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diff --git a/old/40855-0.txt b/old/40855-0.txt deleted file mode 100644 index 4304f29..0000000 --- a/old/40855-0.txt +++ /dev/null @@ -1,18425 +0,0 @@ -Project Gutenberg's Confidences et Révélations, by Jean-Eugène Robert-Houdin - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Confidences et Révélations - Comment on devient sorcier - -Author: Jean-Eugène Robert-Houdin - -Release Date: September 24, 2012 [EBook #40855] -[Last updated: October 7, 2012] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFIDENCES ET RÉVÉLATIONS *** - - - - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - - - - - - - -CONFIDENCES - -ET - -RÉVÉLATIONS - -BLOIS--IMPRIMERIE LECESNE, RUE DES PAPEGAULTS. - - - - -MÉMOIRES ET RÉVÉLATIONS - -[Illustration: ROBERT-HOUDIN] - - - - -ROBERT-HOUDIN - -CONFIDENCES -ET -RÉVÉLATIONS - -COMMENT ON DEVIENT SORCIER - -[Illustration: MACÉDOINE CALLIGRAPHIQUE - -dans laquelle se trouvent six mots différents] - -BLOIS -LECESNE, IMPRIMEUR-ÉDITEUR -RUE DES PAPEGAULTS - -MDCCCLXVIII. - - - - -INTRODUCTION - -DANS LA DEMEURE DE L’AUTEUR. - - -Je possède et j’habite, à Saint-Gervais, près Blois, une demeure dans -laquelle j’ai organisé des agencements, je dirais presque des trucs, -qui, sans être aussi prestigieux que ceux de mes séances, ne m’en ont -pas moins donné dans le pays, à certaine époque, la dangereuse -réputation d’un homme possédant des pouvoirs surnaturels. - -Ces organisations mystérieuses ne sont, à vrai dire, que d’utiles -applications de la science aux usages domestiques. - -J’ai pensé qu’il serait peut-être agréable au public de connaître ces -petits secrets dont on a beaucoup parlé, et j’ai cru ne pouvoir mieux -faire pour leur publicité que de les placer en tête d’un ouvrage plein -de révélations et de confidences. - -Si le lecteur veut bien me suivre, je vais le conduire jusqu’à -Saint-Gervais, l’introduire dans mon habitation, lui servir de cicerone, -et pour lui éviter tout déplacement et toute fatigue, je ferai en sorte, -en ma qualité d’ex-sorcier, que son voyage et sa visite s’exécutent sans -changer de place. - - - - -LE PRIEURÉ. - - -A deux kilomètres de Blois, sur la rive gauche de la Loire, est un petit -village dont le nom rappelle aux gourmets de savoureux souvenirs. C’est -là que se fabrique la fameuse crème de Saint-Gervais. - -Ce n’est pas assurément le culte de cette blanche friandise qui m’a -porté à choisir cet endroit pour y fixer ma résidence. C’est à l’_Amour -sacré_ de la patrie seulement que je dois d’avoir pour vis-à-vis cette -bonne ville de Blois qui m’a donné le jour. - -Une promenade, droite comme un I majuscule, relie Saint-Gervais à ma -ville natale. Sur l’extrémité de cet I tombe à angle droit un chemin -communal longeant notre village et conduisant au _Prieuré_. - -Le Prieuré, c’est mon modeste domaine, que mon ami Dantan jeune a nommé, -par extension, l’abbaye de l’_Attrape_. - - * * * * * - -Lorsqu’on arrive au Prieuré, on a devant soi: - -1º Une grille pour l’entrée des voitures; - -2º Une porte sur la gauche, pour le passage des visiteurs; - -3º Une boîte, sur la droite, avec ouverture à bascule, pour -l’introduction des lettres et des journaux. - -La maison d’habitation est située à 400 mètres de cet endroit; une allée -large et sinueuse y conduit à travers un petit parc ombragé d’arbres -séculaires. - -Cette courte description topographique fera comprendre au lecteur la -nécessité des procédés électriques que j’ai organisés à mes portes pour -remplir automatiquement les fonctions d’un concierge: - -La porte des visiteurs est peinte en blanc. Sur cette porte immaculée -apparaît, à hauteur d’homme, une plaque en cuivre et dorée, portant le -nom de Robert-Houdin; cette indication est de la plus grande utilité; -nul voisin n’étant là pour renseigner le visiteur. - -Au-dessous de cette plaque est un petit marteau également doré dont la -forme indique suffisamment les fonctions; mais, pour qu’il n’y ait aucun -doute à cet égard, une petite tête fantastique entre deux mains de même -nature sortant de la porte, comme d’un pilori, semblent indiquer le mot: -_Frappez_, qui est placé au-dessous d’elles. - -Le visiteur soulève le marteau selon sa fantaisie, mais, si faible que -soit le coup, là-bas, à 400 mètres de distance, un carillon énergique se -fait entendre dans toutes les parties de la maison, sans blesser, pour -cela, l’oreille la plus délicate. - -Si le carillon cessait avec la percussion, comme dans les sonneries -ordinaires, rien ne viendrait contrôler l’ouverture de la porte, et le -visiteur risquerait de monter la garde devant le Prieuré. - -Il n’en est pas ainsi: La cloche sonne incessamment et ne cesse son -appel que lorsque la serrure a fonctionné régulièrement. - -Pour ouvrir cette serrure, il suffit de pousser un bouton placé dans le -vestibule. C’est presque le cordon du concierge. - -Par la cessation de la sonnerie, le domestique est donc averti du succès -de son service. - -Mais cela ne suffit pas: il faut aussi que le visiteur sache qu’il peut -entrer. - -Voici ce qui se passe à cet effet: en même temps que fonctionne la -serrure, le nom de Robert-Houdin disparaît subitement et se trouve -remplacé par une plaque en émail, sur laquelle est peinte en gros -caractères le mot: Entrez! - -A cette intelligible invitation, le visiteur tourne un bouton d’ivoire, -et il entre en poussant la porte, qu’il n’a même pas la peine de -refermer, un ressort se chargeant de ce soin. - -La porte une fois fermée, on ne peut plus sortir sans certaines -formalités. Tout est rentré dans l’ordre primitif, et le nom propre a -remplacé le mot d’invitation. - - * * * * * - -Cette fermeture présente, en outre, une sûreté pour les maîtres du -logis: Si par erreur, par enfantillage ou par maladresse, un domestique -tire le cordon, la porte ne s’ouvre pas; il faut pour cela que le -marteau ait été soulevé et que l’avertissement de la cloche se soit fait -entendre. - -Le visiteur, en entrant, ne s’est pas douté qu’il a envoyé des -avertissements à ses futurs hôtes. La porte, en s’ouvrant et en se -fermant, a exécuté aux différents angles de son ouverture et de sa -fermeture, une sonnerie d’un rythme particulier. - -Cette musique bizarre et de courte durée peut indiquer, par -l’observation, si l’on reçoit _une ou plusieurs personnes_, si c’est un -_habitué_ de la maison ou un _visiteur nouveau_, si c’est enfin quelque -_intrus_ qui, ne connaissant pas la porte de service, s’est fourvoyé par -cette ouverture. - - * * * * * - -Ici j’ai besoin de donner des explications, car ces effets qui semblent -sortir des lois ordinaires de la mécanique, pourraient peut-être trouver -quelques incrédules parmi mes lecteurs, si je ne prouvais ce que -j’avance: - -Mes procédés de reconnaissance à distance sont de la plus grande -simplicité et reposent uniquement sur certaines observations -d’acoustique qui ne m’ont jamais fait défaut. - -Nous venons de dire que la porte en s’ouvrant envoyait, à deux angles -différents de son ouverture, deux sonneries bien différentes, lesquelles -sonneries se répétaient aux mêmes angles par la fermeture. Ces quatre -petits carillons, bien que produits par des mouvements différents, -arrivent au Prieuré espacés par des silences de durée égale. - -Avec une aussi simple disposition on peut, ainsi qu’on va le voir, -recevoir, à l’insu des visiteurs, des avertissements bien différents: - -Un seul visiteur se présente-t-il; il sonne, on ouvre, il entre en -poussant la porte qui se referme aussitôt. C’est ce que j’appelle -l’ouverture normale: les quatre coups se sont suivis à distances égales: -drin.... drin.... drin.... drin.... On a jugé au Prieuré qu’il n’est -entré qu’une seule personne. - - * * * * * - -Supposons maintenant qu’il nous vienne plusieurs visiteurs: La porte -s’est ouverte d’après les formalités ci-dessus indiquées. Le premier -visiteur entre en poussant la porte, et selon les règles prescrites par -la politesse la plus élémentaire, il la tient ouverte jusqu’à ce que -chacun soit passé; puis la porte se referme lorsqu’elle est abandonnée. -Or l’intervalle entre les deux premiers et les deux derniers coups a été -proportionnel à la quantité des personnes qui sont entrées; le carillon -s’est fait entendre ainsi: - - drin.... drin........ drin.... drin, - -et pour une oreille exercée l’appréciation du nombre est des plus -faciles. - - * * * * * - -L’habitué de la maison, lui, se reconnaît aisément: il frappe et sachant -ce qui doit se produire devant lui, il ne s’arrête pas, comme l’on dit, -aux bagatelles de la porte; on ne lui a pas plus tôt ouvert que les -quatre coups équi-distants se font entendre et annoncent son -introduction. - - * * * * * - -Il n’en est pas de même pour un visiteur nouveau: celui-ci frappe, et -lorsque paraît le mot _entrez_, sa surprise l’arrête; ce n’est qu’au -bout de quelque temps qu’il se décide à pousser la porte. Dans cette -action, il observe tout; sa démarche est lente et les quatre coups sont -comme sa démarche drin.... drin.... drin.... drin.... On se prépare au -Prieuré pour recevoir ce nouveau visiteur. - - * * * * * - -Le mendiant voyageur qui se présente à cette porte parce qu’il ne -connaît pas la porte de service, soulève timidement le marteau, et au -lieu de voir, selon l’usage, quelqu’un venir pour lui ouvrir, il est -témoin d’un procédé d’ouverture auquel il est loin de s’attendre; il -craint une indiscrétion; il hésite à entrer, et s’il le fait, ce n’est -qu’après quelques instants d’attente et d’incertitude. On doit croire -qu’il n’ouvre pas brusquement la porte. En entendant le -carillon, ...d....r....i....n.... d...r...i...n... d...r...i...n... -d...r...i...n... il semble aux gens de la maison qu’ils voient entrer ce -pauvre diable. On va à sa rencontre avec certitude. On ne s’est jamais -trompé. - - * * * * * - -Supposons maintenant qu’on vienne en voiture pour me visiter: les -grilles d’entrée sont ordinairement fermées, mais les cochers du pays -savent tous par expérience ou par ouï dire comment on les ouvre. -L’automédon descend de son siége; il se fait d’abord ouvrir la petite -porte; il entre. Ah! par exemple, en voilà un dont le carillon est -distinctif. Drin. drin. drin. drin. On comprend au Prieuré que le cocher -qui entre avec une telle précipitation veut faire preuve vis-à-vis de -ses maîtres ou de ses _bourgeois_ de son zèle et de son intelligence. - -Notre homme trouve appendue à l’intérieur la clef de la grille qu’une -inscription lui désigne; il n’a plus qu’à ouvrir la porte à deux -battants. Ce double mouvement s’entend et se voit, même dans la maison. -A cet effet est placé dans le vestibule un tableau sur lequel sont -peints ces mots: LES PORTES DES GRILLES SONT.... - -A la suite de cette inscription incomplète viennent se présenter -successivement les mots OUVERTES ou FERMÉES, selon que les grilles sont -dans l’un ou l’autre de ces deux états; et cette transposition -alternative vient prouver matériellement la justesse de cet axiôme: Il -faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. - -Avec un tel tableau, je puis, chaque soir, vérifier à distance la -fermeture des portes de la maison. - - * * * * * - -Passons maintenant au service de la boîte aux lettres. Rien n’est plus -simple encore: J’ai dit plus haut que la boîte aux lettres était fermée -par une petite porte à bascule. Cette porte est disposée de telle sorte -que lorsqu’elle s’ouvre, elle met en mouvement au Prieuré une sonnerie -électrique. Or le facteur a reçu l’ordre de mettre d’abord d’un seul -coup dans la boîte tous les journaux et d’y joindre les circulaires pour -ne pas produire de fausses émotions; après quoi, il introduit les -lettres, l’une après l’autre. On est donc averti à la maison de la -remise de chacun de ces objets, de sorte que si l’on n’est pas matinal, -on peut, de son lit, compter les diverses parties de son courrier. - -Pour éviter d’envoyer porter les lettres à la poste du village, on fait -la correspondance le soir; puis, en tournant un index nommé -_commutateur_, on transpose les avertissements, c’est-à-dire que le -lendemain matin le facteur, en mettant son message dans la boîte, au -lieu d’envoyer le carillon à la maison, entend près de lui une sonnerie -qui l’avertit d’y venir prendre les lettres; il se sonne ainsi lui-même. - - * * * * * - -Ces organisations si agréablement utiles présentent cependant un -inconvénient que je vais signaler, ce qui m’amènera à raconter -incidemment au lecteur une petite anecdote assez plaisante sur ce sujet: - -Les habitants de Saint-Gervais ont une qualité que je me plais à leur -reconnaître: ils sont très-discrets. Il n’est jamais venu à l’idée -d’aucun d’entre eux de toucher au marteau de ma porte d’entrée autrement -que par nécessité. - -Mais certains promeneurs de la ville y mettent moins de réserve et se -permettent quelquefois de s’escrimer sur les accessoires électriques, -pour en voir les effets. - -Bien que très rares, ces indiscrétions ne laissent pas que d’être -désagréables. - -Tel est l’inconvénient dont je viens de parler et voici l’anecdote à -laquelle elle a donné lieu. - -Un jour, Jean, le jardinier de la maison, travaillait près de la porte -d’entrée; il entend quelque bruit de ce côté et voit bientôt un flâneur -de notre cité blésoise qui, après avoir fait manœuvrer le marteau, -s’amusait à ouvrir et à fermer la porte, sans s’inquiéter du trouble -qu’il portait dans la maison. - -Sur une remontrance que lui fait l’homme de service, l’importun se -contente de dire pour sa justification: - ---Ah! oui, je sais; ça sonne là bas. Pardon! je voulais voir comment ça -fonctionnait. - ---S’il en est ainsi, monsieur, c’est bien différent, reprend le -jardinier d’un ton de bonhomie affectée, je comprends votre désir de -vous instruire et je vous demande pardon, à mon tour, de vous avoir -dérangé dans vos observations. - -Sur ce, sans paraître remarquer l’embarras de son interlocuteur, Jean -retourne à son ouvrage en continuant de jouer l’indifférence la plus -complète. Mais Jean est un malin dans la double acception du mot, il ne -se trouve pas suffisamment satisfait, et s’il refoule au fond de son -cœur son reste de mécontentement, c’est pour avoir une plus grande -liberté d’esprit dans un projet de représailles qu’il vient de concevoir -et qu’il se propose de mettre, le jour même, à exécution. - - * * * * * - -Vers minuit, il se rend à la demeure du personnage; il se pend à sa -sonnette et carillonne de toute la force de ses poignets. - -Une fenêtre s’entrouvre au premier étage; puis, par son entrebâillement, -paraît une tête coiffée de nuit et empourprée par la colère. - -Jean s’est muni d’une lanterne; il en dirige les rayons vers sa victime. - ---Bonsoir, monsieur, lui dit-il d’un ton ironiquement poli, comment vous -portez-vous? - ---Que diable avez-vous à sonner ainsi, à pareille heure? répond une voix -courroucée. - ---Oh! pardon, monsieur, reprend Jean en paraphrasant certaine réponse de -son interlocuteur; oui, je sais, ça sonne là-haut; mais je voulais voir -si votre sonnette fonctionnait aussi bien que le marteau du Prieuré. -Bonsoir, monsieur? - -Il était temps que Jean s’éloignât; le monsieur était allé chercher, -pour la lui jeter sur la tête.... une vengeance de nuit. - - * * * * * - -Pour conjurer cette petite misère, je plaçai sur ma porte un avis -engageant chacun à ne pas toucher au marteau sans nécessité. Avis -inutile! Il y avait toujours une nécessité pour frapper, c’était celle -de satisfaire une ou plusieurs curiosités. - -Ne pouvant échapper à ces persistantes indiscrétions, je pris le parti -de ne plus m’en taquiner et de les regarder au contraire comme un succès -que m’attiraient mes procédés électriques. - -Je n’eus qu’à me féliciter, plus tard, de ma conciliante détermination: -car, soit que la curiosité locale se fût émoussée, soit toute autre -cause, les importunités cessèrent d’elles-mêmes et maintenant il est -fort rare que le marteau soit soulevé dans un autre but que celui de -pénétrer dans ma demeure. - -Mon _concierge électrique_ ne me laisse donc plus rien à désirer. Son -service est des plus exacts; sa fidélité est à toute épreuve; sa -discrétion est sans égale; quant à ses appointements, je doute qu’il -soit possible de moins donner pour un employé aussi parfait. - - * * * * * - -Voici maintenant certains détails sur un procédé à l’aide duquel je -parviens à assurer à mon cheval l’exactitude de ses repas et l’intégrité -de ses rations. - -Il est bon de dire que ce cheval est une jument, bonne et douce fille -quasi majeure, qui répondrait au nom de Fanchette, si la parole ne lui -faisait défaut. - -Fanchette est affectueuse et même caressante; nous la regardons -_presque_ comme une amie de la maison, et c’est à ce titre que nous lui -prodiguons toutes les douceurs qu’il lui est donné de goûter dans sa -condition chevaline. - -Ce petit préambule fera comprendre ma sollicitude à l’endroit des repas -de notre chère bête. - -Fanchette a une personne affectée à son service de bouche; c’est un -garçon fort honnête qui, en raison même de sa probité, ne se formalise -aucunement de mes procédés... électriques. - -Mais avant ce serviteur, j’en avais un autre. C’était un homme actif, -intelligent, et qui s’était passionné pour l’art cultivé, jadis, par son -patron. Il ne connaissait qu’un seul tour, mais il l’exécutait avec une -rare habileté. Ce tour consistait à changer mon avoine en pièces de cinq -francs. - -Fanchette goûtait peu ce genre de spectacle, et, faute de pouvoir se -plaindre, elle se contentait de protester par des défaillances -accusatrices. - -Cet escamotage étant bien constaté, je donnai le compte à mon artiste, -et me décidai à distribuer moi-même à Fanchette son picotin -réconfortant. - -Je dis moi-même; c’est beaucoup avancer, car, je dois le confesser, si -ma bête eût dû compter sur mon exactitude pour faire ses repas à heure -fixe, elle eût pu éprouver quelques déceptions à ce sujet. - -Mais n’ai-je pas dans l’électricité et la mécanique des auxiliaires -intelligents, et sur le service desquels je puis compter? - -L’écurie est distante d’une quarantaine de mètres de la maison. Malgré -cet éloignement, c’est de mon cabinet de travail que se fait la -distribution. Une pendule est chargée de ce soin, à l’aide d’une -communication électrique. Ces fonctions ont lieu trois fois par jour et -à heure fixe. L’instrument distributeur est de la plus grande -simplicité: c’est une boîte carrée en forme d’entonnoir, versant le -picotin dans des proportions réglées à l’avance. - ---Mais! me dira-t-on, ne peut-on pas enlever au cheval son avoine -aussitôt qu’elle vient de tomber? - -Cette circonstance est prévue; le cheval n’a rien à craindre de ce côté, -car la détente électrique qui fait verser l’avoine ne peut avoir son -effet qu’autant que la porte de l’écurie est fermée à clef. - ---Mais le voleur ne peut-il pas s’enfermer avec le cheval? - ---Cela n’est pas possible, attendu que la serrure ne se ferme que du -dehors. - ---Alors on attendra que l’avoine soit tombée pour venir à soustraire. - ---Oui, mais alors on est averti de ce manége par un carillon disposé de -manière à se faire entendre au logis, si on ouvre la porte avant que -l’avoine soit entièrement mangée par le cheval. - - * * * * * - -La pendule dont je viens de parler est chargée, en outre, de transmettre -l’heure à deux grands cadrans placés, l’un au fronton de la maison, -l’autre au logement du jardinier. - ---Pourquoi ce luxe de deux grands cadrans, me direz-vous, lorsqu’un seul -peut suffire pour l’extérieur? - -Je vous dois, lecteur, à ce sujet une explication justificative. Lorsque -je plaçai mon premier cadran électrique dans le fronton du _Prieuré_, -c’était dans le double but d’indiquer l’heure à toute la vallée et de -donner aux gens de la maison une heure unique et régulatrice. - -Mais une fois mon œuvre terminée, je m’aperçus que mon cadran était -plus utile aux passants qu’à moi-même. J’étais obligé de sortir pour -voir l’heure. - -Je me creusai vainement la tête pendant quelque temps, pour parer à cet -inconvénient. Je ne voyais d’autre solution à ce problème que de bâtir -une maison en face de la mienne pour regarder mon cadran. Toutefois une -idée beaucoup plus simple vint enfin me sortir d’embarras: le pignon du -logement du jardinier était en vue de toutes nos fenêtres, j’y plaçai un -second cadran et je le fis marcher par le même fil électrique que le -premier. - -Cette heure se communique par le même procédé à plusieurs cadrans placés -dans différentes pièces de l’habitation. - -Mais à tous ces cadrans il fallait une sonnerie unique, une sonnerie -pouvant être entendue des habitants du Prieuré, ainsi que de tout le -village. - -Sur le faîte de la maison est une sorte de campanile abritant une -cloche d’un certain volume dont on se sert pour l’appel aux heures des -repas. - -Je plaçai au-dessous de cette cloche un rouage suffisamment énergique -pour soulever le marteau en temps voulu. Mais comme il eût fallu -remonter chaque jour le poids de cette machine, je me servis d’une force -perdue, ou pour mieux dire, non utilisée, pour remplir automatiquement -cette fonction. A cet effet, j’établis entre la porte battante de la -cuisine située au rez-de-chaussée, et le remontoir de la sonnerie placé -au grenier, une communication disposée de telle sorte qu’en allant et -venant pour leur service, et sans qu’ils s’en doutent, les domestiques -remontent incessamment le poids de ce rouage. - -C’est presque un mouvement perpétuel dont on n’a jamais à s’occuper. - -Un courant électrique distribué par mon régulateur soulève la détente de -la sonnerie et fait compter le nombre de coups indiqués par les cadrans. - - * * * * * - -Cette distribution d’heure me permet d’user, dans certains cas, d’une -petite ruse qui m’est fort utile et que je vais vous confier, lecteur, à -la condition de n’en pas parler, car ma ruse une fois connue manquerait -son effet. Lorsque, pour une cause ou pour une autre, je veux avancer ou -retarder l’heure de mes repas, je presse secrètement sur certaine touche -électrique placée dans mon cabinet, et j’avance ou je retarde à mon gré -les cadrans et la sonnerie de la maison. La cuisinière a trouvé que le -temps passe souvent bien vite, et moi j’ai gagné en plus ou en moins un -quart d’heure que je n’eusse pas obtenu sans cela. - - * * * * * - -C’est encore ce même régulateur qui, chaque matin, à l’aide de -transmissions électriques, réveille trois personnes à des heures -différentes, à commencer par le jardinier. - -Cette disposition n’a rien de bien merveilleux et je n’en parlerais pas -si je n’avais à signaler un procédé assez simple pour forcer mon monde à -se lever lorsqu’il est réveillé. Voici le procédé: Le réveil sonne -d’abord assez bruyamment pour que le dormeur le plus apathique soit -réveillé, et il continue de sonner jusqu’à ce qu’on aille déranger une -petite touche placée à l’extrémité de la chambre. Il faut, pour cela, se -lever; alors le tour est fait. - - * * * * * - -Ce pauvre jardinier, je le tourmente bien avec mon électricité. - -Croirait-on qu’il ne peut pas chauffer ma serre au-delà de dix degrés de -chaleur ou laisser baisser la température au-dessous de trois degrés de -froid, sans que j’en sois averti. - -Le lendemain matin, je lui dis: Jean, vous avez trop chauffé hier soir; -vous grillez mes géraniums; ou bien: Jean, vous risquez de geler mes -orangers; le thermomètre est descendu, cette nuit, à trois degrés -au-dessous de zéro. - -Jean se gratte l’oreille, ne répond pas; mais je suis sûr qu’il me -regarde un peu comme sorcier. - -Cette disposition thermo-électrique est également placée dans mon -bûcher, pour m’avertir du moindre commencement d’incendie. - - * * * * * - -Le Prieuré n’est point une succursale de la Banque de France; toutefois, -si modestes que soient mes objets précieux, je tiens à les conserver, -et, dans ce but, j’ai cru devoir prendre mes précautions contre les -voleurs: les portes et fenêtres de ma demeure ont toutes une disposition -électrique qui les relie avec le carillon et sont organisées de telle -sorte que lorsque l’une d’elles fonctionne, la cloche résonne tout le -temps de son ouverture. - -Le lecteur voit déjà l’inconvénient que présenterait ce système si le -carillon résonnait chaque fois qu’on se mettrait à la fenêtre ou qu’on -voudrait sortir de chez soi. Il n’en est point ainsi: la communication -se trouve interrompue toute la journée et n’est rétablie qu’à minuit -(l’heure du crime) et c’est encore la pendule au picotin qui se charge -de ce soin. - -Lorsque nous nous absentons de la maison, la communication électrique -est permanente et, le cas d’ouverture échéant, la grosse sonnerie de -l’horloge dont la détente est soulevée par l’électricité sonne sans -cesse et produit à s’y méprendre la sonnerie du tocsin. Le jardinier et -les voisins même étant avertis de ce fait, le voleur serait facilement -pris au trébuchet. - - * * * * * - -Nous nous plaisons souvent à tirer au pistolet. Nous avons pour cela un -emplacement fort bien organisé. Mais au lieu de la renommée -traditionnelle, le tireur qui fait mouche voit soudain apparaître -au-dessus de sa tête une couronne de feuillage. La balle et -l’électricité luttent de vitesse dans ce double trajet; ainsi bien qu’on -soit à vingt mètres du but, le couronnement est instantané. - - * * * * * - -Permettez-moi, lecteur, de vous parler encore d’une invention à laquelle -l’électricité est tout à fait étrangère, mais que je crois devoir, -toutefois, vous intéresser: Dans mon parc se trouve un chemin creux que -l’on se voit, quelquefois, dans la nécessité de traverser. Il n’y a, -pour cela, ni pont ni passerelle. Mais sur le bord de ce ravin l’on voit -un petit banc; le promeneur y prend place, et il n’est pas plus tôt -assis qu’il se voit subitement transporté à l’autre rive. - -Le voyageur met pied à terre et le petit banc retourne de lui-même -chercher un autre passager. - -Cette locomotion est à double effet: il y a une même voie aérienne pour -le retour. - -Je termine ici mes descriptions; en les continuant je craindrais de -tomber dans ce ridicule du propriétaire campagnard qui, dès qu’il tient -un visiteur, ne lui fait pas plus grâce d’un bourgeon de ses arbres que -d’un œuf de son poulailler. - -D’ailleurs ne dois-je pas réserver quelques petits détails imprévus pour -le visiteur qui viendrait lever le marteau mystérieux au-dessous duquel, -on s’en souvient, est gravé le nom de - -ROBERT-HOUDIN. - - - - -PRÉFACE - -SAINT-GERVAIS, près Blois, septembre 1858. - - -Huit heures sonnent à ma pendule.... J’ai près de moi ma femme, mes -enfants; je viens de passer une de ces bonnes journées que peuvent seuls -procurer le calme, le travail et l’étude; sans regret du passé, sans -crainte pour l’avenir, je suis, je ne crains pas de le dire, aussi -heureux qu’on peut l’être. - - * * * * * - -Et cependant, à chaque vibration de cette heure mystérieuse, mon pouls -s’élance, mes tempes battent avec force, je respire à peine, j’ai besoin -d’air, de mouvement. Si l’on m’interroge, je ne réponds pas, tant mon -âme est absorbée dans une vague et délicieuse rêverie! - -Vous l’avouerai-je, lecteur? Et pourquoi pas? Cet effet électrique, -sinon magique, n’a rien qui ne puisse être facilement compris de vous. - - * * * * * - -Si dans ce moment mon émotion est aussi vive, c’est que dans le cours de -ma carrière d’artiste, huit heures étaient le moment où j’allais -paraître en scène. Alors, l’œil avidement appliqué au _trou_ du -rideau, je voyais avec un plaisir extrême la foule qui se pressait à -l’envi pour me voir. Ainsi qu’à présent, le cœur me battait, car -j’étais heureux et fier d’un tel succès. - - * * * * * - -Souvent aussi, à ce sentiment venait se mêler une inquiétude, un doute -même. Mon Dieu! me disais-je avec terreur, suis-je assez sûr de moi pour -justifier un tel empressement, une telle vogue? - -Mais bientôt, rassuré par le passé, je voyais avec plus de calme arriver -l’instant suprême d’agiter la sonnette. J’entrais alors en scène; -j’étais près de la rampe devant mes juges; je me trompe, devant des -spectateurs amis dont j’allais essayer de gagner les suffrages. - - * * * * * - -Concevez-vous, maintenant, lecteur, tout ce que cette heure rappelle en -moi de souvenirs, et comprenez-vous qu’elle soit restée dans mon esprit -toujours solennelle et toujours émouvante? - - * * * * * - -Ces émotions, ces souvenirs, ne me sont point pénibles: je les évoque, -au contraire, et je m’y complais. Quelquefois même il arrive que, pour -les prolonger, je me transporte mentalement sur mon théâtre. Là, comme -jadis, j’agite la sonnette, le rideau se lève, je revois mes -spectateurs, et, sous le charme de cette douce illusion, je me plais à -leur raconter les épisodes les plus intéressants de ma vie d’artiste. -Je dis comment une vocation se révèle, comment s’engage la lutte contre -les difficultés de toutes sortes, comment enfin.... - - * * * * * - -Mais pourquoi de cette fiction ne ferais-je pas une réalité?.... Ne -pourrais-je pas, chaque soir, alors que huit heures sonnent, guidé par -de fidèles souvenirs, continuer sous une autre forme le cours de mes -représentations d’autrefois?.... Mon public serait le lecteur, et ma -scène un volume..... - - * * * * * - -Cette idée me séduit, je l’accueille avec joie, et me laisse aussitôt -bercer par ces riantes illusions. Déjà je me vois en présence de -spectateurs dont la bienveillance m’encourage.... Il me semble que l’on -attend.... que l’on écoute. - - * * * * * - -Sans plus hésiter, je commence..... - - - - -MÉMOIRES - -ET - -RÉVÉLATIONS - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -UN HORLOGER RACCOMMODEUR DE SOUFFLETS.--INTÉRIEUR D’ARTISTE.--LES LEÇONS -DU COLONEL BERNARD.--L’AMBITION PATERNELLE.--PREMIERS TRAVAUX -MÉCANIQUES.--AH! SI J’AVAIS UN RAT!--L’INDUSTRIE D’UN -PRISONNIER.--L’ABBÉ LARIVIÈRE.--UNE PAROLE D’HONNEUR.--ADIEU MES CHERS -OUTILS! - - -Pour me conformer à la tradition qui veut qu’au début de ses -confessions, tout homme écrivant.... comment dirai-je? ses Mémoires, -non, ses souvenirs, fasse connaître ses titres de noblesse, je commence -par déclarer au lecteur, avec un certain orgueil, que je suis né à -Blois, patrie du roi Louis XII, surnommé le _Père du Peuple_, et de -Denis Papin, l’illustre inventeur des machines à vapeur. - -Voilà pour ma ville natale. Quant à ma famille, il devrait sembler -naturel, en raison de l’art auquel j’ai consacré mon existence, de me -voir greffer sur mon arbre généalogique le nom de Robert-le-Diable ou -celui de quelque sorcier du moyen-âge; mais, esclave de la vérité, je me -contenterai de dire que mon père était horloger. - -Sans s’élever à la hauteur des Berthoud et des Bréguet, il passait -néanmoins pour fort habile dans sa profession. Au reste, je fais preuve -de modestie en bornant à un seul art les talents de mon père, car la -nature l’avait fait apte aux spécialités les plus diverses, et son -activité d’esprit le portait à tout entreprendre avec une égale ardeur. - -Excellent graveur, bijoutier plein de goût, il savait même au besoin -sculpter un bras ou une jambe de statuette estropiée, remettre de -l’émail à un vase du Japon endommagé, ou bien encore réparer les -serinettes, fort en vogue à cette époque. - -L’habileté dont il donnait tant de preuves avait fini par lui valoir une -clientèle beaucoup trop nombreuse, car, ces travaux, il les faisait pour -la plupart gratuitement et mû par le seul plaisir d’obliger. - -Sa réputation lui attira même une petite mystification dont, au reste, -il se tira en homme d’esprit. - -Un jour, un domestique en livrée entre dans la boutique, et présentant à -mon père un objet soigneusement enveloppé: - ---Mme de B...., dit-il, vous fait ses compliments et vous prie de lui -réparer cela. - ---C’est bien, répondit mon père, absorbé en ce moment par la réparation -d’une tabatière à musique, je m’en occuperai. - -Son travail terminé, il déchire l’enveloppe, mais quelle n’est pas sa -surprise?... il trouve un soufflet. - ---«Un soufflet à réparer! à moi! à un horloger! à un bijoutier!» s’écria -mon père indigné, et ne sachant s’il devait voir dans ce fait une -mystification ou simplement un manque de tact: - ---_Un soufflet!_ répétait-il, me prend-on pour un Auvergnat? - -Sa première pensée fut de rempaqueter ce nouvel et singulier article de -bijouterie pour le renvoyer à son propriétaire; mais la réflexion lui -inspira une vengeance plus digne et plus originale à la fois. - -Il examine ce soufflet aristocratique qui valait bien deux francs, le -répare consciencieusement, puis le fait porter à Mme de B.... avec -cette facture inusitée dans l’art de l’horlogerie: - - =P. ROBERT= - - _Horloger, bijoutier, raccommodeur de soufflets, étameur de - casserolles, fondeur de cuillers d’étain, fait le commerce - des peaux de lapin et tout ce qui concerne son état._ - - DOIT MADAME De B... - _____ ============== - | | F. | C. | - | Pour la réparation d’un soufflet.... | 6 | » | - - Nota. M. Robert espère que Mme de B... appréciera le _soufflet_ qu’il - lui renvoie. - -L’aventure fut connue et l’on en rit beaucoup; du reste, Mme de B... -n’avait pas tardé à reconnaître son étourderie; elle vint elle-même -payer la facture et fit sa paix avec mon père de la façon la plus -aimable. - -Ce fut dans cet intérieur, pour ainsi dire d’artiste, au milieu des -outils et des instruments auxquels je devais prendre un goût si vif, que -je naquis et que je fus élevé. - -J’ai bonne mémoire; pourtant, si loin que remontent mes souvenirs, ils -ne vont pas jusqu’au jour de ma naissance: j’ai su depuis que ce jour -était le 6 décembre 1805. - -Je serais tenté de croire que je vins au monde une lime, un compas ou un -marteau à la main, car dès ma plus tendre enfance, ces instruments -furent mes hochets, mes joujoux; j’appris à m’en servir comme les -enfants apprennent à marcher et à parler. Inutile de dire que bien -souvent mon excellente mère eut à essuyer les larmes du jeune -mécanicien, quand le marteau, mal dirigé, s’égarait sur ses doigts. Pour -mon père, il riait de ces petits accidents, et disait en plaisantant que -l’état m’entrerait ainsi dans le corps, et qu’après avoir été un enfant -prodige, je finirais par devenir un mécanicien hors ligne. - -Je n’ai pas la prétention d’avoir réalisé cet horoscope paternel; mais -il est certain que de tout temps je me suis senti un penchant, une -vocation prononcée, une passion irrésistible pour la mécanique. - -Que de fois n’ai-je pas vu, dans mes rêves d’enfant, une fée -bienfaisante me conduire par la main et m’ouvrir la porte d’un Eldorado -mystérieux où se trouvaient entassés des outils de toute sorte. Le -ravissement dans lequel me plongeaient ces songes était le même que -celui qu’éprouve un autre enfant, lorsque son imagination lui retrace -des pays fantastiques où les maisons sont en chocolat, les pierres en -sucre candi et les hommes en pain d’épice. - -Il faut avoir été possédé de cette fièvre des outils pour la concevoir. -Le mécanicien, l’artiste les adore véritablement; il se ruinerait même -pour en acquérir. Les outils, du reste, sont pour lui ce qu’est un -manuscrit pour le savant, une médaille pour l’antiquaire, un jeu de -cartes pour le joueur; en un mot, ce sont des instruments qui favorisent -une passion dominante. - -A huit ans, j’avais déjà fait mes preuves, grâce à la complaisance d’un -excellent voisin et aussi à une dangereuse maladie, dont la longue -convalescence me donna le loisir d’exercer ma dextérité naturelle. - -Ce voisin, nommé M. Bernard, était un colonel en retraite. Longtemps -prisonnier, il avait appris, dans sa captivité, mille petits travaux -qu’il consentit à m’enseigner pour me distraire. Je profitai si bien de -ses leçons, qu’en assez peu de temps j’arrivai à égaler mon maître. - -Il me semble encore voir et entendre ce vieux soldat, lorsque, passant -sa main sur son épaisse moustache grise pour la rabaisser sur ses lèvres -(geste qui lui était très familier), il s’écriait, dans son énergique -satisfaction: «Il fait tout ce qu’il veut, ce petit b..... là.» Ce -compliment du colonel flattait au plus haut point mon amour-propre -enfantin, et je redoublais d’efforts pour le mériter. - -Avec ma maladie finirent mes travaux; on me mit en pension, et dès lors -les occasions me manquèrent pour me livrer à mes attrayantes -distractions; mais aux jours de congé, c’était avec un véritable bonheur -que je venais me retremper, si j’ose le dire, à l’atelier paternel. - -Que de fois aussi j’ai fâché ce bon père par de nombreux méfaits! Je -n’étais pas toujours assez exercé ou assez habile, et souvent je brisais -les outils dont je me servais. C’était une _lime_, un _foret_, un -_équarissoir_. J’avais beau me cacher, on ne manquait pas, cela va sans -dire, de mettre sur mon compte ces accidents mystérieux; et, pour me -punir, on m’interdisait l’entrée de l’atelier. Mais toute défense était -inutile, toute précaution superflue; c’était toujours à recommencer. -Aussi reconnut-on la nécessité de couper le mal dans sa racine, et l’on -résolut de m’éloigner. - -Si mon père aimait son état, il savait par expérience que dans une -petite ville, l’art de l’horlogerie mène rarement à la fortune; malgré -toute son habileté, et quelques ressources qu’il eût trouvées en dehors -de sa profession par son esprit industrieux, il n’y avait gagné qu’une -bien modeste aisance. - -Dans son ambition paternelle, il rêvait pour moi un destin plus -brillant; il prit donc une détermination dont je lui ai conservé la plus -vive reconnaissance: ce fut de me donner une éducation libérale. Il -m’envoya au collége d’Orléans. - -J’avais onze ans à cette époque. - -Chante qui voudra les plaisirs de la vie de collége; quant à moi, -j’avoue franchement que bien que je n’eusse aucune répulsion pour -l’étude, l’existence claustrale de l’établissement ne m’offrit jamais de -plus grand plaisir que celui que j’éprouvai lorsque je le quittai pour -n’y plus revenir. Quoi qu’il en soit, une fois entré, suivant l’exemple -de mes camarades, je pris mon mal en patience et je devins en peu de -temps un collégien parfait. - -En dehors de l’étude, mon temps était bien employé: poussé par mon -irrésistible penchant, je passais la plus grande partie de mes -récréations à m’occuper de mécanique. J’exécutais par exemple des -piéges, des trébuchets et des souricières, dont les heureuses -dispositions et les perfides amorces me livraient un grand nombre de -prisonniers. - -J’avais construit pour eux une charmante petite demeure à claire-voie, -dans laquelle se trouvaient réunis des jeux gymnastiques en miniature. -Mes pensionnaires, en prenant leurs ébats, faisaient mouvoir et basculer -des machines destinées à procurer les plus agréables surprises. - -Un de mes ouvrages excitait surtout l’admiration de mes camarades: -c’était un petit manége faisant monter de l’eau à l’aide d’un corps de -pompe confectionné presque entièrement avec des tuyaux de plume. Une -souris, harnachée comme le sont ordinairement les chevaux, devait, par -la force musculaire de ses jarrets, mettre en action ce machinisme -lilliputien. Malheureusement, mon docile animal, quelque bonne volonté -qu’il y mît, ne pouvait vaincre à lui seul la résistance que lui -opposait le jeu des engrenages, et, à mon grand regret, j’étais forcé de -lui prêter assistance. - -Ah! si j’avais un rat! me disais-je dans mon désappointement, comme tout -cela marcherait! Un rat! mais comment me le procurer? Là était la -difficulté, et elle me paraissait insurmontable: pourtant elle ne -l’était pas, comme on va le voir. - -Un jour, surpris par un surveillant dans une escapade d’écolier, -aggravée d’escalade et d’effraction, je fus condamné à douze heures de -prison. - -Douze heures de prison pour le vol d’une friandise! et quelle friandise! -du raisiné qu’à nos repas nous ne mangions que du bout des lèvres. Je -n’avais pu résister, hélas! à l’attrait du fruit défendu. - -Cette punition, que je subissais pour la première fois, m’affecta -vivement; mais bientôt au milieu des tristes réflexions que m’inspirait -ma solitude, une idée vint dissiper mes pensées mélancoliques en -m’apportant un heureux espoir. - -Je savais que chaque soir, à la tombée de la nuit, des rats descendaient -des combles d’une église voisine pour ramasser les miettes de pain -laissées par les prisonniers. C’était une excellente occasion de me -procurer un de ces animaux que je désirais si vivement pour mon manége; -je ne la laissai pas s’échapper et me mis immédiatement à chercher les -moyens de construire une ratière. - -Je n’avais pour tout mobilier qu’une cruche contenant l’eau qui devait -remplacer pour moi l’_abondance_ du collége; ce vase était donc le seul -objet autour duquel je pusse grouper mes combinaisons. Voici la -disposition à laquelle je m’arrêtai: - -Je commençai par mettre mon cruchon à sec, puis, après avoir placé un -morceau de pain dans le fond, je le couchai de manière que l’orifice fût -au niveau du sol. Mon but, on le comprendra, était d’allécher mon gibier -par cet appât et de l’attirer dans le piége. Un carreau, que je -descellai, devait en fermer subitement l’ouverture, mais comme dans -l’obscurité où j’allais me trouver il me serait impossible de connaître -le moment de couper retraite au prisonnier, je mis près du morceau de -pain un peu de papier sur lequel le rat en passant devait produire un -frôlement qu’il me serait possible d’apprécier dans le silence de ma -prison. - -La nuit venue, je me blottis près de mon cruchon, le bras étendu vers -lui, et, la main placée sous le carreau, j’attendis avec une anxiété -fiévreuse l’arrivée de mes convives. - -Il fallait que le plaisir que je me promettais de ma capture fût bien -vif pour que je ne cédasse pas à la frayeur qui me saisit lorsque -j’entendis les premiers soubresauts de mes enragés visiteurs. Je -l’avoue: les évolutions qu’ils exécutèrent autour de mes jambes -m’inspiraient une cruelle inquiétude; j’ignorais jusqu’où pouvait aller -la voracité de ces intrépides rongeurs. Toutefois, je tins bon, je ne -fis pas le moindre mouvement dans la crainte de compromettre le succès -de ma chasse, et je me tins prêt, en cas d’attaque, à opposer aux -assaillants une énergique résistance. - -Plus d’une heure s’était écoulée dans une vaine attente, heure pleine -d’émotion et d’inquiétudes, et je commençais à désespérer de mon piége, -lorsque je crus entendre le petit bruit qui devait me servir de signal. -Je pousse alors vivement le carreau sur l’ouverture du cruchon et le -redresse aussitôt. - -Aux cris aigus que j’entends pousser à l’intérieur, j’acquiers -l’assurance d’un succès complet et, dans ma satisfaction, j’entonne une -fanfare, autant pour célébrer ma victoire que pour effrayer les -compagnons de mon prisonnier et les congédier au plus vite. - -Le concierge, en venant me délivrer, m’aida à me rendre maître de mon -rat en l’attachant avec une ficelle par l’une des pattes de derrière. - -Chargé de mon précieux butin, je me rends au dortoir, où maître et -élèves dorment depuis longtemps. Je vais me reposer à mon tour, mais un -embarras vient se présenter: comment loger mon prisonnier? - -A force de chercher, une idée surgit tout à coup dans mon esprit, idée -bizarre et bien digne du cerveau d’un écolier: ce fut de l’enfoncer la -tête la première dans un de mes souliers, en ayant soin d’attacher au -pied de mon lit la ficelle qui le retenait, puis de fourrer le soulier -dans un de mes bas et de placer le tout dans une des jambes de mon -pantalon. Cela fait, je crus pouvoir me coucher sans la moindre -inquiétude. - -Le lendemain, à cinq heures précises, le surveillant, selon son -habitude, fit sa tournée dans le dortoir en stimulant les dormeurs pour -les faire lever. - ---Habillez-vous tout de suite, me dit-il de ce ton aimable qui -caractérise cet emploi. - -Je me mis en devoir d’obéir; mais ici cruelle disgrâce: mon rat que -j’avais si bien empaqueté, que j’avais si soigneusement emprisonné, ne -trouvant pas sans doute son logement assez aéré, avait jugé à propos de -percer mon soulier, mon bas et mon pantalon et prenait l’air par cette -fenêtre improvisée..... Heureusement, il n’avait pu couper la ficelle -qui le retenait. Peu m’importait le reste. - -Mais le surveillant ne vit pas la chose du même œil que moi. La -capture d’un rat, le dégât fait à ma toilette, furent jugés par lui -comme autant de nouveaux griefs qui se joignirent à celui de la veille -dans un rapport volumineux qu’il adressa au proviseur. Je dus me rendre -chez celui-ci, revêtu des pièces qui portaient les traces de mon dernier -délit. Par une coïncidence fâcheuse, le soulier, le bas et le pantalon -étaient troués sur la même jambe. - -L’abbé Larivière (ainsi s’appelait notre proviseur) dirigeait le collége -avec une sollicitude toute paternelle. Toujours juste et porté par sa -nature à l’indulgence, il avait su se faire adorer, et encourir sa -disgrâce était pour les élèves le plus sévère des châtiments. - ---Eh bien! Robert, me dit-il, en me regardant doucement pardessus les -lunettes qui lui pinçaient le bout du nez, nous avons donc commis de -grandes fautes? Voyons, dites-moi toute la vérité. - -Je possédais alors une qualité que je me flatte de n’avoir pas perdue -depuis; c’était une extrême franchise. Je fis au proviseur le récit -exact et fidèle de mes méfaits, sans en omettre un seul détail; ma -sincérité me porta bonheur. L’abbé Larivière, après s’être contenu -quelques instants, finit par rire aux éclats des burlesques péripéties -de mes aventures; toutefois, après m’avoir fait comprendre tout ce qu’il -y avait de repréhensible dans l’action que j’avais commise, en -m’emparant d’un bien qui ne m’appartenait pas, le bon abbé termina ainsi -sa petite allocution. - ---Je ne vous sermonnerai pas plus longtemps, Robert, je crois à votre -repentir; douze heures de prison doivent suffire pour votre punition; je -vous rends votre liberté. Je ferai plus: quoique vous soyez bien jeune -encore, je veux vous traiter en homme, mais en homme d’honneur, -entendez-vous? Vous allez me donner votre parole que non-seulement vous -ne retomberez plus dans une faute semblable, mais encore, comme votre -passion pour la mécanique vous fait trop souvent négliger vos devoirs, -que vous renoncerez à vos outils et vous livrerez exclusivement à -l’étude. - ---Ah! oui, Monsieur, je vous la donne, m’écriai-je, ému jusqu’aux larmes -d’une indulgence aussi inattendue, et je puis vous assurer que vous ne -vous repentirez pas d’avoir eu foi en mon serment. - -J’avais à cœur de tenir cet engagement, mais je ne me dissimulais pas -les difficultés qui s’opposeraient à ma bonne résolution; il y avait -tant d’occasions de faillir dans cette voie de sagesse où je voulais -consciencieusement m’engager! D’ailleurs, comment résister aux -railleries, aux quolibets, aux sarcasmes des mauvais élèves, qui, pour -cacher leurs folies, entraînent les caractères faibles à devenir leurs -complices? Aussi mes serments eussent-ils couru de grands dangers, si -je n’avais eu le courage de _mes opinions_: je rompis brusquement avec -quelques étourdis dont les études classiques se ressentaient du travers -de leur esprit. - -Cependant, quelque chose de plus difficile encore restait à accomplir -pour compléter ma conversion, et si douloureux que fût le sacrifice, -j’eus la force de me l’imposer. Refoulant au fond de mon cœur ma -passion pour la mécanique, je brûlai mes vaisseaux, c’est-à-dire que je -mis de côté mon manége, mes cages et leur contenu; j’oubliai jusqu’à mes -outils, et, dégagé de toute distraction extérieure, je me livrai -entièrement à l’étude du grec et du latin. - -Les éloges de l’excellent abbé Larivière, qui se vantait d’avoir su -reconnaître en moi l’étoffe d’un bon élève, me récompensèrent de ce -suprême effort, et je puis dire que je devins dès lors un des écoliers -les plus studieux et les plus assidus. Ce n’est pas que je ne -regrettasse parfois mes outils et mes chères mécaniques; mais, me -rappelant ma promesse au proviseur, je tins toujours ferme contre la -tentation. Tout ce que je me permettais, c’était de jeter furtivement -sur le papier quelques idées qui me passaient par l’esprit, ne sachant -pas si un jour je pourrais les mettre à exécution. - -Enfin le moment arriva où je dus quitter le collége, mes études étaient -terminées. - - * * * * * - -J’avais dix-huit ans. - - - - -CHAPITRE II. - -UN BADAUD DE PROVINCE.--LE DOCTEUR CARLOSBACH, ESCAMOTEUR ET PROFESSEUR -DE MYSTIFICATION.--_LE SAC AU SABLE, LE COUP DE L’ÉTRIER._--JE SUIS -CLERC DE NOTAIRE, LES _MINUTES_ ME PARAISSENT BIEN LONGUES.--UN PETIT -AUTOMATE.--PROTESTATION RESPECTUEUSE.--JE MONTE EN GRADE DANS LA -BASOCHE.--UNE MACHINE DE LA FORCE... D’UN PORTIER.--LES CANARIS -ACROBATES.--REMONTRANCES DE M$1 ROGER.--MON PÈRE SE DÉCIDE À ME -LAISSER SUIVRE MA VOCATION. - - -Dans le récit que je viens de faire, on n’a trouvé que des événements -simples et peu dignes peut-être d’un homme qui, souvent, a passé pour un -sorcier; mais patience, lecteur, encore quelques pages d’introduction à -ma vie d’artiste, et bientôt ce que vous cherchez dans ce livre va se -dérouler à vos yeux; vous saurez comment se fait un magicien et vous -apprendrez que l’arbre où se cueille cette baguette magique qui -enfantait mes prétendus prodiges, n’est autre qu’un travail opiniâtre, -persévérant et longtemps arrosé de mes sueurs; bientôt aussi, en vous -rendant témoin de mes travaux et de mes veilles, vous pourrez apprécier -ce que coûte une réputation dans mon art mystérieux. - -Au sortir du collége, je savourai d’abord toutes les joies d’une liberté -dont j’avais été privé depuis tant d’années. Pouvoir aller à droite ou à -gauche, parler ou se taire au gré de ses désirs, se lever tôt ou tard -selon ses inspirations, n’est-ce pas pour un écolier le paradis sur -terre? - -J’usais largement de ces ineffables plaisirs; ainsi, le matin, quoique -j’eusse conservé l’habitude de m’éveiller à cinq heures, dès que la -pendule m’indiquait ce moment, autrefois si terrible, je me mettais à -rire aux éclats, en accompagnant cet accès de gaité maligne d’un -monologue animé, sorte de défi jeté à d’invisibles surveillants; puis, -satisfait de cette petite vengeance rétroactive, je me rendormais -jusqu’à l’heure du déjeuner. Après le repas, je sortais sans autre but -que celui de faire ce que j’appelais une bonne flânerie. - -Je fréquentais de préférence les promenades publiques, car j’avais plus -de chances que partout ailleurs d’y trouver quelques distractions pour -occuper mes loisirs; aussi ne se passait-il aucun événement dont je ne -fusse le témoin. J’étais en un mot le badaud personnifié, la gazette -vivante de ma ville natale. - -La plupart de ces événements présentaient en eux-mêmes un bien faible -intérêt; pourtant un jour j’assistai à une petite scène qui laissa dans -mon esprit de profonds souvenirs. - -Une après dînée, comme j’étais à me promener sur le mail qui borde la -Loire, plongé dans les réflexions que me suggéraient la chute des -feuilles et leurs tourbillons soulevés par une bise d’automne, je fus -tiré de cette douce rêverie par le son éclatant d’une trompette très -habilement embouchée. - -Je laisse à penser si je fus le dernier à me rendre à l’appel de cette -éclatante mélodie. - -Quelques promeneurs, affriandés comme moi par le talent de l’artiste -mélomane, vinrent également former cercle autour de lui. - -C’était un grand gaillard, à l’œil vif, au teint basané, aux cheveux -longs et crépus, portant le poing sur la hanche et la tête élevée. Son -costume, quoique d’une composition assez burlesque, était néanmoins -propre et annonçait un homme pouvant avoir, comme diraient les gens de -sa profession, _du foin dans ses bottes_. Il portait une redingote -marron, surmontée d’un petit collet de même couleur et garnie de larges -brandebourgs en argent; autour de son cou, négligemment posée, -s’enroulait une cravate de soie noire. Les deux extrémités en étaient -réunies par une bague ornée d’un diamant qui eût pu enrichir un -millionnaire, si cette pierre n’eût eu le malheur de s’appeler strass. -Son pantalon noir était largement étoffé; il n’avait point de gilet, -mais en revanche, un linge très blanc, sur lequel s’étalait une énorme -chaîne en chrysocale, avec une collection de breloques dont le son -métallique se faisait entendre à chaque mouvement du musicien. - -J’eus tout le temps de faire ces observations, car mon homme ne trouvant -pas sans doute son assistance assez nombreuse pour mériter l’honneur -d’une séance, fit durer son prélude musical au moins un quart-d’heure; -enfin le cercle s’étant insensiblement agrandi, la trompette cessa de se -faire entendre. - -L’artiste posa son instrument à terre, fit gravement le tour de -l’assemblée, en exhortant chacun à reculer un peu; puis, s’arrêtant, il -passa la main dans ses longs cheveux et sembla se recueillir dans une -aspiration toute de poésie. - -Peu habitué au charlatanisme de cette mise en scène de la place -publique, je regardais cet homme avec une confiante admiration et me -préparais à ne pas perdre un mot de ce que j’allais entendre. - ---Messieurs, s’écria-t-il d’une voix assurée et sonore: - ---Ecoutez-moi: - ---Je ne suis point ce que je parais être. Je dirai plus, je suis ce que -je parais n’être pas. Oui, Messieurs, oui, avouez-le, vous me prenez -pour un de ces pauvres diables venant implorer quelque gros sous de -votre générosité. Eh bien! détrompez-vous; si vous me voyez aujourd’hui -sur cette place, sachez que je n’y suis descendu que pour le soulagement -de l’humanité souffrante, en général, pour votre bien en particulier, -comme aussi pour votre agrément. - -Ici, l’orateur, qu’à son accent on pouvait aisément reconnaître pour un -des riverains de la Garonne, passa une seconde fois la main dans sa -chevelure, releva la tête, humecta ses lèvres, et prenant un air de -dignité majestueuse, il continua: - ---Je vous apprendrai tout à l’heure qui je suis, et vous pourrez -m’apprécier à ma juste valeur; en attendant, permettez-moi de vous -présenter, pour vous distraire, un faible échantillon de mon -savoir-faire. - -L’artiste, après avoir régularisé le cercle de ses auditeurs, dressa -devant lui une table à X, sur laquelle il déposa trois gobelets de -ferblanc, si bien polis, qu’on les eût pris pour de l’argent; puis il se -ceignit d’une gibecière en velours d’Utrecht rouge, dans laquelle il -plongea ses mains pendant quelques instants, sans doute pour préparer -les prestiges qu’il allait présenter; et la séance commença. - -Dans une longue série de tours, les muscades, d’abord invisibles, -parurent au bout des doigts de l’escamoteur, passèrent successivement -d’un gobelet sous un autre, à travers la table, même jusque dans la -poche d’un spectateur, pour sortir ensuite, à la grande joie du public, -du nez d’un jeune badaud. Celui-ci prit le fait au sérieux, et il se tua -à se moucher pour s’assurer qu’il ne lui restait plus de ces petites -boules dans le cerveau. - -L’adresse avec laquelle ces tours furent faits, la bonhomie apparente de -l’opérateur dans l’exécution de ces ingénieux artifices, me produisirent -la plus complète illusion. - -C’était la première fois que j’assistais à un semblable spectacle: j’en -fus émerveillé, stupéfait, ébahi. Cet homme pouvant produire à son gré -de telles merveilles, me semblait un être surhumain; ce fut donc avec un -vif regret que je lui vis mettre de côté ses gobelets et plier sa -gibecière. L’assemblée paraissait également charmée; l’artiste s’en -aperçut et mit à profit ces excellentes dispositions en faisant signe -qu’il avait encore quelque chose à dire. Posant alors ses deux mains sur -la table, comme sur l’appui d’une tribune: - ---Messieurs et Dames, dit-il avec une feinte modestie et dans le but de -ménager certains effets oratoires, Messieurs et Dames, j’ai été assez -heureux pour vous voir prêter à mes tours d’adresse une bienveillante -attention, je vous en remercie--l’escamoteur s’inclina jusqu’à -terre;--et comme je tiens à vous prouver que vous n’avez point affaire à -un ingrat, je veux essayer de vous rendre toute la satisfaction que vous -m’avez fait éprouver. - ---Daignez m’écouter un instant: - - * * * * * - ---Je vous ai promis de vous dire qui j’étais, je vais vous -satisfaire--changement subit de physionomie, sentiment de haute estime -de soi-même:--vous voyez en moi le célèbre docteur Carlosbach; la -consonnance de mon nom vous indique assez que je suis -_Anglo-Francisco-Germanique_, pays où l’on vient au monde avec une -couronne de laurier sur la tête. - ---Faire mon éloge ne serait qu’être l’interprète de la renommée aux -_cent bouches d’or et d’azur_; je me contenterai de vous dire que j’ai -un immense talent et que mon incommensurable réputation ne peut être -égalée que par ma modestie. Couronné par les plus illustres sociétés -savantes du monde entier, je m’incline devant leur jugement, qui -proclame la supériorité de mes connaissances dans le grand art de guérir -le genre humain. - -Cet exorde, aussi bizarre qu’emphatique, fut débité avec une -imperturbable assurance; cependant, je crus remarquer sur la figure du -célèbre docteur quelques légères crispations des lèvres qui trahissaient -comme une envie de rire contenue. Je ne m’y arrêtai pas, et, séduit par -la faconde de l’orateur, je ne cessai de lui prêter une oreille -attentive. - ---Mais, Messieurs, ajouta-t-il, c’est assez vous entretenir de ma -personne; il est temps que je vous parle de mes œuvres. - ---Apprenez donc que je suis l’inventeur du baume _Vermi-fugo-panacéti_, -dont l’efficacité souveraine est incontestable. - ---Oui, Messieurs, oui, le ver, cet ennemi de l’espèce humaine; le ver, -ce destructeur de tout ce qui porte existence; le ver, ce rongeur -acharné des morts et des vivants, est enfin vaincu par ma science; une -goutte, un atôme de cette précieuse liqueur suffit pour chasser à tout -jamais cet affreux parasite. - ---Avez-vous des vers longs, des vers plats, des vers ronds? peu -m’importe la forme, je vous en délivrerai. - ---Avez-vous encore le ver _macaque_, qui se place entre cuir et chair, -le ver _coquin_, qui s’engendre dans la tête de l’homme, le _tenia_, -vulgairement appelé le ver solitaire, venez à moi, sans crainte, je vous -les _extirperai_ sans douleur. - ---Et, Messieurs telle est la vertu de mon baume merveilleux, que -non-seulement il délivre l’homme de cette affreuse calamité pendant sa -vie, mais que son corps n’a plus rien à craindre après sa mort; prendre -mon baume, c’est s’embaumer par anticipation; l’homme alors devient -immortel. Ah! Messieurs, si vous connaissiez toutes les vertus de ma -sublime découverte, mais, vous vous précipiteriez sur moi pour me -l’arracher, en me jetant des poignées d’or; ce ne serait plus une -distribution, ce serait un pillage, aussi je m’arrête.....» - -L’orateur s’arrêta en effet un instant et essuya son front d’une main, -tandis que de l’autre il indiquait à la foule qu’il n’avait pas fini. -Déjà un grand nombre d’auditeurs cherchaient à s’approcher du savant -docteur; Carlosbach sembla ne pas s’en apercevoir et reprenant la pose -dramatique qu’il avait un instant quittée, il continua ainsi: - ---Mais, me direz-vous, quel peut être le prix d’un tel trésor? -Serons-nous jamais assez riches pour l’acquérir? Et! Messieurs, c’est -ici le moment de vous faire connaître toute l’étendue de mon -désintéressement. - -Ce baume, pour la découverte duquel j’ai _séché_ ma vie; ce baume, que -des souverains ont acheté au prix de leur couronne, ce baume enfin que -l’on ne saurait payer..... Je vous le donne. - -A ces mots inattendus, la foule, frémissante d’émotion, reste un instant -interdite, puis, comme s’ils eussent été sous l’impression du fluide -électrique, tous les bras se lèvent suppliants et implorent la -générosité du docteur. - -Mais, ô surprise! ô déception! Carlosbach, _ce docteur célèbre_, -Carlosbach, _ce bienfaiteur de l’humanité_, quitte soudainement son rôle -de charlatan et se prend d’un rire _homérique_. - -Ainsi que dans un changement à vue, la scène est transformée, tous les -bras levés retombent en même temps; on se regarde, on s’interroge, on -murmure, puis l’on s’apaise, et bientôt la contagion du rire gagnant de -proche en proche, la foule éclate en chœur. - -L’escamoteur s’arrête le premier et réclame le silence. - ---Messieurs, dit-il alors d’un ton de parfaite convenance, ne m’en -veuillez point de la petite scène que je viens de jouer; j’ai voulu par -cette comédie vous prémunir contre les charlatans qui chaque jour vous -trompent, ainsi que je viens de le faire moi-même. Je ne suis point -docteur, mais tout simplement escamoteur, professeur de mystifications -et auteur d’un _recueil_ dans lequel vous trouverez, outre le discours -que je viens de vous débiter, la description d’un grand nombre de tours -d’escamotage. - ---Voulez-vous connaître l’art de vous amuser en société? Pour dix sous, -vous pouvez vous satisfaire. - -L’escamoteur sort d’une boîte un énorme paquet de livres, fait le tour -de l’assistance, et grâce à l’intérêt que son talent a su inspirer, il -ne tarde pas à débiter toute sa marchandise. - -La séance était terminée: je rentrai à la maison la tête pleine de tout -un monde de sensations inconnues. - - * * * * * - -Comme on le pense bien, je m’étais procuré un des précieux volumes; je -me hâtai d’en prendre connaissance, mais le faux docteur y continuait -son système de mystification et, malgré toute ma bonne volonté, je ne -pus parvenir à comprendre aucun des tours dont il semblait donner -l’explication. J’eus, du reste, pour me consoler, le plaisant discours -que je viens de rapporter ici. - -Je m’étais promis de mettre le livre de côté et de n’y plus songer, mais -les merveilles qui y étaient annoncées venaient à chaque instant se -retracer à mon esprit. O Carlorsbach, disais-je dans ma modeste -ambition, si j’avais ton talent, comme je me trouverais heureux! Et, -plein de cette idée, je me décidai à aller prendre des leçons du savant -professeur. Malheureusement cette détermination fut trop tardivement -prise; lorsque je me présentai, j’appris que l’escamoteur mettant à -profit les ressources de sa profession, avait, dès la veille, quitté -son auberge, oubliant de payer les dépenses princières qu’il y avait -faites. - -L’aubergiste me donna des détails sur cette fugue, dernière -mystification du professeur. Carslorsbach était arrivé chez lui avec -deux malles d’inégale grandeur et lourdement chargées; sur la plus -grande étaient écrits ces mots: _Instruments de Physique_, sur l’autre -_Vestiaire_. Or, l’escamoteur, qui, disait-il, avait reçu de nombreuses -invitations des châteaux voisins pour y donner des séances, était parti -la veille, afin de satisfaire à l’un de ces engagements. On ne l’avait -vu emporter avec lui qu’une de ses malles, celle aux instruments, et -l’on avait supposé que l’autre restait dans la chambre et servait tout -naturellement à garantir ses frais d’auberge, qu’il devait payer à son -retour. - -Le lendemain, l’aubergiste ne voyant pas revenir son voyageur, pensa -qu’il était prudent de mettre ses effets en lieu de sûreté. Il entre -donc dans la chambre de l’escamoteur; mais les deux malles avaient -disparu et à leur place était un énorme sac rempli de sable sur lequel -on voyait en gros caractères: - -=SAC AUX MYSTIFICATIONS.= - -_Le coup de l’étrier._ - -Voici ce que conjecturait le malheureux aubergiste: La grande malle, -lors de son arrivée, devait être remplie par le sable; l’escamoteur, en -quittant l’auberge, avait remplacé celui-ci par la boîte au vestiaire, -et muni de ces deux malles, n’en faisant plus qu’une, il était parti -pour ne plus revenir. - -Je continuai pendant quelque temps encore à jouir de la vie -contemplative que je m’étais créée; mais à force de flâneries et de -promenades, la satiété ne tarda pas à venir et je me trouvai tout -surpris, un jour, de me sentir fatigué de cette existence désœuvrée. - -Mon père, en homme qui connaît le cœur humain, attendait ce moment -pour me parler raison; il me prit à part, un matin, et, sans autre -préambule, me dit avec bonté: - ---Voyons, mon ami, te voilà sorti du collége avec une instruction -solide: je t’ai laissé jouir largement d’une liberté après laquelle tu -semblais aspirer. Mais tu dois comprendre que cela ne suffit pas pour -vivre; il faut maintenant quitter l’habit d’écolier et entrer résolument -dans le monde, où tu appliqueras tes connaissances à l’état que tu auras -embrassé. Cet état, il est temps de le choisir; tu as sans doute un -goût, une vocation, c’est à toi de me la faire connaître; parle donc et -tu me trouveras disposé à te seconder dans la carrière que tu auras -choisie. - -Bien que mon père eût souvent manifesté la crainte de me voir suivre sa -profession, je pensai, d’après ces paroles, qu’il avait changé d’avis, -et je m’écriai avec transport; «Sans doute, j’ai une vocation, et -celle-là tu ne peux la méconnaître, car elle date de loin; tu le sais, -je n’ai jamais eu d’autre désir que celui d’être....» - -Mon père devina ma pensée et ne me laissa pas achever: - ---Je vois, reprit-il, que tu ne m’as pas compris, je vais m’expliquer -plus clairement. Sache donc que mon désir est de te voir choisir une -profession plus lucrative que la mienne. Réfléchis qu’il serait peu -raisonnable d’enterrer dans ma boutique dix années d’études, pour -lesquelles j’ai fait de si grands sacrifices: songe d’ailleurs au peu de -fortune que m’a procuré mon état, puisque trente années d’un travail -assidu ne m’ont donné pour mes vieux jours qu’une bien modeste aisance. -Crois-moi, change de résolution et renonce à ta manie de _faire de la -limaille_. - -Mon père ne faisait en cela que suivre les idées de la plupart des -parents qui ne voient que les désagréments attachés à leur profession. A -ce préjugé se joignait, il faut le dire aussi, la louable ambition du -chef de famille qui désire élever son fils au-dessus de lui. - -Me prononcer pour un autre état que celui de mécanicien, était pour moi -chose impossible; car ne connaissant les autres professions que de nom, -j’étais incapable de les apprécier, et conséquemment d’en choisir une; -je restai muet. - -En vain, mon père, pour solliciter une réponse, essaya de fixer mon -choix en faisant valoir les avantages que je trouverais à être -pharmacien, avoué ou notaire, etc. Je ne pus que lui répéter que je -m’en rapportais sur ce point à sa sagesse et à son expérience. Cette -abnégation de mes volontés, cette soumission sans réserve parut le -toucher; je m’en aperçus, et voulant tenter un dernier effort sur sa -détermination, je lui dis avec effusion: - ---Avant de prendre un parti dont dépend mon avenir, permets-moi, cher -père, de te faire une observation. Es-tu bien sûr que ce soit ton état -qui manque de ressources, et non la ville où tu l’as exercé? Je t’en -supplie, laisse-moi faire, et lorsque, par tes conseils, je serai -parvenu à avoir du talent, j’irai à Paris, centre des affaires et de -l’industrie, et j’y ferai ma fortune; j’en ai, non pas le pressentiment, -mais la conviction. - -Craignant sans doute de faiblir, mon père voulut couper court à cet -entretien en évitant de répondre à mon objection. - ---Puisque tu t’en rapportes à moi, me dit-il, je te conseille de suivre -le notariat; avec ton intelligence, du travail et de la conduite, je ne -doute pas que tu n’y fasses promptement ton chemin. - -Deux jours après, j’étais installé dans une des meilleures études de -Blois, et grâce à ma belle écriture, on me donna l’emploi -d’expéditionnaire, lequel consiste, on le sait, à écrire du matin au -soir des _expéditions_ et des _grosses_ sans trop savoir ce que l’on -fait. - -Je laisse à penser si ce travail d’automate pouvait longtemps convenir à -la nature de mon esprit: des plumes, de l’encre, rien n’était moins -propre à l’exécution des idées inventives qui ne cessaient de me -poursuivre. Heureusement, à cette époque, les plumes d’acier n’étaient -pas encore inventées; j’avais donc pour me distraire la ressource de -tailler mes plumes, et, je l’avoue, j’en usais largement. - -Ce seul détail suffira pour donner une idée du _spleen_ qui pesait sur -moi comme un manteau de plomb; j’en serais tombé malade infailliblement, -si je n’eusse trouvé le moyen de me procurer, en dehors de l’étude, une -occupation plus attrayante et surtout plus conforme à mes goûts. - -Parmi les curiosités mécaniques que l’on confiait à mon père pour être -réparées, j’avais pu voir une tabatière sur le dessus de laquelle était -une petite scène automatique qui m’avait vivement intéressé. Le dessus -de la boîte représentait un paysage. En pressant une détente, un lièvre -paraissait sur le premier plan, et se dirigeait vers une touffe d’herbe, -qu’il se mettait en devoir de brouter; peu après on voyait déboucher -d’un bois un chasseur, cheminant en compagnie de son chien. - -Le Nemrod en miniature s’arrêtait à la vue du gibier, épaulait son fusil -et mettait en joue; un petit bruit simulant l’explosion de l’arme se -faisait entendre, et tout aussitôt le lièvre blessé, il faut le croire, -s’enfuyait, poursuivi par le chien, et disparaissait dans un fourré. - -Cette jolie mécanique excitait au plus haut point mon envie, mais je ne -pouvais que la convoiter, car son propriétaire, outre l’importance qu’il -y attachait, n’avait aucune raison pour consentir à s’en défaire, et -d’ailleurs mes ressources pécuniaires ne pouvaient prétendre à une telle -acquisition. - -Puisque je ne pouvais posséder cette pièce, je voulus au moins en -conserver le souvenir, et j’en fis un dessin exact à l’insu de mon père. -Ce plan terminé, ma tête se monta à la vue de son ingénieuse -disposition, et j’en vins à me demander s’il ne me serait pas possible -de le mettre à exécution. - -Ma réponse fut affirmative. - -Pendant six mois, j’eus la persévérance de me lever avec le jour, et, -descendant furtivement à l’atelier de mon père, qui, lui, n’était pas -matinal, je travaillais jusqu’à l’heure à laquelle il avait l’habitude -d’y venir. Ce moment arrivé, je remettais les outils dans l’ordre où je -les avais trouvés, je serrais soigneusement mon ouvrage et je me rendais -à l’étude. - -La joie que j’éprouvai en voyant fonctionner ma mécanique ne peut être -égalée que par le plaisir que je ressentis en la présentant à mon père, -comme protestation indirecte et respectueuse contre la détermination -qu’il avait prise à l’égard de ma profession. J’eus de la peine à le -convaincre que je n’avais point été aidé dans ce travail; quand enfin il -n’en douta plus, il ne put s’empêcher de m’en faire compliment. - ---C’est bien fâcheux, me dit-il d’un air pensif, qu’on ne puisse tirer -parti de semblables dispositions; mais, mon ami, ajouta-t-il, comme pour -chasser une idée qui l’importunait, crois-moi, méfie-toi de ton adresse; -elle pourrait nuire à ton avancement. - -Depuis plus d’un an je remplissais les fonctions de clerc amateur, -c’est-à-dire de clerc sans rétribution, quand l’offre me fut faite par -un notaire de campagne d’entrer chez lui en qualité de second clerc, -avec de modiques appointements. - -J’acceptai avec empressement cet avancement inattendu; mais une fois -installé dans mes nouvelles fonctions, je ne fus pas longtemps à -m’apercevoir que mon officier ministériel m’avait donné de l’_eau bénite -de cour_ dans l’énonciation de mon emploi. La place que je remplissais -chez lui était tout simplement celle de petit clerc, c’est-à-dire que je -faisais les courses de l’étude, le premier et unique clerc suffisant à -lui seul pour le reste de la besogne. - -Il est vrai que je gagnais quelque argent; c’était le premier que mon -travail me procurait: cette considération rendit la pilule moins amère à -mon amour-propre. D’ailleurs monsieur Roger (ainsi se nommait mon -nouveau patron) était bien le meilleur des hommes; son abord, plein de -bienveillance et de bonté, m’avait séduit dès le premier jour, et je -puis ajouter que je n’eus qu’à me louer de ses procédés envers moi, tout -le temps que je passai dans son étude. - -Cet homme, la probité même, avait la confiance du duc d’Avaray, dont il -régissait le château, et, plein de zèle pour les affaires de son noble -client, il s’en occupait beaucoup plus que de celles de son étude. A -Avaray, du reste, les affaires de _notariat_ étaient peu nombreuses, et -nous venions facilement à bout de la besogne qu’elles nous procuraient; -pour mon compte j’avais bien des loisirs que je ne savais comment -occuper; mon patron me vint en aide, en mettant sa bibliothèque à ma -disposition. J’eus la bonne fortune d’y trouver le Traité de botanique -de Linné, et j’acquis les premières notions de cette science. - -L’étude de la botanique exigeait du temps, et je n’avais à lui consacrer -que les moments qui précédaient l’ouverture du cabinet; or, sans savoir -pourquoi, j’étais devenu un dormeur infatigable. Impossible de me -réveiller avant huit heures. Je résolus de triompher de cette somnolence -opiniâtre et j’inventai un réveil-matin dont l’originalité me semble -mériter une mention toute particulière. - -La chambre que j’occupais dépendait du château d’Avaray, et était située -au-dessus d’une voûte fermée par une lourde grille. Ayant remarqué que, -chaque matin, au petit jour, le portier Thomas venait ouvrir cette -grille, qui donnait passage dans les jardins, l’idée me vint de profiter -de cette circonstance pour me faire un réveil-matin. - -Voici quelles étaient mes dispositions mécaniques: chaque soir, en me -couchant, j’attachais à l’une de mes jambes l’extrémité d’une corde dont -l’autre bout, passant par ma fenêtre entr’ouverte, allait se fixer à la -partie supérieure de la porte grillée. - -On comprendra facilement le jeu de cet appareil: le portier, en poussant -la grille, m’entraînait sans s’en douter au beau milieu de la chambre. -Ainsi violemment tiré de mon sommeil, je cherchais à m’accrocher à mes -couvertures; mais, plus je résistais, plus l’impitoyable Thomas poussait -de son côté, et je finissais par me réveiller en l’entendant, chaque -fois, maugréer contre les gonds de la porte, auxquels il promettait de -l’huile pour le lendemain. Je me dégageais alors la jambe, et, mon Linné -à la main, j’allais demander à la nature ses admirables secrets, dont -l’étude m’a fait passer de si doux instants. - - * * * * * - -Autant pour plaire à mon père que pour remplir scrupuleusement les -devoirs de mon emploi, je m’étais promis de ne plus m’occuper de la -mécanique, dont je redoutais l’irrésistible attrait, et je m’étais -religieusement tenu parole. Il y avait donc tout lieu de croire -qu’adoptant le notariat, je prendrais enfin mes grades dans la basoche -et deviendrais un jour moi-même maître Robert, notaire dans telle ou -telle localité. Mais la Providence, dans ses décrets, m’avait tracé une -toute autre route, et mes inébranlables résolutions vinrent échouer -devant une tentation trop forte pour mon courage. - -Dans l’étude, il y avait, chose assez bizarre, une magnifique volière -remplie d’une multitude de canaris dont le chant et le plumage avaient -pour destination de tromper l’impatience du client, quand par hasard il -était forcé d’attendre. - -Cette volière étant considérée comme meuble de l’étude, j’étais, en ma -qualité de petit clerc, chargé de la tenir en bon état de propreté et de -veiller à l’alimentation de ses habitants. - -Ce fut, sans contredit, parmi les travaux qui me furent confiés, celui -dont je m’acquittai avec le plus de zèle; j’apportai même tant de soins -au bien-être et à l’amusement de mes pensionnaires, qu’ils absorbèrent -bientôt presque tout mon temps. - -Je commençai par organiser dans cette immense cage des mécaniques que -j’avais inventées au collége dans de semblables circonstances; -insensiblement, j’en en ajoutai de nouvelles, et je finis par faire de -la volière un objet d’art et de curiosité, auquel nos visiteurs -trouvaient un véritable attrait. - -Ici, c’était un bâton près duquel le sucre et l’échaudé étalaient leurs -séductions; l’imprudent canari qui se laissait prendre à cette -traîtreuse amorce avait à peine posé la patte sur le bâton fatal, qu’une -petite cage circulaire l’enveloppait vivement et le retenait prisonnier -jusqu’à ce que, conduit par le hasard ou par sa fantaisie, un autre -oiseau, en se perchant sur un bâton voisin, fît partir une détente qui -délivrait le captif. Là, c’étaient des bains et des douches forcés; plus -loin, une petite mangeoire était disposée de telle sorte que plus -l’oiseau semblait s’en approcher, plus il s’en éloignait en réalité. -Enfin, il fallait que chaque pensionnaire gagnât sa nourriture en la -faisant venir à lui à l’aide de petits chariots qu’il tirait avec le -bec. - - * * * * * - -Le plaisir que je trouvais à exécuter ces petits travaux me fit bientôt -oublier que j’étais à l’étude pour toute autre chose que pour les menus -plaisirs des canaris. Le premier clerc m’en fit l’observation en y -ajoutant de justes remontrances; mais j’avais toujours quelque prétexte -pour me déranger, découvrant sans cesse des additions à faire au gymnase -de mes volatiles. - -Enfin, les choses en vinrent au point que l’autorité supérieure, -c’est-à-dire le patron en personne, dut intervenir. - ---Robert, me dit-il d’un ton sérieux qu’il prenait rarement avec ses -clercs, lorsque vous êtes entré chez moi, c’était, vous le savez, pour -vous occuper exclusivement des travaux de mon étude, et non pour -satisfaire vos goûts et vos fantaisies; des avertissements vous ont été -donnés pour vous rappeler à vos devoirs, et vous n’en avez tenu aucun -compte; je viens donc vous dire aujourd’hui qu’il faut prendre une -détermination bien arrêtée de cesser vos travaux de mécanique, ou je me -verrai dans la nécessité de vous renvoyer à votre père. - -Ce bon monsieur Roger s’arrêta, comme pour reprendre haleine, après les -reproches qu’il venait de me faire, j’en suis certain, bien à -contre-cœur. Après un instant de silence, reprenant avec moi son ton -paternel, il ajouta: - ---Et tenez, mon ami, voulez-vous que je vous donne un conseil? Je vous -ai étudié, et j’ai la conviction que vous ne ferez jamais qu’un clerc -très médiocre, et par suite un notaire plus médiocre encore, tandis que -vous pouvez devenir un bon mécanicien. Il serait donc très sage -d’abandonner une carrière dans laquelle il y a pour vous si peu d’espoir -de réussite, et de suivre celle pour laquelle vous montrez de si -heureuses dispositions. - -Le ton d’intérêt avec lequel M. Roger venait de me parler m’engagea à -lui ouvrir mon cœur; je lui fis part de la détermination qu’avait -prise mon père de m’éloigner de son état, et je lui dépeignis tout le -chagrin que j’en avais ressenti. - ---Votre père a cru bien faire, me répondit-il, en vous donnant une -profession plus lucrative que la sienne; il pensait sans doute n’avoir à -vaincre en vous qu’une simple fantaisie de jeunesse; moi je suis -persuadé que c’est une vocation irrésistible, contre laquelle il ne faut -pas essayer de lutter plus longtemps. Laissez-moi faire, je verrai vos -parents dès demain, et je ne doute pas que je ne les amène à partager -mon avis et à changer leurs projets relativement à votre avenir. - -Depuis que j’avais quitté la maison paternelle, mon père avait vendu -son établissement et vivait retiré dans une petite propriété près de -Blois. Mon patron alla le trouver, comme il me l’avait promis. Une -longue conversation s’en suivit, et, après de nombreuses objections de -part et d’autre, l’éloquence du notaire vainquit les scrupules de mon -père, qui se rendit enfin: - ---Allons, dit-il, puisqu’il le veut absolument, qu’il prenne mon état. -Et comme je ne puis plus le lui enseigner moi-même, mon neveu, qui est -mon élève, fera pour mon fils ce que j’ai fait pour lui-même. - -Cette nouvelle me combla de joie; il me sembla que j’allais entrer dans -une nouvelle vie et je trouvai bien longs les quinze jours qu’en raison -de divers arrangements, il me fallut encore passer à Avaray. - -Enfin je partis pour Blois, et dès le lendemain de mon arrivée je me -trouvais installé devant un étau, la lime à la main et recevant de mon -parent ma première leçon de mécanique. - - - - -CHAPITRE III. - -LE COUSIN ROBERT.--L’ÉVÉNEMENT LE PLUS IMPORTANT DE MA VIE.--COMMENT ON -DEVIENT SORCIER.--MON PREMIER ESCAMOTAGE.--FIASCO COMPLET.--PERFECTIBILITÉ -DE LA VUE ET DU TOUCHER.--CURIEUX EXERCICE DE -PRESTIDIGITATION.--MONSIEUR NORIET.--UNE ACTION PLUS INGÉNIEUSE QUE -DÉLICATE.--JE SUIS EMPOISONNÉ.--UN TRAIT DE FOLIE. - - -Ayant de parler de mes études dans l’horlogerie, je ferai connaître à -mes lecteurs mon nouveau patron. - -Et tout d’abord, pour me mettre à l’aise et parce que pour moi cela -résume tout, je dirai que le _cousin Robert_, comme je le nommais, a été -dès mon entrée chez lui et est toujours demeuré depuis un de mes -meilleurs et plus chers amis. C’est qu’il serait difficile en effet -d’imaginer un caractère plus heureux, un cœur plus affectueux et plus -dévoué. - -Comme ouvrier, mon cousin avait des qualités non moins précieuses: à une -rare intelligence il joignait une adresse qui, je le déclare sans fausse -modestie, semble être un privilége de notre famille; il avait, du reste, -la réputation du plus habile horloger de Blois, et cette ville, comme -on le sait, excella longtemps dans l’exécution des machines à mesurer le -temps. - -Mon père ne pouvait donc mieux faire que de me confier à un homme qui -possédait toutes mes sympathies et chez qui je trouvais réunies à la -fois la bienveillance d’un ami et la science d’un maître. - -Mon cousin commença par me faire faire _de la limaille_, comme disait -mon père, mais je n’eus pas besoin d’apprentissage pour arriver à me -servir des outils, car depuis longtemps j’en avais acquis l’habitude, et -les débuts du métier, ordinairement si ennuyeux, n’eurent rien de -pénible pour moi. Je pus, dès les premiers jours, être employé à de -petits travaux dont je m’acquittai avec assez d’habilité pour mériter -les éloges de mon maître. - -Je ne voudrais pas laisser croire cependant que je fus toujours un élève -parfait; j’avais conservé dans mon nouvel état cette disposition -d’esprit qui est innée en moi, et qui m’attira de la part du cousin plus -d’une réprimande: je ne pouvais me résoudre à enchaîner mon imagination -à l’exécution des idées d’autrui; je voulais à toute force inventer ou -perfectionner. - -Toute ma vie j’ai été dominé par cette passion, ou si l’on veut par -cette manie. Jamais je n’ai pu arrêter ma pensée sur une œuvre -quelconque sans chercher les moyens d’y apporter un perfectionnement ou -d’en faire jaillir une idée nouvelle. Mais cette disposition d’esprit, -qui plus tard me fut si favorable, était à cette époque très -préjudiciable à mes progrès. Avant de suivre mes propres inspirations et -de m’abandonner à mes fantaisies, je devais m’initier aux secrets de mon -art, apprendre à surmonter les difficultés signalées par les maîtres et -chasser, enfin, des idées qui n’étaient propres qu’à me détourner des -vrais principes de l’horlogerie. - -Tel était le sens des observations paternelles que m’adressait de temps -à autre mon cousin et j’étais bien forcé d’en reconnaître la justesse. -Alors je me remettais à l’ouvrage avec plus de zèle, tout en gémissant -en secret sur cet assujettissement qui m’était imposé. - -Pour favoriser mes progrès et seconder mes efforts, mon patron m’engagea -à étudier quelques ouvrages traitant de la mécanique en général et de -l’horlogerie eu particulier. Cela rentrait trop bien dans mes goûts pour -que je ne suivisse pas son conseil; et je me livrais sans réserve à ces -attrayantes études, lorsqu’un fait, bien simple en apparence, vint -tout-à-coup décider du sort de ma vie en me dévoilant une vocation dont -les mystérieuses ressources devaient ouvrir plus tard un vaste champ à -mes idées inventives et fantastiques. - -Un soir, j’entre dans la boutique d’un bouquiniste nommé Soudry, pour -acheter le Traité d’horlogerie de Berthoud, que je savais être en sa -possession. - -Le marchand, engagé en ce moment dans une affaire d’une toute autre -importance que celle qui m’amenait, sort de ses rayons deux volumes, me -les remet et me congédie sans plus de façon. - -Revenu chez moi, je me dispose à lire avec la plus grande attention mon -Traité d’horlogerie, mais que l’on juge de ma surprise, lorsque sur le -dos de l’un de ces volumes je lis ces mots: AMUSEMENTS DES SCIENCES. - -Étonné de trouver un titre semblable sur un ouvrage sérieux, j’ouvre -impatiemment ce livre, je parcours la table des chapitres, et ma -surprise redouble en lisant ces mots étranges: - -_Démonstration des tours de cartes..... Deviner la pensée de -quelqu’un..... Couper la tête d’un pigeon et le faire ressusciter_, -etc... - -Soudry s’était trompé: dans sa préoccupation, au lieu d’un Berthoud il -m’avait remis deux volumes de l’Encyclopédie. Fasciné toutefois par -l’annonce de semblables merveilles, je dévore les pages du mystérieux -in-quarto, et, plus j’avance dans ma lecture, plus je vois se dérouler -devant moi les secrets d’un art pour lequel j’avais, à mon insu, plus -que de la vocation. - -Je crains d’être taxé d’exagération ou tout au moins de n’être pas -compris d’un grand nombre de lecteurs, lorsque je dirai que cette -découverte, trésor inespéré, me causa l’une des plus grandes joies que -j’aie jamais éprouvées. C’est qu’en ce moment de secrets pressentiments -m’avertissaient que le succès, la gloire peut-être, se trouvaient un -jour pour moi dans l’apparente réalisation du merveilleux et de -l’impossible, et ces pressentiments ne m’ont heureusement pas trompé. - -La ressemblance de deux in-quarto et la préoccupation d’un bouquiniste, -telles furent les causes vulgaires de l’événement le plus important de -ma vie. - - * * * * * - -Plus tard, dira-t-on, des circonstances différentes eussent pu éveiller -en moi cette vocation; c’est probable; mais plus tard il n’eût plus été -temps. Un ouvrier, un industriel, un négociant établi quittera-t-il une -position faite, si médiocre qu’elle soit, pour céder à une passion qui -serait infailliblement taxée de folie! non certes. C’était donc -seulement à cette époque que mon irrésistible penchant vers le -mystérieux pouvait être raisonnablement suivi. - -Combien de fois depuis n’ai-je pas béni cette erreur providentielle sans -laquelle je serais resté sans doute un modeste horloger de province! Ma -vie, il est vrai, se serait ainsi écoulée calme, douce, et tranquille; -bien des peines, des émotions, des angoisses m’eussent été épargnées; -mais aussi de quelles vives sensations, de quelles joies profondes mon -âme n’eût-elle pas été privée? - - * * * * * - -J’étais passionnément courbé sur mon précieux in-quarto, dévorant -jusqu’aux moindres détails de ces tours de main merveilleux; ma tête -brûlait et je restais parfois plongé dans des réflexions qui tenaient de -l’extase. Cependant les heures s’écoulaient, et tandis que mon -imagination se berçait dans des rêves fantastiques, je ne m’apercevais -pas que ma chandelle était arrivée à sa dernière période; sa lueur -pâlissait sensiblement et j’entendis bientôt crépiter la mèche; puis, -réduite à un imperceptible lumignon, elle s’affaissa brusquement et -rendit le dernier soupir. - -Comprendra-t-on tout mon désappointement? Cette chandelle était la -dernière que j’eusse en ma possession; force me fut donc de quitter les -sublimes régions de la magie faute de pouvoir les éclairer. A cet -instant de dépit, que n’aurais-je pas donné pour la lumière la plus -vulgaire, fût-ce même pour un lampion! - -Ce n’était pas que je fusse dans une obscurité complète; une blafarde -clarté me venait d’un réverbère voisin, mais quelques efforts que je -fisse pour profiter de ses pâles rayons, je ne pouvais parvenir à -déchiffrer un seul mot, et, bon gré mal gré, je dus me résigner à me -coucher. - -J’essayai vainement de dormir; la surexcitation fiévreuse que m’avait -donnée cette lecture ne me permit ni sommeil ni repos; je repassais dans -mon esprit les endroits qui m’avaient le plus frappé, et l’intérêt -qu’ils m’inspiraient exaltait de plus en plus mon imagination. - -Incapable de rester au lit, je retournais de temps en temps me mettre à -la fenêtre, et, jetant sur le reverbère des regards de convoitise, j’en -étais arrivé à former le projet d’aller lire à sa clarté, au beau milieu -de la rue, lorsque soudain une autre idée traverse mon esprit. Dans mon -impatience de la réaliser, je ne me donne même pas le temps de -m’habiller, et, bornant mon vêtement au strict nécessaire, si l’on peut -appeler ainsi des pantoufles et un caleçon, je prends mon chapeau d’une -main, une paire de pincettes de l’autre, et je descends l’escalier à -tâtons. - -Une fois dans la rue, je me dirige rapidement vers le réverbère; car je -dois avouer au lecteur que poussé, sans doute, par le désir de mettre -promptement à exécution certaines notions que je venais d’acquérir sur -la prestidigitation, j’avais conçu la pensée d’_escamoter_ à mon profit -le quinquet affecté par la municipalité à la sûreté de la ville. Le rôle -destiné aux pincettes et au chapeau dans cette audacieuse opération -consistait, pour les premières, à briser la petite porte de tôle -derrière laquelle s’enroulait la corde qui servait à monter et à -descendre le réverbère, et pour le second, à jouer l’office de lanterne -sourde, en étouffant les jets lumineux qui eussent pu trahir mon larcin. - -Tout se passa au gré de mes désirs, et déjà je me retirais triomphant, -quand un misérable incident vint me faire perdre le fruit de mon coup de -main. Au moment même où j’allais disparaître avec mon butin, un mitron, -oui, un vulgaire mitron, me fit échouer en apparaissant subitement au -seuil de sa boutique. Je me blottis aussitôt dans l’encoignure d’une -porte, et là, redoublant de soins pour absorber dans mon chapeau les -rayons du quinquet, j’attendis, dans l’immobilité la plus complète, -qu’il plût au malencontreux boulanger de rentrer chez lui. Mais que l’on -juge de ma douleur et de mon effroi, quand je le vis s’adosser à la -porte et fumer tranquillement sa pipe! - -La position devenait intolérable; le froid et aussi la crainte d’être -découvert faisaient claquer mes dents, et, pour comble de désespoir, je -sentis bientôt la coiffe de mon chapeau s’enflammer. Il n’y avait pas à -hésiter: je serrai convulsivement ma soi-disant lanterne sourde entre -mes mains et parvins ainsi à étouffer l’incendie; mais à quel prix, -grand Dieu! Mon pauvre chapeau, celui dont je me parais le dimanche, -était roussi, rempli d’huile et complètement déformé. Et tandis que je -subissais toutes ces tortures, mon bourreau continuait à fumer avec un -air de calme et de béatitude qui me causait des accès de rage. - -Je ne pouvais pourtant demeurer là jusqu’au jour, mais comment sortir de -cette situation critique? Demander le secret au boulanger, c’était faire -appel à son indiscrétion et me couvrir de ridicule; rentrer directement -chez moi, c’était me trahir, car j’étais obligé de passer devant lui, et -un réverbère peu éloigné jetait assez de clarté pour me faire -reconnaître. Restait un troisième parti: c’était d’enfiler rapidement -une rue qui se trouvait à ma gauche et de regagner la maison par un -chemin détourné. Ce fut celui-là auquel je m’arrêtai au risque d’être -rencontré dans mon excursion en costume de baigneur. - -Sans plus tarder, je mets sous mon bras et chapeau et quinquet, car je -me vois forcé de les emporter avec moi pour enlever toute trace de mon -délit, je pars comme un trait. - -Dans mon trouble, je m’imagine que le boulanger me poursuit, je crois -même entendre ses pas derrière moi, et voulant à toute force le -dépister, je redouble de vitesse; je prends tantôt à droite, tantôt à -gauche, et traverse un si grand nombre de rues, que ce n’est qu’au bout -d’un quart-d’heure d’une marche effrenée que je me retrouve dans ma -chambre, haletant, n’en pouvant plus, mais heureux d’en être quitte -encore à si bon marché. - -Il faut avouer que pour un homme destiné à jouer plus tard un certain -rôle dans les fastes de l’escamotage, je n’avais pas eu la main heureuse -pour mon coup d’essai, ou pour m’exprimer en termes de théâtres, je -dirai que je venais de faire un _fiasco_ complet. - -Cependant, je ne fus aucunement découragé; loin de là, dès le lendemain, -j’oubliais mes infortunes de la veille en me retrouvant avec mon -précieux traité de _magie blanche_, et je me remettais avec ardeur à la -lecture de ses intéressants secrets. - -Huit jours après je les possédais tous. - -De la théorie je résolus de passer à la pratique; mais, ainsi que cela -m’était arrivé avec le livre de Carlosbach, je me trouvai subitement -arrêté devant un obstacle. L’auteur était, il est vrai, plus -consciencieux que le mystificateur Bordelais; il donnait de ses tours -une explication très facile à comprendre; seulement il avait eu le tort -de supposer à tous ses lecteurs une certaine adresse pour les exécuter. -Or, cette adresse me manquait complètement, et, si désireux que je fusse -de l’acquérir, je ne trouvais rien dans l’ouvrage qui m’en indiquât les -moyens. J’étais dans la position d’un homme qui tenterait de copier un -tableau sans avoir les moindres notions du dessin et de la peinture. - -Faute d’un professeur pour me guider, je dus créer les principes de la -science que je voulais étudier. - -D’abord, comme base fondamentale de la prestidigitation, j’avais -facilement reconnu que les organes qui jouent le principal rôle dans -l’exercice de cet art sont la vue et le toucher. Je compris que, pour -approcher le plus possible de la perfection, il fallait que le -prestidigitateur développât en lui une perception plus rapide, plus -délicate et plus sûre de ces deux organes, par cette raison que dans ses -séances il doit embrasser d’un seul regard tout ce qui se passe autour -de lui, et exécuter ses prestiges avec une dextérité infaillible. - -J’avais été souvent frappé de la facilité avec laquelle les pianistes -peuvent lire et exécuter, même à première vue, un morceau de chant avec -son accompagnement. Il était évident, pour moi, que par l’exercice on -pouvait arriver à se créer une faculté de perception appréciative et une -habileté du toucher qui permettent à l’artiste de lire simultanément -plusieurs choses différentes, en même temps que ses mains s’occupent -d’un travail très compliqué. Or, c’est une semblable faculté que je -désirais acquérir pour l’appliquer à la prestidigitation; seulement, -comme la musique ne pouvait me fournir les éléments qui m’étaient -nécessaires, j’eus recours à l’art du jongleur, dans lequel j’espérais -trouver des résultats, sinon semblables, du moins analogues. - -On sait que l’exercice des boules développe étonnamment le toucher. Mais -n’est-il pas évident qu’il développe également le sens de la vue? - -En effet, lorsqu’un jongleur lance en l’air quatre boules qui se -croisent dans différentes directions, ne faut-il pas que ce sens soit -bien perfectionné chez lui, pour que ses yeux puissent, d’un seul -regard, suivre avec une merveilleuse précision chacun des dociles -projectiles dans les courbes variées que leur ont imprimées les mains? - -Il y avait précisément à Blois, à cette époque, un pédicure nommé Maous, -qui possédait le double talent de jongler assez adroitement et -d’extirper les cors avec une habileté digne de la légèreté de ses mains. -Maous, malgré ce cumul, n’était pas riche; je le savais, et cette -particularité me fit espérer obtenir de lui des leçons à un prix en -rapport avec mes modestes ressources. - -En effet, moyennant dix francs, il s’engagea à m’initier à l’art du -jongleur. - -Je me livrai avec une telle ardeur aux exercices qu’il m’indiqua, et mes -progrès furent si rapides, qu’en moins d’un mois je n’avais plus rien à -apprendre; j’en savais autant que mon maître, si ce n’est pourtant l’art -d’extirper les cors, dont je lui laissai le monopole. J’étais parvenu à -jongler avec quatre boules. - -Cela ne satisfit pas encore mon ambition; je voulus, s’il était -possible, surpasser la faculté de lire par appréciation que j’avais tant -admirée chez les pianistes. Je plaçai un livre devant moi, et tandis -que mes quatre boules voltigeaient en l’air, je m’habituai à y lire sans -hésitation. - -Je ne serais point étonné que ceci parût extraordinaire à bien des -lecteurs; mais, ce qui les surprendra peut-être plus encore, c’est que -je viens à l’instant même de me donner la satisfaction de répéter cette -curieuse expérience; pourtant trente ans se sont écoulés depuis le fait -que je viens de raconter, et pendant ce temps j’ai bien rarement touché -à mes boules; car jamais je ne m’en suis servi dans mes séances. - -Je dois avouer toutefois que sur ce point mon adresse a baissé d’un -degré; ce n’est plus qu’avec trois boules que j’ai pu lire avec -facilité. - -On ne saurait croire combien, alors, cet exercice communiqua à mes -doigts de délicatesse et de sûreté d’exécution, en même temps que cette -lecture par appréciation donnait à mon regard une promptitude de -perception qui tenait du merveilleux. Je parlerai plus tard du service -que me rendit cette dernière faculté pour l’expérience de la seconde -vue. - -Après avoir ainsi rendu mes mains souples et dociles, je n’hésitai plus -à m’exercer directement à la prestidigitation. Je m’occupai spécialement -de la manipulation des cartes et de l’_empalmage_. - -Cette opération d’escamotage exige un long travail; car il faut, tout en -ayant la main droite ouverte et renversée, arriver à y retenir -invisiblement des boules, des bouchons de liége, des morceaux de sucre, -des pièces de monnaie, etc., sans que les doigts soient fermés ou -perdent rien de leur liberté. - -En raison du peu de temps dont je pouvais disposer, les difficultés -inhérentes à ces nouveaux exercices eussent été insurmontables si je -n’eusse trouvé le moyen de satisfaire les exigences de ma passion sans -négliger mon état. Voici comment je m’y pris. - -Selon la mode de l’époque, j’avais de chaque côté de ma redingote, dite -à la _propriétaire_, des poches assez vastes pour pouvoir y manipuler -avec facilité. Cette disposition me présentait cet avantage qu’aussitôt -qu’une de mes mains n’était plus occupée au dehors, elle se glissait -dans l’une de mes poches et se mettait à l’œuvre avec des cartes, des -pièces de monnaie ou l’un des objets que j’ai cités. - -Il est aisé de comprendre combien cette organisation me faisait gagner -de temps. Ainsi, par exemple, dès que j’étais en course, mes deux mains -pouvaient travailler chacune de son côté; au dîner, il m’arrivait très -souvent de manger ma soupe d’une main, tandis que je faisais _sauter la -coupe_ de l’autre. Bref, si court que fût le répit que me laissait le -travail de ma profession, j’en profitais immédiatement pour mes -occupations favorites. - -Comme on était loin de se douter que mon paletot fût en quelque sorte -une salle d’étude, cette manie de tenir constamment mes mains renfermées -passa pour une originalité de mauvais goût; mais, après quelques -plaisanteries sur ce sujet, on ne m’en parla plus. - -Quelle que fût ma passion pour l’escamotage, j’eus toutefois assez -d’empire sur moi-même pour m’appliquer à ne pas mécontenter mon patron, -qui ne s’aperçut jamais d’aucune distraction dans mon travail et n’eut -que des éloges à me donner sous le double rapport de l’exactitude et de -l’application. - -Je vis enfin arriver le terme de mon noviciat, et, un beau jour, _le -cousin_ me déclara ouvrier et m’assura que j’étais apte à recevoir -désormais un salaire. Ce fut avec le plus vif plaisir que je reçus cette -déclaration, dans laquelle je trouvais, outre ma liberté, l’avantage de -pouvoir relever ma situation financière. - -Je ne fus pas longtemps, du reste, sans profiter des bénéfices de ma -nouvelle position. Une place m’ayant été offerte chez un horloger de -Tours, je partis le lendemain du jour où je devins libre. - -Mon nouveau patron était ce M. Noriet qui, plus tard, acquit une -certaine célébrité comme sculpteur. Son imagination, qui déjà -pressentait ses œuvres futures, lui faisait dédaigner le travail -routinier des _rhabilleurs_ de montres, et il laissait volontiers à ses -ouvriers le soin de faire ce qu’il appelait par dérision le _décrotage_ -de l’horlogerie. C’était pour remplir cette fonction qu’il m’avait fait -venir chez lui. - -Je devais gagner, en sus de la nourriture et du logement, trente-cinq -francs par mois; c’était peu, à la vérité, mais la somme était énorme -pour moi qui, depuis ma sortie de chez le notaire d’Avaray, n’avais vécu -que des ressources d’un revenu plus que modeste. - -Quand je dis que je gagnais trente-cinq francs, c’est pour établir une -somme ronde; en réalité, je ne les touchais pas dans leur intégralité. -Mme Noriet, en sa qualité d’excellente ménagère, possédait au plus -haut point l’intelligence des escomptes et des retenues. Aussi -avait-elle trouvé le moyen de modifier mon traitement par un procédé -aussi ingénieux qu’indélicat: c’était de me payer en écus de six livres. -Or, comme à cette époque les pièces de six francs ne valaient que cinq -francs quatre-vingts centimes; il en résultait chaque mois pour la -patronne un bénéfice de vingt-quatre sous, que de mon côté je portais au -compte de mes _profits et pertes_. - -Chez M. Noriet, mon temps était certainement bien rempli par ma besogne, -et pourtant je trouvais encore le moyen d’exécuter mes exercices dans -les poches de ma redingote; tous les jours, je constatais avec joie les -progrès sensibles que je devais à mon travail persévérant. J’étais -parvenu à faire disparaître avec la plus grande facilité tout objet que -je tenais entre mes mains; quant aux principes des tours de cartes, ils -n’étaient plus pour moi qu’un jeu d’enfant et me servaient à produire de -charmantes illusions. - -J’étais fier, je l’avoue, de mes petits talents de société et je ne -négligeais aucune occasion de les faire valoir. Le dimanche, par -exemple, après l’invariable partie de loto qui se jouait dans la famille -toute patriarcale de M. Noriet, je donnais, à la grande satisfaction de -l’assistance, une petite séance de prestidigitation qui venait égayer -les fronts soucieux des victimes du plus monotone de tous les jeux. On -trouvait que j’étais un _agréable farceur_, et ce compliment me -ravissait d’aise. - -Ma conduite régulière, mon assiduité au travail, et peut-être aussi un -certain enjouement dont j’étais doué à cette époque, m’avaient concilié -l’amitié du _patron_ et de la _patronne_, si bien que j’étais devenu un -membre indispensable de leur société et que je participais à toutes -leurs parties de plaisir. Il nous arrivait assez souvent d’aller à la -campagne. - -Dans une de ces excursions, c’était le 25 juillet 1828 (et je -n’oublierai jamais cette date mémorable, car peu s’en fallut qu’elle ne -marquât la fin de mon existence), nous étions allés faire une promenade -dans le but d’assister à la fête d’un village voisin. Avant de partir, -nous avions annoncé notre retour pour cinq heures, en recommandant à la -_bonne_ de tenir le dîner prêt pour ce moment; mais entraînés par le -plaisir, nous ne pûmes être exacts, et nous n’arrivâmes au logis que -vers huit heures. - -Après avoir subi la mauvaise humeur de la cuisinière, dont le dîner -s’était refroidi, nous nous mettons à table et mangeons comme des gens -dont l’appétit a été aiguisé par une longue promenade, le grand air et -huit ou dix heures d’abstinence. - -Quoi qu’en eût dit Jeannette (c’était le nom de notre _cordon bleu_) -tout ce qu’elle nous servit fut trouvé excellent, à l’exception pourtant -d’un certain ragoût que tout le monde déclara détestable et auquel on -toucha à peine. Seul je dévorai ma part du mets, sans m’inquiéter, le -moins du monde, de sa qualité. Malgré les railleries que m’attira mon -avidité, j’en demandais même une seconde fois et j’aurais sans doute -absorbé tout le plat, si la maîtresse de la maison ne s’y était opposée -dans l’intérêt de ma santé. - -Cette précaution me sauva la vie. En effet, le repas était à peine fini -et la partie de loto commencée, que déjà j’éprouvais un malaise -indéfinissable. Je ne tardai pas à me retirer dans ma chambre, où des -douleurs atroces me saisirent et me forcèrent à requérir les soins d’un -médecin. Le docteur, après s’être minutieusement renseigné, acquit -bientôt la certitude qu’une forte dose de vert-de-gris s’était formée -dans la casserole où le ragoût avait été préparé et déclara que j’étais -empoisonné. - -Les suites de cet empoisonnement furent terribles pour moi; pendant -quelque temps l’on désespéra de mes jours, mais enfin grâce aux soins -intelligents dont je fus entouré, mes souffrances, bien qu’elles -n’eussent pas encore dit leur dernier mot, semblèrent se calmer et me -laissèrent un peu de repos. - -Ce qu’il y eut d’étrange dans cette seconde période de ma maladie, c’est -que ce fut seulement à partir du moment où le docteur déclara que -j’étais hors de danger, que je fus saisi d’une idée fixe de mort -prochaine, à laquelle vint se joindre un désir immodéré de finir mes -jours près de ma famille. - -Cette idée, sorte de monomanie, me poursuivait sans cesse, et je n’eus -bientôt plus d’autre pensée que de partir. Je ne pouvais espérer obtenir -du docteur l’autorisation de me mettre en voyage, lorsque ses -recommandations tendaient à ce que je prisse les plus grands -ménagements; je résolus de m’en passer. - -Un matin, à six heures, profitant d’un moment où l’on m’avait laissé -seul, je m’habille à la hâte, je descends l’escalier et je gagne une -voiture publique faisant le service de Tours à Blois. - -Je m’installe aussitôt dans la rotonde, où par parenthèse je me trouve -seul, et, deux minutes après, l’équipage, léger de voyageurs et de -bagages, part au galop. - -On ne sera point surpris lorsque je dirai que la route ne fut pour moi -qu’un horrible martyre. J’étais consumé par une fièvre brûlante, et ma -tête semblait se briser à chaque cahot de la voiture. Dans mon délire, -je voulais fuir mes souffrances, et mes souffrances voyageaient -incessamment avec moi et s’augmentaient encore. N’y pouvant plus tenir, -je passe le bras par la fenêtre, j’ouvre la porte du compartiment, et, -au risque de me tuer, je saute à terre où je tombe privé de -connaissance... - -Je ne saurais dire ce que je devins après mon évanouissement; je me -rappelle seulement de longues journées remplies par une existence vague -et pénible dont je ne pus apprécier la durée; j’étais en proie au -délire; je faisais des rêves affreux; j’avais des cauchemars -épouvantables. Un d’eux surtout se renouvelait sans cesse. Il me -semblait que mon crâne s’ouvrait comme une tabatière, qu’un médecin, les -bras nus, les manches retroussées, et muni d’une énorme fourchette en -fer, retirait de mon cerveau des marrons rôtis, qui aussitôt éclataient -comme des bombes et projetaient devant mes yeux des milliers -d’étincelles. - -Cette fantasmagorie finit par s’évanouir, et la maladie vaincue ne me -laissa plus que quelques souffrances beaucoup plus supportables. - -Mais ma raison avait été si fortement ébranlée qu’elle ne m’éclairait -plus. Une existence d’automate, une indifférence complète, voilà à quoi -j’étais réduit. Si j’entrevoyais quelques objets, ils étaient comme -perdus dans un épais nuage, et je ne pouvais suivre un raisonnement. Il -est vrai aussi de dire que tout ce qui frappait mes sens était d’une -bizarrerie à mettre mon intelligence en défaut. Je me sentais comme -emporté et ballotté dans une voiture, et pourtant j’étais bien sûr que -j’occupais un bon lit, dans une petite chambre d’une propreté exquise. -C’était à croire que j’étais encore sous l’empire de quelque -hallucination! - -Enfin je sentis une lueur d’intelligence s’éveiller en moi, et la -première impression un peu vive que j’éprouvai fut produite par les -soins empressés d’un homme que j’aperçus au chevet de mon lit. Ses -traits m’étaient inconnus. Il s’approcha de moi et m’engagea -affectueusement à prendre une potion. J’obéis: après quoi il me -recommanda de garder le silence et de conserver le calme le plus -parfait. - -Hélas! l’état de faiblesse où je me trouvais rendait cette -recommandation facile à suivre. Je cherchai cependant à deviner qui -était cet homme, et j’interrogeai mes souvenirs. - -Ce fut en vain! je ne voyais plus rien à partir du moment où, dans le -transport de la douleur, je m’étais précipité par la portière de la -diligence. - - - - -CHAPITRE IV. - -JE REVIENS A LA VIE.--UN ÉTRANGE MÉDECIN.--TORRINI ET ANTONIO: UN -ESCAMOTEUR ET UN MÉLOMANE.--LES CONFIDENCES D’UN MEURTRIER.--UNE MAISON -ROULANTE.--LA FOIRE D’ANGERS.--UNE SALLE DE SPECTACLE -PORTATIVE.--J’ASSISTE POUR LA PREMIÈRE FOIS A UNE SÉANCE DE -PRESTIDIGITATION._--LE COUP DE PIQUET DE L’AVEUGLE._--UNE REDOUTABLE -CONCURRENCE.--LE SIGNOR CASTELLI MANGE UN HOMME VIVANT. - - -Je suis très peu fataliste, et si je le suis, ce n’est qu’avec de -grandes réserves; toutefois, je ne puis m’empêcher de faire remarquer -ici qu’il y a dans la vie humaine bien des faits qui tendraient à donner -raison aux partisans de la fatalité. - -Supposons, cher lecteur, que, au moment où je sortais de Blois pour me -rendre à Tours, le destin, dans un élan de bonté pour moi, m’eût ouvert -son livre à l’une des plus belles pages de ma vie d’artiste. J’aurais -été certainement ravi d’un si bel avenir, mais dans mon for intérieur -n’aurais-je pas eu lieu de douter de sa réalisation? - -En effet, je partais comme simple ouvrier avec l’intention bien arrêtée -de faire ce qu’on appelle un tour de France. Ce voyage, dont je ne -pouvais préciser la durée, devait me conduire fort loin, car j’allais, -sans doute, m’arrêter un an ou deux dans chacune des villes que je -visiterais, et la France est grande! Puis quand je serais suffisamment -habile, je comptais revenir au pays natal pour m’établir en qualité -d’horloger. - -Mais le destin en a décidé autrement; il faut, pour ne pas mentir à ses -propres décrets, qu’il m’arrête en chemin, me fasse revenir sur mes pas, -et m’instruise dans l’art auquel je suis prédestiné. Que m’envoie-t-il -pour cela? Un empoisonnement qui me rend fou de douleur et me jette -inanimé sur la voie publique. - -Ce serait pourtant à croire que ma carrière est terminée et que le -destin se trouve en défaut. Pas du tout! ainsi qu’on le verra par la -suite de ce récit, rien n’était plus logique dans l’ordre de ma destinée -que cet événement, et plus tard, lecteur, vous ne pourrez vous empêcher -de convenir avec moi que c’est à mon empoisonnement que je dois d’avoir -été prestidigitateur. - -Mais j’en étais à rappeler mes souvenirs après ma _bienheureuse_ -catastrophe; je reprends mon récit au point où je l’ai laissé. - -Que m’était-il arrivé depuis mon évanouissement; où étais-je; et à quel -titre cet homme si bon, si affectueux, me prodiguait-il tous ses soins? -Je brûlais d’avoir la solution de ces problèmes, et je n’eusse pas -manqué de la demander à mon hôte sans la recommandation expresse qu’il -venait de me faire. Comme la pensée ne m’était pas interdite, je me -lançai dans le champ des suppositions, en les établissant sur l’examen -de ce qui m’entourait. - -La chambre dans laquelle je me trouvais pouvait avoir trois mètres de -long sur deux de large; les parois, brillantes de propreté, étaient en -bois de chêne poli. De chaque côté, dans le sens de la largeur, était -pratiquée, à hauteur d’appui, une petite fenêtre garnie de rideaux de -mousseline blanche; quatre chaises en noyer, des tablettes servant de -table et mon excellent lit, dont je ne pouvais voir la forme, -composaient le mobilier de cette chambre roulante qui, au luxe près, -ressemblait fort à une large _cabine_ de bateau à vapeur. - -Il devait y avoir deux autres compartiments; car, à ma gauche, je -voyais de temps en temps disparaître mon docteur derrière deux larges -rideaux de damas rouge ornés de crépines d’or, et je l’entendais marcher -dans une pièce dont je ne pouvais voir l’intérieur, tandis que, à ma -droite, j’entendais à travers une mince cloison une voix qui adressait -des encouragements à des chevaux. Cette circonstance me fit conclure que -j’étais réellement dans une voiture, et que cette voix était celle de -notre conducteur. - -Je connaissais déjà le nom de ce dernier, pour l’avoir entendu appeler -plusieurs fois par celui que je supposais être son maître. Il se nommait -Antonio; c’était du reste un mélomane parfait, et il chantait à ravir -des morceaux italiens qu’il interrompait parfois pour faire la grosse -voix, avec un accent très prononcé, et stimuler par un juron énergique -la lenteur de son attelage. Je n’avais point encore eu l’occasion de -voir ce garçon. - -Quant au maître, c’était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, dont -la taille, au-dessus de la moyenne, était bien prise; dont la figure -triste ou sérieuse, respirait toutefois un air de bonté qui prévenait en -sa faveur. Une longue chevelure noire, naturellement bouclée, tombait -sur ses épaules, et il avait pour vêtement une blouse avec un pantalon -en toile écrue, pour cravate un foulard de soie jaune. - -Mais aucune de ces particularités ne pouvait m’aider à deviner qui il -était, et mon étonnement redoublait, en le voyant se tenir constamment à -mes côtés, me combler de soins et de prévenances, et me couver des yeux, -comme eût fait la plus tendre des mères. - -Un jour s’était écoulé depuis la recommandation qui m’avait été faite de -garder le silence. J’avais repris un peu de forces, et il me semblait -que j’étais assez bien pour pouvoir parler; j’allais donc prendre la -parole, lorsque mon hôte, devinant mon intention, me prévint: - ---Je conçois, me dit-il, que vous soyez impatient de savoir où vous êtes -et avec qui vous vous trouvez; je ne vous cacherai pas que, de mon côté, -je suis tout aussi curieux de connaître les circonstances qui ont amené -notre rencontre. Cependant, dans l’intérêt de votre santé, dont j’ai -pris la responsabilité, je vous demande de laisser passer encore la -nuit; demain, j’ai tout lieu d’espérer que nous pourrons, sans aucun -risque, causer aussi longuement qu’il vous plaira. - -N’ayant aucune raison sérieuse à opposer à cette prière, et d’ailleurs, -habitué depuis quelque temps à suivre aveuglément tout ce que me -prescrivait mon étrange docteur, je me résignai. - -La certitude d’avoir bientôt le mot de l’énigme contribua, je crois, à -me procurer un sommeil paisible dont je sentis l’heureuse influence à -mon réveil. Aussi, quand le docteur vint pour étudier mon pouls, fut-il -étonné lui-même des progrès qui s’étaient opérés en quelques heures, et, -sans attendre mes questions: - ---Oui, me dit-il, comme répondant au muet interrogatoire que lui -adressaient mes yeux, je vais satisfaire votre juste curiosité; je vous -dois une explication, et je ne vous la ferai pas attendre plus -longtemps. - ---Je me nomme Torrini, et j’exerce la profession d’escamoteur. Vous êtes -chez moi, c’est-à-dire dans la voiture qui me sert ordinairement -d’habitation. Vous serez étonné, je n’en doute pas, d’apprendre que la -chambre à coucher que vous occupez en ce moment, peut, en s’allongeant, -se transformer en salle de spectacle; pourtant, c’est l’exacte vérité. -Dans la petite pièce que vous voyez derrière ces rideaux rouges, est la -scène où sont rangés mes instruments. - -A ce mot d’escamoteur, je ne pus réprimer un mouvement de satisfaction -dont mon sorcier ne devina pas la cause, car il ignorait qu’il eût près -de lui un des plus fervents adeptes de son art. - ---Quant à vous, poursuivit-il, je ne vous demanderai pas qui vous êtes; -votre nom, votre profession, ainsi que les causes de votre maladie, me -sont connus. J’ai puisé ces renseignements sur votre livret et sur -quelques notes trouvées sur vous, et que j’ai cru devoir consulter dans -votre intérêt. - ---Je dois maintenant vous faire connaître ce qui s’est passé depuis le -moment où vous avez perdu connaissance. - ---Après avoir donné quelques représentations à Orléans, je me rendais -de cette ville à Angers, où bientôt va s’ouvrir la foire, lorsque, à -quelque distance d’Amboise, je vous ai rencontré étendu, la face contre -terre et entièrement privé de sentiment. Par bonheur pour vous, je me -trouvais alors près de mes chevaux, faisant ma tournée du matin, ainsi -que cela m’arrive, chaque jour, quand je suis en voyage, et c’est à -cette circonstance que vous devez de n’avoir pas été écrasé. - ---Avec l’aide d’Antonio, je vous déposai sur ce lit, où ma pharmacie -portative et mes connaissances en médecine vous rappelèrent à la vie. -Pauvre enfant! Le transport d’une fièvre ardente vous donnait des accès -de folie furieuse; vous me menaciez sans cesse, et j’eus toutes les -peines du monde à vous contenir. - ---En passant à Tours, j’aurais bien désiré m’arrêter pour consulter un -docteur, car votre position était grave, et il y a longtemps que je ne -pratique plus la médecine que pour mon usage particulier. Mais j’étais à -heures comptées; il fallait que j’arrivasse promptement à Angers où je -désire être un des premiers, afin de choisir un emplacement pour mes -représentations; puis, je ne sais pourquoi, j’avais un pressentiment que -je vous sauverais, et ce pressentiment ne m’a point trompé. - -Ne sachant comment remercier ce bon Torrini, je lui tendis la main qu’il -serra dans les siennes; mais l’avouerai-je? je fus arrêté dans -l’effusion de cet élan par une pensée que je me reprochai vivement plus -tard: - ---A quel motif, me disais-je, dois-je attribuer une affection aussi -instantanée? Ce sentiment, quelque sincère qu’il soit, doit avoir -nécessairement une cause; et, dans mon ingratitude, je cherchais si mon -bienfaiteur ne cachait pas quelque motif d’intérêt sous son apparente -générosité. - -Torrini, comme s’il eût deviné ce qui se passait en moi, reprit avec un -accent plein de bonté:--Vous attendez une explication plus complète, -n’est-ce pas? Eh bien! quoi qu’il puisse m’en coûter, je vous la -donnerai;.... la voici; - ---Vous êtes étonné qu’un saltimbanque, un banquiste, un homme -appartenant à une classe qui ne pèche pas d’habitude par excès de -délicatesse et de sensibilité, ait compati si vivement à vos douleurs? - ---Votre surprise cessera, mon enfant, lorsque vous saurez que cette -compassion prend sa source dans une douce illusion de l’amour paternel. - -Ici, Torrini s’arrêta un instant, parut se recueillir et continua d’une -voix émue.--J’avais un fils, un fils chéri; c’était mon idole, ma vie, -tout mon bonheur; une fatalité terrible m’a enlevé mon enfant! il est -mort, et, chose horrible à dire, il est mort assassiné, et vous voyez -son assassin devant vous. - -A un aveu si inattendu, je ne pus réprimer un mouvement d’horreur; une -sueur froide inonda mon visage. - ---Oui, oui, son assassin, répéta Torrini dont la voix s’animait par -degrés; et cependant, la loi n’a pu m’atteindre, on m’a laissé la vie... -J’ai eu beau m’accuser devant mes juges; ils m’ont traité de fou, et mon -crime a passé pour un fait d’homicide par imprudence... Que m’importent, -après tout, leur appréciation et leur jugement? que ce soit par incurie -ou par imprudence, comme ils le disent, mon pauvre Giovanni n’en est pas -moins perdu pour moi, et toute ma vie, j’aurai sa mort à me reprocher. - -La voix de Torrini se perdit au milieu des sanglots; il resta quelque -temps les yeux couverts de ses mains, puis, faisant un effort sur -lui-même, il continua avec plus de calme: - ---Pour vous épargner des émotions dangereuses dans votre position, -j’abrégerai le récit d’infortunes dont cet événement ne fut qu’un -prélude. Ce que je vais vous dire suffira pour vous faire comprendre la -cause bien naturelle de ma sympathie pour vous. - -Lorsque je vous vis, je fus frappé d’une conformité d’âge et de taille -entre vous et mon malheureux enfant; je crus même retrouver dans -quelques-uns de vos traits une certaine ressemblance avec les siens, et -m’abandonnant à cette illusion, je décidai que je vous garderais auprès -de moi, que je vous donnerais des soins, comme si vous étiez mon propre -fils. - ---Vous pouvez vous faire maintenant une idée des angoisses que me -causa, pendant huit jours, votre maladie, et de la douleur qui s’empara -de moi, quand j’en vins à désespérer de vos jours. - ---Mais enfin, la Providence, nous prenant tous deux en pitié, vous a -sauvé. Vous êtes maintenant en pleine convalescence, et, sous peu de -jours, je l’espère, vous serez complétement rétabli... - ---Voilà, mon enfant, le secret de mon affection et de mon dévouement -pour vous. - -Profondément ému des malheurs de ce père, touché jusqu’aux larmes de la -tendre sollicitude dont il m’avait entouré, je ne sus lui exprimer ma -reconnaissance que par des phrases entrecoupées; je suffoquais -d’émotion. - -Torrini, sentant lui-même la nécessité d’abréger cette scène -attendrissante, sortit en me promettant un prompt retour. - -Je ne fus pas plus tôt seul, que mille réflexions vinrent assaillir mon -esprit. Cet événement, tragique et mystérieux, dont le souvenir semblait -égarer la raison de Torrini; ce crime, dont il s’accusait avec tant -d’insistance; ce jugement, dont il contestait la justice, m’intriguaient -au plus haut point, et me donnaient un vif désir d’avoir des détails -plus complets sur ce drame intime. - -Puis je me demandais comment cet homme, doué d’une agréable physionomie, -qui ne manquait ni de jugement ni d’esprit, et qui joignait à une -instruction solide une conversation facile et des manières distinguées, -se trouvait ainsi descendu aux derniers degrés de sa profession. - -Comme j’étais absorbé dans ces pensées, la voiture s’arrêta: nous étions -arrivés à Angers. Torrini nous quitta un instant pour aller demander à -la Mairie l’autorisation de donner des représentations, et, dès qu’il -l’eut obtenue, il se mit en devoir de s’installer sur le terrain qui lui -était assigné. - -Ainsi que je l’ai dit, la chambre que j’habitais dans la voiture, devait -être transformée en salle de spectacle; on me transporta donc dans une -auberge voisine, et à ma demande, on me plaça dans un excellent -fauteuil, près d’une fenêtre ouverte. Le temps était beau; le soleil -apportait dans ma chambre une tiède chaleur qui me ranimait; je me -sentais revivre, et, perdant insensiblement cette égoïste indifférence -que donne une souffrance continue, je retrouvai dans mon imagination -rafraîchie toute mon activité d’autrefois. - -De ma place, je voyais Antonio et son maître, habit bas, manches -retroussées, travailler à la construction du théâtre forain. En quelques -heures la transformation de notre demeure fut terminée: la maison -roulante était devenue une charmante salle de spectacle. Il est vrai de -dire que tout y était préparé, disposé et machiné, comme pour un -changement à vue. - -La distribution et l’organisation de cette singulière voiture sont -restées si profondément gravées dans ma mémoire qu’il m’est facile -encore d’en faire aujourd’hui une exacte description. - -J’ai déjà donné, plus haut, quelques détails sur l’intérieur de -l’habitation de Torrini; je vais les compléter. - -Le lit, sur lequel j’avais reçu des soins, pendant ma maladie, se -ployait par une ingénieuse combinaison, et rentrait, par une trappe dans -le parquet où il occupait un très petit espace. - -Avait-on besoin de linge ou de vêtement? on ouvrait une trappe voisine -de la précédente, et, à l’aide d’un anneau, on dressait devant soi un -meuble à tiroir, qui semblait apparaître comme par enchantement. Un -moyen analogue procurait une petite cheminée, qui, par une disposition -toute particulière, chassait la fumée en dessous du foyer. - -Enfin le garde-manger, la batterie de cuisine et quelques autres -accessoires de ménage, mystérieusement casés, se trouvaient facilement -sous la main pour le service, et reprenaient ensuite leurs places -respectives. - -Ce bizarre mobilier occupait, sous la voiture, tout l’emplacement -compris entre les quatre roues, de sorte que la chambre, bien que -suffisamment meublée, était cependant dégagée de tout embarras. - -Mais si quelque chose me surprit, ce fut surtout lorsque je vis le -véhicule, qui mesurait à peine cinq ou six mètres, prendre tout à coup -une extension de deux fois cette longueur. Voici par quel ingénieux -procédé on avait obtenu ce résultat: la caisse de la voiture était -double, et on l’avait allongée en la tirant, ainsi que cela se pratique -pour les tuyaux d’une lorgnette. Ce prolongement, soutenu par des -tréteaux, présentait la même solidité que le reste de l’édifice. - -La cloison qui séparait la chambre du cabriolet avait été enlevée, de -manière que ces deux compartiments ne formaient plus qu’une seule pièce. -On devait recevoir le public de ce côté, et un escalier, muni d’une -rampe, conduisait à l’entrée, devant laquelle une élégante marquise -simulait un vestibule, où était le bureau pour les billets. - -Enfin, pour que rien ne manquât à l’aspect monumental de cette étrange -salle de spectacle, on avait revêtu l’extérieur d’un décor simulant des -pierres de taille et des ornements d’architecture. - -La vue de cette machine, enflammant mon imagination, m’inspira un de ces -rêves comme peut en concevoir une tête de vingt ans; véritable château -en Espagne qui fut longtemps le but de mon ambition mais que la -Providence ne me permit pas de réaliser. - -Je me voyais en perspective possesseur d’une voiture semblable, mais un -peu plus petite, en raison du genre d’exhibition que je me proposais d’y -faire. - -Ici, je me trouve forcé d’ouvrir une parenthèse pour donner une -explication que je crois nécessaire. J’ai tant parlé de -prestidigitation, que l’on pourrait penser, d’après ce qui précède, que -j’avais complétement abandonné mes idées sur la mécanique. Loin de là, -j’étais plus que jamais passionné pour cette science; seulement, depuis -que l’amour du merveilleux s’était emparé de mon esprit, j’en avais -modifié les applications. Ne rêvant plus que prestiges, je les cherchais -aussi dans mon art favori, sous formes d’automates, que je me proposais -de mettre tôt ou tard à exécution. - -Je me voyais donc possesseur d’une voiture munie d’une scène, où je -faisais, en imagination, fonctionner les machines que j’avais inventées -et exécutées moi-même. - -Je m’y réservais, pour mon domicile privé, une petite pièce, dont je -pouvais faire à ma volonté, ainsi que Torrini, une salle à manger, un -salon ou une chambre à coucher. Là, j’avais en outre un établi, des -outils de mécanicien, un atelier complet, enfin, puis je voyageais de -ville en ville, à bien petites journées, il est vrai, mais je charmais -l’ennui de la route par le travail. Quel plaisir, aussi, je me -promettais de marcher à pied, quand l’envie m’en prendrait, et de -m’arrêter pour visiter les lieux intéressants! Je ne voulais rien moins -que parcourir la France, l’Europe, le monde peut-être, en récoltant -partout honneur, plaisir et profit. - -Au milieu de ces riantes pensées, je ne tardai pas à voir renaître mes -forces et ma santé, et je pus espérer que Torrini me permettrait bientôt -d’assister à une de ses représentations. Il ne tarda pas, en effet, à -m’en faire l’agréable surprise. - -Un soir, m’aidant à descendre, il me conduisit jusqu’à son théâtre, et -m’installa sur le premier banc de places, qu’il décorait pompeusement du -titre de stalles. - -J’étais le premier, l’heure d’entrée pour le public n’ayant pas encore -sonné. Torrini me laissa pour aller terminer les apprêts de sa séance, -et, dès que je fus seul, je me recueillis, afin de pouvoir mieux -savourer mon bonheur, car cette séance, la première de ce genre à -laquelle j’allais assister, devait être une fête, je dirai plus, une -véritable solennité pour moi. - -L’entrée du public vint me tirer de mes rêveries. - -J’avais d’avance calculé son empressement sur l’intérêt que je portais -moi-même à la représentation de Torrini, et je m’attendais à soutenir un -assaut autour de ma place. Il n’en fut rien, et, si courtes que fussent -les banquettes, je remarquai, avec peine et surprise, qu’elles n’étaient -pas entièrement garnies de spectateurs; chacun avait ses coudées -franches. - -L’heure fixée pour le commencement du spectacle était arrivée. La -sonnette résonna trois fois, le rideau s’ouvrit, et une charmante petite -scène s’offrit à nos regards. Ce qu’elle avait surtout de remarquable, -c’est qu’elle était entièrement dégagée de cet attirail d’instruments -qui supplée à l’adresse de la plupart des escamoteurs. Par une -innovation de bon goût et dont les yeux des spectateurs se trouvaient à -merveille, quelques bougies, artistement disposées, remplaçaient cette -prodigalité de lumière qui, à cette époque, était l’ornement -indispensable de tous les cabinets de _physique amusante_. - -Torrini parut, s’avança vers le public avec une grande aisance, fit, -selon l’usage du temps, un long salut, puis annonçant, en quelques mots, -son désir de bien faire, sollicita l’indulgence des spectateurs, et -termina par un compliment adressé aux dames. - -Ce petit discours, bien que débité d’un ton froid et mélancolique, reçut -du public quelques bravos encourageants. - -La séance commença au milieu du plus profond silence, chacun semblant -disposé à lui prêter toute son attention. Quant à moi, le cou tendu, les -yeux inquiets, l’oreille attentive, je respirais à peine, tant je -craignais de perdre un seul mot, un seul geste. - -Je ne raconterai pas les différentes expériences dont je fus le témoin; -elles furent toutes d’un intérêt palpitant pour moi; mais Torrini me -sembla se surpasser encore dans les tours de cartes. Cet artiste -possédait deux qualités bien précieuses dans la pratique de cet art, que -l’on dit, je ne sais pourquoi, renouvelé des Grecs: c’était une adresse -extrême et une incroyable hardiesse d’exécution. A cela, il joignait une -manière tout aristocratique de toucher les cartes; ses mains blanches et -soignées semblaient à peine effleurer le jeu; et son travail était -tellement dissimulé, ses artifices, voilés par un naturel si parfait, -que le public s’abandonnait invinciblement à une sympathique confiance. -Sûr de l’effet qu’il produisait, il exécutait les _passes_ les plus -difficiles, avec un aplomb qu’on était bien loin de lui supposer, et -obtenait par cela même les plus heureux résultats. - -Pour clore la séance, Torrini pria l’assemblée de désigner quelqu’un -pour venir jouer une partie de piquet avec lui. Un monsieur monta -aussitôt sur la scène. - ---Monsieur, lui dit Torrini, pardonnez-moi mon indiscrétion, mais il -m’est indispensable pour la réussite de mon expérience de connaître -votre nom et votre profession. - ---Rien n’est plus facile, Monsieur; je me nomme Joseph Lenoir, et -j’exerce la profession de maître de danse. - -Un autre que Torrini n’eut pas manqué en pareille circonstance de faire -quelque jeu de mots ou quelque plaisanterie sur le nom et la qualité de -l’émule de Vestris; il n’en fit rien. Torrini n’avait fait cette demande -que dans le but de gagner du temps, car il n’entrait ni dans son -caractère, ni dans ses habitudes, de faire aucune mystification; il se -contenta d’ajouter: - ---Je vous remercie, Monsieur, de votre complaisance, et maintenant que -nous savons qui nous sommes, nous pouvons avoir confiance l’un dans -l’autre. Vous êtes venu, Monsieur, jouer au piquet avec moi, mais -connaissez-vous bien ce jeu? - ---Oui, Monsieur, je m’en flatte. - ---Ah! ah! fit en riant Torrini, attendez, je vous prie, pour vous en -flatter, que nous ayons joué notre partie. Toutefois, pour ne pas vous -faire déchoir dans votre propre estime, je veux bien vous accorder que -vous êtes très fort; mais, je vous en préviens, cela ne vous empêchera -pas de perdre avec moi, et pourtant les conditions de la partie seront -toutes à votre avantage. - ---Ecoutez-moi: le tour que je vais exécuter et qu’on nomme _le coup de -piquet de l’aveugle_, exige que je sois complètement privé de la vue; -veuillez donc me bander les yeux avec soin. - -M. Joseph Lenoir, qui, par parenthèse, portait des lunettes, était très -méticuleux; aussi prit-il des précautions inouïes dans l’accomplissement -de sa tâche. Il commença par poser sur les yeux du patient des étoupes -en coton qu’il recouvrit successivement de trois épais bandeaux, et, -comme si cette quadruple cloison ne devait pas suffire pour aveugler son -antagoniste, il lui entoura encore la tête d’un énorme châle dont il -serra très étroitement les extrémités. - -J’ignore comment Torrini put tenir, sans étouffer, sous ces chaudes -enveloppes; pour moi, mon front ruisselait de sueur, tant je souffrais -de le voir ainsi empaqueté! Ne connaissant pas alors toutes les -ressources dont cet habile prestidigitateur pouvait disposer, je n’étais -pas sans inquiétude sur l’issue de son expérience, et mon anxiété fut -portée à son comble, lorsque je l’entendis s’adresser en ces termes à -son adversaire: - ---Monsieur Lenoir, ayez la bonté de vous asseoir, en face de moi, à -cette table; j’ai encore un petit service à réclamer de votre -obligeance, avant de commencer la partie. Grâce à vos soins, je suis -entièrement privé de la vue. Ce n’est pas assez; pour que mon -_incapacité_ soit complète, il faut que vous me liiez les mains. - -Monsieur Lenoir releva ses lunettes et regarda Torrini d’un air -stupéfait. Mais ce dernier, avançant tranquillement les bras sur la -table, et mettant ses deux pouces en croix:--Allons, Monsieur, -attachez-moi cela solidement. - -Le maître de danse prit une corde placée près de lui, et s’acquitta de -ce nouveau travail avec autant de conscience qu’il en avait montré -précédemment. - ---Suis-je maintenant aveugle et privé de l’usage de mes mains, dit -Torrini, en s’adressant à son vis-à-vis. - ---J’en ai la certitude, répondit Joseph Lenoir. - ---Eh bien! alors, commençons la partie. Mais, dites-moi d’abord en -quelle couleur vous voulez être repic? - ---En trèfle. - ---Soit! veuillez distribuer vous-même les cartes, en les donnant, par -deux ou par trois, à votre gré. Lorsque les jeux seront faits, vous -pourrez, je vous le permets encore, choisir celui que vous jugerez le -plus convenable pour déjouer le pic annoncé. - -Le plus grand silence régnait dans la salle. - ---Voici les cartes mêlées, coupez, dit d’un ton railleur le maître de -danse, qui se croyait déjà sûr de la victoire. - ---Volontiers, répondit Torrini. Et, bien qu’il fût gêné dans ses -mouvements, il parvint aussitôt à satisfaire son adversaire. - -Les cartes ayant été distribuées, M. Lenoir déclara qu’il gardait celles -qui se trouvaient devant lui. - ---Très-bien, dit Torrini. Vous avez désiré, je crois, d’être repic en -trèfle? - ---Oui, Monsieur. - ---Suivez donc mon jeu. J’écarte les sept de pique, de cœur et de -carreau et mes deux huit; ma rentrée me donne alors une quinte en -trèfle, quatorze de Dames et quatorze de Rois, avec lesquels je vous -fais repic; comptez, Monsieur, et vérifiez. - -Torrini disait vrai; des bravos unanimes accueillirent ce coup d’éclat, -en même temps que des plaisanteries reconduisaient jusqu’à sa place le -pauvre maître de danse qui, tout interdit et confus de sa défaite, -s’était empressé de quitter la scène. - -La séance terminée, j’exprimai à Torrini le plaisir que m’avaient fait -éprouver ses expériences, et je lui fis de sincères compliments sur -l’adresse qu’il avait déployée, pendant toute la soirée, et plus -particulièrement encore dans son dernier tour. - ---Ces félicitations me flattent d’autant plus de votre part, me -répondit-il en souriant, que je sais maintenant qu’elles me viennent, -sinon d’un confrère, au moins d’un amateur, qui doit à coup sûr posséder -une certaine habileté dans l’escamotage. - -Je ne sais qui des deux, de Torrini ou de moi, fut le plus charmé des -compliments que nous venions de nous adresser réciproquement; mais je -dois avouer que, pour ma part, je fus très sensible à l’opinion -favorable qu’il avait conçue de mes talents. Une chose m’intriguait -cependant: je n’avais jamais dit un mot de ma passion pour la -prestidigitation; comment donc avait-il pu la connaître? - -Il devina ma pensée et ajouta: - ---Vous êtes étonné de voir vos secrets ainsi pénétrés, n’est-ce pas, et -vous voudriez bien savoir comment je m’y suis pris pour les découvrir? -Je vous le dirai volontiers. - ---Ma salle est petite; il m’est donc facile, quand je suis en scène, -d’embrasser d’un coup-d’œil toutes les physionomies, et de voir les -différentes impressions que je produis sur mes spectateurs. Je vous ai -observé particulièrement, et j’ai pu, en suivant la direction de vos -regards, juger ce qui se passait dans votre esprit. Ainsi, lorsque je me -livrais à quelque paradoxe amusant, dans le but d’attirer l’attention du -public du côté opposé à l’endroit où devait se faire le travail de -l’escamotage, vous seul de tout l’auditoire, évitant le piége, vous -teniez constamment vos yeux fixés là où s’accomplissait le tour dont -vous guettiez l’exécution. - -Quant à mon coup de piquet, bien que je n’aie pu vous apercevoir tandis -que je l’exécutais, j’ai des raisons pour être assuré que vous ne le -connaissez pas. - ---Vous avez deviné très juste, mon cher sorcier, et je ne puis -disconvenir aussi que dans mes moments de loisir, je me sois amusé à -quelques-uns de ces exercices, pour lesquels je me suis toujours senti -une certaine inclination. - ---Inclination! Permettez-moi de vous dire, mon enfant, que ce mot n’est -pas celui qui convient ici; vous avez plus que de l’inclination pour -l’escamotage; vous avez de la passion. Voici, du reste, sur quelles -observations j’ai basé cette opinion. Ce soir, à ma séance, dès le lever -du rideau, vos traits animés, votre œil avide, votre bouche béante et -légèrement crispée, tout en vous dénotait des sensations vivement -surexcitées. Votre physionomie, par exemple, portait dans ce moment là -l’expression que doit avoir celle d’un gourmand devant une table -somptueusement servie; ou plutôt celle d’un avare couvant du regard son -trésor. Pensez-vous qu’avec de tels indices il soit besoin d’être -sorcier pour avoir découvert tout l’empire que l’escamotage exerce sur -votre esprit? - -J’allais répondre à Torrini et lui donner raison, quand tirant sa montre -et me la mettant sous les yeux: «Voyez, me dit-il, l’heure est avancée: -il est temps pour un convalescent de prendre du repos; nous continuerons -cette conversation dans un moment plus convenable pour votre santé.» A -ces mots, mon docteur me conduisit à ma chambre, et, après avoir -consulté mon pouls, dont il parut satisfait, il me quitta. - -Malgré le plaisir que j’éprouvais à causer, je ne fus pas fâché -cependant de me trouver seul, car j’avais mille souvenirs à évoquer. Je -voulais revoir encore en imagination les expériences qui m’avaient le -plus vivement frappé, mais ce fut en vain. - -Une pensée dominait toutes les autres, et me causait un serrement de -cœur dont je ne pouvais me défendre. Je cherchais, sans pouvoir y -parvenir, à me rendre compte des motifs du peu d’empressement du public -pour les représentations intéressantes de Torrini. - -Ce motif, Antonio me le fit connaître plus tard, et il est trop curieux -pour que je le passe sous silence. D’ailleurs, j’y trouve l’occasion de -faire connaître, dès maintenant, au lecteur, une variété très curieuse -de cette grande famille des banquistes, famille originale, multiple, peu -ou mal étudiée jusqu’à présent, et dont plus tard j’essaierai -d’esquisser les mille physionomies. - - * * * * * - -J’ai dit que nous étions arrivés à Angers, en temps de foire; or, parmi -les nombreux entrepreneurs d’amusements qui sollicitaient à l’envi la -présence et l’argent des Angevins, se trouvait un autre escamoteur, -nommé Castelli. - -Pas plus que Torrini, celui-ci n’était italien. Je dirai plus tard le -véritable nom de Torrini et les raisons qui l’avaient décidé à le -changer contre celui que nous lui connaissons. Quant à son confrère, il -était normand d’origine, et il n’avait pris le nom de Castelli, que pour -se conformer à l’usage adopté par le grand nombre des escamoteurs de -cette époque, qui pensaient inspirer plus de confiance en s’attribuant -une origine italienne. - -Castelli était loin de posséder l’adresse merveilleuse de Torrini, et -ses séances même ne présentaient aucun intérêt sous le rapport de la -prestidigitation; mais il pensait comme Figaro _que le savoir-faire vaut -mieux que le savoir_, et il le prouvait par ses nombreux succès. -Vraiment cet homme était le charlatanisme incarné et rien ne lui coûtait -pour piquer la curiosité publique. On voyait, chaque jour, sur ses -gigantesques affiches, l’annonce de quelque nouveau prodige. Ce prodige -n’était en réalité qu’une déception, et le plus souvent même une -mystification pour les spectateurs; mais il se résumait toujours dans -rencaissement d’une bonne recette: donc le tour était bon. Le public -venait-il à se fâcher d’être pris pour dupe? Castelli connaissait l’art -de se tirer d’un mauvais pas et de mettre les rieurs de son côté: il -lançait avec assurance au parterre quelques lazzis baragouinés en -mauvais italien et auxquels il était impossible de résister. Le public -riait et se trouvait désarmé. - -D’ailleurs, on doit se rappeler aussi qu’à cette époque, l’escamotage -ne faisait pas, comme aujourd’hui, l’objet d’une représentation -sérieuse; on allait à ces sortes de séances avec l’intention de rire aux -dépens des victimes de l’escamoteur, dût-on subir soi-même les attaques -du mystificateur. - -Il faut avoir vu le mystificateur par excellence, le célèbre -physico-ventriloque de l’époque, Comte, enfin, pour se faire une idée du -sans-façon avec lequel on en agissait envers le public. Ce physicien, si -gracieux et si galant envers les dames, était impitoyable envers les -hommes. Il lui semblait que les _cavaliers_ (comme on disait alors) -fussent prédestinés à servir aux distractions du _beau sexe_. - -Mais n’anticipons pas sur la biographie du _Physicien du Roi_, qui doit -prendre place dans ce volume et dont nous ne voulons pas déflorer -l’intéressante esquisse. - -Le jour même où j’avais assisté à la séance donnée par Torrini, les -affiches de Castelli étalaient cette annonce, dont la singularité, il -faut l’avouer, était bien faite pour tenter la curiosité du public: - - - +-----------------------------------------------------------------------+ - | THÉATRE DU SIGNOR CASTELLI. | - +-----------------------------------------------------------------------+ - | | - | =Aujourd’hui 10 Août 1828,= | - | | - | AVEC LA PERMISSION DE M. LE MAIRE DE CETTE VILLE, | - | | - | LE SIGNOR CASTELLI | - | | - | Premier Prestidigitateur des deux Hémisphères, | - | | - | Mangera | - | | - | UN HOMME VIVANT. | - | | - | NOTA.--Pour que le Public soit bien persuadé que le Spectateur | - | qui sera mangé n’est point un Compère, le signor CASTELLI | - | admettra toute personne qui voudra bien l’honorer de sa confiance. | - | Le signor CASTELLI s’engage en outre à verser le produit | - | de sa recette dans la caisse du Bureau de Bienfaisance de la ville | - | d’Angers, dans le cas où il refuserait de faire l’expérience promise. | - +-----------------------------------------------------------------------+ - -A ce séduisant appel, la ville entière, mise en émoi, s’était -précipitée en foule à la porte de l’escamoteur; on s’était poussé, -coudoyé, bousculé pour avoir des places, et même des billets avaient été -payés le double de leur valeur par des retardataires, jaloux d’assister -à pareil spectacle. - -Mais le nouveau tour qui fut joué dans cette séance par l’escamoteur fut -en tous points digne de ceux qu’on avait déjà cités de lui. - -Castelli, après avoir exécuté diverses expériences d’un intérêt -secondaire, en était enfin à celle qui faisait palpiter d’impatience les -spectateurs même les plus calmes. - ---Messieurs, dit-il alors en s’adressant au public, nous allons passer -au dernier tour de ma séance. J’ai promis de manger, pour mon souper, un -homme vivant; je vais tenir ma promesse. Que le courageux spectateur qui -veut bien consentir à me servir de pâture (Castelli prononça ce dernier -mot avec l’expression d’un véritable cannibale) se donne la peine de -monter sur ma scène. - -Deux victimes vinrent immédiatement s’offrir en holocauste. - -Par un effet du hasard, les deux individus offraient un contraste -parfait. - -Castelli, qui entendait l’art de la mise en scène, en profita -habilement. Il les plaça côte à côte, le visage tourné vers les -spectateurs, puis, après avoir toisé des pieds à la tête l’un d’eux, -grand gaillard sec et efflanqué, au teint jaune et bilieux: - ---Monsieur, lui dit-il avec une politesse affectée, mon intention n’est -pas de vous humilier, mais j’ai le regret de vous dire qu’en fait de -nourriture, je suis entièrement du goût de M. le curé. Comprenez-vous? - -Le grand homme sec parut un instant chercher la solution d’un problème, -et finit par se gratter l’oreille, geste significatif qui, chez toutes -les nations civilisées ou barbares, se traduit par ces mots: je ne -comprends pas. - ---Je vais me faire comprendre, reprit Castelli, d’un ton visant à la -mystification. Sachez donc que M. le curé n’aime pas les os; on le dit -du moins dans les jeux innocents, et je viens de vous le déclarer, je -partage l’antipathie de M. le curé sur ce point; vous pouvez donc vous -retirer, je ne vous retiens plus. Et Castelli de faire force -salutations exagérées à son visiteur éconduit, qui se hâta de regagner -sa place. - ---Maintenant à nous deux, Monsieur, fit l’escamoteur, en s’adressant à -celui qui restait: - ---Voyons, mon gros ami, vous consentez donc à être mangé tout vif? - ---Oui, Monsieur, j’y consens d’autant plus volontiers que je suis venu -ici pour cela. - -On apporta au même instant une gigantesque salière. - -Le gros garçon regardait d’un air ébahi, semblant demander quel pouvait -être l’usage de cet étrange ustensile. - ---N’y faites pas attention, lui dit Castelli. Je mange d’ordinaire très -épicé, ainsi permettez-moi de vous saler et poivrer, comme j’ai -l’habitude de faire. - -Et il se mit à saupoudrer le malheureux d’une poudre blanche qui, -s’attachant à son visage, à ses mains, à ses vêtements, lui donna -bientôt la plus singulière physionomie. - -Le gros garçon qui, au début de cette petite scène, essayait de lutter -d’entrain et de gaîté avec l’escamoteur, ne riait plus du tout et -semblait désirer ardemment la fin de la plaisanterie. - ---Ah çà, maintenant, ajouta Castelli en roulant des yeux effrayants, -mettez-vous à genoux, élevez vos deux mains au-dessus de la tête et -joignez-les en forme de paratonnerre.... Fort bien, mon ami, on dirait -vraiment que vous n’avez fait d’autre métier de votre vie que de vous -faire manger. Allons, faites votre prière et je commence mon repas.... Y -êtes-vous?.... - ---Oui, Monsieur, murmura le gros garçon devenu blême d’émotion. J’y -suis! - -Aussitôt Castelli saisit dans sa bouche le bout des doigts du patient et -les mord d’une telle force, que ce dernier, comme poussé par un ressort, -se redresse tout d’un trait, en s’écriant avec énergie: - ---Sacredié! Monsieur, faites donc attention, vous me faites mal! - ---Comment! je vous fais mal, dit Castelli avec le plus grand calme; ah -çà, mais que direz-vous donc quand j’en arriverai à votre tête? C’est -certainement par enfantillage que vous criez ainsi à la première -bouchée. Voyons, soyez raisonnable, laissez-moi continuer; j’ai une faim -d’enfer et vous me faites languir. - -Et Castelli le poussant par les épaules voulait lui faire reprendre sa -position. Mais le gros garçon résistait de toutes ses forces en criant -d’une voix altérée par la frayeur: je ne veux plus! je vous dis que je -ne veux plus! ça fait trop de mal. Enfin, par un effort suprême, il -s’échappa des mains de l’escamoteur. - -Pendant ce temps, le public, qui entrevoyait le dénouement de cette -plaisante scène, remplissait la salle de bruyants éclats de rire. Ce ne -fut qu’à grand’peine que Castelli parvint à se faire entendre. - ---Messieurs, dit-il en affectant le ton du plus grand désappointement, -vous me voyez à la fois surpris et fort contrarié de la fuite de ce -Monsieur, qui n’a pas eu le courage de se voir manger entièrement. -J’attends maintenant quelqu’un qui veuille bien le remplacer, car, loin -de reculer devant l’accomplissement de ma promesse, je me trouve dans de -si heureuses dispositions, que je m’engage, après avoir mangé le premier -spectateur qui se présentera, à en manger un second, puis un troisième, -et enfin, pour me rendre digne de vos suffrages et de vos -applaudissements, je promets de dévorer la salle entière. - -Cette plaisanterie eut encore un immense succès de rire; mais la farce -était jouée, et personne ne se présentant de nouveau pour être dévoré, -chacun prit le parti d’aller digérer chez lui la mystification dont il -avait eu sa part. - -Si de semblables manœuvres réussissaient, on conçoit qu’il devait -rester peu de monde pour Torrini. Voulant toujours conserver une -certaine dignité vis-à-vis du public, cet homme consciencieux -n’annonçait sur ses affiches que des expériences qu’il exécutait -réellement, et, s’il tâchait parfois d’en rendre les titres attrayants, -il demeurait néanmoins dans les limites de la plus exacte vérité. - - - - -CHAPITRE V. - -CONFIDENCES D’ANTONIO.--COMMENT ON PEUT PROVOQUER LES APPLAUDISSEMENTS -ET LES OVATIONS DU PUBLIC.--LE COMTE DE....., BANQUISTE.--JE RÉPARE UN -AUTOMATE.--ATELIER DE MÉCANICIEN DANS UNE VOITURE.--VIE NOMADE: HEUREUSE -EXISTENCE.--LEÇONS DE TORRINI; SES PRINCIPES SUR L’ESCAMOTAGE.--UN -_grec_ DU GRAND MONDE, VICTIME DE SON ESCROQUERIE.--L’ESCAMOTEUR -COMUS.--DUEL AUX COUPS DE PIQUET.--TORRINI EST PROCLAMÉ -VAINQUEUR.--RÉVÉLATIONS.--NOUVELLE CATASTROPHE.--PAUVRE TORRINI! - - -Le lendemain de la séance, Antonio, selon son habitude, vint s’informer -de ma santé. - -J’ai déjà dit que ce garçon possédait un charmant caractère: toujours -gai, toujours chantant, son fonds de bonne humeur était intarissable et -ramenait, souvent la gaîté dans notre intérieur, qui sans cela eût été -fort triste. - -En ouvrant ma porte, il avait interrompu un air d’opéra qu’il fredonnait -depuis le bas de l’escalier. - ---Eh bien! mon petit signor, me dit-il dans un français pittoresquement -mêlé d’italien, comment va la santé ce matin? - ---Très bien, Antonio, très bien, merci. - ---Ah oui! très bien, Antonio, très bien! et mon Italien cherchait à -reproduire l’intonation de ma voix, je vous crois, mon cher malade, mais -cela ne vous empêchera pas de prendre cette potion que vous envoie le -docteur mon maître. - ---J’y consens, mais, en vérité, ce médicament devient du superflu, car -j’éprouve maintenant un bien-être indéfinissable qui me fait présager -que, bientôt revenu à la santé, il ne me restera plus qu’à vous -remercier de vos bons soins, vous et votre maître, et à m’acquitter -envers lui des dépenses occasionnées par ma maladie. - ---Per Diou! que dites-vous là, s’écria Antonio, penseriez-vous à nous -quitter? Oh! j’espère bien que non. - ---Vous avez raison, Antonio, je n’y pense pas aujourd’hui, mais j’y -penserai dès que je serai en état de le faire. Vous devez comprendre, -mon ami, que malgré tout le chagrin que me causera notre séparation, il -faudra bien en arriver là. J’ai hâte de retourner à Blois pour rassurer -ma famille, qui doit être dans une mortelle inquiétude. - ---Votre famille ne saurait être inquiète, puisque, pour tranquilliser -votre père, vous lui avez écrit que votre indisposition n’ayant pas eu -de suites, vous vous étiez dirigé vers Angers pour y chercher du -travail. - ---C’est vrai, mais... - ---Mais, mais, interrompit Antonio, vous n’aurez aucune bonne raison à me -donner; je vous répète que vous ne pouvez pas nous quitter. D’ailleurs, -ajouta-t-il en baissant la voix, si je vous disais quelque chose, je -suis sûr que vous seriez de mon avis. - -Antonio s’arrêta, parut lutter un instant contre le désir qu’il qu’il -avait de me faire une confidence, puis se décidant enfin: «Ah bast! -fit-il résolument, puisque c’est nécessaire, je n’hésite plus. - ---Vous parliez tout à l’heure de vous acquitter envers mon maître, -sachez donc que c’est plutôt lui qui se trouverait votre obligé. - ---Je ne vous comprends pas. - ---Eh bien, écoutez-moi, mon cher ami, dit Antonio d’un air mystérieux, -je vais m’expliquer. Vous n’ignorez pas que notre pauvre Torrini est -affecté d’une maladie très grave qui lui tient là (Antonio posa le doigt -sur son front). Or, depuis que vous êtes avec nous, depuis que, dans une -douce illusion de sa folie, il croit trouver en vous une ressemblance -avec son fils, mon maître, grâce à cette bienfaisance hallucination, -perd tous les jours de sa tristesse et se livre même par moments à -quelques courts accès de gaîté. Hier, par exemple, pendant sa séance, -vous l’ayez vu deux ou trois fois égayer son public, ce qui ne lui était -pas, arrivé depuis longtemps. - -Ah! mon cher, continua Antonio devenant de plus en plus communicatif, si -vous l’aviez vu avant le fatal événement, alors qu’il jouait sur les -plus grands théâtres d’Italie. Quel esprit! quelle verve! quel entrain! -Hélas! qui aurait pu dire à cette époque qu’on verrait un jour le Comte -de..... Antonio se reprit vivement, qu’on verrait le célèbre Torrini -réduit à jouer dans une barraque, en concurrence avec le dernier des -saltimbanques, lui, le prestidigitateur sans rival, lui, l’artiste fêté, -qu’on appelait partout le beau, l’élégant Torrini. Du reste, ce n’était -que justice, car il éclipsait les plus riches par son luxe et par la -distinction de ses manières, et jamais prestidigitateur ne mérita par -son talent et son adresse de plus légitimes acclamations. - -Cependant, vous avouerai-je, ajouta Antonio dans l’entraînement de ses -confidences, que ces acclamations étaient quelquefois mon œuvre? - -Sans doute le public est un intelligent appréciateur du talent; mais, -vous le savez, il a souvent besoin d’être guidé dans les élans de son -admiration. Je me chargeai de ce soin, et sans en rien dire à mon -maître, je lui ménageai quelques ovations qui purent contribuer à -étendre et à prolonger ses succès. - -Que de fois des bouquets, jetés à propos, provoquèrent l’explosion des -sentiments de la salle entière? Que de fois aussi des murmures -approbateurs, habilement placés, enfantèrent des trépignements -passionnés? - -Je me rappelle encore avec plaisir une partie que j’organisai, et dans -laquelle j’eus une réussite inespérée. - -C’était à Mantoue, à la sortie d’une représentation où le signor Torrini -s’était vraiment surpassé; ses expériences avaient toutes été couvertes -de frénétiques applaudissements, car, ajouta Antonio avec une certaine -fierté, une fois lancé, l’Italien n’est pas enthousiaste à demi. - -Le public sortait en foule de la salle, lorsque mon maître quittant -également le théâtre, monta dans sa voiture. - -A un signal donné par moi, quelques amis poussent d’éclatants bravos en -l’honneur du prestidigitateur. Vivat Torrini! crions-nous de toute la -force de nos poumons. Vivat Torrini! répète la foule dans une immense -acclamation. «Il faut le conduire en triomphe,» ajoutons-nous en -chœur, et en un instant nous dételons les chevaux et nous prenons -leur place. - -La foule, électrisée par notre ardeur, se met elle-même à pousser aux -roues, et finit par nous disputer l’honneur de traîner la voiture. - -Il va sans dire que loin de nous y opposer, nous laissons faire, et -tranquilles spectateurs de la scène, nous suivons le char triomphal -jusqu’à l’hôtel. - -Là, Torrini se débattant au milieu de la foule toujours grossissante, -monte à grand’peine à son balcon, d’où il remercie le peuple avec tous -les signes de l’émotion la plus vive. - -Quels succès, mon cher, quels succès nous avions alors! Je ne saurais -mieux vous en donner l’idée, qu’en vous disant qu’à cette époque mon -maître avait de la peine à dépenser tout l’argent que lui rapportaient -ses séances. - ---Il est fâcheux pour votre maître, dis-je à Antonio, que moins confiant -dans l’avenir, il n’ait pas conservé une partie de cette fortune, qu’il -serait si heureux de retrouver aujourd’hui. - ---Nous avons fait souvent aussi cette réflexion, répliqua-t-il, mais -elle n’a servi qu’à augmenter nos regrets. Comment supposer alors que la -fortune nous tournerait si brusquement le dos? D’ailleurs, mon maître -croyait le luxe nécessaire pour acquérir le prestige dont il aimait à -s’entourer, et pensait avec raison que ses prodigalités ajoutaient -encore à la popularité que lui procurait son talent. - -Cette causerie intime semblait devoir durer longtemps encore, lorsque -Torrini appela Antonio, qui me quitta brusquement. - -Un incident m’avait frappé dans cette conversation; c’était le moment où -Antonio s’était repris à propos du nom de son maître. Cette remarque -contribua à m’inspirer un vif désir de connaître l’histoire de Torrini. -Mais je n’avais pas de temps à perdre, car la dernière représentation -était annoncée pour le lendemain, et j’étais résolu à retourner -immédiatement après dans ma famille. - -Je m’armai donc de courage pour vaincre la répugnance que, au dire -d’Antonio, son maître éprouvait à parler du passé, et après le déjeûner -que nous prîmes ensemble, j’entamai ainsi la conversation, espérant -trouver l’occasion de l’amener à me raconter ce que je désirais tant -savoir. - ---Vous partez demain pour Angoulême, lui dis-je, j’ai le regret de ne -pouvoir vous y suivre; il faut enfin nous séparer, quoi qu’il puisse -m’en coûter après le service que vous m’avez rendu et les bons soins -dont vous m’avez comblé. - -Je le priai ensuite de faire connaître à ma famille les dépenses que lui -avait occasionnées ma maladie, et je terminai en l’assurant de ma -profonde reconnaissance. - -Je m’attendais à entendre Torrini se récrier à l’annonce de notre -séparation; il n’en fut rien. - ---Quelques instances que vous fassiez, me répondit-il avec la plus -grande tranquillité, je n’accepterai rien de vous. Puis-je vous faire -payer ce qui a été pour moi une source de bonheur? Ne parlons donc -jamais de cela. Vous voulez me quitter, ajouta-t-il avec un sourire -sympathique qui lui était particulier, moi, je vous dis que vous ne me -quitterez pas. - -J’allais répliquer. - ---Je dis que vous ne me quitterez pas, reprit-il vivement, parce que -vous n’avez aucune raison pour le faire et que, tout à l’heure, vous en -aurez mille pour demeurer encore quelque temps avec moi. - -D’abord, vous avez besoin de grands ménagements pour rétablir votre -santé profondément altérée, et pour déraciner les restes d’un mal dont -vous devez craindre le retour. En outre, j’ajouterai que j’attendais -votre rétablissement pour vous prier de me rendre un service que vous ne -pouvez me refuser. Il s’agit de la réparation d’un automate que je tiens -d’un certain Opré, mécanicien hollandais, et j’en suis convaincu, vous -vous en tirerez à merveille. - -A ces excellentes raisons, Torrini, qui craignait sans doute quelque -indécision de ma part, joignit les plus attrayantes promesses. - ---Pour charmer votre travail, me dit-il, nous ferons de longues -causeries sur l’escamotage, je vous expliquerai le coup de piquet qui -vous a tant charmé, et plus tard, lorsque cette matière sera épuisée, je -vous raconterai les événements les plus importants de mon existence. -Vous apprendrez par mon récit ce qu’il est permis à l’homme de souffrir -sans en perdre la vie; et les enseignements que vous tirerez d’une vie -presque terminée, serviront peut-être à vous guider dans votre carrière -à peine commencée. Enfin, fit-il en me tendant la main, votre présence -contribuera, je l’espère, à chasser de mon esprit les sombres idées qui -depuis longtemps m’assiégent et m’ôtent toute énergie. - -Je n’avais rien à répondre à d’aussi pressantes sollicitations: je me -rendis aux désirs de Torrini. - -Le jour même, il me remit l’automate que je devais réparer. - -C’était un petit arlequin dont les fonctions consistaient à ouvrir la -boîte dans laquelle il était enfermé, à sauter dehors pour exécuter -quelques évolutions, et à rentrer de lui-même dans sa prison lorsqu’on -lui en donnait l’ordre. Mais cette pièce était en si mauvais état, que -je dus songer à la refaire presque entièrement. A cet effet, j’organisai -un petit atelier dans la voiture, et deux jours après, assis devant mon -établi, je commençais mon premier ouvrage en fait d’automates, tandis -que nous roulions sur la route d’Angers à Angoulême. - -Je vivrai longtemps encore avant d’oublier les joies intimes de ce -voyage; la santé m’était entièrement revenue, et avec la santé la gaîté -et le réveil de mes facultés morales. - -Notre énorme véhicule, traîné par deux chevaux, ne pouvait courir la -poste; aussi ne faisions-nous que dix à douze lieues par jour, et encore -fallait-il commencer la journée de bonne heure. Cependant, malgré la -lenteur de ce trajet, jamais le temps ne s’écoula pour moi plus vite et -plus agréablement. Ce voyage n’était-il pas en effet l’accomplissement -de mes plus beaux rêves? Que pouvais-je désirer de plus? Installé dans -une petite chambre bien propre, devant une fenêtre à travers laquelle je -voyais se dérouler le riant panorama du Poitou et de l’Angoumois, je me -trouvais au milieu de mes outils bien aimés, travaillant à la -construction d’un automate dans lequel je voyais le premier né d’une -nombreuse famille à venir; il m’était impossible de rien imaginer -au-delà. - -Dès le début de notre voyage, je m’étais mis à l’ouvrage avec tant -d’ardeur, que Torrini, toujours plein de sollicitude pour ma santé, -avait exigé un matin que je prisse quelque distraction après chaque -repas. Le jour même, quand nous sortîmes de table, il m’engagea, en me -présentant un jeu de cartes, à lui montrer mon savoir-faire. - -Bien que intimidé par un spectateur aussi clairvoyant, par un juge dont -l’adresse m’avait tant émerveillé, je m’armai de courage et je commençai -par un de ces effets auxquels j’avais donné le nom de _fioritures_. -Prélude brillant des tours de cartes, il n’avait pour but que d’éblouir -les yeux, en montrant l’extrême agilité des doigts. - -Torrini me regarda faire d’un air indifférent; et j’aperçus même un -sourire effleurer ses lèvres; j’en fus, je l’avoue, un peu désappointé, -mais il se hâta de me consoler: - ---J’admire sincèrement votre adresse, me dit-il, mais je dois ajouter -que je fais peu de cas de ces _fioritures_, comme vous les appelez; je -les trouve brillantes, il est vrai, mais fort inutiles. Du reste, je -serais curieux de savoir si vous les placeriez au commencement ou à la -fin de vos tours de cartes. - ---Il me semble assez logique, répondis-je, de placer au commencement -d’une séance un exercice dont le but est de s’emparer de l’imagination -des spectateurs. - ---Eh bien! mon enfant, répliqua-t-il, nous différons sur ce point; moi, -je pense qu’il ne faut les placer ni au commencement ni à la fin, mais -en dehors de vos tours de cartes. En voici la raison: - ---Après une exposition aussi brillante, le spectateur ne verra plus dans -vos tours que le résultat de votre dextérité, tandis qu’en affectant -beaucoup de bonhomie et de simplicité, vous l’empêcherez d’attribuer une -cause à vos prestiges. Vous produirez alors du surnaturel et vous -passerez pour un véritable sorcier. - -Je me rendis complétement à ce raisonnement, d’autant plus que dès mes -premiers travaux en escamotage, j’avais toujours considéré le naturel et -la simplicité comme les bases essentielles de l’art de produire des -illusions, et que je m’étais posé cette maxime (applicable seulement à -l’escamotage), _qu’il faut d’abord gagner la confiance de celui que l’on -veut tromper_. Je n’avais pas été conséquent avec mes principes, et j’en -fis humblement l’aveu. - -Il faut avouer que c’est une singulière occupation pour un homme auquel -la franchise est naturelle, que de s’exercer incessamment à dissimuler -sa pensée et à chercher le meilleur moyen de faire des dupes. Mais ne -pourrait-on pas dire aussi que la dissimulation et le mensonge -deviennent des qualités ou des défauts, selon les applications qui en -sont faites? - -Le commerçant, par exemple, ne les regarde-t-il pas comme des qualités -précieuses pour faire valoir sa marchandise? - -La science du diplomate consiste-t-elle à tout dire avec franchise et -simplicité? - -Enfin, n’est-il pas jusqu’à ce qu’on appelle le bon ton ou l’usage de la -bonne compagnie, qui ne soit un charmant tissu de dissimulations et de -tromperies? - -Quant à l’art que je cultivais, que pouvait-il être sans le mensonge? - -Encouragé par Torrini, je repris de l’assurance; je continuai à exécuter -tous mes exercices d’escamotage, et je lui exposai plusieurs nouveaux -principes que j’avais imaginés. - -Mon maître, cette fois, me fit quelques compliments auxquels il joignit -de sages avis. - ---Je vous conseille, me dit-il, de modérer la vivacité de votre jeu. -Loin de mettre autant de pétulance dans vos mouvements, affectez au -contraire une grande tranquillité; et vous éviterez ainsi ces -étourdissantes gesticulations par lesquelles les escamoteurs en général -croient détourner l’attention des spectateurs, lorsqu’ils ne parviennent -qu’à les fatiguer. - -Mon professeur joignant ensuite l’exemple aux préceptes, prit le jeu de -mes mains, et, dans les mêmes passes que j’avais exécutées, il me montra -les finesses de la dissimulation appliquées à l’escamotage. - -J’étais dans la plus complète admiration. - -Flatté sans doute de l’impression qu’il produisait sur moi: - ---Puisque nous sommes sur le chapitre des tours de cartes, me dit -Torrini, je vais vous donner l’explication de mon coup de piquet; mais -avant, il est nécessaire que je vous montre un instrument qui sert à son -exécution. - -Torrini alla chercher une petite boîte qu’il me remit. - -Vingt fois je retournai l’instrument sans pouvoir en comprendre les -fonctions. - ---Vous chercheriez en vain, me dit-il, vous ne trouveriez pas. Quelques -mots pourraient vous mettre sur la voie, mais je préfère, si pénibles -que soient pour moi les souvenirs que je vais évoquer, vous raconter -comment cette boîte est tombée entre mes mains, et dans quel but elle -avait été primitivement imaginée. - ---Il y a vingt-cinq ans environ, j’habitais Florence, où j’exerçais la -profession de médecin; je n’étais pas alors escamoteur, ajouta-t-il avec -un profond soupir, et plût au ciel que je ne l’eusse jamais été! - -Parmi les jeunes gens de mon âge que je fréquentais, je m’étais -particulièrement lié avec un Allemand, nommé Zilberman. - -Comme moi, Zilberman était docteur, mais comme moi aussi, docteur sans -clientèle. Nous passions ensemble la plus grande partie des heures de -loisir que nous laissait l’exercice de notre profession; c’est vous -dire que nous nous quittions à peine. Nos goûts étaient à peu près les -mêmes, sauf un point sur lequel nous différions essentiellement. - -Zilberman aimait passionnément le jeu, moi je n’y trouvais aucun -attrait. Il fallait même que mon antipathie pour les cartes fût alors -bien forte pour que je ne cédasse pas à la contagion de l’exemple, car -mon ami réalisait des bénéfices considérables qui lui permettaient de -mener un train de grand seigneur, tandis que moi, tout en vivant avec la -plus stricte économie, je contractais des dettes. - -Quoi qu’il en fût, nous vivions, Zilberman et moi, dans la plus -fraternelle intimité. Sa bourse m’était souvent ouverte; mais j’en usais -avec d’autant plus de discrétion, que j’ignorais quand je pourrais lui -rendre ce qu’il me prêtait. Sa délicatesse et sa générosité envers moi -me portaient à croire qu’il était franc et loyal envers tout le monde. -Je me trompais! - -Un jour, il y avait quelques heures à peine que je l’avais quitté, -lorsqu’un de ses domestiques vint en toute hâte m’annoncer que, -dangereusement blessé, son maître me priait de me rendre auprès de lui. - -J’y courus aussitôt. - -Mon malheureux ami, le visage couvert d’une pâleur mortelle, gisait -étendu sur son lit. - -Surmontant ma douleur, je m’approchai pour le secourir. - -Zilberman m’arrêta, me fit signe de m’asseoir, congédia les personnes -qui l’entouraient et, après s’être assuré que nous étions seuls, il me -pria de l’écouter. - -Sa voix, affaiblie par d’horribles souffrances, arrivait à peine à mon -oreille; je fus obligé de me pencher vers lui. - ---Mon cher Edmond, me dit-il, un homme m’a traité d’escroc... je l’ai -provoqué en duel..., nous nous sommes battus au pistolet, et j’ai reçu -sa balle en pleine poitrine. - -Et comme j’insistais près de Zilberman pour lui donner des soins. - ---C’est inutile, mon ami; je sens que je suis frappé à mort; il me -reste à peine le temps de vous faire une confidence pour laquelle je -réclame toute votre indulgente amitié.... Sachez, ajouta-t-il en me -tendant une main déjà glacée, que je n’ai point été injustement -insulté... J’ai la honte de vous avouer que, depuis longtemps, je vis au -dépens des dupes que je fais.... Secondé par une fatale adresse et plus -encore par un instrument que j’ai imaginé, je trichais journellement au -jeu. - ---Comment! vous, Zilberman? fis-je en retirant vivement ma main de la -sienne. - ---Oui, moi, répondit le moribond, qui d’un regard suppliant sembla me -demander grâce;... - -Edmond, ajouta-t-il, en réunissant tout ce qui lui restait de forces, au -nom de notre ancienne amitié ne m’abandonnez pas..... pour l’honneur de -ma famille, qu’on ne retrouve pas ici la preuve de mon infamie. Je vous -en conjure, débarrassez-moi de cet instrument, faites le disparaître. Il -découvrit son bras auquel était fixée une petite boîte. - -Je la détachai, et, ainsi que vous, mon enfant, je la regardai sans y -rien comprendre. - -Ranimé par un reste de sa coupable passion, Zilberman ajouta avec -l’expression de la plus vive admiration: Voyez pourtant comme c’est -ingénieux! Cette boîte peut s’attacher au bras sans en augmenter -visiblement le volume. On y met des cartes que l’on a disposées à son -gré. Lorsqu’il s’agit de couper, on place sans affectation la main sur -le jeu qui se trouve sur la table, de manière à le cacher tout entier; -on presse la détente que vous voyez là, en appuyant légèrement le bras -sur le tapis, et aussitôt, les cartes préparées sortent, tandis qu’une -pince vient subtilement saisir l’autre jeu et le ramène dans la boîte. - -Aujourd’hui, pour la première fois, mon instrument a mal fonctionné; la -pince a laissé une carte sur la table.... mon adversaire..... - -Zilberman ne put terminer la phrase..... il avait rendu le dernier -soupir. - -Les confidences de Zilberman, sa mort, m’avaient jeté hors de moi-même, -ajouta Torrini, je me hâtai de sortir de sa chambre. Rentré chez moi, je -me mis à réfléchir sur ce qui venait de se passer, et pensant que ma -liaison trop connue avec ce malheureux ne me permettait plus de rester à -Florence, je me décidai à partir pour Naples. - -J’emportai avec moi la fatale boîte, sans prévoir l’usage que j’en -pourrais faire un jour, et pendant longtemps je la laissai de côté. -Cependant, quand je me livrai à l’escamotage, j’y songeai pour -l’exécution de mon coup de piquet, et l’heureuse application que j’en -fis me valut un de mes plus beaux succès de prestidigitateur. - -A ce souvenir, les yeux de Torrini s’animèrent d’un éclat inaccoutumé, -et me firent pressentir un récit intéressant. Il continua en ces termes: - -Un escamoteur nommé Comus[1], possédait un coup de piquet qu’il -exécutait, il faut le dire, avec une merveilleuse adresse. Les éloges -qu’on lui prodiguait à ce sujet le rendaient très glorieux; aussi ne -manquait-il jamais de mettre sur ses affiches que seul il pouvait -exécuter ce tour incomparable, portant ainsi un défi à tous les -prestidigitateurs en renom. J’avais alors quelque réputation. Cette -prétention de Comus me piqua vivement; je connaissais sa manière de -faire, et, par cette raison, sachant mon coup de piquet bien supérieur -au sien, je résolus de relever le gant qu’il jetait à la face de tous -ses rivaux. - -Je me rendis donc à Genève, où il se trouvait, et je lui proposai une -représentation commune, dans laquelle un jury serait chargé de prononcer -sur notre mérite respectif. - -Comus accepta avec empressement, et, au jour fixé, un nombre immense de -spectateurs accourut pour nous voir opérer. - -En sa qualité de doyen, mon adversaire commença. Mais, mon cher Robert, -pour que vous puissiez, comme le jury, comparer nos deux manières de -faire, je vais d’abord vous dire comment il exécuta sa partie. - -S’étant fait donner un jeu, il le décacheta, le fit mêler, puis le -reprenant, brouilla les cartes par une feinte maladresse, de manière -qu’elles se trouvèrent face contre face ou dos à dos. Ce dérangement, -qui semblait un effet du hasard, lui procura l’occasion de manipuler le -jeu, tout en ayant l’air de le remettre dans un ordre convenable; aussi, -quand il eut terminé, je reconnus, comme je m’y attendais, qu’il avait -marqué d’un petit pli, à peine perceptible, certaines cartes qui -devaient lui donner une dix-huitième majeure, un roi, un quatorze d’as. - -Cela fait, Comus remit le jeu à son partenaire en le priant de le mêler -de nouveau, et pendant ce temps il se fit bander les yeux; précaution -inutile, soit dit en passant, car quel que soin que l’on prenne pour -priver quelqu’un de la vue par ce moyen, la proéminence du nez laisse -toujours un vide suffisant pour qu’on y voie distinctement. - -Quand le partenaire eut fini, Comus prit encore le jeu comme pour le -mêler à son tour, mais vous comprenez facilement qu’il ne s’agissait -pour lui, cette fois, que de disposer les cartes de manière à ce que -celles qu’il avait marquées lui échussent dans la distribution que -ferait son adversaire. - -Le _saut de coupe_, comme vous le savez, neutralise l’action de couper; -par conséquent Comus était sûr du succès. - -En effet, les choses se passèrent ainsi, et de chaleureux -applaudissements accueillirent la victoire de mon antagoniste. - -J’ai lieu de croire, pourtant, que grand nombre de ces bravos lui -étaient accordés surtout par des amis et des compères, car, lorsque je -me présentai à mon tour pour exécuter ma partie, un murmure -désapprobateur accueillit mon entrée en scène. Le mauvais vouloir des -spectateurs était même si manifeste, qu’il eût suffi pour m’intimider -si, à cette époque, je n’avais été en quelque sorte cuirassé contre -toutes les appréciations ou préventions du public. - -Les spectateurs étaient loin de s’attendre à la surprise que je leur -ménageais. Au lieu de réclamer un partenaire dans la salle, ainsi que -l’avait mon rival, ce fut à Comus lui-même que je m’adressai pour ma -partie. - -A cette demande, je vis chacun se regarder avec surprise. Mais quelles -ne furent pas les exclamations, quand après avoir prié mon adversaire de -me bander les yeux et de me lier les mains, je lui déclarai que -non-seulement je ne toucherais pas le jeu avant de couper, mais encore -que je le laissais libre, lorsqu’il aurait désigné dans quelle couleur -il voulait être repic et capot, de donner les cartes par deux ou par -trois, et de choisir enfin celui des deux jeux qui lui conviendrait! - -J’avais un jeu tout préparé[2] dans ma petite boîte; j’étais sûr de mon -instrument. Ai-je besoin de vous dire que je gagnai la partie? - -Grâce à ces dispositions secrètes, ma manière de faire était si simple, -qu’il était impossible de deviner comment je m’y prenais, tandis que les -manipulations de Comus faisaient nécessairement supposer qu’on était -victime de sa dextérité. Je fus déclaré vainqueur à l’unanimité. Des -bravos prolongés accueillirent cette décision, et les amis mêmes de -Comus, délaissant mon rival, vinrent m’offrir une charmante épingle en -or, surmontée d’un gobelet, insigne de ma profession. Cette épingle, à -ce que m’apprit un des assistants, avait été commandée par le pauvre -Comus, qui croyait bien qu’elle lui serait revenue. - -Je puis, ajouta Torrini, me vanter à bon droit de cette victoire, car si -Zilberman m’avait laissé la boîte, il ne m’avait pas montré le coup de -piquet dont j’ai imaginé moi-même les combinaisons. Ce tour n’était-il -pas, je vous le demande, bien supérieur à celui de Comus qui, il est -vrai, faisait illusion à la multitude, mais que le moindre -prestidigitateur pouvait facilement deviner? - -En sa qualité d’inventeur, Torrini avait un amour-propre extrême; mais -c’était, je crois, son seul défaut, et il le rachetait, du reste, par la -facilité avec laquelle lui-même accordait aux autres des éloges. S’il -attribuait à chacun la part de mérite qui lui revenait, il avait à -cœur qu’on lui rendît la justice qui lui était due. - -Son récit terminé, je lui adressai les compliments les plus sincères, -tant sur son invention que sur l’avantage qu’il en avait retiré -vis-à-vis de Comus. - -Ainsi voyageant, et nous arrêtant de temps à autre pour donner des -séances dans les villes où nous pouvions espérer faire recette, nous -dépassâmes Limoges et nous nous trouvâmes sur la route qui mène de cette -ville à Clermont. - -Torrini se proposait de donner quelques représentations dans le -chef-lieu du Puy-de-Dôme, après quoi il voulait retourner directement en -Italie, car il en regrettait le doux climat et les fanatiques ovations. - -Je comptais moi-même me séparer alors de lui. Il y avait environ deux -mois que nous voyagions ensemble; or, c’était à peu près le terme que -j’avais fixé pour la réparation de l’automate, et mon travail était sur -le point d’être terminé. - -D’un autre côté, j’avais le droit de demander mon congé, sans crainte -d’être taxé d’ingratitude. La santé de Torrini était devenue aussi bonne -que nous pouvions l’espérer, et je lui avais donné tout le temps dont je -pouvais raisonnablement disposer. - -Néanmoins, il me coûtait de parler encore de séparation, car mon -professeur enchanté de mes progrès et de mon adresse, ne concevait pas -que je puisse avoir d’autre intérêt, d’autre désir que celui de -continuer à voyager avec lui, et de finir par être ou son suppléant ou -son successeur. - -Sans doute, cette position m’aurait convenu à bien des égards, car, je -l’ai dit, ma vocation était irrévocablement fixée. Mais, soit que de -nouveaux instincts se fussent éveillés en moi, soit que l’intimité dans -laquelle je vivais avec Torrini m’eût ouvert les yeux sur les -inconvénients de son genre de vie, je visais maintenant plus haut qu’à -sa succession. - -Ma détermination de partir était donc bien arrêtée: de pénibles -circonstances retardèrent encore le moment de la séparation. - -Nous étions sur le point d’arriver à Aubusson, ville célèbre par ses -nombreuses manufactures de tapis. Torrini et son domestique étaient sur -le devant de la voiture; moi j’étais à mon travail; nous descendions une -côte, et Antonio avait serré le frein puissant destiné à enrayer les -roues de notre véhicule. Tout à coup, j’entends le bruit d’un objet qui -se brise, puis la voiture, violemment lancée, descend avec une rapidité -effrayante. Les moindres obstacles lui font faire des soubresauts à tout -briser et produisent un balancement régulier qui s’accroît en nous -menaçant d’une chute épouvantable. - -Tremblant et respirant à peine, je me cramponne à mon établi comme à une -planche de salut et, les yeux fermés, j’attends avec terreur la mort qui -paraît inévitable. - -Un instant nous sommes sur le point d’échapper à notre catastrophe. Nos -vigoureux chevaux, habilement dirigés par Antonio, avaient tenu bon dans -cette course effrénée; nous étions enfin arrivés au bas de la côte. Déjà -même nous passions devant les premières maisons d’Aubusson, quand la -fatalité conduit de ce côté une énorme voiture chargée de foin qui, -sortant d’une rue transversale, vient subitement nous barrer le passage. -Son conducteur ne s’aperçut du danger que lorsqu’il n’était plus temps -d’y parer. La rencontre était inévitable, le choc fut terrible. - -Lancé violemment sur la cloison de ma chambre, je fus un instant étourdi -par la douleur, mais presqu’aussitôt revenu à moi, je pus encore -descendre de voiture et m’approcher de mes compagnons de voyage. -Antonio, couvert de contusions sans gravité, soutenait Torrini, qui -beaucoup plus maltraité que nous, avait le bras démis et une jambe -cassée. - -Nos deux chevaux gisaient sur la place; ils avaient été tués sur le -coup. Quant à la voiture, la caisse seule était à peu près intacte, le -reste se trouvait complétement démembré. - -Un médecin, que l’on alla chercher, arriva presque en même temps que -nous dans une auberge voisine où nous avions été conduits. - -Ici, je pus admirer la force d’âme de Torrini qui, dissimulant avec un -courage héroïque ses vives souffrances, voulut qu’on s’occupât d’abord -de nous avant de songer à lui. Quelques instances que nous fîmes, il -nous fut impossible de vaincre sa résolution. - -Ma guérison et celle d’Antonio furent assez rapides; quelques jours -suffirent pour notre entier rétablissement. Mais il n’en fut pas ainsi -de Torrini, qui fut forcé de passer par toutes les opérations et les -différentes phases d’une jambe cassée. - -Cet homme, qui n’avait, pour ainsi dire, de sensibilité que pour les -chagrins passés, pour les douleurs morales, accepta avec la résignation -la plus philosophique les conséquences de ce nouveau malheur. - -Cependant elles pouvaient être terribles pour lui: la réparation de la -voiture, le médecin, notre séjour forcé à l’auberge allaient lui coûter -fort cher. Pourrait-il continuer ses représentations, remplacer ses -chevaux perdus, etc.? Cette pensée nous causait de cruelles inquiétudes -à Antonio et à moi. Torrini seul ne désespérait pas de l’avenir: - ---Laissez faire, disait-il avec une entière confiance en lui-même, quand -une fois je serai rétabli, tout ira bien; que peut craindre un homme -courageux et plein de santé? _Aide-toi, le Ciel t’aidera_, a dit notre -bon Lafontaine; eh bien! nous nous aiderons tous les trois, et nul doute -que nous ne sortions de ce mauvais pas. - -Afin de tenir compagnie à cet excellent homme et lui procurer quelques -distractions, j’apportai mon établi près de son lit et, tout en -travaillant, je repris avec lui le cours de nos conversations, qui -avaient été si fatalement interrompues. - -Le jour vint enfin où j’eus la joie de mettre la dernière main à mon -automate et de le faire fonctionner devant Torrini, qui en parut -enchanté. Si notre blessé avait été moins malheureux, j’aurais profité -de cette circonstance pour prendre congé de lui, mais pouvais-je -abandonner en cet état l’homme qui m’avait sauvé la vie? D’ailleurs, une -autre pensée m’était venue aussi. Quoique Torrini ne nous eût rien dit -de sa position pécuniaire, nous croyions, Antonio et moi, nous -apercevoir qu’elle était fort embarrassée. Mon devoir n’était-il pas de -chercher à la relever, si cela était en mon pouvoir? Je communiquai -certain projet à Antonio, qui l’approuva en me priant toutefois d’en -remettre l’exécution à un peu plus tard, lorsque nous verrions que nos -suppositions s’étaient vérifiées. - -Cependant les journées étaient bien longues près du malade, car, ainsi -que je l’ai dit, mes travaux de mécanique se trouvaient terminés, et -l’escamotage était un sujet de conversation depuis longtemps épuisé. - -Un jour que nous nous regardions, Torrini et moi, sans trouver une -parole à échanger, je me souvins de la promesse qu’il m’avait faite de -me raconter l’histoire de sa vie, et je la lui rappelai. - -A cette demande, Torrini soupira. - ---Ah! dit-il, si je pouvais supprimer de mon récit de tristes souvenirs, -ce serait un bonheur pour moi de vous raconter quelques belles pages de -ma vie d’artiste. Quoi qu’il en soit, ajouta-t-il, c’est une dette que -j’ai contractée envers vous, je dois m’acquitter. - -Ne vous attendez pas à ce que je vous raconte jour pour jour toute mon -existence, ce serait beaucoup trop long et pour vous et pour moi. Je -veux seulement citer quelques épisodes intéressants qui forment, pour -ainsi dire, les jalons d’une carrière beaucoup trop agitée, et vous -donner la description de quelques tours qui ne doivent point être -arrivés à votre connaissance. Ce sera, j’en suis certain, la partie de -mon récit qui vous intéressera le plus, car, ajouta Torrini sur le ton -d’une plaisante prophétie, quelle que soit aujourd’hui votre résolution -de ne pas suivre l’art que je cultive, je puis pourtant, sans être un -Nostradamus, vous prédire que tôt ou tard vous vous y livrerez avec -passion et que vous y obtiendrez des succès. Ce que vous allez entendre, -mon ami, vous montrera, du reste, qu’il n’est pas permis à l’homme de -dire, avec le dicton populaire: _Fontaine, je ne boirai pas de ton -eau_. - - - - -CHAPITRE VI. - -TORRINI ME RACONTE SON HISTOIRE.--PERFIDIE DU CHEVALIER PINETTI.--UN -ESCAMOTEUR PAR VENGEANCE.--COURSE AU SUCCÈS ENTRE DEUX MAGICIENS.--MORT -DE PINETTI.--SÉANCE DEVANT LE PAPE PIE VII.--LE CHRONOMÈTRE DU CARDINAL -***.--DOUZE CENTS FRANCS SACRIFIÉS POUR L’EXÉCUTION D’UN -TOUR.--ANTONIO ET ANTONIA.--LA PLUS AMÈRE DES -MYSTIFICATIONS.--CONSTANTINOPLE. - - -Mon nom est Edmond de Grizy, et celui de Torrini appartient à Antonio, -mon beau-frère. Ce brave garçon, que vous avez pris à tort pour mon -domestique, a bien voulu me suivre dans ma mauvaise fortune, afin de -m’aider dans mes séances. Vous avez pu remarquer, du reste, aux égards -que je lui témoigne, que, tout en lui laissant des travaux qui -conviennent mieux à son âge qu’au mien, je le regarde comme mon égal, et -que je le considère, j’aurais dit autrefois comme mon meilleur ami, je -dis à présent comme l’un de mes deux meilleurs amis. - -Mon père, le comte de Grisy, habitait dans le Languedoc une propriété, -reste d’une fortune jadis considérable, mais que les circonstances -avaient de beaucoup diminuée. - -Dévoué au roi Louis XVI, et l’un de ses plus fidèles serviteurs, il -courut au jour du danger faire un rempart de son corps à son souverain, -et il fut tué lors de la prise des Tuileries, dans la journée du 10 -août. - -J’étais alors moi-même à Paris, et profitant du désordre qui régnait -dans la capitale, je pus franchir les barrières et gagner notre petit -domaine de famille. Là, je déterrai à la hâte une somme de cent louis -que mon père réservait pour les cas imprévus; je joignis à cet argent -quelques bijoux qui me venaient de ma mère, et, muni de ces faibles -ressources, je me rendis à Florence. - -Les valeurs que j’avais sauvées se montaient à cinq mille francs; cette -somme était insuffisante pour me faire vivre de mes rentes; je dus -chercher dans mon travail de quoi subvenir à mon existence. Mon parti -fut bientôt pris; mettant à profit l’excellente instruction que j’avais -reçue, je me livrai avec ardeur à l’étude de la médecine. Quatre ans -après j’obtenais le diplôme de docteur. J’avais alors vingt-sept ans. - -Je m’étais fixé à Florence, où j’espérais me créer une clientèle. -Malheureusement pour moi, dans cette ville au climat si doux, au soleil -si bienfaisant, le nombre des médecins dépassait celui des malades, et -ma nouvelle profession, à cela près du profit, était une véritable -sinécure. - -Je vous ai raconté déjà, à propos du malheureux Zilberman, comment je -partis brusquement de la capitale de la Toscane pour aller me fixer à -Naples. - -Plus heureux qu’à Florence, j’eus la chance, en y arrivant, de traiter -avec succès un malade qui avait résisté à la science des meilleurs -médecins de l’Italie. - -Mon client était un jeune homme d’une très haute famille. Sa guérison me -fit le plus grand honneur, et me plaça immédiatement parmi les médecins -renommés de Naples. - -Ce succès, la vogue qu’il me valut, m’ouvrirent bientôt les portes de -tous les salons, et la noblesse de mon nom, rehaussée par les manières -d’un gentilhomme élevé à la cour de Louis XVI, me rendit l’homme -indispensable des soirées et des fêtes. - -De quelle douce et belle existence n’eussé-je pas continué de jouir, si -le sort, jaloux de mon bonheur, ne fût venu briser cet heureux avenir en -me lançant dans les vives et brûlantes émotions de la vie artistique! - - * * * * * - -On était aux premiers jours du carnaval de 1766. Un homme remplissait -l’Italie de son nom et de son immense popularité; il n’était bruit -partout que des prodiges opérés par le chevalier Pinetti. - -Ce célèbre escamoteur vint à Naples, et la ville entière courut à ses -intéressantes représentations. - -Je me passionnai moi-même pour ce genre de spectacle; j’y passais toutes -mes soirées, cherchant à deviner chacun des tours exécutés par le -chevalier, et pour mon malheur, je finis par avoir la clef d’un grand -nombre d’entre eux. - -Je ne m’en tins pas là: je voulus aussi les exécuter devant quelques -amis; le succès stimula mon amour-propre et me donna l’ambition -d’augmenter mon répertoire. J’arrivai à posséder la _séance_ complète de -Pinetti. - -Le chevalier fut pour ainsi dire éclipsé. On ne parlait plus dans la -ville que de mon habileté et de mon adresse; c’était à qui solliciterait -la faveur d’obtenir de moi une représentation. Mais je ne répondais pas -à toutes les demandes, car par un raffinement de coquetterie j’étais -avare de mon talent, espérant ainsi en relever le prix. - -Mes spectateurs privilégiés s’en montraient d’autant plus remplis -d’enthousiasme, et chacun prétendait que j’égalais Pinetti, si je ne le -surpassais même. - -Le public est si heureux, mon cher enfant, fit Torrini d’un ton de -mélancolique regret, lorsqu’il peut opposer à l’artiste en renom quelque -talent naissant! Il semble que ce souverain dispensateur de la vogue et -de la renommée se fasse un malin plaisir de rappeler à l’homme qu’il -encense que toute réputation est fragile, et que l’idole d’aujourd’hui -peut être brisée demain. - -La fatuité m’empêchait d’y songer; je croyais à la sincérité des éloges -que l’on me prodiguait, et moi, l’homme sérieux, le docteur en renom, -j’étais fier de ces futiles succès. - -Pinetti, loin de se montrer jaloux de mes triomphes, témoigna le désir -de me connaître, et il vint lui-même me trouver. - -Il pouvait avoir alors quarante-six ans, mais les apprêts d’une toilette -recherchée le faisaient paraître beaucoup plus jeune. Sans avoir les -traits fins et réguliers, il possédait une certaine distinction dans la -physionomie; ses manières étaient excellentes. Cependant, par un travers -d’esprit qu’on ne saurait expliquer, il avait le mauvais goût de porter -au théâtre un brillant costume de général, sur lequel s’étalaient de -nombreuses décorations. - -Cette bizarrerie, qui rappelait trop le charlatan, aurait dû peut-être -m’éclairer sur la valeur morale de l’homme; mais ma passion pour -l’escamotage me rendit aveugle; nous nous abordâmes comme de vieux amis, -et notre intimité fut en quelque sorte instantanée. - -Pinetti se montra charmant, causa avec moi de ses secrets, sans y mettre -la moindre réticence, et m’offrit même de me conduire au théâtre, pour -me montrer les dispositions scéniques de sa séance. - -J’acceptai avec le plus grand empressement, et nous montâmes dans son -riche équipage. - -Dès ce moment, le chevalier affecta avec moi la plus grande familiarité. -De la part d’un autre, cela m’eût blessé, ou tout au moins eût excité ma -défiance, et je me serais tenu sur la réserve. J’en fus, au contraire, -enchanté, car Pinetti avait, par son luxe effréné, conquis une telle -considération, qu’un grand nombre de jeunes gens des plus nobles de la -ville s’honoraient de son amitié. Pouvais-je me montrer plus fier que -ces messieurs? - -En peu de jours, nous étions devenus deux amis inséparables. Nous ne -nous quittions que pour le temps de nos représentations respectives. - - * * * * * - -Un soir, après l’une de ces séances intimes, dans laquelle j’avais été -couvert d’applaudissements, la tête encore échauffée de ce triomphe, -j’allai, comme d’habitude, souper chez Pinetti. Par extraordinaire, je -le trouvai seul. - -En me voyant entrer, le chevalier accourut au devant de moi, m’embrassa -avec effusion et demanda des nouvelles de ma soirée. Je ne lui cachai -pas mon succès. - ---Oh! mon ami, me dit-il, cela ne me surprend pas, car vous êtes -incomparable; certes, ce ne sera point vous faire un compliment exagéré, -si je dis que vous pouvez défier les plus habiles et les plus -illustres... Et pendant tout le souper, quelques efforts que je fisse, -il ne voulut parler que de moi, de mon adresse, de mes succès. - -J’avais beau me défendre de ses éloges, le chevalier semblait y mettre -tant de sincérité, que je finis par me rendre. - -Ma défaite eut même tant de charmes pour moi, que je finis par -m’accorder quelques compliments. Comment croire que tous ces éloges -n’étaient qu’une comédie pour amener une mystification? - -Quand Pinetti me vit arrivé à ce point, et que le champagne eut fini de -me tourner la tête: - ---Savez-vous, cher comte, me dit l’escamoteur, que vous pourriez faire -demain aux habitants de Naples une surprise qui vaudrait son _pesant -d’or_ pour les pauvres de la ville? - ---Laquelle? dis-je. - ---Ce serait, mon cher ami, de jouer à ma place dans une représentation -que je dois donner au bénéfice des indigents. Nous mettrions votre nom -sur l’affiche au lieu du mien, et l’on ne verrait dans cette -substitution qu’une bonne et loyale entente entre deux artistes. Une -séance de moins pour moi n’ôterait rien à ma réputation, tandis qu’elle -vous couvrirait de gloire; j’aurais alors la double satisfaction d’avoir -contribué à secourir bien des infortunes et à mettre en relief le talent -de mon meilleur ami. - -Cette proposition m’effraya tellement que je me levai de table, comme si -j’eusse craint d’en entendre davantage, mais Pinetti avait une éloquence -si persuasive, il semblait se promettre tant de plaisir de mon futur -triomphe, qu’insensiblement je me laissai aller à promettre tout ce -qu’il voulut. - ---A la bonne heure, me dit Pinetti, quittez donc enfin cette défiance de -vous-même qu’on pardonnerait à peine à un écolier. Voyons, ajouta-t-il, -puisqu’il en est ainsi, nous n’avons pas de temps à perdre. Rédigeons -notre programme; choisissez dans mes expériences celles qui vous -conviendront le mieux, et quant aux apprêts de la séance, -reposez-vous-en sur moi, je serai là pour que tout marche selon vos -désirs. - -Le plus grand nombre des tours de Pinetti s’exécutaient avec le concours -de compères, qui apportaient au théâtre différents objets dont -l’escamoteur avait les doubles. Cela facilitait singulièrement ses -prétendus prodiges. Je ne devais donc pas craindre d’échouer. - -Nous eûmes bientôt arrêté le programme, puis nous passâmes à la -rédaction de l’affiche, en tête de laquelle j’écrivis avec une profonde -émotion: - - AUJOURD’HUI 20 AOUT 1796 - - REPRÉSENTATION EXTRAORDINAIRE - - AU BÉNÉFICE DES PAUVRES DE LA VILLE DE NAPLES. - - SÉANCE DE MAGIE - - PAR M. LE COMTE DE GRISY - -Suivait l’énumération des expériences que je devais présenter. - -Comme nous terminions, les habitués de la maison de Pinetti entrèrent en -alléguant quelques excuses, plus ou moins spécieuses, pour justifier -leur retard. - -Leur tardive arrivée ne m’inspira aucun soupçon, car on entrait chez -Pinetti à toute heure de la nuit, sa porte n’étant fermée que depuis la -pointe du jour jusqu’à deux heures de l’après-midi, temps qu’il -consacrait au sommeil et à sa toilette. - -Dès que les nouveaux venus eurent connaissance de ma résolution, il m’en -félicitèrent bruyamment et me promirent de m’appuyer de leurs chauds -applaudissements. Mais ce concours sera superflu, ajoutèrent-ils, en -raison de l’enthousiasme que doit indubitablement exciter votre -représentation. - -Pinetti remit à l’un de ses domestiques l’affiche, en lui donnant -l’ordre de recommander à l’imprimeur de la faire placarder par toute la -ville avant le jour. - -Un pressentiment me fit faire un geste pour reprendre le papier, mais -Pinetti m’arrêta en riant: - ---Allons, cher ami, me dit-il, ne cherchez pas à fuir un bonheur assuré, -et demain à pareille heure nous célébrerons tous ici votre triomphe. - -La galerie fit chorus et, par anticipation, on but, en l’honneur de mes -prochains succès, quelques verres de champagne qui achevèrent de -dissiper mes hésitations et mes scrupules. - -Je rentrai chez moi fort avant dans la nuit, et je me couchai sans trop -me rendre compte de ce qui s’était passé. - -A deux heures de l’après-midi, je dormais encore, lorsque je fus -réveillé par la voix de Pinetti: - ---Alerte! Edmond, me criait-il à travers la porte, Alerte! nous n’avons -pas de temps à perdre; c’est aujourd’hui le grand jour, j’ai mille -choses à vous dire. - -Je me hâtai de lui ouvrir. - ---Ah! cher comte, me dit-il, laissez-moi vous féliciter sur votre -bonheur. On ne parle que de vous dans la ville. La salle est entièrement -louée; on s’arrache les derniers billets; le roi lui-même, accompagné de -sa famille, vous fait l’honneur d’assister à votre représentation; nous -venons d’en recevoir l’avis. - -A ces mots, des souvenirs précis me reviennent; une sueur froide couvre -mon front; la terreur qui saisit tout débutant me donne le vertige. -Epouvanté, je m’asseois sur le pied de mon lit.--N’y comptez pas, -chevalier, m’écriai-je avec fermeté, n’y comptez pas, et, quelque chose -qui puisse en arriver, je ne veux pas jouer. - ---Comment, vous ne voulez pas jouer? me dit mon perfide ami, en -affectant la tranquillité la plus parfaite; mais mon cher, vous ne -songez pas à ce que vous dites; il n’y a plus maintenant possibilité de -reculer; les affiches sont posées, et c’est un devoir pour vous de tenir -les engagements que vous avez pris. Du reste, pensez-y bien, cette -représentation est pour les pauvres, qui vous bénissent déjà et que vous -ne pouvez abandonner; un refus serait pour le roi une insulte. - -Allons! allons! ajouta-t-il, du courage, mon ami; à quatre heures venez -me trouver au théâtre; nous ferons ensemble une répétition que je crois -du reste inutile, mais qui vous donnera de la confiance. Au revoir! - -Une fois livré à moi-même, je restai près d’une heure absorbé dans mes -réflexions, cherchant en vain un moyen d’éluder la représentation. A -chaque instant une barrière insurmontable se dressait devant moi: le -roi, les pauvres, la ville entière, tout enfin semblait me faire un -impérieux devoir de tenir ma promesse inconsidérée. - -Après m’être bien désespéré, j’en vins à réfléchir qu’aucune difficulté -sérieuse ne pouvait se présenter dans cette séance, puisque grand nombre -de tours, comme je l’ai dit, étant faits avec l’aide de compères, la -plus grande partie du travail revenait à ces collaborateurs. - -Fort de cette idée, je repris courage, et à quatre heures, j’arrivai au -théâtre avec une assurance qui surprit Pinetti lui-même. - -La représentation ne devant commencer qu’à huit heures, j’avais tout le -temps nécessaire pour faire mes préparatifs. Je l’employai si bien, que, -lorsque vint le moment d’entrer en scène, mes folles appréhensions -s’étaient complètement évanouies, et je me présentai devant le public -avec assez d’aplomb pour un débutant. - -La salle était comble. Le roi et sa famille, installés dans une loge -d’avant-scène, semblaient porter sur moi des regards pleins d’une -sympathique indulgence. Sa Majesté devait savoir que j’étais un émigré -français. - -J’attaquai hardiment mon programme par un tour qui devait vivement -frapper l’imagination des spectateurs. - -Il s’agissait d’emprunter une bague, de la mettre dans un pistolet, de -faire feu par une fenêtre donnant sur la scène et de l’envoyer dans la -mer qui baignait le pied du théâtre. Ceci terminé, j’ouvrais une boîte -qui avait été préalablement examinée, fermée et cachetée par les -spectateurs, et l’on y trouvait un énorme poisson, qui rapportait la -bague dans sa bouche. - -Plein de confiance dans la réussite de ce tour, je m’avance vers le -parterre en priant qu’on veuille bien me confier une bague. Sur vingt -qui me sont présentées j’accepte celle d’un compère que Pinetti m’a -désigné à l’avance, et je le prie de la mettre lui-même dans le canon du -pistolet que je lui présente. - -Pinetti m’avait prévenu que le compère prendrait pour cela une bague en -cuivre qui serait sacrifiée, et qu’on lui en rendrait une en or. Le -spectateur fait ce que je lui demande; aussitôt j’ouvre la fenêtre, et -je décharge le pistolet. - -Comme un soldat sur le champ de bataille, l’odeur de la poudre m’exalte; -je me sens plein d’entrain et de gaîté, et je me permets quelques -heureuses plaisanteries qui sont goûtées du public. - -Profitant de ces heureuses dispositions pour donner ce qui, en terme de -théâtre, s’appelle le _coup de fouet_, je saisis ma baguette magique, et -je trace au-dessus de la boîte des cercles plus ou moins cabalistiques. -Enfin je brise les cachets, et triomphant, je sors le poisson que je -porte au propriétaire de la bague, afin qu’il la retire lui-même de la -bouche de mon fidèle messager. - -Si le compère joue bien son rôle, il doit témoigner la plus grande -stupéfaction. En effet, le monsieur, en recevant sa bague, se met à -l’examiner sous toutes les faces, et je vois sur sa physionomie une -surprise extrême. Fier d’une aussi belle réussite, je remonte la scène -où je m’incline pour remercier le public des applaudissements qu’il me -prodigue. Hélas! mon cher Robert, ce triomphe fut de courte durée et -devint pour moi le prélude d’une terrible mystification. - -J’allais passer à une autre expérience, lorsque je vois mon spectateur -s’agiter vivement en s’adressant à ses voisins, et me regarder comme -pour m’adresser la parole. Je crois que pour écarter tout soupçon mon -compère poursuit son rôle; seulement, je trouve qu’il abuse de cet -effet. Mais quel n’est pas mon saisissement, lorsque mon homme se -levant: - ---Pardon, Monsieur, me dit-il, il me semble que votre tour n’est pas -terminé, puisqu’à la place d’une bague en or ornée de diamants que je -vous ai confiée, vous m’en avez rendu une en cuivre garnie de -verroterie? - -Une erreur me paraissait impossible, aussi tournant le dos, je commence -les préparatifs de l’expérience qui doit suivre. - ---Monsieur, me crie alors mon spectateur récalcitrant, voulez-vous me -faire l’honneur de répondre à ma question? Si la fin de votre tour est -une plaisanterie, je l’accepte comme telle, et vous me rendrez ma bague -en sortant. S’il n’en est pas ainsi, je ne puis me contenter de -l’horrible bijou que vous m’avez remis. - -Un silence profond régnait dans la salle; on ignorait les causes de -cette réclamation, et l’on pouvait croire que c’était une mystification -qui, comme d’ordinaire, finirait à la plus grande gloire de l’opérateur. - -Le réclamant, le public et moi, nous nous trouvions dans le même -embarras, dans la même incertitude; c’était une énigme dont seul je -pouvais donner le mot, et ce mot, je l’ignorais. - -Voulant cependant sortir de cette position aussi critique que ridicule, -je m’approche de mon impitoyable créancier, je jette un coup d’œil -sur la bague que je lui ai remise, et je demeure attéré en reconnaissant -qu’elle est véritablement en cuivre grossièrement doré. - -Le spectateur auquel je me suis adressé n’était donc point un compère? -pensai-je avec effroi. Pinetti aurait-il voulu me trahir? Cette -supposition me semble tellement odieuse que je la repousse, préférant -attribuer au hasard cette fatale méprise. Mais que faire? que dire? ma -tête était en feu. - -En désespoir de cause, j’allais adresser au public quelques excuses sur -ce malencontreux accident, lorsqu’une inspiration vint me tirer -provisoirement d’embarras. - ---Monsieur, dis-je au plaignant en affectant une grande tranquillité -d’esprit, continuez-vous à croire que votre bague, en passant par mes -mains, s’est changée en cuivre? - ---Oui, Monsieur, et de plus j’ai l’assurance que celle que vous m’avez -remise n’a aucune ressemblance de forme avec celle que je vous ai -confiée. - ---Eh bien, Monsieur, repris-je avec aplomb, voilà justement où est le -merveilleux du tour: cette bague va insensiblement reprendre sa première -forme entre vos mains, et, demain matin, vous la trouverez exactement -telle qu’elle était lorsque vous me l’avez confiée. C’est ce que nous -appelons en termes cabalistiques le _changement imperceptible_. - -Cette réponse me faisait gagner du temps; je comptais à la fin de la -séance voir le réclamant, lui payer le prix de sa bague, quel qu’il fût, -et le prier de me garder le secret. - -Assez heureusement sorti de ce mauvais pas, je saisis un jeu de cartes -et je continuai ma séance. Les compères n’avaient rien à faire dans le -tour suivant, je n’avais donc rien à craindre cette fois. Aussi -m’approchant de la loge où se trouvait le roi, je le priai de me faire -l’honneur de prendre une carte. Il le fit de très bonne grâce. Mais, -nouvelle fatalité! Sa Majesté n’eut pas plutôt regardé la carte choisie -par elle que, fronçant le sourcil, elle la rejeta sur la scène avec les -marques du plus profond mécontentement. - -Le coup qui me frappe cette fois est trop direct pour que j’essaie de le -parer ou tout au moins de le dissimuler. Mais je veux connaître la cause -d’un aussi humiliant affront. Je ramasse la carte, et figurez-vous, mon -enfant, toute l’étendue de mon désespoir, lorsque j’y vois, tracée en -caractères dont il m’est facile de reconnaître la source, une grossière -injure à l’adresse de Sa Majesté. - -Je voulus balbutier quelques excuses; de la main, le roi m’imposa -dédaigneusement silence. - -Oh! alors, je ne puis vous dire ce qui se passa en moi, car le vertige -s’empara de mon cerveau, je crus que j’allais devenir fou. - -J’avais enfin acquis la preuve de la perfidie de Pinetti, dont les -batteries étaient dressées pour me couvrir de confusion et de ridicule; -j’étais tombé dans l’infâme guet-apens qu’il m’avait si traîtreusement -dressé. - -Cette idée me rend une sauvage énergie; je me sens saisi d’un affreux -désir de vengeance; je me précipite vers la coulisse où doit se trouver -mon ennemi; je veux le saisir au collet, l’amener sur la scène comme un -malfaiteur, et lui faire demander grâce et pardon. - -L’escamoteur n’y était plus! Je cours de tous côtés comme un insensé; -mais, à quelque endroit que je me porte, les cris, les sifflets et les -huées me poursuivent et bouleversent mes sens. Enfin, succombant sous le -poids de tant d’émotions, je m’évanouis. - -Pendant huit jours, je fus en proie à une fièvre ardente et au délire, -criant sans cesse vengeance contre Pinetti. Et pourtant je ne savais pas -tout encore! - -J’appris plus tard que cet homme indigne, cet ami déloyal était sorti de -sa cachette, après mon évanouissement; qu’il était entré en scène, à la -demande de quelques compères, et qu’il avait continué la séance, aux -grands applaudissements de la salle entière. - -Ainsi donc, toute cette amitié, toutes ces protestations de dévouement -n’étaient qu’une comédie, qu’un tour d’escamotage. Pinetti n’avait -jamais eu pour moi la moindre affection; ses caresses n’avaient eu -d’autre but que de me faire tomber dans le piége qu’il tendait à mon -amour-propre; il voulait détruire par une humiliation publique une -concurrence qui le gênait. - -Il eut de ce côté un succès complet, car depuis ce jour, mes amis, mêmes -les plus intimes, craignant sans doute que le ridicule dont j’étais -couvert ne rejaillît sur eux, me tournèrent subitement le dos. - -Cet abandon m’affecta vivement, mais j’avais trop de fierté pour mendier -le retour d’affections aussi frivoles, et, loin de chercher un -rapprochement, je résolus de quitter immédiatement la ville. D’ailleurs, -je méditais un projet de vengeance pour l’exécution duquel la solitude -m’était nécessaire. - -Pinetti avait fui lâchement après le sanglant affront qu’il m’avait -infligé. Le provoquer en duel, c’eût été lui faire trop d’honneur. Je -jurai de le battre avec ses propres armes et d’humilier à mon tour mon -vil mystificateur. - -Voici le plan que je me traçai: - -Je devais me livrer avec ardeur à tous les exercices de la -prestidigitation et approfondir cet art dont je n’avais fait -qu’effleurer les principes. Puis, lorsque je serais bien sûr de -moi-même, que j’aurais ajouté au répertoire de Pinetti des tours -nouveaux, je poursuivrais mon ennemi dans ses voyages, je le devancerais -dans chaque ville ou j’y jouerais concurremment avec lui et je -l’écraserais partout de ma supériorité. - -Plein de cette idée, je convertis en numéraire tout ce que je possédais, -et je me réfugiai à la campagne. Là, complétement retiré du monde, je me -livrai à l’exécution de mes projets de vengeance. - -Je ne puis vous dire, mon ami, tout ce que je déployai de patience et -combien je travaillai pendant les six mois que dura ma séquestration -volontaire. J’en fus heureusement récompensé, car ma réussite fut -complète. - -J’acquis une adresse à laquelle je n’eusse jamais osé prétendre. Pinetti -n’était plus un maître pour moi, et je devenais son rival. - -Non content de ces résultats, je voulus l’éclipser encore par la -richesse de ma scène. Je fis donc exécuter des appareils avec un luxe -inouï jusqu’alors, sacrifiant à l’organisation de mon cabinet tout ce -que je possédais. - -Avec quel bonheur je contemplai ces brillants instruments, dont chacun -me présentait une arme capable de faire de mortelles blessures à la -vanité de mon adversaire! De quelle joie profonde mon cœur battit à -la pensée de la lutte que j’allais engager avec lui! - -C’était maintenant entre Pinetti et moi un duel d’amour-propre, mais un -duel à mort; l’un de nous deux devait rester sur le terrain, et j’avais -le droit d’espérer que je sortirais vainqueur de cette lutte. - -Avant de commencer mes voyages, je pris des renseignements sur mon -rival, et j’appris qu’après avoir parcouru l’Italie méridionale, en -s’arrêtant dans les villes les plus importantes, il venait de quitter -Lucques pour se rendre à Bologne. Je sus en outre qu’au sortir de cette -ville, il devait gagner successivement Modène, Parme, Plaisance, etc. - -Sans perdre de temps, je partis pour Modène, afin de le précéder dans -cette ville et de lui enlever ainsi la possibilité d’y donner des -représentations. D’énormes affiches annoncèrent les représentations - - DU COMTE DE GRISY, PHYSICIEN FRANÇAIS. - -Mon programme devait présenter un grand attrait, car il comprenait tous -les tours de Pinetti. Or, les journaux les avaient tellement prônés -depuis quelque temps, que j’avais lieu de croire qu’ils seraient -parfaitement accueillis. - -En effet, la salle fut envahie avec autant d’empressement que lors de ma -désastreuse représentation de Naples; mais cette fois le résultat ne me -laissa rien à désirer. Les perfectionnements que j’avais apportés aux -expériences de mon rival, et surtout l’adresse que je déployai dans leur -exécution, me concilièrent tous les suffrages. - -Dès lors mon succès fut assuré, et les représentations suivantes -achevèrent de placer mon nom au dessus de ceux des prestidigitateurs les -plus en vogue de l’époque. - -Suivant le plan que je m’étais tracé, je quittai Modène aussitôt que -j’appris que Pinetti devait y arriver, et je me rendis à Parme. - -Mon rival, plein de foi dans son mérite et ne pouvant croire à mes -succès, s’installa dans le théâtre même que je venais de quitter. - -Mais alors commencèrent pour lui d’amères déceptions. La ville entière -était saturée du genre de plaisir qu’il annonçait. Personne ne répondit -à son appel, et, pour la première fois, il vit glisser entre ses mains -le succès auquel il s’était si facilement habitué. - -Le chevalier Pinetti, accoutumé à trôner sans partage, n’était pas homme -à céder la place à celui qu’il appelait un débutant. Il avait deviné mes -projets. Loin d’attendre l’attaque, il se présenta de front pour le -combat, et vint s’établir à Parme, presqu’en face du théâtre où je -donnais mes représentations. - -Mais cette ville lui fut aussi funeste que la précédente: il eut la -douleur de voir ma salle constamment remplie, tandis que son spectacle -était entièrement délaissé. - -Il faut vous dire aussi, mon ami, que tous les bénéfices que je -réalisais ne servaient qu’à défrayer un luxe qui faisait ma force. Que -m’importaient l’or et l’argent? Je ne rêvais que la vengeance, et pour -la satisfaire je délaissais la richesse. Je voulais briller avant tout -et faire pâlir à mon tour l’astre qui m’avait autrefois éclipsé. - -Je déployais pour mes représentations un faste de souverain. Ce n’était -partout que fleurs et tapis; le péristyle et les couloirs du théâtre en -étaient littéralement couverts. La salle et la scène, étincelantes de -lumières, présentaient aux regards éblouis de nombreux écussons portant -à l’adresse des dames des compliments dont la tournure délicate -prévenait en faveur du galant comte de Grizy, et lui gagnaient d’avance -toutes les sympathies. - -C’est ainsi que j’écrasai Pinetti, qui de son côté mit tout en œuvre -pour m’opposer une vigoureuse résistance. - -Mais que pouvaient ses oripeaux et ses ornements surannés contre, je -puis le dire, mon élégance et ma bonne tenue? - -Plaisance, Crémone, Mantoue, Vicence, Padoue, Venise virent notre lutte -acharnée, et, malgré sa rage et son désespoir, l’orgueilleux Pinetti -dut, sinon reconnaître, du moins subir ma supériorité. Abandonné même de -ses admirateurs les plus zélés, il se résigna à plier bagage, et se -dirigea vers la Russie. Quelques succès vinrent, un instant, le consoler -de ses défaites. Mais, comme si la fortune eût entrepris de compenser -par des rigueurs extrêmes les faveurs dont elle l’avait si longtemps -comblé, une longue et cruelle maladie épuisa sa santé ainsi que les -faibles ressources qu’il s’était ménagées. Réduit à la plus affreuse -misère, il mourut dans le village de Bartitchoff, en Volhinie, chez un -seigneur qui l’avait recueilli par compassion. - -Pinetti une fois parti, ma vengeance était satisfaite, et, maître du -champ de bataille, j’aurais pu abandonner une carrière que ma naissance -semblait m’interdire. Mais ma position de médecin était brisée, et d’un -autre côté, j’étais retenu par un motif que vous apprécierez plus tard, -c’est que, lorsqu’on a une fois goûté de cet enivrement que donnent les -applaudissements du public, il est bien difficile d’y renoncer. Bon gré -mal gré, je dus poursuivre la carrière de l’escamotage. - -Je songeai alors à utiliser la vogue que j’avais acquise, et je me -dirigeai vers Rome, pour y terminer brillamment la série de mes -représentations en Italie. - -Pinetti n’avait jamais osé aborder cette ville, moins pourtant par -défiance de lui-même que par crainte du Saint-Office, dont il ne parlait -qu’en tremblant. Le chevalier était excessivement prudent quand il -s’agissait de la conservation de sa personne; il craignait d’être pris -pour sorcier et de finir sa vie dans un auto-da-fé. Plus d’une fois il -m’avait cité l’exemple du malheureux Cagliostro qui, condamné à mort, -n’avait dû qu’à la clémence du pape la grâce de voir commuer sa peine en -une prison perpétuelle. - -Confiant dans les lumières de Pie VII et, du reste, n’ayant ni les -prétentions au sortilége qu’affectait Pinetti, ni le charlatanisme de -Cagliostro, j’allai dans la capitale du monde chrétien donner des -représentations qui furent très suivies. - -Sa Sainteté elle-même, en ayant entendu parler, me fit l’insigne honneur -de me demander une séance, en me prévenant que j’aurais pour spectateurs -les hauts dignitaires de l’Eglise. - -Vous devez penser, mon enfant, avec quel empressement je me rendis à ses -désirs et avec quels soins je fis les préparatifs de cette solennité. - -Après avoir choisi dans mon répertoire les meilleurs de mes tours, je me -mis encore l’esprit à la torture pour en imaginer un qui, tout de -circonstance, présentât un intérêt digne de mon illustre public. Mais je -n’eus pas besoin de chercher bien longtemps; le plus ingénieux des -inventeurs, le hasard, vint à mon secours. - -La veille même du jour où la représentation devait avoir lieu, je me -trouvais chez un des premiers horlogers de la ville, lorsqu’un -domestique vint s’informer si la montre de Son Eminence le cardinal de -*** était réparée. - ---Elle ne le sera que ce soir, répondit l’horloger, et j’aurai l’honneur -d’aller moi-même la porter à votre maître. - -Quand le serviteur se fut éloigné: - ---Voici une belle et excellente montre, me dit le marchand; le cardinal -auquel elle appartient lui attribue une valeur de plus de dix mille -francs, parce que, pense-t-il, commandée par lui au célèbre Bréguet, -cette pièce est unique dans son genre. Pourtant, chose bizarre! il y a -deux jours, un jeune fou de notre ville est venu me proposer pour mille -francs une montre du même artiste, exactement semblable à celle-ci. - -Pendant que l’horloger me parlait, j’avais déjà conçu un projet pour ma -séance. - ---Pensez-vous, lui dis-je, que, cette personne soit toujours dans -l’intention de se défaire de sa montre? - ---Certainement, répondit l’artiste. Ce jeune prodigue, qui a déjà -dissipé son patrimoine, en est réduit maintenant à se défaire de ses -bijoux de famille; les mille francs seront donc fort bien venus. - ---Mais où trouver ce jeune homme? - ---Rien de plus facile; dans une maison de jeu qu’il ne quitte plus. - ---Hé bien! monsieur, je désire posséder cette montre, mais il me la faut -aujourd’hui même. Veuillez donc l’acheter pour mon compte; après quoi, -vous y ferez graver les armes de Son Eminence, de manière que les deux -bijoux soient parfaitement identiques, et je m’en rapporte à votre -loyauté pour le bénéfice que vous voudrez tirer de cette négociation. - -L’horloger me connaissait et se doutait bien de l’usage que je voulais -faire de la montre; mais il devait être assuré de ma discrétion, puisque -l’honneur de ma réussite en dépendait. - -D’après l’empressement qu’il mit, je vis que l’affaire lui convenait. - ---Je ne vous demande qu’un quart d’heure à peine, me dit-il, la maison -où je me rends est voisine de la mienne, et j’ai la conviction que ma -proposition sera facilement acceptée. - -Un quart d’heure ne s’était pas écoulé, que je vis mon négociateur -arriver, le chronomètre à la main. - ---Le voici, me dit-il d’un air triomphant. Mon homme m’a reçu comme un -envoyé de la providence des joueurs, et sans même compter la somme que -je lui remettais, il s’est dessaisi de son bijou; ce soir, tout sera -terminé. - -En effet, dans la soirée, l’horloger m’apporta les deux montres et m’en -remit une. En les comparant l’une à l’autre, il était impossible d’y -trouver la moindre différence. - -Cela me coûta cher, mais j’étais sûr maintenant d’exécuter un tour qui -ne manquerait pas de produire le plus grand effet. - -Le lendemain, je me rendis au palais pontifical, et, à six heures, au -signal que m’en fit donner le Saint-Père, j’entrai en scène. - -Jamais je n’avais paru devant une assemblée aussi imposante. - -Pie VII, assis dans un large fauteuil qu’on avait placé sur une estrade, -occupait la première place; près de lui siégeaient les cardinaux, et -derrière se tenaient différents prélats et dignitaires de l’Eglise. - -La physionomie du pape respirait la bienveillance, et ce fut heureux -pour moi, car il ne fallait rien moins que la vue de cette figure, -souriante et douce, pour chasser de mon esprit une fâcheuse idée qui me -tourmentait singulièrement depuis quelques instants. - -Cette séance, me disais-je, ne serait-elle pas un interrogatoire -dissimulé, pour me faire avouer des rapports avec les pouvoirs -infernaux? Le greffier du Saint-Office ne serait-il pas là prêt à -sténographier mes paroles, et la prison perpétuelle du comte de -Cagliostro ne me serait-elle pas réservée en punition de mes innocents -prestiges? - -Ma raison repoussa bientôt une semblable absurdité. Il était peu -probable que Sa Sainteté se prêtât à un piége aussi indigne. - -Bien que mes craintes eussent été entièrement dissipées par ce simple -raisonnement, mon exorde se ressentit néanmoins de cette première -impression; il semblait être prononcé plutôt en vue d’une justification -que comme une introduction à ma séance: - ---Saint-Père, dis-je en m’inclinant respectueusement, je viens vous -présenter des expériences auxquelles on a donné, bien à tort, le nom de -magie blanche. Ce titre a été inventé par le charlatanisme pour frapper -l’esprit de la multitude; mais il ne représente en réalité qu’une -réunion de tours d’adresse destinés à récréer l’imagination par -d’ingénieux artifices. - -Satisfait de la bonne impression qu’avait produite mon petit discours, -je commençai gaiement ma séance. - -Je ne saurais vous dire, mon enfant, tout le plaisir que j’éprouvai dans -cette soirée. Les spectateurs semblaient prendre un intérêt si vif à -tout ce qu’ils voyaient, que je me sentais une verve inusitée; jamais je -n’avais encore rencontré un public aussi disposé à l’admiration. Le pape -lui-même était dans le ravissement. - ---Mais, monsieur le comte, me disait-il à chaque instant, avec une -naïveté charmante, comment pouvez-vous faire cela? Je finirai par -devenir malade à force de chercher à approfondir vos mystères. - -Après le coup _de piquet de l’aveugle_, qui avait littéralement étourdi -l’assemblée, je fis celui de l’_écriture brûlée_, auquel je dus un -autographe que je regarde comme le plus précieux de mes souvenirs. - -Voici sommairement le détail de ce tour: - -On fait écrire une phrase ou deux par un spectateur; on lui dit ensuite -de brûler le billet, et celui-ci doit se retrouver intact sous un pli -cacheté. - -Je priai le Saint-Père de vouloir bien écrire lui-même quelques mots; il -y consentit et traça cette phrase: - -«Je me plais à reconnaître que Monsieur le comte de Grisy est un aimable -sorcier.» - -Le papier fut brûlé, et rien ne saurait rendre l’étonnement de Pie VII, -lorsqu’il le retrouva intact au milieu d’un grand nombre d’enveloppes -cachetées. - -Je reçus du Saint-Père l’autorisation de conserver cet autographe. - -Pour terminer ma séance, et comme bouquet, je passai au fameux tour que -j’avais intenté pour la circonstance. - -Ici j’allais rencontrer plusieurs difficultés. La plus grande était, -sans contredit, d’amener le cardinal de *** à me confier sa montre et -cela sans lui en faire directement la demande. Pour y parvenir je fus -obligé d’avoir recours à la ruse. - -A ma prière, plusieurs montres m’avaient été remises, mais je les avais -successivement rendues sous le prétexte plus ou moins vrai, que, -n’offrant rien de particulier dans la forme, il serait difficile de -faire constater l’identité de celle que je choisirais. - ---Si parmi vous, Messieurs, ajoutai-je, quelqu’un possédais une montre -un peu grosse (celle du cardinal présentait précisément cette -particularité) et qu’il voulut bien me la remettre, je l’accepterais -volontiers comme plus convenable à l’expérience. Je n’ai pas besoin -d’ajouter que j’en aurai le plus grand soin. Je ne veux que prouver sa -supériorité, si elle est excellente, et, dans le cas contraire, la faire -arriver à sa plus grande perfection. - -Tous les yeux se portèrent naturellement sur le Cardinal, qui, on le -savait, attachait une grande importance à l’épaisseur exagérée de son -chronomètre. Il prétendait, avec quelque raison peut-être, que les -pièces y trouvaient une plus grande liberté d’action. Toutefois, il -hésitait à me confier un instrument si précieux, lorsque Pie VII lui -dit: - ---Cardinal, je crois que votre montre doit parfaitement convenir; -faites-moi le plaisir de la remettre à M. de Grisy. - -Son Eminence se rendit au désir du Saint-Père, non sans de minutieuses -précautions. - -Une fois le chronomètre entre mes mains, j’affectai, tout en admirant sa -belle forme et la gravure de sa boîte, de le faire passer sous les yeux -du pape et des personnes qui l’entouraient. - ---Votre montre est-elle à répétition, demandai-je ensuite au cardinal? - ---Non, Monsieur, c’est un chronomètre, et l’on n’a pas l’habitude de -surcharger les pièces de précision de rouages inutiles à leurs -fonctions. - ---Ah! c’est un chronomètre; alors il est anglais, dis-je avec une -apparente simplicité. - ---Comment! répliqua le cardinal, visiblement piqué; vous pensez, -Monsieur, qu’il n’y a de chronomètres qu’en Angleterre, tandis qu’au -contraire la France a toujours été le pays où se sont exécutées les plus -belles pièces d’horlogerie de précision. Quel nom anglais peut-on -opposer à ceux de Pierre Leroy, de Ferdinand Berthoud et de Bréguet -surtout, de qui je tiens cette montre? - -Le pape se mit à sourire du style emphatique du cardinal. - ---C’est donc ce chronomètre que l’on choisit, repris-je en mettant un -terme à l’incident que je venais de provoquer à dessein. Vous savez, -Messieurs, ajoutai-je, qu’il s’agit maintenant de vous en faire -apprécier la qualité et surtout la solidité. Voyons une première -épreuve. - -Je tenais la montre à la hauteur de ma figure, je la laissai tomber sur -le parquet. Un cri d’effroi s’éleva de toutes parts. - -Le cardinal, pâle et tremblant, se leva: Monsieur, me dit-il avec une -colère mal comprimée, ce que vous faites là est une bien mauvaise -plaisanterie. - ---Mais, Monseigneur, dis-je avec le plus grand calme, il n’y a pas la -moindre inquiétude à avoir; je veux seulement prouver à l’assemblée la -perfection de cette pièce et montrer à messieurs les Anglais qu’il leur -serait impossible d’en fournir une semblable. Soyez, je vous prie, sans -crainte; elle sortira intacte des épreuves auxquelles je la soumets. En -même temps, j’appuyai le pied sur la boîte qui, criant sous le poids de -mon corps, se brisa, s’aplatit et ne présenta plus qu’une masse informe. - -Pour le coup, je crus que Monseigneur allait se trouver mal; il retenait -avec peine les éclats de son mécontentement. Le pape alors se tourna -vers lui: - ---Comment, cardinal, vous n’avez donc pas confiance dans notre sorcier? -Quant à moi, je ris de cela comme un enfant, persuadé qu’il y a eu une -habile substitution. - ---Votre Sainteté veut-elle bien me permettre de lui faire observer, -dis-je respectueusement, qu’il n’y a pas eu substitution; j’en appelle -du reste à Son Eminence, qui voudra bien le reconnaître. Et je présentai -au cardinal les débris informes de sa montre. Il les examina avec -anxiété, et retrouvant ses armes gravées sur le fond de la boîte: - ---C’est bien cela, dit-il en poussant un profond soupir, tout y est. -Mais, ajouta-t-il sèchement, je ne sais comment vous vous tirerez de là, -Monsieur; en tout cas, vous eussiez dû faire ce tour inqualifiable sur -un objet qu’il eût été possible de remplacer; sachez que mon chronomètre -est unique. - ---Eh bien, Eminence, je suis enchanté de cette circonstance, qui n’aura -d’autre résultat que de donner plus de relief à mon expérience. -Maintenant, si vous voulez bien m’y autoriser, je vais continuer -l’opération. - ---Mon Dieu, Monsieur, vous ne m’avez pas consulté pour commencer vos -dégâts; agissez à votre guise, vous pouvez faire tout ce que vous -voudrez. - -L’identité de la montre du cardinal constatée, il s’agissait de faire -passer dans la poche du pape celle que j’avais achetée la veille. Mais -il n’y fallait pas songer tant que Sa Sainteté serait assise; je -cherchai donc un prétexte pour la faire lever et j’eus le bonheur d’y -réussir. - -On venait de m’apporter un mortier de fonte muni d’un énorme pilon; je -le fais placer sur une table, j’y jette les débris du chronomètre et je -me mets à les piler avec acharnement. Tout à coup, une légère détonation -se fait entendre, et du fond du vase sort une vive lueur qui, répandant -une teinte rougeâtre sur l’assemblée, donne à cette scène toute -l’apparence d’une véritable opération de magie. Pendant ce temps, penché -sur le mortier, j’affecte d’y regarder, et je me récrie sur les -merveilles que j’y vois apparaître. - -Par respect pour le pape, personne n’ose se lever, mais le pontife, -cédant à la curiosité, s’approche enfin de la table, suivi d’une partie -de l’auditoire. - -On a beau regarder dans le mortier, on n’y voit que du feu; c’est le -mot. - ---Je ne sais si je dois l’attribuer à l’éblouissement que j’éprouve, dit -Sa Sainteté en passant la main sur ses yeux, mais je ne distingue rien. - -Moi aussi, je ne distinguais rien. Mais, loin d’en convenir, je prie le -pape de tourner autour de la table, afin de chercher le côté le plus -favorable pour apercevoir ce que j’annonce. Pendant cette évolution, je -glisse dans la poche du Saint-Père ma montre de réserve. - -La suite de l’expérience coule de source: le chronomètre du cardinal est -brisé, fondu et réduit en un petit lingot, que je présente à -l’assemblée. - ---Maintenant, dis-je, sûr du résultat que j’allais obtenir, je vais -rendre à ce lingot sa forme primitive, et cette transformation aura lieu -dans le trajet qu’il va faire d’ici à la poche de la personne la moins -susceptible d’être soupçonnée de compérage. - ---Ah! ah! s’écria le pape d’un ton de joyeuse humeur, voilà qui devient -de plus en plus fort. Mais comment feriez-vous, Monsieur le sorcier, si -je vous demandais que ce fût dans ma poche? - ---Sa Sainteté n’a qu’à ordonner pour que je me conforme à ses désirs. - ---Eh bien, monsieur le comte, qu’il en soit ainsi! - ---Sa Sainteté sera immédiatement satisfaite. - -Je prends alors le lingot au bout de mes doigts, je le montre à -l’assemblée, puis je le fais subitement disparaître en prononçant ce -seul mot: _passe_. - -Le pape, avec tous les signes de la plus complète incrédulité, porta -vivement la main à sa poche. Je le vis bientôt rougir d’émotion, et -retirer la montre qu’il remit tout de suite au cardinal, comme s’il eût -craint de s’y brûler les doigts. - -On crut d’abord à une mystification, car l’assemblée ne pouvait croire à -une réparation aussi immédiate. Lorsqu’on se fut assuré de la -réalisation du prodige annoncé, je reçus le tribut d’éloges que méritait -un tour aussi bien réussi. - -Le lendemain, le pape me fit remettre une riche tabatière ornée de -diamants, en me remerciant de tout le plaisir que je lui avais procuré. - -Cette séance eut un grand retentissement dans Rome, et mes -représentations recommencèrent avec plus de vogue que jamais. Peut-être -avait-on l’espoir d’être témoin du fameux tour de la _montre brisée_, -tel que je l’avais exécuté au Vatican. Mais quelque prodigue que je -fusse alors, je n’aurais pas poussé la folie jusqu’à dépenser, chaque -soir, une somme de douze cents francs pour un tour qui, du reste -n’aurait jamais pu être présenté dans des circonstances aussi favorables -que chez le Saint-Père. - - * * * * * - -Dans le théâtre où je jouais, se trouvait également une troupe d’opéra, -qui avait suspendu ses représentations pendant le temps de mon séjour à -Rome. Le directeur, avec lequel j’étais lié d’intérêt, profitant de -cette vacance de ses artistes, leur faisait répéter une pièce nouvelle -qu’on devait jouer dès que mes représentations auraient cessé. Cela me -donnait chaque jour l’occasion de me trouver avec les acteurs. - -Ces artistes, d’ordinaire si ombrageux pour toute réputation qui -détourne d’eux l’attention du public, loin de se montrer jaloux de mes -succès, me témoignaient au contraire autant d’amitié que d’intérêt. - -J’avais pris en affection toute particulière un des plus jeunes d’entre -eux; c’était un ténor, charmant garçon de dix-huit ans, dont les traits -fins, délicats et réguliers, contrastaient singulièrement avec son -emploi. - -Cette physionomie féminine, jointe à une petite taille et à une démarche -timide, gênait l’illusion lorsqu’il remplissait ses rôles, surtout ceux -d’amoureux; on eût dit une jeune pensionnaire sous des habits masculins. -Pourtant, j’eus l’occasion par la suite de reconnaître que sous cette -enveloppe efféminée, il cachait un cœur ardent et courageux. Antonio -(c’était le nom du ténor) comptait déjà un certain nombre d’affaires, -dont il était sorti avec avantage. - -A cet endroit du récit de Torrini, je l’interrompis, car le nom -d’Antonio m’avait frappé. - ---Comment, lui dis-je, ce serait?.... - ---Précisément, c’est lui-même. Votre étonnement ne me surprend pas, mais -il cessera lorsque je vous aurai dit qu’il y a déjà plus de vingt ans -que ces événements sont passés. A cette époque, Antonio ne portait pas -comme aujourd’hui une épaisse barbe noire; son visage n’avait point -encore été bruni par le grand air et par les fatigues de notre vie -nomade et laborieuse. - -La mère d’Antonio avait également un emploi dans le théâtre; elle -figurait dans les ballets et s’appelait Lauretta Torrini. Bien qu’elle -approchât de la quarantaine, c’était une femme parfaitement conservée. -Elle avait même été très belle, mais les plus mauvaises langues du -théâtre (et il y en avait un certain nombre), n’avaient jamais eu la -moindre légèreté à lui reprocher. Veuve d’un employé, elle était -parvenue, par son travail et son intelligence, à élever sa famille. - -Antonio n’était pas son seul enfant; en même temps que lui, elle avait -mis au monde une fille. Ces deux jumeaux, comme cela arrive assez -fréquemment, étaient d’une ressemblance si parfaite, que leurs vêtements -seuls purent les faire distinguer par la suite; on leur avait donné le -nom d’Antonio et d’Antonia. - -Le garçon reçut au théâtre une éducation musicale qui en fit un ténor; -mais Antonia fut constamment éloignée de la scène. Après lui avoir donné -une belle éducation, Lauretta l’avait placée dans un magasin de lingerie -où elle devait s’initier au commerce. - -Si je vous parle si longuement de cette famille, c’est que, vous devez -l’avoir deviné, elle fut bientôt la mienne. - -Mon amitié pour Antonio n’était pas entièrement désintéressée. Sa -connaissance m’avait conduit à faire celle de sa sœur. - -Antonia était belle et sage; je demandai sa main et je fus agréé. Notre -mariage fut arrêté pour le moment où cesserait mon engagement avec le -théâtre, et il fut convenu que Lauretta et Antonio s’associeraient à -notre fortune. - -J’ai dit plus haut qu’Antonio était d’une beauté efféminée; j’ai dit -aussi, et j’appuie avec raison sur ce fait, que cette délicatesse de -traits contrastait avec la mâle et courageuse énergie de son caractère. - -Mais si d’un côté de grands yeux noirs ornés de longs cils et couronnés -d’un arc brun de la plus grande finesse, un nez fin, une bouche bien -dessinée, des lèvres fraîches et vermeilles étaient presque déplacés -chez Antonio, d’un autre, ces charmants avantages convenaient à -merveille à ma fiancée. - -Un pareil trésor ne pouvait rester longtemps ignoré; Antonia fut -remarquée et toute la jeunesse dorée vint papillonner autour d’elle. -Mais elle m’aimait et résista sans peine à ces nombreuses et brillantes -séductions. - -Enfin, j’allais bientôt devenir son époux. - - * * * * * - -En attendant ce jour tant désiré, nous rêvions, Antonia et moi, à des -plans de bonheur pour l’avenir; la vie de voyage lui convenait, et, sur -son désir de faire une longue excursion en mer, je lui promis de la -conduire à Constantinople. Je désirais moi-même jouer devant Selim III, -qui passait, et à juste titre, pour un prince éclairé et bienveillant -envers les artistes, qu’il savait attirer auprès de lui. - -Tout semblait donc sourire à mes vœux, quand un matin, pendant que je -songeais à ces doux projets, Antonio entra brusquement chez moi. - ---Mon cher Edmond, me dit-il, je vous donnerais à deviner en mille d’où -je viens et quels sont les événements qui me sont survenus depuis hier. - -Je ne vous laisserai pas longtemps chercher: Sachez donc, comme prélude -à mon récit, que, entraîné malgré moi dans un drame qui menaçait de -devenir des plus sanglants, j’en ai fait une comédie, dont les détails -ne manquent pas d’originalité. Vous allez en juger. - -J’étais hier au théâtre: un aide machiniste, brave homme du reste, mais -qui passe les trois quarts de son existence dans les tavernes, -s’approcha de moi et me demanda la permission de me faire une -confidence. - ---Monsieur Antonio, me dit-il, si vous voulez conjurer un grand malheur, -vous n’avez pas de temps à perdre, écoutez-moi. Cette nuit, j’étais à -boire dans un cabaret en compagnie de quelques amis. Un homme avec -lequel nous venions de faire connaissance le verre à la main, nous -proposa de gagner sans peine une bonne somme d’argent. La proposition -était séduisante, nous l’acceptâmes à l’unanimité, sauf à savoir après -ce qu’on exigeait de nous. On nous en donna connaissance. Voici ce que -nous avons promis de faire: - -Ce soir, au moment où votre sœur sortira de son magasin, nous devons -l’entourer en simulant une dispute, et élever nos voix de manière à -couvrir ses cris. Les gens du marquis d’A... se chargent du reste. -Comprenez-vous maintenant? - -Je ne comprenais que trop, ajouta Antonio; je remerciai à peine le -machiniste, et, la tête bouleversée par sa confidence, je descendis en -toute hâte. Dans ce moment suprême mon imagination ne me fit -heureusement pas défaut; vous le savez, Edmond, aux extrêmes dangers -l’inspiration subite. - -Je me trouvais devant un armurier; j’entrai chez lui, j’achetai deux -pistolets, et les cachant sous mes vêtements, je courus à la maison. - -Mère, dis-je en entrant, j’ai parié qu’en prenant les vêtements -d’Antonia je me ferais passer pour elle; habillez-moi donc bien vite, et -soyez assez bonne pour aller dire à ma sœur que je la prie de quitter -son magasin une demi-heure plus tard que de coutume. - -Ma mère fit ce que je lui demandais, et lorsqu’elle eut terminé, elle me -trouva d’une ressemblance si parfaite avec Antonia, qu’elle m’embrassa, -après quoi elle partit en riant aux éclats de ma plaisante idée. - -Neuf heures venaient de sonner. C’était l’heure convenue pour -l’enlèvement. Je me hâtai de sortir en imitant de mon mieux la démarche -et la tournure de ma sœur. - -Le cœur me battit avec force, lorsque je vis cette troupe de valets -et de bandits s’approcher de moi. Un instant, je mis instinctivement la -main sur mes armes, mais je repris aussitôt les allures timides d’une -jeune fille, et je continuai de m’avancer. - -Le coup s’exécuta comme il avait été annoncé; je fus enlevé avec -beaucoup de ménagements malgré ma résistance simulée, et l’on me déposa -dans une voiture dont les stores étaient baissés. Les chevaux partirent -au galop. - -Un homme se trouvait près de moi: je le reconnus malgré l’obscurité: -c’était bien le marquis d’A... J’eus à supporter d’abord de chaleureuses -excuses, puis des protestations passionnées qui me faisaient monter le -sang au visage. Je fus plusieurs fois sur le point de me trahir, mais ma -vengeance était si belle et si prochaine, que je refoulai dans mon -cœur ces brûlantes émotions. - -Mon projet était, dès que je serais seul avec lui, de le provoquer à un -duel à mort. - -Une demi-heure s’était à peine écoulée, que nous étions arrivés au terme -de notre voyage. Le marquis me pria de descendre et me donna galamment -la main pour m’introduire dans une petite villa isolée de toute -habitation. - -Nous entrâmes dans un salon resplendissant de lumières. Quelques jeunes -gens en compagnie de jeunes femmes nous y attendaient. - -Mon ravisseur, radieux et triomphant, me fit subir une présentation à -ses amis et à leurs compagnes, et il reçut leurs félicitations. - -Je baissais les yeux de crainte qu’on ne vît s’en échapper les éclairs -de ma colère, car je savais que cette humiliante ovation était réservée -pour ma sœur, qui certes en serait morte de honte. - -Cinq minutes plus tard, un domestique ouvrant une porte à deux battants, -annonça que le souper était servi. - ---A table! mes amis, cria le marquis, à table! et que chacun s’y place -selon son bon plaisir. - -Il m’offrit son bras. - -Nous entourâmes une table somptueuse. Le marquis se fit mon serviteur, -car, pour laisser plus de liberté à ses convives, il avait congédié ses -gens. - -Pendant quelque temps je refusai tout ce qui me fut offert. Mais vous le -savez, mon cher Edmond, la nature a des droits qu’il nous est impossible -de méconnaître. J’avais une faim dévorante qui s’aiguisait encore à la -vue de mets succulents; je dus, malgré ma colère, abandonner mes projets -d’abstinence, et je cédai à la tentation. - -Je ne pouvais manger sans boire, et il n’y avait point d’eau sur la -table. Nos dames s’accommodaient fort bien du vin; je fis comme ces -dames. Toutefois, j’en usai avec modération, et, pour conserver l’esprit -de mon rôle, j’affectai en général une grande réserve et une extrême -timidité. - -Le marquis fut enchanté de me voir ainsi prendre mon parti; il m’adressa -quelques galanteries, puis, voyant qu’elles m’étaient désagréables, il -n’insista pas, persuadé qu’il prendrait sa revanche en temps plus -opportun. - -Nous étions au dessert. La joie la plus expansive régnait dans -l’assemblée. Vous l’avouerai-je, Edmond, cette réunion de gais viveurs -auxquels je me serais si franchement associé dans toute autre -circonstance; ces femmes, aussi coquettes que jolies, devinrent pour mes -sens ce qu’avaient été les mets pour mon appétit, et chassèrent -insensiblement mes sombres idées. Je ne me sentais plus la force de -continuer le rôle dramatique que j’avais entrepris et je cherchai dans -ma tête un dénouement plus convenable à la situation et à mes moyens. - -Mon parti fut bientôt pris! - -Trois toasts venaient d’être successivement portés: Au vin! au jeu! à -l’amour! Ces dames s’y étaient associées en vidant leurs verres, tandis -que j’étais resté calme et silencieux. Le marquis me sollicitait en vain -par de douces paroles de m’associer à la joie commune. - -Tout à coup je me lève, un verre à la main, et prenant la tournure et -les manières d’un franc soldat. - ---Par Bacchus! m’écriai-je d’une voix de baryton et en appuyant -vigoureusement la main sur l’épaule du marquis, buvons, mes amis, aux -beaux yeux de ces dames! Je vide ensuite mon verre tout d’un trait, -j’entonne un couplet qui se termine ainsi: - - Et si nous nous grisons de vin, - Enivrons-nous aussi du regard de nos belles! - -Je ne puis dire quelles furent les impressions du marquis: je le sentis -rester sous ma main comme une statue de pierre. Quand à ses amis, ils me -regardaient avec un ébahissement mêlé de stupeur, me prenant sans doute -pour une folle, tandis que les femmes riaient aux éclats de mon étrange -sortie. - ---Eh bien! Messieurs, continuai-je, d’où vient votre surprise? ne -reconnaissez-vous pas en moi le ténor Antonio Torrini, bon vivant, ma -foi, et tout prêt à rendre raison, le verre ou les armes à la main, à -qui de droit. En même temps je déposai mes pistolets sur la table. - -A ces mots, le marquis sortit enfin de la torpeur où l’avait plongé -l’évanouissement de ses beaux rêves; il se redressa furieux et leva la -main pour me frapper au visage. Mais ses yeux n’eurent pas plutôt -rencontré les miens, que, subissant encore l’influence d’une illusion -qu’il abandonnait avec peine, il retomba sur son siége. - ---Non, dit-il, je ne me déciderai jamais à frapper une femme. - ---Qu’à cela ne tienne, monsieur le marquis, repris-je en quittant la -table, je ne vous demande que dix minutes pour reparaître avec le -costume de mon nouveau rôle. Je passai dans une pièce voisine où je -quittai robes, jupes et falbalas. Il ne manquait que l’habit aux -vêtements que j’avais conservés sous mon accoutrement féminin. Mais un -habit n’est pas indispensable pour recevoir un soufflet, et comme -j’étais, par ce fait, en costume de combat, je rentrai dans la salle. - -En mon absence, la scène avait complétement changé. Quand je me -présentai, il me sembla que j’avais _manqué mon entrée_, comme on dit au -théâtre lorsqu’on se trouve en retard pour donner la réplique. Tout le -monde me regardait en souriant, et l’un des convives s’approchant de -moi: - ---Monsieur Antonio, me dit-il, les témoins de mon ami et les vôtres, que -nous avons nommés d’_office_ en votre absence, ont arrangé l’affaire; -nous n’avons pas jugé convenable qu’on se battît pour des torts qui sont -compensés. Approuvez-vous notre décision? - -Je présentai la main au marquis, qui la reçut d’assez mauvaise grâce, -pour me prouver qu’il me gardait encore rancune de l’amère mystification -que je lui avais infligée. - -Ce dénouement suffisait à ma vengeance: je me retirai. Mais, avant de -partir, chacun de nous jura sur l’honneur d’être discret. Les femmes -furent admises à ce serment. - -Après avoir remercié ce bon Antonio de son dévouement et l’avoir -complimenté sur son esprit d’à-propos: - ---Ces messieurs, ajoutai-je, ont agi très galamment avec les dames, en -confiant un secret à leur discrétion; mais moi qui me flatte de -connaître le cœur féminin, je dis avec François Ier: - - Souvent femme varie, - Bien fol est qui s’y fie. - -C’est pourquoi le mariage aura lieu après-demain, et trois jours après -nous partirons pour Constantinople. - -Ce ne fut que dans la capitale de la Turquie qu’Antonio raconta à sa -sœur le danger qu’elle avait couru et la ruse par laquelle il l’avait -sauvée. - -Antonio aimait sa sœur autant que moi-même, et il avait raison, -ajouta Torrini, car c’était bien la femme la plus parfaite qu’il y ait -jamais eu dans ce monde. Pour s’en faire une idée, mon ami, il faudrait -se figurer toutes les qualités d’une belle âme unies à la plus -ravissante beauté. C’était un ange enfin! - -Le comte de Grisy s’était tellement exalté à ce souvenir, qu’il s’était -soulevé en portant les bras vers le ciel, où il semblait chercher la -femme qu’il avait tant aimée. Mais il retomba aussitôt, accablé par -d’horribles souffrances que lui causa le dérangement de ses appareils. -Il dut interrompre son récit et le remettre au lendemain. - - - - -CHAPITRE VII. - -SUITE DE L’HISTOIRE DE TORRINI.--LE GRAND-TURC LUI FAIT DEMANDER UNE -SÉANCE.--UN TOUR MERVEILLEUX.--LE CORPS D’UN JEUNE PAGE COUPÉ EN -DEUX.--COMPATISSANTE PROTESTATION DU SÉRAIL.--AGRÉABLE SURPRISE.--RETOUR -EN FRANCE.--UN SPECTATEUR TUE LE FILS DE TORRINI PENDANT UNE -SÉANCE.--FOLIE: DÉCADENCE.--MA PREMIÈRE REPRÉSENTATION.--FACHEUX -ACCIDENT POUR MES DÉBUTS.--JE REVIENS DANS MA FAMILLE. - - -Le jour suivant, Torrini reprit son récit sans attendre que je lui en -fisse la demande: - ---Arrivés à Constantinople, me dit-il, nous goûtâmes pendant quelque -temps le bien-être d’un doux repos, dont le charme s’augmentait encore -de tous les enivrements de la lune de miel. - -Au bout d’un mois cependant, je pensai que notre mutuel bonheur ne -devait pas m’empêcher de chercher à réaliser le projet que j’avais formé -de jouer devant Selim III. Avant de solliciter cette faveur, je crus -devoir me faire connaître en donnant des représentations dans la ville. -Quelque retentissement qu’eussent eu mes séances en Italie, il était peu -probable que mon nom eût traversé la Méditerranée: c’était donc une -nouvelle réputation à me faire. - -Je fis construire un théâtre, dans lequel se continua le cours de mes -succès: le public vint en foule; et les plus hauts personnages furent -bientôt au nombre de mes plus zélés spectateurs. - -Je peux me glorifier, mon ami, de cette vogue, car les Turcs, de leur -nature si indolents et si flegmatiques, épris du spectacle que je leur -offrais, me rappelaient par leur enthousiasme mes bouillants spectateurs -italiens. - -Le grand visir vint lui-même assister à une de mes séances; il en parla -à son souverain, et excita si vivement sa curiosité, que Selim m’envoya -l’invitation, pour ne pas dire l’ordre, de venir à la cour. - -Je me rendis en toute hâte au palais, où l’on me désigna l’appartement -dans lequel devait avoir lieu la séance. De nombreux ouvriers furent mis -sous mes ordres, et l’on me donna toute latitude pour mes dispositions -théâtrales. Une seule condition m’était imposée: c’est que l’estrade -ferait face à certain grillage doré, derrière lequel, me dit-on, -devaient se tenir les femmes du Sultan. - -Au bout de deux jours, mon théâtre était élevé et complètement décoré. -Il représentait un jardin rempli de fleurs naturelles, dont les vives -couleurs et les parfums pénétrants charmaient à la fois la vue et -l’odorat. Dans le fond et au milieu d’un épais feuillage, un jet d’eau, -s’élevant en forme de gerbe, retombait dans un bassin de cristal en -milliers de gouttes qui, à la clarté de nombreuses lumières, semblaient -autant de diamants. Cette gerbe avait en outre l’avantage de répandre -une douce fraîcheur qui devait doubler le charme de la représentation. -Enfin, à droite et à gauche, des bosquets touffus devaient me servir de -coulisses et de laboratoire. C’est au milieu de ce véritable jardin -d’Armide que se dressait le gradin chargé de mes brillants appareils. - -Quand tout fut prêt, le Sultan et sa nombreuse suite vinrent prendre les -places assignées par leur rang à la cour. Le sultan, couché sur un -sopha, avait près de lui son grand-visir, tandis qu’un interprète, se -tenant respectueusement en arrière, devait lui faire la traduction de -mes paroles. Dans la salle s’étalaient les brillants costumes des grands -de la cour. - -Au lever du rideau, une pluie de feuilles de roses tomba sur la scène et -forma bientôt un tapis odorant et moelleux. Je parus aussitôt, vêtu d’un -riche costume de cour de Louis XV. - -Je vous fais grâce du détail des expériences qui composaient ma séance; -je tiens seulement à vous faire connaître un tour qui, ainsi que celui -de la montre brisée, fut un à-propos dont l’effet fut immense. - -L’imagination de mes spectateurs avait été déjà fortement impressionnée -lorsque je le présentai. - -M’adressant à Selim avec le ton grave et solennel du magicien: «Noble -Sultan, lui dis-je, je vais cesser de simples tours d’adresse pour -m’élever maintenant aux hauteurs de la sublime science de la magie; mais -pour réussir dans mes mystérieuses incantations, j’ai besoin de -m’adresser directement à votre auguste personne. Que Votre Hautesse -veuille donc me confier ce bijou qui m’est nécessaire.» Et en même -temps, je désignais un superbe collier de perles fines qui ornait son -cou. Le sultan me le remit et je le déposai entre les mains d’Antonio. -Celui-ci me servait d’aide sous le costume d’un jeune page. - -On sait, continuai-je, que la magie a des pouvoirs illimités, parce -qu’elle tient dans sa dépendance des esprits familiers qui, respectueux -et soumis, exécutent aveuglément les ordres de leur maître. Que ces -esprits se préparent à m’obéir, je vais les évoquer.» - -En même temps, je traçai majestueusement avec ma baguette un cercle -autour de moi, et je prononçai à voix basse certaines paroles magiques. -Puis, je me tournai vers mon page pour reprendre le collier. - -Le collier avait disparu. - -Vainement j’interroge Antonio. Pour toute réponse, il fait entendre un -rire strident et sarcastique, comme s’il eût été possédé d’un des -esprits que je venais d’évoquer. - ---Grand prince, dis-je alors au Sultan, veuillez croire que loin d’avoir -participé à cette audacieuse soustraction, je me trouve forcé d’avouer -que je suis en butte à un complot cabalistique que j’étais loin de -prévoir. - -Mais que Votre Hautesse veuille bien se rassurer: nous possédons des -moyens de répression pour faire rentrer nos subordonnés dans le devoir. -Ces moyens sont aussi puissants que terribles, je vais vous en donner un -exemple. - -A mon appel, deux esclaves apportèrent, l’un une boîte longue et -étroite, l’autre un chevalet propre à scier le bois. Antonio paraissait -en proie à une terreur indicible: j’ordonnai froidement aux esclaves de -le saisir, de l’enfermer dans la boîte dont le couvercle fut aussitôt -cloué, et de le mettre en travers sur le chevalet. - -Alors je m’arme d’une scie, et le pied appuyé sur la boîte, je me -disposais à l’entamer pour la couper en deux, lorsque des cris perçants -se font entendre derrière le grillage doré. C’étaient les femmes du -Sultan qui protestaient contre ma barbarie. Je m’arrête un moment pour -leur laisser le temps de se remettre; mais dès que je veux reprendre mon -travail, de nouvelles protestations, où je reconnais des menaces, me -forcent encore à suspendre mon opération. - -Ne sachant si je puis me permettre d’adresser la parole au grillage -doré, je prends un biais pour rassurer indirectement ces dames dans leur -compatissante frayeur: - ---Seigneurs, dis-je à mon nombreux auditoire, ne craignez rien, je vous -prie, pour le supplicié: loin de ressentir aucune douleur, je puis vous -assurer qu’il éprouvera au contraire les sensations les plus agréables. - -Spectateurs et spectatrices ajoutèrent sans doute foi à cette étrange -assertion, car le silence se rétablit, et je pus continuer mon -expérience. - -Le coffre était enfin séparé en deux parties; j’en relevai les tronçons -de manière que chacun produisit un piédestal, je les rapprochai l’un de -l’autre et les couvris d’un énorme cône en osier, sur lequel je jetai un -grand drap noir parsemé de signes cabalistiques brodés en argent. - -Cette fantasmagorie terminée, je recommençai la petite comédie -d’évocation, de cercles magiques et de paroles sacramentelles; puis -tout-à-coup, au milieu du plus profond silence, on entendit sous le drap -noir deux voix humaines exécutant en duo une ravissante mélodie. - -Pendant ce temps, des feux de Bengale s’allumaient de tous côtés comme -par enchantement. Enfin, les voix et les feux s’étant insensiblement -éteints, un bruit effrayant se fit entendre, le cône et le voile noir se -renversèrent, et... Tous les spectateurs poussèrent un cri de surprise -et d’admiration: deux pages identiquement semblables parurent, chacun -sur un piédestal, se tenant d’une main, tandis que de l’autre ils -soutenaient un plateau d’argent sur lequel était le collier de perles. -Mes deux _Antonios_ se dirigèrent vers le Sultan, et lui offrirent -respectueusement son riche bijou. - -La salle entière s’était levée comme pour donner plus de force aux -applaudissements qui me furent prodigués. Le sultan lui-même me remercia -dans son langage, que je ne compris pas, mais je crus lire sur son -visage l’expression d’une profonde satisfaction. - -Le lendemain, un officier du palais vint me complimenter de la part de -son maître, et m’offrit en présent le collier qui avait été si bien -escamoté la veille. - -Le tour des _deux pages_, ainsi que je l’avais nommé, fut un des -meilleurs que j’aie jamais exécutés, et cependant, je dois l’avouer, -c’est peut-être un des plus simples. Ainsi, vous devez parfaitement -comprendre, mon cher enfant, qu’Antonio escamote le collier, tandis que -j’occupe l’attention du public par mes évocations. Vous comprenez encore -que, lorsqu’il est enfermé dans la caisse, et pendant qu’on est occupé à -la clouer, il en sort par une autre ouverture qui correspond à une -trappe pratiquée dans le parquet du théâtre; la caisse est déjà vide -lorsqu’on la couche sur le chevalet, je n’ai donc à couper que des -planches. Enfin, à la faveur du grand cône, et du drap qui le couvre, -Antonio et sa sœur portant le même costume, sortent invisiblement de -dessous le plancher et viennent se placer sur les deux piédestaux. La -mise en scène et l’aplomb de l’opérateur font le reste. - -Ce tour fit grand bruit dans la ville. Le récit passant de bouche en -bouche atteignit bientôt les proportions d’un miracle, et contribua -considérablement au succès des représentations que je donnai à la suite -de cette séance. - -J’aurais pu, à la faveur de cette vogue, rester longtemps encore à -Constantinople et parcourir ensuite les provinces où j’étais sûr de -réussir. Mais la vie paisible que je menais me causait un ennui mortel: -j’éprouvais le besoin de changer de place pour courir après de nouvelles -émotions. Je me sentais le commencement d’un malaise que je ne pouvais -définir: c’était quelque chose comme le spleen ou bien un commencement -de nostalgie; c’était peut-être l’un et l’autre. Ma femme me pressait en -outre de retourner en Italie ou dans tout autre pays chrétien, ne -voulant pas, disait-elle, que notre premier-né, dont l’arrivée nous -était annoncée, vînt au monde au milieu des infidèles. - -Je me rendis d’autant plus volontiers à ses vœux, que tout en -cherchant à lui être agréable, je satisfaisais le plus ardent de mes -désirs. J’étais venu à Constantinople dans un but de curiosité et avec -le projet de jouer devant le Sultan. Puisque ce projet était réalisé et -que ma curiosité était satisfaite, nous pouvions nous éloigner: nous -partîmes pour la France. - -Mon intention était de me rendre à Paris, mais arrivé à Marseille, je -lus dans les journaux l’annonce de représentations données par un -escamoteur nommé Olivier. Son programme comprenait la séance entière de -Pinetti, qui était à peu près la mienne. Lequel des deux, de Pinetti ou -d’Olivier, était le plagiaire? tout porte à croire que c’était ce -dernier. Quoiqu’il en soit, n’ayant cette fois aucune raison pour -engager une nouvelle lutte, je tournai vers la droite et je me dirigeai -sur Vienne. - -Je n’eus pas, du reste, à m’en repentir, car l’accueil que je reçus me -consola de la marche rétrograde que m’avait fait faire la célébrité -d’Olivier. - -Il m’est impossible, mon ami, de vous retracer l’itinéraire que j’ai -parcouru pendant seize ans: je me bornerai à vous dire que j’ai visité -l’Europe entière, en m’arrêtant de préférence dans les capitales. - -Longtemps j’eus une vogue qui me paraissait ne devoir jamais s’épuiser, -mais ainsi que Pinetti, je devais éprouver l’inconstance de la fortune. - -Un beau jour je m’aperçus que mon étoile commençait à pâlir; je ne -voyais plus le même empressement du public à mes représentations; je -n’entendais plus ces bravos qui me saluaient à mon entrée en scène et -qui me suivaient pendant ma séance; les spectateurs me paraissaient -pleins de réserve, je dirais presque d’indifférence. A quoi cela -tenait-il? Quelle était la cause de cet abandon, de ce caprice? Mon -répertoire était toujours le même: c’était mon répertoire d’Italie, dont -j’étais si fier, et pour lequel j’avais fait de si grand sacrifices. Je -n’avais introduit aucun changement dans mes expériences; celles que -j’offrais alors au public étaient les mêmes qui m’avaient conquis tant -de suffrages. Je sentais aussi que je n’avais rien perdu de la vigueur, -de l’entrain et de l’adresse que j’avais autrefois. - -Mais c’est précisément parce que je restais toujours le même, que le -public avait changé à mon égard. - -Un auteur a dit avec raison: - - L’artiste qui ne monte pas, descend. - -Ce mot s’appliquait justement à ma position: tandis qu’autour de moi la -civilisation marchait en avant, j’étais resté stationnaire; par -conséquent je descendais. - -Quand je fus pénétré de cette vérité, je fis une réforme complète dans -la composition de mes expériences. Les tours de cartes qui tenaient une -grande place dans mon répertoire, n’avaient plus l’attrait de la -nouveauté maintenant que les moindres escamoteurs les connaissaient et -les exécutaient. J’en supprimai un grand nombre, et je les remplaçai par -d’autres exercices. - -Le public aime et recherche les spectacles émouvants: j’en imaginai un -qui, sous ce rapport, devait pleinement le satisfaire et le ramener à -moi. Mais pourquoi Dieu a-t-il permis que je réussisse? Pourquoi ma tête -a-t-elle conçu cette idée fatale? s’écria Torrini, en levant vers le -Ciel ses yeux remplis de larmes. Sans elle j’aurais encore mon fils et -je n’aurais pas perdu mon Antonia! - -Tandis qu’il exprimait ces douloureux regrets, la tête du pauvre -Torrini, agitée par son tic nerveux, semblait vouloir se débarrasser de -poignants souvenirs. Néanmoins, après une légère pause, pendant laquelle -il avait tenu la main sur ses yeux, comme pour se concentrer dans sa -douleur, il continua: - ---Il y a deux ans environ, j’étais à Strasbourg; je jouais au théâtre, -et chacun voulait voir cette expérience si émouvante que j’avais -intitulée _le fils de Guillaume Tell_. - -Giovani (c’était le nom de mon fils) jouait le rôle de Walter, fils du -héros suisse. Au lieu de placer la pomme sur sa tête, il la mettait -entre ses dents. A un signal donné, un spectateur, armé d’un pistolet, -faisait feu sur Giovani, et la balle allait se loger au milieu même du -fruit. - -Grâce au succès que me valut ce tour, mon coffre, vide depuis quelque -temps, se remplit de nouveau. Cela me rendit une grande confiance dans -l’avenir, et loin de profiter des leçons de l’adversité, je repris mes -habitudes de luxe d’autrefois, tant je croyais avoir, cette fois encore, -fixé pour jamais le public, la fortune et la vogue. - -Cette illusion me fut cruellement ravie. - -Le _Fils de Guillaume Tell_, dont j’avais fait un petit acte à part, -terminait ordinairement la soirée. Nous nous disposions à le jouer pour -la trentième fois, et j’avais fait baisser le rideau, afin de donner à -la scène l’aspect de la place publique d’Altorf. Tout-à-coup mon fils, -qui venait de revêtir le costume helvétique traditionnel, s’approcha de -moi en se plaignant d’une violente indisposition et en me priant de -hâter la fin de la séance. J’avais déjà saisi la sonnette pour donner au -machiniste le signal de lever le rideau, lorsque mon enfant tomba -évanoui. - -Sans m’inquiéter de la longueur de l’entr’acte ni de l’impatience du -public, nous entourâmes de soins empressés mon pauvre Giovani, et je le -transportai près d’une croisée. Le grand air le remit assez vite; -toutefois, il conservait sur ses traits une pâleur mortelle qui ne lui -permettait pas de paraître en scène. J’étais moi-même saisi d’un -pressentiment indéfinissable qui me poussait à arrêter la -représentation, et je résolus d’en faire l’annonce au public. Je fis -lever le rideau. - -Les traits contractés par l’inquiétude, je m’avançai vers la rampe. -Giovani, plus pâle encore et se tenant à peine, était près de moi. - -J’exposai brièvement l’accident qui le mettait dans l’impossibilité -d’exécuter l’expérience annoncée, et je proposai de rendre le montant de -leurs places aux personnes qui en feraient la réclamation. Mais à ces -mots, qui pouvaient susciter de grands embarras et surtout de graves -abus, mon courageux enfant, faisant un effort sur lui-même, prit la -parole pour annoncer que depuis quelques instants il se trouvait mieux -et se sentait la force de continuer la séance où d’ailleurs, disait-il, -il n’avait qu’un rôle passif et peu fatigant. - -Le public accueillit cette annonce avec de vifs applaudissements, et -moi, père insensé et barbare, ne tenant aucun compte de l’avertissement -que le Ciel m’envoyait pour la conservation des jours de mon enfant, -j’eus la cruauté, la folie d’accepter ce généreux dévouement. Il ne -fallait pourtant qu’un mot pour éviter la ruine, le déshonneur, la -folie, et ce mot expira sur mes lèvres! Je me laissai étourdir par les -bruyantes acclamations du public, et je commençai. - -J’ai déjà dit quelle était la nature du tour qui faisait courir la -ville. Tout le prestige était dans la substitution d’une balle à une -autre. Un savant m’avait enseigné une composition métallique imitant le -plomb à s’y méprendre. J’en avais fait des balles, qui, placées à côté -de balles véritables, n’en pouvaient être distinguées. Seulement il -fallait éviter de les presser trop fortement, parce que la matière dont -elles étaient faites était très friable; mais par cette raison, aussi, -lorsqu’elles étaient lancées par le pistolet, elles se divisaient à -l’infini, et n’allaient pas plus loin que la bourre elle-même. - -Jusqu’alors je n’avais pas songé qu’il pût y avoir le moindre danger -dans l’exécution de cette expérience; j’avais pris du reste mes -précautions contre toute erreur. Les fausses balles étaient enfermées -dans un petit coffre dont seul j’avais la clef, et je ne l’ouvrais qu’au -moment où le besoin l’exigeait. - -Ce soir-là, j’avais mis la plus grande circonspection dans les apprêts -de cette scène; aussi, comment expliquerai-je la cruelle erreur qui fut -commise? Je ne le puis; aucune conjecture ne m’éclaire; je ne dois -accuser que la fatalité. Toujours est-il qu’une balle de plomb mêlée aux -autres se trouva dans la cassette, et qu’elle fut mise dans le pistolet. - -Concevez-vous, maintenant, ce qu’il y a d’horrible dans cette action? -Voyez-vous un père venant, le sourire sur les lèvres, commander le coup -de feu qui doit tuer son fils!..... C’est affreux, n’est-ce pas? - -Le coup part, et le spectateur cruellement adroit a visé si -malheureusement, que l’enfant, frappé au milieu du front, tombe aussitôt -la face contre terre, se roule, se tord dans les convulsions d’une -courte agonie et rend le dernier soupir..... - - * * * * * - -Un instant, je restai immobile, souriant encore aux spectateurs et ne -pouvant croire à un aussi grand malheur; en une seconde, mille pensées -se croisent dans mon esprit. Est-ce une illusion, une surprise que j’ai -ménagée et dont je ne me souviens plus? n’est-ce qu’une émotion de -l’enfant, une suite du malaise qu’il vient d’éprouver? - -Paralysé par le doute et l’horreur, j’hésite à changer de place: mais le -sang qui sort en abondance de la blessure, me rappelle violemment à -l’affreuse réalité. Je comprends enfin, et, fou de douleur, je me -précipite sur le corps inanimé de mon fils. - -J’ignore ce qui se passa ensuite, ce que je devins. Lorsque je recouvrai -l’usage de mes sens, je me trouvai dans une prison, en face de deux -hommes, dont l’un était un médecin, et l’autre un juge d’instruction. Ce -magistrat, compatissant à mon malheur, eut la bonté de mettre tous les -égards et toutes les formes possibles dans l’accomplissement de sa -pénible mission. J’avais peine à comprendre les questions qu’il -m’adressait; je ne savais que répondre et je me contentais de verser des -larmes. - -L’instruction fut promptement achevée et l’on me traduisit en cour -d’assises. - -Le croiriez-vous, mon enfant? Ce fut avec un indicible bonheur que je -m’assis sur le banc d’infamie, espérant n’en sortir que pour recevoir la -juste punition du crime que j’avais commis. J’étais résigné à la mort, -je la désirais même, et je voulais faire tout ce qui serait en mon -pouvoir pour qu’on me délivrât d’une vie qui m’était odieuse. - -J’avais déclaré ne pas vouloir me défendre: on me nomma d’office un -avocat qui, pour me sauver, déploya un talent malheureusement -remarquable. Malgré mes aveux, le jugement fut rendu, et contre mon -attente, le chef principal d’accusation ayant été écarté, je ne fus -reconnu coupable que d’homicide par imprudence et condamné à six mois de -prison, que je passai dans une maison de santé. - -Ce fut seulement là que je pus communiquer avec Antonio. Il vint -m’apporter une affreuse nouvelle: ma chère Antonia n’avait pu supporter -tant de chagrins; elle aussi était morte! - -Ce nouveau coup m’accabla tellement que je faillis en perdre la vie; je -passai la plus grande partie de ma détention dans un affaiblissement -voisin de la mort; mais enfin ma nature vigoureuse lutta contre toutes -ces secousses, l’emporta, et je recouvrai la santé. J’étais en -convalescence, lorsqu’on m’ouvrit les portes de ma prison. - -Le chagrin et le découragement me suivirent partout et me jetèrent dans -une apathie dont rien ne pouvait me tirer. Je fus pendant trois mois -comme un insensé, courant la campagne et ne prenant de nourriture que ce -qu’il en fallait pour ne pas mourir de faim. Je sortais de chez moi au -petit jour et n’y rentrais qu’à la nuit. Il m’eût été impossible de dire ce -que j’avais fait pendant ces longues excursions; je marchais -probablement sans autre but que celui de changer de place. - -Une semblable existence ne pouvait durer longtemps: la misère et son -triste cortége s’avançaient d’un pas inévitable. - -La maladie de ma femme, les frais judiciaires, ma détention et notre -dépense pendant ces trois mois sans travail, avaient absorbé, -non-seulement mes ressources pécuniaires, mais encore la valeur entière -de mon cabinet. Antonio m’exposa notre situation et me supplia d’en -sortir en reprenant le cours de mes représentations. - -Je ne pouvais laisser ce bon frère, cet excellent ami, dans une -situation aussi critique: je cédai à sa prière, à la condition cependant -que je changerais mon nom contre celui de Torrini, et que je ne jouerais -jamais sur aucun théâtre. - -Antonio se chargea de tout arranger suivant mes désirs. En vendant les -bijoux que j’avais reçus en présent à différentes époques, et qu’il -avait à mon insu soustraits aux griffes des hommes de loi, il paya mes -dettes et fit construire la voiture où nous venons de subir un si rude -échec. - -De Strasbourg nous nous rendîmes à Bâle. Mes premières représentations -furent empreintes de la plus grande tristesse, mais insensiblement je -suppléai à la gaîté et à l’entrain par la bonne exécution de mes -expériences; et le public finit par m’accepter ainsi. - -Après avoir visité les principales villes de la Suisse, nous rentrâmes -en France, et c’est en la parcourant, mon cher enfant, que vous trouvai -sur la route de Blois à Tours. - -Je vis, aux dernières phrases de Torrini et à la manière dont il -cherchait à abréger la fin de son récit, que non-seulement il avait -besoin de repos, mais encore qu’il sentait la nécessité de se remettre -de toutes les émotions que ces tristes souvenirs avaient excitées en -lui. - -Pourtant, j’avais remarqué avec joie depuis quelque temps que si ces -souvenirs étaient douloureux pour son cœur, ils n’y laissaient plus -qu’une résignation empreinte de mélancolie. Sa raison avait fini par -maîtriser les écarts de son imagination, et il ne lui restait plus -d’autre trace de sa folie passée que son tic, qu’il garda jusqu’à ses -derniers moments. - -Quelques mots échappés à Torrini pendant son récit m’avaient confirmé -dans la pensée que sa position pécuniaire était embarrassée; je le -quittai sous le prétexte de le laisser reposer, et je priai Antonio de -faire une promenade avec moi. Je voulais lui rappeler qu’il était temps -de mettre à exécution le plan que nous avions conçu et qui consistait à -donner, sans en parler à notre cher malade, une ou plusieurs -représentations à Aubusson. - -Antonio fut de cet avis. Mais lorsqu’il s’agit de décider qui de nous -deux monterait sur la scène, il se récusa, prétendant ne connaître de -l’escamotage que ce qu’il avait été forcé d’apprendre pour son service. -Il savait, me dit-il, glisser au besoin une carte, un mouchoir, une -pièce de monnaie dans la poche d’un spectateur sans que celui-ci s’en -aperçût, mais rien au-delà. - -J’ai su plus tard que, sans être très adroit, Antonio en savait plus -qu’il ne voulait le dire. - -Nous décidâmes que je serais le représentant de notre sorcier. - -Il fallait que je fusse soutenu par un grand désir d’être utile à -Torrini et d’acquitter une partie de ma dette de reconnaissance envers -lui, pour me décider si brusquement à paraître en scène. Car, si j’avais -déjà donné quelques séances devant des amis, je les admettais -gratuitement à mon spectacle; cette fois, il s’agissait de spectateurs -payant leurs places, et cette distinction me causait une grande -appréhension. - -Cependant, une fois ma détermination prise, je me rendis avec Antonio -chez le maire pour obtenir de lui l’autorisation de donner des -représentations. - -Ce magistrat était un homme excellent; il connaissait l’accident qui -nous était arrivé, et voyant qu’il s’agissait d’une bonne œuvre à -faire, il nous offrit gratuitement une salle destinée aux concerts. - -Bien plus, pour nous procurer l’occasion de faire quelques connaissances -qui pourraient nous être utiles, il nous engagea à aller passer chez lui -la soirée du dimanche suivant. - -Nous acceptâmes avec reconnaissance et nous eûmes lieu de nous en -féliciter. Les invités de M. le Maire, charmés de certains tours que -j’avais exécutés devant eux, furent fidèles à la promesse qu’ils nous -avaient faite de venir assister à ma première représentation. Pas un ne -manqua. - -Toutefois, j’eus besoin encore, je l’avoue, de me dire que les -spectateurs, instruits du but de la séance, me tiendraient compte sans -doute de mon dévouement, car le cœur me battit à rompre ma poitrine, -au moment où le rideau se leva. Quelques applaudissements me rendirent -de la confiance et je ne me tirai pas trop mal des premiers tours que -j’exécutai. La réussite augmenta mon assurance, et je finis même par -avoir un aplomb dont je ne me serais pas cru capable. - -Du reste, je possédais parfaitement la séance pour l’avoir vu bien des -fois exécuter par Torrini. Mes principaux tours furent _la houlette_, -_les Pyramides d’Egypte_, _l’Oiseau mort et vivant_, _l’Omelette dans le -chapeau_. Je terminai par le _Coup de piquet de l’aveugle_, que j’avais -étudié avec soin. J’eus le bonheur de le réussir, et il enleva tous les -suffrages. - -Un accident, qui m’arriva dans cette séance, modéra singulièrement la -joie de mon triomphe. - -J’avais emprunté un chapeau pour y faire mon omelette. Les personnes qui -ont vu faire ce tour savent qu’il est principalement destiné à provoquer -la gaîté dans l’assemblée, et qu’il n’y a rien à craindre pour l’objet -emprunté. - -Je m’étais fort bien tiré de la première partie, qui consiste à casser -des œufs, à les battre, à y joindre du sel et du poivre et à jeter le -tout dans le chapeau. - -Il s’agissait, après cela, de simuler la cuisson de l’omelette; je posai -un flambeau à terre, puis mettant au-dessus, à une distance où elle ne -pouvait être atteinte, la coiffure qui devait simuler la poêle, je lui -fis décrire un petit cercle, imitant ainsi le mouvement d’oscillation -que fait une cuisinière pour empêcher l’omelette de brûler. En même -temps, je débitais avec assez d’entrain des plaisanteries appropriées à -la circonstance. Le public riait si bien et si haut que je m’entendais à -peine parler. Je ne me doutais guère à ce moment de la cause réelle de -cette hilarité. Hélas! je ne tardai pas à la connaître. Une forte odeur -de roussi me fit jeter les yeux sur la lumière, elle était éteinte. Je -regardai vivement le chapeau; le fond en était entièrement brûlé et -taché. Il paraît que n’ayant pas convenablement apprécié la hauteur de -la bougie, j’avais commencé par rôtir le malheureux chapeau, puis sans -me douter de ce qui m’arrivait, et continuant toujours à tourner, -j’étais descendu un peu plus bas et je l’avais barbouillé de cire -fondue. - -Tout interdit à cette vue, je m’arrêtai, ne sachant comment sortir de ce -mauvais pas. Heureusement pour moi que mon désappointement, si véritable -qu’il fût, passa pour une comédie bien jouée; on ne doutait pas que cet -accident ne fût un des agréments du tour et ne fût promptement réparé. - -Cette confiance dans mon savoir-faire était un supplice de plus, car, -pauvre magicien, mon pouvoir surnaturel s’arrêtait devant la simple -réparation d’un chapelier. Je n’avais qu’un moyen, c’était de gagner du -temps et de m’inspirer des circonstances. Je continuai donc l’expérience -d’un air assez dégagé pour ma position, et j’exposai aux regards du -public ébahi une omelette cuite à point, que j’eus encore le courage -d’assaisonner de quelques bons mots. - -Cependant, ce quart d’heure dont parle Rabelais était arrivé. Ce n’était -pas assez de payer d’audace, il fallait rendre le chapeau, et, faute de -mieux, confesser publiquement ma maladresse. - -Je m’étais résigné à cet acte d’humilité et je cherchais déjà à le faire -le plus dignement possible, lorsque je m’entendis appeler de la coulisse -par Antonio. Sa voix suspendit sur mes lèvres la parole prête à -s’échapper et me rendit le courage, car je ne doutais pas que mon -compère ne m’eût préparé quelque porte de sortie. Je me rendis près de -lui; il m’attendait un chapeau à la main. - ---Tenez, me dit-il en l’échangeant contre celui que je portais, c’est le -vôtre; mais peu importe, faites bonne contenance; brossez-le comme si -vous veniez d’enlever les taches, et en le remettant à la personne dont -vous avez reçu l’autre, priez-la à voix basse de lire ce qui est au -fond. - -Je fis ce qui m’était recommandé. Le propriétaire du chapeau brûlé, -après avoir reçu le mien, se disposait à me faire une réclamation, -lorsque je le prévins par un geste qui l’engageait à lire la note fixée -sur la coiffe. Cette note était ainsi conçue: - -«Une étourderie m’a fait commettre une faute que je réparerai. Demain, -j’aurai l’honneur de vous demander l’adresse de votre chapelier; en -attendant, soyez assez bon pour me servir de compère et cacher ma -mésaventure.» - -Ma requête eut tout le succès que je pouvais désirer, car mon secret fut -parfaitement gardé et mon honneur fut sauf. - -Le succès de cette représentation m’engagea à en donner plusieurs autres -qui furent également très suivies. Les recettes furent excellentes, et -nous réalisâmes une somme assez importante. - -Que l’on juge de notre joie en portant triomphalement notre trésor à -Torrini! Ce brave homme, après avoir écouté tous les détails de notre -complot, avait bien envie de nous gronder du silence que nous avions -gardé. Il ne put y parvenir; l’attendrissement le gagna, et, s’y -laissant aller, il nous remercia avec toute l’effusion de son excellent -cœur. - -Nous nous occupâmes immédiatement de liquider notre situation -financière, car notre malade était arrivé au terme de son traitement et -pouvait désormais vaquer à ses affaires. - -Torrini donna satisfaction complète à ses créanciers; il acheta deux -bons chevaux, fit réparer sa voiture, après quoi, n’ayant plus rien à -faire à Aubusson, il décida qu’il partirait. - -Le moment de nous séparer était arrivé, et mon vieil ami y était préparé -depuis huit jours. Les adieux furent douloureux pour tous; un père -quittant son enfant, sans espoir de le revoir jamais, n’eût pas éprouvé -un plus violent chagrin que celui que ressentit Torrini en me serrant -dans ses bras pour la dernière fois. De mon côté, je ne pouvais me -consoler de perdre deux amis avec lesquels j’eusse si volontiers passé -ma vie. - -Je partis pour Blois, tandis que Torrini prenait la route de -l’Auvergne. - - - - -CHAPITRE VIII. - -DES ACTEURS PRODIGES.