, que l’inventeur n’hésite pas à porter un défi aux plus
-forts joueurs de cette ville</i>.<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a></p>
-
-</div>
-
-<p>On doit penser si cette annonce excita la curiosité des habitants de
-Toula: non-seulement des joueurs se firent inscrire à l’envi, mais de
-forts paris furent engagés pour et contre les antagonistes.</p>
-
-<p>Worousky sortit vainqueur de cette lutte, et encouragé par son succès,
-il engagea le lendemain M. de Kempelen à proposer une partie contre les
-plus forts joueurs réunis.</p>
-
-<p>Je n’ai pas besoin de dire que ce second défi fut accepté avec plus
-d’empressement encore que le premier, et que la ville entière vint de
-nouveau faire galerie autour de cet intéressant tournoi.</p>
-
-<p>Cette fois, le succès resta quelque temps incertain, et M. de Kempelen
-commençait à craindre de voir la réputation de son automate compromise,
-quand un coup inattendu, un coup de maître, décida en faveur de
-Worousky. La salle entière, y compris les perdants,<a name="page_167" id="page_167"></a> célébrèrent par des
-bravos une aussi glorieuse victoire. Les journaux remplirent leurs
-colonnes de louanges et de félicitations à l’adresse de l’automate et de
-son inventeur, et complétèrent par leur publicité une vogue si justement
-méritée.</p>
-
-<p>M. de Kempelen et son compagnon, rassurés désormais par l’éclat de leur
-début, prirent congé du bon docteur. Après lui avoir laissé un généreux
-souvenir de son amicale hospitalité, ils se dirigèrent vers la
-frontière.</p>
-
-<p>La prudence exigeait que, même en voyageant, Worousky fût caché aux yeux
-de tous: aussi fut-il littéralement emballé. Sous le prétexte d’une
-grande susceptibilité dans les rouages de l’automate, la caisse énorme
-qui le contenait était transportée avec les plus grandes précautions.
-Mais ces soins n’avaient d’autre but que de protéger l’habile joueur
-d’échecs qui s’y trouvait enfermé. Des ouvertures respiratoires
-laissaient circuler l’air dans cette singulière chaise de poste.</p>
-
-<p>Worousky prenait son mal en patience, dans l’espoir de se voir bientôt
-hors des atteintes de la police moscovite et d’arriver sain et sauf au
-terme de ce pénible voyage. Ces fatigues, il est vrai, étaient
-compensées par les énormes recettes que les deux amis encaissaient sur
-leur chemin.</p>
-
-<p>Tout en se dirigeant vers la frontière de Prusse, nos voyageurs étaient
-arrivés à Vitebsk, lorsqu’un matin Worousky vit entrer brusquement M. de
-Kempelen dans la chambre où il demeurait constamment séquestré.</p>
-
-<p>&mdash;Un affreux malheur nous menace, s’écria le mécanicien d’un air
-consterné, en montrant une lettre datée de Saint-Pétersbourg. Dieu sait
-si nous parviendrons à le conjurer! L’impératrice Catherine II ayant
-appris par les journaux le merveilleux talent de l’automate, joueur
-d’échecs, désire faire une partie avec lui et m’engage à le transporter
-immédiatement à son palais. Il s’agit maintenant de nous concerter pour
-trouver un moyen de nous soustraire à ce dangereux honneur.</p>
-
-<p>Au grand étonnement de M. de Kempelen, Worousky reçut cette nouvelle
-sans aucun effroi, et il sembla même en éprouver une joie extrême.<a name="page_168" id="page_168"></a></p>
-
-<p>&mdash;Eluder une pareille visite! gardons-nous-en bien, dit-il; les désirs
-de la Czarine sont des ordres qu’on ne peut enfreindre sans danger; nous
-n’avons donc d’autre parti à suivre que de nous rendre au plus vite à sa
-demande. Votre empressement aura le double avantage de la disposer
-favorablement, et de détourner les soupçons qui pourraient naître sur
-votre merveilleux automate. D’ailleurs, ajouta l’intrépide soldat, avec
-une certaine fierté, j’avoue que je ne suis pas fâché de me trouver en
-face de la grande Catherine, et de lui montrer que la tête dont elle
-fait assez peu de cas pour la mettre au misérable prix de quelques
-roubles, est de force à lutter avec la sienne et peut même, en certains
-cas, la surpasser en intelligence.</p>
-
-<p>&mdash;Insensé que vous êtes! s’écria M. de Kempelen, effrayé de l’exaltation
-du fougueux proscrit, pensez donc que nous pouvons être découverts, et
-qu’il y va de la vie pour vous, et pour moi d’un exil en Sibérie.</p>
-
-<p>&mdash;C’est impossible, reprit tranquillement Worousky. Votre ingénieuse
-machine a déjà trompé tant de gens et des plus habiles, que bientôt,
-j’en ai la conviction, nous aurons une dupe de plus, mais cette fois une
-dupe dont la défaite sera bien glorieuse pour nous. Et quel beau
-souvenir, quel honneur pour tous les deux, mon ami, lorsqu’un jour nous
-pourrons dire que l’impératrice Catherine II, la fière Czarine, que ses
-courtisans proclament la tête la plus intelligente de son vaste empire,
-fut abusée par votre génie et vaincue par moi!</p>
-
-<p>M. de Kempelen, quoique ne partageant pas l’enthousiasme de Worousky,
-fut forcé de céder devant ce caractère, dont il avait eu maintes fois
-déjà l’occasion d’apprécier l’inflexibilité. D’ailleurs, le soldat avait
-tant d’autres qualités, et pardessus tout possédait une habileté si
-surprenante aux échecs, que le mécanicien viennois jugea prudent de lui
-faire des concessions, dans l’intérêt de sa propre renommée.</p>
-
-<p>On partit donc sans différer, car le voyage devait être long et
-difficile par suite des précautions infinies qu’exigeait le transport de
-la caisse où se trouvait Worousky. En route, M. de Kempelen<a name="page_169" id="page_169"></a> ne quitta
-pas un instant son compagnon de voyage, et fit tout ce qui dépendait de
-lui pour adoucir la rigueur d’une aussi pénible locomotion.</p>
-
-<p>Après de longues journées de fatigue, on arriva enfin au terme du
-voyage. Mais quelque promptitude qu’eussent mise les voyageurs, la
-Czarine, en abordant M. de Kempelen, sembla lui témoigner une certaine
-humeur.</p>
-
-<p>&mdash;Les routes sont-elles donc si mauvaises, Monsieur, lui dit-elle, qu’il
-faille quinze jours pour venir de Vitebsk à Saint-Pétersbourg?</p>
-
-<p>&mdash;Que Votre Majesté veuille bien me permettre, répondit le rusé
-mécanicien, de lui faire un aveu qui me servira d’excuse.</p>
-
-<p>&mdash;Faites, répondit Catherine, pourvu que ce ne soit pas l’aveu de
-l’incapacité de votre <i>merveilleuse</i> machine.</p>
-
-<p>&mdash;Au contraire, je viens avouer à Votre Majesté qu’en raison de sa force
-au jeu d’échecs, j’ai voulu lui présenter un adversaire digne d’elle.
-J’ai donc dû, avant de partir, ajouter à mon automate des combinaisons
-indispensables pour une partie aussi solennelle.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! fit en souriant l’Impératrice, déridée par cette flatteuse
-explication. Et en raison de ces nouvelles combinaisons, vous avez
-l’espoir de me faire battre par votre automate.</p>
-
-<p>&mdash;Je serais bien étonné qu’il en fût autrement, répondit
-respectueusement M. de Kempelen.</p>
-
-<p>&mdash;C’est ce que nous verrons, Monsieur, répliqua l’Impératrice en agitant
-la tête d’un air de doute et d’ironie. Mais, ajouta-t-elle sur le même
-ton, quand me mettez-vous en présence de mon terrible adversaire?</p>
-
-<p>&mdash;Quand il plaira à Votre Majesté.</p>
-
-<p>&mdash;S’il en est ainsi, je suis tellement impatiente de mesurer mes forces
-avec le vainqueur des plus habiles joueurs de mon empire, que, ce soir
-même, je le recevrai dans ma bibliothèque. Installez-y votre machine; à
-huit heures je me rendrai près de vous. Soyez exact.</p>
-
-<p>M. de Kempelen prit congé de Catherine et courut faire ses<a name="page_170" id="page_170"></a> préparatifs
-pour la soirée. Worousky se faisait un jeu de la séance et ne pensait
-qu’au bonheur qu’il aurait à mystifier la Czarine. Mais si M. de
-Kempelen était résolu, lui aussi, à tenter l’aventure, il voulait
-prendre néanmoins toutes les précautions possibles, afin que son secret
-ne pût être pénétré, et qu’une voie de salut lui restât, même en cas de
-danger. A tout hasard, il fit transporter au palais impérial l’automate,
-dans la caisse même où il le plaçait dans ses voyages.</p>
-
-<p>Huit heures sonnaient comme l’Impératrice, escortée d’une suite
-nombreuse, entrait dans la bibliothèque et se plaçait près de
-l’échiquier.</p>
-
-<p>J’ai omis de dire que M. de Kempelen ne permettait jamais qu’on passât
-derrière l’automate, et qu’il ne consentait à commencer la partie que
-lorsque tous les spectateurs étaient rangés en face de sa machine.</p>
-
-<p>La cour se plaça derrière l’Impératrice, et de tous côtés il n’y eut
-qu’une seule voix pour prédire la défaite de l’automate.</p>
-
-<p>Sur l’invitation du mécanicien, on visita le buffet et le corps du Turc,
-et quand on se fut bien convaincu qu’il ne contenait rien autre chose
-que les rouages dont nous avons précédemment parlé, on se mit en mesure
-d’engager la partie.</p>
-
-<p>Favorisée par le sort, Catherine profita de l’avantage de jouer le
-premier pion; l’automate riposta, et la partie se continua au milieu du
-plus religieux silence. Les pièces manœuvrèrent d’abord sans que rien
-se décidât. Cependant on ne tarda pas à voir, aux sourcils froncés de la
-Czarine, que l’automate se montrait peu galant envers elle, et qu’il
-était digne après tout de la réputation qu’on lui avait faite. Un
-cavalier et un fou lui furent enlevés coup sur coup par l’habile
-musulman. Dès lors la partie prenait une tournure défavorable pour la
-noble joueuse, quand tout à coup le Turc quittant son impassible
-gravité, frappa violemment de la main sur son coussin, et remit à sa
-place une pièce avancée par son adversaire.</p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/illpg_171.jpg" width="550" height="384" alt="L’AUTOMATE JOUEUR D’ÉCHECS." title="" />
-<br />
-<span class="caption">L’AUTOMATE JOUEUR D’ÉCHECS.</span>
-</p>
-
-<p>Catherine II venait de tricher. Etait-ce pour éprouver l’intelligence de
-l’automate ou pour toute autre cause? Nous ne saurions<a name="page_171" id="page_171"></a><a name="page_172" id="page_172"></a> le dire.
-Néanmoins, la fière impératrice ne voulant point avouer cette faiblesse,
-replaça la pièce à l’endroit où elle l’avait frauduleusement avancée et
-regarda l’automate d’un air d’impérieuse autorité.</p>
-
-<p>Le résultat ne se fit pas attendre: le Turc, d’un coup de main, renversa
-vivement toutes les pièces sur l’échiquier, et aussitôt le bruit d’un
-rouage, qui marchait constamment pendant la partie, cessa de se faire
-entendre. La machine s’arrêta, comme si elle était subitement détraquée.</p>
-
-<p>Pâle et tremblant, M. de Kempelen, reconnaissant là le fougueux
-caractère de Worousky, attendit avec effroi l’issue de ce conflit entre
-le proscrit et sa souveraine.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! monsieur l’automate, vous avez des manières un peu brusques,
-dit avec gaîté l’impératrice, qui n’était pas fâchée de voir ainsi se
-terminer une partie dans laquelle elle avait peu de chances de succès.
-Oh! vous êtes fort, j’en conviens; mais vous avez craint de perdre la
-partie, et par prudence vous avez brouillé le jeu. Allons, je suis
-maintenant édifiée sur votre savoir et surtout sur votre caractère
-nerveux.</p>
-
-<p>M. de Kempelen commença à respirer, et reprenant courage, il voulut
-tâcher de détruire tout à fait la fâcheuse impression produite par le
-manque de respect de sa machine, faute dont naturellement il endossait
-toute la responsabilité.</p>
-
-<p>&mdash;Que votre Majesté, dit-il humblement, me permette de lui donner une
-explication sur ce qui vient de se passer.</p>
-
-<p>&mdash;Pas du tout, monsieur de Kempelen, interrompit joyeusement la Czarine,
-pas du tout; je trouve au contraire cela très amusant, et je vous dirai
-même que votre automate me plaît tellement que je veux en faire
-l’acquisition. J’aurai ainsi toujours près de moi un joueur un peu vif
-peut-être, mais assez habile pour me tenir tête. Laissez-le donc dans
-cet appartement et venez me voir demain matin pour conclure le marché.</p>
-
-<p>A ces mots et sans attendre la réponse de M. de Kempelen, l’Impératrice
-quitta la salle.</p>
-
-<p>En témoignant le désir que l’automate restât au palais jusqu’au<a name="page_173" id="page_173"></a>
-lendemain, Catherine voulait-elle commettre une indiscrétion? Tout porte
-à le croire. Heureusement l’habile mécanicien sut déjouer cette
-curiosité féminine en faisant passer Worousky dans la caisse qu’il avait
-fait apporter à tout hasard, comme nous l’avons dit.</p>
-
-<p>L’automate resta dans la bibliothèque, mais Worousky n’y était plus.</p>
-
-<p>Le lendemain, Catherine renouvela à M. de Kempelen la proposition
-d’acheter son joueur d’échecs. Ce dernier lui fit comprendre que sa
-présence étant nécessaire pour les fonctions de cette machine, il lui
-était impossible de la vendre.</p>
-
-<p>L’Impératrice se rendit à cette bonne raison et, tout en félicitant le
-mécanicien sur son œuvre, elle lui remit un témoignage de sa
-libéralité.</p>
-
-<p>Trois mois après, l’automate était en Angleterre sous la direction d’un
-M. Anthon, auquel M. de Kempelen l’avait cédé. Worousky continua-t-il à
-faire partie de la machine? Je l’ignore, mais on doit le supposer, en
-raison de l’immense succès qu’eut à cette époque le joueur d’échecs,
-dont tous les journaux firent mention.</p>
-
-<p>M. Anthon parcourut l’Europe entière, suivi toujours des mêmes succès,
-mais à sa mort, le célèbre automate fut acheté par le mécanicien
-Maëlzel, qui l’embarqua pour New-York. C’est sans doute alors que
-Worousky prit congé de son Turc hospitalier, car l’automate fut loin
-d’avoir en Amérique le même succès que sur notre continent. Après avoir
-promené pendant quelque temps son trompette mécanique et le joueur
-d’échecs, Maëlzel reprit le chemin de la France, qu’il ne devait plus
-revoir; il mourut dans la traversée d’une indigestion<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
-
-<p>Les héritiers de Maëlzel vendirent ses instruments, et c’est d’eux que
-Cronier tenait sa précieuse relique.<a name="page_174" id="page_174"></a></p>
-
-<p>Mon heureuse étoile vint encore me fournir une des plus belles occasions
-d’étude que je pusse désirer.</p>
-
-<p>Un Prussien, nommé Koppen, montra à Paris, vers 1829, un instrument
-portant le nom de <i>Componium</i>. C’était un véritable orchestre mécanique,
-jouant des ouvertures d’opéras avec un ensemble et une précision fort
-remarquables.</p>
-
-<p>Le nom de Componium venait de ce que, à l’aide de combinaisons vraiment
-merveilleuses, l’instrument improvisait de charmantes variations sans
-jamais se répéter, quel que fût le nombre de fois qu’on le fit jouer de
-suite. On prétendait qu’il était aussi difficile d’entendre deux fois la
-même variation que de voir deux mêmes quaternes se succéder à la
-loterie. Il y avait pour ces deux faits les mêmes chances fournies par
-le hasard.</p>
-
-<p>Le Componium obtint le plus brillant succès, mais il finit par épuiser
-la curiosité des amateurs d’harmonie, et dut songer à la retraite, après
-avoir produit à son propriétaire la somme fabuleuse de cent mille francs
-de bénéfices nets, dans une année.</p>
-
-<p>Ce chiffre, exact ou non, fut adroitement publié, et quelque temps
-après, l’instrument fut mis en vente.</p>
-
-<p>Un spéculateur nommé D..., séduit par l’espérance de voir se renouveler
-pour lui en pays étranger des recettes aussi magnifiques, acheta
-l’instrument et le transporta en Angleterre.</p>
-
-<p>Malheureusement pour D..., au moment où cette <i>poule aux œufs d’or</i>
-arrivait à Londres, Georges IV venait de rendre le dernier soupir.</p>
-
-<p>La cour et l’aristocratie, seuls mélomanes dans ce pays de commerce et
-d’industrie, et sur qui D.... comptait pour l’exploitation de cette
-œuvre d’art, prirent le deuil et, selon l’usage anglais, se
-cloîtrèrent pendant quelques mois. Le spectacle se trouva sans
-spectateurs.</p>
-
-<p>Pour éviter des frais inutiles, D.... jugea prudent de renoncer à une
-entreprise commencée sous de si malheureux auspices, et il se décida à
-revenir à Paris. Le Componium fut, en conséquence, démonté pièce à
-pièce, mis dans des caisses et ramené en France.</p>
-
-<p>D.... espérait faire rentrer son instrument en franchise de<a name="page_175" id="page_175"></a> droits.
-Mais lors de sa sortie de France, il avait oublié de remplir certaines
-formalités indispensables pour obtenir ce bénéfice; la douane l’arrêta,
-et il fut obligé d’en référer au ministre du commerce. En attendant la
-décision ministérielle, les caisses furent déposées dans les magasins
-humides de l’entrepôt. Ce ne fut guère qu’au bout d’un an, et après des
-formalités et des difficultés sans nombre, que l’instrument rentra dans
-Paris.</p>
-
-<p>Ce fait peut donner une idée de l’état de désordre, de dépècement et
-d’avarie où se trouva alors le Componium.</p>
-
-<p>Découragé par l’insuccès de son voyage en Angleterre, D.... résolut de
-se défaire de son <i>improvisateur mécanique</i>; mais auparavant, il se mit
-à la recherche d’un mécanicien qui pût entreprendre de le remettre en
-état. J’ai oublié de dire que lors de la vente du Componium, M. Koppen
-avait livré avec la machine un ouvrier allemand très habile, qui était
-pour ainsi dire le cornac du gigantesque instrument. Celui-ci se
-trouvant les bras croisés pendant les interminables formalités de la
-douane française, n’avait imaginé rien de mieux que de retourner dans sa
-patrie.</p>
-
-<p>La réparation du Componium était un travail de longue haleine, un
-travail de recherches et de patience, car les combinaisons de cette
-machine ayant toujours été tenues secrètes, personne ne pouvait fournir
-le moindre renseignement. D..... lui même, n’ayant aucune notion de
-mécanique, ne pouvait être en cela d’aucun secours; il fallait que
-l’ouvrier ne s’inspirât que de ses propres idées.</p>
-
-<p>J’entendis parler de cette affaire, et poussé par une opinion peut-être
-un peu trop avantageuse de moi-même, ou plutôt ébloui par la gloire d’un
-aussi beau travail, je me présentai pour entreprendre cette immense
-réparation.</p>
-
-<p>On me rit au nez: l’aveu est humiliant, mais c’est le mot propre. Il
-faut dire aussi que ce n’était pas tout à fait sans motif, car je
-n’étais alors connu que par des travaux trop peu importants pour mériter
-une grande confiance. On craignait que, loin de remettre l’instrument en
-état, je ne lui causasse de plus grands dommages en voulant le réparer.<a name="page_176" id="page_176"></a></p>
-
-<p>Cependant, comme D.... ne trouvait pas mieux, et que je faisais la
-proposition de déposer une caution pour le cas où je viendrais à
-commettre quelque dégât, il finit par céder à mes instances.</p>
-
-<p>On trouvera sans doute que j’étais réellement un ouvrier bien conciliant
-et surtout bien consciencieux. Au fond, j’agissais dans mon intérêt, car
-cette entreprise, en me fournissant de longs et intéressants sujets
-d’étude, devait être pour moi un cours complet de mécanique.</p>
-
-<p>Dès que mes propositions eurent été acceptées, on m’apporta dans une
-vaste chambre qui me servait de cabinet de travail, toutes les caisses
-contenant les pièces du Componium, et on les vida pêle-mêle sur des
-draps de lit étendus à cet effet sur le carreau.</p>
-
-<p>Une fois seul, et lorsque je vis ce monceau de ferraille, ces myriades
-de pièces dont j’ignorais les fonctions, cette forêt d’instruments de
-toutes formes et de toutes grandeurs, tels que cors d’harmonie,
-trompettes, hautbois, flûtes, clarinettes, bassons, tuyaux d’orgue,
-grosse caisse, tambour, triangle, cymbales, tam-tam, et tant d’autres
-échelonnés par grandeur sur tous les tons de l’échelle chromatique, je
-fus tellement effrayé de la difficulté de ma tâche, que je restai pour
-ainsi dire anéanti pendant quelques heures.</p>
-
-<p>Pour faire mieux comprendre ma folle présomption, à laquelle ma passion
-pour la mécanique et mon amour du merveilleux pouvaient seuls servir
-d’excuse, je dois dire que je n’avais jamais vu fonctionner le
-Componium; tout était donc pour moi de l’inconnu. Ajoutons à cela que le
-plus grand nombre des pièces étaient couvertes de rouille et de
-vert-de-gris.</p>
-
-<p>Assis au milieu de cet immense Capharnaüm, et la tête appuyée dans mes
-mains, je me fis cent fois cette simple question: Par où vais-je
-commencer? Et le découragement s’emparant de moi glaçait mon esprit et
-paralysait mon imagination.</p>
-
-<p>Un matin pourtant, me sentant tout dispos et subissant l’influence de
-cet axiome d’Hippocrate: <i>Mens sana in corpore sano</i>, je m’indignai tout
-à coup de ma longue inertie et me jetai, tête baissée, dans cet immense
-travail.<a name="page_177" id="page_177"></a></p>
-
-<p>Si je devais n’avoir pour lecteurs que des mécaniciens, comme je leur
-décrirais, à l’aide de fidèles souvenirs, mes tâtonnements, mes essais,
-mes études! Avec quel plaisir je leur expliquerais les savantes et
-ingénieuses combinaisons qui naquirent successivement de ce chaos!</p>
-
-<p>Mais il me semble voir déjà quelques lecteurs ou lectrices prêts à
-tourner la page pour chercher la conclusion d’un chapitre qui menace de
-tourner au sérieux. Cette pensée m’arrête, et je me contenterai de dire
-que, pendant une année entière, je procédai du connu à l’inconnu pour la
-solution de cet inextricable problème, et qu’un jour enfin j’eus le
-bonheur de voir mes travaux couronnés du plus heureux succès: le
-Componium, nouveau phénix, était ressuscité de ses cendres.</p>
-
-<p>Cette réussite, inattendue de tous, me valut les plus grands éloges, et
-D.... se mit à ma discrétion pour le salaire qu’il me plairait de
-réclamer. Mais quelque sollicitation qu’il me fît, me trouvant satisfait
-d’un aussi glorieux résultat, je ne voulus rien recevoir au-delà de mes
-déboursés. Et cependant, si élevée qu’eût été la gratification, elle
-n’eût pu me dédommager de ce que me coûta plus tard cette tâche
-au-dessus de mes forces!<a name="page_178" id="page_178"></a></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h2>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Les supputations d’un inventeur.&mdash;Cent mille francs par an pour une
-écritoire.&mdash;Déception.&mdash;Mes nouveaux automates.&mdash;Le premier physicien de
-France; décadence.&mdash;Le choriste philosophe.&mdash;Bosco.&mdash;Le jeu des
-gobelets.&mdash;Une exécution capitale.&mdash;Résurrection des suppliciés.&mdash;Erreur
-de tête.&mdash;Le serin récompensé.&mdash;Une admiration</span> <i>rentrée</i>.&mdash;<span class="smcap">Mes revers de
-fortune.&mdash;Un Mécanicien cuisinier.</span></p>
-
-<p>Les veilles, les insomnies, et pardessus tout l’agitation fébrile
-résultant de toutes les émotions d’un travail aussi ardu que pénible
-avaient miné ma santé. Une fièvre cérébrale s’ensuivit, et si je parvins
-à en réchapper, ce ne fut que pour mener pendant cinq ans une existence
-maladive, qui m’ôta toute mon énergie. Mon intelligence était comme
-éteinte. Chez moi plus de passion, plus d’amour, plus d’intérêt même
-pour des arts que j’avais tant aimés; l’escamotage et la mécanique
-n’existaient plus dans mon imagination qu’à l’état de souvenirs.</p>
-
-<p>Mais cette maladie qui avait bravé pendant si longtemps la science des
-maîtres de la Faculté, ne put résister à l’air vivifiant de la campagne,
-où je me retirai pendant six mois, et lorsque je revins à Paris, j’étais
-complètement régénéré. Avec quel bonheur je revis<a name="page_179" id="page_179"></a> mes chers outils!
-avec quelle ardeur aussi je repris mon travail si longtemps délaissé!
-Car j’avais à regagner et le temps perdu et les dépenses énormes qu’un
-traitement si long m’avait occasionnées.</p>
-
-<p>Mon modeste avoir se trouvait pour le moment sensiblement diminué, mais
-j’étais à cet endroit d’une philosophie à toute épreuve. Mes futures
-représentations ne devaient-elles pas combler toutes ces pertes et
-m’assurer une fortune honnête? J’escomptais ainsi un avenir incertain;
-mais n’est-ce pas le fait de tous ceux qui cherchent à inventer d’aimer
-à transformer leurs projets en lingots d’or?</p>
-
-<p>Peut-être aussi subissais-je, sans le savoir, l’influence d’un de mes
-amis, grand faiseur d’inventions, que ses déceptions et ses mécomptes ne
-purent jamais empêcher de former des projets nouveaux. Notre manière de
-supporter l’avenir avait une grande analogie. Cependant je dois lui
-rendre justice: quelque élevées que fussent mes appréciations, il était
-dans ce genre de calcul d’une force à laquelle je ne pouvais atteindre.
-On en jugera par un exemple.</p>
-
-<p>Un jour, cet ami arrive chez moi, et me montrant un encrier de son
-invention, lequel réunissait le double mérite d’être inversable et de
-conserver l’encre à un niveau toujours égal:</p>
-
-<p>&mdash;Pour le coup, mon cher, me dit-il, voici une invention qui va faire
-une révolution dans le monde des écrivains, et qui me permettra de me
-promener la canne à la main, avec une centaine de mille livres de
-rentes, au bas mot, entends-tu bien! Au reste tu vas en juger, si tu
-suis bien mon calcul.</p>
-
-<p>Tu sais qu’il y a trente-six millions d’habitants en France?</p>
-
-<p>Je fis un signe de tête en forme d’adhésion.</p>
-
-<p>&mdash;Partant de là, je ne crois pas me tromper, si sur ce nombre j’estime
-qu’il doit y en avoir au moins la moitié qui sait écrire. Hein?...
-tiens, mettons le tiers, ou pour être plus sûrs encore, ne prenons que
-le compte rond, soit dix millions.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, j’espère qu’on ne me taxera pas d’exagération si, sur ces
-dix millions d’écrivains, j’en prends un dixième, soit un million, pour
-nombrer ceux qui sont à la recherche de ce qui peut leur être utile.<a name="page_180" id="page_180"></a></p>
-
-<p>Et mon ami s’arrêta en me regardant d’un ton qui semblait dire: Comme je
-suis raisonnable dans mes appréciations!</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons donc en France un million d’hommes capables d’apprécier
-l’avantage de mon encrier. Or, sur ce nombre, combien vas-tu m’en
-accorder qui, dès la première année, pourront avoir connaissance de ma
-découverte et qui, la connaissant, en feront l’acquisition?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, répondis-je, je t’avoue que je suis très embarrassé pour te
-donner un chiffre exact.</p>
-
-<p>&mdash;Eh mon Dieu! qui est-ce qui te parle de chiffre exact? Je ne te
-demande qu’une approximation, et encore je la désire la plus basse
-possible, afin que je n’aie pas de déception.</p>
-
-<p>&mdash;Dame! fis-je en continuant les supputions décimales de mon ami,
-mettons un dixième.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois, c’est toi-même qui l’as dit, un dixième! autrement dit, cent
-mille. Mais, continua l’inventeur, enchanté de m’avoir fait participer à
-ses brillants calculs, sais-tu bien ce que me rapportera dès la première
-année, la vente de ces cent mille écritoires?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je ne m’en doute pas.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais te l’apprendre; écoute bien. Sur ces cent mille écritoires
-vendues, je me suis réservé un franc de bénéfice par chaque pièce; il en
-résulte donc pour moi un bénéfice de.....?</p>
-
-<p>&mdash;Cent mille francs, parbleu.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois, ce n’est pas plus difficile que cela à compter. Oui, cent
-mille francs, ni plus ni moins. Tu dois comprendre aussi que les autres
-neuf cent mille écrivains que nous avons laissés de côté, finiront par
-connaître mon encrier; ils en achèteront à leur tour. Puis les autres
-neuf millions que nous avons négligés, que feront-ils, je te le
-demande?... Et note bien ceci, je ne t’ai parlé que de la France, qui
-est un point sur le globe. Quand l’étranger en aura connaissance, quand
-les Anglais et leurs colonies surtout en demanderont; vois-tu, mais,
-c’est incalculable!...</p>
-
-<p>Mon ami essuya son front, qui s’était couvert de sueur dans la chaleur
-de son exposition, et il finit en me disant encore: Rappelle-toi bien
-que nous avons mis tout au plus bas dans notre estimation.<a name="page_181" id="page_181"></a></p>
-
-<p>Malheureusement le calcul de mon ami péchait par la base. Son encrier,
-d’un prix beaucoup trop élevé, ne fut point acheté, et l’inventeur finit
-par mettre cette mine d’or au chapitre de ses déceptions déjà si
-nombreuses.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Moi aussi, je l’avoue, je basais mes calculs sur les chiffres de
-population ou du moins sur le nombre approximatif des visiteurs de la
-capitale, et toujours avec mes supputations, même les plus raisonnables,
-j’arrivais encore à un résultat fort satisfaisant. Mais je ne regrette
-pas de m’être abandonné souvent à ces fantaisies de mon imagination. Si
-elles m’ont fait éprouver plus d’un mécompte dans ma vie, elles
-servaient à entretenir quelque énergie dans mon esprit et à me rendre
-capable de lutter contre les difficultés sans nombre que je rencontrais
-dans l’exécution de mes automates. D’ailleurs, qui n’a pas fait, au
-moins une fois dans sa vie, les supputations dorées de mon ami, le
-marchand d’écritoires?</p>
-
-<p>J’ai déjà parlé plusieurs fois d’automates que je confectionnais; il
-serait temps, je pense, de dire quelle était la nature de ces pièces
-destinées à figurer dans mes représentations.</p>
-
-<p>C’était d’abord un petit pâtissier sortant à commandement d’une élégante
-boutique et venant apporter, selon le goût des spectateurs, des gâteaux
-chauds et des rafraîchissements de toute espèce. On voyait sur le côté
-de l’établissement des aides-pâtissiers pilant, roulant la pâte et la
-mettant au four.</p>
-
-<p>Une autre pièce représentait deux clowns, Auriol et Debureau. Ce dernier
-tenait à la force des bras une chaise, sur laquelle son joyeux camarade
-faisait des gambades, des évolutions et des tours de force, ceux de
-l’artiste du cirque des Champs-Élysées. Après ces exercices, mon Auriol
-fumait une pipe et finissait la séance en accompagnant sur un petit
-flageolet un air que lui jouait l’orchestre.</p>
-
-<p>C’était ensuite un oranger mystérieux sur lequel naissaient des fleurs
-et des fruits, à la demande des dames. Pour terminer la scène, un
-mouchoir emprunté était envoyé à distance dans une orange laissée à
-dessein sur l’arbre. Celle-ci s’ouvrait, laissait voir<a name="page_182" id="page_182"></a> le mouchoir,
-tandis que deux papillons venaient en prendre les coins et le
-développaient aux yeux des spectateurs.</p>
-
-<p>J’avais encore un cadran en cristal transparent, marquant l’heure au gré
-des spectateurs, et sonnant sur un timbre également en cristal le nombre
-de coups indiqué.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Au moment où j’étais le plus absorbé par ces travaux, je fis une
-rencontre qui me fut des plus agréables.</p>
-
-<p>Passant un jour sur les boulevards, fort préoccupé, selon mon habitude,
-je m’entends appeler.</p>
-
-<p>Je me retourne et me sens presser la main par un homme fort élégamment
-vêtu.</p>
-
-<p>&mdash;Antonio! m’écriai-je en l’embrassant; que je suis aise de vous voir!
-Mais comment êtes-vous ici? Que faites-vous? et Torrini?....</p>
-
-<p>Antonio m’interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous conterai tout cela, me dit-il, venez chez moi, nous y serons
-plus à notre aise; je demeure à quelques pas d’ici.</p>
-
-<p>En effet, au bout de deux minutes, nous arrivions rue de Lancry, devant
-une maison de fort belle apparence.</p>
-
-<p>&mdash;Montons, me dit Antonio, je demeure au deuxième.</p>
-
-<p>Un domestique vint nous ouvrir.</p>
-
-<p>&mdash;Madame est-elle à la maison? dit Antonio.</p>
-
-<p>&mdash;Non, Monsieur, mais Madame m’a chargé de vous dire qu’elle ne
-tarderait pas à rentrer.</p>
-
-<p>Une fois qu’il m’eut introduit dans un salon, Antonio me fit asseoir
-près de lui sur un canapé.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons maintenant, mon ami, me dit-il, causons, car nous devons avoir
-bien des choses à nous dire.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, causons; je vous avoue que ma curiosité est bien vivement
-excitée. Je ne sais, en vérité, si je rêve.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais vous ramener à la réalité, reprit Antonio, en vous racontant
-ce qui m’est arrivé depuis que nous nous sommes quittés. Commençons,
-ajouta-t-il tristement, par donner un souvenir à Torrini.<a name="page_183" id="page_183"></a></p>
-
-<p>Je fis un mouvement de douloureuse surprise.</p>
-
-<p>&mdash;Que me dites-vous là, Antonio, est-ce que notre ami?...</p>
-
-<p>&mdash;Hélas, oui, ce n’est que trop vrai. Ce fut au moment où nous avions
-tout lieu d’espérer un sort plus heureux, que la mort l’a frappé.</p>
-
-<p>En vous quittant, vous le savez, l’intention de Torrini était de se
-rendre au plus vite en Italie. Revenu à des idées plus saines, le comte
-de Grisy avait hâte de reprendre son nom et de se retrouver sur les
-théâtres, témoins de ses succès et de sa gloire; il espérait s’y
-régénérer et redevenir le brillant magicien d’autrefois. Dieu en a
-décidé autrement. Comme nous allions quitter Lyon, où il avait donné des
-représentations assez bien suivies, il fut subitement atteint d’une
-fièvre typhoïde qui l’emporta en quelques jours.</p>
-
-<p>Je fus son exécuteur testamentaire. Après avoir rendu les derniers
-devoirs à l’homme auquel j’avais voué ma vie, je m’occupai de la
-liquidation de sa petite fortune. Je vendis les chevaux, la voiture et
-quelques accessoires de voyage qui m’étaient inutiles, et je gardai les
-instruments, avec l’intention d’en faire usage. Je n’avais aucune
-profession; je crus ne pouvoir mieux faire que d’embrasser une carrière
-dont le chemin m’était tout tracé, et j’espérais que mon nom, auquel mon
-beau-frère avait donné en France une certaine célébrité, aiderait à mes
-succès.</p>
-
-<p>J’étais bien prétentieux, sans doute, de prendre la place d’un tel
-maître, mais à défaut de talent je comptais me tirer d’affaire avec de
-l’aplomb.</p>
-
-<p>Je m’appelai donc Il signor Torrini, et à ce nom j’ajoutai, à l’exemple
-de mes confrères, le titre de <i>Premier physicien de France</i>. Chacun de
-nous est toujours le premier et le plus habile du pays où il se trouve,
-quand il veut bien ne pas se donner pour le plus fort du monde entier.
-L’escamotage est une profession où, vous le savez, on ne pèche pas par
-excès de modestie; et l’habitude de produire des illusions facilite
-cette émission de fausse monnaie, que le public, il est vrai, se réserve
-ensuite d’apprécier et de classer selon sa juste valeur.</p>
-
-<p>C’est ce qu’il fit pour moi, car malgré mes pompeuses affiches,<a name="page_184" id="page_184"></a> j’avoue
-franchement qu’il ne me fit pas l’honneur de me reconnaître la célébrité
-que je m’attribuais. Loin de là; mes représentations furent si peu
-suivies, que leur produit suffisait à peine à me faire vivre.</p>
-
-<p>Néanmoins, j’allais de ville en ville, donnant mes représentations et me
-nourrissant plus souvent d’espérance que de réalité. Mais il vint un
-moment où cet aliment peu substantiel ne pouvant plus suffire à mon
-estomac, je me vis contraint de m’arrêter. J’étais à bout de ressources;
-je ne possédais plus rien que mes instruments; mon vestiaire était
-réduit à sa plus simple expression et menaçait de me quitter d’un moment
-à l’autre; il n’y avait pas à balancer. Je pris le parti de vendre mes
-instruments et, muni de la modique somme que j’en avais retirée, je me
-rendis à Paris, dernier refuge des talents incompris et des positions
-désespérées.</p>
-
-<p>Malgré mon insuccès, je n’avais rien perdu de ce fond de philosophie que
-vous me connaissez, et j’étais sinon très heureux, du moins plein
-d’espoir dans l’avenir. Oui, mon ami, oui, j’avais alors le
-pressentiment de la brillante position que le sort m’a faite et vers
-laquelle il m’a conduit pour ainsi dire par la main.</p>
-
-<p>Une fois à Paris, je pris une modeste chambre, et je me proposai de
-vivre avec économie pour faire durer autant que possible mes faibles
-ressources pécuniaires. Vous voyez que malgré ma confiance en l’avenir,
-je prenais cependant quelques précautions, afin de ne pas me trouver
-exposé à mourir de faim. Vous allez voir que j’avais tort de ne pas
-m’abandonner complètement à mon étoile.</p>
-
-<p>Il y avait à peine huit jours que j’étais à Paris, que je me rencontrai
-face à face avec un ancien camarade. C’était un Florentin qui, dans le
-théâtre où je jouais à Rome, tenait l’emploi de basse et remplissait des
-rôles secondaires. Lui aussi avait été maltraité du sort et, venu à
-Paris pour y chercher fortune, il s’était trouvé réduit, à défaut d’un
-plus beau rôle, à accepter celui de figurant dans les chœurs du
-Théâtre-Italien.</p>
-
-<p>Mon ami, quand je l’eus mis au courant de ma position, m’annonça qu’une
-place de ténor était vacante dans les chœurs où il<a name="page_185" id="page_185"></a> chantait
-lui-même. Il me proposa de faire les démarches nécessaires pour me la
-faire obtenir.</p>
-
-<p>J’acceptai cette offre avec plaisir, mais bien entendu comme position
-transitoire, car il m’en coûtait de déchoir. Seulement, je voulais, en
-attendant mieux, me mettre à l’abri de la misère: la prudence m’en
-faisait une loi.</p>
-
-<p>J’ai souvent remarqué, continua Antonio, que les événements qui nous
-inspirent le plus de défiance sont souvent ceux qui nous deviennent les
-plus favorables. En voici une nouvelle preuve:</p>
-
-<p>Comme en dehors de mes occupations de théâtre, j’avais beaucoup de
-loisirs, l’idée me vint de les employer à donner des leçons de chant. Je
-me présentai comme artiste du Théâtre-Italien, en cachant toutefois la
-position que j’y occupais.</p>
-
-<p>Il en fut de mon premier élève comme du premier billet de mille francs
-d’une fortune que l’on veut amasser, et que l’on dit être le plus
-difficile à acquérir. Je l’attendis assez longtemps. Il vint enfin, puis
-d’autres encore, et insensiblement, soit que je fusse secondé par cette
-chance en laquelle j’ai toujours eu confiance, soit aussi que l’on fût
-satisfait de ma méthode et surtout des soins que je donnais à mes
-écoliers, j’eus assez de leçons pour quitter le théâtre.</p>
-
-<p>Je dois vous dire aussi que cette détermination avait encore une autre
-cause. J’aimais une de mes écolières et j’en étais aimé. Dans ce cas, il
-n’était pas prudent de garder mon emploi de choriste, qui eût pu jeter
-sur moi quelque déconsidération.</p>
-
-<p>Vous vous attendez sans doute à quelque aventure romanesque. Rien de
-plus simple pourtant que l’événement qui couronna nos amours: ce fut le
-mariage.</p>
-
-<p>Madame Torrini, que vous verrez tout à l’heure, est la fille d’un ancien
-passementier. Veuf, et sans autre enfant, le père n’avait de volonté que
-celle de sa fille; il accueillit favorablement ma demande.</p>
-
-<p>C’était bien le meilleur des hommes. Malheureusement nous l’avons perdu,
-il y a deux ans. Grâce à la fortune qu’il nous a laissée, j’ai quitté le
-professorat, et maintenant je vis heureux et<a name="page_186" id="page_186"></a> tranquille dans une
-position qui réalise pour moi mes rêves les plus brillants d’une autre
-époque. Voilà, dit en terminant mon ami philosophe, ce qui prouve une
-fois de plus que, quelle que soit la position précaire où il se trouve,
-l’homme ne doit jamais désespérer d’un avenir meilleur.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Mon récit ne devait pas être aussi long que celui d’Antonio; sauf mon
-mariage, aucun événement ne valait la peine de lui être raconté. Je lui
-parlai cependant de ma longue maladie et du travail qui l’avait causée.
-J’avais à peine cessé de parler, que madame Torrini rentra.</p>
-
-<p>La femme de mon ami était charmante et surtout fort gracieuse.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, me dit-elle, après que je lui eus été présenté par son mari,
-je vous connaissais déjà depuis longtemps. Antonio m’a conté votre
-histoire, qui m’a inspiré le plus grand intérêt, et nous avons souvent
-regretté, mon mari et moi, de ne point avoir de vos nouvelles. Mais,
-monsieur Robert, ajouta-t-elle, puisque nous vous retrouvons,
-considérez-vous ici comme un ancien ami de la maison, et venez nous voir
-souvent.</p>
-
-<p>Je mis à profit cette aimable invitation, et plus d’une fois j’allai
-puiser près de ces bons amis des consolations et des encouragements.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Antonio s’occupait toujours un peu d’escamotage. Ce n’était pour lui, il
-est vrai, qu’une simple distraction, un moyen d’amuser ses amis.
-Néanmoins, il n’y avait pas d’escamoteur dont il ne suivît avec
-empressement les représentations, qui lui rappelaient un autre temps.</p>
-
-<p>Un matin, je le vis entrer dans mon atelier d’un air empressé.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, me dit-il, en me représentant un journal, vous qui recherchez
-les escamoteurs célèbres, en voilà un qui va vous donner du fil à
-retordre; lisez.</p>
-
-<p>Je pris la feuille avec empressement et lus la réclame suivante:</p>
-
-<p>«Le fameux Bosco, qui escamote une maison comme une muscade, va donner
-incessamment à Paris une série de représentations,<a name="page_187" id="page_187"></a> dans lesquelles
-seront exécutées des expériences qui tiennent du miracle.»</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! que dites-vous de cela? me demanda Antonio.</p>
-
-<p>&mdash;Je dis qu’il faut posséder un bien grand talent pour soutenir la
-responsabilité de semblables éloges. Après tout, je pense que le
-journaliste a voulu s’amuser aux dépens de ses lecteurs, et que le
-fameux Bosco n’existe que dans ses colonnes.</p>
-
-<p>&mdash;Détrompez-vous, mon cher Robert. Cet escamoteur n’est point un être
-imaginaire. Non-seulement j’ai lu cette réclame dans plusieurs journaux,
-mais ce qui est plus sérieux, c’est que j’ai vu moi-même Bosco donnant
-hier soir, dans un café, un échantillon de son savoir-faire, et
-annonçant sa première séance pour mardi prochain.</p>
-
-<p>&mdash;S’il en est ainsi, dis-je à mon ami, je vous invite à passer la soirée
-chez M. Bosco, et si cela vous convient, je vous prendrai chez vous pour
-vous y conduire.</p>
-
-<p>&mdash;Accepté! me dit Antonio. Soyez chez moi mardi soir, à sept heures et
-demie. La séance commence à huit heures.</p>
-
-<p>Au jour et à l’heure convenus, nous arrivons, Antonio et moi, à la porte
-de la salle Chantereine, où devait avoir lieu la représentation
-annoncée. Au contrôle, nous nous trouvons en face d’un gros monsieur,
-vêtu d’une redingote ornée de brandebourgs et garnie de fourrures qui
-lui donnent tout-à-fait l’air d’un prince russe en voyage. Antonio me
-pousse du coude, et se penchant vers moi: C’est lui, me dit-il tout bas.</p>
-
-<p>&mdash;Qui, lui?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mais, Bosco.</p>
-
-<p>&mdash;Tant pis, dis-je, j’en suis fâché pour lui.</p>
-
-<p>&mdash;Expliquez-vous, car je ne comprends pas le tort que peut faire à un
-homme un vêtement de boyard?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon ami, répondis-je, c’est moins pour son costume que pour la
-place qu’il occupe à son contrôle, que je blâme M. Bosco. Il me semble
-qu’il est peu convenable pour un artiste de prodiguer sa personne en
-dehors de la scène. Il y a tant de différence entre l’homme que toute
-une salle écoute, admire, applaudit,<a name="page_188" id="page_188"></a> et le directeur de spectacle
-venant ostensiblement surveiller de mesquins intérêts, que ce dernier
-rôle doit évidemment nuire au premier.</p>
-
-<p>Pendant ce colloque, nous étions entrés et installés, mon ami et moi,
-chacun à notre place.</p>
-
-<p>D’après l’idée que je m’étais faite du laboratoire du magicien, je
-m’attendais à me trouver en face d’un rideau dont les larges plis, après
-avoir vivement piqué ma curiosité, allaient, en s’ouvrant, étaler à mes
-yeux éblouis une scène resplendissante et garnie d’appareils dignes de
-la célébrité qui m’était annoncée. Dès mon entrée dans la salle, mes
-illusions à ce sujet s’étaient subitement évanouies.</p>
-
-<p>Le rideau avait été jugé superflu: la scène était à découvert. Devant
-moi se dressait un long gradin à triple étage, entièrement recouvert
-d’une étoffe d’un noir mat. Ce lugubre buffet était orné d’une forêt de
-flambeaux garnis de cierges, entre lesquels se trouvaient des appareils
-en fer-blanc verni. Sur le point culminant de cette étagère, se pavanait
-une tête de mort, bien étonnée sans doute de se trouver à pareille fête,
-et dont l’effet complétait assez bien l’illusion d’un service funèbre.</p>
-
-<p>En avant de la scène et près des spectateurs, était une table cachée
-sous un tapis brun qui tombait jusqu’à terre, et sur laquelle cinq
-gobelets de cuivre jaune étaient symétriquement rangés. Enfin, au-dessus
-de cette table, une boule de cuivre, suspendue au plafond, piqua
-vivement ma curiosité<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
-
-<p>J’eus beau me demander à quel usage elle était destinée, je ne pus
-parvenir à le deviner. Je pris le parti d’attendre, en rêvant, que Bosco
-vînt me donner le mot de l’énigme. Pour Antonio, il avait lié
-conversation avec son voisin, et celui-ci lui faisait le plus grand
-éloge de la séance à laquelle nous allions assister.<a name="page_189" id="page_189"></a></p>
-
-<p>Le bruit argentin d’un petite sonnette agitée dans la coulisse mit fin à
-ma rêverie et à l’entretien de mon ami. Bosco parut sur la scène.</p>
-
-<p>L’artiste avait changé de costume. A la redingote moscovite, il avait
-substitué une petite jaquette en velours noir, serrée au milieu du corps
-par une ceinture de cuir de même couleur. Ses manches, excessivement
-courtes, laissaient voir un gros bras bien potelé. Il portait un
-pantalon noir collant, garni par le bras d’une ruche de dentelle, et
-autour du cou une large collerette blanche. Comme on le voit, ce bizarre
-accoutrement, à quelques détails près ressemblait assez bien au
-classique costume des Scapins de notre comédie.</p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/illpg_089.jpg" width="186" height="236" alt="" title="" />
-</p>
-
-<p>Après avoir majestueusement salué son auditoire, le célèbre escamoteur
-se dirigea silencieusement et à pas comptés vers la fameuse boule de
-cuivre. Il s’assura si elle était solidement fixée, prit ensuite sa
-baguette qu’il essuya avec un mouchoir blanc, comme pour la dégager de
-toute influence étrangère, puis, avec une imperturbable gravité, il
-frappa par trois fois sur la sphère métallique, en prononçant au milieu
-du plus profond silence, cette<a name="page_190" id="page_190"></a> impérieuse évocation: <i>Spiriti miei
-infernali, obedite</i> (esprits infernaux qui êtes soumis à ma puissance,
-obéissez).</p>
-
-<p>Je respirais à peine dans l’attente de quelque miraculeuse production.
-Simple que j’étais! Ceci n’était qu’une innocente plaisanterie, un naïf
-préambule à l’exercice des gobelets.</p>
-
-<p>Je fus, je l’avoue, un peu désappointé, car pour moi ce jeu était un de
-ces tours tombés dans le domaine de la place publique, et je n’aurais
-jamais pensé qu’en l’année de grâce 1838, on osât l’exécuter dans une
-représentation théâtrale. Cela était d’autant plus vraisemblable, que
-journellement on voyait dans les rues de Paris deux artistes en plein
-vent, Miette et Lesprit, qui ne craignaient pas de rivaux pour les tours
-de gibecière. Pourtant, je dois dire que Bosco déploya dans ce jeu une
-grande adresse, et qu’il reçut du public d’unanimes applaudissements.</p>
-
-<p>&mdash;Hein! disait victorieusement le voisin d’Antonio; qu’est-ce que je
-vous disais? quelle habileté!</p>
-
-<p>Et pour donner plus d’éclat à sa satisfaction, le voisin applaudissait à
-rompre les oreilles.</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez voir, ajoutait-il, quand il consentait à baisser le ton de
-son enthousiasme, vous allez voir; ce n’est rien que cela.</p>
-
-<p>Soit qu’Antonio fût ce soir-là très mal disposé, soit que réellement la
-séance ne lui convînt pas, il ne put parvenir dans toute la soirée à
-<i>placer</i> l’admiration à laquelle il était si bien préparé. Bientôt même,
-je le vis manifester la plus vive impatience. Bosco avait commencé le
-tour <i>des pigeons</i>. Mais il faut convenir que la mise en scène et
-l’exécution étaient bien de nature à irriter des nerfs moins sensibles
-même que ceux de mon ami.</p>
-
-<p>Un domestique apporte sur deux guéridons placés de chaque côté de la
-scène, deux petits blocs de bois noir, sur chacun desquels est peinte
-une tête de mort. Ce sont les billots pour les suppliciés. Bosco se
-présente tenant un coutelas d’une main, et de l’autre un pigeon noir:</p>
-
-<p>«Voici, dit-il, un <i>pizoun</i> (j’ai oublié de dire que Bosco parle un
-français fortement italianisé): Voici un <i>pizoun</i> qui n’a pas été
-<i>saze</i>. Zé vas <i>loui</i> couper le cou. Voulez-vous, mesdames, que ce<a name="page_191" id="page_191"></a> soit
-avec sang ou sans sang?» (Ceci est un des mots à effet de Bosco.)</p>
-
-<p>On rit, mais les dames hésitent à répondre à cette étrange question.</p>
-
-<p>«Sans sang» dit un spectateur. Bosco met alors la tête du pigeon sur le
-billot et la tranche, en ayant soin de presser le cou pour l’empêcher de
-saigner.</p>
-
-<p>«Vous voyez, mesdames, dit l’opérateur, que le pizoun, il ne saigne pas,
-per que vous l’avez ordonné.»</p>
-
-<p>«Avec du sang?» demande un autre spectateur. Et Bosco de lâcher l’artère
-et de faire couler le sang sur une assiette qu’il fait examiner de près,
-pour qu’on constate bien que c’est du sang véritable.</p>
-
-<p>La tête une fois coupée, est placée debout sur un des billots. Alors,
-Bosco, profitant d’un mouvement convulsif, reste d’existence qui fait
-ouvrir le bec du supplicié, lui adresse cette barbare plaisanterie:
-«Voyons, <i>mossiou</i>, faites le zentil, <i>salouez</i> l’aimable compagnie,
-encore <i>oune</i> fois. Bien! bien! vous êtes zentil.»</p>
-
-<p>Le public écoute mais ne rit pas.</p>
-
-<p>La même opération s’exécute sur un pigeon blanc sans la moindre
-variante. Après quoi, Bosco place le corps de ses deux victimes, chacun
-dans une large boîte à tiroir, en ayant soin de mettre la tête noire
-avec le pigeon blanc, et la tête blanche avec le pigeon noir. Il
-recommence au-dessus des boîtes la conjuration de <i>spiriti miei
-infernali, obedite</i>, et lorsqu’il les ouvre, on voit apparaître d’un
-côté un pigeon noir portant une tête blanche, de l’autre un pigeon blanc
-possesseur d’une tête noire. Chacun des suppliciés, au dire de Bosco,
-est ressuscité, et a repris la tête de son camarade.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! comment trouvez-vous cela, dit à Antonio son voisin, qui
-pendant toute l’opération n’avait cessé de battre des mains.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, répondit mon ami, puisque vous me demandez mon avis, je vous
-dirai que le tour n’est pas fort. Et tout au plus trouverais-je la
-plaisanterie passable, si la manière dont elle est exécutée n’était
-aussi cruelle.<a name="page_192" id="page_192"></a></p>
-
-<p>&mdash;Monsieur a les nerfs bien délicats, dit le voisin. Est-ce que par
-hasard vous éprouvez de semblables émotions, lorsque vous voyez tuer un
-poulet et qu’on le met à la broche?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Monsieur, avant de vous répondre, répliqua vivement mon ami,
-permettez-moi de vous demander si je suis ici pour voir un spectacle de
-cuisinier?</p>
-
-<p>La discussion s’échauffa, et elle prenait une fâcheuse tournure,
-lorsqu’un plaisant du voisinage termina le différend par cette burlesque
-plaisanterie:</p>
-
-<p>&mdash;Pardieu, Monsieur, dit-il à Antonio, si vous n’aimez pas les cruautés,
-au moins n’en dégoûtez pas les autres.</p>
-
-<p>Chacun se prit à rire, et nos deux champions désarmés se contentèrent de
-se jeter réciproquement un regard de dédain.</p>
-
-<p>Bosco venait de faire un petit intermède pour les préparatifs du tour
-final; il revint en scène avec un canari, dont il tenait les pattes
-entre ses doigts.</p>
-
-<p>&mdash;«Messiou, dit-il, voilà Piarot qui est très <i>pouli</i> et qui va vous
-<i>salouer</i>; Voyons, Piarot, faites votre devoir.» Et il pinçait avec tant
-de force les pattes de l’oiseau, que le malheureux chercha à se dégager
-de cette cruelle étreinte. Vaincu par la douleur, il s’affaissa sur la
-main de l’escamoteur, en jetant des cris de détresse.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Bien, bien, zé souis countant dé vous. Vous voyez, mesdames,
-non-soulement il saloue, ma il dit bonsoir. Continouez, Piarot, vous
-serez récoumpensé.</i></p>
-
-<p>La même torture fit encore saluer deux fois le malheureux canari, et,
-pour le <i>récoumpenser</i>, son maître alla le remettre entre les mains
-d’une dame en la priant de le garder. Mais pendant le trajet l’oiseau
-avait vu la fin de ses peines, et la dame ne reçut qu’un oiseau mort.
-Bosco l’avait étouffé.</p>
-
-<p>«Ah! mon <i>Diou</i>, madame, s’écria l’escamoteur <i>ze</i> crois que vous m’avez
-<i>toué</i> mon <i>Piarot</i>, vous l’avez <i>trou</i> pressé. <i>Piarot!</i> <i>Piarot!</i>
-ajouta-t-il en le faisant sauter en l’air; <i>Piarot</i>, réponds-moi. Ah!
-madame, il est décidément <i>mouru</i>. Qu’est-ce que ma <i>fâme</i> elle va dire,
-quand elle va voir arriver Bosco sans son <i>Piarot</i>;<a name="page_193" id="page_193"></a> bien <i>sour</i> qué zé
-sérai <i>battou</i> par madame Bosco.» (J’ai besoin de faire observer ici que
-tout ce que je rapporte de la séance est textuel).</p>
-
-<p>L’oiseau fut enterré dans une grande boîte, d’où, après de nouvelles
-conjurations, sortit un oiseau vivant. Cette nouvelle victime eut moins
-longtemps à souffrir. Elle fut mise vivante dans le canon d’un gros
-pistolet et bourrée comme une balle, puis, Bosco, tenant une épée à la
-main, pria un spectateur de tirer en visant sur la pointe de l’arme
-qu’il lui présentait. Le coup part et l’on voit aussitôt un canari,
-troisième victime, accroché et se débattant au bout de l’épée.</p>
-
-<p>Antonio se leva:</p>
-
-<p>&mdash;Sauvons-nous, me dit-il, car j’en suis malade.</p>
-
-<p>&mdash;Malade de quoi? dit son antagoniste qui voulait avoir le dernier mot
-avec lui.</p>
-
-<p>&mdash;Eh parbleu, Monsieur! malade d’une <i>admiration rentrée</i>, répliqua mon
-ami d’un air narquois.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes bien difficile, Monsieur, se contenta de dire l’admirateur
-systématique.</p>
-
-<p>J’ai revu bien des fois Bosco depuis cette époque, et chaque fois je
-l’ai scrupuleusement étudié, tant pour m’expliquer la cause de la grande
-vogue dont il a joui, que pour être en mesure de comparer les différents
-jugements portés sur cet homme célèbre. Voici quelques déductions tirées
-de mes observations:</p>
-
-<p>Les séances de Bosco plaisent généralement au plus grand nombre, parce
-que le public suppose que par une adresse inexplicable, les exécutions
-capitales et autres sont simplement simulées, et que, tranquille sur ce
-point, il se livre à tout le plaisir que lui causent le talent du
-prestidigitateur et l’originalité de son accent.</p>
-
-<p>Bosco porte un nom sonore, bizarre, et propre à devenir facilement
-populaire. Personne mieux que lui ne possède l’art de le faire valoir.
-Ne négligeant aucune occasion de se mettre en scène, il donne des
-séances à chaque instant du jour, quels que soient la nature et le
-nombre des spectateurs. En voiture, à table d’hôte, dans les cafés, dans
-les boutiques, il ne manque jamais de donner<a name="page_194" id="page_194"></a> un spécimen de ses
-expériences, en escamotant soit une pièce de monnaie, soit une bague,
-une muscade, etc.</p>
-
-<p>Les témoins de ces petites séances improvisées se croient obligés de
-répondre à la politesse de M. Bosco, en assistant à son spectacle. On a
-fait connaissance avec le célèbre escamoteur, et l’on tient à soutenir
-la réputation de son nouvel ami. On le prône donc, on sollicite pour lui
-des spectateurs, on les entraîne même au besoin, et la salle se trouve
-généralement pleine.</p>
-
-<p>De nombreux compères, il faut le dire aussi, aident également à la
-popularité de Bosco. Chacun d’eux, on le sait, est chargé de remettre au
-physicien, un mouchoir, un foulard, un châle, une montre, etc. Le
-physicien possède ces objets en double. Cela lui permet de les faire
-passer avec une apparence de magie ou tout au moins d’adresse, dans un
-chou, un pain, une boîte ou tout autre objet. Ces compères, en
-s’associant aux expériences de l’escamoteur, ont tout intérêt à les
-faire réussir et à les vanter: leur amour-propre trouve sa part dans la
-réussite de la mystification. D’ailleurs, ils ne sont pas fâchés
-intérieurement de s’attribuer une partie des applaudissements, car,
-enfin, ils ont su jouer leur rôle en simulant une grande surprise lors
-de l’apparente transposition de l’objet. Il en résulte donc pour le
-magicien autant d’admirateurs que de compères, et l’on conçoit
-l’influence que peuvent exercer dans une salle une douzaine de prôneurs
-intelligents.</p>
-
-<p>Telles ont été les influences qui, jointes au talent de Bosco, lui ont
-valu pendant de longues années, un aussi grand renom.<a name="page_195" id="page_195"></a></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h2>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Le pot au feu de l’artiste.&mdash;Invention d’un automate écrivain
-dessinateur.&mdash;Séquestration volontaire.&mdash;Une modeste villa.&mdash;Les
-inconvénients d’une spécialité.</span>&mdash;D<small>EUX</small> <i>Augustes visiteurs</i>.&mdash;<span class="smcap">L’emblême
-de la fidélité.&mdash;Naïvetés d’un maçon érudit.&mdash;Le gosier d’un rossignol
-mécanique.</span>&mdash;<span class="smcap">Les</span> <i>Tiou</i> <span class="smcap">ET LES</span> <i>rrrrrrrrouit</i>.&mdash;<span class="smcap">Sept mille francs en
-faisant de la limaille.</span></p>
-
-<p>Cependant je travaillais toujours avec ardeur à mes automates, espérant,
-cette tâche une fois terminée, prendre enfin une détermination pour mon
-établissement. Mais quelqu’activité que je déployasse, j’avançais bien
-peu vers la réalisation de mes longues espérances.</p>
-
-<p>Il n’y a qu’un inventeur qui puisse savoir ce que vaut une journée de
-travail dans la route obscure des créations. Les tâtonnements, les
-essais sans nombre, les déceptions de toute nature, viennent à chaque
-instant déjouer les plans les mieux conçus, et semblent réaliser cette
-plaisante impossibilité d’un voyage, dans lequel on prétend arriver au
-but en faisant deux pas en avant et trois en arrière.<a name="page_196" id="page_196"></a></p>
-
-<p>J’exécutai cette marche bizarre pendant six mois, au bout desquels, bien
-que j’eusse quelques pièces fort avancées, il m’était impossible encore
-de fixer le terme où elles seraient complètement terminées. Pour ne pas
-retarder plus longtemps mes représentations, je me décidai à les
-commencer avec des tours de prestidigitation et ceux de mes automates
-qui étaient prêts. Je m’entendis avec un architecte, qui dut m’aider à
-chercher un emplacement convenable à la construction d’un théâtre.
-Hélas! J’avais à peine commencé les premières démarches, qu’une
-catastrophe imprévue vint fondre sur mon beau-père et sur moi, et nous
-enleva la presque totalité de ce que nous possédions.</p>
-
-<p>Ce revers de fortune me jeta dans un découragement indicible. J’y voyais
-avec terreur un retard indéfini à l’accomplissement de mes projets. Il
-ne s’agissait plus maintenant d’inventer des machines, il fallait
-travailler au jour le jour pour soutenir ma nombreuse famille. J’avais
-quatre enfants en bas âge, et c’était une lourde charge pour un homme
-qui jamais encore n’avait songé à ses propres intérêts.</p>
-
-<p>On a répété souvent cette vérité vulgaire qui n’en est pas moins vraie:
-le temps dissipe les plus grandes douleurs; c’est ce qui arriva pour
-moi. Je fus d’abord désespéré autant qu’un homme peut l’être; puis mon
-désespoir s’affaiblit peu à peu et fit place à la tristesse et à la
-résignation. Enfin, comme il n’est pas dans ma nature de garder
-longtemps un caractère mélancolique, je finis par raisonner avec ma
-situation. Alors l’avenir, qui me semblait si sombre, m’apparut sous une
-tout autre face, et j’en vins, de raisonnements en raisonnements, à
-faire des réflexions dont la consolante philosophie releva mon courage.</p>
-
-<p>Pourquoi me désespérer, me disais-je? A mon âge le temps seul est une
-richesse, et de ce côté j’ai un fond de réserve considérable.
-D’ailleurs, qui sait si, en m’envoyant cette épreuve, la Providence n’a
-pas voulu retarder une entreprise qui n’offrait pas encore toutes les
-chances de succès désirables?</p>
-
-<p>En effet, que pouvais-je présenter au public pour vaincre l’indifférence
-que lui inspire toujours un nouveau venu? Des tours<a name="page_197" id="page_197"></a> d’escamotage
-perfectionnés? Cela, certes, ne m’eût pas empêché d’échouer, car
-j’ignorais à cette époque que, pour plaire au public, une idée doit
-être, sinon nouvelle, au moins complètement transformée, de manière à
-devenir méconnaissable. A cette condition seulement l’artiste échappera
-à cette apostrophe toujours si terrible pour lui: j’ai déjà vu cela. Mes
-automates, mes curiosités mécaniques n’eussent pas trahi, il est vrai,
-les espérances que je fondais sur eux, mais j’en avais un trop petit
-nombre, et les pièces commencées exigeaient encore des années d’études
-et de travail.</p>
-
-<p>Ces sages réflexions me rendirent le courage, et résigné à ma nouvelle
-situation, je résolus d’opérer une réforme complète dans mon budget. Je
-n’avais plus rien à recevoir que ce que je pourrais gagner par mon
-industrie.</p>
-
-<p>En conséquence, je louai un modeste logement de trois cents francs par
-an, dans une maison de la rue du Temple, portant le numéro 63.</p>
-
-<p>Cet appartement se composait d’une chambre, d’un cabinet et d’un
-fourneau enchâssé dans un placard vitré, auquel mon propriétaire donnait
-le nom de cuisine.</p>
-
-<p>De la plus grande pièce, je fis la chambre à coucher commune; je pris le
-cabinet pour mon atelier, et le <i>fourneau-cuisine</i> servit à la
-préparation de mes modestes repas.</p>
-
-<p>Ma femme, bien que d’une santé faible et délicate, se chargea des soins
-de notre ménage. Par bonheur, cette occupation devait être peu
-fatigante, car d’un côté, le menu de nos repas était de la plus grande
-simplicité, et de l’autre, notre appartement étant aussi restreint que
-possible, il n’y avait pas à se déranger beaucoup pour aller d’une pièce
-à l’autre.</p>
-
-<p>Cette proximité de nos deux laboratoires avait encore ce double avantage
-que, lorsque ma ménagère s’absentait, je pouvais, sans trop de
-dérangement quitter <i>un levier</i>, <i>une roue</i>, <i>un engrenage</i> pour veiller
-au pot au feu ou soigner le ragoût.</p>
-
-<p>Ces vulgaires occupations chez un artiste feront sourire de pitié bien
-des gens, mais quand on n’a pas d’autre domestique que soi-même et que
-la qualité du repas, composé d’un seul plat, tient à<a name="page_198" id="page_198"></a> ces petits soins,
-on fait bon marché d’une vaniteuse dignité et l’on soigne sa cuisine,
-sinon avec plaisir, au moins sans fausse honte. Du reste, il paraît que
-je m’acquittais à merveille de cette mission de confiance, car mon
-intelligente exactitude m’a souvent valu des éloges. Pourtant, je dois
-avouer que j’avais peu de dispositions pour l’art culinaire, et que
-cette exactitude si vantée tenait surtout à la crainte d’encourir les
-reproches de ma cuisinière en chef.</p>
-
-<p>Cette humble existence, cette vie parcimonieuse me furent moins pénibles
-que je ne l’avais pensé: j’ai toujours été sobre, et la privation de
-mets succulents me touchait fort peu. Ma femme, entourée de ses enfants,
-auxquels elle prodiguait ses soins, semblait également heureuse, tout en
-espérant un meilleur avenir.</p>
-
-<p>J’avais repris ma première profession, je m’étais remis à la réparation
-des montres et des pendules. Toutefois ce travail n’était pour moi
-qu’une occupation provisoire: tout en faisant des rhabillages, j’étais
-parvenu à imaginer une pièce d’horlogerie dont le succès apporta un peu
-d’aisance dans notre ménage. C’était un réveil-matin, dont voici les
-curieuses fonctions.</p>
-
-<p>Le soir, on le mettait près de soi, et à l’heure désirée, un carillon
-réveillait le dormeur, en même temps qu’une bougie sortait tout allumée
-d’une petite boîte où elle se trouvait enfermée. Je fus d’autant plus
-fier de cette invention et de son succès, que ce fut la première de mes
-idées qui me rapporta un bénéfice.</p>
-
-<p>Ce <i>réveil-briquet</i>, ainsi que je l’appelais, eut une telle vogue que,
-pour satisfaire les nombreuses demandes qui m’étaient faites, je me
-trouvai dans la nécessité de joindre un atelier à mon appartement. Je
-pris des ouvriers, et je devins ainsi un fabricant d’horlogerie.</p>
-
-<p>Encouragé par un aussi beau résultat, je tournai de nouveau mes idées
-vers les inventions, et je donnais un libre essor à mon imagination.</p>
-
-<p>Je parvins encore à faire plusieurs mécaniques nouvelles, parmi
-lesquelles était une pièce que quelques-uns de mes lecteurs se
-rappelleront peut-être avoir vue dans les principaux magasins
-d’horlogerie de Paris.<a name="page_199" id="page_199"></a></p>
-
-<p>C’était un cadran de cristal, monté sur une colonne de même matière.
-Cette pendule mystérieuse (tel était son nom) bien qu’entièrement
-transparente, donnait l’heure avec la plus grande exactitude, et sonnait
-sans qu’il y eût apparence de mécanisme pour la faire marcher.</p>
-
-<p>Je construisis aussi plusieurs automates: escamoteur jouant des
-gobelets, danseur sur la corde roide, oiseaux chantants, etc.</p>
-
-<p>Il devrait sembler au lecteur qu’avec tant de cordes à mon arc et
-d’aussi séduisantes marchandises, ma situation eût dû s’améliorer
-considérablement. Il n’en était pas ainsi. Chaque jour au contraire
-apportait une nouvelle gêne dans mon commerce ainsi que dans mon ménage,
-et je voyais même avec effroi s’approcher une crise financière qu’il
-m’était impossible de conjurer.</p>
-
-<p>Quelle pouvait être la cause d’un tel résultat? Je vais le dire. C’est
-que tout en m’occupant des pièces mécaniques que je viens de citer, je
-travaillais également à mes automates de théâtre, pour lesquels ma
-passion, un instant assoupie, s’était réveillée par les travaux
-analogues de ma fabrication. Semblable au joueur qui jette
-insensiblement jusqu’à ses dernières ressources sur le tapis, je mettais
-dans mon organisation théâtrale les produits de mon travail, dans
-l’espoir de retrouver bientôt à cette source le centuple de ce que j’y
-sacrifiais.</p>
-
-<p>Mais il était écrit que je ne pourrais voir s’approcher la réalisation
-de mes espérances, sans qu’aussitôt j’en fusse éloigné par un événement
-inattendu. J’en étais arrivé à cette triste position d’avoir à payer
-pour la fin du mois une somme de deux mille francs, et je n’en avais
-pas, comme on dit communément, le premier sou! Il ne restait plus que
-trois jours jusqu’à l’échéance du billet que j’avais souscrit.</p>
-
-<p>Que cet embarras arrivait mal à propos! Je venais précisément de
-concevoir le plan d’un automate sur lequel je fondais le plus grand
-espoir. Il s’agissait d’un <i>écrivain-dessinateur</i>, répondant par écrit
-ou par dessins emblématiques aux questions posées par les spectateurs.
-Je comptais faire de cette pièce un intermède dans le foyer de mon futur
-théâtre.<a name="page_200" id="page_200"></a></p>
-
-<p>Me voilà donc encore une fois forcé d’enrayer l’essor de mon
-imagination, pour m’absorber dans le vulgaire et difficile problème de
-payer un billet, quand on n’a pas d’argent.</p>
-
-<p>J’aurais pu, il est vrai, sortir d’embarras en recourant à quelques
-amis, mais la prudence et la délicatesse me faisaient un devoir de
-chercher à m’acquitter avec mes propres ressources.</p>
-
-<p>La Providence me sut gré sans doute de cette loyale détermination, car
-elle m’envoya une idée qui me sauva.</p>
-
-<p>J’avais eu l’occasion de vendre plusieurs pièces mécaniques à un riche
-marchand de curiosités, M. G..., qui s’était toujours montré envers moi
-d’une bienveillance extrême. J’allai le trouver et je lui fis une
-description exacte des fonctions de mon écrivain-dessinateur. Il paraît
-que la nécessité me rendit éloquent. M. G.... fut si satisfait, que,
-séance tenante, il m’acheta de confiance l’automate, que je m’engageai à
-livrer dans l’espace de dix-huit mois. Le prix en fut convenu à cinq
-mille francs, dont M. G... consentit à me payer moitié par avance, à
-titres d’arrhes et de prêt, se réservant, dans le cas où je ne
-réussirais pas, de se rembourser de la somme avancée, par l’achat
-d’autres pièces mécaniques de ma fabrication.</p>
-
-<p>Que l’on juge de mon bonheur, lorsque je rentrai chez moi, tenant dans
-mes mains de quoi couvrir le déficit de mes affaires! Mais ce qui
-peut-être me rendit plus heureux encore, ce fut la perspective de me
-livrer à l’exécution d’une pièce qui devait pendant quelque temps
-satisfaire ma passion pour la mécanique.</p>
-
-<p>Cependant la manière princière avec laquelle M. G.... avait conclu ce
-marché me fit faire de sérieuses réflexions sur l’engagement que j’avais
-pris vis-à-vis de lui. J’entrevoyais maintenant avec terreur mille
-circonstances qui pouvaient entraver mon entreprise. Je calculais que,
-quand bien même je donnerais au travail tout le temps dont je pouvais
-disposer, j’en perdrais beaucoup encore par suite de mille causes que je
-ne pouvais ni prévoir ni empêcher. C’étaient d’abord les amis, les
-acheteurs, les importuns; puis un dîner de famille, une soirée qu’on ne
-pouvait refuser, une visite qu’il fallait rendre, etc. Ces exigences de
-politesse<a name="page_201" id="page_201"></a> et de convenance, que je devais respecter, ne me
-conduisaient-elles pas tout droit à manquer à ma parole? Je me mettais
-en vain l’esprit à la torture pour trouver le moyen de m’en affranchir
-et de gagner du temps ou du moins de n’en pas perdre; je ne parvenais
-qu’à gagner du dépit et de la mauvaise humeur.</p>
-
-<p>Je pris alors une résolution que mes parents et amis taxèrent de folie,
-mais dont ils ne purent parvenir à me détourner: ce fut de me séquestrer
-volontairement jusqu’à l’entière exécution de mon automate.</p>
-
-<p>Paris ne me paraissait pas un endroit sûr contre les importunités de
-tout genre, je choisis la banlieue pour retraite. Un beau jour, malgré
-les prières et les supplications de ma famille entière, après avoir
-confié les soins de ma fabrication à l’un de mes ouvriers, dont j’avais
-reconnu l’intelligence et la probité, j’allai à Belleville m’installer
-dans un petit appartement de la rue des Bois, que je louai pour un an.
-On peut juger par son prix que ce n’était pas une villa, car:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Plein de confiance en moi, bien qu’exigeant des arrhes,<br /></span>
-<span class="i0">Le portier pour cent francs m’assura des Dieux Lares.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Dans ce simple réduit, composé d’une chambre et d’un cabinet, on ne
-voyait pour tout ameublement qu’un lit, une commode, une table et
-quelques chaises, et encore ce mobilier ne brillait-il pas par excès de
-luxe.</p>
-
-<p>Cet acte de folie, ainsi qu’on l’appelait, cette détermination héroïque
-selon moi, me sauva d’une ruine imminente et fut le premier échelon de
-ma vie artistique. A partir de ce moment, se développa chez moi une
-volonté opiniâtre qui m’a fait aborder de front bien des obstacles et
-des difficultés.</p>
-
-<p>Me voilà donc désormais enfermé, cloîtré selon mes désirs, avec
-l’heureuse perspective de me livrer à mon travail, sans crainte d’aucune
-distraction.</p>
-
-<p>Néanmoins, je dois-le dire, les premiers jours de ma retraite me furent
-pénibles, et je déplorai amèrement la dure nécessité qui m’isolait ainsi
-de toutes mes affections. Je m’étais fait un besoin,<a name="page_202" id="page_202"></a> une consolation de
-la société de ma femme et de mes enfants; une caresse de ces êtres si
-chers me retrempait dans mes moments de chagrin et ravivait mon énergie,
-et j’en étais privé! Il fallait vraiment, que je fusse soutenu par une
-grande puissance de volonté pour n’avoir pas faibli devant la
-perspective de ce vide affreux.</p>
-
-<p>Il m’arrivait bien quelquefois d’essuyer furtivement une larme. Mais
-alors je fermais les yeux, et tout aussitôt mon automate et les
-nombreuses combinaisons qui devaient l’animer m’apparaissaient comme une
-vision consolatrice. Je passais en revue tous les rouages que j’avais
-créés, je leur souriais pour ainsi dire, comme à d’autres enfants, et,
-quand je sortais de ce rêve réparateur, je me remettais à mon travail,
-plein d’une courageuse résignation.</p>
-
-<p>Il avait été convenu que ma femme et mes enfants viendraient le jeudi
-passer la soirée avec moi, et que, de mon côté, j’irais dîner à Paris
-tous les dimanches. Ces quelques heures consacrées à la famille étaient
-les seules distractions que je me permisse.</p>
-
-<p>A la demande de ma femme, la portière de la maison s’était chargée de
-préparer mes repas; cette excellente créature, ancien cordon bleu, avait
-quitté le service pour épouser un maçon, nommé Monsieur Auguste. Ce
-Monsieur Auguste me jugeant d’après la modeste existence que je menais
-dans <i>sa maison</i>, ne voyait en moi qu’un pauvre diable qui avait
-grand’peine à gagner sa vie. A ce titre, il prenait avec moi des airs de
-bienveillante protection ou de généreuse pitié. Au fond, c’était un
-brave homme; je lui pardonnais ses manières et je ne faisais qu’en rire.</p>
-
-<p>Ma nouvelle cuisinière avait reçu des recommandations toutes
-particulières pour que je fusse parfaitement traité. Ne voulant pas
-augmenter le budget du ménage par une double dépense, je fis de mon côté
-des recommandations dont on me garda rigoureusement le secret. Voici
-comment j’avais organisé mon service de bouche. Les lundi, mardi,
-mercredi et jeudi, je vivais sur un énorme plat, auquel mon <i>chef</i>
-donnait l’appellation générique de <i>fricot</i>, mais dont le nom
-m’importait peu. Les vendredi et samedi, pour cause<a name="page_203" id="page_203"></a> d’hygiène, je
-faisais maigre. Des haricots, tantôt rouges, tantôt blancs, défrayaient
-mes repas; avec cela une soupe variée rappelant souvent les goûts
-gastronomiques d’un auvergnat, et je dînais aussi bien, peut-être mieux
-encore, que Brillat-Savarin lui-même.</p>
-
-<p>Cette manière de vivre m’offrait deux avantages: je dépensais peu, et
-jamais une fausse digestion ne venait troubler la lucidité de mes idées.