--M$1 HOUDIN.--J’ARRIVE A PARIS.--MON -MARIAGE.--COMTE.--ÉTUDES SUR LE PUBLIC.--UN HABILE DIRECTEUR.--LES -BILLETS ROSES.--UN STYLE MUSQUÉ.--LE ROI DE TOUS LES -CŒURS.--VENTRILOQUIE.--LES MYSTIFICATEURS MYSTIFIÉS.--LE PÈRE.--JULES DE -ROVÈRE.--ORIGINE DU MOT PRESTIDIGITATEUR. - - Le cœur plein de bonheur - Je m’écriais: ô mon père! ô ma mère! - O mes amis! ô ma simple cité! - Je vous revois; dans ma félicité, - Je n’ai plus rien à désirer sur la terre. - - -Comme le cœur me battit, lorsque je rentrai dans ma ville natale! Il -me semblait que j’en étais absent depuis un siècle et ce siècle n’avait -pourtant duré que six mois. Les larmes me vinrent aux yeux en embrassant -mon père et ma mère; je suffoquais d’émotion. J’ai depuis fait en pays -étrangers de longs voyages; je suis toujours revenu près des miens avec -bonheur, mais jamais, je puis le dire, je ne fus ému aussi profondément -qu’alors. Peut-être en est-il de cette impression comme de tant -d’autres, hélas! que l’habitude finit par émousser. - -Je trouvai mon père fort tranquille sur mon compte. La raison en était -que pour ne pas éveiller son inquiétude, j’avais usé de ruse: un -horloger avec lequel j’avais lié connaissance, lui avait fait parvenir -mes lettres comme venant d’Angers, et cet ami s’était également chargé -de m’envoyer les réponses. - -Il fallait maintenant donner une cause à mon retour, et j’hésitais à -révéler mon séjour chez Torrini. Toutefois, poussé par le désir commun à -tous les touristes de raconter leurs impressions de voyage, je me -laissai aller à faire le récit de mes aventures jusque dans leurs -moindres détails. - -Ma mère effrayée et craignant que je ne fusse encore malade, n’attendit -pas la fin de ma narration pour envoyer chercher un médecin. Celui-ci la -rassura en affirmant, ce que ma figure annonçait du reste, que j’étais -dans un état de santé parfaite. - -On trouvera peut-être que je me suis trop longuement étendu sur les -événements qui ont suivi mon empoisonnement. Je devais le faire, car -l’expérience que j’acquis près de Torrini, le récit de son histoire, nos -conversations et ses conseils eurent une influence considérable sur mon -avenir. Avant cette époque, ma vocation pour l’escamotage était encore -bien vague; depuis, elle me domina impérieusement. - -Cependant cette vocation, il me fallait la repousser de toutes mes -forces et lutter corps à corps avec elle: il n’était pas supposable que -mon père, qui avait déjà dû céder à ma passion pour l’horlogerie, -poussât la faiblesse jusqu’à me laisser tenter une voie nouvelle et -surtout si étrange. J’eusse pu certainement profiter du bénéfice de mon -âge, car j’étais majeur; mais, outre qu’il m’eût coûté de déplaire à mon -père, je réfléchissais encore que, possesseur d’une bien petite fortune, -je ne pouvais l’exposer sans son consentement. Ces raisons m’engagèrent, -sinon à renoncer à mes projets, du moins à les ajourner. - -D’ailleurs, mes succès à Aubusson n’avaient pu changer une opinion bien -arrêtée que j’avais sur l’escamotage: c’est que pour représenter -convenablement un homme adroit et capable d’exécuter des choses -incompréhensibles, il faut avoir un âge en rapport avec les longues -études qu’on a dû faire pour arriver à cette supériorité. - -Le public accordera bien à un homme de trente-cinq à quarante ans le -droit de le tromper et de lui faire subir ces amusantes déceptions; il -ne l’accordera pas à un jeune homme. - -Après quelques jours de vacances consacrés à célébrer mon retour, -j’entrai chez un horloger de Blois, qui m’employa à _rhabiller_ et à -brosser des montres. Or, je l’ai déjà dit, ce travail machinal et -ennuyeux s’il en fut, rabaisse l’artiste horloger au niveau du -manœuvre. Il s’agissait d’accomplir chaque jour un travail tournant -incessamment dans le cercle invariable d’un _ressort_ à remplacer, d’une -_verge_ à remettre (les montres à _cylindre_ étaient rares à cette -époque), d’une _chaîne_ à raccommoder et finalement, après visite -sommaire de la montre, _d’un coup de brosse_ à donner pour brillanter -l’ouvrage. - -Dieu me garde pourtant de vouloir déprécier le métier d’horloger -_rhabilleur_, et de voir dans mes anciens confrères des _artistes_ sans -capacité. Loin de là; je me plairai toujours à reconnaître -l’intelligence qu’exige l’art de réparer une montre en y faisant le -moins possible. - -Quelquefois, dira-t-on, la montre revient de chez l’horloger à peu près -aussi malade qu’elle y était entrée. C’est vrai; mais à qui la faute? - -Au public, il me semble. - -En province surtout, on a une peine infinie à accorder une gratification -convenable au travail d’une consciencieuse réparation, et l’on marchande -pour sa montre ou sa pendule, comme on le ferait pour l’achat de -légumes. Qu’arrive-t-il alors? c’est que l’horloger est obligé de -composer avec sa conscience et que bien souvent le client en a pour son -argent. - -Toujours est-il que je me plaisais peu à cette besogne et que j’étais -devenu à cet endroit d’une excessive paresse. Mais si l’on me voyait -froid et indolent à l’égard des montres et des pendules que l’on me -donnait à _rhabiller_, j’avais, d’un autre côté, un besoin d’activité -qui me dévorait. Pour le satisfaire, je m’abandonnai tout entier à -certaine distraction à laquelle je trouvais le plus vif attrait. Je veux -parler de la comédie de société. - -Personne, je le pense, ne peut m’en faire un reproche, car parmi ceux -qui me lisent, quel est celui qui n’a pas un peu joué la comédie? Depuis -le jeune enfant qui récite un rôle à la distribution des prix, jusqu’au -vieillard qui souvent accepte un emploi de père noble dans une de ces -agréables parties, organisées pour charmer les longues soirées d’hiver, -chacun n’aime-t-il à se donner la satisfaction si douce de se faire -applaudir? Moi aussi, j’avais cette faiblesse, et, poussé par mes -souvenirs de voyage, je voulais revoir ce public qui s’était montré déjà -si bienveillant envers moi. - -De concert avec quelques amis nous avions organisé une véritable troupe -de vaudeville. Chacun y avait son emploi; celui des comiques m’avait été -dévolu, et je ne remplissais ni plus ni moins que les rôles de Perlet -dans les pièces les plus en vogue de cette époque. - -Notre spectacle était gratis; aussi ne faut-il pas demander si nous -avions de nombreux spectateurs. Il va sans dire également que nous -étions tous des acteurs prodiges; on nous le disait, du moins, et notre -amour-propre satisfait ne trouvait aucune raison pour repousser ces -éloges. Dieu sait pourtant quels acteurs nous faisions! - -Malheureusement pour nos éclatants succès, des rivalités, des -susceptibilités blessées, ainsi que cela arrive le plus souvent, -amenèrent la discorde parmi nous, et bientôt il ne resta plus de tout le -personnel que le coiffeur et le lampiste. Ces deux fidèles débris de -notre troupe se voyant ainsi abandonnés à eux-mêmes, tinrent conseil, -et, après mûre délibération, ils décidèrent que ne pouvant satisfaire -aux exigences de la scène, ils se donnaient mutuellement leur démission. -Afin d’expliquer l’héroïque persistance de ces deux artistes, il est bon -de dire que seuls de la troupe ils étaient payés de leurs services. - -Mon père m’avait vu avec peine négliger le travail pour le plaisir. Afin -de me ramener à de plus sages idées, il conçut pour moi un projet, qui -devait avoir le double avantage de régulariser ma conduite et de me -fixer irrévocablement auprès de lui: il s’agissait de m’établir et de me -marier. - -Je ne sais, ou plutôt je ne veux pas dire, comment un tiers me poussa à -refuser la dernière de ces deux propositions, sous le prétexte que je ne -me sentais aucune vocation pour le mariage. Quant à l’établissement -d’horlogerie, je fis facilement comprendre à mon père que j’étais encore -trop jeune pour y songer. - -Mais je venais à peine de lui déclarer mon refus, que des circonstances -d’une grande simplicité cependant, vinrent complètement changer ma -détermination et me faire oublier les serments auxquels j’avais promis -de rester fidèle. - -Les succès que j’avais obtenus dans mes rôles m’avaient ouvert l’entrée -de quelques salons où j’allais souvent passer d’agréables soirées; là -encore on jouait la comédie, sous forme de charades en action. - -Un soir, dans l’une de ces maisons où plus qu’ailleurs se trouvait -toujours nombreuse compagnie, on nous pria comme de coutume d’égayer la -soirée par quelques-unes de nos petites scènes. Je ne me rappelle plus -quel fut le mot proposé; je me souviens seulement que je fus chargé de -remplir un rôle de gastronome célibataire. Je me mis à table, et tout en -faisant un repas à la façon de ceux dont on se contente au théâtre, -j’improvisai un chaud monologue sur les avantages du célibat. Cette -apologie m’était d’autant plus facile que je n’avais qu’à répéter les -beaux raisonnements que j’avais faits à mon père, lors de sa double -proposition. Or, il arriva que parmi les personnes qui écoutaient cette -description plus ou moins juste de la béatitude du célibat, se trouvait -une jeune fille de dix-sept ans, laquelle semblait apporter une sérieuse -attention à mes arguments contre le mariage. C’était la première fois -que je la voyais; je ne pus trouver d’autre cause à cette extrême -attention que le désir de deviner le mot de la charade. - -On est toujours enchanté de trouver un auditeur attentif, et à plus -forte raison, lorsque cet auditeur est une charmante jeune fille: c’est -pourquoi je crus de mon devoir, dans le courant de la soirée, de lui -adresser quelques mots de politesse. Une conversation s’ensuivit et -devint si intéressante, que nous avions encore quantité de choses à nous -dire quand il fallut nous séparer. Je crois du reste que je ne fus pas -seul à regretter que la soirée fût sitôt terminée. - -Cet événement si simple fut pourtant cause de mon mariage avec -mademoiselle Houdin, et ce mariage me conduisit à Paris. - -Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi je me nomme -Robert-Houdin; mais ce qu’il ignore et ce que je vais lui apprendre, -c’est que ce double nom, que j’avais d’abord pris pour éviter une -confusion avec mes nombreux homonymes, est devenu plus tard, grâce à la -décision du Conseil d’Etat, mon seul nom patronymique, s’écrivant d’un -seul trait Robert-Houdin. On me pardonnera d’ajouter que cette faveur, -toujours difficile à obtenir, ne m’a été accordée qu’en raison de la -popularité que mes longs et laborieux travaux m’avaient acquise sous ce -nom. - -Mon beau-père, M. Houdin, horloger célèbre, né à Blois, et par -conséquent mon compatriote, était venu à Paris pour tirer de son savoir -un meilleur parti qu’il n’eût pu faire dans sa ville natale. Il -fabriquait de l’horlogerie de commerce, en même temps qu’il exécutait de -ses mains des pendules astronomiques, des régulateurs, des pièces de -précision et des instruments propres à leur exécution. Il fut convenu -entre mon beau-père et moi que nous vivrions ensemble, et qu’aidé de ses -conseils je l’aiderais à mon tour de mon travail. - -M. Houdin était au moins aussi passionné que moi pour la mécanique, dont -il connaissait à fond tous les secrets. Nous avions sur ce sujet de -longues et intéressantes conversations. - -Un entretien dans lequel entre de la passion rend facilement -communicatif. Ce fut à la suite d’une de ces conversations que je -confiai à mon beau-père les projets que j’avais autrefois formés pour la -création d’un cabinet de curiosités mécaniques jointes à des -expériences de prestidigitation. Déjà plusieurs fois en famille j’avais -eu l’occasion de donner un échantillon de mon savoir-faire. - -M. Houdin me comprit, adopta mes plans et m’engagea à continuer mes -études dans la voie que je m’étais tracée. Fort de l’approbation d’un -homme dont je connaissais l’extrême prudence, je me livrai sérieusement, -dans mes moments de loisir, à mes exercices favoris, et je commençai à -créer quelques instruments pour mon futur cabinet. - -Mon premier soin, en arrivant à Paris, avait été d’assister aux -représentations de Comte, qui depuis fort longtemps trônait dans son -théâtre de la galerie de Choiseul. Ce célèbre _physicien_ se reposait -déjà sur ses lauriers, et ne jouait plus qu’une fois par semaine. Les -autres jours étaient consacrés aux représentations de ses jeunes -acteurs, véritables prodiges de précocité. - -Tout le monde se rappelle d’avoir lu sur les affiches de ce théâtre les -singulières annonces de chefs d’emploi que je vais citer. - - Jeune premier (grands rôles): M. ARTHUR, âgé de 5 ans. - - Jeune première id. M$1 ADELINA, ÂGÉE DE 4 ANS 1/2. - - Grandes coquettes M$1 VICTORINE, ÂGÉE DE 7 ANS. - - Pères nobles Le petit VICTOR, âgé de 6 ans. - -Ces artistes en bourrelet, ces comédiens en brassière, faisaient courir -tout Paris. - -Comte aurait pu quitter tout à fait la scène, se contenter de son rôle -de directeur et de père nourricier des enfants de Thalie, et arrondir -tranquillement sa fortune déjà fort convenable. Mais Comte tenait à se -montrer au moins une fois par semaine, et il avait pour cela un double -motif: c’est que ses séances, devenues rares, exercaient toujours une -heureuse influence sur la recette, et que d’un autre côté, en continuant -de jouer, il écartait les physiciens ses concurrents, qui auraient pu -avoir l’idée de venir le remplacer, dans le cas où il se serait retiré -de l’arène. - -Les expériences de Comte étaient presque toutes puisées dans un -répertoire que je connaissais parfaitement: c’était celui de Torrini et -de tous les escamoteurs de l’époque. Elles ne pouvaient donc avoir pour -moi un véritable intérêt. Toutefois, j’en retirais encore quelques -profits, car n’ayant pas à me préoccuper des expériences, j’étudiais -autant le spectateur que le physicien lui-même. - -J’écoutais avec attention ce qui se disait autour de moi, et souvent -j’entendais de très judicieuses observations. Comme elles étaient faites -pour la plupart par des gens qui ne semblaient pourtant pas doués d’un -grand esprit de pénétration, cela me donna à penser qu’un -prestidigitateur doit surtout se méfier du vulgaire, et en y -réfléchissant, j’arrivai à me faire cette opinion: c’est qu’il est plus -difficile de faire illusion à un ignorant qu’à un homme d’esprit. - -Ceci à l’air d’un paradoxe; je vais l’expliquer. - -L’homme vulgaire ne voit généralement dans les tours d’escamotage qu’un -défi porté à son intelligence, et, pour lui, les séances de -prestidigitation deviennent un combat dont il veut à tout prix sortir -vainqueur. - -Toujours en garde contre les paroles dorées à l’aide desquelles -l’illusion s’opère, il n’écoute rien et se renferme dans cet inflexible -raisonnement: - ---L’escamoteur, dit-il, tient dans sa main un objet qu’il prétend faire -disparaître. Hé bien! quelque chose qu’il dise pour distraire mon -imagination, mes yeux ne quitteront pas ses mains, et le tour ne pourra -se faire sans que je sache comment il s’y est pris. - -Il s’ensuit que l’escamoteur, dont les artifices s’adressent -particulièrement à l’esprit, doit redoubler d’adresse pour dépister -cette résistance obstinée. - -Le trait suivant vient à l’appui de mon opinion. - -Un paysan se trouvait dans une assemblée de savants; un des membres vint -soumettre à ses doctes confrères cette intéressante question: Pourquoi, -lorsque l’on introduit un poisson dans un vase entièrement plein d’eau, -ce vase ne déborde-t-il pas? Chacun alors de se creuser la tête et de -chercher à donner l’explication de ce singulier phénomène. Mais on -avait beau parler, aucun raisonnement n’obtenait l’approbation de -l’assemblée, et les dissertations continuaient à perte de vue, quand le -paysan demanda la parole: - ---Au lieu de tant discourir, dit-il, ne serait-il pas préférable de -mettre d’abord un poisson dans un vase rempli d’eau? on verrait ce qui -en résulterait et l’on serait plus en mesure de discuter ensuite sur le -sujet. - -On suivit cet avis, aussi simple que sage, et la solution du problème -fut bientôt trouvée: le poisson fit déborder le vase. - -Messieurs les savants s’aperçurent qu’ils avaient été victimes d’une -mystification. - -L’homme d’esprit, au contraire, qui assiste à une séance de -prestidigitation, y est venu dans le seul but de jouir d’illusions et, -loin de mettre obstacle aux tours du physicien, il est le premier à en -favoriser l’exécution. Plus il est trompé, plus il est satisfait, -puisqu’il a payé pour cela. Il sait, du reste, que ces amusantes -déceptions ne peuvent porter atteinte à sa réputation d’homme -intelligent. C’est pourquoi il s’abandonne avec confiance aux -raisonnements du prestidigitateur, les suit complaisamment dans tous -leurs développements et se laisse facilement égarer. - -N’avais-je donc pas raison de penser qu’il est plus facile de tromper un -homme d’esprit qu’un ignorant? - -Comte était aussi pour moi un autre objet d’études non moins -intéressantes: je l’étudiais comme directeur et comme artiste. - -Comme directeur, Comte aurait pu en remontrer aux plus habiles, et nul -ne savait mieux que lui faire venir, comme on dit, l’eau à son moulin. -On connaît la plupart des petits moyens qu’un directeur emploie -communément pour attirer le spectateur et augmenter ses recettes. Comte, -pendant longtemps, n’eut pas besoin d’y recourir, sa salle s’emplissait -d’elle-même. Pourtant un jour vint où les banquettes furent moins bien -garnies. C’est alors qu’il inventa les _billets de famille_, les -_médailles_, les _loges réservées aux lauréats des pensions et des -colléges, etc_. - -Les billets de famille donnaient droit à quatre places, moyennant la -moitié du prix ordinaire. Quoique tout Paris en fût inondé, chacun de -ceux aux mains desquels ils tombaient croyait à une faveur spéciale de -Comte, et l’on ne manquait pas de répondre à son appel. Ce que le -directeur perdait sur la qualité des spectateurs, il le regagnait -largement sur la quantité. - -Mais Comte ne s’en tint pas là; il voulut encore que les _billets roses_ -(c’est ainsi qu’il appelait les billets de famille) lui produisissent un -petit bénéfice pécuniaire pour lui faire oublier la réduction de prix -qu’il avait accordée. - -Il imagina donc de faire remettre à chaque personne qui se présentait au -contrôle avec un de ses billets, une médaille en cuivre sur laquelle -était gravée son adresse, et de réclamer en échange la somme de deux -sous. Voulait-on la refuser?--Alors vous n’entrerez pas, disait -l’employé du bureau. - -Puisqu’on était venu jusque-là, on préférait s’exécuter: on payait et -l’on entrait. - -C’était une misère, me dira-t-on, que cet impôt de dix centimes. -Pourtant, avec cette misère, Comte payait son luminaire; du moins il le -disait, et on peut le croire. - -A l’époque des vacances, les billets roses disparaissaient et faisaient -place aux billets réservés aux lauréats des pensions et des colléges. Et -ceux-ci étaient autrement productifs que les premiers. Quels parents -auraient refusé à leurs jeunes lauréats le plaisir d’accepter -l’invitation de M. Comte, lorsque surtout ils pouvaient se procurer à -eux-mêmes le bonheur de voir ces chers fils dans une loge où ne se -trouvaient que des _têtes couronnées_. Les parents accompagnaient donc -leurs enfants, et, pour un billet de faveur, l’administration encaissait -cinq ou six fois la valeur de sa gracieuse libéralité. - -Je pourrais citer bien d’autres moyens dont Comte usait pour augmenter -ses bénéfices, je n’en rapporterai plus qu’un seul. - -Arriviez-vous un peu tard et la longueur de la _queue_ vous faisait-elle -craindre de ne plus trouver de billets au bureau, vous n’aviez qu’à -entrer dans le petit café attenant au théâtre, et qui donnait sur la -rue Ventadour. Vous y payiez un peu plus cher qu’ailleurs la tasse de -café ou le petit verre de liqueur, mais vous étiez sûr qu’avant l’heure -où le public entrait au théâtre, un garçon vous ouvrirait une porte -secrète qui vous permettrait d’arriver au bureau et de choisir votre -place. - -En réalité, le café de Comte était un véritable bureau de location. -Seulement, le spectateur profitait d’une consommation pour la somme -qu’il est d’usage de prélever sur les places réservées. - -Le directeur du théâtre Choiseul avait sur ses confrères un avantage -sous le rapport de la délicatesse des procédés. - -Comme artiste, Comte possédait le double talent de ventriloque et de -prestidigitateur. Ses tours étaient exécutés avec adresse et surtout -avec beaucoup d’entrain. Ses séances plaisaient généralement. Les dames -y étaient fort bien traitées. On en jugera par le tour suivant, que je -crois être de son invention et que je lui voyais toujours faire avec -plaisir. - -Cette expérience portait le titre de _la Naissance des fleurs_. Elle -commençait par une petite harangue en forme de plaisanterie galante. - ---Mesdames, disait notre physicien, je me propose dans cette séance -d’escamoter douze d’entre vous au parterre (les dames étaient admises au -parterre), vingt aux premières et soixante-douze aux secondes. - -Après l’explosion de rires que ne manquaient pas de provoquer cette -plaisanterie, Comte ajoutait: «Rassurez-vous», Messieurs, pour ne pas -vous priver du plus gracieux ornement de cette salle, je n’exécuterai -cette expérience qu’à la fin de la soirée. Ce compliment, dit sans -aucune prétention, était toujours fort bien accueilli. - -Comte passait ensuite à l’exécution de son expérience. - -Après avoir semé des graines sur de la terre contenue dans une petite -coupe, il faisait quelques conjurations, répandait sur cette terre une -liqueur enflammée et la couvrait avec une cloche qui, disait-il, devait -concentrer la chaleur et stimuler la végétation. En effet, quelques -secondes après, un bouquet de fleurs variées apparaissait dans la -petite coupe. Comte le distribuait aux dames qui garnissaient les loges, -et pendant cette distribution il trouvait moyen de placer ces mots -gracieux ou à double sens: _Madame, je vous garde une -pensée_.--_Puissiez-vous ici, Messieurs, ne jamais trouver de -soucis_.--_Mademoiselle, voici une rose que vous avez fait rougir de -jalousie_.--_Tiens, Benjamin_ (c’était le nom de son domestique ou -plutôt de son comique), _tiens, Benjamin_, disait-il en lui offrant un -œillet, _ton œillet rouge_.--_Comment, mon œil est rouge! c’est -donc pour cela qu’il me faisait si grand mal tout à l’heure_. - -Cependant le petit bouquet tirait à sa fin, il n’en restait plus que -quelques fleurs. Tout à coup, les mains du physicien s’en trouvaient -littéralement remplies. Alors, d’un air de triomphe, il s’écriait, en -montrant ces fleurs, venues comme par enchantement: _J’avais promis -d’escamoter et de métamorphoser toutes ces dames: pouvais-je choisir une -forme plus gracieuse et plus aimable? En vous métamorphosant toutes en -roses, n’est-ce pas, Mesdames, offrir la copie au modèle? n’est-ce pas -aussi vous escamoter pour vous rendre à vous-mêmes? dites-moi, -Messieurs, n’ai-je pas bien réussi?_ - -Pour ces mots aimables, le prestidigitateur recevait une nouvelle salve -de bravos. - -Dans une autre circonstance, Comte, offrant une rose et une pensée à une -dame, lui disait: _N’est-ce pas vous trait pour trait, Madame? la rose -peint la fraîcheur et la beauté; la pensée, l’esprit et les talents_. - -Il disait encore à propos de l’as de cœur, qu’il avait fait prendre à -une de ses spectatrices choisie parmi les plus jolies: _Voulez-vous, -Madame, mettre la main sur votre cœur..... Vous n’avez qu’un cœur, -n’est-il pas vrai!.... Je vous demande pardon de cette question -indiscrète: mais elle était nécessaire, car bien que vous n’ayez qu’un -cœur, vous pourriez les posséder tous_. - -Comte n’était pas moins gracieux envers les souverains. - -A la fin d’une séance qu’il donnait aux Tuileries devant Louis XVIII, il -proposa à Sa Majesté de choisir une carte dans un jeu de piquet. On -pourrait croire que le hasard fit que le roi de cœur se trouva la -carte choisie; je dirai que l’adresse du physicien en fut la seule -cause. Pendant ce temps, un domestique déposait sur une table -entièrement isolée un vase rempli de fleurs. - -Comte prend alors un pistolet chargé à poudre, dans lequel il met le Roi -de cœur en forme de bourre, et s’adressant à son auguste spectateur, -il le prie de diriger ses regards vers le vase, au-dessus duquel la -carte lancée par le pistolet doit aller se placer. - -Le coup part, et au milieu des fleurs on voit apparaître le buste de -Louis XVIII. - -Le roi, ne sachant que conclure de ce dénouement inattendu, demande à -Comte le sens de cette apparition, et lui dit même d’un ton quelque peu -railleur: - ---Il me semble, monsieur, que votre tour ne se termine pas comme vous -l’aviez annoncé. - ---J’en demande pardon à Votre Majesté, répond Comte, en prenant les -manières et le maintien d’un courtisan, j’ai parfaitement tenu ma -promesse. Je me suis engagé à faire paraître le Roi de cœur sur ce -vase; j’en appelle à tous les Français: ce buste ne représente-t-il pas -le _Roi de tous les cœurs?_ - -On doit croire que le compliment fut fort bien accueilli par les -assistants. En effet, voici comment s’exprime le _Journal Royal_, du 20 -décembre 1814, en terminant le récit de cette séance: - -«Toute l’assemblée s’écrie avec M. Comte: nous le reconnaissons, c’est -bien lui, c’est bien le Roi de tous les cœurs, l’amour des Français, -de l’univers, Louis XVIII, l’auguste petit-fils de Henri IV. - -»Un concert général d’applaudissements plonge dans une douce ivresse, -dans des idées de paix et de bonheur, tout ce cercle aimable et vraiment -français. - -»Le roi, ému de cette chaleureuse acclamation, complimenta M. Comte sur -son adresse. - -»--Ce serait bien dommage, monsieur le sorcier, lui dit-il, de vous -faire brûler; vous nous avez fait trop de plaisir pour que nous vous -fassions de la peine. Vivez longtemps pour vous d’abord, et pour nous -ensuite. - -»M. Comte répondit à ce compliment de son souverain par une scène de -ventriloquie, dans laquelle une voix lointaine ayant l’accent et le son -de celle du physicien, s’exprima ainsi: - - Sire, un de vos regards ennoblit mes succès; - Toutes mes voix ne valent pas la vôtre; - Que ne puis-je à l’instant, d’après l’un, d’après l’autre, - Raconter vos vertus, vos talents, vos bienfaits; - Je deviendrais l’écho de la voix des Français[3]. - -Autant Comte était aimable avec les dames, autant il était impitoyable -pour les messieurs. - -J’en aurais trop long à raconter, si je disais toutes les malignes -allusions et les mystifications dont son public masculin était l’objet. - -C’était, par exemple, certain tabouret sur lequel un spectateur en -s’asseyant produisait un son des plus risqués, ou bien le tour des as de -cœur, qu’il terminait en faisant sortir des as de toutes les parties -du vêtement du patient qui, fouillé, secoué, bousculé, ne savait plus à -quel saint se vouer pour échapper à cette avalanche de cartes. C’était -encore le monsieur chauve, qui avait complaisamment prêté son chapeau et -qui recevait une bordée de plaisanteries du genre de celles-ci: - -«Ce vêtement vous appartient, sans doute, disait Comte en sortant une -perruque du chapeau.... Ah! ah! il paraît que monsieur a de la famille; -voici maintenant de petits bas; il va falloir _parler bas_.... puis une -brassière.... un petit jupon.... une charmante petite robe, etc., etc.» -Et comme le public riait à cœur joie: «Ma foi! je trouve _ça beau_ -aussi, ajoutait-il en retirant une chaussure de bois.... Rien ne manque -au trousseau! pas même le petit corset et son lacet. C’était pour _me -lasser_, monsieur, que vous aviez mis cet objet dans votre chapeau....» - -La ventriloquie prêtait un grand charme aux séances de Comte, en faisant -de charmants intermèdes sous formes de petites scènes comiques de la -plus grande illusion. C’est qu’en effet il était impossible de porter à -un plus haut degré l’imitation de la voix humaine et de la combiner avec -plus d’intelligence et d’habileté, pour la lancer au loin ou pour la -rapprocher graduellement des spectateurs. - -Cette faculté lui inspirait souvent l’idée de curieuses mystifications. -Mais les meilleures (si une mystification peut être jamais bonne) -étaient réservées pour ses voyages; il les faisait alors servir à la -publicité de ses annonces, elles contribuaient à attirer la foule à ses -représentations. - -A Tours, par exemple, il fait enfoncer quatre portes pour arriver -jusqu’à un soi-disant malheureux, mourant de faim, que l’on croit -enfermé dans une boutique où le ventriloque avait jeté sa voix. A -Nevers, il renouvelle le prodige de l’ânesse de Balaam, en communiquant -la parole à un baudet fatigué de porter son maître. - -Une autre fois, pendant la nuit, il jette la terreur dans une diligence; -plusieurs voix se font entendre aux portières; on dirait une douzaine de -brigands qui demandent la bourse ou la vie. Les voyageurs effrayés -s’empressent de remettre leurs bourses, leurs montres à Comte, qui se -charge de traiter avec les voleurs; la bande satisfaite paraît -s’éloigner. - -Les voyageurs se félicitent d’en être quittes à si bon marché, et le -lendemain, à leur plus grande satisfaction le ventriloque remet à chacun -l’offrande qu’il a faite à la peur, et leur révèle le talent dont ils -ont été dupes. - -Un jour encore, sur le marché de Mâcon, il voit une paysanne chassant -devant elle un gros cochon qui se traînait à peine, tant il était chargé -de lard. - ---Combien vaut votre porc, ma brave femme? - ---Cent francs tout au juste, mon beau monsieur, à votre service, si vous -voulez l’acheter. - ---Certainement, je veux l’acheter, mais c’est trop des deux tiers; j’en -donne dix écus. - ---C’est cent francs ni plus ni moins, à prendre ou à laisser. - ---Tenez, reprit Comte en s’approchant de l’animal, je suis sûr que votre -cochon est plus raisonnable que vous. - ---Voyons, l’ami, dis-moi, en conscience, vaux-tu bien cent francs? - ---Nous sommes bien loin de compte, répond le cochon d’une voix rauque et -caverneuse, je ne vaux pas cent sous. Je suis ladre, ma maîtresse veut -vous attraper. - -La foule qui s’était assemblée autour de la paysanne et de son cochon, -recule épouvantée, et les regarde comme deux ensorcelés. - -Comte regagne aussitôt son hôtel où l’on vient lui raconter à lui-même -cette petite histoire. On lui apprend en outre que quelques personnes -courageuses s’étant approchées de la sorcière, la sollicitent de se -faire exorciser pour chasser l’esprit impur du corps de son cochon. - -Cependant Comte ne se tira pas toujours aussi heureusement d’affaire, et -il faillit payer fort cher une mystification qu’il avait fait subir à -des paysans du canton de Fribourg, en Suisse. Ces fanatiques le prirent -pour un sorcier véritable et l’assaillirent à coups de bâtons. Déjà même -ils allaient le jeter dans un four allumé, si Comte n’était parvenu à se -sauver en faisant sortir du four une voix terrible qui répandit la -terreur parmi eux. - -Je terminerai la nomenclature de ces plaisantes aventures par une petite -anecdote dans laquelle Comte et moi, nous fûmes tour à tour -mystificateurs et mystifiés. - -Au sortir d’une visite que le célèbre ventriloque me fit au -Palais-Royal, je le reconduisis jusqu’au bas de mon escalier, ainsi que -le commandait la plus simple politesse. - -Comte, tout en continuant de causer, descendait devant moi, de sorte que -les poches de sa redingote se trouvaient naturellement à ma discrétion. -L’occasion était si belle que je ne pus résister à la tentation de jouer -un tour de ma façon à mon habile confrère. - -Aussitôt conçue, cette idée fut mise à exécution. En un tour de main, -non pas! soyons exact dans notre récit, en deux tours de main, je -retirai du vêtement de mon ami son mouchoir et une fort belle tabatière -en or, puis, j’eus soin de retourner la poche en dehors, pour prouver -que mon travail avait été consciencieusement exécuté. - -Je m’applaudissais du succès de mon expédition et je riais en moi-même -du dénouement comique qu’elle aurait, lorsque je remettrais ces objets à -Comte. Mais on a raison de dire, _à trompeur trompeur et demi_, car -tandis que je violais ainsi les lois de l’hospitalité, Comte, de son -côté, ruminait quelque perfidie. - -Je venais à peine de mettre en lieu de sûreté mouchoir et tabatière que, -prêtant l’oreille, j’entendis de l’étage supérieur une voix qui m’était -inconnue. - ---Monsieur Robert-Houdin, criait-on, voulez-vous monter tout de suite au -bureau de location, je voudrais vous dire un mot. - ---Tout-à-l’heure, répondis-je encore préoccupé de mon larcin, je vais y -aller. - ---Mais, me dit Comte avec bonhomie, puisque ce monsieur n’a qu’un mot à -vous dire, allez-y, je vais vous attendre, car j’ai encore à vous -parler. - ---Soit, répondis-je, et sans réfléchir davantage je remonte au premier -étage. - -On a déjà deviné que le ventriloque vient de me jouer un tour de son -métier. En arrivant au bureau, je ne trouve que l’employé qui ne sait ce -que je veux lui dire. - -Je m’aperçois, mais trop tard, que je suis une des nombreuses victimes -de la _ventriloquie_, j’entends Comte qui chante sa victoire en riant -aux éclats. - -J’avoue sans fausse honte qu’un instant je fus vexé d’avoir donné dans -le piége. Mais je me remis bien vite à la pensée d’une petite vengeance -que je pouvais tirer de la situation même où je me trouvais. J’affectai -de descendre avec tranquillité. - ---Que voulait donc cette personne du bureau de location, me dit Comte -d’un ton de dupeur satisfait? - ---Vous ne le devinez pas? répondis-je en copiant mon intonation sur la -sienne. - ---Ma foi! non. - ---Je vais alors vous le dire: c’était un voleur repentant, qui m’a prié -de vous rendre des objets qu’il vous a escamotés. Les voici, mon maître! - ---Je préfère que cela se termine ainsi, me dit Comte en réintégrant sa -poche dans sa redingote, pour y remettre ensuite les objets que je lui -présentais; nous sommes quittes, et j’espère que nous resterons toujours -bons amis. - -De tout ce qui précède, on peut conclure que la base fondamentale des -séances de Comte était les mystifications aux Messieurs (les souverains -exceptés), les compliments aux Dames et les calembours à tout le monde. - -Comte avait raison d’employer ces moyens, puisque généralement il -atteignait le but qu’il s’était proposé: il charmait avec les uns et -faisait rire avec les autres. A cette époque, cette tournure de l’esprit -était dans les mœurs françaises, et notre physicien, en s’inspirant -des goûts et des instincts du public, était sûr de lui plaire. - -Mais tout est bien changé depuis. Le calembour n’a plus la même faveur. -Banni de la bonne compagnie, il s’est réfugié dans les ateliers -d’artistes, où les élèves en font trop souvent un usage immodéré, et si -quelquefois il est admis avec faveur dans une conversation intime, il ne -saurait convenir dans une séance de prestidigitation. - -La raison est facile à comprendre. Non seulement le calembour fait -croire que le prestidigitateur a des prétentions à l’esprit, ce qui peut -lui être défavorable; mais encore, lorsqu’il réussit, il provoque un -rire qui nuit nécessairement à l’intérêt de ses expériences. - -Il est un fait reconnu; c’est que pour ces sortes de spectacles, où -l’imagination a la principale part: - - «Mieux vaut l’étonnement cent fois que le fou rire.» - -Car si l’esprit se souvient de ce qui l’a charmé, le rire ne laisse -aucune trace dans la mémoire. - -Le langage symbolique, complimenteur et parfumé, est aussi complètement -tombé en désuétude; du moins le siècle ne pèche point par excès de -galanterie, et des compliments musqués seraient aujourd’hui mal -accueillis en public, plus encore que partout ailleurs. Du reste, j’ai -toujours pensé que les dames qui assistent à une séance de -prestidigitation, y viennent pour se récréer l’esprit et non pour être -elles-mêmes mises en scène. On doit croire qu’elles préfèrent rester -simples spectatrices plutôt que de se voir exposées à recevoir des -compliments à brûle-pourpoint. - -Quant à la mystification, je laisse à de plus forts que moi le soin d’en -faire l’apologie. - -Ce que j’en dis, ce n’est pas pour jeter un blâme sur Comte, loin de là. -Je parle en ce moment avec l’esprit de mon siècle; Comte agissait avec -le sien; tous deux nous avons réussi avec des principes différents; ce -qui prouve que: - - _«Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.»_ - -Ces séances de Comte enflammaient néanmoins mon imagination; je ne -rêvais plus que théâtre, escamotage, machines, automates, etc.; j’étais -impatient, moi aussi, de prendre ma place parmi les adeptes de la magie, -et de me faire un nom dans cet art merveilleux. Le temps que j’employais -à prendre une détermination, me semblait un temps perdu pour mes futurs -succès. Mes succès! Hélas! j’ignorais les épreuves que j’aurais à subir -avant de les mériter; je ne soupçonnais guère les peines, les soucis, -les travaux dont il me faudrait les payer. - -Quoi qu’il en fût, je résolus de hâter mes études sur les automates et -sur les instruments propres à produire les illusions de la magie. - -J’avais été à même de voir chez Torrini un grand nombre de ces -appareils, mais il m’en restait encore beaucoup à connaître, car le -répertoire des physiciens de cette époque était très étendu. J’eus -bientôt l’occasion d’acquérir en peu de temps une connaissance parfaite -de ce sujet. - -J’avais remarqué, en passant dans la rue Richelieu, une modeste et -simple boutique, à la devanture de laquelle étaient exposés des -instruments de _Physique amusante_. Tel était le nom que portaient ces -instruments, destinés à la vérité à une science amusante, mais qui -n’avaient rien à démêler avec la physique. - -Cette rencontre fut pour moi une bonne fortune. J’achetai d’abord -quelques-uns de ces objets, puis, en faisant de fréquentes visites au -maître de la maison, sous prétexte de lui demander des renseignements, -je finis par gagner ses bonnes grâces, il me regarda comme un habitué de -sa boutique. - -Le père Roujol (c’est ainsi que s’appelait ce fabricant de sorcelleries) -avait des connaissances très étendues dans toutes les parties de sa -profession; il n’y avait pas un seul escamoteur dont il ne connût les -secrets et dont il n’eût reçu les confidences. Il pouvait donc me -fournir des renseignements précieux pour mes études. Je redoublai de -politesse auprès de lui, et le brave homme qui, du reste, était très -communicatif, m’initia à tous ses mystères. - -Mes visites assidues à la rue Richelieu avaient encore un autre but: -j’espérais y rencontrer quelques maîtres de la science, auprès desquels -je pourrais accroître les connaissances que j’avais acquises. - -Malheureusement, la boutique de mon vieil ami n’était plus aussi bien -achalandée que jadis. La révolution de 1830 avait tourné les idées vers -des occupations plus sérieuses que celles de la _physique amusante_, et -le plus grand nombre des escamoteurs étaient allés chercher à l’étranger -des spectateurs moins préoccupés. Le bon temps du père Roujol était donc -passé, ce qui le rendait fort chagrin. - ---Cela ne va plus comme autrefois, me disait-il, et l’on croirait -vraiment que les escamoteurs se sont escamotés eux-mêmes, car je n’en -vois plus un seul. Je n’ai plus maintenant qu’à me croiser les bras. -Quand reviendra donc ce temps, ajoutait-il, où M. le duc de M..... ne -dédaignait pas d’entrer dans ma modeste boutique et d’y rester des -heures entières à causer avec moi et mes nombreux visiteurs? Ah! si vous -aviez vu, il y a une dizaine d’années, l’aspect qu’offrait mon magasin, -alors fréquenté par tous les physiciens et amateurs de l’époque. -C’étaient Olivier, Préjean, Brazy, Conus, Chalons, Comte, Jules de -Rovère, Adrien père, Courtois, et tant d’autres; un véritable club -d’escamotage; club brillant, animé, divertissant, s’il en fut, car -chacun de ces maîtres, voulant prouver sa supériorité sur ses confrères, -se plaisait à montrer ses meilleurs tours et à déployer toute son -adresse. - -Ces regrets du père Roujol m’étaient au moins aussi sensibles qu’à -lui-même. En effet, quel bonheur n’eussé-je pas éprouvé à pareilles -fêtes, moi qui aurais fait vingt lieues pour causer avec un physicien? - -J’eus pourtant la chance de faire chez lui la rencontre du fameux Jules -de Rovère, qui le premier se servit d’un mot généralement employé -aujourd’hui pour qualifier un escamoteur en renom. - -Jules de Rovère était fils de parents nobles, ainsi que l’indique la -particule qui précède son nom. - -En montant sur la scène, le physicien aristocrate voulut un titre à la -hauteur de sa naissance. - -Le nom vulgaire d’_escamoteur_ avait été repoussé bien loin par lui -comme une triviale dénomination; celui de _physicien_ était généralement -porté par ses confrères et ne pouvait par cela même lui convenir; force -lui fut d’en créer un pour se faire une place à part. - -On vit donc, un jour, sur une immense affiche de spectacle, s’étaler -pour la première fois, le titre pompeux de PRESTIDIGITATEUR; l’affiche -donnait en même temps l’étymologie de ce mot: _presto digiti_ (agilité -des doigts). Venaient ensuite les détails de la séance, entremêlés de -citations latines, qui devaient frapper l’esprit du public en rappelant -l’érudition de l’escamoteur; pardon, du prestidigitateur. - -Ce mot, ainsi que celui de _prestidigitation_ du même auteur, fut -promptement adopté par les confrères de Jules de Rovère, tant ils furent -séduits par d’aussi beaux noms. L’Académie elle-même suivit cet exemple; -elle sanctionna la création du physicien et la fit passer à _la -postérité_. - -Je dois cependant ajouter que ce mot, primitivement si pompeux, n’est -plus maintenant une distinction, car depuis son apparition, le plus -humble des escamoteurs ayant pu se l’approprier, il s’ensuit -qu’_escamotage_ et _prestidigitation_ sont devenus synonymes, et qu’il -peuvent maintenant marcher de front en se donnant la main. - -L’escamoteur qui veut un titre doit le rechercher dans son propre -mérite, et se pénétrer de cette vérité, _qu’il vaut mieux honorer sa -profession que d’être honoré par elle_. Quant à moi, je n’ai jamais fait -aucune différence entre ces deux mots, et je les emploierai -indistinctement, jusqu’à ce qu’un nouveau Jules de Rovère vienne encore -enrichir le Dictionnaire de l’Académie française. - - - - -CHAPITRE IX. - -LES AUTOMATES CÉLÈBRES.--UNE MOUCHE D’AIRAIN.--L’HOMME -ARTIFICIEL.--ALBERT-LE-GRAND ET SAINT THOMAS-D’AQUIN.--VAUCANSON; SON -CANARD; SON JOUEUR DE FLUTE; CURIEUX DÉTAILS.--L’AUTOMATE JOUEUR -D’ÉCHECS; ÉPISODE INTÉRESSANT.--CATHERINE II ET M. DE KEMPELEN.--JE -RÉPARE LE COMPONIUM.--SUCCÈS INESPÉRÉ. - - -Grâce à mes persévérantes recherches, il ne me restait plus rien à -apprendre en escamotage; mais pour suivre le programme que je m’étais -tracé, je devais encore étudier les principes d’une science sur laquelle -je comptais beaucoup pour la réussite de mes futures représentations. Je -veux parler de la science, ou pour mieux dire de l’art de faire des -automates. - -Tout préoccupé de cette idée, je me livrai à d’actives investigations. -Je m’adressai aux bibliothèques et à leurs conservateurs, dont ma tenace -importunité fit le désespoir. Mais tous les renseignements que je reçus, -ne me firent connaître que des descriptions de mécaniques beaucoup moins -ingénieuses que celles de certains jouets d’enfants de notre époque[4], -ou de ridicules annonces de chefs-d’œuvre publiés dans des siècles -d’ignorance. On en jugera par ce qui va suivre. - -Je trouve dans un ouvrage ayant pour titre _Apologie pour les grands -hommes accusés de magie_, que «Jean de Mont-Royal présenta à l’empereur -Charles-Quint une mouche de fer, laquelle - - »...................................... - Prit sans aide d’autrui sa gaillarde volée, - Fit une entière ronde et puis d’un cerceau las, - Comme ayant jugement, se percha sur son bras.» - -Une pareille mouche est déjà quelque chose d’extraordinaire et pourtant -j’ai mieux que cela à citer au lecteur. Il s’agit encore d’une mouche. - -Gervais, chancelier de l’empereur Othon III, dans son livre intitulé -_Ocia Imperatoris_ nous annonce que «_Le Sage Virgile_, évêque de -Naples, fit une mouche d’airain qu’il plaça sur l’unes des portes de la -ville, et que cette mouche mécanique, dressée comme un chien de berger, -empêcha qu’aucune autre mouche n’entrât dans Naples; si bien que pendant -huit ans, grâce à l’activité de cette ingénieuse machine, les viandes -déposées dans les boucheries ne se corrompirent jamais.» - -Combien ne doit-on par regretter que ce merveilleux automate ne soit pas -parvenu jusqu’à nous? Que d’actions de grâce les bouchers, et plus -encore leurs pratiques, ne rendraient-ils pas au savant évêque. - -Passons à une autre merveille: - -François Picus rapporte que «Roger Bacon, aidé de Thomas Bungey, son -frère en religion, _après avoir rendu leur corps égal et tempéré par la -chimie_, se servirent du miroir _Amuchesi_ pour construire une tête -d’airain qui devait leur dire s’il y aurait un moyen d’enfermer toute -l’Angleterre dans un gros mur. - -»Ils la forgèrent pendant sept ans sans relâche, mais le malheur voulut, -ajoute l’historien, que lorsque la tête parla, les deux moines ne -l’entendirent pas, parce qu’ils étaient occupés à tout autre chose.» - -Je me suis demandé cent fois comment les deux intrépides forgerons -connurent que la tête avait parlé, puisqu’ils n’étaient pas là pour -l’entendre. Je n’ai jamais pu trouver d’autre solution que celle-ci: -c’est sans doute parce que _leur corps était égal et tempéré par la -chimie_. - -Mais voici, cher lecteur, une merveille qui va bien plus vous étonner -encore: - -Tostat, dans ses _Commentaires sur l’Enode_, dit «qu’Albert-le-Grand, -provincial des Dominicains à Cologne, construisit un homme d’airain, -qu’il forgea continuellement pendant trente ans. Ce travail se fit _sous -diverses constellations_ et _selon les lois de la perspective_.» - -Lorsque le soleil était au signe du zodiaque, les yeux de cet automate -fondaient des métaux sur lesquels se trouvaient empreints des caractères -du même signe. Cette intelligente machine était également douée du -mouvement et de la parole; Albert en recevait les révélations de ses -importants secrets[5]. - -Malheureusement, saint Thomas-d’Aquin, disciple d’Albert, prenant cette -statue pour l’œuvre du diable, la brisa à coups de bâton. - -Pour terminer cette nomenclature de contes propres à figurer parmi les -merveilles exécutées par mesdames les Fées du bonhomme Perrault, je -citerai, d’après le _Journal des Savants_, 1677, page 252, l’_homme -artificiel de Reysolius, statue ressemblant tellement à un homme, qu’à -la réserve des opérations de l’âme, on y voyait tout ce qui se passait -dans le corps humain_. - -Est-ce dommage que le mécanicien se soit arrêté en aussi bonne voie? il -lui coûtait si peu, pendant qu’il était en train d’imiter à s’y -méprendre la plus belle œuvre du créateur, d’ajouter à son automate -une âme fonctionnant par les ressource de la mécanique! - -Cette citation fait beaucoup d’honneur aux savants qui ont accepté la -responsabilité d’une semblable annonce, et vient montrer une fois de -plus comment on écrit l’histoire. - -On croira facilement que ces ouvrages ne m’avaient fourni aucun -enseignement sur l’art que je désirais tant étudier. J’eus beau -continuer mes recherches, je ne retirai de ces patientes investigations -qu’un découragement complet et la certitude que rien de sérieux n’avait -été écrit sur les automates. - ---Comment! me disais-je, cette science merveilleuse qui a élevé si haut -le nom de Vaucanson, cette science dont les combinaisons ingénieuses -peuvent animer une matière inerte et lui donner en quelque sorte -l’existence, est-elle donc la seule qui n’ait point ses archives? - -J’étais découragé de mes infructueuses recherches, lorsqu’enfin un -Mémoire de l’inventeur du _Canard automate_, me tomba sous la main. Ce -mémoire, portant la date de 1738, est adressé par l’auteur à Messieurs -de l’Académie des Sciences; ou y trouve une savante description de son -joueur de flûte, ainsi qu’un rapport de l’Académie, que je transcris -ici. - - _Extrait des registres de l’Académie Royale des Sciences, du 30 - avril 1738._ - - «L’Académie, ayant entendu la lecture d’un Mémoire de monsieur de - Vaucanson, contenant la description d’une statue de bois copiée sur - le Faune en marbre de Coysevox, qui joue de la flûte traversière, - sur laquelle elle exécute douze airs différents avec une précision - qui a mérité l’attention du public, a jugé que cette machine était - extrêmement ingénieuse; que l’auteur avait su employer des moyens - simples et nouveaux, tant pour donner aux doigts de cette figure - les mouvements nécessaires que pour modifier le vent qui entre dans - la flûte, en augmentant ou diminuant sa vitesse suivant les - différents tons, en variant la disposition des lèvres et faisant - mouvoir une soupape qui fait les fonctions de la langue; enfin, en - imitant par art tout ce que l’homme est obligé de faire, et qu’en - outre le Mémoire de monsieur de Vaucanson avait toute la clarté et - la précision dont cette matière est susceptible; ce qui prouve - l’intelligence de l’auteur et ses grandes connaissances dans les - différentes parties de la mécanique. En foi de quoi j’ai signé le - présent certificat. - -»A Paris, ce 3 mai 1738. - - -»FONTENELLE, - -»Secrétaire perpétuel de l’Académie Royale des Sciences.» - -Après ce rapport vient une lettre de Vaucanson, adressée à M. l’abbé D. -F., dans laquelle il lui annonce son intention de présenter au public, -le lundi de Pâques: - -1º Un joueur de flûte traversière. - -2º Un joueur de tambourin. - -3º Un canard artificiel. - -«Dans ce canard, dit le célèbre _automatiste_, je présente le mécanisme -des viscères destinés aux fonctions du boire, du manger et de la -digestion; le jeu de toutes les parties nécessaires à ces actions y est -exactement imité; il allonge son cou pour prendre du grain, il l’avale, -le digère et le rend par les voies ordinaires tout digéré; la matière -digérée dans l’estomac est conduite par des tuyaux, comme dans l’animal -par ses boyaux, jusqu’à l’anus, où il y a un sphincter qui en permet la -sortie. - -»Les personnes attentives comprendront la difficulté qu’il y a eu de -faire faire à mon automate tant de mouvements différents; comme -lorsqu’il s’élève sur ses pattes et qu’il porte son cou à droite et à -gauche. Elles verront également que cet animal boit, barbote avec son -bec, croasse comme le canard naturel, et qu’enfin il fait tout les -gestes que ferait un animal vivant.» - -Je fus d’autant plus émerveillé du contenu de ce Mémoire, que c’était le -premier renseignement sérieux que je recevais sur les automates. La -description du joueur de flûte me donna une haute idée du mécanicien qui -l’avait exécuté. Cependant, je dois avouer que d’un autre côté j’eus un -grand regret de n’y trouver qu’une exposition sommaire des combinaisons -mécaniques du canard artificiel. Combien j’eusse été heureux de -connaître les moyens à l’aide desquels la nourriture prise par l’animal -se transformait _en excréments par une imitation parfaite des opérations -de la nature!_ Je dus pour le moment me contenter d’admirer de confiance -l’œuvre du grand maître. - -Mais en 1844, le canard de Vaucanson lui-même[6] fut exposé à Paris dans -une salle du Palais-Royal. Je fus, comme on doit le penser, un des -premiers à le visiter, et je restai frappé d’admiration devant les -nombreuses et savantes combinaisons de ce chef-d’œuvre de mécanique. - -A quelque temps de là, une des ailes de l’automate s’étant détraquée, la -réparation m’en fut confiée et je fus initié au fameux mystère de la -digestion. A mon grand étonnement, je vis que l’illustre maître n’avait -pas dédaigné de recourir à un artifice que je n’aurais pas désavoué dans -un tour d’escamotage. La digestion, ce tour de force de son automate, la -digestion, si pompeusement annoncée dans le Mémoire, n’était qu’une -mystification, un véritable canard enfin. Décidément Vaucanson n’était -pas seulement mon maître en mécanique, je devais m’incliner aussi devant -son génie pour l’escamotage. - -Voici du reste, dans sa simplicité, l’explication de cette intéressante -fonction. - -On présentait à l’animal un vase, dans lequel était de la graine -baignant dans l’eau. Le mouvement que faisait le bec en barbotant, -divisait la nourriture et facilitait son introduction dans un tuyau -placé sous le bec inférieur du canard; l’eau et la graine, ainsi -aspirés, tombaient dans une boîte placée sous le ventre de l’automate, -laquelle boîte se vidait toutes les trois ou quatre séances. -L’évacuation était chose préparée à l’avance; une espèce de bouillie, -composée de mie de pain colorée de vert, était poussée par un corps de -pompe et soigneusement reçue sur un plateau en argent comme produit -d’une digestion artificielle. On se passait alors l’objet de main en -main en s’extasiant à sa vue, tandis que l’industrieux mystificateur -riait de la crédulité du public. - -Cet artifice, loin de modifier la haute opinion que j’avais conçue de -Vaucanson, m’inspira au contraire une double admiration pour son -_savoir_ et pour son _savoir-faire_. - -Le lecteur s’attend sans doute à ce que je lui donne une petite notice -biographique sur cet homme célèbre. C’est mon intention en effet. - -Jacques de Vaucanson naquit à Grenoble le 24 février 1809, d’une famille -noble; son goût pour la mécanique se déclara dès sa plus tendre enfance. - -Ce fut vers 1730, environ, que le flûteur des Tuileries lui suggéra -l’idée de construire sur ce modèle un automate jouant véritablement de -la flûte traversière; il consacra quatre années à composer ce -chef-d’œuvre. - -Le domestique de Vaucanson, dit l’histoire, était seul dans la -confidence des travaux de son maître. Aux premiers sons que rendit le -flûteur, le fidèle serviteur, qui se tenait caché dans un appartement -voisin, vint tomber aux pieds du mécanicien qui lui paraissait plus -qu’un homme, et tous deux s’embrassèrent en pleurant de joie. - -Le _canard_ et le _joueur de tambourin_ suivirent de près et furent -principalement exécutés en vue d’une spéculation sur la curiosité -publique. - -Vaucanson, quoique noble de naissance, ne dédaigna pas de présenter ses -automates à la foire de Saint-Germain et à Paris, où il fit de -fabuleuses recettes, tant fut grande l’admiration pour ses merveilleuses -machines. - -Il inventa aussi, dit-on, un métier sur lequel un âne exécutait une -étoffe à fleurs; il avait fait cette machine pour se venger des ouvriers -en soie de la ville de Lyon, qui l’avaient poursuivi à coups de pierre, -se plaignant qu’il cherchait à simplifier les métiers. - -On doit à Vaucanson une chaîne qui porte son nom, ainsi qu’une machine -pour en fabriquer les mailles toujours égales. - -On dit qu’il fit encore pour la _Cléopâtre_ de Marmontel, un aspic qui -s’élançait en sifflant sur le sein de l’actrice chargée du rôle -principal. A la première représentation de cette pièce, un plaisant, -plus émerveillé du sifflement de l’automate que de la beauté de la -tragédie, s’écria: _«Je suis de l’avis de l’aspic!»_ - -Il ne manquait à la gloire de Vaucanson que d’être célébré par Voltaire; -l’illustre poète fit sur lui les vers suivants: - - ..................................... - Le hardi Vaucanson, rival de Prométhée, - Semblait, de la nature imitant les ressorts, - Prendre le feu des cieux pour animer les corps. - -Cet illustre mécanicien conserva toute son activité jusqu’au dernier -moment de sa vie. Dangereusement malade, il s’occupait encore à faire -exécuter la machine à fabriquer sa chaîne sans fin. - ---Ne perdez pas une minute, disait-il à ses ouvriers, je crains de ne -pas vivre assez longtemps pour vous expliquer mon idée en entier. - -Huit jours après, le 21 novembre 1782, il rendait le dernier soupir à -l’âge de 73 ans. Mais avant de quitter ce monde, il avait eu la -consolation de voir fonctionner sa machine. - -Une bonne fortune n’arrive jamais sans une autre: Ce fut aussi dans -l’année 1844 que je vis chez un nommé Cronier, mécanicien à Belleville, -le fameux _joueur d’échecs_, dont les combinaisons ont fait pâlir les -savants de l’époque. Automate si merveilleux en effet, que pas un des -plus forts joueurs ne le put vaincre! Je ne l’ai jamais vu fonctionner. -Mais depuis, j’ai eu sur ce chef-d’œuvre des renseignements qui ne -manquent pas d’originalité et que je vais communiquer au lecteur. -J’espère lui causer la même surprise que celle dont j’ai été saisi -lorsque je les ai reçus. - -Il semblera peut-être étrange qu’à propos d’un automate, je sois obligé -de faire intervenir au début de ma narration un trait de la politique -européenne. Cependant, que le lecteur se rassure; il ne s’agit pas ici -d’une longue et savante dissertation sur l’équilibre des Etats; modeste -historien, je me contenterai de quelques mots pour faire entrer en scène -le héros de ce récit. - -L’histoire se passe en Russie. - -Le premier partage de la Pologne, en 1772, avait laissé bien des -ferments de discorde qui, plusieurs années après, excitaient encore de -nombreux soulèvements. - -Vers l’année 1776, une révolte d’une certaine gravité éclata dans un -régiment mi-partie russe, mi-partie polonais, qui tenait garnison dans -la ville forte de Riga. - -A la tête des rebelles, était un officier nommé Worouski, homme d’une -haute intelligence et d’une grande énergie. Sa taille était petite, mais -bien prise; ses traits accentués semblaient autant de cicatrices et -donnaient à sa mâle physionomie le caractère du brave que, dans son -pittoresque vocabulaire, le soldat français appelle le _troupier -racorni_. - -Cette insurrection prit des proportions telles, que les troupes envoyées -pour la réprimer furent obligées de se replier deux fois, après avoir -éprouvé des pertes considérables. Cependant des renforts arrivèrent de -Saint-Pétersbourg, et dans un combat livré en rase campagne, les -insurgés furent vaincus. Bon nombre périrent, le reste prit la fuite à -travers les marais, où les vainqueurs les poursuivirent avec ordre de ne -faire aucun quartier. - -Dans cette déroute, Worousky eut les deux cuisses fracassées par un coup -de feu, et il tomba sur le champ de bataille. Toutefois, il échappa au -massacre en se jetant dans un fossé recouvert d’une haie, qui le déroba -à la vue des soldats. - -La nuit venue, Worouski se traîna avec peine et put gagner la demeure -voisine d’un médecin nommé Osloff, connu pour sa bienfaisante humanité. - -Le docteur, touché de sa position, lui donna des soins et consentit à le -cacher chez lui. La blessure de Worouski était grave, et cependant le -brave docteur eut longtemps l’espoir de le guérir. Mais la gangrène -s’étant déclarée tout à coup, la position du blessé prit un caractère -tel, qu’il devint urgent, pour lui sauver la vie, de sacrifier la -moitié de son corps à l’autre. L’amputation des deux cuisses fut -pratiquée avec bonheur, et Worouski fut sauvé. - -Sur ces entrefaites, M. de Kempelen, illustre mécanicien viennois, vint -en Russie pour rendre visite à M. Osloff, avec lequel il était lié d’une -étroite amitié. - -Ce savant voyageait alors dans le but de se familiariser avec les -langues étrangères, dont l’étude devait plus tard lui faciliter son beau -travail sur le mécanisme de la parole, qu’il a si bien décrit dans son -ouvrage publié à Vienne en 1791. - -Dans chaque pays dont il désirait apprendre la langue, M. de Kempelen -faisait un court séjour, et grâce à son étonnante facilité et à son -intelligence extrême, il parvenait bientôt à la posséder. - -Cette visite fut d’autant plus agréable au docteur, que depuis quelque -temps il avait conçu des inquiétudes sur les conséquences de la bonne -action à laquelle il s’était laissé entraîner. Il craignait d’être -compromis si l’on venait à en avoir connaissance, et son embarras était -extrême, car, vivant seul avec une vieille gouvernante, il n’avait -personne dont il pût recevoir un bon conseil ou attendre aucun secours. - -L’arrivée de M. de Kempelen fut donc un événement heureux pour le -docteur, qui comptait sur l’imagination de son ami pour le sortir -d’embarras. - -M. de Kempelen fut d’abord effrayé de partager un tel secret: il savait -que la tête du proscrit avait été mise à prix, et que l’acte d’humanité -auquel il allait s’associer était un crime que les lois moscovites -punissaient avec rigueur. Mais quand il vit le corps mutilé de Worousky, -il se laissa aller à tout l’intérêt que ne pouvait manquer d’inspirer -une si grande infortune, et il chercha dans son esprit inventif les -moyens d’opérer la fuite de son protégé. - -Le docteur Osloff était passionné pour le jeu d’échecs, et, autant pour -satisfaire sa passion que pour apporter une distraction au malade, -pendant les longs jours de convalescence, il faisait de nombreuses -parties avec lui. Mais Worousky était d’une telle force à ce jeu, que -son hôte ne pouvait même égaliser la partie, malgré des concessions de -pièces considérables. M. de Kempelen s’unit au docteur pour lutter -contre un aussi habile stratégiste. Ce fut en vain: Worousky sortait -toujours vainqueur de la partie. Cette supériorité inspira à M. de -Kempelen l’idée du fameux automate joueur d’échecs. En un instant il en -eut arrêté le plan et, la tête enflammée par les idées qui s’y -pressaient en foule, il se mit immédiatement à l’œuvre. Chose -incroyable! ce chef-d’œuvre de mécanique, création merveilleuse dont -les combinaisons étonnèrent le monde entier, fut inventé, exécuté et -entièrement terminé dans l’espace de trois mois. - -M. de Kempelen voulut que le docteur eût seul les prémisses de son -œuvre: le 10 octobre 1796, il l’invita à faire une partie. - -L’automate représentait un Turc de grandeur naturelle, portant le -costume de sa nation, et assis derrière un coffre en forme de commode, -qui avait à peu près 1 mètre 20 centimètres de longueur sur 80 -centimètres de largeur. Sur le dessus du coffre et au centre, se -trouvait un échiquier. - -Avant de commencer la partie, le mécanicien ouvrit plusieurs portes -pratiquées dans la commode, et M. Osloff put voir dans l’intérieur une -grande quantité de rouages, leviers, cylindres, ressorts, cadrans, etc., -qui en garnissaient la plus grande partie. En même temps il ouvrit un -long tiroir contenant les échecs et un coussin sur lequel le Turc devait -appuyer le bras. Cet examen terminé, la robe de l’automate fut levée, et -l’on put également voir dans l’intérieur de son corps. - -Les portes ayant ensuite été fermées, M. de Kempelen fit quelques -arrangements dans sa machine, et remonta un des rouages avec une clé -qu’il introduisit dans une ouverture pratiquée au coffre. - -Alors le Turc, après un petit mouvement de tête en forme de salut, porta -la main sur une des pièces posées sur l’échiquier, la saisit du bout des -doigts, la porta sur une autre case, et posa ensuite son bras sur le -coussin près de lui. L’auteur avait annoncé que son automate ne parlant -pas, ferait avec la tête trois signes pour indiquer l’échec au Roi et -deux pour l’échec à la Reine. - -Le docteur riposta, et attendit patiemment que son adversaire, dont les -mouvements avaient toute la gravité du sultan qu’il représentait, jouât -une autre pièce. Quoique conduite avec lenteur au début, la partie n’en -fut pas moins promptement engagée. Bientôt même Osloff s’aperçut qu’il -avait affaire à un antagoniste redoutable, car malgré tous ses efforts -pour lutter contre la machine, son jeu se trouvait dans une position -désespérée. - -Il est vrai de dire que depuis quelques instants, le docteur était -devenu très distrait. Une idée semblait le préoccuper. Mais il hésitait -à communiquer ses réflexions à son ami, quand tout à coup la machine fit -trois signes de tête. Le Roi était mat. - ---Parbleu! s’écria le perdant avec une teinte d’impatience qui se -dissipa bien vite à la vue de la figure épanouie du mécanicien, si je -n’étais persuadé que Worousky est en ce moment dans son lit, je croirais -que je viens de jouer avec lui! Sa tête seule est capable de concevoir -un coup semblable à celui qui m’a fait perdre. Et puis, ajouta le -docteur en regardant fixement M. de Kempelen, pouvez-vous me dire -pourquoi votre automate joue de la main gauche[7], ainsi que le fait -Worousky? - -Le mécanicien viennois se mit à rire, et ne voulant pas prolonger cette -mystification, qui devait être le prélude de tant d’autres, il avoua à -son ami que c’était en effet avec Worouski qu’il venait de faire la -partie. - ---Mais, alors, où diable l’avez-vous placé? dit le docteur en regardant -autour de lui pour tâcher de découvrir son antagoniste. - -L’inventeur riait de tout son cœur. - ---Eh bien! vous ne me reconnaissez donc pas? s’écria le Turc, qui, -tendit au docteur la main gauche en signe de réconciliation, tandis que -M. de Kempelen levait la robe, et montrait le pauvre mutilé logé dans la -carcasse de l’automate. - -M. Osloff ne put garder plus longtemps son sérieux: le rire le gagna et -il fit chorus avec ses deux mystificateurs. Mais il s’arrêta le premier; -il lui manquait une explication. - ---Comment avez-vous fait, dit-il, pour escamoter Worouski et le rendre -invisible? - -M. de Kempelen expliqua alors de quelle façon il était parvenu à -dissimuler l’automate vivant, avant qu’il pût entrer dans le corps du -Turc. - ---Voyez, dit-il, en ouvrant le buffet; ces nombreux rouages, ces -leviers, ces poulies qui garnissent une partie du buffet ne sont que le -simulacre d’une machine organisée. Les châssis qui les supportent sont à -charnière, et en se repliant pour se mettre sur le côté, ils laissent -une place au joueur qui s’y trouvait blotti, pendant que vous examiniez -l’intérieur de l’automate. - -Cette première visite terminée, et dès que la robe a été baissée, -Worousky est subitement entré dans le corps du Turc que nous venions -d’examiner. Puis, tandis que je vous montrais le buffet et les rouages -qui le garnissent, il prenait son temps pour passer ses bras et ses -doigts dans ceux de la figure. Vous comprenez également qu’en raison de -la grosseur du cou, dissimulée par cette barbe et cette énorme -collerette, il a pu, en passant la tête dans ce masque, voir facilement -l’échiquier et conduire sa partie. Je dois ajouter que lorsque je fais -le simulacre de monter la machine, ce n’est que dans le but de couvrir -le bruit des mouvements de Worousky. - ---Ainsi, dit le docteur, qui tenait à prouver qu’il avait parfaitement -compris l’explication, quand j’examinais le buffet, mon diable de -Worousky se trouvait dans le corps du Turc; et quand on soulevait la -robe, il était passé dans le buffet. J’avoue franchement, ajouta M. -Osloff, que j’ai été dupe de cette ingénieuse combinaison, mais je m’en -console en pensant que plus fin que moi s’y serait trouvé pris. - -Les trois amis furent aussi émerveillés l’un que l’autre du résultat -obtenu dans cette séance privée, car cet instrument offrait un -merveilleux moyen d’évasion pour le pauvre proscrit, et lui assurait -pour toujours une existence à l’abri du besoin. - -Séance tenante, l’on convint de l’itinéraire à suivre pour gagner -promptement la frontière, et des précautions de sûreté à prendre pour le -voyage. Il fut également convenu que, pour n’éveiller aucun soupçon, on -donnerait des représentations dans toutes les villes qui se trouvaient -sur le passage, en commençant par Toula, Kalouga, Smolensk, etc. - -Un mois après, Worousky, entièrement rétabli, donnait devant un nombreux -public une première preuve de son étonnante habileté. - -L’affiche, écrite en langue russe, était conçue en ces termes: - - _Toula, 6 novembre 1777_, - - DANS LA SALLE DES CONCERTS, - - EXPOSITION D’UN AUTOMATE JOUEUR D’ÉCHECS, - - INVENTÉ ET EXÉCUTÉ PAR M. DE KEMPELEN. - -NOTA.--_Les combinaisons mécaniques de cette pièce sont si -merveilleuses, que l’inventeur n’hésite pas à porter un défi aux plus -forts joueurs de cette ville_.[8] - -On doit penser si cette annonce excita la curiosité des habitants de -Toula: non-seulement des joueurs se firent inscrire à l’envi, mais de -forts paris furent engagés pour et contre les antagonistes. - -Worousky sortit vainqueur de cette lutte, et encouragé par son succès, -il engagea le lendemain M. de Kempelen à proposer une partie contre les -plus forts joueurs réunis. - -Je n’ai pas besoin de dire que ce second défi fut accepté avec plus -d’empressement encore que le premier, et que la ville entière vint de -nouveau faire galerie autour de cet intéressant tournoi. - -Cette fois, le succès resta quelque temps incertain, et M. de Kempelen -commençait à craindre de voir la réputation de son automate compromise, -quand un coup inattendu, un coup de maître, décida en faveur de -Worousky. La salle entière, y compris les perdants, célébrèrent par des -bravos une aussi glorieuse victoire. Les journaux remplirent leurs -colonnes de louanges et de félicitations à l’adresse de l’automate et de -son inventeur, et complétèrent par leur publicité une vogue si justement -méritée. - -M. de Kempelen et son compagnon, rassurés désormais par l’éclat de leur -début, prirent congé du bon docteur. Après lui avoir laissé un généreux -souvenir de son amicale hospitalité, ils se dirigèrent vers la -frontière. - -La prudence exigeait que, même en voyageant, Worousky fût caché aux yeux -de tous: aussi fut-il littéralement emballé. Sous le prétexte d’une -grande susceptibilité dans les rouages de l’automate, la caisse énorme -qui le contenait était transportée avec les plus grandes précautions. -Mais ces soins n’avaient d’autre but que de protéger l’habile joueur -d’échecs qui s’y trouvait enfermé. Des ouvertures respiratoires -laissaient circuler l’air dans cette singulière chaise de poste. - -Worousky prenait son mal en patience, dans l’espoir de se voir bientôt -hors des atteintes de la police moscovite et d’arriver sain et sauf au -terme de ce pénible voyage. Ces fatigues, il est vrai, étaient -compensées par les énormes recettes que les deux amis encaissaient sur -leur chemin. - -Tout en se dirigeant vers la frontière de Prusse, nos voyageurs étaient -arrivés à Vitebsk, lorsqu’un matin Worousky vit entrer brusquement M. de -Kempelen dans la chambre où il demeurait constamment séquestré. - ---Un affreux malheur nous menace, s’écria le mécanicien d’un air -consterné, en montrant une lettre datée de Saint-Pétersbourg. Dieu sait -si nous parviendrons à le conjurer! L’impératrice Catherine II ayant -appris par les journaux le merveilleux talent de l’automate, joueur -d’échecs, désire faire une partie avec lui et m’engage à le transporter -immédiatement à son palais. Il s’agit maintenant de nous concerter pour -trouver un moyen de nous soustraire à ce dangereux honneur. - -Au grand étonnement de M. de Kempelen, Worousky reçut cette nouvelle -sans aucun effroi, et il sembla même en éprouver une joie extrême. - ---Eluder une pareille visite! gardons-nous-en bien, dit-il; les désirs -de la Czarine sont des ordres qu’on ne peut enfreindre sans danger; nous -n’avons donc d’autre parti à suivre que de nous rendre au plus vite à sa -demande. Votre empressement aura le double avantage de la disposer -favorablement, et de détourner les soupçons qui pourraient naître sur -votre merveilleux automate. D’ailleurs, ajouta l’intrépide soldat, avec -une certaine fierté, j’avoue que je ne suis pas fâché de me trouver en -face de la grande Catherine, et de lui montrer que la tête dont elle -fait assez peu de cas pour la mettre au misérable prix de quelques -roubles, est de force à lutter avec la sienne et peut même, en certains -cas, la surpasser en intelligence. - ---Insensé que vous êtes! s’écria M. de Kempelen, effrayé de l’exaltation -du fougueux proscrit, pensez donc que nous pouvons être découverts, et -qu’il y va de la vie pour vous, et pour moi d’un exil en Sibérie. - ---C’est impossible, reprit tranquillement Worousky. Votre ingénieuse -machine a déjà trompé tant de gens et des plus habiles, que bientôt, -j’en ai la conviction, nous aurons une dupe de plus, mais cette fois une -dupe dont la défaite sera bien glorieuse pour nous. Et quel beau -souvenir, quel honneur pour tous les deux, mon ami, lorsqu’un jour nous -pourrons dire que l’impératrice Catherine II, la fière Czarine, que ses -courtisans proclament la tête la plus intelligente de son vaste empire, -fut abusée par votre génie et vaincue par moi! - -M. de Kempelen, quoique ne partageant pas l’enthousiasme de Worousky, -fut forcé de céder devant ce caractère, dont il avait eu maintes fois -déjà l’occasion d’apprécier l’inflexibilité. D’ailleurs, le soldat avait -tant d’autres qualités, et pardessus tout possédait une habileté si -surprenante aux échecs, que le mécanicien viennois jugea prudent de lui -faire des concessions, dans l’intérêt de sa propre renommée. - -On partit donc sans différer, car le voyage devait être long et -difficile par suite des précautions infinies qu’exigeait le transport de -la caisse où se trouvait Worousky. En route, M. de Kempelen ne quitta -pas un instant son compagnon de voyage, et fit tout ce qui dépendait de -lui pour adoucir la rigueur d’une aussi pénible locomotion. - -Après de longues journées de fatigue, on arriva enfin au terme du -voyage. Mais quelque promptitude qu’eussent mise les voyageurs, la -Czarine, en abordant M. de Kempelen, sembla lui témoigner une certaine -humeur. - ---Les routes sont-elles donc si mauvaises, Monsieur, lui dit-elle, qu’il -faille quinze jours pour venir de Vitebsk à Saint-Pétersbourg? - ---Que Votre Majesté veuille bien me permettre, répondit le rusé -mécanicien, de lui faire un aveu qui me servira d’excuse. - ---Faites, répondit Catherine, pourvu que ce ne soit pas l’aveu de -l’incapacité de votre _merveilleuse_ machine. - ---Au contraire, je viens avouer à Votre Majesté qu’en raison de sa force -au jeu d’échecs, j’ai voulu lui présenter un adversaire digne d’elle. -J’ai donc dû, avant de partir, ajouter à mon automate des combinaisons -indispensables pour une partie aussi solennelle. - ---Ah! ah! fit en souriant l’Impératrice, déridée par cette flatteuse -explication. Et en raison de ces nouvelles combinaisons, vous avez -l’espoir de me faire battre par votre automate. - ---Je serais bien étonné qu’il en fût autrement, répondit -respectueusement M. de Kempelen. - ---C’est ce que nous verrons, Monsieur, répliqua l’Impératrice en agitant -la tête d’un air de doute et d’ironie. Mais, ajouta-t-elle sur le même -ton, quand me mettez-vous en présence de mon terrible adversaire? - ---Quand il plaira à Votre Majesté. - ---S’il en est ainsi, je suis tellement impatiente de mesurer mes forces -avec le vainqueur des plus habiles joueurs de mon empire, que, ce soir -même, je le recevrai dans ma bibliothèque. Installez-y votre machine; à -huit heures je me rendrai près de vous. Soyez exact. - -M. de Kempelen prit congé de Catherine et courut faire ses préparatifs -pour la soirée. Worousky se faisait un jeu de la séance et ne pensait -qu’au bonheur qu’il aurait à mystifier la Czarine. Mais si M. de -Kempelen était résolu, lui aussi, à tenter l’aventure, il voulait -prendre néanmoins toutes les précautions possibles, afin que son secret -ne pût être pénétré, et qu’une voie de salut lui restât, même en cas de -danger. A tout hasard, il fit transporter au palais impérial l’automate, -dans la caisse même où il le plaçait dans ses voyages. - -Huit heures sonnaient comme l’Impératrice, escortée d’une suite -nombreuse, entrait dans la bibliothèque et se plaçait près de -l’échiquier. - -J’ai omis de dire que M. de Kempelen ne permettait jamais qu’on passât -derrière l’automate, et qu’il ne consentait à commencer la partie que -lorsque tous les spectateurs étaient rangés en face de sa machine. - -La cour se plaça derrière l’Impératrice, et de tous côtés il n’y eut -qu’une seule voix pour prédire la défaite de l’automate. - -Sur l’invitation du mécanicien, on visita le buffet et le corps du Turc, -et quand on se fut bien convaincu qu’il ne contenait rien autre chose -que les rouages dont nous avons précédemment parlé, on se mit en mesure -d’engager la partie. - -Favorisée par le sort, Catherine profita de l’avantage de jouer le -premier pion; l’automate riposta, et la partie se continua au milieu du -plus religieux silence. Les pièces manœuvrèrent d’abord sans que rien -se décidât. Cependant on ne tarda pas à voir, aux sourcils froncés de la -Czarine, que l’automate se montrait peu galant envers elle, et qu’il -était digne après tout de la réputation qu’on lui avait faite. Un -cavalier et un fou lui furent enlevés coup sur coup par l’habile -musulman. Dès lors la partie prenait une tournure défavorable pour la -noble joueuse, quand tout à coup le Turc quittant son impassible -gravité, frappa violemment de la main sur son coussin, et remit à sa -place une pièce avancée par son adversaire. - -[Illustration: L’AUTOMATE JOUEUR D’ÉCHECS.] - -Catherine II venait de tricher. Etait-ce pour éprouver l’intelligence de -l’automate ou pour toute autre cause? Nous ne saurions le dire. -Néanmoins, la fière impératrice ne voulant point avouer cette faiblesse, -replaça la pièce à l’endroit où elle l’avait frauduleusement avancée et -regarda l’automate d’un air d’impérieuse autorité. - -Le résultat ne se fit pas attendre: le Turc, d’un coup de main, renversa -vivement toutes les pièces sur l’échiquier, et aussitôt le bruit d’un -rouage, qui marchait constamment pendant la partie, cessa de se faire -entendre. La machine s’arrêta, comme si elle était subitement détraquée. - -Pâle et tremblant, M. de Kempelen, reconnaissant là le fougueux -caractère de Worousky, attendit avec effroi l’issue de ce conflit entre -le proscrit et sa souveraine. - ---Ah! ah! monsieur l’automate, vous avez des manières un peu brusques, -dit avec gaîté l’impératrice, qui n’était pas fâchée de voir ainsi se -terminer une partie dans laquelle elle avait peu de chances de succès. -Oh! vous êtes fort, j’en conviens; mais vous avez craint de perdre la -partie, et par prudence vous avez brouillé le jeu. Allons, je suis -maintenant édifiée sur votre savoir et surtout sur votre caractère -nerveux. - -M. de Kempelen commença à respirer, et reprenant courage, il voulut -tâcher de détruire tout à fait la fâcheuse impression produite par le -manque de respect de sa machine, faute dont naturellement il endossait -toute la responsabilité. - ---Que votre Majesté, dit-il humblement, me permette de lui donner une -explication sur ce qui vient de se passer. - ---Pas du tout, monsieur de Kempelen, interrompit joyeusement la Czarine, -pas du tout; je trouve au contraire cela très amusant, et je vous dirai -même que votre automate me plaît tellement que je veux en faire -l’acquisition. J’aurai ainsi toujours près de moi un joueur un peu vif -peut-être, mais assez habile pour me tenir tête. Laissez-le donc dans -cet appartement et venez me voir demain matin pour conclure le marché. - -A ces mots et sans attendre la réponse de M. de Kempelen, l’Impératrice -quitta la salle. - -En témoignant le désir que l’automate restât au palais jusqu’au -lendemain, Catherine voulait-elle commettre une indiscrétion? Tout porte -à le croire. Heureusement l’habile mécanicien sut déjouer cette -curiosité féminine en faisant passer Worousky dans la caisse qu’il avait -fait apporter à tout hasard, comme nous l’avons dit. - -L’automate resta dans la bibliothèque, mais Worousky n’y était plus. - -Le lendemain, Catherine renouvela à M. de Kempelen la proposition -d’acheter son joueur d’échecs. Ce dernier lui fit comprendre que sa -présence étant nécessaire pour les fonctions de cette machine, il lui -était impossible de la vendre. - -L’Impératrice se rendit à cette bonne raison et, tout en félicitant le -mécanicien sur son œuvre, elle lui remit un témoignage de sa -libéralité. - -Trois mois après, l’automate était en Angleterre sous la direction d’un -M. Anthon, auquel M. de Kempelen l’avait cédé. Worousky continua-t-il à -faire partie de la machine? Je l’ignore, mais on doit le supposer, en -raison de l’immense succès qu’eut à cette époque le joueur d’échecs, -dont tous les journaux firent mention. - -M. Anthon parcourut l’Europe entière, suivi toujours des mêmes succès, -mais à sa mort, le célèbre automate fut acheté par le mécanicien -Maëlzel, qui l’embarqua pour New-York. C’est sans doute alors que -Worousky prit congé de son Turc hospitalier, car l’automate fut loin -d’avoir en Amérique le même succès que sur notre continent. Après avoir -promené pendant quelque temps son trompette mécanique et le joueur -d’échecs, Maëlzel reprit le chemin de la France, qu’il ne devait plus -revoir; il mourut dans la traversée d’une indigestion[9]. - -Les héritiers de Maëlzel vendirent ses instruments, et c’est d’eux que -Cronier tenait sa précieuse relique. - -Mon heureuse étoile vint encore me fournir une des plus belles occasions -d’étude que je pusse désirer. - -Un Prussien, nommé Koppen, montra à Paris, vers 1829, un instrument -portant le nom de _Componium_. C’était un véritable orchestre mécanique, -jouant des ouvertures d’opéras avec un ensemble et une précision fort -remarquables. - -Le nom de Componium venait de ce que, à l’aide de combinaisons vraiment -merveilleuses, l’instrument improvisait de charmantes variations sans -jamais se répéter, quel que fût le nombre de fois qu’on le fit jouer de -suite. On prétendait qu’il était aussi difficile d’entendre deux fois la -même variation que de voir deux mêmes quaternes se succéder à la -loterie. Il y avait pour ces deux faits les mêmes chances fournies par -le hasard. - -Le Componium obtint le plus brillant succès, mais il finit par épuiser -la curiosité des amateurs d’harmonie, et dut songer à la retraite, après -avoir produit à son propriétaire la somme fabuleuse de cent mille francs -de bénéfices nets, dans une année. - -Ce chiffre, exact ou non, fut adroitement publié, et quelque temps -après, l’instrument fut mis en vente. - -Un spéculateur nommé D..., séduit par l’espérance de voir se renouveler -pour lui en pays étranger des recettes aussi magnifiques, acheta -l’instrument et le transporta en Angleterre. - -Malheureusement pour D..., au moment où cette _poule aux œufs d’or_ -arrivait à Londres, Georges IV venait de rendre le dernier soupir. - -La cour et l’aristocratie, seuls mélomanes dans ce pays de commerce et -d’industrie, et sur qui D.... comptait pour l’exploitation de cette -œuvre d’art, prirent le deuil et, selon l’usage anglais, se -cloîtrèrent pendant quelques mois. Le spectacle se trouva sans -spectateurs. - -Pour éviter des frais inutiles, D.... jugea prudent de renoncer à une -entreprise commencée sous de si malheureux auspices, et il se décida à -revenir à Paris. Le Componium fut, en conséquence, démonté pièce à -pièce, mis dans des caisses et ramené en France. - -D.... espérait faire rentrer son instrument en franchise de droits. -Mais lors de sa sortie de France, il avait oublié de remplir certaines -formalités indispensables pour obtenir ce bénéfice; la douane l’arrêta, -et il fut obligé d’en référer au ministre du commerce. En attendant la -décision ministérielle, les caisses furent déposées dans les magasins -humides de l’entrepôt. Ce ne fut guère qu’au bout d’un an, et après des -formalités et des difficultés sans nombre, que l’instrument rentra dans -Paris. - -Ce fait peut donner une idée de l’état de désordre, de dépècement et -d’avarie où se trouva alors le Componium. - -Découragé par l’insuccès de son voyage en Angleterre, D.... résolut de -se défaire de son _improvisateur mécanique_; mais auparavant, il se mit -à la recherche d’un mécanicien qui pût entreprendre de le remettre en -état. J’ai oublié de dire que lors de la vente du Componium, M. Koppen -avait livré avec la machine un ouvrier allemand très habile, qui était -pour ainsi dire le cornac du gigantesque instrument. Celui-ci se -trouvant les bras croisés pendant les interminables formalités de la -douane française, n’avait imaginé rien de mieux que de retourner dans sa -patrie. - -La réparation du Componium était un travail de longue haleine, un -travail de recherches et de patience, car les combinaisons de cette -machine ayant toujours été tenues secrètes, personne ne pouvait fournir -le moindre renseignement. D..... lui même, n’ayant aucune notion de -mécanique, ne pouvait être en cela d’aucun secours; il fallait que -l’ouvrier ne s’inspirât que de ses propres idées. - -J’entendis parler de cette affaire, et poussé par une opinion peut-être -un peu trop avantageuse de moi-même, ou plutôt ébloui par la gloire d’un -aussi beau travail, je me présentai pour entreprendre cette immense -réparation. - -On me rit au nez: l’aveu est humiliant, mais c’est le mot propre. Il -faut dire aussi que ce n’était pas tout à fait sans motif, car je -n’étais alors connu que par des travaux trop peu importants pour mériter -une grande confiance. On craignait que, loin de remettre l’instrument en -état, je ne lui causasse de plus grands dommages en voulant le réparer. - -Cependant, comme D.... ne trouvait pas mieux, et que je faisais la -proposition de déposer une caution pour le cas où je viendrais à -commettre quelque dégât, il finit par céder à mes instances. - -On trouvera sans doute que j’étais réellement un ouvrier bien conciliant -et surtout bien consciencieux. Au fond, j’agissais dans mon intérêt, car -cette entreprise, en me fournissant de longs et intéressants sujets -d’étude, devait être pour moi un cours complet de mécanique. - -Dès que mes propositions eurent été acceptées, on m’apporta dans une -vaste chambre qui me servait de cabinet de travail, toutes les caisses -contenant les pièces du Componium, et on les vida pêle-mêle sur des -draps de lit étendus à cet effet sur le carreau. - -Une fois seul, et lorsque je vis ce monceau de ferraille, ces myriades -de pièces dont j’ignorais les fonctions, cette forêt d’instruments de -toutes formes et de toutes grandeurs, tels que cors d’harmonie, -trompettes, hautbois, flûtes, clarinettes, bassons, tuyaux d’orgue, -grosse caisse, tambour, triangle, cymbales, tam-tam, et tant d’autres -échelonnés par grandeur sur tous les tons de l’échelle chromatique, je -fus tellement effrayé de la difficulté de ma tâche, que je restai pour -ainsi dire anéanti pendant quelques heures. - -Pour faire mieux comprendre ma folle présomption, à laquelle ma passion -pour la mécanique et mon amour du merveilleux pouvaient seuls servir -d’excuse, je dois dire que je n’avais jamais vu fonctionner le -Componium; tout était donc pour moi de l’inconnu. Ajoutons à cela que le -plus grand nombre des pièces étaient couvertes de rouille et de -vert-de-gris. - -Assis au milieu de cet immense Capharnaüm, et la tête appuyée dans mes -mains, je me fis cent fois cette simple question: Par où vais-je -commencer? Et le découragement s’emparant de moi glaçait mon esprit et -paralysait mon imagination. - -Un matin pourtant, me sentant tout dispos et subissant l’influence de -cet axiome d’Hippocrate: _Mens sana in corpore sano_, je m’indignai tout -à coup de ma longue inertie et me jetai, tête baissée, dans cet immense -travail. - -Si je devais n’avoir pour lecteurs que des mécaniciens, comme je leur -décrirais, à l’aide de fidèles souvenirs, mes tâtonnements, mes essais, -mes études! Avec quel plaisir je leur expliquerais les savantes et -ingénieuses combinaisons qui naquirent successivement de ce chaos! - -Mais il me semble voir déjà quelques lecteurs ou lectrices prêts à -tourner la page pour chercher la conclusion d’un chapitre qui menace de -tourner au sérieux. Cette pensée m’arrête, et je me contenterai de dire -que, pendant une année entière, je procédai du connu à l’inconnu pour la -solution de cet inextricable problème, et qu’un jour enfin j’eus le -bonheur de voir mes travaux couronnés du plus heureux succès: le -Componium, nouveau phénix, était ressuscité de ses cendres. - -Cette réussite, inattendue de tous, me valut les plus grands éloges, et -D.... se mit à ma discrétion pour le salaire qu’il me plairait de -réclamer. Mais quelque sollicitation qu’il me fît, me trouvant satisfait -d’un aussi glorieux résultat, je ne voulus rien recevoir au-delà de mes -déboursés. Et cependant, si élevée qu’eût été la gratification, elle -n’eût pu me dédommager de ce que me coûta plus tard cette tâche -au-dessus de mes forces! - - - - -CHAPITRE X. - -LES SUPPUTATIONS D’UN INVENTEUR.--CENT MILLE FRANCS PAR AN POUR UNE -ÉCRITOIRE.--DÉCEPTION.--MES NOUVEAUX AUTOMATES.--LE PREMIER PHYSICIEN DE -FRANCE; DÉCADENCE.--LE CHORISTE PHILOSOPHE.--BOSCO.--LE JEU DES -GOBELETS.--UNE EXÉCUTION CAPITALE.--RÉSURRECTION DES SUPPLICIÉS.--ERREUR -DE TÊTE.--LE SERIN RÉCOMPENSÉ.--UNE ADMIRATION _rentrée_.--MES REVERS DE -FORTUNE.--UN MÉCANICIEN CUISINIER. - - -Les veilles, les insomnies, et pardessus tout l’agitation fébrile -résultant de toutes les émotions d’un travail aussi ardu que pénible -avaient miné ma santé. Une fièvre cérébrale s’ensuivit, et si je parvins -à en réchapper, ce ne fut que pour mener pendant cinq ans une existence -maladive, qui m’ôta toute mon énergie. Mon intelligence était comme -éteinte. Chez moi plus de passion, plus d’amour, plus d’intérêt même -pour des arts que j’avais tant aimés; l’escamotage et la mécanique -n’existaient plus dans mon imagination qu’à l’état de souvenirs. - -Mais cette maladie qui avait bravé pendant si longtemps la science des -maîtres de la Faculté, ne put résister à l’air vivifiant de la campagne, -où je me retirai pendant six mois, et lorsque je revins à Paris, j’étais -complètement régénéré. Avec quel bonheur je revis mes chers outils! -avec quelle ardeur aussi je repris mon travail si longtemps délaissé! -Car j’avais à regagner et le temps perdu et les dépenses énormes qu’un -traitement si long m’avait occasionnées. - -Mon modeste avoir se trouvait pour le moment sensiblement diminué, mais -j’étais à cet endroit d’une philosophie à toute épreuve. Mes futures -représentations ne devaient-elles pas combler toutes ces pertes et -m’assurer une fortune honnête? J’escomptais ainsi un avenir incertain; -mais n’est-ce pas le fait de tous ceux qui cherchent à inventer d’aimer -à transformer leurs projets en lingots d’or? - -Peut-être aussi subissais-je, sans le savoir, l’influence d’un de mes -amis, grand faiseur d’inventions, que ses déceptions et ses mécomptes ne -purent jamais empêcher de former des projets nouveaux. Notre manière de -supporter l’avenir avait une grande analogie. Cependant je dois lui -rendre justice: quelque élevées que fussent mes appréciations, il était -dans ce genre de calcul d’une force à laquelle je ne pouvais atteindre. -On en jugera par un exemple. - -Un jour, cet ami arrive chez moi, et me montrant un encrier de son -invention, lequel réunissait le double mérite d’être inversable et de -conserver l’encre à un niveau toujours égal: - ---Pour le coup, mon cher, me dit-il, voici une invention qui va faire -une révolution dans le monde des écrivains, et qui me permettra de me -promener la canne à la main, avec une centaine de mille livres de -rentes, au bas mot, entends-tu bien! Au reste tu vas en juger, si tu -suis bien mon calcul. - -Tu sais qu’il y a trente-six millions d’habitants en France? - -Je fis un signe de tête en forme d’adhésion. - ---Partant de là, je ne crois pas me tromper, si sur ce nombre j’estime -qu’il doit y en avoir au moins la moitié qui sait écrire. Hein?... -tiens, mettons le tiers, ou pour être plus sûrs encore, ne prenons que -le compte rond, soit dix millions. - ---Maintenant, j’espère qu’on ne me taxera pas d’exagération si, sur ces -dix millions d’écrivains, j’en prends un dixième, soit un million, pour -nombrer ceux qui sont à la recherche de ce qui peut leur être utile. - -Et mon ami s’arrêta en me regardant d’un ton qui semblait dire: Comme je -suis raisonnable dans mes appréciations! - ---Nous avons donc en France un million d’hommes capables d’apprécier -l’avantage de mon encrier. Or, sur ce nombre, combien vas-tu m’en -accorder qui, dès la première année, pourront avoir connaissance de ma -découverte et qui, la connaissant, en feront l’acquisition? - ---Ma foi, répondis-je, je t’avoue que je suis très embarrassé pour te -donner un chiffre exact. - ---Eh mon Dieu! qui est-ce qui te parle de chiffre exact? Je ne te -demande qu’une approximation, et encore je la désire la plus basse -possible, afin que je n’aie pas de déception. - ---Dame! fis-je en continuant les supputions décimales de mon ami, -mettons un dixième. - ---Tu vois, c’est toi-même qui l’as dit, un dixième! autrement dit, cent -mille. Mais, continua l’inventeur, enchanté de m’avoir fait participer à -ses brillants calculs, sais-tu bien ce que me rapportera dès la première -année, la vente de ces cent mille écritoires? - ---Non, je ne m’en doute pas. - ---Je vais te l’apprendre; écoute bien. Sur ces cent mille écritoires -vendues, je me suis réservé un franc de bénéfice par chaque pièce; il en -résulte donc pour moi un bénéfice de.....? - ---Cent mille francs, parbleu. - ---Tu vois, ce n’est pas plus difficile que cela à compter. Oui, cent -mille francs, ni plus ni moins. Tu dois comprendre aussi que les autres -neuf cent mille écrivains que nous avons laissés de côté, finiront par -connaître mon encrier; ils en achèteront à leur tour. Puis les autres -neuf millions que nous avons négligés, que feront-ils, je te le -demande?... Et note bien ceci, je ne t’ai parlé que de la France, qui -est un point sur le globe. Quand l’étranger en aura connaissance, quand -les Anglais et leurs colonies surtout en demanderont; vois-tu, mais, -c’est incalculable!... - -Mon ami essuya son front, qui s’était couvert de sueur dans la chaleur -de son exposition, et il finit en me disant encore: Rappelle-toi bien -que nous avons mis tout au plus bas dans notre estimation. - -Malheureusement le calcul de mon ami péchait par la base. Son encrier, -d’un prix beaucoup trop élevé, ne fut point acheté, et l’inventeur finit -par mettre cette mine d’or au chapitre de ses déceptions déjà si -nombreuses. - - * * * * * - -Moi aussi, je l’avoue, je basais mes calculs sur les chiffres de -population ou du moins sur le nombre approximatif des visiteurs de la -capitale, et toujours avec mes supputations, même les plus raisonnables, -j’arrivais encore à un résultat fort satisfaisant. Mais je ne regrette -pas de m’être abandonné souvent à ces fantaisies de mon imagination. Si -elles m’ont fait éprouver plus d’un mécompte dans ma vie, elles -servaient à entretenir quelque énergie dans mon esprit et à me rendre -capable de lutter contre les difficultés sans nombre que je rencontrais -dans l’exécution de mes automates. D’ailleurs, qui n’a pas fait, au -moins une fois dans sa vie, les supputations dorées de mon ami, le -marchand d’écritoires? - -J’ai déjà parlé plusieurs fois d’automates que je confectionnais; il -serait temps, je pense, de dire quelle était la nature de ces pièces -destinées à figurer dans mes représentations. - -C’était d’abord un petit pâtissier sortant à commandement d’une élégante -boutique et venant apporter, selon le goût des spectateurs, des gâteaux -chauds et des rafraîchissements de toute espèce. On voyait sur le côté -de l’établissement des aides-pâtissiers pilant, roulant la pâte et la -mettant au four. - -Une autre pièce représentait deux clowns, Auriol et Debureau. Ce dernier -tenait à la force des bras une chaise, sur laquelle son joyeux camarade -faisait des gambades, des évolutions et des tours de force, ceux de -l’artiste du cirque des Champs-Élysées. Après ces exercices, mon Auriol -fumait une pipe et finissait la séance en accompagnant sur un petit -flageolet un air que lui jouait l’orchestre. - -C’était ensuite un oranger mystérieux sur lequel naissaient des fleurs -et des fruits, à la demande des dames. Pour terminer la scène, un -mouchoir emprunté était envoyé à distance dans une orange laissée à -dessein sur l’arbre. Celle-ci s’ouvrait, laissait voir le mouchoir, -tandis que deux papillons venaient en prendre les coins et le -développaient aux yeux des spectateurs. - -J’avais encore un cadran en cristal transparent, marquant l’heure au gré -des spectateurs, et sonnant sur un timbre également en cristal le nombre -de coups indiqué. - - * * * * * - -Au moment où j’étais le plus absorbé par ces travaux, je fis une -rencontre qui me fut des plus agréables. - -Passant un jour sur les boulevards, fort préoccupé, selon mon habitude, -je m’entends appeler. - -Je me retourne et me sens presser la main par un homme fort élégamment -vêtu. - ---Antonio! m’écriai-je en l’embrassant; que je suis aise de vous voir! -Mais comment êtes-vous ici? Que faites-vous? et Torrini?.... - -Antonio m’interrompit: - ---Je vous conterai tout cela, me dit-il, venez chez moi, nous y serons -plus à notre aise; je demeure à quelques pas d’ici. - -En effet, au bout de deux minutes, nous arrivions rue de Lancry, devant -une maison de fort belle apparence. - ---Montons, me dit Antonio, je demeure au deuxième. - -Un domestique vint nous ouvrir. - ---Madame est-elle à la maison? dit Antonio. - ---Non, Monsieur, mais Madame m’a chargé de vous dire qu’elle ne -tarderait pas à rentrer. - -Une fois qu’il m’eut introduit dans un salon, Antonio me fit asseoir -près de lui sur un canapé. - ---Voyons maintenant, mon ami, me dit-il, causons, car nous devons avoir -bien des choses à nous dire. - ---Oui, causons; je vous avoue que ma curiosité est bien vivement -excitée. Je ne sais, en vérité, si je rêve. - ---Je vais vous ramener à la réalité, reprit Antonio, en vous racontant -ce qui m’est arrivé depuis que nous nous sommes quittés. Commençons, -ajouta-t-il tristement, par donner un souvenir à Torrini. - -Je fis un mouvement de douloureuse surprise. - ---Que me dites-vous là, Antonio, est-ce que notre ami?... - ---Hélas, oui, ce n’est que trop vrai. Ce fut au moment où nous avions -tout lieu d’espérer un sort plus heureux, que la mort l’a frappé. - -En vous quittant, vous le savez, l’intention de Torrini était de se -rendre au plus vite en Italie. Revenu à des idées plus saines, le comte -de Grisy avait hâte de reprendre son nom et de se retrouver sur les -théâtres, témoins de ses succès et de sa gloire; il espérait s’y -régénérer et redevenir le brillant magicien d’autrefois. Dieu en a -décidé autrement. Comme nous allions quitter Lyon, où il avait donné des -représentations assez bien suivies, il fut subitement atteint d’une -fièvre typhoïde qui l’emporta en quelques jours. - -Je fus son exécuteur testamentaire. Après avoir rendu les derniers -devoirs à l’homme auquel j’avais voué ma vie, je m’occupai de la -liquidation de sa petite fortune. Je vendis les chevaux, la voiture et -quelques accessoires de voyage qui m’étaient inutiles, et je gardai les -instruments, avec l’intention d’en faire usage. Je n’avais aucune -profession; je crus ne pouvoir mieux faire que d’embrasser une carrière -dont le chemin m’était tout tracé, et j’espérais que mon nom, auquel mon -beau-frère avait donné en France une certaine célébrité, aiderait à mes -succès. - -J’étais bien prétentieux, sans doute, de prendre la place d’un tel -maître, mais à défaut de talent je comptais me tirer d’affaire avec de -l’aplomb. - -Je m’appelai donc Il signor Torrini, et à ce nom j’ajoutai, à l’exemple -de mes confrères, le titre de _Premier physicien de France_. Chacun de -nous est toujours le premier et le plus habile du pays où il se trouve, -quand il veut bien ne pas se donner pour le plus fort du monde entier. -L’escamotage est une profession où, vous le savez, on ne pèche pas par -excès de modestie; et l’habitude de produire des illusions facilite -cette émission de fausse monnaie, que le public, il est vrai, se réserve -ensuite d’apprécier et de classer selon sa juste valeur. - -C’est ce qu’il fit pour moi, car malgré mes pompeuses affiches, j’avoue -franchement qu’il ne me fit pas l’honneur de me reconnaître la célébrité -que je m’attribuais. Loin de là; mes représentations furent si peu -suivies, que leur produit suffisait à peine à me faire vivre. - -Néanmoins, j’allais de ville en ville, donnant mes représentations et me -nourrissant plus souvent d’espérance que de réalité. Mais il vint un -moment où cet aliment peu substantiel ne pouvant plus suffire à mon -estomac, je me vis contraint de m’arrêter. J’étais à bout de ressources; -je ne possédais plus rien que mes instruments; mon vestiaire était -réduit à sa plus simple expression et menaçait de me quitter d’un moment -à l’autre; il n’y avait pas à balancer. Je pris le parti de vendre mes -instruments et, muni de la modique somme que j’en avais retirée, je me -rendis à Paris, dernier refuge des talents incompris et des positions -désespérées. - -Malgré mon insuccès, je n’avais rien perdu de ce fond de philosophie que -vous me connaissez, et j’étais sinon très heureux, du moins plein -d’espoir dans l’avenir. Oui, mon ami, oui, j’avais alors le -pressentiment de la brillante position que le sort m’a faite et vers -laquelle il m’a conduit pour ainsi dire par la main. - -Une fois à Paris, je pris une modeste chambre, et je me proposai de -vivre avec économie pour faire durer autant que possible mes faibles -ressources pécuniaires. Vous voyez que malgré ma confiance en l’avenir, -je prenais cependant quelques précautions, afin de ne pas me trouver -exposé à mourir de faim. Vous allez voir que j’avais tort de ne pas -m’abandonner complètement à mon étoile. - -Il y avait à peine huit jours que j’étais à Paris, que je me rencontrai -face à face avec un ancien camarade. C’était un Florentin qui, dans le -théâtre où je jouais à Rome, tenait l’emploi de basse et remplissait des -rôles secondaires. Lui aussi avait été maltraité du sort et, venu à -Paris pour y chercher fortune, il s’était trouvé réduit, à défaut d’un -plus beau rôle, à accepter celui de figurant dans les chœurs du -Théâtre-Italien. - -Mon ami, quand je l’eus mis au courant de ma position, m’annonça qu’une -place de ténor était vacante dans les chœurs où il chantait -lui-même. Il me proposa de faire les démarches nécessaires pour me la -faire obtenir. - -J’acceptai cette offre avec plaisir, mais bien entendu comme position -transitoire, car il m’en coûtait de déchoir. Seulement, je voulais, en -attendant mieux, me mettre à l’abri de la misère: la prudence m’en -faisait une loi. - -J’ai souvent remarqué, continua Antonio, que les événements qui nous -inspirent le plus de défiance sont souvent ceux qui nous deviennent les -plus favorables. En voici une nouvelle preuve: - -Comme en dehors de mes occupations de théâtre, j’avais beaucoup de -loisirs, l’idée me vint de les employer à donner des leçons de chant. Je -me présentai comme artiste du Théâtre-Italien, en cachant toutefois la -position que j’y occupais. - -Il en fut de mon premier élève comme du premier billet de mille francs -d’une fortune que l’on veut amasser, et que l’on dit être le plus -difficile à acquérir. Je l’attendis assez longtemps. Il vint enfin, puis -d’autres encore, et insensiblement, soit que je fusse secondé par cette -chance en laquelle j’ai toujours eu confiance, soit aussi que l’on fût -satisfait de ma méthode et surtout des soins que je donnais à mes -écoliers, j’eus assez de leçons pour quitter le théâtre. - -Je dois vous dire aussi que cette détermination avait encore une autre -cause. J’aimais une de mes écolières et j’en étais aimé. Dans ce cas, il -n’était pas prudent de garder mon emploi de choriste, qui eût pu jeter -sur moi quelque déconsidération. - -Vous vous attendez sans doute à quelque aventure romanesque. Rien de -plus simple pourtant que l’événement qui couronna nos amours: ce fut le -mariage. - -Madame Torrini, que vous verrez tout à l’heure, est la fille d’un ancien -passementier. Veuf, et sans autre enfant, le père n’avait de volonté que -celle de sa fille; il accueillit favorablement ma demande. - -C’était bien le meilleur des hommes. Malheureusement nous l’avons perdu, -il y a deux ans. Grâce à la fortune qu’il nous a laissée, j’ai quitté le -professorat, et maintenant je vis heureux et tranquille dans une -position qui réalise pour moi mes rêves les plus brillants d’une autre -époque. Voilà, dit en terminant mon ami philosophe, ce qui prouve une -fois de plus que, quelle que soit la position précaire où il se trouve, -l’homme ne doit jamais désespérer d’un avenir meilleur. - - * * * * * - -Mon récit ne devait pas être aussi long que celui d’Antonio; sauf mon -mariage, aucun événement ne valait la peine de lui être raconté. Je lui -parlai cependant de ma longue maladie et du travail qui l’avait causée. -J’avais à peine cessé de parler, que madame Torrini rentra. - -La femme de mon ami était charmante et surtout fort gracieuse. - ---Monsieur, me dit-elle, après que je lui eus été présenté par son mari, -je vous connaissais déjà depuis longtemps. Antonio m’a conté votre -histoire, qui m’a inspiré le plus grand intérêt, et nous avons souvent -regretté, mon mari et moi, de ne point avoir de vos nouvelles. Mais, -monsieur Robert, ajouta-t-elle, puisque nous vous retrouvons, -considérez-vous ici comme un ancien ami de la maison, et venez nous voir -souvent. - -Je mis à profit cette aimable invitation, et plus d’une fois j’allai -puiser près de ces bons amis des consolations et des encouragements. - - * * * * * - -Antonio s’occupait toujours un peu d’escamotage. Ce n’était pour lui, il -est vrai, qu’une simple distraction, un moyen d’amuser ses amis. -Néanmoins, il n’y avait pas d’escamoteur dont il ne suivît avec -empressement les représentations, qui lui rappelaient un autre temps. - -Un matin, je le vis entrer dans mon atelier d’un air empressé. - ---Tenez, me dit-il, en me représentant un journal, vous qui recherchez -les escamoteurs célèbres, en voilà un qui va vous donner du fil à -retordre; lisez. - -Je pris la feuille avec empressement et lus la réclame suivante: - -«Le fameux Bosco, qui escamote une maison comme une muscade, va donner -incessamment à Paris une série de représentations, dans lesquelles -seront exécutées des expériences qui tiennent du miracle.» - ---Eh bien! que dites-vous de cela? me demanda Antonio. - ---Je dis qu’il faut posséder un bien grand talent pour soutenir la -responsabilité de semblables éloges. Après tout, je pense que le -journaliste a voulu s’amuser aux dépens de ses lecteurs, et que le -fameux Bosco n’existe que dans ses colonnes. - ---Détrompez-vous, mon cher Robert. Cet escamoteur n’est point un être -imaginaire. Non-seulement j’ai lu cette réclame dans plusieurs journaux, -mais ce qui est plus sérieux, c’est que j’ai vu moi-même Bosco donnant -hier soir, dans un café, un échantillon de son savoir-faire, et -annonçant sa première séance pour mardi prochain. - ---S’il en est ainsi, dis-je à mon ami, je vous invite à passer la soirée -chez M. Bosco, et si cela vous convient, je vous prendrai chez vous pour -vous y conduire. - ---Accepté! me dit Antonio. Soyez chez moi mardi soir, à sept heures et -demie. La séance commence à huit heures. - -Au jour et à l’heure convenus, nous arrivons, Antonio et moi, à la porte -de la salle Chantereine, où devait avoir lieu la représentation -annoncée. Au contrôle, nous nous trouvons en face d’un gros monsieur, -vêtu d’une redingote ornée de brandebourgs et garnie de fourrures qui -lui donnent tout-à-fait l’air d’un prince russe en voyage. Antonio me -pousse du coude, et se penchant vers moi: C’est lui, me dit-il tout bas. - ---Qui, lui? - ---Eh! mais, Bosco. - ---Tant pis, dis-je, j’en suis fâché pour lui. - ---Expliquez-vous, car je ne comprends pas le tort que peut faire à un -homme un vêtement de boyard? - ---Mais, mon ami, répondis-je, c’est moins pour son costume que pour la -place qu’il occupe à son contrôle, que je blâme M. Bosco. Il me semble -qu’il est peu convenable pour un artiste de prodiguer sa personne en -dehors de la scène. Il y a tant de différence entre l’homme que toute -une salle écoute, admire, applaudit, et le directeur de spectacle -venant ostensiblement surveiller de mesquins intérêts, que ce dernier -rôle doit évidemment nuire au premier. - -Pendant ce colloque, nous étions entrés et installés, mon ami et moi, -chacun à notre place. - -D’après l’idée que je m’étais faite du laboratoire du magicien, je -m’attendais à me trouver en face d’un rideau dont les larges plis, après -avoir vivement piqué ma curiosité, allaient, en s’ouvrant, étaler à mes -yeux éblouis une scène resplendissante et garnie d’appareils dignes de -la célébrité qui m’était annoncée. Dès mon entrée dans la salle, mes -illusions à ce sujet s’étaient subitement évanouies. - -Le rideau avait été jugé superflu: la scène était à découvert. Devant -moi se dressait un long gradin à triple étage, entièrement recouvert -d’une étoffe d’un noir mat. Ce lugubre buffet était orné d’une forêt de -flambeaux garnis de cierges, entre lesquels se trouvaient des appareils -en fer-blanc verni. Sur le point culminant de cette étagère, se pavanait -une tête de mort, bien étonnée sans doute de se trouver à pareille fête, -et dont l’effet complétait assez bien l’illusion d’un service funèbre. - -En avant de la scène et près des spectateurs, était une table cachée -sous un tapis brun qui tombait jusqu’à terre, et sur laquelle cinq -gobelets de cuivre jaune étaient symétriquement rangés. Enfin, au-dessus -de cette table, une boule de cuivre, suspendue au plafond, piqua -vivement ma curiosité[10]. - -J’eus beau me demander à quel usage elle était destinée, je ne pus -parvenir à le deviner. Je pris le parti d’attendre, en rêvant, que Bosco -vînt me donner le mot de l’énigme. Pour Antonio, il avait lié -conversation avec son voisin, et celui-ci lui faisait le plus grand -éloge de la séance à laquelle nous allions assister. - -Le bruit argentin d’un petite sonnette agitée dans la coulisse mit fin à -ma rêverie et à l’entretien de mon ami. Bosco parut sur la scène. - -L’artiste avait changé de costume. A la redingote moscovite, il avait -substitué une petite jaquette en velours noir, serrée au milieu du corps -par une ceinture de cuir de même couleur. Ses manches, excessivement -courtes, laissaient voir un gros bras bien potelé. Il portait un -pantalon noir collant, garni par le bras d’une ruche de dentelle, et -autour du cou une large collerette blanche. Comme on le voit, ce bizarre -accoutrement, à quelques détails près ressemblait assez bien au -classique costume des Scapins de notre comédie. - -[Illustration] - -Après avoir majestueusement salué son auditoire, le célèbre escamoteur -se dirigea silencieusement et à pas comptés vers la fameuse boule de -cuivre. Il s’assura si elle était solidement fixée, prit ensuite sa -baguette qu’il essuya avec un mouchoir blanc, comme pour la dégager de -toute influence étrangère, puis, avec une imperturbable gravité, il -frappa par trois fois sur la sphère métallique, en prononçant au milieu -du plus profond silence, cette impérieuse évocation: _Spiriti miei -infernali, obedite_ (esprits infernaux qui êtes soumis à ma puissance, -obéissez). - -Je respirais à peine dans l’attente de quelque miraculeuse production. -Simple que j’étais! Ceci n’était qu’une innocente plaisanterie, un naïf -préambule à l’exercice des gobelets. - -Je fus, je l’avoue, un peu désappointé, car pour moi ce jeu était un de -ces tours tombés dans le domaine de la place publique, et je n’aurais -jamais pensé qu’en l’année de grâce 1838, on osât l’exécuter dans une -représentation théâtrale. Cela était d’autant plus vraisemblable, que -journellement on voyait dans les rues de Paris deux artistes en plein -vent, Miette et Lesprit, qui ne craignaient pas de rivaux pour les tours -de gibecière. Pourtant, je dois dire que Bosco déploya dans ce jeu une -grande adresse, et qu’il reçut du public d’unanimes applaudissements. - ---Hein! disait victorieusement le voisin d’Antonio; qu’est-ce que je -vous disais? quelle habileté! - -Et pour donner plus d’éclat à sa satisfaction, le voisin applaudissait à -rompre les oreilles. - ---Vous allez voir, ajoutait-il, quand il consentait à baisser le ton de -son enthousiasme, vous allez voir; ce n’est rien que cela. - -Soit qu’Antonio fût ce soir-là très mal disposé, soit que réellement la -séance ne lui convînt pas, il ne put parvenir dans toute la soirée à -_placer_ l’admiration à laquelle il était si bien préparé. Bientôt même, -je le vis manifester la plus vive impatience. Bosco avait commencé le -tour _des pigeons_. Mais il faut convenir que la mise en scène et -l’exécution étaient bien de nature à irriter des nerfs moins sensibles -même que ceux de mon ami. - -Un domestique apporte sur deux guéridons placés de chaque côté de la -scène, deux petits blocs de bois noir, sur chacun desquels est peinte -une tête de mort. Ce sont les billots pour les suppliciés. Bosco se -présente tenant un coutelas d’une main, et de l’autre un pigeon noir: - -«Voici, dit-il, un _pizoun_ (j’ai oublié de dire que Bosco parle un -français fortement italianisé): Voici un _pizoun_ qui n’a pas été -_saze_. Zé vas _loui_ couper le cou. Voulez-vous, mesdames, que ce soit -avec sang ou sans sang?» (Ceci est un des mots à effet de Bosco.) - -On rit, mais les dames hésitent à répondre à cette étrange question. - -«Sans sang» dit un spectateur. Bosco met alors la tête du pigeon sur le -billot et la tranche, en ayant soin de presser le cou pour l’empêcher de -saigner. - -«Vous voyez, mesdames, dit l’opérateur, que le pizoun, il ne saigne pas, -per que vous l’avez ordonné.» - -«Avec du sang?» demande un autre spectateur. Et Bosco de lâcher l’artère -et de faire couler le sang sur une assiette qu’il fait examiner de près, -pour qu’on constate bien que c’est du sang véritable. - -La tête une fois coupée, est placée debout sur un des billots. Alors, -Bosco, profitant d’un mouvement convulsif, reste d’existence qui fait -ouvrir le bec du supplicié, lui adresse cette barbare plaisanterie: -«Voyons, _mossiou_, faites le zentil, _salouez_ l’aimable compagnie, -encore _oune_ fois. Bien! bien! vous êtes zentil.» - -Le public écoute mais ne rit pas. - -La même opération s’exécute sur un pigeon blanc sans la moindre -variante. Après quoi, Bosco place le corps de ses deux victimes, chacun -dans une large boîte à tiroir, en ayant soin de mettre la tête noire -avec le pigeon blanc, et la tête blanche avec le pigeon noir. Il -recommence au-dessus des boîtes la conjuration de _spiriti miei -infernali, obedite_, et lorsqu’il les ouvre, on voit apparaître d’un -côté un pigeon noir portant une tête blanche, de l’autre un pigeon blanc -possesseur d’une tête noire. Chacun des suppliciés, au dire de Bosco, -est ressuscité, et a repris la tête de son camarade. - ---Eh bien! comment trouvez-vous cela, dit à Antonio son voisin, qui -pendant toute l’opération n’avait cessé de battre des mains. - ---Ma foi, répondit mon ami, puisque vous me demandez mon avis, je vous -dirai que le tour n’est pas fort. Et tout au plus trouverais-je la -plaisanterie passable, si la manière dont elle est exécutée n’était -aussi cruelle. - ---Monsieur a les nerfs bien délicats, dit le voisin. Est-ce que par -hasard vous éprouvez de semblables émotions, lorsque vous voyez tuer un -poulet et qu’on le met à la broche? - ---Mais, Monsieur, avant de vous répondre, répliqua vivement mon ami, -permettez-moi de vous demander si je suis ici pour voir un spectacle de -cuisinier? - -La discussion s’échauffa, et elle prenait une fâcheuse tournure, -lorsqu’un plaisant du voisinage termina le différend par cette burlesque -plaisanterie: - ---Pardieu, Monsieur, dit-il à Antonio, si vous n’aimez pas les cruautés, -au moins n’en dégoûtez pas les autres. - -Chacun se prit à rire, et nos deux champions désarmés se contentèrent de -se jeter réciproquement un regard de dédain. - -Bosco venait de faire un petit intermède pour les préparatifs du tour -final; il revint en scène avec un canari, dont il tenait les pattes -entre ses doigts. - ---«Messiou, dit-il, voilà Piarot qui est très _pouli_ et qui va vous -_salouer_; Voyons, Piarot, faites votre devoir.» Et il pinçait avec tant -de force les pattes de l’oiseau, que le malheureux chercha à se dégager -de cette cruelle étreinte. Vaincu par la douleur, il s’affaissa sur la -main de l’escamoteur, en jetant des cris de détresse. - ---_Bien, bien, zé souis countant dé vous. Vous voyez, mesdames, -non-soulement il saloue, ma il dit bonsoir. Continouez, Piarot, vous -serez récoumpensé._ - -La même torture fit encore saluer deux fois le malheureux canari, et, -pour le _récoumpenser_, son maître alla le remettre entre les mains -d’une dame en la priant de le garder. Mais pendant le trajet l’oiseau -avait vu la fin de ses peines, et la dame ne reçut qu’un oiseau mort. -Bosco l’avait étouffé. - -«Ah! mon _Diou_, madame, s’écria l’escamoteur _ze_ crois que vous m’avez -_toué_ mon _Piarot_, vous l’avez _trou_ pressé. _Piarot!_ _Piarot!_ -ajouta-t-il en le faisant sauter en l’air; _Piarot_, réponds-moi. Ah! -madame, il est décidément _mouru_. Qu’est-ce que ma _fâme_ elle va dire, -quand elle va voir arriver Bosco sans son _Piarot_; bien _sour_ qué zé -sérai _battou_ par madame Bosco.» (J’ai besoin de faire observer ici que -tout ce que je rapporte de la séance est textuel). - -L’oiseau fut enterré dans une grande boîte, d’où, après de nouvelles -conjurations, sortit un oiseau vivant. Cette nouvelle victime eut moins -longtemps à souffrir. Elle fut mise vivante dans le canon d’un gros -pistolet et bourrée comme une balle, puis, Bosco, tenant une épée à la -main, pria un spectateur de tirer en visant sur la pointe de l’arme -qu’il lui présentait. Le coup part et l’on voit aussitôt un canari, -troisième victime, accroché et se débattant au bout de l’épée. - -Antonio se leva: - ---Sauvons-nous, me dit-il, car j’en suis malade. - ---Malade de quoi? dit son antagoniste qui voulait avoir le dernier mot -avec lui. - ---Eh parbleu, Monsieur! malade d’une _admiration rentrée_, répliqua mon -ami d’un air narquois. - ---Vous êtes bien difficile, Monsieur, se contenta de dire l’admirateur -systématique. - -J’ai revu bien des fois Bosco depuis cette époque, et chaque fois je -l’ai scrupuleusement étudié, tant pour m’expliquer la cause de la grande -vogue dont il a joui, que pour être en mesure de comparer les différents -jugements portés sur cet homme célèbre. Voici quelques déductions tirées -de mes observations: - -Les séances de Bosco plaisent généralement au plus grand nombre, parce -que le public suppose que par une adresse inexplicable, les exécutions -capitales et autres sont simplement simulées, et que, tranquille sur ce -point, il se livre à tout le plaisir que lui causent le talent du -prestidigitateur et l’originalité de son accent. - -Bosco porte un nom sonore, bizarre, et propre à devenir facilement -populaire. Personne mieux que lui ne possède l’art de le faire valoir. -Ne négligeant aucune occasion de se mettre en scène, il donne des -séances à chaque instant du jour, quels que soient la nature et le -nombre des spectateurs. En voiture, à table d’hôte, dans les cafés, dans -les boutiques, il ne manque jamais de donner un spécimen de ses -expériences, en escamotant soit une pièce de monnaie, soit une bague, -une muscade, etc. - -Les témoins de ces petites séances improvisées se croient obligés de -répondre à la politesse de M. Bosco, en assistant à son spectacle. On a -fait connaissance avec le célèbre escamoteur, et l’on tient à soutenir -la réputation de son nouvel ami. On le prône donc, on sollicite pour lui -des spectateurs, on les entraîne même au besoin, et la salle se trouve -généralement pleine. - -De nombreux compères, il faut le dire aussi, aident également à la -popularité de Bosco. Chacun d’eux, on le sait, est chargé de remettre au -physicien, un mouchoir, un foulard, un châle, une montre, etc. Le -physicien possède ces objets en double. Cela lui permet de les faire -passer avec une apparence de magie ou tout au moins d’adresse, dans un -chou, un pain, une boîte ou tout autre objet. Ces compères, en -s’associant aux expériences de l’escamoteur, ont tout intérêt à les -faire réussir et à les vanter: leur amour-propre trouve sa part dans la -réussite de la mystification. D’ailleurs, ils ne sont pas fâchés -intérieurement de s’attribuer une partie des applaudissements, car, -enfin, ils ont su jouer leur rôle en simulant une grande surprise lors -de l’apparente transposition de l’objet. Il en résulte donc pour le -magicien autant d’admirateurs que de compères, et l’on conçoit -l’influence que peuvent exercer dans une salle une douzaine de prôneurs -intelligents. - -Telles ont été les influences qui, jointes au talent de Bosco, lui ont -valu pendant de longues années, un aussi grand renom. - - - - -CHAPITRE XI. - -LE POT AU FEU DE L’ARTISTE.--INVENTION D’UN AUTOMATE ÉCRIVAIN -DESSINATEUR.--SÉQUESTRATION VOLONTAIRE.--UNE MODESTE VILLA.--LES -INCONVÉNIENTS D’UNE SPÉCIALITÉ.--DEUX _Augustes visiteurs_.--L’EMBLÊME -DE LA FIDÉLITÉ.--NAÏVETÉS D’UN MAÇON ÉRUDIT.--LE GOSIER D’UN ROSSIGNOL -MÉCANIQUE.--LES _Tiou_ ET LES _rrrrrrrrouit_.--SEPT MILLE FRANCS EN -FAISANT DE LA LIMAILLE. - - -Cependant je travaillais toujours avec ardeur à mes automates, espérant, -cette tâche une fois terminée, prendre enfin une détermination pour mon -établissement. Mais quelqu’activité que je déployasse, j’avançais bien -peu vers la réalisation de mes longues espérances. - -Il n’y a qu’un inventeur qui puisse savoir ce que vaut une journée de -travail dans la route obscure des créations. Les tâtonnements, les -essais sans nombre, les déceptions de toute nature, viennent à chaque -instant déjouer les plans les mieux conçus, et semblent réaliser cette -plaisante impossibilité d’un voyage, dans lequel on prétend arriver au -but en faisant deux pas en avant et trois en arrière. - -J’exécutai cette marche bizarre pendant six mois, au bout desquels, bien -que j’eusse quelques pièces fort avancées, il m’était impossible encore -de fixer le terme où elles seraient complètement terminées. Pour ne pas -retarder plus longtemps mes représentations, je me décidai à les -commencer avec des tours de prestidigitation et ceux de mes automates -qui étaient prêts. Je m’entendis avec un architecte, qui dut m’aider à -chercher un emplacement convenable à la construction d’un théâtre. -Hélas! J’avais à peine commencé les premières démarches, qu’une -catastrophe imprévue vint fondre sur mon beau-père et sur moi, et nous -enleva la presque totalité de ce que nous possédions. - -Ce revers de fortune me jeta dans un découragement indicible. J’y voyais -avec terreur un retard indéfini à l’accomplissement de mes projets. Il -ne s’agissait plus maintenant d’inventer des machines, il fallait -travailler au jour le jour pour soutenir ma nombreuse famille. J’avais -quatre enfants en bas âge, et c’était une lourde charge pour un homme -qui jamais encore n’avait songé à ses propres intérêts. - -On a répété souvent cette vérité vulgaire qui n’en est pas moins vraie: -le temps dissipe les plus grandes douleurs; c’est ce qui arriva pour -moi. Je fus d’abord désespéré autant qu’un homme peut l’être; puis mon -désespoir s’affaiblit peu à peu et fit place à la tristesse et à la -résignation. Enfin, comme il n’est pas dans ma nature de garder -longtemps un caractère mélancolique, je finis par raisonner avec ma -situation. Alors l’avenir, qui me semblait si sombre, m’apparut sous une -tout autre face, et j’en vins, de raisonnements en raisonnements, à -faire des réflexions dont la consolante philosophie releva mon courage. - -Pourquoi me désespérer, me disais-je? A mon âge le temps seul est une -richesse, et de ce côté j’ai un fond de réserve considérable. -D’ailleurs, qui sait si, en m’envoyant cette épreuve, la Providence n’a -pas voulu retarder une entreprise qui n’offrait pas encore toutes les -chances de succès désirables? - -En effet, que pouvais-je présenter au public pour vaincre l’indifférence -que lui inspire toujours un nouveau venu? Des tours d’escamotage -perfectionnés? Cela, certes, ne m’eût pas empêché d’échouer, car -j’ignorais à cette époque que, pour plaire au public, une idée doit -être, sinon nouvelle, au moins complètement transformée, de manière à -devenir méconnaissable. A cette condition seulement l’artiste échappera -à cette apostrophe toujours si terrible pour lui: j’ai déjà vu cela. Mes -automates, mes curiosités mécaniques n’eussent pas trahi, il est vrai, -les espérances que je fondais sur eux, mais j’en avais un trop petit -nombre, et les pièces commencées exigeaient encore des années d’études -et de travail. - -Ces sages réflexions me rendirent le courage, et résigné à ma nouvelle -situation, je résolus d’opérer une réforme complète dans mon budget. Je -n’avais plus rien à recevoir que ce que je pourrais gagner par mon -industrie. - -En conséquence, je louai un modeste logement de trois cents francs par -an, dans une maison de la rue du Temple, portant le numéro 63. - -Cet appartement se composait d’une chambre, d’un cabinet et d’un -fourneau enchâssé dans un placard vitré, auquel mon propriétaire donnait -le nom de cuisine. - -De la plus grande pièce, je fis la chambre à coucher commune; je pris le -cabinet pour mon atelier, et le _fourneau-cuisine_ servit à la -préparation de mes modestes repas. - -Ma femme, bien que d’une santé faible et délicate, se chargea des soins -de notre ménage. Par bonheur, cette occupation devait être peu -fatigante, car d’un côté, le menu de nos repas était de la plus grande -simplicité, et de l’autre, notre appartement étant aussi restreint que -possible, il n’y avait pas à se déranger beaucoup pour aller d’une pièce -à l’autre. - -Cette proximité de nos deux laboratoires avait encore ce double avantage -que, lorsque ma ménagère s’absentait, je pouvais, sans trop de -dérangement quitter _un levier_, _une roue_, _un engrenage_ pour veiller -au pot au feu ou soigner le ragoût. - -Ces vulgaires occupations chez un artiste feront sourire de pitié bien -des gens, mais quand on n’a pas d’autre domestique que soi-même et que -la qualité du repas, composé d’un seul plat, tient à ces petits soins, -on fait bon marché d’une vaniteuse dignité et l’on soigne sa cuisine, -sinon avec plaisir, au moins sans fausse honte. Du reste, il paraît que -je m’acquittais à merveille de cette mission de confiance, car mon -intelligente exactitude m’a souvent valu des éloges. Pourtant, je dois -avouer que j’avais peu de dispositions pour l’art culinaire, et que -cette exactitude si vantée tenait surtout à la crainte d’encourir les -reproches de ma cuisinière en chef. - -Cette humble existence, cette vie parcimonieuse me furent moins pénibles -que je ne l’avais pensé: j’ai toujours été sobre, et la privation de -mets succulents me touchait fort peu. Ma femme, entourée de ses enfants, -auxquels elle prodiguait ses soins, semblait également heureuse, tout en -espérant un meilleur avenir. - -J’avais repris ma première profession, je m’étais remis à la réparation -des montres et des pendules. Toutefois ce travail n’était pour moi -qu’une occupation provisoire: tout en faisant des rhabillages, j’étais -parvenu à imaginer une pièce d’horlogerie dont le succès apporta un peu -d’aisance dans notre ménage. C’était un réveil-matin, dont voici les -curieuses fonctions. - -Le soir, on le mettait près de soi, et à l’heure désirée, un carillon -réveillait le dormeur, en même temps qu’une bougie sortait tout allumée -d’une petite boîte où elle se trouvait enfermée. Je fus d’autant plus -fier de cette invention et de son succès, que ce fut la première de mes -idées qui me rapporta un bénéfice. - -Ce _réveil-briquet_, ainsi que je l’appelais, eut une telle vogue que, -pour satisfaire les nombreuses demandes qui m’étaient faites, je me -trouvai dans la nécessité de joindre un atelier à mon appartement. Je -pris des ouvriers, et je devins ainsi un fabricant d’horlogerie. - -Encouragé par un aussi beau résultat, je tournai de nouveau mes idées -vers les inventions, et je donnais un libre essor à mon imagination. - -Je parvins encore à faire plusieurs mécaniques nouvelles, parmi -lesquelles était une pièce que quelques-uns de mes lecteurs se -rappelleront peut-être avoir vue dans les principaux magasins -d’horlogerie de Paris. - -C’était un cadran de cristal, monté sur une colonne de même matière. -Cette pendule mystérieuse (tel était son nom) bien qu’entièrement -transparente, donnait l’heure avec la plus grande exactitude, et sonnait -sans qu’il y eût apparence de mécanisme pour la faire marcher. - -Je construisis aussi plusieurs automates: escamoteur jouant des -gobelets, danseur sur la corde roide, oiseaux chantants, etc. - -Il devrait sembler au lecteur qu’avec tant de cordes à mon arc et -d’aussi séduisantes marchandises, ma situation eût dû s’améliorer -considérablement. Il n’en était pas ainsi. Chaque jour au contraire -apportait une nouvelle gêne dans mon commerce ainsi que dans mon ménage, -et je voyais même avec effroi s’approcher une crise financière qu’il -m’était impossible de conjurer. - -Quelle pouvait être la cause d’un tel résultat? Je vais le dire. C’est -que tout en m’occupant des pièces mécaniques que je viens de citer, je -travaillais également à mes automates de théâtre, pour lesquels ma -passion, un instant assoupie, s’était réveillée par les travaux -analogues de ma fabrication. Semblable au joueur qui jette -insensiblement jusqu’à ses dernières ressources sur le tapis, je mettais -dans mon organisation théâtrale les produits de mon travail, dans -l’espoir de retrouver bientôt à cette source le centuple de ce que j’y -sacrifiais. - -Mais il était écrit que je ne pourrais voir s’approcher la réalisation -de mes espérances, sans qu’aussitôt j’en fusse éloigné par un événement -inattendu. J’en étais arrivé à cette triste position d’avoir à payer -pour la fin du mois une somme de deux mille francs, et je n’en avais -pas, comme on dit communément, le premier sou! Il ne restait plus que -trois jours jusqu’à l’échéance du billet que j’avais souscrit. - -Que cet embarras arrivait mal à propos! Je venais précisément de -concevoir le plan d’un automate sur lequel je fondais le plus grand -espoir. Il s’agissait d’un _écrivain-dessinateur_, répondant par écrit -ou par dessins emblématiques aux questions posées par les spectateurs. -Je comptais faire de cette pièce un intermède dans le foyer de mon futur -théâtre. - -Me voilà donc encore une fois forcé d’enrayer l’essor de mon -imagination, pour m’absorber dans le vulgaire et difficile problème de -payer un billet, quand on n’a pas d’argent. - -J’aurais pu, il est vrai, sortir d’embarras en recourant à quelques -amis, mais la prudence et la délicatesse me faisaient un devoir de -chercher à m’acquitter avec mes propres ressources. - -La Providence me sut gré sans doute de cette loyale détermination, car -elle m’envoya une idée qui me sauva. - -J’avais eu l’occasion de vendre plusieurs pièces mécaniques à un riche -marchand de curiosités, M. G..., qui s’était toujours montré envers moi -d’une bienveillance extrême. J’allai le trouver et je lui fis une -description exacte des fonctions de mon écrivain-dessinateur. Il paraît -que la nécessité me rendit éloquent. M. G.... fut si satisfait, que, -séance tenante, il m’acheta de confiance l’automate, que je m’engageai à -livrer dans l’espace de dix-huit mois. Le prix en fut convenu à cinq -mille francs, dont M. G... consentit à me payer moitié par avance, à -titres d’arrhes et de prêt, se réservant, dans le cas où je ne -réussirais pas, de se rembourser de la somme avancée, par l’achat -d’autres pièces mécaniques de ma fabrication. - -Que l’on juge de mon bonheur, lorsque je rentrai chez moi, tenant dans -mes mains de quoi couvrir le déficit de mes affaires! Mais ce qui -peut-être me rendit plus heureux encore, ce fut la perspective de me -livrer à l’exécution d’une pièce qui devait pendant quelque temps -satisfaire ma passion pour la mécanique. - -Cependant la manière princière avec laquelle M. G.... avait conclu ce -marché me fit faire de sérieuses réflexions sur l’engagement que j’avais -pris vis-à-vis de lui. J’entrevoyais maintenant avec terreur mille -circonstances qui pouvaient entraver mon entreprise. Je calculais que, -quand bien même je donnerais au travail tout le temps dont je pouvais -disposer, j’en perdrais beaucoup encore par suite de mille causes que je -ne pouvais ni prévoir ni empêcher. C’étaient d’abord les amis, les -acheteurs, les importuns; puis un dîner de famille, une soirée qu’on ne -pouvait refuser, une visite qu’il fallait rendre, etc. Ces exigences de -politesse et de convenance, que je devais respecter, ne me -conduisaient-elles pas tout droit à manquer à ma parole? Je me mettais -en vain l’esprit à la torture pour trouver le moyen de m’en affranchir -et de gagner du temps ou du moins de n’en pas perdre; je ne parvenais -qu’à gagner du dépit et de la mauvaise humeur. - -Je pris alors une résolution que mes parents et amis taxèrent de folie, -mais dont ils ne purent parvenir à me détourner: ce fut de me séquestrer -volontairement jusqu’à l’entière exécution de mon automate. - -Paris ne me paraissait pas un endroit sûr contre les importunités de -tout genre, je choisis la banlieue pour retraite. Un beau jour, malgré -les prières et les supplications de ma famille entière, après avoir -confié les soins de ma fabrication à l’un de mes ouvriers, dont j’avais -reconnu l’intelligence et la probité, j’allai à Belleville m’installer -dans un petit appartement de la rue des Bois, que je louai pour un an. -On peut juger par son prix que ce n’était pas une villa, car: - - Plein de confiance en moi, bien qu’exigeant des arrhes, - Le portier pour cent francs m’assura des Dieux Lares. - -Dans ce simple réduit, composé d’une chambre et d’un cabinet, on ne -voyait pour tout ameublement qu’un lit, une commode, une table et -quelques chaises, et encore ce mobilier ne brillait-il pas par excès de -luxe. - -Cet acte de folie, ainsi qu’on l’appelait, cette détermination héroïque -selon moi, me sauva d’une ruine imminente et fut le premier échelon de -ma vie artistique. A partir de ce moment, se développa chez moi une -volonté opiniâtre qui m’a fait aborder de front bien des obstacles et -des difficultés. - -Me voilà donc désormais enfermé, cloîtré selon mes désirs, avec -l’heureuse perspective de me livrer à mon travail, sans crainte d’aucune -distraction. - -Néanmoins, je dois-le dire, les premiers jours de ma retraite me furent -pénibles, et je déplorai amèrement la dure nécessité qui m’isolait ainsi -de toutes mes affections. Je m’étais fait un besoin, une consolation de -la société de ma femme et de mes enfants; une caresse de ces êtres si -chers me retrempait dans mes moments de chagrin et ravivait mon énergie, -et j’en étais privé! Il fallait vraiment, que je fusse soutenu par une -grande puissance de volonté pour n’avoir pas faibli devant la -perspective de ce vide affreux. - -Il m’arrivait bien quelquefois d’essuyer furtivement une larme. Mais -alors je fermais les yeux, et tout aussitôt mon automate et les -nombreuses combinaisons qui devaient l’animer m’apparaissaient comme une -vision consolatrice. Je passais en revue tous les rouages que j’avais -créés, je leur souriais pour ainsi dire, comme à d’autres enfants, et, -quand je sortais de ce rêve réparateur, je me remettais à mon travail, -plein d’une courageuse résignation. - -Il avait été convenu que ma femme et mes enfants viendraient le jeudi -passer la soirée avec moi, et que, de mon côté, j’irais dîner à Paris -tous les dimanches. Ces quelques heures consacrées à la famille étaient -les seules distractions que je me permisse. - -A la demande de ma femme, la portière de la maison s’était chargée de -préparer mes repas; cette excellente créature, ancien cordon bleu, avait -quitté le service pour épouser un maçon, nommé Monsieur Auguste. Ce -Monsieur Auguste me jugeant d’après la modeste existence que je menais -dans _sa maison_, ne voyait en moi qu’un pauvre diable qui avait -grand’peine à gagner sa vie. A ce titre, il prenait avec moi des airs de -bienveillante protection ou de généreuse pitié. Au fond, c’était un -brave homme; je lui pardonnais ses manières et je ne faisais qu’en rire. - -Ma nouvelle cuisinière avait reçu des recommandations toutes -particulières pour que je fusse parfaitement traité. Ne voulant pas -augmenter le budget du ménage par une double dépense, je fis de mon côté -des recommandations dont on me garda rigoureusement le secret. Voici -comment j’avais organisé mon service de bouche. Les lundi, mardi, -mercredi et jeudi, je vivais sur un énorme plat, auquel mon _chef_ -donnait l’appellation générique de _fricot_, mais dont le nom -m’importait peu. Les vendredi et samedi, pour cause d’hygiène, je -faisais maigre. Des haricots, tantôt rouges, tantôt blancs, défrayaient -mes repas; avec cela une soupe variée rappelant souvent les goûts -gastronomiques d’un auvergnat, et je dînais aussi bien, peut-être mieux -encore, que Brillat-Savarin lui-même. - -Cette manière de vivre m’offrait deux avantages: je dépensais peu, et -jamais une fausse digestion ne venait troubler la lucidité de mes idées. -J’en avais grand besoin, du reste, car il ne faut pas croire que les -difficultés mécaniques fussent les seuls obstacles contre lesquels -j’eusse à lutter, dans la confection de mon automate. On en jugera par -le trait suivant, qui viendra prouver également la vérité de ce dicton: -«vouloir c’est pouvoir.» - -Dès le commencement de mon travail, j’avais dû songer à commander à un -sculpteur sur bois le corps, la tête, les jambes et les bras de mon -écrivain. Je m’étais adressé à un artiste qu’on m’avait particulièrement -recommandé comme devant apporter une grande perfection à cet ouvrage, et -j’avais tâché de lui faire bien comprendre toute l’importance que -j’attachais à ce que mon automate eût une figure aussi intelligente que -possible. Mon Phidias m’avait répondu que je pouvais m’en rapporter à -lui. - -Un mois après, le sculpteur se présente; il ôte avec soin l’enveloppe -qui protège son œuvre, me montre, avec une certaine satisfaction de -lui-même, des bras et des jambes parfaitement exécutés, et enfin il me -remet la tête d’un air qui semble signifier: Que dites-vous de cela? - -D’après ce que je venais de voir, je m’étais préparé à l’admiration pour -ce morceau capital. Que l’on juge de ma stupéfaction! Cette tête, à cela -près de la couronne d’épines, offrait le type exact et parfait d’un -Christ mourant. - -Tout interdit à cette vue, je regarde mon homme pour lui demander une -explication. Il semble ne pas me comprendre et continue à me faire -valoir toutes les beautés de son œuvre. Je n’avais aucune bonne -raison à faire valoir pour refuser cet ouvrage qui, dans son genre, -était une très belle tête. Je l’acceptai donc, quoiqu’elle ne pût me -servir. Je voulus du moins savoir le motif qui avait pu engager mon -sculpteur à choisir un tel type. A force de le questionner, je finis -par apprendre qu’il avait pour spécialité de sculpter des Christs pour -les crucifix, et toujours le même genre de tête. Cette fois encore, il -s’était laissé aller à la routine. - -Après cet échec, j’eus recours à un autre artiste, en ayant soin cette -fois de m’informer préalablement s’il ne sculptait pas des Christs pour -les crucifix. J’eus beau faire. Malgré mes précautions, je n’obtins de -ce dernier sculpteur qu’une tête sans expression, ayant un air de -famille avec celle des mannequins en bois qu’on fabrique à Nuremberg, et -qui sont destinés à servir de modèles pour des poses dans les ateliers -de peinture. - -Je ne me sentis pas le courage de tenter une troisième épreuve. - -Cependant il fallait une tête à mon écrivain, et je considérais l’un -après l’autre mes deux chefs-d’œuvre. Ni l’un ni l’autre ne pouvaient -me convenir. Une tête entièrement dépourvue d’expression gâtait mon -automate, et une tête de Christ sur le corps d’un écrivain en costume -Louis XV (car tel était le costume dont je voulais vêtir mon -personnage), formait un anachronisme par trop choquant. - -«J’ai pourtant gravée là, me disais-je en me frappant le front, l’image -qu’il me faudrait. Quel malheur que je ne puisse l’exécuter!... Si -j’essayais!» - -Il a été de tout temps dans mon caractère de me mettre immédiatement à -l’exécution d’un projet dès qu’il est conçu, et quelles qu’en doivent -être les difficultés. - -Je pris aussitôt un morceau de cire à modeler, j’en fis une boule dans -laquelle je pratiquai trois ouvertures pour imiter la bouche et les -yeux, puis plaçant au centre une petite boule en forme de nez, je -m’arrêtai pour regarder complaisamment mon œuvre. - -Avez-vous quelquefois remarqué les têtes de joujoux du premier âge, qui -représentent deux forgerons frappant sur une enclume à l’aide de deux -règles parallèles, que l’on pousse et que l’on tire alternativement? Eh -bien! ces sculptures primitives que l’on vend, je crois, deux sous, y -compris les combinaisons mécaniques qui les font mouvoir, ces -sculptures, dis-je, eussent été des chefs-d’œuvre auprès de mon -premier ouvrage dans l’art de la statuaire. - -Mécontent, dégoûté et presque colère, je jetai de côté cet essai informe -et je cherchai un autre moyen de sortir d’embarras. - -Mais, ainsi que je l’ai dit, je suis tenace et persévérant dans mes -entreprises, et plus les difficultés me semblent grandes, plus je tiens -à honneur de les surmonter. La nuit passa sur mon découragement, et le -lendemain je me sentis de nouveau dans la tête et presque au bout des -doigts des formes que je ne pouvais manquer de reproduire. En effet, à -force de promener l’ébauchoir sur ma boulette, à force d’ôter d’un côté -pour remettre sur l’autre, je parvins à faire des yeux, une bouche, un -nez, sinon réguliers, au moins ayant apparence de forme humaine. - -Les jours suivants, nouvelles études, nouveaux perfectionnements, et -chaque fois je pouvais compter quelques progrès dans mon travail. -Pourtant il vint un moment où je me trouvai très embarrassé. La figure -était assez régulière, mais cela ne suffisait pas: il fallait lui donner -encore le caractère du sujet que je voulais représenter. Je n’avais -point de modèle à suivre, et la tâche semblait au-dessus de mes forces. - -L’idée me vint de me regarder dans une glace et de juger sur moi-même -quels pouvaient être les traits qui donnent de l’expression. Me mettant -donc en posture d’écrivain, je m’examinai de face et de profil, je me -tâtai pour apprécier les formes et je cherchai ensuite à les imiter. Je -fus longtemps à cet ouvrage, touchant et retouchant sans cesse, puis -enfin, un jour, je trouvai mon œuvre terminée et je m’arrêtai pour la -considérer avec plus d’attention. Quel ne fut pas mon étonnement, -lorsque je m’aperçus que, sans m’en douter, j’avais fait mon exacte -ressemblance. - -Loin d’être contrarié de ce résultat inattendu, je m’en félicitai, car -il me semblait bien naturel que cet enfant de mon imagination portât mes -traits. Je n’étais pas fâché d’apposer ce cachet de famille à une -œuvre à laquelle j’attachais une grande importance. - - * * * * * - -Il y avait déjà plus d’un an que je m’étais retiré à Belleville et je -voyais avec bonheur s’approcher sensiblement le terme de mes travaux et -de ma séquestration. Après bien des doutes sur la réussite de mon -entreprise, j’étais enfin arrivé au moment solennel du premier essai de -mon écrivain. - -J’avais passé toute la journée à donner les derniers soins à la machine. -Mon automate, assis devant moi, semblait attendre mes ordres et se -disposer à répondre aux questions que j’allais lui faire. Je n’avais -plus qu’à presser la détente pour jouir du résultat si longtemps -attendu. Le cœur me battait avec force, et bien que je fusse seul, je -tremblais d’émotion à la seule pensée de cet imposant début. - -Je venais de mettre pour la première fois devant mon écrivain une -feuille de papier, en lui posant cette question: - -Quel est l’artiste qui t’a donné l’être? - -Je poussai le bouton de la détente, le rouage partit. - -Je respirais à peine, tant j’avais peur de troubler le spectacle auquel -j’assistais. - -L’automate me fit un salut; je ne pus m’empêcher de lui sourire comme je -l’eusse fait à mon fils. Mais lorsque je vis cette figure diriger sur -son ouvrage un regard attentif; ce bras, quelques instants avant inerte -et sans vie, s’animer maintenant et tracer d’une main sûre ma propre -signature et mon paraphe, oh! alors, les larmes me vinrent aux yeux, et -dans un élan de reconnaissance, j’adressai avec ferveur un remerciement -à l’Être suprême. C’est qu’aussi en dehors de la satisfaction que -j’éprouvais comme auteur, cette pièce mécanique, la plus importante que -j’eusse encore exécutée, était une branche de salut qui devait ramener -le bien-être dans mon ménage, du moins un bien-être relatif. - -Après avoir mille fois fait recommencer à mon fidèle Sosie des -fac-simile de ma signature, je lui fis cette autre question: - -Quelle heure est-il? - -L’automate, suivant certaines combinaisons en rapport avec une pendule, -écrivit: - -Il est deux heures du matin. - -C’était un avertissement plein d’à-propos; j’en profitai et me couchai -aussitôt. Contre mon attente, je dormis d’un sommeil que je ne -connaissais plus depuis longtemps. - -Il est probable que parmi les personnes qui liront cet ouvrage, il s’en -trouvera qui auront, ainsi que moi, fait sortir quelque œuvre de leur -cerveau. Elles devront savoir alors qu’après le bonheur de jouir -soi-même de sa production, rien ne flatte autant que de la soumettre à -l’appréciation d’un tiers. Molière et J.-J. Rousseau consultaient leurs -servantes; je puis donc avouer que je me fis un grand plaisir, dès le -lendemain matin, de prier ma portière et son mari d’assister aux -premiers essais des travaux de mon écrivain dessinateur. - -C’était un dimanche. M. Auguste ne travaillait pas ce jour-là. Je le -trouvai en train de déjeûner; il tenait une modeste sardine fixée avec -son pouce sur un morceau de pain qui eût pu aisément passer pour un fort -moellon; dans l’autre main, il avait un couteau dont le manche était -fixé à sa ceinture par une lanière en cuir. - -Mon invitation fut aussi bien accueillie du portier que de la portière, -et tous les deux vinrent chez moi, jouir du double plaisir de manger une -sardine et d’assister à la représentation tout aristocratique d’un -seigneur du siècle de Louis XV. - -La femme du maçon choisit cette question: - -Quel est l’emblème de la fidélité? - -L’automate répondit en dessinant une charmante levrette étendue sur un -coussin. - -Mme Auguste, enchantée, me pria de lui faire cadeau de ce dessin. - -M. Auguste, lui, semblait absorbé dans une profonde méditation. - -Plus étonné que piqué de son silence:--Eh bien, quoi, lui dis-je, mon -automate ne vous convient donc pas? - ---Je ne dis pas cela, fit le maçon en coupant un énorme morceau de pain, -qu’il mit incontinent dans sa bouche, je ne dis pas cela. - ---Mais alors que pensez-vous donc, si vous ne dites pas cela? - -Le maçon garda un instant le silence, achevant de broyer sa bouchée de -pain; puis, s’essuyant la bouche du revers de sa main: - ---Voulez-vous que je vous donne ma façon de penser, dit-il en hochant la -tête d’un air d’importance? - ---Certainement, monsieur Auguste, je le veux bien, je fais plus, je vous -en prie. - ---Pour lors, voilà: c’est dommage que vous ne m’ayez pas consulté -lorsque vous avez fait votre bonhomme. - ---Pourquoi cela? - ---Parce que je vous aurais conseillé de faire dessiner comme qui dirait -un caniche à la place de cette levrette. Le caniche, voyez-vous, il n’y -a rien de pareil pour la fidélité; c’est connu.... - -Une envie de rire me prit; je me contins. - ---Savez-vous, Monsieur Auguste, répondis-je avec une apparente -condescendance, que cette observation est très profonde, et que je -partage entièrement votre avis? Bien mieux, vous venez de m’inspirer une -idée: si l’on mettait dans la gueule du caniche une sébile de bois, -comme en ont les chiens d’aveugles, hein! qu’en dites-vous? - ---Je dis que l’idée est fameuse... Eh! mais, ajouta le maçon, qui tenait -à être mon collaborateur, après c’temps-là, si nous faisions aussi -l’aveugle et son écriteau pour bien faire comprendre que c’est un chien -d’aveugle? Ça rappellerait aussi la chanson, vous savez: «Plus je suis -pauvre et plus il m’est fidèle,» et puis l’on pourrait faire encore.... - ---Des passants, peut-être? - ---Précisément; il y aurait, voyez-vous, un petit garçon. - ---Mais, Monsieur Auguste, vous ne vous apercevez pas qu’il y aurait -aussi une difficulté. - ---Laquelle? - ---C’est qu’en voyant le chien, l’aveugle et le petit garçon, il ne -serait plus possible de savoir lequel des trois est l’emblème de la -fidélité? - ---Vous croyez? - ---Certainement. - ---Eh bien, moi, je me chargerais bien de le faire distinguer. - ---Comment cela? - ---Il n’y a rien de plus simple; je mettrais sur l’écriteau de l’aveugle: -ceci est l’emblème de la fidélité. - ---Qui cela, l’aveugle? - ---Mais non, le chien! - ---Ah bien, je comprends. - ---Pardienne! c’est si simple! dit le maçon d’un air triomphant. - -M. Auguste, enhardi par le succès de sa critique et de ses conseils, -demanda à voir l’intérieur de l’automate. - ---Je comprends un peu tout ça, me dit-il du ton qu’eût pu prendre un -confrère ami; c’est moi, voyez-vous, qui mets toujours de l’huile au -cric du chantier, je l’ai même démonté deux fois. Ah! mais, c’est que, -voyez-vous, si je m’occupais tant soit peu de mécanique, je suis sûr que -je deviendrais très fort. - -Voulant jusqu’à la fin faire les honneurs de cette séance à mes -_Augustes visiteurs_, je mis l’intérieur de mon automate à découvert. - -Mon collaborateur avait terminé son déjeûner; il s’approcha, prit son -menton dans l’une de ses mains, tandis que de l’autre il se grattait la -tête. Quoique ne comprenant rien naturellement à ce qu’il voyait, le -maçon sembla suivre longtemps les nombreuses combinaisons de la machine, -puis enfin, comme se laissant aller à l’impulsion de sa franchise: - ---Si je ne craignais pas de vous contrarier, me dit-il d’un ton -protecteur, je vous ferais bien encore une observation. - ---Faites-la toujours, Monsieur Auguste, et soyez sûr que je -l’apprécierai comme elle le mérite. - ---Hé bien! moi, à votre place, j’aurais fait cette mécanique beaucoup -plus simple; ça fait, voyez-vous, que ceux qui ne s’y connaissent pas -pourraient la comprendre plus facilement. - -Si j’eusse eu près de moi un ami, il est certain que j’aurais éclaté de -rire; j’eus la force de tenir mon sérieux jusqu’au bout. - ---C’est pourtant très vrai ce que vous dites-là, répondis-je d’un air de -conviction, je n’y avais pas songé; mais, maintenant, soyez persuadé, -Monsieur Auguste, que je vais profiter de votre juste observation, et -que très prochainement j’ôterai la moitié des pièces de mon automate; il -y en aura toujours bien assez. - ---Oh! certainement, dit le maçon, croyant à la sincérité de mes paroles, -certainement qu’il y en aura bien assez.... - -A ce moment on venait de sonner à la porte du jardin. M. Auguste, -toujours exact dans ses fonctions, courut ouvrir, et sa femme m’ayant -également quitté, je pus rire tout à mon aise. - - * * * * * - -N’est-il pas curieux de voir que cette pièce, qui fut visitée de tout -Paris et qui me valut de nombreux éloges; que ce dessinateur, qui -intéressa plus tard si vivement le roi Louis-Philippe et toute sa -famille, ne reçut, à son début, que la stupide critique d’un portier! -Tant il est vrai que l’on n’est pas plus prophète dans sa maison que -dans son pays. - -On comprend que je m’inquiétai peu et que je me blessai encore moins des -observations de cet étrange censeur; ma levrette ne fut pas remplacée -par un caniche, et mon mécanisme ne fut point modifié. Je dirai plus, -c’est que, dans la suite, si j’avais eu un changement à faire, c’eût été -au contraire pour ajouter des apparences de complication; voici -pourquoi: - -Le public (je ne parle pas du public éclairé), ne comprend généralement -rien aux effets mécaniques à l’aide desquels on peut animer un automate; -il éprouve du plaisir à les voir, et le plus souvent il n’en apprécie le -mérite qu’en raison de la multiplicité des pièces qui le composent. - -J’avais donné tous mes soins à rendre le mécanisme de mon écrivain aussi -simple que possible; je m’étais surtout attaché, en surmontant des -difficultés inouïes, à faire fonctionner cette pièce sans qu’on entendît -le moindre bruit dans les rouages. En agissant ainsi, j’avais voulu -imiter la nature, dont les instruments si compliqués fonctionnent -cependant d’une façon tout à fait imperceptible. - -Croira-t-on que cette perfection même, pour laquelle j’avais fait de si -grands efforts, fut défavorable à mon automate? - -Dans les premiers temps de son exhibition, j’entendis plusieurs fois -des personnes qui n’en voyaient que l’extérieur; s’exprimer ainsi: - ---Cet écrivain est charmant; mais le mécanisme en est peut-être très -simple. Oh, mon Dieu! il faut souvent si peu de chose pour produire de -grands effets! - -L’idée me vint alors de rendre les rouages un peu moins parfaits et de -leur faire produire en diminutif cette harmonie mécanique que font -entendre les machines à filer le lin. Alors le bon public apprécia tout -autrement mon ouvrage, et son admiration s’accrut en raison directe de -l’intensité de ce tohu-bohu. On n’entendait plus que ces -exclamations:--Comme c’est ingénieux! Quelle complication! et qu’il faut -de talent pour organiser de semblables combinaisons! - -Pour obtenir ce résultat, j’avais rendu mon automate moins parfait, et -j’avais eu tort. Je faisais en cela comme certains acteurs qui, pour -produire un plus grand effet, chargent leurs rôles. Ils font rire, mais -ils s’écartent des règles de l’art et sont rarement placés parmi les -bons artistes. Plus tard, je revins de ma susceptibilité, et ma machine -fut remise dans son premier état. - -Mon écrivain une fois terminé, j’aurais pu faire cesser l’emprisonnement -volontaire auquel je m’étais condamné, mais il me restait à exécuter une -autre pièce pour laquelle le séjour de la campagne m’était nécessaire. -Bien que très compliqué lui-même, ce second automate, en raison de la -différence de ses combinaisons, me reposait un peu de mon premier -travail et m’offrait quelques distractions. C’était un rossignol que -m’avait commandé un riche négociant de Saint-Pétersbourg. Je m’étais -engagé à produire une imitation parfaite du chant et des allures de ce -charmant musicien des bois. - -Cette entreprise n’était pas sans offrir des difficultés sérieuses, car, -si j’avais déjà exécuté plusieurs oiseaux, leur ramage était tout de -fantaisie, et pour le composer je n’avais consulté que mon goût. Une -imitation du chant du rossignol était un travail bien autrement délicat: -ici il fallait traduire des notes et des sons presque inimitables. - -Heureusement nous étions dans la saison où ce chanteur habile fait -entendre ses délicieux accents; je pouvais donc le prendre pour modèle. - -De temps en temps après ma veillée, je me dirigeais vers le bois de -Romainville, dont la lisière touche presque à l’extrémité de la rue que -j’habitais. Je m’enfonçais au plus épais du feuillage, et là, couché sur -un bon tapis de mousse, je provoquais, en sifflant, les leçons de mon -maître (On sait que le rossignol chante la nuit et le jour, et que le -moindre son de sifflet, harmonieux ou non, le met immédiatement en -verve). - -Il s’agissait d’abord de formuler dans mon imagination les phrases -musicales avec lesquelles l’oiseau compose ses mélodies. - -Voici de quels souvenirs mon oreille se trouva à peu près frappée: -Tiou... tiou... tiou... ut, ut, ut, ut, ut, tchitchou, tchitchou, tchit, -tchit, rrrrrrrrrrrrouit..., etc. Il me fallait ensuite analyser ces sons -étranges, ces gazouillements sans nom, ces rrrrrrrouit impossibles, et -les recomposer par des procédés musicaux. - -Là était la difficulté; je ne savais de la musique que ce qu’un -sentiment naturel m’en avait appris, et mes connaissances en harmonie -devaient m’être d’une bien faible ressource. J’ajouterai que pour imiter -cette flexibilité de gosier et reproduire ces harmonieuses modulations, -je n’avais qu’un instrument presque microscopique. C’était un petit tube -en cuivre de la grosseur et de la longueur environ d’un tuyau de plume, -dans lequel un piston d’acier, se mouvant avec la plus grande liberté, -pouvait donner les divers sons qui m’étaient nécessaires; ce tube était -en quelque sorte le gosier du rossignol. - -Cet instrument devait fonctionner mécaniquement: un rouage faisait -mouvoir un soufflet, ouvrait ou fermait une soupape pour les coups de -langue, les notes coulées et les gazouillements, et guidait le piston -suivant les différents degrés de vitesse et de profondeur qu’il était -nécessaire d’atteindre. - -J’avais aussi à donner de l’animation à cet oiseau: je devais lui faire -remuer le bec en rapport avec les sons qu’il articulait, battre des -ailes, sauter de branche en branche, etc. Mais ce travail m’effrayait -beaucoup moins que l’autre, car il rentrait dans le domaine de la -mécanique. - -Je n’entreprendrai point de détailler au lecteur les tâtonnements et les -recherches qu’il me fallut faire dans cette circonstance. Il me suffira -de dire qu’après bien des essais, j’arrivai à me créer une méthode -moitié musicale, moitié mécanique; je représentai les tons, demi-tons, -pauses, modulations et articulations de toute nature, par des chiffres -correspondants à des degrés de cercle. Cette méthode répondit à toutes -les exigences de l’harmonie et de la mécanique, et me conduisit à un -commencement d’imitation que je n’avais plus qu’à perfectionner par de -nouvelles études. - -Muni de mon instrument, je courus au bois de Romainville. - -Je m’installai sous un chêne, dans le voisinage duquel j’avais souvent -entendu chanter certain rossignol, qui devait être de première force -parmi les virtuoses de son espèce. - -Je remontai le rouage de la machine et je la fis jouer au milieu du plus -profond silence. - -A peine les derniers sons cessèrent-ils de se faire entendre, que des -différents points du bois partit à la fois un concert de gazouillements -animés, que j’aurais été presque tenté de prendre pour une protestation -en masse contre ma grossière imitation. - -Cette leçon collective ne remplissait nullement mon but; je voulais -comparer, étudier, et je ne distinguais absolument rien. Heureusement -pour moi que tout à coup, et comme si tous ces musiciens se fussent -donné le mot, ils s’arrêtèrent, et un seul d’entre eux continua; c’était -sans doute le premier sujet, le Duprez de la troupe, peut-être le -rossignol dont je parlais tout à l’heure. Ce ténor, quel qu’il fût, me -donna une suite de sons et d’accents délicieux, que je suivis avec toute -l’attention d’un élève studieux. - -Je passai ainsi une partie de la nuit; mon professeur se montrait -infatigable, et de mon côté je ne me lassais pas de l’entendre; enfin il -fallut nous quitter, car, malgré le plaisir que j’éprouvais, le froid -commençait à me gagner, et le besoin de repos se faisait sentir. -Néanmoins, je sortis de là si bien pénétré de ce que j’avais à faire, -que dès le lendemain j’apportai d’importantes corrections à ma machine. -Au bout de cinq ou six autres visites au bois de Romainville, je finis -par obtenir le résultat que j’avais poursuivi: j’avais imité le chant du -rossignol. - - * * * * * - -Après dix-huit mois de séjour à Belleville, je rentrai enfin dans Paris, -chez moi, près de ma femme, près de mes enfants; je me retrouvai au -milieu de mes ouvriers, auxquels je n’eus que des félicitations à -adresser. - -En mon absence, mes affaires avaient prospéré, et de mon côté j’avais -gagné, par l’exécution de mes deux automates, la somme énorme de sept -mille francs. - -Sept mille francs en faisant de la limaille, comme disait autrefois mon -père! Hélas! cet excellent homme ne put jouir de ce commencement de mes -succès; j’avais eu la douleur de le perdre quelque temps avant mes -revers de fortune. Combien il se fût félicité de m’avoir laissé prendre -un état selon ma vocation, et qu’il eût été fier du résultat que je -venais d’obtenir, lui qui se plaisait tant aux inventions mécaniques! - - - - -CHAPITRE XII. - -La fortune pour lui n’a jamais de caprices - -UN _Grec_ HABILE.--SES CONFIDENCES.--LE _Pigeon_ COUSU D’OR.--TRICHERIES -DÉVOILÉES.--UN MAGNIFIQUE _truc_!--LE GÉNIE INVENTIF D’UN CONFISEUR.--LE -PRESTIDIGITATEUR PHILIPPE.--SES DEBUTS COMIQUES.--DESCRIPTION DE SA -SÉANCE.--EXPOSITION DE 1844.--LE ROI ET SA FAMILLE VISITENT MES -AUTOMATES. - - -Revenu à une certaine aisance, je pus alors me donner quelques -distractions, revoir quelques amis délaissés, et entre autres Antonio, -qui n’eut pas le courage de me garder rancune pour l’avoir abandonné -aussi longtemps. Dans nos longues conversations, mon ami ne cessait de -m’encourager à la réalisation des projets que lui-même avait fait -naître: je veux parler de mes projets de théâtre, dont il certifiait -d’avance tout le succès. - -Sans négliger mes travaux, j’avais repris mes exercices d’escamotage, et -je m’étais remis à la recherche d’escamoteurs. Je voulus voir aussi ces -gens adroits qui, faute de pouvoir exercer leurs talents sur un plus -grand théâtre, vont dans les cafés exécuter leurs tours. Il y a là en -effet des études curieuses à faire: ces hommes ont besoin de recourir à -des artifices d’autant plus fins, qu’ils ont affaire à des gens qui ne -se font pas faute de chercher à les déjouer. Je rencontrai quelques -types intéressants, dans lesquels je trouvai des sujets d’utiles -observations. Pourtant, une petite aventure ne tarda pas à me faire -comprendre que je devais me tenir sur mes gardes, dans le choix des gens -adroits que je recherchais. - -Un escamoteur que j’avais jadis rencontré chez le père Roujol, et auquel -j’avais rendu un service, me présenta un jour un nommé D...... C’était -un jeune homme de figure agréable et distinguée; sa mise avait une -certaine recherche, et il se présentait avec les manières d’un homme du -monde. - ---Monsieur, me dit-il en m’abordant, mon ami m’a dit que vous -recherchiez toute personne possédant une certaine adresse. Bien que je -ne veuille pas débuter près de vous en m’adressant un compliment, je -vous dirai que, faisant ma profession d’enseigner des tours d’escamotage -aux gens du monde, j’ai pensé pouvoir vous montrer des choses qui vous -sont inconnues. - ---J’accepte avec empressement votre proposition, répondis-je, mais je -vous avertis que je ne suis point un commençant. - -Cette présentation se faisait dans mon cabinet; nous nous assîmes près -d’une table sur laquelle je fis servir quelques rafraîchissements. -C’était là, du reste, un piége que je tendais à mon visiteur pour le -rendre plus communicatif. - -Je pris un jeu de cartes, et autant pour donner l’exemple à M. le -Professeur, que pour lui indiquer le point de départ de ses leçons, je -lui fis voir ma dextérité à faire sauter la coupe, et j’exécutai -différents tours. - -J’observais D....., pour juger de l’impression que je faisais sur lui. -Après être resté sérieux pendant quelques instants, il regarda son -compagnon en faisant un léger clignement d’œil dont je ne compris pas -la signification. Je m’arrêtai un moment, et sans vouloir provoquer une -explication directe, je débouchai une bouteille de vin de Bordeaux et -lui en versai quelques rasades. J’eus un plein succès: le vin lui délia -la langue, et au milieu d’une conversation qui commençait à tourner à -l’épanchement: - ---Il faut, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il en mettant son verre à sec -et en le présentant sans façon pour le faire remplir, il faut que je -vous fasse un aveu. Sachez donc que j’étais venu ici avec la conviction -que je devais avoir affaire à ce que nous appelons _un pigeon_. Je -m’aperçois qu’il en est tout autrement, et comme je ne veux pas -compromettre mes _trucs_, qui sont mon _gagne-pain_, je me contenterai -du plaisir d’avoir fait votre connaissance. - -Ces mots, étrangement techniques, me semblèrent un contraste choquant -avec les manières élégantes de mon visiteur. Toutefois, je ne pus me -décider à abandonner la partie sans connaître au moins quelques secrets -de ce singulier personnage. - ---Monsieur, répondis-je un peu désappointé, j’espère que vous reviendrez -sur cette décision, et que vous ne sortirez pas d’ici sans me montrer à -votre tour comment vous _maniez_ les cartes? Vous me devez bien cela. - -A ma grande satisfaction, D.... se ravisa. - ---Soit, dit-il en prenant un jeu, mais vous allez voir que nous n’avons -pas du tout la même manière de travailler. - -Il me serait difficile en effet de donner un nom à ce qu’il exécuta -devant moi. Ce n’était pas à proprement parler de la prestidigitation; -c’étaient des ruses et des finesses d’esprit appliquées aux cartes, et -ces ruses étaient tellement inattendues, qu’il était impossible de n’en -être pas dupe. Ce _travail_, du reste, n’était que l’exposition de -quelques principes dont je connus plus tard l’application. - -Tel que ces chanteurs qui commencent par se faire prier, et qui, une -fois partis, ne peuvent plus s’arrêter, D....., entraîné sans doute, et -par la sincérité des éloges que je lui prodiguais, et par le grand -nombre de verres de Bordeaux qu’il avait absorbés, me dit avec cet -épanchement familier si commun aux buveurs: - ---Voyons, mon cher Monsieur, je veux maintenant vous faire encore une -confidence. Je ne suis point prestidigitateur, j’ai seulement quelques -tours que je montre aux amateurs. Ces leçons, vous devez le comprendre, -ne suffiraient pas pour me faire vivre. Je vous dirai donc, ajouta-t-il -en vidant encore une fois son verre et en le tendant de nouveau, comme -s’il eût voulu me faire payer sa confidence, je vous dirai que le soir -je vais dans les cercles où j’ai l’adresse de me faire introduire, et -que là, je mets à profit quelques-uns des principes que je vous ai fait -connaître tout-à-l’heure. - ---Alors, vous donnez des séances? - -D...... sourit légèrement et répéta ce clignement d’œil qu’il avait -fait déjà à son camarade. - ---Des séances? répondit-il, non, jamais! Ou plutôt, oui, j’en donne, -mais à ma façon; je vous expliquerai cela dans un instant. Je veux -d’abord vous amuser, en vous contant comment je parviens à me faire -payer assez généreusement les leçons que je donne à mes amateurs; nous -reviendrons après cela à _mes séances_. - -Vous saurez que, pour des raisons faciles à deviner, je ne donne jamais -de leçons qu’à un élève que je suppose avoir la poche bien garnie. En -commençant mes explications, je l’avertis que je le laisse libre de -fixer lui-même le prix du tour que je vais lui montrer, et, pendant ma -démonstration, je m’arrête un instant pour exécuter un petit intermède -qui doit plus tard forcer sa générosité. - -Je m’approche de mon _pigeon_, passez-moi le mot. - ---Je vous l’ai déjà passé. - ---Ah! bien; permettez, lui dis-je, en tirant un des boutons de son -habit, voici un moule qui perce l’étoffe et que vous pourriez perdre. - -Je jette en même temps vingt francs sur la table, puis je passe en revue -tous ses boutons les uns après les autres, et de chacun d’eux je feins -de faire sortir une pièce d’or. - -Je n’ai exécuté ce tour que comme une plaisanterie sans importance; -aussi je ramasse mes pièces en affectant la plus grande indifférence. Je -pousse même cette indifférence jusqu’à en laisser comme par mégarde une -ou deux sur la table, mais pour un instant seulement bien entendu. - -Je continue ma leçon, et ainsi que je m’y attends, mon élève n’y prête -qu’une attention médiocre, tout préoccupé qu’il est des réflexions que -je lui ai habilement suggérées. - -Ira-t-il offrir cinq francs à un homme qui semble avoir sa poche pleine -d’or? Non, c’est impossible; le moins qu’il puisse faire, c’est -d’augmenter d’une pièce le nombre de celles que je viens d’étaler sous -ses yeux, et cela ne manque jamais d’arriver. - -Nouveau Bias, je porte toute ma fortune sur moi. Quelquefois je suis -assez riche; alors ma poche est pleine. Assez souvent aussi, j’en suis -réduit à une douzaine de ces charmants _jaunets_, mais ceux-là, je ne -m’en dessaisis jamais, car ce sont les instruments avec lesquels je puis -m’en procurer d’autres. Je vous dirai qu’il m’est arrivé de dîner plus -que modestement, et même de ne pas dîner du tout, ayant sur moi ce petit -trésor, parce que je me suis fait une loi de ne jamais l’entamer. - ---Les séances que vous donnez dans les cercles, dis-je à mon narrateur -pour le ramener sur ce chapitre, doivent être nécessairement plus -fructueuses. - ---En effet, mais la prudence me défend de les donner aussi souvent que -je le voudrais. - ---Je ne vous comprends pas. - ---Je m’explique. Lorsque je suis dans un cercle, j’y suis en amateur, en -fils de famille, et je fais comme bien des jeunes gens avec lesquels je -me trouve, je joue. Seulement, j’ai ma manière de jouer, qui n’est pas -celle de tout le monde, mais il paraît qu’elle n’est pas mauvaise, -puisqu’elle me rend souvent la chance favorable. Vous allez en juger. - -Ici mon narrateur s’arrêta pour se rafraîchir, puis, comme s’il se fût -agi de la chose du monde la plus innocente et la plus licite, il me -montra divers tours, ou plutôt diverses escroqueries fort curieuses, et -qu’il exécuta avec tant de grâce, d’adresse et de naturel, qu’il eût été -impossible de le prendre en défaut. - -Il faut savoir ce que c’est que l’amour d’un art ou d’une science dont -on cherche à pénétrer les mystères, pour comprendre l’effet que me -produisirent ces coupables confidences. - -Loin d’éprouver de la répulsion, du dégoût même pour cet homme, avec -lequel la justice pouvait avoir d’un jour à l’autre un compte à régler, -je l’admirais, j’étais ébahi. La finesse, la perfection de ses tours -m’en faisaient oublier le but blâmable. - -Le moment vint enfin où les confidences de mon _Grec_ (car c’en était -un) s’épuisèrent; il prit congé de moi. - -D.... m’eut à peine quitté, que le souvenir de ses confidences me -revenant à l’esprit, me fit monter le rouge au visage. J’eus honte de -moi-même comme si je m’étais associé à ses coupables manœuvres; j’en -vins même à me reprocher sévèrement l’admiration dont je n’avais pu me -défendre et les compliments qu’elle m’avait arrachés. - -Pour l’acquit de ma conscience, je consignai pour toujours cet homme à -ma porte. Précaution inutile! car jamais depuis je n’entendis parler de -lui. - -Qui croirait cependant que c’est à la rencontre de D.... et aux -communications qu’il m’avait faites, que je dus plus tard la -satisfaction de rendre un service à la société, en démasquant à la -justice une escroquerie dont les plus habiles experts n’avaient pu -trouver le mot? - -Dans l’année 1849, M. B...., juge d’instruction au tribunal de la Seine, -me pria de m’occuper de l’examen et de la vérification de cent cinquante -jeux de cartes, saisis en la possession d’un homme dont les antécédents -étaient loin d’être aussi blancs que ses jeux. - -Ces cartes étaient en effet toutes blanches, et cette particularité -avait dérouté jusqu’alors les plus minutieuses investigations. Il était -impossible à l’œil le plus exercé d’y découvrir la moindre -altération, la plus petite marque, et elles semblaient toutes posséder -les qualités des jeux du meilleur aloi. - -J’acceptai cette expertise, dans laquelle j’espérais trouver des -subtilités d’autant plus fines qu’elles étaient plus cachées. - -Ce n’était qu’après mes séances que je pouvais me livrer à ce travail -de recherches. Chaque soir, avant de me coucher, je m’attablais près -d’une excellente lampe, et j’y restais jusqu’à ce que le sommeil ou le -découragement vînt me gagner. - - * * * * * - -Je passai ainsi près d’une quinzaine de jours, examinant tant avec mes -yeux qu’avec une excellente loupe, la matière, la forme et les -imperceptibles nuances de chacune des cartes des cent cinquante jeux. Je -ne pouvais parvenir à rien découvrir, et de guerre lasse, je finis par -me ranger de l’avis des experts qui m’avaient précédé. - ---Décidément il n’y a rien à ces jeux, dis-je avec humeur en les jetant, -un soir, loin de moi sur la table. - -Tout-à-coup, sur le dos brillant d’une des cartes, et près d’un de ses -angles, je crois apercevoir un point mat qui m’avait échappé -jusqu’alors. Je m’en approche; le point disparaît. Mais, chose étrange! -il reparaît à mes yeux dès que j’en suis éloigné. - -Quel magnifique _truc_! m’écriai-je dans l’enthousiasme d’une idée qui -me traversait l’esprit (Le lecteur appréciera, je le pense, le sens de -cette exclamation). C’est bien cela! j’y suis! c’est une marque -distinctive. - -Et suivant certain principe que D.... m’avait indiqué dans ses -confidences, je m’assurai que toutes les cartes portaient également un -point, qui placé à un endroit déterminé en indiquait la nature et la -couleur. - -Comprend-on tout l’avantage qu’un Grec pouvait tirer de la possibilité -de connaître le jeu de ses adversaires? D.... avait été surpassé dans -cette tricherie, car son point de marque, si fin qu’il fût, ne -disparaissait pas selon le besoin. - -Depuis un quart d’heure, je meurs d’envie de communiquer au lecteur un -procédé qui certes ne peut manquer de l’intéresser, mais je suis retenu -par l’idée que cette ingénieuse fourberie peut tomber entre des mains -criminelles et faciliter de coupables actions. - -Pourtant, il est une vérité incontestable: c’est que pour éviter un -danger, il faut le connaître. Or, si chaque joueur était initié aux -stratagèmes de messieurs les escrocs, ces derniers se trouveraient dans -l’impossibilité de s’en servir. - -Réflexion faite, je me décide à faire ma communication. - -Je viens de dire qu’un seul point placé à certain endroit sur une carte -suffisait pour la faire connaître. Je vais employer une figure pour le -démontrer. - -Il faut supposer par estimation la carte divisée en huit parties dans le -sens vertical et en quatre dans le sens horizontal, comme dans la figure -1re. Les unes indiqueront la valeur des cartes, les autres leur -couleur. La marque se place au point d’intersection de ces divisions. -Voilà tout le procédé; l’exercice fait le reste. - -FIGURE 1re. - - As. Roi. Dame. Valet. Dix. Neuf. Huit. Sept. - +------+------+------+------+------+------+------+------+ - Cœur. | | - Carreau. | | - Trèfle. | | - Pique. | | - | | - | | - +------+------+------+------+------+------+------+------+ - -Quant au procédé à employer pour imprimer le point mystérieux dont j’ai -parlé plus haut, on me permettra de ne pas l’indiquer, car mon but est -de signaler une fourberie et non d’enseigner à la faire. Il suffira de -dire que vu de près, ce point se confond avec le blanc de la carte, et -qu’à distance, la réflection de la lumière rend la carte brillante, -tandis que la marque seule reste mate. - -Au premier abord, il semblera peut-être assez difficile de pouvoir se -rendre compte de la division à laquelle appartient un point isolé sur le -dos d’une carte. Cependant, pour peu qu’on veuille y prêter attention, -on pourra juger que celui que j’ai mis pour exemple ne peut appartenir -ni à la seconde ni à la quatrième division verticale, et, par un -raisonnement analogue, on comprendra que ce même point se trouve en -regard de la deuxième division horizontale. Il représentera donc une -dame de carreau. - -D’après l’explication que je viens de donner, le lecteur, j’en suis sûr, -a déjà pris son parti sur les cartes blanches. - ---Puisqu’il peut en être ainsi, se dit-il, je ne jouerai plus qu’avec -des cartes tarotées, et j’éviterai d’être trompé. - -Malheureusement, les cartes tarotées prêtent encore plus à l’escroquerie -que les autres, et pour le prouver, je me vois forcé de faire une -seconde communication, et peut-être même une troisième. Supposons un -tarot formé de points ou de toutes autres figures rangées symétriquement -comme le sont d’ordinaire ces genres de dessins. - -[Illustration: FIGURE 2.] - -Le premier point en partant du haut de la carte, à gauche, ainsi que -dans l’exemple précédent, représentera du cœur; le second en -descendant, du carreau; le troisième du trèfle; le quatrième du pique. - -Si maintenant, à l’un de ces points, qui sont naturellement placés par -le dessin du tarot pour marquer la couleur de la carte, on ajoute un -autre petit point à l’un des huit endroits que l’on peut se figurer sur -sa circonférence, on désignera la nature de la carte. - -Ainsi on représentera, au point culminant, un as, en tournant à droite -un roi, le troisième sera une dame, le quatrième un valet et ainsi de -suite en suivant pour le dix, le neuf, le huit et le sept. - -Il est bien entendu qu’il ne faut qu’un seul point comme dans la figure -2, où celui qui est joint au troisième point ou couleur, représentera un -huit de trèfle. - -Il y a bien encore d’autres combinaisons, mais celles-là sont aussi -difficiles à expliquer qu’à comprendre. Ainsi par exemple, j’ai eu à -expertiser des cartes tarotées où il n’y avait véritablement aucune -marque; seulement les dessins du tarot étaient plus ou moins attaqués -par la coupe de la carte et cette simple particularité les désignait -toutes. - -Il y a aussi les cartes sur le bord desquelles le _Grec_ en jouant fait -avec son ongle un léger morfil qu’il peut reconnaître au passage. S’il -joue à l’écarté, ce sont les rois qu’il a marqués ainsi, et lorsqu’en -donnant les cartes ces dernières se présentent sous sa main, il peut, -par un tour familier à l’escamotage, les laisser sur le jeu et donner à -la place la carte suivante. Cette substitution peut se faire si -habilement qu’il est impossible d’y rien voir. Enfin, j’ai vu des gens -dont la vue était si habilement exercée, qu’après avoir joué deux ou -trois parties avec le même jeu, ils pouvaient reconnaître toutes les -cartes. - - * * * * * - -Pour revenir aux cartes frelatées, on se demandera comment on peut -changer les jeux, puisque dans les cercles et dans les maisons où l’on -joue, les paquets ne sont décachetés qu’au commencement de la partie. - -Eh! mon Dieu, c’est encore bien simple. - -On s’informe du marchand de cartes où ces maisons se fournissent. On lui -fait d’abord quelques petits achats pour lier connaissance; on y -retourne plusieurs fois pour le même motif; puis un beau jour, on se dit -chargé par un ami d’acheter une douzaine de sixains ou plus ou moins -selon l’importance du magasin. - -Le lendemain, sous prétexte que les jeux ne sont pas de la couleur qui a -été demandée, on les rapporte. - -Les paquets sont encore cachetés, le marchand, plein de confiance, les -échange contre d’autres. - -Mais le grec a passé la nuit à décacheter les bandes et à les recacheter -par un procédé connu en escamotage; les cartes ont toutes été marquées -et remises en ordre; le marchand les a maintenant dans son magasin; le -tour est fait; on les attend à domicile. - -Toutes ces supercheries certes sont fort redoutables; eh bien! il y en a -une bien plus redoutable encore, c’est la télégraphie imperceptible. On -en jugera, lorsque je dirai que sans la moindre apparence de -communication, le _Grec_ peut parfaitement recevoir d’un compère, par -des principes analogues à ceux de ma _seconde vue_, l’annonce du jeu de -son adversaire. - -J’aurais certainement beaucoup d’autres _trucs_ à signaler, mais je -m’arrête. Je crois en avoir assez dit sur les escrocs et leurs -tricheries pour engager tout joueur à ne tenir les cartes que vis-à-vis -de personnes dont la probité ne peut être mise en doute. - -Maintenant, autant pour faire oublier les détails quelque peu -compromettants que je viens de donner, que pour reposer mon esprit de -descriptions qui, j’en suis certain, ont dû paraître beaucoup plus -courtes au lecteur qu’à moi-même, je vais revenir à la prestidigitation -proprement dite, en donnant une notice biographique sur un -physicien-sorcier-magicien-prestidigitateur, dont le succès dans Paris -fut, vers cette époque, des plus éclatants. - -Philippe Talon, originaire d’Alais, près Nîmes, après avoir exercé la -douce profession de confiseur à Paris, s’était vu forcé, par suite -d’insuccès, de quitter la France. - -Londres, ce pays de Cocagne, cet Eldorado en perspective, était à deux -pas; notre industriel s’y rendit et ne tarda pas à fonder un nouvel -établissement dans la capitale des Trois-Royaumes-Unis. - -Le confiseur français avait bien des chances de réussite. Outre que les -Anglais sont très friands de _chatteries_, on sait que la confiserie -française a eu, de tout temps, chez les enfants d’Albion, une renommée -qui ne peut être comparée qu’à celle dont a joui jadis en France le -_véritable_ cirage anglais. - -Néanmoins, malgré ces avantages, il paraît que de nouvelles amertumes se -glissèrent bientôt dans son commerce; les brouillards de la Tamise, -d’autres disent des spéculations trop hasardeuses, vinrent fondre les -fragiles marchandises du nouveau magasin et les mirent en déconfiture. - -Talon plia bagage une seconde fois et quitta Londres pour aller à -Aberdeen demander l’hospitalité aux montagnards écossais, auxquels en -échange il proposa ses séduisantes sucreries. - -Malheureusement, les Ecossais d’Aberdeen, fort différents des -montagnards de la _Dame Blanche_, ne portent ni bas de soie ni souliers -vernis, et font très peu d’usage des pâtes de jujube et des petits -fours. Aussi le nouvel établissement n’eût pas tardé à subir le sort des -deux autres, si le génie inventif de Talon n’avait trouvé une issue à -cette position précaire. - -Le confiseur pensa avec raison que pour vendre une marchandise, il est -bon qu’elle soit connue, et que, pour qu’elle soit connue, il faut -s’occuper de la faire connaître. - -Fort de ce judicieux raisonnement, Talon sut bien forcer les Aberdeenois -à manger ses bonbons, après toutefois les leur avoir fait payer. - -A cette époque, il y avait à Aberdeen une troupe de comédiens qui se -trouvaient dans la position des sucreries de Talon: ces artistes étaient -incompris et peu goûtés. - -En vain le directeur avait-il monté une pantomime à grand renfort de -changements à vue et de transformations; le public était resté sourd à -ses appels réitérés. - -Un beau jour, Talon se présente chez l’impresario écossais: - -«Monsieur, lui dit-il sans autre préambule, je viens vous faire une -proposition qui, si elle est acceptée, remplira votre salle, j’en ai la -conviction. - ---Expliquez-vous, Monsieur, dit le directeur affriandé, mais peu -confiant dans une promesse qu’il avait de bonnes raisons de croire -difficile à réaliser. - ---Il s’agit simplement, poursuivit Talon, de joindre à l’attrait de -votre spectacle l’annonce d’une loterie dont je ferai tous les frais. -Voici quelle en sera l’organisation: chaque spectateur en entrant paiera -en sus du prix de sa place la somme de six pences (60 centimes), qui lui -donneront droit à: - -1º Un cornet de bonbons assortis; - -2º Un numéro de loterie, avec lequel il pourra gagner le gros lot, -représenté par un magnifique _bonbon monté_ de la valeur de cinq livres -(125 francs). - -Talon promit en outre un divertissement nouveau, dont il confia le -secret avec recommandation de ne pas le divulguer. - -Ces propositions ayant été agréées, on mit sur le tapis la question -d’intérêt. Le marchand de sucreries n’avait aucune raison de tenir la -dragée haute au directeur; le marché fut donc promptement conclu. - -L’intelligent Talon ne s’était point trompé; le public, alléché par -l’appât des bonbons, par l’attrait de la pantomime et par une surprise -qu’on lui promettait, accourut en foule, et remplit la salle. - -La loterie fut tirée; le gros lot fit un heureux, et les douze ou quinze -cents autres spectateurs, munis de leurs cornets de bonbons, se -consolèrent de leur déception en se faisant entre eux des échanges de -douceurs. - -Dans d’aussi heureuses dispositions, la pantomime fut trouvée charmante. - -Cependant cette pièce tirait à sa fin et l’on n’avait encore d’autre -surprise que celle de ne pas l’avoir encore vu arriver, lorsque tout à -coup, à la fin d’un ballet, les danseurs s’étant rangés en cercle comme -pour l’apparition d’un premier sujet, un bruit aigu se fait entendre, et -un superbe polichinelle, riant de sa voix aigre et chevrotante, s’élance -d’un bond sur le devant de la scène et fait un magnifique écart. - -C’était Talon, revêtu des deux bosses de coton et de l’habit pailleté. - -Notre nouvel artiste s’acquitta avec un rare talent de la danse -excentrique de Polichinelle et fut couvert de bravos. - -Pour remercier le public de son bienveillant accueil, le danseur essaya -une révérence dans l’esprit de son rôle, mais il la fit si -malheureusement, que le pauvre Polichinelle tomba violemment sur le côté -sans pouvoir se relever. - -On s’approche en toute hâte, on soutient le blessé. Il se remet un peu; -il veut parler; on écoute; il se plaint d’une côte cassée et demande -avec instance des pilules de Morisson[11]. On se rend à ses désirs et un -domestique se hâte d’apporter des pilules d’une grosseur exagérée. - -Le public, qui jusque-là compatissait à la douleur de Polichinelle et se -tenait dans un silencieux attendrissement, commence à flairer une -plaisanterie. Il sourit d’abord, puis rit aux éclats, lorsque le malade -prenant une des pilules, l’escamote habilement en feignant de l’avaler -tout d’un trait. Une seconde suit la première, et la demi-douzaine ayant -pris la même route, Polichinelle se trouva tout à fait remis, salua -gracieusement et fit sa retraite au lieu de bruyants _hurrahs_. - -Philippe venait de faire sa première séance: le confiseur avait troqué -le bâton de sucre d’orge pour celui de magicien. - -Cette scène burlesque eut un succès fou. Les recettes qu’elle fit faire, -chaque soir, vinrent réconforter la situation financière du directeur et -de son habile associé, de sorte que le marchand de bonbons, qui avait -liquidé son fonds de boutique dans ses représentations, n’eut plus qu’à -fermer la porte. Il partit pour donner dans d’autres villes des -représentations de son nouveau talent. - -Où le nouveau magicien avait-il puisé les éléments de son art? Je -l’ignore. Il est probable (c’est toujours avec des probabilités que se -comblent les lacunes de l’histoire), il est probable que Talon avait -appris l’escamotage comme la danse de Polichinelle, pour sa satisfaction -personnelle et le plaisir de ses amis. Ce qu’il y a de certain, c’est -que la séance qu’il donna devant les naïfs spectateurs d’Aberdeen ne fut -pas de première force, et que c’est à la suite de ces premiers succès -qu’il se perfectionna dans l’art auquel il dut plus tard sa réputation. - -Abdiquant désormais les sucreries, le vêtement de Polichinelle et la -_pratique_[12], Philippe (c’est ainsi que s’appela dès lors le -prestidigitateur) parcourut les provinces d’Angleterre en donnant -d’abord de très modestes représentations. Puis son répertoire s’étant -successivement augmenté d’un certain nombre de tours pris çà et là aux -escamoteurs de cette époque, il _attaqua_ les grandes villes et vint à -Glascow, où il se fit construire une baraque en bois pour y donner des -représentations. - -Pendant la construction de son temple de magie, Philippe distingua, -parmi les ouvriers menuisiers employés à cet ouvrage, un jeune garçon de -bonne mine qui lui sembla doué d’une intelligence toute particulière; il -voulut l’attacher à ses entreprises théâtrales et le faire paraître en -scène comme aide magicien. - -Macalister (c’était le nom du jeune menuisier) avait inné en lui le -génie des _trucs_ et des _ficelles_; il n’eut à faire aucun -apprentissage dans cet art mystérieux, et comprenant tout de suite les -finesses de l’escamotage, il composa quelques tours qui lui méritèrent -les éloges de son maître. - -Depuis ce moment, soit par suite du concours de Macalister, soit pour -toute autre cause, tout sembla réussir à Philippe, qui se mit à -_travailler en grand_, c’est-à-dire qu’il abandonna les baraques pour la -scène plus noble du théâtre des grandes villes. - -Après avoir longtemps voyagé dans l’Angleterre, il passa en Irlande et -donna des représentations à Dublin. Ce fut dans cette ville qu’il fit -l’acquisition de deux tours auxquels il dut plus tard un véritable -succès. - - * * * * * - -Trois Chinois, venus en France pour y présenter divers exercices très -surprenants, avaient essayé de donner à Paris quelques représentations -qui, faute d’une publicité convenable, n’eurent d’autre résultat que de -brouiller les trois habitants du Céleste-Empire. En France aussi bien -qu’en Chine, lorsqu’il n’y a pas de foin au râtelier, les chevaux se -battent, dit-on; nos trois jongleurs n’en étaient pas arrivés à cette -extrémité, mais ils s’étaient séparés. L’un d’eux s’en alla à Dublin, et -ce fut là que, sur la demande de Philippe, il lui enseigna le tour des -_poissons_ ainsi que celui des _anneaux_. - -Le premier de ces trucs une fois acquis, Philippe se trouva très -embarrassé, il lui fallait une robe pour son exécution. - -Prendre un costume de Chinois eût été chose plus que pittoresque, -l’ex-confiseur n’ayant dans la physionomie aucun des caractères d’un -mandarin. Il ne fallait pas non plus songer à une robe de chambre. Si -riche qu’elle eût été, la séance de magie eût pris un caractère de -sans-façon que le public n’aurait pas toléré. - -Philippe sut se tirer de cette difficulté: il s’habilla en magicien. -C’était une innovation hardie, car, jamais jusqu’alors, un escamoteur -n’avait osé endosser la responsabilité d’un tel costume. - -Possesseur de ces deux nouveaux tours, Philippe conçut le projet de -revoir son ingrate patrie et de se réconcilier avec elle en lui -présentant les résultats de ses travaux. Il vint donc à Paris dans l’été -de l’année 1841 et donna des représentations dans la salle Montesquieu. - -Le tour des _poissons_, celui des _anneaux_, un brillant costume de -magicien, un superbe bonnet pointu, une séance bien organisée et -convenablement présentée, attirèrent chez lui grand nombre de -spectateurs, parmi lesquels le hasard conduisit le directeur d’un des -théâtres de Vienne. - - * * * * * - -L’Autrichien, enchanté de la représentation, proposa, séance tenante, au -prestidigitateur, un engagement à participation de recette. - -Philippe accepta d’autant plus volontiers que, pendant la saison pour -laquelle il s’engageait, la salle Montesquieu était réservée pour des -bals publics. D’un autre côté, cet engagement lui donnait le temps de -faire construire un théâtre dans lequel il pourrait à son retour -continuer tranquillement le cours de ses représentations. - - Dans le service de l’Autriche, - Le militaire n’est pas riche: - -a dit l’auteur du _Châlet_, et pour ce motif d’opéra, ainsi que pour -d’autres encore, notre voyageur n’était pas sans éprouver de vives -inquiétudes à l’endroit de ses futures recettes. Il ignorait sans doute -que l’Autriche ne devait cette mauvaise réputation qu’à l’exigence de la -versification française, et que cette rime _riche_ arrivant après une -négation indispensable à la structure du vers, avait tout naturellement -rendu pauvre le militaire de l’Autriche. - -L’artiste ne tarda pas du reste à être tranquillisé; il reconnut que la -capitale de cette nation calomniée de par les règles de la poésie, -valait mieux que sa réputation; il en rapporta pour preuve nombre de -thalers, avec lesquels il paya les frais de construction d’un théâtre -que, pendant son absence, on lui avait élevé au bazar Bonne-Nouvelle. - -Philippe avait encore recruté dans sa route quelques nouveautés. Il -apportait avec lui plusieurs automates qu’il devait montrer dans ses -représentations. - -L’ouverture de la salle Bonne-Nouvelle fit sensation dans Paris; on vint -en foule voir ce fameux _truc des poissons_, auquel les spectateurs de -la salle Montesquieu avaient déjà fait une réputation méritée. - -Que le lecteur veuille bien entrer avec moi dans le palais des prestiges -(c’est ainsi que s’appelait ce nouveau temple de magie), je le ferai -assister à quelques-unes des expériences du magicien. - - * * * * * - -Le palais des prestiges n’était point un monument, ainsi que pouvait le -faire supposer son titre; mais lorsqu’on était arrivé au bout de la -galerie du premier étage du bazar Bonne-Nouvelle, on passait sous une -porte de couloir et l’on était tout étonné de se trouver dans une salle -fort convenablement distribuée pour ce genre de spectacle. Il y avait -des stalles, un parterre, un rang de galeries et un amphithéâtre. La -décoration en était proprette et élégante, et par dessus tout, on y -était confortablement assis. - -Un orchestre, composé de six musiciens d’un talent contestable, -exécutait une symphonie avec accompagnement de _mélophone_, sorte -d’accordéon récemment inventé par un nommé Lecler, chargé de la -direction musicale du _palais_. - -Le rideau se lève. - -Au grand étonnement des spectateurs, la scène est plongée dans la plus -profonde obscurité. - -Un monsieur, tout de noir habillé, sort d’une porte latérale et s’avance -vers nous. C’est Philippe; je le reconnais à son accent voilé et quelque -peu teinté de provençal. Tous les autres spectateurs le prennent pour le -régisseur; on est interdit; on craint une annonce d’autant plus -fâcheuse, que ce monsieur porte le pistolet au poing. - -L’incertitude est bientôt dissipée; Philippe se fait connaître. Il -annonce qu’il se trouve en retard pour ses préparatifs, mais que, pour -ne pas faire attendre tout le temps nécessaire à l’éclairage de son -laboratoire, il va, d’un coup de pistolet, allumer les innombrables -bougies dont la salle est ornée. - -Bien que l’arme à feu ne soit pas nécessaire à l’expérience, et qu’elle -n’ait d’autre but que de jeter de la poudre aux yeux des spectateurs, -les bougies se trouvent subitement enflammées au bruit de la détonation. - -On bat des mains de toutes parts, et c’est justice, car ce _truc_ est -saisissant de surprise. Si applaudi qu’il soit cependant, il ne l’est -jamais autant qu’il le mérite en raison du temps qu’exige sa préparation -et des mortelles angoisses qu’il cause à l’opérateur. - -En effet, ainsi que toutes les expériences où l’électricité statique -joue le principal rôle, cette magique inflammation n’est pas -infaillible. Lorsque ce malheur arrive, la position de l’opérateur se -trouve d’autant plus embarrassante que le phénomène a été annoncé comme -une œuvre de magie. Or, un magicien doit être tout-puissant, et s’il -n’en est pas ainsi, il doit éviter à tout prix ces fiasco qui lui font -perdre aux yeux du public le prestige de son omnipotence. - -La scène une fois éclairée, Philippe commençait sa séance. La première -partie, composée de tours d’un médiocre intérêt, était rehaussée par la -présentation de quelques curieux automates, tels que: - -Le _Cosaque_, que l’on eût pu aussi bien appeler le _Grimacier_, pour -les contorsions comiques auxquelles il se livrait. C’était du reste un -très habile escamoteur que ce cosaque, car il faisait passer adroitement -dans ses poches divers bijoux que son maître avait empruntés à des -spectateurs; - -Le _Paon magique_, faisant entendre son ramage anti-mélodieux, étalant -son somptueux plumage et mangeant dans la main; - -Et enfin un _Arlequin_ semblable à celui que possédait Torrini. - -Après la première partie de la représentation, le rideau se baissait -pour les préparatifs d’une séance que le programme indiquait sous le -titre de: _Une fête dans un palais de Nankin_. Titre attrayant pour les -marchands de cette étoffe, mais qui n’avait été choisi, sans doute, que -pour rappeler au spectateur le tour chinois qui devait couronner la -séance. - -A cette seconde apparition, la scène était entièrement transformée; les -tapis de tables, assez modestes d’abord, avaient été remplacés par des -brocarts étincelants de dorures et de pierres précieuses (vues de loin). -Les bougies, déjà si nombreuses, s’étaient encore multipliées et -donnaient au théâtre l’aspect d’une fournaise ardente, véritable demeure -d’un suppôt du diable. - -Le magicien paraissait. Il était revêtu d’un riche costume que, dans son -admiration, le public estimait d’un prix à épuiser les richesses de -Golconde. - -La _Fête de Nankin_ commençait par le tour des _anneaux_, venant des -Chinois. - -Philippe prenait légèrement entre ses doigts des anneaux de fer qui -avaient vingt centimètres environ de diamètre, et, sans que le public -pût s’expliquer comment, il les faisait entrer les uns dans les autres -et en formait des chaînes et des faisceaux inextricables. Puis tout à -coup, quand on croyait qu’il lui serait impossible de débrouiller son -ouvrage, il l’effleurait du souffle, et les anneaux se séparant, -tombaient à ses pieds. - -Ce tour produisait une illusion charmante. - -Celui qui lui succédait, et que je n’ai pas vu faire par d’autres que -par Philippe, ne lui cédait pas en intérêt. - -Macalister, le menuisier écossais, qui servait en scène sous la figure -d’un nègre nommé Domingo, apportait sur une table deux pains de sucre -encore garnis de cet affreux papier que l’épicier vend dans son commerce -aux prix des denrées coloniales. - -Philippe empruntait une douzaine de foulards (non pas des foulards de -compères); il les mettait dans un large canon de fusil, et lorsqu’on lui -avait désigné un des deux pains de sucre, il faisait feu dessus. Il le -cassait ensuite à coup de hache, et tous les foulards s’y trouvaient -réunis. - -Venait ensuite le _Chapeau de Fortunatus_. - -Philippe, après avoir fait sortir de ce chapeau, qui n’était autre que -celui d’un spectateur, une innombrable quantité d’objets, en retirait -enfin des plumes de quoi garnir au moins un lit édredon. Mais ce qui -amusait et faisait surtout rire dans ce tour, c’était un enfant, que le -prestidigitateur avait fait mettre à genoux au-dessous de cette -singulière avalanche, et qui s’y trouvait complètement enseveli. - -Un autre tour à effet était celui de la _Cuisine de -Parafaragaramus_[13]. - -Sur l’invitation de Philippe, deux écoliers montaient près de lui sur la -scène. Il les habillait aussitôt, l’un en marmiton, l’autre en -cuisinière de bonne maison. Ainsi affublés, les deux jeunes _cordons -bleus_ subissaient toutes sortes de plaisanteries et de mystifications -(c’était de l’école Castelli). - -L’escamoteur passait ensuite à l’exécution du tour. A cet effet, il -suspendait à un trépied un énorme chaudron de cuivre entièrement plein -d’eau, et il ordonnait aux deux cuisiniers d’y mettre des pigeons morts, -un assortiment de légumes et force assaisonnements. Alors il chauffait -le dessous du récipient avec une flamme d’esprit de vin et prononçait -quelques paroles sacramentelles. A sa voix, les pigeons, redevenus -vivants, prenaient leur volée en s’échappant de la chaudière. L’eau, les -légumes et les assaisonnements avaient complétement disparu. - -Philippe terminait ordinairement ses soirées par le fameux tour chinois, -qu’il appelait pompeusement _les Bassins de Neptune_ ou _les Poissons -d’or_. - -Le magicien, revêtu de son brillant costume, montait sur une espèce de -table basse qui l’isolait du parquet. Après quelques évolutions pour -prouver qu’il n’avait rien sur lui, il jetait un châle à ses pieds, et -lorsqu’il le relevait, on voyait apparaître un bassin de cristal rempli -d’eau, dans lequel se jouaient des poissons rouges. - -Cet exercice se recommençait trois fois avec le même résultat. - -Voulant enchérir sur ses confrères du Céleste-Empire, le -prestidigitateur français avait ajouté à leur tour une variante qui -terminait gaiement la séance. En jetant une dernière fois le châle à -terre, il en faisait sortir plusieurs animaux, tels que lapins, canards, -poulets, etc. - -Ce _truc_ était exécuté, sinon gracieusement, du moins de manière à -exciter une vive admiration parmi les spectateurs. - -En général, Philippe était très amusant dans ses soirées. Ses -expériences étaient exécutées avec beaucoup de conscience, d’adresse et -d’entrain, et je n’hésite pas à dire que le prestidigitateur du bazar -Bonne-Nouvelle pouvait passer alors pour un des meilleurs de l’époque. - -Philippe quitta Paris, l’année suivante, et continua depuis à donner ses -séances à l’étranger ou dans les provinces de la France. - -Les succès de Philippe n’auraient pas manqué de raviver encore mon désir -de hâter la réalisation de mes projets de théâtre, si à cette époque un -malheur ne fût venu me jeter dans un profond découragement. Je perdis ma -femme. - -Resté seul avec trois enfants en bas-âge, il me fallut, si inhabile que -je fusse aux soins du ménage, en surveiller la direction. Aussi, au -bout de deux ans, volé par les uns, trompé par les autres, j’avais perdu -peu à peu l’aisance que mon travail avait apporté dans ma maison, et je -marchais à ma ruine. - -Poussé par les exigences de ma position, je songeai à me refaire un -intérieur: je me remariai. - -J’aurai tant de fois l’occasion de parler de ma nouvelle épouse, que je -me dispenserai pour le moment de lui rendre le tribut d’éloges qui lui -sont si bien dus. D’ailleurs je ne suis pas fâché d’abréger ces détails -d’intérieur, qui, très importants dans ma vie, ne sont dans ce récit que -d’un bien faible intérêt. - -L’exposition de 1844 allait avoir lieu; je demandai et j’obtins -l’autorisation d’y présenter les objets de ma fabrication. L’emplacement -que l’on m’assigna, situé en face de la porte d’honneur, fut sans -contredit un des plus beaux de la salle. - -Je fis ériger un gradin circulaire, sur lequel je mis un spécimen de -toutes les pièces mécaniques que j’avais exécutées jusqu’alors. Dans le -nombre figurait en première ligne mon _écrivain_, que M. G.... avait -bien voulu me confier pour cette circonstance. - -J’eus, je puis le dire, les honneurs de l’exposition. Mes produits -étaient constamment entourés d’une foule de spectateurs d’autant plus -empressés, que le divertissement auquel ils assistaient se donnait -gratis. - -Louis-Philippe faisait des visites journalières au Palais de -l’Industrie, et mes automates lui avaient été signalés comme méritant -son attention. Il témoigna le désir de les voir, et me fit annoncer sa -visite, vingt-quatre heures à l’avance. J’eus donc le temps nécessaire -pour mettre tout en ordre. - -Le Roi arriva tenant le Comte de Paris par la main. Je me plaçai à sa -gauche pour lui donner l’explication de mes différentes pièces. La -Duchesse d’Orléans était près de moi; les autres membres de la famille -royale formaient cercle autour de Sa Majesté. La foule, maintenue par -les gardiens du Palais et les agents de police, laissait un vide autour -de mon exposition. - -Le Roi fut d’une humeur charmante et sembla prendre plaisir à tout ce -que je lui présentai. Il m’interrogeait souvent, et ne manquait aucune -occasion de faire valoir son excellent jugement. - -Pour terminer la séance, on s’était arrêté devant mon _écrivain_. - -Cet automate, on doit se le rappeler, écrivait ou dessinait, suivant la -question qui lui était posée. - -Le Roi lui fit cette demande: - -Combien Paris renferme-t-il d’habitants? - -L’écrivain leva la main gauche qu’il tenait appuyée sur son bureau, -comme pour indiquer qu’il fallait lui remettre une feuille de papier. -Quand il l’eut reçue, il écrivit très distinctement: - -Paris contient 998,964 habitants. - -Le papier passa des mains du roi dans celles de sa famille, et chacun se -plut à reconnaître la perfection des caractères; mais je vis que -Louis-Philippe avait une critique à me faire; son sourire plein de -finesse l’annonçait assez. Aussi ne fus-je point surpris, lorsque me -montrant le papier qui lui était revenu: - ---Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous n’avez peut-être pas réfléchi -que ce chiffre ne se trouvera pas d’accord avec le nouveau recensement, -que l’on est sur le point de terminer. - -Contre mon attente, je me sentais à mon aise devant ces illustres -visiteurs. - ---Sire, répondis-je avec assez d’assurance pour un homme peu habitué à -se trouver en face d’une tête couronnée, j’espère qu’à cette époque mon -automate sera devenu assez intelligent pour faire des corrections, s’il -y a lieu. - -Le Roi parut satisfait de ma réponse. - -Je profitai de cette bonne disposition pour lui faire connaître que mon -Ecrivain Dessinateur était également poète, et j’expliquai que l’on -pouvait lui proposer, sous forme de demande, un quatrain incomplet, -qu’il achèverait par le mot répondant à la question contenue dans les -trois premiers vers. - -Le Roi choisit celui-ci: - - Lorsque dans le malheur, accablé de souffrance, - Abandonné de tous, l’homme va succomber, - Quel est l’ange divin qui vient le consoler? - C’est..... - -_L’espérance_, ajouta l’écrivain sur la quatrième ligne, complétant -ainsi le quatrain. - ---C’est vraiment charmant, me dit le Roi. Mais, Monsieur Robert-Houdin, -ajouta-t-il à demi-voix et d’un ton confidentiel: pour faire un poète de -votre écrivain, vous lui avez donc donné de l’instruction? - ---Oui, Sire, selon mes faibles moyens. - ---Alors mon compliment s’adresse au maître plus encore qu’à l’élève. - -Je m’inclinais pour remercier le Roi, autant pour son compliment que -pour la manière délicate dont il m’avait été adressé. - ---Dites-moi, maintenant, Monsieur Robert-Houdin, reprit Louis-Philippe, -je vois, d’après la notice placée au bas de cet automate, qu’il joint à -son double talent d’écrivain et de poète celui de dessinateur. S’il en -est ainsi, voyons, fit-il en s’adressant au Comte de Paris, choisissez -vous-même le sujet d’un dessin. - -Pensant être agréable au Prince, j’eus recours à l’escamotage pour -influencer sa décision, et grâce à ce stratagème, il choisit une -couronne. - -L’automate commença à tracer les contours de cet ornement royal avec la -plus rare perfection, et chacun suivait ce travail avec intérêt, -lorsqu’à mon grand désappointement, le crayon du dessinateur, venant à -se casser, la couronne ne put être achevée. - -Désolé de ce contre-temps, je veux faire recommencer; le roi me -remerciant, m’en empêcha. - ---Puisque vous savez dessiner, dit-il au Comte de Paris, vous achèverez -vous-même cet ouvrage. - -Cette séance, outre qu’elle fut le prélude du bienveillant intérêt que -me témoigna plus tard la famille d’Orléans, eut peut-être -quelqu’influence sur la décision du jury, qui, j’aime à le croire, -obéissant aussi à sa propre conscience, m’accorda une médaille -d’argent. - - - - -CHAPITRE XIII. - -PROJETS DE RÉFORME.--CONSTRUCTION D’UN THÉATRE AU -PALAIS-ROYAL.--FORMALITÉS.--RÉPÉTITION GÉNÉRALE.--SINGULIER -EFFET DE MA SÉANCE.--LE PLUS GRAND ET LE PLUS PETIT THÉATRE -DE PARIS.--TRIBULATIONS.--PREMIÈRE -REPRÉSENTATION.--PANIQUE.--DÉCOURAGEMENT.--UN PROPHÈTE -FAILLIBLE.--RÉHABILITATION.--SUCCÈS. - - -Il pourrait sembler étrange de me voir passer tour-à-tour de mes travaux -en mécanique à mes études sur la prestidigitation. Mais si l’on veut -bien réfléchir que ces deux sciences devaient concourir au succès de mes -séances, on comprendra facilement que je leur portais un même degré -d’affection, et qu’après avoir parlé de l’une je parle de l’autre. Les -préoccupations de l’exposition ne me faisaient point oublier mes projets -de théâtre. - -Les instruments destinés à mes futures représentations étaient sur le -point d’être terminés, car je n’avais jamais cessé d’y travailler. Je me -trouvais donc en mesure de commencer mes séances aussitôt que l’occasion -s’en présenterait. En attendant, je m’occupais à noter les diverses -modifications que je me proposais d’apporter à un grand nombre d’idées -reçues parmi mes devanciers en escamotage. - -Ma séance devait avoir deux caractères bien distincts: l’adresse et la -mécanique, représentées par des automates et de la prestidigitation. -L’une devait aider au charme de l’autre en délassant l’esprit par une -agréable variété. - -Me rappelant les principes de Torrini, je rêvais une scène élégante et -simple, dégagée de ces innombrables instruments en tôle vernie, dont -l’assemblage nommé _Pallas_ par les escamoteurs, ressemble plutôt à une -boutique de bimbeloterie qu’à un cabinet de _Physicien_. - -Plus de ces énormes couvercles en métal sous lesquels se mettent les -objets que l’on veut faire disparaître et dont les secrètes fonctions ne -peuvent échapper à l’imagination même la plus naïve. Des appareils en -cristal opaque ou transparent, selon le besoin, devaient suffire pour -toutes mes opérations. - -Je voulais, dans l’exécution de mes tours, supprimer l’usage des boîtes -à double fond, dont quelques escamoteurs avaient fait un si grand abus, -ainsi que des instruments destinés à donner le change sur l’adresse de -l’opérateur. - -La véritable prestidigitation ne doit pas être l’œuvre d’un -ferblantier, mais celle de l’artiste lui-même; on ne vient pas chez ce -dernier dans le but de voir fonctionner des instruments. - -On doit penser, d’après le blâme que j’ai porté sur les compères, que -j’en supprimai complètement l’usage. J’ai toujours considéré cette -tricherie comme peu digne d’un prestidigitateur, car elle fait douter de -son adresse. D’ailleurs, j’avais plusieurs fois servi moi-même de -compère, et je me rappelais l’impression défavorable que cet emploi -m’avait laissé sur le talent de mon partenaire. - -Des becs de gaz recouverts de globes dépolis devaient remplacer sur ma -scène ces myriades de bougies ou de cierges, dont l’éclat n’a d’autre -résultat que d’éblouir les spectateurs et de nuire ainsi à l’effet des -expériences. - -Parmi les réformes que je devais apporter sur la scène, la plus -importante de toutes était la suppression de ces longs tapis de table -tombant jusqu’à terre, sous lesquels on a toujours supposé, avec -quelque raison, un auxiliaire pour les tours d’adresse. Ces immenses -boîtes à compère devaient être remplacées par des consoles en bois doré, -genre Louis XV. - -Je m’abstenais, bien entendu, de tout costume excentrique. - -Il n’est jamais entré dans mes idées de rien changer aux vêtement que le -bon goût impose, et j’ai toujours pensé que les accoutrements bizarres, -loin d’attirer aucune considération à celui qui les porte, jettent au -contraire sur lui de la défaveur. - -Je m’étais tracé aussi pour mes représentations une ligne de conduite -dont je ne me suis du reste jamais écarté: c’était de ne faire ni -calembourgs, ni jeux de mots, et encore moins de me permettre aucune -mystification, dussé-je être sûr d’en obtenir le plus grand succès. - -Je voulais, enfin, présenter des expériences nouvelles dégagées de tout -charlatanisme, et sans autres ressources que celles que peuvent offrir -l’adresse des mains et l’influence des illusions. - -C’était, on le voit, une régénération complète des séances de -prestidigitation. - -Mais le public accepterait-il ces importantes réformes? se -contenterait-il de cette élégante simplicité? Là était mon inquiétude. - -Il est vrai que j’étais encouragé dans cette voie de réformes par -Antonio, le confident habituel de mes plans et de mes pensées. - ---Ne vous inquiétez pas du succès, me disait-il, n’avez-vous pas pour -vous encourager des précédents qui attestent le bon goût du public et sa -facilité à accepter les réformes basées sur la raison? - -Rappelez-vous Talma, apparaissant tout-à-coup sur la scène du -Théâtre-Français, revêtu de la simple toge antique, alors qu’on jouait -les tragédies en habit de soie, en perruque à poudre et en talons -rouges. - -Je me rendais à ce raisonnement, sans reconnaître toutefois la justesse -de la comparaison. En effet, Talma pouvait imposer son goût au public -par l’autorité de son talent et de sa réputation; tandis que moi, qui -n’avais encore aucun grade dans la hiérarchie des adeptes de la magie, -je tremblais de voir mes innovations mal accueillies. - - * * * * * - -Nous étions au mois de décembre de l’année 1844. N’ayant plus rien qui -pût désormais m’arrêter, je me décidai à frapper le grand coup, -c’est-à-dire qu’un matin je sortis, bien déterminé à chercher enfin -l’emplacement de mon théâtre. - -Je passai la journée entière le nez au vent, tâchant de trouver un -endroit qui réunît à la fois les convenances de quartier, les chances de -recettes et beaucoup d’autres avantages. Je m’arrêtais de préférence aux -plus beaux emplacements, devant les plus belles maisons, mais je ne -rencontrais rien qui me satisfît complètement. - -Au bout de recherches, j’en vins à rabattre singulièrement de mes -prétentions et de mes exigences. Ici c’était un prix fabuleux pour un -local qui ne me convenait qu’à moitié; là, des propriétaires qui ne -voulaient pour aucun prix une salle de spectacle dans leurs maisons; -enfin partout des obstacles et des impossibilités. - -Je courus ainsi tout Paris, pendant quinze jours, passant -alternativement des plus vastes aux plus modestes demeures, et je finis -par me convaincre que le sort s’était décidément déclaré contre mes -projets. - -Antonio me tira d’affaire. Ce brave ami, qui avait bien voulu s’occuper -de ces recherches, vint m’annoncer qu’il avait trouvé pour moi, dans le -Palais-Royal, un appartement pouvant être facilement converti en salle -de spectacle. - -Je me rendis aussitôt au numéro 164 de la galerie de Valois, où je -trouvai, en effet, réunies toutes les conditions que j’avais si -longtemps cherchées ailleurs. - -Le propriétaire de cette maison rêvait vainement, depuis longtemps -aussi, un locataire bénévole qui, tout en lui payant un prix exorbitant -pour son appartement, y entrât sans demander aucune réparation. Que l’on -juge si je fus bien accueilli, lorsque j’accordai non-seulement le prix -qui m’était demandé, mais que je passai en outre par toutes les -exigences d’impositions, de portes et fenêtres, de concierge, etc. -J’aurais donné bien plus encore, tant j’avais peur que cette maison si -désirée ne vînt à m’échapper. - -Le marché une fois conclu, je m’adressai à un architecte, qui ne tarda -pas à me présenter le plan d’une charmante petite salle que j’adoptai -immédiatement. Quelques jours après on se mit à l’œuvre; les cloisons -furent abattues, le terrain fut débarrassé et les charpentiers -commencèrent l’érection de mon théâtre. Il devait contenir de cent -quatre-vingts à deux cents personnes. - -Quoique petite, cette salle était tout ce qu’il fallait pour mon genre -de spectacle. En supposant, d’après mon fameux calcul de supputations, -qu’elle fût constamment pleine, son exploitation devenait pour moi une -excellente affaire. - -Antonio, toujours plein de zèle pour mes intérêts, rendait des visites -assidues à mes ouvriers et stimulait leur activité. - -Un jour, mon ami fut frappé d’une idée subite: - ---Ah çà, me dit-il, avez-vous pensé à demander à la préfecture de police -la permission de construire votre théâtre? - ---Pas encore, répondis-je, avec tranquillité. On ne peut me la refuser, -puisque cette construction ne change rien aux dispositions -architecturales de la maison. - ---C’est possible, ajouta Antonio, mais à votre place je ferais -immédiatement cette démarche, afin de n’avoir pas plus tard quelque -difficulté à redouter de ce côté. - -Je suivis son conseil, et nous nous rendîmes ensemble au bureau de M. -X..... qui avait alors la direction des affaires théâtrales. - -Après une heure d’antichambre, nous fûmes introduits devant le chef de -bureau. Celui-ci, absorbé en ce moment par une lecture intéressante, ne -sembla pas même s’apercevoir de notre présence. - -Au bout de dix minutes cependant, M. X.... posa lentement son livre, -ouvrit et ferma quelques tiroirs, sonna le garçon de bureau, donna des -ordres, releva ses lunettes, et nous fit signe qu’il était disposé à -écouter une phrase que j’avais déjà commencée deux ou trois fois, sans -pouvoir la finir. - -Cet impertinent sans-façon me faisait bouillir le sang; pourtant, je dis -aussi poliment que me le permettait le dépit: Je viens, Monsieur, vous -demander l’autorisation d’ouvrir, dans un des bâtiments du Palais-Royal, -une salle de spectacle destinée à des séances de prestidigitation et à -l’exposition de pièces mécaniques. - ---Monsieur, me répondit assez sèchement le chef de bureau, si c’est le -Palais-Royal que vous avez choisi pour l’emplacement de votre salle, je -puis vous annoncer que vous n’obtiendrez pas la permission. - ---Pourquoi cela, Monsieur? demandai-je tout consterné. - ---Parce qu’une décision ministérielle s’oppose à ce qu’aucun nouvel -établissement se forme dans cette enceinte. - ---Mais, Monsieur, pensez donc que rien ne me faisant connaître cette -décision, j’ai loué un appartement pour un long bail et que mon théâtre -est ce moment en voie de construction. C’est ma ruine que ce refus -d’autorisation; voyons, que voulez-vous que je fasse maintenant? - ---Ce n’est point mon affaire, répliqua dédaigneusement le bureaucrate, -je ne suis pas entrepreneur de spectacle. Sur ce, M. X....., suivant la -méthode employée par MM. les avocats et médecins pour annoncer qu’une -consultation est terminée, se leva, nous reconduisit jusqu’à la porte -et, tournant lui-même le bouton, nous indiqua clairement ce qui nous -restait à faire. - -Aussi désespérés l’un que l’autre, nous restâmes, Antonio et moi, plus -d’une heure à la porte de la préfecture de police, nous creusant -vainement la tête pour sortir de ce pas critique. Malgré nos -raisonnements, nous arrivions toujours à cette conclusion désolante, que -nous n’avions d’autre parti à prendre que d’arrêter les travaux de -construction, et chose plus désolante encore, d’entrer en composition -avec le propriétaire B.... pour la résiliation de mon bail. - -C’était ma ruine, Antonio le comprenait comme moi et ne pouvait s’en -consoler. - ---Eh mais! fit-il tout-à-coup en se frappant le front.... une idée.... -Dites-moi: à l’époque de l’exposition dernière, n’avez-vous pas vendu -une pendule mystérieuse à un banquier, M. Benjamin Delessert? - ---En effet, mais quel rapport peut-il y avoir entre.... - ---Comment, vous ne comprenez pas? M. Delessert est frère du préfet de -police. Allez le voir, on le dit excellent; peut-être vous donnera-t-il -un bon conseil et même mieux que cela. S’il voulait parler à son frère -en votre faveur, nous serions sauvés, car M. Gabriel Delessert est tout -puissant en affaire de théâtre. - -J’adoptai avec transport le conseil d’Antonio et je le mis tout de suite -à exécution. - -M. Benjamin Delessert me reçut avec bonté, me complimenta sur ma -pendule, dont il était très satisfait, et me fit visiter sa magnifique -galerie de tableaux, où elle se trouvait placée. - -Enhardi par ce bienveillant accueil, je lui fis part de l’embarras où je -me trouvais. - ---Allons, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, consolez-vous; nous -pourrons peut-être arranger cette affaire. Précisément je donne une -grande soirée mercredi prochain, et mon frère doit y assister. -Faites-moi le plaisir d’y venir également; vous nous donnerez une petite -séance de vos tours d’adresse, et lorsque M. le Préfet vous aura -apprécié, je lui parlerai de votre affaire avec tout l’intérêt que je -vous porte. - -Le mercredi, je me rendis chez mon nouveau protecteur, qui eut la bonté -de me présenter à quelques-uns de ses invités, en faisant, de confiance, -un grand éloge de mes talents en prestidigitation. Du reste, ma séance -eut lieu, et si je dois en juger par les félicitations que je reçus, je -puis dire qu’elle justifia ces compliments anticipés. - -Huit jours s’étaient à peine écoulés depuis cette soirée, que je reçus -du Préfet de police une invitation de passer à son cabinet. Je m’y -rendis en toute hâte, et M. Gabriel Delessert m’annonça que, grâce à -l’insistance qu’il y avait mise, il était parvenu à faire revenir le -ministre sur sa décision. «Vous pouvez donc maintenant, ajouta-t-il, -aller prendre votre permission dans les bureaux de M. X..., où elle a -été déposée pour quelques formalités.» - -J’étais curieux de voir la réception qui me serait faite, lorsqu’au -sortir du cabinet de son supérieur, je courus chez le chef de bureau. - -Cette fois, M. X.... se montra à mon égard d’une politesse si outrée, -qu’elle compensait largement les façons cavalières dont il avait usé -lors de notre première entrevue. Loin de me laisser debout, il m’eût -offert volontiers deux chaises au lieu d’une, et lorsque je sortis de -son cabinet, il m’accabla de tous les égards que l’on doit à un homme -protégé par un pouvoir supérieur. J’étais trop heureux pour garder -rancune à M. X.... de ses procédés; nous nous quittâmes donc -parfaitement réconciliés. - -Je fais maintenant grâce au lecteur des tribulations sans nombre qui -signalèrent mon interminable construction; les mécomptes de temps et -d’argent dans ces sortes d’affaires sont choses trop ordinaires pour -qu’il en soit question ici. - -Le terme de ces ennuis arriva, et ce fut avec le plus vif plaisir que je -vis le dernier des ouvriers disparaître pour ne plus revenir. - -Nous étions alors au milieu du mois de juin; j’espérais débuter dans les -premiers jours de juillet. A cet effet, je hâtai mes préparatifs, car -chaque jour était une perte énorme, attendu que je dépensais beaucoup et -que je ne gagnais rien. - -Plusieurs fois en famille et devant Antonio, j’avais répété la mise en -scène et le _boniment_ de mes expériences. - -Quelques-uns de mes lecteurs ne comprennent peut-être pas le sens du mot -_boniment_; je vais l’expliquer. - -Ce mot, tiré du vocabulaire des anciens escamoteurs, n’a pas -d’équivalent dans la langue française. Comment, en effet, exprimer ce -que l’on dit en exécutant un tour? Ce n’est pas un discours, encore -moins un sermon, une narration, une description. Le _boniment_ est tout -simplement la fable destinée à donner à chaque tour d’escamotage -l’apparence de la vérité. Il m’arrivera quelquefois encore, pour des -raisons analogues à celle-ci, de me servir de mots techniques, mais -j’aurai soin d’en donner la signification. - -J’avais donc déjà fait quelques répétitions partielles; je résolus d’en -faire une qui précédât la répétition générale. Comme je n’étais pas -entièrement sûr de la réussite de mes expériences, je n’invitai qu’une -demi-douzaine d’amis intimes, qui devaient me donner leur avis avec la -plus grande sévérité. Cette séance fut fixée au 25 juin 1845. - -Ce jour-là, je fis mes préparatifs avec autant de soin que si j’eusse -dû, le soir même, faire mon grand et solennel début. Je dis solennel, -car il faut que je confesse que, depuis un mois environ, j’étais possédé -d’une panique anticipée, à laquelle je ne pouvais attribuer d’autre -cause que mon tempéramment excessivement nerveux et impressionnable. - -Je passais mes nuits dans une complète insomnie; l’appétit m’avait -entièrement abandonné, et ce n’était qu’avec un serrement de cœur -indéfinissable que je pensais à mes séances. Moi, qui jusqu’alors avais -traité si légèrement les représentations que je donnais devant mes amis; -moi, qui avais obtenu près des habitants d’Aubusson un véritable succès -de début, je tremblais comme un enfant. - -C’est qu’autrefois je donnais mes séances devant des spectateurs -toujours bienveillants, toujours souriants ou toujours prêts à sourire; -c’est qu’autrefois le plus ou moins de succès de mes expériences -n’entraînait aucune conséquence pour l’avenir. Maintenant, j’allais -paraître devant un véritable public, et je tremblais à la seule pensée - - «De ce droit qu’à la porte il achète en entrant.» - -Au jour indiqué, à huit heures précises, mes amis étant arrivés, le -rideau se leva; je parus sur la scène. - -Une demi-douzaine de sourires accueillirent mon entrée; cela raffermit -mon courage et me donna même un certain aplomb. - -La première de mes expériences fut présentée assez convenablement. Et -pourtant le _boniment_ était bien mal su et surtout bien mal dit! Je le -récitais à la façon d’un écolier qui cherche à se rappeler sa leçon. La -bienveillance de mes spectateurs m’était acquise, je continuai -bravement. - -Pour faire comprendre ce qui va suivre, il est bon de dire que, pendant -la journée, des nuages épais avaient concentré sur Paris une atmosphère -lourde et étouffante. La brise du soir, loin d’apporter de la fraîcheur, -envoyait jusque dans l’intérieur des appartements des bouffées d’air -chaud, soufflées comme par un calorifère. - -Or, j’en étais à peine arrivé au milieu de la première partie, que déjà -deux de mes spectateurs subissaient l’influence soporifique du temps et -de mon _boniment_. J’excusais d’autant plus les deux dormeurs que, -moi-même, je sentais peu à peu s’appesantir mes paupières. N’ayant pas -l’habitude de dormir debout, je tenais bon. - -Mais, on le sait, rien n’est contagieux comme le sommeil; aussi -l’épidémie fit-elle de rapides progrès. Au bout de quelques instants, le -dernier des _survivants_ laissa tomber sa tête sur sa poitrine et -compléta un sextuor, dont les ronflements, allant toujours _crescendo_, -finirent par couvrir ma voix. - -Cette situation était accablante. J’essayai, en parlant plus haut, de -combattre l’engourdissement de mes spectateurs; je ne réussis qu’à faire -entr’ouvrir une ou deux paupières qui, après quelques clignements -ébahis, se refermèrent aussitôt. - -Enfin la première partie de la séance se termina tant bien que mal; le -rideau se baissa pour l’entr’acte. - -Avec quel plaisir je m’étendis dans un fauteuil pour goûter un instant -de repos! Cinq minutes devaient me suffire; je me les accordai d’autant -mieux, qu’il ne me fut pas possible de faire autrement, car je -m’endormis aussitôt. - -Mon fils, qui me servait en scène, n’avait pas attendu jusque-là: il -s’était, sans plus de façon, étendu sur le tapis et dormait d’un profond -sommeil, tandis que ma femme, énergique et courageuse, luttant contre -l’ennemi commun, veillait près de moi, et dans sa tendre sollicitude, se -gardait bien de troubler un repos qui m’était si nécessaire. D’ailleurs -elle avait regardé par le _trou_ du rideau, et nos spectateurs lui -semblaient si heureux, qu’elle ne voyait aucune difficulté à prolonger -leur béatitude. Mais insensiblement ses forces trahirent son courage, et -ne pouvant résister à l’attrait de se joindre au chœur général, elle -s’endormit à son tour. - -De son côté, le pianiste, qui formait à lui seul mon orchestre, ayant -vu le rideau baissé et le plus grand silence régner sur ma scène, pensa -que ma représentation était terminée et se décida à partir. - -Or, le concierge avait pour consigne de fermer le robinet général du gaz -lorsqu’il verrait descendre le pianiste. Ce départ devait lui annoncer -que la représentation était finie. Mon employé, voulant montrer son -exactitude au début de son service, se hâta d’obéir à mes injonctions, -et il plongea la salle dans la plus complète obscurité. - -Il y avait environ deux heures que nous jouissions de ce bienfaisant -sommeil, lorsque je fus réveillé en sursaut par un bruit confus de voix -et de réclamations. Je me frotte aussitôt les yeux et cherche où je -suis. Ne voyant rien, la frayeur me saisit au milieu de cette profonde -obscurité. «Suis-je donc aveugle? m’écriai-je tout ému, je n’y vois -plus!» - ---Eh! parbleu, nous n’y voyons pas non plus! s’écrie une voix que je -reconnais pour être celle d’Antonio. De grâce, donnez-nous de la -lumière! - ---Oui, oui, de la lumière! répétèrent en chœur nos cinq autres -spectateurs. - -Chacun de nous fut bientôt sur pied; le rideau qui nous séparait des -réclamants fut levé, puis, ayant allumé des bougies, nous vîmes cinq de -nos dormeurs qui se frottaient les yeux et cherchaient à se reconnaître, -tandis que le pauvre Antonio sortait en maugréant des stalles, sous -lesquelles il était tombé pendant son sommeil. - -Tout s’expliqua alors; on rit beaucoup de l’aventure et l’on se sépara -en remettant la partie à une autre fois. - -Du 25 juin au 1er juillet, époque fixée pour ma première -représentation, il n’y avait que cinq jours. A quiconque sait ce que -sont les préparatifs d’une première représentation, et surtout ceux, -beaucoup plus importants encore, de l’ouverture d’un théâtre, ce laps de -temps devra sembler bien court, car il reste toujours tant à faire dans -les derniers moments! Aussi le 1er juillet était arrivé que je -n’étais point en mesure de jouer. Ce ne fut que trois jours après qu’eut -lieu l’ouverture depuis si longtemps annoncée. - -Ce jour-là, par une coïncidence bizarre, l’Hippodrome et les _Soirées -fantastiques_ de Robert-Houdin, la plus grande et la plus petite scène -de Paris, faisaient leur début. - -Le 3 juillet 1845, on vit placardées sur les murs de la capitale deux -affiches: l’une énorme, c’était celle de l’Hippodrome; l’autre, beaucoup -plus modeste, annonçait mes représentations. Ainsi que dans la fable du -chêne et du roseau, le grand théâtre, malgré l’habileté de ses -administrateurs, a subi de nombreuses péripéties de fortune; le petit a -joui constamment de la faveur publique. - -J’ai religieusement conservé une épreuve de cette première affiche, dont -le format et la couleur sont, du reste, invariablement restés les mêmes -depuis cette époque. - -Je la copie textuellement ici, tant pour donner une idée de la -simplicité de sa rédaction, que pour rappeler le programme des -expériences que j’offrais alors à la curiosité publique: - - ===================================================================== - AUJOURD’HUI JEUDI 3 JUILLET 1845 - - PREMIÈRE REPRÉSENTATION - DES - SOIRÉES FANTASTIQUES - DE - ROBERT-HOUDIN, - - =Automates, Prestidigitation, Magie.= - - La Séance sera composée d’expériences entièrement nouvelles, de - l’invention de M. ROBERT-HOUDIN, - - TELLES QUE: - - La Pendule cabalistique. | Pierrot dans l’œuf. - Auriol et Debureau. | Les Cartes obéissantes. - L’Oranger. | La pêche miraculeuse. - Le Bouquet mystérieux. | Le Hibou fascinateur. - Le Foulard aux surprises. | Le Pâtissier du Palais-Royal. - - =Ouverture des bureaux à 7 h. 1/2.--On commencera à 8 heures.= - - PRIX DES PLACES: - - Galerie, 1 fr. 50.--Stalles, 3 fr.--Loges, 4 fr.--Avant-scènes, 5 fr. - ===================================================================== - -J’ai déjà expliqué plus haut les effets de quelques-unes des pièces -mécaniques portées sur ce programme, c’est-à-dire _la Pendule -cabalistique_, _Auriol et Debureau_, _le Pâtissier du Palais-Royal_ et -_l’Oranger_. Ce que je n’ai point expliqué, c’est le _boniment_ dont la -présentation de chaque pièce est accompagnée et qui donne lieu à une -série de tours d’escamotage de la plus grande difficulté. Pour mieux -s’en rendre compte, je renverrai le lecteur à la fin de cet ouvrage, où -j’ai placé la description de toutes mes expériences, afin que mon récit -n’en fût pas interrompu. - -Le jour de ma première représentation était enfin arrivé. Dire comment -je passai cette mémorable journée serait chose impossible: tout ce que -je me rappelle, c’est qu’à la suite d’une insomnie fiévreuse, causée par -la multiplicité de mes occupations, je dus tout organiser, tout prévoir, -car j’étais à la fois directeur, machiniste, auteur et acteur. Quelle -effrayante responsabilité pour un pauvre artiste, dont la vie s’était -passée jusque-là devant ses outils! - -A sept heures du soir, mille choses me restaient encore à faire, mais -j’étais dans un état de surexcitation qui doublait mes forces et mon -énergie; je vins à bout de tout. - -Huit heures sonnèrent et retentirent dans mon cœur comme la dernière -heure du condamné; jamais, à aucune époque de ma vie, je n’éprouvai -pareille émotion, pareille torture. Ah! si j’avais pu reculer! s’il -m’avait été possible de fuir, d’abandonner cette position que j’avais si -longtemps désirée, avec quel bonheur je me serais remis à mes paisibles -travaux! Et pourtant, pourquoi cette folle terreur? Je ne saurais le -dire; car les trois quarts de ma salle étaient occupés par des personnes -sur l’indulgence desquelles je pouvais compter. - -Je fis un dernier effort sur ma pusillanimité. - ---Allons, me dis-je, du courage! je joue ici mon nom, ma fortune, -l’avenir de ma famille; du courage! - -Cette pensée me ranima; je passai à plusieurs reprises la main sur mes -traits contractés, je fis lever le rideau, et, sans réfléchir davantage, -je m’avançai résolument sur la scène. - -Mes amis, qui n’ignoraient pas mes souffrances, me saluèrent de quelques -bravos. - - * * * * * - -Cet accueil bienveillant me rendit la confiance et, ainsi qu’une douce -rosée, rafraîchit mon esprit et mes sens; je commençai. - -Prétendre que je m’en acquittai passablement, serait faire preuve -d’amour-propre, et je serais pourtant bien excusable, car à chaque -instant je recevais des spectateurs de nombreuses marques d’approbation. -Comment distinguer les applaudissements du public ami de ceux du public -payant? Je me faisais volontiers illusion, et mes expériences y -gagnèrent. - -La première partie était terminée; le rideau se baissa pour l’entr’acte. -Ma femme vint aussitôt m’embrasser avec effusion pour m’encourager et me -remercier de mes courageux efforts. - -Je puis l’avouer maintenant: je crus que seul j’avais été sévère envers -moi, et qu’il était possible que tous ces applaudissements fussent de -bon aloi. Cette croyance me fit un bien extrême; et pourquoi m’en -cacherais-je? des larmes de bonheur vinrent humecter mes yeux, que je me -hâtai d’essuyer, afin que l’attendrissement ne nuisît pas aux apprêts de -la seconde partie de ma séance. - -Le rideau se leva de nouveau, et je m’approchai des spectateurs avec le -sourire sur les lèvres. Je jugeai de ce changement de ma physionomie par -celle des spectateurs, car ils se mirent tout de suite à l’unisson de ma -belle humeur. - -Combien de fois depuis n’ai-je pas constaté cette faculté imitative du -public? Êtes-vous nerveux, contrarié, mal disposé? votre figure -porte-t-elle l’empreinte d’une impression fâcheuse? aussitôt votre -auditoire, imitant la contraction de vos traits, fronce le sourcil, -devient sérieux et paraît peu disposé à vous être favorable. Entrez en -scène, au contraire, la face épanouie, les fronts les plus sombres -s’éclaircissent. Chacun semble dire à l’artiste: Bonjour un tel, ta -figure me plaît; je n’attends que l’occasion de t’applaudir. Tel -semblait être en ce moment mon public. - -L’enjouement m’était d’autant plus facile, que je commençai par mon -expérience de prédilection, le foulard aux surprises, macédoine de tours -d’adresse. Après avoir emprunté un foulard, j’en faisais successivement -sortir une multitude d’objets de toute nature, tels que des bonbons, -des plumets de toute grandeur, jusqu’à celui de tambour-major, des -éventails, des journaux comiques, et, pour terminer, une énorme -corbeille de fleurs, dont je distribuais les bouquets aux dames. Ce tour -réussit parfaitement; il est vrai que je le possédais au bout des -doigts. - -Je continuai par la présentation de _l’oranger_. J’avais lieu de compter -sur ce tour, car dans mes répétitions intimes c’était un de ceux dont je -m’acquittais le mieux. - -Je fis d’abord quelques escamotages qui lui servaient d’encadrement, et -je m’en tirai à merveille. Je pouvais donc croire que j’allais obtenir -un véritable succès, lorsque tout à coup une pensée subite me traversa -l’esprit et vint paralyser complètement mes moyens. J’étais possédé -d’une panique qu’il faut avoir éprouvée pour la comprendre. Je vais -tâcher de la rendre sensible par une comparaison. - -Lorsqu’on commence à nager, le professeur vous fait cette recommandation -importante: Ayez confiance, et tout ira bien. Si l’on suit cet avis, on -se soutient facilement sur l’eau, et il semble que ce soit chose toute -naturelle; alors on sait nager. - -Mais il arrive parfois qu’une réflexion prompte comme l’éclair saisit -votre esprit: Si les forces allaient me manquer! se dit-on. Dès lors on -précipite ses mouvements, la peur augmente, on redouble de vitesse, -l’eau ne soutient plus, on barbote, on s’enfonce, et si une main -secourable ne vient à votre secours, vous êtes perdu. - -Telle était ma situation sur la scène; j’avais été subitement saisi de -cette pensée: «Si j’allais me tromper!» Et tout aussitôt, comme si -j’étais sous l’action d’un ressort qui se détend, je commence à parler -vite, je redouble de vitesse tant j’ai hâte de finir, je me trouble, et -comme le timide nageur, je barbote sans pouvoir sortir du chaos de mes -idées. - -Oh! alors j’éprouve une torture, une angoisse que je ne saurais décrire, -mais qui pourrait être mortelle si elle se prolongeait. - -Le public est froid et silencieux; mes amis auraient mauvaise grâce à -applaudir; ils se taisent. J’ose à peine regarder dans la salle, et mon -expérience se termine sans que je sache comment. - -Je passe à la suivante; mais mon système nerveux est monté à un degré -d’irritabilité qui ne me permet plus d’apprécier ce que je fais. Je sens -seulement que je parle avec une volubilité étourdissante, de sorte que -les quatre derniers tours de ma séance se trouvent faits en quelques -minutes. - -Le rideau se baissa fort heureusement: j’étais à bout de mes forces; un -peu plus, et j’allais être obligé de demander grâce. - -De ma vie je ne passai une nuit aussi affreuse que celle qui suivit -cette première séance. J’avais la fièvre, on doit le comprendre; mais ce -mal n’était rien en comparaison des souffrances morales dont j’étais -accablé. Je ne me sentais plus l’envie ni le courage de reparaître en -scène, je voulais vendre, céder, donner même au besoin un établissement -dont l’exploitation était au-dessus de mes forces. - ---Non, me disais-je, je ne suis pas né pour cette vie d’émotions; je -veux quitter cette atmosphère brûlante du théâtre; je veux, au prix même -d’un brillant avenir, retourner à mes douces et tranquilles occupations. - -Le matin, incapable de me lever, et du reste fermement résolu à en -rester là de mes représentations, je fis ôter l’affiche qui annonçait la -séance du soir. - -J’avais pris mon parti sur toutes les conséquences de cette résolution. -Aussi, le sacrifice accompli, je me trouvai beaucoup plus tranquille et -je cédai même à l’impérieux besoin d’un sommeil que je m’étais longtemps -refusé. - -Mais me voici enfin arrivé au moment où je vais laisser, pour n’y plus -revenir, les tristes et ennuyeux détails des nombreuses infortunes qui -ont précédé mes représentations. On ne verra pas sans quelque surprise à -quelle futile circonstance je dus de sortir de ce découragement, qui me -semblait devoir durer toujours. - -Personne n’ignore que les impressions éprouvées par les gens nerveux -sont aussi vives que peu durables, et j’ai déjà dit que mon tempéramment -était éminemment impressionnable. - -Le repos que j’avais pris dans la journée et que je goûtai dans la nuit -qui suivit, rafraîchit mon sang et mes idées. J’envisageai dès lors ma -situation sous un aspect tout autre que la veille. Déjà même je ne -pensais plus à vendre mon théâtre, lorsqu’un de mes amis, ou soi-disant -tel, vint me rendre visite. - -Après m’avoir exprimé ses regrets de la fin malheureuse de mes débuts, -auxquels il assistait: - ---Je suis entré te voir, me dit-il, parce que j’ai vu ton établissement -fermé et que j’étais bien aise de t’exprimer ma façon de penser à ce -sujet. Je te dirai donc, pour te parler franchement (j’ai remarqué que -cette phrase dans un exorde est toujours suivie de quelques mauvais -compliments que l’on veut faire passer à la faveur d’une amicale -franchise), je te dirai donc que tu as parfaitement raison de quitter -une profession au-dessus de tes forces, et que tu as sagement agi en -prenant de bonne grâce un parti auquel tu aurais été contraint tôt ou -tard. Du reste, ajouta-t-il d’un air capable, je l’avais bien prédit; -j’ai toujours pensé que tu faisais une folie et que ton théâtre ne -serait pas plus tôt ouvert que tu serais obligé de le fermer. - -Ces mauvais compliments, adressés sous le manteau d’une franchise -apocryphe, me blessèrent vivement. Il m’était facile de reconnaître que -ce donneur d’avis, sacrifiant à son amour-propre la faible affection -qu’il avait pour moi, n’était venu me voir que pour faire étalage de sa -perspicacité et de la justesse de ses prévisions, dont il ne m’avait -jamais dit un mot. Or, ce prophète infaillible, qui prévoyait si bien -les événements, était loin de se douter du changement qu’il opérait en -moi. Plus il parlait, plus il m’affermissait dans la résolution de -continuer mes représentations. - ---Qui te fait croire que mon établissement soit fermé? lui dis-je d’un -ton qui n’avait rien d’affectueux. Si je n’ai point joué hier c’est que, -brisé par la fatigue que j’ai supportée depuis quelque temps, j’ai -voulu, mes débuts une fois terminés, me reposer au moins un jour. Tes -prévisions se trouveront donc fort en défaut, lorsque tu sauras que je -joue ce soir même. J’espère, dans ma seconde représentation, prendre une -revanche devant le public, et cette fois, je serai jugé moins sévèrement -par lui que par toi. J’en ai l’assurance. - -La conversation prenant cette tournure, ne pouvait longtemps se -prolonger; mon donneur de conseils, mécontent de ma réception, me -quitta. - -Je ne l’ai jamais revu depuis. - -Je ne garde aucune rancune à cet ami. Au contraire, s’il lit ce récit, -qu’il reçoive ici l’expression de mes remercîments pour l’heureuse -révolution qu’il a si promptement opérée en moi, en blessant au vif mon -amour-propre. - -Des affiches furent aussitôt placardées pour annoncer la représentation -du soir, et tout en repassant dans mon imagination les endroits de ma -séance où j’avais besoin d’apporter des modifications, je fis -tranquillement mes préparatifs. - -Cette seconde séance marcha beaucoup mieux que je ne l’eusse espéré, le -public se montra satisfait. Malheureusement ce public était peu -nombreux, et conséquemment la recette très faible. Néanmoins, j’acceptai -ce mécompte avec philosophie, car le succès que je venais d’obtenir me -donnait confiance en l’avenir. - -Au reste, je ne tardai pas à avoir des sujets réels de consolation. - -Les illustrations de la presse parisienne d’alors vinrent assister à mes -représentations et rendirent compte de mes expériences dans les termes -les plus flatteurs. - -Quelques chroniqueurs de journaux comiques firent aussi sur mes séances -et sur moi-même des allusions très plaisantes. - -L’un d’eux, à cette époque collaborateur du _Charivari_, dont il possède -aujourd’hui la direction, me fit dans ce journal un article plein de -gaîté, de verve et d’entrain, qu’il terminait par cette petite pièce de -vers: - - Tous les Robert passés furent de grands coupables, - Tous portaient des surnoms de brigands ou de diables; - Mais celui de nos jours, - Celui qu’on appela le grand Robert-Macaire, - Fit croire par ses tours - Qu’on ne verrait jamais son pareil sur la terre. - Héritier de ce nom qui fut toujours fatal, - Un sorcier vient de naître! - Est-il né pour le bien? est-il né pour le mal? - Comment le reconnaître? - Ce qui semble certain, - C’est que Robert-Houdin - Veut de sa noble race - Continuer la trace, - Car il n’a qu’un seul but, un but bien arrêté, - C’est celui de voler............. à la postérité. - -Enfin, le journal l’_Illustration_, voulant aussi me témoigner sa -sympathie, confia au talent d’Eugène Forey le soin de reproduire ma -scène. - -Une telle publicité éveilla bientôt l’attention de l’élite de la société -Parisienne; on vint voir mes séances; on se donna rendez-vous à mon -théâtre, et dès lors commença pour moi cette vogue qui ne m’a jamais -quitté depuis. - - - - -CHAPITRE XIV. - -ETUDES NOUVELLES.--UN JOURNAL COMIQUE.--INVENTION DE LA _seconde -vue_.--CURIEUX EXERCICES.--UN SPECTATEUR ENTHOUSIASTE.--DANGER DE PASSER -POUR SORCIER.--UN SORTILÉGE OU LA MORT.--ART DE SE DÉBARRASSER DES -IMPORTUNS.--UNE TOUCHE ÉLECTRIQUE.--UNE REPRÉSENTATION AU THÉATRE DU -VAUDEVILLE.--TOUT CE QU’IL FAUT POUR LUTTER CONTRE LES -INCRÉDULES.--QUELQUES DÉTAILS INTÉRESSANTS. - - -Fontenelle a dit quelque part: il n’y a pas de succès si bien mérité où -il n’entre encore du bonheur. Bien que sur ce principe de haute -modestie, je fusse en conformité d’opinion avec l’illustre académicien, -je voulus cependant, à force de travailler, diminuer le plus possible la -part que le bonheur pouvait revendiquer dans mes succès. - -D’abord je redoublai d’efforts pour me perfectionner dans l’exécution de -mes expériences, et quand je crus avoir obtenu ce résultat, je cherchai -aussi à me corriger d’un défaut qui, je le sentais moi-même, devait -nuire à ma séance. Ce défaut était une trop grande volubilité de parole; -mon _boniment_, récité du ton d’un écolier, perdait considérablement de -son effet. J’étais entraîné dans cette fausse direction par ma vivacité -naturelle, et j’avais beaucoup à faire pour me corriger, car ce naturel -que j’essayais de chasser, revenait toujours au galop. Toutefois à -force de combats livrés à mon ennemi, je parvins à le dompter, et finis -même par le modérer à mon gré. - -Cette victoire me fut doublement profitable: je fis ma séance avec -beaucoup moins de fatigue, et j’eus le plaisir de voir, à la -tranquillité d’esprit de mes spectateurs, que j’avais réalisé cet axiome -scénique, que plus un récit est fait lentement, moins il semble long à -ceux qui l’écoutent. - -En effet, si vous vous énoncez lentement, le public jugeant à votre -calme que vous prenez vous-même intérêt à ce que vous dites, subit votre -influence et vous écoute avec une attention soutenue. Si, au contraire, -vos paroles trahissent le désir de terminer promptement, vos auditeurs -reçoivent le contre-coup de cette inquiétude, et il leur tarde ainsi -qu’à vous de voir arriver la fin de votre discours. - -J’ai dit que le public d’élite venait en foule à mon théâtre, mais ce -qui paraîtra surprenant c’est que, malgré cette affluence aux places -d’un prix élevé, le parterre comptait souvent nombre de places vides. -J’avais l’ambition de voir ma salle complètement remplie. Je crus ne -pouvoir mieux y parvenir qu’en m’occupant de la publicité de mon théâtre -que j’avais jusqu’alors un peu négligée. - -Une innovation vint me procurer d’excellentes réclames, dont le public -se chargea d’être le complaisant propagateur. - -De temps immémorial, il était passé en usage, dans les séances de -prestidigitation, de distribuer de petits cadeaux au public, _dans le -but d’entretenir son amitié_. - -On choisissait presque toujours des jouets d’enfants, dont les -spectateurs de tout âge se disputaient la possession, ce qui faisait -souvent dire à Comte, au moment de cette distribution: «Ce sont des -joujoux à l’usage des grands et des petits enfants.» Ces cadeaux avaient -une durée très éphémère, et comme rien n’indiquait leur origine, ils ne -pouvaient attirer l’attention sur celui qui les avait donnés. - -Tout en restant aussi libéral que mes prédécesseurs, je voulus que mes -petits présents rappelassent plus longtemps le souvenir de mon nom et de -mes expériences. Au lieu de pantins, de poupées et d’autres objets du -même goût, je distribuais à mes spectateurs, sous forme de cadeaux -produits par la magie, des journaux comiques illustrés, d’élégants -éventails, des albums de ma séance, de gracieux rébus, le tout -accompagné de bouquets et d’excellents bonbons. - -Chaque objet portait non-seulement cette suscription: _Souvenirs des -soirées fantastiques de Robert-Houdin_, mais il contenait en outre, -selon sa nature, des détails sur ma séance. Ces détails étaient donnés -dans de petites poésies pour lesquelles je demande au lecteur -l’indulgence que mérite leur peu de prétention. - -Sur l’une des faces de l’éventail, par exemple, était une jolie gravure, -représentant l’entrée de mon théâtre; l’autre était couverte de ces -pièces rimées dont je viens de parler. En voici un spécimen: - - LA PENDULE AÉRIENNE. - - Mesdames, ma pendule obéit, compte, sonne, - Marque l’heure ou s’arrête au gré de tout désir; - Mais pour vous, chaque fois que son timbre résonne - Puisse-t-elle sonner une heure de plaisir! - -Toutes mes expériences étaient ainsi décrites. De temps en temps aussi -au milieu de ces descriptions se trouvait, à l’adresse des spectateurs, -un compliment tel que celui-ci: - - AU PUBLIC. - - Combien j’aime à voir, - Chaque soir, - Par la foule amie, - Ma salle envahie - Et remplie - A ne pas s’y mouvoir. - Pour mériter longtemps une faveur si chère, - Comptez sur mes efforts et sur mon savoir-faire; - Spectateurs d’aujourd’hui, venez me voir demain; - Venez.... je vous prépare un autre tour _de main_. - -Parmi ces fantaisies, celle qui m’avait donné le plus de mal à composer, -c’était mon journal comique. Notez que je ne pouvais faire ce travail -que dans mes moments de loisir, et ces moments j’étais obligé de les -prendre sur mon sommeil. - -Ce journal, sur papier de luxe et de petit format, était illustré. Le -texte parodiait celui des grands journaux. L’en-tête était ainsi conçu: - - -LE CAGLIOSTRO, - -PASSE-TEMPS DE L’ENTR’ACTE (NE JAMAIS LIRE PASSE T’EN). - -Ce journal, paraissant le soir, ne peut être lu que par des gens -éclairés. Le rédacteur prévient qu’il n’est pas timbré (le journal). On -est prié d’affranchir les lettres, si l’on ne préfère les adresser -_franco_. - -Venaient ensuite, dans le même esprit, ma profession de foi, les faits -divers, la littérature, les inventions et découvertes, les annonces, -etc. - -Je ne citerai que quelques-uns de ces articles, afin d’en donner une -idée. - -FAITS DIVERS. - ---Le Ministre de l’Intérieur ne recevra pas demain, mais le Ministre des -Finances recevra tous les jours.... et jours suivants. - ---Un avis du _Moniteur_ rappelle aux jeunes gens qui se destinent à -l’Ecole des mines, qu’il faut être _majeur_ pour être -_mineur_............. - -INVENTIONS ET DÉCOUVERTES. - -La _Gazette des Basses-Pyrénées_ annonce qu’un tanneur de _Pau_ vient -d’inventer un nouvel instrument pour _passer son tan_............. - -RÉVEIL ÉCONOMIQUE ET SANS ROUAGES. - -Un timbre et un marteau suffisent. A l’heure que l’on désire, on frappe -soi-même sur le timbre avec le marteau, jusqu’à ce qu’on soit éveillé. - -ANNONCES. - -M. SEMELÉ, cordonnier, vient de réduire le prix de ses bottes, qu’il -livre au prix coûtant; il espère se retirer sur la quantité. - -A qui en prend douze, la treizième est donnée par dessus le marché. - -ASSURANCES CONTRE LES VOLEURS. La Compagnie se charge de prendre les -objets à domicile pour les _garder_. - -Il n’est pas jusqu’à la bande qui ne portât aussi son mot. - -A Monsieur ou Madame ***, demeurant ici. - -Votre abonnement finissant ce soir, le gérant du journal vous prie de le -renouveler demain, si vous ne voulez pas le voir expirer (l’abonnement). - -Le public avait la bonté de s’amuser de ces plaisanteries, qui lui -faisaient patiemment passer l’entr’acte, et me permettaient, à moi, de -prendre quelques instants de plus pour préparer la seconde partie de la -séance. - - * * * * * - -Outre les deux perfectionnements que je viens de citer, ce qui contribua -beaucoup à me procurer une vogue complète, ce fut une expérience que -m’inspira ce dieu fantasque, auquel Pascal attribue toutes les -découvertes d’ici-bas; le hasard me conduisit directement à l’invention -de la _seconde vue_. - -Mes deux enfants étant un jour dans le salon, s’amusaient à un jeu créé -par leur imagination enfantine. Le plus jeune avait bandé les yeux de -son frère et lui faisait deviner les objets qu’il touchait, et, quand -celui-ci, guidé par des suppositions, venait à nommer juste, le jeune -prenait sa place. - -Ce jeu si simple, si naïf, fit cependant germer en moi une des idées les -plus compliquées qui me soient jamais venues à l’esprit. - -Poursuivi par cette idée, je courus m’enfermer dans mon cabinet; j’étais -heureusement dans une de ces dispositions où l’intelligence suit avec -docilité, avec plaisir même, les combinaisons que la fantaisie lui -trace. Je m’appuyai la tête dans mes deux mains, et, sous l’influence -d’une surexcitation que je provoquais, je posai les premiers principes -de la seconde vue. - -Il faudrait un volume entier pour décrire les innombrables combinaisons -de cette expérience. Cette description, beaucoup trop sérieuse pour ces -Mémoires, prendra place plus tard dans un ouvrage spécial, qui -contiendra également l’explication de tous mes secrets de théâtre. - -Cependant je ne puis résister au désir d’indiquer sommairement ici -quelques-uns des exercices préliminaires, auxquels je crus devoir -recourir pour combiner l’expérience que je voulais tenter. - -On doit se rappeler les travaux que m’avait autrefois inspirés le talent -d’un pianiste, et l’étrange faculté que j’étais parvenu à acquérir: je -lisais tout en jonglant avec quatre boules. - -En y songeant sérieusement, je reconnus que cette perception par -appréciation pouvait être encore susceptible d’un grand développement, -si j’en appliquais les principes à la mémoire et à l’intelligence. - -Je résolus en conséquence de faire, avec mon fils Émile, des exercices -dans cette nouvelle voie, et pour bien faire comprendre à mon jeune -collaborateur la nature des études auxquelles nous allions nous livrer, -je pris un dé de domino, le cinq-quatre, que je posai devant lui. Au -lieu de lui laisser compter un à un les points des deux nombres, -j’exigeai que l’enfant m’en donnât aussitôt le total. - ---Neuf, me dit-il. - -A ce domino j’en joignis un autre, le quatre-trois. - ---Cela fait seize, répondit-il sans hésiter. - -Je m’arrêtai là pour une première leçon. Le lendemain, nous réussîmes à -additionner d’un coup d’œil trois et quatre dés, le surlendemain -cinq, et en ajoutant chaque jour de nouveaux progrès à ceux de la -veille, nous parvînmes à donner instantanément le produit de douze -dominos. - -Ce résultat obtenu, nous nous occupâmes d’un travail bien autrement -difficile et auquel nous nous livrâmes pendant plus d’un mois. - -Nous passions, mon fils et moi, assez rapidement devant un magasin de -jouets d’enfants ou tout autre qui était garni de marchandises variées, -et nous y jetions un regard attentif. - -A quelques pas de là, nous tirions de notre poche un crayon et du -papier, et nous luttions séparément à qui décrirait un plus grand nombre -d’objets que nous avions pu saisir au passage. Je dois l’avouer, à cet -exercice mon fils devint d’une force à laquelle je ne pus jamais -atteindre. Il lui arrivait souvent d’inscrire une quarantaine d’objets, -quand j’atteignais à peine le nombre trente. Un peu piqué de cette -défaite, je retournais faire une vérification devant la boutique, et il -était rare qu’il eût commis une erreur. - -Mes lecteurs pourront sans doute comprendre la possibilité d’un tel -travail, mais à coup sûr ils le trouveront difficile. Quant à mes -lectrices, je suis assuré d’avance qu’elles n’auront pas la même -opinion, attendu qu’elles font chaque jour des appréciations au moins -aussi extraordinaires. - -Ainsi, par exemple, je mets en fait qu’une femme, voyant passer une -autre femme dans un équipage lancé à fond de train, aura eu le temps -d’analyser toute la toilette de la voyageuse depuis le chapeau jusqu’à -la chaussure inclusivement, et qu’elle pourra désigner ensuite -non-seulement la forme de l’habillement, la nature et la qualité des -étoffes, mais encore si les points d’Angleterre, d’Alençon ou de Malines -ne sont point simulés par des tulles _illusion_; j’ai vu des femmes de -cette force-là. - -Cette faculté naturelle ou factice chez les dames, mais que nous avions -acquise mon fils et moi par un long travail, me fut d’une grande utilité -pour mes séances, car tandis que j’exécutais mes expériences, je voyais -encore tout ce qui se passait autour de moi, et je pouvais ainsi me -préparer à déjouer toutes les difficultés qu’on me présenterait. Cet -exercice m’avait donné pour ainsi dire la possibilité de poursuivre -simultanément deux idées, et rien n’est plus favorable à l’escamotage -que de pouvoir penser à la fois à ce qu’on dit et à ce qu’on fait, ce -qui certes n’est pas la même chose. J’acquis plus tard une telle -habitude de cette pratique, qu’il m’est souvent arrivé d’imaginer de -nouveaux _trucs_ pendant que j’exécutais ma séance. Un jour même, je fis -la gageure de résoudre un problème de mécanique, tandis que je -soutiendrais une conversation. On parla des plaisirs de la vie -champêtre, et je calculai, pendant ce temps, la quantité de roues et de -pignons, ainsi que leurs dentures nécessaires pour obtenir certaines -révolutions données, sans manquer un seul instant de fournir la -réplique. - -Ces quelques explications suffisent à faire comprendre quelle est la -base essentielle de l’expérience de la seconde vue. J’ajouterai qu’il -existait aussi entre mon fils et moi une correspondance secrète, -insaisissable, au moyen de laquelle je lui indiquais avec la plus grande -facilité le nom, la nature, le volume des objets présentés par les -spectateurs. - -Comme on ne me voyait pas agir on pouvait être tenté de croire à quelque -chose d’extraordinaire. Du reste, je puis le dire, mon fils Emile, alors -âgé de douze ans, possédait toutes les qualités capables de faire naître -cette illusion. Sa figure pâle, intelligente et toujours sérieuse, -représentait le type d’un enfant doué de quelque faculté surnaturelle. - -Deux mois furent employés sans relâche à l’échafaudage de nos artifices. -Lorsqu’enfin nous fûmes entièrement sûrs de pouvoir lutter contre toutes -les difficultés d’une pareille entreprise, nous annonçâmes la première -représentation de la seconde vue. - -Le 12 février 1846, je fis imprimer au milieu de mon affiche, cette -singulière annonce: - -_Dans cette séance, le fils de M. Robert-Houdin, doué d’une seconde vue -merveilleuse, après que ses yeux auront été couverts d’un épais bandeau, -désignera tous les objets qui lui seront présentés par les spectateurs._ - -Je ne saurais dire si ce jour-là l’attrait de cette annonce attira des -spectateurs, car ma salle se trouva remplie. Ce que je puis déclarer et -ce qui paraîtra extraordinaire, c’est que l’expérience de la seconde -vue, qui eut une si grande vogue, ne produisit aucun effet à la première -représentation. - -J’ai tout lieu de croire que chaque spectateur se crut la dupe d’une -mystification organisée par des compères. - -Je fus désolé de ce résultat, car je m’étais fait une grande fête de la -surprise que j’allais produire. - -Néanmoins, n’ayant aucune raison pour douter du succès futur, je voulus -tenter une seconde épreuve, et j’eus bien raison. - -Le lendemain, je reconnus avec étonnement dans ma salle quelques-unes -des personnes que j’y avais aperçues la veille. Je compris que ces -spectateurs venaient une seconde fois pour s’assurer de la réalité de -l’expérience. Il paraît qu’ils furent tous convaincus, car la réussite -fut complète et me dédommagea amplement de la déception de la veille. - -Je me rappelle surtout dans cette séance une marque d’approbation -singulière, dont me gratifia un des spectateurs du parterre. - -Mon fils lui avait nommé plusieurs objets qu’il avait successivement -présentés. Sans se trouver satisfait, notre incrédule se levant comme -pour donner plus d’importance à la difficulté qu’il allait offrir, me -remit, pour être également nommé, un petit instrument spécial aux -marchands de toile et dont ils se servent pour compter le nombre de fils -des étoffes. Me rendant à ses désirs: - ---Qu’est-ce que je tiens à la main, dis-je à l’enfant? - ---C’est un instrument destiné à apprécier la finesse des étoffes et que -l’on nomme _compte-fil_. - ---Ah! sac...... fit énergiquement le spectateur; c’est merveilleux! -J’aurais payé dix francs pour voir cela que je ne les regretterais pas. - -Cette exclamation par trop colorée fut en quelque sorte la consécration -du succès de cette expérience. - -A partir de ce moment, ma salle se trouva beaucoup trop petite, et -chaque soir, elle fut, comme on dit en Angleterre, _crowded_, -c’est-à-dire quelque chose comme prête à s’écrouler sous le nombre des -spectateurs. - -Cette affluence, cette vogue dont j’étais si heureux, m’inspira pour la -collection poétique réservée à mes éventails la petite pièce de vers -suivante, que je ne présente ici qu’à cause de son à-propos. - - De spectateurs nombreux l’aimable compagnie - Daignant me visiter ce soir, - M’inspire un noble orgueil, une joie infinie, - Car j’ai ma salle pleine et ma caisse garnie, - Deux choses bien douces à voir - Par leur séduisante harmonie; - Et ce double plaisir pouvant être goûté. - D’enchanteur que j’étais, je deviens enchanté. - -Tout n’est pas rose dans le succès; je pourrais aisément raconter -beaucoup de scènes désagréables que me valut la réputation de sorcier -dont je jouissais chez quelques esprits plus ou moins égarés. Je n’en -citerai qu’une seule, qui résume toutes celles que je passe sous -silence. - -Une jeune femme de tournure et de manières élégantes se présente un jour -chez moi. - -Cette dame avait la figure couverte d’un voile épais, à travers lequel -cependant mes yeux exercés distinguaient parfaitement ses traits. Elle -était jolie. - -Mon inconnue ne consentit à s’asseoir qu’après s’être assurée que nous -étions seuls, et que j’étais bien le véritable Robert-Houdin. - -Je m’assis à mon tour, et prenant l’attitude d’un homme prêt à écouter, -je me penchai un peu vers ma visiteuse, comme pour l’engager à parler, -attendant qu’elle m’expliquât le but de sa mystérieuse visite. A mon -grand étonnement, la jeune dame, dont les gestes trahissaient une vive -émotion, gardait le plus profond silence. Je commençais à trouver cette -visite assez étrange, et j’étais sur le point de provoquer à tout prix -une explication, lorsque la belle inconnue hasarda timidement ces mots: - ---Oh mon Dieu! Monsieur..... je ne sais comment vous allez -interpréter..... ma démarche. - -Ici elle s’arrêta, baissa les yeux d’un air très embarrassé, puis -faisant un violent effort sur elle-même, elle continua: - ---Ce que j’ai à vous demander, Monsieur, est très difficile à dire. - ---Parlez, Madame, je vous prie, dis-je poliment, je tâcherai de deviner -ce que vous ne pourrez me faire comprendre. Et j’étais à me demander ce -que signifiait cette réserve. - -Et d’abord, reprit la jeune femme d’une voix faible et en regardant -encore autour d’elle, je vais vous dire confidentiellement.... que -j’aime...... que j’étais aimée, et que je...... que je suis trahie. - -A ce dernier mot, l’inconnue releva la tête, surmonta la timidité qui la -retenait et, d’un ton ferme et assuré: - ---Oui, Monsieur, oui, je suis trahie, ajouta-t-elle, et c’est pour cela -que je suis venue vous voir. - ---Mais, Madame, fis-je assez surpris de cet étrange aveu, je ne vois pas -en quoi je puis vous être utile dans cette circonstance. - ---Oh! Monsieur, je vous en prie, dit ma solliciteuse en joignant les -mains, je vous en prie, ne m’abandonnez pas. - -J’étais très embarrassé de mon rôle et de ma contenance. Pourtant -j’éprouvais une forte curiosité de connaître l’histoire cachée sous ce -mystère. - ---Calmez-vous, Madame, fis-je d’un ton de compatissant intérêt, dites ce -que vous attendez de moi, et si cela est en mon pouvoir..... - ---Si cela est en votre pouvoir, reprit vivement la jeune femme, mais -rien de plus facile, Monsieur. - ---Expliquez-vous, Madame. - ---Eh bien! Monsieur, il s’agit de me venger. - ---Comment cela? - ---Comment? vous le savez mieux que moi, Monsieur. Faut-il donc que je -vous apprenne que vous avez en votre pouvoir des moyens de..... - ---Moi, Madame! - ---Oui, Monsieur, oui vous, car n’êtes-vous pas sorcier? Vous ne pouvez -le nier! - -A ce mot de sorcier, je faillis éclater de rire; j’en fus empêché par la -vive émotion de l’inconnue. Voulant cependant mettre fin à une scène qui -commençait à friser le ridicule: - ---Malheureusement, Madame, dis-je d’un ton poli mêlé d’ironie, vous -m’attribuez un titre que je n’ai jamais eu. - ---Comment, Monsieur, s’écrie la jeune femme d’une voix animée, vous ne -voulez pas convenir que vous êtes..... - ---Sorcier, Madame! Oh! non, je m’en défends. - ---Vous ne le voulez pas? - ---Mais non, non, mille fois non, Madame. - -A ces mots, la solliciteuse se leva brusquement, murmura quelques -paroles incohérentes, parut en proie à une lutte terrible, puis -s’approchant de moi les yeux animés et le geste menaçant: - ---Ah! vous ne voulez pas, répéta-t-elle d’une voix brève, c’est bien; je -sais maintenant ce qu’il me reste à faire. - -Stupéfait d’une pareille sortie, je la regardais, immobile et muet, et -je commençais à soupçonner la cause de cette incroyable conduite. - ---Avec les gens qui s’occupent de magie, reprit-elle avec une volubilité -effrayante, il y a deux moyens d’agir, la prière et la menace. Vous -n’avez pas cédé au premier de ces deux moyens; puisqu’il le faut, je -vais employer le second. - ---Tenez, ajouta-t-elle, voilà qui vous décidera peut-être à parler. - -Et soulevant son mantelet, elle porta vivement la main sur le manche -d’un petit poignard passé à sa ceinture; en même temps, elle soulevait -brusquement son voile et me montrait des traits où éclataient tous les -signes d’une folie furieuse. - -Ne pouvant plus douter du personnage auquel j’avais affaire, mon premier -mouvement fut de me lever et de me mettre sur mes gardes; mais cette -première impression passée, je repoussai la pensée d’une lutte contre -cette infortunée, et il me vint à l’esprit d’employer un moyen qui -presque toujours réussit avec les malheureux privés de raison. Je -feignis d’entrer dans ses vues. - ---S’il en est ainsi, Madame, lui dis-je, je me rends à vos désirs. -Voyons, que voulez-vous? - ---Je vous l’ai dit, Monsieur; il faut que vous me vengiez, et pour cela -il n’y a qu’un moyen, c’est de.... - -Ici, il y eut une nouvelle interruption, et la jeune femme, calmée par -mon apparente soumission autant qu’embarrassée par la demande qu’elle -avait à me faire, redevint tout à coup timide et irrésolue. - ---Eh bien, Madame? - ---Eh bien.... Monsieur.... Je ne sais comment vous dire.... comment vous -expliquer.... mais il me semble qu’il existe certains moyens.... -certains maléfices pour mettre un homme dans l’impossibilité de.... dans -l’impossibilité.... d’être infidèle. - ---Je comprends maintenant, Madame, ce que vous désirez. C’est une -certaine pratique de magie employée au moyen-âge. Rien ne m’est plus -facile. Je vais vous satisfaire. - -Décidé à poursuivre la comédie jusqu’au bout, je pris dans ma -bibliothèque le plus gros livre que je pus trouver, je le feuilletai, -m’arrêtai sur une page que je feignis d’étudier avec une attention -profonde, puis m’adressant à la jeune femme, qui suivait tous mes -mouvements avec anxiété: - ---Madame, dis-je d’un ton confidentiel, le maléfice que nous allons -accomplir exige que je sache le nom de la personne, veuillez donc me le -dire. - ---Julien, fit-elle d’une voix émue. - -Alors, avec toute la gravité d’un véritable sorcier, j’enfonçai -solennellement une épingle dans une bougie allumée, en feignant de -prononcer mystérieusement quelques paroles cabalistiques. Après quoi, -soufflant la bougie et me tournant vers la pauvre insensée: - ---Madame, lui dis-je, c’en est fait; votre vœu est accompli. - ---Oh! merci, Monsieur, s’écria-t-elle avec l’expression de la plus -profonde reconnaissance. - -En même temps elle déposa une bourse sur mon bureau et s’élança dehors. - -Je donnai ordre à mon domestique de suivre cette dame jusqu’à sa -demeure, de prendre sur elle tous les renseignements qu’il pourrait se -procurer, et de me les rapporter immédiatement. - -J’appris que mon inconnue était veuve, depuis peu, d’un mari qu’elle -adorait et dont la perte avait troublé sa raison. - -Dès le lendemain, je me rendis dans sa famille, et remettant la bourse -dont j’étais le dépositaire, je racontai la scène dont le lecteur vient -de lire les détails. - -Cette scène, et plusieurs autres qui l’avaient précédée ou qui la -suivirent, durent me forcer à prendre des mesures pour me garantir des -importuns de toute nature. - -Je ne pouvais songer, comme autrefois, à m’exiler à la campagne. Je pris -un moyen équivalent: ce fut de me cloîtrer dans mon atelier, en -organisant autour de moi un système de défense contre ceux que, dans ma -mauvaise humeur, j’appelais des voleurs de temps. - -En ma qualité d’artiste, je recevais chaque jour la visite de gens que -je ne connaissais pas du tout. Quelques-uns étaient intéressants, mais -le plus grand nombre, se faisant introduire sous le plus futile -prétexte, ne venaient chez moi que pour dépenser une partie des loisirs -dont ils ne savaient que faire. Il s’agissait de distinguer les bons -visiteurs des mauvais. Voici la combinaison que j’imaginai. - -Lorsqu’un de ces messieurs sonnait à ma porte, une communication -électrique faisait également sonner un timbre placé dans mon cabinet de -travail. J’étais averti et me tenais sur mes gardes. Mon domestique -ouvrait et, ainsi que cela se pratique d’ordinaire, il demandait le nom -du visiteur. Moi, de mon côté, j’appliquais mon oreille à un instrument -d’acoustique disposé à cet effet et qui me transmettait les moindres -paroles de l’inconnu. Si, d’après sa réponse, je jugeais convenable de -ne pas le recevoir, je pressais un bouton, et un point blanc qui -paraissait dans un endroit convenu du vestibule voulait dire que je n’y -étais pas. Mon domestique annonçait alors que j’étais absent et offrait -au visiteur de s’adresser à mon régisseur. - -Il m’arrivait bien quelquefois de me tromper dans mes appréciations et -de regretter d’avoir accordé audience, mais j’avais un autre moyen -d’abréger la visite de l’importun. - -J’avais pratiqué, derrière le canapé sur lequel je m’asseyais, une -petite touche électrique correspondant à un timbre que pouvait entendre -mon domestique. En cas de besoin, et tout en causant, j’allongeais -négligemment le bras sur le dos du meuble où se trouvait cette touche, -je la pressais, et le timbre résonnait dans la pièce voisine. - -Alors mon domestique, jouant une petite comédie, allait ouvrir la porte -d’entrée, tirait la sonnette, que l’on pouvait entendre du salon où nous -nous trouvions, et venait ensuite m’avertir que M. X... (nom fabriqué -pour la circonstance) demandait à me parler. J’ordonnais que M. X... fût -introduit dans le cabinet voisin du salon, et il était bien rare que -l’importun ne levât pas le siége devant une semblable exigence. - -On ne peut se faire une idée du temps que me fit gagner cette -bienheureuse organisation. Aussi que de fois j’ai béni et mon invention -et le célèbre savant auquel on doit la découverte du galvanisme! - -Cette exaltation doit facilement se comprendre, car le temps était pour -moi d’une valeur inestimable; je le ménageais comme un trésor et ne le -sacrifiais qu’à la condition que ce sacrifice m’aiderait à la découverte -de nouvelles expériences, destinées à stimuler la curiosité publique. - -Pour me soutenir dans cette voie de recherches, j’avais constamment à la -pensée cette maxime: - - «Il est plus difficile d’entretenir l’admiration que de la faire naître.» - -Et cette autre, qui semble le corollaire de la première: - - «La vogue d’un artiste ne peut être durable qu’autant que son talent - s’accroît chaque jour.» - -Il ne faut pas croire cependant que je me contentasse des rêves -attrayants de mes inventions. Non, quelque amour qu’un homme porte à son -art, il est bien rare qu’il ne lui vienne pas à l’idée d’associer la -fortune à la gloire; d’autant plus que, pour peu que l’on ait vécu, l’on -sait que ces deux choses se font mutuellement valoir. - -L’une est la pierre précieuse, et l’autre est la parure qui la fait -briller. - -Rien ne rehausse le mérite d’un artiste comme une position de fortune -indépendante. Cette vérité est brutale, mais elle est incontestable. - -Non-seulement j’étais pénétré de ces principes de haute économie, mais -je savais, en outre, que l’on doit se hâter de profiter de la fugitive -faveur du public, qui, elle aussi, descend, quand elle ne monte pas. -J’exploitais la vogue autant que je pouvais. - -Malgré mes nombreuses occupations, je trouvais encore moyen de donner -des soirées dans les salons et sur les principaux théâtres de Paris. De -grandes difficultés s’opposaient souvent à ces sortes de -représentations, parce que ma séance ne se terminant qu’à dix heures et -demie, c’était seulement après que je pouvais remplir les engagements -que j’avais pris. - -Onze heures étaient presque toujours le moment fixé pour mon entrée en -scène dans ces séances. Que l’on juge alors de l’activité qu’il me -fallait déployer pour pouvoir, dans un si court espace de temps, me -rendre à l’endroit convenu et faire encore quelque préparatifs! Il est -vrai que les instants étaient aussi bien calculés qu’employés. Le rideau -de ma scène était à peine baissé que, m’élançant vivement vers -l’escalier, je devançais le public et je me jetais dans une voiture qui -m’emportait à toutes brides. - -Mais ces fatigues n’étaient rien en comparaison des vives émotions que -me causaient quelquefois certaines erreurs sur le temps qui devait -s’écouler entre mes deux séances. - -Je me rappelle qu’un jour devant jouer au Vaudeville pour terminer le -spectacle, le régisseur de la scène, qui n’avait pas bien calculé la -longueur de ses pièces, se trouva en avance sur le moment convenu. Il -m’expédia un exprès pour m’avertir que le rideau venait d’être baissé et -que l’on m’attendait. - -Comprendra-t-on mes angoisses? Mes expériences, dont il m’était -impossible de rien retrancher, devaient se prolonger un quart-d’heure -encore. - -Au lieu de m’abandonner à des récriminations inutiles, je me résignai et -je continuai ma représentation; mais j’étais en proie à une horrible -anxiété. En même temps que je parlais, il me semblait entendre résonner -à mes oreilles cet affreux trépignement rhythmé du public, sur lequel a -été composée cette fameuse chanson: «_Des lampions! des lampions!_ etc.» -Aussi, soit préoccupation, soit désir de terminer plus tôt, je me -trouvai, lorsque j’eus fini ma séance, avoir escamoté cinq minutes sur -le quart-d’heure. Certes, on pouvait l’appeler le quart-d’heure de -grâce. - -Monter en voiture, arriver place de la Bourse, fut l’affaire d’un -instant; néanmoins vingt minutes s’étaient écoulées depuis le baisser -du rideau, et vingt minutes sont un temps exorbitant pour un entr’acte. - -Mon fils Emile et moi, nous montâmes l’escalier des artistes avec toute -la promptitude possible, mais déjà à la première marche nous avions -entendu les cris, les sifflets, les roulements de pieds des spectateurs -impatients. - -Quelle perspective pour une entrée en scène! Je savais que souvent, à -tort ou à raison, le public salue assez cavalièrement un artiste, quel -qu’il soit, pour le rappeler à l’exactitude. Ce souverain semble -toujours avoir à la bouche ce mot d’un autre monarque: «J’ai failli -attendre.» Quoi qu’il en soit, nous nous hâtions de gravir les marches -qui conduisaient à la scène. - -Le régisseur, aux abois, entendant des pas précipités, nous cria du haut -de ce rapide sentier: - ---Est-ce vous, Monsieur Houdin? - ---Oui, Monsieur, oui. - ---Machiniste, au rideau! cria la même voix. - ---Attendez donc, attendez donc, c’est imp.... - -Ma respiration ne put me permettre d’achever ma réclamation. - -J’arrivai sur le palier du théâtre haletant, n’en pouvant plus. - ---Allons! Monsieur Houdin, me dit le régisseur, je vous en supplie, -faites votre entrée au plus vite; le rideau est levé, le public est -d’une impatience..... - -La porte du fond de la scène s’était ouverte à deux battants, mais -j’étais dans l’impossibilité de la franchir; la fatigue et l’émotion -m’avaient cloué sur place. - -Ce fut cependant à cette impossibilité d’action que je dus une -inspiration qui me sauva peut-être de la mauvaise humeur du public. - ---Va, dis-je à mon fils, entre en scène, prépare tout ce qu’il faut pour -l’expérience de la seconde vue, je te suis. - -Le public se laissa désarmer par ce jeune enfant, dont la physionomie -inspirait un sympathique intérêt. Mon fils, après s’être gravement -avancé vers les spectateurs, fit tranquillement ses petits préparatifs, -c’est-à-dire qu’il apporta sur le devant de la scène un tabouret, et -qu’il déposa sur une table voisine une ardoise, du blanc, des cartes et -un bandeau. - -Ce peu de temps m’avait suffi pour reprendre haleine et pour calmer mes -sens. Je m’avançai à mon tour, en m’efforçant de retrouver le sourire de -rigueur ordinairement stéréotypé sur mes lèvres. J’y parvins, mais avec -beaucoup de peine, tant mes traits avaient été contractés. - -Le public resta d’abord silencieux, puis insensiblement les figures se -déridèrent, et bientôt un ou deux applaudissements ayant été risqués, il -y eut entraînement et la paix fut faite. Je fus, du reste, bien -dédommagé de ce terrible préliminaire, car jamais ma seconde vue -n’obtint un plus grand succès. - -Un incident contribua surtout à égayer la fin de cette expérience. - -Un spectateur, venu sans doute à cette représentation avec le parti pris -de nous embarrasser, avait, depuis quelques instants, cherché vainement -à mettre en défaut la clairvoyance de mon fils, lorsque m’adressant la -parole: - ---Monsieur, me dit-il en accentuant ses paroles, puisque votre fils est -un devin, il pourra certainement deviner le numéro de ma stalle. - -L’exigeant spectateur pensait me mettre dans la nécessité d’avouer -l’impuissance de notre mystérieuse expérience, parce qu’il couvrait le -chiffre et que les stalles voisines étant occupées, on ne pouvait non -plus en lire les numéros. Mais j’étais en garde contre toutes les -surprises; ma réponse était prête. Seulement, afin de tirer le meilleur -parti possible de la situation, je feignis de reculer pour mieux -enferrer mon adversaire. - ---Vous savez, Monsieur, lui dis-je en affectant un air embarrassé, vous -savez que mon fils n’est ni sorcier, ni devin; il lit par mes yeux, et -c’est pour cela que j’ai donné à cette expérience le nom de seconde vue. -Comme je ne puis voir le numéro de votre stalle, puisque vous l’occupez, -et qu’autour de vous les autres stalles sont également remplies, mon -fils ne pourra vous le nommer. - ---Ah! j’en étais bien sûr! s’écria mon persécuteur d’un air de triomphe -et en se tournant vers ses voisins, je vous l’avais bien dit que je -l’embarrasserais. - ---Oh! Monsieur, vous n’êtes pas généreux dans votre victoire, dis-je à -mon tour d’un ton railleur. Prenez-y garde, si vous piquez trop fort -l’amour-propre de mon fils, il pourra bien, si difficile qu’il soit, -résoudre votre problème. - ---Je l’en défie, fit le spectateur en s’appuyant fortement sur le -dossier de sa stalle pour mieux en cacher le numéro. Oui, oui, je l’en -défie. - ---Vous croyez donc cela difficile? - ---Je dirai mieux: cela vous est impossible. - ---Alors, Monsieur, raison de plus pour que nous essayions de le faire. -Vous ne nous en voudrez pas de triompher à notre tour, ajoutai-je en -souriant malignement. - ---Allez, Monsieur, nous connaissons ces défaites-là; je vous le répète, -je vous en défie l’un et l’autre. - -Le public prenait grand plaisir à ce débat et en attendait patiemment -l’issue. - ---Emile, dis-je à mon fils, prouvez à Monsieur que rien ne peut échapper -à votre seconde vue. - ---C’est le numéro soixante-neuf, répondit aussitôt l’enfant. - -De tous les coins de la salle partirent aussitôt de bruyants et -chaleureux applaudissements, auxquels s’associa, du reste, mon -antagoniste, qui, s’avouant vaincu, criait en battant des mains: - ---C’est étonnant! c’est magnifique! - -Par quel moyen étais-je parvenu à connaître le numéro de la stalle -soixante-neuf? Je vais le dire. - -Je savais à l’avance que dans les théâtres, lorsque les stalles sont -divisées au milieu par une barrière, les numéros impairs se trouvent à -droite et les numéros pairs à gauche. - -Or, comme au Vaudeville chaque rang était composé de dix stalles, il en -résultait que du côté droit, par exemple, chacun de ses rangs devait -commencer par les numéros un, vingt-et-un, quarante-et-un, soixante-un, -et ainsi de suite, de vingt en vingt. Guidé par ce renseignement, il ne -me fut pas difficile, en partant du numéro soixante-et-un, d’arriver au -soixante-neuf, représentant dans le quatrième rang la cinquième stalle -occupée par mon adversaire. - -J’avais allongé la conversation dans le double but de donner plus -d’éclat à mon expérience et de prendre le temps de faire mes recherches -à loisir. Je faisais ainsi une application de mon procédé des deux -pensées simultanées dont j’ai parlé plus haut. - -Puisque me voici sur le chapitre des confidences, j’expliquerai au -lecteur quelques-uns des artifices qui ont le plus puissamment contribué -à l’éclat de la seconde vue. - -J’ai déjà dit que cette expérience était surtout le résultat d’une -communication matérielle, mais insaisissable, entre mon fils et moi, -communication dont les immenses combinaisons pouvaient se prêter à la -désignation de tout objet imaginable. C’était un très beau résultat sans -doute, mais je compris que dans l’exécution j’allais rencontrer bientôt -des difficultés inouïes. - -L’expérience de la seconde vue avait lieu chaque soir à la fin de ma -séance, et chaque soir, je voyais arriver des incrédules armés de toutes -pièces pour triompher d’un secret qu’ils ne pouvaient s’expliquer. - -Avant de partir pour aller voir le fils de Robert-Houdin, on tenait un -conciliabule, on se concertait pour emporter quelque objet qui pût -embarrasser le père. C’étaient des médailles antiques à moitié effacées, -des minéraux, des livres écrits en caractères de toutes sortes (langues -mortes et langues vivantes), des armoiries, des objets microscopiques, -etc. - -Ce qui par dessus tout soumettait mon intelligence à un travail -prodigieux, c’étaient les devinations que l’on m’imposait en me -présentant des objets enfermés, enveloppés, et quelquefois même ficelés -et cachetés. - -J’étais parvenu à lutter avec avantage contre toutes ces taquineries. -J’ouvrais assez facilement, sans qu’on s’en aperçût, tout en paraissant -m’occuper de toute autre chose, les boîtes, les bourses, les -portefeuilles, etc. Me présentait-on un paquet ficelé et cacheté? Avec -l’ongle du pouce de la main gauche, que je conservais toujours long et -soigneusement aiguisé, je découpais dans le papier une petite porte que -je refermais aussitôt, après toutefois avoir, du coin de l’œil, pris -connaissance de ce qu’il renfermait. - -Une condition essentielle de mon rôle était d’avoir une excellente vue, -et sur ce point mes yeux ne me laissaient rien à désirer. Je devais à -l’exercice de mon ancienne profession cette précieuse faculté qui se -développait encore, chaque jour, dans mes séances. - -Une nécessité non moins indispensable était de connaître le nom de tout -objet qui m’était présenté. Il ne suffisait pas de dire, par exemple: -C’est une pièce de monnaie, il fallait encore que mon fils fît connaître -le nom technique de cette pièce, sa valeur représentative, le pays où -elle avait cours et l’année où elle avait été frappée. Si l’on -présentait un crown d’Angleterre, l’enfant devait, après l’avoir nommé, -indiquer également par exemple, que cette pièce avait été frappée sous -Georges IV et qu’elle avait une valeur intrinsèque de six francs -dix-huit centimes. - -Secondés par une excellente mémoire, nous étions parvenus à classer dans -notre tête le nom et la valeur de toutes les monnaies étrangères. - -Nous pouvions aussi dépeindre un blason en termes héraldiques. Ainsi, me -présentait-on les armes de la maison de X..., mon fils disait:..... écu -champ de gueule à deux émanches d’argent posées en pal. - -Cette connaissance nous était très utile dans les salons du faubourg -Saint-Germain, où nous étions souvent appelés. - -J’avais appris à reconnaître, par la forme des caractères, mais sans -pouvoir les traduire, une infinité de langues, telles que le Chinois, le -Russe, le Turc, le Grec, l’Hébreu, etc. - -Nous savions les noms de presque tous les instruments de chirurgie, de -sorte que les trousses de médecins, si compliquées qu’elles fussent, ne -pouvaient nous embarrasser. - -Enfin je possédais encore, suffisamment pour en tirer parti, des -connaissances en minéralogie, pierres précieuses, antiquités et -curiosités. - -A la vérité j’avais, pour faire ces études, tous les documents que je -pouvais désirer. - -Un de mes bons et intimes amis, Aristide Le Carpentier, savant -antiquaire, spirituel fabuliste, oncle de l’habile compositeur de ce -nom, possédait et possède encore aujourd’hui un cabinet de curiosités -antiques, qui fait mourir de convoitise les conservateurs des musées -impériaux. - -Nous y passions, mon fils et moi, de longues journées à apprendre des -noms et des dates dont nous faisions ensuite un savant étalage. Le -Carpentier m’avait appris bien des choses, et entre autres il m’avait -indiqué différents signes auxquels on peut reconnaître certaines -médailles antiques, dont le module se trouve effacé. Les Trajan, les -Tibère, les Marc-Aurèle, m’étaient devenus aussi familiers qu’une pièce -de cinq francs. - -En ma qualité d’ancien horloger, je savais ouvrir facilement une montre, -et je faisais même cette opération d’une seule main, si bien que, sans -que le public s’en doutât, je voyais le nom de l’horloger gravé sur la -cuvette; je refermais ensuite la montre et le tour était fait. Pour la -devination, mon fils faisait le reste. - -Mais ce qui, sans contredit, nous rendit les plus grands services, ce -fut cette vue par appréciation que mon fils surtout possédait au plus -haut point. Il lui suffisait, lorsque nous entrions en ville, d’un -examen très rapide, pour connaître tous les objets que contenait un -appartement, ainsi que les différents bijoux portés par les spectateurs, -tels que breloques, épingles, lorgnons, éventails, broches, bagues, -bouquets, etc. - -On doit penser avec quelle facilité il faisait la description de ces -objets, lorsque je les lui indiquais par notre correspondance secrète. -Je vais en citer un exemple. - -Un soir, dans une maison de la chaussée d’Antin, à la fin d’une séance -aussi bien réussie que chaudement applaudie, je me rappelai qu’en -passant dans une pièce voisine du salon où nous nous trouvions, j’avais -fait remarquer à mon fils une bibliothèque vitrée, en le priant -d’observer les titres des livres et l’ordre dans lequel ils étaient -placés. Personne ne s’était aperçu de ce prompt examen. - ---Monsieur, dis-je au maître de la maison, je veux, pour terminer -l’expérience de la seconde vue, vous prouver sa puissance en faisant -lire mon fils à travers une muraille. Voulez-vous me confier un livre? - -On me conduisit tout naturellement à la bibliothèque en question, que je -fis semblant de voir pour la première fois. Je mis le doigt sur un -livre. - ---Emile, dis-je à mon fils, quel est le nom de cet ouvrage? - ---Un Buffon, me répondit-il vivement. - ---Et à côté? s’empressa de dire un incrédule. - ---Est-ce le côté de droite ou celui de gauche? répondit mon fils. - ---Le côté de droite, dit l’interlocuteur, qui avait ses raisons pour -choisir cet ouvrage, parce que le titre en était très fin. - ---C’est le voyage du jeune Anacharsis, répondit l’enfant. Mais Monsieur, -ajouta-t-il, si vous m’aviez demandé le nom du livre de gauche, je vous -aurais nommé les poésies de Lamartine. Un peu sur la droite de ce rayon, -je vois les œuvres de Crébillon; au-dessous, deux volumes des -Mémoires de Fleury; et mon fils nomma ainsi une douzaine d’ouvrages, -puis il s’arrêta. - -Les spectateurs n’avaient pas dit un mot pendant toutes ces descriptions -tant ils étaient stupéfaits, mais aussitôt l’expérience terminée, chacun -vint nous complimenter en battant des mains. - - - - -CHAPITRE XV. - -PETITS MALHEURS DU BONHEUR.--INCONVÉNIENTS D’UN THÉÂTRE TROP -PETIT.--INVASION DE MA SALLE.--REPRÉSENTATION GRATUITE.--UN PUBLIC -CONSCIENCIEUX.--PLAISANT ESCAMOTAGE D’UN BONNET DE SOIE NOIRE.--SÉANCE -AU CHATEAU DE SAINT-CLOUD.--LA CASSETTE DE -CAGLIOSTRO.--VACANCES.--ETUDES BIZARRES. - - -S’il est un fait reconnu, c’est que dans ce monde l’homme ne peut avoir -un bonheur parfait, et que les plus heureuses chances, la plus grande -prospérité ont aussi leurs désagréments; c’est ce qu’on appelle les -petits malheurs du bonheur. Une de mes tracasseries à moi, c’était -d’avoir une salle trop petite et de ne pouvoir satisfaire à toutes les -demandes de places qui m’étaient adressées. J’avais beau me mettre -l’esprit à la torture, je ne pouvais trouver aucun expédient pour parer -à cet inconvénient. - -Ainsi que je viens de le dire, ma salle était le plus souvent louée à -l’avance; dans ce cas, les bureaux n’ouvraient pas, et une affiche -placardée à la porte annonçait qu’il était inutile de se présenter, si -l’on n’était porteur de coupons de location. Mais il arrivait, chaque -jour, que des personnes ennuyées de ne pouvoir se procurer un -divertissement qu’elles s’étaient promis, ne tenaient aucun compte de -l’avertissement, s’adressaient au bureau, et sur le refus d’admission à -la séance, se répandaient en invectives contre le buraliste et plus -encore contre l’administration. - -Ces plaintes étaient absurdes pour la plupart et dans le genre de -celles-ci: - ---C’est une indignité qu’un semblable abus, disait un jour naïvement -l’un de ces récalcitrants. Oui, je vais, dès demain, aller porter -plainte à la préfecture de police. Nous verrons si M. Robert-Houdin a le -droit d’avoir un théâtre si petit. - -Tant que ces récriminations n’allaient pas plus loin, j’en riais, je le -confesse, mais tous les mécontentements ne se terminaient pas toujours -d’une manière aussi pacifique. Il y eut des voies de fait envers les -employés, et même on alla jusqu’à faire l’invasion de ma salle. Ceci -mérite d’être raconté. - -Un soir, une douzaine de jeunes gens, la tête échauffée par un excellent -dîner, se présentent pour assister à ma représentation. L’avis qu’ils -lisent en passant n’est pour eux qu’une plaisanterie dont ils veulent -avoir le dernier mot. En conséquence, ne tenant aucun cas des -observations qui leur sont faites, ils se groupent à la porte et, pour -me servir d’une expression consacrée, ils commencent à former _la tête -de la queue_. D’autres visiteurs, autorisés par leur exemple, se mettent -de la partie, et insensiblement une foule considérable s’assemble devant -le théâtre. - -Le régisseur, averti de ce qui se passe, vient, et du haut de l’escalier -se prépare à faire à la multitude un _speach_ conciliant dont il espère -un excellent effet; il tousse afin de se rendre la voix plus claire. -Mais il n’a pas plutôt commencé son allocution, que sa voix est couverte -par des ris moqueurs et des huées qui le forcent à se taire. Il vient -alors, en désespoir de cause, me faire part de la situation et me -demander avis sur ce qu’il doit faire. - ---Ne vous inquiétez pas, lui dis-je, tout ira mieux que vous ne le -pensez. Tenez, ajoutai-je en regardant ma montre, voici sept heures et -demie, c’est l’heure de faire entrer _les billets de location_, ouvrez -les portes, et lorsque la salle sera pleine, le public du dehors sera -bien forcé d’abandonner la place. - -J’avais à peine achevé ces mots, qu’on vint en toute hâte m’avertir que -la foule avait brisé la barrière et venait de faire irruption dans la -salle. - -Je courus sur la scène, et par le _trou du rideau_ je pus m’assurer de -la vérité du fait: toutes les places étaient occupées. - -Je fus, je l’avoue, très embarrassé sur le parti que je devais prendre. -Faire évacuer la salle par le poste voisin était un scandale que je -voulais éviter et dont je ne pouvais prévoir les suites. D’ailleurs, la -police intervenant, pourrait peut-être susciter quelques procès, qui me -feraient perdre un temps précieux. Enfin la préfecture, qui ne m’avait -imposé jusque-là qu’un seul garde, voyant cette force publique -insuffisante, ne manquerait pas de m’envoyer un piquet respectable qui -augmenterait considérablement mes dépenses journalières. - -Je pris immédiatement une détermination. - ---Faites fermer les portes du théâtre, dis-je à mon régisseur, et posez -sur l’affiche du dehors une bande annonçant que, par suite d’une -indisposition subite, la séance d’aujourd’hui est remise à demain. Comme -cette mesure s’applique aux porteurs de billets de location, tenez-vous -prêt à rendre l’argent à ceux qui ne consentiront pas à l’échange d’un -billet pour un autre jour. Quant à moi, continuai-je, mon parti est -pris: je donne une représentation gratis, et je veux pour toute -vengeance faire regretter à ce bouillant public l’équipée d’écolier à -laquelle il s’est associé. - -Ce plan une fois arrêté, je me préparai à faire convenablement les -honneurs de ma maison, et bientôt le rideau se leva. - -En entrant en scène, je vis que le plus grand nombre des spectateurs -avaient une contenance fort embarrassée. Je les mis tout de suite à -l’aise en me présentant devant eux d’un air enjoué, comme si j’eusse -ignoré ce qui s’était passé. Je fis plus encore; je m’efforçai de mettre -dans ma séance tout l’entrain dont j’étais capable, et lorsque j’en vins -à la distribution de mes petits présents, j’en fus tellement prodigue, -que pas un spectateur ne fut oublié dans mes largesses. - -Il ne faut pas demander si j’étais chaudement applaudi; le public -rivalisait avec moi de bons procédés et voulait ainsi me dédommager des -tracasseries qu’il pensait m’avoir suscitées. - -Une scène très originale et surtout très comique eut lieu à la sortie de -mon spectacle. - -Presque tous les assistants n’avaient vu dans la prise d’assaut de ma -salle qu’un moyen de se procurer des places, et chacun d’eux avait -l’intention de payer la sienne après l’avoir occupée. - -Mais, de mon côté, je tenais à conserver à ma représentation gratuite -son caractère d’originalité, dussent mes intérêts en souffrir. Aussi, -dans la prévision de ce sentiment de délicatesse, j’avais donné l’ordre -que les employés n’attendissent pas la fin de la séance pour quitter -leur poste, si bien que régisseur, buraliste, ouvreuses, avaient profité -de la permission, et s’en étaient allés. - -Je m’étais placé pour tout voir sans être aperçu. On cherchait un -bureau, on furetait de tous côtés pour trouver un employé, on mettait la -main à la poche, on se groupait pour prendre conseil, puis enfin de -guerre lasse on s’en allait. - -Cependant le public ne se tint pas pour battu; pendant plusieurs jours -il y eut chez moi une véritable procession de gens qui venaient payer -leur dette. Quelques personnes y joignirent des excuses, et je reçus -également par la poste un billet de cent francs avec la lettre suivante: - - «Monsieur, - -»Entraîné, hier, dans votre salle par un tourbillon de têtes - folles, j’ai vainement cherché, après la séance, à payer le prix de - la place que j’avais occupée. - -»Je ne veux pas cependant, Monsieur, quitter la France sans - m’acquitter envers vous. En conséquence, basant le prix de ma - stalle sur le plaisir que vous m’avez procuré, je vous envoie - ci-joint un billet de cent francs que je vous prie d’accepter en - paiement de la dette que j’avais involontairement contractée. - -»Je ne me croirais pas encore quitte envers vous si je ne vous - adressais aussi mes félicitations sur votre intéressante séance, en - vous priant, Monsieur, d’agréer l’assurance de ma considération la - plus distinguée.» - -La perte qui résulta pour moi de l’invasion de ma salle fut -insignifiante, de sorte que je n’eus point à me repentir de la -détermination que j’avais prise. - -D’un autre côté, l’aventure fut connue, et elle vint ajouter encore à ma -vogue en la prolongeant, car on sait que le public se dirige de -préférence vers les théâtres où il est assuré de ne pouvoir trouver de -place. - -On venait le plus souvent en famille à mon théâtre, mais il n’était pas -rare aussi de voir de nombreuses sociétés s’y donner rendez-vous. - -Le trait suivant peut en donner un exemple: - -Le spirituel critique de la physionomie humaine, l’auteur ingénieux de -ces charges excentriques qui ont fait pâmer de rire tous ceux qui ne se -trouvaient pas sur la sellette, Dantan jeune, vient un jour à mon bureau -de location: - ---Madame, dit-il à la buraliste, combien avez-vous de stalles à votre -théâtre? - ---Je vais consulter mon livre, dit la dame.... Est-ce pour aujourd’hui, -Monsieur? - ---Non, Madame, c’est pour dans huit jours. - ---Oh! alors, vous pourrez en avoir autant que vous voudrez. - ---Comment, autant que je voudrai? mais alors votre salle est donc en -caoutchouc? - ---Non, Monsieur, je veux dire seulement que sur cinquante stalles dont -je puis disposer, vous pourrez en prendre autant qu’il vous plaira. - ---Ah! très bien, Madame, je comprends maintenant, reprit Dantan sur le -ton de la plaisanterie; alors, si sur cinquante stalles je puis en avoir -autant que je voudrai, veuillez m’inscrire pour soixante places. - -La dame du bureau, très embarrassée pour la solution de ce problème, me -fit appeler, et j’arrangeai facilement l’affaire en changeant en stalles -le premier banc des galeries. - -Voici le motif qui avait fait prendre au statuaire un si grand nombre de -places. - -Dantan jeune est peut-être l’artiste qui compte le plus d’amis. Or, il -avait trouvé très original de convier un certain nombre d’entre eux à la -séance de Robert-Houdin, et c’est pour cette réunion qu’il avait retenu -soixante stalles. - -J’ai voulu raconter ce fait, parce qu’à la fois il prouve la vogue dont -jouissait mon théâtre, et qu’il me rappelle le commencement d’une des -plus agréables liaisons d’amitié que j’aie faites en ma vie. A partir de -cette époque, je devins et je suis toujours resté l’un des bons et -intimes camarades du célèbre statuaire. - -Avant de le connaître personnellement, j’ignorais, ainsi que le plus -grand nombre de ses admirateurs, ses œuvres sérieuses, mais lorsque -je fus admis dans l’intimité de son atelier, je pus apprécier toute -l’étendue de son talent. - -Dantan a chez lui, rangée sur d’immenses rayons, la collection la plus -complète des bustes de célébrités contemporaines; je ne pense pas qu’il -y ait une seule tête portant un nom illustre qui ne lui ait passé par -les mains. Ainsi que dans un musée, chacun y est classé dans sa -catégorie ou sa spécialité; les monarques et les hommes d’Etat, moins -nombreux que les autres, sont rangés sur un même rayon, puis viennent -des littérateurs, des musiciens instrumentistes, des chanteurs, des -compositeurs, des médecins, des guerriers, des artistes dramatiques, et -enfin les illustrations de toute nature et de tous pays. Mais ce qu’il y -a surtout de très intéressant dans cette galerie, c’est que chaque buste -est accompagné de sa propre charge, si bien qu’après avoir admiré le -personnage sous le côté sérieux de l’exécution, on se livre à un fou -rire en suivant dans tous ses détails l’esprit de la caricature. - -En voyant ces innombrables têtes, on a de la peine à s’imaginer qu’une -existence d’homme puisse suffire à un tel travail. C’est qu’aussi Dantan -possède au plus haut degré la perception des traits caractéristiques -d’un visage; il lui suffit même souvent de voir une personne une seule -fois pour la reproduire avec la plus exacte ressemblance. Témoin le fait -suivant, que je vais citer autant pour sa singularité, que parce qu’il -se rattache à la prestidigitation: - -Le fils du lieutenant-général baron D.... vint un jour prier Dantan de -faire le buste de son père. - -«Je ne vous cache pas, dit-il à l’artiste, que pour l’exécution de cette -œuvre vous allez rencontrer une difficulté peut-être insurmontable. -Non seulement le général ne consentirait jamais à poser pour son buste, -mais il me serait encore tout à fait impossible de vous faire rencontrer -avec lui dans sa maison. Toujours souffrant depuis longues années, mon -père ne veut voir d’autres personnes que les gens de son service, et il -se tient presque constamment seul. Il ne nous restera donc d’autre moyen -que de faire ce travail à la dérobée; comment? je l’ignore. - ---Monsieur, votre père ne sort-il jamais de chez lui, dit le statuaire? - ---Si fait, Monsieur; tous les jours à quatre heures le général monte en -omnibus pour aller lire les journaux dans un cabinet de lecture, place -de la Madeleine; après quoi il revient s’enfermer chez lui. - ---Mais, fit l’artiste, il ne m’en faut pas davantage. Dès aujourd’hui je -vais commencer mon travail d’observation, et demain je me mets à -l’œuvre.» - -En effet, à quatre heures précises, Dantan était en faction devant une -maison faisant le coin des boulevards et de la rue Louis-le-Grand; il -vit bientôt le général en sortir et se diriger vers un omnibus. Le -sculpteur s’attache aussitôt aux pas de son modèle et monte en même -temps que lui dans le banal véhicule. Malheureusement les seules places -à occuper se trouvent du même côté, et l’artiste ne peut faire que des -études de profil, tout en prenant encore de très grandes précautions -pour ne pas compromettre ses observations ultérieures. - -Enfin, la voiture s’arrête place de la Madeleine. Le poursuivant et le -poursuivi entrent ensemble, ou du moins l’un après l’autre, dans le même -cabinet de lecture. Là, chacun prend son journal favori et s’installe -pour le lire. - -Dantan s’est placé en face du général, et, tout en semblant absorbé dans -un premier-Paris, il dirige sournoisement ses regards intelligents de -son côté. - -Tout allait au mieux, et depuis quelques instants l’artiste faisait -tranquillement ses études à la dérobée, lorsque le général, qui déjà -avait été surpris que son compagnon d’omnibus se trouvât encore au -cabinet de lecture, vint à saisir plusieurs regards furtifs de son -vis-à-vis. - -Taquiné par cette indiscrète curiosité, dont il ne pouvait comprendre la -cause, il chercha à la déjouer, en se faisant un rempart de son immense -feuille. - -La figure du vieux baron disparut donc. Mais le haut de sa tête dominait -encore, et Dantan eût pu continuer fructueusement son travail de ce -côté, sans un affreux bonnet de soie noire qui la couvrait entièrement. - -Que faire? Dans un buste, on n’improvise pas un front couvert de rides, -pas plus que l’on ne dispose à sa fantaisie les cheveux d’un vieillard. - -Bien des prestidigitateurs et des plus fameux se seraient trouvés -arrêtés devant une pareille difficulté. Dantan ne se creusa pas -longtemps la tête, ce qui n’empêcha pas son tour d’être des plus -piquants. - -Il s’approche de la dame du comptoir, cause quelques instants avec elle, -et revient tranquillement reprendre son poste d’observation. - - * * * * * - -Il est bon de dire que, chauffé par un puissant calorifère, le cabinet -de lecture se trouvait déjà à une température convenablement élevée. -Tout-à-coup une chaleur insupportable se répand dans la salle, et l’on -voit sur quelques fronts perler de grosses gouttes de sueur. - -Le général qui, dans ce moment, tenait en main la _Gazette des -Tribunaux_, et qui se complaisait sans doute dans quelque lugubre drame, -fut un des derniers à s’apercevoir de cet excès de température. A la fin -pourtant, il sentit la nécessité de quitter son bonnet de soie et de le -mettre dans sa poche, tout en grommelant entre ses dents: «Mon Dieu, -qu’il fait chaud ici!» - -Le tour était fait. - -Le lecteur a deviné que notre malin artiste est la cause de ce bain de -vapeur qu’il a sollicité et obtenu de la buraliste, à laquelle il a -confié le secret de son importante mission. - -Ce résultat une fois obtenu, Dantan, sans perdre de temps, les yeux -braqués pardessus la feuille que le général tenait à la main, fait à la -hâte ses études phrénologiques sur le crâne vénérable du vieux guerrier, -puis se levant de table, jette un dernier coup d’œil sur les traits -de son modèle, les photographie en quelque sorte dans sa tête, et court -à son atelier se mettre à l’œuvre. - -A quelque temps de là, le statuaire livrait à la famille du général le -buste le plus parfait peut-être qui soit jamais sorti de son ciseau. - - * * * * * - -Je ferme ici la parenthèse que j’ai ouverte à propos des petits malheurs -suscités par la petitesse de mon théâtre; je vais maintenant en ouvrir -une autre sur les petits bonheurs que me procurait mon succès. - -Dans les premiers jours de novembre, je reçus une invitation de me -rendre à Saint-Cloud, pour y donner une séance devant le roi -Louis-Philippe et sa famille. Ce fut avec le plus grand plaisir que -j’acceptai cette proposition. Je n’avais encore joué devant aucune tête -couronnée, et cette séance devenait pour moi un événement important. - -J’avais devant moi six jours pour faire mes préparatifs. J’y mis tous -les soins imaginables, et j’organisai même un tour de circonstance, dont -j’eus lieu d’espérer un excellent effet. - -Au jour fixé pour ma séance, un fourgon attelé de chevaux de poste vint -de très bonne heure prendre mes bagages et me conduisit au château. Un -théâtre avait été dressé dans un vaste salon, désigné par le roi pour le -lieu de la représentation. - -Afin que je ne fusse pas dérangé dans mes préparatifs, on avait pris la -précaution de placer un planton à l’une des portes du salon qui donnait -sur un corridor de service. Je remarquai encore trois autres portes dans -cette pièce: l’une, garnie de glaces sans tain, donnait sur le jardin, -en face d’une avenue garnie de superbes orangers; les deux autres, à -droite et à gauche, communiquaient aux appartements du Roi et à ceux de -la duchesse d’Orléans. - -J’étais occupé à disposer mes instruments, lorsque j’entendis s’ouvrir -discrètement une des deux dernières portes dont je viens de parler, et -tout aussitôt une voix me fit cette demande du ton de la plus grande -affabilité: - ---Monsieur Robert-Houdin, puis-je entrer sans indiscrétion? - -Je tournai la tête de ce côté et je reconnus le Roi Louis-Philippe, qui, -ne m’ayant fait cette demande que sous forme d’introduction, n’avait pas -attendu ma réponse pour s’avancer vers moi. - -Je m’inclinai respectueusement. - ---Avez-vous bien tout ce qu’il vous faut pour votre organisation? me dit -le Roi. - ---Oui, Sire; l’intendant du château m’a fourni des ouvriers très -habiles, qui ont promptement monté cette petite scène. - -A ce moment déjà, mes tables, consoles et guéridons, ainsi que les -divers instruments de ma séance, symétriquement rangés sur la scène, -présentaient un aspect élégant. - ---C’est très joli ceci, me dit le Roi, en s’approchant du théâtre et en -jetant un regard furtif sur quelques-uns de mes appareils; c’est très -joli. Je vois avec plaisir que, ce soir, l’artiste de 1846 justifiera la -bonne opinion qu’avait fait concevoir de lui le mécanicien de 1844. - ---Sire, répondis-je, aujourd’hui, comme il y a deux ans, je tâcherai de -me rendre digne de la haute faveur que Votre Majesté daigne m’accorder, -en assistant à l’une de mes représentations. - ---On dit la seconde vue de votre fils bien surprenante, reprit le Roi; -mais je vous avertis, Monsieur Robert-Houdin, de vous tenir en garde, -car nous nous proposons de vous susciter de grandes difficultés. - ---Sire, répondis-je avec assurance, j’ai tout lieu de croire que mon -fils les surmontera. - ---Je serais fâché qu’il en fût autrement, dit avec une teinte -d’incrédulité le Roi qui s’éloignait. Monsieur Robert-Houdin, -ajouta-t-il en fermant la porte par laquelle il était entré, je vous -recommande l’exactitude. - -A quatre heures précises, lorsque la famille Royale et les nombreux -invités furent réunis, les rideaux qui me cachaient à tous les yeux -s’ouvrirent, et je parus en scène. - -Grâce à mes nombreuses séances, j’avais heureusement acquis une -assurance imperturbable et une confiance en moi-même, que la réussite de -mes expériences avait constamment justifiées. - -Je commençai au milieu du plus profond silence. On voulut sans doute -voir, apprécier, juger, avant d’accorder un suffrage. Mais -insensiblement on devint plus communicatif; j’entendis quelques -exclamations de surprise, qui furent bientôt suivies de démonstrations -plus expressives encore. - -Toutes mes expériences reçurent un très favorable accueil; celle que -j’avais composée pour la circonstance acheva de me concilier tous les -suffrages. - -Je vais en donner l’explication. - -J’empruntai à mes nobles spectateurs quelques mouchoirs, dont je fis un -paquet que je déposai sur ma table. Puis, à ma demande, différentes -personnes écrivirent sur des cartes les noms d’endroits où elles -désiraient que les mouchoirs fussent invisiblement transportés. - -Ceci terminé, je priai le Roi de prendre au hasard trois de ces cartes -et de choisir ensuite, parmi les trois endroits qu’elles désignaient, -celui qui lui conviendrait le mieux. - ---Voyons, dit Louis-Philippe, ce qu’il y a sur celle-ci: «Je désire que -les mouchoirs se trouvent sous un des candélabres placés sur la -cheminée.» C’est trop facile pour un sorcier; passons à une autre carte. -«Que les mouchoirs soient transportés sur le dôme des Invalides.» Cela -me conviendrait assez, mais c’est beaucoup trop loin, non pas pour les -mouchoirs, mais pour nous..... Ah! ah! fit le Roi en regardant la -dernière carte, je crains bien, Monsieur Robert-Houdin, de vous mettre -dans l’embarras; savez-vous ce qu’elle propose? - ---Que Votre Majesté veuille bien me l’apprendre. - ---On désire que vous fassiez passer les mouchoirs dans la caisse de -l’oranger qui est au bout de cette avenue, sur la droite. - ---N’est-ce que cela, Sire! Veuillez ordonner et j’obéirai. - ---Soit! je ne suis pas fâché de voir un pareil tour de magie. Je choisis -donc la caisse d’oranger. - -Le Roi donna à voix basse quelques ordres, et je vis aussitôt plusieurs -personnes courir vers l’oranger pour le surveiller et empêcher toute -fraude. - -J’étais enchanté de cette précaution, qui contribuait à l’éclat de ma -réussite, car le tour était déjà fait et la précaution devenait tardive. - -Il s’agissait de faire partir les mouchoirs pour leur destination. Je -mis le paquet sous une cloche de cristal opaque, et, prenant ma -baguette, j’ordonnai à mes voyageurs invisibles de se rendre à l’endroit -désigné par le Roi. - -Je levai la cloche: le petit paquet n’y était plus, et une tourterelle -blanche se trouvait à sa place. - -Le Roi s’approcha alors vivement de la porte, à travers laquelle il -porta ses regards vers l’oranger, pour s’assurer que le comité de -surveillance était à son poste. Cette vérification faite, il se mit à -sourire en hochant légèrement la tête. - ---Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, avec une teinte d’ironie, je -crains bien pour la vertu de votre baguette magique. Voyons, ajouta-t-il -en se retournant vers le fond du salon, où se tenaient quelques -serviteurs; que l’on aille prévenir Guillaume (c’était, je crois, un des -maîtres jardiniers) de faire immédiatement l’ouverture de la dernière -caisse qui se trouve sur la droite de l’avenue; qu’il cherche avec -précaution dans la terre et qu’il m’apporte ce qu’il y trouvera,... si -toutefois il y trouve quelque chose. - -Guillaume ne tarda pas à arriver près de l’oranger, et, bien que très -étonné des ordres qui lui étaient donnés, il se mit en mesure de les -exécuter. - -Il enleva soigneusement un des panneaux de la caisse, en gratta la terre -avec précaution, et déjà l’une de ses mains s’était avancée vers le -centre de l’oranger sans avoir rien découvert, quand tout-à-coup un cri -de surprise lui échappa, en même temps qu’il retirait un petit coffret -de fer rongé par la rouille. - -Cette curieuse trouvaille, nettoyée de la terre qui la souillait, fut -apportée et déposée sur un petit guéridon qui se trouvait près du Roi. - ---Eh bien, Monsieur Robert-Houdin, me dit Louis-Philippe dans un -mouvement d’impatiente curiosité, voici un coffret. Est-ce que par -hasard les mouchoirs s’y trouveraient renfermés? - ---Oui, Sire, répondis-je avec assurance; ils y sont et depuis fort -longtemps. - ---Comment depuis fort longtemps? cela ne peut être puisqu’il y a à peine -un quart d’heure que les mouchoirs vous ont été confiés. - ---Je ne puis le nier, Sire; mais où serait la magie si je ne parvenais à -exécuter des faits incompréhensibles? Votre Majesté sera sans doute plus -surprise encore, lorsque je lui prouverai d’une manière irrécusable que -ce coffre, ainsi que ce qu’il contient, a été déposé dans la caisse de -l’oranger, il y a soixante ans. - ---J’aimerais assez vous croire sur parole, reprit le Roi en souriant, -mais cela m’est impossible; dans ce cas, il me faut des preuves. - ---Que Votre Majesté veuille bien ouvrir cette cassette, et elle en -trouvera de très convaincantes. - ---Oui, mais j’ai besoin d’une clef pour cela. - ---Il ne tient qu’à vous, Sire, d’en avoir une. Veuillez la détacher du -cou de cette charmante tourterelle, qui vient de vous l’apporter. - -Louis-Philippe dénoua un ruban qui soutenait une petite clef rouillée, -avec laquelle il se hâta d’ouvrir le coffret. - -Le premier objet qui se présenta aux yeux du Roi fut un parchemin sur -lequel le monarque lut ce qui suit: - - AUJOURD’HUI, 6 JUIN 1786, - - Cette boîte de fer, contenant six mouchoirs, a été placée au milieu - des racines d’un oranger par moi, Balsamo, comte de Cagliostro, - pour servir à l’accomplissement d’un acte de magie qui sera exécuté - dans soixante ans, à pareil jour, devant Louis-Philippe d’Orléans - et sa famille. - ---Décidément, cela tient du sortilége, dit le Roi de plus en plus -étonné..... Rien ne manque à la réalité, car le sceau et la signature du -célèbre sorcier sont apposés au bas de cette déclaration qui, Dieu me -pardonne, sent fortement le roussi. - -A cette plaisanterie, l’auditoire se prit à rire. - ---Mais, ajouta le Roi, en sortant de la boîte un paquet cacheté avec -beaucoup de soin, serait-il possible que les mouchoirs fussent sous -cette enveloppe? - ---En effet, Sire, ils y sont; seulement, avant d’ouvrir ce paquet, je -prie Votre Majesté de remarquer qu’il est également scellé du cachet du -comte de Cagliostro. - -Ce cachet, qui a joué un grand rôle sur les fioles d’élixir de longue -vie et sur les sachets d’or potable du célèbre alchimiste, avait une -certaine célébrité. Torrini, qui avait beaucoup connu Cagliostro, m’en -avait, dans le temps, remis une empreinte que j’avais conservée, et sur -laquelle j’avais pris un cliché. - ---Certainement, c’est bien le même, répondit mon Royal spectateur en -regardant à deux fois le sceau de cire rouge. - -Toutefois, impatient de connaître le contenu du paquet, le Roi en -déchira vivement l’enveloppe, et bientôt il étala devant les spectateurs -étonnés les six mouchoirs qui, quelques minutes auparavant, étaient -encore sur ma table. - -Ce tour me valut de vifs applaudissements. Mais pour l’expérience de la -seconde vue, qui devait terminer la séance, j’eus réellement à soutenir -une lutte acharnée, ainsi que le Roi me l’avait annoncé. - -Parmi les objets qui me furent présentés, se trouvait, je me rappelle, -une médaille avec laquelle on croyait bien nous embarrasser. Cependant, -je ne l’eus pas plus tôt entre les mains, que mon fils en fit la -description de la façon suivante: - ---C’est, dit-il avec assurance, une médaille grecque en bronze sur -laquelle est un mot composé de six lettres que je vais épeler: _lambda_, -_epsilon_, _mu_, _nu_, _omicron_, sigma, ce qui fait _Lemnos_. - -Mon fils connaissait l’alphabet grec; il put donc lire le mot Lemnos, -quoiqu’il lui eût été impossible d’en donner la traduction. - -C’était déjà, comme on doit le penser, un véritable tour de force pour -ce jeune enfant; mais la famille Royale ne s’en tint pas là. - -On me remit encore une petite pièce de monnaie chinoise, percée, comme -on le sait, d’un trou dans le milieu; le nom et la valeur de la pièce -furent aussitôt désignés. Enfin, une difficulté dont j’eus le bonheur de -me tirer avec avantage, vint clore brillamment cette expérience. - -J’avais été étonné que la duchesse d’Orléans, qui prenait un intérêt -tout particulier à la seconde vue, se fût absentée pour rentrer dans son -appartement. Elle ne tarda pas à revenir et me remit entre les mains un -petit écrin dont elle me pria de faire désigner le contenu par mon fils, -mais en me recommandant expressément de ne pas l’ouvrir. - -J’avais prévu la défense; aussi, pendant que la princesse me parlait, -j’ouvris l’écrin d’une main et, d’un coup-d’œil rapide, je m’assurai -de ce qu’il renfermait. Cependant je feignis de reculer un instant -devant cette proposition, afin de produire un plus grand effet. - ---Votre Altesse, répondis-je en rendant l’écrin, me permettra de me -défendre d’une pareille impossibilité, car elle a dû remarquer que -jusqu’à ce moment il fallait que l’objet me fût connu pour que mon fils -le nommât. - ---Vous avez pourtant surmonté de plus grandes difficultés, reprit la -belle-fille de Louis-Philippe. Néanmoins, si cela ne se peut pas, n’en -parlons plus, je serais fâchée de vous mettre dans l’embarras. - ---Ce que demande Votre Altesse est, je le répète, impossible, et -pourtant, jaloux de justifier la confiance que vous avez dans sa -clairvoyance, mon fils, par un effort suprême de ses facultés, va tâcher -de voir à travers l’écrin ce qu’il contient. - ---Le peut-il, même à travers mes mains, reprit la Duchesse en cherchant -à cacher l’écrin. - ---Oui, Madame, et Votre Altesse fût-elle dans l’appartement voisin, mon -fils le verrait encore. - -La Duchesse d’Orléans, sans accepter cette nouvelle épreuve, que je lui -proposais, se contenta d’interroger elle-même mon fils. - -L’enfant, qui depuis longtemps avait ses instructions, répondit sans -hésiter: il y a dans cet écrin une épingle en or, surmontée d’un -diamant, autour duquel est un cercle d’émail bleu ciel. - ---C’est de la plus grande exactitude, dit la Duchesse en présentant au -Roi le bijou qu’elle sortit de sa boîte. Jugez vous-même, Sire. - -Et se retournant vers moi: - ---Tenez, Monsieur Robert-Houdin, me dit-elle avec une grâce infinie, -voulez-vous accepter cette épingle en souvenir de votre visite à -Saint-Cloud? - -Je remerciai vivement Son Altesse, en l’assurant de ma reconnaissance. - -La représentation était terminée; le rideau se baissa et je pus à mon -tour jouir librement d’un curieux spectacle: c’était de voir par un -petit trou mon auditoire rassemblé par groupes et se communiquant à -l’envi ses impressions. - -Avant de quitter le château, le Roi et la Reine me firent encore -adresser les plus flatteuses paroles par la personne chargée de me -remettre un souvenir de leur munificence. - - * * * * * - -Cette représentation ne put augmenter ma vogue; cela n’était plus -possible, mais elle contribua puissamment à l’entretenir. Ma séance à -Saint-Cloud eut surtout du retentissement dans l’aristocratie qui, -jusqu’à ce moment, avait hésité à venir dans ma petite salle; la -curiosité la fit passer par dessus quelques considérations, et elle vint -à son tour s’assurer de la réalité des merveilles qui m’étaient -attribuées. - -Cependant les chaleurs de l’été commençaient à se faire sentir: nous -étions aux premiers jours de juillet, je dus songer à fermer mon -théâtre; seulement, au lieu d’aller courir fortune, comme l’année -précédente, je m’occupai à changer et à renouveler ma séance. La tâche -était grande, mais j’étais rempli d’une courageuse émulation, car je -n’ignorais pas que mon succès m’imposait des obligations, et que pour le -voir se continuer il me fallait constamment en être digne. Loin de me -laisser décourager par ce dicton rétrograde: _Nil novi sub sole_, -qu’Alfred de Musset a spirituellement paraphrasé ainsi: - - La paresse nous bride et les sots vont disant - Que sous ce vieux soleil tout est fait à présent; - -je m’inspirais de cette pensée du même auteur: - - Croire tout découvert est une erreur profonde; - Je ferai du nouveau, n’en fût-il plus au monde. - -Ce qu’il y avait de plus pénible dans mon travail de recherches, c’est -qu’il fallait que mes inventions fussent terminées à heure et à jour -nommés, car la reprise de mes représentations était fixée au premier -septembre suivant, et, pour bien des raisons, je tenais à être exact. - - - - -CHAPITRE XVI. - -NOUVELLES EXPÉRIENCES.--LA _SUSPENSION ÉTHÉRÉENNE_, ETC.--SÉANCE A -L’ODÉON.--UN DOUBLE ACCROC.--LA PROTECTION D’UN ENTREPRENEUR DE -SUCCÈS.--1848.--LES THÉÂTRES AUX ABOIS.--JE QUITTE PARIS POUR -LONDRES.--LE DIRECTEUR MITCHELL.--LA PUBLICITÉ ANGLAISE.--LE GRAND -WIZARD.--LES MOULES A BEURRE SERVANT A LA RÉCLAME.--AFFICHES -SINGULIÈRES.--CONCOURS PUBLIC POUR LE MEILLEUR CALEMBOUR. - - -Au lieu de faire la réouverture de mes séances au commencement de -septembre, ainsi que je l’avais espéré, mes vacances forcées, que je -pourrais mieux appeler mes _travaux forcés_, se prolongèrent un mois de -plus. Ce fut seulement au premier octobre que je me trouvai en mesure de -présenter mes nouvelles expériences. - -Mes intérêts étaient grandement compromis par ce retard, mais -j’espérais, avec quelque raison, me dédommager de mes pertes par -l’empressement que mettrait le public à venir me visiter. - -Mon nouveau répertoire se composait _du Coffre de cristal_, _du Carton -fantastique_, _du Voltigeur au trapèze_, _du Garde-Française_, _de la -Naissance des fleurs_, _des Boules de cristal_, _de la Bouteille -inépuisable_, _de la Suspension éthéréenne_, etc., etc. - -J’avais surtout donné tous mes soins à cette dernière expérience, sur -laquelle je fondais de grandes espérances. La chirurgie m’en avait donné -la première idée. - -On se rappelle que vers 1847 on commença, en France, à appliquer aux -opérations chirurgicales l’insensibilité produite par l’aspiration de -l’éther; on ne parlait dans le monde que des merveilleux effets de cette -anesthésie et de ses heureuses applications; c’était aux yeux de bien -des gens une opération tenant presque de la magie. - -Voyant que les chirurgiens se permettaient une sortie sur mon domaine, -je me demandai si par ce fait ils ne me donnaient pas le droit d’user de -représailles. Je le fis en inventant aussi mon _opération éthéréenne_, -qui était, je crois, bien autrement surprenante que celle de mes -_confrères_ en chirurgie. - -Le sujet sur lequel je devais opérer était le plus jeune de mes enfants, -et je ne pouvais rencontrer une physionomie plus heureuse pour mon -expérience. C’était un gros garçon de six ans, dont la figure fraîche et -épanouie respirait la santé. Malgré son jeune âge, il mit la plus grande -intelligence à apprendre son rôle, et il le joua avec une telle -perfection, que les plus incrédules en furent dupes. - -Ce tour était l’un des plus applaudis de ma séance. Il est vrai de dire -que la mise en scène en était parfaitement combinée. Pour la première -fois, j’avais essayé de diriger la surprise de mes spectateurs en la -faisant croître comme par degrés, jusqu’au moment où elle devait en -quelque sorte faire explosion. - -J’avais divisé mon expérience en trois points, dont les effets étaient -successivement plus étonnants les uns que les autres. - -Ainsi, lorsque j’ôtais le tabouret de dessous les pieds de l’enfant[14], -le public, qui avait souri pendant les préparatifs de la suspension, -commençait à devenir sérieux; - -Quand ensuite j’ôtais l’une des cannes, on entendait des exclamations de -surprise et de crainte; - -Enfin, au moment où je soulevais mon fils à la position horizontale, -les spectateurs, à ce dénouement inattendu, couronnaient l’expérience de -bravos unanimes. - -Cependant, il arrivait quelquefois que des personnes sensibles, prenant -l’éthérisation trop au sérieux, protestaient intérieurement contre les -applaudissements et m’écrivaient des lettres dans lesquelles elles -tançaient vertement le père dénaturé, qui sacrifiait au plaisir du -public la santé de son pauvre enfant. On alla même jusqu’à me menacer de -solliciter contre moi la sévérité des lois, si je n’abandonnais pas mon -inhumaine opération. - -Les auteurs anonymes de ces récriminations ne se doutaient guère du -plaisir qu’ils me faisaient éprouver. Après nous être égayés de ces -lettres en famille, je les gardais précieusement comme des témoignages -de l’illusion que j’avais produite. - -La vogue que me procura cette séance ne pouvait surpasser celle de -l’année précédente; je n’avais à espérer d’autre résultat que celui -d’emplir ma salle, et cela avait lieu chaque jour. - -La famille royale voulut aussi voir mes nouvelles expériences. On loua -la salle entière pour une après-midi, en sorte que mes séances du soir -ne furent pas interrompues. - -Cette représentation, à laquelle assistait également la reine des Belges -avec sa famille, ne me présenta du reste d’autre particularité que de -voir dans ma petite salle l’imposant spectacle d’une aussi considérable -réunion de hauts personnages. Toutes les places étaient occupées, car -Leurs Majestés étaient accompagnées de leurs cours respectives et d’un -grand nombre d’ambassadeurs et de dignitaires du royaume. - -Comme j’avais lieu de l’espérer, mes nobles spectateurs furent -satisfaits et daignèrent m’adresser de vive voix leurs compliments. - -Au milieu de ces douces satisfactions, j’avais tout lieu de croire que -je possédais les bonnes grâces du public. Cependant j’appris à mes -dépens, on va en juger, que si solide que paraisse la faveur de ce -souverain, il faut quelquefois bien peu de chose pour la voir près de -s’évanouir. - -Le 10 février 1848, Madame Dorval donnait à l’Odéon une représentation à -son bénéfice. J’avais promis à cette éminente artiste d’y joindre comme -intermède quelques-unes de mes expériences. - -Je fus de la plus grande exactitude à ce rendez-vous d’Outre-Seine; onze -heures et demie sonnaient lorsque le rideau se baissa pour l’entr’acte -qui devait précéder ma séance. Comme j’étais déjà depuis quelques -instants en mesure de commencer, dix minutes me suffirent pour donner un -dernier coup-d’œil à mes apprêts. - -Mon premier soin, en prenant possession de la scène, avait été de me -soustraire aux regards indiscrets; j’avais congédié tout le monde. -Malheureusement je n’avais même pas fait d’exception en faveur du -régisseur, et l’on va voir quelles furent les tristes conséquences de -cette mesure. - -Plein d’excellentes dispositions, je fais frapper les trois coups -d’usage par mon domestique, et l’orchestre commence à jouer, tandis que, -retiré dans la coulisse, je me prépare à faire mon entrée en scène. Mais -au moment où le rideau se lève, je me rappelle avoir oublié un de mes -_accessoires_, je cours le chercher à ma loge et reviens en toute hâte. -O fatalité! dans ma précipitation je ne vois pas un _trapillon_[15] que -le machiniste a imprudemment laissé ouvert, et ma jambe s’y enfonce -jusqu’au-dessus du genou. - -Une vive douleur m’arrache un cri de détresse; mon domestique accourt, -et ce n’est qu’avec peine qu’il parvient à me dégager. Mais dans quel -état! mon pantalon, ouvert et déchiré sur toute la longueur, laisse voir -ma jambe couverte de sang et affreusement écorchée. - -Dans ce désastreux état, il ne m’est plus possible de paraître en scène, -je cherche alors autour de moi quelqu’un pour aller annoncer au public -l’événement dont je viens d’être la victime; je n’aperçois que deux -pompiers. Des pompiers pour une ambassade aussi délicate! il ne fallait -pas y songer. J’avais bien aussi mon domestique; mais il faut que l’on -sache que ce brave garçon était un nègre aux cheveux crépus, aux lèvres -épaisses, au teint d’ébène, dont le langage naïf n’eût pas manqué -d’exciter une risée générale sur ma triste position. - -Le régisseur seul eût pu se charger de la mission; mais où le trouver? - -Ces réflexions, promptes comme l’éclair, sont interrompues par les -préludes d’un orage qui couve dans la salle; le public m’appelle, car, -on s’en souvient, le rideau est levé, et, aux yeux des spectateurs, -l’artiste a manqué son entrée; c’est là une faute irrespectueuse et par -cela même impardonnable! - -Mon nègre, sans s’inquiéter de ce qui se passe au-dehors, déchire son -mouchoir et le mien, et bande ma plaie avec beaucoup d’habilité. Cela ne -m’empêche pas d’en ressentir une vive souffrance, mais je ne tarde pas à -éprouver un tourment mille fois plus grand encore lorsque j’entends -éclater dans la salle une bruyante tempête. Le public, qui avait -commencé par frapper des pieds, siffle maintenant, crie, hurle, sur tous -les tons discordants du mécontentement. - -Surmontant ma douleur, je change de pantalon en toute hâte[16] et je me -décide à aller moi-même faire l’annonce de ma catastrophe. Je me dirige -vers la porte du fond, et je me dispose à l’ouvrir lorsqu’un vacarme -épouvantable, paroxisme effréné de l’impatience, me glace d’effroi et -m’arrête; je n’ose plus, le cœur me manque. Pourtant il faut en -finir. «Allons, me dis-je, dans un dernier effort sur moi-même, du -courage!» et tout aussitôt ouvrant les deux battants, j’entre en scène. - -Je n’oublierai jamais la réception qui me fut faite à mon arrivée. D’un -côté, des cris, des sifflets, des huées; de l’autre, des trépignements -et des applaudissements à tout rompre. C’étaient comme deux partis en -présence cherchant à s’écraser l’un l’autre par un excès de tapage. - -Pâle et tremblant devant une aussi rude épreuve, j’attends, immobile, le -moment où les combattants venant à faire une trêve, me permettront de me -justifier de mon retard. Ce moment arriva enfin, et je pus raconter ma -triste aventure. Ma pâleur attestait la vérité de mes paroles; le -public se laissa désarmer, et les sifflets cessèrent de se mêler aux -applaudissements qui accueillirent mes explications. - -Il faut savoir ce que ces claquements de mains, ces bravos, ces figures -bienveillantes font passer de soulagement et de bien-être dans le -cœur d’un artiste, pour comprendre le revirement soudain qui s’opéra -en moi. La sang me monta au visage et me rendit mes couleurs; les forces -me revinrent, et possédé d’une énergie nouvelle, j’annonçai au public -que me trouvant beaucoup mieux, j’allais exécuter ma séance. Je le fis -en effet, et telle fut la puissance de la surexcitation morale sous -l’empire de laquelle j’étais, que je sentis à peine le mal causé par ma -blessure. - - * * * * * - -J’ai dit qu’à mon entrée en scène j’avais été salué par des -démonstrations d’une nature toute différente: si beaucoup de spectateurs -sifflaient, d’autres m’applaudissaient. La vérité exige de ma part un -aveu; j’étais soutenu, ce soir là, par un protecteur tout puissant. - -Ceci demande explication; aussi pour donner à mon lecteur le mot de -cette énigme, je suis obligé de lui raconter une toute petite anecdote. - -A l’époque où j’inventai l’expérience de la seconde vue, plusieurs -directeurs de Paris me firent la proposition de venir la présenter comme -intermède sur leurs théâtres. Je m’y étais refusé par la raison que, -déjà très fatigué de mes propres représentations, il me coûtait de les -prolonger encore. Ma détermination était donc bien arrêtée sur ce point, -lorsque je reçus la visite d’une artiste du Palais-Royal, madame M..., -qui y remplissait l’emploi des duègnes. - ---«Monsieur, me dit-elle avec une certaine hésitation, je n’ai pas -l’honneur d’être connue de vous; aussi n’est-ce qu’avec crainte que je -me présente pour vous prier de me rendre un grand service. Voici le -fait. Notre bon directeur, Dormeuil, veut bien donner à mon bénéfice une -représentation dont le produit, s’il est suffisant, doit être employé à -libérer mon fils du service militaire. Il ne tiendrait qu’à vous, -Monsieur, d’assurer le succès de cette représentation en lui accordant -votre concours.» Et cette pauvre mère, puisant son éloquence dans son -amour pour son fils, me peignit avec de si vives couleurs le chagrin -qu’elle éprouverait d’un insuccès, que, touché de son malheur, je revins -sur ma détermination et consentis à joindre à sa soirée mon expérience -de la _seconde vue_. - -Je n’ose me flatter que mon nom fut pour quelque chose dans le succès de -la représentation; toujours est-il que la salle fut comble, et que la -recette couvrit largement les frais d’un remplaçant. - -Le lendemain, l’heureuse mère vint me faire part de son bonheur et -m’adresser ses remerciements. Elle était accompagnée d’un Monsieur que -je ne connaissais pas, mais qui, aussitôt que Madame M... eut cessé de -parler, m’exposa à son tour le but de sa visite. - ---J’ai pris la liberté d’accompagner ici Madame, me dit-il, pour vous -complimenter de ce que vous avez fait pour elle; c’est là une bonne -action dont tous mes camarades du théâtre vous savent un gré infini; -pour ma part, j’espère tôt ou tard vous en témoigner reconnaissance à ma -manière. - -Tout en étant flatté de la démarche de mon visiteur, j’étais très -intrigué du sens de sa dernière phrase; il s’en aperçut, et, sans me -donner le temps de lui répondre, il continua: - ---Ah! j’oubliais de vous dire qui je suis; j’aurais dû commencer par là. -Je me nomme Duhart, et je suis entrepreneur des succès du théâtre du -Palais-Royal. A propos, ajouta-t-il, avez-vous été satisfait de l’entrée -que je vous ai faite hier? - -J’avoue que cette confidence m’ôta une douce illusion; j’avais cru ne -devoir qu’à moi-même la réception qui m’avait été faite, et voilà que je -ne savais plus quelle était au juste la part d’applaudissements que ma -séance m’avait méritée. Néanmoins, je remerciai M. Duhart de sa -bienveillance passée et de celle qu’il me promettait pour l’avenir. - -Trois mois après, je ne pensais plus à cet incident, lorsqu’un jour où -je devais donner une séance à la Porte-Saint-Martin, je vis arriver chez -moi mon ami Duhart. - ---Un seul mot, M. Houdin, me dit-il sans vouloir prendre la peine de -s’asseoir, j’ai lu sur les affiches que vous jouez au bénéfice de -Raucourt; j’ai été vous recommander à P... qui vous _soignera_. - -Je fus _soigné_, en effet, car lorsque je parus en scène, on me fit une -entrée digne des plus hautes célébrités artistiques. Il était facile de -reconnaître une ovation chaudement recommandée. Cependant je dois dire -que pour ces applaudissements comme pour tous ceux qui suivirent dans le -cours de la soirée, je remarquai, à ma grande satisfaction, que le -public, ainsi que l’on dit en langue _romaine_, _portait coup_, et que -les bravos partant du parterre rayonnaient fort bien dans toute la -salle. - -A quelques mois de là, à propos d’une représentation que je donnai au -Gymnase, même visite de Duhart, même recommandation à son confrère, et -même résultat. Enfin, il y eut peu de mes excursions hors de ma scène, -auxquelles ne se soit intéressé mon protecteur reconnaissant. - -Je dois le dire, je le laissais faire, et je n’y voyais aucun mal. Loin -de là, ces encouragements étaient un stimulant pour moi: chaque fois je -redoublais d’efforts pour les mériter. - -Je me suis fait un plaisir de raconter ce trait, car il peint bien le -caractère d’homme capable d’être aussi longtemps reconnaissant d’un peu -de bien fait à une pauvre camarade de théâtre. Du reste, la -représentation de l’Odéon fut la dernière où ce bon Duhart se dérangea -pour moi. La révolution de février arriva quelques jours plus tard. - -On sait que cet événement fut un véritable coup de massue pour tous les -théâtres. - -Après avoir épuisé toutes les attrayantes amorces de leur répertoire, -les directeurs, aux abois, voyant leur agaceries infructueuses, se -réunirent vainement en congrès pour conjurer une aussi désastreuse -situation. - -J’avais été convoqué à cette réunion. Mais si j’y fis acte de présence, -ce fut par pure politesse, car je me trouvais dans une position tout -exceptionnelle relativement à mes confrères. - -Cette position tenait simplement à ce que mon établissement, au lieu de -porter le nom de théâtre, s’appelait un spectacle[17]. Moyennant cette -légère différence de dénomination, je jouissais de droits infiniment -plus étendus. - -Ainsi, tandis que les théâtres ne pouvaient avoir des affiches que d’une -dimension déterminée par une ordonnance de police, j’avais la liberté, -moi, directeur de spectacle, de faire l’annonce de mes séances dans des -proportions illimitées. - -Je pouvais diminuer ou augmenter le nombre de mes représentations selon -ma fantaisie, ce qui n’était pas un des moindres avantages de mon -administration. - -Enfin j’avais le droit, quand bon me semblerait, de mettre la clef de ma -salle dans ma poche, de congédier mes employés et de me promener, en -attendant des destins plus doux. - -Toutefois ces avantages, auxquels j’ajouterai celui d’avoir des frais -beaucoup plus modérés que mes confrères, ne m’offrirent d’autre résultat -que celui de ne pas perdre d’argent. J’eus beau faire feu des quatre -pieds, le public resta sourd à mon appel comme au leur. - -Je me trompe; pendant quelques jours, je reçus du Gouvernement -provisoire de très gracieuses lettres sous forme de _laissez-passer_, -qui me priaient de recevoir dans ma salle des jeunes gens des écoles -Polytechnique et de Saint-Cyr avec les personnes dont ils étaient -accompagnés. - -J’étais enchanté, du reste, de cet aimable sans-façon, qui venait -augmenter le nombre de mes rares spectateurs; je jouais au moins devant -une salle assez bien garnie, et je n’avais plus le crève-cœur de voir -ces maudites banquettes vides, dont l’aspect paralyse d’ordinaire les -moyens de l’artiste, même le plus philosophe. - -Cette illusion était à la vérité bien éphémère, car, chaque soir, après -la séance, mon caissier faisait, en m’abordant, une triste figure. - -Quel désenchantement! quelles amères représailles de la part de -l’aveugle déesse qui, pendant quelque temps, m’avait accordé de si -douces faveurs! - -Néanmoins, dans ces moments de détresse, je puis le dire en toute -sincérité, les déceptions et les tourments ne sont pas tous dans les -chiffres de profits et pertes: un directeur a beau ne pas faire de -recette, il veut cacher sa misère. Pour donner le change, il cherche à -garnir son théâtre et il donne gratuitement des billets. Je recourus à -ce moyen; mais ce qui paraîtra étrange, c’est que ces billets qui, un -mois plus tôt, eussent été regardés comme une très grande faveur, furent -reçus avec beaucoup d’indifférence; souvent même il arriva que l’on ne -se donnait pas la peine de répondre à mon invitation. - -Devenu philosophe par nécessité, je finis par me résigner à voir ma -salle à peu près vide, et je n’envoyai plus d’invitations. D’ailleurs -j’avais eu l’occasion d’étudier le _billet de faveur_ (c’est ainsi que -l’on personnifie celui qui vient gratis au théâtre) et j’avais remarqué -que ce genre de public est, ou semble toujours être très indifférent au -spectacle. En effet, le _billet de faveur_, lorsqu’il sait que le -théâtre est à court de spectateurs, croit faire un acte de complaisance -en se rendant à l’invitation qui lui est faite. Une fois entré, s’il -voit la salle pleine, il se figure que toutes les places sont occupées -par des billets donnés (il a quelquefois raison), et il en conclut que -le spectacle doit être peu amusant. S’il arrive qu’il se trompe, il -n’applaudit pas, parce qu’il craint d’être reconnu pour être venu -gratis, et de passer pour un compère, payant sa place en -applaudissements. - - * * * * * - -J’en étais là de mes misères administratives, lorsque, un matin, je -reçus la visite du directeur du Théâtre-Français de Londres. Mitchell -(c’est le nom du directeur), loin de chercher à m’étourdir par des -promesses mensongères se contenta de me faire cette simple proposition: - ---Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous êtes très connu à Londres; -venez donner des représentations au théâtre Saint-James, et tout me -porte à croire que vous y aurez du succès. Du reste, nous y serons -également intéressés, car nous partagerons les recettes brutes, et sur -ma part, je paierai tous les frais des représentations. Vous alternerez -avec mon opéra-comique, c’est-à-dire que vous jouerez les mardi, jeudi -et samedi. Vous commencerez, si vous le voulez, le 7 mai prochain, -c’est-à-dire dans un mois, à partir d’aujourd’hui. - -Ces conditions me semblant très acceptables, j’ajouterai même fort -avantageuses, j’y souscrivis avec empressement. Mitchell alors me tendit -la main, je lui donnai la mienne, et cette sanction amicale fut le seul -traité que nous fîmes pour cette importante affaire. Point de dédit de -part ni d’autre, point de conventions secondaires, point de signature, -et jamais marché ne fut mieux cimenté. - -Depuis lors, dans mes longues relations avec Mitchell, j’eus maintes -fois l’occasion d’apprécier toute la valeur de sa parole. C’est -qu’aussi, je puis le dire hautement, c’est sans contredit un des plus -consciencieux directeurs que j’aie jamais rencontrés. A la religion de -la foi donnée, Mitchell joint en outre une affabilité extrême, une -générosité et un désintéressement à toute épreuve. En toute -circonstance, on le voit agir _quite a gentleman_, comme on dit en -anglais, ou comme on dirait en France, en parfait gentilhomme. Une des -plus brillantes qualités qu’on doit lui reconnaître, comme directeur, -c’est la délicatesse de ses procédés envers ses artistes. Le trait -suivant peut en donner un exemple. - -Jenny Lind chantait au théâtre italien de Londres précisément les jours -où je donnais mes représentations à Saint-James, de sorte que, malgré -tout le désir que j’avais d’aller l’entendre, je ne pouvais me décider à -sacrifier une séance pour cet attrayant plaisir. Cependant, par une -circonstance trop longue à raconter ici, il arriva que je me trouvai -libre un jour de représentation de Jenny Lind. Il faut dire qu’outre -l’exploitation du théâtre Saint-James, Mitchell avait loué pour toute -l’année une certaine quantité de loges au Théâtre-Italien, et que, selon -la coutume anglaise, il les revendait aux plus offrants. Il arrivait -parfois que des coupons n’étaient pas vendus au moment de la -représentation; Mitchell en faisait alors profiter quelques amis -privilégiés. Je savais cette particularité, et je me proposai de lui -faire, ce soir-là, le cas échéant, la demande d’une semblable faveur. - -Au moment où j’allais sortir de chez moi pour aller trouver mon -directeur, il entra dans ma chambre. - ---Parbleu, mon cher Mitchell, lui dis-je en l’abordant, j’allais -précisément chez vous pour présenter une requête. - ---Quelle qu’elle soit, mon ami, me répondit-il gracieusement, soyez -assuré d’avance qu’elle sera très bien accueillie. - -Et lorsque je lui eus expliqué ce dont il s’agissait: - ---Mon Dieu, Houdin, me dit-il du ton d’une véritable contrariété, que -vous me faites de peine de me demander cela! - ---Pourquoi donc? repris-je sur le même ton; si cela ne se peut pas, mon -cher ami, mettons que je n’ai rien dit. - ---Au contraire, Houdin, au contraire, cela se peut très bien; je suis -seulement contrarié d’avoir manqué la surprise que je voulais vous -faire; je vous apportais précisément une excellente loge pour ce soir... -La voici. - -Peut-on trouver rien de plus délicat et de plus aimable que cette -manière de faire? - -Quinze jours ne s’étaient pas écoulés depuis mon entrevue avec Mitchell, -qu’après une traversée des plus heureuses, je débarquais à Londres. Dès -mon arrivée, mon directeur me conduisit dans un charmant logement -attenant à son théâtre, et, après l’avoir mis à ma disposition, il m’en -fit visiter toutes les pièces. Arrivés dans la chambre à coucher: - ---Vous voyez là, me dit-il, un lit célèbre; c’est ici que Rachel, -Déjazet, Jenny Colon et plusieurs autres célébrités artistiques se sont -reposées des émotions de leurs succès. Vous ne pouvez y avoir que de -très belles inspirations dans les rêves qu’évoquera en vous le souvenir -de ces hôtes illustres. A tout autre que vous, mon cher Houdin, je -dirais que ces célèbres prédécesseurs lui porteront bonheur, mais votre -chance à vous est dans la vertu de votre baguette magique. - -Mitchell voulant donner à mes représentations tout l’attrait désirable, -avait commandé, pour mes séances, au décorateur de son théâtre, un salon -Louis XV d’une grande richesse, ainsi qu’un rideau d’avant-scène, sur -lequel devait être peint en lettres d’or le titre, adopté pour mon -théâtre de Paris, _Soirées fantastiques_ de ROBERT-HOUDIN. Ce travail, -assez long à exécuter, ne me permettait de commencer l’organisation de -ma séance que lorsqu’il serait entièrement terminé. - -En attendant, n’ayant rien de mieux à faire, j’allais me promener, -chaque jour, dans les magnifiques parcs de Londres, et je prenais des -forces en prévision des fatigues que j’allais éprouver dans mes séances. - -A ce mot de fatigues, le lecteur sera sans doute surpris, car il a le -droit de croire que mon séjour à Londres sera, en quelque sorte, un -temps de repos, puisqu’au lieu de jouer sept fois par semaine comme chez -moi, je ne dois plus donner que trois représentations dans le même laps -de temps. - -Pour expliquer cette contradiction, il me suffira de dire que le travail -et les fatigues sont moins dans l’exécution des séances que dans leur -organisation. Or, comme à Saint-James, j’allais jouer alternativement -avec une troupe d’opéra-comique, il en résultait que, pour ne pas gêner -les artistes dans leurs études, je devais leur laisser tout le temps -nécessaire à leurs répétitions qui, on le sait, prennent la plus grande -partie de la journée. En conséquence j’avais promis de débarrasser la -scène aussitôt ma représentation terminée, et de n’en prendre possession -que dans le milieu du jour qui m’était réservé. Ajoutons que dans le -travail d’installation et de déménagement, il ne suffisait pas seulement -de l’œil du maître, il fallait pour bien des raisons que je misse la -main à l’œuvre. - -On comprendra facilement ce qu’une telle situation devait me causer de -fatigue. - -Mitchell avait, pour l’aider dans la direction de son théâtre, deux -employés de la plus grande intelligence: ils se nommaient Chapman et -Nemmo. L’un calme et réfléchi, s’occupait de la partie administrative; -l’autre, vif, alerte, actif, surveillait certains détails du théâtre et -particulièrement tout ce qui regardait la publicité. - -D’après les recommandations du directeur, Nemmo avait fait grandement -les choses pour l’annonce de mes représentations. D’énormes affiches, -sur lesquelles étaient représentées les différentes expériences de ma -séance, couvrirent les murs de Londres, et furent, selon l’usage -anglais, promenées dans les rues de la ville, à l’aide d’une voiture -semblable à celles que nous avons à Paris pour les déménagements. - -Mais, quelque grande que fût cette publicité, elle était encore modeste -comparativement à celle que vint nous opposer un compétiteur, qui peut -passer à bon droit pour le plus habile et le plus ingénieux _puffiste_ -de l’Angleterre. - -Lorsque j’arrivai à Londres, un escamoteur, nommé Anderson, qui prenait -le titre de _Great Wizard of the North_ (le grand sorcier du Nord), -donnait depuis longtemps des représentations dans le petit théâtre du -Strand. - -Cet artiste, craignant sans doute de voir se partager l’attention -publique, essaya d’éclipser la publicité de mes séances. Il lança donc -dans les rues de Londres une cavalcade ainsi organisée: - -Quatre énormes voitures, couvertes d’affiches et d’images représentant -des sortiléges de toute sorte, ouvraient la marche. Vingt-quatre hommes, -suivaient à la file et portaient chacun une bannière, sur laquelle était -peinte une lettre d’un mètre de hauteur. - -A chaque carrefour, les quatre voitures s’arrêtaient côte à côte, et -représentaient une affiche de vingt à vingt-cinq mètres de long, tandis -que, au commandement d’un chef, tous les hommes, autrement dit toutes -les lettres, s’alignaient, à l’exemple des voitures. - -Vues par devant, les lettres formaient cette phrase: - - THE CELEBRATED ANDERSON!!! - -et on lisait de l’autre côté des bannières: - - THE GREAT WIZARD OF THE NORTH. - -Malheureusement pour le _Wizard_, ses séances étaient attaquées d’une -maladie mortelle: un séjour trop prolongé dans Londres avait fini par -amener la satiété. Puis son répertoire était vieux de date, et ne -pouvait lutter avec les tours nouveaux que j’allais présenter. Que -pouvait-il opposer à la seconde vue, à la suspension, à la bouteille -inépuisable, au carton fantastique, à l’escamotage de mon fils, etc., -etc. Force lui fut donc de fermer son théâtre et de partir pour la -province où, grâce à ses puissants moyens de publicité, il sut comme -toujours faire d’excellentes affaires. - -J’ai rencontré dans ma vie bien des _puffistes_, mais je puis dire que -jamais je n’en ai vu qui atteignîssent à la hauteur où Anderson s’est -élevé. L’exemple que je viens de citer peut déjà donner une idée de sa -manière, je vais en ajouter quelques autres qui achèveront de peindre -l’homme. - -Lorsque ses représentations doivent avoir lieu dans une ville et -qu’elles ont été annoncées à grand renfort de publicité, Anderson -parvient encore à faire lire ses annonces par les personnes qui ne -regardent ni les journaux ni les affiches. - -A cet effet, il fait remettre à tous les marchands de beurre de la ville -des moules en bois sur lesquels sont gravés son nom, son titre et -l’heure de sa séance, il les prie d’imprimer son cachet sur leurs -marchandises, en remplacement de la vache qui y est ordinairement -représentée. Comme il n’est pas une seule famille en Angleterre qui ne -mange du beurre à son déjeuner, si ce n’est même à tous ses repas, il en -résulte que chacun a, dès le matin, sans aucun frais pour l’escamoteur, -un programme qui l’engage _to pay a visit_ (à rendre visite) à -l’illustre sorcier du nord. - -Ou bien encore, Anderson envoie dans les rues, avant le jour, une -douzaine d’hommes, porteurs de ces énormes plaques à jour, à l’aide -desquelles, avec un pinceau et du noir, on a pendant longtemps couvert -d’annonces les murs de Paris. Ces gens impriment sur les dalles des -trottoirs, qui, on le sait, sont en Angleterre de la plus grande -propreté, l’annonce des séances du sorcier. Bon gré mal gré, chaque -marchand, en ouvrant sa boutique, chaque habitant, en se rendant à ses -affaires, ne peut faire autrement que de lire le nom d’Anderson et le -programme de son spectacle. Il est vrai que quelques heures après, ces -annonces sont effacées par les pas des passants, mais des milliers de -personnes les ont lues. Le Wizard n’en demande pas davantage. - -Ses affiches n’accusent pas moins d’originalité. On m’en montra une, un -jour, d’un format gigantesque, qui avait été faite à l’occasion de son -retour à Londres après une longue absence. C’était une imitation en -charge du fameux tableau _le Retour de l’île d’Elbe de Napoléon_. - -Sur le premier plan, on voit Anderson affectant la pose du grand homme. -Au-dessus de sa tête flotte un immense étendard portant ces mots: la -_merveille du monde_; derrière lui, et un peu perdu dans la pénombre, se -tiennent respectueusement l’empereur de Russie et plusieurs autres -monarques. Ainsi que dans le tableau original, des admirateurs -fanatiques du sorcier embrassent ses genoux, tandis qu’une foule immense -le salue de ses acclamations. On aperçoit dans le lointain la statue -équestre du général Wellington qui, le chapeau bas, s’incline devant -lui, le grand Wizard. Enfin il n’est pas jusqu’à la tour de Saint-Paul -qui ne se penche aussi très humblement. - -Au bas est cette inscription: RETOUR DU NAPOLÉON DE LA NÉCROMANCIE. - -Prise au sérieux, cette image eût été une réclame de très mauvais goût; -comme charge, elle est excessivement comique. Du reste, elle obtint le -double résultat de faire rire le public de Londres et de rapporter grand -nombre de shillings à l’habile _puffiste_. - -Lorsque Anderson est sur le point de quitter une ville, où il a épuisé -toutes les ressources de la publicité et qu’il n’a plus rien à espérer, -il sait le moyen de faire encore une énorme recette. - -Il commande au meilleur orfèvre de la ville un vase d’argent de cinq ou -six cents francs; il loue, pour un jour seulement, le plus grand théâtre -ou la plus grande salle de l’endroit et fait annoncer que, dans une -séance d’adieu que se propose de donner le grand Wizard, il sera établi, -pendant l’entr’acte, un concours parmi les spectateurs, pour le meilleur -calembour. - -Le vase d’argent sera le prix du vainqueur. - -On sait que le peuple anglais se livre très volontiers à l’exercice des -jeux de mots. - -Un jury est choisi parmi les personnes les plus notables de la ville -pour juger, de concert avec le public, la valeur de chaque calembour. - -On convient que lorsque le mot sera trouvé bon, on applaudira; qu’on ne -dira rien pour le passable, et que l’on grognera pour le mauvais. (En -Angleterre, on ne siffle pas pour désapprouver, on grogne). - -Les places sont retenues à l’avance, la salle est envahie, elle est -comble; on vient moins pour la séance, que l’on connaît déjà, que pour -se donner le plaisir de faire de l’esprit en public. Chacun lance son -mot et reçoit un accueil plus ou moins favorable; enfin le vase est -décerné au plus spirituel de la société. - -Tout autre qu’Anderson se contenterait d’encaisser l’énorme recette que -lui rapporte cette séance, mais _le Grand Sorcier du Nord_ n’a pas dit -son dernier mot. Avant que le public quitte la salle, il annonce qu’un -sténographe a été chargé par lui d’inscrire tous les calembours, et -qu’ils paraîtront chez les principaux libraires de la ville sous forme -de recueil. - -Chaque spectateur qui a donné son trait d’esprit n’est pas fâché de le -voir imprimé, et il achète le livre moyennant un shilling (1 fr. 25 c.) -On peut se faire une idée du nombre d’exemplaires qui peuvent être -vendus par le nombre des calembours qu’ils contiennent. J’ai en ma -possession un de ces recueils, imprimés à Glascow et portant la date du -15 mars 1850, dans lequel il y a 1,091 de ces facéties. - -Je possède aussi quelques affiches du Grand Sorcier du Nord, et je les -conserve précieusement, comme des modèles du genre. Il en est une -surtout qui est le sublime de la _blague_, fût-elle même américaine. Je -vais la donner ici pour couronner dignement cette esquisse de l’émule de -Barnum. - -Je copie mot à mot: - -«Le Grand Sorcier du Nord, surnommé la plus Haute Merveille de l’Age, le -vrai, le seul Wizard des Wizards, qui a été honoré des sourires -approbateurs des royautés, de l’élite de la société et des hommes -savants de toute dénomination; le Wizard qui a étonné d’innombrables -myriades de spectateurs par son art merveilleux et la puissance de sa -magie; le voici, l’incompréhensible maître de la sorcellerie moderne, -qui vous invite à venir chaque soir à son palais cabalistique pour que -vous soyez témoins de ses actes étourdissants, de son habileté -scientifique et de ses prodiges. Le voici, le Wizard qui défie tout -compétiteur, le Wizard qui commande l’examen et l’attention, le Wizard -qui est infaillible, le Wizard du Nord enfin, dont les mystères sont -impénétrables, indéfinissables et incontestables. Venez donc tous à son -mystique banquet de la joie intellectuelle. - -»Les milliers de spectateurs qui ont déjà vu ses séances nécromantiques -reviennent et reviennent encore pour assister à sa science délectable et -jeter des yeux avides sur les merveilles qui réalisent des -impossibilités. Tous le proclament sans rival et s’écrient: Ce -mystérieux magicien des temps modernes est bien _la vraie lumière et la -merveille de l’âge_. - -»Signé: ANDERSON.» - - * * * * * - -Le style charlatanesque de cette affiche est très plaisant, du moins je -le regarde comme tel, car il n’est pas supposable qu’Anderson ait jamais -eu l’intention de s’adresser sérieusement de tels compliments; si je me -trompais, ce serait alors de sa part, eu égard à son talent en -escamotage, plus que de la vanité. Je le crois au fond très modeste. - - - - -CHAPITRE XVII. - -LE THÉATRE SAINT-JAMES.--INVASION DE L’ANGLETERRE PAR LES ARTISTES -FRANÇAIS.--UNE FÊTE PATRONNÉE PAR LA REINE.--LE DIPLOMATE ET LE -PRESTIDIGITATEUR.--UNE RECETTE DE 75,000 FRANCS.--SÉANCE À -MANCHESTER.--LES SPECTATEURS AU CARCAN.--_What a capital -caraçao._--MONTAGNE HUMAINE.--CATACLYSME.--REPRÉSENTATION AU PALAIS DE -BUCKINGHAM.--UN REPAS DE SORCIERS. - - -Mais il est temps de revenir à Saint-James; les machinistes, peintres et -décorateurs doivent avoir terminé leurs travaux, car le 7 mai est -arrivé, et ce jour est le terme fixé pour que la scène me soit livrée. - -En effet, chacun a été de la plus grande exactitude. Dès le matin, le -nouveau décor se trouve en place, et comme, grâce à la recommandation -faite par Mitchell, on a suspendu, ce jour-là, les répétitions de -l’opéra-comique, le théâtre reste entièrement libre pour toute la -journée; je puis donc me livrer tranquillement aux préparatifs de ma -séance. Du reste, tout a été si bien prévu, si bien disposé à l’avance, -que mes apprêts se trouvent terminés lorsque le public commence à entrer -dans la salle. - -J’avais, ainsi qu’on doit le penser, pris toutes mes précautions, -toutes mes mesures, pour que rien ne manquât dans ma séance, car une -expérience qui, si elle réussit, doit produire de l’étonnement, n’est -plus en cas d’insuccès qu’une mystification à l’adresse de l’opérateur. -Pauvres sorciers que ceux dont le pouvoir surnaturel, dont les miracles -tiennent à un fil! - -Il est vrai qu’un prestidigitateur intelligent, quel que soit le -mécompte qui lui survienne, doit toujours savoir se tirer d’embarras, en -se réservant un faux-fuyant qui puisse donner le change au public. -Néanmoins, si habile que l’on soit dans ces sortes de réparations, il -est très difficile d’en obtenir un heureux résultat, car ce n’est -toujours qu’un rhabillage dont on voit quelquefois le joint. - -J’avais bien, en toute occasion, une double manière de faire, mais -j’avoue que j’étais désolé quand j’étais obligé d’avoir recours à ces -moyens secondaires qui, en allongeant l’expérience, en rendent l’effet -beaucoup moins saisissant. - -Lorsqu’il s’agit de tours d’adresse, la chose est impossible, car là un -escamoteur ne doit jamais faillir, pas plus qu’un bon musicien ne doit -faire une fausse note. S’il arrive qu’il se trompe, c’est qu’il n’est -pas suffisamment adroit, et il doit recourir au travail pour se -perfectionner dans son art; mais dans les expériences, il survient -souvent des accidents que j’appellerai des coups de massue et que -l’homme le plus soigneux et le plus circonspect ne peut prévoir. On ne -peut, dans ces circonstances compter que sur les expédients que suggère -l’esprit. - -Ainsi, par exemple, il m’arriva un jour de briser le verre d’une montre -qui m’avait été confiée dans une séance. La position était -embarrassante, car c’est une très mauvaise conclusion pour un tour, que -de rendre endommagé un objet qui vous a été confié en bon état. - -Je m’approchai tranquillement de la personne qui m’avait prêté sa -montre; je la lui présentai en ayant soin que le cadran se trouvât -tourné en-dessous, et au moment de la remettre, je la retirai doucement. - ---Est-ce bien votre montre? dis-je avec assurance. - ---Oui, Monsieur, c’est elle. - ---A merveille; j’étais bien aise de le faire constater. Voulez-vous, -Monsieur, ajoutai-je en baissant la voix, me la laisser pour un autre -tour, que je vais faire dans quelques instants? - ---Volontiers, me répondit le complaisant spectateur. - -J’emporte alors le bijou sur la scène, et le remettant furtivement à mon -domestique, je lui donne l’ordre de courir en toute hâte chez un -horloger pour y faire remettre un autre verre. - -Une demi-heure après, je reviens auprès du propriétaire de la montre, et -la lui rendant: - ---Mon Dieu! Monsieur, lui dis-je, je viens de m’apercevoir avec regret -que l’heure avancée de la soirée ne me permet pas de faire le tour que -je vous ai promis; mais comme j’espère avoir encore le plaisir de vous -voir à mes séances, veuillez me le rappeler la première fois que vous -viendrez, et je pourrai alors vous faire jouir de cette intéressante -expérience... J’étais sauvé. - -Cependant le public entrait à Saint-James, mais avec tant de calme que, -bien que la loge où je m’habillais fût près de la scène, je n’entendais -aucun bruit dans la salle. J’en étais effrayé, car ces entrées paisibles -sont en France le pronostic certain d’une mauvaise recette pour le -directeur, et pour l’artiste les sinistres préliminaires d’un insuccès, -disons le mot, d’un _fiasco_. - -Dès que je fus en mesure de me présenter sur la scène, je courus au trou -du rideau. Je vis alors avec autant de surprise que de joie la salle -complètement remplie et présentant en outre la plus charmante société -que j’eusse encore vue. - -Il faut dire aussi que le théâtre Saint-James est un établissement hors -ligne; il est en quelque sorte un point de réunion pour la fine fleur de -l’aristocratie anglaise, qui s’y rend dans le double but de jouir du -spectacle et de se perfectionner dans la prononciation de la langue -française. - -Un fait donnera une idée de l’élégance, du ton et de la tenue des -spectateurs: il n’est permis à aucune dame de garder son chapeau; si -élégant qu’il soit, elle doit en entrant le déposer au vestiaire. Cette -mesure, du reste, rentre dans les habitudes anglaises, car les dames -vont à ce théâtre en toilette de bal, c’est-à-dire coiffées en cheveux -et décolletées autant que la mode et les convenances le permettent. De -leur côté, les hommes s’y présentent vêtus de l’habit noir, cravatés de -blanc et gantés d’une manière irréprochable. - -A Saint-James, le parterre n’existe que pour mémoire; relégué sous les -balcons, c’est à peine si l’on s’aperçoit de son existence. Tout le -rez-de-chaussée est garni de stalles ou plutôt d’élégants fauteuils, où -les dames sont admises. - -Le prix des places est en rapport avec le confortable qu’elles peuvent -offrir. Chaque stalle se loue douze shillings (quinze francs), et l’on -peut entrer aux modestes places du parterre moyennant trois shillings -(trois francs soixante-quinze centimes). Ce n’est pas plus cher qu’à -l’Opéra. - -Tandis que j’étais à regarder avec ravissement cette élégante assemblée, -je me sentis légèrement frapper sur l’épaule. C’était Mitchell, qui -venait délicatement me faire part de quelques invitations qu’il avait -cru convenable de faire. - ---Eh bien! Houdin, me dit-il, quel est le résultat de votre examen? -Comment trouvez-vous la composition de notre salle? - ---Charmante, mon cher Mitchell; je dirai même que c’est la première fois -que, dans un théâtre, je me trouve appelé à donner des représentations -devant une aussi brillante réunion. - ---Brillante est en effet le mot, mon ami, car vous saurez qu’au nombre -de vos admirateurs (qu’on me passe le mot de louange, c’est Mitchell qui -parle) se trouve toute la presse anglaise, et la presse anglaise possède -un nombreux effectif. Nous devons avoir également pour spectateurs -quelques _gentlemen_ dont l’opinion a la plus grande influence dans les -salons de la capitale des Trois-Royaumes; enfin grand nombre de places -sont occupées par des célébrités artistiques qui seront de justes -appréciateurs de ce Robert-Houdin que, selon l’expression champenoise, -nous avons fait mousser comme il le mérite. - -On doit penser, d’après ces détails, si cette représentation fut une -solennité pour moi, et combien j’apportai de zèle et de soins dans -l’exécution de mes expériences. Je puis le dire, j’obtins un véritable -succès. - -Parlerai-je maintenant de la bienveillance et des encouragements du -public du théâtre Saint-James? J’en appelle aux artistes célèbres qui, -avant moi, ont joué sur cette scène: Rachel, Roger, Samson, Regnier, -Duplessis, Déjazet, Bouffé, Levassor, etc.; y a-t-il en Europe des -spectateurs comparables à ceux de Saint-James? Là, point de claqueurs; -ils y seraient superflus; le public se charge lui-même d’encourager les -artistes. Les gentlemen ne craignent pas de faire craquer leurs gants, -et les dames font avec leurs petites mains tout le bruit dont elles sont -capables. - -Mais je m’arrête, car je craindrais en continuant de tomber dans le -style du _Grand Wizard_. - -Mes représentations suivirent leur cours à Saint-James, et me -dédommagèrent amplement de ce que j’avais perdu à Paris. Bien que je ne -donnasse que quatre représentations par semaine, leur résultat dépassait -encore celui de mes plus beaux jours en France. Je ne pouvais -certainement désirer rien au-delà; mais Mitchell, plus expérimenté que -moi en affaires de théâtre, avait une ambition qu’il m’avait -communiquée. - ---Il faut, mon ami, m’avait-il dit, que vous jouiez devant la Reine, car -alors seulement votre vogue à Londres sera sanctionnée, et elle -deviendra par conséquent plus durable. - -Toutefois, Mitchell ne pouvait se dissimuler la difficulté d’obtenir la -commande de cette représentation; les circonstances, et je dirais même -la politique, si je l’osais, semblaient s’y opposer. - -Après les journées de février, les théâtres de Paris furent, ainsi que -je l’ai dit plus haut, réduits à n’avoir à peu près pour toute encaisse -métallique que des billets de faveur; ils cherchèrent donc dans les pays -voisins, comme je l’avais fait moi-même, un public moins préoccupé de -politique, et par conséquent plus accessible à l’attrait des plaisirs. - -L’Angleterre était le seul pays qui n’eût rien changé à ses habitudes de -luxe et de plaisir; aussi nombre de directeurs tournèrent-ils des -regards d’espérance vers cet Eldorado. - -Le théâtre du Palais-Royal, qui pourtant était un des moins malheureux, -en raison des affaires comparativement bonnes qu’il faisait, fut un des -premiers à tirer à vue sur la riche métropole des trois Royaumes-Unis. - -Dormeuil, son habile directeur, divisa sa troupe en deux parties; l’une -resta à Paris, tandis que l’autre vint au théâtre Saint-James, en -remplacement de l’opéra-comique qui avait terminé son engagement avec -Mitchell. Levassor, Grassot, Ravel, Mlle Scrivaneck, etc., eurent un -éclatant succès auprès de nos communs spectateurs. - -Cette réussite fut connue à Paris et monta la tête du directeur du -Théâtre Historique, M. H..... - -Après s’être entendu avec les propriétaires d’un théâtre de Londres -(Covent-Garden, je crois), l’impressario y vint également avec une -partie de sa troupe, pour représenter en deux soirées la pièce de -_Monte-Christo_. - -L’arrivée de ces artistes, tous pour la plupart d’un grand mérite, mit -en émoi les directeurs anglais, et ceux-ci, craignant avec quelque -raison un accaparement complet de leurs spectateurs, résolurent de -s’opposer à cette redoutable invasion. - ---Que les théâtres Français et Italien de Londres, disaient-ils dans -leurs récriminations, fassent jouer sur leurs scènes des pièces, quelles -qu’elles soient, leur privilége les y autorise, et nous respectons leur -droit. Mais nous ne souffrirons jamais que tous nos théâtres soient -ainsi envahis, et que Shakespeare soit détrôné par des auteurs -étrangers. - -La question de concurrence théâtrale prit bientôt le caractère d’une -question de nationalité. Les journaux prirent fait et cause pour les -théâtres; le peuple lui-même adopta l’opinion des journalistes, et -devint une armée militante contre les nouveaux-venus. - -M. H.... essaya néanmoins de faire représenter le chef-d’œuvre -d’Alexandre Dumas; mais il fut impossible d’en entendre un mot, tant il -se fit de bruit et de vacarme dans la salle, pendant tout le temps que -dura la représentation. En vain le directeur mit-il la plus courageuse -persistance dans son entreprise, il fut contraint céder devant cette -imposante protestation, qui menaçait de dégénérer en émeute, et il se -décida à fermer le théâtre. - -Mitchell tendit la main au malheureux directeur, et il lui offrit -l’hospitalité à son théâtre pour qu’au moins, avant de partir, il pût y -représenter sa double pièce. A cet effet, il lui accorda un des jours -attribués aux représentations du Palais-Royal, et il lui promit de -s’entendre avec moi sur la soirée du lendemain, à laquelle j’avais droit -pour ma séance. - -Je n’avais rien à refuser à Mitchell, et le drame fut représenté dans -son entier; après quoi la troupe retourna en France. - -Je fis cette concession avec le plus grand plaisir, puisqu’elle obligea -d’estimables artistes; j’ajouterai même que si semblable occasion se -présentait encore d’obliger personnellement M. H...., je la saisirais -avec empressement, ne fût-ce que pour le faire penser à me remercier du -premier service que je lui ai rendu. - -Quoi qu’il en soit, les protestations de la presse et du public contre -les artistes étrangers avaient eu du retentissement, et la reine -Victoria croyait devoir observer une certaine réserve à notre égard. -Mais Mitchell n’était pas homme à se laisser décourager; il tenait à -cette séance; il la voulait pour notre intérêt commun, et il finit par -l’obtenir. L’occasion vint du reste se présenter d’elle-même. - -Une fête de bienfaisance, dont l’objet était la création d’un -établissement de bains pour les pauvres, fut organisée par les soins des -plus hautes dames de l’Angleterre. - -Cette fête devait avoir lieu dans une charmante villa, située à Fulham, -petit village à deux pas de Londres et appartenant à sir Arthur Webster, -qui l’avait obligeamment mise à la disposition des dames patronnesses. - -Ce gracieux essaim de sœurs de charité était représenté par dix -duchesses, quinze marquises et une trentaine de comtesses, vicomtesses, -baronnes, etc., en tête desquelles était la Reine, qui devait honorer la -fête de sa présence. C’était déjà plus qu’il n’en fallait pour faire -promptement enlever tous les billets, quel qu’en fût le prix. Cependant, -par un excès de conscience, ces dames songèrent à joindre à cet attrait -quelques divertissements pour occuper agréablement les loisirs de la -journée. - -La première idée fut d’organiser un concert, et l’on songea -naturellement, vu la qualité des spectateurs, à choisir les meilleurs -chanteurs de la capitale. On jeta les yeux sur le Théâtre Italien. - -Mais là vint surgir une difficulté: il fallait aller demander à chaque -artiste le concours gratuit de son talent, et, comme c’était une faveur -à implorer, l’ambassade présentait pour les jolies solliciteuses une -position délicate, qu’elles craignaient d’accepter. - -Heureusement ces dames avaient eu le soin de s’adjoindre mon directeur, -dont les conseils intelligents devaient être très précieux dans -l’organisation de la fête. - -Mitchell fut chargé de voir les artistes, et il ne tarda pas à présenter -une liste des talents les plus remarquables: c’étaient Mme Grisi, -Mme Castellan, Mme Alboni, Mario, Roger, alors engagé au Théâtre -Italien, Tamburini et Lablache. - -Après le concert devait avoir lieu un divertissement qui ne pouvait -manquer de piquer vivement la curiosité. Un grand nombre de dames, -revêtues de costumes empruntés aux diverses parties du monde, avaient -promis de former sur la pelouse des quadrilles de fantaisie dans -lesquels elles exécuteraient des danses de caractère; on avait dressé, à -cet effet, des tentes élégantes et spacieuses. - -Mais ce divertissement ne pouvait durer plus d’une heure, et il en -restait encore deux, pendant lesquelles on n’avait plus à offrir aux -invités que les plaisirs de la promenade. On comprit que cette -distraction n’était pas suffisante, surtout en songeant que le prix -d’entrée était fixé à deux livres (50 francs). On chercha alors, et l’on -pensa à ma séance. - -C’était ce que Mitchell attendait. Aussi prit-il sur lui, en raison de -notre liaison amicale, d’obtenir mon consentement. Il fit plus. Voulant -à son tour apporter son obole aux malheureux, il offrit de construire à -ses frais un théâtre, dans le parc même, et d’y faire apporter la scène -sur laquelle je donnais ma séance. C’était en quelque sorte transporter -le théâtre Saint-James à Fulham. - -Mitchell me fit part de cette heureuse nouvelle, dont il attendait les -meilleurs résultats, et je puis dire tout de suite que ses prévisions se -trouvèrent réalisées. Dès que l’on sut que la Reine assisterait à une de -mes représentations, bien des membres de la haute aristocratie, qui -n’étaient pas encore venus à Saint-James, y firent demander des loges. - -Au jour fixé pour la fête de Fulham, je partis après mon déjeûner pour -la résidence de sir Arthur Webster. Mon régisseur, en compagnie des -machinistes de Saint-James, y était depuis le matin, en sorte qu’en -arrivant je trouvai le théâtre complètement organisé. Décors, coulisses, -frises, rideau, tout y était, excepté cependant la rampe, qu’on avait -jugée inutile, puisque le soleil devait la remplacer avantageusement. - -L’entrée du public était fixée à une heure après-midi, et bien que je ne -dusse donner ma représentation que vers quatre heures, mes dispositions -étaient entièrement prises au moment où les portes furent ouvertes. Déjà -aussi les dames patronnesses étaient à leur poste pour recevoir la reine -et les autres membres de la famille royale. Ces dames étaient assistées -par des commissaires pris dans la plus haute noblesse, et parmi eux on -citait le duc de Beaufort, le marquis d’Abercorn, le marquis de Douglas, -etc. - -En attendant que je fusse acteur à mon tour, je ne songeai qu’à prendre -part à la fête en simple spectateur; je me dirigeai d’abord vers la -porte d’entrée. - -A peine y étais-je arrivé, que je vis descendre de voiture le duc de -Wellington, le héros populaire, devant lequel nobles et vilains -s’inclinaient avec une respectueuse déférence. - -Quelques minutes après, parurent le duc et la duchesse de Cambridge -accompagnés de Son Altesse le prince Frédérick-William de Hesse, et dans -un groupe qui suivit immédiatement ces hauts personnages, on me fit -remarquer la duchesse de Kent, puis la duchesse Bernhard de Saxe-Weimar, -ainsi que les princesses Anne et Amélie. - -Ces illustres visiteurs furent reçus par les dames patronnesses avec les -honneurs dus à leurs rangs, tandis que la musique des -Royal-horse-Guards accompagnait chaque entrée de chants nationaux. - -On entendait au dehors la foule bruyante et animée, qui se pressait pour -voir passer, au risque de se faire écraser, les somptueux équipages -bardés de ces laquais pimpants et poudrés dont la tête est taxée par -l’État à un si haut prix. - -Les nombreux souscripteurs entraient avec empressement; chacun voulait -être exact; on savait que la Reine devait assister à la fête, et pour -rien au monde un Anglais, grand ou petit, ne voudrait manquer le plaisir -de contempler une fois de plus les traits de _her most gracious -majesty_. - -Le poste que j’avais choisi était on ne peut plus favorable pour passer -en revue les nouveaux arrivants et ne manquer aucun personnage. -Cependant, quelque attrait que pût me présenter ce brillant panorama, -j’avais hâte de prendre également connaissance de l’intérieur de ce -palais féerique, et je me préparais à m’y rendre, lorsque je jetai un -dernier coup-d’œil sur la porte d’entrée. Bien m’en prit, car en ce -moment arrivaient à peu de distance l’un de l’autre, le prince -Louis-Napoléon, notre Empereur actuel, le prince Edouard de Saxe-Weimar, -le prince Lawenstein, le prince Léopold de Naples et plusieurs autres -grands personnages dont les noms m’échappent aujourd’hui. - -Déjà à l’intérieur, les jardins, les serres, les appartements étaient -encombrés de tout ce que Londres possédait de plus riche et de plus -puissant. C’est tout au plus si l’on pouvait circuler librement. A -chaque instant, un essaim formidable de marquises et de ladies me -barrait le passage et me forçait à m’effacer pour ne pas m’exposer à -froisser les plus éblouissantes toilettes que j’eusse jamais vues. Cela -m’était assez difficile, car de quelque côté que je me jetasse -complaisamment, je risquais fort de rencontrer le même inconvénient, -tant était nombreuse et compacte la réunion de Fulham. - -A deux heures et demie, la Reine n’était pas encore arrivée, et l’on -ignorait si l’on devait attendre Sa Majesté pour commencer la fête ou -passer outre, lorsque des hurrahs frénétiques, dont l’air retentit à un -mille de distance, annoncèrent qu’elle paraîtrait bientôt. - -Aussitôt les cloches du village sonnèrent à triple volée; la musique -entonna l’hymne nationale de _God save the queen_ (Dieu sauve la Reine), -et les plus jeunes et les plus jolies femmes vinrent former une double -haie sur le passage de Sa Majesté. - -Ces apprêts étaient à peine terminés, que la Reine descendit de voiture, -et suivant une immense avenue tapissée de drap rouge et abritée par un -dais aux riantes couleurs, se dirigea vers le salon où le concert -attendait sa présence pour commencer. - -Là, au milieu du cercle qu’avaient formé les dames patronnesses, Sa -Majesté prit place, et le concert commença. - -Certes, c’eût été avec bonheur que j’aurais écouté les douces mélodies, -les voix si suaves et si sonores qui furent entendues dans cette -enceinte. Malheureusement le salon, malgré ses vastes proportions, ne -pouvait contenir tout le monde, et l’affluence était si grande que -non-seulement il était comble, mais que les abords s’en trouvaient -envahis jusqu’au point où les dernières vibrations des voix venaient -s’éteindre. - -Il fallut donc me contenter d’entendre du dehors les nombreux bravos -accordés aux habiles chanteurs. Roger surtout obtint un véritable -triomphe dans son morceau de _Lucie de Lammermoor_; on sait la manière -ravissante dont il le chante. La Reine, elle-même, demanda qu’il le dît -une seconde fois. - -Le concert se terminait à peine que, suivant le programme qui en avait -été rédigé d’avance, la Royale spectatrice vint assister aux quadrilles -dans lesquels figuraient, on se le rappelle, des dames revêtues de -costumes rivalisant d’élégance et de richesse. - -J’avais bien aussi le plus grand désir d’assister à ce gracieux -spectacle, mais je crus utile à mes intérêts d’aller jeter un dernier -coup-d’œil sur ma scène. Je me dirigeai donc vers mon théâtre où l’on -m’avait réservé une entrée particulière, et j’allais gravir les quelques -marches qui y conduisaient, quand je me sentis saisir par le bras. - ---Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit en souriant un Monsieur, qui se -mit à monter l’escalier avec moi, cela se trouve à merveille, nous -allons entrer de compagnie. - ---Où cela, Monsieur? demandai-je, tout étonné de cette proposition. - ---Où cela? mais sur votre théâtre, répondit l’inconnu d’un ton -d’autorité, et j’espère bien que vous ne me refuserez pas ce plaisir-là. - ---Je suis fâché de vous refuser, Monsieur; mais cela ne se peut pas, -dis-je poliment, sachant que dans l’enceinte de Fulham, il ne pouvait y -avoir que des gens pour lesquels on devait avoir des égards. - ---Pourquoi cela ne se pourrait-il pas? riposta mon interlocuteur avec -une insistance marquée; je trouve au contraire que rien n’est plus -facile. Si nous ne pouvons passer de front par la porte, nous y -entrerons l’un après l’autre. - ---Pardonnez-moi, Monsieur, de vous refuser, mais aucun étranger ne doit -pénétrer sur ma scène. - ---Ah bien! dit alors mon assaillant sur le ton de la plaisanterie, s’il -en est ainsi, pour ne pas vous être plus longtemps étranger, je vais -vous dire mon nom. Je suis le baron Brunow, ambassadeur de Russie, aussi -grand admirateur de vos mystères que désireux de les pénétrer. Et il -continuait à monter, en cherchant à forcer la barrière que je lui -opposais. Comment, Monsieur Robert-Houdin, ajouta-t-il, vous me refusez? -je ne vous demande pourtant qu’une ou deux confidences, rien de plus. - ---Je persiste dans mon refus, Monsieur le baron, pour plusieurs raisons -et principalement pour celle-ci... - ---Laquelle? - ---C’est que vous possédez une perspicacité et un esprit trop -généralement reconnus, pour que je vous prive du plaisir de découvrir -vous-même ces secrets, dignes à peine de votre haute intelligence. - ---Ah! ah! fit en riant le baron, voilà de belle et bonne diplomatie; -est-ce que vous voudriez marcher sur mes brisées? - ---J’en suis indigne, Monsieur le baron. - ---Très bien! très bien! En attendant je me trouve repoussé avec perte et -réduit à prendre place parmi les spectateurs.--Je me rends; mais -dites-moi, Monsieur Robert-Houdin, vous n’avez jamais été en Russie? - ---Non, Monsieur, jamais. - ---Alors, donnez-moi votre carte. - ---La voici. - -L’ambassadeur mit son nom au bas du mien. - ---Tenez, me dit-il en me la rendant, si vous avez le désir de visiter -notre pays, cette carte vous sera très utile, et si je me trouvais à -Saint-Pétersbourg à cette époque, venez me voir, je vous procurerai -l’honneur de jouer devant Sa Majesté l’empereur Nicolas. - -Je remerciai le baron Brunow, et il me quitta. - -Pendant cet entretien, les quadrilles s’exécutaient, et ils n’étaient -pas encore terminés, que déjà la foule envahissait les places qui -n’étaient pas réservées pour la famille Royale et la cour. La Reine -elle-même ne tarda pas à arriver, et aussitôt je reçus l’ordre de -commencer. - -Que n’ai-je une plume plus habile pour peindre avec de vives couleurs le -riche tableau qui, à cet instant, se déroula devant mes yeux éblouis! Je -vais toutefois essayer de le décrire. - -Que l’on se figure une immense pelouse s’élevant devant moi en -amphithéâtre et comme disposée pour être le parterre de ma scène. -Certes, l’on n’eût pu dire si l’herbe ou le sable recouvrait ces gradins -naturels, tant ils étaient couverts de spectateurs, je devrais dire de -spectatrices, car les Messieurs n’étaient point admis dans cette -enceinte. - -Au premier plan et près de mon théâtre, la Reine, ayant à sa droite son -Royal époux, était entourée de sa jeune et gracieuse famille. Un peu en -arrière, les dames de la cour, assistées des dames patronnesses, -formaient l’entourage de Sa Majesté. Puis, au second plan, à une -distance respectueuse, étaient assises les femmes et les filles des -nombreux souscripteurs. Quant aux Messieurs, on les voyait -symétriquement groupés autour de cette vaste enceinte. - -C’était vraiment un coup-d’œil ravissant que ces femmes aux blanches -parures, éblouissantes de jeunesse et de beauté, couvertes de diamants -et de fleurs, et rivalisant entre elles de bon goût, de richesse et -d’éclat. - -De l’endroit où je me trouvais, on eût dit une vaste prairie -couverte de neige, sur laquelle s’étalaient les plus riches fleurs du -printemps, et les habits noirs des spectateurs qui encadraient ce riant -tableau, loin de l’obscurcir, en rehaussaient l’éclat. - -Sur les côtés de la pelouse, des chênes séculaires apportaient leur -frais ombrage à cette salle de spectacle improvisée. - -De quel noble orgueil je me sentis saisi, en voyant qu’à moi seul je -tenais, pour ainsi dire, suspendus à mes doigts, ces jolis yeux de -duchesses, si fiers quelquefois, mais alors si bienveillants, et qui -semblaient à chaque instant prendre un nouvel éclat à la vue des -surprises que je leur causais! - -Dans cette représentation unique dans ma vie, le temps se passa pour moi -avec une telle rapidité, que je fus tout étonné d’en être arrivé à -présenter la dernière de mes expériences. - -Avant de quitter sa place, la Reine, bien qu’elle eût plusieurs fois -témoigné sa satisfaction, me fit complimenter par un officier -d’ordonnance, qui m’exprima également le désir de Sa Majesté d’avoir -plus tard une représentation à son palais de Buckingham. - -Afin de n’être point retardé par le départ des nombreux équipages qui -stationnaient aux portes du parc, j’avais pris toutes mes mesures pour -partir immédiatement après ma séance. Aussi, tandis que chacun -reconduisait la Reine, je montai en voiture et je quittai la fête. - -Un fait peut donner une idée du nombre de mes spectateurs, c’est que je -fus plus d’un quart d’heure à dépasser les équipages qui étaient rangés -sur une double ligne, le long de la route. Du reste, le produit de la -fête le fera mieux connaître encore. La recette s’est élevée à deux -mille cinq cents guinées, quelque chose comme soixante-quinze mille -francs! - -Dès le lendemain, Mitchell fit mettre en tête des affiches annonçant -mes séances, les armes de la Reine, et au-dessous, cette phrase -sacramentelle, sorte de certificat de baptême: _Robert-Houdin who has -had the honor to perform befor her most gracious Majesty the Queen, the -prince Albert, the Royal family and the nobitily of the united -Kindom..._ - -Ma vogue n’en devint que plus grande à Saint-James. - -Nous étions alors à la fin de juillet, et tout autre qu’un Anglais -comprendra difficilement comment il est possible d’obtenir un succès -dans un théâtre pendant les chaleurs caniculaires de l’été. Je dirai -donc que chez nos voisins d’Outre-Manche, où tous nos usages sont -intervertis, la saison des concerts, des fêtes et des spectacles a lieu -à partir du mois de mai jusqu’à la fin d’août. Une fois septembre -arrivé, la noblesse rejoint ses manoirs féodaux, et pendant six mois, -consacre à la vie de famille un temps que les plaisirs et les fêtes ne -viennent plus lui disputer. - -Je fis comme mes spectateurs; je quittai Londres vers le commencement de -septembre, non, comme eux, pour prendre du repos, mais au contraire pour -entrer dans une vie encore plus agitée que celle que je quittais. Je me -dirigeai vers le théâtre de Manchester, dont Knowles, le directeur, -avait contracté avec moi un engagement pour une quinzaine de -représentations. - -Le théâtre de cette ville est immense; semblable à ces vastes arènes de -l’antique Rome, il peut renfermer dans son sein un peuple tout entier. -Il suffira de dire, pour donner une idée de sa grandeur, que douze cents -spectateurs remplissent à peine le parterre. - -Lorsque je pris possession de la scène, je fus effrayé de sa vaste -étendue; je craignais de m’y perdre, car là un homme ne paraît plus dans -ses proportions naturelles, et la voix s’égare comme dans un désert. - -On m’expliqua plus tard les raisons qui avaient fait construire un aussi -gigantesque monument. - -Manchester, ville éminemment industrielle et manufacturière, compte les -ouvriers par milliers. Or, ces rudes travailleurs sont tous amateurs de -spectacle, et, dans leur existence au jour le jour, ils sacrifient -volontiers à ce plaisir une ou deux soirées par semaine; il fallait donc -une enceinte capable de les contenir. - -On doit penser, vu la grandeur de la salle, qu’un grand nombre des -expériences que je présentais à Saint-James ne devaient plus convenir au -théâtre de Manchester; je fus obligé de composer un programme, dans -lequel il n’y aurait que des prestiges qui pussent être vus de loin, et -dont l’effet frappât les masses. - -A l’annonce de mes représentations, les ouvriers accoururent en foule, -et, le parterre, leur place favorite, fut littéralement encombré, tandis -que les autres places laissaient apercevoir bien des vides. C’est assez -l’ordinaire du reste, aux premières représentations en Angleterre: pour -se décider à aller voir une pièce ou un artiste, certaines gens veulent -lire sur le journal le compte-rendu et l’opinion du feuilletonniste, qui -ne manque jamais de paraître le lendemain. - -L’entrée s’était faite avec un tumulte dont on ne pourrait trouver -d’exemple dans aucun théâtre, en France, si ce n’est dans les -représentations gratuites données à Paris dans les grandes solennités. -Avant de faire lever le rideau, je dus attendre et laisser à mon bruyant -public le temps de se calmer; insensiblement l’ordre et le silence -s’étant à peu près rétablis, je commençai ma séance. - -Au lieu de ce monde fashionable, de ces élégantes toilettes, de ces -spectateurs qui semblaient répandre dans la salle un parfum tout -aristocratique, de ce public d’élite enfin, que je rencontrais à -Saint-James, je me trouvais en présence de simples ouvriers aux -vêtements modestes et uniformes, aux manières brusques, aux ardentes -démonstrations. - -Mais ce changement, loin de me déplaire, stimula au contraire ma verve -et mon entrain, et je me mis bientôt à l’aise avec mes nouveaux -spectateurs lorsque je vis qu’ils prenaient un vif intérêt à mes -expériences. Pourtant, un incident faillit dès le principe, susciter -contre moi un mécontentement fâcheux. - -Loin de venir à mes séances pour se perfectionner dans l’étude de la -langue française, les ouvriers de Manchester furent très étonnés quand -ils m’entendirent m’exprimer dans une langue autre que la leur. Des -protestations m’interrompirent à plusieurs reprises; _speack english_, -criait-on de toutes parts et sur tous les tons, _speack english_. - -Me faire parler anglais était une exigence à laquelle il m’était -matériellement impossible de me soumettre; j’étais resté, il est vrai, -six mois à Londres, mais me trouvant constamment en contact avec des -compatriotes, ou avec des gens qui comprenaient le français, je n’avais -jamais eu besoin de recourir à la langue anglaise. J’essayai pourtant de -satisfaire une réclamation que je sentais légitime, et de suppléer à ce -qui me manquait par de l’audace et de la bonne volonté. Je savais -quelques mots d’anglais, je me mis à les débiter; lorsque mon -vocabulaire se trouvait en défaut et que j’étais sur le point de rester -court, j’inventais des expressions, des phrases qui, en raison de leur -tournure bizarre, amusaient beaucoup mon auditoire. Il m’arrivait -souvent aussi, dans les cas embarrassants, de m’adresser à lui pour -qu’il me vînt en aide, et c’était à mon tour d’avoir bonne envie de -rire. - -_--How do you call it?_ (comment appelez-vous cela?) disais-je avec un -sérieux comique en présentant l’objet dont je voulais savoir le nom. Et -tout aussitôt cent voix répondaient à ma demande. Rien n’était plus -plaisant que cette leçon ainsi prise, et dont les cachets, contrairement -à l’usage, avaient été payés par mes spectateurs. - -Grâce à ma condescendance, je parvins à faire la paix avec mon public, -et il la cimenta chaudement à plusieurs reprises par de bruyants -applaudissements. Le dernier tour surtout obtint d’unanimes suffrages; -je veux parler de la _bouteille inépuisable_, qui fut entourée d’une -mise en scène qu’on n’a peut-être jamais vue dans aucun théâtre. - -Le tableau que présenta ce tour est indescriptible; un habile pinceau -pourrait seul en retracer les nombreux détails. En voici cependant une -esquisse aussi exacte que possible: - - * * * * * - -J’ai dit plus haut que, si les spectateurs manquaient dans quelques -endroits de la salle, le parterre était comble; il représentait par -conséquent un groupe de plus de douze cents individus. - -C’était pour moi une scène vraiment curieuse de voir toutes ces têtes -sortant invariablement de vestes dont la couleur foncée rehaussait -encore la fraîcheur de ces physionomies, que peuvent seuls donner le -_Porter_ et le rosbif de la Grande-Bretagne. - -Pour que je pusse communiquer plus facilement avec mes nombreux -spectateurs, le machiniste avait établi un plancher qui allait de la -scène à l’extrémité du parterre, et, comme je désirais m’adresser -également aux personnes placées sur le côté, on avait mis à quelques -centimètres de l’appui des galeries deux autres _praticables_ beaucoup -moins longs que celui du centre. Ces deux derniers n’avaient pas comme -l’autre le désavantage d’occuper des places, car ils se trouvaient -directement au-dessus d’un passage. Seulement, ceux qui arrivaient par -là avaient été forcés de se courber pour se rendre à leur destination? -mais qu’était ce petit inconvénient en raison du plaisir qu’on se -promettait en voyant _a french conjuror_ (un sorcier français), ainsi -que m’appelaient les ouvriers. - -Or, ma séance était commencée, que le public entrait encore au parterre; -et l’on y mit tant de monde, qu’à la fin il n’y eut plus de places pour -les retardataires. - -Plusieurs d’entre eux eurent la constance de rester courbés sous les -praticables, et, regardant tantôt à droite, tantôt à gauche, ils purent -suivre, tant bien que mal, le cours de mes expériences. Mais un de ces -intrépides spectateurs, fatigué sans doute de la posture incommode qu’il -était obligé de garder, s’ingénia de passer la tête à travers l’étroit -espace qui se trouvait entre le praticable et la galerie. Il s’y prit du -reste fort adroitement: il passa d’abord son chef de côté, puis il se -retourna vers moi, exactement comme s’il se fût agi d’un bouton dans une -boutonnière. - -Cette innovation fut, comme on le pense bien, gaiement et bruyamment -accueillie par l’assemblée, et ce malheureux eut à subir le sort réservé -à tous les novateurs: on lui fit un affreux charivari, on l’accabla de -quolibets. Mais il ne s’en inquiéta pas, et son flegme désarma les -détracteurs de son invention. - -Encouragé par son exemple, un voisin essaya du mécanisme de la -boutonnière, puis un second, un troisième, et enfin, vers le milieu de -la séance, une demi-douzaine de têtes dont on ne connaissait pas les -corps se trouvaient symétriquement rangées de chaque côté de la scène et -présentaient assez l’aspect de jeux de boules attendant les amateurs de -cet exercice. - -J’en étais donc arrivé au tour de la bouteille, qui consiste, on le -sait, à faire sortir d’un flacon vide toutes les liqueurs qui peuvent -être demandées, quel que soit le nombre des consommateurs. - -La réputation de cette fameuse bouteille était déjà établie à -Manchester; les journaux de Londres y avaient porté les détails de cette -expérience. Aussi un hurrah général s’éleva de toutes parts quand je -parus armé de ma fiole merveilleuse, car outre l’attrait que pouvait -offrir ce tour, l’ouvrier comptait encore sur le plaisir to _drinck a -glass of brandy_, ou de toute autre liqueur. - -Flatté de cette réception, je m’avançai jusqu’au milieu du parterre -suivi de mon domestique, qui portait une innombrable quantité de verres. -Je n’eus pas besoin, comme à Londres, de provoquer les demandes. A peine -étais-je arrivé, que déjà mille voix criaient à l’envi: brandy, wiskey, -gin, curaçao, kirsch, rhum, etc. - -Il m’était impossible de satisfaire à la fois tout le monde; je voulus -alors procéder par ordre, et, remplissant un verre, je le présentai à -celui qui semblait m’avoir fait la première demande; mais, amère -déception pour le consommateur! vingt mains s’élancent pour lui disputer -la précieuse liqueur, et chacune tirant de son côté, le verre se -renverse. Les spectateurs, livrés au supplice de Tantale, appellent à -grands cris ce liquide, qui n’a pu s’approcher de leurs lèvres; je -remplis un second verre, il subit le même sort que le premier, et -l’acharnement devient tel, que le cristal se brise entre les mains des -lutteurs obstinés. - -Plus loin on m’adresse la même demande, je fais la même distribution, et -nul ne peut encore en profiter. - -Sans m’inquiéter du résultat, je verse la liqueur à profusion et la -livre à la rapacité des consommateurs. - -Bientôt tous les verres ont disparu; c’est en vain que je les réclame -pour continuer mes largesses, il n’en reste plus vestige. Mon expérience -allait donc se trouver brusquement terminée, lorsqu’un spectateur plus -avisé eut l’idée de me tendre la main en guise de coupe. - -Le procédé, ma foi, était aussi simple qu’ingénieux; c’était l’œuf de -Christophe-Colomb. L’étonnement qu’en éprouvèrent les voisins permit à -l’inventeur de tirer parti de sa découverte, chose bien rare, hélas! - -La coupe improvisée fit fortune, et chacun de me tendre la main; mais, -_ô imitatores, servum pecus_, comme dit Horace, les imitateurs virent -leur contrefaçon éprouver, sauf la casse, les mêmes péripéties que les -verres et leur apporter le même résultat. - -De guerre lasse, j’allais me retirer, quand un nouveau perfectionnement -fut proposé par un spectateur aussi altéré que tenace: renversant la -tête en arrière et ouvrant démesurément la bouche, il m’engagea par -gestes à lui ingurgiter du curaçao. Trouvant l’idée originale, je le -satisfis sur-le-champ. - ---_What a capital curaçao_, fit mon homme en se passant la langue sur -les lèvres. - -Cette séduisante exclamation fut à peine entendue, que toutes les -bouches étaient ouvertes et les têtes immodérément renversées; c’était à -me faire fuir de frayeur. Cependant, pour ne pas laisser inachevée une -aussi curieuse scène, je fis une tournée d’arrosage ajustant les -embouchures de mon mieux. Il arrivait bien quelquefois que l’entonnoir, -bousculé par les voisins, laissait égarer un peu de liqueur sur les -vêtements, mais, sauf ce léger inconvénient, tout allait à merveille, et -je crus avoir enfin rempli la rude tâche de désaltérer mon auditoire. -Pourtant j’entendis encore quelques réclamations. _A glass of wiskey_, -implorait un de ces intrépides spectateurs qui s’étaient, on se le -rappelle, glissés entre le plancher et la galerie, et dont la tête -ruisselante de sueur semblait être le chef de quelque corps bien replet. - -Mon fils, qui me servait en scène, et qui, l’un des premiers, avait -entendu cette requête, comprit tout le désir que pouvait avoir le -pauvre solliciteur; il courut sur la scène chercher un verre que je me -hâtai d’emplir, et il le lui porta. - -Mais une difficulté surgit tout-à-coup; le réclamant et ses compagnons -étaient enfermés dans leurs carcans, côte à côte, et cette circonstance -ne leur permettait pas d’élever les bras, à moins qu’il ne se fît un -vide entre eux. Mon fils, qui n’y réfléchissait pas, présenta le verre, -et voyant que personne ne le prenait, se disposa à le reporter sur la -scène. Un gémissement le fit retourner sur ses pas, et, à l’air du -patient, il comprit que celui-ci le suppliait de se baisser, et -d’approcher le verre de ses lèvres. - -Cette délicate opération s’effectua du reste avec beaucoup d’adresse de -part et d’autre, et malgré les rires du public, chacun des compagnons du -privilégié réclama à son tour le même service. - -Cette petite scène semblait avoir calmé l’ardeur du public; je crus -possible de terminer mon expérience par le coup de fouet qui doit la -faire valoir. Il s’agit, lorsque ma bouteille semble épuisée, d’en faire -sortir encore un énorme verre de liqueur; mais une scène à laquelle -j’étais loin de m’attendre fut celle qui m’accueillit alors. - -On a souvent parlé des saturnales que provoquaient les affreuses -distributions de vin et de comestibles qui se faisaient sous la -restauration. Eh bien! ces orgies n’étaient que des repas de bonne -compagnie, comparativement à l’assaut qui se livra pour arriver jusqu’au -verre que je tenais à la main. - -Une montagne humaine se dressa subitement devant moi, et de cette -pyramide vivante, sortirent deux cents bras pour se disputer leur proie, -comme aussi s’ouvrirent cent bouches pour l’engloutir. - -Je songeai qu’il était prudent de battre en retraite, dans la crainte -d’être englouti sous cette masse informe. Impossible! Derrière moi, une -haie de buveurs altérés me barra le passage. - -Le danger était pressant, car la pyramide se penchait pour m’atteindre -et semblait devoir perdre l’équilibre d’un moment à l’autre; les cris -des malheureux qui la supportaient, témoignaient assez de la position -douloureuse à laquelle je pouvais à mon tour être soumis; je me -précipitai, tête baissée, traversai l’obstacle qu’on voulait m’opposer, -et je pus arriver sur la scène assez à temps pour jouir du curieux -spectacle de l’éboulement de la montagne. - -Je renonce à peindre les cris de joie, les hurras, les applaudissements -qui accueillirent cette chute, tandis que les victimes vociféraient des -récriminations, s’agitaient, pêle-mêle, ne trouvant pour se relever -d’autre appui que les corps récalcitrants de leurs compagnons -d’infortune. C’était un vacarme digne de l’enfer. - -Le rideau se baissa sur cette scène, mais des cris et des battements de -mains se firent entendre aussitôt; on rappelait le _conjuror_ Houdin -pour le féliciter de sa séance. - -Je me rendis à cet appel, et quand je parus, soit que dans le tour de la -bouteille j’eusse été peut-être un peu trop prodigue de mes liqueurs, -soit que mes braves spectateurs, comme j’aime à le croire, eussent été -satisfaits de ma séance, des trépignements et des applaudissements -éclatèrent d’une manière si formidable, que j’en restai saisi, tout en -ressentant vivement le plaisir qu’ils me procuraient. Car il faut le -dire, ce bruit de deux mains frappant l’une contre l’autre, si agaçant -qu’il soit en lui-même, n’a rien qui choque l’oreille d’un artiste. Au -contraire, plus il est étourdissant, plus il semble harmonieux à celui -qui en est l’objet. - -Les séances qui suivirent furent loin d’être aussi tumultueuses que la -première, et la raison en est tout simple. Les représentants du commerce -et de l’industrie, la seule aristocratie de Manchester, ayant entendu -parler de ma séance, vinrent à leur tour, en compagnie de leurs -familles, pour y assister; leur présence contribua à tenir en respect -les ouvriers, dont le plus grand nombre se trouvait sous leur direction. -La salle changea d’aspect, et je n’eus plus qu’à me louer par la suite -de la tranquillité des spectateurs du parterre. - -Quinze représentations consécutives n’avaient pas épuisé la curiosité -des habitants de la ville, et certes j’eusse pu continuer encore pendant -quinze jours au moins, lorsqu’à mon grand regret je fus obligé de céder -la place à deux artistes célèbres, Jenny Lind et Roger, avec lesquels -Knowles avait également contracté un engagement, à jour fixe. - -Si j’étais fâché d’abandonner ainsi un aussi beau succès, d’un autre -côté, je l’avoue, je me trouvais heureux de fuir au plus vite cette -atmosphère lourde et enfumée, qui fait ressembler la capitale -industrielle de l’Angleterre à une ville de ramoneurs. Je ne pouvais -habituer mes poumons à respirer en guise d’air vivifiant les flocons de -noir de fumée dont l’air est incessamment chargé. J’étais tombé dans une -tristesse qui tenait presque du spleen et qui ne me quitta que lorsque -j’arrivai dans la riante ville de Liverpool, où je m’étais engagé à -rester quelques semaines. - -Le lecteur me permettra de ne pas parler des représentations que j’y -donnai, non plus que de celles qui eurent lieu dans d’autres villes. - -J’étais alors en pleine voie de succès. Toutes mes séances commençaient -par des applaudissements et finissaient par l’encaissement d’une bonne -recette. Je me contenterai de dire qu’après avoir joué successivement -sur les théâtres de Liverpool, de Birmingham, de Worcester, Cheltenam, -Bristol et Exeter, je rentrai à Londres pour y donner encore une -quinzaine de représentations avant de revenir en France. - - * * * * * - -Quelques jours après ma rentrée à Saint-James, la Reine se souvenant, -sans doute, du désir qu’elle m’avait témoigné à Fulham, me fit demander -une représentation dans son Palais de Buckingham. - -Cette invitation ne pouvait m’être que très agréable, je l’acceptai avec -empressement. - -Au jour indiqué, dès huit heures du matin, je me rendis à la demeure -royale. L’intendant du palais, auquel on m’adressa, me conduisit à -l’endroit où devait avoir lieu ma représentation. C’était une longue et -magnifique galerie de tableaux. On y avait élevé un théâtre dont la -scène représentait un salon Louis XV, blanc et or, à peu de chose près -semblable à celui que j’avais à Saint-James. - -Mon conducteur me montra ensuite une salle à manger voisine: c’était, me -dit-il, celle des dames d’honneur, et il me pria d’indiquer l’heure à -laquelle je désirais qu’on nous y servît à déjeûner. - -J’étais trop préoccupé pour penser à manger, car j’avais à organiser ma -séance. Toutefois je commandai, à tout hasard, mon repas pour une heure -de l’après-midi, et je me mis aussitôt à l’œuvre. - -Grâce à l’assistance de mon secrétaire (sorte de factotum) et de mes -enfants, qui m’aidaient dans la proportion de leurs moyens, je parvins à -surmonter toutes les difficultés que m’offraient les dispositions -provisoires de la scène. Mais ce ne fut qu’à deux heures que j’eus -entièrement terminé tous mes apprêts. Je tombais presque d’inanition, -car moins heureux que mes compagnons de travail, je n’avais encore rien -pris de la journée. Aussi ce fut avec un véritable plaisir que j’ouvris -la marche dans la direction de la salle à manger. - -La séance devait avoir lieu à trois heures; j’avais donc une heure -devant moi pour me réconforter. - -J’avais à peine fait quelques pas, que je m’entendis appeler derrière -moi. C’était un officier du palais qui demandait à me parler. - ---Monsieur, me dit-il en fort bon français, il y aura bal dans cette -galerie, après votre séance; on doit pour cela faire quelques apprêts -qui seront peut-être plus longs qu’on ne pense; en conséquence, la Reine -vous prie de vouloir bien commencer votre représentation une heure plus -tôt; elle se trouve prête à venir y assister, et elle ne tardera pas à -arriver. - ---Je regrette vivement de ne pouvoir accorder à Sa Majesté ce qu’elle me -demande, répondis-je; mes préparatifs ne sont pas encore terminés, et -puis je vous avouerai que... - ---Monsieur Robert-Houdin, reprit poliment l’officier, tout en conservant -le flegme d’un enfant de la Tamise, ce sont les ordres de la Reine, je -ne puis rien vous dire de plus. Et sans attendre mes explications, il me -salua avec urbanité et s’éloigna. - ---Nous aurons toujours bien le temps de déjeûner à la hâte, dis-je à mon -secrétaire; dirigeons-nous au plus vite vers la salle à manger. - -Je n’avais pas achevé ces paroles, que la Reine, le Prince Albert et la -famille Royale entrèrent, suivis d’une suite nombreuse. - -A cette vue, je ne me sentis pas le courage d’aller plus loin; je revins -sur mes pas, et, ainsi que cela m’était arrivé dans des circonstances -analogues, je m’armai de résignation contre la souffrance. Protégé par -le rideau qui me séparait des spectateurs, je me hâtai de terminer -quelques petits préparatifs qui me restaient à faire, et cinq minutes -après, je reçus l’ordre de commencer. - -Lorsque le rideau se leva, je fus émerveillé du spectacle qui s’offrit à -mes yeux. - -Leurs Majestés, la Reine Douairière, le Duc de Cambridge, oncle de la -Reine, et les enfants Royaux occupaient le premier rang. Derrière eux, -se tenait une partie de la famille d’Orléans; puis venaient des -personnages de la plus haute distinction, parmi lesquels je reconnus des -ambassadeurs revêtus de leurs costumes nationaux, et des officiers -supérieurs, couverts de brillantes décorations. Toutes les dames étaient -en toilettes de bal et ornées de riches parures. La galerie était -entièrement remplie. - -Je ne puis dire ce qui se passa en moi, lorsque je commençai ma séance. -Mon malaise s’était subitement évanoui, et je me trouvais même -parfaitement dispos. - -Pourtant cette situation s’explique sans difficulté. Il est un fait -reconnu, c’est qu’il n’y a plus de souffrance pour l’artiste dès qu’il -est en scène. Une sorte d’exaltation de ses facultés suspend en lui -toute sensation étrangère à son rôle, et jamais tant qu’il restera en -présence du public, on ne le verra soumis à aucune des misères de la -vie. La faim, la soif, le froid, le chaud, la maladie même sont forcés -de battre en retraite devant la puissance de cette exaltation, -dussent-elles après reprendre plus vivement leur empire. - -Cette petite digression était nécessaire pour expliquer les bonnes -dispositions dont je me sentis animé, lorsque je me présentai devant la -noble assemblée. - -Jamais, je crois, je n’eus autant de verve et d’entrain dans l’exécution -de mes expériences; jamais aussi, je n’eus un public plus gracieusement -appréciateur. - -La Reine daigna plusieurs fois m’encourager par des paroles flatteuses, -tandis que le Prince Albert, si bon pour les artistes, applaudissait -joyeusement des deux mains. - -J’avais préparé un tour intitulé _le bouquet à la Reine_; voici ce qu’en -disait le _Court Journal_ (le journal de la cour) dans un compte-rendu -qu’il fit de ma séance: - - * * * * * - -«La Reine, dit le journal anglais, prenait un plaisir extrême à ces -expériences; mais celle qui sembla la frapper le plus, fut _le bouquet à -la Reine_, surprise très gracieuse et d’un charmant à-propos. Sa Majesté -ayant prêté son gant à M. Robert-Houdin, celui-ci en fit immédiatement -sortir un petit bouquet, qui devint bientôt assez gros pour être -difficilement contenu dans les deux mains. Enfin ce bouquet, posé dans -un vase et arrosé d’une eau magique, se transforma en une guirlande dont -les fleurs formèrent le nom de VICTORIA. - -»La Reine fut également émerveillée de l’étonnante lucidité du fils de -Robert-Houdin dans l’expérience de seconde vue. Les objets les plus -compliqués avaient été préparés à l’avance, afin d’embarrasser et de -mettre en défaut la sagacité du père et la merveilleuse faculté du fils. -Tous deux sont sortis victorieux de ce combat intellectuel et ont déjoué -tous les projets.» - -Après la séance, le même officier auquel j’avais eu déjà affaire vint de -la part de la Reine et du Prince Albert m’adresser leurs félicitations. -La Duchesse d’Orléans avait bien voulu y joindre ses compliments et ceux -de sa famille. - -Une fois le rideau baissé, ne me trouvant plus soutenu par la présence -des spectateurs, je me sentis presque défaillir. Je m’étais assis, et je -n’avais plus la force de me lever pour aller prendre le repas dont -j’avais un si grand besoin. - -J’allais cependant le faire, lorsque je fus tiré de mon accablement par -l’apparition d’un corps nombreux d’ouvriers, qui arrivaient en toute -hâte pour démolir le théâtre, l’enlever et organiser les apprêts du bal. - -Que l’on juge de mon embarras et de mon tourment! Il fallait démonter et -emballer toutes mes machines, qui sans cela eussent été brisées. - -Je voulus protester, retarder l’exécution d’un tel travail; ce fut en -vain: des ordres supérieurs avaient été donnés; ils devaient être -exécutés. Je fus alors obligé de puiser dans une nouvelle énergie la -force nécessaire à mon emballage, qui ne dura pas moins d’une heure et -demie. - -Six heures sonnaient quand tout fut terminé. Il y avait juste -vingt-quatre heures que je n’avais pris de nourriture. - -Conduit par mon régisseur, qui avait eu la précaution de faire servir le -dîner, je me traînai jusqu’à la salle à manger. - -Le jour venait de finir, et l’appartement n’était pas encore éclairé. Ce -fut à grand’peine que nous distinguâmes une table. Je tombai plutôt que -je ne m’assis sur une chaise qui se trouva près de moi, et tandis que -mon fils aîné sonnait pour qu’on apportât de la lumière, je commençai un -travail de seconde vue par appréciation. Cette faculté me servit à -merveille; je mis la main sur une fourchette et, piquant à tout hasard -devant moi, je rencontrai quelque chose qui s’y attacha. Je portai -prudemment l’objet à mon odorat et, satisfait de ce contrôle, j’y donnai -un victorieux coup de dent. - -C’était délicieux; je crus reconnaître un salmis de perdreaux. - -Je fis une seconde exploration pour m’en assurer, et après quelques -coups de fourchette, je pus me convaincre que je ne m’étais pas trompé. -Mon régisseur et mes enfants avaient suivi mon exemple et s’escrimaient -aussi de leur côté. - -On est lent, à ce qu’il paraît, à servir dans les maisons royales, car -avant que les lumières fussent arrivées, nous eûmes le temps de nous -familiariser avec l’obscurité. - -Du reste, ce repas devenait pour nous, en raison de son originalité, -une véritable partie de plaisir; j’avais même déjà saisi un flacon pour -me verser à boire, quand soudain la porte de la salle s’ouvrit et deux -valets se présentèrent portant des candélabres. En nous voyant ainsi -attablés et mangeant de la façon la plus tranquille, ces deux hommes -faillirent tomber à la renverse. Je suis persuadé qu’ils nous prirent, à -cet instant, pour de véritables sorciers, car ce fut à grand’peine -qu’ils se décidèrent à rester pour continuer leur service. - -Nous prîmes alors nos aises; la table était bien servie, les vins -étaient excellents, et nous pûmes nous remettre des fatigues et des -émotions de la journée. Sur la fin du repas, l’intendant du palais nous -fit une visite, et dès qu’il eut appris mes infortunes, il m’en témoigna -tous ses regrets; la Reine, m’assura-t-il, serait d’autant plus fâchée -de cette nouvelle, si elle lui parvenait, qu’elle avait donné les ordres -les plus exprès pour que rien ne vous manquât dans son palais. - -Je répondis que je me trouvais bien dédommagé de quelques instants de -souffrance par la satisfaction d’avoir été appelé à présenter mes -expériences devant la gracieuse souveraine. C’était aussi la vérité. - - - - -CHAPITRE XVIII. - -UN RÉGISSEUR OPTIMISTE.--TROIS SPECTATEURS DANS UNE SALLE.--UNE -COLLATION MAGIQUE.--LE PUBLIC DE COLCHESTER ET LES NOISETTES.--RETOUR EN -FRANCE.--JE CÈDE MON THÉATRE.--VOYAGE D’ADIEU.--RETRAITE A -SAINT-GERVAIS.--PRONOSTIC D’UN ACADÉMICIEN. - - -Quelque temps après cette séance, mon engagement se terminait avec -Mitchell. - -Au lieu de rentrer en France comme je l’eusse tant désiré après une -aussi longue absence, je pensai qu’il était plus favorable à mes -intérêts de continuer mes excursions dans les provinces anglaises -jusqu’au mois de septembre, époque où j’espérais faire la réouverture de -mon théâtre à Paris. - -En conséquence, je me traçai un itinéraire dont la première station -devait être Cambridge, ville renommée par son Université, et je partis. - -Mais peut-être le lecteur n’a-t-il pas envie de me suivre dans cette -longue excursion. Qu’il se rassure; je ne le ferai pas voyager avec moi, -d’autant plus que ma seconde course à travers l’Angleterre ne présente -presque aucun détail qui soit digne d’être mentionné ici. Je me -contenterai de raconter quelques incidents, et entre autres, une petite -aventure qui m’est arrivée, parce qu’elle peut servir de leçon aux -artistes, quels qu’ils soient, en leur apprenant qu’il est dangereux -pour leur amour-propre et pour leurs intérêts d’épuiser trop à fond la -curiosité publique, dans les différentes localités où l’espoir de bonnes -recettes les conduit. - -Je devais, ainsi que je viens de le dire, aller directement de Londres à -Cambridge, mais à moitié route, j’eus la fantaisie de m’arrêter à -Herford, petite ville d’une dizaine de mille âmes, pour y donner -quelques représentations. - -Mes deux premières séances eurent un très grand succès; mais à la -troisième, voyant que le nombre des spectateurs avait de beaucoup -diminué, je me décidai à n’en pas donner d’autres. - -Mon régisseur combattit cette résolution, et il me donna des raisons qui -ne manquaient certainement pas de valeur. - ---Je vous assure, Monsieur, me dit-il, que dans la ville on ne parle que -de votre séance. Chacun me demande si vous devez jouer encore demain, et -déjà deux jeunes gens m’ont chargé de retenir leurs places pour le cas -où vous vous détermineriez à rester. - -Grenet, c’était le nom du régisseur, était bien le meilleur homme du -monde. Mais j’aurais dû me méfier de ses conseils, en raison de sa -disposition d’esprit à voir tout en beau. C’était l’optimisme incarné. -Les supputations de succès qu’il me fit pour la séance future eussent -laissé bien loin derrière elles celles de l’inventeur d’écritoires. A -l’entendre, il fallait doubler le prix des places et augmenter le -personnel du théâtre, pour contenir la foule qui devait venir me -visiter. - -Tout en plaisantant Grenet sur l’exagération de ses idées, je consentis -néanmoins à ce qu’il fit poser les affiches pour la représentation qu’il -me demandait. - -Le lendemain, à sept heures et demie du soir, je me rendis, selon mon -habitude, à la porte du théâtre pour donner l’ordre de faire ouvrir les -bureaux et de laisser entrer le public. La séance devait commencer à -huit heures précises. - -Je trouvai mon régisseur complétement seul. Pas une âme ne s’était -encore présentée; cependant cela ne l’empêcha pas de m’aborder d’un air -radieux; c’était du reste son air normal. - ---Monsieur, me dit-il en se frottant les mains, comme s’il avait eu à -m’annoncer une excellente nouvelle, il n’y a encore personne à la porte -du théâtre, mais c’est bon signe. - ---C’est bon signe, dites-vous? Ah ça! mon cher Grenet, comment me -prouverez-vous cela? - ---C’est très facile à comprendre; vous avez dû remarquer, Monsieur, qu’à -nos dernières séances nous n’avions eu que l’aristocratie du pays. - ---Rien ne me prouve qu’il en ait été ainsi, mais je vous l’accorde; -après? - ---Après? c’est tout simple. Le commerce n’est point encore venu nous -visiter, et c’est aujourd’hui que je l’attends. Ces négociants sont -toujours si occupés, qu’ils remettent souvent au dernier jour pour se -procurer un plaisir. Patience, vous allez voir, dans un instant, -l’assaut que nous aurons à soutenir! - -Et il regardait vers la porte d’entrée, de l’air d’un homme convaincu -que ses prévisions se réaliseraient. - -Nous avions encore une demi-heure, c’était plus qu’il n’en fallait pour -remplir la salle. J’attendis. Mais cette demi-heure se passa dans une -vaine attente; personne ne se présenta au bureau. - ---Voici huit heures, dis-je en tirant ma montre; nous n’avons pas encore -de spectateurs: qu’en dites-vous, Grenet? - ---Ah! Monsieur, votre montre avance; ça, j’en suis sûr, car..... - -Mon régisseur allait appuyer cette affirmation de quelque preuve tirée -de son imagination, lorsque l’horloge de l’Hôtel-de-Ville sonna. Grenet -se trouvant à bout de raisons, se contenta de garder le silence en -jetant, toutefois, un coup-d’œil désespéré vers la porte. - -Tout à coup je vois sa figure s’empourprer de plaisir. - ---Ah! je l’avais bien dit, s’écrie-t-il en me montrant deux jeunes gens -qui se dirigeaient de notre côté; voilà le public qui commence à -arriver, on se sera sans doute trompé d’heure. Allons! chacun à son -poste! - -La joie de Grenet ne fut pas de longue durée; il reconnut bientôt dans -ces visiteurs les deux jeunes gens qui avaient retenu leurs places dès -la veille. - ---On n’a pas envahi nos stalles, crièrent-ils à l’optimiste, en se -hâtant d’entrer. - ---Non, Messieurs, non; vous pouvez entrer, répondit Grenet en faisant -une imperceptible grimace. Et il les conduisit complaisamment, en -cherchant à leur donner un motif sur le vide de la salle qu’il -prétendait momentané. - -Il était à peine revenu au bureau qu’un monsieur d’un certain âge monte -en toute hâte le péristyle du théâtre et se précipite vers le contrôle -avec un empressement que mes succès des jours précédents pouvaient -justifier. - ---Pourrai-je avoir encore une place, dit-il d’une voix essoufflée? - -A cette demande qui semble une raillerie, mon pauvre Grenet abasourdi ne -sait plus que répondre; il se contente d’adresser à son interlocuteur -une de ces phrases banales que l’on emploie souvent pour gagner du -temps. - ---Mon Dieu! Monsieur, voyez-vous..... il faut que vous sachiez..... - ---Je sais, Monsieur, je sais; il n’y a plus de places; je m’y attends; -mais de grâce, laissez-moi entrer, et je trouverai toujours bien quelque -petit coin pour me caser. - ---Permettez-moi donc, Monsieur, de vous dire... - ---C’est inutile... - ---Mais puisque, au contraire... - ---A la bonne heure! Donnez-moi alors une stalle, et je vais voir si je -puis me placer dans un des couloirs. - -A bout d’arguments, Grenet délivra le billet. - -On peut se figurer l’étonnement de l’ardent visiteur, quand en entrant -dans la salle il s’aperçut qu’il composait à lui seul le tiers de -l’assemblée. - -Quant à moi, j’eus bientôt pris mon parti sur cette déconvenue. -C’était, il est vrai, un _four_ que je faisais, mais ce _four_ se -présentait d’une façon si originale que, en raison de sa singularité, je -le regardais comme une diversion à mes succès passés; je voulus même le -faire tourner à l’agrément de ma soirée. On n’est pas, je crois, plus -philosophe. - -Ce fut avec une sorte de satisfaction que je vis les alentours du -théâtre complétement déserts. - -Après avoir donné, pour l’acquit de ma conscience, le quart d’heure de -grâce aux retardataires, ne voyant venir personne, je fis annoncer à mes -trois spectateurs que, n’écoutant que mon désir de leur être agréable, -j’allais donner ma représentation. - -Cette nouvelle inattendue souleva dans la salle un triple hurrah sous -forme de remerciement. - -J’avais pour orchestre huit musiciens, amateurs de la ville. Ces -artistes, vu ma qualité de Français, jouaient, chaque soir, pour -ouverture, l’air des Girondins et la Marseillaise à grand renfort de -grosse caisse, de même qu’ils ne manquaient jamais de terminer la séance -par le _God save the queen_. - -L’introduction patriotique terminée, je commençai ma séance. - -Mon public s’était groupé sur le premier banc de l’orchestre, de sorte -que pour m’adresser à lui dans mes explications, j’aurais été obligé de -tenir la tête constamment baissée et dirigée vers le même point; cela -aurait fini par être fort incommode. Je pris le parti de porter mes -regards dans la salle et de parler aux banquettes, comme si je les eusse -vues animées pour moi d’une bienveillante attention. - -Je fis dans cette circonstance un véritable tour de force, car je -déployai, pour l’exécution de mes expériences, le même soin, la même -verve, le même entrain que devant un millier d’auditeurs. - -De son côté, mon public faisait tout le bruit possible pour me prouver -sa satisfaction. Il trépignait, applaudissait, criait, de manière à me -faire presque croire que la salle était complétement garnie. - -La séance entière ne fut qu’un échange de bons procédés, et chacun des -spectateurs vit avec peine arriver la dernière de mes expériences. -Celle-là n’était pas indiquée sur l’affiche; je la réservais comme la -meilleure de mes surprises. - ---Messieurs, dis-je à mon triple auditoire, j’ai besoin, pour -l’exécution de ce tour, d’être assisté de trois compères. Quelles sont -les personnes parmi l’assemblée qui veulent bien monter sur la scène? - -A cette comique invitation, le public se leva en masse et vint -obligeamment se mettre à ma disposition. - -Les trois assistants consentirent à se ranger sur le devant de la scène, -avec promesse de ne point regarder derrière eux. Je leur remis à chacun -un verre vide, en leur annonçant qu’il se remplirait d’excellent punch -aussitôt qu’ils en témoigneraient le désir, et j’ajoutai que, pour -faciliter l’exécution de ce souhait, il faudrait qu’ils répétassent -après moi quelques mots baroques tirés du grimoire de l’enchanteur -Merlin. - -Cette plaisanterie n’était proposée que pour gagner du temps, car tandis -que nous l’exécutions en riant aux éclats, un changement à vue s’opérait -derrière mes aimables compères. La table sur laquelle j’avais exécuté -mes expériences était remplacée par une autre garnie d’une excellente -collation. Un énorme bol de punch brûlait au milieu. - -Grenet, vêtu de noir, cravaté de blanc, armé d’une cuillère, en -stimulait la flamme bleuâtre, et lorsque mes compères exprimèrent la -volonté de voir leurs verres se remplir de punch: - ---Retournez-vous, leur dit-il de sa voix la plus grave, et vous allez -voir vos souhaits accomplis. - -Ce fut un coup de théâtre pour mes trois _adeptes_, qui restèrent un -instant ébahis de surprise, ce qui me donna le loisir de compléter -l’expérience en faisant emplir leurs verres. - -Les musiciens avaient été les spectateurs de cette petite scène; je les -priai de venir se joindre à nous pour éprouver la vertu de mon bol -inépuisable. Cette invitation fut joyeusement acceptée; on entoura la -table, on emplit les verres, on les vida, et nous ne passâmes pas moins -de deux heures à deviser sur l’agrément de cette expérience. - -Grâce à la prodigalité de l’_inexhaustible bowl of punch_, mes convives -furent tous saisis d’une tendre expansion. Peu s’en fallut qu’on ne -s’embrassât en se quittant; on se contenta cependant de se serrer la -main, en se promettant mutuellement le plus amical souvenir. - -L’enseignement que l’on peut tirer de cette anecdote, c’est que, pour -présenter ses adieux au public dans un théâtre, il ne faut pas attendre -qu’il n’y soit plus pour les recevoir. - - * * * * * - -Au sortir d’Herfort, je me rendis à Cambridge, puis à Bury-Saint-Edmond, -à Ipswich et à Colchester, faisant partout des recettes proportionnées à -l’importance de la population. Je n’ai conservé de ces cinq villes que -trois souvenirs: le fiasco d’Herfort, l’accueil enthousiaste des -étudiants de Cambridge et les noisettes de Colchester. - -Mais, me demandera-t-on, quel rapport peut-il y avoir entre des -noisettes et une représentation de magie? Un mot mettra le lecteur au -courant du fait et lui expliquera toutes les tribulations que ce fruit -m’a causées. - -Il est d’usage dans la ville de Colchester, lorsque l’on va au -spectacle, de remplir ses poches de noisettes; d’ailleurs, n’en a-ton -pas chez soi, qu’on trouve à en acheter à la porte du théâtre. On les -casse et on les mange pendant le cours de la représentation, sous forme -de rafraîchissements. Hommes et femmes ont cette manie _cassante_, en -sorte qu’il s’établit dans la salle un feu roulant de bris de noisettes -qui, par moments, devient assez fort pour couvrir la voix; l’artiste qui -est en scène en est quitte pour répéter la phrase qu’il pense n’avoir -pas été entendue. - -Rien ne m’agaçait les nerfs comme cet incessant cliquetis. Ma première -représentation s’en ressentit, et malgré mes efforts pour me maîtriser, -je fis ma séance tout entière sur le ton de l’irritation. Malgré cet -ennui, je consentis à jouer une seconde fois; mais le le directeur ne -put jamais me décider à lui accorder une troisième représentation. Il -eut beau m’assurer que ses artistes dramatiques avaient fini par se -faire à cette étrange musique; que même il n’était pas rare de voir en -scène un acteur secondaire casser une noisette en attendant la réplique, -je le quittai, ne voulant pas en entendre davantage. - -Décidément les théâtres des petites villes anglaises sont loin de valoir -ceux des grandes cités. - -A Colchester devait s’arrêter ma tournée, et je me disposais à plier -bagage pour la France, lorsque Knowles, le directeur de Manchester, se -rappelant mes succès à son théâtre, vint me proposer d’entreprendre avec -lui un voyage à travers l’Irlande et l’Ecosse. Nous étions alors au mois -de juin 1849. Paris, on se le rappelle, était alors plus que jamais -agité par les questions politiques; les théâtres en France n’existaient -que pour mémoire. Je ne fus pas longtemps à me décider; je partis avec -mon _english menager_. - -Notre excursion ne dura pas moins de quatre mois, et ce ne fut que vers -la fin d’octobre que je remis le pied sur le sol français. - -Ai-je besoin de dire le bonheur avec lequel je me retrouvai devant le -public parisien, dont je n’avais pas oublié le bienveillant patronage? -Les artistes qui, comme moi, ont été longtemps absents de Paris, le -comprendront, car ils savent que rien n’est doux au cœur comme les -applaudissements donnés par des concitoyens. - -Malheureusement, lorsque je repris le cours de mes représentations, je -m’aperçus avec peine du changement qui s’était opéré dans ma santé; ces -séances, que je faisais jadis sans aucune fatigue, me jetaient -maintenant dans un pénible accablement. - -Il m’était facile d’attribuer une cause à ce fâcheux état. Les veilles, -les fatigues, l’incessante préoccupation de mes représentations et plus -encore l’atmosphère brumeuse de la Grande-Bretagne, avaient épuisé mes -forces. Ma vie s’était en quelque sorte usée pendant mon émigration. Il -m’eût fallu pour la régénérer un long repos, et je ne devais pas y -songer à cette époque, au milieu de la meilleure saison de l’année. Je -ne pus que prendre des précautions pour l’avenir, dans le cas où je me -trouverais tout à fait forcé par ma santé de m’arrêter. Je me décidai à -former un élève qui me remplaçât au besoin et dont le travail pût, en -attendant, me venir en aide. - -Un artiste d’un extérieur agréable et dont je connaissais -l’intelligence, sembla me présenter les conditions que je pouvais -désirer. Mes propositions lui convinrent; il entra aussitôt chez moi. Le -futur prestidigitateur montra du reste de l’aptitude et un grand zèle -pour mes leçons; je le mis en peu de temps à même de préparer mes -expériences, puis il m’aida dans l’administration de mon théâtre, et -lorsque vinrent les grandes chaleurs de l’été, en 1850, au lieu de -fermer ma salle, selon mon habitude, je continuai de faire poser des -affiches dans Paris; seulement mon nom fut remplacé par celui -d’Hamilton. - -Eu égard à son peu d’études, mon remplaçant provisoire ne pouvait être -encore très fort; mais il était convenable dans ses expériences, et le -public se montra satisfait. Pendant ce temps, je goûtais à la campagne -les douceurs d’un repos longtemps désiré. - -Un homme qui a fait une longue route ne ressent jamais plus vivement la -fatigue que lorsque, après s’être arrêté quelques instants pour se -reposer, il veut continuer son voyage. C’est ce que j’éprouvai quand, le -terme de mes vacances arrivé, il me fallut quitter la campagne pour -recommencer l’existence fébrile du théâtre. Jamais je ne ressentis plus -de lassitude; jamais aussi je n’eus un désir plus vif de jouir d’une -complète liberté, de renoncer à ces fatigues à heure nommée, qu’on peut -appeler justement le collier de misère. - -A ce mot, je vois déjà bien des lecteurs se récrier. Pourquoi, -diront-ils, nommer ainsi un travail dont le but est d’émerveiller une -assemblée, et le résultat de procurer honneur et profit? - -Je me trouve forcé de justifier mon expression. - -Le lecteur comprendra facilement que les fatigues, les préoccupations et -la responsabilité attachées à une séance de _magie_ n’empêchent pas le -prestidigitateur d’être soumis aux autres misères de l’humanité. Or, -quels que soient ses chagrins ou ses souffrances, il doit cependant -chaque soir et à heure fixe les refouler dans son cœur pour revêtir -le masque de l’enjouement et de la santé. - -C’est déjà, croyez-moi, lecteur, une pénible tâche, mais ce n’est pas -tout, il lui faut encore, et ceci s’applique à tous les artistes en -général, il lui faut, sous peine de déchéance, égayer, animer, -surexciter le public, lui procurer enfin, disons-le mot, du plaisir pour -son argent. - -Pense-t-on que cela soit toujours chose facile? - -En vérité, la situation qui est faite aux artistes serait intolérable, -s’ils ne trouvaient pas dans la sympathie et les applaudissements du -public une douce récompense qui leur fait oublier les petites misères de -la vie. - -Je puis le dire avec orgueil: jusqu’au dernier jour de ma vie -artistique, je n’ai rencontré que bienveillance et sympathie; mais plus -je m’efforçais de m’en montrer toujours digne, plus je sentais que mes -forces diminuaient, et plus aussi augmentait en moi le désir de vivre -dans la retraite et la liberté. - -Enfin, vers le mois de janvier 1852, jugeant Hamilton apte à me -succéder, je me décidai à lui céder mon établissement, et, pour que mon -théâtre, l’œuvre de mon travail, restât dans ma famille, on passa -deux contrats: le même jour, mon élève devint mon beau-frère et mon -successeur. - -Cependant quelque avide que soit un artiste de rentrer dans la vie -tranquille et solitaire, il est bien rare qu’il renonce tout-à-coup et -pour toujours à mériter les applaudissements dont il s’est fait une -douce habitude. On ne sera donc pas étonné d’apprendre que je voulus, -après m’être reposé pendant plusieurs mois, donner encore quelques -représentations, avant de prendre définitivement congé du public. - -Je ne connaissais pas l’Allemagne; je gagnai les bords du Rhin. Désirant -ne pas me fatiguer, je résolus de me réserver le choix des lieux où je -donnerais mes représentations. Je m’arrêtai donc de préférence dans ces -séjours de fête que l’on nomme des villes de bains, et je visitai -successivement Bade, Wiesbaden, Hambourg, Ems, Aix-la-Chapelle et Spa. -Chacune de mes séances, ou peu s’en faut, fut honorée de la présence -d’un ou de plusieurs des Princes de la Confédération Germanique. - -Mon intention était de rentrer en France après les représentations que -j’avais données à Spa, lorsque, à la sollicitation du directeur d’un -théâtre de Berlin, M. Engel, je me décidai à retourner sur mes pas, et -je partis pour la capitale de la Prusse. - -J’avais contracté avec M. Engel un engagement de six semaines; mon -succès et aussi les excellentes relations que j’eus avec mon directeur -me firent prolonger pendant trois mois mon séjour à Berlin. Je ne -pouvais, du reste, prendre congé du public d’une manière plus brillante; -jamais peut-être je n’avais vu une foule plus compacte assister à mes -séances. Aussi, l’accueil que j’ai reçu des Berlinois restera-t-il dans -ma mémoire parmi mes meilleurs souvenirs. - -De Berlin, je me rendis directement près de Blois, dans la retraite que -je m’étais choisie. - -Quelle que fût ma satisfaction de jouir enfin d’une liberté si longtemps -désirée, elle eut bientôt subi le sort commun à tous nos plaisirs, et -elle n’eût pas manqué de s’émousser par la jouissance même, si je -n’avais réservé pour ces heureux loisirs des études dans lesquelles -j’espérais trouver une distraction sans cesse renaissante. Après avoir -acquis un bien-être matériel à l’aide de travaux traités bien à tort de -futiles, j’allais me livrer à des recherches sérieuses, ainsi que me le -conseillait jadis un membre de l’Institut. - -Le fait auquel je fais allusion remonte à l’époque de l’exposition de -1844, où je présentai mes automates et mes curiosités mécaniques. - -Le jury chargé de l’examen des machines et instruments de précision -s’était approché de mes produits, et j’avais, en sa présence, renouvelé -la petite séance donnée quelques jours auparavant devant le roi -Louis-Philippe. - -Après avoir écouté avec intérêt le détail des nombreuses difficultés que -j’avais eu à surmonter dans l’exécution de mes automates, l’un des -membres du jury prenant la parole: - ---C’est bien dommage, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, que vous n’ayez -pas appliqué à des travaux sérieux les efforts d’imagination que vous -avez déployés pour des objets de fantaisie. - -Cette critique me blessait d’autant plus, qu’à cette époque je ne voyais -rien au-dessus de mes travaux, et que dans mes plus beaux rêves -d’avenir, je n’ambitionnais d’autre gloire que celle du savant auteur du -_canard automate_. - ---Monsieur, répondis-je d’un ton visiblement piqué, je ne connais pas de -travaux plus sérieux que ceux qui font vivre un honnête homme. Toutefois -je suis prêt à changer de direction si vous m’en donnez l’avis après que -vous m’aurez écouté. - -A l’époque où je m’occupais d’horlogerie de précision, je gagnais à -peine de quoi vivre. Aujourd’hui, j’ai quatre ouvriers pour m’aider dans -la confection de mes automates; le moins habile gagne six francs dans sa -journée; jugez ce que je dois gagner moi-même. - -Je vous demande maintenant, Monsieur, si je dois retourner à mon -ancienne profession. - -Mon interlocuteur se tut, mais un autre membre du jury s’approchant de -moi, me dit à demi-voix: - ---Continuez, Monsieur Robert-Houdin, continuez; j’ai l’assurance que vos -ingénieux travaux, après vous avoir conduit au succès, vous mèneront -tout droit à des découvertes utiles. - ---Monsieur le baron Séguier, répondis-je sur le même ton, je vous -remercie de votre encourageant pronostic; je ferai mes efforts pour le -justifier[18]. - -J’ai suivi l’avis de l’illustre savant, et je m’en suis fort bien -trouvé. - - - - -CHAPITRE XIX. - -VOYAGE EN ALGÉRIE.--CONVOCATION DES CHEFS DE -TRIBUS.--FÊTES.--REPRÉSENTATIONS DEVANT LES ARABES.--ENERVATION D’UN -KABYLE.--INVULNERABILITÉ.--ESCAMOTAGE D’UN MAURE.--PANIQUE ET FUITE DES -SPECTATEURS.--RÉCONCILIATION.--LA SECTE DES AÏSSAOUA.--LEURS PRÉTENDUS -MIRACLES.--EXCURSION DANS L’INTÉRIEUR DE L’ALGÉRIE.--LA DEMEURE D’UN -BACH-AGHA.--REPAS COMIQUE.--UNE SOIRÉE DE HAUTS DIGNITAIRES -ARABES.--MYSTIFICATION D’UN MARABOUT.--L’ARABE SOUS SA TENTE, ETC. -ETC.--RETOUR EN FRANCE.--CONCLUSION. - - Inveni portum; spes et fortuna, valete! - Enfin, je suis au port; espérance et fortune, - Salut!...... - - -Me voilà donc arrivé au but de toutes mes espérances! J’ai dit adieu -pour toujours à la vie d’artiste, et de ma retraite, j’envoie un dernier -salut à mes bons et gracieux spectateurs. Désormais plus d’anxiété, plus -d’inquiétudes; libre et tranquille, je vais me livrer à de paisibles -études et jouir de la plus douce existence qu’il soit permis à l’homme -de goûter sur terre. - -J’en étais là de mes plans de félicité, lorsqu’un jour je reçus une -lettre de M. le colonel de Neveu, chef du bureau politique à Alger. Ce -haut fonctionnaire me priait de me rendre dans notre Colonie, pour y -donner des représentations devant les principaux chefs de tribus -arabes. - -Cette proposition me trouva en _pleine lune de miel_, si je puis -m’exprimer ainsi. A peine remis des fatigues de mes voyages, je goûtais -à longs traits les douceurs de ce repos tant désiré; il m’eût coûté d’en -rompre sitôt le charme. J’exprimai à M. de Neveu tous mes regrets de ne -pouvoir alors accepter son invitation. - -Le colonel prit acte de mes regrets, et l’année suivante, il me les -rappela. C’était en 1855; mais j’avais présenté à l’Exposition -universelle plusieurs applications nouvelles de l’électricité à la -mécanique, et, ayant appris que le jury m’avait jugé digne d’une -récompense, je ne voulais pas quitter Paris sans l’avoir reçue. Tel fut -du moins le motif sur lequel j’appuyai un nouveau refus, accompagné de -nouveaux regrets. - -Mais le colonel faisait collection de tous ces regrets, et vers le mois -de juin de l’année 1856, il me les présenta comme une lettre de change à -acquitter. Cette fois, j’étais à bout d’arguments sérieux, et, bien -qu’il m’en coûtât de quitter ma retraite pour aller affronter les -caprices de la Méditerranée dans les plus mauvais mois de l’année, je me -décidai à partir. - -Il fut convenu que je serais rendu à Alger pour le 27 septembre suivant, -jour où devaient commencer les grandes fêtes que la capitale de -l’Algérie offre annuellement aux Arabes. - -Je dois dire aussi que ce qui influença beaucoup ma détermination, ce -fut de savoir que la mission pour laquelle on m’appelait en Algérie -avait un caractère quasi-politique. J’étais fier, moi simple artiste, de -pouvoir rendre un service à mon pays. - -On n’ignore pas que le plus grand nombre des révoltes qu’on a eu à -réprimer en Algérie ont été suscitées par des intrigants qui se disent -inspirés par le Prophète, et qui sont regardés par les Arabes comme des -envoyés de Dieu sur la terre, pour les délivrer de l’oppression des -_Roumi_ (chrétiens). - -Or, ces faux prophètes, ces saints marabouts qui, en résumé, ne sont pas -plus sorciers que moi, et qui le sont encore moins, parviennent -cependant à enflammer le fanatisme de leurs coreligionnaires à l’aide de -tours de passe-passe aussi primitifs que les spectateurs devant lesquels -ils sont présentés. - -Il importait donc au gouvernement de chercher à détruire leur funeste -influence, et l’on comptait sur moi pour cela. On espérait, avec raison, -faire comprendre aux Arabes, à l’aide de mes séances, que les tours de -leurs marabouts ne sont que des enfantillages et ne peuvent plus, en -raison de leur naïveté, représenter les miracles d’un envoyé du -Très-Haut; ce qui nous conduisait aussi tout naturellement à leur -montrer que nous leur sommes supérieurs en toutes choses et que, en fait -de sorciers, il n’y a rien de tel que les Français. - -On verra plus tard le succès qu’obtint cette habile tactique. - -Du jour de mon acceptation à celui de mon départ, il devait s’écouler -trois mois; je les employai à préparer un arsenal complet de mes -meilleurs tours, et je partis de Saint-Gervais le 10 septembre. - - * * * * * - -Je glisserai rapidement sur le récit de mon voyage à travers la France -et la Méditerranée; je dirai seulement qu’à peine en mer, je désirais -déjà être arrivé, et que ce fut avec une joie indicible que, après -trente-six heures de navigation, j’aperçus la capitale de notre colonie. - -J’étais attendu. Une ordonnance vint au-devant de moi dans une charmante -barque et me conduisit à l’hôtel d’Orient, où l’on m’avait retenu un -appartement. - -Le Gouvernement avait fort bien fait les choses, car il m’avait logé -comme un prince. De la fenêtre de mon salon je voyais la rade d’Alger, -et ma vue n’avait d’autre limite que l’horizon. La mer est toujours -belle lorsqu’on la voit de sa fenêtre; aussi, chaque matin, je -l’admirais et lui pardonnais ses petites taquineries passées. - -De mon hôtel j’apercevais aussi cette magnifique place du Gouvernement, -plantée d’orangers comme on n’en voit pas en France. Ils étaient à cette -époque chargés de fleurs épanouies et de fruits en pleine maturité. - -Par la suite, nous nous plaisions, Mme Robert-Houdin et moi, à aller -le soir, sous leur ombrage, prendre une glace à la porte d’un _Tortoni -algerien_, tout en respirant la brise parfumée que nous apportait la -mer. Après ce plaisir, rien ne nous intéressait autant que l’observation -de cette immense variété d’hommes qui circulaient devant nous. - -On eût dit que les cinq parties du monde avaient envoyé leurs -représentants en Algérie: c’étaient des Français, des Espagnols, des -Maltais, des Italiens, des Allemands, des Suisses, des Prussiens, des -Belges, des Portugais, des Polonais, des Russes, des Anglais, des -Américains, tous faisant partie de la population algérienne. Joignons à -cela les différents types arabes, tels que les Maures, les Kabyles, les -Koulougly, les Biskri, les Mozabites, les Nègres, les Juifs arabes, et -l’on aura une idée du spectacle qui se déroulait à nos yeux. - -Lorsque j’arrivai à Alger, M. de Neveu m’apprit qu’une partie de la -Kabylie s’étant révoltée, le Maréchal Gouverneur venait de partir avec -un corps expéditionnaire pour la soumettre. En conséquence de ce fait, -les fêtes pour lesquelles on devait convoquer les chefs arabes ne -pouvaient avoir lieu avant un mois, et mes représentations étaient -remises à cette époque. - ---J’ai à vous demander maintenant, ajouta le colonel, si vous voulez -souscrire à ce nouvel engagement. - ---Mon colonel, dis-je sur le ton de la plaisanterie, je me regarde comme -engagé militairement, puisque je relève de M. le Gouverneur. Fidèle à -mon poste et à ma mission, je resterai, quoi qu’il arrive. - ---Très bien! Monsieur Robert-Houdin, fit en riant le colonel, vous -agissez là en véritable soldat français, et la colonie vous en saura -gré. Du reste, nous tâcherons que votre service en Algérie vous soit le -plus doux possible. Nous avons donné des ordres à votre hôtel, pour que -vous et Mme Robert-Houdin n’ayez point à regretter le bien-être que -vous avez quitté pour venir ici. (J’ai oublié de dire que dans mes -conditions d’engagement, j’avais stipulé que Mme Robert-Houdin -m’accompagnerait.) Si en attendant vos représentations officielles, il -vous était agréable, pour occuper vos loisirs, de donner des séances au -théâtre de la ville, le Gouverneur le met à votre disposition trois -jours par semaine, les autres jours appartenant à la troupe d’opéra. - -Cette proposition me convenait à merveille; j’y voyais trois avantages: -le premier, de me refaire la main, car il y avait deux ans que j’avais -quitté la scène; le second, d’essayer les effets de mes expériences sur -les Arabes de la ville; le troisième, de faire de fructueuses recettes. -J’acceptai, et comme j’adressais mes remerciements à M. de Neveu: - ---C’est à nous de vous remercier, me dit-il, en donnant des -représentations à Alger pendant l’expédition de Kabylie, vous nous -rendez un grand service. - ---Lequel, colonel? - ---En occupant l’imagination des Algériens, nous les empêchons de se -livrer, sur les éventualités de la campagne, à d’absurdes suppositions, -qui pourraient être très préjudiciables au gouvernement. - ---S’il en est ainsi, je vais me mettre immédiatement à l’œuvre. - -Le colonel partit le lendemain pour rejoindre le maréchal. Auparavant, -il m’avait remis entre les mains de l’autorité civile, c’est-à-dire -qu’il m’avait présenté au maire de la ville, M. de Guiroye, qui déploya -envers moi une extrême obligeance pour me faciliter l’organisation de -mes séances. - -On pourrait croire qu’en raison du haut patronage sur lequel j’étais -appuyé, je n’eus qu’à suivre un sentier semé de fleurs, comme dirait un -poète, pour arriver à mes représentations. Il n’en fut rien; j’eus à -subir une foule de tracasseries qui auraient pu m’ennuyer beaucoup, si -je n’avais été muni d’un fond de philosophie à toute épreuve. - -M. D...., directeur privilégié de la salle Bab-Azoun, venait de -commencer sa saison théâtrale avec une troupe d’opéra; craignant que les -succès d’un étranger sur sa propre scène ne détournassent l’attention -publique de ses représentations, il se hâta de faire des réclamations -auprès de l’autorité. - -Le maire, pour toute consolation, lui répondit que le Gouvernement -voulait qu’il en fût ainsi. M. D.... protesta et alla même jusqu’à -menacer de quitter sa direction. Le maire se renferma dans son -inflexible décision. - -Le temps tournait au noir, et la ville d’Alger se trouvait sous le coup -d’une éclipse totale de direction, lorsque par esprit de conciliation, -je consentis à ne jouer que deux fois par semaine, et à attendre pour -commencer mes séances que les débuts de la troupe d’opéra fussent -terminés. - -Cette concession calma un peu l’_impresario_, sans toutefois me gagner -ses bonnes grâces. M. D.... se tint toujours à mon égard dans une -froideur qui témoignait de son mécontentement. Mais j’étais dans les -dispositions qu’a presque toujours un homme complétement indépendant: -cette froideur ne me rendit point malheureux. - -Je sus également me mettre au-dessus des taquineries que me suscitèrent -certains employés subalternes de la direction, et, fort de cette pensée -que mon voyage d’Algérie devait être un voyage d’agrément, je pris le -parti de rire de ces attaques mesquines. D’ailleurs mon attention était -tout entière à une chose bien plus intéressante pour moi. - -Les journaux avaient annoncé mes représentations. Cette nouvelle souleva -aussitôt dans la presse algérienne une polémique dont l’étrangeté ne -contribua pas peu à donner une grande publicité à mes débuts. - -«Robert-Houdin, dit un journal, ne peut pas être à Alger, puisque tous -les jours on voit annoncer dans les journaux de Paris: «_Robert-Houdin, -tous les soirs, à 8 heures_.» - ---Pourquoi, répondit plaisamment un autre journal, Robert-Houdin ne -donnerait-il pas des représentations à Alger, tout en restant à Paris? -Ne sait-on pas que ce sorcier a le don de l’ubiquité, et qu’il lui -arrive souvent de donner, le même jour et en personne, des séances à -Paris, à Rome et à Moscou? - -La discussion continua ainsi pendant plusieurs jours, les uns niant ma -présence, les autres l’affirmant. - -Le public d’Alger voulait bien accepter ce fait comme une de ces -plaisanteries qu’on qualifie généralement du nom de _canard_, mais il -voulait aussi qu’on l’assurât qu’il ne serait pas victime d’une -mystification en venant au théâtre. - -Enfin, on parla sérieusement, et les journalistes expliquèrent alors que -M. Hamilton, en succédant à son beau-frère, avait conservé pour titre de -son théâtre le nom de ce dernier, de sorte que _Robert-Houdin_ pouvait -aussi bien s’appliquer à l’artiste qui portait ce nom qu’à son genre de -spectacle. - -Cette curieuse polémique, les tracasseries suscitées par M. D...., et, -j’aime à le croire, l’attrait de mes séances, attirèrent un concours -prodigieux de spectateurs. Tous les billets avaient été pris à l’avance, -et la salle fut remplie à s’y étouffer; c’est le mot. Nous étions à la -mi-septembre, et le thermomètre marquait encore 35 degrés centigrades. - -Pauvres spectateurs, comme je les plaignais! A en juger par ce que -j’éprouvais moi-même, c’était à sécher sur place, à être _momifié_. Je -craignais bien que l’enthousiasme, ainsi que cela arrive toujours en -pareil cas, ne fût en raison inverse de la température. Je n’eus au -contraire qu’à me louer de l’accueil qui me fut fait, et je tirai de ce -succès un heureux présage pour l’avenir. - -Afin de ne point enlever au récit de mes représentations officielles, -comme les nommait M. de Neveu, l’intérêt que le lecteur doit y trouver, -je ne donnerai aucun détail sur celles qui les précédèrent et qui furent -toutes comme autant de ballons d’essai. Du reste, les Arabes y vinrent -en petit nombre. Ces hommes de nature indolente et sensuelle mettent -bien au-dessus du plaisir d’un spectacle le bonheur de s’étendre sur une -natte et d’y fumer en paix. - -Aussi, le gouverneur, guidé par la connaissance approfondie qu’il avait -de leur caractère, ne les invitait-il jamais à une fête; il les y -convoquait militairement. C’est ce qui eut lieu pour mes -représentations. - -Ainsi que M. de Neveu me l’avait annoncé, le corps expéditionnaire -rentra à Alger le 20 octobre, et les fêtes qui avaient été suspendues -par la guerre, furent annoncées pour le 27. On envoya des émissaires sur -les différents points de la colonie, et au jour fixé, les chefs de -tribus, accompagnés d’une suite nombreuse, se trouvèrent en présence du -Maréchal-Gouverneur. - -Ces fêtes d’automne, les plus brillantes de l’Algérie, et qui sont sans -rivales peut-être dans aucune autre contrée du monde, présentent un -aspect pittoresque et véritablement remarquable. - -J’aimerais à pouvoir peindre ici la physionomie étrange que prit la -capitale de l’Algérie à l’arrivée des goums du Tell et du Sud; et ce -camp des indigènes, inextricable pêle-mêle de tentes, d’hommes, de -chevaux, qui offrait mille contrastes aussi séduisants que bizarres; et -le brillant cortége du Gouverneur général au milieu duquel les chefs -Arabes, à l’air sévère, attiraient les regards par le luxe des costumes, -la beauté des chevaux et l’éclat des harnachements tout brodés d’or; et -ce merveilleux hippodrome, placé entre la mer, le riant côteau de -Mustapha, la blanche ville d’Alger et la plaine d’Hussein-Dey, que -dominent au loin de sombres montagnes. Mais je n’en dirai rien. Je ne -décrirai pas non plus ces exercices militaires, image d’une guerre sans -règle et sans frein qu’on appelle la Fantasia, où 1,200 Arabes, montés -sur de superbes coursiers, s’animant et poussant des cris sauvages comme -en un jour de bataille, déployèrent tout ce qu’un homme peut posséder de -vigueur, d’adresse et d’intelligence. Je ne parlerai même pas de cette -admirable exhibition d’étalons arabes dont chaque sujet excitait au -passage la plus vive admiration; car tout cela a été dit, et j’ai hâte -d’arriver à mes représentations, dont les différents épisodes ne furent -pas, j’ose le dire, les moins intéressants de cette immense fête. Je ne -citerai qu’un fait, parce qu’il m’a vivement frappé. - -J’ai vu dans ces luttes hippiques, où hommes et chevaux, l’œil en -feu, la bouche écumante, semblent dépasser en vitesse nos plus -puissantes locomotives; j’ai vu, dis-je, un cavalier montant un -magnifique cheval arabe, vaincre à la course, non-seulement tous les -chevaux de son cercle, mais distancer encore dans une course suprême -tous les chevaux vainqueurs. Ce cavalier avait douze ans et pouvait -passer sous son cheval sans se baisser[19]. - -Les courses durèrent trois jours. Je devais donner mes représentations à -la fin du second et troisième. - -Avant d’en parler, je dirai un mot du théâtre d’Alger. - -C’est une assez jolie salle dans le genre de celle des Variétés à Paris, -et décorée avec assez de goût. Elle est située à l’extrémité de la rue -Bab-Azoum, sur la place qui porte ce nom. L’extérieur en est monumental -et d’un aspect séduisant; la façade surtout est d’une grande élégance de -style. - -En voyant cet immense édifice, on pourrait croire qu’il renferme une -vaste salle. Il n’en est rien. L’architecte a tout sacrifié aux -exigences de l’ordre public et de la circulation. Les escaliers, les -couloirs et le foyer occupent un aussi grand espace que la salle -entière. Peut-être cet artiste a-t-il pris en considération le nombre -des amateurs de spectacle qui est assez restreint à Alger, et a-t-il -pensé qu’une petite salle offrirait aux artistes une plus grande chance -de succès. - -Le 28 octobre, jour convenu pour la première de mes représentations -devant les Arabes, j’étais de bonne heure à mon poste, et je pus jouir -du spectacle de leur entrée dans le théâtre. - -Chaque goum, rangé par compagnie, fut introduit séparément et conduit -dans un ordre parfait aux places qui lui étaient assignées d’avance. -Ensuite vint le tour des chefs, qui se placèrent avec tout le calme que -comporte leur caractère. - -Leur installation fut assez longue à opérer, car ces hommes de la nature -ne pouvaient pas comprendre qu’on s’emboîtât ainsi, côte à côte, pour -assister à un spectacle, et nos siéges si confortables, loin de leur -sembler tels, les gênaient singulièrement. Je les vis se remuer pendant -longtemps et chercher à replier sous eux leurs jambes, à la façon des -tailleurs européens. - -Le maréchal Randon, sa famille et son état-major occupaient deux loges -d’avant-scène, à droite du théâtre. Le Préfet et quelques-unes des -autorités civiles étaient vis-à-vis dans deux autres loges. - -Le Maire s’était placé près des stalles de balcon. M. le colonel de -Neveu était partout: c’était l’organisateur de la fête. - -Les Caïds, les Aghas, les Bach-Aghas, et autres Arabes titrés eurent les -honneurs de la salle: ils occupèrent les stalles d’orchestre et de -balcon. - -Au milieu d’eux étaient quelques officiers privilégiés, et enfin des -interprètes se mêlèrent de tous côtés aux spectateurs pour leur traduire -mes paroles. - -On m’a rapporté aussi que des curieux qui n’avaient pu obtenir des -billets d’entrée, avaient pris le burnous arabe et, la tête ceinte de la -corde de poil de chameau, s’étaient faufilés parmi leurs nouveaux -co-religionnaires. - -C’était vraiment un coup-d’œil non moins curieux qu’admirable que -cette étrange composition de spectateurs. - -Le balcon, surtout, présentait un aspect aussi beau qu’imposant. Une -soixantaine de chefs Arabes, revêtus de leurs manteaux rouges (indice de -leur soumission à la France), sur lesquels brillaient une ou plusieurs -décorations, se tenaient avec une majestueuse dignité, attendant -gravement ma représentation. - -J’ai joué devant de brillantes assemblées, mais jamais devant aucune qui -m’ait aussi vivement impressionné; toutefois cette impression que je -ressentis au lever du rideau, loin de me paralyser, m’inspira au -contraire une vive sympathie pour des spectateurs dont les physionomies -semblaient si bien préparées à accepter les prestiges qui leur avaient -été annoncés. Dès mon entrée en scène, je me sentis tout à l’aise et -comme joyeux du spectacle que j’allais me donner. - -J’avais bien un peu, je l’avoue, l’envie de rire et de moi et de mon -assistance, car je me présentais la baguette à la main avec toute la -gravité d’un véritable sorcier. Je n’y cédai pas. Il ne s’agissait plus -ici de distraire et de récréer un public curieux et bienveillant; il -fallait frapper juste et fort sur des imaginations grossières et sur des -esprits prévenus, car je jouais le rôle de Marabout français. - -Comparées aux simples tours de leurs prétendus sorciers, mes expériences -devaient être pour les Arabes de véritables miracles. - -Je commençai ma séance au milieu du silence le plus profond, je dirais -presque le plus religieux, et l’attention des spectateurs était telle, -qu’ils paraissaient comme pétrifiés sur place. Leurs doigts seuls, -agités d’un mouvement nerveux, faisaient glisser rapidement les grains -de leurs chapelets, pendant qu’ils invoquaient sans doute la protection -du Très-Haut. - -Cet état apathique de mes spectateurs ne me satisfaisait pas; je n’étais -pas venu en Algérie pour visiter un salon de figures de cire; je voulais -autour de moi du mouvement, de l’animation, de l’existence enfin. - -Je changeai de batterie. Au lieu de généraliser mes interpellations, je -m’adressai plus particulièrement à quelques-uns d’entre les Arabes, je -les stimulai par mes paroles et surtout par mes actions. L’étonnement -fit place alors à un sentiment plus expressif, qui se traduisit bientôt -par de bruyants éclats. - -Ce fut surtout lorsque je fis sortir des boulets de canon d’un chapeau, -que mes spectateurs, quittant leur gravité, exprimèrent leur joyeuse -admiration par les gestes les plus bizarres et les plus énergiques. - -Vinrent ensuite, accueillis avec le même succès, la _Corbeille de -fleurs_, paraissant instantanément au milieu d’un foulard; la _Corne -d’abondance_, fournissant une multitude d’objets que je distribuai, sans -pouvoir cependant satisfaire aux nombreuses demandes faites de toutes -parts, et plus encore par ceux mêmes qui avaient déjà les mains pleines; -les _pièces de cinq francs_, envoyées à travers la salle dans un coffre -de cristal suspendu au milieu des spectateurs. - -Il est un tour que j’eusse bien désiré faire, c’était celui de _ma -bouteille inépuisable_, si appréciée des Parisiens et des ouvriers de -Manchester. Je ne pouvais le faire figurer dans cette séance, car, on le -sait, les sectateurs de Mahomet ne boivent aucune liqueur fermentée, du -moins en public. Je le remplaçai avec assez d’avantage par le suivant. - -Je pris une coupe en argent, de celles qu’on appelle _bols de punch_ -dans les cafés de Paris. J’en dévissai le pied, et, passant ma baguette -au travers, je montrai que ce vase ne contenait rien; puis, ayant -rajusté les deux parties, j’allai au milieu du parterre; et là, à mon -commandement, le bol fut _magiquement_ rempli de dragées qui furent -trouvées excellentes. - -Les bonbons épuisés, je renversai le vase et je proposai de l’emplir de -très bon café, à l’aide d’une simple conjuration...... Et passant -gravement par trois fois ma main sur le vase, une vapeur épaisse en -sortit à l’instant et annonça la présence du précieux liquide. Le bol -était plein de café bouillant; je le versai aussitôt dans des tasses et -je l’offris à mes spectateurs ébahis. - -Les premières tasses ne furent acceptées, pour ainsi dire, qu’à corps -défendant. Aucun Arabe ne voulut d’abord tremper ses lèvres dans un -breuvage qu’il croyait sorti de l’officine du Diable; mais, séduits -insensiblement par le parfum de leur liqueur favorite, autant que -poussés par les sollicitations des interprètes, quelques-uns des plus -hardis se décidèrent à goûter le liquide magique, et bientôt tous -suivirent leur exemple. - -Le vase, rapidement vidé, fut non moins rapidement rempli à différentes -reprises, et comme l’aurait fait ma _bouteille inépuisable_, il satisfit -à toutes les demandes; on le remporta même encore plein. - -Cependant il ne me suffisait pas d’amuser mes spectateurs, il fallait -aussi, pour remplir le but de ma mission, les étonner, les -impressionner, les effrayer même par l’apparence d’un pouvoir -surnaturel. - -Mes batteries étaient dressées en conséquence: j’avais gardé pour la fin -de la séance trois trucs qui devaient achever d’établir ma réputation de -sorcier. - -Beaucoup de lecteurs se rappelleront avoir vu dans mes représentations -un coffre petit, mais de solide construction, qui, remis entre les mains -des spectateurs, devenait lourd ou léger à mon commandement. Un enfant -pouvait le soulever sans peine, ou bien l’homme le plus robuste ne -pouvait le bouger de place. - -Revêtu de cette fable, ce tour faisait déjà beaucoup d’effet. J’en -augmentai considérablement l’action en lui donnant une autre _mise en -scène_. - -Je m’avançai, mon coffre à la main, jusqu’au milieu d’un praticable qui -communiquait de la scène au parterre. Là, m’adressant aux Arabes: - ---D’après ce que vous venez de voir, leur dis-je, vous devez m’attribuer -un pouvoir surnaturel; vous avez raison. Je vais vous donner une -nouvelle preuve de ma puissance merveilleuse en vous montrant que je -puis enlever toute sa force à l’homme le plus robuste, et la lui rendre -à ma volonté. Que celui qui se croit assez fort pour subir cette épreuve -s’approche de moi. (Je parlais doucement afin de donner le temps aux -interprètes de traduire mes paroles.) - -Un Arabe d’une taille moyenne, mais bien pris de corps, sec et nerveux, -comme le sont les hercules Arabes, monta avec assez de confiance près de -moi. - ---Es-tu bien fort, lui dis-je, en le toisant des pieds à la tête? - ---Oui, fit-il d’un air d’insouciance. - ---Es-tu sûr de rester toujours ainsi? - ---Toujours. - ---Tu te trompes, car en un instant, je vais t’enlever tes forces et te -rendre aussi faible qu’un enfant. - -L’Arabe sourit dédaigneusement en signe d’incrédulité. - ---Tiens, continuai-je, enlève ce coffre. - -L’Arabe se baissa, souleva la boîte et me dit froidement: N’est-ce que -cela? - ---Attends..... répondis-je..... - -Alors, avec toute la gravité que m’imposait mon rôle, je fis du bras un -geste imposant, et prononçai solennellement ces paroles: - ---Te voilà plus faible qu’une femme; essaye maintenant de lever cette -boîte. - -L’hercule, sans s’inquiéter de ma conjuration, saisit une seconde fois -le coffret par la poignée, et donne une vigoureuse secousse pour -l’enlever; mais cette fois, le coffre résiste, et, en dépit des plus -vigoureuses attaques, reste dans la plus complète immobilité. - -L’Arabe épuise en vain sur le malheureux coffret une force qui eût pu -soulever un poids énorme, jusqu’à ce qu’enfin épuisé, haletant, rouge -de dépit, il s’arrête, devient pensif, et semble commencer à comprendre -l’influence de la magie. - -Il est près de se retirer; mais se retirer, c’est s’avouer vaincu, c’est -reconnaître sa faiblesse, c’est n’être plus qu’un enfant, lui dont on -respecte la vigueur musculaire. Cette pensée le rend presque furieux. - -Puisant de nouvelles forces dans les encouragements que ses amis lui -adressent du geste et de la voix, il promène sur eux un regard semblant -leur dire: vous allez voir ce que peut un enfant du désert. - -Il se baisse de nouveau vers le coffre; ses mains nerveuses s’enlacent -dans la poignée, et ses jambes placées de chaque côté comme deux -colonnes de bronze, serviront d’appui à l’effort suprême qu’il va -tenter. Nul doute que sous cette puissante action la boîte ne vole en -éclats. - -O prodige! cet Hercule tout à l’heure si puissant et si fier, courbe -maintenant la tête; ses bras rivés au coffre cherchent dans une violente -contraction musculaire à se rapprocher de sa poitrine; ses jambes -fléchissent, il tombe à genoux en poussant un cri de douleur. - -Une secousse électrique, produite par un appareil d’induction, venait, à -un signal donné par moi, d’être envoyée du fond de la scène à la poignée -du coffre. De là les contorsions du pauvre Arabe. - -Faire prolonger cette commotion eût été de la barbarie. - -Je fis un second signal et le courant électrique fut aussitôt -interrompu. Mon athlète dégagé de ce lien terrible, lève les mains -au-dessus de sa tête: - ---Allah! Allah! s’écrie-t-il plein d’effroi, puis s’enveloppant vivement -dans les plis de son burnous, comme pour cacher sa honte, il se -précipite à travers les rangs des spectateurs et gagne la porte de la -salle. - -A l’exception des loges d’avant-scène[20] et des spectateurs -privilégiés, qui paraissaient prendre un grand plaisir à cette -expérience, mon auditoire était devenu grave et sérieux, et j’entendais -les mots _Chitan_, _Djenoun_ (Satan, Génie) circuler sourdement parmi -ces hommes crédules, qui, tout en me regardant, semblaient s’étonner de -ce que je ne possédais aucun des caractères physiques que l’on prête à -l’ange des ténèbres. - -Je laissai quelques instants mon public se remettre de l’émotion -produite par mon expérience et par la fuite de l’hercule Arabe. - - * * * * * - -Un des moyens employés par les Marabouts pour se grandir aux yeux des -Arabes et établir leur domination, c’était de faire croire à leur -invulnérabilité. - -L’un d’eux entre autres faisait charger un fusil qu’on devait tirer sur -lui à une courte distance. Mais en vain la pierre lançait-elle des -étincelles; le Marabout prononçait quelques paroles cabalistiques, et le -coup ne partait pas. - -Le mystère était bien simple: l’arme ne partait pas parce que le -Marabout en avait habilement bouché la lumière. - -Le Colonel de Neveu m’avait fait comprendre l’importance de discréditer -un tel miracle en lui opposant un tour de prestidigitation qui lui fût -supérieur. J’avais mon affaire pour cela. - -J’annonçai aux Arabes que je possédais un talisman pour me rendre -invulnérable, et que je défiais le meilleur tireur de l’Algérie de -m’atteindre. - -J’avais à peine terminé ces mots, qu’un Arabe qui s’était fait remarquer -depuis le commencement de la séance par l’attention qu’il prêtait à mes -expériences, enjamba quatre rangées de stalles, et dédaignant de passer -par le praticable, traversa l’orchestre en bousculant flûtes, -clarinettes et violons, escalada la scène, non sans se brûler à la -rampe, et une fois arrivé me dit en français: - ---Moi, je veux te tuer. - -Un immense éclat de rire accueillit et la pittoresque ascension de -l’Arabe et ses intentions meurtrières, en même temps qu’un interprète, -qui se trouvait peu éloigné de moi, me faisait connaître que j’avais -affaire à un Marabout. - ---Toi, tu veux me tuer, lui dis-je en imitant le son de sa voix et son -accent, eh bien! moi je te réponds que, si sorcier que tu sois, je le -serai encore plus que toi, et que tu ne me tueras pas. - -Je tenais en ce moment un pistolet d’arçon à la main; je le lui -présentai. - ---Tiens, prends cette arme, assure-toi qu’elle n’a subi aucune -préparation. - -L’Arabe souffla plusieurs fois par le canon, puis par la cheminée, en -recevant l’air sur sa main, pour s’assurer qu’il y avait bien -communication de l’une à l’autre, et après avoir examiné l’arme dans -tous ses détails: - ---Le pistolet est bon, dit-il, et je te tuerai. - ---Puisque tu y tiens, et pour plus de sûreté, mets double charge de -poudre et une bourre par dessus. - ---C’est fait. - ---Voici maintenant une balle de plomb; marque-la avec un couteau, afin -de pouvoir la reconnaître, et mets-la dans le pistolet en la recouvrant -d’une seconde bourre. - ---C’est fait. - ---Tu es bien sûr maintenant que ton arme est chargée et que le coup -partira. Dis-moi, n’éprouves-tu aucune peine, aucun scrupule à me tuer -ainsi, quoique je t’y autorise? - ---Non, puisque je veux te tuer, répéta froidement l’Arabe. - -Sans répliquer, je piquai une pomme sur la pointe d’un couteau, et me -plaçant à quelques pas du Marabout, je lui commandai de faire feu. - ---Vise droit au cœur, lui criai-je. - -Mon adversaire ajusta aussitôt sans marquer la moindre hésitation. - -Le coup partit, et le projectile vint se planter au milieu de la pomme. - -J’apportai le talisman à l’Arabe qui reconnut la balle marquée par lui. - -Je ne saurais dire si cette fois la stupéfaction fut plus grande que -dans le tour précédent; ce que je pus constater, c’est que mes -spectateurs ahuris, en quelque sorte, par la surprise et l’effroi, se -regardaient en silence et semblaient se dire dans un muet langage: où -diable nous sommes-nous fourrés? - -Bientôt une scène plaisante vint dérider grand nombre de physionomies. -Le Marabout, quelque stupéfait qu’il fût de sa défaite, n’avait point -perdu la tête; profitant du moment où il me rendait le le pistolet, il -s’empara de la pomme, la mit immédiatement dans sa ceinture, et ne -voulut à aucun prix me la rendre, persuadé qu’il était sans doute -d’avoir là un incomparable talisman. - -Pour le dernier tour de ma séance, j’avais besoin du concours d’un -Arabe. - -A la sollicitation de quelques interprètes, un jeune Maure d’une -vingtaine d’années, grand, bien fait et revêtu d’un riche costume, -consentit à monter sur le théâtre. Plus hardi ou plus civilisé sans -doute que ses camarades de la plaine, il s’avança résolument près de -moi. - -Je le fis approcher de la table qui était au milieu de la scène, et lui -montrai ainsi qu’aux autres spectateurs qu’elle était mince et -parfaitement isolée. Après quoi, et sans autre préambule, je lui dis de -monter dessus, et je le couvris d’un énorme gobelet d’étoffe ouvert par -le haut. - -Attirant alors ce gobelet et son contenu sur une planche, dont mon -domestique et moi, nous tenions les deux extrémités, nous nous avançons -jusqu’à la rampe avec notre lourd fardeau et nous renversons le tout.... -L’Arabe avait disparu; le gobelet était entièrement vide! - -Alors commença un spectacle que je n’oublierai jamais. - -Les Arabes avaient été tellement impressionnés par ce dernier tour, que, -poussés par une terreur indicible, ils se lèvent dans toutes les parties -de la salle, et se livrent instantanément aux évolutions d’un -sauve-qui-peut général. La foule est surtout compacte et animée aux -portes du balcon, et l’on peut juger, à la vivacité des mouvements et au -trouble des grands dignitaires, qu’ils sont les premiers à quitter la -salle. - -Vainement l’un d’eux, le _Caïd_ des _Beni-Salah_, plus courageux que ses -collègues, cherche à les retenir par ces paroles: - -Arrêtez! arrêtez! nous ne pouvons laisser perdre ainsi l’un de nos -coreligionnaires; il faut absolument savoir ce qu’il est devenu, ce -qu’on en a fait. Arrêtez!... arrêtez! - -Bast! les coreligionnaires n’en fuient que de plus belle, et bientôt le -courageux Caïd, entraîné lui-même par l’exemple, suit le torrent des -fuyards. - -Ils ignoraient ce qui les attendait à la porte du théâtre. A peine -avaient-ils descendu les degrés du péristyle qu’ils se trouvèrent face à -face avec le _Maure ressuscité_. - -Le premier mouvement d’effroi passé, on entoure notre homme, on le tâte, -on l’interroge; mais, ennuyé de ces questions multipliées, il ne trouve -rien de mieux que de se sauver à toutes jambes. - -Le lendemain, la deuxième représentation eut lieu et produisit à peu de -chose près les mêmes effets que la première. - -Le coup était porté; dès lors les interprètes et tous ceux qui -approchèrent les Arabes reçurent l’ordre de travailler à leur faire -comprendre que mes prétendus miracles n’étaient que le résultat d’une -adresse, inspirée et guidée par un art qu’on nomme _prestidigitation_, -et auquel la sorcellerie est tout à fait étrangère. - -Les Arabes se rendirent sans doute à ce raisonnement, car je n’eus par -la suite qu’à me louer des relations amicales qui s’établirent entre eux -et moi. Chaque fois qu’un chef me rencontrait, il ne manquait pas de -venir au-devant de moi et de me serrer la main. Et, ainsi qu’on va le -voir, ces hommes que j’avais tant effrayés, devenus mes amis, me -donnèrent un précieux témoignage de leur estime, et je puis le dire -aussi, de leur admiration, car c’est leur propre expression. - - * * * * * - -Trois jours s’étaient écoulés depuis ma dernière représentation, lorsque -je reçus dans la matinée une missive du Gouverneur, qui me recommandait -de me rendre à midi précis, _heure militaire_. - -Je n’eus garde de manquer à ce rendez-vous formel, et le dernier coup de -midi sonnait encore à l’horloge de la mosquée voisine, que je me faisais -annoncer au Palais. Un officier d’état-major se présenta aussitôt. - ---Venez avec moi, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il avec un air -quasi-mystérieux, je suis chargé de vous conduire. - -Je suivis mon conducteur, et au bout d’une galerie que nous venions de -traverser, la porte d’un magnifique salon s’étant ouverte, un étrange -tableau s’offrit à mes regards. Une trentaine des plus importants chefs -arabes étaient debout symétriquement rangés en cercle dans -l’appartement, de sorte qu’en entrant je me trouvai naturellement au -milieu d’eux. - ---_Salam alikoum_ (que le salut soit sur toi)! firent-ils tous d’une -voix grave et presque solennelle, en portant la main sur leur cœur, -selon l’usage arabe. - -Je répondis d’abord à ce salut par une légère inclinaison de tête et de -corps, ainsi que nous le pratiquons, nous autres Français, et ensuite -par quelques poignées de main, en commençant par ceux des chefs avec -lesquels j’avais eu l’occasion de faire connaissance. - -En tête se trouvait le Bach-Agha-Bou-Allem, le Rotschild africain, dans -la tente duquel j’étais allé prendre le café, dans le camp que les -Arabes avaient formé près de l’hippodrome pour le temps des courses. - -Venait ensuite le Caïd Assa, à la jambe de bois, qui m’avait également -offert le chibouk et le café, au même campement. Ce chef n’entend pas un -mot de français, si bien que lors de la visite que je lui fis avec mon -ami Boukandoura, autre Arabe de distinction avec lequel j’avais lié -connaissance, ce dernier put me raconter en sa présence, sans qu’il se -doutât qu’on parlait de lui, l’histoire de sa jambe de bois. - ---Assa, me dit mon ami, ayant eu la jambe fracassée dans une affaire -contre les Français, dut à l’agilité de son cheval d’échapper à l’ennemi -vainqueur; une fois en lieu de sûreté, il s’était lui-même coupé la -jambe au-dessus du genou, et dans sa sauvage énergie, il avait ensuite -plongé dans un vase rempli de poix bouillante l’extrémité de ce membre -ainsi mutilé, afin d’en arrêter l’hémorrhagie. - -Voulant rendre les salutations que j’avais reçues, je fis le tour du -groupe, adressant à chacun un bonjour de forme variée. Mais ma besogne, -car c’en était une de serrer toutes ces mains rudes et nerveuses, fut -considérablement abrégée; les rangs s’étaient éclaircis à mon approche; -bon nombre des assistants ne s’étaient pas senti le courage de toucher -la main de celui qu’ils avaient pris sérieusement pour un sorcier ou -pour le Diable en personne. - -Quoi qu’il en fût, cet incident ne troubla en aucune façon la cérémonie; -on rit un peu de la pusillanimité des fuyards, puis chacun reprit cette -gravité qui est l’état normal de la physionomie arabe. - -Alors le plus âgé de l’assemblée s’avança vers moi et déroula une énorme -pancarte. C’était une adresse écrite en vers, vrai chef-d’œuvre de -calligraphie indigène, qui était enrichie de gracieuses arabesques -exécutées à la main. - -Le digne Arabe, qui avait bien au moins soixante-dix ans, lut sans -lunettes, à haute, mais inintelligible voix, pour moi du moins qui ne -connaissais que trois mots de la langue arabe, le morceau de poésie -musulmane. - -Sa lecture terminée, l’orateur tira de sa ceinture le cachet de sa tribu -et l’apposa solennellement au bas de la page. Les principaux chefs et -dignitaires Arabes suivirent son exemple. Quand tous les sceaux eurent -été apposés, mon vieil interlocuteur prit le papier, s’assura si les -empreintes étaient parfaitement séchées, fit un rouleau, et, me le -présentant, me dit en français et d’un ton profondément pénétré: - ---A un marchand on donne de l’or; à un guerrier on offre des armes; à -toi, Robert-Houdin, nous te présentons un témoignage de notre admiration -que tu pourras léguer à tes enfants. Et traduisant un vers qu’il venait -de me lire en langue arabe, il ajouta: - ---Pardonne-nous de te présenter si peu, mais convient-il d’offrir la -nacre à celui qui possède la perle? - -J’avoue bien franchement que de ma vie je n’éprouvai une aussi douce -émotion; jamais aucun bravo, aucune marque d’approbation ne me porta si -vivement au cœur. Emu plus que je ne puis le dire, je me retournai -pour essuyer furtivement une larme d’attendrissement. - -Ces détails et ceux qui vont suivre blessent bien un peu ma modestie, -mais je n’ai pu me résigner à les passer sous silence; que le lecteur -veuille bien ne les accepter que comme un simple tableau de mœurs. - -Je déclare, du reste, qu’il ne m’est jamais entré dans l’esprit de me -trouver digne d’éloges aussi vivement poétisés. Et pourtant je ne puis -m’empêcher d’être aussi flatté que reconnaissant de cet hommage, et de -le regarder comme le plus précieux souvenir de ma vie d’artiste. - -Cette déclaration terminée, je vais donner la traduction de l’adresse, -telle qu’elle a été faite par le calligraphe arabe lui-même: - - «Hommage offert à Robert-Houdin par les chefs de tribus arabes, à - la suite de ses séances données à Alger, les 28 et 29 octobre 1856. - - GLOIRE A DIEU - - qui enseigne ce que l’on ignore, qui rend sensibles les trésors de - la pensée par les fleurs de l’éloquence et les signes de - l’écriture. - -»Le destin aux généreuses mains, du milieu des éclairs et du - tonnerre, a fait tomber d’en haut, comme une pluie forte et - bienfaisante, la merveille du moment et du siècle, celui qui - cultive des arts surprenants et des sciences merveilleuses, le - _sid_ Robert-Houdin. - -»Notre temps n’a vu personne qui lui soit comparable. L’éclat de - son talent surpasse ce que les âges passés ont produit de plus - brillant. Parce qu’il l’a possédé, son siècle est le plus illustre. - -»Il a su remuer nos cœurs, étonner nos esprits, en nous montrant - les faits surprenants de sa science merveilleuse. Nos yeux - n’avaient jamais été fascinés par de tels prodiges. Ce qu’il - accomplit ne saurait se décrire, nous lui devons notre - reconnaissance pour tout ce dont il a délecté nos regards et nos - esprits; aussi notre amitié pour lui s’est-elle enracinée dans nos - cœurs comme une pluie parfumée, et nos poitrines - l’enveloppent-elles précieusement. - -»Nous essayerions vainement d’élever nos louanges à la hauteur de - son mérite; nous devons abaisser nos fronts devant lui et lui - rendre hommage, tant que la pluie bienfaisante fécondera la terre, - tant que la lune éclairera les nuits, tant que les nuages viendront - tempérer l’ardeur du soleil. - -»Ecrit par l’esclave de Dieu, - -»ALI-BEN-EL-HADJI MOUÇA.» - - «Pardonne-nous de te présenter si peu, etc...» Suivent les - signatures et les cachets des chefs de tribus. - -Au sortir de cette cérémonie et après que les Arabes nous eurent -quittés, le Maréchal-Gouverneur, que je n’avais pas vu depuis mes -représentations, voulant me donner une idée de l’effet qu’elles avaient -produit sur l’esprit des indigènes, me cita le trait suivant: - -Un chef Kabyle, venu à Alger pour faire sa soumission, avait été conduit -à ma première représentation. - -Le lendemain, de très bonne heure, il se rend au palais et demande à -parler au Gouverneur. - ---Je viens, dit-il au Maréchal, te demander l’autorisation de retourner -tout de suite dans ma tribu. - ---Tu dois savoir, répond le Gouverneur, que les formalités ne sont pas -encore remplies, et que tes papiers ne seront en règle que dans trois -jours; tu resteras donc jusqu’à cette époque. - ---Allah est grand, dit l’Arabe, et s’il lui plaît, je partirai avant; tu -ne me retiendras pas. - ---Tu ne partiras pas si je le défends, j’en suis certain; mais, dis-moi, -pourquoi es-tu si pressé de t’en aller? - ---Après ce que j’ai vu hier, je ne veux pas rester à Alger; il -m’arriverait malheur. - ---Est-ce que tu as pris ces miracles au sérieux? - -Le Kabyle regarda le Maréchal d’un air d’étonnement, et sans répondre -directement à la question qui lui était faite: - ---Au lieu de faire tuer tes soldats pour soumettre les Kabyles, dit-il, -envoie ton marabout français chez les plus rebelles, et avant quinze -jours, il te les amènera tous ici. - -Le Kabyle ne partit pas, on parvint à calmer ses craintes; toutefois il -fut un de ceux qui, dans la cérémonie qui venait d’avoir lieu, s’étaient -éloignés le plus à mon approche. - -Un autre Arabe disait encore en sortant d’une de mes séances: - ---Il faudra maintenant que nos marabouts fassent des miracles bien forts -pour nous étonner. - -Ces renseignements, dans la bouche du Gouverneur, me furent très -agréables. Jusqu’alors je n’avais pas été sans inquiétude, et, bien que -je fusse certain d’avoir produit une vive impression dans mes séances, -j’étais enchanté de savoir que le but de ma mission avait été rempli -selon les vues du Gouvernement. Du reste, avant de partir pour la -France, le Maréchal voulut bien m’assurer encore que mes représentations -en Algérie avaient produit les plus heureux résultats sur l’esprit des -indigènes. - - * * * * * - -Quoique mes représentations fussent terminées, je ne me pressai pas -cependant de rentrer en France. J’étais curieux d’assister, à mon tour, -à quelque scène d’escamotage exécutée par des Marabouts ou par d’autres -jongleurs indigènes. J’avais promis en outre à plusieurs chefs Arabes -d’aller les visiter dans leur douars. Je voulais me procurer ce double -plaisir. - -Il est peu de Français qui, après un court séjour en Algérie, n’aient -entendu parler des Aïssaoua et de leurs merveilles. Les récits qui -m’avaient été faits des exercices des sectaires de Sidi-Aïssa m’avaient -inspiré le plus vif désir de les voir exécuter, et j’étais persuadé que -tous leurs miracles ne devaient être que des _trucs_ plus ou moins -ingénieux, dont il me serait sans doute possible de donner le mot. - -Or, M. le colonel de Neveu m’avait promis de me faire assister à ce -spectacle; il me tint parole. - -A un jour indiqué par le Mokaddem, président habituel de ces sortes de -réunions, nous nous rendîmes, en compagnie de quelques officiers -d’état-major et de leurs femmes, dans une maison arabe, et nous -pénétrâmes par une porte basse dans la cour intérieure du bâtiment, où -devait avoir lieu la cérémonie. Des lumières artistement collées sur les -parois des murs et des tapis étendus sur des dalles attendaient -l’arrivée des frères. Un coussin était destiné au Mokaddem. - -Chacun de nous se plaça de manière à ne pas gêner les exécutants. Nos -dames montèrent aux galeries du premier étage, de sorte qu’elles se -trouvaient par ce fait, comme nous disons en France, aux premières -loges. - -Mais je vais laisser le Colonel de Neveu raconter lui-même cette séance, -en la copiant textuellement dans son intéressant ouvrage _sur les Ordres -religieux chez les Musulmans en Algérie_: - -«Les Aïssaoua entrent, se placent en cercle dans la cour et bientôt -commencent leurs chants. Ce sont d’abord des prières lentes et graves -qui durent assez longtemps; viennent ensuite les louanges en l’honneur -de Sidi-Mohammet-Ben-Aïssa, le fondateur de l’ordre; puis les frères et -le Mokaddem, prenant des tambours de basque, animent successivement la -cadence, en s’exaltant mutuellement d’une manière toujours croissante. - -»Après deux heures environ, les chants étaient devenus des cris sauvages -et les gestes des frères avaient suivi la même progression. Tout-à-coup, -quelques-uns se lèvent et se placent sur une même ligne en dansant et -prononçant aussi gutturalement que possible, avec toute la vigueur de -leurs énergiques poumons, le nom sacré d’Allah. Ce mot qui désigne la -Divinité, sortant de la bouche des Aïssaoua, semblait être plutôt un -rugissement féroce qu’une invocation adressée à l’Etre suprême. Bientôt -le bruit augmente, les gestes les plus extravagants commencent, les -turbans tombent, laissent paraître à nu ces têtes rasées qui ressemblent -à celles des vautours; les longs plis des ceintures rouges se déroulent, -embarrassent les gestes et augmentent le désordre. - -»Alors les Aïssaoua marchent sur les mains et les genoux, imitent les -mouvements de la bête. On dirait qu’ils n’agissent uniquement que par -l’effet d’une force musculaire que ne dirige plus la raison, et qu’ils -oublient qu’ils sont hommes. - -»Lorsque l’exaltation est à son comble, que la sueur ruisselle de tous -leurs corps, les Aïssaoua commencent leurs jongleries. Ils appellent le -Mokaddem leur père, et lui demandent à manger; celui-ci distribue aux -uns des morceaux de verre qu’ils broient entre leurs dents; à d’autres, -il met des clous dans la bouche; mais au lieu de les avaler, ils ont -soin de se cacher la tête sous les plis du bournous du Mokaddem, afin de -ne pas laisser voir aux assistants qu’ils les rejettent. Ceux-ci mangent -des épines et des chardons; ceux-là passent leur langue sur un fer rouge -ou le prennent entre leurs mains sans se brûler. L’un se frappe le bras -gauche avec la main droite; les chairs paraissent s’ouvrir, le sang -coule en abondance; il repasse la main sur son bras, la blessure se -ferme, le sang a disparu. L’autre saute sur le tranchant d’un sabre que -deux hommes tiennent par les extrémités et ne se coupe pas les pieds. -Quelques-uns tirent de petits sacs en peau, des scorpions, des serpents, -qu’ils mettent intrépidement dans leur bouche.» - -Je m’étais blotti derrière une colonne d’où je pouvais tout voir de très -près sans être aperçu. J’avais à cœur de n’être point la dupe de ces -tours mystérieux; j’y prêtai donc une attention très soutenue. - -Autant par les remarques que je fis sur le lieu même de la scène que par -les recherches ultérieures auxquelles je me suis livré, je suis -maintenant en mesure de donner une explication satisfaisante des -miracles des Aïssaoua. Seulement, pour ne pas interrompre trop -longuement mon récit, je renverrai le lecteur, curieux de ces détails, à -la fin de cet ouvrage, au chapitre spécial que j’ai intitulé: UN COURS -DE MIRACLES. - -Je crois être d’autant plus compétent pour donner ces explications, que -quelques-uns de ces tours rentrent dans le domaine de l’escamotage, et -que les autres ont pour base des phénomènes tirés des sciences -physiques. - -Une fois instruit du secret des jongleries exécutées par les Aïssaoua, -je pouvais me mettre en route pour l’intérieur de l’Afrique. Je partis -donc, muni de lettres du Colonel de Neveu pour plusieurs chefs de -bureaux arabes, ses subordonnés, et j’emmenai avec moi Mme -Robert-Houdin, qui se montrait tout heureuse de faire cette excursion. - -Nous allions voir l’Arabe sous sa tente ou dans sa maison; goûter à son -couscoussou, que nous ne connaissions que de nom; étudier par nous-mêmes -les mœurs, les habitudes domestiques de l’Afrique; il y avait là -certes de quoi enflammer notre imagination. Et c’est à peine si je -songeais par moments, moi qui redoutais tant le mauvais temps sur mer, -que le mois où nous nous rembarquerions pour la France, serait -précisément un de ceux où la Méditerranée est le plus agitée! - -Parmi les Arabes qui m’avaient engagé à les visiter, -Bou-Allem-Ben-Cherifa, Bach-Agha du D’jendel, m’avait fait des instances -si vives, que je me décidai à commencer mes visites par lui. - -Notre voyage d’Alger à Médéah fut tout prosaïque; une diligence nous y -conduisit en deux jours. - -A cela près de l’intérêt que nous inspira la végétation toute -particulière du sol de l’Algérie, ainsi que le fameux col de la Mouzaïa, -que nous traversâmes au galop, les incidents du voyage furent les mêmes -que sur les grandes routes de France. Les hôtels étaient tenus par des -Français; on y dînait à table d’hôte avec le même menu, le même prix, le -même service. Cette existence de commis-voyageur n’était pas ce que nous -rêvions en quittant Alger. Aussi fûmes-nous enchantés de mettre pied à -terre à Médéah; au-delà la diligence ne suivait plus la même direction -que nous. - -Le capitaine Ritter, chef du bureau arabe de Médéah, chez lequel je me -rendis, avait assisté à mes représentations à Alger; je n’eus donc pas -besoin de lui présenter la lettre de recommandation qui lui était -adressée par M. de Neveu. Il me reçut avec une affabilité qui, du reste, -est le propre de son caractère, et Mme Ritter, femme également -gracieuse, voulut bien se joindre à son mari pour nous faire visiter la -ville. J’eus vraiment un grand regret d’être forcé de quitter dès le -lendemain matin des personnes aussi aimables; mais il fallait me hâter -de faire mon voyage avant de voir arriver les pluies d’automne, qui -rendent les routes impraticables, et souvent même très dangereuses. - -Le capitaine se rendit à mes désirs. Il nous prêta deux chevaux de son -écurie, et nous donna pour guide jusque chez Bou-Allem un Caïd qui -parlait très bien français. - -Cet Arabe avait été pris tout jeune dans une tente, qu’Abdel-Kader avait -été forcé d’abandonner dans une de ses nombreuses défaites. Le -gouvernement avait mis l’enfant au collége Louis-le-Grand, où il avait -fait d’assez bonnes études. Mais toujours poursuivi par le souvenir du -ciel de l’Afrique et du couscoussou national, notre bachelier -ès-sciences avait demandé comme une grâce la faveur de rentrer en -Algérie. Par égard pour son éducation, on l’avait nommé Caïd d’une -petite tribu dont j’ai oublié le nom, mais qui se trouvait sur la route -que nous devions parcourir. - -Mon guide, que j’appellerai Mohammed, parce que son nom ne me revient -pas non plus à la mémoire (ces noms arabes sont difficiles à retenir -pour quiconque n’a pas un peu vécu en Algérie), Mohammed, donc, était -accompagné de quatre Arabes de sa tribu; deux d’entre eux étaient -chargés du transport de nos bagages, et les deux autres devaient nous -servir de domestiques. Tous étaient à cheval, et marchaient derrière -nous. - -Nous partîmes à huit heures du matin. Notre première étape ne devait pas -être longue, car Mohammed m’avait assuré que, s’il plaisait à Dieu -(formule sans laquelle un vrai croyant ne parle jamais de l’avenir), -nous arriverions chez lui pour déjeûner. En effet, environ trois heures -après notre départ, notre petite caravane arriva dans le modeste -douar[21] de Mohammed. Nous mîmes pied à terre devant une maisonnette -entièrement construite en branches d’arbres et dont la toiture était à -peine de hauteur d’homme. C’était le salon de réception du Caïd. - -La porte en était ouverte; mon guide nous donna l’exemple en entrant le -premier et nous le suivîmes. Un seul meuble ornait l’intérieur de ce -réduit: c’était un petit escabeau de bois. Mme Robert-Houdin s’en fit -un siége. Mohammed et moi, nous nous assîmes sur un tapis qu’un Arabe -venait d’étendre à nos pieds, et l’on ne tarda pas à servir le déjeûner. -Mohammed, qui voulait sans doute se faire pardonner une faute grave -qu’il méditait, nous traita somptueusement et presque à la française. Un -potage au gras, des rôtis de volaille, quelques ragoûts excellents que -je ne saurais décrire, parce que je n’ai jamais fait de grandes études -dans l’art culinaire, et de la pâtisserie que n’eût certes pas désavouée -Félix, furent successivement apportés devant nous. On nous avait donné, -à ma femme et à moi, chose inouïe chez un Arabe, un couteau, une -cuillère et une fourchette de fer. - -Le repas avait été apporté d’un gourbi[22] voisin où demeurait la mère -du Caïd. Cette femme avait habité longtemps Alger, et elle y avait puisé -les connaissances dont elle venait de nous donner un échantillon. - -Quant à Mohammed, en reprenant le costume musulman, il avait repris -également les usages de ses ancêtres; pour toute nourriture, il s’était -remis aux dattes et au couscoussou, à moins qu’il n’eût quelque convive, -ce qui était fort rare. - -Notre déjeûner terminé, notre hôte nous conseilla de nous remettre en -route, si nous voulions arriver chez Bou-Allem avant la fin du jour. -Nous suivîmes son avis. - -De Médéah à la tribu de Mohammed, nous avions suivi une route assez -praticable; en sortant de chez lui, nous entrâmes dans un pays inculte -et désert, où l’on ne voyait d’autres traces de passage que celles que -nous laissions nous-mêmes. Le soleil dardait ses plus brûlants rayons -sur nos têtes, et nous ne trouvions sur notre chemin aucun ombrage pour -nous en garantir. Souvent aussi notre marche devenait très pénible; nous -rencontrions des ravins dans lesquels il nous fallait descendre au -risque de briser les jambes de nos chevaux et de nous rompre le cou. -Pour nous faire prendre patience, notre guide nous annonçait que nous -ne tarderions pas à gagner un terrain moins accidenté, et nous -continuions notre route. - -Il y avait environ deux heures que nous avions quitté notre première -halte, lorsque Mohammed, qui avait lancé son cheval au galop, nous -quitta en nous criant qu’il allait revenir, et disparut derrière une -colline. - -Nous ne revîmes plus notre Caïd. - -J’ai su depuis que, jaloux de la richesse de Bou-Allem, il avait préféré -encourir une punition, plutôt que de rendre visite à son rival. - -Cette fuite nous mit, Mme Robert-Houdin et moi, dans une grande -inquiétude, que nous nous communiquâmes sans crainte d’être compris par -nos guides. - -Nous avions à redouter le mauvais exemple donné par Mohammed; les quatre -Arabes ne pouvaient-ils pas imiter leur chef et nous abandonner à leur -tour? Que deviendrions-nous dans un pays où, lors même que nous -rencontrerions quelqu’un, nous ne pourrions parvenir à nous en faire -comprendre? - -Mais nous en fûmes quittes pour la peur; nos braves conducteurs nous -restèrent fidèles et furent même très polis et très complaisants pendant -toute la route. Du reste, ainsi que nous l’avait annoncé Mohammed, nous -gagnâmes bientôt un chemin qui nous conduisit directement à la demeure -de Bou-Allem. - -Comparativement à la maison du caïd, celle du Bach-Agha pouvait passer -pour une habitation princière, moins pourtant par l’aspect architectural -des bâtiments que pour leur étendue. Comme dans toutes les maisons -arabes, on n’y voyait extérieurement que des murs; toutes les fenêtres -donnaient sur les cours ou sur les jardins. - -Bou-Allem et son fils, Agha lui-même, avertis de notre arrivée, vinrent -à notre rencontre et nous adressèrent en arabe des compliments que je ne -compris pas, mais que je supposai être dans la formule des salamalecs -usités chez eux en pareil cas, c’est-à-dire: - -Soyez les bienvenus, ô les invités de Dieu! - -Telle était du reste ma confiance, que quelques choses qu’ils nous -eussent dites, je les aurais accueillies comme des politesses. - -Nous descendîmes de cheval, et, sur l’invitation qui nous en fut faite, -nous nous assîmes sur un banc de pierre où l’on ne tarda pas à nous -servir le café. En Algérie, on fume et l’on prend du café toute la -journée. Il est vrai que cette liqueur ne se fait pas aussi forte qu’en -France, et que les tasses sont très petites. - -Bou-Allem, qui avait allumé une pipe, me l’offrit. C’était un honneur -qu’il me faisait, de fumer après lui; je n’eus garde de refuser, bien -que j’eusse autant aimé qu’il en fût autrement. - -Comme je l’ai dit, je ne savais de la langue arabe que trois ou quatre -mots. Avec un aussi pauvre vocabulaire, il m’était difficile de causer -avec mes hôtes. Néanmoins, ils se montrèrent extrêmement joyeux de ma -visite; car, à chaque instant, ils me faisaient grand nombre de -protestations en mettant chaque fois la main sur leur cœur. Je -répondais par les mêmes signes, et je n’avais ainsi aucuns frais -d’imagination à faire pour soutenir la conversation. - -Plus tard, cependant, poussé par un appétit dont je ne prévoyais pas la -prompte satisfaction, je risquai une nouvelle pantomime. Mettant la main -sur le creux de mon estomac et prenant un air de souffrance, je cherchai -à faire comprendre à Bou-Allem que nous avions besoin d’une nourriture -plus substantielle que ses compliments de civilité. L’intelligent Arabe -me comprit et donna des ordres pour qu’on hâtât le repas. - -En attendant, et pour nous faire patienter, il nous offrit par gestes de -nous faire visiter ses appartements. - -Nous montâmes un petit escalier en pierre. Arrivés au premier étage, -notre conducteur ouvrit une porte dont l’entrée offrait cette -particularité, que pour y passer, il fallait à la fois baisser la tête -et lever le pied. En d’autres termes, cette porte était si basse, qu’un -homme d’une taille ordinaire ne pouvait la franchir sans se courber, et -comme le seuil en était élevé, il fallait enjamber pardessus. - -Cette chambre devait être le salon de réception du Bach-Agha. Les -murailles en étaient couvertes d’arabesques rouges rehaussées d’or, et -le plancher couvert de magnifiques tapis de Turquie. Quatre divans, -revêtus de riches étoffes de soie, en formaient tout l’ameublement avec -une petite table en acajou, sur laquelle étaient étalés des pipes, des -tasses à café en porcelaine, et quelques autres objets à l’usage -particulier des Musulmans. - -Bou-Allem y prit un flacon rempli d’eau de rose, et nous en versa dans -les mains. Le parfum était délicat. Malheureusement notre hôte tenait à -faire grandement les choses, et pour nous montrer le cas qu’il faisait -de nous, il usa le reste du flacon à nous asperger littéralement de la -tête jusqu’aux pieds. - -Me tournant vers Mme Robert-Houdin, je lui dis, en faisant une -imperceptible grimace: J’aime le parfum, mais jusqu’à un certain point; -car nous empestions à force de sentir bon. - -Nous visitâmes encore deux autres grandes chambres, plus simplement -décorées que la première et dans l’une desquelles se trouvait un énorme -divan. Bou-Allem nous fit comprendre que c’était là qu’il couchait. - -Ces détails eussent été très intéressants dans tout autre moment, mais -nous mourions de faim et, comme dit le proverbe: _Ventre affamé n’a ni -yeux ni oreilles_. J’étais tout prêt à recommencer ma fameuse phrase -mimée, lorsqu’en passant dans une petite pièce qui n’avait pour tout -ameublement qu’un tapis de pied, notre cicerone ouvrit la bouche, -indiqua avec le doigt qu’on allait y mettre quelque chose et nous fit -ainsi comprendre que nous étions dans la salle à manger. Je mis la main -sur mon cœur pour exprimer le plaisir que j’en éprouvais. - -Sur l’invitation de Bou-Allem, nous nous assîmes sur le tapis, autour -d’un large plateau qu’on y avait déposé en guise de table. - -Une fois installés, deux Arabes se présentèrent pour nous servir. - -En France, les domestiques servent la tête découverte; en Algérie, ils -gardent leur coiffure, mais en revanche, comme marque de respect, ils -laissent leurs chaussures à la porte de l’appartement et servent -nu-pieds; entre nos serviteurs et ceux des Arabes, il n’y a de -différence que des pieds à la tête. - -Nous étions seuls attablés avec Bou-Allem. Le fils n’avait pas l’honneur -de dîner avec son père, qui mangeait presque toujours seul. - -On apporta sur le plateau une sorte de saladier rempli de quelque chose -qui ressemblait à du potage à la citrouille. J’aime assez ce mets. - ---Quelle heureuse idée, dis-je à ma femme! Bou-Allem a deviné mes goûts; -comme je vais faire honneur à son cuisinier! - -Notre hôte comprit sans doute le sens de mon exclamation, car nous -présentant à chacun une rustique cuillère de bois, il nous engagea à -suivre son exemple, et plongea son arme jusqu’au manche dans la gamelle. -Nous l’imitâmes. - -Pour mon compte, je sortis bientôt une énorme cuillerée, que je portai -avec empressement à ma bouche; mais à peine l’eus-je goûté: - ---Pouah! m’écriai-je en faisant une horrible grimace, qu’est-ce cela? -J’ai la bouche en feu! - -Mme Robert-Houdin arrêta une cuillerée qu’elle tenait près de ses -lèvres, puis, soit appétit, soit curiosité, elle voulut s’assurer par -elle-même du goût de notre potage; elle en essaya, mais elle ne tarda -pas à joindre son concert au mien en toussant à perdre haleine. C’était -une soupe au piment. - -Tout en paraissant contrarié de ce contre-temps, notre hôte avalait sans -sourciller d’énormes cuillerées du potage, et chaque fois il étendait -les bras d’un air de béatitude qui semblait nous dire: C’est pourtant -bien bon! - -On desservit la soupière presque vide. - ---Bueno! bueno! exclama Bou-Allem, en nous montrant un plat qu’on venait -de mettre devant nous. - -Bueno est espagnol. Le brave Bach-Agha qui savait deux ou trois mots de -cette langue, n’était pas fâché de nous montrer son érudition. - -Ce fameux plat était une sorte de ragoût qui semblait avoir quelque -analogie avec un haricot de mouton. Quand j’étais à Belleville, c’était -le plat chef-d’œuvre de Mme Auguste, et je lui faisais toujours un -très bon accueil. Aussi en souvenir de ma bonne cuisinière, je me -préparai à fondre sur le ragoût; mais je cherchai vainement autour de -moi une fourchette, un couteau, ou même la cuillère de bois qu’on nous -avait donnée pour le potage. - -Bou-Allem me sortit d’embarras. Il me montra, en puisant lui-même dans -le plat avec ses doigts, que la fourchette était un instrument tout à -fait inutile. - -Comme la faim nous pressait, nous passâmes pardessus certaine -répugnance, et ma femme, à mon exemple, pêcha délicatement un petit -morceau de mouton. La sauce en était encore fortement épicée. Toutefois, -en mangeant très peu de viande et beaucoup d’un mauvais petit pain sans -levain qu’on nous avait servi, - - Nous pûmes adoucir la force du poison. - -Pour être agréable à notre hôte, j’eus le malheur de lui répéter le mot -espagnol qu’il m’avait appris. Ce compliment, qu’il croyait sincère, lui -fit un grand plaisir, et pour le mieux justifier encore, il retira un os -garni de viande, en arracha quelques morceaux avec ses ongles et les -offrit galamment à Mme Robert-Houdin. - -Je prévins une seconde édition de cette politesse en puisant moi-même -dans le ragoût. - -Je me demandais comment ma femme arriverait à se débarrasser de ce -singulier cadeau: elle le fit beaucoup plus adroitement que je ne -l’eusse pensé. Bou-Allem ayant tourné la tête pour donner des ordres, le -morceau de viande fut remis dans le plat avec une étonnante subtilité, -et nous eûmes bien envie de rire, lorsque notre hôte, qui ne se doutait -de rien, reprit ce fragment de mouton pour son propre compte. - -Nous accueillîmes avec une grande satisfaction un poulet rôti que l’on -nous servit après le ragoût; je me chargeai de le découper, autrement -dit, de le dépecer avec mes doigts, et je le fis assez délicatement. -Nous le trouvâmes tellement de notre goût qu’il n’en resta pas la -moindre bribe. - -Vinrent successivement d’autres mets, auxquels nous goûtâmes avec -précaution, et dans le nombre, le fameux couscoussou, que je trouvai -détestable. Enfin, des friandises terminèrent le repas. - -Nous avions les mains dans un triste état. Un Arabe nous apporta à -chacun une cuvette et du savon pour nous laver. - -Bou-Allem, après avoir également terminé cette opération et s’être de -plus lavé la barbe avec beaucoup de soin, fit mousser son eau de savon, -en prit plein sa main et s’en rinça la bouche. C’est du reste la seule -liqueur qui fut présentée sur la table[23]. - -Après le dîner, nous nous dirigeâmes vers un autre corps de logis, et, -chemin faisant, nous fûmes rejoints par un Arabe que Bou-Allem avait -envoyé chercher. - -Cet homme avait été longtemps domestique à Alger; il parlait très-bien -le français et devait nous servir d’interprète. - -Nous entrâmes dans une petite pièce fort proprement décorée, dans -laquelle il y avait deux divans. - -Voici, nous dit notre hôte, la chambre réservée pour les étrangers de -distinction; tu peux te coucher quand tu voudras, mais si tu n’es pas -fatigué, je te demanderai la permission de te présenter quelques -notables de ma tribu, qui, ayant entendu parler de toi, veulent te voir. - ---Fais-les venir, dis-je, après avoir consulté Mme Robert-Houdin, -nous les recevrons avec plaisir. - -L’interprète sortit et ramena bientôt une douzaine de vieillards, parmi -lesquels se trouvaient un Marabout et plusieurs _talebs_ (savants). - -Le Bach-Agha semblait avoir pour eux une grande déférence. - -On s’assit en rond sur le tapis et l’on entama sur mes séances d’Alger -une conversation très animée. Cette sorte de Société savante discutait -sur la possibilité des prodiges racontés par le chef de la tribu, qui -prenait un plaisir extrême à dépeindre ses impressions et celles de ses -coreligionnaires à la vue des _miracles_ que j’avais exécutés. - -Chacun prêtait une grande attention à ces récits et me regardait avec -une sorte de vénération. Le Marabout seul se montrait très sceptique, et -prétendait que les spectateurs avaient été dupes de ce qu’il appelait -une vision. - -Dans l’intérêt de ma réputation de sorcier français, je dus faire devant -l’incrédule quelques tours d’adresse comme spécimen de ceux de ma -séance. J’eus le plaisir d’émerveiller mon auditoire; mais le Marabout -continuait de me faire une opposition systématique dont ses voisins -étaient visiblement ennuyés. Le pauvre homme ne s’attendait guère au -tour que je lui ménageais. - -Mon antagoniste portait dans sa ceinture une montre dont la chaîne -pendait au dehors. - -Je crois avoir déjà fait part au lecteur d’un certain talent de société -que je possède, et qui consiste à enlever une montre, une épingle, un -portefeuille, etc., avec une adresse dont plusieurs de mes amis ont été -maintes fois les victimes. - -Je suis heureusement né avec un cœur droit et honnête, sans cela ce -genre de talent eût pu me conduire fort loin. Lorsque dans l’intimité la -fantaisie me poussait à cette espièglerie, je la faisais tourner au -profit d’un tour d’escamotage, ou bien encore j’attendais que mon ami -eût pris congé de moi et je le rappelais: «Tenez, lui disais-je en lui -présentant l’objet dérobé, que ceci vous serve de leçon pour vous mettre -en garde contre l’adresse de gens moins honnêtes que moi.» - -Mais revenons à notre Marabout. Je lui avais enlevé sa montre en passant -près de lui, et j’avais fait glisser à sa place une pièce de cinq -francs. - -Pour détourner les soupçons, et en attendant que j’utilisasse mon -larcin, j’improvisai un tour. Après avoir escamoté le chapelet de -Bou-Allem, qu’il portait sur lui, je le fis passer dans une des -nombreuses babouches laissées, selon l’usage, au seuil de la porte, par -tous les assistants. Cette chaussure se trouva remplie de pièces de -monnaie, et, pour terminer cette petite scène d’une manière comique, je -fis sortir des pièces de cinq francs du nez de tous les spectateurs. -Chacun d’eux prenait tant de plaisir à cet exercice que c’était à n’en -plus finir: _Douros_, _douros_[24] me disaient-ils en se tirant le nez. -Je me prêtais volontiers à leurs désirs et les _douros_ sortaient à mon -commandement. - -La joie était si grande, que plusieurs Arabes se roulaient par terre; -cette grosse joie de la part des mahométans valait pour moi des -applaudissements frénétiques. - -J’avais affecté de m’éloigner du Marabout qui, comme je m’y attendais, -était resté sérieux et impassible. - -Quand le calme se fut rétabli, mon rival se mit à parler avec vivacité à -ses voisins, sans doute pour chercher à détruire leur illusion, et ne -pouvant y parvenir, il s’adressa à moi par l’intermédiaire de -l’interprète. - ---Ce n’est pas moi que tu tromperais ainsi, me dit-il d’un air narquois. - ---Pourquoi cela? - ---Parce que je ne crois pas à ton pouvoir. - ---Ah! vraiment. Eh bien! si tu ne crois pas à mon pouvoir, je te -forcerai bien de croire à mon adresse. - ---Ni à l’un ni à l’autre. - -J’étais à ce moment éloigné du Marabout de toute la longueur de la -chambre. - ---Tiens, lui dis-je, tu vois cette pièce de cinq francs. - ---Oui. - ---Ferme la main avec force, car la pièce va s’y rendre malgré toi. - ---Je l’attends, dit l’Arabe d’un ton d’incrédulité, en avançant la main -vigoureusement fermée. - -Je pris la pièce au bout de mes doigts en la faisant bien remarquer par -l’assemblée, puis feignant de l’envoyer vers le Marabout, je la fis -disparaître en disant _passe_. - -Mon homme ouvrit la main, et n’y trouvant rien, il se contenta de -hausser les épaules, comme pour me dire: «Tu vois que je te l’avais -dit.» - -Je savais bien que la pièce n’y était pas. Mais il importait de -détourner pour un instant l’attention du Marabout de sa ceinture, et -c’est pour cela que j’avais fait cette feinte. - ---Cela ne m’étonne pas, lui dis-je, car j’ai lancé la pièce avec tant de -force qu’elle a traversé ta main et qu’elle est tombée dans ta ceinture. -Craignant de casser ta montre par le choc, je l’ai fait venir à moi; la -voici.» Et je la lui montrai au bout de mes doigts. - -Le Marabout porta vivement la main à sa ceinture pour s’assurer de la -vérité, et demeura stupéfait en n’y trouvant plus que la pièce de cinq -francs annoncée. - -Les assistants furent émerveillés; toutefois quelques-uns d’entre eux -faisaient rouler les grains de leur chapelet avec une vivacité qui -témoignait d’une certaine agitation de leur esprit; le Marabout fronçait -le sourcil sans mot dire; je vis qu’il machinait quelque mauvais tour. - ---Je crois maintenant à ton pouvoir surnaturel, me dit-il, tu es un -véritable sorcier; aussi j’espère que tu ne craindras pas de répéter ici -un tour que tu as fait sur ton théâtre. «Et me présentant deux pistolets -qu’il tenait cachés sous son burnous: «Tiens, choisis une de ces armes, -nous allons la charger, et je tirerai sur toi. Tu n’as rien à craindre -puisque tu sais parer les coups.» - -J’avoue que je fus un instant interdit. Je cherchais un subterfuge et je -n’en trouvais pas. Tous les yeux étaient fixés sur moi, et l’on -attendait une réponse. - -Le Marabout était triomphant. - -Bou-Allem qui savait que mes tours n’étaient que le résultat de -l’adresse, se montra mécontent qu’on osât ainsi tourmenter son hôte; il -en fit des reproches au Marabout. - -Je l’arrêtai; il m’était venu une idée qui pouvait me sortir d’embarras, -du moins pour le moment. M’adressant alors à mon adversaire: - ---Tu n’ignores pas, lui dis-je avec assurance, que pour être -invulnérable, j’ai besoin d’un talisman. Malheureusement je l’ai laissé -à Alger. - -Le Marabout se mit à rire d’un air d’incrédulité. - ---Cependant, continuai-je, je puis, en restant six heures en prières, me -passer de talisman et braver ton arme. Demain matin, à huit heures, je -te permettrai de tirer sur moi en présence même des Arabes qui sont ici -témoins de ton défi. - -Bou-Allem étonné d’une telle promesse, s’assura encore près de moi si -cette scène était sérieuse et s’il devait convoquer la société pour -l’heure indiquée. Sur mon affirmation, on se donna rendez-vous devant le -banc de pierre dont j’ai parlé. - -Je ne passai pas la nuit en prières, comme on doit le croire, mais -j’employai environ deux heures à assurer mon invulnérabilité; puis, -satisfait de mon succès, je m’endormis de grand cœur, car j’étais -horriblement fatigué. - -A huit heures, le lendemain, nous avions déjà déjeûné, nos chevaux -étaient sellés, notre escorte attendait le signal du départ qui devait -avoir lieu après la fameuse expérience. - -Non-seulement personne ne manqua au rendez-vous, mais un grand nombre -d’Arabes vinrent encore grossir le groupe des assistants. - -On présenta les pistolets. Je fis remarquer que la lumière n’était point -bouchée. Le marabout mit une bonne charge de poudre dans le canon et -bourra. Parmi les balles apportées, j’en fis choisir une que je mis -ostensiblement dans le pistolet, et qui fut également couverte de -papier. - -L’arabe contrôlait tous mes mouvements; il y allait de son honneur. - -On procéda pour le second pistolet comme pour le premier, puis vint -enfin le moment solennel. - -Solennel, en effet, pour tout le monde! Pour les assistants, incertains -du résultat de l’expérience; pour Mme Robert-Houdin qui m’avait -vainement supplié de renoncer à ce tour, dont elle redoutait -l’exécution; et solennel aussi pour moi, car mon nouveau truc ne -reposant sur aucun des procédés employés dans pareille circonstance, à -Alger, je craignais une erreur, une trahison, que sais-je? - -Toutefois j’allai me placer à quinze pas sans témoigner la moindre -émotion. - -Le marabout se saisit aussitôt de l’un des deux pistolets, et au signal -que je donne, il dirige sur moi son arme avec une attention -particulière. - -Le coup part, et la balle paraît entre mes dents. - -Irrité plus que jamais, mon rival veut se précipiter sur l’autre -pistolet; plus leste que lui, je m’en empare. - ---Tu n’as pu parvenir à me blesser, lui dis-je; tu vas juger maintenant -si mes coups sont plus redoutables que les tiens. Regarde ce mur. - -Je lâchai la détente, et, sur la muraille nouvellement blanchie, apparut -une large tache de sang à l’endroit même où le coup avait porté. - -Le Marabout s’approcha, trempa son doigt dans cette empreinte rouge, et, -le portant à sa bouche, il s’assura en goûtant que c’était véritablement -du sang. Quand il en eut acquis la certitude, ses bras retombèrent et sa -tête se pencha sur sa poitrine, comme s’il eût été anéanti. - -Il était évident qu’en ce moment il doutait de tout, même du Prophète. - -Les assistants levaient les mains au Ciel, marmottaient des prières et -me regardaient avec une sorte d’effroi. - -Cette scène était le _coup de fouet_ de ma séance de la veille; je fis -comme au théâtre, je me retirai, en laissant les spectateurs aux -impressions qu’ils en avaient reçues. Nous prîmes congé de Bou-Allem et -de son fils, et nous partîmes au galop. - -Le tour dont je viens de donner les détails, si curieux qu’il soit, est -assez facile à préparer. Je vais en donner la description, en racontant -le travail qu’il m’avait nécessité. - -Aussitôt que je fus seul dans ma chambre, je tirai de ma boîte à -pistolets, qui ne me quitte jamais dans mes voyages, un moule à fondre -des balles. - -Je pris une carte, j’en relevai les quatre bords, et j’en fis une sorte -de récipient, dans lequel je mis un morceau de stéarine pris sur une des -bougies qu’on avait laissées. Quand la stéarine fut fondue, j’y mêlai -un peu de noir de fumée que j’avais obtenu en mettant une lame de -couteau au-dessus de la lumière, puis je coulai cette composition dans -mon moule à balles. - -Si j’avais laissé refroidir entièrement le liquide, la balle eût été -pleine et solide, mais après une dizaine de secondes environ, je -renversai le moule, et la portion de la stéarine qui n’était pas encore -solidifiée sortit et laissa dans l’instrument une balle creuse. Cette -opération est du reste la même que celle employée pour faire les -cierges; l’épaisseur des parois dépend du temps qu’on a laissé le -liquide dans le moule. - -J’avais besoin d’une seconde balle; je la fis un peu plus forte que la -première. Je l’emplis de sang, et je bouchai l’ouverture avec une goutte -de stéarine. Un Irlandais m’avait autrefois montré un petit tour -d’invulnérabilité qui consiste à faire sortir du sang du pouce sans -éprouver de douleur; j’avais profité de ce procédé pour emplir ma balle. - -On ne saurait croire combien ces projectiles, ainsi préparés, imitent le -plomb; c’est à s’y méprendre, même de très près. - -D’après cela, le tour doit facilement se comprendre. En montrant la -balle de plomb aux spectateurs, je l’avais échangée contre ma belle -balle creuse, et c’est cette dernière que j’avais mise ostensiblement -dans le pistolet. En pressant fortement la bourre, la stéarine s’était -cassée en petits morceaux qui ne pouvaient m’atteindre à la distance où -je m’étais placé. - -Au moment où le coup de pistolet s’était fait entendre, j’avais ouvert -la bouche pour montrer la balle de plomb que je tenais entre mes dents. -Le second pistolet contenait la balle remplie de sang qui, en -s’aplatissant sur le mur, y avait laissé son empreinte, tandis que les -morceaux avaient volé en éclats. - -Après un assez heureux voyage, nous arrivâmes à Milianah, à quatre -heures du soir. Le chef du bureau Arabe de cette ville, le Capitaine -Bourseret, nous accueillit, ainsi que l’avait fait son collègue de -Médéah, avec un aimable empressement. Il nous pria de regarder sa maison -comme la nôtre, pendant tout le temps de notre séjour. - -M. Bourseret vivait avec sa mère, et cette excellente dame eut pour -Mme Robert-Houdin toutes les attentions délicates qu’aurait eues une -amie de longue date. - -Notre excursion à travers le D’jendel nous avait fatigués; nous passâmes -la plus grande partie du lendemain à nous reposer. - -Il y eut, le soir, chez le capitaine, un grand dîner auquel assistaient -le général commandant la place, un lieutenant-colonel et quelques -notabilités de la ville. Après le repas, je crus ne pouvoir mieux -répondre aux politesses dont j’étais l’objet, qu’en donnant une petite -séance de tours d’adresse où je déployai tout mon savoir-faire. J’avais -annoncé, dans la journée, cette intention à M. Bourseret, qui avait en -conséquence fait de nombreuses invitations pour le soir. Je dois croire -que mes expériences furent goûtées, si j’en juge par l’accueil qu’elles -reçurent. Du reste mon public était dans des dispositions si favorables -pour moi, qu’il applaudissait très souvent de confiance, car tout le -monde n’était pas placé pour bien voir. - -Milianah était le but de mon voyage; je n’y devais rester que trois -jours et retourner ensuite à Alger, pour l’époque où le bâtiment qui -nous avait amenés devait partir pour la France. - -M. Bourseret avait arrangé une partie pour le deuxième jour de mon -séjour chez lui. - -Il s’agissait d’une excursion chez les Beni-Menasser dont la tribu, -vivant sous les tentes, était campée à quelques lieues de Milianah. - -A six heures du matin, nous montâmes à cheval, en compagnie de quelques -amis du capitaine, et nous descendîmes la montagne sur laquelle est -bâtie la ville. - -Nous étions escortés d’une douzaine d’Arabes attachés au service du -bureau, tous vêtus de manteaux rouges et munis de leurs fusils. - -Des ordres avaient sans doute été donnés à l’avance, car une fois dans -la plaine, au premier goum que nous traversâmes, une dizaine d’Arabes -sortant de leurs gourbis montèrent à cheval et se joignirent à notre -escorte. Un peu plus loin, un autre peloton d’hommes s’unit au premier, -et notre groupe faisant boule de neige sur son passage finit par devenir -assez considérable; le nombre des Arabes pouvait s’élever à deux cents -environ. - -Après deux heures de marche, nous laissâmes la grande route afin -d’abréger le chemin, et nous entrâmes dans une immense plaine qui -s’étendait au loin devant nous. - -Tout-à-coup les Arabes qui nous accompagnaient, obéissant probablement à -un signal de leur chef que je n’aperçus pas, partent au galop et nous -devancent de cinq à six cents mètres. Là, la troupe se divise, se met -sur quatre rangs, s’élançant ventre à terre, se dirigent de notre côté, -en poussant des cris frénétiques, le fusil à l’épaule et prêts à faire -feu. - -Notre petite compagnie marchait de front, en ce moment. - -Les Arabes fondent sur nous avec l’impétuosité d’une locomotive. -Quelques secondes encore, et nos chevaux vont recevoir le choc de cette -avalanche vivante; nul doute que nous ne soyons écrasés. - -Mais une forte détonation se fait entendre. Tous les cavaliers, avec une -admirable précision, ont fait feu d’un seul coup au-dessus de nos têtes; -leurs chevaux se cabrent, pivotent sur leurs pieds de derrière, font -volte-face, et repartant à fond de train, vont rejoindre la troupe. - -On eût pu prendre alors l’Arabe pour un véritable Centaure, en le -voyant, pendant cette course effrénée, charger son fusil, le faire -tourner et sauter en l’air comme un tambour-major le ferait avec sa -canne. - -Le premier rang de cavaliers s’était à peine éloigné, que le second qui -l’avait suivi d’une centaine de mètres, se présenta devant nous pour -exécuter la même manœuvre. Cela se renouvela au moins une vingtaine -de fois. On le voit, c’était une sorte de fantasia dont le capitaine -nous avait ménagé la surprise. - -Au bruit des coups de fusils, quelques-uns de nos chevaux s’étaient -cabrés, mais le premier moment de surprise passé, ils s’étaient calmés, -habitués qu’ils sont à ces sortes d’exercices. Celui de Mme -Robert-Houdin était un animal d’une tranquillité à toute épreuve; aussi -fut-il moins impressionné que sa maîtresse. Cependant chacun se plut à -rendre à ma femme cette justice qu’après la première émotion passée, -elle était devenue brave autant que le plus aguerri d’entre nous. - -La fantasia terminée, chaque Arabe reprit sa place dans l’escorte et une -heure après nous arrivâmes à la tribu des Beni-Menasser. - -L’Agha Bed-Amara nous attendait. A notre approche, il s’était avancé -vers nous et avait baisé respectueusement la main du capitaine, tandis -que quelques hommes de sa tribu, pour fêter notre bienvenue, -déchargeaient leurs fusils presque au nez de nos chevaux. Mais, hommes -et bêtes étaient aguerris, et il n’y eut pas le plus petit mouvement -dans nos rangs. - -Ben-Amara nous fit entrer dans sa tente, où chacun s’assit à sa guise -sur un large tapis. - -Notre arrivée avait fait bruit dans la tribu. Pendant que nous fumions -en prenant du café, un grand nombre d’Arabes, poussés par la curiosité, -s’étaient rangés en cercle à quelques distance de de nous, et par leur -immobilité ressemblaient à une haie de statues de bronze. - -Nous passâmes environ une heure à nous livrer aux plaisirs de la -conversation, en attendant _la diffa_ (le repas), que nous désirions -tous avec une vive impatience. Nous commencions même à trouver le temps -bien long, lorsque nous vîmes dans le lointain s’approcher une sorte de -procession, bannières en tête. - -Ces bannières m’intriguaient et me semblaient tout étranges, car elles -étaient repliées. Soudain, les rangs de nos paisibles spectateurs -s’ouvrirent, et quel ne fut pas mon étonnement de voir que ce que je -prenais pour des bannières, n’était autre chose que des moutons rôtis -dans leur entier, et embrochés au bout de longues perches. - -Deux de ces porte-moutons marchaient en avant. Ils étaient suivis d’une -vingtaine d’hommes, rangés sur une même ligne, dont chacun portait un -des plats qui devaient composer la diffa. - -C’étaient des ragoûts et des rôtis de toutes sortes, le couscoussou, et -enfin une douzaine de plats de dessert, ouvrage des femmes de -Ben-Amara. - -Ce dîner ambulant présentait un coup d’œil ravissant, pour des gens -surtout dont le grand air et les émotions de la fantasia avaient -singulièrement aiguisé l’appétit. - -Le chef cuisinier marchait en tête, et, ainsi que l’officier de _M. -Malbroug_, il ne portait rien; mais, dès qu’il fut près de nous, il se -mit activement à l’œuvre: saisissant à bras-le-corps un des deux -moutons, il le _débrocha_ et le posa devant nous sur un énorme plat. - -Pour mes compagnons, presque tous vétérans d’Algérie, ce gigantesque -rôti n’était point une nouveauté; quant à ma femme et à moi, la vue -d’une telle viande aurait suffi pour nous rassasier dans toute autre -circonstance; mais nous nous empressâmes de nous joindre au cercle qui -se forma autour de ce mets, digne de Gargantua. - -Il nous fallut, comme chez Bou-Allem, dépecer la bête avec nos doigts; -chacun en arracha un morceau à sa guise, d’abord avec un peu de -répugnance; puis, poussés par une faim de Cannibales, nous fîmes sur le -mouton une véritable curée. Je ne sais si ce fut en raison des -dispositions que nous apportâmes à ce repas, mais tous les convives se -récrièrent qu’ils n’avaient jamais rien mangé d’aussi bon que ce mouton -rôti. - -Lorsque nous eûmes pris sur l’animal les morceaux les plus délicats, le -cuisinier nous offrit de nous présenter le second. Sur notre refus, il -nous servit la volaille rôtie, à laquelle nous fîmes encore beaucoup -d’honneur, puis, délaissant les ragoûts au piment et le couscoussou, qui -exhalait une forte odeur de beurre rance, nous nous dédommageâmes de la -privation du pain pendant le repas, en savourant d’excellents petits -gâteaux. - -La réception de l’Agha des Beni-Menasser avait vraiment quelque chose de -princier. Pour l’en remercier, je lui proposai de donner une petite -séance devant nos nombreux spectateurs. Ces admirateurs passionnés -n’avaient pu se résoudre à quitter la place qu’ils occupaient à notre -arrivée, et ils avaient assisté de loin à notre repas. - -Sur l’ordre de leur chef, ils se rapprochèrent en resserrant leur -cercle autour de moi. Le capitaine voulut bien me servir d’interprète, -et grâce à lui, je pus exécuter une douzaine de mes meilleurs tours. -L’effet produit sur ces imaginations superstitieuses fut tel qu’il me -fut impossible de continuer; chacun s’enfuyait à mon approche. Ben-Amara -nous assura qu’ils me prenaient pour le Diable, mais que si j’avais -porté le costume mahométan, il se seraient au contraire prosternés -devant moi comme devant un envoyé de Dieu. - -En revenant à Milianah, le capitaine, pour couronner cette charmante -journée de plaisirs, nous donna le spectacle d’une chasse dans laquelle -les Arabes prirent à la course de leurs chevaux des lièvres et des -perdrix, sans tirer un seul coup de fusil. - -Le jour suivant, nous prîmes congé de M. Bourseret et de son excellente -mère. Nous nous dirigeâmes sur Alger, mais non plus par les chemins de -traverse, car nous avions assez d’une seule excursion à travers le -D’jendel, et nous aspirions maintenant après une locomotion plus douce. -Ces sortes de parties de plaisir, qui ne sont en réalité que des parties -de fatigue, peuvent être agréables tout au plus une fois, et ne servent -qu’à raviver dans notre esprit inconstant la jouissance du bien-être et -du confortable que nous avions volontairement quittés. Nous prîmes la -diligence qui nous conduisit à la métropole de l’Algérie, et cette fois, -nous appréciâmes tout l’avantage de ce mode de transport. - -Le bateau l’_Alexandre_, qui nous avait amenés de France, partait le -surlendemain de notre arrivée. J’eus deux jours pour faire mes adieux et -adresser mes remerciements à toutes les personnes qui m’avaient montré -de la bienveillance, et j’eus fort à faire. J’aurais infiniment de -plaisir aujourd’hui à adresser encore à chacune d’elles mon bon -souvenir, mais je suis retenu par la crainte de paraître ingrat en -faisant quelque omission involontaire. Je ne puis résister, toutefois, -au désir de témoigner au maire d’Alger, M. de Guiroye, toute ma -reconnaissance pour son affable réception, ainsi que pour l’énergique et -bienveillant appui qu’il m’a prêté lors de mes petites misères avec -l’administration théâtrale. - -En quittant Alger, j’eus la satisfaction d’être conduit à bord par deux -officiers distingués, dont je ne saurais jamais assez reconnaître les -bontés. Le colonel, chef d’état-major de la marine, M. Pallu du Parc, et -M. le colonel de Neveu ne me quittèrent que lorsque les premiers coups -de la machine commencèrent à ébranler le steamer. Ces Messieurs furent -les derniers dont je pressai la main sur le littoral africain. - -Si j’écrivais mes impressions de voyage, j’aurais encore beaucoup à -raconter avant d’arriver à mon ermitage de Saint-Gervais; mais je me -rappelle que dans le titre de mon ouvrage j’ai promis des confidences -ayant trait à ma vie d’artiste; je dois donc écarter de mon récit tout -événement de la vie commune. - -Un temps affreux sur mer, une tourmente à la hauteur des Pyrénées, la -mort vingt fois devant nous seraient des événements aussi terribles -qu’intéressants à raconter. Mais combien de fois ces émouvants épisodes -qui, du reste, se ressemblent tous, n’ont-ils pas été déjà dépeints par -des plumes beaucoup plus habiles que la mienne; la description que j’en -pourrais faire n’aurait donc aucun caractère de nouveauté. Je me -contenterai de donner un sommaire de ce malheureux voyage. - -Une tempête nous surprend dans le golfe de Lyon: nos machines sont -démontées. Notre bâtiment, ballotté par les vents pendant neuf jours, -est enfin jeté sur les côtes d’Espagne. Nous parvenons à nous diriger -sur le port de Barcelone; mais les autorités nous en refusent l’entrée, -parce que nous n’avons pas de passeports pour l’Espagne. Nous côtoyons, -par un temps épouvantable, cette terre inhospitalière et nous gagnons -enfin Rosas, petit port, dans lequel nous nous mettons à l’abri de la -tourmente. - -Je quitte alors le bateau, et je traverse les Pyrénées en tartane. Un -ouragan, résultat de la tempête sur mer, menace à chaque instant de nous -précipiter dans des fondrières. Nous atteignons heureusement la France, -puis Marseille, où je dois acquitter une promesse faite, lors mon -premier passage, aux directeurs du Grand-Théâtre. - -Je fus en vérité bien dédommagé des tourments et des fatigues de mon -voyage. Les Marseillais se montrèrent envers moi d’une bienveillance si -grande, que ces dernières représentations resteront toujours dans mon -souvenir comme les plus applaudies que j’aie jamais données. Je ne -pouvais faire plus solennellement mes adieux d’artiste au public. Je me -hâtai de retourner à Saint-Gervais. - - -CONCLUSION. - -Je puis en terminant cet ouvrage répéter ce que je disais au -commencement de ce chapitre: «Me voilà donc arrivé au but de toutes mes -espérances!» Mais cette fois, s’il plaît à Dieu, comme disait mon guide -Mohammed, aucune tentation ne viendra désormais modifier mes plans de -félicité. J’espère longtemps encore (toujours s’il plaît à Dieu), jouir -de cette douce et paisible existence que j’avais à peine goûtée, lorsque -l’ambition et la curiosité m’ont conduit en Algérie. - -Rentré chez moi, j’ai installé dans mon cabinet de travail les -instruments de mes séances, mes fidèles compagnons, je dirais presque -mes vieux amis. Je vais maintenant m’abandonner tout entier à mon goût, -à ma passion pour les applications de l’électricité à la mécanique. - -Qu’on ne croie pas cependant que, pour cela, je renie l’art auquel je -dois tant de jouissances! Loin de moi cette pensée; plus que jamais je -suis fier de l’avoir cultivé, puisque c’est à lui seul que je dois le -bonheur de me livrer à mes nouvelles études. Du reste, je m’en éloigne -peut-être moins qu’on ne serait tenté de le croire; il y a longtemps que -je fais des applications de l’électricité à la mécanique et je dois -avouer, si déjà mes lecteurs ne l’ont deviné, que l’électricité a joué -un rôle important dans plusieurs de mes expériences. En réalité, mes -travaux d’aujourd’hui ne diffèrent de ceux d’autrefois que par la -forme; ce sont toujours des prestiges. - -Un reste d’amour pour mon ancienne profession d’horloger m’a fait -choisir les instruments chronométro-électriques pour but de mes travaux. -J’ai adopté pour programme: _Populariser les horloges électriques en les -rendant aussi simples et aussi précises que possible_. Et comme l’art -suppose toujours un idéal que l’artiste cherche à réaliser, je rêve déjà -ce jour où un réseau de fils électriques partant d’un régulateur unique, -rayonnera sur la France entière et portera l’heure précise dans les plus -importantes cités comme dans les plus modestes villages. - -En attendant, dévoué à la cause du progrès, je travaille incessamment -avec l’espoir que mes modestes découvertes seront de quelque utilité -dans la solution de cet important problême. - -Voici quelques-uns des résultats que j’ai obtenus jusqu’à ce jour: - - NOUVELLES APPLICATIONS DE L’ÉLECTRICITÉ A LA MÉCANIQUE. - - 1º Appareil pour le transport d’un courant électrique et la - reproduction successive, à l’aide de ce même courant, d’un nombre - quelconque d’effets mécaniques. - - 2º Appareil contrôleur et distributeur des courants électriques - pouvant obvier aux arrêts des courants formant un long circuit. - - 3º Régulateur électrique sans aucun rouage, à l’abri de toute - influence des variations des courants électriques. - - 4º Pendule électrique populaire, marchant par un petit élément - _Daniel_, et pouvant conduire, sans augmentation de dépense - d’électricité, un cadran de deux mètres de diamètre. - - 5º Sonnerie électrique sans aucun rouage, pouvant être conduite à - quelque distance que ce soit par la pendule électrique ci-dessus. - - 6º Cadran électrique pour clocher ou autre monument, marchant sans - le secours d’horloge-type. Ce cadran, le premier de ce genre, a - été placé au fronton de l’Hôtel-de-Ville de Blois, auquel j’en ai - fait hommage. Il marche, depuis dix ans, avec la plus grande - régularité. - - 7º Nouvelle disposition électrique servant à supprimer - automatiquement, pendant la nuit, un courant électrique et à le - rétablir pendant le jour. Ce système produit une économie de moitié - et peut s’appliquer aux cadrans qui ne sont pas éclairés, la nuit. - - 8º Pile de Smee, ne plongeant dans le liquide que lorsque son - courant est nécessaire à une action mécanique, et se relevant - aussitôt qu’elle ne doit plus fonctionner. - - 9º Nouvelle sonnerie pour les grosses cloches, conduite par la - petite pendule nº 4. - - 10º _Répartiteur électrique_, à l’aide duquel on peut centupler une - attraction magnétique. Cet appareil a été présenté à l’Académie en - 1856 (Rapporteur, M. Desprez). - -Voici comment, dans le _Cosmos_, t. 8, p. 330, s’exprime l’abbé Moigno -sur cette invention, après en avoir fait la description: «En résumé, le -_répartiteur_, si petit et si humble en apparence, est l’une des grandes -nouveautés de l’Exposition universelle de 1855. - -«Au point de vue de la mécanique, c’est un organe entièrement nouveau, -qui sera bientôt appliqué de mille manières différentes, à mille usages, -et qui rendra d’innombrables services. Au point de vue de la physique et -des applications de l’électricité, c’est une découverte immense. M. -Robert-Houdin, dont les forces sont centuplées par son _répartiteur_, -est seul aujourd’hui en mesure de résoudre le plus grand des problèmes à -l’ordre du jour, de réaliser enfin le moteur électrique[25], etc., etc.» - -Ma séance est terminée (il faut se rappeler que c’est sous ce titre que -j’ai présenté mon récit); j’ai toutefois l’espoir de la reprendre -bientôt. Il me reste encore tant de petits et de grands mystères à -dévoiler! La prestidigitation est une immense carrière que la curiosité -peut longtemps exploiter. Je ne prends donc point congé du public, ou -pour mieux dire, du lecteur, car, sous cette seconde forme de -représentation que j’ai adoptée, mes adieux ne seront définitifs que -lorsque j’aurai épuisé tout ce qui peut être dit sur les -_prestidigitateurs_ et la _prestidigitation_; ces deux mots serviront de -titre à l’ouvrage qui fera suite à mes _Confidences_. - - - - -UN COURS DE MIRACLES. - - Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable. - Le vraisemblable peut aussi n’être pas vrai. - - -On a dit des Augures qu’ils ne pouvaient se regarder sans rire.