-J’en avais grand besoin, du reste, car il ne faut pas croire que les
-difficultés mécaniques fussent les seuls obstacles contre lesquels
-j’eusse à lutter, dans la confection de mon automate. On en jugera par
-le trait suivant, qui viendra prouver également la vérité de ce dicton:
-«vouloir c’est pouvoir.»</p>
-
-<p>Dès le commencement de mon travail, j’avais dû songer à commander à un
-sculpteur sur bois le corps, la tête, les jambes et les bras de mon
-écrivain. Je m’étais adressé à un artiste qu’on m’avait particulièrement
-recommandé comme devant apporter une grande perfection à cet ouvrage, et
-j’avais tâché de lui faire bien comprendre toute l’importance que
-j’attachais à ce que mon automate eût une figure aussi intelligente que
-possible. Mon Phidias m’avait répondu que je pouvais m’en rapporter à
-lui.</p>
-
-<p>Un mois après, le sculpteur se présente; il ôte avec soin l’enveloppe
-qui protège son œuvre, me montre, avec une certaine satisfaction de
-lui-même, des bras et des jambes parfaitement exécutés, et enfin il me
-remet la tête d’un air qui semble signifier: Que dites-vous de cela?</p>
-
-<p>D’après ce que je venais de voir, je m’étais préparé à l’admiration pour
-ce morceau capital. Que l’on juge de ma stupéfaction! Cette tête, à cela
-près de la couronne d’épines, offrait le type exact et parfait d’un
-Christ mourant.</p>
-
-<p>Tout interdit à cette vue, je regarde mon homme pour lui demander une
-explication. Il semble ne pas me comprendre et continue à me faire
-valoir toutes les beautés de son œuvre. Je n’avais aucune bonne
-raison à faire valoir pour refuser cet ouvrage qui, dans son genre,
-était une très belle tête. Je l’acceptai donc, quoiqu’elle ne pût me
-servir. Je voulus du moins savoir le motif qui avait pu engager mon
-sculpteur à choisir un tel type. A force de<a name="page_204" id="page_204"></a> le questionner, je finis
-par apprendre qu’il avait pour spécialité de sculpter des Christs pour
-les crucifix, et toujours le même genre de tête. Cette fois encore, il
-s’était laissé aller à la routine.</p>
-
-<p>Après cet échec, j’eus recours à un autre artiste, en ayant soin cette
-fois de m’informer préalablement s’il ne sculptait pas des Christs pour
-les crucifix. J’eus beau faire. Malgré mes précautions, je n’obtins de
-ce dernier sculpteur qu’une tête sans expression, ayant un air de
-famille avec celle des mannequins en bois qu’on fabrique à Nuremberg, et
-qui sont destinés à servir de modèles pour des poses dans les ateliers
-de peinture.</p>
-
-<p>Je ne me sentis pas le courage de tenter une troisième épreuve.</p>
-
-<p>Cependant il fallait une tête à mon écrivain, et je considérais l’un
-après l’autre mes deux chefs-d’œuvre. Ni l’un ni l’autre ne pouvaient
-me convenir. Une tête entièrement dépourvue d’expression gâtait mon
-automate, et une tête de Christ sur le corps d’un écrivain en costume
-Louis XV (car tel était le costume dont je voulais vêtir mon
-personnage), formait un anachronisme par trop choquant.</p>
-
-<p>«J’ai pourtant gravée là, me disais-je en me frappant le front, l’image
-qu’il me faudrait. Quel malheur que je ne puisse l’exécuter!... Si
-j’essayais!»</p>
-
-<p>Il a été de tout temps dans mon caractère de me mettre immédiatement à
-l’exécution d’un projet dès qu’il est conçu, et quelles qu’en doivent
-être les difficultés.</p>
-
-<p>Je pris aussitôt un morceau de cire à modeler, j’en fis une boule dans
-laquelle je pratiquai trois ouvertures pour imiter la bouche et les
-yeux, puis plaçant au centre une petite boule en forme de nez, je
-m’arrêtai pour regarder complaisamment mon œuvre.</p>
-
-<p>Avez-vous quelquefois remarqué les têtes de joujoux du premier âge, qui
-représentent deux forgerons frappant sur une enclume à l’aide de deux
-règles parallèles, que l’on pousse et que l’on tire alternativement? Eh
-bien! ces sculptures primitives que l’on vend, je crois, deux sous, y
-compris les combinaisons mécaniques qui les font mouvoir, ces
-sculptures, dis-je, eussent été des chefs-d’œuvre auprès de mon
-premier ouvrage dans l’art de la statuaire.<a name="page_205" id="page_205"></a></p>
-
-<p>Mécontent, dégoûté et presque colère, je jetai de côté cet essai informe
-et je cherchai un autre moyen de sortir d’embarras.</p>
-
-<p>Mais, ainsi que je l’ai dit, je suis tenace et persévérant dans mes
-entreprises, et plus les difficultés me semblent grandes, plus je tiens
-à honneur de les surmonter. La nuit passa sur mon découragement, et le
-lendemain je me sentis de nouveau dans la tête et presque au bout des
-doigts des formes que je ne pouvais manquer de reproduire. En effet, à
-force de promener l’ébauchoir sur ma boulette, à force d’ôter d’un côté
-pour remettre sur l’autre, je parvins à faire des yeux, une bouche, un
-nez, sinon réguliers, au moins ayant apparence de forme humaine.</p>
-
-<p>Les jours suivants, nouvelles études, nouveaux perfectionnements, et
-chaque fois je pouvais compter quelques progrès dans mon travail.
-Pourtant il vint un moment où je me trouvai très embarrassé. La figure
-était assez régulière, mais cela ne suffisait pas: il fallait lui donner
-encore le caractère du sujet que je voulais représenter. Je n’avais
-point de modèle à suivre, et la tâche semblait au-dessus de mes forces.</p>
-
-<p>L’idée me vint de me regarder dans une glace et de juger sur moi-même
-quels pouvaient être les traits qui donnent de l’expression. Me mettant
-donc en posture d’écrivain, je m’examinai de face et de profil, je me
-tâtai pour apprécier les formes et je cherchai ensuite à les imiter. Je
-fus longtemps à cet ouvrage, touchant et retouchant sans cesse, puis
-enfin, un jour, je trouvai mon œuvre terminée et je m’arrêtai pour la
-considérer avec plus d’attention. Quel ne fut pas mon étonnement,
-lorsque je m’aperçus que, sans m’en douter, j’avais fait mon exacte
-ressemblance.</p>
-
-<p>Loin d’être contrarié de ce résultat inattendu, je m’en félicitai, car
-il me semblait bien naturel que cet enfant de mon imagination portât mes
-traits. Je n’étais pas fâché d’apposer ce cachet de famille à une
-œuvre à laquelle j’attachais une grande importance.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il y avait déjà plus d’un an que je m’étais retiré à Belleville et je
-voyais avec bonheur s’approcher sensiblement le terme de mes travaux et
-de ma séquestration. Après bien des doutes sur la réussite<a name="page_206" id="page_206"></a> de mon
-entreprise, j’étais enfin arrivé au moment solennel du premier essai de
-mon écrivain.</p>
-
-<p>J’avais passé toute la journée à donner les derniers soins à la machine.
-Mon automate, assis devant moi, semblait attendre mes ordres et se
-disposer à répondre aux questions que j’allais lui faire. Je n’avais
-plus qu’à presser la détente pour jouir du résultat si longtemps
-attendu. Le cœur me battait avec force, et bien que je fusse seul, je
-tremblais d’émotion à la seule pensée de cet imposant début.</p>
-
-<p>Je venais de mettre pour la première fois devant mon écrivain une
-feuille de papier, en lui posant cette question:</p>
-
-<p>Quel est l’artiste qui t’a donné l’être?</p>
-
-<p>Je poussai le bouton de la détente, le rouage partit.</p>
-
-<p>Je respirais à peine, tant j’avais peur de troubler le spectacle auquel
-j’assistais.</p>
-
-<p>L’automate me fit un salut; je ne pus m’empêcher de lui sourire comme je
-l’eusse fait à mon fils. Mais lorsque je vis cette figure diriger sur
-son ouvrage un regard attentif; ce bras, quelques instants avant inerte
-et sans vie, s’animer maintenant et tracer d’une main sûre ma propre
-signature et mon paraphe, oh! alors, les larmes me vinrent aux yeux, et
-dans un élan de reconnaissance, j’adressai avec ferveur un remerciement
-à l’Être suprême. C’est qu’aussi en dehors de la satisfaction que
-j’éprouvais comme auteur, cette pièce mécanique, la plus importante que
-j’eusse encore exécutée, était une branche de salut qui devait ramener
-le bien-être dans mon ménage, du moins un bien-être relatif.</p>
-
-<p>Après avoir mille fois fait recommencer à mon fidèle Sosie des
-fac-simile de ma signature, je lui fis cette autre question:</p>
-
-<p>Quelle heure est-il?</p>
-
-<p>L’automate, suivant certaines combinaisons en rapport avec une pendule,
-écrivit:</p>
-
-<p>Il est deux heures du matin.</p>
-
-<p>C’était un avertissement plein d’à-propos; j’en profitai et me couchai
-aussitôt. Contre mon attente, je dormis d’un sommeil que je ne
-connaissais plus depuis longtemps.<a name="page_207" id="page_207"></a></p>
-
-<p>Il est probable que parmi les personnes qui liront cet ouvrage, il s’en
-trouvera qui auront, ainsi que moi, fait sortir quelque œuvre de leur
-cerveau. Elles devront savoir alors qu’après le bonheur de jouir
-soi-même de sa production, rien ne flatte autant que de la soumettre à
-l’appréciation d’un tiers. Molière et J.-J. Rousseau consultaient leurs
-servantes; je puis donc avouer que je me fis un grand plaisir, dès le
-lendemain matin, de prier ma portière et son mari d’assister aux
-premiers essais des travaux de mon écrivain dessinateur.</p>
-
-<p>C’était un dimanche. M. Auguste ne travaillait pas ce jour-là. Je le
-trouvai en train de déjeûner; il tenait une modeste sardine fixée avec
-son pouce sur un morceau de pain qui eût pu aisément passer pour un fort
-moellon; dans l’autre main, il avait un couteau dont le manche était
-fixé à sa ceinture par une lanière en cuir.</p>
-
-<p>Mon invitation fut aussi bien accueillie du portier que de la portière,
-et tous les deux vinrent chez moi, jouir du double plaisir de manger une
-sardine et d’assister à la représentation tout aristocratique d’un
-seigneur du siècle de Louis XV.</p>
-
-<p>La femme du maçon choisit cette question:</p>
-
-<p>Quel est l’emblème de la fidélité?</p>
-
-<p>L’automate répondit en dessinant une charmante levrette étendue sur un
-coussin.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Auguste, enchantée, me pria de lui faire cadeau de ce dessin.</p>
-
-<p>M. Auguste, lui, semblait absorbé dans une profonde méditation.</p>
-
-<p>Plus étonné que piqué de son silence:&mdash;Eh bien, quoi, lui dis-je, mon
-automate ne vous convient donc pas?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne dis pas cela, fit le maçon en coupant un énorme morceau de pain,
-qu’il mit incontinent dans sa bouche, je ne dis pas cela.</p>
-
-<p>&mdash;Mais alors que pensez-vous donc, si vous ne dites pas cela?</p>
-
-<p>Le maçon garda un instant le silence, achevant de broyer sa bouchée de
-pain; puis, s’essuyant la bouche du revers de sa main:<a name="page_208" id="page_208"></a></p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous que je vous donne ma façon de penser, dit-il en hochant la
-tête d’un air d’importance?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, monsieur Auguste, je le veux bien, je fais plus, je vous
-en prie.</p>
-
-<p>&mdash;Pour lors, voilà: c’est dommage que vous ne m’ayez pas consulté
-lorsque vous avez fait votre bonhomme.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je vous aurais conseillé de faire dessiner comme qui dirait
-un caniche à la place de cette levrette. Le caniche, voyez-vous, il n’y
-a rien de pareil pour la fidélité; c’est connu....</p>
-
-<p>Une envie de rire me prit; je me contins.</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous, Monsieur Auguste, répondis-je avec une apparente
-condescendance, que cette observation est très profonde, et que je
-partage entièrement votre avis? Bien mieux, vous venez de m’inspirer une
-idée: si l’on mettait dans la gueule du caniche une sébile de bois,
-comme en ont les chiens d’aveugles, hein! qu’en dites-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je dis que l’idée est fameuse... Eh! mais, ajouta le maçon, qui tenait
-à être mon collaborateur, après c’temps-là, si nous faisions aussi
-l’aveugle et son écriteau pour bien faire comprendre que c’est un chien
-d’aveugle? Ça rappellerait aussi la chanson, vous savez: «Plus je suis
-pauvre et plus il m’est fidèle,» et puis l’on pourrait faire encore....</p>
-
-<p>&mdash;Des passants, peut-être?</p>
-
-<p>&mdash;Précisément; il y aurait, voyez-vous, un petit garçon.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Monsieur Auguste, vous ne vous apercevez pas qu’il y aurait
-aussi une difficulté.</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle?</p>
-
-<p>&mdash;C’est qu’en voyant le chien, l’aveugle et le petit garçon, il ne
-serait plus possible de savoir lequel des trois est l’emblème de la
-fidélité?</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, moi, je me chargerais bien de le faire distinguer.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela?<a name="page_209" id="page_209"></a></p>
-
-<p>&mdash;Il n’y a rien de plus simple; je mettrais sur l’écriteau de l’aveugle:
-ceci est l’emblème de la fidélité.</p>
-
-<p>&mdash;Qui cela, l’aveugle?</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, le chien!</p>
-
-<p>&mdash;Ah bien, je comprends.</p>
-
-<p>&mdash;Pardienne! c’est si simple! dit le maçon d’un air triomphant.</p>
-
-<p>M. Auguste, enhardi par le succès de sa critique et de ses conseils,
-demanda à voir l’intérieur de l’automate.</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends un peu tout ça, me dit-il du ton qu’eût pu prendre un
-confrère ami; c’est moi, voyez-vous, qui mets toujours de l’huile au
-cric du chantier, je l’ai même démonté deux fois. Ah! mais, c’est que,
-voyez-vous, si je m’occupais tant soit peu de mécanique, je suis sûr que
-je deviendrais très fort.</p>
-
-<p>Voulant jusqu’à la fin faire les honneurs de cette séance à mes
-<i>Augustes visiteurs</i>, je mis l’intérieur de mon automate à découvert.</p>
-
-<p>Mon collaborateur avait terminé son déjeûner; il s’approcha, prit son
-menton dans l’une de ses mains, tandis que de l’autre il se grattait la
-tête. Quoique ne comprenant rien naturellement à ce qu’il voyait, le
-maçon sembla suivre longtemps les nombreuses combinaisons de la machine,
-puis enfin, comme se laissant aller à l’impulsion de sa franchise:</p>
-
-<p>&mdash;Si je ne craignais pas de vous contrarier, me dit-il d’un ton
-protecteur, je vous ferais bien encore une observation.</p>
-
-<p>&mdash;Faites-la toujours, Monsieur Auguste, et soyez sûr que je
-l’apprécierai comme elle le mérite.</p>
-
-<p>&mdash;Hé bien! moi, à votre place, j’aurais fait cette mécanique beaucoup
-plus simple; ça fait, voyez-vous, que ceux qui ne s’y connaissent pas
-pourraient la comprendre plus facilement.</p>
-
-<p>Si j’eusse eu près de moi un ami, il est certain que j’aurais éclaté de
-rire; j’eus la force de tenir mon sérieux jusqu’au bout.</p>
-
-<p>&mdash;C’est pourtant très vrai ce que vous dites-là, répondis-je d’un air de
-conviction, je n’y avais pas songé; mais, maintenant, soyez persuadé,
-Monsieur Auguste, que je vais profiter de votre juste<a name="page_210" id="page_210"></a> observation, et
-que très prochainement j’ôterai la moitié des pièces de mon automate; il
-y en aura toujours bien assez.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! certainement, dit le maçon, croyant à la sincérité de mes paroles,
-certainement qu’il y en aura bien assez....</p>
-
-<p>A ce moment on venait de sonner à la porte du jardin. M. Auguste,
-toujours exact dans ses fonctions, courut ouvrir, et sa femme m’ayant
-également quitté, je pus rire tout à mon aise.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>N’est-il pas curieux de voir que cette pièce, qui fut visitée de tout
-Paris et qui me valut de nombreux éloges; que ce dessinateur, qui
-intéressa plus tard si vivement le roi Louis-Philippe et toute sa
-famille, ne reçut, à son début, que la stupide critique d’un portier!
-Tant il est vrai que l’on n’est pas plus prophète dans sa maison que
-dans son pays.</p>
-
-<p>On comprend que je m’inquiétai peu et que je me blessai encore moins des
-observations de cet étrange censeur; ma levrette ne fut pas remplacée
-par un caniche, et mon mécanisme ne fut point modifié. Je dirai plus,
-c’est que, dans la suite, si j’avais eu un changement à faire, c’eût été
-au contraire pour ajouter des apparences de complication; voici
-pourquoi:</p>
-
-<p>Le public (je ne parle pas du public éclairé), ne comprend généralement
-rien aux effets mécaniques à l’aide desquels on peut animer un automate;
-il éprouve du plaisir à les voir, et le plus souvent il n’en apprécie le
-mérite qu’en raison de la multiplicité des pièces qui le composent.</p>
-
-<p>J’avais donné tous mes soins à rendre le mécanisme de mon écrivain aussi
-simple que possible; je m’étais surtout attaché, en surmontant des
-difficultés inouïes, à faire fonctionner cette pièce sans qu’on entendît
-le moindre bruit dans les rouages. En agissant ainsi, j’avais voulu
-imiter la nature, dont les instruments si compliqués fonctionnent
-cependant d’une façon tout à fait imperceptible.</p>
-
-<p>Croira-t-on que cette perfection même, pour laquelle j’avais fait de si
-grands efforts, fut défavorable à mon automate?</p>
-
-<p>Dans les premiers temps de son exhibition, j’entendis plusieurs<a name="page_211" id="page_211"></a> fois
-des personnes qui n’en voyaient que l’extérieur; s’exprimer ainsi:</p>
-
-<p>&mdash;Cet écrivain est charmant; mais le mécanisme en est peut-être très
-simple. Oh, mon Dieu! il faut souvent si peu de chose pour produire de
-grands effets!</p>
-
-<p>L’idée me vint alors de rendre les rouages un peu moins parfaits et de
-leur faire produire en diminutif cette harmonie mécanique que font
-entendre les machines à filer le lin. Alors le bon public apprécia tout
-autrement mon ouvrage, et son admiration s’accrut en raison directe de
-l’intensité de ce tohu-bohu. On n’entendait plus que ces
-exclamations:&mdash;Comme c’est ingénieux! Quelle complication! et qu’il faut
-de talent pour organiser de semblables combinaisons!</p>
-
-<p>Pour obtenir ce résultat, j’avais rendu mon automate moins parfait, et
-j’avais eu tort. Je faisais en cela comme certains acteurs qui, pour
-produire un plus grand effet, chargent leurs rôles. Ils font rire, mais
-ils s’écartent des règles de l’art et sont rarement placés parmi les
-bons artistes. Plus tard, je revins de ma susceptibilité, et ma machine
-fut remise dans son premier état.</p>
-
-<p>Mon écrivain une fois terminé, j’aurais pu faire cesser l’emprisonnement
-volontaire auquel je m’étais condamné, mais il me restait à exécuter une
-autre pièce pour laquelle le séjour de la campagne m’était nécessaire.
-Bien que très compliqué lui-même, ce second automate, en raison de la
-différence de ses combinaisons, me reposait un peu de mon premier
-travail et m’offrait quelques distractions. C’était un rossignol que
-m’avait commandé un riche négociant de Saint-Pétersbourg. Je m’étais
-engagé à produire une imitation parfaite du chant et des allures de ce
-charmant musicien des bois.</p>
-
-<p>Cette entreprise n’était pas sans offrir des difficultés sérieuses, car,
-si j’avais déjà exécuté plusieurs oiseaux, leur ramage était tout de
-fantaisie, et pour le composer je n’avais consulté que mon goût. Une
-imitation du chant du rossignol était un travail bien autrement délicat:
-ici il fallait traduire des notes et des sons presque inimitables.<a name="page_212" id="page_212"></a></p>
-
-<p>Heureusement nous étions dans la saison où ce chanteur habile fait
-entendre ses délicieux accents; je pouvais donc le prendre pour modèle.</p>
-
-<p>De temps en temps après ma veillée, je me dirigeais vers le bois de
-Romainville, dont la lisière touche presque à l’extrémité de la rue que
-j’habitais. Je m’enfonçais au plus épais du feuillage, et là, couché sur
-un bon tapis de mousse, je provoquais, en sifflant, les leçons de mon
-maître (On sait que le rossignol chante la nuit et le jour, et que le
-moindre son de sifflet, harmonieux ou non, le met immédiatement en
-verve).</p>
-
-<p>Il s’agissait d’abord de formuler dans mon imagination les phrases
-musicales avec lesquelles l’oiseau compose ses mélodies.</p>
-
-<p>Voici de quels souvenirs mon oreille se trouva à peu près frappée:
-Tiou... tiou... tiou... ut, ut, ut, ut, ut, tchitchou, tchitchou, tchit,
-tchit, rrrrrrrrrrrrouit..., etc. Il me fallait ensuite analyser ces sons
-étranges, ces gazouillements sans nom, ces rrrrrrrouit impossibles, et
-les recomposer par des procédés musicaux.</p>
-
-<p>Là était la difficulté; je ne savais de la musique que ce qu’un
-sentiment naturel m’en avait appris, et mes connaissances en harmonie
-devaient m’être d’une bien faible ressource. J’ajouterai que pour imiter
-cette flexibilité de gosier et reproduire ces harmonieuses modulations,
-je n’avais qu’un instrument presque microscopique. C’était un petit tube
-en cuivre de la grosseur et de la longueur environ d’un tuyau de plume,
-dans lequel un piston d’acier, se mouvant avec la plus grande liberté,
-pouvait donner les divers sons qui m’étaient nécessaires; ce tube était
-en quelque sorte le gosier du rossignol.</p>
-
-<p>Cet instrument devait fonctionner mécaniquement: un rouage faisait
-mouvoir un soufflet, ouvrait ou fermait une soupape pour les coups de
-langue, les notes coulées et les gazouillements, et guidait le piston
-suivant les différents degrés de vitesse et de profondeur qu’il était
-nécessaire d’atteindre.</p>
-
-<p>J’avais aussi à donner de l’animation à cet oiseau: je devais lui faire
-remuer le bec en rapport avec les sons qu’il articulait, battre des
-ailes, sauter de branche en branche, etc. Mais ce travail m’effrayait<a name="page_213" id="page_213"></a>
-beaucoup moins que l’autre, car il rentrait dans le domaine de la
-mécanique.</p>
-
-<p>Je n’entreprendrai point de détailler au lecteur les tâtonnements et les
-recherches qu’il me fallut faire dans cette circonstance. Il me suffira
-de dire qu’après bien des essais, j’arrivai à me créer une méthode
-moitié musicale, moitié mécanique; je représentai les tons, demi-tons,
-pauses, modulations et articulations de toute nature, par des chiffres
-correspondants à des degrés de cercle. Cette méthode répondit à toutes
-les exigences de l’harmonie et de la mécanique, et me conduisit à un
-commencement d’imitation que je n’avais plus qu’à perfectionner par de
-nouvelles études.</p>
-
-<p>Muni de mon instrument, je courus au bois de Romainville.</p>
-
-<p>Je m’installai sous un chêne, dans le voisinage duquel j’avais souvent
-entendu chanter certain rossignol, qui devait être de première force
-parmi les virtuoses de son espèce.</p>
-
-<p>Je remontai le rouage de la machine et je la fis jouer au milieu du plus
-profond silence.</p>
-
-<p>A peine les derniers sons cessèrent-ils de se faire entendre, que des
-différents points du bois partit à la fois un concert de gazouillements
-animés, que j’aurais été presque tenté de prendre pour une protestation
-en masse contre ma grossière imitation.</p>
-
-<p>Cette leçon collective ne remplissait nullement mon but; je voulais
-comparer, étudier, et je ne distinguais absolument rien. Heureusement
-pour moi que tout à coup, et comme si tous ces musiciens se fussent
-donné le mot, ils s’arrêtèrent, et un seul d’entre eux continua; c’était
-sans doute le premier sujet, le Duprez de la troupe, peut-être le
-rossignol dont je parlais tout à l’heure. Ce ténor, quel qu’il fût, me
-donna une suite de sons et d’accents délicieux, que je suivis avec toute
-l’attention d’un élève studieux.</p>
-
-<p>Je passai ainsi une partie de la nuit; mon professeur se montrait
-infatigable, et de mon côté je ne me lassais pas de l’entendre; enfin il
-fallut nous quitter, car, malgré le plaisir que j’éprouvais, le froid
-commençait à me gagner, et le besoin de repos se faisait sentir.
-Néanmoins, je sortis de là si bien pénétré de ce que j’avais à faire,
-que dès le lendemain j’apportai d’importantes corrections<a name="page_214" id="page_214"></a> à ma machine.
-Au bout de cinq ou six autres visites au bois de Romainville, je finis
-par obtenir le résultat que j’avais poursuivi: j’avais imité le chant du
-rossignol.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Après dix-huit mois de séjour à Belleville, je rentrai enfin dans Paris,
-chez moi, près de ma femme, près de mes enfants; je me retrouvai au
-milieu de mes ouvriers, auxquels je n’eus que des félicitations à
-adresser.</p>
-
-<p>En mon absence, mes affaires avaient prospéré, et de mon côté j’avais
-gagné, par l’exécution de mes deux automates, la somme énorme de sept
-mille francs.</p>
-
-<p>Sept mille francs en faisant de la limaille, comme disait autrefois mon
-père! Hélas! cet excellent homme ne put jouir de ce commencement de mes
-succès; j’avais eu la douleur de le perdre quelque temps avant mes
-revers de fortune. Combien il se fût félicité de m’avoir laissé prendre
-un état selon ma vocation, et qu’il eût été fier du résultat que je
-venais d’obtenir, lui qui se plaisait tant aux inventions mécaniques!<a name="page_215" id="page_215"></a></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h2>
-
-<p class="r">La fortune pour lui n’a jamais de caprices</p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Un</span> <i>Grec</i> <span class="smcap">habile</span>.&mdash;<span class="smcap">Ses confidences</span>.&mdash;<span class="smcap">Le</span> <i>Pigeon</i> <span class="smcap">cousu d’or</span>.&mdash;<span class="smcap">Tricheries
-dévoilées.</span>&mdash;<span class="smcap">Un magnifique</span> <i>truc</i>!&mdash;<span class="smcap">Le génie inventif d’un confiseur.</span>&mdash;<span class="smcap">Le
-prestidigitateur Philippe.</span>&mdash;<span class="smcap">Ses debuts comiques.</span>&mdash;<span class="smcap">Description de sa
-séance</span>.&mdash;<span class="smcap">Exposition de</span> 1844.&mdash;<span class="smcap">Le Roi et sa Famille visitent mes
-automates.</span></p>
-
-<p>Revenu à une certaine aisance, je pus alors me donner quelques
-distractions, revoir quelques amis délaissés, et entre autres Antonio,
-qui n’eut pas le courage de me garder rancune pour l’avoir abandonné
-aussi longtemps. Dans nos longues conversations, mon ami ne cessait de
-m’encourager à la réalisation des projets que lui-même avait fait
-naître: je veux parler de mes projets de théâtre, dont il certifiait
-d’avance tout le succès.</p>
-
-<p>Sans négliger mes travaux, j’avais repris mes exercices d’escamotage, et
-je m’étais remis à la recherche d’escamoteurs. Je voulus voir aussi ces
-gens adroits qui, faute de pouvoir exercer leurs talents sur un plus
-grand théâtre, vont dans les cafés exécuter<a name="page_216" id="page_216"></a> leurs tours. Il y a là en
-effet des études curieuses à faire: ces hommes ont besoin de recourir à
-des artifices d’autant plus fins, qu’ils ont affaire à des gens qui ne
-se font pas faute de chercher à les déjouer. Je rencontrai quelques
-types intéressants, dans lesquels je trouvai des sujets d’utiles
-observations. Pourtant, une petite aventure ne tarda pas à me faire
-comprendre que je devais me tenir sur mes gardes, dans le choix des gens
-adroits que je recherchais.</p>
-
-<p>Un escamoteur que j’avais jadis rencontré chez le père Roujol, et auquel
-j’avais rendu un service, me présenta un jour un nommé D...... C’était
-un jeune homme de figure agréable et distinguée; sa mise avait une
-certaine recherche, et il se présentait avec les manières d’un homme du
-monde.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, me dit-il en m’abordant, mon ami m’a dit que vous
-recherchiez toute personne possédant une certaine adresse. Bien que je
-ne veuille pas débuter près de vous en m’adressant un compliment, je
-vous dirai que, faisant ma profession d’enseigner des tours d’escamotage
-aux gens du monde, j’ai pensé pouvoir vous montrer des choses qui vous
-sont inconnues.</p>
-
-<p>&mdash;J’accepte avec empressement votre proposition, répondis-je, mais je
-vous avertis que je ne suis point un commençant.</p>
-
-<p>Cette présentation se faisait dans mon cabinet; nous nous assîmes près
-d’une table sur laquelle je fis servir quelques rafraîchissements.
-C’était là, du reste, un piége que je tendais à mon visiteur pour le
-rendre plus communicatif.</p>
-
-<p>Je pris un jeu de cartes, et autant pour donner l’exemple à M. le
-Professeur, que pour lui indiquer le point de départ de ses leçons, je
-lui fis voir ma dextérité à faire sauter la coupe, et j’exécutai
-différents tours.</p>
-
-<p>J’observais D....., pour juger de l’impression que je faisais sur lui.
-Après être resté sérieux pendant quelques instants, il regarda son
-compagnon en faisant un léger clignement d’œil dont je ne compris pas
-la signification. Je m’arrêtai un moment, et sans vouloir provoquer une
-explication directe, je débouchai une bouteille de vin de Bordeaux et
-lui en versai quelques rasades.<a name="page_217" id="page_217"></a> J’eus un plein succès: le vin lui délia
-la langue, et au milieu d’une conversation qui commençait à tourner à
-l’épanchement:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il en mettant son verre à sec
-et en le présentant sans façon pour le faire remplir, il faut que je
-vous fasse un aveu. Sachez donc que j’étais venu ici avec la conviction
-que je devais avoir affaire à ce que nous appelons <i>un pigeon</i>. Je
-m’aperçois qu’il en est tout autrement, et comme je ne veux pas
-compromettre mes <i>trucs</i>, qui sont mon <i>gagne-pain</i>, je me contenterai
-du plaisir d’avoir fait votre connaissance.</p>
-
-<p>Ces mots, étrangement techniques, me semblèrent un contraste choquant
-avec les manières élégantes de mon visiteur. Toutefois, je ne pus me
-décider à abandonner la partie sans connaître au moins quelques secrets
-de ce singulier personnage.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, répondis-je un peu désappointé, j’espère que vous reviendrez
-sur cette décision, et que vous ne sortirez pas d’ici sans me montrer à
-votre tour comment vous <i>maniez</i> les cartes? Vous me devez bien cela.</p>
-
-<p>A ma grande satisfaction, D.... se ravisa.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, dit-il en prenant un jeu, mais vous allez voir que nous n’avons
-pas du tout la même manière de travailler.</p>
-
-<p>Il me serait difficile en effet de donner un nom à ce qu’il exécuta
-devant moi. Ce n’était pas à proprement parler de la prestidigitation;
-c’étaient des ruses et des finesses d’esprit appliquées aux cartes, et
-ces ruses étaient tellement inattendues, qu’il était impossible de n’en
-être pas dupe. Ce <i>travail</i>, du reste, n’était que l’exposition de
-quelques principes dont je connus plus tard l’application.</p>
-
-<p>Tel que ces chanteurs qui commencent par se faire prier, et qui, une
-fois partis, ne peuvent plus s’arrêter, D....., entraîné sans doute, et
-par la sincérité des éloges que je lui prodiguais, et par le grand
-nombre de verres de Bordeaux qu’il avait absorbés, me dit avec cet
-épanchement familier si commun aux buveurs:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, mon cher Monsieur, je veux maintenant vous faire encore une
-confidence. Je ne suis point prestidigitateur, j’ai seulement<a name="page_218" id="page_218"></a> quelques
-tours que je montre aux amateurs. Ces leçons, vous devez le comprendre,
-ne suffiraient pas pour me faire vivre. Je vous dirai donc, ajouta-t-il
-en vidant encore une fois son verre et en le tendant de nouveau, comme
-s’il eût voulu me faire payer sa confidence, je vous dirai que le soir
-je vais dans les cercles où j’ai l’adresse de me faire introduire, et
-que là, je mets à profit quelques-uns des principes que je vous ai fait
-connaître tout-à-l’heure.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous donnez des séances?</p>
-
-<p>D...... sourit légèrement et répéta ce clignement d’œil qu’il avait
-fait déjà à son camarade.</p>
-
-<p>&mdash;Des séances? répondit-il, non, jamais! Ou plutôt, oui, j’en donne,
-mais à ma façon; je vous expliquerai cela dans un instant. Je veux
-d’abord vous amuser, en vous contant comment je parviens à me faire
-payer assez généreusement les leçons que je donne à mes amateurs; nous
-reviendrons après cela à <i>mes séances</i>.</p>
-
-<p>Vous saurez que, pour des raisons faciles à deviner, je ne donne jamais
-de leçons qu’à un élève que je suppose avoir la poche bien garnie. En
-commençant mes explications, je l’avertis que je le laisse libre de
-fixer lui-même le prix du tour que je vais lui montrer, et, pendant ma
-démonstration, je m’arrête un instant pour exécuter un petit intermède
-qui doit plus tard forcer sa générosité.</p>
-
-<p>Je m’approche de mon <i>pigeon</i>, passez-moi le mot.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous l’ai déjà passé.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! bien; permettez, lui dis-je, en tirant un des boutons de son
-habit, voici un moule qui perce l’étoffe et que vous pourriez perdre.</p>
-
-<p>Je jette en même temps vingt francs sur la table, puis je passe en revue
-tous ses boutons les uns après les autres, et de chacun d’eux je feins
-de faire sortir une pièce d’or.</p>
-
-<p>Je n’ai exécuté ce tour que comme une plaisanterie sans importance;
-aussi je ramasse mes pièces en affectant la plus grande indifférence. Je
-pousse même cette indifférence jusqu’à en laisser<a name="page_219" id="page_219"></a> comme par mégarde une
-ou deux sur la table, mais pour un instant seulement bien entendu.</p>
-
-<p>Je continue ma leçon, et ainsi que je m’y attends, mon élève n’y prête
-qu’une attention médiocre, tout préoccupé qu’il est des réflexions que
-je lui ai habilement suggérées.</p>
-
-<p>Ira-t-il offrir cinq francs à un homme qui semble avoir sa poche pleine
-d’or? Non, c’est impossible; le moins qu’il puisse faire, c’est
-d’augmenter d’une pièce le nombre de celles que je viens d’étaler sous
-ses yeux, et cela ne manque jamais d’arriver.</p>
-
-<p>Nouveau Bias, je porte toute ma fortune sur moi. Quelquefois je suis
-assez riche; alors ma poche est pleine. Assez souvent aussi, j’en suis
-réduit à une douzaine de ces charmants <i>jaunets</i>, mais ceux-là, je ne
-m’en dessaisis jamais, car ce sont les instruments avec lesquels je puis
-m’en procurer d’autres. Je vous dirai qu’il m’est arrivé de dîner plus
-que modestement, et même de ne pas dîner du tout, ayant sur moi ce petit
-trésor, parce que je me suis fait une loi de ne jamais l’entamer.</p>
-
-<p>&mdash;Les séances que vous donnez dans les cercles, dis-je à mon narrateur
-pour le ramener sur ce chapitre, doivent être nécessairement plus
-fructueuses.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, mais la prudence me défend de les donner aussi souvent que
-je le voudrais.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous comprends pas.</p>
-
-<p>&mdash;Je m’explique. Lorsque je suis dans un cercle, j’y suis en amateur, en
-fils de famille, et je fais comme bien des jeunes gens avec lesquels je
-me trouve, je joue. Seulement, j’ai ma manière de jouer, qui n’est pas
-celle de tout le monde, mais il paraît qu’elle n’est pas mauvaise,
-puisqu’elle me rend souvent la chance favorable. Vous allez en juger.</p>
-
-<p>Ici mon narrateur s’arrêta pour se rafraîchir, puis, comme s’il se fût
-agi de la chose du monde la plus innocente et la plus licite, il me
-montra divers tours, ou plutôt diverses escroqueries fort curieuses, et
-qu’il exécuta avec tant de grâce, d’adresse et de naturel, qu’il eût été
-impossible de le prendre en défaut.</p>
-
-<p>Il faut savoir ce que c’est que l’amour d’un art ou d’une science<a name="page_220" id="page_220"></a> dont
-on cherche à pénétrer les mystères, pour comprendre l’effet que me
-produisirent ces coupables confidences.</p>
-
-<p>Loin d’éprouver de la répulsion, du dégoût même pour cet homme, avec
-lequel la justice pouvait avoir d’un jour à l’autre un compte à régler,
-je l’admirais, j’étais ébahi. La finesse, la perfection de ses tours
-m’en faisaient oublier le but blâmable.</p>
-
-<p>Le moment vint enfin où les confidences de mon <i>Grec</i> (car c’en était
-un) s’épuisèrent; il prit congé de moi.</p>
-
-<p>D.... m’eut à peine quitté, que le souvenir de ses confidences me
-revenant à l’esprit, me fit monter le rouge au visage. J’eus honte de
-moi-même comme si je m’étais associé à ses coupables manœuvres; j’en
-vins même à me reprocher sévèrement l’admiration dont je n’avais pu me
-défendre et les compliments qu’elle m’avait arrachés.</p>
-
-<p>Pour l’acquit de ma conscience, je consignai pour toujours cet homme à
-ma porte. Précaution inutile! car jamais depuis je n’entendis parler de
-lui.</p>
-
-<p>Qui croirait cependant que c’est à la rencontre de D.... et aux
-communications qu’il m’avait faites, que je dus plus tard la
-satisfaction de rendre un service à la société, en démasquant à la
-justice une escroquerie dont les plus habiles experts n’avaient pu
-trouver le mot?</p>
-
-<p>Dans l’année 1849, M. B...., juge d’instruction au tribunal de la Seine,
-me pria de m’occuper de l’examen et de la vérification de cent cinquante
-jeux de cartes, saisis en la possession d’un homme dont les antécédents
-étaient loin d’être aussi blancs que ses jeux.</p>
-
-<p>Ces cartes étaient en effet toutes blanches, et cette particularité
-avait dérouté jusqu’alors les plus minutieuses investigations. Il était
-impossible à l’œil le plus exercé d’y découvrir la moindre
-altération, la plus petite marque, et elles semblaient toutes posséder
-les qualités des jeux du meilleur aloi.</p>
-
-<p>J’acceptai cette expertise, dans laquelle j’espérais trouver des
-subtilités d’autant plus fines qu’elles étaient plus cachées.</p>
-
-<p>Ce n’était qu’après mes séances que je pouvais me livrer à ce<a name="page_221" id="page_221"></a> travail
-de recherches. Chaque soir, avant de me coucher, je m’attablais près
-d’une excellente lampe, et j’y restais jusqu’à ce que le sommeil ou le
-découragement vînt me gagner.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Je passai ainsi près d’une quinzaine de jours, examinant tant avec mes
-yeux qu’avec une excellente loupe, la matière, la forme et les
-imperceptibles nuances de chacune des cartes des cent cinquante jeux. Je
-ne pouvais parvenir à rien découvrir, et de guerre lasse, je finis par
-me ranger de l’avis des experts qui m’avaient précédé.</p>
-
-<p>&mdash;Décidément il n’y a rien à ces jeux, dis-je avec humeur en les jetant,
-un soir, loin de moi sur la table.</p>
-
-<p>Tout-à-coup, sur le dos brillant d’une des cartes, et près d’un de ses
-angles, je crois apercevoir un point mat qui m’avait échappé
-jusqu’alors. Je m’en approche; le point disparaît. Mais, chose étrange!
-il reparaît à mes yeux dès que j’en suis éloigné.</p>
-
-<p>Quel magnifique <i>truc</i>! m’écriai-je dans l’enthousiasme d’une idée qui
-me traversait l’esprit (Le lecteur appréciera, je le pense, le sens de
-cette exclamation). C’est bien cela! j’y suis! c’est une marque
-distinctive.</p>
-
-<p>Et suivant certain principe que D.... m’avait indiqué dans ses
-confidences, je m’assurai que toutes les cartes portaient également un
-point, qui placé à un endroit déterminé en indiquait la nature et la
-couleur.</p>
-
-<p>Comprend-on tout l’avantage qu’un Grec pouvait tirer de la possibilité
-de connaître le jeu de ses adversaires? D.... avait été surpassé dans
-cette tricherie, car son point de marque, si fin qu’il fût, ne
-disparaissait pas selon le besoin.</p>
-
-<p>Depuis un quart d’heure, je meurs d’envie de communiquer au lecteur un
-procédé qui certes ne peut manquer de l’intéresser, mais je suis retenu
-par l’idée que cette ingénieuse fourberie peut tomber entre des mains
-criminelles et faciliter de coupables actions.</p>
-
-<p>Pourtant, il est une vérité incontestable: c’est que pour éviter un
-danger, il faut le connaître. Or, si chaque joueur était initié aux<a name="page_222" id="page_222"></a>
-stratagèmes de messieurs les escrocs, ces derniers se trouveraient dans
-l’impossibilité de s’en servir.</p>
-
-<p>Réflexion faite, je me décide à faire ma communication.</p>
-
-<p>Je viens de dire qu’un seul point placé à certain endroit sur une carte
-suffisait pour la faire connaître. Je vais employer une figure pour le
-démontrer.</p>
-
-<p>Il faut supposer par estimation la carte divisée en huit parties dans le
-sens vertical et en quatre dans le sens horizontal, comme dans la figure
-1<sup>re</sup>. Les unes indiqueront la valeur des cartes, les autres leur
-couleur. La marque se place au point d’intersection de ces divisions.
-Voilà tout le procédé; l’exercice fait le reste.</p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/illpg_222.jpg" width="508" height="653" alt="FIGURE 1re." title="" />
-</p>
-
-<p>Quant au procédé à employer pour imprimer le point mystérieux dont j’ai
-parlé plus haut, on me permettra de ne pas l’indiquer,<a name="page_223" id="page_223"></a> car mon but est
-de signaler une fourberie et non d’enseigner à la faire. Il suffira de
-dire que vu de près, ce point se confond avec le blanc de la carte, et
-qu’à distance, la réflection de la lumière rend la carte brillante,
-tandis que la marque seule reste mate.</p>
-
-<p>Au premier abord, il semblera peut-être assez difficile de pouvoir se
-rendre compte de la division à laquelle appartient un point isolé sur le
-dos d’une carte. Cependant, pour peu qu’on veuille y prêter attention,
-on pourra juger que celui que j’ai mis pour exemple ne peut appartenir
-ni à la seconde ni à la quatrième division verticale, et, par un
-raisonnement analogue, on comprendra que ce même point se trouve en
-regard de la deuxième division horizontale. Il représentera donc une
-dame de carreau.</p>
-
-<p>D’après l’explication que je viens de donner, le lecteur, j’en suis sûr,
-a déjà pris son parti sur les cartes blanches.</p>
-
-<p>&mdash;Puisqu’il peut en être ainsi, se dit-il, je ne jouerai plus qu’avec
-des cartes tarotées, et j’éviterai d’être trompé.</p>
-
-<p>Malheureusement, les cartes tarotées prêtent encore plus à l’escroquerie
-que les autres, et pour le prouver, je me vois forcé de faire une
-seconde communication, et peut-être même une troisième. Supposons un
-tarot formé de points ou de toutes autres figures rangées symétriquement
-comme le sont d’ordinaire ces genres de dessins.</p>
-
-<p class="c">FIGURE 2.</p>
-
-<div class="figright" style="width: 153px;">
-<img src="images/illpg_223.jpg" width="153" height="166" alt="FIGURE 2." title="" />
-</div>
-
-<p>Le premier point en partant du haut de la carte, à gauche, ainsi que
-dans l’exemple précédent, représentera du cœur; le second en
-descendant, du carreau; le troisième du trèfle; le quatrième du pique.</p>
-
-<p>Si maintenant, à l’un de ces points, qui sont naturellement placés par
-le dessin du tarot pour marquer la couleur de la carte, on ajoute un
-autre petit point à l’un des huit endroits que l’on peut se figurer sur
-sa circonférence, on désignera la nature de la carte.<a name="page_224" id="page_224"></a></p>
-
-<p>Ainsi on représentera, au point culminant, un as, en tournant à droite
-un roi, le troisième sera une dame, le quatrième un valet et ainsi de
-suite en suivant pour le dix, le neuf, le huit et le sept.</p>
-
-<p>Il est bien entendu qu’il ne faut qu’un seul point comme dans la figure
-2, où celui qui est joint au troisième point ou couleur, représentera un
-huit de trèfle.</p>
-
-<p>Il y a bien encore d’autres combinaisons, mais celles-là sont aussi
-difficiles à expliquer qu’à comprendre. Ainsi par exemple, j’ai eu à
-expertiser des cartes tarotées où il n’y avait véritablement aucune
-marque; seulement les dessins du tarot étaient plus ou moins attaqués
-par la coupe de la carte et cette simple particularité les désignait
-toutes.</p>
-
-<p>Il y a aussi les cartes sur le bord desquelles le <i>Grec</i> en jouant fait
-avec son ongle un léger morfil qu’il peut reconnaître au passage. S’il
-joue à l’écarté, ce sont les rois qu’il a marqués ainsi, et lorsqu’en
-donnant les cartes ces dernières se présentent sous sa main, il peut,
-par un tour familier à l’escamotage, les laisser sur le jeu et donner à
-la place la carte suivante. Cette substitution peut se faire si
-habilement qu’il est impossible d’y rien voir. Enfin, j’ai vu des gens
-dont la vue était si habilement exercée, qu’après avoir joué deux ou
-trois parties avec le même jeu, ils pouvaient reconnaître toutes les
-cartes.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Pour revenir aux cartes frelatées, on se demandera comment on peut
-changer les jeux, puisque dans les cercles et dans les maisons où l’on
-joue, les paquets ne sont décachetés qu’au commencement de la partie.</p>
-
-<p>Eh! mon Dieu, c’est encore bien simple.</p>
-
-<p>On s’informe du marchand de cartes où ces maisons se fournissent. On lui
-fait d’abord quelques petits achats pour lier connaissance; on y
-retourne plusieurs fois pour le même motif; puis un beau jour, on se dit
-chargé par un ami d’acheter une douzaine de sixains ou plus ou moins
-selon l’importance du magasin.</p>
-
-<p>Le lendemain, sous prétexte que les jeux ne sont pas de la couleur qui a
-été demandée, on les rapporte.<a name="page_225" id="page_225"></a></p>
-
-<p>Les paquets sont encore cachetés, le marchand, plein de confiance, les
-échange contre d’autres.</p>
-
-<p>Mais le grec a passé la nuit à décacheter les bandes et à les recacheter
-par un procédé connu en escamotage; les cartes ont toutes été marquées
-et remises en ordre; le marchand les a maintenant dans son magasin; le
-tour est fait; on les attend à domicile.</p>
-
-<p>Toutes ces supercheries certes sont fort redoutables; eh bien! il y en a
-une bien plus redoutable encore, c’est la télégraphie imperceptible. On
-en jugera, lorsque je dirai que sans la moindre apparence de
-communication, le <i>Grec</i> peut parfaitement recevoir d’un compère, par
-des principes analogues à ceux de ma <i>seconde vue</i>, l’annonce du jeu de
-son adversaire.</p>
-
-<p>J’aurais certainement beaucoup d’autres <i>trucs</i> à signaler, mais je
-m’arrête. Je crois en avoir assez dit sur les escrocs et leurs
-tricheries pour engager tout joueur à ne tenir les cartes que vis-à-vis
-de personnes dont la probité ne peut être mise en doute.</p>
-
-<p>Maintenant, autant pour faire oublier les détails quelque peu
-compromettants que je viens de donner, que pour reposer mon esprit de
-descriptions qui, j’en suis certain, ont dû paraître beaucoup plus
-courtes au lecteur qu’à moi-même, je vais revenir à la prestidigitation
-proprement dite, en donnant une notice biographique sur un
-physicien-sorcier-magicien-prestidigitateur, dont le succès dans Paris
-fut, vers cette époque, des plus éclatants.</p>
-
-<p>Philippe Talon, originaire d’Alais, près Nîmes, après avoir exercé la
-douce profession de confiseur à Paris, s’était vu forcé, par suite
-d’insuccès, de quitter la France.</p>
-
-<p>Londres, ce pays de Cocagne, cet Eldorado en perspective, était à deux
-pas; notre industriel s’y rendit et ne tarda pas à fonder un nouvel
-établissement dans la capitale des Trois-Royaumes-Unis.</p>
-
-<p>Le confiseur français avait bien des chances de réussite. Outre que les
-Anglais sont très friands de <i>chatteries</i>, on sait que la confiserie
-française a eu, de tout temps, chez les enfants d’Albion, une renommée
-qui ne peut être comparée qu’à celle dont a joui jadis en France le
-<i>véritable</i> cirage anglais.<a name="page_226" id="page_226"></a></p>
-
-<p>Néanmoins, malgré ces avantages, il paraît que de nouvelles amertumes se
-glissèrent bientôt dans son commerce; les brouillards de la Tamise,
-d’autres disent des spéculations trop hasardeuses, vinrent fondre les
-fragiles marchandises du nouveau magasin et les mirent en déconfiture.</p>
-
-<p>Talon plia bagage une seconde fois et quitta Londres pour aller à
-Aberdeen demander l’hospitalité aux montagnards écossais, auxquels en
-échange il proposa ses séduisantes sucreries.</p>
-
-<p>Malheureusement, les Ecossais d’Aberdeen, fort différents des
-montagnards de la <i>Dame Blanche</i>, ne portent ni bas de soie ni souliers
-vernis, et font très peu d’usage des pâtes de jujube et des petits
-fours. Aussi le nouvel établissement n’eût pas tardé à subir le sort des
-deux autres, si le génie inventif de Talon n’avait trouvé une issue à
-cette position précaire.</p>
-
-<p>Le confiseur pensa avec raison que pour vendre une marchandise, il est
-bon qu’elle soit connue, et que, pour qu’elle soit connue, il faut
-s’occuper de la faire connaître.</p>
-
-<p>Fort de ce judicieux raisonnement, Talon sut bien forcer les Aberdeenois
-à manger ses bonbons, après toutefois les leur avoir fait payer.</p>
-
-<p>A cette époque, il y avait à Aberdeen une troupe de comédiens qui se
-trouvaient dans la position des sucreries de Talon: ces artistes étaient
-incompris et peu goûtés.</p>
-
-<p>En vain le directeur avait-il monté une pantomime à grand renfort de
-changements à vue et de transformations; le public était resté sourd à
-ses appels réitérés.</p>
-
-<p>Un beau jour, Talon se présente chez l’impresario écossais:</p>
-
-<p>«Monsieur, lui dit-il sans autre préambule, je viens vous faire une
-proposition qui, si elle est acceptée, remplira votre salle, j’en ai la
-conviction.</p>
-
-<p>&mdash;Expliquez-vous, Monsieur, dit le directeur affriandé, mais peu
-confiant dans une promesse qu’il avait de bonnes raisons de croire
-difficile à réaliser.</p>
-
-<p>&mdash;Il s’agit simplement, poursuivit Talon, de joindre à l’attrait de
-votre spectacle l’annonce d’une loterie dont je ferai tous les<a name="page_227" id="page_227"></a> frais.
-Voici quelle en sera l’organisation: chaque spectateur en entrant paiera
-en sus du prix de sa place la somme de six pences (60 centimes), qui lui
-donneront droit à:</p>
-
-<p>1º Un cornet de bonbons assortis;</p>
-
-<p>2º Un numéro de loterie, avec lequel il pourra gagner le gros lot,
-représenté par un magnifique <i>bonbon monté</i> de la valeur de cinq livres
-(125 francs).</p>
-
-<p>Talon promit en outre un divertissement nouveau, dont il confia le
-secret avec recommandation de ne pas le divulguer.</p>
-
-<p>Ces propositions ayant été agréées, on mit sur le tapis la question
-d’intérêt. Le marchand de sucreries n’avait aucune raison de tenir la
-dragée haute au directeur; le marché fut donc promptement conclu.</p>
-
-<p>L’intelligent Talon ne s’était point trompé; le public, alléché par
-l’appât des bonbons, par l’attrait de la pantomime et par une surprise
-qu’on lui promettait, accourut en foule, et remplit la salle.</p>
-
-<p>La loterie fut tirée; le gros lot fit un heureux, et les douze ou quinze
-cents autres spectateurs, munis de leurs cornets de bonbons, se
-consolèrent de leur déception en se faisant entre eux des échanges de
-douceurs.</p>
-
-<p>Dans d’aussi heureuses dispositions, la pantomime fut trouvée charmante.</p>
-
-<p>Cependant cette pièce tirait à sa fin et l’on n’avait encore d’autre
-surprise que celle de ne pas l’avoir encore vu arriver, lorsque tout à
-coup, à la fin d’un ballet, les danseurs s’étant rangés en cercle comme
-pour l’apparition d’un premier sujet, un bruit aigu se fait entendre, et
-un superbe polichinelle, riant de sa voix aigre et chevrotante, s’élance
-d’un bond sur le devant de la scène et fait un magnifique écart.</p>
-
-<p>C’était Talon, revêtu des deux bosses de coton et de l’habit pailleté.</p>
-
-<p>Notre nouvel artiste s’acquitta avec un rare talent de la danse
-excentrique de Polichinelle et fut couvert de bravos.</p>
-
-<p>Pour remercier le public de son bienveillant accueil, le danseur<a name="page_228" id="page_228"></a> essaya
-une révérence dans l’esprit de son rôle, mais il la fit si
-malheureusement, que le pauvre Polichinelle tomba violemment sur le côté
-sans pouvoir se relever.</p>
-
-<p>On s’approche en toute hâte, on soutient le blessé. Il se remet un peu;
-il veut parler; on écoute; il se plaint d’une côte cassée et demande
-avec instance des pilules de Morisson<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. On se rend à ses désirs et un
-domestique se hâte d’apporter des pilules d’une grosseur exagérée.</p>
-
-<p>Le public, qui jusque-là compatissait à la douleur de Polichinelle et se
-tenait dans un silencieux attendrissement, commence à flairer une
-plaisanterie. Il sourit d’abord, puis rit aux éclats, lorsque le malade
-prenant une des pilules, l’escamote habilement en feignant de l’avaler
-tout d’un trait. Une seconde suit la première, et la demi-douzaine ayant
-pris la même route, Polichinelle se trouva tout à fait remis, salua
-gracieusement et fit sa retraite au lieu de bruyants <i>hurrahs</i>.</p>
-
-<p>Philippe venait de faire sa première séance: le confiseur avait troqué
-le bâton de sucre d’orge pour celui de magicien.</p>
-
-<p>Cette scène burlesque eut un succès fou. Les recettes qu’elle fit faire,
-chaque soir, vinrent réconforter la situation financière du directeur et
-de son habile associé, de sorte que le marchand de bonbons, qui avait
-liquidé son fonds de boutique dans ses représentations, n’eut plus qu’à
-fermer la porte. Il partit pour donner dans d’autres villes des
-représentations de son nouveau talent.</p>
-
-<p>Où le nouveau magicien avait-il puisé les éléments de son art? Je
-l’ignore. Il est probable (c’est toujours avec des probabilités que se
-comblent les lacunes de l’histoire), il est probable que Talon avait
-appris l’escamotage comme la danse de Polichinelle, pour sa satisfaction
-personnelle et le plaisir de ses amis. Ce qu’il y a de certain, c’est
-que la séance qu’il donna devant les naïfs spectateurs d’Aberdeen ne fut
-pas de première force, et que c’est à la suite de ces premiers succès
-qu’il se perfectionna dans l’art auquel il dut plus tard sa réputation.<a name="page_229" id="page_229"></a></p>
-
-<p>Abdiquant désormais les sucreries, le vêtement de Polichinelle et la
-<i>pratique</i><a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, Philippe (c’est ainsi que s’appela dès lors le
-prestidigitateur) parcourut les provinces d’Angleterre en donnant
-d’abord de très modestes représentations. Puis son répertoire s’étant
-successivement augmenté d’un certain nombre de tours pris çà et là aux
-escamoteurs de cette époque, il <i>attaqua</i> les grandes villes et vint à
-Glascow, où il se fit construire une baraque en bois pour y donner des
-représentations.</p>
-
-<p>Pendant la construction de son temple de magie, Philippe distingua,
-parmi les ouvriers menuisiers employés à cet ouvrage, un jeune garçon de
-bonne mine qui lui sembla doué d’une intelligence toute particulière; il
-voulut l’attacher à ses entreprises théâtrales et le faire paraître en
-scène comme aide magicien.</p>
-
-<p>Macalister (c’était le nom du jeune menuisier) avait inné en lui le
-génie des <i>trucs</i> et des <i>ficelles</i>; il n’eut à faire aucun
-apprentissage dans cet art mystérieux, et comprenant tout de suite les
-finesses de l’escamotage, il composa quelques tours qui lui méritèrent
-les éloges de son maître.</p>
-
-<p>Depuis ce moment, soit par suite du concours de Macalister, soit pour
-toute autre cause, tout sembla réussir à Philippe, qui se mit à
-<i>travailler en grand</i>, c’est-à-dire qu’il abandonna les baraques pour la
-scène plus noble du théâtre des grandes villes.</p>
-
-<p>Après avoir longtemps voyagé dans l’Angleterre, il passa en Irlande et
-donna des représentations à Dublin. Ce fut dans cette ville qu’il fit
-l’acquisition de deux tours auxquels il dut plus tard un véritable
-succès.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Trois Chinois, venus en France pour y présenter divers exercices très
-surprenants, avaient essayé de donner à Paris quelques représentations
-qui, faute d’une publicité convenable, n’eurent d’autre résultat que de
-brouiller les trois habitants du Céleste-Empire. En France aussi bien
-qu’en Chine, lorsqu’il n’y a pas de foin<a name="page_230" id="page_230"></a> au râtelier, les chevaux se
-battent, dit-on; nos trois jongleurs n’en étaient pas arrivés à cette
-extrémité, mais ils s’étaient séparés. L’un d’eux s’en alla à Dublin, et
-ce fut là que, sur la demande de Philippe, il lui enseigna le tour des
-<i>poissons</i> ainsi que celui des <i>anneaux</i>.</p>
-
-<p>Le premier de ces trucs une fois acquis, Philippe se trouva très
-embarrassé, il lui fallait une robe pour son exécution.</p>
-
-<p>Prendre un costume de Chinois eût été chose plus que pittoresque,
-l’ex-confiseur n’ayant dans la physionomie aucun des caractères d’un
-mandarin. Il ne fallait pas non plus songer à une robe de chambre. Si
-riche qu’elle eût été, la séance de magie eût pris un caractère de
-sans-façon que le public n’aurait pas toléré.</p>
-
-<p>Philippe sut se tirer de cette difficulté: il s’habilla en magicien.
-C’était une innovation hardie, car, jamais jusqu’alors, un escamoteur
-n’avait osé endosser la responsabilité d’un tel costume.</p>
-
-<p>Possesseur de ces deux nouveaux tours, Philippe conçut le projet de
-revoir son ingrate patrie et de se réconcilier avec elle en lui
-présentant les résultats de ses travaux. Il vint donc à Paris dans l’été
-de l’année 1841 et donna des représentations dans la salle Montesquieu.</p>
-
-<p>Le tour des <i>poissons</i>, celui des <i>anneaux</i>, un brillant costume de
-magicien, un superbe bonnet pointu, une séance bien organisée et
-convenablement présentée, attirèrent chez lui grand nombre de
-spectateurs, parmi lesquels le hasard conduisit le directeur d’un des
-théâtres de Vienne.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>L’Autrichien, enchanté de la représentation, proposa, séance tenante, au
-prestidigitateur, un engagement à participation de recette.</p>
-
-<p>Philippe accepta d’autant plus volontiers que, pendant la saison pour
-laquelle il s’engageait, la salle Montesquieu était réservée pour des
-bals publics. D’un autre côté, cet engagement lui donnait le temps de
-faire construire un théâtre dans lequel il pourrait à son retour
-continuer tranquillement le cours de ses représentations.<a name="page_231" id="page_231"></a></p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Dans le service de l’Autriche,<br /></span>
-<span class="i0">Le militaire n’est pas riche:<br /></span>
-</div></div>
-
-<p class="nind">a dit l’auteur du <i>Châlet</i>, et pour ce motif d’opéra, ainsi que pour
-d’autres encore, notre voyageur n’était pas sans éprouver de vives
-inquiétudes à l’endroit de ses futures recettes. Il ignorait sans doute
-que l’Autriche ne devait cette mauvaise réputation qu’à l’exigence de la
-versification française, et que cette rime <i>riche</i> arrivant après une
-négation indispensable à la structure du vers, avait tout naturellement
-rendu pauvre le militaire de l’Autriche.</p>
-
-<p>L’artiste ne tarda pas du reste à être tranquillisé; il reconnut que la
-capitale de cette nation calomniée de par les règles de la poésie,
-valait mieux que sa réputation; il en rapporta pour preuve nombre de
-thalers, avec lesquels il paya les frais de construction d’un théâtre
-que, pendant son absence, on lui avait élevé au bazar Bonne-Nouvelle.</p>
-
-<p>Philippe avait encore recruté dans sa route quelques nouveautés. Il
-apportait avec lui plusieurs automates qu’il devait montrer dans ses
-représentations.</p>
-
-<p>L’ouverture de la salle Bonne-Nouvelle fit sensation dans Paris; on vint
-en foule voir ce fameux <i>truc des poissons</i>, auquel les spectateurs de
-la salle Montesquieu avaient déjà fait une réputation méritée.</p>
-
-<p>Que le lecteur veuille bien entrer avec moi dans le palais des prestiges
-(c’est ainsi que s’appelait ce nouveau temple de magie), je le ferai
-assister à quelques-unes des expériences du magicien.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Le palais des prestiges n’était point un monument, ainsi que pouvait le
-faire supposer son titre; mais lorsqu’on était arrivé au bout de la
-galerie du premier étage du bazar Bonne-Nouvelle, on passait sous une
-porte de couloir et l’on était tout étonné de se trouver dans une salle
-fort convenablement distribuée pour ce genre de spectacle. Il y avait
-des stalles, un parterre, un rang de galeries et un amphithéâtre. La
-décoration en était proprette et élégante, et par dessus tout, on y
-était confortablement assis.</p>
-
-<p>Un orchestre, composé de six musiciens d’un talent contestable,<a name="page_232" id="page_232"></a>
-exécutait une symphonie avec accompagnement de <i>mélophone</i>, sorte
-d’accordéon récemment inventé par un nommé Lecler, chargé de la
-direction musicale du <i>palais</i>.</p>
-
-<p>Le rideau se lève.</p>
-
-<p>Au grand étonnement des spectateurs, la scène est plongée dans la plus
-profonde obscurité.</p>
-
-<p>Un monsieur, tout de noir habillé, sort d’une porte latérale et s’avance
-vers nous. C’est Philippe; je le reconnais à son accent voilé et quelque
-peu teinté de provençal. Tous les autres spectateurs le prennent pour le
-régisseur; on est interdit; on craint une annonce d’autant plus
-fâcheuse, que ce monsieur porte le pistolet au poing.</p>
-
-<p>L’incertitude est bientôt dissipée; Philippe se fait connaître. Il
-annonce qu’il se trouve en retard pour ses préparatifs, mais que, pour
-ne pas faire attendre tout le temps nécessaire à l’éclairage de son
-laboratoire, il va, d’un coup de pistolet, allumer les innombrables
-bougies dont la salle est ornée.</p>
-
-<p>Bien que l’arme à feu ne soit pas nécessaire à l’expérience, et qu’elle
-n’ait d’autre but que de jeter de la poudre aux yeux des spectateurs,
-les bougies se trouvent subitement enflammées au bruit de la détonation.</p>
-
-<p>On bat des mains de toutes parts, et c’est justice, car ce <i>truc</i> est
-saisissant de surprise. Si applaudi qu’il soit cependant, il ne l’est
-jamais autant qu’il le mérite en raison du temps qu’exige sa préparation
-et des mortelles angoisses qu’il cause à l’opérateur.</p>
-
-<p>En effet, ainsi que toutes les expériences où l’électricité statique
-joue le principal rôle, cette magique inflammation n’est pas
-infaillible. Lorsque ce malheur arrive, la position de l’opérateur se
-trouve d’autant plus embarrassante que le phénomène a été annoncé comme
-une œuvre de magie. Or, un magicien doit être tout-puissant, et s’il
-n’en est pas ainsi, il doit éviter à tout prix ces fiasco qui lui font
-perdre aux yeux du public le prestige de son omnipotence.</p>
-
-<p>La scène une fois éclairée, Philippe commençait sa séance. La première
-partie, composée de tours d’un médiocre intérêt, était<a name="page_233" id="page_233"></a> rehaussée par la
-présentation de quelques curieux automates, tels que:</p>
-
-<p>Le <i>Cosaque</i>, que l’on eût pu aussi bien appeler le <i>Grimacier</i>, pour
-les contorsions comiques auxquelles il se livrait. C’était du reste un
-très habile escamoteur que ce cosaque, car il faisait passer adroitement
-dans ses poches divers bijoux que son maître avait empruntés à des
-spectateurs;</p>
-
-<p>Le <i>Paon magique</i>, faisant entendre son ramage anti-mélodieux, étalant
-son somptueux plumage et mangeant dans la main;</p>
-
-<p>Et enfin un <i>Arlequin</i> semblable à celui que possédait Torrini.</p>
-
-<p>Après la première partie de la représentation, le rideau se baissait
-pour les préparatifs d’une séance que le programme indiquait sous le
-titre de: <i>Une fête dans un palais de Nankin</i>. Titre attrayant pour les
-marchands de cette étoffe, mais qui n’avait été choisi, sans doute, que
-pour rappeler au spectateur le tour chinois qui devait couronner la
-séance.</p>
-
-<p>A cette seconde apparition, la scène était entièrement transformée; les
-tapis de tables, assez modestes d’abord, avaient été remplacés par des
-brocarts étincelants de dorures et de pierres précieuses (vues de loin).
-Les bougies, déjà si nombreuses, s’étaient encore multipliées et
-donnaient au théâtre l’aspect d’une fournaise ardente, véritable demeure
-d’un suppôt du diable.</p>
-
-<p>Le magicien paraissait. Il était revêtu d’un riche costume que, dans son
-admiration, le public estimait d’un prix à épuiser les richesses de
-Golconde.</p>
-
-<p>La <i>Fête de Nankin</i> commençait par le tour des <i>anneaux</i>, venant des
-Chinois.</p>
-
-<p>Philippe prenait légèrement entre ses doigts des anneaux de fer qui
-avaient vingt centimètres environ de diamètre, et, sans que le public
-pût s’expliquer comment, il les faisait entrer les uns dans les autres
-et en formait des chaînes et des faisceaux inextricables. Puis tout à
-coup, quand on croyait qu’il lui serait impossible de débrouiller son
-ouvrage, il l’effleurait du souffle, et les anneaux se séparant,
-tombaient à ses pieds.</p>
-
-<p>Ce tour produisait une illusion charmante.<a name="page_234" id="page_234"></a></p>
-
-<p>Celui qui lui succédait, et que je n’ai pas vu faire par d’autres que
-par Philippe, ne lui cédait pas en intérêt.</p>
-
-<p>Macalister, le menuisier écossais, qui servait en scène sous la figure
-d’un nègre nommé Domingo, apportait sur une table deux pains de sucre
-encore garnis de cet affreux papier que l’épicier vend dans son commerce
-aux prix des denrées coloniales.</p>
-
-<p>Philippe empruntait une douzaine de foulards (non pas des foulards de
-compères); il les mettait dans un large canon de fusil, et lorsqu’on lui
-avait désigné un des deux pains de sucre, il faisait feu dessus. Il le
-cassait ensuite à coup de hache, et tous les foulards s’y trouvaient
-réunis.</p>
-
-<p>Venait ensuite le <i>Chapeau de Fortunatus</i>.</p>
-
-<p>Philippe, après avoir fait sortir de ce chapeau, qui n’était autre que
-celui d’un spectateur, une innombrable quantité d’objets, en retirait
-enfin des plumes de quoi garnir au moins un lit édredon. Mais ce qui
-amusait et faisait surtout rire dans ce tour, c’était un enfant, que le
-prestidigitateur avait fait mettre à genoux au-dessous de cette
-singulière avalanche, et qui s’y trouvait complètement enseveli.</p>
-
-<p>Un autre tour à effet était celui de la <i>Cuisine de
-Parafaragaramus</i><a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
-
-<p>Sur l’invitation de Philippe, deux écoliers montaient près de lui sur la
-scène. Il les habillait aussitôt, l’un en marmiton, l’autre en
-cuisinière de bonne maison. Ainsi affublés, les deux jeunes <i>cordons
-bleus</i> subissaient toutes sortes de plaisanteries et de mystifications
-(c’était de l’école Castelli).</p>
-
-<p>L’escamoteur passait ensuite à l’exécution du tour. A cet effet, il
-suspendait à un trépied un énorme chaudron de cuivre entièrement plein
-d’eau, et il ordonnait aux deux cuisiniers d’y mettre des pigeons morts,
-un assortiment de légumes et force assaisonnements. Alors il chauffait
-le dessous du récipient avec une flamme<a name="page_235" id="page_235"></a> d’esprit de vin et prononçait
-quelques paroles sacramentelles. A sa voix, les pigeons, redevenus
-vivants, prenaient leur volée en s’échappant de la chaudière. L’eau, les
-légumes et les assaisonnements avaient complétement disparu.</p>
-
-<p>Philippe terminait ordinairement ses soirées par le fameux tour chinois,
-qu’il appelait pompeusement <i>les Bassins de Neptune</i> ou <i>les Poissons
-d’or</i>.</p>
-
-<p>Le magicien, revêtu de son brillant costume, montait sur une espèce de
-table basse qui l’isolait du parquet. Après quelques évolutions pour
-prouver qu’il n’avait rien sur lui, il jetait un châle à ses pieds, et
-lorsqu’il le relevait, on voyait apparaître un bassin de cristal rempli
-d’eau, dans lequel se jouaient des poissons rouges.</p>
-
-<p>Cet exercice se recommençait trois fois avec le même résultat.</p>
-
-<p>Voulant enchérir sur ses confrères du Céleste-Empire, le
-prestidigitateur français avait ajouté à leur tour une variante qui
-terminait gaiement la séance. En jetant une dernière fois le châle à
-terre, il en faisait sortir plusieurs animaux, tels que lapins, canards,
-poulets, etc.</p>
-
-<p>Ce <i>truc</i> était exécuté, sinon gracieusement, du moins de manière à
-exciter une vive admiration parmi les spectateurs.</p>
-
-<p>En général, Philippe était très amusant dans ses soirées. Ses
-expériences étaient exécutées avec beaucoup de conscience, d’adresse et
-d’entrain, et je n’hésite pas à dire que le prestidigitateur du bazar
-Bonne-Nouvelle pouvait passer alors pour un des meilleurs de l’époque.</p>
-
-<p>Philippe quitta Paris, l’année suivante, et continua depuis à donner ses
-séances à l’étranger ou dans les provinces de la France.</p>
-
-<p>Les succès de Philippe n’auraient pas manqué de raviver encore mon désir
-de hâter la réalisation de mes projets de théâtre, si à cette époque un
-malheur ne fût venu me jeter dans un profond découragement. Je perdis ma
-femme.</p>
-
-<p>Resté seul avec trois enfants en bas-âge, il me fallut, si inhabile que
-je fusse aux soins du ménage, en surveiller la direction. Aussi,<a name="page_236" id="page_236"></a> au
-bout de deux ans, volé par les uns, trompé par les autres, j’avais perdu
-peu à peu l’aisance que mon travail avait apporté dans ma maison, et je
-marchais à ma ruine.</p>
-
-<p>Poussé par les exigences de ma position, je songeai à me refaire un
-intérieur: je me remariai.</p>
-
-<p>J’aurai tant de fois l’occasion de parler de ma nouvelle épouse, que je
-me dispenserai pour le moment de lui rendre le tribut d’éloges qui lui
-sont si bien dus. D’ailleurs je ne suis pas fâché d’abréger ces détails
-d’intérieur, qui, très importants dans ma vie, ne sont dans ce récit que
-d’un bien faible intérêt.</p>
-
-<p>L’exposition de 1844 allait avoir lieu; je demandai et j’obtins
-l’autorisation d’y présenter les objets de ma fabrication. L’emplacement
-que l’on m’assigna, situé en face de la porte d’honneur, fut sans
-contredit un des plus beaux de la salle.</p>
-
-<p>Je fis ériger un gradin circulaire, sur lequel je mis un spécimen de
-toutes les pièces mécaniques que j’avais exécutées jusqu’alors. Dans le
-nombre figurait en première ligne mon <i>écrivain</i>, que M. G.... avait
-bien voulu me confier pour cette circonstance.</p>
-
-<p>J’eus, je puis le dire, les honneurs de l’exposition. Mes produits
-étaient constamment entourés d’une foule de spectateurs d’autant plus
-empressés, que le divertissement auquel ils assistaient se donnait
-gratis.</p>
-
-<p>Louis-Philippe faisait des visites journalières au Palais de
-l’Industrie, et mes automates lui avaient été signalés comme méritant
-son attention. Il témoigna le désir de les voir, et me fit annoncer sa
-visite, vingt-quatre heures à l’avance. J’eus donc le temps nécessaire
-pour mettre tout en ordre.</p>
-
-<p>Le Roi arriva tenant le Comte de Paris par la main. Je me plaçai à sa
-gauche pour lui donner l’explication de mes différentes pièces. La
-Duchesse d’Orléans était près de moi; les autres membres de la famille
-royale formaient cercle autour de Sa Majesté. La foule, maintenue par
-les gardiens du Palais et les agents de police, laissait un vide autour
-de mon exposition.</p>
-
-<p>Le Roi fut d’une humeur charmante et sembla prendre plaisir<a name="page_237" id="page_237"></a> à tout ce
-que je lui présentai. Il m’interrogeait souvent, et ne manquait aucune
-occasion de faire valoir son excellent jugement.</p>
-
-<p>Pour terminer la séance, on s’était arrêté devant mon <i>écrivain</i>.</p>
-
-<p>Cet automate, on doit se le rappeler, écrivait ou dessinait, suivant la
-question qui lui était posée.</p>
-
-<p>Le Roi lui fit cette demande:</p>
-
-<p>Combien Paris renferme-t-il d’habitants?</p>
-
-<p>L’écrivain leva la main gauche qu’il tenait appuyée sur son bureau,
-comme pour indiquer qu’il fallait lui remettre une feuille de papier.