--Il en -serait de même des Aïssaoua si le sang musulman ne coulait pas dans -leurs veines. Toutefois il n’est pas un seul d’entre eux qui se fasse -illusion sur la nature des prétendus miracles exécutés par ses -confrères; mais tous se prêtent la main pour l’exécution de leurs -prestiges, comme le ferait une troupe de faiseurs de tours dont le -Mokaddem serait l’impresario. - -Leur troupe est divisée par spécialités de même que dans les spectacles -forains: tel fait un tour de force qui ne peut en faire un autre, et -l’on cite même de premiers sujets dont les miracles sont bien moins -étonnants que ceux de certains acteurs du second ou du troisième ordre. - -Lors même qu’on ne pourrait expliquer leurs prétendues merveilles, une -simple réflexion devrait en détruire le prestige. Les Aïssaoua se disent -incombustibles; qu’ils viennent donc franchement prier un des assistants -de leur appliquer le fer rouge sur la joue ou sur toute autre partie du -corps! Ils se prétendent invulnérables; qu’ils invitent quelques -zouaves à leur passer leur sabre au travers du corps. Après un tel -spectacle, les plus incrédules se prosterneront devant eux. - -Ah! si j’étais incombustible et invulnérable, comme je me donnerais la -satisfaction d’en offrir une preuve irréfragable! Je me ferais mettre à -la broche devant une fournaise ardente, et, pendant que je rôtirais, -j’occuperais mes loisirs à manger une salade de verre pilé, assaisonnée -d’huile.... de vitriol[26]. Ce serait un spectacle à faire courir le -monde entier et à le convertir à ma propre religion. - -Mais les Aïssaoua ont des raisons pour être prudents dans l’exécution de -leurs tours, ainsi que je vais le prouver. Leurs principaux mires sont -les suivants: - -1º S’enfoncer un poignard dans la joue; - -2º Manger des feuilles de figuier de Barbarie; - -3º Se mettre le ventre sur le côté tranchant d’un sabre; - -4º Jouer avec des serpents; - -5º Se frapper le bras, en faire jaillir du sang, et le guérir -instantanément; - -6º Manger du verre pilé; - -7º Avaler des cailloux, des tessons de bouteille, etc.; - -8º Marcher sur du fer rouge, et se passer la langue sur une plaque -rougie à blanc. - -Commençons par le tour le plus simple, qui consiste à s’enfoncer un -poignard dans la joue. - -L’Arabe qui fit ce tour me tournait le dos; je pus donc m’approcher très -près de lui et distinguer comment il s’y prenait. Il appuya sur sa joue -le bout d’un poignard dont la pointe était aussi émoussée et arrondie -que celle d’un couteau à papier. La peau, au lieu de se percer, -s’enfonça de trois centimètres environ entre les dents molaires, qui -étaient entrouvertes, absolument comme le ferait une feuille de -caoutchouc. - -Ce tour réussit particulièrement aux personnes maigres et âgées, parce -que chez elles la peau des joues est très élastique. Or l’Aïssaoua -remplissait en tous points ces conditions. - -L’Arabe qui mangea les feuilles de figuiers de Barbarie ne nous les -donna pas à visiter. Je dois croire qu’elles étaient préparées de -manière à ne pouvoir le blesser; autrement il n’aurait pas négligé ce -point important qui pouvait doubler le prestige. Mais, quand même il les -eût montrées, cet homme faisait tant d’évolutions inutiles qu’il lui eût -été très facile de les changer contre d’autres feuilles inoffensives. -C’eût été alors un escamotage de quinzième force. - -Dans l’expérience suivante, deux Arabes tiennent un sabre, l’un par la -poignée, l’autre par la pointe; un troisième arrive, relève ses -vêtements de manière à laisser l’abdomen complètement nu, et se couche à -plat ventre sur le côté affilé de l’arme, puis un quatrième monte sur le -dos de celui-ci, et semble peser sur lui de tout le poids de son corps. - -L’artifice de ce tour est très facile à expliquer. - -On ne montre point au public que le sabre soit bien affilé; rien ne -prouve que le tranchant en soit plus coupant que le dos, bien que -l’Arabe qui le tient par la pointe affecte de l’envelopper soigneusement -d’un foulard, imitant en cela les jongleurs qui feignent de s’être -coupés au doigt avec un des poignards dont ils doivent se servir pour -jongler. - -D’ailleurs, dans l’exécution de son tour, l’_invulnérable_ tourne le dos -au public. Il sait le parti qu’il peut tirer de cette circonstance; -aussi, au moment où il va pour se placer sur le sabre, ramène-t-il -adroitement sur son ventre la partie de son vêtement qu’il avait -écartée. Enfin, lorsque le quatrième acteur monte sur son dos, ce -dernier appuie ses mains sur les épaules de deux Arabes qui tiennent le -sabre. Ces derniers sont debout comme pour maintenir son équilibre, mais -en réalité ils supportent tout le poids de son corps. Il ne s’agit donc -dans ce tour que d’avoir le ventre plus ou moins pressé, et -j’expliquerai un peu plus loin que cela peut se faire sans aucun mal ni -danger. - -Quant aux Aïssaoua qui mettent la main dans un sac rempli de serpents et -qui jouent avec ces reptiles, je m’en rapporte au jugement du colonel de -Neveu. Voici ce qu’il en dit dans l’ouvrage que j’ai déjà cité: - -«Nous avons souvent poussé la curiosité et l’incrédulité jusqu’à faire -venir chez nous des Aïssaoua avec leur ménagerie. Tous les animaux -qu’ils nous désignaient comme des vipères (_lefà_) n’étaient que -d’innocentes couleuvres (_hanech_); lorsque nous leur proposions de -mettre la main dans le sac qui contenait leurs animaux, ils se hâtaient -de se retirer, convaincus que nous n’étions pas dupe de leurs fraudes.» - -J’ajouterai que ces serpents, fussent-ils même d’une espèce dangereuse, -on pourrait leur avoir arraché les dents pour n’en plus rien redouter. - -Ce qui viendrait à l’appui de cette assertion, c’est que ces animaux ne -font aucune blessure lorsqu’ils mordent. - -Je n’ai pas vu exécuter le tour qui consiste à se frapper le bras et à -en faire sortir du sang; mais il me semble qu’une petite éponge imbibée -de rouge et cachée dans la main qui frappe, suffirait pour accomplir le -prodige. En essuyant le bras, la blessure se trouve naturellement -guérie. - -Étant jeune, j’ai souvent fait sortir du vin d’un couteau ou de mon -doigt, en pressant une petite éponge, imbibée de ce liquide, que je -tenais cachée. - -J’avais vu plusieurs fois des étourdis broyer des verres à liqueur entre -leurs dents sans se blesser; mais jamais aucun d’eux n’en avait mangé -les fragments. Il m’était donc assez difficile d’expliquer ce tour des -Aïssaoua, lorsque sur un renseignement qui me fut donné par un médecin -de mes amis, je trouvai dans le _Dictionnaire des Sciences médicales_, -année 1810, nº 1143, une thèse soutenue par le docteur Lesauvage, sur -l’innocuité du verre pilé. - -Ce savant, après avoir cité quelques exemples de gens auxquels il avait -vu manger du verre, rapporte ainsi différentes expériences qu’il fit sur -des animaux. - -«Après avoir soumis un grand nombre de chiens, de chats et de rats au -régime du verre pilé, dont les fragments avaient deux ou trois lignes de -longueur, aucun de ces animaux ne fut malade et grand nombre d’entre eux -ayant été ouverts, l’on ne trouva aucune lésion dans toute la longueur -du canal alimentaire. Bien convaincu, d’ailleurs, de l’innocuité du -verre avalé, je me déterminai à en prendre moi-même en présence de mon -collègue M. Cayal, du professeur Lallemand et de plusieurs autres -personnes. Je répétai plusieurs fois l’expérience et je n’en éprouvai -jamais la moindre sensation douloureuse.» - -Ces renseignements authentiques auraient dû me suffire; cependant, je -voulus aussi voir de mes yeux ce singulier phénomène. Je fis alors -manger à l’un des chats de la maison une énorme boulette de viande -assaisonnée de moitié de verre pilé. L’animal l’avala avec infiniment de -plaisir jusqu’à la dernière bribe, et sembla regretter la fin de ce mets -succulent. On croyait le chat perdu, et l’on déplorait déjà ma barbarie, -lorsqu’on le vit arriver le lendemain, dispos et bien portant, et -flairant encore l’endroit où, la veille, il avait fait son repas. - -Depuis cette époque, si je veux régaler un ami de ce spectacle, je -régale également mes trois chats sans distinction, pour ne pas exciter -de jalousie parmi eux. - -Je fus assez longtemps, je l’avoue, avant de me décider à faire sur -moi-même l’expérience du docteur Lesauvage; je n’y voyais aucune -nécessité. Pourtant, un jour, en présence d’un ami, je fis cette -bravade, si c’en est une; j’avalai aussi ma petite boulette; seulement -j’eus soin d’y mettre du verre plus fin que celui que je donnais à mes -chats. Je ne sais si c’est un effet de mon imagination, mais il me -sembla qu’au dîner je mangeais avec un plaisir inaccoutumé; le devais-je -au verre pilé? En tout cas, ce serait un procédé assez bizarre pour -s’ouvrir l’appétit. - -Quand il s’agissait d’avaler des tessons de bouteille et des cailloux, -l’Aïssaoua, chargé de ce tour, les mettait réellement dans sa bouche: -mais je crois pouvoir affirmer qu’il s’en débarrassait au moment où il -se mettait la tête sous les plis du burnous du Mokaddem. Du reste, les -eût-il avalés, qu’il n’eût rien fait d’extraordinaire, comparativement à -ce que faisait, en France, il y a une trentaine d’années, un -saltimbanque, surnommé l’_avaleur de sabres_. - -Cet homme, qui donnait ses séances sur la place publique, rejetait sa -tête en arrière de manière à présenter une ligne droite, et s’enfonçait -réellement dans l’œsophage un sabre dont la poignée seule restait à -l’ouverture de la bouche. - -Il avalait aussi un œuf sans le casser, ou bien encore des clous et -des cailloux, qu’il faisait ensuite résonner en se frappant l’estomac -avec le poing. - -Ces tours de force étaient le résultat d’une disposition phénoménale de -l’œsophage chez le saltimbanque. Mais s’il avait vécu au milieu des -Aïssaoua, n’eût-il pas été à coup sûr le premier sujet de la troupe? - -Qu’auraient donc dit les Arabes s’ils avaient vu aussi cet autre -bateleur qui se passait à travers le corps le premier sabre venu qu’on -lui présentait, et qui, lorsqu’il était embroché, enfonçait encore la -lame d’un couteau jusqu’au manche dans chacune de ses narines? J’ai été -témoin du fait et d’autres ont pu l’être comme moi. - -Ce tour était si effrayant de réalité, que le public ému en le voyant, -criait: assez! assez! suppliant l’individu de cesser. Celui-ci, sans -s’inquiéter de ces cris, répondait en parlant affreusement du nez que -_ça de dui faisait bas de bad_, et chantait avec ce singulier accent la -romance de _Fleuve du Tage_, qu’il accompagnait sur la guitare. - -Je ne pus supporter la vue de ce spectacle, et je détournai la tête avec -horreur, lorsque retirant le sabre, le troubadour enchifrené fit -remarquer qu’il était empreint de sang. - -Cependant en y réfléchissant, je compris que cet homme ne pouvait -véritablement pas se percer ainsi impunément le ventre, et qu’il devait -y avoir là-dessous un truc que je n’apercevais pas. - -Mon amour pour le merveilleux me donna le désir de le connaître; je -m’adressai à l’_invulnérable_, et, moyennant quelque argent, et la -promesse que je n’en ferais pas usage, il me livra son secret. - -Je puis à mon tour le communiquer au public sans avoir besoin d’exiger -de lui la même promesse. Le truc est du reste assez ingénieux. - -Le faiseur de tours était très maigre, particularité indispensable pour -la réussite du prestige. Il se serrait fortement le ventre avec une -ceinture étroite, et voici ce qui arrivait. La colonne vertébrale ne -pouvant pas fléchir, servait de point d’appui; les intestins seuls -pliaient et rentraient à peu près de moitié. Le saltimbanque remplaçait -alors la partie comprimée par un ventre de carton qui le remettait dans -son embonpoint normal, et le tout bien sanglé sous un vêtement de tricot -couleur de chair semblait faire partie du corps. De chaque côté, -au-dessus des hanches, deux rosettes de ruban cachaient les ouvertures -par lesquelles devait entrer et sortir la pointe du sabre. A ces -ouvertures aboutissait une sorte de fourreau qui conduisait avec sûreté -l’arme d’un bout l’autre. Pour simuler le sang, une éponge imprégnée de -couleur rouge se trouvait au milieu du fourreau. Quant aux couteaux dans -le nez, c’était une réalité. L’_invulnérable_ était très camard, ce qui -lui permettait, pour l’introduction des couteaux, d’élever les -cartillages du nez jusqu’à la hauteur des fosses nasales. - -J’avais d’assez bonnes qualités physiques pour faire le tour du sabre, -mais aucune pour celui des couteaux. Je n’essayai point le premier, et -bien moins encore le second. - -Du reste, je me suis amusé moi-même, dans ma jeunesse, à faire deux -miracles qui pourront être utiles aux Aïssaoua, s’ils viennent jamais à -en avoir connaissance. Je vais les expliquer ici: - -Le pédicure Maous, qui m’avait montré à jongler, m’avait également -enseigné un tour très curieux, qui consiste à se fourrer dans l’œil -droit un petit clou que l’on fait ensuite passer à travers les chairs -dans l’œil gauche, puis dans la bouche, et enfin revenir dans -l’œil droit. - -Que l’on juge à quel point j’avais le feu sacré du sortilége, puisque -j’eus le courage de m’exercer à ce tour, que je trouvais ravissant! - -Une circonstance assez désagréable vint cependant m’ôter mes illusions -sur l’effet produit par ce prestige. - -J’allais quelquefois passer la soirée chez une dame qui avait deux -filles, pour l’amusement desquelles elle donnait souvent de petites -fêtes. Je crus ne pouvoir pas mieux choisir le lieu de ma première -représentation, et je demandai la permission de présenter un talent de -société d’un genre tout nouveau. On y consentit avec plaisir, et l’on -fit cercle autour de moi. - ---Mesdames, dis-je avec une certaine emphase, je suis invulnérable; pour -vous en donner la preuve, je pourrais me transpercer d’un poignard, d’un -couteau ou de tout autre instrument tranchant; mais je craindrais que la -vue du sang ne vous fît une trop grande impression. Je vais vous donner -une autre preuve de mon pouvoir surnaturel. Et j’exécutai mon fameux -tour _du clou dans l’œil_. - -L’effet de cette scène ne fut pas tel que je m’y attendais; l’opération -était à peine terminée qu’une des demoiselles de la maison, sous -l’émotion qu’elle éprouva, se trouva mal et tomba sans connaissance. La -soirée fut troublée, comme on le pense bien, et craignant quelques -récriminations, je m’esquivai sans mot dire, jurant qu’on ne me -prendrait plus à de semblables exhibitions. - -Voici toutefois l’explication du tour: - -On peut, sans la moindre sensation douloureuse, introduire dans le coin -de l’œil, près du réservoir lacrymal, entre la paupière inférieure et -le globe, un petit clou cylindrique en plomb ou en argent, d’une -longueur d’un centimètre et demi environ sur deux à trois millimètres de -diamètre; et chose bizarre, une fois ce morceau de métal introduit, on -ne s’aperçoit pas le moins du monde de sa présence. Pour le faire -sortir, il suffit de presser avec le bout du doigt en remontant vers le -coin de l’œil. - -Veut-on ajouter du prestige à l’expérience, on s’y prend de la manière -suivante: - -On met secrètement à l’avance un de ces petits clous dans l’œil -gauche et un autre dans la bouche. Cette préparation faite, on se -présente pour exécuter le tour. - -On introduit alors ostensiblement un clou dans l’œil droit, puis, en -pressant sur la chair avec le bout du doigt, on feint de le faire passer -à travers la naissance du nez dans l’œil gauche, d’où l’on retire -celui qui y a été mis secrètement à l’avance. On remet ensuite ce -dernier dans le même œil, et en jouant la même comédie, le clou -semble passer successivement dans la bouche, d’où l’on sort celui qui y -avait été mis, puis dans l’œil droit d’où l’on retire celui qui y -avait été primitivement introduit. - -Cela fait, on va à l’écart se débarrasser du clou qui reste dans -l’œil gauche. - -Mais revenons au dernier tour des Aïssaoua, qui consiste à marcher sur -un fer rouge, et à se passer la langue sur une plaque rougie à blanc. - -L’Aïssaoua qui marche sur du fer rouge ne fait rien de surprenant, si -l’on considère les conditions dans lesquelles ce tour est exécuté. - -Il passe vivement le talon en glissant sur le fer. Or, les Arabes de -basse classe qui marchent tous sans chaussure, ont le dessous du pied -aussi dur que le sabot d’un cheval; cette partie cornée seule grille -sans occasionner la moindre douleur. - -Et d’ailleurs, le hasard ne peut-il pas avoir enseigné aux Aïssaoua -certaines précautions qui étaient connues de plus d’un jongleur -européen, avant que le docteur Sementini n’en constatât l’emploi et ne -les révélât au public? Ceci nous servira à expliquer de la manière la -plus simple le tour le plus intéressant des prestidigitateurs arabes, -celui qu’on regarde comme le plus étonnant, le plus merveilleux, -l’application de la langue sur un fer rouge. - -Citons d’abord quelques _hauts faits_ de nos faiseurs de tours, et l’on -pourra juger que, même sous le rapport du merveilleux, les sectaires -d’Aïssa sont bien en arrière dans leurs prétendus miracles. - -Au mois de février 1677, un Anglais, nommé Richardson, vint à Paris et -y donna des représentations très curieuses, qui prouvaient, disait-il, -son incombustibilité. - -On le vit faire rôtir un morceau de viande sur sa langue, allumer un -charbon dans sa bouche avec un soufflet, empoigner une barre de fer -rouge avec la main ou la tenir entre ses dents. - -Le valet de cet Anglais publia le secret de son maître, et on peut le -voir dans le _Journal des Savants_ (1677, première édition, page 41, et -deuxième édition, 1860, pages 24, 147, 252). - -En 1809, un Espagnol nommé Léonetto, se montra à Paris. Il maniait aussi -impunément une barre de fer rouge, la passait sur ses cheveux, mettait -les talons dessus, buvait de l’huile bouillante, plongeait ses doigts -dans du plomb fondu, en mettait un peu sur sa langue, après quoi il -portait un fer rouge sur cet organe. - - * * * * * - -Cet homme extraordinaire fixa l’attention du professeur Sementini, qui -dès lors s’attacha à l’étudier. - -Ce savant remarqua que la langue de l’_incombustible_ était recouverte -d’une couche grisâtre; cette découverte le porta à tenter quelques -essais sur lui-même. Il découvrit qu’une friction faite avec une -solution d’alun, évaporée jusqu’à ce qu’elle devînt spongieuse, rendait -la peau insensible à l’action de la chaleur du fer rouge; il frotta de -plus avec du savon les parties du corps rendues insensibles, et elles -devinrent inattaquables à ce point que les poils mêmes n’étaient pas -brûlés. - -Satisfait de ces recherches, le physicien enduisit sa langue de savon et -d’une solution d’alun, et le fer rouge ne lui fit éprouver aucune -sensation. - -La langue ainsi préparée pouvait recevoir de l’huile bouillante, qui se -refroidissait et pouvait ensuite être avalée. - -M. Sementini reconnut également que le plomb fondu dont se servait -Leonetto n’était autre que le métal d’Arcet, fusible à la température de -l’eau bouillante[27]. (Voir pour plus de détails la Notice historique -de M. Julia de Fontenelle, page 161, _Manuel des Sorciers_, Roret.) - -On pourrait trouver dans ces manipulations une explication satisfaisante -de la prétendue incombustibilité des Aïssaoua; toutefois, je vais citer -encore un fait qui m’est personnel et dont on tirera cette conséquence, -qu’il n’est pas nécessaire d’être inspiré d’Allah ou d’Aïssa pour jouer -avec des métaux incandescents. - -Lisant un jour le _Cosmos_, revue scientifique, j’y vis le compte rendu -d’un ouvrage intitulé: _Etude sur les corps à l’état sphéroïdal_, par M. -Boutigny (d’Evreux). Le rédacteur de ce journal, M. l’abbé Moigno, -citait quelques passages les plus intéressants de l’ouvrage, parmi -lesquels était le fait suivant: - -«Cowlet ayant pris l’initiative, nous avons coupé (c’est M. Boutigny qui -parle) les jets de fonte avec les doigts. Nous avons plongé les mains -dans les moules et dans les creusets remplis de la fonte qui venait de -couler d’un _Wilkinson_, et dont le rayonnement était insupportable, -même à une grande distance. Nous avons varié les expériences pendant -plus de deux heures. Mme Cowlet, qui y assistait, permit à sa fille, -enfant de huit à dix ans, de mettre la main dans un creuset plein de -fonte incandescente; cet essai fut fait impunément.» - -Vu le caractère du savant abbé et celui du célèbre physicien, auteur de -l’ouvrage, il n’était pas permis de douter; cependant, je dois le dire, -ce fait me paraissait tellement impossible, que mon esprit se refusait à -l’accepter, et pour croire, ainsi que saint Thomas, je voulais voir. - -Je me décidai à aller trouver M. Boutigny; je lui fis part de mon désir -de voir une expérience aussi intéressante, en omettant toutefois -d’exprimer le moindre doute sur sa réussite. - -Le savant m’accueillit avec bonté, et me proposa de répéter le phénomène -devant moi, et de me faire laver les mains dans de la fonte -incandescente. - -La proposition était attrayante, scientifiquement parlant; mais, d’un -autre côté, j’avais bien quelques craintes que le lecteur appréciera, -je le pense. Il y allait, en cas d’erreur, de la carbonisation de mes -deux mains, pour lesquelles je devais avoir d’autant plus de soins -qu’elles avaient été pour moi des instruments précieux. J’hésitai donc à -répondre. - ---Est-ce que vous n’avez pas confiance en moi, me dit M. Boutigny? - ---Si, Monsieur, si, j’ai beaucoup de confiance, mais... - ---Mais.... vous avez peur, avouez-le, interrompit en riant le physicien. -Eh bien! pour vous tranquilliser, je tâterai la température du liquide -avant que vous n’y plongiez les mains. - ---Et quel est donc à peu près le degré de température de la fonte -liquide? - ---Seize cents degrés environ. - ---Seize cents degrés! m’écriai-je, que cette expérience doit être belle! -Je me décide. - -Au jour indiqué par M. Boutigny, nous nous rendîmes à la Villette, à la -fonderie de M. Davidson, auquel il avait demandé l’autorisation de faire -son expérience. - -En entrant dans ce vaste établissement, je fus vivement impressionné. Le -bruit infernal produit par les immenses souffleries; les flammes -s’échappant des fourneaux; des laves étincelantes transportées par de -puissantes machines et coulant à flots dans d’immenses creusets; des -ouvriers secs et nerveux, noircis par la fumée et le charbon; tout cet -ensemble enfin d’hommes et de choses présentait un aspect fantastique et -solennel. - -Le chef d’atelier vint à nous et nous indiqua le fourneau, vers lequel -nous devions nous diriger pour notre expérience. - -En attendant qu’on donnât passage au jet de fonte, nous restâmes -quelques instants debout et silencieux près de la fournaise, puis nous -entamâmes la conversation suivante qui, certes, n’était pas propre à me -rassurer. - ---Il faut que ce soit vous, me dit M. Boutigny, pour que je répète cette -expérience que je n’aime point faire. Je vous avoue que, bien que je -sois sûr du résultat, j’éprouve toujours une émotion dont je ne puis me -défendre. - ---S’il en est ainsi, répondis-je, allons-nous en; je vous crois sur -parole. - ---Non, non; je tiens à vous montrer ce curieux phénomène. Ah ça! ajouta -le savant physicien, voyons vos mains. - -Il les prit dans les siennes. - ---Diable! dit-il, elles sont bien sèches pour notre expérience[28]. - ---Vous croyez? - ---Certainement. - ---Alors, c’est dangereux? - ---Cela pourrait l’être. - ---Dans ce cas, sortons d’ici, dis-je en me dirigeant vers la porte. - ---Ce serait maintenant dommage, reprit mon compagnon en me retenant. -Tenez, trempez vos mains dans ce seau d’eau, essuyez-les bien, et votre -peau conservera autant d’humidité qu’il est nécessaire[29]. - -Il faut savoir que pour la réussite de cette merveilleuse expérience, il -n’y a d’autre condition à observer que celle d’avoir les mains -légèrement moites. Je regrette de ne pouvoir donner des explications sur -le principe du phénomène qui se produit dans cette circonstance, car il -me faudrait pour cela de longs chapitres. Je renvoie à l’ouvrage de M. -Boutigny. Il suffira de dire que le métal en fusion est tenu à distance -de la peau par une force répulsive, qui lui oppose une barrière -infranchissable. - -J’avais à peine terminé d’essuyer mes mains, que sous les coups d’une -lourde barre de fer, le fourneau s’ouvrit et donna passage à un jet de -fonte de la grosseur du bras. Des étincelles volèrent de tous côtés, -comme un feu d’artifice. - ---Attendons quelques instants, dit M. Boutigny, que la fonte s’épure; -il serait peu prudent de faire notre expérience en ce moment. - -Cinq minutes après, la source de feu cessa de bouillonner et de lancer -des scories; elle devint même si limpide et si brillante, qu’elle nous -brûlait les yeux à la distance de quelques pas. - -Tout-à-coup mon compagnon s’approche vivement du fourneau, enfourche en -quelque sorte le jet métallique, et sans plus de façon, se lave les -mains avec de la fonte liquide, comme si c’eût été de l’eau tiède. - -Je ne ferai pas le brave; j’avoue qu’à cet instant le cœur me battait -à rompre ma poitrine, et pourtant lorsque M. Boutigny eut terminé sa -fantastique ablution, je m’avançai à mon tour avec une détermination qui -attestait une certaine force de volonté. J’imitai les mouvements de mon -professeur; je _barbotai_ littéralement dans la lave brûlante, et dans -la joie que m’inspirait cette merveilleuse opération, je pris une -poignée de fonte que je lançai en l’air, et qui retomba en pluie de feu -sur le sol. - -L’impression que j’éprouvai en touchant ce fer en fusion ne peut être -comparée qu’à celle que j’aurais ressentie en touchant du velours de -soie liquide, si je puis m’exprimer ainsi. C’est, du reste, un toucher -très délicat et très agréable. - -Je demande maintenant ce que sont les plaques de fer rouge des Aïssaoua -auprès de la haute température à laquelle mes mains venaient d’être -soumises? - -Les vieux et les nouveaux miracles des incombustibles se trouvent donc -expliqués par l’expérience du savant physicien qui, lui, n’a aucune -prétention aux tours de force, et n’apprécie ces phénomènes qu’en raison -des lois immuables en vertu desquelles ils s’accomplissent. - -FIN. - - - - -PROGRAMME GÉNÉRAL - -DES - -EXPÉRIENCES INVENTÉES ET EXÉCUTÉES - -PENDANT LE COURS DE MES REPRÉSENTATIONS - -[Illustration] - - -LA BOUTEILLE INÉPUISABLE. - -Ce tour est un des plus brillants que j’aie jamais exécutés. Il est -toujours très chaleureusement applaudi. - -Je me présente en scène ayant en main une petite bouteille remplie de -vin de Bordeaux. Je la vide complètement en versant son contenu dans des -verres et je la rince ensuite avec un peu d’eau, en ayant soin de la -bien faire égoutter. - -Ce préambule terminé, je m’avance au milieu des spectateurs et, tenant -toujours la bouteille renversée, je leur offre d’en faire sortir toute -liqueur qu’ils pourront désirer. - -Ma proposition est généralement accueillie avec une grande faveur. De -tous côtés des demandes me sont aussitôt faites par des gens aussi -désireux de s’assurer de la réalité du tour que de la qualité des -liqueurs. - -Ces liqueurs sont aussitôt fournies que demandées. Il n’en est aucune, -spiritueuse ou aromatique, de quelque pays qu’elle puisse être, qui ne -soit versée avec la plus grande libéralité. - -La distribution ne se termine que lorsque le spectateur, craignant de ne -pouvoir consommer tout ce qui sortirait de la bouteille, et trouvant -aussi que plus il ferait prolonger l’expérience, moins sa raison -pourrait lui rendre des comptes, se détermine enfin à cesser ses -demandes. - -Pour terminer ce tour d’une manière saisissante, en donnant une preuve -de la libéralité inépuisable de ma bouteille, je prends un grand verre à -boire pouvant contenir au moins la moitié du flacon, et je l’emplis -jusqu’aux bords avec une liqueur qui m’est encore demandée. - -_La Bouteille inépuisable_ a été représentée pour la première fois à mon -théâtre le 1er décembre 1847. - -[Illustration] - - -L’ORANGER FANTASTIQUE. - -Cette pièce mécanique était précédée de plusieurs tours d’escamotage qui -motivaient son introduction sur la scène. - -J’empruntais le mouchoir d’une dame; j’en faisais une boule que je -mettais à côté d’un œuf, d’un citron et d’une orange rangés sur ma -table. - -Je faisais ensuite passer ces quatre objets les uns dans les autres, et -lorsqu’enfin ils étaient tous réunis dans l’orange, je me servais de ce -fruit pour composer une liqueur fantastique. - -Pour cela, je pressais l’orange entre mes mains, et je la réduisais de -grosseur en la montrant de temps à autre sous ses différentes formes, et -je finissais par en faire une poudre que je faisais passer dans un -flacon où il y avait de l’esprit de vin. - -On m’apportait alors un oranger dépourvu de fleurs et de fruits. Je -versais dans un petit vase un peu de la liqueur que je venais de -préparer; j’y mettais le feu; je le plaçais au-dessous de l’arbuste, et -aussitôt que l’émanation atteignait le feuillage, on le voyait se -charger de fleurs. - -Sur un coup de ma baguette, ces fleurs étaient remplacées par des fruits -que je distribuais aux spectateurs. - -Une seule orange était restée sur l’arbre; je lui ordonnais de s’ouvrir -en quatre parties, et l’on apercevait à l’intérieur le mouchoir qui -m’avait été confié. Deux papillons battant des ailes le prenaient par -les angles et le déployaient en s’élevant en l’air. - -Ce tour est de ma création. - -[Illustration] - - -LA PÊCHE MERVEILLEUSE. - -On se rappelle le tour chinois intitulé par Philippe: _Le Bassin de -Neptune_. J’ai dit que le prestidigitateur du bazar Bonne-Nouvelle, à -l’exemple des habitants du Céleste-Empire, s’était revêtu d’une robe -nécessaire à l’exécution du tour. J’ai dit aussi ma répulsion pour tout -vêtement en dehors de nos usages. Il devait donc sembler impossible de -me voir jamais reproduire cette merveilleuse expérience, lorsqu’un jour, -on vit sur mes affiches l’annonce d’un tour intitulé: _la Pêche -miraculeuse_. - -Ce n’était pas autre chose que le tour chinois que je me proposais -d’exécuter, mais dans des conditions beaucoup plus difficiles. - -J’arrivais en scène ayant en main un pied de guéridon qui se terminait -par une pointe aiguë. Je le posais devant moi, et près des spectateurs. - -Je me saisissais d’un châle que j’étalais en tous sens, et que je -secouais avec force afin de bien prouver qu’il ne contenait rien. - ---Voici d’abord comment on doit prendre et poser son épervier. Je -ramassais les plis du châle et je le jetais sur mon épaule. Figurez-vous -maintenant, Messieurs, que la pointe de ce pied de guéridon soit un -étang, je sais qu’il faut se faire une grande illusion pour cela, mais -enfin admettez cette fable pour un instant. Dans cette circonstance, on -s’approche silencieusement de l’étang, on lance son épervier comme cela -sur l’endroit où l’on suppose trouver du poisson, on le relève, et l’on -montre, ainsi que je le fais maintenant, une pêche vraiment -merveilleuse. - -A cet instant, un bocal beaucoup plus grand que celui de Philippe, -contenant d’énormes poissons rouges, apparaissait en équilibre sur la -pointe du guéridon, et lorsqu’on voulait l’enlever de cet endroit, il -était impossible de le bouger de place sans répandre de l’eau. - -[Illustration] - - -LA PENDULE AÉRIENNE. - -Parmi les expériences que je présentai au public en 1847, ma pendule fut -une de celles qui produisirent le plus d’effet, et même maintenant que -l’on suppose à tort ou à raison que l’électricité y joue un certain -rôle, on ne peut se dispenser de l’admirer. - -Il y a certains spectateurs qui vont aux séances de prestidigitation, -moins pour jouir des illusions que pour faire parade d’une perspicacité -très souvent douteuse. Pour ceux-là, l’expérience de la _Pendule -aérienne_ est vite expliquée: c’est de l’électricité. C’est plutôt fait. - -Mais pour l’observateur consciencieux, pour le savant, pour le -connaisseur enfin, il est très difficile de se prononcer sur ce sujet, -parce qu’ils savent que pour qu’un effet électro-magnétique se produise, -il ne suffit pas d’un courant électrique, il faut encore des appareils -matériels qui représentent un certain volume. Ainsi dans le télégraphe -même le plus simple, ce sont des roues dentées, un électro-aimant, une -palette, des leviers, des supports, etc. - -Dans ma _pendule aérienne_ on ne voyait rien de tout cela; il n’y avait -qu’un cadran de cristal transparent, au milieu duquel était une -aiguille. - -Ce cadran était suspendu par de légers cordons et complétement isolé, ce -qui n’empêchait pas que l’aiguille tournait à droite et à gauche, -s’arrêtait ou reprenait sa marche à la volonté des spectateurs. - -Un timbre également en cristal, suspendu en dessous, sonnait l’heure que -marquait la pendule, ou bien encore celle qu’on lui désignait. Ces -objets, avant et après l’expérience, étaient présentés au public pour -être examinés. - -Pour terminer, je remettais à un spectateur un cordon auquel tenait le -crochet; il y suspendait le timbre et le faisait sonner à son -commandement. - -[Illustration] - - -LA SECONDE VUE. - -Ou la Clochette Mystérieuse. - -L’expérience représentée par la gravure ci-contre est un -perfectionnement apporté à la _Seconde vue_, que j’ai décrite au -commencement de ce volume. Les résultats sont exactement les mêmes; le -principe seul est changé. - -Au lieu de faire à mon fils cette question: «Dites ce que je tiens à la -main?» à chaque objet qui m’était remis, je frappais un coup sur une -petite clochette, et malgré cette uniformité du signal, l’enfant -dépeignait l’objet comme si l’eût eu sous les yeux. - -Mais ce qui pouvait intriguer les _intrépides scrutateurs_ de mes -secrets, c’est que peu d’instants après, je mettais la clochette de -côté, et bien que j’observasse le silence le plus complet, tous les -objets présentés n’en étaient pas moins immédiatement désignés par -l’enfant. - -J’imitais aussi certains phénomènes produits par quelques sujets -magnétisés. Je lui couvrais les yeux d’un épais bandeau, et sans -prononcer une parole, je lui remettais entre les mains un verre plein -d’eau; le liquide prenait sous ses lèvres le goût d’un autre liquide -quelconque sur lequel un spectateur avait fixé sa pensée, quelque -bizarre que fût ce choix. - -Toujours sans que je lui parlasse, je lui faisais porter un bouquet à -une dame qu’un spectateur avait secrètement désignée, ou bien il -exécutait un ordre qui m’était confié à voix basse, tel que celui-ci: - -Aller prendre une tabatière dans la poche d’une personne désignée; en -ôter une prise de tabac pour la porter ensuite dans le porte-monnaie -d’une autre personne. - -[Illustration] - - -LE FOULARD AUX SURPRISES. - -Un principe fondamental de la prestidigitation, c’est de produire de -grands effets avec de petites causes; autrement dit, il faut produire, -avec de petits objets, des objets d’un gros volume. - -Qu’y-a-t-il d’étonnant en effet de faire sortir d’une boîte à double -fond ce qui peut y être contenu? La difficulté consiste uniquement dans -l’_ingéniosité_ de l’appareil, et tout le mérite revient à l’ébéniste ou -au ferblantier qui a fabriqué la boîte. - -Mais le _foulard aux surprises_ est un tour qui ne pouvait laisser -croire à aucune combinaison mécanique, parce que l’instrument qui devait -produire des objets si volumineux pouvait être réduit à de bien petites -proportions. - -Ce foulard était confié par un spectateur. Aussitôt que je l’avais entre -les mains, je le pressais, l’étirais et le retournais en tous sens pour -prouver qu’il ne contenait rien, puis, le prenant par le milieu, je le -secouais et j’en faisais sortir un plumet. En retournant le foulard du -côté opposé, j’en retirais un second, un troisième, un quatrième plumet -et jusqu’à un panache de tambour-major. Enfin une véritable pluie de -plumets venait couvrir la scène. - -Ces subtilités étaient le préambule d’un tour beaucoup plus surprenant -encore, et qu’on pourrait appeler à plusieurs titres le bouquet de -l’expérience. - -Je m’approchais des spectateurs, et après avoir une dernière fois bien -secoué et retourné le foulard de tous côtés, j’en faisais sortir une -énorme corbeille de fleurs que je distribuais aux dames. - -Ce tour faisait partie des expériences annoncées sur ma première -affiche. - -[Illustration] - - -LA SUSPENSION ÉTHÉRÉENNE. - -Dans l’année 1847, on se le rappelle, il n’était question que de l’éther -et de ses merveilleuses applications. J’eus alors l’idée d’user à mon -profit l’engouement du public pour en faire un à-propos qui eut un -succès prodigieux. - ---Messieurs, disais-je avec le sérieux d’un professeur de la Sorbonne, -je viens de découvrir dans l’éther une nouvelle propriété merveilleuse. - -Lorsque cette liqueur est à son plus haut degré de concentration, si on -la fait respirer à un être vivant, le corps du patient devient en peu -d’instants aussi léger qu’un ballon. - -Cette exposition terminée, je procédais à l’expérience. Je plaçais trois -tabourets sur un banc de bois. Mon fils montait sur celui du milieu, et -je lui faisais étendre les bras, que je soutenais en l’air au moyen de -deux cannes qui reposaient chacune sur un tabouret. - -Je mettais alors simplement sous le nez de l’enfant un flacon vide que -je débouchais avec soin, mais dans la coulisse on jetait de l’éther sur -une pelle de fer très chaude, afin que la vapeur s’en répandît dans la -salle. Mon fils s’endormait aussitôt, et ses pieds, devenus plus légers, -commençaient à quitter le tabouret. - -Jugeant alors l’opération réussie, je retirais le tabouret de manière -que l’enfant ne se trouvait plus soutenu que par les deux cannes. - -Cet étrange équilibre excitait déjà dans le public une grande surprise. -Elle augmentait encore lorsqu’on me voyait retirer l’une des deux cannes -et le tabouret qui la soutenait; et enfin elle arrivait à son comble, -lorsqu’après avoir élevé avec le petit doigt mon fils jusqu’à la -position horizontale, je le laissais ainsi endormi dans l’espace, et que -pour narguer les lois de la gravitation, j’ôtais encore les pieds du -banc qui se trouvait sous cet édifice impossible, tel que le représente -la gravure ci-dessus. - -La première représentation eut lieu le 10 octobre 1849. - -[Illustration] - - -LA GUIRLANDE DE FLEURS. - -Ce tour était très compliqué et formait à son dénouement un très joli -tableau. - -J’empruntais deux mouchoirs et trois montres; j’en faisais un paquet que -je mettais dans une sorte de pistolet-tromblon, et j’y joignais trois -cartes choisies dans un jeu par un des spectateurs. Pendant ce temps, on -apportait une guirlande de fleurs que l’on suspendait à de petits rubans -placés au milieu de la scène. - -J’annonçais alors que ces fleurs allaient me servir de point de mire, et -que lorsque je ferais feu de ce côté, les montres, les mouchoirs et les -cartes iraient se grouper autour d’elles. - -En effet, lorsque le coup partait les cartes apparaissaient sur la -guirlande, les montres en dessous et les mouchoirs pendaient sur le -côté. - -(Un erratum à signaler sur le dessin ci-dessus, c’est que le graveur a -oublié d’y mettre les mouchoirs). - -Au commencement du tour, bien que je n’eusse besoin que de deux -mouchoirs, j’en empruntais trois, parce que j’en gardais un pour faire -un autre tour sous forme d’intermède, dans le but d’allonger cette -petite scène qui, sans cela, eût été beaucoup trop courte. - -Je mettais de l’esprit de vin sur ce mouchoir, je l’enflammais et je -montrais les ravages du feu en passant mon bras par un énorme trou. Puis -sous le prétexte de me servir de ce principe des homœopathes: -_similia similibus curantur_, je versais encore de l’esprit de vin sur -le linge brûlé, je l’enflammais de nouveau, et en frappant seulement -avec la main sur le mouchoir incendié, je le faisais reparaître dans son -état primitif. - -Le tour de la guirlande a été représenté pour la première fois le 18 -janvier 1850. - -[Illustration] - - -LE CARTON DE ROBERT-HOUDIN. - -La plus simple des lois naturelles veut que le contenant soit plus grand -que le contenu; ici c’est le contraire. On peut donc appeler ce tour -_impossibilité réalisée_. - -En effet, j’apportais sous mon bras un carton à dessin qui n’avait pas -plus d’un centimètre d’épaisseur et je le posais sur de légers tréteaux -placés dans le plus complet isolement au milieu de la scène; puis j’en -retirais successivement: - -1º Une collection de gravures; - -2º Deux charmants chapeaux de dame garnis de fleurs et de rubans, aussi -frais que s’ils sortaient à l’instant même des mains de la modiste; - -3º Quatre tourterelles vivantes; - -4º Trois énormes casseroles en cuivre remplies, l’une de haricots, -l’autre d’un feu ardent, et la troisième d’eau bouillante. - -5º Une grande cage remplie d’oiseaux voltigeant de bâtons en bâtons[30]. - -6º Enfin, après que le carton avait été fermé une dernière fois, mon -plus jeune fils, le héros de la suspension éthéréenne, soulevait le -couvercle, montrait au public sa tête souriante et sortait aussi de -cette étroite prison. - -[Illustration] - - -L’IMPRESSION INSTANTANÉE, - -Ou la communication des couleurs par la volonté. - -Je présentais au public plusieurs flacons remplis de diverses couleurs, -et j’annonçais que, par un procédé nouveau, je pouvais faire passer des -liquides colorés à travers un faible ruban de soie, à quelque distance -que ce fût. - -Je mettais alors au milieu des spectateurs un petit pupitre sur lequel -j’étendais un linge. - -Messieurs, disais-je, voici un cachet communiquant par un léger cordon à -cette bouteille qui est pleine d’une liqueur rouge; veuillez essayer -d’en imprimer l’empreinte en pressant sur l’étoffe. - -Un des spectateurs essayait, mais en vain; l’étoffe restait entièrement -blanche. - ---Pour faire passer le liquide jusque dans le cachet, ajoutais-je avec -un grand sérieux, il manque une formalité; il faut que j’en donne le -commandement. Je le fais en ce moment. Essayez maintenant, je vous prie. - -En effet, le nom gravé sur le cachet s’imprimait en beaux caractères -rouges; mais sitôt que je donnais un ordre contraire, on avait beau -appliquer le cachet, le liquide ne passait plus. - -Je prenais ensuite un autre flacon contenant du bleu, j’y attachais le -ruban par une de ses extrémités, et afin qu’on fût bien assuré qu’il n’y -avait aucune préparation dans le cachet, je priais un spectateur -d’attacher une clé à l’autre bout du ruban. Ces conditions remplies et -le commandement en étant donné, on pouvait écrire sur le linge avec la -clé comme si c’eût été un pinceau. - -Je terminais cette expérience en faisant subitement changer un bouquet -de roses blanches en roses d’un rouge très vif. - -[Illustration] - - -LE COFFRE TRANSPARENT, - -Ou les Pièces voyageuses. - -Ce tour avait pour but de montrer avec quelle facilité je pouvais faire -passer invisiblement des pièces de monnaie d’un endroit à un autre. - -J’empruntais huit pièces de cinq francs que je faisais marquer avec -beaucoup de soin par les spectateurs, puis je les mettais ostensiblement -dans un vase en cristal que je tenais à la main. - -Je posais un autre vase sur une table à l’extrémité de ma scène et -j’annonçais qu’en frappant avec ma baguette sur celui où se trouvaient -les pièces, une d’elles en sortirait à chaque coup pour passer dans le -verre vide. - -Effectivement, au son que ma baguette produisait sur le cristal, une -pièce en sortait pour passer dans l’autre vase, et l’on en entendait le -son argentin. - -Au lieu de faire passer la huitième comme les autres, je la sortais du -vase et je la remettais entre les mains d’une dame, en la priant de bien -la serrer pour l’empêcher de s’échapper. - -Mais à l’instant où frappant sur la cloche, je disais: partez, la pièce -emprisonnée sortait de la main et on l’entendait rejoindre ses -compagnes. - -Pour terminer l’expérience d’une manière concluante, je suspendais à de -minces cordons de soie accrochés au plafond, un coffre de cristal -transparent. Je le faisais balancer dans l’espace et lorsqu’il se -trouvait à son plus grand éloignement de la scène, j’y envoyais les -pièces que l’on voyait parfaitement arriver dedans. - -A chacune de ces expériences, l’identité des pièces était constatée. - -Représenté pour la première fois le 4 septembre 1849. - -[Illustration] - - -LE GARDE-FRANÇAISE, - -Ou la Colonne au gant. - -On apportait sur une table un petit automate revêtu du costume de -Garde-Française: il portait un mousquet et se tenait au port d’arme prêt -à recevoir un commandement. - -En automate bien appris, il commençait par saluer respectueusement -l’assemblée, et après s’être débarrassé de son arme, il envoyait de la -main droite quelques baisers aux jeunes enfants qu’il apercevait dans la -salle. - -J’empruntais à plusieurs dames de l’assemblée quatre bagues et un gant -blanc, j’en faisais un paquet et je le mettais dans le petit fusil que -j’avais préalablement chargé et amorcé. - ---Tenez, disais-je à mon Garde-française, je vous rends votre arme -contenant un gant et quatre bagues; montrez maintenant votre adresse, en -envoyant tous ces objets sur ce point de mire. Je lui montrais une -colonne en cristal qui se trouvait sur une autre table. - -L’automate mettait en joue, posait le doigt sur la gâchette, visait et, -au signal que je lui en donnais, faisait feu. Les objets contenus dans -le fusil étaient projetés sur la colonne, et le gant, gonflé comme s’il -eût été porté par une main invisible se dressait sur le sommet du -cristal, étalant à chacun de ses doigts une des bagues qui m’avaient été -confiées. - -Je variais quelquefois l’expérience. Je mettais dans le fusil une seule -bague et deux cartes choisies secrètement par des spectateurs. -L’automate dirigeait son arme vers un vase de fleurs que je lui -indiquais, et lorsqu’il faisait feu, un petit amour sortait du milieu -des roses en battant des ailes et portait à la main une torche allumée -au bas de laquelle la bague était accrochée. Quant aux deux cartes, -elles avaient dévié de leur chemin et s’étaient fixées sur ma poitrine. - -[Illustration] - - -LE PATISSIER DU PALAIS-ROYAL. - -Voyez ce charmant petit automate; à l’appel de son maître il vient sur -le seuil de sa porte, et, fournisseur aussi poli que pâtissier habile, -il salue et attend les commandes de sa clientèle. Des brioches chaudes -et sortant du four, des gâteaux de toute espèces, des sirops, des -liqueurs, des glaces, etc., sont aussitôt apportés par lui que commandés -par les spectateurs, et quand il a satisfait à toutes les demandes, il -aide son maître dans ses tours d’escamotage. - -Une dame, par exemple, a-t-elle mis secrètement sa bague dans une petite -boîte qu’elle ferme à clé et qu’elle garde entre ses mains? à l’instant -même le pâtissier lui apporte une brioche dans laquelle se trouve la -bague qui vient de disparaître de la boîte. - -Voici une autre preuve de son intelligence. - -Une pièce d’or lui est remise dans une petite corbeille par un -spectateur, qui lui dit ce qu’il doit prendre sur cette pièce en francs -et centimes. Il s’enferme chez lui, et quelque compliqué que soit son -compte, il fait son calcul et rapporte en monnaie le reste de la somme. - -Enfin une loterie comique est tirée, et c’est encore le pâtissier qui -est chargé de la distribution des lots. - -Aussi intéressante par sa complication que par la gaîté qu’elle -apportait parmi les spectateurs, cette pièce était la mieux goûtée de -mes expériences et terminait toujours brillamment ma séance. - -Le pâtissier du Palais-Royal a été représenté pour la première fois à -l’ouverture de mon théâtre. - -[Illustration] - - -DIAVOLO ANTONIO, - -Le Voltigeur au Trapèze. - -J’avais donné à cet automate le nom de Diavolo Antonio, célèbre -acrobate, dont j’avais cherché à imiter les périlleux exercices. -Seulement l’original était un homme, et la copie n’avait que la taille -et les traits d’un enfant. - -J’apportais mon jeune artiste de bois entre mes bras, comme je l’eusse -fait pour un être vivant, je le posais sur le bâton d’un trapèze, et là -je lui adressais quelques questions auxquelles il répondait par des -signes de tête. - ---Vous ne craignez pas de tomber? - ---Non. - ---Etes-vous bien disposé à faire vos exercices? - ---Oui. - -Alors, aux premières mesures de l’orchestre, il saluait gracieusement -les spectateurs, en se tournant vers toutes les parties de la salle, -puis se suspendant par les bras, et suivant la mesure de la musique, il -se faisait balancer avec une vigueur extrême. - -Venait ensuite un instant de repos, pendant lequel il fumait sa pipe, -après quoi il exécutait des tours de force sur le trapèze, tels que de -se soulever à la force des bras et de se tenir la tête en bas, tandis -qu’il exécutait avec les jambes des évolutions télégraphiques. - -Pour prouver que son existence mécanique était en lui-même, mon petit -Diavolo abandonnait la corde avec ses mains, se pendait par les pieds, -et quittait bientôt entièrement le trapèze. - -Cet automate a paru pour la première fois sur mon théâtre le 1er -octobre 1849. - -[Illustration] - - -LE VASE ENCHANTÉ, - -Ou le Génie des Roses. - -Au commencement de cette petite scène, qui tenait de la féerie, on -apercevait sur une table placée au milieu de ma scène, un vase étrusque -orné de pierreries, d’un travail et d’un goût exquis. Il était surmonté -de branches et de feuilles de rosier. - -Je priais une dame de choisir une carte dans un jeu et de l’enfermer -dans une petite boîte que je lui présentais. Aussitôt la carte sortait -de la boîte, revenait entre mes mains et se trouvait remplacée par un -charmant canari. - -J’enfermais ce petit oiseau dans une cage. - ---Mesdames, disais-je ensuite, ce serin est tellement obéissant, que -lorsque je vais lui en donner l’ordre, il sortira à travers les barreaux -de sa cage pour aller se percher sur le bouquet qui couronne ce vase. -Afin de le mieux attirer, je vais faire pousser des fleurs sur ce -feuillage. - -J’étendais alors ma baguette sur le rosier et l’on voyait apparaître de -petits boutons qui grossissaient à vue d’œil, s’épanouissaient -insensiblement, et devenaient de magnifiques roses. - -Ce prestige ne s’était pas plus tôt accompli, que le serin disparaissait -de la cage et se montrait sur le sommet du rosier en gazouillant de -toute la force de son gosier. - -Là, selon le désir des spectateurs, il chantait tel air qu’on lui -désignait. Lorsque chacun avait entendu le morceau de son choix, le -musicien s’envolait, et rentrait dans la coulisse. - -Pour terminer cette charmante scène, le vase s’ouvrait en plusieurs -parties, formait un élégant kiosque dans lequel un Indien exécutait, -avec la plus rare perfection, sur une corde raide, des danses -acrobatiques. - -[Illustration] - - -LA CORNE D’ABONDANCE. - -Parmi les modifications que j’avais apportées aux séances des -prestidigitateurs qui m’avaient précédé, j’ai signalé, dans le cours de -cet ouvrage, le genre de cadeaux que j’offrais au public comme souvenir -de mes séances. - -Comte et ses émules faisaient des distributions de jouets d’enfants et -de sucreries qui se trouvaient invariablement dans un chapeau. Je pensai -qu’il était peu convenable d’offrir des éventails, des fleurs et des -bonbons, en les faisant sortir d’une source qui n’était pas toujours -d’une propreté irréprochable, et pour obvier à cet inconvénient, -j’inventai la corne d’abondance. - -Je présentais au public une sorte de grand cornet qui s’ouvrait en deux -parties, afin qu’on pût mieux en visiter l’intérieur, puis dès qu’il -était refermé, j’en retirais des bonbons et des fleurs. - -C’est aussi de ce cornet que je faisais sortir des journaux comiques, -des albums, des quadrilles illustrés, etc. - -Je m’étais exercé à lancer ces différents objets avec une sûreté de -direction telle qu’ils arrivaient immanquablement aux personnes même les -plus éloignées de ma scène. - -Cette distribution, ainsi que celle de la bouteille inépuisable, -produisait dans la salle une animation des plus plaisantes. C’était à -qui posséderait un de ces cadeaux, et l’on m’adressait de tous côtés des -supplications télégraphiques auxquelles je me faisais un devoir de -répondre. - - - - -TABLE. - - -Pages. - -INTRODUCTION DANS LA DEMEURE DE L’AUTEUR I - -PRÉFACE 1 - -CHAP. Ier. Un horloger raccommodeur de soufflets.--Intérieur d’artiste.--Les -leçons du colonel Bernard.--L’ambition paternelle.--Premiers -travaux mécaniques.--Ah! si j’avais un rat!--L’industrie -d’un prisonnier.--L’abbé Larivière.--Une parole -d’honneur.--Adieu mes chers outils! 5 - -CHAP. II. Un badaud de province.--Le docteur Carlosbach, escamoteur -et professeur de mystification.--_Le sac au sable, le coup de -l’étrier._--Je suis clerc de notaire, les _minutes_ me paraissent bien -longues.--Un petit automate.--Protestation respectueuse.--Je -monte en grade dans la basoche.--Une machine de la force... -d’un portier.--Les canaris acrobates.--Remontrance de Me Roger.--Mon -père se décide à me laisser suivre ma vocation 15 - -CHAP. III. Le cousin Robert.--L’événement le plus important de ma -vie.--Comment on devient sorcier.--Mon premier escamotage.--_Fiasco_ -complet.--Perfectibilité de la vue et du toucher.--Curieux -exercice de prestidigitation.--Monsieur Noriet.--Une -action plus ingénieuse que délicate.--Je suis empoisonné.--Un -trait de folie 31 - -CHAP. IV. Je reviens à la vie.--Un étrange médecin.--Torrini et -Antonio: un escamoteur et un mélomane.--Les confidences d’un -meurtrier.--Une maison roulante.--La foire d’Angers.--Une -salle de spectacle portative.--J’assiste pour la première fois à -une séance de prestidigitation.--_Le coup de piquet de l’aveugle._--Une -redoutable concurrence.--Le signor Castelli mange un -homme vivant 45 - -CHAP. V. Confidences d’Antonio.--Comment on peut provoquer les -applaudissements et les ovations du public.--Le comte de ...., -banquiste.--Je répare un automate.--Atelier de mécanicien -dans une voiture.--Vie nomade: heureuse existence.--Leçons -de Torrini; ses principes sur l’escamotage.--Un _grec_ du grand -monde, victime de son escroquerie.--L’escamoteur Comus.--Duel -aux coups de piquet.--Torrini est proclamé vainqueur.--Révélations.--Nouvelle -catastrophe.--Pauvre Torrini! 65 - -CHAP. VI. Torrini me raconte son histoire.--Perfidie du chevalier -Pinetti.--Un escamoteur par vengeance.--Course au succès entre -deux magiciens.--Mort de Pinetti.--Séance devant le pape -Pie VII.--Le chronomètre du cardinal ***.--Douze cents francs -sacrifiés pour l’exécution d’un tour.--Antonio et Antonia.--La -plus amère des mystifications.--Constantinople 84 - -CHAP. VII. Suite de l’histoire de Torrini.--Le Grand-Turc lui fait -demander une séance.--Un tour merveilleux.--Le corps d’un -jeune page coupé en deux.--Compatissante protestation du Sérail.--Agréable -surprise.--Retour en France.--Un spectateur -tue le fils de Torrini pendant une séance.--Folie: Décadence.--Ma -première représentation.--Fâcheux accident pour mes débuts.--Je -reviens dans ma famille 115 - -CHAP. VIII. Des Acteurs prodiges.--J’arrive à Paris.--Mon -mariage.--Comte.--Etudes sur le public.--Un habile directeur.--Les -billets roses.--Un style musqué.--_Le Roi de tous les -cœurs._--Ventriloquie.--Les mystificateurs injustifiés.--Le père -Roujol.--Jules de Rovère.--Origine du mot _prestidigitateur_ 131 - -CHAP. IX. Les automates célèbres.--Une mouche d’airain.--L’homme -artificiel.--Albert-le-Grand et saint Thomas-d’Aquin.--Vaucanson; -son canard; son joueur de flûte; curieux détails.--L’automate -joueur d’échecs; épisode intéressant.--Catherine II -et M. de Kempelen.--Je répare le Componium.--Succès inespéré 153 - -CHAP. X. Les supputations d’un inventeur.--Cent mille francs par an -pour une écritoire.--Déception.--Mes nouveaux automates.--Le -premier physicien de France; décadence.--Le choriste philosophe.--Bosco.--Le -jeu des gobelets.--Une exécution capitale.--Résurrection -des suppliciés.--Erreur de tête.--Le serin récompensé.--Une -admiration _rentrée_.--Mes revers de fortune.--Un -mécanicien cuisinier 178 - -CHAP. XI. Le pot-au-feu de l’artiste.--Invention d’un automate -écrivain-dessinateur.--Séquestration volontaire.--Une modeste -villa.--Les inconvénients d’une spécialité.--Deux _Augustes -visiteurs_.--L’emblême de la fidélité.--Naïvetés d’un maçon -érudit.--Le gosier d’un rossignol mécanique.--Les _Tiou_ et les -_rrrrrrrrouit_.--Sept mille francs en faisant de la limaille 193 - -CHAP. XII. Un _grec_ habile.--Ses confidences.--Le _Pigeon_ cousu -d’or.--Tricheries dévoilées.--Un magnifique _truc_!--Le génie inventif -d’un confiseur.--Le prestidigitateur Philippe.--Ses débuts -comiques.--Description de sa séance.--Exposition de 1844.--Le Roi et sa -famille visitent mes automates 215 - -CHAP. XIII. Projets de réformes.--Construction d’un théâtre au -Palais-Royal.--Formalités.--Répétition générale.--Singulier effet de ma -séance.--Le plus grand et le plus petit théâtre de -Paris.--Tribulations.--Première -représentation.--Panique.--Découragement.--Un prophète infaillible. -Réhabilitation.--Succès 239 - -CHAP. XIV. Etudes nouvelles.--Un journal comique.--Invention -de la _seconde vue_.--Curieux exercices.--Un spectateur enthousiaste.--Danger -de passer pour Sorcier.--Un sacrilége ou la -mort.--Art de se débarrasser des importuns.--Une touche électrique.--Une -représentation au théâtre du Vaudeville.--Tout -ce qu’il faut pour lutter contre les incrédules.--Quelques détails -intéressants 258 - -CHAP. XV. Petits malheurs du bonheur.--Inconvénients d’un théâtre -trop petit.--Invasion de ma salle. Représentation gratuite.--Un -public consciencieux.--Plaisant escamotage d’un bonnet de -soie noire.--Séance au château de Saint-Cloud.--La cassette -de Cagliostro.--Vacances.--Etudes bizarres 281 - -CHAP. XVI. Nouvelles expériences.--La _Suspension éthéréenne_, -etc.--Séance à l’Odéon.--_Un double accroc._--La protection -d’un entrepreneur de succès.--1848.--Les théâtres aux abois.--Je -quitte Paris pour Londres.--Le directeur Mitchell.--La -publicité anglaise.--_Le grand Wizard._--Les moules à beurre -servant à la réclame.--Affiches singulières.--Concours public -pour le meilleur calembour 298 - -CHAP. XVII. Le théâtre Saint-James.--Invasion de l’Angleterre par -les artistes français.--Une fête patronnée par la reine.--Le Diplomate -et le Prestidigitateur.--Une Recette de 75,000 francs.--Séance -à Manchester.--Les spectateurs au carcan.--_Wat à capital -curaçao._--Montagne humaine.--Cataclysme.--Représentation -au palais de Buckingham.--Un repas de Sorciers 316 - -CHAP. XVIII. Un régisseur optimiste.--Trois spectateurs dans une -salle.--Une collation magique.--Le public de Colchester et les -noisettes.--Retour en France.--Je cède mon théâtre. Voyage -d’adieu.--Retraite à Saint-Gervais.--Pronostic d’un Académicien 344 - -CHAP. XIX. VOYAGE EN ALGÉRIE.--Convocation des chefs de -tribus.--Fêtes.--Représentation devant les Arabes.--Enervation d’un -Kabyle.--Invulnérabilité.--Escamotage d’un Maure.--Panique et fuite des -spectateurs.--Réconciliation.--La secte des Aïssaoua.--Leurs prétendus -miracles.--Excursion dans l’intérieur de l’Algérie.--La demeure d’un -Bach-Agha.--Repas comique.--Une soirée de hauts dignitaires -Arabes.--Mystification d’un Marabout.--L’Arabe sous sa tente, etc. -etc.--Retour en France.--Conclusion 356 - -UN COURS DE MIRACLES.--S’enfoncer un poignard dans la joue;--Manger -des feuilles de figuier de Barbarie;--Se mettre le ventre -sur le côté tranchant d’un sabre;--Jouer avec des serpents;--Se -frapper le bras, en faire jaillir du sang, et le guérir -instantanément;--Manger du verre pilé;--Avaler des cailloux, des tessons -de bouteille, etc.;--Marcher sur du fer rouge, et se passer la langue -sur une plaque rougie à blanc 406 - -Gravures et description des expériences 421 - - -FIN DE LA TABLE. - -Imp. LECHENE, à Blois. - - * * * * * - -Fautes corrigées: - -poussant la rorte=> poussant la porte {pg v} - -surgit tout à coup dans esprit=> surgit tout à coup dans mon esprit {pg -12} - -soulier dans de mes bas=> soulier dans un de mes bas {pg 12} - -aussi ne se passsait-il=> aussi ne se passait-il {pg 16} - -très habilemement embouchée=> très habilement embouchée {pg 16} - -sembla se recueilir=> sembla se recueillir {pg 17} - -l’homme de cette affreuse calamnité=> l’homme de cette affreuse calamité -{pg 20} - -la scène est tranformée=> la scène est transformée {pg 21} - -O Carlorsbach=> O Carlosbach {pg 21} - -des câhteaux voisins=> des châteaux voisins {pg 21} - -mais, plus je résistai=> mais, plus je résistais {pg 27} - -j’aillais demander=> j’allais demander {pg 27} - -art pourle quel=> art pour lequel {pg 33} - -mon irristible penchant=> mon irrésistible penchant {pg 34} - -au seul de sa boutique=> au seuil de sa boutique {pg 35} - -bonlanger de rentrer=> boulanger de rentrer {pg 36} - -de la sience=> de la science {pg 37} - -de la prestidigition=> de la prestidigitation {pg 37} - -frappe de la falicité=> frappé de la facilité {pg 37} - -faire une promade=> faire une promenade {pg 42} - -balloté dans une voiture=> ballotté dans une voiture {pg 44} - -je ne pus reprimer un mouvement=> je ne pus réprimer un mouvement {pg -48} - -un aveu si innatendu=> un aveu si inattendu {pg 50} - -complément rétabli=> complétement rétabli {pg 51} - -Je vous le dirai vololontiers=> Je vous le dirai volontiers {pg 58} - -plus grands théâtres l’Italie=> plus grands théâtres d’Italie {pg 67} - -je cédasse pas=> je ne cédasse pas {pg 74} - -Les confidences de Zilbermann=> Les confidences de Zilberman {pg 75} - -au devant au moi=> au devant de moi {pg 98} - -une représentation que dois donner=> une représentation que je dois -donner {pg 88} - -terme de théâtre, s’apelle=> terme de théâtre, s’appelle {pg 92} - -s’apelle le=> s’appelle le {pg 92} - - -s’intalla dans le théâtre=> s’installa dans le théâtre {pg 97} - -C’est ainsi que j’écraisai=> C’est ainsi que j’écrasai {pg 98} - -rigeurs extrêmes=> rigueurs extrêmes {pg 98} - -nous goutâmes pendant=> nous goûtâmes pendant {pg 115} - -mon viel ami=> mon vieil ami {pg 130} - -prestiditateur=>prestidigitateur {pg 131} - -ma convocation pour=> ma vocation pour {pg 131} - -d’une bien petit fortune=> d’une bien petite fortune {pg 132} - -montres et des pendule=> montres et des pendules {pg 134} - -l’eutrême prudence=> l’extrême prudence {pg 137} - -ainsi que celui _prestidigitation_=> ainsi que celui de -_prestidigitation_ {pg 151} - -Qus d’actions de grâce=> Que d’actions de grâce {pg 154} - - -barbotte avec son bec=> barbote avec son bec {pg 157} - - -qde le lecteur se rassur=> que le lecteur se rassur {pg 160} - -snr 80 centimètres=> sur 80 centimètres {pg 163} - -qne ses courtisans=> que ses courtisans {pg 168} - -le fait de tout ceux=> le fait de tous ceux {pg 179} - -de ma petite fortune=> de sa petite fortune {pg 183} - -un pigon blanc=> un pigeon blanc {pg 191} - - -je fis servis=> je fis servir {pg 216} - -un constraste=> un contraste {pg 217} - -effet de douner un nom=> effet de donner un nom {pg 217} - -épanchement famillier=> épanchement familier {pg 217} - -tant de grace=> tant de grâce {pg 219} - -loin de moi de sur la table=> loin de moi sur la table {pg 221} - - -eu suivant pour le dix=> en suivant pour le dix {pg 224} - -galeries et un amphitéâtre=> galeries et un amphithéâtre {pg 231} - -compâtissait à la douleur=> compatissait à la douleur {pg 228} - -la plus importance de toutes=> la plus importante de toutes {pg 240} - -je tremblais comme un fant=> je tremblais comme un enfant {pg 247} - -ce mal n’était rien comparaison=> ce mal n’était rien en comparaison {pg -254} - -une ces dispositions=> une de ces dispositions {pg 262} - -de la suprise=> de la surprise {pg 265} - -le pallier du théâtre=> le palier du théâtre {pg 274} - -sur le devant la scène=> sur le devant de la scène {pg 274} - -signes auquels on peut=> signes auxquels on peut {pg 279} - -j’eus réelment=> j’eus réellement {pg 294} - -dont les effet=> dont les effets {pg 299} - -aux appplaudissements qui=> aux applaudissements qui {pg 303} - -bouteillle inépuisable=> bouteille inépuisable {pg 312} - -les dames patronesses=> les dames patronnesses {pg 324} - -féérique=> féerique {pg 325} - -jettasse=> jetasse {pg 325} - -et l’afflence était=> et l’affluence était {pg 326} - -demander une réprésentation=> demander une représentation {pg 338} - -la plus haute distiction=> la plus haute distinction {pg 340} - -Mou régisseur=> Mon régisseur {pg 346} - -mon établisssement=> mon établissement {pg 353} - -Wiesbaden, Hombourg=> Wiesbaden, Hambourg {pg 353} - -Retour en Ffance=> Retour en France {pg 356} - -répondit que le Gouvernenement=> répondit que le Gouvernement {pg 360} - -malheureureux offret=> malheureux coffret {pg 368} - -face a face=> face à face {pg 373} - -et et ensuite=> et ensuite {pg 374} - -adresssant à chacun=> adressant à chacun {pg 374} - -marque d’approbabation=> marque d’approbation {pg 375} - -pour nos étonner=> pour nous étonner {pg 378} - -notre bachelier ès-ciences=> notre bachelier ès-sciences {pg 382} - -sur la tapis=> sur le tapis {pg 386} - -Bon-Allem a deviné=> Bou-Allem a deviné {pg 387} - -à à se débarrasser=> à se débarrasser {pg 388} - -Tu n’a rien=> Tu n’as rien {pg 392} - -marmotaient des prières=> marmottaient des prières {pg 394} - -Quant la stéarine fut=> Quand la stéarine fut {pg 394} - -parmi lequels était=> parmi lesquels était {pg 410} - -J’ai dit que le prestigitateur=> J’ai dit que le prestidigitateur - -pièces de monaie=> pièces de monnaie - -l’idendité des pièces=> l’identité des pièces - -sur un autre table=> sur une autre table - -sur la gachette=> sur la gâchette - -Seulement l’orinal=> Seulement l’original - -Le prestigitateur Philippe=> Le prestidigitateur Philippe - -le guérir instanténément=> le guérir instantanément - - * * * * * - - -NOTES: - -[1] Comus eut plus tard un concurrent redoutable dans Cotte dit Conus, -qui était également doué d’une extrême habileté. - -[2] Le jeu est divisé en quatres parties égales, par quatre cartes plus -larges que les autres, de sorte que l’on peut couper où cela est -nécessaire pour l’organisation du jeu. - -Voici l’ordre des cartes avant d’être coupées: Dame, neuf, huit, _sept -de trèfle_. As, roi, valet, dix, dame, neuf, huit, _sept de cœur_. As, -roi, valet, dix, dame, neuf, huit, _sept de pique_. As, roi, valet, dix, -dame, neuf, huit, _sept de carreau_. As, roi, valet, dix de trèfle. Les -quatre sept sont des cartes larges. - -Lorsque l’adversaire a nommé la couleur dans laquelle il veut être repic -et que nous supposerons être trèfle, on coupe au sept de cette couleur -et on lui laisse la liberté de donner par deux ou par trois. De plus, -les cartes étant une fois données, on laisse l’adversaire choisir celui -des deux jeux qu’il préfère. Si celui-ci a donné les cartes par deux et -qu’il ait gardé son jeu, on écarte: les neuf de pique, de cœur et de -carreau et deux dames quelconques. La rentrée donne quinte majeure en -trèfle, quatorze d’as et quatorze de rois. - -Si, au contraire, l’adversaire a choisi le jeu du premier en cartes, on -écartera: les sept de cœur, de pique et de carreau et deux huit -quelconques. La rentrée produira la même quinte en trèfle, quatorze de -dames et quatorze de valets. - -Si l’adversaire a préféré donner les cartes par trois, et qu’il garde -son jeu, on écartera: le roi, le huit et le sept de cœur, le neuf et le -huit de pique, afin d’avoir par la rentrée: la quinte majeure en trèfle, -une tierce à la dame en carreau; trois as, trois dames et trois valets. - -Si, au contraire, il choisit le jeu du premier en cartes, on écartera: -la dame et le neuf de cœur, le valet et le sept de pique et l’as de -carreau. On aura par la rentrée cette même quinte majeure en trèfle, une -tierce au neuf en carreau, trois rois et trois dix qui feront soixante. - -[3] Cette séance valut à Comte le titre de _Physicien du Roi_. - -[4] Voir un ouvrage intitulé: Machines approuvées par l’Académie Royale -des Sciences. Tome VI, pages 133 et 137. - -[5] Les secrets du Grand-Albert, ouvrage rempli d’absurdités, et -faussement attribué à Albert-le-Grand. - -[6] Après la mort de Vaucanson, ses œuvres furent dispersées et se -perdirent; Le canard seul, après être resté longtemps dans un grenier à -Berlin, revit le jour en 1840, et fut acheté par un nommé Georges Tiets, -mécanicien, qui employa quatre ans à le remettre en état. - -[7] L’automate joueur d’échecs jouait de la main gauche, défaut que l’on -a faussement attribué à l’inadvertance du constructeur. - -[8] J’ai cette affiche en ma possession; je la tiens de M. Hessler, -neveu du docteur Osloff, qui m’a communiqué également ces détails et -ceux qui suivent. - -[9] Maëlzel était grand mangeur et non gastronome, comme on l’a dit; -cette mort par suite d’indigestion le prouve. - -[10] Depuis cette époque Bosco a modifié l’ornementation de sa scène. -Ses tapis ont changé de couleur, les bougies sont moins longues, mais la -tête de mort, la boule, le costume et la séance sont restés -invariablement les mêmes. - -[11] C’est une sorte de panacée universelle pour le peuple anglais. - -[12] Instrument que l’on met dans la bouche pour imiter la voix de -Polichinelle. - -[13] Ce tour, ainsi que celui de l’éclairage électrique, avaient été -imaginés par un physicien nommé Her Dôbler; c’est de lui que Philippe -les tenait. - -[14] Voir la figure et la description de l’expérience à la fin du -volume. - -[15] Petite trappe. - -[16] Je n’ai jamais donné de séance sans avoir, en cas d’événement, un -double de mes vêtements. - -[17] Les théâtres possèdent un privilége émané du ministère de -l’Intérieur; les spectacles ont une permission de la préfecture. - -[18] Ce petit incident n’empêcha pas le jury de m’accorder une médaille -d’argent pour mes automates. Onze ans plus tard, à notre exposition -universelle de 1855, je recevais une médaille de première classe pour de -nouvelles applications de l’électricité à la mécanique. - -[19] J’avais cru jusque-là que le type du cheval arabe était d’être -petit et délicat. On trouve en Algérie d’excellents chevaux de toute -grandeur et de toute force. - -[20] En terme de théâtre, on désigne les spectateurs par le nom de la -place qu’ils occupent. Ainsi une ouvreuse dira: mon avant-scène vient de -sortir avec sa dame sous le bras; ma stalle nº 20 s’est trouvée malade, -etc. - -[21] Village arabe. - -[22] Maisonnette construite en branches d’arbre. - -[23] L’Arabe ne boit jamais pendant son repas; il attend pour cela qu’il -soit fini. - -[24] Pièces de cinq francs. - -[25] Voir pour la description des instruments désignés ci-dessus: _Le -Traité d’électricité_ de M. E. Becquerel; _Exposé de l’électricité_, par -M. le Cte du Moncel; et _le Cosmos_. - -[26] Acide sulfurique. - -[27] On peut aussi mettre impunément ses doigts dans du plomb fondu en -les trempant préalablement dans l’éther.--(Note de l’auteur). - -[28] On se rappelle que j’ai signalé cette particularité à propos de mes -études sur l’escamotage. - -[29] Sauf cette précaution, qui était indispensable, je soupçonne fort -M. Boutigny d’avoir voulu m’effrayer un peu pour me punir de mon -incrédulité. - -[30] Un de mes bons amis, M. Bouly, de Cambrai, avocat distingué, auteur -de plusieurs ouvrages archéologiques très estimés, amateur passionné des -arts en général et de l’escamotage en particulier, est l’auteur de ce -tour ingénieux. La cage sortant du carton est entièrement de son -invention. Les autres prestiges que j’ai ajoutés à cette expérience ne -peuvent rien ôter au mérite de l’idée première. - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Confidences et Révélations, by -Jean-Eugène Robert-Houdin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFIDENCES ET RÉVÉLATIONS *** - -***** This file should be named 40855-0.txt or 40855-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/0/8/5/40855/ - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/40855-0.zip b/old/40855-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 91ee012..0000000 --- a/old/40855-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/40855-8.txt b/old/40855-8.txt deleted file mode 100644 index c43d10e..0000000 --- a/old/40855-8.txt +++ /dev/null @@ -1,18425 +0,0 @@ -Project Gutenberg's Confidences et Rvlations, by Jean-Eugne Robert-Houdin - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Confidences et Rvlations - Comment on devient sorcier - -Author: Jean-Eugne Robert-Houdin - -Release Date: September 24, 2012 [EBook #40855] -[Last updated: October 7, 2012] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFIDENCES ET RVLATIONS *** - - - - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at the Bibliothque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve -et n'a pas t harmonise. - - - - - - - -CONFIDENCES - -ET - -RVLATIONS - -BLOIS--IMPRIMERIE LECESNE, RUE DES PAPEGAULTS. - - - - -MMOIRES ET RVLATIONS - -[Illustration: ROBERT-HOUDIN] - - - - -ROBERT-HOUDIN - -CONFIDENCES -ET -RVLATIONS - -COMMENT ON DEVIENT SORCIER - -[Illustration: MACDOINE CALLIGRAPHIQUE - -dans laquelle se trouvent six mots diffrents] - -BLOIS -LECESNE, IMPRIMEUR-DITEUR -RUE DES PAPEGAULTS - -MDCCCLXVIII. - - - - -INTRODUCTION - -DANS LA DEMEURE DE L'AUTEUR. - - -Je possde et j'habite, Saint-Gervais, prs Blois, une demeure dans -laquelle j'ai organis des agencements, je dirais presque des trucs, -qui, sans tre aussi prestigieux que ceux de mes sances, ne m'en ont -pas moins donn dans le pays, certaine poque, la dangereuse -rputation d'un homme possdant des pouvoirs surnaturels. - -Ces organisations mystrieuses ne sont, vrai dire, que d'utiles -applications de la science aux usages domestiques. - -J'ai pens qu'il serait peut-tre agrable au public de connatre ces -petits secrets dont on a beaucoup parl, et j'ai cru ne pouvoir mieux -faire pour leur publicit que de les placer en tte d'un ouvrage plein -de rvlations et de confidences. - -Si le lecteur veut bien me suivre, je vais le conduire jusqu' -Saint-Gervais, l'introduire dans mon habitation, lui servir de cicerone, -et pour lui viter tout dplacement et toute fatigue, je ferai en sorte, -en ma qualit d'ex-sorcier, que son voyage et sa visite s'excutent sans -changer de place. - - - - -LE PRIEUR. - - -A deux kilomtres de Blois, sur la rive gauche de la Loire, est un petit -village dont le nom rappelle aux gourmets de savoureux souvenirs. C'est -l que se fabrique la fameuse crme de Saint-Gervais. - -Ce n'est pas assurment le culte de cette blanche friandise qui m'a -port choisir cet endroit pour y fixer ma rsidence. C'est l'_Amour -sacr_ de la patrie seulement que je dois d'avoir pour vis--vis cette -bonne ville de Blois qui m'a donn le jour. - -Une promenade, droite comme un I majuscule, relie Saint-Gervais ma -ville natale. Sur l'extrmit de cet I tombe angle droit un chemin -communal longeant notre village et conduisant au _Prieur_. - -Le Prieur, c'est mon modeste domaine, que mon ami Dantan jeune a nomm, -par extension, l'abbaye de l'_Attrape_. - - * * * * * - -Lorsqu'on arrive au Prieur, on a devant soi: - -1 Une grille pour l'entre des voitures; - -2 Une porte sur la gauche, pour le passage des visiteurs; - -3 Une bote, sur la droite, avec ouverture bascule, pour -l'introduction des lettres et des journaux. - -La maison d'habitation est situe 400 mtres de cet endroit; une alle -large et sinueuse y conduit travers un petit parc ombrag d'arbres -sculaires. - -Cette courte description topographique fera comprendre au lecteur la -ncessit des procds lectriques que j'ai organiss mes portes pour -remplir automatiquement les fonctions d'un concierge: - -La porte des visiteurs est peinte en blanc. Sur cette porte immacule -apparat, hauteur d'homme, une plaque en cuivre et dore, portant le -nom de Robert-Houdin; cette indication est de la plus grande utilit; -nul voisin n'tant l pour renseigner le visiteur. - -Au-dessous de cette plaque est un petit marteau galement dor dont la -forme indique suffisamment les fonctions; mais, pour qu'il n'y ait aucun -doute cet gard, une petite tte fantastique entre deux mains de mme -nature sortant de la porte, comme d'un pilori, semblent indiquer le mot: -_Frappez_, qui est plac au-dessous d'elles. - -Le visiteur soulve le marteau selon sa fantaisie, mais, si faible que -soit le coup, l-bas, 400 mtres de distance, un carillon nergique se -fait entendre dans toutes les parties de la maison, sans blesser, pour -cela, l'oreille la plus dlicate. - -Si le carillon cessait avec la percussion, comme dans les sonneries -ordinaires, rien ne viendrait contrler l'ouverture de la porte, et le -visiteur risquerait de monter la garde devant le Prieur. - -Il n'en est pas ainsi: La cloche sonne incessamment et ne cesse son -appel que lorsque la serrure a fonctionn rgulirement. - -Pour ouvrir cette serrure, il suffit de pousser un bouton plac dans le -vestibule. C'est presque le cordon du concierge. - -Par la cessation de la sonnerie, le domestique est donc averti du succs -de son service. - -Mais cela ne suffit pas: il faut aussi que le visiteur sache qu'il peut -entrer. - -Voici ce qui se passe cet effet: en mme temps que fonctionne la -serrure, le nom de Robert-Houdin disparat subitement et se trouve -remplac par une plaque en mail, sur laquelle est peinte en gros -caractres le mot: Entrez! - -A cette intelligible invitation, le visiteur tourne un bouton d'ivoire, -et il entre en poussant la porte, qu'il n'a mme pas la peine de -refermer, un ressort se chargeant de ce soin. - -La porte une fois ferme, on ne peut plus sortir sans certaines -formalits. Tout est rentr dans l'ordre primitif, et le nom propre a -remplac le mot d'invitation. - - * * * * * - -Cette fermeture prsente, en outre, une sret pour les matres du -logis: Si par erreur, par enfantillage ou par maladresse, un domestique -tire le cordon, la porte ne s'ouvre pas; il faut pour cela que le -marteau ait t soulev et que l'avertissement de la cloche se soit fait -entendre. - -Le visiteur, en entrant, ne s'est pas dout qu'il a envoy des -avertissements ses futurs htes. La porte, en s'ouvrant et en se -fermant, a excut aux diffrents angles de son ouverture et de sa -fermeture, une sonnerie d'un rythme particulier. - -Cette musique bizarre et de courte dure peut indiquer, par -l'observation, si l'on reoit _une ou plusieurs personnes_, si c'est un -_habitu_ de la maison ou un _visiteur nouveau_, si c'est enfin quelque -_intrus_ qui, ne connaissant pas la porte de service, s'est fourvoy par -cette ouverture. - - * * * * * - -Ici j'ai besoin de donner des explications, car ces effets qui semblent -sortir des lois ordinaires de la mcanique, pourraient peut-tre trouver -quelques incrdules parmi mes lecteurs, si je ne prouvais ce que -j'avance: - -Mes procds de reconnaissance distance sont de la plus grande -simplicit et reposent uniquement sur certaines observations -d'acoustique qui ne m'ont jamais fait dfaut. - -Nous venons de dire que la porte en s'ouvrant envoyait, deux angles -diffrents de son ouverture, deux sonneries bien diffrentes, lesquelles -sonneries se rptaient aux mmes angles par la fermeture. Ces quatre -petits carillons, bien que produits par des mouvements diffrents, -arrivent au Prieur espacs par des silences de dure gale. - -Avec une aussi simple disposition on peut, ainsi qu'on va le voir, -recevoir, l'insu des visiteurs, des avertissements bien diffrents: - -Un seul visiteur se prsente-t-il; il sonne, on ouvre, il entre en -poussant la porte qui se referme aussitt. C'est ce que j'appelle -l'ouverture normale: les quatre coups se sont suivis distances gales: -drin.... drin.... drin.... drin.... On a jug au Prieur qu'il n'est -entr qu'une seule personne. - - * * * * * - -Supposons maintenant qu'il nous vienne plusieurs visiteurs: La porte -s'est ouverte d'aprs les formalits ci-dessus indiques. Le premier -visiteur entre en poussant la porte, et selon les rgles prescrites par -la politesse la plus lmentaire, il la tient ouverte jusqu' ce que -chacun soit pass; puis la porte se referme lorsqu'elle est abandonne. -Or l'intervalle entre les deux premiers et les deux derniers coups a t -proportionnel la quantit des personnes qui sont entres; le carillon -s'est fait entendre ainsi: - - drin.... drin........ drin.... drin, - -et pour une oreille exerce l'apprciation du nombre est des plus -faciles. - - * * * * * - -L'habitu de la maison, lui, se reconnat aisment: il frappe et sachant -ce qui doit se produire devant lui, il ne s'arrte pas, comme l'on dit, -aux bagatelles de la porte; on ne lui a pas plus tt ouvert que les -quatre coups qui-distants se font entendre et annoncent son -introduction. - - * * * * * - -Il n'en est pas de mme pour un visiteur nouveau: celui-ci frappe, et -lorsque parat le mot _entrez_, sa surprise l'arrte; ce n'est qu'au -bout de quelque temps qu'il se dcide pousser la porte. Dans cette -action, il observe tout; sa dmarche est lente et les quatre coups sont -comme sa dmarche drin.... drin.... drin.... drin.... On se prpare au -Prieur pour recevoir ce nouveau visiteur. - - * * * * * - -Le mendiant voyageur qui se prsente cette porte parce qu'il ne -connat pas la porte de service, soulve timidement le marteau, et au -lieu de voir, selon l'usage, quelqu'un venir pour lui ouvrir, il est -tmoin d'un procd d'ouverture auquel il est loin de s'attendre; il -craint une indiscrtion; il hsite entrer, et s'il le fait, ce n'est -qu'aprs quelques instants d'attente et d'incertitude. On doit croire -qu'il n'ouvre pas brusquement la porte. En entendant le -carillon, ...d....r....i....n.... d...r...i...n... d...r...i...n... -d...r...i...n... il semble aux gens de la maison qu'ils voient entrer ce -pauvre diable. On va sa rencontre avec certitude. On ne s'est jamais -tromp. - - * * * * * - -Supposons maintenant qu'on vienne en voiture pour me visiter: les -grilles d'entre sont ordinairement fermes, mais les cochers du pays -savent tous par exprience ou par ou dire comment on les ouvre. -L'automdon descend de son sige; il se fait d'abord ouvrir la petite -porte; il entre. Ah! par exemple, en voil un dont le carillon est -distinctif. Drin. drin. drin. drin. On comprend au Prieur que le cocher -qui entre avec une telle prcipitation veut faire preuve vis--vis de -ses matres ou de ses _bourgeois_ de son zle et de son intelligence. - -Notre homme trouve appendue l'intrieur la clef de la grille qu'une -inscription lui dsigne; il n'a plus qu' ouvrir la porte deux -battants. Ce double mouvement s'entend et se voit, mme dans la maison. -A cet effet est plac dans le vestibule un tableau sur lequel sont -peints ces mots: LES PORTES DES GRILLES SONT.... - -A la suite de cette inscription incomplte viennent se prsenter -successivement les mots OUVERTES ou FERMES, selon que les grilles sont -dans l'un ou l'autre de ces deux tats; et cette transposition -alternative vient prouver matriellement la justesse de cet axime: Il -faut qu'une porte soit ouverte ou ferme. - -Avec un tel tableau, je puis, chaque soir, vrifier distance la -fermeture des portes de la maison. - - * * * * * - -Passons maintenant au service de la bote aux lettres. Rien n'est plus -simple encore: J'ai dit plus haut que la bote aux lettres tait ferme -par une petite porte bascule. Cette porte est dispose de telle sorte -que lorsqu'elle s'ouvre, elle met en mouvement au Prieur une sonnerie -lectrique. Or le facteur a reu l'ordre de mettre d'abord d'un seul -coup dans la bote tous les journaux et d'y joindre les circulaires pour -ne pas produire de fausses motions; aprs quoi, il introduit les -lettres, l'une aprs l'autre. On est donc averti la maison de la -remise de chacun de ces objets, de sorte que si l'on n'est pas matinal, -on peut, de son lit, compter les diverses parties de son courrier. - -Pour viter d'envoyer porter les lettres la poste du village, on fait -la correspondance le soir; puis, en tournant un index nomm -_commutateur_, on transpose les avertissements, c'est--dire que le -lendemain matin le facteur, en mettant son message dans la bote, au -lieu d'envoyer le carillon la maison, entend prs de lui une sonnerie -qui l'avertit d'y venir prendre les lettres; il se sonne ainsi lui-mme. - - * * * * * - -Ces organisations si agrablement utiles prsentent cependant un -inconvnient que je vais signaler, ce qui m'amnera raconter -incidemment au lecteur une petite anecdote assez plaisante sur ce sujet: - -Les habitants de Saint-Gervais ont une qualit que je me plais leur -reconnatre: ils sont trs-discrets. Il n'est jamais venu l'ide -d'aucun d'entre eux de toucher au marteau de ma porte d'entre autrement -que par ncessit. - -Mais certains promeneurs de la ville y mettent moins de rserve et se -permettent quelquefois de s'escrimer sur les accessoires lectriques, -pour en voir les effets. - -Bien que trs rares, ces indiscrtions ne laissent pas que d'tre -dsagrables. - -Tel est l'inconvnient dont je viens de parler et voici l'anecdote -laquelle elle a donn lieu. - -Un jour, Jean, le jardinier de la maison, travaillait prs de la porte -d'entre; il entend quelque bruit de ce ct et voit bientt un flneur -de notre cit blsoise qui, aprs avoir fait manoeuvrer le marteau, -s'amusait ouvrir et fermer la porte, sans s'inquiter du trouble -qu'il portait dans la maison. - -Sur une remontrance que lui fait l'homme de service, l'importun se -contente de dire pour sa justification: - ---Ah! oui, je sais; a sonne l bas. Pardon! je voulais voir comment a -fonctionnait. - ---S'il en est ainsi, monsieur, c'est bien diffrent, reprend le -jardinier d'un ton de bonhomie affecte, je comprends votre dsir de -vous instruire et je vous demande pardon, mon tour, de vous avoir -drang dans vos observations. - -Sur ce, sans paratre remarquer l'embarras de son interlocuteur, Jean -retourne son ouvrage en continuant de jouer l'indiffrence la plus -complte. Mais Jean est un malin dans la double acception du mot, il ne -se trouve pas suffisamment satisfait, et s'il refoule au fond de son -coeur son reste de mcontentement, c'est pour avoir une plus grande -libert d'esprit dans un projet de reprsailles qu'il vient de concevoir -et qu'il se propose de mettre, le jour mme, excution. - - * * * * * - -Vers minuit, il se rend la demeure du personnage; il se pend sa -sonnette et carillonne de toute la force de ses poignets. - -Une fentre s'entrouvre au premier tage; puis, par son entrebillement, -parat une tte coiffe de nuit et empourpre par la colre. - -Jean s'est muni d'une lanterne; il en dirige les rayons vers sa victime. - ---Bonsoir, monsieur, lui dit-il d'un ton ironiquement poli, comment vous -portez-vous? - ---Que diable avez-vous sonner ainsi, pareille heure? rpond une voix -courrouce. - ---Oh! pardon, monsieur, reprend Jean en paraphrasant certaine rponse de -son interlocuteur; oui, je sais, a sonne l-haut; mais je voulais voir -si votre sonnette fonctionnait aussi bien que le marteau du Prieur. -Bonsoir, monsieur? - -Il tait temps que Jean s'loignt; le monsieur tait all chercher, -pour la lui jeter sur la tte.... une vengeance de nuit. - - * * * * * - -Pour conjurer cette petite misre, je plaai sur ma porte un avis -engageant chacun ne pas toucher au marteau sans ncessit. Avis -inutile! Il y avait toujours une ncessit pour frapper, c'tait celle -de satisfaire une ou plusieurs curiosits. - -Ne pouvant chapper ces persistantes indiscrtions, je pris le parti -de ne plus m'en taquiner et de les regarder au contraire comme un succs -que m'attiraient mes procds lectriques. - -Je n'eus qu' me fliciter, plus tard, de ma conciliante dtermination: -car, soit que la curiosit locale se ft mousse, soit toute autre -cause, les importunits cessrent d'elles-mmes et maintenant il est -fort rare que le marteau soit soulev dans un autre but que celui de -pntrer dans ma demeure. - -Mon _concierge lectrique_ ne me laisse donc plus rien dsirer. Son -service est des plus exacts; sa fidlit est toute preuve; sa -discrtion est sans gale; quant ses appointements, je doute qu'il -soit possible de moins donner pour un employ aussi parfait. - - * * * * * - -Voici maintenant certains dtails sur un procd l'aide duquel je -parviens assurer mon cheval l'exactitude de ses repas et l'intgrit -de ses rations. - -Il est bon de dire que ce cheval est une jument, bonne et douce fille -quasi majeure, qui rpondrait au nom de Fanchette, si la parole ne lui -faisait dfaut. - -Fanchette est affectueuse et mme caressante; nous la regardons -_presque_ comme une amie de la maison, et c'est ce titre que nous lui -prodiguons toutes les douceurs qu'il lui est donn de goter dans sa -condition chevaline. - -Ce petit prambule fera comprendre ma sollicitude l'endroit des repas -de notre chre bte. - -Fanchette a une personne affecte son service de bouche; c'est un -garon fort honnte qui, en raison mme de sa probit, ne se formalise -aucunement de mes procds... lectriques. - -Mais avant ce serviteur, j'en avais un autre. C'tait un homme actif, -intelligent, et qui s'tait passionn pour l'art cultiv, jadis, par son -patron. Il ne connaissait qu'un seul tour, mais il l'excutait avec une -rare habilet. Ce tour consistait changer mon avoine en pices de cinq -francs. - -Fanchette gotait peu ce genre de spectacle, et, faute de pouvoir se -plaindre, elle se contentait de protester par des dfaillances -accusatrices. - -Cet escamotage tant bien constat, je donnai le compte mon artiste, -et me dcidai distribuer moi-mme Fanchette son picotin -rconfortant. - -Je dis moi-mme; c'est beaucoup avancer, car, je dois le confesser, si -ma bte et d compter sur mon exactitude pour faire ses repas heure -fixe, elle et pu prouver quelques dceptions ce sujet. - -Mais n'ai-je pas dans l'lectricit et la mcanique des auxiliaires -intelligents, et sur le service desquels je puis compter? - -L'curie est distante d'une quarantaine de mtres de la maison. Malgr -cet loignement, c'est de mon cabinet de travail que se fait la -distribution. Une pendule est charge de ce soin, l'aide d'une -communication lectrique. Ces fonctions ont lieu trois fois par jour et - heure fixe. L'instrument distributeur est de la plus grande -simplicit: c'est une bote carre en forme d'entonnoir, versant le -picotin dans des proportions rgles l'avance. - ---Mais! me dira-t-on, ne peut-on pas enlever au cheval son avoine -aussitt qu'elle vient de tomber? - -Cette circonstance est prvue; le cheval n'a rien craindre de ce ct, -car la dtente lectrique qui fait verser l'avoine ne peut avoir son -effet qu'autant que la porte de l'curie est ferme clef. - ---Mais le voleur ne peut-il pas s'enfermer avec le cheval? - ---Cela n'est pas possible, attendu que la serrure ne se ferme que du -dehors. - ---Alors on attendra que l'avoine soit tombe pour venir soustraire. - ---Oui, mais alors on est averti de ce mange par un carillon dispos de -manire se faire entendre au logis, si on ouvre la porte avant que -l'avoine soit entirement mange par le cheval. - - * * * * * - -La pendule dont je viens de parler est charge, en outre, de transmettre -l'heure deux grands cadrans placs, l'un au fronton de la maison, -l'autre au logement du jardinier. - ---Pourquoi ce luxe de deux grands cadrans, me direz-vous, lorsqu'un seul -peut suffire pour l'extrieur? - -Je vous dois, lecteur, ce sujet une explication justificative. Lorsque -je plaai mon premier cadran lectrique dans le fronton du _Prieur_, -c'tait dans le double but d'indiquer l'heure toute la valle et de -donner aux gens de la maison une heure unique et rgulatrice. - -Mais une fois mon oeuvre termine, je m'aperus que mon cadran tait -plus utile aux passants qu' moi-mme. J'tais oblig de sortir pour -voir l'heure. - -Je me creusai vainement la tte pendant quelque temps, pour parer cet -inconvnient. Je ne voyais d'autre solution ce problme que de btir -une maison en face de la mienne pour regarder mon cadran. Toutefois une -ide beaucoup plus simple vint enfin me sortir d'embarras: le pignon du -logement du jardinier tait en vue de toutes nos fentres, j'y plaai un -second cadran et je le fis marcher par le mme fil lectrique que le -premier. - -Cette heure se communique par le mme procd plusieurs cadrans placs -dans diffrentes pices de l'habitation. - -Mais tous ces cadrans il fallait une sonnerie unique, une sonnerie -pouvant tre entendue des habitants du Prieur, ainsi que de tout le -village. - -Sur le fate de la maison est une sorte de campanile abritant une -cloche d'un certain volume dont on se sert pour l'appel aux heures des -repas. - -Je plaai au-dessous de cette cloche un rouage suffisamment nergique -pour soulever le marteau en temps voulu. Mais comme il et fallu -remonter chaque jour le poids de cette machine, je me servis d'une force -perdue, ou pour mieux dire, non utilise, pour remplir automatiquement -cette fonction. A cet effet, j'tablis entre la porte battante de la -cuisine situe au rez-de-chausse, et le remontoir de la sonnerie plac -au grenier, une communication dispose de telle sorte qu'en allant et -venant pour leur service, et sans qu'ils s'en doutent, les domestiques -remontent incessamment le poids de ce rouage. - -C'est presque un mouvement perptuel dont on n'a jamais s'occuper. - -Un courant lectrique distribu par mon rgulateur soulve la dtente de -la sonnerie et fait compter le nombre de coups indiqus par les cadrans. - - * * * * * - -Cette distribution d'heure me permet d'user, dans certains cas, d'une -petite ruse qui m'est fort utile et que je vais vous confier, lecteur, -la condition de n'en pas parler, car ma ruse une fois connue manquerait -son effet. Lorsque, pour une cause ou pour une autre, je veux avancer ou -retarder l'heure de mes repas, je presse secrtement sur certaine touche -lectrique place dans mon cabinet, et j'avance ou je retarde mon gr -les cadrans et la sonnerie de la maison. La cuisinire a trouv que le -temps passe souvent bien vite, et moi j'ai gagn en plus ou en moins un -quart d'heure que je n'eusse pas obtenu sans cela. - - * * * * * - -C'est encore ce mme rgulateur qui, chaque matin, l'aide de -transmissions lectriques, rveille trois personnes des heures -diffrentes, commencer par le jardinier. - -Cette disposition n'a rien de bien merveilleux et je n'en parlerais pas -si je n'avais signaler un procd assez simple pour forcer mon monde -se lever lorsqu'il est rveill. Voici le procd: Le rveil sonne -d'abord assez bruyamment pour que le dormeur le plus apathique soit -rveill, et il continue de sonner jusqu' ce qu'on aille dranger une -petite touche place l'extrmit de la chambre. Il faut, pour cela, se -lever; alors le tour est fait. - - * * * * * - -Ce pauvre jardinier, je le tourmente bien avec mon lectricit. - -Croirait-on qu'il ne peut pas chauffer ma serre au-del de dix degrs de -chaleur ou laisser baisser la temprature au-dessous de trois degrs de -froid, sans que j'en sois averti. - -Le lendemain matin, je lui dis: Jean, vous avez trop chauff hier soir; -vous grillez mes graniums; ou bien: Jean, vous risquez de geler mes -orangers; le thermomtre est descendu, cette nuit, trois degrs -au-dessous de zro. - -Jean se gratte l'oreille, ne rpond pas; mais je suis sr qu'il me -regarde un peu comme sorcier. - -Cette disposition thermo-lectrique est galement place dans mon -bcher, pour m'avertir du moindre commencement d'incendie. - - * * * * * - -Le Prieur n'est point une succursale de la Banque de France; toutefois, -si modestes que soient mes objets prcieux, je tiens les conserver, -et, dans ce but, j'ai cru devoir prendre mes prcautions contre les -voleurs: les portes et fentres de ma demeure ont toutes une disposition -lectrique qui les relie avec le carillon et sont organises de telle -sorte que lorsque l'une d'elles fonctionne, la cloche rsonne tout le -temps de son ouverture. - -Le lecteur voit dj l'inconvnient que prsenterait ce systme si le -carillon rsonnait chaque fois qu'on se mettrait la fentre ou qu'on -voudrait sortir de chez soi. Il n'en est point ainsi: la communication -se trouve interrompue toute la journe et n'est rtablie qu' minuit -(l'heure du crime) et c'est encore la pendule au picotin qui se charge -de ce soin. - -Lorsque nous nous absentons de la maison, la communication lectrique -est permanente et, le cas d'ouverture chant, la grosse sonnerie de -l'horloge dont la dtente est souleve par l'lectricit sonne sans -cesse et produit s'y mprendre la sonnerie du tocsin. Le jardinier et -les voisins mme tant avertis de ce fait, le voleur serait facilement -pris au trbuchet. - - * * * * * - -Nous nous plaisons souvent tirer au pistolet. Nous avons pour cela un -emplacement fort bien organis. Mais au lieu de la renomme -traditionnelle, le tireur qui fait mouche voit soudain apparatre -au-dessus de sa tte une couronne de feuillage. La balle et -l'lectricit luttent de vitesse dans ce double trajet; ainsi bien qu'on -soit vingt mtres du but, le couronnement est instantan. - - * * * * * - -Permettez-moi, lecteur, de vous parler encore d'une invention laquelle -l'lectricit est tout fait trangre, mais que je crois devoir, -toutefois, vous intresser: Dans mon parc se trouve un chemin creux que -l'on se voit, quelquefois, dans la ncessit de traverser. Il n'y a, -pour cela, ni pont ni passerelle. Mais sur le bord de ce ravin l'on voit -un petit banc; le promeneur y prend place, et il n'est pas plus tt -assis qu'il se voit subitement transport l'autre rive. - -Le voyageur met pied terre et le petit banc retourne de lui-mme -chercher un autre passager. - -Cette locomotion est double effet: il y a une mme voie arienne pour -le retour. - -Je termine ici mes descriptions; en les continuant je craindrais de -tomber dans ce ridicule du propritaire campagnard qui, ds qu'il tient -un visiteur, ne lui fait pas plus grce d'un bourgeon de ses arbres que -d'un oeuf de son poulailler. - -D'ailleurs ne dois-je pas rserver quelques petits dtails imprvus pour -le visiteur qui viendrait lever le marteau mystrieux au-dessous duquel, -on s'en souvient, est grav le nom de - -ROBERT-HOUDIN. - - - - -PRFACE - -SAINT-GERVAIS, prs Blois, septembre 1858. - - -Huit heures sonnent ma pendule.... J'ai prs de moi ma femme, mes -enfants; je viens de passer une de ces bonnes journes que peuvent seuls -procurer le calme, le travail et l'tude; sans regret du pass, sans -crainte pour l'avenir, je suis, je ne crains pas de le dire, aussi -heureux qu'on peut l'tre. - - * * * * * - -Et cependant, chaque vibration de cette heure mystrieuse, mon pouls -s'lance, mes tempes battent avec force, je respire peine, j'ai besoin -d'air, de mouvement. Si l'on m'interroge, je ne rponds pas, tant mon -me est absorbe dans une vague et dlicieuse rverie! - -Vous l'avouerai-je, lecteur? Et pourquoi pas? Cet effet lectrique, -sinon magique, n'a rien qui ne puisse tre facilement compris de vous. - - * * * * * - -Si dans ce moment mon motion est aussi vive, c'est que dans le cours de -ma carrire d'artiste, huit heures taient le moment o j'allais -paratre en scne. Alors, l'oeil avidement appliqu au _trou_ du -rideau, je voyais avec un plaisir extrme la foule qui se pressait -l'envi pour me voir. Ainsi qu' prsent, le coeur me battait, car -j'tais heureux et fier d'un tel succs. - - * * * * * - -Souvent aussi, ce sentiment venait se mler une inquitude, un doute -mme. Mon Dieu! me disais-je avec terreur, suis-je assez sr de moi pour -justifier un tel empressement, une telle vogue? - -Mais bientt, rassur par le pass, je voyais avec plus de calme arriver -l'instant suprme d'agiter la sonnette. J'entrais alors en scne; -j'tais prs de la rampe devant mes juges; je me trompe, devant des -spectateurs amis dont j'allais essayer de gagner les suffrages. - - * * * * * - -Concevez-vous, maintenant, lecteur, tout ce que cette heure rappelle en -moi de souvenirs, et comprenez-vous qu'elle soit reste dans mon esprit -toujours solennelle et toujours mouvante? - - * * * * * - -Ces motions, ces souvenirs, ne me sont point pnibles: je les voque, -au contraire, et je m'y complais. Quelquefois mme il arrive que, pour -les prolonger, je me transporte mentalement sur mon thtre. L, comme -jadis, j'agite la sonnette, le rideau se lve, je revois mes -spectateurs, et, sous le charme de cette douce illusion, je me plais -leur raconter les pisodes les plus intressants de ma vie d'artiste. -Je dis comment une vocation se rvle, comment s'engage la lutte contre -les difficults de toutes sortes, comment enfin.... - - * * * * * - -Mais pourquoi de cette fiction ne ferais-je pas une ralit?.... Ne -pourrais-je pas, chaque soir, alors que huit heures sonnent, guid par -de fidles souvenirs, continuer sous une autre forme le cours de mes -reprsentations d'autrefois?.... Mon public serait le lecteur, et ma -scne un volume..... - - * * * * * - -Cette ide me sduit, je l'accueille avec joie, et me laisse aussitt -bercer par ces riantes illusions. Dj je me vois en prsence de -spectateurs dont la bienveillance m'encourage.... Il me semble que l'on -attend.... que l'on coute. - - * * * * * - -Sans plus hsiter, je commence..... - - - - -MMOIRES - -ET - -RVLATIONS - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -UN HORLOGER RACCOMMODEUR DE SOUFFLETS.--INTRIEUR D'ARTISTE.--LES LEONS -DU COLONEL BERNARD.--L'AMBITION PATERNELLE.--PREMIERS TRAVAUX -MCANIQUES.--AH! SI J'AVAIS UN RAT!--L'INDUSTRIE D'UN -PRISONNIER.--L'ABB LARIVIRE.--UNE PAROLE D'HONNEUR.--ADIEU MES CHERS -OUTILS! - - -Pour me conformer la tradition qui veut qu'au dbut de ses -confessions, tout homme crivant.... comment dirai-je? ses Mmoires, -non, ses souvenirs, fasse connatre ses titres de noblesse, je commence -par dclarer au lecteur, avec un certain orgueil, que je suis n -Blois, patrie du roi Louis XII, surnomm le _Pre du Peuple_, et de -Denis Papin, l'illustre inventeur des machines vapeur. - -Voil pour ma ville natale. Quant ma famille, il devrait sembler -naturel, en raison de l'art auquel j'ai consacr mon existence, de me -voir greffer sur mon arbre gnalogique le nom de Robert-le-Diable ou -celui de quelque sorcier du moyen-ge; mais, esclave de la vrit, je me -contenterai de dire que mon pre tait horloger. - -Sans s'lever la hauteur des Berthoud et des Brguet, il passait -nanmoins pour fort habile dans sa profession. Au reste, je fais preuve -de modestie en bornant un seul art les talents de mon pre, car la -nature l'avait fait apte aux spcialits les plus diverses, et son -activit d'esprit le portait tout entreprendre avec une gale ardeur. - -Excellent graveur, bijoutier plein de got, il savait mme au besoin -sculpter un bras ou une jambe de statuette estropie, remettre de -l'mail un vase du Japon endommag, ou bien encore rparer les -serinettes, fort en vogue cette poque. - -L'habilet dont il donnait tant de preuves avait fini par lui valoir une -clientle beaucoup trop nombreuse, car, ces travaux, il les faisait pour -la plupart gratuitement et m par le seul plaisir d'obliger. - -Sa rputation lui attira mme une petite mystification dont, au reste, -il se tira en homme d'esprit. - -Un jour, un domestique en livre entre dans la boutique, et prsentant -mon pre un objet soigneusement envelopp: - ---Mme de B...., dit-il, vous fait ses compliments et vous prie de lui -rparer cela. - ---C'est bien, rpondit mon pre, absorb en ce moment par la rparation -d'une tabatire musique, je m'en occuperai. - -Son travail termin, il dchire l'enveloppe, mais quelle n'est pas sa -surprise?... il trouve un soufflet. - ---Un soufflet rparer! moi! un horloger! un bijoutier! s'cria -mon pre indign, et ne sachant s'il devait voir dans ce fait une -mystification ou simplement un manque de tact: - ---_Un soufflet!_ rptait-il, me prend-on pour un Auvergnat? - -Sa premire pense fut de rempaqueter ce nouvel et singulier article de -bijouterie pour le renvoyer son propritaire; mais la rflexion lui -inspira une vengeance plus digne et plus originale la fois. - -Il examine ce soufflet aristocratique qui valait bien deux francs, le -rpare consciencieusement, puis le fait porter Mme de B.... avec -cette facture inusite dans l'art de l'horlogerie: - - =P. ROBERT= - - _Horloger, bijoutier, raccommodeur de soufflets, tameur de - casserolles, fondeur de cuillers d'tain, fait le commerce - des peaux de lapin et tout ce qui concerne son tat._ - - DOIT MADAME De B... - _____ ============== - | | F. | C. | - | Pour la rparation d'un soufflet.... | 6 | | - - Nota. M. Robert espre que Mme de B... apprciera le _soufflet_ qu'il - lui renvoie. - -L'aventure fut connue et l'on en rit beaucoup; du reste, Mme de B... -n'avait pas tard reconnatre son tourderie; elle vint elle-mme -payer la facture et fit sa paix avec mon pre de la faon la plus -aimable. - -Ce fut dans cet intrieur, pour ainsi dire d'artiste, au milieu des -outils et des instruments auxquels je devais prendre un got si vif, que -je naquis et que je fus lev. - -J'ai bonne mmoire; pourtant, si loin que remontent mes souvenirs, ils -ne vont pas jusqu'au jour de ma naissance: j'ai su depuis que ce jour -tait le 6 dcembre 1805. - -Je serais tent de croire que je vins au monde une lime, un compas ou un -marteau la main, car ds ma plus tendre enfance, ces instruments -furent mes hochets, mes joujoux; j'appris m'en servir comme les -enfants apprennent marcher et parler. Inutile de dire que bien -souvent mon excellente mre eut essuyer les larmes du jeune -mcanicien, quand le marteau, mal dirig, s'garait sur ses doigts. Pour -mon pre, il riait de ces petits accidents, et disait en plaisantant que -l'tat m'entrerait ainsi dans le corps, et qu'aprs avoir t un enfant -prodige, je finirais par devenir un mcanicien hors ligne. - -Je n'ai pas la prtention d'avoir ralis cet horoscope paternel; mais -il est certain que de tout temps je me suis senti un penchant, une -vocation prononce, une passion irrsistible pour la mcanique. - -Que de fois n'ai-je pas vu, dans mes rves d'enfant, une fe -bienfaisante me conduire par la main et m'ouvrir la porte d'un Eldorado -mystrieux o se trouvaient entasss des outils de toute sorte. Le -ravissement dans lequel me plongeaient ces songes tait le mme que -celui qu'prouve un autre enfant, lorsque son imagination lui retrace -des pays fantastiques o les maisons sont en chocolat, les pierres en -sucre candi et les hommes en pain d'pice. - -Il faut avoir t possd de cette fivre des outils pour la concevoir. -Le mcanicien, l'artiste les adore vritablement; il se ruinerait mme -pour en acqurir. Les outils, du reste, sont pour lui ce qu'est un -manuscrit pour le savant, une mdaille pour l'antiquaire, un jeu de -cartes pour le joueur; en un mot, ce sont des instruments qui favorisent -une passion dominante. - -A huit ans, j'avais dj fait mes preuves, grce la complaisance d'un -excellent voisin et aussi une dangereuse maladie, dont la longue -convalescence me donna le loisir d'exercer ma dextrit naturelle. - -Ce voisin, nomm M. Bernard, tait un colonel en retraite. Longtemps -prisonnier, il avait appris, dans sa captivit, mille petits travaux -qu'il consentit m'enseigner pour me distraire. Je profitai si bien de -ses leons, qu'en assez peu de temps j'arrivai galer mon matre. - -Il me semble encore voir et entendre ce vieux soldat, lorsque, passant -sa main sur son paisse moustache grise pour la rabaisser sur ses lvres -(geste qui lui tait trs familier), il s'criait, dans son nergique -satisfaction: Il fait tout ce qu'il veut, ce petit b..... l. Ce -compliment du colonel flattait au plus haut point mon amour-propre -enfantin, et je redoublais d'efforts pour le mriter. - -Avec ma maladie finirent mes travaux; on me mit en pension, et ds lors -les occasions me manqurent pour me livrer mes attrayantes -distractions; mais aux jours de cong, c'tait avec un vritable bonheur -que je venais me retremper, si j'ose le dire, l'atelier paternel. - -Que de fois aussi j'ai fch ce bon pre par de nombreux mfaits! Je -n'tais pas toujours assez exerc ou assez habile, et souvent je brisais -les outils dont je me servais. C'tait une _lime_, un _foret_, un -_quarissoir_. J'avais beau me cacher, on ne manquait pas, cela va sans -dire, de mettre sur mon compte ces accidents mystrieux; et, pour me -punir, on m'interdisait l'entre de l'atelier. Mais toute dfense tait -inutile, toute prcaution superflue; c'tait toujours recommencer. -Aussi reconnut-on la ncessit de couper le mal dans sa racine, et l'on -rsolut de m'loigner. - -Si mon pre aimait son tat, il savait par exprience que dans une -petite ville, l'art de l'horlogerie mne rarement la fortune; malgr -toute son habilet, et quelques ressources qu'il et trouves en dehors -de sa profession par son esprit industrieux, il n'y avait gagn qu'une -bien modeste aisance. - -Dans son ambition paternelle, il rvait pour moi un destin plus -brillant; il prit donc une dtermination dont je lui ai conserv la plus -vive reconnaissance: ce fut de me donner une ducation librale. Il -m'envoya au collge d'Orlans. - -J'avais onze ans cette poque. - -Chante qui voudra les plaisirs de la vie de collge; quant moi, -j'avoue franchement que bien que je n'eusse aucune rpulsion pour -l'tude, l'existence claustrale de l'tablissement ne m'offrit jamais de -plus grand plaisir que celui que j'prouvai lorsque je le quittai pour -n'y plus revenir. Quoi qu'il en soit, une fois entr, suivant l'exemple -de mes camarades, je pris mon mal en patience et je devins en peu de -temps un collgien parfait. - -En dehors de l'tude, mon temps tait bien employ: pouss par mon -irrsistible penchant, je passais la plus grande partie de mes -rcrations m'occuper de mcanique. J'excutais par exemple des -piges, des trbuchets et des souricires, dont les heureuses -dispositions et les perfides amorces me livraient un grand nombre de -prisonniers. - -J'avais construit pour eux une charmante petite demeure claire-voie, -dans laquelle se trouvaient runis des jeux gymnastiques en miniature. -Mes pensionnaires, en prenant leurs bats, faisaient mouvoir et basculer -des machines destines procurer les plus agrables surprises. - -Un de mes ouvrages excitait surtout l'admiration de mes camarades: -c'tait un petit mange faisant monter de l'eau l'aide d'un corps de -pompe confectionn presque entirement avec des tuyaux de plume. Une -souris, harnache comme le sont ordinairement les chevaux, devait, par -la force musculaire de ses jarrets, mettre en action ce machinisme -lilliputien. Malheureusement, mon docile animal, quelque bonne volont -qu'il y mt, ne pouvait vaincre lui seul la rsistance que lui -opposait le jeu des engrenages, et, mon grand regret, j'tais forc de -lui prter assistance. - -Ah! si j'avais un rat! me disais-je dans mon dsappointement, comme tout -cela marcherait! Un rat! mais comment me le procurer? L tait la -difficult, et elle me paraissait insurmontable: pourtant elle ne -l'tait pas, comme on va le voir. - -Un jour, surpris par un surveillant dans une escapade d'colier, -aggrave d'escalade et d'effraction, je fus condamn douze heures de -prison. - -Douze heures de prison pour le vol d'une friandise! et quelle friandise! -du raisin qu' nos repas nous ne mangions que du bout des lvres. Je -n'avais pu rsister, hlas! l'attrait du fruit dfendu. - -Cette punition, que je subissais pour la premire fois, m'affecta -vivement; mais bientt au milieu des tristes rflexions que m'inspirait -ma solitude, une ide vint dissiper mes penses mlancoliques en -m'apportant un heureux espoir. - -Je savais que chaque soir, la tombe de la nuit, des rats descendaient -des combles d'une glise voisine pour ramasser les miettes de pain -laisses par les prisonniers. C'tait une excellente occasion de me -procurer un de ces animaux que je dsirais si vivement pour mon mange; -je ne la laissai pas s'chapper et me mis immdiatement chercher les -moyens de construire une ratire. - -Je n'avais pour tout mobilier qu'une cruche contenant l'eau qui devait -remplacer pour moi l'_abondance_ du collge; ce vase tait donc le seul -objet autour duquel je pusse grouper mes combinaisons. Voici la -disposition laquelle je m'arrtai: - -Je commenai par mettre mon cruchon sec, puis, aprs avoir plac un -morceau de pain dans le fond, je le couchai de manire que l'orifice ft -au niveau du sol. Mon but, on le comprendra, tait d'allcher mon gibier -par cet appt et de l'attirer dans le pige. Un carreau, que je -descellai, devait en fermer subitement l'ouverture, mais comme dans -l'obscurit o j'allais me trouver il me serait impossible de connatre -le moment de couper retraite au prisonnier, je mis prs du morceau de -pain un peu de papier sur lequel le rat en passant devait produire un -frlement qu'il me serait possible d'apprcier dans le silence de ma -prison. - -La nuit venue, je me blottis prs de mon cruchon, le bras tendu vers -lui, et, la main place sous le carreau, j'attendis avec une anxit -fivreuse l'arrive de mes convives. - -Il fallait que le plaisir que je me promettais de ma capture ft bien -vif pour que je ne cdasse pas la frayeur qui me saisit lorsque -j'entendis les premiers soubresauts de mes enrags visiteurs. Je -l'avoue: les volutions qu'ils excutrent autour de mes jambes -m'inspiraient une cruelle inquitude; j'ignorais jusqu'o pouvait aller -la voracit de ces intrpides rongeurs. Toutefois, je tins bon, je ne -fis pas le moindre mouvement dans la crainte de compromettre le succs -de ma chasse, et je me tins prt, en cas d'attaque, opposer aux -assaillants une nergique rsistance. - -Plus d'une heure s'tait coule dans une vaine attente, heure pleine -d'motion et d'inquitudes, et je commenais dsesprer de mon pige, -lorsque je crus entendre le petit bruit qui devait me servir de signal. -Je pousse alors vivement le carreau sur l'ouverture du cruchon et le -redresse aussitt. - -Aux cris aigus que j'entends pousser l'intrieur, j'acquiers -l'assurance d'un succs complet et, dans ma satisfaction, j'entonne une -fanfare, autant pour clbrer ma victoire que pour effrayer les -compagnons de mon prisonnier et les congdier au plus vite. - -Le concierge, en venant me dlivrer, m'aida me rendre matre de mon -rat en l'attachant avec une ficelle par l'une des pattes de derrire. - -Charg de mon prcieux butin, je me rends au dortoir, o matre et -lves dorment depuis longtemps. Je vais me reposer mon tour, mais un -embarras vient se prsenter: comment loger mon prisonnier? - -A force de chercher, une ide surgit tout coup dans mon esprit, ide -bizarre et bien digne du cerveau d'un colier: ce fut de l'enfoncer la -tte la premire dans un de mes souliers, en ayant soin d'attacher au -pied de mon lit la ficelle qui le retenait, puis de fourrer le soulier -dans un de mes bas et de placer le tout dans une des jambes de mon -pantalon. Cela fait, je crus pouvoir me coucher sans la moindre -inquitude. - -Le lendemain, cinq heures prcises, le surveillant, selon son -habitude, fit sa tourne dans le dortoir en stimulant les dormeurs pour -les faire lever. - ---Habillez-vous tout de suite, me dit-il de ce ton aimable qui -caractrise cet emploi. - -Je me mis en devoir d'obir; mais ici cruelle disgrce: mon rat que -j'avais si bien empaquet, que j'avais si soigneusement emprisonn, ne -trouvant pas sans doute son logement assez ar, avait jug propos de -percer mon soulier, mon bas et mon pantalon et prenait l'air par cette -fentre improvise..... Heureusement, il n'avait pu couper la ficelle -qui le retenait. Peu m'importait le reste. - -Mais le surveillant ne vit pas la chose du mme oeil que moi. La -capture d'un rat, le dgt fait ma toilette, furent jugs par lui -comme autant de nouveaux griefs qui se joignirent celui de la veille -dans un rapport volumineux qu'il adressa au proviseur. Je dus me rendre -chez celui-ci, revtu des pices qui portaient les traces de mon dernier -dlit. Par une concidence fcheuse, le soulier, le bas et le pantalon -taient trous sur la mme jambe. - -L'abb Larivire (ainsi s'appelait notre proviseur) dirigeait le collge -avec une sollicitude toute paternelle. Toujours juste et port par sa -nature l'indulgence, il avait su se faire adorer, et encourir sa -disgrce tait pour les lves le plus svre des chtiments. - ---Eh bien! Robert, me dit-il, en me regardant doucement pardessus les -lunettes qui lui pinaient le bout du nez, nous avons donc commis de -grandes fautes? Voyons, dites-moi toute la vrit. - -Je possdais alors une qualit que je me flatte de n'avoir pas perdue -depuis; c'tait une extrme franchise. Je fis au proviseur le rcit -exact et fidle de mes mfaits, sans en omettre un seul dtail; ma -sincrit me porta bonheur. L'abb Larivire, aprs s'tre contenu -quelques instants, finit par rire aux clats des burlesques pripties -de mes aventures; toutefois, aprs m'avoir fait comprendre tout ce qu'il -y avait de reprhensible dans l'action que j'avais commise, en -m'emparant d'un bien qui ne m'appartenait pas, le bon abb termina ainsi -sa petite allocution. - ---Je ne vous sermonnerai pas plus longtemps, Robert, je crois votre -repentir; douze heures de prison doivent suffire pour votre punition; je -vous rends votre libert. Je ferai plus: quoique vous soyez bien jeune -encore, je veux vous traiter en homme, mais en homme d'honneur, -entendez-vous? Vous allez me donner votre parole que non-seulement vous -ne retomberez plus dans une faute semblable, mais encore, comme votre -passion pour la mcanique vous fait trop souvent ngliger vos devoirs, -que vous renoncerez vos outils et vous livrerez exclusivement -l'tude. - ---Ah! oui, Monsieur, je vous la donne, m'criai-je, mu jusqu'aux larmes -d'une indulgence aussi inattendue, et je puis vous assurer que vous ne -vous repentirez pas d'avoir eu foi en mon serment. - -J'avais coeur de tenir cet engagement, mais je ne me dissimulais pas -les difficults qui s'opposeraient ma bonne rsolution; il y avait -tant d'occasions de faillir dans cette voie de sagesse o je voulais -consciencieusement m'engager! D'ailleurs, comment rsister aux -railleries, aux quolibets, aux sarcasmes des mauvais lves, qui, pour -cacher leurs folies, entranent les caractres faibles devenir leurs -complices? Aussi mes serments eussent-ils couru de grands dangers, si -je n'avais eu le courage de _mes opinions_: je rompis brusquement avec -quelques tourdis dont les tudes classiques se ressentaient du travers -de leur esprit. - -Cependant, quelque chose de plus difficile encore restait accomplir -pour complter ma conversion, et si douloureux que ft le sacrifice, -j'eus la force de me l'imposer. Refoulant au fond de mon coeur ma -passion pour la mcanique, je brlai mes vaisseaux, c'est--dire que je -mis de ct mon mange, mes cages et leur contenu; j'oubliai jusqu' mes -outils, et, dgag de toute distraction extrieure, je me livrai -entirement l'tude du grec et du latin. - -Les loges de l'excellent abb Larivire, qui se vantait d'avoir su -reconnatre en moi l'toffe d'un bon lve, me rcompensrent de ce -suprme effort, et je puis dire que je devins ds lors un des coliers -les plus studieux et les plus assidus. Ce n'est pas que je ne -regrettasse parfois mes outils et mes chres mcaniques; mais, me -rappelant ma promesse au proviseur, je tins toujours ferme contre la -tentation. Tout ce que je me permettais, c'tait de jeter furtivement -sur le papier quelques ides qui me passaient par l'esprit, ne sachant -pas si un jour je pourrais les mettre excution. - -Enfin le moment arriva o je dus quitter le collge, mes tudes taient -termines. - - * * * * * - -J'avais dix-huit ans. - - - - -CHAPITRE II. - -UN BADAUD DE PROVINCE.--LE DOCTEUR CARLOSBACH, ESCAMOTEUR ET PROFESSEUR -DE MYSTIFICATION.--_LE SAC AU SABLE, LE COUP DE L'TRIER._--JE SUIS -CLERC DE NOTAIRE, LES _MINUTES_ ME PARAISSENT BIEN LONGUES.--UN PETIT -AUTOMATE.--PROTESTATION RESPECTUEUSE.--JE MONTE EN GRADE DANS LA -BASOCHE.--UNE MACHINE DE LA FORCE... D'UN PORTIER.--LES CANARIS -ACROBATES.--REMONTRANCES DE M$1 ROGER.--MON PRE SE DCIDE ME -LAISSER SUIVRE MA VOCATION. - - -Dans le rcit que je viens de faire, on n'a trouv que des vnements -simples et peu dignes peut-tre d'un homme qui, souvent, a pass pour un -sorcier; mais patience, lecteur, encore quelques pages d'introduction -ma vie d'artiste, et bientt ce que vous cherchez dans ce livre va se -drouler vos yeux; vous saurez comment se fait un magicien et vous -apprendrez que l'arbre o se cueille cette baguette magique qui -enfantait mes prtendus prodiges, n'est autre qu'un travail opinitre, -persvrant et longtemps arros de mes sueurs; bientt aussi, en vous -rendant tmoin de mes travaux et de mes veilles, vous pourrez apprcier -ce que cote une rputation dans mon art mystrieux. - -Au sortir du collge, je savourai d'abord toutes les joies d'une libert -dont j'avais t priv depuis tant d'annes. Pouvoir aller droite ou -gauche, parler ou se taire au gr de ses dsirs, se lever tt ou tard -selon ses inspirations, n'est-ce pas pour un colier le paradis sur -terre? - -J'usais largement de ces ineffables plaisirs; ainsi, le matin, quoique -j'eusse conserv l'habitude de m'veiller cinq heures, ds que la -pendule m'indiquait ce moment, autrefois si terrible, je me mettais -rire aux clats, en accompagnant cet accs de gait maligne d'un -monologue anim, sorte de dfi jet d'invisibles surveillants; puis, -satisfait de cette petite vengeance rtroactive, je me rendormais -jusqu' l'heure du djeuner. Aprs le repas, je sortais sans autre but -que celui de faire ce que j'appelais une bonne flnerie. - -Je frquentais de prfrence les promenades publiques, car j'avais plus -de chances que partout ailleurs d'y trouver quelques distractions pour -occuper mes loisirs; aussi ne se passait-il aucun vnement dont je ne -fusse le tmoin. J'tais en un mot le badaud personnifi, la gazette -vivante de ma ville natale. - -La plupart de ces vnements prsentaient en eux-mmes un bien faible -intrt; pourtant un jour j'assistai une petite scne qui laissa dans -mon esprit de profonds souvenirs. - -Une aprs dne, comme j'tais me promener sur le mail qui borde la -Loire, plong dans les rflexions que me suggraient la chute des -feuilles et leurs tourbillons soulevs par une bise d'automne, je fus -tir de cette douce rverie par le son clatant d'une trompette trs -habilement embouche. - -Je laisse penser si je fus le dernier me rendre l'appel de cette -clatante mlodie. - -Quelques promeneurs, affriands comme moi par le talent de l'artiste -mlomane, vinrent galement former cercle autour de lui. - -C'tait un grand gaillard, l'oeil vif, au teint basan, aux cheveux -longs et crpus, portant le poing sur la hanche et la tte leve. Son -costume, quoique d'une composition assez burlesque, tait nanmoins -propre et annonait un homme pouvant avoir, comme diraient les gens de -sa profession, _du foin dans ses bottes_. Il portait une redingote -marron, surmonte d'un petit collet de mme couleur et garnie de larges -brandebourgs en argent; autour de son cou, ngligemment pose, -s'enroulait une cravate de soie noire. Les deux extrmits en taient -runies par une bague orne d'un diamant qui et pu enrichir un -millionnaire, si cette pierre n'et eu le malheur de s'appeler strass. -Son pantalon noir tait largement toff; il n'avait point de gilet, -mais en revanche, un linge trs blanc, sur lequel s'talait une norme -chane en chrysocale, avec une collection de breloques dont le son -mtallique se faisait entendre chaque mouvement du musicien. - -J'eus tout le temps de faire ces observations, car mon homme ne trouvant -pas sans doute son assistance assez nombreuse pour mriter l'honneur -d'une sance, fit durer son prlude musical au moins un quart-d'heure; -enfin le cercle s'tant insensiblement agrandi, la trompette cessa de se -faire entendre. - -L'artiste posa son instrument terre, fit gravement le tour de -l'assemble, en exhortant chacun reculer un peu; puis, s'arrtant, il -passa la main dans ses longs cheveux et sembla se recueillir dans une -aspiration toute de posie. - -Peu habitu au charlatanisme de cette mise en scne de la place -publique, je regardais cet homme avec une confiante admiration et me -prparais ne pas perdre un mot de ce que j'allais entendre. - ---Messieurs, s'cria-t-il d'une voix assure et sonore: - ---Ecoutez-moi: - ---Je ne suis point ce que je parais tre. Je dirai plus, je suis ce que -je parais n'tre pas. Oui, Messieurs, oui, avouez-le, vous me prenez -pour un de ces pauvres diables venant implorer quelque gros sous de -votre gnrosit. Eh bien! dtrompez-vous; si vous me voyez aujourd'hui -sur cette place, sachez que je n'y suis descendu que pour le soulagement -de l'humanit souffrante, en gnral, pour votre bien en particulier, -comme aussi pour votre agrment. - -Ici, l'orateur, qu' son accent on pouvait aisment reconnatre pour un -des riverains de la Garonne, passa une seconde fois la main dans sa -chevelure, releva la tte, humecta ses lvres, et prenant un air de -dignit majestueuse, il continua: - ---Je vous apprendrai tout l'heure qui je suis, et vous pourrez -m'apprcier ma juste valeur; en attendant, permettez-moi de vous -prsenter, pour vous distraire, un faible chantillon de mon -savoir-faire. - -L'artiste, aprs avoir rgularis le cercle de ses auditeurs, dressa -devant lui une table X, sur laquelle il dposa trois gobelets de -ferblanc, si bien polis, qu'on les et pris pour de l'argent; puis il se -ceignit d'une gibecire en velours d'Utrecht rouge, dans laquelle il -plongea ses mains pendant quelques instants, sans doute pour prparer -les prestiges qu'il allait prsenter; et la sance commena. - -Dans une longue srie de tours, les muscades, d'abord invisibles, -parurent au bout des doigts de l'escamoteur, passrent successivement -d'un gobelet sous un autre, travers la table, mme jusque dans la -poche d'un spectateur, pour sortir ensuite, la grande joie du public, -du nez d'un jeune badaud. Celui-ci prit le fait au srieux, et il se tua - se moucher pour s'assurer qu'il ne lui restait plus de ces petites -boules dans le cerveau. - -L'adresse avec laquelle ces tours furent faits, la bonhomie apparente de -l'oprateur dans l'excution de ces ingnieux artifices, me produisirent -la plus complte illusion. - -C'tait la premire fois que j'assistais un semblable spectacle: j'en -fus merveill, stupfait, bahi. Cet homme pouvant produire son gr -de telles merveilles, me semblait un tre surhumain; ce fut donc avec un -vif regret que je lui vis mettre de ct ses gobelets et plier sa -gibecire. L'assemble paraissait galement charme; l'artiste s'en -aperut et mit profit ces excellentes dispositions en faisant signe -qu'il avait encore quelque chose dire. Posant alors ses deux mains sur -la table, comme sur l'appui d'une tribune: - ---Messieurs et Dames, dit-il avec une feinte modestie et dans le but de -mnager certains effets oratoires, Messieurs et Dames, j'ai t assez -heureux pour vous voir prter mes tours d'adresse une bienveillante -attention, je vous en remercie--l'escamoteur s'inclina jusqu' -terre;--et comme je tiens vous prouver que vous n'avez point affaire -un ingrat, je veux essayer de vous rendre toute la satisfaction que vous -m'avez fait prouver. - ---Daignez m'couter un instant: - - * * * * * - ---Je vous ai promis de vous dire qui j'tais, je vais vous -satisfaire--changement subit de physionomie, sentiment de haute estime -de soi-mme:--vous voyez en moi le clbre docteur Carlosbach; la -consonnance de mon nom vous indique assez que je suis -_Anglo-Francisco-Germanique_, pays o l'on vient au monde avec une -couronne de laurier sur la tte. - ---Faire mon loge ne serait qu'tre l'interprte de la renomme aux -_cent bouches d'or et d'azur_; je me contenterai de vous dire que j'ai -un immense talent et que mon incommensurable rputation ne peut tre -gale que par ma modestie. Couronn par les plus illustres socits -savantes du monde entier, je m'incline devant leur jugement, qui -proclame la supriorit de mes connaissances dans le grand art de gurir -le genre humain. - -Cet exorde, aussi bizarre qu'emphatique, fut dbit avec une -imperturbable assurance; cependant, je crus remarquer sur la figure du -clbre docteur quelques lgres crispations des lvres qui trahissaient -comme une envie de rire contenue. Je ne m'y arrtai pas, et, sduit par -la faconde de l'orateur, je ne cessai de lui prter une oreille -attentive. - ---Mais, Messieurs, ajouta-t-il, c'est assez vous entretenir de ma -personne; il est temps que je vous parle de mes oeuvres. - ---Apprenez donc que je suis l'inventeur du baume _Vermi-fugo-panacti_, -dont l'efficacit souveraine est incontestable. - ---Oui, Messieurs, oui, le ver, cet ennemi de l'espce humaine; le ver, -ce destructeur de tout ce qui porte existence; le ver, ce rongeur -acharn des morts et des vivants, est enfin vaincu par ma science; une -goutte, un atme de cette prcieuse liqueur suffit pour chasser tout -jamais cet affreux parasite. - ---Avez-vous des vers longs, des vers plats, des vers ronds? peu -m'importe la forme, je vous en dlivrerai. - ---Avez-vous encore le ver _macaque_, qui se place entre cuir et chair, -le ver _coquin_, qui s'engendre dans la tte de l'homme, le _tenia_, -vulgairement appel le ver solitaire, venez moi, sans crainte, je vous -les _extirperai_ sans douleur. - ---Et, Messieurs telle est la vertu de mon baume merveilleux, que -non-seulement il dlivre l'homme de cette affreuse calamit pendant sa -vie, mais que son corps n'a plus rien craindre aprs sa mort; prendre -mon baume, c'est s'embaumer par anticipation; l'homme alors devient -immortel. Ah! Messieurs, si vous connaissiez toutes les vertus de ma -sublime dcouverte, mais, vous vous prcipiteriez sur moi pour me -l'arracher, en me jetant des poignes d'or; ce ne serait plus une -distribution, ce serait un pillage, aussi je m'arrte..... - -L'orateur s'arrta en effet un instant et essuya son front d'une main, -tandis que de l'autre il indiquait la foule qu'il n'avait pas fini. -Dj un grand nombre d'auditeurs cherchaient s'approcher du savant -docteur; Carlosbach sembla ne pas s'en apercevoir et reprenant la pose -dramatique qu'il avait un instant quitte, il continua ainsi: - ---Mais, me direz-vous, quel peut tre le prix d'un tel trsor? -Serons-nous jamais assez riches pour l'acqurir? Et! Messieurs, c'est -ici le moment de vous faire connatre toute l'tendue de mon -dsintressement. - -Ce baume, pour la dcouverte duquel j'ai _sch_ ma vie; ce baume, que -des souverains ont achet au prix de leur couronne, ce baume enfin que -l'on ne saurait payer..... Je vous le donne. - -A ces mots inattendus, la foule, frmissante d'motion, reste un instant -interdite, puis, comme s'ils eussent t sous l'impression du fluide -lectrique, tous les bras se lvent suppliants et implorent la -gnrosit du docteur. - -Mais, surprise! dception! Carlosbach, _ce docteur clbre_, -Carlosbach, _ce bienfaiteur de l'humanit_, quitte soudainement son rle -de charlatan et se prend d'un rire _homrique_. - -Ainsi que dans un changement vue, la scne est transforme, tous les -bras levs retombent en mme temps; on se regarde, on s'interroge, on -murmure, puis l'on s'apaise, et bientt la contagion du rire gagnant de -proche en proche, la foule clate en choeur. - -L'escamoteur s'arrte le premier et rclame le silence. - ---Messieurs, dit-il alors d'un ton de parfaite convenance, ne m'en -veuillez point de la petite scne que je viens de jouer; j'ai voulu par -cette comdie vous prmunir contre les charlatans qui chaque jour vous -trompent, ainsi que je viens de le faire moi-mme. Je ne suis point -docteur, mais tout simplement escamoteur, professeur de mystifications -et auteur d'un _recueil_ dans lequel vous trouverez, outre le discours -que je viens de vous dbiter, la description d'un grand nombre de tours -d'escamotage. - ---Voulez-vous connatre l'art de vous amuser en socit? Pour dix sous, -vous pouvez vous satisfaire. - -L'escamoteur sort d'une bote un norme paquet de livres, fait le tour -de l'assistance, et grce l'intrt que son talent a su inspirer, il -ne tarde pas dbiter toute sa marchandise. - -La sance tait termine: je rentrai la maison la tte pleine de tout -un monde de sensations inconnues. - - * * * * * - -Comme on le pense bien, je m'tais procur un des prcieux volumes; je -me htai d'en prendre connaissance, mais le faux docteur y continuait -son systme de mystification et, malgr toute ma bonne volont, je ne -pus parvenir comprendre aucun des tours dont il semblait donner -l'explication. J'eus, du reste, pour me consoler, le plaisant discours -que je viens de rapporter ici. - -Je m'tais promis de mettre le livre de ct et de n'y plus songer, mais -les merveilles qui y taient annonces venaient chaque instant se -retracer mon esprit. O Carlorsbach, disais-je dans ma modeste -ambition, si j'avais ton talent, comme je me trouverais heureux! Et, -plein de cette ide, je me dcidai aller prendre des leons du savant -professeur. Malheureusement cette dtermination fut trop tardivement -prise; lorsque je me prsentai, j'appris que l'escamoteur mettant -profit les ressources de sa profession, avait, ds la veille, quitt -son auberge, oubliant de payer les dpenses princires qu'il y avait -faites. - -L'aubergiste me donna des dtails sur cette fugue, dernire -mystification du professeur. Carslorsbach tait arriv chez lui avec -deux malles d'ingale grandeur et lourdement charges; sur la plus -grande taient crits ces mots: _Instruments de Physique_, sur l'autre -_Vestiaire_. Or, l'escamoteur, qui, disait-il, avait reu de nombreuses -invitations des chteaux voisins pour y donner des sances, tait parti -la veille, afin de satisfaire l'un de ces engagements. On ne l'avait -vu emporter avec lui qu'une de ses malles, celle aux instruments, et -l'on avait suppos que l'autre restait dans la chambre et servait tout -naturellement garantir ses frais d'auberge, qu'il devait payer son -retour. - -Le lendemain, l'aubergiste ne voyant pas revenir son voyageur, pensa -qu'il tait prudent de mettre ses effets en lieu de sret. Il entre -donc dans la chambre de l'escamoteur; mais les deux malles avaient -disparu et leur place tait un norme sac rempli de sable sur lequel -on voyait en gros caractres: - -=SAC AUX MYSTIFICATIONS.= - -_Le coup de l'trier._ - -Voici ce que conjecturait le malheureux aubergiste: La grande malle, -lors de son arrive, devait tre remplie par le sable; l'escamoteur, en -quittant l'auberge, avait remplac celui-ci par la bote au vestiaire, -et muni de ces deux malles, n'en faisant plus qu'une, il tait parti -pour ne plus revenir. - -Je continuai pendant quelque temps encore jouir de la vie -contemplative que je m'tais cre; mais force de flneries et de -promenades, la satit ne tarda pas venir et je me trouvai tout -surpris, un jour, de me sentir fatigu de cette existence dsoeuvre. - -Mon pre, en homme qui connat le coeur humain, attendait ce moment -pour me parler raison; il me prit part, un matin, et, sans autre -prambule, me dit avec bont: - ---Voyons, mon ami, te voil sorti du collge avec une instruction -solide: je t'ai laiss jouir largement d'une libert aprs laquelle tu -semblais aspirer. Mais tu dois comprendre que cela ne suffit pas pour -vivre; il faut maintenant quitter l'habit d'colier et entrer rsolument -dans le monde, o tu appliqueras tes connaissances l'tat que tu auras -embrass. Cet tat, il est temps de le choisir; tu as sans doute un -got, une vocation, c'est toi de me la faire connatre; parle donc et -tu me trouveras dispos te seconder dans la carrire que tu auras -choisie. - -Bien que mon pre et souvent manifest la crainte de me voir suivre sa -profession, je pensai, d'aprs ces paroles, qu'il avait chang d'avis, -et je m'criai avec transport; Sans doute, j'ai une vocation, et -celle-l tu ne peux la mconnatre, car elle date de loin; tu le sais, -je n'ai jamais eu d'autre dsir que celui d'tre.... - -Mon pre devina ma pense et ne me laissa pas achever: - ---Je vois, reprit-il, que tu ne m'as pas compris, je vais m'expliquer -plus clairement. Sache donc que mon dsir est de te voir choisir une -profession plus lucrative que la mienne. Rflchis qu'il serait peu -raisonnable d'enterrer dans ma boutique dix annes d'tudes, pour -lesquelles j'ai fait de si grands sacrifices: songe d'ailleurs au peu de -fortune que m'a procur mon tat, puisque trente annes d'un travail -assidu ne m'ont donn pour mes vieux jours qu'une bien modeste aisance. -Crois-moi, change de rsolution et renonce ta manie de _faire de la -limaille_. - -Mon pre ne faisait en cela que suivre les ides de la plupart des -parents qui ne voient que les dsagrments attachs leur profession. A -ce prjug se joignait, il faut le dire aussi, la louable ambition du -chef de famille qui dsire lever son fils au-dessus de lui. - -Me prononcer pour un autre tat que celui de mcanicien, tait pour moi -chose impossible; car ne connaissant les autres professions que de nom, -j'tais incapable de les apprcier, et consquemment d'en choisir une; -je restai muet. - -En vain, mon pre, pour solliciter une rponse, essaya de fixer mon -choix en faisant valoir les avantages que je trouverais tre -pharmacien, avou ou notaire, etc. Je ne pus que lui rpter que je -m'en rapportais sur ce point sa sagesse et son exprience. Cette -abngation de mes volonts, cette soumission sans rserve parut le -toucher; je m'en aperus, et voulant tenter un dernier effort sur sa -dtermination, je lui dis avec effusion: - ---Avant de prendre un parti dont dpend mon avenir, permets-moi, cher -pre, de te faire une observation. Es-tu bien sr que ce soit ton tat -qui manque de ressources, et non la ville o tu l'as exerc? Je t'en -supplie, laisse-moi faire, et lorsque, par tes conseils, je serai -parvenu avoir du talent, j'irai Paris, centre des affaires et de -l'industrie, et j'y ferai ma fortune; j'en ai, non pas le pressentiment, -mais la conviction. - -Craignant sans doute de faiblir, mon pre voulut couper court cet -entretien en vitant de rpondre mon objection. - ---Puisque tu t'en rapportes moi, me dit-il, je te conseille de suivre -le notariat; avec ton intelligence, du travail et de la conduite, je ne -doute pas que tu n'y fasses promptement ton chemin. - -Deux jours aprs, j'tais install dans une des meilleures tudes de -Blois, et grce ma belle criture, on me donna l'emploi -d'expditionnaire, lequel consiste, on le sait, crire du matin au -soir des _expditions_ et des _grosses_ sans trop savoir ce que l'on -fait. - -Je laisse penser si ce travail d'automate pouvait longtemps convenir -la nature de mon esprit: des plumes, de l'encre, rien n'tait moins -propre l'excution des ides inventives qui ne cessaient de me -poursuivre. Heureusement, cette poque, les plumes d'acier n'taient -pas encore inventes; j'avais donc pour me distraire la ressource de -tailler mes plumes, et, je l'avoue, j'en usais largement. - -Ce seul dtail suffira pour donner une ide du _spleen_ qui pesait sur -moi comme un manteau de plomb; j'en serais tomb malade infailliblement, -si je n'eusse trouv le moyen de me procurer, en dehors de l'tude, une -occupation plus attrayante et surtout plus conforme mes gots. - -Parmi les curiosits mcaniques que l'on confiait mon pre pour tre -rpares, j'avais pu voir une tabatire sur le dessus de laquelle tait -une petite scne automatique qui m'avait vivement intress. Le dessus -de la bote reprsentait un paysage. En pressant une dtente, un livre -paraissait sur le premier plan, et se dirigeait vers une touffe d'herbe, -qu'il se mettait en devoir de brouter; peu aprs on voyait dboucher -d'un bois un chasseur, cheminant en compagnie de son chien. - -Le Nemrod en miniature s'arrtait la vue du gibier, paulait son fusil -et mettait en joue; un petit bruit simulant l'explosion de l'arme se -faisait entendre, et tout aussitt le livre bless, il faut le croire, -s'enfuyait, poursuivi par le chien, et disparaissait dans un fourr. - -Cette jolie mcanique excitait au plus haut point mon envie, mais je ne -pouvais que la convoiter, car son propritaire, outre l'importance qu'il -y attachait, n'avait aucune raison pour consentir s'en dfaire, et -d'ailleurs mes ressources pcuniaires ne pouvaient prtendre une telle -acquisition. - -Puisque je ne pouvais possder cette pice, je voulus au moins en -conserver le souvenir, et j'en fis un dessin exact l'insu de mon pre. -Ce plan termin, ma tte se monta la vue de son ingnieuse -disposition, et j'en vins me demander s'il ne me serait pas possible -de le mettre excution. - -Ma rponse fut affirmative. - -Pendant six mois, j'eus la persvrance de me lever avec le jour, et, -descendant furtivement l'atelier de mon pre, qui, lui, n'tait pas -matinal, je travaillais jusqu' l'heure laquelle il avait l'habitude -d'y venir. Ce moment arriv, je remettais les outils dans l'ordre o je -les avais trouvs, je serrais soigneusement mon ouvrage et je me rendais - l'tude. - -La joie que j'prouvai en voyant fonctionner ma mcanique ne peut tre -gale que par le plaisir que je ressentis en la prsentant mon pre, -comme protestation indirecte et respectueuse contre la dtermination -qu'il avait prise l'gard de ma profession. J'eus de la peine le -convaincre que je n'avais point t aid dans ce travail; quand enfin il -n'en douta plus, il ne put s'empcher de m'en faire compliment. - ---C'est bien fcheux, me dit-il d'un air pensif, qu'on ne puisse tirer -parti de semblables dispositions; mais, mon ami, ajouta-t-il, comme pour -chasser une ide qui l'importunait, crois-moi, mfie-toi de ton adresse; -elle pourrait nuire ton avancement. - -Depuis plus d'un an je remplissais les fonctions de clerc amateur, -c'est--dire de clerc sans rtribution, quand l'offre me fut faite par -un notaire de campagne d'entrer chez lui en qualit de second clerc, -avec de modiques appointements. - -J'acceptai avec empressement cet avancement inattendu; mais une fois -install dans mes nouvelles fonctions, je ne fus pas longtemps -m'apercevoir que mon officier ministriel m'avait donn de l'_eau bnite -de cour_ dans l'nonciation de mon emploi. La place que je remplissais -chez lui tait tout simplement celle de petit clerc, c'est--dire que je -faisais les courses de l'tude, le premier et unique clerc suffisant -lui seul pour le reste de la besogne. - -Il est vrai que je gagnais quelque argent; c'tait le premier que mon -travail me procurait: cette considration rendit la pilule moins amre -mon amour-propre. D'ailleurs monsieur Roger (ainsi se nommait mon -nouveau patron) tait bien le meilleur des hommes; son abord, plein de -bienveillance et de bont, m'avait sduit ds le premier jour, et je -puis ajouter que je n'eus qu' me louer de ses procds envers moi, tout -le temps que je passai dans son tude. - -Cet homme, la probit mme, avait la confiance du duc d'Avaray, dont il -rgissait le chteau, et, plein de zle pour les affaires de son noble -client, il s'en occupait beaucoup plus que de celles de son tude. A -Avaray, du reste, les affaires de _notariat_ taient peu nombreuses, et -nous venions facilement bout de la besogne qu'elles nous procuraient; -pour mon compte j'avais bien des loisirs que je ne savais comment -occuper; mon patron me vint en aide, en mettant sa bibliothque ma -disposition. J'eus la bonne fortune d'y trouver le Trait de botanique -de Linn, et j'acquis les premires notions de cette science. - -L'tude de la botanique exigeait du temps, et je n'avais lui consacrer -que les moments qui prcdaient l'ouverture du cabinet; or, sans savoir -pourquoi, j'tais devenu un dormeur infatigable. Impossible de me -rveiller avant huit heures. Je rsolus de triompher de cette somnolence -opinitre et j'inventai un rveil-matin dont l'originalit me semble -mriter une mention toute particulire. - -La chambre que j'occupais dpendait du chteau d'Avaray, et tait situe -au-dessus d'une vote ferme par une lourde grille. Ayant remarqu que, -chaque matin, au petit jour, le portier Thomas venait ouvrir cette -grille, qui donnait passage dans les jardins, l'ide me vint de profiter -de cette circonstance pour me faire un rveil-matin. - -Voici quelles taient mes dispositions mcaniques: chaque soir, en me -couchant, j'attachais l'une de mes jambes l'extrmit d'une corde dont -l'autre bout, passant par ma fentre entr'ouverte, allait se fixer la -partie suprieure de la porte grille. - -On comprendra facilement le jeu de cet appareil: le portier, en poussant -la grille, m'entranait sans s'en douter au beau milieu de la chambre. -Ainsi violemment tir de mon sommeil, je cherchais m'accrocher mes -couvertures; mais, plus je rsistais, plus l'impitoyable Thomas poussait -de son ct, et je finissais par me rveiller en l'entendant, chaque -fois, maugrer contre les gonds de la porte, auxquels il promettait de -l'huile pour le lendemain. Je me dgageais alors la jambe, et, mon Linn - la main, j'allais demander la nature ses admirables secrets, dont -l'tude m'a fait passer de si doux instants. - - * * * * * - -Autant pour plaire mon pre que pour remplir scrupuleusement les -devoirs de mon emploi, je m'tais promis de ne plus m'occuper de la -mcanique, dont je redoutais l'irrsistible attrait, et je m'tais -religieusement tenu parole. Il y avait donc tout lieu de croire -qu'adoptant le notariat, je prendrais enfin mes grades dans la basoche -et deviendrais un jour moi-mme matre Robert, notaire dans telle ou -telle localit. Mais la Providence, dans ses dcrets, m'avait trac une -toute autre route, et mes inbranlables rsolutions vinrent chouer -devant une tentation trop forte pour mon courage. - -Dans l'tude, il y avait, chose assez bizarre, une magnifique volire -remplie d'une multitude de canaris dont le chant et le plumage avaient -pour destination de tromper l'impatience du client, quand par hasard il -tait forc d'attendre. - -Cette volire tant considre comme meuble de l'tude, j'tais, en ma -qualit de petit clerc, charg de la tenir en bon tat de propret et de -veiller l'alimentation de ses habitants. - -Ce fut, sans contredit, parmi les travaux qui me furent confis, celui -dont je m'acquittai avec le plus de zle; j'apportai mme tant de soins -au bien-tre et l'amusement de mes pensionnaires, qu'ils absorbrent -bientt presque tout mon temps. - -Je commenai par organiser dans cette immense cage des mcaniques que -j'avais inventes au collge dans de semblables circonstances; -insensiblement, j'en en ajoutai de nouvelles, et je finis par faire de -la volire un objet d'art et de curiosit, auquel nos visiteurs -trouvaient un vritable attrait. - -Ici, c'tait un bton prs duquel le sucre et l'chaud talaient leurs -sductions; l'imprudent canari qui se laissait prendre cette -tratreuse amorce avait peine pos la patte sur le bton fatal, qu'une -petite cage circulaire l'enveloppait vivement et le retenait prisonnier -jusqu' ce que, conduit par le hasard ou par sa fantaisie, un autre -oiseau, en se perchant sur un bton voisin, ft partir une dtente qui -dlivrait le captif. L, c'taient des bains et des douches forcs; plus -loin, une petite mangeoire tait dispose de telle sorte que plus -l'oiseau semblait s'en approcher, plus il s'en loignait en ralit. -Enfin, il fallait que chaque pensionnaire gagnt sa nourriture en la -faisant venir lui l'aide de petits chariots qu'il tirait avec le -bec. - - * * * * * - -Le plaisir que je trouvais excuter ces petits travaux me fit bientt -oublier que j'tais l'tude pour toute autre chose que pour les menus -plaisirs des canaris. Le premier clerc m'en fit l'observation en y -ajoutant de justes remontrances; mais j'avais toujours quelque prtexte -pour me dranger, dcouvrant sans cesse des additions faire au gymnase -de mes volatiles. - -Enfin, les choses en vinrent au point que l'autorit suprieure, -c'est--dire le patron en personne, dut intervenir. - ---Robert, me dit-il d'un ton srieux qu'il prenait rarement avec ses -clercs, lorsque vous tes entr chez moi, c'tait, vous le savez, pour -vous occuper exclusivement des travaux de mon tude, et non pour -satisfaire vos gots et vos fantaisies; des avertissements vous ont t -donns pour vous rappeler vos devoirs, et vous n'en avez tenu aucun -compte; je viens donc vous dire aujourd'hui qu'il faut prendre une -dtermination bien arrte de cesser vos travaux de mcanique, ou je me -verrai dans la ncessit de vous renvoyer votre pre. - -Ce bon monsieur Roger s'arrta, comme pour reprendre haleine, aprs les -reproches qu'il venait de me faire, j'en suis certain, bien -contre-coeur. Aprs un instant de silence, reprenant avec moi son ton -paternel, il ajouta: - ---Et tenez, mon ami, voulez-vous que je vous donne un conseil? Je vous -ai tudi, et j'ai la conviction que vous ne ferez jamais qu'un clerc -trs mdiocre, et par suite un notaire plus mdiocre encore, tandis que -vous pouvez devenir un bon mcanicien. Il serait donc trs sage -d'abandonner une carrire dans laquelle il y a pour vous si peu d'espoir -de russite, et de suivre celle pour laquelle vous montrez de si -heureuses dispositions. - -Le ton d'intrt avec lequel M. Roger venait de me parler m'engagea -lui ouvrir mon coeur; je lui fis part de la dtermination qu'avait -prise mon pre de m'loigner de son tat, et je lui dpeignis tout le -chagrin que j'en avais ressenti. - ---Votre pre a cru bien faire, me rpondit-il, en vous donnant une -profession plus lucrative que la sienne; il pensait sans doute n'avoir -vaincre en vous qu'une simple fantaisie de jeunesse; moi je suis -persuad que c'est une vocation irrsistible, contre laquelle il ne faut -pas essayer de lutter plus longtemps. Laissez-moi faire, je verrai vos -parents ds demain, et je ne doute pas que je ne les amne partager -mon avis et changer leurs projets relativement votre avenir. - -Depuis que j'avais quitt la maison paternelle, mon pre avait vendu -son tablissement et vivait retir dans une petite proprit prs de -Blois. Mon patron alla le trouver, comme il me l'avait promis. Une -longue conversation s'en suivit, et, aprs de nombreuses objections de -part et d'autre, l'loquence du notaire vainquit les scrupules de mon -pre, qui se rendit enfin: - ---Allons, dit-il, puisqu'il le veut absolument, qu'il prenne mon tat. -Et comme je ne puis plus le lui enseigner moi-mme, mon neveu, qui est -mon lve, fera pour mon fils ce que j'ai fait pour lui-mme. - -Cette nouvelle me combla de joie; il me sembla que j'allais entrer dans -une nouvelle vie et je trouvai bien longs les quinze jours qu'en raison -de divers arrangements, il me fallut encore passer Avaray. - -Enfin je partis pour Blois, et ds le lendemain de mon arrive je me -trouvais install devant un tau, la lime la main et recevant de mon -parent ma premire leon de mcanique. - - - - -CHAPITRE III. - -LE COUSIN ROBERT.--L'VNEMENT LE PLUS IMPORTANT DE MA VIE.--COMMENT ON -DEVIENT SORCIER.--MON PREMIER ESCAMOTAGE.--FIASCO COMPLET.--PERFECTIBILIT -DE LA VUE ET DU TOUCHER.--CURIEUX EXERCICE DE -PRESTIDIGITATION.--MONSIEUR NORIET.--UNE ACTION PLUS INGNIEUSE QUE -DLICATE.--JE SUIS EMPOISONN.--UN TRAIT DE FOLIE. - - -Ayant de parler de mes tudes dans l'horlogerie, je ferai connatre -mes lecteurs mon nouveau patron. - -Et tout d'abord, pour me mettre l'aise et parce que pour moi cela -rsume tout, je dirai que le _cousin Robert_, comme je le nommais, a t -ds mon entre chez lui et est toujours demeur depuis un de mes -meilleurs et plus chers amis. C'est qu'il serait difficile en effet -d'imaginer un caractre plus heureux, un coeur plus affectueux et plus -dvou. - -Comme ouvrier, mon cousin avait des qualits non moins prcieuses: une -rare intelligence il joignait une adresse qui, je le dclare sans fausse -modestie, semble tre un privilge de notre famille; il avait, du reste, -la rputation du plus habile horloger de Blois, et cette ville, comme -on le sait, excella longtemps dans l'excution des machines mesurer le -temps. - -Mon pre ne pouvait donc mieux faire que de me confier un homme qui -possdait toutes mes sympathies et chez qui je trouvais runies la -fois la bienveillance d'un ami et la science d'un matre. - -Mon cousin commena par me faire faire _de la limaille_, comme disait -mon pre, mais je n'eus pas besoin d'apprentissage pour arriver me -servir des outils, car depuis longtemps j'en avais acquis l'habitude, et -les dbuts du mtier, ordinairement si ennuyeux, n'eurent rien de -pnible pour moi. Je pus, ds les premiers jours, tre employ de -petits travaux dont je m'acquittai avec assez d'habilit pour mriter -les loges de mon matre. - -Je ne voudrais pas laisser croire cependant que je fus toujours un lve -parfait; j'avais conserv dans mon nouvel tat cette disposition -d'esprit qui est inne en moi, et qui m'attira de la part du cousin plus -d'une rprimande: je ne pouvais me rsoudre enchaner mon imagination - l'excution des ides d'autrui; je voulais toute force inventer ou -perfectionner. - -Toute ma vie j'ai t domin par cette passion, ou si l'on veut par -cette manie. Jamais je n'ai pu arrter ma pense sur une oeuvre -quelconque sans chercher les moyens d'y apporter un perfectionnement ou -d'en faire jaillir une ide nouvelle. Mais cette disposition d'esprit, -qui plus tard me fut si favorable, tait cette poque trs -prjudiciable mes progrs. Avant de suivre mes propres inspirations et -de m'abandonner mes fantaisies, je devais m'initier aux secrets de mon -art, apprendre surmonter les difficults signales par les matres et -chasser, enfin, des ides qui n'taient propres qu' me dtourner des -vrais principes de l'horlogerie. - -Tel tait le sens des observations paternelles que m'adressait de temps - autre mon cousin et j'tais bien forc d'en reconnatre la justesse. -Alors je me remettais l'ouvrage avec plus de zle, tout en gmissant -en secret sur cet assujettissement qui m'tait impos. - -Pour favoriser mes progrs et seconder mes efforts, mon patron m'engagea - tudier quelques ouvrages traitant de la mcanique en gnral et de -l'horlogerie eu particulier. Cela rentrait trop bien dans mes gots pour -que je ne suivisse pas son conseil; et je me livrais sans rserve ces -attrayantes tudes, lorsqu'un fait, bien simple en apparence, vint -tout--coup dcider du sort de ma vie en me dvoilant une vocation dont -les mystrieuses ressources devaient ouvrir plus tard un vaste champ -mes ides inventives et fantastiques. - -Un soir, j'entre dans la boutique d'un bouquiniste nomm Soudry, pour -acheter le Trait d'horlogerie de Berthoud, que je savais tre en sa -possession. - -Le marchand, engag en ce moment dans une affaire d'une toute autre -importance que celle qui m'amenait, sort de ses rayons deux volumes, me -les remet et me congdie sans plus de faon. - -Revenu chez moi, je me dispose lire avec la plus grande attention mon -Trait d'horlogerie, mais que l'on juge de ma surprise, lorsque sur le -dos de l'un de ces volumes je lis ces mots: AMUSEMENTS DES SCIENCES. - -tonn de trouver un titre semblable sur un ouvrage srieux, j'ouvre -impatiemment ce livre, je parcours la table des chapitres, et ma -surprise redouble en lisant ces mots tranges: - -_Dmonstration des tours de cartes..... Deviner la pense de -quelqu'un..... Couper la tte d'un pigeon et le faire ressusciter_, -etc... - -Soudry s'tait tromp: dans sa proccupation, au lieu d'un Berthoud il -m'avait remis deux volumes de l'Encyclopdie. Fascin toutefois par -l'annonce de semblables merveilles, je dvore les pages du mystrieux -in-quarto, et, plus j'avance dans ma lecture, plus je vois se drouler -devant moi les secrets d'un art pour lequel j'avais, mon insu, plus -que de la vocation. - -Je crains d'tre tax d'exagration ou tout au moins de n'tre pas -compris d'un grand nombre de lecteurs, lorsque je dirai que cette -dcouverte, trsor inespr, me causa l'une des plus grandes joies que -j'aie jamais prouves. C'est qu'en ce moment de secrets pressentiments -m'avertissaient que le succs, la gloire peut-tre, se trouvaient un -jour pour moi dans l'apparente ralisation du merveilleux et de -l'impossible, et ces pressentiments ne m'ont heureusement pas tromp. - -La ressemblance de deux in-quarto et la proccupation d'un bouquiniste, -telles furent les causes vulgaires de l'vnement le plus important de -ma vie. - - * * * * * - -Plus tard, dira-t-on, des circonstances diffrentes eussent pu veiller -en moi cette vocation; c'est probable; mais plus tard il n'et plus t -temps. Un ouvrier, un industriel, un ngociant tabli quittera-t-il une -position faite, si mdiocre qu'elle soit, pour cder une passion qui -serait infailliblement taxe de folie! non certes. C'tait donc -seulement cette poque que mon irrsistible penchant vers le -mystrieux pouvait tre raisonnablement suivi. - -Combien de fois depuis n'ai-je pas bni cette erreur providentielle sans -laquelle je serais rest sans doute un modeste horloger de province! Ma -vie, il est vrai, se serait ainsi coule calme, douce, et tranquille; -bien des peines, des motions, des angoisses m'eussent t pargnes; -mais aussi de quelles vives sensations, de quelles joies profondes mon -me n'et-elle pas t prive? - - * * * * * - -J'tais passionnment courb sur mon prcieux in-quarto, dvorant -jusqu'aux moindres dtails de ces tours de main merveilleux; ma tte -brlait et je restais parfois plong dans des rflexions qui tenaient de -l'extase. Cependant les heures s'coulaient, et tandis que mon -imagination se berait dans des rves fantastiques, je ne m'apercevais -pas que ma chandelle tait arrive sa dernire priode; sa lueur -plissait sensiblement et j'entendis bientt crpiter la mche; puis, -rduite un imperceptible lumignon, elle s'affaissa brusquement et -rendit le dernier soupir. - -Comprendra-t-on tout mon dsappointement? Cette chandelle tait la -dernire que j'eusse en ma possession; force me fut donc de quitter les -sublimes rgions de la magie faute de pouvoir les clairer. A cet -instant de dpit, que n'aurais-je pas donn pour la lumire la plus -vulgaire, ft-ce mme pour un lampion! - -Ce n'tait pas que je fusse dans une obscurit complte; une blafarde -clart me venait d'un rverbre voisin, mais quelques efforts que je -fisse pour profiter de ses ples rayons, je ne pouvais parvenir -dchiffrer un seul mot, et, bon gr mal gr, je dus me rsigner me -coucher. - -J'essayai vainement de dormir; la surexcitation fivreuse que m'avait -donne cette lecture ne me permit ni sommeil ni repos; je repassais dans -mon esprit les endroits qui m'avaient le plus frapp, et l'intrt -qu'ils m'inspiraient exaltait de plus en plus mon imagination. - -Incapable de rester au lit, je retournais de temps en temps me mettre -la fentre, et, jetant sur le reverbre des regards de convoitise, j'en -tais arriv former le projet d'aller lire sa clart, au beau milieu -de la rue, lorsque soudain une autre ide traverse mon esprit. Dans mon -impatience de la raliser, je ne me donne mme pas le temps de -m'habiller, et, bornant mon vtement au strict ncessaire, si l'on peut -appeler ainsi des pantoufles et un caleon, je prends mon chapeau d'une -main, une paire de pincettes de l'autre, et je descends l'escalier -ttons. - -Une fois dans la rue, je me dirige rapidement vers le rverbre; car je -dois avouer au lecteur que pouss, sans doute, par le dsir de mettre -promptement excution certaines notions que je venais d'acqurir sur -la prestidigitation, j'avais conu la pense d'_escamoter_ mon profit -le quinquet affect par la municipalit la sret de la ville. Le rle -destin aux pincettes et au chapeau dans cette audacieuse opration -consistait, pour les premires, briser la petite porte de tle -derrire laquelle s'enroulait la corde qui servait monter et -descendre le rverbre, et pour le second, jouer l'office de lanterne -sourde, en touffant les jets lumineux qui eussent pu trahir mon larcin. - -Tout se passa au gr de mes dsirs, et dj je me retirais triomphant, -quand un misrable incident vint me faire perdre le fruit de mon coup de -main. Au moment mme o j'allais disparatre avec mon butin, un mitron, -oui, un vulgaire mitron, me fit chouer en apparaissant subitement au -seuil de sa boutique. Je me blottis aussitt dans l'encoignure d'une -porte, et l, redoublant de soins pour absorber dans mon chapeau les -rayons du quinquet, j'attendis, dans l'immobilit la plus complte, -qu'il plt au malencontreux boulanger de rentrer chez lui. Mais que l'on -juge de ma douleur et de mon effroi, quand je le vis s'adosser la -porte et fumer tranquillement sa pipe! - -La position devenait intolrable; le froid et aussi la crainte d'tre -dcouvert faisaient claquer mes dents, et, pour comble de dsespoir, je -sentis bientt la coiffe de mon chapeau s'enflammer. Il n'y avait pas -hsiter: je serrai convulsivement ma soi-disant lanterne sourde entre -mes mains et parvins ainsi touffer l'incendie; mais quel prix, -grand Dieu! Mon pauvre chapeau, celui dont je me parais le dimanche, -tait roussi, rempli d'huile et compltement dform. Et tandis que je -subissais toutes ces tortures, mon bourreau continuait fumer avec un -air de calme et de batitude qui me causait des accs de rage. - -Je ne pouvais pourtant demeurer l jusqu'au jour, mais comment sortir de -cette situation critique? Demander le secret au boulanger, c'tait faire -appel son indiscrtion et me couvrir de ridicule; rentrer directement -chez moi, c'tait me trahir, car j'tais oblig de passer devant lui, et -un rverbre peu loign jetait assez de clart pour me faire -reconnatre. Restait un troisime parti: c'tait d'enfiler rapidement -une rue qui se trouvait ma gauche et de regagner la maison par un -chemin dtourn. Ce fut celui-l auquel je m'arrtai au risque d'tre -rencontr dans mon excursion en costume de baigneur. - -Sans plus tarder, je mets sous mon bras et chapeau et quinquet, car je -me vois forc de les emporter avec moi pour enlever toute trace de mon -dlit, je pars comme un trait. - -Dans mon trouble, je m'imagine que le boulanger me poursuit, je crois -mme entendre ses pas derrire moi, et voulant toute force le -dpister, je redouble de vitesse; je prends tantt droite, tantt -gauche, et traverse un si grand nombre de rues, que ce n'est qu'au bout -d'un quart-d'heure d'une marche effrene que je me retrouve dans ma -chambre, haletant, n'en pouvant plus, mais heureux d'en tre quitte -encore si bon march. - -Il faut avouer que pour un homme destin jouer plus tard un certain -rle dans les fastes de l'escamotage, je n'avais pas eu la main heureuse -pour mon coup d'essai, ou pour m'exprimer en termes de thtres, je -dirai que je venais de faire un _fiasco_ complet. - -Cependant, je ne fus aucunement dcourag; loin de l, ds le lendemain, -j'oubliais mes infortunes de la veille en me retrouvant avec mon -prcieux trait de _magie blanche_, et je me remettais avec ardeur la -lecture de ses intressants secrets. - -Huit jours aprs je les possdais tous. - -De la thorie je rsolus de passer la pratique; mais, ainsi que cela -m'tait arriv avec le livre de Carlosbach, je me trouvai subitement -arrt devant un obstacle. L'auteur tait, il est vrai, plus -consciencieux que le mystificateur Bordelais; il donnait de ses tours -une explication trs facile comprendre; seulement il avait eu le tort -de supposer tous ses lecteurs une certaine adresse pour les excuter. -Or, cette adresse me manquait compltement, et, si dsireux que je fusse -de l'acqurir, je ne trouvais rien dans l'ouvrage qui m'en indiqut les -moyens. J'tais dans la position d'un homme qui tenterait de copier un -tableau sans avoir les moindres notions du dessin et de la peinture. - -Faute d'un professeur pour me guider, je dus crer les principes de la -science que je voulais tudier. - -D'abord, comme base fondamentale de la prestidigitation, j'avais -facilement reconnu que les organes qui jouent le principal rle dans -l'exercice de cet art sont la vue et le toucher. Je compris que, pour -approcher le plus possible de la perfection, il fallait que le -prestidigitateur dveloppt en lui une perception plus rapide, plus -dlicate et plus sre de ces deux organes, par cette raison que dans ses -sances il doit embrasser d'un seul regard tout ce qui se passe autour -de lui, et excuter ses prestiges avec une dextrit infaillible. - -J'avais t souvent frapp de la facilit avec laquelle les pianistes -peuvent lire et excuter, mme premire vue, un morceau de chant avec -son accompagnement. Il tait vident, pour moi, que par l'exercice on -pouvait arriver se crer une facult de perception apprciative et une -habilet du toucher qui permettent l'artiste de lire simultanment -plusieurs choses diffrentes, en mme temps que ses mains s'occupent -d'un travail trs compliqu. Or, c'est une semblable facult que je -dsirais acqurir pour l'appliquer la prestidigitation; seulement, -comme la musique ne pouvait me fournir les lments qui m'taient -ncessaires, j'eus recours l'art du jongleur, dans lequel j'esprais -trouver des rsultats, sinon semblables, du moins analogues. - -On sait que l'exercice des boules dveloppe tonnamment le toucher. Mais -n'est-il pas vident qu'il dveloppe galement le sens de la vue? - -En effet, lorsqu'un jongleur lance en l'air quatre boules qui se -croisent dans diffrentes directions, ne faut-il pas que ce sens soit -bien perfectionn chez lui, pour que ses yeux puissent, d'un seul -regard, suivre avec une merveilleuse prcision chacun des dociles -projectiles dans les courbes varies que leur ont imprimes les mains? - -Il y avait prcisment Blois, cette poque, un pdicure nomm Maous, -qui possdait le double talent de jongler assez adroitement et -d'extirper les cors avec une habilet digne de la lgret de ses mains. -Maous, malgr ce cumul, n'tait pas riche; je le savais, et cette -particularit me fit esprer obtenir de lui des leons un prix en -rapport avec mes modestes ressources. - -En effet, moyennant dix francs, il s'engagea m'initier l'art du -jongleur. - -Je me livrai avec une telle ardeur aux exercices qu'il m'indiqua, et mes -progrs furent si rapides, qu'en moins d'un mois je n'avais plus rien -apprendre; j'en savais autant que mon matre, si ce n'est pourtant l'art -d'extirper les cors, dont je lui laissai le monopole. J'tais parvenu -jongler avec quatre boules. - -Cela ne satisfit pas encore mon ambition; je voulus, s'il tait -possible, surpasser la facult de lire par apprciation que j'avais tant -admire chez les pianistes. Je plaai un livre devant moi, et tandis -que mes quatre boules voltigeaient en l'air, je m'habituai y lire sans -hsitation. - -Je ne serais point tonn que ceci part extraordinaire bien des -lecteurs; mais, ce qui les surprendra peut-tre plus encore, c'est que -je viens l'instant mme de me donner la satisfaction de rpter cette -curieuse exprience; pourtant trente ans se sont couls depuis le fait -que je viens de raconter, et pendant ce temps j'ai bien rarement touch - mes boules; car jamais je ne m'en suis servi dans mes sances. - -Je dois avouer toutefois que sur ce point mon adresse a baiss d'un -degr; ce n'est plus qu'avec trois boules que j'ai pu lire avec -facilit. - -On ne saurait croire combien, alors, cet exercice communiqua mes -doigts de dlicatesse et de sret d'excution, en mme temps que cette -lecture par apprciation donnait mon regard une promptitude de -perception qui tenait du merveilleux. Je parlerai plus tard du service -que me rendit cette dernire facult pour l'exprience de la seconde -vue. - -Aprs avoir ainsi rendu mes mains souples et dociles, je n'hsitai plus - m'exercer directement la prestidigitation. Je m'occupai spcialement -de la manipulation des cartes et de l'_empalmage_. - -Cette opration d'escamotage exige un long travail; car il faut, tout en -ayant la main droite ouverte et renverse, arriver y retenir -invisiblement des boules, des bouchons de lige, des morceaux de sucre, -des pices de monnaie, etc., sans que les doigts soient ferms ou -perdent rien de leur libert. - -En raison du peu de temps dont je pouvais disposer, les difficults -inhrentes ces nouveaux exercices eussent t insurmontables si je -n'eusse trouv le moyen de satisfaire les exigences de ma passion sans -ngliger mon tat. Voici comment je m'y pris. - -Selon la mode de l'poque, j'avais de chaque ct de ma redingote, dite - la _propritaire_, des poches assez vastes pour pouvoir y manipuler -avec facilit. Cette disposition me prsentait cet avantage qu'aussitt -qu'une de mes mains n'tait plus occupe au dehors, elle se glissait -dans l'une de mes poches et se mettait l'oeuvre avec des cartes, des -pices de monnaie ou l'un des objets que j'ai cits. - -Il est ais de comprendre combien cette organisation me faisait gagner -de temps. Ainsi, par exemple, ds que j'tais en course, mes deux mains -pouvaient travailler chacune de son ct; au dner, il m'arrivait trs -souvent de manger ma soupe d'une main, tandis que je faisais _sauter la -coupe_ de l'autre. Bref, si court que ft le rpit que me laissait le -travail de ma profession, j'en profitais immdiatement pour mes -occupations favorites. - -Comme on tait loin de se douter que mon paletot ft en quelque sorte -une salle d'tude, cette manie de tenir constamment mes mains renfermes -passa pour une originalit de mauvais got; mais, aprs quelques -plaisanteries sur ce sujet, on ne m'en parla plus. - -Quelle que ft ma passion pour l'escamotage, j'eus toutefois assez -d'empire sur moi-mme pour m'appliquer ne pas mcontenter mon patron, -qui ne s'aperut jamais d'aucune distraction dans mon travail et n'eut -que des loges me donner sous le double rapport de l'exactitude et de -l'application. - -Je vis enfin arriver le terme de mon noviciat, et, un beau jour, _le -cousin_ me dclara ouvrier et m'assura que j'tais apte recevoir -dsormais un salaire. Ce fut avec le plus vif plaisir que je reus cette -dclaration, dans laquelle je trouvais, outre ma libert, l'avantage de -pouvoir relever ma situation financire. - -Je ne fus pas longtemps, du reste, sans profiter des bnfices de ma -nouvelle position. Une place m'ayant t offerte chez un horloger de -Tours, je partis le lendemain du jour o je devins libre. - -Mon nouveau patron tait ce M. Noriet qui, plus tard, acquit une -certaine clbrit comme sculpteur. Son imagination, qui dj -pressentait ses oeuvres futures, lui faisait ddaigner le travail -routinier des _rhabilleurs_ de montres, et il laissait volontiers ses -ouvriers le soin de faire ce qu'il appelait par drision le _dcrotage_ -de l'horlogerie. C'tait pour remplir cette fonction qu'il m'avait fait -venir chez lui. - -Je devais gagner, en sus de la nourriture et du logement, trente-cinq -francs par mois; c'tait peu, la vrit, mais la somme tait norme -pour moi qui, depuis ma sortie de chez le notaire d'Avaray, n'avais vcu -que des ressources d'un revenu plus que modeste. - -Quand je dis que je gagnais trente-cinq francs, c'est pour tablir une -somme ronde; en ralit, je ne les touchais pas dans leur intgralit. -Mme Noriet, en sa qualit d'excellente mnagre, possdait au plus -haut point l'intelligence des escomptes et des retenues. Aussi -avait-elle trouv le moyen de modifier mon traitement par un procd -aussi ingnieux qu'indlicat: c'tait de me payer en cus de six livres. -Or, comme cette poque les pices de six francs ne valaient que cinq -francs quatre-vingts centimes; il en rsultait chaque mois pour la -patronne un bnfice de vingt-quatre sous, que de mon ct je portais au -compte de mes _profits et pertes_. - -Chez M. Noriet, mon temps tait certainement bien rempli par ma besogne, -et pourtant je trouvais encore le moyen d'excuter mes exercices dans -les poches de ma redingote; tous les jours, je constatais avec joie les -progrs sensibles que je devais mon travail persvrant. J'tais -parvenu faire disparatre avec la plus grande facilit tout objet que -je tenais entre mes mains; quant aux principes des tours de cartes, ils -n'taient plus pour moi qu'un jeu d'enfant et me servaient produire de -charmantes illusions. - -J'tais fier, je l'avoue, de mes petits talents de socit et je ne -ngligeais aucune occasion de les faire valoir. Le dimanche, par -exemple, aprs l'invariable partie de loto qui se jouait dans la famille -toute patriarcale de M. Noriet, je donnais, la grande satisfaction de -l'assistance, une petite sance de prestidigitation qui venait gayer -les fronts soucieux des victimes du plus monotone de tous les jeux. On -trouvait que j'tais un _agrable farceur_, et ce compliment me -ravissait d'aise. - -Ma conduite rgulire, mon assiduit au travail, et peut-tre aussi un -certain enjouement dont j'tais dou cette poque, m'avaient concili -l'amiti du _patron_ et de la _patronne_, si bien que j'tais devenu un -membre indispensable de leur socit et que je participais toutes -leurs parties de plaisir. Il nous arrivait assez souvent d'aller la -campagne. - -Dans une de ces excursions, c'tait le 25 juillet 1828 (et je -n'oublierai jamais cette date mmorable, car peu s'en fallut qu'elle ne -marqut la fin de mon existence), nous tions alls faire une promenade -dans le but d'assister la fte d'un village voisin. Avant de partir, -nous avions annonc notre retour pour cinq heures, en recommandant la -_bonne_ de tenir le dner prt pour ce moment; mais entrans par le -plaisir, nous ne pmes tre exacts, et nous n'arrivmes au logis que -vers huit heures. - -Aprs avoir subi la mauvaise humeur de la cuisinire, dont le dner -s'tait refroidi, nous nous mettons table et mangeons comme des gens -dont l'apptit a t aiguis par une longue promenade, le grand air et -huit ou dix heures d'abstinence. - -Quoi qu'en et dit Jeannette (c'tait le nom de notre _cordon bleu_) -tout ce qu'elle nous servit fut trouv excellent, l'exception pourtant -d'un certain ragot que tout le monde dclara dtestable et auquel on -toucha peine. Seul je dvorai ma part du mets, sans m'inquiter, le -moins du monde, de sa qualit. Malgr les railleries que m'attira mon -avidit, j'en demandais mme une seconde fois et j'aurais sans doute -absorb tout le plat, si la matresse de la maison ne s'y tait oppose -dans l'intrt de ma sant. - -Cette prcaution me sauva la vie. En effet, le repas tait peine fini -et la partie de loto commence, que dj j'prouvais un malaise -indfinissable. Je ne tardai pas me retirer dans ma chambre, o des -douleurs atroces me saisirent et me forcrent requrir les soins d'un -mdecin. Le docteur, aprs s'tre minutieusement renseign, acquit -bientt la certitude qu'une forte dose de vert-de-gris s'tait forme -dans la casserole o le ragot avait t prpar et dclara que j'tais -empoisonn. - -Les suites de cet empoisonnement furent terribles pour moi; pendant -quelque temps l'on dsespra de mes jours, mais enfin grce aux soins -intelligents dont je fus entour, mes souffrances, bien qu'elles -n'eussent pas encore dit leur dernier mot, semblrent se calmer et me -laissrent un peu de repos. - -Ce qu'il y eut d'trange dans cette seconde priode de ma maladie, c'est -que ce fut seulement partir du moment o le docteur dclara que -j'tais hors de danger, que je fus saisi d'une ide fixe de mort -prochaine, laquelle vint se joindre un dsir immodr de finir mes -jours prs de ma famille. - -Cette ide, sorte de monomanie, me poursuivait sans cesse, et je n'eus -bientt plus d'autre pense que de partir. Je ne pouvais esprer obtenir -du docteur l'autorisation de me mettre en voyage, lorsque ses -recommandations tendaient ce que je prisse les plus grands -mnagements; je rsolus de m'en passer. - -Un matin, six heures, profitant d'un moment o l'on m'avait laiss -seul, je m'habille la hte, je descends l'escalier et je gagne une -voiture publique faisant le service de Tours Blois. - -Je m'installe aussitt dans la rotonde, o par parenthse je me trouve -seul, et, deux minutes aprs, l'quipage, lger de voyageurs et de -bagages, part au galop. - -On ne sera point surpris lorsque je dirai que la route ne fut pour moi -qu'un horrible martyre. J'tais consum par une fivre brlante, et ma -tte semblait se briser chaque cahot de la voiture. Dans mon dlire, -je voulais fuir mes souffrances, et mes souffrances voyageaient -incessamment avec moi et s'augmentaient encore. N'y pouvant plus tenir, -je passe le bras par la fentre, j'ouvre la porte du compartiment, et, -au risque de me tuer, je saute terre o je tombe priv de -connaissance... - -Je ne saurais dire ce que je devins aprs mon vanouissement; je me -rappelle seulement de longues journes remplies par une existence vague -et pnible dont je ne pus apprcier la dure; j'tais en proie au -dlire; je faisais des rves affreux; j'avais des cauchemars -pouvantables. Un d'eux surtout se renouvelait sans cesse. Il me -semblait que mon crne s'ouvrait comme une tabatire, qu'un mdecin, les -bras nus, les manches retrousses, et muni d'une norme fourchette en -fer, retirait de mon cerveau des marrons rtis, qui aussitt clataient -comme des bombes et projetaient devant mes yeux des milliers -d'tincelles. - -Cette fantasmagorie finit par s'vanouir, et la maladie vaincue ne me -laissa plus que quelques souffrances beaucoup plus supportables. - -Mais ma raison avait t si fortement branle qu'elle ne m'clairait -plus. Une existence d'automate, une indiffrence complte, voil quoi -j'tais rduit. Si j'entrevoyais quelques objets, ils taient comme -perdus dans un pais nuage, et je ne pouvais suivre un raisonnement. Il -est vrai aussi de dire que tout ce qui frappait mes sens tait d'une -bizarrerie mettre mon intelligence en dfaut. Je me sentais comme -emport et ballott dans une voiture, et pourtant j'tais bien sr que -j'occupais un bon lit, dans une petite chambre d'une propret exquise. -C'tait croire que j'tais encore sous l'empire de quelque -hallucination! - -Enfin je sentis une lueur d'intelligence s'veiller en moi, et la -premire impression un peu vive que j'prouvai fut produite par les -soins empresss d'un homme que j'aperus au chevet de mon lit. Ses -traits m'taient inconnus. Il s'approcha de moi et m'engagea -affectueusement prendre une potion. J'obis: aprs quoi il me -recommanda de garder le silence et de conserver le calme le plus -parfait. - -Hlas! l'tat de faiblesse o je me trouvais rendait cette -recommandation facile suivre. Je cherchai cependant deviner qui -tait cet homme, et j'interrogeai mes souvenirs. - -Ce fut en vain! je ne voyais plus rien partir du moment o, dans le -transport de la douleur, je m'tais prcipit par la portire de la -diligence. - - - - -CHAPITRE IV. - -JE REVIENS A LA VIE.--UN TRANGE MDECIN.--TORRINI ET ANTONIO: UN -ESCAMOTEUR ET UN MLOMANE.--LES CONFIDENCES D'UN MEURTRIER.--UNE MAISON -ROULANTE.--LA FOIRE D'ANGERS.--UNE SALLE DE SPECTACLE -PORTATIVE.--J'ASSISTE POUR LA PREMIRE FOIS A UNE SANCE DE -PRESTIDIGITATION._--LE COUP DE PIQUET DE L'AVEUGLE._--UNE REDOUTABLE -CONCURRENCE.--LE SIGNOR CASTELLI MANGE UN HOMME VIVANT. - - -Je suis trs peu fataliste, et si je le suis, ce n'est qu'avec de -grandes rserves; toutefois, je ne puis m'empcher de faire remarquer -ici qu'il y a dans la vie humaine bien des faits qui tendraient donner -raison aux partisans de la fatalit. - -Supposons, cher lecteur, que, au moment o je sortais de Blois pour me -rendre Tours, le destin, dans un lan de bont pour moi, m'et ouvert -son livre l'une des plus belles pages de ma vie d'artiste. J'aurais -t certainement ravi d'un si bel avenir, mais dans mon for intrieur -n'aurais-je pas eu lieu de douter de sa ralisation? - -En effet, je partais comme simple ouvrier avec l'intention bien arrte -de faire ce qu'on appelle un tour de France. Ce voyage, dont je ne -pouvais prciser la dure, devait me conduire fort loin, car j'allais, -sans doute, m'arrter un an ou deux dans chacune des villes que je -visiterais, et la France est grande! Puis quand je serais suffisamment -habile, je comptais revenir au pays natal pour m'tablir en qualit -d'horloger. - -Mais le destin en a dcid autrement; il faut, pour ne pas mentir ses -propres dcrets, qu'il m'arrte en chemin, me fasse revenir sur mes pas, -et m'instruise dans l'art auquel je suis prdestin. Que m'envoie-t-il -pour cela? Un empoisonnement qui me rend fou de douleur et me jette -inanim sur la voie publique. - -Ce serait pourtant croire que ma carrire est termine et que le -destin se trouve en dfaut. Pas du tout! ainsi qu'on le verra par la -suite de ce rcit, rien n'tait plus logique dans l'ordre de ma destine -que cet vnement, et plus tard, lecteur, vous ne pourrez vous empcher -de convenir avec moi que c'est mon empoisonnement que je dois d'avoir -t prestidigitateur. - -Mais j'en tais rappeler mes souvenirs aprs ma _bienheureuse_ -catastrophe; je reprends mon rcit au point o je l'ai laiss. - -Que m'tait-il arriv depuis mon vanouissement; o tais-je; et quel -titre cet homme si bon, si affectueux, me prodiguait-il tous ses soins? -Je brlais d'avoir la solution de ces problmes, et je n'eusse pas -manqu de la demander mon hte sans la recommandation expresse qu'il -venait de me faire. Comme la pense ne m'tait pas interdite, je me -lanai dans le champ des suppositions, en les tablissant sur l'examen -de ce qui m'entourait. - -La chambre dans laquelle je me trouvais pouvait avoir trois mtres de -long sur deux de large; les parois, brillantes de propret, taient en -bois de chne poli. De chaque ct, dans le sens de la largeur, tait -pratique, hauteur d'appui, une petite fentre garnie de rideaux de -mousseline blanche; quatre chaises en noyer, des tablettes servant de -table et mon excellent lit, dont je ne pouvais voir la forme, -composaient le mobilier de cette chambre roulante qui, au luxe prs, -ressemblait fort une large _cabine_ de bateau vapeur. - -Il devait y avoir deux autres compartiments; car, ma gauche, je -voyais de temps en temps disparatre mon docteur derrire deux larges -rideaux de damas rouge orns de crpines d'or, et je l'entendais marcher -dans une pice dont je ne pouvais voir l'intrieur, tandis que, ma -droite, j'entendais travers une mince cloison une voix qui adressait -des encouragements des chevaux. Cette circonstance me fit conclure que -j'tais rellement dans une voiture, et que cette voix tait celle de -notre conducteur. - -Je connaissais dj le nom de ce dernier, pour l'avoir entendu appeler -plusieurs fois par celui que je supposais tre son matre. Il se nommait -Antonio; c'tait du reste un mlomane parfait, et il chantait ravir -des morceaux italiens qu'il interrompait parfois pour faire la grosse -voix, avec un accent trs prononc, et stimuler par un juron nergique -la lenteur de son attelage. Je n'avais point encore eu l'occasion de -voir ce garon. - -Quant au matre, c'tait un homme de quarante-cinq cinquante ans, dont -la taille, au-dessus de la moyenne, tait bien prise; dont la figure -triste ou srieuse, respirait toutefois un air de bont qui prvenait en -sa faveur. Une longue chevelure noire, naturellement boucle, tombait -sur ses paules, et il avait pour vtement une blouse avec un pantalon -en toile crue, pour cravate un foulard de soie jaune. - -Mais aucune de ces particularits ne pouvait m'aider deviner qui il -tait, et mon tonnement redoublait, en le voyant se tenir constamment -mes cts, me combler de soins et de prvenances, et me couver des yeux, -comme et fait la plus tendre des mres. - -Un jour s'tait coul depuis la recommandation qui m'avait t faite de -garder le silence. J'avais repris un peu de forces, et il me semblait -que j'tais assez bien pour pouvoir parler; j'allais donc prendre la -parole, lorsque mon hte, devinant mon intention, me prvint: - ---Je conois, me dit-il, que vous soyez impatient de savoir o vous tes -et avec qui vous vous trouvez; je ne vous cacherai pas que, de mon ct, -je suis tout aussi curieux de connatre les circonstances qui ont amen -notre rencontre. Cependant, dans l'intrt de votre sant, dont j'ai -pris la responsabilit, je vous demande de laisser passer encore la -nuit; demain, j'ai tout lieu d'esprer que nous pourrons, sans aucun -risque, causer aussi longuement qu'il vous plaira. - -N'ayant aucune raison srieuse opposer cette prire, et d'ailleurs, -habitu depuis quelque temps suivre aveuglment tout ce que me -prescrivait mon trange docteur, je me rsignai. - -La certitude d'avoir bientt le mot de l'nigme contribua, je crois, -me procurer un sommeil paisible dont je sentis l'heureuse influence -mon rveil. Aussi, quand le docteur vint pour tudier mon pouls, fut-il -tonn lui-mme des progrs qui s'taient oprs en quelques heures, et, -sans attendre mes questions: - ---Oui, me dit-il, comme rpondant au muet interrogatoire que lui -adressaient mes yeux, je vais satisfaire votre juste curiosit; je vous -dois une explication, et je ne vous la ferai pas attendre plus -longtemps. - ---Je me nomme Torrini, et j'exerce la profession d'escamoteur. Vous tes -chez moi, c'est--dire dans la voiture qui me sert ordinairement -d'habitation. Vous serez tonn, je n'en doute pas, d'apprendre que la -chambre coucher que vous occupez en ce moment, peut, en s'allongeant, -se transformer en salle de spectacle; pourtant, c'est l'exacte vrit. -Dans la petite pice que vous voyez derrire ces rideaux rouges, est la -scne o sont rangs mes instruments. - -A ce mot d'escamoteur, je ne pus rprimer un mouvement de satisfaction -dont mon sorcier ne devina pas la cause, car il ignorait qu'il et prs -de lui un des plus fervents adeptes de son art. - ---Quant vous, poursuivit-il, je ne vous demanderai pas qui vous tes; -votre nom, votre profession, ainsi que les causes de votre maladie, me -sont connus. J'ai puis ces renseignements sur votre livret et sur -quelques notes trouves sur vous, et que j'ai cru devoir consulter dans -votre intrt. - ---Je dois maintenant vous faire connatre ce qui s'est pass depuis le -moment o vous avez perdu connaissance. - ---Aprs avoir donn quelques reprsentations Orlans, je me rendais -de cette ville Angers, o bientt va s'ouvrir la foire, lorsque, -quelque distance d'Amboise, je vous ai rencontr tendu, la face contre -terre et entirement priv de sentiment. Par bonheur pour vous, je me -trouvais alors prs de mes chevaux, faisant ma tourne du matin, ainsi -que cela m'arrive, chaque jour, quand je suis en voyage, et c'est -cette circonstance que vous devez de n'avoir pas t cras. - ---Avec l'aide d'Antonio, je vous dposai sur ce lit, o ma pharmacie -portative et mes connaissances en mdecine vous rappelrent la vie. -Pauvre enfant! Le transport d'une fivre ardente vous donnait des accs -de folie furieuse; vous me menaciez sans cesse, et j'eus toutes les -peines du monde vous contenir. - ---En passant Tours, j'aurais bien dsir m'arrter pour consulter un -docteur, car votre position tait grave, et il y a longtemps que je ne -pratique plus la mdecine que pour mon usage particulier. Mais j'tais -heures comptes; il fallait que j'arrivasse promptement Angers o je -dsire tre un des premiers, afin de choisir un emplacement pour mes -reprsentations; puis, je ne sais pourquoi, j'avais un pressentiment que -je vous sauverais, et ce pressentiment ne m'a point tromp. - -Ne sachant comment remercier ce bon Torrini, je lui tendis la main qu'il -serra dans les siennes; mais l'avouerai-je? je fus arrt dans -l'effusion de cet lan par une pense que je me reprochai vivement plus -tard: - ---A quel motif, me disais-je, dois-je attribuer une affection aussi -instantane? Ce sentiment, quelque sincre qu'il soit, doit avoir -ncessairement une cause; et, dans mon ingratitude, je cherchais si mon -bienfaiteur ne cachait pas quelque motif d'intrt sous son apparente -gnrosit. - -Torrini, comme s'il et devin ce qui se passait en moi, reprit avec un -accent plein de bont:--Vous attendez une explication plus complte, -n'est-ce pas? Eh bien! quoi qu'il puisse m'en coter, je vous la -donnerai;.... la voici; - ---Vous tes tonn qu'un saltimbanque, un banquiste, un homme -appartenant une classe qui ne pche pas d'habitude par excs de -dlicatesse et de sensibilit, ait compati si vivement vos douleurs? - ---Votre surprise cessera, mon enfant, lorsque vous saurez que cette -compassion prend sa source dans une douce illusion de l'amour paternel. - -Ici, Torrini s'arrta un instant, parut se recueillir et continua d'une -voix mue.--J'avais un fils, un fils chri; c'tait mon idole, ma vie, -tout mon bonheur; une fatalit terrible m'a enlev mon enfant! il est -mort, et, chose horrible dire, il est mort assassin, et vous voyez -son assassin devant vous. - -A un aveu si inattendu, je ne pus rprimer un mouvement d'horreur; une -sueur froide inonda mon visage. - ---Oui, oui, son assassin, rpta Torrini dont la voix s'animait par -degrs; et cependant, la loi n'a pu m'atteindre, on m'a laiss la vie... -J'ai eu beau m'accuser devant mes juges; ils m'ont trait de fou, et mon -crime a pass pour un fait d'homicide par imprudence... Que m'importent, -aprs tout, leur apprciation et leur jugement? que ce soit par incurie -ou par imprudence, comme ils le disent, mon pauvre Giovanni n'en est pas -moins perdu pour moi, et toute ma vie, j'aurai sa mort me reprocher. - -La voix de Torrini se perdit au milieu des sanglots; il resta quelque -temps les yeux couverts de ses mains, puis, faisant un effort sur -lui-mme, il continua avec plus de calme: - ---Pour vous pargner des motions dangereuses dans votre position, -j'abrgerai le rcit d'infortunes dont cet vnement ne fut qu'un -prlude. Ce que je vais vous dire suffira pour vous faire comprendre la -cause bien naturelle de ma sympathie pour vous. - -Lorsque je vous vis, je fus frapp d'une conformit d'ge et de taille -entre vous et mon malheureux enfant; je crus mme retrouver dans -quelques-uns de vos traits une certaine ressemblance avec les siens, et -m'abandonnant cette illusion, je dcidai que je vous garderais auprs -de moi, que je vous donnerais des soins, comme si vous tiez mon propre -fils. - ---Vous pouvez vous faire maintenant une ide des angoisses que me -causa, pendant huit jours, votre maladie, et de la douleur qui s'empara -de moi, quand j'en vins dsesprer de vos jours. - ---Mais enfin, la Providence, nous prenant tous deux en piti, vous a -sauv. Vous tes maintenant en pleine convalescence, et, sous peu de -jours, je l'espre, vous serez compltement rtabli... - ---Voil, mon enfant, le secret de mon affection et de mon dvouement -pour vous. - -Profondment mu des malheurs de ce pre, touch jusqu'aux larmes de la -tendre sollicitude dont il m'avait entour, je ne sus lui exprimer ma -reconnaissance que par des phrases entrecoupes; je suffoquais -d'motion. - -Torrini, sentant lui-mme la ncessit d'abrger cette scne -attendrissante, sortit en me promettant un prompt retour. - -Je ne fus pas plus tt seul, que mille rflexions vinrent assaillir mon -esprit. Cet vnement, tragique et mystrieux, dont le souvenir semblait -garer la raison de Torrini; ce crime, dont il s'accusait avec tant -d'insistance; ce jugement, dont il contestait la justice, m'intriguaient -au plus haut point, et me donnaient un vif dsir d'avoir des dtails -plus complets sur ce drame intime. - -Puis je me demandais comment cet homme, dou d'une agrable physionomie, -qui ne manquait ni de jugement ni d'esprit, et qui joignait une -instruction solide une conversation facile et des manires distingues, -se trouvait ainsi descendu aux derniers degrs de sa profession. - -Comme j'tais absorb dans ces penses, la voiture s'arrta: nous tions -arrivs Angers. Torrini nous quitta un instant pour aller demander -la Mairie l'autorisation de donner des reprsentations, et, ds qu'il -l'eut obtenue, il se mit en devoir de s'installer sur le terrain qui lui -tait assign. - -Ainsi que je l'ai dit, la chambre que j'habitais dans la voiture, devait -tre transforme en salle de spectacle; on me transporta donc dans une -auberge voisine, et ma demande, on me plaa dans un excellent -fauteuil, prs d'une fentre ouverte. Le temps tait beau; le soleil -apportait dans ma chambre une tide chaleur qui me ranimait; je me -sentais revivre, et, perdant insensiblement cette goste indiffrence -que donne une souffrance continue, je retrouvai dans mon imagination -rafrachie toute mon activit d'autrefois. - -De ma place, je voyais Antonio et son matre, habit bas, manches -retrousses, travailler la construction du thtre forain. En quelques -heures la transformation de notre demeure fut termine: la maison -roulante tait devenue une charmante salle de spectacle. Il est vrai de -dire que tout y tait prpar, dispos et machin, comme pour un -changement vue. - -La distribution et l'organisation de cette singulire voiture sont -restes si profondment graves dans ma mmoire qu'il m'est facile -encore d'en faire aujourd'hui une exacte description. - -J'ai dj donn, plus haut, quelques dtails sur l'intrieur de -l'habitation de Torrini; je vais les complter. - -Le lit, sur lequel j'avais reu des soins, pendant ma maladie, se -ployait par une ingnieuse combinaison, et rentrait, par une trappe dans -le parquet o il occupait un trs petit espace. - -Avait-on besoin de linge ou de vtement? on ouvrait une trappe voisine -de la prcdente, et, l'aide d'un anneau, on dressait devant soi un -meuble tiroir, qui semblait apparatre comme par enchantement. Un -moyen analogue procurait une petite chemine, qui, par une disposition -toute particulire, chassait la fume en dessous du foyer. - -Enfin le garde-manger, la batterie de cuisine et quelques autres -accessoires de mnage, mystrieusement cass, se trouvaient facilement -sous la main pour le service, et reprenaient ensuite leurs places -respectives. - -Ce bizarre mobilier occupait, sous la voiture, tout l'emplacement -compris entre les quatre roues, de sorte que la chambre, bien que -suffisamment meuble, tait cependant dgage de tout embarras. - -Mais si quelque chose me surprit, ce fut surtout lorsque je vis le -vhicule, qui mesurait peine cinq ou six mtres, prendre tout coup -une extension de deux fois cette longueur. Voici par quel ingnieux -procd on avait obtenu ce rsultat: la caisse de la voiture tait -double, et on l'avait allonge en la tirant, ainsi que cela se pratique -pour les tuyaux d'une lorgnette. Ce prolongement, soutenu par des -trteaux, prsentait la mme solidit que le reste de l'difice. - -La cloison qui sparait la chambre du cabriolet avait t enleve, de -manire que ces deux compartiments ne formaient plus qu'une seule pice. -On devait recevoir le public de ce ct, et un escalier, muni d'une -rampe, conduisait l'entre, devant laquelle une lgante marquise -simulait un vestibule, o tait le bureau pour les billets. - -Enfin, pour que rien ne manqut l'aspect monumental de cette trange -salle de spectacle, on avait revtu l'extrieur d'un dcor simulant des -pierres de taille et des ornements d'architecture. - -La vue de cette machine, enflammant mon imagination, m'inspira un de ces -rves comme peut en concevoir une tte de vingt ans; vritable chteau -en Espagne qui fut longtemps le but de mon ambition mais que la -Providence ne me permit pas de raliser. - -Je me voyais en perspective possesseur d'une voiture semblable, mais un -peu plus petite, en raison du genre d'exhibition que je me proposais d'y -faire. - -Ici, je me trouve forc d'ouvrir une parenthse pour donner une -explication que je crois ncessaire. J'ai tant parl de -prestidigitation, que l'on pourrait penser, d'aprs ce qui prcde, que -j'avais compltement abandonn mes ides sur la mcanique. Loin de l, -j'tais plus que jamais passionn pour cette science; seulement, depuis -que l'amour du merveilleux s'tait empar de mon esprit, j'en avais -modifi les applications. Ne rvant plus que prestiges, je les cherchais -aussi dans mon art favori, sous formes d'automates, que je me proposais -de mettre tt ou tard excution. - -Je me voyais donc possesseur d'une voiture munie d'une scne, o je -faisais, en imagination, fonctionner les machines que j'avais inventes -et excutes moi-mme. - -Je m'y rservais, pour mon domicile priv, une petite pice, dont je -pouvais faire ma volont, ainsi que Torrini, une salle manger, un -salon ou une chambre coucher. L, j'avais en outre un tabli, des -outils de mcanicien, un atelier complet, enfin, puis je voyageais de -ville en ville, bien petites journes, il est vrai, mais je charmais -l'ennui de la route par le travail. Quel plaisir, aussi, je me -promettais de marcher pied, quand l'envie m'en prendrait, et de -m'arrter pour visiter les lieux intressants! Je ne voulais rien moins -que parcourir la France, l'Europe, le monde peut-tre, en rcoltant -partout honneur, plaisir et profit. - -Au milieu de ces riantes penses, je ne tardai pas voir renatre mes -forces et ma sant, et je pus esprer que Torrini me permettrait bientt -d'assister une de ses reprsentations. Il ne tarda pas, en effet, -m'en faire l'agrable surprise. - -Un soir, m'aidant descendre, il me conduisit jusqu' son thtre, et -m'installa sur le premier banc de places, qu'il dcorait pompeusement du -titre de stalles. - -J'tais le premier, l'heure d'entre pour le public n'ayant pas encore -sonn. Torrini me laissa pour aller terminer les apprts de sa sance, -et, ds que je fus seul, je me recueillis, afin de pouvoir mieux -savourer mon bonheur, car cette sance, la premire de ce genre -laquelle j'allais assister, devait tre une fte, je dirai plus, une -vritable solennit pour moi. - -L'entre du public vint me tirer de mes rveries. - -J'avais d'avance calcul son empressement sur l'intrt que je portais -moi-mme la reprsentation de Torrini, et je m'attendais soutenir un -assaut autour de ma place. Il n'en fut rien, et, si courtes que fussent -les banquettes, je remarquai, avec peine et surprise, qu'elles n'taient -pas entirement garnies de spectateurs; chacun avait ses coudes -franches. - -L'heure fixe pour le commencement du spectacle tait arrive. La -sonnette rsonna trois fois, le rideau s'ouvrit, et une charmante petite -scne s'offrit nos regards. Ce qu'elle avait surtout de remarquable, -c'est qu'elle tait entirement dgage de cet attirail d'instruments -qui supple l'adresse de la plupart des escamoteurs. Par une -innovation de bon got et dont les yeux des spectateurs se trouvaient -merveille, quelques bougies, artistement disposes, remplaaient cette -prodigalit de lumire qui, cette poque, tait l'ornement -indispensable de tous les cabinets de _physique amusante_. - -Torrini parut, s'avana vers le public avec une grande aisance, fit, -selon l'usage du temps, un long salut, puis annonant, en quelques mots, -son dsir de bien faire, sollicita l'indulgence des spectateurs, et -termina par un compliment adress aux dames. - -Ce petit discours, bien que dbit d'un ton froid et mlancolique, reut -du public quelques bravos encourageants. - -La sance commena au milieu du plus profond silence, chacun semblant -dispos lui prter toute son attention. Quant moi, le cou tendu, les -yeux inquiets, l'oreille attentive, je respirais peine, tant je -craignais de perdre un seul mot, un seul geste. - -Je ne raconterai pas les diffrentes expriences dont je fus le tmoin; -elles furent toutes d'un intrt palpitant pour moi; mais Torrini me -sembla se surpasser encore dans les tours de cartes. Cet artiste -possdait deux qualits bien prcieuses dans la pratique de cet art, que -l'on dit, je ne sais pourquoi, renouvel des Grecs: c'tait une adresse -extrme et une incroyable hardiesse d'excution. A cela, il joignait une -manire tout aristocratique de toucher les cartes; ses mains blanches et -soignes semblaient peine effleurer le jeu; et son travail tait -tellement dissimul, ses artifices, voils par un naturel si parfait, -que le public s'abandonnait invinciblement une sympathique confiance. -Sr de l'effet qu'il produisait, il excutait les _passes_ les plus -difficiles, avec un aplomb qu'on tait bien loin de lui supposer, et -obtenait par cela mme les plus heureux rsultats. - -Pour clore la sance, Torrini pria l'assemble de dsigner quelqu'un -pour venir jouer une partie de piquet avec lui. Un monsieur monta -aussitt sur la scne. - ---Monsieur, lui dit Torrini, pardonnez-moi mon indiscrtion, mais il -m'est indispensable pour la russite de mon exprience de connatre -votre nom et votre profession. - ---Rien n'est plus facile, Monsieur; je me nomme Joseph Lenoir, et -j'exerce la profession de matre de danse. - -Un autre que Torrini n'eut pas manqu en pareille circonstance de faire -quelque jeu de mots ou quelque plaisanterie sur le nom et la qualit de -l'mule de Vestris; il n'en fit rien. Torrini n'avait fait cette demande -que dans le but de gagner du temps, car il n'entrait ni dans son -caractre, ni dans ses habitudes, de faire aucune mystification; il se -contenta d'ajouter: - ---Je vous remercie, Monsieur, de votre complaisance, et maintenant que -nous savons qui nous sommes, nous pouvons avoir confiance l'un dans -l'autre. Vous tes venu, Monsieur, jouer au piquet avec moi, mais -connaissez-vous bien ce jeu? - ---Oui, Monsieur, je m'en flatte. - ---Ah! ah! fit en riant Torrini, attendez, je vous prie, pour vous en -flatter, que nous ayons jou notre partie. Toutefois, pour ne pas vous -faire dchoir dans votre propre estime, je veux bien vous accorder que -vous tes trs fort; mais, je vous en prviens, cela ne vous empchera -pas de perdre avec moi, et pourtant les conditions de la partie seront -toutes votre avantage. - ---Ecoutez-moi: le tour que je vais excuter et qu'on nomme _le coup de -piquet de l'aveugle_, exige que je sois compltement priv de la vue; -veuillez donc me bander les yeux avec soin. - -M. Joseph Lenoir, qui, par parenthse, portait des lunettes, tait trs -mticuleux; aussi prit-il des prcautions inoues dans l'accomplissement -de sa tche. Il commena par poser sur les yeux du patient des toupes -en coton qu'il recouvrit successivement de trois pais bandeaux, et, -comme si cette quadruple cloison ne devait pas suffire pour aveugler son -antagoniste, il lui entoura encore la tte d'un norme chle dont il -serra trs troitement les extrmits. - -J'ignore comment Torrini put tenir, sans touffer, sous ces chaudes -enveloppes; pour moi, mon front ruisselait de sueur, tant je souffrais -de le voir ainsi empaquet! Ne connaissant pas alors toutes les -ressources dont cet habile prestidigitateur pouvait disposer, je n'tais -pas sans inquitude sur l'issue de son exprience, et mon anxit fut -porte son comble, lorsque je l'entendis s'adresser en ces termes -son adversaire: - ---Monsieur Lenoir, ayez la bont de vous asseoir, en face de moi, -cette table; j'ai encore un petit service rclamer de votre -obligeance, avant de commencer la partie. Grce vos soins, je suis -entirement priv de la vue. Ce n'est pas assez; pour que mon -_incapacit_ soit complte, il faut que vous me liiez les mains. - -Monsieur Lenoir releva ses lunettes et regarda Torrini d'un air -stupfait. Mais ce dernier, avanant tranquillement les bras sur la -table, et mettant ses deux pouces en croix:--Allons, Monsieur, -attachez-moi cela solidement. - -Le matre de danse prit une corde place prs de lui, et s'acquitta de -ce nouveau travail avec autant de conscience qu'il en avait montr -prcdemment. - ---Suis-je maintenant aveugle et priv de l'usage de mes mains, dit -Torrini, en s'adressant son vis--vis. - ---J'en ai la certitude, rpondit Joseph Lenoir. - ---Eh bien! alors, commenons la partie. Mais, dites-moi d'abord en -quelle couleur vous voulez tre repic? - ---En trfle. - ---Soit! veuillez distribuer vous-mme les cartes, en les donnant, par -deux ou par trois, votre gr. Lorsque les jeux seront faits, vous -pourrez, je vous le permets encore, choisir celui que vous jugerez le -plus convenable pour djouer le pic annonc. - -Le plus grand silence rgnait dans la salle. - ---Voici les cartes mles, coupez, dit d'un ton railleur le matre de -danse, qui se croyait dj sr de la victoire. - ---Volontiers, rpondit Torrini. Et, bien qu'il ft gn dans ses -mouvements, il parvint aussitt satisfaire son adversaire. - -Les cartes ayant t distribues, M. Lenoir dclara qu'il gardait celles -qui se trouvaient devant lui. - ---Trs-bien, dit Torrini. Vous avez dsir, je crois, d'tre repic en -trfle? - ---Oui, Monsieur. - ---Suivez donc mon jeu. J'carte les sept de pique, de coeur et de -carreau et mes deux huit; ma rentre me donne alors une quinte en -trfle, quatorze de Dames et quatorze de Rois, avec lesquels je vous -fais repic; comptez, Monsieur, et vrifiez. - -Torrini disait vrai; des bravos unanimes accueillirent ce coup d'clat, -en mme temps que des plaisanteries reconduisaient jusqu' sa place le -pauvre matre de danse qui, tout interdit et confus de sa dfaite, -s'tait empress de quitter la scne. - -La sance termine, j'exprimai Torrini le plaisir que m'avaient fait -prouver ses expriences, et je lui fis de sincres compliments sur -l'adresse qu'il avait dploye, pendant toute la soire, et plus -particulirement encore dans son dernier tour. - ---Ces flicitations me flattent d'autant plus de votre part, me -rpondit-il en souriant, que je sais maintenant qu'elles me viennent, -sinon d'un confrre, au moins d'un amateur, qui doit coup sr possder -une certaine habilet dans l'escamotage. - -Je ne sais qui des deux, de Torrini ou de moi, fut le plus charm des -compliments que nous venions de nous adresser rciproquement; mais je -dois avouer que, pour ma part, je fus trs sensible l'opinion -favorable qu'il avait conue de mes talents. Une chose m'intriguait -cependant: je n'avais jamais dit un mot de ma passion pour la -prestidigitation; comment donc avait-il pu la connatre? - -Il devina ma pense et ajouta: - ---Vous tes tonn de voir vos secrets ainsi pntrs, n'est-ce pas, et -vous voudriez bien savoir comment je m'y suis pris pour les dcouvrir? -Je vous le dirai volontiers. - ---Ma salle est petite; il m'est donc facile, quand je suis en scne, -d'embrasser d'un coup-d'oeil toutes les physionomies, et de voir les -diffrentes impressions que je produis sur mes spectateurs. Je vous ai -observ particulirement, et j'ai pu, en suivant la direction de vos -regards, juger ce qui se passait dans votre esprit. Ainsi, lorsque je me -livrais quelque paradoxe amusant, dans le but d'attirer l'attention du -public du ct oppos l'endroit o devait se faire le travail de -l'escamotage, vous seul de tout l'auditoire, vitant le pige, vous -teniez constamment vos yeux fixs l o s'accomplissait le tour dont -vous guettiez l'excution. - -Quant mon coup de piquet, bien que je n'aie pu vous apercevoir tandis -que je l'excutais, j'ai des raisons pour tre assur que vous ne le -connaissez pas. - ---Vous avez devin trs juste, mon cher sorcier, et je ne puis -disconvenir aussi que dans mes moments de loisir, je me sois amus -quelques-uns de ces exercices, pour lesquels je me suis toujours senti -une certaine inclination. - ---Inclination! Permettez-moi de vous dire, mon enfant, que ce mot n'est -pas celui qui convient ici; vous avez plus que de l'inclination pour -l'escamotage; vous avez de la passion. Voici, du reste, sur quelles -observations j'ai bas cette opinion. Ce soir, ma sance, ds le lever -du rideau, vos traits anims, votre oeil avide, votre bouche bante et -lgrement crispe, tout en vous dnotait des sensations vivement -surexcites. Votre physionomie, par exemple, portait dans ce moment l -l'expression que doit avoir celle d'un gourmand devant une table -somptueusement servie; ou plutt celle d'un avare couvant du regard son -trsor. Pensez-vous qu'avec de tels indices il soit besoin d'tre -sorcier pour avoir dcouvert tout l'empire que l'escamotage exerce sur -votre esprit? - -J'allais rpondre Torrini et lui donner raison, quand tirant sa montre -et me la mettant sous les yeux: Voyez, me dit-il, l'heure est avance: -il est temps pour un convalescent de prendre du repos; nous continuerons -cette conversation dans un moment plus convenable pour votre sant. A -ces mots, mon docteur me conduisit ma chambre, et, aprs avoir -consult mon pouls, dont il parut satisfait, il me quitta. - -Malgr le plaisir que j'prouvais causer, je ne fus pas fch -cependant de me trouver seul, car j'avais mille souvenirs voquer. Je -voulais revoir encore en imagination les expriences qui m'avaient le -plus vivement frapp, mais ce fut en vain. - -Une pense dominait toutes les autres, et me causait un serrement de -coeur dont je ne pouvais me dfendre. Je cherchais, sans pouvoir y -parvenir, me rendre compte des motifs du peu d'empressement du public -pour les reprsentations intressantes de Torrini. - -Ce motif, Antonio me le fit connatre plus tard, et il est trop curieux -pour que je le passe sous silence. D'ailleurs, j'y trouve l'occasion de -faire connatre, ds maintenant, au lecteur, une varit trs curieuse -de cette grande famille des banquistes, famille originale, multiple, peu -ou mal tudie jusqu' prsent, et dont plus tard j'essaierai -d'esquisser les mille physionomies. - - * * * * * - -J'ai dit que nous tions arrivs Angers, en temps de foire; or, parmi -les nombreux entrepreneurs d'amusements qui sollicitaient l'envi la -prsence et l'argent des Angevins, se trouvait un autre escamoteur, -nomm Castelli. - -Pas plus que Torrini, celui-ci n'tait italien. Je dirai plus tard le -vritable nom de Torrini et les raisons qui l'avaient dcid le -changer contre celui que nous lui connaissons. Quant son confrre, il -tait normand d'origine, et il n'avait pris le nom de Castelli, que pour -se conformer l'usage adopt par le grand nombre des escamoteurs de -cette poque, qui pensaient inspirer plus de confiance en s'attribuant -une origine italienne. - -Castelli tait loin de possder l'adresse merveilleuse de Torrini, et -ses sances mme ne prsentaient aucun intrt sous le rapport de la -prestidigitation; mais il pensait comme Figaro _que le savoir-faire vaut -mieux que le savoir_, et il le prouvait par ses nombreux succs. -Vraiment cet homme tait le charlatanisme incarn et rien ne lui cotait -pour piquer la curiosit publique. On voyait, chaque jour, sur ses -gigantesques affiches, l'annonce de quelque nouveau prodige. Ce prodige -n'tait en ralit qu'une dception, et le plus souvent mme une -mystification pour les spectateurs; mais il se rsumait toujours dans -rencaissement d'une bonne recette: donc le tour tait bon. Le public -venait-il se fcher d'tre pris pour dupe? Castelli connaissait l'art -de se tirer d'un mauvais pas et de mettre les rieurs de son ct: il -lanait avec assurance au parterre quelques lazzis baragouins en -mauvais italien et auxquels il tait impossible de rsister. Le public -riait et se trouvait dsarm. - -D'ailleurs, on doit se rappeler aussi qu' cette poque, l'escamotage -ne faisait pas, comme aujourd'hui, l'objet d'une reprsentation -srieuse; on allait ces sortes de sances avec l'intention de rire aux -dpens des victimes de l'escamoteur, dt-on subir soi-mme les attaques -du mystificateur. - -Il faut avoir vu le mystificateur par excellence, le clbre -physico-ventriloque de l'poque, Comte, enfin, pour se faire une ide du -sans-faon avec lequel on en agissait envers le public. Ce physicien, si -gracieux et si galant envers les dames, tait impitoyable envers les -hommes. Il lui semblait que les _cavaliers_ (comme on disait alors) -fussent prdestins servir aux distractions du _beau sexe_. - -Mais n'anticipons pas sur la biographie du _Physicien du Roi_, qui doit -prendre place dans ce volume et dont nous ne voulons pas dflorer -l'intressante esquisse. - -Le jour mme o j'avais assist la sance donne par Torrini, les -affiches de Castelli talaient cette annonce, dont la singularit, il -faut l'avouer, tait bien faite pour tenter la curiosit du public: - - - +-----------------------------------------------------------------------+ - | THATRE DU SIGNOR CASTELLI. | - +-----------------------------------------------------------------------+ - | | - | =Aujourd'hui 10 Aot 1828,= | - | | - | AVEC LA PERMISSION DE M. LE MAIRE DE CETTE VILLE, | - | | - | LE SIGNOR CASTELLI | - | | - | Premier Prestidigitateur des deux Hmisphres, | - | | - | Mangera | - | | - | UN HOMME VIVANT. | - | | - | NOTA.--Pour que le Public soit bien persuad que le Spectateur | - | qui sera mang n'est point un Compre, le signor CASTELLI | - | admettra toute personne qui voudra bien l'honorer de sa confiance. | - | Le signor CASTELLI s'engage en outre verser le produit | - | de sa recette dans la caisse du Bureau de Bienfaisance de la ville | - | d'Angers, dans le cas o il refuserait de faire l'exprience promise. | - +-----------------------------------------------------------------------+ - -A ce sduisant appel, la ville entire, mise en moi, s'tait -prcipite en foule la porte de l'escamoteur; on s'tait pouss, -coudoy, bouscul pour avoir des places, et mme des billets avaient t -pays le double de leur valeur par des retardataires, jaloux d'assister - pareil spectacle. - -Mais le nouveau tour qui fut jou dans cette sance par l'escamoteur fut -en tous points digne de ceux qu'on avait dj cits de lui. - -Castelli, aprs avoir excut diverses expriences d'un intrt -secondaire, en tait enfin celle qui faisait palpiter d'impatience les -spectateurs mme les plus calmes. - ---Messieurs, dit-il alors en s'adressant au public, nous allons passer -au dernier tour de ma sance. J'ai promis de manger, pour mon souper, un -homme vivant; je vais tenir ma promesse. Que le courageux spectateur qui -veut bien consentir me servir de pture (Castelli pronona ce dernier -mot avec l'expression d'un vritable cannibale) se donne la peine de -monter sur ma scne. - -Deux victimes vinrent immdiatement s'offrir en holocauste. - -Par un effet du hasard, les deux individus offraient un contraste -parfait. - -Castelli, qui entendait l'art de la mise en scne, en profita -habilement. Il les plaa cte cte, le visage tourn vers les -spectateurs, puis, aprs avoir tois des pieds la tte l'un d'eux, -grand gaillard sec et efflanqu, au teint jaune et bilieux: - ---Monsieur, lui dit-il avec une politesse affecte, mon intention n'est -pas de vous humilier, mais j'ai le regret de vous dire qu'en fait de -nourriture, je suis entirement du got de M. le cur. Comprenez-vous? - -Le grand homme sec parut un instant chercher la solution d'un problme, -et finit par se gratter l'oreille, geste significatif qui, chez toutes -les nations civilises ou barbares, se traduit par ces mots: je ne -comprends pas. - ---Je vais me faire comprendre, reprit Castelli, d'un ton visant la -mystification. Sachez donc que M. le cur n'aime pas les os; on le dit -du moins dans les jeux innocents, et je viens de vous le dclarer, je -partage l'antipathie de M. le cur sur ce point; vous pouvez donc vous -retirer, je ne vous retiens plus. Et Castelli de faire force -salutations exagres son visiteur conduit, qui se hta de regagner -sa place. - ---Maintenant nous deux, Monsieur, fit l'escamoteur, en s'adressant -celui qui restait: - ---Voyons, mon gros ami, vous consentez donc tre mang tout vif? - ---Oui, Monsieur, j'y consens d'autant plus volontiers que je suis venu -ici pour cela. - -On apporta au mme instant une gigantesque salire. - -Le gros garon regardait d'un air bahi, semblant demander quel pouvait -tre l'usage de cet trange ustensile. - ---N'y faites pas attention, lui dit Castelli. Je mange d'ordinaire trs -pic, ainsi permettez-moi de vous saler et poivrer, comme j'ai -l'habitude de faire. - -Et il se mit saupoudrer le malheureux d'une poudre blanche qui, -s'attachant son visage, ses mains, ses vtements, lui donna -bientt la plus singulire physionomie. - -Le gros garon qui, au dbut de cette petite scne, essayait de lutter -d'entrain et de gat avec l'escamoteur, ne riait plus du tout et -semblait dsirer ardemment la fin de la plaisanterie. - ---Ah , maintenant, ajouta Castelli en roulant des yeux effrayants, -mettez-vous genoux, levez vos deux mains au-dessus de la tte et -joignez-les en forme de paratonnerre.... Fort bien, mon ami, on dirait -vraiment que vous n'avez fait d'autre mtier de votre vie que de vous -faire manger. Allons, faites votre prire et je commence mon repas.... Y -tes-vous?.... - ---Oui, Monsieur, murmura le gros garon devenu blme d'motion. J'y -suis! - -Aussitt Castelli saisit dans sa bouche le bout des doigts du patient et -les mord d'une telle force, que ce dernier, comme pouss par un ressort, -se redresse tout d'un trait, en s'criant avec nergie: - ---Sacredi! Monsieur, faites donc attention, vous me faites mal! - ---Comment! je vous fais mal, dit Castelli avec le plus grand calme; ah -, mais que direz-vous donc quand j'en arriverai votre tte? C'est -certainement par enfantillage que vous criez ainsi la premire -bouche. Voyons, soyez raisonnable, laissez-moi continuer; j'ai une faim -d'enfer et vous me faites languir. - -Et Castelli le poussant par les paules voulait lui faire reprendre sa -position. Mais le gros garon rsistait de toutes ses forces en criant -d'une voix altre par la frayeur: je ne veux plus! je vous dis que je -ne veux plus! a fait trop de mal. Enfin, par un effort suprme, il -s'chappa des mains de l'escamoteur. - -Pendant ce temps, le public, qui entrevoyait le dnouement de cette -plaisante scne, remplissait la salle de bruyants clats de rire. Ce ne -fut qu' grand'peine que Castelli parvint se faire entendre. - ---Messieurs, dit-il en affectant le ton du plus grand dsappointement, -vous me voyez la fois surpris et fort contrari de la fuite de ce -Monsieur, qui n'a pas eu le courage de se voir manger entirement. -J'attends maintenant quelqu'un qui veuille bien le remplacer, car, loin -de reculer devant l'accomplissement de ma promesse, je me trouve dans de -si heureuses dispositions, que je m'engage, aprs avoir mang le premier -spectateur qui se prsentera, en manger un second, puis un troisime, -et enfin, pour me rendre digne de vos suffrages et de vos -applaudissements, je promets de dvorer la salle entire. - -Cette plaisanterie eut encore un immense succs de rire; mais la farce -tait joue, et personne ne se prsentant de nouveau pour tre dvor, -chacun prit le parti d'aller digrer chez lui la mystification dont il -avait eu sa part. - -Si de semblables manoeuvres russissaient, on conoit qu'il devait -rester peu de monde pour Torrini. Voulant toujours conserver une -certaine dignit vis--vis du public, cet homme consciencieux -n'annonait sur ses affiches que des expriences qu'il excutait -rellement, et, s'il tchait parfois d'en rendre les titres attrayants, -il demeurait nanmoins dans les limites de la plus exacte vrit. - - - - -CHAPITRE V. - -CONFIDENCES D'ANTONIO.--COMMENT ON PEUT PROVOQUER LES APPLAUDISSEMENTS -ET LES OVATIONS DU PUBLIC.--LE COMTE DE....., BANQUISTE.--JE RPARE UN -AUTOMATE.--ATELIER DE MCANICIEN DANS UNE VOITURE.--VIE NOMADE: HEUREUSE -EXISTENCE.--LEONS DE TORRINI; SES PRINCIPES SUR L'ESCAMOTAGE.--UN -_grec_ DU GRAND MONDE, VICTIME DE SON ESCROQUERIE.--L'ESCAMOTEUR -COMUS.--DUEL AUX COUPS DE PIQUET.--TORRINI EST PROCLAM -VAINQUEUR.--RVLATIONS.--NOUVELLE CATASTROPHE.--PAUVRE TORRINI! - - -Le lendemain de la sance, Antonio, selon son habitude, vint s'informer -de ma sant. - -J'ai dj dit que ce garon possdait un charmant caractre: toujours -gai, toujours chantant, son fonds de bonne humeur tait intarissable et -ramenait, souvent la gat dans notre intrieur, qui sans cela et t -fort triste. - -En ouvrant ma porte, il avait interrompu un air d'opra qu'il fredonnait -depuis le bas de l'escalier. - ---Eh bien! mon petit signor, me dit-il dans un franais pittoresquement -ml d'italien, comment va la sant ce matin? - ---Trs bien, Antonio, trs bien, merci. - ---Ah oui! trs bien, Antonio, trs bien! et mon Italien cherchait -reproduire l'intonation de ma voix, je vous crois, mon cher malade, mais -cela ne vous empchera pas de prendre cette potion que vous envoie le -docteur mon matre. - ---J'y consens, mais, en vrit, ce mdicament devient du superflu, car -j'prouve maintenant un bien-tre indfinissable qui me fait prsager -que, bientt revenu la sant, il ne me restera plus qu' vous -remercier de vos bons soins, vous et votre matre, et m'acquitter -envers lui des dpenses occasionnes par ma maladie. - ---Per Diou! que dites-vous l, s'cria Antonio, penseriez-vous nous -quitter? Oh! j'espre bien que non. - ---Vous avez raison, Antonio, je n'y pense pas aujourd'hui, mais j'y -penserai ds que je serai en tat de le faire. Vous devez comprendre, -mon ami, que malgr tout le chagrin que me causera notre sparation, il -faudra bien en arriver l. J'ai hte de retourner Blois pour rassurer -ma famille, qui doit tre dans une mortelle inquitude. - ---Votre famille ne saurait tre inquite, puisque, pour tranquilliser -votre pre, vous lui avez crit que votre indisposition n'ayant pas eu -de suites, vous vous tiez dirig vers Angers pour y chercher du -travail. - ---C'est vrai, mais... - ---Mais, mais, interrompit Antonio, vous n'aurez aucune bonne raison me -donner; je vous rpte que vous ne pouvez pas nous quitter. D'ailleurs, -ajouta-t-il en baissant la voix, si je vous disais quelque chose, je -suis sr que vous seriez de mon avis. - -Antonio s'arrta, parut lutter un instant contre le dsir qu'il qu'il -avait de me faire une confidence, puis se dcidant enfin: Ah bast! -fit-il rsolument, puisque c'est ncessaire, je n'hsite plus. - ---Vous parliez tout l'heure de vous acquitter envers mon matre, -sachez donc que c'est plutt lui qui se trouverait votre oblig. - ---Je ne vous comprends pas. - ---Eh bien, coutez-moi, mon cher ami, dit Antonio d'un air mystrieux, -je vais m'expliquer. Vous n'ignorez pas que notre pauvre Torrini est -affect d'une maladie trs grave qui lui tient l (Antonio posa le doigt -sur son front). Or, depuis que vous tes avec nous, depuis que, dans une -douce illusion de sa folie, il croit trouver en vous une ressemblance -avec son fils, mon matre, grce cette bienfaisance hallucination, -perd tous les jours de sa tristesse et se livre mme par moments -quelques courts accs de gat. Hier, par exemple, pendant sa sance, -vous l'ayez vu deux ou trois fois gayer son public, ce qui ne lui tait -pas, arriv depuis longtemps. - -Ah! mon cher, continua Antonio devenant de plus en plus communicatif, si -vous l'aviez vu avant le fatal vnement, alors qu'il jouait sur les -plus grands thtres d'Italie. Quel esprit! quelle verve! quel entrain! -Hlas! qui aurait pu dire cette poque qu'on verrait un jour le Comte -de..... Antonio se reprit vivement, qu'on verrait le clbre Torrini -rduit jouer dans une barraque, en concurrence avec le dernier des -saltimbanques, lui, le prestidigitateur sans rival, lui, l'artiste ft, -qu'on appelait partout le beau, l'lgant Torrini. Du reste, ce n'tait -que justice, car il clipsait les plus riches par son luxe et par la -distinction de ses manires, et jamais prestidigitateur ne mrita par -son talent et son adresse de plus lgitimes acclamations. - -Cependant, vous avouerai-je, ajouta Antonio dans l'entranement de ses -confidences, que ces acclamations taient quelquefois mon oeuvre? - -Sans doute le public est un intelligent apprciateur du talent; mais, -vous le savez, il a souvent besoin d'tre guid dans les lans de son -admiration. Je me chargeai de ce soin, et sans en rien dire mon -matre, je lui mnageai quelques ovations qui purent contribuer -tendre et prolonger ses succs. - -Que de fois des bouquets, jets propos, provoqurent l'explosion des -sentiments de la salle entire? Que de fois aussi des murmures -approbateurs, habilement placs, enfantrent des trpignements -passionns? - -Je me rappelle encore avec plaisir une partie que j'organisai, et dans -laquelle j'eus une russite inespre. - -C'tait Mantoue, la sortie d'une reprsentation o le signor Torrini -s'tait vraiment surpass; ses expriences avaient toutes t couvertes -de frntiques applaudissements, car, ajouta Antonio avec une certaine -fiert, une fois lanc, l'Italien n'est pas enthousiaste demi. - -Le public sortait en foule de la salle, lorsque mon matre quittant -galement le thtre, monta dans sa voiture. - -A un signal donn par moi, quelques amis poussent d'clatants bravos en -l'honneur du prestidigitateur. Vivat Torrini! crions-nous de toute la -force de nos poumons. Vivat Torrini! rpte la foule dans une immense -acclamation. Il faut le conduire en triomphe, ajoutons-nous en -choeur, et en un instant nous dtelons les chevaux et nous prenons -leur place. - -La foule, lectrise par notre ardeur, se met elle-mme pousser aux -roues, et finit par nous disputer l'honneur de traner la voiture. - -Il va sans dire que loin de nous y opposer, nous laissons faire, et -tranquilles spectateurs de la scne, nous suivons le char triomphal -jusqu' l'htel. - -L, Torrini se dbattant au milieu de la foule toujours grossissante, -monte grand'peine son balcon, d'o il remercie le peuple avec tous -les signes de l'motion la plus vive. - -Quels succs, mon cher, quels succs nous avions alors! Je ne saurais -mieux vous en donner l'ide, qu'en vous disant qu' cette poque mon -matre avait de la peine dpenser tout l'argent que lui rapportaient -ses sances. - ---Il est fcheux pour votre matre, dis-je Antonio, que moins confiant -dans l'avenir, il n'ait pas conserv une partie de cette fortune, qu'il -serait si heureux de retrouver aujourd'hui. - ---Nous avons fait souvent aussi cette rflexion, rpliqua-t-il, mais -elle n'a servi qu' augmenter nos regrets. Comment supposer alors que la -fortune nous tournerait si brusquement le dos? D'ailleurs, mon matre -croyait le luxe ncessaire pour acqurir le prestige dont il aimait -s'entourer, et pensait avec raison que ses prodigalits ajoutaient -encore la popularit que lui procurait son talent. - -Cette causerie intime semblait devoir durer longtemps encore, lorsque -Torrini appela Antonio, qui me quitta brusquement. - -Un incident m'avait frapp dans cette conversation; c'tait le moment o -Antonio s'tait repris propos du nom de son matre. Cette remarque -contribua m'inspirer un vif dsir de connatre l'histoire de Torrini. -Mais je n'avais pas de temps perdre, car la dernire reprsentation -tait annonce pour le lendemain, et j'tais rsolu retourner -immdiatement aprs dans ma famille. - -Je m'armai donc de courage pour vaincre la rpugnance que, au dire -d'Antonio, son matre prouvait parler du pass, et aprs le djener -que nous prmes ensemble, j'entamai ainsi la conversation, esprant -trouver l'occasion de l'amener me raconter ce que je dsirais tant -savoir. - ---Vous partez demain pour Angoulme, lui dis-je, j'ai le regret de ne -pouvoir vous y suivre; il faut enfin nous sparer, quoi qu'il puisse -m'en coter aprs le service que vous m'avez rendu et les bons soins -dont vous m'avez combl. - -Je le priai ensuite de faire connatre ma famille les dpenses que lui -avait occasionnes ma maladie, et je terminai en l'assurant de ma -profonde reconnaissance. - -Je m'attendais entendre Torrini se rcrier l'annonce de notre -sparation; il n'en fut rien. - ---Quelques instances que vous fassiez, me rpondit-il avec la plus -grande tranquillit, je n'accepterai rien de vous. Puis-je vous faire -payer ce qui a t pour moi une source de bonheur? Ne parlons donc -jamais de cela. Vous voulez me quitter, ajouta-t-il avec un sourire -sympathique qui lui tait particulier, moi, je vous dis que vous ne me -quitterez pas. - -J'allais rpliquer. - ---Je dis que vous ne me quitterez pas, reprit-il vivement, parce que -vous n'avez aucune raison pour le faire et que, tout l'heure, vous en -aurez mille pour demeurer encore quelque temps avec moi. - -D'abord, vous avez besoin de grands mnagements pour rtablir votre -sant profondment altre, et pour draciner les restes d'un mal dont -vous devez craindre le retour. En outre, j'ajouterai que j'attendais -votre rtablissement pour vous prier de me rendre un service que vous ne -pouvez me refuser. Il s'agit de la rparation d'un automate que je tiens -d'un certain Opr, mcanicien hollandais, et j'en suis convaincu, vous -vous en tirerez merveille. - -A ces excellentes raisons, Torrini, qui craignait sans doute quelque -indcision de ma part, joignit les plus attrayantes promesses. - ---Pour charmer votre travail, me dit-il, nous ferons de longues -causeries sur l'escamotage, je vous expliquerai le coup de piquet qui -vous a tant charm, et plus tard, lorsque cette matire sera puise, je -vous raconterai les vnements les plus importants de mon existence. -Vous apprendrez par mon rcit ce qu'il est permis l'homme de souffrir -sans en perdre la vie; et les enseignements que vous tirerez d'une vie -presque termine, serviront peut-tre vous guider dans votre carrire - peine commence. Enfin, fit-il en me tendant la main, votre prsence -contribuera, je l'espre, chasser de mon esprit les sombres ides qui -depuis longtemps m'assigent et m'tent toute nergie. - -Je n'avais rien rpondre d'aussi pressantes sollicitations: je me -rendis aux dsirs de Torrini. - -Le jour mme, il me remit l'automate que je devais rparer. - -C'tait un petit arlequin dont les fonctions consistaient ouvrir la -bote dans laquelle il tait enferm, sauter dehors pour excuter -quelques volutions, et rentrer de lui-mme dans sa prison lorsqu'on -lui en donnait l'ordre. Mais cette pice tait en si mauvais tat, que -je dus songer la refaire presque entirement. A cet effet, j'organisai -un petit atelier dans la voiture, et deux jours aprs, assis devant mon -tabli, je commenais mon premier ouvrage en fait d'automates, tandis -que nous roulions sur la route d'Angers Angoulme. - -Je vivrai longtemps encore avant d'oublier les joies intimes de ce -voyage; la sant m'tait entirement revenue, et avec la sant la gat -et le rveil de mes facults morales. - -Notre norme vhicule, tran par deux chevaux, ne pouvait courir la -poste; aussi ne faisions-nous que dix douze lieues par jour, et encore -fallait-il commencer la journe de bonne heure. Cependant, malgr la -lenteur de ce trajet, jamais le temps ne s'coula pour moi plus vite et -plus agrablement. Ce voyage n'tait-il pas en effet l'accomplissement -de mes plus beaux rves? Que pouvais-je dsirer de plus? Install dans -une petite chambre bien propre, devant une fentre travers laquelle je -voyais se drouler le riant panorama du Poitou et de l'Angoumois, je me -trouvais au milieu de mes outils bien aims, travaillant la -construction d'un automate dans lequel je voyais le premier n d'une -nombreuse famille venir; il m'tait impossible de rien imaginer -au-del. - -Ds le dbut de notre voyage, je m'tais mis l'ouvrage avec tant -d'ardeur, que Torrini, toujours plein de sollicitude pour ma sant, -avait exig un matin que je prisse quelque distraction aprs chaque -repas. Le jour mme, quand nous sortmes de table, il m'engagea, en me -prsentant un jeu de cartes, lui montrer mon savoir-faire. - -Bien que intimid par un spectateur aussi clairvoyant, par un juge dont -l'adresse m'avait tant merveill, je m'armai de courage et je commenai -par un de ces effets auxquels j'avais donn le nom de _fioritures_. -Prlude brillant des tours de cartes, il n'avait pour but que d'blouir -les yeux, en montrant l'extrme agilit des doigts. - -Torrini me regarda faire d'un air indiffrent; et j'aperus mme un -sourire effleurer ses lvres; j'en fus, je l'avoue, un peu dsappoint, -mais il se hta de me consoler: - ---J'admire sincrement votre adresse, me dit-il, mais je dois ajouter -que je fais peu de cas de ces _fioritures_, comme vous les appelez; je -les trouve brillantes, il est vrai, mais fort inutiles. Du reste, je -serais curieux de savoir si vous les placeriez au commencement ou la -fin de vos tours de cartes. - ---Il me semble assez logique, rpondis-je, de placer au commencement -d'une sance un exercice dont le but est de s'emparer de l'imagination -des spectateurs. - ---Eh bien! mon enfant, rpliqua-t-il, nous diffrons sur ce point; moi, -je pense qu'il ne faut les placer ni au commencement ni la fin, mais -en dehors de vos tours de cartes. En voici la raison: - ---Aprs une exposition aussi brillante, le spectateur ne verra plus dans -vos tours que le rsultat de votre dextrit, tandis qu'en affectant -beaucoup de bonhomie et de simplicit, vous l'empcherez d'attribuer une -cause vos prestiges. Vous produirez alors du surnaturel et vous -passerez pour un vritable sorcier. - -Je me rendis compltement ce raisonnement, d'autant plus que ds mes -premiers travaux en escamotage, j'avais toujours considr le naturel et -la simplicit comme les bases essentielles de l'art de produire des -illusions, et que je m'tais pos cette maxime (applicable seulement -l'escamotage), _qu'il faut d'abord gagner la confiance de celui que l'on -veut tromper_. Je n'avais pas t consquent avec mes principes, et j'en -fis humblement l'aveu. - -Il faut avouer que c'est une singulire occupation pour un homme auquel -la franchise est naturelle, que de s'exercer incessamment dissimuler -sa pense et chercher le meilleur moyen de faire des dupes. Mais ne -pourrait-on pas dire aussi que la dissimulation et le mensonge -deviennent des qualits ou des dfauts, selon les applications qui en -sont faites? - -Le commerant, par exemple, ne les regarde-t-il pas comme des qualits -prcieuses pour faire valoir sa marchandise? - -La science du diplomate consiste-t-elle tout dire avec franchise et -simplicit? - -Enfin, n'est-il pas jusqu' ce qu'on appelle le bon ton ou l'usage de la -bonne compagnie, qui ne soit un charmant tissu de dissimulations et de -tromperies? - -Quant l'art que je cultivais, que pouvait-il tre sans le mensonge? - -Encourag par Torrini, je repris de l'assurance; je continuai excuter -tous mes exercices d'escamotage, et je lui exposai plusieurs nouveaux -principes que j'avais imagins. - -Mon matre, cette fois, me fit quelques compliments auxquels il joignit -de sages avis. - ---Je vous conseille, me dit-il, de modrer la vivacit de votre jeu. -Loin de mettre autant de ptulance dans vos mouvements, affectez au -contraire une grande tranquillit; et vous viterez ainsi ces -tourdissantes gesticulations par lesquelles les escamoteurs en gnral -croient dtourner l'attention des spectateurs, lorsqu'ils ne parviennent -qu' les fatiguer. - -Mon professeur joignant ensuite l'exemple aux prceptes, prit le jeu de -mes mains, et, dans les mmes passes que j'avais excutes, il me montra -les finesses de la dissimulation appliques l'escamotage. - -J'tais dans la plus complte admiration. - -Flatt sans doute de l'impression qu'il produisait sur moi: - ---Puisque nous sommes sur le chapitre des tours de cartes, me dit -Torrini, je vais vous donner l'explication de mon coup de piquet; mais -avant, il est ncessaire que je vous montre un instrument qui sert son -excution. - -Torrini alla chercher une petite bote qu'il me remit. - -Vingt fois je retournai l'instrument sans pouvoir en comprendre les -fonctions. - ---Vous chercheriez en vain, me dit-il, vous ne trouveriez pas. Quelques -mots pourraient vous mettre sur la voie, mais je prfre, si pnibles -que soient pour moi les souvenirs que je vais voquer, vous raconter -comment cette bote est tombe entre mes mains, et dans quel but elle -avait t primitivement imagine. - ---Il y a vingt-cinq ans environ, j'habitais Florence, o j'exerais la -profession de mdecin; je n'tais pas alors escamoteur, ajouta-t-il avec -un profond soupir, et plt au ciel que je ne l'eusse jamais t! - -Parmi les jeunes gens de mon ge que je frquentais, je m'tais -particulirement li avec un Allemand, nomm Zilberman. - -Comme moi, Zilberman tait docteur, mais comme moi aussi, docteur sans -clientle. Nous passions ensemble la plus grande partie des heures de -loisir que nous laissait l'exercice de notre profession; c'est vous -dire que nous nous quittions peine. Nos gots taient peu prs les -mmes, sauf un point sur lequel nous diffrions essentiellement. - -Zilberman aimait passionnment le jeu, moi je n'y trouvais aucun -attrait. Il fallait mme que mon antipathie pour les cartes ft alors -bien forte pour que je ne cdasse pas la contagion de l'exemple, car -mon ami ralisait des bnfices considrables qui lui permettaient de -mener un train de grand seigneur, tandis que moi, tout en vivant avec la -plus stricte conomie, je contractais des dettes. - -Quoi qu'il en ft, nous vivions, Zilberman et moi, dans la plus -fraternelle intimit. Sa bourse m'tait souvent ouverte; mais j'en usais -avec d'autant plus de discrtion, que j'ignorais quand je pourrais lui -rendre ce qu'il me prtait. Sa dlicatesse et sa gnrosit envers moi -me portaient croire qu'il tait franc et loyal envers tout le monde. -Je me trompais! - -Un jour, il y avait quelques heures peine que je l'avais quitt, -lorsqu'un de ses domestiques vint en toute hte m'annoncer que, -dangereusement bless, son matre me priait de me rendre auprs de lui. - -J'y courus aussitt. - -Mon malheureux ami, le visage couvert d'une pleur mortelle, gisait -tendu sur son lit. - -Surmontant ma douleur, je m'approchai pour le secourir. - -Zilberman m'arrta, me fit signe de m'asseoir, congdia les personnes -qui l'entouraient et, aprs s'tre assur que nous tions seuls, il me -pria de l'couter. - -Sa voix, affaiblie par d'horribles souffrances, arrivait peine mon -oreille; je fus oblig de me pencher vers lui. - ---Mon cher Edmond, me dit-il, un homme m'a trait d'escroc... je l'ai -provoqu en duel..., nous nous sommes battus au pistolet, et j'ai reu -sa balle en pleine poitrine. - -Et comme j'insistais prs de Zilberman pour lui donner des soins. - ---C'est inutile, mon ami; je sens que je suis frapp mort; il me -reste peine le temps de vous faire une confidence pour laquelle je -rclame toute votre indulgente amiti.... Sachez, ajouta-t-il en me -tendant une main dj glace, que je n'ai point t injustement -insult... J'ai la honte de vous avouer que, depuis longtemps, je vis au -dpens des dupes que je fais.... Second par une fatale adresse et plus -encore par un instrument que j'ai imagin, je trichais journellement au -jeu. - ---Comment! vous, Zilberman? fis-je en retirant vivement ma main de la -sienne. - ---Oui, moi, rpondit le moribond, qui d'un regard suppliant sembla me -demander grce;... - -Edmond, ajouta-t-il, en runissant tout ce qui lui restait de forces, au -nom de notre ancienne amiti ne m'abandonnez pas..... pour l'honneur de -ma famille, qu'on ne retrouve pas ici la preuve de mon infamie. Je vous -en conjure, dbarrassez-moi de cet instrument, faites le disparatre. Il -dcouvrit son bras auquel tait fixe une petite bote. - -Je la dtachai, et, ainsi que vous, mon enfant, je la regardai sans y -rien comprendre. - -Ranim par un reste de sa coupable passion, Zilberman ajouta avec -l'expression de la plus vive admiration: Voyez pourtant comme c'est -ingnieux! Cette bote peut s'attacher au bras sans en augmenter -visiblement le volume. On y met des cartes que l'on a disposes son -gr. Lorsqu'il s'agit de couper, on place sans affectation la main sur -le jeu qui se trouve sur la table, de manire le cacher tout entier; -on presse la dtente que vous voyez l, en appuyant lgrement le bras -sur le tapis, et aussitt, les cartes prpares sortent, tandis qu'une -pince vient subtilement saisir l'autre jeu et le ramne dans la bote. - -Aujourd'hui, pour la premire fois, mon instrument a mal fonctionn; la -pince a laiss une carte sur la table.... mon adversaire..... - -Zilberman ne put terminer la phrase..... il avait rendu le dernier -soupir. - -Les confidences de Zilberman, sa mort, m'avaient jet hors de moi-mme, -ajouta Torrini, je me htai de sortir de sa chambre. Rentr chez moi, je -me mis rflchir sur ce qui venait de se passer, et pensant que ma -liaison trop connue avec ce malheureux ne me permettait plus de rester -Florence, je me dcidai partir pour Naples. - -J'emportai avec moi la fatale bote, sans prvoir l'usage que j'en -pourrais faire un jour, et pendant longtemps je la laissai de ct. -Cependant, quand je me livrai l'escamotage, j'y songeai pour -l'excution de mon coup de piquet, et l'heureuse application que j'en -fis me valut un de mes plus beaux succs de prestidigitateur. - -A ce souvenir, les yeux de Torrini s'animrent d'un clat inaccoutum, -et me firent pressentir un rcit intressant. Il continua en ces termes: - -Un escamoteur nomm Comus[1], possdait un coup de piquet qu'il -excutait, il faut le dire, avec une merveilleuse adresse. Les loges -qu'on lui prodiguait ce sujet le rendaient trs glorieux; aussi ne -manquait-il jamais de mettre sur ses affiches que seul il pouvait -excuter ce tour incomparable, portant ainsi un dfi tous les -prestidigitateurs en renom. J'avais alors quelque rputation. Cette -prtention de Comus me piqua vivement; je connaissais sa manire de -faire, et, par cette raison, sachant mon coup de piquet bien suprieur -au sien, je rsolus de relever le gant qu'il jetait la face de tous -ses rivaux. - -Je me rendis donc Genve, o il se trouvait, et je lui proposai une -reprsentation commune, dans laquelle un jury serait charg de prononcer -sur notre mrite respectif. - -Comus accepta avec empressement, et, au jour fix, un nombre immense de -spectateurs accourut pour nous voir oprer. - -En sa qualit de doyen, mon adversaire commena. Mais, mon cher Robert, -pour que vous puissiez, comme le jury, comparer nos deux manires de -faire, je vais d'abord vous dire comment il excuta sa partie. - -S'tant fait donner un jeu, il le dcacheta, le fit mler, puis le -reprenant, brouilla les cartes par une feinte maladresse, de manire -qu'elles se trouvrent face contre face ou dos dos. Ce drangement, -qui semblait un effet du hasard, lui procura l'occasion de manipuler le -jeu, tout en ayant l'air de le remettre dans un ordre convenable; aussi, -quand il eut termin, je reconnus, comme je m'y attendais, qu'il avait -marqu d'un petit pli, peine perceptible, certaines cartes qui -devaient lui donner une dix-huitime majeure, un roi, un quatorze d'as. - -Cela fait, Comus remit le jeu son partenaire en le priant de le mler -de nouveau, et pendant ce temps il se fit bander les yeux; prcaution -inutile, soit dit en passant, car quel que soin que l'on prenne pour -priver quelqu'un de la vue par ce moyen, la prominence du nez laisse -toujours un vide suffisant pour qu'on y voie distinctement. - -Quand le partenaire eut fini, Comus prit encore le jeu comme pour le -mler son tour, mais vous comprenez facilement qu'il ne s'agissait -pour lui, cette fois, que de disposer les cartes de manire ce que -celles qu'il avait marques lui chussent dans la distribution que -ferait son adversaire. - -Le _saut de coupe_, comme vous le savez, neutralise l'action de couper; -par consquent Comus tait sr du succs. - -En effet, les choses se passrent ainsi, et de chaleureux -applaudissements accueillirent la victoire de mon antagoniste. - -J'ai lieu de croire, pourtant, que grand nombre de ces bravos lui -taient accords surtout par des amis et des compres, car, lorsque je -me prsentai mon tour pour excuter ma partie, un murmure -dsapprobateur accueillit mon entre en scne. Le mauvais vouloir des -spectateurs tait mme si manifeste, qu'il et suffi pour m'intimider -si, cette poque, je n'avais t en quelque sorte cuirass contre -toutes les apprciations ou prventions du public. - -Les spectateurs taient loin de s'attendre la surprise que je leur -mnageais. Au lieu de rclamer un partenaire dans la salle, ainsi que -l'avait mon rival, ce fut Comus lui-mme que je m'adressai pour ma -partie. - -A cette demande, je vis chacun se regarder avec surprise. Mais quelles -ne furent pas les exclamations, quand aprs avoir pri mon adversaire de -me bander les yeux et de me lier les mains, je lui dclarai que -non-seulement je ne toucherais pas le jeu avant de couper, mais encore -que je le laissais libre, lorsqu'il aurait dsign dans quelle couleur -il voulait tre repic et capot, de donner les cartes par deux ou par -trois, et de choisir enfin celui des deux jeux qui lui conviendrait! - -J'avais un jeu tout prpar[2] dans ma petite bote; j'tais sr de mon -instrument. Ai-je besoin de vous dire que je gagnai la partie? - -Grce ces dispositions secrtes, ma manire de faire tait si simple, -qu'il tait impossible de deviner comment je m'y prenais, tandis que les -manipulations de Comus faisaient ncessairement supposer qu'on tait -victime de sa dextrit. Je fus dclar vainqueur l'unanimit. Des -bravos prolongs accueillirent cette dcision, et les amis mmes de -Comus, dlaissant mon rival, vinrent m'offrir une charmante pingle en -or, surmonte d'un gobelet, insigne de ma profession. Cette pingle, -ce que m'apprit un des assistants, avait t commande par le pauvre -Comus, qui croyait bien qu'elle lui serait revenue. - -Je puis, ajouta Torrini, me vanter bon droit de cette victoire, car si -Zilberman m'avait laiss la bote, il ne m'avait pas montr le coup de -piquet dont j'ai imagin moi-mme les combinaisons. Ce tour n'tait-il -pas, je vous le demande, bien suprieur celui de Comus qui, il est -vrai, faisait illusion la multitude, mais que le moindre -prestidigitateur pouvait facilement deviner? - -En sa qualit d'inventeur, Torrini avait un amour-propre extrme; mais -c'tait, je crois, son seul dfaut, et il le rachetait, du reste, par la -facilit avec laquelle lui-mme accordait aux autres des loges. S'il -attribuait chacun la part de mrite qui lui revenait, il avait -coeur qu'on lui rendt la justice qui lui tait due. - -Son rcit termin, je lui adressai les compliments les plus sincres, -tant sur son invention que sur l'avantage qu'il en avait retir -vis--vis de Comus. - -Ainsi voyageant, et nous arrtant de temps autre pour donner des -sances dans les villes o nous pouvions esprer faire recette, nous -dpassmes Limoges et nous nous trouvmes sur la route qui mne de cette -ville Clermont. - -Torrini se proposait de donner quelques reprsentations dans le -chef-lieu du Puy-de-Dme, aprs quoi il voulait retourner directement en -Italie, car il en regrettait le doux climat et les fanatiques ovations. - -Je comptais moi-mme me sparer alors de lui. Il y avait environ deux -mois que nous voyagions ensemble; or, c'tait peu prs le terme que -j'avais fix pour la rparation de l'automate, et mon travail tait sur -le point d'tre termin. - -D'un autre ct, j'avais le droit de demander mon cong, sans crainte -d'tre tax d'ingratitude. La sant de Torrini tait devenue aussi bonne -que nous pouvions l'esprer, et je lui avais donn tout le temps dont je -pouvais raisonnablement disposer. - -Nanmoins, il me cotait de parler encore de sparation, car mon -professeur enchant de mes progrs et de mon adresse, ne concevait pas -que je puisse avoir d'autre intrt, d'autre dsir que celui de -continuer voyager avec lui, et de finir par tre ou son supplant ou -son successeur. - -Sans doute, cette position m'aurait convenu bien des gards, car, je -l'ai dit, ma vocation tait irrvocablement fixe. Mais, soit que de -nouveaux instincts se fussent veills en moi, soit que l'intimit dans -laquelle je vivais avec Torrini m'et ouvert les yeux sur les -inconvnients de son genre de vie, je visais maintenant plus haut qu' -sa succession. - -Ma dtermination de partir tait donc bien arrte: de pnibles -circonstances retardrent encore le moment de la sparation. - -Nous tions sur le point d'arriver Aubusson, ville clbre par ses -nombreuses manufactures de tapis. Torrini et son domestique taient sur -le devant de la voiture; moi j'tais mon travail; nous descendions une -cte, et Antonio avait serr le frein puissant destin enrayer les -roues de notre vhicule. Tout coup, j'entends le bruit d'un objet qui -se brise, puis la voiture, violemment lance, descend avec une rapidit -effrayante. Les moindres obstacles lui font faire des soubresauts tout -briser et produisent un balancement rgulier qui s'accrot en nous -menaant d'une chute pouvantable. - -Tremblant et respirant peine, je me cramponne mon tabli comme une -planche de salut et, les yeux ferms, j'attends avec terreur la mort qui -parat invitable. - -Un instant nous sommes sur le point d'chapper notre catastrophe. Nos -vigoureux chevaux, habilement dirigs par Antonio, avaient tenu bon dans -cette course effrne; nous tions enfin arrivs au bas de la cte. Dj -mme nous passions devant les premires maisons d'Aubusson, quand la -fatalit conduit de ce ct une norme voiture charge de foin qui, -sortant d'une rue transversale, vient subitement nous barrer le passage. -Son conducteur ne s'aperut du danger que lorsqu'il n'tait plus temps -d'y parer. La rencontre tait invitable, le choc fut terrible. - -Lanc violemment sur la cloison de ma chambre, je fus un instant tourdi -par la douleur, mais presqu'aussitt revenu moi, je pus encore -descendre de voiture et m'approcher de mes compagnons de voyage. -Antonio, couvert de contusions sans gravit, soutenait Torrini, qui -beaucoup plus maltrait que nous, avait le bras dmis et une jambe -casse. - -Nos deux chevaux gisaient sur la place; ils avaient t tus sur le -coup. Quant la voiture, la caisse seule tait peu prs intacte, le -reste se trouvait compltement dmembr. - -Un mdecin, que l'on alla chercher, arriva presque en mme temps que -nous dans une auberge voisine o nous avions t conduits. - -Ici, je pus admirer la force d'me de Torrini qui, dissimulant avec un -courage hroque ses vives souffrances, voulut qu'on s'occupt d'abord -de nous avant de songer lui. Quelques instances que nous fmes, il -nous fut impossible de vaincre sa rsolution. - -Ma gurison et celle d'Antonio furent assez rapides; quelques jours -suffirent pour notre entier rtablissement. Mais il n'en fut pas ainsi -de Torrini, qui fut forc de passer par toutes les oprations et les -diffrentes phases d'une jambe casse. - -Cet homme, qui n'avait, pour ainsi dire, de sensibilit que pour les -chagrins passs, pour les douleurs morales, accepta avec la rsignation -la plus philosophique les consquences de ce nouveau malheur. - -Cependant elles pouvaient tre terribles pour lui: la rparation de la -voiture, le mdecin, notre sjour forc l'auberge allaient lui coter -fort cher. Pourrait-il continuer ses reprsentations, remplacer ses -chevaux perdus, etc.? Cette pense nous causait de cruelles inquitudes - Antonio et moi. Torrini seul ne dsesprait pas de l'avenir: - ---Laissez faire, disait-il avec une entire confiance en lui-mme, quand -une fois je serai rtabli, tout ira bien; que peut craindre un homme -courageux et plein de sant? _Aide-toi, le Ciel t'aidera_, a dit notre -bon Lafontaine; eh bien! nous nous aiderons tous les trois, et nul doute -que nous ne sortions de ce mauvais pas. - -Afin de tenir compagnie cet excellent homme et lui procurer quelques -distractions, j'apportai mon tabli prs de son lit et, tout en -travaillant, je repris avec lui le cours de nos conversations, qui -avaient t si fatalement interrompues. - -Le jour vint enfin o j'eus la joie de mettre la dernire main mon -automate et de le faire fonctionner devant Torrini, qui en parut -enchant. Si notre bless avait t moins malheureux, j'aurais profit -de cette circonstance pour prendre cong de lui, mais pouvais-je -abandonner en cet tat l'homme qui m'avait sauv la vie? D'ailleurs, une -autre pense m'tait venue aussi. Quoique Torrini ne nous et rien dit -de sa position pcuniaire, nous croyions, Antonio et moi, nous -apercevoir qu'elle tait fort embarrasse. Mon devoir n'tait-il pas de -chercher la relever, si cela tait en mon pouvoir? Je communiquai -certain projet Antonio, qui l'approuva en me priant toutefois d'en -remettre l'excution un peu plus tard, lorsque nous verrions que nos -suppositions s'taient vrifies. - -Cependant les journes taient bien longues prs du malade, car, ainsi -que je l'ai dit, mes travaux de mcanique se trouvaient termins, et -l'escamotage tait un sujet de conversation depuis longtemps puis. - -Un jour que nous nous regardions, Torrini et moi, sans trouver une -parole changer, je me souvins de la promesse qu'il m'avait faite de -me raconter l'histoire de sa vie, et je la lui rappelai. - -A cette demande, Torrini soupira. - ---Ah! dit-il, si je pouvais supprimer de mon rcit de tristes souvenirs, -ce serait un bonheur pour moi de vous raconter quelques belles pages de -ma vie d'artiste. Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, c'est une dette que -j'ai contracte envers vous, je dois m'acquitter. - -Ne vous attendez pas ce que je vous raconte jour pour jour toute mon -existence, ce serait beaucoup trop long et pour vous et pour moi. Je -veux seulement citer quelques pisodes intressants qui forment, pour -ainsi dire, les jalons d'une carrire beaucoup trop agite, et vous -donner la description de quelques tours qui ne doivent point tre -arrivs votre connaissance. Ce sera, j'en suis certain, la partie de -mon rcit qui vous intressera le plus, car, ajouta Torrini sur le ton -d'une plaisante prophtie, quelle que soit aujourd'hui votre rsolution -de ne pas suivre l'art que je cultive, je puis pourtant, sans tre un -Nostradamus, vous prdire que tt ou tard vous vous y livrerez avec -passion et que vous y obtiendrez des succs. Ce que vous allez entendre, -mon ami, vous montrera, du reste, qu'il n'est pas permis l'homme de -dire, avec le dicton populaire: _Fontaine, je ne boirai pas de ton -eau_. - - - - -CHAPITRE VI. - -TORRINI ME RACONTE SON HISTOIRE.--PERFIDIE DU CHEVALIER PINETTI.--UN -ESCAMOTEUR PAR VENGEANCE.--COURSE AU SUCCS ENTRE DEUX MAGICIENS.--MORT -DE PINETTI.--SANCE DEVANT LE PAPE PIE VII.--LE CHRONOMTRE DU CARDINAL -***.--DOUZE CENTS FRANCS SACRIFIS POUR L'EXCUTION D'UN -TOUR.--ANTONIO ET ANTONIA.--LA PLUS AMRE DES -MYSTIFICATIONS.--CONSTANTINOPLE. - - -Mon nom est Edmond de Grizy, et celui de Torrini appartient Antonio, -mon beau-frre. Ce brave garon, que vous avez pris tort pour mon -domestique, a bien voulu me suivre dans ma mauvaise fortune, afin de -m'aider dans mes sances. Vous avez pu remarquer, du reste, aux gards -que je lui tmoigne, que, tout en lui laissant des travaux qui -conviennent mieux son ge qu'au mien, je le regarde comme mon gal, et -que je le considre, j'aurais dit autrefois comme mon meilleur ami, je -dis prsent comme l'un de mes deux meilleurs amis. - -Mon pre, le comte de Grisy, habitait dans le Languedoc une proprit, -reste d'une fortune jadis considrable, mais que les circonstances -avaient de beaucoup diminue. - -Dvou au roi Louis XVI, et l'un de ses plus fidles serviteurs, il -courut au jour du danger faire un rempart de son corps son souverain, -et il fut tu lors de la prise des Tuileries, dans la journe du 10 -aot. - -J'tais alors moi-mme Paris, et profitant du dsordre qui rgnait -dans la capitale, je pus franchir les barrires et gagner notre petit -domaine de famille. L, je dterrai la hte une somme de cent louis -que mon pre rservait pour les cas imprvus; je joignis cet argent -quelques bijoux qui me venaient de ma mre, et, muni de ces faibles -ressources, je me rendis Florence. - -Les valeurs que j'avais sauves se montaient cinq mille francs; cette -somme tait insuffisante pour me faire vivre de mes rentes; je dus -chercher dans mon travail de quoi subvenir mon existence. Mon parti -fut bientt pris; mettant profit l'excellente instruction que j'avais -reue, je me livrai avec ardeur l'tude de la mdecine. Quatre ans -aprs j'obtenais le diplme de docteur. J'avais alors vingt-sept ans. - -Je m'tais fix Florence, o j'esprais me crer une clientle. -Malheureusement pour moi, dans cette ville au climat si doux, au soleil -si bienfaisant, le nombre des mdecins dpassait celui des malades, et -ma nouvelle profession, cela prs du profit, tait une vritable -sincure. - -Je vous ai racont dj, propos du malheureux Zilberman, comment je -partis brusquement de la capitale de la Toscane pour aller me fixer -Naples. - -Plus heureux qu' Florence, j'eus la chance, en y arrivant, de traiter -avec succs un malade qui avait rsist la science des meilleurs -mdecins de l'Italie. - -Mon client tait un jeune homme d'une trs haute famille. Sa gurison me -fit le plus grand honneur, et me plaa immdiatement parmi les mdecins -renomms de Naples. - -Ce succs, la vogue qu'il me valut, m'ouvrirent bientt les portes de -tous les salons, et la noblesse de mon nom, rehausse par les manires -d'un gentilhomme lev la cour de Louis XVI, me rendit l'homme -indispensable des soires et des ftes. - -De quelle douce et belle existence n'euss-je pas continu de jouir, si -le sort, jaloux de mon bonheur, ne ft venu briser cet heureux avenir en -me lanant dans les vives et brlantes motions de la vie artistique! - - * * * * * - -On tait aux premiers jours du carnaval de 1766. Un homme remplissait -l'Italie de son nom et de son immense popularit; il n'tait bruit -partout que des prodiges oprs par le chevalier Pinetti. - -Ce clbre escamoteur vint Naples, et la ville entire courut ses -intressantes reprsentations. - -Je me passionnai moi-mme pour ce genre de spectacle; j'y passais toutes -mes soires, cherchant deviner chacun des tours excuts par le -chevalier, et pour mon malheur, je finis par avoir la clef d'un grand -nombre d'entre eux. - -Je ne m'en tins pas l: je voulus aussi les excuter devant quelques -amis; le succs stimula mon amour-propre et me donna l'ambition -d'augmenter mon rpertoire. J'arrivai possder la _sance_ complte de -Pinetti. - -Le chevalier fut pour ainsi dire clips. On ne parlait plus dans la -ville que de mon habilet et de mon adresse; c'tait qui solliciterait -la faveur d'obtenir de moi une reprsentation. Mais je ne rpondais pas - toutes les demandes, car par un raffinement de coquetterie j'tais -avare de mon talent, esprant ainsi en relever le prix. - -Mes spectateurs privilgis s'en montraient d'autant plus remplis -d'enthousiasme, et chacun prtendait que j'galais Pinetti, si je ne le -surpassais mme. - -Le public est si heureux, mon cher enfant, fit Torrini d'un ton de -mlancolique regret, lorsqu'il peut opposer l'artiste en renom quelque -talent naissant! Il semble que ce souverain dispensateur de la vogue et -de la renomme se fasse un malin plaisir de rappeler l'homme qu'il -encense que toute rputation est fragile, et que l'idole d'aujourd'hui -peut tre brise demain. - -La fatuit m'empchait d'y songer; je croyais la sincrit des loges -que l'on me prodiguait, et moi, l'homme srieux, le docteur en renom, -j'tais fier de ces futiles succs. - -Pinetti, loin de se montrer jaloux de mes triomphes, tmoigna le dsir -de me connatre, et il vint lui-mme me trouver. - -Il pouvait avoir alors quarante-six ans, mais les apprts d'une toilette -recherche le faisaient paratre beaucoup plus jeune. Sans avoir les -traits fins et rguliers, il possdait une certaine distinction dans la -physionomie; ses manires taient excellentes. Cependant, par un travers -d'esprit qu'on ne saurait expliquer, il avait le mauvais got de porter -au thtre un brillant costume de gnral, sur lequel s'talaient de -nombreuses dcorations. - -Cette bizarrerie, qui rappelait trop le charlatan, aurait d peut-tre -m'clairer sur la valeur morale de l'homme; mais ma passion pour -l'escamotage me rendit aveugle; nous nous abordmes comme de vieux amis, -et notre intimit fut en quelque sorte instantane. - -Pinetti se montra charmant, causa avec moi de ses secrets, sans y mettre -la moindre rticence, et m'offrit mme de me conduire au thtre, pour -me montrer les dispositions scniques de sa sance. - -J'acceptai avec le plus grand empressement, et nous montmes dans son -riche quipage. - -Ds ce moment, le chevalier affecta avec moi la plus grande familiarit. -De la part d'un autre, cela m'et bless, ou tout au moins et excit ma -dfiance, et je me serais tenu sur la rserve. J'en fus, au contraire, -enchant, car Pinetti avait, par son luxe effrn, conquis une telle -considration, qu'un grand nombre de jeunes gens des plus nobles de la -ville s'honoraient de son amiti. Pouvais-je me montrer plus fier que -ces messieurs? - -En peu de jours, nous tions devenus deux amis insparables. Nous ne -nous quittions que pour le temps de nos reprsentations respectives. - - * * * * * - -Un soir, aprs l'une de ces sances intimes, dans laquelle j'avais t -couvert d'applaudissements, la tte encore chauffe de ce triomphe, -j'allai, comme d'habitude, souper chez Pinetti. Par extraordinaire, je -le trouvai seul. - -En me voyant entrer, le chevalier accourut au devant de moi, m'embrassa -avec effusion et demanda des nouvelles de ma soire. Je ne lui cachai -pas mon succs. - ---Oh! mon ami, me dit-il, cela ne me surprend pas, car vous tes -incomparable; certes, ce ne sera point vous faire un compliment exagr, -si je dis que vous pouvez dfier les plus habiles et les plus -illustres... Et pendant tout le souper, quelques efforts que je fisse, -il ne voulut parler que de moi, de mon adresse, de mes succs. - -J'avais beau me dfendre de ses loges, le chevalier semblait y mettre -tant de sincrit, que je finis par me rendre. - -Ma dfaite eut mme tant de charmes pour moi, que je finis par -m'accorder quelques compliments. Comment croire que tous ces loges -n'taient qu'une comdie pour amener une mystification? - -Quand Pinetti me vit arriv ce point, et que le champagne eut fini de -me tourner la tte: - ---Savez-vous, cher comte, me dit l'escamoteur, que vous pourriez faire -demain aux habitants de Naples une surprise qui vaudrait son _pesant -d'or_ pour les pauvres de la ville? - ---Laquelle? dis-je. - ---Ce serait, mon cher ami, de jouer ma place dans une reprsentation -que je dois donner au bnfice des indigents. Nous mettrions votre nom -sur l'affiche au lieu du mien, et l'on ne verrait dans cette -substitution qu'une bonne et loyale entente entre deux artistes. Une -sance de moins pour moi n'terait rien ma rputation, tandis qu'elle -vous couvrirait de gloire; j'aurais alors la double satisfaction d'avoir -contribu secourir bien des infortunes et mettre en relief le talent -de mon meilleur ami. - -Cette proposition m'effraya tellement que je me levai de table, comme si -j'eusse craint d'en entendre davantage, mais Pinetti avait une loquence -si persuasive, il semblait se promettre tant de plaisir de mon futur -triomphe, qu'insensiblement je me laissai aller promettre tout ce -qu'il voulut. - ---A la bonne heure, me dit Pinetti, quittez donc enfin cette dfiance de -vous-mme qu'on pardonnerait peine un colier. Voyons, ajouta-t-il, -puisqu'il en est ainsi, nous n'avons pas de temps perdre. Rdigeons -notre programme; choisissez dans mes expriences celles qui vous -conviendront le mieux, et quant aux apprts de la sance, -reposez-vous-en sur moi, je serai l pour que tout marche selon vos -dsirs. - -Le plus grand nombre des tours de Pinetti s'excutaient avec le concours -de compres, qui apportaient au thtre diffrents objets dont -l'escamoteur avait les doubles. Cela facilitait singulirement ses -prtendus prodiges. Je ne devais donc pas craindre d'chouer. - -Nous emes bientt arrt le programme, puis nous passmes la -rdaction de l'affiche, en tte de laquelle j'crivis avec une profonde -motion: - - AUJOURD'HUI 20 AOUT 1796 - - REPRSENTATION EXTRAORDINAIRE - - AU BNFICE DES PAUVRES DE LA VILLE DE NAPLES. - - SANCE DE MAGIE - - PAR M. LE COMTE DE GRISY - -Suivait l'numration des expriences que je devais prsenter. - -Comme nous terminions, les habitus de la maison de Pinetti entrrent en -allguant quelques excuses, plus ou moins spcieuses, pour justifier -leur retard. - -Leur tardive arrive ne m'inspira aucun soupon, car on entrait chez -Pinetti toute heure de la nuit, sa porte n'tant ferme que depuis la -pointe du jour jusqu' deux heures de l'aprs-midi, temps qu'il -consacrait au sommeil et sa toilette. - -Ds que les nouveaux venus eurent connaissance de ma rsolution, il m'en -flicitrent bruyamment et me promirent de m'appuyer de leurs chauds -applaudissements. Mais ce concours sera superflu, ajoutrent-ils, en -raison de l'enthousiasme que doit indubitablement exciter votre -reprsentation. - -Pinetti remit l'un de ses domestiques l'affiche, en lui donnant -l'ordre de recommander l'imprimeur de la faire placarder par toute la -ville avant le jour. - -Un pressentiment me fit faire un geste pour reprendre le papier, mais -Pinetti m'arrta en riant: - ---Allons, cher ami, me dit-il, ne cherchez pas fuir un bonheur assur, -et demain pareille heure nous clbrerons tous ici votre triomphe. - -La galerie fit chorus et, par anticipation, on but, en l'honneur de mes -prochains succs, quelques verres de champagne qui achevrent de -dissiper mes hsitations et mes scrupules. - -Je rentrai chez moi fort avant dans la nuit, et je me couchai sans trop -me rendre compte de ce qui s'tait pass. - -A deux heures de l'aprs-midi, je dormais encore, lorsque je fus -rveill par la voix de Pinetti: - ---Alerte! Edmond, me criait-il travers la porte, Alerte! nous n'avons -pas de temps perdre; c'est aujourd'hui le grand jour, j'ai mille -choses vous dire. - -Je me htai de lui ouvrir. - ---Ah! cher comte, me dit-il, laissez-moi vous fliciter sur votre -bonheur. On ne parle que de vous dans la ville. La salle est entirement -loue; on s'arrache les derniers billets; le roi lui-mme, accompagn de -sa famille, vous fait l'honneur d'assister votre reprsentation; nous -venons d'en recevoir l'avis. - -A ces mots, des souvenirs prcis me reviennent; une sueur froide couvre -mon front; la terreur qui saisit tout dbutant me donne le vertige. -Epouvant, je m'asseois sur le pied de mon lit.--N'y comptez pas, -chevalier, m'criai-je avec fermet, n'y comptez pas, et, quelque chose -qui puisse en arriver, je ne veux pas jouer. - ---Comment, vous ne voulez pas jouer? me dit mon perfide ami, en -affectant la tranquillit la plus parfaite; mais mon cher, vous ne -songez pas ce que vous dites; il n'y a plus maintenant possibilit de -reculer; les affiches sont poses, et c'est un devoir pour vous de tenir -les engagements que vous avez pris. Du reste, pensez-y bien, cette -reprsentation est pour les pauvres, qui vous bnissent dj et que vous -ne pouvez abandonner; un refus serait pour le roi une insulte. - -Allons! allons! ajouta-t-il, du courage, mon ami; quatre heures venez -me trouver au thtre; nous ferons ensemble une rptition que je crois -du reste inutile, mais qui vous donnera de la confiance. Au revoir! - -Une fois livr moi-mme, je restai prs d'une heure absorb dans mes -rflexions, cherchant en vain un moyen d'luder la reprsentation. A -chaque instant une barrire insurmontable se dressait devant moi: le -roi, les pauvres, la ville entire, tout enfin semblait me faire un -imprieux devoir de tenir ma promesse inconsidre. - -Aprs m'tre bien dsespr, j'en vins rflchir qu'aucune difficult -srieuse ne pouvait se prsenter dans cette sance, puisque grand nombre -de tours, comme je l'ai dit, tant faits avec l'aide de compres, la -plus grande partie du travail revenait ces collaborateurs. - -Fort de cette ide, je repris courage, et quatre heures, j'arrivai au -thtre avec une assurance qui surprit Pinetti lui-mme. - -La reprsentation ne devant commencer qu' huit heures, j'avais tout le -temps ncessaire pour faire mes prparatifs. Je l'employai si bien, que, -lorsque vint le moment d'entrer en scne, mes folles apprhensions -s'taient compltement vanouies, et je me prsentai devant le public -avec assez d'aplomb pour un dbutant. - -La salle tait comble. Le roi et sa famille, installs dans une loge -d'avant-scne, semblaient porter sur moi des regards pleins d'une -sympathique indulgence. Sa Majest devait savoir que j'tais un migr -franais. - -J'attaquai hardiment mon programme par un tour qui devait vivement -frapper l'imagination des spectateurs. - -Il s'agissait d'emprunter une bague, de la mettre dans un pistolet, de -faire feu par une fentre donnant sur la scne et de l'envoyer dans la -mer qui baignait le pied du thtre. Ceci termin, j'ouvrais une bote -qui avait t pralablement examine, ferme et cachete par les -spectateurs, et l'on y trouvait un norme poisson, qui rapportait la -bague dans sa bouche. - -Plein de confiance dans la russite de ce tour, je m'avance vers le -parterre en priant qu'on veuille bien me confier une bague. Sur vingt -qui me sont prsentes j'accepte celle d'un compre que Pinetti m'a -dsign l'avance, et je le prie de la mettre lui-mme dans le canon du -pistolet que je lui prsente. - -Pinetti m'avait prvenu que le compre prendrait pour cela une bague en -cuivre qui serait sacrifie, et qu'on lui en rendrait une en or. Le -spectateur fait ce que je lui demande; aussitt j'ouvre la fentre, et -je dcharge le pistolet. - -Comme un soldat sur le champ de bataille, l'odeur de la poudre m'exalte; -je me sens plein d'entrain et de gat, et je me permets quelques -heureuses plaisanteries qui sont gotes du public. - -Profitant de ces heureuses dispositions pour donner ce qui, en terme de -thtre, s'appelle le _coup de fouet_, je saisis ma baguette magique, et -je trace au-dessus de la bote des cercles plus ou moins cabalistiques. -Enfin je brise les cachets, et triomphant, je sors le poisson que je -porte au propritaire de la bague, afin qu'il la retire lui-mme de la -bouche de mon fidle messager. - -Si le compre joue bien son rle, il doit tmoigner la plus grande -stupfaction. En effet, le monsieur, en recevant sa bague, se met -l'examiner sous toutes les faces, et je vois sur sa physionomie une -surprise extrme. Fier d'une aussi belle russite, je remonte la scne -o je m'incline pour remercier le public des applaudissements qu'il me -prodigue. Hlas! mon cher Robert, ce triomphe fut de courte dure et -devint pour moi le prlude d'une terrible mystification. - -J'allais passer une autre exprience, lorsque je vois mon spectateur -s'agiter vivement en s'adressant ses voisins, et me regarder comme -pour m'adresser la parole. Je crois que pour carter tout soupon mon -compre poursuit son rle; seulement, je trouve qu'il abuse de cet -effet. Mais quel n'est pas mon saisissement, lorsque mon homme se -levant: - ---Pardon, Monsieur, me dit-il, il me semble que votre tour n'est pas -termin, puisqu' la place d'une bague en or orne de diamants que je -vous ai confie, vous m'en avez rendu une en cuivre garnie de -verroterie? - -Une erreur me paraissait impossible, aussi tournant le dos, je commence -les prparatifs de l'exprience qui doit suivre. - ---Monsieur, me crie alors mon spectateur rcalcitrant, voulez-vous me -faire l'honneur de rpondre ma question? Si la fin de votre tour est -une plaisanterie, je l'accepte comme telle, et vous me rendrez ma bague -en sortant. S'il n'en est pas ainsi, je ne puis me contenter de -l'horrible bijou que vous m'avez remis. - -Un silence profond rgnait dans la salle; on ignorait les causes de -cette rclamation, et l'on pouvait croire que c'tait une mystification -qui, comme d'ordinaire, finirait la plus grande gloire de l'oprateur. - -Le rclamant, le public et moi, nous nous trouvions dans le mme -embarras, dans la mme incertitude; c'tait une nigme dont seul je -pouvais donner le mot, et ce mot, je l'ignorais. - -Voulant cependant sortir de cette position aussi critique que ridicule, -je m'approche de mon impitoyable crancier, je jette un coup d'oeil -sur la bague que je lui ai remise, et je demeure attr en reconnaissant -qu'elle est vritablement en cuivre grossirement dor. - -Le spectateur auquel je me suis adress n'tait donc point un compre? -pensai-je avec effroi. Pinetti aurait-il voulu me trahir? Cette -supposition me semble tellement odieuse que je la repousse, prfrant -attribuer au hasard cette fatale mprise. Mais que faire? que dire? ma -tte tait en feu. - -En dsespoir de cause, j'allais adresser au public quelques excuses sur -ce malencontreux accident, lorsqu'une inspiration vint me tirer -provisoirement d'embarras. - ---Monsieur, dis-je au plaignant en affectant une grande tranquillit -d'esprit, continuez-vous croire que votre bague, en passant par mes -mains, s'est change en cuivre? - ---Oui, Monsieur, et de plus j'ai l'assurance que celle que vous m'avez -remise n'a aucune ressemblance de forme avec celle que je vous ai -confie. - ---Eh bien, Monsieur, repris-je avec aplomb, voil justement o est le -merveilleux du tour: cette bague va insensiblement reprendre sa premire -forme entre vos mains, et, demain matin, vous la trouverez exactement -telle qu'elle tait lorsque vous me l'avez confie. C'est ce que nous -appelons en termes cabalistiques le _changement imperceptible_. - -Cette rponse me faisait gagner du temps; je comptais la fin de la -sance voir le rclamant, lui payer le prix de sa bague, quel qu'il ft, -et le prier de me garder le secret. - -Assez heureusement sorti de ce mauvais pas, je saisis un jeu de cartes -et je continuai ma sance. Les compres n'avaient rien faire dans le -tour suivant, je n'avais donc rien craindre cette fois. Aussi -m'approchant de la loge o se trouvait le roi, je le priai de me faire -l'honneur de prendre une carte. Il le fit de trs bonne grce. Mais, -nouvelle fatalit! Sa Majest n'eut pas plutt regard la carte choisie -par elle que, fronant le sourcil, elle la rejeta sur la scne avec les -marques du plus profond mcontentement. - -Le coup qui me frappe cette fois est trop direct pour que j'essaie de le -parer ou tout au moins de le dissimuler. Mais je veux connatre la cause -d'un aussi humiliant affront. Je ramasse la carte, et figurez-vous, mon -enfant, toute l'tendue de mon dsespoir, lorsque j'y vois, trace en -caractres dont il m'est facile de reconnatre la source, une grossire -injure l'adresse de Sa Majest. - -Je voulus balbutier quelques excuses; de la main, le roi m'imposa -ddaigneusement silence. - -Oh! alors, je ne puis vous dire ce qui se passa en moi, car le vertige -s'empara de mon cerveau, je crus que j'allais devenir fou. - -J'avais enfin acquis la preuve de la perfidie de Pinetti, dont les -batteries taient dresses pour me couvrir de confusion et de ridicule; -j'tais tomb dans l'infme guet-apens qu'il m'avait si tratreusement -dress. - -Cette ide me rend une sauvage nergie; je me sens saisi d'un affreux -dsir de vengeance; je me prcipite vers la coulisse o doit se trouver -mon ennemi; je veux le saisir au collet, l'amener sur la scne comme un -malfaiteur, et lui faire demander grce et pardon. - -L'escamoteur n'y tait plus! Je cours de tous cts comme un insens; -mais, quelque endroit que je me porte, les cris, les sifflets et les -hues me poursuivent et bouleversent mes sens. Enfin, succombant sous le -poids de tant d'motions, je m'vanouis. - -Pendant huit jours, je fus en proie une fivre ardente et au dlire, -criant sans cesse vengeance contre Pinetti. Et pourtant je ne savais pas -tout encore! - -J'appris plus tard que cet homme indigne, cet ami dloyal tait sorti de -sa cachette, aprs mon vanouissement; qu'il tait entr en scne, la -demande de quelques compres, et qu'il avait continu la sance, aux -grands applaudissements de la salle entire. - -Ainsi donc, toute cette amiti, toutes ces protestations de dvouement -n'taient qu'une comdie, qu'un tour d'escamotage. Pinetti n'avait -jamais eu pour moi la moindre affection; ses caresses n'avaient eu -d'autre but que de me faire tomber dans le pige qu'il tendait mon -amour-propre; il voulait dtruire par une humiliation publique une -concurrence qui le gnait. - -Il eut de ce ct un succs complet, car depuis ce jour, mes amis, mmes -les plus intimes, craignant sans doute que le ridicule dont j'tais -couvert ne rejaillt sur eux, me tournrent subitement le dos. - -Cet abandon m'affecta vivement, mais j'avais trop de fiert pour mendier -le retour d'affections aussi frivoles, et, loin de chercher un -rapprochement, je rsolus de quitter immdiatement la ville. D'ailleurs, -je mditais un projet de vengeance pour l'excution duquel la solitude -m'tait ncessaire. - -Pinetti avait fui lchement aprs le sanglant affront qu'il m'avait -inflig. Le provoquer en duel, c'et t lui faire trop d'honneur. Je -jurai de le battre avec ses propres armes et d'humilier mon tour mon -vil mystificateur. - -Voici le plan que je me traai: - -Je devais me livrer avec ardeur tous les exercices de la -prestidigitation et approfondir cet art dont je n'avais fait -qu'effleurer les principes. Puis, lorsque je serais bien sr de -moi-mme, que j'aurais ajout au rpertoire de Pinetti des tours -nouveaux, je poursuivrais mon ennemi dans ses voyages, je le devancerais -dans chaque ville ou j'y jouerais concurremment avec lui et je -l'craserais partout de ma supriorit. - -Plein de cette ide, je convertis en numraire tout ce que je possdais, -et je me rfugiai la campagne. L, compltement retir du monde, je me -livrai l'excution de mes projets de vengeance. - -Je ne puis vous dire, mon ami, tout ce que je dployai de patience et -combien je travaillai pendant les six mois que dura ma squestration -volontaire. J'en fus heureusement rcompens, car ma russite fut -complte. - -J'acquis une adresse laquelle je n'eusse jamais os prtendre. Pinetti -n'tait plus un matre pour moi, et je devenais son rival. - -Non content de ces rsultats, je voulus l'clipser encore par la -richesse de ma scne. Je fis donc excuter des appareils avec un luxe -inou jusqu'alors, sacrifiant l'organisation de mon cabinet tout ce -que je possdais. - -Avec quel bonheur je contemplai ces brillants instruments, dont chacun -me prsentait une arme capable de faire de mortelles blessures la -vanit de mon adversaire! De quelle joie profonde mon coeur battit -la pense de la lutte que j'allais engager avec lui! - -C'tait maintenant entre Pinetti et moi un duel d'amour-propre, mais un -duel mort; l'un de nous deux devait rester sur le terrain, et j'avais -le droit d'esprer que je sortirais vainqueur de cette lutte. - -Avant de commencer mes voyages, je pris des renseignements sur mon -rival, et j'appris qu'aprs avoir parcouru l'Italie mridionale, en -s'arrtant dans les villes les plus importantes, il venait de quitter -Lucques pour se rendre Bologne. Je sus en outre qu'au sortir de cette -ville, il devait gagner successivement Modne, Parme, Plaisance, etc. - -Sans perdre de temps, je partis pour Modne, afin de le prcder dans -cette ville et de lui enlever ainsi la possibilit d'y donner des -reprsentations. D'normes affiches annoncrent les reprsentations - - DU COMTE DE GRISY, PHYSICIEN FRANAIS. - -Mon programme devait prsenter un grand attrait, car il comprenait tous -les tours de Pinetti. Or, les journaux les avaient tellement prns -depuis quelque temps, que j'avais lieu de croire qu'ils seraient -parfaitement accueillis. - -En effet, la salle fut envahie avec autant d'empressement que lors de ma -dsastreuse reprsentation de Naples; mais cette fois le rsultat ne me -laissa rien dsirer. Les perfectionnements que j'avais apports aux -expriences de mon rival, et surtout l'adresse que je dployai dans leur -excution, me concilirent tous les suffrages. - -Ds lors mon succs fut assur, et les reprsentations suivantes -achevrent de placer mon nom au dessus de ceux des prestidigitateurs les -plus en vogue de l'poque. - -Suivant le plan que je m'tais trac, je quittai Modne aussitt que -j'appris que Pinetti devait y arriver, et je me rendis Parme. - -Mon rival, plein de foi dans son mrite et ne pouvant croire mes -succs, s'installa dans le thtre mme que je venais de quitter. - -Mais alors commencrent pour lui d'amres dceptions. La ville entire -tait sature du genre de plaisir qu'il annonait. Personne ne rpondit - son appel, et, pour la premire fois, il vit glisser entre ses mains -le succs auquel il s'tait si facilement habitu. - -Le chevalier Pinetti, accoutum trner sans partage, n'tait pas homme - cder la place celui qu'il appelait un dbutant. Il avait devin mes -projets. Loin d'attendre l'attaque, il se prsenta de front pour le -combat, et vint s'tablir Parme, presqu'en face du thtre o je -donnais mes reprsentations. - -Mais cette ville lui fut aussi funeste que la prcdente: il eut la -douleur de voir ma salle constamment remplie, tandis que son spectacle -tait entirement dlaiss. - -Il faut vous dire aussi, mon ami, que tous les bnfices que je -ralisais ne servaient qu' dfrayer un luxe qui faisait ma force. Que -m'importaient l'or et l'argent? Je ne rvais que la vengeance, et pour -la satisfaire je dlaissais la richesse. Je voulais briller avant tout -et faire plir mon tour l'astre qui m'avait autrefois clips. - -Je dployais pour mes reprsentations un faste de souverain. Ce n'tait -partout que fleurs et tapis; le pristyle et les couloirs du thtre en -taient littralement couverts. La salle et la scne, tincelantes de -lumires, prsentaient aux regards blouis de nombreux cussons portant - l'adresse des dames des compliments dont la tournure dlicate -prvenait en faveur du galant comte de Grizy, et lui gagnaient d'avance -toutes les sympathies. - -C'est ainsi que j'crasai Pinetti, qui de son ct mit tout en oeuvre -pour m'opposer une vigoureuse rsistance. - -Mais que pouvaient ses oripeaux et ses ornements suranns contre, je -puis le dire, mon lgance et ma bonne tenue? - -Plaisance, Crmone, Mantoue, Vicence, Padoue, Venise virent notre lutte -acharne, et, malgr sa rage et son dsespoir, l'orgueilleux Pinetti -dut, sinon reconnatre, du moins subir ma supriorit. Abandonn mme de -ses admirateurs les plus zls, il se rsigna plier bagage, et se -dirigea vers la Russie. Quelques succs vinrent, un instant, le consoler -de ses dfaites. Mais, comme si la fortune et entrepris de compenser -par des rigueurs extrmes les faveurs dont elle l'avait si longtemps -combl, une longue et cruelle maladie puisa sa sant ainsi que les -faibles ressources qu'il s'tait mnages. Rduit la plus affreuse -misre, il mourut dans le village de Bartitchoff, en Volhinie, chez un -seigneur qui l'avait recueilli par compassion. - -Pinetti une fois parti, ma vengeance tait satisfaite, et, matre du -champ de bataille, j'aurais pu abandonner une carrire que ma naissance -semblait m'interdire. Mais ma position de mdecin tait brise, et d'un -autre ct, j'tais retenu par un motif que vous apprcierez plus tard, -c'est que, lorsqu'on a une fois got de cet enivrement que donnent les -applaudissements du public, il est bien difficile d'y renoncer. Bon gr -mal gr, je dus poursuivre la carrire de l'escamotage. - -Je songeai alors utiliser la vogue que j'avais acquise, et je me -dirigeai vers Rome, pour y terminer brillamment la srie de mes -reprsentations en Italie. - -Pinetti n'avait jamais os aborder cette ville, moins pourtant par -dfiance de lui-mme que par crainte du Saint-Office, dont il ne parlait -qu'en tremblant. Le chevalier tait excessivement prudent quand il -s'agissait de la conservation de sa personne; il craignait d'tre pris -pour sorcier et de finir sa vie dans un auto-da-f. Plus d'une fois il -m'avait cit l'exemple du malheureux Cagliostro qui, condamn mort, -n'avait d qu' la clmence du pape la grce de voir commuer sa peine en -une prison perptuelle. - -Confiant dans les lumires de Pie VII et, du reste, n'ayant ni les -prtentions au sortilge qu'affectait Pinetti, ni le charlatanisme de -Cagliostro, j'allai dans la capitale du monde chrtien donner des -reprsentations qui furent trs suivies. - -Sa Saintet elle-mme, en ayant entendu parler, me fit l'insigne honneur -de me demander une sance, en me prvenant que j'aurais pour spectateurs -les hauts dignitaires de l'Eglise. - -Vous devez penser, mon enfant, avec quel empressement je me rendis ses -dsirs et avec quels soins je fis les prparatifs de cette solennit. - -Aprs avoir choisi dans mon rpertoire les meilleurs de mes tours, je me -mis encore l'esprit la torture pour en imaginer un qui, tout de -circonstance, prsentt un intrt digne de mon illustre public. Mais je -n'eus pas besoin de chercher bien longtemps; le plus ingnieux des -inventeurs, le hasard, vint mon secours. - -La veille mme du jour o la reprsentation devait avoir lieu, je me -trouvais chez un des premiers horlogers de la ville, lorsqu'un -domestique vint s'informer si la montre de Son Eminence le cardinal de -*** tait rpare. - ---Elle ne le sera que ce soir, rpondit l'horloger, et j'aurai l'honneur -d'aller moi-mme la porter votre matre. - -Quand le serviteur se fut loign: - ---Voici une belle et excellente montre, me dit le marchand; le cardinal -auquel elle appartient lui attribue une valeur de plus de dix mille -francs, parce que, pense-t-il, commande par lui au clbre Brguet, -cette pice est unique dans son genre. Pourtant, chose bizarre! il y a -deux jours, un jeune fou de notre ville est venu me proposer pour mille -francs une montre du mme artiste, exactement semblable celle-ci. - -Pendant que l'horloger me parlait, j'avais dj conu un projet pour ma -sance. - ---Pensez-vous, lui dis-je, que, cette personne soit toujours dans -l'intention de se dfaire de sa montre? - ---Certainement, rpondit l'artiste. Ce jeune prodigue, qui a dj -dissip son patrimoine, en est rduit maintenant se dfaire de ses -bijoux de famille; les mille francs seront donc fort bien venus. - ---Mais o trouver ce jeune homme? - ---Rien de plus facile; dans une maison de jeu qu'il ne quitte plus. - ---H bien! monsieur, je dsire possder cette montre, mais il me la faut -aujourd'hui mme. Veuillez donc l'acheter pour mon compte; aprs quoi, -vous y ferez graver les armes de Son Eminence, de manire que les deux -bijoux soient parfaitement identiques, et je m'en rapporte votre -loyaut pour le bnfice que vous voudrez tirer de cette ngociation. - -L'horloger me connaissait et se doutait bien de l'usage que je voulais -faire de la montre; mais il devait tre assur de ma discrtion, puisque -l'honneur de ma russite en dpendait. - -D'aprs l'empressement qu'il mit, je vis que l'affaire lui convenait. - ---Je ne vous demande qu'un quart d'heure peine, me dit-il, la maison -o je me rends est voisine de la mienne, et j'ai la conviction que ma -proposition sera facilement accepte. - -Un quart d'heure ne s'tait pas coul, que je vis mon ngociateur -arriver, le chronomtre la main. - ---Le voici, me dit-il d'un air triomphant. Mon homme m'a reu comme un -envoy de la providence des joueurs, et sans mme compter la somme que -je lui remettais, il s'est dessaisi de son bijou; ce soir, tout sera -termin. - -En effet, dans la soire, l'horloger m'apporta les deux montres et m'en -remit une. En les comparant l'une l'autre, il tait impossible d'y -trouver la moindre diffrence. - -Cela me cota cher, mais j'tais sr maintenant d'excuter un tour qui -ne manquerait pas de produire le plus grand effet. - -Le lendemain, je me rendis au palais pontifical, et, six heures, au -signal que m'en fit donner le Saint-Pre, j'entrai en scne. - -Jamais je n'avais paru devant une assemble aussi imposante. - -Pie VII, assis dans un large fauteuil qu'on avait plac sur une estrade, -occupait la premire place; prs de lui sigeaient les cardinaux, et -derrire se tenaient diffrents prlats et dignitaires de l'Eglise. - -La physionomie du pape respirait la bienveillance, et ce fut heureux -pour moi, car il ne fallait rien moins que la vue de cette figure, -souriante et douce, pour chasser de mon esprit une fcheuse ide qui me -tourmentait singulirement depuis quelques instants. - -Cette sance, me disais-je, ne serait-elle pas un interrogatoire -dissimul, pour me faire avouer des rapports avec les pouvoirs -infernaux? Le greffier du Saint-Office ne serait-il pas l prt -stnographier mes paroles, et la prison perptuelle du comte de -Cagliostro ne me serait-elle pas rserve en punition de mes innocents -prestiges? - -Ma raison repoussa bientt une semblable absurdit. Il tait peu -probable que Sa Saintet se prtt un pige aussi indigne. - -Bien que mes craintes eussent t entirement dissipes par ce simple -raisonnement, mon exorde se ressentit nanmoins de cette premire -impression; il semblait tre prononc plutt en vue d'une justification -que comme une introduction ma sance: - ---Saint-Pre, dis-je en m'inclinant respectueusement, je viens vous -prsenter des expriences auxquelles on a donn, bien tort, le nom de -magie blanche. Ce titre a t invent par le charlatanisme pour frapper -l'esprit de la multitude; mais il ne reprsente en ralit qu'une -runion de tours d'adresse destins rcrer l'imagination par -d'ingnieux artifices. - -Satisfait de la bonne impression qu'avait produite mon petit discours, -je commenai gaiement ma sance. - -Je ne saurais vous dire, mon enfant, tout le plaisir que j'prouvai dans -cette soire. Les spectateurs semblaient prendre un intrt si vif -tout ce qu'ils voyaient, que je me sentais une verve inusite; jamais je -n'avais encore rencontr un public aussi dispos l'admiration. Le pape -lui-mme tait dans le ravissement. - ---Mais, monsieur le comte, me disait-il chaque instant, avec une -navet charmante, comment pouvez-vous faire cela? Je finirai par -devenir malade force de chercher approfondir vos mystres. - -Aprs le coup _de piquet de l'aveugle_, qui avait littralement tourdi -l'assemble, je fis celui de l'_criture brle_, auquel je dus un -autographe que je regarde comme le plus prcieux de mes souvenirs. - -Voici sommairement le dtail de ce tour: - -On fait crire une phrase ou deux par un spectateur; on lui dit ensuite -de brler le billet, et celui-ci doit se retrouver intact sous un pli -cachet. - -Je priai le Saint-Pre de vouloir bien crire lui-mme quelques mots; il -y consentit et traa cette phrase: - -Je me plais reconnatre que Monsieur le comte de Grisy est un aimable -sorcier. - -Le papier fut brl, et rien ne saurait rendre l'tonnement de Pie VII, -lorsqu'il le retrouva intact au milieu d'un grand nombre d'enveloppes -cachetes. - -Je reus du Saint-Pre l'autorisation de conserver cet autographe. - -Pour terminer ma sance, et comme bouquet, je passai au fameux tour que -j'avais intent pour la circonstance. - -Ici j'allais rencontrer plusieurs difficults. La plus grande tait, -sans contredit, d'amener le cardinal de *** me confier sa montre et -cela sans lui en faire directement la demande. Pour y parvenir je fus -oblig d'avoir recours la ruse. - -A ma prire, plusieurs montres m'avaient t remises, mais je les avais -successivement rendues sous le prtexte plus ou moins vrai, que, -n'offrant rien de particulier dans la forme, il serait difficile de -faire constater l'identit de celle que je choisirais. - ---Si parmi vous, Messieurs, ajoutai-je, quelqu'un possdais une montre -un peu grosse (celle du cardinal prsentait prcisment cette -particularit) et qu'il voulut bien me la remettre, je l'accepterais -volontiers comme plus convenable l'exprience. Je n'ai pas besoin -d'ajouter que j'en aurai le plus grand soin. Je ne veux que prouver sa -supriorit, si elle est excellente, et, dans le cas contraire, la faire -arriver sa plus grande perfection. - -Tous les yeux se portrent naturellement sur le Cardinal, qui, on le -savait, attachait une grande importance l'paisseur exagre de son -chronomtre. Il prtendait, avec quelque raison peut-tre, que les -pices y trouvaient une plus grande libert d'action. Toutefois, il -hsitait me confier un instrument si prcieux, lorsque Pie VII lui -dit: - ---Cardinal, je crois que votre montre doit parfaitement convenir; -faites-moi le plaisir de la remettre M. de Grisy. - -Son Eminence se rendit au dsir du Saint-Pre, non sans de minutieuses -prcautions. - -Une fois le chronomtre entre mes mains, j'affectai, tout en admirant sa -belle forme et la gravure de sa bote, de le faire passer sous les yeux -du pape et des personnes qui l'entouraient. - ---Votre montre est-elle rptition, demandai-je ensuite au cardinal? - ---Non, Monsieur, c'est un chronomtre, et l'on n'a pas l'habitude de -surcharger les pices de prcision de rouages inutiles leurs -fonctions. - ---Ah! c'est un chronomtre; alors il est anglais, dis-je avec une -apparente simplicit. - ---Comment! rpliqua le cardinal, visiblement piqu; vous pensez, -Monsieur, qu'il n'y a de chronomtres qu'en Angleterre, tandis qu'au -contraire la France a toujours t le pays o se sont excutes les plus -belles pices d'horlogerie de prcision. Quel nom anglais peut-on -opposer ceux de Pierre Leroy, de Ferdinand Berthoud et de Brguet -surtout, de qui je tiens cette montre? - -Le pape se mit sourire du style emphatique du cardinal. - ---C'est donc ce chronomtre que l'on choisit, repris-je en mettant un -terme l'incident que je venais de provoquer dessein. Vous savez, -Messieurs, ajoutai-je, qu'il s'agit maintenant de vous en faire -apprcier la qualit et surtout la solidit. Voyons une premire -preuve. - -Je tenais la montre la hauteur de ma figure, je la laissai tomber sur -le parquet. Un cri d'effroi s'leva de toutes parts. - -Le cardinal, ple et tremblant, se leva: Monsieur, me dit-il avec une -colre mal comprime, ce que vous faites l est une bien mauvaise -plaisanterie. - ---Mais, Monseigneur, dis-je avec le plus grand calme, il n'y a pas la -moindre inquitude avoir; je veux seulement prouver l'assemble la -perfection de cette pice et montrer messieurs les Anglais qu'il leur -serait impossible d'en fournir une semblable. Soyez, je vous prie, sans -crainte; elle sortira intacte des preuves auxquelles je la soumets. En -mme temps, j'appuyai le pied sur la bote qui, criant sous le poids de -mon corps, se brisa, s'aplatit et ne prsenta plus qu'une masse informe. - -Pour le coup, je crus que Monseigneur allait se trouver mal; il retenait -avec peine les clats de son mcontentement. Le pape alors se tourna -vers lui: - ---Comment, cardinal, vous n'avez donc pas confiance dans notre sorcier? -Quant moi, je ris de cela comme un enfant, persuad qu'il y a eu une -habile substitution. - ---Votre Saintet veut-elle bien me permettre de lui faire observer, -dis-je respectueusement, qu'il n'y a pas eu substitution; j'en appelle -du reste Son Eminence, qui voudra bien le reconnatre. Et je prsentai -au cardinal les dbris informes de sa montre. Il les examina avec -anxit, et retrouvant ses armes graves sur le fond de la bote: - ---C'est bien cela, dit-il en poussant un profond soupir, tout y est. -Mais, ajouta-t-il schement, je ne sais comment vous vous tirerez de l, -Monsieur; en tout cas, vous eussiez d faire ce tour inqualifiable sur -un objet qu'il et t possible de remplacer; sachez que mon chronomtre -est unique. - ---Eh bien, Eminence, je suis enchant de cette circonstance, qui n'aura -d'autre rsultat que de donner plus de relief mon exprience. -Maintenant, si vous voulez bien m'y autoriser, je vais continuer -l'opration. - ---Mon Dieu, Monsieur, vous ne m'avez pas consult pour commencer vos -dgts; agissez votre guise, vous pouvez faire tout ce que vous -voudrez. - -L'identit de la montre du cardinal constate, il s'agissait de faire -passer dans la poche du pape celle que j'avais achete la veille. Mais -il n'y fallait pas songer tant que Sa Saintet serait assise; je -cherchai donc un prtexte pour la faire lever et j'eus le bonheur d'y -russir. - -On venait de m'apporter un mortier de fonte muni d'un norme pilon; je -le fais placer sur une table, j'y jette les dbris du chronomtre et je -me mets les piler avec acharnement. Tout coup, une lgre dtonation -se fait entendre, et du fond du vase sort une vive lueur qui, rpandant -une teinte rougetre sur l'assemble, donne cette scne toute -l'apparence d'une vritable opration de magie. Pendant ce temps, pench -sur le mortier, j'affecte d'y regarder, et je me rcrie sur les -merveilles que j'y vois apparatre. - -Par respect pour le pape, personne n'ose se lever, mais le pontife, -cdant la curiosit, s'approche enfin de la table, suivi d'une partie -de l'auditoire. - -On a beau regarder dans le mortier, on n'y voit que du feu; c'est le -mot. - ---Je ne sais si je dois l'attribuer l'blouissement que j'prouve, dit -Sa Saintet en passant la main sur ses yeux, mais je ne distingue rien. - -Moi aussi, je ne distinguais rien. Mais, loin d'en convenir, je prie le -pape de tourner autour de la table, afin de chercher le ct le plus -favorable pour apercevoir ce que j'annonce. Pendant cette volution, je -glisse dans la poche du Saint-Pre ma montre de rserve. - -La suite de l'exprience coule de source: le chronomtre du cardinal est -bris, fondu et rduit en un petit lingot, que je prsente -l'assemble. - ---Maintenant, dis-je, sr du rsultat que j'allais obtenir, je vais -rendre ce lingot sa forme primitive, et cette transformation aura lieu -dans le trajet qu'il va faire d'ici la poche de la personne la moins -susceptible d'tre souponne de comprage. - ---Ah! ah! s'cria le pape d'un ton de joyeuse humeur, voil qui devient -de plus en plus fort. Mais comment feriez-vous, Monsieur le sorcier, si -je vous demandais que ce ft dans ma poche? - ---Sa Saintet n'a qu' ordonner pour que je me conforme ses dsirs. - ---Eh bien, monsieur le comte, qu'il en soit ainsi! - ---Sa Saintet sera immdiatement satisfaite. - -Je prends alors le lingot au bout de mes doigts, je le montre -l'assemble, puis je le fais subitement disparatre en prononant ce -seul mot: _passe_. - -Le pape, avec tous les signes de la plus complte incrdulit, porta -vivement la main sa poche. Je le vis bientt rougir d'motion, et -retirer la montre qu'il remit tout de suite au cardinal, comme s'il et -craint de s'y brler les doigts. - -On crut d'abord une mystification, car l'assemble ne pouvait croire -une rparation aussi immdiate. Lorsqu'on se fut assur de la -ralisation du prodige annonc, je reus le tribut d'loges que mritait -un tour aussi bien russi. - -Le lendemain, le pape me fit remettre une riche tabatire orne de -diamants, en me remerciant de tout le plaisir que je lui avais procur. - -Cette sance eut un grand retentissement dans Rome, et mes -reprsentations recommencrent avec plus de vogue que jamais. Peut-tre -avait-on l'espoir d'tre tmoin du fameux tour de la _montre brise_, -tel que je l'avais excut au Vatican. Mais quelque prodigue que je -fusse alors, je n'aurais pas pouss la folie jusqu' dpenser, chaque -soir, une somme de douze cents francs pour un tour qui, du reste -n'aurait jamais pu tre prsent dans des circonstances aussi favorables -que chez le Saint-Pre. - - * * * * * - -Dans le thtre o je jouais, se trouvait galement une troupe d'opra, -qui avait suspendu ses reprsentations pendant le temps de mon sjour -Rome. Le directeur, avec lequel j'tais li d'intrt, profitant de -cette vacance de ses artistes, leur faisait rpter une pice nouvelle -qu'on devait jouer ds que mes reprsentations auraient cess. Cela me -donnait chaque jour l'occasion de me trouver avec les acteurs. - -Ces artistes, d'ordinaire si ombrageux pour toute rputation qui -dtourne d'eux l'attention du public, loin de se montrer jaloux de mes -succs, me tmoignaient au contraire autant d'amiti que d'intrt. - -J'avais pris en affection toute particulire un des plus jeunes d'entre -eux; c'tait un tnor, charmant garon de dix-huit ans, dont les traits -fins, dlicats et rguliers, contrastaient singulirement avec son -emploi. - -Cette physionomie fminine, jointe une petite taille et une dmarche -timide, gnait l'illusion lorsqu'il remplissait ses rles, surtout ceux -d'amoureux; on et dit une jeune pensionnaire sous des habits masculins. -Pourtant, j'eus l'occasion par la suite de reconnatre que sous cette -enveloppe effmine, il cachait un coeur ardent et courageux. Antonio -(c'tait le nom du tnor) comptait dj un certain nombre d'affaires, -dont il tait sorti avec avantage. - -A cet endroit du rcit de Torrini, je l'interrompis, car le nom -d'Antonio m'avait frapp. - ---Comment, lui dis-je, ce serait?.... - ---Prcisment, c'est lui-mme. Votre tonnement ne me surprend pas, mais -il cessera lorsque je vous aurai dit qu'il y a dj plus de vingt ans -que ces vnements sont passs. A cette poque, Antonio ne portait pas -comme aujourd'hui une paisse barbe noire; son visage n'avait point -encore t bruni par le grand air et par les fatigues de notre vie -nomade et laborieuse. - -La mre d'Antonio avait galement un emploi dans le thtre; elle -figurait dans les ballets et s'appelait Lauretta Torrini. Bien qu'elle -approcht de la quarantaine, c'tait une femme parfaitement conserve. -Elle avait mme t trs belle, mais les plus mauvaises langues du -thtre (et il y en avait un certain nombre), n'avaient jamais eu la -moindre lgret lui reprocher. Veuve d'un employ, elle tait -parvenue, par son travail et son intelligence, lever sa famille. - -Antonio n'tait pas son seul enfant; en mme temps que lui, elle avait -mis au monde une fille. Ces deux jumeaux, comme cela arrive assez -frquemment, taient d'une ressemblance si parfaite, que leurs vtements -seuls purent les faire distinguer par la suite; on leur avait donn le -nom d'Antonio et d'Antonia. - -Le garon reut au thtre une ducation musicale qui en fit un tnor; -mais Antonia fut constamment loigne de la scne. Aprs lui avoir donn -une belle ducation, Lauretta l'avait place dans un magasin de lingerie -o elle devait s'initier au commerce. - -Si je vous parle si longuement de cette famille, c'est que, vous devez -l'avoir devin, elle fut bientt la mienne. - -Mon amiti pour Antonio n'tait pas entirement dsintresse. Sa -connaissance m'avait conduit faire celle de sa soeur. - -Antonia tait belle et sage; je demandai sa main et je fus agr. Notre -mariage fut arrt pour le moment o cesserait mon engagement avec le -thtre, et il fut convenu que Lauretta et Antonio s'associeraient -notre fortune. - -J'ai dit plus haut qu'Antonio tait d'une beaut effmine; j'ai dit -aussi, et j'appuie avec raison sur ce fait, que cette dlicatesse de -traits contrastait avec la mle et courageuse nergie de son caractre. - -Mais si d'un ct de grands yeux noirs orns de longs cils et couronns -d'un arc brun de la plus grande finesse, un nez fin, une bouche bien -dessine, des lvres fraches et vermeilles taient presque dplacs -chez Antonio, d'un autre, ces charmants avantages convenaient -merveille ma fiance. - -Un pareil trsor ne pouvait rester longtemps ignor; Antonia fut -remarque et toute la jeunesse dore vint papillonner autour d'elle. -Mais elle m'aimait et rsista sans peine ces nombreuses et brillantes -sductions. - -Enfin, j'allais bientt devenir son poux. - - * * * * * - -En attendant ce jour tant dsir, nous rvions, Antonia et moi, des -plans de bonheur pour l'avenir; la vie de voyage lui convenait, et, sur -son dsir de faire une longue excursion en mer, je lui promis de la -conduire Constantinople. Je dsirais moi-mme jouer devant Selim III, -qui passait, et juste titre, pour un prince clair et bienveillant -envers les artistes, qu'il savait attirer auprs de lui. - -Tout semblait donc sourire mes voeux, quand un matin, pendant que je -songeais ces doux projets, Antonio entra brusquement chez moi. - ---Mon cher Edmond, me dit-il, je vous donnerais deviner en mille d'o -je viens et quels sont les vnements qui me sont survenus depuis hier. - -Je ne vous laisserai pas longtemps chercher: Sachez donc, comme prlude - mon rcit, que, entran malgr moi dans un drame qui menaait de -devenir des plus sanglants, j'en ai fait une comdie, dont les dtails -ne manquent pas d'originalit. Vous allez en juger. - -J'tais hier au thtre: un aide machiniste, brave homme du reste, mais -qui passe les trois quarts de son existence dans les tavernes, -s'approcha de moi et me demanda la permission de me faire une -confidence. - ---Monsieur Antonio, me dit-il, si vous voulez conjurer un grand malheur, -vous n'avez pas de temps perdre, coutez-moi. Cette nuit, j'tais -boire dans un cabaret en compagnie de quelques amis. Un homme avec -lequel nous venions de faire connaissance le verre la main, nous -proposa de gagner sans peine une bonne somme d'argent. La proposition -tait sduisante, nous l'acceptmes l'unanimit, sauf savoir aprs -ce qu'on exigeait de nous. On nous en donna connaissance. Voici ce que -nous avons promis de faire: - -Ce soir, au moment o votre soeur sortira de son magasin, nous devons -l'entourer en simulant une dispute, et lever nos voix de manire -couvrir ses cris. Les gens du marquis d'A... se chargent du reste. -Comprenez-vous maintenant? - -Je ne comprenais que trop, ajouta Antonio; je remerciai peine le -machiniste, et, la tte bouleverse par sa confidence, je descendis en -toute hte. Dans ce moment suprme mon imagination ne me fit -heureusement pas dfaut; vous le savez, Edmond, aux extrmes dangers -l'inspiration subite. - -Je me trouvais devant un armurier; j'entrai chez lui, j'achetai deux -pistolets, et les cachant sous mes vtements, je courus la maison. - -Mre, dis-je en entrant, j'ai pari qu'en prenant les vtements -d'Antonia je me ferais passer pour elle; habillez-moi donc bien vite, et -soyez assez bonne pour aller dire ma soeur que je la prie de quitter -son magasin une demi-heure plus tard que de coutume. - -Ma mre fit ce que je lui demandais, et lorsqu'elle eut termin, elle me -trouva d'une ressemblance si parfaite avec Antonia, qu'elle m'embrassa, -aprs quoi elle partit en riant aux clats de ma plaisante ide. - -Neuf heures venaient de sonner. C'tait l'heure convenue pour -l'enlvement. Je me htai de sortir en imitant de mon mieux la dmarche -et la tournure de ma soeur. - -Le coeur me battit avec force, lorsque je vis cette troupe de valets -et de bandits s'approcher de moi. Un instant, je mis instinctivement la -main sur mes armes, mais je repris aussitt les allures timides d'une -jeune fille, et je continuai de m'avancer. - -Le coup s'excuta comme il avait t annonc; je fus enlev avec -beaucoup de mnagements malgr ma rsistance simule, et l'on me dposa -dans une voiture dont les stores taient baisss. Les chevaux partirent -au galop. - -Un homme se trouvait prs de moi: je le reconnus malgr l'obscurit: -c'tait bien le marquis d'A... J'eus supporter d'abord de chaleureuses -excuses, puis des protestations passionnes qui me faisaient monter le -sang au visage. Je fus plusieurs fois sur le point de me trahir, mais ma -vengeance tait si belle et si prochaine, que je refoulai dans mon -coeur ces brlantes motions. - -Mon projet tait, ds que je serais seul avec lui, de le provoquer un -duel mort. - -Une demi-heure s'tait peine coule, que nous tions arrivs au terme -de notre voyage. Le marquis me pria de descendre et me donna galamment -la main pour m'introduire dans une petite villa isole de toute -habitation. - -Nous entrmes dans un salon resplendissant de lumires. Quelques jeunes -gens en compagnie de jeunes femmes nous y attendaient. - -Mon ravisseur, radieux et triomphant, me fit subir une prsentation -ses amis et leurs compagnes, et il reut leurs flicitations. - -Je baissais les yeux de crainte qu'on ne vt s'en chapper les clairs -de ma colre, car je savais que cette humiliante ovation tait rserve -pour ma soeur, qui certes en serait morte de honte. - -Cinq minutes plus tard, un domestique ouvrant une porte deux battants, -annona que le souper tait servi. - ---A table! mes amis, cria le marquis, table! et que chacun s'y place -selon son bon plaisir. - -Il m'offrit son bras. - -Nous entourmes une table somptueuse. Le marquis se fit mon serviteur, -car, pour laisser plus de libert ses convives, il avait congdi ses -gens. - -Pendant quelque temps je refusai tout ce qui me fut offert. Mais vous le -savez, mon cher Edmond, la nature a des droits qu'il nous est impossible -de mconnatre. J'avais une faim dvorante qui s'aiguisait encore la -vue de mets succulents; je dus, malgr ma colre, abandonner mes projets -d'abstinence, et je cdai la tentation. - -Je ne pouvais manger sans boire, et il n'y avait point d'eau sur la -table. Nos dames s'accommodaient fort bien du vin; je fis comme ces -dames. Toutefois, j'en usai avec modration, et, pour conserver l'esprit -de mon rle, j'affectai en gnral une grande rserve et une extrme -timidit. - -Le marquis fut enchant de me voir ainsi prendre mon parti; il m'adressa -quelques galanteries, puis, voyant qu'elles m'taient dsagrables, il -n'insista pas, persuad qu'il prendrait sa revanche en temps plus -opportun. - -Nous tions au dessert. La joie la plus expansive rgnait dans -l'assemble. Vous l'avouerai-je, Edmond, cette runion de gais viveurs -auxquels je me serais si franchement associ dans toute autre -circonstance; ces femmes, aussi coquettes que jolies, devinrent pour mes -sens ce qu'avaient t les mets pour mon apptit, et chassrent -insensiblement mes sombres ides. Je ne me sentais plus la force de -continuer le rle dramatique que j'avais entrepris et je cherchai dans -ma tte un dnouement plus convenable la situation et mes moyens. - -Mon parti fut bientt pris! - -Trois toasts venaient d'tre successivement ports: Au vin! au jeu! -l'amour! Ces dames s'y taient associes en vidant leurs verres, tandis -que j'tais rest calme et silencieux. Le marquis me sollicitait en vain -par de douces paroles de m'associer la joie commune. - -Tout coup je me lve, un verre la main, et prenant la tournure et -les manires d'un franc soldat. - ---Par Bacchus! m'criai-je d'une voix de baryton et en appuyant -vigoureusement la main sur l'paule du marquis, buvons, mes amis, aux -beaux yeux de ces dames! Je vide ensuite mon verre tout d'un trait, -j'entonne un couplet qui se termine ainsi: - - Et si nous nous grisons de vin, - Enivrons-nous aussi du regard de nos belles! - -Je ne puis dire quelles furent les impressions du marquis: je le sentis -rester sous ma main comme une statue de pierre. Quand ses amis, ils me -regardaient avec un bahissement ml de stupeur, me prenant sans doute -pour une folle, tandis que les femmes riaient aux clats de mon trange -sortie. - ---Eh bien! Messieurs, continuai-je, d'o vient votre surprise? ne -reconnaissez-vous pas en moi le tnor Antonio Torrini, bon vivant, ma -foi, et tout prt rendre raison, le verre ou les armes la main, -qui de droit. En mme temps je dposai mes pistolets sur la table. - -A ces mots, le marquis sortit enfin de la torpeur o l'avait plong -l'vanouissement de ses beaux rves; il se redressa furieux et leva la -main pour me frapper au visage. Mais ses yeux n'eurent pas plutt -rencontr les miens, que, subissant encore l'influence d'une illusion -qu'il abandonnait avec peine, il retomba sur son sige. - ---Non, dit-il, je ne me dciderai jamais frapper une femme. - ---Qu' cela ne tienne, monsieur le marquis, repris-je en quittant la -table, je ne vous demande que dix minutes pour reparatre avec le -costume de mon nouveau rle. Je passai dans une pice voisine o je -quittai robes, jupes et falbalas. Il ne manquait que l'habit aux -vtements que j'avais conservs sous mon accoutrement fminin. Mais un -habit n'est pas indispensable pour recevoir un soufflet, et comme -j'tais, par ce fait, en costume de combat, je rentrai dans la salle. - -En mon absence, la scne avait compltement chang. Quand je me -prsentai, il me sembla que j'avais _manqu mon entre_, comme on dit au -thtre lorsqu'on se trouve en retard pour donner la rplique. Tout le -monde me regardait en souriant, et l'un des convives s'approchant de -moi: - ---Monsieur Antonio, me dit-il, les tmoins de mon ami et les vtres, que -nous avons nomms d'_office_ en votre absence, ont arrang l'affaire; -nous n'avons pas jug convenable qu'on se battt pour des torts qui sont -compenss. Approuvez-vous notre dcision? - -Je prsentai la main au marquis, qui la reut d'assez mauvaise grce, -pour me prouver qu'il me gardait encore rancune de l'amre mystification -que je lui avais inflige. - -Ce dnouement suffisait ma vengeance: je me retirai. Mais, avant de -partir, chacun de nous jura sur l'honneur d'tre discret. Les femmes -furent admises ce serment. - -Aprs avoir remerci ce bon Antonio de son dvouement et l'avoir -compliment sur son esprit d'-propos: - ---Ces messieurs, ajoutai-je, ont agi trs galamment avec les dames, en -confiant un secret leur discrtion; mais moi qui me flatte de -connatre le coeur fminin, je dis avec Franois Ier: - - Souvent femme varie, - Bien fol est qui s'y fie. - -C'est pourquoi le mariage aura lieu aprs-demain, et trois jours aprs -nous partirons pour Constantinople. - -Ce ne fut que dans la capitale de la Turquie qu'Antonio raconta sa -soeur le danger qu'elle avait couru et la ruse par laquelle il l'avait -sauve. - -Antonio aimait sa soeur autant que moi-mme, et il avait raison, -ajouta Torrini, car c'tait bien la femme la plus parfaite qu'il y ait -jamais eu dans ce monde. Pour s'en faire une ide, mon ami, il faudrait -se figurer toutes les qualits d'une belle me unies la plus -ravissante beaut. C'tait un ange enfin! - -Le comte de Grisy s'tait tellement exalt ce souvenir, qu'il s'tait -soulev en portant les bras vers le ciel, o il semblait chercher la -femme qu'il avait tant aime. Mais il retomba aussitt, accabl par -d'horribles souffrances que lui causa le drangement de ses appareils. -Il dut interrompre son rcit et le remettre au lendemain. - - - - -CHAPITRE VII. - -SUITE DE L'HISTOIRE DE TORRINI.--LE GRAND-TURC LUI FAIT DEMANDER UNE -SANCE.--UN TOUR MERVEILLEUX.--LE CORPS D'UN JEUNE PAGE COUP EN -DEUX.--COMPATISSANTE PROTESTATION DU SRAIL.--AGRABLE SURPRISE.--RETOUR -EN FRANCE.--UN SPECTATEUR TUE LE FILS DE TORRINI PENDANT UNE -SANCE.--FOLIE: DCADENCE.--MA PREMIRE REPRSENTATION.--FACHEUX -ACCIDENT POUR MES DBUTS.--JE REVIENS DANS MA FAMILLE. - - -Le jour suivant, Torrini reprit son rcit sans attendre que je lui en -fisse la demande: - ---Arrivs Constantinople, me dit-il, nous gotmes pendant quelque -temps le bien-tre d'un doux repos, dont le charme s'augmentait encore -de tous les enivrements de la lune de miel. - -Au bout d'un mois cependant, je pensai que notre mutuel bonheur ne -devait pas m'empcher de chercher raliser le projet que j'avais form -de jouer devant Selim III. Avant de solliciter cette faveur, je crus -devoir me faire connatre en donnant des reprsentations dans la ville. -Quelque retentissement qu'eussent eu mes sances en Italie, il tait peu -probable que mon nom et travers la Mditerrane: c'tait donc une -nouvelle rputation me faire. - -Je fis construire un thtre, dans lequel se continua le cours de mes -succs: le public vint en foule; et les plus hauts personnages furent -bientt au nombre de mes plus zls spectateurs. - -Je peux me glorifier, mon ami, de cette vogue, car les Turcs, de leur -nature si indolents et si flegmatiques, pris du spectacle que je leur -offrais, me rappelaient par leur enthousiasme mes bouillants spectateurs -italiens. - -Le grand visir vint lui-mme assister une de mes sances; il en parla - son souverain, et excita si vivement sa curiosit, que Selim m'envoya -l'invitation, pour ne pas dire l'ordre, de venir la cour. - -Je me rendis en toute hte au palais, o l'on me dsigna l'appartement -dans lequel devait avoir lieu la sance. De nombreux ouvriers furent mis -sous mes ordres, et l'on me donna toute latitude pour mes dispositions -thtrales. Une seule condition m'tait impose: c'est que l'estrade -ferait face certain grillage dor, derrire lequel, me dit-on, -devaient se tenir les femmes du Sultan. - -Au bout de deux jours, mon thtre tait lev et compltement dcor. -Il reprsentait un jardin rempli de fleurs naturelles, dont les vives -couleurs et les parfums pntrants charmaient la fois la vue et -l'odorat. Dans le fond et au milieu d'un pais feuillage, un jet d'eau, -s'levant en forme de gerbe, retombait dans un bassin de cristal en -milliers de gouttes qui, la clart de nombreuses lumires, semblaient -autant de diamants. Cette gerbe avait en outre l'avantage de rpandre -une douce fracheur qui devait doubler le charme de la reprsentation. -Enfin, droite et gauche, des bosquets touffus devaient me servir de -coulisses et de laboratoire. C'est au milieu de ce vritable jardin -d'Armide que se dressait le gradin charg de mes brillants appareils. - -Quand tout fut prt, le Sultan et sa nombreuse suite vinrent prendre les -places assignes par leur rang la cour. Le sultan, couch sur un -sopha, avait prs de lui son grand-visir, tandis qu'un interprte, se -tenant respectueusement en arrire, devait lui faire la traduction de -mes paroles. Dans la salle s'talaient les brillants costumes des grands -de la cour. - -Au lever du rideau, une pluie de feuilles de roses tomba sur la scne et -forma bientt un tapis odorant et moelleux. Je parus aussitt, vtu d'un -riche costume de cour de Louis XV. - -Je vous fais grce du dtail des expriences qui composaient ma sance; -je tiens seulement vous faire connatre un tour qui, ainsi que celui -de la montre brise, fut un -propos dont l'effet fut immense. - -L'imagination de mes spectateurs avait t dj fortement impressionne -lorsque je le prsentai. - -M'adressant Selim avec le ton grave et solennel du magicien: Noble -Sultan, lui dis-je, je vais cesser de simples tours d'adresse pour -m'lever maintenant aux hauteurs de la sublime science de la magie; mais -pour russir dans mes mystrieuses incantations, j'ai besoin de -m'adresser directement votre auguste personne. Que Votre Hautesse -veuille donc me confier ce bijou qui m'est ncessaire. Et en mme -temps, je dsignais un superbe collier de perles fines qui ornait son -cou. Le sultan me le remit et je le dposai entre les mains d'Antonio. -Celui-ci me servait d'aide sous le costume d'un jeune page. - -On sait, continuai-je, que la magie a des pouvoirs illimits, parce -qu'elle tient dans sa dpendance des esprits familiers qui, respectueux -et soumis, excutent aveuglment les ordres de leur matre. Que ces -esprits se prparent m'obir, je vais les voquer. - -En mme temps, je traai majestueusement avec ma baguette un cercle -autour de moi, et je prononai voix basse certaines paroles magiques. -Puis, je me tournai vers mon page pour reprendre le collier. - -Le collier avait disparu. - -Vainement j'interroge Antonio. Pour toute rponse, il fait entendre un -rire strident et sarcastique, comme s'il et t possd d'un des -esprits que je venais d'voquer. - ---Grand prince, dis-je alors au Sultan, veuillez croire que loin d'avoir -particip cette audacieuse soustraction, je me trouve forc d'avouer -que je suis en butte un complot cabalistique que j'tais loin de -prvoir. - -Mais que Votre Hautesse veuille bien se rassurer: nous possdons des -moyens de rpression pour faire rentrer nos subordonns dans le devoir. -Ces moyens sont aussi puissants que terribles, je vais vous en donner un -exemple. - -A mon appel, deux esclaves apportrent, l'un une bote longue et -troite, l'autre un chevalet propre scier le bois. Antonio paraissait -en proie une terreur indicible: j'ordonnai froidement aux esclaves de -le saisir, de l'enfermer dans la bote dont le couvercle fut aussitt -clou, et de le mettre en travers sur le chevalet. - -Alors je m'arme d'une scie, et le pied appuy sur la bote, je me -disposais l'entamer pour la couper en deux, lorsque des cris perants -se font entendre derrire le grillage dor. C'taient les femmes du -Sultan qui protestaient contre ma barbarie. Je m'arrte un moment pour -leur laisser le temps de se remettre; mais ds que je veux reprendre mon -travail, de nouvelles protestations, o je reconnais des menaces, me -forcent encore suspendre mon opration. - -Ne sachant si je puis me permettre d'adresser la parole au grillage -dor, je prends un biais pour rassurer indirectement ces dames dans leur -compatissante frayeur: - ---Seigneurs, dis-je mon nombreux auditoire, ne craignez rien, je vous -prie, pour le supplici: loin de ressentir aucune douleur, je puis vous -assurer qu'il prouvera au contraire les sensations les plus agrables. - -Spectateurs et spectatrices ajoutrent sans doute foi cette trange -assertion, car le silence se rtablit, et je pus continuer mon -exprience. - -Le coffre tait enfin spar en deux parties; j'en relevai les tronons -de manire que chacun produisit un pidestal, je les rapprochai l'un de -l'autre et les couvris d'un norme cne en osier, sur lequel je jetai un -grand drap noir parsem de signes cabalistiques brods en argent. - -Cette fantasmagorie termine, je recommenai la petite comdie -d'vocation, de cercles magiques et de paroles sacramentelles; puis -tout--coup, au milieu du plus profond silence, on entendit sous le drap -noir deux voix humaines excutant en duo une ravissante mlodie. - -Pendant ce temps, des feux de Bengale s'allumaient de tous cts comme -par enchantement. Enfin, les voix et les feux s'tant insensiblement -teints, un bruit effrayant se fit entendre, le cne et le voile noir se -renversrent, et... Tous les spectateurs poussrent un cri de surprise -et d'admiration: deux pages identiquement semblables parurent, chacun -sur un pidestal, se tenant d'une main, tandis que de l'autre ils -soutenaient un plateau d'argent sur lequel tait le collier de perles. -Mes deux _Antonios_ se dirigrent vers le Sultan, et lui offrirent -respectueusement son riche bijou. - -La salle entire s'tait leve comme pour donner plus de force aux -applaudissements qui me furent prodigus. Le sultan lui-mme me remercia -dans son langage, que je ne compris pas, mais je crus lire sur son -visage l'expression d'une profonde satisfaction. - -Le lendemain, un officier du palais vint me complimenter de la part de -son matre, et m'offrit en prsent le collier qui avait t si bien -escamot la veille. - -Le tour des _deux pages_, ainsi que je l'avais nomm, fut un des -meilleurs que j'aie jamais excuts, et cependant, je dois l'avouer, -c'est peut-tre un des plus simples. Ainsi, vous devez parfaitement -comprendre, mon cher enfant, qu'Antonio escamote le collier, tandis que -j'occupe l'attention du public par mes vocations. Vous comprenez encore -que, lorsqu'il est enferm dans la caisse, et pendant qu'on est occup -la clouer, il en sort par une autre ouverture qui correspond une -trappe pratique dans le parquet du thtre; la caisse est dj vide -lorsqu'on la couche sur le chevalet, je n'ai donc couper que des -planches. Enfin, la faveur du grand cne, et du drap qui le couvre, -Antonio et sa soeur portant le mme costume, sortent invisiblement de -dessous le plancher et viennent se placer sur les deux pidestaux. La -mise en scne et l'aplomb de l'oprateur font le reste. - -Ce tour fit grand bruit dans la ville. Le rcit passant de bouche en -bouche atteignit bientt les proportions d'un miracle, et contribua -considrablement au succs des reprsentations que je donnai la suite -de cette sance. - -J'aurais pu, la faveur de cette vogue, rester longtemps encore -Constantinople et parcourir ensuite les provinces o j'tais sr de -russir. Mais la vie paisible que je menais me causait un ennui mortel: -j'prouvais le besoin de changer de place pour courir aprs de nouvelles -motions. Je me sentais le commencement d'un malaise que je ne pouvais -dfinir: c'tait quelque chose comme le spleen ou bien un commencement -de nostalgie; c'tait peut-tre l'un et l'autre. Ma femme me pressait en -outre de retourner en Italie ou dans tout autre pays chrtien, ne -voulant pas, disait-elle, que notre premier-n, dont l'arrive nous -tait annonce, vnt au monde au milieu des infidles. - -Je me rendis d'autant plus volontiers ses voeux, que tout en -cherchant lui tre agrable, je satisfaisais le plus ardent de mes -dsirs. J'tais venu Constantinople dans un but de curiosit et avec -le projet de jouer devant le Sultan. Puisque ce projet tait ralis et -que ma curiosit tait satisfaite, nous pouvions nous loigner: nous -partmes pour la France. - -Mon intention tait de me rendre Paris, mais arriv Marseille, je -lus dans les journaux l'annonce de reprsentations donnes par un -escamoteur nomm Olivier. Son programme comprenait la sance entire de -Pinetti, qui tait peu prs la mienne. Lequel des deux, de Pinetti ou -d'Olivier, tait le plagiaire? tout porte croire que c'tait ce -dernier. Quoiqu'il en soit, n'ayant cette fois aucune raison pour -engager une nouvelle lutte, je tournai vers la droite et je me dirigeai -sur Vienne. - -Je n'eus pas, du reste, m'en repentir, car l'accueil que je reus me -consola de la marche rtrograde que m'avait fait faire la clbrit -d'Olivier. - -Il m'est impossible, mon ami, de vous retracer l'itinraire que j'ai -parcouru pendant seize ans: je me bornerai vous dire que j'ai visit -l'Europe entire, en m'arrtant de prfrence dans les capitales. - -Longtemps j'eus une vogue qui me paraissait ne devoir jamais s'puiser, -mais ainsi que Pinetti, je devais prouver l'inconstance de la fortune. - -Un beau jour je m'aperus que mon toile commenait plir; je ne -voyais plus le mme empressement du public mes reprsentations; je -n'entendais plus ces bravos qui me saluaient mon entre en scne et -qui me suivaient pendant ma sance; les spectateurs me paraissaient -pleins de rserve, je dirais presque d'indiffrence. A quoi cela -tenait-il? Quelle tait la cause de cet abandon, de ce caprice? Mon -rpertoire tait toujours le mme: c'tait mon rpertoire d'Italie, dont -j'tais si fier, et pour lequel j'avais fait de si grand sacrifices. Je -n'avais introduit aucun changement dans mes expriences; celles que -j'offrais alors au public taient les mmes qui m'avaient conquis tant -de suffrages. Je sentais aussi que je n'avais rien perdu de la vigueur, -de l'entrain et de l'adresse que j'avais autrefois. - -Mais c'est prcisment parce que je restais toujours le mme, que le -public avait chang mon gard. - -Un auteur a dit avec raison: - - L'artiste qui ne monte pas, descend. - -Ce mot s'appliquait justement ma position: tandis qu'autour de moi la -civilisation marchait en avant, j'tais rest stationnaire; par -consquent je descendais. - -Quand je fus pntr de cette vrit, je fis une rforme complte dans -la composition de mes expriences. Les tours de cartes qui tenaient une -grande place dans mon rpertoire, n'avaient plus l'attrait de la -nouveaut maintenant que les moindres escamoteurs les connaissaient et -les excutaient. J'en supprimai un grand nombre, et je les remplaai par -d'autres exercices. - -Le public aime et recherche les spectacles mouvants: j'en imaginai un -qui, sous ce rapport, devait pleinement le satisfaire et le ramener -moi. Mais pourquoi Dieu a-t-il permis que je russisse? Pourquoi ma tte -a-t-elle conu cette ide fatale? s'cria Torrini, en levant vers le -Ciel ses yeux remplis de larmes. Sans elle j'aurais encore mon fils et -je n'aurais pas perdu mon Antonia! - -Tandis qu'il exprimait ces douloureux regrets, la tte du pauvre -Torrini, agite par son tic nerveux, semblait vouloir se dbarrasser de -poignants souvenirs. Nanmoins, aprs une lgre pause, pendant laquelle -il avait tenu la main sur ses yeux, comme pour se concentrer dans sa -douleur, il continua: - ---Il y a deux ans environ, j'tais Strasbourg; je jouais au thtre, -et chacun voulait voir cette exprience si mouvante que j'avais -intitule _le fils de Guillaume Tell_. - -Giovani (c'tait le nom de mon fils) jouait le rle de Walter, fils du -hros suisse. Au lieu de placer la pomme sur sa tte, il la mettait -entre ses dents. A un signal donn, un spectateur, arm d'un pistolet, -faisait feu sur Giovani, et la balle allait se loger au milieu mme du -fruit. - -Grce au succs que me valut ce tour, mon coffre, vide depuis quelque -temps, se remplit de nouveau. Cela me rendit une grande confiance dans -l'avenir, et loin de profiter des leons de l'adversit, je repris mes -habitudes de luxe d'autrefois, tant je croyais avoir, cette fois encore, -fix pour jamais le public, la fortune et la vogue. - -Cette illusion me fut cruellement ravie. - -Le _Fils de Guillaume Tell_, dont j'avais fait un petit acte part, -terminait ordinairement la soire. Nous nous disposions le jouer pour -la trentime fois, et j'avais fait baisser le rideau, afin de donner -la scne l'aspect de la place publique d'Altorf. Tout--coup mon fils, -qui venait de revtir le costume helvtique traditionnel, s'approcha de -moi en se plaignant d'une violente indisposition et en me priant de -hter la fin de la sance. J'avais dj saisi la sonnette pour donner au -machiniste le signal de lever le rideau, lorsque mon enfant tomba -vanoui. - -Sans m'inquiter de la longueur de l'entr'acte ni de l'impatience du -public, nous entourmes de soins empresss mon pauvre Giovani, et je le -transportai prs d'une croise. Le grand air le remit assez vite; -toutefois, il conservait sur ses traits une pleur mortelle qui ne lui -permettait pas de paratre en scne. J'tais moi-mme saisi d'un -pressentiment indfinissable qui me poussait arrter la -reprsentation, et je rsolus d'en faire l'annonce au public. Je fis -lever le rideau. - -Les traits contracts par l'inquitude, je m'avanai vers la rampe. -Giovani, plus ple encore et se tenant peine, tait prs de moi. - -J'exposai brivement l'accident qui le mettait dans l'impossibilit -d'excuter l'exprience annonce, et je proposai de rendre le montant de -leurs places aux personnes qui en feraient la rclamation. Mais ces -mots, qui pouvaient susciter de grands embarras et surtout de graves -abus, mon courageux enfant, faisant un effort sur lui-mme, prit la -parole pour annoncer que depuis quelques instants il se trouvait mieux -et se sentait la force de continuer la sance o d'ailleurs, disait-il, -il n'avait qu'un rle passif et peu fatigant. - -Le public accueillit cette annonce avec de vifs applaudissements, et -moi, pre insens et barbare, ne tenant aucun compte de l'avertissement -que le Ciel m'envoyait pour la conservation des jours de mon enfant, -j'eus la cruaut, la folie d'accepter ce gnreux dvouement. Il ne -fallait pourtant qu'un mot pour viter la ruine, le dshonneur, la -folie, et ce mot expira sur mes lvres! Je me laissai tourdir par les -bruyantes acclamations du public, et je commenai. - -J'ai dj dit quelle tait la nature du tour qui faisait courir la -ville. Tout le prestige tait dans la substitution d'une balle une -autre. Un savant m'avait enseign une composition mtallique imitant le -plomb s'y mprendre. J'en avais fait des balles, qui, places ct -de balles vritables, n'en pouvaient tre distingues. Seulement il -fallait viter de les presser trop fortement, parce que la matire dont -elles taient faites tait trs friable; mais par cette raison, aussi, -lorsqu'elles taient lances par le pistolet, elles se divisaient -l'infini, et n'allaient pas plus loin que la bourre elle-mme. - -Jusqu'alors je n'avais pas song qu'il pt y avoir le moindre danger -dans l'excution de cette exprience; j'avais pris du reste mes -prcautions contre toute erreur. Les fausses balles taient enfermes -dans un petit coffre dont seul j'avais la clef, et je ne l'ouvrais qu'au -moment o le besoin l'exigeait. - -Ce soir-l, j'avais mis la plus grande circonspection dans les apprts -de cette scne; aussi, comment expliquerai-je la cruelle erreur qui fut -commise? Je ne le puis; aucune conjecture ne m'claire; je ne dois -accuser que la fatalit. Toujours est-il qu'une balle de plomb mle aux -autres se trouva dans la cassette, et qu'elle fut mise dans le pistolet. - -Concevez-vous, maintenant, ce qu'il y a d'horrible dans cette action? -Voyez-vous un pre venant, le sourire sur les lvres, commander le coup -de feu qui doit tuer son fils!..... C'est affreux, n'est-ce pas? - -Le coup part, et le spectateur cruellement adroit a vis si -malheureusement, que l'enfant, frapp au milieu du front, tombe aussitt -la face contre terre, se roule, se tord dans les convulsions d'une -courte agonie et rend le dernier soupir..... - - * * * * * - -Un instant, je restai immobile, souriant encore aux spectateurs et ne -pouvant croire un aussi grand malheur; en une seconde, mille penses -se croisent dans mon esprit. Est-ce une illusion, une surprise que j'ai -mnage et dont je ne me souviens plus? n'est-ce qu'une motion de -l'enfant, une suite du malaise qu'il vient d'prouver? - -Paralys par le doute et l'horreur, j'hsite changer de place: mais le -sang qui sort en abondance de la blessure, me rappelle violemment -l'affreuse ralit. Je comprends enfin, et, fou de douleur, je me -prcipite sur le corps inanim de mon fils. - -J'ignore ce qui se passa ensuite, ce que je devins. Lorsque je recouvrai -l'usage de mes sens, je me trouvai dans une prison, en face de deux -hommes, dont l'un tait un mdecin, et l'autre un juge d'instruction. Ce -magistrat, compatissant mon malheur, eut la bont de mettre tous les -gards et toutes les formes possibles dans l'accomplissement de sa -pnible mission. J'avais peine comprendre les questions qu'il -m'adressait; je ne savais que rpondre et je me contentais de verser des -larmes. - -L'instruction fut promptement acheve et l'on me traduisit en cour -d'assises. - -Le croiriez-vous, mon enfant? Ce fut avec un indicible bonheur que je -m'assis sur le banc d'infamie, esprant n'en sortir que pour recevoir la -juste punition du crime que j'avais commis. J'tais rsign la mort, -je la dsirais mme, et je voulais faire tout ce qui serait en mon -pouvoir pour qu'on me dlivrt d'une vie qui m'tait odieuse. - -J'avais dclar ne pas vouloir me dfendre: on me nomma d'office un -avocat qui, pour me sauver, dploya un talent malheureusement -remarquable. Malgr mes aveux, le jugement fut rendu, et contre mon -attente, le chef principal d'accusation ayant t cart, je ne fus -reconnu coupable que d'homicide par imprudence et condamn six mois de -prison, que je passai dans une maison de sant. - -Ce fut seulement l que je pus communiquer avec Antonio. Il vint -m'apporter une affreuse nouvelle: ma chre Antonia n'avait pu supporter -tant de chagrins; elle aussi tait morte! - -Ce nouveau coup m'accabla tellement que je faillis en perdre la vie; je -passai la plus grande partie de ma dtention dans un affaiblissement -voisin de la mort; mais enfin ma nature vigoureuse lutta contre toutes -ces secousses, l'emporta, et je recouvrai la sant. J'tais en -convalescence, lorsqu'on m'ouvrit les portes de ma prison. - -Le chagrin et le dcouragement me suivirent partout et me jetrent dans -une apathie dont rien ne pouvait me tirer. Je fus pendant trois mois -comme un insens, courant la campagne et ne prenant de nourriture que ce -qu'il en fallait pour ne pas mourir de faim. Je sortais de chez moi au -petit jour et n'y rentrais qu' la nuit. Il m'et t impossible de -dire ce que j'avais fait pendant ces longues excursions; je marchais -probablement sans autre but que celui de changer de place. - -Une semblable existence ne pouvait durer longtemps: la misre et son -triste cortge s'avanaient d'un pas invitable. - -La maladie de ma femme, les frais judiciaires, ma dtention et notre -dpense pendant ces trois mois sans travail, avaient absorb, -non-seulement mes ressources pcuniaires, mais encore la valeur entire -de mon cabinet. Antonio m'exposa notre situation et me supplia d'en -sortir en reprenant le cours de mes reprsentations. - -Je ne pouvais laisser ce bon frre, cet excellent ami, dans une -situation aussi critique: je cdai sa prire, la condition cependant -que je changerais mon nom contre celui de Torrini, et que je ne jouerais -jamais sur aucun thtre. - -Antonio se chargea de tout arranger suivant mes dsirs. En vendant les -bijoux que j'avais reus en prsent diffrentes poques, et qu'il -avait mon insu soustraits aux griffes des hommes de loi, il paya mes -dettes et fit construire la voiture o nous venons de subir un si rude -chec. - -De Strasbourg nous nous rendmes Ble. Mes premires reprsentations -furent empreintes de la plus grande tristesse, mais insensiblement je -supplai la gat et l'entrain par la bonne excution de mes -expriences; et le public finit par m'accepter ainsi. - -Aprs avoir visit les principales villes de la Suisse, nous rentrmes -en France, et c'est en la parcourant, mon cher enfant, que vous trouvai -sur la route de Blois Tours. - -Je vis, aux dernires phrases de Torrini et la manire dont il -cherchait abrger la fin de son rcit, que non-seulement il avait -besoin de repos, mais encore qu'il sentait la ncessit de se remettre -de toutes les motions que ces tristes souvenirs avaient excites en -lui. - -Pourtant, j'avais remarqu avec joie depuis quelque temps que si ces -souvenirs taient douloureux pour son coeur, ils n'y laissaient plus -qu'une rsignation empreinte de mlancolie. Sa raison avait fini par -matriser les carts de son imagination, et il ne lui restait plus -d'autre trace de sa folie passe que son tic, qu'il garda jusqu' ses -derniers moments. - -Quelques mots chapps Torrini pendant son rcit m'avaient confirm -dans la pense que sa position pcuniaire tait embarrasse; je le -quittai sous le prtexte de le laisser reposer, et je priai Antonio de -faire une promenade avec moi. Je voulais lui rappeler qu'il tait temps -de mettre excution le plan que nous avions conu et qui consistait -donner, sans en parler notre cher malade, une ou plusieurs -reprsentations Aubusson. - -Antonio fut de cet avis. Mais lorsqu'il s'agit de dcider qui de nous -deux monterait sur la scne, il se rcusa, prtendant ne connatre de -l'escamotage que ce qu'il avait t forc d'apprendre pour son service. -Il savait, me dit-il, glisser au besoin une carte, un mouchoir, une -pice de monnaie dans la poche d'un spectateur sans que celui-ci s'en -apert, mais rien au-del. - -J'ai su plus tard que, sans tre trs adroit, Antonio en savait plus -qu'il ne voulait le dire. - -Nous dcidmes que je serais le reprsentant de notre sorcier. - -Il fallait que je fusse soutenu par un grand dsir d'tre utile -Torrini et d'acquitter une partie de ma dette de reconnaissance envers -lui, pour me dcider si brusquement paratre en scne. Car, si j'avais -dj donn quelques sances devant des amis, je les admettais -gratuitement mon spectacle; cette fois, il s'agissait de spectateurs -payant leurs places, et cette distinction me causait une grande -apprhension. - -Cependant, une fois ma dtermination prise, je me rendis avec Antonio -chez le maire pour obtenir de lui l'autorisation de donner des -reprsentations. - -Ce magistrat tait un homme excellent; il connaissait l'accident qui -nous tait arriv, et voyant qu'il s'agissait d'une bonne oeuvre -faire, il nous offrit gratuitement une salle destine aux concerts. - -Bien plus, pour nous procurer l'occasion de faire quelques connaissances -qui pourraient nous tre utiles, il nous engagea aller passer chez lui -la soire du dimanche suivant. - -Nous acceptmes avec reconnaissance et nous emes lieu de nous en -fliciter. Les invits de M. le Maire, charms de certains tours que -j'avais excuts devant eux, furent fidles la promesse qu'ils nous -avaient faite de venir assister ma premire reprsentation. Pas un ne -manqua. - -Toutefois, j'eus besoin encore, je l'avoue, de me dire que les -spectateurs, instruits du but de la sance, me tiendraient compte sans -doute de mon dvouement, car le coeur me battit rompre ma poitrine, -au moment o le rideau se leva. Quelques applaudissements me rendirent -de la confiance et je ne me tirai pas trop mal des premiers tours que -j'excutai. La russite augmenta mon assurance, et je finis mme par -avoir un aplomb dont je ne me serais pas cru capable. - -Du reste, je possdais parfaitement la sance pour l'avoir vu bien des -fois excuter par Torrini. Mes principaux tours furent _la houlette_, -_les Pyramides d'Egypte_, _l'Oiseau mort et vivant_, _l'Omelette dans le -chapeau_. Je terminai par le _Coup de piquet de l'aveugle_, que j'avais -tudi avec soin. J'eus le bonheur de le russir, et il enleva tous les -suffrages. - -Un accident, qui m'arriva dans cette sance, modra singulirement la -joie de mon triomphe. - -J'avais emprunt un chapeau pour y faire mon omelette. Les personnes qui -ont vu faire ce tour savent qu'il est principalement destin provoquer -la gat dans l'assemble, et qu'il n'y a rien craindre pour l'objet -emprunt. - -Je m'tais fort bien tir de la premire partie, qui consiste casser -des oeufs, les battre, y joindre du sel et du poivre et jeter le -tout dans le chapeau. - -Il s'agissait, aprs cela, de simuler la cuisson de l'omelette; je posai -un flambeau terre, puis mettant au-dessus, une distance o elle ne -pouvait tre atteinte, la coiffure qui devait simuler la pole, je lui -fis dcrire un petit cercle, imitant ainsi le mouvement d'oscillation -que fait une cuisinire pour empcher l'omelette de brler. En mme -temps, je dbitais avec assez d'entrain des plaisanteries appropries -la circonstance. Le public riait si bien et si haut que je m'entendais -peine parler. Je ne me doutais gure ce moment de la cause relle de -cette hilarit. Hlas! je ne tardai pas la connatre. Une forte odeur -de roussi me fit jeter les yeux sur la lumire, elle tait teinte. Je -regardai vivement le chapeau; le fond en tait entirement brl et -tach. Il parat que n'ayant pas convenablement apprci la hauteur de -la bougie, j'avais commenc par rtir le malheureux chapeau, puis sans -me douter de ce qui m'arrivait, et continuant toujours tourner, -j'tais descendu un peu plus bas et je l'avais barbouill de cire -fondue. - -Tout interdit cette vue, je m'arrtai, ne sachant comment sortir de ce -mauvais pas. Heureusement pour moi que mon dsappointement, si vritable -qu'il ft, passa pour une comdie bien joue; on ne doutait pas que cet -accident ne ft un des agrments du tour et ne ft promptement rpar. - -Cette confiance dans mon savoir-faire tait un supplice de plus, car, -pauvre magicien, mon pouvoir surnaturel s'arrtait devant la simple -rparation d'un chapelier. Je n'avais qu'un moyen, c'tait de gagner du -temps et de m'inspirer des circonstances. Je continuai donc l'exprience -d'un air assez dgag pour ma position, et j'exposai aux regards du -public bahi une omelette cuite point, que j'eus encore le courage -d'assaisonner de quelques bons mots. - -Cependant, ce quart d'heure dont parle Rabelais tait arriv. Ce n'tait -pas assez de payer d'audace, il fallait rendre le chapeau, et, faute de -mieux, confesser publiquement ma maladresse. - -Je m'tais rsign cet acte d'humilit et je cherchais dj le faire -le plus dignement possible, lorsque je m'entendis appeler de la coulisse -par Antonio. Sa voix suspendit sur mes lvres la parole prte -s'chapper et me rendit le courage, car je ne doutais pas que mon -compre ne m'et prpar quelque porte de sortie. Je me rendis prs de -lui; il m'attendait un chapeau la main. - ---Tenez, me dit-il en l'changeant contre celui que je portais, c'est le -vtre; mais peu importe, faites bonne contenance; brossez-le comme si -vous veniez d'enlever les taches, et en le remettant la personne dont -vous avez reu l'autre, priez-la voix basse de lire ce qui est au -fond. - -Je fis ce qui m'tait recommand. Le propritaire du chapeau brl, -aprs avoir reu le mien, se disposait me faire une rclamation, -lorsque je le prvins par un geste qui l'engageait lire la note fixe -sur la coiffe. Cette note tait ainsi conue: - -Une tourderie m'a fait commettre une faute que je rparerai. Demain, -j'aurai l'honneur de vous demander l'adresse de votre chapelier; en -attendant, soyez assez bon pour me servir de compre et cacher ma -msaventure. - -Ma requte eut tout le succs que je pouvais dsirer, car mon secret fut -parfaitement gard et mon honneur fut sauf. - -Le succs de cette reprsentation m'engagea en donner plusieurs autres -qui furent galement trs suivies. Les recettes furent excellentes, et -nous ralismes une somme assez importante. - -Que l'on juge de notre joie en portant triomphalement notre trsor -Torrini! Ce brave homme, aprs avoir cout tous les dtails de notre -complot, avait bien envie de nous gronder du silence que nous avions -gard. Il ne put y parvenir; l'attendrissement le gagna, et, s'y -laissant aller, il nous remercia avec toute l'effusion de son excellent -coeur. - -Nous nous occupmes immdiatement de liquider notre situation -financire, car notre malade tait arriv au terme de son traitement et -pouvait dsormais vaquer ses affaires. - -Torrini donna satisfaction complte ses cranciers; il acheta deux -bons chevaux, fit rparer sa voiture, aprs quoi, n'ayant plus rien -faire Aubusson, il dcida qu'il partirait. - -Le moment de nous sparer tait arriv, et mon vieil ami y tait prpar -depuis huit jours. Les adieux furent douloureux pour tous; un pre -quittant son enfant, sans espoir de le revoir jamais, n'et pas prouv -un plus violent chagrin que celui que ressentit Torrini en me serrant -dans ses bras pour la dernire fois. De mon ct, je ne pouvais me -consoler de perdre deux amis avec lesquels j'eusse si volontiers pass -ma vie. - -Je partis pour Blois, tandis que Torrini prenait la route de -l'Auvergne. - - - - -CHAPITRE VIII. - -DES ACTEURS PRODIGES.--M$1 HOUDIN.--J'ARRIVE A PARIS.--MON -MARIAGE.--COMTE.--TUDES SUR LE PUBLIC.--UN HABILE DIRECTEUR.--LES -BILLETS ROSES.--UN STYLE MUSQU.--LE ROI DE TOUS LES -CoeURS.--VENTRILOQUIE.--LES MYSTIFICATEURS MYSTIFIS.--LE PRE.--JULES DE -ROVRE.--ORIGINE DU MOT PRESTIDIGITATEUR. - - Le coeur plein de bonheur - Je m'criais: mon pre! ma mre! - O mes amis! ma simple cit! - Je vous revois; dans ma flicit, - Je n'ai plus rien dsirer sur la terre. - - -Comme le coeur me battit, lorsque je rentrai dans ma ville natale! Il -me semblait que j'en tais absent depuis un sicle et ce sicle n'avait -pourtant dur que six mois. Les larmes me vinrent aux yeux en embrassant -mon pre et ma mre; je suffoquais d'motion. J'ai depuis fait en pays -trangers de longs voyages; je suis toujours revenu prs des miens avec -bonheur, mais jamais, je puis le dire, je ne fus mu aussi profondment -qu'alors. Peut-tre en est-il de cette impression comme de tant -d'autres, hlas! que l'habitude finit par mousser. - -Je trouvai mon pre fort tranquille sur mon compte. La raison en tait -que pour ne pas veiller son inquitude, j'avais us de ruse: un -horloger avec lequel j'avais li connaissance, lui avait fait parvenir -mes lettres comme venant d'Angers, et cet ami s'tait galement charg -de m'envoyer les rponses. - -Il fallait maintenant donner une cause mon retour, et j'hsitais -rvler mon sjour chez Torrini. Toutefois, pouss par le dsir commun -tous les touristes de raconter leurs impressions de voyage, je me -laissai aller faire le rcit de mes aventures jusque dans leurs -moindres dtails. - -Ma mre effraye et craignant que je ne fusse encore malade, n'attendit -pas la fin de ma narration pour envoyer chercher un mdecin. Celui-ci la -rassura en affirmant, ce que ma figure annonait du reste, que j'tais -dans un tat de sant parfaite. - -On trouvera peut-tre que je me suis trop longuement tendu sur les -vnements qui ont suivi mon empoisonnement. Je devais le faire, car -l'exprience que j'acquis prs de Torrini, le rcit de son histoire, nos -conversations et ses conseils eurent une influence considrable sur mon -avenir. Avant cette poque, ma vocation pour l'escamotage tait encore -bien vague; depuis, elle me domina imprieusement. - -Cependant cette vocation, il me fallait la repousser de toutes mes -forces et lutter corps corps avec elle: il n'tait pas supposable que -mon pre, qui avait dj d cder ma passion pour l'horlogerie, -pousst la faiblesse jusqu' me laisser tenter une voie nouvelle et -surtout si trange. J'eusse pu certainement profiter du bnfice de mon -ge, car j'tais majeur; mais, outre qu'il m'et cot de dplaire mon -pre, je rflchissais encore que, possesseur d'une bien petite fortune, -je ne pouvais l'exposer sans son consentement. Ces raisons m'engagrent, -sinon renoncer mes projets, du moins les ajourner. - -D'ailleurs, mes succs Aubusson n'avaient pu changer une opinion bien -arrte que j'avais sur l'escamotage: c'est que pour reprsenter -convenablement un homme adroit et capable d'excuter des choses -incomprhensibles, il faut avoir un ge en rapport avec les longues -tudes qu'on a d faire pour arriver cette supriorit. - -Le public accordera bien un homme de trente-cinq quarante ans le -droit de le tromper et de lui faire subir ces amusantes dceptions; il -ne l'accordera pas un jeune homme. - -Aprs quelques jours de vacances consacrs clbrer mon retour, -j'entrai chez un horloger de Blois, qui m'employa _rhabiller_ et -brosser des montres. Or, je l'ai dj dit, ce travail machinal et -ennuyeux s'il en fut, rabaisse l'artiste horloger au niveau du -manoeuvre. Il s'agissait d'accomplir chaque jour un travail tournant -incessamment dans le cercle invariable d'un _ressort_ remplacer, d'une -_verge_ remettre (les montres _cylindre_ taient rares cette -poque), d'une _chane_ raccommoder et finalement, aprs visite -sommaire de la montre, _d'un coup de brosse_ donner pour brillanter -l'ouvrage. - -Dieu me garde pourtant de vouloir dprcier le mtier d'horloger -_rhabilleur_, et de voir dans mes anciens confrres des _artistes_ sans -capacit. Loin de l; je me plairai toujours reconnatre -l'intelligence qu'exige l'art de rparer une montre en y faisant le -moins possible. - -Quelquefois, dira-t-on, la montre revient de chez l'horloger peu prs -aussi malade qu'elle y tait entre. C'est vrai; mais qui la faute? - -Au public, il me semble. - -En province surtout, on a une peine infinie accorder une gratification -convenable au travail d'une consciencieuse rparation, et l'on marchande -pour sa montre ou sa pendule, comme on le ferait pour l'achat de -lgumes. Qu'arrive-t-il alors? c'est que l'horloger est oblig de -composer avec sa conscience et que bien souvent le client en a pour son -argent. - -Toujours est-il que je me plaisais peu cette besogne et que j'tais -devenu cet endroit d'une excessive paresse. Mais si l'on me voyait -froid et indolent l'gard des montres et des pendules que l'on me -donnait _rhabiller_, j'avais, d'un autre ct, un besoin d'activit -qui me dvorait. Pour le satisfaire, je m'abandonnai tout entier -certaine distraction laquelle je trouvais le plus vif attrait. Je veux -parler de la comdie de socit. - -Personne, je le pense, ne peut m'en faire un reproche, car parmi ceux -qui me lisent, quel est celui qui n'a pas un peu jou la comdie? Depuis -le jeune enfant qui rcite un rle la distribution des prix, jusqu'au -vieillard qui souvent accepte un emploi de pre noble dans une de ces -agrables parties, organises pour charmer les longues soires d'hiver, -chacun n'aime-t-il se donner la satisfaction si douce de se faire -applaudir? Moi aussi, j'avais cette faiblesse, et, pouss par mes -souvenirs de voyage, je voulais revoir ce public qui s'tait montr dj -si bienveillant envers moi. - -De concert avec quelques amis nous avions organis une vritable troupe -de vaudeville. Chacun y avait son emploi; celui des comiques m'avait t -dvolu, et je ne remplissais ni plus ni moins que les rles de Perlet -dans les pices les plus en vogue de cette poque. - -Notre spectacle tait gratis; aussi ne faut-il pas demander si nous -avions de nombreux spectateurs. Il va sans dire galement que nous -tions tous des acteurs prodiges; on nous le disait, du moins, et notre -amour-propre satisfait ne trouvait aucune raison pour repousser ces -loges. Dieu sait pourtant quels acteurs nous faisions! - -Malheureusement pour nos clatants succs, des rivalits, des -susceptibilits blesses, ainsi que cela arrive le plus souvent, -amenrent la discorde parmi nous, et bientt il ne resta plus de tout le -personnel que le coiffeur et le lampiste. Ces deux fidles dbris de -notre troupe se voyant ainsi abandonns eux-mmes, tinrent conseil, -et, aprs mre dlibration, ils dcidrent que ne pouvant satisfaire -aux exigences de la scne, ils se donnaient mutuellement leur dmission. -Afin d'expliquer l'hroque persistance de ces deux artistes, il est bon -de dire que seuls de la troupe ils taient pays de leurs services. - -Mon pre m'avait vu avec peine ngliger le travail pour le plaisir. Afin -de me ramener de plus sages ides, il conut pour moi un projet, qui -devait avoir le double avantage de rgulariser ma conduite et de me -fixer irrvocablement auprs de lui: il s'agissait de m'tablir et de me -marier. - -Je ne sais, ou plutt je ne veux pas dire, comment un tiers me poussa -refuser la dernire de ces deux propositions, sous le prtexte que je ne -me sentais aucune vocation pour le mariage. Quant l'tablissement -d'horlogerie, je fis facilement comprendre mon pre que j'tais encore -trop jeune pour y songer. - -Mais je venais peine de lui dclarer mon refus, que des circonstances -d'une grande simplicit cependant, vinrent compltement changer ma -dtermination et me faire oublier les serments auxquels j'avais promis -de rester fidle. - -Les succs que j'avais obtenus dans mes rles m'avaient ouvert l'entre -de quelques salons o j'allais souvent passer d'agrables soires; l -encore on jouait la comdie, sous forme de charades en action. - -Un soir, dans l'une de ces maisons o plus qu'ailleurs se trouvait -toujours nombreuse compagnie, on nous pria comme de coutume d'gayer la -soire par quelques-unes de nos petites scnes. Je ne me rappelle plus -quel fut le mot propos; je me souviens seulement que je fus charg de -remplir un rle de gastronome clibataire. Je me mis table, et tout en -faisant un repas la faon de ceux dont on se contente au thtre, -j'improvisai un chaud monologue sur les avantages du clibat. Cette -apologie m'tait d'autant plus facile que je n'avais qu' rpter les -beaux raisonnements que j'avais faits mon pre, lors de sa double -proposition. Or, il arriva que parmi les personnes qui coutaient cette -description plus ou moins juste de la batitude du clibat, se trouvait -une jeune fille de dix-sept ans, laquelle semblait apporter une srieuse -attention mes arguments contre le mariage. C'tait la premire fois -que je la voyais; je ne pus trouver d'autre cause cette extrme -attention que le dsir de deviner le mot de la charade. - -On est toujours enchant de trouver un auditeur attentif, et plus -forte raison, lorsque cet auditeur est une charmante jeune fille: c'est -pourquoi je crus de mon devoir, dans le courant de la soire, de lui -adresser quelques mots de politesse. Une conversation s'ensuivit et -devint si intressante, que nous avions encore quantit de choses nous -dire quand il fallut nous sparer. Je crois du reste que je ne fus pas -seul regretter que la soire ft sitt termine. - -Cet vnement si simple fut pourtant cause de mon mariage avec -mademoiselle Houdin, et ce mariage me conduisit Paris. - -Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi je me nomme -Robert-Houdin; mais ce qu'il ignore et ce que je vais lui apprendre, -c'est que ce double nom, que j'avais d'abord pris pour viter une -confusion avec mes nombreux homonymes, est devenu plus tard, grce la -dcision du Conseil d'Etat, mon seul nom patronymique, s'crivant d'un -seul trait Robert-Houdin. On me pardonnera d'ajouter que cette faveur, -toujours difficile obtenir, ne m'a t accorde qu'en raison de la -popularit que mes longs et laborieux travaux m'avaient acquise sous ce -nom. - -Mon beau-pre, M. Houdin, horloger clbre, n Blois, et par -consquent mon compatriote, tait venu Paris pour tirer de son savoir -un meilleur parti qu'il n'et pu faire dans sa ville natale. Il -fabriquait de l'horlogerie de commerce, en mme temps qu'il excutait de -ses mains des pendules astronomiques, des rgulateurs, des pices de -prcision et des instruments propres leur excution. Il fut convenu -entre mon beau-pre et moi que nous vivrions ensemble, et qu'aid de ses -conseils je l'aiderais mon tour de mon travail. - -M. Houdin tait au moins aussi passionn que moi pour la mcanique, dont -il connaissait fond tous les secrets. Nous avions sur ce sujet de -longues et intressantes conversations. - -Un entretien dans lequel entre de la passion rend facilement -communicatif. Ce fut la suite d'une de ces conversations que je -confiai mon beau-pre les projets que j'avais autrefois forms pour la -cration d'un cabinet de curiosits mcaniques jointes des -expriences de prestidigitation. Dj plusieurs fois en famille j'avais -eu l'occasion de donner un chantillon de mon savoir-faire. - -M. Houdin me comprit, adopta mes plans et m'engagea continuer mes -tudes dans la voie que je m'tais trace. Fort de l'approbation d'un -homme dont je connaissais l'extrme prudence, je me livrai srieusement, -dans mes moments de loisir, mes exercices favoris, et je commenai -crer quelques instruments pour mon futur cabinet. - -Mon premier soin, en arrivant Paris, avait t d'assister aux -reprsentations de Comte, qui depuis fort longtemps trnait dans son -thtre de la galerie de Choiseul. Ce clbre _physicien_ se reposait -dj sur ses lauriers, et ne jouait plus qu'une fois par semaine. Les -autres jours taient consacrs aux reprsentations de ses jeunes -acteurs, vritables prodiges de prcocit. - -Tout le monde se rappelle d'avoir lu sur les affiches de ce thtre les -singulires annonces de chefs d'emploi que je vais citer. - - Jeune premier (grands rles): M. ARTHUR, g de 5 ans. - - Jeune premire id. M$1 ADELINA, GE DE 4 ANS 1/2. - - Grandes coquettes M$1 VICTORINE, GE DE 7 ANS. - - Pres nobles Le petit VICTOR, g de 6 ans. - -Ces artistes en bourrelet, ces comdiens en brassire, faisaient courir -tout Paris. - -Comte aurait pu quitter tout fait la scne, se contenter de son rle -de directeur et de pre nourricier des enfants de Thalie, et arrondir -tranquillement sa fortune dj fort convenable. Mais Comte tenait se -montrer au moins une fois par semaine, et il avait pour cela un double -motif: c'est que ses sances, devenues rares, exercaient toujours une -heureuse influence sur la recette, et que d'un autre ct, en continuant -de jouer, il cartait les physiciens ses concurrents, qui auraient pu -avoir l'ide de venir le remplacer, dans le cas o il se serait retir -de l'arne. - -Les expriences de Comte taient presque toutes puises dans un -rpertoire que je connaissais parfaitement: c'tait celui de Torrini et -de tous les escamoteurs de l'poque. Elles ne pouvaient donc avoir pour -moi un vritable intrt. Toutefois, j'en retirais encore quelques -profits, car n'ayant pas me proccuper des expriences, j'tudiais -autant le spectateur que le physicien lui-mme. - -J'coutais avec attention ce qui se disait autour de moi, et souvent -j'entendais de trs judicieuses observations. Comme elles taient faites -pour la plupart par des gens qui ne semblaient pourtant pas dous d'un -grand esprit de pntration, cela me donna penser qu'un -prestidigitateur doit surtout se mfier du vulgaire, et en y -rflchissant, j'arrivai me faire cette opinion: c'est qu'il est plus -difficile de faire illusion un ignorant qu' un homme d'esprit. - -Ceci l'air d'un paradoxe; je vais l'expliquer. - -L'homme vulgaire ne voit gnralement dans les tours d'escamotage qu'un -dfi port son intelligence, et, pour lui, les sances de -prestidigitation deviennent un combat dont il veut tout prix sortir -vainqueur. - -Toujours en garde contre les paroles dores l'aide desquelles -l'illusion s'opre, il n'coute rien et se renferme dans cet inflexible -raisonnement: - ---L'escamoteur, dit-il, tient dans sa main un objet qu'il prtend faire -disparatre. H bien! quelque chose qu'il dise pour distraire mon -imagination, mes yeux ne quitteront pas ses mains, et le tour ne pourra -se faire sans que je sache comment il s'y est pris. - -Il s'ensuit que l'escamoteur, dont les artifices s'adressent -particulirement l'esprit, doit redoubler d'adresse pour dpister -cette rsistance obstine. - -Le trait suivant vient l'appui de mon opinion. - -Un paysan se trouvait dans une assemble de savants; un des membres vint -soumettre ses doctes confrres cette intressante question: Pourquoi, -lorsque l'on introduit un poisson dans un vase entirement plein d'eau, -ce vase ne dborde-t-il pas? Chacun alors de se creuser la tte et de -chercher donner l'explication de ce singulier phnomne. Mais on -avait beau parler, aucun raisonnement n'obtenait l'approbation de -l'assemble, et les dissertations continuaient perte de vue, quand le -paysan demanda la parole: - ---Au lieu de tant discourir, dit-il, ne serait-il pas prfrable de -mettre d'abord un poisson dans un vase rempli d'eau? on verrait ce qui -en rsulterait et l'on serait plus en mesure de discuter ensuite sur le -sujet. - -On suivit cet avis, aussi simple que sage, et la solution du problme -fut bientt trouve: le poisson fit dborder le vase. - -Messieurs les savants s'aperurent qu'ils avaient t victimes d'une -mystification. - -L'homme d'esprit, au contraire, qui assiste une sance de -prestidigitation, y est venu dans le seul but de jouir d'illusions et, -loin de mettre obstacle aux tours du physicien, il est le premier en -favoriser l'excution. Plus il est tromp, plus il est satisfait, -puisqu'il a pay pour cela. Il sait, du reste, que ces amusantes -dceptions ne peuvent porter atteinte sa rputation d'homme -intelligent. C'est pourquoi il s'abandonne avec confiance aux -raisonnements du prestidigitateur, les suit complaisamment dans tous -leurs dveloppements et se laisse facilement garer. - -N'avais-je donc pas raison de penser qu'il est plus facile de tromper un -homme d'esprit qu'un ignorant? - -Comte tait aussi pour moi un autre objet d'tudes non moins -intressantes: je l'tudiais comme directeur et comme artiste. - -Comme directeur, Comte aurait pu en remontrer aux plus habiles, et nul -ne savait mieux que lui faire venir, comme on dit, l'eau son moulin. -On connat la plupart des petits moyens qu'un directeur emploie -communment pour attirer le spectateur et augmenter ses recettes. Comte, -pendant longtemps, n'eut pas besoin d'y recourir, sa salle s'emplissait -d'elle-mme. Pourtant un jour vint o les banquettes furent moins bien -garnies. C'est alors qu'il inventa les _billets de famille_, les -_mdailles_, les _loges rserves aux laurats des pensions et des -collges, etc_. - -Les billets de famille donnaient droit quatre places, moyennant la -moiti du prix ordinaire. Quoique tout Paris en ft inond, chacun de -ceux aux mains desquels ils tombaient croyait une faveur spciale de -Comte, et l'on ne manquait pas de rpondre son appel. Ce que le -directeur perdait sur la qualit des spectateurs, il le regagnait -largement sur la quantit. - -Mais Comte ne s'en tint pas l; il voulut encore que les _billets roses_ -(c'est ainsi qu'il appelait les billets de famille) lui produisissent un -petit bnfice pcuniaire pour lui faire oublier la rduction de prix -qu'il avait accorde. - -Il imagina donc de faire remettre chaque personne qui se prsentait au -contrle avec un de ses billets, une mdaille en cuivre sur laquelle -tait grave son adresse, et de rclamer en change la somme de deux -sous. Voulait-on la refuser?--Alors vous n'entrerez pas, disait -l'employ du bureau. - -Puisqu'on tait venu jusque-l, on prfrait s'excuter: on payait et -l'on entrait. - -C'tait une misre, me dira-t-on, que cet impt de dix centimes. -Pourtant, avec cette misre, Comte payait son luminaire; du moins il le -disait, et on peut le croire. - -A l'poque des vacances, les billets roses disparaissaient et faisaient -place aux billets rservs aux laurats des pensions et des collges. Et -ceux-ci taient autrement productifs que les premiers. Quels parents -auraient refus leurs jeunes laurats le plaisir d'accepter -l'invitation de M. Comte, lorsque surtout ils pouvaient se procurer -eux-mmes le bonheur de voir ces chers fils dans une loge o ne se -trouvaient que des _ttes couronnes_. Les parents accompagnaient donc -leurs enfants, et, pour un billet de faveur, l'administration encaissait -cinq ou six fois la valeur de sa gracieuse libralit. - -Je pourrais citer bien d'autres moyens dont Comte usait pour augmenter -ses bnfices, je n'en rapporterai plus qu'un seul. - -Arriviez-vous un peu tard et la longueur de la _queue_ vous faisait-elle -craindre de ne plus trouver de billets au bureau, vous n'aviez qu' -entrer dans le petit caf attenant au thtre, et qui donnait sur la -rue Ventadour. Vous y payiez un peu plus cher qu'ailleurs la tasse de -caf ou le petit verre de liqueur, mais vous tiez sr qu'avant l'heure -o le public entrait au thtre, un garon vous ouvrirait une porte -secrte qui vous permettrait d'arriver au bureau et de choisir votre -place. - -En ralit, le caf de Comte tait un vritable bureau de location. -Seulement, le spectateur profitait d'une consommation pour la somme -qu'il est d'usage de prlever sur les places rserves. - -Le directeur du thtre Choiseul avait sur ses confrres un avantage -sous le rapport de la dlicatesse des procds. - -Comme artiste, Comte possdait le double talent de ventriloque et de -prestidigitateur. Ses tours taient excuts avec adresse et surtout -avec beaucoup d'entrain. Ses sances plaisaient gnralement. Les dames -y taient fort bien traites. On en jugera par le tour suivant, que je -crois tre de son invention et que je lui voyais toujours faire avec -plaisir. - -Cette exprience portait le titre de _la Naissance des fleurs_. Elle -commenait par une petite harangue en forme de plaisanterie galante. - ---Mesdames, disait notre physicien, je me propose dans cette sance -d'escamoter douze d'entre vous au parterre (les dames taient admises au -parterre), vingt aux premires et soixante-douze aux secondes. - -Aprs l'explosion de rires que ne manquaient pas de provoquer cette -plaisanterie, Comte ajoutait: Rassurez-vous, Messieurs, pour ne pas -vous priver du plus gracieux ornement de cette salle, je n'excuterai -cette exprience qu' la fin de la soire. Ce compliment, dit sans -aucune prtention, tait toujours fort bien accueilli. - -Comte passait ensuite l'excution de son exprience. - -Aprs avoir sem des graines sur de la terre contenue dans une petite -coupe, il faisait quelques conjurations, rpandait sur cette terre une -liqueur enflamme et la couvrait avec une cloche qui, disait-il, devait -concentrer la chaleur et stimuler la vgtation. En effet, quelques -secondes aprs, un bouquet de fleurs varies apparaissait dans la -petite coupe. Comte le distribuait aux dames qui garnissaient les loges, -et pendant cette distribution il trouvait moyen de placer ces mots -gracieux ou double sens: _Madame, je vous garde une -pense_.--_Puissiez-vous ici, Messieurs, ne jamais trouver de -soucis_.--_Mademoiselle, voici une rose que vous avez fait rougir de -jalousie_.--_Tiens, Benjamin_ (c'tait le nom de son domestique ou -plutt de son comique), _tiens, Benjamin_, disait-il en lui offrant un -oeillet, _ton oeillet rouge_.--_Comment, mon oeil est rouge! c'est -donc pour cela qu'il me faisait si grand mal tout l'heure_. - -Cependant le petit bouquet tirait sa fin, il n'en restait plus que -quelques fleurs. Tout coup, les mains du physicien s'en trouvaient -littralement remplies. Alors, d'un air de triomphe, il s'criait, en -montrant ces fleurs, venues comme par enchantement: _J'avais promis -d'escamoter et de mtamorphoser toutes ces dames: pouvais-je choisir une -forme plus gracieuse et plus aimable? En vous mtamorphosant toutes en -roses, n'est-ce pas, Mesdames, offrir la copie au modle? n'est-ce pas -aussi vous escamoter pour vous rendre vous-mmes? dites-moi, -Messieurs, n'ai-je pas bien russi?_ - -Pour ces mots aimables, le prestidigitateur recevait une nouvelle salve -de bravos. - -Dans une autre circonstance, Comte, offrant une rose et une pense une -dame, lui disait: _N'est-ce pas vous trait pour trait, Madame? la rose -peint la fracheur et la beaut; la pense, l'esprit et les talents_. - -Il disait encore propos de l'as de coeur, qu'il avait fait prendre -une de ses spectatrices choisie parmi les plus jolies: _Voulez-vous, -Madame, mettre la main sur votre coeur..... Vous n'avez qu'un coeur, -n'est-il pas vrai!.... Je vous demande pardon de cette question -indiscrte: mais elle tait ncessaire, car bien que vous n'ayez qu'un -coeur, vous pourriez les possder tous_. - -Comte n'tait pas moins gracieux envers les souverains. - -A la fin d'une sance qu'il donnait aux Tuileries devant Louis XVIII, il -proposa Sa Majest de choisir une carte dans un jeu de piquet. On -pourrait croire que le hasard fit que le roi de coeur se trouva la -carte choisie; je dirai que l'adresse du physicien en fut la seule -cause. Pendant ce temps, un domestique dposait sur une table -entirement isole un vase rempli de fleurs. - -Comte prend alors un pistolet charg poudre, dans lequel il met le Roi -de coeur en forme de bourre, et s'adressant son auguste spectateur, -il le prie de diriger ses regards vers le vase, au-dessus duquel la -carte lance par le pistolet doit aller se placer. - -Le coup part, et au milieu des fleurs on voit apparatre le buste de -Louis XVIII. - -Le roi, ne sachant que conclure de ce dnouement inattendu, demande -Comte le sens de cette apparition, et lui dit mme d'un ton quelque peu -railleur: - ---Il me semble, monsieur, que votre tour ne se termine pas comme vous -l'aviez annonc. - ---J'en demande pardon Votre Majest, rpond Comte, en prenant les -manires et le maintien d'un courtisan, j'ai parfaitement tenu ma -promesse. Je me suis engag faire paratre le Roi de coeur sur ce -vase; j'en appelle tous les Franais: ce buste ne reprsente-t-il pas -le _Roi de tous les coeurs?_ - -On doit croire que le compliment fut fort bien accueilli par les -assistants. En effet, voici comment s'exprime le _Journal Royal_, du 20 -dcembre 1814, en terminant le rcit de cette sance: - -Toute l'assemble s'crie avec M. Comte: nous le reconnaissons, c'est -bien lui, c'est bien le Roi de tous les coeurs, l'amour des Franais, -de l'univers, Louis XVIII, l'auguste petit-fils de Henri IV. - -Un concert gnral d'applaudissements plonge dans une douce ivresse, -dans des ides de paix et de bonheur, tout ce cercle aimable et vraiment -franais. - -Le roi, mu de cette chaleureuse acclamation, complimenta M. Comte sur -son adresse. - ---Ce serait bien dommage, monsieur le sorcier, lui dit-il, de vous -faire brler; vous nous avez fait trop de plaisir pour que nous vous -fassions de la peine. Vivez longtemps pour vous d'abord, et pour nous -ensuite. - -M. Comte rpondit ce compliment de son souverain par une scne de -ventriloquie, dans laquelle une voix lointaine ayant l'accent et le son -de celle du physicien, s'exprima ainsi: - - Sire, un de vos regards ennoblit mes succs; - Toutes mes voix ne valent pas la vtre; - Que ne puis-je l'instant, d'aprs l'un, d'aprs l'autre, - Raconter vos vertus, vos talents, vos bienfaits; - Je deviendrais l'cho de la voix des Franais[3]. - -Autant Comte tait aimable avec les dames, autant il tait impitoyable -pour les messieurs. - -J'en aurais trop long raconter, si je disais toutes les malignes -allusions et les mystifications dont son public masculin tait l'objet. - -C'tait, par exemple, certain tabouret sur lequel un spectateur en -s'asseyant produisait un son des plus risqus, ou bien le tour des as de -coeur, qu'il terminait en faisant sortir des as de toutes les parties -du vtement du patient qui, fouill, secou, bouscul, ne savait plus -quel saint se vouer pour chapper cette avalanche de cartes. C'tait -encore le monsieur chauve, qui avait complaisamment prt son chapeau et -qui recevait une borde de plaisanteries du genre de celles-ci: - -Ce vtement vous appartient, sans doute, disait Comte en sortant une -perruque du chapeau.... Ah! ah! il parat que monsieur a de la famille; -voici maintenant de petits bas; il va falloir _parler bas_.... puis une -brassire.... un petit jupon.... une charmante petite robe, etc., etc. -Et comme le public riait coeur joie: Ma foi! je trouve _a beau_ -aussi, ajoutait-il en retirant une chaussure de bois.... Rien ne manque -au trousseau! pas mme le petit corset et son lacet. C'tait pour _me -lasser_, monsieur, que vous aviez mis cet objet dans votre chapeau.... - -La ventriloquie prtait un grand charme aux sances de Comte, en faisant -de charmants intermdes sous formes de petites scnes comiques de la -plus grande illusion. C'est qu'en effet il tait impossible de porter -un plus haut degr l'imitation de la voix humaine et de la combiner avec -plus d'intelligence et d'habilet, pour la lancer au loin ou pour la -rapprocher graduellement des spectateurs. - -Cette facult lui inspirait souvent l'ide de curieuses mystifications. -Mais les meilleures (si une mystification peut tre jamais bonne) -taient rserves pour ses voyages; il les faisait alors servir la -publicit de ses annonces, elles contribuaient attirer la foule ses -reprsentations. - -A Tours, par exemple, il fait enfoncer quatre portes pour arriver -jusqu' un soi-disant malheureux, mourant de faim, que l'on croit -enferm dans une boutique o le ventriloque avait jet sa voix. A -Nevers, il renouvelle le prodige de l'nesse de Balaam, en communiquant -la parole un baudet fatigu de porter son matre. - -Une autre fois, pendant la nuit, il jette la terreur dans une diligence; -plusieurs voix se font entendre aux portires; on dirait une douzaine de -brigands qui demandent la bourse ou la vie. Les voyageurs effrays -s'empressent de remettre leurs bourses, leurs montres Comte, qui se -charge de traiter avec les voleurs; la bande satisfaite parat -s'loigner. - -Les voyageurs se flicitent d'en tre quittes si bon march, et le -lendemain, leur plus grande satisfaction le ventriloque remet chacun -l'offrande qu'il a faite la peur, et leur rvle le talent dont ils -ont t dupes. - -Un jour encore, sur le march de Mcon, il voit une paysanne chassant -devant elle un gros cochon qui se tranait peine, tant il tait charg -de lard. - ---Combien vaut votre porc, ma brave femme? - ---Cent francs tout au juste, mon beau monsieur, votre service, si vous -voulez l'acheter. - ---Certainement, je veux l'acheter, mais c'est trop des deux tiers; j'en -donne dix cus. - ---C'est cent francs ni plus ni moins, prendre ou laisser. - ---Tenez, reprit Comte en s'approchant de l'animal, je suis sr que votre -cochon est plus raisonnable que vous. - ---Voyons, l'ami, dis-moi, en conscience, vaux-tu bien cent francs? - ---Nous sommes bien loin de compte, rpond le cochon d'une voix rauque et -caverneuse, je ne vaux pas cent sous. Je suis ladre, ma matresse veut -vous attraper. - -La foule qui s'tait assemble autour de la paysanne et de son cochon, -recule pouvante, et les regarde comme deux ensorcels. - -Comte regagne aussitt son htel o l'on vient lui raconter lui-mme -cette petite histoire. On lui apprend en outre que quelques personnes -courageuses s'tant approches de la sorcire, la sollicitent de se -faire exorciser pour chasser l'esprit impur du corps de son cochon. - -Cependant Comte ne se tira pas toujours aussi heureusement d'affaire, et -il faillit payer fort cher une mystification qu'il avait fait subir -des paysans du canton de Fribourg, en Suisse. Ces fanatiques le prirent -pour un sorcier vritable et l'assaillirent coups de btons. Dj mme -ils allaient le jeter dans un four allum, si Comte n'tait parvenu se -sauver en faisant sortir du four une voix terrible qui rpandit la -terreur parmi eux. - -Je terminerai la nomenclature de ces plaisantes aventures par une petite -anecdote dans laquelle Comte et moi, nous fmes tour tour -mystificateurs et mystifis. - -Au sortir d'une visite que le clbre ventriloque me fit au -Palais-Royal, je le reconduisis jusqu'au bas de mon escalier, ainsi que -le commandait la plus simple politesse. - -Comte, tout en continuant de causer, descendait devant moi, de sorte que -les poches de sa redingote se trouvaient naturellement ma discrtion. -L'occasion tait si belle que je ne pus rsister la tentation de jouer -un tour de ma faon mon habile confrre. - -Aussitt conue, cette ide fut mise excution. En un tour de main, -non pas! soyons exact dans notre rcit, en deux tours de main, je -retirai du vtement de mon ami son mouchoir et une fort belle tabatire -en or, puis, j'eus soin de retourner la poche en dehors, pour prouver -que mon travail avait t consciencieusement excut. - -Je m'applaudissais du succs de mon expdition et je riais en moi-mme -du dnouement comique qu'elle aurait, lorsque je remettrais ces objets -Comte. Mais on a raison de dire, _ trompeur trompeur et demi_, car -tandis que je violais ainsi les lois de l'hospitalit, Comte, de son -ct, ruminait quelque perfidie. - -Je venais peine de mettre en lieu de sret mouchoir et tabatire que, -prtant l'oreille, j'entendis de l'tage suprieur une voix qui m'tait -inconnue. - ---Monsieur Robert-Houdin, criait-on, voulez-vous monter tout de suite au -bureau de location, je voudrais vous dire un mot. - ---Tout--l'heure, rpondis-je encore proccup de mon larcin, je vais y -aller. - ---Mais, me dit Comte avec bonhomie, puisque ce monsieur n'a qu'un mot -vous dire, allez-y, je vais vous attendre, car j'ai encore vous -parler. - ---Soit, rpondis-je, et sans rflchir davantage je remonte au premier -tage. - -On a dj devin que le ventriloque vient de me jouer un tour de son -mtier. En arrivant au bureau, je ne trouve que l'employ qui ne sait ce -que je veux lui dire. - -Je m'aperois, mais trop tard, que je suis une des nombreuses victimes -de la _ventriloquie_, j'entends Comte qui chante sa victoire en riant -aux clats. - -J'avoue sans fausse honte qu'un instant je fus vex d'avoir donn dans -le pige. Mais je me remis bien vite la pense d'une petite vengeance -que je pouvais tirer de la situation mme o je me trouvais. J'affectai -de descendre avec tranquillit. - ---Que voulait donc cette personne du bureau de location, me dit Comte -d'un ton de dupeur satisfait? - ---Vous ne le devinez pas? rpondis-je en copiant mon intonation sur la -sienne. - ---Ma foi! non. - ---Je vais alors vous le dire: c'tait un voleur repentant, qui m'a pri -de vous rendre des objets qu'il vous a escamots. Les voici, mon matre! - ---Je prfre que cela se termine ainsi, me dit Comte en rintgrant sa -poche dans sa redingote, pour y remettre ensuite les objets que je lui -prsentais; nous sommes quittes, et j'espre que nous resterons toujours -bons amis. - -De tout ce qui prcde, on peut conclure que la base fondamentale des -sances de Comte tait les mystifications aux Messieurs (les souverains -excepts), les compliments aux Dames et les calembours tout le monde. - -Comte avait raison d'employer ces moyens, puisque gnralement il -atteignait le but qu'il s'tait propos: il charmait avec les uns et -faisait rire avec les autres. A cette poque, cette tournure de l'esprit -tait dans les moeurs franaises, et notre physicien, en s'inspirant -des gots et des instincts du public, tait sr de lui plaire. - -Mais tout est bien chang depuis. Le calembour n'a plus la mme faveur. -Banni de la bonne compagnie, il s'est rfugi dans les ateliers -d'artistes, o les lves en font trop souvent un usage immodr, et si -quelquefois il est admis avec faveur dans une conversation intime, il ne -saurait convenir dans une sance de prestidigitation. - -La raison est facile comprendre. Non seulement le calembour fait -croire que le prestidigitateur a des prtentions l'esprit, ce qui peut -lui tre dfavorable; mais encore, lorsqu'il russit, il provoque un -rire qui nuit ncessairement l'intrt de ses expriences. - -Il est un fait reconnu; c'est que pour ces sortes de spectacles, o -l'imagination a la principale part: - - Mieux vaut l'tonnement cent fois que le fou rire. - -Car si l'esprit se souvient de ce qui l'a charm, le rire ne laisse -aucune trace dans la mmoire. - -Le langage symbolique, complimenteur et parfum, est aussi compltement -tomb en dsutude; du moins le sicle ne pche point par excs de -galanterie, et des compliments musqus seraient aujourd'hui mal -accueillis en public, plus encore que partout ailleurs. Du reste, j'ai -toujours pens que les dames qui assistent une sance de -prestidigitation, y viennent pour se rcrer l'esprit et non pour tre -elles-mmes mises en scne. On doit croire qu'elles prfrent rester -simples spectatrices plutt que de se voir exposes recevoir des -compliments brle-pourpoint. - -Quant la mystification, je laisse de plus forts que moi le soin d'en -faire l'apologie. - -Ce que j'en dis, ce n'est pas pour jeter un blme sur Comte, loin de l. -Je parle en ce moment avec l'esprit de mon sicle; Comte agissait avec -le sien; tous deux nous avons russi avec des principes diffrents; ce -qui prouve que: - - _Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux._ - -Ces sances de Comte enflammaient nanmoins mon imagination; je ne -rvais plus que thtre, escamotage, machines, automates, etc.; j'tais -impatient, moi aussi, de prendre ma place parmi les adeptes de la magie, -et de me faire un nom dans cet art merveilleux. Le temps que j'employais - prendre une dtermination, me semblait un temps perdu pour mes futurs -succs. Mes succs! Hlas! j'ignorais les preuves que j'aurais subir -avant de les mriter; je ne souponnais gure les peines, les soucis, -les travaux dont il me faudrait les payer. - -Quoi qu'il en ft, je rsolus de hter mes tudes sur les automates et -sur les instruments propres produire les illusions de la magie. - -J'avais t mme de voir chez Torrini un grand nombre de ces -appareils, mais il m'en restait encore beaucoup connatre, car le -rpertoire des physiciens de cette poque tait trs tendu. J'eus -bientt l'occasion d'acqurir en peu de temps une connaissance parfaite -de ce sujet. - -J'avais remarqu, en passant dans la rue Richelieu, une modeste et -simple boutique, la devanture de laquelle taient exposs des -instruments de _Physique amusante_. Tel tait le nom que portaient ces -instruments, destins la vrit une science amusante, mais qui -n'avaient rien dmler avec la physique. - -Cette rencontre fut pour moi une bonne fortune. J'achetai d'abord -quelques-uns de ces objets, puis, en faisant de frquentes visites au -matre de la maison, sous prtexte de lui demander des renseignements, -je finis par gagner ses bonnes grces, il me regarda comme un habitu de -sa boutique. - -Le pre Roujol (c'est ainsi que s'appelait ce fabricant de sorcelleries) -avait des connaissances trs tendues dans toutes les parties de sa -profession; il n'y avait pas un seul escamoteur dont il ne connt les -secrets et dont il n'et reu les confidences. Il pouvait donc me -fournir des renseignements prcieux pour mes tudes. Je redoublai de -politesse auprs de lui, et le brave homme qui, du reste, tait trs -communicatif, m'initia tous ses mystres. - -Mes visites assidues la rue Richelieu avaient encore un autre but: -j'esprais y rencontrer quelques matres de la science, auprs desquels -je pourrais accrotre les connaissances que j'avais acquises. - -Malheureusement, la boutique de mon vieil ami n'tait plus aussi bien -achalande que jadis. La rvolution de 1830 avait tourn les ides vers -des occupations plus srieuses que celles de la _physique amusante_, et -le plus grand nombre des escamoteurs taient alls chercher l'tranger -des spectateurs moins proccups. Le bon temps du pre Roujol tait donc -pass, ce qui le rendait fort chagrin. - ---Cela ne va plus comme autrefois, me disait-il, et l'on croirait -vraiment que les escamoteurs se sont escamots eux-mmes, car je n'en -vois plus un seul. Je n'ai plus maintenant qu' me croiser les bras. -Quand reviendra donc ce temps, ajoutait-il, o M. le duc de M..... ne -ddaignait pas d'entrer dans ma modeste boutique et d'y rester des -heures entires causer avec moi et mes nombreux visiteurs? Ah! si vous -aviez vu, il y a une dizaine d'annes, l'aspect qu'offrait mon magasin, -alors frquent par tous les physiciens et amateurs de l'poque. -C'taient Olivier, Prjean, Brazy, Conus, Chalons, Comte, Jules de -Rovre, Adrien pre, Courtois, et tant d'autres; un vritable club -d'escamotage; club brillant, anim, divertissant, s'il en fut, car -chacun de ces matres, voulant prouver sa supriorit sur ses confrres, -se plaisait montrer ses meilleurs tours et dployer toute son -adresse. - -Ces regrets du pre Roujol m'taient au moins aussi sensibles qu' -lui-mme. En effet, quel bonheur n'euss-je pas prouv pareilles -ftes, moi qui aurais fait vingt lieues pour causer avec un physicien? - -J'eus pourtant la chance de faire chez lui la rencontre du fameux Jules -de Rovre, qui le premier se servit d'un mot gnralement employ -aujourd'hui pour qualifier un escamoteur en renom. - -Jules de Rovre tait fils de parents nobles, ainsi que l'indique la -particule qui prcde son nom. - -En montant sur la scne, le physicien aristocrate voulut un titre la -hauteur de sa naissance. - -Le nom vulgaire d'_escamoteur_ avait t repouss bien loin par lui -comme une triviale dnomination; celui de _physicien_ tait gnralement -port par ses confrres et ne pouvait par cela mme lui convenir; force -lui fut d'en crer un pour se faire une place part. - -On vit donc, un jour, sur une immense affiche de spectacle, s'taler -pour la premire fois, le titre pompeux de PRESTIDIGITATEUR; l'affiche -donnait en mme temps l'tymologie de ce mot: _presto digiti_ (agilit -des doigts). Venaient ensuite les dtails de la sance, entremls de -citations latines, qui devaient frapper l'esprit du public en rappelant -l'rudition de l'escamoteur; pardon, du prestidigitateur. - -Ce mot, ainsi que celui de _prestidigitation_ du mme auteur, fut -promptement adopt par les confrres de Jules de Rovre, tant ils furent -sduits par d'aussi beaux noms. L'Acadmie elle-mme suivit cet exemple; -elle sanctionna la cration du physicien et la fit passer _la -postrit_. - -Je dois cependant ajouter que ce mot, primitivement si pompeux, n'est -plus maintenant une distinction, car depuis son apparition, le plus -humble des escamoteurs ayant pu se l'approprier, il s'ensuit -qu'_escamotage_ et _prestidigitation_ sont devenus synonymes, et qu'il -peuvent maintenant marcher de front en se donnant la main. - -L'escamoteur qui veut un titre doit le rechercher dans son propre -mrite, et se pntrer de cette vrit, _qu'il vaut mieux honorer sa -profession que d'tre honor par elle_. Quant moi, je n'ai jamais fait -aucune diffrence entre ces deux mots, et je les emploierai -indistinctement, jusqu' ce qu'un nouveau Jules de Rovre vienne encore -enrichir le Dictionnaire de l'Acadmie franaise. - - - - -CHAPITRE IX. - -LES AUTOMATES CLBRES.--UNE MOUCHE D'AIRAIN.--L'HOMME -ARTIFICIEL.--ALBERT-LE-GRAND ET SAINT THOMAS-D'AQUIN.--VAUCANSON; SON -CANARD; SON JOUEUR DE FLUTE; CURIEUX DTAILS.--L'AUTOMATE JOUEUR -D'CHECS; PISODE INTRESSANT.--CATHERINE II ET M. DE KEMPELEN.--JE -RPARE LE COMPONIUM.--SUCCS INESPR. - - -Grce mes persvrantes recherches, il ne me restait plus rien -apprendre en escamotage; mais pour suivre le programme que je m'tais -trac, je devais encore tudier les principes d'une science sur laquelle -je comptais beaucoup pour la russite de mes futures reprsentations. Je -veux parler de la science, ou pour mieux dire de l'art de faire des -automates. - -Tout proccup de cette ide, je me livrai d'actives investigations. -Je m'adressai aux bibliothques et leurs conservateurs, dont ma tenace -importunit fit le dsespoir. Mais tous les renseignements que je reus, -ne me firent connatre que des descriptions de mcaniques beaucoup moins -ingnieuses que celles de certains jouets d'enfants de notre poque[4], -ou de ridicules annonces de chefs-d'oeuvre publis dans des sicles -d'ignorance. On en jugera par ce qui va suivre. - -Je trouve dans un ouvrage ayant pour titre _Apologie pour les grands -hommes accuss de magie_, que Jean de Mont-Royal prsenta l'empereur -Charles-Quint une mouche de fer, laquelle - - ...................................... - Prit sans aide d'autrui sa gaillarde vole, - Fit une entire ronde et puis d'un cerceau las, - Comme ayant jugement, se percha sur son bras. - -Une pareille mouche est dj quelque chose d'extraordinaire et pourtant -j'ai mieux que cela citer au lecteur. Il s'agit encore d'une mouche. - -Gervais, chancelier de l'empereur Othon III, dans son livre intitul -_Ocia Imperatoris_ nous annonce que _Le Sage Virgile_, vque de -Naples, fit une mouche d'airain qu'il plaa sur l'unes des portes de la -ville, et que cette mouche mcanique, dresse comme un chien de berger, -empcha qu'aucune autre mouche n'entrt dans Naples; si bien que pendant -huit ans, grce l'activit de cette ingnieuse machine, les viandes -dposes dans les boucheries ne se corrompirent jamais. - -Combien ne doit-on par regretter que ce merveilleux automate ne soit pas -parvenu jusqu' nous? Que d'actions de grce les bouchers, et plus -encore leurs pratiques, ne rendraient-ils pas au savant vque. - -Passons une autre merveille: - -Franois Picus rapporte que Roger Bacon, aid de Thomas Bungey, son -frre en religion, _aprs avoir rendu leur corps gal et tempr par la -chimie_, se servirent du miroir _Amuchesi_ pour construire une tte -d'airain qui devait leur dire s'il y aurait un moyen d'enfermer toute -l'Angleterre dans un gros mur. - -Ils la forgrent pendant sept ans sans relche, mais le malheur voulut, -ajoute l'historien, que lorsque la tte parla, les deux moines ne -l'entendirent pas, parce qu'ils taient occups tout autre chose. - -Je me suis demand cent fois comment les deux intrpides forgerons -connurent que la tte avait parl, puisqu'ils n'taient pas l pour -l'entendre. Je n'ai jamais pu trouver d'autre solution que celle-ci: -c'est sans doute parce que _leur corps tait gal et tempr par la -chimie_. - -Mais voici, cher lecteur, une merveille qui va bien plus vous tonner -encore: - -Tostat, dans ses _Commentaires sur l'Enode_, dit qu'Albert-le-Grand, -provincial des Dominicains Cologne, construisit un homme d'airain, -qu'il forgea continuellement pendant trente ans. Ce travail se fit _sous -diverses constellations_ et _selon les lois de la perspective_. - -Lorsque le soleil tait au signe du zodiaque, les yeux de cet automate -fondaient des mtaux sur lesquels se trouvaient empreints des caractres -du mme signe. Cette intelligente machine tait galement doue du -mouvement et de la parole; Albert en recevait les rvlations de ses -importants secrets[5]. - -Malheureusement, saint Thomas-d'Aquin, disciple d'Albert, prenant cette -statue pour l'oeuvre du diable, la brisa coups de bton. - -Pour terminer cette nomenclature de contes propres figurer parmi les -merveilles excutes par mesdames les Fes du bonhomme Perrault, je -citerai, d'aprs le _Journal des Savants_, 1677, page 252, l'_homme -artificiel de Reysolius, statue ressemblant tellement un homme, qu' -la rserve des oprations de l'me, on y voyait tout ce qui se passait -dans le corps humain_. - -Est-ce dommage que le mcanicien se soit arrt en aussi bonne voie? il -lui cotait si peu, pendant qu'il tait en train d'imiter s'y -mprendre la plus belle oeuvre du crateur, d'ajouter son automate -une me fonctionnant par les ressource de la mcanique! - -Cette citation fait beaucoup d'honneur aux savants qui ont accept la -responsabilit d'une semblable annonce, et vient montrer une fois de -plus comment on crit l'histoire. - -On croira facilement que ces ouvrages ne m'avaient fourni aucun -enseignement sur l'art que je dsirais tant tudier. J'eus beau -continuer mes recherches, je ne retirai de ces patientes investigations -qu'un dcouragement complet et la certitude que rien de srieux n'avait -t crit sur les automates. - ---Comment! me disais-je, cette science merveilleuse qui a lev si haut -le nom de Vaucanson, cette science dont les combinaisons ingnieuses -peuvent animer une matire inerte et lui donner en quelque sorte -l'existence, est-elle donc la seule qui n'ait point ses archives? - -J'tais dcourag de mes infructueuses recherches, lorsqu'enfin un -Mmoire de l'inventeur du _Canard automate_, me tomba sous la main. Ce -mmoire, portant la date de 1738, est adress par l'auteur Messieurs -de l'Acadmie des Sciences; ou y trouve une savante description de son -joueur de flte, ainsi qu'un rapport de l'Acadmie, que je transcris -ici. - - _Extrait des registres de l'Acadmie Royale des Sciences, du 30 - avril 1738._ - - L'Acadmie, ayant entendu la lecture d'un Mmoire de monsieur de - Vaucanson, contenant la description d'une statue de bois copie sur - le Faune en marbre de Coysevox, qui joue de la flte traversire, - sur laquelle elle excute douze airs diffrents avec une prcision - qui a mrit l'attention du public, a jug que cette machine tait - extrmement ingnieuse; que l'auteur avait su employer des moyens - simples et nouveaux, tant pour donner aux doigts de cette figure - les mouvements ncessaires que pour modifier le vent qui entre dans - la flte, en augmentant ou diminuant sa vitesse suivant les - diffrents tons, en variant la disposition des lvres et faisant - mouvoir une soupape qui fait les fonctions de la langue; enfin, en - imitant par art tout ce que l'homme est oblig de faire, et qu'en - outre le Mmoire de monsieur de Vaucanson avait toute la clart et - la prcision dont cette matire est susceptible; ce qui prouve - l'intelligence de l'auteur et ses grandes connaissances dans les - diffrentes parties de la mcanique. En foi de quoi j'ai sign le - prsent certificat. - -A Paris, ce 3 mai 1738. - - -FONTENELLE, - -Secrtaire perptuel de l'Acadmie Royale des Sciences. - -Aprs ce rapport vient une lettre de Vaucanson, adresse M. l'abb D. -F., dans laquelle il lui annonce son intention de prsenter au public, -le lundi de Pques: - -1 Un joueur de flte traversire. - -2 Un joueur de tambourin. - -3 Un canard artificiel. - -Dans ce canard, dit le clbre _automatiste_, je prsente le mcanisme -des viscres destins aux fonctions du boire, du manger et de la -digestion; le jeu de toutes les parties ncessaires ces actions y est -exactement imit; il allonge son cou pour prendre du grain, il l'avale, -le digre et le rend par les voies ordinaires tout digr; la matire -digre dans l'estomac est conduite par des tuyaux, comme dans l'animal -par ses boyaux, jusqu' l'anus, o il y a un sphincter qui en permet la -sortie. - -Les personnes attentives comprendront la difficult qu'il y a eu de -faire faire mon automate tant de mouvements diffrents; comme -lorsqu'il s'lve sur ses pattes et qu'il porte son cou droite et -gauche. Elles verront galement que cet animal boit, barbote avec son -bec, croasse comme le canard naturel, et qu'enfin il fait tout les -gestes que ferait un animal vivant. - -Je fus d'autant plus merveill du contenu de ce Mmoire, que c'tait le -premier renseignement srieux que je recevais sur les automates. La -description du joueur de flte me donna une haute ide du mcanicien qui -l'avait excut. Cependant, je dois avouer que d'un autre ct j'eus un -grand regret de n'y trouver qu'une exposition sommaire des combinaisons -mcaniques du canard artificiel. Combien j'eusse t heureux de -connatre les moyens l'aide desquels la nourriture prise par l'animal -se transformait _en excrments par une imitation parfaite des oprations -de la nature!_ Je dus pour le moment me contenter d'admirer de confiance -l'oeuvre du grand matre. - -Mais en 1844, le canard de Vaucanson lui-mme[6] fut expos Paris dans -une salle du Palais-Royal. Je fus, comme on doit le penser, un des -premiers le visiter, et je restai frapp d'admiration devant les -nombreuses et savantes combinaisons de ce chef-d'oeuvre de mcanique. - -A quelque temps de l, une des ailes de l'automate s'tant dtraque, la -rparation m'en fut confie et je fus initi au fameux mystre de la -digestion. A mon grand tonnement, je vis que l'illustre matre n'avait -pas ddaign de recourir un artifice que je n'aurais pas dsavou dans -un tour d'escamotage. La digestion, ce tour de force de son automate, la -digestion, si pompeusement annonce dans le Mmoire, n'tait qu'une -mystification, un vritable canard enfin. Dcidment Vaucanson n'tait -pas seulement mon matre en mcanique, je devais m'incliner aussi devant -son gnie pour l'escamotage. - -Voici du reste, dans sa simplicit, l'explication de cette intressante -fonction. - -On prsentait l'animal un vase, dans lequel tait de la graine -baignant dans l'eau. Le mouvement que faisait le bec en barbotant, -divisait la nourriture et facilitait son introduction dans un tuyau -plac sous le bec infrieur du canard; l'eau et la graine, ainsi -aspirs, tombaient dans une bote place sous le ventre de l'automate, -laquelle bote se vidait toutes les trois ou quatre sances. -L'vacuation tait chose prpare l'avance; une espce de bouillie, -compose de mie de pain colore de vert, tait pousse par un corps de -pompe et soigneusement reue sur un plateau en argent comme produit -d'une digestion artificielle. On se passait alors l'objet de main en -main en s'extasiant sa vue, tandis que l'industrieux mystificateur -riait de la crdulit du public. - -Cet artifice, loin de modifier la haute opinion que j'avais conue de -Vaucanson, m'inspira au contraire une double admiration pour son -_savoir_ et pour son _savoir-faire_. - -Le lecteur s'attend sans doute ce que je lui donne une petite notice -biographique sur cet homme clbre. C'est mon intention en effet. - -Jacques de Vaucanson naquit Grenoble le 24 fvrier 1809, d'une famille -noble; son got pour la mcanique se dclara ds sa plus tendre enfance. - -Ce fut vers 1730, environ, que le flteur des Tuileries lui suggra -l'ide de construire sur ce modle un automate jouant vritablement de -la flte traversire; il consacra quatre annes composer ce -chef-d'oeuvre. - -Le domestique de Vaucanson, dit l'histoire, tait seul dans la -confidence des travaux de son matre. Aux premiers sons que rendit le -flteur, le fidle serviteur, qui se tenait cach dans un appartement -voisin, vint tomber aux pieds du mcanicien qui lui paraissait plus -qu'un homme, et tous deux s'embrassrent en pleurant de joie. - -Le _canard_ et le _joueur de tambourin_ suivirent de prs et furent -principalement excuts en vue d'une spculation sur la curiosit -publique. - -Vaucanson, quoique noble de naissance, ne ddaigna pas de prsenter ses -automates la foire de Saint-Germain et Paris, o il fit de -fabuleuses recettes, tant fut grande l'admiration pour ses merveilleuses -machines. - -Il inventa aussi, dit-on, un mtier sur lequel un ne excutait une -toffe fleurs; il avait fait cette machine pour se venger des ouvriers -en soie de la ville de Lyon, qui l'avaient poursuivi coups de pierre, -se plaignant qu'il cherchait simplifier les mtiers. - -On doit Vaucanson une chane qui porte son nom, ainsi qu'une machine -pour en fabriquer les mailles toujours gales. - -On dit qu'il fit encore pour la _Cloptre_ de Marmontel, un aspic qui -s'lanait en sifflant sur le sein de l'actrice charge du rle -principal. A la premire reprsentation de cette pice, un plaisant, -plus merveill du sifflement de l'automate que de la beaut de la -tragdie, s'cria: _Je suis de l'avis de l'aspic!_ - -Il ne manquait la gloire de Vaucanson que d'tre clbr par Voltaire; -l'illustre pote fit sur lui les vers suivants: - - ..................................... - Le hardi Vaucanson, rival de Promthe, - Semblait, de la nature imitant les ressorts, - Prendre le feu des cieux pour animer les corps. - -Cet illustre mcanicien conserva toute son activit jusqu'au dernier -moment de sa vie. Dangereusement malade, il s'occupait encore faire -excuter la machine fabriquer sa chane sans fin. - ---Ne perdez pas une minute, disait-il ses ouvriers, je crains de ne -pas vivre assez longtemps pour vous expliquer mon ide en entier. - -Huit jours aprs, le 21 novembre 1782, il rendait le dernier soupir -l'ge de 73 ans. Mais avant de quitter ce monde, il avait eu la -consolation de voir fonctionner sa machine. - -Une bonne fortune n'arrive jamais sans une autre: Ce fut aussi dans -l'anne 1844 que je vis chez un nomm Cronier, mcanicien Belleville, -le fameux _joueur d'checs_, dont les combinaisons ont fait plir les -savants de l'poque. Automate si merveilleux en effet, que pas un des -plus forts joueurs ne le put vaincre! Je ne l'ai jamais vu fonctionner. -Mais depuis, j'ai eu sur ce chef-d'oeuvre des renseignements qui ne -manquent pas d'originalit et que je vais communiquer au lecteur. -J'espre lui causer la mme surprise que celle dont j'ai t saisi -lorsque je les ai reus. - -Il semblera peut-tre trange qu' propos d'un automate, je sois oblig -de faire intervenir au dbut de ma narration un trait de la politique -europenne. Cependant, que le lecteur se rassure; il ne s'agit pas ici -d'une longue et savante dissertation sur l'quilibre des Etats; modeste -historien, je me contenterai de quelques mots pour faire entrer en scne -le hros de ce rcit. - -L'histoire se passe en Russie. - -Le premier partage de la Pologne, en 1772, avait laiss bien des -ferments de discorde qui, plusieurs annes aprs, excitaient encore de -nombreux soulvements. - -Vers l'anne 1776, une rvolte d'une certaine gravit clata dans un -rgiment mi-partie russe, mi-partie polonais, qui tenait garnison dans -la ville forte de Riga. - -A la tte des rebelles, tait un officier nomm Worouski, homme d'une -haute intelligence et d'une grande nergie. Sa taille tait petite, mais -bien prise; ses traits accentus semblaient autant de cicatrices et -donnaient sa mle physionomie le caractre du brave que, dans son -pittoresque vocabulaire, le soldat franais appelle le _troupier -racorni_. - -Cette insurrection prit des proportions telles, que les troupes envoyes -pour la rprimer furent obliges de se replier deux fois, aprs avoir -prouv des pertes considrables. Cependant des renforts arrivrent de -Saint-Ptersbourg, et dans un combat livr en rase campagne, les -insurgs furent vaincus. Bon nombre prirent, le reste prit la fuite -travers les marais, o les vainqueurs les poursuivirent avec ordre de ne -faire aucun quartier. - -Dans cette droute, Worousky eut les deux cuisses fracasses par un coup -de feu, et il tomba sur le champ de bataille. Toutefois, il chappa au -massacre en se jetant dans un foss recouvert d'une haie, qui le droba - la vue des soldats. - -La nuit venue, Worouski se trana avec peine et put gagner la demeure -voisine d'un mdecin nomm Osloff, connu pour sa bienfaisante humanit. - -Le docteur, touch de sa position, lui donna des soins et consentit le -cacher chez lui. La blessure de Worouski tait grave, et cependant le -brave docteur eut longtemps l'espoir de le gurir. Mais la gangrne -s'tant dclare tout coup, la position du bless prit un caractre -tel, qu'il devint urgent, pour lui sauver la vie, de sacrifier la -moiti de son corps l'autre. L'amputation des deux cuisses fut -pratique avec bonheur, et Worouski fut sauv. - -Sur ces entrefaites, M. de Kempelen, illustre mcanicien viennois, vint -en Russie pour rendre visite M. Osloff, avec lequel il tait li d'une -troite amiti. - -Ce savant voyageait alors dans le but de se familiariser avec les -langues trangres, dont l'tude devait plus tard lui faciliter son beau -travail sur le mcanisme de la parole, qu'il a si bien dcrit dans son -ouvrage publi Vienne en 1791. - -Dans chaque pays dont il dsirait apprendre la langue, M. de Kempelen -faisait un court sjour, et grce son tonnante facilit et son -intelligence extrme, il parvenait bientt la possder. - -Cette visite fut d'autant plus agrable au docteur, que depuis quelque -temps il avait conu des inquitudes sur les consquences de la bonne -action laquelle il s'tait laiss entraner. Il craignait d'tre -compromis si l'on venait en avoir connaissance, et son embarras tait -extrme, car, vivant seul avec une vieille gouvernante, il n'avait -personne dont il pt recevoir un bon conseil ou attendre aucun secours. - -L'arrive de M. de Kempelen fut donc un vnement heureux pour le -docteur, qui comptait sur l'imagination de son ami pour le sortir -d'embarras. - -M. de Kempelen fut d'abord effray de partager un tel secret: il savait -que la tte du proscrit avait t mise prix, et que l'acte d'humanit -auquel il allait s'associer tait un crime que les lois moscovites -punissaient avec rigueur. Mais quand il vit le corps mutil de Worousky, -il se laissa aller tout l'intrt que ne pouvait manquer d'inspirer -une si grande infortune, et il chercha dans son esprit inventif les -moyens d'oprer la fuite de son protg. - -Le docteur Osloff tait passionn pour le jeu d'checs, et, autant pour -satisfaire sa passion que pour apporter une distraction au malade, -pendant les longs jours de convalescence, il faisait de nombreuses -parties avec lui. Mais Worousky tait d'une telle force ce jeu, que -son hte ne pouvait mme galiser la partie, malgr des concessions de -pices considrables. M. de Kempelen s'unit au docteur pour lutter -contre un aussi habile stratgiste. Ce fut en vain: Worousky sortait -toujours vainqueur de la partie. Cette supriorit inspira M. de -Kempelen l'ide du fameux automate joueur d'checs. En un instant il en -eut arrt le plan et, la tte enflamme par les ides qui s'y -pressaient en foule, il se mit immdiatement l'oeuvre. Chose -incroyable! ce chef-d'oeuvre de mcanique, cration merveilleuse dont -les combinaisons tonnrent le monde entier, fut invent, excut et -entirement termin dans l'espace de trois mois. - -M. de Kempelen voulut que le docteur et seul les prmisses de son -oeuvre: le 10 octobre 1796, il l'invita faire une partie. - -L'automate reprsentait un Turc de grandeur naturelle, portant le -costume de sa nation, et assis derrire un coffre en forme de commode, -qui avait peu prs 1 mtre 20 centimtres de longueur sur 80 -centimtres de largeur. Sur le dessus du coffre et au centre, se -trouvait un chiquier. - -Avant de commencer la partie, le mcanicien ouvrit plusieurs portes -pratiques dans la commode, et M. Osloff put voir dans l'intrieur une -grande quantit de rouages, leviers, cylindres, ressorts, cadrans, etc., -qui en garnissaient la plus grande partie. En mme temps il ouvrit un -long tiroir contenant les checs et un coussin sur lequel le Turc devait -appuyer le bras. Cet examen termin, la robe de l'automate fut leve, et -l'on put galement voir dans l'intrieur de son corps. - -Les portes ayant ensuite t fermes, M. de Kempelen fit quelques -arrangements dans sa machine, et remonta un des rouages avec une cl -qu'il introduisit dans une ouverture pratique au coffre. - -Alors le Turc, aprs un petit mouvement de tte en forme de salut, porta -la main sur une des pices poses sur l'chiquier, la saisit du bout des -doigts, la porta sur une autre case, et posa ensuite son bras sur le -coussin prs de lui. L'auteur avait annonc que son automate ne parlant -pas, ferait avec la tte trois signes pour indiquer l'chec au Roi et -deux pour l'chec la Reine. - -Le docteur riposta, et attendit patiemment que son adversaire, dont les -mouvements avaient toute la gravit du sultan qu'il reprsentait, jout -une autre pice. Quoique conduite avec lenteur au dbut, la partie n'en -fut pas moins promptement engage. Bientt mme Osloff s'aperut qu'il -avait affaire un antagoniste redoutable, car malgr tous ses efforts -pour lutter contre la machine, son jeu se trouvait dans une position -dsespre. - -Il est vrai de dire que depuis quelques instants, le docteur tait -devenu trs distrait. Une ide semblait le proccuper. Mais il hsitait - communiquer ses rflexions son ami, quand tout coup la machine fit -trois signes de tte. Le Roi tait mat. - ---Parbleu! s'cria le perdant avec une teinte d'impatience qui se -dissipa bien vite la vue de la figure panouie du mcanicien, si je -n'tais persuad que Worousky est en ce moment dans son lit, je croirais -que je viens de jouer avec lui! Sa tte seule est capable de concevoir -un coup semblable celui qui m'a fait perdre. Et puis, ajouta le -docteur en regardant fixement M. de Kempelen, pouvez-vous me dire -pourquoi votre automate joue de la main gauche[7], ainsi que le fait -Worousky? - -Le mcanicien viennois se mit rire, et ne voulant pas prolonger cette -mystification, qui devait tre le prlude de tant d'autres, il avoua -son ami que c'tait en effet avec Worouski qu'il venait de faire la -partie. - ---Mais, alors, o diable l'avez-vous plac? dit le docteur en regardant -autour de lui pour tcher de dcouvrir son antagoniste. - -L'inventeur riait de tout son coeur. - ---Eh bien! vous ne me reconnaissez donc pas? s'cria le Turc, qui, -tendit au docteur la main gauche en signe de rconciliation, tandis que -M. de Kempelen levait la robe, et montrait le pauvre mutil log dans la -carcasse de l'automate. - -M. Osloff ne put garder plus longtemps son srieux: le rire le gagna et -il fit chorus avec ses deux mystificateurs. Mais il s'arrta le premier; -il lui manquait une explication. - ---Comment avez-vous fait, dit-il, pour escamoter Worouski et le rendre -invisible? - -M. de Kempelen expliqua alors de quelle faon il tait parvenu -dissimuler l'automate vivant, avant qu'il pt entrer dans le corps du -Turc. - ---Voyez, dit-il, en ouvrant le buffet; ces nombreux rouages, ces -leviers, ces poulies qui garnissent une partie du buffet ne sont que le -simulacre d'une machine organise. Les chssis qui les supportent sont -charnire, et en se repliant pour se mettre sur le ct, ils laissent -une place au joueur qui s'y trouvait blotti, pendant que vous examiniez -l'intrieur de l'automate. - -Cette premire visite termine, et ds que la robe a t baisse, -Worousky est subitement entr dans le corps du Turc que nous venions -d'examiner. Puis, tandis que je vous montrais le buffet et les rouages -qui le garnissent, il prenait son temps pour passer ses bras et ses -doigts dans ceux de la figure. Vous comprenez galement qu'en raison de -la grosseur du cou, dissimule par cette barbe et cette norme -collerette, il a pu, en passant la tte dans ce masque, voir facilement -l'chiquier et conduire sa partie. Je dois ajouter que lorsque je fais -le simulacre de monter la machine, ce n'est que dans le but de couvrir -le bruit des mouvements de Worousky. - ---Ainsi, dit le docteur, qui tenait prouver qu'il avait parfaitement -compris l'explication, quand j'examinais le buffet, mon diable de -Worousky se trouvait dans le corps du Turc; et quand on soulevait la -robe, il tait pass dans le buffet. J'avoue franchement, ajouta M. -Osloff, que j'ai t dupe de cette ingnieuse combinaison, mais je m'en -console en pensant que plus fin que moi s'y serait trouv pris. - -Les trois amis furent aussi merveills l'un que l'autre du rsultat -obtenu dans cette sance prive, car cet instrument offrait un -merveilleux moyen d'vasion pour le pauvre proscrit, et lui assurait -pour toujours une existence l'abri du besoin. - -Sance tenante, l'on convint de l'itinraire suivre pour gagner -promptement la frontire, et des prcautions de sret prendre pour le -voyage. Il fut galement convenu que, pour n'veiller aucun soupon, on -donnerait des reprsentations dans toutes les villes qui se trouvaient -sur le passage, en commenant par Toula, Kalouga, Smolensk, etc. - -Un mois aprs, Worousky, entirement rtabli, donnait devant un nombreux -public une premire preuve de son tonnante habilet. - -L'affiche, crite en langue russe, tait conue en ces termes: - - _Toula, 6 novembre 1777_, - - DANS LA SALLE DES CONCERTS, - - EXPOSITION D'UN AUTOMATE JOUEUR D'CHECS, - - INVENT ET EXCUT PAR M. DE KEMPELEN. - -NOTA.--_Les combinaisons mcaniques de cette pice sont si -merveilleuses, que l'inventeur n'hsite pas porter un dfi aux plus -forts joueurs de cette ville_.[8] - -On doit penser si cette annonce excita la curiosit des habitants de -Toula: non-seulement des joueurs se firent inscrire l'envi, mais de -forts paris furent engags pour et contre les antagonistes. - -Worousky sortit vainqueur de cette lutte, et encourag par son succs, -il engagea le lendemain M. de Kempelen proposer une partie contre les -plus forts joueurs runis. - -Je n'ai pas besoin de dire que ce second dfi fut accept avec plus -d'empressement encore que le premier, et que la ville entire vint de -nouveau faire galerie autour de cet intressant tournoi. - -Cette fois, le succs resta quelque temps incertain, et M. de Kempelen -commenait craindre de voir la rputation de son automate compromise, -quand un coup inattendu, un coup de matre, dcida en faveur de -Worousky. La salle entire, y compris les perdants, clbrrent par des -bravos une aussi glorieuse victoire. Les journaux remplirent leurs -colonnes de louanges et de flicitations l'adresse de l'automate et de -son inventeur, et compltrent par leur publicit une vogue si justement -mrite. - -M. de Kempelen et son compagnon, rassurs dsormais par l'clat de leur -dbut, prirent cong du bon docteur. Aprs lui avoir laiss un gnreux -souvenir de son amicale hospitalit, ils se dirigrent vers la -frontire. - -La prudence exigeait que, mme en voyageant, Worousky ft cach aux yeux -de tous: aussi fut-il littralement emball. Sous le prtexte d'une -grande susceptibilit dans les rouages de l'automate, la caisse norme -qui le contenait tait transporte avec les plus grandes prcautions. -Mais ces soins n'avaient d'autre but que de protger l'habile joueur -d'checs qui s'y trouvait enferm. Des ouvertures respiratoires -laissaient circuler l'air dans cette singulire chaise de poste. - -Worousky prenait son mal en patience, dans l'espoir de se voir bientt -hors des atteintes de la police moscovite et d'arriver sain et sauf au -terme de ce pnible voyage. Ces fatigues, il est vrai, taient -compenses par les normes recettes que les deux amis encaissaient sur -leur chemin. - -Tout en se dirigeant vers la frontire de Prusse, nos voyageurs taient -arrivs Vitebsk, lorsqu'un matin Worousky vit entrer brusquement M. de -Kempelen dans la chambre o il demeurait constamment squestr. - ---Un affreux malheur nous menace, s'cria le mcanicien d'un air -constern, en montrant une lettre date de Saint-Ptersbourg. Dieu sait -si nous parviendrons le conjurer! L'impratrice Catherine II ayant -appris par les journaux le merveilleux talent de l'automate, joueur -d'checs, dsire faire une partie avec lui et m'engage le transporter -immdiatement son palais. Il s'agit maintenant de nous concerter pour -trouver un moyen de nous soustraire ce dangereux honneur. - -Au grand tonnement de M. de Kempelen, Worousky reut cette nouvelle -sans aucun effroi, et il sembla mme en prouver une joie extrme. - ---Eluder une pareille visite! gardons-nous-en bien, dit-il; les dsirs -de la Czarine sont des ordres qu'on ne peut enfreindre sans danger; nous -n'avons donc d'autre parti suivre que de nous rendre au plus vite sa -demande. Votre empressement aura le double avantage de la disposer -favorablement, et de dtourner les soupons qui pourraient natre sur -votre merveilleux automate. D'ailleurs, ajouta l'intrpide soldat, avec -une certaine fiert, j'avoue que je ne suis pas fch de me trouver en -face de la grande Catherine, et de lui montrer que la tte dont elle -fait assez peu de cas pour la mettre au misrable prix de quelques -roubles, est de force lutter avec la sienne et peut mme, en certains -cas, la surpasser en intelligence. - ---Insens que vous tes! s'cria M. de Kempelen, effray de l'exaltation -du fougueux proscrit, pensez donc que nous pouvons tre dcouverts, et -qu'il y va de la vie pour vous, et pour moi d'un exil en Sibrie. - ---C'est impossible, reprit tranquillement Worousky. Votre ingnieuse -machine a dj tromp tant de gens et des plus habiles, que bientt, -j'en ai la conviction, nous aurons une dupe de plus, mais cette fois une -dupe dont la dfaite sera bien glorieuse pour nous. Et quel beau -souvenir, quel honneur pour tous les deux, mon ami, lorsqu'un jour nous -pourrons dire que l'impratrice Catherine II, la fire Czarine, que ses -courtisans proclament la tte la plus intelligente de son vaste empire, -fut abuse par votre gnie et vaincue par moi! - -M. de Kempelen, quoique ne partageant pas l'enthousiasme de Worousky, -fut forc de cder devant ce caractre, dont il avait eu maintes fois -dj l'occasion d'apprcier l'inflexibilit. D'ailleurs, le soldat avait -tant d'autres qualits, et pardessus tout possdait une habilet si -surprenante aux checs, que le mcanicien viennois jugea prudent de lui -faire des concessions, dans l'intrt de sa propre renomme. - -On partit donc sans diffrer, car le voyage devait tre long et -difficile par suite des prcautions infinies qu'exigeait le transport de -la caisse o se trouvait Worousky. En route, M. de Kempelen ne quitta -pas un instant son compagnon de voyage, et fit tout ce qui dpendait de -lui pour adoucir la rigueur d'une aussi pnible locomotion. - -Aprs de longues journes de fatigue, on arriva enfin au terme du -voyage. Mais quelque promptitude qu'eussent mise les voyageurs, la -Czarine, en abordant M. de Kempelen, sembla lui tmoigner une certaine -humeur. - ---Les routes sont-elles donc si mauvaises, Monsieur, lui dit-elle, qu'il -faille quinze jours pour venir de Vitebsk Saint-Ptersbourg? - ---Que Votre Majest veuille bien me permettre, rpondit le rus -mcanicien, de lui faire un aveu qui me servira d'excuse. - ---Faites, rpondit Catherine, pourvu que ce ne soit pas l'aveu de -l'incapacit de votre _merveilleuse_ machine. - ---Au contraire, je viens avouer Votre Majest qu'en raison de sa force -au jeu d'checs, j'ai voulu lui prsenter un adversaire digne d'elle. -J'ai donc d, avant de partir, ajouter mon automate des combinaisons -indispensables pour une partie aussi solennelle. - ---Ah! ah! fit en souriant l'Impratrice, dride par cette flatteuse -explication. Et en raison de ces nouvelles combinaisons, vous avez -l'espoir de me faire battre par votre automate. - ---Je serais bien tonn qu'il en ft autrement, rpondit -respectueusement M. de Kempelen. - ---C'est ce que nous verrons, Monsieur, rpliqua l'Impratrice en agitant -la tte d'un air de doute et d'ironie. Mais, ajouta-t-elle sur le mme -ton, quand me mettez-vous en prsence de mon terrible adversaire? - ---Quand il plaira Votre Majest. - ---S'il en est ainsi, je suis tellement impatiente de mesurer mes forces -avec le vainqueur des plus habiles joueurs de mon empire, que, ce soir -mme, je le recevrai dans ma bibliothque. Installez-y votre machine; -huit heures je me rendrai prs de vous. Soyez exact. - -M. de Kempelen prit cong de Catherine et courut faire ses prparatifs -pour la soire. Worousky se faisait un jeu de la sance et ne pensait -qu'au bonheur qu'il aurait mystifier la Czarine. Mais si M. de -Kempelen tait rsolu, lui aussi, tenter l'aventure, il voulait -prendre nanmoins toutes les prcautions possibles, afin que son secret -ne pt tre pntr, et qu'une voie de salut lui restt, mme en cas de -danger. A tout hasard, il fit transporter au palais imprial l'automate, -dans la caisse mme o il le plaait dans ses voyages. - -Huit heures sonnaient comme l'Impratrice, escorte d'une suite -nombreuse, entrait dans la bibliothque et se plaait prs de -l'chiquier. - -J'ai omis de dire que M. de Kempelen ne permettait jamais qu'on passt -derrire l'automate, et qu'il ne consentait commencer la partie que -lorsque tous les spectateurs taient rangs en face de sa machine. - -La cour se plaa derrire l'Impratrice, et de tous cts il n'y eut -qu'une seule voix pour prdire la dfaite de l'automate. - -Sur l'invitation du mcanicien, on visita le buffet et le corps du Turc, -et quand on se fut bien convaincu qu'il ne contenait rien autre chose -que les rouages dont nous avons prcdemment parl, on se mit en mesure -d'engager la partie. - -Favorise par le sort, Catherine profita de l'avantage de jouer le -premier pion; l'automate riposta, et la partie se continua au milieu du -plus religieux silence. Les pices manoeuvrrent d'abord sans que rien -se dcidt. Cependant on ne tarda pas voir, aux sourcils froncs de la -Czarine, que l'automate se montrait peu galant envers elle, et qu'il -tait digne aprs tout de la rputation qu'on lui avait faite. Un -cavalier et un fou lui furent enlevs coup sur coup par l'habile -musulman. Ds lors la partie prenait une tournure dfavorable pour la -noble joueuse, quand tout coup le Turc quittant son impassible -gravit, frappa violemment de la main sur son coussin, et remit sa -place une pice avance par son adversaire. - -[Illustration: L'AUTOMATE JOUEUR D'CHECS.] - -Catherine II venait de tricher. Etait-ce pour prouver l'intelligence de -l'automate ou pour toute autre cause? Nous ne saurions le dire. -Nanmoins, la fire impratrice ne voulant point avouer cette faiblesse, -replaa la pice l'endroit o elle l'avait frauduleusement avance et -regarda l'automate d'un air d'imprieuse autorit. - -Le rsultat ne se fit pas attendre: le Turc, d'un coup de main, renversa -vivement toutes les pices sur l'chiquier, et aussitt le bruit d'un -rouage, qui marchait constamment pendant la partie, cessa de se faire -entendre. La machine s'arrta, comme si elle tait subitement dtraque. - -Ple et tremblant, M. de Kempelen, reconnaissant l le fougueux -caractre de Worousky, attendit avec effroi l'issue de ce conflit entre -le proscrit et sa souveraine. - ---Ah! ah! monsieur l'automate, vous avez des manires un peu brusques, -dit avec gat l'impratrice, qui n'tait pas fche de voir ainsi se -terminer une partie dans laquelle elle avait peu de chances de succs. -Oh! vous tes fort, j'en conviens; mais vous avez craint de perdre la -partie, et par prudence vous avez brouill le jeu. Allons, je suis -maintenant difie sur votre savoir et surtout sur votre caractre -nerveux. - -M. de Kempelen commena respirer, et reprenant courage, il voulut -tcher de dtruire tout fait la fcheuse impression produite par le -manque de respect de sa machine, faute dont naturellement il endossait -toute la responsabilit. - ---Que votre Majest, dit-il humblement, me permette de lui donner une -explication sur ce qui vient de se passer. - ---Pas du tout, monsieur de Kempelen, interrompit joyeusement la Czarine, -pas du tout; je trouve au contraire cela trs amusant, et je vous dirai -mme que votre automate me plat tellement que je veux en faire -l'acquisition. J'aurai ainsi toujours prs de moi un joueur un peu vif -peut-tre, mais assez habile pour me tenir tte. Laissez-le donc dans -cet appartement et venez me voir demain matin pour conclure le march. - -A ces mots et sans attendre la rponse de M. de Kempelen, l'Impratrice -quitta la salle. - -En tmoignant le dsir que l'automate restt au palais jusqu'au -lendemain, Catherine voulait-elle commettre une indiscrtion? Tout porte - le croire. Heureusement l'habile mcanicien sut djouer cette -curiosit fminine en faisant passer Worousky dans la caisse qu'il avait -fait apporter tout hasard, comme nous l'avons dit. - -L'automate resta dans la bibliothque, mais Worousky n'y tait plus. - -Le lendemain, Catherine renouvela M. de Kempelen la proposition -d'acheter son joueur d'checs. Ce dernier lui fit comprendre que sa -prsence tant ncessaire pour les fonctions de cette machine, il lui -tait impossible de la vendre. - -L'Impratrice se rendit cette bonne raison et, tout en flicitant le -mcanicien sur son oeuvre, elle lui remit un tmoignage de sa -libralit. - -Trois mois aprs, l'automate tait en Angleterre sous la direction d'un -M. Anthon, auquel M. de Kempelen l'avait cd. Worousky continua-t-il -faire partie de la machine? Je l'ignore, mais on doit le supposer, en -raison de l'immense succs qu'eut cette poque le joueur d'checs, -dont tous les journaux firent mention. - -M. Anthon parcourut l'Europe entire, suivi toujours des mmes succs, -mais sa mort, le clbre automate fut achet par le mcanicien -Malzel, qui l'embarqua pour New-York. C'est sans doute alors que -Worousky prit cong de son Turc hospitalier, car l'automate fut loin -d'avoir en Amrique le mme succs que sur notre continent. Aprs avoir -promen pendant quelque temps son trompette mcanique et le joueur -d'checs, Malzel reprit le chemin de la France, qu'il ne devait plus -revoir; il mourut dans la traverse d'une indigestion[9]. - -Les hritiers de Malzel vendirent ses instruments, et c'est d'eux que -Cronier tenait sa prcieuse relique. - -Mon heureuse toile vint encore me fournir une des plus belles occasions -d'tude que je pusse dsirer. - -Un Prussien, nomm Koppen, montra Paris, vers 1829, un instrument -portant le nom de _Componium_. C'tait un vritable orchestre mcanique, -jouant des ouvertures d'opras avec un ensemble et une prcision fort -remarquables. - -Le nom de Componium venait de ce que, l'aide de combinaisons vraiment -merveilleuses, l'instrument improvisait de charmantes variations sans -jamais se rpter, quel que ft le nombre de fois qu'on le fit jouer de -suite. On prtendait qu'il tait aussi difficile d'entendre deux fois la -mme variation que de voir deux mmes quaternes se succder la -loterie. Il y avait pour ces deux faits les mmes chances fournies par -le hasard. - -Le Componium obtint le plus brillant succs, mais il finit par puiser -la curiosit des amateurs d'harmonie, et dut songer la retraite, aprs -avoir produit son propritaire la somme fabuleuse de cent mille francs -de bnfices nets, dans une anne. - -Ce chiffre, exact ou non, fut adroitement publi, et quelque temps -aprs, l'instrument fut mis en vente. - -Un spculateur nomm D..., sduit par l'esprance de voir se renouveler -pour lui en pays tranger des recettes aussi magnifiques, acheta -l'instrument et le transporta en Angleterre. - -Malheureusement pour D..., au moment o cette _poule aux oeufs d'or_ -arrivait Londres, Georges IV venait de rendre le dernier soupir. - -La cour et l'aristocratie, seuls mlomanes dans ce pays de commerce et -d'industrie, et sur qui D.... comptait pour l'exploitation de cette -oeuvre d'art, prirent le deuil et, selon l'usage anglais, se -clotrrent pendant quelques mois. Le spectacle se trouva sans -spectateurs. - -Pour viter des frais inutiles, D.... jugea prudent de renoncer une -entreprise commence sous de si malheureux auspices, et il se dcida -revenir Paris. Le Componium fut, en consquence, dmont pice -pice, mis dans des caisses et ramen en France. - -D.... esprait faire rentrer son instrument en franchise de droits. -Mais lors de sa sortie de France, il avait oubli de remplir certaines -formalits indispensables pour obtenir ce bnfice; la douane l'arrta, -et il fut oblig d'en rfrer au ministre du commerce. En attendant la -dcision ministrielle, les caisses furent dposes dans les magasins -humides de l'entrept. Ce ne fut gure qu'au bout d'un an, et aprs des -formalits et des difficults sans nombre, que l'instrument rentra dans -Paris. - -Ce fait peut donner une ide de l'tat de dsordre, de dpcement et -d'avarie o se trouva alors le Componium. - -Dcourag par l'insuccs de son voyage en Angleterre, D.... rsolut de -se dfaire de son _improvisateur mcanique_; mais auparavant, il se mit - la recherche d'un mcanicien qui pt entreprendre de le remettre en -tat. J'ai oubli de dire que lors de la vente du Componium, M. Koppen -avait livr avec la machine un ouvrier allemand trs habile, qui tait -pour ainsi dire le cornac du gigantesque instrument. Celui-ci se -trouvant les bras croiss pendant les interminables formalits de la -douane franaise, n'avait imagin rien de mieux que de retourner dans sa -patrie. - -La rparation du Componium tait un travail de longue haleine, un -travail de recherches et de patience, car les combinaisons de cette -machine ayant toujours t tenues secrtes, personne ne pouvait fournir -le moindre renseignement. D..... lui mme, n'ayant aucune notion de -mcanique, ne pouvait tre en cela d'aucun secours; il fallait que -l'ouvrier ne s'inspirt que de ses propres ides. - -J'entendis parler de cette affaire, et pouss par une opinion peut-tre -un peu trop avantageuse de moi-mme, ou plutt bloui par la gloire d'un -aussi beau travail, je me prsentai pour entreprendre cette immense -rparation. - -On me rit au nez: l'aveu est humiliant, mais c'est le mot propre. Il -faut dire aussi que ce n'tait pas tout fait sans motif, car je -n'tais alors connu que par des travaux trop peu importants pour mriter -une grande confiance. On craignait que, loin de remettre l'instrument en -tat, je ne lui causasse de plus grands dommages en voulant le rparer. - -Cependant, comme D.... ne trouvait pas mieux, et que je faisais la -proposition de dposer une caution pour le cas o je viendrais -commettre quelque dgt, il finit par cder mes instances. - -On trouvera sans doute que j'tais rellement un ouvrier bien conciliant -et surtout bien consciencieux. Au fond, j'agissais dans mon intrt, car -cette entreprise, en me fournissant de longs et intressants sujets -d'tude, devait tre pour moi un cours complet de mcanique. - -Ds que mes propositions eurent t acceptes, on m'apporta dans une -vaste chambre qui me servait de cabinet de travail, toutes les caisses -contenant les pices du Componium, et on les vida ple-mle sur des -draps de lit tendus cet effet sur le carreau. - -Une fois seul, et lorsque je vis ce monceau de ferraille, ces myriades -de pices dont j'ignorais les fonctions, cette fort d'instruments de -toutes formes et de toutes grandeurs, tels que cors d'harmonie, -trompettes, hautbois, fltes, clarinettes, bassons, tuyaux d'orgue, -grosse caisse, tambour, triangle, cymbales, tam-tam, et tant d'autres -chelonns par grandeur sur tous les tons de l'chelle chromatique, je -fus tellement effray de la difficult de ma tche, que je restai pour -ainsi dire ananti pendant quelques heures. - -Pour faire mieux comprendre ma folle prsomption, laquelle ma passion -pour la mcanique et mon amour du merveilleux pouvaient seuls servir -d'excuse, je dois dire que je n'avais jamais vu fonctionner le -Componium; tout tait donc pour moi de l'inconnu. Ajoutons cela que le -plus grand nombre des pices taient couvertes de rouille et de -vert-de-gris. - -Assis au milieu de cet immense Capharnam, et la tte appuye dans mes -mains, je me fis cent fois cette simple question: Par o vais-je -commencer? Et le dcouragement s'emparant de moi glaait mon esprit et -paralysait mon imagination. - -Un matin pourtant, me sentant tout dispos et subissant l'influence de -cet axiome d'Hippocrate: _Mens sana in corpore sano_, je m'indignai tout - coup de ma longue inertie et me jetai, tte baisse, dans cet immense -travail. - -Si je devais n'avoir pour lecteurs que des mcaniciens, comme je leur -dcrirais, l'aide de fidles souvenirs, mes ttonnements, mes essais, -mes tudes! Avec quel plaisir je leur expliquerais les savantes et -ingnieuses combinaisons qui naquirent successivement de ce chaos! - -Mais il me semble voir dj quelques lecteurs ou lectrices prts -tourner la page pour chercher la conclusion d'un chapitre qui menace de -tourner au srieux. Cette pense m'arrte, et je me contenterai de dire -que, pendant une anne entire, je procdai du connu l'inconnu pour la -solution de cet inextricable problme, et qu'un jour enfin j'eus le -bonheur de voir mes travaux couronns du plus heureux succs: le -Componium, nouveau phnix, tait ressuscit de ses cendres. - -Cette russite, inattendue de tous, me valut les plus grands loges, et -D.... se mit ma discrtion pour le salaire qu'il me plairait de -rclamer. Mais quelque sollicitation qu'il me ft, me trouvant satisfait -d'un aussi glorieux rsultat, je ne voulus rien recevoir au-del de mes -dbourss. Et cependant, si leve qu'et t la gratification, elle -n'et pu me ddommager de ce que me cota plus tard cette tche -au-dessus de mes forces! - - - - -CHAPITRE X. - -LES SUPPUTATIONS D'UN INVENTEUR.--CENT MILLE FRANCS PAR AN POUR UNE -CRITOIRE.--DCEPTION.--MES NOUVEAUX AUTOMATES.--LE PREMIER PHYSICIEN DE -FRANCE; DCADENCE.--LE CHORISTE PHILOSOPHE.--BOSCO.--LE JEU DES -GOBELETS.--UNE EXCUTION CAPITALE.--RSURRECTION DES SUPPLICIS.--ERREUR -DE TTE.--LE SERIN RCOMPENS.--UNE ADMIRATION _rentre_.--MES REVERS DE -FORTUNE.--UN MCANICIEN CUISINIER. - - -Les veilles, les insomnies, et pardessus tout l'agitation fbrile -rsultant de toutes les motions d'un travail aussi ardu que pnible -avaient min ma sant. Une fivre crbrale s'ensuivit, et si je parvins - en rchapper, ce ne fut que pour mener pendant cinq ans une existence -maladive, qui m'ta toute mon nergie. Mon intelligence tait comme -teinte. Chez moi plus de passion, plus d'amour, plus d'intrt mme -pour des arts que j'avais tant aims; l'escamotage et la mcanique -n'existaient plus dans mon imagination qu' l'tat de souvenirs. - -Mais cette maladie qui avait brav pendant si longtemps la science des -matres de la Facult, ne put rsister l'air vivifiant de la campagne, -o je me retirai pendant six mois, et lorsque je revins Paris, j'tais -compltement rgnr. Avec quel bonheur je revis mes chers outils! -avec quelle ardeur aussi je repris mon travail si longtemps dlaiss! -Car j'avais regagner et le temps perdu et les dpenses normes qu'un -traitement si long m'avait occasionnes. - -Mon modeste avoir se trouvait pour le moment sensiblement diminu, mais -j'tais cet endroit d'une philosophie toute preuve. Mes futures -reprsentations ne devaient-elles pas combler toutes ces pertes et -m'assurer une fortune honnte? J'escomptais ainsi un avenir incertain; -mais n'est-ce pas le fait de tous ceux qui cherchent inventer d'aimer - transformer leurs projets en lingots d'or? - -Peut-tre aussi subissais-je, sans le savoir, l'influence d'un de mes -amis, grand faiseur d'inventions, que ses dceptions et ses mcomptes ne -purent jamais empcher de former des projets nouveaux. Notre manire de -supporter l'avenir avait une grande analogie. Cependant je dois lui -rendre justice: quelque leves que fussent mes apprciations, il tait -dans ce genre de calcul d'une force laquelle je ne pouvais atteindre. -On en jugera par un exemple. - -Un jour, cet ami arrive chez moi, et me montrant un encrier de son -invention, lequel runissait le double mrite d'tre inversable et de -conserver l'encre un niveau toujours gal: - ---Pour le coup, mon cher, me dit-il, voici une invention qui va faire -une rvolution dans le monde des crivains, et qui me permettra de me -promener la canne la main, avec une centaine de mille livres de -rentes, au bas mot, entends-tu bien! Au reste tu vas en juger, si tu -suis bien mon calcul. - -Tu sais qu'il y a trente-six millions d'habitants en France? - -Je fis un signe de tte en forme d'adhsion. - ---Partant de l, je ne crois pas me tromper, si sur ce nombre j'estime -qu'il doit y en avoir au moins la moiti qui sait crire. Hein?... -tiens, mettons le tiers, ou pour tre plus srs encore, ne prenons que -le compte rond, soit dix millions. - ---Maintenant, j'espre qu'on ne me taxera pas d'exagration si, sur ces -dix millions d'crivains, j'en prends un dixime, soit un million, pour -nombrer ceux qui sont la recherche de ce qui peut leur tre utile. - -Et mon ami s'arrta en me regardant d'un ton qui semblait dire: Comme je -suis raisonnable dans mes apprciations! - ---Nous avons donc en France un million d'hommes capables d'apprcier -l'avantage de mon encrier. Or, sur ce nombre, combien vas-tu m'en -accorder qui, ds la premire anne, pourront avoir connaissance de ma -dcouverte et qui, la connaissant, en feront l'acquisition? - ---Ma foi, rpondis-je, je t'avoue que je suis trs embarrass pour te -donner un chiffre exact. - ---Eh mon Dieu! qui est-ce qui te parle de chiffre exact? Je ne te -demande qu'une approximation, et encore je la dsire la plus basse -possible, afin que je n'aie pas de dception. - ---Dame! fis-je en continuant les supputions dcimales de mon ami, -mettons un dixime. - ---Tu vois, c'est toi-mme qui l'as dit, un dixime! autrement dit, cent -mille. Mais, continua l'inventeur, enchant de m'avoir fait participer -ses brillants calculs, sais-tu bien ce que me rapportera ds la premire -anne, la vente de ces cent mille critoires? - ---Non, je ne m'en doute pas. - ---Je vais te l'apprendre; coute bien. Sur ces cent mille critoires -vendues, je me suis rserv un franc de bnfice par chaque pice; il en -rsulte donc pour moi un bnfice de.....? - ---Cent mille francs, parbleu. - ---Tu vois, ce n'est pas plus difficile que cela compter. Oui, cent -mille francs, ni plus ni moins. Tu dois comprendre aussi que les autres -neuf cent mille crivains que nous avons laisss de ct, finiront par -connatre mon encrier; ils en achteront leur tour. Puis les autres -neuf millions que nous avons ngligs, que feront-ils, je te le -demande?... Et note bien ceci, je ne t'ai parl que de la France, qui -est un point sur le globe. Quand l'tranger en aura connaissance, quand -les Anglais et leurs colonies surtout en demanderont; vois-tu, mais, -c'est incalculable!... - -Mon ami essuya son front, qui s'tait couvert de sueur dans la chaleur -de son exposition, et il finit en me disant encore: Rappelle-toi bien -que nous avons mis tout au plus bas dans notre estimation. - -Malheureusement le calcul de mon ami pchait par la base. Son encrier, -d'un prix beaucoup trop lev, ne fut point achet, et l'inventeur finit -par mettre cette mine d'or au chapitre de ses dceptions dj si -nombreuses. - - * * * * * - -Moi aussi, je l'avoue, je basais mes calculs sur les chiffres de -population ou du moins sur le nombre approximatif des visiteurs de la -capitale, et toujours avec mes supputations, mme les plus raisonnables, -j'arrivais encore un rsultat fort satisfaisant. Mais je ne regrette -pas de m'tre abandonn souvent ces fantaisies de mon imagination. Si -elles m'ont fait prouver plus d'un mcompte dans ma vie, elles -servaient entretenir quelque nergie dans mon esprit et me rendre -capable de lutter contre les difficults sans nombre que je rencontrais -dans l'excution de mes automates. D'ailleurs, qui n'a pas fait, au -moins une fois dans sa vie, les supputations dores de mon ami, le -marchand d'critoires? - -J'ai dj parl plusieurs fois d'automates que je confectionnais; il -serait temps, je pense, de dire quelle tait la nature de ces pices -destines figurer dans mes reprsentations. - -C'tait d'abord un petit ptissier sortant commandement d'une lgante -boutique et venant apporter, selon le got des spectateurs, des gteaux -chauds et des rafrachissements de toute espce. On voyait sur le ct -de l'tablissement des aides-ptissiers pilant, roulant la pte et la -mettant au four. - -Une autre pice reprsentait deux clowns, Auriol et Debureau. Ce dernier -tenait la force des bras une chaise, sur laquelle son joyeux camarade -faisait des gambades, des volutions et des tours de force, ceux de -l'artiste du cirque des Champs-lyses. Aprs ces exercices, mon Auriol -fumait une pipe et finissait la sance en accompagnant sur un petit -flageolet un air que lui jouait l'orchestre. - -C'tait ensuite un oranger mystrieux sur lequel naissaient des fleurs -et des fruits, la demande des dames. Pour terminer la scne, un -mouchoir emprunt tait envoy distance dans une orange laisse -dessein sur l'arbre. Celle-ci s'ouvrait, laissait voir le mouchoir, -tandis que deux papillons venaient en prendre les coins et le -dveloppaient aux yeux des spectateurs. - -J'avais encore un cadran en cristal transparent, marquant l'heure au gr -des spectateurs, et sonnant sur un timbre galement en cristal le nombre -de coups indiqu. - - * * * * * - -Au moment o j'tais le plus absorb par ces travaux, je fis une -rencontre qui me fut des plus agrables. - -Passant un jour sur les boulevards, fort proccup, selon mon habitude, -je m'entends appeler. - -Je me retourne et me sens presser la main par un homme fort lgamment -vtu. - ---Antonio! m'criai-je en l'embrassant; que je suis aise de vous voir! -Mais comment tes-vous ici? Que faites-vous? et Torrini?.... - -Antonio m'interrompit: - ---Je vous conterai tout cela, me dit-il, venez chez moi, nous y serons -plus notre aise; je demeure quelques pas d'ici. - -En effet, au bout de deux minutes, nous arrivions rue de Lancry, devant -une maison de fort belle apparence. - ---Montons, me dit Antonio, je demeure au deuxime. - -Un domestique vint nous ouvrir. - ---Madame est-elle la maison? dit Antonio. - ---Non, Monsieur, mais Madame m'a charg de vous dire qu'elle ne -tarderait pas rentrer. - -Une fois qu'il m'eut introduit dans un salon, Antonio me fit asseoir -prs de lui sur un canap. - ---Voyons maintenant, mon ami, me dit-il, causons, car nous devons avoir -bien des choses nous dire. - ---Oui, causons; je vous avoue que ma curiosit est bien vivement -excite. Je ne sais, en vrit, si je rve. - ---Je vais vous ramener la ralit, reprit Antonio, en vous racontant -ce qui m'est arriv depuis que nous nous sommes quitts. Commenons, -ajouta-t-il tristement, par donner un souvenir Torrini. - -Je fis un mouvement de douloureuse surprise. - ---Que me dites-vous l, Antonio, est-ce que notre ami?... - ---Hlas, oui, ce n'est que trop vrai. Ce fut au moment o nous avions -tout lieu d'esprer un sort plus heureux, que la mort l'a frapp. - -En vous quittant, vous le savez, l'intention de Torrini tait de se -rendre au plus vite en Italie. Revenu des ides plus saines, le comte -de Grisy avait hte de reprendre son nom et de se retrouver sur les -thtres, tmoins de ses succs et de sa gloire; il esprait s'y -rgnrer et redevenir le brillant magicien d'autrefois. Dieu en a -dcid autrement. Comme nous allions quitter Lyon, o il avait donn des -reprsentations assez bien suivies, il fut subitement atteint d'une -fivre typhode qui l'emporta en quelques jours. - -Je fus son excuteur testamentaire. Aprs avoir rendu les derniers -devoirs l'homme auquel j'avais vou ma vie, je m'occupai de la -liquidation de sa petite fortune. Je vendis les chevaux, la voiture et -quelques accessoires de voyage qui m'taient inutiles, et je gardai les -instruments, avec l'intention d'en faire usage. Je n'avais aucune -profession; je crus ne pouvoir mieux faire que d'embrasser une carrire -dont le chemin m'tait tout trac, et j'esprais que mon nom, auquel mon -beau-frre avait donn en France une certaine clbrit, aiderait mes -succs. - -J'tais bien prtentieux, sans doute, de prendre la place d'un tel -matre, mais dfaut de talent je comptais me tirer d'affaire avec de -l'aplomb. - -Je m'appelai donc Il signor Torrini, et ce nom j'ajoutai, l'exemple -de mes confrres, le titre de _Premier physicien de France_. Chacun de -nous est toujours le premier et le plus habile du pays o il se trouve, -quand il veut bien ne pas se donner pour le plus fort du monde entier. -L'escamotage est une profession o, vous le savez, on ne pche pas par -excs de modestie; et l'habitude de produire des illusions facilite -cette mission de fausse monnaie, que le public, il est vrai, se rserve -ensuite d'apprcier et de classer selon sa juste valeur. - -C'est ce qu'il fit pour moi, car malgr mes pompeuses affiches, j'avoue -franchement qu'il ne me fit pas l'honneur de me reconnatre la clbrit -que je m'attribuais. Loin de l; mes reprsentations furent si peu -suivies, que leur produit suffisait peine me faire vivre. - -Nanmoins, j'allais de ville en ville, donnant mes reprsentations et me -nourrissant plus souvent d'esprance que de ralit. Mais il vint un -moment o cet aliment peu substantiel ne pouvant plus suffire mon -estomac, je me vis contraint de m'arrter. J'tais bout de ressources; -je ne possdais plus rien que mes instruments; mon vestiaire tait -rduit sa plus simple expression et menaait de me quitter d'un moment - l'autre; il n'y avait pas balancer. Je pris le parti de vendre mes -instruments et, muni de la modique somme que j'en avais retire, je me -rendis Paris, dernier refuge des talents incompris et des positions -dsespres. - -Malgr mon insuccs, je n'avais rien perdu de ce fond de philosophie que -vous me connaissez, et j'tais sinon trs heureux, du moins plein -d'espoir dans l'avenir. Oui, mon ami, oui, j'avais alors le -pressentiment de la brillante position que le sort m'a faite et vers -laquelle il m'a conduit pour ainsi dire par la main. - -Une fois Paris, je pris une modeste chambre, et je me proposai de -vivre avec conomie pour faire durer autant que possible mes faibles -ressources pcuniaires. Vous voyez que malgr ma confiance en l'avenir, -je prenais cependant quelques prcautions, afin de ne pas me trouver -expos mourir de faim. Vous allez voir que j'avais tort de ne pas -m'abandonner compltement mon toile. - -Il y avait peine huit jours que j'tais Paris, que je me rencontrai -face face avec un ancien camarade. C'tait un Florentin qui, dans le -thtre o je jouais Rome, tenait l'emploi de basse et remplissait des -rles secondaires. Lui aussi avait t maltrait du sort et, venu -Paris pour y chercher fortune, il s'tait trouv rduit, dfaut d'un -plus beau rle, accepter celui de figurant dans les choeurs du -Thtre-Italien. - -Mon ami, quand je l'eus mis au courant de ma position, m'annona qu'une -place de tnor tait vacante dans les choeurs o il chantait -lui-mme. Il me proposa de faire les dmarches ncessaires pour me la -faire obtenir. - -J'acceptai cette offre avec plaisir, mais bien entendu comme position -transitoire, car il m'en cotait de dchoir. Seulement, je voulais, en -attendant mieux, me mettre l'abri de la misre: la prudence m'en -faisait une loi. - -J'ai souvent remarqu, continua Antonio, que les vnements qui nous -inspirent le plus de dfiance sont souvent ceux qui nous deviennent les -plus favorables. En voici une nouvelle preuve: - -Comme en dehors de mes occupations de thtre, j'avais beaucoup de -loisirs, l'ide me vint de les employer donner des leons de chant. Je -me prsentai comme artiste du Thtre-Italien, en cachant toutefois la -position que j'y occupais. - -Il en fut de mon premier lve comme du premier billet de mille francs -d'une fortune que l'on veut amasser, et que l'on dit tre le plus -difficile acqurir. Je l'attendis assez longtemps. Il vint enfin, puis -d'autres encore, et insensiblement, soit que je fusse second par cette -chance en laquelle j'ai toujours eu confiance, soit aussi que l'on ft -satisfait de ma mthode et surtout des soins que je donnais mes -coliers, j'eus assez de leons pour quitter le thtre. - -Je dois vous dire aussi que cette dtermination avait encore une autre -cause. J'aimais une de mes colires et j'en tais aim. Dans ce cas, il -n'tait pas prudent de garder mon emploi de choriste, qui et pu jeter -sur moi quelque dconsidration. - -Vous vous attendez sans doute quelque aventure romanesque. Rien de -plus simple pourtant que l'vnement qui couronna nos amours: ce fut le -mariage. - -Madame Torrini, que vous verrez tout l'heure, est la fille d'un ancien -passementier. Veuf, et sans autre enfant, le pre n'avait de volont que -celle de sa fille; il accueillit favorablement ma demande. - -C'tait bien le meilleur des hommes. Malheureusement nous l'avons perdu, -il y a deux ans. Grce la fortune qu'il nous a laisse, j'ai quitt le -professorat, et maintenant je vis heureux et tranquille dans une -position qui ralise pour moi mes rves les plus brillants d'une autre -poque. Voil, dit en terminant mon ami philosophe, ce qui prouve une -fois de plus que, quelle que soit la position prcaire o il se trouve, -l'homme ne doit jamais dsesprer d'un avenir meilleur. - - * * * * * - -Mon rcit ne devait pas tre aussi long que celui d'Antonio; sauf mon -mariage, aucun vnement ne valait la peine de lui tre racont. Je lui -parlai cependant de ma longue maladie et du travail qui l'avait cause. -J'avais peine cess de parler, que madame Torrini rentra. - -La femme de mon ami tait charmante et surtout fort gracieuse. - ---Monsieur, me dit-elle, aprs que je lui eus t prsent par son mari, -je vous connaissais dj depuis longtemps. Antonio m'a cont votre -histoire, qui m'a inspir le plus grand intrt, et nous avons souvent -regrett, mon mari et moi, de ne point avoir de vos nouvelles. Mais, -monsieur Robert, ajouta-t-elle, puisque nous vous retrouvons, -considrez-vous ici comme un ancien ami de la maison, et venez nous voir -souvent. - -Je mis profit cette aimable invitation, et plus d'une fois j'allai -puiser prs de ces bons amis des consolations et des encouragements. - - * * * * * - -Antonio s'occupait toujours un peu d'escamotage. Ce n'tait pour lui, il -est vrai, qu'une simple distraction, un moyen d'amuser ses amis. -Nanmoins, il n'y avait pas d'escamoteur dont il ne suivt avec -empressement les reprsentations, qui lui rappelaient un autre temps. - -Un matin, je le vis entrer dans mon atelier d'un air empress. - ---Tenez, me dit-il, en me reprsentant un journal, vous qui recherchez -les escamoteurs clbres, en voil un qui va vous donner du fil -retordre; lisez. - -Je pris la feuille avec empressement et lus la rclame suivante: - -Le fameux Bosco, qui escamote une maison comme une muscade, va donner -incessamment Paris une srie de reprsentations, dans lesquelles -seront excutes des expriences qui tiennent du miracle. - ---Eh bien! que dites-vous de cela? me demanda Antonio. - ---Je dis qu'il faut possder un bien grand talent pour soutenir la -responsabilit de semblables loges. Aprs tout, je pense que le -journaliste a voulu s'amuser aux dpens de ses lecteurs, et que le -fameux Bosco n'existe que dans ses colonnes. - ---Dtrompez-vous, mon cher Robert. Cet escamoteur n'est point un tre -imaginaire. Non-seulement j'ai lu cette rclame dans plusieurs journaux, -mais ce qui est plus srieux, c'est que j'ai vu moi-mme Bosco donnant -hier soir, dans un caf, un chantillon de son savoir-faire, et -annonant sa premire sance pour mardi prochain. - ---S'il en est ainsi, dis-je mon ami, je vous invite passer la soire -chez M. Bosco, et si cela vous convient, je vous prendrai chez vous pour -vous y conduire. - ---Accept! me dit Antonio. Soyez chez moi mardi soir, sept heures et -demie. La sance commence huit heures. - -Au jour et l'heure convenus, nous arrivons, Antonio et moi, la porte -de la salle Chantereine, o devait avoir lieu la reprsentation -annonce. Au contrle, nous nous trouvons en face d'un gros monsieur, -vtu d'une redingote orne de brandebourgs et garnie de fourrures qui -lui donnent tout--fait l'air d'un prince russe en voyage. Antonio me -pousse du coude, et se penchant vers moi: C'est lui, me dit-il tout bas. - ---Qui, lui? - ---Eh! mais, Bosco. - ---Tant pis, dis-je, j'en suis fch pour lui. - ---Expliquez-vous, car je ne comprends pas le tort que peut faire un -homme un vtement de boyard? - ---Mais, mon ami, rpondis-je, c'est moins pour son costume que pour la -place qu'il occupe son contrle, que je blme M. Bosco. Il me semble -qu'il est peu convenable pour un artiste de prodiguer sa personne en -dehors de la scne. Il y a tant de diffrence entre l'homme que toute -une salle coute, admire, applaudit, et le directeur de spectacle -venant ostensiblement surveiller de mesquins intrts, que ce dernier -rle doit videmment nuire au premier. - -Pendant ce colloque, nous tions entrs et installs, mon ami et moi, -chacun notre place. - -D'aprs l'ide que je m'tais faite du laboratoire du magicien, je -m'attendais me trouver en face d'un rideau dont les larges plis, aprs -avoir vivement piqu ma curiosit, allaient, en s'ouvrant, taler mes -yeux blouis une scne resplendissante et garnie d'appareils dignes de -la clbrit qui m'tait annonce. Ds mon entre dans la salle, mes -illusions ce sujet s'taient subitement vanouies. - -Le rideau avait t jug superflu: la scne tait dcouvert. Devant -moi se dressait un long gradin triple tage, entirement recouvert -d'une toffe d'un noir mat. Ce lugubre buffet tait orn d'une fort de -flambeaux garnis de cierges, entre lesquels se trouvaient des appareils -en fer-blanc verni. Sur le point culminant de cette tagre, se pavanait -une tte de mort, bien tonne sans doute de se trouver pareille fte, -et dont l'effet compltait assez bien l'illusion d'un service funbre. - -En avant de la scne et prs des spectateurs, tait une table cache -sous un tapis brun qui tombait jusqu' terre, et sur laquelle cinq -gobelets de cuivre jaune taient symtriquement rangs. Enfin, au-dessus -de cette table, une boule de cuivre, suspendue au plafond, piqua -vivement ma curiosit[10]. - -J'eus beau me demander quel usage elle tait destine, je ne pus -parvenir le deviner. Je pris le parti d'attendre, en rvant, que Bosco -vnt me donner le mot de l'nigme. Pour Antonio, il avait li -conversation avec son voisin, et celui-ci lui faisait le plus grand -loge de la sance laquelle nous allions assister. - -Le bruit argentin d'un petite sonnette agite dans la coulisse mit fin -ma rverie et l'entretien de mon ami. Bosco parut sur la scne. - -L'artiste avait chang de costume. A la redingote moscovite, il avait -substitu une petite jaquette en velours noir, serre au milieu du corps -par une ceinture de cuir de mme couleur. Ses manches, excessivement -courtes, laissaient voir un gros bras bien potel. Il portait un -pantalon noir collant, garni par le bras d'une ruche de dentelle, et -autour du cou une large collerette blanche. Comme on le voit, ce bizarre -accoutrement, quelques dtails prs ressemblait assez bien au -classique costume des Scapins de notre comdie. - -[Illustration] - -Aprs avoir majestueusement salu son auditoire, le clbre escamoteur -se dirigea silencieusement et pas compts vers la fameuse boule de -cuivre. Il s'assura si elle tait solidement fixe, prit ensuite sa -baguette qu'il essuya avec un mouchoir blanc, comme pour la dgager de -toute influence trangre, puis, avec une imperturbable gravit, il -frappa par trois fois sur la sphre mtallique, en prononant au milieu -du plus profond silence, cette imprieuse vocation: _Spiriti miei -infernali, obedite_ (esprits infernaux qui tes soumis ma puissance, -obissez). - -Je respirais peine dans l'attente de quelque miraculeuse production. -Simple que j'tais! Ceci n'tait qu'une innocente plaisanterie, un naf -prambule l'exercice des gobelets. - -Je fus, je l'avoue, un peu dsappoint, car pour moi ce jeu tait un de -ces tours tombs dans le domaine de la place publique, et je n'aurais -jamais pens qu'en l'anne de grce 1838, on ost l'excuter dans une -reprsentation thtrale. Cela tait d'autant plus vraisemblable, que -journellement on voyait dans les rues de Paris deux artistes en plein -vent, Miette et Lesprit, qui ne craignaient pas de rivaux pour les tours -de gibecire. Pourtant, je dois dire que Bosco dploya dans ce jeu une -grande adresse, et qu'il reut du public d'unanimes applaudissements. - ---Hein! disait victorieusement le voisin d'Antonio; qu'est-ce que je -vous disais? quelle habilet! - -Et pour donner plus d'clat sa satisfaction, le voisin applaudissait -rompre les oreilles. - ---Vous allez voir, ajoutait-il, quand il consentait baisser le ton de -son enthousiasme, vous allez voir; ce n'est rien que cela. - -Soit qu'Antonio ft ce soir-l trs mal dispos, soit que rellement la -sance ne lui convnt pas, il ne put parvenir dans toute la soire -_placer_ l'admiration laquelle il tait si bien prpar. Bientt mme, -je le vis manifester la plus vive impatience. Bosco avait commenc le -tour _des pigeons_. Mais il faut convenir que la mise en scne et -l'excution taient bien de nature irriter des nerfs moins sensibles -mme que ceux de mon ami. - -Un domestique apporte sur deux guridons placs de chaque ct de la -scne, deux petits blocs de bois noir, sur chacun desquels est peinte -une tte de mort. Ce sont les billots pour les supplicis. Bosco se -prsente tenant un coutelas d'une main, et de l'autre un pigeon noir: - -Voici, dit-il, un _pizoun_ (j'ai oubli de dire que Bosco parle un -franais fortement italianis): Voici un _pizoun_ qui n'a pas t -_saze_. Z vas _loui_ couper le cou. Voulez-vous, mesdames, que ce soit -avec sang ou sans sang? (Ceci est un des mots effet de Bosco.) - -On rit, mais les dames hsitent rpondre cette trange question. - -Sans sang dit un spectateur. Bosco met alors la tte du pigeon sur le -billot et la tranche, en ayant soin de presser le cou pour l'empcher de -saigner. - -Vous voyez, mesdames, dit l'oprateur, que le pizoun, il ne saigne pas, -per que vous l'avez ordonn. - -Avec du sang? demande un autre spectateur. Et Bosco de lcher l'artre -et de faire couler le sang sur une assiette qu'il fait examiner de prs, -pour qu'on constate bien que c'est du sang vritable. - -La tte une fois coupe, est place debout sur un des billots. Alors, -Bosco, profitant d'un mouvement convulsif, reste d'existence qui fait -ouvrir le bec du supplici, lui adresse cette barbare plaisanterie: -Voyons, _mossiou_, faites le zentil, _salouez_ l'aimable compagnie, -encore _oune_ fois. Bien! bien! vous tes zentil. - -Le public coute mais ne rit pas. - -La mme opration s'excute sur un pigeon blanc sans la moindre -variante. Aprs quoi, Bosco place le corps de ses deux victimes, chacun -dans une large bote tiroir, en ayant soin de mettre la tte noire -avec le pigeon blanc, et la tte blanche avec le pigeon noir. Il -recommence au-dessus des botes la conjuration de _spiriti miei -infernali, obedite_, et lorsqu'il les ouvre, on voit apparatre d'un -ct un pigeon noir portant une tte blanche, de l'autre un pigeon blanc -possesseur d'une tte noire. Chacun des supplicis, au dire de Bosco, -est ressuscit, et a repris la tte de son camarade. - ---Eh bien! comment trouvez-vous cela, dit Antonio son voisin, qui -pendant toute l'opration n'avait cess de battre des mains. - ---Ma foi, rpondit mon ami, puisque vous me demandez mon avis, je vous -dirai que le tour n'est pas fort. Et tout au plus trouverais-je la -plaisanterie passable, si la manire dont elle est excute n'tait -aussi cruelle. - ---Monsieur a les nerfs bien dlicats, dit le voisin. Est-ce que par -hasard vous prouvez de semblables motions, lorsque vous voyez tuer un -poulet et qu'on le met la broche? - ---Mais, Monsieur, avant de vous rpondre, rpliqua vivement mon ami, -permettez-moi de vous demander si je suis ici pour voir un spectacle de -cuisinier? - -La discussion s'chauffa, et elle prenait une fcheuse tournure, -lorsqu'un plaisant du voisinage termina le diffrend par cette burlesque -plaisanterie: - ---Pardieu, Monsieur, dit-il Antonio, si vous n'aimez pas les cruauts, -au moins n'en dgotez pas les autres. - -Chacun se prit rire, et nos deux champions dsarms se contentrent de -se jeter rciproquement un regard de ddain. - -Bosco venait de faire un petit intermde pour les prparatifs du tour -final; il revint en scne avec un canari, dont il tenait les pattes -entre ses doigts. - ---Messiou, dit-il, voil Piarot qui est trs _pouli_ et qui va vous -_salouer_; Voyons, Piarot, faites votre devoir. Et il pinait avec tant -de force les pattes de l'oiseau, que le malheureux chercha se dgager -de cette cruelle treinte. Vaincu par la douleur, il s'affaissa sur la -main de l'escamoteur, en jetant des cris de dtresse. - ---_Bien, bien, z souis countant d vous. Vous voyez, mesdames, -non-soulement il saloue, ma il dit bonsoir. Continouez, Piarot, vous -serez rcoumpens._ - -La mme torture fit encore saluer deux fois le malheureux canari, et, -pour le _rcoumpenser_, son matre alla le remettre entre les mains -d'une dame en la priant de le garder. Mais pendant le trajet l'oiseau -avait vu la fin de ses peines, et la dame ne reut qu'un oiseau mort. -Bosco l'avait touff. - -Ah! mon _Diou_, madame, s'cria l'escamoteur _ze_ crois que vous m'avez -_tou_ mon _Piarot_, vous l'avez _trou_ press. _Piarot!_ _Piarot!_ -ajouta-t-il en le faisant sauter en l'air; _Piarot_, rponds-moi. Ah! -madame, il est dcidment _mouru_. Qu'est-ce que ma _fme_ elle va dire, -quand elle va voir arriver Bosco sans son _Piarot_; bien _sour_ qu z -srai _battou_ par madame Bosco. (J'ai besoin de faire observer ici que -tout ce que je rapporte de la sance est textuel). - -L'oiseau fut enterr dans une grande bote, d'o, aprs de nouvelles -conjurations, sortit un oiseau vivant. Cette nouvelle victime eut moins -longtemps souffrir. Elle fut mise vivante dans le canon d'un gros -pistolet et bourre comme une balle, puis, Bosco, tenant une pe la -main, pria un spectateur de tirer en visant sur la pointe de l'arme -qu'il lui prsentait. Le coup part et l'on voit aussitt un canari, -troisime victime, accroch et se dbattant au bout de l'pe. - -Antonio se leva: - ---Sauvons-nous, me dit-il, car j'en suis malade. - ---Malade de quoi? dit son antagoniste qui voulait avoir le dernier mot -avec lui. - ---Eh parbleu, Monsieur! malade d'une _admiration rentre_, rpliqua mon -ami d'un air narquois. - ---Vous tes bien difficile, Monsieur, se contenta de dire l'admirateur -systmatique. - -J'ai revu bien des fois Bosco depuis cette poque, et chaque fois je -l'ai scrupuleusement tudi, tant pour m'expliquer la cause de la grande -vogue dont il a joui, que pour tre en mesure de comparer les diffrents -jugements ports sur cet homme clbre. Voici quelques dductions tires -de mes observations: - -Les sances de Bosco plaisent gnralement au plus grand nombre, parce -que le public suppose que par une adresse inexplicable, les excutions -capitales et autres sont simplement simules, et que, tranquille sur ce -point, il se livre tout le plaisir que lui causent le talent du -prestidigitateur et l'originalit de son accent. - -Bosco porte un nom sonore, bizarre, et propre devenir facilement -populaire. Personne mieux que lui ne possde l'art de le faire valoir. -Ne ngligeant aucune occasion de se mettre en scne, il donne des -sances chaque instant du jour, quels que soient la nature et le -nombre des spectateurs. En voiture, table d'hte, dans les cafs, dans -les boutiques, il ne manque jamais de donner un spcimen de ses -expriences, en escamotant soit une pice de monnaie, soit une bague, -une muscade, etc. - -Les tmoins de ces petites sances improvises se croient obligs de -rpondre la politesse de M. Bosco, en assistant son spectacle. On a -fait connaissance avec le clbre escamoteur, et l'on tient soutenir -la rputation de son nouvel ami. On le prne donc, on sollicite pour lui -des spectateurs, on les entrane mme au besoin, et la salle se trouve -gnralement pleine. - -De nombreux compres, il faut le dire aussi, aident galement la -popularit de Bosco. Chacun d'eux, on le sait, est charg de remettre au -physicien, un mouchoir, un foulard, un chle, une montre, etc. Le -physicien possde ces objets en double. Cela lui permet de les faire -passer avec une apparence de magie ou tout au moins d'adresse, dans un -chou, un pain, une bote ou tout autre objet. Ces compres, en -s'associant aux expriences de l'escamoteur, ont tout intrt les -faire russir et les vanter: leur amour-propre trouve sa part dans la -russite de la mystification. D'ailleurs, ils ne sont pas fchs -intrieurement de s'attribuer une partie des applaudissements, car, -enfin, ils ont su jouer leur rle en simulant une grande surprise lors -de l'apparente transposition de l'objet. Il en rsulte donc pour le -magicien autant d'admirateurs que de compres, et l'on conoit -l'influence que peuvent exercer dans une salle une douzaine de prneurs -intelligents. - -Telles ont t les influences qui, jointes au talent de Bosco, lui ont -valu pendant de longues annes, un aussi grand renom. - - - - -CHAPITRE XI. - -LE POT AU FEU DE L'ARTISTE.--INVENTION D'UN AUTOMATE CRIVAIN -DESSINATEUR.--SQUESTRATION VOLONTAIRE.--UNE MODESTE VILLA.--LES -INCONVNIENTS D'UNE SPCIALIT.--DEUX _Augustes visiteurs_.--L'EMBLME -DE LA FIDLIT.--NAVETS D'UN MAON RUDIT.--LE GOSIER D'UN ROSSIGNOL -MCANIQUE.--LES _Tiou_ ET LES _rrrrrrrrouit_.--SEPT MILLE FRANCS EN -FAISANT DE LA LIMAILLE. - - -Cependant je travaillais toujours avec ardeur mes automates, esprant, -cette tche une fois termine, prendre enfin une dtermination pour mon -tablissement. Mais quelqu'activit que je dployasse, j'avanais bien -peu vers la ralisation de mes longues esprances. - -Il n'y a qu'un inventeur qui puisse savoir ce que vaut une journe de -travail dans la route obscure des crations. Les ttonnements, les -essais sans nombre, les dceptions de toute nature, viennent chaque -instant djouer les plans les mieux conus, et semblent raliser cette -plaisante impossibilit d'un voyage, dans lequel on prtend arriver au -but en faisant deux pas en avant et trois en arrire. - -J'excutai cette marche bizarre pendant six mois, au bout desquels, bien -que j'eusse quelques pices fort avances, il m'tait impossible encore -de fixer le terme o elles seraient compltement termines. Pour ne pas -retarder plus longtemps mes reprsentations, je me dcidai les -commencer avec des tours de prestidigitation et ceux de mes automates -qui taient prts. Je m'entendis avec un architecte, qui dut m'aider -chercher un emplacement convenable la construction d'un thtre. -Hlas! J'avais peine commenc les premires dmarches, qu'une -catastrophe imprvue vint fondre sur mon beau-pre et sur moi, et nous -enleva la presque totalit de ce que nous possdions. - -Ce revers de fortune me jeta dans un dcouragement indicible. J'y voyais -avec terreur un retard indfini l'accomplissement de mes projets. Il -ne s'agissait plus maintenant d'inventer des machines, il fallait -travailler au jour le jour pour soutenir ma nombreuse famille. J'avais -quatre enfants en bas ge, et c'tait une lourde charge pour un homme -qui jamais encore n'avait song ses propres intrts. - -On a rpt souvent cette vrit vulgaire qui n'en est pas moins vraie: -le temps dissipe les plus grandes douleurs; c'est ce qui arriva pour -moi. Je fus d'abord dsespr autant qu'un homme peut l'tre; puis mon -dsespoir s'affaiblit peu peu et fit place la tristesse et la -rsignation. Enfin, comme il n'est pas dans ma nature de garder -longtemps un caractre mlancolique, je finis par raisonner avec ma -situation. Alors l'avenir, qui me semblait si sombre, m'apparut sous une -tout autre face, et j'en vins, de raisonnements en raisonnements, -faire des rflexions dont la consolante philosophie releva mon courage. - -Pourquoi me dsesprer, me disais-je? A mon ge le temps seul est une -richesse, et de ce ct j'ai un fond de rserve considrable. -D'ailleurs, qui sait si, en m'envoyant cette preuve, la Providence n'a -pas voulu retarder une entreprise qui n'offrait pas encore toutes les -chances de succs dsirables? - -En effet, que pouvais-je prsenter au public pour vaincre l'indiffrence -que lui inspire toujours un nouveau venu? Des tours d'escamotage -perfectionns? Cela, certes, ne m'et pas empch d'chouer, car -j'ignorais cette poque que, pour plaire au public, une ide doit -tre, sinon nouvelle, au moins compltement transforme, de manire -devenir mconnaissable. A cette condition seulement l'artiste chappera - cette apostrophe toujours si terrible pour lui: j'ai dj vu cela. Mes -automates, mes curiosits mcaniques n'eussent pas trahi, il est vrai, -les esprances que je fondais sur eux, mais j'en avais un trop petit -nombre, et les pices commences exigeaient encore des annes d'tudes -et de travail. - -Ces sages rflexions me rendirent le courage, et rsign ma nouvelle -situation, je rsolus d'oprer une rforme complte dans mon budget. Je -n'avais plus rien recevoir que ce que je pourrais gagner par mon -industrie. - -En consquence, je louai un modeste logement de trois cents francs par -an, dans une maison de la rue du Temple, portant le numro 63. - -Cet appartement se composait d'une chambre, d'un cabinet et d'un -fourneau enchss dans un placard vitr, auquel mon propritaire donnait -le nom de cuisine. - -De la plus grande pice, je fis la chambre coucher commune; je pris le -cabinet pour mon atelier, et le _fourneau-cuisine_ servit la -prparation de mes modestes repas. - -Ma femme, bien que d'une sant faible et dlicate, se chargea des soins -de notre mnage. Par bonheur, cette occupation devait tre peu -fatigante, car d'un ct, le menu de nos repas tait de la plus grande -simplicit, et de l'autre, notre appartement tant aussi restreint que -possible, il n'y avait pas se dranger beaucoup pour aller d'une pice - l'autre. - -Cette proximit de nos deux laboratoires avait encore ce double avantage -que, lorsque ma mnagre s'absentait, je pouvais, sans trop de -drangement quitter _un levier_, _une roue_, _un engrenage_ pour veiller -au pot au feu ou soigner le ragot. - -Ces vulgaires occupations chez un artiste feront sourire de piti bien -des gens, mais quand on n'a pas d'autre domestique que soi-mme et que -la qualit du repas, compos d'un seul plat, tient ces petits soins, -on fait bon march d'une vaniteuse dignit et l'on soigne sa cuisine, -sinon avec plaisir, au moins sans fausse honte. Du reste, il parat que -je m'acquittais merveille de cette mission de confiance, car mon -intelligente exactitude m'a souvent valu des loges. Pourtant, je dois -avouer que j'avais peu de dispositions pour l'art culinaire, et que -cette exactitude si vante tenait surtout la crainte d'encourir les -reproches de ma cuisinire en chef. - -Cette humble existence, cette vie parcimonieuse me furent moins pnibles -que je ne l'avais pens: j'ai toujours t sobre, et la privation de -mets succulents me touchait fort peu. Ma femme, entoure de ses enfants, -auxquels elle prodiguait ses soins, semblait galement heureuse, tout en -esprant un meilleur avenir. - -J'avais repris ma premire profession, je m'tais remis la rparation -des montres et des pendules. Toutefois ce travail n'tait pour moi -qu'une occupation provisoire: tout en faisant des rhabillages, j'tais -parvenu imaginer une pice d'horlogerie dont le succs apporta un peu -d'aisance dans notre mnage. C'tait un rveil-matin, dont voici les -curieuses fonctions. - -Le soir, on le mettait prs de soi, et l'heure dsire, un carillon -rveillait le dormeur, en mme temps qu'une bougie sortait tout allume -d'une petite bote o elle se trouvait enferme. Je fus d'autant plus -fier de cette invention et de son succs, que ce fut la premire de mes -ides qui me rapporta un bnfice. - -Ce _rveil-briquet_, ainsi que je l'appelais, eut une telle vogue que, -pour satisfaire les nombreuses demandes qui m'taient faites, je me -trouvai dans la ncessit de joindre un atelier mon appartement. Je -pris des ouvriers, et je devins ainsi un fabricant d'horlogerie. - -Encourag par un aussi beau rsultat, je tournai de nouveau mes ides -vers les inventions, et je donnais un libre essor mon imagination. - -Je parvins encore faire plusieurs mcaniques nouvelles, parmi -lesquelles tait une pice que quelques-uns de mes lecteurs se -rappelleront peut-tre avoir vue dans les principaux magasins -d'horlogerie de Paris. - -C'tait un cadran de cristal, mont sur une colonne de mme matire. -Cette pendule mystrieuse (tel tait son nom) bien qu'entirement -transparente, donnait l'heure avec la plus grande exactitude, et sonnait -sans qu'il y et apparence de mcanisme pour la faire marcher. - -Je construisis aussi plusieurs automates: escamoteur jouant des -gobelets, danseur sur la corde roide, oiseaux chantants, etc. - -Il devrait sembler au lecteur qu'avec tant de cordes mon arc et -d'aussi sduisantes marchandises, ma situation et d s'amliorer -considrablement. Il n'en tait pas ainsi. Chaque jour au contraire -apportait une nouvelle gne dans mon commerce ainsi que dans mon mnage, -et je voyais mme avec effroi s'approcher une crise financire qu'il -m'tait impossible de conjurer. - -Quelle pouvait tre la cause d'un tel rsultat? Je vais le dire. C'est -que tout en m'occupant des pices mcaniques que je viens de citer, je -travaillais galement mes automates de thtre, pour lesquels ma -passion, un instant assoupie, s'tait rveille par les travaux -analogues de ma fabrication. Semblable au joueur qui jette -insensiblement jusqu' ses dernires ressources sur le tapis, je mettais -dans mon organisation thtrale les produits de mon travail, dans -l'espoir de retrouver bientt cette source le centuple de ce que j'y -sacrifiais. - -Mais il tait crit que je ne pourrais voir s'approcher la ralisation -de mes esprances, sans qu'aussitt j'en fusse loign par un vnement -inattendu. J'en tais arriv cette triste position d'avoir payer -pour la fin du mois une somme de deux mille francs, et je n'en avais -pas, comme on dit communment, le premier sou! Il ne restait plus que -trois jours jusqu' l'chance du billet que j'avais souscrit. - -Que cet embarras arrivait mal propos! Je venais prcisment de -concevoir le plan d'un automate sur lequel je fondais le plus grand -espoir. Il s'agissait d'un _crivain-dessinateur_, rpondant par crit -ou par dessins emblmatiques aux questions poses par les spectateurs. -Je comptais faire de cette pice un intermde dans le foyer de mon futur -thtre. - -Me voil donc encore une fois forc d'enrayer l'essor de mon -imagination, pour m'absorber dans le vulgaire et difficile problme de -payer un billet, quand on n'a pas d'argent. - -J'aurais pu, il est vrai, sortir d'embarras en recourant quelques -amis, mais la prudence et la dlicatesse me faisaient un devoir de -chercher m'acquitter avec mes propres ressources. - -La Providence me sut gr sans doute de cette loyale dtermination, car -elle m'envoya une ide qui me sauva. - -J'avais eu l'occasion de vendre plusieurs pices mcaniques un riche -marchand de curiosits, M. G..., qui s'tait toujours montr envers moi -d'une bienveillance extrme. J'allai le trouver et je lui fis une -description exacte des fonctions de mon crivain-dessinateur. Il parat -que la ncessit me rendit loquent. M. G.... fut si satisfait, que, -sance tenante, il m'acheta de confiance l'automate, que je m'engageai -livrer dans l'espace de dix-huit mois. Le prix en fut convenu cinq -mille francs, dont M. G... consentit me payer moiti par avance, -titres d'arrhes et de prt, se rservant, dans le cas o je ne -russirais pas, de se rembourser de la somme avance, par l'achat -d'autres pices mcaniques de ma fabrication. - -Que l'on juge de mon bonheur, lorsque je rentrai chez moi, tenant dans -mes mains de quoi couvrir le dficit de mes affaires! Mais ce qui -peut-tre me rendit plus heureux encore, ce fut la perspective de me -livrer l'excution d'une pice qui devait pendant quelque temps -satisfaire ma passion pour la mcanique. - -Cependant la manire princire avec laquelle M. G.... avait conclu ce -march me fit faire de srieuses rflexions sur l'engagement que j'avais -pris vis--vis de lui. J'entrevoyais maintenant avec terreur mille -circonstances qui pouvaient entraver mon entreprise. Je calculais que, -quand bien mme je donnerais au travail tout le temps dont je pouvais -disposer, j'en perdrais beaucoup encore par suite de mille causes que je -ne pouvais ni prvoir ni empcher. C'taient d'abord les amis, les -acheteurs, les importuns; puis un dner de famille, une soire qu'on ne -pouvait refuser, une visite qu'il fallait rendre, etc. Ces exigences de -politesse et de convenance, que je devais respecter, ne me -conduisaient-elles pas tout droit manquer ma parole? Je me mettais -en vain l'esprit la torture pour trouver le moyen de m'en affranchir -et de gagner du temps ou du moins de n'en pas perdre; je ne parvenais -qu' gagner du dpit et de la mauvaise humeur. - -Je pris alors une rsolution que mes parents et amis taxrent de folie, -mais dont ils ne purent parvenir me dtourner: ce fut de me squestrer -volontairement jusqu' l'entire excution de mon automate. - -Paris ne me paraissait pas un endroit sr contre les importunits de -tout genre, je choisis la banlieue pour retraite. Un beau jour, malgr -les prires et les supplications de ma famille entire, aprs avoir -confi les soins de ma fabrication l'un de mes ouvriers, dont j'avais -reconnu l'intelligence et la probit, j'allai Belleville m'installer -dans un petit appartement de la rue des Bois, que je louai pour un an. -On peut juger par son prix que ce n'tait pas une villa, car: - - Plein de confiance en moi, bien qu'exigeant des arrhes, - Le portier pour cent francs m'assura des Dieux Lares. - -Dans ce simple rduit, compos d'une chambre et d'un cabinet, on ne -voyait pour tout ameublement qu'un lit, une commode, une table et -quelques chaises, et encore ce mobilier ne brillait-il pas par excs de -luxe. - -Cet acte de folie, ainsi qu'on l'appelait, cette dtermination hroque -selon moi, me sauva d'une ruine imminente et fut le premier chelon de -ma vie artistique. A partir de ce moment, se dveloppa chez moi une -volont opinitre qui m'a fait aborder de front bien des obstacles et -des difficults. - -Me voil donc dsormais enferm, clotr selon mes dsirs, avec -l'heureuse perspective de me livrer mon travail, sans crainte d'aucune -distraction. - -Nanmoins, je dois-le dire, les premiers jours de ma retraite me furent -pnibles, et je dplorai amrement la dure ncessit qui m'isolait ainsi -de toutes mes affections. Je m'tais fait un besoin, une consolation de -la socit de ma femme et de mes enfants; une caresse de ces tres si -chers me retrempait dans mes moments de chagrin et ravivait mon nergie, -et j'en tais priv! Il fallait vraiment, que je fusse soutenu par une -grande puissance de volont pour n'avoir pas faibli devant la -perspective de ce vide affreux. - -Il m'arrivait bien quelquefois d'essuyer furtivement une larme. Mais -alors je fermais les yeux, et tout aussitt mon automate et les -nombreuses combinaisons qui devaient l'animer m'apparaissaient comme une -vision consolatrice. Je passais en revue tous les rouages que j'avais -crs, je leur souriais pour ainsi dire, comme d'autres enfants, et, -quand je sortais de ce rve rparateur, je me remettais mon travail, -plein d'une courageuse rsignation. - -Il avait t convenu que ma femme et mes enfants viendraient le jeudi -passer la soire avec moi, et que, de mon ct, j'irais dner Paris -tous les dimanches. Ces quelques heures consacres la famille taient -les seules distractions que je me permisse. - -A la demande de ma femme, la portire de la maison s'tait charge de -prparer mes repas; cette excellente crature, ancien cordon bleu, avait -quitt le service pour pouser un maon, nomm Monsieur Auguste. Ce -Monsieur Auguste me jugeant d'aprs la modeste existence que je menais -dans _sa maison_, ne voyait en moi qu'un pauvre diable qui avait -grand'peine gagner sa vie. A ce titre, il prenait avec moi des airs de -bienveillante protection ou de gnreuse piti. Au fond, c'tait un -brave homme; je lui pardonnais ses manires et je ne faisais qu'en rire. - -Ma nouvelle cuisinire avait reu des recommandations toutes -particulires pour que je fusse parfaitement trait. Ne voulant pas -augmenter le budget du mnage par une double dpense, je fis de mon ct -des recommandations dont on me garda rigoureusement le secret. Voici -comment j'avais organis mon service de bouche. Les lundi, mardi, -mercredi et jeudi, je vivais sur un norme plat, auquel mon _chef_ -donnait l'appellation gnrique de _fricot_, mais dont le nom -m'importait peu. Les vendredi et samedi, pour cause d'hygine, je -faisais maigre. Des haricots, tantt rouges, tantt blancs, dfrayaient -mes repas; avec cela une soupe varie rappelant souvent les gots -gastronomiques d'un auvergnat, et je dnais aussi bien, peut-tre mieux -encore, que Brillat-Savarin lui-mme. - -Cette manire de vivre m'offrait deux avantages: je dpensais peu, et -jamais une fausse digestion ne venait troubler la lucidit de mes ides. -J'en avais grand besoin, du reste, car il ne faut pas croire que les -difficults mcaniques fussent les seuls obstacles contre lesquels -j'eusse lutter, dans la confection de mon automate. On en jugera par -le trait suivant, qui viendra prouver galement la vrit de ce dicton: -vouloir c'est pouvoir. - -Ds le commencement de mon travail, j'avais d songer commander un -sculpteur sur bois le corps, la tte, les jambes et les bras de mon -crivain. Je m'tais adress un artiste qu'on m'avait particulirement -recommand comme devant apporter une grande perfection cet ouvrage, et -j'avais tch de lui faire bien comprendre toute l'importance que -j'attachais ce que mon automate et une figure aussi intelligente que -possible. Mon Phidias m'avait rpondu que je pouvais m'en rapporter -lui. - -Un mois aprs, le sculpteur se prsente; il te avec soin l'enveloppe -qui protge son oeuvre, me montre, avec une certaine satisfaction de -lui-mme, des bras et des jambes parfaitement excuts, et enfin il me -remet la tte d'un air qui semble signifier: Que dites-vous de cela? - -D'aprs ce que je venais de voir, je m'tais prpar l'admiration pour -ce morceau capital. Que l'on juge de ma stupfaction! Cette tte, cela -prs de la couronne d'pines, offrait le type exact et parfait d'un -Christ mourant. - -Tout interdit cette vue, je regarde mon homme pour lui demander une -explication. Il semble ne pas me comprendre et continue me faire -valoir toutes les beauts de son oeuvre. Je n'avais aucune bonne -raison faire valoir pour refuser cet ouvrage qui, dans son genre, -tait une trs belle tte. Je l'acceptai donc, quoiqu'elle ne pt me -servir. Je voulus du moins savoir le motif qui avait pu engager mon -sculpteur choisir un tel type. A force de le questionner, je finis -par apprendre qu'il avait pour spcialit de sculpter des Christs pour -les crucifix, et toujours le mme genre de tte. Cette fois encore, il -s'tait laiss aller la routine. - -Aprs cet chec, j'eus recours un autre artiste, en ayant soin cette -fois de m'informer pralablement s'il ne sculptait pas des Christs pour -les crucifix. J'eus beau faire. Malgr mes prcautions, je n'obtins de -ce dernier sculpteur qu'une tte sans expression, ayant un air de -famille avec celle des mannequins en bois qu'on fabrique Nuremberg, et -qui sont destins servir de modles pour des poses dans les ateliers -de peinture. - -Je ne me sentis pas le courage de tenter une troisime preuve. - -Cependant il fallait une tte mon crivain, et je considrais l'un -aprs l'autre mes deux chefs-d'oeuvre. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient -me convenir. Une tte entirement dpourvue d'expression gtait mon -automate, et une tte de Christ sur le corps d'un crivain en costume -Louis XV (car tel tait le costume dont je voulais vtir mon -personnage), formait un anachronisme par trop choquant. - -J'ai pourtant grave l, me disais-je en me frappant le front, l'image -qu'il me faudrait. Quel malheur que je ne puisse l'excuter!... Si -j'essayais! - -Il a t de tout temps dans mon caractre de me mettre immdiatement -l'excution d'un projet ds qu'il est conu, et quelles qu'en doivent -tre les difficults. - -Je pris aussitt un morceau de cire modeler, j'en fis une boule dans -laquelle je pratiquai trois ouvertures pour imiter la bouche et les -yeux, puis plaant au centre une petite boule en forme de nez, je -m'arrtai pour regarder complaisamment mon oeuvre. - -Avez-vous quelquefois remarqu les ttes de joujoux du premier ge, qui -reprsentent deux forgerons frappant sur une enclume l'aide de deux -rgles parallles, que l'on pousse et que l'on tire alternativement? Eh -bien! ces sculptures primitives que l'on vend, je crois, deux sous, y -compris les combinaisons mcaniques qui les font mouvoir, ces -sculptures, dis-je, eussent t des chefs-d'oeuvre auprs de mon -premier ouvrage dans l'art de la statuaire. - -Mcontent, dgot et presque colre, je jetai de ct cet essai informe -et je cherchai un autre moyen de sortir d'embarras. - -Mais, ainsi que je l'ai dit, je suis tenace et persvrant dans mes -entreprises, et plus les difficults me semblent grandes, plus je tiens - honneur de les surmonter. La nuit passa sur mon dcouragement, et le -lendemain je me sentis de nouveau dans la tte et presque au bout des -doigts des formes que je ne pouvais manquer de reproduire. En effet, -force de promener l'bauchoir sur ma boulette, force d'ter d'un ct -pour remettre sur l'autre, je parvins faire des yeux, une bouche, un -nez, sinon rguliers, au moins ayant apparence de forme humaine. - -Les jours suivants, nouvelles tudes, nouveaux perfectionnements, et -chaque fois je pouvais compter quelques progrs dans mon travail. -Pourtant il vint un moment o je me trouvai trs embarrass. La figure -tait assez rgulire, mais cela ne suffisait pas: il fallait lui donner -encore le caractre du sujet que je voulais reprsenter. Je n'avais -point de modle suivre, et la tche semblait au-dessus de mes forces. - -L'ide me vint de me regarder dans une glace et de juger sur moi-mme -quels pouvaient tre les traits qui donnent de l'expression. Me mettant -donc en posture d'crivain, je m'examinai de face et de profil, je me -ttai pour apprcier les formes et je cherchai ensuite les imiter. Je -fus longtemps cet ouvrage, touchant et retouchant sans cesse, puis -enfin, un jour, je trouvai mon oeuvre termine et je m'arrtai pour la -considrer avec plus d'attention. Quel ne fut pas mon tonnement, -lorsque je m'aperus que, sans m'en douter, j'avais fait mon exacte -ressemblance. - -Loin d'tre contrari de ce rsultat inattendu, je m'en flicitai, car -il me semblait bien naturel que cet enfant de mon imagination portt mes -traits. Je n'tais pas fch d'apposer ce cachet de famille une -oeuvre laquelle j'attachais une grande importance. - - * * * * * - -Il y avait dj plus d'un an que je m'tais retir Belleville et je -voyais avec bonheur s'approcher sensiblement le terme de mes travaux et -de ma squestration. Aprs bien des doutes sur la russite de mon -entreprise, j'tais enfin arriv au moment solennel du premier essai de -mon crivain. - -J'avais pass toute la journe donner les derniers soins la machine. -Mon automate, assis devant moi, semblait attendre mes ordres et se -disposer rpondre aux questions que j'allais lui faire. Je n'avais -plus qu' presser la dtente pour jouir du rsultat si longtemps -attendu. Le coeur me battait avec force, et bien que je fusse seul, je -tremblais d'motion la seule pense de cet imposant dbut. - -Je venais de mettre pour la premire fois devant mon crivain une -feuille de papier, en lui posant cette question: - -Quel est l'artiste qui t'a donn l'tre? - -Je poussai le bouton de la dtente, le rouage partit. - -Je respirais peine, tant j'avais peur de troubler le spectacle auquel -j'assistais. - -L'automate me fit un salut; je ne pus m'empcher de lui sourire comme je -l'eusse fait mon fils. Mais lorsque je vis cette figure diriger sur -son ouvrage un regard attentif; ce bras, quelques instants avant inerte -et sans vie, s'animer maintenant et tracer d'une main sre ma propre -signature et mon paraphe, oh! alors, les larmes me vinrent aux yeux, et -dans un lan de reconnaissance, j'adressai avec ferveur un remerciement - l'tre suprme. C'est qu'aussi en dehors de la satisfaction que -j'prouvais comme auteur, cette pice mcanique, la plus importante que -j'eusse encore excute, tait une branche de salut qui devait ramener -le bien-tre dans mon mnage, du moins un bien-tre relatif. - -Aprs avoir mille fois fait recommencer mon fidle Sosie des -fac-simile de ma signature, je lui fis cette autre question: - -Quelle heure est-il? - -L'automate, suivant certaines combinaisons en rapport avec une pendule, -crivit: - -Il est deux heures du matin. - -C'tait un avertissement plein d'-propos; j'en profitai et me couchai -aussitt. Contre mon attente, je dormis d'un sommeil que je ne -connaissais plus depuis longtemps. - -Il est probable que parmi les personnes qui liront cet ouvrage, il s'en -trouvera qui auront, ainsi que moi, fait sortir quelque oeuvre de leur -cerveau. Elles devront savoir alors qu'aprs le bonheur de jouir -soi-mme de sa production, rien ne flatte autant que de la soumettre -l'apprciation d'un tiers. Molire et J.-J. Rousseau consultaient leurs -servantes; je puis donc avouer que je me fis un grand plaisir, ds le -lendemain matin, de prier ma portire et son mari d'assister aux -premiers essais des travaux de mon crivain dessinateur. - -C'tait un dimanche. M. Auguste ne travaillait pas ce jour-l. Je le -trouvai en train de djener; il tenait une modeste sardine fixe avec -son pouce sur un morceau de pain qui et pu aisment passer pour un fort -moellon; dans l'autre main, il avait un couteau dont le manche tait -fix sa ceinture par une lanire en cuir. - -Mon invitation fut aussi bien accueillie du portier que de la portire, -et tous les deux vinrent chez moi, jouir du double plaisir de manger une -sardine et d'assister la reprsentation tout aristocratique d'un -seigneur du sicle de Louis XV. - -La femme du maon choisit cette question: - -Quel est l'emblme de la fidlit? - -L'automate rpondit en dessinant une charmante levrette tendue sur un -coussin. - -Mme Auguste, enchante, me pria de lui faire cadeau de ce dessin. - -M. Auguste, lui, semblait absorb dans une profonde mditation. - -Plus tonn que piqu de son silence:--Eh bien, quoi, lui dis-je, mon -automate ne vous convient donc pas? - ---Je ne dis pas cela, fit le maon en coupant un norme morceau de pain, -qu'il mit incontinent dans sa bouche, je ne dis pas cela. - ---Mais alors que pensez-vous donc, si vous ne dites pas cela? - -Le maon garda un instant le silence, achevant de broyer sa bouche de -pain; puis, s'essuyant la bouche du revers de sa main: - ---Voulez-vous que je vous donne ma faon de penser, dit-il en hochant la -tte d'un air d'importance? - ---Certainement, monsieur Auguste, je le veux bien, je fais plus, je vous -en prie. - ---Pour lors, voil: c'est dommage que vous ne m'ayez pas consult -lorsque vous avez fait votre bonhomme. - ---Pourquoi cela? - ---Parce que je vous aurais conseill de faire dessiner comme qui dirait -un caniche la place de cette levrette. Le caniche, voyez-vous, il n'y -a rien de pareil pour la fidlit; c'est connu.... - -Une envie de rire me prit; je me contins. - ---Savez-vous, Monsieur Auguste, rpondis-je avec une apparente -condescendance, que cette observation est trs profonde, et que je -partage entirement votre avis? Bien mieux, vous venez de m'inspirer une -ide: si l'on mettait dans la gueule du caniche une sbile de bois, -comme en ont les chiens d'aveugles, hein! qu'en dites-vous? - ---Je dis que l'ide est fameuse... Eh! mais, ajouta le maon, qui tenait - tre mon collaborateur, aprs c'temps-l, si nous faisions aussi -l'aveugle et son criteau pour bien faire comprendre que c'est un chien -d'aveugle? a rappellerait aussi la chanson, vous savez: Plus je suis -pauvre et plus il m'est fidle, et puis l'on pourrait faire encore.... - ---Des passants, peut-tre? - ---Prcisment; il y aurait, voyez-vous, un petit garon. - ---Mais, Monsieur Auguste, vous ne vous apercevez pas qu'il y aurait -aussi une difficult. - ---Laquelle? - ---C'est qu'en voyant le chien, l'aveugle et le petit garon, il ne -serait plus possible de savoir lequel des trois est l'emblme de la -fidlit? - ---Vous croyez? - ---Certainement. - ---Eh bien, moi, je me chargerais bien de le faire distinguer. - ---Comment cela? - ---Il n'y a rien de plus simple; je mettrais sur l'criteau de l'aveugle: -ceci est l'emblme de la fidlit. - ---Qui cela, l'aveugle? - ---Mais non, le chien! - ---Ah bien, je comprends. - ---Pardienne! c'est si simple! dit le maon d'un air triomphant. - -M. Auguste, enhardi par le succs de sa critique et de ses conseils, -demanda voir l'intrieur de l'automate. - ---Je comprends un peu tout a, me dit-il du ton qu'et pu prendre un -confrre ami; c'est moi, voyez-vous, qui mets toujours de l'huile au -cric du chantier, je l'ai mme dmont deux fois. Ah! mais, c'est que, -voyez-vous, si je m'occupais tant soit peu de mcanique, je suis sr que -je deviendrais trs fort. - -Voulant jusqu' la fin faire les honneurs de cette sance mes -_Augustes visiteurs_, je mis l'intrieur de mon automate dcouvert. - -Mon collaborateur avait termin son djener; il s'approcha, prit son -menton dans l'une de ses mains, tandis que de l'autre il se grattait la -tte. Quoique ne comprenant rien naturellement ce qu'il voyait, le -maon sembla suivre longtemps les nombreuses combinaisons de la machine, -puis enfin, comme se laissant aller l'impulsion de sa franchise: - ---Si je ne craignais pas de vous contrarier, me dit-il d'un ton -protecteur, je vous ferais bien encore une observation. - ---Faites-la toujours, Monsieur Auguste, et soyez sr que je -l'apprcierai comme elle le mrite. - ---H bien! moi, votre place, j'aurais fait cette mcanique beaucoup -plus simple; a fait, voyez-vous, que ceux qui ne s'y connaissent pas -pourraient la comprendre plus facilement. - -Si j'eusse eu prs de moi un ami, il est certain que j'aurais clat de -rire; j'eus la force de tenir mon srieux jusqu'au bout. - ---C'est pourtant trs vrai ce que vous dites-l, rpondis-je d'un air de -conviction, je n'y avais pas song; mais, maintenant, soyez persuad, -Monsieur Auguste, que je vais profiter de votre juste observation, et -que trs prochainement j'terai la moiti des pices de mon automate; il -y en aura toujours bien assez. - ---Oh! certainement, dit le maon, croyant la sincrit de mes paroles, -certainement qu'il y en aura bien assez.... - -A ce moment on venait de sonner la porte du jardin. M. Auguste, -toujours exact dans ses fonctions, courut ouvrir, et sa femme m'ayant -galement quitt, je pus rire tout mon aise. - - * * * * * - -N'est-il pas curieux de voir que cette pice, qui fut visite de tout -Paris et qui me valut de nombreux loges; que ce dessinateur, qui -intressa plus tard si vivement le roi Louis-Philippe et toute sa -famille, ne reut, son dbut, que la stupide critique d'un portier! -Tant il est vrai que l'on n'est pas plus prophte dans sa maison que -dans son pays. - -On comprend que je m'inquitai peu et que je me blessai encore moins des -observations de cet trange censeur; ma levrette ne fut pas remplace -par un caniche, et mon mcanisme ne fut point modifi. Je dirai plus, -c'est que, dans la suite, si j'avais eu un changement faire, c'et t -au contraire pour ajouter des apparences de complication; voici -pourquoi: - -Le public (je ne parle pas du public clair), ne comprend gnralement -rien aux effets mcaniques l'aide desquels on peut animer un automate; -il prouve du plaisir les voir, et le plus souvent il n'en apprcie le -mrite qu'en raison de la multiplicit des pices qui le composent. - -J'avais donn tous mes soins rendre le mcanisme de mon crivain aussi -simple que possible; je m'tais surtout attach, en surmontant des -difficults inoues, faire fonctionner cette pice sans qu'on entendt -le moindre bruit dans les rouages. En agissant ainsi, j'avais voulu -imiter la nature, dont les instruments si compliqus fonctionnent -cependant d'une faon tout fait imperceptible. - -Croira-t-on que cette perfection mme, pour laquelle j'avais fait de si -grands efforts, fut dfavorable mon automate? - -Dans les premiers temps de son exhibition, j'entendis plusieurs fois -des personnes qui n'en voyaient que l'extrieur; s'exprimer ainsi: - ---Cet crivain est charmant; mais le mcanisme en est peut-tre trs -simple. Oh, mon Dieu! il faut souvent si peu de chose pour produire de -grands effets! - -L'ide me vint alors de rendre les rouages un peu moins parfaits et de -leur faire produire en diminutif cette harmonie mcanique que font -entendre les machines filer le lin. Alors le bon public apprcia tout -autrement mon ouvrage, et son admiration s'accrut en raison directe de -l'intensit de ce tohu-bohu. On n'entendait plus que ces -exclamations:--Comme c'est ingnieux! Quelle complication! et qu'il faut -de talent pour organiser de semblables combinaisons! - -Pour obtenir ce rsultat, j'avais rendu mon automate moins parfait, et -j'avais eu tort. Je faisais en cela comme certains acteurs qui, pour -produire un plus grand effet, chargent leurs rles. Ils font rire, mais -ils s'cartent des rgles de l'art et sont rarement placs parmi les -bons artistes. Plus tard, je revins de ma susceptibilit, et ma machine -fut remise dans son premier tat. - -Mon crivain une fois termin, j'aurais pu faire cesser l'emprisonnement -volontaire auquel je m'tais condamn, mais il me restait excuter une -autre pice pour laquelle le sjour de la campagne m'tait ncessaire. -Bien que trs compliqu lui-mme, ce second automate, en raison de la -diffrence de ses combinaisons, me reposait un peu de mon premier -travail et m'offrait quelques distractions. C'tait un rossignol que -m'avait command un riche ngociant de Saint-Ptersbourg. Je m'tais -engag produire une imitation parfaite du chant et des allures de ce -charmant musicien des bois. - -Cette entreprise n'tait pas sans offrir des difficults srieuses, car, -si j'avais dj excut plusieurs oiseaux, leur ramage tait tout de -fantaisie, et pour le composer je n'avais consult que mon got. Une -imitation du chant du rossignol tait un travail bien autrement dlicat: -ici il fallait traduire des notes et des sons presque inimitables. - -Heureusement nous tions dans la saison o ce chanteur habile fait -entendre ses dlicieux accents; je pouvais donc le prendre pour modle. - -De temps en temps aprs ma veille, je me dirigeais vers le bois de -Romainville, dont la lisire touche presque l'extrmit de la rue que -j'habitais. Je m'enfonais au plus pais du feuillage, et l, couch sur -un bon tapis de mousse, je provoquais, en sifflant, les leons de mon -matre (On sait que le rossignol chante la nuit et le jour, et que le -moindre son de sifflet, harmonieux ou non, le met immdiatement en -verve). - -Il s'agissait d'abord de formuler dans mon imagination les phrases -musicales avec lesquelles l'oiseau compose ses mlodies. - -Voici de quels souvenirs mon oreille se trouva peu prs frappe: -Tiou... tiou... tiou... ut, ut, ut, ut, ut, tchitchou, tchitchou, tchit, -tchit, rrrrrrrrrrrrouit..., etc. Il me fallait ensuite analyser ces sons -tranges, ces gazouillements sans nom, ces rrrrrrrouit impossibles, et -les recomposer par des procds musicaux. - -L tait la difficult; je ne savais de la musique que ce qu'un -sentiment naturel m'en avait appris, et mes connaissances en harmonie -devaient m'tre d'une bien faible ressource. J'ajouterai que pour imiter -cette flexibilit de gosier et reproduire ces harmonieuses modulations, -je n'avais qu'un instrument presque microscopique. C'tait un petit tube -en cuivre de la grosseur et de la longueur environ d'un tuyau de plume, -dans lequel un piston d'acier, se mouvant avec la plus grande libert, -pouvait donner les divers sons qui m'taient ncessaires; ce tube tait -en quelque sorte le gosier du rossignol. - -Cet instrument devait fonctionner mcaniquement: un rouage faisait -mouvoir un soufflet, ouvrait ou fermait une soupape pour les coups de -langue, les notes coules et les gazouillements, et guidait le piston -suivant les diffrents degrs de vitesse et de profondeur qu'il tait -ncessaire d'atteindre. - -J'avais aussi donner de l'animation cet oiseau: je devais lui faire -remuer le bec en rapport avec les sons qu'il articulait, battre des -ailes, sauter de branche en branche, etc. Mais ce travail m'effrayait -beaucoup moins que l'autre, car il rentrait dans le domaine de la -mcanique. - -Je n'entreprendrai point de dtailler au lecteur les ttonnements et les -recherches qu'il me fallut faire dans cette circonstance. Il me suffira -de dire qu'aprs bien des essais, j'arrivai me crer une mthode -moiti musicale, moiti mcanique; je reprsentai les tons, demi-tons, -pauses, modulations et articulations de toute nature, par des chiffres -correspondants des degrs de cercle. Cette mthode rpondit toutes -les exigences de l'harmonie et de la mcanique, et me conduisit un -commencement d'imitation que je n'avais plus qu' perfectionner par de -nouvelles tudes. - -Muni de mon instrument, je courus au bois de Romainville. - -Je m'installai sous un chne, dans le voisinage duquel j'avais souvent -entendu chanter certain rossignol, qui devait tre de premire force -parmi les virtuoses de son espce. - -Je remontai le rouage de la machine et je la fis jouer au milieu du plus -profond silence. - -A peine les derniers sons cessrent-ils de se faire entendre, que des -diffrents points du bois partit la fois un concert de gazouillements -anims, que j'aurais t presque tent de prendre pour une protestation -en masse contre ma grossire imitation. - -Cette leon collective ne remplissait nullement mon but; je voulais -comparer, tudier, et je ne distinguais absolument rien. Heureusement -pour moi que tout coup, et comme si tous ces musiciens se fussent -donn le mot, ils s'arrtrent, et un seul d'entre eux continua; c'tait -sans doute le premier sujet, le Duprez de la troupe, peut-tre le -rossignol dont je parlais tout l'heure. Ce tnor, quel qu'il ft, me -donna une suite de sons et d'accents dlicieux, que je suivis avec toute -l'attention d'un lve studieux. - -Je passai ainsi une partie de la nuit; mon professeur se montrait -infatigable, et de mon ct je ne me lassais pas de l'entendre; enfin il -fallut nous quitter, car, malgr le plaisir que j'prouvais, le froid -commenait me gagner, et le besoin de repos se faisait sentir. -Nanmoins, je sortis de l si bien pntr de ce que j'avais faire, -que ds le lendemain j'apportai d'importantes corrections ma machine. -Au bout de cinq ou six autres visites au bois de Romainville, je finis -par obtenir le rsultat que j'avais poursuivi: j'avais imit le chant du -rossignol. - - * * * * * - -Aprs dix-huit mois de sjour Belleville, je rentrai enfin dans Paris, -chez moi, prs de ma femme, prs de mes enfants; je me retrouvai au -milieu de mes ouvriers, auxquels je n'eus que des flicitations -adresser. - -En mon absence, mes affaires avaient prospr, et de mon ct j'avais -gagn, par l'excution de mes deux automates, la somme norme de sept -mille francs. - -Sept mille francs en faisant de la limaille, comme disait autrefois mon -pre! Hlas! cet excellent homme ne put jouir de ce commencement de mes -succs; j'avais eu la douleur de le perdre quelque temps avant mes -revers de fortune. Combien il se ft flicit de m'avoir laiss prendre -un tat selon ma vocation, et qu'il et t fier du rsultat que je -venais d'obtenir, lui qui se plaisait tant aux inventions mcaniques! - - - - -CHAPITRE XII. - -La fortune pour lui n'a jamais de caprices - -UN _Grec_ HABILE.--SES CONFIDENCES.--LE _Pigeon_ COUSU D'OR.--TRICHERIES -DVOILES.--UN MAGNIFIQUE _truc_!--LE GNIE INVENTIF D'UN CONFISEUR.--LE -PRESTIDIGITATEUR PHILIPPE.--SES DEBUTS COMIQUES.--DESCRIPTION DE SA -SANCE.--EXPOSITION DE 1844.--LE ROI ET SA FAMILLE VISITENT MES -AUTOMATES. - - -Revenu une certaine aisance, je pus alors me donner quelques -distractions, revoir quelques amis dlaisss, et entre autres Antonio, -qui n'eut pas le courage de me garder rancune pour l'avoir abandonn -aussi longtemps. Dans nos longues conversations, mon ami ne cessait de -m'encourager la ralisation des projets que lui-mme avait fait -natre: je veux parler de mes projets de thtre, dont il certifiait -d'avance tout le succs. - -Sans ngliger mes travaux, j'avais repris mes exercices d'escamotage, et -je m'tais remis la recherche d'escamoteurs. Je voulus voir aussi ces -gens adroits qui, faute de pouvoir exercer leurs talents sur un plus -grand thtre, vont dans les cafs excuter leurs tours. Il y a l en -effet des tudes curieuses faire: ces hommes ont besoin de recourir -des artifices d'autant plus fins, qu'ils ont affaire des gens qui ne -se font pas faute de chercher les djouer. Je rencontrai quelques -types intressants, dans lesquels je trouvai des sujets d'utiles -observations. Pourtant, une petite aventure ne tarda pas me faire -comprendre que je devais me tenir sur mes gardes, dans le choix des gens -adroits que je recherchais. - -Un escamoteur que j'avais jadis rencontr chez le pre Roujol, et auquel -j'avais rendu un service, me prsenta un jour un nomm D...... C'tait -un jeune homme de figure agrable et distingue; sa mise avait une -certaine recherche, et il se prsentait avec les manires d'un homme du -monde. - ---Monsieur, me dit-il en m'abordant, mon ami m'a dit que vous -recherchiez toute personne possdant une certaine adresse. Bien que je -ne veuille pas dbuter prs de vous en m'adressant un compliment, je -vous dirai que, faisant ma profession d'enseigner des tours d'escamotage -aux gens du monde, j'ai pens pouvoir vous montrer des choses qui vous -sont inconnues. - ---J'accepte avec empressement votre proposition, rpondis-je, mais je -vous avertis que je ne suis point un commenant. - -Cette prsentation se faisait dans mon cabinet; nous nous assmes prs -d'une table sur laquelle je fis servir quelques rafrachissements. -C'tait l, du reste, un pige que je tendais mon visiteur pour le -rendre plus communicatif. - -Je pris un jeu de cartes, et autant pour donner l'exemple M. le -Professeur, que pour lui indiquer le point de dpart de ses leons, je -lui fis voir ma dextrit faire sauter la coupe, et j'excutai -diffrents tours. - -J'observais D....., pour juger de l'impression que je faisais sur lui. -Aprs tre rest srieux pendant quelques instants, il regarda son -compagnon en faisant un lger clignement d'oeil dont je ne compris pas -la signification. Je m'arrtai un moment, et sans vouloir provoquer une -explication directe, je dbouchai une bouteille de vin de Bordeaux et -lui en versai quelques rasades. J'eus un plein succs: le vin lui dlia -la langue, et au milieu d'une conversation qui commenait tourner -l'panchement: - ---Il faut, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il en mettant son verre sec -et en le prsentant sans faon pour le faire remplir, il faut que je -vous fasse un aveu. Sachez donc que j'tais venu ici avec la conviction -que je devais avoir affaire ce que nous appelons _un pigeon_. Je -m'aperois qu'il en est tout autrement, et comme je ne veux pas -compromettre mes _trucs_, qui sont mon _gagne-pain_, je me contenterai -du plaisir d'avoir fait votre connaissance. - -Ces mots, trangement techniques, me semblrent un contraste choquant -avec les manires lgantes de mon visiteur. Toutefois, je ne pus me -dcider abandonner la partie sans connatre au moins quelques secrets -de ce singulier personnage. - ---Monsieur, rpondis-je un peu dsappoint, j'espre que vous reviendrez -sur cette dcision, et que vous ne sortirez pas d'ici sans me montrer -votre tour comment vous _maniez_ les cartes? Vous me devez bien cela. - -A ma grande satisfaction, D.... se ravisa. - ---Soit, dit-il en prenant un jeu, mais vous allez voir que nous n'avons -pas du tout la mme manire de travailler. - -Il me serait difficile en effet de donner un nom ce qu'il excuta -devant moi. Ce n'tait pas proprement parler de la prestidigitation; -c'taient des ruses et des finesses d'esprit appliques aux cartes, et -ces ruses taient tellement inattendues, qu'il tait impossible de n'en -tre pas dupe. Ce _travail_, du reste, n'tait que l'exposition de -quelques principes dont je connus plus tard l'application. - -Tel que ces chanteurs qui commencent par se faire prier, et qui, une -fois partis, ne peuvent plus s'arrter, D....., entran sans doute, et -par la sincrit des loges que je lui prodiguais, et par le grand -nombre de verres de Bordeaux qu'il avait absorbs, me dit avec cet -panchement familier si commun aux buveurs: - ---Voyons, mon cher Monsieur, je veux maintenant vous faire encore une -confidence. Je ne suis point prestidigitateur, j'ai seulement quelques -tours que je montre aux amateurs. Ces leons, vous devez le comprendre, -ne suffiraient pas pour me faire vivre. Je vous dirai donc, ajouta-t-il -en vidant encore une fois son verre et en le tendant de nouveau, comme -s'il et voulu me faire payer sa confidence, je vous dirai que le soir -je vais dans les cercles o j'ai l'adresse de me faire introduire, et -que l, je mets profit quelques-uns des principes que je vous ai fait -connatre tout--l'heure. - ---Alors, vous donnez des sances? - -D...... sourit lgrement et rpta ce clignement d'oeil qu'il avait -fait dj son camarade. - ---Des sances? rpondit-il, non, jamais! Ou plutt, oui, j'en donne, -mais ma faon; je vous expliquerai cela dans un instant. Je veux -d'abord vous amuser, en vous contant comment je parviens me faire -payer assez gnreusement les leons que je donne mes amateurs; nous -reviendrons aprs cela _mes sances_. - -Vous saurez que, pour des raisons faciles deviner, je ne donne jamais -de leons qu' un lve que je suppose avoir la poche bien garnie. En -commenant mes explications, je l'avertis que je le laisse libre de -fixer lui-mme le prix du tour que je vais lui montrer, et, pendant ma -dmonstration, je m'arrte un instant pour excuter un petit intermde -qui doit plus tard forcer sa gnrosit. - -Je m'approche de mon _pigeon_, passez-moi le mot. - ---Je vous l'ai dj pass. - ---Ah! bien; permettez, lui dis-je, en tirant un des boutons de son -habit, voici un moule qui perce l'toffe et que vous pourriez perdre. - -Je jette en mme temps vingt francs sur la table, puis je passe en revue -tous ses boutons les uns aprs les autres, et de chacun d'eux je feins -de faire sortir une pice d'or. - -Je n'ai excut ce tour que comme une plaisanterie sans importance; -aussi je ramasse mes pices en affectant la plus grande indiffrence. Je -pousse mme cette indiffrence jusqu' en laisser comme par mgarde une -ou deux sur la table, mais pour un instant seulement bien entendu. - -Je continue ma leon, et ainsi que je m'y attends, mon lve n'y prte -qu'une attention mdiocre, tout proccup qu'il est des rflexions que -je lui ai habilement suggres. - -Ira-t-il offrir cinq francs un homme qui semble avoir sa poche pleine -d'or? Non, c'est impossible; le moins qu'il puisse faire, c'est -d'augmenter d'une pice le nombre de celles que je viens d'taler sous -ses yeux, et cela ne manque jamais d'arriver. - -Nouveau Bias, je porte toute ma fortune sur moi. Quelquefois je suis -assez riche; alors ma poche est pleine. Assez souvent aussi, j'en suis -rduit une douzaine de ces charmants _jaunets_, mais ceux-l, je ne -m'en dessaisis jamais, car ce sont les instruments avec lesquels je puis -m'en procurer d'autres. Je vous dirai qu'il m'est arriv de dner plus -que modestement, et mme de ne pas dner du tout, ayant sur moi ce petit -trsor, parce que je me suis fait une loi de ne jamais l'entamer. - ---Les sances que vous donnez dans les cercles, dis-je mon narrateur -pour le ramener sur ce chapitre, doivent tre ncessairement plus -fructueuses. - ---En effet, mais la prudence me dfend de les donner aussi souvent que -je le voudrais. - ---Je ne vous comprends pas. - ---Je m'explique. Lorsque je suis dans un cercle, j'y suis en amateur, en -fils de famille, et je fais comme bien des jeunes gens avec lesquels je -me trouve, je joue. Seulement, j'ai ma manire de jouer, qui n'est pas -celle de tout le monde, mais il parat qu'elle n'est pas mauvaise, -puisqu'elle me rend souvent la chance favorable. Vous allez en juger. - -Ici mon narrateur s'arrta pour se rafrachir, puis, comme s'il se ft -agi de la chose du monde la plus innocente et la plus licite, il me -montra divers tours, ou plutt diverses escroqueries fort curieuses, et -qu'il excuta avec tant de grce, d'adresse et de naturel, qu'il et t -impossible de le prendre en dfaut. - -Il faut savoir ce que c'est que l'amour d'un art ou d'une science dont -on cherche pntrer les mystres, pour comprendre l'effet que me -produisirent ces coupables confidences. - -Loin d'prouver de la rpulsion, du dgot mme pour cet homme, avec -lequel la justice pouvait avoir d'un jour l'autre un compte rgler, -je l'admirais, j'tais bahi. La finesse, la perfection de ses tours -m'en faisaient oublier le but blmable. - -Le moment vint enfin o les confidences de mon _Grec_ (car c'en tait -un) s'puisrent; il prit cong de moi. - -D.... m'eut peine quitt, que le souvenir de ses confidences me -revenant l'esprit, me fit monter le rouge au visage. J'eus honte de -moi-mme comme si je m'tais associ ses coupables manoeuvres; j'en -vins mme me reprocher svrement l'admiration dont je n'avais pu me -dfendre et les compliments qu'elle m'avait arrachs. - -Pour l'acquit de ma conscience, je consignai pour toujours cet homme -ma porte. Prcaution inutile! car jamais depuis je n'entendis parler de -lui. - -Qui croirait cependant que c'est la rencontre de D.... et aux -communications qu'il m'avait faites, que je dus plus tard la -satisfaction de rendre un service la socit, en dmasquant la -justice une escroquerie dont les plus habiles experts n'avaient pu -trouver le mot? - -Dans l'anne 1849, M. B...., juge d'instruction au tribunal de la Seine, -me pria de m'occuper de l'examen et de la vrification de cent cinquante -jeux de cartes, saisis en la possession d'un homme dont les antcdents -taient loin d'tre aussi blancs que ses jeux. - -Ces cartes taient en effet toutes blanches, et cette particularit -avait drout jusqu'alors les plus minutieuses investigations. Il tait -impossible l'oeil le plus exerc d'y dcouvrir la moindre -altration, la plus petite marque, et elles semblaient toutes possder -les qualits des jeux du meilleur aloi. - -J'acceptai cette expertise, dans laquelle j'esprais trouver des -subtilits d'autant plus fines qu'elles taient plus caches. - -Ce n'tait qu'aprs mes sances que je pouvais me livrer ce travail -de recherches. Chaque soir, avant de me coucher, je m'attablais prs -d'une excellente lampe, et j'y restais jusqu' ce que le sommeil ou le -dcouragement vnt me gagner. - - * * * * * - -Je passai ainsi prs d'une quinzaine de jours, examinant tant avec mes -yeux qu'avec une excellente loupe, la matire, la forme et les -imperceptibles nuances de chacune des cartes des cent cinquante jeux. Je -ne pouvais parvenir rien dcouvrir, et de guerre lasse, je finis par -me ranger de l'avis des experts qui m'avaient prcd. - ---Dcidment il n'y a rien ces jeux, dis-je avec humeur en les jetant, -un soir, loin de moi sur la table. - -Tout--coup, sur le dos brillant d'une des cartes, et prs d'un de ses -angles, je crois apercevoir un point mat qui m'avait chapp -jusqu'alors. Je m'en approche; le point disparat. Mais, chose trange! -il reparat mes yeux ds que j'en suis loign. - -Quel magnifique _truc_! m'criai-je dans l'enthousiasme d'une ide qui -me traversait l'esprit (Le lecteur apprciera, je le pense, le sens de -cette exclamation). C'est bien cela! j'y suis! c'est une marque -distinctive. - -Et suivant certain principe que D.... m'avait indiqu dans ses -confidences, je m'assurai que toutes les cartes portaient galement un -point, qui plac un endroit dtermin en indiquait la nature et la -couleur. - -Comprend-on tout l'avantage qu'un Grec pouvait tirer de la possibilit -de connatre le jeu de ses adversaires? D.... avait t surpass dans -cette tricherie, car son point de marque, si fin qu'il ft, ne -disparaissait pas selon le besoin. - -Depuis un quart d'heure, je meurs d'envie de communiquer au lecteur un -procd qui certes ne peut manquer de l'intresser, mais je suis retenu -par l'ide que cette ingnieuse fourberie peut tomber entre des mains -criminelles et faciliter de coupables actions. - -Pourtant, il est une vrit incontestable: c'est que pour viter un -danger, il faut le connatre. Or, si chaque joueur tait initi aux -stratagmes de messieurs les escrocs, ces derniers se trouveraient dans -l'impossibilit de s'en servir. - -Rflexion faite, je me dcide faire ma communication. - -Je viens de dire qu'un seul point plac certain endroit sur une carte -suffisait pour la faire connatre. Je vais employer une figure pour le -dmontrer. - -Il faut supposer par estimation la carte divise en huit parties dans le -sens vertical et en quatre dans le sens horizontal, comme dans la figure -1re. Les unes indiqueront la valeur des cartes, les autres leur -couleur. La marque se place au point d'intersection de ces divisions. -Voil tout le procd; l'exercice fait le reste. - -FIGURE 1re. - - As. Roi. Dame. Valet. Dix. Neuf. Huit. Sept. - +------+------+------+------+------+------+------+------+ - Coeur. | | - Carreau. | | - Trfle. | | - Pique. | | - | | - | | - +------+------+------+------+------+------+------+------+ - -Quant au procd employer pour imprimer le point mystrieux dont j'ai -parl plus haut, on me permettra de ne pas l'indiquer, car mon but est -de signaler une fourberie et non d'enseigner la faire. Il suffira de -dire que vu de prs, ce point se confond avec le blanc de la carte, et -qu' distance, la rflection de la lumire rend la carte brillante, -tandis que la marque seule reste mate. - -Au premier abord, il semblera peut-tre assez difficile de pouvoir se -rendre compte de la division laquelle appartient un point isol sur le -dos d'une carte. Cependant, pour peu qu'on veuille y prter attention, -on pourra juger que celui que j'ai mis pour exemple ne peut appartenir -ni la seconde ni la quatrime division verticale, et, par un -raisonnement analogue, on comprendra que ce mme point se trouve en -regard de la deuxime division horizontale. Il reprsentera donc une -dame de carreau. - -D'aprs l'explication que je viens de donner, le lecteur, j'en suis sr, -a dj pris son parti sur les cartes blanches. - ---Puisqu'il peut en tre ainsi, se dit-il, je ne jouerai plus qu'avec -des cartes tarotes, et j'viterai d'tre tromp. - -Malheureusement, les cartes tarotes prtent encore plus l'escroquerie -que les autres, et pour le prouver, je me vois forc de faire une -seconde communication, et peut-tre mme une troisime. Supposons un -tarot form de points ou de toutes autres figures ranges symtriquement -comme le sont d'ordinaire ces genres de dessins. - -[Illustration: FIGURE 2.] - -Le premier point en partant du haut de la carte, gauche, ainsi que -dans l'exemple prcdent, reprsentera du coeur; le second en -descendant, du carreau; le troisime du trfle; le quatrime du pique. - -Si maintenant, l'un de ces points, qui sont naturellement placs par -le dessin du tarot pour marquer la couleur de la carte, on ajoute un -autre petit point l'un des huit endroits que l'on peut se figurer sur -sa circonfrence, on dsignera la nature de la carte. - -Ainsi on reprsentera, au point culminant, un as, en tournant droite -un roi, le troisime sera une dame, le quatrime un valet et ainsi de -suite en suivant pour le dix, le neuf, le huit et le sept. - -Il est bien entendu qu'il ne faut qu'un seul point comme dans la figure -2, o celui qui est joint au troisime point ou couleur, reprsentera un -huit de trfle. - -Il y a bien encore d'autres combinaisons, mais celles-l sont aussi -difficiles expliquer qu' comprendre. Ainsi par exemple, j'ai eu -expertiser des cartes tarotes o il n'y avait vritablement aucune -marque; seulement les dessins du tarot taient plus ou moins attaqus -par la coupe de la carte et cette simple particularit les dsignait -toutes. - -Il y a aussi les cartes sur le bord desquelles le _Grec_ en jouant fait -avec son ongle un lger morfil qu'il peut reconnatre au passage. S'il -joue l'cart, ce sont les rois qu'il a marqus ainsi, et lorsqu'en -donnant les cartes ces dernires se prsentent sous sa main, il peut, -par un tour familier l'escamotage, les laisser sur le jeu et donner -la place la carte suivante. Cette substitution peut se faire si -habilement qu'il est impossible d'y rien voir. Enfin, j'ai vu des gens -dont la vue tait si habilement exerce, qu'aprs avoir jou deux ou -trois parties avec le mme jeu, ils pouvaient reconnatre toutes les -cartes. - - * * * * * - -Pour revenir aux cartes frelates, on se demandera comment on peut -changer les jeux, puisque dans les cercles et dans les maisons o l'on -joue, les paquets ne sont dcachets qu'au commencement de la partie. - -Eh! mon Dieu, c'est encore bien simple. - -On s'informe du marchand de cartes o ces maisons se fournissent. On lui -fait d'abord quelques petits achats pour lier connaissance; on y -retourne plusieurs fois pour le mme motif; puis un beau jour, on se dit -charg par un ami d'acheter une douzaine de sixains ou plus ou moins -selon l'importance du magasin. - -Le lendemain, sous prtexte que les jeux ne sont pas de la couleur qui a -t demande, on les rapporte. - -Les paquets sont encore cachets, le marchand, plein de confiance, les -change contre d'autres. - -Mais le grec a pass la nuit dcacheter les bandes et les recacheter -par un procd connu en escamotage; les cartes ont toutes t marques -et remises en ordre; le marchand les a maintenant dans son magasin; le -tour est fait; on les attend domicile. - -Toutes ces supercheries certes sont fort redoutables; eh bien! il y en a -une bien plus redoutable encore, c'est la tlgraphie imperceptible. On -en jugera, lorsque je dirai que sans la moindre apparence de -communication, le _Grec_ peut parfaitement recevoir d'un compre, par -des principes analogues ceux de ma _seconde vue_, l'annonce du jeu de -son adversaire. - -J'aurais certainement beaucoup d'autres _trucs_ signaler, mais je -m'arrte. Je crois en avoir assez dit sur les escrocs et leurs -tricheries pour engager tout joueur ne tenir les cartes que vis--vis -de personnes dont la probit ne peut tre mise en doute. - -Maintenant, autant pour faire oublier les dtails quelque peu -compromettants que je viens de donner, que pour reposer mon esprit de -descriptions qui, j'en suis certain, ont d paratre beaucoup plus -courtes au lecteur qu' moi-mme, je vais revenir la prestidigitation -proprement dite, en donnant une notice biographique sur un -physicien-sorcier-magicien-prestidigitateur, dont le succs dans Paris -fut, vers cette poque, des plus clatants. - -Philippe Talon, originaire d'Alais, prs Nmes, aprs avoir exerc la -douce profession de confiseur Paris, s'tait vu forc, par suite -d'insuccs, de quitter la France. - -Londres, ce pays de Cocagne, cet Eldorado en perspective, tait deux -pas; notre industriel s'y rendit et ne tarda pas fonder un nouvel -tablissement dans la capitale des Trois-Royaumes-Unis. - -Le confiseur franais avait bien des chances de russite. Outre que les -Anglais sont trs friands de _chatteries_, on sait que la confiserie -franaise a eu, de tout temps, chez les enfants d'Albion, une renomme -qui ne peut tre compare qu' celle dont a joui jadis en France le -_vritable_ cirage anglais. - -Nanmoins, malgr ces avantages, il parat que de nouvelles amertumes se -glissrent bientt dans son commerce; les brouillards de la Tamise, -d'autres disent des spculations trop hasardeuses, vinrent fondre les -fragiles marchandises du nouveau magasin et les mirent en dconfiture. - -Talon plia bagage une seconde fois et quitta Londres pour aller -Aberdeen demander l'hospitalit aux montagnards cossais, auxquels en -change il proposa ses sduisantes sucreries. - -Malheureusement, les Ecossais d'Aberdeen, fort diffrents des -montagnards de la _Dame Blanche_, ne portent ni bas de soie ni souliers -vernis, et font trs peu d'usage des ptes de jujube et des petits -fours. Aussi le nouvel tablissement n'et pas tard subir le sort des -deux autres, si le gnie inventif de Talon n'avait trouv une issue -cette position prcaire. - -Le confiseur pensa avec raison que pour vendre une marchandise, il est -bon qu'elle soit connue, et que, pour qu'elle soit connue, il faut -s'occuper de la faire connatre. - -Fort de ce judicieux raisonnement, Talon sut bien forcer les Aberdeenois - manger ses bonbons, aprs toutefois les leur avoir fait payer. - -A cette poque, il y avait Aberdeen une troupe de comdiens qui se -trouvaient dans la position des sucreries de Talon: ces artistes taient -incompris et peu gots. - -En vain le directeur avait-il mont une pantomime grand renfort de -changements vue et de transformations; le public tait rest sourd -ses appels ritrs. - -Un beau jour, Talon se prsente chez l'impresario cossais: - -Monsieur, lui dit-il sans autre prambule, je viens vous faire une -proposition qui, si elle est accepte, remplira votre salle, j'en ai la -conviction. - ---Expliquez-vous, Monsieur, dit le directeur affriand, mais peu -confiant dans une promesse qu'il avait de bonnes raisons de croire -difficile raliser. - ---Il s'agit simplement, poursuivit Talon, de joindre l'attrait de -votre spectacle l'annonce d'une loterie dont je ferai tous les frais. -Voici quelle en sera l'organisation: chaque spectateur en entrant paiera -en sus du prix de sa place la somme de six pences (60 centimes), qui lui -donneront droit : - -1 Un cornet de bonbons assortis; - -2 Un numro de loterie, avec lequel il pourra gagner le gros lot, -reprsent par un magnifique _bonbon mont_ de la valeur de cinq livres -(125 francs). - -Talon promit en outre un divertissement nouveau, dont il confia le -secret avec recommandation de ne pas le divulguer. - -Ces propositions ayant t agres, on mit sur le tapis la question -d'intrt. Le marchand de sucreries n'avait aucune raison de tenir la -drage haute au directeur; le march fut donc promptement conclu. - -L'intelligent Talon ne s'tait point tromp; le public, allch par -l'appt des bonbons, par l'attrait de la pantomime et par une surprise -qu'on lui promettait, accourut en foule, et remplit la salle. - -La loterie fut tire; le gros lot fit un heureux, et les douze ou quinze -cents autres spectateurs, munis de leurs cornets de bonbons, se -consolrent de leur dception en se faisant entre eux des changes de -douceurs. - -Dans d'aussi heureuses dispositions, la pantomime fut trouve charmante. - -Cependant cette pice tirait sa fin et l'on n'avait encore d'autre -surprise que celle de ne pas l'avoir encore vu arriver, lorsque tout -coup, la fin d'un ballet, les danseurs s'tant rangs en cercle comme -pour l'apparition d'un premier sujet, un bruit aigu se fait entendre, et -un superbe polichinelle, riant de sa voix aigre et chevrotante, s'lance -d'un bond sur le devant de la scne et fait un magnifique cart. - -C'tait Talon, revtu des deux bosses de coton et de l'habit paillet. - -Notre nouvel artiste s'acquitta avec un rare talent de la danse -excentrique de Polichinelle et fut couvert de bravos. - -Pour remercier le public de son bienveillant accueil, le danseur essaya -une rvrence dans l'esprit de son rle, mais il la fit si -malheureusement, que le pauvre Polichinelle tomba violemment sur le ct -sans pouvoir se relever. - -On s'approche en toute hte, on soutient le bless. Il se remet un peu; -il veut parler; on coute; il se plaint d'une cte casse et demande -avec instance des pilules de Morisson[11]. On se rend ses dsirs et un -domestique se hte d'apporter des pilules d'une grosseur exagre. - -Le public, qui jusque-l compatissait la douleur de Polichinelle et se -tenait dans un silencieux attendrissement, commence flairer une -plaisanterie. Il sourit d'abord, puis rit aux clats, lorsque le malade -prenant une des pilules, l'escamote habilement en feignant de l'avaler -tout d'un trait. Une seconde suit la premire, et la demi-douzaine ayant -pris la mme route, Polichinelle se trouva tout fait remis, salua -gracieusement et fit sa retraite au lieu de bruyants _hurrahs_. - -Philippe venait de faire sa premire sance: le confiseur avait troqu -le bton de sucre d'orge pour celui de magicien. - -Cette scne burlesque eut un succs fou. Les recettes qu'elle fit faire, -chaque soir, vinrent rconforter la situation financire du directeur et -de son habile associ, de sorte que le marchand de bonbons, qui avait -liquid son fonds de boutique dans ses reprsentations, n'eut plus qu' -fermer la porte. Il partit pour donner dans d'autres villes des -reprsentations de son nouveau talent. - -O le nouveau magicien avait-il puis les lments de son art? Je -l'ignore. Il est probable (c'est toujours avec des probabilits que se -comblent les lacunes de l'histoire), il est probable que Talon avait -appris l'escamotage comme la danse de Polichinelle, pour sa satisfaction -personnelle et le plaisir de ses amis. Ce qu'il y a de certain, c'est -que la sance qu'il donna devant les nafs spectateurs d'Aberdeen ne fut -pas de premire force, et que c'est la suite de ces premiers succs -qu'il se perfectionna dans l'art auquel il dut plus tard sa rputation. - -Abdiquant dsormais les sucreries, le vtement de Polichinelle et la -_pratique_[12], Philippe (c'est ainsi que s'appela ds lors le -prestidigitateur) parcourut les provinces d'Angleterre en donnant -d'abord de trs modestes reprsentations. Puis son rpertoire s'tant -successivement augment d'un certain nombre de tours pris et l aux -escamoteurs de cette poque, il _attaqua_ les grandes villes et vint -Glascow, o il se fit construire une baraque en bois pour y donner des -reprsentations. - -Pendant la construction de son temple de magie, Philippe distingua, -parmi les ouvriers menuisiers employs cet ouvrage, un jeune garon de -bonne mine qui lui sembla dou d'une intelligence toute particulire; il -voulut l'attacher ses entreprises thtrales et le faire paratre en -scne comme aide magicien. - -Macalister (c'tait le nom du jeune menuisier) avait inn en lui le -gnie des _trucs_ et des _ficelles_; il n'eut faire aucun -apprentissage dans cet art mystrieux, et comprenant tout de suite les -finesses de l'escamotage, il composa quelques tours qui lui mritrent -les loges de son matre. - -Depuis ce moment, soit par suite du concours de Macalister, soit pour -toute autre cause, tout sembla russir Philippe, qui se mit -_travailler en grand_, c'est--dire qu'il abandonna les baraques pour la -scne plus noble du thtre des grandes villes. - -Aprs avoir longtemps voyag dans l'Angleterre, il passa en Irlande et -donna des reprsentations Dublin. Ce fut dans cette ville qu'il fit -l'acquisition de deux tours auxquels il dut plus tard un vritable -succs. - - * * * * * - -Trois Chinois, venus en France pour y prsenter divers exercices trs -surprenants, avaient essay de donner Paris quelques reprsentations -qui, faute d'une publicit convenable, n'eurent d'autre rsultat que de -brouiller les trois habitants du Cleste-Empire. En France aussi bien -qu'en Chine, lorsqu'il n'y a pas de foin au rtelier, les chevaux se -battent, dit-on; nos trois jongleurs n'en taient pas arrivs cette -extrmit, mais ils s'taient spars. L'un d'eux s'en alla Dublin, et -ce fut l que, sur la demande de Philippe, il lui enseigna le tour des -_poissons_ ainsi que celui des _anneaux_. - -Le premier de ces trucs une fois acquis, Philippe se trouva trs -embarrass, il lui fallait une robe pour son excution. - -Prendre un costume de Chinois et t chose plus que pittoresque, -l'ex-confiseur n'ayant dans la physionomie aucun des caractres d'un -mandarin. Il ne fallait pas non plus songer une robe de chambre. Si -riche qu'elle et t, la sance de magie et pris un caractre de -sans-faon que le public n'aurait pas tolr. - -Philippe sut se tirer de cette difficult: il s'habilla en magicien. -C'tait une innovation hardie, car, jamais jusqu'alors, un escamoteur -n'avait os endosser la responsabilit d'un tel costume. - -Possesseur de ces deux nouveaux tours, Philippe conut le projet de -revoir son ingrate patrie et de se rconcilier avec elle en lui -prsentant les rsultats de ses travaux. Il vint donc Paris dans l't -de l'anne 1841 et donna des reprsentations dans la salle Montesquieu. - -Le tour des _poissons_, celui des _anneaux_, un brillant costume de -magicien, un superbe bonnet pointu, une sance bien organise et -convenablement prsente, attirrent chez lui grand nombre de -spectateurs, parmi lesquels le hasard conduisit le directeur d'un des -thtres de Vienne. - - * * * * * - -L'Autrichien, enchant de la reprsentation, proposa, sance tenante, au -prestidigitateur, un engagement participation de recette. - -Philippe accepta d'autant plus volontiers que, pendant la saison pour -laquelle il s'engageait, la salle Montesquieu tait rserve pour des -bals publics. D'un autre ct, cet engagement lui donnait le temps de -faire construire un thtre dans lequel il pourrait son retour -continuer tranquillement le cours de ses reprsentations. - - Dans le service de l'Autriche, - Le militaire n'est pas riche: - -a dit l'auteur du _Chlet_, et pour ce motif d'opra, ainsi que pour -d'autres encore, notre voyageur n'tait pas sans prouver de vives -inquitudes l'endroit de ses futures recettes. Il ignorait sans doute -que l'Autriche ne devait cette mauvaise rputation qu' l'exigence de la -versification franaise, et que cette rime _riche_ arrivant aprs une -ngation indispensable la structure du vers, avait tout naturellement -rendu pauvre le militaire de l'Autriche. - -L'artiste ne tarda pas du reste tre tranquillis; il reconnut que la -capitale de cette nation calomnie de par les rgles de la posie, -valait mieux que sa rputation; il en rapporta pour preuve nombre de -thalers, avec lesquels il paya les frais de construction d'un thtre -que, pendant son absence, on lui avait lev au bazar Bonne-Nouvelle. - -Philippe avait encore recrut dans sa route quelques nouveauts. Il -apportait avec lui plusieurs automates qu'il devait montrer dans ses -reprsentations. - -L'ouverture de la salle Bonne-Nouvelle fit sensation dans Paris; on vint -en foule voir ce fameux _truc des poissons_, auquel les spectateurs de -la salle Montesquieu avaient dj fait une rputation mrite. - -Que le lecteur veuille bien entrer avec moi dans le palais des prestiges -(c'est ainsi que s'appelait ce nouveau temple de magie), je le ferai -assister quelques-unes des expriences du magicien. - - * * * * * - -Le palais des prestiges n'tait point un monument, ainsi que pouvait le -faire supposer son titre; mais lorsqu'on tait arriv au bout de la -galerie du premier tage du bazar Bonne-Nouvelle, on passait sous une -porte de couloir et l'on tait tout tonn de se trouver dans une salle -fort convenablement distribue pour ce genre de spectacle. Il y avait -des stalles, un parterre, un rang de galeries et un amphithtre. La -dcoration en tait proprette et lgante, et par dessus tout, on y -tait confortablement assis. - -Un orchestre, compos de six musiciens d'un talent contestable, -excutait une symphonie avec accompagnement de _mlophone_, sorte -d'accordon rcemment invent par un nomm Lecler, charg de la -direction musicale du _palais_. - -Le rideau se lve. - -Au grand tonnement des spectateurs, la scne est plonge dans la plus -profonde obscurit. - -Un monsieur, tout de noir habill, sort d'une porte latrale et s'avance -vers nous. C'est Philippe; je le reconnais son accent voil et quelque -peu teint de provenal. Tous les autres spectateurs le prennent pour le -rgisseur; on est interdit; on craint une annonce d'autant plus -fcheuse, que ce monsieur porte le pistolet au poing. - -L'incertitude est bientt dissipe; Philippe se fait connatre. Il -annonce qu'il se trouve en retard pour ses prparatifs, mais que, pour -ne pas faire attendre tout le temps ncessaire l'clairage de son -laboratoire, il va, d'un coup de pistolet, allumer les innombrables -bougies dont la salle est orne. - -Bien que l'arme feu ne soit pas ncessaire l'exprience, et qu'elle -n'ait d'autre but que de jeter de la poudre aux yeux des spectateurs, -les bougies se trouvent subitement enflammes au bruit de la dtonation. - -On bat des mains de toutes parts, et c'est justice, car ce _truc_ est -saisissant de surprise. Si applaudi qu'il soit cependant, il ne l'est -jamais autant qu'il le mrite en raison du temps qu'exige sa prparation -et des mortelles angoisses qu'il cause l'oprateur. - -En effet, ainsi que toutes les expriences o l'lectricit statique -joue le principal rle, cette magique inflammation n'est pas -infaillible. Lorsque ce malheur arrive, la position de l'oprateur se -trouve d'autant plus embarrassante que le phnomne a t annonc comme -une oeuvre de magie. Or, un magicien doit tre tout-puissant, et s'il -n'en est pas ainsi, il doit viter tout prix ces fiasco qui lui font -perdre aux yeux du public le prestige de son omnipotence. - -La scne une fois claire, Philippe commenait sa sance. La premire -partie, compose de tours d'un mdiocre intrt, tait rehausse par la -prsentation de quelques curieux automates, tels que: - -Le _Cosaque_, que l'on et pu aussi bien appeler le _Grimacier_, pour -les contorsions comiques auxquelles il se livrait. C'tait du reste un -trs habile escamoteur que ce cosaque, car il faisait passer adroitement -dans ses poches divers bijoux que son matre avait emprunts des -spectateurs; - -Le _Paon magique_, faisant entendre son ramage anti-mlodieux, talant -son somptueux plumage et mangeant dans la main; - -Et enfin un _Arlequin_ semblable celui que possdait Torrini. - -Aprs la premire partie de la reprsentation, le rideau se baissait -pour les prparatifs d'une sance que le programme indiquait sous le -titre de: _Une fte dans un palais de Nankin_. Titre attrayant pour les -marchands de cette toffe, mais qui n'avait t choisi, sans doute, que -pour rappeler au spectateur le tour chinois qui devait couronner la -sance. - -A cette seconde apparition, la scne tait entirement transforme; les -tapis de tables, assez modestes d'abord, avaient t remplacs par des -brocarts tincelants de dorures et de pierres prcieuses (vues de loin). -Les bougies, dj si nombreuses, s'taient encore multiplies et -donnaient au thtre l'aspect d'une fournaise ardente, vritable demeure -d'un suppt du diable. - -Le magicien paraissait. Il tait revtu d'un riche costume que, dans son -admiration, le public estimait d'un prix puiser les richesses de -Golconde. - -La _Fte de Nankin_ commenait par le tour des _anneaux_, venant des -Chinois. - -Philippe prenait lgrement entre ses doigts des anneaux de fer qui -avaient vingt centimtres environ de diamtre, et, sans que le public -pt s'expliquer comment, il les faisait entrer les uns dans les autres -et en formait des chanes et des faisceaux inextricables. Puis tout -coup, quand on croyait qu'il lui serait impossible de dbrouiller son -ouvrage, il l'effleurait du souffle, et les anneaux se sparant, -tombaient ses pieds. - -Ce tour produisait une illusion charmante. - -Celui qui lui succdait, et que je n'ai pas vu faire par d'autres que -par Philippe, ne lui cdait pas en intrt. - -Macalister, le menuisier cossais, qui servait en scne sous la figure -d'un ngre nomm Domingo, apportait sur une table deux pains de sucre -encore garnis de cet affreux papier que l'picier vend dans son commerce -aux prix des denres coloniales. - -Philippe empruntait une douzaine de foulards (non pas des foulards de -compres); il les mettait dans un large canon de fusil, et lorsqu'on lui -avait dsign un des deux pains de sucre, il faisait feu dessus. Il le -cassait ensuite coup de hache, et tous les foulards s'y trouvaient -runis. - -Venait ensuite le _Chapeau de Fortunatus_. - -Philippe, aprs avoir fait sortir de ce chapeau, qui n'tait autre que -celui d'un spectateur, une innombrable quantit d'objets, en retirait -enfin des plumes de quoi garnir au moins un lit dredon. Mais ce qui -amusait et faisait surtout rire dans ce tour, c'tait un enfant, que le -prestidigitateur avait fait mettre genoux au-dessous de cette -singulire avalanche, et qui s'y trouvait compltement enseveli. - -Un autre tour effet tait celui de la _Cuisine de -Parafaragaramus_[13]. - -Sur l'invitation de Philippe, deux coliers montaient prs de lui sur la -scne. Il les habillait aussitt, l'un en marmiton, l'autre en -cuisinire de bonne maison. Ainsi affubls, les deux jeunes _cordons -bleus_ subissaient toutes sortes de plaisanteries et de mystifications -(c'tait de l'cole Castelli). - -L'escamoteur passait ensuite l'excution du tour. A cet effet, il -suspendait un trpied un norme chaudron de cuivre entirement plein -d'eau, et il ordonnait aux deux cuisiniers d'y mettre des pigeons morts, -un assortiment de lgumes et force assaisonnements. Alors il chauffait -le dessous du rcipient avec une flamme d'esprit de vin et prononait -quelques paroles sacramentelles. A sa voix, les pigeons, redevenus -vivants, prenaient leur vole en s'chappant de la chaudire. L'eau, les -lgumes et les assaisonnements avaient compltement disparu. - -Philippe terminait ordinairement ses soires par le fameux tour chinois, -qu'il appelait pompeusement _les Bassins de Neptune_ ou _les Poissons -d'or_. - -Le magicien, revtu de son brillant costume, montait sur une espce de -table basse qui l'isolait du parquet. Aprs quelques volutions pour -prouver qu'il n'avait rien sur lui, il jetait un chle ses pieds, et -lorsqu'il le relevait, on voyait apparatre un bassin de cristal rempli -d'eau, dans lequel se jouaient des poissons rouges. - -Cet exercice se recommenait trois fois avec le mme rsultat. - -Voulant enchrir sur ses confrres du Cleste-Empire, le -prestidigitateur franais avait ajout leur tour une variante qui -terminait gaiement la sance. En jetant une dernire fois le chle -terre, il en faisait sortir plusieurs animaux, tels que lapins, canards, -poulets, etc. - -Ce _truc_ tait excut, sinon gracieusement, du moins de manire -exciter une vive admiration parmi les spectateurs. - -En gnral, Philippe tait trs amusant dans ses soires. Ses -expriences taient excutes avec beaucoup de conscience, d'adresse et -d'entrain, et je n'hsite pas dire que le prestidigitateur du bazar -Bonne-Nouvelle pouvait passer alors pour un des meilleurs de l'poque. - -Philippe quitta Paris, l'anne suivante, et continua depuis donner ses -sances l'tranger ou dans les provinces de la France. - -Les succs de Philippe n'auraient pas manqu de raviver encore mon dsir -de hter la ralisation de mes projets de thtre, si cette poque un -malheur ne ft venu me jeter dans un profond dcouragement. Je perdis ma -femme. - -Rest seul avec trois enfants en bas-ge, il me fallut, si inhabile que -je fusse aux soins du mnage, en surveiller la direction. Aussi, au -bout de deux ans, vol par les uns, tromp par les autres, j'avais perdu -peu peu l'aisance que mon travail avait apport dans ma maison, et je -marchais ma ruine. - -Pouss par les exigences de ma position, je songeai me refaire un -intrieur: je me remariai. - -J'aurai tant de fois l'occasion de parler de ma nouvelle pouse, que je -me dispenserai pour le moment de lui rendre le tribut d'loges qui lui -sont si bien dus. D'ailleurs je ne suis pas fch d'abrger ces dtails -d'intrieur, qui, trs importants dans ma vie, ne sont dans ce rcit que -d'un bien faible intrt. - -L'exposition de 1844 allait avoir lieu; je demandai et j'obtins -l'autorisation d'y prsenter les objets de ma fabrication. L'emplacement -que l'on m'assigna, situ en face de la porte d'honneur, fut sans -contredit un des plus beaux de la salle. - -Je fis riger un gradin circulaire, sur lequel je mis un spcimen de -toutes les pices mcaniques que j'avais excutes jusqu'alors. Dans le -nombre figurait en premire ligne mon _crivain_, que M. G.... avait -bien voulu me confier pour cette circonstance. - -J'eus, je puis le dire, les honneurs de l'exposition. Mes produits -taient constamment entours d'une foule de spectateurs d'autant plus -empresss, que le divertissement auquel ils assistaient se donnait -gratis. - -Louis-Philippe faisait des visites journalires au Palais de -l'Industrie, et mes automates lui avaient t signals comme mritant -son attention. Il tmoigna le dsir de les voir, et me fit annoncer sa -visite, vingt-quatre heures l'avance. J'eus donc le temps ncessaire -pour mettre tout en ordre. - -Le Roi arriva tenant le Comte de Paris par la main. Je me plaai sa -gauche pour lui donner l'explication de mes diffrentes pices. La -Duchesse d'Orlans tait prs de moi; les autres membres de la famille -royale formaient cercle autour de Sa Majest. La foule, maintenue par -les gardiens du Palais et les agents de police, laissait un vide autour -de mon exposition. - -Le Roi fut d'une humeur charmante et sembla prendre plaisir tout ce -que je lui prsentai. Il m'interrogeait souvent, et ne manquait aucune -occasion de faire valoir son excellent jugement. - -Pour terminer la sance, on s'tait arrt devant mon _crivain_. - -Cet automate, on doit se le rappeler, crivait ou dessinait, suivant la -question qui lui tait pose. - -Le Roi lui fit cette demande: - -Combien Paris renferme-t-il d'habitants? - -L'crivain leva la main gauche qu'il tenait appuye sur son bureau, -comme pour indiquer qu'il fallait lui remettre une feuille de papier. -Quand il l'eut reue, il crivit trs distinctement: - -Paris contient 998,964 habitants. - -Le papier passa des mains du roi dans celles de sa famille, et chacun se -plut reconnatre la perfection des caractres; mais je vis que -Louis-Philippe avait une critique me faire; son sourire plein de -finesse l'annonait assez. Aussi ne fus-je point surpris, lorsque me -montrant le papier qui lui tait revenu: - ---Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous n'avez peut-tre pas rflchi -que ce chiffre ne se trouvera pas d'accord avec le nouveau recensement, -que l'on est sur le point de terminer. - -Contre mon attente, je me sentais mon aise devant ces illustres -visiteurs. - ---Sire, rpondis-je avec assez d'assurance pour un homme peu habitu -se trouver en face d'une tte couronne, j'espre qu' cette poque mon -automate sera devenu assez intelligent pour faire des corrections, s'il -y a lieu. - -Le Roi parut satisfait de ma rponse. - -Je profitai de cette bonne disposition pour lui faire connatre que mon -Ecrivain Dessinateur tait galement pote, et j'expliquai que l'on -pouvait lui proposer, sous forme de demande, un quatrain incomplet, -qu'il achverait par le mot rpondant la question contenue dans les -trois premiers vers. - -Le Roi choisit celui-ci: - - Lorsque dans le malheur, accabl de souffrance, - Abandonn de tous, l'homme va succomber, - Quel est l'ange divin qui vient le consoler? - C'est..... - -_L'esprance_, ajouta l'crivain sur la quatrime ligne, compltant -ainsi le quatrain. - ---C'est vraiment charmant, me dit le Roi. Mais, Monsieur Robert-Houdin, -ajouta-t-il demi-voix et d'un ton confidentiel: pour faire un pote de -votre crivain, vous lui avez donc donn de l'instruction? - ---Oui, Sire, selon mes faibles moyens. - ---Alors mon compliment s'adresse au matre plus encore qu' l'lve. - -Je m'inclinais pour remercier le Roi, autant pour son compliment que -pour la manire dlicate dont il m'avait t adress. - ---Dites-moi, maintenant, Monsieur Robert-Houdin, reprit Louis-Philippe, -je vois, d'aprs la notice place au bas de cet automate, qu'il joint -son double talent d'crivain et de pote celui de dessinateur. S'il en -est ainsi, voyons, fit-il en s'adressant au Comte de Paris, choisissez -vous-mme le sujet d'un dessin. - -Pensant tre agrable au Prince, j'eus recours l'escamotage pour -influencer sa dcision, et grce ce stratagme, il choisit une -couronne. - -L'automate commena tracer les contours de cet ornement royal avec la -plus rare perfection, et chacun suivait ce travail avec intrt, -lorsqu' mon grand dsappointement, le crayon du dessinateur, venant -se casser, la couronne ne put tre acheve. - -Dsol de ce contre-temps, je veux faire recommencer; le roi me -remerciant, m'en empcha. - ---Puisque vous savez dessiner, dit-il au Comte de Paris, vous achverez -vous-mme cet ouvrage. - -Cette sance, outre qu'elle fut le prlude du bienveillant intrt que -me tmoigna plus tard la famille d'Orlans, eut peut-tre -quelqu'influence sur la dcision du jury, qui, j'aime le croire, -obissant aussi sa propre conscience, m'accorda une mdaille -d'argent. - - - - -CHAPITRE XIII. - -PROJETS DE RFORME.--CONSTRUCTION D'UN THATRE AU -PALAIS-ROYAL.--FORMALITS.--RPTITION GNRALE.--SINGULIER -EFFET DE MA SANCE.--LE PLUS GRAND ET LE PLUS PETIT THATRE -DE PARIS.--TRIBULATIONS.--PREMIRE -REPRSENTATION.--PANIQUE.--DCOURAGEMENT.--UN PROPHTE -FAILLIBLE.--RHABILITATION.--SUCCS. - - -Il pourrait sembler trange de me voir passer tour--tour de mes travaux -en mcanique mes tudes sur la prestidigitation. Mais si l'on veut -bien rflchir que ces deux sciences devaient concourir au succs de mes -sances, on comprendra facilement que je leur portais un mme degr -d'affection, et qu'aprs avoir parl de l'une je parle de l'autre. Les -proccupations de l'exposition ne me faisaient point oublier mes projets -de thtre. - -Les instruments destins mes futures reprsentations taient sur le -point d'tre termins, car je n'avais jamais cess d'y travailler. Je me -trouvais donc en mesure de commencer mes sances aussitt que l'occasion -s'en prsenterait. En attendant, je m'occupais noter les diverses -modifications que je me proposais d'apporter un grand nombre d'ides -reues parmi mes devanciers en escamotage. - -Ma sance devait avoir deux caractres bien distincts: l'adresse et la -mcanique, reprsentes par des automates et de la prestidigitation. -L'une devait aider au charme de l'autre en dlassant l'esprit par une -agrable varit. - -Me rappelant les principes de Torrini, je rvais une scne lgante et -simple, dgage de ces innombrables instruments en tle vernie, dont -l'assemblage nomm _Pallas_ par les escamoteurs, ressemble plutt une -boutique de bimbeloterie qu' un cabinet de _Physicien_. - -Plus de ces normes couvercles en mtal sous lesquels se mettent les -objets que l'on veut faire disparatre et dont les secrtes fonctions ne -peuvent chapper l'imagination mme la plus nave. Des appareils en -cristal opaque ou transparent, selon le besoin, devaient suffire pour -toutes mes oprations. - -Je voulais, dans l'excution de mes tours, supprimer l'usage des botes - double fond, dont quelques escamoteurs avaient fait un si grand abus, -ainsi que des instruments destins donner le change sur l'adresse de -l'oprateur. - -La vritable prestidigitation ne doit pas tre l'oeuvre d'un -ferblantier, mais celle de l'artiste lui-mme; on ne vient pas chez ce -dernier dans le but de voir fonctionner des instruments. - -On doit penser, d'aprs le blme que j'ai port sur les compres, que -j'en supprimai compltement l'usage. J'ai toujours considr cette -tricherie comme peu digne d'un prestidigitateur, car elle fait douter de -son adresse. D'ailleurs, j'avais plusieurs fois servi moi-mme de -compre, et je me rappelais l'impression dfavorable que cet emploi -m'avait laiss sur le talent de mon partenaire. - -Des becs de gaz recouverts de globes dpolis devaient remplacer sur ma -scne ces myriades de bougies ou de cierges, dont l'clat n'a d'autre -rsultat que d'blouir les spectateurs et de nuire ainsi l'effet des -expriences. - -Parmi les rformes que je devais apporter sur la scne, la plus -importante de toutes tait la suppression de ces longs tapis de table -tombant jusqu' terre, sous lesquels on a toujours suppos, avec -quelque raison, un auxiliaire pour les tours d'adresse. Ces immenses -botes compre devaient tre remplaces par des consoles en bois dor, -genre Louis XV. - -Je m'abstenais, bien entendu, de tout costume excentrique. - -Il n'est jamais entr dans mes ides de rien changer aux vtement que le -bon got impose, et j'ai toujours pens que les accoutrements bizarres, -loin d'attirer aucune considration celui qui les porte, jettent au -contraire sur lui de la dfaveur. - -Je m'tais trac aussi pour mes reprsentations une ligne de conduite -dont je ne me suis du reste jamais cart: c'tait de ne faire ni -calembourgs, ni jeux de mots, et encore moins de me permettre aucune -mystification, duss-je tre sr d'en obtenir le plus grand succs. - -Je voulais, enfin, prsenter des expriences nouvelles dgages de tout -charlatanisme, et sans autres ressources que celles que peuvent offrir -l'adresse des mains et l'influence des illusions. - -C'tait, on le voit, une rgnration complte des sances de -prestidigitation. - -Mais le public accepterait-il ces importantes rformes? se -contenterait-il de cette lgante simplicit? L tait mon inquitude. - -Il est vrai que j'tais encourag dans cette voie de rformes par -Antonio, le confident habituel de mes plans et de mes penses. - ---Ne vous inquitez pas du succs, me disait-il, n'avez-vous pas pour -vous encourager des prcdents qui attestent le bon got du public et sa -facilit accepter les rformes bases sur la raison? - -Rappelez-vous Talma, apparaissant tout--coup sur la scne du -Thtre-Franais, revtu de la simple toge antique, alors qu'on jouait -les tragdies en habit de soie, en perruque poudre et en talons -rouges. - -Je me rendais ce raisonnement, sans reconnatre toutefois la justesse -de la comparaison. En effet, Talma pouvait imposer son got au public -par l'autorit de son talent et de sa rputation; tandis que moi, qui -n'avais encore aucun grade dans la hirarchie des adeptes de la magie, -je tremblais de voir mes innovations mal accueillies. - - * * * * * - -Nous tions au mois de dcembre de l'anne 1844. N'ayant plus rien qui -pt dsormais m'arrter, je me dcidai frapper le grand coup, -c'est--dire qu'un matin je sortis, bien dtermin chercher enfin -l'emplacement de mon thtre. - -Je passai la journe entire le nez au vent, tchant de trouver un -endroit qui runt la fois les convenances de quartier, les chances de -recettes et beaucoup d'autres avantages. Je m'arrtais de prfrence aux -plus beaux emplacements, devant les plus belles maisons, mais je ne -rencontrais rien qui me satisft compltement. - -Au bout de recherches, j'en vins rabattre singulirement de mes -prtentions et de mes exigences. Ici c'tait un prix fabuleux pour un -local qui ne me convenait qu' moiti; l, des propritaires qui ne -voulaient pour aucun prix une salle de spectacle dans leurs maisons; -enfin partout des obstacles et des impossibilits. - -Je courus ainsi tout Paris, pendant quinze jours, passant -alternativement des plus vastes aux plus modestes demeures, et je finis -par me convaincre que le sort s'tait dcidment dclar contre mes -projets. - -Antonio me tira d'affaire. Ce brave ami, qui avait bien voulu s'occuper -de ces recherches, vint m'annoncer qu'il avait trouv pour moi, dans le -Palais-Royal, un appartement pouvant tre facilement converti en salle -de spectacle. - -Je me rendis aussitt au numro 164 de la galerie de Valois, o je -trouvai, en effet, runies toutes les conditions que j'avais si -longtemps cherches ailleurs. - -Le propritaire de cette maison rvait vainement, depuis longtemps -aussi, un locataire bnvole qui, tout en lui payant un prix exorbitant -pour son appartement, y entrt sans demander aucune rparation. Que l'on -juge si je fus bien accueilli, lorsque j'accordai non-seulement le prix -qui m'tait demand, mais que je passai en outre par toutes les -exigences d'impositions, de portes et fentres, de concierge, etc. -J'aurais donn bien plus encore, tant j'avais peur que cette maison si -dsire ne vnt m'chapper. - -Le march une fois conclu, je m'adressai un architecte, qui ne tarda -pas me prsenter le plan d'une charmante petite salle que j'adoptai -immdiatement. Quelques jours aprs on se mit l'oeuvre; les cloisons -furent abattues, le terrain fut dbarrass et les charpentiers -commencrent l'rection de mon thtre. Il devait contenir de cent -quatre-vingts deux cents personnes. - -Quoique petite, cette salle tait tout ce qu'il fallait pour mon genre -de spectacle. En supposant, d'aprs mon fameux calcul de supputations, -qu'elle ft constamment pleine, son exploitation devenait pour moi une -excellente affaire. - -Antonio, toujours plein de zle pour mes intrts, rendait des visites -assidues mes ouvriers et stimulait leur activit. - -Un jour, mon ami fut frapp d'une ide subite: - ---Ah , me dit-il, avez-vous pens demander la prfecture de police -la permission de construire votre thtre? - ---Pas encore, rpondis-je, avec tranquillit. On ne peut me la refuser, -puisque cette construction ne change rien aux dispositions -architecturales de la maison. - ---C'est possible, ajouta Antonio, mais votre place je ferais -immdiatement cette dmarche, afin de n'avoir pas plus tard quelque -difficult redouter de ce ct. - -Je suivis son conseil, et nous nous rendmes ensemble au bureau de M. -X..... qui avait alors la direction des affaires thtrales. - -Aprs une heure d'antichambre, nous fmes introduits devant le chef de -bureau. Celui-ci, absorb en ce moment par une lecture intressante, ne -sembla pas mme s'apercevoir de notre prsence. - -Au bout de dix minutes cependant, M. X.... posa lentement son livre, -ouvrit et ferma quelques tiroirs, sonna le garon de bureau, donna des -ordres, releva ses lunettes, et nous fit signe qu'il tait dispos -couter une phrase que j'avais dj commence deux ou trois fois, sans -pouvoir la finir. - -Cet impertinent sans-faon me faisait bouillir le sang; pourtant, je dis -aussi poliment que me le permettait le dpit: Je viens, Monsieur, vous -demander l'autorisation d'ouvrir, dans un des btiments du Palais-Royal, -une salle de spectacle destine des sances de prestidigitation et -l'exposition de pices mcaniques. - ---Monsieur, me rpondit assez schement le chef de bureau, si c'est le -Palais-Royal que vous avez choisi pour l'emplacement de votre salle, je -puis vous annoncer que vous n'obtiendrez pas la permission. - ---Pourquoi cela, Monsieur? demandai-je tout constern. - ---Parce qu'une dcision ministrielle s'oppose ce qu'aucun nouvel -tablissement se forme dans cette enceinte. - ---Mais, Monsieur, pensez donc que rien ne me faisant connatre cette -dcision, j'ai lou un appartement pour un long bail et que mon thtre -est ce moment en voie de construction. C'est ma ruine que ce refus -d'autorisation; voyons, que voulez-vous que je fasse maintenant? - ---Ce n'est point mon affaire, rpliqua ddaigneusement le bureaucrate, -je ne suis pas entrepreneur de spectacle. Sur ce, M. X....., suivant la -mthode employe par MM. les avocats et mdecins pour annoncer qu'une -consultation est termine, se leva, nous reconduisit jusqu' la porte -et, tournant lui-mme le bouton, nous indiqua clairement ce qui nous -restait faire. - -Aussi dsesprs l'un que l'autre, nous restmes, Antonio et moi, plus -d'une heure la porte de la prfecture de police, nous creusant -vainement la tte pour sortir de ce pas critique. Malgr nos -raisonnements, nous arrivions toujours cette conclusion dsolante, que -nous n'avions d'autre parti prendre que d'arrter les travaux de -construction, et chose plus dsolante encore, d'entrer en composition -avec le propritaire B.... pour la rsiliation de mon bail. - -C'tait ma ruine, Antonio le comprenait comme moi et ne pouvait s'en -consoler. - ---Eh mais! fit-il tout--coup en se frappant le front.... une ide.... -Dites-moi: l'poque de l'exposition dernire, n'avez-vous pas vendu -une pendule mystrieuse un banquier, M. Benjamin Delessert? - ---En effet, mais quel rapport peut-il y avoir entre.... - ---Comment, vous ne comprenez pas? M. Delessert est frre du prfet de -police. Allez le voir, on le dit excellent; peut-tre vous donnera-t-il -un bon conseil et mme mieux que cela. S'il voulait parler son frre -en votre faveur, nous serions sauvs, car M. Gabriel Delessert est tout -puissant en affaire de thtre. - -J'adoptai avec transport le conseil d'Antonio et je le mis tout de suite - excution. - -M. Benjamin Delessert me reut avec bont, me complimenta sur ma -pendule, dont il tait trs satisfait, et me fit visiter sa magnifique -galerie de tableaux, o elle se trouvait place. - -Enhardi par ce bienveillant accueil, je lui fis part de l'embarras o je -me trouvais. - ---Allons, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, consolez-vous; nous -pourrons peut-tre arranger cette affaire. Prcisment je donne une -grande soire mercredi prochain, et mon frre doit y assister. -Faites-moi le plaisir d'y venir galement; vous nous donnerez une petite -sance de vos tours d'adresse, et lorsque M. le Prfet vous aura -apprci, je lui parlerai de votre affaire avec tout l'intrt que je -vous porte. - -Le mercredi, je me rendis chez mon nouveau protecteur, qui eut la bont -de me prsenter quelques-uns de ses invits, en faisant, de confiance, -un grand loge de mes talents en prestidigitation. Du reste, ma sance -eut lieu, et si je dois en juger par les flicitations que je reus, je -puis dire qu'elle justifia ces compliments anticips. - -Huit jours s'taient peine couls depuis cette soire, que je reus -du Prfet de police une invitation de passer son cabinet. Je m'y -rendis en toute hte, et M. Gabriel Delessert m'annona que, grce -l'insistance qu'il y avait mise, il tait parvenu faire revenir le -ministre sur sa dcision. Vous pouvez donc maintenant, ajouta-t-il, -aller prendre votre permission dans les bureaux de M. X..., o elle a -t dpose pour quelques formalits. - -J'tais curieux de voir la rception qui me serait faite, lorsqu'au -sortir du cabinet de son suprieur, je courus chez le chef de bureau. - -Cette fois, M. X.... se montra mon gard d'une politesse si outre, -qu'elle compensait largement les faons cavalires dont il avait us -lors de notre premire entrevue. Loin de me laisser debout, il m'et -offert volontiers deux chaises au lieu d'une, et lorsque je sortis de -son cabinet, il m'accabla de tous les gards que l'on doit un homme -protg par un pouvoir suprieur. J'tais trop heureux pour garder -rancune M. X.... de ses procds; nous nous quittmes donc -parfaitement rconcilis. - -Je fais maintenant grce au lecteur des tribulations sans nombre qui -signalrent mon interminable construction; les mcomptes de temps et -d'argent dans ces sortes d'affaires sont choses trop ordinaires pour -qu'il en soit question ici. - -Le terme de ces ennuis arriva, et ce fut avec le plus vif plaisir que je -vis le dernier des ouvriers disparatre pour ne plus revenir. - -Nous tions alors au milieu du mois de juin; j'esprais dbuter dans les -premiers jours de juillet. A cet effet, je htai mes prparatifs, car -chaque jour tait une perte norme, attendu que je dpensais beaucoup et -que je ne gagnais rien. - -Plusieurs fois en famille et devant Antonio, j'avais rpt la mise en -scne et le _boniment_ de mes expriences. - -Quelques-uns de mes lecteurs ne comprennent peut-tre pas le sens du mot -_boniment_; je vais l'expliquer. - -Ce mot, tir du vocabulaire des anciens escamoteurs, n'a pas -d'quivalent dans la langue franaise. Comment, en effet, exprimer ce -que l'on dit en excutant un tour? Ce n'est pas un discours, encore -moins un sermon, une narration, une description. Le _boniment_ est tout -simplement la fable destine donner chaque tour d'escamotage -l'apparence de la vrit. Il m'arrivera quelquefois encore, pour des -raisons analogues celle-ci, de me servir de mots techniques, mais -j'aurai soin d'en donner la signification. - -J'avais donc dj fait quelques rptitions partielles; je rsolus d'en -faire une qui prcdt la rptition gnrale. Comme je n'tais pas -entirement sr de la russite de mes expriences, je n'invitai qu'une -demi-douzaine d'amis intimes, qui devaient me donner leur avis avec la -plus grande svrit. Cette sance fut fixe au 25 juin 1845. - -Ce jour-l, je fis mes prparatifs avec autant de soin que si j'eusse -d, le soir mme, faire mon grand et solennel dbut. Je dis solennel, -car il faut que je confesse que, depuis un mois environ, j'tais possd -d'une panique anticipe, laquelle je ne pouvais attribuer d'autre -cause que mon tempramment excessivement nerveux et impressionnable. - -Je passais mes nuits dans une complte insomnie; l'apptit m'avait -entirement abandonn, et ce n'tait qu'avec un serrement de coeur -indfinissable que je pensais mes sances. Moi, qui jusqu'alors avais -trait si lgrement les reprsentations que je donnais devant mes amis; -moi, qui avais obtenu prs des habitants d'Aubusson un vritable succs -de dbut, je tremblais comme un enfant. - -C'est qu'autrefois je donnais mes sances devant des spectateurs -toujours bienveillants, toujours souriants ou toujours prts sourire; -c'est qu'autrefois le plus ou moins de succs de mes expriences -n'entranait aucune consquence pour l'avenir. Maintenant, j'allais -paratre devant un vritable public, et je tremblais la seule pense - - De ce droit qu' la porte il achte en entrant. - -Au jour indiqu, huit heures prcises, mes amis tant arrivs, le -rideau se leva; je parus sur la scne. - -Une demi-douzaine de sourires accueillirent mon entre; cela raffermit -mon courage et me donna mme un certain aplomb. - -La premire de mes expriences fut prsente assez convenablement. Et -pourtant le _boniment_ tait bien mal su et surtout bien mal dit! Je le -rcitais la faon d'un colier qui cherche se rappeler sa leon. La -bienveillance de mes spectateurs m'tait acquise, je continuai -bravement. - -Pour faire comprendre ce qui va suivre, il est bon de dire que, pendant -la journe, des nuages pais avaient concentr sur Paris une atmosphre -lourde et touffante. La brise du soir, loin d'apporter de la fracheur, -envoyait jusque dans l'intrieur des appartements des bouffes d'air -chaud, souffles comme par un calorifre. - -Or, j'en tais peine arriv au milieu de la premire partie, que dj -deux de mes spectateurs subissaient l'influence soporifique du temps et -de mon _boniment_. J'excusais d'autant plus les deux dormeurs que, -moi-mme, je sentais peu peu s'appesantir mes paupires. N'ayant pas -l'habitude de dormir debout, je tenais bon. - -Mais, on le sait, rien n'est contagieux comme le sommeil; aussi -l'pidmie fit-elle de rapides progrs. Au bout de quelques instants, le -dernier des _survivants_ laissa tomber sa tte sur sa poitrine et -complta un sextuor, dont les ronflements, allant toujours _crescendo_, -finirent par couvrir ma voix. - -Cette situation tait accablante. J'essayai, en parlant plus haut, de -combattre l'engourdissement de mes spectateurs; je ne russis qu' faire -entr'ouvrir une ou deux paupires qui, aprs quelques clignements -bahis, se refermrent aussitt. - -Enfin la premire partie de la sance se termina tant bien que mal; le -rideau se baissa pour l'entr'acte. - -Avec quel plaisir je m'tendis dans un fauteuil pour goter un instant -de repos! Cinq minutes devaient me suffire; je me les accordai d'autant -mieux, qu'il ne me fut pas possible de faire autrement, car je -m'endormis aussitt. - -Mon fils, qui me servait en scne, n'avait pas attendu jusque-l: il -s'tait, sans plus de faon, tendu sur le tapis et dormait d'un profond -sommeil, tandis que ma femme, nergique et courageuse, luttant contre -l'ennemi commun, veillait prs de moi, et dans sa tendre sollicitude, se -gardait bien de troubler un repos qui m'tait si ncessaire. D'ailleurs -elle avait regard par le _trou_ du rideau, et nos spectateurs lui -semblaient si heureux, qu'elle ne voyait aucune difficult prolonger -leur batitude. Mais insensiblement ses forces trahirent son courage, et -ne pouvant rsister l'attrait de se joindre au choeur gnral, elle -s'endormit son tour. - -De son ct, le pianiste, qui formait lui seul mon orchestre, ayant -vu le rideau baiss et le plus grand silence rgner sur ma scne, pensa -que ma reprsentation tait termine et se dcida partir. - -Or, le concierge avait pour consigne de fermer le robinet gnral du gaz -lorsqu'il verrait descendre le pianiste. Ce dpart devait lui annoncer -que la reprsentation tait finie. Mon employ, voulant montrer son -exactitude au dbut de son service, se hta d'obir mes injonctions, -et il plongea la salle dans la plus complte obscurit. - -Il y avait environ deux heures que nous jouissions de ce bienfaisant -sommeil, lorsque je fus rveill en sursaut par un bruit confus de voix -et de rclamations. Je me frotte aussitt les yeux et cherche o je -suis. Ne voyant rien, la frayeur me saisit au milieu de cette profonde -obscurit. Suis-je donc aveugle? m'criai-je tout mu, je n'y vois -plus! - ---Eh! parbleu, nous n'y voyons pas non plus! s'crie une voix que je -reconnais pour tre celle d'Antonio. De grce, donnez-nous de la -lumire! - ---Oui, oui, de la lumire! rptrent en choeur nos cinq autres -spectateurs. - -Chacun de nous fut bientt sur pied; le rideau qui nous sparait des -rclamants fut lev, puis, ayant allum des bougies, nous vmes cinq de -nos dormeurs qui se frottaient les yeux et cherchaient se reconnatre, -tandis que le pauvre Antonio sortait en maugrant des stalles, sous -lesquelles il tait tomb pendant son sommeil. - -Tout s'expliqua alors; on rit beaucoup de l'aventure et l'on se spara -en remettant la partie une autre fois. - -Du 25 juin au 1er juillet, poque fixe pour ma premire -reprsentation, il n'y avait que cinq jours. A quiconque sait ce que -sont les prparatifs d'une premire reprsentation, et surtout ceux, -beaucoup plus importants encore, de l'ouverture d'un thtre, ce laps de -temps devra sembler bien court, car il reste toujours tant faire dans -les derniers moments! Aussi le 1er juillet tait arriv que je -n'tais point en mesure de jouer. Ce ne fut que trois jours aprs qu'eut -lieu l'ouverture depuis si longtemps annonce. - -Ce jour-l, par une concidence bizarre, l'Hippodrome et les _Soires -fantastiques_ de Robert-Houdin, la plus grande et la plus petite scne -de Paris, faisaient leur dbut. - -Le 3 juillet 1845, on vit placardes sur les murs de la capitale deux -affiches: l'une norme, c'tait celle de l'Hippodrome; l'autre, beaucoup -plus modeste, annonait mes reprsentations. Ainsi que dans la fable du -chne et du roseau, le grand thtre, malgr l'habilet de ses -administrateurs, a subi de nombreuses pripties de fortune; le petit a -joui constamment de la faveur publique. - -J'ai religieusement conserv une preuve de cette premire affiche, dont -le format et la couleur sont, du reste, invariablement rests les mmes -depuis cette poque. - -Je la copie textuellement ici, tant pour donner une ide de la -simplicit de sa rdaction, que pour rappeler le programme des -expriences que j'offrais alors la curiosit publique: - - ===================================================================== - AUJOURD'HUI JEUDI 3 JUILLET 1845 - - PREMIRE REPRSENTATION - DES - SOIRES FANTASTIQUES - DE - ROBERT-HOUDIN, - - =Automates, Prestidigitation, Magie.= - - La Sance sera compose d'expriences entirement nouvelles, de - l'invention de M. ROBERT-HOUDIN, - - TELLES QUE: - - La Pendule cabalistique. | Pierrot dans l'oeuf. - Auriol et Debureau. | Les Cartes obissantes. - L'Oranger. | La pche miraculeuse. - Le Bouquet mystrieux. | Le Hibou fascinateur. - Le Foulard aux surprises. | Le Ptissier du Palais-Royal. - - =Ouverture des bureaux 7 h. 1/2.--On commencera 8 heures.= - - PRIX DES PLACES: - - Galerie, 1 fr. 50.--Stalles, 3 fr.--Loges, 4 fr.