-Quand il l’eut reçue, il écrivit très distinctement:</p>
-
-<p>Paris contient 998,964 habitants.</p>
-
-<p>Le papier passa des mains du roi dans celles de sa famille, et chacun se
-plut à reconnaître la perfection des caractères; mais je vis que
-Louis-Philippe avait une critique à me faire; son sourire plein de
-finesse l’annonçait assez. Aussi ne fus-je point surpris, lorsque me
-montrant le papier qui lui était revenu:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous n’avez peut-être pas réfléchi
-que ce chiffre ne se trouvera pas d’accord avec le nouveau recensement,
-que l’on est sur le point de terminer.</p>
-
-<p>Contre mon attente, je me sentais à mon aise devant ces illustres
-visiteurs.</p>
-
-<p>&mdash;Sire, répondis-je avec assez d’assurance pour un homme peu habitué à
-se trouver en face d’une tête couronnée, j’espère qu’à cette époque mon
-automate sera devenu assez intelligent pour faire des corrections, s’il
-y a lieu.</p>
-
-<p>Le Roi parut satisfait de ma réponse.</p>
-
-<p>Je profitai de cette bonne disposition pour lui faire connaître que mon
-Ecrivain Dessinateur était également poète, et j’expliquai que l’on
-pouvait lui proposer, sous forme de demande, un quatrain incomplet,
-qu’il achèverait par le mot répondant à la question contenue dans les
-trois premiers vers.</p>
-
-<p>Le Roi choisit celui-ci:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Lorsque dans le malheur, accablé de souffrance,<br /></span>
-<span class="i0">Abandonné de tous, l’homme va succomber,<a name="page_238" id="page_238"></a><br /></span>
-<span class="i0">Quel est l’ange divin qui vient le consoler?<br /></span>
-<span class="i4">C’est.....<br /></span>
-</div></div>
-
-<p><i>L’espérance</i>, ajouta l’écrivain sur la quatrième ligne, complétant
-ainsi le quatrain.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vraiment charmant, me dit le Roi. Mais, Monsieur Robert-Houdin,
-ajouta-t-il à demi-voix et d’un ton confidentiel: pour faire un poète de
-votre écrivain, vous lui avez donc donné de l’instruction?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Sire, selon mes faibles moyens.</p>
-
-<p>&mdash;Alors mon compliment s’adresse au maître plus encore qu’à l’élève.</p>
-
-<p>Je m’inclinais pour remercier le Roi, autant pour son compliment que
-pour la manière délicate dont il m’avait été adressé.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi, maintenant, Monsieur Robert-Houdin, reprit Louis-Philippe,
-je vois, d’après la notice placée au bas de cet automate, qu’il joint à
-son double talent d’écrivain et de poète celui de dessinateur. S’il en
-est ainsi, voyons, fit-il en s’adressant au Comte de Paris, choisissez
-vous-même le sujet d’un dessin.</p>
-
-<p>Pensant être agréable au Prince, j’eus recours à l’escamotage pour
-influencer sa décision, et grâce à ce stratagème, il choisit une
-couronne.</p>
-
-<p>L’automate commença à tracer les contours de cet ornement royal avec la
-plus rare perfection, et chacun suivait ce travail avec intérêt,
-lorsqu’à mon grand désappointement, le crayon du dessinateur, venant à
-se casser, la couronne ne put être achevée.</p>
-
-<p>Désolé de ce contre-temps, je veux faire recommencer; le roi me
-remerciant, m’en empêcha.</p>
-
-<p>&mdash;Puisque vous savez dessiner, dit-il au Comte de Paris, vous achèverez
-vous-même cet ouvrage.</p>
-
-<p>Cette séance, outre qu’elle fut le prélude du bienveillant intérêt que
-me témoigna plus tard la famille d’Orléans, eut peut-être
-quelqu’influence sur la décision du jury, qui, j’aime à le croire,
-obéissant aussi à sa propre conscience, m’accorda une médaille
-d’argent.<a name="page_239" id="page_239"></a></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h2>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Projets de réforme.&mdash;Construction d’un théatre au
-Palais-Royal.&mdash;Formalités.&mdash;Répétition générale.&mdash;Singulier effet de ma
-séance.&mdash;Le plus grand et le plus petit théatre de
-paris.&mdash;Tribulations.&mdash;Première
-représentation.&mdash;Panique.&mdash;Découragement.&mdash;Un prophète
-faillible.&mdash;Réhabilitation.&mdash;Succès.</span></p>
-
-<p>Il pourrait sembler étrange de me voir passer tour-à-tour de mes travaux
-en mécanique à mes études sur la prestidigitation. Mais si l’on veut
-bien réfléchir que ces deux sciences devaient concourir au succès de mes
-séances, on comprendra facilement que je leur portais un même degré
-d’affection, et qu’après avoir parlé de l’une je parle de l’autre. Les
-préoccupations de l’exposition ne me faisaient point oublier mes projets
-de théâtre.</p>
-
-<p>Les instruments destinés à mes futures représentations étaient sur le
-point d’être terminés, car je n’avais jamais cessé d’y travailler. Je me
-trouvais donc en mesure de commencer mes séances aussitôt que l’occasion
-s’en présenterait. En attendant, je m’occupais à noter les diverses
-modifications que je me proposais d’apporter à un grand nombre d’idées
-reçues parmi mes devanciers en escamotage.<a name="page_240" id="page_240"></a></p>
-
-<p>Ma séance devait avoir deux caractères bien distincts: l’adresse et la
-mécanique, représentées par des automates et de la prestidigitation.
-L’une devait aider au charme de l’autre en délassant l’esprit par une
-agréable variété.</p>
-
-<p>Me rappelant les principes de Torrini, je rêvais une scène élégante et
-simple, dégagée de ces innombrables instruments en tôle vernie, dont
-l’assemblage nommé <i>Pallas</i> par les escamoteurs, ressemble plutôt à une
-boutique de bimbeloterie qu’à un cabinet de <i>Physicien</i>.</p>
-
-<p>Plus de ces énormes couvercles en métal sous lesquels se mettent les
-objets que l’on veut faire disparaître et dont les secrètes fonctions ne
-peuvent échapper à l’imagination même la plus naïve. Des appareils en
-cristal opaque ou transparent, selon le besoin, devaient suffire pour
-toutes mes opérations.</p>
-
-<p>Je voulais, dans l’exécution de mes tours, supprimer l’usage des boîtes
-à double fond, dont quelques escamoteurs avaient fait un si grand abus,
-ainsi que des instruments destinés à donner le change sur l’adresse de
-l’opérateur.</p>
-
-<p>La véritable prestidigitation ne doit pas être l’œuvre d’un
-ferblantier, mais celle de l’artiste lui-même; on ne vient pas chez ce
-dernier dans le but de voir fonctionner des instruments.</p>
-
-<p>On doit penser, d’après le blâme que j’ai porté sur les compères, que
-j’en supprimai complètement l’usage. J’ai toujours considéré cette
-tricherie comme peu digne d’un prestidigitateur, car elle fait douter de
-son adresse. D’ailleurs, j’avais plusieurs fois servi moi-même de
-compère, et je me rappelais l’impression défavorable que cet emploi
-m’avait laissé sur le talent de mon partenaire.</p>
-
-<p>Des becs de gaz recouverts de globes dépolis devaient remplacer sur ma
-scène ces myriades de bougies ou de cierges, dont l’éclat n’a d’autre
-résultat que d’éblouir les spectateurs et de nuire ainsi à l’effet des
-expériences.</p>
-
-<p>Parmi les réformes que je devais apporter sur la scène, la plus
-importante de toutes était la suppression de ces longs tapis de table
-tombant jusqu’à terre, sous lesquels on a toujours supposé,<a name="page_241" id="page_241"></a> avec
-quelque raison, un auxiliaire pour les tours d’adresse. Ces immenses
-boîtes à compère devaient être remplacées par des consoles en bois doré,
-genre Louis XV.</p>
-
-<p>Je m’abstenais, bien entendu, de tout costume excentrique.</p>
-
-<p>Il n’est jamais entré dans mes idées de rien changer aux vêtement que le
-bon goût impose, et j’ai toujours pensé que les accoutrements bizarres,
-loin d’attirer aucune considération à celui qui les porte, jettent au
-contraire sur lui de la défaveur.</p>
-
-<p>Je m’étais tracé aussi pour mes représentations une ligne de conduite
-dont je ne me suis du reste jamais écarté: c’était de ne faire ni
-calembourgs, ni jeux de mots, et encore moins de me permettre aucune
-mystification, dussé-je être sûr d’en obtenir le plus grand succès.</p>
-
-<p>Je voulais, enfin, présenter des expériences nouvelles dégagées de tout
-charlatanisme, et sans autres ressources que celles que peuvent offrir
-l’adresse des mains et l’influence des illusions.</p>
-
-<p>C’était, on le voit, une régénération complète des séances de
-prestidigitation.</p>
-
-<p>Mais le public accepterait-il ces importantes réformes? se
-contenterait-il de cette élégante simplicité? Là était mon inquiétude.</p>
-
-<p>Il est vrai que j’étais encouragé dans cette voie de réformes par
-Antonio, le confident habituel de mes plans et de mes pensées.</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas du succès, me disait-il, n’avez-vous pas pour
-vous encourager des précédents qui attestent le bon goût du public et sa
-facilité à accepter les réformes basées sur la raison?</p>
-
-<p>Rappelez-vous Talma, apparaissant tout-à-coup sur la scène du
-Théâtre-Français, revêtu de la simple toge antique, alors qu’on jouait
-les tragédies en habit de soie, en perruque à poudre et en talons
-rouges.</p>
-
-<p>Je me rendais à ce raisonnement, sans reconnaître toutefois la justesse
-de la comparaison. En effet, Talma pouvait imposer son goût au public
-par l’autorité de son talent et de sa réputation; tandis que moi, qui
-n’avais encore aucun grade dans la hiérarchie<a name="page_242" id="page_242"></a> des adeptes de la magie,
-je tremblais de voir mes innovations mal accueillies.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Nous étions au mois de décembre de l’année 1844. N’ayant plus rien qui
-pût désormais m’arrêter, je me décidai à frapper le grand coup,
-c’est-à-dire qu’un matin je sortis, bien déterminé à chercher enfin
-l’emplacement de mon théâtre.</p>
-
-<p>Je passai la journée entière le nez au vent, tâchant de trouver un
-endroit qui réunît à la fois les convenances de quartier, les chances de
-recettes et beaucoup d’autres avantages. Je m’arrêtais de préférence aux
-plus beaux emplacements, devant les plus belles maisons, mais je ne
-rencontrais rien qui me satisfît complètement.</p>
-
-<p>Au bout de recherches, j’en vins à rabattre singulièrement de mes
-prétentions et de mes exigences. Ici c’était un prix fabuleux pour un
-local qui ne me convenait qu’à moitié; là, des propriétaires qui ne
-voulaient pour aucun prix une salle de spectacle dans leurs maisons;
-enfin partout des obstacles et des impossibilités.</p>
-
-<p>Je courus ainsi tout Paris, pendant quinze jours, passant
-alternativement des plus vastes aux plus modestes demeures, et je finis
-par me convaincre que le sort s’était décidément déclaré contre mes
-projets.</p>
-
-<p>Antonio me tira d’affaire. Ce brave ami, qui avait bien voulu s’occuper
-de ces recherches, vint m’annoncer qu’il avait trouvé pour moi, dans le
-Palais-Royal, un appartement pouvant être facilement converti en salle
-de spectacle.</p>
-
-<p>Je me rendis aussitôt au numéro 164 de la galerie de Valois, où je
-trouvai, en effet, réunies toutes les conditions que j’avais si
-longtemps cherchées ailleurs.</p>
-
-<p>Le propriétaire de cette maison rêvait vainement, depuis longtemps
-aussi, un locataire bénévole qui, tout en lui payant un prix exorbitant
-pour son appartement, y entrât sans demander aucune réparation. Que l’on
-juge si je fus bien accueilli, lorsque j’accordai non-seulement le prix
-qui m’était demandé, mais que je passai<a name="page_243" id="page_243"></a> en outre par toutes les
-exigences d’impositions, de portes et fenêtres, de concierge, etc.
-J’aurais donné bien plus encore, tant j’avais peur que cette maison si
-désirée ne vînt à m’échapper.</p>
-
-<p>Le marché une fois conclu, je m’adressai à un architecte, qui ne tarda
-pas à me présenter le plan d’une charmante petite salle que j’adoptai
-immédiatement. Quelques jours après on se mit à l’œuvre; les cloisons
-furent abattues, le terrain fut débarrassé et les charpentiers
-commencèrent l’érection de mon théâtre. Il devait contenir de cent
-quatre-vingts à deux cents personnes.</p>
-
-<p>Quoique petite, cette salle était tout ce qu’il fallait pour mon genre
-de spectacle. En supposant, d’après mon fameux calcul de supputations,
-qu’elle fût constamment pleine, son exploitation devenait pour moi une
-excellente affaire.</p>
-
-<p>Antonio, toujours plein de zèle pour mes intérêts, rendait des visites
-assidues à mes ouvriers et stimulait leur activité.</p>
-
-<p>Un jour, mon ami fut frappé d’une idée subite:</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà, me dit-il, avez-vous pensé à demander à la préfecture de police
-la permission de construire votre théâtre?</p>
-
-<p>&mdash;Pas encore, répondis-je, avec tranquillité. On ne peut me la refuser,
-puisque cette construction ne change rien aux dispositions
-architecturales de la maison.</p>
-
-<p>&mdash;C’est possible, ajouta Antonio, mais à votre place je ferais
-immédiatement cette démarche, afin de n’avoir pas plus tard quelque
-difficulté à redouter de ce côté.</p>
-
-<p>Je suivis son conseil, et nous nous rendîmes ensemble au bureau de M.
-X..... qui avait alors la direction des affaires théâtrales.</p>
-
-<p>Après une heure d’antichambre, nous fûmes introduits devant le chef de
-bureau. Celui-ci, absorbé en ce moment par une lecture intéressante, ne
-sembla pas même s’apercevoir de notre présence.</p>
-
-<p>Au bout de dix minutes cependant, M. X.... posa lentement son livre,
-ouvrit et ferma quelques tiroirs, sonna le garçon de bureau, donna des
-ordres, releva ses lunettes, et nous fit signe qu’il était disposé à
-écouter une phrase que j’avais déjà commencée deux ou trois fois, sans
-pouvoir la finir.<a name="page_244" id="page_244"></a></p>
-
-<p>Cet impertinent sans-façon me faisait bouillir le sang; pourtant, je dis
-aussi poliment que me le permettait le dépit: Je viens, Monsieur, vous
-demander l’autorisation d’ouvrir, dans un des bâtiments du Palais-Royal,
-une salle de spectacle destinée à des séances de prestidigitation et à
-l’exposition de pièces mécaniques.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, me répondit assez sèchement le chef de bureau, si c’est le
-Palais-Royal que vous avez choisi pour l’emplacement de votre salle, je
-puis vous annoncer que vous n’obtiendrez pas la permission.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi cela, Monsieur? demandai-je tout consterné.</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu’une décision ministérielle s’oppose à ce qu’aucun nouvel
-établissement se forme dans cette enceinte.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Monsieur, pensez donc que rien ne me faisant connaître cette
-décision, j’ai loué un appartement pour un long bail et que mon théâtre
-est ce moment en voie de construction. C’est ma ruine que ce refus
-d’autorisation; voyons, que voulez-vous que je fasse maintenant?</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est point mon affaire, répliqua dédaigneusement le bureaucrate,
-je ne suis pas entrepreneur de spectacle. Sur ce, M. X....., suivant la
-méthode employée par MM. les avocats et médecins pour annoncer qu’une
-consultation est terminée, se leva, nous reconduisit jusqu’à la porte
-et, tournant lui-même le bouton, nous indiqua clairement ce qui nous
-restait à faire.</p>
-
-<p>Aussi désespérés l’un que l’autre, nous restâmes, Antonio et moi, plus
-d’une heure à la porte de la préfecture de police, nous creusant
-vainement la tête pour sortir de ce pas critique. Malgré nos
-raisonnements, nous arrivions toujours à cette conclusion désolante, que
-nous n’avions d’autre parti à prendre que d’arrêter les travaux de
-construction, et chose plus désolante encore, d’entrer en composition
-avec le propriétaire B.... pour la résiliation de mon bail.</p>
-
-<p>C’était ma ruine, Antonio le comprenait comme moi et ne pouvait s’en
-consoler.</p>
-
-<p>&mdash;Eh mais! fit-il tout-à-coup en se frappant le front.... une idée....
-Dites-moi: à l’époque de l’exposition dernière, n’avez-vous<a name="page_245" id="page_245"></a> pas vendu
-une pendule mystérieuse à un banquier, M. Benjamin Delessert?</p>
-
-<p>&mdash;En effet, mais quel rapport peut-il y avoir entre....</p>
-
-<p>&mdash;Comment, vous ne comprenez pas? M. Delessert est frère du préfet de
-police. Allez le voir, on le dit excellent; peut-être vous donnera-t-il
-un bon conseil et même mieux que cela. S’il voulait parler à son frère
-en votre faveur, nous serions sauvés, car M. Gabriel Delessert est tout
-puissant en affaire de théâtre.</p>
-
-<p>J’adoptai avec transport le conseil d’Antonio et je le mis tout de suite
-à exécution.</p>
-
-<p>M. Benjamin Delessert me reçut avec bonté, me complimenta sur ma
-pendule, dont il était très satisfait, et me fit visiter sa magnifique
-galerie de tableaux, où elle se trouvait placée.</p>
-
-<p>Enhardi par ce bienveillant accueil, je lui fis part de l’embarras où je
-me trouvais.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, consolez-vous; nous
-pourrons peut-être arranger cette affaire. Précisément je donne une
-grande soirée mercredi prochain, et mon frère doit y assister.
-Faites-moi le plaisir d’y venir également; vous nous donnerez une petite
-séance de vos tours d’adresse, et lorsque M. le Préfet vous aura
-apprécié, je lui parlerai de votre affaire avec tout l’intérêt que je
-vous porte.</p>
-
-<p>Le mercredi, je me rendis chez mon nouveau protecteur, qui eut la bonté
-de me présenter à quelques-uns de ses invités, en faisant, de confiance,
-un grand éloge de mes talents en prestidigitation. Du reste, ma séance
-eut lieu, et si je dois en juger par les félicitations que je reçus, je
-puis dire qu’elle justifia ces compliments anticipés.</p>
-
-<p>Huit jours s’étaient à peine écoulés depuis cette soirée, que je reçus
-du Préfet de police une invitation de passer à son cabinet. Je m’y
-rendis en toute hâte, et M. Gabriel Delessert m’annonça que, grâce à
-l’insistance qu’il y avait mise, il était parvenu à faire revenir le
-ministre sur sa décision. «Vous pouvez donc maintenant, ajouta-t-il,
-aller prendre votre permission dans les bureaux de M. X..., où elle a
-été déposée pour quelques formalités.»<a name="page_246" id="page_246"></a></p>
-
-<p>J’étais curieux de voir la réception qui me serait faite, lorsqu’au
-sortir du cabinet de son supérieur, je courus chez le chef de bureau.</p>
-
-<p>Cette fois, M. X.... se montra à mon égard d’une politesse si outrée,
-qu’elle compensait largement les façons cavalières dont il avait usé
-lors de notre première entrevue. Loin de me laisser debout, il m’eût
-offert volontiers deux chaises au lieu d’une, et lorsque je sortis de
-son cabinet, il m’accabla de tous les égards que l’on doit à un homme
-protégé par un pouvoir supérieur. J’étais trop heureux pour garder
-rancune à M. X.... de ses procédés; nous nous quittâmes donc
-parfaitement réconciliés.</p>
-
-<p>Je fais maintenant grâce au lecteur des tribulations sans nombre qui
-signalèrent mon interminable construction; les mécomptes de temps et
-d’argent dans ces sortes d’affaires sont choses trop ordinaires pour
-qu’il en soit question ici.</p>
-
-<p>Le terme de ces ennuis arriva, et ce fut avec le plus vif plaisir que je
-vis le dernier des ouvriers disparaître pour ne plus revenir.</p>
-
-<p>Nous étions alors au milieu du mois de juin; j’espérais débuter dans les
-premiers jours de juillet. A cet effet, je hâtai mes préparatifs, car
-chaque jour était une perte énorme, attendu que je dépensais beaucoup et
-que je ne gagnais rien.</p>
-
-<p>Plusieurs fois en famille et devant Antonio, j’avais répété la mise en
-scène et le <i>boniment</i> de mes expériences.</p>
-
-<p>Quelques-uns de mes lecteurs ne comprennent peut-être pas le sens du mot
-<i>boniment</i>; je vais l’expliquer.</p>
-
-<p>Ce mot, tiré du vocabulaire des anciens escamoteurs, n’a pas
-d’équivalent dans la langue française. Comment, en effet, exprimer ce
-que l’on dit en exécutant un tour? Ce n’est pas un discours, encore
-moins un sermon, une narration, une description. Le <i>boniment</i> est tout
-simplement la fable destinée à donner à chaque tour d’escamotage
-l’apparence de la vérité. Il m’arrivera quelquefois encore, pour des
-raisons analogues à celle-ci, de me servir de mots techniques, mais
-j’aurai soin d’en donner la signification.</p>
-
-<p>J’avais donc déjà fait quelques répétitions partielles; je résolus d’en
-faire une qui précédât la répétition générale. Comme je n’étais<a name="page_247" id="page_247"></a> pas
-entièrement sûr de la réussite de mes expériences, je n’invitai qu’une
-demi-douzaine d’amis intimes, qui devaient me donner leur avis avec la
-plus grande sévérité. Cette séance fut fixée au 25 juin 1845.</p>
-
-<p>Ce jour-là, je fis mes préparatifs avec autant de soin que si j’eusse
-dû, le soir même, faire mon grand et solennel début. Je dis solennel,
-car il faut que je confesse que, depuis un mois environ, j’étais possédé
-d’une panique anticipée, à laquelle je ne pouvais attribuer d’autre
-cause que mon tempéramment excessivement nerveux et impressionnable.</p>
-
-<p>Je passais mes nuits dans une complète insomnie; l’appétit m’avait
-entièrement abandonné, et ce n’était qu’avec un serrement de cœur
-indéfinissable que je pensais à mes séances. Moi, qui jusqu’alors avais
-traité si légèrement les représentations que je donnais devant mes amis;
-moi, qui avais obtenu près des habitants d’Aubusson un véritable succès
-de début, je tremblais comme un enfant.</p>
-
-<p>C’est qu’autrefois je donnais mes séances devant des spectateurs
-toujours bienveillants, toujours souriants ou toujours prêts à sourire;
-c’est qu’autrefois le plus ou moins de succès de mes expériences
-n’entraînait aucune conséquence pour l’avenir. Maintenant, j’allais
-paraître devant un véritable public, et je tremblais à la seule pensée</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«De ce droit qu’à la porte il achète en entrant.»<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Au jour indiqué, à huit heures précises, mes amis étant arrivés, le
-rideau se leva; je parus sur la scène.</p>
-
-<p>Une demi-douzaine de sourires accueillirent mon entrée; cela raffermit
-mon courage et me donna même un certain aplomb.</p>
-
-<p>La première de mes expériences fut présentée assez convenablement. Et
-pourtant le <i>boniment</i> était bien mal su et surtout bien mal dit! Je le
-récitais à la façon d’un écolier qui cherche à se rappeler sa leçon. La
-bienveillance de mes spectateurs m’était acquise, je continuai
-bravement.</p>
-
-<p>Pour faire comprendre ce qui va suivre, il est bon de dire que,<a name="page_248" id="page_248"></a> pendant
-la journée, des nuages épais avaient concentré sur Paris une atmosphère
-lourde et étouffante. La brise du soir, loin d’apporter de la fraîcheur,
-envoyait jusque dans l’intérieur des appartements des bouffées d’air
-chaud, soufflées comme par un calorifère.</p>
-
-<p>Or, j’en étais à peine arrivé au milieu de la première partie, que déjà
-deux de mes spectateurs subissaient l’influence soporifique du temps et
-de mon <i>boniment</i>. J’excusais d’autant plus les deux dormeurs que,
-moi-même, je sentais peu à peu s’appesantir mes paupières. N’ayant pas
-l’habitude de dormir debout, je tenais bon.</p>
-
-<p>Mais, on le sait, rien n’est contagieux comme le sommeil; aussi
-l’épidémie fit-elle de rapides progrès. Au bout de quelques instants, le
-dernier des <i>survivants</i> laissa tomber sa tête sur sa poitrine et
-compléta un sextuor, dont les ronflements, allant toujours <i>crescendo</i>,
-finirent par couvrir ma voix.</p>
-
-<p>Cette situation était accablante. J’essayai, en parlant plus haut, de
-combattre l’engourdissement de mes spectateurs; je ne réussis qu’à faire
-entr’ouvrir une ou deux paupières qui, après quelques clignements
-ébahis, se refermèrent aussitôt.</p>
-
-<p>Enfin la première partie de la séance se termina tant bien que mal; le
-rideau se baissa pour l’entr’acte.</p>
-
-<p>Avec quel plaisir je m’étendis dans un fauteuil pour goûter un instant
-de repos! Cinq minutes devaient me suffire; je me les accordai d’autant
-mieux, qu’il ne me fut pas possible de faire autrement, car je
-m’endormis aussitôt.</p>
-
-<p>Mon fils, qui me servait en scène, n’avait pas attendu jusque-là: il
-s’était, sans plus de façon, étendu sur le tapis et dormait d’un profond
-sommeil, tandis que ma femme, énergique et courageuse, luttant contre
-l’ennemi commun, veillait près de moi, et dans sa tendre sollicitude, se
-gardait bien de troubler un repos qui m’était si nécessaire. D’ailleurs
-elle avait regardé par le <i>trou</i> du rideau, et nos spectateurs lui
-semblaient si heureux, qu’elle ne voyait aucune difficulté à prolonger
-leur béatitude. Mais insensiblement ses forces trahirent son courage, et
-ne pouvant résister à l’attrait de se joindre au chœur général, elle
-s’endormit à son tour.</p>
-
-<p>De son côté, le pianiste, qui formait à lui seul mon orchestre,<a name="page_249" id="page_249"></a> ayant
-vu le rideau baissé et le plus grand silence régner sur ma scène, pensa
-que ma représentation était terminée et se décida à partir.</p>
-
-<p>Or, le concierge avait pour consigne de fermer le robinet général du gaz
-lorsqu’il verrait descendre le pianiste. Ce départ devait lui annoncer
-que la représentation était finie. Mon employé, voulant montrer son
-exactitude au début de son service, se hâta d’obéir à mes injonctions,
-et il plongea la salle dans la plus complète obscurité.</p>
-
-<p>Il y avait environ deux heures que nous jouissions de ce bienfaisant
-sommeil, lorsque je fus réveillé en sursaut par un bruit confus de voix
-et de réclamations. Je me frotte aussitôt les yeux et cherche où je
-suis. Ne voyant rien, la frayeur me saisit au milieu de cette profonde
-obscurité. «Suis-je donc aveugle? m’écriai-je tout ému, je n’y vois
-plus!»</p>
-
-<p>&mdash;Eh! parbleu, nous n’y voyons pas non plus! s’écrie une voix que je
-reconnais pour être celle d’Antonio. De grâce, donnez-nous de la
-lumière!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, de la lumière! répétèrent en chœur nos cinq autres
-spectateurs.</p>
-
-<p>Chacun de nous fut bientôt sur pied; le rideau qui nous séparait des
-réclamants fut levé, puis, ayant allumé des bougies, nous vîmes cinq de
-nos dormeurs qui se frottaient les yeux et cherchaient à se reconnaître,
-tandis que le pauvre Antonio sortait en maugréant des stalles, sous
-lesquelles il était tombé pendant son sommeil.</p>
-
-<p>Tout s’expliqua alors; on rit beaucoup de l’aventure et l’on se sépara
-en remettant la partie à une autre fois.</p>
-
-<p>Du 25 juin au 1<sup>er</sup> juillet, époque fixée pour ma première
-représentation, il n’y avait que cinq jours. A quiconque sait ce que
-sont les préparatifs d’une première représentation, et surtout ceux,
-beaucoup plus importants encore, de l’ouverture d’un théâtre, ce laps de
-temps devra sembler bien court, car il reste toujours tant à faire dans
-les derniers moments! Aussi le 1<sup>er</sup> juillet était arrivé que je
-n’étais point en mesure de jouer. Ce ne fut que trois jours après qu’eut
-lieu l’ouverture depuis si longtemps annoncée.<a name="page_250" id="page_250"></a></p>
-
-<p>Ce jour-là, par une coïncidence bizarre, l’Hippodrome et les <i>Soirées
-fantastiques</i> de Robert-Houdin, la plus grande et la plus petite scène
-de Paris, faisaient leur début.</p>
-
-<p>Le 3 juillet 1845, on vit placardées sur les murs de la capitale deux
-affiches: l’une énorme, c’était celle de l’Hippodrome; l’autre, beaucoup
-plus modeste, annonçait mes représentations. Ainsi que dans la fable du
-chêne et du roseau, le grand théâtre, malgré l’habileté de ses
-administrateurs, a subi de nombreuses péripéties de fortune; le petit a
-joui constamment de la faveur publique.</p>
-
-<p>J’ai religieusement conservé une épreuve de cette première affiche, dont
-le format et la couleur sont, du reste, invariablement restés les mêmes
-depuis cette époque.</p>
-
-<p>Je la copie textuellement ici, tant pour donner une idée de la
-simplicité de sa rédaction, que pour rappeler le programme des
-expériences que j’offrais alors à la curiosité publique:</p>
-
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""
-style="border:5px double black;padding:1%;">
-<tr><td align="center" colspan="2">
- <span class="sans">AUJOURD’HUI JEUDI 3 JUILLET 1845</span><br />
-
- Première Représentation<br />
- <small>DES</small><br />
- <big><b>S O I R É E S &nbsp; F A N T A S T I Q U E S</b></big><br />
- <small>DE</small><br />
- ROBERT-HOUDIN,<br />
-&mdash;&mdash;&mdash;<br />
- <b><small>Automates, &nbsp; Prestidigitation, &nbsp; Magie.</small></b><br />
-&mdash;&mdash;&mdash;<br />
- La Séance sera composée d’expériences entièrement nouvelles, de<br />
- l’invention de M. Robert-Houdin,<br />
-<br />
- <small>TELLES QUE:</small></td></tr>
-<tr><td>
-La Pendule cabalistique.<br />
-Auriol et Debureau.<br />
-L’Oranger.<br />
-Le Bouquet mystérieux.<br />
-Le Foulard aux surprises.</td>
-<td
-style="border-left:1px solid black;">
-&nbsp; Pierrot dans l’œuf.<br />
-&nbsp; Les Cartes obéissantes.<br />
-&nbsp; La pêche miraculeuse.<br />
-&nbsp; Le Hibou fascinateur.<br />
-&nbsp; Le Pâtissier du Palais-Royal.
-</td></tr>
-<tr><td align="center" colspan="2"><b>
-Ouverture des bureaux à 7 h. &frac12;.&mdash;On commencera à 8 heures.</b><br />
- Prix des Places:<br />
-Galerie, 1 fr. 50.&mdash;Stalles, 3 fr.&mdash;Loges, 4 fr.&mdash;Avant-scènes, 5 fr.
-</td></tr>
-</table>
-
-<p>J’ai déjà expliqué plus haut les effets de quelques-unes des pièces<a name="page_251" id="page_251"></a>
-mécaniques portées sur ce programme, c’est-à-dire <i>la Pendule
-cabalistique</i>, <i>Auriol et Debureau</i>, <i>le Pâtissier du Palais-Royal</i> et
-<i>l’Oranger</i>. Ce que je n’ai point expliqué, c’est le <i>boniment</i> dont la
-présentation de chaque pièce est accompagnée et qui donne lieu à une
-série de tours d’escamotage de la plus grande difficulté. Pour mieux
-s’en rendre compte, je renverrai le lecteur à la fin de cet ouvrage, où
-j’ai placé la description de toutes mes expériences, afin que mon récit
-n’en fût pas interrompu.</p>
-
-<p>Le jour de ma première représentation était enfin arrivé. Dire comment
-je passai cette mémorable journée serait chose impossible: tout ce que
-je me rappelle, c’est qu’à la suite d’une insomnie fiévreuse, causée par
-la multiplicité de mes occupations, je dus tout organiser, tout prévoir,
-car j’étais à la fois directeur, machiniste, auteur et acteur. Quelle
-effrayante responsabilité pour un pauvre artiste, dont la vie s’était
-passée jusque-là devant ses outils!</p>
-
-<p>A sept heures du soir, mille choses me restaient encore à faire, mais
-j’étais dans un état de surexcitation qui doublait mes forces et mon
-énergie; je vins à bout de tout.</p>
-
-<p>Huit heures sonnèrent et retentirent dans mon cœur comme la dernière
-heure du condamné; jamais, à aucune époque de ma vie, je n’éprouvai
-pareille émotion, pareille torture. Ah! si j’avais pu reculer! s’il
-m’avait été possible de fuir, d’abandonner cette position que j’avais si
-longtemps désirée, avec quel bonheur je me serais remis à mes paisibles
-travaux! Et pourtant, pourquoi cette folle terreur? Je ne saurais le
-dire; car les trois quarts de ma salle étaient occupés par des personnes
-sur l’indulgence desquelles je pouvais compter.</p>
-
-<p>Je fis un dernier effort sur ma pusillanimité.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, me dis-je, du courage! je joue ici mon nom, ma fortune,
-l’avenir de ma famille; du courage!</p>
-
-<p>Cette pensée me ranima; je passai à plusieurs reprises la main sur mes
-traits contractés, je fis lever le rideau, et, sans réfléchir davantage,
-je m’avançai résolument sur la scène.</p>
-
-<p>Mes amis, qui n’ignoraient pas mes souffrances, me saluèrent de quelques
-bravos.<a name="page_252" id="page_252"></a></p>
-
-<p class="cb">. . . . .
-. . . . .
-. . . . .
-. . . . .
-. . . . .
-. . . . .
-. . . . .</p>
-
-<p>Cet accueil bienveillant me rendit la confiance et, ainsi qu’une douce
-rosée, rafraîchit mon esprit et mes sens; je commençai.</p>
-
-<p>Prétendre que je m’en acquittai passablement, serait faire preuve
-d’amour-propre, et je serais pourtant bien excusable, car à chaque
-instant je recevais des spectateurs de nombreuses marques d’approbation.
-Comment distinguer les applaudissements du public ami de ceux du public
-payant? Je me faisais volontiers illusion, et mes expériences y
-gagnèrent.</p>
-
-<p>La première partie était terminée; le rideau se baissa pour l’entr’acte.
-Ma femme vint aussitôt m’embrasser avec effusion pour m’encourager et me
-remercier de mes courageux efforts.</p>
-
-<p>Je puis l’avouer maintenant: je crus que seul j’avais été sévère envers
-moi, et qu’il était possible que tous ces applaudissements fussent de
-bon aloi. Cette croyance me fit un bien extrême; et pourquoi m’en
-cacherais-je? des larmes de bonheur vinrent humecter mes yeux, que je me
-hâtai d’essuyer, afin que l’attendrissement ne nuisît pas aux apprêts de
-la seconde partie de ma séance.</p>
-
-<p>Le rideau se leva de nouveau, et je m’approchai des spectateurs avec le
-sourire sur les lèvres. Je jugeai de ce changement de ma physionomie par
-celle des spectateurs, car ils se mirent tout de suite à l’unisson de ma
-belle humeur.</p>
-
-<p>Combien de fois depuis n’ai-je pas constaté cette faculté imitative du
-public? Êtes-vous nerveux, contrarié, mal disposé? votre figure
-porte-t-elle l’empreinte d’une impression fâcheuse? aussitôt votre
-auditoire, imitant la contraction de vos traits, fronce le sourcil,
-devient sérieux et paraît peu disposé à vous être favorable. Entrez en
-scène, au contraire, la face épanouie, les fronts les plus sombres
-s’éclaircissent. Chacun semble dire à l’artiste: Bonjour un tel, ta
-figure me plaît; je n’attends que l’occasion de t’applaudir. Tel
-semblait être en ce moment mon public.</p>
-
-<p>L’enjouement m’était d’autant plus facile, que je commençai par mon
-expérience de prédilection, le foulard aux surprises, macédoine de tours
-d’adresse. Après avoir emprunté un foulard, j’en faisais successivement
-sortir une multitude d’objets de toute nature,<a name="page_253" id="page_253"></a> tels que des bonbons,
-des plumets de toute grandeur, jusqu’à celui de tambour-major, des
-éventails, des journaux comiques, et, pour terminer, une énorme
-corbeille de fleurs, dont je distribuais les bouquets aux dames. Ce tour
-réussit parfaitement; il est vrai que je le possédais au bout des
-doigts.</p>
-
-<p>Je continuai par la présentation de <i>l’oranger</i>. J’avais lieu de compter
-sur ce tour, car dans mes répétitions intimes c’était un de ceux dont je
-m’acquittais le mieux.</p>
-
-<p>Je fis d’abord quelques escamotages qui lui servaient d’encadrement, et
-je m’en tirai à merveille. Je pouvais donc croire que j’allais obtenir
-un véritable succès, lorsque tout à coup une pensée subite me traversa
-l’esprit et vint paralyser complètement mes moyens. J’étais possédé
-d’une panique qu’il faut avoir éprouvée pour la comprendre. Je vais
-tâcher de la rendre sensible par une comparaison.</p>
-
-<p>Lorsqu’on commence à nager, le professeur vous fait cette recommandation
-importante: Ayez confiance, et tout ira bien. Si l’on suit cet avis, on
-se soutient facilement sur l’eau, et il semble que ce soit chose toute
-naturelle; alors on sait nager.</p>
-
-<p>Mais il arrive parfois qu’une réflexion prompte comme l’éclair saisit
-votre esprit: Si les forces allaient me manquer! se dit-on. Dès lors on
-précipite ses mouvements, la peur augmente, on redouble de vitesse,
-l’eau ne soutient plus, on barbote, on s’enfonce, et si une main
-secourable ne vient à votre secours, vous êtes perdu.</p>
-
-<p>Telle était ma situation sur la scène; j’avais été subitement saisi de
-cette pensée: «Si j’allais me tromper!» Et tout aussitôt, comme si
-j’étais sous l’action d’un ressort qui se détend, je commence à parler
-vite, je redouble de vitesse tant j’ai hâte de finir, je me trouble, et
-comme le timide nageur, je barbote sans pouvoir sortir du chaos de mes
-idées.</p>
-
-<p>Oh! alors j’éprouve une torture, une angoisse que je ne saurais décrire,
-mais qui pourrait être mortelle si elle se prolongeait.</p>
-
-<p>Le public est froid et silencieux; mes amis auraient mauvaise grâce à
-applaudir; ils se taisent. J’ose à peine regarder dans la<a name="page_254" id="page_254"></a> salle, et mon
-expérience se termine sans que je sache comment.</p>
-
-<p>Je passe à la suivante; mais mon système nerveux est monté à un degré
-d’irritabilité qui ne me permet plus d’apprécier ce que je fais. Je sens
-seulement que je parle avec une volubilité étourdissante, de sorte que
-les quatre derniers tours de ma séance se trouvent faits en quelques
-minutes.</p>
-
-<p>Le rideau se baissa fort heureusement: j’étais à bout de mes forces; un
-peu plus, et j’allais être obligé de demander grâce.</p>
-
-<p>De ma vie je ne passai une nuit aussi affreuse que celle qui suivit
-cette première séance. J’avais la fièvre, on doit le comprendre; mais ce
-mal n’était rien en comparaison des souffrances morales dont j’étais
-accablé. Je ne me sentais plus l’envie ni le courage de reparaître en
-scène, je voulais vendre, céder, donner même au besoin un établissement
-dont l’exploitation était au-dessus de mes forces.</p>
-
-<p>&mdash;Non, me disais-je, je ne suis pas né pour cette vie d’émotions; je
-veux quitter cette atmosphère brûlante du théâtre; je veux, au prix même
-d’un brillant avenir, retourner à mes douces et tranquilles occupations.</p>
-
-<p>Le matin, incapable de me lever, et du reste fermement résolu à en
-rester là de mes représentations, je fis ôter l’affiche qui annonçait la
-séance du soir.</p>
-
-<p>J’avais pris mon parti sur toutes les conséquences de cette résolution.
-Aussi, le sacrifice accompli, je me trouvai beaucoup plus tranquille et
-je cédai même à l’impérieux besoin d’un sommeil que je m’étais longtemps
-refusé.</p>
-
-<p>Mais me voici enfin arrivé au moment où je vais laisser, pour n’y plus
-revenir, les tristes et ennuyeux détails des nombreuses infortunes qui
-ont précédé mes représentations. On ne verra pas sans quelque surprise à
-quelle futile circonstance je dus de sortir de ce découragement, qui me
-semblait devoir durer toujours.</p>
-
-<p>Personne n’ignore que les impressions éprouvées par les gens nerveux
-sont aussi vives que peu durables, et j’ai déjà dit que mon tempéramment
-était éminemment impressionnable.</p>
-
-<p>Le repos que j’avais pris dans la journée et que je goûtai dans la nuit
-qui suivit, rafraîchit mon sang et mes idées. J’envisageai dès<a name="page_255" id="page_255"></a> lors ma
-situation sous un aspect tout autre que la veille. Déjà même je ne
-pensais plus à vendre mon théâtre, lorsqu’un de mes amis, ou soi-disant
-tel, vint me rendre visite.</p>
-
-<p>Après m’avoir exprimé ses regrets de la fin malheureuse de mes débuts,
-auxquels il assistait:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis entré te voir, me dit-il, parce que j’ai vu ton établissement
-fermé et que j’étais bien aise de t’exprimer ma façon de penser à ce
-sujet. Je te dirai donc, pour te parler franchement (j’ai remarqué que
-cette phrase dans un exorde est toujours suivie de quelques mauvais
-compliments que l’on veut faire passer à la faveur d’une amicale
-franchise), je te dirai donc que tu as parfaitement raison de quitter
-une profession au-dessus de tes forces, et que tu as sagement agi en
-prenant de bonne grâce un parti auquel tu aurais été contraint tôt ou
-tard. Du reste, ajouta-t-il d’un air capable, je l’avais bien prédit;
-j’ai toujours pensé que tu faisais une folie et que ton théâtre ne
-serait pas plus tôt ouvert que tu serais obligé de le fermer.</p>
-
-<p>Ces mauvais compliments, adressés sous le manteau d’une franchise
-apocryphe, me blessèrent vivement. Il m’était facile de reconnaître que
-ce donneur d’avis, sacrifiant à son amour-propre la faible affection
-qu’il avait pour moi, n’était venu me voir que pour faire étalage de sa
-perspicacité et de la justesse de ses prévisions, dont il ne m’avait
-jamais dit un mot. Or, ce prophète infaillible, qui prévoyait si bien
-les événements, était loin de se douter du changement qu’il opérait en
-moi. Plus il parlait, plus il m’affermissait dans la résolution de
-continuer mes représentations.</p>
-
-<p>&mdash;Qui te fait croire que mon établissement soit fermé? lui dis-je d’un
-ton qui n’avait rien d’affectueux. Si je n’ai point joué hier c’est que,
-brisé par la fatigue que j’ai supportée depuis quelque temps, j’ai
-voulu, mes débuts une fois terminés, me reposer au moins un jour. Tes
-prévisions se trouveront donc fort en défaut, lorsque tu sauras que je
-joue ce soir même. J’espère, dans ma seconde représentation, prendre une
-revanche devant le public, et cette fois, je serai jugé moins sévèrement
-par lui que par toi. J’en ai l’assurance.<a name="page_256" id="page_256"></a></p>
-
-<p>La conversation prenant cette tournure, ne pouvait longtemps se
-prolonger; mon donneur de conseils, mécontent de ma réception, me
-quitta.</p>
-
-<p>Je ne l’ai jamais revu depuis.</p>
-
-<p>Je ne garde aucune rancune à cet ami. Au contraire, s’il lit ce récit,
-qu’il reçoive ici l’expression de mes remercîments pour l’heureuse
-révolution qu’il a si promptement opérée en moi, en blessant au vif mon
-amour-propre.</p>
-
-<p>Des affiches furent aussitôt placardées pour annoncer la représentation
-du soir, et tout en repassant dans mon imagination les endroits de ma
-séance où j’avais besoin d’apporter des modifications, je fis
-tranquillement mes préparatifs.</p>
-
-<p>Cette seconde séance marcha beaucoup mieux que je ne l’eusse espéré, le
-public se montra satisfait. Malheureusement ce public était peu
-nombreux, et conséquemment la recette très faible. Néanmoins, j’acceptai
-ce mécompte avec philosophie, car le succès que je venais d’obtenir me
-donnait confiance en l’avenir.</p>
-
-<p>Au reste, je ne tardai pas à avoir des sujets réels de consolation.</p>
-
-<p>Les illustrations de la presse parisienne d’alors vinrent assister à mes
-représentations et rendirent compte de mes expériences dans les termes
-les plus flatteurs.</p>
-
-<p>Quelques chroniqueurs de journaux comiques firent aussi sur mes séances
-et sur moi-même des allusions très plaisantes.</p>
-
-<p>L’un d’eux, à cette époque collaborateur du <i>Charivari</i>, dont il possède
-aujourd’hui la direction, me fit dans ce journal un article plein de
-gaîté, de verve et d’entrain, qu’il terminait par cette petite pièce de
-vers:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Tous les Robert passés furent de grands coupables,<br /></span>
-<span class="i0">Tous portaient des surnoms de brigands ou de diables;<br /></span>
-<span class="i4">Mais celui de nos jours,<br /></span>
-<span class="i0">Celui qu’on appela le grand Robert-Macaire,<br /></span>
-<span class="i4">Fit croire par ses tours<br /></span>
-<span class="i0">Qu’on ne verrait jamais son pareil sur la terre.<br /></span>
-<span class="i0">Héritier de ce nom qui fut toujours fatal,<br /></span>
-<span class="i4">Un sorcier vient de naître!<br /></span>
-<span class="i0">Est-il né pour le bien? est-il né pour le mal?<br /></span>
-<span class="i4">Comment le reconnaître?<a name="page_257" id="page_257"></a><br /></span>
-<span class="i4">Ce qui semble certain,<br /></span>
-<span class="i4">C’est que Robert-Houdin<br /></span>
-<span class="i4">Veut de sa noble race<br /></span>
-<span class="i4">Continuer la trace,<br /></span>
-<span class="i0">Car il n’a qu’un seul but, un but bien arrêté,<br /></span>
-<span class="i0">C’est celui de voler............. à la postérité.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Enfin, le journal l’<i>Illustration</i>, voulant aussi me témoigner sa
-sympathie, confia au talent d’Eugène Forey le soin de reproduire ma
-scène.</p>
-
-<p>Une telle publicité éveilla bientôt l’attention de l’élite de la société
-Parisienne; on vint voir mes séances; on se donna rendez-vous à mon
-théâtre, et dès lors commença pour moi cette vogue qui ne m’a jamais
-quitté depuis.<a name="page_258" id="page_258"></a></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h2>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Etudes nouvelles.&mdash;Un journal comique.&mdash;Invention de la</span> <i>seconde
-vue</i><span class="smcap">.&mdash;Curieux exercices.&mdash;Un spectateur enthousiaste.&mdash;Danger de passer
-pour sorcier.&mdash;Un sortilége ou la mort.&mdash;Art de se débarrasser des
-importuns.&mdash;Une touche électrique.&mdash;Une représentation au théatre du
-Vaudeville.&mdash;Tout ce qu’il faut pour lutter contre les
-incrédules.&mdash;Quelques détails intéressants.</span></p>
-
-<p>Fontenelle a dit quelque part: il n’y a pas de succès si bien mérité où
-il n’entre encore du bonheur. Bien que sur ce principe de haute
-modestie, je fusse en conformité d’opinion avec l’illustre académicien,
-je voulus cependant, à force de travailler, diminuer le plus possible la
-part que le bonheur pouvait revendiquer dans mes succès.</p>
-
-<p>D’abord je redoublai d’efforts pour me perfectionner dans l’exécution de
-mes expériences, et quand je crus avoir obtenu ce résultat, je cherchai
-aussi à me corriger d’un défaut qui, je le sentais moi-même, devait
-nuire à ma séance. Ce défaut était une trop grande volubilité de parole;
-mon <i>boniment</i>, récité du ton d’un écolier, perdait considérablement de
-son effet. J’étais entraîné dans cette fausse direction par ma vivacité
-naturelle, et j’avais beaucoup à faire pour me corriger, car ce naturel
-que j’essayais de chasser,<a name="page_259" id="page_259"></a> revenait toujours au galop. Toutefois à
-force de combats livrés à mon ennemi, je parvins à le dompter, et finis
-même par le modérer à mon gré.</p>
-
-<p>Cette victoire me fut doublement profitable: je fis ma séance avec
-beaucoup moins de fatigue, et j’eus le plaisir de voir, à la
-tranquillité d’esprit de mes spectateurs, que j’avais réalisé cet axiome
-scénique, que plus un récit est fait lentement, moins il semble long à
-ceux qui l’écoutent.</p>
-
-<p>En effet, si vous vous énoncez lentement, le public jugeant à votre
-calme que vous prenez vous-même intérêt à ce que vous dites, subit votre
-influence et vous écoute avec une attention soutenue. Si, au contraire,
-vos paroles trahissent le désir de terminer promptement, vos auditeurs
-reçoivent le contre-coup de cette inquiétude, et il leur tarde ainsi
-qu’à vous de voir arriver la fin de votre discours.</p>
-
-<p>J’ai dit que le public d’élite venait en foule à mon théâtre, mais ce
-qui paraîtra surprenant c’est que, malgré cette affluence aux places
-d’un prix élevé, le parterre comptait souvent nombre de places vides.
-J’avais l’ambition de voir ma salle complètement remplie. Je crus ne
-pouvoir mieux y parvenir qu’en m’occupant de la publicité de mon théâtre
-que j’avais jusqu’alors un peu négligée.</p>
-
-<p>Une innovation vint me procurer d’excellentes réclames, dont le public
-se chargea d’être le complaisant propagateur.</p>
-
-<p>De temps immémorial, il était passé en usage, dans les séances de
-prestidigitation, de distribuer de petits cadeaux au public, <i>dans le
-but d’entretenir son amitié</i>.</p>
-
-<p>On choisissait presque toujours des jouets d’enfants, dont les
-spectateurs de tout âge se disputaient la possession, ce qui faisait
-souvent dire à Comte, au moment de cette distribution: «Ce sont des
-joujoux à l’usage des grands et des petits enfants.» Ces cadeaux avaient
-une durée très éphémère, et comme rien n’indiquait leur origine, ils ne
-pouvaient attirer l’attention sur celui qui les avait donnés.</p>
-
-<p>Tout en restant aussi libéral que mes prédécesseurs, je voulus<a name="page_260" id="page_260"></a> que mes
-petits présents rappelassent plus longtemps le souvenir de mon nom et de
-mes expériences. Au lieu de pantins, de poupées et d’autres objets du
-même goût, je distribuais à mes spectateurs, sous forme de cadeaux
-produits par la magie, des journaux comiques illustrés, d’élégants
-éventails, des albums de ma séance, de gracieux rébus, le tout
-accompagné de bouquets et d’excellents bonbons.</p>
-
-<p>Chaque objet portait non-seulement cette suscription: <i>Souvenirs des
-soirées fantastiques de Robert-Houdin</i>, mais il contenait en outre,
-selon sa nature, des détails sur ma séance. Ces détails étaient donnés
-dans de petites poésies pour lesquelles je demande au lecteur
-l’indulgence que mérite leur peu de prétention.</p>
-
-<p>Sur l’une des faces de l’éventail, par exemple, était une jolie gravure,
-représentant l’entrée de mon théâtre; l’autre était couverte de ces
-pièces rimées dont je viens de parler. En voici un spécimen:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i4"><b>LA PENDULE AÉRIENNE.</b><br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Mesdames, ma pendule obéit, compte, sonne,<br /></span>
-<span class="i0">Marque l’heure ou s’arrête au gré de tout désir;<br /></span>
-<span class="i0">Mais pour vous, chaque fois que son timbre résonne<br /></span>
-<span class="i0">Puisse-t-elle sonner une heure de plaisir!<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Toutes mes expériences étaient ainsi décrites. De temps en temps aussi
-au milieu de ces descriptions se trouvait, à l’adresse des spectateurs,
-un compliment tel que celui-ci:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i3">AU PUBLIC.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Combien j’aime à voir,<br /></span>
-<span class="i4">Chaque soir,<br /></span>
-<span class="i0">Par la foule amie,<br /></span>
-<span class="i0">Ma salle envahie<br /></span>
-<span class="i4">Et remplie<br /></span>
-<span class="i0">A ne pas s’y mouvoir.<br /></span>
-<span class="i0">Pour mériter longtemps une faveur si chère,<br /></span>
-<span class="i0">Comptez sur mes efforts et sur mon savoir-faire;<br /></span>
-<span class="i0">Spectateurs d’aujourd’hui, venez me voir demain;<br /></span>
-<span class="i0">Venez.... je vous prépare un autre tour <i>de main</i>.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p><a name="page_261" id="page_261"></a></p>
-
-<p>Parmi ces fantaisies, celle qui m’avait donné le plus de mal à composer,
-c’était mon journal comique. Notez que je ne pouvais faire ce travail
-que dans mes moments de loisir, et ces moments j’étais obligé de les
-prendre sur mon sommeil.</p>
-
-<p>Ce journal, sur papier de luxe et de petit format, était illustré. Le
-texte parodiait celui des grands journaux. L’en-tête était ainsi conçu:</p>
-
-<div class="blockquot">
-
-<p class="c">LE CAGLIOSTRO,<br />
-<br />
-PASSE-TEMPS DE L’ENTR’ACTE (NE JAMAIS LIRE PASSE T’EN).</p>
-
-<p>Ce journal, paraissant le soir, ne peut être lu que par des gens éclairés.</p>
-<p>Le rédacteur prévient qu’il n’est pas timbré (le journal).</p>
-<p>On est prié d’affranchir les lettres, si l’on ne préfère les adresser <i>franco</i>.</p>
-
-<p>Venaient ensuite, dans le même esprit, ma profession de foi, les
-faits divers, la littérature, les inventions et découvertes, les
-annonces, etc.</p>
-
-<p>Je ne citerai que quelques-uns de ces articles, afin d’en donner
-une idée.</p>
-
-<p class="c">
-FAITS DIVERS.<br />
-</p>
-
-<p>&mdash;Le Ministre de l’Intérieur ne recevra pas demain, mais le
-Ministre des Finances recevra tous les jours.... et jours suivants.</p>
-
-<p>&mdash;Un avis du <i>Moniteur</i> rappelle aux jeunes gens qui se destinent à
-l’Ecole des mines, qu’il faut être <i>majeur</i> pour être
-<i>mineur</i>.............</p>
-
-<p class="c">
-INVENTIONS ET DÉCOUVERTES.<br />
-</p>
-
-<p>La <i>Gazette des Basses-Pyrénées</i> annonce qu’un tanneur de <i>Pau</i>
-vient d’inventer un nouvel instrument pour <i>passer son
-tan</i>.............</p>
-
-<p class="c">RÉVEIL ÉCONOMIQUE ET SANS ROUAGES.</p>
-
-<p>Un timbre et un marteau suffisent. A l’heure que l’on désire, on
-frappe soi-même sur le timbre avec le marteau, jusqu’à ce qu’on
-soit éveillé.</p>
-
-<p class="c">
-ANNONCES.<br />
-</p>
-
-<p>M. SEMELÉ, cordonnier, vient de réduire le prix de ses bottes,
-qu’il livre au prix coûtant; il espère se retirer sur la quantité.</p>
-
-<p>A qui en prend douze, la treizième est donnée par dessus le
-marché.<a name="page_262" id="page_262"></a></p>
-
-<p><span class="smcap">Assurances Contre Les Voleurs.</span> La Compagnie se charge de prendre
-les objets à domicile pour les <i>garder</i>.</p>
-
-<p>Il n’est pas jusqu’à la bande qui ne portât aussi son mot.</p>
-
-<p class="ind">
-A Monsieur ou Madame<sup>***</sup>, demeurant ici.<br />
-</p>
-
-<p>Votre abonnement finissant ce soir, le gérant du journal vous prie
-de le renouveler demain, si vous ne voulez pas le voir expirer
-(l’abonnement).</p>
-
-<p>Le public avait la bonté de s’amuser de ces plaisanteries, qui lui
-faisaient patiemment passer l’entr’acte, et me permettaient, à moi, de
-prendre quelques instants de plus pour préparer la seconde partie de la
-séance.</p>
-</div>
-
-<p>Outre les deux perfectionnements que je viens de citer, ce qui contribua
-beaucoup à me procurer une vogue complète, ce fut une expérience que
-m’inspira ce dieu fantasque, auquel Pascal attribue toutes les
-découvertes d’ici-bas; le hasard me conduisit directement à l’invention
-de la <i>seconde vue</i>.</p>
-
-<p>Mes deux enfants étant un jour dans le salon, s’amusaient à un jeu créé
-par leur imagination enfantine. Le plus jeune avait bandé les yeux de
-son frère et lui faisait deviner les objets qu’il touchait, et, quand
-celui-ci, guidé par des suppositions, venait à nommer juste, le jeune
-prenait sa place.</p>
-
-<p>Ce jeu si simple, si naïf, fit cependant germer en moi une des idées les
-plus compliquées qui me soient jamais venues à l’esprit.</p>
-
-<p>Poursuivi par cette idée, je courus m’enfermer dans mon cabinet; j’étais
-heureusement dans une de ces dispositions où l’intelligence suit avec
-docilité, avec plaisir même, les combinaisons que la fantaisie lui
-trace. Je m’appuyai la tête dans mes deux mains, et, sous l’influence
-d’une surexcitation que je provoquais, je posai les premiers principes
-de la seconde vue.</p>
-
-<p>Il faudrait un volume entier pour décrire les innombrables combinaisons
-de cette expérience. Cette description, beaucoup trop sérieuse pour ces
-Mémoires, prendra place plus tard dans un ouvrage spécial, qui
-contiendra également l’explication de tous mes secrets de théâtre.</p>
-
-<p>Cependant je ne puis résister au désir d’indiquer sommairement<a name="page_263" id="page_263"></a> ici
-quelques-uns des exercices préliminaires, auxquels je crus devoir
-recourir pour combiner l’expérience que je voulais tenter.</p>
-
-<p>On doit se rappeler les travaux que m’avait autrefois inspirés le talent
-d’un pianiste, et l’étrange faculté que j’étais parvenu à acquérir: je
-lisais tout en jonglant avec quatre boules.</p>
-
-<p>En y songeant sérieusement, je reconnus que cette perception par
-appréciation pouvait être encore susceptible d’un grand développement,
-si j’en appliquais les principes à la mémoire et à l’intelligence.</p>
-
-<p>Je résolus en conséquence de faire, avec mon fils Émile, des exercices
-dans cette nouvelle voie, et pour bien faire comprendre à mon jeune
-collaborateur la nature des études auxquelles nous allions nous livrer,
-je pris un dé de domino, le cinq-quatre, que je posai devant lui. Au
-lieu de lui laisser compter un à un les points des deux nombres,
-j’exigeai que l’enfant m’en donnât aussitôt le total.</p>
-
-<p>&mdash;Neuf, me dit-il.</p>
-
-<p>A ce domino j’en joignis un autre, le quatre-trois.</p>
-
-<p>&mdash;Cela fait seize, répondit-il sans hésiter.</p>
-
-<p>Je m’arrêtai là pour une première leçon. Le lendemain, nous réussîmes à
-additionner d’un coup d’œil trois et quatre dés, le surlendemain
-cinq, et en ajoutant chaque jour de nouveaux progrès à ceux de la
-veille, nous parvînmes à donner instantanément le produit de douze
-dominos.</p>
-
-<p>Ce résultat obtenu, nous nous occupâmes d’un travail bien autrement
-difficile et auquel nous nous livrâmes pendant plus d’un mois.</p>
-
-<p>Nous passions, mon fils et moi, assez rapidement devant un magasin de
-jouets d’enfants ou tout autre qui était garni de marchandises variées,
-et nous y jetions un regard attentif.</p>
-
-<p>A quelques pas de là, nous tirions de notre poche un crayon et du
-papier, et nous luttions séparément à qui décrirait un plus grand nombre
-d’objets que nous avions pu saisir au passage. Je dois l’avouer, à cet
-exercice mon fils devint d’une force à laquelle<a name="page_264" id="page_264"></a> je ne pus jamais
-atteindre. Il lui arrivait souvent d’inscrire une quarantaine d’objets,
-quand j’atteignais à peine le nombre trente. Un peu piqué de cette
-défaite, je retournais faire une vérification devant la boutique, et il
-était rare qu’il eût commis une erreur.</p>
-
-<p>Mes lecteurs pourront sans doute comprendre la possibilité d’un tel
-travail, mais à coup sûr ils le trouveront difficile. Quant à mes
-lectrices, je suis assuré d’avance qu’elles n’auront pas la même
-opinion, attendu qu’elles font chaque jour des appréciations au moins
-aussi extraordinaires.</p>
-
-<p>Ainsi, par exemple, je mets en fait qu’une femme, voyant passer une
-autre femme dans un équipage lancé à fond de train, aura eu le temps
-d’analyser toute la toilette de la voyageuse depuis le chapeau jusqu’à
-la chaussure inclusivement, et qu’elle pourra désigner ensuite
-non-seulement la forme de l’habillement, la nature et la qualité des
-étoffes, mais encore si les points d’Angleterre, d’Alençon ou de Malines
-ne sont point simulés par des tulles <i>illusion</i>; j’ai vu des femmes de
-cette force-là.</p>
-
-<p>Cette faculté naturelle ou factice chez les dames, mais que nous avions
-acquise mon fils et moi par un long travail, me fut d’une grande utilité
-pour mes séances, car tandis que j’exécutais mes expériences, je voyais
-encore tout ce qui se passait autour de moi, et je pouvais ainsi me
-préparer à déjouer toutes les difficultés qu’on me présenterait. Cet
-exercice m’avait donné pour ainsi dire la possibilité de poursuivre
-simultanément deux idées, et rien n’est plus favorable à l’escamotage
-que de pouvoir penser à la fois à ce qu’on dit et à ce qu’on fait, ce
-qui certes n’est pas la même chose. J’acquis plus tard une telle
-habitude de cette pratique, qu’il m’est souvent arrivé d’imaginer de
-nouveaux <i>trucs</i> pendant que j’exécutais ma séance. Un jour même, je fis
-la gageure de résoudre un problème de mécanique, tandis que je
-soutiendrais une conversation. On parla des plaisirs de la vie
-champêtre, et je calculai, pendant ce temps, la quantité de roues et de
-pignons, ainsi que leurs dentures nécessaires pour obtenir certaines
-révolutions données, sans manquer un seul instant de fournir la
-réplique.<a name="page_265" id="page_265"></a></p>
-
-<p>Ces quelques explications suffisent à faire comprendre quelle est la
-base essentielle de l’expérience de la seconde vue. J’ajouterai qu’il
-existait aussi entre mon fils et moi une correspondance secrète,
-insaisissable, au moyen de laquelle je lui indiquais avec la plus grande
-facilité le nom, la nature, le volume des objets présentés par les
-spectateurs.</p>
-
-<p>Comme on ne me voyait pas agir on pouvait être tenté de croire à quelque
-chose d’extraordinaire. Du reste, je puis le dire, mon fils Emile, alors
-âgé de douze ans, possédait toutes les qualités capables de faire naître
-cette illusion. Sa figure pâle, intelligente et toujours sérieuse,
-représentait le type d’un enfant doué de quelque faculté surnaturelle.</p>
-
-<p>Deux mois furent employés sans relâche à l’échafaudage de nos artifices.
-Lorsqu’enfin nous fûmes entièrement sûrs de pouvoir lutter contre toutes
-les difficultés d’une pareille entreprise, nous annonçâmes la première
-représentation de la seconde vue.</p>
-
-<p>Le 12 février 1846, je fis imprimer au milieu de mon affiche, cette
-singulière annonce:</p>
-
-<p><i>Dans cette séance, le fils de M. Robert-Houdin, doué d’une seconde vue
-merveilleuse, après que ses yeux auront été couverts d’un épais bandeau,
-désignera tous les objets qui lui seront présentés par les spectateurs.</i></p>
-
-<p>Je ne saurais dire si ce jour-là l’attrait de cette annonce attira des
-spectateurs, car ma salle se trouva remplie. Ce que je puis déclarer et
-ce qui paraîtra extraordinaire, c’est que l’expérience de la seconde
-vue, qui eut une si grande vogue, ne produisit aucun effet à la première
-représentation.</p>
-
-<p>J’ai tout lieu de croire que chaque spectateur se crut la dupe d’une
-mystification organisée par des compères.</p>
-
-<p>Je fus désolé de ce résultat, car je m’étais fait une grande fête de la
-surprise que j’allais produire.</p>
-
-<p>Néanmoins, n’ayant aucune raison pour douter du succès futur, je voulus
-tenter une seconde épreuve, et j’eus bien raison.</p>
-
-<p>Le lendemain, je reconnus avec étonnement dans ma salle quelques-unes
-des personnes que j’y avais aperçues la veille. Je<a name="page_266" id="page_266"></a> compris que ces
-spectateurs venaient une seconde fois pour s’assurer de la réalité de
-l’expérience. Il paraît qu’ils furent tous convaincus, car la réussite
-fut complète et me dédommagea amplement de la déception de la veille.</p>
-
-<p>Je me rappelle surtout dans cette séance une marque d’approbation
-singulière, dont me gratifia un des spectateurs du parterre.</p>
-
-<p>Mon fils lui avait nommé plusieurs objets qu’il avait successivement
-présentés. Sans se trouver satisfait, notre incrédule se levant comme
-pour donner plus d’importance à la difficulté qu’il allait offrir, me
-remit, pour être également nommé, un petit instrument spécial aux
-marchands de toile et dont ils se servent pour compter le nombre de fils
-des étoffes. Me rendant à ses désirs:</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que je tiens à la main, dis-je à l’enfant?</p>
-
-<p>&mdash;C’est un instrument destiné à apprécier la finesse des étoffes et que
-l’on nomme <i>compte-fil</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! sac...... fit énergiquement le spectateur; c’est merveilleux!
-J’aurais payé dix francs pour voir cela que je ne les regretterais pas.</p>
-
-<p>Cette exclamation par trop colorée fut en quelque sorte la consécration
-du succès de cette expérience.</p>
-
-<p>A partir de ce moment, ma salle se trouva beaucoup trop petite, et
-chaque soir, elle fut, comme on dit en Angleterre, <i>crowded</i>,
-c’est-à-dire quelque chose comme prête à s’écrouler sous le nombre des
-spectateurs.</p>
-
-<p>Cette affluence, cette vogue dont j’étais si heureux, m’inspira pour la
-collection poétique réservée à mes éventails la petite pièce de vers
-suivante, que je ne présente ici qu’à cause de son à-propos.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i2">De spectateurs nombreux l’aimable compagnie<br /></span>
-<span class="i4">Daignant me visiter ce soir,<br /></span>
-<span class="i2">M’inspire un noble orgueil, une joie infinie,<br /></span>
-<span class="i2">Car j’ai ma salle pleine et ma caisse garnie,<br /></span>
-<span class="i4">Deux choses bien douces à voir<br /></span>
-<span class="i4">Par leur séduisante harmonie;<br /></span>
-<span class="i2">Et ce double plaisir pouvant être goûté.<br /></span>
-<span class="i0">D’enchanteur que j’étais, je deviens enchanté.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p><a name="page_267" id="page_267"></a></p>
-
-<p>Tout n’est pas rose dans le succès; je pourrais aisément raconter
-beaucoup de scènes désagréables que me valut la réputation de sorcier
-dont je jouissais chez quelques esprits plus ou moins égarés. Je n’en
-citerai qu’une seule, qui résume toutes celles que je passe sous
-silence.</p>
-
-<p>Une jeune femme de tournure et de manières élégantes se présente un jour
-chez moi.</p>
-
-<p>Cette dame avait la figure couverte d’un voile épais, à travers lequel
-cependant mes yeux exercés distinguaient parfaitement ses traits. Elle
-était jolie.</p>
-
-<p>Mon inconnue ne consentit à s’asseoir qu’après s’être assurée que nous
-étions seuls, et que j’étais bien le véritable Robert-Houdin.</p>
-
-<p>Je m’assis à mon tour, et prenant l’attitude d’un homme prêt à écouter,
-je me penchai un peu vers ma visiteuse, comme pour l’engager à parler,
-attendant qu’elle m’expliquât le but de sa mystérieuse visite. A mon
-grand étonnement, la jeune dame, dont les gestes trahissaient une vive
-émotion, gardait le plus profond silence. Je commençais à trouver cette
-visite assez étrange, et j’étais sur le point de provoquer à tout prix
-une explication, lorsque la belle inconnue hasarda timidement ces mots:</p>
-
-<p>&mdash;Oh mon Dieu! Monsieur..... je ne sais comment vous allez
-interpréter..... ma démarche.</p>
-
-<p>Ici elle s’arrêta, baissa les yeux d’un air très embarrassé, puis
-faisant un violent effort sur elle-même, elle continua:</p>
-
-<p>&mdash;Ce que j’ai à vous demander, Monsieur, est très difficile à dire.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez, Madame, je vous prie, dis-je poliment, je tâcherai de deviner
-ce que vous ne pourrez me faire comprendre. Et j’étais à me demander ce
-que signifiait cette réserve.</p>
-
-<p>Et d’abord, reprit la jeune femme d’une voix faible et en regardant
-encore autour d’elle, je vais vous dire confidentiellement.... que
-j’aime...... que j’étais aimée, et que je...... que je suis trahie.</p>
-
-<p>A ce dernier mot, l’inconnue releva la tête, surmonta la timidité qui la
-retenait et, d’un ton ferme et assuré:<a name="page_268" id="page_268"></a></p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur, oui, je suis trahie, ajouta-t-elle, et c’est pour cela
-que je suis venue vous voir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Madame, fis-je assez surpris de cet étrange aveu, je ne vois pas
-en quoi je puis vous être utile dans cette circonstance.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Monsieur, je vous en prie, dit ma solliciteuse en joignant les
-mains, je vous en prie, ne m’abandonnez pas.</p>
-
-<p>J’étais très embarrassé de mon rôle et de ma contenance. Pourtant
-j’éprouvais une forte curiosité de connaître l’histoire cachée sous ce
-mystère.</p>
-
-<p>&mdash;Calmez-vous, Madame, fis-je d’un ton de compatissant intérêt, dites ce
-que vous attendez de moi, et si cela est en mon pouvoir.....</p>
-
-<p>&mdash;Si cela est en votre pouvoir, reprit vivement la jeune femme, mais
-rien de plus facile, Monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Expliquez-vous, Madame.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Monsieur, il s’agit de me venger.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela?</p>
-
-<p>&mdash;Comment? vous le savez mieux que moi, Monsieur. Faut-il donc que je
-vous apprenne que vous avez en votre pouvoir des moyens de.....</p>
-
-<p>&mdash;Moi, Madame!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur, oui vous, car n’êtes-vous pas sorcier? Vous ne pouvez
-le nier!</p>
-
-<p>A ce mot de sorcier, je faillis éclater de rire; j’en fus empêché par la
-vive émotion de l’inconnue. Voulant cependant mettre fin à une scène qui
-commençait à friser le ridicule:</p>
-
-<p>&mdash;Malheureusement, Madame, dis-je d’un ton poli mêlé d’ironie, vous
-m’attribuez un titre que je n’ai jamais eu.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, Monsieur, s’écrie la jeune femme d’une voix animée, vous ne
-voulez pas convenir que vous êtes.....</p>
-
-<p>&mdash;Sorcier, Madame! Oh! non, je m’en défends.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne le voulez pas?</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, non, mille fois non, Madame.</p>
-
-<p>A ces mots, la solliciteuse se leva brusquement, murmura quelques
-paroles incohérentes, parut en proie à une lutte terrible,<a name="page_269" id="page_269"></a> puis
-s’approchant de moi les yeux animés et le geste menaçant:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous ne voulez pas, répéta-t-elle d’une voix brève, c’est bien; je
-sais maintenant ce qu’il me reste à faire.</p>
-
-<p>Stupéfait d’une pareille sortie, je la regardais, immobile et muet, et
-je commençais à soupçonner la cause de cette incroyable conduite.</p>
-
-<p>&mdash;Avec les gens qui s’occupent de magie, reprit-elle avec une volubilité
-effrayante, il y a deux moyens d’agir, la prière et la menace. Vous
-n’avez pas cédé au premier de ces deux moyens; puisqu’il le faut, je
-vais employer le second.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, ajouta-t-elle, voilà qui vous décidera peut-être à parler.</p>
-
-<p>Et soulevant son mantelet, elle porta vivement la main sur le manche
-d’un petit poignard passé à sa ceinture; en même temps, elle soulevait
-brusquement son voile et me montrait des traits où éclataient tous les
-signes d’une folie furieuse.</p>
-
-<p>Ne pouvant plus douter du personnage auquel j’avais affaire, mon premier
-mouvement fut de me lever et de me mettre sur mes gardes; mais cette
-première impression passée, je repoussai la pensée d’une lutte contre
-cette infortunée, et il me vint à l’esprit d’employer un moyen qui
-presque toujours réussit avec les malheureux privés de raison. Je
-feignis d’entrer dans ses vues.</p>
-
-<p>&mdash;S’il en est ainsi, Madame, lui dis-je, je me rends à vos désirs.
-Voyons, que voulez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous l’ai dit, Monsieur; il faut que vous me vengiez, et pour cela
-il n’y a qu’un moyen, c’est de....</p>
-
-<p>Ici, il y eut une nouvelle interruption, et la jeune femme, calmée par
-mon apparente soumission autant qu’embarrassée par la demande qu’elle
-avait à me faire, redevint tout à coup timide et irrésolue.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Madame?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien.... Monsieur.... Je ne sais comment vous dire.... comment vous
-expliquer.... mais il me semble qu’il existe certains moyens....
-certains maléfices pour mettre un homme dans l’impossibilité de.... dans
-l’impossibilité.... d’être infidèle.<a name="page_270" id="page_270"></a></p>
-
-<p>&mdash;Je comprends maintenant, Madame, ce que vous désirez. C’est une
-certaine pratique de magie employée au moyen-âge. Rien ne m’est plus
-facile. Je vais vous satisfaire.</p>
-
-<p>Décidé à poursuivre la comédie jusqu’au bout, je pris dans ma
-bibliothèque le plus gros livre que je pus trouver, je le feuilletai,
-m’arrêtai sur une page que je feignis d’étudier avec une attention
-profonde, puis m’adressant à la jeune femme, qui suivait tous mes
-mouvements avec anxiété:</p>
-
-<p>&mdash;Madame, dis-je d’un ton confidentiel, le maléfice que nous allons
-accomplir exige que je sache le nom de la personne, veuillez donc me le
-dire.</p>
-
-<p>&mdash;Julien, fit-elle d’une voix émue.</p>
-
-<p>Alors, avec toute la gravité d’un véritable sorcier, j’enfonçai
-solennellement une épingle dans une bougie allumée, en feignant de
-prononcer mystérieusement quelques paroles cabalistiques. Après quoi,
-soufflant la bougie et me tournant vers la pauvre insensée:</p>
-
-<p>&mdash;Madame, lui dis-je, c’en est fait; votre vœu est accompli.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! merci, Monsieur, s’écria-t-elle avec l’expression de la plus
-profonde reconnaissance.</p>
-
-<p>En même temps elle déposa une bourse sur mon bureau et s’élança dehors.</p>
-
-<p>Je donnai ordre à mon domestique de suivre cette dame jusqu’à sa
-demeure, de prendre sur elle tous les renseignements qu’il pourrait se
-procurer, et de me les rapporter immédiatement.</p>
-
-<p>J’appris que mon inconnue était veuve, depuis peu, d’un mari qu’elle
-adorait et dont la perte avait troublé sa raison.</p>
-
-<p>Dès le lendemain, je me rendis dans sa famille, et remettant la bourse
-dont j’étais le dépositaire, je racontai la scène dont le lecteur vient
-de lire les détails.</p>
-
-<p>Cette scène, et plusieurs autres qui l’avaient précédée ou qui la
-suivirent, durent me forcer à prendre des mesures pour me garantir des
-importuns de toute nature.</p>
-
-<p>Je ne pouvais songer, comme autrefois, à m’exiler à la campagne. Je pris
-un moyen équivalent: ce fut de me cloîtrer dans mon atelier, en
-organisant autour de moi un système de défense contre<a name="page_271" id="page_271"></a> ceux que, dans ma
-mauvaise humeur, j’appelais des voleurs de temps.</p>
-
-<p>En ma qualité d’artiste, je recevais chaque jour la visite de gens que
-je ne connaissais pas du tout. Quelques-uns étaient intéressants, mais
-le plus grand nombre, se faisant introduire sous le plus futile
-prétexte, ne venaient chez moi que pour dépenser une partie des loisirs
-dont ils ne savaient que faire. Il s’agissait de distinguer les bons
-visiteurs des mauvais. Voici la combinaison que j’imaginai.</p>
-
-<p>Lorsqu’un de ces messieurs sonnait à ma porte, une communication
-électrique faisait également sonner un timbre placé dans mon cabinet de
-travail. J’étais averti et me tenais sur mes gardes. Mon domestique
-ouvrait et, ainsi que cela se pratique d’ordinaire, il demandait le nom
-du visiteur. Moi, de mon côté, j’appliquais mon oreille à un instrument
-d’acoustique disposé à cet effet et qui me transmettait les moindres
-paroles de l’inconnu. Si, d’après sa réponse, je jugeais convenable de
-ne pas le recevoir, je pressais un bouton, et un point blanc qui
-paraissait dans un endroit convenu du vestibule voulait dire que je n’y
-étais pas. Mon domestique annonçait alors que j’étais absent et offrait
-au visiteur de s’adresser à mon régisseur.</p>
-
-<p>Il m’arrivait bien quelquefois de me tromper dans mes appréciations et
-de regretter d’avoir accordé audience, mais j’avais un autre moyen
-d’abréger la visite de l’importun.</p>
-
-<p>J’avais pratiqué, derrière le canapé sur lequel je m’asseyais, une
-petite touche électrique correspondant à un timbre que pouvait entendre
-mon domestique. En cas de besoin, et tout en causant, j’allongeais
-négligemment le bras sur le dos du meuble où se trouvait cette touche,
-je la pressais, et le timbre résonnait dans la pièce voisine.</p>
-
-<p>Alors mon domestique, jouant une petite comédie, allait ouvrir la porte
-d’entrée, tirait la sonnette, que l’on pouvait entendre du salon où nous
-nous trouvions, et venait ensuite m’avertir que M. X... (nom fabriqué
-pour la circonstance) demandait à me parler. J’ordonnais que M. X... fût
-introduit dans le cabinet voisin du salon,<a name="page_272" id="page_272"></a> et il était bien rare que
-l’importun ne levât pas le siége devant une semblable exigence.</p>
-
-<p>On ne peut se faire une idée du temps que me fit gagner cette
-bienheureuse organisation. Aussi que de fois j’ai béni et mon invention
-et le célèbre savant auquel on doit la découverte du galvanisme!</p>
-
-<p>Cette exaltation doit facilement se comprendre, car le temps était pour
-moi d’une valeur inestimable; je le ménageais comme un trésor et ne le
-sacrifiais qu’à la condition que ce sacrifice m’aiderait à la découverte
-de nouvelles expériences, destinées à stimuler la curiosité publique.</p>
-
-<p>Pour me soutenir dans cette voie de recherches, j’avais constamment à la
-pensée cette maxime:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«Il est plus difficile d’entretenir l’admiration que de la faire naître.»<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Et cette autre, qui semble le corollaire de la première:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«La vogue d’un artiste ne peut être durable qu’autant que son talent<br />
-s’accroît chaque jour.»<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Il ne faut pas croire cependant que je me contentasse des rêves
-attrayants de mes inventions. Non, quelque amour qu’un homme porte à son
-art, il est bien rare qu’il ne lui vienne pas à l’idée d’associer la
-fortune à la gloire; d’autant plus que, pour peu que l’on ait vécu, l’on
-sait que ces deux choses se font mutuellement valoir.</p>
-
-<p>L’une est la pierre précieuse, et l’autre est la parure qui la fait
-briller.</p>
-
-<p>Rien ne rehausse le mérite d’un artiste comme une position de fortune
-indépendante. Cette vérité est brutale, mais elle est incontestable.</p>
-
-<p>Non-seulement j’étais pénétré de ces principes de haute économie, mais
-je savais, en outre, que l’on doit se hâter de profiter de la fugitive
-faveur du public, qui, elle aussi, descend, quand elle ne monte pas.