--Avant-scnes, 5 fr. - ===================================================================== - -J'ai dj expliqu plus haut les effets de quelques-unes des pices -mcaniques portes sur ce programme, c'est--dire _la Pendule -cabalistique_, _Auriol et Debureau_, _le Ptissier du Palais-Royal_ et -_l'Oranger_. Ce que je n'ai point expliqu, c'est le _boniment_ dont la -prsentation de chaque pice est accompagne et qui donne lieu une -srie de tours d'escamotage de la plus grande difficult. Pour mieux -s'en rendre compte, je renverrai le lecteur la fin de cet ouvrage, o -j'ai plac la description de toutes mes expriences, afin que mon rcit -n'en ft pas interrompu. - -Le jour de ma premire reprsentation tait enfin arriv. Dire comment -je passai cette mmorable journe serait chose impossible: tout ce que -je me rappelle, c'est qu' la suite d'une insomnie fivreuse, cause par -la multiplicit de mes occupations, je dus tout organiser, tout prvoir, -car j'tais la fois directeur, machiniste, auteur et acteur. Quelle -effrayante responsabilit pour un pauvre artiste, dont la vie s'tait -passe jusque-l devant ses outils! - -A sept heures du soir, mille choses me restaient encore faire, mais -j'tais dans un tat de surexcitation qui doublait mes forces et mon -nergie; je vins bout de tout. - -Huit heures sonnrent et retentirent dans mon coeur comme la dernire -heure du condamn; jamais, aucune poque de ma vie, je n'prouvai -pareille motion, pareille torture. Ah! si j'avais pu reculer! s'il -m'avait t possible de fuir, d'abandonner cette position que j'avais si -longtemps dsire, avec quel bonheur je me serais remis mes paisibles -travaux! Et pourtant, pourquoi cette folle terreur? Je ne saurais le -dire; car les trois quarts de ma salle taient occups par des personnes -sur l'indulgence desquelles je pouvais compter. - -Je fis un dernier effort sur ma pusillanimit. - ---Allons, me dis-je, du courage! je joue ici mon nom, ma fortune, -l'avenir de ma famille; du courage! - -Cette pense me ranima; je passai plusieurs reprises la main sur mes -traits contracts, je fis lever le rideau, et, sans rflchir davantage, -je m'avanai rsolument sur la scne. - -Mes amis, qui n'ignoraient pas mes souffrances, me salurent de quelques -bravos. - - * * * * * - -Cet accueil bienveillant me rendit la confiance et, ainsi qu'une douce -rose, rafrachit mon esprit et mes sens; je commenai. - -Prtendre que je m'en acquittai passablement, serait faire preuve -d'amour-propre, et je serais pourtant bien excusable, car chaque -instant je recevais des spectateurs de nombreuses marques d'approbation. -Comment distinguer les applaudissements du public ami de ceux du public -payant? Je me faisais volontiers illusion, et mes expriences y -gagnrent. - -La premire partie tait termine; le rideau se baissa pour l'entr'acte. -Ma femme vint aussitt m'embrasser avec effusion pour m'encourager et me -remercier de mes courageux efforts. - -Je puis l'avouer maintenant: je crus que seul j'avais t svre envers -moi, et qu'il tait possible que tous ces applaudissements fussent de -bon aloi. Cette croyance me fit un bien extrme; et pourquoi m'en -cacherais-je? des larmes de bonheur vinrent humecter mes yeux, que je me -htai d'essuyer, afin que l'attendrissement ne nuist pas aux apprts de -la seconde partie de ma sance. - -Le rideau se leva de nouveau, et je m'approchai des spectateurs avec le -sourire sur les lvres. Je jugeai de ce changement de ma physionomie par -celle des spectateurs, car ils se mirent tout de suite l'unisson de ma -belle humeur. - -Combien de fois depuis n'ai-je pas constat cette facult imitative du -public? tes-vous nerveux, contrari, mal dispos? votre figure -porte-t-elle l'empreinte d'une impression fcheuse? aussitt votre -auditoire, imitant la contraction de vos traits, fronce le sourcil, -devient srieux et parat peu dispos vous tre favorable. Entrez en -scne, au contraire, la face panouie, les fronts les plus sombres -s'claircissent. Chacun semble dire l'artiste: Bonjour un tel, ta -figure me plat; je n'attends que l'occasion de t'applaudir. Tel -semblait tre en ce moment mon public. - -L'enjouement m'tait d'autant plus facile, que je commenai par mon -exprience de prdilection, le foulard aux surprises, macdoine de tours -d'adresse. Aprs avoir emprunt un foulard, j'en faisais successivement -sortir une multitude d'objets de toute nature, tels que des bonbons, -des plumets de toute grandeur, jusqu' celui de tambour-major, des -ventails, des journaux comiques, et, pour terminer, une norme -corbeille de fleurs, dont je distribuais les bouquets aux dames. Ce tour -russit parfaitement; il est vrai que je le possdais au bout des -doigts. - -Je continuai par la prsentation de _l'oranger_. J'avais lieu de compter -sur ce tour, car dans mes rptitions intimes c'tait un de ceux dont je -m'acquittais le mieux. - -Je fis d'abord quelques escamotages qui lui servaient d'encadrement, et -je m'en tirai merveille. Je pouvais donc croire que j'allais obtenir -un vritable succs, lorsque tout coup une pense subite me traversa -l'esprit et vint paralyser compltement mes moyens. J'tais possd -d'une panique qu'il faut avoir prouve pour la comprendre. Je vais -tcher de la rendre sensible par une comparaison. - -Lorsqu'on commence nager, le professeur vous fait cette recommandation -importante: Ayez confiance, et tout ira bien. Si l'on suit cet avis, on -se soutient facilement sur l'eau, et il semble que ce soit chose toute -naturelle; alors on sait nager. - -Mais il arrive parfois qu'une rflexion prompte comme l'clair saisit -votre esprit: Si les forces allaient me manquer! se dit-on. Ds lors on -prcipite ses mouvements, la peur augmente, on redouble de vitesse, -l'eau ne soutient plus, on barbote, on s'enfonce, et si une main -secourable ne vient votre secours, vous tes perdu. - -Telle tait ma situation sur la scne; j'avais t subitement saisi de -cette pense: Si j'allais me tromper! Et tout aussitt, comme si -j'tais sous l'action d'un ressort qui se dtend, je commence parler -vite, je redouble de vitesse tant j'ai hte de finir, je me trouble, et -comme le timide nageur, je barbote sans pouvoir sortir du chaos de mes -ides. - -Oh! alors j'prouve une torture, une angoisse que je ne saurais dcrire, -mais qui pourrait tre mortelle si elle se prolongeait. - -Le public est froid et silencieux; mes amis auraient mauvaise grce -applaudir; ils se taisent. J'ose peine regarder dans la salle, et mon -exprience se termine sans que je sache comment. - -Je passe la suivante; mais mon systme nerveux est mont un degr -d'irritabilit qui ne me permet plus d'apprcier ce que je fais. Je sens -seulement que je parle avec une volubilit tourdissante, de sorte que -les quatre derniers tours de ma sance se trouvent faits en quelques -minutes. - -Le rideau se baissa fort heureusement: j'tais bout de mes forces; un -peu plus, et j'allais tre oblig de demander grce. - -De ma vie je ne passai une nuit aussi affreuse que celle qui suivit -cette premire sance. J'avais la fivre, on doit le comprendre; mais ce -mal n'tait rien en comparaison des souffrances morales dont j'tais -accabl. Je ne me sentais plus l'envie ni le courage de reparatre en -scne, je voulais vendre, cder, donner mme au besoin un tablissement -dont l'exploitation tait au-dessus de mes forces. - ---Non, me disais-je, je ne suis pas n pour cette vie d'motions; je -veux quitter cette atmosphre brlante du thtre; je veux, au prix mme -d'un brillant avenir, retourner mes douces et tranquilles occupations. - -Le matin, incapable de me lever, et du reste fermement rsolu en -rester l de mes reprsentations, je fis ter l'affiche qui annonait la -sance du soir. - -J'avais pris mon parti sur toutes les consquences de cette rsolution. -Aussi, le sacrifice accompli, je me trouvai beaucoup plus tranquille et -je cdai mme l'imprieux besoin d'un sommeil que je m'tais longtemps -refus. - -Mais me voici enfin arriv au moment o je vais laisser, pour n'y plus -revenir, les tristes et ennuyeux dtails des nombreuses infortunes qui -ont prcd mes reprsentations. On ne verra pas sans quelque surprise -quelle futile circonstance je dus de sortir de ce dcouragement, qui me -semblait devoir durer toujours. - -Personne n'ignore que les impressions prouves par les gens nerveux -sont aussi vives que peu durables, et j'ai dj dit que mon tempramment -tait minemment impressionnable. - -Le repos que j'avais pris dans la journe et que je gotai dans la nuit -qui suivit, rafrachit mon sang et mes ides. J'envisageai ds lors ma -situation sous un aspect tout autre que la veille. Dj mme je ne -pensais plus vendre mon thtre, lorsqu'un de mes amis, ou soi-disant -tel, vint me rendre visite. - -Aprs m'avoir exprim ses regrets de la fin malheureuse de mes dbuts, -auxquels il assistait: - ---Je suis entr te voir, me dit-il, parce que j'ai vu ton tablissement -ferm et que j'tais bien aise de t'exprimer ma faon de penser ce -sujet. Je te dirai donc, pour te parler franchement (j'ai remarqu que -cette phrase dans un exorde est toujours suivie de quelques mauvais -compliments que l'on veut faire passer la faveur d'une amicale -franchise), je te dirai donc que tu as parfaitement raison de quitter -une profession au-dessus de tes forces, et que tu as sagement agi en -prenant de bonne grce un parti auquel tu aurais t contraint tt ou -tard. Du reste, ajouta-t-il d'un air capable, je l'avais bien prdit; -j'ai toujours pens que tu faisais une folie et que ton thtre ne -serait pas plus tt ouvert que tu serais oblig de le fermer. - -Ces mauvais compliments, adresss sous le manteau d'une franchise -apocryphe, me blessrent vivement. Il m'tait facile de reconnatre que -ce donneur d'avis, sacrifiant son amour-propre la faible affection -qu'il avait pour moi, n'tait venu me voir que pour faire talage de sa -perspicacit et de la justesse de ses prvisions, dont il ne m'avait -jamais dit un mot. Or, ce prophte infaillible, qui prvoyait si bien -les vnements, tait loin de se douter du changement qu'il oprait en -moi. Plus il parlait, plus il m'affermissait dans la rsolution de -continuer mes reprsentations. - ---Qui te fait croire que mon tablissement soit ferm? lui dis-je d'un -ton qui n'avait rien d'affectueux. Si je n'ai point jou hier c'est que, -bris par la fatigue que j'ai supporte depuis quelque temps, j'ai -voulu, mes dbuts une fois termins, me reposer au moins un jour. Tes -prvisions se trouveront donc fort en dfaut, lorsque tu sauras que je -joue ce soir mme. J'espre, dans ma seconde reprsentation, prendre une -revanche devant le public, et cette fois, je serai jug moins svrement -par lui que par toi. J'en ai l'assurance. - -La conversation prenant cette tournure, ne pouvait longtemps se -prolonger; mon donneur de conseils, mcontent de ma rception, me -quitta. - -Je ne l'ai jamais revu depuis. - -Je ne garde aucune rancune cet ami. Au contraire, s'il lit ce rcit, -qu'il reoive ici l'expression de mes remercments pour l'heureuse -rvolution qu'il a si promptement opre en moi, en blessant au vif mon -amour-propre. - -Des affiches furent aussitt placardes pour annoncer la reprsentation -du soir, et tout en repassant dans mon imagination les endroits de ma -sance o j'avais besoin d'apporter des modifications, je fis -tranquillement mes prparatifs. - -Cette seconde sance marcha beaucoup mieux que je ne l'eusse espr, le -public se montra satisfait. Malheureusement ce public tait peu -nombreux, et consquemment la recette trs faible. Nanmoins, j'acceptai -ce mcompte avec philosophie, car le succs que je venais d'obtenir me -donnait confiance en l'avenir. - -Au reste, je ne tardai pas avoir des sujets rels de consolation. - -Les illustrations de la presse parisienne d'alors vinrent assister mes -reprsentations et rendirent compte de mes expriences dans les termes -les plus flatteurs. - -Quelques chroniqueurs de journaux comiques firent aussi sur mes sances -et sur moi-mme des allusions trs plaisantes. - -L'un d'eux, cette poque collaborateur du _Charivari_, dont il possde -aujourd'hui la direction, me fit dans ce journal un article plein de -gat, de verve et d'entrain, qu'il terminait par cette petite pice de -vers: - - Tous les Robert passs furent de grands coupables, - Tous portaient des surnoms de brigands ou de diables; - Mais celui de nos jours, - Celui qu'on appela le grand Robert-Macaire, - Fit croire par ses tours - Qu'on ne verrait jamais son pareil sur la terre. - Hritier de ce nom qui fut toujours fatal, - Un sorcier vient de natre! - Est-il n pour le bien? est-il n pour le mal? - Comment le reconnatre? - Ce qui semble certain, - C'est que Robert-Houdin - Veut de sa noble race - Continuer la trace, - Car il n'a qu'un seul but, un but bien arrt, - C'est celui de voler............. la postrit. - -Enfin, le journal l'_Illustration_, voulant aussi me tmoigner sa -sympathie, confia au talent d'Eugne Forey le soin de reproduire ma -scne. - -Une telle publicit veilla bientt l'attention de l'lite de la socit -Parisienne; on vint voir mes sances; on se donna rendez-vous mon -thtre, et ds lors commena pour moi cette vogue qui ne m'a jamais -quitt depuis. - - - - -CHAPITRE XIV. - -ETUDES NOUVELLES.--UN JOURNAL COMIQUE.--INVENTION DE LA _seconde -vue_.--CURIEUX EXERCICES.--UN SPECTATEUR ENTHOUSIASTE.--DANGER DE PASSER -POUR SORCIER.--UN SORTILGE OU LA MORT.--ART DE SE DBARRASSER DES -IMPORTUNS.--UNE TOUCHE LECTRIQUE.--UNE REPRSENTATION AU THATRE DU -VAUDEVILLE.--TOUT CE QU'IL FAUT POUR LUTTER CONTRE LES -INCRDULES.--QUELQUES DTAILS INTRESSANTS. - - -Fontenelle a dit quelque part: il n'y a pas de succs si bien mrit o -il n'entre encore du bonheur. Bien que sur ce principe de haute -modestie, je fusse en conformit d'opinion avec l'illustre acadmicien, -je voulus cependant, force de travailler, diminuer le plus possible la -part que le bonheur pouvait revendiquer dans mes succs. - -D'abord je redoublai d'efforts pour me perfectionner dans l'excution de -mes expriences, et quand je crus avoir obtenu ce rsultat, je cherchai -aussi me corriger d'un dfaut qui, je le sentais moi-mme, devait -nuire ma sance. Ce dfaut tait une trop grande volubilit de parole; -mon _boniment_, rcit du ton d'un colier, perdait considrablement de -son effet. J'tais entran dans cette fausse direction par ma vivacit -naturelle, et j'avais beaucoup faire pour me corriger, car ce naturel -que j'essayais de chasser, revenait toujours au galop. Toutefois -force de combats livrs mon ennemi, je parvins le dompter, et finis -mme par le modrer mon gr. - -Cette victoire me fut doublement profitable: je fis ma sance avec -beaucoup moins de fatigue, et j'eus le plaisir de voir, la -tranquillit d'esprit de mes spectateurs, que j'avais ralis cet axiome -scnique, que plus un rcit est fait lentement, moins il semble long -ceux qui l'coutent. - -En effet, si vous vous noncez lentement, le public jugeant votre -calme que vous prenez vous-mme intrt ce que vous dites, subit votre -influence et vous coute avec une attention soutenue. Si, au contraire, -vos paroles trahissent le dsir de terminer promptement, vos auditeurs -reoivent le contre-coup de cette inquitude, et il leur tarde ainsi -qu' vous de voir arriver la fin de votre discours. - -J'ai dit que le public d'lite venait en foule mon thtre, mais ce -qui paratra surprenant c'est que, malgr cette affluence aux places -d'un prix lev, le parterre comptait souvent nombre de places vides. -J'avais l'ambition de voir ma salle compltement remplie. Je crus ne -pouvoir mieux y parvenir qu'en m'occupant de la publicit de mon thtre -que j'avais jusqu'alors un peu nglige. - -Une innovation vint me procurer d'excellentes rclames, dont le public -se chargea d'tre le complaisant propagateur. - -De temps immmorial, il tait pass en usage, dans les sances de -prestidigitation, de distribuer de petits cadeaux au public, _dans le -but d'entretenir son amiti_. - -On choisissait presque toujours des jouets d'enfants, dont les -spectateurs de tout ge se disputaient la possession, ce qui faisait -souvent dire Comte, au moment de cette distribution: Ce sont des -joujoux l'usage des grands et des petits enfants. Ces cadeaux avaient -une dure trs phmre, et comme rien n'indiquait leur origine, ils ne -pouvaient attirer l'attention sur celui qui les avait donns. - -Tout en restant aussi libral que mes prdcesseurs, je voulus que mes -petits prsents rappelassent plus longtemps le souvenir de mon nom et de -mes expriences. Au lieu de pantins, de poupes et d'autres objets du -mme got, je distribuais mes spectateurs, sous forme de cadeaux -produits par la magie, des journaux comiques illustrs, d'lgants -ventails, des albums de ma sance, de gracieux rbus, le tout -accompagn de bouquets et d'excellents bonbons. - -Chaque objet portait non-seulement cette suscription: _Souvenirs des -soires fantastiques de Robert-Houdin_, mais il contenait en outre, -selon sa nature, des dtails sur ma sance. Ces dtails taient donns -dans de petites posies pour lesquelles je demande au lecteur -l'indulgence que mrite leur peu de prtention. - -Sur l'une des faces de l'ventail, par exemple, tait une jolie gravure, -reprsentant l'entre de mon thtre; l'autre tait couverte de ces -pices rimes dont je viens de parler. En voici un spcimen: - - LA PENDULE ARIENNE. - - Mesdames, ma pendule obit, compte, sonne, - Marque l'heure ou s'arrte au gr de tout dsir; - Mais pour vous, chaque fois que son timbre rsonne - Puisse-t-elle sonner une heure de plaisir! - -Toutes mes expriences taient ainsi dcrites. De temps en temps aussi -au milieu de ces descriptions se trouvait, l'adresse des spectateurs, -un compliment tel que celui-ci: - - AU PUBLIC. - - Combien j'aime voir, - Chaque soir, - Par la foule amie, - Ma salle envahie - Et remplie - A ne pas s'y mouvoir. - Pour mriter longtemps une faveur si chre, - Comptez sur mes efforts et sur mon savoir-faire; - Spectateurs d'aujourd'hui, venez me voir demain; - Venez.... je vous prpare un autre tour _de main_. - -Parmi ces fantaisies, celle qui m'avait donn le plus de mal composer, -c'tait mon journal comique. Notez que je ne pouvais faire ce travail -que dans mes moments de loisir, et ces moments j'tais oblig de les -prendre sur mon sommeil. - -Ce journal, sur papier de luxe et de petit format, tait illustr. Le -texte parodiait celui des grands journaux. L'en-tte tait ainsi conu: - - -LE CAGLIOSTRO, - -PASSE-TEMPS DE L'ENTR'ACTE (NE JAMAIS LIRE PASSE T'EN). - -Ce journal, paraissant le soir, ne peut tre lu que par des gens -clairs. Le rdacteur prvient qu'il n'est pas timbr (le journal). On -est pri d'affranchir les lettres, si l'on ne prfre les adresser -_franco_. - -Venaient ensuite, dans le mme esprit, ma profession de foi, les faits -divers, la littrature, les inventions et dcouvertes, les annonces, -etc. - -Je ne citerai que quelques-uns de ces articles, afin d'en donner une -ide. - -FAITS DIVERS. - ---Le Ministre de l'Intrieur ne recevra pas demain, mais le Ministre des -Finances recevra tous les jours.... et jours suivants. - ---Un avis du _Moniteur_ rappelle aux jeunes gens qui se destinent -l'Ecole des mines, qu'il faut tre _majeur_ pour tre -_mineur_............. - -INVENTIONS ET DCOUVERTES. - -La _Gazette des Basses-Pyrnes_ annonce qu'un tanneur de _Pau_ vient -d'inventer un nouvel instrument pour _passer son tan_............. - -RVEIL CONOMIQUE ET SANS ROUAGES. - -Un timbre et un marteau suffisent. A l'heure que l'on dsire, on frappe -soi-mme sur le timbre avec le marteau, jusqu' ce qu'on soit veill. - -ANNONCES. - -M. SEMEL, cordonnier, vient de rduire le prix de ses bottes, qu'il -livre au prix cotant; il espre se retirer sur la quantit. - -A qui en prend douze, la treizime est donne par dessus le march. - -ASSURANCES CONTRE LES VOLEURS. La Compagnie se charge de prendre les -objets domicile pour les _garder_. - -Il n'est pas jusqu' la bande qui ne portt aussi son mot. - -A Monsieur ou Madame ***, demeurant ici. - -Votre abonnement finissant ce soir, le grant du journal vous prie de le -renouveler demain, si vous ne voulez pas le voir expirer (l'abonnement). - -Le public avait la bont de s'amuser de ces plaisanteries, qui lui -faisaient patiemment passer l'entr'acte, et me permettaient, moi, de -prendre quelques instants de plus pour prparer la seconde partie de la -sance. - - * * * * * - -Outre les deux perfectionnements que je viens de citer, ce qui contribua -beaucoup me procurer une vogue complte, ce fut une exprience que -m'inspira ce dieu fantasque, auquel Pascal attribue toutes les -dcouvertes d'ici-bas; le hasard me conduisit directement l'invention -de la _seconde vue_. - -Mes deux enfants tant un jour dans le salon, s'amusaient un jeu cr -par leur imagination enfantine. Le plus jeune avait band les yeux de -son frre et lui faisait deviner les objets qu'il touchait, et, quand -celui-ci, guid par des suppositions, venait nommer juste, le jeune -prenait sa place. - -Ce jeu si simple, si naf, fit cependant germer en moi une des ides les -plus compliques qui me soient jamais venues l'esprit. - -Poursuivi par cette ide, je courus m'enfermer dans mon cabinet; j'tais -heureusement dans une de ces dispositions o l'intelligence suit avec -docilit, avec plaisir mme, les combinaisons que la fantaisie lui -trace. Je m'appuyai la tte dans mes deux mains, et, sous l'influence -d'une surexcitation que je provoquais, je posai les premiers principes -de la seconde vue. - -Il faudrait un volume entier pour dcrire les innombrables combinaisons -de cette exprience. Cette description, beaucoup trop srieuse pour ces -Mmoires, prendra place plus tard dans un ouvrage spcial, qui -contiendra galement l'explication de tous mes secrets de thtre. - -Cependant je ne puis rsister au dsir d'indiquer sommairement ici -quelques-uns des exercices prliminaires, auxquels je crus devoir -recourir pour combiner l'exprience que je voulais tenter. - -On doit se rappeler les travaux que m'avait autrefois inspirs le talent -d'un pianiste, et l'trange facult que j'tais parvenu acqurir: je -lisais tout en jonglant avec quatre boules. - -En y songeant srieusement, je reconnus que cette perception par -apprciation pouvait tre encore susceptible d'un grand dveloppement, -si j'en appliquais les principes la mmoire et l'intelligence. - -Je rsolus en consquence de faire, avec mon fils mile, des exercices -dans cette nouvelle voie, et pour bien faire comprendre mon jeune -collaborateur la nature des tudes auxquelles nous allions nous livrer, -je pris un d de domino, le cinq-quatre, que je posai devant lui. Au -lieu de lui laisser compter un un les points des deux nombres, -j'exigeai que l'enfant m'en donnt aussitt le total. - ---Neuf, me dit-il. - -A ce domino j'en joignis un autre, le quatre-trois. - ---Cela fait seize, rpondit-il sans hsiter. - -Je m'arrtai l pour une premire leon. Le lendemain, nous russmes -additionner d'un coup d'oeil trois et quatre ds, le surlendemain -cinq, et en ajoutant chaque jour de nouveaux progrs ceux de la -veille, nous parvnmes donner instantanment le produit de douze -dominos. - -Ce rsultat obtenu, nous nous occupmes d'un travail bien autrement -difficile et auquel nous nous livrmes pendant plus d'un mois. - -Nous passions, mon fils et moi, assez rapidement devant un magasin de -jouets d'enfants ou tout autre qui tait garni de marchandises varies, -et nous y jetions un regard attentif. - -A quelques pas de l, nous tirions de notre poche un crayon et du -papier, et nous luttions sparment qui dcrirait un plus grand nombre -d'objets que nous avions pu saisir au passage. Je dois l'avouer, cet -exercice mon fils devint d'une force laquelle je ne pus jamais -atteindre. Il lui arrivait souvent d'inscrire une quarantaine d'objets, -quand j'atteignais peine le nombre trente. Un peu piqu de cette -dfaite, je retournais faire une vrification devant la boutique, et il -tait rare qu'il et commis une erreur. - -Mes lecteurs pourront sans doute comprendre la possibilit d'un tel -travail, mais coup sr ils le trouveront difficile. Quant mes -lectrices, je suis assur d'avance qu'elles n'auront pas la mme -opinion, attendu qu'elles font chaque jour des apprciations au moins -aussi extraordinaires. - -Ainsi, par exemple, je mets en fait qu'une femme, voyant passer une -autre femme dans un quipage lanc fond de train, aura eu le temps -d'analyser toute la toilette de la voyageuse depuis le chapeau jusqu' -la chaussure inclusivement, et qu'elle pourra dsigner ensuite -non-seulement la forme de l'habillement, la nature et la qualit des -toffes, mais encore si les points d'Angleterre, d'Alenon ou de Malines -ne sont point simuls par des tulles _illusion_; j'ai vu des femmes de -cette force-l. - -Cette facult naturelle ou factice chez les dames, mais que nous avions -acquise mon fils et moi par un long travail, me fut d'une grande utilit -pour mes sances, car tandis que j'excutais mes expriences, je voyais -encore tout ce qui se passait autour de moi, et je pouvais ainsi me -prparer djouer toutes les difficults qu'on me prsenterait. Cet -exercice m'avait donn pour ainsi dire la possibilit de poursuivre -simultanment deux ides, et rien n'est plus favorable l'escamotage -que de pouvoir penser la fois ce qu'on dit et ce qu'on fait, ce -qui certes n'est pas la mme chose. J'acquis plus tard une telle -habitude de cette pratique, qu'il m'est souvent arriv d'imaginer de -nouveaux _trucs_ pendant que j'excutais ma sance. Un jour mme, je fis -la gageure de rsoudre un problme de mcanique, tandis que je -soutiendrais une conversation. On parla des plaisirs de la vie -champtre, et je calculai, pendant ce temps, la quantit de roues et de -pignons, ainsi que leurs dentures ncessaires pour obtenir certaines -rvolutions donnes, sans manquer un seul instant de fournir la -rplique. - -Ces quelques explications suffisent faire comprendre quelle est la -base essentielle de l'exprience de la seconde vue. J'ajouterai qu'il -existait aussi entre mon fils et moi une correspondance secrte, -insaisissable, au moyen de laquelle je lui indiquais avec la plus grande -facilit le nom, la nature, le volume des objets prsents par les -spectateurs. - -Comme on ne me voyait pas agir on pouvait tre tent de croire quelque -chose d'extraordinaire. Du reste, je puis le dire, mon fils Emile, alors -g de douze ans, possdait toutes les qualits capables de faire natre -cette illusion. Sa figure ple, intelligente et toujours srieuse, -reprsentait le type d'un enfant dou de quelque facult surnaturelle. - -Deux mois furent employs sans relche l'chafaudage de nos artifices. -Lorsqu'enfin nous fmes entirement srs de pouvoir lutter contre toutes -les difficults d'une pareille entreprise, nous annonmes la premire -reprsentation de la seconde vue. - -Le 12 fvrier 1846, je fis imprimer au milieu de mon affiche, cette -singulire annonce: - -_Dans cette sance, le fils de M. Robert-Houdin, dou d'une seconde vue -merveilleuse, aprs que ses yeux auront t couverts d'un pais bandeau, -dsignera tous les objets qui lui seront prsents par les spectateurs._ - -Je ne saurais dire si ce jour-l l'attrait de cette annonce attira des -spectateurs, car ma salle se trouva remplie. Ce que je puis dclarer et -ce qui paratra extraordinaire, c'est que l'exprience de la seconde -vue, qui eut une si grande vogue, ne produisit aucun effet la premire -reprsentation. - -J'ai tout lieu de croire que chaque spectateur se crut la dupe d'une -mystification organise par des compres. - -Je fus dsol de ce rsultat, car je m'tais fait une grande fte de la -surprise que j'allais produire. - -Nanmoins, n'ayant aucune raison pour douter du succs futur, je voulus -tenter une seconde preuve, et j'eus bien raison. - -Le lendemain, je reconnus avec tonnement dans ma salle quelques-unes -des personnes que j'y avais aperues la veille. Je compris que ces -spectateurs venaient une seconde fois pour s'assurer de la ralit de -l'exprience. Il parat qu'ils furent tous convaincus, car la russite -fut complte et me ddommagea amplement de la dception de la veille. - -Je me rappelle surtout dans cette sance une marque d'approbation -singulire, dont me gratifia un des spectateurs du parterre. - -Mon fils lui avait nomm plusieurs objets qu'il avait successivement -prsents. Sans se trouver satisfait, notre incrdule se levant comme -pour donner plus d'importance la difficult qu'il allait offrir, me -remit, pour tre galement nomm, un petit instrument spcial aux -marchands de toile et dont ils se servent pour compter le nombre de fils -des toffes. Me rendant ses dsirs: - ---Qu'est-ce que je tiens la main, dis-je l'enfant? - ---C'est un instrument destin apprcier la finesse des toffes et que -l'on nomme _compte-fil_. - ---Ah! sac...... fit nergiquement le spectateur; c'est merveilleux! -J'aurais pay dix francs pour voir cela que je ne les regretterais pas. - -Cette exclamation par trop colore fut en quelque sorte la conscration -du succs de cette exprience. - -A partir de ce moment, ma salle se trouva beaucoup trop petite, et -chaque soir, elle fut, comme on dit en Angleterre, _crowded_, -c'est--dire quelque chose comme prte s'crouler sous le nombre des -spectateurs. - -Cette affluence, cette vogue dont j'tais si heureux, m'inspira pour la -collection potique rserve mes ventails la petite pice de vers -suivante, que je ne prsente ici qu' cause de son -propos. - - De spectateurs nombreux l'aimable compagnie - Daignant me visiter ce soir, - M'inspire un noble orgueil, une joie infinie, - Car j'ai ma salle pleine et ma caisse garnie, - Deux choses bien douces voir - Par leur sduisante harmonie; - Et ce double plaisir pouvant tre got. - D'enchanteur que j'tais, je deviens enchant. - -Tout n'est pas rose dans le succs; je pourrais aisment raconter -beaucoup de scnes dsagrables que me valut la rputation de sorcier -dont je jouissais chez quelques esprits plus ou moins gars. Je n'en -citerai qu'une seule, qui rsume toutes celles que je passe sous -silence. - -Une jeune femme de tournure et de manires lgantes se prsente un jour -chez moi. - -Cette dame avait la figure couverte d'un voile pais, travers lequel -cependant mes yeux exercs distinguaient parfaitement ses traits. Elle -tait jolie. - -Mon inconnue ne consentit s'asseoir qu'aprs s'tre assure que nous -tions seuls, et que j'tais bien le vritable Robert-Houdin. - -Je m'assis mon tour, et prenant l'attitude d'un homme prt couter, -je me penchai un peu vers ma visiteuse, comme pour l'engager parler, -attendant qu'elle m'expliqut le but de sa mystrieuse visite. A mon -grand tonnement, la jeune dame, dont les gestes trahissaient une vive -motion, gardait le plus profond silence. Je commenais trouver cette -visite assez trange, et j'tais sur le point de provoquer tout prix -une explication, lorsque la belle inconnue hasarda timidement ces mots: - ---Oh mon Dieu! Monsieur..... je ne sais comment vous allez -interprter..... ma dmarche. - -Ici elle s'arrta, baissa les yeux d'un air trs embarrass, puis -faisant un violent effort sur elle-mme, elle continua: - ---Ce que j'ai vous demander, Monsieur, est trs difficile dire. - ---Parlez, Madame, je vous prie, dis-je poliment, je tcherai de deviner -ce que vous ne pourrez me faire comprendre. Et j'tais me demander ce -que signifiait cette rserve. - -Et d'abord, reprit la jeune femme d'une voix faible et en regardant -encore autour d'elle, je vais vous dire confidentiellement.... que -j'aime...... que j'tais aime, et que je...... que je suis trahie. - -A ce dernier mot, l'inconnue releva la tte, surmonta la timidit qui la -retenait et, d'un ton ferme et assur: - ---Oui, Monsieur, oui, je suis trahie, ajouta-t-elle, et c'est pour cela -que je suis venue vous voir. - ---Mais, Madame, fis-je assez surpris de cet trange aveu, je ne vois pas -en quoi je puis vous tre utile dans cette circonstance. - ---Oh! Monsieur, je vous en prie, dit ma solliciteuse en joignant les -mains, je vous en prie, ne m'abandonnez pas. - -J'tais trs embarrass de mon rle et de ma contenance. Pourtant -j'prouvais une forte curiosit de connatre l'histoire cache sous ce -mystre. - ---Calmez-vous, Madame, fis-je d'un ton de compatissant intrt, dites ce -que vous attendez de moi, et si cela est en mon pouvoir..... - ---Si cela est en votre pouvoir, reprit vivement la jeune femme, mais -rien de plus facile, Monsieur. - ---Expliquez-vous, Madame. - ---Eh bien! Monsieur, il s'agit de me venger. - ---Comment cela? - ---Comment? vous le savez mieux que moi, Monsieur. Faut-il donc que je -vous apprenne que vous avez en votre pouvoir des moyens de..... - ---Moi, Madame! - ---Oui, Monsieur, oui vous, car n'tes-vous pas sorcier? Vous ne pouvez -le nier! - -A ce mot de sorcier, je faillis clater de rire; j'en fus empch par la -vive motion de l'inconnue. Voulant cependant mettre fin une scne qui -commenait friser le ridicule: - ---Malheureusement, Madame, dis-je d'un ton poli ml d'ironie, vous -m'attribuez un titre que je n'ai jamais eu. - ---Comment, Monsieur, s'crie la jeune femme d'une voix anime, vous ne -voulez pas convenir que vous tes..... - ---Sorcier, Madame! Oh! non, je m'en dfends. - ---Vous ne le voulez pas? - ---Mais non, non, mille fois non, Madame. - -A ces mots, la solliciteuse se leva brusquement, murmura quelques -paroles incohrentes, parut en proie une lutte terrible, puis -s'approchant de moi les yeux anims et le geste menaant: - ---Ah! vous ne voulez pas, rpta-t-elle d'une voix brve, c'est bien; je -sais maintenant ce qu'il me reste faire. - -Stupfait d'une pareille sortie, je la regardais, immobile et muet, et -je commenais souponner la cause de cette incroyable conduite. - ---Avec les gens qui s'occupent de magie, reprit-elle avec une volubilit -effrayante, il y a deux moyens d'agir, la prire et la menace. Vous -n'avez pas cd au premier de ces deux moyens; puisqu'il le faut, je -vais employer le second. - ---Tenez, ajouta-t-elle, voil qui vous dcidera peut-tre parler. - -Et soulevant son mantelet, elle porta vivement la main sur le manche -d'un petit poignard pass sa ceinture; en mme temps, elle soulevait -brusquement son voile et me montrait des traits o clataient tous les -signes d'une folie furieuse. - -Ne pouvant plus douter du personnage auquel j'avais affaire, mon premier -mouvement fut de me lever et de me mettre sur mes gardes; mais cette -premire impression passe, je repoussai la pense d'une lutte contre -cette infortune, et il me vint l'esprit d'employer un moyen qui -presque toujours russit avec les malheureux privs de raison. Je -feignis d'entrer dans ses vues. - ---S'il en est ainsi, Madame, lui dis-je, je me rends vos dsirs. -Voyons, que voulez-vous? - ---Je vous l'ai dit, Monsieur; il faut que vous me vengiez, et pour cela -il n'y a qu'un moyen, c'est de.... - -Ici, il y eut une nouvelle interruption, et la jeune femme, calme par -mon apparente soumission autant qu'embarrasse par la demande qu'elle -avait me faire, redevint tout coup timide et irrsolue. - ---Eh bien, Madame? - ---Eh bien.... Monsieur.... Je ne sais comment vous dire.... comment vous -expliquer.... mais il me semble qu'il existe certains moyens.... -certains malfices pour mettre un homme dans l'impossibilit de.... dans -l'impossibilit.... d'tre infidle. - ---Je comprends maintenant, Madame, ce que vous dsirez. C'est une -certaine pratique de magie employe au moyen-ge. Rien ne m'est plus -facile. Je vais vous satisfaire. - -Dcid poursuivre la comdie jusqu'au bout, je pris dans ma -bibliothque le plus gros livre que je pus trouver, je le feuilletai, -m'arrtai sur une page que je feignis d'tudier avec une attention -profonde, puis m'adressant la jeune femme, qui suivait tous mes -mouvements avec anxit: - ---Madame, dis-je d'un ton confidentiel, le malfice que nous allons -accomplir exige que je sache le nom de la personne, veuillez donc me le -dire. - ---Julien, fit-elle d'une voix mue. - -Alors, avec toute la gravit d'un vritable sorcier, j'enfonai -solennellement une pingle dans une bougie allume, en feignant de -prononcer mystrieusement quelques paroles cabalistiques. Aprs quoi, -soufflant la bougie et me tournant vers la pauvre insense: - ---Madame, lui dis-je, c'en est fait; votre voeu est accompli. - ---Oh! merci, Monsieur, s'cria-t-elle avec l'expression de la plus -profonde reconnaissance. - -En mme temps elle dposa une bourse sur mon bureau et s'lana dehors. - -Je donnai ordre mon domestique de suivre cette dame jusqu' sa -demeure, de prendre sur elle tous les renseignements qu'il pourrait se -procurer, et de me les rapporter immdiatement. - -J'appris que mon inconnue tait veuve, depuis peu, d'un mari qu'elle -adorait et dont la perte avait troubl sa raison. - -Ds le lendemain, je me rendis dans sa famille, et remettant la bourse -dont j'tais le dpositaire, je racontai la scne dont le lecteur vient -de lire les dtails. - -Cette scne, et plusieurs autres qui l'avaient prcde ou qui la -suivirent, durent me forcer prendre des mesures pour me garantir des -importuns de toute nature. - -Je ne pouvais songer, comme autrefois, m'exiler la campagne. Je pris -un moyen quivalent: ce fut de me clotrer dans mon atelier, en -organisant autour de moi un systme de dfense contre ceux que, dans ma -mauvaise humeur, j'appelais des voleurs de temps. - -En ma qualit d'artiste, je recevais chaque jour la visite de gens que -je ne connaissais pas du tout. Quelques-uns taient intressants, mais -le plus grand nombre, se faisant introduire sous le plus futile -prtexte, ne venaient chez moi que pour dpenser une partie des loisirs -dont ils ne savaient que faire. Il s'agissait de distinguer les bons -visiteurs des mauvais. Voici la combinaison que j'imaginai. - -Lorsqu'un de ces messieurs sonnait ma porte, une communication -lectrique faisait galement sonner un timbre plac dans mon cabinet de -travail. J'tais averti et me tenais sur mes gardes. Mon domestique -ouvrait et, ainsi que cela se pratique d'ordinaire, il demandait le nom -du visiteur. Moi, de mon ct, j'appliquais mon oreille un instrument -d'acoustique dispos cet effet et qui me transmettait les moindres -paroles de l'inconnu. Si, d'aprs sa rponse, je jugeais convenable de -ne pas le recevoir, je pressais un bouton, et un point blanc qui -paraissait dans un endroit convenu du vestibule voulait dire que je n'y -tais pas. Mon domestique annonait alors que j'tais absent et offrait -au visiteur de s'adresser mon rgisseur. - -Il m'arrivait bien quelquefois de me tromper dans mes apprciations et -de regretter d'avoir accord audience, mais j'avais un autre moyen -d'abrger la visite de l'importun. - -J'avais pratiqu, derrire le canap sur lequel je m'asseyais, une -petite touche lectrique correspondant un timbre que pouvait entendre -mon domestique. En cas de besoin, et tout en causant, j'allongeais -ngligemment le bras sur le dos du meuble o se trouvait cette touche, -je la pressais, et le timbre rsonnait dans la pice voisine. - -Alors mon domestique, jouant une petite comdie, allait ouvrir la porte -d'entre, tirait la sonnette, que l'on pouvait entendre du salon o nous -nous trouvions, et venait ensuite m'avertir que M. X... (nom fabriqu -pour la circonstance) demandait me parler. J'ordonnais que M. X... ft -introduit dans le cabinet voisin du salon, et il tait bien rare que -l'importun ne levt pas le sige devant une semblable exigence. - -On ne peut se faire une ide du temps que me fit gagner cette -bienheureuse organisation. Aussi que de fois j'ai bni et mon invention -et le clbre savant auquel on doit la dcouverte du galvanisme! - -Cette exaltation doit facilement se comprendre, car le temps tait pour -moi d'une valeur inestimable; je le mnageais comme un trsor et ne le -sacrifiais qu' la condition que ce sacrifice m'aiderait la dcouverte -de nouvelles expriences, destines stimuler la curiosit publique. - -Pour me soutenir dans cette voie de recherches, j'avais constamment la -pense cette maxime: - - Il est plus difficile d'entretenir l'admiration que de la faire natre. - -Et cette autre, qui semble le corollaire de la premire: - - La vogue d'un artiste ne peut tre durable qu'autant que son talent - s'accrot chaque jour. - -Il ne faut pas croire cependant que je me contentasse des rves -attrayants de mes inventions. Non, quelque amour qu'un homme porte son -art, il est bien rare qu'il ne lui vienne pas l'ide d'associer la -fortune la gloire; d'autant plus que, pour peu que l'on ait vcu, l'on -sait que ces deux choses se font mutuellement valoir. - -L'une est la pierre prcieuse, et l'autre est la parure qui la fait -briller. - -Rien ne rehausse le mrite d'un artiste comme une position de fortune -indpendante. Cette vrit est brutale, mais elle est incontestable. - -Non-seulement j'tais pntr de ces principes de haute conomie, mais -je savais, en outre, que l'on doit se hter de profiter de la fugitive -faveur du public, qui, elle aussi, descend, quand elle ne monte pas. -J'exploitais la vogue autant que je pouvais. - -Malgr mes nombreuses occupations, je trouvais encore moyen de donner -des soires dans les salons et sur les principaux thtres de Paris. De -grandes difficults s'opposaient souvent ces sortes de -reprsentations, parce que ma sance ne se terminant qu' dix heures et -demie, c'tait seulement aprs que je pouvais remplir les engagements -que j'avais pris. - -Onze heures taient presque toujours le moment fix pour mon entre en -scne dans ces sances. Que l'on juge alors de l'activit qu'il me -fallait dployer pour pouvoir, dans un si court espace de temps, me -rendre l'endroit convenu et faire encore quelque prparatifs! Il est -vrai que les instants taient aussi bien calculs qu'employs. Le rideau -de ma scne tait peine baiss que, m'lanant vivement vers -l'escalier, je devanais le public et je me jetais dans une voiture qui -m'emportait toutes brides. - -Mais ces fatigues n'taient rien en comparaison des vives motions que -me causaient quelquefois certaines erreurs sur le temps qui devait -s'couler entre mes deux sances. - -Je me rappelle qu'un jour devant jouer au Vaudeville pour terminer le -spectacle, le rgisseur de la scne, qui n'avait pas bien calcul la -longueur de ses pices, se trouva en avance sur le moment convenu. Il -m'expdia un exprs pour m'avertir que le rideau venait d'tre baiss et -que l'on m'attendait. - -Comprendra-t-on mes angoisses? Mes expriences, dont il m'tait -impossible de rien retrancher, devaient se prolonger un quart-d'heure -encore. - -Au lieu de m'abandonner des rcriminations inutiles, je me rsignai et -je continuai ma reprsentation; mais j'tais en proie une horrible -anxit. En mme temps que je parlais, il me semblait entendre rsonner - mes oreilles cet affreux trpignement rhythm du public, sur lequel a -t compose cette fameuse chanson: _Des lampions! des lampions!_ etc. -Aussi, soit proccupation, soit dsir de terminer plus tt, je me -trouvai, lorsque j'eus fini ma sance, avoir escamot cinq minutes sur -le quart-d'heure. Certes, on pouvait l'appeler le quart-d'heure de -grce. - -Monter en voiture, arriver place de la Bourse, fut l'affaire d'un -instant; nanmoins vingt minutes s'taient coules depuis le baisser -du rideau, et vingt minutes sont un temps exorbitant pour un entr'acte. - -Mon fils Emile et moi, nous montmes l'escalier des artistes avec toute -la promptitude possible, mais dj la premire marche nous avions -entendu les cris, les sifflets, les roulements de pieds des spectateurs -impatients. - -Quelle perspective pour une entre en scne! Je savais que souvent, -tort ou raison, le public salue assez cavalirement un artiste, quel -qu'il soit, pour le rappeler l'exactitude. Ce souverain semble -toujours avoir la bouche ce mot d'un autre monarque: J'ai failli -attendre. Quoi qu'il en soit, nous nous htions de gravir les marches -qui conduisaient la scne. - -Le rgisseur, aux abois, entendant des pas prcipits, nous cria du haut -de ce rapide sentier: - ---Est-ce vous, Monsieur Houdin? - ---Oui, Monsieur, oui. - ---Machiniste, au rideau! cria la mme voix. - ---Attendez donc, attendez donc, c'est imp.... - -Ma respiration ne put me permettre d'achever ma rclamation. - -J'arrivai sur le palier du thtre haletant, n'en pouvant plus. - ---Allons! Monsieur Houdin, me dit le rgisseur, je vous en supplie, -faites votre entre au plus vite; le rideau est lev, le public est -d'une impatience..... - -La porte du fond de la scne s'tait ouverte deux battants, mais -j'tais dans l'impossibilit de la franchir; la fatigue et l'motion -m'avaient clou sur place. - -Ce fut cependant cette impossibilit d'action que je dus une -inspiration qui me sauva peut-tre de la mauvaise humeur du public. - ---Va, dis-je mon fils, entre en scne, prpare tout ce qu'il faut pour -l'exprience de la seconde vue, je te suis. - -Le public se laissa dsarmer par ce jeune enfant, dont la physionomie -inspirait un sympathique intrt. Mon fils, aprs s'tre gravement -avanc vers les spectateurs, fit tranquillement ses petits prparatifs, -c'est--dire qu'il apporta sur le devant de la scne un tabouret, et -qu'il dposa sur une table voisine une ardoise, du blanc, des cartes et -un bandeau. - -Ce peu de temps m'avait suffi pour reprendre haleine et pour calmer mes -sens. Je m'avanai mon tour, en m'efforant de retrouver le sourire de -rigueur ordinairement strotyp sur mes lvres. J'y parvins, mais avec -beaucoup de peine, tant mes traits avaient t contracts. - -Le public resta d'abord silencieux, puis insensiblement les figures se -dridrent, et bientt un ou deux applaudissements ayant t risqus, il -y eut entranement et la paix fut faite. Je fus, du reste, bien -ddommag de ce terrible prliminaire, car jamais ma seconde vue -n'obtint un plus grand succs. - -Un incident contribua surtout gayer la fin de cette exprience. - -Un spectateur, venu sans doute cette reprsentation avec le parti pris -de nous embarrasser, avait, depuis quelques instants, cherch vainement - mettre en dfaut la clairvoyance de mon fils, lorsque m'adressant la -parole: - ---Monsieur, me dit-il en accentuant ses paroles, puisque votre fils est -un devin, il pourra certainement deviner le numro de ma stalle. - -L'exigeant spectateur pensait me mettre dans la ncessit d'avouer -l'impuissance de notre mystrieuse exprience, parce qu'il couvrait le -chiffre et que les stalles voisines tant occupes, on ne pouvait non -plus en lire les numros. Mais j'tais en garde contre toutes les -surprises; ma rponse tait prte. Seulement, afin de tirer le meilleur -parti possible de la situation, je feignis de reculer pour mieux -enferrer mon adversaire. - ---Vous savez, Monsieur, lui dis-je en affectant un air embarrass, vous -savez que mon fils n'est ni sorcier, ni devin; il lit par mes yeux, et -c'est pour cela que j'ai donn cette exprience le nom de seconde vue. -Comme je ne puis voir le numro de votre stalle, puisque vous l'occupez, -et qu'autour de vous les autres stalles sont galement remplies, mon -fils ne pourra vous le nommer. - ---Ah! j'en tais bien sr! s'cria mon perscuteur d'un air de triomphe -et en se tournant vers ses voisins, je vous l'avais bien dit que je -l'embarrasserais. - ---Oh! Monsieur, vous n'tes pas gnreux dans votre victoire, dis-je -mon tour d'un ton railleur. Prenez-y garde, si vous piquez trop fort -l'amour-propre de mon fils, il pourra bien, si difficile qu'il soit, -rsoudre votre problme. - ---Je l'en dfie, fit le spectateur en s'appuyant fortement sur le -dossier de sa stalle pour mieux en cacher le numro. Oui, oui, je l'en -dfie. - ---Vous croyez donc cela difficile? - ---Je dirai mieux: cela vous est impossible. - ---Alors, Monsieur, raison de plus pour que nous essayions de le faire. -Vous ne nous en voudrez pas de triompher notre tour, ajoutai-je en -souriant malignement. - ---Allez, Monsieur, nous connaissons ces dfaites-l; je vous le rpte, -je vous en dfie l'un et l'autre. - -Le public prenait grand plaisir ce dbat et en attendait patiemment -l'issue. - ---Emile, dis-je mon fils, prouvez Monsieur que rien ne peut chapper - votre seconde vue. - ---C'est le numro soixante-neuf, rpondit aussitt l'enfant. - -De tous les coins de la salle partirent aussitt de bruyants et -chaleureux applaudissements, auxquels s'associa, du reste, mon -antagoniste, qui, s'avouant vaincu, criait en battant des mains: - ---C'est tonnant! c'est magnifique! - -Par quel moyen tais-je parvenu connatre le numro de la stalle -soixante-neuf? Je vais le dire. - -Je savais l'avance que dans les thtres, lorsque les stalles sont -divises au milieu par une barrire, les numros impairs se trouvent -droite et les numros pairs gauche. - -Or, comme au Vaudeville chaque rang tait compos de dix stalles, il en -rsultait que du ct droit, par exemple, chacun de ses rangs devait -commencer par les numros un, vingt-et-un, quarante-et-un, soixante-un, -et ainsi de suite, de vingt en vingt. Guid par ce renseignement, il ne -me fut pas difficile, en partant du numro soixante-et-un, d'arriver au -soixante-neuf, reprsentant dans le quatrime rang la cinquime stalle -occupe par mon adversaire. - -J'avais allong la conversation dans le double but de donner plus -d'clat mon exprience et de prendre le temps de faire mes recherches - loisir. Je faisais ainsi une application de mon procd des deux -penses simultanes dont j'ai parl plus haut. - -Puisque me voici sur le chapitre des confidences, j'expliquerai au -lecteur quelques-uns des artifices qui ont le plus puissamment contribu - l'clat de la seconde vue. - -J'ai dj dit que cette exprience tait surtout le rsultat d'une -communication matrielle, mais insaisissable, entre mon fils et moi, -communication dont les immenses combinaisons pouvaient se prter la -dsignation de tout objet imaginable. C'tait un trs beau rsultat sans -doute, mais je compris que dans l'excution j'allais rencontrer bientt -des difficults inoues. - -L'exprience de la seconde vue avait lieu chaque soir la fin de ma -sance, et chaque soir, je voyais arriver des incrdules arms de toutes -pices pour triompher d'un secret qu'ils ne pouvaient s'expliquer. - -Avant de partir pour aller voir le fils de Robert-Houdin, on tenait un -conciliabule, on se concertait pour emporter quelque objet qui pt -embarrasser le pre. C'taient des mdailles antiques moiti effaces, -des minraux, des livres crits en caractres de toutes sortes (langues -mortes et langues vivantes), des armoiries, des objets microscopiques, -etc. - -Ce qui par dessus tout soumettait mon intelligence un travail -prodigieux, c'taient les devinations que l'on m'imposait en me -prsentant des objets enferms, envelopps, et quelquefois mme ficels -et cachets. - -J'tais parvenu lutter avec avantage contre toutes ces taquineries. -J'ouvrais assez facilement, sans qu'on s'en apert, tout en paraissant -m'occuper de toute autre chose, les botes, les bourses, les -portefeuilles, etc. Me prsentait-on un paquet ficel et cachet? Avec -l'ongle du pouce de la main gauche, que je conservais toujours long et -soigneusement aiguis, je dcoupais dans le papier une petite porte que -je refermais aussitt, aprs toutefois avoir, du coin de l'oeil, pris -connaissance de ce qu'il renfermait. - -Une condition essentielle de mon rle tait d'avoir une excellente vue, -et sur ce point mes yeux ne me laissaient rien dsirer. Je devais -l'exercice de mon ancienne profession cette prcieuse facult qui se -dveloppait encore, chaque jour, dans mes sances. - -Une ncessit non moins indispensable tait de connatre le nom de tout -objet qui m'tait prsent. Il ne suffisait pas de dire, par exemple: -C'est une pice de monnaie, il fallait encore que mon fils ft connatre -le nom technique de cette pice, sa valeur reprsentative, le pays o -elle avait cours et l'anne o elle avait t frappe. Si l'on -prsentait un crown d'Angleterre, l'enfant devait, aprs l'avoir nomm, -indiquer galement par exemple, que cette pice avait t frappe sous -Georges IV et qu'elle avait une valeur intrinsque de six francs -dix-huit centimes. - -Seconds par une excellente mmoire, nous tions parvenus classer dans -notre tte le nom et la valeur de toutes les monnaies trangres. - -Nous pouvions aussi dpeindre un blason en termes hraldiques. Ainsi, me -prsentait-on les armes de la maison de X..., mon fils disait:..... cu -champ de gueule deux manches d'argent poses en pal. - -Cette connaissance nous tait trs utile dans les salons du faubourg -Saint-Germain, o nous tions souvent appels. - -J'avais appris reconnatre, par la forme des caractres, mais sans -pouvoir les traduire, une infinit de langues, telles que le Chinois, le -Russe, le Turc, le Grec, l'Hbreu, etc. - -Nous savions les noms de presque tous les instruments de chirurgie, de -sorte que les trousses de mdecins, si compliques qu'elles fussent, ne -pouvaient nous embarrasser. - -Enfin je possdais encore, suffisamment pour en tirer parti, des -connaissances en minralogie, pierres prcieuses, antiquits et -curiosits. - -A la vrit j'avais, pour faire ces tudes, tous les documents que je -pouvais dsirer. - -Un de mes bons et intimes amis, Aristide Le Carpentier, savant -antiquaire, spirituel fabuliste, oncle de l'habile compositeur de ce -nom, possdait et possde encore aujourd'hui un cabinet de curiosits -antiques, qui fait mourir de convoitise les conservateurs des muses -impriaux. - -Nous y passions, mon fils et moi, de longues journes apprendre des -noms et des dates dont nous faisions ensuite un savant talage. Le -Carpentier m'avait appris bien des choses, et entre autres il m'avait -indiqu diffrents signes auxquels on peut reconnatre certaines -mdailles antiques, dont le module se trouve effac. Les Trajan, les -Tibre, les Marc-Aurle, m'taient devenus aussi familiers qu'une pice -de cinq francs. - -En ma qualit d'ancien horloger, je savais ouvrir facilement une montre, -et je faisais mme cette opration d'une seule main, si bien que, sans -que le public s'en doutt, je voyais le nom de l'horloger grav sur la -cuvette; je refermais ensuite la montre et le tour tait fait. Pour la -devination, mon fils faisait le reste. - -Mais ce qui, sans contredit, nous rendit les plus grands services, ce -fut cette vue par apprciation que mon fils surtout possdait au plus -haut point. Il lui suffisait, lorsque nous entrions en ville, d'un -examen trs rapide, pour connatre tous les objets que contenait un -appartement, ainsi que les diffrents bijoux ports par les spectateurs, -tels que breloques, pingles, lorgnons, ventails, broches, bagues, -bouquets, etc. - -On doit penser avec quelle facilit il faisait la description de ces -objets, lorsque je les lui indiquais par notre correspondance secrte. -Je vais en citer un exemple. - -Un soir, dans une maison de la chausse d'Antin, la fin d'une sance -aussi bien russie que chaudement applaudie, je me rappelai qu'en -passant dans une pice voisine du salon o nous nous trouvions, j'avais -fait remarquer mon fils une bibliothque vitre, en le priant -d'observer les titres des livres et l'ordre dans lequel ils taient -placs. Personne ne s'tait aperu de ce prompt examen. - ---Monsieur, dis-je au matre de la maison, je veux, pour terminer -l'exprience de la seconde vue, vous prouver sa puissance en faisant -lire mon fils travers une muraille. Voulez-vous me confier un livre? - -On me conduisit tout naturellement la bibliothque en question, que je -fis semblant de voir pour la premire fois. Je mis le doigt sur un -livre. - ---Emile, dis-je mon fils, quel est le nom de cet ouvrage? - ---Un Buffon, me rpondit-il vivement. - ---Et ct? s'empressa de dire un incrdule. - ---Est-ce le ct de droite ou celui de gauche? rpondit mon fils. - ---Le ct de droite, dit l'interlocuteur, qui avait ses raisons pour -choisir cet ouvrage, parce que le titre en tait trs fin. - ---C'est le voyage du jeune Anacharsis, rpondit l'enfant. Mais Monsieur, -ajouta-t-il, si vous m'aviez demand le nom du livre de gauche, je vous -aurais nomm les posies de Lamartine. Un peu sur la droite de ce rayon, -je vois les oeuvres de Crbillon; au-dessous, deux volumes des -Mmoires de Fleury; et mon fils nomma ainsi une douzaine d'ouvrages, -puis il s'arrta. - -Les spectateurs n'avaient pas dit un mot pendant toutes ces descriptions -tant ils taient stupfaits, mais aussitt l'exprience termine, chacun -vint nous complimenter en battant des mains. - - - - -CHAPITRE XV. - -PETITS MALHEURS DU BONHEUR.--INCONVNIENTS D'UN THTRE TROP -PETIT.--INVASION DE MA SALLE.--REPRSENTATION GRATUITE.--UN PUBLIC -CONSCIENCIEUX.--PLAISANT ESCAMOTAGE D'UN BONNET DE SOIE NOIRE.--SANCE -AU CHATEAU DE SAINT-CLOUD.--LA CASSETTE DE -CAGLIOSTRO.--VACANCES.--ETUDES BIZARRES. - - -S'il est un fait reconnu, c'est que dans ce monde l'homme ne peut avoir -un bonheur parfait, et que les plus heureuses chances, la plus grande -prosprit ont aussi leurs dsagrments; c'est ce qu'on appelle les -petits malheurs du bonheur. Une de mes tracasseries moi, c'tait -d'avoir une salle trop petite et de ne pouvoir satisfaire toutes les -demandes de places qui m'taient adresses. J'avais beau me mettre -l'esprit la torture, je ne pouvais trouver aucun expdient pour parer - cet inconvnient. - -Ainsi que je viens de le dire, ma salle tait le plus souvent loue -l'avance; dans ce cas, les bureaux n'ouvraient pas, et une affiche -placarde la porte annonait qu'il tait inutile de se prsenter, si -l'on n'tait porteur de coupons de location. Mais il arrivait, chaque -jour, que des personnes ennuyes de ne pouvoir se procurer un -divertissement qu'elles s'taient promis, ne tenaient aucun compte de -l'avertissement, s'adressaient au bureau, et sur le refus d'admission -la sance, se rpandaient en invectives contre le buraliste et plus -encore contre l'administration. - -Ces plaintes taient absurdes pour la plupart et dans le genre de -celles-ci: - ---C'est une indignit qu'un semblable abus, disait un jour navement -l'un de ces rcalcitrants. Oui, je vais, ds demain, aller porter -plainte la prfecture de police. Nous verrons si M. Robert-Houdin a le -droit d'avoir un thtre si petit. - -Tant que ces rcriminations n'allaient pas plus loin, j'en riais, je le -confesse, mais tous les mcontentements ne se terminaient pas toujours -d'une manire aussi pacifique. Il y eut des voies de fait envers les -employs, et mme on alla jusqu' faire l'invasion de ma salle. Ceci -mrite d'tre racont. - -Un soir, une douzaine de jeunes gens, la tte chauffe par un excellent -dner, se prsentent pour assister ma reprsentation. L'avis qu'ils -lisent en passant n'est pour eux qu'une plaisanterie dont ils veulent -avoir le dernier mot. En consquence, ne tenant aucun cas des -observations qui leur sont faites, ils se groupent la porte et, pour -me servir d'une expression consacre, ils commencent former _la tte -de la queue_. D'autres visiteurs, autoriss par leur exemple, se mettent -de la partie, et insensiblement une foule considrable s'assemble devant -le thtre. - -Le rgisseur, averti de ce qui se passe, vient, et du haut de l'escalier -se prpare faire la multitude un _speach_ conciliant dont il espre -un excellent effet; il tousse afin de se rendre la voix plus claire. -Mais il n'a pas plutt commenc son allocution, que sa voix est couverte -par des ris moqueurs et des hues qui le forcent se taire. Il vient -alors, en dsespoir de cause, me faire part de la situation et me -demander avis sur ce qu'il doit faire. - ---Ne vous inquitez pas, lui dis-je, tout ira mieux que vous ne le -pensez. Tenez, ajoutai-je en regardant ma montre, voici sept heures et -demie, c'est l'heure de faire entrer _les billets de location_, ouvrez -les portes, et lorsque la salle sera pleine, le public du dehors sera -bien forc d'abandonner la place. - -J'avais peine achev ces mots, qu'on vint en toute hte m'avertir que -la foule avait bris la barrire et venait de faire irruption dans la -salle. - -Je courus sur la scne, et par le _trou du rideau_ je pus m'assurer de -la vrit du fait: toutes les places taient occupes. - -Je fus, je l'avoue, trs embarrass sur le parti que je devais prendre. -Faire vacuer la salle par le poste voisin tait un scandale que je -voulais viter et dont je ne pouvais prvoir les suites. D'ailleurs, la -police intervenant, pourrait peut-tre susciter quelques procs, qui me -feraient perdre un temps prcieux. Enfin la prfecture, qui ne m'avait -impos jusque-l qu'un seul garde, voyant cette force publique -insuffisante, ne manquerait pas de m'envoyer un piquet respectable qui -augmenterait considrablement mes dpenses journalires. - -Je pris immdiatement une dtermination. - ---Faites fermer les portes du thtre, dis-je mon rgisseur, et posez -sur l'affiche du dehors une bande annonant que, par suite d'une -indisposition subite, la sance d'aujourd'hui est remise demain. Comme -cette mesure s'applique aux porteurs de billets de location, tenez-vous -prt rendre l'argent ceux qui ne consentiront pas l'change d'un -billet pour un autre jour. Quant moi, continuai-je, mon parti est -pris: je donne une reprsentation gratis, et je veux pour toute -vengeance faire regretter ce bouillant public l'quipe d'colier -laquelle il s'est associ. - -Ce plan une fois arrt, je me prparai faire convenablement les -honneurs de ma maison, et bientt le rideau se leva. - -En entrant en scne, je vis que le plus grand nombre des spectateurs -avaient une contenance fort embarrasse. Je les mis tout de suite -l'aise en me prsentant devant eux d'un air enjou, comme si j'eusse -ignor ce qui s'tait pass. Je fis plus encore; je m'efforai de mettre -dans ma sance tout l'entrain dont j'tais capable, et lorsque j'en vins - la distribution de mes petits prsents, j'en fus tellement prodigue, -que pas un spectateur ne fut oubli dans mes largesses. - -Il ne faut pas demander si j'tais chaudement applaudi; le public -rivalisait avec moi de bons procds et voulait ainsi me ddommager des -tracasseries qu'il pensait m'avoir suscites. - -Une scne trs originale et surtout trs comique eut lieu la sortie de -mon spectacle. - -Presque tous les assistants n'avaient vu dans la prise d'assaut de ma -salle qu'un moyen de se procurer des places, et chacun d'eux avait -l'intention de payer la sienne aprs l'avoir occupe. - -Mais, de mon ct, je tenais conserver ma reprsentation gratuite -son caractre d'originalit, dussent mes intrts en souffrir. Aussi, -dans la prvision de ce sentiment de dlicatesse, j'avais donn l'ordre -que les employs n'attendissent pas la fin de la sance pour quitter -leur poste, si bien que rgisseur, buraliste, ouvreuses, avaient profit -de la permission, et s'en taient alls. - -Je m'tais plac pour tout voir sans tre aperu. On cherchait un -bureau, on furetait de tous cts pour trouver un employ, on mettait la -main la poche, on se groupait pour prendre conseil, puis enfin de -guerre lasse on s'en allait. - -Cependant le public ne se tint pas pour battu; pendant plusieurs jours -il y eut chez moi une vritable procession de gens qui venaient payer -leur dette. Quelques personnes y joignirent des excuses, et je reus -galement par la poste un billet de cent francs avec la lettre suivante: - - Monsieur, - -Entran, hier, dans votre salle par un tourbillon de ttes - folles, j'ai vainement cherch, aprs la sance, payer le prix de - la place que j'avais occupe. - -Je ne veux pas cependant, Monsieur, quitter la France sans - m'acquitter envers vous. En consquence, basant le prix de ma - stalle sur le plaisir que vous m'avez procur, je vous envoie - ci-joint un billet de cent francs que je vous prie d'accepter en - paiement de la dette que j'avais involontairement contracte. - -Je ne me croirais pas encore quitte envers vous si je ne vous - adressais aussi mes flicitations sur votre intressante sance, en - vous priant, Monsieur, d'agrer l'assurance de ma considration la - plus distingue. - -La perte qui rsulta pour moi de l'invasion de ma salle fut -insignifiante, de sorte que je n'eus point me repentir de la -dtermination que j'avais prise. - -D'un autre ct, l'aventure fut connue, et elle vint ajouter encore ma -vogue en la prolongeant, car on sait que le public se dirige de -prfrence vers les thtres o il est assur de ne pouvoir trouver de -place. - -On venait le plus souvent en famille mon thtre, mais il n'tait pas -rare aussi de voir de nombreuses socits s'y donner rendez-vous. - -Le trait suivant peut en donner un exemple: - -Le spirituel critique de la physionomie humaine, l'auteur ingnieux de -ces charges excentriques qui ont fait pmer de rire tous ceux qui ne se -trouvaient pas sur la sellette, Dantan jeune, vient un jour mon bureau -de location: - ---Madame, dit-il la buraliste, combien avez-vous de stalles votre -thtre? - ---Je vais consulter mon livre, dit la dame.... Est-ce pour aujourd'hui, -Monsieur? - ---Non, Madame, c'est pour dans huit jours. - ---Oh! alors, vous pourrez en avoir autant que vous voudrez. - ---Comment, autant que je voudrai? mais alors votre salle est donc en -caoutchouc? - ---Non, Monsieur, je veux dire seulement que sur cinquante stalles dont -je puis disposer, vous pourrez en prendre autant qu'il vous plaira. - ---Ah! trs bien, Madame, je comprends maintenant, reprit Dantan sur le -ton de la plaisanterie; alors, si sur cinquante stalles je puis en avoir -autant que je voudrai, veuillez m'inscrire pour soixante places. - -La dame du bureau, trs embarrasse pour la solution de ce problme, me -fit appeler, et j'arrangeai facilement l'affaire en changeant en stalles -le premier banc des galeries. - -Voici le motif qui avait fait prendre au statuaire un si grand nombre de -places. - -Dantan jeune est peut-tre l'artiste qui compte le plus d'amis. Or, il -avait trouv trs original de convier un certain nombre d'entre eux la -sance de Robert-Houdin, et c'est pour cette runion qu'il avait retenu -soixante stalles. - -J'ai voulu raconter ce fait, parce qu' la fois il prouve la vogue dont -jouissait mon thtre, et qu'il me rappelle le commencement d'une des -plus agrables liaisons d'amiti que j'aie faites en ma vie. A partir de -cette poque, je devins et je suis toujours rest l'un des bons et -intimes camarades du clbre statuaire. - -Avant de le connatre personnellement, j'ignorais, ainsi que le plus -grand nombre de ses admirateurs, ses oeuvres srieuses, mais lorsque -je fus admis dans l'intimit de son atelier, je pus apprcier toute -l'tendue de son talent. - -Dantan a chez lui, range sur d'immenses rayons, la collection la plus -complte des bustes de clbrits contemporaines; je ne pense pas qu'il -y ait une seule tte portant un nom illustre qui ne lui ait pass par -les mains. Ainsi que dans un muse, chacun y est class dans sa -catgorie ou sa spcialit; les monarques et les hommes d'Etat, moins -nombreux que les autres, sont rangs sur un mme rayon, puis viennent -des littrateurs, des musiciens instrumentistes, des chanteurs, des -compositeurs, des mdecins, des guerriers, des artistes dramatiques, et -enfin les illustrations de toute nature et de tous pays. Mais ce qu'il y -a surtout de trs intressant dans cette galerie, c'est que chaque buste -est accompagn de sa propre charge, si bien qu'aprs avoir admir le -personnage sous le ct srieux de l'excution, on se livre un fou -rire en suivant dans tous ses dtails l'esprit de la caricature. - -En voyant ces innombrables ttes, on a de la peine s'imaginer qu'une -existence d'homme puisse suffire un tel travail. C'est qu'aussi Dantan -possde au plus haut degr la perception des traits caractristiques -d'un visage; il lui suffit mme souvent de voir une personne une seule -fois pour la reproduire avec la plus exacte ressemblance. Tmoin le fait -suivant, que je vais citer autant pour sa singularit, que parce qu'il -se rattache la prestidigitation: - -Le fils du lieutenant-gnral baron D.... vint un jour prier Dantan de -faire le buste de son pre. - -Je ne vous cache pas, dit-il l'artiste, que pour l'excution de cette -oeuvre vous allez rencontrer une difficult peut-tre insurmontable. -Non seulement le gnral ne consentirait jamais poser pour son buste, -mais il me serait encore tout fait impossible de vous faire rencontrer -avec lui dans sa maison. Toujours souffrant depuis longues annes, mon -pre ne veut voir d'autres personnes que les gens de son service, et il -se tient presque constamment seul. Il ne nous restera donc d'autre moyen -que de faire ce travail la drobe; comment? je l'ignore. - ---Monsieur, votre pre ne sort-il jamais de chez lui, dit le statuaire? - ---Si fait, Monsieur; tous les jours quatre heures le gnral monte en -omnibus pour aller lire les journaux dans un cabinet de lecture, place -de la Madeleine; aprs quoi il revient s'enfermer chez lui. - ---Mais, fit l'artiste, il ne m'en faut pas davantage. Ds aujourd'hui je -vais commencer mon travail d'observation, et demain je me mets -l'oeuvre. - -En effet, quatre heures prcises, Dantan tait en faction devant une -maison faisant le coin des boulevards et de la rue Louis-le-Grand; il -vit bientt le gnral en sortir et se diriger vers un omnibus. Le -sculpteur s'attache aussitt aux pas de son modle et monte en mme -temps que lui dans le banal vhicule. Malheureusement les seules places - occuper se trouvent du mme ct, et l'artiste ne peut faire que des -tudes de profil, tout en prenant encore de trs grandes prcautions -pour ne pas compromettre ses observations ultrieures. - -Enfin, la voiture s'arrte place de la Madeleine. Le poursuivant et le -poursuivi entrent ensemble, ou du moins l'un aprs l'autre, dans le mme -cabinet de lecture. L, chacun prend son journal favori et s'installe -pour le lire. - -Dantan s'est plac en face du gnral, et, tout en semblant absorb dans -un premier-Paris, il dirige sournoisement ses regards intelligents de -son ct. - -Tout allait au mieux, et depuis quelques instants l'artiste faisait -tranquillement ses tudes la drobe, lorsque le gnral, qui dj -avait t surpris que son compagnon d'omnibus se trouvt encore au -cabinet de lecture, vint saisir plusieurs regards furtifs de son -vis--vis. - -Taquin par cette indiscrte curiosit, dont il ne pouvait comprendre la -cause, il chercha la djouer, en se faisant un rempart de son immense -feuille. - -La figure du vieux baron disparut donc. Mais le haut de sa tte dominait -encore, et Dantan et pu continuer fructueusement son travail de ce -ct, sans un affreux bonnet de soie noire qui la couvrait entirement. - -Que faire? Dans un buste, on n'improvise pas un front couvert de rides, -pas plus que l'on ne dispose sa fantaisie les cheveux d'un vieillard. - -Bien des prestidigitateurs et des plus fameux se seraient trouvs -arrts devant une pareille difficult. Dantan ne se creusa pas -longtemps la tte, ce qui n'empcha pas son tour d'tre des plus -piquants. - -Il s'approche de la dame du comptoir, cause quelques instants avec elle, -et revient tranquillement reprendre son poste d'observation. - - * * * * * - -Il est bon de dire que, chauff par un puissant calorifre, le cabinet -de lecture se trouvait dj une temprature convenablement leve. -Tout--coup une chaleur insupportable se rpand dans la salle, et l'on -voit sur quelques fronts perler de grosses gouttes de sueur. - -Le gnral qui, dans ce moment, tenait en main la _Gazette des -Tribunaux_, et qui se complaisait sans doute dans quelque lugubre drame, -fut un des derniers s'apercevoir de cet excs de temprature. A la fin -pourtant, il sentit la ncessit de quitter son bonnet de soie et de le -mettre dans sa poche, tout en grommelant entre ses dents: Mon Dieu, -qu'il fait chaud ici! - -Le tour tait fait. - -Le lecteur a devin que notre malin artiste est la cause de ce bain de -vapeur qu'il a sollicit et obtenu de la buraliste, laquelle il a -confi le secret de son importante mission. - -Ce rsultat une fois obtenu, Dantan, sans perdre de temps, les yeux -braqus pardessus la feuille que le gnral tenait la main, fait la -hte ses tudes phrnologiques sur le crne vnrable du vieux guerrier, -puis se levant de table, jette un dernier coup d'oeil sur les traits -de son modle, les photographie en quelque sorte dans sa tte, et court - son atelier se mettre l'oeuvre. - -A quelque temps de l, le statuaire livrait la famille du gnral le -buste le plus parfait peut-tre qui soit jamais sorti de son ciseau. - - * * * * * - -Je ferme ici la parenthse que j'ai ouverte propos des petits malheurs -suscits par la petitesse de mon thtre; je vais maintenant en ouvrir -une autre sur les petits bonheurs que me procurait mon succs. - -Dans les premiers jours de novembre, je reus une invitation de me -rendre Saint-Cloud, pour y donner une sance devant le roi -Louis-Philippe et sa famille. Ce fut avec le plus grand plaisir que -j'acceptai cette proposition. Je n'avais encore jou devant aucune tte -couronne, et cette sance devenait pour moi un vnement important. - -J'avais devant moi six jours pour faire mes prparatifs. J'y mis tous -les soins imaginables, et j'organisai mme un tour de circonstance, dont -j'eus lieu d'esprer un excellent effet. - -Au jour fix pour ma sance, un fourgon attel de chevaux de poste vint -de trs bonne heure prendre mes bagages et me conduisit au chteau. Un -thtre avait t dress dans un vaste salon, dsign par le roi pour le -lieu de la reprsentation. - -Afin que je ne fusse pas drang dans mes prparatifs, on avait pris la -prcaution de placer un planton l'une des portes du salon qui donnait -sur un corridor de service. Je remarquai encore trois autres portes dans -cette pice: l'une, garnie de glaces sans tain, donnait sur le jardin, -en face d'une avenue garnie de superbes orangers; les deux autres, -droite et gauche, communiquaient aux appartements du Roi et ceux de -la duchesse d'Orlans. - -J'tais occup disposer mes instruments, lorsque j'entendis s'ouvrir -discrtement une des deux dernires portes dont je viens de parler, et -tout aussitt une voix me fit cette demande du ton de la plus grande -affabilit: - ---Monsieur Robert-Houdin, puis-je entrer sans indiscrtion? - -Je tournai la tte de ce ct et je reconnus le Roi Louis-Philippe, qui, -ne m'ayant fait cette demande que sous forme d'introduction, n'avait pas -attendu ma rponse pour s'avancer vers moi. - -Je m'inclinai respectueusement. - ---Avez-vous bien tout ce qu'il vous faut pour votre organisation? me dit -le Roi. - ---Oui, Sire; l'intendant du chteau m'a fourni des ouvriers trs -habiles, qui ont promptement mont cette petite scne. - -A ce moment dj, mes tables, consoles et guridons, ainsi que les -divers instruments de ma sance, symtriquement rangs sur la scne, -prsentaient un aspect lgant. - ---C'est trs joli ceci, me dit le Roi, en s'approchant du thtre et en -jetant un regard furtif sur quelques-uns de mes appareils; c'est trs -joli. Je vois avec plaisir que, ce soir, l'artiste de 1846 justifiera la -bonne opinion qu'avait fait concevoir de lui le mcanicien de 1844. - ---Sire, rpondis-je, aujourd'hui, comme il y a deux ans, je tcherai de -me rendre digne de la haute faveur que Votre Majest daigne m'accorder, -en assistant l'une de mes reprsentations. - ---On dit la seconde vue de votre fils bien surprenante, reprit le Roi; -mais je vous avertis, Monsieur Robert-Houdin, de vous tenir en garde, -car nous nous proposons de vous susciter de grandes difficults. - ---Sire, rpondis-je avec assurance, j'ai tout lieu de croire que mon -fils les surmontera. - ---Je serais fch qu'il en ft autrement, dit avec une teinte -d'incrdulit le Roi qui s'loignait. Monsieur Robert-Houdin, -ajouta-t-il en fermant la porte par laquelle il tait entr, je vous -recommande l'exactitude. - -A quatre heures prcises, lorsque la famille Royale et les nombreux -invits furent runis, les rideaux qui me cachaient tous les yeux -s'ouvrirent, et je parus en scne. - -Grce mes nombreuses sances, j'avais heureusement acquis une -assurance imperturbable et une confiance en moi-mme, que la russite de -mes expriences avait constamment justifies. - -Je commenai au milieu du plus profond silence. On voulut sans doute -voir, apprcier, juger, avant d'accorder un suffrage. Mais -insensiblement on devint plus communicatif; j'entendis quelques -exclamations de surprise, qui furent bientt suivies de dmonstrations -plus expressives encore. - -Toutes mes expriences reurent un trs favorable accueil; celle que -j'avais compose pour la circonstance acheva de me concilier tous les -suffrages. - -Je vais en donner l'explication. - -J'empruntai mes nobles spectateurs quelques mouchoirs, dont je fis un -paquet que je dposai sur ma table. Puis, ma demande, diffrentes -personnes crivirent sur des cartes les noms d'endroits o elles -dsiraient que les mouchoirs fussent invisiblement transports. - -Ceci termin, je priai le Roi de prendre au hasard trois de ces cartes -et de choisir ensuite, parmi les trois endroits qu'elles dsignaient, -celui qui lui conviendrait le mieux. - ---Voyons, dit Louis-Philippe, ce qu'il y a sur celle-ci: Je dsire que -les mouchoirs se trouvent sous un des candlabres placs sur la -chemine. C'est trop facile pour un sorcier; passons une autre carte. -Que les mouchoirs soient transports sur le dme des Invalides. Cela -me conviendrait assez, mais c'est beaucoup trop loin, non pas pour les -mouchoirs, mais pour nous..... Ah! ah! fit le Roi en regardant la -dernire carte, je crains bien, Monsieur Robert-Houdin, de vous mettre -dans l'embarras; savez-vous ce qu'elle propose? - ---Que Votre Majest veuille bien me l'apprendre. - ---On dsire que vous fassiez passer les mouchoirs dans la caisse de -l'oranger qui est au bout de cette avenue, sur la droite. - ---N'est-ce que cela, Sire! Veuillez ordonner et j'obirai. - ---Soit! je ne suis pas fch de voir un pareil tour de magie. Je choisis -donc la caisse d'oranger. - -Le Roi donna voix basse quelques ordres, et je vis aussitt plusieurs -personnes courir vers l'oranger pour le surveiller et empcher toute -fraude. - -J'tais enchant de cette prcaution, qui contribuait l'clat de ma -russite, car le tour tait dj fait et la prcaution devenait tardive. - -Il s'agissait de faire partir les mouchoirs pour leur destination. Je -mis le paquet sous une cloche de cristal opaque, et, prenant ma -baguette, j'ordonnai mes voyageurs invisibles de se rendre l'endroit -dsign par le Roi. - -Je levai la cloche: le petit paquet n'y tait plus, et une tourterelle -blanche se trouvait sa place. - -Le Roi s'approcha alors vivement de la porte, travers laquelle il -porta ses regards vers l'oranger, pour s'assurer que le comit de -surveillance tait son poste. Cette vrification faite, il se mit -sourire en hochant lgrement la tte. - ---Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, avec une teinte d'ironie, je -crains bien pour la vertu de votre baguette magique. Voyons, ajouta-t-il -en se retournant vers le fond du salon, o se tenaient quelques -serviteurs; que l'on aille prvenir Guillaume (c'tait, je crois, un des -matres jardiniers) de faire immdiatement l'ouverture de la dernire -caisse qui se trouve sur la droite de l'avenue; qu'il cherche avec -prcaution dans la terre et qu'il m'apporte ce qu'il y trouvera,... si -toutefois il y trouve quelque chose. - -Guillaume ne tarda pas arriver prs de l'oranger, et, bien que trs -tonn des ordres qui lui taient donns, il se mit en mesure de les -excuter. - -Il enleva soigneusement un des panneaux de la caisse, en gratta la terre -avec prcaution, et dj l'une de ses mains s'tait avance vers le -centre de l'oranger sans avoir rien dcouvert, quand tout--coup un cri -de surprise lui chappa, en mme temps qu'il retirait un petit coffret -de fer rong par la rouille. - -Cette curieuse trouvaille, nettoye de la terre qui la souillait, fut -apporte et dpose sur un petit guridon qui se trouvait prs du Roi. - ---Eh bien, Monsieur Robert-Houdin, me dit Louis-Philippe dans un -mouvement d'impatiente curiosit, voici un coffret. Est-ce que par -hasard les mouchoirs s'y trouveraient renferms? - ---Oui, Sire, rpondis-je avec assurance; ils y sont et depuis fort -longtemps. - ---Comment depuis fort longtemps? cela ne peut tre puisqu'il y a peine -un quart d'heure que les mouchoirs vous ont t confis. - ---Je ne puis le nier, Sire; mais o serait la magie si je ne parvenais -excuter des faits incomprhensibles? Votre Majest sera sans doute plus -surprise encore, lorsque je lui prouverai d'une manire irrcusable que -ce coffre, ainsi que ce qu'il contient, a t dpos dans la caisse de -l'oranger, il y a soixante ans. - ---J'aimerais assez vous croire sur parole, reprit le Roi en souriant, -mais cela m'est impossible; dans ce cas, il me faut des preuves. - ---Que Votre Majest veuille bien ouvrir cette cassette, et elle en -trouvera de trs convaincantes. - ---Oui, mais j'ai besoin d'une clef pour cela. - ---Il ne tient qu' vous, Sire, d'en avoir une. Veuillez la dtacher du -cou de cette charmante tourterelle, qui vient de vous l'apporter. - -Louis-Philippe dnoua un ruban qui soutenait une petite clef rouille, -avec laquelle il se hta d'ouvrir le coffret. - -Le premier objet qui se prsenta aux yeux du Roi fut un parchemin sur -lequel le monarque lut ce qui suit: - - AUJOURD'HUI, 6 JUIN 1786, - - Cette bote de fer, contenant six mouchoirs, a t place au milieu - des racines d'un oranger par moi, Balsamo, comte de Cagliostro, - pour servir l'accomplissement d'un acte de magie qui sera excut - dans soixante ans, pareil jour, devant Louis-Philippe d'Orlans - et sa famille. - ---Dcidment, cela tient du sortilge, dit le Roi de plus en plus -tonn..... Rien ne manque la ralit, car le sceau et la signature du -clbre sorcier sont apposs au bas de cette dclaration qui, Dieu me -pardonne, sent fortement le roussi. - -A cette plaisanterie, l'auditoire se prit rire. - ---Mais, ajouta le Roi, en sortant de la bote un paquet cachet avec -beaucoup de soin, serait-il possible que les mouchoirs fussent sous -cette enveloppe? - ---En effet, Sire, ils y sont; seulement, avant d'ouvrir ce paquet, je -prie Votre Majest de remarquer qu'il est galement scell du cachet du -comte de Cagliostro. - -Ce cachet, qui a jou un grand rle sur les fioles d'lixir de longue -vie et sur les sachets d'or potable du clbre alchimiste, avait une -certaine clbrit. Torrini, qui avait beaucoup connu Cagliostro, m'en -avait, dans le temps, remis une empreinte que j'avais conserve, et sur -laquelle j'avais pris un clich. - ---Certainement, c'est bien le mme, rpondit mon Royal spectateur en -regardant deux fois le sceau de cire rouge. - -Toutefois, impatient de connatre le contenu du paquet, le Roi en -dchira vivement l'enveloppe, et bientt il tala devant les spectateurs -tonns les six mouchoirs qui, quelques minutes auparavant, taient -encore sur ma table. - -Ce tour me valut de vifs applaudissements. Mais pour l'exprience de la -seconde vue, qui devait terminer la sance, j'eus rellement soutenir -une lutte acharne, ainsi que le Roi me l'avait annonc. - -Parmi les objets qui me furent prsents, se trouvait, je me rappelle, -une mdaille avec laquelle on croyait bien nous embarrasser. Cependant, -je ne l'eus pas plus tt entre les mains, que mon fils en fit la -description de la faon suivante: - ---C'est, dit-il avec assurance, une mdaille grecque en bronze sur -laquelle est un mot compos de six lettres que je vais peler: _lambda_, -_epsilon_, _mu_, _nu_, _omicron_, sigma, ce qui fait _Lemnos_. - -Mon fils connaissait l'alphabet grec; il put donc lire le mot Lemnos, -quoiqu'il lui et t impossible d'en donner la traduction. - -C'tait dj, comme on doit le penser, un vritable tour de force pour -ce jeune enfant; mais la famille Royale ne s'en tint pas l. - -On me remit encore une petite pice de monnaie chinoise, perce, comme -on le sait, d'un trou dans le milieu; le nom et la valeur de la pice -furent aussitt dsigns. Enfin, une difficult dont j'eus le bonheur de -me tirer avec avantage, vint clore brillamment cette exprience. - -J'avais t tonn que la duchesse d'Orlans, qui prenait un intrt -tout particulier la seconde vue, se ft absente pour rentrer dans son -appartement. Elle ne tarda pas revenir et me remit entre les mains un -petit crin dont elle me pria de faire dsigner le contenu par mon fils, -mais en me recommandant expressment de ne pas l'ouvrir. - -J'avais prvu la dfense; aussi, pendant que la princesse me parlait, -j'ouvris l'crin d'une main et, d'un coup-d'oeil rapide, je m'assurai -de ce qu'il renfermait. Cependant je feignis de reculer un instant -devant cette proposition, afin de produire un plus grand effet. - ---Votre Altesse, rpondis-je en rendant l'crin, me permettra de me -dfendre d'une pareille impossibilit, car elle a d remarquer que -jusqu' ce moment il fallait que l'objet me ft connu pour que mon fils -le nommt. - ---Vous avez pourtant surmont de plus grandes difficults, reprit la -belle-fille de Louis-Philippe. Nanmoins, si cela ne se peut pas, n'en -parlons plus, je serais fche de vous mettre dans l'embarras. - ---Ce que demande Votre Altesse est, je le rpte, impossible, et -pourtant, jaloux de justifier la confiance que vous avez dans sa -clairvoyance, mon fils, par un effort suprme de ses facults, va tcher -de voir travers l'crin ce qu'il contient. - ---Le peut-il, mme travers mes mains, reprit la Duchesse en cherchant - cacher l'crin. - ---Oui, Madame, et Votre Altesse ft-elle dans l'appartement voisin, mon -fils le verrait encore. - -La Duchesse d'Orlans, sans accepter cette nouvelle preuve, que je lui -proposais, se contenta d'interroger elle-mme mon fils. - -L'enfant, qui depuis longtemps avait ses instructions, rpondit sans -hsiter: il y a dans cet crin une pingle en or, surmonte d'un -diamant, autour duquel est un cercle d'mail bleu ciel. - ---C'est de la plus grande exactitude, dit la Duchesse en prsentant au -Roi le bijou qu'elle sortit de sa bote. Jugez vous-mme, Sire. - -Et se retournant vers moi: - ---Tenez, Monsieur Robert-Houdin, me dit-elle avec une grce infinie, -voulez-vous accepter cette pingle en souvenir de votre visite -Saint-Cloud? - -Je remerciai vivement Son Altesse, en l'assurant de ma reconnaissance. - -La reprsentation tait termine; le rideau se baissa et je pus mon -tour jouir librement d'un curieux spectacle: c'tait de voir par un -petit trou mon auditoire rassembl par groupes et se communiquant -l'envi ses impressions. - -Avant de quitter le chteau, le Roi et la Reine me firent encore -adresser les plus flatteuses paroles par la personne charge de me -remettre un souvenir de leur munificence. - - * * * * * - -Cette reprsentation ne put augmenter ma vogue; cela n'tait plus -possible, mais elle contribua puissamment l'entretenir. Ma sance -Saint-Cloud eut surtout du retentissement dans l'aristocratie qui, -jusqu' ce moment, avait hsit venir dans ma petite salle; la -curiosit la fit passer par dessus quelques considrations, et elle vint - son tour s'assurer de la ralit des merveilles qui m'taient -attribues. - -Cependant les chaleurs de l't commenaient se faire sentir: nous -tions aux premiers jours de juillet, je dus songer fermer mon -thtre; seulement, au lieu d'aller courir fortune, comme l'anne -prcdente, je m'occupai changer et renouveler ma sance. La tche -tait grande, mais j'tais rempli d'une courageuse mulation, car je -n'ignorais pas que mon succs m'imposait des obligations, et que pour le -voir se continuer il me fallait constamment en tre digne. Loin de me -laisser dcourager par ce dicton rtrograde: _Nil novi sub sole_, -qu'Alfred de Musset a spirituellement paraphras ainsi: - - La paresse nous bride et les sots vont disant - Que sous ce vieux soleil tout est fait prsent; - -je m'inspirais de cette pense du mme auteur: - - Croire tout dcouvert est une erreur profonde; - Je ferai du nouveau, n'en ft-il plus au monde. - -Ce qu'il y avait de plus pnible dans mon travail de recherches, c'est -qu'il fallait que mes inventions fussent termines heure et jour -nomms, car la reprise de mes reprsentations tait fixe au premier -septembre suivant, et, pour bien des raisons, je tenais tre exact. - - - - -CHAPITRE XVI. - -NOUVELLES EXPRIENCES.--LA _SUSPENSION THRENNE_, ETC.--SANCE A -L'ODON.--UN DOUBLE ACCROC.--LA PROTECTION D'UN ENTREPRENEUR DE -SUCCS.--1848.--LES THTRES AUX ABOIS.--JE QUITTE PARIS POUR -LONDRES.--LE DIRECTEUR MITCHELL.--LA PUBLICIT ANGLAISE.--LE GRAND -WIZARD.--LES MOULES A BEURRE SERVANT A LA RCLAME.--AFFICHES -SINGULIRES.--CONCOURS PUBLIC POUR LE MEILLEUR CALEMBOUR. - - -Au lieu de faire la rouverture de mes sances au commencement de -septembre, ainsi que je l'avais espr, mes vacances forces, que je -pourrais mieux appeler mes _travaux forcs_, se prolongrent un mois de -plus. Ce fut seulement au premier octobre que je me trouvai en mesure de -prsenter mes nouvelles expriences. - -Mes intrts taient grandement compromis par ce retard, mais -j'esprais, avec quelque raison, me ddommager de mes pertes par -l'empressement que mettrait le public venir me visiter. - -Mon nouveau rpertoire se composait _du Coffre de cristal_, _du Carton -fantastique_, _du Voltigeur au trapze_, _du Garde-Franaise_, _de la -Naissance des fleurs_, _des Boules de cristal_, _de la Bouteille -inpuisable_, _de la Suspension threnne_, etc., etc. - -J'avais surtout donn tous mes soins cette dernire exprience, sur -laquelle je fondais de grandes esprances. La chirurgie m'en avait donn -la premire ide. - -On se rappelle que vers 1847 on commena, en France, appliquer aux -oprations chirurgicales l'insensibilit produite par l'aspiration de -l'ther; on ne parlait dans le monde que des merveilleux effets de cette -anesthsie et de ses heureuses applications; c'tait aux yeux de bien -des gens une opration tenant presque de la magie. - -Voyant que les chirurgiens se permettaient une sortie sur mon domaine, -je me demandai si par ce fait ils ne me donnaient pas le droit d'user de -reprsailles. Je le fis en inventant aussi mon _opration threnne_, -qui tait, je crois, bien autrement surprenante que celle de mes -_confrres_ en chirurgie. - -Le sujet sur lequel je devais oprer tait le plus jeune de mes enfants, -et je ne pouvais rencontrer une physionomie plus heureuse pour mon -exprience. C'tait un gros garon de six ans, dont la figure frache et -panouie respirait la sant. Malgr son jeune ge, il mit la plus grande -intelligence apprendre son rle, et il le joua avec une telle -perfection, que les plus incrdules en furent dupes. - -Ce tour tait l'un des plus applaudis de ma sance. Il est vrai de dire -que la mise en scne en tait parfaitement combine. Pour la premire -fois, j'avais essay de diriger la surprise de mes spectateurs en la -faisant crotre comme par degrs, jusqu'au moment o elle devait en -quelque sorte faire explosion. - -J'avais divis mon exprience en trois points, dont les effets taient -successivement plus tonnants les uns que les autres. - -Ainsi, lorsque j'tais le tabouret de dessous les pieds de l'enfant[14], -le public, qui avait souri pendant les prparatifs de la suspension, -commenait devenir srieux; - -Quand ensuite j'tais l'une des cannes, on entendait des exclamations de -surprise et de crainte; - -Enfin, au moment o je soulevais mon fils la position horizontale, -les spectateurs, ce dnouement inattendu, couronnaient l'exprience de -bravos unanimes. - -Cependant, il arrivait quelquefois que des personnes sensibles, prenant -l'thrisation trop au srieux, protestaient intrieurement contre les -applaudissements et m'crivaient des lettres dans lesquelles elles -tanaient vertement le pre dnatur, qui sacrifiait au plaisir du -public la sant de son pauvre enfant. On alla mme jusqu' me menacer de -solliciter contre moi la svrit des lois, si je n'abandonnais pas mon -inhumaine opration. - -Les auteurs anonymes de ces rcriminations ne se doutaient gure du -plaisir qu'ils me faisaient prouver. Aprs nous tre gays de ces -lettres en famille, je les gardais prcieusement comme des tmoignages -de l'illusion que j'avais produite. - -La vogue que me procura cette sance ne pouvait surpasser celle de -l'anne prcdente; je n'avais esprer d'autre rsultat que celui -d'emplir ma salle, et cela avait lieu chaque jour. - -La famille royale voulut aussi voir mes nouvelles expriences. On loua -la salle entire pour une aprs-midi, en sorte que mes sances du soir -ne furent pas interrompues. - -Cette reprsentation, laquelle assistait galement la reine des Belges -avec sa famille, ne me prsenta du reste d'autre particularit que de -voir dans ma petite salle l'imposant spectacle d'une aussi considrable -runion de hauts personnages. Toutes les places taient occupes, car -Leurs Majests taient accompagnes de leurs cours respectives et d'un -grand nombre d'ambassadeurs et de dignitaires du royaume. - -Comme j'avais lieu de l'esprer, mes nobles spectateurs furent -satisfaits et daignrent m'adresser de vive voix leurs compliments. - -Au milieu de ces douces satisfactions, j'avais tout lieu de croire que -je possdais les bonnes grces du public. Cependant j'appris mes -dpens, on va en juger, que si solide que paraisse la faveur de ce -souverain, il faut quelquefois bien peu de chose pour la voir prs de -s'vanouir. - -Le 10 fvrier 1848, Madame Dorval donnait l'Odon une reprsentation -son bnfice. J'avais promis cette minente artiste d'y joindre comme -intermde quelques-unes de mes expriences. - -Je fus de la plus grande exactitude ce rendez-vous d'Outre-Seine; onze -heures et demie sonnaient lorsque le rideau se baissa pour l'entr'acte -qui devait prcder ma sance. Comme j'tais dj depuis quelques -instants en mesure de commencer, dix minutes me suffirent pour donner un -dernier coup-d'oeil mes apprts. - -Mon premier soin, en prenant possession de la scne, avait t de me -soustraire aux regards indiscrets; j'avais congdi tout le monde. -Malheureusement je n'avais mme pas fait d'exception en faveur du -rgisseur, et l'on va voir quelles furent les tristes consquences de -cette mesure. - -Plein d'excellentes dispositions, je fais frapper les trois coups -d'usage par mon domestique, et l'orchestre commence jouer, tandis que, -retir dans la coulisse, je me prpare faire mon entre en scne. Mais -au moment o le rideau se lve, je me rappelle avoir oubli un de mes -_accessoires_, je cours le chercher ma loge et reviens en toute hte. -O fatalit! dans ma prcipitation je ne vois pas un _trapillon_[15] que -le machiniste a imprudemment laiss ouvert, et ma jambe s'y enfonce -jusqu'au-dessus du genou. - -Une vive douleur m'arrache un cri de dtresse; mon domestique accourt, -et ce n'est qu'avec peine qu'il parvient me dgager. Mais dans quel -tat! mon pantalon, ouvert et dchir sur toute la longueur, laisse voir -ma jambe couverte de sang et affreusement corche. - -Dans ce dsastreux tat, il ne m'est plus possible de paratre en scne, -je cherche alors autour de moi quelqu'un pour aller annoncer au public -l'vnement dont je viens d'tre la victime; je n'aperois que deux -pompiers. Des pompiers pour une ambassade aussi dlicate! il ne fallait -pas y songer. J'avais bien aussi mon domestique; mais il faut que l'on -sache que ce brave garon tait un ngre aux cheveux crpus, aux lvres -paisses, au teint d'bne, dont le langage naf n'et pas manqu -d'exciter une rise gnrale sur ma triste position. - -Le rgisseur seul et pu se charger de la mission; mais o le trouver? - -Ces rflexions, promptes comme l'clair, sont interrompues par les -prludes d'un orage qui couve dans la salle; le public m'appelle, car, -on s'en souvient, le rideau est lev, et, aux yeux des spectateurs, -l'artiste a manqu son entre; c'est l une faute irrespectueuse et par -cela mme impardonnable! - -Mon ngre, sans s'inquiter de ce qui se passe au-dehors, dchire son -mouchoir et le mien, et bande ma plaie avec beaucoup d'habilit. Cela ne -m'empche pas d'en ressentir une vive souffrance, mais je ne tarde pas -prouver un tourment mille fois plus grand encore lorsque j'entends -clater dans la salle une bruyante tempte. Le public, qui avait -commenc par frapper des pieds, siffle maintenant, crie, hurle, sur tous -les tons discordants du mcontentement. - -Surmontant ma douleur, je change de pantalon en toute hte[16] et je me -dcide aller moi-mme faire l'annonce de ma catastrophe. Je me dirige -vers la porte du fond, et je me dispose l'ouvrir lorsqu'un vacarme -pouvantable, paroxisme effrn de l'impatience, me glace d'effroi et -m'arrte; je n'ose plus, le coeur me manque. Pourtant il faut en -finir. Allons, me dis-je, dans un dernier effort sur moi-mme, du -courage! et tout aussitt ouvrant les deux battants, j'entre en scne. - -Je n'oublierai jamais la rception qui me fut faite mon arrive. D'un -ct, des cris, des sifflets, des hues; de l'autre, des trpignements -et des applaudissements tout rompre. C'taient comme deux partis en -prsence cherchant s'craser l'un l'autre par un excs de tapage. - -Ple et tremblant devant une aussi rude preuve, j'attends, immobile, le -moment o les combattants venant faire une trve, me permettront de me -justifier de mon retard. Ce moment arriva enfin, et je pus raconter ma -triste aventure. Ma pleur attestait la vrit de mes paroles; le -public se laissa dsarmer, et les sifflets cessrent de se mler aux -applaudissements qui accueillirent mes explications. - -Il faut savoir ce que ces claquements de mains, ces bravos, ces figures -bienveillantes font passer de soulagement et de bien-tre dans le -coeur d'un artiste, pour comprendre le revirement soudain qui s'opra -en moi. La sang me monta au visage et me rendit mes couleurs; les forces -me revinrent, et possd d'une nergie nouvelle, j'annonai au public -que me trouvant beaucoup mieux, j'allais excuter ma sance. Je le fis -en effet, et telle fut la puissance de la surexcitation morale sous -l'empire de laquelle j'tais, que je sentis peine le mal caus par ma -blessure. - - * * * * * - -J'ai dit qu' mon entre en scne j'avais t salu par des -dmonstrations d'une nature toute diffrente: si beaucoup de spectateurs -sifflaient, d'autres m'applaudissaient. La vrit exige de ma part un -aveu; j'tais soutenu, ce soir l, par un protecteur tout puissant. - -Ceci demande explication; aussi pour donner mon lecteur le mot de -cette nigme, je suis oblig de lui raconter une toute petite anecdote. - -A l'poque o j'inventai l'exprience de la seconde vue, plusieurs -directeurs de Paris me firent la proposition de venir la prsenter comme -intermde sur leurs thtres. Je m'y tais refus par la raison que, -dj trs fatigu de mes propres reprsentations, il me cotait de les -prolonger encore. Ma dtermination tait donc bien arrte sur ce point, -lorsque je reus la visite d'une artiste du Palais-Royal, madame M..., -qui y remplissait l'emploi des dugnes. - ---Monsieur, me dit-elle avec une certaine hsitation, je n'ai pas -l'honneur d'tre connue de vous; aussi n'est-ce qu'avec crainte que je -me prsente pour vous prier de me rendre un grand service. Voici le -fait. Notre bon directeur, Dormeuil, veut bien donner mon bnfice une -reprsentation dont le produit, s'il est suffisant, doit tre employ -librer mon fils du service militaire. Il ne tiendrait qu' vous, -Monsieur, d'assurer le succs de cette reprsentation en lui accordant -votre concours. Et cette pauvre mre, puisant son loquence dans son -amour pour son fils, me peignit avec de si vives couleurs le chagrin -qu'elle prouverait d'un insuccs, que, touch de son malheur, je revins -sur ma dtermination et consentis joindre sa soire mon exprience -de la _seconde vue_. - -Je n'ose me flatter que mon nom fut pour quelque chose dans le succs de -la reprsentation; toujours est-il que la salle fut comble, et que la -recette couvrit largement les frais d'un remplaant. - -Le lendemain, l'heureuse mre vint me faire part de son bonheur et -m'adresser ses remerciements. Elle tait accompagne d'un Monsieur que -je ne connaissais pas, mais qui, aussitt que Madame M... eut cess de -parler, m'exposa son tour le but de sa visite. - ---J'ai pris la libert d'accompagner ici Madame, me dit-il, pour vous -complimenter de ce que vous avez fait pour elle; c'est l une bonne -action dont tous mes camarades du thtre vous savent un gr infini; -pour ma part, j'espre tt ou tard vous en tmoigner reconnaissance ma -manire. - -Tout en tant flatt de la dmarche de mon visiteur, j'tais trs -intrigu du sens de sa dernire phrase; il s'en aperut, et, sans me -donner le temps de lui rpondre, il continua: - ---Ah! j'oubliais de vous dire qui je suis; j'aurais d commencer par l. -Je me nomme Duhart, et je suis entrepreneur des succs du thtre du -Palais-Royal. A propos, ajouta-t-il, avez-vous t satisfait de l'entre -que je vous ai faite hier? - -J'avoue que cette confidence m'ta une douce illusion; j'avais cru ne -devoir qu' moi-mme la rception qui m'avait t faite, et voil que je -ne savais plus quelle tait au juste la part d'applaudissements que ma -sance m'avait mrite. Nanmoins, je remerciai M. Duhart de sa -bienveillance passe et de celle qu'il me promettait pour l'avenir. - -Trois mois aprs, je ne pensais plus cet incident, lorsqu'un jour o -je devais donner une sance la Porte-Saint-Martin, je vis arriver chez -moi mon ami Duhart. - ---Un seul mot, M. Houdin, me dit-il sans vouloir prendre la peine de -s'asseoir, j'ai lu sur les affiches que vous jouez au bnfice de -Raucourt; j'ai t vous recommander P... qui vous _soignera_. - -Je fus _soign_, en effet, car lorsque je parus en scne, on me fit une -entre digne des plus hautes clbrits artistiques. Il tait facile de -reconnatre une ovation chaudement recommande. Cependant je dois dire -que pour ces applaudissements comme pour tous ceux qui suivirent dans le -cours de la soire, je remarquai, ma grande satisfaction, que le -public, ainsi que l'on dit en langue _romaine_, _portait coup_, et que -les bravos partant du parterre rayonnaient fort bien dans toute la -salle. - -A quelques mois de l, propos d'une reprsentation que je donnai au -Gymnase, mme visite de Duhart, mme recommandation son confrre, et -mme rsultat. Enfin, il y eut peu de mes excursions hors de ma scne, -auxquelles ne se soit intress mon protecteur reconnaissant. - -Je dois le dire, je le laissais faire, et je n'y voyais aucun mal. Loin -de l, ces encouragements taient un stimulant pour moi: chaque fois je -redoublais d'efforts pour les mriter. - -Je me suis fait un plaisir de raconter ce trait, car il peint bien le -caractre d'homme capable d'tre aussi longtemps reconnaissant d'un peu -de bien fait une pauvre camarade de thtre. Du reste, la -reprsentation de l'Odon fut la dernire o ce bon Duhart se drangea -pour moi. La rvolution de fvrier arriva quelques jours plus tard. - -On sait que cet vnement fut un vritable coup de massue pour tous les -thtres. - -Aprs avoir puis toutes les attrayantes amorces de leur rpertoire, -les directeurs, aux abois, voyant leur agaceries infructueuses, se -runirent vainement en congrs pour conjurer une aussi dsastreuse -situation. - -J'avais t convoqu cette runion. Mais si j'y fis acte de prsence, -ce fut par pure politesse, car je me trouvais dans une position tout -exceptionnelle relativement mes confrres. - -Cette position tenait simplement ce que mon tablissement, au lieu de -porter le nom de thtre, s'appelait un spectacle[17]. Moyennant cette -lgre diffrence de dnomination, je jouissais de droits infiniment -plus tendus. - -Ainsi, tandis que les thtres ne pouvaient avoir des affiches que d'une -dimension dtermine par une ordonnance de police, j'avais la libert, -moi, directeur de spectacle, de faire l'annonce de mes sances dans des -proportions illimites. - -Je pouvais diminuer ou augmenter le nombre de mes reprsentations selon -ma fantaisie, ce qui n'tait pas un des moindres avantages de mon -administration. - -Enfin j'avais le droit, quand bon me semblerait, de mettre la clef de ma -salle dans ma poche, de congdier mes employs et de me promener, en -attendant des destins plus doux. - -Toutefois ces avantages, auxquels j'ajouterai celui d'avoir des frais -beaucoup plus modrs que mes confrres, ne m'offrirent d'autre rsultat -que celui de ne pas perdre d'argent. J'eus beau faire feu des quatre -pieds, le public resta sourd mon appel comme au leur. - -Je me trompe; pendant quelques jours, je reus du Gouvernement -provisoire de trs gracieuses lettres sous forme de _laissez-passer_, -qui me priaient de recevoir dans ma salle des jeunes gens des coles -Polytechnique et de Saint-Cyr avec les personnes dont ils taient -accompagns. - -J'tais enchant, du reste, de cet aimable sans-faon, qui venait -augmenter le nombre de mes rares spectateurs; je jouais au moins devant -une salle assez bien garnie, et je n'avais plus le crve-coeur de voir -ces maudites banquettes vides, dont l'aspect paralyse d'ordinaire les -moyens de l'artiste, mme le plus philosophe. - -Cette illusion tait la vrit bien phmre, car, chaque soir, aprs -la sance, mon caissier faisait, en m'abordant, une triste figure. - -Quel dsenchantement! quelles amres reprsailles de la part de -l'aveugle desse qui, pendant quelque temps, m'avait accord de si -douces faveurs! - -Nanmoins, dans ces moments de dtresse, je puis le dire en toute -sincrit, les dceptions et les tourments ne sont pas tous dans les -chiffres de profits et pertes: un directeur a beau ne pas faire de -recette, il veut cacher sa misre. Pour donner le change, il cherche -garnir son thtre et il donne gratuitement des billets. Je recourus -ce moyen; mais ce qui paratra trange, c'est que ces billets qui, un -mois plus tt, eussent t regards comme une trs grande faveur, furent -reus avec beaucoup d'indiffrence; souvent mme il arriva que l'on ne -se donnait pas la peine de rpondre mon invitation. - -Devenu philosophe par ncessit, je finis par me rsigner voir ma -salle peu prs vide, et je n'envoyai plus d'invitations. D'ailleurs -j'avais eu l'occasion d'tudier le _billet de faveur_ (c'est ainsi que -l'on personnifie celui qui vient gratis au thtre) et j'avais remarqu -que ce genre de public est, ou semble toujours tre trs indiffrent au -spectacle. En effet, le _billet de faveur_, lorsqu'il sait que le -thtre est court de spectateurs, croit faire un acte de complaisance -en se rendant l'invitation qui lui est faite. Une fois entr, s'il -voit la salle pleine, il se figure que toutes les places sont occupes -par des billets donns (il a quelquefois raison), et il en conclut que -le spectacle doit tre peu amusant. S'il arrive qu'il se trompe, il -n'applaudit pas, parce qu'il craint d'tre reconnu pour tre venu -gratis, et de passer pour un compre, payant sa place en -applaudissements. - - * * * * * - -J'en tais l de mes misres administratives, lorsque, un matin, je -reus la visite du directeur du Thtre-Franais de Londres. Mitchell -(c'est le nom du directeur), loin de chercher m'tourdir par des -promesses mensongres se contenta de me faire cette simple proposition: - ---Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous tes trs connu Londres; -venez donner des reprsentations au thtre Saint-James, et tout me -porte croire que vous y aurez du succs. Du reste, nous y serons -galement intresss, car nous partagerons les recettes brutes, et sur -ma part, je paierai tous les frais des reprsentations. Vous alternerez -avec mon opra-comique, c'est--dire que vous jouerez les mardi, jeudi -et samedi. Vous commencerez, si vous le voulez, le 7 mai prochain, -c'est--dire dans un mois, partir d'aujourd'hui. - -Ces conditions me semblant trs acceptables, j'ajouterai mme fort -avantageuses, j'y souscrivis avec empressement. Mitchell alors me tendit -la main, je lui donnai la mienne, et cette sanction amicale fut le seul -trait que nous fmes pour cette importante affaire. Point de ddit de -part ni d'autre, point de conventions secondaires, point de signature, -et jamais march ne fut mieux ciment. - -Depuis lors, dans mes longues relations avec Mitchell, j'eus maintes -fois l'occasion d'apprcier toute la valeur de sa parole. C'est -qu'aussi, je puis le dire hautement, c'est sans contredit un des plus -consciencieux directeurs que j'aie jamais rencontrs. A la religion de -la foi donne, Mitchell joint en outre une affabilit extrme, une -gnrosit et un dsintressement toute preuve. En toute -circonstance, on le voit agir _quite a gentleman_, comme on dit en -anglais, ou comme on dirait en France, en parfait gentilhomme. Une des -plus brillantes qualits qu'on doit lui reconnatre, comme directeur, -c'est la dlicatesse de ses procds envers ses artistes. Le trait -suivant peut en donner un exemple. - -Jenny Lind chantait au thtre italien de Londres prcisment les jours -o je donnais mes reprsentations Saint-James, de sorte que, malgr -tout le dsir que j'avais d'aller l'entendre, je ne pouvais me dcider -sacrifier une sance pour cet attrayant plaisir. Cependant, par une -circonstance trop longue raconter ici, il arriva que je me trouvai -libre un jour de reprsentation de Jenny Lind. Il faut dire qu'outre -l'exploitation du thtre Saint-James, Mitchell avait lou pour toute -l'anne une certaine quantit de loges au Thtre-Italien, et que, selon -la coutume anglaise, il les revendait aux plus offrants. Il arrivait -parfois que des coupons n'taient pas vendus au moment de la -reprsentation; Mitchell en faisait alors profiter quelques amis -privilgis. Je savais cette particularit, et je me proposai de lui -faire, ce soir-l, le cas chant, la demande d'une semblable faveur. - -Au moment o j'allais sortir de chez moi pour aller trouver mon -directeur, il entra dans ma chambre. - ---Parbleu, mon cher Mitchell, lui dis-je en l'abordant, j'allais -prcisment chez vous pour prsenter une requte. - ---Quelle qu'elle soit, mon ami, me rpondit-il gracieusement, soyez -assur d'avance qu'elle sera trs bien accueillie. - -Et lorsque je lui eus expliqu ce dont il s'agissait: - ---Mon Dieu, Houdin, me dit-il du ton d'une vritable contrarit, que -vous me faites de peine de me demander cela! - ---Pourquoi donc? repris-je sur le mme ton; si cela ne se peut pas, mon -cher ami, mettons que je n'ai rien dit. - ---Au contraire, Houdin, au contraire, cela se peut trs bien; je suis -seulement contrari d'avoir manqu la surprise que je voulais vous -faire; je vous apportais prcisment une excellente loge pour ce soir... -La voici. - -Peut-on trouver rien de plus dlicat et de plus aimable que cette -manire de faire? - -Quinze jours ne s'taient pas couls depuis mon entrevue avec Mitchell, -qu'aprs une traverse des plus heureuses, je dbarquais Londres. Ds -mon arrive, mon directeur me conduisit dans un charmant logement -attenant son thtre, et, aprs l'avoir mis ma disposition, il m'en -fit visiter toutes les pices. Arrivs dans la chambre coucher: - ---Vous voyez l, me dit-il, un lit clbre; c'est ici que Rachel, -Djazet, Jenny Colon et plusieurs autres clbrits artistiques se sont -reposes des motions de leurs succs. Vous ne pouvez y avoir que de -trs belles inspirations dans les rves qu'voquera en vous le souvenir -de ces htes illustres. A tout autre que vous, mon cher Houdin, je -dirais que ces clbres prdcesseurs lui porteront bonheur, mais votre -chance vous est dans la vertu de votre baguette magique. - -Mitchell voulant donner mes reprsentations tout l'attrait dsirable, -avait command, pour mes sances, au dcorateur de son thtre, un salon -Louis XV d'une grande richesse, ainsi qu'un rideau d'avant-scne, sur -lequel devait tre peint en lettres d'or le titre, adopt pour mon -thtre de Paris, _Soires fantastiques_ de ROBERT-HOUDIN. Ce travail, -assez long excuter, ne me permettait de commencer l'organisation de -ma sance que lorsqu'il serait entirement termin. - -En attendant, n'ayant rien de mieux faire, j'allais me promener, -chaque jour, dans les magnifiques parcs de Londres, et je prenais des -forces en prvision des fatigues que j'allais prouver dans mes sances. - -A ce mot de fatigues, le lecteur sera sans doute surpris, car il a le -droit de croire que mon sjour Londres sera, en quelque sorte, un -temps de repos, puisqu'au lieu de jouer sept fois par semaine comme chez -moi, je ne dois plus donner que trois reprsentations dans le mme laps -de temps. - -Pour expliquer cette contradiction, il me suffira de dire que le travail -et les fatigues sont moins dans l'excution des sances que dans leur -organisation. Or, comme Saint-James, j'allais jouer alternativement -avec une troupe d'opra-comique, il en rsultait que, pour ne pas gner -les artistes dans leurs tudes, je devais leur laisser tout le temps -ncessaire leurs rptitions qui, on le sait, prennent la plus grande -partie de la journe. En consquence j'avais promis de dbarrasser la -scne aussitt ma reprsentation termine, et de n'en prendre possession -que dans le milieu du jour qui m'tait rserv. Ajoutons que dans le -travail d'installation et de dmnagement, il ne suffisait pas seulement -de l'oeil du matre, il fallait pour bien des raisons que je misse la -main l'oeuvre. - -On comprendra facilement ce qu'une telle situation devait me causer de -fatigue. - -Mitchell avait, pour l'aider dans la direction de son thtre, deux -employs de la plus grande intelligence: ils se nommaient Chapman et -Nemmo. L'un calme et rflchi, s'occupait de la partie administrative; -l'autre, vif, alerte, actif, surveillait certains dtails du thtre et -particulirement tout ce qui regardait la publicit. - -D'aprs les recommandations du directeur, Nemmo avait fait grandement -les choses pour l'annonce de mes reprsentations. D'normes affiches, -sur lesquelles taient reprsentes les diffrentes expriences de ma -sance, couvrirent les murs de Londres, et furent, selon l'usage -anglais, promenes dans les rues de la ville, l'aide d'une voiture -semblable celles que nous avons Paris pour les dmnagements. - -Mais, quelque grande que ft cette publicit, elle tait encore modeste -comparativement celle que vint nous opposer un comptiteur, qui peut -passer bon droit pour le plus habile et le plus ingnieux _puffiste_ -de l'Angleterre. - -Lorsque j'arrivai Londres, un escamoteur, nomm Anderson, qui prenait -le titre de _Great Wizard of the North_ (le grand sorcier du Nord), -donnait depuis longtemps des reprsentations dans le petit thtre du -Strand. - -Cet artiste, craignant sans doute de voir se partager l'attention -publique, essaya d'clipser la publicit de mes sances. Il lana donc -dans les rues de Londres une cavalcade ainsi organise: - -Quatre normes voitures, couvertes d'affiches et d'images reprsentant -des sortilges de toute sorte, ouvraient la marche. Vingt-quatre hommes, -suivaient la file et portaient chacun une bannire, sur laquelle tait -peinte une lettre d'un mtre de hauteur. - -A chaque carrefour, les quatre voitures s'arrtaient cte cte, et -reprsentaient une affiche de vingt vingt-cinq mtres de long, tandis -que, au commandement d'un chef, tous les hommes, autrement dit toutes -les lettres, s'alignaient, l'exemple des voitures. - -Vues par devant, les lettres formaient cette phrase: - - THE CELEBRATED ANDERSON!!! - -et on lisait de l'autre ct des bannires: - - THE GREAT WIZARD OF THE NORTH. - -Malheureusement pour le _Wizard_, ses sances taient attaques d'une -maladie mortelle: un sjour trop prolong dans Londres avait fini par -amener la satit. Puis son rpertoire tait vieux de date, et ne -pouvait lutter avec les tours nouveaux que j'allais prsenter. Que -pouvait-il opposer la seconde vue, la suspension, la bouteille -inpuisable, au carton fantastique, l'escamotage de mon fils, etc., -etc. Force lui fut donc de fermer son thtre et de partir pour la -province o, grce ses puissants moyens de publicit, il sut comme -toujours faire d'excellentes affaires. - -J'ai rencontr dans ma vie bien des _puffistes_, mais je puis dire que -jamais je n'en ai vu qui atteignssent la hauteur o Anderson s'est -lev. L'exemple que je viens de citer peut dj donner une ide de sa -manire, je vais en ajouter quelques autres qui achveront de peindre -l'homme. - -Lorsque ses reprsentations doivent avoir lieu dans une ville et -qu'elles ont t annonces grand renfort de publicit, Anderson -parvient encore faire lire ses annonces par les personnes qui ne -regardent ni les journaux ni les affiches. - -A cet effet, il fait remettre tous les marchands de beurre de la ville -des moules en bois sur lesquels sont gravs son nom, son titre et -l'heure de sa sance, il les prie d'imprimer son cachet sur leurs -marchandises, en remplacement de la vache qui y est ordinairement -reprsente. Comme il n'est pas une seule famille en Angleterre qui ne -mange du beurre son djeuner, si ce n'est mme tous ses repas, il en -rsulte que chacun a, ds le matin, sans aucun frais pour l'escamoteur, -un programme qui l'engage _to pay a visit_ ( rendre visite) -l'illustre sorcier du nord. - -Ou bien encore, Anderson envoie dans les rues, avant le jour, une -douzaine d'hommes, porteurs de ces normes plaques jour, l'aide -desquelles, avec un pinceau et du noir, on a pendant longtemps couvert -d'annonces les murs de Paris. Ces gens impriment sur les dalles des -trottoirs, qui, on le sait, sont en Angleterre de la plus grande -propret, l'annonce des sances du sorcier. Bon gr mal gr, chaque -marchand, en ouvrant sa boutique, chaque habitant, en se rendant ses -affaires, ne peut faire autrement que de lire le nom d'Anderson et le -programme de son spectacle. Il est vrai que quelques heures aprs, ces -annonces sont effaces par les pas des passants, mais des milliers de -personnes les ont lues. Le Wizard n'en demande pas davantage. - -Ses affiches n'accusent pas moins d'originalit. On m'en montra une, un -jour, d'un format gigantesque, qui avait t faite l'occasion de son -retour Londres aprs une longue absence. C'tait une imitation en -charge du fameux tableau _le Retour de l'le d'Elbe de Napolon_. - -Sur le premier plan, on voit Anderson affectant la pose du grand homme. -Au-dessus de sa tte flotte un immense tendard portant ces mots: la -_merveille du monde_; derrire lui, et un peu perdu dans la pnombre, se -tiennent respectueusement l'empereur de Russie et plusieurs autres -monarques. Ainsi que dans le tableau original, des admirateurs -fanatiques du sorcier embrassent ses genoux, tandis qu'une foule immense -le salue de ses acclamations. On aperoit dans le lointain la statue -questre du gnral Wellington qui, le chapeau bas, s'incline devant -lui, le grand Wizard. Enfin il n'est pas jusqu' la tour de Saint-Paul -qui ne se penche aussi trs humblement. - -Au bas est cette inscription: RETOUR DU NAPOLON DE LA NCROMANCIE. - -Prise au srieux, cette image et t une rclame de trs mauvais got; -comme charge, elle est excessivement comique. Du reste, elle obtint le -double rsultat de faire rire le public de Londres et de rapporter grand -nombre de shillings l'habile _puffiste_. - -Lorsque Anderson est sur le point de quitter une ville, o il a puis -toutes les ressources de la publicit et qu'il n'a plus rien esprer, -il sait le moyen de faire encore une norme recette. - -Il commande au meilleur orfvre de la ville un vase d'argent de cinq ou -six cents francs; il loue, pour un jour seulement, le plus grand thtre -ou la plus grande salle de l'endroit et fait annoncer que, dans une -sance d'adieu que se propose de donner le grand Wizard, il sera tabli, -pendant l'entr'acte, un concours parmi les spectateurs, pour le meilleur -calembour. - -Le vase d'argent sera le prix du vainqueur. - -On sait que le peuple anglais se livre trs volontiers l'exercice des -jeux de mots. - -Un jury est choisi parmi les personnes les plus notables de la ville -pour juger, de concert avec le public, la valeur de chaque calembour. - -On convient que lorsque le mot sera trouv bon, on applaudira; qu'on ne -dira rien pour le passable, et que l'on grognera pour le mauvais. (En -Angleterre, on ne siffle pas pour dsapprouver, on grogne). - -Les places sont retenues l'avance, la salle est envahie, elle est -comble; on vient moins pour la sance, que l'on connat dj, que pour -se donner le plaisir de faire de l'esprit en public. Chacun lance son -mot et reoit un accueil plus ou moins favorable; enfin le vase est -dcern au plus spirituel de la socit. - -Tout autre qu'Anderson se contenterait d'encaisser l'norme recette que -lui rapporte cette sance, mais _le Grand Sorcier du Nord_ n'a pas dit -son dernier mot. Avant que le public quitte la salle, il annonce qu'un -stnographe a t charg par lui d'inscrire tous les calembours, et -qu'ils paratront chez les principaux libraires de la ville sous forme -de recueil. - -Chaque spectateur qui a donn son trait d'esprit n'est pas fch de le -voir imprim, et il achte le livre moyennant un shilling (1 fr. 25 c.) -On peut se faire une ide du nombre d'exemplaires qui peuvent tre -vendus par le nombre des calembours qu'ils contiennent. J'ai en ma -possession un de ces recueils, imprims Glascow et portant la date du -15 mars 1850, dans lequel il y a 1,091 de ces facties. - -Je possde aussi quelques affiches du Grand Sorcier du Nord, et je les -conserve prcieusement, comme des modles du genre. Il en est une -surtout qui est le sublime de la _blague_, ft-elle mme amricaine. Je -vais la donner ici pour couronner dignement cette esquisse de l'mule de -Barnum. - -Je copie mot mot: - -Le Grand Sorcier du Nord, surnomm la plus Haute Merveille de l'Age, le -vrai, le seul Wizard des Wizards, qui a t honor des sourires -approbateurs des royauts, de l'lite de la socit et des hommes -savants de toute dnomination; le Wizard qui a tonn d'innombrables -myriades de spectateurs par son art merveilleux et la puissance de sa -magie; le voici, l'incomprhensible matre de la sorcellerie moderne, -qui vous invite venir chaque soir son palais cabalistique pour que -vous soyez tmoins de ses actes tourdissants, de son habilet -scientifique et de ses prodiges. Le voici, le Wizard qui dfie tout -comptiteur, le Wizard qui commande l'examen et l'attention, le Wizard -qui est infaillible, le Wizard du Nord enfin, dont les mystres sont -impntrables, indfinissables et incontestables. Venez donc tous son -mystique banquet de la joie intellectuelle. - -Les milliers de spectateurs qui ont dj vu ses sances ncromantiques -reviennent et reviennent encore pour assister sa science dlectable et -jeter des yeux avides sur les merveilles qui ralisent des -impossibilits. Tous le proclament sans rival et s'crient: Ce -mystrieux magicien des temps modernes est bien _la vraie lumire et la -merveille de l'ge_. - -Sign: ANDERSON. - - * * * * * - -Le style charlatanesque de cette affiche est trs plaisant, du moins je -le regarde comme tel, car il n'est pas supposable qu'Anderson ait jamais -eu l'intention de s'adresser srieusement de tels compliments; si je me -trompais, ce serait alors de sa part, eu gard son talent en -escamotage, plus que de la vanit. Je le crois au fond trs modeste. - - - - -CHAPITRE XVII. - -LE THATRE SAINT-JAMES.--INVASION DE L'ANGLETERRE PAR LES ARTISTES -FRANAIS.--UNE FTE PATRONNE PAR LA REINE.--LE DIPLOMATE ET LE -PRESTIDIGITATEUR.--UNE RECETTE DE 75,000 FRANCS.--SANCE -MANCHESTER.--LES SPECTATEURS AU CARCAN.--_What a capital -caraao._--MONTAGNE HUMAINE.--CATACLYSME.--REPRSENTATION AU PALAIS DE -BUCKINGHAM.--UN REPAS DE SORCIERS. - - -Mais il est temps de revenir Saint-James; les machinistes, peintres et -dcorateurs doivent avoir termin leurs travaux, car le 7 mai est -arriv, et ce jour est le terme fix pour que la scne me soit livre. - -En effet, chacun a t de la plus grande exactitude. Ds le matin, le -nouveau dcor se trouve en place, et comme, grce la recommandation -faite par Mitchell, on a suspendu, ce jour-l, les rptitions de -l'opra-comique, le thtre reste entirement libre pour toute la -journe; je puis donc me livrer tranquillement aux prparatifs de ma -sance. Du reste, tout a t si bien prvu, si bien dispos l'avance, -que mes apprts se trouvent termins lorsque le public commence entrer -dans la salle. - -J'avais, ainsi qu'on doit le penser, pris toutes mes prcautions, -toutes mes mesures, pour que rien ne manqut dans ma sance, car une -exprience qui, si elle russit, doit produire de l'tonnement, n'est -plus en cas d'insuccs qu'une mystification l'adresse de l'oprateur. -Pauvres sorciers que ceux dont le pouvoir surnaturel, dont les miracles -tiennent un fil! - -Il est vrai qu'un prestidigitateur intelligent, quel que soit le -mcompte qui lui survienne, doit toujours savoir se tirer d'embarras, en -se rservant un faux-fuyant qui puisse donner le change au public. -Nanmoins, si habile que l'on soit dans ces sortes de rparations, il -est trs difficile d'en obtenir un heureux rsultat, car ce n'est -toujours qu'un rhabillage dont on voit quelquefois le joint. - -J'avais bien, en toute occasion, une double manire de faire, mais -j'avoue que j'tais dsol quand j'tais oblig d'avoir recours ces -moyens secondaires qui, en allongeant l'exprience, en rendent l'effet -beaucoup moins saisissant. - -Lorsqu'il s'agit de tours d'adresse, la chose est impossible, car l un -escamoteur ne doit jamais faillir, pas plus qu'un bon musicien ne doit -faire une fausse note. S'il arrive qu'il se trompe, c'est qu'il n'est -pas suffisamment adroit, et il doit recourir au travail pour se -perfectionner dans son art; mais dans les expriences, il survient -souvent des accidents que j'appellerai des coups de massue et que -l'homme le plus soigneux et le plus circonspect ne peut prvoir. On ne -peut, dans ces circonstances compter que sur les expdients que suggre -l'esprit. - -Ainsi, par exemple, il m'arriva un jour de briser le verre d'une montre -qui m'avait t confie dans une sance. La position tait -embarrassante, car c'est une trs mauvaise conclusion pour un tour, que -de rendre endommag un objet qui vous a t confi en bon tat. - -Je m'approchai tranquillement de la personne qui m'avait prt sa -montre; je la lui prsentai en ayant soin que le cadran se trouvt -tourn en-dessous, et au moment de la remettre, je la retirai doucement. - ---Est-ce bien votre montre? dis-je avec assurance. - ---Oui, Monsieur, c'est elle. - ---A merveille; j'tais bien aise de le faire constater. Voulez-vous, -Monsieur, ajoutai-je en baissant la voix, me la laisser pour un autre -tour, que je vais faire dans quelques instants? - ---Volontiers, me rpondit le complaisant spectateur. - -J'emporte alors le bijou sur la scne, et le remettant furtivement mon -domestique, je lui donne l'ordre de courir en toute hte chez un -horloger pour y faire remettre un autre verre. - -Une demi-heure aprs, je reviens auprs du propritaire de la montre, et -la lui rendant: - ---Mon Dieu! Monsieur, lui dis-je, je viens de m'apercevoir avec regret -que l'heure avance de la soire ne me permet pas de faire le tour que -je vous ai promis; mais comme j'espre avoir encore le plaisir de vous -voir mes sances, veuillez me le rappeler la premire fois que vous -viendrez, et je pourrai alors vous faire jouir de cette intressante -exprience... J'tais sauv. - -Cependant le public entrait Saint-James, mais avec tant de calme que, -bien que la loge o je m'habillais ft prs de la scne, je n'entendais -aucun bruit dans la salle. J'en tais effray, car ces entres paisibles -sont en France le pronostic certain d'une mauvaise recette pour le -directeur, et pour l'artiste les sinistres prliminaires d'un insuccs, -disons le mot, d'un _fiasco_. - -Ds que je fus en mesure de me prsenter sur la scne, je courus au trou -du rideau. Je vis alors avec autant de surprise que de joie la salle -compltement remplie et prsentant en outre la plus charmante socit -que j'eusse encore vue. - -Il faut dire aussi que le thtre Saint-James est un tablissement hors -ligne; il est en quelque sorte un point de runion pour la fine fleur de -l'aristocratie anglaise, qui s'y rend dans le double but de jouir du -spectacle et de se perfectionner dans la prononciation de la langue -franaise. - -Un fait donnera une ide de l'lgance, du ton et de la tenue des -spectateurs: il n'est permis aucune dame de garder son chapeau; si -lgant qu'il soit, elle doit en entrant le dposer au vestiaire. Cette -mesure, du reste, rentre dans les habitudes anglaises, car les dames -vont ce thtre en toilette de bal, c'est--dire coiffes en cheveux -et dcolletes autant que la mode et les convenances le permettent. De -leur ct, les hommes s'y prsentent vtus de l'habit noir, cravats de -blanc et gants d'une manire irrprochable. - -A Saint-James, le parterre n'existe que pour mmoire; relgu sous les -balcons, c'est peine si l'on s'aperoit de son existence. Tout le -rez-de-chausse est garni de stalles ou plutt d'lgants fauteuils, o -les dames sont admises. - -Le prix des places est en rapport avec le confortable qu'elles peuvent -offrir. Chaque stalle se loue douze shillings (quinze francs), et l'on -peut entrer aux modestes places du parterre moyennant trois shillings -(trois francs soixante-quinze centimes). Ce n'est pas plus cher qu' -l'Opra. - -Tandis que j'tais regarder avec ravissement cette lgante assemble, -je me sentis lgrement frapper sur l'paule. C'tait Mitchell, qui -venait dlicatement me faire part de quelques invitations qu'il avait -cru convenable de faire. - ---Eh bien! Houdin, me dit-il, quel est le rsultat de votre examen? -Comment trouvez-vous la composition de notre salle? - ---Charmante, mon cher Mitchell; je dirai mme que c'est la premire fois -que, dans un thtre, je me trouve appel donner des reprsentations -devant une aussi brillante runion. - ---Brillante est en effet le mot, mon ami, car vous saurez qu'au nombre -de vos admirateurs (qu'on me passe le mot de louange, c'est Mitchell qui -parle) se trouve toute la presse anglaise, et la presse anglaise possde -un nombreux effectif. Nous devons avoir galement pour spectateurs -quelques _gentlemen_ dont l'opinion a la plus grande influence dans les -salons de la capitale des Trois-Royaumes; enfin grand nombre de places -sont occupes par des clbrits artistiques qui seront de justes -apprciateurs de ce Robert-Houdin que, selon l'expression champenoise, -nous avons fait mousser comme il le mrite. - -On doit penser, d'aprs ces dtails, si cette reprsentation fut une -solennit pour moi, et combien j'apportai de zle et de soins dans -l'excution de mes expriences. Je puis le dire, j'obtins un vritable -succs. - -Parlerai-je maintenant de la bienveillance et des encouragements du -public du thtre Saint-James? J'en appelle aux artistes clbres qui, -avant moi, ont jou sur cette scne: Rachel, Roger, Samson, Regnier, -Duplessis, Djazet, Bouff, Levassor, etc.; y a-t-il en Europe des -spectateurs comparables ceux de Saint-James? L, point de claqueurs; -ils y seraient superflus; le public se charge lui-mme d'encourager les -artistes. Les gentlemen ne craignent pas de faire craquer leurs gants, -et les dames font avec leurs petites mains tout le bruit dont elles sont -capables. - -Mais je m'arrte, car je craindrais en continuant de tomber dans le -style du _Grand Wizard_. - -Mes reprsentations suivirent leur cours Saint-James, et me -ddommagrent amplement de ce que j'avais perdu Paris. Bien que je ne -donnasse que quatre reprsentations par semaine, leur rsultat dpassait -encore celui de mes plus beaux jours en France. Je ne pouvais -certainement dsirer rien au-del; mais Mitchell, plus expriment que -moi en affaires de thtre, avait une ambition qu'il m'avait -communique. - ---Il faut, mon ami, m'avait-il dit, que vous jouiez devant la Reine, car -alors seulement votre vogue Londres sera sanctionne, et elle -deviendra par consquent plus durable. - -Toutefois, Mitchell ne pouvait se dissimuler la difficult d'obtenir la -commande de cette reprsentation; les circonstances, et je dirais mme -la politique, si je l'osais, semblaient s'y opposer. - -Aprs les journes de fvrier, les thtres de Paris furent, ainsi que -je l'ai dit plus haut, rduits n'avoir peu prs pour toute encaisse -mtallique que des billets de faveur; ils cherchrent donc dans les pays -voisins, comme je l'avais fait moi-mme, un public moins proccup de -politique, et par consquent plus accessible l'attrait des plaisirs. - -L'Angleterre tait le seul pays qui n'et rien chang ses habitudes de -luxe et de plaisir; aussi nombre de directeurs tournrent-ils des -regards d'esprance vers cet Eldorado. - -Le thtre du Palais-Royal, qui pourtant tait un des moins malheureux, -en raison des affaires comparativement bonnes qu'il faisait, fut un des -premiers tirer vue sur la riche mtropole des trois Royaumes-Unis. - -Dormeuil, son habile directeur, divisa sa troupe en deux parties; l'une -resta Paris, tandis que l'autre vint au thtre Saint-James, en -remplacement de l'opra-comique qui avait termin son engagement avec -Mitchell. Levassor, Grassot, Ravel, Mlle Scrivaneck, etc., eurent un -clatant succs auprs de nos communs spectateurs. - -Cette russite fut connue Paris et monta la tte du directeur du -Thtre Historique, M. H..... - -Aprs s'tre entendu avec les propritaires d'un thtre de Londres -(Covent-Garden, je crois), l'impressario y vint galement avec une -partie de sa troupe, pour reprsenter en deux soires la pice de -_Monte-Christo_. - -L'arrive de ces artistes, tous pour la plupart d'un grand mrite, mit -en moi les directeurs anglais, et ceux-ci, craignant avec quelque -raison un accaparement complet de leurs spectateurs, rsolurent de -s'opposer cette redoutable invasion. - ---Que les thtres Franais et Italien de Londres, disaient-ils dans -leurs rcriminations, fassent jouer sur leurs scnes des pices, quelles -qu'elles soient, leur privilge les y autorise, et nous respectons leur -droit. Mais nous ne souffrirons jamais que tous nos thtres soient -ainsi envahis, et que Shakespeare soit dtrn par des auteurs -trangers. - -La question de concurrence thtrale prit bientt le caractre d'une -question de nationalit. Les journaux prirent fait et cause pour les -thtres; le peuple lui-mme adopta l'opinion des journalistes, et -devint une arme militante contre les nouveaux-venus. - -M. H.... essaya nanmoins de faire reprsenter le chef-d'oeuvre -d'Alexandre Dumas; mais il fut impossible d'en entendre un mot, tant il -se fit de bruit et de vacarme dans la salle, pendant tout le temps que -dura la reprsentation. En vain le directeur mit-il la plus courageuse -persistance dans son entreprise, il fut contraint cder devant cette -imposante protestation, qui menaait de dgnrer en meute, et il se -dcida fermer le thtre. - -Mitchell tendit la main au malheureux directeur, et il lui offrit -l'hospitalit son thtre pour qu'au moins, avant de partir, il pt y -reprsenter sa double pice. A cet effet, il lui accorda un des jours -attribus aux reprsentations du Palais-Royal, et il lui promit de -s'entendre avec moi sur la soire du lendemain, laquelle j'avais droit -pour ma sance. - -Je n'avais rien refuser Mitchell, et le drame fut reprsent dans -son entier; aprs quoi la troupe retourna en France. - -Je fis cette concession avec le plus grand plaisir, puisqu'elle obligea -d'estimables artistes; j'ajouterai mme que si semblable occasion se -prsentait encore d'obliger personnellement M. H...., je la saisirais -avec empressement, ne ft-ce que pour le faire penser me remercier du -premier service que je lui ai rendu. - -Quoi qu'il en soit, les protestations de la presse et du public contre -les artistes trangers avaient eu du retentissement, et la reine -Victoria croyait devoir observer une certaine rserve notre gard. -Mais Mitchell n'tait pas homme se laisser dcourager; il tenait -cette sance; il la voulait pour notre intrt commun, et il finit par -l'obtenir. L'occasion vint du reste se prsenter d'elle-mme. - -Une fte de bienfaisance, dont l'objet tait la cration d'un -tablissement de bains pour les pauvres, fut organise par les soins des -plus hautes dames de l'Angleterre. - -Cette fte devait avoir lieu dans une charmante villa, situe Fulham, -petit village deux pas de Londres et appartenant sir Arthur Webster, -qui l'avait obligeamment mise la disposition des dames patronnesses. - -Ce gracieux essaim de soeurs de charit tait reprsent par dix -duchesses, quinze marquises et une trentaine de comtesses, vicomtesses, -baronnes, etc., en tte desquelles tait la Reine, qui devait honorer la -fte de sa prsence. C'tait dj plus qu'il n'en fallait pour faire -promptement enlever tous les billets, quel qu'en ft le prix. Cependant, -par un excs de conscience, ces dames songrent joindre cet attrait -quelques divertissements pour occuper agrablement les loisirs de la -journe. - -La premire ide fut d'organiser un concert, et l'on songea -naturellement, vu la qualit des spectateurs, choisir les meilleurs -chanteurs de la capitale. On jeta les yeux sur le Thtre Italien. - -Mais l vint surgir une difficult: il fallait aller demander chaque -artiste le concours gratuit de son talent, et, comme c'tait une faveur - implorer, l'ambassade prsentait pour les jolies solliciteuses une -position dlicate, qu'elles craignaient d'accepter. - -Heureusement ces dames avaient eu le soin de s'adjoindre mon directeur, -dont les conseils intelligents devaient tre trs prcieux dans -l'organisation de la fte. - -Mitchell fut charg de voir les artistes, et il ne tarda pas prsenter -une liste des talents les plus remarquables: c'taient Mme Grisi, -Mme Castellan, Mme Alboni, Mario, Roger, alors engag au Thtre -Italien, Tamburini et Lablache. - -Aprs le concert devait avoir lieu un divertissement qui ne pouvait -manquer de piquer vivement la curiosit. Un grand nombre de dames, -revtues de costumes emprunts aux diverses parties du monde, avaient -promis de former sur la pelouse des quadrilles de fantaisie dans -lesquels elles excuteraient des danses de caractre; on avait dress, -cet effet, des tentes lgantes et spacieuses. - -Mais ce divertissement ne pouvait durer plus d'une heure, et il en -restait encore deux, pendant lesquelles on n'avait plus offrir aux -invits que les plaisirs de la promenade. On comprit que cette -distraction n'tait pas suffisante, surtout en songeant que le prix -d'entre tait fix deux livres (50 francs). On chercha alors, et l'on -pensa ma sance. - -C'tait ce que Mitchell attendait. Aussi prit-il sur lui, en raison de -notre liaison amicale, d'obtenir mon consentement. Il fit plus. Voulant - son tour apporter son obole aux malheureux, il offrit de construire -ses frais un thtre, dans le parc mme, et d'y faire apporter la scne -sur laquelle je donnais ma sance. C'tait en quelque sorte transporter -le thtre Saint-James Fulham. - -Mitchell me fit part de cette heureuse nouvelle, dont il attendait les -meilleurs rsultats, et je puis dire tout de suite que ses prvisions se -trouvrent ralises. Ds que l'on sut que la Reine assisterait une de -mes reprsentations, bien des membres de la haute aristocratie, qui -n'taient pas encore venus Saint-James, y firent demander des loges. - -Au jour fix pour la fte de Fulham, je partis aprs mon djener pour -la rsidence de sir Arthur Webster. Mon rgisseur, en compagnie des -machinistes de Saint-James, y tait depuis le matin, en sorte qu'en -arrivant je trouvai le thtre compltement organis. Dcors, coulisses, -frises, rideau, tout y tait, except cependant la rampe, qu'on avait -juge inutile, puisque le soleil devait la remplacer avantageusement. - -L'entre du public tait fixe une heure aprs-midi, et bien que je ne -dusse donner ma reprsentation que vers quatre heures, mes dispositions -taient entirement prises au moment o les portes furent ouvertes. Dj -aussi les dames patronnesses taient leur poste pour recevoir la reine -et les autres membres de la famille royale. Ces dames taient assistes -par des commissaires pris dans la plus haute noblesse, et parmi eux on -citait le duc de Beaufort, le marquis d'Abercorn, le marquis de Douglas, -etc. - -En attendant que je fusse acteur mon tour, je ne songeai qu' prendre -part la fte en simple spectateur; je me dirigeai d'abord vers la -porte d'entre. - -A peine y tais-je arriv, que je vis descendre de voiture le duc de -Wellington, le hros populaire, devant lequel nobles et vilains -s'inclinaient avec une respectueuse dfrence. - -Quelques minutes aprs, parurent le duc et la duchesse de Cambridge -accompagns de Son Altesse le prince Frdrick-William de Hesse, et dans -un groupe qui suivit immdiatement ces hauts personnages, on me fit -remarquer la duchesse de Kent, puis la duchesse Bernhard de Saxe-Weimar, -ainsi que les princesses Anne et Amlie. - -Ces illustres visiteurs furent reus par les dames patronnesses avec les -honneurs dus leurs rangs, tandis que la musique des -Royal-horse-Guards accompagnait chaque entre de chants nationaux. - -On entendait au dehors la foule bruyante et anime, qui se pressait pour -voir passer, au risque de se faire craser, les somptueux quipages -bards de ces laquais pimpants et poudrs dont la tte est taxe par -l'tat un si haut prix. - -Les nombreux souscripteurs entraient avec empressement; chacun voulait -tre exact; on savait que la Reine devait assister la fte, et pour -rien au monde un Anglais, grand ou petit, ne voudrait manquer le plaisir -de contempler une fois de plus les traits de _her most gracious -majesty_. - -Le poste que j'avais choisi tait on ne peut plus favorable pour passer -en revue les nouveaux arrivants et ne manquer aucun personnage. -Cependant, quelque attrait que pt me prsenter ce brillant panorama, -j'avais hte de prendre galement connaissance de l'intrieur de ce -palais ferique, et je me prparais m'y rendre, lorsque je jetai un -dernier coup-d'oeil sur la porte d'entre. Bien m'en prit, car en ce -moment arrivaient peu de distance l'un de l'autre, le prince -Louis-Napolon, notre Empereur actuel, le prince Edouard de Saxe-Weimar, -le prince Lawenstein, le prince Lopold de Naples et plusieurs autres -grands personnages dont les noms m'chappent aujourd'hui. - -Dj l'intrieur, les jardins, les serres, les appartements taient -encombrs de tout ce que Londres possdait de plus riche et de plus -puissant. C'est tout au plus si l'on pouvait circuler librement. A -chaque instant, un essaim formidable de marquises et de ladies me -barrait le passage et me forait m'effacer pour ne pas m'exposer -froisser les plus blouissantes toilettes que j'eusse jamais vues. Cela -m'tait assez difficile, car de quelque ct que je me jetasse -complaisamment, je risquais fort de rencontrer le mme inconvnient, -tant tait nombreuse et compacte la runion de Fulham. - -A deux heures et demie, la Reine n'tait pas encore arrive, et l'on -ignorait si l'on devait attendre Sa Majest pour commencer la fte ou -passer outre, lorsque des hurrahs frntiques, dont l'air retentit un -mille de distance, annoncrent qu'elle paratrait bientt. - -Aussitt les cloches du village sonnrent triple vole; la musique -entonna l'hymne nationale de _God save the queen_ (Dieu sauve la Reine), -et les plus jeunes et les plus jolies femmes vinrent former une double -haie sur le passage de Sa Majest. - -Ces apprts taient peine termins, que la Reine descendit de voiture, -et suivant une immense avenue tapisse de drap rouge et abrite par un -dais aux riantes couleurs, se dirigea vers le salon o le concert -attendait sa prsence pour commencer. - -L, au milieu du cercle qu'avaient form les dames patronnesses, Sa -Majest prit place, et le concert commena. - -Certes, c'et t avec bonheur que j'aurais cout les douces mlodies, -les voix si suaves et si sonores qui furent entendues dans cette -enceinte. Malheureusement le salon, malgr ses vastes proportions, ne -pouvait contenir tout le monde, et l'affluence tait si grande que -non-seulement il tait comble, mais que les abords s'en trouvaient -envahis jusqu'au point o les dernires vibrations des voix venaient -s'teindre. - -Il fallut donc me contenter d'entendre du dehors les nombreux bravos -accords aux habiles chanteurs. Roger surtout obtint un vritable -triomphe dans son morceau de _Lucie de Lammermoor_; on sait la manire -ravissante dont il le chante. La Reine, elle-mme, demanda qu'il le dt -une seconde fois. - -Le concert se terminait peine que, suivant le programme qui en avait -t rdig d'avance, la Royale spectatrice vint assister aux quadrilles -dans lesquels figuraient, on se le rappelle, des dames revtues de -costumes rivalisant d'lgance et de richesse. - -J'avais bien aussi le plus grand dsir d'assister ce gracieux -spectacle, mais je crus utile mes intrts d'aller jeter un dernier -coup-d'oeil sur ma scne. Je me dirigeai donc vers mon thtre o l'on -m'avait rserv une entre particulire, et j'allais gravir les quelques -marches qui y conduisaient, quand je me sentis saisir par le bras. - ---Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit en souriant un Monsieur, qui se -mit monter l'escalier avec moi, cela se trouve merveille, nous -allons entrer de compagnie. - ---O cela, Monsieur? demandai-je, tout tonn de cette proposition. - ---O cela? mais sur votre thtre, rpondit l'inconnu d'un ton -d'autorit, et j'espre bien que vous ne me refuserez pas ce plaisir-l. - ---Je suis fch de vous refuser, Monsieur; mais cela ne se peut pas, -dis-je poliment, sachant que dans l'enceinte de Fulham, il ne pouvait y -avoir que des gens pour lesquels on devait avoir des gards. - ---Pourquoi cela ne se pourrait-il pas? riposta mon interlocuteur avec -une insistance marque; je trouve au contraire que rien n'est plus -facile. Si nous ne pouvons passer de front par la porte, nous y -entrerons l'un aprs l'autre. - ---Pardonnez-moi, Monsieur, de vous refuser, mais aucun tranger ne doit -pntrer sur ma scne. - ---Ah bien! dit alors mon assaillant sur le ton de la plaisanterie, s'il -en est ainsi, pour ne pas vous tre plus longtemps tranger, je vais -vous dire mon nom. Je suis le baron Brunow, ambassadeur de Russie, aussi -grand admirateur de vos mystres que dsireux de les pntrer. Et il -continuait monter, en cherchant forcer la barrire que je lui -opposais. Comment, Monsieur Robert-Houdin, ajouta-t-il, vous me refusez? -je ne vous demande pourtant qu'une ou deux confidences, rien de plus. - ---Je persiste dans mon refus, Monsieur le baron, pour plusieurs raisons -et principalement pour celle-ci... - ---Laquelle? - ---C'est que vous possdez une perspicacit et un esprit trop -gnralement reconnus, pour que je vous prive du plaisir de dcouvrir -vous-mme ces secrets, dignes peine de votre haute intelligence. - ---Ah! ah! fit en riant le baron, voil de belle et bonne diplomatie; -est-ce que vous voudriez marcher sur mes brises? - ---J'en suis indigne, Monsieur le baron. - ---Trs bien! trs bien! En attendant je me trouve repouss avec perte et -rduit prendre place parmi les spectateurs.--Je me rends; mais -dites-moi, Monsieur Robert-Houdin, vous n'avez jamais t en Russie? - ---Non, Monsieur, jamais. - ---Alors, donnez-moi votre carte. - ---La voici. - -L'ambassadeur mit son nom au bas du mien. - ---Tenez, me dit-il en me la rendant, si vous avez le dsir de visiter -notre pays, cette carte vous sera trs utile, et si je me trouvais -Saint-Ptersbourg cette poque, venez me voir, je vous procurerai -l'honneur de jouer devant Sa Majest l'empereur Nicolas. - -Je remerciai le baron Brunow, et il me quitta. - -Pendant cet entretien, les quadrilles s'excutaient, et ils n'taient -pas encore termins, que dj la foule envahissait les places qui -n'taient pas rserves pour la famille Royale et la cour. La Reine -elle-mme ne tarda pas arriver, et aussitt je reus l'ordre de -commencer. - -Que n'ai-je une plume plus habile pour peindre avec de vives couleurs le -riche tableau qui, cet instant, se droula devant mes yeux blouis! Je -vais toutefois essayer de le dcrire. - -Que l'on se figure une immense pelouse s'levant devant moi en -amphithtre et comme dispose pour tre le parterre de ma scne. -Certes, l'on n'et pu dire si l'herbe ou le sable recouvrait ces gradins -naturels, tant ils taient couverts de spectateurs, je devrais dire de -spectatrices, car les Messieurs n'taient point admis dans cette -enceinte. - -Au premier plan et prs de mon thtre, la Reine, ayant sa droite son -Royal poux, tait entoure de sa jeune et gracieuse famille. Un peu en -arrire, les dames de la cour, assistes des dames patronnesses, -formaient l'entourage de Sa Majest. Puis, au second plan, une -distance respectueuse, taient assises les femmes et les filles des -nombreux souscripteurs. Quant aux Messieurs, on les voyait -symtriquement groups autour de cette vaste enceinte. - -C'tait vraiment un coup-d'oeil ravissant que ces femmes aux blanches -parures, blouissantes de jeunesse et de beaut, couvertes de diamants -et de fleurs, et rivalisant entre elles de bon got, de richesse et -d'clat. - -De l'endroit o je me trouvais, on et dit une vaste prairie -couverte de neige, sur laquelle s'talaient les plus riches fleurs du -printemps, et les habits noirs des spectateurs qui encadraient ce riant -tableau, loin de l'obscurcir, en rehaussaient l'clat. - -Sur les cts de la pelouse, des chnes sculaires apportaient leur -frais ombrage cette salle de spectacle improvise. - -De quel noble orgueil je me sentis saisi, en voyant qu' moi seul je -tenais, pour ainsi dire, suspendus mes doigts, ces jolis yeux de -duchesses, si fiers quelquefois, mais alors si bienveillants, et qui -semblaient chaque instant prendre un nouvel clat la vue des -surprises que je leur causais! - -Dans cette reprsentation unique dans ma vie, le temps se passa pour moi -avec une telle rapidit, que je fus tout tonn d'en tre arriv -prsenter la dernire de mes expriences. - -Avant de quitter sa place, la Reine, bien qu'elle et plusieurs fois -tmoign sa satisfaction, me fit complimenter par un officier -d'ordonnance, qui m'exprima galement le dsir de Sa Majest d'avoir -plus tard une reprsentation son palais de Buckingham. - -Afin de n'tre point retard par le dpart des nombreux quipages qui -stationnaient aux portes du parc, j'avais pris toutes mes mesures pour -partir immdiatement aprs ma sance. Aussi, tandis que chacun -reconduisait la Reine, je montai en voiture et je quittai la fte. - -Un fait peut donner une ide du nombre de mes spectateurs, c'est que je -fus plus d'un quart d'heure dpasser les quipages qui taient rangs -sur une double ligne, le long de la route. Du reste, le produit de la -fte le fera mieux connatre encore. La recette s'est leve deux -mille cinq cents guines, quelque chose comme soixante-quinze mille -francs! - -Ds le lendemain, Mitchell fit mettre en tte des affiches annonant -mes sances, les armes de la Reine, et au-dessous, cette phrase -sacramentelle, sorte de certificat de baptme: _Robert-Houdin who has -had the honor to perform befor her most gracious Majesty the Queen, the -prince Albert, the Royal family and the nobitily of the united -Kindom..._ - -Ma vogue n'en devint que plus grande Saint-James. - -Nous tions alors la fin de juillet, et tout autre qu'un Anglais -comprendra difficilement comment il est possible d'obtenir un succs -dans un thtre pendant les chaleurs caniculaires de l't. Je dirai -donc que chez nos voisins d'Outre-Manche, o tous nos usages sont -intervertis, la saison des concerts, des ftes et des spectacles a lieu - partir du mois de mai jusqu' la fin d'aot. Une fois septembre -arriv, la noblesse rejoint ses manoirs fodaux, et pendant six mois, -consacre la vie de famille un temps que les plaisirs et les ftes ne -viennent plus lui disputer. - -Je fis comme mes spectateurs; je quittai Londres vers le commencement de -septembre, non, comme eux, pour prendre du repos, mais au contraire pour -entrer dans une vie encore plus agite que celle que je quittais. Je me -dirigeai vers le thtre de Manchester, dont Knowles, le directeur, -avait contract avec moi un engagement pour une quinzaine de -reprsentations. - -Le thtre de cette ville est immense; semblable ces vastes arnes de -l'antique Rome, il peut renfermer dans son sein un peuple tout entier. -Il suffira de dire, pour donner une ide de sa grandeur, que douze cents -spectateurs remplissent peine le parterre. - -Lorsque je pris possession de la scne, je fus effray de sa vaste -tendue; je craignais de m'y perdre, car l un homme ne parat plus dans -ses proportions naturelles, et la voix s'gare comme dans un dsert. - -On m'expliqua plus tard les raisons qui avaient fait construire un aussi -gigantesque monument. - -Manchester, ville minemment industrielle et manufacturire, compte les -ouvriers par milliers. Or, ces rudes travailleurs sont tous amateurs de -spectacle, et, dans leur existence au jour le jour, ils sacrifient -volontiers ce plaisir une ou deux soires par semaine; il fallait donc -une enceinte capable de les contenir. - -On doit penser, vu la grandeur de la salle, qu'un grand nombre des -expriences que je prsentais Saint-James ne devaient plus convenir au -thtre de Manchester; je fus oblig de composer un programme, dans -lequel il n'y aurait que des prestiges qui pussent tre vus de loin, et -dont l'effet frappt les masses. - -A l'annonce de mes reprsentations, les ouvriers accoururent en foule, -et, le parterre, leur place favorite, fut littralement encombr, tandis -que les autres places laissaient apercevoir bien des vides. C'est assez -l'ordinaire du reste, aux premires reprsentations en Angleterre: pour -se dcider aller voir une pice ou un artiste, certaines gens veulent -lire sur le journal le compte-rendu et l'opinion du feuilletonniste, qui -ne manque jamais de paratre le lendemain. - -L'entre s'tait faite avec un tumulte dont on ne pourrait trouver -d'exemple dans aucun thtre, en France, si ce n'est dans les -reprsentations gratuites donnes Paris dans les grandes solennits. -Avant de faire lever le rideau, je dus attendre et laisser mon bruyant -public le temps de se calmer; insensiblement l'ordre et le silence -s'tant peu prs rtablis, je commenai ma sance. - -Au lieu de ce monde fashionable, de ces lgantes toilettes, de ces -spectateurs qui semblaient rpandre dans la salle un parfum tout -aristocratique, de ce public d'lite enfin, que je rencontrais -Saint-James, je me trouvais en prsence de simples ouvriers aux -vtements modestes et uniformes, aux manires brusques, aux ardentes -dmonstrations. - -Mais ce changement, loin de me dplaire, stimula au contraire ma verve -et mon entrain, et je me mis bientt l'aise avec mes nouveaux -spectateurs lorsque je vis qu'ils prenaient un vif intrt mes -expriences. Pourtant, un incident faillit ds le principe, susciter -contre moi un mcontentement fcheux. - -Loin de venir mes sances pour se perfectionner dans l'tude de la -langue franaise, les ouvriers de Manchester furent trs tonns quand -ils m'entendirent m'exprimer dans une langue autre que la leur. Des -protestations m'interrompirent plusieurs reprises; _speack english_, -criait-on de toutes parts et sur tous les tons, _speack english_. - -Me faire parler anglais tait une exigence laquelle il m'tait -matriellement impossible de me soumettre; j'tais rest, il est vrai, -six mois Londres, mais me trouvant constamment en contact avec des -compatriotes, ou avec des gens qui comprenaient le franais, je n'avais -jamais eu besoin de recourir la langue anglaise. J'essayai pourtant de -satisfaire une rclamation que je sentais lgitime, et de suppler ce -qui me manquait par de l'audace et de la bonne volont. Je savais -quelques mots d'anglais, je me mis les dbiter; lorsque mon -vocabulaire se trouvait en dfaut et que j'tais sur le point de rester -court, j'inventais des expressions, des phrases qui, en raison de leur -tournure bizarre, amusaient beaucoup mon auditoire. Il m'arrivait -souvent aussi, dans les cas embarrassants, de m'adresser lui pour -qu'il me vnt en aide, et c'tait mon tour d'avoir bonne envie de -rire. - -_--How do you call it?_ (comment appelez-vous cela?) disais-je avec un -srieux comique en prsentant l'objet dont je voulais savoir le nom. Et -tout aussitt cent voix rpondaient ma demande. Rien n'tait plus -plaisant que cette leon ainsi prise, et dont les cachets, contrairement - l'usage, avaient t pays par mes spectateurs. - -Grce ma condescendance, je parvins faire la paix avec mon public, -et il la cimenta chaudement plusieurs reprises par de bruyants -applaudissements. Le dernier tour surtout obtint d'unanimes suffrages; -je veux parler de la _bouteille inpuisable_, qui fut entoure d'une -mise en scne qu'on n'a peut-tre jamais vue dans aucun thtre. - -Le tableau que prsenta ce tour est indescriptible; un habile pinceau -pourrait seul en retracer les nombreux dtails. En voici cependant une -esquisse aussi exacte que possible: - - * * * * * - -J'ai dit plus haut que, si les spectateurs manquaient dans quelques -endroits de la salle, le parterre tait comble; il reprsentait par -consquent un groupe de plus de douze cents individus. - -C'tait pour moi une scne vraiment curieuse de voir toutes ces ttes -sortant invariablement de vestes dont la couleur fonce rehaussait -encore la fracheur de ces physionomies, que peuvent seuls donner le -_Porter_ et le rosbif de la Grande-Bretagne. - -Pour que je pusse communiquer plus facilement avec mes nombreux -spectateurs, le machiniste avait tabli un plancher qui allait de la -scne l'extrmit du parterre, et, comme je dsirais m'adresser -galement aux personnes places sur le ct, on avait mis quelques -centimtres de l'appui des galeries deux autres _praticables_ beaucoup -moins longs que celui du centre. Ces deux derniers n'avaient pas comme -l'autre le dsavantage d'occuper des places, car ils se trouvaient -directement au-dessus d'un passage. Seulement, ceux qui arrivaient par -l avaient t forcs de se courber pour se rendre leur destination? -mais qu'tait ce petit inconvnient en raison du plaisir qu'on se -promettait en voyant _a french conjuror_ (un sorcier franais), ainsi -que m'appelaient les ouvriers. - -Or, ma sance tait commence, que le public entrait encore au parterre; -et l'on y mit tant de monde, qu' la fin il n'y eut plus de places pour -les retardataires. - -Plusieurs d'entre eux eurent la constance de rester courbs sous les -praticables, et, regardant tantt droite, tantt gauche, ils purent -suivre, tant bien que mal, le cours de mes expriences. Mais un de ces -intrpides spectateurs, fatigu sans doute de la posture incommode qu'il -tait oblig de garder, s'ingnia de passer la tte travers l'troit -espace qui se trouvait entre le praticable et la galerie. Il s'y prit du -reste fort adroitement: il passa d'abord son chef de ct, puis il se -retourna vers moi, exactement comme s'il se ft agi d'un bouton dans une -boutonnire. - -Cette innovation fut, comme on le pense bien, gaiement et bruyamment -accueillie par l'assemble, et ce malheureux eut subir le sort rserv - tous les novateurs: on lui fit un affreux charivari, on l'accabla de -quolibets. Mais il ne s'en inquita pas, et son flegme dsarma les -dtracteurs de son invention. - -Encourag par son exemple, un voisin essaya du mcanisme de la -boutonnire, puis un second, un troisime, et enfin, vers le milieu de -la sance, une demi-douzaine de ttes dont on ne connaissait pas les -corps se trouvaient symtriquement ranges de chaque ct de la scne et -prsentaient assez l'aspect de jeux de boules attendant les amateurs de -cet exercice. - -J'en tais donc arriv au tour de la bouteille, qui consiste, on le -sait, faire sortir d'un flacon vide toutes les liqueurs qui peuvent -tre demandes, quel que soit le nombre des consommateurs. - -La rputation de cette fameuse bouteille tait dj tablie -Manchester; les journaux de Londres y avaient port les dtails de cette -exprience. Aussi un hurrah gnral s'leva de toutes parts quand je -parus arm de ma fiole merveilleuse, car outre l'attrait que pouvait -offrir ce tour, l'ouvrier comptait encore sur le plaisir to _drinck a -glass of brandy_, ou de toute autre liqueur. - -Flatt de cette rception, je m'avanai jusqu'au milieu du parterre -suivi de mon domestique, qui portait une innombrable quantit de verres. -Je n'eus pas besoin, comme Londres, de provoquer les demandes. A peine -tais-je arriv, que dj mille voix criaient l'envi: brandy, wiskey, -gin, curaao, kirsch, rhum, etc. - -Il m'tait impossible de satisfaire la fois tout le monde; je voulus -alors procder par ordre, et, remplissant un verre, je le prsentai -celui qui semblait m'avoir fait la premire demande; mais, amre -dception pour le consommateur! vingt mains s'lancent pour lui disputer -la prcieuse liqueur, et chacune tirant de son ct, le verre se -renverse. Les spectateurs, livrs au supplice de Tantale, appellent -grands cris ce liquide, qui n'a pu s'approcher de leurs lvres; je -remplis un second verre, il subit le mme sort que le premier, et -l'acharnement devient tel, que le cristal se brise entre les mains des -lutteurs obstins. - -Plus loin on m'adresse la mme demande, je fais la mme distribution, et -nul ne peut encore en profiter. - -Sans m'inquiter du rsultat, je verse la liqueur profusion et la -livre la rapacit des consommateurs. - -Bientt tous les verres ont disparu; c'est en vain que je les rclame -pour continuer mes largesses, il n'en reste plus vestige. Mon exprience -allait donc se trouver brusquement termine, lorsqu'un spectateur plus -avis eut l'ide de me tendre la main en guise de coupe. - -Le procd, ma foi, tait aussi simple qu'ingnieux; c'tait l'oeuf de -Christophe-Colomb. L'tonnement qu'en prouvrent les voisins permit -l'inventeur de tirer parti de sa dcouverte, chose bien rare, hlas! - -La coupe improvise fit fortune, et chacun de me tendre la main; mais, -_ imitatores, servum pecus_, comme dit Horace, les imitateurs virent -leur contrefaon prouver, sauf la casse, les mmes pripties que les -verres et leur apporter le mme rsultat. - -De guerre lasse, j'allais me retirer, quand un nouveau perfectionnement -fut propos par un spectateur aussi altr que tenace: renversant la -tte en arrire et ouvrant dmesurment la bouche, il m'engagea par -gestes lui ingurgiter du curaao. Trouvant l'ide originale, je le -satisfis sur-le-champ. - ---_What a capital curaao_, fit mon homme en se passant la langue sur -les lvres. - -Cette sduisante exclamation fut peine entendue, que toutes les -bouches taient ouvertes et les ttes immodrment renverses; c'tait -me faire fuir de frayeur. Cependant, pour ne pas laisser inacheve une -aussi curieuse scne, je fis une tourne d'arrosage ajustant les -embouchures de mon mieux. Il arrivait bien quelquefois que l'entonnoir, -bouscul par les voisins, laissait garer un peu de liqueur sur les -vtements, mais, sauf ce lger inconvnient, tout allait merveille, et -je crus avoir enfin rempli la rude tche de dsaltrer mon auditoire. -Pourtant j'entendis encore quelques rclamations. _A glass of wiskey_, -implorait un de ces intrpides spectateurs qui s'taient, on se le -rappelle, glisss entre le plancher et la galerie, et dont la tte -ruisselante de sueur semblait tre le chef de quelque corps bien replet. - -Mon fils, qui me servait en scne, et qui, l'un des premiers, avait -entendu cette requte, comprit tout le dsir que pouvait avoir le -pauvre solliciteur; il courut sur la scne chercher un verre que je me -htai d'emplir, et il le lui porta. - -Mais une difficult surgit tout--coup; le rclamant et ses compagnons -taient enferms dans leurs carcans, cte cte, et cette circonstance -ne leur permettait pas d'lever les bras, moins qu'il ne se ft un -vide entre eux. Mon fils, qui n'y rflchissait pas, prsenta le verre, -et voyant que personne ne le prenait, se disposa le reporter sur la -scne. Un gmissement le fit retourner sur ses pas, et, l'air du -patient, il comprit que celui-ci le suppliait de se baisser, et -d'approcher le verre de ses lvres. - -Cette dlicate opration s'effectua du reste avec beaucoup d'adresse de -part et d'autre, et malgr les rires du public, chacun des compagnons du -privilgi rclama son tour le mme service. - -Cette petite scne semblait avoir calm l'ardeur du public; je crus -possible de terminer mon exprience par le coup de fouet qui doit la -faire valoir. Il s'agit, lorsque ma bouteille semble puise, d'en faire -sortir encore un norme verre de liqueur; mais une scne laquelle -j'tais loin de m'attendre fut celle qui m'accueillit alors. - -On a souvent parl des saturnales que provoquaient les affreuses -distributions de vin et de comestibles qui se faisaient sous la -restauration. Eh bien! ces orgies n'taient que des repas de bonne -compagnie, comparativement l'assaut qui se livra pour arriver jusqu'au -verre que je tenais la main. - -Une montagne humaine se dressa subitement devant moi, et de cette -pyramide vivante, sortirent deux cents bras pour se disputer leur proie, -comme aussi s'ouvrirent cent bouches pour l'engloutir. - -Je songeai qu'il tait prudent de battre en retraite, dans la crainte -d'tre englouti sous cette masse informe. Impossible! Derrire moi, une -haie de buveurs altrs me barra le passage. - -Le danger tait pressant, car la pyramide se penchait pour m'atteindre -et semblait devoir perdre l'quilibre d'un moment l'autre; les cris -des malheureux qui la supportaient, tmoignaient assez de la position -douloureuse laquelle je pouvais mon tour tre soumis; je me -prcipitai, tte baisse, traversai l'obstacle qu'on voulait m'opposer, -et je pus arriver sur la scne assez temps pour jouir du curieux -spectacle de l'boulement de la montagne. - -Je renonce peindre les cris de joie, les hurras, les applaudissements -qui accueillirent cette chute, tandis que les victimes vocifraient des -rcriminations, s'agitaient, ple-mle, ne trouvant pour se relever -d'autre appui que les corps rcalcitrants de leurs compagnons -d'infortune. C'tait un vacarme digne de l'enfer. - -Le rideau se baissa sur cette scne, mais des cris et des battements de -mains se firent entendre aussitt; on rappelait le _conjuror_ Houdin -pour le fliciter de sa sance. - -Je me rendis cet appel, et quand je parus, soit que dans le tour de la -bouteille j'eusse t peut-tre un peu trop prodigue de mes liqueurs, -soit que mes braves spectateurs, comme j'aime le croire, eussent t -satisfaits de ma sance, des trpignements et des applaudissements -clatrent d'une manire si formidable, que j'en restai saisi, tout en -ressentant vivement le plaisir qu'ils me procuraient. Car il faut le -dire, ce bruit de deux mains frappant l'une contre l'autre, si agaant -qu'il soit en lui-mme, n'a rien qui choque l'oreille d'un artiste. Au -contraire, plus il est tourdissant, plus il semble harmonieux celui -qui en est l'objet. - -Les sances qui suivirent furent loin d'tre aussi tumultueuses que la -premire, et la raison en est tout simple. Les reprsentants du commerce -et de l'industrie, la seule aristocratie de Manchester, ayant entendu -parler de ma sance, vinrent leur tour, en compagnie de leurs -familles, pour y assister; leur prsence contribua tenir en respect -les ouvriers, dont le plus grand nombre se trouvait sous leur direction. -La salle changea d'aspect, et je n'eus plus qu' me louer par la suite -de la tranquillit des spectateurs du parterre. - -Quinze reprsentations conscutives n'avaient pas puis la curiosit -des habitants de la ville, et certes j'eusse pu continuer encore pendant -quinze jours au moins, lorsqu' mon grand regret je fus oblig de cder -la place deux artistes clbres, Jenny Lind et Roger, avec lesquels -Knowles avait galement contract un engagement, jour fixe. - -Si j'tais fch d'abandonner ainsi un aussi beau succs, d'un autre -ct, je l'avoue, je me trouvais heureux de fuir au plus vite cette -atmosphre lourde et enfume, qui fait ressembler la capitale -industrielle de l'Angleterre une ville de ramoneurs. Je ne pouvais -habituer mes poumons respirer en guise d'air vivifiant les flocons de -noir de fume dont l'air est incessamment charg. J'tais tomb dans une -tristesse qui tenait presque du spleen et qui ne me quitta que lorsque -j'arrivai dans la riante ville de Liverpool, o je m'tais engag -rester quelques semaines. - -Le lecteur me permettra de ne pas parler des reprsentations que j'y -donnai, non plus que de celles qui eurent lieu dans d'autres villes. - -J'tais alors en pleine voie de succs. Toutes mes sances commenaient -par des applaudissements et finissaient par l'encaissement d'une bonne -recette. Je me contenterai de dire qu'aprs avoir jou successivement -sur les thtres de Liverpool, de Birmingham, de Worcester, Cheltenam, -Bristol et Exeter, je rentrai Londres pour y donner encore une -quinzaine de reprsentations avant de revenir en France. - - * * * * * - -Quelques jours aprs ma rentre Saint-James, la Reine se souvenant, -sans doute, du dsir qu'elle m'avait tmoign Fulham, me fit demander -une reprsentation dans son Palais de Buckingham. - -Cette invitation ne pouvait m'tre que trs agrable, je l'acceptai avec -empressement. - -Au jour indiqu, ds huit heures du matin, je me rendis la demeure -royale. L'intendant du palais, auquel on m'adressa, me conduisit -l'endroit o devait avoir lieu ma reprsentation. C'tait une longue et -magnifique galerie de tableaux. On y avait lev un thtre dont la -scne reprsentait un salon Louis XV, blanc et or, peu de chose prs -semblable celui que j'avais Saint-James. - -Mon conducteur me montra ensuite une salle manger voisine: c'tait, me -dit-il, celle des dames d'honneur, et il me pria d'indiquer l'heure -laquelle je dsirais qu'on nous y servt djener. - -J'tais trop proccup pour penser manger, car j'avais organiser ma -sance. Toutefois je commandai, tout hasard, mon repas pour une heure -de l'aprs-midi, et je me mis aussitt l'oeuvre. - -Grce l'assistance de mon secrtaire (sorte de factotum) et de mes -enfants, qui m'aidaient dans la proportion de leurs moyens, je parvins -surmonter toutes les difficults que m'offraient les dispositions -provisoires de la scne. Mais ce ne fut qu' deux heures que j'eus -entirement termin tous mes apprts. Je tombais presque d'inanition, -car moins heureux que mes compagnons de travail, je n'avais encore rien -pris de la journe. Aussi ce fut avec un vritable plaisir que j'ouvris -la marche dans la direction de la salle manger. - -La sance devait avoir lieu trois heures; j'avais donc une heure -devant moi pour me rconforter. - -J'avais peine fait quelques pas, que je m'entendis appeler derrire -moi. C'tait un officier du palais qui demandait me parler. - ---Monsieur, me dit-il en fort bon franais, il y aura bal dans cette -galerie, aprs votre sance; on doit pour cela faire quelques apprts -qui seront peut-tre plus longs qu'on ne pense; en consquence, la Reine -vous prie de vouloir bien commencer votre reprsentation une heure plus -tt; elle se trouve prte venir y assister, et elle ne tardera pas -arriver. - ---Je regrette vivement de ne pouvoir accorder Sa Majest ce qu'elle me -demande, rpondis-je; mes prparatifs ne sont pas encore termins, et -puis je vous avouerai que... - ---Monsieur Robert-Houdin, reprit poliment l'officier, tout en conservant -le flegme d'un enfant de la Tamise, ce sont les ordres de la Reine, je -ne puis rien vous dire de plus. Et sans attendre mes explications, il me -salua avec urbanit et s'loigna. - ---Nous aurons toujours bien le temps de djener la hte, dis-je mon -secrtaire; dirigeons-nous au plus vite vers la salle manger. - -Je n'avais pas achev ces paroles, que la Reine, le Prince Albert et la -famille Royale entrrent, suivis d'une suite nombreuse. - -A cette vue, je ne me sentis pas le courage d'aller plus loin; je revins -sur mes pas, et, ainsi que cela m'tait arriv dans des circonstances -analogues, je m'armai de rsignation contre la souffrance. Protg par -le rideau qui me sparait des spectateurs, je me htai de terminer -quelques petits prparatifs qui me restaient faire, et cinq minutes -aprs, je reus l'ordre de commencer. - -Lorsque le rideau se leva, je fus merveill du spectacle qui s'offrit -mes yeux. - -Leurs Majests, la Reine Douairire, le Duc de Cambridge, oncle de la -Reine, et les enfants Royaux occupaient le premier rang. Derrire eux, -se tenait une partie de la famille d'Orlans; puis venaient des -personnages de la plus haute distinction, parmi lesquels je reconnus des -ambassadeurs revtus de leurs costumes nationaux, et des officiers -suprieurs, couverts de brillantes dcorations. Toutes les dames taient -en toilettes de bal et ornes de riches parures. La galerie tait -entirement remplie. - -Je ne puis dire ce qui se passa en moi, lorsque je commenai ma sance. -Mon malaise s'tait subitement vanoui, et je me trouvais mme -parfaitement dispos. - -Pourtant cette situation s'explique sans difficult. Il est un fait -reconnu, c'est qu'il n'y a plus de souffrance pour l'artiste ds qu'il -est en scne. Une sorte d'exaltation de ses facults suspend en lui -toute sensation trangre son rle, et jamais tant qu'il restera en -prsence du public, on ne le verra soumis aucune des misres de la -vie. La faim, la soif, le froid, le chaud, la maladie mme sont forcs -de battre en retraite devant la puissance de cette exaltation, -dussent-elles aprs reprendre plus vivement leur empire. - -Cette petite digression tait ncessaire pour expliquer les bonnes -dispositions dont je me sentis anim, lorsque je me prsentai devant la -noble assemble. - -Jamais, je crois, je n'eus autant de verve et d'entrain dans l'excution -de mes expriences; jamais aussi, je n'eus un public plus gracieusement -apprciateur. - -La Reine daigna plusieurs fois m'encourager par des paroles flatteuses, -tandis que le Prince Albert, si bon pour les artistes, applaudissait -joyeusement des deux mains. - -J'avais prpar un tour intitul _le bouquet la Reine_; voici ce qu'en -disait le _Court Journal_ (le journal de la cour) dans un compte-rendu -qu'il fit de ma sance: - - * * * * * - -La Reine, dit le journal anglais, prenait un plaisir extrme ces -expriences; mais celle qui sembla la frapper le plus, fut _le bouquet -la Reine_, surprise trs gracieuse et d'un charmant -propos. Sa Majest -ayant prt son gant M. Robert-Houdin, celui-ci en fit immdiatement -sortir un petit bouquet, qui devint bientt assez gros pour tre -difficilement contenu dans les deux mains. Enfin ce bouquet, pos dans -un vase et arros d'une eau magique, se transforma en une guirlande dont -les fleurs formrent le nom de VICTORIA. - -La Reine fut galement merveille de l'tonnante lucidit du fils de -Robert-Houdin dans l'exprience de seconde vue. Les objets les plus -compliqus avaient t prpars l'avance, afin d'embarrasser et de -mettre en dfaut la sagacit du pre et la merveilleuse facult du fils. -Tous deux sont sortis victorieux de ce combat intellectuel et ont djou -tous les projets. - -Aprs la sance, le mme officier auquel j'avais eu dj affaire vint de -la part de la Reine et du Prince Albert m'adresser leurs flicitations. -La Duchesse d'Orlans avait bien voulu y joindre ses compliments et ceux -de sa famille. - -Une fois le rideau baiss, ne me trouvant plus soutenu par la prsence -des spectateurs, je me sentis presque dfaillir. Je m'tais assis, et je -n'avais plus la force de me lever pour aller prendre le repas dont -j'avais un si grand besoin. - -J'allais cependant le faire, lorsque je fus tir de mon accablement par -l'apparition d'un corps nombreux d'ouvriers, qui arrivaient en toute -hte pour dmolir le thtre, l'enlever et organiser les apprts du bal. - -Que l'on juge de mon embarras et de mon tourment! Il fallait dmonter et -emballer toutes mes machines, qui sans cela eussent t brises. - -Je voulus protester, retarder l'excution d'un tel travail; ce fut en -vain: des ordres suprieurs avaient t donns; ils devaient tre -excuts. Je fus alors oblig de puiser dans une nouvelle nergie la -force ncessaire mon emballage, qui ne dura pas moins d'une heure et -demie. - -Six heures sonnaient quand tout fut termin. Il y avait juste -vingt-quatre heures que je n'avais pris de nourriture. - -Conduit par mon rgisseur, qui avait eu la prcaution de faire servir le -dner, je me tranai jusqu' la salle manger. - -Le jour venait de finir, et l'appartement n'tait pas encore clair. Ce -fut grand'peine que nous distingumes une table. Je tombai plutt que -je ne m'assis sur une chaise qui se trouva prs de moi, et tandis que -mon fils an sonnait pour qu'on apportt de la lumire, je commenai un -travail de seconde vue par apprciation. Cette facult me servit -merveille; je mis la main sur une fourchette et, piquant tout hasard -devant moi, je rencontrai quelque chose qui s'y attacha. Je portai -prudemment l'objet mon odorat et, satisfait de ce contrle, j'y donnai -un victorieux coup de dent. - -C'tait dlicieux; je crus reconnatre un salmis de perdreaux. - -Je fis une seconde exploration pour m'en assurer, et aprs quelques -coups de fourchette, je pus me convaincre que je ne m'tais pas tromp. -Mon rgisseur et mes enfants avaient suivi mon exemple et s'escrimaient -aussi de leur ct. - -On est lent, ce qu'il parat, servir dans les maisons royales, car -avant que les lumires fussent arrives, nous emes le temps de nous -familiariser avec l'obscurit. - -Du reste, ce repas devenait pour nous, en raison de son originalit, -une vritable partie de plaisir; j'avais mme dj saisi un flacon pour -me verser boire, quand soudain la porte de la salle s'ouvrit et deux -valets se prsentrent portant des candlabres. En nous voyant ainsi -attabls et mangeant de la faon la plus tranquille, ces deux hommes -faillirent tomber la renverse. Je suis persuad qu'ils nous prirent, -cet instant, pour de vritables sorciers, car ce fut grand'peine -qu'ils se dcidrent rester pour continuer leur service. - -Nous prmes alors nos aises; la table tait bien servie, les vins -taient excellents, et nous pmes nous remettre des fatigues et des -motions de la journe. Sur la fin du repas, l'intendant du palais nous -fit une visite, et ds qu'il eut appris mes infortunes, il m'en tmoigna -tous ses regrets; la Reine, m'assura-t-il, serait d'autant plus fche -de cette nouvelle, si elle lui parvenait, qu'elle avait donn les ordres -les plus exprs pour que rien ne vous manqut dans son palais. - -Je rpondis que je me trouvais bien ddommag de quelques instants de -souffrance par la satisfaction d'avoir t appel prsenter mes -expriences devant la gracieuse souveraine. C'tait aussi la vrit. - - - - -CHAPITRE XVIII. - -UN RGISSEUR OPTIMISTE.--TROIS SPECTATEURS DANS UNE SALLE.--UNE -COLLATION MAGIQUE.--LE PUBLIC DE COLCHESTER ET LES NOISETTES.--RETOUR EN -FRANCE.--JE CDE MON THATRE.--VOYAGE D'ADIEU.--RETRAITE A -SAINT-GERVAIS.--PRONOSTIC D'UN ACADMICIEN. - - -Quelque temps aprs cette sance, mon engagement se terminait avec -Mitchell. - -Au lieu de rentrer en France comme je l'eusse tant dsir aprs une -aussi longue absence, je pensai qu'il tait plus favorable mes -intrts de continuer mes excursions dans les provinces anglaises -jusqu'au mois de septembre, poque o j'esprais faire la rouverture de -mon thtre Paris. - -En consquence, je me traai un itinraire dont la premire station -devait tre Cambridge, ville renomme par son Universit, et je partis. - -Mais peut-tre le lecteur n'a-t-il pas envie de me suivre dans cette -longue excursion. Qu'il se rassure; je ne le ferai pas voyager avec moi, -d'autant plus que ma seconde course travers l'Angleterre ne prsente -presque aucun dtail qui soit digne d'tre mentionn ici. Je me -contenterai de raconter quelques incidents, et entre autres, une petite -aventure qui m'est arrive, parce qu'elle peut servir de leon aux -artistes, quels qu'ils soient, en leur apprenant qu'il est dangereux -pour leur amour-propre et pour leurs intrts d'puiser trop fond la -curiosit publique, dans les diffrentes localits o l'espoir de bonnes -recettes les conduit. - -Je devais, ainsi que je viens de le dire, aller directement de Londres -Cambridge, mais moiti route, j'eus la fantaisie de m'arrter -Herford, petite ville d'une dizaine de mille mes, pour y donner -quelques reprsentations. - -Mes deux premires sances eurent un trs grand succs; mais la -troisime, voyant que le nombre des spectateurs avait de beaucoup -diminu, je me dcidai n'en pas donner d'autres. - -Mon rgisseur combattit cette rsolution, et il me donna des raisons qui -ne manquaient certainement pas de valeur. - ---Je vous assure, Monsieur, me dit-il, que dans la ville on ne parle que -de votre sance. Chacun me demande si vous devez jouer encore demain, et -dj deux jeunes gens m'ont charg de retenir leurs places pour le cas -o vous vous dtermineriez rester. - -Grenet, c'tait le nom du rgisseur, tait bien le meilleur homme du -monde. Mais j'aurais d me mfier de ses conseils, en raison de sa -disposition d'esprit voir tout en beau. C'tait l'optimisme incarn. -Les supputations de succs qu'il me fit pour la sance future eussent -laiss bien loin derrire elles celles de l'inventeur d'critoires. A -l'entendre, il fallait doubler le prix des places et augmenter le -personnel du thtre, pour contenir la foule qui devait venir me -visiter. - -Tout en plaisantant Grenet sur l'exagration de ses ides, je consentis -nanmoins ce qu'il fit poser les affiches pour la reprsentation qu'il -me demandait. - -Le lendemain, sept heures et demie du soir, je me rendis, selon mon -habitude, la porte du thtre pour donner l'ordre de faire ouvrir les -bureaux et de laisser entrer le public. La sance devait commencer -huit heures prcises. - -Je trouvai mon rgisseur compltement seul. Pas une me ne s'tait -encore prsente; cependant cela ne l'empcha pas de m'aborder d'un air -radieux; c'tait du reste son air normal. - ---Monsieur, me dit-il en se frottant les mains, comme s'il avait eu -m'annoncer une excellente nouvelle, il n'y a encore personne la porte -du thtre, mais c'est bon signe. - ---C'est bon signe, dites-vous? Ah a! mon cher Grenet, comment me -prouverez-vous cela? - ---C'est trs facile comprendre; vous avez d remarquer, Monsieur, qu' -nos dernires sances nous n'avions eu que l'aristocratie du pays. - ---Rien ne me prouve qu'il en ait t ainsi, mais je vous l'accorde; -aprs? - ---Aprs? c'est tout simple. Le commerce n'est point encore venu nous -visiter, et c'est aujourd'hui que je l'attends. Ces ngociants sont -toujours si occups, qu'ils remettent souvent au dernier jour pour se -procurer un plaisir. Patience, vous allez voir, dans un instant, -l'assaut que nous aurons soutenir! - -Et il regardait vers la porte d'entre, de l'air d'un homme convaincu -que ses prvisions se raliseraient. - -Nous avions encore une demi-heure, c'tait plus qu'il n'en fallait pour -remplir la salle. J'attendis. Mais cette demi-heure se passa dans une -vaine attente; personne ne se prsenta au bureau. - ---Voici huit heures, dis-je en tirant ma montre; nous n'avons pas encore -de spectateurs: qu'en dites-vous, Grenet? - ---Ah! Monsieur, votre montre avance; a, j'en suis sr, car..... - -Mon rgisseur allait appuyer cette affirmation de quelque preuve tire -de son imagination, lorsque l'horloge de l'Htel-de-Ville sonna. Grenet -se trouvant bout de raisons, se contenta de garder le silence en -jetant, toutefois, un coup-d'oeil dsespr vers la porte. - -Tout coup je vois sa figure s'empourprer de plaisir. - ---Ah! je l'avais bien dit, s'crie-t-il en me montrant deux jeunes gens -qui se dirigeaient de notre ct; voil le public qui commence -arriver, on se sera sans doute tromp d'heure. Allons! chacun son -poste! - -La joie de Grenet ne fut pas de longue dure; il reconnut bientt dans -ces visiteurs les deux jeunes gens qui avaient retenu leurs places ds -la veille. - ---On n'a pas envahi nos stalles, crirent-ils l'optimiste, en se -htant d'entrer. - ---Non, Messieurs, non; vous pouvez entrer, rpondit Grenet en faisant -une imperceptible grimace. Et il les conduisit complaisamment, en -cherchant leur donner un motif sur le vide de la salle qu'il -prtendait momentan. - -Il tait peine revenu au bureau qu'un monsieur d'un certain ge monte -en toute hte le pristyle du thtre et se prcipite vers le contrle -avec un empressement que mes succs des jours prcdents pouvaient -justifier. - ---Pourrai-je avoir encore une place, dit-il d'une voix essouffle? - -A cette demande qui semble une raillerie, mon pauvre Grenet abasourdi ne -sait plus que rpondre; il se contente d'adresser son interlocuteur -une de ces phrases banales que l'on emploie souvent pour gagner du -temps. - ---Mon Dieu! Monsieur, voyez-vous..... il faut que vous sachiez..... - ---Je sais, Monsieur, je sais; il n'y a plus de places; je m'y attends; -mais de grce, laissez-moi entrer, et je trouverai toujours bien quelque -petit coin pour me caser. - ---Permettez-moi donc, Monsieur, de vous dire... - ---C'est inutile... - ---Mais puisque, au contraire... - ---A la bonne heure! Donnez-moi alors une stalle, et je vais voir si je -puis me placer dans un des couloirs. - -A bout d'arguments, Grenet dlivra le billet. - -On peut se figurer l'tonnement de l'ardent visiteur, quand en entrant -dans la salle il s'aperut qu'il composait lui seul le tiers de -l'assemble. - -Quant moi, j'eus bientt pris mon parti sur cette dconvenue. -C'tait, il est vrai, un _four_ que je faisais, mais ce _four_ se -prsentait d'une faon si originale que, en raison de sa singularit, je -le regardais comme une diversion mes succs passs; je voulus mme le -faire tourner l'agrment de ma soire. On n'est pas, je crois, plus -philosophe. - -Ce fut avec une sorte de satisfaction que je vis les alentours du -thtre compltement dserts. - -Aprs avoir donn, pour l'acquit de ma conscience, le quart d'heure de -grce aux retardataires, ne voyant venir personne, je fis annoncer mes -trois spectateurs que, n'coutant que mon dsir de leur tre agrable, -j'allais donner ma reprsentation. - -Cette nouvelle inattendue souleva dans la salle un triple hurrah sous -forme de remerciement. - -J'avais pour orchestre huit musiciens, amateurs de la ville. Ces -artistes, vu ma qualit de Franais, jouaient, chaque soir, pour -ouverture, l'air des Girondins et la Marseillaise grand renfort de -grosse caisse, de mme qu'ils ne manquaient jamais de terminer la sance -par le _God save the queen_. - -L'introduction patriotique termine, je commenai ma sance. - -Mon public s'tait group sur le premier banc de l'orchestre, de sorte -que pour m'adresser lui dans mes explications, j'aurais t oblig de -tenir la tte constamment baisse et dirige vers le mme point; cela -aurait fini par tre fort incommode. Je pris le parti de porter mes -regards dans la salle et de parler aux banquettes, comme si je les eusse -vues animes pour moi d'une bienveillante attention. - -Je fis dans cette circonstance un vritable tour de force, car je -dployai, pour l'excution de mes expriences, le mme soin, la mme -verve, le mme entrain que devant un millier d'auditeurs. - -De son ct, mon public faisait tout le bruit possible pour me prouver -sa satisfaction. Il trpignait, applaudissait, criait, de manire me -faire presque croire que la salle tait compltement garnie. - -La sance entire ne fut qu'un change de bons procds, et chacun des -spectateurs vit avec peine arriver la dernire de mes expriences. -Celle-l n'tait pas indique sur l'affiche; je la rservais comme la -meilleure de mes surprises. - ---Messieurs, dis-je mon triple auditoire, j'ai besoin, pour -l'excution de ce tour, d'tre assist de trois compres. Quelles sont -les personnes parmi l'assemble qui veulent bien monter sur la scne? - -A cette comique invitation, le public se leva en masse et vint -obligeamment se mettre ma disposition. - -Les trois assistants consentirent se ranger sur le devant de la scne, -avec promesse de ne point regarder derrire eux. Je leur remis chacun -un verre vide, en leur annonant qu'il se remplirait d'excellent punch -aussitt qu'ils en tmoigneraient le dsir, et j'ajoutai que, pour -faciliter l'excution de ce souhait, il faudrait qu'ils rptassent -aprs moi quelques mots baroques tirs du grimoire de l'enchanteur -Merlin. - -Cette plaisanterie n'tait propose que pour gagner du temps, car tandis -que nous l'excutions en riant aux clats, un changement vue s'oprait -derrire mes aimables compres. La table sur laquelle j'avais excut -mes expriences tait remplace par une autre garnie d'une excellente -collation. Un norme bol de punch brlait au milieu. - -Grenet, vtu de noir, cravat de blanc, arm d'une cuillre, en -stimulait la flamme bleutre, et lorsque mes compres exprimrent la -volont de voir leurs verres se remplir de punch: - ---Retournez-vous, leur dit-il de sa voix la plus grave, et vous allez -voir vos souhaits accomplis. - -Ce fut un coup de thtre pour mes trois _adeptes_, qui restrent un -instant bahis de surprise, ce qui me donna le loisir de complter -l'exprience en faisant emplir leurs verres. - -Les musiciens avaient t les spectateurs de cette petite scne; je les -priai de venir se joindre nous pour prouver la vertu de mon bol -inpuisable. Cette invitation fut joyeusement accepte; on entoura la -table, on emplit les verres, on les vida, et nous ne passmes pas moins -de deux heures deviser sur l'agrment de cette exprience. - -Grce la prodigalit de l'_inexhaustible bowl of punch_, mes convives -furent tous saisis d'une tendre expansion. Peu s'en fallut qu'on ne -s'embrasst en se quittant; on se contenta cependant de se serrer la -main, en se promettant mutuellement le plus amical souvenir. - -L'enseignement que l'on peut tirer de cette anecdote, c'est que, pour -prsenter ses adieux au public dans un thtre, il ne faut pas attendre -qu'il n'y soit plus pour les recevoir. - - * * * * * - -Au sortir d'Herfort, je me rendis Cambridge, puis Bury-Saint-Edmond, - Ipswich et Colchester, faisant partout des recettes proportionnes -l'importance de la population. Je n'ai conserv de ces cinq villes que -trois souvenirs: le fiasco d'Herfort, l'accueil enthousiaste des -tudiants de Cambridge et les noisettes de Colchester. - -Mais, me demandera-t-on, quel rapport peut-il y avoir entre des -noisettes et une reprsentation de magie? Un mot mettra le lecteur au -courant du fait et lui expliquera toutes les tribulations que ce fruit -m'a causes. - -Il est d'usage dans la ville de Colchester, lorsque l'on va au -spectacle, de remplir ses poches de noisettes; d'ailleurs, n'en a-ton -pas chez soi, qu'on trouve en acheter la porte du thtre. On les -casse et on les mange pendant le cours de la reprsentation, sous forme -de rafrachissements. Hommes et femmes ont cette manie _cassante_, en -sorte qu'il s'tablit dans la salle un feu roulant de bris de noisettes -qui, par moments, devient assez fort pour couvrir la voix; l'artiste qui -est en scne en est quitte pour rpter la phrase qu'il pense n'avoir -pas t entendue. - -Rien ne m'agaait les nerfs comme cet incessant cliquetis. Ma premire -reprsentation s'en ressentit, et malgr mes efforts pour me matriser, -je fis ma sance tout entire sur le ton de l'irritation. Malgr cet -ennui, je consentis jouer une seconde fois; mais le le directeur ne -put jamais me dcider lui accorder une troisime reprsentation. Il -eut beau m'assurer que ses artistes dramatiques avaient fini par se -faire cette trange musique; que mme il n'tait pas rare de voir en -scne un acteur secondaire casser une noisette en attendant la rplique, -je le quittai, ne voulant pas en entendre davantage. - -Dcidment les thtres des petites villes anglaises sont loin de valoir -ceux des grandes cits. - -A Colchester devait s'arrter ma tourne, et je me disposais plier -bagage pour la France, lorsque Knowles, le directeur de Manchester, se -rappelant mes succs son thtre, vint me proposer d'entreprendre avec -lui un voyage travers l'Irlande et l'Ecosse. Nous tions alors au mois -de juin 1849. Paris, on se le rappelle, tait alors plus que jamais -agit par les questions politiques; les thtres en France n'existaient -que pour mmoire. Je ne fus pas longtemps me dcider; je partis avec -mon _english menager_. - -Notre excursion ne dura pas moins de quatre mois, et ce ne fut que vers -la fin d'octobre que je remis le pied sur le sol franais. - -Ai-je besoin de dire le bonheur avec lequel je me retrouvai devant le -public parisien, dont je n'avais pas oubli le bienveillant patronage? -Les artistes qui, comme moi, ont t longtemps absents de Paris, le -comprendront, car ils savent que rien n'est doux au coeur comme les -applaudissements donns par des concitoyens. - -Malheureusement, lorsque je repris le cours de mes reprsentations, je -m'aperus avec peine du changement qui s'tait opr dans ma sant; ces -sances, que je faisais jadis sans aucune fatigue, me jetaient -maintenant dans un pnible accablement. - -Il m'tait facile d'attribuer une cause ce fcheux tat. Les veilles, -les fatigues, l'incessante proccupation de mes reprsentations et plus -encore l'atmosphre brumeuse de la Grande-Bretagne, avaient puis mes -forces. Ma vie s'tait en quelque sorte use pendant mon migration. Il -m'et fallu pour la rgnrer un long repos, et je ne devais pas y -songer cette poque, au milieu de la meilleure saison de l'anne. Je -ne pus que prendre des prcautions pour l'avenir, dans le cas o je me -trouverais tout fait forc par ma sant de m'arrter. Je me dcidai -former un lve qui me remplat au besoin et dont le travail pt, en -attendant, me venir en aide. - -Un artiste d'un extrieur agrable et dont je connaissais -l'intelligence, sembla me prsenter les conditions que je pouvais -dsirer. Mes propositions lui convinrent; il entra aussitt chez moi. Le -futur prestidigitateur montra du reste de l'aptitude et un grand zle -pour mes leons; je le mis en peu de temps mme de prparer mes -expriences, puis il m'aida dans l'administration de mon thtre, et -lorsque vinrent les grandes chaleurs de l't, en 1850, au lieu de -fermer ma salle, selon mon habitude, je continuai de faire poser des -affiches dans Paris; seulement mon nom fut remplac par celui -d'Hamilton. - -Eu gard son peu d'tudes, mon remplaant provisoire ne pouvait tre -encore trs fort; mais il tait convenable dans ses expriences, et le -public se montra satisfait. Pendant ce temps, je gotais la campagne -les douceurs d'un repos longtemps dsir. - -Un homme qui a fait une longue route ne ressent jamais plus vivement la -fatigue que lorsque, aprs s'tre arrt quelques instants pour se -reposer, il veut continuer son voyage. C'est ce que j'prouvai quand, le -terme de mes vacances arriv, il me fallut quitter la campagne pour -recommencer l'existence fbrile du thtre. Jamais je ne ressentis plus -de lassitude; jamais aussi je n'eus un dsir plus vif de jouir d'une -complte libert, de renoncer ces fatigues heure nomme, qu'on peut -appeler justement le collier de misre. - -A ce mot, je vois dj bien des lecteurs se rcrier. Pourquoi, -diront-ils, nommer ainsi un travail dont le but est d'merveiller une -assemble, et le rsultat de procurer honneur et profit? - -Je me trouve forc de justifier mon expression. - -Le lecteur comprendra facilement que les fatigues, les proccupations et -la responsabilit attaches une sance de _magie_ n'empchent pas le -prestidigitateur d'tre soumis aux autres misres de l'humanit. Or, -quels que soient ses chagrins ou ses souffrances, il doit cependant -chaque soir et heure fixe les refouler dans son coeur pour revtir -le masque de l'enjouement et de la sant. - -C'est dj, croyez-moi, lecteur, une pnible tche, mais ce n'est pas -tout, il lui faut encore, et ceci s'applique tous les artistes en -gnral, il lui faut, sous peine de dchance, gayer, animer, -surexciter le public, lui procurer enfin, disons-le mot, du plaisir pour -son argent. - -Pense-t-on que cela soit toujours chose facile? - -En vrit, la situation qui est faite aux artistes serait intolrable, -s'ils ne trouvaient pas dans la sympathie et les applaudissements du -public une douce rcompense qui leur fait oublier les petites misres de -la vie. - -Je puis le dire avec orgueil: jusqu'au dernier jour de ma vie -artistique, je n'ai rencontr que bienveillance et sympathie; mais plus -je m'efforais de m'en montrer toujours digne, plus je sentais que mes -forces diminuaient, et plus aussi augmentait en moi le dsir de vivre -dans la retraite et la libert. - -Enfin, vers le mois de janvier 1852, jugeant Hamilton apte me -succder, je me dcidai lui cder mon tablissement, et, pour que mon -thtre, l'oeuvre de mon travail, restt dans ma famille, on passa -deux contrats: le mme jour, mon lve devint mon beau-frre et mon -successeur. - -Cependant quelque avide que soit un artiste de rentrer dans la vie -tranquille et solitaire, il est bien rare qu'il renonce tout--coup et -pour toujours mriter les applaudissements dont il s'est fait une -douce habitude. On ne sera donc pas tonn d'apprendre que je voulus, -aprs m'tre repos pendant plusieurs mois, donner encore quelques -reprsentations, avant de prendre dfinitivement cong du public. - -Je ne connaissais pas l'Allemagne; je gagnai les bords du Rhin. Dsirant -ne pas me fatiguer, je rsolus de me rserver le choix des lieux o je -donnerais mes reprsentations. Je m'arrtai donc de prfrence dans ces -sjours de fte que l'on nomme des villes de bains, et je visitai -successivement Bade, Wiesbaden, Hambourg, Ems, Aix-la-Chapelle et Spa. -Chacune de mes sances, ou peu s'en faut, fut honore de la prsence -d'un ou de plusieurs des Princes de la Confdration Germanique. - -Mon intention tait de rentrer en France aprs les reprsentations que -j'avais donnes Spa, lorsque, la sollicitation du directeur d'un -thtre de Berlin, M. Engel, je me dcidai retourner sur mes pas, et -je partis pour la capitale de la Prusse. - -J'avais contract avec M. Engel un engagement de six semaines; mon -succs et aussi les excellentes relations que j'eus avec mon directeur -me firent prolonger pendant trois mois mon sjour Berlin. Je ne -pouvais, du reste, prendre cong du public d'une manire plus brillante; -jamais peut-tre je n'avais vu une foule plus compacte assister mes -sances. Aussi, l'accueil que j'ai reu des Berlinois restera-t-il dans -ma mmoire parmi mes meilleurs souvenirs. - -De Berlin, je me rendis directement prs de Blois, dans la retraite que -je m'tais choisie. - -Quelle que ft ma satisfaction de jouir enfin d'une libert si longtemps -dsire, elle eut bientt subi le sort commun tous nos plaisirs, et -elle n'et pas manqu de s'mousser par la jouissance mme, si je -n'avais rserv pour ces heureux loisirs des tudes dans lesquelles -j'esprais trouver une distraction sans cesse renaissante. Aprs avoir -acquis un bien-tre matriel l'aide de travaux traits bien tort de -futiles, j'allais me livrer des recherches srieuses, ainsi que me le -conseillait jadis un membre de l'Institut. - -Le fait auquel je fais allusion remonte l'poque de l'exposition de -1844, o je prsentai mes automates et mes curiosits mcaniques. - -Le jury charg de l'examen des machines et instruments de prcision -s'tait approch de mes produits, et j'avais, en sa prsence, renouvel -la petite sance donne quelques jours auparavant devant le roi -Louis-Philippe. - -Aprs avoir cout avec intrt le dtail des nombreuses difficults que -j'avais eu surmonter dans l'excution de mes automates, l'un des -membres du jury prenant la parole: - ---C'est bien dommage, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, que vous n'ayez -pas appliqu des travaux srieux les efforts d'imagination que vous -avez dploys pour des objets de fantaisie. - -Cette critique me blessait d'autant plus, qu' cette poque je ne voyais -rien au-dessus de mes travaux, et que dans mes plus beaux rves -d'avenir, je n'ambitionnais d'autre gloire que celle du savant auteur du -_canard automate_. - ---Monsieur, rpondis-je d'un ton visiblement piqu, je ne connais pas de -travaux plus srieux que ceux qui font vivre un honnte homme. Toutefois -je suis prt changer de direction si vous m'en donnez l'avis aprs que -vous m'aurez cout. - -A l'poque o je m'occupais d'horlogerie de prcision, je gagnais -peine de quoi vivre. Aujourd'hui, j'ai quatre ouvriers pour m'aider dans -la confection de mes automates; le moins habile gagne six francs dans sa -journe; jugez ce que je dois gagner moi-mme. - -Je vous demande maintenant, Monsieur, si je dois retourner mon -ancienne profession. - -Mon interlocuteur se tut, mais un autre membre du jury s'approchant de -moi, me dit demi-voix: - ---Continuez, Monsieur Robert-Houdin, continuez; j'ai l'assurance que vos -ingnieux travaux, aprs vous avoir conduit au succs, vous mneront -tout droit des dcouvertes utiles. - ---Monsieur le baron Sguier, rpondis-je sur le mme ton, je vous -remercie de votre encourageant pronostic; je ferai mes efforts pour le -justifier[18]. - -J'ai suivi l'avis de l'illustre savant, et je m'en suis fort bien -trouv. - - - - -CHAPITRE XIX. - -VOYAGE EN ALGRIE.--CONVOCATION DES CHEFS DE -TRIBUS.--FTES.--REPRSENTATIONS DEVANT LES ARABES.--ENERVATION D'UN -KABYLE.--INVULNERABILIT.--ESCAMOTAGE D'UN MAURE.--PANIQUE ET FUITE DES -SPECTATEURS.--RCONCILIATION.--LA SECTE DES ASSAOUA.--LEURS PRTENDUS -MIRACLES.--EXCURSION DANS L'INTRIEUR DE L'ALGRIE.--LA DEMEURE D'UN -BACH-AGHA.--REPAS COMIQUE.--UNE SOIRE DE HAUTS DIGNITAIRES -ARABES.--MYSTIFICATION D'UN MARABOUT.--L'ARABE SOUS SA TENTE, ETC. -ETC.--RETOUR EN FRANCE.--CONCLUSION. - - Inveni portum; spes et fortuna, valete! - Enfin, je suis au port; esprance et fortune, - Salut!...... - - -Me voil donc arriv au but de toutes mes esprances! J'ai dit adieu -pour toujours la vie d'artiste, et de ma retraite, j'envoie un dernier -salut mes bons et gracieux spectateurs. Dsormais plus d'anxit, plus -d'inquitudes; libre et tranquille, je vais me livrer de paisibles -tudes et jouir de la plus douce existence qu'il soit permis l'homme -de goter sur terre. - -J'en tais l de mes plans de flicit, lorsqu'un jour je reus une -lettre de M. le colonel de Neveu, chef du bureau politique Alger. Ce -haut fonctionnaire me priait de me rendre dans notre Colonie, pour y -donner des reprsentations devant les principaux chefs de tribus -arabes. - -Cette proposition me trouva en _pleine lune de miel_, si je puis -m'exprimer ainsi. A peine remis des fatigues de mes voyages, je gotais - longs traits les douceurs de ce repos tant dsir; il m'et cot d'en -rompre sitt le charme. J'exprimai M. de Neveu tous mes regrets de ne -pouvoir alors accepter son invitation. - -Le colonel prit acte de mes regrets, et l'anne suivante, il me les -rappela. C'tait en 1855; mais j'avais prsent l'Exposition -universelle plusieurs applications nouvelles de l'lectricit la -mcanique, et, ayant appris que le jury m'avait jug digne d'une -rcompense, je ne voulais pas quitter Paris sans l'avoir reue. Tel fut -du moins le motif sur lequel j'appuyai un nouveau refus, accompagn de -nouveaux regrets. - -Mais le colonel faisait collection de tous ces regrets, et vers le mois -de juin de l'anne 1856, il me les prsenta comme une lettre de change -acquitter. Cette fois, j'tais bout d'arguments srieux, et, bien -qu'il m'en cott de quitter ma retraite pour aller affronter les -caprices de la Mditerrane dans les plus mauvais mois de l'anne, je me -dcidai partir. - -Il fut convenu que je serais rendu Alger pour le 27 septembre suivant, -jour o devaient commencer les grandes ftes que la capitale de -l'Algrie offre annuellement aux Arabes. - -Je dois dire aussi que ce qui influena beaucoup ma dtermination, ce -fut de savoir que la mission pour laquelle on m'appelait en Algrie -avait un caractre quasi-politique. J'tais fier, moi simple artiste, de -pouvoir rendre un service mon pays. - -On n'ignore pas que le plus grand nombre des rvoltes qu'on a eu -rprimer en Algrie ont t suscites par des intrigants qui se disent -inspirs par le Prophte, et qui sont regards par les Arabes comme des -envoys de Dieu sur la terre, pour les dlivrer de l'oppression des -_Roumi_ (chrtiens). - -Or, ces faux prophtes, ces saints marabouts qui, en rsum, ne sont pas -plus sorciers que moi, et qui le sont encore moins, parviennent -cependant enflammer le fanatisme de leurs coreligionnaires l'aide de -tours de passe-passe aussi primitifs que les spectateurs devant lesquels -ils sont prsents. - -Il importait donc au gouvernement de chercher dtruire leur funeste -influence, et l'on comptait sur moi pour cela. On esprait, avec raison, -faire comprendre aux Arabes, l'aide de mes sances, que les tours de -leurs marabouts ne sont que des enfantillages et ne peuvent plus, en -raison de leur navet, reprsenter les miracles d'un envoy du -Trs-Haut; ce qui nous conduisait aussi tout naturellement leur -montrer que nous leur sommes suprieurs en toutes choses et que, en fait -de sorciers, il n'y a rien de tel que les Franais. - -On verra plus tard le succs qu'obtint cette habile tactique. - -Du jour de mon acceptation celui de mon dpart, il devait s'couler -trois mois; je les employai prparer un arsenal complet de mes -meilleurs tours, et je partis de Saint-Gervais le 10 septembre. - - * * * * * - -Je glisserai rapidement sur le rcit de mon voyage travers la France -et la Mditerrane; je dirai seulement qu' peine en mer, je dsirais -dj tre arriv, et que ce fut avec une joie indicible que, aprs -trente-six heures de navigation, j'aperus la capitale de notre colonie. - -J'tais attendu. Une ordonnance vint au-devant de moi dans une charmante -barque et me conduisit l'htel d'Orient, o l'on m'avait retenu un -appartement. - -Le Gouvernement avait fort bien fait les choses, car il m'avait log -comme un prince. De la fentre de mon salon je voyais la rade d'Alger, -et ma vue n'avait d'autre limite que l'horizon. La mer est toujours -belle lorsqu'on la voit de sa fentre; aussi, chaque matin, je -l'admirais et lui pardonnais ses petites taquineries passes. - -De mon htel j'apercevais aussi cette magnifique place du Gouvernement, -plante d'orangers comme on n'en voit pas en France. Ils taient cette -poque chargs de fleurs panouies et de fruits en pleine maturit. - -Par la suite, nous nous plaisions, Mme Robert-Houdin et moi, aller -le soir, sous leur ombrage, prendre une glace la porte d'un _Tortoni -algerien_, tout en respirant la brise parfume que nous apportait la -mer. Aprs ce plaisir, rien ne nous intressait autant que l'observation -de cette immense varit d'hommes qui circulaient devant nous. - -On et dit que les cinq parties du monde avaient envoy leurs -reprsentants en Algrie: c'taient des Franais, des Espagnols, des -Maltais, des Italiens, des Allemands, des Suisses, des Prussiens, des -Belges, des Portugais, des Polonais, des Russes, des Anglais, des -Amricains, tous faisant partie de la population algrienne. Joignons -cela les diffrents types arabes, tels que les Maures, les Kabyles, les -Koulougly, les Biskri, les Mozabites, les Ngres, les Juifs arabes, et -l'on aura une ide du spectacle qui se droulait nos yeux. - -Lorsque j'arrivai Alger, M. de Neveu m'apprit qu'une partie de la -Kabylie s'tant rvolte, le Marchal Gouverneur venait de partir avec -un corps expditionnaire pour la soumettre. En consquence de ce fait, -les ftes pour lesquelles on devait convoquer les chefs arabes ne -pouvaient avoir lieu avant un mois, et mes reprsentations taient -remises cette poque. - ---J'ai vous demander maintenant, ajouta le colonel, si vous voulez -souscrire ce nouvel engagement. - ---Mon colonel, dis-je sur le ton de la plaisanterie, je me regarde comme -engag militairement, puisque je relve de M. le Gouverneur. Fidle -mon poste et ma mission, je resterai, quoi qu'il arrive. - ---Trs bien! Monsieur Robert-Houdin, fit en riant le colonel, vous -agissez l en vritable soldat franais, et la colonie vous en saura -gr. Du reste, nous tcherons que votre service en Algrie vous soit le -plus doux possible. Nous avons donn des ordres votre htel, pour que -vous et Mme Robert-Houdin n'ayez point regretter le bien-tre que -vous avez quitt pour venir ici. (J'ai oubli de dire que dans mes -conditions d'engagement, j'avais stipul que Mme Robert-Houdin -m'accompagnerait.) Si en attendant vos reprsentations officielles, il -vous tait agrable, pour occuper vos loisirs, de donner des sances au -thtre de la ville, le Gouverneur le met votre disposition trois -jours par semaine, les autres jours appartenant la troupe d'opra. - -Cette proposition me convenait merveille; j'y voyais trois avantages: -le premier, de me refaire la main, car il y avait deux ans que j'avais -quitt la scne; le second, d'essayer les effets de mes expriences sur -les Arabes de la ville; le troisime, de faire de fructueuses recettes. -J'acceptai, et comme j'adressais mes remerciements M. de Neveu: - ---C'est nous de vous remercier, me dit-il, en donnant des -reprsentations Alger pendant l'expdition de Kabylie, vous nous -rendez un grand service. - ---Lequel, colonel? - ---En occupant l'imagination des Algriens, nous les empchons de se -livrer, sur les ventualits de la campagne, d'absurdes suppositions, -qui pourraient tre trs prjudiciables au gouvernement. - ---S'il en est ainsi, je vais me mettre immdiatement l'oeuvre. - -Le colonel partit le lendemain pour rejoindre le marchal. Auparavant, -il m'avait remis entre les mains de l'autorit civile, c'est--dire -qu'il m'avait prsent au maire de la ville, M. de Guiroye, qui dploya -envers moi une extrme obligeance pour me faciliter l'organisation de -mes sances. - -On pourrait croire qu'en raison du haut patronage sur lequel j'tais -appuy, je n'eus qu' suivre un sentier sem de fleurs, comme dirait un -pote, pour arriver mes reprsentations. Il n'en fut rien; j'eus -subir une foule de tracasseries qui auraient pu m'ennuyer beaucoup, si -je n'avais t muni d'un fond de philosophie toute preuve. - -M. D...., directeur privilgi de la salle Bab-Azoun, venait de -commencer sa saison thtrale avec une troupe d'opra; craignant que les -succs d'un tranger sur sa propre scne ne dtournassent l'attention -publique de ses reprsentations, il se hta de faire des rclamations -auprs de l'autorit. - -Le maire, pour toute consolation, lui rpondit que le Gouvernement -voulait qu'il en ft ainsi. M. D.... protesta et alla mme jusqu' -menacer de quitter sa direction. Le maire se renferma dans son -inflexible dcision. - -Le temps tournait au noir, et la ville d'Alger se trouvait sous le coup -d'une clipse totale de direction, lorsque par esprit de conciliation, -je consentis ne jouer que deux fois par semaine, et attendre pour -commencer mes sances que les dbuts de la troupe d'opra fussent -termins. - -Cette concession calma un peu l'_impresario_, sans toutefois me gagner -ses bonnes grces. M. D.... se tint toujours mon gard dans une -froideur qui tmoignait de son mcontentement. Mais j'tais dans les -dispositions qu'a presque toujours un homme compltement indpendant: -cette froideur ne me rendit point malheureux. - -Je sus galement me mettre au-dessus des taquineries que me suscitrent -certains employs subalternes de la direction, et, fort de cette pense -que mon voyage d'Algrie devait tre un voyage d'agrment, je pris le -parti de rire de ces attaques mesquines. D'ailleurs mon attention tait -tout entire une chose bien plus intressante pour moi. - -Les journaux avaient annonc mes reprsentations. Cette nouvelle souleva -aussitt dans la presse algrienne une polmique dont l'tranget ne -contribua pas peu donner une grande publicit mes dbuts. - -Robert-Houdin, dit un journal, ne peut pas tre Alger, puisque tous -les jours on voit annoncer dans les journaux de Paris: _Robert-Houdin, -tous les soirs, 8 heures_. - ---Pourquoi, rpondit plaisamment un autre journal, Robert-Houdin ne -donnerait-il pas des reprsentations Alger, tout en restant Paris? -Ne sait-on pas que ce sorcier a le don de l'ubiquit, et qu'il lui -arrive souvent de donner, le mme jour et en personne, des sances -Paris, Rome et Moscou? - -La discussion continua ainsi pendant plusieurs jours, les uns niant ma -prsence, les autres l'affirmant. - -Le public d'Alger voulait bien accepter ce fait comme une de ces -plaisanteries qu'on qualifie gnralement du nom de _canard_, mais il -voulait aussi qu'on l'assurt qu'il ne serait pas victime d'une -mystification en venant au thtre. - -Enfin, on parla srieusement, et les journalistes expliqurent alors que -M. Hamilton, en succdant son beau-frre, avait conserv pour titre de -son thtre le nom de ce dernier, de sorte que _Robert-Houdin_ pouvait -aussi bien s'appliquer l'artiste qui portait ce nom qu' son genre de -spectacle. - -Cette curieuse polmique, les tracasseries suscites par M. D...., et, -j'aime le croire, l'attrait de mes sances, attirrent un concours -prodigieux de spectateurs. Tous les billets avaient t pris l'avance, -et la salle fut remplie s'y touffer; c'est le mot. Nous tions la -mi-septembre, et le thermomtre marquait encore 35 degrs centigrades. - -Pauvres spectateurs, comme je les plaignais! A en juger par ce que -j'prouvais moi-mme, c'tait scher sur place, tre _momifi_. Je -craignais bien que l'enthousiasme, ainsi que cela arrive toujours en -pareil cas, ne ft en raison inverse de la temprature. Je n'eus au -contraire qu' me louer de l'accueil qui me fut fait, et je tirai de ce -succs un heureux prsage pour l'avenir. - -Afin de ne point enlever au rcit de mes reprsentations officielles, -comme les nommait M. de Neveu, l'intrt que le lecteur doit y trouver, -je ne donnerai aucun dtail sur celles qui les prcdrent et qui furent -toutes comme autant de ballons d'essai. Du reste, les Arabes y vinrent -en petit nombre. Ces hommes de nature indolente et sensuelle mettent -bien au-dessus du plaisir d'un spectacle le bonheur de s'tendre sur une -natte et d'y fumer en paix. - -Aussi, le gouverneur, guid par la connaissance approfondie qu'il avait -de leur caractre, ne les invitait-il jamais une fte; il les y -convoquait militairement. C'est ce qui eut lieu pour mes -reprsentations. - -Ainsi que M. de Neveu me l'avait annonc, le corps expditionnaire -rentra Alger le 20 octobre, et les ftes qui avaient t suspendues -par la guerre, furent annonces pour le 27. On envoya des missaires sur -les diffrents points de la colonie, et au jour fix, les chefs de -tribus, accompagns d'une suite nombreuse, se trouvrent en prsence du -Marchal-Gouverneur. - -Ces ftes d'automne, les plus brillantes de l'Algrie, et qui sont sans -rivales peut-tre dans aucune autre contre du monde, prsentent un -aspect pittoresque et vritablement remarquable. - -J'aimerais pouvoir peindre ici la physionomie trange que prit la -capitale de l'Algrie l'arrive des goums du Tell et du Sud; et ce -camp des indignes, inextricable ple-mle de tentes, d'hommes, de -chevaux, qui offrait mille contrastes aussi sduisants que bizarres; et -le brillant cortge du Gouverneur gnral au milieu duquel les chefs -Arabes, l'air svre, attiraient les regards par le luxe des costumes, -la beaut des chevaux et l'clat des harnachements tout brods d'or; et -ce merveilleux hippodrome, plac entre la mer, le riant cteau de -Mustapha, la blanche ville d'Alger et la plaine d'Hussein-Dey, que -dominent au loin de sombres montagnes. Mais je n'en dirai rien. Je ne -dcrirai pas non plus ces exercices militaires, image d'une guerre sans -rgle et sans frein qu'on appelle la Fantasia, o 1,200 Arabes, monts -sur de superbes coursiers, s'animant et poussant des cris sauvages comme -en un jour de bataille, dployrent tout ce qu'un homme peut possder de -vigueur, d'adresse et d'intelligence. Je ne parlerai mme pas de cette -admirable exhibition d'talons arabes dont chaque sujet excitait au -passage la plus vive admiration; car tout cela a t dit, et j'ai hte -d'arriver mes reprsentations, dont les diffrents pisodes ne furent -pas, j'ose le dire, les moins intressants de cette immense fte. Je ne -citerai qu'un fait, parce qu'il m'a vivement frapp. - -J'ai vu dans ces luttes hippiques, o hommes et chevaux, l'oeil en -feu, la bouche cumante, semblent dpasser en vitesse nos plus -puissantes locomotives; j'ai vu, dis-je, un cavalier montant un -magnifique cheval arabe, vaincre la course, non-seulement tous les -chevaux de son cercle, mais distancer encore dans une course suprme -tous les chevaux vainqueurs. Ce cavalier avait douze ans et pouvait -passer sous son cheval sans se baisser[19]. - -Les courses durrent trois jours. Je devais donner mes reprsentations -la fin du second et troisime. - -Avant d'en parler, je dirai un mot du thtre d'Alger. - -C'est une assez jolie salle dans le genre de celle des Varits Paris, -et dcore avec assez de got. Elle est situe l'extrmit de la rue -Bab-Azoum, sur la place qui porte ce nom. L'extrieur en est monumental -et d'un aspect sduisant; la faade surtout est d'une grande lgance de -style. - -En voyant cet immense difice, on pourrait croire qu'il renferme une -vaste salle. Il n'en est rien. L'architecte a tout sacrifi aux -exigences de l'ordre public et de la circulation. Les escaliers, les -couloirs et le foyer occupent un aussi grand espace que la salle -entire. Peut-tre cet artiste a-t-il pris en considration le nombre -des amateurs de spectacle qui est assez restreint Alger, et a-t-il -pens qu'une petite salle offrirait aux artistes une plus grande chance -de succs. - -Le 28 octobre, jour convenu pour la premire de mes reprsentations -devant les Arabes, j'tais de bonne heure mon poste, et je pus jouir -du spectacle de leur entre dans le thtre. - -Chaque goum, rang par compagnie, fut introduit sparment et conduit -dans un ordre parfait aux places qui lui taient assignes d'avance. -Ensuite vint le tour des chefs, qui se placrent avec tout le calme que -comporte leur caractre. - -Leur installation fut assez longue oprer, car ces hommes de la nature -ne pouvaient pas comprendre qu'on s'embott ainsi, cte cte, pour -assister un spectacle, et nos siges si confortables, loin de leur -sembler tels, les gnaient singulirement. Je les vis se remuer pendant -longtemps et chercher replier sous eux leurs jambes, la faon des -tailleurs europens. - -Le marchal Randon, sa famille et son tat-major occupaient deux loges -d'avant-scne, droite du thtre. Le Prfet et quelques-unes des -autorits civiles taient vis--vis dans deux autres loges. - -Le Maire s'tait plac prs des stalles de balcon. M. le colonel de -Neveu tait partout: c'tait l'organisateur de la fte. - -Les Cads, les Aghas, les Bach-Aghas, et autres Arabes titrs eurent les -honneurs de la salle: ils occuprent les stalles d'orchestre et de -balcon. - -Au milieu d'eux taient quelques officiers privilgis, et enfin des -interprtes se mlrent de tous cts aux spectateurs pour leur traduire -mes paroles. - -On m'a rapport aussi que des curieux qui n'avaient pu obtenir des -billets d'entre, avaient pris le burnous arabe et, la tte ceinte de la -corde de poil de chameau, s'taient faufils parmi leurs nouveaux -co-religionnaires. - -C'tait vraiment un coup-d'oeil non moins curieux qu'admirable que -cette trange composition de spectateurs. - -Le balcon, surtout, prsentait un aspect aussi beau qu'imposant. Une -soixantaine de chefs Arabes, revtus de leurs manteaux rouges (indice de -leur soumission la France), sur lesquels brillaient une ou plusieurs -dcorations, se tenaient avec une majestueuse dignit, attendant -gravement ma reprsentation. - -J'ai jou devant de brillantes assembles, mais jamais devant aucune qui -m'ait aussi vivement impressionn; toutefois cette impression que je -ressentis au lever du rideau, loin de me paralyser, m'inspira au -contraire une vive sympathie pour des spectateurs dont les physionomies -semblaient si bien prpares accepter les prestiges qui leur avaient -t annoncs. Ds mon entre en scne, je me sentis tout l'aise et -comme joyeux du spectacle que j'allais me donner. - -J'avais bien un peu, je l'avoue, l'envie de rire et de moi et de mon -assistance, car je me prsentais la baguette la main avec toute la -gravit d'un vritable sorcier. Je n'y cdai pas. Il ne s'agissait plus -ici de distraire et de rcrer un public curieux et bienveillant; il -fallait frapper juste et fort sur des imaginations grossires et sur des -esprits prvenus, car je jouais le rle de Marabout franais. - -Compares aux simples tours de leurs prtendus sorciers, mes expriences -devaient tre pour les Arabes de vritables miracles. - -Je commenai ma sance au milieu du silence le plus profond, je dirais -presque le plus religieux, et l'attention des spectateurs tait telle, -qu'ils paraissaient comme ptrifis sur place. Leurs doigts seuls, -agits d'un mouvement nerveux, faisaient glisser rapidement les grains -de leurs chapelets, pendant qu'ils invoquaient sans doute la protection -du Trs-Haut. - -Cet tat apathique de mes spectateurs ne me satisfaisait pas; je n'tais -pas venu en Algrie pour visiter un salon de figures de cire; je voulais -autour de moi du mouvement, de l'animation, de l'existence enfin. - -Je changeai de batterie. Au lieu de gnraliser mes interpellations, je -m'adressai plus particulirement quelques-uns d'entre les Arabes, je -les stimulai par mes paroles et surtout par mes actions. L'tonnement -fit place alors un sentiment plus expressif, qui se traduisit bientt -par de bruyants clats. - -Ce fut surtout lorsque je fis sortir des boulets de canon d'un chapeau, -que mes spectateurs, quittant leur gravit, exprimrent leur joyeuse -admiration par les gestes les plus bizarres et les plus nergiques. - -Vinrent ensuite, accueillis avec le mme succs, la _Corbeille de -fleurs_, paraissant instantanment au milieu d'un foulard; la _Corne -d'abondance_, fournissant une multitude d'objets que je distribuai, sans -pouvoir cependant satisfaire aux nombreuses demandes faites de toutes -parts, et plus encore par ceux mmes qui avaient dj les mains pleines; -les _pices de cinq francs_, envoyes travers la salle dans un coffre -de cristal suspendu au milieu des spectateurs. - -Il est un tour que j'eusse bien dsir faire, c'tait celui de _ma -bouteille inpuisable_, si apprcie des Parisiens et des ouvriers de -Manchester. Je ne pouvais le faire figurer dans cette sance, car, on le -sait, les sectateurs de Mahomet ne boivent aucune liqueur fermente, du -moins en public. Je le remplaai avec assez d'avantage par le suivant. - -Je pris une coupe en argent, de celles qu'on appelle _bols de punch_ -dans les cafs de Paris. J'en dvissai le pied, et, passant ma baguette -au travers, je montrai que ce vase ne contenait rien; puis, ayant -rajust les deux parties, j'allai au milieu du parterre; et l, mon -commandement, le bol fut _magiquement_ rempli de drages qui furent -trouves excellentes. - -Les bonbons puiss, je renversai le vase et je proposai de l'emplir de -trs bon caf, l'aide d'une simple conjuration...... Et passant -gravement par trois fois ma main sur le vase, une vapeur paisse en -sortit l'instant et annona la prsence du prcieux liquide. Le bol -tait plein de caf bouillant; je le versai aussitt dans des tasses et -je l'offris mes spectateurs bahis. - -Les premires tasses ne furent acceptes, pour ainsi dire, qu' corps -dfendant. Aucun Arabe ne voulut d'abord tremper ses lvres dans un -breuvage qu'il croyait sorti de l'officine du Diable; mais, sduits -insensiblement par le parfum de leur liqueur favorite, autant que -pousss par les sollicitations des interprtes, quelques-uns des plus -hardis se dcidrent goter le liquide magique, et bientt tous -suivirent leur exemple. - -Le vase, rapidement vid, fut non moins rapidement rempli diffrentes -reprises, et comme l'aurait fait ma _bouteille inpuisable_, il satisfit - toutes les demandes; on le remporta mme encore plein. - -Cependant il ne me suffisait pas d'amuser mes spectateurs, il fallait -aussi, pour remplir le but de ma mission, les tonner, les -impressionner, les effrayer mme par l'apparence d'un pouvoir -surnaturel. - -Mes batteries taient dresses en consquence: j'avais gard pour la fin -de la sance trois trucs qui devaient achever d'tablir ma rputation de -sorcier. - -Beaucoup de lecteurs se rappelleront avoir vu dans mes reprsentations -un coffre petit, mais de solide construction, qui, remis entre les mains -des spectateurs, devenait lourd ou lger mon commandement. Un enfant -pouvait le soulever sans peine, ou bien l'homme le plus robuste ne -pouvait le bouger de place. - -Revtu de cette fable, ce tour faisait dj beaucoup d'effet. J'en -augmentai considrablement l'action en lui donnant une autre _mise en -scne_. - -Je m'avanai, mon coffre la main, jusqu'au milieu d'un praticable qui -communiquait de la scne au parterre. L, m'adressant aux Arabes: - ---D'aprs ce que vous venez de voir, leur dis-je, vous devez m'attribuer -un pouvoir surnaturel; vous avez raison. Je vais vous donner une -nouvelle preuve de ma puissance merveilleuse en vous montrant que je -puis enlever toute sa force l'homme le plus robuste, et la lui rendre - ma volont. Que celui qui se croit assez fort pour subir cette preuve -s'approche de moi. (Je parlais doucement afin de donner le temps aux -interprtes de traduire mes paroles.) - -Un Arabe d'une taille moyenne, mais bien pris de corps, sec et nerveux, -comme le sont les hercules Arabes, monta avec assez de confiance prs de -moi. - ---Es-tu bien fort, lui dis-je, en le toisant des pieds la tte? - ---Oui, fit-il d'un air d'insouciance. - ---Es-tu sr de rester toujours ainsi? - ---Toujours. - ---Tu te trompes, car en un instant, je vais t'enlever tes forces et te -rendre aussi faible qu'un enfant. - -L'Arabe sourit ddaigneusement en signe d'incrdulit. - ---Tiens, continuai-je, enlve ce coffre. - -L'Arabe se baissa, souleva la bote et me dit froidement: N'est-ce que -cela? - ---Attends..... rpondis-je..... - -Alors, avec toute la gravit que m'imposait mon rle, je fis du bras un -geste imposant, et prononai solennellement ces paroles: - ---Te voil plus faible qu'une femme; essaye maintenant de lever cette -bote. - -L'hercule, sans s'inquiter de ma conjuration, saisit une seconde fois -le coffret par la poigne, et donne une vigoureuse secousse pour -l'enlever; mais cette fois, le coffre rsiste, et, en dpit des plus -vigoureuses attaques, reste dans la plus complte immobilit. - -L'Arabe puise en vain sur le malheureux coffret une force qui et pu -soulever un poids norme, jusqu' ce qu'enfin puis, haletant, rouge -de dpit, il s'arrte, devient pensif, et semble commencer comprendre -l'influence de la magie. - -Il est prs de se retirer; mais se retirer, c'est s'avouer vaincu, c'est -reconnatre sa faiblesse, c'est n'tre plus qu'un enfant, lui dont on -respecte la vigueur musculaire. Cette pense le rend presque furieux. - -Puisant de nouvelles forces dans les encouragements que ses amis lui -adressent du geste et de la voix, il promne sur eux un regard semblant -leur dire: vous allez voir ce que peut un enfant du dsert. - -Il se baisse de nouveau vers le coffre; ses mains nerveuses s'enlacent -dans la poigne, et ses jambes places de chaque ct comme deux -colonnes de bronze, serviront d'appui l'effort suprme qu'il va -tenter. Nul doute que sous cette puissante action la bote ne vole en -clats. - -O prodige! cet Hercule tout l'heure si puissant et si fier, courbe -maintenant la tte; ses bras rivs au coffre cherchent dans une violente -contraction musculaire se rapprocher de sa poitrine; ses jambes -flchissent, il tombe genoux en poussant un cri de douleur. - -Une secousse lectrique, produite par un appareil d'induction, venait, -un signal donn par moi, d'tre envoye du fond de la scne la poigne -du coffre. De l les contorsions du pauvre Arabe. - -Faire prolonger cette commotion et t de la barbarie. - -Je fis un second signal et le courant lectrique fut aussitt -interrompu. Mon athlte dgag de ce lien terrible, lve les mains -au-dessus de sa tte: - ---Allah! Allah! s'crie-t-il plein d'effroi, puis s'enveloppant vivement -dans les plis de son burnous, comme pour cacher sa honte, il se -prcipite travers les rangs des spectateurs et gagne la porte de la -salle. - -A l'exception des loges d'avant-scne[20] et des spectateurs -privilgis, qui paraissaient prendre un grand plaisir cette -exprience, mon auditoire tait devenu grave et srieux, et j'entendais -les mots _Chitan_, _Djenoun_ (Satan, Gnie) circuler sourdement parmi -ces hommes crdules, qui, tout en me regardant, semblaient s'tonner de -ce que je ne possdais aucun des caractres physiques que l'on prte -l'ange des tnbres. - -Je laissai quelques instants mon public se remettre de l'motion -produite par mon exprience et par la fuite de l'hercule Arabe. - - * * * * * - -Un des moyens employs par les Marabouts pour se grandir aux yeux des -Arabes et tablir leur domination, c'tait de faire croire leur -invulnrabilit. - -L'un d'eux entre autres faisait charger un fusil qu'on devait tirer sur -lui une courte distance. Mais en vain la pierre lanait-elle des -tincelles; le Marabout prononait quelques paroles cabalistiques, et le -coup ne partait pas. - -Le mystre tait bien simple: l'arme ne partait pas parce que le -Marabout en avait habilement bouch la lumire. - -Le Colonel de Neveu m'avait fait comprendre l'importance de discrditer -un tel miracle en lui opposant un tour de prestidigitation qui lui ft -suprieur. J'avais mon affaire pour cela. - -J'annonai aux Arabes que je possdais un talisman pour me rendre -invulnrable, et que je dfiais le meilleur tireur de l'Algrie de -m'atteindre. - -J'avais peine termin ces mots, qu'un Arabe qui s'tait fait remarquer -depuis le commencement de la sance par l'attention qu'il prtait mes -expriences, enjamba quatre ranges de stalles, et ddaignant de passer -par le praticable, traversa l'orchestre en bousculant fltes, -clarinettes et violons, escalada la scne, non sans se brler la -rampe, et une fois arriv me dit en franais: - ---Moi, je veux te tuer. - -Un immense clat de rire accueillit et la pittoresque ascension de -l'Arabe et ses intentions meurtrires, en mme temps qu'un interprte, -qui se trouvait peu loign de moi, me faisait connatre que j'avais -affaire un Marabout. - ---Toi, tu veux me tuer, lui dis-je en imitant le son de sa voix et son -accent, eh bien! moi je te rponds que, si sorcier que tu sois, je le -serai encore plus que toi, et que tu ne me tueras pas. - -Je tenais en ce moment un pistolet d'aron la main; je le lui -prsentai. - ---Tiens, prends cette arme, assure-toi qu'elle n'a subi aucune -prparation. - -L'Arabe souffla plusieurs fois par le canon, puis par la chemine, en -recevant l'air sur sa main, pour s'assurer qu'il y avait bien -communication de l'une l'autre, et aprs avoir examin l'arme dans -tous ses dtails: - ---Le pistolet est bon, dit-il, et je te tuerai. - ---Puisque tu y tiens, et pour plus de sret, mets double charge de -poudre et une bourre par dessus. - ---C'est fait. - ---Voici maintenant une balle de plomb; marque-la avec un couteau, afin -de pouvoir la reconnatre, et mets-la dans le pistolet en la recouvrant -d'une seconde bourre. - ---C'est fait. - ---Tu es bien sr maintenant que ton arme est charge et que le coup -partira. Dis-moi, n'prouves-tu aucune peine, aucun scrupule me tuer -ainsi, quoique je t'y autorise? - ---Non, puisque je veux te tuer, rpta froidement l'Arabe. - -Sans rpliquer, je piquai une pomme sur la pointe d'un couteau, et me -plaant quelques pas du Marabout, je lui commandai de faire feu. - ---Vise droit au coeur, lui criai-je. - -Mon adversaire ajusta aussitt sans marquer la moindre hsitation. - -Le coup partit, et le projectile vint se planter au milieu de la pomme. - -J'apportai le talisman l'Arabe qui reconnut la balle marque par lui. - -Je ne saurais dire si cette fois la stupfaction fut plus grande que -dans le tour prcdent; ce que je pus constater, c'est que mes -spectateurs ahuris, en quelque sorte, par la surprise et l'effroi, se -regardaient en silence et semblaient se dire dans un muet langage: o -diable nous sommes-nous fourrs? - -Bientt une scne plaisante vint drider grand nombre de physionomies. -Le Marabout, quelque stupfait qu'il ft de sa dfaite, n'avait point -perdu la tte; profitant du moment o il me rendait le le pistolet, il -s'empara de la pomme, la mit immdiatement dans sa ceinture, et ne -voulut aucun prix me la rendre, persuad qu'il tait sans doute -d'avoir l un incomparable talisman. - -Pour le dernier tour de ma sance, j'avais besoin du concours d'un -Arabe. - -A la sollicitation de quelques interprtes, un jeune Maure d'une -vingtaine d'annes, grand, bien fait et revtu d'un riche costume, -consentit monter sur le thtre. Plus hardi ou plus civilis sans -doute que ses camarades de la plaine, il s'avana rsolument prs de -moi. - -Je le fis approcher de la table qui tait au milieu de la scne, et lui -montrai ainsi qu'aux autres spectateurs qu'elle tait mince et -parfaitement isole. Aprs quoi, et sans autre prambule, je lui dis de -monter dessus, et je le couvris d'un norme gobelet d'toffe ouvert par -le haut. - -Attirant alors ce gobelet et son contenu sur une planche, dont mon -domestique et moi, nous tenions les deux extrmits, nous nous avanons -jusqu' la rampe avec notre lourd fardeau et nous renversons le tout.... -L'Arabe avait disparu; le gobelet tait entirement vide! - -Alors commena un spectacle que je n'oublierai jamais. - -Les Arabes avaient t tellement impressionns par ce dernier tour, que, -pousss par une terreur indicible, ils se lvent dans toutes les parties -de la salle, et se livrent instantanment aux volutions d'un -sauve-qui-peut gnral. La foule est surtout compacte et anime aux -portes du balcon, et l'on peut juger, la vivacit des mouvements et au -trouble des grands dignitaires, qu'ils sont les premiers quitter la -salle. - -Vainement l'un d'eux, le _Cad_ des _Beni-Salah_, plus courageux que ses -collgues, cherche les retenir par ces paroles: - -Arrtez! arrtez! nous ne pouvons laisser perdre ainsi l'un de nos -coreligionnaires; il faut absolument savoir ce qu'il est devenu, ce -qu'on en a fait. Arrtez!... arrtez! - -Bast! les coreligionnaires n'en fuient que de plus belle, et bientt le -courageux Cad, entran lui-mme par l'exemple, suit le torrent des -fuyards. - -Ils ignoraient ce qui les attendait la porte du thtre. A peine -avaient-ils descendu les degrs du pristyle qu'ils se trouvrent face -face avec le _Maure ressuscit_. - -Le premier mouvement d'effroi pass, on entoure notre homme, on le tte, -on l'interroge; mais, ennuy de ces questions multiplies, il ne trouve -rien de mieux que de se sauver toutes jambes. - -Le lendemain, la deuxime reprsentation eut lieu et produisit peu de -chose prs les mmes effets que la premire. - -Le coup tait port; ds lors les interprtes et tous ceux qui -approchrent les Arabes reurent l'ordre de travailler leur faire -comprendre que mes prtendus miracles n'taient que le rsultat d'une -adresse, inspire et guide par un art qu'on nomme _prestidigitation_, -et auquel la sorcellerie est tout fait trangre. - -Les Arabes se rendirent sans doute ce raisonnement, car je n'eus par -la suite qu' me louer des relations amicales qui s'tablirent entre eux -et moi. Chaque fois qu'un chef me rencontrait, il ne manquait pas de -venir au-devant de moi et de me serrer la main. Et, ainsi qu'on va le -voir, ces hommes que j'avais tant effrays, devenus mes amis, me -donnrent un prcieux tmoignage de leur estime, et je puis le dire -aussi, de leur admiration, car c'est leur propre expression. - - * * * * * - -Trois jours s'taient couls depuis ma dernire reprsentation, lorsque -je reus dans la matine une missive du Gouverneur, qui me recommandait -de me rendre midi prcis, _heure militaire_. - -Je n'eus garde de manquer ce rendez-vous formel, et le dernier coup de -midi sonnait encore l'horloge de la mosque voisine, que je me faisais -annoncer au Palais. Un officier d'tat-major se prsenta aussitt. - ---Venez avec moi, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il avec un air -quasi-mystrieux, je suis charg de vous conduire. - -Je suivis mon conducteur, et au bout d'une galerie que nous venions de -traverser, la porte d'un magnifique salon s'tant ouverte, un trange -tableau s'offrit mes regards. Une trentaine des plus importants chefs -arabes taient debout symtriquement rangs en cercle dans -l'appartement, de sorte qu'en entrant je me trouvai naturellement au -milieu d'eux. - ---_Salam alikoum_ (que le salut soit sur toi)! firent-ils tous d'une -voix grave et presque solennelle, en portant la main sur leur coeur, -selon l'usage arabe. - -Je rpondis d'abord ce salut par une lgre inclinaison de tte et de -corps, ainsi que nous le pratiquons, nous autres Franais, et ensuite -par quelques poignes de main, en commenant par ceux des chefs avec -lesquels j'avais eu l'occasion de faire connaissance. - -En tte se trouvait le Bach-Agha-Bou-Allem, le Rotschild africain, dans -la tente duquel j'tais all prendre le caf, dans le camp que les -Arabes avaient form prs de l'hippodrome pour le temps des courses. - -Venait ensuite le Cad Assa, la jambe de bois, qui m'avait galement -offert le chibouk et le caf, au mme campement. Ce chef n'entend pas un -mot de franais, si bien que lors de la visite que je lui fis avec mon -ami Boukandoura, autre Arabe de distinction avec lequel j'avais li -connaissance, ce dernier put me raconter en sa prsence, sans qu'il se -doutt qu'on parlait de lui, l'histoire de sa jambe de bois. - ---Assa, me dit mon ami, ayant eu la jambe fracasse dans une affaire -contre les Franais, dut l'agilit de son cheval d'chapper l'ennemi -vainqueur; une fois en lieu de sret, il s'tait lui-mme coup la -jambe au-dessus du genou, et dans sa sauvage nergie, il avait ensuite -plong dans un vase rempli de poix bouillante l'extrmit de ce membre -ainsi mutil, afin d'en arrter l'hmorrhagie. - -Voulant rendre les salutations que j'avais reues, je fis le tour du -groupe, adressant chacun un bonjour de forme varie. Mais ma besogne, -car c'en tait une de serrer toutes ces mains rudes et nerveuses, fut -considrablement abrge; les rangs s'taient claircis mon approche; -bon nombre des assistants ne s'taient pas senti le courage de toucher -la main de celui qu'ils avaient pris srieusement pour un sorcier ou -pour le Diable en personne. - -Quoi qu'il en ft, cet incident ne troubla en aucune faon la crmonie; -on rit un peu de la pusillanimit des fuyards, puis chacun reprit cette -gravit qui est l'tat normal de la physionomie arabe. - -Alors le plus g de l'assemble s'avana vers moi et droula une norme -pancarte. C'tait une adresse crite en vers, vrai chef-d'oeuvre de -calligraphie indigne, qui tait enrichie de gracieuses arabesques -excutes la main. - -Le digne Arabe, qui avait bien au moins soixante-dix ans, lut sans -lunettes, haute, mais inintelligible voix, pour moi du moins qui ne -connaissais que trois mots de la langue arabe, le morceau de posie -musulmane. - -Sa lecture termine, l'orateur tira de sa ceinture le cachet de sa tribu -et l'apposa solennellement au bas de la page. Les principaux chefs et -dignitaires Arabes suivirent son exemple. Quand tous les sceaux eurent -t apposs, mon vieil interlocuteur prit le papier, s'assura si les -empreintes taient parfaitement sches, fit un rouleau, et, me le -prsentant, me dit en franais et d'un ton profondment pntr: - ---A un marchand on donne de l'or; un guerrier on offre des armes; -toi, Robert-Houdin, nous te prsentons un tmoignage de notre admiration -que tu pourras lguer tes enfants. Et traduisant un vers qu'il venait -de me lire en langue arabe, il ajouta: - ---Pardonne-nous de te prsenter si peu, mais convient-il d'offrir la -nacre celui qui possde la perle? - -J'avoue bien franchement que de ma vie je n'prouvai une aussi douce -motion; jamais aucun bravo, aucune marque d'approbation ne me porta si -vivement au coeur. Emu plus que je ne puis le dire, je me retournai -pour essuyer furtivement une larme d'attendrissement. - -Ces dtails et ceux qui vont suivre blessent bien un peu ma modestie, -mais je n'ai pu me rsigner les passer sous silence; que le lecteur -veuille bien ne les accepter que comme un simple tableau de moeurs. - -Je dclare, du reste, qu'il ne m'est jamais entr dans l'esprit de me -trouver digne d'loges aussi vivement potiss. Et pourtant je ne puis -m'empcher d'tre aussi flatt que reconnaissant de cet hommage, et de -le regarder comme le plus prcieux souvenir de ma vie d'artiste. - -Cette dclaration termine, je vais donner la traduction de l'adresse, -telle qu'elle a t faite par le calligraphe arabe lui-mme: - - Hommage offert Robert-Houdin par les chefs de tribus arabes, - la suite de ses sances donnes Alger, les 28 et 29 octobre 1856. - - GLOIRE A DIEU - - qui enseigne ce que l'on ignore, qui rend sensibles les trsors de - la pense par les fleurs de l'loquence et les signes de - l'criture. - -Le destin aux gnreuses mains, du milieu des clairs et du - tonnerre, a fait tomber d'en haut, comme une pluie forte et - bienfaisante, la merveille du moment et du sicle, celui qui - cultive des arts surprenants et des sciences merveilleuses, le - _sid_ Robert-Houdin. - -Notre temps n'a vu personne qui lui soit comparable. L'clat de - son talent surpasse ce que les ges passs ont produit de plus - brillant. Parce qu'il l'a possd, son sicle est le plus illustre. - -Il a su remuer nos coeurs, tonner nos esprits, en nous montrant - les faits surprenants de sa science merveilleuse. Nos yeux - n'avaient jamais t fascins par de tels prodiges. Ce qu'il - accomplit ne saurait se dcrire, nous lui devons notre - reconnaissance pour tout ce dont il a dlect nos regards et nos - esprits; aussi notre amiti pour lui s'est-elle enracine dans nos - coeurs comme une pluie parfume, et nos poitrines - l'enveloppent-elles prcieusement. - -Nous essayerions vainement d'lever nos louanges la hauteur de - son mrite; nous devons abaisser nos fronts devant lui et lui - rendre hommage, tant que la pluie bienfaisante fcondera la terre, - tant que la lune clairera les nuits, tant que les nuages viendront - temprer l'ardeur du soleil. - -Ecrit par l'esclave de Dieu, - -ALI-BEN-EL-HADJI MOUA. - - Pardonne-nous de te prsenter si peu, etc... Suivent les - signatures et les cachets des chefs de tribus. - -Au sortir de cette crmonie et aprs que les Arabes nous eurent -quitts, le Marchal-Gouverneur, que je n'avais pas vu depuis mes -reprsentations, voulant me donner une ide de l'effet qu'elles avaient -produit sur l'esprit des indignes, me cita le trait suivant: - -Un chef Kabyle, venu Alger pour faire sa soumission, avait t conduit - ma premire reprsentation. - -Le lendemain, de trs bonne heure, il se rend au palais et demande -parler au Gouverneur. - ---Je viens, dit-il au Marchal, te demander l'autorisation de retourner -tout de suite dans ma tribu. - ---Tu dois savoir, rpond le Gouverneur, que les formalits ne sont pas -encore remplies, et que tes papiers ne seront en rgle que dans trois -jours; tu resteras donc jusqu' cette poque. - ---Allah est grand, dit l'Arabe, et s'il lui plat, je partirai avant; tu -ne me retiendras pas. - ---Tu ne partiras pas si je le dfends, j'en suis certain; mais, dis-moi, -pourquoi es-tu si press de t'en aller? - ---Aprs ce que j'ai vu hier, je ne veux pas rester Alger; il -m'arriverait malheur. - ---Est-ce que tu as pris ces miracles au srieux? - -Le Kabyle regarda le Marchal d'un air d'tonnement, et sans rpondre -directement la question qui lui tait faite: - ---Au lieu de faire tuer tes soldats pour soumettre les Kabyles, dit-il, -envoie ton marabout franais chez les plus rebelles, et avant quinze -jours, il te les amnera tous ici. - -Le Kabyle ne partit pas, on parvint calmer ses craintes; toutefois il -fut un de ceux qui, dans la crmonie qui venait d'avoir lieu, s'taient -loigns le plus mon approche. - -Un autre Arabe disait encore en sortant d'une de mes sances: - ---Il faudra maintenant que nos marabouts fassent des miracles bien forts -pour nous tonner. - -Ces renseignements, dans la bouche du Gouverneur, me furent trs -agrables. Jusqu'alors je n'avais pas t sans inquitude, et, bien que -je fusse certain d'avoir produit une vive impression dans mes sances, -j'tais enchant de savoir que le but de ma mission avait t rempli -selon les vues du Gouvernement. Du reste, avant de partir pour la -France, le Marchal voulut bien m'assurer encore que mes reprsentations -en Algrie avaient produit les plus heureux rsultats sur l'esprit des -indignes. - - * * * * * - -Quoique mes reprsentations fussent termines, je ne me pressai pas -cependant de rentrer en France. J'tais curieux d'assister, mon tour, - quelque scne d'escamotage excute par des Marabouts ou par d'autres -jongleurs indignes. J'avais promis en outre plusieurs chefs Arabes -d'aller les visiter dans leur douars. Je voulais me procurer ce double -plaisir. - -Il est peu de Franais qui, aprs un court sjour en Algrie, n'aient -entendu parler des Assaoua et de leurs merveilles. Les rcits qui -m'avaient t faits des exercices des sectaires de Sidi-Assa m'avaient -inspir le plus vif dsir de les voir excuter, et j'tais persuad que -tous leurs miracles ne devaient tre que des _trucs_ plus ou moins -ingnieux, dont il me serait sans doute possible de donner le mot. - -Or, M. le colonel de Neveu m'avait promis de me faire assister ce -spectacle; il me tint parole. - -A un jour indiqu par le Mokaddem, prsident habituel de ces sortes de -runions, nous nous rendmes, en compagnie de quelques officiers -d'tat-major et de leurs femmes, dans une maison arabe, et nous -pntrmes par une porte basse dans la cour intrieure du btiment, o -devait avoir lieu la crmonie. Des lumires artistement colles sur les -parois des murs et des tapis tendus sur des dalles attendaient -l'arrive des frres. Un coussin tait destin au Mokaddem. - -Chacun de nous se plaa de manire ne pas gner les excutants. Nos -dames montrent aux galeries du premier tage, de sorte qu'elles se -trouvaient par ce fait, comme nous disons en France, aux premires -loges. - -Mais je vais laisser le Colonel de Neveu raconter lui-mme cette sance, -en la copiant textuellement dans son intressant ouvrage _sur les Ordres -religieux chez les Musulmans en Algrie_: - -Les Assaoua entrent, se placent en cercle dans la cour et bientt -commencent leurs chants. Ce sont d'abord des prires lentes et graves -qui durent assez longtemps; viennent ensuite les louanges en l'honneur -de Sidi-Mohammet-Ben-Assa, le fondateur de l'ordre; puis les frres et -le Mokaddem, prenant des tambours de basque, animent successivement la -cadence, en s'exaltant mutuellement d'une manire toujours croissante. - -Aprs deux heures environ, les chants taient devenus des cris sauvages -et les gestes des frres avaient suivi la mme progression. Tout--coup, -quelques-uns se lvent et se placent sur une mme ligne en dansant et -prononant aussi gutturalement que possible, avec toute la vigueur de -leurs nergiques poumons, le nom sacr d'Allah. Ce mot qui dsigne la -Divinit, sortant de la bouche des Assaoua, semblait tre plutt un -rugissement froce qu'une invocation adresse l'Etre suprme. Bientt -le bruit augmente, les gestes les plus extravagants commencent, les -turbans tombent, laissent paratre nu ces ttes rases qui ressemblent - celles des vautours; les longs plis des ceintures rouges se droulent, -embarrassent les gestes et augmentent le dsordre. - -Alors les Assaoua marchent sur les mains et les genoux, imitent les -mouvements de la bte. On dirait qu'ils n'agissent uniquement que par -l'effet d'une force musculaire que ne dirige plus la raison, et qu'ils -oublient qu'ils sont hommes. - -Lorsque l'exaltation est son comble, que la sueur ruisselle de tous -leurs corps, les Assaoua commencent leurs jongleries. Ils appellent le -Mokaddem leur pre, et lui demandent manger; celui-ci distribue aux -uns des morceaux de verre qu'ils broient entre leurs dents; d'autres, -il met des clous dans la bouche; mais au lieu de les avaler, ils ont -soin de se cacher la tte sous les plis du bournous du Mokaddem, afin de -ne pas laisser voir aux assistants qu'ils les rejettent. Ceux-ci mangent -des pines et des chardons; ceux-l passent leur langue sur un fer rouge -ou le prennent entre leurs mains sans se brler. L'un se frappe le bras -gauche avec la main droite; les chairs paraissent s'ouvrir, le sang -coule en abondance; il repasse la main sur son bras, la blessure se -ferme, le sang a disparu. L'autre saute sur le tranchant d'un sabre que -deux hommes tiennent par les extrmits et ne se coupe pas les pieds. -Quelques-uns tirent de petits sacs en peau, des scorpions, des serpents, -qu'ils mettent intrpidement dans leur bouche. - -Je m'tais blotti derrire une colonne d'o je pouvais tout voir de trs -prs sans tre aperu. J'avais coeur de n'tre point la dupe de ces -tours mystrieux; j'y prtai donc une attention trs soutenue. - -Autant par les remarques que je fis sur le lieu mme de la scne que par -les recherches ultrieures auxquelles je me suis livr, je suis -maintenant en mesure de donner une explication satisfaisante des -miracles des Assaoua. Seulement, pour ne pas interrompre trop -longuement mon rcit, je renverrai le lecteur, curieux de ces dtails, -la fin de cet ouvrage, au chapitre spcial que j'ai intitul: UN COURS -DE MIRACLES. - -Je crois tre d'autant plus comptent pour donner ces explications, que -quelques-uns de ces tours rentrent dans le domaine de l'escamotage, et -que les autres ont pour base des phnomnes tirs des sciences -physiques. - -Une fois instruit du secret des jongleries excutes par les Assaoua, -je pouvais me mettre en route pour l'intrieur de l'Afrique. Je partis -donc, muni de lettres du Colonel de Neveu pour plusieurs chefs de -bureaux arabes, ses subordonns, et j'emmenai avec moi Mme -Robert-Houdin, qui se montrait tout heureuse de faire cette excursion. - -Nous allions voir l'Arabe sous sa tente ou dans sa maison; goter son -couscoussou, que nous ne connaissions que de nom; tudier par nous-mmes -les moeurs, les habitudes domestiques de l'Afrique; il y avait l -certes de quoi enflammer notre imagination. Et c'est peine si je -songeais par moments, moi qui redoutais tant le mauvais temps sur mer, -que le mois o nous nous rembarquerions pour la France, serait -prcisment un de ceux o la Mditerrane est le plus agite! - -Parmi les Arabes qui m'avaient engag les visiter, -Bou-Allem-Ben-Cherifa, Bach-Agha du D'jendel, m'avait fait des instances -si vives, que je me dcidai commencer mes visites par lui. - -Notre voyage d'Alger Mdah fut tout prosaque; une diligence nous y -conduisit en deux jours. - -A cela prs de l'intrt que nous inspira la vgtation toute -particulire du sol de l'Algrie, ainsi que le fameux col de la Mouzaa, -que nous traversmes au galop, les incidents du voyage furent les mmes -que sur les grandes routes de France. Les htels taient tenus par des -Franais; on y dnait table d'hte avec le mme menu, le mme prix, le -mme service. Cette existence de commis-voyageur n'tait pas ce que nous -rvions en quittant Alger. Aussi fmes-nous enchants de mettre pied -terre Mdah; au-del la diligence ne suivait plus la mme direction -que nous. - -Le capitaine Ritter, chef du bureau arabe de Mdah, chez lequel je me -rendis, avait assist mes reprsentations Alger; je n'eus donc pas -besoin de lui prsenter la lettre de recommandation qui lui tait -adresse par M. de Neveu. Il me reut avec une affabilit qui, du reste, -est le propre de son caractre, et Mme Ritter, femme galement -gracieuse, voulut bien se joindre son mari pour nous faire visiter la -ville. J'eus vraiment un grand regret d'tre forc de quitter ds le -lendemain matin des personnes aussi aimables; mais il fallait me hter -de faire mon voyage avant de voir arriver les pluies d'automne, qui -rendent les routes impraticables, et souvent mme trs dangereuses. - -Le capitaine se rendit mes dsirs. Il nous prta deux chevaux de son -curie, et nous donna pour guide jusque chez Bou-Allem un Cad qui -parlait trs bien franais. - -Cet Arabe avait t pris tout jeune dans une tente, qu'Abdel-Kader avait -t forc d'abandonner dans une de ses nombreuses dfaites. Le -gouvernement avait mis l'enfant au collge Louis-le-Grand, o il avait -fait d'assez bonnes tudes. Mais toujours poursuivi par le souvenir du -ciel de l'Afrique et du couscoussou national, notre bachelier -s-sciences avait demand comme une grce la faveur de rentrer en -Algrie. Par gard pour son ducation, on l'avait nomm Cad d'une -petite tribu dont j'ai oubli le nom, mais qui se trouvait sur la route -que nous devions parcourir. - -Mon guide, que j'appellerai Mohammed, parce que son nom ne me revient -pas non plus la mmoire (ces noms arabes sont difficiles retenir -pour quiconque n'a pas un peu vcu en Algrie), Mohammed, donc, tait -accompagn de quatre Arabes de sa tribu; deux d'entre eux taient -chargs du transport de nos bagages, et les deux autres devaient nous -servir de domestiques. Tous taient cheval, et marchaient derrire -nous. - -Nous partmes huit heures du matin. Notre premire tape ne devait pas -tre longue, car Mohammed m'avait assur que, s'il plaisait Dieu -(formule sans laquelle un vrai croyant ne parle jamais de l'avenir), -nous arriverions chez lui pour djener. En effet, environ trois heures -aprs notre dpart, notre petite caravane arriva dans le modeste -douar[21] de Mohammed. Nous mmes pied terre devant une maisonnette -entirement construite en branches d'arbres et dont la toiture tait -peine de hauteur d'homme. C'tait le salon de rception du Cad. - -La porte en tait ouverte; mon guide nous donna l'exemple en entrant le -premier et nous le suivmes. Un seul meuble ornait l'intrieur de ce -rduit: c'tait un petit escabeau de bois. Mme Robert-Houdin s'en fit -un sige. Mohammed et moi, nous nous assmes sur un tapis qu'un Arabe -venait d'tendre nos pieds, et l'on ne tarda pas servir le djener. -Mohammed, qui voulait sans doute se faire pardonner une faute grave -qu'il mditait, nous traita somptueusement et presque la franaise. Un -potage au gras, des rtis de volaille, quelques ragots excellents que -je ne saurais dcrire, parce que je n'ai jamais fait de grandes tudes -dans l'art culinaire, et de la ptisserie que n'et certes pas dsavoue -Flix, furent successivement apports devant nous. On nous avait donn, - ma femme et moi, chose inoue chez un Arabe, un couteau, une -cuillre et une fourchette de fer. - -Le repas avait t apport d'un gourbi[22] voisin o demeurait la mre -du Cad. Cette femme avait habit longtemps Alger, et elle y avait puis -les connaissances dont elle venait de nous donner un chantillon. - -Quant Mohammed, en reprenant le costume musulman, il avait repris -galement les usages de ses anctres; pour toute nourriture, il s'tait -remis aux dattes et au couscoussou, moins qu'il n'et quelque convive, -ce qui tait fort rare. - -Notre djener termin, notre hte nous conseilla de nous remettre en -route, si nous voulions arriver chez Bou-Allem avant la fin du jour. -Nous suivmes son avis. - -De Mdah la tribu de Mohammed, nous avions suivi une route assez -praticable; en sortant de chez lui, nous entrmes dans un pays inculte -et dsert, o l'on ne voyait d'autres traces de passage que celles que -nous laissions nous-mmes. Le soleil dardait ses plus brlants rayons -sur nos ttes, et nous ne trouvions sur notre chemin aucun ombrage pour -nous en garantir. Souvent aussi notre marche devenait trs pnible; nous -rencontrions des ravins dans lesquels il nous fallait descendre au -risque de briser les jambes de nos chevaux et de nous rompre le cou. -Pour nous faire prendre patience, notre guide nous annonait que nous -ne tarderions pas gagner un terrain moins accident, et nous -continuions notre route. - -Il y avait environ deux heures que nous avions quitt notre premire -halte, lorsque Mohammed, qui avait lanc son cheval au galop, nous -quitta en nous criant qu'il allait revenir, et disparut derrire une -colline. - -Nous ne revmes plus notre Cad. - -J'ai su depuis que, jaloux de la richesse de Bou-Allem, il avait prfr -encourir une punition, plutt que de rendre visite son rival. - -Cette fuite nous mit, Mme Robert-Houdin et moi, dans une grande -inquitude, que nous nous communiqumes sans crainte d'tre compris par -nos guides. - -Nous avions redouter le mauvais exemple donn par Mohammed; les quatre -Arabes ne pouvaient-ils pas imiter leur chef et nous abandonner leur -tour? Que deviendrions-nous dans un pays o, lors mme que nous -rencontrerions quelqu'un, nous ne pourrions parvenir nous en faire -comprendre? - -Mais nous en fmes quittes pour la peur; nos braves conducteurs nous -restrent fidles et furent mme trs polis et trs complaisants pendant -toute la route. Du reste, ainsi que nous l'avait annonc Mohammed, nous -gagnmes bientt un chemin qui nous conduisit directement la demeure -de Bou-Allem. - -Comparativement la maison du cad, celle du Bach-Agha pouvait passer -pour une habitation princire, moins pourtant par l'aspect architectural -des btiments que pour leur tendue. Comme dans toutes les maisons -arabes, on n'y voyait extrieurement que des murs; toutes les fentres -donnaient sur les cours ou sur les jardins. - -Bou-Allem et son fils, Agha lui-mme, avertis de notre arrive, vinrent - notre rencontre et nous adressrent en arabe des compliments que je ne -compris pas, mais que je supposai tre dans la formule des salamalecs -usits chez eux en pareil cas, c'est--dire: - -Soyez les bienvenus, les invits de Dieu! - -Telle tait du reste ma confiance, que quelques choses qu'ils nous -eussent dites, je les aurais accueillies comme des politesses. - -Nous descendmes de cheval, et, sur l'invitation qui nous en fut faite, -nous nous assmes sur un banc de pierre o l'on ne tarda pas nous -servir le caf. En Algrie, on fume et l'on prend du caf toute la -journe. Il est vrai que cette liqueur ne se fait pas aussi forte qu'en -France, et que les tasses sont trs petites. - -Bou-Allem, qui avait allum une pipe, me l'offrit. C'tait un honneur -qu'il me faisait, de fumer aprs lui; je n'eus garde de refuser, bien -que j'eusse autant aim qu'il en ft autrement. - -Comme je l'ai dit, je ne savais de la langue arabe que trois ou quatre -mots. Avec un aussi pauvre vocabulaire, il m'tait difficile de causer -avec mes htes. Nanmoins, ils se montrrent extrmement joyeux de ma -visite; car, chaque instant, ils me faisaient grand nombre de -protestations en mettant chaque fois la main sur leur coeur. Je -rpondais par les mmes signes, et je n'avais ainsi aucuns frais -d'imagination faire pour soutenir la conversation. - -Plus tard, cependant, pouss par un apptit dont je ne prvoyais pas la -prompte satisfaction, je risquai une nouvelle pantomime. Mettant la main -sur le creux de mon estomac et prenant un air de souffrance, je cherchai - faire comprendre Bou-Allem que nous avions besoin d'une nourriture -plus substantielle que ses compliments de civilit. L'intelligent Arabe -me comprit et donna des ordres pour qu'on htt le repas. - -En attendant, et pour nous faire patienter, il nous offrit par gestes de -nous faire visiter ses appartements. - -Nous montmes un petit escalier en pierre. Arrivs au premier tage, -notre conducteur ouvrit une porte dont l'entre offrait cette -particularit, que pour y passer, il fallait la fois baisser la tte -et lever le pied. En d'autres termes, cette porte tait si basse, qu'un -homme d'une taille ordinaire ne pouvait la franchir sans se courber, et -comme le seuil en tait lev, il fallait enjamber pardessus. - -Cette chambre devait tre le salon de rception du Bach-Agha. Les -murailles en taient couvertes d'arabesques rouges rehausses d'or, et -le plancher couvert de magnifiques tapis de Turquie. Quatre divans, -revtus de riches toffes de soie, en formaient tout l'ameublement avec -une petite table en acajou, sur laquelle taient tals des pipes, des -tasses caf en porcelaine, et quelques autres objets l'usage -particulier des Musulmans. - -Bou-Allem y prit un flacon rempli d'eau de rose, et nous en versa dans -les mains. Le parfum tait dlicat. Malheureusement notre hte tenait -faire grandement les choses, et pour nous montrer le cas qu'il faisait -de nous, il usa le reste du flacon nous asperger littralement de la -tte jusqu'aux pieds. - -Me tournant vers Mme Robert-Houdin, je lui dis, en faisant une -imperceptible grimace: J'aime le parfum, mais jusqu' un certain point; -car nous empestions force de sentir bon. - -Nous visitmes encore deux autres grandes chambres, plus simplement -dcores que la premire et dans l'une desquelles se trouvait un norme -divan. Bou-Allem nous fit comprendre que c'tait l qu'il couchait. - -Ces dtails eussent t trs intressants dans tout autre moment, mais -nous mourions de faim et, comme dit le proverbe: _Ventre affam n'a ni -yeux ni oreilles_. J'tais tout prt recommencer ma fameuse phrase -mime, lorsqu'en passant dans une petite pice qui n'avait pour tout -ameublement qu'un tapis de pied, notre cicerone ouvrit la bouche, -indiqua avec le doigt qu'on allait y mettre quelque chose et nous fit -ainsi comprendre que nous tions dans la salle manger. Je mis la main -sur mon coeur pour exprimer le plaisir que j'en prouvais. - -Sur l'invitation de Bou-Allem, nous nous assmes sur le tapis, autour -d'un large plateau qu'on y avait dpos en guise de table. - -Une fois installs, deux Arabes se prsentrent pour nous servir. - -En France, les domestiques servent la tte dcouverte; en Algrie, ils -gardent leur coiffure, mais en revanche, comme marque de respect, ils -laissent leurs chaussures la porte de l'appartement et servent -nu-pieds; entre nos serviteurs et ceux des Arabes, il n'y a de -diffrence que des pieds la tte. - -Nous tions seuls attabls avec Bou-Allem. Le fils n'avait pas l'honneur -de dner avec son pre, qui mangeait presque toujours seul. - -On apporta sur le plateau une sorte de saladier rempli de quelque chose -qui ressemblait du potage la citrouille. J'aime assez ce mets. - ---Quelle heureuse ide, dis-je ma femme! Bou-Allem a devin mes gots; -comme je vais faire honneur son cuisinier! - -Notre hte comprit sans doute le sens de mon exclamation, car nous -prsentant chacun une rustique cuillre de bois, il nous engagea -suivre son exemple, et plongea son arme jusqu'au manche dans la gamelle. -Nous l'imitmes. - -Pour mon compte, je sortis bientt une norme cuillere, que je portai -avec empressement ma bouche; mais peine l'eus-je got: - ---Pouah! m'criai-je en faisant une horrible grimace, qu'est-ce cela? -J'ai la bouche en feu! - -Mme Robert-Houdin arrta une cuillere qu'elle tenait prs de ses -lvres, puis, soit apptit, soit curiosit, elle voulut s'assurer par -elle-mme du got de notre potage; elle en essaya, mais elle ne tarda -pas joindre son concert au mien en toussant perdre haleine. C'tait -une soupe au piment. - -Tout en paraissant contrari de ce contre-temps, notre hte avalait sans -sourciller d'normes cuilleres du potage, et chaque fois il tendait -les bras d'un air de batitude qui semblait nous dire: C'est pourtant -bien bon! - -On desservit la soupire presque vide. - ---Bueno! bueno! exclama Bou-Allem, en nous montrant un plat qu'on venait -de mettre devant nous. - -Bueno est espagnol. Le brave Bach-Agha qui savait deux ou trois mots de -cette langue, n'tait pas fch de nous montrer son rudition. - -Ce fameux plat tait une sorte de ragot qui semblait avoir quelque -analogie avec un haricot de mouton. Quand j'tais Belleville, c'tait -le plat chef-d'oeuvre de Mme Auguste, et je lui faisais toujours un -trs bon accueil. Aussi en souvenir de ma bonne cuisinire, je me -prparai fondre sur le ragot; mais je cherchai vainement autour de -moi une fourchette, un couteau, ou mme la cuillre de bois qu'on nous -avait donne pour le potage. - -Bou-Allem me sortit d'embarras. Il me montra, en puisant lui-mme dans -le plat avec ses doigts, que la fourchette tait un instrument tout -fait inutile. - -Comme la faim nous pressait, nous passmes pardessus certaine -rpugnance, et ma femme, mon exemple, pcha dlicatement un petit -morceau de mouton. La sauce en tait encore fortement pice. Toutefois, -en mangeant trs peu de viande et beaucoup d'un mauvais petit pain sans -levain qu'on nous avait servi, - - Nous pmes adoucir la force du poison. - -Pour tre agrable notre hte, j'eus le malheur de lui rpter le mot -espagnol qu'il m'avait appris. Ce compliment, qu'il croyait sincre, lui -fit un grand plaisir, et pour le mieux justifier encore, il retira un os -garni de viande, en arracha quelques morceaux avec ses ongles et les -offrit galamment Mme Robert-Houdin. - -Je prvins une seconde dition de cette politesse en puisant moi-mme -dans le ragot. - -Je me demandais comment ma femme arriverait se dbarrasser de ce -singulier cadeau: elle le fit beaucoup plus adroitement que je ne -l'eusse pens. Bou-Allem ayant tourn la tte pour donner des ordres, le -morceau de viande fut remis dans le plat avec une tonnante subtilit, -et nous emes bien envie de rire, lorsque notre hte, qui ne se doutait -de rien, reprit ce fragment de mouton pour son propre compte. - -Nous accueillmes avec une grande satisfaction un poulet rti que l'on -nous servit aprs le ragot; je me chargeai de le dcouper, autrement -dit, de le dpecer avec mes doigts, et je le fis assez dlicatement. -Nous le trouvmes tellement de notre got qu'il n'en resta pas la -moindre bribe. - -Vinrent successivement d'autres mets, auxquels nous gotmes avec -prcaution, et dans le nombre, le fameux couscoussou, que je trouvai -dtestable. Enfin, des friandises terminrent le repas. - -Nous avions les mains dans un triste tat. Un Arabe nous apporta -chacun une cuvette et du savon pour nous laver. - -Bou-Allem, aprs avoir galement termin cette opration et s'tre de -plus lav la barbe avec beaucoup de soin, fit mousser son eau de savon, -en prit plein sa main et s'en rina la bouche. C'est du reste la seule -liqueur qui fut prsente sur la table[23]. - -Aprs le dner, nous nous dirigemes vers un autre corps de logis, et, -chemin faisant, nous fmes rejoints par un Arabe que Bou-Allem avait -envoy chercher. - -Cet homme avait t longtemps domestique Alger; il parlait trs-bien -le franais et devait nous servir d'interprte. - -Nous entrmes dans une petite pice fort proprement dcore, dans -laquelle il y avait deux divans. - -Voici, nous dit notre hte, la chambre rserve pour les trangers de -distinction; tu peux te coucher quand tu voudras, mais si tu n'es pas -fatigu, je te demanderai la permission de te prsenter quelques -notables de ma tribu, qui, ayant entendu parler de toi, veulent te voir. - ---Fais-les venir, dis-je, aprs avoir consult Mme Robert-Houdin, -nous les recevrons avec plaisir. - -L'interprte sortit et ramena bientt une douzaine de vieillards, parmi -lesquels se trouvaient un Marabout et plusieurs _talebs_ (savants). - -Le Bach-Agha semblait avoir pour eux une grande dfrence. - -On s'assit en rond sur le tapis et l'on entama sur mes sances d'Alger -une conversation trs anime. Cette sorte de Socit savante discutait -sur la possibilit des prodiges raconts par le chef de la tribu, qui -prenait un plaisir extrme dpeindre ses impressions et celles de ses -coreligionnaires la vue des _miracles_ que j'avais excuts. - -Chacun prtait une grande attention ces rcits et me regardait avec -une sorte de vnration. Le Marabout seul se montrait trs sceptique, et -prtendait que les spectateurs avaient t dupes de ce qu'il appelait -une vision. - -Dans l'intrt de ma rputation de sorcier franais, je dus faire devant -l'incrdule quelques tours d'adresse comme spcimen de ceux de ma -sance. J'eus le plaisir d'merveiller mon auditoire; mais le Marabout -continuait de me faire une opposition systmatique dont ses voisins -taient visiblement ennuys. Le pauvre homme ne s'attendait gure au -tour que je lui mnageais. - -Mon antagoniste portait dans sa ceinture une montre dont la chane -pendait au dehors. - -Je crois avoir dj fait part au lecteur d'un certain talent de socit -que je possde, et qui consiste enlever une montre, une pingle, un -portefeuille, etc., avec une adresse dont plusieurs de mes amis ont t -maintes fois les victimes. - -Je suis heureusement n avec un coeur droit et honnte, sans cela ce -genre de talent et pu me conduire fort loin. Lorsque dans l'intimit la -fantaisie me poussait cette espiglerie, je la faisais tourner au -profit d'un tour d'escamotage, ou bien encore j'attendais que mon ami -et pris cong de moi et je le rappelais: Tenez, lui disais-je en lui -prsentant l'objet drob, que ceci vous serve de leon pour vous mettre -en garde contre l'adresse de gens moins honntes que moi. - -Mais revenons notre Marabout. Je lui avais enlev sa montre en passant -prs de lui, et j'avais fait glisser sa place une pice de cinq -francs. - -Pour dtourner les soupons, et en attendant que j'utilisasse mon -larcin, j'improvisai un tour. Aprs avoir escamot le chapelet de -Bou-Allem, qu'il portait sur lui, je le fis passer dans une des -nombreuses babouches laisses, selon l'usage, au seuil de la porte, par -tous les assistants. Cette chaussure se trouva remplie de pices de -monnaie, et, pour terminer cette petite scne d'une manire comique, je -fis sortir des pices de cinq francs du nez de tous les spectateurs. -Chacun d'eux prenait tant de plaisir cet exercice que c'tait n'en -plus finir: _Douros_, _douros_[24] me disaient-ils en se tirant le nez. -Je me prtais volontiers leurs dsirs et les _douros_ sortaient mon -commandement. - -La joie tait si grande, que plusieurs Arabes se roulaient par terre; -cette grosse joie de la part des mahomtans valait pour moi des -applaudissements frntiques. - -J'avais affect de m'loigner du Marabout qui, comme je m'y attendais, -tait rest srieux et impassible. - -Quand le calme se fut rtabli, mon rival se mit parler avec vivacit -ses voisins, sans doute pour chercher dtruire leur illusion, et ne -pouvant y parvenir, il s'adressa moi par l'intermdiaire de -l'interprte. - ---Ce n'est pas moi que tu tromperais ainsi, me dit-il d'un air narquois. - ---Pourquoi cela? - ---Parce que je ne crois pas ton pouvoir. - ---Ah! vraiment. Eh bien! si tu ne crois pas mon pouvoir, je te -forcerai bien de croire mon adresse. - ---Ni l'un ni l'autre. - -J'tais ce moment loign du Marabout de toute la longueur de la -chambre. - ---Tiens, lui dis-je, tu vois cette pice de cinq francs. - ---Oui. - ---Ferme la main avec force, car la pice va s'y rendre malgr toi. - ---Je l'attends, dit l'Arabe d'un ton d'incrdulit, en avanant la main -vigoureusement ferme. - -Je pris la pice au bout de mes doigts en la faisant bien remarquer par -l'assemble, puis feignant de l'envoyer vers le Marabout, je la fis -disparatre en disant _passe_. - -Mon homme ouvrit la main, et n'y trouvant rien, il se contenta de -hausser les paules, comme pour me dire: Tu vois que je te l'avais -dit. - -Je savais bien que la pice n'y tait pas. Mais il importait de -dtourner pour un instant l'attention du Marabout de sa ceinture, et -c'est pour cela que j'avais fait cette feinte. - ---Cela ne m'tonne pas, lui dis-je, car j'ai lanc la pice avec tant de -force qu'elle a travers ta main et qu'elle est tombe dans ta ceinture. -Craignant de casser ta montre par le choc, je l'ai fait venir moi; la -voici. Et je la lui montrai au bout de mes doigts. - -Le Marabout porta vivement la main sa ceinture pour s'assurer de la -vrit, et demeura stupfait en n'y trouvant plus que la pice de cinq -francs annonce. - -Les assistants furent merveills; toutefois quelques-uns d'entre eux -faisaient rouler les grains de leur chapelet avec une vivacit qui -tmoignait d'une certaine agitation de leur esprit; le Marabout fronait -le sourcil sans mot dire; je vis qu'il machinait quelque mauvais tour. - ---Je crois maintenant ton pouvoir surnaturel, me dit-il, tu es un -vritable sorcier; aussi j'espre que tu ne craindras pas de rpter ici -un tour que tu as fait sur ton thtre. Et me prsentant deux pistolets -qu'il tenait cachs sous son burnous: Tiens, choisis une de ces armes, -nous allons la charger, et je tirerai sur toi. Tu n'as rien craindre -puisque tu sais parer les coups. - -J'avoue que je fus un instant interdit. Je cherchais un subterfuge et je -n'en trouvais pas. Tous les yeux taient fixs sur moi, et l'on -attendait une rponse. - -Le Marabout tait triomphant. - -Bou-Allem qui savait que mes tours n'taient que le rsultat de -l'adresse, se montra mcontent qu'on ost ainsi tourmenter son hte; il -en fit des reproches au Marabout. - -Je l'arrtai; il m'tait venu une ide qui pouvait me sortir d'embarras, -du moins pour le moment. M'adressant alors mon adversaire: - ---Tu n'ignores pas, lui dis-je avec assurance, que pour tre -invulnrable, j'ai besoin d'un talisman. Malheureusement je l'ai laiss - Alger. - -Le Marabout se mit rire d'un air d'incrdulit. - ---Cependant, continuai-je, je puis, en restant six heures en prires, me -passer de talisman et braver ton arme. Demain matin, huit heures, je -te permettrai de tirer sur moi en prsence mme des Arabes qui sont ici -tmoins de ton dfi. - -Bou-Allem tonn d'une telle promesse, s'assura encore prs de moi si -cette scne tait srieuse et s'il devait convoquer la socit pour -l'heure indique. Sur mon affirmation, on se donna rendez-vous devant le -banc de pierre dont j'ai parl. - -Je ne passai pas la nuit en prires, comme on doit le croire, mais -j'employai environ deux heures assurer mon invulnrabilit; puis, -satisfait de mon succs, je m'endormis de grand coeur, car j'tais -horriblement fatigu. - -A huit heures, le lendemain, nous avions dj djen, nos chevaux -taient sells, notre escorte attendait le signal du dpart qui devait -avoir lieu aprs la fameuse exprience. - -Non-seulement personne ne manqua au rendez-vous, mais un grand nombre -d'Arabes vinrent encore grossir le groupe des assistants. - -On prsenta les pistolets. Je fis remarquer que la lumire n'tait point -bouche. Le marabout mit une bonne charge de poudre dans le canon et -bourra. Parmi les balles apportes, j'en fis choisir une que je mis -ostensiblement dans le pistolet, et qui fut galement couverte de -papier. - -L'arabe contrlait tous mes mouvements; il y allait de son honneur. - -On procda pour le second pistolet comme pour le premier, puis vint -enfin le moment solennel. - -Solennel, en effet, pour tout le monde! Pour les assistants, incertains -du rsultat de l'exprience; pour Mme Robert-Houdin qui m'avait -vainement suppli de renoncer ce tour, dont elle redoutait -l'excution; et solennel aussi pour moi, car mon nouveau truc ne -reposant sur aucun des procds employs dans pareille circonstance, -Alger, je craignais une erreur, une trahison, que sais-je? - -Toutefois j'allai me placer quinze pas sans tmoigner la moindre -motion. - -Le marabout se saisit aussitt de l'un des deux pistolets, et au signal -que je donne, il dirige sur moi son arme avec une attention -particulire. - -Le coup part, et la balle parat entre mes dents. - -Irrit plus que jamais, mon rival veut se prcipiter sur l'autre -pistolet; plus leste que lui, je m'en empare. - ---Tu n'as pu parvenir me blesser, lui dis-je; tu vas juger maintenant -si mes coups sont plus redoutables que les tiens. Regarde ce mur. - -Je lchai la dtente, et, sur la muraille nouvellement blanchie, apparut -une large tache de sang l'endroit mme o le coup avait port. - -Le Marabout s'approcha, trempa son doigt dans cette empreinte rouge, et, -le portant sa bouche, il s'assura en gotant que c'tait vritablement -du sang. Quand il en eut acquis la certitude, ses bras retombrent et sa -tte se pencha sur sa poitrine, comme s'il et t ananti. - -Il tait vident qu'en ce moment il doutait de tout, mme du Prophte. - -Les assistants levaient les mains au Ciel, marmottaient des prires et -me regardaient avec une sorte d'effroi. - -Cette scne tait le _coup de fouet_ de ma sance de la veille; je fis -comme au thtre, je me retirai, en laissant les spectateurs aux -impressions qu'ils en avaient reues. Nous prmes cong de Bou-Allem et -de son fils, et nous partmes au galop. - -Le tour dont je viens de donner les dtails, si curieux qu'il soit, est -assez facile prparer. Je vais en donner la description, en racontant -le travail qu'il m'avait ncessit. - -Aussitt que je fus seul dans ma chambre, je tirai de ma bote -pistolets, qui ne me quitte jamais dans mes voyages, un moule fondre -des balles. - -Je pris une carte, j'en relevai les quatre bords, et j'en fis une sorte -de rcipient, dans lequel je mis un morceau de starine pris sur une des -bougies qu'on avait laisses. Quand la starine fut fondue, j'y mlai -un peu de noir de fume que j'avais obtenu en mettant une lame de -couteau au-dessus de la lumire, puis je coulai cette composition dans -mon moule balles. - -Si j'avais laiss refroidir entirement le liquide, la balle et t -pleine et solide, mais aprs une dizaine de secondes environ, je -renversai le moule, et la portion de la starine qui n'tait pas encore -solidifie sortit et laissa dans l'instrument une balle creuse. Cette -opration est du reste la mme que celle employe pour faire les -cierges; l'paisseur des parois dpend du temps qu'on a laiss le -liquide dans le moule. - -J'avais besoin d'une seconde balle; je la fis un peu plus forte que la -premire. Je l'emplis de sang, et je bouchai l'ouverture avec une goutte -de starine. Un Irlandais m'avait autrefois montr un petit tour -d'invulnrabilit qui consiste faire sortir du sang du pouce sans -prouver de douleur; j'avais profit de ce procd pour emplir ma balle. - -On ne saurait croire combien ces projectiles, ainsi prpars, imitent le -plomb; c'est s'y mprendre, mme de trs prs. - -D'aprs cela, le tour doit facilement se comprendre. En montrant la -balle de plomb aux spectateurs, je l'avais change contre ma belle -balle creuse, et c'est cette dernire que j'avais mise ostensiblement -dans le pistolet. En pressant fortement la bourre, la starine s'tait -casse en petits morceaux qui ne pouvaient m'atteindre la distance o -je m'tais plac. - -Au moment o le coup de pistolet s'tait fait entendre, j'avais ouvert -la bouche pour montrer la balle de plomb que je tenais entre mes dents. -Le second pistolet contenait la balle remplie de sang qui, en -s'aplatissant sur le mur, y avait laiss son empreinte, tandis que les -morceaux avaient vol en clats. - -Aprs un assez heureux voyage, nous arrivmes Milianah, quatre -heures du soir. Le chef du bureau Arabe de cette ville, le Capitaine -Bourseret, nous accueillit, ainsi que l'avait fait son collgue de -Mdah, avec un aimable empressement. Il nous pria de regarder sa maison -comme la ntre, pendant tout le temps de notre sjour. - -M. Bourseret vivait avec sa mre, et cette excellente dame eut pour -Mme Robert-Houdin toutes les attentions dlicates qu'aurait eues une -amie de longue date. - -Notre excursion travers le D'jendel nous avait fatigus; nous passmes -la plus grande partie du lendemain nous reposer. - -Il y eut, le soir, chez le capitaine, un grand dner auquel assistaient -le gnral commandant la place, un lieutenant-colonel et quelques -notabilits de la ville. Aprs le repas, je crus ne pouvoir mieux -rpondre aux politesses dont j'tais l'objet, qu'en donnant une petite -sance de tours d'adresse o je dployai tout mon savoir-faire. J'avais -annonc, dans la journe, cette intention M. Bourseret, qui avait en -consquence fait de nombreuses invitations pour le soir. Je dois croire -que mes expriences furent gotes, si j'en juge par l'accueil qu'elles -reurent. Du reste mon public tait dans des dispositions si favorables -pour moi, qu'il applaudissait trs souvent de confiance, car tout le -monde n'tait pas plac pour bien voir. - -Milianah tait le but de mon voyage; je n'y devais rester que trois -jours et retourner ensuite Alger, pour l'poque o le btiment qui -nous avait amens devait partir pour la France. - -M. Bourseret avait arrang une partie pour le deuxime jour de mon -sjour chez lui. - -Il s'agissait d'une excursion chez les Beni-Menasser dont la tribu, -vivant sous les tentes, tait campe quelques lieues de Milianah. - -A six heures du matin, nous montmes cheval, en compagnie de quelques -amis du capitaine, et nous descendmes la montagne sur laquelle est -btie la ville. - -Nous tions escorts d'une douzaine d'Arabes attachs au service du -bureau, tous vtus de manteaux rouges et munis de leurs fusils. - -Des ordres avaient sans doute t donns l'avance, car une fois dans -la plaine, au premier goum que nous traversmes, une dizaine d'Arabes -sortant de leurs gourbis montrent cheval et se joignirent notre -escorte. Un peu plus loin, un autre peloton d'hommes s'unit au premier, -et notre groupe faisant boule de neige sur son passage finit par devenir -assez considrable; le nombre des Arabes pouvait s'lever deux cents -environ. - -Aprs deux heures de marche, nous laissmes la grande route afin -d'abrger le chemin, et nous entrmes dans une immense plaine qui -s'tendait au loin devant nous. - -Tout--coup les Arabes qui nous accompagnaient, obissant probablement -un signal de leur chef que je n'aperus pas, partent au galop et nous -devancent de cinq six cents mtres. L, la troupe se divise, se met -sur quatre rangs, s'lanant ventre terre, se dirigent de notre ct, -en poussant des cris frntiques, le fusil l'paule et prts faire -feu. - -Notre petite compagnie marchait de front, en ce moment. - -Les Arabes fondent sur nous avec l'imptuosit d'une locomotive. -Quelques secondes encore, et nos chevaux vont recevoir le choc de cette -avalanche vivante; nul doute que nous ne soyons crass. - -Mais une forte dtonation se fait entendre. Tous les cavaliers, avec une -admirable prcision, ont fait feu d'un seul coup au-dessus de nos ttes; -leurs chevaux se cabrent, pivotent sur leurs pieds de derrire, font -volte-face, et repartant fond de train, vont rejoindre la troupe. - -On et pu prendre alors l'Arabe pour un vritable Centaure, en le -voyant, pendant cette course effrne, charger son fusil, le faire -tourner et sauter en l'air comme un tambour-major le ferait avec sa -canne. - -Le premier rang de cavaliers s'tait peine loign, que le second qui -l'avait suivi d'une centaine de mtres, se prsenta devant nous pour -excuter la mme manoeuvre. Cela se renouvela au moins une vingtaine -de fois. On le voit, c'tait une sorte de fantasia dont le capitaine -nous avait mnag la surprise. - -Au bruit des coups de fusils, quelques-uns de nos chevaux s'taient -cabrs, mais le premier moment de surprise pass, ils s'taient calms, -habitus qu'ils sont ces sortes d'exercices. Celui de Mme -Robert-Houdin tait un animal d'une tranquillit toute preuve; aussi -fut-il moins impressionn que sa matresse. Cependant chacun se plut -rendre ma femme cette justice qu'aprs la premire motion passe, -elle tait devenue brave autant que le plus aguerri d'entre nous. - -La fantasia termine, chaque Arabe reprit sa place dans l'escorte et une -heure aprs nous arrivmes la tribu des Beni-Menasser. - -L'Agha Bed-Amara nous attendait. A notre approche, il s'tait avanc -vers nous et avait bais respectueusement la main du capitaine, tandis -que quelques hommes de sa tribu, pour fter notre bienvenue, -dchargeaient leurs fusils presque au nez de nos chevaux. Mais, hommes -et btes taient aguerris, et il n'y eut pas le plus petit mouvement -dans nos rangs. - -Ben-Amara nous fit entrer dans sa tente, o chacun s'assit sa guise -sur un large tapis. - -Notre arrive avait fait bruit dans la tribu. Pendant que nous fumions -en prenant du caf, un grand nombre d'Arabes, pousss par la curiosit, -s'taient rangs en cercle quelques distance de de nous, et par leur -immobilit ressemblaient une haie de statues de bronze. - -Nous passmes environ une heure nous livrer aux plaisirs de la -conversation, en attendant _la diffa_ (le repas), que nous dsirions -tous avec une vive impatience. Nous commencions mme trouver le temps -bien long, lorsque nous vmes dans le lointain s'approcher une sorte de -procession, bannires en tte. - -Ces bannires m'intriguaient et me semblaient tout tranges, car elles -taient replies. Soudain, les rangs de nos paisibles spectateurs -s'ouvrirent, et quel ne fut pas mon tonnement de voir que ce que je -prenais pour des bannires, n'tait autre chose que des moutons rtis -dans leur entier, et embrochs au bout de longues perches. - -Deux de ces porte-moutons marchaient en avant. Ils taient suivis d'une -vingtaine d'hommes, rangs sur une mme ligne, dont chacun portait un -des plats qui devaient composer la diffa. - -C'taient des ragots et des rtis de toutes sortes, le couscoussou, et -enfin une douzaine de plats de dessert, ouvrage des femmes de -Ben-Amara. - -Ce dner ambulant prsentait un coup d'oeil ravissant, pour des gens -surtout dont le grand air et les motions de la fantasia avaient -singulirement aiguis l'apptit. - -Le chef cuisinier marchait en tte, et, ainsi que l'officier de _M. -Malbroug_, il ne portait rien; mais, ds qu'il fut prs de nous, il se -mit activement l'oeuvre: saisissant bras-le-corps un des deux -moutons, il le _dbrocha_ et le posa devant nous sur un norme plat. - -Pour mes compagnons, presque tous vtrans d'Algrie, ce gigantesque -rti n'tait point une nouveaut; quant ma femme et moi, la vue -d'une telle viande aurait suffi pour nous rassasier dans toute autre -circonstance; mais nous nous empressmes de nous joindre au cercle qui -se forma autour de ce mets, digne de Gargantua. - -Il nous fallut, comme chez Bou-Allem, dpecer la bte avec nos doigts; -chacun en arracha un morceau sa guise, d'abord avec un peu de -rpugnance; puis, pousss par une faim de Cannibales, nous fmes sur le -mouton une vritable cure. Je ne sais si ce fut en raison des -dispositions que nous apportmes ce repas, mais tous les convives se -rcrirent qu'ils n'avaient jamais rien mang d'aussi bon que ce mouton -rti. - -Lorsque nous emes pris sur l'animal les morceaux les plus dlicats, le -cuisinier nous offrit de nous prsenter le second. Sur notre refus, il -nous servit la volaille rtie, laquelle nous fmes encore beaucoup -d'honneur, puis, dlaissant les ragots au piment et le couscoussou, qui -exhalait une forte odeur de beurre rance, nous nous ddommagemes de la -privation du pain pendant le repas, en savourant d'excellents petits -gteaux. - -La rception de l'Agha des Beni-Menasser avait vraiment quelque chose de -princier. Pour l'en remercier, je lui proposai de donner une petite -sance devant nos nombreux spectateurs. Ces admirateurs passionns -n'avaient pu se rsoudre quitter la place qu'ils occupaient notre -arrive, et ils avaient assist de loin notre repas. - -Sur l'ordre de leur chef, ils se rapprochrent en resserrant leur -cercle autour de moi. Le capitaine voulut bien me servir d'interprte, -et grce lui, je pus excuter une douzaine de mes meilleurs tours. -L'effet produit sur ces imaginations superstitieuses fut tel qu'il me -fut impossible de continuer; chacun s'enfuyait mon approche. Ben-Amara -nous assura qu'ils me prenaient pour le Diable, mais que si j'avais -port le costume mahomtan, il se seraient au contraire prosterns -devant moi comme devant un envoy de Dieu. - -En revenant Milianah, le capitaine, pour couronner cette charmante -journe de plaisirs, nous donna le spectacle d'une chasse dans laquelle -les Arabes prirent la course de leurs chevaux des livres et des -perdrix, sans tirer un seul coup de fusil. - -Le jour suivant, nous prmes cong de M. Bourseret et de son excellente -mre. Nous nous dirigemes sur Alger, mais non plus par les chemins de -traverse, car nous avions assez d'une seule excursion travers le -D'jendel, et nous aspirions maintenant aprs une locomotion plus douce. -Ces sortes de parties de plaisir, qui ne sont en ralit que des parties -de fatigue, peuvent tre agrables tout au plus une fois, et ne servent -qu' raviver dans notre esprit inconstant la jouissance du bien-tre et -du confortable que nous avions volontairement quitts. Nous prmes la -diligence qui nous conduisit la mtropole de l'Algrie, et cette fois, -nous apprcimes tout l'avantage de ce mode de transport. - -Le bateau l'_Alexandre_, qui nous avait amens de France, partait le -surlendemain de notre arrive. J'eus deux jours pour faire mes adieux et -adresser mes remerciements toutes les personnes qui m'avaient montr -de la bienveillance, et j'eus fort faire. J'aurais infiniment de -plaisir aujourd'hui adresser encore chacune d'elles mon bon -souvenir, mais je suis retenu par la crainte de paratre ingrat en -faisant quelque omission involontaire. Je ne puis rsister, toutefois, -au dsir de tmoigner au maire d'Alger, M. de Guiroye, toute ma -reconnaissance pour son affable rception, ainsi que pour l'nergique et -bienveillant appui qu'il m'a prt lors de mes petites misres avec -l'administration thtrale. - -En quittant Alger, j'eus la satisfaction d'tre conduit bord par deux -officiers distingus, dont je ne saurais jamais assez reconnatre les -bonts. Le colonel, chef d'tat-major de la marine, M. Pallu du Parc, et -M. le colonel de Neveu ne me quittrent que lorsque les premiers coups -de la machine commencrent branler le steamer. Ces Messieurs furent -les derniers dont je pressai la main sur le littoral africain. - -Si j'crivais mes impressions de voyage, j'aurais encore beaucoup -raconter avant d'arriver mon ermitage de Saint-Gervais; mais je me -rappelle que dans le titre de mon ouvrage j'ai promis des confidences -ayant trait ma vie d'artiste; je dois donc carter de mon rcit tout -vnement de la vie commune. - -Un temps affreux sur mer, une tourmente la hauteur des Pyrnes, la -mort vingt fois devant nous seraient des vnements aussi terribles -qu'intressants raconter. Mais combien de fois ces mouvants pisodes -qui, du reste, se ressemblent tous, n'ont-ils pas t dj dpeints par -des plumes beaucoup plus habiles que la mienne; la description que j'en -pourrais faire n'aurait donc aucun caractre de nouveaut. Je me -contenterai de donner un sommaire de ce malheureux voyage. - -Une tempte nous surprend dans le golfe de Lyon: nos machines sont -dmontes. Notre btiment, ballott par les vents pendant neuf jours, -est enfin jet sur les ctes d'Espagne. Nous parvenons nous diriger -sur le port de Barcelone; mais les autorits nous en refusent l'entre, -parce que nous n'avons pas de passeports pour l'Espagne. Nous ctoyons, -par un temps pouvantable, cette terre inhospitalire et nous gagnons -enfin Rosas, petit port, dans lequel nous nous mettons l'abri de la -tourmente. - -Je quitte alors le bateau, et je traverse les Pyrnes en tartane. Un -ouragan, rsultat de la tempte sur mer, menace chaque instant de nous -prcipiter dans des fondrires. Nous atteignons heureusement la France, -puis Marseille, o je dois acquitter une promesse faite, lors mon -premier passage, aux directeurs du Grand-Thtre. - -Je fus en vrit bien ddommag des tourments et des fatigues de mon -voyage. Les Marseillais se montrrent envers moi d'une bienveillance si -grande, que ces dernires reprsentations resteront toujours dans mon -souvenir comme les plus applaudies que j'aie jamais donnes. Je ne -pouvais faire plus solennellement mes adieux d'artiste au public. Je me -htai de retourner Saint-Gervais. - - -CONCLUSION. - -Je puis en terminant cet ouvrage rpter ce que je disais au -commencement de ce chapitre: Me voil donc arriv au but de toutes mes -esprances! Mais cette fois, s'il plat Dieu, comme disait mon guide -Mohammed, aucune tentation ne viendra dsormais modifier mes plans de -flicit. J'espre longtemps encore (toujours s'il plat Dieu), jouir -de cette douce et paisible existence que j'avais peine gote, lorsque -l'ambition et la curiosit m'ont conduit en Algrie. - -Rentr chez moi, j'ai install dans mon cabinet de travail les -instruments de mes sances, mes fidles compagnons, je dirais presque -mes vieux amis. Je vais maintenant m'abandonner tout entier mon got, - ma passion pour les applications de l'lectricit la mcanique. - -Qu'on ne croie pas cependant que, pour cela, je renie l'art auquel je -dois tant de jouissances! Loin de moi cette pense; plus que jamais je -suis fier de l'avoir cultiv, puisque c'est lui seul que je dois le -bonheur de me livrer mes nouvelles tudes. Du reste, je m'en loigne -peut-tre moins qu'on ne serait tent de le croire; il y a longtemps que -je fais des applications de l'lectricit la mcanique et je dois -avouer, si dj mes lecteurs ne l'ont devin, que l'lectricit a jou -un rle important dans plusieurs de mes expriences. En ralit, mes -travaux d'aujourd'hui ne diffrent de ceux d'autrefois que par la -forme; ce sont toujours des prestiges. - -Un reste d'amour pour mon ancienne profession d'horloger m'a fait -choisir les instruments chronomtro-lectriques pour but de mes travaux. -J'ai adopt pour programme: _Populariser les horloges lectriques en les -rendant aussi simples et aussi prcises que possible_. Et comme l'art -suppose toujours un idal que l'artiste cherche raliser, je rve dj -ce jour o un rseau de fils lectriques partant d'un rgulateur unique, -rayonnera sur la France entire et portera l'heure prcise dans les plus -importantes cits comme dans les plus modestes villages. - -En attendant, dvou la cause du progrs, je travaille incessamment -avec l'espoir que mes modestes dcouvertes seront de quelque utilit -dans la solution de cet important problme. - -Voici quelques-uns des rsultats que j'ai obtenus jusqu' ce jour: - - NOUVELLES APPLICATIONS DE L'LECTRICIT A LA MCANIQUE. - - 1 Appareil pour le transport d'un courant lectrique et la - reproduction successive, l'aide de ce mme courant, d'un nombre - quelconque d'effets mcaniques. - - 2 Appareil contrleur et distributeur des courants lectriques - pouvant obvier aux arrts des courants formant un long circuit. - - 3 Rgulateur lectrique sans aucun rouage, l'abri de toute - influence des variations des courants lectriques. - - 4 Pendule lectrique populaire, marchant par un petit lment - _Daniel_, et pouvant conduire, sans augmentation de dpense - d'lectricit, un cadran de deux mtres de diamtre. - - 5 Sonnerie lectrique sans aucun rouage, pouvant tre conduite - quelque distance que ce soit par la pendule lectrique ci-dessus. - - 6 Cadran lectrique pour clocher ou autre monument, marchant sans - le secours d'horloge-type. Ce cadran, le premier de ce genre, a - t plac au fronton de l'Htel-de-Ville de Blois, auquel j'en ai - fait hommage. Il marche, depuis dix ans, avec la plus grande - rgularit. - - 7 Nouvelle disposition lectrique servant supprimer - automatiquement, pendant la nuit, un courant lectrique et le - rtablir pendant le jour. Ce systme produit une conomie de moiti - et peut s'appliquer aux cadrans qui ne sont pas clairs, la nuit. - - 8 Pile de Smee, ne plongeant dans le liquide que lorsque son - courant est ncessaire une action mcanique, et se relevant - aussitt qu'elle ne doit plus fonctionner. - - 9 Nouvelle sonnerie pour les grosses cloches, conduite par la - petite pendule n 4. - - 10 _Rpartiteur lectrique_, l'aide duquel on peut centupler une - attraction magntique. Cet appareil a t prsent l'Acadmie en - 1856 (Rapporteur, M. Desprez). - -Voici comment, dans le _Cosmos_, t. 8, p. 330, s'exprime l'abb Moigno -sur cette invention, aprs en avoir fait la description: En rsum, le -_rpartiteur_, si petit et si humble en apparence, est l'une des grandes -nouveauts de l'Exposition universelle de 1855. - -Au point de vue de la mcanique, c'est un organe entirement nouveau, -qui sera bientt appliqu de mille manires diffrentes, mille usages, -et qui rendra d'innombrables services. Au point de vue de la physique et -des applications de l'lectricit, c'est une dcouverte immense. M. -Robert-Houdin, dont les forces sont centuples par son _rpartiteur_, -est seul aujourd'hui en mesure de rsoudre le plus grand des problmes -l'ordre du jour, de raliser enfin le moteur lectrique[25], etc., etc. - -Ma sance est termine (il faut se rappeler que c'est sous ce titre que -j'ai prsent mon rcit); j'ai toutefois l'espoir de la reprendre -bientt. Il me reste encore tant de petits et de grands mystres -dvoiler! La prestidigitation est une immense carrire que la curiosit -peut longtemps exploiter. Je ne prends donc point cong du public, ou -pour mieux dire, du lecteur, car, sous cette seconde forme de -reprsentation que j'ai adopte, mes adieux ne seront dfinitifs que -lorsque j'aurai puis tout ce qui peut tre dit sur les -_prestidigitateurs_ et la _prestidigitation_; ces deux mots serviront de -titre l'ouvrage qui fera suite mes _Confidences_. - - - - -UN COURS DE MIRACLES. - - Le vrai peut quelquefois n'tre pas vraisemblable. - Le vraisemblable peut aussi n'tre pas vrai. - - -On a dit des Augures qu'ils ne pouvaient se regarder sans rire.