-J’exploitais la vogue autant que je pouvais.</p>
-
-<p>Malgré mes nombreuses occupations, je trouvais encore moyen<a name="page_273" id="page_273"></a> de donner
-des soirées dans les salons et sur les principaux théâtres de Paris. De
-grandes difficultés s’opposaient souvent à ces sortes de
-représentations, parce que ma séance ne se terminant qu’à dix heures et
-demie, c’était seulement après que je pouvais remplir les engagements
-que j’avais pris.</p>
-
-<p>Onze heures étaient presque toujours le moment fixé pour mon entrée en
-scène dans ces séances. Que l’on juge alors de l’activité qu’il me
-fallait déployer pour pouvoir, dans un si court espace de temps, me
-rendre à l’endroit convenu et faire encore quelque préparatifs! Il est
-vrai que les instants étaient aussi bien calculés qu’employés. Le rideau
-de ma scène était à peine baissé que, m’élançant vivement vers
-l’escalier, je devançais le public et je me jetais dans une voiture qui
-m’emportait à toutes brides.</p>
-
-<p>Mais ces fatigues n’étaient rien en comparaison des vives émotions que
-me causaient quelquefois certaines erreurs sur le temps qui devait
-s’écouler entre mes deux séances.</p>
-
-<p>Je me rappelle qu’un jour devant jouer au Vaudeville pour terminer le
-spectacle, le régisseur de la scène, qui n’avait pas bien calculé la
-longueur de ses pièces, se trouva en avance sur le moment convenu. Il
-m’expédia un exprès pour m’avertir que le rideau venait d’être baissé et
-que l’on m’attendait.</p>
-
-<p>Comprendra-t-on mes angoisses? Mes expériences, dont il m’était
-impossible de rien retrancher, devaient se prolonger un quart-d’heure
-encore.</p>
-
-<p>Au lieu de m’abandonner à des récriminations inutiles, je me résignai et
-je continuai ma représentation; mais j’étais en proie à une horrible
-anxiété. En même temps que je parlais, il me semblait entendre résonner
-à mes oreilles cet affreux trépignement rhythmé du public, sur lequel a
-été composée cette fameuse chanson: «<i>Des lampions! des lampions!</i> etc.»
-Aussi, soit préoccupation, soit désir de terminer plus tôt, je me
-trouvai, lorsque j’eus fini ma séance, avoir escamoté cinq minutes sur
-le quart-d’heure. Certes, on pouvait l’appeler le quart-d’heure de
-grâce.</p>
-
-<p>Monter en voiture, arriver place de la Bourse, fut l’affaire d’un
-instant; néanmoins vingt minutes s’étaient écoulées depuis le<a name="page_274" id="page_274"></a> baisser
-du rideau, et vingt minutes sont un temps exorbitant pour un entr’acte.</p>
-
-<p>Mon fils Emile et moi, nous montâmes l’escalier des artistes avec toute
-la promptitude possible, mais déjà à la première marche nous avions
-entendu les cris, les sifflets, les roulements de pieds des spectateurs
-impatients.</p>
-
-<p>Quelle perspective pour une entrée en scène! Je savais que souvent, à
-tort ou à raison, le public salue assez cavalièrement un artiste, quel
-qu’il soit, pour le rappeler à l’exactitude. Ce souverain semble
-toujours avoir à la bouche ce mot d’un autre monarque: «J’ai failli
-attendre.» Quoi qu’il en soit, nous nous hâtions de gravir les marches
-qui conduisaient à la scène.</p>
-
-<p>Le régisseur, aux abois, entendant des pas précipités, nous cria du haut
-de ce rapide sentier:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce vous, Monsieur Houdin?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur, oui.</p>
-
-<p>&mdash;Machiniste, au rideau! cria la même voix.</p>
-
-<p>&mdash;Attendez donc, attendez donc, c’est imp....</p>
-
-<p>Ma respiration ne put me permettre d’achever ma réclamation.</p>
-
-<p>J’arrivai sur le palier du théâtre haletant, n’en pouvant plus.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! Monsieur Houdin, me dit le régisseur, je vous en supplie,
-faites votre entrée au plus vite; le rideau est levé, le public est
-d’une impatience.....</p>
-
-<p>La porte du fond de la scène s’était ouverte à deux battants, mais
-j’étais dans l’impossibilité de la franchir; la fatigue et l’émotion
-m’avaient cloué sur place.</p>
-
-<p>Ce fut cependant à cette impossibilité d’action que je dus une
-inspiration qui me sauva peut-être de la mauvaise humeur du public.</p>
-
-<p>&mdash;Va, dis-je à mon fils, entre en scène, prépare tout ce qu’il faut pour
-l’expérience de la seconde vue, je te suis.</p>
-
-<p>Le public se laissa désarmer par ce jeune enfant, dont la physionomie
-inspirait un sympathique intérêt. Mon fils, après s’être gravement
-avancé vers les spectateurs, fit tranquillement ses petits préparatifs,
-c’est-à-dire qu’il apporta sur le devant de la scène un tabouret,<a name="page_275" id="page_275"></a> et
-qu’il déposa sur une table voisine une ardoise, du blanc, des cartes et
-un bandeau.</p>
-
-<p>Ce peu de temps m’avait suffi pour reprendre haleine et pour calmer mes
-sens. Je m’avançai à mon tour, en m’efforçant de retrouver le sourire de
-rigueur ordinairement stéréotypé sur mes lèvres. J’y parvins, mais avec
-beaucoup de peine, tant mes traits avaient été contractés.</p>
-
-<p>Le public resta d’abord silencieux, puis insensiblement les figures se
-déridèrent, et bientôt un ou deux applaudissements ayant été risqués, il
-y eut entraînement et la paix fut faite. Je fus, du reste, bien
-dédommagé de ce terrible préliminaire, car jamais ma seconde vue
-n’obtint un plus grand succès.</p>
-
-<p>Un incident contribua surtout à égayer la fin de cette expérience.</p>
-
-<p>Un spectateur, venu sans doute à cette représentation avec le parti pris
-de nous embarrasser, avait, depuis quelques instants, cherché vainement
-à mettre en défaut la clairvoyance de mon fils, lorsque m’adressant la
-parole:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, me dit-il en accentuant ses paroles, puisque votre fils est
-un devin, il pourra certainement deviner le numéro de ma stalle.</p>
-
-<p>L’exigeant spectateur pensait me mettre dans la nécessité d’avouer
-l’impuissance de notre mystérieuse expérience, parce qu’il couvrait le
-chiffre et que les stalles voisines étant occupées, on ne pouvait non
-plus en lire les numéros. Mais j’étais en garde contre toutes les
-surprises; ma réponse était prête. Seulement, afin de tirer le meilleur
-parti possible de la situation, je feignis de reculer pour mieux
-enferrer mon adversaire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez, Monsieur, lui dis-je en affectant un air embarrassé, vous
-savez que mon fils n’est ni sorcier, ni devin; il lit par mes yeux, et
-c’est pour cela que j’ai donné à cette expérience le nom de seconde vue.
-Comme je ne puis voir le numéro de votre stalle, puisque vous l’occupez,
-et qu’autour de vous les autres stalles sont également remplies, mon
-fils ne pourra vous le nommer.<a name="page_276" id="page_276"></a></p>
-
-<p>&mdash;Ah! j’en étais bien sûr! s’écria mon persécuteur d’un air de triomphe
-et en se tournant vers ses voisins, je vous l’avais bien dit que je
-l’embarrasserais.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Monsieur, vous n’êtes pas généreux dans votre victoire, dis-je à
-mon tour d’un ton railleur. Prenez-y garde, si vous piquez trop fort
-l’amour-propre de mon fils, il pourra bien, si difficile qu’il soit,
-résoudre votre problème.</p>
-
-<p>&mdash;Je l’en défie, fit le spectateur en s’appuyant fortement sur le
-dossier de sa stalle pour mieux en cacher le numéro. Oui, oui, je l’en
-défie.</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez donc cela difficile?</p>
-
-<p>&mdash;Je dirai mieux: cela vous est impossible.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, Monsieur, raison de plus pour que nous essayions de le faire.
-Vous ne nous en voudrez pas de triompher à notre tour, ajoutai-je en
-souriant malignement.</p>
-
-<p>&mdash;Allez, Monsieur, nous connaissons ces défaites-là; je vous le répète,
-je vous en défie l’un et l’autre.</p>
-
-<p>Le public prenait grand plaisir à ce débat et en attendait patiemment
-l’issue.</p>
-
-<p>&mdash;Emile, dis-je à mon fils, prouvez à Monsieur que rien ne peut échapper
-à votre seconde vue.</p>
-
-<p>&mdash;C’est le numéro soixante-neuf, répondit aussitôt l’enfant.</p>
-
-<p>De tous les coins de la salle partirent aussitôt de bruyants et
-chaleureux applaudissements, auxquels s’associa, du reste, mon
-antagoniste, qui, s’avouant vaincu, criait en battant des mains:</p>
-
-<p>&mdash;C’est étonnant! c’est magnifique!</p>
-
-<p>Par quel moyen étais-je parvenu à connaître le numéro de la stalle
-soixante-neuf? Je vais le dire.</p>
-
-<p>Je savais à l’avance que dans les théâtres, lorsque les stalles sont
-divisées au milieu par une barrière, les numéros impairs se trouvent à
-droite et les numéros pairs à gauche.</p>
-
-<p>Or, comme au Vaudeville chaque rang était composé de dix stalles, il en
-résultait que du côté droit, par exemple, chacun de ses rangs devait
-commencer par les numéros un, vingt-et-un, quarante-et-un, soixante-un,
-et ainsi de suite, de vingt en vingt.<a name="page_277" id="page_277"></a> Guidé par ce renseignement, il ne
-me fut pas difficile, en partant du numéro soixante-et-un, d’arriver au
-soixante-neuf, représentant dans le quatrième rang la cinquième stalle
-occupée par mon adversaire.</p>
-
-<p>J’avais allongé la conversation dans le double but de donner plus
-d’éclat à mon expérience et de prendre le temps de faire mes recherches
-à loisir. Je faisais ainsi une application de mon procédé des deux
-pensées simultanées dont j’ai parlé plus haut.</p>
-
-<p>Puisque me voici sur le chapitre des confidences, j’expliquerai au
-lecteur quelques-uns des artifices qui ont le plus puissamment contribué
-à l’éclat de la seconde vue.</p>
-
-<p>J’ai déjà dit que cette expérience était surtout le résultat d’une
-communication matérielle, mais insaisissable, entre mon fils et moi,
-communication dont les immenses combinaisons pouvaient se prêter à la
-désignation de tout objet imaginable. C’était un très beau résultat sans
-doute, mais je compris que dans l’exécution j’allais rencontrer bientôt
-des difficultés inouïes.</p>
-
-<p>L’expérience de la seconde vue avait lieu chaque soir à la fin de ma
-séance, et chaque soir, je voyais arriver des incrédules armés de toutes
-pièces pour triompher d’un secret qu’ils ne pouvaient s’expliquer.</p>
-
-<p>Avant de partir pour aller voir le fils de Robert-Houdin, on tenait un
-conciliabule, on se concertait pour emporter quelque objet qui pût
-embarrasser le père. C’étaient des médailles antiques à moitié effacées,
-des minéraux, des livres écrits en caractères de toutes sortes (langues
-mortes et langues vivantes), des armoiries, des objets microscopiques,
-etc.</p>
-
-<p>Ce qui par dessus tout soumettait mon intelligence à un travail
-prodigieux, c’étaient les devinations que l’on m’imposait en me
-présentant des objets enfermés, enveloppés, et quelquefois même ficelés
-et cachetés.</p>
-
-<p>J’étais parvenu à lutter avec avantage contre toutes ces taquineries.
-J’ouvrais assez facilement, sans qu’on s’en aperçût, tout en paraissant
-m’occuper de toute autre chose, les boîtes, les bourses, les
-portefeuilles, etc. Me présentait-on un paquet ficelé et cacheté?<a name="page_278" id="page_278"></a> Avec
-l’ongle du pouce de la main gauche, que je conservais toujours long et
-soigneusement aiguisé, je découpais dans le papier une petite porte que
-je refermais aussitôt, après toutefois avoir, du coin de l’œil, pris
-connaissance de ce qu’il renfermait.</p>
-
-<p>Une condition essentielle de mon rôle était d’avoir une excellente vue,
-et sur ce point mes yeux ne me laissaient rien à désirer. Je devais à
-l’exercice de mon ancienne profession cette précieuse faculté qui se
-développait encore, chaque jour, dans mes séances.</p>
-
-<p>Une nécessité non moins indispensable était de connaître le nom de tout
-objet qui m’était présenté. Il ne suffisait pas de dire, par exemple:
-C’est une pièce de monnaie, il fallait encore que mon fils fît connaître
-le nom technique de cette pièce, sa valeur représentative, le pays où
-elle avait cours et l’année où elle avait été frappée. Si l’on
-présentait un crown d’Angleterre, l’enfant devait, après l’avoir nommé,
-indiquer également par exemple, que cette pièce avait été frappée sous
-Georges IV et qu’elle avait une valeur intrinsèque de six francs
-dix-huit centimes.</p>
-
-<p>Secondés par une excellente mémoire, nous étions parvenus à classer dans
-notre tête le nom et la valeur de toutes les monnaies étrangères.</p>
-
-<p>Nous pouvions aussi dépeindre un blason en termes héraldiques. Ainsi, me
-présentait-on les armes de la maison de X..., mon fils disait:..... écu
-champ de gueule à deux émanches d’argent posées en pal.</p>
-
-<p>Cette connaissance nous était très utile dans les salons du faubourg
-Saint-Germain, où nous étions souvent appelés.</p>
-
-<p>J’avais appris à reconnaître, par la forme des caractères, mais sans
-pouvoir les traduire, une infinité de langues, telles que le Chinois, le
-Russe, le Turc, le Grec, l’Hébreu, etc.</p>
-
-<p>Nous savions les noms de presque tous les instruments de chirurgie, de
-sorte que les trousses de médecins, si compliquées qu’elles fussent, ne
-pouvaient nous embarrasser.</p>
-
-<p>Enfin je possédais encore, suffisamment pour en tirer parti, des
-connaissances en minéralogie, pierres précieuses, antiquités et
-curiosités.<a name="page_279" id="page_279"></a></p>
-
-<p>A la vérité j’avais, pour faire ces études, tous les documents que je
-pouvais désirer.</p>
-
-<p>Un de mes bons et intimes amis, Aristide Le Carpentier, savant
-antiquaire, spirituel fabuliste, oncle de l’habile compositeur de ce
-nom, possédait et possède encore aujourd’hui un cabinet de curiosités
-antiques, qui fait mourir de convoitise les conservateurs des musées
-impériaux.</p>
-
-<p>Nous y passions, mon fils et moi, de longues journées à apprendre des
-noms et des dates dont nous faisions ensuite un savant étalage. Le
-Carpentier m’avait appris bien des choses, et entre autres il m’avait
-indiqué différents signes auxquels on peut reconnaître certaines
-médailles antiques, dont le module se trouve effacé. Les Trajan, les
-Tibère, les Marc-Aurèle, m’étaient devenus aussi familiers qu’une pièce
-de cinq francs.</p>
-
-<p>En ma qualité d’ancien horloger, je savais ouvrir facilement une montre,
-et je faisais même cette opération d’une seule main, si bien que, sans
-que le public s’en doutât, je voyais le nom de l’horloger gravé sur la
-cuvette; je refermais ensuite la montre et le tour était fait. Pour la
-devination, mon fils faisait le reste.</p>
-
-<p>Mais ce qui, sans contredit, nous rendit les plus grands services, ce
-fut cette vue par appréciation que mon fils surtout possédait au plus
-haut point. Il lui suffisait, lorsque nous entrions en ville, d’un
-examen très rapide, pour connaître tous les objets que contenait un
-appartement, ainsi que les différents bijoux portés par les spectateurs,
-tels que breloques, épingles, lorgnons, éventails, broches, bagues,
-bouquets, etc.</p>
-
-<p>On doit penser avec quelle facilité il faisait la description de ces
-objets, lorsque je les lui indiquais par notre correspondance secrète.
-Je vais en citer un exemple.</p>
-
-<p>Un soir, dans une maison de la chaussée d’Antin, à la fin d’une séance
-aussi bien réussie que chaudement applaudie, je me rappelai qu’en
-passant dans une pièce voisine du salon où nous nous trouvions, j’avais
-fait remarquer à mon fils une bibliothèque vitrée, en le priant
-d’observer les titres des livres et l’ordre dans lequel ils étaient
-placés. Personne ne s’était aperçu de ce prompt examen.<a name="page_280" id="page_280"></a></p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dis-je au maître de la maison, je veux, pour terminer
-l’expérience de la seconde vue, vous prouver sa puissance en faisant
-lire mon fils à travers une muraille. Voulez-vous me confier un livre?</p>
-
-<p>On me conduisit tout naturellement à la bibliothèque en question, que je
-fis semblant de voir pour la première fois. Je mis le doigt sur un
-livre.</p>
-
-<p>&mdash;Emile, dis-je à mon fils, quel est le nom de cet ouvrage?</p>
-
-<p>&mdash;Un Buffon, me répondit-il vivement.</p>
-
-<p>&mdash;Et à côté? s’empressa de dire un incrédule.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce le côté de droite ou celui de gauche? répondit mon fils.</p>
-
-<p>&mdash;Le côté de droite, dit l’interlocuteur, qui avait ses raisons pour
-choisir cet ouvrage, parce que le titre en était très fin.</p>
-
-<p>&mdash;C’est le voyage du jeune Anacharsis, répondit l’enfant. Mais Monsieur,
-ajouta-t-il, si vous m’aviez demandé le nom du livre de gauche, je vous
-aurais nommé les poésies de Lamartine. Un peu sur la droite de ce rayon,
-je vois les œuvres de Crébillon; au-dessous, deux volumes des
-Mémoires de Fleury; et mon fils nomma ainsi une douzaine d’ouvrages,
-puis il s’arrêta.</p>
-
-<p>Les spectateurs n’avaient pas dit un mot pendant toutes ces descriptions
-tant ils étaient stupéfaits, mais aussitôt l’expérience terminée, chacun
-vint nous complimenter en battant des mains.<a name="page_281" id="page_281"></a></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h2>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Petits malheurs du bonheur.&mdash;Inconvénients d’un théâtre trop
-petit.&mdash;Invasion de ma salle.&mdash;Représentation gratuite.&mdash;Un public
-consciencieux.&mdash;Plaisant escamotage d’un bonnet de soie noire.&mdash;Séance
-au chateau de Saint-Cloud.&mdash;La cassette de
-Cagliostro.&mdash;Vacances.&mdash;Etudes bizarres.</span></p>
-
-<p>S’il est un fait reconnu, c’est que dans ce monde l’homme ne peut avoir
-un bonheur parfait, et que les plus heureuses chances, la plus grande
-prospérité ont aussi leurs désagréments; c’est ce qu’on appelle les
-petits malheurs du bonheur. Une de mes tracasseries à moi, c’était
-d’avoir une salle trop petite et de ne pouvoir satisfaire à toutes les
-demandes de places qui m’étaient adressées. J’avais beau me mettre
-l’esprit à la torture, je ne pouvais trouver aucun expédient pour parer
-à cet inconvénient.</p>
-
-<p>Ainsi que je viens de le dire, ma salle était le plus souvent louée à
-l’avance; dans ce cas, les bureaux n’ouvraient pas, et une affiche
-placardée à la porte annonçait qu’il était inutile de se présenter, si
-l’on n’était porteur de coupons de location. Mais il arrivait, chaque
-jour, que des personnes ennuyées de ne pouvoir se procurer un
-divertissement qu’elles s’étaient promis, ne tenaient aucun<a name="page_282" id="page_282"></a> compte de
-l’avertissement, s’adressaient au bureau, et sur le refus d’admission à
-la séance, se répandaient en invectives contre le buraliste et plus
-encore contre l’administration.</p>
-
-<p>Ces plaintes étaient absurdes pour la plupart et dans le genre de
-celles-ci:</p>
-
-<p>&mdash;C’est une indignité qu’un semblable abus, disait un jour naïvement
-l’un de ces récalcitrants. Oui, je vais, dès demain, aller porter
-plainte à la préfecture de police. Nous verrons si M. Robert-Houdin a le
-droit d’avoir un théâtre si petit.</p>
-
-<p>Tant que ces récriminations n’allaient pas plus loin, j’en riais, je le
-confesse, mais tous les mécontentements ne se terminaient pas toujours
-d’une manière aussi pacifique. Il y eut des voies de fait envers les
-employés, et même on alla jusqu’à faire l’invasion de ma salle. Ceci
-mérite d’être raconté.</p>
-
-<p>Un soir, une douzaine de jeunes gens, la tête échauffée par un excellent
-dîner, se présentent pour assister à ma représentation. L’avis qu’ils
-lisent en passant n’est pour eux qu’une plaisanterie dont ils veulent
-avoir le dernier mot. En conséquence, ne tenant aucun cas des
-observations qui leur sont faites, ils se groupent à la porte et, pour
-me servir d’une expression consacrée, ils commencent à former <i>la tête
-de la queue</i>. D’autres visiteurs, autorisés par leur exemple, se mettent
-de la partie, et insensiblement une foule considérable s’assemble devant
-le théâtre.</p>
-
-<p>Le régisseur, averti de ce qui se passe, vient, et du haut de l’escalier
-se prépare à faire à la multitude un <i>speach</i> conciliant dont il espère
-un excellent effet; il tousse afin de se rendre la voix plus claire.
-Mais il n’a pas plutôt commencé son allocution, que sa voix est couverte
-par des ris moqueurs et des huées qui le forcent à se taire. Il vient
-alors, en désespoir de cause, me faire part de la situation et me
-demander avis sur ce qu’il doit faire.</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas, lui dis-je, tout ira mieux que vous ne le
-pensez. Tenez, ajoutai-je en regardant ma montre, voici sept heures et
-demie, c’est l’heure de faire entrer <i>les billets de location</i>, ouvrez
-les portes, et lorsque la salle sera pleine, le public du dehors sera
-bien forcé d’abandonner la place.<a name="page_283" id="page_283"></a></p>
-
-<p>J’avais à peine achevé ces mots, qu’on vint en toute hâte m’avertir que
-la foule avait brisé la barrière et venait de faire irruption dans la
-salle.</p>
-
-<p>Je courus sur la scène, et par le <i>trou du rideau</i> je pus m’assurer de
-la vérité du fait: toutes les places étaient occupées.</p>
-
-<p>Je fus, je l’avoue, très embarrassé sur le parti que je devais prendre.
-Faire évacuer la salle par le poste voisin était un scandale que je
-voulais éviter et dont je ne pouvais prévoir les suites. D’ailleurs, la
-police intervenant, pourrait peut-être susciter quelques procès, qui me
-feraient perdre un temps précieux. Enfin la préfecture, qui ne m’avait
-imposé jusque-là qu’un seul garde, voyant cette force publique
-insuffisante, ne manquerait pas de m’envoyer un piquet respectable qui
-augmenterait considérablement mes dépenses journalières.</p>
-
-<p>Je pris immédiatement une détermination.</p>
-
-<p>&mdash;Faites fermer les portes du théâtre, dis-je à mon régisseur, et posez
-sur l’affiche du dehors une bande annonçant que, par suite d’une
-indisposition subite, la séance d’aujourd’hui est remise à demain. Comme
-cette mesure s’applique aux porteurs de billets de location, tenez-vous
-prêt à rendre l’argent à ceux qui ne consentiront pas à l’échange d’un
-billet pour un autre jour. Quant à moi, continuai-je, mon parti est
-pris: je donne une représentation gratis, et je veux pour toute
-vengeance faire regretter à ce bouillant public l’équipée d’écolier à
-laquelle il s’est associé.</p>
-
-<p>Ce plan une fois arrêté, je me préparai à faire convenablement les
-honneurs de ma maison, et bientôt le rideau se leva.</p>
-
-<p>En entrant en scène, je vis que le plus grand nombre des spectateurs
-avaient une contenance fort embarrassée. Je les mis tout de suite à
-l’aise en me présentant devant eux d’un air enjoué, comme si j’eusse
-ignoré ce qui s’était passé. Je fis plus encore; je m’efforçai de mettre
-dans ma séance tout l’entrain dont j’étais capable, et lorsque j’en vins
-à la distribution de mes petits présents, j’en fus tellement prodigue,
-que pas un spectateur ne fut oublié dans mes largesses.</p>
-
-<p>Il ne faut pas demander si j’étais chaudement applaudi; le public<a name="page_284" id="page_284"></a>
-rivalisait avec moi de bons procédés et voulait ainsi me dédommager des
-tracasseries qu’il pensait m’avoir suscitées.</p>
-
-<p>Une scène très originale et surtout très comique eut lieu à la sortie de
-mon spectacle.</p>
-
-<p>Presque tous les assistants n’avaient vu dans la prise d’assaut de ma
-salle qu’un moyen de se procurer des places, et chacun d’eux avait
-l’intention de payer la sienne après l’avoir occupée.</p>
-
-<p>Mais, de mon côté, je tenais à conserver à ma représentation gratuite
-son caractère d’originalité, dussent mes intérêts en souffrir. Aussi,
-dans la prévision de ce sentiment de délicatesse, j’avais donné l’ordre
-que les employés n’attendissent pas la fin de la séance pour quitter
-leur poste, si bien que régisseur, buraliste, ouvreuses, avaient profité
-de la permission, et s’en étaient allés.</p>
-
-<p>Je m’étais placé pour tout voir sans être aperçu. On cherchait un
-bureau, on furetait de tous côtés pour trouver un employé, on mettait la
-main à la poche, on se groupait pour prendre conseil, puis enfin de
-guerre lasse on s’en allait.</p>
-
-<p>Cependant le public ne se tint pas pour battu; pendant plusieurs jours
-il y eut chez moi une véritable procession de gens qui venaient payer
-leur dette. Quelques personnes y joignirent des excuses, et je reçus
-également par la poste un billet de cent francs avec la lettre suivante:</p>
-
-<div class="blockquot2"><p class="ind">«Monsieur,</p>
-
-<p>»Entraîné, hier, dans votre salle par un tourbillon de têtes
-folles, j’ai vainement cherché, après la séance, à payer le prix de
-la place que j’avais occupée.</p>
-
-<p>»Je ne veux pas cependant, Monsieur, quitter la France sans
-m’acquitter envers vous. En conséquence, basant le prix de ma
-stalle sur le plaisir que vous m’avez procuré, je vous envoie
-ci-joint un billet de cent francs que je vous prie d’accepter en
-paiement de la dette que j’avais involontairement contractée.</p>
-
-<p>»Je ne me croirais pas encore quitte envers vous si je ne vous
-adressais aussi mes félicitations sur votre intéressante séance, en
-vous priant, Monsieur, d’agréer l’assurance de ma considération la
-plus distinguée.»</p></div>
-
-<p>La perte qui résulta pour moi de l’invasion de ma salle fut
-insignifiante,<a name="page_285" id="page_285"></a> de sorte que je n’eus point à me repentir de la
-détermination que j’avais prise.</p>
-
-<p>D’un autre côté, l’aventure fut connue, et elle vint ajouter encore à ma
-vogue en la prolongeant, car on sait que le public se dirige de
-préférence vers les théâtres où il est assuré de ne pouvoir trouver de
-place.</p>
-
-<p>On venait le plus souvent en famille à mon théâtre, mais il n’était pas
-rare aussi de voir de nombreuses sociétés s’y donner rendez-vous.</p>
-
-<p>Le trait suivant peut en donner un exemple:</p>
-
-<p>Le spirituel critique de la physionomie humaine, l’auteur ingénieux de
-ces charges excentriques qui ont fait pâmer de rire tous ceux qui ne se
-trouvaient pas sur la sellette, Dantan jeune, vient un jour à mon bureau
-de location:</p>
-
-<p>&mdash;Madame, dit-il à la buraliste, combien avez-vous de stalles à votre
-théâtre?</p>
-
-<p>&mdash;Je vais consulter mon livre, dit la dame.... Est-ce pour aujourd’hui,
-Monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Non, Madame, c’est pour dans huit jours.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! alors, vous pourrez en avoir autant que vous voudrez.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, autant que je voudrai? mais alors votre salle est donc en
-caoutchouc?</p>
-
-<p>&mdash;Non, Monsieur, je veux dire seulement que sur cinquante stalles dont
-je puis disposer, vous pourrez en prendre autant qu’il vous plaira.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! très bien, Madame, je comprends maintenant, reprit Dantan sur le
-ton de la plaisanterie; alors, si sur cinquante stalles je puis en avoir
-autant que je voudrai, veuillez m’inscrire pour soixante places.</p>
-
-<p>La dame du bureau, très embarrassée pour la solution de ce problème, me
-fit appeler, et j’arrangeai facilement l’affaire en changeant en stalles
-le premier banc des galeries.</p>
-
-<p>Voici le motif qui avait fait prendre au statuaire un si grand nombre de
-places.</p>
-
-<p>Dantan jeune est peut-être l’artiste qui compte le plus d’amis.<a name="page_286" id="page_286"></a> Or, il
-avait trouvé très original de convier un certain nombre d’entre eux à la
-séance de Robert-Houdin, et c’est pour cette réunion qu’il avait retenu
-soixante stalles.</p>
-
-<p>J’ai voulu raconter ce fait, parce qu’à la fois il prouve la vogue dont
-jouissait mon théâtre, et qu’il me rappelle le commencement d’une des
-plus agréables liaisons d’amitié que j’aie faites en ma vie. A partir de
-cette époque, je devins et je suis toujours resté l’un des bons et
-intimes camarades du célèbre statuaire.</p>
-
-<p>Avant de le connaître personnellement, j’ignorais, ainsi que le plus
-grand nombre de ses admirateurs, ses œuvres sérieuses, mais lorsque
-je fus admis dans l’intimité de son atelier, je pus apprécier toute
-l’étendue de son talent.</p>
-
-<p>Dantan a chez lui, rangée sur d’immenses rayons, la collection la plus
-complète des bustes de célébrités contemporaines; je ne pense pas qu’il
-y ait une seule tête portant un nom illustre qui ne lui ait passé par
-les mains. Ainsi que dans un musée, chacun y est classé dans sa
-catégorie ou sa spécialité; les monarques et les hommes d’Etat, moins
-nombreux que les autres, sont rangés sur un même rayon, puis viennent
-des littérateurs, des musiciens instrumentistes, des chanteurs, des
-compositeurs, des médecins, des guerriers, des artistes dramatiques, et
-enfin les illustrations de toute nature et de tous pays. Mais ce qu’il y
-a surtout de très intéressant dans cette galerie, c’est que chaque buste
-est accompagné de sa propre charge, si bien qu’après avoir admiré le
-personnage sous le côté sérieux de l’exécution, on se livre à un fou
-rire en suivant dans tous ses détails l’esprit de la caricature.</p>
-
-<p>En voyant ces innombrables têtes, on a de la peine à s’imaginer qu’une
-existence d’homme puisse suffire à un tel travail. C’est qu’aussi Dantan
-possède au plus haut degré la perception des traits caractéristiques
-d’un visage; il lui suffit même souvent de voir une personne une seule
-fois pour la reproduire avec la plus exacte ressemblance. Témoin le fait
-suivant, que je vais citer autant pour sa singularité, que parce qu’il
-se rattache à la prestidigitation:</p>
-
-<p>Le fils du lieutenant-général baron D.... vint un jour prier Dantan de
-faire le buste de son père.<a name="page_287" id="page_287"></a></p>
-
-<p>«Je ne vous cache pas, dit-il à l’artiste, que pour l’exécution de cette
-œuvre vous allez rencontrer une difficulté peut-être insurmontable.
-Non seulement le général ne consentirait jamais à poser pour son buste,
-mais il me serait encore tout à fait impossible de vous faire rencontrer
-avec lui dans sa maison. Toujours souffrant depuis longues années, mon
-père ne veut voir d’autres personnes que les gens de son service, et il
-se tient presque constamment seul. Il ne nous restera donc d’autre moyen
-que de faire ce travail à la dérobée; comment? je l’ignore.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, votre père ne sort-il jamais de chez lui, dit le statuaire?</p>
-
-<p>&mdash;Si fait, Monsieur; tous les jours à quatre heures le général monte en
-omnibus pour aller lire les journaux dans un cabinet de lecture, place
-de la Madeleine; après quoi il revient s’enfermer chez lui.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, fit l’artiste, il ne m’en faut pas davantage. Dès aujourd’hui je
-vais commencer mon travail d’observation, et demain je me mets à
-l’œuvre.»</p>
-
-<p>En effet, à quatre heures précises, Dantan était en faction devant une
-maison faisant le coin des boulevards et de la rue Louis-le-Grand; il
-vit bientôt le général en sortir et se diriger vers un omnibus. Le
-sculpteur s’attache aussitôt aux pas de son modèle et monte en même
-temps que lui dans le banal véhicule. Malheureusement les seules places
-à occuper se trouvent du même côté, et l’artiste ne peut faire que des
-études de profil, tout en prenant encore de très grandes précautions
-pour ne pas compromettre ses observations ultérieures.</p>
-
-<p>Enfin, la voiture s’arrête place de la Madeleine. Le poursuivant et le
-poursuivi entrent ensemble, ou du moins l’un après l’autre, dans le même
-cabinet de lecture. Là, chacun prend son journal favori et s’installe
-pour le lire.</p>
-
-<p>Dantan s’est placé en face du général, et, tout en semblant absorbé dans
-un premier-Paris, il dirige sournoisement ses regards intelligents de
-son côté.</p>
-
-<p>Tout allait au mieux, et depuis quelques instants l’artiste faisait<a name="page_288" id="page_288"></a>
-tranquillement ses études à la dérobée, lorsque le général, qui déjà
-avait été surpris que son compagnon d’omnibus se trouvât encore au
-cabinet de lecture, vint à saisir plusieurs regards furtifs de son
-vis-à-vis.</p>
-
-<p>Taquiné par cette indiscrète curiosité, dont il ne pouvait comprendre la
-cause, il chercha à la déjouer, en se faisant un rempart de son immense
-feuille.</p>
-
-<p>La figure du vieux baron disparut donc. Mais le haut de sa tête dominait
-encore, et Dantan eût pu continuer fructueusement son travail de ce
-côté, sans un affreux bonnet de soie noire qui la couvrait entièrement.</p>
-
-<p>Que faire? Dans un buste, on n’improvise pas un front couvert de rides,
-pas plus que l’on ne dispose à sa fantaisie les cheveux d’un vieillard.</p>
-
-<p>Bien des prestidigitateurs et des plus fameux se seraient trouvés
-arrêtés devant une pareille difficulté. Dantan ne se creusa pas
-longtemps la tête, ce qui n’empêcha pas son tour d’être des plus
-piquants.</p>
-
-<p>Il s’approche de la dame du comptoir, cause quelques instants avec elle,
-et revient tranquillement reprendre son poste d’observation.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il est bon de dire que, chauffé par un puissant calorifère, le cabinet
-de lecture se trouvait déjà à une température convenablement élevée.
-Tout-à-coup une chaleur insupportable se répand dans la salle, et l’on
-voit sur quelques fronts perler de grosses gouttes de sueur.</p>
-
-<p>Le général qui, dans ce moment, tenait en main la <i>Gazette des
-Tribunaux</i>, et qui se complaisait sans doute dans quelque lugubre drame,
-fut un des derniers à s’apercevoir de cet excès de température. A la fin
-pourtant, il sentit la nécessité de quitter son bonnet de soie et de le
-mettre dans sa poche, tout en grommelant entre ses dents: «Mon Dieu,
-qu’il fait chaud ici!»</p>
-
-<p>Le tour était fait.</p>
-
-<p>Le lecteur a deviné que notre malin artiste est la cause de ce<a name="page_289" id="page_289"></a> bain de
-vapeur qu’il a sollicité et obtenu de la buraliste, à laquelle il a
-confié le secret de son importante mission.</p>
-
-<p>Ce résultat une fois obtenu, Dantan, sans perdre de temps, les yeux
-braqués pardessus la feuille que le général tenait à la main, fait à la
-hâte ses études phrénologiques sur le crâne vénérable du vieux guerrier,
-puis se levant de table, jette un dernier coup d’œil sur les traits
-de son modèle, les photographie en quelque sorte dans sa tête, et court
-à son atelier se mettre à l’œuvre.</p>
-
-<p>A quelque temps de là, le statuaire livrait à la famille du général le
-buste le plus parfait peut-être qui soit jamais sorti de son ciseau.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Je ferme ici la parenthèse que j’ai ouverte à propos des petits malheurs
-suscités par la petitesse de mon théâtre; je vais maintenant en ouvrir
-une autre sur les petits bonheurs que me procurait mon succès.</p>
-
-<p>Dans les premiers jours de novembre, je reçus une invitation de me
-rendre à Saint-Cloud, pour y donner une séance devant le roi
-Louis-Philippe et sa famille. Ce fut avec le plus grand plaisir que
-j’acceptai cette proposition. Je n’avais encore joué devant aucune tête
-couronnée, et cette séance devenait pour moi un événement important.</p>
-
-<p>J’avais devant moi six jours pour faire mes préparatifs. J’y mis tous
-les soins imaginables, et j’organisai même un tour de circonstance, dont
-j’eus lieu d’espérer un excellent effet.</p>
-
-<p>Au jour fixé pour ma séance, un fourgon attelé de chevaux de poste vint
-de très bonne heure prendre mes bagages et me conduisit au château. Un
-théâtre avait été dressé dans un vaste salon, désigné par le roi pour le
-lieu de la représentation.</p>
-
-<p>Afin que je ne fusse pas dérangé dans mes préparatifs, on avait pris la
-précaution de placer un planton à l’une des portes du salon qui donnait
-sur un corridor de service. Je remarquai encore trois autres portes dans
-cette pièce: l’une, garnie de glaces sans tain, donnait sur le jardin,
-en face d’une avenue garnie de superbes orangers; les deux autres, à
-droite et à gauche, communiquaient<a name="page_290" id="page_290"></a> aux appartements du Roi et à ceux de
-la duchesse d’Orléans.</p>
-
-<p>J’étais occupé à disposer mes instruments, lorsque j’entendis s’ouvrir
-discrètement une des deux dernières portes dont je viens de parler, et
-tout aussitôt une voix me fit cette demande du ton de la plus grande
-affabilité:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Robert-Houdin, puis-je entrer sans indiscrétion?</p>
-
-<p>Je tournai la tête de ce côté et je reconnus le Roi Louis-Philippe, qui,
-ne m’ayant fait cette demande que sous forme d’introduction, n’avait pas
-attendu ma réponse pour s’avancer vers moi.</p>
-
-<p>Je m’inclinai respectueusement.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous bien tout ce qu’il vous faut pour votre organisation? me dit
-le Roi.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Sire; l’intendant du château m’a fourni des ouvriers très
-habiles, qui ont promptement monté cette petite scène.</p>
-
-<p>A ce moment déjà, mes tables, consoles et guéridons, ainsi que les
-divers instruments de ma séance, symétriquement rangés sur la scène,
-présentaient un aspect élégant.</p>
-
-<p>&mdash;C’est très joli ceci, me dit le Roi, en s’approchant du théâtre et en
-jetant un regard furtif sur quelques-uns de mes appareils; c’est très
-joli. Je vois avec plaisir que, ce soir, l’artiste de 1846 justifiera la
-bonne opinion qu’avait fait concevoir de lui le mécanicien de 1844.</p>
-
-<p>&mdash;Sire, répondis-je, aujourd’hui, comme il y a deux ans, je tâcherai de
-me rendre digne de la haute faveur que Votre Majesté daigne m’accorder,
-en assistant à l’une de mes représentations.</p>
-
-<p>&mdash;On dit la seconde vue de votre fils bien surprenante, reprit le Roi;
-mais je vous avertis, Monsieur Robert-Houdin, de vous tenir en garde,
-car nous nous proposons de vous susciter de grandes difficultés.</p>
-
-<p>&mdash;Sire, répondis-je avec assurance, j’ai tout lieu de croire que mon
-fils les surmontera.</p>
-
-<p>&mdash;Je serais fâché qu’il en fût autrement, dit avec une teinte
-d’incrédulité le Roi qui s’éloignait. Monsieur Robert-Houdin,
-ajouta-t-il en fermant la porte par laquelle il était entré, je vous
-recommande l’exactitude.<a name="page_291" id="page_291"></a></p>
-
-<p>A quatre heures précises, lorsque la famille Royale et les nombreux
-invités furent réunis, les rideaux qui me cachaient à tous les yeux
-s’ouvrirent, et je parus en scène.</p>
-
-<p>Grâce à mes nombreuses séances, j’avais heureusement acquis une
-assurance imperturbable et une confiance en moi-même, que la réussite de
-mes expériences avait constamment justifiées.</p>
-
-<p>Je commençai au milieu du plus profond silence. On voulut sans doute
-voir, apprécier, juger, avant d’accorder un suffrage. Mais
-insensiblement on devint plus communicatif; j’entendis quelques
-exclamations de surprise, qui furent bientôt suivies de démonstrations
-plus expressives encore.</p>
-
-<p>Toutes mes expériences reçurent un très favorable accueil; celle que
-j’avais composée pour la circonstance acheva de me concilier tous les
-suffrages.</p>
-
-<p>Je vais en donner l’explication.</p>
-
-<p>J’empruntai à mes nobles spectateurs quelques mouchoirs, dont je fis un
-paquet que je déposai sur ma table. Puis, à ma demande, différentes
-personnes écrivirent sur des cartes les noms d’endroits où elles
-désiraient que les mouchoirs fussent invisiblement transportés.</p>
-
-<p>Ceci terminé, je priai le Roi de prendre au hasard trois de ces cartes
-et de choisir ensuite, parmi les trois endroits qu’elles désignaient,
-celui qui lui conviendrait le mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, dit Louis-Philippe, ce qu’il y a sur celle-ci: «Je désire que
-les mouchoirs se trouvent sous un des candélabres placés sur la
-cheminée.» C’est trop facile pour un sorcier; passons à une autre carte.
-«Que les mouchoirs soient transportés sur le dôme des Invalides.» Cela
-me conviendrait assez, mais c’est beaucoup trop loin, non pas pour les
-mouchoirs, mais pour nous..... Ah! ah! fit le Roi en regardant la
-dernière carte, je crains bien, Monsieur Robert-Houdin, de vous mettre
-dans l’embarras; savez-vous ce qu’elle propose?</p>
-
-<p>&mdash;Que Votre Majesté veuille bien me l’apprendre.</p>
-
-<p>&mdash;On désire que vous fassiez passer les mouchoirs dans la caisse de
-l’oranger qui est au bout de cette avenue, sur la droite.<a name="page_292" id="page_292"></a></p>
-
-<p>&mdash;N’est-ce que cela, Sire! Veuillez ordonner et j’obéirai.</p>
-
-<p>&mdash;Soit! je ne suis pas fâché de voir un pareil tour de magie. Je choisis
-donc la caisse d’oranger.</p>
-
-<p>Le Roi donna à voix basse quelques ordres, et je vis aussitôt plusieurs
-personnes courir vers l’oranger pour le surveiller et empêcher toute
-fraude.</p>
-
-<p>J’étais enchanté de cette précaution, qui contribuait à l’éclat de ma
-réussite, car le tour était déjà fait et la précaution devenait tardive.</p>
-
-<p>Il s’agissait de faire partir les mouchoirs pour leur destination. Je
-mis le paquet sous une cloche de cristal opaque, et, prenant ma
-baguette, j’ordonnai à mes voyageurs invisibles de se rendre à l’endroit
-désigné par le Roi.</p>
-
-<p>Je levai la cloche: le petit paquet n’y était plus, et une tourterelle
-blanche se trouvait à sa place.</p>
-
-<p>Le Roi s’approcha alors vivement de la porte, à travers laquelle il
-porta ses regards vers l’oranger, pour s’assurer que le comité de
-surveillance était à son poste. Cette vérification faite, il se mit à
-sourire en hochant légèrement la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, avec une teinte d’ironie, je
-crains bien pour la vertu de votre baguette magique. Voyons, ajouta-t-il
-en se retournant vers le fond du salon, où se tenaient quelques
-serviteurs; que l’on aille prévenir Guillaume (c’était, je crois, un des
-maîtres jardiniers) de faire immédiatement l’ouverture de la dernière
-caisse qui se trouve sur la droite de l’avenue; qu’il cherche avec
-précaution dans la terre et qu’il m’apporte ce qu’il y trouvera,... si
-toutefois il y trouve quelque chose.</p>
-
-<p>Guillaume ne tarda pas à arriver près de l’oranger, et, bien que très
-étonné des ordres qui lui étaient donnés, il se mit en mesure de les
-exécuter.</p>
-
-<p>Il enleva soigneusement un des panneaux de la caisse, en gratta la terre
-avec précaution, et déjà l’une de ses mains s’était avancée vers le
-centre de l’oranger sans avoir rien découvert, quand tout-à-coup un cri
-de surprise lui échappa, en même temps qu’il retirait un petit coffret
-de fer rongé par la rouille.<a name="page_293" id="page_293"></a></p>
-
-<p>Cette curieuse trouvaille, nettoyée de la terre qui la souillait, fut
-apportée et déposée sur un petit guéridon qui se trouvait près du Roi.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Monsieur Robert-Houdin, me dit Louis-Philippe dans un
-mouvement d’impatiente curiosité, voici un coffret. Est-ce que par
-hasard les mouchoirs s’y trouveraient renfermés?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Sire, répondis-je avec assurance; ils y sont et depuis fort
-longtemps.</p>
-
-<p>&mdash;Comment depuis fort longtemps? cela ne peut être puisqu’il y a à peine
-un quart d’heure que les mouchoirs vous ont été confiés.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis le nier, Sire; mais où serait la magie si je ne parvenais à
-exécuter des faits incompréhensibles? Votre Majesté sera sans doute plus
-surprise encore, lorsque je lui prouverai d’une manière irrécusable que
-ce coffre, ainsi que ce qu’il contient, a été déposé dans la caisse de
-l’oranger, il y a soixante ans.</p>
-
-<p>&mdash;J’aimerais assez vous croire sur parole, reprit le Roi en souriant,
-mais cela m’est impossible; dans ce cas, il me faut des preuves.</p>
-
-<p>&mdash;Que Votre Majesté veuille bien ouvrir cette cassette, et elle en
-trouvera de très convaincantes.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais j’ai besoin d’une clef pour cela.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne tient qu’à vous, Sire, d’en avoir une. Veuillez la détacher du
-cou de cette charmante tourterelle, qui vient de vous l’apporter.</p>
-
-<p>Louis-Philippe dénoua un ruban qui soutenait une petite clef rouillée,
-avec laquelle il se hâta d’ouvrir le coffret.</p>
-
-<p>Le premier objet qui se présenta aux yeux du Roi fut un parchemin sur
-lequel le monarque lut ce qui suit:</p>
-
-<div class="blockquot2"><p class="c"><small>AUJOURD’HUI, 6 JUIN 1786</small>,</p>
-
-<p>Cette boîte de fer, contenant six mouchoirs, a été placée au milieu
-des racines d’un oranger par moi, Balsamo, comte de Cagliostro,
-pour servir à l’accomplissement d’un acte de magie qui sera exécuté
-dans soixante ans, à pareil jour, devant Louis-Philippe d’Orléans
-et sa famille.</p></div>
-
-<p>&mdash;Décidément, cela tient du sortilége, dit le Roi de plus en plus<a name="page_294" id="page_294"></a>
-étonné..... Rien ne manque à la réalité, car le sceau et la signature du
-célèbre sorcier sont apposés au bas de cette déclaration qui, Dieu me
-pardonne, sent fortement le roussi.</p>
-
-<p>A cette plaisanterie, l’auditoire se prit à rire.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, ajouta le Roi, en sortant de la boîte un paquet cacheté avec
-beaucoup de soin, serait-il possible que les mouchoirs fussent sous
-cette enveloppe?</p>
-
-<p>&mdash;En effet, Sire, ils y sont; seulement, avant d’ouvrir ce paquet, je
-prie Votre Majesté de remarquer qu’il est également scellé du cachet du
-comte de Cagliostro.</p>
-
-<p>Ce cachet, qui a joué un grand rôle sur les fioles d’élixir de longue
-vie et sur les sachets d’or potable du célèbre alchimiste, avait une
-certaine célébrité. Torrini, qui avait beaucoup connu Cagliostro, m’en
-avait, dans le temps, remis une empreinte que j’avais conservée, et sur
-laquelle j’avais pris un cliché.</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, c’est bien le même, répondit mon Royal spectateur en
-regardant à deux fois le sceau de cire rouge.</p>
-
-<p>Toutefois, impatient de connaître le contenu du paquet, le Roi en
-déchira vivement l’enveloppe, et bientôt il étala devant les spectateurs
-étonnés les six mouchoirs qui, quelques minutes auparavant, étaient
-encore sur ma table.</p>
-
-<p>Ce tour me valut de vifs applaudissements. Mais pour l’expérience de la
-seconde vue, qui devait terminer la séance, j’eus réellement à soutenir
-une lutte acharnée, ainsi que le Roi me l’avait annoncé.</p>
-
-<p>Parmi les objets qui me furent présentés, se trouvait, je me rappelle,
-une médaille avec laquelle on croyait bien nous embarrasser. Cependant,
-je ne l’eus pas plus tôt entre les mains, que mon fils en fit la
-description de la façon suivante:</p>
-
-<p>&mdash;C’est, dit-il avec assurance, une médaille grecque en bronze sur
-laquelle est un mot composé de six lettres que je vais épeler: <i>lambda</i>,
-<i>epsilon</i>, <i>mu</i>, <i>nu</i>, <i>omicron</i>, sigma, ce qui fait <i>Lemnos</i>.</p>
-
-<p>Mon fils connaissait l’alphabet grec; il put donc lire le mot Lemnos,
-quoiqu’il lui eût été impossible d’en donner la traduction.</p>
-
-<p>C’était déjà, comme on doit le penser, un véritable tour de force<a name="page_295" id="page_295"></a> pour
-ce jeune enfant; mais la famille Royale ne s’en tint pas là.</p>
-
-<p>On me remit encore une petite pièce de monnaie chinoise, percée, comme
-on le sait, d’un trou dans le milieu; le nom et la valeur de la pièce
-furent aussitôt désignés. Enfin, une difficulté dont j’eus le bonheur de
-me tirer avec avantage, vint clore brillamment cette expérience.</p>
-
-<p>J’avais été étonné que la duchesse d’Orléans, qui prenait un intérêt
-tout particulier à la seconde vue, se fût absentée pour rentrer dans son
-appartement. Elle ne tarda pas à revenir et me remit entre les mains un
-petit écrin dont elle me pria de faire désigner le contenu par mon fils,
-mais en me recommandant expressément de ne pas l’ouvrir.</p>
-
-<p>J’avais prévu la défense; aussi, pendant que la princesse me parlait,
-j’ouvris l’écrin d’une main et, d’un coup-d’œil rapide, je m’assurai
-de ce qu’il renfermait. Cependant je feignis de reculer un instant
-devant cette proposition, afin de produire un plus grand effet.</p>
-
-<p>&mdash;Votre Altesse, répondis-je en rendant l’écrin, me permettra de me
-défendre d’une pareille impossibilité, car elle a dû remarquer que
-jusqu’à ce moment il fallait que l’objet me fût connu pour que mon fils
-le nommât.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez pourtant surmonté de plus grandes difficultés, reprit la
-belle-fille de Louis-Philippe. Néanmoins, si cela ne se peut pas, n’en
-parlons plus, je serais fâchée de vous mettre dans l’embarras.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que demande Votre Altesse est, je le répète, impossible, et
-pourtant, jaloux de justifier la confiance que vous avez dans sa
-clairvoyance, mon fils, par un effort suprême de ses facultés, va tâcher
-de voir à travers l’écrin ce qu’il contient.</p>
-
-<p>&mdash;Le peut-il, même à travers mes mains, reprit la Duchesse en cherchant
-à cacher l’écrin.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Madame, et Votre Altesse fût-elle dans l’appartement voisin, mon
-fils le verrait encore.</p>
-
-<p>La Duchesse d’Orléans, sans accepter cette nouvelle épreuve, que je lui
-proposais, se contenta d’interroger elle-même mon fils.<a name="page_296" id="page_296"></a></p>
-
-<p>L’enfant, qui depuis longtemps avait ses instructions, répondit sans
-hésiter: il y a dans cet écrin une épingle en or, surmontée d’un
-diamant, autour duquel est un cercle d’émail bleu ciel.</p>
-
-<p>&mdash;C’est de la plus grande exactitude, dit la Duchesse en présentant au
-Roi le bijou qu’elle sortit de sa boîte. Jugez vous-même, Sire.</p>
-
-<p>Et se retournant vers moi:</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, Monsieur Robert-Houdin, me dit-elle avec une grâce infinie,
-voulez-vous accepter cette épingle en souvenir de votre visite à
-Saint-Cloud?</p>
-
-<p>Je remerciai vivement Son Altesse, en l’assurant de ma reconnaissance.</p>
-
-<p>La représentation était terminée; le rideau se baissa et je pus à mon
-tour jouir librement d’un curieux spectacle: c’était de voir par un
-petit trou mon auditoire rassemblé par groupes et se communiquant à
-l’envi ses impressions.</p>
-
-<p>Avant de quitter le château, le Roi et la Reine me firent encore
-adresser les plus flatteuses paroles par la personne chargée de me
-remettre un souvenir de leur munificence.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Cette représentation ne put augmenter ma vogue; cela n’était plus
-possible, mais elle contribua puissamment à l’entretenir. Ma séance à
-Saint-Cloud eut surtout du retentissement dans l’aristocratie qui,
-jusqu’à ce moment, avait hésité à venir dans ma petite salle; la
-curiosité la fit passer par dessus quelques considérations, et elle vint
-à son tour s’assurer de la réalité des merveilles qui m’étaient
-attribuées.</p>
-
-<p>Cependant les chaleurs de l’été commençaient à se faire sentir: nous
-étions aux premiers jours de juillet, je dus songer à fermer mon
-théâtre; seulement, au lieu d’aller courir fortune, comme l’année
-précédente, je m’occupai à changer et à renouveler ma séance. La tâche
-était grande, mais j’étais rempli d’une courageuse émulation, car je
-n’ignorais pas que mon succès m’imposait des obligations, et que pour le
-voir se continuer il me fallait constamment en être digne. Loin de me
-laisser décourager par ce dicton<a name="page_297" id="page_297"></a> rétrograde: <i>Nil novi sub sole</i>,
-qu’Alfred de Musset a spirituellement paraphrasé ainsi:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">La paresse nous bride et les sots vont disant<br /></span>
-<span class="i0">Que sous ce vieux soleil tout est fait à présent;<br /></span>
-</div></div>
-
-<p class="nind">je m’inspirais de cette pensée du même auteur:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Croire tout découvert est une erreur profonde;<br /></span>
-<span class="i0">Je ferai du nouveau, n’en fût-il plus au monde.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Ce qu’il y avait de plus pénible dans mon travail de recherches, c’est
-qu’il fallait que mes inventions fussent terminées à heure et à jour
-nommés, car la reprise de mes représentations était fixée au premier
-septembre suivant, et, pour bien des raisons, je tenais à être exact.<a name="page_298" id="page_298"></a></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.</h2>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Nouvelles expériences.&mdash;La</span> <i>suspension éthéréenne</i>, <span class="smcap">etc.&mdash;Séance à
-l’Odéon.&mdash;Un double accroc.&mdash;La protection d’un entrepreneur de
-succès.&mdash;1848.&mdash;Les théâtres aux abois.&mdash;Je quitte Paris pour
-Londres.&mdash;Le Directeur Mitchell.&mdash;La publicité anglaise.&mdash;Le grand
-Wizard.&mdash;Les moules à beurre servant à la réclame.&mdash;Affiches
-singulières.&mdash;Concours public pour le meilleur calembour.</span></p>
-
-<p>Au lieu de faire la réouverture de mes séances au commencement de
-septembre, ainsi que je l’avais espéré, mes vacances forcées, que je
-pourrais mieux appeler mes <i>travaux forcés</i>, se prolongèrent un mois de
-plus. Ce fut seulement au premier octobre que je me trouvai en mesure de
-présenter mes nouvelles expériences.</p>
-
-<p>Mes intérêts étaient grandement compromis par ce retard, mais
-j’espérais, avec quelque raison, me dédommager de mes pertes par
-l’empressement que mettrait le public à venir me visiter.</p>
-
-<p>Mon nouveau répertoire se composait <i>du Coffre de cristal</i>, <i>du Carton
-fantastique</i>, <i>du Voltigeur au trapèze</i>, <i>du Garde-Française</i>, <i>de la
-Naissance des fleurs</i>, <i>des Boules de cristal</i>, <i>de la Bouteille
-inépuisable</i>, <i>de la Suspension éthéréenne</i>, etc., etc.</p>
-
-<p>J’avais surtout donné tous mes soins à cette dernière expérience,<a name="page_299" id="page_299"></a> sur
-laquelle je fondais de grandes espérances. La chirurgie m’en avait donné
-la première idée.</p>
-
-<p>On se rappelle que vers 1847 on commença, en France, à appliquer aux
-opérations chirurgicales l’insensibilité produite par l’aspiration de
-l’éther; on ne parlait dans le monde que des merveilleux effets de cette
-anesthésie et de ses heureuses applications; c’était aux yeux de bien
-des gens une opération tenant presque de la magie.</p>
-
-<p>Voyant que les chirurgiens se permettaient une sortie sur mon domaine,
-je me demandai si par ce fait ils ne me donnaient pas le droit d’user de
-représailles. Je le fis en inventant aussi mon <i>opération éthéréenne</i>,
-qui était, je crois, bien autrement surprenante que celle de mes
-<i>confrères</i> en chirurgie.</p>
-
-<p>Le sujet sur lequel je devais opérer était le plus jeune de mes enfants,
-et je ne pouvais rencontrer une physionomie plus heureuse pour mon
-expérience. C’était un gros garçon de six ans, dont la figure fraîche et
-épanouie respirait la santé. Malgré son jeune âge, il mit la plus grande
-intelligence à apprendre son rôle, et il le joua avec une telle
-perfection, que les plus incrédules en furent dupes.</p>
-
-<p>Ce tour était l’un des plus applaudis de ma séance. Il est vrai de dire
-que la mise en scène en était parfaitement combinée. Pour la première
-fois, j’avais essayé de diriger la surprise de mes spectateurs en la
-faisant croître comme par degrés, jusqu’au moment où elle devait en
-quelque sorte faire explosion.</p>
-
-<p>J’avais divisé mon expérience en trois points, dont les effets étaient
-successivement plus étonnants les uns que les autres.</p>
-
-<p>Ainsi, lorsque j’ôtais le tabouret de dessous les pieds de l’enfant<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>,
-le public, qui avait souri pendant les préparatifs de la suspension,
-commençait à devenir sérieux;</p>
-
-<p>Quand ensuite j’ôtais l’une des cannes, on entendait des exclamations de
-surprise et de crainte;</p>
-
-<p>Enfin, au moment où je soulevais mon fils à la position horizontale,<a name="page_300" id="page_300"></a>
-les spectateurs, à ce dénouement inattendu, couronnaient l’expérience de
-bravos unanimes.</p>
-
-<p>Cependant, il arrivait quelquefois que des personnes sensibles, prenant
-l’éthérisation trop au sérieux, protestaient intérieurement contre les
-applaudissements et m’écrivaient des lettres dans lesquelles elles
-tançaient vertement le père dénaturé, qui sacrifiait au plaisir du
-public la santé de son pauvre enfant. On alla même jusqu’à me menacer de
-solliciter contre moi la sévérité des lois, si je n’abandonnais pas mon
-inhumaine opération.</p>
-
-<p>Les auteurs anonymes de ces récriminations ne se doutaient guère du
-plaisir qu’ils me faisaient éprouver. Après nous être égayés de ces
-lettres en famille, je les gardais précieusement comme des témoignages
-de l’illusion que j’avais produite.</p>
-
-<p>La vogue que me procura cette séance ne pouvait surpasser celle de
-l’année précédente; je n’avais à espérer d’autre résultat que celui
-d’emplir ma salle, et cela avait lieu chaque jour.</p>
-
-<p>La famille royale voulut aussi voir mes nouvelles expériences. On loua
-la salle entière pour une après-midi, en sorte que mes séances du soir
-ne furent pas interrompues.</p>
-
-<p>Cette représentation, à laquelle assistait également la reine des Belges
-avec sa famille, ne me présenta du reste d’autre particularité que de
-voir dans ma petite salle l’imposant spectacle d’une aussi considérable
-réunion de hauts personnages. Toutes les places étaient occupées, car
-Leurs Majestés étaient accompagnées de leurs cours respectives et d’un
-grand nombre d’ambassadeurs et de dignitaires du royaume.</p>
-
-<p>Comme j’avais lieu de l’espérer, mes nobles spectateurs furent
-satisfaits et daignèrent m’adresser de vive voix leurs compliments.</p>
-
-<p>Au milieu de ces douces satisfactions, j’avais tout lieu de croire que
-je possédais les bonnes grâces du public. Cependant j’appris à mes
-dépens, on va en juger, que si solide que paraisse la faveur de ce
-souverain, il faut quelquefois bien peu de chose pour la voir près de
-s’évanouir.</p>
-
-<p>Le 10 février 1848, Madame Dorval donnait à l’Odéon une représentation à
-son bénéfice. J’avais promis à cette éminente artiste<a name="page_301" id="page_301"></a> d’y joindre comme
-intermède quelques-unes de mes expériences.</p>
-
-<p>Je fus de la plus grande exactitude à ce rendez-vous d’Outre-Seine; onze
-heures et demie sonnaient lorsque le rideau se baissa pour l’entr’acte
-qui devait précéder ma séance. Comme j’étais déjà depuis quelques
-instants en mesure de commencer, dix minutes me suffirent pour donner un
-dernier coup-d’œil à mes apprêts.</p>
-
-<p>Mon premier soin, en prenant possession de la scène, avait été de me
-soustraire aux regards indiscrets; j’avais congédié tout le monde.
-Malheureusement je n’avais même pas fait d’exception en faveur du
-régisseur, et l’on va voir quelles furent les tristes conséquences de
-cette mesure.</p>
-
-<p>Plein d’excellentes dispositions, je fais frapper les trois coups
-d’usage par mon domestique, et l’orchestre commence à jouer, tandis que,
-retiré dans la coulisse, je me prépare à faire mon entrée en scène. Mais
-au moment où le rideau se lève, je me rappelle avoir oublié un de mes
-<i>accessoires</i>, je cours le chercher à ma loge et reviens en toute hâte.
-O fatalité! dans ma précipitation je ne vois pas un <i>trapillon</i><a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> que
-le machiniste a imprudemment laissé ouvert, et ma jambe s’y enfonce
-jusqu’au-dessus du genou.</p>
-
-<p>Une vive douleur m’arrache un cri de détresse; mon domestique accourt,
-et ce n’est qu’avec peine qu’il parvient à me dégager. Mais dans quel
-état! mon pantalon, ouvert et déchiré sur toute la longueur, laisse voir
-ma jambe couverte de sang et affreusement écorchée.</p>
-
-<p>Dans ce désastreux état, il ne m’est plus possible de paraître en scène,
-je cherche alors autour de moi quelqu’un pour aller annoncer au public
-l’événement dont je viens d’être la victime; je n’aperçois que deux
-pompiers. Des pompiers pour une ambassade aussi délicate! il ne fallait
-pas y songer. J’avais bien aussi mon domestique; mais il faut que l’on
-sache que ce brave garçon était un nègre aux cheveux crépus, aux lèvres
-épaisses, au teint d’ébène, dont le langage naïf n’eût pas manqué
-d’exciter une risée générale sur ma triste position.<a name="page_302" id="page_302"></a></p>
-
-<p>Le régisseur seul eût pu se charger de la mission; mais où le trouver?</p>
-
-<p>Ces réflexions, promptes comme l’éclair, sont interrompues par les
-préludes d’un orage qui couve dans la salle; le public m’appelle, car,
-on s’en souvient, le rideau est levé, et, aux yeux des spectateurs,
-l’artiste a manqué son entrée; c’est là une faute irrespectueuse et par
-cela même impardonnable!</p>
-
-<p>Mon nègre, sans s’inquiéter de ce qui se passe au-dehors, déchire son
-mouchoir et le mien, et bande ma plaie avec beaucoup d’habilité. Cela ne
-m’empêche pas d’en ressentir une vive souffrance, mais je ne tarde pas à
-éprouver un tourment mille fois plus grand encore lorsque j’entends
-éclater dans la salle une bruyante tempête. Le public, qui avait
-commencé par frapper des pieds, siffle maintenant, crie, hurle, sur tous
-les tons discordants du mécontentement.</p>
-
-<p>Surmontant ma douleur, je change de pantalon en toute hâte<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> et je me
-décide à aller moi-même faire l’annonce de ma catastrophe. Je me dirige
-vers la porte du fond, et je me dispose à l’ouvrir lorsqu’un vacarme
-épouvantable, paroxisme effréné de l’impatience, me glace d’effroi et
-m’arrête; je n’ose plus, le cœur me manque. Pourtant il faut en
-finir. «Allons, me dis-je, dans un dernier effort sur moi-même, du
-courage!» et tout aussitôt ouvrant les deux battants, j’entre en scène.</p>
-
-<p>Je n’oublierai jamais la réception qui me fut faite à mon arrivée. D’un
-côté, des cris, des sifflets, des huées; de l’autre, des trépignements
-et des applaudissements à tout rompre. C’étaient comme deux partis en
-présence cherchant à s’écraser l’un l’autre par un excès de tapage.</p>
-
-<p>Pâle et tremblant devant une aussi rude épreuve, j’attends, immobile, le
-moment où les combattants venant à faire une trêve, me permettront de me
-justifier de mon retard. Ce moment arriva enfin, et je pus raconter ma
-triste aventure. Ma pâleur attestait la<a name="page_303" id="page_303"></a> vérité de mes paroles; le
-public se laissa désarmer, et les sifflets cessèrent de se mêler aux
-applaudissements qui accueillirent mes explications.</p>
-
-<p>Il faut savoir ce que ces claquements de mains, ces bravos, ces figures
-bienveillantes font passer de soulagement et de bien-être dans le
-cœur d’un artiste, pour comprendre le revirement soudain qui s’opéra
-en moi. La sang me monta au visage et me rendit mes couleurs; les forces
-me revinrent, et possédé d’une énergie nouvelle, j’annonçai au public
-que me trouvant beaucoup mieux, j’allais exécuter ma séance. Je le fis
-en effet, et telle fut la puissance de la surexcitation morale sous
-l’empire de laquelle j’étais, que je sentis à peine le mal causé par ma
-blessure.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>J’ai dit qu’à mon entrée en scène j’avais été salué par des
-démonstrations d’une nature toute différente: si beaucoup de spectateurs
-sifflaient, d’autres m’applaudissaient. La vérité exige de ma part un
-aveu; j’étais soutenu, ce soir là, par un protecteur tout puissant.</p>
-
-<p>Ceci demande explication; aussi pour donner à mon lecteur le mot de
-cette énigme, je suis obligé de lui raconter une toute petite anecdote.</p>
-
-<p>A l’époque où j’inventai l’expérience de la seconde vue, plusieurs
-directeurs de Paris me firent la proposition de venir la présenter comme
-intermède sur leurs théâtres. Je m’y étais refusé par la raison que,
-déjà très fatigué de mes propres représentations, il me coûtait de les
-prolonger encore. Ma détermination était donc bien arrêtée sur ce point,
-lorsque je reçus la visite d’une artiste du Palais-Royal, madame M...,
-qui y remplissait l’emploi des duègnes.</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur, me dit-elle avec une certaine hésitation, je n’ai pas
-l’honneur d’être connue de vous; aussi n’est-ce qu’avec crainte que je
-me présente pour vous prier de me rendre un grand service. Voici le
-fait. Notre bon directeur, Dormeuil, veut bien donner à mon bénéfice une
-représentation dont le produit, s’il est suffisant, doit être employé à
-libérer mon fils du service militaire. Il ne tiendrait qu’à vous,
-Monsieur, d’assurer le succès de cette représentation<a name="page_304" id="page_304"></a> en lui accordant
-votre concours.» Et cette pauvre mère, puisant son éloquence dans son
-amour pour son fils, me peignit avec de si vives couleurs le chagrin
-qu’elle éprouverait d’un insuccès, que, touché de son malheur, je revins
-sur ma détermination et consentis à joindre à sa soirée mon expérience
-de la <i>seconde vue</i>.</p>
-
-<p>Je n’ose me flatter que mon nom fut pour quelque chose dans le succès de
-la représentation; toujours est-il que la salle fut comble, et que la
-recette couvrit largement les frais d’un remplaçant.</p>
-
-<p>Le lendemain, l’heureuse mère vint me faire part de son bonheur et
-m’adresser ses remerciements. Elle était accompagnée d’un Monsieur que
-je ne connaissais pas, mais qui, aussitôt que Madame M... eut cessé de
-parler, m’exposa à son tour le but de sa visite.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai pris la liberté d’accompagner ici Madame, me dit-il, pour vous
-complimenter de ce que vous avez fait pour elle; c’est là une bonne
-action dont tous mes camarades du théâtre vous savent un gré infini;
-pour ma part, j’espère tôt ou tard vous en témoigner reconnaissance à ma
-manière.</p>
-
-<p>Tout en étant flatté de la démarche de mon visiteur, j’étais très
-intrigué du sens de sa dernière phrase; il s’en aperçut, et, sans me
-donner le temps de lui répondre, il continua:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! j’oubliais de vous dire qui je suis; j’aurais dû commencer par là.
-Je me nomme Duhart, et je suis entrepreneur des succès du théâtre du
-Palais-Royal. A propos, ajouta-t-il, avez-vous été satisfait de l’entrée
-que je vous ai faite hier?</p>
-
-<p>J’avoue que cette confidence m’ôta une douce illusion; j’avais cru ne
-devoir qu’à moi-même la réception qui m’avait été faite, et voilà que je
-ne savais plus quelle était au juste la part d’applaudissements que ma
-séance m’avait méritée. Néanmoins, je remerciai M. Duhart de sa
-bienveillance passée et de celle qu’il me promettait pour l’avenir.</p>
-
-<p>Trois mois après, je ne pensais plus à cet incident, lorsqu’un jour où
-je devais donner une séance à la Porte-Saint-Martin, je vis arriver chez
-moi mon ami Duhart.<a name="page_305" id="page_305"></a></p>
-
-<p>&mdash;Un seul mot, M. Houdin, me dit-il sans vouloir prendre la peine de
-s’asseoir, j’ai lu sur les affiches que vous jouez au bénéfice de
-Raucourt; j’ai été vous recommander à P... qui vous <i>soignera</i>.</p>
-
-<p>Je fus <i>soigné</i>, en effet, car lorsque je parus en scène, on me fit une
-entrée digne des plus hautes célébrités artistiques. Il était facile de
-reconnaître une ovation chaudement recommandée. Cependant je dois dire
-que pour ces applaudissements comme pour tous ceux qui suivirent dans le
-cours de la soirée, je remarquai, à ma grande satisfaction, que le
-public, ainsi que l’on dit en langue <i>romaine</i>, <i>portait coup</i>, et que
-les bravos partant du parterre rayonnaient fort bien dans toute la
-salle.</p>
-
-<p>A quelques mois de là, à propos d’une représentation que je donnai au
-Gymnase, même visite de Duhart, même recommandation à son confrère, et
-même résultat. Enfin, il y eut peu de mes excursions hors de ma scène,
-auxquelles ne se soit intéressé mon protecteur reconnaissant.</p>
-
-<p>Je dois le dire, je le laissais faire, et je n’y voyais aucun mal. Loin
-de là, ces encouragements étaient un stimulant pour moi: chaque fois je
-redoublais d’efforts pour les mériter.</p>
-
-<p>Je me suis fait un plaisir de raconter ce trait, car il peint bien le
-caractère d’homme capable d’être aussi longtemps reconnaissant d’un peu
-de bien fait à une pauvre camarade de théâtre. Du reste, la
-représentation de l’Odéon fut la dernière où ce bon Duhart se dérangea
-pour moi. La révolution de février arriva quelques jours plus tard.</p>
-
-<p>On sait que cet événement fut un véritable coup de massue pour tous les
-théâtres.</p>
-
-<p>Après avoir épuisé toutes les attrayantes amorces de leur répertoire,
-les directeurs, aux abois, voyant leur agaceries infructueuses, se
-réunirent vainement en congrès pour conjurer une aussi désastreuse
-situation.</p>
-
-<p>J’avais été convoqué à cette réunion. Mais si j’y fis acte de présence,
-ce fut par pure politesse, car je me trouvais dans<a name="page_306" id="page_306"></a> une position tout
-exceptionnelle relativement à mes confrères.</p>
-
-<p>Cette position tenait simplement à ce que mon établissement, au lieu de
-porter le nom de théâtre, s’appelait un spectacle<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. Moyennant cette
-légère différence de dénomination, je jouissais de droits infiniment
-plus étendus.</p>
-
-<p>Ainsi, tandis que les théâtres ne pouvaient avoir des affiches que d’une
-dimension déterminée par une ordonnance de police, j’avais la liberté,
-moi, directeur de spectacle, de faire l’annonce de mes séances dans des
-proportions illimitées.</p>
-
-<p>Je pouvais diminuer ou augmenter le nombre de mes représentations selon
-ma fantaisie, ce qui n’était pas un des moindres avantages de mon
-administration.</p>
-
-<p>Enfin j’avais le droit, quand bon me semblerait, de mettre la clef de ma
-salle dans ma poche, de congédier mes employés et de me promener, en
-attendant des destins plus doux.</p>
-
-<p>Toutefois ces avantages, auxquels j’ajouterai celui d’avoir des frais
-beaucoup plus modérés que mes confrères, ne m’offrirent d’autre résultat
-que celui de ne pas perdre d’argent. J’eus beau faire feu des quatre
-pieds, le public resta sourd à mon appel comme au leur.</p>
-
-<p>Je me trompe; pendant quelques jours, je reçus du Gouvernement
-provisoire de très gracieuses lettres sous forme de <i>laissez-passer</i>,
-qui me priaient de recevoir dans ma salle des jeunes gens des écoles
-Polytechnique et de Saint-Cyr avec les personnes dont ils étaient
-accompagnés.</p>
-
-<p>J’étais enchanté, du reste, de cet aimable sans-façon, qui venait
-augmenter le nombre de mes rares spectateurs; je jouais au moins devant
-une salle assez bien garnie, et je n’avais plus le crève-cœur de voir
-ces maudites banquettes vides, dont l’aspect paralyse d’ordinaire les
-moyens de l’artiste, même le plus philosophe.</p>
-
-<p>Cette illusion était à la vérité bien éphémère, car, chaque soir,<a name="page_307" id="page_307"></a> après
-la séance, mon caissier faisait, en m’abordant, une triste figure.</p>
-
-<p>Quel désenchantement! quelles amères représailles de la part de
-l’aveugle déesse qui, pendant quelque temps, m’avait accordé de si
-douces faveurs!</p>
-
-<p>Néanmoins, dans ces moments de détresse, je puis le dire en toute
-sincérité, les déceptions et les tourments ne sont pas tous dans les
-chiffres de profits et pertes: un directeur a beau ne pas faire de
-recette, il veut cacher sa misère. Pour donner le change, il cherche à
-garnir son théâtre et il donne gratuitement des billets. Je recourus à
-ce moyen; mais ce qui paraîtra étrange, c’est que ces billets qui, un
-mois plus tôt, eussent été regardés comme une très grande faveur, furent
-reçus avec beaucoup d’indifférence; souvent même il arriva que l’on ne
-se donnait pas la peine de répondre à mon invitation.</p>
-
-<p>Devenu philosophe par nécessité, je finis par me résigner à voir ma
-salle à peu près vide, et je n’envoyai plus d’invitations. D’ailleurs
-j’avais eu l’occasion d’étudier le <i>billet de faveur</i> (c’est ainsi que
-l’on personnifie celui qui vient gratis au théâtre) et j’avais remarqué
-que ce genre de public est, ou semble toujours être très indifférent au
-spectacle. En effet, le <i>billet de faveur</i>, lorsqu’il sait que le
-théâtre est à court de spectateurs, croit faire un acte de complaisance
-en se rendant à l’invitation qui lui est faite. Une fois entré, s’il
-voit la salle pleine, il se figure que toutes les places sont occupées
-par des billets donnés (il a quelquefois raison), et il en conclut que
-le spectacle doit être peu amusant. S’il arrive qu’il se trompe, il
-n’applaudit pas, parce qu’il craint d’être reconnu pour être venu
-gratis, et de passer pour un compère, payant sa place en
-applaudissements.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>J’en étais là de mes misères administratives, lorsque, un matin, je
-reçus la visite du directeur du Théâtre-Français de Londres. Mitchell
-(c’est le nom du directeur), loin de chercher à m’étourdir par des
-promesses mensongères se contenta de me faire cette simple proposition:<a name="page_308" id="page_308"></a></p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous êtes très connu à Londres;
-venez donner des représentations au théâtre Saint-James, et tout me
-porte à croire que vous y aurez du succès. Du reste, nous y serons
-également intéressés, car nous partagerons les recettes brutes, et sur
-ma part, je paierai tous les frais des représentations. Vous alternerez
-avec mon opéra-comique, c’est-à-dire que vous jouerez les mardi, jeudi
-et samedi. Vous commencerez, si vous le voulez, le 7 mai prochain,
-c’est-à-dire dans un mois, à partir d’aujourd’hui.</p>
-
-<p>Ces conditions me semblant très acceptables, j’ajouterai même fort
-avantageuses, j’y souscrivis avec empressement. Mitchell alors me tendit
-la main, je lui donnai la mienne, et cette sanction amicale fut le seul
-traité que nous fîmes pour cette importante affaire. Point de dédit de
-part ni d’autre, point de conventions secondaires, point de signature,
-et jamais marché ne fut mieux cimenté.</p>
-
-<p>Depuis lors, dans mes longues relations avec Mitchell, j’eus maintes
-fois l’occasion d’apprécier toute la valeur de sa parole. C’est
-qu’aussi, je puis le dire hautement, c’est sans contredit un des plus
-consciencieux directeurs que j’aie jamais rencontrés. A la religion de
-la foi donnée, Mitchell joint en outre une affabilité extrême, une
-générosité et un désintéressement à toute épreuve. En toute
-circonstance, on le voit agir <i>quite a gentleman</i>, comme on dit en
-anglais, ou comme on dirait en France, en parfait gentilhomme. Une des
-plus brillantes qualités qu’on doit lui reconnaître, comme directeur,
-c’est la délicatesse de ses procédés envers ses artistes. Le trait
-suivant peut en donner un exemple.</p>
-
-<p>Jenny Lind chantait au théâtre italien de Londres précisément les jours
-où je donnais mes représentations à Saint-James, de sorte que, malgré
-tout le désir que j’avais d’aller l’entendre, je ne pouvais me décider à
-sacrifier une séance pour cet attrayant plaisir. Cependant, par une
-circonstance trop longue à raconter ici, il arriva que je me trouvai
-libre un jour de représentation de Jenny Lind. Il faut dire qu’outre
-l’exploitation du théâtre Saint-James, Mitchell avait loué pour toute
-l’année une certaine quantité de loges au Théâtre-Italien, et que, selon
-la coutume anglaise, il les revendait<a name="page_309" id="page_309"></a> aux plus offrants. Il arrivait
-parfois que des coupons n’étaient pas vendus au moment de la
-représentation; Mitchell en faisait alors profiter quelques amis
-privilégiés. Je savais cette particularité, et je me proposai de lui
-faire, ce soir-là, le cas échéant, la demande d’une semblable faveur.</p>
-
-<p>Au moment où j’allais sortir de chez moi pour aller trouver mon
-directeur, il entra dans ma chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu, mon cher Mitchell, lui dis-je en l’abordant, j’allais
-précisément chez vous pour présenter une requête.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle qu’elle soit, mon ami, me répondit-il gracieusement, soyez
-assuré d’avance qu’elle sera très bien accueillie.</p>
-
-<p>Et lorsque je lui eus expliqué ce dont il s’agissait:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, Houdin, me dit-il du ton d’une véritable contrariété, que
-vous me faites de peine de me demander cela!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc? repris-je sur le même ton; si cela ne se peut pas, mon
-cher ami, mettons que je n’ai rien dit.</p>
-
-<p>&mdash;Au contraire, Houdin, au contraire, cela se peut très bien; je suis
-seulement contrarié d’avoir manqué la surprise que je voulais vous
-faire; je vous apportais précisément une excellente loge pour ce soir...
-La voici.</p>
-
-<p>Peut-on trouver rien de plus délicat et de plus aimable que cette
-manière de faire?</p>
-
-<p>Quinze jours ne s’étaient pas écoulés depuis mon entrevue avec Mitchell,
-qu’après une traversée des plus heureuses, je débarquais à Londres. Dès
-mon arrivée, mon directeur me conduisit dans un charmant logement
-attenant à son théâtre, et, après l’avoir mis à ma disposition, il m’en
-fit visiter toutes les pièces. Arrivés dans la chambre à coucher:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez là, me dit-il, un lit célèbre; c’est ici que Rachel,
-Déjazet, Jenny Colon et plusieurs autres célébrités artistiques se sont
-reposées des émotions de leurs succès. Vous ne pouvez y avoir que de
-très belles inspirations dans les rêves qu’évoquera en vous le souvenir
-de ces hôtes illustres. A tout autre que vous, mon cher Houdin, je
-dirais que ces célèbres prédécesseurs lui porteront bonheur, mais votre
-chance à vous est dans la vertu de votre baguette magique.<a name="page_310" id="page_310"></a></p>
-
-<p>Mitchell voulant donner à mes représentations tout l’attrait désirable,
-avait commandé, pour mes séances, au décorateur de son théâtre, un salon
-Louis XV d’une grande richesse, ainsi qu’un rideau d’avant-scène, sur
-lequel devait être peint en lettres d’or le titre, adopté pour mon
-théâtre de Paris, <i>Soirées fantastiques</i> de <span class="smcap">Robert-Houdin</span>. Ce travail,
-assez long à exécuter, ne me permettait de commencer l’organisation de
-ma séance que lorsqu’il serait entièrement terminé.</p>
-
-<p>En attendant, n’ayant rien de mieux à faire, j’allais me promener,
-chaque jour, dans les magnifiques parcs de Londres, et je prenais des
-forces en prévision des fatigues que j’allais éprouver dans mes séances.</p>
-
-<p>A ce mot de fatigues, le lecteur sera sans doute surpris, car il a le
-droit de croire que mon séjour à Londres sera, en quelque sorte, un
-temps de repos, puisqu’au lieu de jouer sept fois par semaine comme chez
-moi, je ne dois plus donner que trois représentations dans le même laps
-de temps.</p>
-
-<p>Pour expliquer cette contradiction, il me suffira de dire que le travail
-et les fatigues sont moins dans l’exécution des séances que dans leur
-organisation. Or, comme à Saint-James, j’allais jouer alternativement
-avec une troupe d’opéra-comique, il en résultait que, pour ne pas gêner
-les artistes dans leurs études, je devais leur laisser tout le temps
-nécessaire à leurs répétitions qui, on le sait, prennent la plus grande
-partie de la journée. En conséquence j’avais promis de débarrasser la
-scène aussitôt ma représentation terminée, et de n’en prendre possession
-que dans le milieu du jour qui m’était réservé. Ajoutons que dans le
-travail d’installation et de déménagement, il ne suffisait pas seulement
-de l’œil du maître, il fallait pour bien des raisons que je misse la
-main à l’œuvre.</p>
-
-<p>On comprendra facilement ce qu’une telle situation devait me causer de
-fatigue.</p>
-
-<p>Mitchell avait, pour l’aider dans la direction de son théâtre, deux
-employés de la plus grande intelligence: ils se nommaient Chapman et
-Nemmo. L’un calme et réfléchi, s’occupait de la partie administrative;
-l’autre, vif, alerte, actif, surveillait certains détails<a name="page_311" id="page_311"></a> du théâtre et
-particulièrement tout ce qui regardait la publicité.</p>
-
-<p>D’après les recommandations du directeur, Nemmo avait fait grandement
-les choses pour l’annonce de mes représentations. D’énormes affiches,
-sur lesquelles étaient représentées les différentes expériences de ma
-séance, couvrirent les murs de Londres, et furent, selon l’usage
-anglais, promenées dans les rues de la ville, à l’aide d’une voiture
-semblable à celles que nous avons à Paris pour les déménagements.</p>
-
-<p>Mais, quelque grande que fût cette publicité, elle était encore modeste
-comparativement à celle que vint nous opposer un compétiteur, qui peut
-passer à bon droit pour le plus habile et le plus ingénieux <i>puffiste</i>
-de l’Angleterre.</p>
-
-<p>Lorsque j’arrivai à Londres, un escamoteur, nommé Anderson, qui prenait
-le titre de <i>Great Wizard of the North</i> (le grand sorcier du Nord),
-donnait depuis longtemps des représentations dans le petit théâtre du
-Strand.</p>
-
-<p>Cet artiste, craignant sans doute de voir se partager l’attention
-publique, essaya d’éclipser la publicité de mes séances. Il lança donc
-dans les rues de Londres une cavalcade ainsi organisée:</p>
-
-<p>Quatre énormes voitures, couvertes d’affiches et d’images représentant
-des sortiléges de toute sorte, ouvraient la marche. Vingt-quatre hommes,
-suivaient à la file et portaient chacun une bannière, sur laquelle était
-peinte une lettre d’un mètre de hauteur.</p>
-
-<p>A chaque carrefour, les quatre voitures s’arrêtaient côte à côte, et
-représentaient une affiche de vingt à vingt-cinq mètres de long, tandis
-que, au commandement d’un chef, tous les hommes, autrement dit toutes
-les lettres, s’alignaient, à l’exemple des voitures.</p>
-
-<p>Vues par devant, les lettres formaient cette phrase:</p>
-
-<p class="c">
-THE CELEBRATED ANDERSON!!!</p>
-
-<p class="nind">et on lisait de l’autre côté des bannières:</p>
-
-<p class="c">THE GREAT WIZARD OF THE NORTH.</p>
-
-<p>Malheureusement pour le <i>Wizard</i>, ses séances étaient attaquées d’une
-maladie mortelle: un séjour trop prolongé dans Londres<a name="page_312" id="page_312"></a> avait fini par
-amener la satiété. Puis son répertoire était vieux de date, et ne
-pouvait lutter avec les tours nouveaux que j’allais présenter. Que
-pouvait-il opposer à la seconde vue, à la suspension, à la bouteille
-inépuisable, au carton fantastique, à l’escamotage de mon fils, etc.,
-etc. Force lui fut donc de fermer son théâtre et de partir pour la
-province où, grâce à ses puissants moyens de publicité, il sut comme
-toujours faire d’excellentes affaires.</p>
-
-<p>J’ai rencontré dans ma vie bien des <i>puffistes</i>, mais je puis dire que
-jamais je n’en ai vu qui atteignîssent à la hauteur où Anderson s’est
-élevé. L’exemple que je viens de citer peut déjà donner une idée de sa
-manière, je vais en ajouter quelques autres qui achèveront de peindre
-l’homme.</p>
-
-<p>Lorsque ses représentations doivent avoir lieu dans une ville et
-qu’elles ont été annoncées à grand renfort de publicité, Anderson
-parvient encore à faire lire ses annonces par les personnes qui ne
-regardent ni les journaux ni les affiches.</p>
-
-<p>A cet effet, il fait remettre à tous les marchands de beurre de la ville
-des moules en bois sur lesquels sont gravés son nom, son titre et
-l’heure de sa séance, il les prie d’imprimer son cachet sur leurs
-marchandises, en remplacement de la vache qui y est ordinairement
-représentée. Comme il n’est pas une seule famille en Angleterre qui ne
-mange du beurre à son déjeuner, si ce n’est même à tous ses repas, il en
-résulte que chacun a, dès le matin, sans aucun frais pour l’escamoteur,
-un programme qui l’engage <i>to pay a visit</i> (à rendre visite) à
-l’illustre sorcier du nord.</p>
-
-<p>Ou bien encore, Anderson envoie dans les rues, avant le jour, une
-douzaine d’hommes, porteurs de ces énormes plaques à jour, à l’aide
-desquelles, avec un pinceau et du noir, on a pendant longtemps couvert
-d’annonces les murs de Paris. Ces gens impriment sur les dalles des
-trottoirs, qui, on le sait, sont en Angleterre de la plus grande
-propreté, l’annonce des séances du sorcier. Bon gré mal gré, chaque
-marchand, en ouvrant sa boutique, chaque habitant, en se rendant à ses
-affaires, ne peut faire autrement que de lire le nom d’Anderson et le
-programme de son spectacle. Il est vrai que quelques heures après, ces
-annonces sont effacées par les pas<a name="page_313" id="page_313"></a> des passants, mais des milliers de
-personnes les ont lues. Le Wizard n’en demande pas davantage.</p>
-
-<p>Ses affiches n’accusent pas moins d’originalité. On m’en montra une, un
-jour, d’un format gigantesque, qui avait été faite à l’occasion de son
-retour à Londres après une longue absence. C’était une imitation en
-charge du fameux tableau <i>le Retour de l’île d’Elbe de Napoléon</i>.</p>
-
-<p>Sur le premier plan, on voit Anderson affectant la pose du grand homme.
-Au-dessus de sa tête flotte un immense étendard portant ces mots: la
-<i>merveille du monde</i>; derrière lui, et un peu perdu dans la pénombre, se
-tiennent respectueusement l’empereur de Russie et plusieurs autres
-monarques. Ainsi que dans le tableau original, des admirateurs
-fanatiques du sorcier embrassent ses genoux, tandis qu’une foule immense
-le salue de ses acclamations. On aperçoit dans le lointain la statue
-équestre du général Wellington qui, le chapeau bas, s’incline devant
-lui, le grand Wizard. Enfin il n’est pas jusqu’à la tour de Saint-Paul
-qui ne se penche aussi très humblement.</p>
-
-<p>Au bas est cette inscription: <span class="smcap">Retour du Napoléon de la Nécromancie</span>.</p>
-
-<p>Prise au sérieux, cette image eût été une réclame de très mauvais goût;
-comme charge, elle est excessivement comique. Du reste, elle obtint le
-double résultat de faire rire le public de Londres et de rapporter grand
-nombre de shillings à l’habile <i>puffiste</i>.</p>
-
-<p>Lorsque Anderson est sur le point de quitter une ville, où il a épuisé
-toutes les ressources de la publicité et qu’il n’a plus rien à espérer,
-il sait le moyen de faire encore une énorme recette.</p>
-
-<p>Il commande au meilleur orfèvre de la ville un vase d’argent de cinq ou
-six cents francs; il loue, pour un jour seulement, le plus grand théâtre
-ou la plus grande salle de l’endroit et fait annoncer que, dans une
-séance d’adieu que se propose de donner le grand Wizard, il sera établi,
-pendant l’entr’acte, un concours parmi les spectateurs, pour le meilleur
-calembour.</p>
-
-<p>Le vase d’argent sera le prix du vainqueur.</p>
-
-<p>On sait que le peuple anglais se livre très volontiers à l’exercice des
-jeux de mots.<a name="page_314" id="page_314"></a></p>
-
-<p>Un jury est choisi parmi les personnes les plus notables de la ville
-pour juger, de concert avec le public, la valeur de chaque calembour.</p>
-
-<p>On convient que lorsque le mot sera trouvé bon, on applaudira; qu’on ne
-dira rien pour le passable, et que l’on grognera pour le mauvais. (En
-Angleterre, on ne siffle pas pour désapprouver, on grogne).</p>
-
-<p>Les places sont retenues à l’avance, la salle est envahie, elle est
-comble; on vient moins pour la séance, que l’on connaît déjà, que pour
-se donner le plaisir de faire de l’esprit en public. Chacun lance son
-mot et reçoit un accueil plus ou moins favorable; enfin le vase est
-décerné au plus spirituel de la société.</p>
-
-<p>Tout autre qu’Anderson se contenterait d’encaisser l’énorme recette que
-lui rapporte cette séance, mais <i>le Grand Sorcier du Nord</i> n’a pas dit
-son dernier mot. Avant que le public quitte la salle, il annonce qu’un
-sténographe a été chargé par lui d’inscrire tous les calembours, et
-qu’ils paraîtront chez les principaux libraires de la ville sous forme
-de recueil.</p>
-
-<p>Chaque spectateur qui a donné son trait d’esprit n’est pas fâché de le
-voir imprimé, et il achète le livre moyennant un shilling (1 fr. 25 c.)
-On peut se faire une idée du nombre d’exemplaires qui peuvent être
-vendus par le nombre des calembours qu’ils contiennent. J’ai en ma
-possession un de ces recueils, imprimés à Glascow et portant la date du
-15 mars 1850, dans lequel il y a 1,091 de ces facéties.</p>
-
-<p>Je possède aussi quelques affiches du Grand Sorcier du Nord, et je les
-conserve précieusement, comme des modèles du genre. Il en est une
-surtout qui est le sublime de la <i>blague</i>, fût-elle même américaine. Je
-vais la donner ici pour couronner dignement cette esquisse de l’émule de
-Barnum.</p>
-
-<p>Je copie mot à mot:</p>
-
-<p>«Le Grand Sorcier du Nord, surnommé la plus Haute Merveille de l’Age, le
-vrai, le seul Wizard des Wizards, qui a été honoré des sourires
-approbateurs des royautés, de l’élite de la société et des hommes
-savants de toute dénomination; le Wizard qui a<a name="page_315" id="page_315"></a> étonné d’innombrables
-myriades de spectateurs par son art merveilleux et la puissance de sa
-magie; le voici, l’incompréhensible maître de la sorcellerie moderne,
-qui vous invite à venir chaque soir à son palais cabalistique pour que
-vous soyez témoins de ses actes étourdissants, de son habileté
-scientifique et de ses prodiges. Le voici, le Wizard qui défie tout
-compétiteur, le Wizard qui commande l’examen et l’attention, le Wizard
-qui est infaillible, le Wizard du Nord enfin, dont les mystères sont
-impénétrables, indéfinissables et incontestables. Venez donc tous à son
-mystique banquet de la joie intellectuelle.</p>
-
-<p>»Les milliers de spectateurs qui ont déjà vu ses séances nécromantiques
-reviennent et reviennent encore pour assister à sa science délectable et
-jeter des yeux avides sur les merveilles qui réalisent des
-impossibilités. Tous le proclament sans rival et s’écrient: Ce
-mystérieux magicien des temps modernes est bien <i>la vraie lumière et la
-merveille de l’âge</i>.</p>
-
-<p class="r">»Signé: <span class="smcap">Anderson.</span>»</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Le style charlatanesque de cette affiche est très plaisant, du moins je
-le regarde comme tel, car il n’est pas supposable qu’Anderson ait jamais
-eu l’intention de s’adresser sérieusement de tels compliments; si je me
-trompais, ce serait alors de sa part, eu égard à son talent en
-escamotage, plus que de la vanité. Je le crois au fond très modeste.<a name="page_316" id="page_316"></a></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.</h2>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Le théatre Saint-James.&mdash;Invasion de l’Angleterre par les artistes
-français.&mdash;Une fête patronnée par la Reine.&mdash;Le Diplomate et le
-Prestidigitateur.&mdash;Une recette de 75,000 francs.&mdash;Séance à
-Manchester.&mdash;Les spectateurs au carcan.</span>&mdash;<i>What a capital
-caraçao.</i>&mdash;<span class="smcap">Montagne humaine.&mdash;Cataclysme.&mdash;Représentation au palais de
-Buckingham.&mdash;Un repas de Sorciers.</span></p>
-
-<p>Mais il est temps de revenir à Saint-James; les machinistes, peintres et
-décorateurs doivent avoir terminé leurs travaux, car le 7 mai est
-arrivé, et ce jour est le terme fixé pour que la scène me soit livrée.</p>
-
-<p>En effet, chacun a été de la plus grande exactitude. Dès le matin, le
-nouveau décor se trouve en place, et comme, grâce à la recommandation
-faite par Mitchell, on a suspendu, ce jour-là, les répétitions de
-l’opéra-comique, le théâtre reste entièrement libre pour toute la
-journée; je puis donc me livrer tranquillement aux préparatifs de ma
-séance. Du reste, tout a été si bien prévu, si bien disposé à l’avance,
-que mes apprêts se trouvent terminés lorsque le public commence à entrer
-dans la salle.</p>
-
-<p>J’avais, ainsi qu’on doit le penser, pris toutes mes précautions,<a name="page_317" id="page_317"></a>
-toutes mes mesures, pour que rien ne manquât dans ma séance, car une
-expérience qui, si elle réussit, doit produire de l’étonnement, n’est
-plus en cas d’insuccès qu’une mystification à l’adresse de l’opérateur.
-Pauvres sorciers que ceux dont le pouvoir surnaturel, dont les miracles
-tiennent à un fil!</p>
-
-<p>Il est vrai qu’un prestidigitateur intelligent, quel que soit le
-mécompte qui lui survienne, doit toujours savoir se tirer d’embarras, en
-se réservant un faux-fuyant qui puisse donner le change au public.
-Néanmoins, si habile que l’on soit dans ces sortes de réparations, il
-est très difficile d’en obtenir un heureux résultat, car ce n’est
-toujours qu’un rhabillage dont on voit quelquefois le joint.</p>
-
-<p>J’avais bien, en toute occasion, une double manière de faire, mais
-j’avoue que j’étais désolé quand j’étais obligé d’avoir recours à ces
-moyens secondaires qui, en allongeant l’expérience, en rendent l’effet
-beaucoup moins saisissant.</p>
-
-<p>Lorsqu’il s’agit de tours d’adresse, la chose est impossible, car là un
-escamoteur ne doit jamais faillir, pas plus qu’un bon musicien ne doit
-faire une fausse note. S’il arrive qu’il se trompe, c’est qu’il n’est
-pas suffisamment adroit, et il doit recourir au travail pour se
-perfectionner dans son art; mais dans les expériences, il survient
-souvent des accidents que j’appellerai des coups de massue et que
-l’homme le plus soigneux et le plus circonspect ne peut prévoir. On ne
-peut, dans ces circonstances compter que sur les expédients que suggère
-l’esprit.</p>
-
-<p>Ainsi, par exemple, il m’arriva un jour de briser le verre d’une montre
-qui m’avait été confiée dans une séance. La position était
-embarrassante, car c’est une très mauvaise conclusion pour un tour, que
-de rendre endommagé un objet qui vous a été confié en bon état.</p>
-
-<p>Je m’approchai tranquillement de la personne qui m’avait prêté sa
-montre; je la lui présentai en ayant soin que le cadran se trouvât
-tourné en-dessous, et au moment de la remettre, je la retirai doucement.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce bien votre montre? dis-je avec assurance.<a name="page_318" id="page_318"></a></p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur, c’est elle.</p>
-
-<p>&mdash;A merveille; j’étais bien aise de le faire constater. Voulez-vous,
-Monsieur, ajoutai-je en baissant la voix, me la laisser pour un autre
-tour, que je vais faire dans quelques instants?</p>
-
-<p>&mdash;Volontiers, me répondit le complaisant spectateur.</p>
-
-<p>J’emporte alors le bijou sur la scène, et le remettant furtivement à mon
-domestique, je lui donne l’ordre de courir en toute hâte chez un
-horloger pour y faire remettre un autre verre.</p>
-
-<p>Une demi-heure après, je reviens auprès du propriétaire de la montre, et
-la lui rendant:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! Monsieur, lui dis-je, je viens de m’apercevoir avec regret
-que l’heure avancée de la soirée ne me permet pas de faire le tour que
-je vous ai promis; mais comme j’espère avoir encore le plaisir de vous
-voir à mes séances, veuillez me le rappeler la première fois que vous
-viendrez, et je pourrai alors vous faire jouir de cette intéressante
-expérience... J’étais sauvé.</p>
-
-<p>Cependant le public entrait à Saint-James, mais avec tant de calme que,
-bien que la loge où je m’habillais fût près de la scène, je n’entendais
-aucun bruit dans la salle. J’en étais effrayé, car ces entrées paisibles
-sont en France le pronostic certain d’une mauvaise recette pour le
-directeur, et pour l’artiste les sinistres préliminaires d’un insuccès,
-disons le mot, d’un <i>fiasco</i>.</p>
-
-<p>Dès que je fus en mesure de me présenter sur la scène, je courus au trou
-du rideau. Je vis alors avec autant de surprise que de joie la salle
-complètement remplie et présentant en outre la plus charmante société
-que j’eusse encore vue.</p>
-
-<p>Il faut dire aussi que le théâtre Saint-James est un établissement hors
-ligne; il est en quelque sorte un point de réunion pour la fine fleur de
-l’aristocratie anglaise, qui s’y rend dans le double but de jouir du
-spectacle et de se perfectionner dans la prononciation de la langue
-française.</p>
-
-<p>Un fait donnera une idée de l’élégance, du ton et de la tenue des
-spectateurs: il n’est permis à aucune dame de garder son chapeau; si
-élégant qu’il soit, elle doit en entrant le déposer au vestiaire.<a name="page_319" id="page_319"></a> Cette
-mesure, du reste, rentre dans les habitudes anglaises, car les dames
-vont à ce théâtre en toilette de bal, c’est-à-dire coiffées en cheveux
-et décolletées autant que la mode et les convenances le permettent. De
-leur côté, les hommes s’y présentent vêtus de l’habit noir, cravatés de
-blanc et gantés d’une manière irréprochable.</p>
-
-<p>A Saint-James, le parterre n’existe que pour mémoire; relégué sous les
-balcons, c’est à peine si l’on s’aperçoit de son existence. Tout le
-rez-de-chaussée est garni de stalles ou plutôt d’élégants fauteuils, où
-les dames sont admises.</p>
-
-<p>Le prix des places est en rapport avec le confortable qu’elles peuvent
-offrir. Chaque stalle se loue douze shillings (quinze francs), et l’on
-peut entrer aux modestes places du parterre moyennant trois shillings
-(trois francs soixante-quinze centimes). Ce n’est pas plus cher qu’à
-l’Opéra.</p>
-
-<p>Tandis que j’étais à regarder avec ravissement cette élégante assemblée,
-je me sentis légèrement frapper sur l’épaule. C’était Mitchell, qui
-venait délicatement me faire part de quelques invitations qu’il avait
-cru convenable de faire.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Houdin, me dit-il, quel est le résultat de votre examen?
-Comment trouvez-vous la composition de notre salle?</p>
-
-<p>&mdash;Charmante, mon cher Mitchell; je dirai même que c’est la première fois
-que, dans un théâtre, je me trouve appelé à donner des représentations
-devant une aussi brillante réunion.</p>
-
-<p>&mdash;Brillante est en effet le mot, mon ami, car vous saurez qu’au nombre
-de vos admirateurs (qu’on me passe le mot de louange, c’est Mitchell qui
-parle) se trouve toute la presse anglaise, et la presse anglaise possède
-un nombreux effectif. Nous devons avoir également pour spectateurs
-quelques <i>gentlemen</i> dont l’opinion a la plus grande influence dans les
-salons de la capitale des Trois-Royaumes; enfin grand nombre de places
-sont occupées par des célébrités artistiques qui seront de justes
-appréciateurs de ce Robert-Houdin que, selon l’expression champenoise,
-nous avons fait mousser comme il le mérite.</p>
-
-<p>On doit penser, d’après ces détails, si cette représentation fut<a name="page_320" id="page_320"></a> une
-solennité pour moi, et combien j’apportai de zèle et de soins dans
-l’exécution de mes expériences. Je puis le dire, j’obtins un véritable
-succès.</p>
-
-<p>Parlerai-je maintenant de la bienveillance et des encouragements du
-public du théâtre Saint-James? J’en appelle aux artistes célèbres qui,
-avant moi, ont joué sur cette scène: Rachel, Roger, Samson, Regnier,
-Duplessis, Déjazet, Bouffé, Levassor, etc.; y a-t-il en Europe des
-spectateurs comparables à ceux de Saint-James? Là, point de claqueurs;
-ils y seraient superflus; le public se charge lui-même d’encourager les
-artistes. Les gentlemen ne craignent pas de faire craquer leurs gants,
-et les dames font avec leurs petites mains tout le bruit dont elles sont
-capables.</p>
-
-<p>Mais je m’arrête, car je craindrais en continuant de tomber dans le
-style du <i>Grand Wizard</i>.</p>
-
-<p>Mes représentations suivirent leur cours à Saint-James, et me
-dédommagèrent amplement de ce que j’avais perdu à Paris. Bien que je ne
-donnasse que quatre représentations par semaine, leur résultat dépassait
-encore celui de mes plus beaux jours en France. Je ne pouvais
-certainement désirer rien au-delà; mais Mitchell, plus expérimenté que
-moi en affaires de théâtre, avait une ambition qu’il m’avait
-communiquée.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut, mon ami, m’avait-il dit, que vous jouiez devant la Reine, car
-alors seulement votre vogue à Londres sera sanctionnée, et elle
-deviendra par conséquent plus durable.</p>
-
-<p>Toutefois, Mitchell ne pouvait se dissimuler la difficulté d’obtenir la
-commande de cette représentation; les circonstances, et je dirais même
-la politique, si je l’osais, semblaient s’y opposer.</p>
-
-<p>Après les journées de février, les théâtres de Paris furent, ainsi que
-je l’ai dit plus haut, réduits à n’avoir à peu près pour toute encaisse
-métallique que des billets de faveur; ils cherchèrent donc dans les pays
-voisins, comme je l’avais fait moi-même, un public moins préoccupé de
-politique, et par conséquent plus accessible à l’attrait des plaisirs.</p>
-
-<p>L’Angleterre était le seul pays qui n’eût rien changé à ses habitudes de
-luxe et de plaisir; aussi nombre de directeurs tournèrent-ils des
-regards d’espérance vers cet Eldorado.<a name="page_321" id="page_321"></a></p>
-
-<p>Le théâtre du Palais-Royal, qui pourtant était un des moins malheureux,
-en raison des affaires comparativement bonnes qu’il faisait, fut un des
-premiers à tirer à vue sur la riche métropole des trois Royaumes-Unis.</p>
-
-<p>Dormeuil, son habile directeur, divisa sa troupe en deux parties; l’une
-resta à Paris, tandis que l’autre vint au théâtre Saint-James, en
-remplacement de l’opéra-comique qui avait terminé son engagement avec
-Mitchell. Levassor, Grassot, Ravel, Mlle Scrivaneck, etc., eurent un
-éclatant succès auprès de nos communs spectateurs.</p>
-
-<p>Cette réussite fut connue à Paris et monta la tête du directeur du
-Théâtre Historique, M. H.....</p>
-
-<p>Après s’être entendu avec les propriétaires d’un théâtre de Londres
-(Covent-Garden, je crois), l’impressario y vint également avec une
-partie de sa troupe, pour représenter en deux soirées la pièce de
-<i>Monte-Christo</i>.</p>
-
-<p>L’arrivée de ces artistes, tous pour la plupart d’un grand mérite, mit
-en émoi les directeurs anglais, et ceux-ci, craignant avec quelque
-raison un accaparement complet de leurs spectateurs, résolurent de
-s’opposer à cette redoutable invasion.</p>
-
-<p>&mdash;Que les théâtres Français et Italien de Londres, disaient-ils dans
-leurs récriminations, fassent jouer sur leurs scènes des pièces, quelles
-qu’elles soient, leur privilége les y autorise, et nous respectons leur
-droit. Mais nous ne souffrirons jamais que tous nos théâtres soient
-ainsi envahis, et que Shakespeare soit détrôné par des auteurs
-étrangers.</p>
-
-<p>La question de concurrence théâtrale prit bientôt le caractère d’une
-question de nationalité. Les journaux prirent fait et cause pour les
-théâtres; le peuple lui-même adopta l’opinion des journalistes, et
-devint une armée militante contre les nouveaux-venus.</p>
-
-<p>M. H.... essaya néanmoins de faire représenter le chef-d’œuvre
-d’Alexandre Dumas; mais il fut impossible d’en entendre un mot, tant il
-se fit de bruit et de vacarme dans la salle, pendant tout le temps que
-dura la représentation. En vain le directeur mit-il la plus courageuse
-persistance dans son entreprise, il fut contraint<a name="page_322" id="page_322"></a> céder devant cette
-imposante protestation, qui menaçait de dégénérer en émeute, et il se
-décida à fermer le théâtre.</p>
-
-<p>Mitchell tendit la main au malheureux directeur, et il lui offrit
-l’hospitalité à son théâtre pour qu’au moins, avant de partir, il pût y
-représenter sa double pièce. A cet effet, il lui accorda un des jours
-attribués aux représentations du Palais-Royal, et il lui promit de
-s’entendre avec moi sur la soirée du lendemain, à laquelle j’avais droit
-pour ma séance.</p>
-
-<p>Je n’avais rien à refuser à Mitchell, et le drame fut représenté dans
-son entier; après quoi la troupe retourna en France.</p>
-
-<p>Je fis cette concession avec le plus grand plaisir, puisqu’elle obligea
-d’estimables artistes; j’ajouterai même que si semblable occasion se
-présentait encore d’obliger personnellement M. H...., je la saisirais
-avec empressement, ne fût-ce que pour le faire penser à me remercier du
-premier service que je lui ai rendu.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en soit, les protestations de la presse et du public contre
-les artistes étrangers avaient eu du retentissement, et la reine
-Victoria croyait devoir observer une certaine réserve à notre égard.
-Mais Mitchell n’était pas homme à se laisser décourager; il tenait à
-cette séance; il la voulait pour notre intérêt commun, et il finit par
-l’obtenir. L’occasion vint du reste se présenter d’elle-même.</p>
-
-<p>Une fête de bienfaisance, dont l’objet était la création d’un
-établissement de bains pour les pauvres, fut organisée par les soins des
-plus hautes dames de l’Angleterre.</p>
-
-<p>Cette fête devait avoir lieu dans une charmante villa, située à Fulham,
-petit village à deux pas de Londres et appartenant à sir Arthur Webster,
-qui l’avait obligeamment mise à la disposition des dames patronnesses.</p>
-
-<p>Ce gracieux essaim de sœurs de charité était représenté par dix
-duchesses, quinze marquises et une trentaine de comtesses, vicomtesses,
-baronnes, etc., en tête desquelles était la Reine, qui devait honorer la
-fête de sa présence. C’était déjà plus qu’il n’en fallait pour faire
-promptement enlever tous les billets, quel qu’en fût le prix. Cependant,
-par un excès de conscience, ces dames songèrent<a name="page_323" id="page_323"></a> à joindre à cet attrait
-quelques divertissements pour occuper agréablement les loisirs de la
-journée.</p>
-
-<p>La première idée fut d’organiser un concert, et l’on songea
-naturellement, vu la qualité des spectateurs, à choisir les meilleurs
-chanteurs de la capitale. On jeta les yeux sur le Théâtre Italien.</p>
-
-<p>Mais là vint surgir une difficulté: il fallait aller demander à chaque
-artiste le concours gratuit de son talent, et, comme c’était une faveur
-à implorer, l’ambassade présentait pour les jolies solliciteuses une
-position délicate, qu’elles craignaient d’accepter.</p>
-
-<p>Heureusement ces dames avaient eu le soin de s’adjoindre mon directeur,
-dont les conseils intelligents devaient être très précieux dans
-l’organisation de la fête.</p>
-
-<p>Mitchell fut chargé de voir les artistes, et il ne tarda pas à présenter
-une liste des talents les plus remarquables: c’étaient M<sup>me</sup> Grisi,
-M<sup>me</sup> Castellan, M<sup>me</sup> Alboni, Mario, Roger, alors engagé au Théâtre
-Italien, Tamburini et Lablache.</p>
-
-<p>Après le concert devait avoir lieu un divertissement qui ne pouvait
-manquer de piquer vivement la curiosité. Un grand nombre de dames,
-revêtues de costumes empruntés aux diverses parties du monde, avaient
-promis de former sur la pelouse des quadrilles de fantaisie dans
-lesquels elles exécuteraient des danses de caractère; on avait dressé, à
-cet effet, des tentes élégantes et spacieuses.</p>
-
-<p>Mais ce divertissement ne pouvait durer plus d’une heure, et il en
-restait encore deux, pendant lesquelles on n’avait plus à offrir aux
-invités que les plaisirs de la promenade. On comprit que cette
-distraction n’était pas suffisante, surtout en songeant que le prix
-d’entrée était fixé à deux livres (50 francs). On chercha alors, et l’on
-pensa à ma séance.</p>
-
-<p>C’était ce que Mitchell attendait. Aussi prit-il sur lui, en raison de
-notre liaison amicale, d’obtenir mon consentement. Il fit plus. Voulant
-à son tour apporter son obole aux malheureux, il offrit de construire à
-ses frais un théâtre, dans le parc même, et d’y faire apporter la scène
-sur laquelle je donnais ma séance. C’était en quelque sorte transporter
-le théâtre Saint-James à Fulham.<a name="page_324" id="page_324"></a></p>
-
-<p>Mitchell me fit part de cette heureuse nouvelle, dont il attendait les
-meilleurs résultats, et je puis dire tout de suite que ses prévisions se
-trouvèrent réalisées. Dès que l’on sut que la Reine assisterait à une de
-mes représentations, bien des membres de la haute aristocratie, qui
-n’étaient pas encore venus à Saint-James, y firent demander des loges.</p>
-
-<p>Au jour fixé pour la fête de Fulham, je partis après mon déjeûner pour
-la résidence de sir Arthur Webster. Mon régisseur, en compagnie des
-machinistes de Saint-James, y était depuis le matin, en sorte qu’en
-arrivant je trouvai le théâtre complètement organisé. Décors, coulisses,
-frises, rideau, tout y était, excepté cependant la rampe, qu’on avait
-jugée inutile, puisque le soleil devait la remplacer avantageusement.</p>
-
-<p>L’entrée du public était fixée à une heure après-midi, et bien que je ne
-dusse donner ma représentation que vers quatre heures, mes dispositions
-étaient entièrement prises au moment où les portes furent ouvertes. Déjà
-aussi les dames patronnesses étaient à leur poste pour recevoir la reine
-et les autres membres de la famille royale. Ces dames étaient assistées
-par des commissaires pris dans la plus haute noblesse, et parmi eux on
-citait le duc de Beaufort, le marquis d’Abercorn, le marquis de Douglas,
-etc.</p>
-
-<p>En attendant que je fusse acteur à mon tour, je ne songeai qu’à prendre
-part à la fête en simple spectateur; je me dirigeai d’abord vers la
-porte d’entrée.</p>
-
-<p>A peine y étais-je arrivé, que je vis descendre de voiture le duc de
-Wellington, le héros populaire, devant lequel nobles et vilains
-s’inclinaient avec une respectueuse déférence.</p>
-
-<p>Quelques minutes après, parurent le duc et la duchesse de Cambridge
-accompagnés de Son Altesse le prince Frédérick-William de Hesse, et dans
-un groupe qui suivit immédiatement ces hauts personnages, on me fit
-remarquer la duchesse de Kent, puis la duchesse Bernhard de Saxe-Weimar,
-ainsi que les princesses Anne et Amélie.</p>
-
-<p>Ces illustres visiteurs furent reçus par les dames patronnesses avec les
-honneurs dus à leurs rangs, tandis que la musique des<a name="page_325" id="page_325"></a>
-Royal-horse-Guards accompagnait chaque entrée de chants nationaux.</p>
-
-<p>On entendait au dehors la foule bruyante et animée, qui se pressait pour
-voir passer, au risque de se faire écraser, les somptueux équipages
-bardés de ces laquais pimpants et poudrés dont la tête est taxée par
-l’État à un si haut prix.</p>
-
-<p>Les nombreux souscripteurs entraient avec empressement; chacun voulait
-être exact; on savait que la Reine devait assister à la fête, et pour
-rien au monde un Anglais, grand ou petit, ne voudrait manquer le plaisir
-de contempler une fois de plus les traits de <i>her most gracious
-majesty</i>.</p>
-
-<p>Le poste que j’avais choisi était on ne peut plus favorable pour passer
-en revue les nouveaux arrivants et ne manquer aucun personnage.
-Cependant, quelque attrait que pût me présenter ce brillant panorama,
-j’avais hâte de prendre également connaissance de l’intérieur de ce
-palais féerique, et je me préparais à m’y rendre, lorsque je jetai un
-dernier coup-d’œil sur la porte d’entrée. Bien m’en prit, car en ce
-moment arrivaient à peu de distance l’un de l’autre, le prince
-Louis-Napoléon, notre Empereur actuel, le prince Edouard de Saxe-Weimar,
-le prince Lawenstein, le prince Léopold de Naples et plusieurs autres
-grands personnages dont les noms m’échappent aujourd’hui.</p>
-
-<p>Déjà à l’intérieur, les jardins, les serres, les appartements étaient
-encombrés de tout ce que Londres possédait de plus riche et de plus
-puissant. C’est tout au plus si l’on pouvait circuler librement. A
-chaque instant, un essaim formidable de marquises et de ladies me
-barrait le passage et me forçait à m’effacer pour ne pas m’exposer à
-froisser les plus éblouissantes toilettes que j’eusse jamais vues. Cela
-m’était assez difficile, car de quelque côté que je me jetasse
-complaisamment, je risquais fort de rencontrer le même inconvénient,
-tant était nombreuse et compacte la réunion de Fulham.</p>
-
-<p>A deux heures et demie, la Reine n’était pas encore arrivée, et l’on
-ignorait si l’on devait attendre Sa Majesté pour commencer la fête ou
-passer outre, lorsque des hurrahs frénétiques, dont l’air<a name="page_326" id="page_326"></a> retentit à un
-mille de distance, annoncèrent qu’elle paraîtrait bientôt.</p>
-
-<p>Aussitôt les cloches du village sonnèrent à triple volée; la musique
-entonna l’hymne nationale de <i>God save the queen</i> (Dieu sauve la Reine),
-et les plus jeunes et les plus jolies femmes vinrent former une double
-haie sur le passage de Sa Majesté.</p>
-
-<p>Ces apprêts étaient à peine terminés, que la Reine descendit de voiture,
-et suivant une immense avenue tapissée de drap rouge et abritée par un
-dais aux riantes couleurs, se dirigea vers le salon où le concert
-attendait sa présence pour commencer.</p>
-
-<p>Là, au milieu du cercle qu’avaient formé les dames patronnesses, Sa
-Majesté prit place, et le concert commença.</p>
-
-<p>Certes, c’eût été avec bonheur que j’aurais écouté les douces mélodies,
-les voix si suaves et si sonores qui furent entendues dans cette
-enceinte. Malheureusement le salon, malgré ses vastes proportions, ne
-pouvait contenir tout le monde, et l’affluence était si grande que
-non-seulement il était comble, mais que les abords s’en trouvaient
-envahis jusqu’au point où les dernières vibrations des voix venaient
-s’éteindre.</p>
-
-<p>Il fallut donc me contenter d’entendre du dehors les nombreux bravos
-accordés aux habiles chanteurs. Roger surtout obtint un véritable
-triomphe dans son morceau de <i>Lucie de Lammermoor</i>; on sait la manière
-ravissante dont il le chante. La Reine, elle-même, demanda qu’il le dît
-une seconde fois.</p>
-
-<p>Le concert se terminait à peine que, suivant le programme qui en avait
-été rédigé d’avance, la Royale spectatrice vint assister aux quadrilles
-dans lesquels figuraient, on se le rappelle, des dames revêtues de
-costumes rivalisant d’élégance et de richesse.</p>
-
-<p>J’avais bien aussi le plus grand désir d’assister à ce gracieux
-spectacle, mais je crus utile à mes intérêts d’aller jeter un dernier
-coup-d’œil sur ma scène. Je me dirigeai donc vers mon théâtre où l’on
-m’avait réservé une entrée particulière, et j’allais gravir les quelques
-marches qui y conduisaient, quand je me sentis saisir par le bras.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit en souriant un Monsieur,<a name="page_327" id="page_327"></a> qui se
-mit à monter l’escalier avec moi, cela se trouve à merveille, nous
-allons entrer de compagnie.</p>
-
-<p>&mdash;Où cela, Monsieur? demandai-je, tout étonné de cette proposition.</p>
-
-<p>&mdash;Où cela? mais sur votre théâtre, répondit l’inconnu d’un ton
-d’autorité, et j’espère bien que vous ne me refuserez pas ce plaisir-là.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis fâché de vous refuser, Monsieur; mais cela ne se peut pas,
-dis-je poliment, sachant que dans l’enceinte de Fulham, il ne pouvait y
-avoir que des gens pour lesquels on devait avoir des égards.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi cela ne se pourrait-il pas? riposta mon interlocuteur avec
-une insistance marquée; je trouve au contraire que rien n’est plus
-facile. Si nous ne pouvons passer de front par la porte, nous y
-entrerons l’un après l’autre.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi, Monsieur, de vous refuser, mais aucun étranger ne doit
-pénétrer sur ma scène.</p>
-
-<p>&mdash;Ah bien! dit alors mon assaillant sur le ton de la plaisanterie, s’il
-en est ainsi, pour ne pas vous être plus longtemps étranger, je vais
-vous dire mon nom. Je suis le baron Brunow, ambassadeur de Russie, aussi
-grand admirateur de vos mystères que désireux de les pénétrer. Et il
-continuait à monter, en cherchant à forcer la barrière que je lui
-opposais. Comment, Monsieur Robert-Houdin, ajouta-t-il, vous me refusez?
-je ne vous demande pourtant qu’une ou deux confidences, rien de plus.</p>
-
-<p>&mdash;Je persiste dans mon refus, Monsieur le baron, pour plusieurs raisons
-et principalement pour celle-ci...</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle?</p>
-
-<p>&mdash;C’est que vous possédez une perspicacité et un esprit trop
-généralement reconnus, pour que je vous prive du plaisir de découvrir
-vous-même ces secrets, dignes à peine de votre haute intelligence.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! fit en riant le baron, voilà de belle et bonne diplomatie;
-est-ce que vous voudriez marcher sur mes brisées?</p>
-
-<p>&mdash;J’en suis indigne, Monsieur le baron.<a name="page_328" id="page_328"></a></p>
-
-<p>&mdash;Très bien! très bien! En attendant je me trouve repoussé avec perte et
-réduit à prendre place parmi les spectateurs.&mdash;Je me rends; mais
-dites-moi, Monsieur Robert-Houdin, vous n’avez jamais été en Russie?</p>
-
-<p>&mdash;Non, Monsieur, jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, donnez-moi votre carte.</p>
-
-<p>&mdash;La voici.</p>
-
-<p>L’ambassadeur mit son nom au bas du mien.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, me dit-il en me la rendant, si vous avez le désir de visiter
-notre pays, cette carte vous sera très utile, et si je me trouvais à
-Saint-Pétersbourg à cette époque, venez me voir, je vous procurerai
-l’honneur de jouer devant Sa Majesté l’empereur Nicolas.</p>
-
-<p>Je remerciai le baron Brunow, et il me quitta.</p>
-
-<p>Pendant cet entretien, les quadrilles s’exécutaient, et ils n’étaient
-pas encore terminés, que déjà la foule envahissait les places qui
-n’étaient pas réservées pour la famille Royale et la cour. La Reine
-elle-même ne tarda pas à arriver, et aussitôt je reçus l’ordre de
-commencer.</p>
-
-<p>Que n’ai-je une plume plus habile pour peindre avec de vives couleurs le
-riche tableau qui, à cet instant, se déroula devant mes yeux éblouis! Je
-vais toutefois essayer de le décrire.</p>
-
-<p>Que l’on se figure une immense pelouse s’élevant devant moi en
-amphithéâtre et comme disposée pour être le parterre de ma scène.
-Certes, l’on n’eût pu dire si l’herbe ou le sable recouvrait ces gradins
-naturels, tant ils étaient couverts de spectateurs, je devrais dire de
-spectatrices, car les Messieurs n’étaient point admis dans cette
-enceinte.</p>
-
-<p>Au premier plan et près de mon théâtre, la Reine, ayant à sa droite son
-Royal époux, était entourée de sa jeune et gracieuse famille. Un peu en
-arrière, les dames de la cour, assistées des dames patronnesses,
-formaient l’entourage de Sa Majesté. Puis, au second plan, à une
-distance respectueuse, étaient assises les femmes et les filles des
-nombreux souscripteurs. Quant aux Messieurs, on les voyait
-symétriquement groupés autour de cette vaste enceinte.<a name="page_329" id="page_329"></a></p>
-
-<p>C’était vraiment un coup-d’œil ravissant que ces femmes aux blanches
-parures, éblouissantes de jeunesse et de beauté, couvertes de diamants
-et de fleurs, et rivalisant entre elles de bon goût, de richesse et
-d’éclat.</p>
-
-<p>De l’endroit où je me trouvais, on eût dit une vaste prairie
-couverte de neige, sur laquelle s’étalaient les plus riches fleurs du
-printemps, et les habits noirs des spectateurs qui encadraient ce riant
-tableau, loin de l’obscurcir, en rehaussaient l’éclat.</p>
-
-<p>Sur les côtés de la pelouse, des chênes séculaires apportaient leur
-frais ombrage à cette salle de spectacle improvisée.</p>
-
-<p>De quel noble orgueil je me sentis saisi, en voyant qu’à moi seul je
-tenais, pour ainsi dire, suspendus à mes doigts, ces jolis yeux de
-duchesses, si fiers quelquefois, mais alors si bienveillants, et qui
-semblaient à chaque instant prendre un nouvel éclat à la vue des
-surprises que je leur causais!</p>
-
-<p>Dans cette représentation unique dans ma vie, le temps se passa pour moi
-avec une telle rapidité, que je fus tout étonné d’en être arrivé à
-présenter la dernière de mes expériences.</p>
-
-<p>Avant de quitter sa place, la Reine, bien qu’elle eût plusieurs fois
-témoigné sa satisfaction, me fit complimenter par un officier
-d’ordonnance, qui m’exprima également le désir de Sa Majesté d’avoir
-plus tard une représentation à son palais de Buckingham.</p>
-
-<p>Afin de n’être point retardé par le départ des nombreux équipages qui
-stationnaient aux portes du parc, j’avais pris toutes mes mesures pour
-partir immédiatement après ma séance. Aussi, tandis que chacun
-reconduisait la Reine, je montai en voiture et je quittai la fête.</p>
-
-<p>Un fait peut donner une idée du nombre de mes spectateurs, c’est que je
-fus plus d’un quart d’heure à dépasser les équipages qui étaient rangés
-sur une double ligne, le long de la route. Du reste, le produit de la
-fête le fera mieux connaître encore. La recette s’est élevée à deux
-mille cinq cents guinées, quelque chose comme soixante-quinze mille
-francs!</p>
-
-<p>Dès le lendemain, Mitchell fit mettre en tête des affiches annonçant<a name="page_330" id="page_330"></a>
-mes séances, les armes de la Reine, et au-dessous, cette phrase
-sacramentelle, sorte de certificat de baptême: <i>Robert-Houdin who has
-had the honor to perform befor her most gracious Majesty the Queen, the
-prince Albert, the Royal family and the nobitily of the united
-Kindom...</i></p>
-
-<p>Ma vogue n’en devint que plus grande à Saint-James.</p>
-
-<p>Nous étions alors à la fin de juillet, et tout autre qu’un Anglais
-comprendra difficilement comment il est possible d’obtenir un succès
-dans un théâtre pendant les chaleurs caniculaires de l’été. Je dirai
-donc que chez nos voisins d’Outre-Manche, où tous nos usages sont
-intervertis, la saison des concerts, des fêtes et des spectacles a lieu
-à partir du mois de mai jusqu’à la fin d’août. Une fois septembre
-arrivé, la noblesse rejoint ses manoirs féodaux, et pendant six mois,
-consacre à la vie de famille un temps que les plaisirs et les fêtes ne
-viennent plus lui disputer.</p>
-
-<p>Je fis comme mes spectateurs; je quittai Londres vers le commencement de
-septembre, non, comme eux, pour prendre du repos, mais au contraire pour
-entrer dans une vie encore plus agitée que celle que je quittais. Je me
-dirigeai vers le théâtre de Manchester, dont Knowles, le directeur,
-avait contracté avec moi un engagement pour une quinzaine de
-représentations.</p>
-
-<p>Le théâtre de cette ville est immense; semblable à ces vastes arènes de
-l’antique Rome, il peut renfermer dans son sein un peuple tout entier.
-Il suffira de dire, pour donner une idée de sa grandeur, que douze cents
-spectateurs remplissent à peine le parterre.</p>
-
-<p>Lorsque je pris possession de la scène, je fus effrayé de sa vaste
-étendue; je craignais de m’y perdre, car là un homme ne paraît plus dans
-ses proportions naturelles, et la voix s’égare comme dans un désert.</p>
-
-<p>On m’expliqua plus tard les raisons qui avaient fait construire un aussi
-gigantesque monument.</p>
-
-<p>Manchester, ville éminemment industrielle et manufacturière, compte les
-ouvriers par milliers. Or, ces rudes travailleurs sont tous amateurs de
-spectacle, et, dans leur existence au jour le<a name="page_331" id="page_331"></a> jour, ils sacrifient
-volontiers à ce plaisir une ou deux soirées par semaine; il fallait donc
-une enceinte capable de les contenir.</p>
-
-<p>On doit penser, vu la grandeur de la salle, qu’un grand nombre des
-expériences que je présentais à Saint-James ne devaient plus convenir au
-théâtre de Manchester; je fus obligé de composer un programme, dans
-lequel il n’y aurait que des prestiges qui pussent être vus de loin, et
-dont l’effet frappât les masses.</p>
-
-<p>A l’annonce de mes représentations, les ouvriers accoururent en foule,
-et, le parterre, leur place favorite, fut littéralement encombré, tandis
-que les autres places laissaient apercevoir bien des vides. C’est assez
-l’ordinaire du reste, aux premières représentations en Angleterre: pour
-se décider à aller voir une pièce ou un artiste, certaines gens veulent
-lire sur le journal le compte-rendu et l’opinion du feuilletonniste, qui
-ne manque jamais de paraître le lendemain.</p>
-
-<p>L’entrée s’était faite avec un tumulte dont on ne pourrait trouver
-d’exemple dans aucun théâtre, en France, si ce n’est dans les
-représentations gratuites données à Paris dans les grandes solennités.
-Avant de faire lever le rideau, je dus attendre et laisser à mon bruyant
-public le temps de se calmer; insensiblement l’ordre et le silence
-s’étant à peu près rétablis, je commençai ma séance.</p>
-
-<p>Au lieu de ce monde fashionable, de ces élégantes toilettes, de ces
-spectateurs qui semblaient répandre dans la salle un parfum tout
-aristocratique, de ce public d’élite enfin, que je rencontrais à
-Saint-James, je me trouvais en présence de simples ouvriers aux
-vêtements modestes et uniformes, aux manières brusques, aux ardentes
-démonstrations.</p>
-
-<p>Mais ce changement, loin de me déplaire, stimula au contraire ma verve
-et mon entrain, et je me mis bientôt à l’aise avec mes nouveaux
-spectateurs lorsque je vis qu’ils prenaient un vif intérêt à mes
-expériences. Pourtant, un incident faillit dès le principe, susciter
-contre moi un mécontentement fâcheux.</p>
-
-<p>Loin de venir à mes séances pour se perfectionner dans l’étude de la
-langue française, les ouvriers de Manchester furent très<a name="page_332" id="page_332"></a> étonnés quand
-ils m’entendirent m’exprimer dans une langue autre que la leur. Des
-protestations m’interrompirent à plusieurs reprises; <i>speack english</i>,
-criait-on de toutes parts et sur tous les tons, <i>speack english</i>.</p>
-
-<p>Me faire parler anglais était une exigence à laquelle il m’était
-matériellement impossible de me soumettre; j’étais resté, il est vrai,
-six mois à Londres, mais me trouvant constamment en contact avec des
-compatriotes, ou avec des gens qui comprenaient le français, je n’avais
-jamais eu besoin de recourir à la langue anglaise. J’essayai pourtant de
-satisfaire une réclamation que je sentais légitime, et de suppléer à ce
-qui me manquait par de l’audace et de la bonne volonté. Je savais
-quelques mots d’anglais, je me mis à les débiter; lorsque mon
-vocabulaire se trouvait en défaut et que j’étais sur le point de rester
-court, j’inventais des expressions, des phrases qui, en raison de leur
-tournure bizarre, amusaient beaucoup mon auditoire. Il m’arrivait
-souvent aussi, dans les cas embarrassants, de m’adresser à lui pour
-qu’il me vînt en aide, et c’était à mon tour d’avoir bonne envie de
-rire.</p>
-
-<p><i>&mdash;How do you call it?</i> (comment appelez-vous cela?) disais-je avec un
-sérieux comique en présentant l’objet dont je voulais savoir le nom. Et
-tout aussitôt cent voix répondaient à ma demande. Rien n’était plus
-plaisant que cette leçon ainsi prise, et dont les cachets, contrairement
-à l’usage, avaient été payés par mes spectateurs.</p>
-
-<p>Grâce à ma condescendance, je parvins à faire la paix avec mon public,
-et il la cimenta chaudement à plusieurs reprises par de bruyants
-applaudissements. Le dernier tour surtout obtint d’unanimes suffrages;
-je veux parler de la <i>bouteille inépuisable</i>, qui fut entourée d’une
-mise en scène qu’on n’a peut-être jamais vue dans aucun théâtre.</p>
-
-<p>Le tableau que présenta ce tour est indescriptible; un habile pinceau
-pourrait seul en retracer les nombreux détails. En voici cependant une
-esquisse aussi exacte que possible:</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>J’ai dit plus haut que, si les spectateurs manquaient dans quelques<a name="page_333" id="page_333"></a>
-endroits de la salle, le parterre était comble; il représentait par
-conséquent un groupe de plus de douze cents individus.</p>
-
-<p>C’était pour moi une scène vraiment curieuse de voir toutes ces têtes
-sortant invariablement de vestes dont la couleur foncée rehaussait
-encore la fraîcheur de ces physionomies, que peuvent seuls donner le
-<i>Porter</i> et le rosbif de la Grande-Bretagne.</p>
-
-<p>Pour que je pusse communiquer plus facilement avec mes nombreux
-spectateurs, le machiniste avait établi un plancher qui allait de la
-scène à l’extrémité du parterre, et, comme je désirais m’adresser
-également aux personnes placées sur le côté, on avait mis à quelques
-centimètres de l’appui des galeries deux autres <i>praticables</i> beaucoup
-moins longs que celui du centre. Ces deux derniers n’avaient pas comme
-l’autre le désavantage d’occuper des places, car ils se trouvaient
-directement au-dessus d’un passage. Seulement, ceux qui arrivaient par
-là avaient été forcés de se courber pour se rendre à leur destination?
-mais qu’était ce petit inconvénient en raison du plaisir qu’on se
-promettait en voyant <i>a french conjuror</i> (un sorcier français), ainsi
-que m’appelaient les ouvriers.</p>
-
-<p>Or, ma séance était commencée, que le public entrait encore au parterre;
-et l’on y mit tant de monde, qu’à la fin il n’y eut plus de places pour
-les retardataires.</p>
-
-<p>Plusieurs d’entre eux eurent la constance de rester courbés sous les
-praticables, et, regardant tantôt à droite, tantôt à gauche, ils purent
-suivre, tant bien que mal, le cours de mes expériences. Mais un de ces
-intrépides spectateurs, fatigué sans doute de la posture incommode qu’il
-était obligé de garder, s’ingénia de passer la tête à travers l’étroit
-espace qui se trouvait entre le praticable et la galerie. Il s’y prit du
-reste fort adroitement: il passa d’abord son chef de côté, puis il se
-retourna vers moi, exactement comme s’il se fût agi d’un bouton dans une
-boutonnière.</p>
-
-<p>Cette innovation fut, comme on le pense bien, gaiement et bruyamment
-accueillie par l’assemblée, et ce malheureux eut à subir le sort réservé
-à tous les novateurs: on lui fit un affreux charivari, on l’accabla de
-quolibets. Mais il ne s’en inquiéta pas, et son flegme désarma les
-détracteurs de son invention.<a name="page_334" id="page_334"></a></p>
-
-<p>Encouragé par son exemple, un voisin essaya du mécanisme de la
-boutonnière, puis un second, un troisième, et enfin, vers le milieu de
-la séance, une demi-douzaine de têtes dont on ne connaissait pas les
-corps se trouvaient symétriquement rangées de chaque côté de la scène et
-présentaient assez l’aspect de jeux de boules attendant les amateurs de
-cet exercice.</p>
-
-<p>J’en étais donc arrivé au tour de la bouteille, qui consiste, on le
-sait, à faire sortir d’un flacon vide toutes les liqueurs qui peuvent
-être demandées, quel que soit le nombre des consommateurs.</p>
-
-<p>La réputation de cette fameuse bouteille était déjà établie à
-Manchester; les journaux de Londres y avaient porté les détails de cette
-expérience. Aussi un hurrah général s’éleva de toutes parts quand je
-parus armé de ma fiole merveilleuse, car outre l’attrait que pouvait
-offrir ce tour, l’ouvrier comptait encore sur le plaisir to <i>drinck a
-glass of brandy</i>, ou de toute autre liqueur.</p>
-
-<p>Flatté de cette réception, je m’avançai jusqu’au milieu du parterre
-suivi de mon domestique, qui portait une innombrable quantité de verres.
-Je n’eus pas besoin, comme à Londres, de provoquer les demandes. A peine
-étais-je arrivé, que déjà mille voix criaient à l’envi: brandy, wiskey,
-gin, curaçao, kirsch, rhum, etc.</p>
-
-<p>Il m’était impossible de satisfaire à la fois tout le monde; je voulus
-alors procéder par ordre, et, remplissant un verre, je le présentai à
-celui qui semblait m’avoir fait la première demande; mais, amère
-déception pour le consommateur! vingt mains s’élancent pour lui disputer
-la précieuse liqueur, et chacune tirant de son côté, le verre se
-renverse. Les spectateurs, livrés au supplice de Tantale, appellent à
-grands cris ce liquide, qui n’a pu s’approcher de leurs lèvres; je
-remplis un second verre, il subit le même sort que le premier, et
-l’acharnement devient tel, que le cristal se brise entre les mains des
-lutteurs obstinés.</p>
-
-<p>Plus loin on m’adresse la même demande, je fais la même distribution, et
-nul ne peut encore en profiter.</p>
-
-<p>Sans m’inquiéter du résultat, je verse la liqueur à profusion et la
-livre à la rapacité des consommateurs.<a name="page_335" id="page_335"></a></p>
-
-<p>Bientôt tous les verres ont disparu; c’est en vain que je les réclame
-pour continuer mes largesses, il n’en reste plus vestige. Mon expérience
-allait donc se trouver brusquement terminée, lorsqu’un spectateur plus
-avisé eut l’idée de me tendre la main en guise de coupe.</p>
-
-<p>Le procédé, ma foi, était aussi simple qu’ingénieux; c’était l’œuf de
-Christophe-Colomb. L’étonnement qu’en éprouvèrent les voisins permit à
-l’inventeur de tirer parti de sa découverte, chose bien rare, hélas!</p>
-
-<p>La coupe improvisée fit fortune, et chacun de me tendre la main; mais,
-<i>ô imitatores, servum pecus</i>, comme dit Horace, les imitateurs virent
-leur contrefaçon éprouver, sauf la casse, les mêmes péripéties que les
-verres et leur apporter le même résultat.</p>
-
-<p>De guerre lasse, j’allais me retirer, quand un nouveau perfectionnement
-fut proposé par un spectateur aussi altéré que tenace: renversant la
-tête en arrière et ouvrant démesurément la bouche, il m’engagea par
-gestes à lui ingurgiter du curaçao. Trouvant l’idée originale, je le
-satisfis sur-le-champ.</p>
-
-<p>&mdash;<i>What a capital curaçao</i>, fit mon homme en se passant la langue sur
-les lèvres.</p>
-
-<p>Cette séduisante exclamation fut à peine entendue, que toutes les
-bouches étaient ouvertes et les têtes immodérément renversées; c’était à
-me faire fuir de frayeur. Cependant, pour ne pas laisser inachevée une
-aussi curieuse scène, je fis une tournée d’arrosage ajustant les
-embouchures de mon mieux. Il arrivait bien quelquefois que l’entonnoir,
-bousculé par les voisins, laissait égarer un peu de liqueur sur les
-vêtements, mais, sauf ce léger inconvénient, tout allait à merveille, et
-je crus avoir enfin rempli la rude tâche de désaltérer mon auditoire.
-Pourtant j’entendis encore quelques réclamations. <i>A glass of wiskey</i>,
-implorait un de ces intrépides spectateurs qui s’étaient, on se le
-rappelle, glissés entre le plancher et la galerie, et dont la tête
-ruisselante de sueur semblait être le chef de quelque corps bien replet.</p>
-
-<p>Mon fils, qui me servait en scène, et qui, l’un des premiers, avait
-entendu cette requête, comprit tout le désir que pouvait<a name="page_336" id="page_336"></a> avoir le
-pauvre solliciteur; il courut sur la scène chercher un verre que je me
-hâtai d’emplir, et il le lui porta.</p>
-
-<p>Mais une difficulté surgit tout-à-coup; le réclamant et ses compagnons
-étaient enfermés dans leurs carcans, côte à côte, et cette circonstance
-ne leur permettait pas d’élever les bras, à moins qu’il ne se fît un
-vide entre eux. Mon fils, qui n’y réfléchissait pas, présenta le verre,
-et voyant que personne ne le prenait, se disposa à le reporter sur la
-scène. Un gémissement le fit retourner sur ses pas, et, à l’air du
-patient, il comprit que celui-ci le suppliait de se baisser, et
-d’approcher le verre de ses lèvres.</p>
-
-<p>Cette délicate opération s’effectua du reste avec beaucoup d’adresse de
-part et d’autre, et malgré les rires du public, chacun des compagnons du
-privilégié réclama à son tour le même service.</p>
-
-<p>Cette petite scène semblait avoir calmé l’ardeur du public; je crus
-possible de terminer mon expérience par le coup de fouet qui doit la
-faire valoir. Il s’agit, lorsque ma bouteille semble épuisée, d’en faire
-sortir encore un énorme verre de liqueur; mais une scène à laquelle
-j’étais loin de m’attendre fut celle qui m’accueillit alors.</p>
-
-<p>On a souvent parlé des saturnales que provoquaient les affreuses
-distributions de vin et de comestibles qui se faisaient sous la
-restauration. Eh bien! ces orgies n’étaient que des repas de bonne
-compagnie, comparativement à l’assaut qui se livra pour arriver jusqu’au
-verre que je tenais à la main.</p>
-
-<p>Une montagne humaine se dressa subitement devant moi, et de cette
-pyramide vivante, sortirent deux cents bras pour se disputer leur proie,
-comme aussi s’ouvrirent cent bouches pour l’engloutir.</p>
-
-<p>Je songeai qu’il était prudent de battre en retraite, dans la crainte
-d’être englouti sous cette masse informe. Impossible! Derrière moi, une
-haie de buveurs altérés me barra le passage.</p>
-
-<p>Le danger était pressant, car la pyramide se penchait pour m’atteindre
-et semblait devoir perdre l’équilibre d’un moment à l’autre; les cris
-des malheureux qui la supportaient, témoignaient assez de la position
-douloureuse à laquelle je pouvais à mon tour être soumis; je me
-précipitai, tête baissée, traversai l’obstacle<a name="page_337" id="page_337"></a> qu’on voulait m’opposer,
-et je pus arriver sur la scène assez à temps pour jouir du curieux
-spectacle de l’éboulement de la montagne.</p>
-
-<p>Je renonce à peindre les cris de joie, les hurras, les applaudissements
-qui accueillirent cette chute, tandis que les victimes vociféraient des
-récriminations, s’agitaient, pêle-mêle, ne trouvant pour se relever
-d’autre appui que les corps récalcitrants de leurs compagnons
-d’infortune. C’était un vacarme digne de l’enfer.</p>
-
-<p>Le rideau se baissa sur cette scène, mais des cris et des battements de
-mains se firent entendre aussitôt; on rappelait le <i>conjuror</i> Houdin
-pour le féliciter de sa séance.</p>
-
-<p>Je me rendis à cet appel, et quand je parus, soit que dans le tour de la
-bouteille j’eusse été peut-être un peu trop prodigue de mes liqueurs,
-soit que mes braves spectateurs, comme j’aime à le croire, eussent été
-satisfaits de ma séance, des trépignements et des applaudissements
-éclatèrent d’une manière si formidable, que j’en restai saisi, tout en
-ressentant vivement le plaisir qu’ils me procuraient. Car il faut le
-dire, ce bruit de deux mains frappant l’une contre l’autre, si agaçant
-qu’il soit en lui-même, n’a rien qui choque l’oreille d’un artiste. Au
-contraire, plus il est étourdissant, plus il semble harmonieux à celui
-qui en est l’objet.</p>
-
-<p>Les séances qui suivirent furent loin d’être aussi tumultueuses que la
-première, et la raison en est tout simple. Les représentants du commerce
-et de l’industrie, la seule aristocratie de Manchester, ayant entendu
-parler de ma séance, vinrent à leur tour, en compagnie de leurs
-familles, pour y assister; leur présence contribua à tenir en respect
-les ouvriers, dont le plus grand nombre se trouvait sous leur direction.
-La salle changea d’aspect, et je n’eus plus qu’à me louer par la suite
-de la tranquillité des spectateurs du parterre.</p>
-
-<p>Quinze représentations consécutives n’avaient pas épuisé la curiosité
-des habitants de la ville, et certes j’eusse pu continuer encore pendant
-quinze jours au moins, lorsqu’à mon grand regret je fus obligé de céder
-la place à deux artistes célèbres, Jenny Lind<a name="page_338" id="page_338"></a> et Roger, avec lesquels
-Knowles avait également contracté un engagement, à jour fixe.</p>
-
-<p>Si j’étais fâché d’abandonner ainsi un aussi beau succès, d’un autre
-côté, je l’avoue, je me trouvais heureux de fuir au plus vite cette
-atmosphère lourde et enfumée, qui fait ressembler la capitale
-industrielle de l’Angleterre à une ville de ramoneurs. Je ne pouvais
-habituer mes poumons à respirer en guise d’air vivifiant les flocons de
-noir de fumée dont l’air est incessamment chargé. J’étais tombé dans une
-tristesse qui tenait presque du spleen et qui ne me quitta que lorsque
-j’arrivai dans la riante ville de Liverpool, où je m’étais engagé à
-rester quelques semaines.</p>
-
-<p>Le lecteur me permettra de ne pas parler des représentations que j’y
-donnai, non plus que de celles qui eurent lieu dans d’autres villes.</p>
-
-<p>J’étais alors en pleine voie de succès. Toutes mes séances commençaient
-par des applaudissements et finissaient par l’encaissement d’une bonne
-recette. Je me contenterai de dire qu’après avoir joué successivement
-sur les théâtres de Liverpool, de Birmingham, de Worcester, Cheltenam,
-Bristol et Exeter, je rentrai à Londres pour y donner encore une
-quinzaine de représentations avant de revenir en France.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Quelques jours après ma rentrée à Saint-James, la Reine se souvenant,
-sans doute, du désir qu’elle m’avait témoigné à Fulham, me fit demander
-une représentation dans son Palais de Buckingham.</p>
-
-<p>Cette invitation ne pouvait m’être que très agréable, je l’acceptai avec
-empressement.</p>
-
-<p>Au jour indiqué, dès huit heures du matin, je me rendis à la demeure
-royale. L’intendant du palais, auquel on m’adressa, me conduisit à
-l’endroit où devait avoir lieu ma représentation. C’était une longue et
-magnifique galerie de tableaux. On y avait élevé un théâtre dont la
-scène représentait un salon Louis XV, blanc et or, à peu de chose près
-semblable à celui que j’avais à Saint-James.<a name="page_339" id="page_339"></a></p>
-
-<p>Mon conducteur me montra ensuite une salle à manger voisine: c’était, me
-dit-il, celle des dames d’honneur, et il me pria d’indiquer l’heure à
-laquelle je désirais qu’on nous y servît à déjeûner.</p>
-
-<p>J’étais trop préoccupé pour penser à manger, car j’avais à organiser ma
-séance. Toutefois je commandai, à tout hasard, mon repas pour une heure
-de l’après-midi, et je me mis aussitôt à l’œuvre.</p>
-
-<p>Grâce à l’assistance de mon secrétaire (sorte de factotum) et de mes
-enfants, qui m’aidaient dans la proportion de leurs moyens, je parvins à
-surmonter toutes les difficultés que m’offraient les dispositions
-provisoires de la scène. Mais ce ne fut qu’à deux heures que j’eus
-entièrement terminé tous mes apprêts. Je tombais presque d’inanition,
-car moins heureux que mes compagnons de travail, je n’avais encore rien
-pris de la journée. Aussi ce fut avec un véritable plaisir que j’ouvris
-la marche dans la direction de la salle à manger.</p>
-
-<p>La séance devait avoir lieu à trois heures; j’avais donc une heure
-devant moi pour me réconforter.</p>
-
-<p>J’avais à peine fait quelques pas, que je m’entendis appeler derrière
-moi. C’était un officier du palais qui demandait à me parler.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, me dit-il en fort bon français, il y aura bal dans cette
-galerie, après votre séance; on doit pour cela faire quelques apprêts
-qui seront peut-être plus longs qu’on ne pense; en conséquence, la Reine
-vous prie de vouloir bien commencer votre représentation une heure plus
-tôt; elle se trouve prête à venir y assister, et elle ne tardera pas à
-arriver.</p>
-
-<p>&mdash;Je regrette vivement de ne pouvoir accorder à Sa Majesté ce qu’elle me
-demande, répondis-je; mes préparatifs ne sont pas encore terminés, et
-puis je vous avouerai que...</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Robert-Houdin, reprit poliment l’officier, tout en conservant
-le flegme d’un enfant de la Tamise, ce sont les ordres de la Reine, je
-ne puis rien vous dire de plus. Et sans attendre mes explications, il me
-salua avec urbanité et s’éloigna.<a name="page_340" id="page_340"></a></p>
-
-<p>&mdash;Nous aurons toujours bien le temps de déjeûner à la hâte, dis-je à mon
-secrétaire; dirigeons-nous au plus vite vers la salle à manger.</p>
-
-<p>Je n’avais pas achevé ces paroles, que la Reine, le Prince Albert et la
-famille Royale entrèrent, suivis d’une suite nombreuse.</p>
-
-<p>A cette vue, je ne me sentis pas le courage d’aller plus loin; je revins
-sur mes pas, et, ainsi que cela m’était arrivé dans des circonstances
-analogues, je m’armai de résignation contre la souffrance. Protégé par
-le rideau qui me séparait des spectateurs, je me hâtai de terminer
-quelques petits préparatifs qui me restaient à faire, et cinq minutes
-après, je reçus l’ordre de commencer.</p>
-
-<p>Lorsque le rideau se leva, je fus émerveillé du spectacle qui s’offrit à
-mes yeux.</p>
-
-<p>Leurs Majestés, la Reine Douairière, le Duc de Cambridge, oncle de la
-Reine, et les enfants Royaux occupaient le premier rang. Derrière eux,
-se tenait une partie de la famille d’Orléans; puis venaient des
-personnages de la plus haute distinction, parmi lesquels je reconnus des
-ambassadeurs revêtus de leurs costumes nationaux, et des officiers
-supérieurs, couverts de brillantes décorations. Toutes les dames étaient
-en toilettes de bal et ornées de riches parures. La galerie était
-entièrement remplie.</p>
-
-<p>Je ne puis dire ce qui se passa en moi, lorsque je commençai ma séance.
-Mon malaise s’était subitement évanoui, et je me trouvais même
-parfaitement dispos.</p>
-
-<p>Pourtant cette situation s’explique sans difficulté. Il est un fait
-reconnu, c’est qu’il n’y a plus de souffrance pour l’artiste dès qu’il
-est en scène. Une sorte d’exaltation de ses facultés suspend en lui
-toute sensation étrangère à son rôle, et jamais tant qu’il restera en
-présence du public, on ne le verra soumis à aucune des misères de la
-vie. La faim, la soif, le froid, le chaud, la maladie même sont forcés
-de battre en retraite devant la puissance de cette exaltation,
-dussent-elles après reprendre plus vivement leur empire.</p>
-
-<p>Cette petite digression était nécessaire pour expliquer les bonnes<a name="page_341" id="page_341"></a>
-dispositions dont je me sentis animé, lorsque je me présentai devant la
-noble assemblée.</p>
-
-<p>Jamais, je crois, je n’eus autant de verve et d’entrain dans l’exécution
-de mes expériences; jamais aussi, je n’eus un public plus gracieusement
-appréciateur.</p>
-
-<p>La Reine daigna plusieurs fois m’encourager par des paroles flatteuses,
-tandis que le Prince Albert, si bon pour les artistes, applaudissait
-joyeusement des deux mains.</p>
-
-<p>J’avais préparé un tour intitulé <i>le bouquet à la Reine</i>; voici ce qu’en
-disait le <i>Court Journal</i> (le journal de la cour) dans un compte-rendu
-qu’il fit de ma séance:</p>
-
-<p class="cb">. . . . .
-. . . . .
-. . . . .
-. . . . .
-. . . . .
-. . . . .
-. . . . .</p>
-
-<p>«La Reine, dit le journal anglais, prenait un plaisir extrême à ces
-expériences; mais celle qui sembla la frapper le plus, fut <i>le bouquet à
-la Reine</i>, surprise très gracieuse et d’un charmant à-propos. Sa Majesté
-ayant prêté son gant à M. Robert-Houdin, celui-ci en fit immédiatement
-sortir un petit bouquet, qui devint bientôt assez gros pour être
-difficilement contenu dans les deux mains. Enfin ce bouquet, posé dans
-un vase et arrosé d’une eau magique, se transforma en une guirlande dont
-les fleurs formèrent le nom de VICTORIA.</p>
-
-<p>»La Reine fut également émerveillée de l’étonnante lucidité du fils de
-Robert-Houdin dans l’expérience de seconde vue. Les objets les plus
-compliqués avaient été préparés à l’avance, afin d’embarrasser et de
-mettre en défaut la sagacité du père et la merveilleuse faculté du fils.
-Tous deux sont sortis victorieux de ce combat intellectuel et ont déjoué
-tous les projets.»</p>
-
-<p>Après la séance, le même officier auquel j’avais eu déjà affaire vint de
-la part de la Reine et du Prince Albert m’adresser leurs félicitations.