--Il en -serait de mme des Assaoua si le sang musulman ne coulait pas dans -leurs veines. Toutefois il n'est pas un seul d'entre eux qui se fasse -illusion sur la nature des prtendus miracles excuts par ses -confrres; mais tous se prtent la main pour l'excution de leurs -prestiges, comme le ferait une troupe de faiseurs de tours dont le -Mokaddem serait l'impresario. - -Leur troupe est divise par spcialits de mme que dans les spectacles -forains: tel fait un tour de force qui ne peut en faire un autre, et -l'on cite mme de premiers sujets dont les miracles sont bien moins -tonnants que ceux de certains acteurs du second ou du troisime ordre. - -Lors mme qu'on ne pourrait expliquer leurs prtendues merveilles, une -simple rflexion devrait en dtruire le prestige. Les Assaoua se disent -incombustibles; qu'ils viennent donc franchement prier un des assistants -de leur appliquer le fer rouge sur la joue ou sur toute autre partie du -corps! Ils se prtendent invulnrables; qu'ils invitent quelques -zouaves leur passer leur sabre au travers du corps. Aprs un tel -spectacle, les plus incrdules se prosterneront devant eux. - -Ah! si j'tais incombustible et invulnrable, comme je me donnerais la -satisfaction d'en offrir une preuve irrfragable! Je me ferais mettre -la broche devant une fournaise ardente, et, pendant que je rtirais, -j'occuperais mes loisirs manger une salade de verre pil, assaisonne -d'huile.... de vitriol[26]. Ce serait un spectacle faire courir le -monde entier et le convertir ma propre religion. - -Mais les Assaoua ont des raisons pour tre prudents dans l'excution de -leurs tours, ainsi que je vais le prouver. Leurs principaux mires sont -les suivants: - -1 S'enfoncer un poignard dans la joue; - -2 Manger des feuilles de figuier de Barbarie; - -3 Se mettre le ventre sur le ct tranchant d'un sabre; - -4 Jouer avec des serpents; - -5 Se frapper le bras, en faire jaillir du sang, et le gurir -instantanment; - -6 Manger du verre pil; - -7 Avaler des cailloux, des tessons de bouteille, etc.; - -8 Marcher sur du fer rouge, et se passer la langue sur une plaque -rougie blanc. - -Commenons par le tour le plus simple, qui consiste s'enfoncer un -poignard dans la joue. - -L'Arabe qui fit ce tour me tournait le dos; je pus donc m'approcher trs -prs de lui et distinguer comment il s'y prenait. Il appuya sur sa joue -le bout d'un poignard dont la pointe tait aussi mousse et arrondie -que celle d'un couteau papier. La peau, au lieu de se percer, -s'enfona de trois centimtres environ entre les dents molaires, qui -taient entrouvertes, absolument comme le ferait une feuille de -caoutchouc. - -Ce tour russit particulirement aux personnes maigres et ges, parce -que chez elles la peau des joues est trs lastique. Or l'Assaoua -remplissait en tous points ces conditions. - -L'Arabe qui mangea les feuilles de figuiers de Barbarie ne nous les -donna pas visiter. Je dois croire qu'elles taient prpares de -manire ne pouvoir le blesser; autrement il n'aurait pas nglig ce -point important qui pouvait doubler le prestige. Mais, quand mme il les -et montres, cet homme faisait tant d'volutions inutiles qu'il lui et -t trs facile de les changer contre d'autres feuilles inoffensives. -C'et t alors un escamotage de quinzime force. - -Dans l'exprience suivante, deux Arabes tiennent un sabre, l'un par la -poigne, l'autre par la pointe; un troisime arrive, relve ses -vtements de manire laisser l'abdomen compltement nu, et se couche -plat ventre sur le ct affil de l'arme, puis un quatrime monte sur le -dos de celui-ci, et semble peser sur lui de tout le poids de son corps. - -L'artifice de ce tour est trs facile expliquer. - -On ne montre point au public que le sabre soit bien affil; rien ne -prouve que le tranchant en soit plus coupant que le dos, bien que -l'Arabe qui le tient par la pointe affecte de l'envelopper soigneusement -d'un foulard, imitant en cela les jongleurs qui feignent de s'tre -coups au doigt avec un des poignards dont ils doivent se servir pour -jongler. - -D'ailleurs, dans l'excution de son tour, l'_invulnrable_ tourne le dos -au public. Il sait le parti qu'il peut tirer de cette circonstance; -aussi, au moment o il va pour se placer sur le sabre, ramne-t-il -adroitement sur son ventre la partie de son vtement qu'il avait -carte. Enfin, lorsque le quatrime acteur monte sur son dos, ce -dernier appuie ses mains sur les paules de deux Arabes qui tiennent le -sabre. Ces derniers sont debout comme pour maintenir son quilibre, mais -en ralit ils supportent tout le poids de son corps. Il ne s'agit donc -dans ce tour que d'avoir le ventre plus ou moins press, et -j'expliquerai un peu plus loin que cela peut se faire sans aucun mal ni -danger. - -Quant aux Assaoua qui mettent la main dans un sac rempli de serpents et -qui jouent avec ces reptiles, je m'en rapporte au jugement du colonel de -Neveu. Voici ce qu'il en dit dans l'ouvrage que j'ai dj cit: - -Nous avons souvent pouss la curiosit et l'incrdulit jusqu' faire -venir chez nous des Assaoua avec leur mnagerie. Tous les animaux -qu'ils nous dsignaient comme des vipres (_lef_) n'taient que -d'innocentes couleuvres (_hanech_); lorsque nous leur proposions de -mettre la main dans le sac qui contenait leurs animaux, ils se htaient -de se retirer, convaincus que nous n'tions pas dupe de leurs fraudes. - -J'ajouterai que ces serpents, fussent-ils mme d'une espce dangereuse, -on pourrait leur avoir arrach les dents pour n'en plus rien redouter. - -Ce qui viendrait l'appui de cette assertion, c'est que ces animaux ne -font aucune blessure lorsqu'ils mordent. - -Je n'ai pas vu excuter le tour qui consiste se frapper le bras et -en faire sortir du sang; mais il me semble qu'une petite ponge imbibe -de rouge et cache dans la main qui frappe, suffirait pour accomplir le -prodige. En essuyant le bras, la blessure se trouve naturellement -gurie. - -tant jeune, j'ai souvent fait sortir du vin d'un couteau ou de mon -doigt, en pressant une petite ponge, imbibe de ce liquide, que je -tenais cache. - -J'avais vu plusieurs fois des tourdis broyer des verres liqueur entre -leurs dents sans se blesser; mais jamais aucun d'eux n'en avait mang -les fragments. Il m'tait donc assez difficile d'expliquer ce tour des -Assaoua, lorsque sur un renseignement qui me fut donn par un mdecin -de mes amis, je trouvai dans le _Dictionnaire des Sciences mdicales_, -anne 1810, n 1143, une thse soutenue par le docteur Lesauvage, sur -l'innocuit du verre pil. - -Ce savant, aprs avoir cit quelques exemples de gens auxquels il avait -vu manger du verre, rapporte ainsi diffrentes expriences qu'il fit sur -des animaux. - -Aprs avoir soumis un grand nombre de chiens, de chats et de rats au -rgime du verre pil, dont les fragments avaient deux ou trois lignes de -longueur, aucun de ces animaux ne fut malade et grand nombre d'entre eux -ayant t ouverts, l'on ne trouva aucune lsion dans toute la longueur -du canal alimentaire. Bien convaincu, d'ailleurs, de l'innocuit du -verre aval, je me dterminai en prendre moi-mme en prsence de mon -collgue M. Cayal, du professeur Lallemand et de plusieurs autres -personnes. Je rptai plusieurs fois l'exprience et je n'en prouvai -jamais la moindre sensation douloureuse. - -Ces renseignements authentiques auraient d me suffire; cependant, je -voulus aussi voir de mes yeux ce singulier phnomne. Je fis alors -manger l'un des chats de la maison une norme boulette de viande -assaisonne de moiti de verre pil. L'animal l'avala avec infiniment de -plaisir jusqu' la dernire bribe, et sembla regretter la fin de ce mets -succulent. On croyait le chat perdu, et l'on dplorait dj ma barbarie, -lorsqu'on le vit arriver le lendemain, dispos et bien portant, et -flairant encore l'endroit o, la veille, il avait fait son repas. - -Depuis cette poque, si je veux rgaler un ami de ce spectacle, je -rgale galement mes trois chats sans distinction, pour ne pas exciter -de jalousie parmi eux. - -Je fus assez longtemps, je l'avoue, avant de me dcider faire sur -moi-mme l'exprience du docteur Lesauvage; je n'y voyais aucune -ncessit. Pourtant, un jour, en prsence d'un ami, je fis cette -bravade, si c'en est une; j'avalai aussi ma petite boulette; seulement -j'eus soin d'y mettre du verre plus fin que celui que je donnais mes -chats. Je ne sais si c'est un effet de mon imagination, mais il me -sembla qu'au dner je mangeais avec un plaisir inaccoutum; le devais-je -au verre pil? En tout cas, ce serait un procd assez bizarre pour -s'ouvrir l'apptit. - -Quand il s'agissait d'avaler des tessons de bouteille et des cailloux, -l'Assaoua, charg de ce tour, les mettait rellement dans sa bouche: -mais je crois pouvoir affirmer qu'il s'en dbarrassait au moment o il -se mettait la tte sous les plis du burnous du Mokaddem. Du reste, les -et-il avals, qu'il n'et rien fait d'extraordinaire, comparativement -ce que faisait, en France, il y a une trentaine d'annes, un -saltimbanque, surnomm l'_avaleur de sabres_. - -Cet homme, qui donnait ses sances sur la place publique, rejetait sa -tte en arrire de manire prsenter une ligne droite, et s'enfonait -rellement dans l'oesophage un sabre dont la poigne seule restait -l'ouverture de la bouche. - -Il avalait aussi un oeuf sans le casser, ou bien encore des clous et -des cailloux, qu'il faisait ensuite rsonner en se frappant l'estomac -avec le poing. - -Ces tours de force taient le rsultat d'une disposition phnomnale de -l'oesophage chez le saltimbanque. Mais s'il avait vcu au milieu des -Assaoua, n'et-il pas t coup sr le premier sujet de la troupe? - -Qu'auraient donc dit les Arabes s'ils avaient vu aussi cet autre -bateleur qui se passait travers le corps le premier sabre venu qu'on -lui prsentait, et qui, lorsqu'il tait embroch, enfonait encore la -lame d'un couteau jusqu'au manche dans chacune de ses narines? J'ai t -tmoin du fait et d'autres ont pu l'tre comme moi. - -Ce tour tait si effrayant de ralit, que le public mu en le voyant, -criait: assez! assez! suppliant l'individu de cesser. Celui-ci, sans -s'inquiter de ces cris, rpondait en parlant affreusement du nez que -_a de dui faisait bas de bad_, et chantait avec ce singulier accent la -romance de _Fleuve du Tage_, qu'il accompagnait sur la guitare. - -Je ne pus supporter la vue de ce spectacle, et je dtournai la tte avec -horreur, lorsque retirant le sabre, le troubadour enchifren fit -remarquer qu'il tait empreint de sang. - -Cependant en y rflchissant, je compris que cet homme ne pouvait -vritablement pas se percer ainsi impunment le ventre, et qu'il devait -y avoir l-dessous un truc que je n'apercevais pas. - -Mon amour pour le merveilleux me donna le dsir de le connatre; je -m'adressai l'_invulnrable_, et, moyennant quelque argent, et la -promesse que je n'en ferais pas usage, il me livra son secret. - -Je puis mon tour le communiquer au public sans avoir besoin d'exiger -de lui la mme promesse. Le truc est du reste assez ingnieux. - -Le faiseur de tours tait trs maigre, particularit indispensable pour -la russite du prestige. Il se serrait fortement le ventre avec une -ceinture troite, et voici ce qui arrivait. La colonne vertbrale ne -pouvant pas flchir, servait de point d'appui; les intestins seuls -pliaient et rentraient peu prs de moiti. Le saltimbanque remplaait -alors la partie comprime par un ventre de carton qui le remettait dans -son embonpoint normal, et le tout bien sangl sous un vtement de tricot -couleur de chair semblait faire partie du corps. De chaque ct, -au-dessus des hanches, deux rosettes de ruban cachaient les ouvertures -par lesquelles devait entrer et sortir la pointe du sabre. A ces -ouvertures aboutissait une sorte de fourreau qui conduisait avec sret -l'arme d'un bout l'autre. Pour simuler le sang, une ponge imprgne de -couleur rouge se trouvait au milieu du fourreau. Quant aux couteaux dans -le nez, c'tait une ralit. L'_invulnrable_ tait trs camard, ce qui -lui permettait, pour l'introduction des couteaux, d'lever les -cartillages du nez jusqu' la hauteur des fosses nasales. - -J'avais d'assez bonnes qualits physiques pour faire le tour du sabre, -mais aucune pour celui des couteaux. Je n'essayai point le premier, et -bien moins encore le second. - -Du reste, je me suis amus moi-mme, dans ma jeunesse, faire deux -miracles qui pourront tre utiles aux Assaoua, s'ils viennent jamais -en avoir connaissance. Je vais les expliquer ici: - -Le pdicure Maous, qui m'avait montr jongler, m'avait galement -enseign un tour trs curieux, qui consiste se fourrer dans l'oeil -droit un petit clou que l'on fait ensuite passer travers les chairs -dans l'oeil gauche, puis dans la bouche, et enfin revenir dans -l'oeil droit. - -Que l'on juge quel point j'avais le feu sacr du sortilge, puisque -j'eus le courage de m'exercer ce tour, que je trouvais ravissant! - -Une circonstance assez dsagrable vint cependant m'ter mes illusions -sur l'effet produit par ce prestige. - -J'allais quelquefois passer la soire chez une dame qui avait deux -filles, pour l'amusement desquelles elle donnait souvent de petites -ftes. Je crus ne pouvoir pas mieux choisir le lieu de ma premire -reprsentation, et je demandai la permission de prsenter un talent de -socit d'un genre tout nouveau. On y consentit avec plaisir, et l'on -fit cercle autour de moi. - ---Mesdames, dis-je avec une certaine emphase, je suis invulnrable; pour -vous en donner la preuve, je pourrais me transpercer d'un poignard, d'un -couteau ou de tout autre instrument tranchant; mais je craindrais que la -vue du sang ne vous ft une trop grande impression. Je vais vous donner -une autre preuve de mon pouvoir surnaturel. Et j'excutai mon fameux -tour _du clou dans l'oeil_. - -L'effet de cette scne ne fut pas tel que je m'y attendais; l'opration -tait peine termine qu'une des demoiselles de la maison, sous -l'motion qu'elle prouva, se trouva mal et tomba sans connaissance. La -soire fut trouble, comme on le pense bien, et craignant quelques -rcriminations, je m'esquivai sans mot dire, jurant qu'on ne me -prendrait plus de semblables exhibitions. - -Voici toutefois l'explication du tour: - -On peut, sans la moindre sensation douloureuse, introduire dans le coin -de l'oeil, prs du rservoir lacrymal, entre la paupire infrieure et -le globe, un petit clou cylindrique en plomb ou en argent, d'une -longueur d'un centimtre et demi environ sur deux trois millimtres de -diamtre; et chose bizarre, une fois ce morceau de mtal introduit, on -ne s'aperoit pas le moins du monde de sa prsence. Pour le faire -sortir, il suffit de presser avec le bout du doigt en remontant vers le -coin de l'oeil. - -Veut-on ajouter du prestige l'exprience, on s'y prend de la manire -suivante: - -On met secrtement l'avance un de ces petits clous dans l'oeil -gauche et un autre dans la bouche. Cette prparation faite, on se -prsente pour excuter le tour. - -On introduit alors ostensiblement un clou dans l'oeil droit, puis, en -pressant sur la chair avec le bout du doigt, on feint de le faire passer - travers la naissance du nez dans l'oeil gauche, d'o l'on retire -celui qui y a t mis secrtement l'avance. On remet ensuite ce -dernier dans le mme oeil, et en jouant la mme comdie, le clou -semble passer successivement dans la bouche, d'o l'on sort celui qui y -avait t mis, puis dans l'oeil droit d'o l'on retire celui qui y -avait t primitivement introduit. - -Cela fait, on va l'cart se dbarrasser du clou qui reste dans -l'oeil gauche. - -Mais revenons au dernier tour des Assaoua, qui consiste marcher sur -un fer rouge, et se passer la langue sur une plaque rougie blanc. - -L'Assaoua qui marche sur du fer rouge ne fait rien de surprenant, si -l'on considre les conditions dans lesquelles ce tour est excut. - -Il passe vivement le talon en glissant sur le fer. Or, les Arabes de -basse classe qui marchent tous sans chaussure, ont le dessous du pied -aussi dur que le sabot d'un cheval; cette partie corne seule grille -sans occasionner la moindre douleur. - -Et d'ailleurs, le hasard ne peut-il pas avoir enseign aux Assaoua -certaines prcautions qui taient connues de plus d'un jongleur -europen, avant que le docteur Sementini n'en constatt l'emploi et ne -les rvlt au public? Ceci nous servira expliquer de la manire la -plus simple le tour le plus intressant des prestidigitateurs arabes, -celui qu'on regarde comme le plus tonnant, le plus merveilleux, -l'application de la langue sur un fer rouge. - -Citons d'abord quelques _hauts faits_ de nos faiseurs de tours, et l'on -pourra juger que, mme sous le rapport du merveilleux, les sectaires -d'Assa sont bien en arrire dans leurs prtendus miracles. - -Au mois de fvrier 1677, un Anglais, nomm Richardson, vint Paris et -y donna des reprsentations trs curieuses, qui prouvaient, disait-il, -son incombustibilit. - -On le vit faire rtir un morceau de viande sur sa langue, allumer un -charbon dans sa bouche avec un soufflet, empoigner une barre de fer -rouge avec la main ou la tenir entre ses dents. - -Le valet de cet Anglais publia le secret de son matre, et on peut le -voir dans le _Journal des Savants_ (1677, premire dition, page 41, et -deuxime dition, 1860, pages 24, 147, 252). - -En 1809, un Espagnol nomm Lonetto, se montra Paris. Il maniait aussi -impunment une barre de fer rouge, la passait sur ses cheveux, mettait -les talons dessus, buvait de l'huile bouillante, plongeait ses doigts -dans du plomb fondu, en mettait un peu sur sa langue, aprs quoi il -portait un fer rouge sur cet organe. - - * * * * * - -Cet homme extraordinaire fixa l'attention du professeur Sementini, qui -ds lors s'attacha l'tudier. - -Ce savant remarqua que la langue de l'_incombustible_ tait recouverte -d'une couche gristre; cette dcouverte le porta tenter quelques -essais sur lui-mme. Il dcouvrit qu'une friction faite avec une -solution d'alun, vapore jusqu' ce qu'elle devnt spongieuse, rendait -la peau insensible l'action de la chaleur du fer rouge; il frotta de -plus avec du savon les parties du corps rendues insensibles, et elles -devinrent inattaquables ce point que les poils mmes n'taient pas -brls. - -Satisfait de ces recherches, le physicien enduisit sa langue de savon et -d'une solution d'alun, et le fer rouge ne lui fit prouver aucune -sensation. - -La langue ainsi prpare pouvait recevoir de l'huile bouillante, qui se -refroidissait et pouvait ensuite tre avale. - -M. Sementini reconnut galement que le plomb fondu dont se servait -Leonetto n'tait autre que le mtal d'Arcet, fusible la temprature de -l'eau bouillante[27]. (Voir pour plus de dtails la Notice historique -de M. Julia de Fontenelle, page 161, _Manuel des Sorciers_, Roret.) - -On pourrait trouver dans ces manipulations une explication satisfaisante -de la prtendue incombustibilit des Assaoua; toutefois, je vais citer -encore un fait qui m'est personnel et dont on tirera cette consquence, -qu'il n'est pas ncessaire d'tre inspir d'Allah ou d'Assa pour jouer -avec des mtaux incandescents. - -Lisant un jour le _Cosmos_, revue scientifique, j'y vis le compte rendu -d'un ouvrage intitul: _Etude sur les corps l'tat sphrodal_, par M. -Boutigny (d'Evreux). Le rdacteur de ce journal, M. l'abb Moigno, -citait quelques passages les plus intressants de l'ouvrage, parmi -lesquels tait le fait suivant: - -Cowlet ayant pris l'initiative, nous avons coup (c'est M. Boutigny qui -parle) les jets de fonte avec les doigts. Nous avons plong les mains -dans les moules et dans les creusets remplis de la fonte qui venait de -couler d'un _Wilkinson_, et dont le rayonnement tait insupportable, -mme une grande distance. Nous avons vari les expriences pendant -plus de deux heures. Mme Cowlet, qui y assistait, permit sa fille, -enfant de huit dix ans, de mettre la main dans un creuset plein de -fonte incandescente; cet essai fut fait impunment. - -Vu le caractre du savant abb et celui du clbre physicien, auteur de -l'ouvrage, il n'tait pas permis de douter; cependant, je dois le dire, -ce fait me paraissait tellement impossible, que mon esprit se refusait -l'accepter, et pour croire, ainsi que saint Thomas, je voulais voir. - -Je me dcidai aller trouver M. Boutigny; je lui fis part de mon dsir -de voir une exprience aussi intressante, en omettant toutefois -d'exprimer le moindre doute sur sa russite. - -Le savant m'accueillit avec bont, et me proposa de rpter le phnomne -devant moi, et de me faire laver les mains dans de la fonte -incandescente. - -La proposition tait attrayante, scientifiquement parlant; mais, d'un -autre ct, j'avais bien quelques craintes que le lecteur apprciera, -je le pense. Il y allait, en cas d'erreur, de la carbonisation de mes -deux mains, pour lesquelles je devais avoir d'autant plus de soins -qu'elles avaient t pour moi des instruments prcieux. J'hsitai donc -rpondre. - ---Est-ce que vous n'avez pas confiance en moi, me dit M. Boutigny? - ---Si, Monsieur, si, j'ai beaucoup de confiance, mais... - ---Mais.... vous avez peur, avouez-le, interrompit en riant le physicien. -Eh bien! pour vous tranquilliser, je tterai la temprature du liquide -avant que vous n'y plongiez les mains. - ---Et quel est donc peu prs le degr de temprature de la fonte -liquide? - ---Seize cents degrs environ. - ---Seize cents degrs! m'criai-je, que cette exprience doit tre belle! -Je me dcide. - -Au jour indiqu par M. Boutigny, nous nous rendmes la Villette, la -fonderie de M. Davidson, auquel il avait demand l'autorisation de faire -son exprience. - -En entrant dans ce vaste tablissement, je fus vivement impressionn. Le -bruit infernal produit par les immenses souffleries; les flammes -s'chappant des fourneaux; des laves tincelantes transportes par de -puissantes machines et coulant flots dans d'immenses creusets; des -ouvriers secs et nerveux, noircis par la fume et le charbon; tout cet -ensemble enfin d'hommes et de choses prsentait un aspect fantastique et -solennel. - -Le chef d'atelier vint nous et nous indiqua le fourneau, vers lequel -nous devions nous diriger pour notre exprience. - -En attendant qu'on donnt passage au jet de fonte, nous restmes -quelques instants debout et silencieux prs de la fournaise, puis nous -entammes la conversation suivante qui, certes, n'tait pas propre me -rassurer. - ---Il faut que ce soit vous, me dit M. Boutigny, pour que je rpte cette -exprience que je n'aime point faire. Je vous avoue que, bien que je -sois sr du rsultat, j'prouve toujours une motion dont je ne puis me -dfendre. - ---S'il en est ainsi, rpondis-je, allons-nous en; je vous crois sur -parole. - ---Non, non; je tiens vous montrer ce curieux phnomne. Ah a! ajouta -le savant physicien, voyons vos mains. - -Il les prit dans les siennes. - ---Diable! dit-il, elles sont bien sches pour notre exprience[28]. - ---Vous croyez? - ---Certainement. - ---Alors, c'est dangereux? - ---Cela pourrait l'tre. - ---Dans ce cas, sortons d'ici, dis-je en me dirigeant vers la porte. - ---Ce serait maintenant dommage, reprit mon compagnon en me retenant. -Tenez, trempez vos mains dans ce seau d'eau, essuyez-les bien, et votre -peau conservera autant d'humidit qu'il est ncessaire[29]. - -Il faut savoir que pour la russite de cette merveilleuse exprience, il -n'y a d'autre condition observer que celle d'avoir les mains -lgrement moites. Je regrette de ne pouvoir donner des explications sur -le principe du phnomne qui se produit dans cette circonstance, car il -me faudrait pour cela de longs chapitres. Je renvoie l'ouvrage de M. -Boutigny. Il suffira de dire que le mtal en fusion est tenu distance -de la peau par une force rpulsive, qui lui oppose une barrire -infranchissable. - -J'avais peine termin d'essuyer mes mains, que sous les coups d'une -lourde barre de fer, le fourneau s'ouvrit et donna passage un jet de -fonte de la grosseur du bras. Des tincelles volrent de tous cts, -comme un feu d'artifice. - ---Attendons quelques instants, dit M. Boutigny, que la fonte s'pure; -il serait peu prudent de faire notre exprience en ce moment. - -Cinq minutes aprs, la source de feu cessa de bouillonner et de lancer -des scories; elle devint mme si limpide et si brillante, qu'elle nous -brlait les yeux la distance de quelques pas. - -Tout--coup mon compagnon s'approche vivement du fourneau, enfourche en -quelque sorte le jet mtallique, et sans plus de faon, se lave les -mains avec de la fonte liquide, comme si c'et t de l'eau tide. - -Je ne ferai pas le brave; j'avoue qu' cet instant le coeur me battait - rompre ma poitrine, et pourtant lorsque M. Boutigny eut termin sa -fantastique ablution, je m'avanai mon tour avec une dtermination qui -attestait une certaine force de volont. J'imitai les mouvements de mon -professeur; je _barbotai_ littralement dans la lave brlante, et dans -la joie que m'inspirait cette merveilleuse opration, je pris une -poigne de fonte que je lanai en l'air, et qui retomba en pluie de feu -sur le sol. - -L'impression que j'prouvai en touchant ce fer en fusion ne peut tre -compare qu' celle que j'aurais ressentie en touchant du velours de -soie liquide, si je puis m'exprimer ainsi. C'est, du reste, un toucher -trs dlicat et trs agrable. - -Je demande maintenant ce que sont les plaques de fer rouge des Assaoua -auprs de la haute temprature laquelle mes mains venaient d'tre -soumises? - -Les vieux et les nouveaux miracles des incombustibles se trouvent donc -expliqus par l'exprience du savant physicien qui, lui, n'a aucune -prtention aux tours de force, et n'apprcie ces phnomnes qu'en raison -des lois immuables en vertu desquelles ils s'accomplissent. - -FIN. - - - - -PROGRAMME GNRAL - -DES - -EXPRIENCES INVENTES ET EXCUTES - -PENDANT LE COURS DE MES REPRSENTATIONS - -[Illustration] - - -LA BOUTEILLE INPUISABLE. - -Ce tour est un des plus brillants que j'aie jamais excuts. Il est -toujours trs chaleureusement applaudi. - -Je me prsente en scne ayant en main une petite bouteille remplie de -vin de Bordeaux. Je la vide compltement en versant son contenu dans des -verres et je la rince ensuite avec un peu d'eau, en ayant soin de la -bien faire goutter. - -Ce prambule termin, je m'avance au milieu des spectateurs et, tenant -toujours la bouteille renverse, je leur offre d'en faire sortir toute -liqueur qu'ils pourront dsirer. - -Ma proposition est gnralement accueillie avec une grande faveur. De -tous cts des demandes me sont aussitt faites par des gens aussi -dsireux de s'assurer de la ralit du tour que de la qualit des -liqueurs. - -Ces liqueurs sont aussitt fournies que demandes. Il n'en est aucune, -spiritueuse ou aromatique, de quelque pays qu'elle puisse tre, qui ne -soit verse avec la plus grande libralit. - -La distribution ne se termine que lorsque le spectateur, craignant de ne -pouvoir consommer tout ce qui sortirait de la bouteille, et trouvant -aussi que plus il ferait prolonger l'exprience, moins sa raison -pourrait lui rendre des comptes, se dtermine enfin cesser ses -demandes. - -Pour terminer ce tour d'une manire saisissante, en donnant une preuve -de la libralit inpuisable de ma bouteille, je prends un grand verre -boire pouvant contenir au moins la moiti du flacon, et je l'emplis -jusqu'aux bords avec une liqueur qui m'est encore demande. - -_La Bouteille inpuisable_ a t reprsente pour la premire fois mon -thtre le 1er dcembre 1847. - -[Illustration] - - -L'ORANGER FANTASTIQUE. - -Cette pice mcanique tait prcde de plusieurs tours d'escamotage qui -motivaient son introduction sur la scne. - -J'empruntais le mouchoir d'une dame; j'en faisais une boule que je -mettais ct d'un oeuf, d'un citron et d'une orange rangs sur ma -table. - -Je faisais ensuite passer ces quatre objets les uns dans les autres, et -lorsqu'enfin ils taient tous runis dans l'orange, je me servais de ce -fruit pour composer une liqueur fantastique. - -Pour cela, je pressais l'orange entre mes mains, et je la rduisais de -grosseur en la montrant de temps autre sous ses diffrentes formes, et -je finissais par en faire une poudre que je faisais passer dans un -flacon o il y avait de l'esprit de vin. - -On m'apportait alors un oranger dpourvu de fleurs et de fruits. Je -versais dans un petit vase un peu de la liqueur que je venais de -prparer; j'y mettais le feu; je le plaais au-dessous de l'arbuste, et -aussitt que l'manation atteignait le feuillage, on le voyait se -charger de fleurs. - -Sur un coup de ma baguette, ces fleurs taient remplaces par des fruits -que je distribuais aux spectateurs. - -Une seule orange tait reste sur l'arbre; je lui ordonnais de s'ouvrir -en quatre parties, et l'on apercevait l'intrieur le mouchoir qui -m'avait t confi. Deux papillons battant des ailes le prenaient par -les angles et le dployaient en s'levant en l'air. - -Ce tour est de ma cration. - -[Illustration] - - -LA PCHE MERVEILLEUSE. - -On se rappelle le tour chinois intitul par Philippe: _Le Bassin de -Neptune_. J'ai dit que le prestidigitateur du bazar Bonne-Nouvelle, -l'exemple des habitants du Cleste-Empire, s'tait revtu d'une robe -ncessaire l'excution du tour. J'ai dit aussi ma rpulsion pour tout -vtement en dehors de nos usages. Il devait donc sembler impossible de -me voir jamais reproduire cette merveilleuse exprience, lorsqu'un jour, -on vit sur mes affiches l'annonce d'un tour intitul: _la Pche -miraculeuse_. - -Ce n'tait pas autre chose que le tour chinois que je me proposais -d'excuter, mais dans des conditions beaucoup plus difficiles. - -J'arrivais en scne ayant en main un pied de guridon qui se terminait -par une pointe aigu. Je le posais devant moi, et prs des spectateurs. - -Je me saisissais d'un chle que j'talais en tous sens, et que je -secouais avec force afin de bien prouver qu'il ne contenait rien. - ---Voici d'abord comment on doit prendre et poser son pervier. Je -ramassais les plis du chle et je le jetais sur mon paule. Figurez-vous -maintenant, Messieurs, que la pointe de ce pied de guridon soit un -tang, je sais qu'il faut se faire une grande illusion pour cela, mais -enfin admettez cette fable pour un instant. Dans cette circonstance, on -s'approche silencieusement de l'tang, on lance son pervier comme cela -sur l'endroit o l'on suppose trouver du poisson, on le relve, et l'on -montre, ainsi que je le fais maintenant, une pche vraiment -merveilleuse. - -A cet instant, un bocal beaucoup plus grand que celui de Philippe, -contenant d'normes poissons rouges, apparaissait en quilibre sur la -pointe du guridon, et lorsqu'on voulait l'enlever de cet endroit, il -tait impossible de le bouger de place sans rpandre de l'eau. - -[Illustration] - - -LA PENDULE ARIENNE. - -Parmi les expriences que je prsentai au public en 1847, ma pendule fut -une de celles qui produisirent le plus d'effet, et mme maintenant que -l'on suppose tort ou raison que l'lectricit y joue un certain -rle, on ne peut se dispenser de l'admirer. - -Il y a certains spectateurs qui vont aux sances de prestidigitation, -moins pour jouir des illusions que pour faire parade d'une perspicacit -trs souvent douteuse. Pour ceux-l, l'exprience de la _Pendule -arienne_ est vite explique: c'est de l'lectricit. C'est plutt fait. - -Mais pour l'observateur consciencieux, pour le savant, pour le -connaisseur enfin, il est trs difficile de se prononcer sur ce sujet, -parce qu'ils savent que pour qu'un effet lectro-magntique se produise, -il ne suffit pas d'un courant lectrique, il faut encore des appareils -matriels qui reprsentent un certain volume. Ainsi dans le tlgraphe -mme le plus simple, ce sont des roues dentes, un lectro-aimant, une -palette, des leviers, des supports, etc. - -Dans ma _pendule arienne_ on ne voyait rien de tout cela; il n'y avait -qu'un cadran de cristal transparent, au milieu duquel tait une -aiguille. - -Ce cadran tait suspendu par de lgers cordons et compltement isol, ce -qui n'empchait pas que l'aiguille tournait droite et gauche, -s'arrtait ou reprenait sa marche la volont des spectateurs. - -Un timbre galement en cristal, suspendu en dessous, sonnait l'heure que -marquait la pendule, ou bien encore celle qu'on lui dsignait. Ces -objets, avant et aprs l'exprience, taient prsents au public pour -tre examins. - -Pour terminer, je remettais un spectateur un cordon auquel tenait le -crochet; il y suspendait le timbre et le faisait sonner son -commandement. - -[Illustration] - - -LA SECONDE VUE. - -Ou la Clochette Mystrieuse. - -L'exprience reprsente par la gravure ci-contre est un -perfectionnement apport la _Seconde vue_, que j'ai dcrite au -commencement de ce volume. Les rsultats sont exactement les mmes; le -principe seul est chang. - -Au lieu de faire mon fils cette question: Dites ce que je tiens la -main? chaque objet qui m'tait remis, je frappais un coup sur une -petite clochette, et malgr cette uniformit du signal, l'enfant -dpeignait l'objet comme si l'et eu sous les yeux. - -Mais ce qui pouvait intriguer les _intrpides scrutateurs_ de mes -secrets, c'est que peu d'instants aprs, je mettais la clochette de -ct, et bien que j'observasse le silence le plus complet, tous les -objets prsents n'en taient pas moins immdiatement dsigns par -l'enfant. - -J'imitais aussi certains phnomnes produits par quelques sujets -magntiss. Je lui couvrais les yeux d'un pais bandeau, et sans -prononcer une parole, je lui remettais entre les mains un verre plein -d'eau; le liquide prenait sous ses lvres le got d'un autre liquide -quelconque sur lequel un spectateur avait fix sa pense, quelque -bizarre que ft ce choix. - -Toujours sans que je lui parlasse, je lui faisais porter un bouquet -une dame qu'un spectateur avait secrtement dsigne, ou bien il -excutait un ordre qui m'tait confi voix basse, tel que celui-ci: - -Aller prendre une tabatire dans la poche d'une personne dsigne; en -ter une prise de tabac pour la porter ensuite dans le porte-monnaie -d'une autre personne. - -[Illustration] - - -LE FOULARD AUX SURPRISES. - -Un principe fondamental de la prestidigitation, c'est de produire de -grands effets avec de petites causes; autrement dit, il faut produire, -avec de petits objets, des objets d'un gros volume. - -Qu'y-a-t-il d'tonnant en effet de faire sortir d'une bote double -fond ce qui peut y tre contenu? La difficult consiste uniquement dans -l'_ingniosit_ de l'appareil, et tout le mrite revient l'bniste ou -au ferblantier qui a fabriqu la bote. - -Mais le _foulard aux surprises_ est un tour qui ne pouvait laisser -croire aucune combinaison mcanique, parce que l'instrument qui devait -produire des objets si volumineux pouvait tre rduit de bien petites -proportions. - -Ce foulard tait confi par un spectateur. Aussitt que je l'avais entre -les mains, je le pressais, l'tirais et le retournais en tous sens pour -prouver qu'il ne contenait rien, puis, le prenant par le milieu, je le -secouais et j'en faisais sortir un plumet. En retournant le foulard du -ct oppos, j'en retirais un second, un troisime, un quatrime plumet -et jusqu' un panache de tambour-major. Enfin une vritable pluie de -plumets venait couvrir la scne. - -Ces subtilits taient le prambule d'un tour beaucoup plus surprenant -encore, et qu'on pourrait appeler plusieurs titres le bouquet de -l'exprience. - -Je m'approchais des spectateurs, et aprs avoir une dernire fois bien -secou et retourn le foulard de tous cts, j'en faisais sortir une -norme corbeille de fleurs que je distribuais aux dames. - -Ce tour faisait partie des expriences annonces sur ma premire -affiche. - -[Illustration] - - -LA SUSPENSION THRENNE. - -Dans l'anne 1847, on se le rappelle, il n'tait question que de l'ther -et de ses merveilleuses applications. J'eus alors l'ide d'user mon -profit l'engouement du public pour en faire un -propos qui eut un -succs prodigieux. - ---Messieurs, disais-je avec le srieux d'un professeur de la Sorbonne, -je viens de dcouvrir dans l'ther une nouvelle proprit merveilleuse. - -Lorsque cette liqueur est son plus haut degr de concentration, si on -la fait respirer un tre vivant, le corps du patient devient en peu -d'instants aussi lger qu'un ballon. - -Cette exposition termine, je procdais l'exprience. Je plaais trois -tabourets sur un banc de bois. Mon fils montait sur celui du milieu, et -je lui faisais tendre les bras, que je soutenais en l'air au moyen de -deux cannes qui reposaient chacune sur un tabouret. - -Je mettais alors simplement sous le nez de l'enfant un flacon vide que -je dbouchais avec soin, mais dans la coulisse on jetait de l'ther sur -une pelle de fer trs chaude, afin que la vapeur s'en rpandt dans la -salle. Mon fils s'endormait aussitt, et ses pieds, devenus plus lgers, -commenaient quitter le tabouret. - -Jugeant alors l'opration russie, je retirais le tabouret de manire -que l'enfant ne se trouvait plus soutenu que par les deux cannes. - -Cet trange quilibre excitait dj dans le public une grande surprise. -Elle augmentait encore lorsqu'on me voyait retirer l'une des deux cannes -et le tabouret qui la soutenait; et enfin elle arrivait son comble, -lorsqu'aprs avoir lev avec le petit doigt mon fils jusqu' la -position horizontale, je le laissais ainsi endormi dans l'espace, et que -pour narguer les lois de la gravitation, j'tais encore les pieds du -banc qui se trouvait sous cet difice impossible, tel que le reprsente -la gravure ci-dessus. - -La premire reprsentation eut lieu le 10 octobre 1849. - -[Illustration] - - -LA GUIRLANDE DE FLEURS. - -Ce tour tait trs compliqu et formait son dnouement un trs joli -tableau. - -J'empruntais deux mouchoirs et trois montres; j'en faisais un paquet que -je mettais dans une sorte de pistolet-tromblon, et j'y joignais trois -cartes choisies dans un jeu par un des spectateurs. Pendant ce temps, on -apportait une guirlande de fleurs que l'on suspendait de petits rubans -placs au milieu de la scne. - -J'annonais alors que ces fleurs allaient me servir de point de mire, et -que lorsque je ferais feu de ce ct, les montres, les mouchoirs et les -cartes iraient se grouper autour d'elles. - -En effet, lorsque le coup partait les cartes apparaissaient sur la -guirlande, les montres en dessous et les mouchoirs pendaient sur le -ct. - -(Un erratum signaler sur le dessin ci-dessus, c'est que le graveur a -oubli d'y mettre les mouchoirs). - -Au commencement du tour, bien que je n'eusse besoin que de deux -mouchoirs, j'en empruntais trois, parce que j'en gardais un pour faire -un autre tour sous forme d'intermde, dans le but d'allonger cette -petite scne qui, sans cela, et t beaucoup trop courte. - -Je mettais de l'esprit de vin sur ce mouchoir, je l'enflammais et je -montrais les ravages du feu en passant mon bras par un norme trou. Puis -sous le prtexte de me servir de ce principe des homoeopathes: -_similia similibus curantur_, je versais encore de l'esprit de vin sur -le linge brl, je l'enflammais de nouveau, et en frappant seulement -avec la main sur le mouchoir incendi, je le faisais reparatre dans son -tat primitif. - -Le tour de la guirlande a t reprsent pour la premire fois le 18 -janvier 1850. - -[Illustration] - - -LE CARTON DE ROBERT-HOUDIN. - -La plus simple des lois naturelles veut que le contenant soit plus grand -que le contenu; ici c'est le contraire. On peut donc appeler ce tour -_impossibilit ralise_. - -En effet, j'apportais sous mon bras un carton dessin qui n'avait pas -plus d'un centimtre d'paisseur et je le posais sur de lgers trteaux -placs dans le plus complet isolement au milieu de la scne; puis j'en -retirais successivement: - -1 Une collection de gravures; - -2 Deux charmants chapeaux de dame garnis de fleurs et de rubans, aussi -frais que s'ils sortaient l'instant mme des mains de la modiste; - -3 Quatre tourterelles vivantes; - -4 Trois normes casseroles en cuivre remplies, l'une de haricots, -l'autre d'un feu ardent, et la troisime d'eau bouillante. - -5 Une grande cage remplie d'oiseaux voltigeant de btons en btons[30]. - -6 Enfin, aprs que le carton avait t ferm une dernire fois, mon -plus jeune fils, le hros de la suspension threnne, soulevait le -couvercle, montrait au public sa tte souriante et sortait aussi de -cette troite prison. - -[Illustration] - - -L'IMPRESSION INSTANTANE, - -Ou la communication des couleurs par la volont. - -Je prsentais au public plusieurs flacons remplis de diverses couleurs, -et j'annonais que, par un procd nouveau, je pouvais faire passer des -liquides colors travers un faible ruban de soie, quelque distance -que ce ft. - -Je mettais alors au milieu des spectateurs un petit pupitre sur lequel -j'tendais un linge. - -Messieurs, disais-je, voici un cachet communiquant par un lger cordon -cette bouteille qui est pleine d'une liqueur rouge; veuillez essayer -d'en imprimer l'empreinte en pressant sur l'toffe. - -Un des spectateurs essayait, mais en vain; l'toffe restait entirement -blanche. - ---Pour faire passer le liquide jusque dans le cachet, ajoutais-je avec -un grand srieux, il manque une formalit; il faut que j'en donne le -commandement. Je le fais en ce moment. Essayez maintenant, je vous prie. - -En effet, le nom grav sur le cachet s'imprimait en beaux caractres -rouges; mais sitt que je donnais un ordre contraire, on avait beau -appliquer le cachet, le liquide ne passait plus. - -Je prenais ensuite un autre flacon contenant du bleu, j'y attachais le -ruban par une de ses extrmits, et afin qu'on ft bien assur qu'il n'y -avait aucune prparation dans le cachet, je priais un spectateur -d'attacher une cl l'autre bout du ruban. Ces conditions remplies et -le commandement en tant donn, on pouvait crire sur le linge avec la -cl comme si c'et t un pinceau. - -Je terminais cette exprience en faisant subitement changer un bouquet -de roses blanches en roses d'un rouge trs vif. - -[Illustration] - - -LE COFFRE TRANSPARENT, - -Ou les Pices voyageuses. - -Ce tour avait pour but de montrer avec quelle facilit je pouvais faire -passer invisiblement des pices de monnaie d'un endroit un autre. - -J'empruntais huit pices de cinq francs que je faisais marquer avec -beaucoup de soin par les spectateurs, puis je les mettais ostensiblement -dans un vase en cristal que je tenais la main. - -Je posais un autre vase sur une table l'extrmit de ma scne et -j'annonais qu'en frappant avec ma baguette sur celui o se trouvaient -les pices, une d'elles en sortirait chaque coup pour passer dans le -verre vide. - -Effectivement, au son que ma baguette produisait sur le cristal, une -pice en sortait pour passer dans l'autre vase, et l'on en entendait le -son argentin. - -Au lieu de faire passer la huitime comme les autres, je la sortais du -vase et je la remettais entre les mains d'une dame, en la priant de bien -la serrer pour l'empcher de s'chapper. - -Mais l'instant o frappant sur la cloche, je disais: partez, la pice -emprisonne sortait de la main et on l'entendait rejoindre ses -compagnes. - -Pour terminer l'exprience d'une manire concluante, je suspendais de -minces cordons de soie accrochs au plafond, un coffre de cristal -transparent. Je le faisais balancer dans l'espace et lorsqu'il se -trouvait son plus grand loignement de la scne, j'y envoyais les -pices que l'on voyait parfaitement arriver dedans. - -A chacune de ces expriences, l'identit des pices tait constate. - -Reprsent pour la premire fois le 4 septembre 1849. - -[Illustration] - - -LE GARDE-FRANAISE, - -Ou la Colonne au gant. - -On apportait sur une table un petit automate revtu du costume de -Garde-Franaise: il portait un mousquet et se tenait au port d'arme prt - recevoir un commandement. - -En automate bien appris, il commenait par saluer respectueusement -l'assemble, et aprs s'tre dbarrass de son arme, il envoyait de la -main droite quelques baisers aux jeunes enfants qu'il apercevait dans la -salle. - -J'empruntais plusieurs dames de l'assemble quatre bagues et un gant -blanc, j'en faisais un paquet et je le mettais dans le petit fusil que -j'avais pralablement charg et amorc. - ---Tenez, disais-je mon Garde-franaise, je vous rends votre arme -contenant un gant et quatre bagues; montrez maintenant votre adresse, en -envoyant tous ces objets sur ce point de mire. Je lui montrais une -colonne en cristal qui se trouvait sur une autre table. - -L'automate mettait en joue, posait le doigt sur la gchette, visait et, -au signal que je lui en donnais, faisait feu. Les objets contenus dans -le fusil taient projets sur la colonne, et le gant, gonfl comme s'il -et t port par une main invisible se dressait sur le sommet du -cristal, talant chacun de ses doigts une des bagues qui m'avaient t -confies. - -Je variais quelquefois l'exprience. Je mettais dans le fusil une seule -bague et deux cartes choisies secrtement par des spectateurs. -L'automate dirigeait son arme vers un vase de fleurs que je lui -indiquais, et lorsqu'il faisait feu, un petit amour sortait du milieu -des roses en battant des ailes et portait la main une torche allume -au bas de laquelle la bague tait accroche. Quant aux deux cartes, -elles avaient dvi de leur chemin et s'taient fixes sur ma poitrine. - -[Illustration] - - -LE PATISSIER DU PALAIS-ROYAL. - -Voyez ce charmant petit automate; l'appel de son matre il vient sur -le seuil de sa porte, et, fournisseur aussi poli que ptissier habile, -il salue et attend les commandes de sa clientle. Des brioches chaudes -et sortant du four, des gteaux de toute espces, des sirops, des -liqueurs, des glaces, etc., sont aussitt apports par lui que commands -par les spectateurs, et quand il a satisfait toutes les demandes, il -aide son matre dans ses tours d'escamotage. - -Une dame, par exemple, a-t-elle mis secrtement sa bague dans une petite -bote qu'elle ferme cl et qu'elle garde entre ses mains? l'instant -mme le ptissier lui apporte une brioche dans laquelle se trouve la -bague qui vient de disparatre de la bote. - -Voici une autre preuve de son intelligence. - -Une pice d'or lui est remise dans une petite corbeille par un -spectateur, qui lui dit ce qu'il doit prendre sur cette pice en francs -et centimes. Il s'enferme chez lui, et quelque compliqu que soit son -compte, il fait son calcul et rapporte en monnaie le reste de la somme. - -Enfin une loterie comique est tire, et c'est encore le ptissier qui -est charg de la distribution des lots. - -Aussi intressante par sa complication que par la gat qu'elle -apportait parmi les spectateurs, cette pice tait la mieux gote de -mes expriences et terminait toujours brillamment ma sance. - -Le ptissier du Palais-Royal a t reprsent pour la premire fois -l'ouverture de mon thtre. - -[Illustration] - - -DIAVOLO ANTONIO, - -Le Voltigeur au Trapze. - -J'avais donn cet automate le nom de Diavolo Antonio, clbre -acrobate, dont j'avais cherch imiter les prilleux exercices. -Seulement l'original tait un homme, et la copie n'avait que la taille -et les traits d'un enfant. - -J'apportais mon jeune artiste de bois entre mes bras, comme je l'eusse -fait pour un tre vivant, je le posais sur le bton d'un trapze, et l -je lui adressais quelques questions auxquelles il rpondait par des -signes de tte. - ---Vous ne craignez pas de tomber? - ---Non. - ---Etes-vous bien dispos faire vos exercices? - ---Oui. - -Alors, aux premires mesures de l'orchestre, il saluait gracieusement -les spectateurs, en se tournant vers toutes les parties de la salle, -puis se suspendant par les bras, et suivant la mesure de la musique, il -se faisait balancer avec une vigueur extrme. - -Venait ensuite un instant de repos, pendant lequel il fumait sa pipe, -aprs quoi il excutait des tours de force sur le trapze, tels que de -se soulever la force des bras et de se tenir la tte en bas, tandis -qu'il excutait avec les jambes des volutions tlgraphiques. - -Pour prouver que son existence mcanique tait en lui-mme, mon petit -Diavolo abandonnait la corde avec ses mains, se pendait par les pieds, -et quittait bientt entirement le trapze. - -Cet automate a paru pour la premire fois sur mon thtre le 1er -octobre 1849. - -[Illustration] - - -LE VASE ENCHANT, - -Ou le Gnie des Roses. - -Au commencement de cette petite scne, qui tenait de la ferie, on -apercevait sur une table place au milieu de ma scne, un vase trusque -orn de pierreries, d'un travail et d'un got exquis. Il tait surmont -de branches et de feuilles de rosier. - -Je priais une dame de choisir une carte dans un jeu et de l'enfermer -dans une petite bote que je lui prsentais. Aussitt la carte sortait -de la bote, revenait entre mes mains et se trouvait remplace par un -charmant canari. - -J'enfermais ce petit oiseau dans une cage. - ---Mesdames, disais-je ensuite, ce serin est tellement obissant, que -lorsque je vais lui en donner l'ordre, il sortira travers les barreaux -de sa cage pour aller se percher sur le bouquet qui couronne ce vase. -Afin de le mieux attirer, je vais faire pousser des fleurs sur ce -feuillage. - -J'tendais alors ma baguette sur le rosier et l'on voyait apparatre de -petits boutons qui grossissaient vue d'oeil, s'panouissaient -insensiblement, et devenaient de magnifiques roses. - -Ce prestige ne s'tait pas plus tt accompli, que le serin disparaissait -de la cage et se montrait sur le sommet du rosier en gazouillant de -toute la force de son gosier. - -L, selon le dsir des spectateurs, il chantait tel air qu'on lui -dsignait. Lorsque chacun avait entendu le morceau de son choix, le -musicien s'envolait, et rentrait dans la coulisse. - -Pour terminer cette charmante scne, le vase s'ouvrait en plusieurs -parties, formait un lgant kiosque dans lequel un Indien excutait, -avec la plus rare perfection, sur une corde raide, des danses -acrobatiques. - -[Illustration] - - -LA CORNE D'ABONDANCE. - -Parmi les modifications que j'avais apportes aux sances des -prestidigitateurs qui m'avaient prcd, j'ai signal, dans le cours de -cet ouvrage, le genre de cadeaux que j'offrais au public comme souvenir -de mes sances. - -Comte et ses mules faisaient des distributions de jouets d'enfants et -de sucreries qui se trouvaient invariablement dans un chapeau. Je pensai -qu'il tait peu convenable d'offrir des ventails, des fleurs et des -bonbons, en les faisant sortir d'une source qui n'tait pas toujours -d'une propret irrprochable, et pour obvier cet inconvnient, -j'inventai la corne d'abondance. - -Je prsentais au public une sorte de grand cornet qui s'ouvrait en deux -parties, afin qu'on pt mieux en visiter l'intrieur, puis ds qu'il -tait referm, j'en retirais des bonbons et des fleurs. - -C'est aussi de ce cornet que je faisais sortir des journaux comiques, -des albums, des quadrilles illustrs, etc. - -Je m'tais exerc lancer ces diffrents objets avec une sret de -direction telle qu'ils arrivaient immanquablement aux personnes mme les -plus loignes de ma scne. - -Cette distribution, ainsi que celle de la bouteille inpuisable, -produisait dans la salle une animation des plus plaisantes. C'tait -qui possderait un de ces cadeaux, et l'on m'adressait de tous cts des -supplications tlgraphiques auxquelles je me faisais un devoir de -rpondre. - - - - -TABLE. - - -Pages. - -INTRODUCTION DANS LA DEMEURE DE L'AUTEUR I - -PRFACE 1 - -CHAP. Ier. Un horloger raccommodeur de soufflets.--Intrieur d'artiste.--Les -leons du colonel Bernard.--L'ambition paternelle.--Premiers -travaux mcaniques.--Ah! si j'avais un rat!--L'industrie -d'un prisonnier.--L'abb Larivire.--Une parole -d'honneur.--Adieu mes chers outils! 5 - -CHAP. II. Un badaud de province.--Le docteur Carlosbach, escamoteur -et professeur de mystification.--_Le sac au sable, le coup de -l'trier._--Je suis clerc de notaire, les _minutes_ me paraissent bien -longues.--Un petit automate.--Protestation respectueuse.--Je -monte en grade dans la basoche.--Une machine de la force... -d'un portier.--Les canaris acrobates.--Remontrance de Me Roger.--Mon -pre se dcide me laisser suivre ma vocation 15 - -CHAP. III. Le cousin Robert.--L'vnement le plus important de ma -vie.--Comment on devient sorcier.--Mon premier escamotage.--_Fiasco_ -complet.--Perfectibilit de la vue et du toucher.--Curieux -exercice de prestidigitation.--Monsieur Noriet.--Une -action plus ingnieuse que dlicate.--Je suis empoisonn.--Un -trait de folie 31 - -CHAP. IV. Je reviens la vie.--Un trange mdecin.--Torrini et -Antonio: un escamoteur et un mlomane.--Les confidences d'un -meurtrier.--Une maison roulante.--La foire d'Angers.--Une -salle de spectacle portative.--J'assiste pour la premire fois -une sance de prestidigitation.--_Le coup de piquet de l'aveugle._--Une -redoutable concurrence.--Le signor Castelli mange un -homme vivant 45 - -CHAP. V. Confidences d'Antonio.--Comment on peut provoquer les -applaudissements et les ovations du public.--Le comte de ...., -banquiste.--Je rpare un automate.--Atelier de mcanicien -dans une voiture.--Vie nomade: heureuse existence.--Leons -de Torrini; ses principes sur l'escamotage.--Un _grec_ du grand -monde, victime de son escroquerie.--L'escamoteur Comus.--Duel -aux coups de piquet.--Torrini est proclam vainqueur.--Rvlations.--Nouvelle -catastrophe.--Pauvre Torrini! 65 - -CHAP. VI. Torrini me raconte son histoire.--Perfidie du chevalier -Pinetti.--Un escamoteur par vengeance.--Course au succs entre -deux magiciens.--Mort de Pinetti.--Sance devant le pape -Pie VII.--Le chronomtre du cardinal ***.--Douze cents francs -sacrifis pour l'excution d'un tour.--Antonio et Antonia.--La -plus amre des mystifications.--Constantinople 84 - -CHAP. VII. Suite de l'histoire de Torrini.--Le Grand-Turc lui fait -demander une sance.--Un tour merveilleux.--Le corps d'un -jeune page coup en deux.--Compatissante protestation du Srail.--Agrable -surprise.--Retour en France.--Un spectateur -tue le fils de Torrini pendant une sance.--Folie: Dcadence.--Ma -premire reprsentation.--Fcheux accident pour mes dbuts.--Je -reviens dans ma famille 115 - -CHAP. VIII. Des Acteurs prodiges.--J'arrive Paris.--Mon -mariage.--Comte.--Etudes sur le public.--Un habile directeur.--Les -billets roses.--Un style musqu.--_Le Roi de tous les -coeurs._--Ventriloquie.--Les mystificateurs injustifis.--Le pre -Roujol.--Jules de Rovre.--Origine du mot _prestidigitateur_ 131 - -CHAP. IX. Les automates clbres.--Une mouche d'airain.--L'homme -artificiel.--Albert-le-Grand et saint Thomas-d'Aquin.--Vaucanson; -son canard; son joueur de flte; curieux dtails.--L'automate -joueur d'checs; pisode intressant.--Catherine II -et M. de Kempelen.--Je rpare le Componium.--Succs inespr 153 - -CHAP. X. Les supputations d'un inventeur.--Cent mille francs par an -pour une critoire.--Dception.--Mes nouveaux automates.--Le -premier physicien de France; dcadence.--Le choriste philosophe.--Bosco.--Le -jeu des gobelets.--Une excution capitale.--Rsurrection -des supplicis.--Erreur de tte.--Le serin rcompens.--Une -admiration _rentre_.--Mes revers de fortune.--Un -mcanicien cuisinier 178 - -CHAP. XI. Le pot-au-feu de l'artiste.--Invention d'un automate -crivain-dessinateur.--Squestration volontaire.--Une modeste -villa.--Les inconvnients d'une spcialit.--Deux _Augustes -visiteurs_.--L'emblme de la fidlit.--Navets d'un maon -rudit.--Le gosier d'un rossignol mcanique.--Les _Tiou_ et les -_rrrrrrrrouit_.--Sept mille francs en faisant de la limaille 193 - -CHAP. XII. Un _grec_ habile.--Ses confidences.--Le _Pigeon_ cousu -d'or.--Tricheries dvoiles.--Un magnifique _truc_!--Le gnie inventif -d'un confiseur.--Le prestidigitateur Philippe.--Ses dbuts -comiques.--Description de sa sance.--Exposition de 1844.--Le Roi et sa -famille visitent mes automates 215 - -CHAP. XIII. Projets de rformes.--Construction d'un thtre au -Palais-Royal.--Formalits.--Rptition gnrale.--Singulier effet de ma -sance.--Le plus grand et le plus petit thtre de -Paris.--Tribulations.--Premire -reprsentation.--Panique.--Dcouragement.--Un prophte infaillible. -Rhabilitation.--Succs 239 - -CHAP. XIV. Etudes nouvelles.--Un journal comique.--Invention -de la _seconde vue_.--Curieux exercices.--Un spectateur enthousiaste.--Danger -de passer pour Sorcier.--Un sacrilge ou la -mort.--Art de se dbarrasser des importuns.--Une touche lectrique.--Une -reprsentation au thtre du Vaudeville.--Tout -ce qu'il faut pour lutter contre les incrdules.--Quelques dtails -intressants 258 - -CHAP. XV. Petits malheurs du bonheur.--Inconvnients d'un thtre -trop petit.--Invasion de ma salle. Reprsentation gratuite.--Un -public consciencieux.--Plaisant escamotage d'un bonnet de -soie noire.--Sance au chteau de Saint-Cloud.--La cassette -de Cagliostro.--Vacances.--Etudes bizarres 281 - -CHAP. XVI. Nouvelles expriences.--La _Suspension threnne_, -etc.--Sance l'Odon.--_Un double accroc._--La protection -d'un entrepreneur de succs.--1848.--Les thtres aux abois.--Je -quitte Paris pour Londres.--Le directeur Mitchell.--La -publicit anglaise.--_Le grand Wizard._--Les moules beurre -servant la rclame.--Affiches singulires.--Concours public -pour le meilleur calembour 298 - -CHAP. XVII. Le thtre Saint-James.--Invasion de l'Angleterre par -les artistes franais.--Une fte patronne par la reine.--Le Diplomate -et le Prestidigitateur.--Une Recette de 75,000 francs.--Sance - Manchester.--Les spectateurs au carcan.--_Wat capital -curaao._--Montagne humaine.--Cataclysme.--Reprsentation -au palais de Buckingham.--Un repas de Sorciers 316 - -CHAP. XVIII. Un rgisseur optimiste.--Trois spectateurs dans une -salle.--Une collation magique.--Le public de Colchester et les -noisettes.--Retour en France.--Je cde mon thtre. Voyage -d'adieu.--Retraite Saint-Gervais.--Pronostic d'un Acadmicien 344 - -CHAP. XIX. VOYAGE EN ALGRIE.--Convocation des chefs de -tribus.--Ftes.--Reprsentation devant les Arabes.--Enervation d'un -Kabyle.--Invulnrabilit.--Escamotage d'un Maure.--Panique et fuite des -spectateurs.--Rconciliation.--La secte des Assaoua.--Leurs prtendus -miracles.--Excursion dans l'intrieur de l'Algrie.--La demeure d'un -Bach-Agha.--Repas comique.--Une soire de hauts dignitaires -Arabes.--Mystification d'un Marabout.--L'Arabe sous sa tente, etc. -etc.--Retour en France.--Conclusion 356 - -UN COURS DE MIRACLES.--S'enfoncer un poignard dans la joue;--Manger -des feuilles de figuier de Barbarie;--Se mettre le ventre -sur le ct tranchant d'un sabre;--Jouer avec des serpents;--Se -frapper le bras, en faire jaillir du sang, et le gurir -instantanment;--Manger du verre pil;--Avaler des cailloux, des tessons -de bouteille, etc.;--Marcher sur du fer rouge, et se passer la langue -sur une plaque rougie blanc 406 - -Gravures et description des expriences 421 - - -FIN DE LA TABLE. - -Imp. LECHENE, Blois. - - * * * * * - -Fautes corriges: - -poussant la rorte=> poussant la porte {pg v} - -surgit tout coup dans esprit=> surgit tout coup dans mon esprit {pg -12} - -soulier dans de mes bas=> soulier dans un de mes bas {pg 12} - -aussi ne se passsait-il=> aussi ne se passait-il {pg 16} - -trs habilemement embouche=> trs habilement embouche {pg 16} - -sembla se recueilir=> sembla se recueillir {pg 17} - -l'homme de cette affreuse calamnit=> l'homme de cette affreuse calamit -{pg 20} - -la scne est tranforme=> la scne est transforme {pg 21} - -O Carlorsbach=> O Carlosbach {pg 21} - -des chteaux voisins=> des chteaux voisins {pg 21} - -mais, plus je rsistai=> mais, plus je rsistais {pg 27} - -j'aillais demander=> j'allais demander {pg 27} - -art pourle quel=> art pour lequel {pg 33} - -mon irristible penchant=> mon irrsistible penchant {pg 34} - -au seul de sa boutique=> au seuil de sa boutique {pg 35} - -bonlanger de rentrer=> boulanger de rentrer {pg 36} - -de la sience=> de la science {pg 37} - -de la prestidigition=> de la prestidigitation {pg 37} - -frappe de la falicit=> frapp de la facilit {pg 37} - -faire une promade=> faire une promenade {pg 42} - -ballot dans une voiture=> ballott dans une voiture {pg 44} - -je ne pus reprimer un mouvement=> je ne pus rprimer un mouvement {pg -48} - -un aveu si innatendu=> un aveu si inattendu {pg 50} - -complment rtabli=> compltement rtabli {pg 51} - -Je vous le dirai vololontiers=> Je vous le dirai volontiers {pg 58} - -plus grands thtres l'Italie=> plus grands thtres d'Italie {pg 67} - -je cdasse pas=> je ne cdasse pas {pg 74} - -Les confidences de Zilbermann=> Les confidences de Zilberman {pg 75} - -au devant au moi=> au devant de moi {pg 98} - -une reprsentation que dois donner=> une reprsentation que je dois -donner {pg 88} - -terme de thtre, s'apelle=> terme de thtre, s'appelle {pg 92} - -s'apelle le=> s'appelle le {pg 92} - - -s'intalla dans le thtre=> s'installa dans le thtre {pg 97} - -C'est ainsi que j'craisai=> C'est ainsi que j'crasai {pg 98} - -rigeurs extrmes=> rigueurs extrmes {pg 98} - -nous goutmes pendant=> nous gotmes pendant {pg 115} - -mon viel ami=> mon vieil ami {pg 130} - -prestiditateur=>prestidigitateur {pg 131} - -ma convocation pour=> ma vocation pour {pg 131} - -d'une bien petit fortune=> d'une bien petite fortune {pg 132} - -montres et des pendule=> montres et des pendules {pg 134} - -l'eutrme prudence=> l'extrme prudence {pg 137} - -ainsi que celui _prestidigitation_=> ainsi que celui de -_prestidigitation_ {pg 151} - -Qus d'actions de grce=> Que d'actions de grce {pg 154} - - -barbotte avec son bec=> barbote avec son bec {pg 157} - - -qde le lecteur se rassur=> que le lecteur se rassur {pg 160} - -snr 80 centimtres=> sur 80 centimtres {pg 163} - -qne ses courtisans=> que ses courtisans {pg 168} - -le fait de tout ceux=> le fait de tous ceux {pg 179} - -de ma petite fortune=> de sa petite fortune {pg 183} - -un pigon blanc=> un pigeon blanc {pg 191} - - -je fis servis=> je fis servir {pg 216} - -un constraste=> un contraste {pg 217} - -effet de douner un nom=> effet de donner un nom {pg 217} - -panchement famillier=> panchement familier {pg 217} - -tant de grace=> tant de grce {pg 219} - -loin de moi de sur la table=> loin de moi sur la table {pg 221} - - -eu suivant pour le dix=> en suivant pour le dix {pg 224} - -galeries et un amphittre=> galeries et un amphithtre {pg 231} - -comptissait la douleur=> compatissait la douleur {pg 228} - -la plus importance de toutes=> la plus importante de toutes {pg 240} - -je tremblais comme un fant=> je tremblais comme un enfant {pg 247} - -ce mal n'tait rien comparaison=> ce mal n'tait rien en comparaison {pg -254} - -une ces dispositions=> une de ces dispositions {pg 262} - -de la suprise=> de la surprise {pg 265} - -le pallier du thtre=> le palier du thtre {pg 274} - -sur le devant la scne=> sur le devant de la scne {pg 274} - -signes auquels on peut=> signes auxquels on peut {pg 279} - -j'eus relment=> j'eus rellement {pg 294} - -dont les effet=> dont les effets {pg 299} - -aux appplaudissements qui=> aux applaudissements qui {pg 303} - -bouteillle inpuisable=> bouteille inpuisable {pg 312} - -les dames patronesses=> les dames patronnesses {pg 324} - -frique=> ferique {pg 325} - -jettasse=> jetasse {pg 325} - -et l'afflence tait=> et l'affluence tait {pg 326} - -demander une rprsentation=> demander une reprsentation {pg 338} - -la plus haute distiction=> la plus haute distinction {pg 340} - -Mou rgisseur=> Mon rgisseur {pg 346} - -mon tablisssement=> mon tablissement {pg 353} - -Wiesbaden, Hombourg=> Wiesbaden, Hambourg {pg 353} - -Retour en Ffance=> Retour en France {pg 356} - -rpondit que le Gouvernenement=> rpondit que le Gouvernement {pg 360} - -malheureureux offret=> malheureux coffret {pg 368} - -face a face=> face face {pg 373} - -et et ensuite=> et ensuite {pg 374} - -adresssant chacun=> adressant chacun {pg 374} - -marque d'approbabation=> marque d'approbation {pg 375} - -pour nos tonner=> pour nous tonner {pg 378} - -notre bachelier s-ciences=> notre bachelier s-sciences {pg 382} - -sur la tapis=> sur le tapis {pg 386} - -Bon-Allem a devin=> Bou-Allem a devin {pg 387} - - se dbarrasser=> se dbarrasser {pg 388} - -Tu n'a rien=> Tu n'as rien {pg 392} - -marmotaient des prires=> marmottaient des prires {pg 394} - -Quant la starine fut=> Quand la starine fut {pg 394} - -parmi lequels tait=> parmi lesquels tait {pg 410} - -J'ai dit que le prestigitateur=> J'ai dit que le prestidigitateur - -pices de monaie=> pices de monnaie - -l'idendit des pices=> l'identit des pices - -sur un autre table=> sur une autre table - -sur la gachette=> sur la gchette - -Seulement l'orinal=> Seulement l'original - -Le prestigitateur Philippe=> Le prestidigitateur Philippe - -le gurir instantnment=> le gurir instantanment - - * * * * * - - -NOTES: - -[1] Comus eut plus tard un concurrent redoutable dans Cotte dit Conus, -qui tait galement dou d'une extrme habilet. - -[2] Le jeu est divis en quatres parties gales, par quatre cartes plus -larges que les autres, de sorte que l'on peut couper o cela est -ncessaire pour l'organisation du jeu. - -Voici l'ordre des cartes avant d'tre coupes: Dame, neuf, huit, _sept -de trfle_. As, roi, valet, dix, dame, neuf, huit, _sept de coeur_. As, -roi, valet, dix, dame, neuf, huit, _sept de pique_. As, roi, valet, dix, -dame, neuf, huit, _sept de carreau_. As, roi, valet, dix de trfle. Les -quatre sept sont des cartes larges. - -Lorsque l'adversaire a nomm la couleur dans laquelle il veut tre repic -et que nous supposerons tre trfle, on coupe au sept de cette couleur -et on lui laisse la libert de donner par deux ou par trois. De plus, -les cartes tant une fois donnes, on laisse l'adversaire choisir celui -des deux jeux qu'il prfre. Si celui-ci a donn les cartes par deux et -qu'il ait gard son jeu, on carte: les neuf de pique, de coeur et de -carreau et deux dames quelconques. La rentre donne quinte majeure en -trfle, quatorze d'as et quatorze de rois. - -Si, au contraire, l'adversaire a choisi le jeu du premier en cartes, on -cartera: les sept de coeur, de pique et de carreau et deux huit -quelconques. La rentre produira la mme quinte en trfle, quatorze de -dames et quatorze de valets. - -Si l'adversaire a prfr donner les cartes par trois, et qu'il garde -son jeu, on cartera: le roi, le huit et le sept de coeur, le neuf et le -huit de pique, afin d'avoir par la rentre: la quinte majeure en trfle, -une tierce la dame en carreau; trois as, trois dames et trois valets. - -Si, au contraire, il choisit le jeu du premier en cartes, on cartera: -la dame et le neuf de coeur, le valet et le sept de pique et l'as de -carreau. On aura par la rentre cette mme quinte majeure en trfle, une -tierce au neuf en carreau, trois rois et trois dix qui feront soixante. - -[3] Cette sance valut Comte le titre de _Physicien du Roi_. - -[4] Voir un ouvrage intitul: Machines approuves par l'Acadmie Royale -des Sciences. Tome VI, pages 133 et 137. - -[5] Les secrets du Grand-Albert, ouvrage rempli d'absurdits, et -faussement attribu Albert-le-Grand. - -[6] Aprs la mort de Vaucanson, ses oeuvres furent disperses et se -perdirent; Le canard seul, aprs tre rest longtemps dans un grenier -Berlin, revit le jour en 1840, et fut achet par un nomm Georges Tiets, -mcanicien, qui employa quatre ans le remettre en tat. - -[7] L'automate joueur d'checs jouait de la main gauche, dfaut que l'on -a faussement attribu l'inadvertance du constructeur. - -[8] J'ai cette affiche en ma possession; je la tiens de M. Hessler, -neveu du docteur Osloff, qui m'a communiqu galement ces dtails et -ceux qui suivent. - -[9] Malzel tait grand mangeur et non gastronome, comme on l'a dit; -cette mort par suite d'indigestion le prouve. - -[10] Depuis cette poque Bosco a modifi l'ornementation de sa scne. -Ses tapis ont chang de couleur, les bougies sont moins longues, mais la -tte de mort, la boule, le costume et la sance sont rests -invariablement les mmes. - -[11] C'est une sorte de panace universelle pour le peuple anglais. - -[12] Instrument que l'on met dans la bouche pour imiter la voix de -Polichinelle. - -[13] Ce tour, ainsi que celui de l'clairage lectrique, avaient t -imagins par un physicien nomm Her Dbler; c'est de lui que Philippe -les tenait. - -[14] Voir la figure et la description de l'exprience la fin du -volume. - -[15] Petite trappe. - -[16] Je n'ai jamais donn de sance sans avoir, en cas d'vnement, un -double de mes vtements. - -[17] Les thtres possdent un privilge man du ministre de -l'Intrieur; les spectacles ont une permission de la prfecture. - -[18] Ce petit incident n'empcha pas le jury de m'accorder une mdaille -d'argent pour mes automates. Onze ans plus tard, notre exposition -universelle de 1855, je recevais une mdaille de premire classe pour de -nouvelles applications de l'lectricit la mcanique. - -[19] J'avais cru jusque-l que le type du cheval arabe tait d'tre -petit et dlicat. On trouve en Algrie d'excellents chevaux de toute -grandeur et de toute force. - -[20] En terme de thtre, on dsigne les spectateurs par le nom de la -place qu'ils occupent. Ainsi une ouvreuse dira: mon avant-scne vient de -sortir avec sa dame sous le bras; ma stalle n 20 s'est trouve malade, -etc. - -[21] Village arabe. - -[22] Maisonnette construite en branches d'arbre. - -[23] L'Arabe ne boit jamais pendant son repas; il attend pour cela qu'il -soit fini. - -[24] Pices de cinq francs. - -[25] Voir pour la description des instruments dsigns ci-dessus: _Le -Trait d'lectricit_ de M. E. Becquerel; _Expos de l'lectricit_, par -M. le Cte du Moncel; et _le Cosmos_. - -[26] Acide sulfurique. - -[27] On peut aussi mettre impunment ses doigts dans du plomb fondu en -les trempant pralablement dans l'ther.--(Note de l'auteur). - -[28] On se rappelle que j'ai signal cette particularit propos de mes -tudes sur l'escamotage. - -[29] Sauf cette prcaution, qui tait indispensable, je souponne fort -M. Boutigny d'avoir voulu m'effrayer un peu pour me punir de mon -incrdulit. - -[30] Un de mes bons amis, M. Bouly, de Cambrai, avocat distingu, auteur -de plusieurs ouvrages archologiques trs estims, amateur passionn des -arts en gnral et de l'escamotage en particulier, est l'auteur de ce -tour ingnieux. La cage sortant du carton est entirement de son -invention. Les autres prestiges que j'ai ajouts cette exprience ne -peuvent rien ter au mrite de l'ide premire. - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Confidences et Rvlations, by -Jean-Eugne Robert-Houdin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFIDENCES ET RVLATIONS *** - -***** This file should be named 40855-0.txt or 40855-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/0/8/5/40855/ - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at the Bibliothque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/40855-8.zip b/old/40855-8.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index a8aebf5..0000000 --- a/old/40855-8.zip +++ /dev/null diff --git a/old/40855-h.zip b/old/40855-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index ec9c892..0000000 --- a/old/40855-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/40855-h/40855-h.htm b/old/40855-h/40855-h.htm deleted file mode 100644 index 781b75d..0000000 --- a/old/40855-h/40855-h.htm +++ /dev/null @@ -1,18609 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" -"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> - <head> <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Confidences et révélations, par Robert Houdin. -</title> -<style type="text/css"> - p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;} - -.c {text-align:center;text-indent:0%;} - -.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} - -.hang {text-indent:-2%;margin-left:2%;} - -.ind {text-indent:10%;} - -.nind {text-indent:0%;} - -.r {text-align:right;margin-right: 5%;} - -.rt {margin-left:50%;} - -.sans {font-family:sans-serif, serif;} - -small {font-size: 70%;} - -.tp {border-top:3px double black;} - -.tplft {border-top:3px double black; -border-left:1px solid black;} - -.lft {border-left:1px solid black;} - - h1 {margin-top:5%;text-align:center;clear:both;} - - h2 {margin-top:5%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both; - font-size:120%;} - - hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} - - hr.full {width: 50%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;} - - table {margin-top:5%;margin-bottom:5%;margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;text-align:left;} - - body{margin-left:2%;margin-right:2%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} - -a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - - link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - -a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} - -a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} - -.smcap {font-variant:small-caps;font-size:95%;} - - img {border:none;} - -.blockquot {margin-top:2%;margin-bottom:2%;} - -.blockquot2 {margin-top:2%;margin-bottom:2%; -font-size:85%;} - - sup {font-size:75%;vertical-align:top;} - -.caption {font-weight:bold;} - -.figcenter {margin-top:3%;margin-bottom:3%; -margin-left:auto;margin-right:auto;text-align:center;text-indent:0%;} - -.figright {float:right;clear:right;margin-left:1em;margin-bottom:1em;margin-top:1em;margin-right:0;padding:0;text-align:center;} - -.footnotes {border:dotted 3px gray;margin-top:15%;clear:both;} - -.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} - -.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} - -.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;} - -.poem {margin-left:25%;text-indent:0%;font-size:90%;} -.poem .stanza {margin-top: 1em;margin-bottom:1em;} -.poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i3 {display: block; margin-left: 3em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -</style> - </head> -<body> - - -<pre> - -Project Gutenberg's Confidences et Révélations, by Jean-Eugène Robert-Houdin - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Confidences et Révélations - Comment on devient sorcier - -Author: Jean-Eugène Robert-Houdin - -Release Date: September 24, 2012 [EBook #40855] -[Last updated: October 7, 2012] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFIDENCES ET RÉVÉLATIONS *** - - - - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - -<hr class="full" /> - -<table summary="note" border="4" cellpadding="10" style="background-color: #ffffff;"> - <tr> - <td valign="top">Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. (<a href="#TRANS">Voir la list.</a>) L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée.</td> - </tr> -</table> - -<p class="figcenter"> -<a href="images/cover_lg.jpg"> -<img src="images/cover.jpg" width="363" height="550" alt="" title="" /></a> -</p> - -<p class="cb">CONFIDENCES<br /> -ET<br /> -<big>RÉVÉLATIONS</big></p> - -<p> </p> -<p> </p> - -<p class="c"><small>BLOIS—IMPRIMERIE LECESNE, RUE DES PAPEGAULTS.</small></p> - -<p> </p> -<p> </p> - -<p class="cb">MÉMOIRES ET RÉVÉLATIONS</p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/robert_houdin.jpg" width="200" height="288" alt="ROBERT-HOUDIN" title="" /> -<br /> -<span class="caption">ROBERT-HOUDIN</span> -</p> - -<p> </p> -<p> </p> - -<p class="cb">ROBERT-HOUDIN<br /><b>—</b><br /></p> - -<h1> -<small>CONFIDENCES</small><br /> -ET<br /> -RÉVÉLATIONS<br /><br /> -—<br /> -<small><small>COMMENT ON DEVIENT SORCIER</small></small><br /> -—<br /></h1> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/colophon.jpg" width="183" height="183" alt="MACÉDOINE CALLIGRAPHIQUE -dans laquelle se trouvent six mots différents" title="MACÉDOINE CALLIGRAPHIQUE -dans laquelle se trouvent six mots différents" /> -<br /> -<span class="caption">MACÉDOINE CALLIGRAPHIQUE<br /> - -dans laquelle se trouvent six mots différents</span> -</p> - -<p class="c">BLOIS<br /> -LECESNE, IMPRIMEUR-ÉDITEUR<br /> -RUE DES PAPEGAULTS<br /> -——<br /> -MDCCCLXVIII.</p> - -<table border="3" cellpadding="3" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="center"><a href="#TABLE">TABLE DES MATIÈRES</a></td></tr> -</table> - -<h2><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION"></a>INTRODUCTION<br /><br /> -DANS LA DEMEURE DE L’AUTEUR.</h2> - -<p>Je possède et j’habite, à Saint-Gervais, près Blois, une demeure dans -laquelle j’ai organisé des agencements, je dirais presque des trucs, -qui, sans être aussi prestigieux que ceux de mes séances, ne m’en ont -pas moins donné dans le pays, à certaine époque, la dangereuse -réputation d’un homme possédant des pouvoirs surnaturels.</p> - -<p>Ces organisations mystérieuses ne sont, à vrai dire, que d’utiles -applications de la science aux usages domestiques.</p> - -<p>J’ai pensé qu’il serait peut-être agréable au public de connaître ces -petits secrets dont on a beaucoup parlé, et j’ai cru ne pouvoir mieux -faire pour leur publicité que de les placer en tête d’un ouvrage plein -de révélations et de confidences.</p> - -<p>Si le lecteur veut bien me suivre, je vais le conduire jusqu’à -Saint-Gervais, l’introduire dans mon habitation, lui servir de cicerone, -et pour lui éviter tout déplacement et toute fatigue, je ferai en sorte, -en ma qualité d’ex-sorcier, que son voyage et sa visite s’exécutent sans -changer de place.</p> - -<h2><a name="LE_PRIEURE" id="LE_PRIEURE"></a>LE PRIEURÉ.</h2> - -<p>A deux kilomètres de Blois, sur la rive gauche de la Loire, est un petit -village dont le nom rappelle aux gourmets de savoureux souvenirs. C’est -là que se fabrique la fameuse crème de Saint-Gervais.</p> - -<p>Ce n’est pas assurément le culte de cette blanche friandise qui m’a -porté à choisir cet endroit pour y fixer ma résidence. C’est à l’<i>Amour -sacré</i> de la patrie seulement que je dois d’avoir pour vis-à-vis cette -bonne ville de Blois qui m’a donné le jour.</p> - -<p>Une promenade, droite comme un I majuscule, relie Saint-Gervais à ma -ville natale. Sur l’extrémité de cet I tombe à angle droit un chemin -communal longeant notre village et conduisant au <i>Prieuré</i>.</p> - -<p>Le Prieuré, c’est mon modeste domaine, que mon ami Dantan jeune a nommé, -par extension, l’abbaye de l’<i>Attrape</i>.</p> - -<p> </p> - -<p>Lorsqu’on arrive au Prieuré, on a devant soi:</p> - -<p>1º Une grille pour l’entrée des voitures;</p> - -<p>2º Une porte sur la gauche, pour le passage des visiteurs;</p> - -<p>3º Une boîte, sur la droite, avec ouverture à bascule, pour -l’introduction des lettres et des journaux.</p> - -<p>La maison d’habitation est située à 400 mètres de cet endroit; une allée -large et sinueuse y conduit à travers un petit parc ombragé d’arbres -séculaires.</p> - -<p>Cette courte description topographique fera comprendre au lecteur la -nécessité des procédés électriques que j’ai organisés à mes portes pour -remplir automatiquement les fonctions d’un concierge:</p> - -<p>La porte des visiteurs est peinte en blanc. Sur cette porte immaculée -apparaît, à hauteur d’homme, une plaque en cuivre et dorée, portant le -nom de Robert-Houdin; cette indication est de la plus grande utilité; -nul voisin n’étant là pour renseigner le visiteur.</p> - -<p>Au-dessous de cette plaque est un petit marteau également doré dont la -forme indique suffisamment les fonctions; mais, pour qu’il n’y ait aucun -doute à cet égard, une petite tête fantastique entre deux mains de même -nature sortant de la porte, comme d’un pilori, semblent indiquer le mot: -<i>Frappez</i>, qui est placé au-dessous d’elles.</p> - -<p>Le visiteur soulève le marteau selon sa fantaisie, mais, si faible que -soit le coup, là-bas, à 400 mètres de distance, un carillon énergique se -fait entendre dans toutes les parties de la maison, sans blesser, pour -cela, l’oreille la plus délicate.</p> - -<p>Si le carillon cessait avec la percussion, comme dans les sonneries -ordinaires, rien ne viendrait contrôler l’ouverture de la porte, et le -visiteur risquerait de monter la garde devant le Prieuré.</p> - -<p>Il n’en est pas ainsi: La cloche sonne incessamment et ne cesse son -appel que lorsque la serrure a fonctionné régulièrement.</p> - -<p>Pour ouvrir cette serrure, il suffit de pousser un bouton placé dans le -vestibule. C’est presque le cordon du concierge.</p> - -<p>Par la cessation de la sonnerie, le domestique est donc averti du succès -de son service.</p> - -<p>Mais cela ne suffit pas: il faut aussi que le visiteur sache qu’il peut -entrer.</p> - -<p>Voici ce qui se passe à cet effet: en même temps que fonctionne la -serrure, le nom de Robert-Houdin disparaît subitement et se trouve -remplacé par une plaque en émail, sur laquelle est peinte en gros -caractères le mot: Entrez!</p> - -<p>A cette intelligible invitation, le visiteur tourne un bouton d’ivoire, -et il entre en poussant la porte, qu’il n’a même pas la peine de -refermer, un ressort se chargeant de ce soin.</p> - -<p>La porte une fois fermée, on ne peut plus sortir sans certaines -formalités. Tout est rentré dans l’ordre primitif, et le nom propre a -remplacé le mot d’invitation.</p> - -<p> </p> - -<p>Cette fermeture présente, en outre, une sûreté pour les maîtres du -logis: Si par erreur, par enfantillage ou par maladresse, un domestique -tire le cordon, la porte ne s’ouvre pas; il faut pour cela que le -marteau ait été soulevé et que l’avertissement de la cloche se soit fait -entendre.</p> - -<p>Le visiteur, en entrant, ne s’est pas douté qu’il a envoyé des -avertissements à ses futurs hôtes. La porte, en s’ouvrant et en se -fermant, a exécuté aux différents angles de son ouverture et de sa -fermeture, une sonnerie d’un rythme particulier.</p> - -<p>Cette musique bizarre et de courte durée peut indiquer, par -l’observation, si l’on reçoit <i>une ou plusieurs personnes</i>, si c’est un -<i>habitué</i> de la maison ou un <i>visiteur nouveau</i>, si c’est enfin quelque -<i>intrus</i> qui, ne connaissant pas la porte de service, s’est fourvoyé par -cette ouverture.</p> - -<p> </p> - -<p>Ici j’ai besoin de donner des explications, car ces effets qui semblent -sortir des lois ordinaires de la mécanique, pourraient peut-être trouver -quelques incrédules parmi mes lecteurs, si je ne prouvais ce que -j’avance:</p> - -<p>Mes procédés de reconnaissance à distance sont de la plus grande -simplicité et reposent uniquement sur certaines observations -d’acoustique qui ne m’ont jamais fait défaut.</p> - -<p>Nous venons de dire que la porte en s’ouvrant envoyait, à deux angles -différents de son ouverture, deux sonneries bien différentes, lesquelles -sonneries se répétaient aux mêmes angles par la fermeture. Ces quatre -petits carillons, bien que produits par des mouvements différents, -arrivent au Prieuré espacés par des silences de durée égale.</p> - -<p>Avec une aussi simple disposition on peut, ainsi qu’on va le voir, -recevoir, à l’insu des visiteurs, des avertissements bien différents:</p> - -<p>Un seul visiteur se présente-t-il; il sonne, on ouvre, il entre en -poussant la porte qui se referme aussitôt. C’est ce que j’appelle -l’ouverture normale: les quatre coups se sont suivis à distances égales: -drin.... drin.... drin.... drin.... On a jugé au Prieuré qu’il n’est -entré qu’une seule personne.</p> - -<p> </p> - -<p>Supposons maintenant qu’il nous vienne plusieurs visiteurs: La porte -s’est ouverte d’après les formalités ci-dessus indiquées. Le premier -visiteur entre en poussant la porte, et selon les règles prescrites par -la politesse la plus élémentaire, il la tient ouverte jusqu’à ce que -chacun soit passé; puis la porte se referme lorsqu’elle est abandonnée. -Or l’intervalle entre les deux premiers et les deux derniers coups a été -proportionnel à la quantité des personnes qui sont entrées; le carillon -s’est fait entendre ainsi:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">drin.... drin........ drin.... drin,<br /></span> -</div></div> - -<p class="nind">et pour une oreille exercée l’appréciation du nombre est des plus -faciles.</p> - -<p> </p> - -<p>L’habitué de la maison, lui, se reconnaît aisément: il frappe et sachant -ce qui doit se produire devant lui, il ne s’arrête pas, comme l’on dit, -aux bagatelles de la porte; on ne lui a pas plus tôt ouvert que les -quatre coups équi-distants se font entendre et annoncent son -introduction.</p> - -<p> </p> - -<p>Il n’en est pas de même pour un visiteur nouveau: celui-ci frappe, et -lorsque paraît le mot <i>entrez</i>, sa surprise l’arrête; ce n’est qu’au -bout de quelque temps qu’il se décide à pousser la porte. Dans cette -action, il observe tout; sa démarche est lente et les quatre coups sont -comme sa démarche drin.... drin.... drin.... drin.... On se prépare au -Prieuré pour recevoir ce nouveau visiteur.</p> - -<p> </p> - -<p>Le mendiant voyageur qui se présente à cette porte parce qu’il ne -connaît pas la porte de service, soulève timidement le marteau, et au -lieu de voir, selon l’usage, quelqu’un venir pour lui ouvrir, il est -témoin d’un procédé d’ouverture auquel il est loin de s’attendre; il -craint une indiscrétion; il hésite à entrer, et s’il le fait, ce n’est -qu’après quelques instants d’attente et d’incertitude. On doit croire -qu’il n’ouvre pas brusquement la porte. En entendant le -carillon, ...d....r....i....n.... d...r...i...n... d...r...i...n... -d...r...i...n... il semble aux gens de la maison qu’ils voient entrer ce -pauvre diable. On va à sa rencontre avec certitude. On ne s’est jamais -trompé.</p> - -<p> </p> - -<p>Supposons maintenant qu’on vienne en voiture pour me visiter: les -grilles d’entrée sont ordinairement fermées, mais les cochers du pays -savent tous par expérience ou par ouï dire comment on les ouvre. -L’automédon descend de son siége; il se fait d’abord ouvrir la petite -porte; il entre. Ah! par exemple, en voilà un dont le carillon est -distinctif. Drin. drin. drin. drin. On comprend au Prieuré que le cocher -qui entre avec une telle précipitation veut faire preuve vis-à-vis de -ses maîtres ou de ses <i>bourgeois</i> de son zèle et de son intelligence.</p> - -<p>Notre homme trouve appendue à l’intérieur la clef de la grille qu’une -inscription lui désigne; il n’a plus qu’à ouvrir la porte à deux -battants. Ce double mouvement s’entend et se voit, même dans la maison. -A cet effet est placé dans le vestibule un tableau sur lequel sont -peints ces mots: <span class="smcap">LES PORTES DES GRILLES SONT....</span></p> - -<p>A la suite de cette inscription incomplète viennent se présenter -successivement les mots <span class="smcap">OUVERTES</span> ou <span class="smcap">FERMÉES</span>, selon que les grilles sont -dans l’un ou l’autre de ces deux états; et cette transposition -alternative vient prouver matériellement la justesse de cet axiôme: Il -faut qu’une porte soit ouverte ou fermée.</p> - -<p>Avec un tel tableau, je puis, chaque soir, vérifier à distance la -fermeture des portes de la maison.</p> - -<p> </p> - -<p>Passons maintenant au service de la boîte aux lettres. Rien n’est plus -simple encore: J’ai dit plus haut que la boîte aux lettres était fermée -par une petite porte à bascule. Cette porte est disposée de telle sorte -que lorsqu’elle s’ouvre, elle met en mouvement au Prieuré une sonnerie -électrique. Or le facteur a reçu l’ordre de mettre d’abord d’un seul -coup dans la boîte tous les journaux et d’y joindre les circulaires pour -ne pas produire de fausses émotions; après quoi, il introduit les -lettres, l’une après l’autre. On est donc averti à la maison de la -remise de chacun de ces objets, de sorte que si l’on n’est pas matinal, -on peut, de son lit, compter les diverses parties de son courrier.</p> - -<p>Pour éviter d’envoyer porter les lettres à la poste du village, on fait -la correspondance le soir; puis, en tournant un index nommé -<i>commutateur</i>, on transpose les avertissements, c’est-à-dire que le -lendemain matin le facteur, en mettant son message dans la boîte, au -lieu d’envoyer le carillon à la maison, entend près de lui une sonnerie -qui l’avertit d’y venir prendre les lettres; il se sonne ainsi lui-même.</p> - -<p> </p> - -<p>Ces organisations si agréablement utiles présentent cependant un -inconvénient que je vais signaler, ce qui m’amènera à raconter -incidemment au lecteur une petite anecdote assez plaisante sur ce sujet:</p> - -<p>Les habitants de Saint-Gervais ont une qualité que je me plais à leur -reconnaître: ils sont très-discrets. Il n’est jamais venu à l’idée -d’aucun d’entre eux de toucher au marteau de ma porte d’entrée autrement -que par nécessité.</p> - -<p>Mais certains promeneurs de la ville y mettent moins de réserve et se -permettent quelquefois de s’escrimer sur les accessoires électriques, -pour en voir les effets.</p> - -<p>Bien que très rares, ces indiscrétions ne laissent pas que d’être -désagréables.</p> - -<p>Tel est l’inconvénient dont je viens de parler et voici l’anecdote à -laquelle elle a donné lieu.</p> - -<p>Un jour, Jean, le jardinier de la maison, travaillait près de la porte -d’entrée; il entend quelque bruit de ce côté et voit bientôt un flâneur -de notre cité blésoise qui, après avoir fait manœuvrer le marteau, -s’amusait à ouvrir et à fermer la porte, sans s’inquiéter du trouble -qu’il portait dans la maison.</p> - -<p>Sur une remontrance que lui fait l’homme de service, l’importun se -contente de dire pour sa justification:</p> - -<p>—Ah! oui, je sais; ça sonne là bas. Pardon! je voulais voir comment ça -fonctionnait.</p> - -<p>—S’il en est ainsi, monsieur, c’est bien différent, reprend le -jardinier d’un ton de bonhomie affectée, je comprends votre désir de -vous instruire et je vous demande pardon, à mon tour, de vous avoir -dérangé dans vos observations.</p> - -<p>Sur ce, sans paraître remarquer l’embarras de son interlocuteur, Jean -retourne à son ouvrage en continuant de jouer l’indifférence la plus -complète. Mais Jean est un malin dans la double acception du mot, il ne -se trouve pas suffisamment satisfait, et s’il refoule au fond de son -cœur son reste de mécontentement, c’est pour avoir une plus grande -liberté d’esprit dans un projet de représailles qu’il vient de concevoir -et qu’il se propose de mettre, le jour même, à exécution.</p> - -<p> </p> - -<p>Vers minuit, il se rend à la demeure du personnage; il se pend à sa -sonnette et carillonne de toute la force de ses poignets.</p> - -<p>Une fenêtre s’entrouvre au premier étage; puis, par son entrebâillement, -paraît une tête coiffée de nuit et empourprée par la colère.</p> - -<p>Jean s’est muni d’une lanterne; il en dirige les rayons vers sa victime.</p> - -<p>—Bonsoir, monsieur, lui dit-il d’un ton ironiquement poli, comment vous -portez-vous?</p> - -<p>—Que diable avez-vous à sonner ainsi, à pareille heure? répond une voix -courroucée.</p> - -<p>—Oh! pardon, monsieur, reprend Jean en paraphrasant certaine réponse de -son interlocuteur; oui, je sais, ça sonne là-haut; mais je voulais voir -si votre sonnette fonctionnait aussi bien que le marteau du Prieuré. -Bonsoir, monsieur?</p> - -<p>Il était temps que Jean s’éloignât; le monsieur était allé chercher, -pour la lui jeter sur la tête.... une vengeance de nuit.</p> - -<p> </p> - -<p>Pour conjurer cette petite misère, je plaçai sur ma porte un avis -engageant chacun à ne pas toucher au marteau sans nécessité. Avis -inutile! Il y avait toujours une nécessité pour frapper, c’était celle -de satisfaire une ou plusieurs curiosités.</p> - -<p>Ne pouvant échapper à ces persistantes indiscrétions, je pris le parti -de ne plus m’en taquiner et de les regarder au contraire comme un succès -que m’attiraient mes procédés électriques.</p> - -<p>Je n’eus qu’à me féliciter, plus tard, de ma conciliante détermination: -car, soit que la curiosité locale se fût émoussée, soit toute autre -cause, les importunités cessèrent d’elles-mêmes et maintenant il est -fort rare que le marteau soit soulevé dans un autre but que celui de -pénétrer dans ma demeure.</p> - -<p>Mon <i>concierge électrique</i> ne me laisse donc plus rien à désirer. Son -service est des plus exacts; sa fidélité est à toute épreuve; sa -discrétion est sans égale; quant à ses appointements, je doute qu’il -soit possible de moins donner pour un employé aussi parfait.</p> - -<p> </p> - -<p>Voici maintenant certains détails sur un procédé à l’aide duquel je -parviens à assurer à mon cheval l’exactitude de ses repas et l’intégrité -de ses rations.</p> - -<p>Il est bon de dire que ce cheval est une jument, bonne et douce fille -quasi majeure, qui répondrait au nom de Fanchette, si la parole ne lui -faisait défaut.</p> - -<p>Fanchette est affectueuse et même caressante; nous la regardons -<i>presque</i> comme une amie de la maison, et c’est à ce titre que nous lui -prodiguons toutes les douceurs qu’il lui est donné de goûter dans sa -condition chevaline.</p> - -<p>Ce petit préambule fera comprendre ma sollicitude à l’endroit des repas -de notre chère bête.</p> - -<p>Fanchette a une personne affectée à son service de bouche; c’est un -garçon fort honnête qui, en raison même de sa probité, ne se formalise -aucunement de mes procédés... électriques.</p> - -<p>Mais avant ce serviteur, j’en avais un autre. C’était un homme actif, -intelligent, et qui s’était passionné pour l’art cultivé, jadis, par son -patron. Il ne connaissait qu’un seul tour, mais il l’exécutait avec une -rare habileté. Ce tour consistait à changer mon avoine en pièces de cinq -francs.</p> - -<p>Fanchette goûtait peu ce genre de spectacle, et, faute de pouvoir se -plaindre, elle se contentait de protester par des défaillances -accusatrices.</p> - -<p>Cet escamotage étant bien constaté, je donnai le compte à mon artiste, -et me décidai à distribuer moi-même à Fanchette son picotin -réconfortant.</p> - -<p>Je dis moi-même; c’est beaucoup avancer, car, je dois le confesser, si -ma bête eût dû compter sur mon exactitude pour faire ses repas à heure -fixe, elle eût pu éprouver quelques déceptions à ce sujet.</p> - -<p>Mais n’ai-je pas dans l’électricité et la mécanique des auxiliaires -intelligents, et sur le service desquels je puis compter?</p> - -<p>L’écurie est distante d’une quarantaine de mètres de la maison. Malgré -cet éloignement, c’est de mon cabinet de travail que se fait la -distribution. Une pendule est chargée de ce soin, à l’aide d’une -communication électrique. Ces fonctions ont lieu trois fois par jour et -à heure fixe. L’instrument distributeur est de la plus grande -simplicité: c’est une boîte carrée en forme d’entonnoir, versant le -picotin dans des proportions réglées à l’avance.</p> - -<p>—Mais! me dira-t-on, ne peut-on pas enlever au cheval son avoine -aussitôt qu’elle vient de tomber?</p> - -<p>Cette circonstance est prévue; le cheval n’a rien à craindre de ce côté, -car la détente électrique qui fait verser l’avoine ne peut avoir son -effet qu’autant que la porte de l’écurie est fermée à clef.</p> - -<p>—Mais le voleur ne peut-il pas s’enfermer avec le cheval?</p> - -<p>—Cela n’est pas possible, attendu que la serrure ne se ferme que du -dehors.</p> - -<p>—Alors on attendra que l’avoine soit tombée pour venir à soustraire.</p> - -<p>—Oui, mais alors on est averti de ce manége par un carillon disposé de -manière à se faire entendre au logis, si on ouvre la porte avant que -l’avoine soit entièrement mangée par le cheval.</p> - -<p> </p> - -<p>La pendule dont je viens de parler est chargée, en outre, de transmettre -l’heure à deux grands cadrans placés, l’un au fronton de la maison, -l’autre au logement du jardinier.</p> - -<p>—Pourquoi ce luxe de deux grands cadrans, me direz-vous, lorsqu’un seul -peut suffire pour l’extérieur?</p> - -<p>Je vous dois, lecteur, à ce sujet une explication justificative. Lorsque -je plaçai mon premier cadran électrique dans le fronton du <i>Prieuré</i>, -c’était dans le double but d’indiquer l’heure à toute la vallée et de -donner aux gens de la maison une heure unique et régulatrice.</p> - -<p>Mais une fois mon œuvre terminée, je m’aperçus que mon cadran était -plus utile aux passants qu’à moi-même. J’étais obligé de sortir pour -voir l’heure.</p> - -<p>Je me creusai vainement la tête pendant quelque temps, pour parer à cet -inconvénient. Je ne voyais d’autre solution à ce problème que de bâtir -une maison en face de la mienne pour regarder mon cadran. Toutefois une -idée beaucoup plus simple vint enfin me sortir d’embarras: le pignon du -logement du jardinier était en vue de toutes nos fenêtres, j’y plaçai un -second cadran et je le fis marcher par le même fil électrique que le -premier.</p> - -<p>Cette heure se communique par le même procédé à plusieurs cadrans placés -dans différentes pièces de l’habitation.</p> - -<p>Mais à tous ces cadrans il fallait une sonnerie unique, une sonnerie -pouvant être entendue des habitants du Prieuré, ainsi que de tout le -village.</p> - -<p>Sur le faîte de la maison est une sorte de campanile abritant une -cloche d’un certain volume dont on se sert pour l’appel aux heures des -repas.</p> - -<p>Je plaçai au-dessous de cette cloche un rouage suffisamment énergique -pour soulever le marteau en temps voulu. Mais comme il eût fallu -remonter chaque jour le poids de cette machine, je me servis d’une force -perdue, ou pour mieux dire, non utilisée, pour remplir automatiquement -cette fonction. A cet effet, j’établis entre la porte battante de la -cuisine située au rez-de-chaussée, et le remontoir de la sonnerie placé -au grenier, une communication disposée de telle sorte qu’en allant et -venant pour leur service, et sans qu’ils s’en doutent, les domestiques -remontent incessamment le poids de ce rouage.</p> - -<p>C’est presque un mouvement perpétuel dont on n’a jamais à s’occuper.</p> - -<p>Un courant électrique distribué par mon régulateur soulève la détente de -la sonnerie et fait compter le nombre de coups indiqués par les cadrans.</p> - -<p> </p> - -<p>Cette distribution d’heure me permet d’user, dans certains cas, d’une -petite ruse qui m’est fort utile et que je vais vous confier, lecteur, à -la condition de n’en pas parler, car ma ruse une fois connue manquerait -son effet. Lorsque, pour une cause ou pour une autre, je veux avancer ou -retarder l’heure de mes repas, je presse secrètement sur certaine touche -électrique placée dans mon cabinet, et j’avance ou je retarde à mon gré -les cadrans et la sonnerie de la maison. La cuisinière a trouvé que le -temps passe souvent bien vite, et moi j’ai gagné en plus ou en moins un -quart d’heure que je n’eusse pas obtenu sans cela.</p> - -<p> </p> - -<p>C’est encore ce même régulateur qui, chaque matin, à l’aide de -transmissions électriques, réveille trois personnes à des heures -différentes, à commencer par le jardinier.</p> - -<p>Cette disposition n’a rien de bien merveilleux et je n’en parlerais pas -si je n’avais à signaler un procédé assez simple pour forcer mon monde à -se lever lorsqu’il est réveillé. Voici le procédé: Le réveil sonne -d’abord assez bruyamment pour que le dormeur le plus apathique soit -réveillé, et il continue de sonner jusqu’à ce qu’on aille déranger une -petite touche placée à l’extrémité de la chambre. Il faut, pour cela, se -lever; alors le tour est fait.</p> - -<p> </p> - -<p>Ce pauvre jardinier, je le tourmente bien avec mon électricité.</p> - -<p>Croirait-on qu’il ne peut pas chauffer ma serre au-delà de dix degrés de -chaleur ou laisser baisser la température au-dessous de trois degrés de -froid, sans que j’en sois averti.</p> - -<p>Le lendemain matin, je lui dis: Jean, vous avez trop chauffé hier soir; -vous grillez mes géraniums; ou bien: Jean, vous risquez de geler mes -orangers; le thermomètre est descendu, cette nuit, à trois degrés -au-dessous de zéro.</p> - -<p>Jean se gratte l’oreille, ne répond pas; mais je suis sûr qu’il me -regarde un peu comme sorcier.</p> - -<p>Cette disposition thermo-électrique est également placée dans mon -bûcher, pour m’avertir du moindre commencement d’incendie.</p> - -<p> </p> - -<p>Le Prieuré n’est point une succursale de la Banque de France; toutefois, -si modestes que soient mes objets précieux, je tiens à les conserver, -et, dans ce but, j’ai cru devoir prendre mes précautions contre les -voleurs: les portes et fenêtres de ma demeure ont toutes une disposition -électrique qui les relie avec le carillon et sont organisées de telle -sorte que lorsque l’une d’elles fonctionne, la cloche résonne tout le -temps de son ouverture.</p> - -<p>Le lecteur voit déjà l’inconvénient que présenterait ce système si le -carillon résonnait chaque fois qu’on se mettrait à la fenêtre ou qu’on -voudrait sortir de chez soi. Il n’en est point ainsi: la communication -se trouve interrompue toute la journée et n’est rétablie qu’à minuit -(l’heure du crime) et c’est encore la pendule au picotin qui se charge -de ce soin.</p> - -<p>Lorsque nous nous absentons de la maison, la communication électrique -est permanente et, le cas d’ouverture échéant, la grosse sonnerie de -l’horloge dont la détente est soulevée par l’électricité sonne sans -cesse et produit à s’y méprendre la sonnerie du tocsin. Le jardinier et -les voisins même étant avertis de ce fait, le voleur serait facilement -pris au trébuchet.</p> - -<p> </p> - -<p>Nous nous plaisons souvent à tirer au pistolet. Nous avons pour cela un -emplacement fort bien organisé. Mais au lieu de la renommée -traditionnelle, le tireur qui fait mouche voit soudain apparaître -au-dessus de sa tête une couronne de feuillage. La balle et -l’électricité luttent de vitesse dans ce double trajet; ainsi bien qu’on -soit à vingt mètres du but, le couronnement est instantané.</p> - -<p> </p> - -<p>Permettez-moi, lecteur, de vous parler encore d’une invention à laquelle -l’électricité est tout à fait étrangère, mais que je crois devoir, -toutefois, vous intéresser: Dans mon parc se trouve un chemin creux que -l’on se voit, quelquefois, dans la nécessité de traverser. Il n’y a, -pour cela, ni pont ni passerelle. Mais sur le bord de ce ravin l’on voit -un petit banc; le promeneur y prend place, et il n’est pas plus tôt -assis qu’il se voit subitement transporté à l’autre rive.</p> - -<p>Le voyageur met pied à terre et le petit banc retourne de lui-même -chercher un autre passager.</p> - -<p>Cette locomotion est à double effet: il y a une même voie aérienne pour -le retour.</p> - -<p>Je termine ici mes descriptions; en les continuant je craindrais de -tomber dans ce ridicule du propriétaire campagnard qui, dès qu’il tient -un visiteur, ne lui fait pas plus grâce d’un bourgeon de ses arbres que -d’un œuf de son poulailler.</p> - -<p>D’ailleurs ne dois-je pas réserver quelques petits détails imprévus pour -le visiteur qui viendrait lever le marteau mystérieux au-dessous duquel, -on s’en souvient, est gravé le nom de</p> - -<p class="r"><a name="page_001" id="page_001"></a>R<small>OBERT</small>-H<small>OUDIN</small>.</p> - -<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE</h2> - -<p class="r"><span class="smcap">Saint-Gervais</span>, près Blois, septembre 1858.</p> - -<p>Huit heures sonnent à ma pendule.... J’ai près de moi ma femme, mes -enfants; je viens de passer une de ces bonnes journées que peuvent seuls -procurer le calme, le travail et l’étude; sans regret du passé, sans -crainte pour l’avenir, je suis, je ne crains pas de le dire, aussi -heureux qu’on peut l’être.</p> - -<p> </p> - -<p>Et cependant, à chaque vibration de cette heure mystérieuse, mon pouls -s’élance, mes tempes battent avec force, je respire à peine, j’ai besoin -d’air, de mouvement. Si l’on m’interroge, je ne réponds pas, tant mon -âme est absorbée dans une vague et délicieuse rêverie!<a name="page_002" id="page_002"></a></p> - -<p>Vous l’avouerai-je, lecteur? Et pourquoi pas? Cet effet électrique, -sinon magique, n’a rien qui ne puisse être facilement compris de vous.</p> - -<p> </p> - -<p>Si dans ce moment mon émotion est aussi vive, c’est que dans le cours de -ma carrière d’artiste, huit heures étaient le moment où j’allais -paraître en scène. Alors, l’œil avidement appliqué au <i>trou</i> du -rideau, je voyais avec un plaisir extrême la foule qui se pressait à -l’envi pour me voir. Ainsi qu’à présent, le cœur me battait, car -j’étais heureux et fier d’un tel succès.</p> - -<p> </p> - -<p>Souvent aussi, à ce sentiment venait se mêler une inquiétude, un doute -même. Mon Dieu! me disais-je avec terreur, suis-je assez sûr de moi pour -justifier un tel empressement, une telle vogue?</p> - -<p>Mais bientôt, rassuré par le passé, je voyais avec plus de calme arriver -l’instant suprême d’agiter la sonnette. J’entrais alors en scène; -j’étais près de la rampe devant mes juges; je me trompe, devant des -spectateurs amis dont j’allais essayer de gagner les suffrages.</p> - -<p> </p> - -<p>Concevez-vous, maintenant, lecteur, tout ce que cette heure rappelle en -moi de souvenirs, et comprenez-vous qu’elle soit restée dans mon esprit -toujours solennelle et toujours émouvante?</p> - -<p> </p> - -<p>Ces émotions, ces souvenirs, ne me sont point pénibles: je les évoque, -au contraire, et je m’y complais. Quelquefois même il arrive que, pour -les prolonger, je me transporte mentalement sur mon théâtre. Là, comme -jadis, j’agite la sonnette, le rideau se lève, je revois mes -spectateurs, et, sous le charme de cette douce illusion, je me plais à -leur raconter les épisodes les plus intéressants<a name="page_003" id="page_003"></a> de ma vie d’artiste. -Je dis comment une vocation se révèle, comment s’engage la lutte contre -les difficultés de toutes sortes, comment enfin....</p> - -<p> </p> - -<p>Mais pourquoi de cette fiction ne ferais-je pas une réalité?.... Ne -pourrais-je pas, chaque soir, alors que huit heures sonnent, guidé par -de fidèles souvenirs, continuer sous une autre forme le cours de mes -représentations d’autrefois?.... Mon public serait le lecteur, et ma -scène un volume.....</p> - -<p> </p> - -<p>Cette idée me séduit, je l’accueille avec joie, et me laisse aussitôt -bercer par ces riantes illusions. Déjà je me vois en présence de -spectateurs dont la bienveillance m’encourage.... Il me semble que l’on -attend.... que l’on écoute.</p> - -<p> </p> - -<p>Sans plus hésiter, je commence.....</p> - -<p><a name="page_004" id="page_004"></a></p> - -<p><a name="page_005" id="page_005"></a></p> - -<p> </p> -<p> </p> - -<p class="cb"><a name="MEMOIRES" id="MEMOIRES"></a>MÉMOIRES<br /><br /> -<small>ET</small><br /> -<big>RÉVÉLATIONS</big></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h2> - -<p class="hang"><span class="smcap">Un horloger raccommodeur de soufflets.—Intérieur d’artiste.—Les leçons -du colonel Bernard.—L’ambition paternelle.—Premiers travaux -mécaniques.—Ah! si j’avais un rat!—L’industrie d’un -prisonnier.—L’abbé Larivière.—Une parole d’honneur.—Adieu mes chers -outils!</span></p> - -<p>Pour me conformer à la tradition qui veut qu’au début de ses -confessions, tout homme écrivant.... comment dirai-je? ses Mémoires, -non, ses souvenirs, fasse connaître ses titres de noblesse, je commence -par déclarer au lecteur, avec un certain orgueil, que je suis né à -Blois, patrie du roi Louis XII, surnommé le <i>Père du Peuple</i>, et de -Denis Papin, l’illustre inventeur des machines à vapeur.</p> - -<p>Voilà pour ma ville natale. Quant à ma famille, il devrait sembler -naturel, en raison de l’art auquel j’ai consacré mon existence, de me -voir greffer sur mon arbre généalogique le nom de <a name="page_006" id="page_006"></a>Robert-le-Diable ou -celui de quelque sorcier du moyen-âge; mais, esclave de la vérité, je me -contenterai de dire que mon père était horloger.</p> - -<p>Sans s’élever à la hauteur des Berthoud et des Bréguet, il passait -néanmoins pour fort habile dans sa profession. Au reste, je fais preuve -de modestie en bornant à un seul art les talents de mon père, car la -nature l’avait fait apte aux spécialités les plus diverses, et son -activité d’esprit le portait à tout entreprendre avec une égale ardeur.</p> - -<p>Excellent graveur, bijoutier plein de goût, il savait même au besoin -sculpter un bras ou une jambe de statuette estropiée, remettre de -l’émail à un vase du Japon endommagé, ou bien encore réparer les -serinettes, fort en vogue à cette époque.</p> - -<p>L’habileté dont il donnait tant de preuves avait fini par lui valoir une -clientèle beaucoup trop nombreuse, car, ces travaux, il les faisait pour -la plupart gratuitement et mû par le seul plaisir d’obliger.</p> - -<p>Sa réputation lui attira même une petite mystification dont, au reste, -il se tira en homme d’esprit.</p> - -<p>Un jour, un domestique en livrée entre dans la boutique, et présentant à -mon père un objet soigneusement enveloppé:</p> - -<p>—M<sup>me</sup> de B...., dit-il, vous fait ses compliments et vous prie de lui -réparer cela.</p> - -<p>—C’est bien, répondit mon père, absorbé en ce moment par la réparation -d’une tabatière à musique, je m’en occuperai.</p> - -<p>Son travail terminé, il déchire l’enveloppe, mais quelle n’est pas sa -surprise?... il trouve un soufflet.</p> - -<p>—«Un soufflet à réparer! à moi! à un horloger! à un bijoutier!» s’écria -mon père indigné, et ne sachant s’il devait voir dans ce fait une -mystification ou simplement un manque de tact:</p> - -<p>—<i>Un soufflet!</i> répétait-il, me prend-on pour un Auvergnat?</p> - -<p>Sa première pensée fut de rempaqueter ce nouvel et singulier article de -bijouterie pour le renvoyer à son propriétaire; mais la réflexion lui -inspira une vengeance plus digne et plus originale à la fois.<a name="page_007" id="page_007"></a></p> - -<p>Il examine ce soufflet aristocratique qui valait bien deux francs, le -répare consciencieusement, puis le fait porter à M<sup>me</sup> de B.... avec -cette facture inusitée dans l’art de l’horlogerie:</p> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> -<tr><th align="center" colspan="6">P. ROBERT</th></tr> -<tr><td align="center" colspan="6"> - <i>Horloger, bijoutier, raccommodeur de soufflets, étameur de<br /> - casserolles, fondeur de cuillers d’étain, fait le commerce<br /> - des peaux de lapin et tout ce qui concerne son état.</i><br /> -———</td></tr> - -<tr><td align="center" colspan="6"><small>DOIT MADAME De B...</small></td></tr> -<tr> -<td class="tp" align="center"> </td> -<td class="tplft" align="center"> </td> -<td> </td> -<td class="tp" align="center"></td> -<td class="tplft" align="center">F.</td> -<td class="tplft" align="center">C.</td></tr> - -<tr> -<td> </td> -<td class="lft"> </td> -<td align="center">Pour la réparation d’un soufflet....</td> -<td></td> -<td class="lft" align="center">6</td> -<td class="lft" align="center">»</td></tr> -<tr><td> </td></tr> -<tr><td align="center" colspan="6">Nota. M. Robert espère que M<sup>me</sup> de B... appréciera le <i>soufflet</i> qu’il - lui renvoie.</td></tr> -</table> - -<p>L’aventure fut connue et l’on en rit beaucoup; du reste, M<sup>me</sup> de B... -n’avait pas tardé à reconnaître son étourderie; elle vint elle-même -payer la facture et fit sa paix avec mon père de la façon la plus -aimable.</p> - -<p>Ce fut dans cet intérieur, pour ainsi dire d’artiste, au milieu des -outils et des instruments auxquels je devais prendre un goût si vif, que -je naquis et que je fus élevé.</p> - -<p>J’ai bonne mémoire; pourtant, si loin que remontent mes souvenirs, ils -ne vont pas jusqu’au jour de ma naissance: j’ai su depuis que ce jour -était le 6 décembre 1805.</p> - -<p>Je serais tenté de croire que je vins au monde une lime, un compas ou un -marteau à la main, car dès ma plus tendre enfance, ces instruments -furent mes hochets, mes joujoux; j’appris à m’en servir comme les -enfants apprennent à marcher et à parler. Inutile de dire que bien -souvent mon excellente mère eut à essuyer les larmes du jeune -mécanicien, quand le marteau, mal dirigé, s’égarait sur ses doigts. Pour -mon père, il riait de ces petits accidents, et disait en plaisantant que -l’état m’entrerait ainsi dans le corps, et qu’après avoir été un enfant -prodige, je finirais par devenir un mécanicien hors ligne.<a name="page_008" id="page_008"></a></p> - -<p>Je n’ai pas la prétention d’avoir réalisé cet horoscope paternel; mais -il est certain que de tout temps je me suis senti un penchant, une -vocation prononcée, une passion irrésistible pour la mécanique.</p> - -<p>Que de fois n’ai-je pas vu, dans mes rêves d’enfant, une fée -bienfaisante me conduire par la main et m’ouvrir la porte d’un Eldorado -mystérieux où se trouvaient entassés des outils de toute sorte. Le -ravissement dans lequel me plongeaient ces songes était le même que -celui qu’éprouve un autre enfant, lorsque son imagination lui retrace -des pays fantastiques où les maisons sont en chocolat, les pierres en -sucre candi et les hommes en pain d’épice.</p> - -<p>Il faut avoir été possédé de cette fièvre des outils pour la concevoir. -Le mécanicien, l’artiste les adore véritablement; il se ruinerait même -pour en acquérir. Les outils, du reste, sont pour lui ce qu’est un -manuscrit pour le savant, une médaille pour l’antiquaire, un jeu de -cartes pour le joueur; en un mot, ce sont des instruments qui favorisent -une passion dominante.</p> - -<p>A huit ans, j’avais déjà fait mes preuves, grâce à la complaisance d’un -excellent voisin et aussi à une dangereuse maladie, dont la longue -convalescence me donna le loisir d’exercer ma dextérité naturelle.</p> - -<p>Ce voisin, nommé M. Bernard, était un colonel en retraite. Longtemps -prisonnier, il avait appris, dans sa captivité, mille petits travaux -qu’il consentit à m’enseigner pour me distraire. Je profitai si bien de -ses leçons, qu’en assez peu de temps j’arrivai à égaler mon maître.</p> - -<p>Il me semble encore voir et entendre ce vieux soldat, lorsque, passant -sa main sur son épaisse moustache grise pour la rabaisser sur ses lèvres -(geste qui lui était très familier), il s’écriait, dans son énergique -satisfaction: «Il fait tout ce qu’il veut, ce petit b..... là.» Ce -compliment du colonel flattait au plus haut point mon amour-propre -enfantin, et je redoublais d’efforts pour le mériter.</p> - -<p>Avec ma maladie finirent mes travaux; on me mit en pension, et dès lors -les occasions me manquèrent pour me livrer à mes attrayantes<a name="page_009" id="page_009"></a> -distractions; mais aux jours de congé, c’était avec un véritable bonheur -que je venais me retremper, si j’ose le dire, à l’atelier paternel.</p> - -<p>Que de fois aussi j’ai fâché ce bon père par de nombreux méfaits! Je -n’étais pas toujours assez exercé ou assez habile, et souvent je brisais -les outils dont je me servais. C’était une <i>lime</i>, un <i>foret</i>, un -<i>équarissoir</i>. J’avais beau me cacher, on ne manquait pas, cela va sans -dire, de mettre sur mon compte ces accidents mystérieux; et, pour me -punir, on m’interdisait l’entrée de l’atelier. Mais toute défense était -inutile, toute précaution superflue; c’était toujours à recommencer. -Aussi reconnut-on la nécessité de couper le mal dans sa racine, et l’on -résolut de m’éloigner.</p> - -<p>Si mon père aimait son état, il savait par expérience que dans une -petite ville, l’art de l’horlogerie mène rarement à la fortune; malgré -toute son habileté, et quelques ressources qu’il eût trouvées en dehors -de sa profession par son esprit industrieux, il n’y avait gagné qu’une -bien modeste aisance.</p> - -<p>Dans son ambition paternelle, il rêvait pour moi un destin plus -brillant; il prit donc une détermination dont je lui ai conservé la plus -vive reconnaissance: ce fut de me donner une éducation libérale. Il -m’envoya au collége d’Orléans.</p> - -<p>J’avais onze ans à cette époque.</p> - -<p>Chante qui voudra les plaisirs de la vie de collége; quant à moi, -j’avoue franchement que bien que je n’eusse aucune répulsion pour -l’étude, l’existence claustrale de l’établissement ne m’offrit jamais de -plus grand plaisir que celui que j’éprouvai lorsque je le quittai pour -n’y plus revenir. Quoi qu’il en soit, une fois entré, suivant l’exemple -de mes camarades, je pris mon mal en patience et je devins en peu de -temps un collégien parfait.</p> - -<p>En dehors de l’étude, mon temps était bien employé: poussé par mon -irrésistible penchant, je passais la plus grande partie de mes -récréations à m’occuper de mécanique. J’exécutais par exemple des -piéges, des trébuchets et des souricières, dont les heureuses -dispositions et les perfides amorces me livraient un grand nombre de -prisonniers.<a name="page_010" id="page_010"></a></p> - -<p>J’avais construit pour eux une charmante petite demeure à claire-voie, -dans laquelle se trouvaient réunis des jeux gymnastiques en miniature. -Mes pensionnaires, en prenant leurs ébats, faisaient mouvoir et basculer -des machines destinées à procurer les plus agréables surprises.</p> - -<p>Un de mes ouvrages excitait surtout l’admiration de mes camarades: -c’était un petit manége faisant monter de l’eau à l’aide d’un corps de -pompe confectionné presque entièrement avec des tuyaux de plume. Une -souris, harnachée comme le sont ordinairement les chevaux, devait, par -la force musculaire de ses jarrets, mettre en action ce machinisme -lilliputien. Malheureusement, mon docile animal, quelque bonne volonté -qu’il y mît, ne pouvait vaincre à lui seul la résistance que lui -opposait le jeu des engrenages, et, à mon grand regret, j’étais forcé de -lui prêter assistance.</p> - -<p>Ah! si j’avais un rat! me disais-je dans mon désappointement, comme tout -cela marcherait! Un rat! mais comment me le procurer? Là était la -difficulté, et elle me paraissait insurmontable: pourtant elle ne -l’était pas, comme on va le voir.</p> - -<p>Un jour, surpris par un surveillant dans une escapade d’écolier, -aggravée d’escalade et d’effraction, je fus condamné à douze heures de -prison.</p> - -<p>Douze heures de prison pour le vol d’une friandise! et quelle friandise! -du raisiné qu’à nos repas nous ne mangions que du bout des lèvres. Je -n’avais pu résister, hélas! à l’attrait du fruit défendu.</p> - -<p>Cette punition, que je subissais pour la première fois, m’affecta -vivement; mais bientôt au milieu des tristes réflexions que m’inspirait -ma solitude, une idée vint dissiper mes pensées mélancoliques en -m’apportant un heureux espoir.</p> - -<p>Je savais que chaque soir, à la tombée de la nuit, des rats descendaient -des combles d’une église voisine pour ramasser les miettes de pain -laissées par les prisonniers. C’était une excellente occasion de me -procurer un de ces animaux que je désirais si vivement pour mon manége; -je ne la laissai pas s’échapper et me mis immédiatement à chercher les -moyens de construire une ratière.<a name="page_011" id="page_011"></a></p> - -<p>Je n’avais pour tout mobilier qu’une cruche contenant l’eau qui devait -remplacer pour moi l’<i>abondance</i> du collége; ce vase était donc le seul -objet autour duquel je pusse grouper mes combinaisons. Voici la -disposition à laquelle je m’arrêtai:</p> - -<p>Je commençai par mettre mon cruchon à sec, puis, après avoir placé un -morceau de pain dans le fond, je le couchai de manière que l’orifice fût -au niveau du sol. Mon but, on le comprendra, était d’allécher mon gibier -par cet appât et de l’attirer dans le piége. Un carreau, que je -descellai, devait en fermer subitement l’ouverture, mais comme dans -l’obscurité où j’allais me trouver il me serait impossible de connaître -le moment de couper retraite au prisonnier, je mis près du morceau de -pain un peu de papier sur lequel le rat en passant devait produire un -frôlement qu’il me serait possible d’apprécier dans le silence de ma -prison.</p> - -<p>La nuit venue, je me blottis près de mon cruchon, le bras étendu vers -lui, et, la main placée sous le carreau, j’attendis avec une anxiété -fiévreuse l’arrivée de mes convives.</p> - -<p>Il fallait que le plaisir que je me promettais de ma capture fût bien -vif pour que je ne cédasse pas à la frayeur qui me saisit lorsque -j’entendis les premiers soubresauts de mes enragés visiteurs. Je -l’avoue: les évolutions qu’ils exécutèrent autour de mes jambes -m’inspiraient une cruelle inquiétude; j’ignorais jusqu’où pouvait aller -la voracité de ces intrépides rongeurs. Toutefois, je tins bon, je ne -fis pas le moindre mouvement dans la crainte de compromettre le succès -de ma chasse, et je me tins prêt, en cas d’attaque, à opposer aux -assaillants une énergique résistance.</p> - -<p>Plus d’une heure s’était écoulée dans une vaine attente, heure pleine -d’émotion et d’inquiétudes, et je commençais à désespérer de mon piége, -lorsque je crus entendre le petit bruit qui devait me servir de signal. -Je pousse alors vivement le carreau sur l’ouverture du cruchon et le -redresse aussitôt.</p> - -<p>Aux cris aigus que j’entends pousser à l’intérieur, j’acquiers -l’assurance d’un succès complet et, dans ma satisfaction, j’entonne une -fanfare, autant pour célébrer ma victoire que pour effrayer les -compagnons de mon prisonnier et les congédier au plus vite.<a name="page_012" id="page_012"></a></p> - -<p>Le concierge, en venant me délivrer, m’aida à me rendre maître de mon -rat en l’attachant avec une ficelle par l’une des pattes de derrière.</p> - -<p>Chargé de mon précieux butin, je me rends au dortoir, où maître et -élèves dorment depuis longtemps. Je vais me reposer à mon tour, mais un -embarras vient se présenter: comment loger mon prisonnier?</p> - -<p>A force de chercher, une idée surgit tout à coup dans mon esprit, idée -bizarre et bien digne du cerveau d’un écolier: ce fut de l’enfoncer la -tête la première dans un de mes souliers, en ayant soin d’attacher au -pied de mon lit la ficelle qui le retenait, puis de fourrer le soulier -dans un de mes bas et de placer le tout dans une des jambes de mon -pantalon. Cela fait, je crus pouvoir me coucher sans la moindre -inquiétude.</p> - -<p>Le lendemain, à cinq heures précises, le surveillant, selon son -habitude, fit sa tournée dans le dortoir en stimulant les dormeurs pour -les faire lever.</p> - -<p>—Habillez-vous tout de suite, me dit-il de ce ton aimable qui -caractérise cet emploi.</p> - -<p>Je me mis en devoir d’obéir; mais ici cruelle disgrâce: mon rat que -j’avais si bien empaqueté, que j’avais si soigneusement emprisonné, ne -trouvant pas sans doute son logement assez aéré, avait jugé à propos de -percer mon soulier, mon bas et mon pantalon et prenait l’air par cette -fenêtre improvisée..... Heureusement, il n’avait pu couper la ficelle -qui le retenait. Peu m’importait le reste.</p> - -<p>Mais le surveillant ne vit pas la chose du même œil que moi. La -capture d’un rat, le dégât fait à ma toilette, furent jugés par lui -comme autant de nouveaux griefs qui se joignirent à celui de la veille -dans un rapport volumineux qu’il adressa au proviseur. Je dus me rendre -chez celui-ci, revêtu des pièces qui portaient les traces de mon dernier -délit. Par une coïncidence fâcheuse, le soulier, le bas et le pantalon -étaient troués sur la même jambe.</p> - -<p>L’abbé Larivière (ainsi s’appelait notre proviseur) dirigeait le collége -avec une sollicitude toute paternelle. Toujours juste et<a name="page_013" id="page_013"></a> porté par sa -nature à l’indulgence, il avait su se faire adorer, et encourir sa -disgrâce était pour les élèves le plus sévère des châtiments.</p> - -<p>—Eh bien! Robert, me dit-il, en me regardant doucement pardessus les -lunettes qui lui pinçaient le bout du nez, nous avons donc commis de -grandes fautes? Voyons, dites-moi toute la vérité.</p> - -<p>Je possédais alors une qualité que je me flatte de n’avoir pas perdue -depuis; c’était une extrême franchise. Je fis au proviseur le récit -exact et fidèle de mes méfaits, sans en omettre un seul détail; ma -sincérité me porta bonheur. L’abbé Larivière, après s’être contenu -quelques instants, finit par rire aux éclats des burlesques péripéties -de mes aventures; toutefois, après m’avoir fait comprendre tout ce qu’il -y avait de repréhensible dans l’action que j’avais commise, en -m’emparant d’un bien qui ne m’appartenait pas, le bon abbé termina ainsi -sa petite allocution.</p> - -<p>—Je ne vous sermonnerai pas plus longtemps, Robert, je crois à votre -repentir; douze heures de prison doivent suffire pour votre punition; je -vous rends votre liberté. Je ferai plus: quoique vous soyez bien jeune -encore, je veux vous traiter en homme, mais en homme d’honneur, -entendez-vous? Vous allez me donner votre parole que non-seulement vous -ne retomberez plus dans une faute semblable, mais encore, comme votre -passion pour la mécanique vous fait trop souvent négliger vos devoirs, -que vous renoncerez à vos outils et vous livrerez exclusivement à -l’étude.</p> - -<p>—Ah! oui, Monsieur, je vous la donne, m’écriai-je, ému jusqu’aux larmes -d’une indulgence aussi inattendue, et je puis vous assurer que vous ne -vous repentirez pas d’avoir eu foi en mon serment.</p> - -<p>J’avais à cœur de tenir cet engagement, mais je ne me dissimulais pas -les difficultés qui s’opposeraient à ma bonne résolution; il y avait -tant d’occasions de faillir dans cette voie de sagesse où je voulais -consciencieusement m’engager! D’ailleurs, comment résister aux -railleries, aux quolibets, aux sarcasmes des mauvais élèves, qui, pour -cacher leurs folies, entraînent les caractères faibles à devenir leurs -complices? Aussi mes serments eussent-ils<a name="page_014" id="page_014"></a> couru de grands dangers, si -je n’avais eu le courage de <i>mes opinions</i>: je rompis brusquement avec -quelques étourdis dont les études classiques se ressentaient du travers -de leur esprit.</p> - -<p>Cependant, quelque chose de plus difficile encore restait à accomplir -pour compléter ma conversion, et si douloureux que fût le sacrifice, -j’eus la force de me l’imposer. Refoulant au fond de mon cœur ma -passion pour la mécanique, je brûlai mes vaisseaux, c’est-à-dire que je -mis de côté mon manége, mes cages et leur contenu; j’oubliai jusqu’à mes -outils, et, dégagé de toute distraction extérieure, je me livrai -entièrement à l’étude du grec et du latin.</p> - -<p>Les éloges de l’excellent abbé Larivière, qui se vantait d’avoir su -reconnaître en moi l’étoffe d’un bon élève, me récompensèrent de ce -suprême effort, et je puis dire que je devins dès lors un des écoliers -les plus studieux et les plus assidus. Ce n’est pas que je ne -regrettasse parfois mes outils et mes chères mécaniques; mais, me -rappelant ma promesse au proviseur, je tins toujours ferme contre la -tentation. Tout ce que je me permettais, c’était de jeter furtivement -sur le papier quelques idées qui me passaient par l’esprit, ne sachant -pas si un jour je pourrais les mettre à exécution.</p> - -<p>Enfin le moment arriva où je dus quitter le collége, mes études étaient -terminées.</p> - -<p> </p> - -<p>J’avais dix-huit ans.<a name="page_015" id="page_015"></a></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h2> - -<p class="hang"><span class="smcap">Un badaud de province.—Le docteur Carlosbach, escamoteur et professeur -de mystification.—<i>Le sac au sable, le coup de l’étrier.</i>—Je suis -clerc de notaire, les <i>minutes</i> me paraissent bien longues.—Un petit -automate.—Protestation respectueuse.—Je monte en grade dans la -basoche.—Une machine de la force... d’un portier.—Les canaris -acrobates.—Remontrances de M<sup>e</sup> Roger.—Mon père se décide à me -laisser suivre ma vocation.</span></p> - -<p>Dans le récit que je viens de faire, on n’a trouvé que des événements -simples et peu dignes peut-être d’un homme qui, souvent, a passé pour un -sorcier; mais patience, lecteur, encore quelques pages d’introduction à -ma vie d’artiste, et bientôt ce que vous cherchez dans ce livre va se -dérouler à vos yeux; vous saurez comment se fait un magicien et vous -apprendrez que l’arbre où se cueille cette baguette magique qui -enfantait mes prétendus prodiges, n’est autre qu’un travail opiniâtre, -persévérant et longtemps arrosé de mes sueurs; bientôt aussi, en vous -rendant témoin de mes travaux et de mes veilles, vous pourrez apprécier -ce que coûte une réputation dans mon art mystérieux.<a name="page_016" id="page_016"></a></p> - -<p>Au sortir du collége, je savourai d’abord toutes les joies d’une liberté -dont j’avais été privé depuis tant d’années. Pouvoir aller à droite ou à -gauche, parler ou se taire au gré de ses désirs, se lever tôt ou tard -selon ses inspirations, n’est-ce pas pour un écolier le paradis sur -terre?</p> - -<p>J’usais largement de ces ineffables plaisirs; ainsi, le matin, quoique -j’eusse conservé l’habitude de m’éveiller à cinq heures, dès que la -pendule m’indiquait ce moment, autrefois si terrible, je me mettais à -rire aux éclats, en accompagnant cet accès de gaité maligne d’un -monologue animé, sorte de défi jeté à d’invisibles surveillants; puis, -satisfait de cette petite vengeance rétroactive, je me rendormais -jusqu’à l’heure du déjeuner. Après le repas, je sortais sans autre but -que celui de faire ce que j’appelais une bonne flânerie.</p> - -<p>Je fréquentais de préférence les promenades publiques, car j’avais plus -de chances que partout ailleurs d’y trouver quelques distractions pour -occuper mes loisirs; aussi ne se passait-il aucun événement dont je ne -fusse le témoin. J’étais en un mot le badaud personnifié, la gazette -vivante de ma ville natale.</p> - -<p>La plupart de ces événements présentaient en eux-mêmes un bien faible -intérêt; pourtant un jour j’assistai à une petite scène qui laissa dans -mon esprit de profonds souvenirs.</p> - -<p>Une après dînée, comme j’étais à me promener sur le mail qui borde la -Loire, plongé dans les réflexions que me suggéraient la chute des -feuilles et leurs tourbillons soulevés par une bise d’automne, je fus -tiré de cette douce rêverie par le son éclatant d’une trompette très -habilement embouchée.</p> - -<p>Je laisse à penser si je fus le dernier à me rendre à l’appel de cette -éclatante mélodie.</p> - -<p>Quelques promeneurs, affriandés comme moi par le talent de l’artiste -mélomane, vinrent également former cercle autour de lui.</p> - -<p>C’était un grand gaillard, à l’œil vif, au teint basané, aux cheveux -longs et crépus, portant le poing sur la hanche et la tête élevée. Son -costume, quoique d’une composition assez burlesque,<a name="page_017" id="page_017"></a> était néanmoins -propre et annonçait un homme pouvant avoir, comme diraient les gens de -sa profession, <i>du foin dans ses bottes</i>. Il portait une redingote -marron, surmontée d’un petit collet de même couleur et garnie de larges -brandebourgs en argent; autour de son cou, négligemment posée, -s’enroulait une cravate de soie noire. Les deux extrémités en étaient -réunies par une bague ornée d’un diamant qui eût pu enrichir un -millionnaire, si cette pierre n’eût eu le malheur de s’appeler strass. -Son pantalon noir était largement étoffé; il n’avait point de gilet, -mais en revanche, un linge très blanc, sur lequel s’étalait une énorme -chaîne en chrysocale, avec une collection de breloques dont le son -métallique se faisait entendre à chaque mouvement du musicien.</p> - -<p>J’eus tout le temps de faire ces observations, car mon homme ne trouvant -pas sans doute son assistance assez nombreuse pour mériter l’honneur -d’une séance, fit durer son prélude musical au moins un quart-d’heure; -enfin le cercle s’étant insensiblement agrandi, la trompette cessa de se -faire entendre.</p> - -<p>L’artiste posa son instrument à terre, fit gravement le tour de -l’assemblée, en exhortant chacun à reculer un peu; puis, s’arrêtant, il -passa la main dans ses longs cheveux et sembla se recueillir dans une -aspiration toute de poésie.</p> - -<p>Peu habitué au charlatanisme de cette mise en scène de la place -publique, je regardais cet homme avec une confiante admiration et me -préparais à ne pas perdre un mot de ce que j’allais entendre.</p> - -<p>—Messieurs, s’écria-t-il d’une voix assurée et sonore:</p> - -<p>—Ecoutez-moi:</p> - -<p>—Je ne suis point ce que je parais être. Je dirai plus, je suis ce que -je parais n’être pas. Oui, Messieurs, oui, avouez-le, vous me prenez -pour un de ces pauvres diables venant implorer quelque gros sous de -votre générosité. Eh bien! détrompez-vous; si vous me voyez aujourd’hui -sur cette place, sachez que je n’y suis descendu que pour le soulagement -de l’humanité souffrante, en général, pour votre bien en particulier, -comme aussi pour votre agrément.</p> - -<p>Ici, l’orateur, qu’à son accent on pouvait aisément reconnaître<a name="page_018" id="page_018"></a> pour un -des riverains de la Garonne, passa une seconde fois la main dans sa -chevelure, releva la tête, humecta ses lèvres, et prenant un air de -dignité majestueuse, il continua:</p> - -<p>—Je vous apprendrai tout à l’heure qui je suis, et vous pourrez -m’apprécier à ma juste valeur; en attendant, permettez-moi de vous -présenter, pour vous distraire, un faible échantillon de mon -savoir-faire.</p> - -<p>L’artiste, après avoir régularisé le cercle de ses auditeurs, dressa -devant lui une table à X, sur laquelle il déposa trois gobelets de -ferblanc, si bien polis, qu’on les eût pris pour de l’argent; puis il se -ceignit d’une gibecière en velours d’Utrecht rouge, dans laquelle il -plongea ses mains pendant quelques instants, sans doute pour préparer -les prestiges qu’il allait présenter; et la séance commença.</p> - -<p>Dans une longue série de tours, les muscades, d’abord invisibles, -parurent au bout des doigts de l’escamoteur, passèrent successivement -d’un gobelet sous un autre, à travers la table, même jusque dans la -poche d’un spectateur, pour sortir ensuite, à la grande joie du public, -du nez d’un jeune badaud. Celui-ci prit le fait au sérieux, et il se tua -à se moucher pour s’assurer qu’il ne lui restait plus de ces petites -boules dans le cerveau.</p> - -<p>L’adresse avec laquelle ces tours furent faits, la bonhomie apparente de -l’opérateur dans l’exécution de ces ingénieux artifices, me produisirent -la plus complète illusion.</p> - -<p>C’était la première fois que j’assistais à un semblable spectacle: j’en -fus émerveillé, stupéfait, ébahi. Cet homme pouvant produire à son gré -de telles merveilles, me semblait un être surhumain; ce fut donc avec un -vif regret que je lui vis mettre de côté ses gobelets et plier sa -gibecière. L’assemblée paraissait également charmée; l’artiste s’en -aperçut et mit à profit ces excellentes dispositions en faisant signe -qu’il avait encore quelque chose à dire. Posant alors ses deux mains sur -la table, comme sur l’appui d’une tribune:</p> - -<p>—Messieurs et Dames, dit-il avec une feinte modestie et dans le but de -ménager certains effets oratoires, Messieurs et Dames,<a name="page_019" id="page_019"></a> j’ai été assez -heureux pour vous voir prêter à mes tours d’adresse une bienveillante -attention, je vous en remercie—l’escamoteur s’inclina jusqu’à -terre;—et comme je tiens à vous prouver que vous n’avez point affaire à -un ingrat, je veux essayer de vous rendre toute la satisfaction que vous -m’avez fait éprouver.</p> - -<p>—Daignez m’écouter un instant:</p> - -<p> </p> - -<p>—Je vous ai promis de vous dire qui j’étais, je vais vous -satisfaire—changement subit de physionomie, sentiment de haute estime -de soi-même:—vous voyez en moi le célèbre docteur Carlosbach; la -consonnance de mon nom vous indique assez que je suis -<i>Anglo-Francisco-Germanique</i>, pays où l’on vient au monde avec une -couronne de laurier sur la tête.</p> - -<p>—Faire mon éloge ne serait qu’être l’interprète de la renommée aux -<i>cent bouches d’or et d’azur</i>; je me contenterai de vous dire que j’ai -un immense talent et que mon incommensurable réputation ne peut être -égalée que par ma modestie. Couronné par les plus illustres sociétés -savantes du monde entier, je m’incline devant leur jugement, qui -proclame la supériorité de mes connaissances dans le grand art de guérir -le genre humain.</p> - -<p>Cet exorde, aussi bizarre qu’emphatique, fut débité avec une -imperturbable assurance; cependant, je crus remarquer sur la figure du -célèbre docteur quelques légères crispations des lèvres qui trahissaient -comme une envie de rire contenue. Je ne m’y arrêtai pas, et, séduit par -la faconde de l’orateur, je ne cessai de lui prêter une oreille -attentive.</p> - -<p>—Mais, Messieurs, ajouta-t-il, c’est assez vous entretenir de ma -personne; il est temps que je vous parle de mes œuvres.</p> - -<p>—Apprenez donc que je suis l’inventeur du baume <i>Vermi-fugo-panacéti</i>, -dont l’efficacité souveraine est incontestable.</p> - -<p>—Oui, Messieurs, oui, le ver, cet ennemi de l’espèce humaine; le ver, -ce destructeur de tout ce qui porte existence; le ver, ce rongeur -acharné des morts et des vivants, est enfin vaincu par ma science; une -goutte, un atôme de cette précieuse liqueur suffit pour chasser à tout -jamais cet affreux parasite.<a name="page_020" id="page_020"></a></p> - -<p>—Avez-vous des vers longs, des vers plats, des vers ronds? peu -m’importe la forme, je vous en délivrerai.</p> - -<p>—Avez-vous encore le ver <i>macaque</i>, qui se place entre cuir et chair, -le ver <i>coquin</i>, qui s’engendre dans la tête de l’homme, le <i>tenia</i>, -vulgairement appelé le ver solitaire, venez à moi, sans crainte, je vous -les <i>extirperai</i> sans douleur.</p> - -<p>—Et, Messieurs telle est la vertu de mon baume merveilleux, que -non-seulement il délivre l’homme de cette affreuse calamité pendant sa -vie, mais que son corps n’a plus rien à craindre après sa mort; prendre -mon baume, c’est s’embaumer par anticipation; l’homme alors devient -immortel. Ah! Messieurs, si vous connaissiez toutes les vertus de ma -sublime découverte, mais, vous vous précipiteriez sur moi pour me -l’arracher, en me jetant des poignées d’or; ce ne serait plus une -distribution, ce serait un pillage, aussi je m’arrête.....»</p> - -<p>L’orateur s’arrêta en effet un instant et essuya son front d’une main, -tandis que de l’autre il indiquait à la foule qu’il n’avait pas fini. -Déjà un grand nombre d’auditeurs cherchaient à s’approcher du savant -docteur; Carlosbach sembla ne pas s’en apercevoir et reprenant la pose -dramatique qu’il avait un instant quittée, il continua ainsi:</p> - -<p>—Mais, me direz-vous, quel peut être le prix d’un tel trésor? -Serons-nous jamais assez riches pour l’acquérir? Et! Messieurs, c’est -ici le moment de vous faire connaître toute l’étendue de mon -désintéressement.</p> - -<p>Ce baume, pour la découverte duquel j’ai <i>séché</i> ma vie; ce baume, que -des souverains ont acheté au prix de leur couronne, ce baume enfin que -l’on ne saurait payer..... Je vous le donne.</p> - -<p>A ces mots inattendus, la foule, frémissante d’émotion, reste un instant -interdite, puis, comme s’ils eussent été sous l’impression du fluide -électrique, tous les bras se lèvent suppliants et implorent la -générosité du docteur.</p> - -<p>Mais, ô surprise! ô déception! Carlosbach, <i>ce docteur célèbre</i>, -Carlosbach, <i>ce bienfaiteur de l’humanité</i>, quitte soudainement son rôle -de charlatan et se prend d’un rire <i>homérique</i>.<a name="page_021" id="page_021"></a></p> - -<p>Ainsi que dans un changement à vue, la scène est transformée, tous les -bras levés retombent en même temps; on se regarde, on s’interroge, on -murmure, puis l’on s’apaise, et bientôt la contagion du rire gagnant de -proche en proche, la foule éclate en chœur.</p> - -<p>L’escamoteur s’arrête le premier et réclame le silence.</p> - -<p>—Messieurs, dit-il alors d’un ton de parfaite convenance, ne m’en -veuillez point de la petite scène que je viens de jouer; j’ai voulu par -cette comédie vous prémunir contre les charlatans qui chaque jour vous -trompent, ainsi que je viens de le faire moi-même. Je ne suis point -docteur, mais tout simplement escamoteur, professeur de mystifications -et auteur d’un <i>recueil</i> dans lequel vous trouverez, outre le discours -que je viens de vous débiter, la description d’un grand nombre de tours -d’escamotage.</p> - -<p>—Voulez-vous connaître l’art de vous amuser en société? Pour dix sous, -vous pouvez vous satisfaire.</p> - -<p>L’escamoteur sort d’une boîte un énorme paquet de livres, fait le tour -de l’assistance, et grâce à l’intérêt que son talent a su inspirer, il -ne tarde pas à débiter toute sa marchandise.</p> - -<p>La séance était terminée: je rentrai à la maison la tête pleine de tout -un monde de sensations inconnues.</p> - -<p> </p> - -<p>Comme on le pense bien, je m’étais procuré un des précieux volumes; je -me hâtai d’en prendre connaissance, mais le faux docteur y continuait -son système de mystification et, malgré toute ma bonne volonté, je ne -pus parvenir à comprendre aucun des tours dont il semblait donner -l’explication. J’eus, du reste, pour me consoler, le plaisant discours -que je viens de rapporter ici.</p> - -<p>Je m’étais promis de mettre le livre de côté et de n’y plus songer, mais -les merveilles qui y étaient annoncées venaient à chaque instant se -retracer à mon esprit. O Carlorsbach, disais-je dans ma modeste -ambition, si j’avais ton talent, comme je me trouverais heureux! Et, -plein de cette idée, je me décidai à aller prendre des leçons du savant -professeur. Malheureusement cette détermination fut trop tardivement -prise; lorsque je me présentai, j’appris que l’escamoteur mettant à -profit les ressources de sa profession,<a name="page_022" id="page_022"></a> avait, dès la veille, quitté -son auberge, oubliant de payer les dépenses princières qu’il y avait -faites.</p> - -<p>L’aubergiste me donna des détails sur cette fugue, dernière -mystification du professeur. Carslorsbach était arrivé chez lui avec -deux malles d’inégale grandeur et lourdement chargées; sur la plus -grande étaient écrits ces mots: <i>Instruments de Physique</i>, sur l’autre -<i>Vestiaire</i>. Or, l’escamoteur, qui, disait-il, avait reçu de nombreuses -invitations des châteaux voisins pour y donner des séances, était parti -la veille, afin de satisfaire à l’un de ces engagements. On ne l’avait -vu emporter avec lui qu’une de ses malles, celle aux instruments, et -l’on avait supposé que l’autre restait dans la chambre et servait tout -naturellement à garantir ses frais d’auberge, qu’il devait payer à son -retour.</p> - -<p>Le lendemain, l’aubergiste ne voyant pas revenir son voyageur, pensa -qu’il était prudent de mettre ses effets en lieu de sûreté. Il entre -donc dans la chambre de l’escamoteur; mais les deux malles avaient -disparu et à leur place était un énorme sac rempli de sable sur lequel -on voyait en gros caractères:</p> - -<p class="c"><b>SAC AUX MYSTIFICATIONS.</b><br /> -<i>Le coup de l’étrier.</i></p> - -<p>Voici ce que conjecturait le malheureux aubergiste: La grande malle, -lors de son arrivée, devait être remplie par le sable; l’escamoteur, en -quittant l’auberge, avait remplacé celui-ci par la boîte au vestiaire, -et muni de ces deux malles, n’en faisant plus qu’une, il était parti -pour ne plus revenir.</p> - -<p>Je continuai pendant quelque temps encore à jouir de la vie -contemplative que je m’étais créée; mais à force de flâneries et de -promenades, la satiété ne tarda pas à venir et je me trouvai tout -surpris, un jour, de me sentir fatigué de cette existence désœuvrée.</p> - -<p>Mon père, en homme qui connaît le cœur humain, attendait ce moment -pour me parler raison; il me prit à part, un matin, et, sans autre -préambule, me dit avec bonté:</p> - -<p>—Voyons, mon ami, te voilà sorti du collége avec une instruction -solide: je t’ai laissé jouir largement d’une liberté après laquelle<a name="page_023" id="page_023"></a> tu -semblais aspirer. Mais tu dois comprendre que cela ne suffit pas pour -vivre; il faut maintenant quitter l’habit d’écolier et entrer résolument -dans le monde, où tu appliqueras tes connaissances à l’état que tu auras -embrassé. Cet état, il est temps de le choisir; tu as sans doute un -goût, une vocation, c’est à toi de me la faire connaître; parle donc et -tu me trouveras disposé à te seconder dans la carrière que tu auras -choisie.</p> - -<p>Bien que mon père eût souvent manifesté la crainte de me voir suivre sa -profession, je pensai, d’après ces paroles, qu’il avait changé d’avis, -et je m’écriai avec transport; «Sans doute, j’ai une vocation, et -celle-là tu ne peux la méconnaître, car elle date de loin; tu le sais, -je n’ai jamais eu d’autre désir que celui d’être....»</p> - -<p>Mon père devina ma pensée et ne me laissa pas achever:</p> - -<p>—Je vois, reprit-il, que tu ne m’as pas compris, je vais m’expliquer -plus clairement. Sache donc que mon désir est de te voir choisir une -profession plus lucrative que la mienne. Réfléchis qu’il serait peu -raisonnable d’enterrer dans ma boutique dix années d’études, pour -lesquelles j’ai fait de si grands sacrifices: songe d’ailleurs au peu de -fortune que m’a procuré mon état, puisque trente années d’un travail -assidu ne m’ont donné pour mes vieux jours qu’une bien modeste aisance. -Crois-moi, change de résolution et renonce à ta manie de <i>faire de la -limaille</i>.</p> - -<p>Mon père ne faisait en cela que suivre les idées de la plupart des -parents qui ne voient que les désagréments attachés à leur profession. A -ce préjugé se joignait, il faut le dire aussi, la louable ambition du -chef de famille qui désire élever son fils au-dessus de lui.</p> - -<p>Me prononcer pour un autre état que celui de mécanicien, était pour moi -chose impossible; car ne connaissant les autres professions que de nom, -j’étais incapable de les apprécier, et conséquemment d’en choisir une; -je restai muet.</p> - -<p>En vain, mon père, pour solliciter une réponse, essaya de fixer mon -choix en faisant valoir les avantages que je trouverais à être -pharmacien, avoué ou notaire, etc. Je ne pus que lui répéter que<a name="page_024" id="page_024"></a> je -m’en rapportais sur ce point à sa sagesse et à son expérience. Cette -abnégation de mes volontés, cette soumission sans réserve parut le -toucher; je m’en aperçus, et voulant tenter un dernier effort sur sa -détermination, je lui dis avec effusion:</p> - -<p>—Avant de prendre un parti dont dépend mon avenir, permets-moi, cher -père, de te faire une observation. Es-tu bien sûr que ce soit ton état -qui manque de ressources, et non la ville où tu l’as exercé? Je t’en -supplie, laisse-moi faire, et lorsque, par tes conseils, je serai -parvenu à avoir du talent, j’irai à Paris, centre des affaires et de -l’industrie, et j’y ferai ma fortune; j’en ai, non pas le pressentiment, -mais la conviction.</p> - -<p>Craignant sans doute de faiblir, mon père voulut couper court à cet -entretien en évitant de répondre à mon objection.</p> - -<p>—Puisque tu t’en rapportes à moi, me dit-il, je te conseille de suivre -le notariat; avec ton intelligence, du travail et de la conduite, je ne -doute pas que tu n’y fasses promptement ton chemin.</p> - -<p>Deux jours après, j’étais installé dans une des meilleures études de -Blois, et grâce à ma belle écriture, on me donna l’emploi -d’expéditionnaire, lequel consiste, on le sait, à écrire du matin au -soir des <i>expéditions</i> et des <i>grosses</i> sans trop savoir ce que l’on -fait.</p> - -<p>Je laisse à penser si ce travail d’automate pouvait longtemps convenir à -la nature de mon esprit: des plumes, de l’encre, rien n’était moins -propre à l’exécution des idées inventives qui ne cessaient de me -poursuivre. Heureusement, à cette époque, les plumes d’acier n’étaient -pas encore inventées; j’avais donc pour me distraire la ressource de -tailler mes plumes, et, je l’avoue, j’en usais largement.</p> - -<p>Ce seul détail suffira pour donner une idée du <i>spleen</i> qui pesait sur -moi comme un manteau de plomb; j’en serais tombé malade infailliblement, -si je n’eusse trouvé le moyen de me procurer, en dehors de l’étude, une -occupation plus attrayante et surtout plus conforme à mes goûts.</p> - -<p>Parmi les curiosités mécaniques que l’on confiait à mon père pour être -réparées, j’avais pu voir une tabatière sur le dessus de laquelle était -une petite scène automatique qui m’avait vivement<a name="page_025" id="page_025"></a> intéressé. Le dessus -de la boîte représentait un paysage. En pressant une détente, un lièvre -paraissait sur le premier plan, et se dirigeait vers une touffe d’herbe, -qu’il se mettait en devoir de brouter; peu après on voyait déboucher -d’un bois un chasseur, cheminant en compagnie de son chien.</p> - -<p>Le Nemrod en miniature s’arrêtait à la vue du gibier, épaulait son fusil -et mettait en joue; un petit bruit simulant l’explosion de l’arme se -faisait entendre, et tout aussitôt le lièvre blessé, il faut le croire, -s’enfuyait, poursuivi par le chien, et disparaissait dans un fourré.</p> - -<p>Cette jolie mécanique excitait au plus haut point mon envie, mais je ne -pouvais que la convoiter, car son propriétaire, outre l’importance qu’il -y attachait, n’avait aucune raison pour consentir à s’en défaire, et -d’ailleurs mes ressources pécuniaires ne pouvaient prétendre à une telle -acquisition.</p> - -<p>Puisque je ne pouvais posséder cette pièce, je voulus au moins en -conserver le souvenir, et j’en fis un dessin exact à l’insu de mon père. -Ce plan terminé, ma tête se monta à la vue de son ingénieuse -disposition, et j’en vins à me demander s’il ne me serait pas possible -de le mettre à exécution.</p> - -<p>Ma réponse fut affirmative.</p> - -<p>Pendant six mois, j’eus la persévérance de me lever avec le jour, et, -descendant furtivement à l’atelier de mon père, qui, lui, n’était pas -matinal, je travaillais jusqu’à l’heure à laquelle il avait l’habitude -d’y venir. Ce moment arrivé, je remettais les outils dans l’ordre où je -les avais trouvés, je serrais soigneusement mon ouvrage et je me rendais -à l’étude.</p> - -<p>La joie que j’éprouvai en voyant fonctionner ma mécanique ne peut être -égalée que par le plaisir que je ressentis en la présentant à mon père, -comme protestation indirecte et respectueuse contre la détermination -qu’il avait prise à l’égard de ma profession. J’eus de la peine à le -convaincre que je n’avais point été aidé dans ce travail; quand enfin il -n’en douta plus, il ne put s’empêcher de m’en faire compliment.</p> - -<p>—C’est bien fâcheux, me dit-il d’un air pensif, qu’on ne puisse<a name="page_026" id="page_026"></a> tirer -parti de semblables dispositions; mais, mon ami, ajouta-t-il, comme pour -chasser une idée qui l’importunait, crois-moi, méfie-toi de ton adresse; -elle pourrait nuire à ton avancement.</p> - -<p>Depuis plus d’un an je remplissais les fonctions de clerc amateur, -c’est-à-dire de clerc sans rétribution, quand l’offre me fut faite par -un notaire de campagne d’entrer chez lui en qualité de second clerc, -avec de modiques appointements.</p> - -<p>J’acceptai avec empressement cet avancement inattendu; mais une fois -installé dans mes nouvelles fonctions, je ne fus pas longtemps à -m’apercevoir que mon officier ministériel m’avait donné de l’<i>eau bénite -de cour</i> dans l’énonciation de mon emploi. La place que je remplissais -chez lui était tout simplement celle de petit clerc, c’est-à-dire que je -faisais les courses de l’étude, le premier et unique clerc suffisant à -lui seul pour le reste de la besogne.</p> - -<p>Il est vrai que je gagnais quelque argent; c’était le premier que mon -travail me procurait: cette considération rendit la pilule moins amère à -mon amour-propre. D’ailleurs monsieur Roger (ainsi se nommait mon -nouveau patron) était bien le meilleur des hommes; son abord, plein de -bienveillance et de bonté, m’avait séduit dès le premier jour, et je -puis ajouter que je n’eus qu’à me louer de ses procédés envers moi, tout -le temps que je passai dans son étude.</p> - -<p>Cet homme, la probité même, avait la confiance du duc d’Avaray, dont il -régissait le château, et, plein de zèle pour les affaires de son noble -client, il s’en occupait beaucoup plus que de celles de son étude. A -Avaray, du reste, les affaires de <i>notariat</i> étaient peu nombreuses, et -nous venions facilement à bout de la besogne qu’elles nous procuraient; -pour mon compte j’avais bien des loisirs que je ne savais comment -occuper; mon patron me vint en aide, en mettant sa bibliothèque à ma -disposition. J’eus la bonne fortune d’y trouver le Traité de botanique -de Linné, et j’acquis les premières notions de cette science.</p> - -<p>L’étude de la botanique exigeait du temps, et je n’avais à lui consacrer -que les moments qui précédaient l’ouverture du cabinet;<a name="page_027" id="page_027"></a> or, sans savoir -pourquoi, j’étais devenu un dormeur infatigable. Impossible de me -réveiller avant huit heures. Je résolus de triompher de cette somnolence -opiniâtre et j’inventai un réveil-matin dont l’originalité me semble -mériter une mention toute particulière.</p> - -<p>La chambre que j’occupais dépendait du château d’Avaray, et était située -au-dessus d’une voûte fermée par une lourde grille. Ayant remarqué que, -chaque matin, au petit jour, le portier Thomas venait ouvrir cette -grille, qui donnait passage dans les jardins, l’idée me vint de profiter -de cette circonstance pour me faire un réveil-matin.</p> - -<p>Voici quelles étaient mes dispositions mécaniques: chaque soir, en me -couchant, j’attachais à l’une de mes jambes l’extrémité d’une corde dont -l’autre bout, passant par ma fenêtre entr’ouverte, allait se fixer à la -partie supérieure de la porte grillée.</p> - -<p>On comprendra facilement le jeu de cet appareil: le portier, en poussant -la grille, m’entraînait sans s’en douter au beau milieu de la chambre. -Ainsi violemment tiré de mon sommeil, je cherchais à m’accrocher à mes -couvertures; mais, plus je résistais, plus l’impitoyable Thomas poussait -de son côté, et je finissais par me réveiller en l’entendant, chaque -fois, maugréer contre les gonds de la porte, auxquels il promettait de -l’huile pour le lendemain. Je me dégageais alors la jambe, et, mon Linné -à la main, j’allais demander à la nature ses admirables secrets, dont -l’étude m’a fait passer de si doux instants.</p> - -<p> </p> - -<p>Autant pour plaire à mon père que pour remplir scrupuleusement les -devoirs de mon emploi, je m’étais promis de ne plus m’occuper de la -mécanique, dont je redoutais l’irrésistible attrait, et je m’étais -religieusement tenu parole. Il y avait donc tout lieu de croire -qu’adoptant le notariat, je prendrais enfin mes grades dans la basoche -et deviendrais un jour moi-même maître Robert, notaire dans telle ou -telle localité. Mais la Providence, dans ses décrets, m’avait tracé une -toute autre route, et mes inébranlables résolutions vinrent échouer -devant une tentation trop forte pour mon courage.<a name="page_028" id="page_028"></a></p> - -<p>Dans l’étude, il y avait, chose assez bizarre, une magnifique volière -remplie d’une multitude de canaris dont le chant et le plumage avaient -pour destination de tromper l’impatience du client, quand par hasard il -était forcé d’attendre.</p> - -<p>Cette volière étant considérée comme meuble de l’étude, j’étais, en ma -qualité de petit clerc, chargé de la tenir en bon état de propreté et de -veiller à l’alimentation de ses habitants.</p> - -<p>Ce fut, sans contredit, parmi les travaux qui me furent confiés, celui -dont je m’acquittai avec le plus de zèle; j’apportai même tant de soins -au bien-être et à l’amusement de mes pensionnaires, qu’ils absorbèrent -bientôt presque tout mon temps.</p> - -<p>Je commençai par organiser dans cette immense cage des mécaniques que -j’avais inventées au collége dans de semblables circonstances; -insensiblement, j’en en ajoutai de nouvelles, et je finis par faire de -la volière un objet d’art et de curiosité, auquel nos visiteurs -trouvaient un véritable attrait.</p> - -<p>Ici, c’était un bâton près duquel le sucre et l’échaudé étalaient leurs -séductions; l’imprudent canari qui se laissait prendre à cette -traîtreuse amorce avait à peine posé la patte sur le bâton fatal, qu’une -petite cage circulaire l’enveloppait vivement et le retenait prisonnier -jusqu’à ce que, conduit par le hasard ou par sa fantaisie, un autre -oiseau, en se perchant sur un bâton voisin, fît partir une détente qui -délivrait le captif. Là, c’étaient des bains et des douches forcés; plus -loin, une petite mangeoire était disposée de telle sorte que plus -l’oiseau semblait s’en approcher, plus il s’en éloignait en réalité. -Enfin, il fallait que chaque pensionnaire gagnât sa nourriture en la -faisant venir à lui à l’aide de petits chariots qu’il tirait avec le -bec.</p> - -<p> </p> - -<p>Le plaisir que je trouvais à exécuter ces petits travaux me fit bientôt -oublier que j’étais à l’étude pour toute autre chose que pour les menus -plaisirs des canaris. Le premier clerc m’en fit l’observation en y -ajoutant de justes remontrances; mais j’avais toujours quelque prétexte -pour me déranger, découvrant sans cesse des additions à faire au gymnase -de mes volatiles.<a name="page_029" id="page_029"></a></p> - -<p>Enfin, les choses en vinrent au point que l’autorité supérieure, -c’est-à-dire le patron en personne, dut intervenir.</p> - -<p>—Robert, me dit-il d’un ton sérieux qu’il prenait rarement avec ses -clercs, lorsque vous êtes entré chez moi, c’était, vous le savez, pour -vous occuper exclusivement des travaux de mon étude, et non pour -satisfaire vos goûts et vos fantaisies; des avertissements vous ont été -donnés pour vous rappeler à vos devoirs, et vous n’en avez tenu aucun -compte; je viens donc vous dire aujourd’hui qu’il faut prendre une -détermination bien arrêtée de cesser vos travaux de mécanique, ou je me -verrai dans la nécessité de vous renvoyer à votre père.</p> - -<p>Ce bon monsieur Roger s’arrêta, comme pour reprendre haleine, après les -reproches qu’il venait de me faire, j’en suis certain, bien à -contre-cœur. Après un instant de silence, reprenant avec moi son ton -paternel, il ajouta:</p> - -<p>—Et tenez, mon ami, voulez-vous que je vous donne un conseil? Je vous -ai étudié, et j’ai la conviction que vous ne ferez jamais qu’un clerc -très médiocre, et par suite un notaire plus médiocre encore, tandis que -vous pouvez devenir un bon mécanicien. Il serait donc très sage -d’abandonner une carrière dans laquelle il y a pour vous si peu d’espoir -de réussite, et de suivre celle pour laquelle vous montrez de si -heureuses dispositions.</p> - -<p>Le ton d’intérêt avec lequel M. Roger venait de me parler m’engagea à -lui ouvrir mon cœur; je lui fis part de la détermination qu’avait -prise mon père de m’éloigner de son état, et je lui dépeignis tout le -chagrin que j’en avais ressenti.</p> - -<p>—Votre père a cru bien faire, me répondit-il, en vous donnant une -profession plus lucrative que la sienne; il pensait sans doute n’avoir à -vaincre en vous qu’une simple fantaisie de jeunesse; moi je suis -persuadé que c’est une vocation irrésistible, contre laquelle il ne faut -pas essayer de lutter plus longtemps. Laissez-moi faire, je verrai vos -parents dès demain, et je ne doute pas que je ne les amène à partager -mon avis et à changer leurs projets relativement à votre avenir.</p> - -<p>Depuis que j’avais quitté la maison paternelle, mon père avait<a name="page_030" id="page_030"></a> vendu -son établissement et vivait retiré dans une petite propriété près de -Blois. Mon patron alla le trouver, comme il me l’avait promis. Une -longue conversation s’en suivit, et, après de nombreuses objections de -part et d’autre, l’éloquence du notaire vainquit les scrupules de mon -père, qui se rendit enfin:</p> - -<p>—Allons, dit-il, puisqu’il le veut absolument, qu’il prenne mon état. -Et comme je ne puis plus le lui enseigner moi-même, mon neveu, qui est -mon élève, fera pour mon fils ce que j’ai fait pour lui-même.</p> - -<p>Cette nouvelle me combla de joie; il me sembla que j’allais entrer dans -une nouvelle vie et je trouvai bien longs les quinze jours qu’en raison -de divers arrangements, il me fallut encore passer à Avaray.</p> - -<p>Enfin je partis pour Blois, et dès le lendemain de mon arrivée je me -trouvais installé devant un étau, la lime à la main et recevant de mon -parent ma première leçon de mécanique.<a name="page_031" id="page_031"></a></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h2> - -<p class="hang"><span class="smcap">Le cousin Robert.—L’événement le plus important de ma vie.—Comment on -devient sorcier.—Mon premier escamotage.—Fiasco -complet.—Perfectibilité de la vue et du toucher.—Curieux exercice de -prestidigitation.—Monsieur Noriet.—Une action plus ingénieuse que -délicate.—Je suis empoisonné.—Un trait de folie.</span></p> - -<p>Ayant de parler de mes études dans l’horlogerie, je ferai connaître à -mes lecteurs mon nouveau patron.</p> - -<p>Et tout d’abord, pour me mettre à l’aise et parce que pour moi cela -résume tout, je dirai que le <i>cousin Robert</i>, comme je le nommais, a été -dès mon entrée chez lui et est toujours demeuré depuis un de mes -meilleurs et plus chers amis. C’est qu’il serait difficile en effet -d’imaginer un caractère plus heureux, un cœur plus affectueux et plus -dévoué.</p> - -<p>Comme ouvrier, mon cousin avait des qualités non moins précieuses: à une -rare intelligence il joignait une adresse qui, je le déclare sans fausse -modestie, semble être un privilége de notre famille; il avait, du reste, -la réputation du plus habile horloger de<a name="page_032" id="page_032"></a> Blois, et cette ville, comme -on le sait, excella longtemps dans l’exécution des machines à mesurer le -temps.</p> - -<p>Mon père ne pouvait donc mieux faire que de me confier à un homme qui -possédait toutes mes sympathies et chez qui je trouvais réunies à la -fois la bienveillance d’un ami et la science d’un maître.</p> - -<p>Mon cousin commença par me faire faire <i>de la limaille</i>, comme disait -mon père, mais je n’eus pas besoin d’apprentissage pour arriver à me -servir des outils, car depuis longtemps j’en avais acquis l’habitude, et -les débuts du métier, ordinairement si ennuyeux, n’eurent rien de -pénible pour moi. Je pus, dès les premiers jours, être employé à de -petits travaux dont je m’acquittai avec assez d’habilité pour mériter -les éloges de mon maître.</p> - -<p>Je ne voudrais pas laisser croire cependant que je fus toujours un élève -parfait; j’avais conservé dans mon nouvel état cette disposition -d’esprit qui est innée en moi, et qui m’attira de la part du cousin plus -d’une réprimande: je ne pouvais me résoudre à enchaîner mon imagination -à l’exécution des idées d’autrui; je voulais à toute force inventer ou -perfectionner.</p> - -<p>Toute ma vie j’ai été dominé par cette passion, ou si l’on veut par -cette manie. Jamais je n’ai pu arrêter ma pensée sur une œuvre -quelconque sans chercher les moyens d’y apporter un perfectionnement ou -d’en faire jaillir une idée nouvelle. Mais cette disposition d’esprit, -qui plus tard me fut si favorable, était à cette époque très -préjudiciable à mes progrès. Avant de suivre mes propres inspirations et -de m’abandonner à mes fantaisies, je devais m’initier aux secrets de mon -art, apprendre à surmonter les difficultés signalées par les maîtres et -chasser, enfin, des idées qui n’étaient propres qu’à me détourner des -vrais principes de l’horlogerie.</p> - -<p>Tel était le sens des observations paternelles que m’adressait de temps -à autre mon cousin et j’étais bien forcé d’en reconnaître la justesse. -Alors je me remettais à l’ouvrage avec plus de zèle, tout en gémissant -en secret sur cet assujettissement qui m’était imposé.</p> - -<p>Pour favoriser mes progrès et seconder mes efforts, mon patron m’engagea -à étudier quelques ouvrages traitant de la mécanique en<a name="page_033" id="page_033"></a> général et de -l’horlogerie eu particulier. Cela rentrait trop bien dans mes goûts pour -que je ne suivisse pas son conseil; et je me livrais sans réserve à ces -attrayantes études, lorsqu’un fait, bien simple en apparence, vint -tout-à-coup décider du sort de ma vie en me dévoilant une vocation dont -les mystérieuses ressources devaient ouvrir plus tard un vaste champ à -mes idées inventives et fantastiques.</p> - -<p>Un soir, j’entre dans la boutique d’un bouquiniste nommé Soudry, pour -acheter le Traité d’horlogerie de Berthoud, que je savais être en sa -possession.</p> - -<p>Le marchand, engagé en ce moment dans une affaire d’une toute autre -importance que celle qui m’amenait, sort de ses rayons deux volumes, me -les remet et me congédie sans plus de façon.</p> - -<p>Revenu chez moi, je me dispose à lire avec la plus grande attention mon -Traité d’horlogerie, mais que l’on juge de ma surprise, lorsque sur le -dos de l’un de ces volumes je lis ces mots: <span class="smcap">Amusements des sciences.</span></p> - -<p>Étonné de trouver un titre semblable sur un ouvrage sérieux, j’ouvre -impatiemment ce livre, je parcours la table des chapitres, et ma -surprise redouble en lisant ces mots étranges:</p> - -<p><i>Démonstration des tours de cartes..... Deviner la pensée de -quelqu’un..... Couper la tête d’un pigeon et le faire ressusciter</i>, -etc...</p> - -<p>Soudry s’était trompé: dans sa préoccupation, au lieu d’un Berthoud il -m’avait remis deux volumes de l’Encyclopédie. Fasciné toutefois par -l’annonce de semblables merveilles, je dévore les pages du mystérieux -in-quarto, et, plus j’avance dans ma lecture, plus je vois se dérouler -devant moi les secrets d’un art pour lequel j’avais, à mon insu, plus -que de la vocation.</p> - -<p>Je crains d’être taxé d’exagération ou tout au moins de n’être pas -compris d’un grand nombre de lecteurs, lorsque je dirai que cette -découverte, trésor inespéré, me causa l’une des plus grandes joies que -j’aie jamais éprouvées. C’est qu’en ce moment de secrets pressentiments -m’avertissaient que le succès, la gloire peut-être, se trouvaient un -jour pour moi dans l’apparente réalisation du merveilleux<a name="page_034" id="page_034"></a> et de -l’impossible, et ces pressentiments ne m’ont heureusement pas trompé.</p> - -<p>La ressemblance de deux in-quarto et la préoccupation d’un bouquiniste, -telles furent les causes vulgaires de l’événement le plus important de -ma vie.</p> - -<p> </p> - -<p>Plus tard, dira-t-on, des circonstances différentes eussent pu éveiller -en moi cette vocation; c’est probable; mais plus tard il n’eût plus été -temps. Un ouvrier, un industriel, un négociant établi quittera-t-il une -position faite, si médiocre qu’elle soit, pour céder à une passion qui -serait infailliblement taxée de folie! non certes. C’était donc -seulement à cette époque que mon irrésistible penchant vers le -mystérieux pouvait être raisonnablement suivi.</p> - -<p>Combien de fois depuis n’ai-je pas béni cette erreur providentielle sans -laquelle je serais resté sans doute un modeste horloger de province! Ma -vie, il est vrai, se serait ainsi écoulée calme, douce, et tranquille; -bien des peines, des émotions, des angoisses m’eussent été épargnées; -mais aussi de quelles vives sensations, de quelles joies profondes mon -âme n’eût-elle pas été privée?</p> - -<p> </p> - -<p>J’étais passionnément courbé sur mon précieux in-quarto, dévorant -jusqu’aux moindres détails de ces tours de main merveilleux; ma tête -brûlait et je restais parfois plongé dans des réflexions qui tenaient de -l’extase. Cependant les heures s’écoulaient, et tandis que mon -imagination se berçait dans des rêves fantastiques, je ne m’apercevais -pas que ma chandelle était arrivée à sa dernière période; sa lueur -pâlissait sensiblement et j’entendis bientôt crépiter la mèche; puis, -réduite à un imperceptible lumignon, elle s’affaissa brusquement et -rendit le dernier soupir.</p> - -<p>Comprendra-t-on tout mon désappointement? Cette chandelle était la -dernière que j’eusse en ma possession; force me fut donc de quitter les -sublimes régions de la magie faute de pouvoir les éclairer. A cet -instant de dépit, que n’aurais-je pas donné pour la lumière la plus -vulgaire, fût-ce même pour un lampion!<a name="page_035" id="page_035"></a></p> - -<p>Ce n’était pas que je fusse dans une obscurité complète; une blafarde -clarté me venait d’un réverbère voisin, mais quelques efforts que je -fisse pour profiter de ses pâles rayons, je ne pouvais parvenir à -déchiffrer un seul mot, et, bon gré mal gré, je dus me résigner à me -coucher.</p> - -<p>J’essayai vainement de dormir; la surexcitation fiévreuse que m’avait -donnée cette lecture ne me permit ni sommeil ni repos; je repassais dans -mon esprit les endroits qui m’avaient le plus frappé, et l’intérêt -qu’ils m’inspiraient exaltait de plus en plus mon imagination.</p> - -<p>Incapable de rester au lit, je retournais de temps en temps me mettre à -la fenêtre, et, jetant sur le reverbère des regards de convoitise, j’en -étais arrivé à former le projet d’aller lire à sa clarté, au beau milieu -de la rue, lorsque soudain une autre idée traverse mon esprit. Dans mon -impatience de la réaliser, je ne me donne même pas le temps de -m’habiller, et, bornant mon vêtement au strict nécessaire, si l’on peut -appeler ainsi des pantoufles et un caleçon, je prends mon chapeau d’une -main, une paire de pincettes de l’autre, et je descends l’escalier à -tâtons.</p> - -<p>Une fois dans la rue, je me dirige rapidement vers le réverbère; car je -dois avouer au lecteur que poussé, sans doute, par le désir de mettre -promptement à exécution certaines notions que je venais d’acquérir sur -la prestidigitation, j’avais conçu la pensée d’<i>escamoter</i> à mon profit -le quinquet affecté par la municipalité à la sûreté de la ville. Le rôle -destiné aux pincettes et au chapeau dans cette audacieuse opération -consistait, pour les premières, à briser la petite porte de tôle -derrière laquelle s’enroulait la corde qui servait à monter et à -descendre le réverbère, et pour le second, à jouer l’office de lanterne -sourde, en étouffant les jets lumineux qui eussent pu trahir mon larcin.</p> - -<p>Tout se passa au gré de mes désirs, et déjà je me retirais triomphant, -quand un misérable incident vint me faire perdre le fruit de mon coup de -main. Au moment même où j’allais disparaître avec mon butin, un mitron, -oui, un vulgaire mitron, me fit échouer en apparaissant subitement au -seuil de sa boutique. Je me<a name="page_036" id="page_036"></a> blottis aussitôt dans l’encoignure d’une -porte, et là, redoublant de soins pour absorber dans mon chapeau les -rayons du quinquet, j’attendis, dans l’immobilité la plus complète, -qu’il plût au malencontreux boulanger de rentrer chez lui. Mais que l’on -juge de ma douleur et de mon effroi, quand je le vis s’adosser à la -porte et fumer tranquillement sa pipe!</p> - -<p>La position devenait intolérable; le froid et aussi la crainte d’être -découvert faisaient claquer mes dents, et, pour comble de désespoir, je -sentis bientôt la coiffe de mon chapeau s’enflammer. Il n’y avait pas à -hésiter: je serrai convulsivement ma soi-disant lanterne sourde entre -mes mains et parvins ainsi à étouffer l’incendie; mais à quel prix, -grand Dieu! Mon pauvre chapeau, celui dont je me parais le dimanche, -était roussi, rempli d’huile et complètement déformé. Et tandis que je -subissais toutes ces tortures, mon bourreau continuait à fumer avec un -air de calme et de béatitude qui me causait des accès de rage.</p> - -<p>Je ne pouvais pourtant demeurer là jusqu’au jour, mais comment sortir de -cette situation critique? Demander le secret au boulanger, c’était faire -appel à son indiscrétion et me couvrir de ridicule; rentrer directement -chez moi, c’était me trahir, car j’étais obligé de passer devant lui, et -un réverbère peu éloigné jetait assez de clarté pour me faire -reconnaître. Restait un troisième parti: c’était d’enfiler rapidement -une rue qui se trouvait à ma gauche et de regagner la maison par un -chemin détourné. Ce fut celui-là auquel je m’arrêtai au risque d’être -rencontré dans mon excursion en costume de baigneur.</p> - -<p>Sans plus tarder, je mets sous mon bras et chapeau et quinquet, car je -me vois forcé de les emporter avec moi pour enlever toute trace de mon -délit, je pars comme un trait.</p> - -<p>Dans mon trouble, je m’imagine que le boulanger me poursuit, je crois -même entendre ses pas derrière moi, et voulant à toute force le -dépister, je redouble de vitesse; je prends tantôt à droite, tantôt à -gauche, et traverse un si grand nombre de rues, que ce n’est qu’au bout -d’un quart-d’heure d’une marche effrenée que je me retrouve dans ma -chambre, haletant, n’en<a name="page_037" id="page_037"></a> pouvant plus, mais heureux d’en être quitte -encore à si bon marché.</p> - -<p>Il faut avouer que pour un homme destiné à jouer plus tard un certain -rôle dans les fastes de l’escamotage, je n’avais pas eu la main heureuse -pour mon coup d’essai, ou pour m’exprimer en termes de théâtres, je -dirai que je venais de faire un <i>fiasco</i> complet.</p> - -<p>Cependant, je ne fus aucunement découragé; loin de là, dès le lendemain, -j’oubliais mes infortunes de la veille en me retrouvant avec mon -précieux traité de <i>magie blanche</i>, et je me remettais avec ardeur à la -lecture de ses intéressants secrets.</p> - -<p>Huit jours après je les possédais tous.</p> - -<p>De la théorie je résolus de passer à la pratique; mais, ainsi que cela -m’était arrivé avec le livre de Carlosbach, je me trouvai subitement -arrêté devant un obstacle. L’auteur était, il est vrai, plus -consciencieux que le mystificateur Bordelais; il donnait de ses tours -une explication très facile à comprendre; seulement il avait eu le tort -de supposer à tous ses lecteurs une certaine adresse pour les exécuter. -Or, cette adresse me manquait complètement, et, si désireux que je fusse -de l’acquérir, je ne trouvais rien dans l’ouvrage qui m’en indiquât les -moyens. J’étais dans la position d’un homme qui tenterait de copier un -tableau sans avoir les moindres notions du dessin et de la peinture.</p> - -<p>Faute d’un professeur pour me guider, je dus créer les principes de la -science que je voulais étudier.</p> - -<p>D’abord, comme base fondamentale de la prestidigitation, j’avais -facilement reconnu que les organes qui jouent le principal rôle dans -l’exercice de cet art sont la vue et le toucher. Je compris que, pour -approcher le plus possible de la perfection, il fallait que le -prestidigitateur développât en lui une perception plus rapide, plus -délicate et plus sûre de ces deux organes, par cette raison que dans ses -séances il doit embrasser d’un seul regard tout ce qui se passe autour -de lui, et exécuter ses prestiges avec une dextérité infaillible.</p> - -<p>J’avais été souvent frappé de la facilité avec laquelle les pianistes -peuvent lire et exécuter, même à première vue, un morceau<a name="page_038" id="page_038"></a> de chant avec -son accompagnement. Il était évident, pour moi, que par l’exercice on -pouvait arriver à se créer une faculté de perception appréciative et une -habileté du toucher qui permettent à l’artiste de lire simultanément -plusieurs choses différentes, en même temps que ses mains s’occupent -d’un travail très compliqué. Or, c’est une semblable faculté que je -désirais acquérir pour l’appliquer à la prestidigitation; seulement, -comme la musique ne pouvait me fournir les éléments qui m’étaient -nécessaires, j’eus recours à l’art du jongleur, dans lequel j’espérais -trouver des résultats, sinon semblables, du moins analogues.</p> - -<p>On sait que l’exercice des boules développe étonnamment le toucher. Mais -n’est-il pas évident qu’il développe également le sens de la vue?</p> - -<p>En effet, lorsqu’un jongleur lance en l’air quatre boules qui se -croisent dans différentes directions, ne faut-il pas que ce sens soit -bien perfectionné chez lui, pour que ses yeux puissent, d’un seul -regard, suivre avec une merveilleuse précision chacun des dociles -projectiles dans les courbes variées que leur ont imprimées les mains?</p> - -<p>Il y avait précisément à Blois, à cette époque, un pédicure nommé Maous, -qui possédait le double talent de jongler assez adroitement et -d’extirper les cors avec une habileté digne de la légèreté de ses mains. -Maous, malgré ce cumul, n’était pas riche; je le savais, et cette -particularité me fit espérer obtenir de lui des leçons à un prix en -rapport avec mes modestes ressources.</p> - -<p>En effet, moyennant dix francs, il s’engagea à m’initier à l’art du -jongleur.</p> - -<p>Je me livrai avec une telle ardeur aux exercices qu’il m’indiqua, et mes -progrès furent si rapides, qu’en moins d’un mois je n’avais plus rien à -apprendre; j’en savais autant que mon maître, si ce n’est pourtant l’art -d’extirper les cors, dont je lui laissai le monopole. J’étais parvenu à -jongler avec quatre boules.</p> - -<p>Cela ne satisfit pas encore mon ambition; je voulus, s’il était -possible, surpasser la faculté de lire par appréciation que j’avais tant -admirée chez les pianistes. Je plaçai un livre devant moi, et<a name="page_039" id="page_039"></a> tandis -que mes quatre boules voltigeaient en l’air, je m’habituai à y lire sans -hésitation.</p> - -<p>Je ne serais point étonné que ceci parût extraordinaire à bien des -lecteurs; mais, ce qui les surprendra peut-être plus encore, c’est que -je viens à l’instant même de me donner la satisfaction de répéter cette -curieuse expérience; pourtant trente ans se sont écoulés depuis le fait -que je viens de raconter, et pendant ce temps j’ai bien rarement touché -à mes boules; car jamais je ne m’en suis servi dans mes séances.</p> - -<p>Je dois avouer toutefois que sur ce point mon adresse a baissé d’un -degré; ce n’est plus qu’avec trois boules que j’ai pu lire avec -facilité.</p> - -<p>On ne saurait croire combien, alors, cet exercice communiqua à mes -doigts de délicatesse et de sûreté d’exécution, en même temps que cette -lecture par appréciation donnait à mon regard une promptitude de -perception qui tenait du merveilleux. Je parlerai plus tard du service -que me rendit cette dernière faculté pour l’expérience de la seconde -vue.</p> - -<p>Après avoir ainsi rendu mes mains souples et dociles, je n’hésitai plus -à m’exercer directement à la prestidigitation. Je m’occupai spécialement -de la manipulation des cartes et de l’<i>empalmage</i>.</p> - -<p>Cette opération d’escamotage exige un long travail; car il faut, tout en -ayant la main droite ouverte et renversée, arriver à y retenir -invisiblement des boules, des bouchons de liége, des morceaux de sucre, -des pièces de monnaie, etc., sans que les doigts soient fermés ou -perdent rien de leur liberté.</p> - -<p>En raison du peu de temps dont je pouvais disposer, les difficultés -inhérentes à ces nouveaux exercices eussent été insurmontables si je -n’eusse trouvé le moyen de satisfaire les exigences de ma passion sans -négliger mon état. Voici comment je m’y pris.</p> - -<p>Selon la mode de l’époque, j’avais de chaque côté de ma redingote, dite -à la <i>propriétaire</i>, des poches assez vastes pour pouvoir y manipuler -avec facilité. Cette disposition me présentait cet avantage qu’aussitôt -qu’une de mes mains n’était plus occupée au dehors,<a name="page_040" id="page_040"></a> elle se glissait -dans l’une de mes poches et se mettait à l’œuvre avec des cartes, des -pièces de monnaie ou l’un des objets que j’ai cités.</p> - -<p>Il est aisé de comprendre combien cette organisation me faisait gagner -de temps. Ainsi, par exemple, dès que j’étais en course, mes deux mains -pouvaient travailler chacune de son côté; au dîner, il m’arrivait très -souvent de manger ma soupe d’une main, tandis que je faisais <i>sauter la -coupe</i> de l’autre. Bref, si court que fût le répit que me laissait le -travail de ma profession, j’en profitais immédiatement pour mes -occupations favorites.</p> - -<p>Comme on était loin de se douter que mon paletot fût en quelque sorte -une salle d’étude, cette manie de tenir constamment mes mains renfermées -passa pour une originalité de mauvais goût; mais, après quelques -plaisanteries sur ce sujet, on ne m’en parla plus.</p> - -<p>Quelle que fût ma passion pour l’escamotage, j’eus toutefois assez -d’empire sur moi-même pour m’appliquer à ne pas mécontenter mon patron, -qui ne s’aperçut jamais d’aucune distraction dans mon travail et n’eut -que des éloges à me donner sous le double rapport de l’exactitude et de -l’application.</p> - -<p>Je vis enfin arriver le terme de mon noviciat, et, un beau jour, <i>le -cousin</i> me déclara ouvrier et m’assura que j’étais apte à recevoir -désormais un salaire. Ce fut avec le plus vif plaisir que je reçus cette -déclaration, dans laquelle je trouvais, outre ma liberté, l’avantage de -pouvoir relever ma situation financière.</p> - -<p>Je ne fus pas longtemps, du reste, sans profiter des bénéfices de ma -nouvelle position. Une place m’ayant été offerte chez un horloger de -Tours, je partis le lendemain du jour où je devins libre.</p> - -<p>Mon nouveau patron était ce M. Noriet qui, plus tard, acquit une -certaine célébrité comme sculpteur. Son imagination, qui déjà -pressentait ses œuvres futures, lui faisait dédaigner le travail -routinier des <i>rhabilleurs</i> de montres, et il laissait volontiers à ses -ouvriers le soin de faire ce qu’il appelait par dérision le <i>décrotage</i> -de l’horlogerie. C’était pour remplir cette fonction qu’il m’avait fait -venir chez lui.<a name="page_041" id="page_041"></a></p> - -<p>Je devais gagner, en sus de la nourriture et du logement, trente-cinq -francs par mois; c’était peu, à la vérité, mais la somme était énorme -pour moi qui, depuis ma sortie de chez le notaire d’Avaray, n’avais vécu -que des ressources d’un revenu plus que modeste.</p> - -<p>Quand je dis que je gagnais trente-cinq francs, c’est pour établir une -somme ronde; en réalité, je ne les touchais pas dans leur intégralité. -M<sup>me</sup> Noriet, en sa qualité d’excellente ménagère, possédait au plus -haut point l’intelligence des escomptes et des retenues. Aussi -avait-elle trouvé le moyen de modifier mon traitement par un procédé -aussi ingénieux qu’indélicat: c’était de me payer en écus de six livres. -Or, comme à cette époque les pièces de six francs ne valaient que cinq -francs quatre-vingts centimes; il en résultait chaque mois pour la -patronne un bénéfice de vingt-quatre sous, que de mon côté je portais au -compte de mes <i>profits et pertes</i>.</p> - -<p>Chez M. Noriet, mon temps était certainement bien rempli par ma besogne, -et pourtant je trouvais encore le moyen d’exécuter mes exercices dans -les poches de ma redingote; tous les jours, je constatais avec joie les -progrès sensibles que je devais à mon travail persévérant. J’étais -parvenu à faire disparaître avec la plus grande facilité tout objet que -je tenais entre mes mains; quant aux principes des tours de cartes, ils -n’étaient plus pour moi qu’un jeu d’enfant et me servaient à produire de -charmantes illusions.</p> - -<p>J’étais fier, je l’avoue, de mes petits talents de société et je ne -négligeais aucune occasion de les faire valoir. Le dimanche, par -exemple, après l’invariable partie de loto qui se jouait dans la famille -toute patriarcale de M. Noriet, je donnais, à la grande satisfaction de -l’assistance, une petite séance de prestidigitation qui venait égayer -les fronts soucieux des victimes du plus monotone de tous les jeux. On -trouvait que j’étais un <i>agréable farceur</i>, et ce compliment me -ravissait d’aise.</p> - -<p>Ma conduite régulière, mon assiduité au travail, et peut-être aussi un -certain enjouement dont j’étais doué à cette époque, m’avaient concilié -l’amitié du <i>patron</i> et de la <i>patronne</i>, si bien que j’étais devenu un -membre indispensable de leur société et que je<a name="page_042" id="page_042"></a> participais à toutes -leurs parties de plaisir. Il nous arrivait assez souvent d’aller à la -campagne.</p> - -<p>Dans une de ces excursions, c’était le 25 juillet 1828 (et je -n’oublierai jamais cette date mémorable, car peu s’en fallut qu’elle ne -marquât la fin de mon existence), nous étions allés faire une promenade -dans le but d’assister à la fête d’un village voisin. Avant de partir, -nous avions annoncé notre retour pour cinq heures, en recommandant à la -<i>bonne</i> de tenir le dîner prêt pour ce moment; mais entraînés par le -plaisir, nous ne pûmes être exacts, et nous n’arrivâmes au logis que -vers huit heures.</p> - -<p>Après avoir subi la mauvaise humeur de la cuisinière, dont le dîner -s’était refroidi, nous nous mettons à table et mangeons comme des gens -dont l’appétit a été aiguisé par une longue promenade, le grand air et -huit ou dix heures d’abstinence.</p> - -<p>Quoi qu’en eût dit Jeannette (c’était le nom de notre <i>cordon bleu</i>) -tout ce qu’elle nous servit fut trouvé excellent, à l’exception pourtant -d’un certain ragoût que tout le monde déclara détestable et auquel on -toucha à peine. Seul je dévorai ma part du mets, sans m’inquiéter, le -moins du monde, de sa qualité. Malgré les railleries que m’attira mon -avidité, j’en demandais même une seconde fois et j’aurais sans doute -absorbé tout le plat, si la maîtresse de la maison ne s’y était opposée -dans l’intérêt de ma santé.</p> - -<p>Cette précaution me sauva la vie. En effet, le repas était à peine fini -et la partie de loto commencée, que déjà j’éprouvais un malaise -indéfinissable. Je ne tardai pas à me retirer dans ma chambre, où des -douleurs atroces me saisirent et me forcèrent à requérir les soins d’un -médecin. Le docteur, après s’être minutieusement renseigné, acquit -bientôt la certitude qu’une forte dose de vert-de-gris s’était formée -dans la casserole où le ragoût avait été préparé et déclara que j’étais -empoisonné.</p> - -<p>Les suites de cet empoisonnement furent terribles pour moi; pendant -quelque temps l’on désespéra de mes jours, mais enfin grâce aux soins -intelligents dont je fus entouré, mes souffrances, bien qu’elles -n’eussent pas encore dit leur dernier mot, semblèrent se calmer et me -laissèrent un peu de repos.<a name="page_043" id="page_043"></a></p> - -<p>Ce qu’il y eut d’étrange dans cette seconde période de ma maladie, c’est -que ce fut seulement à partir du moment où le docteur déclara que -j’étais hors de danger, que je fus saisi d’une idée fixe de mort -prochaine, à laquelle vint se joindre un désir immodéré de finir mes -jours près de ma famille.</p> - -<p>Cette idée, sorte de monomanie, me poursuivait sans cesse, et je n’eus -bientôt plus d’autre pensée que de partir. Je ne pouvais espérer obtenir -du docteur l’autorisation de me mettre en voyage, lorsque ses -recommandations tendaient à ce que je prisse les plus grands -ménagements; je résolus de m’en passer.</p> - -<p>Un matin, à six heures, profitant d’un moment où l’on m’avait laissé -seul, je m’habille à la hâte, je descends l’escalier et je gagne une -voiture publique faisant le service de Tours à Blois.</p> - -<p>Je m’installe aussitôt dans la rotonde, où par parenthèse je me trouve -seul, et, deux minutes après, l’équipage, léger de voyageurs et de -bagages, part au galop.</p> - -<p>On ne sera point surpris lorsque je dirai que la route ne fut pour moi -qu’un horrible martyre. J’étais consumé par une fièvre brûlante, et ma -tête semblait se briser à chaque cahot de la voiture. Dans mon délire, -je voulais fuir mes souffrances, et mes souffrances voyageaient -incessamment avec moi et s’augmentaient encore. N’y pouvant plus tenir, -je passe le bras par la fenêtre, j’ouvre la porte du compartiment, et, -au risque de me tuer, je saute à terre où je tombe privé de -connaissance...</p> - -<p>Je ne saurais dire ce que je devins après mon évanouissement; je me -rappelle seulement de longues journées remplies par une existence vague -et pénible dont je ne pus apprécier la durée; j’étais en proie au -délire; je faisais des rêves affreux; j’avais des cauchemars -épouvantables. Un d’eux surtout se renouvelait sans cesse. Il me -semblait que mon crâne s’ouvrait comme une tabatière, qu’un médecin, les -bras nus, les manches retroussées, et muni d’une énorme fourchette en -fer, retirait de mon cerveau des marrons rôtis, qui aussitôt éclataient -comme des bombes et projetaient devant mes yeux des milliers -d’étincelles.</p> - -<p>Cette fantasmagorie finit par s’évanouir, et la maladie vaincue<a name="page_044" id="page_044"></a> ne me -laissa plus que quelques souffrances beaucoup plus supportables.</p> - -<p>Mais ma raison avait été si fortement ébranlée qu’elle ne m’éclairait -plus. Une existence d’automate, une indifférence complète, voilà à quoi -j’étais réduit. Si j’entrevoyais quelques objets, ils étaient comme -perdus dans un épais nuage, et je ne pouvais suivre un raisonnement. Il -est vrai aussi de dire que tout ce qui frappait mes sens était d’une -bizarrerie à mettre mon intelligence en défaut. Je me sentais comme -emporté et ballotté dans une voiture, et pourtant j’étais bien sûr que -j’occupais un bon lit, dans une petite chambre d’une propreté exquise. -C’était à croire que j’étais encore sous l’empire de quelque -hallucination!</p> - -<p>Enfin je sentis une lueur d’intelligence s’éveiller en moi, et la -première impression un peu vive que j’éprouvai fut produite par les -soins empressés d’un homme que j’aperçus au chevet de mon lit. Ses -traits m’étaient inconnus. Il s’approcha de moi et m’engagea -affectueusement à prendre une potion. J’obéis: après quoi il me -recommanda de garder le silence et de conserver le calme le plus -parfait.</p> - -<p>Hélas! l’état de faiblesse où je me trouvais rendait cette -recommandation facile à suivre. Je cherchai cependant à deviner qui -était cet homme, et j’interrogeai mes souvenirs.</p> - -<p>Ce fut en vain! je ne voyais plus rien à partir du moment où, dans le -transport de la douleur, je m’étais précipité par la portière de la -diligence.<a name="page_045" id="page_045"></a></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h2> - -<p class="hang"><span class="smcap">Je reviens à la vie.—Un étrange médecin.—Torrini et Antonio: Un -escamoteur et un mélomane.—Les confidences d’un meurtrier.—Une maison -roulante.—La foire d’Angers.—Une salle de spectacle -portative.—J’assiste pour la première fois a une séance de -prestidigitation.</span><span class="smcap"><i>—Le coup de Piquet de l’aveugle.</i>—Une redoutable -concurrence.—Le signor Castelli mange un homme vivant.</span></p> - -<p>Je suis très peu fataliste, et si je le suis, ce n’est qu’avec de -grandes réserves; toutefois, je ne puis m’empêcher de faire remarquer -ici qu’il y a dans la vie humaine bien des faits qui tendraient à donner -raison aux partisans de la fatalité.</p> - -<p>Supposons, cher lecteur, que, au moment où je sortais de Blois pour me -rendre à Tours, le destin, dans un élan de bonté pour moi, m’eût ouvert -son livre à l’une des plus belles pages de ma vie d’artiste. J’aurais -été certainement ravi d’un si bel avenir, mais dans mon for intérieur -n’aurais-je pas eu lieu de douter de sa réalisation?</p> - -<p>En effet, je partais comme simple ouvrier avec l’intention bien arrêtée -de faire ce qu’on appelle un tour de France. Ce voyage,<a name="page_046" id="page_046"></a> dont je ne -pouvais préciser la durée, devait me conduire fort loin, car j’allais, -sans doute, m’arrêter un an ou deux dans chacune des villes que je -visiterais, et la France est grande! Puis quand je serais suffisamment -habile, je comptais revenir au pays natal pour m’établir en qualité -d’horloger.</p> - -<p>Mais le destin en a décidé autrement; il faut, pour ne pas mentir à ses -propres décrets, qu’il m’arrête en chemin, me fasse revenir sur mes pas, -et m’instruise dans l’art auquel je suis prédestiné. Que m’envoie-t-il -pour cela? Un empoisonnement qui me rend fou de douleur et me jette -inanimé sur la voie publique.</p> - -<p>Ce serait pourtant à croire que ma carrière est terminée et que le -destin se trouve en défaut. Pas du tout! ainsi qu’on le verra par la -suite de ce récit, rien n’était plus logique dans l’ordre de ma destinée -que cet événement, et plus tard, lecteur, vous ne pourrez vous empêcher -de convenir avec moi que c’est à mon empoisonnement que je dois d’avoir -été prestidigitateur.</p> - -<p>Mais j’en étais à rappeler mes souvenirs après ma <i>bienheureuse</i> -catastrophe; je reprends mon récit au point où je l’ai laissé.</p> - -<p>Que m’était-il arrivé depuis mon évanouissement; où étais-je; et à quel -titre cet homme si bon, si affectueux, me prodiguait-il tous ses soins? -Je brûlais d’avoir la solution de ces problèmes, et je n’eusse pas -manqué de la demander à mon hôte sans la recommandation expresse qu’il -venait de me faire. Comme la pensée ne m’était pas interdite, je me -lançai dans le champ des suppositions, en les établissant sur l’examen -de ce qui m’entourait.</p> - -<p>La chambre dans laquelle je me trouvais pouvait avoir trois mètres de -long sur deux de large; les parois, brillantes de propreté, étaient en -bois de chêne poli. De chaque côté, dans le sens de la largeur, était -pratiquée, à hauteur d’appui, une petite fenêtre garnie de rideaux de -mousseline blanche; quatre chaises en noyer, des tablettes servant de -table et mon excellent lit, dont je ne pouvais voir la forme, -composaient le mobilier de cette chambre roulante qui, au luxe près, -ressemblait fort à une large <i>cabine</i> de bateau à vapeur.</p> - -<p>Il devait y avoir deux autres compartiments; car, à ma gauche,<a name="page_047" id="page_047"></a> je -voyais de temps en temps disparaître mon docteur derrière deux larges -rideaux de damas rouge ornés de crépines d’or, et je l’entendais marcher -dans une pièce dont je ne pouvais voir l’intérieur, tandis que, à ma -droite, j’entendais à travers une mince cloison une voix qui adressait -des encouragements à des chevaux. Cette circonstance me fit conclure que -j’étais réellement dans une voiture, et que cette voix était celle de -notre conducteur.</p> - -<p>Je connaissais déjà le nom de ce dernier, pour l’avoir entendu appeler -plusieurs fois par celui que je supposais être son maître. Il se nommait -Antonio; c’était du reste un mélomane parfait, et il chantait à ravir -des morceaux italiens qu’il interrompait parfois pour faire la grosse -voix, avec un accent très prononcé, et stimuler par un juron énergique -la lenteur de son attelage. Je n’avais point encore eu l’occasion de -voir ce garçon.</p> - -<p>Quant au maître, c’était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, dont -la taille, au-dessus de la moyenne, était bien prise; dont la figure -triste ou sérieuse, respirait toutefois un air de bonté qui prévenait en -sa faveur. Une longue chevelure noire, naturellement bouclée, tombait -sur ses épaules, et il avait pour vêtement une blouse avec un pantalon -en toile écrue, pour cravate un foulard de soie jaune.</p> - -<p>Mais aucune de ces particularités ne pouvait m’aider à deviner qui il -était, et mon étonnement redoublait, en le voyant se tenir constamment à -mes côtés, me combler de soins et de prévenances, et me couver des yeux, -comme eût fait la plus tendre des mères.</p> - -<p>Un jour s’était écoulé depuis la recommandation qui m’avait été faite de -garder le silence. J’avais repris un peu de forces, et il me semblait -que j’étais assez bien pour pouvoir parler; j’allais donc prendre la -parole, lorsque mon hôte, devinant mon intention, me prévint:</p> - -<p>—Je conçois, me dit-il, que vous soyez impatient de savoir où vous êtes -et avec qui vous vous trouvez; je ne vous cacherai pas que, de mon côté, -je suis tout aussi curieux de connaître les circonstances qui ont amené -notre rencontre. Cependant, dans l’intérêt<a name="page_048" id="page_048"></a> de votre santé, dont j’ai -pris la responsabilité, je vous demande de laisser passer encore la -nuit; demain, j’ai tout lieu d’espérer que nous pourrons, sans aucun -risque, causer aussi longuement qu’il vous plaira.</p> - -<p>N’ayant aucune raison sérieuse à opposer à cette prière, et d’ailleurs, -habitué depuis quelque temps à suivre aveuglément tout ce que me -prescrivait mon étrange docteur, je me résignai.</p> - -<p>La certitude d’avoir bientôt le mot de l’énigme contribua, je crois, à -me procurer un sommeil paisible dont je sentis l’heureuse influence à -mon réveil. Aussi, quand le docteur vint pour étudier mon pouls, fut-il -étonné lui-même des progrès qui s’étaient opérés en quelques heures, et, -sans attendre mes questions:</p> - -<p>—Oui, me dit-il, comme répondant au muet interrogatoire que lui -adressaient mes yeux, je vais satisfaire votre juste curiosité; je vous -dois une explication, et je ne vous la ferai pas attendre plus -longtemps.</p> - -<p>—Je me nomme Torrini, et j’exerce la profession d’escamoteur. Vous êtes -chez moi, c’est-à-dire dans la voiture qui me sert ordinairement -d’habitation. Vous serez étonné, je n’en doute pas, d’apprendre que la -chambre à coucher que vous occupez en ce moment, peut, en s’allongeant, -se transformer en salle de spectacle; pourtant, c’est l’exacte vérité. -Dans la petite pièce que vous voyez derrière ces rideaux rouges, est la -scène où sont rangés mes instruments.</p> - -<p>A ce mot d’escamoteur, je ne pus réprimer un mouvement de satisfaction -dont mon sorcier ne devina pas la cause, car il ignorait qu’il eût près -de lui un des plus fervents adeptes de son art.</p> - -<p>—Quant à vous, poursuivit-il, je ne vous demanderai pas qui vous êtes; -votre nom, votre profession, ainsi que les causes de votre maladie, me -sont connus. J’ai puisé ces renseignements sur votre livret et sur -quelques notes trouvées sur vous, et que j’ai cru devoir consulter dans -votre intérêt.</p> - -<p>—Je dois maintenant vous faire connaître ce qui s’est passé depuis le -moment où vous avez perdu connaissance.</p> - -<p>—Après avoir donné quelques représentations à Orléans, je me<a name="page_049" id="page_049"></a> rendais -de cette ville à Angers, où bientôt va s’ouvrir la foire, lorsque, à -quelque distance d’Amboise, je vous ai rencontré étendu, la face contre -terre et entièrement privé de sentiment. Par bonheur pour vous, je me -trouvais alors près de mes chevaux, faisant ma tournée du matin, ainsi -que cela m’arrive, chaque jour, quand je suis en voyage, et c’est à -cette circonstance que vous devez de n’avoir pas été écrasé.</p> - -<p>—Avec l’aide d’Antonio, je vous déposai sur ce lit, où ma pharmacie -portative et mes connaissances en médecine vous rappelèrent à la vie. -Pauvre enfant! Le transport d’une fièvre ardente vous donnait des accès -de folie furieuse; vous me menaciez sans cesse, et j’eus toutes les -peines du monde à vous contenir.</p> - -<p>—En passant à Tours, j’aurais bien désiré m’arrêter pour consulter un -docteur, car votre position était grave, et il y a longtemps que je ne -pratique plus la médecine que pour mon usage particulier. Mais j’étais à -heures comptées; il fallait que j’arrivasse promptement à Angers où je -désire être un des premiers, afin de choisir un emplacement pour mes -représentations; puis, je ne sais pourquoi, j’avais un pressentiment que -je vous sauverais, et ce pressentiment ne m’a point trompé.</p> - -<p>Ne sachant comment remercier ce bon Torrini, je lui tendis la main qu’il -serra dans les siennes; mais l’avouerai-je? je fus arrêté dans -l’effusion de cet élan par une pensée que je me reprochai vivement plus -tard:</p> - -<p>—A quel motif, me disais-je, dois-je attribuer une affection aussi -instantanée? Ce sentiment, quelque sincère qu’il soit, doit avoir -nécessairement une cause; et, dans mon ingratitude, je cherchais si mon -bienfaiteur ne cachait pas quelque motif d’intérêt sous son apparente -générosité.</p> - -<p>Torrini, comme s’il eût deviné ce qui se passait en moi, reprit avec un -accent plein de bonté:—Vous attendez une explication plus complète, -n’est-ce pas? Eh bien! quoi qu’il puisse m’en coûter, je vous la -donnerai;.... la voici;</p> - -<p>—Vous êtes étonné qu’un saltimbanque, un banquiste, un homme -appartenant à une classe qui ne pèche pas d’habitude par<a name="page_050" id="page_050"></a> excès de -délicatesse et de sensibilité, ait compati si vivement à vos douleurs?</p> - -<p>—Votre surprise cessera, mon enfant, lorsque vous saurez que cette -compassion prend sa source dans une douce illusion de l’amour paternel.</p> - -<p>Ici, Torrini s’arrêta un instant, parut se recueillir et continua d’une -voix émue.—J’avais un fils, un fils chéri; c’était mon idole, ma vie, -tout mon bonheur; une fatalité terrible m’a enlevé mon enfant! il est -mort, et, chose horrible à dire, il est mort assassiné, et vous voyez -son assassin devant vous.</p> - -<p>A un aveu si inattendu, je ne pus réprimer un mouvement d’horreur; une -sueur froide inonda mon visage.</p> - -<p>—Oui, oui, son assassin, répéta Torrini dont la voix s’animait par -degrés; et cependant, la loi n’a pu m’atteindre, on m’a laissé la vie... -J’ai eu beau m’accuser devant mes juges; ils m’ont traité de fou, et mon -crime a passé pour un fait d’homicide par imprudence... Que m’importent, -après tout, leur appréciation et leur jugement? que ce soit par incurie -ou par imprudence, comme ils le disent, mon pauvre Giovanni n’en est pas -moins perdu pour moi, et toute ma vie, j’aurai sa mort à me reprocher.</p> - -<p>La voix de Torrini se perdit au milieu des sanglots; il resta quelque -temps les yeux couverts de ses mains, puis, faisant un effort sur -lui-même, il continua avec plus de calme:</p> - -<p>—Pour vous épargner des émotions dangereuses dans votre position, -j’abrégerai le récit d’infortunes dont cet événement ne fut qu’un -prélude. Ce que je vais vous dire suffira pour vous faire comprendre la -cause bien naturelle de ma sympathie pour vous.</p> - -<p>Lorsque je vous vis, je fus frappé d’une conformité d’âge et de taille -entre vous et mon malheureux enfant; je crus même retrouver dans -quelques-uns de vos traits une certaine ressemblance avec les siens, et -m’abandonnant à cette illusion, je décidai que je vous garderais auprès -de moi, que je vous donnerais des soins, comme si vous étiez mon propre -fils.</p> - -<p>—Vous pouvez vous faire maintenant une idée des angoisses que<a name="page_051" id="page_051"></a> me -causa, pendant huit jours, votre maladie, et de la douleur qui s’empara -de moi, quand j’en vins à désespérer de vos jours.</p> - -<p>—Mais enfin, la Providence, nous prenant tous deux en pitié, vous a -sauvé. Vous êtes maintenant en pleine convalescence, et, sous peu de -jours, je l’espère, vous serez complétement rétabli...</p> - -<p>—Voilà, mon enfant, le secret de mon affection et de mon dévouement -pour vous.</p> - -<p>Profondément ému des malheurs de ce père, touché jusqu’aux larmes de la -tendre sollicitude dont il m’avait entouré, je ne sus lui exprimer ma -reconnaissance que par des phrases entrecoupées; je suffoquais -d’émotion.</p> - -<p>Torrini, sentant lui-même la nécessité d’abréger cette scène -attendrissante, sortit en me promettant un prompt retour.</p> - -<p>Je ne fus pas plus tôt seul, que mille réflexions vinrent assaillir mon -esprit. Cet événement, tragique et mystérieux, dont le souvenir semblait -égarer la raison de Torrini; ce crime, dont il s’accusait avec tant -d’insistance; ce jugement, dont il contestait la justice, m’intriguaient -au plus haut point, et me donnaient un vif désir d’avoir des détails -plus complets sur ce drame intime.</p> - -<p>Puis je me demandais comment cet homme, doué d’une agréable physionomie, -qui ne manquait ni de jugement ni d’esprit, et qui joignait à une -instruction solide une conversation facile et des manières distinguées, -se trouvait ainsi descendu aux derniers degrés de sa profession.</p> - -<p>Comme j’étais absorbé dans ces pensées, la voiture s’arrêta: nous étions -arrivés à Angers. Torrini nous quitta un instant pour aller demander à -la Mairie l’autorisation de donner des représentations, et, dès qu’il -l’eut obtenue, il se mit en devoir de s’installer sur le terrain qui lui -était assigné.</p> - -<p>Ainsi que je l’ai dit, la chambre que j’habitais dans la voiture, devait -être transformée en salle de spectacle; on me transporta donc dans une -auberge voisine, et à ma demande, on me plaça dans un excellent -fauteuil, près d’une fenêtre ouverte. Le temps était beau; le soleil -apportait dans ma chambre une tiède chaleur qui me ranimait; je me -sentais revivre, et, perdant insensiblement<a name="page_052" id="page_052"></a> cette égoïste indifférence -que donne une souffrance continue, je retrouvai dans mon imagination -rafraîchie toute mon activité d’autrefois.</p> - -<p>De ma place, je voyais Antonio et son maître, habit bas, manches -retroussées, travailler à la construction du théâtre forain. En quelques -heures la transformation de notre demeure fut terminée: la maison -roulante était devenue une charmante salle de spectacle. Il est vrai de -dire que tout y était préparé, disposé et machiné, comme pour un -changement à vue.</p> - -<p>La distribution et l’organisation de cette singulière voiture sont -restées si profondément gravées dans ma mémoire qu’il m’est facile -encore d’en faire aujourd’hui une exacte description.</p> - -<p>J’ai déjà donné, plus haut, quelques détails sur l’intérieur de -l’habitation de Torrini; je vais les compléter.</p> - -<p>Le lit, sur lequel j’avais reçu des soins, pendant ma maladie, se -ployait par une ingénieuse combinaison, et rentrait, par une trappe dans -le parquet où il occupait un très petit espace.</p> - -<p>Avait-on besoin de linge ou de vêtement? on ouvrait une trappe voisine -de la précédente, et, à l’aide d’un anneau, on dressait devant soi un -meuble à tiroir, qui semblait apparaître comme par enchantement. Un -moyen analogue procurait une petite cheminée, qui, par une disposition -toute particulière, chassait la fumée en dessous du foyer.</p> - -<p>Enfin le garde-manger, la batterie de cuisine et quelques autres -accessoires de ménage, mystérieusement casés, se trouvaient facilement -sous la main pour le service, et reprenaient ensuite leurs places -respectives.</p> - -<p>Ce bizarre mobilier occupait, sous la voiture, tout l’emplacement -compris entre les quatre roues, de sorte que la chambre, bien que -suffisamment meublée, était cependant dégagée de tout embarras.</p> - -<p>Mais si quelque chose me surprit, ce fut surtout lorsque je vis le -véhicule, qui mesurait à peine cinq ou six mètres, prendre tout à coup -une extension de deux fois cette longueur. Voici par quel ingénieux -procédé on avait obtenu ce résultat: la caisse de la voiture<a name="page_053" id="page_053"></a> était -double, et on l’avait allongée en la tirant, ainsi que cela se pratique -pour les tuyaux d’une lorgnette. Ce prolongement, soutenu par des -tréteaux, présentait la même solidité que le reste de l’édifice.</p> - -<p>La cloison qui séparait la chambre du cabriolet avait été enlevée, de -manière que ces deux compartiments ne formaient plus qu’une seule pièce. -On devait recevoir le public de ce côté, et un escalier, muni d’une -rampe, conduisait à l’entrée, devant laquelle une élégante marquise -simulait un vestibule, où était le bureau pour les billets.</p> - -<p>Enfin, pour que rien ne manquât à l’aspect monumental de cette étrange -salle de spectacle, on avait revêtu l’extérieur d’un décor simulant des -pierres de taille et des ornements d’architecture.</p> - -<p>La vue de cette machine, enflammant mon imagination, m’inspira un de ces -rêves comme peut en concevoir une tête de vingt ans; véritable château -en Espagne qui fut longtemps le but de mon ambition mais que la -Providence ne me permit pas de réaliser.</p> - -<p>Je me voyais en perspective possesseur d’une voiture semblable, mais un -peu plus petite, en raison du genre d’exhibition que je me proposais d’y -faire.</p> - -<p>Ici, je me trouve forcé d’ouvrir une parenthèse pour donner une -explication que je crois nécessaire. J’ai tant parlé de -prestidigitation, que l’on pourrait penser, d’après ce qui précède, que -j’avais complétement abandonné mes idées sur la mécanique. Loin de là, -j’étais plus que jamais passionné pour cette science; seulement, depuis -que l’amour du merveilleux s’était emparé de mon esprit, j’en avais -modifié les applications. Ne rêvant plus que prestiges, je les cherchais -aussi dans mon art favori, sous formes d’automates, que je me proposais -de mettre tôt ou tard à exécution.</p> - -<p>Je me voyais donc possesseur d’une voiture munie d’une scène, où je -faisais, en imagination, fonctionner les machines que j’avais inventées -et exécutées moi-même.</p> - -<p>Je m’y réservais, pour mon domicile privé, une petite pièce, dont je -pouvais faire à ma volonté, ainsi que Torrini, une salle à manger, un -salon ou une chambre à coucher. Là, j’avais en outre<a name="page_054" id="page_054"></a> un établi, des -outils de mécanicien, un atelier complet, enfin, puis je voyageais de -ville en ville, à bien petites journées, il est vrai, mais je charmais -l’ennui de la route par le travail. Quel plaisir, aussi, je me -promettais de marcher à pied, quand l’envie m’en prendrait, et de -m’arrêter pour visiter les lieux intéressants! Je ne voulais rien moins -que parcourir la France, l’Europe, le monde peut-être, en récoltant -partout honneur, plaisir et profit.</p> - -<p>Au milieu de ces riantes pensées, je ne tardai pas à voir renaître mes -forces et ma santé, et je pus espérer que Torrini me permettrait bientôt -d’assister à une de ses représentations. Il ne tarda pas, en effet, à -m’en faire l’agréable surprise.</p> - -<p>Un soir, m’aidant à descendre, il me conduisit jusqu’à son théâtre, et -m’installa sur le premier banc de places, qu’il décorait pompeusement du -titre de stalles.</p> - -<p>J’étais le premier, l’heure d’entrée pour le public n’ayant pas encore -sonné. Torrini me laissa pour aller terminer les apprêts de sa séance, -et, dès que je fus seul, je me recueillis, afin de pouvoir mieux -savourer mon bonheur, car cette séance, la première de ce genre à -laquelle j’allais assister, devait être une fête, je dirai plus, une -véritable solennité pour moi.</p> - -<p>L’entrée du public vint me tirer de mes rêveries.</p> - -<p>J’avais d’avance calculé son empressement sur l’intérêt que je portais -moi-même à la représentation de Torrini, et je m’attendais à soutenir un -assaut autour de ma place. Il n’en fut rien, et, si courtes que fussent -les banquettes, je remarquai, avec peine et surprise, qu’elles n’étaient -pas entièrement garnies de spectateurs; chacun avait ses coudées -franches.</p> - -<p>L’heure fixée pour le commencement du spectacle était arrivée. La -sonnette résonna trois fois, le rideau s’ouvrit, et une charmante petite -scène s’offrit à nos regards. Ce qu’elle avait surtout de remarquable, -c’est qu’elle était entièrement dégagée de cet attirail d’instruments -qui supplée à l’adresse de la plupart des escamoteurs. Par une -innovation de bon goût et dont les yeux des spectateurs se trouvaient à -merveille, quelques bougies, artistement disposées, remplaçaient cette -prodigalité de lumière qui, à cette<a name="page_055" id="page_055"></a> époque, était l’ornement -indispensable de tous les cabinets de <i>physique amusante</i>.</p> - -<p>Torrini parut, s’avança vers le public avec une grande aisance, fit, -selon l’usage du temps, un long salut, puis annonçant, en quelques mots, -son désir de bien faire, sollicita l’indulgence des spectateurs, et -termina par un compliment adressé aux dames.</p> - -<p>Ce petit discours, bien que débité d’un ton froid et mélancolique, reçut -du public quelques bravos encourageants.</p> - -<p>La séance commença au milieu du plus profond silence, chacun semblant -disposé à lui prêter toute son attention. Quant à moi, le cou tendu, les -yeux inquiets, l’oreille attentive, je respirais à peine, tant je -craignais de perdre un seul mot, un seul geste.</p> - -<p>Je ne raconterai pas les différentes expériences dont je fus le témoin; -elles furent toutes d’un intérêt palpitant pour moi; mais Torrini me -sembla se surpasser encore dans les tours de cartes. Cet artiste -possédait deux qualités bien précieuses dans la pratique de cet art, que -l’on dit, je ne sais pourquoi, renouvelé des Grecs: c’était une adresse -extrême et une incroyable hardiesse d’exécution. A cela, il joignait une -manière tout aristocratique de toucher les cartes; ses mains blanches et -soignées semblaient à peine effleurer le jeu; et son travail était -tellement dissimulé, ses artifices, voilés par un naturel si parfait, -que le public s’abandonnait invinciblement à une sympathique confiance. -Sûr de l’effet qu’il produisait, il exécutait les <i>passes</i> les plus -difficiles, avec un aplomb qu’on était bien loin de lui supposer, et -obtenait par cela même les plus heureux résultats.</p> - -<p>Pour clore la séance, Torrini pria l’assemblée de désigner quelqu’un -pour venir jouer une partie de piquet avec lui. Un monsieur monta -aussitôt sur la scène.</p> - -<p>—Monsieur, lui dit Torrini, pardonnez-moi mon indiscrétion, mais il -m’est indispensable pour la réussite de mon expérience de connaître -votre nom et votre profession.</p> - -<p>—Rien n’est plus facile, Monsieur; je me nomme Joseph Lenoir, et -j’exerce la profession de maître de danse.</p> - -<p>Un autre que Torrini n’eut pas manqué en pareille circonstance<a name="page_056" id="page_056"></a> de faire -quelque jeu de mots ou quelque plaisanterie sur le nom et la qualité de -l’émule de Vestris; il n’en fit rien. Torrini n’avait fait cette demande -que dans le but de gagner du temps, car il n’entrait ni dans son -caractère, ni dans ses habitudes, de faire aucune mystification; il se -contenta d’ajouter:</p> - -<p>—Je vous remercie, Monsieur, de votre complaisance, et maintenant que -nous savons qui nous sommes, nous pouvons avoir confiance l’un dans -l’autre. Vous êtes venu, Monsieur, jouer au piquet avec moi, mais -connaissez-vous bien ce jeu?</p> - -<p>—Oui, Monsieur, je m’en flatte.</p> - -<p>—Ah! ah! fit en riant Torrini, attendez, je vous prie, pour vous en -flatter, que nous ayons joué notre partie. Toutefois, pour ne pas vous -faire déchoir dans votre propre estime, je veux bien vous accorder que -vous êtes très fort; mais, je vous en préviens, cela ne vous empêchera -pas de perdre avec moi, et pourtant les conditions de la partie seront -toutes à votre avantage.</p> - -<p>—Ecoutez-moi: le tour que je vais exécuter et qu’on nomme <i>le coup de -piquet de l’aveugle</i>, exige que je sois complètement privé de la vue; -veuillez donc me bander les yeux avec soin.</p> - -<p>M. Joseph Lenoir, qui, par parenthèse, portait des lunettes, était très -méticuleux; aussi prit-il des précautions inouïes dans l’accomplissement -de sa tâche. Il commença par poser sur les yeux du patient des étoupes -en coton qu’il recouvrit successivement de trois épais bandeaux, et, -comme si cette quadruple cloison ne devait pas suffire pour aveugler son -antagoniste, il lui entoura encore la tête d’un énorme châle dont il -serra très étroitement les extrémités.</p> - -<p>J’ignore comment Torrini put tenir, sans étouffer, sous ces chaudes -enveloppes; pour moi, mon front ruisselait de sueur, tant je souffrais -de le voir ainsi empaqueté! Ne connaissant pas alors toutes les -ressources dont cet habile prestidigitateur pouvait disposer, je n’étais -pas sans inquiétude sur l’issue de son expérience, et mon anxiété fut -portée à son comble, lorsque je l’entendis s’adresser en ces termes à -son adversaire:</p> - -<p>—Monsieur Lenoir, ayez la bonté de vous asseoir, en face de<a name="page_057" id="page_057"></a> moi, à -cette table; j’ai encore un petit service à réclamer de votre -obligeance, avant de commencer la partie. Grâce à vos soins, je suis -entièrement privé de la vue. Ce n’est pas assez; pour que mon -<i>incapacité</i> soit complète, il faut que vous me liiez les mains.</p> - -<p>Monsieur Lenoir releva ses lunettes et regarda Torrini d’un air -stupéfait. Mais ce dernier, avançant tranquillement les bras sur la -table, et mettant ses deux pouces en croix:—Allons, Monsieur, -attachez-moi cela solidement.</p> - -<p>Le maître de danse prit une corde placée près de lui, et s’acquitta de -ce nouveau travail avec autant de conscience qu’il en avait montré -précédemment.</p> - -<p>—Suis-je maintenant aveugle et privé de l’usage de mes mains, dit -Torrini, en s’adressant à son vis-à-vis.</p> - -<p>—J’en ai la certitude, répondit Joseph Lenoir.</p> - -<p>—Eh bien! alors, commençons la partie. Mais, dites-moi d’abord en -quelle couleur vous voulez être repic?</p> - -<p>—En trèfle.</p> - -<p>—Soit! veuillez distribuer vous-même les cartes, en les donnant, par -deux ou par trois, à votre gré. Lorsque les jeux seront faits, vous -pourrez, je vous le permets encore, choisir celui que vous jugerez le -plus convenable pour déjouer le pic annoncé.</p> - -<p>Le plus grand silence régnait dans la salle.</p> - -<p>—Voici les cartes mêlées, coupez, dit d’un ton railleur le maître de -danse, qui se croyait déjà sûr de la victoire.</p> - -<p>—Volontiers, répondit Torrini. Et, bien qu’il fût gêné dans ses -mouvements, il parvint aussitôt à satisfaire son adversaire.</p> - -<p>Les cartes ayant été distribuées, M. Lenoir déclara qu’il gardait celles -qui se trouvaient devant lui.</p> - -<p>—Très-bien, dit Torrini. Vous avez désiré, je crois, d’être repic en -trèfle?</p> - -<p>—Oui, Monsieur.</p> - -<p>—Suivez donc mon jeu. J’écarte les sept de pique, de cœur et de -carreau et mes deux huit; ma rentrée me donne alors une quinte en -trèfle, quatorze de Dames et quatorze de Rois, avec lesquels je vous -fais repic; comptez, Monsieur, et vérifiez.<a name="page_058" id="page_058"></a></p> - -<p>Torrini disait vrai; des bravos unanimes accueillirent ce coup d’éclat, -en même temps que des plaisanteries reconduisaient jusqu’à sa place le -pauvre maître de danse qui, tout interdit et confus de sa défaite, -s’était empressé de quitter la scène.</p> - -<p>La séance terminée, j’exprimai à Torrini le plaisir que m’avaient fait -éprouver ses expériences, et je lui fis de sincères compliments sur -l’adresse qu’il avait déployée, pendant toute la soirée, et plus -particulièrement encore dans son dernier tour.</p> - -<p>—Ces félicitations me flattent d’autant plus de votre part, me -répondit-il en souriant, que je sais maintenant qu’elles me viennent, -sinon d’un confrère, au moins d’un amateur, qui doit à coup sûr posséder -une certaine habileté dans l’escamotage.</p> - -<p>Je ne sais qui des deux, de Torrini ou de moi, fut le plus charmé des -compliments que nous venions de nous adresser réciproquement; mais je -dois avouer que, pour ma part, je fus très sensible à l’opinion -favorable qu’il avait conçue de mes talents. Une chose m’intriguait -cependant: je n’avais jamais dit un mot de ma passion pour la -prestidigitation; comment donc avait-il pu la connaître?</p> - -<p>Il devina ma pensée et ajouta:</p> - -<p>—Vous êtes étonné de voir vos secrets ainsi pénétrés, n’est-ce pas, et -vous voudriez bien savoir comment je m’y suis pris pour les découvrir? -Je vous le dirai volontiers.</p> - -<p>—Ma salle est petite; il m’est donc facile, quand je suis en scène, -d’embrasser d’un coup-d’œil toutes les physionomies, et de voir les -différentes impressions que je produis sur mes spectateurs. Je vous ai -observé particulièrement, et j’ai pu, en suivant la direction de vos -regards, juger ce qui se passait dans votre esprit. Ainsi, lorsque je me -livrais à quelque paradoxe amusant, dans le but d’attirer l’attention du -public du côté opposé à l’endroit où devait se faire le travail de -l’escamotage, vous seul de tout l’auditoire, évitant le piége, vous -teniez constamment vos yeux fixés là où s’accomplissait le tour dont -vous guettiez l’exécution.</p> - -<p>Quant à mon coup de piquet, bien que je n’aie pu vous apercevoir<a name="page_059" id="page_059"></a> tandis -que je l’exécutais, j’ai des raisons pour être assuré que vous ne le -connaissez pas.</p> - -<p>—Vous avez deviné très juste, mon cher sorcier, et je ne puis -disconvenir aussi que dans mes moments de loisir, je me sois amusé à -quelques-uns de ces exercices, pour lesquels je me suis toujours senti -une certaine inclination.</p> - -<p>—Inclination! Permettez-moi de vous dire, mon enfant, que ce mot n’est -pas celui qui convient ici; vous avez plus que de l’inclination pour -l’escamotage; vous avez de la passion. Voici, du reste, sur quelles -observations j’ai basé cette opinion. Ce soir, à ma séance, dès le lever -du rideau, vos traits animés, votre œil avide, votre bouche béante et -légèrement crispée, tout en vous dénotait des sensations vivement -surexcitées. Votre physionomie, par exemple, portait dans ce moment là -l’expression que doit avoir celle d’un gourmand devant une table -somptueusement servie; ou plutôt celle d’un avare couvant du regard son -trésor. Pensez-vous qu’avec de tels indices il soit besoin d’être -sorcier pour avoir découvert tout l’empire que l’escamotage exerce sur -votre esprit?</p> - -<p>J’allais répondre à Torrini et lui donner raison, quand tirant sa montre -et me la mettant sous les yeux: «Voyez, me dit-il, l’heure est avancée: -il est temps pour un convalescent de prendre du repos; nous continuerons -cette conversation dans un moment plus convenable pour votre santé.» A -ces mots, mon docteur me conduisit à ma chambre, et, après avoir -consulté mon pouls, dont il parut satisfait, il me quitta.</p> - -<p>Malgré le plaisir que j’éprouvais à causer, je ne fus pas fâché -cependant de me trouver seul, car j’avais mille souvenirs à évoquer. Je -voulais revoir encore en imagination les expériences qui m’avaient le -plus vivement frappé, mais ce fut en vain.</p> - -<p>Une pensée dominait toutes les autres, et me causait un serrement de -cœur dont je ne pouvais me défendre. Je cherchais, sans pouvoir y -parvenir, à me rendre compte des motifs du peu d’empressement du public -pour les représentations intéressantes de Torrini.<a name="page_060" id="page_060"></a></p> - -<p>Ce motif, Antonio me le fit connaître plus tard, et il est trop curieux -pour que je le passe sous silence. D’ailleurs, j’y trouve l’occasion de -faire connaître, dès maintenant, au lecteur, une variété très curieuse -de cette grande famille des banquistes, famille originale, multiple, peu -ou mal étudiée jusqu’à présent, et dont plus tard j’essaierai -d’esquisser les mille physionomies.</p> - -<p> </p> - -<p>J’ai dit que nous étions arrivés à Angers, en temps de foire; or, parmi -les nombreux entrepreneurs d’amusements qui sollicitaient à l’envi la -présence et l’argent des Angevins, se trouvait un autre escamoteur, -nommé Castelli.</p> - -<p>Pas plus que Torrini, celui-ci n’était italien. Je dirai plus tard le -véritable nom de Torrini et les raisons qui l’avaient décidé à le -changer contre celui que nous lui connaissons. Quant à son confrère, il -était normand d’origine, et il n’avait pris le nom de Castelli, que pour -se conformer à l’usage adopté par le grand nombre des escamoteurs de -cette époque, qui pensaient inspirer plus de confiance en s’attribuant -une origine italienne.</p> - -<p>Castelli était loin de posséder l’adresse merveilleuse de Torrini, et -ses séances même ne présentaient aucun intérêt sous le rapport de la -prestidigitation; mais il pensait comme Figaro <i>que le savoir-faire vaut -mieux que le savoir</i>, et il le prouvait par ses nombreux succès. -Vraiment cet homme était le charlatanisme incarné et rien ne lui coûtait -pour piquer la curiosité publique. On voyait, chaque jour, sur ses -gigantesques affiches, l’annonce de quelque nouveau prodige. Ce prodige -n’était en réalité qu’une déception, et le plus souvent même une -mystification pour les spectateurs; mais il se résumait toujours dans -rencaissement d’une bonne recette: donc le tour était bon. Le public -venait-il à se fâcher d’être pris pour dupe? Castelli connaissait l’art -de se tirer d’un mauvais pas et de mettre les rieurs de son côté: il -lançait avec assurance au parterre quelques lazzis baragouinés en -mauvais italien et auxquels il était impossible de résister. Le public -riait et se trouvait désarmé.</p> - -<p>D’ailleurs, on doit se rappeler aussi qu’à cette époque, l’escamotage<a name="page_061" id="page_061"></a> -ne faisait pas, comme aujourd’hui, l’objet d’une représentation -sérieuse; on allait à ces sortes de séances avec l’intention de rire aux -dépens des victimes de l’escamoteur, dût-on subir soi-même les attaques -du mystificateur.</p> - -<p>Il faut avoir vu le mystificateur par excellence, le célèbre -physico-ventriloque de l’époque, Comte, enfin, pour se faire une idée du -sans-façon avec lequel on en agissait envers le public. Ce physicien, si -gracieux et si galant envers les dames, était impitoyable envers les -hommes. Il lui semblait que les <i>cavaliers</i> (comme on disait alors) -fussent prédestinés à servir aux distractions du <i>beau sexe</i>.</p> - -<p>Mais n’anticipons pas sur la biographie du <i>Physicien du Roi</i>, qui doit -prendre place dans ce volume et dont nous ne voulons pas déflorer -l’intéressante esquisse.</p> - -<p>Le jour même où j’avais assisté à la séance donnée par Torrini, les -affiches de Castelli étalaient cette annonce, dont la singularité, il -faut l’avouer, était bien faite pour tenter la curiosité du public:</p> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="" -style="border:8px double black; -margin-left:auto;margin-right:auto;max-width:60%;"> -<tr><td align="center" -style="border-bottom:2px solid black;"> -<b>THÉATRE DU SIGNOR CASTELLI.</b></td></tr> -<tr><td align="center"> -Aujourd’hui 10 Août 1828,<br /> - Avec la permission de M. le Maire de cette Ville,<br /> - <b><big><big><big>L</big></big></big><big><big>E SIGNOR</big></big> <big><big><big>CASTELLI</big></big></big></b><br /> - Premier Prestidigitateur des deux Hémisphères,<br /> - <b>Mangera<br /> - <big>U N H O M M E V I V A N T.</big></b><br /> -NOTA.—Pour que le Public soit bien persuadé que le Spectateur -qui sera mangé n’est point un Compère, le signor CASTELLI -admettra toute personne qui voudra bien l’honorer de sa confiance. -Le signor CASTELLI s’engage en outre à verser le produit -de sa recette dans la caisse du Bureau de Bienfaisance de la ville -d’Angers, dans le cas où il refuserait de faire l’expérience promise. -</td></tr> -</table> - -<p>A ce séduisant appel, la ville entière, mise en émoi, s’était -précipitée<a name="page_062" id="page_062"></a> en foule à la porte de l’escamoteur; on s’était poussé, -coudoyé, bousculé pour avoir des places, et même des billets avaient été -payés le double de leur valeur par des retardataires, jaloux d’assister -à pareil spectacle.</p> - -<p>Mais le nouveau tour qui fut joué dans cette séance par l’escamoteur fut -en tous points digne de ceux qu’on avait déjà cités de lui.</p> - -<p>Castelli, après avoir exécuté diverses expériences d’un intérêt -secondaire, en était enfin à celle qui faisait palpiter d’impatience les -spectateurs même les plus calmes.</p> - -<p>—Messieurs, dit-il alors en s’adressant au public, nous allons passer -au dernier tour de ma séance. J’ai promis de manger, pour mon souper, un -homme vivant; je vais tenir ma promesse. Que le courageux spectateur qui -veut bien consentir à me servir de pâture (Castelli prononça ce dernier -mot avec l’expression d’un véritable cannibale) se donne la peine de -monter sur ma scène.</p> - -<p>Deux victimes vinrent immédiatement s’offrir en holocauste.</p> - -<p>Par un effet du hasard, les deux individus offraient un contraste -parfait.</p> - -<p>Castelli, qui entendait l’art de la mise en scène, en profita -habilement. Il les plaça côte à côte, le visage tourné vers les -spectateurs, puis, après avoir toisé des pieds à la tête l’un d’eux, -grand gaillard sec et efflanqué, au teint jaune et bilieux:</p> - -<p>—Monsieur, lui dit-il avec une politesse affectée, mon intention n’est -pas de vous humilier, mais j’ai le regret de vous dire qu’en fait de -nourriture, je suis entièrement du goût de M. le curé. Comprenez-vous?</p> - -<p>Le grand homme sec parut un instant chercher la solution d’un problème, -et finit par se gratter l’oreille, geste significatif qui, chez toutes -les nations civilisées ou barbares, se traduit par ces mots: je ne -comprends pas.</p> - -<p>—Je vais me faire comprendre, reprit Castelli, d’un ton visant à la -mystification. Sachez donc que M. le curé n’aime pas les os; on le dit -du moins dans les jeux innocents, et je viens de vous le déclarer, je -partage l’antipathie de M. le curé sur ce point; vous pouvez donc vous -retirer, je ne vous retiens plus. Et Castelli de faire<a name="page_063" id="page_063"></a> force -salutations exagérées à son visiteur éconduit, qui se hâta de regagner -sa place.</p> - -<p>—Maintenant à nous deux, Monsieur, fit l’escamoteur, en s’adressant à -celui qui restait:</p> - -<p>—Voyons, mon gros ami, vous consentez donc à être mangé tout vif?</p> - -<p>—Oui, Monsieur, j’y consens d’autant plus volontiers que je suis venu -ici pour cela.</p> - -<p>On apporta au même instant une gigantesque salière.</p> - -<p>Le gros garçon regardait d’un air ébahi, semblant demander quel pouvait -être l’usage de cet étrange ustensile.</p> - -<p>—N’y faites pas attention, lui dit Castelli. Je mange d’ordinaire très -épicé, ainsi permettez-moi de vous saler et poivrer, comme j’ai -l’habitude de faire.</p> - -<p>Et il se mit à saupoudrer le malheureux d’une poudre blanche qui, -s’attachant à son visage, à ses mains, à ses vêtements, lui donna -bientôt la plus singulière physionomie.</p> - -<p>Le gros garçon qui, au début de cette petite scène, essayait de lutter -d’entrain et de gaîté avec l’escamoteur, ne riait plus du tout et -semblait désirer ardemment la fin de la plaisanterie.</p> - -<p>—Ah çà, maintenant, ajouta Castelli en roulant des yeux effrayants, -mettez-vous à genoux, élevez vos deux mains au-dessus de la tête et -joignez-les en forme de paratonnerre.... Fort bien, mon ami, on dirait -vraiment que vous n’avez fait d’autre métier de votre vie que de vous -faire manger. Allons, faites votre prière et je commence mon repas.... Y -êtes-vous?....</p> - -<p>—Oui, Monsieur, murmura le gros garçon devenu blême d’émotion. J’y -suis!</p> - -<p>Aussitôt Castelli saisit dans sa bouche le bout des doigts du patient et -les mord d’une telle force, que ce dernier, comme poussé par un ressort, -se redresse tout d’un trait, en s’écriant avec énergie:</p> - -<p>—Sacredié! Monsieur, faites donc attention, vous me faites mal!</p> - -<p>—Comment! je vous fais mal, dit Castelli avec le plus grand calme; ah -çà, mais que direz-vous donc quand j’en arriverai à votre tête? C’est -certainement par enfantillage que vous criez ainsi<a name="page_064" id="page_064"></a> à la première -bouchée. Voyons, soyez raisonnable, laissez-moi continuer; j’ai une faim -d’enfer et vous me faites languir.</p> - -<p>Et Castelli le poussant par les épaules voulait lui faire reprendre sa -position. Mais le gros garçon résistait de toutes ses forces en criant -d’une voix altérée par la frayeur: je ne veux plus! je vous dis que je -ne veux plus! ça fait trop de mal. Enfin, par un effort suprême, il -s’échappa des mains de l’escamoteur.</p> - -<p>Pendant ce temps, le public, qui entrevoyait le dénouement de cette -plaisante scène, remplissait la salle de bruyants éclats de rire. Ce ne -fut qu’à grand’peine que Castelli parvint à se faire entendre.</p> - -<p>—Messieurs, dit-il en affectant le ton du plus grand désappointement, -vous me voyez à la fois surpris et fort contrarié de la fuite de ce -Monsieur, qui n’a pas eu le courage de se voir manger entièrement. -J’attends maintenant quelqu’un qui veuille bien le remplacer, car, loin -de reculer devant l’accomplissement de ma promesse, je me trouve dans de -si heureuses dispositions, que je m’engage, après avoir mangé le premier -spectateur qui se présentera, à en manger un second, puis un troisième, -et enfin, pour me rendre digne de vos suffrages et de vos -applaudissements, je promets de dévorer la salle entière.</p> - -<p>Cette plaisanterie eut encore un immense succès de rire; mais la farce -était jouée, et personne ne se présentant de nouveau pour être dévoré, -chacun prit le parti d’aller digérer chez lui la mystification dont il -avait eu sa part.</p> - -<p>Si de semblables manœuvres réussissaient, on conçoit qu’il devait -rester peu de monde pour Torrini. Voulant toujours conserver une -certaine dignité vis-à-vis du public, cet homme consciencieux -n’annonçait sur ses affiches que des expériences qu’il exécutait -réellement, et, s’il tâchait parfois d’en rendre les titres attrayants, -il demeurait néanmoins dans les limites de la plus exacte vérité.<a name="page_065" id="page_065"></a></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h2> - -<p class="hang"><span class="smcap">Confidences d’Antonio.—Comment on peut provoquer les applaudissements -et les ovations du public.—Le comte de....., banquiste.—Je répare un -automate.—Atelier de mécanicien dans une voiture.—Vie nomade: heureuse -existence.—Leçons de Torrini; ses principes sur l’escamotage.—Un</span> -<i>grec</i> <span class="smcap">du grand monde, victime de son escroquerie.—L’escamoteur -Comus.—Duel aux coups de piquet.—Torrini est proclamé -vainqueur.—Révélations.—Nouvelle catastrophe.—Pauvre Torrini!</span></p> - -<p>Le lendemain de la séance, Antonio, selon son habitude, vint s’informer -de ma santé.</p> - -<p>J’ai déjà dit que ce garçon possédait un charmant caractère: toujours -gai, toujours chantant, son fonds de bonne humeur était intarissable et -ramenait, souvent la gaîté dans notre intérieur, qui sans cela eût été -fort triste.</p> - -<p>En ouvrant ma porte, il avait interrompu un air d’opéra qu’il fredonnait -depuis le bas de l’escalier.</p> - -<p>—Eh bien! mon petit signor, me dit-il dans un français pittoresquement -mêlé d’italien, comment va la santé ce matin?</p> - -<p>—Très bien, Antonio, très bien, merci.<a name="page_066" id="page_066"></a></p> - -<p>—Ah oui! très bien, Antonio, très bien! et mon Italien cherchait à -reproduire l’intonation de ma voix, je vous crois, mon cher malade, mais -cela ne vous empêchera pas de prendre cette potion que vous envoie le -docteur mon maître.</p> - -<p>—J’y consens, mais, en vérité, ce médicament devient du superflu, car -j’éprouve maintenant un bien-être indéfinissable qui me fait présager -que, bientôt revenu à la santé, il ne me restera plus qu’à vous -remercier de vos bons soins, vous et votre maître, et à m’acquitter -envers lui des dépenses occasionnées par ma maladie.</p> - -<p>—Per Diou! que dites-vous là, s’écria Antonio, penseriez-vous à nous -quitter? Oh! j’espère bien que non.</p> - -<p>—Vous avez raison, Antonio, je n’y pense pas aujourd’hui, mais j’y -penserai dès que je serai en état de le faire. Vous devez comprendre, -mon ami, que malgré tout le chagrin que me causera notre séparation, il -faudra bien en arriver là. J’ai hâte de retourner à Blois pour rassurer -ma famille, qui doit être dans une mortelle inquiétude.</p> - -<p>—Votre famille ne saurait être inquiète, puisque, pour tranquilliser -votre père, vous lui avez écrit que votre indisposition n’ayant pas eu -de suites, vous vous étiez dirigé vers Angers pour y chercher du -travail.</p> - -<p>—C’est vrai, mais...</p> - -<p>—Mais, mais, interrompit Antonio, vous n’aurez aucune bonne raison à me -donner; je vous répète que vous ne pouvez pas nous quitter. D’ailleurs, -ajouta-t-il en baissant la voix, si je vous disais quelque chose, je -suis sûr que vous seriez de mon avis.</p> - -<p>Antonio s’arrêta, parut lutter un instant contre le désir qu’il qu’il -avait de me faire une confidence, puis se décidant enfin: «Ah bast! -fit-il résolument, puisque c’est nécessaire, je n’hésite plus.</p> - -<p>—Vous parliez tout à l’heure de vous acquitter envers mon maître, -sachez donc que c’est plutôt lui qui se trouverait votre obligé.</p> - -<p>—Je ne vous comprends pas.<a name="page_067" id="page_067"></a></p> - -<p>—Eh bien, écoutez-moi, mon cher ami, dit Antonio d’un air mystérieux, -je vais m’expliquer. Vous n’ignorez pas que notre pauvre Torrini est -affecté d’une maladie très grave qui lui tient là (Antonio posa le doigt -sur son front). Or, depuis que vous êtes avec nous, depuis que, dans une -douce illusion de sa folie, il croit trouver en vous une ressemblance -avec son fils, mon maître, grâce à cette bienfaisance hallucination, -perd tous les jours de sa tristesse et se livre même par moments à -quelques courts accès de gaîté. Hier, par exemple, pendant sa séance, -vous l’ayez vu deux ou trois fois égayer son public, ce qui ne lui était -pas, arrivé depuis longtemps.</p> - -<p>Ah! mon cher, continua Antonio devenant de plus en plus communicatif, si -vous l’aviez vu avant le fatal événement, alors qu’il jouait sur les -plus grands théâtres d’Italie. Quel esprit! quelle verve! quel entrain! -Hélas! qui aurait pu dire à cette époque qu’on verrait un jour le Comte -de..... Antonio se reprit vivement, qu’on verrait le célèbre Torrini -réduit à jouer dans une barraque, en concurrence avec le dernier des -saltimbanques, lui, le prestidigitateur sans rival, lui, l’artiste fêté, -qu’on appelait partout le beau, l’élégant Torrini. Du reste, ce n’était -que justice, car il éclipsait les plus riches par son luxe et par la -distinction de ses manières, et jamais prestidigitateur ne mérita par -son talent et son adresse de plus légitimes acclamations.</p> - -<p>Cependant, vous avouerai-je, ajouta Antonio dans l’entraînement de ses -confidences, que ces acclamations étaient quelquefois mon œuvre?</p> - -<p>Sans doute le public est un intelligent appréciateur du talent; mais, -vous le savez, il a souvent besoin d’être guidé dans les élans de son -admiration. Je me chargeai de ce soin, et sans en rien dire à mon -maître, je lui ménageai quelques ovations qui purent contribuer à -étendre et à prolonger ses succès.</p> - -<p>Que de fois des bouquets, jetés à propos, provoquèrent l’explosion des -sentiments de la salle entière? Que de fois aussi des murmures -approbateurs, habilement placés, enfantèrent des trépignements -passionnés?<a name="page_068" id="page_068"></a></p> - -<p>Je me rappelle encore avec plaisir une partie que j’organisai, et dans -laquelle j’eus une réussite inespérée.</p> - -<p>C’était à Mantoue, à la sortie d’une représentation où le signor Torrini -s’était vraiment surpassé; ses expériences avaient toutes été couvertes -de frénétiques applaudissements, car, ajouta Antonio avec une certaine -fierté, une fois lancé, l’Italien n’est pas enthousiaste à demi.</p> - -<p>Le public sortait en foule de la salle, lorsque mon maître quittant -également le théâtre, monta dans sa voiture.</p> - -<p>A un signal donné par moi, quelques amis poussent d’éclatants bravos en -l’honneur du prestidigitateur. Vivat Torrini! crions-nous de toute la -force de nos poumons. Vivat Torrini! répète la foule dans une immense -acclamation. «Il faut le conduire en triomphe,» ajoutons-nous en -chœur, et en un instant nous dételons les chevaux et nous prenons -leur place.</p> - -<p>La foule, électrisée par notre ardeur, se met elle-même à pousser aux -roues, et finit par nous disputer l’honneur de traîner la voiture.</p> - -<p>Il va sans dire que loin de nous y opposer, nous laissons faire, et -tranquilles spectateurs de la scène, nous suivons le char triomphal -jusqu’à l’hôtel.</p> - -<p>Là, Torrini se débattant au milieu de la foule toujours grossissante, -monte à grand’peine à son balcon, d’où il remercie le peuple avec tous -les signes de l’émotion la plus vive.</p> - -<p>Quels succès, mon cher, quels succès nous avions alors! Je ne saurais -mieux vous en donner l’idée, qu’en vous disant qu’à cette époque mon -maître avait de la peine à dépenser tout l’argent que lui rapportaient -ses séances.</p> - -<p>—Il est fâcheux pour votre maître, dis-je à Antonio, que moins confiant -dans l’avenir, il n’ait pas conservé une partie de cette fortune, qu’il -serait si heureux de retrouver aujourd’hui.</p> - -<p>—Nous avons fait souvent aussi cette réflexion, répliqua-t-il, mais -elle n’a servi qu’à augmenter nos regrets. Comment supposer alors que la -fortune nous tournerait si brusquement le dos? D’ailleurs, mon maître -croyait le luxe nécessaire pour acquérir le<a name="page_069" id="page_069"></a> prestige dont il aimait à -s’entourer, et pensait avec raison que ses prodigalités ajoutaient -encore à la popularité que lui procurait son talent.</p> - -<p>Cette causerie intime semblait devoir durer longtemps encore, lorsque -Torrini appela Antonio, qui me quitta brusquement.</p> - -<p>Un incident m’avait frappé dans cette conversation; c’était le moment où -Antonio s’était repris à propos du nom de son maître. Cette remarque -contribua à m’inspirer un vif désir de connaître l’histoire de Torrini. -Mais je n’avais pas de temps à perdre, car la dernière représentation -était annoncée pour le lendemain, et j’étais résolu à retourner -immédiatement après dans ma famille.</p> - -<p>Je m’armai donc de courage pour vaincre la répugnance que, au dire -d’Antonio, son maître éprouvait à parler du passé, et après le déjeûner -que nous prîmes ensemble, j’entamai ainsi la conversation, espérant -trouver l’occasion de l’amener à me raconter ce que je désirais tant -savoir.</p> - -<p>—Vous partez demain pour Angoulême, lui dis-je, j’ai le regret de ne -pouvoir vous y suivre; il faut enfin nous séparer, quoi qu’il puisse -m’en coûter après le service que vous m’avez rendu et les bons soins -dont vous m’avez comblé.</p> - -<p>Je le priai ensuite de faire connaître à ma famille les dépenses que lui -avait occasionnées ma maladie, et je terminai en l’assurant de ma -profonde reconnaissance.</p> - -<p>Je m’attendais à entendre Torrini se récrier à l’annonce de notre -séparation; il n’en fut rien.</p> - -<p>—Quelques instances que vous fassiez, me répondit-il avec la plus -grande tranquillité, je n’accepterai rien de vous. Puis-je vous faire -payer ce qui a été pour moi une source de bonheur? Ne parlons donc -jamais de cela. Vous voulez me quitter, ajouta-t-il avec un sourire -sympathique qui lui était particulier, moi, je vous dis que vous ne me -quitterez pas.</p> - -<p>J’allais répliquer.</p> - -<p>—Je dis que vous ne me quitterez pas, reprit-il vivement, parce que -vous n’avez aucune raison pour le faire et que, tout à l’heure,<a name="page_070" id="page_070"></a> vous en -aurez mille pour demeurer encore quelque temps avec moi.</p> - -<p>D’abord, vous avez besoin de grands ménagements pour rétablir votre -santé profondément altérée, et pour déraciner les restes d’un mal dont -vous devez craindre le retour. En outre, j’ajouterai que j’attendais -votre rétablissement pour vous prier de me rendre un service que vous ne -pouvez me refuser. Il s’agit de la réparation d’un automate que je tiens -d’un certain Opré, mécanicien hollandais, et j’en suis convaincu, vous -vous en tirerez à merveille.</p> - -<p>A ces excellentes raisons, Torrini, qui craignait sans doute quelque -indécision de ma part, joignit les plus attrayantes promesses.</p> - -<p>—Pour charmer votre travail, me dit-il, nous ferons de longues -causeries sur l’escamotage, je vous expliquerai le coup de piquet qui -vous a tant charmé, et plus tard, lorsque cette matière sera épuisée, je -vous raconterai les événements les plus importants de mon existence. -Vous apprendrez par mon récit ce qu’il est permis à l’homme de souffrir -sans en perdre la vie; et les enseignements que vous tirerez d’une vie -presque terminée, serviront peut-être à vous guider dans votre carrière -à peine commencée. Enfin, fit-il en me tendant la main, votre présence -contribuera, je l’espère, à chasser de mon esprit les sombres idées qui -depuis longtemps m’assiégent et m’ôtent toute énergie.</p> - -<p>Je n’avais rien à répondre à d’aussi pressantes sollicitations: je me -rendis aux désirs de Torrini.</p> - -<p>Le jour même, il me remit l’automate que je devais réparer.</p> - -<p>C’était un petit arlequin dont les fonctions consistaient à ouvrir la -boîte dans laquelle il était enfermé, à sauter dehors pour exécuter -quelques évolutions, et à rentrer de lui-même dans sa prison lorsqu’on -lui en donnait l’ordre. Mais cette pièce était en si mauvais état, que -je dus songer à la refaire presque entièrement. A cet effet, j’organisai -un petit atelier dans la voiture, et deux jours après, assis devant mon -établi, je commençais mon premier ouvrage en fait d’automates, tandis -que nous roulions sur la route d’Angers à Angoulême.</p> - -<p>Je vivrai longtemps encore avant d’oublier les joies intimes de<a name="page_071" id="page_071"></a> ce -voyage; la santé m’était entièrement revenue, et avec la santé la gaîté -et le réveil de mes facultés morales.</p> - -<p>Notre énorme véhicule, traîné par deux chevaux, ne pouvait courir la -poste; aussi ne faisions-nous que dix à douze lieues par jour, et encore -fallait-il commencer la journée de bonne heure. Cependant, malgré la -lenteur de ce trajet, jamais le temps ne s’écoula pour moi plus vite et -plus agréablement. Ce voyage n’était-il pas en effet l’accomplissement -de mes plus beaux rêves? Que pouvais-je désirer de plus? Installé dans -une petite chambre bien propre, devant une fenêtre à travers laquelle je -voyais se dérouler le riant panorama du Poitou et de l’Angoumois, je me -trouvais au milieu de mes outils bien aimés, travaillant à la -construction d’un automate dans lequel je voyais le premier né d’une -nombreuse famille à venir; il m’était impossible de rien imaginer -au-delà.</p> - -<p>Dès le début de notre voyage, je m’étais mis à l’ouvrage avec tant -d’ardeur, que Torrini, toujours plein de sollicitude pour ma santé, -avait exigé un matin que je prisse quelque distraction après chaque -repas. Le jour même, quand nous sortîmes de table, il m’engagea, en me -présentant un jeu de cartes, à lui montrer mon savoir-faire.</p> - -<p>Bien que intimidé par un spectateur aussi clairvoyant, par un juge dont -l’adresse m’avait tant émerveillé, je m’armai de courage et je commençai -par un de ces effets auxquels j’avais donné le nom de <i>fioritures</i>. -Prélude brillant des tours de cartes, il n’avait pour but que d’éblouir -les yeux, en montrant l’extrême agilité des doigts.</p> - -<p>Torrini me regarda faire d’un air indifférent; et j’aperçus même un -sourire effleurer ses lèvres; j’en fus, je l’avoue, un peu désappointé, -mais il se hâta de me consoler:</p> - -<p>—J’admire sincèrement votre adresse, me dit-il, mais je dois ajouter -que je fais peu de cas de ces <i>fioritures</i>, comme vous les appelez; je -les trouve brillantes, il est vrai, mais fort inutiles. Du reste, je -serais curieux de savoir si vous les placeriez au commencement ou à la -fin de vos tours de cartes.</p> - -<p>—Il me semble assez logique, répondis-je, de placer au commencement<a name="page_072" id="page_072"></a> -d’une séance un exercice dont le but est de s’emparer de l’imagination -des spectateurs.</p> - -<p>—Eh bien! mon enfant, répliqua-t-il, nous différons sur ce point; moi, -je pense qu’il ne faut les placer ni au commencement ni à la fin, mais -en dehors de vos tours de cartes. En voici la raison:</p> - -<p>—Après une exposition aussi brillante, le spectateur ne verra plus dans -vos tours que le résultat de votre dextérité, tandis qu’en affectant -beaucoup de bonhomie et de simplicité, vous l’empêcherez d’attribuer une -cause à vos prestiges. Vous produirez alors du surnaturel et vous -passerez pour un véritable sorcier.</p> - -<p>Je me rendis complétement à ce raisonnement, d’autant plus que dès mes -premiers travaux en escamotage, j’avais toujours considéré le naturel et -la simplicité comme les bases essentielles de l’art de produire des -illusions, et que je m’étais posé cette maxime (applicable seulement à -l’escamotage), <i>qu’il faut d’abord gagner la confiance de celui que l’on -veut tromper</i>. Je n’avais pas été conséquent avec mes principes, et j’en -fis humblement l’aveu.</p> - -<p>Il faut avouer que c’est une singulière occupation pour un homme auquel -la franchise est naturelle, que de s’exercer incessamment à dissimuler -sa pensée et à chercher le meilleur moyen de faire des dupes. Mais ne -pourrait-on pas dire aussi que la dissimulation et le mensonge -deviennent des qualités ou des défauts, selon les applications qui en -sont faites?</p> - -<p>Le commerçant, par exemple, ne les regarde-t-il pas comme des qualités -précieuses pour faire valoir sa marchandise?</p> - -<p>La science du diplomate consiste-t-elle à tout dire avec franchise et -simplicité?</p> - -<p>Enfin, n’est-il pas jusqu’à ce qu’on appelle le bon ton ou l’usage de la -bonne compagnie, qui ne soit un charmant tissu de dissimulations et de -tromperies?</p> - -<p>Quant à l’art que je cultivais, que pouvait-il être sans le mensonge?</p> - -<p>Encouragé par Torrini, je repris de l’assurance; je continuai à exécuter -tous mes exercices d’escamotage, et je lui exposai plusieurs nouveaux -principes que j’avais imaginés.<a name="page_073" id="page_073"></a></p> - -<p>Mon maître, cette fois, me fit quelques compliments auxquels il joignit -de sages avis.</p> - -<p>—Je vous conseille, me dit-il, de modérer la vivacité de votre jeu. -Loin de mettre autant de pétulance dans vos mouvements, affectez au -contraire une grande tranquillité; et vous éviterez ainsi ces -étourdissantes gesticulations par lesquelles les escamoteurs en général -croient détourner l’attention des spectateurs, lorsqu’ils ne parviennent -qu’à les fatiguer.</p> - -<p>Mon professeur joignant ensuite l’exemple aux préceptes, prit le jeu de -mes mains, et, dans les mêmes passes que j’avais exécutées, il me montra -les finesses de la dissimulation appliquées à l’escamotage.</p> - -<p>J’étais dans la plus complète admiration.</p> - -<p>Flatté sans doute de l’impression qu’il produisait sur moi:</p> - -<p>—Puisque nous sommes sur le chapitre des tours de cartes, me dit -Torrini, je vais vous donner l’explication de mon coup de piquet; mais -avant, il est nécessaire que je vous montre un instrument qui sert à son -exécution.</p> - -<p>Torrini alla chercher une petite boîte qu’il me remit.</p> - -<p>Vingt fois je retournai l’instrument sans pouvoir en comprendre les -fonctions.</p> - -<p>—Vous chercheriez en vain, me dit-il, vous ne trouveriez pas. Quelques -mots pourraient vous mettre sur la voie, mais je préfère, si pénibles -que soient pour moi les souvenirs que je vais évoquer, vous raconter -comment cette boîte est tombée entre mes mains, et dans quel but elle -avait été primitivement imaginée.</p> - -<p>—Il y a vingt-cinq ans environ, j’habitais Florence, où j’exerçais la -profession de médecin; je n’étais pas alors escamoteur, ajouta-t-il avec -un profond soupir, et plût au ciel que je ne l’eusse jamais été!</p> - -<p>Parmi les jeunes gens de mon âge que je fréquentais, je m’étais -particulièrement lié avec un Allemand, nommé Zilberman.</p> - -<p>Comme moi, Zilberman était docteur, mais comme moi aussi, docteur sans -clientèle. Nous passions ensemble la plus grande partie des heures de -loisir que nous laissait l’exercice de notre profession;<a name="page_074" id="page_074"></a> c’est vous -dire que nous nous quittions à peine. Nos goûts étaient à peu près les -mêmes, sauf un point sur lequel nous différions essentiellement.</p> - -<p>Zilberman aimait passionnément le jeu, moi je n’y trouvais aucun -attrait. Il fallait même que mon antipathie pour les cartes fût alors -bien forte pour que je ne cédasse pas à la contagion de l’exemple, car -mon ami réalisait des bénéfices considérables qui lui permettaient de -mener un train de grand seigneur, tandis que moi, tout en vivant avec la -plus stricte économie, je contractais des dettes.</p> - -<p>Quoi qu’il en fût, nous vivions, Zilberman et moi, dans la plus -fraternelle intimité. Sa bourse m’était souvent ouverte; mais j’en usais -avec d’autant plus de discrétion, que j’ignorais quand je pourrais lui -rendre ce qu’il me prêtait. Sa délicatesse et sa générosité envers moi -me portaient à croire qu’il était franc et loyal envers tout le monde. -Je me trompais!</p> - -<p>Un jour, il y avait quelques heures à peine que je l’avais quitté, -lorsqu’un de ses domestiques vint en toute hâte m’annoncer que, -dangereusement blessé, son maître me priait de me rendre auprès de lui.</p> - -<p>J’y courus aussitôt.</p> - -<p>Mon malheureux ami, le visage couvert d’une pâleur mortelle, gisait -étendu sur son lit.</p> - -<p>Surmontant ma douleur, je m’approchai pour le secourir.</p> - -<p>Zilberman m’arrêta, me fit signe de m’asseoir, congédia les personnes -qui l’entouraient et, après s’être assuré que nous étions seuls, il me -pria de l’écouter.</p> - -<p>Sa voix, affaiblie par d’horribles souffrances, arrivait à peine à mon -oreille; je fus obligé de me pencher vers lui.</p> - -<p>—Mon cher Edmond, me dit-il, un homme m’a traité d’escroc... je l’ai -provoqué en duel..., nous nous sommes battus au pistolet, et j’ai reçu -sa balle en pleine poitrine.</p> - -<p>Et comme j’insistais près de Zilberman pour lui donner des soins.</p> - -<p>—C’est inutile, mon ami; je sens que je suis frappé à mort; il<a name="page_075" id="page_075"></a> me -reste à peine le temps de vous faire une confidence pour laquelle je -réclame toute votre indulgente amitié.... Sachez, ajouta-t-il en me -tendant une main déjà glacée, que je n’ai point été injustement -insulté... J’ai la honte de vous avouer que, depuis longtemps, je vis au -dépens des dupes que je fais.... Secondé par une fatale adresse et plus -encore par un instrument que j’ai imaginé, je trichais journellement au -jeu.</p> - -<p>—Comment! vous, Zilberman? fis-je en retirant vivement ma main de la -sienne.</p> - -<p>—Oui, moi, répondit le moribond, qui d’un regard suppliant sembla me -demander grâce;...</p> - -<p>Edmond, ajouta-t-il, en réunissant tout ce qui lui restait de forces, au -nom de notre ancienne amitié ne m’abandonnez pas..... pour l’honneur de -ma famille, qu’on ne retrouve pas ici la preuve de mon infamie. Je vous -en conjure, débarrassez-moi de cet instrument, faites le disparaître. Il -découvrit son bras auquel était fixée une petite boîte.</p> - -<p>Je la détachai, et, ainsi que vous, mon enfant, je la regardai sans y -rien comprendre.</p> - -<p>Ranimé par un reste de sa coupable passion, Zilberman ajouta avec -l’expression de la plus vive admiration: Voyez pourtant comme c’est -ingénieux! Cette boîte peut s’attacher au bras sans en augmenter -visiblement le volume. On y met des cartes que l’on a disposées à son -gré. Lorsqu’il s’agit de couper, on place sans affectation la main sur -le jeu qui se trouve sur la table, de manière à le cacher tout entier; -on presse la détente que vous voyez là, en appuyant légèrement le bras -sur le tapis, et aussitôt, les cartes préparées sortent, tandis qu’une -pince vient subtilement saisir l’autre jeu et le ramène dans la boîte.</p> - -<p>Aujourd’hui, pour la première fois, mon instrument a mal fonctionné; la -pince a laissé une carte sur la table.... mon adversaire.....</p> - -<p>Zilberman ne put terminer la phrase..... il avait rendu le dernier -soupir.</p> - -<p>Les confidences de Zilberman, sa mort, m’avaient jeté hors de<a name="page_076" id="page_076"></a> moi-même, -ajouta Torrini, je me hâtai de sortir de sa chambre. Rentré chez moi, je -me mis à réfléchir sur ce qui venait de se passer, et pensant que ma -liaison trop connue avec ce malheureux ne me permettait plus de rester à -Florence, je me décidai à partir pour Naples.</p> - -<p>J’emportai avec moi la fatale boîte, sans prévoir l’usage que j’en -pourrais faire un jour, et pendant longtemps je la laissai de côté. -Cependant, quand je me livrai à l’escamotage, j’y songeai pour -l’exécution de mon coup de piquet, et l’heureuse application que j’en -fis me valut un de mes plus beaux succès de prestidigitateur.</p> - -<p>A ce souvenir, les yeux de Torrini s’animèrent d’un éclat inaccoutumé, -et me firent pressentir un récit intéressant. Il continua en ces termes:</p> - -<p>Un escamoteur nommé Comus<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, possédait un coup de piquet qu’il -exécutait, il faut le dire, avec une merveilleuse adresse. Les éloges -qu’on lui prodiguait à ce sujet le rendaient très glorieux; aussi ne -manquait-il jamais de mettre sur ses affiches que seul il pouvait -exécuter ce tour incomparable, portant ainsi un défi à tous les -prestidigitateurs en renom. J’avais alors quelque réputation. Cette -prétention de Comus me piqua vivement; je connaissais sa manière de -faire, et, par cette raison, sachant mon coup de piquet bien supérieur -au sien, je résolus de relever le gant qu’il jetait à la face de tous -ses rivaux.</p> - -<p>Je me rendis donc à Genève, où il se trouvait, et je lui proposai une -représentation commune, dans laquelle un jury serait chargé de prononcer -sur notre mérite respectif.</p> - -<p>Comus accepta avec empressement, et, au jour fixé, un nombre immense de -spectateurs accourut pour nous voir opérer.</p> - -<p>En sa qualité de doyen, mon adversaire commença. Mais, mon cher Robert, -pour que vous puissiez, comme le jury, comparer nos<a name="page_077" id="page_077"></a> deux manières de -faire, je vais d’abord vous dire comment il exécuta sa partie.</p> - -<p>S’étant fait donner un jeu, il le décacheta, le fit mêler, puis le -reprenant, brouilla les cartes par une feinte maladresse, de manière -qu’elles se trouvèrent face contre face ou dos à dos. Ce dérangement, -qui semblait un effet du hasard, lui procura l’occasion de manipuler le -jeu, tout en ayant l’air de le remettre dans un ordre convenable; aussi, -quand il eut terminé, je reconnus, comme je m’y attendais, qu’il avait -marqué d’un petit pli, à peine perceptible, certaines cartes qui -devaient lui donner une dix-huitième majeure, un roi, un quatorze d’as.</p> - -<p>Cela fait, Comus remit le jeu à son partenaire en le priant de le mêler -de nouveau, et pendant ce temps il se fit bander les yeux; précaution -inutile, soit dit en passant, car quel que soin que l’on prenne pour -priver quelqu’un de la vue par ce moyen, la proéminence du nez laisse -toujours un vide suffisant pour qu’on y voie distinctement.</p> - -<p>Quand le partenaire eut fini, Comus prit encore le jeu comme pour le -mêler à son tour, mais vous comprenez facilement qu’il ne s’agissait -pour lui, cette fois, que de disposer les cartes de manière à ce que -celles qu’il avait marquées lui échussent dans la distribution que -ferait son adversaire.</p> - -<p>Le <i>saut de coupe</i>, comme vous le savez, neutralise l’action de couper; -par conséquent Comus était sûr du succès.</p> - -<p>En effet, les choses se passèrent ainsi, et de chaleureux -applaudissements accueillirent la victoire de mon antagoniste.