-La Duchesse d’Orléans avait bien voulu y joindre ses compliments et ceux
-de sa famille.</p>
-
-<p>Une fois le rideau baissé, ne me trouvant plus soutenu par la présence
-des spectateurs, je me sentis presque défaillir. Je m’étais assis, et je
-n’avais plus la force de me lever pour aller prendre le repas dont
-j’avais un si grand besoin.<a name="page_342" id="page_342"></a></p>
-
-<p>J’allais cependant le faire, lorsque je fus tiré de mon accablement par
-l’apparition d’un corps nombreux d’ouvriers, qui arrivaient en toute
-hâte pour démolir le théâtre, l’enlever et organiser les apprêts du bal.</p>
-
-<p>Que l’on juge de mon embarras et de mon tourment! Il fallait démonter et
-emballer toutes mes machines, qui sans cela eussent été brisées.</p>
-
-<p>Je voulus protester, retarder l’exécution d’un tel travail; ce fut en
-vain: des ordres supérieurs avaient été donnés; ils devaient être
-exécutés. Je fus alors obligé de puiser dans une nouvelle énergie la
-force nécessaire à mon emballage, qui ne dura pas moins d’une heure et
-demie.</p>
-
-<p>Six heures sonnaient quand tout fut terminé. Il y avait juste
-vingt-quatre heures que je n’avais pris de nourriture.</p>
-
-<p>Conduit par mon régisseur, qui avait eu la précaution de faire servir le
-dîner, je me traînai jusqu’à la salle à manger.</p>
-
-<p>Le jour venait de finir, et l’appartement n’était pas encore éclairé. Ce
-fut à grand’peine que nous distinguâmes une table. Je tombai plutôt que
-je ne m’assis sur une chaise qui se trouva près de moi, et tandis que
-mon fils aîné sonnait pour qu’on apportât de la lumière, je commençai un
-travail de seconde vue par appréciation. Cette faculté me servit à
-merveille; je mis la main sur une fourchette et, piquant à tout hasard
-devant moi, je rencontrai quelque chose qui s’y attacha. Je portai
-prudemment l’objet à mon odorat et, satisfait de ce contrôle, j’y donnai
-un victorieux coup de dent.</p>
-
-<p>C’était délicieux; je crus reconnaître un salmis de perdreaux.</p>
-
-<p>Je fis une seconde exploration pour m’en assurer, et après quelques
-coups de fourchette, je pus me convaincre que je ne m’étais pas trompé.
-Mon régisseur et mes enfants avaient suivi mon exemple et s’escrimaient
-aussi de leur côté.</p>
-
-<p>On est lent, à ce qu’il paraît, à servir dans les maisons royales, car
-avant que les lumières fussent arrivées, nous eûmes le temps de nous
-familiariser avec l’obscurité.</p>
-
-<p>Du reste, ce repas devenait pour nous, en raison de son originalité,<a name="page_343" id="page_343"></a>
-une véritable partie de plaisir; j’avais même déjà saisi un flacon pour
-me verser à boire, quand soudain la porte de la salle s’ouvrit et deux
-valets se présentèrent portant des candélabres. En nous voyant ainsi
-attablés et mangeant de la façon la plus tranquille, ces deux hommes
-faillirent tomber à la renverse. Je suis persuadé qu’ils nous prirent, à
-cet instant, pour de véritables sorciers, car ce fut à grand’peine
-qu’ils se décidèrent à rester pour continuer leur service.</p>
-
-<p>Nous prîmes alors nos aises; la table était bien servie, les vins
-étaient excellents, et nous pûmes nous remettre des fatigues et des
-émotions de la journée. Sur la fin du repas, l’intendant du palais nous
-fit une visite, et dès qu’il eut appris mes infortunes, il m’en témoigna
-tous ses regrets; la Reine, m’assura-t-il, serait d’autant plus fâchée
-de cette nouvelle, si elle lui parvenait, qu’elle avait donné les ordres
-les plus exprès pour que rien ne vous manquât dans son palais.</p>
-
-<p>Je répondis que je me trouvais bien dédommagé de quelques instants de
-souffrance par la satisfaction d’avoir été appelé à présenter mes
-expériences devant la gracieuse souveraine. C’était aussi la vérité.<a name="page_344" id="page_344"></a></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.</h2>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Un régisseur optimiste.&mdash;Trois spectateurs dans une salle.&mdash;Une
-collation magique.&mdash;Le public de Colchester et les noisettes.&mdash;Retour en
-France.&mdash;Je cède mon théatre.&mdash;Voyage d’adieu.&mdash;Retraite a
-Saint-Gervais.&mdash;Pronostic d’un Académicien.</span></p>
-
-<p>Quelque temps après cette séance, mon engagement se terminait avec
-Mitchell.</p>
-
-<p>Au lieu de rentrer en France comme je l’eusse tant désiré après une
-aussi longue absence, je pensai qu’il était plus favorable à mes
-intérêts de continuer mes excursions dans les provinces anglaises
-jusqu’au mois de septembre, époque où j’espérais faire la réouverture de
-mon théâtre à Paris.</p>
-
-<p>En conséquence, je me traçai un itinéraire dont la première station
-devait être Cambridge, ville renommée par son Université, et je partis.</p>
-
-<p>Mais peut-être le lecteur n’a-t-il pas envie de me suivre dans cette
-longue excursion. Qu’il se rassure; je ne le ferai pas voyager avec moi,
-d’autant plus que ma seconde course à travers l’Angleterre ne présente
-presque aucun détail qui soit digne d’être<a name="page_345" id="page_345"></a> mentionné ici. Je me
-contenterai de raconter quelques incidents, et entre autres, une petite
-aventure qui m’est arrivée, parce qu’elle peut servir de leçon aux
-artistes, quels qu’ils soient, en leur apprenant qu’il est dangereux
-pour leur amour-propre et pour leurs intérêts d’épuiser trop à fond la
-curiosité publique, dans les différentes localités où l’espoir de bonnes
-recettes les conduit.</p>
-
-<p>Je devais, ainsi que je viens de le dire, aller directement de Londres à
-Cambridge, mais à moitié route, j’eus la fantaisie de m’arrêter à
-Herford, petite ville d’une dizaine de mille âmes, pour y donner
-quelques représentations.</p>
-
-<p>Mes deux premières séances eurent un très grand succès; mais à la
-troisième, voyant que le nombre des spectateurs avait de beaucoup
-diminué, je me décidai à n’en pas donner d’autres.</p>
-
-<p>Mon régisseur combattit cette résolution, et il me donna des raisons qui
-ne manquaient certainement pas de valeur.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous assure, Monsieur, me dit-il, que dans la ville on ne parle que
-de votre séance. Chacun me demande si vous devez jouer encore demain, et
-déjà deux jeunes gens m’ont chargé de retenir leurs places pour le cas
-où vous vous détermineriez à rester.</p>
-
-<p>Grenet, c’était le nom du régisseur, était bien le meilleur homme du
-monde. Mais j’aurais dû me méfier de ses conseils, en raison de sa
-disposition d’esprit à voir tout en beau. C’était l’optimisme incarné.
-Les supputations de succès qu’il me fit pour la séance future eussent
-laissé bien loin derrière elles celles de l’inventeur d’écritoires. A
-l’entendre, il fallait doubler le prix des places et augmenter le
-personnel du théâtre, pour contenir la foule qui devait venir me
-visiter.</p>
-
-<p>Tout en plaisantant Grenet sur l’exagération de ses idées, je consentis
-néanmoins à ce qu’il fit poser les affiches pour la représentation qu’il
-me demandait.</p>
-
-<p>Le lendemain, à sept heures et demie du soir, je me rendis, selon mon
-habitude, à la porte du théâtre pour donner l’ordre de faire ouvrir les
-bureaux et de laisser entrer le public. La séance devait commencer à
-huit heures précises.<a name="page_346" id="page_346"></a></p>
-
-<p>Je trouvai mon régisseur complétement seul. Pas une âme ne s’était
-encore présentée; cependant cela ne l’empêcha pas de m’aborder d’un air
-radieux; c’était du reste son air normal.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, me dit-il en se frottant les mains, comme s’il avait eu à
-m’annoncer une excellente nouvelle, il n’y a encore personne à la porte
-du théâtre, mais c’est bon signe.</p>
-
-<p>&mdash;C’est bon signe, dites-vous? Ah ça! mon cher Grenet, comment me
-prouverez-vous cela?</p>
-
-<p>&mdash;C’est très facile à comprendre; vous avez dû remarquer, Monsieur, qu’à
-nos dernières séances nous n’avions eu que l’aristocratie du pays.</p>
-
-<p>&mdash;Rien ne me prouve qu’il en ait été ainsi, mais je vous l’accorde;
-après?</p>
-
-<p>&mdash;Après? c’est tout simple. Le commerce n’est point encore venu nous
-visiter, et c’est aujourd’hui que je l’attends. Ces négociants sont
-toujours si occupés, qu’ils remettent souvent au dernier jour pour se
-procurer un plaisir. Patience, vous allez voir, dans un instant,
-l’assaut que nous aurons à soutenir!</p>
-
-<p>Et il regardait vers la porte d’entrée, de l’air d’un homme convaincu
-que ses prévisions se réaliseraient.</p>
-
-<p>Nous avions encore une demi-heure, c’était plus qu’il n’en fallait pour
-remplir la salle. J’attendis. Mais cette demi-heure se passa dans une
-vaine attente; personne ne se présenta au bureau.</p>
-
-<p>&mdash;Voici huit heures, dis-je en tirant ma montre; nous n’avons pas encore
-de spectateurs: qu’en dites-vous, Grenet?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Monsieur, votre montre avance; ça, j’en suis sûr, car.....</p>
-
-<p>Mon régisseur allait appuyer cette affirmation de quelque preuve tirée
-de son imagination, lorsque l’horloge de l’Hôtel-de-Ville sonna. Grenet
-se trouvant à bout de raisons, se contenta de garder le silence en
-jetant, toutefois, un coup-d’œil désespéré vers la porte.</p>
-
-<p>Tout à coup je vois sa figure s’empourprer de plaisir.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je l’avais bien dit, s’écrie-t-il en me montrant deux jeunes gens
-qui se dirigeaient de notre côté; voilà le public qui commence<a name="page_347" id="page_347"></a> à
-arriver, on se sera sans doute trompé d’heure. Allons! chacun à son
-poste!</p>
-
-<p>La joie de Grenet ne fut pas de longue durée; il reconnut bientôt dans
-ces visiteurs les deux jeunes gens qui avaient retenu leurs places dès
-la veille.</p>
-
-<p>&mdash;On n’a pas envahi nos stalles, crièrent-ils à l’optimiste, en se
-hâtant d’entrer.</p>
-
-<p>&mdash;Non, Messieurs, non; vous pouvez entrer, répondit Grenet en faisant
-une imperceptible grimace. Et il les conduisit complaisamment, en
-cherchant à leur donner un motif sur le vide de la salle qu’il
-prétendait momentané.</p>
-
-<p>Il était à peine revenu au bureau qu’un monsieur d’un certain âge monte
-en toute hâte le péristyle du théâtre et se précipite vers le contrôle
-avec un empressement que mes succès des jours précédents pouvaient
-justifier.</p>
-
-<p>&mdash;Pourrai-je avoir encore une place, dit-il d’une voix essoufflée?</p>
-
-<p>A cette demande qui semble une raillerie, mon pauvre Grenet abasourdi ne
-sait plus que répondre; il se contente d’adresser à son interlocuteur
-une de ces phrases banales que l’on emploie souvent pour gagner du
-temps.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! Monsieur, voyez-vous..... il faut que vous sachiez.....</p>
-
-<p>&mdash;Je sais, Monsieur, je sais; il n’y a plus de places; je m’y attends;
-mais de grâce, laissez-moi entrer, et je trouverai toujours bien quelque
-petit coin pour me caser.</p>
-
-<p>&mdash;Permettez-moi donc, Monsieur, de vous dire...</p>
-
-<p>&mdash;C’est inutile...</p>
-
-<p>&mdash;Mais puisque, au contraire...</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure! Donnez-moi alors une stalle, et je vais voir si je
-puis me placer dans un des couloirs.</p>
-
-<p>A bout d’arguments, Grenet délivra le billet.</p>
-
-<p>On peut se figurer l’étonnement de l’ardent visiteur, quand en entrant
-dans la salle il s’aperçut qu’il composait à lui seul le tiers de
-l’assemblée.</p>
-
-<p>Quant à moi, j’eus bientôt pris mon parti sur cette déconvenue.<a name="page_348" id="page_348"></a>
-C’était, il est vrai, un <i>four</i> que je faisais, mais ce <i>four</i> se
-présentait d’une façon si originale que, en raison de sa singularité, je
-le regardais comme une diversion à mes succès passés; je voulus même le
-faire tourner à l’agrément de ma soirée. On n’est pas, je crois, plus
-philosophe.</p>
-
-<p>Ce fut avec une sorte de satisfaction que je vis les alentours du
-théâtre complétement déserts.</p>
-
-<p>Après avoir donné, pour l’acquit de ma conscience, le quart d’heure de
-grâce aux retardataires, ne voyant venir personne, je fis annoncer à mes
-trois spectateurs que, n’écoutant que mon désir de leur être agréable,
-j’allais donner ma représentation.</p>
-
-<p>Cette nouvelle inattendue souleva dans la salle un triple hurrah sous
-forme de remerciement.</p>
-
-<p>J’avais pour orchestre huit musiciens, amateurs de la ville. Ces
-artistes, vu ma qualité de Français, jouaient, chaque soir, pour
-ouverture, l’air des Girondins et la Marseillaise à grand renfort de
-grosse caisse, de même qu’ils ne manquaient jamais de terminer la séance
-par le <i>God save the queen</i>.</p>
-
-<p>L’introduction patriotique terminée, je commençai ma séance.</p>
-
-<p>Mon public s’était groupé sur le premier banc de l’orchestre, de sorte
-que pour m’adresser à lui dans mes explications, j’aurais été obligé de
-tenir la tête constamment baissée et dirigée vers le même point; cela
-aurait fini par être fort incommode. Je pris le parti de porter mes
-regards dans la salle et de parler aux banquettes, comme si je les eusse
-vues animées pour moi d’une bienveillante attention.</p>
-
-<p>Je fis dans cette circonstance un véritable tour de force, car je
-déployai, pour l’exécution de mes expériences, le même soin, la même
-verve, le même entrain que devant un millier d’auditeurs.</p>
-
-<p>De son côté, mon public faisait tout le bruit possible pour me prouver
-sa satisfaction. Il trépignait, applaudissait, criait, de manière à me
-faire presque croire que la salle était complétement garnie.</p>
-
-<p>La séance entière ne fut qu’un échange de bons procédés, et chacun des
-spectateurs vit avec peine arriver la dernière de mes<a name="page_349" id="page_349"></a> expériences.
-Celle-là n’était pas indiquée sur l’affiche; je la réservais comme la
-meilleure de mes surprises.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, dis-je à mon triple auditoire, j’ai besoin, pour
-l’exécution de ce tour, d’être assisté de trois compères. Quelles sont
-les personnes parmi l’assemblée qui veulent bien monter sur la scène?</p>
-
-<p>A cette comique invitation, le public se leva en masse et vint
-obligeamment se mettre à ma disposition.</p>
-
-<p>Les trois assistants consentirent à se ranger sur le devant de la scène,
-avec promesse de ne point regarder derrière eux. Je leur remis à chacun
-un verre vide, en leur annonçant qu’il se remplirait d’excellent punch
-aussitôt qu’ils en témoigneraient le désir, et j’ajoutai que, pour
-faciliter l’exécution de ce souhait, il faudrait qu’ils répétassent
-après moi quelques mots baroques tirés du grimoire de l’enchanteur
-Merlin.</p>
-
-<p>Cette plaisanterie n’était proposée que pour gagner du temps, car tandis
-que nous l’exécutions en riant aux éclats, un changement à vue s’opérait
-derrière mes aimables compères. La table sur laquelle j’avais exécuté
-mes expériences était remplacée par une autre garnie d’une excellente
-collation. Un énorme bol de punch brûlait au milieu.</p>
-
-<p>Grenet, vêtu de noir, cravaté de blanc, armé d’une cuillère, en
-stimulait la flamme bleuâtre, et lorsque mes compères exprimèrent la
-volonté de voir leurs verres se remplir de punch:</p>
-
-<p>&mdash;Retournez-vous, leur dit-il de sa voix la plus grave, et vous allez
-voir vos souhaits accomplis.</p>
-
-<p>Ce fut un coup de théâtre pour mes trois <i>adeptes</i>, qui restèrent un
-instant ébahis de surprise, ce qui me donna le loisir de compléter
-l’expérience en faisant emplir leurs verres.</p>
-
-<p>Les musiciens avaient été les spectateurs de cette petite scène; je les
-priai de venir se joindre à nous pour éprouver la vertu de mon bol
-inépuisable. Cette invitation fut joyeusement acceptée; on entoura la
-table, on emplit les verres, on les vida, et nous ne passâmes pas moins
-de deux heures à deviser sur l’agrément de cette expérience.<a name="page_350" id="page_350"></a></p>
-
-<p>Grâce à la prodigalité de l’<i>inexhaustible bowl of punch</i>, mes convives
-furent tous saisis d’une tendre expansion. Peu s’en fallut qu’on ne
-s’embrassât en se quittant; on se contenta cependant de se serrer la
-main, en se promettant mutuellement le plus amical souvenir.</p>
-
-<p>L’enseignement que l’on peut tirer de cette anecdote, c’est que, pour
-présenter ses adieux au public dans un théâtre, il ne faut pas attendre
-qu’il n’y soit plus pour les recevoir.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Au sortir d’Herfort, je me rendis à Cambridge, puis à Bury-Saint-Edmond,
-à Ipswich et à Colchester, faisant partout des recettes proportionnées à
-l’importance de la population. Je n’ai conservé de ces cinq villes que
-trois souvenirs: le fiasco d’Herfort, l’accueil enthousiaste des
-étudiants de Cambridge et les noisettes de Colchester.</p>
-
-<p>Mais, me demandera-t-on, quel rapport peut-il y avoir entre des
-noisettes et une représentation de magie? Un mot mettra le lecteur au
-courant du fait et lui expliquera toutes les tribulations que ce fruit
-m’a causées.</p>
-
-<p>Il est d’usage dans la ville de Colchester, lorsque l’on va au
-spectacle, de remplir ses poches de noisettes; d’ailleurs, n’en a-ton
-pas chez soi, qu’on trouve à en acheter à la porte du théâtre. On les
-casse et on les mange pendant le cours de la représentation, sous forme
-de rafraîchissements. Hommes et femmes ont cette manie <i>cassante</i>, en
-sorte qu’il s’établit dans la salle un feu roulant de bris de noisettes
-qui, par moments, devient assez fort pour couvrir la voix; l’artiste qui
-est en scène en est quitte pour répéter la phrase qu’il pense n’avoir
-pas été entendue.</p>
-
-<p>Rien ne m’agaçait les nerfs comme cet incessant cliquetis. Ma première
-représentation s’en ressentit, et malgré mes efforts pour me maîtriser,
-je fis ma séance tout entière sur le ton de l’irritation. Malgré cet
-ennui, je consentis à jouer une seconde fois; mais le le directeur ne
-put jamais me décider à lui accorder une troisième représentation. Il
-eut beau m’assurer que ses artistes dramatiques avaient fini par se
-faire à cette étrange musique; que même il<a name="page_351" id="page_351"></a> n’était pas rare de voir en
-scène un acteur secondaire casser une noisette en attendant la réplique,
-je le quittai, ne voulant pas en entendre davantage.</p>
-
-<p>Décidément les théâtres des petites villes anglaises sont loin de valoir
-ceux des grandes cités.</p>
-
-<p>A Colchester devait s’arrêter ma tournée, et je me disposais à plier
-bagage pour la France, lorsque Knowles, le directeur de Manchester, se
-rappelant mes succès à son théâtre, vint me proposer d’entreprendre avec
-lui un voyage à travers l’Irlande et l’Ecosse. Nous étions alors au mois
-de juin 1849. Paris, on se le rappelle, était alors plus que jamais
-agité par les questions politiques; les théâtres en France n’existaient
-que pour mémoire. Je ne fus pas longtemps à me décider; je partis avec
-mon <i>english menager</i>.</p>
-
-<p>Notre excursion ne dura pas moins de quatre mois, et ce ne fut que vers
-la fin d’octobre que je remis le pied sur le sol français.</p>
-
-<p>Ai-je besoin de dire le bonheur avec lequel je me retrouvai devant le
-public parisien, dont je n’avais pas oublié le bienveillant patronage?
-Les artistes qui, comme moi, ont été longtemps absents de Paris, le
-comprendront, car ils savent que rien n’est doux au cœur comme les
-applaudissements donnés par des concitoyens.</p>
-
-<p>Malheureusement, lorsque je repris le cours de mes représentations, je
-m’aperçus avec peine du changement qui s’était opéré dans ma santé; ces
-séances, que je faisais jadis sans aucune fatigue, me jetaient
-maintenant dans un pénible accablement.</p>
-
-<p>Il m’était facile d’attribuer une cause à ce fâcheux état. Les veilles,
-les fatigues, l’incessante préoccupation de mes représentations et plus
-encore l’atmosphère brumeuse de la Grande-Bretagne, avaient épuisé mes
-forces. Ma vie s’était en quelque sorte usée pendant mon émigration. Il
-m’eût fallu pour la régénérer un long repos, et je ne devais pas y
-songer à cette époque, au milieu de la meilleure saison de l’année. Je
-ne pus que prendre des précautions pour l’avenir, dans le cas où je me
-trouverais tout à fait forcé par ma santé de m’arrêter. Je me décidai à
-former un élève<a name="page_352" id="page_352"></a> qui me remplaçât au besoin et dont le travail pût, en
-attendant, me venir en aide.</p>
-
-<p>Un artiste d’un extérieur agréable et dont je connaissais
-l’intelligence, sembla me présenter les conditions que je pouvais
-désirer. Mes propositions lui convinrent; il entra aussitôt chez moi. Le
-futur prestidigitateur montra du reste de l’aptitude et un grand zèle
-pour mes leçons; je le mis en peu de temps à même de préparer mes
-expériences, puis il m’aida dans l’administration de mon théâtre, et
-lorsque vinrent les grandes chaleurs de l’été, en 1850, au lieu de
-fermer ma salle, selon mon habitude, je continuai de faire poser des
-affiches dans Paris; seulement mon nom fut remplacé par celui
-d’Hamilton.</p>
-
-<p>Eu égard à son peu d’études, mon remplaçant provisoire ne pouvait être
-encore très fort; mais il était convenable dans ses expériences, et le
-public se montra satisfait. Pendant ce temps, je goûtais à la campagne
-les douceurs d’un repos longtemps désiré.</p>
-
-<p>Un homme qui a fait une longue route ne ressent jamais plus vivement la
-fatigue que lorsque, après s’être arrêté quelques instants pour se
-reposer, il veut continuer son voyage. C’est ce que j’éprouvai quand, le
-terme de mes vacances arrivé, il me fallut quitter la campagne pour
-recommencer l’existence fébrile du théâtre. Jamais je ne ressentis plus
-de lassitude; jamais aussi je n’eus un désir plus vif de jouir d’une
-complète liberté, de renoncer à ces fatigues à heure nommée, qu’on peut
-appeler justement le collier de misère.</p>
-
-<p>A ce mot, je vois déjà bien des lecteurs se récrier. Pourquoi,
-diront-ils, nommer ainsi un travail dont le but est d’émerveiller une
-assemblée, et le résultat de procurer honneur et profit?</p>
-
-<p>Je me trouve forcé de justifier mon expression.</p>
-
-<p>Le lecteur comprendra facilement que les fatigues, les préoccupations et
-la responsabilité attachées à une séance de <i>magie</i> n’empêchent pas le
-prestidigitateur d’être soumis aux autres misères de l’humanité. Or,
-quels que soient ses chagrins ou ses souffrances, il doit cependant
-chaque soir et à heure fixe les refouler dans son cœur pour revêtir
-le masque de l’enjouement et de la santé.<a name="page_353" id="page_353"></a></p>
-
-<p>C’est déjà, croyez-moi, lecteur, une pénible tâche, mais ce n’est pas
-tout, il lui faut encore, et ceci s’applique à tous les artistes en
-général, il lui faut, sous peine de déchéance, égayer, animer,
-surexciter le public, lui procurer enfin, disons-le mot, du plaisir pour
-son argent.</p>
-
-<p>Pense-t-on que cela soit toujours chose facile?</p>
-
-<p>En vérité, la situation qui est faite aux artistes serait intolérable,
-s’ils ne trouvaient pas dans la sympathie et les applaudissements du
-public une douce récompense qui leur fait oublier les petites misères de
-la vie.</p>
-
-<p>Je puis le dire avec orgueil: jusqu’au dernier jour de ma vie
-artistique, je n’ai rencontré que bienveillance et sympathie; mais plus
-je m’efforçais de m’en montrer toujours digne, plus je sentais que mes
-forces diminuaient, et plus aussi augmentait en moi le désir de vivre
-dans la retraite et la liberté.</p>
-
-<p>Enfin, vers le mois de janvier 1852, jugeant Hamilton apte à me
-succéder, je me décidai à lui céder mon établissement, et, pour que mon
-théâtre, l’œuvre de mon travail, restât dans ma famille, on passa
-deux contrats: le même jour, mon élève devint mon beau-frère et mon
-successeur.</p>
-
-<p>Cependant quelque avide que soit un artiste de rentrer dans la vie
-tranquille et solitaire, il est bien rare qu’il renonce tout-à-coup et
-pour toujours à mériter les applaudissements dont il s’est fait une
-douce habitude. On ne sera donc pas étonné d’apprendre que je voulus,
-après m’être reposé pendant plusieurs mois, donner encore quelques
-représentations, avant de prendre définitivement congé du public.</p>
-
-<p>Je ne connaissais pas l’Allemagne; je gagnai les bords du Rhin. Désirant
-ne pas me fatiguer, je résolus de me réserver le choix des lieux où je
-donnerais mes représentations. Je m’arrêtai donc de préférence dans ces
-séjours de fête que l’on nomme des villes de bains, et je visitai
-successivement Bade, Wiesbaden, Hambourg, Ems, Aix-la-Chapelle et Spa.
-Chacune de mes séances, ou peu s’en faut, fut honorée de la présence
-d’un ou de plusieurs des Princes de la Confédération Germanique.<a name="page_354" id="page_354"></a></p>
-
-<p>Mon intention était de rentrer en France après les représentations que
-j’avais données à Spa, lorsque, à la sollicitation du directeur d’un
-théâtre de Berlin, M. Engel, je me décidai à retourner sur mes pas, et
-je partis pour la capitale de la Prusse.</p>
-
-<p>J’avais contracté avec M. Engel un engagement de six semaines; mon
-succès et aussi les excellentes relations que j’eus avec mon directeur
-me firent prolonger pendant trois mois mon séjour à Berlin. Je ne
-pouvais, du reste, prendre congé du public d’une manière plus brillante;
-jamais peut-être je n’avais vu une foule plus compacte assister à mes
-séances. Aussi, l’accueil que j’ai reçu des Berlinois restera-t-il dans
-ma mémoire parmi mes meilleurs souvenirs.</p>
-
-<p>De Berlin, je me rendis directement près de Blois, dans la retraite que
-je m’étais choisie.</p>
-
-<p>Quelle que fût ma satisfaction de jouir enfin d’une liberté si longtemps
-désirée, elle eut bientôt subi le sort commun à tous nos plaisirs, et
-elle n’eût pas manqué de s’émousser par la jouissance même, si je
-n’avais réservé pour ces heureux loisirs des études dans lesquelles
-j’espérais trouver une distraction sans cesse renaissante. Après avoir
-acquis un bien-être matériel à l’aide de travaux traités bien à tort de
-futiles, j’allais me livrer à des recherches sérieuses, ainsi que me le
-conseillait jadis un membre de l’Institut.</p>
-
-<p>Le fait auquel je fais allusion remonte à l’époque de l’exposition de
-1844, où je présentai mes automates et mes curiosités mécaniques.</p>
-
-<p>Le jury chargé de l’examen des machines et instruments de précision
-s’était approché de mes produits, et j’avais, en sa présence, renouvelé
-la petite séance donnée quelques jours auparavant devant le roi
-Louis-Philippe.</p>
-
-<p>Après avoir écouté avec intérêt le détail des nombreuses difficultés que
-j’avais eu à surmonter dans l’exécution de mes automates, l’un des
-membres du jury prenant la parole:</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien dommage, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, que vous n’ayez
-pas appliqué à des travaux sérieux les efforts d’imagination que vous
-avez déployés pour des objets de fantaisie.<a name="page_355" id="page_355"></a></p>
-
-<p>Cette critique me blessait d’autant plus, qu’à cette époque je ne voyais
-rien au-dessus de mes travaux, et que dans mes plus beaux rêves
-d’avenir, je n’ambitionnais d’autre gloire que celle du savant auteur du
-<i>canard automate</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, répondis-je d’un ton visiblement piqué, je ne connais pas de
-travaux plus sérieux que ceux qui font vivre un honnête homme. Toutefois
-je suis prêt à changer de direction si vous m’en donnez l’avis après que
-vous m’aurez écouté.</p>
-
-<p>A l’époque où je m’occupais d’horlogerie de précision, je gagnais à
-peine de quoi vivre. Aujourd’hui, j’ai quatre ouvriers pour m’aider dans
-la confection de mes automates; le moins habile gagne six francs dans sa
-journée; jugez ce que je dois gagner moi-même.</p>
-
-<p>Je vous demande maintenant, Monsieur, si je dois retourner à mon
-ancienne profession.</p>
-
-<p>Mon interlocuteur se tut, mais un autre membre du jury s’approchant de
-moi, me dit à demi-voix:</p>
-
-<p>&mdash;Continuez, Monsieur Robert-Houdin, continuez; j’ai l’assurance que vos
-ingénieux travaux, après vous avoir conduit au succès, vous mèneront
-tout droit à des découvertes utiles.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le baron Séguier, répondis-je sur le même ton, je vous
-remercie de votre encourageant pronostic; je ferai mes efforts pour le
-justifier<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
-
-<p>J’ai suivi l’avis de l’illustre savant, et je m’en suis fort bien
-trouvé.<a name="page_356" id="page_356"></a></p>
-
-<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.</h2>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Voyage en Algérie.&mdash;Convocation des chefs de
-tribus.&mdash;Fêtes.&mdash;Représentations devant les Arabes.&mdash;Enervation d’un
-Kabyle.&mdash;Invulnerabilité.&mdash;Escamotage d’un Maure.&mdash;Panique et fuite des
-Spectateurs.&mdash;Réconciliation.&mdash;La secte des Aïssaoua.&mdash;Leurs prétendus
-miracles.&mdash;Excursion dans l’intérieur de l’Algérie.&mdash;La demeure d’un
-Bach-Agha.&mdash;Repas comique.&mdash;Une soirée de hauts dignitaires
-Arabes.&mdash;Mystification d’un marabout.&mdash;L’Arabe sous sa tente, etc.
-etc.&mdash;Retour en France.&mdash;Conclusion.</span></p>
-
-<div class="rt">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Inveni portum; spes et fortuna, valete!<br /></span>
-<span class="i0">Enfin, je suis au port; espérance et fortune,<br /></span>
-<span class="i2">Salut!......<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Me voilà donc arrivé au but de toutes mes espérances! J’ai dit adieu
-pour toujours à la vie d’artiste, et de ma retraite, j’envoie un dernier
-salut à mes bons et gracieux spectateurs. Désormais plus d’anxiété, plus
-d’inquiétudes; libre et tranquille, je vais me livrer à de paisibles
-études et jouir de la plus douce existence qu’il soit permis à l’homme
-de goûter sur terre.</p>
-
-<p>J’en étais là de mes plans de félicité, lorsqu’un jour je reçus une
-lettre de M. le colonel de Neveu, chef du bureau politique à Alger. Ce
-haut fonctionnaire me priait de me rendre dans notre Colonie, pour y
-donner des représentations devant les principaux chefs de tribus
-arabes.<a name="page_357" id="page_357"></a></p>
-
-<p>Cette proposition me trouva en <i>pleine lune de miel</i>, si je puis
-m’exprimer ainsi. A peine remis des fatigues de mes voyages, je goûtais
-à longs traits les douceurs de ce repos tant désiré; il m’eût coûté d’en
-rompre sitôt le charme. J’exprimai à M. de Neveu tous mes regrets de ne
-pouvoir alors accepter son invitation.</p>
-
-<p>Le colonel prit acte de mes regrets, et l’année suivante, il me les
-rappela. C’était en 1855; mais j’avais présenté à l’Exposition
-universelle plusieurs applications nouvelles de l’électricité à la
-mécanique, et, ayant appris que le jury m’avait jugé digne d’une
-récompense, je ne voulais pas quitter Paris sans l’avoir reçue. Tel fut
-du moins le motif sur lequel j’appuyai un nouveau refus, accompagné de
-nouveaux regrets.</p>
-
-<p>Mais le colonel faisait collection de tous ces regrets, et vers le mois
-de juin de l’année 1856, il me les présenta comme une lettre de change à
-acquitter. Cette fois, j’étais à bout d’arguments sérieux, et, bien
-qu’il m’en coûtât de quitter ma retraite pour aller affronter les
-caprices de la Méditerranée dans les plus mauvais mois de l’année, je me
-décidai à partir.</p>
-
-<p>Il fut convenu que je serais rendu à Alger pour le 27 septembre suivant,
-jour où devaient commencer les grandes fêtes que la capitale de
-l’Algérie offre annuellement aux Arabes.</p>
-
-<p>Je dois dire aussi que ce qui influença beaucoup ma détermination, ce
-fut de savoir que la mission pour laquelle on m’appelait en Algérie
-avait un caractère quasi-politique. J’étais fier, moi simple artiste, de
-pouvoir rendre un service à mon pays.</p>
-
-<p>On n’ignore pas que le plus grand nombre des révoltes qu’on a eu à
-réprimer en Algérie ont été suscitées par des intrigants qui se disent
-inspirés par le Prophète, et qui sont regardés par les Arabes comme des
-envoyés de Dieu sur la terre, pour les délivrer de l’oppression des
-<i>Roumi</i> (chrétiens).</p>
-
-<p>Or, ces faux prophètes, ces saints marabouts qui, en résumé, ne sont pas
-plus sorciers que moi, et qui le sont encore moins, parviennent
-cependant à enflammer le fanatisme de leurs coreligionnaires à l’aide de
-tours de passe-passe aussi primitifs que les spectateurs devant lesquels
-ils sont présentés.<a name="page_358" id="page_358"></a></p>
-
-<p>Il importait donc au gouvernement de chercher à détruire leur funeste
-influence, et l’on comptait sur moi pour cela. On espérait, avec raison,
-faire comprendre aux Arabes, à l’aide de mes séances, que les tours de
-leurs marabouts ne sont que des enfantillages et ne peuvent plus, en
-raison de leur naïveté, représenter les miracles d’un envoyé du
-Très-Haut; ce qui nous conduisait aussi tout naturellement à leur
-montrer que nous leur sommes supérieurs en toutes choses et que, en fait
-de sorciers, il n’y a rien de tel que les Français.</p>
-
-<p>On verra plus tard le succès qu’obtint cette habile tactique.</p>
-
-<p>Du jour de mon acceptation à celui de mon départ, il devait s’écouler
-trois mois; je les employai à préparer un arsenal complet de mes
-meilleurs tours, et je partis de Saint-Gervais le 10 septembre.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Je glisserai rapidement sur le récit de mon voyage à travers la France
-et la Méditerranée; je dirai seulement qu’à peine en mer, je désirais
-déjà être arrivé, et que ce fut avec une joie indicible que, après
-trente-six heures de navigation, j’aperçus la capitale de notre colonie.</p>
-
-<p>J’étais attendu. Une ordonnance vint au-devant de moi dans une charmante
-barque et me conduisit à l’hôtel d’Orient, où l’on m’avait retenu un
-appartement.</p>
-
-<p>Le Gouvernement avait fort bien fait les choses, car il m’avait logé
-comme un prince. De la fenêtre de mon salon je voyais la rade d’Alger,
-et ma vue n’avait d’autre limite que l’horizon. La mer est toujours
-belle lorsqu’on la voit de sa fenêtre; aussi, chaque matin, je
-l’admirais et lui pardonnais ses petites taquineries passées.</p>
-
-<p>De mon hôtel j’apercevais aussi cette magnifique place du Gouvernement,
-plantée d’orangers comme on n’en voit pas en France. Ils étaient à cette
-époque chargés de fleurs épanouies et de fruits en pleine maturité.</p>
-
-<p>Par la suite, nous nous plaisions, M<sup>me</sup> Robert-Houdin et moi, à aller
-le soir, sous leur ombrage, prendre une glace à la porte d’un<a name="page_359" id="page_359"></a> <i>Tortoni
-algerien</i>, tout en respirant la brise parfumée que nous apportait la
-mer. Après ce plaisir, rien ne nous intéressait autant que l’observation
-de cette immense variété d’hommes qui circulaient devant nous.</p>
-
-<p>On eût dit que les cinq parties du monde avaient envoyé leurs
-représentants en Algérie: c’étaient des Français, des Espagnols, des
-Maltais, des Italiens, des Allemands, des Suisses, des Prussiens, des
-Belges, des Portugais, des Polonais, des Russes, des Anglais, des
-Américains, tous faisant partie de la population algérienne. Joignons à
-cela les différents types arabes, tels que les Maures, les Kabyles, les
-Koulougly, les Biskri, les Mozabites, les Nègres, les Juifs arabes, et
-l’on aura une idée du spectacle qui se déroulait à nos yeux.</p>
-
-<p>Lorsque j’arrivai à Alger, M. de Neveu m’apprit qu’une partie de la
-Kabylie s’étant révoltée, le Maréchal Gouverneur venait de partir avec
-un corps expéditionnaire pour la soumettre. En conséquence de ce fait,
-les fêtes pour lesquelles on devait convoquer les chefs arabes ne
-pouvaient avoir lieu avant un mois, et mes représentations étaient
-remises à cette époque.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai à vous demander maintenant, ajouta le colonel, si vous voulez
-souscrire à ce nouvel engagement.</p>
-
-<p>&mdash;Mon colonel, dis-je sur le ton de la plaisanterie, je me regarde comme
-engagé militairement, puisque je relève de M. le Gouverneur. Fidèle à
-mon poste et à ma mission, je resterai, quoi qu’il arrive.</p>
-
-<p>&mdash;Très bien! Monsieur Robert-Houdin, fit en riant le colonel, vous
-agissez là en véritable soldat français, et la colonie vous en saura
-gré. Du reste, nous tâcherons que votre service en Algérie vous soit le
-plus doux possible. Nous avons donné des ordres à votre hôtel, pour que
-vous et M<sup>me</sup> Robert-Houdin n’ayez point à regretter le bien-être que
-vous avez quitté pour venir ici. (J’ai oublié de dire que dans mes
-conditions d’engagement, j’avais stipulé que M<sup>me</sup> Robert-Houdin
-m’accompagnerait.) Si en attendant vos représentations officielles, il
-vous était agréable, pour occuper vos loisirs, de donner des séances au
-théâtre de la ville, le<a name="page_360" id="page_360"></a> Gouverneur le met à votre disposition trois
-jours par semaine, les autres jours appartenant à la troupe d’opéra.</p>
-
-<p>Cette proposition me convenait à merveille; j’y voyais trois avantages:
-le premier, de me refaire la main, car il y avait deux ans que j’avais
-quitté la scène; le second, d’essayer les effets de mes expériences sur
-les Arabes de la ville; le troisième, de faire de fructueuses recettes.
-J’acceptai, et comme j’adressais mes remerciements à M. de Neveu:</p>
-
-<p>&mdash;C’est à nous de vous remercier, me dit-il, en donnant des
-représentations à Alger pendant l’expédition de Kabylie, vous nous
-rendez un grand service.</p>
-
-<p>&mdash;Lequel, colonel?</p>
-
-<p>&mdash;En occupant l’imagination des Algériens, nous les empêchons de se
-livrer, sur les éventualités de la campagne, à d’absurdes suppositions,
-qui pourraient être très préjudiciables au gouvernement.</p>
-
-<p>&mdash;S’il en est ainsi, je vais me mettre immédiatement à l’œuvre.</p>
-
-<p>Le colonel partit le lendemain pour rejoindre le maréchal. Auparavant,
-il m’avait remis entre les mains de l’autorité civile, c’est-à-dire
-qu’il m’avait présenté au maire de la ville, M. de Guiroye, qui déploya
-envers moi une extrême obligeance pour me faciliter l’organisation de
-mes séances.</p>
-
-<p>On pourrait croire qu’en raison du haut patronage sur lequel j’étais
-appuyé, je n’eus qu’à suivre un sentier semé de fleurs, comme dirait un
-poète, pour arriver à mes représentations. Il n’en fut rien; j’eus à
-subir une foule de tracasseries qui auraient pu m’ennuyer beaucoup, si
-je n’avais été muni d’un fond de philosophie à toute épreuve.</p>
-
-<p>M. D...., directeur privilégié de la salle Bab-Azoun, venait de
-commencer sa saison théâtrale avec une troupe d’opéra; craignant que les
-succès d’un étranger sur sa propre scène ne détournassent l’attention
-publique de ses représentations, il se hâta de faire des réclamations
-auprès de l’autorité.</p>
-
-<p>Le maire, pour toute consolation, lui répondit que le Gouvernement
-voulait qu’il en fût ainsi. M. D.... protesta et alla même<a name="page_361" id="page_361"></a> jusqu’à
-menacer de quitter sa direction. Le maire se renferma dans son
-inflexible décision.</p>
-
-<p>Le temps tournait au noir, et la ville d’Alger se trouvait sous le coup
-d’une éclipse totale de direction, lorsque par esprit de conciliation,
-je consentis à ne jouer que deux fois par semaine, et à attendre pour
-commencer mes séances que les débuts de la troupe d’opéra fussent
-terminés.</p>
-
-<p>Cette concession calma un peu l’<i>impresario</i>, sans toutefois me gagner
-ses bonnes grâces. M. D.... se tint toujours à mon égard dans une
-froideur qui témoignait de son mécontentement. Mais j’étais dans les
-dispositions qu’a presque toujours un homme complétement indépendant:
-cette froideur ne me rendit point malheureux.</p>
-
-<p>Je sus également me mettre au-dessus des taquineries que me suscitèrent
-certains employés subalternes de la direction, et, fort de cette pensée
-que mon voyage d’Algérie devait être un voyage d’agrément, je pris le
-parti de rire de ces attaques mesquines. D’ailleurs mon attention était
-tout entière à une chose bien plus intéressante pour moi.</p>
-
-<p>Les journaux avaient annoncé mes représentations. Cette nouvelle souleva
-aussitôt dans la presse algérienne une polémique dont l’étrangeté ne
-contribua pas peu à donner une grande publicité à mes débuts.</p>
-
-<p>«Robert-Houdin, dit un journal, ne peut pas être à Alger, puisque tous
-les jours on voit annoncer dans les journaux de Paris: «<i>Robert-Houdin,
-tous les soirs, à 8 heures</i>.»</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi, répondit plaisamment un autre journal, Robert-Houdin ne
-donnerait-il pas des représentations à Alger, tout en restant à Paris?
-Ne sait-on pas que ce sorcier a le don de l’ubiquité, et qu’il lui
-arrive souvent de donner, le même jour et en personne, des séances à
-Paris, à Rome et à Moscou?</p>
-
-<p>La discussion continua ainsi pendant plusieurs jours, les uns niant ma
-présence, les autres l’affirmant.</p>
-
-<p>Le public d’Alger voulait bien accepter ce fait comme une de ces
-plaisanteries qu’on qualifie généralement du nom de <i>canard</i>, mais<a name="page_362" id="page_362"></a> il
-voulait aussi qu’on l’assurât qu’il ne serait pas victime d’une
-mystification en venant au théâtre.</p>
-
-<p>Enfin, on parla sérieusement, et les journalistes expliquèrent alors que
-M. Hamilton, en succédant à son beau-frère, avait conservé pour titre de
-son théâtre le nom de ce dernier, de sorte que <i>Robert-Houdin</i> pouvait
-aussi bien s’appliquer à l’artiste qui portait ce nom qu’à son genre de
-spectacle.</p>
-
-<p>Cette curieuse polémique, les tracasseries suscitées par M. D...., et,
-j’aime à le croire, l’attrait de mes séances, attirèrent un concours
-prodigieux de spectateurs. Tous les billets avaient été pris à l’avance,
-et la salle fut remplie à s’y étouffer; c’est le mot. Nous étions à la
-mi-septembre, et le thermomètre marquait encore 35 degrés centigrades.</p>
-
-<p>Pauvres spectateurs, comme je les plaignais! A en juger par ce que
-j’éprouvais moi-même, c’était à sécher sur place, à être <i>momifié</i>. Je
-craignais bien que l’enthousiasme, ainsi que cela arrive toujours en
-pareil cas, ne fût en raison inverse de la température. Je n’eus au
-contraire qu’à me louer de l’accueil qui me fut fait, et je tirai de ce
-succès un heureux présage pour l’avenir.</p>
-
-<p>Afin de ne point enlever au récit de mes représentations officielles,
-comme les nommait M. de Neveu, l’intérêt que le lecteur doit y trouver,
-je ne donnerai aucun détail sur celles qui les précédèrent et qui furent
-toutes comme autant de ballons d’essai. Du reste, les Arabes y vinrent
-en petit nombre. Ces hommes de nature indolente et sensuelle mettent
-bien au-dessus du plaisir d’un spectacle le bonheur de s’étendre sur une
-natte et d’y fumer en paix.</p>
-
-<p>Aussi, le gouverneur, guidé par la connaissance approfondie qu’il avait
-de leur caractère, ne les invitait-il jamais à une fête; il les y
-convoquait militairement. C’est ce qui eut lieu pour mes
-représentations.</p>
-
-<p>Ainsi que M. de Neveu me l’avait annoncé, le corps expéditionnaire
-rentra à Alger le 20 octobre, et les fêtes qui avaient été suspendues
-par la guerre, furent annoncées pour le 27. On envoya des émissaires sur
-les différents points de la colonie, et au jour fixé, les chefs de
-tribus, accompagnés d’une suite nombreuse, se trouvèrent en présence du
-Maréchal-Gouverneur.<a name="page_363" id="page_363"></a></p>
-
-<p>Ces fêtes d’automne, les plus brillantes de l’Algérie, et qui sont sans
-rivales peut-être dans aucune autre contrée du monde, présentent un
-aspect pittoresque et véritablement remarquable.</p>
-
-<p>J’aimerais à pouvoir peindre ici la physionomie étrange que prit la
-capitale de l’Algérie à l’arrivée des goums du Tell et du Sud; et ce
-camp des indigènes, inextricable pêle-mêle de tentes, d’hommes, de
-chevaux, qui offrait mille contrastes aussi séduisants que bizarres; et
-le brillant cortége du Gouverneur général au milieu duquel les chefs
-Arabes, à l’air sévère, attiraient les regards par le luxe des costumes,
-la beauté des chevaux et l’éclat des harnachements tout brodés d’or; et
-ce merveilleux hippodrome, placé entre la mer, le riant côteau de
-Mustapha, la blanche ville d’Alger et la plaine d’Hussein-Dey, que
-dominent au loin de sombres montagnes. Mais je n’en dirai rien. Je ne
-décrirai pas non plus ces exercices militaires, image d’une guerre sans
-règle et sans frein qu’on appelle la Fantasia, où 1,200 Arabes, montés
-sur de superbes coursiers, s’animant et poussant des cris sauvages comme
-en un jour de bataille, déployèrent tout ce qu’un homme peut posséder de
-vigueur, d’adresse et d’intelligence. Je ne parlerai même pas de cette
-admirable exhibition d’étalons arabes dont chaque sujet excitait au
-passage la plus vive admiration; car tout cela a été dit, et j’ai hâte
-d’arriver à mes représentations, dont les différents épisodes ne furent
-pas, j’ose le dire, les moins intéressants de cette immense fête. Je ne
-citerai qu’un fait, parce qu’il m’a vivement frappé.</p>
-
-<p>J’ai vu dans ces luttes hippiques, où hommes et chevaux, l’œil en
-feu, la bouche écumante, semblent dépasser en vitesse nos plus
-puissantes locomotives; j’ai vu, dis-je, un cavalier montant un
-magnifique cheval arabe, vaincre à la course, non-seulement tous les
-chevaux de son cercle, mais distancer encore dans une course suprême
-tous les chevaux vainqueurs. Ce cavalier avait douze ans et pouvait
-passer sous son cheval sans se baisser<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.<a name="page_364" id="page_364"></a></p>
-
-<p>Les courses durèrent trois jours. Je devais donner mes représentations à
-la fin du second et troisième.</p>
-
-<p>Avant d’en parler, je dirai un mot du théâtre d’Alger.</p>
-
-<p>C’est une assez jolie salle dans le genre de celle des Variétés à Paris,
-et décorée avec assez de goût. Elle est située à l’extrémité de la rue
-Bab-Azoum, sur la place qui porte ce nom. L’extérieur en est monumental
-et d’un aspect séduisant; la façade surtout est d’une grande élégance de
-style.</p>
-
-<p>En voyant cet immense édifice, on pourrait croire qu’il renferme une
-vaste salle. Il n’en est rien. L’architecte a tout sacrifié aux
-exigences de l’ordre public et de la circulation. Les escaliers, les
-couloirs et le foyer occupent un aussi grand espace que la salle
-entière. Peut-être cet artiste a-t-il pris en considération le nombre
-des amateurs de spectacle qui est assez restreint à Alger, et a-t-il
-pensé qu’une petite salle offrirait aux artistes une plus grande chance
-de succès.</p>
-
-<p>Le 28 octobre, jour convenu pour la première de mes représentations
-devant les Arabes, j’étais de bonne heure à mon poste, et je pus jouir
-du spectacle de leur entrée dans le théâtre.</p>
-
-<p>Chaque goum, rangé par compagnie, fut introduit séparément et conduit
-dans un ordre parfait aux places qui lui étaient assignées d’avance.
-Ensuite vint le tour des chefs, qui se placèrent avec tout le calme que
-comporte leur caractère.</p>
-
-<p>Leur installation fut assez longue à opérer, car ces hommes de la nature
-ne pouvaient pas comprendre qu’on s’emboîtât ainsi, côte à côte, pour
-assister à un spectacle, et nos siéges si confortables, loin de leur
-sembler tels, les gênaient singulièrement. Je les vis se remuer pendant
-longtemps et chercher à replier sous eux leurs jambes, à la façon des
-tailleurs européens.</p>
-
-<p>Le maréchal Randon, sa famille et son état-major occupaient deux loges
-d’avant-scène, à droite du théâtre. Le Préfet et quelques-unes des
-autorités civiles étaient vis-à-vis dans deux autres loges.</p>
-
-<p>Le Maire s’était placé près des stalles de balcon. M. le colonel de
-Neveu était partout: c’était l’organisateur de la fête.<a name="page_365" id="page_365"></a></p>
-
-<p>Les Caïds, les Aghas, les Bach-Aghas, et autres Arabes titrés eurent les
-honneurs de la salle: ils occupèrent les stalles d’orchestre et de
-balcon.</p>
-
-<p>Au milieu d’eux étaient quelques officiers privilégiés, et enfin des
-interprètes se mêlèrent de tous côtés aux spectateurs pour leur traduire
-mes paroles.</p>
-
-<p>On m’a rapporté aussi que des curieux qui n’avaient pu obtenir des
-billets d’entrée, avaient pris le burnous arabe et, la tête ceinte de la
-corde de poil de chameau, s’étaient faufilés parmi leurs nouveaux
-co-religionnaires.</p>
-
-<p>C’était vraiment un coup-d’œil non moins curieux qu’admirable que
-cette étrange composition de spectateurs.</p>
-
-<p>Le balcon, surtout, présentait un aspect aussi beau qu’imposant. Une
-soixantaine de chefs Arabes, revêtus de leurs manteaux rouges (indice de
-leur soumission à la France), sur lesquels brillaient une ou plusieurs
-décorations, se tenaient avec une majestueuse dignité, attendant
-gravement ma représentation.</p>
-
-<p>J’ai joué devant de brillantes assemblées, mais jamais devant aucune qui
-m’ait aussi vivement impressionné; toutefois cette impression que je
-ressentis au lever du rideau, loin de me paralyser, m’inspira au
-contraire une vive sympathie pour des spectateurs dont les physionomies
-semblaient si bien préparées à accepter les prestiges qui leur avaient
-été annoncés. Dès mon entrée en scène, je me sentis tout à l’aise et
-comme joyeux du spectacle que j’allais me donner.</p>
-
-<p>J’avais bien un peu, je l’avoue, l’envie de rire et de moi et de mon
-assistance, car je me présentais la baguette à la main avec toute la
-gravité d’un véritable sorcier. Je n’y cédai pas. Il ne s’agissait plus
-ici de distraire et de récréer un public curieux et bienveillant; il
-fallait frapper juste et fort sur des imaginations grossières et sur des
-esprits prévenus, car je jouais le rôle de Marabout français.</p>
-
-<p>Comparées aux simples tours de leurs prétendus sorciers, mes expériences
-devaient être pour les Arabes de véritables miracles.</p>
-
-<p>Je commençai ma séance au milieu du silence le plus profond,<a name="page_366" id="page_366"></a> je dirais
-presque le plus religieux, et l’attention des spectateurs était telle,
-qu’ils paraissaient comme pétrifiés sur place. Leurs doigts seuls,
-agités d’un mouvement nerveux, faisaient glisser rapidement les grains
-de leurs chapelets, pendant qu’ils invoquaient sans doute la protection
-du Très-Haut.</p>
-
-<p>Cet état apathique de mes spectateurs ne me satisfaisait pas; je n’étais
-pas venu en Algérie pour visiter un salon de figures de cire; je voulais
-autour de moi du mouvement, de l’animation, de l’existence enfin.</p>
-
-<p>Je changeai de batterie. Au lieu de généraliser mes interpellations, je
-m’adressai plus particulièrement à quelques-uns d’entre les Arabes, je
-les stimulai par mes paroles et surtout par mes actions. L’étonnement
-fit place alors à un sentiment plus expressif, qui se traduisit bientôt
-par de bruyants éclats.</p>
-
-<p>Ce fut surtout lorsque je fis sortir des boulets de canon d’un chapeau,
-que mes spectateurs, quittant leur gravité, exprimèrent leur joyeuse
-admiration par les gestes les plus bizarres et les plus énergiques.</p>
-
-<p>Vinrent ensuite, accueillis avec le même succès, la <i>Corbeille de
-fleurs</i>, paraissant instantanément au milieu d’un foulard; la <i>Corne
-d’abondance</i>, fournissant une multitude d’objets que je distribuai, sans
-pouvoir cependant satisfaire aux nombreuses demandes faites de toutes
-parts, et plus encore par ceux mêmes qui avaient déjà les mains pleines;
-les <i>pièces de cinq francs</i>, envoyées à travers la salle dans un coffre
-de cristal suspendu au milieu des spectateurs.</p>
-
-<p>Il est un tour que j’eusse bien désiré faire, c’était celui de <i>ma
-bouteille inépuisable</i>, si appréciée des Parisiens et des ouvriers de
-Manchester. Je ne pouvais le faire figurer dans cette séance, car, on le
-sait, les sectateurs de Mahomet ne boivent aucune liqueur fermentée, du
-moins en public. Je le remplaçai avec assez d’avantage par le suivant.</p>
-
-<p>Je pris une coupe en argent, de celles qu’on appelle <i>bols de punch</i>
-dans les cafés de Paris. J’en dévissai le pied, et, passant ma baguette
-au travers, je montrai que ce vase ne contenait rien; puis, ayant
-rajusté les deux parties, j’allai au milieu du parterre;<a name="page_367" id="page_367"></a> et là, à mon
-commandement, le bol fut <i>magiquement</i> rempli de dragées qui furent
-trouvées excellentes.</p>
-
-<p>Les bonbons épuisés, je renversai le vase et je proposai de l’emplir de
-très bon café, à l’aide d’une simple conjuration...... Et passant
-gravement par trois fois ma main sur le vase, une vapeur épaisse en
-sortit à l’instant et annonça la présence du précieux liquide. Le bol
-était plein de café bouillant; je le versai aussitôt dans des tasses et
-je l’offris à mes spectateurs ébahis.</p>
-
-<p>Les premières tasses ne furent acceptées, pour ainsi dire, qu’à corps
-défendant. Aucun Arabe ne voulut d’abord tremper ses lèvres dans un
-breuvage qu’il croyait sorti de l’officine du Diable; mais, séduits
-insensiblement par le parfum de leur liqueur favorite, autant que
-poussés par les sollicitations des interprètes, quelques-uns des plus
-hardis se décidèrent à goûter le liquide magique, et bientôt tous
-suivirent leur exemple.</p>
-
-<p>Le vase, rapidement vidé, fut non moins rapidement rempli à différentes
-reprises, et comme l’aurait fait ma <i>bouteille inépuisable</i>, il satisfit
-à toutes les demandes; on le remporta même encore plein.</p>
-
-<p>Cependant il ne me suffisait pas d’amuser mes spectateurs, il fallait
-aussi, pour remplir le but de ma mission, les étonner, les
-impressionner, les effrayer même par l’apparence d’un pouvoir
-surnaturel.</p>
-
-<p>Mes batteries étaient dressées en conséquence: j’avais gardé pour la fin
-de la séance trois trucs qui devaient achever d’établir ma réputation de
-sorcier.</p>
-
-<p>Beaucoup de lecteurs se rappelleront avoir vu dans mes représentations
-un coffre petit, mais de solide construction, qui, remis entre les mains
-des spectateurs, devenait lourd ou léger à mon commandement. Un enfant
-pouvait le soulever sans peine, ou bien l’homme le plus robuste ne
-pouvait le bouger de place.</p>
-
-<p>Revêtu de cette fable, ce tour faisait déjà beaucoup d’effet. J’en
-augmentai considérablement l’action en lui donnant une autre <i>mise en
-scène</i>.</p>
-
-<p>Je m’avançai, mon coffre à la main, jusqu’au milieu d’un praticable<a name="page_368" id="page_368"></a> qui
-communiquait de la scène au parterre. Là, m’adressant aux Arabes:</p>
-
-<p>&mdash;D’après ce que vous venez de voir, leur dis-je, vous devez m’attribuer
-un pouvoir surnaturel; vous avez raison. Je vais vous donner une
-nouvelle preuve de ma puissance merveilleuse en vous montrant que je
-puis enlever toute sa force à l’homme le plus robuste, et la lui rendre
-à ma volonté. Que celui qui se croit assez fort pour subir cette épreuve
-s’approche de moi. (Je parlais doucement afin de donner le temps aux
-interprètes de traduire mes paroles.)</p>
-
-<p>Un Arabe d’une taille moyenne, mais bien pris de corps, sec et nerveux,
-comme le sont les hercules Arabes, monta avec assez de confiance près de
-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu bien fort, lui dis-je, en le toisant des pieds à la tête?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, fit-il d’un air d’insouciance.</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu sûr de rester toujours ainsi?</p>
-
-<p>&mdash;Toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Tu te trompes, car en un instant, je vais t’enlever tes forces et te
-rendre aussi faible qu’un enfant.</p>
-
-<p>L’Arabe sourit dédaigneusement en signe d’incrédulité.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, continuai-je, enlève ce coffre.</p>
-
-<p>L’Arabe se baissa, souleva la boîte et me dit froidement: N’est-ce que
-cela?</p>
-
-<p>&mdash;Attends..... répondis-je.....</p>
-
-<p>Alors, avec toute la gravité que m’imposait mon rôle, je fis du bras un
-geste imposant, et prononçai solennellement ces paroles:</p>
-
-<p>&mdash;Te voilà plus faible qu’une femme; essaye maintenant de lever cette
-boîte.</p>
-
-<p>L’hercule, sans s’inquiéter de ma conjuration, saisit une seconde fois
-le coffret par la poignée, et donne une vigoureuse secousse pour
-l’enlever; mais cette fois, le coffre résiste, et, en dépit des plus
-vigoureuses attaques, reste dans la plus complète immobilité.</p>
-
-<p>L’Arabe épuise en vain sur le malheureux coffret une force qui eût pu
-soulever un poids énorme, jusqu’à ce qu’enfin épuisé,<a name="page_369" id="page_369"></a> haletant, rouge
-de dépit, il s’arrête, devient pensif, et semble commencer à comprendre
-l’influence de la magie.</p>
-
-<p>Il est près de se retirer; mais se retirer, c’est s’avouer vaincu, c’est
-reconnaître sa faiblesse, c’est n’être plus qu’un enfant, lui dont on
-respecte la vigueur musculaire. Cette pensée le rend presque furieux.</p>
-
-<p>Puisant de nouvelles forces dans les encouragements que ses amis lui
-adressent du geste et de la voix, il promène sur eux un regard semblant
-leur dire: vous allez voir ce que peut un enfant du désert.</p>
-
-<p>Il se baisse de nouveau vers le coffre; ses mains nerveuses s’enlacent
-dans la poignée, et ses jambes placées de chaque côté comme deux
-colonnes de bronze, serviront d’appui à l’effort suprême qu’il va
-tenter. Nul doute que sous cette puissante action la boîte ne vole en
-éclats.</p>
-
-<p>O prodige! cet Hercule tout à l’heure si puissant et si fier, courbe
-maintenant la tête; ses bras rivés au coffre cherchent dans une violente
-contraction musculaire à se rapprocher de sa poitrine; ses jambes
-fléchissent, il tombe à genoux en poussant un cri de douleur.</p>
-
-<p>Une secousse électrique, produite par un appareil d’induction, venait, à
-un signal donné par moi, d’être envoyée du fond de la scène à la poignée
-du coffre. De là les contorsions du pauvre Arabe.</p>
-
-<p>Faire prolonger cette commotion eût été de la barbarie.</p>
-
-<p>Je fis un second signal et le courant électrique fut aussitôt
-interrompu. Mon athlète dégagé de ce lien terrible, lève les mains
-au-dessus de sa tête:</p>
-
-<p>&mdash;Allah! Allah! s’écrie-t-il plein d’effroi, puis s’enveloppant vivement
-dans les plis de son burnous, comme pour cacher sa honte, il se
-précipite à travers les rangs des spectateurs et gagne la porte de la
-salle.</p>
-
-<p>A l’exception des loges d’avant-scène<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a> et des spectateurs
-privilégiés,<a name="page_370" id="page_370"></a> qui paraissaient prendre un grand plaisir à cette
-expérience, mon auditoire était devenu grave et sérieux, et j’entendais
-les mots <i>Chitan</i>, <i>Djenoun</i> (Satan, Génie) circuler sourdement parmi
-ces hommes crédules, qui, tout en me regardant, semblaient s’étonner de
-ce que je ne possédais aucun des caractères physiques que l’on prête à
-l’ange des ténèbres.</p>
-
-<p>Je laissai quelques instants mon public se remettre de l’émotion
-produite par mon expérience et par la fuite de l’hercule Arabe.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Un des moyens employés par les Marabouts pour se grandir aux yeux des
-Arabes et établir leur domination, c’était de faire croire à leur
-invulnérabilité.</p>
-
-<p>L’un d’eux entre autres faisait charger un fusil qu’on devait tirer sur
-lui à une courte distance. Mais en vain la pierre lançait-elle des
-étincelles; le Marabout prononçait quelques paroles cabalistiques, et le
-coup ne partait pas.</p>
-
-<p>Le mystère était bien simple: l’arme ne partait pas parce que le
-Marabout en avait habilement bouché la lumière.</p>
-
-<p>Le Colonel de Neveu m’avait fait comprendre l’importance de discréditer
-un tel miracle en lui opposant un tour de prestidigitation qui lui fût
-supérieur. J’avais mon affaire pour cela.</p>
-
-<p>J’annonçai aux Arabes que je possédais un talisman pour me rendre
-invulnérable, et que je défiais le meilleur tireur de l’Algérie de
-m’atteindre.</p>
-
-<p>J’avais à peine terminé ces mots, qu’un Arabe qui s’était fait remarquer
-depuis le commencement de la séance par l’attention qu’il prêtait à mes
-expériences, enjamba quatre rangées de stalles, et dédaignant de passer
-par le praticable, traversa l’orchestre en bousculant flûtes,
-clarinettes et violons, escalada la scène, non sans se brûler à la
-rampe, et une fois arrivé me dit en français:</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je veux te tuer.</p>
-
-<p>Un immense éclat de rire accueillit et la pittoresque ascension de
-l’Arabe et ses intentions meurtrières, en même temps qu’un interprète,
-qui se trouvait peu éloigné de moi, me faisait connaître que j’avais
-affaire à un Marabout.<a name="page_371" id="page_371"></a></p>
-
-<p>&mdash;Toi, tu veux me tuer, lui dis-je en imitant le son de sa voix et son
-accent, eh bien! moi je te réponds que, si sorcier que tu sois, je le
-serai encore plus que toi, et que tu ne me tueras pas.</p>
-
-<p>Je tenais en ce moment un pistolet d’arçon à la main; je le lui
-présentai.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, prends cette arme, assure-toi qu’elle n’a subi aucune
-préparation.</p>
-
-<p>L’Arabe souffla plusieurs fois par le canon, puis par la cheminée, en
-recevant l’air sur sa main, pour s’assurer qu’il y avait bien
-communication de l’une à l’autre, et après avoir examiné l’arme dans
-tous ses détails:</p>
-
-<p>&mdash;Le pistolet est bon, dit-il, et je te tuerai.</p>
-
-<p>&mdash;Puisque tu y tiens, et pour plus de sûreté, mets double charge de
-poudre et une bourre par dessus.</p>
-
-<p>&mdash;C’est fait.</p>
-
-<p>&mdash;Voici maintenant une balle de plomb; marque-la avec un couteau, afin
-de pouvoir la reconnaître, et mets-la dans le pistolet en la recouvrant
-d’une seconde bourre.</p>
-
-<p>&mdash;C’est fait.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es bien sûr maintenant que ton arme est chargée et que le coup
-partira. Dis-moi, n’éprouves-tu aucune peine, aucun scrupule à me tuer
-ainsi, quoique je t’y autorise?</p>
-
-<p>&mdash;Non, puisque je veux te tuer, répéta froidement l’Arabe.</p>
-
-<p>Sans répliquer, je piquai une pomme sur la pointe d’un couteau, et me
-plaçant à quelques pas du Marabout, je lui commandai de faire feu.</p>
-
-<p>&mdash;Vise droit au cœur, lui criai-je.</p>
-
-<p>Mon adversaire ajusta aussitôt sans marquer la moindre hésitation.</p>
-
-<p>Le coup partit, et le projectile vint se planter au milieu de la pomme.</p>
-
-<p>J’apportai le talisman à l’Arabe qui reconnut la balle marquée par lui.</p>
-
-<p>Je ne saurais dire si cette fois la stupéfaction fut plus grande que
-dans le tour précédent; ce que je pus constater, c’est que mes<a name="page_372" id="page_372"></a>
-spectateurs ahuris, en quelque sorte, par la surprise et l’effroi, se
-regardaient en silence et semblaient se dire dans un muet langage: où
-diable nous sommes-nous fourrés?</p>
-
-<p>Bientôt une scène plaisante vint dérider grand nombre de physionomies.
-Le Marabout, quelque stupéfait qu’il fût de sa défaite, n’avait point
-perdu la tête; profitant du moment où il me rendait le le pistolet, il
-s’empara de la pomme, la mit immédiatement dans sa ceinture, et ne
-voulut à aucun prix me la rendre, persuadé qu’il était sans doute
-d’avoir là un incomparable talisman.</p>
-
-<p>Pour le dernier tour de ma séance, j’avais besoin du concours d’un
-Arabe.</p>
-
-<p>A la sollicitation de quelques interprètes, un jeune Maure d’une
-vingtaine d’années, grand, bien fait et revêtu d’un riche costume,
-consentit à monter sur le théâtre. Plus hardi ou plus civilisé sans
-doute que ses camarades de la plaine, il s’avança résolument près de
-moi.</p>
-
-<p>Je le fis approcher de la table qui était au milieu de la scène, et lui
-montrai ainsi qu’aux autres spectateurs qu’elle était mince et
-parfaitement isolée. Après quoi, et sans autre préambule, je lui dis de
-monter dessus, et je le couvris d’un énorme gobelet d’étoffe ouvert par
-le haut.</p>
-
-<p>Attirant alors ce gobelet et son contenu sur une planche, dont mon
-domestique et moi, nous tenions les deux extrémités, nous nous avançons
-jusqu’à la rampe avec notre lourd fardeau et nous renversons le tout....
-L’Arabe avait disparu; le gobelet était entièrement vide!</p>
-
-<p>Alors commença un spectacle que je n’oublierai jamais.</p>
-
-<p>Les Arabes avaient été tellement impressionnés par ce dernier tour, que,
-poussés par une terreur indicible, ils se lèvent dans toutes les parties
-de la salle, et se livrent instantanément aux évolutions d’un
-sauve-qui-peut général. La foule est surtout compacte et animée aux
-portes du balcon, et l’on peut juger, à la vivacité des mouvements et au
-trouble des grands dignitaires, qu’ils sont les premiers à quitter la
-salle.</p>
-
-<p>Vainement l’un d’eux, le <i>Caïd</i> des <i>Beni-Salah</i>, plus courageux que ses
-collègues, cherche à les retenir par ces paroles:<a name="page_373" id="page_373"></a></p>
-
-<p>Arrêtez! arrêtez! nous ne pouvons laisser perdre ainsi l’un de nos
-coreligionnaires; il faut absolument savoir ce qu’il est devenu, ce
-qu’on en a fait. Arrêtez!... arrêtez!</p>
-
-<p>Bast! les coreligionnaires n’en fuient que de plus belle, et bientôt le
-courageux Caïd, entraîné lui-même par l’exemple, suit le torrent des
-fuyards.</p>
-
-<p>Ils ignoraient ce qui les attendait à la porte du théâtre. A peine
-avaient-ils descendu les degrés du péristyle qu’ils se trouvèrent face à
-face avec le <i>Maure ressuscité</i>.</p>
-
-<p>Le premier mouvement d’effroi passé, on entoure notre homme, on le tâte,
-on l’interroge; mais, ennuyé de ces questions multipliées, il ne trouve
-rien de mieux que de se sauver à toutes jambes.</p>
-
-<p>Le lendemain, la deuxième représentation eut lieu et produisit à peu de
-chose près les mêmes effets que la première.</p>
-
-<p>Le coup était porté; dès lors les interprètes et tous ceux qui
-approchèrent les Arabes reçurent l’ordre de travailler à leur faire
-comprendre que mes prétendus miracles n’étaient que le résultat d’une
-adresse, inspirée et guidée par un art qu’on nomme <i>prestidigitation</i>,
-et auquel la sorcellerie est tout à fait étrangère.</p>
-
-<p>Les Arabes se rendirent sans doute à ce raisonnement, car je n’eus par
-la suite qu’à me louer des relations amicales qui s’établirent entre eux
-et moi. Chaque fois qu’un chef me rencontrait, il ne manquait pas de
-venir au-devant de moi et de me serrer la main. Et, ainsi qu’on va le
-voir, ces hommes que j’avais tant effrayés, devenus mes amis, me
-donnèrent un précieux témoignage de leur estime, et je puis le dire
-aussi, de leur admiration, car c’est leur propre expression.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Trois jours s’étaient écoulés depuis ma dernière représentation, lorsque
-je reçus dans la matinée une missive du Gouverneur, qui me recommandait
-de me rendre à midi précis, <i>heure militaire</i>.</p>
-
-<p>Je n’eus garde de manquer à ce rendez-vous formel, et le dernier coup de
-midi sonnait encore à l’horloge de la mosquée voisine, que je me faisais
-annoncer au Palais. Un officier d’état-major se présenta aussitôt.<a name="page_374" id="page_374"></a></p>
-
-<p>&mdash;Venez avec moi, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il avec un air
-quasi-mystérieux, je suis chargé de vous conduire.</p>
-
-<p>Je suivis mon conducteur, et au bout d’une galerie que nous venions de
-traverser, la porte d’un magnifique salon s’étant ouverte, un étrange
-tableau s’offrit à mes regards. Une trentaine des plus importants chefs
-arabes étaient debout symétriquement rangés en cercle dans
-l’appartement, de sorte qu’en entrant je me trouvai naturellement au
-milieu d’eux.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Salam alikoum</i> (que le salut soit sur toi)! firent-ils tous d’une
-voix grave et presque solennelle, en portant la main sur leur cœur,
-selon l’usage arabe.</p>
-
-<p>Je répondis d’abord à ce salut par une légère inclinaison de tête et de
-corps, ainsi que nous le pratiquons, nous autres Français, et ensuite
-par quelques poignées de main, en commençant par ceux des chefs avec
-lesquels j’avais eu l’occasion de faire connaissance.</p>
-
-<p>En tête se trouvait le Bach-Agha-Bou-Allem, le Rotschild africain, dans
-la tente duquel j’étais allé prendre le café, dans le camp que les
-Arabes avaient formé près de l’hippodrome pour le temps des courses.</p>
-
-<p>Venait ensuite le Caïd Assa, à la jambe de bois, qui m’avait également
-offert le chibouk et le café, au même campement. Ce chef n’entend pas un
-mot de français, si bien que lors de la visite que je lui fis avec mon
-ami Boukandoura, autre Arabe de distinction avec lequel j’avais lié
-connaissance, ce dernier put me raconter en sa présence, sans qu’il se
-doutât qu’on parlait de lui, l’histoire de sa jambe de bois.</p>
-
-<p>&mdash;Assa, me dit mon ami, ayant eu la jambe fracassée dans une affaire
-contre les Français, dut à l’agilité de son cheval d’échapper à l’ennemi
-vainqueur; une fois en lieu de sûreté, il s’était lui-même coupé la
-jambe au-dessus du genou, et dans sa sauvage énergie, il avait ensuite
-plongé dans un vase rempli de poix bouillante l’extrémité de ce membre
-ainsi mutilé, afin d’en arrêter l’hémorrhagie.</p>
-
-<p>Voulant rendre les salutations que j’avais reçues, je fis le tour du
-groupe, adressant à chacun un bonjour de forme variée. Mais<a name="page_375" id="page_375"></a> ma besogne,
-car c’en était une de serrer toutes ces mains rudes et nerveuses, fut
-considérablement abrégée; les rangs s’étaient éclaircis à mon approche;
-bon nombre des assistants ne s’étaient pas senti le courage de toucher
-la main de celui qu’ils avaient pris sérieusement pour un sorcier ou
-pour le Diable en personne.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en fût, cet incident ne troubla en aucune façon la cérémonie;
-on rit un peu de la pusillanimité des fuyards, puis chacun reprit cette
-gravité qui est l’état normal de la physionomie arabe.</p>
-
-<p>Alors le plus âgé de l’assemblée s’avança vers moi et déroula une énorme
-pancarte. C’était une adresse écrite en vers, vrai chef-d’œuvre de
-calligraphie indigène, qui était enrichie de gracieuses arabesques
-exécutées à la main.</p>
-
-<p>Le digne Arabe, qui avait bien au moins soixante-dix ans, lut sans
-lunettes, à haute, mais inintelligible voix, pour moi du moins qui ne
-connaissais que trois mots de la langue arabe, le morceau de poésie
-musulmane.</p>
-
-<p>Sa lecture terminée, l’orateur tira de sa ceinture le cachet de sa tribu
-et l’apposa solennellement au bas de la page. Les principaux chefs et
-dignitaires Arabes suivirent son exemple. Quand tous les sceaux eurent
-été apposés, mon vieil interlocuteur prit le papier, s’assura si les
-empreintes étaient parfaitement séchées, fit un rouleau, et, me le
-présentant, me dit en français et d’un ton profondément pénétré:</p>
-
-<p>&mdash;A un marchand on donne de l’or; à un guerrier on offre des armes; à
-toi, Robert-Houdin, nous te présentons un témoignage de notre admiration
-que tu pourras léguer à tes enfants. Et traduisant un vers qu’il venait
-de me lire en langue arabe, il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Pardonne-nous de te présenter si peu, mais convient-il d’offrir la
-nacre à celui qui possède la perle?</p>
-
-<p>J’avoue bien franchement que de ma vie je n’éprouvai une aussi douce
-émotion; jamais aucun bravo, aucune marque d’approbation ne me porta si
-vivement au cœur. Emu plus que je ne puis le dire, je me retournai
-pour essuyer furtivement une larme d’attendrissement.<a name="page_376" id="page_376"></a></p>
-
-<p>Ces détails et ceux qui vont suivre blessent bien un peu ma modestie,
-mais je n’ai pu me résigner à les passer sous silence; que le lecteur
-veuille bien ne les accepter que comme un simple tableau de mœurs.</p>
-
-<p>Je déclare, du reste, qu’il ne m’est jamais entré dans l’esprit de me
-trouver digne d’éloges aussi vivement poétisés. Et pourtant je ne puis
-m’empêcher d’être aussi flatté que reconnaissant de cet hommage, et de
-le regarder comme le plus précieux souvenir de ma vie d’artiste.</p>
-
-<p>Cette déclaration terminée, je vais donner la traduction de l’adresse,
-telle qu’elle a été faite par le calligraphe arabe lui-même:</p>
-
-<div class="blockquot"><p>«Hommage offert à Robert-Houdin par les chefs de tribus arabes, à
-la suite de ses séances données à Alger, les 28 et 29 octobre 1856.</p>
-
-<p class="cb">
-GLOIRE A DIEU<br />
-</p>
-
-<p class="nind">qui enseigne ce que l’on ignore, qui rend sensibles les trésors de
-la pensée par les fleurs de l’éloquence et les signes de
-l’écriture.</p>
-
-<p>»Le destin aux généreuses mains, du milieu des éclairs et du
-tonnerre, a fait tomber d’en haut, comme une pluie forte et
-bienfaisante, la merveille du moment et du siècle, celui qui
-cultive des arts surprenants et des sciences merveilleuses, le
-<i>sid</i> Robert-Houdin.</p>
-
-<p>»Notre temps n’a vu personne qui lui soit comparable. L’éclat de
-son talent surpasse ce que les âges passés ont produit de plus
-brillant. Parce qu’il l’a possédé, son siècle est le plus illustre.</p>
-
-<p>»Il a su remuer nos cœurs, étonner nos esprits, en nous montrant
-les faits surprenants de sa science merveilleuse. Nos yeux
-n’avaient jamais été fascinés par de tels prodiges. Ce qu’il
-accomplit ne saurait se décrire, nous lui devons notre
-reconnaissance pour tout ce dont il a délecté nos regards et nos
-esprits; aussi notre amitié pour lui s’est-elle enracinée dans nos
-cœurs comme<a name="page_377" id="page_377"></a> une pluie parfumée, et nos poitrines
-l’enveloppent-elles précieusement.</p>
-
-<p>»Nous essayerions vainement d’élever nos louanges à la hauteur de
-son mérite; nous devons abaisser nos fronts devant lui et lui
-rendre hommage, tant que la pluie bienfaisante fécondera la terre,
-tant que la lune éclairera les nuits, tant que les nuages viendront
-tempérer l’ardeur du soleil.</p>
-
-<p>»Ecrit par l’esclave de Dieu,</p>
-
-<p class="r">»A<small>LI-BEN-EL-HADJI</small> M<small>OUÇA</small>.»</p>
-
-<p>«Pardonne-nous de te présenter si peu, etc...» Suivent les
-signatures et les cachets des chefs de tribus.</p></div>
-
-<p>Au sortir de cette cérémonie et après que les Arabes nous eurent
-quittés, le Maréchal-Gouverneur, que je n’avais pas vu depuis mes
-représentations, voulant me donner une idée de l’effet qu’elles avaient
-produit sur l’esprit des indigènes, me cita le trait suivant:</p>
-
-<p>Un chef Kabyle, venu à Alger pour faire sa soumission, avait été conduit
-à ma première représentation.</p>
-
-<p>Le lendemain, de très bonne heure, il se rend au palais et demande à
-parler au Gouverneur.</p>
-
-<p>&mdash;Je viens, dit-il au Maréchal, te demander l’autorisation de retourner
-tout de suite dans ma tribu.</p>
-
-<p>&mdash;Tu dois savoir, répond le Gouverneur, que les formalités ne sont pas
-encore remplies, et que tes papiers ne seront en règle que dans trois
-jours; tu resteras donc jusqu’à cette époque.</p>
-
-<p>&mdash;Allah est grand, dit l’Arabe, et s’il lui plaît, je partirai avant; tu
-ne me retiendras pas.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne partiras pas si je le défends, j’en suis certain; mais, dis-moi,
-pourquoi es-tu si pressé de t’en aller?</p>
-
-<p>&mdash;Après ce que j’ai vu hier, je ne veux pas rester à Alger; il
-m’arriverait malheur.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que tu as pris ces miracles au sérieux?</p>
-
-<p><a name="page_378" id="page_378"></a>Le Kabyle regarda le Maréchal d’un air d’étonnement, et sans répondre
-directement à la question qui lui était faite:</p>
-
-<p>&mdash;Au lieu de faire tuer tes soldats pour soumettre les Kabyles, dit-il,
-envoie ton marabout français chez les plus rebelles, et avant quinze
-jours, il te les amènera tous ici.</p>
-
-<p>Le Kabyle ne partit pas, on parvint à calmer ses craintes; toutefois il
-fut un de ceux qui, dans la cérémonie qui venait d’avoir lieu, s’étaient
-éloignés le plus à mon approche.</p>
-
-<p>Un autre Arabe disait encore en sortant d’une de mes séances:</p>
-
-<p>&mdash;Il faudra maintenant que nos marabouts fassent des miracles bien forts
-pour nous étonner.</p>
-
-<p>Ces renseignements, dans la bouche du Gouverneur, me furent très
-agréables. Jusqu’alors je n’avais pas été sans inquiétude, et, bien que
-je fusse certain d’avoir produit une vive impression dans mes séances,
-j’étais enchanté de savoir que le but de ma mission avait été rempli
-selon les vues du Gouvernement. Du reste, avant de partir pour la
-France, le Maréchal voulut bien m’assurer encore que mes représentations
-en Algérie avaient produit les plus heureux résultats sur l’esprit des
-indigènes.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Quoique mes représentations fussent terminées, je ne me pressai pas
-cependant de rentrer en France. J’étais curieux d’assister, à mon tour,
-à quelque scène d’escamotage exécutée par des Marabouts ou par d’autres
-jongleurs indigènes. J’avais promis en outre à plusieurs chefs Arabes
-d’aller les visiter dans leur douars. Je voulais me procurer ce double
-plaisir.</p>
-
-<p>Il est peu de Français qui, après un court séjour en Algérie, n’aient
-entendu parler des Aïssaoua et de leurs merveilles. Les récits qui
-m’avaient été faits des exercices des sectaires de Sidi-Aïssa m’avaient
-inspiré le plus vif désir de les voir exécuter, et j’étais persuadé que
-tous leurs miracles ne devaient être que des <i>trucs</i> plus ou moins
-ingénieux, dont il me serait sans doute possible de donner le mot.</p>
-
-<p>Or, M. le colonel de Neveu m’avait promis de me faire assister à ce
-spectacle; il me tint parole.</p>
-
-<p>A un jour indiqué par le Mokaddem, président habituel de ces<a name="page_379" id="page_379"></a> sortes de
-réunions, nous nous rendîmes, en compagnie de quelques officiers
-d’état-major et de leurs femmes, dans une maison arabe, et nous
-pénétrâmes par une porte basse dans la cour intérieure du bâtiment, où
-devait avoir lieu la cérémonie. Des lumières artistement collées sur les
-parois des murs et des tapis étendus sur des dalles attendaient
-l’arrivée des frères. Un coussin était destiné au Mokaddem.</p>
-
-<p>Chacun de nous se plaça de manière à ne pas gêner les exécutants. Nos
-dames montèrent aux galeries du premier étage, de sorte qu’elles se
-trouvaient par ce fait, comme nous disons en France, aux premières
-loges.</p>
-
-<p>Mais je vais laisser le Colonel de Neveu raconter lui-même cette séance,
-en la copiant textuellement dans son intéressant ouvrage <i>sur les Ordres
-religieux chez les Musulmans en Algérie</i>:</p>
-
-<p>«Les Aïssaoua entrent, se placent en cercle dans la cour et bientôt
-commencent leurs chants. Ce sont d’abord des prières lentes et graves
-qui durent assez longtemps; viennent ensuite les louanges en l’honneur
-de Sidi-Mohammet-Ben-Aïssa, le fondateur de l’ordre; puis les frères et
-le Mokaddem, prenant des tambours de basque, animent successivement la
-cadence, en s’exaltant mutuellement d’une manière toujours croissante.</p>
-
-<p>»Après deux heures environ, les chants étaient devenus des cris sauvages
-et les gestes des frères avaient suivi la même progression. Tout-à-coup,
-quelques-uns se lèvent et se placent sur une même ligne en dansant et
-prononçant aussi gutturalement que possible, avec toute la vigueur de
-leurs énergiques poumons, le nom sacré d’Allah. Ce mot qui désigne la
-Divinité, sortant de la bouche des Aïssaoua, semblait être plutôt un
-rugissement féroce qu’une invocation adressée à l’Etre suprême. Bientôt
-le bruit augmente, les gestes les plus extravagants commencent, les
-turbans tombent, laissent paraître à nu ces têtes rasées qui ressemblent
-à celles des vautours; les longs plis des ceintures rouges se déroulent,
-embarrassent les gestes et augmentent le désordre.</p>
-
-<p>»Alors les Aïssaoua marchent sur les mains et les genoux, imitent les
-mouvements de la bête. On dirait qu’ils n’agissent uniquement<a name="page_380" id="page_380"></a> que par
-l’effet d’une force musculaire que ne dirige plus la raison, et qu’ils
-oublient qu’ils sont hommes.</p>
-
-<p>»Lorsque l’exaltation est à son comble, que la sueur ruisselle de tous
-leurs corps, les Aïssaoua commencent leurs jongleries. Ils appellent le
-Mokaddem leur père, et lui demandent à manger; celui-ci distribue aux
-uns des morceaux de verre qu’ils broient entre leurs dents; à d’autres,
-il met des clous dans la bouche; mais au lieu de les avaler, ils ont
-soin de se cacher la tête sous les plis du bournous du Mokaddem, afin de
-ne pas laisser voir aux assistants qu’ils les rejettent. Ceux-ci mangent
-des épines et des chardons; ceux-là passent leur langue sur un fer rouge
-ou le prennent entre leurs mains sans se brûler. L’un se frappe le bras
-gauche avec la main droite; les chairs paraissent s’ouvrir, le sang
-coule en abondance; il repasse la main sur son bras, la blessure se
-ferme, le sang a disparu. L’autre saute sur le tranchant d’un sabre que
-deux hommes tiennent par les extrémités et ne se coupe pas les pieds.
-Quelques-uns tirent de petits sacs en peau, des scorpions, des serpents,
-qu’ils mettent intrépidement dans leur bouche.»</p>
-
-<p>Je m’étais blotti derrière une colonne d’où je pouvais tout voir de très
-près sans être aperçu. J’avais à cœur de n’être point la dupe de ces
-tours mystérieux; j’y prêtai donc une attention très soutenue.</p>
-
-<p>Autant par les remarques que je fis sur le lieu même de la scène que par
-les recherches ultérieures auxquelles je me suis livré, je suis
-maintenant en mesure de donner une explication satisfaisante des
-miracles des Aïssaoua. Seulement, pour ne pas interrompre trop
-longuement mon récit, je renverrai le lecteur, curieux de ces détails, à
-la fin de cet ouvrage, au chapitre spécial que j’ai intitulé: <span class="smcap">UN COURS
-DE MIRACLES</span>.</p>
-
-<p>Je crois être d’autant plus compétent pour donner ces explications, que
-quelques-uns de ces tours rentrent dans le domaine de l’escamotage, et
-que les autres ont pour base des phénomènes tirés des sciences
-physiques.<a name="page_381" id="page_381"></a></p>
-
-<p>Une fois instruit du secret des jongleries exécutées par les Aïssaoua,
-je pouvais me mettre en route pour l’intérieur de l’Afrique. Je partis
-donc, muni de lettres du Colonel de Neveu pour plusieurs chefs de
-bureaux arabes, ses subordonnés, et j’emmenai avec moi M<sup>me</sup>
-Robert-Houdin, qui se montrait tout heureuse de faire cette excursion.</p>
-
-<p>Nous allions voir l’Arabe sous sa tente ou dans sa maison; goûter à son
-couscoussou, que nous ne connaissions que de nom; étudier par nous-mêmes
-les mœurs, les habitudes domestiques de l’Afrique; il y avait là
-certes de quoi enflammer notre imagination. Et c’est à peine si je
-songeais par moments, moi qui redoutais tant le mauvais temps sur mer,
-que le mois où nous nous rembarquerions pour la France, serait
-précisément un de ceux où la Méditerranée est le plus agitée!</p>
-
-<p>Parmi les Arabes qui m’avaient engagé à les visiter,
-Bou-Allem-Ben-Cherifa, Bach-Agha du D’jendel, m’avait fait des instances
-si vives, que je me décidai à commencer mes visites par lui.</p>
-
-<p>Notre voyage d’Alger à Médéah fut tout prosaïque; une diligence nous y
-conduisit en deux jours.</p>
-
-<p>A cela près de l’intérêt que nous inspira la végétation toute
-particulière du sol de l’Algérie, ainsi que le fameux col de la Mouzaïa,
-que nous traversâmes au galop, les incidents du voyage furent les mêmes
-que sur les grandes routes de France. Les hôtels étaient tenus par des
-Français; on y dînait à table d’hôte avec le même menu, le même prix, le
-même service. Cette existence de commis-voyageur n’était pas ce que nous
-rêvions en quittant Alger. Aussi fûmes-nous enchantés de mettre pied à
-terre à Médéah; au-delà la diligence ne suivait plus la même direction
-que nous.</p>
-
-<p>Le capitaine Ritter, chef du bureau arabe de Médéah, chez lequel je me
-rendis, avait assisté à mes représentations à Alger; je n’eus donc pas
-besoin de lui présenter la lettre de recommandation qui lui était
-adressée par M. de Neveu. Il me reçut avec une affabilité qui, du reste,
-est le propre de son caractère, et M<sup>me</sup> Ritter, femme également
-gracieuse, voulut bien se joindre à son mari pour nous faire visiter la
-ville. J’eus vraiment un grand regret<a name="page_382" id="page_382"></a> d’être forcé de quitter dès le
-lendemain matin des personnes aussi aimables; mais il fallait me hâter
-de faire mon voyage avant de voir arriver les pluies d’automne, qui
-rendent les routes impraticables, et souvent même très dangereuses.</p>
-
-<p>Le capitaine se rendit à mes désirs. Il nous prêta deux chevaux de son
-écurie, et nous donna pour guide jusque chez Bou-Allem un Caïd qui
-parlait très bien français.</p>
-
-<p>Cet Arabe avait été pris tout jeune dans une tente, qu’Abdel-Kader avait
-été forcé d’abandonner dans une de ses nombreuses défaites. Le
-gouvernement avait mis l’enfant au collége Louis-le-Grand, où il avait
-fait d’assez bonnes études. Mais toujours poursuivi par le souvenir du
-ciel de l’Afrique et du couscoussou national, notre bachelier
-ès-sciences avait demandé comme une grâce la faveur de rentrer en
-Algérie. Par égard pour son éducation, on l’avait nommé Caïd d’une
-petite tribu dont j’ai oublié le nom, mais qui se trouvait sur la route
-que nous devions parcourir.</p>
-
-<p>Mon guide, que j’appellerai Mohammed, parce que son nom ne me revient
-pas non plus à la mémoire (ces noms arabes sont difficiles à retenir
-pour quiconque n’a pas un peu vécu en Algérie), Mohammed, donc, était
-accompagné de quatre Arabes de sa tribu; deux d’entre eux étaient
-chargés du transport de nos bagages, et les deux autres devaient nous
-servir de domestiques. Tous étaient à cheval, et marchaient derrière
-nous.</p>
-
-<p>Nous partîmes à huit heures du matin. Notre première étape ne devait pas
-être longue, car Mohammed m’avait assuré que, s’il plaisait à Dieu
-(formule sans laquelle un vrai croyant ne parle jamais de l’avenir),
-nous arriverions chez lui pour déjeûner. En effet, environ trois heures
-après notre départ, notre petite caravane arriva dans le modeste
-douar<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> de Mohammed. Nous mîmes pied à terre devant une maisonnette
-entièrement construite en branches d’arbres et dont la toiture était à
-peine de hauteur d’homme. C’était le salon de réception du Caïd.</p>
-
-<p>La porte en était ouverte; mon guide nous donna l’exemple en<a name="page_383" id="page_383"></a> entrant le
-premier et nous le suivîmes. Un seul meuble ornait l’intérieur de ce
-réduit: c’était un petit escabeau de bois. M<sup>me</sup> Robert-Houdin s’en fit
-un siége. Mohammed et moi, nous nous assîmes sur un tapis qu’un Arabe
-venait d’étendre à nos pieds, et l’on ne tarda pas à servir le déjeûner.
-Mohammed, qui voulait sans doute se faire pardonner une faute grave
-qu’il méditait, nous traita somptueusement et presque à la française. Un
-potage au gras, des rôtis de volaille, quelques ragoûts excellents que
-je ne saurais décrire, parce que je n’ai jamais fait de grandes études
-dans l’art culinaire, et de la pâtisserie que n’eût certes pas désavouée
-Félix, furent successivement apportés devant nous. On nous avait donné,
-à ma femme et à moi, chose inouïe chez un Arabe, un couteau, une
-cuillère et une fourchette de fer.</p>
-
-<p>Le repas avait été apporté d’un gourbi<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> voisin où demeurait la mère
-du Caïd. Cette femme avait habité longtemps Alger, et elle y avait puisé
-les connaissances dont elle venait de nous donner un échantillon.</p>
-
-<p>Quant à Mohammed, en reprenant le costume musulman, il avait repris
-également les usages de ses ancêtres; pour toute nourriture, il s’était
-remis aux dattes et au couscoussou, à moins qu’il n’eût quelque convive,
-ce qui était fort rare.</p>
-
-<p>Notre déjeûner terminé, notre hôte nous conseilla de nous remettre en
-route, si nous voulions arriver chez Bou-Allem avant la fin du jour.
-Nous suivîmes son avis.</p>
-
-<p>De Médéah à la tribu de Mohammed, nous avions suivi une route assez
-praticable; en sortant de chez lui, nous entrâmes dans un pays inculte
-et désert, où l’on ne voyait d’autres traces de passage que celles que
-nous laissions nous-mêmes. Le soleil dardait ses plus brûlants rayons
-sur nos têtes, et nous ne trouvions sur notre chemin aucun ombrage pour
-nous en garantir. Souvent aussi notre marche devenait très pénible; nous
-rencontrions des ravins dans lesquels il nous fallait descendre au
-risque de briser les jambes de nos chevaux et de nous rompre le cou.
-Pour nous faire prendre patience,<a name="page_384" id="page_384"></a> notre guide nous annonçait que nous
-ne tarderions pas à gagner un terrain moins accidenté, et nous
-continuions notre route.</p>
-
-<p>Il y avait environ deux heures que nous avions quitté notre première
-halte, lorsque Mohammed, qui avait lancé son cheval au galop, nous
-quitta en nous criant qu’il allait revenir, et disparut derrière une
-colline.</p>
-
-<p>Nous ne revîmes plus notre Caïd.</p>
-
-<p>J’ai su depuis que, jaloux de la richesse de Bou-Allem, il avait préféré
-encourir une punition, plutôt que de rendre visite à son rival.</p>
-
-<p>Cette fuite nous mit, M<sup>me</sup> Robert-Houdin et moi, dans une grande
-inquiétude, que nous nous communiquâmes sans crainte d’être compris par
-nos guides.</p>
-
-<p>Nous avions à redouter le mauvais exemple donné par Mohammed; les quatre
-Arabes ne pouvaient-ils pas imiter leur chef et nous abandonner à leur
-tour? Que deviendrions-nous dans un pays où, lors même que nous
-rencontrerions quelqu’un, nous ne pourrions parvenir à nous en faire
-comprendre?</p>
-
-<p>Mais nous en fûmes quittes pour la peur; nos braves conducteurs nous
-restèrent fidèles et furent même très polis et très complaisants pendant
-toute la route. Du reste, ainsi que nous l’avait annoncé Mohammed, nous
-gagnâmes bientôt un chemin qui nous conduisit directement à la demeure
-de Bou-Allem.</p>
-
-<p>Comparativement à la maison du caïd, celle du Bach-Agha pouvait passer
-pour une habitation princière, moins pourtant par l’aspect architectural
-des bâtiments que pour leur étendue. Comme dans toutes les maisons
-arabes, on n’y voyait extérieurement que des murs; toutes les fenêtres
-donnaient sur les cours ou sur les jardins.</p>
-
-<p>Bou-Allem et son fils, Agha lui-même, avertis de notre arrivée, vinrent
-à notre rencontre et nous adressèrent en arabe des compliments que je ne
-compris pas, mais que je supposai être dans la formule des salamalecs
-usités chez eux en pareil cas, c’est-à-dire:<a name="page_385" id="page_385"></a></p>
-
-<p>Soyez les bienvenus, ô les invités de Dieu!</p>
-
-<p>Telle était du reste ma confiance, que quelques choses qu’ils nous
-eussent dites, je les aurais accueillies comme des politesses.</p>
-
-<p>Nous descendîmes de cheval, et, sur l’invitation qui nous en fut faite,
-nous nous assîmes sur un banc de pierre où l’on ne tarda pas à nous
-servir le café. En Algérie, on fume et l’on prend du café toute la
-journée. Il est vrai que cette liqueur ne se fait pas aussi forte qu’en
-France, et que les tasses sont très petites.</p>
-
-<p>Bou-Allem, qui avait allumé une pipe, me l’offrit. C’était un honneur
-qu’il me faisait, de fumer après lui; je n’eus garde de refuser, bien
-que j’eusse autant aimé qu’il en fût autrement.</p>
-
-<p>Comme je l’ai dit, je ne savais de la langue arabe que trois ou quatre
-mots. Avec un aussi pauvre vocabulaire, il m’était difficile de causer
-avec mes hôtes. Néanmoins, ils se montrèrent extrêmement joyeux de ma
-visite; car, à chaque instant, ils me faisaient grand nombre de
-protestations en mettant chaque fois la main sur leur cœur. Je
-répondais par les mêmes signes, et je n’avais ainsi aucuns frais
-d’imagination à faire pour soutenir la conversation.</p>
-
-<p>Plus tard, cependant, poussé par un appétit dont je ne prévoyais pas la
-prompte satisfaction, je risquai une nouvelle pantomime. Mettant la main
-sur le creux de mon estomac et prenant un air de souffrance, je cherchai
-à faire comprendre à Bou-Allem que nous avions besoin d’une nourriture
-plus substantielle que ses compliments de civilité. L’intelligent Arabe
-me comprit et donna des ordres pour qu’on hâtât le repas.</p>
-
-<p>En attendant, et pour nous faire patienter, il nous offrit par gestes de
-nous faire visiter ses appartements.</p>
-
-<p>Nous montâmes un petit escalier en pierre. Arrivés au premier étage,
-notre conducteur ouvrit une porte dont l’entrée offrait cette
-particularité, que pour y passer, il fallait à la fois baisser la tête
-et lever le pied. En d’autres termes, cette porte était si basse, qu’un
-homme d’une taille ordinaire ne pouvait la franchir sans se courber, et
-comme le seuil en était élevé, il fallait enjamber pardessus.</p>
-
-<p>Cette chambre devait être le salon de réception du Bach-Agha.<a name="page_386" id="page_386"></a> Les
-murailles en étaient couvertes d’arabesques rouges rehaussées d’or, et
-le plancher couvert de magnifiques tapis de Turquie. Quatre divans,
-revêtus de riches étoffes de soie, en formaient tout l’ameublement avec
-une petite table en acajou, sur laquelle étaient étalés des pipes, des
-tasses à café en porcelaine, et quelques autres objets à l’usage
-particulier des Musulmans.</p>
-
-<p>Bou-Allem y prit un flacon rempli d’eau de rose, et nous en versa dans
-les mains. Le parfum était délicat. Malheureusement notre hôte tenait à
-faire grandement les choses, et pour nous montrer le cas qu’il faisait
-de nous, il usa le reste du flacon à nous asperger littéralement de la
-tête jusqu’aux pieds.</p>
-
-<p>Me tournant vers M<sup>me</sup> Robert-Houdin, je lui dis, en faisant une
-imperceptible grimace: J’aime le parfum, mais jusqu’à un certain point;
-car nous empestions à force de sentir bon.</p>
-
-<p>Nous visitâmes encore deux autres grandes chambres, plus simplement
-décorées que la première et dans l’une desquelles se trouvait un énorme
-divan. Bou-Allem nous fit comprendre que c’était là qu’il couchait.</p>
-
-<p>Ces détails eussent été très intéressants dans tout autre moment, mais
-nous mourions de faim et, comme dit le proverbe: <i>Ventre affamé n’a ni
-yeux ni oreilles</i>. J’étais tout prêt à recommencer ma fameuse phrase
-mimée, lorsqu’en passant dans une petite pièce qui n’avait pour tout
-ameublement qu’un tapis de pied, notre cicerone ouvrit la bouche,
-indiqua avec le doigt qu’on allait y mettre quelque chose et nous fit
-ainsi comprendre que nous étions dans la salle à manger. Je mis la main
-sur mon cœur pour exprimer le plaisir que j’en éprouvais.</p>
-
-<p>Sur l’invitation de Bou-Allem, nous nous assîmes sur le tapis, autour
-d’un large plateau qu’on y avait déposé en guise de table.</p>
-
-<p>Une fois installés, deux Arabes se présentèrent pour nous servir.</p>
-
-<p>En France, les domestiques servent la tête découverte; en Algérie, ils
-gardent leur coiffure, mais en revanche, comme marque de respect, ils
-laissent leurs chaussures à la porte de l’appartement et servent
-nu-pieds; entre nos serviteurs et ceux des Arabes, il n’y a de
-différence que des pieds à la tête.<a name="page_387" id="page_387"></a></p>
-
-<p>Nous étions seuls attablés avec Bou-Allem. Le fils n’avait pas l’honneur
-de dîner avec son père, qui mangeait presque toujours seul.</p>
-
-<p>On apporta sur le plateau une sorte de saladier rempli de quelque chose
-qui ressemblait à du potage à la citrouille. J’aime assez ce mets.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle heureuse idée, dis-je à ma femme! Bou-Allem a deviné mes goûts;
-comme je vais faire honneur à son cuisinier!</p>
-
-<p>Notre hôte comprit sans doute le sens de mon exclamation, car nous
-présentant à chacun une rustique cuillère de bois, il nous engagea à
-suivre son exemple, et plongea son arme jusqu’au manche dans la gamelle.
-Nous l’imitâmes.</p>
-
-<p>Pour mon compte, je sortis bientôt une énorme cuillerée, que je portai
-avec empressement à ma bouche; mais à peine l’eus-je goûté:</p>
-
-<p>&mdash;Pouah! m’écriai-je en faisant une horrible grimace, qu’est-ce cela?
-J’ai la bouche en feu!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Robert-Houdin arrêta une cuillerée qu’elle tenait près de ses
-lèvres, puis, soit appétit, soit curiosité, elle voulut s’assurer par
-elle-même du goût de notre potage; elle en essaya, mais elle ne tarda
-pas à joindre son concert au mien en toussant à perdre haleine. C’était
-une soupe au piment.</p>
-
-<p>Tout en paraissant contrarié de ce contre-temps, notre hôte avalait sans
-sourciller d’énormes cuillerées du potage, et chaque fois il étendait
-les bras d’un air de béatitude qui semblait nous dire: C’est pourtant
-bien bon!</p>
-
-<p>On desservit la soupière presque vide.</p>
-
-<p>&mdash;Bueno! bueno! exclama Bou-Allem, en nous montrant un plat qu’on venait
-de mettre devant nous.</p>
-
-<p>Bueno est espagnol. Le brave Bach-Agha qui savait deux ou trois mots de
-cette langue, n’était pas fâché de nous montrer son érudition.</p>
-
-<p>Ce fameux plat était une sorte de ragoût qui semblait avoir quelque
-analogie avec un haricot de mouton. Quand j’étais à Belleville, c’était
-le plat chef-d’œuvre de Mme Auguste, et je lui faisais<a name="page_388" id="page_388"></a> toujours un
-très bon accueil. Aussi en souvenir de ma bonne cuisinière, je me
-préparai à fondre sur le ragoût; mais je cherchai vainement autour de
-moi une fourchette, un couteau, ou même la cuillère de bois qu’on nous
-avait donnée pour le potage.</p>
-
-<p>Bou-Allem me sortit d’embarras. Il me montra, en puisant lui-même dans
-le plat avec ses doigts, que la fourchette était un instrument tout à
-fait inutile.</p>
-
-<p>Comme la faim nous pressait, nous passâmes pardessus certaine
-répugnance, et ma femme, à mon exemple, pêcha délicatement un petit
-morceau de mouton. La sauce en était encore fortement épicée. Toutefois,
-en mangeant très peu de viande et beaucoup d’un mauvais petit pain sans
-levain qu’on nous avait servi,</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Nous pûmes adoucir la force du poison.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Pour être agréable à notre hôte, j’eus le malheur de lui répéter le mot
-espagnol qu’il m’avait appris. Ce compliment, qu’il croyait sincère, lui
-fit un grand plaisir, et pour le mieux justifier encore, il retira un os
-garni de viande, en arracha quelques morceaux avec ses ongles et les
-offrit galamment à M<sup>me</sup> Robert-Houdin.</p>
-
-<p>Je prévins une seconde édition de cette politesse en puisant moi-même
-dans le ragoût.</p>
-
-<p>Je me demandais comment ma femme arriverait à se débarrasser de ce
-singulier cadeau: elle le fit beaucoup plus adroitement que je ne
-l’eusse pensé. Bou-Allem ayant tourné la tête pour donner des ordres, le
-morceau de viande fut remis dans le plat avec une étonnante subtilité,
-et nous eûmes bien envie de rire, lorsque notre hôte, qui ne se doutait
-de rien, reprit ce fragment de mouton pour son propre compte.</p>
-
-<p>Nous accueillîmes avec une grande satisfaction un poulet rôti que l’on
-nous servit après le ragoût; je me chargeai de le découper, autrement
-dit, de le dépecer avec mes doigts, et je le fis assez délicatement.
-Nous le trouvâmes tellement de notre goût qu’il n’en resta pas la
-moindre bribe.</p>
-
-<p>Vinrent successivement d’autres mets, auxquels nous goûtâmes<a name="page_389" id="page_389"></a> avec
-précaution, et dans le nombre, le fameux couscoussou, que je trouvai
-détestable. Enfin, des friandises terminèrent le repas.</p>
-
-<p>Nous avions les mains dans un triste état. Un Arabe nous apporta à
-chacun une cuvette et du savon pour nous laver.</p>
-
-<p>Bou-Allem, après avoir également terminé cette opération et s’être de
-plus lavé la barbe avec beaucoup de soin, fit mousser son eau de savon,
-en prit plein sa main et s’en rinça la bouche. C’est du reste la seule
-liqueur qui fut présentée sur la table<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
-
-<p>Après le dîner, nous nous dirigeâmes vers un autre corps de logis, et,
-chemin faisant, nous fûmes rejoints par un Arabe que Bou-Allem avait
-envoyé chercher.</p>
-
-<p>Cet homme avait été longtemps domestique à Alger; il parlait très-bien
-le français et devait nous servir d’interprète.</p>
-
-<p>Nous entrâmes dans une petite pièce fort proprement décorée, dans
-laquelle il y avait deux divans.</p>
-
-<p>Voici, nous dit notre hôte, la chambre réservée pour les étrangers de
-distinction; tu peux te coucher quand tu voudras, mais si tu n’es pas
-fatigué, je te demanderai la permission de te présenter quelques
-notables de ma tribu, qui, ayant entendu parler de toi, veulent te voir.</p>
-
-<p>&mdash;Fais-les venir, dis-je, après avoir consulté M<sup>me</sup> Robert-Houdin,
-nous les recevrons avec plaisir.</p>
-
-<p>L’interprète sortit et ramena bientôt une douzaine de vieillards, parmi
-lesquels se trouvaient un Marabout et plusieurs <i>talebs</i> (savants).</p>
-
-<p>Le Bach-Agha semblait avoir pour eux une grande déférence.</p>
-
-<p>On s’assit en rond sur le tapis et l’on entama sur mes séances d’Alger
-une conversation très animée. Cette sorte de Société savante discutait
-sur la possibilité des prodiges racontés par le chef de la tribu, qui
-prenait un plaisir extrême à dépeindre ses impressions et celles de ses
-coreligionnaires à la vue des <i>miracles</i> que j’avais exécutés.<a name="page_390" id="page_390"></a></p>
-
-<p>Chacun prêtait une grande attention à ces récits et me regardait avec
-une sorte de vénération. Le Marabout seul se montrait très sceptique, et
-prétendait que les spectateurs avaient été dupes de ce qu’il appelait
-une vision.</p>
-
-<p>Dans l’intérêt de ma réputation de sorcier français, je dus faire devant
-l’incrédule quelques tours d’adresse comme spécimen de ceux de ma
-séance. J’eus le plaisir d’émerveiller mon auditoire; mais le Marabout
-continuait de me faire une opposition systématique dont ses voisins
-étaient visiblement ennuyés. Le pauvre homme ne s’attendait guère au
-tour que je lui ménageais.</p>
-
-<p>Mon antagoniste portait dans sa ceinture une montre dont la chaîne
-pendait au dehors.</p>
-
-<p>Je crois avoir déjà fait part au lecteur d’un certain talent de société
-que je possède, et qui consiste à enlever une montre, une épingle, un
-portefeuille, etc., avec une adresse dont plusieurs de mes amis ont été
-maintes fois les victimes.</p>
-
-<p>Je suis heureusement né avec un cœur droit et honnête, sans cela ce
-genre de talent eût pu me conduire fort loin. Lorsque dans l’intimité la
-fantaisie me poussait à cette espièglerie, je la faisais tourner au
-profit d’un tour d’escamotage, ou bien encore j’attendais que mon ami
-eût pris congé de moi et je le rappelais: «Tenez, lui disais-je en lui
-présentant l’objet dérobé, que ceci vous serve de leçon pour vous mettre
-en garde contre l’adresse de gens moins honnêtes que moi.»</p>
-
-<p>Mais revenons à notre Marabout. Je lui avais enlevé sa montre en passant
-près de lui, et j’avais fait glisser à sa place une pièce de cinq
-francs.</p>
-
-<p>Pour détourner les soupçons, et en attendant que j’utilisasse mon
-larcin, j’improvisai un tour. Après avoir escamoté le chapelet de
-Bou-Allem, qu’il portait sur lui, je le fis passer dans une des
-nombreuses babouches laissées, selon l’usage, au seuil de la porte, par
-tous les assistants. Cette chaussure se trouva remplie de pièces de
-monnaie, et, pour terminer cette petite scène d’une manière comique, je
-fis sortir des pièces de cinq francs du nez de tous les spectateurs.
-Chacun d’eux prenait tant de plaisir à cet exercice que<a name="page_391" id="page_391"></a> c’était à n’en
-plus finir: <i>Douros</i>, <i>douros</i><a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a> me disaient-ils en se tirant le nez.
-Je me prêtais volontiers à leurs désirs et les <i>douros</i> sortaient à mon
-commandement.</p>
-
-<p>La joie était si grande, que plusieurs Arabes se roulaient par terre;
-cette grosse joie de la part des mahométans valait pour moi des
-applaudissements frénétiques.</p>
-
-<p>J’avais affecté de m’éloigner du Marabout qui, comme je m’y attendais,
-était resté sérieux et impassible.</p>
-
-<p>Quand le calme se fut rétabli, mon rival se mit à parler avec vivacité à
-ses voisins, sans doute pour chercher à détruire leur illusion, et ne
-pouvant y parvenir, il s’adressa à moi par l’intermédiaire de
-l’interprète.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas moi que tu tromperais ainsi, me dit-il d’un air narquois.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je ne crois pas à ton pouvoir.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vraiment. Eh bien! si tu ne crois pas à mon pouvoir, je te
-forcerai bien de croire à mon adresse.</p>
-
-<p>&mdash;Ni à l’un ni à l’autre.</p>
-
-<p>J’étais à ce moment éloigné du Marabout de toute la longueur de la
-chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, lui dis-je, tu vois cette pièce de cinq francs.</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Ferme la main avec force, car la pièce va s’y rendre malgré toi.</p>
-
-<p>&mdash;Je l’attends, dit l’Arabe d’un ton d’incrédulité, en avançant la main
-vigoureusement fermée.</p>
-
-<p>Je pris la pièce au bout de mes doigts en la faisant bien remarquer par
-l’assemblée, puis feignant de l’envoyer vers le Marabout, je la fis
-disparaître en disant <i>passe</i>.</p>
-
-<p>Mon homme ouvrit la main, et n’y trouvant rien, il se contenta de
-hausser les épaules, comme pour me dire: «Tu vois que je te l’avais
-dit.»<a name="page_392" id="page_392"></a></p>
-
-<p>Je savais bien que la pièce n’y était pas. Mais il importait de
-détourner pour un instant l’attention du Marabout de sa ceinture, et
-c’est pour cela que j’avais fait cette feinte.</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne m’étonne pas, lui dis-je, car j’ai lancé la pièce avec tant de
-force qu’elle a traversé ta main et qu’elle est tombée dans ta ceinture.
-Craignant de casser ta montre par le choc, je l’ai fait venir à moi; la
-voici.» Et je la lui montrai au bout de mes doigts.</p>
-
-<p>Le Marabout porta vivement la main à sa ceinture pour s’assurer de la
-vérité, et demeura stupéfait en n’y trouvant plus que la pièce de cinq
-francs annoncée.</p>
-
-<p>Les assistants furent émerveillés; toutefois quelques-uns d’entre eux
-faisaient rouler les grains de leur chapelet avec une vivacité qui
-témoignait d’une certaine agitation de leur esprit; le Marabout fronçait
-le sourcil sans mot dire; je vis qu’il machinait quelque mauvais tour.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois maintenant à ton pouvoir surnaturel, me dit-il, tu es un
-véritable sorcier; aussi j’espère que tu ne craindras pas de répéter ici
-un tour que tu as fait sur ton théâtre. «Et me présentant deux pistolets
-qu’il tenait cachés sous son burnous: «Tiens, choisis une de ces armes,
-nous allons la charger, et je tirerai sur toi. Tu n’as rien à craindre
-puisque tu sais parer les coups.»</p>
-
-<p>J’avoue que je fus un instant interdit. Je cherchais un subterfuge et je
-n’en trouvais pas. Tous les yeux étaient fixés sur moi, et l’on
-attendait une réponse.</p>
-
-<p>Le Marabout était triomphant.</p>
-
-<p>Bou-Allem qui savait que mes tours n’étaient que le résultat de
-l’adresse, se montra mécontent qu’on osât ainsi tourmenter son hôte; il
-en fit des reproches au Marabout.</p>
-
-<p>Je l’arrêtai; il m’était venu une idée qui pouvait me sortir d’embarras,
-du moins pour le moment. M’adressant alors à mon adversaire:</p>
-
-<p>&mdash;Tu n’ignores pas, lui dis-je avec assurance, que pour être
-invulnérable, j’ai besoin d’un talisman. Malheureusement je l’ai laissé
-à Alger.</p>
-
-<p>Le Marabout se mit à rire d’un air d’incrédulité.<a name="page_393" id="page_393"></a></p>
-
-<p>&mdash;Cependant, continuai-je, je puis, en restant six heures en prières, me
-passer de talisman et braver ton arme. Demain matin, à huit heures, je
-te permettrai de tirer sur moi en présence même des Arabes qui sont ici
-témoins de ton défi.</p>
-
-<p>Bou-Allem étonné d’une telle promesse, s’assura encore près de moi si
-cette scène était sérieuse et s’il devait convoquer la société pour
-l’heure indiquée. Sur mon affirmation, on se donna rendez-vous devant le
-banc de pierre dont j’ai parlé.</p>
-
-<p>Je ne passai pas la nuit en prières, comme on doit le croire, mais
-j’employai environ deux heures à assurer mon invulnérabilité; puis,
-satisfait de mon succès, je m’endormis de grand cœur, car j’étais
-horriblement fatigué.</p>
-
-<p>A huit heures, le lendemain, nous avions déjà déjeûné, nos chevaux
-étaient sellés, notre escorte attendait le signal du départ qui devait
-avoir lieu après la fameuse expérience.</p>
-
-<p>Non-seulement personne ne manqua au rendez-vous, mais un grand nombre
-d’Arabes vinrent encore grossir le groupe des assistants.</p>
-
-<p>On présenta les pistolets. Je fis remarquer que la lumière n’était point
-bouchée. Le marabout mit une bonne charge de poudre dans le canon et
-bourra. Parmi les balles apportées, j’en fis choisir une que je mis
-ostensiblement dans le pistolet, et qui fut également couverte de
-papier.</p>
-
-<p>L’arabe contrôlait tous mes mouvements; il y allait de son honneur.</p>
-
-<p>On procéda pour le second pistolet comme pour le premier, puis vint
-enfin le moment solennel.</p>
-
-<p>Solennel, en effet, pour tout le monde! Pour les assistants, incertains
-du résultat de l’expérience; pour M<sup>me</sup> Robert-Houdin qui m’avait
-vainement supplié de renoncer à ce tour, dont elle redoutait
-l’exécution; et solennel aussi pour moi, car mon nouveau truc ne
-reposant sur aucun des procédés employés dans pareille circonstance, à
-Alger, je craignais une erreur, une trahison, que sais-je?</p>
-
-<p>Toutefois j’allai me placer à quinze pas sans témoigner la moindre
-émotion.<a name="page_394" id="page_394"></a></p>
-
-<p>Le marabout se saisit aussitôt de l’un des deux pistolets, et au signal
-que je donne, il dirige sur moi son arme avec une attention
-particulière.</p>
-
-<p>Le coup part, et la balle paraît entre mes dents.</p>
-
-<p>Irrité plus que jamais, mon rival veut se précipiter sur l’autre
-pistolet; plus leste que lui, je m’en empare.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n’as pu parvenir à me blesser, lui dis-je; tu vas juger maintenant
-si mes coups sont plus redoutables que les tiens. Regarde ce mur.</p>
-
-<p>Je lâchai la détente, et, sur la muraille nouvellement blanchie, apparut
-une large tache de sang à l’endroit même où le coup avait porté.</p>
-
-<p>Le Marabout s’approcha, trempa son doigt dans cette empreinte rouge, et,
-le portant à sa bouche, il s’assura en goûtant que c’était véritablement
-du sang. Quand il en eut acquis la certitude, ses bras retombèrent et sa
-tête se pencha sur sa poitrine, comme s’il eût été anéanti.</p>
-
-<p>Il était évident qu’en ce moment il doutait de tout, même du Prophète.</p>
-
-<p>Les assistants levaient les mains au Ciel, marmottaient des prières et
-me regardaient avec une sorte d’effroi.</p>
-
-<p>Cette scène était le <i>coup de fouet</i> de ma séance de la veille; je fis
-comme au théâtre, je me retirai, en laissant les spectateurs aux
-impressions qu’ils en avaient reçues. Nous prîmes congé de Bou-Allem et
-de son fils, et nous partîmes au galop.</p>
-
-<p>Le tour dont je viens de donner les détails, si curieux qu’il soit, est
-assez facile à préparer. Je vais en donner la description, en racontant
-le travail qu’il m’avait nécessité.</p>
-
-<p>Aussitôt que je fus seul dans ma chambre, je tirai de ma boîte à
-pistolets, qui ne me quitte jamais dans mes voyages, un moule à fondre
-des balles.</p>
-
-<p>Je pris une carte, j’en relevai les quatre bords, et j’en fis une sorte
-de récipient, dans lequel je mis un morceau de stéarine pris sur une des
-bougies qu’on avait laissées. Quand la stéarine fut fondue,<a name="page_395" id="page_395"></a> j’y mêlai
-un peu de noir de fumée que j’avais obtenu en mettant une lame de
-couteau au-dessus de la lumière, puis je coulai cette composition dans
-mon moule à balles.</p>
-
-<p>Si j’avais laissé refroidir entièrement le liquide, la balle eût été
-pleine et solide, mais après une dizaine de secondes environ, je
-renversai le moule, et la portion de la stéarine qui n’était pas encore
-solidifiée sortit et laissa dans l’instrument une balle creuse. Cette
-opération est du reste la même que celle employée pour faire les
-cierges; l’épaisseur des parois dépend du temps qu’on a laissé le
-liquide dans le moule.</p>
-
-<p>J’avais besoin d’une seconde balle; je la fis un peu plus forte que la
-première. Je l’emplis de sang, et je bouchai l’ouverture avec une goutte
-de stéarine. Un Irlandais m’avait autrefois montré un petit tour
-d’invulnérabilité qui consiste à faire sortir du sang du pouce sans
-éprouver de douleur; j’avais profité de ce procédé pour emplir ma balle.</p>
-
-<p>On ne saurait croire combien ces projectiles, ainsi préparés, imitent le
-plomb; c’est à s’y méprendre, même de très près.</p>
-
-<p>D’après cela, le tour doit facilement se comprendre. En montrant la
-balle de plomb aux spectateurs, je l’avais échangée contre ma belle
-balle creuse, et c’est cette dernière que j’avais mise ostensiblement
-dans le pistolet. En pressant fortement la bourre, la stéarine s’était
-cassée en petits morceaux qui ne pouvaient m’atteindre à la distance où
-je m’étais placé.</p>
-
-<p>Au moment où le coup de pistolet s’était fait entendre, j’avais ouvert
-la bouche pour montrer la balle de plomb que je tenais entre mes dents.
-Le second pistolet contenait la balle remplie de sang qui, en
-s’aplatissant sur le mur, y avait laissé son empreinte, tandis que les
-morceaux avaient volé en éclats.</p>
-
-<p>Après un assez heureux voyage, nous arrivâmes à Milianah, à quatre
-heures du soir. Le chef du bureau Arabe de cette ville, le Capitaine
-Bourseret, nous accueillit, ainsi que l’avait fait son collègue de
-Médéah, avec un aimable empressement. Il nous pria de regarder sa maison
-comme la nôtre, pendant tout le temps de notre séjour.<a name="page_396" id="page_396"></a></p>
-
-<p>M. Bourseret vivait avec sa mère, et cette excellente dame eut pour
-M<sup>me</sup> Robert-Houdin toutes les attentions délicates qu’aurait eues une
-amie de longue date.</p>
-
-<p>Notre excursion à travers le D’jendel nous avait fatigués; nous passâmes
-la plus grande partie du lendemain à nous reposer.</p>
-
-<p>Il y eut, le soir, chez le capitaine, un grand dîner auquel assistaient
-le général commandant la place, un lieutenant-colonel et quelques
-notabilités de la ville. Après le repas, je crus ne pouvoir mieux
-répondre aux politesses dont j’étais l’objet, qu’en donnant une petite
-séance de tours d’adresse où je déployai tout mon savoir-faire. J’avais
-annoncé, dans la journée, cette intention à M. Bourseret, qui avait en
-conséquence fait de nombreuses invitations pour le soir. Je dois croire
-que mes expériences furent goûtées, si j’en juge par l’accueil qu’elles
-reçurent. Du reste mon public était dans des dispositions si favorables
-pour moi, qu’il applaudissait très souvent de confiance, car tout le
-monde n’était pas placé pour bien voir.</p>
-
-<p>Milianah était le but de mon voyage; je n’y devais rester que trois
-jours et retourner ensuite à Alger, pour l’époque où le bâtiment qui
-nous avait amenés devait partir pour la France.</p>
-
-<p>M. Bourseret avait arrangé une partie pour le deuxième jour de mon
-séjour chez lui.</p>
-
-<p>Il s’agissait d’une excursion chez les Beni-Menasser dont la tribu,
-vivant sous les tentes, était campée à quelques lieues de Milianah.</p>
-
-<p>A six heures du matin, nous montâmes à cheval, en compagnie de quelques
-amis du capitaine, et nous descendîmes la montagne sur laquelle est
-bâtie la ville.</p>
-
-<p>Nous étions escortés d’une douzaine d’Arabes attachés au service du
-bureau, tous vêtus de manteaux rouges et munis de leurs fusils.</p>
-
-<p>Des ordres avaient sans doute été donnés à l’avance, car une fois dans
-la plaine, au premier goum que nous traversâmes, une dizaine d’Arabes
-sortant de leurs gourbis montèrent à cheval et se joignirent à notre
-escorte. Un peu plus loin, un autre peloton<a name="page_397" id="page_397"></a> d’hommes s’unit au premier,
-et notre groupe faisant boule de neige sur son passage finit par devenir
-assez considérable; le nombre des Arabes pouvait s’élever à deux cents
-environ.</p>
-
-<p>Après deux heures de marche, nous laissâmes la grande route afin
-d’abréger le chemin, et nous entrâmes dans une immense plaine qui
-s’étendait au loin devant nous.</p>
-
-<p>Tout-à-coup les Arabes qui nous accompagnaient, obéissant probablement à
-un signal de leur chef que je n’aperçus pas, partent au galop et nous
-devancent de cinq à six cents mètres. Là, la troupe se divise, se met
-sur quatre rangs, s’élançant ventre à terre, se dirigent de notre côté,
-en poussant des cris frénétiques, le fusil à l’épaule et prêts à faire
-feu.</p>
-
-<p>Notre petite compagnie marchait de front, en ce moment.</p>
-
-<p>Les Arabes fondent sur nous avec l’impétuosité d’une locomotive.
-Quelques secondes encore, et nos chevaux vont recevoir le choc de cette
-avalanche vivante; nul doute que nous ne soyons écrasés.</p>
-
-<p>Mais une forte détonation se fait entendre. Tous les cavaliers, avec une
-admirable précision, ont fait feu d’un seul coup au-dessus de nos têtes;
-leurs chevaux se cabrent, pivotent sur leurs pieds de derrière, font
-volte-face, et repartant à fond de train, vont rejoindre la troupe.</p>
-
-<p>On eût pu prendre alors l’Arabe pour un véritable Centaure, en le
-voyant, pendant cette course effrénée, charger son fusil, le faire
-tourner et sauter en l’air comme un tambour-major le ferait avec sa
-canne.</p>
-
-<p>Le premier rang de cavaliers s’était à peine éloigné, que le second qui
-l’avait suivi d’une centaine de mètres, se présenta devant nous pour
-exécuter la même manœuvre. Cela se renouvela au moins une vingtaine
-de fois. On le voit, c’était une sorte de fantasia dont le capitaine
-nous avait ménagé la surprise.</p>
-
-<p>Au bruit des coups de fusils, quelques-uns de nos chevaux s’étaient
-cabrés, mais le premier moment de surprise passé, ils s’étaient calmés,
-habitués qu’ils sont à ces sortes d’exercices. Celui de M<sup>me</sup>
-Robert-Houdin était un animal d’une tranquillité à toute épreuve; aussi
-fut-il moins impressionné que sa maîtresse. Cependant<a name="page_398" id="page_398"></a> chacun se plut à
-rendre à ma femme cette justice qu’après la première émotion passée,
-elle était devenue brave autant que le plus aguerri d’entre nous.</p>
-
-<p>La fantasia terminée, chaque Arabe reprit sa place dans l’escorte et une
-heure après nous arrivâmes à la tribu des Beni-Menasser.</p>
-
-<p>L’Agha Bed-Amara nous attendait. A notre approche, il s’était avancé
-vers nous et avait baisé respectueusement la main du capitaine, tandis
-que quelques hommes de sa tribu, pour fêter notre bienvenue,
-déchargeaient leurs fusils presque au nez de nos chevaux. Mais, hommes
-et bêtes étaient aguerris, et il n’y eut pas le plus petit mouvement
-dans nos rangs.</p>
-
-<p>Ben-Amara nous fit entrer dans sa tente, où chacun s’assit à sa guise
-sur un large tapis.</p>
-
-<p>Notre arrivée avait fait bruit dans la tribu. Pendant que nous fumions
-en prenant du café, un grand nombre d’Arabes, poussés par la curiosité,
-s’étaient rangés en cercle à quelques distance de de nous, et par leur
-immobilité ressemblaient à une haie de statues de bronze.</p>
-
-<p>Nous passâmes environ une heure à nous livrer aux plaisirs de la
-conversation, en attendant <i>la diffa</i> (le repas), que nous désirions
-tous avec une vive impatience. Nous commencions même à trouver le temps
-bien long, lorsque nous vîmes dans le lointain s’approcher une sorte de
-procession, bannières en tête.</p>
-
-<p>Ces bannières m’intriguaient et me semblaient tout étranges, car elles
-étaient repliées. Soudain, les rangs de nos paisibles spectateurs
-s’ouvrirent, et quel ne fut pas mon étonnement de voir que ce que je
-prenais pour des bannières, n’était autre chose que des moutons rôtis
-dans leur entier, et embrochés au bout de longues perches.</p>
-
-<p>Deux de ces porte-moutons marchaient en avant. Ils étaient suivis d’une
-vingtaine d’hommes, rangés sur une même ligne, dont chacun portait un
-des plats qui devaient composer la diffa.</p>
-
-<p>C’étaient des ragoûts et des rôtis de toutes sortes, le couscoussou, et
-enfin une douzaine de plats de dessert, ouvrage des femmes de
-Ben-Amara.<a name="page_399" id="page_399"></a></p>
-
-<p>Ce dîner ambulant présentait un coup d’œil ravissant, pour des gens
-surtout dont le grand air et les émotions de la fantasia avaient
-singulièrement aiguisé l’appétit.</p>
-
-<p>Le chef cuisinier marchait en tête, et, ainsi que l’officier de <i>M.
-Malbroug</i>, il ne portait rien; mais, dès qu’il fut près de nous, il se
-mit activement à l’œuvre: saisissant à bras-le-corps un des deux
-moutons, il le <i>débrocha</i> et le posa devant nous sur un énorme plat.</p>
-
-<p>Pour mes compagnons, presque tous vétérans d’Algérie, ce gigantesque
-rôti n’était point une nouveauté; quant à ma femme et à moi, la vue
-d’une telle viande aurait suffi pour nous rassasier dans toute autre
-circonstance; mais nous nous empressâmes de nous joindre au cercle qui
-se forma autour de ce mets, digne de Gargantua.</p>
-
-<p>Il nous fallut, comme chez Bou-Allem, dépecer la bête avec nos doigts;
-chacun en arracha un morceau à sa guise, d’abord avec un peu de
-répugnance; puis, poussés par une faim de Cannibales, nous fîmes sur le
-mouton une véritable curée. Je ne sais si ce fut en raison des
-dispositions que nous apportâmes à ce repas, mais tous les convives se
-récrièrent qu’ils n’avaient jamais rien mangé d’aussi bon que ce mouton
-rôti.</p>
-
-<p>Lorsque nous eûmes pris sur l’animal les morceaux les plus délicats, le
-cuisinier nous offrit de nous présenter le second. Sur notre refus, il
-nous servit la volaille rôtie, à laquelle nous fîmes encore beaucoup
-d’honneur, puis, délaissant les ragoûts au piment et le couscoussou, qui
-exhalait une forte odeur de beurre rance, nous nous dédommageâmes de la
-privation du pain pendant le repas, en savourant d’excellents petits
-gâteaux.</p>
-
-<p>La réception de l’Agha des Beni-Menasser avait vraiment quelque chose de
-princier. Pour l’en remercier, je lui proposai de donner une petite
-séance devant nos nombreux spectateurs. Ces admirateurs passionnés
-n’avaient pu se résoudre à quitter la place qu’ils occupaient à notre
-arrivée, et ils avaient assisté de loin à notre repas.</p>
-
-<p>Sur l’ordre de leur chef, ils se rapprochèrent en resserrant leur<a name="page_400" id="page_400"></a>
-cercle autour de moi. Le capitaine voulut bien me servir d’interprète,
-et grâce à lui, je pus exécuter une douzaine de mes meilleurs tours.
-L’effet produit sur ces imaginations superstitieuses fut tel qu’il me
-fut impossible de continuer; chacun s’enfuyait à mon approche. Ben-Amara
-nous assura qu’ils me prenaient pour le Diable, mais que si j’avais
-porté le costume mahométan, il se seraient au contraire prosternés
-devant moi comme devant un envoyé de Dieu.</p>
-
-<p>En revenant à Milianah, le capitaine, pour couronner cette charmante
-journée de plaisirs, nous donna le spectacle d’une chasse dans laquelle
-les Arabes prirent à la course de leurs chevaux des lièvres et des
-perdrix, sans tirer un seul coup de fusil.</p>
-
-<p>Le jour suivant, nous prîmes congé de M. Bourseret et de son excellente
-mère. Nous nous dirigeâmes sur Alger, mais non plus par les chemins de
-traverse, car nous avions assez d’une seule excursion à travers le
-D’jendel, et nous aspirions maintenant après une locomotion plus douce.
-Ces sortes de parties de plaisir, qui ne sont en réalité que des parties
-de fatigue, peuvent être agréables tout au plus une fois, et ne servent
-qu’à raviver dans notre esprit inconstant la jouissance du bien-être et
-du confortable que nous avions volontairement quittés. Nous prîmes la
-diligence qui nous conduisit à la métropole de l’Algérie, et cette fois,
-nous appréciâmes tout l’avantage de ce mode de transport.</p>
-
-<p>Le bateau l’<i>Alexandre</i>, qui nous avait amenés de France, partait le
-surlendemain de notre arrivée. J’eus deux jours pour faire mes adieux et
-adresser mes remerciements à toutes les personnes qui m’avaient montré
-de la bienveillance, et j’eus fort à faire. J’aurais infiniment de
-plaisir aujourd’hui à adresser encore à chacune d’elles mon bon
-souvenir, mais je suis retenu par la crainte de paraître ingrat en
-faisant quelque omission involontaire. Je ne puis résister, toutefois,
-au désir de témoigner au maire d’Alger, M. de Guiroye, toute ma
-reconnaissance pour son affable réception, ainsi que pour l’énergique et
-bienveillant appui qu’il m’a prêté lors de mes petites misères avec
-l’administration théâtrale.<a name="page_401" id="page_401"></a></p>
-
-<p>En quittant Alger, j’eus la satisfaction d’être conduit à bord par deux
-officiers distingués, dont je ne saurais jamais assez reconnaître les
-bontés. Le colonel, chef d’état-major de la marine, M. Pallu du Parc, et
-M. le colonel de Neveu ne me quittèrent que lorsque les premiers coups
-de la machine commencèrent à ébranler le steamer. Ces Messieurs furent
-les derniers dont je pressai la main sur le littoral africain.</p>
-
-<p>Si j’écrivais mes impressions de voyage, j’aurais encore beaucoup à
-raconter avant d’arriver à mon ermitage de Saint-Gervais; mais je me
-rappelle que dans le titre de mon ouvrage j’ai promis des confidences
-ayant trait à ma vie d’artiste; je dois donc écarter de mon récit tout
-événement de la vie commune.</p>
-
-<p>Un temps affreux sur mer, une tourmente à la hauteur des Pyrénées, la
-mort vingt fois devant nous seraient des événements aussi terribles
-qu’intéressants à raconter. Mais combien de fois ces émouvants épisodes
-qui, du reste, se ressemblent tous, n’ont-ils pas été déjà dépeints par
-des plumes beaucoup plus habiles que la mienne; la description que j’en
-pourrais faire n’aurait donc aucun caractère de nouveauté. Je me
-contenterai de donner un sommaire de ce malheureux voyage.</p>
-
-<p>Une tempête nous surprend dans le golfe de Lyon: nos machines sont
-démontées. Notre bâtiment, ballotté par les vents pendant neuf jours,
-est enfin jeté sur les côtes d’Espagne. Nous parvenons à nous diriger
-sur le port de Barcelone; mais les autorités nous en refusent l’entrée,
-parce que nous n’avons pas de passeports pour l’Espagne. Nous côtoyons,
-par un temps épouvantable, cette terre inhospitalière et nous gagnons
-enfin Rosas, petit port, dans lequel nous nous mettons à l’abri de la
-tourmente.</p>
-
-<p>Je quitte alors le bateau, et je traverse les Pyrénées en tartane. Un
-ouragan, résultat de la tempête sur mer, menace à chaque instant de nous
-précipiter dans des fondrières. Nous atteignons heureusement la France,
-puis Marseille, où je dois acquitter une promesse faite, lors mon
-premier passage, aux directeurs du Grand-Théâtre.<a name="page_402" id="page_402"></a></p>
-
-<p>Je fus en vérité bien dédommagé des tourments et des fatigues de mon
-voyage. Les Marseillais se montrèrent envers moi d’une bienveillance si
-grande, que ces dernières représentations resteront toujours dans mon
-souvenir comme les plus applaudies que j’aie jamais données. Je ne
-pouvais faire plus solennellement mes adieux d’artiste au public. Je me
-hâtai de retourner à Saint-Gervais.</p>
-
-<h2>CONCLUSION.</h2>
-
-<p>Je puis en terminant cet ouvrage répéter ce que je disais au
-commencement de ce chapitre: «Me voilà donc arrivé au but de toutes mes
-espérances!» Mais cette fois, s’il plaît à Dieu, comme disait mon guide
-Mohammed, aucune tentation ne viendra désormais modifier mes plans de
-félicité. J’espère longtemps encore (toujours s’il plaît à Dieu), jouir
-de cette douce et paisible existence que j’avais à peine goûtée, lorsque
-l’ambition et la curiosité m’ont conduit en Algérie.</p>
-
-<p>Rentré chez moi, j’ai installé dans mon cabinet de travail les
-instruments de mes séances, mes fidèles compagnons, je dirais presque
-mes vieux amis. Je vais maintenant m’abandonner tout entier à mon goût,
-à ma passion pour les applications de l’électricité à la mécanique.</p>
-
-<p>Qu’on ne croie pas cependant que, pour cela, je renie l’art auquel je
-dois tant de jouissances! Loin de moi cette pensée; plus que jamais je
-suis fier de l’avoir cultivé, puisque c’est à lui seul que je dois le
-bonheur de me livrer à mes nouvelles études. Du reste, je m’en éloigne
-peut-être moins qu’on ne serait tenté de le croire; il y a longtemps que
-je fais des applications de l’électricité à la mécanique et je dois
-avouer, si déjà mes lecteurs ne l’ont deviné, que l’électricité a joué
-un rôle important dans plusieurs de mes expériences. En réalité, mes
-travaux d’aujourd’hui ne diffèrent<a name="page_403" id="page_403"></a> de ceux d’autrefois que par la
-forme; ce sont toujours des prestiges.</p>
-
-<p>Un reste d’amour pour mon ancienne profession d’horloger m’a fait
-choisir les instruments chronométro-électriques pour but de mes travaux.
-J’ai adopté pour programme: <i>Populariser les horloges électriques en les
-rendant aussi simples et aussi précises que possible</i>. Et comme l’art
-suppose toujours un idéal que l’artiste cherche à réaliser, je rêve déjà
-ce jour où un réseau de fils électriques partant d’un régulateur unique,
-rayonnera sur la France entière et portera l’heure précise dans les plus
-importantes cités comme dans les plus modestes villages.</p>
-
-<p>En attendant, dévoué à la cause du progrès, je travaille incessamment
-avec l’espoir que mes modestes découvertes seront de quelque utilité
-dans la solution de cet important problême.</p>
-
-<p>Voici quelques-uns des résultats que j’ai obtenus jusqu’à ce jour:</p>
-
-<div class="blockquot"><p class="c"><span class="smcap">NOUVELLES APPLICATIONS DE L’ÉLECTRICITÉ A LA MÉCANIQUE.</span></p>
-
-<p class="hang">1º Appareil pour le transport d’un courant électrique et la
-reproduction successive, à l’aide de ce même courant, d’un nombre
-quelconque d’effets mécaniques.</p>
-
-<p class="hang">2º Appareil contrôleur et distributeur des courants électriques
-pouvant obvier aux arrêts des courants formant un long circuit.</p>
-
-<p class="hang">3º Régulateur électrique sans aucun rouage, à l’abri de toute
-influence des variations des courants électriques.</p>
-
-<p class="hang">4º Pendule électrique populaire, marchant par un petit élément
-<i>Daniel</i>, et pouvant conduire, sans augmentation de dépense
-d’électricité, un cadran de deux mètres de diamètre.</p>
-
-<p class="hang">5º Sonnerie électrique sans aucun rouage, pouvant être conduite à
-quelque distance que ce soit par la pendule électrique ci-dessus.</p>
-
-<p class="hang">6º Cadran électrique pour clocher ou autre monument, marchant sans
-le secours d’horloge-type. Ce cadran, le premier de ce<a name="page_404" id="page_404"></a> genre, a
-été placé au fronton de l’Hôtel-de-Ville de Blois, auquel j’en ai
-fait hommage. Il marche, depuis dix ans, avec la plus grande
-régularité.</p>
-
-<p class="hang">7º Nouvelle disposition électrique servant à supprimer
-automatiquement, pendant la nuit, un courant électrique et à le
-rétablir pendant le jour. Ce système produit une économie de moitié
-et peut s’appliquer aux cadrans qui ne sont pas éclairés, la nuit.</p>
-
-<p class="hang">8º Pile de Smee, ne plongeant dans le liquide que lorsque son
-courant est nécessaire à une action mécanique, et se relevant
-aussitôt qu’elle ne doit plus fonctionner.</p>
-
-<p class="hang">9º Nouvelle sonnerie pour les grosses cloches, conduite par la
-petite pendule nº 4.</p>
-
-<p class="hang">10º <i>Répartiteur électrique</i>, à l’aide duquel on peut centupler une
-attraction magnétique. Cet appareil a été présenté à l’Académie en
-1856 (Rapporteur, M. Desprez).</p></div>
-
-<p>Voici comment, dans le <i>Cosmos</i>, t. 8, p. 330, s’exprime l’abbé Moigno
-sur cette invention, après en avoir fait la description: «En résumé, le
-<i>répartiteur</i>, si petit et si humble en apparence, est l’une des grandes
-nouveautés de l’Exposition universelle de 1855.</p>
-
-<p>«Au point de vue de la mécanique, c’est un organe entièrement nouveau,
-qui sera bientôt appliqué de mille manières différentes, à mille usages,
-et qui rendra d’innombrables services. Au point de vue de la physique et
-des applications de l’électricité, c’est une découverte immense. M.
-Robert-Houdin, dont les forces sont centuplées par son <i>répartiteur</i>,
-est seul aujourd’hui en mesure de résoudre le plus grand des problèmes à
-l’ordre du jour, de réaliser enfin le moteur électrique<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, etc., etc.»</p>
-
-<p>Ma séance est terminée (il faut se rappeler que c’est sous ce titre que
-j’ai présenté mon récit); j’ai toutefois l’espoir de la reprendre<a name="page_405" id="page_405"></a>
-bientôt. Il me reste encore tant de petits et de grands mystères à
-dévoiler! La prestidigitation est une immense carrière que la curiosité
-peut longtemps exploiter. Je ne prends donc point congé du public, ou
-pour mieux dire, du lecteur, car, sous cette seconde forme de
-représentation que j’ai adoptée, mes adieux ne seront définitifs que
-lorsque j’aurai épuisé tout ce qui peut être dit sur les
-<i>prestidigitateurs</i> et la <i>prestidigitation</i>; ces deux mots serviront de
-titre à l’ouvrage qui fera suite à mes <i>Confidences</i>.<a name="page_406" id="page_406"></a></p>
-
-<h2><a name="UN_COURS_DE_MIRACLES" id="UN_COURS_DE_MIRACLES"></a>UN COURS DE MIRACLES.</h2>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.<br /></span>
-<span class="i0">Le vraisemblable peut aussi n’être pas vrai.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>On a dit des Augures qu’ils ne pouvaient se regarder sans rire.&mdash;Il en
-serait de même des Aïssaoua si le sang musulman ne coulait pas dans
-leurs veines. Toutefois il n’est pas un seul d’entre eux qui se fasse
-illusion sur la nature des prétendus miracles exécutés par ses
-confrères; mais tous se prêtent la main pour l’exécution de leurs
-prestiges, comme le ferait une troupe de faiseurs de tours dont le
-Mokaddem serait l’impresario.</p>
-
-<p>Leur troupe est divisée par spécialités de même que dans les spectacles
-forains: tel fait un tour de force qui ne peut en faire un autre, et
-l’on cite même de premiers sujets dont les miracles sont bien moins
-étonnants que ceux de certains acteurs du second ou du troisième ordre.</p>
-
-<p>Lors même qu’on ne pourrait expliquer leurs prétendues merveilles, une
-simple réflexion devrait en détruire le prestige. Les Aïssaoua se disent
-incombustibles; qu’ils viennent donc franchement prier un des assistants
-de leur appliquer le fer rouge sur la joue ou sur toute autre partie du
-corps! Ils se prétendent invulnérables;<a name="page_407" id="page_407"></a> qu’ils invitent quelques
-zouaves à leur passer leur sabre au travers du corps. Après un tel
-spectacle, les plus incrédules se prosterneront devant eux.</p>
-
-<p>Ah! si j’étais incombustible et invulnérable, comme je me donnerais la
-satisfaction d’en offrir une preuve irréfragable! Je me ferais mettre à
-la broche devant une fournaise ardente, et, pendant que je rôtirais,
-j’occuperais mes loisirs à manger une salade de verre pilé, assaisonnée
-d’huile.... de vitriol<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. Ce serait un spectacle à faire courir le
-monde entier et à le convertir à ma propre religion.</p>
-
-<p>Mais les Aïssaoua ont des raisons pour être prudents dans l’exécution de
-leurs tours, ainsi que je vais le prouver. Leurs principaux mires sont
-les suivants:</p>
-
-<p>1º S’enfoncer un poignard dans la joue;</p>
-
-<p>2º Manger des feuilles de figuier de Barbarie;</p>
-
-<p>3º Se mettre le ventre sur le côté tranchant d’un sabre;</p>
-
-<p>4º Jouer avec des serpents;</p>
-
-<p>5º Se frapper le bras, en faire jaillir du sang, et le guérir
-instantanément;</p>
-
-<p>6º Manger du verre pilé;</p>
-
-<p>7º Avaler des cailloux, des tessons de bouteille, etc.;</p>
-
-<p>8º Marcher sur du fer rouge, et se passer la langue sur une plaque
-rougie à blanc.</p>
-
-<p>Commençons par le tour le plus simple, qui consiste à s’enfoncer un
-poignard dans la joue.</p>
-
-<p>L’Arabe qui fit ce tour me tournait le dos; je pus donc m’approcher très
-près de lui et distinguer comment il s’y prenait. Il appuya sur sa joue
-le bout d’un poignard dont la pointe était aussi émoussée et arrondie
-que celle d’un couteau à papier. La peau, au lieu de se percer,
-s’enfonça de trois centimètres environ entre les dents molaires, qui
-étaient entrouvertes, absolument comme le ferait une feuille de
-caoutchouc.</p>
-
-<p>Ce tour réussit particulièrement aux personnes maigres et âgées,<a name="page_408" id="page_408"></a> parce
-que chez elles la peau des joues est très élastique. Or l’Aïssaoua
-remplissait en tous points ces conditions.</p>
-
-<p>L’Arabe qui mangea les feuilles de figuiers de Barbarie ne nous les
-donna pas à visiter. Je dois croire qu’elles étaient préparées de
-manière à ne pouvoir le blesser; autrement il n’aurait pas négligé ce
-point important qui pouvait doubler le prestige. Mais, quand même il les
-eût montrées, cet homme faisait tant d’évolutions inutiles qu’il lui eût
-été très facile de les changer contre d’autres feuilles inoffensives.
-C’eût été alors un escamotage de quinzième force.</p>
-
-<p>Dans l’expérience suivante, deux Arabes tiennent un sabre, l’un par la
-poignée, l’autre par la pointe; un troisième arrive, relève ses
-vêtements de manière à laisser l’abdomen complètement nu, et se couche à
-plat ventre sur le côté affilé de l’arme, puis un quatrième monte sur le
-dos de celui-ci, et semble peser sur lui de tout le poids de son corps.</p>
-
-<p>L’artifice de ce tour est très facile à expliquer.</p>
-
-<p>On ne montre point au public que le sabre soit bien affilé; rien ne
-prouve que le tranchant en soit plus coupant que le dos, bien que
-l’Arabe qui le tient par la pointe affecte de l’envelopper soigneusement
-d’un foulard, imitant en cela les jongleurs qui feignent de s’être
-coupés au doigt avec un des poignards dont ils doivent se servir pour
-jongler.</p>
-
-<p>D’ailleurs, dans l’exécution de son tour, l’<i>invulnérable</i> tourne le dos
-au public. Il sait le parti qu’il peut tirer de cette circonstance;
-aussi, au moment où il va pour se placer sur le sabre, ramène-t-il
-adroitement sur son ventre la partie de son vêtement qu’il avait
-écartée. Enfin, lorsque le quatrième acteur monte sur son dos, ce
-dernier appuie ses mains sur les épaules de deux Arabes qui tiennent le
-sabre. Ces derniers sont debout comme pour maintenir son équilibre, mais
-en réalité ils supportent tout le poids de son corps. Il ne s’agit donc
-dans ce tour que d’avoir le ventre plus ou moins pressé, et
-j’expliquerai un peu plus loin que cela peut se faire sans aucun mal ni
-danger.<a name="page_409" id="page_409"></a></p>
-
-<p>Quant aux Aïssaoua qui mettent la main dans un sac rempli de serpents et
-qui jouent avec ces reptiles, je m’en rapporte au jugement du colonel de
-Neveu. Voici ce qu’il en dit dans l’ouvrage que j’ai déjà cité:</p>
-
-<p>«Nous avons souvent poussé la curiosité et l’incrédulité jusqu’à faire
-venir chez nous des Aïssaoua avec leur ménagerie. Tous les animaux
-qu’ils nous désignaient comme des vipères (<i>lefà</i>) n’étaient que
-d’innocentes couleuvres (<i>hanech</i>); lorsque nous leur proposions de
-mettre la main dans le sac qui contenait leurs animaux, ils se hâtaient
-de se retirer, convaincus que nous n’étions pas dupe de leurs fraudes.»</p>
-
-<p>J’ajouterai que ces serpents, fussent-ils même d’une espèce dangereuse,
-on pourrait leur avoir arraché les dents pour n’en plus rien redouter.</p>
-
-<p>Ce qui viendrait à l’appui de cette assertion, c’est que ces animaux ne
-font aucune blessure lorsqu’ils mordent.</p>
-
-<p>Je n’ai pas vu exécuter le tour qui consiste à se frapper le bras et à
-en faire sortir du sang; mais il me semble qu’une petite éponge imbibée
-de rouge et cachée dans la main qui frappe, suffirait pour accomplir le
-prodige. En essuyant le bras, la blessure se trouve naturellement
-guérie.</p>
-
-<p>Étant jeune, j’ai souvent fait sortir du vin d’un couteau ou de mon
-doigt, en pressant une petite éponge, imbibée de ce liquide, que je
-tenais cachée.</p>
-
-<p>J’avais vu plusieurs fois des étourdis broyer des verres à liqueur entre
-leurs dents sans se blesser; mais jamais aucun d’eux n’en avait mangé
-les fragments. Il m’était donc assez difficile d’expliquer ce tour des
-Aïssaoua, lorsque sur un renseignement qui me fut donné par un médecin
-de mes amis, je trouvai dans le <i>Dictionnaire des Sciences médicales</i>,
-année 1810, nº 1143, une thèse soutenue par le docteur Lesauvage, sur
-l’innocuité du verre pilé.</p>
-
-<p>Ce savant, après avoir cité quelques exemples de gens auxquels il avait
-vu manger du verre, rapporte ainsi différentes expériences qu’il fit sur
-des animaux.<a name="page_410" id="page_410"></a></p>
-
-<p>«Après avoir soumis un grand nombre de chiens, de chats et de rats au
-régime du verre pilé, dont les fragments avaient deux ou trois lignes de
-longueur, aucun de ces animaux ne fut malade et grand nombre d’entre eux
-ayant été ouverts, l’on ne trouva aucune lésion dans toute la longueur
-du canal alimentaire. Bien convaincu, d’ailleurs, de l’innocuité du
-verre avalé, je me déterminai à en prendre moi-même en présence de mon
-collègue M. Cayal, du professeur Lallemand et de plusieurs autres
-personnes. Je répétai plusieurs fois l’expérience et je n’en éprouvai
-jamais la moindre sensation douloureuse.»</p>
-
-<p>Ces renseignements authentiques auraient dû me suffire; cependant, je
-voulus aussi voir de mes yeux ce singulier phénomène. Je fis alors
-manger à l’un des chats de la maison une énorme boulette de viande
-assaisonnée de moitié de verre pilé. L’animal l’avala avec infiniment de
-plaisir jusqu’à la dernière bribe, et sembla regretter la fin de ce mets
-succulent. On croyait le chat perdu, et l’on déplorait déjà ma barbarie,
-lorsqu’on le vit arriver le lendemain, dispos et bien portant, et
-flairant encore l’endroit où, la veille, il avait fait son repas.</p>
-
-<p>Depuis cette époque, si je veux régaler un ami de ce spectacle, je
-régale également mes trois chats sans distinction, pour ne pas exciter
-de jalousie parmi eux.</p>
-
-<p>Je fus assez longtemps, je l’avoue, avant de me décider à faire sur
-moi-même l’expérience du docteur Lesauvage; je n’y voyais aucune
-nécessité. Pourtant, un jour, en présence d’un ami, je fis cette
-bravade, si c’en est une; j’avalai aussi ma petite boulette; seulement
-j’eus soin d’y mettre du verre plus fin que celui que je donnais à mes
-chats. Je ne sais si c’est un effet de mon imagination, mais il me
-sembla qu’au dîner je mangeais avec un plaisir inaccoutumé; le devais-je
-au verre pilé? En tout cas, ce serait un procédé assez bizarre pour
-s’ouvrir l’appétit.</p>
-
-<p>Quand il s’agissait d’avaler des tessons de bouteille et des cailloux,
-l’Aïssaoua, chargé de ce tour, les mettait réellement dans sa bouche:
-mais je crois pouvoir affirmer qu’il s’en débarrassait au<a name="page_411" id="page_411"></a> moment où il
-se mettait la tête sous les plis du burnous du Mokaddem. Du reste, les
-eût-il avalés, qu’il n’eût rien fait d’extraordinaire, comparativement à
-ce que faisait, en France, il y a une trentaine d’années, un
-saltimbanque, surnommé l’<i>avaleur de sabres</i>.</p>
-
-<p>Cet homme, qui donnait ses séances sur la place publique, rejetait sa
-tête en arrière de manière à présenter une ligne droite, et s’enfonçait
-réellement dans l’œsophage un sabre dont la poignée seule restait à
-l’ouverture de la bouche.</p>
-
-<p>Il avalait aussi un œuf sans le casser, ou bien encore des clous et
-des cailloux, qu’il faisait ensuite résonner en se frappant l’estomac
-avec le poing.</p>
-
-<p>Ces tours de force étaient le résultat d’une disposition phénoménale de
-l’œsophage chez le saltimbanque. Mais s’il avait vécu au milieu des
-Aïssaoua, n’eût-il pas été à coup sûr le premier sujet de la troupe?</p>
-
-<p>Qu’auraient donc dit les Arabes s’ils avaient vu aussi cet autre
-bateleur qui se passait à travers le corps le premier sabre venu qu’on
-lui présentait, et qui, lorsqu’il était embroché, enfonçait encore la
-lame d’un couteau jusqu’au manche dans chacune de ses narines? J’ai été
-témoin du fait et d’autres ont pu l’être comme moi.</p>
-
-<p>Ce tour était si effrayant de réalité, que le public ému en le voyant,
-criait: assez! assez! suppliant l’individu de cesser. Celui-ci, sans
-s’inquiéter de ces cris, répondait en parlant affreusement du nez que
-<i>ça de dui faisait bas de bad</i>, et chantait avec ce singulier accent la
-romance de <i>Fleuve du Tage</i>, qu’il accompagnait sur la guitare.</p>
-
-<p>Je ne pus supporter la vue de ce spectacle, et je détournai la tête avec
-horreur, lorsque retirant le sabre, le troubadour enchifrené fit
-remarquer qu’il était empreint de sang.</p>
-
-<p>Cependant en y réfléchissant, je compris que cet homme ne pouvait
-véritablement pas se percer ainsi impunément le ventre, et qu’il devait
-y avoir là-dessous un truc que je n’apercevais pas.</p>
-
-<p>Mon amour pour le merveilleux me donna le désir de le connaître;<a name="page_412" id="page_412"></a> je
-m’adressai à l’<i>invulnérable</i>, et, moyennant quelque argent, et la
-promesse que je n’en ferais pas usage, il me livra son secret.</p>
-
-<p>Je puis à mon tour le communiquer au public sans avoir besoin d’exiger
-de lui la même promesse. Le truc est du reste assez ingénieux.</p>
-
-<p>Le faiseur de tours était très maigre, particularité indispensable pour
-la réussite du prestige. Il se serrait fortement le ventre avec une
-ceinture étroite, et voici ce qui arrivait. La colonne vertébrale ne
-pouvant pas fléchir, servait de point d’appui; les intestins seuls
-pliaient et rentraient à peu près de moitié. Le saltimbanque remplaçait
-alors la partie comprimée par un ventre de carton qui le remettait dans
-son embonpoint normal, et le tout bien sanglé sous un vêtement de tricot
-couleur de chair semblait faire partie du corps. De chaque côté,
-au-dessus des hanches, deux rosettes de ruban cachaient les ouvertures
-par lesquelles devait entrer et sortir la pointe du sabre. A ces
-ouvertures aboutissait une sorte de fourreau qui conduisait avec sûreté
-l’arme d’un bout l’autre. Pour simuler le sang, une éponge imprégnée de
-couleur rouge se trouvait au milieu du fourreau. Quant aux couteaux dans
-le nez, c’était une réalité. L’<i>invulnérable</i> était très camard, ce qui
-lui permettait, pour l’introduction des couteaux, d’élever les
-cartillages du nez jusqu’à la hauteur des fosses nasales.</p>
-
-<p>J’avais d’assez bonnes qualités physiques pour faire le tour du sabre,
-mais aucune pour celui des couteaux. Je n’essayai point le premier, et
-bien moins encore le second.</p>
-
-<p>Du reste, je me suis amusé moi-même, dans ma jeunesse, à faire deux
-miracles qui pourront être utiles aux Aïssaoua, s’ils viennent jamais à
-en avoir connaissance. Je vais les expliquer ici:</p>
-
-<p>Le pédicure Maous, qui m’avait montré à jongler, m’avait également
-enseigné un tour très curieux, qui consiste à se fourrer dans l’œil
-droit un petit clou que l’on fait ensuite passer à travers les chairs
-dans l’œil gauche, puis dans la bouche, et enfin revenir dans
-l’œil droit.<a name="page_413" id="page_413"></a></p>
-
-<p>Que l’on juge à quel point j’avais le feu sacré du sortilége, puisque
-j’eus le courage de m’exercer à ce tour, que je trouvais ravissant!</p>
-
-<p>Une circonstance assez désagréable vint cependant m’ôter mes illusions
-sur l’effet produit par ce prestige.</p>
-
-<p>J’allais quelquefois passer la soirée chez une dame qui avait deux
-filles, pour l’amusement desquelles elle donnait souvent de petites
-fêtes. Je crus ne pouvoir pas mieux choisir le lieu de ma première
-représentation, et je demandai la permission de présenter un talent de
-société d’un genre tout nouveau. On y consentit avec plaisir, et l’on
-fit cercle autour de moi.</p>
-
-<p>&mdash;Mesdames, dis-je avec une certaine emphase, je suis invulnérable; pour
-vous en donner la preuve, je pourrais me transpercer d’un poignard, d’un
-couteau ou de tout autre instrument tranchant; mais je craindrais que la
-vue du sang ne vous fît une trop grande impression. Je vais vous donner
-une autre preuve de mon pouvoir surnaturel. Et j’exécutai mon fameux
-tour <i>du clou dans l’œil</i>.</p>
-
-<p>L’effet de cette scène ne fut pas tel que je m’y attendais; l’opération
-était à peine terminée qu’une des demoiselles de la maison, sous
-l’émotion qu’elle éprouva, se trouva mal et tomba sans connaissance. La
-soirée fut troublée, comme on le pense bien, et craignant quelques
-récriminations, je m’esquivai sans mot dire, jurant qu’on ne me
-prendrait plus à de semblables exhibitions.</p>
-
-<p>Voici toutefois l’explication du tour:</p>
-
-<p>On peut, sans la moindre sensation douloureuse, introduire dans le coin
-de l’œil, près du réservoir lacrymal, entre la paupière inférieure et
-le globe, un petit clou cylindrique en plomb ou en argent, d’une
-longueur d’un centimètre et demi environ sur deux à trois millimètres de
-diamètre; et chose bizarre, une fois ce morceau de métal introduit, on
-ne s’aperçoit pas le moins du monde de sa présence. Pour le faire
-sortir, il suffit de presser avec le bout du doigt en remontant vers le
-coin de l’œil.</p>
-
-<p>Veut-on ajouter du prestige à l’expérience, on s’y prend de la manière
-suivante:<a name="page_414" id="page_414"></a></p>
-
-<p>On met secrètement à l’avance un de ces petits clous dans l’œil
-gauche et un autre dans la bouche. Cette préparation faite, on se
-présente pour exécuter le tour.</p>
-
-<p>On introduit alors ostensiblement un clou dans l’œil droit, puis, en
-pressant sur la chair avec le bout du doigt, on feint de le faire passer
-à travers la naissance du nez dans l’œil gauche, d’où l’on retire
-celui qui y a été mis secrètement à l’avance. On remet ensuite ce
-dernier dans le même œil, et en jouant la même comédie, le clou
-semble passer successivement dans la bouche, d’où l’on sort celui qui y
-avait été mis, puis dans l’œil droit d’où l’on retire celui qui y
-avait été primitivement introduit.</p>
-
-<p>Cela fait, on va à l’écart se débarrasser du clou qui reste dans
-l’œil gauche.</p>
-
-<p>Mais revenons au dernier tour des Aïssaoua, qui consiste à marcher sur
-un fer rouge, et à se passer la langue sur une plaque rougie à blanc.</p>
-
-<p>L’Aïssaoua qui marche sur du fer rouge ne fait rien de surprenant, si
-l’on considère les conditions dans lesquelles ce tour est exécuté.</p>
-
-<p>Il passe vivement le talon en glissant sur le fer. Or, les Arabes de
-basse classe qui marchent tous sans chaussure, ont le dessous du pied
-aussi dur que le sabot d’un cheval; cette partie cornée seule grille
-sans occasionner la moindre douleur.</p>
-
-<p>Et d’ailleurs, le hasard ne peut-il pas avoir enseigné aux Aïssaoua
-certaines précautions qui étaient connues de plus d’un jongleur
-européen, avant que le docteur Sementini n’en constatât l’emploi et ne
-les révélât au public? Ceci nous servira à expliquer de la manière la
-plus simple le tour le plus intéressant des prestidigitateurs arabes,
-celui qu’on regarde comme le plus étonnant, le plus merveilleux,
-l’application de la langue sur un fer rouge.</p>
-
-<p>Citons d’abord quelques <i>hauts faits</i> de nos faiseurs de tours, et l’on
-pourra juger que, même sous le rapport du merveilleux, les sectaires
-d’Aïssa sont bien en arrière dans leurs prétendus miracles.</p>
-
-<p>Au mois de février 1677, un Anglais, nommé Richardson, vint à<a name="page_415" id="page_415"></a> Paris et
-y donna des représentations très curieuses, qui prouvaient, disait-il,
-son incombustibilité.</p>
-
-<p>On le vit faire rôtir un morceau de viande sur sa langue, allumer un
-charbon dans sa bouche avec un soufflet, empoigner une barre de fer
-rouge avec la main ou la tenir entre ses dents.</p>
-
-<p>Le valet de cet Anglais publia le secret de son maître, et on peut le
-voir dans le <i>Journal des Savants</i> (1677, première édition, page 41, et
-deuxième édition, 1860, pages 24, 147, 252).</p>
-
-<p>En 1809, un Espagnol nommé Léonetto, se montra à Paris. Il maniait aussi
-impunément une barre de fer rouge, la passait sur ses cheveux, mettait
-les talons dessus, buvait de l’huile bouillante, plongeait ses doigts
-dans du plomb fondu, en mettait un peu sur sa langue, après quoi il
-portait un fer rouge sur cet organe.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Cet homme extraordinaire fixa l’attention du professeur Sementini, qui
-dès lors s’attacha à l’étudier.</p>
-
-<p>Ce savant remarqua que la langue de l’<i>incombustible</i> était recouverte
-d’une couche grisâtre; cette découverte le porta à tenter quelques
-essais sur lui-même. Il découvrit qu’une friction faite avec une
-solution d’alun, évaporée jusqu’à ce qu’elle devînt spongieuse, rendait
-la peau insensible à l’action de la chaleur du fer rouge; il frotta de
-plus avec du savon les parties du corps rendues insensibles, et elles
-devinrent inattaquables à ce point que les poils mêmes n’étaient pas
-brûlés.</p>
-
-<p>Satisfait de ces recherches, le physicien enduisit sa langue de savon et
-d’une solution d’alun, et le fer rouge ne lui fit éprouver aucune
-sensation.</p>
-
-<p>La langue ainsi préparée pouvait recevoir de l’huile bouillante, qui se
-refroidissait et pouvait ensuite être avalée.</p>
-
-<p>M. Sementini reconnut également que le plomb fondu dont se servait
-Leonetto n’était autre que le métal d’Arcet, fusible à la température de
-l’eau bouillante<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>. (Voir pour plus de détails la<a name="page_416" id="page_416"></a> Notice historique
-de M. Julia de Fontenelle, page 161, <i>Manuel des Sorciers</i>, Roret.)</p>
-
-<p>On pourrait trouver dans ces manipulations une explication satisfaisante
-de la prétendue incombustibilité des Aïssaoua; toutefois, je vais citer
-encore un fait qui m’est personnel et dont on tirera cette conséquence,
-qu’il n’est pas nécessaire d’être inspiré d’Allah ou d’Aïssa pour jouer
-avec des métaux incandescents.</p>
-
-<p>Lisant un jour le <i>Cosmos</i>, revue scientifique, j’y vis le compte rendu
-d’un ouvrage intitulé: <i>Etude sur les corps à l’état sphéroïdal</i>, par M.
-Boutigny (d’Evreux). Le rédacteur de ce journal, M. l’abbé Moigno,
-citait quelques passages les plus intéressants de l’ouvrage, parmi
-lesquels était le fait suivant:</p>
-
-<p>«Cowlet ayant pris l’initiative, nous avons coupé (c’est M. Boutigny qui
-parle) les jets de fonte avec les doigts. Nous avons plongé les mains
-dans les moules et dans les creusets remplis de la fonte qui venait de
-couler d’un <i>Wilkinson</i>, et dont le rayonnement était insupportable,
-même à une grande distance. Nous avons varié les expériences pendant
-plus de deux heures. M<sup>me</sup> Cowlet, qui y assistait, permit à sa fille,
-enfant de huit à dix ans, de mettre la main dans un creuset plein de
-fonte incandescente; cet essai fut fait impunément.»</p>
-
-<p>Vu le caractère du savant abbé et celui du célèbre physicien, auteur de
-l’ouvrage, il n’était pas permis de douter; cependant, je dois le dire,
-ce fait me paraissait tellement impossible, que mon esprit se refusait à
-l’accepter, et pour croire, ainsi que saint Thomas, je voulais voir.</p>
-
-<p>Je me décidai à aller trouver M. Boutigny; je lui fis part de mon désir
-de voir une expérience aussi intéressante, en omettant toutefois
-d’exprimer le moindre doute sur sa réussite.</p>
-
-<p>Le savant m’accueillit avec bonté, et me proposa de répéter le phénomène
-devant moi, et de me faire laver les mains dans de la fonte
-incandescente.</p>
-
-<p>La proposition était attrayante, scientifiquement parlant; mais, d’un
-autre côté, j’avais bien quelques craintes que le lecteur appréciera,<a name="page_417" id="page_417"></a>
-je le pense. Il y allait, en cas d’erreur, de la carbonisation de mes
-deux mains, pour lesquelles je devais avoir d’autant plus de soins
-qu’elles avaient été pour moi des instruments précieux. J’hésitai donc à
-répondre.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous n’avez pas confiance en moi, me dit M. Boutigny?</p>
-
-<p>&mdash;Si, Monsieur, si, j’ai beaucoup de confiance, mais...</p>
-
-<p>&mdash;Mais.... vous avez peur, avouez-le, interrompit en riant le physicien.
-Eh bien! pour vous tranquilliser, je tâterai la température du liquide
-avant que vous n’y plongiez les mains.</p>
-
-<p>&mdash;Et quel est donc à peu près le degré de température de la fonte
-liquide?</p>
-
-<p>&mdash;Seize cents degrés environ.</p>
-
-<p>&mdash;Seize cents degrés! m’écriai-je, que cette expérience doit être belle!
-Je me décide.</p>
-
-<p>Au jour indiqué par M. Boutigny, nous nous rendîmes à la Villette, à la
-fonderie de M. Davidson, auquel il avait demandé l’autorisation de faire
-son expérience.</p>
-
-<p>En entrant dans ce vaste établissement, je fus vivement impressionné. Le
-bruit infernal produit par les immenses souffleries; les flammes
-s’échappant des fourneaux; des laves étincelantes transportées par de
-puissantes machines et coulant à flots dans d’immenses creusets; des
-ouvriers secs et nerveux, noircis par la fumée et le charbon; tout cet
-ensemble enfin d’hommes et de choses présentait un aspect fantastique et
-solennel.</p>
-
-<p>Le chef d’atelier vint à nous et nous indiqua le fourneau, vers lequel
-nous devions nous diriger pour notre expérience.</p>
-
-<p>En attendant qu’on donnât passage au jet de fonte, nous restâmes
-quelques instants debout et silencieux près de la fournaise, puis nous
-entamâmes la conversation suivante qui, certes, n’était pas propre à me
-rassurer.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que ce soit vous, me dit M. Boutigny, pour que je répète cette
-expérience que je n’aime point faire. Je vous avoue que, bien que je
-sois sûr du résultat, j’éprouve toujours une émotion dont je ne puis me
-défendre.<a name="page_418" id="page_418"></a></p>
-
-<p>&mdash;S’il en est ainsi, répondis-je, allons-nous en; je vous crois sur
-parole.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non; je tiens à vous montrer ce curieux phénomène. Ah ça! ajouta
-le savant physicien, voyons vos mains.</p>
-
-<p>Il les prit dans les siennes.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! dit-il, elles sont bien sèches pour notre expérience<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, c’est dangereux?</p>
-
-<p>&mdash;Cela pourrait l’être.</p>
-
-<p>&mdash;Dans ce cas, sortons d’ici, dis-je en me dirigeant vers la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait maintenant dommage, reprit mon compagnon en me retenant.
-Tenez, trempez vos mains dans ce seau d’eau, essuyez-les bien, et votre
-peau conservera autant d’humidité qu’il est nécessaire<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p>
-
-<p>Il faut savoir que pour la réussite de cette merveilleuse expérience, il
-n’y a d’autre condition à observer que celle d’avoir les mains
-légèrement moites. Je regrette de ne pouvoir donner des explications sur
-le principe du phénomène qui se produit dans cette circonstance, car il
-me faudrait pour cela de longs chapitres. Je renvoie à l’ouvrage de M.
-Boutigny. Il suffira de dire que le métal en fusion est tenu à distance
-de la peau par une force répulsive, qui lui oppose une barrière
-infranchissable.</p>
-
-<p>J’avais à peine terminé d’essuyer mes mains, que sous les coups d’une
-lourde barre de fer, le fourneau s’ouvrit et donna passage à un jet de
-fonte de la grosseur du bras. Des étincelles volèrent de tous côtés,
-comme un feu d’artifice.</p>
-
-<p>&mdash;Attendons quelques instants, dit M. Boutigny, que la fonte<a name="page_419" id="page_419"></a> s’épure;
-il serait peu prudent de faire notre expérience en ce moment.</p>
-
-<p>Cinq minutes après, la source de feu cessa de bouillonner et de lancer
-des scories; elle devint même si limpide et si brillante, qu’elle nous
-brûlait les yeux à la distance de quelques pas.</p>
-
-<p>Tout-à-coup mon compagnon s’approche vivement du fourneau, enfourche en
-quelque sorte le jet métallique, et sans plus de façon, se lave les
-mains avec de la fonte liquide, comme si c’eût été de l’eau tiède.</p>
-
-<p>Je ne ferai pas le brave; j’avoue qu’à cet instant le cœur me battait
-à rompre ma poitrine, et pourtant lorsque M. Boutigny eut terminé sa
-fantastique ablution, je m’avançai à mon tour avec une détermination qui
-attestait une certaine force de volonté. J’imitai les mouvements de mon
-professeur; je <i>barbotai</i> littéralement dans la lave brûlante, et dans
-la joie que m’inspirait cette merveilleuse opération, je pris une
-poignée de fonte que je lançai en l’air, et qui retomba en pluie de feu
-sur le sol.</p>
-
-<p>L’impression que j’éprouvai en touchant ce fer en fusion ne peut être
-comparée qu’à celle que j’aurais ressentie en touchant du velours de
-soie liquide, si je puis m’exprimer ainsi. C’est, du reste, un toucher
-très délicat et très agréable.</p>
-
-<p>Je demande maintenant ce que sont les plaques de fer rouge des Aïssaoua
-auprès de la haute température à laquelle mes mains venaient d’être
-soumises?</p>
-
-<p>Les vieux et les nouveaux miracles des incombustibles se trouvent donc
-expliqués par l’expérience du savant physicien qui, lui, n’a aucune
-prétention aux tours de force, et n’apprécie ces phénomènes qu’en raison
-des lois immuables en vertu desquelles ils s’accomplissent.</p>
-
-<p class="c"><small>FIN.</small><a name="page_420" id="page_420"></a></p>
-
-<h2>
-PROGRAMME GÉNÉRAL<br />
-<br />
-<small><small>DES</small><br />
-<br />
-EXPÉRIENCES INVENTÉES ET EXÉCUTÉES<br />
-<br />
-PENDANT LE COURS DE MES REPRÉSENTATIONS</small></h2>
-
-<p><a name="page_421" id="page_421"></a></p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/illpg_440.jpg" width="471" height="292" alt="" title="" />
-</p>
-
-<p class="cb">LA BOUTEILLE INÉPUISABLE.</p>
-
-<p>Ce tour est un des plus brillants que j’aie jamais exécutés. Il est
-toujours très chaleureusement applaudi.</p>
-
-<p>Je me présente en scène ayant en main une petite bouteille remplie de
-vin de Bordeaux. Je la vide complètement en versant son contenu dans des
-verres et je la rince ensuite avec un peu d’eau, en ayant soin de la
-bien faire égoutter.</p>
-
-<p>Ce préambule terminé, je m’avance au milieu des spectateurs et, tenant
-toujours la bouteille renversée, je leur offre d’en faire sortir toute
-liqueur qu’ils pourront désirer.</p>
-
-<p>Ma proposition est généralement accueillie avec une grande faveur. De
-tous côtés des demandes me sont aussitôt faites par des gens aussi
-désireux de s’assurer de la réalité du tour que de la qualité des
-liqueurs.</p>
-
-<p>Ces liqueurs sont aussitôt fournies que demandées. Il n’en est aucune,
-spiritueuse ou aromatique, de quelque pays qu’elle puisse être, qui ne
-soit versée avec la plus grande libéralité.</p>
-
-<p>La distribution ne se termine que lorsque le spectateur, craignant de ne
-pouvoir consommer tout ce qui sortirait de la bouteille, et trouvant
-aussi que plus il ferait prolonger l’expérience, moins sa raison
-pourrait lui rendre des comptes, se détermine enfin à cesser ses
-demandes.</p>
-
-<p>Pour terminer ce tour d’une manière saisissante, en donnant une preuve
-de la libéralité inépuisable de ma bouteille, je prends un grand verre à
-boire pouvant contenir au moins la moitié du flacon, et je l’emplis
-jusqu’aux bords avec une liqueur qui m’est encore demandée.</p>
-
-<p><i>La Bouteille inépuisable</i> a été représentée pour la première fois à mon
-théâtre le 1<sup>er</sup> décembre 1847.<a name="page_422" id="page_422"></a></p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/illpg_441.jpg" width="346" height="265" alt="" title="" />
-</p>
-
-<p class="cb">L’ORANGER FANTASTIQUE.</p>
-
-<p>Cette pièce mécanique était précédée de plusieurs tours d’escamotage qui
-motivaient son introduction sur la scène.</p>
-
-<p>J’empruntais le mouchoir d’une dame; j’en faisais une boule que je
-mettais à côté d’un œuf, d’un citron et d’une orange rangés sur ma
-table.</p>
-
-<p>Je faisais ensuite passer ces quatre objets les uns dans les autres, et
-lorsqu’enfin ils étaient tous réunis dans l’orange, je me servais de ce
-fruit pour composer une liqueur fantastique.</p>
-
-<p>Pour cela, je pressais l’orange entre mes mains, et je la réduisais de
-grosseur en la montrant de temps à autre sous ses différentes formes, et
-je finissais par en faire une poudre que je faisais passer dans un
-flacon où il y avait de l’esprit de vin.</p>
-
-<p>On m’apportait alors un oranger dépourvu de fleurs et de fruits. Je
-versais dans un petit vase un peu de la liqueur que je venais de
-préparer; j’y mettais le feu; je le plaçais au-dessous de l’arbuste, et
-aussitôt que l’émanation atteignait le feuillage, on le voyait se
-charger de fleurs.</p>
-
-<p>Sur un coup de ma baguette, ces fleurs étaient remplacées par des fruits
-que je distribuais aux spectateurs.</p>
-
-<p>Une seule orange était restée sur l’arbre; je lui ordonnais de s’ouvrir
-en quatre parties, et l’on apercevait à l’intérieur le mouchoir qui
-m’avait été confié. Deux papillons battant des ailes le prenaient par
-les angles et le déployaient en s’élevant en l’air.</p>
-
-<p>Ce tour est de ma création.<a name="page_423" id="page_423"></a></p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/illpg_442.jpg" width="287" height="239" alt="" title="" />
-</p>
-
-<p class="cb">LA PÊCHE MERVEILLEUSE.</p>
-
-<p>On se rappelle le tour chinois intitulé par Philippe: <i>Le Bassin de
-Neptune</i>. J’ai dit que le prestidigitateur du bazar Bonne-Nouvelle, à
-l’exemple des habitants du Céleste-Empire, s’était revêtu d’une robe
-nécessaire à l’exécution du tour. J’ai dit aussi ma répulsion pour tout
-vêtement en dehors de nos usages. Il devait donc sembler impossible de
-me voir jamais reproduire cette merveilleuse expérience, lorsqu’un jour,
-on vit sur mes affiches l’annonce d’un tour intitulé: <i>la Pêche
-miraculeuse</i>.</p>
-
-<p>Ce n’était pas autre chose que le tour chinois que je me proposais
-d’exécuter, mais dans des conditions beaucoup plus difficiles.</p>
-
-<p>J’arrivais en scène ayant en main un pied de guéridon qui se terminait
-par une pointe aiguë. Je le posais devant moi, et près des spectateurs.</p>
-
-<p>Je me saisissais d’un châle que j’étalais en tous sens, et que je
-secouais avec force afin de bien prouver qu’il ne contenait rien.</p>
-
-<p>&mdash;Voici d’abord comment on doit prendre et poser son épervier. Je
-ramassais les plis du châle et je le jetais sur mon épaule. Figurez-vous
-maintenant, Messieurs, que la pointe de ce pied de guéridon soit un
-étang, je sais qu’il faut se faire une grande illusion pour cela, mais
-enfin admettez cette fable pour un instant. Dans cette circonstance, on
-s’approche silencieusement de l’étang, on lance son épervier comme cela
-sur l’endroit où l’on suppose trouver du poisson, on le relève, et l’on
-montre, ainsi que je le fais maintenant, une pêche vraiment
-merveilleuse.</p>
-
-<p>A cet instant, un bocal beaucoup plus grand que celui de Philippe,
-contenant d’énormes poissons rouges, apparaissait en équilibre sur la
-pointe du guéridon, et lorsqu’on voulait l’enlever de cet endroit, il
-était impossible de le bouger de place sans répandre de l’eau.<a name="page_424" id="page_424"></a></p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/illpg_443.jpg" width="367" height="263" alt="" title="" />
-</p>
-
-<p class="cb">LA PENDULE AÉRIENNE.</p>
-
-<p>Parmi les expériences que je présentai au public en 1847, ma pendule fut
-une de celles qui produisirent le plus d’effet, et même maintenant que
-l’on suppose à tort ou à raison que l’électricité y joue un certain
-rôle, on ne peut se dispenser de l’admirer.</p>
-
-<p>Il y a certains spectateurs qui vont aux séances de prestidigitation,
-moins pour jouir des illusions que pour faire parade d’une perspicacité
-très souvent douteuse. Pour ceux-là, l’expérience de la <i>Pendule
-aérienne</i> est vite expliquée: c’est de l’électricité. C’est plutôt fait.</p>
-
-<p>Mais pour l’observateur consciencieux, pour le savant, pour le
-connaisseur enfin, il est très difficile de se prononcer sur ce sujet,
-parce qu’ils savent que pour qu’un effet électro-magnétique se produise,
-il ne suffit pas d’un courant électrique, il faut encore des appareils
-matériels qui représentent un certain volume. Ainsi dans le télégraphe
-même le plus simple, ce sont des roues dentées, un électro-aimant, une
-palette, des leviers, des supports, etc.</p>
-
-<p>Dans ma <i>pendule aérienne</i> on ne voyait rien de tout cela; il n’y avait
-qu’un cadran de cristal transparent, au milieu duquel était une
-aiguille.</p>
-
-<p>Ce cadran était suspendu par de légers cordons et complétement isolé, ce
-qui n’empêchait pas que l’aiguille tournait à droite et à gauche,
-s’arrêtait ou reprenait sa marche à la volonté des spectateurs.</p>
-
-<p>Un timbre également en cristal, suspendu en dessous, sonnait l’heure que
-marquait la pendule, ou bien encore celle qu’on lui désignait. Ces
-objets, avant et après l’expérience, étaient présentés au public pour
-être examinés.</p>
-
-<p>Pour terminer, je remettais à un spectateur un cordon auquel tenait le
-crochet; il y suspendait le timbre et le faisait sonner à son
-commandement.<a name="page_425" id="page_425"></a></p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/illpg_444.jpg" width="361" height="244" alt="" title="" />
-</p>
-
-<p class="cb">LA SECONDE VUE,</p>
-
-<p class="cb">Ou la Clochette Mystérieuse.</p>
-
-<p>L’expérience représentée par la gravure ci-contre est un
-perfectionnement apporté à la <i>Seconde vue</i>, que j’ai décrite au
-commencement de ce volume. Les résultats sont exactement les mêmes; le
-principe seul est changé.</p>
-
-<p>Au lieu de faire à mon fils cette question: «Dites ce que je tiens à la
-main?» à chaque objet qui m’était remis, je frappais un coup sur une
-petite clochette, et malgré cette uniformité du signal, l’enfant
-dépeignait l’objet comme si l’eût eu sous les yeux.</p>
-
-<p>Mais ce qui pouvait intriguer les <i>intrépides scrutateurs</i> de mes
-secrets, c’est que peu d’instants après, je mettais la clochette de
-côté, et bien que j’observasse le silence le plus complet, tous les
-objets présentés n’en étaient pas moins immédiatement désignés par
-l’enfant.</p>
-
-<p>J’imitais aussi certains phénomènes produits par quelques sujets
-magnétisés. Je lui couvrais les yeux d’un épais bandeau, et sans
-prononcer une parole, je lui remettais entre les mains un verre plein
-d’eau; le liquide prenait sous ses lèvres le goût d’un autre liquide
-quelconque sur lequel un spectateur avait fixé sa pensée, quelque
-bizarre que fût ce choix.</p>
-
-<p>Toujours sans que je lui parlasse, je lui faisais porter un bouquet à
-une dame qu’un spectateur avait secrètement désignée, ou bien il
-exécutait un ordre qui m’était confié à voix basse, tel que celui-ci:</p>
-
-<p>Aller prendre une tabatière dans la poche d’une personne désignée; en
-ôter une prise de tabac pour la porter ensuite dans le porte-monnaie
-d’une autre personne.<a name="page_426" id="page_426"></a></p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/illpg_445.jpg" width="297" height="239" alt="" title="" />
-</p>
-
-<p class="cb">LE FOULARD AUX SURPRISES.</p>
-
-<p>Un principe fondamental de la prestidigitation, c’est de produire de
-grands effets avec de petites causes; autrement dit, il faut produire,
-avec de petits objets, des objets d’un gros volume.</p>
-
-<p>Qu’y-a-t-il d’étonnant en effet de faire sortir d’une boîte à double
-fond ce qui peut y être contenu? La difficulté consiste uniquement dans
-l’<i>ingéniosité</i> de l’appareil, et tout le mérite revient à l’ébéniste ou
-au ferblantier qui a fabriqué la boîte.</p>
-
-<p>Mais le <i>foulard aux surprises</i> est un tour qui ne pouvait laisser
-croire à aucune combinaison mécanique, parce que l’instrument qui devait
-produire des objets si volumineux pouvait être réduit à de bien petites
-proportions.</p>
-
-<p>Ce foulard était confié par un spectateur. Aussitôt que je l’avais entre
-les mains, je le pressais, l’étirais et le retournais en tous sens pour
-prouver qu’il ne contenait rien, puis, le prenant par le milieu, je le
-secouais et j’en faisais sortir un plumet. En retournant le foulard du
-côté opposé, j’en retirais un second, un troisième, un quatrième plumet
-et jusqu’à un panache de tambour-major. Enfin une véritable pluie de
-plumets venait couvrir la scène.</p>
-
-<p>Ces subtilités étaient le préambule d’un tour beaucoup plus surprenant
-encore, et qu’on pourrait appeler à plusieurs titres le bouquet de
-l’expérience.</p>
-
-<p>Je m’approchais des spectateurs, et après avoir une dernière fois bien
-secoué et retourné le foulard de tous côtés, j’en faisais sortir une
-énorme corbeille de fleurs que je distribuais aux dames.</p>
-
-<p>Ce tour faisait partie des expériences annoncées sur ma première
-affiche.<a name="page_427" id="page_427"></a></p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/illpg_446.jpg" width="353" height="245" alt="" title="" />
-</p>
-
-<p class="cb">LA SUSPENSION ÉTHÉRÉENNE.</p>
-
-<p>Dans l’année 1847, on se le rappelle, il n’était question que de l’éther
-et de ses merveilleuses applications. J’eus alors l’idée d’user à mon
-profit l’engouement du public pour en faire un à-propos qui eut un
-succès prodigieux.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, disais-je avec le sérieux d’un professeur de la Sorbonne,
-je viens de découvrir dans l’éther une nouvelle propriété merveilleuse.</p>
-
-<p>Lorsque cette liqueur est à son plus haut degré de concentration, si on
-la fait respirer à un être vivant, le corps du patient devient en peu
-d’instants aussi léger qu’un ballon.</p>
-
-<p>Cette exposition terminée, je procédais à l’expérience. Je plaçais trois
-tabourets sur un banc de bois. Mon fils montait sur celui du milieu, et
-je lui faisais étendre les bras, que je soutenais en l’air au moyen de
-deux cannes qui reposaient chacune sur un tabouret.</p>
-
-<p>Je mettais alors simplement sous le nez de l’enfant un flacon vide que
-je débouchais avec soin, mais dans la coulisse on jetait de l’éther sur
-une pelle de fer très chaude, afin que la vapeur s’en répandît dans la
-salle. Mon fils s’endormait aussitôt, et ses pieds, devenus plus légers,
-commençaient à quitter le tabouret.</p>
-
-<p>Jugeant alors l’opération réussie, je retirais le tabouret de manière
-que l’enfant ne se trouvait plus soutenu que par les deux cannes.</p>
-
-<p>Cet étrange équilibre excitait déjà dans le public une grande surprise.
-Elle augmentait encore lorsqu’on me voyait retirer l’une des deux cannes
-et le tabouret qui la soutenait; et enfin elle arrivait à son comble,
-lorsqu’après avoir élevé avec le petit doigt mon fils jusqu’à la
-position horizontale, je le laissais ainsi endormi dans l’espace, et que
-pour narguer les lois de la gravitation, j’ôtais encore les pieds du
-banc qui se trouvait sous cet édifice impossible, tel que le représente
-la gravure ci-dessus.</p>
-
-<p>La première représentation eut lieu le 10 octobre 1849.<a name="page_428" id="page_428"></a></p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/illpg_447.jpg" width="378" height="259" alt="" title="" />
-</p>
-
-<p class="cb">LA GUIRLANDE DE FLEURS.</p>
-
-<p>Ce tour était très compliqué et formait à son dénouement un très joli
-tableau.</p>
-
-<p>J’empruntais deux mouchoirs et trois montres; j’en faisais un paquet que
-je mettais dans une sorte de pistolet-tromblon, et j’y joignais trois
-cartes choisies dans un jeu par un des spectateurs. Pendant ce temps, on
-apportait une guirlande de fleurs que l’on suspendait à de petits rubans
-placés au milieu de la scène.</p>
-
-<p>J’annonçais alors que ces fleurs allaient me servir de point de mire, et
-que lorsque je ferais feu de ce côté, les montres, les mouchoirs et les
-cartes iraient se grouper autour d’elles.</p>
-
-<p>En effet, lorsque le coup partait les cartes apparaissaient sur la
-guirlande, les montres en dessous et les mouchoirs pendaient sur le
-côté.</p>
-
-<p>(Un erratum à signaler sur le dessin ci-dessus, c’est que le graveur a
-oublié d’y mettre les mouchoirs).</p>
-
-<p>Au commencement du tour, bien que je n’eusse besoin que de deux
-mouchoirs, j’en empruntais trois, parce que j’en gardais un pour faire
-un autre tour sous forme d’intermède, dans le but d’allonger cette
-petite scène qui, sans cela, eût été beaucoup trop courte.</p>
-
-<p>Je mettais de l’esprit de vin sur ce mouchoir, je l’enflammais et je
-montrais les ravages du feu en passant mon bras par un énorme trou. Puis
-sous le prétexte de me servir de ce principe des homœopathes:
-<i>similia similibus curantur</i>, je versais encore de l’esprit de vin sur
-le linge brûlé, je l’enflammais de nouveau, et en frappant seulement
-avec la main sur le mouchoir incendié, je le faisais reparaître dans son
-état primitif.</p>
-
-<p>Le tour de la guirlande a été représenté pour la première fois le 18
-janvier 1850.<a name="page_429" id="page_429"></a></p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/illpg_448.jpg" width="371" height="265" alt="" title="" />
-</p>
-
-<p class="cb">LE CARTON DE ROBERT-HOUDIN.</p>
-
-<p>La plus simple des lois naturelles veut que le contenant soit plus grand
-que le contenu; ici c’est le contraire. On peut donc appeler ce tour
-<i>impossibilité réalisée</i>.</p>
-
-<p>En effet, j’apportais sous mon bras un carton à dessin qui n’avait pas
-plus d’un centimètre d’épaisseur et je le posais sur de légers tréteaux
-placés dans le plus complet isolement au milieu de la scène; puis j’en
-retirais successivement:</p>
-
-<p>1º Une collection de gravures;</p>
-
-<p>2º Deux charmants chapeaux de dame garnis de fleurs et de rubans, aussi
-frais que s’ils sortaient à l’instant même des mains de la modiste;</p>
-
-<p>3º Quatre tourterelles vivantes;</p>
-
-<p>4º Trois énormes casseroles en cuivre remplies, l’une de haricots,
-l’autre d’un feu ardent, et la troisième d’eau bouillante.</p>
-
-<p>5º Une grande cage remplie d’oiseaux voltigeant de bâtons en bâtons<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p>
-
-<p>6º Enfin, après que le carton avait été fermé une dernière fois, mon
-plus jeune fils, le héros de la suspension éthéréenne, soulevait le
-couvercle, montrait au public sa tête souriante et sortait aussi de
-cette étroite prison.<a name="page_430" id="page_430"></a></p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/illpg_449.jpg" width="358" height="258" alt="" title="" />
-</p>
-
-<p class="cb">L’IMPRESSION INSTANTANÉE,</p>
-
-<p class="cb">Ou la communication des couleurs par la volonté.</p>
-
-<p>Je présentais au public plusieurs flacons remplis de diverses couleurs,
-et j’annonçais que, par un procédé nouveau, je pouvais faire passer des
-liquides colorés à travers un faible ruban de soie, à quelque distance
-que ce fût.</p>
-
-<p>Je mettais alors au milieu des spectateurs un petit pupitre sur lequel
-j’étendais un linge.</p>
-
-<p>Messieurs, disais-je, voici un cachet communiquant par un léger cordon à
-cette bouteille qui est pleine d’une liqueur rouge; veuillez essayer
-d’en imprimer l’empreinte en pressant sur l’étoffe.</p>
-
-<p>Un des spectateurs essayait, mais en vain; l’étoffe restait entièrement
-blanche.</p>
-
-<p>&mdash;Pour faire passer le liquide jusque dans le cachet, ajoutais-je avec
-un grand sérieux, il manque une formalité; il faut que j’en donne le
-commandement. Je le fais en ce moment. Essayez maintenant, je vous prie.</p>
-
-<p>En effet, le nom gravé sur le cachet s’imprimait en beaux caractères
-rouges; mais sitôt que je donnais un ordre contraire, on avait beau
-appliquer le cachet, le liquide ne passait plus.</p>
-
-<p>Je prenais ensuite un autre flacon contenant du bleu, j’y attachais le
-ruban par une de ses extrémités, et afin qu’on fût bien assuré qu’il n’y
-avait aucune préparation dans le cachet, je priais un spectateur
-d’attacher une clé à l’autre bout du ruban. Ces conditions remplies et
-le commandement en étant donné, on pouvait écrire sur le linge avec la
-clé comme si c’eût été un pinceau.</p>
-
-<p>Je terminais cette expérience en faisant subitement changer un bouquet
-de roses blanches en roses d’un rouge très vif.<a name="page_431" id="page_431"></a></p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/illpg_450.jpg" width="369" height="264" alt="" title="" />
-</p>
-
-<p class="cb">LE COFFRE TRANSPARENT,</p>
-
-<p class="cb">Ou les Pièces voyageuses.</p>
-
-<p>Ce tour avait pour but de montrer avec quelle facilité je pouvais faire
-passer invisiblement des pièces de monnaie d’un endroit à un autre.</p>
-
-<p>J’empruntais huit pièces de cinq francs que je faisais marquer avec
-beaucoup de soin par les spectateurs, puis je les mettais ostensiblement
-dans un vase en cristal que je tenais à la main.</p>
-
-<p>Je posais un autre vase sur une table à l’extrémité de ma scène et
-j’annonçais qu’en frappant avec ma baguette sur celui où se trouvaient
-les pièces, une d’elles en sortirait à chaque coup pour passer dans le
-verre vide.</p>
-
-<p>Effectivement, au son que ma baguette produisait sur le cristal, une
-pièce en sortait pour passer dans l’autre vase, et l’on en entendait le
-son argentin.</p>
-
-<p>Au lieu de faire passer la huitième comme les autres, je la sortais du
-vase et je la remettais entre les mains d’une dame, en la priant de bien
-la serrer pour l’empêcher de s’échapper.</p>
-
-<p>Mais à l’instant où frappant sur la cloche, je disais: partez, la pièce
-emprisonnée sortait de la main et on l’entendait rejoindre ses
-compagnes.</p>
-
-<p>Pour terminer l’expérience d’une manière concluante, je suspendais à de
-minces cordons de soie accrochés au plafond, un coffre de cristal
-transparent. Je le faisais balancer dans l’espace et lorsqu’il se
-trouvait à son plus grand éloignement de la scène, j’y envoyais les
-pièces que l’on voyait parfaitement arriver dedans.</p>
-
-<p>A chacune de ces expériences, l’identité des pièces était constatée.</p>
-
-<p>Représenté pour la première fois le 4 septembre 1849.<a name="page_432" id="page_432"></a></p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/illpg_451.jpg" width="356" height="245" alt="" title="" />
-</p>
-
-<p class="cb">LE GARDE-FRANÇAISE,</p>
-
-<p class="cb">Ou la Colonne au gant.</p>
-
-<p>On apportait sur une table un petit automate revêtu du costume de
-Garde-Française: il portait un mousquet et se tenait au port d’arme prêt
-à recevoir un commandement.</p>
-
-<p>En automate bien appris, il commençait par saluer respectueusement
-l’assemblée, et après s’être débarrassé de son arme, il envoyait de la
-main droite quelques baisers aux jeunes enfants qu’il apercevait dans la
-salle.</p>
-
-<p>J’empruntais à plusieurs dames de l’assemblée quatre bagues et un gant
-blanc, j’en faisais un paquet et je le mettais dans le petit fusil que
-j’avais préalablement chargé et amorcé.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, disais-je à mon Garde-française, je vous rends votre arme
-contenant un gant et quatre bagues; montrez maintenant votre adresse, en
-envoyant tous ces objets sur ce point de mire. Je lui montrais une
-colonne en cristal qui se trouvait sur une autre table.</p>
-
-<p>L’automate mettait en joue, posait le doigt sur la gâchette, visait et,
-au signal que je lui en donnais, faisait feu. Les objets contenus dans
-le fusil étaient projetés sur la colonne, et le gant, gonflé comme s’il
-eût été porté par une main invisible se dressait sur le sommet du
-cristal, étalant à chacun de ses doigts une des bagues qui m’avaient été
-confiées.</p>
-
-<p>Je variais quelquefois l’expérience. Je mettais dans le fusil une seule
-bague et deux cartes choisies secrètement par des spectateurs.
-L’automate dirigeait son arme vers un vase de fleurs que je lui
-indiquais, et lorsqu’il faisait feu, un petit amour sortait du milieu
-des roses en battant des ailes et portait à la main une torche allumée
-au bas de laquelle la bague était accrochée. Quant aux deux cartes,
-elles avaient dévié de leur chemin et s’étaient fixées sur ma poitrine.<a name="page_433" id="page_433"></a></p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/illpg_452.jpg" width="348" height="259" alt="" title="" />
-</p>
-
-<p class="cb">LE PATISSIER DU PALAIS-ROYAL.</p>
-
-<p>Voyez ce charmant petit automate; à l’appel de son maître il vient sur
-le seuil de sa porte, et, fournisseur aussi poli que pâtissier habile,
-il salue et attend les commandes de sa clientèle. Des brioches chaudes
-et sortant du four, des gâteaux de toute espèces, des sirops, des
-liqueurs, des glaces, etc., sont aussitôt apportés par lui que commandés
-par les spectateurs, et quand il a satisfait à toutes les demandes, il
-aide son maître dans ses tours d’escamotage.</p>
-
-<p>Une dame, par exemple, a-t-elle mis secrètement sa bague dans une petite
-boîte qu’elle ferme à clé et qu’elle garde entre ses mains? à l’instant
-même le pâtissier lui apporte une brioche dans laquelle se trouve la
-bague qui vient de disparaître de la boîte.</p>
-
-<p>Voici une autre preuve de son intelligence.</p>
-
-<p>Une pièce d’or lui est remise dans une petite corbeille par un
-spectateur, qui lui dit ce qu’il doit prendre sur cette pièce en francs
-et centimes. Il s’enferme chez lui, et quelque compliqué que soit son
-compte, il fait son calcul et rapporte en monnaie le reste de la somme.</p>
-
-<p>Enfin une loterie comique est tirée, et c’est encore le pâtissier qui
-est chargé de la distribution des lots.</p>
-
-<p>Aussi intéressante par sa complication que par la gaîté qu’elle
-apportait parmi les spectateurs, cette pièce était la mieux goûtée de
-mes expériences et terminait toujours brillamment ma séance.</p>
-
-<p>Le pâtissier du Palais-Royal a été représenté pour la première fois à
-l’ouverture de mon théâtre.<a name="page_434" id="page_434"></a></p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/illpg_453.jpg" width="366" height="270" alt="" title="" />
-</p>
-
-<p class="cb">DIAVOLO ANTONIO,</p>
-
-<p class="cb">Le Voltigeur au Trapèze.</p>
-
-<p>J’avais donné à cet automate le nom de Diavolo Antonio, célèbre
-acrobate, dont j’avais cherché à imiter les périlleux exercices.
-Seulement l’original était un homme, et la copie n’avait que la taille
-et les traits d’un enfant.</p>
-
-<p>J’apportais mon jeune artiste de bois entre mes bras, comme je l’eusse
-fait pour un être vivant, je le posais sur le bâton d’un trapèze, et là
-je lui adressais quelques questions auxquelles il répondait par des
-signes de tête.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne craignez pas de tomber?</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Etes-vous bien disposé à faire vos exercices?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>Alors, aux premières mesures de l’orchestre, il saluait gracieusement
-les spectateurs, en se tournant vers toutes les parties de la salle,
-puis se suspendant par les bras, et suivant la mesure de la musique, il
-se faisait balancer avec une vigueur extrême.</p>
-
-<p>Venait ensuite un instant de repos, pendant lequel il fumait sa pipe,
-après quoi il exécutait des tours de force sur le trapèze, tels que de
-se soulever à la force des bras et de se tenir la tête en bas, tandis
-qu’il exécutait avec les jambes des évolutions télégraphiques.</p>
-
-<p>Pour prouver que son existence mécanique était en lui-même, mon petit
-Diavolo abandonnait la corde avec ses mains, se pendait par les pieds,
-et quittait bientôt entièrement le trapèze.</p>
-
-<p>Cet automate a paru pour la première fois sur mon théâtre le 1<sup>er</sup>
-octobre 1849.<a name="page_435" id="page_435"></a></p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/illpg_454.jpg" width="350" height="258" alt="" title="" />
-</p>
-
-<p class="cb">LE VASE ENCHANTÉ,</p>
-
-<p class="cb">Ou le Génie des Roses.</p>
-
-<p>Au commencement de cette petite scène, qui tenait de la féerie, on
-apercevait sur une table placée au milieu de ma scène, un vase étrusque
-orné de pierreries, d’un travail et d’un goût exquis. Il était surmonté
-de branches et de feuilles de rosier.</p>
-
-<p>Je priais une dame de choisir une carte dans un jeu et de l’enfermer
-dans une petite boîte que je lui présentais. Aussitôt la carte sortait
-de la boîte, revenait entre mes mains et se trouvait remplacée par un
-charmant canari.</p>
-
-<p>J’enfermais ce petit oiseau dans une cage.</p>
-
-<p>&mdash;Mesdames, disais-je ensuite, ce serin est tellement obéissant, que
-lorsque je vais lui en donner l’ordre, il sortira à travers les barreaux
-de sa cage pour aller se percher sur le bouquet qui couronne ce vase.
-Afin de le mieux attirer, je vais faire pousser des fleurs sur ce
-feuillage.</p>
-
-<p>J’étendais alors ma baguette sur le rosier et l’on voyait apparaître de
-petits boutons qui grossissaient à vue d’œil, s’épanouissaient
-insensiblement, et devenaient de magnifiques roses.</p>
-
-<p>Ce prestige ne s’était pas plus tôt accompli, que le serin disparaissait
-de la cage et se montrait sur le sommet du rosier en gazouillant de
-toute la force de son gosier.</p>
-
-<p>Là, selon le désir des spectateurs, il chantait tel air qu’on lui
-désignait. Lorsque chacun avait entendu le morceau de son choix, le
-musicien s’envolait, et rentrait dans la coulisse.</p>
-
-<p>Pour terminer cette charmante scène, le vase s’ouvrait en plusieurs
-parties, formait un élégant kiosque dans lequel un Indien exécutait,
-avec la plus rare perfection, sur une corde raide, des danses
-acrobatiques.<a name="page_436" id="page_436"></a></p>
-
-<p class="figcenter">
-<img src="images/illpg_455.jpg" width="360" height="256" alt="" title="" />
-</p>
-
-<p class="cb">LA CORNE D’ABONDANCE.</p>
-
-<p>Parmi les modifications que j’avais apportées aux séances des
-prestidigitateurs qui m’avaient précédé, j’ai signalé, dans le cours de
-cet ouvrage, le genre de cadeaux que j’offrais au public comme souvenir
-de mes séances.</p>
-
-<p>Comte et ses émules faisaient des distributions de jouets d’enfants et
-de sucreries qui se trouvaient invariablement dans un chapeau. Je pensai
-qu’il était peu convenable d’offrir des éventails, des fleurs et des
-bonbons, en les faisant sortir d’une source qui n’était pas toujours
-d’une propreté irréprochable, et pour obvier à cet inconvénient,
-j’inventai la corne d’abondance.</p>
-
-<p>Je présentais au public une sorte de grand cornet qui s’ouvrait en deux
-parties, afin qu’on pût mieux en visiter l’intérieur, puis dès qu’il
-était refermé, j’en retirais des bonbons et des fleurs.</p>
-
-<p>C’est aussi de ce cornet que je faisais sortir des journaux comiques,
-des albums, des quadrilles illustrés, etc.</p>
-
-<p>Je m’étais exercé à lancer ces différents objets avec une sûreté de
-direction telle qu’ils arrivaient immanquablement aux personnes même les
-plus éloignées de ma scène.</p>
-
-<p>Cette distribution, ainsi que celle de la bouteille inépuisable,
-produisait dans la salle une animation des plus plaisantes. C’était à
-qui posséderait un de ces cadeaux, et l’on m’adressait de tous côtés des
-supplications télégraphiques auxquelles je me faisais un devoir de
-répondre.<a name="page_437" id="page_437"></a></p>
-
-<h2><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE.</h2>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""
-style="margin-left:auto;margin-right:auto;max-width:70%;">
-<tr><td align="right" colspan="2">Pages.</td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><span class="smcap"><a href="#INTRODUCTION">Introduction dans la demeure de l’auteur</a></span></p></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#INTRODUCTION">I</a></td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><span class="smcap"><a href="#PREFACE">Préface</a></span></p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_001">1</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_II">C<small>HAP</small>. I<sup>er</sup>.</a> Un horloger raccommodeur de soufflets.&mdash;Intérieur d’artiste.&mdash;Les
-leçons du colonel Bernard.&mdash;L’ambition paternelle.&mdash;Premiers
-travaux mécaniques.&mdash;Ah! si j’avais un rat!&mdash;L’industrie
-d’un prisonnier.&mdash;L’abbé Larivière.&mdash;Une parole
-d’honneur.&mdash;Adieu mes chers outils!</p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_005">5</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_II">C<small>HAP</small>. II.</a> Un badaud de province.&mdash;Le docteur Carlosbach, escamoteur
-et professeur de mystification.&mdash;<i>Le sac au sable, le coup de
-l’étrier.</i>&mdash;Je suis clerc de notaire, les <i>minutes</i> me paraissent bien
-longues.&mdash;Un petit automate.&mdash;Protestation respectueuse.&mdash;Je
-monte en grade dans la basoche.&mdash;Une machine de la force...
-d’un portier.&mdash;Les canaris acrobates.&mdash;Remontrance de M<sup>e</sup> Roger.&mdash;Mon
-père se décide à me laisser suivre ma vocation</p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_015">15</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_III">C<small>HAP</small>. III.</a> Le cousin Robert.&mdash;L’événement le plus important de ma
-vie.&mdash;Comment on devient sorcier.&mdash;Mon premier escamotage.&mdash;<i>Fiasco</i>
-complet.&mdash;Perfectibilité de la vue et du toucher.&mdash;Curieux
-exercice de prestidigitation.&mdash;Monsieur Noriet.&mdash;Une
-action plus ingénieuse que délicate.&mdash;Je suis empoisonné.&mdash;Un
-trait de folie</p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_031">31</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_IV">C<small>HAP</small>. IV.</a> Je reviens à la vie.&mdash;Un étrange médecin.&mdash;Torrini et
-Antonio: un escamoteur et un mélomane.&mdash;Les confidences d’un
-meurtrier.&mdash;Une maison roulante.&mdash;La foire d’Angers.&mdash;Une
-salle de spectacle portative.&mdash;J’assiste pour la première fois à
-une séance de prestidigitation.&mdash;<i>Le coup de piquet de l’aveugle.</i>&mdash;Une
-redoutable concurrence.&mdash;Le signor Castelli mange un
-homme vivant<a name="page_438" id="page_438"></a></p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_045">45</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_V">C<small>HAP</small>. V.</a> Confidences d’Antonio.&mdash;Comment on peut provoquer les
-applaudissements et les ovations du public.&mdash;Le comte de ....,
-banquiste.&mdash;Je répare un automate.&mdash;Atelier de mécanicien
-dans une voiture.&mdash;Vie nomade: heureuse existence.&mdash;Leçons
-de Torrini; ses principes sur l’escamotage.&mdash;Un <i>grec</i> du grand
-monde, victime de son escroquerie.&mdash;L’escamoteur Comus.&mdash;Duel
-aux coups de piquet.&mdash;Torrini est proclamé vainqueur.&mdash;Révélations.&mdash;Nouvelle
-catastrophe.&mdash;Pauvre Torrini!</p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_065">65</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_VI">C<small>HAP</small>. VI.</a> Torrini me raconte son histoire.&mdash;Perfidie du chevalier
-Pinetti.&mdash;Un escamoteur par vengeance.&mdash;Course au succès entre
-deux magiciens.&mdash;Mort de Pinetti.&mdash;Séance devant le pape
-Pie VII.&mdash;Le chronomètre du cardinal M<sup>***</sup>.&mdash;Douze cents francs
-sacrifiés pour l’exécution d’un tour.&mdash;Antonio et Antonia.&mdash;La
-plus amère des mystifications.&mdash;Constantinople</p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_084">84</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_VII">C<small>HAP</small>. VII.</a> Suite de l’histoire de Torrini.&mdash;Le Grand-Turc lui fait
-demander une séance.&mdash;Un tour merveilleux.&mdash;Le corps d’un
-jeune page coupé en deux.&mdash;Compatissante protestation du Sérail.&mdash;Agréable
-surprise.&mdash;Retour en France.&mdash;Un spectateur
-tue le fils de Torrini pendant une séance.&mdash;Folie: Décadence.&mdash;Ma
-première représentation.&mdash;Fâcheux accident pour mes débuts.&mdash;Je
-reviens dans ma famille</p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_115">115</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_VIII">C<small>HAP</small>. VIII.</a> Des Acteurs prodiges.&mdash;J’arrive à Paris.&mdash;Mon mariage.&mdash;Comte.&mdash;Etudes
-sur le public.&mdash;Un habile directeur.&mdash;Les
-billets roses.&mdash;Un style musqué.&mdash;<i>Le Roi de tous les cœurs.</i>&mdash;Ventriloquie.&mdash;Les
-mystificateurs injustifiés.&mdash;Le père Roujol.&mdash;Jules
-de Rovère.&mdash;Origine du mot <i>prestidigitateur</i></p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_131">131</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_IX">C<small>HAP</small>. IX.</a> Les automates célèbres.&mdash;Une mouche d’airain.&mdash;L’homme
-artificiel.&mdash;Albert-le-Grand et saint Thomas-d’Aquin.&mdash;Vaucanson;
-son canard; son joueur de flûte; curieux détails.&mdash;L’automate
-joueur d’échecs; épisode intéressant.&mdash;Catherine II
-et M. de Kempelen.&mdash;Je répare le Componium.&mdash;Succès inespéré</p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_153">153</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_X">C<small>HAP</small>. X.</a> Les supputations d’un inventeur.&mdash;Cent mille francs par an
-pour une écritoire.&mdash;Déception.&mdash;Mes nouveaux automates.&mdash;Le
-premier physicien de France; décadence.&mdash;Le choriste philosophe.&mdash;Bosco.&mdash;Le
-jeu des gobelets.&mdash;Une exécution capitale.&mdash;Résurrection
-des suppliciés.&mdash;Erreur de tête.&mdash;Le serin récompensé.&mdash;Une
-admiration <i>rentrée</i>.&mdash;Mes revers de fortune.&mdash;Un
-mécanicien cuisinier</p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_178">178</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XI">C<small>HAP</small>. XI.</a> Le pot-au-feu de l’artiste.&mdash;Invention d’un automate
-écrivain-dessinateur.&mdash;Séquestration volontaire.&mdash;Une modeste<a name="page_439" id="page_439"></a>
-villa.&mdash;Les inconvénients d’une spécialité.&mdash;Deux <i>Augustes
-visiteurs</i>.&mdash;L’emblême de la fidélité.&mdash;Naïvetés d’un maçon
-érudit.&mdash;Le gosier d’un rossignol mécanique.&mdash;Les <i>Tiou</i> et les
-<i>rrrrrrrrouit</i>.&mdash;Sept mille francs en faisant de la limaille</p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_193">193</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XII">C<small>HAP</small>. XII.</a> Un <i>grec</i> habile.&mdash;Ses confidences.&mdash;Le <i>Pigeon</i> cousu d’or.&mdash;Tricheries
-dévoilées.&mdash;Un magnifique <i>truc</i>!&mdash;Le génie inventif
-d’un confiseur.&mdash;Le prestidigitateur Philippe.&mdash;Ses débuts
-comiques.&mdash;Description de sa séance.&mdash;Exposition de 1844.&mdash;Le
-Roi et sa famille visitent mes automates</p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_215">215</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XIII">C<small>HAP</small>. XIII.</a> Projets de réformes.&mdash;Construction d’un théâtre au Palais-Royal.&mdash;Formalités.&mdash;Répétition
-générale.&mdash;Singulier
-effet de ma séance.&mdash;Le plus grand et le plus petit théâtre de
-Paris.&mdash;Tribulations.&mdash;Première représentation.&mdash;Panique.&mdash;Découragement.&mdash;Un
-prophète infaillible. Réhabilitation.&mdash;Succès</p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_239">239</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XIV">C<small>HAP</small>. XIV.</a> Etudes nouvelles.&mdash;Un journal comique.&mdash;Invention
-de la <i>seconde vue</i>.&mdash;Curieux exercices.&mdash;Un spectateur enthousiaste.&mdash;Danger
-de passer pour Sorcier.&mdash;Un sacrilége ou la
-mort.&mdash;Art de se débarrasser des importuns.&mdash;Une touche électrique.&mdash;Une
-représentation au théâtre du Vaudeville.&mdash;Tout
-ce qu’il faut pour lutter contre les incrédules.&mdash;Quelques détails
-intéressants</p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_258">258</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XV">C<small>HAP</small>. XV.</a> Petits malheurs du bonheur.&mdash;Inconvénients d’un théâtre
-trop petit.&mdash;Invasion de ma salle. Représentation gratuite.&mdash;Un
-public consciencieux.&mdash;Plaisant escamotage d’un bonnet de
-soie noire.&mdash;Séance au château de Saint-Cloud.&mdash;La cassette
-de Cagliostro.&mdash;Vacances.&mdash;Etudes bizarres</p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_281">281</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XVI">C<small>HAP</small>. XVI.</a> Nouvelles expériences.&mdash;La <i>Suspension éthéréenne</i>,
-etc.&mdash;Séance à l’Odéon.&mdash;<i>Un double accroc.</i>&mdash;La protection
-d’un entrepreneur de succès.&mdash;1848.&mdash;Les théâtres aux abois.&mdash;Je
-quitte Paris pour Londres.&mdash;Le directeur Mitchell.&mdash;La
-publicité anglaise.&mdash;<i>Le grand Wizard.</i>&mdash;Les moules à beurre
-servant à la réclame.&mdash;Affiches singulières.&mdash;Concours public
-pour le meilleur calembour</p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_298">298</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XVII">C<small>HAP</small>. XVII.</a> Le théâtre Saint-James.&mdash;Invasion de l’Angleterre par
-les artistes français.&mdash;Une fête patronnée par la reine.&mdash;Le Diplomate
-et le Prestidigitateur.&mdash;Une Recette de 75,000 francs.&mdash;Séance
-à Manchester.&mdash;Les spectateurs au carcan.&mdash;<i>Wat à capital
-curaçao.</i>&mdash;Montagne humaine.&mdash;Cataclysme.&mdash;Représentation
-au palais de Buckingham.&mdash;Un repas de Sorciers</p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_316">316</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XVIII">C<small>HAP</small>. XVIII.</a> Un régisseur optimiste.&mdash;Trois spectateurs dans une<a name="page_440" id="page_440"></a>
-salle.&mdash;Une collation magique.&mdash;Le public de Colchester et les
-noisettes.&mdash;Retour en France.&mdash;Je cède mon théâtre. Voyage
-d’adieu.&mdash;Retraite à Saint-Gervais.&mdash;Pronostic d’un Académicien</p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_344">344</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XIX">C<small>HAP</small>. XIX.</a> V<small>OYAGE EN</small> A<small>LGÉRIE</small>.&mdash;Convocation des chefs de tribus.&mdash;Fêtes.&mdash;Représentation
-devant les Arabes.&mdash;Enervation d’un
-Kabyle.&mdash;Invulnérabilité.&mdash;Escamotage d’un Maure.&mdash;Panique
-et fuite des spectateurs.&mdash;Réconciliation.&mdash;La secte des Aïssaoua.&mdash;Leurs
-prétendus miracles.&mdash;Excursion dans l’intérieur
-de l’Algérie.&mdash;La demeure d’un Bach-Agha.&mdash;Repas comique.&mdash;Une
-soirée de hauts dignitaires Arabes.&mdash;Mystification d’un
-Marabout.&mdash;L’Arabe sous sa tente, etc. etc.&mdash;Retour en
-France.&mdash;Conclusion</p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_356">356</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang"><span class="smcap">Un cours de miracles.</span>&mdash;S’enfoncer un poignard dans la joue;&mdash;Manger
-des feuilles de figuier de Barbarie;&mdash;Se mettre le ventre
-sur le côté tranchant d’un sabre;&mdash;Jouer avec des serpents;&mdash;Se
-frapper le bras, en faire jaillir du sang, et le guérir instantanément;&mdash;Manger
-du verre pilé;&mdash;Avaler des cailloux, des
-tessons de bouteille, etc.;&mdash;Marcher sur du fer rouge, et se passer
-la langue sur une plaque rougie à blanc</p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_406">406</a> </td></tr>
-
-<tr><td><p class="hang">Gravures et description des expériences</p></td>
-<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_421">421</a> </td></tr>
-
-<tr><td align="center" colspan="2">FIN DE LA TABLE.</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c">Imp. <span class="smcap">Lechene</span>, à Blois.</p>
-
-<hr />
-<p><a name="TRANS" id="TRANS"></a></p>
-
-<p class="nind">Fautes corrigées:</p>
-<ol>
-<li>poussant la rorte=> poussant la porte {pg v}</li>
-
-<li>surgit tout à coup dans esprit=> surgit tout à coup dans mon esprit {pg 12}</li>
-
-<li>soulier dans de mes bas=> soulier dans un de mes bas {pg 12}</li>
-
-<li>aussi ne se passsait-il=> aussi ne se passait-il {pg 16}</li>
-
-<li>très habilemement embouchée=> très habilement embouchée {pg 16}</li>
-
-<li>sembla se recueilir=> sembla se recueillir {pg 17}</li>
-
-<li>l’homme de cette affreuse calamnité=> l’homme de cette affreuse calamité {pg 20}</li>
-
-<li>la scène est tranformée=> la scène est transformée {pg 21}</li>
-
-<li>O Carlorsbach=> O Carlosbach {pg 21}</li>
-
-<li>des câhteaux voisins=> des châteaux voisins {pg 21}</li>
-
-<li>mais, plus je résistai=> mais, plus je résistais {pg 27}</li>
-
-<li>j’aillais demander=> j’allais demander {pg 27}</li>
-
-<li>art pourle quel=> art pour lequel {pg 33}</li>
-
-<li>mon irristible penchant=> mon irrésistible penchant {pg 34}</li>
-
-<li>au seul de sa boutique=> au seuil de sa boutique {pg 35}</li>
-
-<li>bonlanger de rentrer=> boulanger de rentrer {pg 36}</li>
-
-<li>de la sience=> de la science {pg 37}</li>
-
-<li>de la prestidigition=> de la prestidigitation {pg 37}</li>
-
-<li>frappe de la falicité=> frappé de la facilité {pg 37}</li>
-
-<li>faire une promade=> faire une promenade {pg 42}</li>
-
-<li>balloté dans une voiture=> ballotté dans une voiture {pg 44}</li>
-
-<li>je ne pus reprimer un mouvement=> je ne pus réprimer un mouvement {pg 48}</li>
-
-<li>un aveu si innatendu=> un aveu si inattendu {pg 50}</li>
-
-<li>complément rétabli=> complétement rétabli {pg 51}</li>
-
-<li>Je vous le dirai vololontiers=> Je vous le dirai volontiers {pg 58}</li>
-
-<li>plus grands théâtres l’Italie=> plus grands théâtres d’Italie {pg 67}</li>
-
-<li>je cédasse pas=> je ne cédasse pas {pg 74}</li>
-
-<li>Les confidences de Zilbermann=> Les confidences de Zilberman {pg 75}</li>
-
-<li>au devant au moi=> au devant de moi {pg 98}</li>
-
-<li>une représentation que dois donner=> une représentation que je dois donner {pg 88}</li>
-
-<li>terme de théâtre, s’apelle=> terme de théâtre, s’appelle {pg 92}</li>
-
-<li>s’apelle le=> s’appelle le {pg 92}</li>
-
-<li>s’intalla dans le théâtre=> s’installa dans le théâtre {pg 97}</li>
-
-<li>C’est ainsi que j’écraisai=> C’est ainsi que j’écrasai {pg 98}</li>
-
-<li>rigeurs extrêmes=> rigueurs extrêmes {pg 98}</li>
-
-<li>nous goutâmes pendant=> nous goûtâmes pendant {pg 115}</li>
-
-<li>mon viel ami=> mon vieil ami {pg 130}</li>
-
-<li>prestiditateur=>prestidigitateur {pg 131}/li>
-
-<li>ma convocation pour=> ma vocation pour {pg 131}</li>
-
-<li>d’une bien petit fortune=> d’une bien petite fortune {pg 132}</li>
-
-<li>montres et des pendule=> montres et des pendules {pg 134}</li>
-
-<li>l’eutrême prudence=> l’extrême prudence {pg 137}</li>
-
-<li>ainsi que celui <i>prestidigitation</i>=> ainsi que celui de <i>prestidigitation</i> {pg 151}</li>
-
-<li>Qus d’actions de grâce=> Que d’actions de grâce {pg 154}</li>
-
-<li>barbotte avec son bec=> barbote avec son bec {pg 157}</li>
-
-<li>qde le lecteur se rassur=> que le lecteur se rassur {pg 160}</li>
-
-<li>snr 80 centimètres=> sur 80 centimètres {pg 163}</li>
-
-<li>qne ses courtisans=> que ses courtisans {pg 168}</li>
-
-<li>le fait de tout ceux=> le fait de tous ceux {pg 179}</li>
-
-<li>de ma petite fortune=> de sa petite fortune {pg 183}</li>
-
-<li>un pigon blanc=> un pigeon blanc {pg 191}</li>
-
-<li>je fis servis=> je fis servir {pg 216}</li>
-
-<li>un constraste=> un contraste {pg 217}</li>
-
-<li>effet de douner un nom=> effet de donner un nom {pg 217}</li>
-
-<li>épanchement famillier=> épanchement familier {pg 217}</li>
-
-<li>tant de grace=> tant de grâce {pg 219}</li>
-
-<li>loin de moi de sur la table=> loin de moi sur la table {pg 221}</li>
-
-<li>eu suivant pour le dix=> en suivant pour le dix {pg 224}</li>
-
-<li>galeries et un amphitéâtre=> galeries et un amphithéâtre {pg 231}</li>
-
-<li>compâtissait à la douleur=> compatissait à la douleur {pg 228}</li>
-
-<li>la plus importance de toutes=> la plus importante de toutes {pg 240}</li>
-
-<li>je tremblais comme un fant=> je tremblais comme un enfant {pg 247}</li>
-
-<li>ce mal n’était rien comparaison=> ce mal n’était rien en comparaison {pg 254}</li>
-
-<li>une ces dispositions=> une de ces dispositions {pg 262}</li>
-
-<li>de la suprise=> de la surprise {pg 265}</li>
-
-<li>le pallier du théâtre=> le palier du théâtre {pg 274}</li>
-
-<li>sur le devant la scène=> sur le devant de la scène {pg 274}</li>
-
-<li>signes auquels on peut=> signes auxquels on peut {pg 279}</li>
-
-<li>j’eus réelment=> j’eus réellement {pg 294}</li>
-
-<li>dont les effet=> dont les effets {pg 299}</li>
-
-<li>aux appplaudissements qui=> aux applaudissements qui {pg 303}</li>
-
-<li>bouteillle inépuisable=> bouteille inépuisable {pg 312}</li>
-
-<li>les dames patronesses=> les dames patronnesses {pg 324}</li>
-
-<li>féérique=> féerique {pg 325}</li>
-
-<li>jettasse=> jetasse {pg 325}</li>
-
-<li>et l’afflence était=> et l’affluence était {pg 326}</li>
-
-<li>demander une réprésentation=> demander une représentation {pg 338}</li>
-
-<li>la plus haute distiction=> la plus haute distinction {pg 340}</li>
-
-<li>Mou régisseur=> Mon régisseur {pg 346}</li>
-
-<li>mon établisssement=> mon établissement {pg 353}</li>
-
-<li>Wiesbaden, Hombourg=> Wiesbaden, Hambourg {pg 353}</li>
-
-<li>Retour en Ffance=> Retour en France {pg 356}</li>
-
-<li>répondit que le Gouvernenement=> répondit que le Gouvernement {pg 360}</li>
-
-<li>malheureureux offret=> malheureux coffret {pg 368}</li>
-
-<li>face a face=> face à face {pg 373}</li>
-
-<li>et et ensuite=> et ensuite {pg 374}</li>
-
-<li>adresssant à chacun=> adressant à chacun {pg 374}</li>
-
-<li>marque d’approbabation=> marque d’approbation {pg 375}</li>
-
-<li>pour nos étonner=> pour nous étonner {pg 378}</li>
-
-<li>notre bachelier ès-ciences=> notre bachelier ès-sciences {pg 382}</li>
-
-<li>sur la tapis=> sur le tapis {pg 386}</li>
-
-<li>Bon-Allem a deviné=> Bou-Allem a deviné {pg 387}</li>
-
-<li>à à se débarrasser=> à se débarrasser {pg 388}</li>
-
-<li>Tu n’a rien=> Tu n’as rien {pg 392}</li>
-
-<li>marmotaient des prières=> marmottaient des prières {pg 394}</li>
-
-<li>Quant la stéarine fut=> Quand la stéarine fut {pg 394}</li>
-
-<li>parmi lequels était=> parmi lesquels était {pg 410}</li>
-
-<li>J’ai dit que le prestigitateur=> J’ai dit que le prestidigitateur</li>
-
-<li>pièces de monaie=> pièces de monnaie</li>
-
-<li>l’idendité des pièces=> l’identité des pièces</li>
-
-<li>sur un autre table=> sur une autre table</li>
-
-<li>sur la gachette=> sur la gâchette</li>
-
-<li>Seulement l’orinal=> Seulement l’original</li>
-
-<li>Le prestigitateur Philippe=> Le prestidigitateur Philippe</li>
-
-<li>le guérir instanténément=> le guérir instantanément</li></ol>
-
-<hr />
-
-<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Comus eut plus tard un concurrent redoutable dans Cotte dit
-Conus, qui était également doué d’une extrême habileté.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Le jeu est divisé en quatres parties égales, par quatre
-cartes plus larges que les autres, de sorte que l’on peut couper où cela
-est nécessaire pour l’organisation du jeu.
-</p><p>
-Voici l’ordre des cartes avant d’être coupées: Dame, neuf, huit, <i>sept
-de trèfle</i>. As, roi, valet, dix, dame, neuf, huit, <i>sept de cœur</i>.
-As, roi, valet, dix, dame, neuf, huit, <i>sept de pique</i>. As, roi, valet,
-dix, dame, neuf, huit, <i>sept de carreau</i>. As, roi, valet, dix de trèfle.
-Les quatre sept sont des cartes larges.
-</p><p>
-Lorsque l’adversaire a nommé la couleur dans laquelle il veut être repic
-et que nous supposerons être trèfle, on coupe au sept de cette couleur
-et on lui laisse la liberté de donner par deux ou par trois. De plus,
-les cartes étant une fois données, on laisse l’adversaire choisir celui
-des deux jeux qu’il préfère. Si celui-ci a donné les cartes par deux et
-qu’il ait gardé son jeu, on écarte: les neuf de pique, de cœur et de
-carreau et deux dames quelconques. La rentrée donne quinte majeure en
-trèfle, quatorze d’as et quatorze de rois.
-</p><p>
-Si, au contraire, l’adversaire a choisi le jeu du premier en cartes, on
-écartera: les sept de cœur, de pique et de carreau et deux huit
-quelconques. La rentrée produira la même quinte en trèfle, quatorze de
-dames et quatorze de valets.
-</p><p>
-Si l’adversaire a préféré donner les cartes par trois, et qu’il garde
-son jeu, on écartera: le roi, le huit et le sept de cœur, le neuf et
-le huit de pique, afin d’avoir par la rentrée: la quinte majeure en
-trèfle, une tierce à la dame en carreau; trois as, trois dames et trois
-valets.
-</p><p>
-Si, au contraire, il choisit le jeu du premier en cartes, on écartera:
-la dame et le neuf de cœur, le valet et le sept de pique et l’as de
-carreau. On aura par la rentrée cette même quinte majeure en trèfle, une
-tierce au neuf en carreau, trois rois et trois dix qui feront soixante.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Cette séance valut à Comte le titre de <i>Physicien du Roi</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Voir un ouvrage intitulé: Machines approuvées par
-l’Académie Royale des Sciences. Tome VI, pages 133 et 137.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Les secrets du Grand-Albert, ouvrage rempli d’absurdités,
-et faussement attribué à Albert-le-Grand.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Après la mort de Vaucanson, ses œuvres furent dispersées
-et se perdirent; Le canard seul, après être resté longtemps dans un
-grenier à Berlin, revit le jour en 1840, et fut acheté par un nommé
-Georges Tiets, mécanicien, qui employa quatre ans à le remettre en
-état.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> L’automate joueur d’échecs jouait de la main gauche, défaut
-que l’on a faussement attribué à l’inadvertance du constructeur.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> J’ai cette affiche en ma possession; je la tiens de M.
-Hessler, neveu du docteur Osloff, qui m’a communiqué également ces
-détails et ceux qui suivent.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Maëlzel était grand mangeur et non gastronome, comme on l’a
-dit; cette mort par suite d’indigestion le prouve.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Depuis cette époque Bosco a modifié l’ornementation de sa
-scène. Ses tapis ont changé de couleur, les bougies sont moins longues,
-mais la tête de mort, la boule, le costume et la séance sont restés
-invariablement les mêmes.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> C’est une sorte de panacée universelle pour le peuple
-anglais.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Instrument que l’on met dans la bouche pour imiter la voix
-de Polichinelle.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Ce tour, ainsi que celui de l’éclairage électrique,
-avaient été imaginés par un physicien nommé Her Dôbler; c’est de lui que
-Philippe les tenait.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Voir la figure et la description de l’expérience à la fin
-du volume.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Petite trappe.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Je n’ai jamais donné de séance sans avoir, en cas
-d’événement, un double de mes vêtements.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Les théâtres possèdent un privilége émané du ministère de
-l’Intérieur; les spectacles ont une permission de la préfecture.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Ce petit incident n’empêcha pas le jury de m’accorder une
-médaille d’argent pour mes automates. Onze ans plus tard, à notre
-exposition universelle de 1855, je recevais une médaille de première
-classe pour de nouvelles applications de l’électricité à la mécanique.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> J’avais cru jusque-là que le type du cheval arabe était
-d’être petit et délicat. On trouve en Algérie d’excellents chevaux de
-toute grandeur et de toute force.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> En terme de théâtre, on désigne les spectateurs par le nom
-de la place qu’ils occupent. Ainsi une ouvreuse dira: mon avant-scène
-vient de sortir avec sa dame sous le bras; ma stalle nº 20 s’est trouvée
-malade, etc.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Village arabe.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Maisonnette construite en branches d’arbre.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> L’Arabe ne boit jamais pendant son repas; il attend pour
-cela qu’il soit fini.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Pièces de cinq francs.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Voir pour la description des instruments désignés
-ci-dessus: <i>Le Traité d’électricité</i> de M. E. Becquerel; <i>Exposé de
-l’électricité</i>, par M. le Cte du Moncel; et <i>le Cosmos</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Acide sulfurique.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> On peut aussi mettre impunément ses doigts dans du plomb
-fondu en les trempant préalablement dans l’éther.&mdash;(Note de l’auteur).</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> On se rappelle que j’ai signalé cette particularité à
-propos de mes études sur l’escamotage.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Sauf cette précaution, qui était indispensable, je
-soupçonne fort M. Boutigny d’avoir voulu m’effrayer un peu pour me punir
-de mon incrédulité.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Un de mes bons amis, M. Bouly, de Cambrai, avocat
-distingué, auteur de plusieurs ouvrages archéologiques très estimés,
-amateur passionné des arts en général et de l’escamotage en particulier,
-est l’auteur de ce tour ingénieux. La cage sortant du carton est
-entièrement de son invention. Les autres prestiges que j’ai ajoutés à
-cette expérience ne peuvent rien ôter au mérite de l’idée première.</p></div>
-
-</div>
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
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-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Confidences et Révélations, by
-Jean-Eugène Robert-Houdin
-
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-
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