</p> - -<p>J’ai lieu de croire, pourtant, que grand nombre de ces bravos lui -étaient accordés surtout par des amis et des compères, car, lorsque je -me présentai à mon tour pour exécuter ma partie, un murmure -désapprobateur accueillit mon entrée en scène. Le mauvais vouloir des -spectateurs était même si manifeste, qu’il eût suffi pour m’intimider -si, à cette époque, je n’avais été en quelque sorte cuirassé contre -toutes les appréciations ou préventions du public.</p> - -<p>Les spectateurs étaient loin de s’attendre à la surprise que je<a name="page_078" id="page_078"></a> leur -ménageais. Au lieu de réclamer un partenaire dans la salle, ainsi que -l’avait mon rival, ce fut à Comus lui-même que je m’adressai pour ma -partie.</p> - -<p>A cette demande, je vis chacun se regarder avec surprise. Mais quelles -ne furent pas les exclamations, quand après avoir prié mon adversaire de -me bander les yeux et de me lier les mains, je lui déclarai que -non-seulement je ne toucherais pas le jeu avant de couper, mais encore -que je le laissais libre, lorsqu’il aurait désigné dans quelle couleur -il voulait être repic et capot, de donner les cartes par deux ou par -trois, et de choisir enfin celui des deux jeux qui lui conviendrait!</p> - -<p>J’avais un jeu tout préparé<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> dans ma petite boîte; j’étais sûr<a name="page_079" id="page_079"></a> de mon -instrument. Ai-je besoin de vous dire que je gagnai la partie?</p> - -<p>Grâce à ces dispositions secrètes, ma manière de faire était si simple, -qu’il était impossible de deviner comment je m’y prenais, tandis que les -manipulations de Comus faisaient nécessairement supposer qu’on était -victime de sa dextérité. Je fus déclaré vainqueur à l’unanimité. Des -bravos prolongés accueillirent cette décision, et les amis mêmes de -Comus, délaissant mon rival, vinrent m’offrir une charmante épingle en -or, surmontée d’un gobelet, insigne de ma profession. Cette épingle, à -ce que m’apprit un des assistants, avait été commandée par le pauvre -Comus, qui croyait bien qu’elle lui serait revenue.</p> - -<p>Je puis, ajouta Torrini, me vanter à bon droit de cette victoire, car si -Zilberman m’avait laissé la boîte, il ne m’avait pas montré le coup de -piquet dont j’ai imaginé moi-même les combinaisons. Ce tour n’était-il -pas, je vous le demande, bien supérieur à celui de Comus qui, il est -vrai, faisait illusion à la multitude, mais que le moindre -prestidigitateur pouvait facilement deviner?</p> - -<p>En sa qualité d’inventeur, Torrini avait un amour-propre extrême; mais -c’était, je crois, son seul défaut, et il le rachetait, du reste, par la -facilité avec laquelle lui-même accordait aux autres des éloges. S’il -attribuait à chacun la part de mérite qui lui revenait, il avait à -cœur qu’on lui rendît la justice qui lui était due.</p> - -<p>Son récit terminé, je lui adressai les compliments les plus sincères, -tant sur son invention que sur l’avantage qu’il en avait retiré -vis-à-vis de Comus.</p> - -<p>Ainsi voyageant, et nous arrêtant de temps à autre pour donner des -séances dans les villes où nous pouvions espérer faire recette, nous -dépassâmes Limoges et nous nous trouvâmes sur la route qui mène de cette -ville à Clermont.<a name="page_080" id="page_080"></a></p> - -<p>Torrini se proposait de donner quelques représentations dans le -chef-lieu du Puy-de-Dôme, après quoi il voulait retourner directement en -Italie, car il en regrettait le doux climat et les fanatiques ovations.</p> - -<p>Je comptais moi-même me séparer alors de lui. Il y avait environ deux -mois que nous voyagions ensemble; or, c’était à peu près le terme que -j’avais fixé pour la réparation de l’automate, et mon travail était sur -le point d’être terminé.</p> - -<p>D’un autre côté, j’avais le droit de demander mon congé, sans crainte -d’être taxé d’ingratitude. La santé de Torrini était devenue aussi bonne -que nous pouvions l’espérer, et je lui avais donné tout le temps dont je -pouvais raisonnablement disposer.</p> - -<p>Néanmoins, il me coûtait de parler encore de séparation, car mon -professeur enchanté de mes progrès et de mon adresse, ne concevait pas -que je puisse avoir d’autre intérêt, d’autre désir que celui de -continuer à voyager avec lui, et de finir par être ou son suppléant ou -son successeur.</p> - -<p>Sans doute, cette position m’aurait convenu à bien des égards, car, je -l’ai dit, ma vocation était irrévocablement fixée. Mais, soit que de -nouveaux instincts se fussent éveillés en moi, soit que l’intimité dans -laquelle je vivais avec Torrini m’eût ouvert les yeux sur les -inconvénients de son genre de vie, je visais maintenant plus haut qu’à -sa succession.</p> - -<p>Ma détermination de partir était donc bien arrêtée: de pénibles -circonstances retardèrent encore le moment de la séparation.</p> - -<p>Nous étions sur le point d’arriver à Aubusson, ville célèbre par ses -nombreuses manufactures de tapis. Torrini et son domestique étaient sur -le devant de la voiture; moi j’étais à mon travail; nous descendions une -côte, et Antonio avait serré le frein puissant destiné à enrayer les -roues de notre véhicule. Tout à coup, j’entends le bruit d’un objet qui -se brise, puis la voiture, violemment lancée, descend avec une rapidité -effrayante. Les moindres obstacles lui font faire des soubresauts à tout -briser et produisent un balancement régulier qui s’accroît en nous -menaçant d’une chute épouvantable.<a name="page_081" id="page_081"></a></p> - -<p>Tremblant et respirant à peine, je me cramponne à mon établi comme à une -planche de salut et, les yeux fermés, j’attends avec terreur la mort qui -paraît inévitable.</p> - -<p>Un instant nous sommes sur le point d’échapper à notre catastrophe. Nos -vigoureux chevaux, habilement dirigés par Antonio, avaient tenu bon dans -cette course effrénée; nous étions enfin arrivés au bas de la côte. Déjà -même nous passions devant les premières maisons d’Aubusson, quand la -fatalité conduit de ce côté une énorme voiture chargée de foin qui, -sortant d’une rue transversale, vient subitement nous barrer le passage. -Son conducteur ne s’aperçut du danger que lorsqu’il n’était plus temps -d’y parer. La rencontre était inévitable, le choc fut terrible.</p> - -<p>Lancé violemment sur la cloison de ma chambre, je fus un instant étourdi -par la douleur, mais presqu’aussitôt revenu à moi, je pus encore -descendre de voiture et m’approcher de mes compagnons de voyage. -Antonio, couvert de contusions sans gravité, soutenait Torrini, qui -beaucoup plus maltraité que nous, avait le bras démis et une jambe -cassée.</p> - -<p>Nos deux chevaux gisaient sur la place; ils avaient été tués sur le -coup. Quant à la voiture, la caisse seule était à peu près intacte, le -reste se trouvait complétement démembré.</p> - -<p>Un médecin, que l’on alla chercher, arriva presque en même temps que -nous dans une auberge voisine où nous avions été conduits.</p> - -<p>Ici, je pus admirer la force d’âme de Torrini qui, dissimulant avec un -courage héroïque ses vives souffrances, voulut qu’on s’occupât d’abord -de nous avant de songer à lui. Quelques instances que nous fîmes, il -nous fut impossible de vaincre sa résolution.</p> - -<p>Ma guérison et celle d’Antonio furent assez rapides; quelques jours -suffirent pour notre entier rétablissement. Mais il n’en fut pas ainsi -de Torrini, qui fut forcé de passer par toutes les opérations et les -différentes phases d’une jambe cassée.</p> - -<p>Cet homme, qui n’avait, pour ainsi dire, de sensibilité que pour les -chagrins passés, pour les douleurs morales, accepta avec la résignation<a name="page_082" id="page_082"></a> -la plus philosophique les conséquences de ce nouveau malheur.</p> - -<p>Cependant elles pouvaient être terribles pour lui: la réparation de la -voiture, le médecin, notre séjour forcé à l’auberge allaient lui coûter -fort cher. Pourrait-il continuer ses représentations, remplacer ses -chevaux perdus, etc.? Cette pensée nous causait de cruelles inquiétudes -à Antonio et à moi. Torrini seul ne désespérait pas de l’avenir:</p> - -<p>—Laissez faire, disait-il avec une entière confiance en lui-même, quand -une fois je serai rétabli, tout ira bien; que peut craindre un homme -courageux et plein de santé? <i>Aide-toi, le Ciel t’aidera</i>, a dit notre -bon Lafontaine; eh bien! nous nous aiderons tous les trois, et nul doute -que nous ne sortions de ce mauvais pas.</p> - -<p>Afin de tenir compagnie à cet excellent homme et lui procurer quelques -distractions, j’apportai mon établi près de son lit et, tout en -travaillant, je repris avec lui le cours de nos conversations, qui -avaient été si fatalement interrompues.</p> - -<p>Le jour vint enfin où j’eus la joie de mettre la dernière main à mon -automate et de le faire fonctionner devant Torrini, qui en parut -enchanté. Si notre blessé avait été moins malheureux, j’aurais profité -de cette circonstance pour prendre congé de lui, mais pouvais-je -abandonner en cet état l’homme qui m’avait sauvé la vie? D’ailleurs, une -autre pensée m’était venue aussi. Quoique Torrini ne nous eût rien dit -de sa position pécuniaire, nous croyions, Antonio et moi, nous -apercevoir qu’elle était fort embarrassée. Mon devoir n’était-il pas de -chercher à la relever, si cela était en mon pouvoir? Je communiquai -certain projet à Antonio, qui l’approuva en me priant toutefois d’en -remettre l’exécution à un peu plus tard, lorsque nous verrions que nos -suppositions s’étaient vérifiées.</p> - -<p>Cependant les journées étaient bien longues près du malade, car, ainsi -que je l’ai dit, mes travaux de mécanique se trouvaient terminés, et -l’escamotage était un sujet de conversation depuis longtemps épuisé.</p> - -<p>Un jour que nous nous regardions, Torrini et moi, sans trouver<a name="page_083" id="page_083"></a> une -parole à échanger, je me souvins de la promesse qu’il m’avait faite de -me raconter l’histoire de sa vie, et je la lui rappelai.</p> - -<p>A cette demande, Torrini soupira.</p> - -<p>—Ah! dit-il, si je pouvais supprimer de mon récit de tristes souvenirs, -ce serait un bonheur pour moi de vous raconter quelques belles pages de -ma vie d’artiste. Quoi qu’il en soit, ajouta-t-il, c’est une dette que -j’ai contractée envers vous, je dois m’acquitter.</p> - -<p>Ne vous attendez pas à ce que je vous raconte jour pour jour toute mon -existence, ce serait beaucoup trop long et pour vous et pour moi. Je -veux seulement citer quelques épisodes intéressants qui forment, pour -ainsi dire, les jalons d’une carrière beaucoup trop agitée, et vous -donner la description de quelques tours qui ne doivent point être -arrivés à votre connaissance. Ce sera, j’en suis certain, la partie de -mon récit qui vous intéressera le plus, car, ajouta Torrini sur le ton -d’une plaisante prophétie, quelle que soit aujourd’hui votre résolution -de ne pas suivre l’art que je cultive, je puis pourtant, sans être un -Nostradamus, vous prédire que tôt ou tard vous vous y livrerez avec -passion et que vous y obtiendrez des succès. Ce que vous allez entendre, -mon ami, vous montrera, du reste, qu’il n’est pas permis à l’homme de -dire, avec le dicton populaire: <i>Fontaine, je ne boirai pas de ton -eau</i>.<a name="page_084" id="page_084"></a></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h2> - -<p class="hang"><span class="smcap">Torrini me raconte son histoire.—Perfidie du chevalier Pinetti.—Un -escamoteur par vengeance.—Course au succès entre deux magiciens.—Mort -de Pinetti.—Séance devant le Pape Pie VII.—Le chronomètre du cardinal -<sup>***</sup>.—Douze cents francs sacrifiés pour l’exécution d’un -tour.—Antonio et Antonia.—La plus amère des -mystifications.—Constantinople.</span></p> - -<p>Mon nom est Edmond de Grizy, et celui de Torrini appartient à Antonio, -mon beau-frère. Ce brave garçon, que vous avez pris à tort pour mon -domestique, a bien voulu me suivre dans ma mauvaise fortune, afin de -m’aider dans mes séances. Vous avez pu remarquer, du reste, aux égards -que je lui témoigne, que, tout en lui laissant des travaux qui -conviennent mieux à son âge qu’au mien, je le regarde comme mon égal, et -que je le considère, j’aurais dit autrefois comme mon meilleur ami, je -dis à présent comme l’un de mes deux meilleurs amis.</p> - -<p>Mon père, le comte de Grisy, habitait dans le Languedoc une propriété, -reste d’une fortune jadis considérable, mais que les circonstances -avaient de beaucoup diminuée.<a name="page_085" id="page_085"></a></p> - -<p>Dévoué au roi Louis XVI, et l’un de ses plus fidèles serviteurs, il -courut au jour du danger faire un rempart de son corps à son souverain, -et il fut tué lors de la prise des Tuileries, dans la journée du 10 -août.</p> - -<p>J’étais alors moi-même à Paris, et profitant du désordre qui régnait -dans la capitale, je pus franchir les barrières et gagner notre petit -domaine de famille. Là, je déterrai à la hâte une somme de cent louis -que mon père réservait pour les cas imprévus; je joignis à cet argent -quelques bijoux qui me venaient de ma mère, et, muni de ces faibles -ressources, je me rendis à Florence.</p> - -<p>Les valeurs que j’avais sauvées se montaient à cinq mille francs; cette -somme était insuffisante pour me faire vivre de mes rentes; je dus -chercher dans mon travail de quoi subvenir à mon existence. Mon parti -fut bientôt pris; mettant à profit l’excellente instruction que j’avais -reçue, je me livrai avec ardeur à l’étude de la médecine. Quatre ans -après j’obtenais le diplôme de docteur. J’avais alors vingt-sept ans.</p> - -<p>Je m’étais fixé à Florence, où j’espérais me créer une clientèle. -Malheureusement pour moi, dans cette ville au climat si doux, au soleil -si bienfaisant, le nombre des médecins dépassait celui des malades, et -ma nouvelle profession, à cela près du profit, était une véritable -sinécure.</p> - -<p>Je vous ai raconté déjà, à propos du malheureux Zilberman, comment je -partis brusquement de la capitale de la Toscane pour aller me fixer à -Naples.</p> - -<p>Plus heureux qu’à Florence, j’eus la chance, en y arrivant, de traiter -avec succès un malade qui avait résisté à la science des meilleurs -médecins de l’Italie.</p> - -<p>Mon client était un jeune homme d’une très haute famille. Sa guérison me -fit le plus grand honneur, et me plaça immédiatement parmi les médecins -renommés de Naples.</p> - -<p>Ce succès, la vogue qu’il me valut, m’ouvrirent bientôt les portes de -tous les salons, et la noblesse de mon nom, rehaussée par les manières -d’un gentilhomme élevé à la cour de Louis XVI, me rendit l’homme -indispensable des soirées et des fêtes.<a name="page_086" id="page_086"></a></p> - -<p>De quelle douce et belle existence n’eussé-je pas continué de jouir, si -le sort, jaloux de mon bonheur, ne fût venu briser cet heureux avenir en -me lançant dans les vives et brûlantes émotions de la vie artistique!</p> - -<p> </p> - -<p>On était aux premiers jours du carnaval de 1766. Un homme remplissait -l’Italie de son nom et de son immense popularité; il n’était bruit -partout que des prodiges opérés par le chevalier Pinetti.</p> - -<p>Ce célèbre escamoteur vint à Naples, et la ville entière courut à ses -intéressantes représentations.</p> - -<p>Je me passionnai moi-même pour ce genre de spectacle; j’y passais toutes -mes soirées, cherchant à deviner chacun des tours exécutés par le -chevalier, et pour mon malheur, je finis par avoir la clef d’un grand -nombre d’entre eux.</p> - -<p>Je ne m’en tins pas là: je voulus aussi les exécuter devant quelques -amis; le succès stimula mon amour-propre et me donna l’ambition -d’augmenter mon répertoire. J’arrivai à posséder la <i>séance</i> complète de -Pinetti.</p> - -<p>Le chevalier fut pour ainsi dire éclipsé. On ne parlait plus dans la -ville que de mon habileté et de mon adresse; c’était à qui solliciterait -la faveur d’obtenir de moi une représentation. Mais je ne répondais pas -à toutes les demandes, car par un raffinement de coquetterie j’étais -avare de mon talent, espérant ainsi en relever le prix.</p> - -<p>Mes spectateurs privilégiés s’en montraient d’autant plus remplis -d’enthousiasme, et chacun prétendait que j’égalais Pinetti, si je ne le -surpassais même.</p> - -<p>Le public est si heureux, mon cher enfant, fit Torrini d’un ton de -mélancolique regret, lorsqu’il peut opposer à l’artiste en renom quelque -talent naissant! Il semble que ce souverain dispensateur de la vogue et -de la renommée se fasse un malin plaisir de rappeler à l’homme qu’il -encense que toute réputation est fragile, et que l’idole d’aujourd’hui -peut être brisée demain.</p> - -<p>La fatuité m’empêchait d’y songer; je croyais à la sincérité des<a name="page_087" id="page_087"></a> éloges -que l’on me prodiguait, et moi, l’homme sérieux, le docteur en renom, -j’étais fier de ces futiles succès.</p> - -<p>Pinetti, loin de se montrer jaloux de mes triomphes, témoigna le désir -de me connaître, et il vint lui-même me trouver.</p> - -<p>Il pouvait avoir alors quarante-six ans, mais les apprêts d’une toilette -recherchée le faisaient paraître beaucoup plus jeune. Sans avoir les -traits fins et réguliers, il possédait une certaine distinction dans la -physionomie; ses manières étaient excellentes. Cependant, par un travers -d’esprit qu’on ne saurait expliquer, il avait le mauvais goût de porter -au théâtre un brillant costume de général, sur lequel s’étalaient de -nombreuses décorations.</p> - -<p>Cette bizarrerie, qui rappelait trop le charlatan, aurait dû peut-être -m’éclairer sur la valeur morale de l’homme; mais ma passion pour -l’escamotage me rendit aveugle; nous nous abordâmes comme de vieux amis, -et notre intimité fut en quelque sorte instantanée.</p> - -<p>Pinetti se montra charmant, causa avec moi de ses secrets, sans y mettre -la moindre réticence, et m’offrit même de me conduire au théâtre, pour -me montrer les dispositions scéniques de sa séance.</p> - -<p>J’acceptai avec le plus grand empressement, et nous montâmes dans son -riche équipage.</p> - -<p>Dès ce moment, le chevalier affecta avec moi la plus grande familiarité. -De la part d’un autre, cela m’eût blessé, ou tout au moins eût excité ma -défiance, et je me serais tenu sur la réserve. J’en fus, au contraire, -enchanté, car Pinetti avait, par son luxe effréné, conquis une telle -considération, qu’un grand nombre de jeunes gens des plus nobles de la -ville s’honoraient de son amitié. Pouvais-je me montrer plus fier que -ces messieurs?</p> - -<p>En peu de jours, nous étions devenus deux amis inséparables. Nous ne -nous quittions que pour le temps de nos représentations respectives.</p> - -<p> </p> - -<p>Un soir, après l’une de ces séances intimes, dans laquelle j’avais été -couvert d’applaudissements, la tête encore échauffée de ce<a name="page_088" id="page_088"></a> triomphe, -j’allai, comme d’habitude, souper chez Pinetti. Par extraordinaire, je -le trouvai seul.</p> - -<p>En me voyant entrer, le chevalier accourut au devant de moi, m’embrassa -avec effusion et demanda des nouvelles de ma soirée. Je ne lui cachai -pas mon succès.</p> - -<p>—Oh! mon ami, me dit-il, cela ne me surprend pas, car vous êtes -incomparable; certes, ce ne sera point vous faire un compliment exagéré, -si je dis que vous pouvez défier les plus habiles et les plus -illustres... Et pendant tout le souper, quelques efforts que je fisse, -il ne voulut parler que de moi, de mon adresse, de mes succès.</p> - -<p>J’avais beau me défendre de ses éloges, le chevalier semblait y mettre -tant de sincérité, que je finis par me rendre.</p> - -<p>Ma défaite eut même tant de charmes pour moi, que je finis par -m’accorder quelques compliments. Comment croire que tous ces éloges -n’étaient qu’une comédie pour amener une mystification?</p> - -<p>Quand Pinetti me vit arrivé à ce point, et que le champagne eut fini de -me tourner la tête:</p> - -<p>—Savez-vous, cher comte, me dit l’escamoteur, que vous pourriez faire -demain aux habitants de Naples une surprise qui vaudrait son <i>pesant -d’or</i> pour les pauvres de la ville?</p> - -<p>—Laquelle? dis-je.</p> - -<p>—Ce serait, mon cher ami, de jouer à ma place dans une représentation -que je dois donner au bénéfice des indigents. Nous mettrions votre nom -sur l’affiche au lieu du mien, et l’on ne verrait dans cette -substitution qu’une bonne et loyale entente entre deux artistes. Une -séance de moins pour moi n’ôterait rien à ma réputation, tandis qu’elle -vous couvrirait de gloire; j’aurais alors la double satisfaction d’avoir -contribué à secourir bien des infortunes et à mettre en relief le talent -de mon meilleur ami.</p> - -<p>Cette proposition m’effraya tellement que je me levai de table, comme si -j’eusse craint d’en entendre davantage, mais Pinetti avait une éloquence -si persuasive, il semblait se promettre tant de plaisir de mon futur -triomphe, qu’insensiblement je me laissai aller à promettre tout ce -qu’il voulut.<a name="page_089" id="page_089"></a></p> - -<p>—A la bonne heure, me dit Pinetti, quittez donc enfin cette défiance de -vous-même qu’on pardonnerait à peine à un écolier. Voyons, ajouta-t-il, -puisqu’il en est ainsi, nous n’avons pas de temps à perdre. Rédigeons -notre programme; choisissez dans mes expériences celles qui vous -conviendront le mieux, et quant aux apprêts de la séance, -reposez-vous-en sur moi, je serai là pour que tout marche selon vos -désirs.</p> - -<p>Le plus grand nombre des tours de Pinetti s’exécutaient avec le concours -de compères, qui apportaient au théâtre différents objets dont -l’escamoteur avait les doubles. Cela facilitait singulièrement ses -prétendus prodiges. Je ne devais donc pas craindre d’échouer.</p> - -<p>Nous eûmes bientôt arrêté le programme, puis nous passâmes à la -rédaction de l’affiche, en tête de laquelle j’écrivis avec une profonde -émotion:</p> - -<div class="blockquot"> - <p class="c"><small>AUJOURD’HUI 20 AOUT 1796</small><br /> - - REPRÉSENTATION EXTRAORDINAIRE<br /> - - <small>AU BÉNÉFICE DES PAUVRES DE LA VILLE DE NAPLES.</small><br /> - - SÉANCE DE MAGIE<br /><br /> - - PAR M. LE COMTE DE GRISY</p> -</div> - -<p>Suivait l’énumération des expériences que je devais présenter.</p> - -<p>Comme nous terminions, les habitués de la maison de Pinetti entrèrent en -alléguant quelques excuses, plus ou moins spécieuses, pour justifier -leur retard.</p> - -<p>Leur tardive arrivée ne m’inspira aucun soupçon, car on entrait chez -Pinetti à toute heure de la nuit, sa porte n’étant fermée que depuis la -pointe du jour jusqu’à deux heures de l’après-midi, temps qu’il -consacrait au sommeil et à sa toilette.</p> - -<p>Dès que les nouveaux venus eurent connaissance de ma résolution, il m’en -félicitèrent bruyamment et me promirent de m’appuyer de leurs chauds -applaudissements. Mais ce concours sera superflu, ajoutèrent-ils, en -raison de l’enthousiasme que doit indubitablement exciter votre -représentation.<a name="page_090" id="page_090"></a></p> - -<p>Pinetti remit à l’un de ses domestiques l’affiche, en lui donnant -l’ordre de recommander à l’imprimeur de la faire placarder par toute la -ville avant le jour.</p> - -<p>Un pressentiment me fit faire un geste pour reprendre le papier, mais -Pinetti m’arrêta en riant:</p> - -<p>—Allons, cher ami, me dit-il, ne cherchez pas à fuir un bonheur assuré, -et demain à pareille heure nous célébrerons tous ici votre triomphe.</p> - -<p>La galerie fit chorus et, par anticipation, on but, en l’honneur de mes -prochains succès, quelques verres de champagne qui achevèrent de -dissiper mes hésitations et mes scrupules.</p> - -<p>Je rentrai chez moi fort avant dans la nuit, et je me couchai sans trop -me rendre compte de ce qui s’était passé.</p> - -<p>A deux heures de l’après-midi, je dormais encore, lorsque je fus -réveillé par la voix de Pinetti:</p> - -<p>—Alerte! Edmond, me criait-il à travers la porte, Alerte! nous n’avons -pas de temps à perdre; c’est aujourd’hui le grand jour, j’ai mille -choses à vous dire.</p> - -<p>Je me hâtai de lui ouvrir.</p> - -<p>—Ah! cher comte, me dit-il, laissez-moi vous féliciter sur votre -bonheur. On ne parle que de vous dans la ville. La salle est entièrement -louée; on s’arrache les derniers billets; le roi lui-même, accompagné de -sa famille, vous fait l’honneur d’assister à votre représentation; nous -venons d’en recevoir l’avis.</p> - -<p>A ces mots, des souvenirs précis me reviennent; une sueur froide couvre -mon front; la terreur qui saisit tout débutant me donne le vertige. -Epouvanté, je m’asseois sur le pied de mon lit.—N’y comptez pas, -chevalier, m’écriai-je avec fermeté, n’y comptez pas, et, quelque chose -qui puisse en arriver, je ne veux pas jouer.</p> - -<p>—Comment, vous ne voulez pas jouer? me dit mon perfide ami, en -affectant la tranquillité la plus parfaite; mais mon cher, vous ne -songez pas à ce que vous dites; il n’y a plus maintenant possibilité de -reculer; les affiches sont posées, et c’est un devoir pour vous de tenir -les engagements que vous avez pris. Du reste,<a name="page_091" id="page_091"></a> pensez-y bien, cette -représentation est pour les pauvres, qui vous bénissent déjà et que vous -ne pouvez abandonner; un refus serait pour le roi une insulte.</p> - -<p>Allons! allons! ajouta-t-il, du courage, mon ami; à quatre heures venez -me trouver au théâtre; nous ferons ensemble une répétition que je crois -du reste inutile, mais qui vous donnera de la confiance. Au revoir!</p> - -<p>Une fois livré à moi-même, je restai près d’une heure absorbé dans mes -réflexions, cherchant en vain un moyen d’éluder la représentation. A -chaque instant une barrière insurmontable se dressait devant moi: le -roi, les pauvres, la ville entière, tout enfin semblait me faire un -impérieux devoir de tenir ma promesse inconsidérée.</p> - -<p>Après m’être bien désespéré, j’en vins à réfléchir qu’aucune difficulté -sérieuse ne pouvait se présenter dans cette séance, puisque grand nombre -de tours, comme je l’ai dit, étant faits avec l’aide de compères, la -plus grande partie du travail revenait à ces collaborateurs.</p> - -<p>Fort de cette idée, je repris courage, et à quatre heures, j’arrivai au -théâtre avec une assurance qui surprit Pinetti lui-même.</p> - -<p>La représentation ne devant commencer qu’à huit heures, j’avais tout le -temps nécessaire pour faire mes préparatifs. Je l’employai si bien, que, -lorsque vint le moment d’entrer en scène, mes folles appréhensions -s’étaient complètement évanouies, et je me présentai devant le public -avec assez d’aplomb pour un débutant.</p> - -<p>La salle était comble. Le roi et sa famille, installés dans une loge -d’avant-scène, semblaient porter sur moi des regards pleins d’une -sympathique indulgence. Sa Majesté devait savoir que j’étais un émigré -français.</p> - -<p>J’attaquai hardiment mon programme par un tour qui devait vivement -frapper l’imagination des spectateurs.</p> - -<p>Il s’agissait d’emprunter une bague, de la mettre dans un pistolet, de -faire feu par une fenêtre donnant sur la scène et de l’envoyer dans la -mer qui baignait le pied du théâtre. Ceci terminé, j’ouvrais une boîte -qui avait été préalablement examinée, fermée<a name="page_092" id="page_092"></a> et cachetée par les -spectateurs, et l’on y trouvait un énorme poisson, qui rapportait la -bague dans sa bouche.</p> - -<p>Plein de confiance dans la réussite de ce tour, je m’avance vers le -parterre en priant qu’on veuille bien me confier une bague. Sur vingt -qui me sont présentées j’accepte celle d’un compère que Pinetti m’a -désigné à l’avance, et je le prie de la mettre lui-même dans le canon du -pistolet que je lui présente.</p> - -<p>Pinetti m’avait prévenu que le compère prendrait pour cela une bague en -cuivre qui serait sacrifiée, et qu’on lui en rendrait une en or. Le -spectateur fait ce que je lui demande; aussitôt j’ouvre la fenêtre, et -je décharge le pistolet.</p> - -<p>Comme un soldat sur le champ de bataille, l’odeur de la poudre m’exalte; -je me sens plein d’entrain et de gaîté, et je me permets quelques -heureuses plaisanteries qui sont goûtées du public.</p> - -<p>Profitant de ces heureuses dispositions pour donner ce qui, en terme de -théâtre, s’appelle le <i>coup de fouet</i>, je saisis ma baguette magique, et -je trace au-dessus de la boîte des cercles plus ou moins cabalistiques. -Enfin je brise les cachets, et triomphant, je sors le poisson que je -porte au propriétaire de la bague, afin qu’il la retire lui-même de la -bouche de mon fidèle messager.</p> - -<p>Si le compère joue bien son rôle, il doit témoigner la plus grande -stupéfaction. En effet, le monsieur, en recevant sa bague, se met à -l’examiner sous toutes les faces, et je vois sur sa physionomie une -surprise extrême. Fier d’une aussi belle réussite, je remonte la scène -où je m’incline pour remercier le public des applaudissements qu’il me -prodigue. Hélas! mon cher Robert, ce triomphe fut de courte durée et -devint pour moi le prélude d’une terrible mystification.</p> - -<p>J’allais passer à une autre expérience, lorsque je vois mon spectateur -s’agiter vivement en s’adressant à ses voisins, et me regarder comme -pour m’adresser la parole. Je crois que pour écarter tout soupçon mon -compère poursuit son rôle; seulement, je trouve qu’il abuse de cet -effet. Mais quel n’est pas mon saisissement, lorsque mon homme se -levant:</p> - -<p>—Pardon, Monsieur, me dit-il, il me semble que votre tour<a name="page_093" id="page_093"></a> n’est pas -terminé, puisqu’à la place d’une bague en or ornée de diamants que je -vous ai confiée, vous m’en avez rendu une en cuivre garnie de -verroterie?</p> - -<p>Une erreur me paraissait impossible, aussi tournant le dos, je commence -les préparatifs de l’expérience qui doit suivre.</p> - -<p>—Monsieur, me crie alors mon spectateur récalcitrant, voulez-vous me -faire l’honneur de répondre à ma question? Si la fin de votre tour est -une plaisanterie, je l’accepte comme telle, et vous me rendrez ma bague -en sortant. S’il n’en est pas ainsi, je ne puis me contenter de -l’horrible bijou que vous m’avez remis.</p> - -<p>Un silence profond régnait dans la salle; on ignorait les causes de -cette réclamation, et l’on pouvait croire que c’était une mystification -qui, comme d’ordinaire, finirait à la plus grande gloire de l’opérateur.</p> - -<p>Le réclamant, le public et moi, nous nous trouvions dans le même -embarras, dans la même incertitude; c’était une énigme dont seul je -pouvais donner le mot, et ce mot, je l’ignorais.</p> - -<p>Voulant cependant sortir de cette position aussi critique que ridicule, -je m’approche de mon impitoyable créancier, je jette un coup d’œil -sur la bague que je lui ai remise, et je demeure attéré en reconnaissant -qu’elle est véritablement en cuivre grossièrement doré.</p> - -<p>Le spectateur auquel je me suis adressé n’était donc point un compère? -pensai-je avec effroi. Pinetti aurait-il voulu me trahir? Cette -supposition me semble tellement odieuse que je la repousse, préférant -attribuer au hasard cette fatale méprise. Mais que faire? que dire? ma -tête était en feu.</p> - -<p>En désespoir de cause, j’allais adresser au public quelques excuses sur -ce malencontreux accident, lorsqu’une inspiration vint me tirer -provisoirement d’embarras.</p> - -<p>—Monsieur, dis-je au plaignant en affectant une grande tranquillité -d’esprit, continuez-vous à croire que votre bague, en passant par mes -mains, s’est changée en cuivre?</p> - -<p>—Oui, Monsieur, et de plus j’ai l’assurance que celle que vous m’avez -remise n’a aucune ressemblance de forme avec celle que je vous ai -confiée.<a name="page_094" id="page_094"></a></p> - -<p>—Eh bien, Monsieur, repris-je avec aplomb, voilà justement où est le -merveilleux du tour: cette bague va insensiblement reprendre sa première -forme entre vos mains, et, demain matin, vous la trouverez exactement -telle qu’elle était lorsque vous me l’avez confiée. C’est ce que nous -appelons en termes cabalistiques le <i>changement imperceptible</i>.</p> - -<p>Cette réponse me faisait gagner du temps; je comptais à la fin de la -séance voir le réclamant, lui payer le prix de sa bague, quel qu’il fût, -et le prier de me garder le secret.</p> - -<p>Assez heureusement sorti de ce mauvais pas, je saisis un jeu de cartes -et je continuai ma séance. Les compères n’avaient rien à faire dans le -tour suivant, je n’avais donc rien à craindre cette fois. Aussi -m’approchant de la loge où se trouvait le roi, je le priai de me faire -l’honneur de prendre une carte. Il le fit de très bonne grâce. Mais, -nouvelle fatalité! Sa Majesté n’eut pas plutôt regardé la carte choisie -par elle que, fronçant le sourcil, elle la rejeta sur la scène avec les -marques du plus profond mécontentement.</p> - -<p>Le coup qui me frappe cette fois est trop direct pour que j’essaie de le -parer ou tout au moins de le dissimuler. Mais je veux connaître la cause -d’un aussi humiliant affront. Je ramasse la carte, et figurez-vous, mon -enfant, toute l’étendue de mon désespoir, lorsque j’y vois, tracée en -caractères dont il m’est facile de reconnaître la source, une grossière -injure à l’adresse de Sa Majesté.</p> - -<p>Je voulus balbutier quelques excuses; de la main, le roi m’imposa -dédaigneusement silence.</p> - -<p>Oh! alors, je ne puis vous dire ce qui se passa en moi, car le vertige -s’empara de mon cerveau, je crus que j’allais devenir fou.</p> - -<p>J’avais enfin acquis la preuve de la perfidie de Pinetti, dont les -batteries étaient dressées pour me couvrir de confusion et de ridicule; -j’étais tombé dans l’infâme guet-apens qu’il m’avait si traîtreusement -dressé.</p> - -<p>Cette idée me rend une sauvage énergie; je me sens saisi d’un affreux -désir de vengeance; je me précipite vers la coulisse où doit se trouver -mon ennemi; je veux le saisir au collet, l’amener sur la scène comme un -malfaiteur, et lui faire demander grâce et pardon.<a name="page_095" id="page_095"></a></p> - -<p>L’escamoteur n’y était plus! Je cours de tous côtés comme un insensé; -mais, à quelque endroit que je me porte, les cris, les sifflets et les -huées me poursuivent et bouleversent mes sens. Enfin, succombant sous le -poids de tant d’émotions, je m’évanouis.</p> - -<p>Pendant huit jours, je fus en proie à une fièvre ardente et au délire, -criant sans cesse vengeance contre Pinetti. Et pourtant je ne savais pas -tout encore!</p> - -<p>J’appris plus tard que cet homme indigne, cet ami déloyal était sorti de -sa cachette, après mon évanouissement; qu’il était entré en scène, à la -demande de quelques compères, et qu’il avait continué la séance, aux -grands applaudissements de la salle entière.</p> - -<p>Ainsi donc, toute cette amitié, toutes ces protestations de dévouement -n’étaient qu’une comédie, qu’un tour d’escamotage. Pinetti n’avait -jamais eu pour moi la moindre affection; ses caresses n’avaient eu -d’autre but que de me faire tomber dans le piége qu’il tendait à mon -amour-propre; il voulait détruire par une humiliation publique une -concurrence qui le gênait.</p> - -<p>Il eut de ce côté un succès complet, car depuis ce jour, mes amis, mêmes -les plus intimes, craignant sans doute que le ridicule dont j’étais -couvert ne rejaillît sur eux, me tournèrent subitement le dos.</p> - -<p>Cet abandon m’affecta vivement, mais j’avais trop de fierté pour mendier -le retour d’affections aussi frivoles, et, loin de chercher un -rapprochement, je résolus de quitter immédiatement la ville. D’ailleurs, -je méditais un projet de vengeance pour l’exécution duquel la solitude -m’était nécessaire.</p> - -<p>Pinetti avait fui lâchement après le sanglant affront qu’il m’avait -infligé. Le provoquer en duel, c’eût été lui faire trop d’honneur. Je -jurai de le battre avec ses propres armes et d’humilier à mon tour mon -vil mystificateur.</p> - -<p>Voici le plan que je me traçai:</p> - -<p>Je devais me livrer avec ardeur à tous les exercices de la -prestidigitation et approfondir cet art dont je n’avais fait -qu’effleurer les principes. Puis, lorsque je serais bien sûr de -moi-même, que j’aurais<a name="page_096" id="page_096"></a> ajouté au répertoire de Pinetti des tours -nouveaux, je poursuivrais mon ennemi dans ses voyages, je le devancerais -dans chaque ville ou j’y jouerais concurremment avec lui et je -l’écraserais partout de ma supériorité.</p> - -<p>Plein de cette idée, je convertis en numéraire tout ce que je possédais, -et je me réfugiai à la campagne. Là, complétement retiré du monde, je me -livrai à l’exécution de mes projets de vengeance.</p> - -<p>Je ne puis vous dire, mon ami, tout ce que je déployai de patience et -combien je travaillai pendant les six mois que dura ma séquestration -volontaire. J’en fus heureusement récompensé, car ma réussite fut -complète.</p> - -<p>J’acquis une adresse à laquelle je n’eusse jamais osé prétendre. Pinetti -n’était plus un maître pour moi, et je devenais son rival.</p> - -<p>Non content de ces résultats, je voulus l’éclipser encore par la -richesse de ma scène. Je fis donc exécuter des appareils avec un luxe -inouï jusqu’alors, sacrifiant à l’organisation de mon cabinet tout ce -que je possédais.</p> - -<p>Avec quel bonheur je contemplai ces brillants instruments, dont chacun -me présentait une arme capable de faire de mortelles blessures à la -vanité de mon adversaire! De quelle joie profonde mon cœur battit à -la pensée de la lutte que j’allais engager avec lui!</p> - -<p>C’était maintenant entre Pinetti et moi un duel d’amour-propre, mais un -duel à mort; l’un de nous deux devait rester sur le terrain, et j’avais -le droit d’espérer que je sortirais vainqueur de cette lutte.</p> - -<p>Avant de commencer mes voyages, je pris des renseignements sur mon -rival, et j’appris qu’après avoir parcouru l’Italie méridionale, en -s’arrêtant dans les villes les plus importantes, il venait de quitter -Lucques pour se rendre à Bologne. Je sus en outre qu’au sortir de cette -ville, il devait gagner successivement Modène, Parme, Plaisance, etc.</p> - -<p>Sans perdre de temps, je partis pour Modène, afin de le<a name="page_097" id="page_097"></a> précéder dans -cette ville et de lui enlever ainsi la possibilité d’y donner des -représentations. D’énormes affiches annoncèrent les représentations</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><small>DU COMTE DE</small> GRISY, P<small>HYSICIEN FRANÇAIS</small>.<br /></span> -</div></div> - -<p>Mon programme devait présenter un grand attrait, car il comprenait tous -les tours de Pinetti. Or, les journaux les avaient tellement prônés -depuis quelque temps, que j’avais lieu de croire qu’ils seraient -parfaitement accueillis.</p> - -<p>En effet, la salle fut envahie avec autant d’empressement que lors de ma -désastreuse représentation de Naples; mais cette fois le résultat ne me -laissa rien à désirer. Les perfectionnements que j’avais apportés aux -expériences de mon rival, et surtout l’adresse que je déployai dans leur -exécution, me concilièrent tous les suffrages.</p> - -<p>Dès lors mon succès fut assuré, et les représentations suivantes -achevèrent de placer mon nom au dessus de ceux des prestidigitateurs les -plus en vogue de l’époque.</p> - -<p>Suivant le plan que je m’étais tracé, je quittai Modène aussitôt que -j’appris que Pinetti devait y arriver, et je me rendis à Parme.</p> - -<p>Mon rival, plein de foi dans son mérite et ne pouvant croire à mes -succès, s’installa dans le théâtre même que je venais de quitter.</p> - -<p>Mais alors commencèrent pour lui d’amères déceptions. La ville entière -était saturée du genre de plaisir qu’il annonçait. Personne ne répondit -à son appel, et, pour la première fois, il vit glisser entre ses mains -le succès auquel il s’était si facilement habitué.</p> - -<p>Le chevalier Pinetti, accoutumé à trôner sans partage, n’était pas homme -à céder la place à celui qu’il appelait un débutant. Il avait deviné mes -projets. Loin d’attendre l’attaque, il se présenta de front pour le -combat, et vint s’établir à Parme, presqu’en face du théâtre où je -donnais mes représentations.</p> - -<p>Mais cette ville lui fut aussi funeste que la précédente: il eut la -douleur de voir ma salle constamment remplie, tandis que son spectacle -était entièrement délaissé.</p> - -<p>Il faut vous dire aussi, mon ami, que tous les bénéfices que je<a name="page_098" id="page_098"></a> -réalisais ne servaient qu’à défrayer un luxe qui faisait ma force. Que -m’importaient l’or et l’argent? Je ne rêvais que la vengeance, et pour -la satisfaire je délaissais la richesse. Je voulais briller avant tout -et faire pâlir à mon tour l’astre qui m’avait autrefois éclipsé.</p> - -<p>Je déployais pour mes représentations un faste de souverain. Ce n’était -partout que fleurs et tapis; le péristyle et les couloirs du théâtre en -étaient littéralement couverts. La salle et la scène, étincelantes de -lumières, présentaient aux regards éblouis de nombreux écussons portant -à l’adresse des dames des compliments dont la tournure délicate -prévenait en faveur du galant comte de Grizy, et lui gagnaient d’avance -toutes les sympathies.</p> - -<p>C’est ainsi que j’écrasai Pinetti, qui de son côté mit tout en œuvre -pour m’opposer une vigoureuse résistance.</p> - -<p>Mais que pouvaient ses oripeaux et ses ornements surannés contre, je -puis le dire, mon élégance et ma bonne tenue?</p> - -<p>Plaisance, Crémone, Mantoue, Vicence, Padoue, Venise virent notre lutte -acharnée, et, malgré sa rage et son désespoir, l’orgueilleux Pinetti -dut, sinon reconnaître, du moins subir ma supériorité. Abandonné même de -ses admirateurs les plus zélés, il se résigna à plier bagage, et se -dirigea vers la Russie. Quelques succès vinrent, un instant, le consoler -de ses défaites. Mais, comme si la fortune eût entrepris de compenser -par des rigueurs extrêmes les faveurs dont elle l’avait si longtemps -comblé, une longue et cruelle maladie épuisa sa santé ainsi que les -faibles ressources qu’il s’était ménagées. Réduit à la plus affreuse -misère, il mourut dans le village de Bartitchoff, en Volhinie, chez un -seigneur qui l’avait recueilli par compassion.</p> - -<p>Pinetti une fois parti, ma vengeance était satisfaite, et, maître du -champ de bataille, j’aurais pu abandonner une carrière que ma naissance -semblait m’interdire. Mais ma position de médecin était brisée, et d’un -autre côté, j’étais retenu par un motif que vous apprécierez plus tard, -c’est que, lorsqu’on a une fois goûté de cet enivrement que donnent les -applaudissements du public, il est bien difficile d’y renoncer. Bon gré -mal gré, je dus poursuivre la carrière de l’escamotage.<a name="page_099" id="page_099"></a></p> - -<p>Je songeai alors à utiliser la vogue que j’avais acquise, et je me -dirigeai vers Rome, pour y terminer brillamment la série de mes -représentations en Italie.</p> - -<p>Pinetti n’avait jamais osé aborder cette ville, moins pourtant par -défiance de lui-même que par crainte du Saint-Office, dont il ne parlait -qu’en tremblant. Le chevalier était excessivement prudent quand il -s’agissait de la conservation de sa personne; il craignait d’être pris -pour sorcier et de finir sa vie dans un auto-da-fé. Plus d’une fois il -m’avait cité l’exemple du malheureux Cagliostro qui, condamné à mort, -n’avait dû qu’à la clémence du pape la grâce de voir commuer sa peine en -une prison perpétuelle.</p> - -<p>Confiant dans les lumières de Pie VII et, du reste, n’ayant ni les -prétentions au sortilége qu’affectait Pinetti, ni le charlatanisme de -Cagliostro, j’allai dans la capitale du monde chrétien donner des -représentations qui furent très suivies.</p> - -<p>Sa Sainteté elle-même, en ayant entendu parler, me fit l’insigne honneur -de me demander une séance, en me prévenant que j’aurais pour spectateurs -les hauts dignitaires de l’Eglise.</p> - -<p>Vous devez penser, mon enfant, avec quel empressement je me rendis à ses -désirs et avec quels soins je fis les préparatifs de cette solennité.</p> - -<p>Après avoir choisi dans mon répertoire les meilleurs de mes tours, je me -mis encore l’esprit à la torture pour en imaginer un qui, tout de -circonstance, présentât un intérêt digne de mon illustre public. Mais je -n’eus pas besoin de chercher bien longtemps; le plus ingénieux des -inventeurs, le hasard, vint à mon secours.</p> - -<p>La veille même du jour où la représentation devait avoir lieu, je me -trouvais chez un des premiers horlogers de la ville, lorsqu’un -domestique vint s’informer si la montre de Son Eminence le cardinal de -<sup>***</sup> était réparée.</p> - -<p>—Elle ne le sera que ce soir, répondit l’horloger, et j’aurai l’honneur -d’aller moi-même la porter à votre maître.</p> - -<p>Quand le serviteur se fut éloigné:</p> - -<p>—Voici une belle et excellente montre, me dit le marchand; le<a name="page_100" id="page_100"></a> cardinal -auquel elle appartient lui attribue une valeur de plus de dix mille -francs, parce que, pense-t-il, commandée par lui au célèbre Bréguet, -cette pièce est unique dans son genre. Pourtant, chose bizarre! il y a -deux jours, un jeune fou de notre ville est venu me proposer pour mille -francs une montre du même artiste, exactement semblable à celle-ci.</p> - -<p>Pendant que l’horloger me parlait, j’avais déjà conçu un projet pour ma -séance.</p> - -<p>—Pensez-vous, lui dis-je, que, cette personne soit toujours dans -l’intention de se défaire de sa montre?</p> - -<p>—Certainement, répondit l’artiste. Ce jeune prodigue, qui a déjà -dissipé son patrimoine, en est réduit maintenant à se défaire de ses -bijoux de famille; les mille francs seront donc fort bien venus.</p> - -<p>—Mais où trouver ce jeune homme?</p> - -<p>—Rien de plus facile; dans une maison de jeu qu’il ne quitte plus.</p> - -<p>—Hé bien! monsieur, je désire posséder cette montre, mais il me la faut -aujourd’hui même. Veuillez donc l’acheter pour mon compte; après quoi, -vous y ferez graver les armes de Son Eminence, de manière que les deux -bijoux soient parfaitement identiques, et je m’en rapporte à votre -loyauté pour le bénéfice que vous voudrez tirer de cette négociation.</p> - -<p>L’horloger me connaissait et se doutait bien de l’usage que je voulais -faire de la montre; mais il devait être assuré de ma discrétion, puisque -l’honneur de ma réussite en dépendait.</p> - -<p>D’après l’empressement qu’il mit, je vis que l’affaire lui convenait.</p> - -<p>—Je ne vous demande qu’un quart d’heure à peine, me dit-il, la maison -où je me rends est voisine de la mienne, et j’ai la conviction que ma -proposition sera facilement acceptée.</p> - -<p>Un quart d’heure ne s’était pas écoulé, que je vis mon négociateur -arriver, le chronomètre à la main.</p> - -<p>—Le voici, me dit-il d’un air triomphant. Mon homme m’a reçu comme un -envoyé de la providence des joueurs, et sans même<a name="page_101" id="page_101"></a> compter la somme que -je lui remettais, il s’est dessaisi de son bijou; ce soir, tout sera -terminé.</p> - -<p>En effet, dans la soirée, l’horloger m’apporta les deux montres et m’en -remit une. En les comparant l’une à l’autre, il était impossible d’y -trouver la moindre différence.</p> - -<p>Cela me coûta cher, mais j’étais sûr maintenant d’exécuter un tour qui -ne manquerait pas de produire le plus grand effet.</p> - -<p>Le lendemain, je me rendis au palais pontifical, et, à six heures, au -signal que m’en fit donner le Saint-Père, j’entrai en scène.</p> - -<p>Jamais je n’avais paru devant une assemblée aussi imposante.</p> - -<p>Pie VII, assis dans un large fauteuil qu’on avait placé sur une estrade, -occupait la première place; près de lui siégeaient les cardinaux, et -derrière se tenaient différents prélats et dignitaires de l’Eglise.</p> - -<p>La physionomie du pape respirait la bienveillance, et ce fut heureux -pour moi, car il ne fallait rien moins que la vue de cette figure, -souriante et douce, pour chasser de mon esprit une fâcheuse idée qui me -tourmentait singulièrement depuis quelques instants.</p> - -<p>Cette séance, me disais-je, ne serait-elle pas un interrogatoire -dissimulé, pour me faire avouer des rapports avec les pouvoirs -infernaux? Le greffier du Saint-Office ne serait-il pas là prêt à -sténographier mes paroles, et la prison perpétuelle du comte de -Cagliostro ne me serait-elle pas réservée en punition de mes innocents -prestiges?</p> - -<p>Ma raison repoussa bientôt une semblable absurdité. Il était peu -probable que Sa Sainteté se prêtât à un piége aussi indigne.</p> - -<p>Bien que mes craintes eussent été entièrement dissipées par ce simple -raisonnement, mon exorde se ressentit néanmoins de cette première -impression; il semblait être prononcé plutôt en vue d’une justification -que comme une introduction à ma séance:</p> - -<p>—Saint-Père, dis-je en m’inclinant respectueusement, je viens vous -présenter des expériences auxquelles on a donné, bien à tort, le nom de -magie blanche. Ce titre a été inventé par le charlatanisme pour frapper -l’esprit de la multitude; mais il ne représente<a name="page_102" id="page_102"></a> en réalité qu’une -réunion de tours d’adresse destinés à récréer l’imagination par -d’ingénieux artifices.</p> - -<p>Satisfait de la bonne impression qu’avait produite mon petit discours, -je commençai gaiement ma séance.</p> - -<p>Je ne saurais vous dire, mon enfant, tout le plaisir que j’éprouvai dans -cette soirée. Les spectateurs semblaient prendre un intérêt si vif à -tout ce qu’ils voyaient, que je me sentais une verve inusitée; jamais je -n’avais encore rencontré un public aussi disposé à l’admiration. Le pape -lui-même était dans le ravissement.</p> - -<p>—Mais, monsieur le comte, me disait-il à chaque instant, avec une -naïveté charmante, comment pouvez-vous faire cela? Je finirai par -devenir malade à force de chercher à approfondir vos mystères.</p> - -<p>Après le coup <i>de piquet de l’aveugle</i>, qui avait littéralement étourdi -l’assemblée, je fis celui de l’<i>écriture brûlée</i>, auquel je dus un -autographe que je regarde comme le plus précieux de mes souvenirs.</p> - -<p>Voici sommairement le détail de ce tour:</p> - -<p>On fait écrire une phrase ou deux par un spectateur; on lui dit ensuite -de brûler le billet, et celui-ci doit se retrouver intact sous un pli -cacheté.</p> - -<p>Je priai le Saint-Père de vouloir bien écrire lui-même quelques mots; il -y consentit et traça cette phrase:</p> - -<p>«Je me plais à reconnaître que Monsieur le comte de Grisy est un aimable -sorcier.»</p> - -<p>Le papier fut brûlé, et rien ne saurait rendre l’étonnement de Pie VII, -lorsqu’il le retrouva intact au milieu d’un grand nombre d’enveloppes -cachetées.</p> - -<p>Je reçus du Saint-Père l’autorisation de conserver cet autographe.</p> - -<p>Pour terminer ma séance, et comme bouquet, je passai au fameux tour que -j’avais intenté pour la circonstance.</p> - -<p>Ici j’allais rencontrer plusieurs difficultés. La plus grande était, -sans contredit, d’amener le cardinal de <sup>***</sup> à me confier sa montre et -cela sans lui en faire directement la demande. Pour y parvenir je fus -obligé d’avoir recours à la ruse.<a name="page_103" id="page_103"></a></p> - -<p>A ma prière, plusieurs montres m’avaient été remises, mais je les avais -successivement rendues sous le prétexte plus ou moins vrai, que, -n’offrant rien de particulier dans la forme, il serait difficile de -faire constater l’identité de celle que je choisirais.</p> - -<p>—Si parmi vous, Messieurs, ajoutai-je, quelqu’un possédais une montre -un peu grosse (celle du cardinal présentait précisément cette -particularité) et qu’il voulut bien me la remettre, je l’accepterais -volontiers comme plus convenable à l’expérience. Je n’ai pas besoin -d’ajouter que j’en aurai le plus grand soin. Je ne veux que prouver sa -supériorité, si elle est excellente, et, dans le cas contraire, la faire -arriver à sa plus grande perfection.</p> - -<p>Tous les yeux se portèrent naturellement sur le Cardinal, qui, on le -savait, attachait une grande importance à l’épaisseur exagérée de son -chronomètre. Il prétendait, avec quelque raison peut-être, que les -pièces y trouvaient une plus grande liberté d’action. Toutefois, il -hésitait à me confier un instrument si précieux, lorsque Pie VII lui -dit:</p> - -<p>—Cardinal, je crois que votre montre doit parfaitement convenir; -faites-moi le plaisir de la remettre à M. de Grisy.</p> - -<p>Son Eminence se rendit au désir du Saint-Père, non sans de minutieuses -précautions.</p> - -<p>Une fois le chronomètre entre mes mains, j’affectai, tout en admirant sa -belle forme et la gravure de sa boîte, de le faire passer sous les yeux -du pape et des personnes qui l’entouraient.</p> - -<p>—Votre montre est-elle à répétition, demandai-je ensuite au cardinal?</p> - -<p>—Non, Monsieur, c’est un chronomètre, et l’on n’a pas l’habitude de -surcharger les pièces de précision de rouages inutiles à leurs -fonctions.</p> - -<p>—Ah! c’est un chronomètre; alors il est anglais, dis-je avec une -apparente simplicité.</p> - -<p>—Comment! répliqua le cardinal, visiblement piqué; vous pensez, -Monsieur, qu’il n’y a de chronomètres qu’en Angleterre, tandis qu’au -contraire la France a toujours été le pays où se sont exécutées les plus -belles pièces d’horlogerie de précision. Quel<a name="page_104" id="page_104"></a> nom anglais peut-on -opposer à ceux de Pierre Leroy, de Ferdinand Berthoud et de Bréguet -surtout, de qui je tiens cette montre?</p> - -<p>Le pape se mit à sourire du style emphatique du cardinal.</p> - -<p>—C’est donc ce chronomètre que l’on choisit, repris-je en mettant un -terme à l’incident que je venais de provoquer à dessein. Vous savez, -Messieurs, ajoutai-je, qu’il s’agit maintenant de vous en faire -apprécier la qualité et surtout la solidité. Voyons une première -épreuve.</p> - -<p>Je tenais la montre à la hauteur de ma figure, je la laissai tomber sur -le parquet. Un cri d’effroi s’éleva de toutes parts.</p> - -<p>Le cardinal, pâle et tremblant, se leva: Monsieur, me dit-il avec une -colère mal comprimée, ce que vous faites là est une bien mauvaise -plaisanterie.</p> - -<p>—Mais, Monseigneur, dis-je avec le plus grand calme, il n’y a pas la -moindre inquiétude à avoir; je veux seulement prouver à l’assemblée la -perfection de cette pièce et montrer à messieurs les Anglais qu’il leur -serait impossible d’en fournir une semblable. Soyez, je vous prie, sans -crainte; elle sortira intacte des épreuves auxquelles je la soumets. En -même temps, j’appuyai le pied sur la boîte qui, criant sous le poids de -mon corps, se brisa, s’aplatit et ne présenta plus qu’une masse informe.</p> - -<p>Pour le coup, je crus que Monseigneur allait se trouver mal; il retenait -avec peine les éclats de son mécontentement. Le pape alors se tourna -vers lui:</p> - -<p>—Comment, cardinal, vous n’avez donc pas confiance dans notre sorcier? -Quant à moi, je ris de cela comme un enfant, persuadé qu’il y a eu une -habile substitution.</p> - -<p>—Votre Sainteté veut-elle bien me permettre de lui faire observer, -dis-je respectueusement, qu’il n’y a pas eu substitution; j’en appelle -du reste à Son Eminence, qui voudra bien le reconnaître. Et je présentai -au cardinal les débris informes de sa montre. Il les examina avec -anxiété, et retrouvant ses armes gravées sur le fond de la boîte:</p> - -<p>—C’est bien cela, dit-il en poussant un profond soupir, tout y<a name="page_105" id="page_105"></a> est. -Mais, ajouta-t-il sèchement, je ne sais comment vous vous tirerez de là, -Monsieur; en tout cas, vous eussiez dû faire ce tour inqualifiable sur -un objet qu’il eût été possible de remplacer; sachez que mon chronomètre -est unique.</p> - -<p>—Eh bien, Eminence, je suis enchanté de cette circonstance, qui n’aura -d’autre résultat que de donner plus de relief à mon expérience. -Maintenant, si vous voulez bien m’y autoriser, je vais continuer -l’opération.</p> - -<p>—Mon Dieu, Monsieur, vous ne m’avez pas consulté pour commencer vos -dégâts; agissez à votre guise, vous pouvez faire tout ce que vous -voudrez.</p> - -<p>L’identité de la montre du cardinal constatée, il s’agissait de faire -passer dans la poche du pape celle que j’avais achetée la veille. Mais -il n’y fallait pas songer tant que Sa Sainteté serait assise; je -cherchai donc un prétexte pour la faire lever et j’eus le bonheur d’y -réussir.</p> - -<p>On venait de m’apporter un mortier de fonte muni d’un énorme pilon; je -le fais placer sur une table, j’y jette les débris du chronomètre et je -me mets à les piler avec acharnement. Tout à coup, une légère détonation -se fait entendre, et du fond du vase sort une vive lueur qui, répandant -une teinte rougeâtre sur l’assemblée, donne à cette scène toute -l’apparence d’une véritable opération de magie. Pendant ce temps, penché -sur le mortier, j’affecte d’y regarder, et je me récrie sur les -merveilles que j’y vois apparaître.</p> - -<p>Par respect pour le pape, personne n’ose se lever, mais le pontife, -cédant à la curiosité, s’approche enfin de la table, suivi d’une partie -de l’auditoire.</p> - -<p>On a beau regarder dans le mortier, on n’y voit que du feu; c’est le -mot.</p> - -<p>—Je ne sais si je dois l’attribuer à l’éblouissement que j’éprouve, dit -Sa Sainteté en passant la main sur ses yeux, mais je ne distingue rien.</p> - -<p>Moi aussi, je ne distinguais rien. Mais, loin d’en convenir, je prie le -pape de tourner autour de la table, afin de chercher le côté<a name="page_106" id="page_106"></a> le plus -favorable pour apercevoir ce que j’annonce. Pendant cette évolution, je -glisse dans la poche du Saint-Père ma montre de réserve.</p> - -<p>La suite de l’expérience coule de source: le chronomètre du cardinal est -brisé, fondu et réduit en un petit lingot, que je présente à -l’assemblée.</p> - -<p>—Maintenant, dis-je, sûr du résultat que j’allais obtenir, je vais -rendre à ce lingot sa forme primitive, et cette transformation aura lieu -dans le trajet qu’il va faire d’ici à la poche de la personne la moins -susceptible d’être soupçonnée de compérage.</p> - -<p>—Ah! ah! s’écria le pape d’un ton de joyeuse humeur, voilà qui devient -de plus en plus fort. Mais comment feriez-vous, Monsieur le sorcier, si -je vous demandais que ce fût dans ma poche?</p> - -<p>—Sa Sainteté n’a qu’à ordonner pour que je me conforme à ses désirs.</p> - -<p>—Eh bien, monsieur le comte, qu’il en soit ainsi!</p> - -<p>—Sa Sainteté sera immédiatement satisfaite.</p> - -<p>Je prends alors le lingot au bout de mes doigts, je le montre à -l’assemblée, puis je le fais subitement disparaître en prononçant ce -seul mot: <i>passe</i>.</p> - -<p>Le pape, avec tous les signes de la plus complète incrédulité, porta -vivement la main à sa poche. Je le vis bientôt rougir d’émotion, et -retirer la montre qu’il remit tout de suite au cardinal, comme s’il eût -craint de s’y brûler les doigts.</p> - -<p>On crut d’abord à une mystification, car l’assemblée ne pouvait croire à -une réparation aussi immédiate. Lorsqu’on se fut assuré de la -réalisation du prodige annoncé, je reçus le tribut d’éloges que méritait -un tour aussi bien réussi.</p> - -<p>Le lendemain, le pape me fit remettre une riche tabatière ornée de -diamants, en me remerciant de tout le plaisir que je lui avais procuré.</p> - -<p>Cette séance eut un grand retentissement dans Rome, et mes -représentations recommencèrent avec plus de vogue que jamais. Peut-être -avait-on l’espoir d’être témoin du fameux tour de la <i>montre brisée</i>, -tel que je l’avais exécuté au Vatican. Mais quelque<a name="page_107" id="page_107"></a> prodigue que je -fusse alors, je n’aurais pas poussé la folie jusqu’à dépenser, chaque -soir, une somme de douze cents francs pour un tour qui, du reste -n’aurait jamais pu être présenté dans des circonstances aussi favorables -que chez le Saint-Père.</p> - -<p> </p> - -<p>Dans le théâtre où je jouais, se trouvait également une troupe d’opéra, -qui avait suspendu ses représentations pendant le temps de mon séjour à -Rome. Le directeur, avec lequel j’étais lié d’intérêt, profitant de -cette vacance de ses artistes, leur faisait répéter une pièce nouvelle -qu’on devait jouer dès que mes représentations auraient cessé. Cela me -donnait chaque jour l’occasion de me trouver avec les acteurs.</p> - -<p>Ces artistes, d’ordinaire si ombrageux pour toute réputation qui -détourne d’eux l’attention du public, loin de se montrer jaloux de mes -succès, me témoignaient au contraire autant d’amitié que d’intérêt.</p> - -<p>J’avais pris en affection toute particulière un des plus jeunes d’entre -eux; c’était un ténor, charmant garçon de dix-huit ans, dont les traits -fins, délicats et réguliers, contrastaient singulièrement avec son -emploi.</p> - -<p>Cette physionomie féminine, jointe à une petite taille et à une démarche -timide, gênait l’illusion lorsqu’il remplissait ses rôles, surtout ceux -d’amoureux; on eût dit une jeune pensionnaire sous des habits masculins. -Pourtant, j’eus l’occasion par la suite de reconnaître que sous cette -enveloppe efféminée, il cachait un cœur ardent et courageux. Antonio -(c’était le nom du ténor) comptait déjà un certain nombre d’affaires, -dont il était sorti avec avantage.</p> - -<p>A cet endroit du récit de Torrini, je l’interrompis, car le nom -d’Antonio m’avait frappé.</p> - -<p>—Comment, lui dis-je, ce serait?....</p> - -<p>—Précisément, c’est lui-même. Votre étonnement ne me surprend pas, mais -il cessera lorsque je vous aurai dit qu’il y a déjà plus de vingt ans -que ces événements sont passés. A cette époque, Antonio ne portait pas -comme aujourd’hui une épaisse barbe noire;<a name="page_108" id="page_108"></a> son visage n’avait point -encore été bruni par le grand air et par les fatigues de notre vie -nomade et laborieuse.</p> - -<p>La mère d’Antonio avait également un emploi dans le théâtre; elle -figurait dans les ballets et s’appelait Lauretta Torrini. Bien qu’elle -approchât de la quarantaine, c’était une femme parfaitement conservée. -Elle avait même été très belle, mais les plus mauvaises langues du -théâtre (et il y en avait un certain nombre), n’avaient jamais eu la -moindre légèreté à lui reprocher. Veuve d’un employé, elle était -parvenue, par son travail et son intelligence, à élever sa famille.</p> - -<p>Antonio n’était pas son seul enfant; en même temps que lui, elle avait -mis au monde une fille. Ces deux jumeaux, comme cela arrive assez -fréquemment, étaient d’une ressemblance si parfaite, que leurs vêtements -seuls purent les faire distinguer par la suite; on leur avait donné le -nom d’Antonio et d’Antonia.</p> - -<p>Le garçon reçut au théâtre une éducation musicale qui en fit un ténor; -mais Antonia fut constamment éloignée de la scène. Après lui avoir donné -une belle éducation, Lauretta l’avait placée dans un magasin de lingerie -où elle devait s’initier au commerce.</p> - -<p>Si je vous parle si longuement de cette famille, c’est que, vous devez -l’avoir deviné, elle fut bientôt la mienne.</p> - -<p>Mon amitié pour Antonio n’était pas entièrement désintéressée. Sa -connaissance m’avait conduit à faire celle de sa sœur.</p> - -<p>Antonia était belle et sage; je demandai sa main et je fus agréé. Notre -mariage fut arrêté pour le moment où cesserait mon engagement avec le -théâtre, et il fut convenu que Lauretta et Antonio s’associeraient à -notre fortune.</p> - -<p>J’ai dit plus haut qu’Antonio était d’une beauté efféminée; j’ai dit -aussi, et j’appuie avec raison sur ce fait, que cette délicatesse de -traits contrastait avec la mâle et courageuse énergie de son caractère.</p> - -<p>Mais si d’un côté de grands yeux noirs ornés de longs cils et couronnés -d’un arc brun de la plus grande finesse, un nez fin, une bouche bien -dessinée, des lèvres fraîches et vermeilles étaient presque déplacés -chez Antonio, d’un autre, ces charmants avantages convenaient à -merveille à ma fiancée.<a name="page_109" id="page_109"></a></p> - -<p>Un pareil trésor ne pouvait rester longtemps ignoré; Antonia fut -remarquée et toute la jeunesse dorée vint papillonner autour d’elle. -Mais elle m’aimait et résista sans peine à ces nombreuses et brillantes -séductions.</p> - -<p>Enfin, j’allais bientôt devenir son époux.</p> - -<p> </p> - -<p>En attendant ce jour tant désiré, nous rêvions, Antonia et moi, à des -plans de bonheur pour l’avenir; la vie de voyage lui convenait, et, sur -son désir de faire une longue excursion en mer, je lui promis de la -conduire à Constantinople. Je désirais moi-même jouer devant Selim III, -qui passait, et à juste titre, pour un prince éclairé et bienveillant -envers les artistes, qu’il savait attirer auprès de lui.</p> - -<p>Tout semblait donc sourire à mes vœux, quand un matin, pendant que je -songeais à ces doux projets, Antonio entra brusquement chez moi.</p> - -<p>—Mon cher Edmond, me dit-il, je vous donnerais à deviner en mille d’où -je viens et quels sont les événements qui me sont survenus depuis hier.</p> - -<p>Je ne vous laisserai pas longtemps chercher: Sachez donc, comme prélude -à mon récit, que, entraîné malgré moi dans un drame qui menaçait de -devenir des plus sanglants, j’en ai fait une comédie, dont les détails -ne manquent pas d’originalité. Vous allez en juger.</p> - -<p>J’étais hier au théâtre: un aide machiniste, brave homme du reste, mais -qui passe les trois quarts de son existence dans les tavernes, -s’approcha de moi et me demanda la permission de me faire une -confidence.</p> - -<p>—Monsieur Antonio, me dit-il, si vous voulez conjurer un grand malheur, -vous n’avez pas de temps à perdre, écoutez-moi. Cette nuit, j’étais à -boire dans un cabaret en compagnie de quelques amis. Un homme avec -lequel nous venions de faire connaissance le verre à la main, nous -proposa de gagner sans peine une bonne somme d’argent. La proposition -était séduisante, nous l’acceptâmes à l’unanimité, sauf à savoir après -ce qu’on exigeait de nous.<a name="page_110" id="page_110"></a> On nous en donna connaissance. Voici ce que -nous avons promis de faire:</p> - -<p>Ce soir, au moment où votre sœur sortira de son magasin, nous devons -l’entourer en simulant une dispute, et élever nos voix de manière à -couvrir ses cris. Les gens du marquis d’A... se chargent du reste. -Comprenez-vous maintenant?</p> - -<p>Je ne comprenais que trop, ajouta Antonio; je remerciai à peine le -machiniste, et, la tête bouleversée par sa confidence, je descendis en -toute hâte. Dans ce moment suprême mon imagination ne me fit -heureusement pas défaut; vous le savez, Edmond, aux extrêmes dangers -l’inspiration subite.</p> - -<p>Je me trouvais devant un armurier; j’entrai chez lui, j’achetai deux -pistolets, et les cachant sous mes vêtements, je courus à la maison.</p> - -<p>Mère, dis-je en entrant, j’ai parié qu’en prenant les vêtements -d’Antonia je me ferais passer pour elle; habillez-moi donc bien vite, et -soyez assez bonne pour aller dire à ma sœur que je la prie de quitter -son magasin une demi-heure plus tard que de coutume.</p> - -<p>Ma mère fit ce que je lui demandais, et lorsqu’elle eut terminé, elle me -trouva d’une ressemblance si parfaite avec Antonia, qu’elle m’embrassa, -après quoi elle partit en riant aux éclats de ma plaisante idée.</p> - -<p>Neuf heures venaient de sonner. C’était l’heure convenue pour -l’enlèvement. Je me hâtai de sortir en imitant de mon mieux la démarche -et la tournure de ma sœur.</p> - -<p>Le cœur me battit avec force, lorsque je vis cette troupe de valets -et de bandits s’approcher de moi. Un instant, je mis instinctivement la -main sur mes armes, mais je repris aussitôt les allures timides d’une -jeune fille, et je continuai de m’avancer.</p> - -<p>Le coup s’exécuta comme il avait été annoncé; je fus enlevé avec -beaucoup de ménagements malgré ma résistance simulée, et l’on me déposa -dans une voiture dont les stores étaient baissés. Les chevaux partirent -au galop.</p> - -<p>Un homme se trouvait près de moi: je le reconnus malgré<a name="page_111" id="page_111"></a> l’obscurité: -c’était bien le marquis d’A... J’eus à supporter d’abord de chaleureuses -excuses, puis des protestations passionnées qui me faisaient monter le -sang au visage. Je fus plusieurs fois sur le point de me trahir, mais ma -vengeance était si belle et si prochaine, que je refoulai dans mon -cœur ces brûlantes émotions.</p> - -<p>Mon projet était, dès que je serais seul avec lui, de le provoquer à un -duel à mort.</p> - -<p>Une demi-heure s’était à peine écoulée, que nous étions arrivés au terme -de notre voyage. Le marquis me pria de descendre et me donna galamment -la main pour m’introduire dans une petite villa isolée de toute -habitation.</p> - -<p>Nous entrâmes dans un salon resplendissant de lumières. Quelques jeunes -gens en compagnie de jeunes femmes nous y attendaient.</p> - -<p>Mon ravisseur, radieux et triomphant, me fit subir une présentation à -ses amis et à leurs compagnes, et il reçut leurs félicitations.</p> - -<p>Je baissais les yeux de crainte qu’on ne vît s’en échapper les éclairs -de ma colère, car je savais que cette humiliante ovation était réservée -pour ma sœur, qui certes en serait morte de honte.</p> - -<p>Cinq minutes plus tard, un domestique ouvrant une porte à deux battants, -annonça que le souper était servi.</p> - -<p>—A table! mes amis, cria le marquis, à table! et que chacun s’y place -selon son bon plaisir.</p> - -<p>Il m’offrit son bras.</p> - -<p>Nous entourâmes une table somptueuse. Le marquis se fit mon serviteur, -car, pour laisser plus de liberté à ses convives, il avait congédié ses -gens.</p> - -<p>Pendant quelque temps je refusai tout ce qui me fut offert. Mais vous le -savez, mon cher Edmond, la nature a des droits qu’il nous est impossible -de méconnaître. J’avais une faim dévorante qui s’aiguisait encore à la -vue de mets succulents; je dus, malgré ma colère, abandonner mes projets -d’abstinence, et je cédai à la tentation.</p> - -<p>Je ne pouvais manger sans boire, et il n’y avait point d’eau sur<a name="page_112" id="page_112"></a> la -table. Nos dames s’accommodaient fort bien du vin; je fis comme ces -dames. Toutefois, j’en usai avec modération, et, pour conserver l’esprit -de mon rôle, j’affectai en général une grande réserve et une extrême -timidité.</p> - -<p>Le marquis fut enchanté de me voir ainsi prendre mon parti; il m’adressa -quelques galanteries, puis, voyant qu’elles m’étaient désagréables, il -n’insista pas, persuadé qu’il prendrait sa revanche en temps plus -opportun.</p> - -<p>Nous étions au dessert. La joie la plus expansive régnait dans -l’assemblée. Vous l’avouerai-je, Edmond, cette réunion de gais viveurs -auxquels je me serais si franchement associé dans toute autre -circonstance; ces femmes, aussi coquettes que jolies, devinrent pour mes -sens ce qu’avaient été les mets pour mon appétit, et chassèrent -insensiblement mes sombres idées. Je ne me sentais plus la force de -continuer le rôle dramatique que j’avais entrepris et je cherchai dans -ma tête un dénouement plus convenable à la situation et à mes moyens.</p> - -<p>Mon parti fut bientôt pris!</p> - -<p>Trois toasts venaient d’être successivement portés: Au vin! au jeu! à -l’amour! Ces dames s’y étaient associées en vidant leurs verres, tandis -que j’étais resté calme et silencieux. Le marquis me sollicitait en vain -par de douces paroles de m’associer à la joie commune.</p> - -<p>Tout à coup je me lève, un verre à la main, et prenant la tournure et -les manières d’un franc soldat.</p> - -<p>—Par Bacchus! m’écriai-je d’une voix de baryton et en appuyant -vigoureusement la main sur l’épaule du marquis, buvons, mes amis, aux -beaux yeux de ces dames! Je vide ensuite mon verre tout d’un trait, -j’entonne un couplet qui se termine ainsi:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Et si nous nous grisons de vin,<br /></span> -<span class="i0">Enivrons-nous aussi du regard de nos belles!<br /></span> -</div></div> - -<p>Je ne puis dire quelles furent les impressions du marquis: je le sentis -rester sous ma main comme une statue de pierre. Quand à ses amis, ils me -regardaient avec un ébahissement mêlé de stupeur,<a name="page_113" id="page_113"></a> me prenant sans doute -pour une folle, tandis que les femmes riaient aux éclats de mon étrange -sortie.</p> - -<p>—Eh bien! Messieurs, continuai-je, d’où vient votre surprise? ne -reconnaissez-vous pas en moi le ténor Antonio Torrini, bon vivant, ma -foi, et tout prêt à rendre raison, le verre ou les armes à la main, à -qui de droit. En même temps je déposai mes pistolets sur la table.</p> - -<p>A ces mots, le marquis sortit enfin de la torpeur où l’avait plongé -l’évanouissement de ses beaux rêves; il se redressa furieux et leva la -main pour me frapper au visage. Mais ses yeux n’eurent pas plutôt -rencontré les miens, que, subissant encore l’influence d’une illusion -qu’il abandonnait avec peine, il retomba sur son siége.</p> - -<p>—Non, dit-il, je ne me déciderai jamais à frapper une femme.</p> - -<p>—Qu’à cela ne tienne, monsieur le marquis, repris-je en quittant la -table, je ne vous demande que dix minutes pour reparaître avec le -costume de mon nouveau rôle. Je passai dans une pièce voisine où je -quittai robes, jupes et falbalas. Il ne manquait que l’habit aux -vêtements que j’avais conservés sous mon accoutrement féminin. Mais un -habit n’est pas indispensable pour recevoir un soufflet, et comme -j’étais, par ce fait, en costume de combat, je rentrai dans la salle.</p> - -<p>En mon absence, la scène avait complétement changé. Quand je me -présentai, il me sembla que j’avais <i>manqué mon entrée</i>, comme on dit au -théâtre lorsqu’on se trouve en retard pour donner la réplique. Tout le -monde me regardait en souriant, et l’un des convives s’approchant de -moi:</p> - -<p>—Monsieur Antonio, me dit-il, les témoins de mon ami et les vôtres, que -nous avons nommés d’<i>office</i> en votre absence, ont arrangé l’affaire; -nous n’avons pas jugé convenable qu’on se battît pour des torts qui sont -compensés. Approuvez-vous notre décision?</p> - -<p>Je présentai la main au marquis, qui la reçut d’assez mauvaise grâce, -pour me prouver qu’il me gardait encore rancune de l’amère mystification -que je lui avais infligée.</p> - -<p>Ce dénouement suffisait à ma vengeance: je me retirai. Mais,<a name="page_114" id="page_114"></a> avant de -partir, chacun de nous jura sur l’honneur d’être discret. Les femmes -furent admises à ce serment.</p> - -<p>Après avoir remercié ce bon Antonio de son dévouement et l’avoir -complimenté sur son esprit d’à-propos:</p> - -<p>—Ces messieurs, ajoutai-je, ont agi très galamment avec les dames, en -confiant un secret à leur discrétion; mais moi qui me flatte de -connaître le cœur féminin, je dis avec François I<sup>er</sup>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Souvent femme varie,<br /></span> -<span class="i0">Bien fol est qui s’y fie.<br /></span> -</div></div> - -<p>C’est pourquoi le mariage aura lieu après-demain, et trois jours après -nous partirons pour Constantinople.</p> - -<p>Ce ne fut que dans la capitale de la Turquie qu’Antonio raconta à sa -sœur le danger qu’elle avait couru et la ruse par laquelle il l’avait -sauvée.</p> - -<p>Antonio aimait sa sœur autant que moi-même, et il avait raison, -ajouta Torrini, car c’était bien la femme la plus parfaite qu’il y ait -jamais eu dans ce monde. Pour s’en faire une idée, mon ami, il faudrait -se figurer toutes les qualités d’une belle âme unies à la plus -ravissante beauté. C’était un ange enfin!</p> - -<p>Le comte de Grisy s’était tellement exalté à ce souvenir, qu’il s’était -soulevé en portant les bras vers le ciel, où il semblait chercher la -femme qu’il avait tant aimée. Mais il retomba aussitôt, accablé par -d’horribles souffrances que lui causa le dérangement de ses appareils. -Il dut interrompre son récit et le remettre au lendemain.<a name="page_115" id="page_115"></a></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h2> - -<p class="hang"><span class="smcap">Suite de l’histoire de Torrini.—Le Grand-Turc lui fait demander une -séance.—Un tour merveilleux.—Le corps d’un jeune page coupé en -deux.—Compatissante protestation du Sérail.—Agréable surprise.—Retour -en France.—Un spectateur tue le fils de Torrini pendant une -séance.—Folie: Décadence.—Ma première représentation.—Facheux -accident pour mes débuts.—Je reviens dans ma famille.</span></p> - -<p>Le jour suivant, Torrini reprit son récit sans attendre que je lui en -fisse la demande:</p> - -<p>—Arrivés à Constantinople, me dit-il, nous goûtâmes pendant quelque -temps le bien-être d’un doux repos, dont le charme s’augmentait encore -de tous les enivrements de la lune de miel.</p> - -<p>Au bout d’un mois cependant, je pensai que notre mutuel bonheur ne -devait pas m’empêcher de chercher à réaliser le projet que j’avais formé -de jouer devant Selim III. Avant de solliciter cette faveur, je crus -devoir me faire connaître en donnant des représentations dans la ville. -Quelque retentissement qu’eussent eu mes séances en Italie, il était peu -probable que mon nom eût traversé<a name="page_116" id="page_116"></a> la Méditerranée: c’était donc une -nouvelle réputation à me faire.</p> - -<p>Je fis construire un théâtre, dans lequel se continua le cours de mes -succès: le public vint en foule; et les plus hauts personnages furent -bientôt au nombre de mes plus zélés spectateurs.</p> - -<p>Je peux me glorifier, mon ami, de cette vogue, car les Turcs, de leur -nature si indolents et si flegmatiques, épris du spectacle que je leur -offrais, me rappelaient par leur enthousiasme mes bouillants spectateurs -italiens.</p> - -<p>Le grand visir vint lui-même assister à une de mes séances; il en parla -à son souverain, et excita si vivement sa curiosité, que Selim m’envoya -l’invitation, pour ne pas dire l’ordre, de venir à la cour.</p> - -<p>Je me rendis en toute hâte au palais, où l’on me désigna l’appartement -dans lequel devait avoir lieu la séance. De nombreux ouvriers furent mis -sous mes ordres, et l’on me donna toute latitude pour mes dispositions -théâtrales. Une seule condition m’était imposée: c’est que l’estrade -ferait face à certain grillage doré, derrière lequel, me dit-on, -devaient se tenir les femmes du Sultan.</p> - -<p>Au bout de deux jours, mon théâtre était élevé et complètement décoré. -Il représentait un jardin rempli de fleurs naturelles, dont les vives -couleurs et les parfums pénétrants charmaient à la fois la vue et -l’odorat. Dans le fond et au milieu d’un épais feuillage, un jet d’eau, -s’élevant en forme de gerbe, retombait dans un bassin de cristal en -milliers de gouttes qui, à la clarté de nombreuses lumières, semblaient -autant de diamants. Cette gerbe avait en outre l’avantage de répandre -une douce fraîcheur qui devait doubler le charme de la représentation. -Enfin, à droite et à gauche, des bosquets touffus devaient me servir de -coulisses et de laboratoire. C’est au milieu de ce véritable jardin -d’Armide que se dressait le gradin chargé de mes brillants appareils.</p> - -<p>Quand tout fut prêt, le Sultan et sa nombreuse suite vinrent prendre les -places assignées par leur rang à la cour. Le sultan, couché sur un -sopha, avait près de lui son grand-visir, tandis<a name="page_117" id="page_117"></a> qu’un interprète, se -tenant respectueusement en arrière, devait lui faire la traduction de -mes paroles. Dans la salle s’étalaient les brillants costumes des grands -de la cour.</p> - -<p>Au lever du rideau, une pluie de feuilles de roses tomba sur la scène et -forma bientôt un tapis odorant et moelleux. Je parus aussitôt, vêtu d’un -riche costume de cour de Louis XV.</p> - -<p>Je vous fais grâce du détail des expériences qui composaient ma séance; -je tiens seulement à vous faire connaître un tour qui, ainsi que celui -de la montre brisée, fut un à-propos dont l’effet fut immense.</p> - -<p>L’imagination de mes spectateurs avait été déjà fortement impressionnée -lorsque je le présentai.</p> - -<p>M’adressant à Selim avec le ton grave et solennel du magicien: «Noble -Sultan, lui dis-je, je vais cesser de simples tours d’adresse pour -m’élever maintenant aux hauteurs de la sublime science de la magie; mais -pour réussir dans mes mystérieuses incantations, j’ai besoin de -m’adresser directement à votre auguste personne. Que Votre Hautesse -veuille donc me confier ce bijou qui m’est nécessaire.» Et en même -temps, je désignais un superbe collier de perles fines qui ornait son -cou. Le sultan me le remit et je le déposai entre les mains d’Antonio. -Celui-ci me servait d’aide sous le costume d’un jeune page.</p> - -<p>On sait, continuai-je, que la magie a des pouvoirs illimités, parce -qu’elle tient dans sa dépendance des esprits familiers qui, respectueux -et soumis, exécutent aveuglément les ordres de leur maître. Que ces -esprits se préparent à m’obéir, je vais les évoquer.»</p> - -<p>En même temps, je traçai majestueusement avec ma baguette un cercle -autour de moi, et je prononçai à voix basse certaines paroles magiques. -Puis, je me tournai vers mon page pour reprendre le collier.</p> - -<p>Le collier avait disparu.</p> - -<p>Vainement j’interroge Antonio. Pour toute réponse, il fait entendre un -rire strident et sarcastique, comme s’il eût été possédé d’un des -esprits que je venais d’évoquer.<a name="page_118" id="page_118"></a></p> - -<p>—Grand prince, dis-je alors au Sultan, veuillez croire que loin d’avoir -participé à cette audacieuse soustraction, je me trouve forcé d’avouer -que je suis en butte à un complot cabalistique que j’étais loin de -prévoir.</p> - -<p>Mais que Votre Hautesse veuille bien se rassurer: nous possédons des -moyens de répression pour faire rentrer nos subordonnés dans le devoir. -Ces moyens sont aussi puissants que terribles, je vais vous en donner un -exemple.</p> - -<p>A mon appel, deux esclaves apportèrent, l’un une boîte longue et -étroite, l’autre un chevalet propre à scier le bois. Antonio paraissait -en proie à une terreur indicible: j’ordonnai froidement aux esclaves de -le saisir, de l’enfermer dans la boîte dont le couvercle fut aussitôt -cloué, et de le mettre en travers sur le chevalet.</p> - -<p>Alors je m’arme d’une scie, et le pied appuyé sur la boîte, je me -disposais à l’entamer pour la couper en deux, lorsque des cris perçants -se font entendre derrière le grillage doré. C’étaient les femmes du -Sultan qui protestaient contre ma barbarie. Je m’arrête un moment pour -leur laisser le temps de se remettre; mais dès que je veux reprendre mon -travail, de nouvelles protestations, où je reconnais des menaces, me -forcent encore à suspendre mon opération.</p> - -<p>Ne sachant si je puis me permettre d’adresser la parole au grillage -doré, je prends un biais pour rassurer indirectement ces dames dans leur -compatissante frayeur:</p> - -<p>—Seigneurs, dis-je à mon nombreux auditoire, ne craignez rien, je vous -prie, pour le supplicié: loin de ressentir aucune douleur, je puis vous -assurer qu’il éprouvera au contraire les sensations les plus agréables.</p> - -<p>Spectateurs et spectatrices ajoutèrent sans doute foi à cette étrange -assertion, car le silence se rétablit, et je pus continuer mon -expérience.</p> - -<p>Le coffre était enfin séparé en deux parties; j’en relevai les tronçons -de manière que chacun produisit un piédestal, je les rapprochai l’un de -l’autre et les couvris d’un énorme cône en osier, sur lequel je jetai un -grand drap noir parsemé de signes cabalistiques brodés en argent.<a name="page_119" id="page_119"></a></p> - -<p>Cette fantasmagorie terminée, je recommençai la petite comédie -d’évocation, de cercles magiques et de paroles sacramentelles; puis -tout-à-coup, au milieu du plus profond silence, on entendit sous le drap -noir deux voix humaines exécutant en duo une ravissante mélodie.</p> - -<p>Pendant ce temps, des feux de Bengale s’allumaient de tous côtés comme -par enchantement. Enfin, les voix et les feux s’étant insensiblement -éteints, un bruit effrayant se fit entendre, le cône et le voile noir se -renversèrent, et... Tous les spectateurs poussèrent un cri de surprise -et d’admiration: deux pages identiquement semblables parurent, chacun -sur un piédestal, se tenant d’une main, tandis que de l’autre ils -soutenaient un plateau d’argent sur lequel était le collier de perles. -Mes deux <i>Antonios</i> se dirigèrent vers le Sultan, et lui offrirent -respectueusement son riche bijou.</p> - -<p>La salle entière s’était levée comme pour donner plus de force aux -applaudissements qui me furent prodigués. Le sultan lui-même me remercia -dans son langage, que je ne compris pas, mais je crus lire sur son -visage l’expression d’une profonde satisfaction.</p> - -<p>Le lendemain, un officier du palais vint me complimenter de la part de -son maître, et m’offrit en présent le collier qui avait été si bien -escamoté la veille.</p> - -<p>Le tour des <i>deux pages</i>, ainsi que je l’avais nommé, fut un des -meilleurs que j’aie jamais exécutés, et cependant, je dois l’avouer, -c’est peut-être un des plus simples. Ainsi, vous devez parfaitement -comprendre, mon cher enfant, qu’Antonio escamote le collier, tandis que -j’occupe l’attention du public par mes évocations. Vous comprenez encore -que, lorsqu’il est enfermé dans la caisse, et pendant qu’on est occupé à -la clouer, il en sort par une autre ouverture qui correspond à une -trappe pratiquée dans le parquet du théâtre; la caisse est déjà vide -lorsqu’on la couche sur le chevalet, je n’ai donc à couper que des -planches. Enfin, à la faveur du grand cône, et du drap qui le couvre, -Antonio et sa sœur portant le même costume, sortent invisiblement de -dessous le plancher et viennent se placer sur les deux piédestaux. La -mise en scène et l’aplomb de l’opérateur font le reste.<a name="page_120" id="page_120"></a></p> - -<p>Ce tour fit grand bruit dans la ville. Le récit passant de bouche en -bouche atteignit bientôt les proportions d’un miracle, et contribua -considérablement au succès des représentations que je donnai à la suite -de cette séance.</p> - -<p>J’aurais pu, à la faveur de cette vogue, rester longtemps encore à -Constantinople et parcourir ensuite les provinces où j’étais sûr de -réussir. Mais la vie paisible que je menais me causait un ennui mortel: -j’éprouvais le besoin de changer de place pour courir après de nouvelles -émotions. Je me sentais le commencement d’un malaise que je ne pouvais -définir: c’était quelque chose comme le spleen ou bien un commencement -de nostalgie; c’était peut-être l’un et l’autre. Ma femme me pressait en -outre de retourner en Italie ou dans tout autre pays chrétien, ne -voulant pas, disait-elle, que notre premier-né, dont l’arrivée nous -était annoncée, vînt au monde au milieu des infidèles.</p> - -<p>Je me rendis d’autant plus volontiers à ses vœux, que tout en -cherchant à lui être agréable, je satisfaisais le plus ardent de mes -désirs. J’étais venu à Constantinople dans un but de curiosité et avec -le projet de jouer devant le Sultan. Puisque ce projet était réalisé et -que ma curiosité était satisfaite, nous pouvions nous éloigner: nous -partîmes pour la France.</p> - -<p>Mon intention était de me rendre à Paris, mais arrivé à Marseille, je -lus dans les journaux l’annonce de représentations données par un -escamoteur nommé Olivier. Son programme comprenait la séance entière de -Pinetti, qui était à peu près la mienne. Lequel des deux, de Pinetti ou -d’Olivier, était le plagiaire? tout porte à croire que c’était ce -dernier. Quoiqu’il en soit, n’ayant cette fois aucune raison pour -engager une nouvelle lutte, je tournai vers la droite et je me dirigeai -sur Vienne.</p> - -<p>Je n’eus pas, du reste, à m’en repentir, car l’accueil que je reçus me -consola de la marche rétrograde que m’avait fait faire la célébrité -d’Olivier.</p> - -<p>Il m’est impossible, mon ami, de vous retracer l’itinéraire que j’ai -parcouru pendant seize ans: je me bornerai à vous dire que j’ai visité -l’Europe entière, en m’arrêtant de préférence dans les capitales.<a name="page_121" id="page_121"></a></p> - -<p>Longtemps j’eus une vogue qui me paraissait ne devoir jamais s’épuiser, -mais ainsi que Pinetti, je devais éprouver l’inconstance de la fortune.</p> - -<p>Un beau jour je m’aperçus que mon étoile commençait à pâlir; je ne -voyais plus le même empressement du public à mes représentations; je -n’entendais plus ces bravos qui me saluaient à mon entrée en scène et -qui me suivaient pendant ma séance; les spectateurs me paraissaient -pleins de réserve, je dirais presque d’indifférence. A quoi cela -tenait-il? Quelle était la cause de cet abandon, de ce caprice? Mon -répertoire était toujours le même: c’était mon répertoire d’Italie, dont -j’étais si fier, et pour lequel j’avais fait de si grand sacrifices. Je -n’avais introduit aucun changement dans mes expériences; celles que -j’offrais alors au public étaient les mêmes qui m’avaient conquis tant -de suffrages. Je sentais aussi que je n’avais rien perdu de la vigueur, -de l’entrain et de l’adresse que j’avais autrefois.</p> - -<p>Mais c’est précisément parce que je restais toujours le même, que le -public avait changé à mon égard.</p> - -<p>Un auteur a dit avec raison:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">L’artiste qui ne monte pas, descend.<br /></span> -</div></div> - -<p>Ce mot s’appliquait justement à ma position: tandis qu’autour de moi la -civilisation marchait en avant, j’étais resté stationnaire; par -conséquent je descendais.</p> - -<p>Quand je fus pénétré de cette vérité, je fis une réforme complète dans -la composition de mes expériences. Les tours de cartes qui tenaient une -grande place dans mon répertoire, n’avaient plus l’attrait de la -nouveauté maintenant que les moindres escamoteurs les connaissaient et -les exécutaient. J’en supprimai un grand nombre, et je les remplaçai par -d’autres exercices.</p> - -<p>Le public aime et recherche les spectacles émouvants: j’en imaginai un -qui, sous ce rapport, devait pleinement le satisfaire et le ramener à -moi. Mais pourquoi Dieu a-t-il permis que je réussisse? Pourquoi ma tête -a-t-elle conçu cette idée fatale? s’écria Torrini,<a name="page_122" id="page_122"></a> en levant vers le -Ciel ses yeux remplis de larmes. Sans elle j’aurais encore mon fils et -je n’aurais pas perdu mon Antonia!</p> - -<p>Tandis qu’il exprimait ces douloureux regrets, la tête du pauvre -Torrini, agitée par son tic nerveux, semblait vouloir se débarrasser de -poignants souvenirs. Néanmoins, après une légère pause, pendant laquelle -il avait tenu la main sur ses yeux, comme pour se concentrer dans sa -douleur, il continua:</p> - -<p>—Il y a deux ans environ, j’étais à Strasbourg; je jouais au théâtre, -et chacun voulait voir cette expérience si émouvante que j’avais -intitulée <i>le fils de Guillaume Tell</i>.</p> - -<p>Giovani (c’était le nom de mon fils) jouait le rôle de Walter, fils du -héros suisse. Au lieu de placer la pomme sur sa tête, il la mettait -entre ses dents. A un signal donné, un spectateur, armé d’un pistolet, -faisait feu sur Giovani, et la balle allait se loger au milieu même du -fruit.</p> - -<p>Grâce au succès que me valut ce tour, mon coffre, vide depuis quelque -temps, se remplit de nouveau. Cela me rendit une grande confiance dans -l’avenir, et loin de profiter des leçons de l’adversité, je repris mes -habitudes de luxe d’autrefois, tant je croyais avoir, cette fois encore, -fixé pour jamais le public, la fortune et la vogue.</p> - -<p>Cette illusion me fut cruellement ravie.</p> - -<p>Le <i>Fils de Guillaume Tell</i>, dont j’avais fait un petit acte à part, -terminait ordinairement la soirée. Nous nous disposions à le jouer pour -la trentième fois, et j’avais fait baisser le rideau, afin de donner à -la scène l’aspect de la place publique d’Altorf. Tout-à-coup mon fils, -qui venait de revêtir le costume helvétique traditionnel, s’approcha de -moi en se plaignant d’une violente indisposition et en me priant de -hâter la fin de la séance. J’avais déjà saisi la sonnette pour donner au -machiniste le signal de lever le rideau, lorsque mon enfant tomba -évanoui.</p> - -<p>Sans m’inquiéter de la longueur de l’entr’acte ni de l’impatience du -public, nous entourâmes de soins empressés mon pauvre Giovani, et je le -transportai près d’une croisée. Le grand air le remit assez vite; -toutefois, il conservait sur ses traits une pâleur mortelle<a name="page_123" id="page_123"></a> qui ne lui -permettait pas de paraître en scène. J’étais moi-même saisi d’un -pressentiment indéfinissable qui me poussait à arrêter la -représentation, et je résolus d’en faire l’annonce au public. Je fis -lever le rideau.</p> - -<p>Les traits contractés par l’inquiétude, je m’avançai vers la rampe. -Giovani, plus pâle encore et se tenant à peine, était près de moi.</p> - -<p>J’exposai brièvement l’accident qui le mettait dans l’impossibilité -d’exécuter l’expérience annoncée, et je proposai de rendre le montant de -leurs places aux personnes qui en feraient la réclamation. Mais à ces -mots, qui pouvaient susciter de grands embarras et surtout de graves -abus, mon courageux enfant, faisant un effort sur lui-même, prit la -parole pour annoncer que depuis quelques instants il se trouvait mieux -et se sentait la force de continuer la séance où d’ailleurs, disait-il, -il n’avait qu’un rôle passif et peu fatigant.</p> - -<p>Le public accueillit cette annonce avec de vifs applaudissements, et -moi, père insensé et barbare, ne tenant aucun compte de l’avertissement -que le Ciel m’envoyait pour la conservation des jours de mon enfant, -j’eus la cruauté, la folie d’accepter ce généreux dévouement. Il ne -fallait pourtant qu’un mot pour éviter la ruine, le déshonneur, la -folie, et ce mot expira sur mes lèvres! Je me laissai étourdir par les -bruyantes acclamations du public, et je commençai.</p> - -<p>J’ai déjà dit quelle était la nature du tour qui faisait courir la -ville. Tout le prestige était dans la substitution d’une balle à une -autre. Un savant m’avait enseigné une composition métallique imitant le -plomb à s’y méprendre. J’en avais fait des balles, qui, placées à côté -de balles véritables, n’en pouvaient être distinguées. Seulement il -fallait éviter de les presser trop fortement, parce que la matière dont -elles étaient faites était très friable; mais par cette raison, aussi, -lorsqu’elles étaient lancées par le pistolet, elles se divisaient à -l’infini, et n’allaient pas plus loin que la bourre elle-même.</p> - -<p>Jusqu’alors je n’avais pas songé qu’il pût y avoir le moindre<a name="page_124" id="page_124"></a> danger -dans l’exécution de cette expérience; j’avais pris du reste mes -précautions contre toute erreur. Les fausses balles étaient enfermées -dans un petit coffre dont seul j’avais la clef, et je ne l’ouvrais qu’au -moment où le besoin l’exigeait.</p> - -<p>Ce soir-là, j’avais mis la plus grande circonspection dans les apprêts -de cette scène; aussi, comment expliquerai-je la cruelle erreur qui fut -commise? Je ne le puis; aucune conjecture ne m’éclaire; je ne dois -accuser que la fatalité. Toujours est-il qu’une balle de plomb mêlée aux -autres se trouva dans la cassette, et qu’elle fut mise dans le pistolet.</p> - -<p>Concevez-vous, maintenant, ce qu’il y a d’horrible dans cette action? -Voyez-vous un père venant, le sourire sur les lèvres, commander le coup -de feu qui doit tuer son fils!..... C’est affreux, n’est-ce pas?</p> - -<p>Le coup part, et le spectateur cruellement adroit a visé si -malheureusement, que l’enfant, frappé au milieu du front, tombe aussitôt -la face contre terre, se roule, se tord dans les convulsions d’une -courte agonie et rend le dernier soupir.....</p> - -<p> </p> - -<p>Un instant, je restai immobile, souriant encore aux spectateurs et ne -pouvant croire à un aussi grand malheur; en une seconde, mille pensées -se croisent dans mon esprit. Est-ce une illusion, une surprise que j’ai -ménagée et dont je ne me souviens plus? n’est-ce qu’une émotion de -l’enfant, une suite du malaise qu’il vient d’éprouver?</p> - -<p>Paralysé par le doute et l’horreur, j’hésite à changer de place: mais le -sang qui sort en abondance de la blessure, me rappelle violemment à -l’affreuse réalité. Je comprends enfin, et, fou de douleur, je me -précipite sur le corps inanimé de mon fils.</p> - -<p>J’ignore ce qui se passa ensuite, ce que je devins. Lorsque je recouvrai -l’usage de mes sens, je me trouvai dans une prison, en face de deux -hommes, dont l’un était un médecin, et l’autre un juge d’instruction. Ce -magistrat, compatissant à mon malheur, eut la bonté de mettre tous les -égards et toutes les formes possibles dans l’accomplissement de sa -pénible mission. J’avais peine à<a name="page_125" id="page_125"></a> comprendre les questions qu’il -m’adressait; je ne savais que répondre et je me contentais de verser des -larmes.</p> - -<p>L’instruction fut promptement achevée et l’on me traduisit en cour -d’assises.</p> - -<p>Le croiriez-vous, mon enfant? Ce fut avec un indicible bonheur que je -m’assis sur le banc d’infamie, espérant n’en sortir que pour recevoir la -juste punition du crime que j’avais commis. J’étais résigné à la mort, -je la désirais même, et je voulais faire tout ce qui serait en mon -pouvoir pour qu’on me délivrât d’une vie qui m’était odieuse.</p> - -<p>J’avais déclaré ne pas vouloir me défendre: on me nomma d’office un -avocat qui, pour me sauver, déploya un talent malheureusement -remarquable. Malgré mes aveux, le jugement fut rendu, et contre mon -attente, le chef principal d’accusation ayant été écarté, je ne fus -reconnu coupable que d’homicide par imprudence et condamné à six mois de -prison, que je passai dans une maison de santé.</p> - -<p>Ce fut seulement là que je pus communiquer avec Antonio. Il vint -m’apporter une affreuse nouvelle: ma chère Antonia n’avait pu supporter -tant de chagrins; elle aussi était morte!</p> - -<p>Ce nouveau coup m’accabla tellement que je faillis en perdre la vie; je -passai la plus grande partie de ma détention dans un affaiblissement -voisin de la mort; mais enfin ma nature vigoureuse lutta contre toutes -ces secousses, l’emporta, et je recouvrai la santé. J’étais en -convalescence, lorsqu’on m’ouvrit les portes de ma prison.</p> - -<p>Le chagrin et le découragement me suivirent partout et me jetèrent dans -une apathie dont rien ne pouvait me tirer. Je fus pendant trois mois -comme un insensé, courant la campagne et ne prenant de nourriture que ce -qu’il en fallait pour ne pas mourir de faim. Je sortais de chez moi au -petit jour et n’y rentrais qu’à la nuit. Il m’eût été impossible de dire ce -que j’avais fait pendant ces longues excursions; je marchais -probablement sans autre but que celui de changer de place.</p> - -<p>Une semblable existence ne pouvait durer longtemps: la<a name="page_126" id="page_126"></a> misère et son -triste cortége s’avançaient d’un pas inévitable.</p> - -<p>La maladie de ma femme, les frais judiciaires, ma détention et notre -dépense pendant ces trois mois sans travail, avaient absorbé, -non-seulement mes ressources pécuniaires, mais encore la valeur entière -de mon cabinet. Antonio m’exposa notre situation et me supplia d’en -sortir en reprenant le cours de mes représentations.</p> - -<p>Je ne pouvais laisser ce bon frère, cet excellent ami, dans une -situation aussi critique: je cédai à sa prière, à la condition cependant -que je changerais mon nom contre celui de Torrini, et que je ne jouerais -jamais sur aucun théâtre.</p> - -<p>Antonio se chargea de tout arranger suivant mes désirs. En vendant les -bijoux que j’avais reçus en présent à différentes époques, et qu’il -avait à mon insu soustraits aux griffes des hommes de loi, il paya mes -dettes et fit construire la voiture où nous venons de subir un si rude -échec.</p> - -<p>De Strasbourg nous nous rendîmes à Bâle. Mes premières représentations -furent empreintes de la plus grande tristesse, mais insensiblement je -suppléai à la gaîté et à l’entrain par la bonne exécution de mes -expériences; et le public finit par m’accepter ainsi.</p> - -<p>Après avoir visité les principales villes de la Suisse, nous rentrâmes -en France, et c’est en la parcourant, mon cher enfant, que vous trouvai -sur la route de Blois à Tours.</p> - -<p>Je vis, aux dernières phrases de Torrini et à la manière dont il -cherchait à abréger la fin de son récit, que non-seulement il avait -besoin de repos, mais encore qu’il sentait la nécessité de se remettre -de toutes les émotions que ces tristes souvenirs avaient excitées en -lui.</p> - -<p>Pourtant, j’avais remarqué avec joie depuis quelque temps que si ces -souvenirs étaient douloureux pour son cœur, ils n’y laissaient plus -qu’une résignation empreinte de mélancolie. Sa raison avait fini par -maîtriser les écarts de son imagination, et il ne lui restait plus -d’autre trace de sa folie passée que son tic, qu’il garda jusqu’à ses -derniers moments.</p> - -<p>Quelques mots échappés à Torrini pendant son récit m’avaient<a name="page_127" id="page_127"></a> confirmé -dans la pensée que sa position pécuniaire était embarrassée; je le -quittai sous le prétexte de le laisser reposer, et je priai Antonio de -faire une promenade avec moi. Je voulais lui rappeler qu’il était temps -de mettre à exécution le plan que nous avions conçu et qui consistait à -donner, sans en parler à notre cher malade, une ou plusieurs -représentations à Aubusson.</p> - -<p>Antonio fut de cet avis. Mais lorsqu’il s’agit de décider qui de nous -deux monterait sur la scène, il se récusa, prétendant ne connaître de -l’escamotage que ce qu’il avait été forcé d’apprendre pour son service. -Il savait, me dit-il, glisser au besoin une carte, un mouchoir, une -pièce de monnaie dans la poche d’un spectateur sans que celui-ci s’en -aperçût, mais rien au-delà.</p> - -<p>J’ai su plus tard que, sans être très adroit, Antonio en savait plus -qu’il ne voulait le dire.</p> - -<p>Nous décidâmes que je serais le représentant de notre sorcier.</p> - -<p>Il fallait que je fusse soutenu par un grand désir d’être utile à -Torrini et d’acquitter une partie de ma dette de reconnaissance envers -lui, pour me décider si brusquement à paraître en scène. Car, si j’avais -déjà donné quelques séances devant des amis, je les admettais -gratuitement à mon spectacle; cette fois, il s’agissait de spectateurs -payant leurs places, et cette distinction me causait une grande -appréhension.</p> - -<p>Cependant, une fois ma détermination prise, je me rendis avec Antonio -chez le maire pour obtenir de lui l’autorisation de donner des -représentations.</p> - -<p>Ce magistrat était un homme excellent; il connaissait l’accident qui -nous était arrivé, et voyant qu’il s’agissait d’une bonne œuvre à -faire, il nous offrit gratuitement une salle destinée aux concerts.</p> - -<p>Bien plus, pour nous procurer l’occasion de faire quelques connaissances -qui pourraient nous être utiles, il nous engagea à aller passer chez lui -la soirée du dimanche suivant.</p> - -<p>Nous acceptâmes avec reconnaissance et nous eûmes lieu de nous en -féliciter. Les invités de M. le Maire, charmés de certains tours que -j’avais exécutés devant eux, furent fidèles à la promesse<a name="page_128" id="page_128"></a> qu’ils nous -avaient faite de venir assister à ma première représentation. Pas un ne -manqua.</p> - -<p>Toutefois, j’eus besoin encore, je l’avoue, de me dire que les -spectateurs, instruits du but de la séance, me tiendraient compte sans -doute de mon dévouement, car le cœur me battit à rompre ma poitrine, -au moment où le rideau se leva. Quelques applaudissements me rendirent -de la confiance et je ne me tirai pas trop mal des premiers tours que -j’exécutai. La réussite augmenta mon assurance, et je finis même par -avoir un aplomb dont je ne me serais pas cru capable.</p> - -<p>Du reste, je possédais parfaitement la séance pour l’avoir vu bien des -fois exécuter par Torrini. Mes principaux tours furent <i>la houlette</i>, -<i>les Pyramides d’Egypte</i>, <i>l’Oiseau mort et vivant</i>, <i>l’Omelette dans le -chapeau</i>. Je terminai par le <i>Coup de piquet de l’aveugle</i>, que j’avais -étudié avec soin. J’eus le bonheur de le réussir, et il enleva tous les -suffrages.</p> - -<p>Un accident, qui m’arriva dans cette séance, modéra singulièrement la -joie de mon triomphe.</p> - -<p>J’avais emprunté un chapeau pour y faire mon omelette. Les personnes qui -ont vu faire ce tour savent qu’il est principalement destiné à provoquer -la gaîté dans l’assemblée, et qu’il n’y a rien à craindre pour l’objet -emprunté.</p> - -<p>Je m’étais fort bien tiré de la première partie, qui consiste à casser -des œufs, à les battre, à y joindre du sel et du poivre et à jeter le -tout dans le chapeau.</p> - -<p>Il s’agissait, après cela, de simuler la cuisson de l’omelette; je posai -un flambeau à terre, puis mettant au-dessus, à une distance où elle ne -pouvait être atteinte, la coiffure qui devait simuler la poêle, je lui -fis décrire un petit cercle, imitant ainsi le mouvement d’oscillation -que fait une cuisinière pour empêcher l’omelette de brûler. En même -temps, je débitais avec assez d’entrain des plaisanteries appropriées à -la circonstance. Le public riait si bien et si haut que je m’entendais à -peine parler. Je ne me doutais guère à ce moment de la cause réelle de -cette hilarité. Hélas! je ne tardai pas à la connaître. Une forte odeur -de roussi me fit jeter les yeux<a name="page_129" id="page_129"></a> sur la lumière, elle était éteinte. Je -regardai vivement le chapeau; le fond en était entièrement brûlé et -taché. Il paraît que n’ayant pas convenablement apprécié la hauteur de -la bougie, j’avais commencé par rôtir le malheureux chapeau, puis sans -me douter de ce qui m’arrivait, et continuant toujours à tourner, -j’étais descendu un peu plus bas et je l’avais barbouillé de cire -fondue.</p> - -<p>Tout interdit à cette vue, je m’arrêtai, ne sachant comment sortir de ce -mauvais pas. Heureusement pour moi que mon désappointement, si véritable -qu’il fût, passa pour une comédie bien jouée; on ne doutait pas que cet -accident ne fût un des agréments du tour et ne fût promptement réparé.</p> - -<p>Cette confiance dans mon savoir-faire était un supplice de plus, car, -pauvre magicien, mon pouvoir surnaturel s’arrêtait devant la simple -réparation d’un chapelier. Je n’avais qu’un moyen, c’était de gagner du -temps et de m’inspirer des circonstances. Je continuai donc l’expérience -d’un air assez dégagé pour ma position, et j’exposai aux regards du -public ébahi une omelette cuite à point, que j’eus encore le courage -d’assaisonner de quelques bons mots.</p> - -<p>Cependant, ce quart d’heure dont parle Rabelais était arrivé. Ce n’était -pas assez de payer d’audace, il fallait rendre le chapeau, et, faute de -mieux, confesser publiquement ma maladresse.</p> - -<p>Je m’étais résigné à cet acte d’humilité et je cherchais déjà à le faire -le plus dignement possible, lorsque je m’entendis appeler de la coulisse -par Antonio. Sa voix suspendit sur mes lèvres la parole prête à -s’échapper et me rendit le courage, car je ne doutais pas que mon -compère ne m’eût préparé quelque porte de sortie. Je me rendis près de -lui; il m’attendait un chapeau à la main.</p> - -<p>—Tenez, me dit-il en l’échangeant contre celui que je portais, c’est le -vôtre; mais peu importe, faites bonne contenance; brossez-le comme si -vous veniez d’enlever les taches, et en le remettant à la personne dont -vous avez reçu l’autre, priez-la à voix basse de lire ce qui est au -fond.</p> - -<p>Je fis ce qui m’était recommandé. Le propriétaire du chapeau brûlé, -après avoir reçu le mien, se disposait à me faire une réclamation, -lorsque je le prévins par un geste qui l’engageait à<a name="page_130" id="page_130"></a> lire la note fixée -sur la coiffe. Cette note était ainsi conçue:</p> - -<p>«Une étourderie m’a fait commettre une faute que je réparerai. Demain, -j’aurai l’honneur de vous demander l’adresse de votre chapelier; en -attendant, soyez assez bon pour me servir de compère et cacher ma -mésaventure.»</p> - -<p>Ma requête eut tout le succès que je pouvais désirer, car mon secret fut -parfaitement gardé et mon honneur fut sauf.</p> - -<p>Le succès de cette représentation m’engagea à en donner plusieurs autres -qui furent également très suivies. Les recettes furent excellentes, et -nous réalisâmes une somme assez importante.</p> - -<p>Que l’on juge de notre joie en portant triomphalement notre trésor à -Torrini! Ce brave homme, après avoir écouté tous les détails de notre -complot, avait bien envie de nous gronder du silence que nous avions -gardé. Il ne put y parvenir; l’attendrissement le gagna, et, s’y -laissant aller, il nous remercia avec toute l’effusion de son excellent -cœur.</p> - -<p>Nous nous occupâmes immédiatement de liquider notre situation -financière, car notre malade était arrivé au terme de son traitement et -pouvait désormais vaquer à ses affaires.</p> - -<p>Torrini donna satisfaction complète à ses créanciers; il acheta deux -bons chevaux, fit réparer sa voiture, après quoi, n’ayant plus rien à -faire à Aubusson, il décida qu’il partirait.</p> - -<p>Le moment de nous séparer était arrivé, et mon vieil ami y était préparé -depuis huit jours. Les adieux furent douloureux pour tous; un père -quittant son enfant, sans espoir de le revoir jamais, n’eût pas éprouvé -un plus violent chagrin que celui que ressentit Torrini en me serrant -dans ses bras pour la dernière fois. De mon côté, je ne pouvais me -consoler de perdre deux amis avec lesquels j’eusse si volontiers passé -ma vie.</p> - -<p>Je partis pour Blois, tandis que Torrini prenait la route de -l’Auvergne.<a name="page_131" id="page_131"></a></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h2> - -<p class="hang"><span class="smcap">Des Acteurs prodiges.—M<sup>lle</sup> Houdin.—J’arrive a Paris.—Mon -mariage.—Comte.—Études sur le public.—Un habile directeur.—Les -billets roses.—Un style musqué.—Le Roi de tous les -cœurs.—Ventriloquie.—Les mystificateurs mystifiés.—Le père.—Jules -de Rovère.—Origine du mot prestidigitateur.</span></p> - -<div class="rt"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i4">...............<br /></span> -<span class="i0">...............Le cœur plein de bonheur<br /></span> -<span class="i0">Je m’écriais: ô mon père! ô ma mère!<br /></span> -<span class="i0">O mes amis! ô ma simple cité!<br /></span> -<span class="i0">Je vous revois; dans ma félicité,<br /></span> -<span class="i0">Je n’ai plus rien à désirer sur la terre.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Comme le cœur me battit, lorsque je rentrai dans ma ville natale! Il -me semblait que j’en étais absent depuis un siècle et ce siècle n’avait -pourtant duré que six mois. Les larmes me vinrent aux yeux en embrassant -mon père et ma mère; je suffoquais d’émotion. J’ai depuis fait en pays -étrangers de longs voyages; je suis toujours revenu près des miens avec -bonheur, mais jamais, je puis le dire, je ne fus ému aussi profondément -qu’alors. Peut-être<a name="page_132" id="page_132"></a> en est-il de cette impression comme de tant -d’autres, hélas! que l’habitude finit par émousser.</p> - -<p>Je trouvai mon père fort tranquille sur mon compte. La raison en était -que pour ne pas éveiller son inquiétude, j’avais usé de ruse: un -horloger avec lequel j’avais lié connaissance, lui avait fait parvenir -mes lettres comme venant d’Angers, et cet ami s’était également chargé -de m’envoyer les réponses.</p> - -<p>Il fallait maintenant donner une cause à mon retour, et j’hésitais à -révéler mon séjour chez Torrini. Toutefois, poussé par le désir commun à -tous les touristes de raconter leurs impressions de voyage, je me -laissai aller à faire le récit de mes aventures jusque dans leurs -moindres détails.</p> - -<p>Ma mère effrayée et craignant que je ne fusse encore malade, n’attendit -pas la fin de ma narration pour envoyer chercher un médecin. Celui-ci la -rassura en affirmant, ce que ma figure annonçait du reste, que j’étais -dans un état de santé parfaite.</p> - -<p>On trouvera peut-être que je me suis trop longuement étendu sur les -événements qui ont suivi mon empoisonnement. Je devais le faire, car -l’expérience que j’acquis près de Torrini, le récit de son histoire, nos -conversations et ses conseils eurent une influence considérable sur mon -avenir. Avant cette époque, ma vocation pour l’escamotage était encore -bien vague; depuis, elle me domina impérieusement.</p> - -<p>Cependant cette vocation, il me fallait la repousser de toutes mes -forces et lutter corps à corps avec elle: il n’était pas supposable que -mon père, qui avait déjà dû céder à ma passion pour l’horlogerie, -poussât la faiblesse jusqu’à me laisser tenter une voie nouvelle et -surtout si étrange. J’eusse pu certainement profiter du bénéfice de mon -âge, car j’étais majeur; mais, outre qu’il m’eût coûté de déplaire à mon -père, je réfléchissais encore que, possesseur d’une bien petite fortune, -je ne pouvais l’exposer sans son consentement. Ces raisons m’engagèrent, -sinon à renoncer à mes projets, du moins à les ajourner.</p> - -<p>D’ailleurs, mes succès à Aubusson n’avaient pu changer une opinion bien -arrêtée que j’avais sur l’escamotage: c’est que pour<a name="page_133" id="page_133"></a> représenter -convenablement un homme adroit et capable d’exécuter des choses -incompréhensibles, il faut avoir un âge en rapport avec les longues -études qu’on a dû faire pour arriver à cette supériorité.</p> - -<p>Le public accordera bien à un homme de trente-cinq à quarante ans le -droit de le tromper et de lui faire subir ces amusantes déceptions; il -ne l’accordera pas à un jeune homme.</p> - -<p>Après quelques jours de vacances consacrés à célébrer mon retour, -j’entrai chez un horloger de Blois, qui m’employa à <i>rhabiller</i> et à -brosser des montres. Or, je l’ai déjà dit, ce travail machinal et -ennuyeux s’il en fut, rabaisse l’artiste horloger au niveau du -manœuvre. Il s’agissait d’accomplir chaque jour un travail tournant -incessamment dans le cercle invariable d’un <i>ressort</i> à remplacer, d’une -<i>verge</i> à remettre (les montres à <i>cylindre</i> étaient rares à cette -époque), d’une <i>chaîne</i> à raccommoder et finalement, après visite -sommaire de la montre, <i>d’un coup de brosse</i> à donner pour brillanter -l’ouvrage.</p> - -<p>Dieu me garde pourtant de vouloir déprécier le métier d’horloger -<i>rhabilleur</i>, et de voir dans mes anciens confrères des <i>artistes</i> sans -capacité. Loin de là; je me plairai toujours à reconnaître -l’intelligence qu’exige l’art de réparer une montre en y faisant le -moins possible.</p> - -<p>Quelquefois, dira-t-on, la montre revient de chez l’horloger à peu près -aussi malade qu’elle y était entrée. C’est vrai; mais à qui la faute?</p> - -<p>Au public, il me semble.</p> - -<p>En province surtout, on a une peine infinie à accorder une gratification -convenable au travail d’une consciencieuse réparation, et l’on marchande -pour sa montre ou sa pendule, comme on le ferait pour l’achat de -légumes. Qu’arrive-t-il alors? c’est que l’horloger est obligé de -composer avec sa conscience et que bien souvent le client en a pour son -argent.</p> - -<p>Toujours est-il que je me plaisais peu à cette besogne et que j’étais -devenu à cet endroit d’une excessive paresse. Mais si l’on me voyait -froid et indolent à l’égard des montres et des pendules<a name="page_134" id="page_134"></a> que l’on me -donnait à <i>rhabiller</i>, j’avais, d’un autre côté, un besoin d’activité -qui me dévorait. Pour le satisfaire, je m’abandonnai tout entier à -certaine distraction à laquelle je trouvais le plus vif attrait. Je veux -parler de la comédie de société.</p> - -<p>Personne, je le pense, ne peut m’en faire un reproche, car parmi ceux -qui me lisent, quel est celui qui n’a pas un peu joué la comédie? Depuis -le jeune enfant qui récite un rôle à la distribution des prix, jusqu’au -vieillard qui souvent accepte un emploi de père noble dans une de ces -agréables parties, organisées pour charmer les longues soirées d’hiver, -chacun n’aime-t-il à se donner la satisfaction si douce de se faire -applaudir? Moi aussi, j’avais cette faiblesse, et, poussé par mes -souvenirs de voyage, je voulais revoir ce public qui s’était montré déjà -si bienveillant envers moi.</p> - -<p>De concert avec quelques amis nous avions organisé une véritable troupe -de vaudeville. Chacun y avait son emploi; celui des comiques m’avait été -dévolu, et je ne remplissais ni plus ni moins que les rôles de Perlet -dans les pièces les plus en vogue de cette époque.</p> - -<p>Notre spectacle était gratis; aussi ne faut-il pas demander si nous -avions de nombreux spectateurs. Il va sans dire également que nous -étions tous des acteurs prodiges; on nous le disait, du moins, et notre -amour-propre satisfait ne trouvait aucune raison pour repousser ces -éloges. Dieu sait pourtant quels acteurs nous faisions!</p> - -<p>Malheureusement pour nos éclatants succès, des rivalités, des -susceptibilités blessées, ainsi que cela arrive le plus souvent, -amenèrent la discorde parmi nous, et bientôt il ne resta plus de tout le -personnel que le coiffeur et le lampiste. Ces deux fidèles débris de -notre troupe se voyant ainsi abandonnés à eux-mêmes, tinrent conseil, -et, après mûre délibération, ils décidèrent que ne pouvant satisfaire -aux exigences de la scène, ils se donnaient mutuellement leur démission. -Afin d’expliquer l’héroïque persistance de ces deux artistes, il est bon -de dire que seuls de la troupe ils étaient payés de leurs services.<a name="page_135" id="page_135"></a></p> - -<p>Mon père m’avait vu avec peine négliger le travail pour le plaisir. Afin -de me ramener à de plus sages idées, il conçut pour moi un projet, qui -devait avoir le double avantage de régulariser ma conduite et de me -fixer irrévocablement auprès de lui: il s’agissait de m’établir et de me -marier.</p> - -<p>Je ne sais, ou plutôt je ne veux pas dire, comment un tiers me poussa à -refuser la dernière de ces deux propositions, sous le prétexte que je ne -me sentais aucune vocation pour le mariage. Quant à l’établissement -d’horlogerie, je fis facilement comprendre à mon père que j’étais encore -trop jeune pour y songer.</p> - -<p>Mais je venais à peine de lui déclarer mon refus, que des circonstances -d’une grande simplicité cependant, vinrent complètement changer ma -détermination et me faire oublier les serments auxquels j’avais promis -de rester fidèle.</p> - -<p>Les succès que j’avais obtenus dans mes rôles m’avaient ouvert l’entrée -de quelques salons où j’allais souvent passer d’agréables soirées; là -encore on jouait la comédie, sous forme de charades en action.</p> - -<p>Un soir, dans l’une de ces maisons où plus qu’ailleurs se trouvait -toujours nombreuse compagnie, on nous pria comme de coutume d’égayer la -soirée par quelques-unes de nos petites scènes. Je ne me rappelle plus -quel fut le mot proposé; je me souviens seulement que je fus chargé de -remplir un rôle de gastronome célibataire. Je me mis à table, et tout en -faisant un repas à la façon de ceux dont on se contente au théâtre, -j’improvisai un chaud monologue sur les avantages du célibat. Cette -apologie m’était d’autant plus facile que je n’avais qu’à répéter les -beaux raisonnements que j’avais faits à mon père, lors de sa double -proposition. Or, il arriva que parmi les personnes qui écoutaient cette -description plus ou moins juste de la béatitude du célibat, se trouvait -une jeune fille de dix-sept ans, laquelle semblait apporter une sérieuse -attention à mes arguments contre le mariage. C’était la première fois -que je la voyais; je ne pus trouver d’autre cause à cette extrême -attention que le désir de deviner le mot de la charade.<a name="page_136" id="page_136"></a></p> - -<p>On est toujours enchanté de trouver un auditeur attentif, et à plus -forte raison, lorsque cet auditeur est une charmante jeune fille: c’est -pourquoi je crus de mon devoir, dans le courant de la soirée, de lui -adresser quelques mots de politesse. Une conversation s’ensuivit et -devint si intéressante, que nous avions encore quantité de choses à nous -dire quand il fallut nous séparer. Je crois du reste que je ne fus pas -seul à regretter que la soirée fût sitôt terminée.</p> - -<p>Cet événement si simple fut pourtant cause de mon mariage avec -mademoiselle Houdin, et ce mariage me conduisit à Paris.</p> - -<p>Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi je me nomme -Robert-Houdin; mais ce qu’il ignore et ce que je vais lui apprendre, -c’est que ce double nom, que j’avais d’abord pris pour éviter une -confusion avec mes nombreux homonymes, est devenu plus tard, grâce à la -décision du Conseil d’Etat, mon seul nom patronymique, s’écrivant d’un -seul trait Robert-Houdin. On me pardonnera d’ajouter que cette faveur, -toujours difficile à obtenir, ne m’a été accordée qu’en raison de la -popularité que mes longs et laborieux travaux m’avaient acquise sous ce -nom.</p> - -<p>Mon beau-père, M. Houdin, horloger célèbre, né à Blois, et par -conséquent mon compatriote, était venu à Paris pour tirer de son savoir -un meilleur parti qu’il n’eût pu faire dans sa ville natale. Il -fabriquait de l’horlogerie de commerce, en même temps qu’il exécutait de -ses mains des pendules astronomiques, des régulateurs, des pièces de -précision et des instruments propres à leur exécution. Il fut convenu -entre mon beau-père et moi que nous vivrions ensemble, et qu’aidé de ses -conseils je l’aiderais à mon tour de mon travail.</p> - -<p>M. Houdin était au moins aussi passionné que moi pour la mécanique, dont -il connaissait à fond tous les secrets. Nous avions sur ce sujet de -longues et intéressantes conversations.</p> - -<p>Un entretien dans lequel entre de la passion rend facilement -communicatif. Ce fut à la suite d’une de ces conversations que je -confiai à mon beau-père les projets que j’avais autrefois formés pour la -création d’un cabinet de curiosités mécaniques jointes à des<a name="page_137" id="page_137"></a> -expériences de prestidigitation. Déjà plusieurs fois en famille j’avais -eu l’occasion de donner un échantillon de mon savoir-faire.</p> - -<p>M. Houdin me comprit, adopta mes plans et m’engagea à continuer mes -études dans la voie que je m’étais tracée. Fort de l’approbation d’un -homme dont je connaissais l’extrême prudence, je me livrai sérieusement, -dans mes moments de loisir, à mes exercices favoris, et je commençai à -créer quelques instruments pour mon futur cabinet.</p> - -<p>Mon premier soin, en arrivant à Paris, avait été d’assister aux -représentations de Comte, qui depuis fort longtemps trônait dans son -théâtre de la galerie de Choiseul. Ce célèbre <i>physicien</i> se reposait -déjà sur ses lauriers, et ne jouait plus qu’une fois par semaine. Les -autres jours étaient consacrés aux représentations de ses jeunes -acteurs, véritables prodiges de précocité.</p> - -<p>Tout le monde se rappelle d’avoir lu sur les affiches de ce théâtre les -singulières annonces de chefs d’emploi que je vais citer.</p> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="left">Jeune premier</td><td align="center">(grands rôles): </td><td align="left">M. Arthur, âgé de 5 ans.</td></tr> -<tr><td align="left">Jeune première</td><td align="center">id. </td><td align="left">M<sup>lle</sup> Adelina, âgée de 4 ans ½.</td></tr> -<tr><td align="left">Grandes coquettes</td><td align="left"> </td><td align="left">M<sup>lle</sup> Victorine, âgée de 7 ans.</td></tr> -<tr><td align="left">Pères nobles</td><td align="left"> </td><td align="left">Le petit Victor, âgé de 6 ans.</td></tr> -</table> - -<p>Ces artistes en bourrelet, ces comédiens en brassière, faisaient courir -tout Paris.</p> - -<p>Comte aurait pu quitter tout à fait la scène, se contenter de son rôle -de directeur et de père nourricier des enfants de Thalie, et arrondir -tranquillement sa fortune déjà fort convenable. Mais Comte tenait à se -montrer au moins une fois par semaine, et il avait pour cela un double -motif: c’est que ses séances, devenues rares, exercaient toujours une -heureuse influence sur la recette, et que d’un autre côté, en continuant -de jouer, il écartait les physiciens ses concurrents, qui auraient pu -avoir l’idée de venir le remplacer, dans le cas où il se serait retiré -de l’arène.</p> - -<p>Les expériences de Comte étaient presque toutes puisées dans un<a name="page_138" id="page_138"></a> -répertoire que je connaissais parfaitement: c’était celui de Torrini et -de tous les escamoteurs de l’époque. Elles ne pouvaient donc avoir pour -moi un véritable intérêt. Toutefois, j’en retirais encore quelques -profits, car n’ayant pas à me préoccuper des expériences, j’étudiais -autant le spectateur que le physicien lui-même.</p> - -<p>J’écoutais avec attention ce qui se disait autour de moi, et souvent -j’entendais de très judicieuses observations. Comme elles étaient faites -pour la plupart par des gens qui ne semblaient pourtant pas doués d’un -grand esprit de pénétration, cela me donna à penser qu’un -prestidigitateur doit surtout se méfier du vulgaire, et en y -réfléchissant, j’arrivai à me faire cette opinion: c’est qu’il est plus -difficile de faire illusion à un ignorant qu’à un homme d’esprit.</p> - -<p>Ceci à l’air d’un paradoxe; je vais l’expliquer.</p> - -<p>L’homme vulgaire ne voit généralement dans les tours d’escamotage qu’un -défi porté à son intelligence, et, pour lui, les séances de -prestidigitation deviennent un combat dont il veut à tout prix sortir -vainqueur.</p> - -<p>Toujours en garde contre les paroles dorées à l’aide desquelles -l’illusion s’opère, il n’écoute rien et se renferme dans cet inflexible -raisonnement:</p> - -<p>—L’escamoteur, dit-il, tient dans sa main un objet qu’il prétend faire -disparaître. Hé bien! quelque chose qu’il dise pour distraire mon -imagination, mes yeux ne quitteront pas ses mains, et le tour ne pourra -se faire sans que je sache comment il s’y est pris.</p> - -<p>Il s’ensuit que l’escamoteur, dont les artifices s’adressent -particulièrement à l’esprit, doit redoubler d’adresse pour dépister -cette résistance obstinée.</p> - -<p>Le trait suivant vient à l’appui de mon opinion.</p> - -<p>Un paysan se trouvait dans une assemblée de savants; un des membres vint -soumettre à ses doctes confrères cette intéressante question: Pourquoi, -lorsque l’on introduit un poisson dans un vase entièrement plein d’eau, -ce vase ne déborde-t-il pas? Chacun alors de se creuser la tête et de -chercher à donner l’explication de<a name="page_139" id="page_139"></a> ce singulier phénomène. Mais on -avait beau parler, aucun raisonnement n’obtenait l’approbation de -l’assemblée, et les dissertations continuaient à perte de vue, quand le -paysan demanda la parole:</p> - -<p>—Au lieu de tant discourir, dit-il, ne serait-il pas préférable de -mettre d’abord un poisson dans un vase rempli d’eau? on verrait ce qui -en résulterait et l’on serait plus en mesure de discuter ensuite sur le -sujet.</p> - -<p>On suivit cet avis, aussi simple que sage, et la solution du problème -fut bientôt trouvée: le poisson fit déborder le vase.</p> - -<p>Messieurs les savants s’aperçurent qu’ils avaient été victimes d’une -mystification.</p> - -<p>L’homme d’esprit, au contraire, qui assiste à une séance de -prestidigitation, y est venu dans le seul but de jouir d’illusions et, -loin de mettre obstacle aux tours du physicien, il est le premier à en -favoriser l’exécution. Plus il est trompé, plus il est satisfait, -puisqu’il a payé pour cela. Il sait, du reste, que ces amusantes -déceptions ne peuvent porter atteinte à sa réputation d’homme -intelligent. C’est pourquoi il s’abandonne avec confiance aux -raisonnements du prestidigitateur, les suit complaisamment dans tous -leurs développements et se laisse facilement égarer.</p> - -<p>N’avais-je donc pas raison de penser qu’il est plus facile de tromper un -homme d’esprit qu’un ignorant?</p> - -<p>Comte était aussi pour moi un autre objet d’études non moins -intéressantes: je l’étudiais comme directeur et comme artiste.</p> - -<p>Comme directeur, Comte aurait pu en remontrer aux plus habiles, et nul -ne savait mieux que lui faire venir, comme on dit, l’eau à son moulin. -On connaît la plupart des petits moyens qu’un directeur emploie -communément pour attirer le spectateur et augmenter ses recettes. Comte, -pendant longtemps, n’eut pas besoin d’y recourir, sa salle s’emplissait -d’elle-même. Pourtant un jour vint où les banquettes furent moins bien -garnies. C’est alors qu’il inventa les <i>billets de famille</i>, les -<i>médailles</i>, les <i>loges réservées aux lauréats des pensions et des -colléges, etc</i>.<a name="page_140" id="page_140"></a></p> - -<p>Les billets de famille donnaient droit à quatre places, moyennant la -moitié du prix ordinaire. Quoique tout Paris en fût inondé, chacun de -ceux aux mains desquels ils tombaient croyait à une faveur spéciale de -Comte, et l’on ne manquait pas de répondre à son appel. Ce que le -directeur perdait sur la qualité des spectateurs, il le regagnait -largement sur la quantité.</p> - -<p>Mais Comte ne s’en tint pas là; il voulut encore que les <i>billets roses</i> -(c’est ainsi qu’il appelait les billets de famille) lui produisissent un -petit bénéfice pécuniaire pour lui faire oublier la réduction de prix -qu’il avait accordée.</p> - -<p>Il imagina donc de faire remettre à chaque personne qui se présentait au -contrôle avec un de ses billets, une médaille en cuivre sur laquelle -était gravée son adresse, et de réclamer en échange la somme de deux -sous. Voulait-on la refuser?—Alors vous n’entrerez pas, disait -l’employé du bureau.</p> - -<p>Puisqu’on était venu jusque-là, on préférait s’exécuter: on payait et -l’on entrait.</p> - -<p>C’était une misère, me dira-t-on, que cet impôt de dix centimes. -Pourtant, avec cette misère, Comte payait son luminaire; du moins il le -disait, et on peut le croire.</p> - -<p>A l’époque des vacances, les billets roses disparaissaient et faisaient -place aux billets réservés aux lauréats des pensions et des colléges. Et -ceux-ci étaient autrement productifs que les premiers. Quels parents -auraient refusé à leurs jeunes lauréats le plaisir d’accepter -l’invitation de M. Comte, lorsque surtout ils pouvaient se procurer à -eux-mêmes le bonheur de voir ces chers fils dans une loge où ne se -trouvaient que des <i>têtes couronnées</i>. Les parents accompagnaient donc -leurs enfants, et, pour un billet de faveur, l’administration encaissait -cinq ou six fois la valeur de sa gracieuse libéralité.</p> - -<p>Je pourrais citer bien d’autres moyens dont Comte usait pour augmenter -ses bénéfices, je n’en rapporterai plus qu’un seul.</p> - -<p>Arriviez-vous un peu tard et la longueur de la <i>queue</i> vous faisait-elle -craindre de ne plus trouver de billets au bureau, vous n’aviez qu’à -entrer dans le petit café attenant au théâtre, et qui<a name="page_141" id="page_141"></a> donnait sur la -rue Ventadour. Vous y payiez un peu plus cher qu’ailleurs la tasse de -café ou le petit verre de liqueur, mais vous étiez sûr qu’avant l’heure -où le public entrait au théâtre, un garçon vous ouvrirait une porte -secrète qui vous permettrait d’arriver au bureau et de choisir votre -place.</p> - -<p>En réalité, le café de Comte était un véritable bureau de location. -Seulement, le spectateur profitait d’une consommation pour la somme -qu’il est d’usage de prélever sur les places réservées.</p> - -<p>Le directeur du théâtre Choiseul avait sur ses confrères un avantage -sous le rapport de la délicatesse des procédés.</p> - -<p>Comme artiste, Comte possédait le double talent de ventriloque et de -prestidigitateur. Ses tours étaient exécutés avec adresse et surtout -avec beaucoup d’entrain. Ses séances plaisaient généralement. Les dames -y étaient fort bien traitées. On en jugera par le tour suivant, que je -crois être de son invention et que je lui voyais toujours faire avec -plaisir.</p> - -<p>Cette expérience portait le titre de <i>la Naissance des fleurs</i>. Elle -commençait par une petite harangue en forme de plaisanterie galante.</p> - -<p>—Mesdames, disait notre physicien, je me propose dans cette séance -d’escamoter douze d’entre vous au parterre (les dames étaient admises au -parterre), vingt aux premières et soixante-douze aux secondes.</p> - -<p>Après l’explosion de rires que ne manquaient pas de provoquer cette -plaisanterie, Comte ajoutait: «Rassurez-vous», Messieurs, pour ne pas -vous priver du plus gracieux ornement de cette salle, je n’exécuterai -cette expérience qu’à la fin de la soirée. Ce compliment, dit sans -aucune prétention, était toujours fort bien accueilli.</p> - -<p>Comte passait ensuite à l’exécution de son expérience.</p> - -<p>Après avoir semé des graines sur de la terre contenue dans une petite -coupe, il faisait quelques conjurations, répandait sur cette terre une -liqueur enflammée et la couvrait avec une cloche qui, disait-il, devait -concentrer la chaleur et stimuler la végétation. En effet, quelques -secondes après, un bouquet de fleurs variées<a name="page_142" id="page_142"></a> apparaissait dans la -petite coupe. Comte le distribuait aux dames qui garnissaient les loges, -et pendant cette distribution il trouvait moyen de placer ces mots -gracieux ou à double sens: <i>Madame, je vous garde une -pensée</i>.—<i>Puissiez-vous ici, Messieurs, ne jamais trouver de -soucis</i>.—<i>Mademoiselle, voici une rose que vous avez fait rougir de -jalousie</i>.—<i>Tiens, Benjamin</i> (c’était le nom de son domestique ou -plutôt de son comique), <i>tiens, Benjamin</i>, disait-il en lui offrant un -œillet, <i>ton œillet rouge</i>.—<i>Comment, mon œil est rouge! c’est -donc pour cela qu’il me faisait si grand mal tout à l’heure</i>.</p> - -<p>Cependant le petit bouquet tirait à sa fin, il n’en restait plus que -quelques fleurs. Tout à coup, les mains du physicien s’en trouvaient -littéralement remplies. Alors, d’un air de triomphe, il s’écriait, en -montrant ces fleurs, venues comme par enchantement: <i>J’avais promis -d’escamoter et de métamorphoser toutes ces dames: pouvais-je choisir une -forme plus gracieuse et plus aimable? En vous métamorphosant toutes en -roses, n’est-ce pas, Mesdames, offrir la copie au modèle? n’est-ce pas -aussi vous escamoter pour vous rendre à vous-mêmes? dites-moi, -Messieurs, n’ai-je pas bien réussi?</i></p> - -<p>Pour ces mots aimables, le prestidigitateur recevait une nouvelle salve -de bravos.</p> - -<p>Dans une autre circonstance, Comte, offrant une rose et une pensée à une -dame, lui disait: <i>N’est-ce pas vous trait pour trait, Madame? la rose -peint la fraîcheur et la beauté; la pensée, l’esprit et les talents</i>.</p> - -<p>Il disait encore à propos de l’as de cœur, qu’il avait fait prendre à -une de ses spectatrices choisie parmi les plus jolies: <i>Voulez-vous, -Madame, mettre la main sur votre cœur..... Vous n’avez qu’un cœur, -n’est-il pas vrai!.... Je vous demande pardon de cette question -indiscrète: mais elle était nécessaire, car bien que vous n’ayez qu’un -cœur, vous pourriez les posséder tous</i>.</p> - -<p>Comte n’était pas moins gracieux envers les souverains.</p> - -<p>A la fin d’une séance qu’il donnait aux Tuileries devant Louis XVIII, il -proposa à Sa Majesté de choisir une carte dans un<a name="page_143" id="page_143"></a> jeu de piquet. On -pourrait croire que le hasard fit que le roi de cœur se trouva la -carte choisie; je dirai que l’adresse du physicien en fut la seule -cause. Pendant ce temps, un domestique déposait sur une table -entièrement isolée un vase rempli de fleurs.</p> - -<p>Comte prend alors un pistolet chargé à poudre, dans lequel il met le Roi -de cœur en forme de bourre, et s’adressant à son auguste spectateur, -il le prie de diriger ses regards vers le vase, au-dessus duquel la -carte lancée par le pistolet doit aller se placer.</p> - -<p>Le coup part, et au milieu des fleurs on voit apparaître le buste de -Louis XVIII.</p> - -<p>Le roi, ne sachant que conclure de ce dénouement inattendu, demande à -Comte le sens de cette apparition, et lui dit même d’un ton quelque peu -railleur:</p> - -<p>—Il me semble, monsieur, que votre tour ne se termine pas comme vous -l’aviez annoncé.</p> - -<p>—J’en demande pardon à Votre Majesté, répond Comte, en prenant les -manières et le maintien d’un courtisan, j’ai parfaitement tenu ma -promesse. Je me suis engagé à faire paraître le Roi de cœur sur ce -vase; j’en appelle à tous les Français: ce buste ne représente-t-il pas -le <i>Roi de tous les cœurs?</i></p> - -<p>On doit croire que le compliment fut fort bien accueilli par les -assistants. En effet, voici comment s’exprime le <i>Journal Royal</i>, du 20 -décembre 1814, en terminant le récit de cette séance:</p> - -<p>«Toute l’assemblée s’écrie avec M. Comte: nous le reconnaissons, c’est -bien lui, c’est bien le Roi de tous les cœurs, l’amour des Français, -de l’univers, Louis XVIII, l’auguste petit-fils de Henri IV.</p> - -<p>»Un concert général d’applaudissements plonge dans une douce ivresse, -dans des idées de paix et de bonheur, tout ce cercle aimable et vraiment -français.</p> - -<p>»Le roi, ému de cette chaleureuse acclamation, complimenta M. Comte sur -son adresse.</p> - -<p>»—Ce serait bien dommage, monsieur le sorcier, lui dit-il, de vous -faire brûler; vous nous avez fait trop de plaisir pour que<a name="page_144" id="page_144"></a> nous vous -fassions de la peine. Vivez longtemps pour vous d’abord, et pour nous -ensuite.</p> - -<p>»M. Comte répondit à ce compliment de son souverain par une scène de -ventriloquie, dans laquelle une voix lointaine ayant l’accent et le son -de celle du physicien, s’exprima ainsi:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sire, un de vos regards ennoblit mes succès;<br /></span> -<span class="i0">Toutes mes voix ne valent pas la vôtre;<br /></span> -<span class="i0">Que ne puis-je à l’instant, d’après l’un, d’après l’autre,<br /></span> -<span class="i0">Raconter vos vertus, vos talents, vos bienfaits;<br /></span> -<span class="i0">Je deviendrais l’écho de la voix des Français<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.<br /></span> -</div></div> - -<p>Autant Comte était aimable avec les dames, autant il était impitoyable -pour les messieurs.</p> - -<p>J’en aurais trop long à raconter, si je disais toutes les malignes -allusions et les mystifications dont son public masculin était l’objet.</p> - -<p>C’était, par exemple, certain tabouret sur lequel un spectateur en -s’asseyant produisait un son des plus risqués, ou bien le tour des as de -cœur, qu’il terminait en faisant sortir des as de toutes les parties -du vêtement du patient qui, fouillé, secoué, bousculé, ne savait plus à -quel saint se vouer pour échapper à cette avalanche de cartes. C’était -encore le monsieur chauve, qui avait complaisamment prêté son chapeau et -qui recevait une bordée de plaisanteries du genre de celles-ci:</p> - -<p>«Ce vêtement vous appartient, sans doute, disait Comte en sortant une -perruque du chapeau.... Ah! ah! il paraît que monsieur a de la famille; -voici maintenant de petits bas; il va falloir <i>parler bas</i>.... puis une -brassière.... un petit jupon.... une charmante petite robe, etc., etc.» -Et comme le public riait à cœur joie: «Ma foi! je trouve <i>ça beau</i> -aussi, ajoutait-il en retirant une chaussure de bois.... Rien ne manque -au trousseau! pas même le petit corset et son lacet. C’était pour <i>me -lasser</i>, monsieur, que vous aviez mis cet objet dans votre chapeau....»<a name="page_145" id="page_145"></a></p> - -<p>La ventriloquie prêtait un grand charme aux séances de Comte, en faisant -de charmants intermèdes sous formes de petites scènes comiques de la -plus grande illusion. C’est qu’en effet il était impossible de porter à -un plus haut degré l’imitation de la voix humaine et de la combiner avec -plus d’intelligence et d’habileté, pour la lancer au loin ou pour la -rapprocher graduellement des spectateurs.</p> - -<p>Cette faculté lui inspirait souvent l’idée de curieuses mystifications. -Mais les meilleures (si une mystification peut être jamais bonne) -étaient réservées pour ses voyages; il les faisait alors servir à la -publicité de ses annonces, elles contribuaient à attirer la foule à ses -représentations.</p> - -<p>A Tours, par exemple, il fait enfoncer quatre portes pour arriver -jusqu’à un soi-disant malheureux, mourant de faim, que l’on croit -enfermé dans une boutique où le ventriloque avait jeté sa voix. A -Nevers, il renouvelle le prodige de l’ânesse de Balaam, en communiquant -la parole à un baudet fatigué de porter son maître.</p> - -<p>Une autre fois, pendant la nuit, il jette la terreur dans une diligence; -plusieurs voix se font entendre aux portières; on dirait une douzaine de -brigands qui demandent la bourse ou la vie. Les voyageurs effrayés -s’empressent de remettre leurs bourses, leurs montres à Comte, qui se -charge de traiter avec les voleurs; la bande satisfaite paraît -s’éloigner.</p> - -<p>Les voyageurs se félicitent d’en être quittes à si bon marché, et le -lendemain, à leur plus grande satisfaction le ventriloque remet à chacun -l’offrande qu’il a faite à la peur, et leur révèle le talent dont ils -ont été dupes.</p> - -<p>Un jour encore, sur le marché de Mâcon, il voit une paysanne chassant -devant elle un gros cochon qui se traînait à peine, tant il était chargé -de lard.</p> - -<p>—Combien vaut votre porc, ma brave femme?</p> - -<p>—Cent francs tout au juste, mon beau monsieur, à votre service, si vous -voulez l’acheter.</p> - -<p>—Certainement, je veux l’acheter, mais c’est trop des deux tiers; j’en -donne dix écus.<a name="page_146" id="page_146"></a></p> - -<p>—C’est cent francs ni plus ni moins, à prendre ou à laisser.</p> - -<p>—Tenez, reprit Comte en s’approchant de l’animal, je suis sûr que votre -cochon est plus raisonnable que vous.</p> - -<p>—Voyons, l’ami, dis-moi, en conscience, vaux-tu bien cent francs?</p> - -<p>—Nous sommes bien loin de compte, répond le cochon d’une voix rauque et -caverneuse, je ne vaux pas cent sous. Je suis ladre, ma maîtresse veut -vous attraper.</p> - -<p>La foule qui s’était assemblée autour de la paysanne et de son cochon, -recule épouvantée, et les regarde comme deux ensorcelés.</p> - -<p>Comte regagne aussitôt son hôtel où l’on vient lui raconter à lui-même -cette petite histoire. On lui apprend en outre que quelques personnes -courageuses s’étant approchées de la sorcière, la sollicitent de se -faire exorciser pour chasser l’esprit impur du corps de son cochon.</p> - -<p>Cependant Comte ne se tira pas toujours aussi heureusement d’affaire, et -il faillit payer fort cher une mystification qu’il avait fait subir à -des paysans du canton de Fribourg, en Suisse. Ces fanatiques le prirent -pour un sorcier véritable et l’assaillirent à coups de bâtons. Déjà même -ils allaient le jeter dans un four allumé, si Comte n’était parvenu à se -sauver en faisant sortir du four une voix terrible qui répandit la -terreur parmi eux.</p> - -<p>Je terminerai la nomenclature de ces plaisantes aventures par une petite -anecdote dans laquelle Comte et moi, nous fûmes tour à tour -mystificateurs et mystifiés.</p> - -<p>Au sortir d’une visite que le célèbre ventriloque me fit au -Palais-Royal, je le reconduisis jusqu’au bas de mon escalier, ainsi que -le commandait la plus simple politesse.</p> - -<p>Comte, tout en continuant de causer, descendait devant moi, de sorte que -les poches de sa redingote se trouvaient naturellement à ma discrétion. -L’occasion était si belle que je ne pus résister à la tentation de jouer -un tour de ma façon à mon habile confrère.</p> - -<p>Aussitôt conçue, cette idée fut mise à exécution. En un tour de main, -non pas! soyons exact dans notre récit, en deux tours de<a name="page_147" id="page_147"></a> main, je -retirai du vêtement de mon ami son mouchoir et une fort belle tabatière -en or, puis, j’eus soin de retourner la poche en dehors, pour prouver -que mon travail avait été consciencieusement exécuté.</p> - -<p>Je m’applaudissais du succès de mon expédition et je riais en moi-même -du dénouement comique qu’elle aurait, lorsque je remettrais ces objets à -Comte. Mais on a raison de dire, <i>à trompeur trompeur et demi</i>, car -tandis que je violais ainsi les lois de l’hospitalité, Comte, de son -côté, ruminait quelque perfidie.</p> - -<p>Je venais à peine de mettre en lieu de sûreté mouchoir et tabatière que, -prêtant l’oreille, j’entendis de l’étage supérieur une voix qui m’était -inconnue.</p> - -<p>—Monsieur Robert-Houdin, criait-on, voulez-vous monter tout de suite au -bureau de location, je voudrais vous dire un mot.</p> - -<p>—Tout-à-l’heure, répondis-je encore préoccupé de mon larcin, je vais y -aller.</p> - -<p>—Mais, me dit Comte avec bonhomie, puisque ce monsieur n’a qu’un mot à -vous dire, allez-y, je vais vous attendre, car j’ai encore à vous -parler.</p> - -<p>—Soit, répondis-je, et sans réfléchir davantage je remonte au premier -étage.</p> - -<p>On a déjà deviné que le ventriloque vient de me jouer un tour de son -métier. En arrivant au bureau, je ne trouve que l’employé qui ne sait ce -que je veux lui dire.</p> - -<p>Je m’aperçois, mais trop tard, que je suis une des nombreuses victimes -de la <i>ventriloquie</i>, j’entends Comte qui chante sa victoire en riant -aux éclats.</p> - -<p>J’avoue sans fausse honte qu’un instant je fus vexé d’avoir donné dans -le piége. Mais je me remis bien vite à la pensée d’une petite vengeance -que je pouvais tirer de la situation même où je me trouvais. J’affectai -de descendre avec tranquillité.</p> - -<p>—Que voulait donc cette personne du bureau de location, me dit Comte -d’un ton de dupeur satisfait?</p> - -<p>—Vous ne le devinez pas? répondis-je en copiant mon intonation sur la -sienne.<a name="page_148" id="page_148"></a></p> - -<p>—Ma foi! non.</p> - -<p>—Je vais alors vous le dire: c’était un voleur repentant, qui m’a prié -de vous rendre des objets qu’il vous a escamotés. Les voici, mon maître!</p> - -<p>—Je préfère que cela se termine ainsi, me dit Comte en réintégrant sa -poche dans sa redingote, pour y remettre ensuite les objets que je lui -présentais; nous sommes quittes, et j’espère que nous resterons toujours -bons amis.</p> - -<p>De tout ce qui précède, on peut conclure que la base fondamentale des -séances de Comte était les mystifications aux Messieurs (les souverains -exceptés), les compliments aux Dames et les calembours à tout le monde.</p> - -<p>Comte avait raison d’employer ces moyens, puisque généralement il -atteignait le but qu’il s’était proposé: il charmait avec les uns et -faisait rire avec les autres. A cette époque, cette tournure de l’esprit -était dans les mœurs françaises, et notre physicien, en s’inspirant -des goûts et des instincts du public, était sûr de lui plaire.</p> - -<p>Mais tout est bien changé depuis. Le calembour n’a plus la même faveur. -Banni de la bonne compagnie, il s’est réfugié dans les ateliers -d’artistes, où les élèves en font trop souvent un usage immodéré, et si -quelquefois il est admis avec faveur dans une conversation intime, il ne -saurait convenir dans une séance de prestidigitation.</p> - -<p>La raison est facile à comprendre. Non seulement le calembour fait -croire que le prestidigitateur a des prétentions à l’esprit, ce qui peut -lui être défavorable; mais encore, lorsqu’il réussit, il provoque un -rire qui nuit nécessairement à l’intérêt de ses expériences.</p> - -<p>Il est un fait reconnu; c’est que pour ces sortes de spectacles, où -l’imagination a la principale part:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Mieux vaut l’étonnement cent fois que le fou rire.»<br /></span> -</div></div> - -<p>Car si l’esprit se souvient de ce qui l’a charmé, le rire ne laisse -aucune trace dans la mémoire.<a name="page_149" id="page_149"></a></p> - -<p>Le langage symbolique, complimenteur et parfumé, est aussi complètement -tombé en désuétude; du moins le siècle ne pèche point par excès de -galanterie, et des compliments musqués seraient aujourd’hui mal -accueillis en public, plus encore que partout ailleurs. Du reste, j’ai -toujours pensé que les dames qui assistent à une séance de -prestidigitation, y viennent pour se récréer l’esprit et non pour être -elles-mêmes mises en scène. On doit croire qu’elles préfèrent rester -simples spectatrices plutôt que de se voir exposées à recevoir des -compliments à brûle-pourpoint.</p> - -<p>Quant à la mystification, je laisse à de plus forts que moi le soin d’en -faire l’apologie.</p> - -<p>Ce que j’en dis, ce n’est pas pour jeter un blâme sur Comte, loin de là. -Je parle en ce moment avec l’esprit de mon siècle; Comte agissait avec -le sien; tous deux nous avons réussi avec des principes différents; ce -qui prouve que:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>«Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.»</i><br /></span> -</div></div> - -<p>Ces séances de Comte enflammaient néanmoins mon imagination; je ne -rêvais plus que théâtre, escamotage, machines, automates, etc.; j’étais -impatient, moi aussi, de prendre ma place parmi les adeptes de la magie, -et de me faire un nom dans cet art merveilleux. Le temps que j’employais -à prendre une détermination, me semblait un temps perdu pour mes futurs -succès. Mes succès! Hélas! j’ignorais les épreuves que j’aurais à subir -avant de les mériter; je ne soupçonnais guère les peines, les soucis, -les travaux dont il me faudrait les payer.</p> - -<p>Quoi qu’il en fût, je résolus de hâter mes études sur les automates et -sur les instruments propres à produire les illusions de la magie.</p> - -<p>J’avais été à même de voir chez Torrini un grand nombre de ces -appareils, mais il m’en restait encore beaucoup à connaître, car le -répertoire des physiciens de cette époque était très étendu. J’eus -bientôt l’occasion d’acquérir en peu de temps une connaissance parfaite -de ce sujet.<a name="page_150" id="page_150"></a></p> - -<p>J’avais remarqué, en passant dans la rue Richelieu, une modeste et -simple boutique, à la devanture de laquelle étaient exposés des -instruments de <i>Physique amusante</i>. Tel était le nom que portaient ces -instruments, destinés à la vérité à une science amusante, mais qui -n’avaient rien à démêler avec la physique.</p> - -<p>Cette rencontre fut pour moi une bonne fortune. J’achetai d’abord -quelques-uns de ces objets, puis, en faisant de fréquentes visites au -maître de la maison, sous prétexte de lui demander des renseignements, -je finis par gagner ses bonnes grâces, il me regarda comme un habitué de -sa boutique.</p> - -<p>Le père Roujol (c’est ainsi que s’appelait ce fabricant de sorcelleries) -avait des connaissances très étendues dans toutes les parties de sa -profession; il n’y avait pas un seul escamoteur dont il ne connût les -secrets et dont il n’eût reçu les confidences. Il pouvait donc me -fournir des renseignements précieux pour mes études. Je redoublai de -politesse auprès de lui, et le brave homme qui, du reste, était très -communicatif, m’initia à tous ses mystères.</p> - -<p>Mes visites assidues à la rue Richelieu avaient encore un autre but: -j’espérais y rencontrer quelques maîtres de la science, auprès desquels -je pourrais accroître les connaissances que j’avais acquises.</p> - -<p>Malheureusement, la boutique de mon vieil ami n’était plus aussi bien -achalandée que jadis. La révolution de 1830 avait tourné les idées vers -des occupations plus sérieuses que celles de la <i>physique amusante</i>, et -le plus grand nombre des escamoteurs étaient allés chercher à l’étranger -des spectateurs moins préoccupés. Le bon temps du père Roujol était donc -passé, ce qui le rendait fort chagrin.</p> - -<p>—Cela ne va plus comme autrefois, me disait-il, et l’on croirait -vraiment que les escamoteurs se sont escamotés eux-mêmes, car je n’en -vois plus un seul. Je n’ai plus maintenant qu’à me croiser les bras. -Quand reviendra donc ce temps, ajoutait-il, où M. le duc de M..... ne -dédaignait pas d’entrer dans ma modeste boutique et d’y rester des -heures entières à causer avec moi et mes nombreux visiteurs? Ah! si vous -aviez vu, il y a une dizaine d’années,<a name="page_151" id="page_151"></a> l’aspect qu’offrait mon magasin, -alors fréquenté par tous les physiciens et amateurs de l’époque. -C’étaient Olivier, Préjean, Brazy, Conus, Chalons, Comte, Jules de -Rovère, Adrien père, Courtois, et tant d’autres; un véritable club -d’escamotage; club brillant, animé, divertissant, s’il en fut, car -chacun de ces maîtres, voulant prouver sa supériorité sur ses confrères, -se plaisait à montrer ses meilleurs tours et à déployer toute son -adresse.</p> - -<p>Ces regrets du père Roujol m’étaient au moins aussi sensibles qu’à -lui-même. En effet, quel bonheur n’eussé-je pas éprouvé à pareilles -fêtes, moi qui aurais fait vingt lieues pour causer avec un physicien?</p> - -<p>J’eus pourtant la chance de faire chez lui la rencontre du fameux Jules -de Rovère, qui le premier se servit d’un mot généralement employé -aujourd’hui pour qualifier un escamoteur en renom.</p> - -<p>Jules de Rovère était fils de parents nobles, ainsi que l’indique la -particule qui précède son nom.</p> - -<p>En montant sur la scène, le physicien aristocrate voulut un titre à la -hauteur de sa naissance.</p> - -<p>Le nom vulgaire d’<i>escamoteur</i> avait été repoussé bien loin par lui -comme une triviale dénomination; celui de <i>physicien</i> était généralement -porté par ses confrères et ne pouvait par cela même lui convenir; force -lui fut d’en créer un pour se faire une place à part.</p> - -<p>On vit donc, un jour, sur une immense affiche de spectacle, s’étaler -pour la première fois, le titre pompeux de <span class="smcap">PRESTIDIGITATEUR</span>; l’affiche -donnait en même temps l’étymologie de ce mot: <i>presto digiti</i> (agilité -des doigts). Venaient ensuite les détails de la séance, entremêlés de -citations latines, qui devaient frapper l’esprit du public en rappelant -l’érudition de l’escamoteur; pardon, du prestidigitateur.</p> - -<p>Ce mot, ainsi que celui de <i>prestidigitation</i> du même auteur, fut -promptement adopté par les confrères de Jules de Rovère, tant ils furent -séduits par d’aussi beaux noms. L’Académie elle-même suivit cet exemple; -elle sanctionna la création du physicien et la fit passer à <i>la -postérité</i>.<a name="page_152" id="page_152"></a></p> - -<p>Je dois cependant ajouter que ce mot, primitivement si pompeux, n’est -plus maintenant une distinction, car depuis son apparition, le plus -humble des escamoteurs ayant pu se l’approprier, il s’ensuit -qu’<i>escamotage</i> et <i>prestidigitation</i> sont devenus synonymes, et qu’il -peuvent maintenant marcher de front en se donnant la main.</p> - -<p>L’escamoteur qui veut un titre doit le rechercher dans son propre -mérite, et se pénétrer de cette vérité, <i>qu’il vaut mieux honorer sa -profession que d’être honoré par elle</i>. Quant à moi, je n’ai jamais fait -aucune différence entre ces deux mots, et je les emploierai -indistinctement, jusqu’à ce qu’un nouveau Jules de Rovère vienne encore -enrichir le Dictionnaire de l’Académie française.<a name="page_153" id="page_153"></a></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h2> - -<p class="hang"><span class="smcap">Les automates célèbres.—Une mouche d’airain.—L’homme -artificiel.—Albert-le-Grand et saint Thomas-d’Aquin.—Vaucanson; son -canard; son joueur de flute; curieux détails.—L’automate joueur -d’échecs; épisode intéressant.—Catherine II et M. de Kempelen.—Je -répare le Componium.—Succès inespéré.</span></p> - -<p>Grâce à mes persévérantes recherches, il ne me restait plus rien à -apprendre en escamotage; mais pour suivre le programme que je m’étais -tracé, je devais encore étudier les principes d’une science sur laquelle -je comptais beaucoup pour la réussite de mes futures représentations. Je -veux parler de la science, ou pour mieux dire de l’art de faire des -automates.</p> - -<p>Tout préoccupé de cette idée, je me livrai à d’actives investigations. -Je m’adressai aux bibliothèques et à leurs conservateurs, dont ma tenace -importunité fit le désespoir. Mais tous les renseignements que je reçus, -ne me firent connaître que des descriptions de mécaniques beaucoup moins -ingénieuses que celles de certains jouets d’enfants de notre époque<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, -ou de ridicules annonces de<a name="page_154" id="page_154"></a> chefs-d’œuvre publiés dans des siècles -d’ignorance. On en jugera par ce qui va suivre.</p> - -<p>Je trouve dans un ouvrage ayant pour titre <i>Apologie pour les grands -hommes accusés de magie</i>, que «Jean de Mont-Royal présenta à l’empereur -Charles-Quint une mouche de fer, laquelle</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">»......................................<br /></span> -<span class="i0">Prit sans aide d’autrui sa gaillarde volée,<br /></span> -<span class="i0">Fit une entière ronde et puis d’un cerceau las,<br /></span> -<span class="i0">Comme ayant jugement, se percha sur son bras.»<br /></span> -</div></div> - -<p>Une pareille mouche est déjà quelque chose d’extraordinaire et pourtant -j’ai mieux que cela à citer au lecteur. Il s’agit encore d’une mouche.</p> - -<p>Gervais, chancelier de l’empereur Othon III, dans son livre intitulé -<i>Ocia Imperatoris</i> nous annonce que «<i>Le Sage Virgile</i>, évêque de -Naples, fit une mouche d’airain qu’il plaça sur l’unes des portes de la -ville, et que cette mouche mécanique, dressée comme un chien de berger, -empêcha qu’aucune autre mouche n’entrât dans Naples; si bien que pendant -huit ans, grâce à l’activité de cette ingénieuse machine, les viandes -déposées dans les boucheries ne se corrompirent jamais.»</p> - -<p>Combien ne doit-on par regretter que ce merveilleux automate ne soit pas -parvenu jusqu’à nous? Que d’actions de grâce les bouchers, et plus -encore leurs pratiques, ne rendraient-ils pas au savant évêque.</p> - -<p>Passons à une autre merveille:</p> - -<p>François Picus rapporte que «Roger Bacon, aidé de Thomas Bungey, son -frère en religion, <i>après avoir rendu leur corps égal et tempéré par la -chimie</i>, se servirent du miroir <i>Amuchesi</i> pour construire une tête -d’airain qui devait leur dire s’il y aurait un moyen d’enfermer toute -l’Angleterre dans un gros mur.</p> - -<p>»Ils la forgèrent pendant sept ans sans relâche, mais le malheur voulut, -ajoute l’historien, que lorsque la tête parla, les deux moines ne -l’entendirent pas, parce qu’ils étaient occupés à tout autre chose.»<a name="page_155" id="page_155"></a></p> - -<p>Je me suis demandé cent fois comment les deux intrépides forgerons -connurent que la tête avait parlé, puisqu’ils n’étaient pas là pour -l’entendre. Je n’ai jamais pu trouver d’autre solution que celle-ci: -c’est sans doute parce que <i>leur corps était égal et tempéré par la -chimie</i>.</p> - -<p>Mais voici, cher lecteur, une merveille qui va bien plus vous étonner -encore:</p> - -<p>Tostat, dans ses <i>Commentaires sur l’Enode</i>, dit «qu’Albert-le-Grand, -provincial des Dominicains à Cologne, construisit un homme d’airain, -qu’il forgea continuellement pendant trente ans. Ce travail se fit <i>sous -diverses constellations</i> et <i>selon les lois de la perspective</i>.»</p> - -<p>Lorsque le soleil était au signe du zodiaque, les yeux de cet automate -fondaient des métaux sur lesquels se trouvaient empreints des caractères -du même signe. Cette intelligente machine était également douée du -mouvement et de la parole; Albert en recevait les révélations de ses -importants secrets<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> - -<p>Malheureusement, saint Thomas-d’Aquin, disciple d’Albert, prenant cette -statue pour l’œuvre du diable, la brisa à coups de bâton.</p> - -<p>Pour terminer cette nomenclature de contes propres à figurer parmi les -merveilles exécutées par mesdames les Fées du bonhomme Perrault, je -citerai, d’après le <i>Journal des Savants</i>, 1677, page 252, l’<i>homme -artificiel de Reysolius, statue ressemblant tellement à un homme, qu’à -la réserve des opérations de l’âme, on y voyait tout ce qui se passait -dans le corps humain</i>.</p> - -<p>Est-ce dommage que le mécanicien se soit arrêté en aussi bonne voie? il -lui coûtait si peu, pendant qu’il était en train d’imiter à s’y -méprendre la plus belle œuvre du créateur, d’ajouter à son automate -une âme fonctionnant par les ressource de la mécanique!</p> - -<p>Cette citation fait beaucoup d’honneur aux savants qui ont accepté<a name="page_156" id="page_156"></a> la -responsabilité d’une semblable annonce, et vient montrer une fois de -plus comment on écrit l’histoire.</p> - -<p>On croira facilement que ces ouvrages ne m’avaient fourni aucun -enseignement sur l’art que je désirais tant étudier. J’eus beau -continuer mes recherches, je ne retirai de ces patientes investigations -qu’un découragement complet et la certitude que rien de sérieux n’avait -été écrit sur les automates.</p> - -<p>—Comment! me disais-je, cette science merveilleuse qui a élevé si haut -le nom de Vaucanson, cette science dont les combinaisons ingénieuses -peuvent animer une matière inerte et lui donner en quelque sorte -l’existence, est-elle donc la seule qui n’ait point ses archives?</p> - -<p>J’étais découragé de mes infructueuses recherches, lorsqu’enfin un -Mémoire de l’inventeur du <i>Canard automate</i>, me tomba sous la main. Ce -mémoire, portant la date de 1738, est adressé par l’auteur à Messieurs -de l’Académie des Sciences; ou y trouve une savante description de son -joueur de flûte, ainsi qu’un rapport de l’Académie, que je transcris -ici.</p> - -<div class="blockquot"><p class="c"><i>Extrait des registres de l’Académie Royale des Sciences, du 30 -avril 1738.</i></p> - -<p>«L’Académie, ayant entendu la lecture d’un Mémoire de monsieur de -Vaucanson, contenant la description d’une statue de bois copiée sur -le Faune en marbre de Coysevox, qui joue de la flûte traversière, -sur laquelle elle exécute douze airs différents avec une précision -qui a mérité l’attention du public, a jugé que cette machine était -extrêmement ingénieuse; que l’auteur avait su employer des moyens -simples et nouveaux, tant pour donner aux doigts de cette figure -les mouvements nécessaires que pour modifier le vent qui entre dans -la flûte, en augmentant ou diminuant sa vitesse suivant les -différents tons, en variant la disposition des lèvres et faisant -mouvoir une soupape qui fait les fonctions de la langue; enfin, en -imitant par art tout ce que l’homme est obligé de faire, et qu’en -outre le Mémoire de monsieur de Vaucanson avait toute la clarté et -la précision dont cette matière est susceptible;<a name="page_157" id="page_157"></a> ce qui prouve -l’intelligence de l’auteur et ses grandes connaissances dans les -différentes parties de la mécanique. En foi de quoi j’ai signé le -présent certificat.</p> - -<p>»A Paris, ce 3 mai 1738.</p> - -<p class="r">»F<small>ONTENELLE</small>, <br /> -»Secrétaire perpétuel de l’Académie Royale des Sciences.»</p></div> - -<p>Après ce rapport vient une lettre de Vaucanson, adressée à M. l’abbé D. -F., dans laquelle il lui annonce son intention de présenter au public, -le lundi de Pâques:</p> - -<p>1º Un joueur de flûte traversière.</p> - -<p>2º Un joueur de tambourin.</p> - -<p>3º Un canard artificiel.</p> - -<p>«Dans ce canard, dit le célèbre <i>automatiste</i>, je présente le mécanisme -des viscères destinés aux fonctions du boire, du manger et de la -digestion; le jeu de toutes les parties nécessaires à ces actions y est -exactement imité; il allonge son cou pour prendre du grain, il l’avale, -le digère et le rend par les voies ordinaires tout digéré; la matière -digérée dans l’estomac est conduite par des tuyaux, comme dans l’animal -par ses boyaux, jusqu’à l’anus, où il y a un sphincter qui en permet la -sortie.</p> - -<p>»Les personnes attentives comprendront la difficulté qu’il y a eu de -faire faire à mon automate tant de mouvements différents; comme -lorsqu’il s’élève sur ses pattes et qu’il porte son cou à droite et à -gauche. Elles verront également que cet animal boit, barbote avec son -bec, croasse comme le canard naturel, et qu’enfin il fait tout les -gestes que ferait un animal vivant.»</p> - -<p>Je fus d’autant plus émerveillé du contenu de ce Mémoire, que c’était le -premier renseignement sérieux que je recevais sur les automates. La -description du joueur de flûte me donna une haute idée du mécanicien qui -l’avait exécuté. Cependant, je dois avouer que d’un autre côté j’eus un -grand regret de n’y trouver qu’une exposition sommaire des combinaisons -mécaniques du canard artificiel. Combien j’eusse été heureux de -connaître les moyens à l’aide<a name="page_158" id="page_158"></a> desquels la nourriture prise par l’animal -se transformait <i>en excréments par une imitation parfaite des opérations -de la nature!</i> Je dus pour le moment me contenter d’admirer de confiance -l’œuvre du grand maître.</p> - -<p>Mais en 1844, le canard de Vaucanson lui-même<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> fut exposé à Paris dans -une salle du Palais-Royal. Je fus, comme on doit le penser, un des -premiers à le visiter, et je restai frappé d’admiration devant les -nombreuses et savantes combinaisons de ce chef-d’œuvre de mécanique.</p> - -<p>A quelque temps de là, une des ailes de l’automate s’étant détraquée, la -réparation m’en fut confiée et je fus initié au fameux mystère de la -digestion. A mon grand étonnement, je vis que l’illustre maître n’avait -pas dédaigné de recourir à un artifice que je n’aurais pas désavoué dans -un tour d’escamotage. La digestion, ce tour de force de son automate, la -digestion, si pompeusement annoncée dans le Mémoire, n’était qu’une -mystification, un véritable canard enfin. Décidément Vaucanson n’était -pas seulement mon maître en mécanique, je devais m’incliner aussi devant -son génie pour l’escamotage.</p> - -<p>Voici du reste, dans sa simplicité, l’explication de cette intéressante -fonction.</p> - -<p>On présentait à l’animal un vase, dans lequel était de la graine -baignant dans l’eau. Le mouvement que faisait le bec en barbotant, -divisait la nourriture et facilitait son introduction dans un tuyau -placé sous le bec inférieur du canard; l’eau et la graine, ainsi -aspirés, tombaient dans une boîte placée sous le ventre de l’automate, -laquelle boîte se vidait toutes les trois ou quatre séances. -L’évacuation était chose préparée à l’avance; une espèce de bouillie, -composée de mie de pain colorée de vert, était poussée par un<a name="page_159" id="page_159"></a> corps de -pompe et soigneusement reçue sur un plateau en argent comme produit -d’une digestion artificielle. On se passait alors l’objet de main en -main en s’extasiant à sa vue, tandis que l’industrieux mystificateur -riait de la crédulité du public.</p> - -<p>Cet artifice, loin de modifier la haute opinion que j’avais conçue de -Vaucanson, m’inspira au contraire une double admiration pour son -<i>savoir</i> et pour son <i>savoir-faire</i>.</p> - -<p>Le lecteur s’attend sans doute à ce que je lui donne une petite notice -biographique sur cet homme célèbre. C’est mon intention en effet.</p> - -<p>Jacques de Vaucanson naquit à Grenoble le 24 février 1809, d’une famille -noble; son goût pour la mécanique se déclara dès sa plus tendre enfance.</p> - -<p>Ce fut vers 1730, environ, que le flûteur des Tuileries lui suggéra -l’idée de construire sur ce modèle un automate jouant véritablement de -la flûte traversière; il consacra quatre années à composer ce -chef-d’œuvre.</p> - -<p>Le domestique de Vaucanson, dit l’histoire, était seul dans la -confidence des travaux de son maître. Aux premiers sons que rendit le -flûteur, le fidèle serviteur, qui se tenait caché dans un appartement -voisin, vint tomber aux pieds du mécanicien qui lui paraissait plus -qu’un homme, et tous deux s’embrassèrent en pleurant de joie.</p> - -<p>Le <i>canard</i> et le <i>joueur de tambourin</i> suivirent de près et furent -principalement exécutés en vue d’une spéculation sur la curiosité -publique.</p> - -<p>Vaucanson, quoique noble de naissance, ne dédaigna pas de présenter ses -automates à la foire de Saint-Germain et à Paris, où il fit de -fabuleuses recettes, tant fut grande l’admiration pour ses merveilleuses -machines.</p> - -<p>Il inventa aussi, dit-on, un métier sur lequel un âne exécutait une -étoffe à fleurs; il avait fait cette machine pour se venger des ouvriers -en soie de la ville de Lyon, qui l’avaient poursuivi à coups de pierre, -se plaignant qu’il cherchait à simplifier les métiers.</p> - -<p><a name="page_160" id="page_160"></a>On doit à Vaucanson une chaîne qui porte son nom, ainsi qu’une machine -pour en fabriquer les mailles toujours égales.</p> - -<p>On dit qu’il fit encore pour la <i>Cléopâtre</i> de Marmontel, un aspic qui -s’élançait en sifflant sur le sein de l’actrice chargée du rôle -principal. A la première représentation de cette pièce, un plaisant, -plus émerveillé du sifflement de l’automate que de la beauté de la -tragédie, s’écria: <i>«Je suis de l’avis de l’aspic!»</i></p> - -<p>Il ne manquait à la gloire de Vaucanson que d’être célébré par Voltaire; -l’illustre poète fit sur lui les vers suivants:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i4">.................................<br /></span> -<span class="i0">Le hardi Vaucanson, rival de Prométhée,<br /></span> -<span class="i0">Semblait, de la nature imitant les ressorts,<br /></span> -<span class="i0">Prendre le feu des cieux pour animer les corps.<br /></span> -</div></div> - -<p>Cet illustre mécanicien conserva toute son activité jusqu’au dernier -moment de sa vie. Dangereusement malade, il s’occupait encore à faire -exécuter la machine à fabriquer sa chaîne sans fin.</p> - -<p>—Ne perdez pas une minute, disait-il à ses ouvriers, je crains de ne -pas vivre assez longtemps pour vous expliquer mon idée en entier.</p> - -<p>Huit jours après, le 21 novembre 1782, il rendait le dernier soupir à -l’âge de 73 ans. Mais avant de quitter ce monde, il avait eu la -consolation de voir fonctionner sa machine.</p> - -<p>Une bonne fortune n’arrive jamais sans une autre: Ce fut aussi dans -l’année 1844 que je vis chez un nommé Cronier, mécanicien à Belleville, -le fameux <i>joueur d’échecs</i>, dont les combinaisons ont fait pâlir les -savants de l’époque. Automate si merveilleux en effet, que pas un des -plus forts joueurs ne le put vaincre! Je ne l’ai jamais vu fonctionner. -Mais depuis, j’ai eu sur ce chef-d’œuvre des renseignements qui ne -manquent pas d’originalité et que je vais communiquer au lecteur. -J’espère lui causer la même surprise que celle dont j’ai été saisi -lorsque je les ai reçus.</p> - -<p>Il semblera peut-être étrange qu’à propos d’un automate, je sois obligé -de faire intervenir au début de ma narration un trait de la politique -européenne. Cependant, que le lecteur se rassure; il ne<a name="page_161" id="page_161"></a> s’agit pas ici -d’une longue et savante dissertation sur l’équilibre des Etats; modeste -historien, je me contenterai de quelques mots pour faire entrer en scène -le héros de ce récit.</p> - -<p>L’histoire se passe en Russie.</p> - -<p>Le premier partage de la Pologne, en 1772, avait laissé bien des -ferments de discorde qui, plusieurs années après, excitaient encore de -nombreux soulèvements.</p> - -<p>Vers l’année 1776, une révolte d’une certaine gravité éclata dans un -régiment mi-partie russe, mi-partie polonais, qui tenait garnison dans -la ville forte de Riga.</p> - -<p>A la tête des rebelles, était un officier nommé Worouski, homme d’une -haute intelligence et d’une grande énergie. Sa taille était petite, mais -bien prise; ses traits accentués semblaient autant de cicatrices et -donnaient à sa mâle physionomie le caractère du brave que, dans son -pittoresque vocabulaire, le soldat français appelle le <i>troupier -racorni</i>.</p> - -<p>Cette insurrection prit des proportions telles, que les troupes envoyées -pour la réprimer furent obligées de se replier deux fois, après avoir -éprouvé des pertes considérables. Cependant des renforts arrivèrent de -Saint-Pétersbourg, et dans un combat livré en rase campagne, les -insurgés furent vaincus. Bon nombre périrent, le reste prit la fuite à -travers les marais, où les vainqueurs les poursuivirent avec ordre de ne -faire aucun quartier.</p> - -<p>Dans cette déroute, Worousky eut les deux cuisses fracassées par un coup -de feu, et il tomba sur le champ de bataille. Toutefois, il échappa au -massacre en se jetant dans un fossé recouvert d’une haie, qui le déroba -à la vue des soldats.</p> - -<p>La nuit venue, Worouski se traîna avec peine et put gagner la demeure -voisine d’un médecin nommé Osloff, connu pour sa bienfaisante humanité.</p> - -<p>Le docteur, touché de sa position, lui donna des soins et consentit à le -cacher chez lui. La blessure de Worouski était grave, et cependant le -brave docteur eut longtemps l’espoir de le guérir. Mais la gangrène -s’étant déclarée tout à coup, la position du blessé prit un caractère -tel, qu’il devint urgent, pour lui sauver la vie,<a name="page_162" id="page_162"></a> de sacrifier la -moitié de son corps à l’autre. L’amputation des deux cuisses fut -pratiquée avec bonheur, et Worouski fut sauvé.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, M. de Kempelen, illustre mécanicien viennois, vint -en Russie pour rendre visite à M. Osloff, avec lequel il était lié d’une -étroite amitié.</p> - -<p>Ce savant voyageait alors dans le but de se familiariser avec les -langues étrangères, dont l’étude devait plus tard lui faciliter son beau -travail sur le mécanisme de la parole, qu’il a si bien décrit dans son -ouvrage publié à Vienne en 1791.</p> - -<p>Dans chaque pays dont il désirait apprendre la langue, M. de Kempelen -faisait un court séjour, et grâce à son étonnante facilité et à son -intelligence extrême, il parvenait bientôt à la posséder.</p> - -<p>Cette visite fut d’autant plus agréable au docteur, que depuis quelque -temps il avait conçu des inquiétudes sur les conséquences de la bonne -action à laquelle il s’était laissé entraîner. Il craignait d’être -compromis si l’on venait à en avoir connaissance, et son embarras était -extrême, car, vivant seul avec une vieille gouvernante, il n’avait -personne dont il pût recevoir un bon conseil ou attendre aucun secours.</p> - -<p>L’arrivée de M. de Kempelen fut donc un événement heureux pour le -docteur, qui comptait sur l’imagination de son ami pour le sortir -d’embarras.</p> - -<p>M. de Kempelen fut d’abord effrayé de partager un tel secret: il savait -que la tête du proscrit avait été mise à prix, et que l’acte d’humanité -auquel il allait s’associer était un crime que les lois moscovites -punissaient avec rigueur. Mais quand il vit le corps mutilé de Worousky, -il se laissa aller à tout l’intérêt que ne pouvait manquer d’inspirer -une si grande infortune, et il chercha dans son esprit inventif les -moyens d’opérer la fuite de son protégé.</p> - -<p>Le docteur Osloff était passionné pour le jeu d’échecs, et, autant pour -satisfaire sa passion que pour apporter une distraction au malade, -pendant les longs jours de convalescence, il faisait de nombreuses -parties avec lui. Mais Worousky était d’une telle force à ce jeu, que -son hôte ne pouvait même égaliser la partie, malgré des<a name="page_163" id="page_163"></a> concessions de -pièces considérables. M. de Kempelen s’unit au docteur pour lutter -contre un aussi habile stratégiste. Ce fut en vain: Worousky sortait -toujours vainqueur de la partie. Cette supériorité inspira à M. de -Kempelen l’idée du fameux automate joueur d’échecs. En un instant il en -eut arrêté le plan et, la tête enflammée par les idées qui s’y -pressaient en foule, il se mit immédiatement à l’œuvre. Chose -incroyable! ce chef-d’œuvre de mécanique, création merveilleuse dont -les combinaisons étonnèrent le monde entier, fut inventé, exécuté et -entièrement terminé dans l’espace de trois mois.</p> - -<p>M. de Kempelen voulut que le docteur eût seul les prémisses de son -œuvre: le 10 octobre 1796, il l’invita à faire une partie.</p> - -<p>L’automate représentait un Turc de grandeur naturelle, portant le -costume de sa nation, et assis derrière un coffre en forme de commode, -qui avait à peu près 1 mètre 20 centimètres de longueur sur 80 -centimètres de largeur. Sur le dessus du coffre et au centre, se -trouvait un échiquier.</p> - -<p>Avant de commencer la partie, le mécanicien ouvrit plusieurs portes -pratiquées dans la commode, et M. Osloff put voir dans l’intérieur une -grande quantité de rouages, leviers, cylindres, ressorts, cadrans, etc., -qui en garnissaient la plus grande partie. En même temps il ouvrit un -long tiroir contenant les échecs et un coussin sur lequel le Turc devait -appuyer le bras. Cet examen terminé, la robe de l’automate fut levée, et -l’on put également voir dans l’intérieur de son corps.</p> - -<p>Les portes ayant ensuite été fermées, M. de Kempelen fit quelques -arrangements dans sa machine, et remonta un des rouages avec une clé -qu’il introduisit dans une ouverture pratiquée au coffre.</p> - -<p>Alors le Turc, après un petit mouvement de tête en forme de salut, porta -la main sur une des pièces posées sur l’échiquier, la saisit du bout des -doigts, la porta sur une autre case, et posa ensuite son bras sur le -coussin près de lui. L’auteur avait annoncé que son automate ne parlant -pas, ferait avec la tête trois signes pour indiquer l’échec au Roi et -deux pour l’échec à la Reine.<a name="page_164" id="page_164"></a></p> - -<p>Le docteur riposta, et attendit patiemment que son adversaire, dont les -mouvements avaient toute la gravité du sultan qu’il représentait, jouât -une autre pièce. Quoique conduite avec lenteur au début, la partie n’en -fut pas moins promptement engagée. Bientôt même Osloff s’aperçut qu’il -avait affaire à un antagoniste redoutable, car malgré tous ses efforts -pour lutter contre la machine, son jeu se trouvait dans une position -désespérée.</p> - -<p>Il est vrai de dire que depuis quelques instants, le docteur était -devenu très distrait. Une idée semblait le préoccuper. Mais il hésitait -à communiquer ses réflexions à son ami, quand tout à coup la machine fit -trois signes de tête. Le Roi était mat.</p> - -<p>—Parbleu! s’écria le perdant avec une teinte d’impatience qui se -dissipa bien vite à la vue de la figure épanouie du mécanicien, si je -n’étais persuadé que Worousky est en ce moment dans son lit, je croirais -que je viens de jouer avec lui! Sa tête seule est capable de concevoir -un coup semblable à celui qui m’a fait perdre. Et puis, ajouta le -docteur en regardant fixement M. de Kempelen, pouvez-vous me dire -pourquoi votre automate joue de la main gauche<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, ainsi que le fait -Worousky?</p> - -<p>Le mécanicien viennois se mit à rire, et ne voulant pas prolonger cette -mystification, qui devait être le prélude de tant d’autres, il avoua à -son ami que c’était en effet avec Worouski qu’il venait de faire la -partie.</p> - -<p>—Mais, alors, où diable l’avez-vous placé? dit le docteur en regardant -autour de lui pour tâcher de découvrir son antagoniste.</p> - -<p>L’inventeur riait de tout son cœur.</p> - -<p>—Eh bien! vous ne me reconnaissez donc pas? s’écria le Turc, qui, -tendit au docteur la main gauche en signe de réconciliation, tandis que -M. de Kempelen levait la robe, et montrait le pauvre mutilé logé dans la -carcasse de l’automate.<a name="page_165" id="page_165"></a></p> - -<p>M. Osloff ne put garder plus longtemps son sérieux: le rire le gagna et -il fit chorus avec ses deux mystificateurs. Mais il s’arrêta le premier; -il lui manquait une explication.</p> - -<p>—Comment avez-vous fait, dit-il, pour escamoter Worouski et le rendre -invisible?</p> - -<p>M. de Kempelen expliqua alors de quelle façon il était parvenu à -dissimuler l’automate vivant, avant qu’il pût entrer dans le corps du -Turc.</p> - -<p>—Voyez, dit-il, en ouvrant le buffet; ces nombreux rouages, ces -leviers, ces poulies qui garnissent une partie du buffet ne sont que le -simulacre d’une machine organisée. Les châssis qui les supportent sont à -charnière, et en se repliant pour se mettre sur le côté, ils laissent -une place au joueur qui s’y trouvait blotti, pendant que vous examiniez -l’intérieur de l’automate.</p> - -<p>Cette première visite terminée, et dès que la robe a été baissée, -Worousky est subitement entré dans le corps du Turc que nous venions -d’examiner. Puis, tandis que je vous montrais le buffet et les rouages -qui le garnissent, il prenait son temps pour passer ses bras et ses -doigts dans ceux de la figure. Vous comprenez également qu’en raison de -la grosseur du cou, dissimulée par cette barbe et cette énorme -collerette, il a pu, en passant la tête dans ce masque, voir facilement -l’échiquier et conduire sa partie. Je dois ajouter que lorsque je fais -le simulacre de monter la machine, ce n’est que dans le but de couvrir -le bruit des mouvements de Worousky.</p> - -<p>—Ainsi, dit le docteur, qui tenait à prouver qu’il avait parfaitement -compris l’explication, quand j’examinais le buffet, mon diable de -Worousky se trouvait dans le corps du Turc; et quand on soulevait la -robe, il était passé dans le buffet. J’avoue franchement, ajouta M. -Osloff, que j’ai été dupe de cette ingénieuse combinaison, mais je m’en -console en pensant que plus fin que moi s’y serait trouvé pris.</p> - -<p>Les trois amis furent aussi émerveillés l’un que l’autre du résultat -obtenu dans cette séance privée, car cet instrument offrait un -merveilleux moyen d’évasion pour le pauvre proscrit, et lui assurait -pour toujours une existence à l’abri du besoin.<a name="page_166" id="page_166"></a></p> - -<p>Séance tenante, l’on convint de l’itinéraire à suivre pour gagner -promptement la frontière, et des précautions de sûreté à prendre pour le -voyage. Il fut également convenu que, pour n’éveiller aucun soupçon, on -donnerait des représentations dans toutes les villes qui se trouvaient -sur le passage, en commençant par Toula, Kalouga, Smolensk, etc.</p> - -<p>Un mois après, Worousky, entièrement rétabli, donnait devant un nombreux -public une première preuve de son étonnante habileté.</p> - -<p>L’affiche, écrite en langue russe, était conçue en ces termes:</p> - -<div class="blockquot"> - <p class="c"> <small><i>Toula, 6 novembre 1777</i>,<br /> - DANS LA SALLE DES CONCERTS,</small><br /> - EXPOSITION D’UN AUTOMATE JOUEUR D’ÉCHECS,<br /> - <small>INVENTÉ ET EXÉCUTÉ PAR M. DE KEMPELEN.</small></p> - -<p>N<small>OTA</small>.—<i>Les combinaisons mécaniques de cette pièce sont si -merveilleuses, que l’inventeur n’hésite pas à porter un défi aux plus -forts joueurs de cette ville</i>.<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a></p> - -</div> - -<p>On doit penser si cette annonce excita la curiosité des habitants de -Toula: non-seulement des joueurs se firent inscrire à l’envi, mais de -forts paris furent engagés pour et contre les antagonistes.</p> - -<p>Worousky sortit vainqueur de cette lutte, et encouragé par son succès, -il engagea le lendemain M. de Kempelen à proposer une partie contre les -plus forts joueurs réunis.</p> - -<p>Je n’ai pas besoin de dire que ce second défi fut accepté avec plus -d’empressement encore que le premier, et que la ville entière vint de -nouveau faire galerie autour de cet intéressant tournoi.</p> - -<p>Cette fois, le succès resta quelque temps incertain, et M. de Kempelen -commençait à craindre de voir la réputation de son automate compromise, -quand un coup inattendu, un coup de maître, décida en faveur de -Worousky. La salle entière, y compris les perdants,<a name="page_167" id="page_167"></a> célébrèrent par des -bravos une aussi glorieuse victoire. Les journaux remplirent leurs -colonnes de louanges et de félicitations à l’adresse de l’automate et de -son inventeur, et complétèrent par leur publicité une vogue si justement -méritée.</p> - -<p>M. de Kempelen et son compagnon, rassurés désormais par l’éclat de leur -début, prirent congé du bon docteur. Après lui avoir laissé un généreux -souvenir de son amicale hospitalité, ils se dirigèrent vers la -frontière.</p> - -<p>La prudence exigeait que, même en voyageant, Worousky fût caché aux yeux -de tous: aussi fut-il littéralement emballé. Sous le prétexte d’une -grande susceptibilité dans les rouages de l’automate, la caisse énorme -qui le contenait était transportée avec les plus grandes précautions. -Mais ces soins n’avaient d’autre but que de protéger l’habile joueur -d’échecs qui s’y trouvait enfermé. Des ouvertures respiratoires -laissaient circuler l’air dans cette singulière chaise de poste.</p> - -<p>Worousky prenait son mal en patience, dans l’espoir de se voir bientôt -hors des atteintes de la police moscovite et d’arriver sain et sauf au -terme de ce pénible voyage. Ces fatigues, il est vrai, étaient -compensées par les énormes recettes que les deux amis encaissaient sur -leur chemin.</p> - -<p>Tout en se dirigeant vers la frontière de Prusse, nos voyageurs étaient -arrivés à Vitebsk, lorsqu’un matin Worousky vit entrer brusquement M. de -Kempelen dans la chambre où il demeurait constamment séquestré.</p> - -<p>—Un affreux malheur nous menace, s’écria le mécanicien d’un air -consterné, en montrant une lettre datée de Saint-Pétersbourg. Dieu sait -si nous parviendrons à le conjurer! L’impératrice Catherine II ayant -appris par les journaux le merveilleux talent de l’automate, joueur -d’échecs, désire faire une partie avec lui et m’engage à le transporter -immédiatement à son palais. Il s’agit maintenant de nous concerter pour -trouver un moyen de nous soustraire à ce dangereux honneur.</p> - -<p>Au grand étonnement de M. de Kempelen, Worousky reçut cette nouvelle -sans aucun effroi, et il sembla même en éprouver une joie extrême.<a name="page_168" id="page_168"></a></p> - -<p>—Eluder une pareille visite! gardons-nous-en bien, dit-il; les désirs -de la Czarine sont des ordres qu’on ne peut enfreindre sans danger; nous -n’avons donc d’autre parti à suivre que de nous rendre au plus vite à sa -demande. Votre empressement aura le double avantage de la disposer -favorablement, et de détourner les soupçons qui pourraient naître sur -votre merveilleux automate. D’ailleurs, ajouta l’intrépide soldat, avec -une certaine fierté, j’avoue que je ne suis pas fâché de me trouver en -face de la grande Catherine, et de lui montrer que la tête dont elle -fait assez peu de cas pour la mettre au misérable prix de quelques -roubles, est de force à lutter avec la sienne et peut même, en certains -cas, la surpasser en intelligence.</p> - -<p>—Insensé que vous êtes! s’écria M. de Kempelen, effrayé de l’exaltation -du fougueux proscrit, pensez donc que nous pouvons être découverts, et -qu’il y va de la vie pour vous, et pour moi d’un exil en Sibérie.</p> - -<p>—C’est impossible, reprit tranquillement Worousky. Votre ingénieuse -machine a déjà trompé tant de gens et des plus habiles, que bientôt, -j’en ai la conviction, nous aurons une dupe de plus, mais cette fois une -dupe dont la défaite sera bien glorieuse pour nous. Et quel beau -souvenir, quel honneur pour tous les deux, mon ami, lorsqu’un jour nous -pourrons dire que l’impératrice Catherine II, la fière Czarine, que ses -courtisans proclament la tête la plus intelligente de son vaste empire, -fut abusée par votre génie et vaincue par moi!</p> - -<p>M. de Kempelen, quoique ne partageant pas l’enthousiasme de Worousky, -fut forcé de céder devant ce caractère, dont il avait eu maintes fois -déjà l’occasion d’apprécier l’inflexibilité. D’ailleurs, le soldat avait -tant d’autres qualités, et pardessus tout possédait une habileté si -surprenante aux échecs, que le mécanicien viennois jugea prudent de lui -faire des concessions, dans l’intérêt de sa propre renommée.</p> - -<p>On partit donc sans différer, car le voyage devait être long et -difficile par suite des précautions infinies qu’exigeait le transport de -la caisse où se trouvait Worousky. En route, M. de Kempelen<a name="page_169" id="page_169"></a> ne quitta -pas un instant son compagnon de voyage, et fit tout ce qui dépendait de -lui pour adoucir la rigueur d’une aussi pénible locomotion.</p> - -<p>Après de longues journées de fatigue, on arriva enfin au terme du -voyage. Mais quelque promptitude qu’eussent mise les voyageurs, la -Czarine, en abordant M. de Kempelen, sembla lui témoigner une certaine -humeur.</p> - -<p>—Les routes sont-elles donc si mauvaises, Monsieur, lui dit-elle, qu’il -faille quinze jours pour venir de Vitebsk à Saint-Pétersbourg?</p> - -<p>—Que Votre Majesté veuille bien me permettre, répondit le rusé -mécanicien, de lui faire un aveu qui me servira d’excuse.</p> - -<p>—Faites, répondit Catherine, pourvu que ce ne soit pas l’aveu de -l’incapacité de votre <i>merveilleuse</i> machine.</p> - -<p>—Au contraire, je viens avouer à Votre Majesté qu’en raison de sa force -au jeu d’échecs, j’ai voulu lui présenter un adversaire digne d’elle. -J’ai donc dû, avant de partir, ajouter à mon automate des combinaisons -indispensables pour une partie aussi solennelle.</p> - -<p>—Ah! ah! fit en souriant l’Impératrice, déridée par cette flatteuse -explication. Et en raison de ces nouvelles combinaisons, vous avez -l’espoir de me faire battre par votre automate.</p> - -<p>—Je serais bien étonné qu’il en fût autrement, répondit -respectueusement M. de Kempelen.</p> - -<p>—C’est ce que nous verrons, Monsieur, répliqua l’Impératrice en agitant -la tête d’un air de doute et d’ironie. Mais, ajouta-t-elle sur le même -ton, quand me mettez-vous en présence de mon terrible adversaire?</p> - -<p>—Quand il plaira à Votre Majesté.</p> - -<p>—S’il en est ainsi, je suis tellement impatiente de mesurer mes forces -avec le vainqueur des plus habiles joueurs de mon empire, que, ce soir -même, je le recevrai dans ma bibliothèque. Installez-y votre machine; à -huit heures je me rendrai près de vous. Soyez exact.</p> - -<p>M. de Kempelen prit congé de Catherine et courut faire ses<a name="page_170" id="page_170"></a> préparatifs -pour la soirée. Worousky se faisait un jeu de la séance et ne pensait -qu’au bonheur qu’il aurait à mystifier la Czarine. Mais si M. de -Kempelen était résolu, lui aussi, à tenter l’aventure, il voulait -prendre néanmoins toutes les précautions possibles, afin que son secret -ne pût être pénétré, et qu’une voie de salut lui restât, même en cas de -danger. A tout hasard, il fit transporter au palais impérial l’automate, -dans la caisse même où il le plaçait dans ses voyages.</p> - -<p>Huit heures sonnaient comme l’Impératrice, escortée d’une suite -nombreuse, entrait dans la bibliothèque et se plaçait près de -l’échiquier.</p> - -<p>J’ai omis de dire que M. de Kempelen ne permettait jamais qu’on passât -derrière l’automate, et qu’il ne consentait à commencer la partie que -lorsque tous les spectateurs étaient rangés en face de sa machine.</p> - -<p>La cour se plaça derrière l’Impératrice, et de tous côtés il n’y eut -qu’une seule voix pour prédire la défaite de l’automate.</p> - -<p>Sur l’invitation du mécanicien, on visita le buffet et le corps du Turc, -et quand on se fut bien convaincu qu’il ne contenait rien autre chose -que les rouages dont nous avons précédemment parlé, on se mit en mesure -d’engager la partie.</p> - -<p>Favorisée par le sort, Catherine profita de l’avantage de jouer le -premier pion; l’automate riposta, et la partie se continua au milieu du -plus religieux silence. Les pièces manœuvrèrent d’abord sans que rien -se décidât. Cependant on ne tarda pas à voir, aux sourcils froncés de la -Czarine, que l’automate se montrait peu galant envers elle, et qu’il -était digne après tout de la réputation qu’on lui avait faite. Un -cavalier et un fou lui furent enlevés coup sur coup par l’habile -musulman. Dès lors la partie prenait une tournure défavorable pour la -noble joueuse, quand tout à coup le Turc quittant son impassible -gravité, frappa violemment de la main sur son coussin, et remit à sa -place une pièce avancée par son adversaire.</p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/illpg_171.jpg" width="550" height="384" alt="L’AUTOMATE JOUEUR D’ÉCHECS." title="" /> -<br /> -<span class="caption">L’AUTOMATE JOUEUR D’ÉCHECS.</span> -</p> - -<p>Catherine II venait de tricher. Etait-ce pour éprouver l’intelligence de -l’automate ou pour toute autre cause? Nous ne saurions<a name="page_171" id="page_171"></a><a name="page_172" id="page_172"></a> le dire. -Néanmoins, la fière impératrice ne voulant point avouer cette faiblesse, -replaça la pièce à l’endroit où elle l’avait frauduleusement avancée et -regarda l’automate d’un air d’impérieuse autorité.</p> - -<p>Le résultat ne se fit pas attendre: le Turc, d’un coup de main, renversa -vivement toutes les pièces sur l’échiquier, et aussitôt le bruit d’un -rouage, qui marchait constamment pendant la partie, cessa de se faire -entendre. La machine s’arrêta, comme si elle était subitement détraquée.</p> - -<p>Pâle et tremblant, M. de Kempelen, reconnaissant là le fougueux -caractère de Worousky, attendit avec effroi l’issue de ce conflit entre -le proscrit et sa souveraine.</p> - -<p>—Ah! ah! monsieur l’automate, vous avez des manières un peu brusques, -dit avec gaîté l’impératrice, qui n’était pas fâchée de voir ainsi se -terminer une partie dans laquelle elle avait peu de chances de succès. -Oh! vous êtes fort, j’en conviens; mais vous avez craint de perdre la -partie, et par prudence vous avez brouillé le jeu. Allons, je suis -maintenant édifiée sur votre savoir et surtout sur votre caractère -nerveux.</p> - -<p>M. de Kempelen commença à respirer, et reprenant courage, il voulut -tâcher de détruire tout à fait la fâcheuse impression produite par le -manque de respect de sa machine, faute dont naturellement il endossait -toute la responsabilité.</p> - -<p>—Que votre Majesté, dit-il humblement, me permette de lui donner une -explication sur ce qui vient de se passer.</p> - -<p>—Pas du tout, monsieur de Kempelen, interrompit joyeusement la Czarine, -pas du tout; je trouve au contraire cela très amusant, et je vous dirai -même que votre automate me plaît tellement que je veux en faire -l’acquisition. J’aurai ainsi toujours près de moi un joueur un peu vif -peut-être, mais assez habile pour me tenir tête. Laissez-le donc dans -cet appartement et venez me voir demain matin pour conclure le marché.</p> - -<p>A ces mots et sans attendre la réponse de M. de Kempelen, l’Impératrice -quitta la salle.</p> - -<p>En témoignant le désir que l’automate restât au palais jusqu’au<a name="page_173" id="page_173"></a> -lendemain, Catherine voulait-elle commettre une indiscrétion? Tout porte -à le croire. Heureusement l’habile mécanicien sut déjouer cette -curiosité féminine en faisant passer Worousky dans la caisse qu’il avait -fait apporter à tout hasard, comme nous l’avons dit.</p> - -<p>L’automate resta dans la bibliothèque, mais Worousky n’y était plus.</p> - -<p>Le lendemain, Catherine renouvela à M. de Kempelen la proposition -d’acheter son joueur d’échecs. Ce dernier lui fit comprendre que sa -présence étant nécessaire pour les fonctions de cette machine, il lui -était impossible de la vendre.</p> - -<p>L’Impératrice se rendit à cette bonne raison et, tout en félicitant le -mécanicien sur son œuvre, elle lui remit un témoignage de sa -libéralité.</p> - -<p>Trois mois après, l’automate était en Angleterre sous la direction d’un -M. Anthon, auquel M. de Kempelen l’avait cédé. Worousky continua-t-il à -faire partie de la machine? Je l’ignore, mais on doit le supposer, en -raison de l’immense succès qu’eut à cette époque le joueur d’échecs, -dont tous les journaux firent mention.</p> - -<p>M. Anthon parcourut l’Europe entière, suivi toujours des mêmes succès, -mais à sa mort, le célèbre automate fut acheté par le mécanicien -Maëlzel, qui l’embarqua pour New-York. C’est sans doute alors que -Worousky prit congé de son Turc hospitalier, car l’automate fut loin -d’avoir en Amérique le même succès que sur notre continent. Après avoir -promené pendant quelque temps son trompette mécanique et le joueur -d’échecs, Maëlzel reprit le chemin de la France, qu’il ne devait plus -revoir; il mourut dans la traversée d’une indigestion<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> - -<p>Les héritiers de Maëlzel vendirent ses instruments, et c’est d’eux que -Cronier tenait sa précieuse relique.<a name="page_174" id="page_174"></a></p> - -<p>Mon heureuse étoile vint encore me fournir une des plus belles occasions -d’étude que je pusse désirer.</p> - -<p>Un Prussien, nommé Koppen, montra à Paris, vers 1829, un instrument -portant le nom de <i>Componium</i>. C’était un véritable orchestre mécanique, -jouant des ouvertures d’opéras avec un ensemble et une précision fort -remarquables.</p> - -<p>Le nom de Componium venait de ce que, à l’aide de combinaisons vraiment -merveilleuses, l’instrument improvisait de charmantes variations sans -jamais se répéter, quel que fût le nombre de fois qu’on le fit jouer de -suite. On prétendait qu’il était aussi difficile d’entendre deux fois la -même variation que de voir deux mêmes quaternes se succéder à la -loterie. Il y avait pour ces deux faits les mêmes chances fournies par -le hasard.</p> - -<p>Le Componium obtint le plus brillant succès, mais il finit par épuiser -la curiosité des amateurs d’harmonie, et dut songer à la retraite, après -avoir produit à son propriétaire la somme fabuleuse de cent mille francs -de bénéfices nets, dans une année.</p> - -<p>Ce chiffre, exact ou non, fut adroitement publié, et quelque temps -après, l’instrument fut mis en vente.</p> - -<p>Un spéculateur nommé D..., séduit par l’espérance de voir se renouveler -pour lui en pays étranger des recettes aussi magnifiques, acheta -l’instrument et le transporta en Angleterre.</p> - -<p>Malheureusement pour D..., au moment où cette <i>poule aux œufs d’or</i> -arrivait à Londres, Georges IV venait de rendre le dernier soupir.</p> - -<p>La cour et l’aristocratie, seuls mélomanes dans ce pays de commerce et -d’industrie, et sur qui D.... comptait pour l’exploitation de cette -œuvre d’art, prirent le deuil et, selon l’usage anglais, se -cloîtrèrent pendant quelques mois. Le spectacle se trouva sans -spectateurs.</p> - -<p>Pour éviter des frais inutiles, D.... jugea prudent de renoncer à une -entreprise commencée sous de si malheureux auspices, et il se décida à -revenir à Paris. Le Componium fut, en conséquence, démonté pièce à -pièce, mis dans des caisses et ramené en France.</p> - -<p>D.... espérait faire rentrer son instrument en franchise de<a name="page_175" id="page_175"></a> droits. -Mais lors de sa sortie de France, il avait oublié de remplir certaines -formalités indispensables pour obtenir ce bénéfice; la douane l’arrêta, -et il fut obligé d’en référer au ministre du commerce. En attendant la -décision ministérielle, les caisses furent déposées dans les magasins -humides de l’entrepôt. Ce ne fut guère qu’au bout d’un an, et après des -formalités et des difficultés sans nombre, que l’instrument rentra dans -Paris.</p> - -<p>Ce fait peut donner une idée de l’état de désordre, de dépècement et -d’avarie où se trouva alors le Componium.</p> - -<p>Découragé par l’insuccès de son voyage en Angleterre, D.... résolut de -se défaire de son <i>improvisateur mécanique</i>; mais auparavant, il se mit -à la recherche d’un mécanicien qui pût entreprendre de le remettre en -état. J’ai oublié de dire que lors de la vente du Componium, M. Koppen -avait livré avec la machine un ouvrier allemand très habile, qui était -pour ainsi dire le cornac du gigantesque instrument. Celui-ci se -trouvant les bras croisés pendant les interminables formalités de la -douane française, n’avait imaginé rien de mieux que de retourner dans sa -patrie.</p> - -<p>La réparation du Componium était un travail de longue haleine, un -travail de recherches et de patience, car les combinaisons de cette -machine ayant toujours été tenues secrètes, personne ne pouvait fournir -le moindre renseignement. D..... lui même, n’ayant aucune notion de -mécanique, ne pouvait être en cela d’aucun secours; il fallait que -l’ouvrier ne s’inspirât que de ses propres idées.</p> - -<p>J’entendis parler de cette affaire, et poussé par une opinion peut-être -un peu trop avantageuse de moi-même, ou plutôt ébloui par la gloire d’un -aussi beau travail, je me présentai pour entreprendre cette immense -réparation.</p> - -<p>On me rit au nez: l’aveu est humiliant, mais c’est le mot propre. Il -faut dire aussi que ce n’était pas tout à fait sans motif, car je -n’étais alors connu que par des travaux trop peu importants pour mériter -une grande confiance. On craignait que, loin de remettre l’instrument en -état, je ne lui causasse de plus grands dommages en voulant le réparer.<a name="page_176" id="page_176"></a></p> - -<p>Cependant, comme D.... ne trouvait pas mieux, et que je faisais la -proposition de déposer une caution pour le cas où je viendrais à -commettre quelque dégât, il finit par céder à mes instances.</p> - -<p>On trouvera sans doute que j’étais réellement un ouvrier bien conciliant -et surtout bien consciencieux. Au fond, j’agissais dans mon intérêt, car -cette entreprise, en me fournissant de longs et intéressants sujets -d’étude, devait être pour moi un cours complet de mécanique.</p> - -<p>Dès que mes propositions eurent été acceptées, on m’apporta dans une -vaste chambre qui me servait de cabinet de travail, toutes les caisses -contenant les pièces du Componium, et on les vida pêle-mêle sur des -draps de lit étendus à cet effet sur le carreau.</p> - -<p>Une fois seul, et lorsque je vis ce monceau de ferraille, ces myriades -de pièces dont j’ignorais les fonctions, cette forêt d’instruments de -toutes formes et de toutes grandeurs, tels que cors d’harmonie, -trompettes, hautbois, flûtes, clarinettes, bassons, tuyaux d’orgue, -grosse caisse, tambour, triangle, cymbales, tam-tam, et tant d’autres -échelonnés par grandeur sur tous les tons de l’échelle chromatique, je -fus tellement effrayé de la difficulté de ma tâche, que je restai pour -ainsi dire anéanti pendant quelques heures.</p> - -<p>Pour faire mieux comprendre ma folle présomption, à laquelle ma passion -pour la mécanique et mon amour du merveilleux pouvaient seuls servir -d’excuse, je dois dire que je n’avais jamais vu fonctionner le -Componium; tout était donc pour moi de l’inconnu. Ajoutons à cela que le -plus grand nombre des pièces étaient couvertes de rouille et de -vert-de-gris.</p> - -<p>Assis au milieu de cet immense Capharnaüm, et la tête appuyée dans mes -mains, je me fis cent fois cette simple question: Par où vais-je -commencer? Et le découragement s’emparant de moi glaçait mon esprit et -paralysait mon imagination.</p> - -<p>Un matin pourtant, me sentant tout dispos et subissant l’influence de -cet axiome d’Hippocrate: <i>Mens sana in corpore sano</i>, je m’indignai tout -à coup de ma longue inertie et me jetai, tête baissée, dans cet immense -travail.<a name="page_177" id="page_177"></a></p> - -<p>Si je devais n’avoir pour lecteurs que des mécaniciens, comme je leur -décrirais, à l’aide de fidèles souvenirs, mes tâtonnements, mes essais, -mes études! Avec quel plaisir je leur expliquerais les savantes et -ingénieuses combinaisons qui naquirent successivement de ce chaos!</p> - -<p>Mais il me semble voir déjà quelques lecteurs ou lectrices prêts à -tourner la page pour chercher la conclusion d’un chapitre qui menace de -tourner au sérieux. Cette pensée m’arrête, et je me contenterai de dire -que, pendant une année entière, je procédai du connu à l’inconnu pour la -solution de cet inextricable problème, et qu’un jour enfin j’eus le -bonheur de voir mes travaux couronnés du plus heureux succès: le -Componium, nouveau phénix, était ressuscité de ses cendres.</p> - -<p>Cette réussite, inattendue de tous, me valut les plus grands éloges, et -D.... se mit à ma discrétion pour le salaire qu’il me plairait de -réclamer. Mais quelque sollicitation qu’il me fît, me trouvant satisfait -d’un aussi glorieux résultat, je ne voulus rien recevoir au-delà de mes -déboursés. Et cependant, si élevée qu’eût été la gratification, elle -n’eût pu me dédommager de ce que me coûta plus tard cette tâche -au-dessus de mes forces!<a name="page_178" id="page_178"></a></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h2> - -<p class="hang"><span class="smcap">Les supputations d’un inventeur.—Cent mille francs par an pour une -écritoire.—Déception.—Mes nouveaux automates.—Le premier physicien de -France; décadence.—Le choriste philosophe.—Bosco.—Le jeu des -gobelets.—Une exécution capitale.—Résurrection des suppliciés.—Erreur -de tête.—Le serin récompensé.—Une admiration</span> <i>rentrée</i>.—<span class="smcap">Mes revers de -fortune.—Un Mécanicien cuisinier.</span></p> - -<p>Les veilles, les insomnies, et pardessus tout l’agitation fébrile -résultant de toutes les émotions d’un travail aussi ardu que pénible -avaient miné ma santé. Une fièvre cérébrale s’ensuivit, et si je parvins -à en réchapper, ce ne fut que pour mener pendant cinq ans une existence -maladive, qui m’ôta toute mon énergie. Mon intelligence était comme -éteinte. Chez moi plus de passion, plus d’amour, plus d’intérêt même -pour des arts que j’avais tant aimés; l’escamotage et la mécanique -n’existaient plus dans mon imagination qu’à l’état de souvenirs.</p> - -<p>Mais cette maladie qui avait bravé pendant si longtemps la science des -maîtres de la Faculté, ne put résister à l’air vivifiant de la campagne, -où je me retirai pendant six mois, et lorsque je revins à Paris, j’étais -complètement régénéré. Avec quel bonheur je revis<a name="page_179" id="page_179"></a> mes chers outils! -avec quelle ardeur aussi je repris mon travail si longtemps délaissé! -Car j’avais à regagner et le temps perdu et les dépenses énormes qu’un -traitement si long m’avait occasionnées.</p> - -<p>Mon modeste avoir se trouvait pour le moment sensiblement diminué, mais -j’étais à cet endroit d’une philosophie à toute épreuve. Mes futures -représentations ne devaient-elles pas combler toutes ces pertes et -m’assurer une fortune honnête? J’escomptais ainsi un avenir incertain; -mais n’est-ce pas le fait de tous ceux qui cherchent à inventer d’aimer -à transformer leurs projets en lingots d’or?</p> - -<p>Peut-être aussi subissais-je, sans le savoir, l’influence d’un de mes -amis, grand faiseur d’inventions, que ses déceptions et ses mécomptes ne -purent jamais empêcher de former des projets nouveaux. Notre manière de -supporter l’avenir avait une grande analogie. Cependant je dois lui -rendre justice: quelque élevées que fussent mes appréciations, il était -dans ce genre de calcul d’une force à laquelle je ne pouvais atteindre. -On en jugera par un exemple.</p> - -<p>Un jour, cet ami arrive chez moi, et me montrant un encrier de son -invention, lequel réunissait le double mérite d’être inversable et de -conserver l’encre à un niveau toujours égal:</p> - -<p>—Pour le coup, mon cher, me dit-il, voici une invention qui va faire -une révolution dans le monde des écrivains, et qui me permettra de me -promener la canne à la main, avec une centaine de mille livres de -rentes, au bas mot, entends-tu bien! Au reste tu vas en juger, si tu -suis bien mon calcul.</p> - -<p>Tu sais qu’il y a trente-six millions d’habitants en France?</p> - -<p>Je fis un signe de tête en forme d’adhésion.</p> - -<p>—Partant de là, je ne crois pas me tromper, si sur ce nombre j’estime -qu’il doit y en avoir au moins la moitié qui sait écrire. Hein?... -tiens, mettons le tiers, ou pour être plus sûrs encore, ne prenons que -le compte rond, soit dix millions.</p> - -<p>—Maintenant, j’espère qu’on ne me taxera pas d’exagération si, sur ces -dix millions d’écrivains, j’en prends un dixième, soit un million, pour -nombrer ceux qui sont à la recherche de ce qui peut leur être utile.<a name="page_180" id="page_180"></a></p> - -<p>Et mon ami s’arrêta en me regardant d’un ton qui semblait dire: Comme je -suis raisonnable dans mes appréciations!</p> - -<p>—Nous avons donc en France un million d’hommes capables d’apprécier -l’avantage de mon encrier. Or, sur ce nombre, combien vas-tu m’en -accorder qui, dès la première année, pourront avoir connaissance de ma -découverte et qui, la connaissant, en feront l’acquisition?</p> - -<p>—Ma foi, répondis-je, je t’avoue que je suis très embarrassé pour te -donner un chiffre exact.</p> - -<p>—Eh mon Dieu! qui est-ce qui te parle de chiffre exact? Je ne te -demande qu’une approximation, et encore je la désire la plus basse -possible, afin que je n’aie pas de déception.</p> - -<p>—Dame! fis-je en continuant les supputions décimales de mon ami, -mettons un dixième.</p> - -<p>—Tu vois, c’est toi-même qui l’as dit, un dixième! autrement dit, cent -mille. Mais, continua l’inventeur, enchanté de m’avoir fait participer à -ses brillants calculs, sais-tu bien ce que me rapportera dès la première -année, la vente de ces cent mille écritoires?</p> - -<p>—Non, je ne m’en doute pas.</p> - -<p>—Je vais te l’apprendre; écoute bien. Sur ces cent mille écritoires -vendues, je me suis réservé un franc de bénéfice par chaque pièce; il en -résulte donc pour moi un bénéfice de.....?</p> - -<p>—Cent mille francs, parbleu.</p> - -<p>—Tu vois, ce n’est pas plus difficile que cela à compter. Oui, cent -mille francs, ni plus ni moins. Tu dois comprendre aussi que les autres -neuf cent mille écrivains que nous avons laissés de côté, finiront par -connaître mon encrier; ils en achèteront à leur tour. Puis les autres -neuf millions que nous avons négligés, que feront-ils, je te le -demande?... Et note bien ceci, je ne t’ai parlé que de la France, qui -est un point sur le globe. Quand l’étranger en aura connaissance, quand -les Anglais et leurs colonies surtout en demanderont; vois-tu, mais, -c’est incalculable!...</p> - -<p>Mon ami essuya son front, qui s’était couvert de sueur dans la chaleur -de son exposition, et il finit en me disant encore: Rappelle-toi bien -que nous avons mis tout au plus bas dans notre estimation.<a name="page_181" id="page_181"></a></p> - -<p>Malheureusement le calcul de mon ami péchait par la base. Son encrier, -d’un prix beaucoup trop élevé, ne fut point acheté, et l’inventeur finit -par mettre cette mine d’or au chapitre de ses déceptions déjà si -nombreuses.</p> - -<p> </p> - -<p>Moi aussi, je l’avoue, je basais mes calculs sur les chiffres de -population ou du moins sur le nombre approximatif des visiteurs de la -capitale, et toujours avec mes supputations, même les plus raisonnables, -j’arrivais encore à un résultat fort satisfaisant. Mais je ne regrette -pas de m’être abandonné souvent à ces fantaisies de mon imagination. Si -elles m’ont fait éprouver plus d’un mécompte dans ma vie, elles -servaient à entretenir quelque énergie dans mon esprit et à me rendre -capable de lutter contre les difficultés sans nombre que je rencontrais -dans l’exécution de mes automates. D’ailleurs, qui n’a pas fait, au -moins une fois dans sa vie, les supputations dorées de mon ami, le -marchand d’écritoires?</p> - -<p>J’ai déjà parlé plusieurs fois d’automates que je confectionnais; il -serait temps, je pense, de dire quelle était la nature de ces pièces -destinées à figurer dans mes représentations.</p> - -<p>C’était d’abord un petit pâtissier sortant à commandement d’une élégante -boutique et venant apporter, selon le goût des spectateurs, des gâteaux -chauds et des rafraîchissements de toute espèce. On voyait sur le côté -de l’établissement des aides-pâtissiers pilant, roulant la pâte et la -mettant au four.</p> - -<p>Une autre pièce représentait deux clowns, Auriol et Debureau. Ce dernier -tenait à la force des bras une chaise, sur laquelle son joyeux camarade -faisait des gambades, des évolutions et des tours de force, ceux de -l’artiste du cirque des Champs-Élysées. Après ces exercices, mon Auriol -fumait une pipe et finissait la séance en accompagnant sur un petit -flageolet un air que lui jouait l’orchestre.</p> - -<p>C’était ensuite un oranger mystérieux sur lequel naissaient des fleurs -et des fruits, à la demande des dames. Pour terminer la scène, un -mouchoir emprunté était envoyé à distance dans une orange laissée à -dessein sur l’arbre. Celle-ci s’ouvrait, laissait voir<a name="page_182" id="page_182"></a> le mouchoir, -tandis que deux papillons venaient en prendre les coins et le -développaient aux yeux des spectateurs.</p> - -<p>J’avais encore un cadran en cristal transparent, marquant l’heure au gré -des spectateurs, et sonnant sur un timbre également en cristal le nombre -de coups indiqué.</p> - -<p> </p> - -<p>Au moment où j’étais le plus absorbé par ces travaux, je fis une -rencontre qui me fut des plus agréables.</p> - -<p>Passant un jour sur les boulevards, fort préoccupé, selon mon habitude, -je m’entends appeler.</p> - -<p>Je me retourne et me sens presser la main par un homme fort élégamment -vêtu.</p> - -<p>—Antonio! m’écriai-je en l’embrassant; que je suis aise de vous voir! -Mais comment êtes-vous ici? Que faites-vous? et Torrini?....</p> - -<p>Antonio m’interrompit:</p> - -<p>—Je vous conterai tout cela, me dit-il, venez chez moi, nous y serons -plus à notre aise; je demeure à quelques pas d’ici.</p> - -<p>En effet, au bout de deux minutes, nous arrivions rue de Lancry, devant -une maison de fort belle apparence.</p> - -<p>—Montons, me dit Antonio, je demeure au deuxième.</p> - -<p>Un domestique vint nous ouvrir.</p> - -<p>—Madame est-elle à la maison? dit Antonio.</p> - -<p>—Non, Monsieur, mais Madame m’a chargé de vous dire qu’elle ne -tarderait pas à rentrer.</p> - -<p>Une fois qu’il m’eut introduit dans un salon, Antonio me fit asseoir -près de lui sur un canapé.</p> - -<p>—Voyons maintenant, mon ami, me dit-il, causons, car nous devons avoir -bien des choses à nous dire.</p> - -<p>—Oui, causons; je vous avoue que ma curiosité est bien vivement -excitée. Je ne sais, en vérité, si je rêve.</p> - -<p>—Je vais vous ramener à la réalité, reprit Antonio, en vous racontant -ce qui m’est arrivé depuis que nous nous sommes quittés. Commençons, -ajouta-t-il tristement, par donner un souvenir à Torrini.<a name="page_183" id="page_183"></a></p> - -<p>Je fis un mouvement de douloureuse surprise.</p> - -<p>—Que me dites-vous là, Antonio, est-ce que notre ami?...</p> - -<p>—Hélas, oui, ce n’est que trop vrai. Ce fut au moment où nous avions -tout lieu d’espérer un sort plus heureux, que la mort l’a frappé.</p> - -<p>En vous quittant, vous le savez, l’intention de Torrini était de se -rendre au plus vite en Italie. Revenu à des idées plus saines, le comte -de Grisy avait hâte de reprendre son nom et de se retrouver sur les -théâtres, témoins de ses succès et de sa gloire; il espérait s’y -régénérer et redevenir le brillant magicien d’autrefois. Dieu en a -décidé autrement. Comme nous allions quitter Lyon, où il avait donné des -représentations assez bien suivies, il fut subitement atteint d’une -fièvre typhoïde qui l’emporta en quelques jours.</p> - -<p>Je fus son exécuteur testamentaire. Après avoir rendu les derniers -devoirs à l’homme auquel j’avais voué ma vie, je m’occupai de la -liquidation de sa petite fortune. Je vendis les chevaux, la voiture et -quelques accessoires de voyage qui m’étaient inutiles, et je gardai les -instruments, avec l’intention d’en faire usage. Je n’avais aucune -profession; je crus ne pouvoir mieux faire que d’embrasser une carrière -dont le chemin m’était tout tracé, et j’espérais que mon nom, auquel mon -beau-frère avait donné en France une certaine célébrité, aiderait à mes -succès.</p> - -<p>J’étais bien prétentieux, sans doute, de prendre la place d’un tel -maître, mais à défaut de talent je comptais me tirer d’affaire avec de -l’aplomb.</p> - -<p>Je m’appelai donc Il signor Torrini, et à ce nom j’ajoutai, à l’exemple -de mes confrères, le titre de <i>Premier physicien de France</i>. Chacun de -nous est toujours le premier et le plus habile du pays où il se trouve, -quand il veut bien ne pas se donner pour le plus fort du monde entier. -L’escamotage est une profession où, vous le savez, on ne pèche pas par -excès de modestie; et l’habitude de produire des illusions facilite -cette émission de fausse monnaie, que le public, il est vrai, se réserve -ensuite d’apprécier et de classer selon sa juste valeur.</p> - -<p>C’est ce qu’il fit pour moi, car malgré mes pompeuses affiches,<a name="page_184" id="page_184"></a> j’avoue -franchement qu’il ne me fit pas l’honneur de me reconnaître la célébrité -que je m’attribuais. Loin de là; mes représentations furent si peu -suivies, que leur produit suffisait à peine à me faire vivre.</p> - -<p>Néanmoins, j’allais de ville en ville, donnant mes représentations et me -nourrissant plus souvent d’espérance que de réalité. Mais il vint un -moment où cet aliment peu substantiel ne pouvant plus suffire à mon -estomac, je me vis contraint de m’arrêter. J’étais à bout de ressources; -je ne possédais plus rien que mes instruments; mon vestiaire était -réduit à sa plus simple expression et menaçait de me quitter d’un moment -à l’autre; il n’y avait pas à balancer. Je pris le parti de vendre mes -instruments et, muni de la modique somme que j’en avais retirée, je me -rendis à Paris, dernier refuge des talents incompris et des positions -désespérées.</p> - -<p>Malgré mon insuccès, je n’avais rien perdu de ce fond de philosophie que -vous me connaissez, et j’étais sinon très heureux, du moins plein -d’espoir dans l’avenir. Oui, mon ami, oui, j’avais alors le -pressentiment de la brillante position que le sort m’a faite et vers -laquelle il m’a conduit pour ainsi dire par la main.</p> - -<p>Une fois à Paris, je pris une modeste chambre, et je me proposai de -vivre avec économie pour faire durer autant que possible mes faibles -ressources pécuniaires. Vous voyez que malgré ma confiance en l’avenir, -je prenais cependant quelques précautions, afin de ne pas me trouver -exposé à mourir de faim. Vous allez voir que j’avais tort de ne pas -m’abandonner complètement à mon étoile.</p> - -<p>Il y avait à peine huit jours que j’étais à Paris, que je me rencontrai -face à face avec un ancien camarade. C’était un Florentin qui, dans le -théâtre où je jouais à Rome, tenait l’emploi de basse et remplissait des -rôles secondaires. Lui aussi avait été maltraité du sort et, venu à -Paris pour y chercher fortune, il s’était trouvé réduit, à défaut d’un -plus beau rôle, à accepter celui de figurant dans les chœurs du -Théâtre-Italien.</p> - -<p>Mon ami, quand je l’eus mis au courant de ma position, m’annonça qu’une -place de ténor était vacante dans les chœurs où il<a name="page_185" id="page_185"></a> chantait -lui-même. Il me proposa de faire les démarches nécessaires pour me la -faire obtenir.</p> - -<p>J’acceptai cette offre avec plaisir, mais bien entendu comme position -transitoire, car il m’en coûtait de déchoir. Seulement, je voulais, en -attendant mieux, me mettre à l’abri de la misère: la prudence m’en -faisait une loi.</p> - -<p>J’ai souvent remarqué, continua Antonio, que les événements qui nous -inspirent le plus de défiance sont souvent ceux qui nous deviennent les -plus favorables. En voici une nouvelle preuve:</p> - -<p>Comme en dehors de mes occupations de théâtre, j’avais beaucoup de -loisirs, l’idée me vint de les employer à donner des leçons de chant. Je -me présentai comme artiste du Théâtre-Italien, en cachant toutefois la -position que j’y occupais.</p> - -<p>Il en fut de mon premier élève comme du premier billet de mille francs -d’une fortune que l’on veut amasser, et que l’on dit être le plus -difficile à acquérir. Je l’attendis assez longtemps. Il vint enfin, puis -d’autres encore, et insensiblement, soit que je fusse secondé par cette -chance en laquelle j’ai toujours eu confiance, soit aussi que l’on fût -satisfait de ma méthode et surtout des soins que je donnais à mes -écoliers, j’eus assez de leçons pour quitter le théâtre.</p> - -<p>Je dois vous dire aussi que cette détermination avait encore une autre -cause. J’aimais une de mes écolières et j’en étais aimé. Dans ce cas, il -n’était pas prudent de garder mon emploi de choriste, qui eût pu jeter -sur moi quelque déconsidération.</p> - -<p>Vous vous attendez sans doute à quelque aventure romanesque. Rien de -plus simple pourtant que l’événement qui couronna nos amours: ce fut le -mariage.</p> - -<p>Madame Torrini, que vous verrez tout à l’heure, est la fille d’un ancien -passementier. Veuf, et sans autre enfant, le père n’avait de volonté que -celle de sa fille; il accueillit favorablement ma demande.</p> - -<p>C’était bien le meilleur des hommes. Malheureusement nous l’avons perdu, -il y a deux ans. Grâce à la fortune qu’il nous a laissée, j’ai quitté le -professorat, et maintenant je vis heureux et<a name="page_186" id="page_186"></a> tranquille dans une -position qui réalise pour moi mes rêves les plus brillants d’une autre -époque. Voilà, dit en terminant mon ami philosophe, ce qui prouve une -fois de plus que, quelle que soit la position précaire où il se trouve, -l’homme ne doit jamais désespérer d’un avenir meilleur.</p> - -<p> </p> - -<p>Mon récit ne devait pas être aussi long que celui d’Antonio; sauf mon -mariage, aucun événement ne valait la peine de lui être raconté. Je lui -parlai cependant de ma longue maladie et du travail qui l’avait causée. -J’avais à peine cessé de parler, que madame Torrini rentra.</p> - -<p>La femme de mon ami était charmante et surtout fort gracieuse.</p> - -<p>—Monsieur, me dit-elle, après que je lui eus été présenté par son mari, -je vous connaissais déjà depuis longtemps. Antonio m’a conté votre -histoire, qui m’a inspiré le plus grand intérêt, et nous avons souvent -regretté, mon mari et moi, de ne point avoir de vos nouvelles. Mais, -monsieur Robert, ajouta-t-elle, puisque nous vous retrouvons, -considérez-vous ici comme un ancien ami de la maison, et venez nous voir -souvent.</p> - -<p>Je mis à profit cette aimable invitation, et plus d’une fois j’allai -puiser près de ces bons amis des consolations et des encouragements.</p> - -<p> </p> - -<p>Antonio s’occupait toujours un peu d’escamotage. Ce n’était pour lui, il -est vrai, qu’une simple distraction, un moyen d’amuser ses amis. -Néanmoins, il n’y avait pas d’escamoteur dont il ne suivît avec -empressement les représentations, qui lui rappelaient un autre temps.</p> - -<p>Un matin, je le vis entrer dans mon atelier d’un air empressé.</p> - -<p>—Tenez, me dit-il, en me représentant un journal, vous qui recherchez -les escamoteurs célèbres, en voilà un qui va vous donner du fil à -retordre; lisez.</p> - -<p>Je pris la feuille avec empressement et lus la réclame suivante:</p> - -<p>«Le fameux Bosco, qui escamote une maison comme une muscade, va donner -incessamment à Paris une série de représentations,<a name="page_187" id="page_187"></a> dans lesquelles -seront exécutées des expériences qui tiennent du miracle.»</p> - -<p>—Eh bien! que dites-vous de cela? me demanda Antonio.</p> - -<p>—Je dis qu’il faut posséder un bien grand talent pour soutenir la -responsabilité de semblables éloges. Après tout, je pense que le -journaliste a voulu s’amuser aux dépens de ses lecteurs, et que le -fameux Bosco n’existe que dans ses colonnes.</p> - -<p>—Détrompez-vous, mon cher Robert. Cet escamoteur n’est point un être -imaginaire. Non-seulement j’ai lu cette réclame dans plusieurs journaux, -mais ce qui est plus sérieux, c’est que j’ai vu moi-même Bosco donnant -hier soir, dans un café, un échantillon de son savoir-faire, et -annonçant sa première séance pour mardi prochain.</p> - -<p>—S’il en est ainsi, dis-je à mon ami, je vous invite à passer la soirée -chez M. Bosco, et si cela vous convient, je vous prendrai chez vous pour -vous y conduire.</p> - -<p>—Accepté! me dit Antonio. Soyez chez moi mardi soir, à sept heures et -demie. La séance commence à huit heures.</p> - -<p>Au jour et à l’heure convenus, nous arrivons, Antonio et moi, à la porte -de la salle Chantereine, où devait avoir lieu la représentation -annoncée. Au contrôle, nous nous trouvons en face d’un gros monsieur, -vêtu d’une redingote ornée de brandebourgs et garnie de fourrures qui -lui donnent tout-à-fait l’air d’un prince russe en voyage. Antonio me -pousse du coude, et se penchant vers moi: C’est lui, me dit-il tout bas.</p> - -<p>—Qui, lui?</p> - -<p>—Eh! mais, Bosco.</p> - -<p>—Tant pis, dis-je, j’en suis fâché pour lui.</p> - -<p>—Expliquez-vous, car je ne comprends pas le tort que peut faire à un -homme un vêtement de boyard?</p> - -<p>—Mais, mon ami, répondis-je, c’est moins pour son costume que pour la -place qu’il occupe à son contrôle, que je blâme M. Bosco. Il me semble -qu’il est peu convenable pour un artiste de prodiguer sa personne en -dehors de la scène. Il y a tant de différence entre l’homme que toute -une salle écoute, admire, applaudit,<a name="page_188" id="page_188"></a> et le directeur de spectacle -venant ostensiblement surveiller de mesquins intérêts, que ce dernier -rôle doit évidemment nuire au premier.</p> - -<p>Pendant ce colloque, nous étions entrés et installés, mon ami et moi, -chacun à notre place.</p> - -<p>D’après l’idée que je m’étais faite du laboratoire du magicien, je -m’attendais à me trouver en face d’un rideau dont les larges plis, après -avoir vivement piqué ma curiosité, allaient, en s’ouvrant, étaler à mes -yeux éblouis une scène resplendissante et garnie d’appareils dignes de -la célébrité qui m’était annoncée. Dès mon entrée dans la salle, mes -illusions à ce sujet s’étaient subitement évanouies.</p> - -<p>Le rideau avait été jugé superflu: la scène était à découvert. Devant -moi se dressait un long gradin à triple étage, entièrement recouvert -d’une étoffe d’un noir mat. Ce lugubre buffet était orné d’une forêt de -flambeaux garnis de cierges, entre lesquels se trouvaient des appareils -en fer-blanc verni. Sur le point culminant de cette étagère, se pavanait -une tête de mort, bien étonnée sans doute de se trouver à pareille fête, -et dont l’effet complétait assez bien l’illusion d’un service funèbre.</p> - -<p>En avant de la scène et près des spectateurs, était une table cachée -sous un tapis brun qui tombait jusqu’à terre, et sur laquelle cinq -gobelets de cuivre jaune étaient symétriquement rangés. Enfin, au-dessus -de cette table, une boule de cuivre, suspendue au plafond, piqua -vivement ma curiosité<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p> - -<p>J’eus beau me demander à quel usage elle était destinée, je ne pus -parvenir à le deviner. Je pris le parti d’attendre, en rêvant, que Bosco -vînt me donner le mot de l’énigme. Pour Antonio, il avait lié -conversation avec son voisin, et celui-ci lui faisait le plus grand -éloge de la séance à laquelle nous allions assister.<a name="page_189" id="page_189"></a></p> - -<p>Le bruit argentin d’un petite sonnette agitée dans la coulisse mit fin à -ma rêverie et à l’entretien de mon ami. Bosco parut sur la scène.</p> - -<p>L’artiste avait changé de costume. A la redingote moscovite, il avait -substitué une petite jaquette en velours noir, serrée au milieu du corps -par une ceinture de cuir de même couleur. Ses manches, excessivement -courtes, laissaient voir un gros bras bien potelé. Il portait un -pantalon noir collant, garni par le bras d’une ruche de dentelle, et -autour du cou une large collerette blanche. Comme on le voit, ce bizarre -accoutrement, à quelques détails près ressemblait assez bien au -classique costume des Scapins de notre comédie.</p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/illpg_089.jpg" width="186" height="236" alt="" title="" /> -</p> - -<p>Après avoir majestueusement salué son auditoire, le célèbre escamoteur -se dirigea silencieusement et à pas comptés vers la fameuse boule de -cuivre. Il s’assura si elle était solidement fixée, prit ensuite sa -baguette qu’il essuya avec un mouchoir blanc, comme pour la dégager de -toute influence étrangère, puis, avec une imperturbable gravité, il -frappa par trois fois sur la sphère métallique, en prononçant au milieu -du plus profond silence, cette<a name="page_190" id="page_190"></a> impérieuse évocation: <i>Spiriti miei -infernali, obedite</i> (esprits infernaux qui êtes soumis à ma puissance, -obéissez).</p> - -<p>Je respirais à peine dans l’attente de quelque miraculeuse production. -Simple que j’étais! Ceci n’était qu’une innocente plaisanterie, un naïf -préambule à l’exercice des gobelets.</p> - -<p>Je fus, je l’avoue, un peu désappointé, car pour moi ce jeu était un de -ces tours tombés dans le domaine de la place publique, et je n’aurais -jamais pensé qu’en l’année de grâce 1838, on osât l’exécuter dans une -représentation théâtrale. Cela était d’autant plus vraisemblable, que -journellement on voyait dans les rues de Paris deux artistes en plein -vent, Miette et Lesprit, qui ne craignaient pas de rivaux pour les tours -de gibecière. Pourtant, je dois dire que Bosco déploya dans ce jeu une -grande adresse, et qu’il reçut du public d’unanimes applaudissements.</p> - -<p>—Hein! disait victorieusement le voisin d’Antonio; qu’est-ce que je -vous disais? quelle habileté!</p> - -<p>Et pour donner plus d’éclat à sa satisfaction, le voisin applaudissait à -rompre les oreilles.</p> - -<p>—Vous allez voir, ajoutait-il, quand il consentait à baisser le ton de -son enthousiasme, vous allez voir; ce n’est rien que cela.</p> - -<p>Soit qu’Antonio fût ce soir-là très mal disposé, soit que réellement la -séance ne lui convînt pas, il ne put parvenir dans toute la soirée à -<i>placer</i> l’admiration à laquelle il était si bien préparé. Bientôt même, -je le vis manifester la plus vive impatience. Bosco avait commencé le -tour <i>des pigeons</i>. Mais il faut convenir que la mise en scène et -l’exécution étaient bien de nature à irriter des nerfs moins sensibles -même que ceux de mon ami.</p> - -<p>Un domestique apporte sur deux guéridons placés de chaque côté de la -scène, deux petits blocs de bois noir, sur chacun desquels est peinte -une tête de mort. Ce sont les billots pour les suppliciés. Bosco se -présente tenant un coutelas d’une main, et de l’autre un pigeon noir:</p> - -<p>«Voici, dit-il, un <i>pizoun</i> (j’ai oublié de dire que Bosco parle un -français fortement italianisé): Voici un <i>pizoun</i> qui n’a pas été -<i>saze</i>. Zé vas <i>loui</i> couper le cou. Voulez-vous, mesdames, que ce<a name="page_191" id="page_191"></a> soit -avec sang ou sans sang?» (Ceci est un des mots à effet de Bosco.)</p> - -<p>On rit, mais les dames hésitent à répondre à cette étrange question.</p> - -<p>«Sans sang» dit un spectateur. Bosco met alors la tête du pigeon sur le -billot et la tranche, en ayant soin de presser le cou pour l’empêcher de -saigner.</p> - -<p>«Vous voyez, mesdames, dit l’opérateur, que le pizoun, il ne saigne pas, -per que vous l’avez ordonné.»</p> - -<p>«Avec du sang?» demande un autre spectateur. Et Bosco de lâcher l’artère -et de faire couler le sang sur une assiette qu’il fait examiner de près, -pour qu’on constate bien que c’est du sang véritable.</p> - -<p>La tête une fois coupée, est placée debout sur un des billots. Alors, -Bosco, profitant d’un mouvement convulsif, reste d’existence qui fait -ouvrir le bec du supplicié, lui adresse cette barbare plaisanterie: -«Voyons, <i>mossiou</i>, faites le zentil, <i>salouez</i> l’aimable compagnie, -encore <i>oune</i> fois. Bien! bien! vous êtes zentil.»</p> - -<p>Le public écoute mais ne rit pas.</p> - -<p>La même opération s’exécute sur un pigeon blanc sans la moindre -variante. Après quoi, Bosco place le corps de ses deux victimes, chacun -dans une large boîte à tiroir, en ayant soin de mettre la tête noire -avec le pigeon blanc, et la tête blanche avec le pigeon noir. Il -recommence au-dessus des boîtes la conjuration de <i>spiriti miei -infernali, obedite</i>, et lorsqu’il les ouvre, on voit apparaître d’un -côté un pigeon noir portant une tête blanche, de l’autre un pigeon blanc -possesseur d’une tête noire. Chacun des suppliciés, au dire de Bosco, -est ressuscité, et a repris la tête de son camarade.</p> - -<p>—Eh bien! comment trouvez-vous cela, dit à Antonio son voisin, qui -pendant toute l’opération n’avait cessé de battre des mains.</p> - -<p>—Ma foi, répondit mon ami, puisque vous me demandez mon avis, je vous -dirai que le tour n’est pas fort. Et tout au plus trouverais-je la -plaisanterie passable, si la manière dont elle est exécutée n’était -aussi cruelle.<a name="page_192" id="page_192"></a></p> - -<p>—Monsieur a les nerfs bien délicats, dit le voisin. Est-ce que par -hasard vous éprouvez de semblables émotions, lorsque vous voyez tuer un -poulet et qu’on le met à la broche?</p> - -<p>—Mais, Monsieur, avant de vous répondre, répliqua vivement mon ami, -permettez-moi de vous demander si je suis ici pour voir un spectacle de -cuisinier?</p> - -<p>La discussion s’échauffa, et elle prenait une fâcheuse tournure, -lorsqu’un plaisant du voisinage termina le différend par cette burlesque -plaisanterie:</p> - -<p>—Pardieu, Monsieur, dit-il à Antonio, si vous n’aimez pas les cruautés, -au moins n’en dégoûtez pas les autres.</p> - -<p>Chacun se prit à rire, et nos deux champions désarmés se contentèrent de -se jeter réciproquement un regard de dédain.</p> - -<p>Bosco venait de faire un petit intermède pour les préparatifs du tour -final; il revint en scène avec un canari, dont il tenait les pattes -entre ses doigts.</p> - -<p>—«Messiou, dit-il, voilà Piarot qui est très <i>pouli</i> et qui va vous -<i>salouer</i>; Voyons, Piarot, faites votre devoir.» Et il pinçait avec tant -de force les pattes de l’oiseau, que le malheureux chercha à se dégager -de cette cruelle étreinte. Vaincu par la douleur, il s’affaissa sur la -main de l’escamoteur, en jetant des cris de détresse.</p> - -<p>—<i>Bien, bien, zé souis countant dé vous. Vous voyez, mesdames, -non-soulement il saloue, ma il dit bonsoir. Continouez, Piarot, vous -serez récoumpensé.</i></p> - -<p>La même torture fit encore saluer deux fois le malheureux canari, et, -pour le <i>récoumpenser</i>, son maître alla le remettre entre les mains -d’une dame en la priant de le garder. Mais pendant le trajet l’oiseau -avait vu la fin de ses peines, et la dame ne reçut qu’un oiseau mort. -Bosco l’avait étouffé.</p> - -<p>«Ah! mon <i>Diou</i>, madame, s’écria l’escamoteur <i>ze</i> crois que vous m’avez -<i>toué</i> mon <i>Piarot</i>, vous l’avez <i>trou</i> pressé. <i>Piarot!</i> <i>Piarot!</i> -ajouta-t-il en le faisant sauter en l’air; <i>Piarot</i>, réponds-moi. Ah! -madame, il est décidément <i>mouru</i>. Qu’est-ce que ma <i>fâme</i> elle va dire, -quand elle va voir arriver Bosco sans son <i>Piarot</i>;<a name="page_193" id="page_193"></a> bien <i>sour</i> qué zé -sérai <i>battou</i> par madame Bosco.» (J’ai besoin de faire observer ici que -tout ce que je rapporte de la séance est textuel).</p> - -<p>L’oiseau fut enterré dans une grande boîte, d’où, après de nouvelles -conjurations, sortit un oiseau vivant. Cette nouvelle victime eut moins -longtemps à souffrir. Elle fut mise vivante dans le canon d’un gros -pistolet et bourrée comme une balle, puis, Bosco, tenant une épée à la -main, pria un spectateur de tirer en visant sur la pointe de l’arme -qu’il lui présentait. Le coup part et l’on voit aussitôt un canari, -troisième victime, accroché et se débattant au bout de l’épée.</p> - -<p>Antonio se leva:</p> - -<p>—Sauvons-nous, me dit-il, car j’en suis malade.</p> - -<p>—Malade de quoi? dit son antagoniste qui voulait avoir le dernier mot -avec lui.</p> - -<p>—Eh parbleu, Monsieur! malade d’une <i>admiration rentrée</i>, répliqua mon -ami d’un air narquois.</p> - -<p>—Vous êtes bien difficile, Monsieur, se contenta de dire l’admirateur -systématique.</p> - -<p>J’ai revu bien des fois Bosco depuis cette époque, et chaque fois je -l’ai scrupuleusement étudié, tant pour m’expliquer la cause de la grande -vogue dont il a joui, que pour être en mesure de comparer les différents -jugements portés sur cet homme célèbre. Voici quelques déductions tirées -de mes observations:</p> - -<p>Les séances de Bosco plaisent généralement au plus grand nombre, parce -que le public suppose que par une adresse inexplicable, les exécutions -capitales et autres sont simplement simulées, et que, tranquille sur ce -point, il se livre à tout le plaisir que lui causent le talent du -prestidigitateur et l’originalité de son accent.</p> - -<p>Bosco porte un nom sonore, bizarre, et propre à devenir facilement -populaire. Personne mieux que lui ne possède l’art de le faire valoir. -Ne négligeant aucune occasion de se mettre en scène, il donne des -séances à chaque instant du jour, quels que soient la nature et le -nombre des spectateurs. En voiture, à table d’hôte, dans les cafés, dans -les boutiques, il ne manque jamais de donner<a name="page_194" id="page_194"></a> un spécimen de ses -expériences, en escamotant soit une pièce de monnaie, soit une bague, -une muscade, etc.</p> - -<p>Les témoins de ces petites séances improvisées se croient obligés de -répondre à la politesse de M. Bosco, en assistant à son spectacle. On a -fait connaissance avec le célèbre escamoteur, et l’on tient à soutenir -la réputation de son nouvel ami. On le prône donc, on sollicite pour lui -des spectateurs, on les entraîne même au besoin, et la salle se trouve -généralement pleine.</p> - -<p>De nombreux compères, il faut le dire aussi, aident également à la -popularité de Bosco. Chacun d’eux, on le sait, est chargé de remettre au -physicien, un mouchoir, un foulard, un châle, une montre, etc. Le -physicien possède ces objets en double. Cela lui permet de les faire -passer avec une apparence de magie ou tout au moins d’adresse, dans un -chou, un pain, une boîte ou tout autre objet. Ces compères, en -s’associant aux expériences de l’escamoteur, ont tout intérêt à les -faire réussir et à les vanter: leur amour-propre trouve sa part dans la -réussite de la mystification. D’ailleurs, ils ne sont pas fâchés -intérieurement de s’attribuer une partie des applaudissements, car, -enfin, ils ont su jouer leur rôle en simulant une grande surprise lors -de l’apparente transposition de l’objet. Il en résulte donc pour le -magicien autant d’admirateurs que de compères, et l’on conçoit -l’influence que peuvent exercer dans une salle une douzaine de prôneurs -intelligents.</p> - -<p>Telles ont été les influences qui, jointes au talent de Bosco, lui ont -valu pendant de longues années, un aussi grand renom.<a name="page_195" id="page_195"></a></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h2> - -<p class="hang"><span class="smcap">Le pot au feu de l’artiste.—Invention d’un automate écrivain -dessinateur.—Séquestration volontaire.—Une modeste villa.—Les -inconvénients d’une spécialité.</span>—D<small>EUX</small> <i>Augustes visiteurs</i>.—<span class="smcap">L’emblême -de la fidélité.—Naïvetés d’un maçon érudit.—Le gosier d’un rossignol -mécanique.</span>—<span class="smcap">Les</span> <i>Tiou</i> <span class="smcap">ET LES</span> <i>rrrrrrrrouit</i>.—<span class="smcap">Sept mille francs en -faisant de la limaille.</span></p> - -<p>Cependant je travaillais toujours avec ardeur à mes automates, espérant, -cette tâche une fois terminée, prendre enfin une détermination pour mon -établissement. Mais quelqu’activité que je déployasse, j’avançais bien -peu vers la réalisation de mes longues espérances.</p> - -<p>Il n’y a qu’un inventeur qui puisse savoir ce que vaut une journée de -travail dans la route obscure des créations. Les tâtonnements, les -essais sans nombre, les déceptions de toute nature, viennent à chaque -instant déjouer les plans les mieux conçus, et semblent réaliser cette -plaisante impossibilité d’un voyage, dans lequel on prétend arriver au -but en faisant deux pas en avant et trois en arrière.<a name="page_196" id="page_196"></a></p> - -<p>J’exécutai cette marche bizarre pendant six mois, au bout desquels, bien -que j’eusse quelques pièces fort avancées, il m’était impossible encore -de fixer le terme où elles seraient complètement terminées. Pour ne pas -retarder plus longtemps mes représentations, je me décidai à les -commencer avec des tours de prestidigitation et ceux de mes automates -qui étaient prêts. Je m’entendis avec un architecte, qui dut m’aider à -chercher un emplacement convenable à la construction d’un théâtre. -Hélas! J’avais à peine commencé les premières démarches, qu’une -catastrophe imprévue vint fondre sur mon beau-père et sur moi, et nous -enleva la presque totalité de ce que nous possédions.</p> - -<p>Ce revers de fortune me jeta dans un découragement indicible. J’y voyais -avec terreur un retard indéfini à l’accomplissement de mes projets. Il -ne s’agissait plus maintenant d’inventer des machines, il fallait -travailler au jour le jour pour soutenir ma nombreuse famille. J’avais -quatre enfants en bas âge, et c’était une lourde charge pour un homme -qui jamais encore n’avait songé à ses propres intérêts.</p> - -<p>On a répété souvent cette vérité vulgaire qui n’en est pas moins vraie: -le temps dissipe les plus grandes douleurs; c’est ce qui arriva pour -moi. Je fus d’abord désespéré autant qu’un homme peut l’être; puis mon -désespoir s’affaiblit peu à peu et fit place à la tristesse et à la -résignation. Enfin, comme il n’est pas dans ma nature de garder -longtemps un caractère mélancolique, je finis par raisonner avec ma -situation. Alors l’avenir, qui me semblait si sombre, m’apparut sous une -tout autre face, et j’en vins, de raisonnements en raisonnements, à -faire des réflexions dont la consolante philosophie releva mon courage.</p> - -<p>Pourquoi me désespérer, me disais-je? A mon âge le temps seul est une -richesse, et de ce côté j’ai un fond de réserve considérable. -D’ailleurs, qui sait si, en m’envoyant cette épreuve, la Providence n’a -pas voulu retarder une entreprise qui n’offrait pas encore toutes les -chances de succès désirables?</p> - -<p>En effet, que pouvais-je présenter au public pour vaincre l’indifférence -que lui inspire toujours un nouveau venu? Des tours<a name="page_197" id="page_197"></a> d’escamotage -perfectionnés? Cela, certes, ne m’eût pas empêché d’échouer, car -j’ignorais à cette époque que, pour plaire au public, une idée doit -être, sinon nouvelle, au moins complètement transformée, de manière à -devenir méconnaissable. A cette condition seulement l’artiste échappera -à cette apostrophe toujours si terrible pour lui: j’ai déjà vu cela. Mes -automates, mes curiosités mécaniques n’eussent pas trahi, il est vrai, -les espérances que je fondais sur eux, mais j’en avais un trop petit -nombre, et les pièces commencées exigeaient encore des années d’études -et de travail.</p> - -<p>Ces sages réflexions me rendirent le courage, et résigné à ma nouvelle -situation, je résolus d’opérer une réforme complète dans mon budget. Je -n’avais plus rien à recevoir que ce que je pourrais gagner par mon -industrie.</p> - -<p>En conséquence, je louai un modeste logement de trois cents francs par -an, dans une maison de la rue du Temple, portant le numéro 63.</p> - -<p>Cet appartement se composait d’une chambre, d’un cabinet et d’un -fourneau enchâssé dans un placard vitré, auquel mon propriétaire donnait -le nom de cuisine.</p> - -<p>De la plus grande pièce, je fis la chambre à coucher commune; je pris le -cabinet pour mon atelier, et le <i>fourneau-cuisine</i> servit à la -préparation de mes modestes repas.</p> - -<p>Ma femme, bien que d’une santé faible et délicate, se chargea des soins -de notre ménage. Par bonheur, cette occupation devait être peu -fatigante, car d’un côté, le menu de nos repas était de la plus grande -simplicité, et de l’autre, notre appartement étant aussi restreint que -possible, il n’y avait pas à se déranger beaucoup pour aller d’une pièce -à l’autre.</p> - -<p>Cette proximité de nos deux laboratoires avait encore ce double avantage -que, lorsque ma ménagère s’absentait, je pouvais, sans trop de -dérangement quitter <i>un levier</i>, <i>une roue</i>, <i>un engrenage</i> pour veiller -au pot au feu ou soigner le ragoût.</p> - -<p>Ces vulgaires occupations chez un artiste feront sourire de pitié bien -des gens, mais quand on n’a pas d’autre domestique que soi-même et que -la qualité du repas, composé d’un seul plat, tient à<a name="page_198" id="page_198"></a> ces petits soins, -on fait bon marché d’une vaniteuse dignité et l’on soigne sa cuisine, -sinon avec plaisir, au moins sans fausse honte. Du reste, il paraît que -je m’acquittais à merveille de cette mission de confiance, car mon -intelligente exactitude m’a souvent valu des éloges. Pourtant, je dois -avouer que j’avais peu de dispositions pour l’art culinaire, et que -cette exactitude si vantée tenait surtout à la crainte d’encourir les -reproches de ma cuisinière en chef.</p> - -<p>Cette humble existence, cette vie parcimonieuse me furent moins pénibles -que je ne l’avais pensé: j’ai toujours été sobre, et la privation de -mets succulents me touchait fort peu. Ma femme, entourée de ses enfants, -auxquels elle prodiguait ses soins, semblait également heureuse, tout en -espérant un meilleur avenir.</p> - -<p>J’avais repris ma première profession, je m’étais remis à la réparation -des montres et des pendules. Toutefois ce travail n’était pour moi -qu’une occupation provisoire: tout en faisant des rhabillages, j’étais -parvenu à imaginer une pièce d’horlogerie dont le succès apporta un peu -d’aisance dans notre ménage. C’était un réveil-matin, dont voici les -curieuses fonctions.</p> - -<p>Le soir, on le mettait près de soi, et à l’heure désirée, un carillon -réveillait le dormeur, en même temps qu’une bougie sortait tout allumée -d’une petite boîte où elle se trouvait enfermée. Je fus d’autant plus -fier de cette invention et de son succès, que ce fut la première de mes -idées qui me rapporta un bénéfice.</p> - -<p>Ce <i>réveil-briquet</i>, ainsi que je l’appelais, eut une telle vogue que, -pour satisfaire les nombreuses demandes qui m’étaient faites, je me -trouvai dans la nécessité de joindre un atelier à mon appartement. Je -pris des ouvriers, et je devins ainsi un fabricant d’horlogerie.</p> - -<p>Encouragé par un aussi beau résultat, je tournai de nouveau mes idées -vers les inventions, et je donnais un libre essor à mon imagination.</p> - -<p>Je parvins encore à faire plusieurs mécaniques nouvelles, parmi -lesquelles était une pièce que quelques-uns de mes lecteurs se -rappelleront peut-être avoir vue dans les principaux magasins -d’horlogerie de Paris.<a name="page_199" id="page_199"></a></p> - -<p>C’était un cadran de cristal, monté sur une colonne de même matière. -Cette pendule mystérieuse (tel était son nom) bien qu’entièrement -transparente, donnait l’heure avec la plus grande exactitude, et sonnait -sans qu’il y eût apparence de mécanisme pour la faire marcher.</p> - -<p>Je construisis aussi plusieurs automates: escamoteur jouant des -gobelets, danseur sur la corde roide, oiseaux chantants, etc.</p> - -<p>Il devrait sembler au lecteur qu’avec tant de cordes à mon arc et -d’aussi séduisantes marchandises, ma situation eût dû s’améliorer -considérablement. Il n’en était pas ainsi. Chaque jour au contraire -apportait une nouvelle gêne dans mon commerce ainsi que dans mon ménage, -et je voyais même avec effroi s’approcher une crise financière qu’il -m’était impossible de conjurer.</p> - -<p>Quelle pouvait être la cause d’un tel résultat? Je vais le dire. C’est -que tout en m’occupant des pièces mécaniques que je viens de citer, je -travaillais également à mes automates de théâtre, pour lesquels ma -passion, un instant assoupie, s’était réveillée par les travaux -analogues de ma fabrication. Semblable au joueur qui jette -insensiblement jusqu’à ses dernières ressources sur le tapis, je mettais -dans mon organisation théâtrale les produits de mon travail, dans -l’espoir de retrouver bientôt à cette source le centuple de ce que j’y -sacrifiais.</p> - -<p>Mais il était écrit que je ne pourrais voir s’approcher la réalisation -de mes espérances, sans qu’aussitôt j’en fusse éloigné par un événement -inattendu. J’en étais arrivé à cette triste position d’avoir à payer -pour la fin du mois une somme de deux mille francs, et je n’en avais -pas, comme on dit communément, le premier sou! Il ne restait plus que -trois jours jusqu’à l’échéance du billet que j’avais souscrit.</p> - -<p>Que cet embarras arrivait mal à propos! Je venais précisément de -concevoir le plan d’un automate sur lequel je fondais le plus grand -espoir. Il s’agissait d’un <i>écrivain-dessinateur</i>, répondant par écrit -ou par dessins emblématiques aux questions posées par les spectateurs. -Je comptais faire de cette pièce un intermède dans le foyer de mon futur -théâtre.<a name="page_200" id="page_200"></a></p> - -<p>Me voilà donc encore une fois forcé d’enrayer l’essor de mon -imagination, pour m’absorber dans le vulgaire et difficile problème de -payer un billet, quand on n’a pas d’argent.</p> - -<p>J’aurais pu, il est vrai, sortir d’embarras en recourant à quelques -amis, mais la prudence et la délicatesse me faisaient un devoir de -chercher à m’acquitter avec mes propres ressources.</p> - -<p>La Providence me sut gré sans doute de cette loyale détermination, car -elle m’envoya une idée qui me sauva.</p> - -<p>J’avais eu l’occasion de vendre plusieurs pièces mécaniques à un riche -marchand de curiosités, M. G..., qui s’était toujours montré envers moi -d’une bienveillance extrême. J’allai le trouver et je lui fis une -description exacte des fonctions de mon écrivain-dessinateur. Il paraît -que la nécessité me rendit éloquent. M. G.... fut si satisfait, que, -séance tenante, il m’acheta de confiance l’automate, que je m’engageai à -livrer dans l’espace de dix-huit mois. Le prix en fut convenu à cinq -mille francs, dont M. G... consentit à me payer moitié par avance, à -titres d’arrhes et de prêt, se réservant, dans le cas où je ne -réussirais pas, de se rembourser de la somme avancée, par l’achat -d’autres pièces mécaniques de ma fabrication.</p> - -<p>Que l’on juge de mon bonheur, lorsque je rentrai chez moi, tenant dans -mes mains de quoi couvrir le déficit de mes affaires! Mais ce qui -peut-être me rendit plus heureux encore, ce fut la perspective de me -livrer à l’exécution d’une pièce qui devait pendant quelque temps -satisfaire ma passion pour la mécanique.</p> - -<p>Cependant la manière princière avec laquelle M. G.... avait conclu ce -marché me fit faire de sérieuses réflexions sur l’engagement que j’avais -pris vis-à-vis de lui. J’entrevoyais maintenant avec terreur mille -circonstances qui pouvaient entraver mon entreprise. Je calculais que, -quand bien même je donnerais au travail tout le temps dont je pouvais -disposer, j’en perdrais beaucoup encore par suite de mille causes que je -ne pouvais ni prévoir ni empêcher. C’étaient d’abord les amis, les -acheteurs, les importuns; puis un dîner de famille, une soirée qu’on ne -pouvait refuser, une visite qu’il fallait rendre, etc. Ces exigences de -politesse<a name="page_201" id="page_201"></a> et de convenance, que je devais respecter, ne me -conduisaient-elles pas tout droit à manquer à ma parole? Je me mettais -en vain l’esprit à la torture pour trouver le moyen de m’en affranchir -et de gagner du temps ou du moins de n’en pas perdre; je ne parvenais -qu’à gagner du dépit et de la mauvaise humeur.</p> - -<p>Je pris alors une résolution que mes parents et amis taxèrent de folie, -mais dont ils ne purent parvenir à me détourner: ce fut de me séquestrer -volontairement jusqu’à l’entière exécution de mon automate.</p> - -<p>Paris ne me paraissait pas un endroit sûr contre les importunités de -tout genre, je choisis la banlieue pour retraite. Un beau jour, malgré -les prières et les supplications de ma famille entière, après avoir -confié les soins de ma fabrication à l’un de mes ouvriers, dont j’avais -reconnu l’intelligence et la probité, j’allai à Belleville m’installer -dans un petit appartement de la rue des Bois, que je louai pour un an. -On peut juger par son prix que ce n’était pas une villa, car:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Plein de confiance en moi, bien qu’exigeant des arrhes,<br /></span> -<span class="i0">Le portier pour cent francs m’assura des Dieux Lares.<br /></span> -</div></div> - -<p>Dans ce simple réduit, composé d’une chambre et d’un cabinet, on ne -voyait pour tout ameublement qu’un lit, une commode, une table et -quelques chaises, et encore ce mobilier ne brillait-il pas par excès de -luxe.</p> - -<p>Cet acte de folie, ainsi qu’on l’appelait, cette détermination héroïque -selon moi, me sauva d’une ruine imminente et fut le premier échelon de -ma vie artistique. A partir de ce moment, se développa chez moi une -volonté opiniâtre qui m’a fait aborder de front bien des obstacles et -des difficultés.</p> - -<p>Me voilà donc désormais enfermé, cloîtré selon mes désirs, avec -l’heureuse perspective de me livrer à mon travail, sans crainte d’aucune -distraction.</p> - -<p>Néanmoins, je dois-le dire, les premiers jours de ma retraite me furent -pénibles, et je déplorai amèrement la dure nécessité qui m’isolait ainsi -de toutes mes affections. Je m’étais fait un besoin,<a name="page_202" id="page_202"></a> une consolation de -la société de ma femme et de mes enfants; une caresse de ces êtres si -chers me retrempait dans mes moments de chagrin et ravivait mon énergie, -et j’en étais privé! Il fallait vraiment, que je fusse soutenu par une -grande puissance de volonté pour n’avoir pas faibli devant la -perspective de ce vide affreux.</p> - -<p>Il m’arrivait bien quelquefois d’essuyer furtivement une larme. Mais -alors je fermais les yeux, et tout aussitôt mon automate et les -nombreuses combinaisons qui devaient l’animer m’apparaissaient comme une -vision consolatrice. Je passais en revue tous les rouages que j’avais -créés, je leur souriais pour ainsi dire, comme à d’autres enfants, et, -quand je sortais de ce rêve réparateur, je me remettais à mon travail, -plein d’une courageuse résignation.</p> - -<p>Il avait été convenu que ma femme et mes enfants viendraient le jeudi -passer la soirée avec moi, et que, de mon côté, j’irais dîner à Paris -tous les dimanches. Ces quelques heures consacrées à la famille étaient -les seules distractions que je me permisse.</p> - -<p>A la demande de ma femme, la portière de la maison s’était chargée de -préparer mes repas; cette excellente créature, ancien cordon bleu, avait -quitté le service pour épouser un maçon, nommé Monsieur Auguste. Ce -Monsieur Auguste me jugeant d’après la modeste existence que je menais -dans <i>sa maison</i>, ne voyait en moi qu’un pauvre diable qui avait -grand’peine à gagner sa vie. A ce titre, il prenait avec moi des airs de -bienveillante protection ou de généreuse pitié. Au fond, c’était un -brave homme; je lui pardonnais ses manières et je ne faisais qu’en rire.</p> - -<p>Ma nouvelle cuisinière avait reçu des recommandations toutes -particulières pour que je fusse parfaitement traité. Ne voulant pas -augmenter le budget du ménage par une double dépense, je fis de mon côté -des recommandations dont on me garda rigoureusement le secret. Voici -comment j’avais organisé mon service de bouche. Les lundi, mardi, -mercredi et jeudi, je vivais sur un énorme plat, auquel mon <i>chef</i> -donnait l’appellation générique de <i>fricot</i>, mais dont le nom -m’importait peu. Les vendredi et samedi, pour cause<a name="page_203" id="page_203"></a> d’hygiène, je -faisais maigre. Des haricots, tantôt rouges, tantôt blancs, défrayaient -mes repas; avec cela une soupe variée rappelant souvent les goûts -gastronomiques d’un auvergnat, et je dînais aussi bien, peut-être mieux -encore, que Brillat-Savarin lui-même.</p> - -<p>Cette manière de vivre m’offrait deux avantages: je dépensais peu, et -jamais une fausse digestion ne venait troubler la lucidité de mes idées. -J’en avais grand besoin, du reste, car il ne faut pas croire que les -difficultés mécaniques fussent les seuls obstacles contre lesquels -j’eusse à lutter, dans la confection de mon automate. On en jugera par -le trait suivant, qui viendra prouver également la vérité de ce dicton: -«vouloir c’est pouvoir.»</p> - -<p>Dès le commencement de mon travail, j’avais dû songer à commander à un -sculpteur sur bois le corps, la tête, les jambes et les bras de mon -écrivain. Je m’étais adressé à un artiste qu’on m’avait particulièrement -recommandé comme devant apporter une grande perfection à cet ouvrage, et -j’avais tâché de lui faire bien comprendre toute l’importance que -j’attachais à ce que mon automate eût une figure aussi intelligente que -possible. Mon Phidias m’avait répondu que je pouvais m’en rapporter à -lui.</p> - -<p>Un mois après, le sculpteur se présente; il ôte avec soin l’enveloppe -qui protège son œuvre, me montre, avec une certaine satisfaction de -lui-même, des bras et des jambes parfaitement exécutés, et enfin il me -remet la tête d’un air qui semble signifier: Que dites-vous de cela?</p> - -<p>D’après ce que je venais de voir, je m’étais préparé à l’admiration pour -ce morceau capital. Que l’on juge de ma stupéfaction! Cette tête, à cela -près de la couronne d’épines, offrait le type exact et parfait d’un -Christ mourant.</p> - -<p>Tout interdit à cette vue, je regarde mon homme pour lui demander une -explication. Il semble ne pas me comprendre et continue à me faire -valoir toutes les beautés de son œuvre. Je n’avais aucune bonne -raison à faire valoir pour refuser cet ouvrage qui, dans son genre, -était une très belle tête. Je l’acceptai donc, quoiqu’elle ne pût me -servir. Je voulus du moins savoir le motif qui avait pu engager mon -sculpteur à choisir un tel type. A force de<a name="page_204" id="page_204"></a> le questionner, je finis -par apprendre qu’il avait pour spécialité de sculpter des Christs pour -les crucifix, et toujours le même genre de tête. Cette fois encore, il -s’était laissé aller à la routine.</p> - -<p>Après cet échec, j’eus recours à un autre artiste, en ayant soin cette -fois de m’informer préalablement s’il ne sculptait pas des Christs pour -les crucifix. J’eus beau faire. Malgré mes précautions, je n’obtins de -ce dernier sculpteur qu’une tête sans expression, ayant un air de -famille avec celle des mannequins en bois qu’on fabrique à Nuremberg, et -qui sont destinés à servir de modèles pour des poses dans les ateliers -de peinture.</p> - -<p>Je ne me sentis pas le courage de tenter une troisième épreuve.</p> - -<p>Cependant il fallait une tête à mon écrivain, et je considérais l’un -après l’autre mes deux chefs-d’œuvre. Ni l’un ni l’autre ne pouvaient -me convenir. Une tête entièrement dépourvue d’expression gâtait mon -automate, et une tête de Christ sur le corps d’un écrivain en costume -Louis XV (car tel était le costume dont je voulais vêtir mon -personnage), formait un anachronisme par trop choquant.</p> - -<p>«J’ai pourtant gravée là, me disais-je en me frappant le front, l’image -qu’il me faudrait. Quel malheur que je ne puisse l’exécuter!... Si -j’essayais!»</p> - -<p>Il a été de tout temps dans mon caractère de me mettre immédiatement à -l’exécution d’un projet dès qu’il est conçu, et quelles qu’en doivent -être les difficultés.</p> - -<p>Je pris aussitôt un morceau de cire à modeler, j’en fis une boule dans -laquelle je pratiquai trois ouvertures pour imiter la bouche et les -yeux, puis plaçant au centre une petite boule en forme de nez, je -m’arrêtai pour regarder complaisamment mon œuvre.</p> - -<p>Avez-vous quelquefois remarqué les têtes de joujoux du premier âge, qui -représentent deux forgerons frappant sur une enclume à l’aide de deux -règles parallèles, que l’on pousse et que l’on tire alternativement? Eh -bien! ces sculptures primitives que l’on vend, je crois, deux sous, y -compris les combinaisons mécaniques qui les font mouvoir, ces -sculptures, dis-je, eussent été des chefs-d’œuvre auprès de mon -premier ouvrage dans l’art de la statuaire.<a name="page_205" id="page_205"></a></p> - -<p>Mécontent, dégoûté et presque colère, je jetai de côté cet essai informe -et je cherchai un autre moyen de sortir d’embarras.</p> - -<p>Mais, ainsi que je l’ai dit, je suis tenace et persévérant dans mes -entreprises, et plus les difficultés me semblent grandes, plus je tiens -à honneur de les surmonter. La nuit passa sur mon découragement, et le -lendemain je me sentis de nouveau dans la tête et presque au bout des -doigts des formes que je ne pouvais manquer de reproduire. En effet, à -force de promener l’ébauchoir sur ma boulette, à force d’ôter d’un côté -pour remettre sur l’autre, je parvins à faire des yeux, une bouche, un -nez, sinon réguliers, au moins ayant apparence de forme humaine.</p> - -<p>Les jours suivants, nouvelles études, nouveaux perfectionnements, et -chaque fois je pouvais compter quelques progrès dans mon travail. -Pourtant il vint un moment où je me trouvai très embarrassé. La figure -était assez régulière, mais cela ne suffisait pas: il fallait lui donner -encore le caractère du sujet que je voulais représenter. Je n’avais -point de modèle à suivre, et la tâche semblait au-dessus de mes forces.</p> - -<p>L’idée me vint de me regarder dans une glace et de juger sur moi-même -quels pouvaient être les traits qui donnent de l’expression. Me mettant -donc en posture d’écrivain, je m’examinai de face et de profil, je me -tâtai pour apprécier les formes et je cherchai ensuite à les imiter. Je -fus longtemps à cet ouvrage, touchant et retouchant sans cesse, puis -enfin, un jour, je trouvai mon œuvre terminée et je m’arrêtai pour la -considérer avec plus d’attention. Quel ne fut pas mon étonnement, -lorsque je m’aperçus que, sans m’en douter, j’avais fait mon exacte -ressemblance.</p> - -<p>Loin d’être contrarié de ce résultat inattendu, je m’en félicitai, car -il me semblait bien naturel que cet enfant de mon imagination portât mes -traits. Je n’étais pas fâché d’apposer ce cachet de famille à une -œuvre à laquelle j’attachais une grande importance.</p> - -<p> </p> - -<p>Il y avait déjà plus d’un an que je m’étais retiré à Belleville et je -voyais avec bonheur s’approcher sensiblement le terme de mes travaux et -de ma séquestration. Après bien des doutes sur la réussite<a name="page_206" id="page_206"></a> de mon -entreprise, j’étais enfin arrivé au moment solennel du premier essai de -mon écrivain.</p> - -<p>J’avais passé toute la journée à donner les derniers soins à la machine. -Mon automate, assis devant moi, semblait attendre mes ordres et se -disposer à répondre aux questions que j’allais lui faire. Je n’avais -plus qu’à presser la détente pour jouir du résultat si longtemps -attendu. Le cœur me battait avec force, et bien que je fusse seul, je -tremblais d’émotion à la seule pensée de cet imposant début.</p> - -<p>Je venais de mettre pour la première fois devant mon écrivain une -feuille de papier, en lui posant cette question:</p> - -<p>Quel est l’artiste qui t’a donné l’être?</p> - -<p>Je poussai le bouton de la détente, le rouage partit.</p> - -<p>Je respirais à peine, tant j’avais peur de troubler le spectacle auquel -j’assistais.</p> - -<p>L’automate me fit un salut; je ne pus m’empêcher de lui sourire comme je -l’eusse fait à mon fils. Mais lorsque je vis cette figure diriger sur -son ouvrage un regard attentif; ce bras, quelques instants avant inerte -et sans vie, s’animer maintenant et tracer d’une main sûre ma propre -signature et mon paraphe, oh! alors, les larmes me vinrent aux yeux, et -dans un élan de reconnaissance, j’adressai avec ferveur un remerciement -à l’Être suprême. C’est qu’aussi en dehors de la satisfaction que -j’éprouvais comme auteur, cette pièce mécanique, la plus importante que -j’eusse encore exécutée, était une branche de salut qui devait ramener -le bien-être dans mon ménage, du moins un bien-être relatif.</p> - -<p>Après avoir mille fois fait recommencer à mon fidèle Sosie des -fac-simile de ma signature, je lui fis cette autre question:</p> - -<p>Quelle heure est-il?</p> - -<p>L’automate, suivant certaines combinaisons en rapport avec une pendule, -écrivit:</p> - -<p>Il est deux heures du matin.</p> - -<p>C’était un avertissement plein d’à-propos; j’en profitai et me couchai -aussitôt. Contre mon attente, je dormis d’un sommeil que je ne -connaissais plus depuis longtemps.<a name="page_207" id="page_207"></a></p> - -<p>Il est probable que parmi les personnes qui liront cet ouvrage, il s’en -trouvera qui auront, ainsi que moi, fait sortir quelque œuvre de leur -cerveau. Elles devront savoir alors qu’après le bonheur de jouir -soi-même de sa production, rien ne flatte autant que de la soumettre à -l’appréciation d’un tiers. Molière et J.-J. Rousseau consultaient leurs -servantes; je puis donc avouer que je me fis un grand plaisir, dès le -lendemain matin, de prier ma portière et son mari d’assister aux -premiers essais des travaux de mon écrivain dessinateur.</p> - -<p>C’était un dimanche. M. Auguste ne travaillait pas ce jour-là. Je le -trouvai en train de déjeûner; il tenait une modeste sardine fixée avec -son pouce sur un morceau de pain qui eût pu aisément passer pour un fort -moellon; dans l’autre main, il avait un couteau dont le manche était -fixé à sa ceinture par une lanière en cuir.</p> - -<p>Mon invitation fut aussi bien accueillie du portier que de la portière, -et tous les deux vinrent chez moi, jouir du double plaisir de manger une -sardine et d’assister à la représentation tout aristocratique d’un -seigneur du siècle de Louis XV.</p> - -<p>La femme du maçon choisit cette question:</p> - -<p>Quel est l’emblème de la fidélité?</p> - -<p>L’automate répondit en dessinant une charmante levrette étendue sur un -coussin.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Auguste, enchantée, me pria de lui faire cadeau de ce dessin.</p> - -<p>M. Auguste, lui, semblait absorbé dans une profonde méditation.</p> - -<p>Plus étonné que piqué de son silence:—Eh bien, quoi, lui dis-je, mon -automate ne vous convient donc pas?</p> - -<p>—Je ne dis pas cela, fit le maçon en coupant un énorme morceau de pain, -qu’il mit incontinent dans sa bouche, je ne dis pas cela.</p> - -<p>—Mais alors que pensez-vous donc, si vous ne dites pas cela?</p> - -<p>Le maçon garda un instant le silence, achevant de broyer sa bouchée de -pain; puis, s’essuyant la bouche du revers de sa main:<a name="page_208" id="page_208"></a></p> - -<p>—Voulez-vous que je vous donne ma façon de penser, dit-il en hochant la -tête d’un air d’importance?</p> - -<p>—Certainement, monsieur Auguste, je le veux bien, je fais plus, je vous -en prie.</p> - -<p>—Pour lors, voilà: c’est dommage que vous ne m’ayez pas consulté -lorsque vous avez fait votre bonhomme.</p> - -<p>—Pourquoi cela?</p> - -<p>—Parce que je vous aurais conseillé de faire dessiner comme qui dirait -un caniche à la place de cette levrette. Le caniche, voyez-vous, il n’y -a rien de pareil pour la fidélité; c’est connu....</p> - -<p>Une envie de rire me prit; je me contins.</p> - -<p>—Savez-vous, Monsieur Auguste, répondis-je avec une apparente -condescendance, que cette observation est très profonde, et que je -partage entièrement votre avis? Bien mieux, vous venez de m’inspirer une -idée: si l’on mettait dans la gueule du caniche une sébile de bois, -comme en ont les chiens d’aveugles, hein! qu’en dites-vous?</p> - -<p>—Je dis que l’idée est fameuse... Eh! mais, ajouta le maçon, qui tenait -à être mon collaborateur, après c’temps-là, si nous faisions aussi -l’aveugle et son écriteau pour bien faire comprendre que c’est un chien -d’aveugle? Ça rappellerait aussi la chanson, vous savez: «Plus je suis -pauvre et plus il m’est fidèle,» et puis l’on pourrait faire encore....</p> - -<p>—Des passants, peut-être?</p> - -<p>—Précisément; il y aurait, voyez-vous, un petit garçon.</p> - -<p>—Mais, Monsieur Auguste, vous ne vous apercevez pas qu’il y aurait -aussi une difficulté.</p> - -<p>—Laquelle?</p> - -<p>—C’est qu’en voyant le chien, l’aveugle et le petit garçon, il ne -serait plus possible de savoir lequel des trois est l’emblème de la -fidélité?</p> - -<p>—Vous croyez?</p> - -<p>—Certainement.</p> - -<p>—Eh bien, moi, je me chargerais bien de le faire distinguer.</p> - -<p>—Comment cela?<a name="page_209" id="page_209"></a></p> - -<p>—Il n’y a rien de plus simple; je mettrais sur l’écriteau de l’aveugle: -ceci est l’emblème de la fidélité.</p> - -<p>—Qui cela, l’aveugle?</p> - -<p>—Mais non, le chien!</p> - -<p>—Ah bien, je comprends.</p> - -<p>—Pardienne! c’est si simple! dit le maçon d’un air triomphant.</p> - -<p>M. Auguste, enhardi par le succès de sa critique et de ses conseils, -demanda à voir l’intérieur de l’automate.</p> - -<p>—Je comprends un peu tout ça, me dit-il du ton qu’eût pu prendre un -confrère ami; c’est moi, voyez-vous, qui mets toujours de l’huile au -cric du chantier, je l’ai même démonté deux fois. Ah! mais, c’est que, -voyez-vous, si je m’occupais tant soit peu de mécanique, je suis sûr que -je deviendrais très fort.</p> - -<p>Voulant jusqu’à la fin faire les honneurs de cette séance à mes -<i>Augustes visiteurs</i>, je mis l’intérieur de mon automate à découvert.</p> - -<p>Mon collaborateur avait terminé son déjeûner; il s’approcha, prit son -menton dans l’une de ses mains, tandis que de l’autre il se grattait la -tête. Quoique ne comprenant rien naturellement à ce qu’il voyait, le -maçon sembla suivre longtemps les nombreuses combinaisons de la machine, -puis enfin, comme se laissant aller à l’impulsion de sa franchise:</p> - -<p>—Si je ne craignais pas de vous contrarier, me dit-il d’un ton -protecteur, je vous ferais bien encore une observation.</p> - -<p>—Faites-la toujours, Monsieur Auguste, et soyez sûr que je -l’apprécierai comme elle le mérite.</p> - -<p>—Hé bien! moi, à votre place, j’aurais fait cette mécanique beaucoup -plus simple; ça fait, voyez-vous, que ceux qui ne s’y connaissent pas -pourraient la comprendre plus facilement.</p> - -<p>Si j’eusse eu près de moi un ami, il est certain que j’aurais éclaté de -rire; j’eus la force de tenir mon sérieux jusqu’au bout.</p> - -<p>—C’est pourtant très vrai ce que vous dites-là, répondis-je d’un air de -conviction, je n’y avais pas songé; mais, maintenant, soyez persuadé, -Monsieur Auguste, que je vais profiter de votre juste<a name="page_210" id="page_210"></a> observation, et -que très prochainement j’ôterai la moitié des pièces de mon automate; il -y en aura toujours bien assez.</p> - -<p>—Oh! certainement, dit le maçon, croyant à la sincérité de mes paroles, -certainement qu’il y en aura bien assez....</p> - -<p>A ce moment on venait de sonner à la porte du jardin. M. Auguste, -toujours exact dans ses fonctions, courut ouvrir, et sa femme m’ayant -également quitté, je pus rire tout à mon aise.</p> - -<p> </p> - -<p>N’est-il pas curieux de voir que cette pièce, qui fut visitée de tout -Paris et qui me valut de nombreux éloges; que ce dessinateur, qui -intéressa plus tard si vivement le roi Louis-Philippe et toute sa -famille, ne reçut, à son début, que la stupide critique d’un portier! -Tant il est vrai que l’on n’est pas plus prophète dans sa maison que -dans son pays.</p> - -<p>On comprend que je m’inquiétai peu et que je me blessai encore moins des -observations de cet étrange censeur; ma levrette ne fut pas remplacée -par un caniche, et mon mécanisme ne fut point modifié. Je dirai plus, -c’est que, dans la suite, si j’avais eu un changement à faire, c’eût été -au contraire pour ajouter des apparences de complication; voici -pourquoi:</p> - -<p>Le public (je ne parle pas du public éclairé), ne comprend généralement -rien aux effets mécaniques à l’aide desquels on peut animer un automate; -il éprouve du plaisir à les voir, et le plus souvent il n’en apprécie le -mérite qu’en raison de la multiplicité des pièces qui le composent.</p> - -<p>J’avais donné tous mes soins à rendre le mécanisme de mon écrivain aussi -simple que possible; je m’étais surtout attaché, en surmontant des -difficultés inouïes, à faire fonctionner cette pièce sans qu’on entendît -le moindre bruit dans les rouages. En agissant ainsi, j’avais voulu -imiter la nature, dont les instruments si compliqués fonctionnent -cependant d’une façon tout à fait imperceptible.</p> - -<p>Croira-t-on que cette perfection même, pour laquelle j’avais fait de si -grands efforts, fut défavorable à mon automate?</p> - -<p>Dans les premiers temps de son exhibition, j’entendis plusieurs<a name="page_211" id="page_211"></a> fois -des personnes qui n’en voyaient que l’extérieur; s’exprimer ainsi:</p> - -<p>—Cet écrivain est charmant; mais le mécanisme en est peut-être très -simple. Oh, mon Dieu! il faut souvent si peu de chose pour produire de -grands effets!</p> - -<p>L’idée me vint alors de rendre les rouages un peu moins parfaits et de -leur faire produire en diminutif cette harmonie mécanique que font -entendre les machines à filer le lin. Alors le bon public apprécia tout -autrement mon ouvrage, et son admiration s’accrut en raison directe de -l’intensité de ce tohu-bohu. On n’entendait plus que ces -exclamations:—Comme c’est ingénieux! Quelle complication! et qu’il faut -de talent pour organiser de semblables combinaisons!</p> - -<p>Pour obtenir ce résultat, j’avais rendu mon automate moins parfait, et -j’avais eu tort. Je faisais en cela comme certains acteurs qui, pour -produire un plus grand effet, chargent leurs rôles. Ils font rire, mais -ils s’écartent des règles de l’art et sont rarement placés parmi les -bons artistes. Plus tard, je revins de ma susceptibilité, et ma machine -fut remise dans son premier état.</p> - -<p>Mon écrivain une fois terminé, j’aurais pu faire cesser l’emprisonnement -volontaire auquel je m’étais condamné, mais il me restait à exécuter une -autre pièce pour laquelle le séjour de la campagne m’était nécessaire. -Bien que très compliqué lui-même, ce second automate, en raison de la -différence de ses combinaisons, me reposait un peu de mon premier -travail et m’offrait quelques distractions. C’était un rossignol que -m’avait commandé un riche négociant de Saint-Pétersbourg. Je m’étais -engagé à produire une imitation parfaite du chant et des allures de ce -charmant musicien des bois.</p> - -<p>Cette entreprise n’était pas sans offrir des difficultés sérieuses, car, -si j’avais déjà exécuté plusieurs oiseaux, leur ramage était tout de -fantaisie, et pour le composer je n’avais consulté que mon goût. Une -imitation du chant du rossignol était un travail bien autrement délicat: -ici il fallait traduire des notes et des sons presque inimitables.<a name="page_212" id="page_212"></a></p> - -<p>Heureusement nous étions dans la saison où ce chanteur habile fait -entendre ses délicieux accents; je pouvais donc le prendre pour modèle.</p> - -<p>De temps en temps après ma veillée, je me dirigeais vers le bois de -Romainville, dont la lisière touche presque à l’extrémité de la rue que -j’habitais. Je m’enfonçais au plus épais du feuillage, et là, couché sur -un bon tapis de mousse, je provoquais, en sifflant, les leçons de mon -maître (On sait que le rossignol chante la nuit et le jour, et que le -moindre son de sifflet, harmonieux ou non, le met immédiatement en -verve).</p> - -<p>Il s’agissait d’abord de formuler dans mon imagination les phrases -musicales avec lesquelles l’oiseau compose ses mélodies.</p> - -<p>Voici de quels souvenirs mon oreille se trouva à peu près frappée: -Tiou... tiou... tiou... ut, ut, ut, ut, ut, tchitchou, tchitchou, tchit, -tchit, rrrrrrrrrrrrouit..., etc. Il me fallait ensuite analyser ces sons -étranges, ces gazouillements sans nom, ces rrrrrrrouit impossibles, et -les recomposer par des procédés musicaux.</p> - -<p>Là était la difficulté; je ne savais de la musique que ce qu’un -sentiment naturel m’en avait appris, et mes connaissances en harmonie -devaient m’être d’une bien faible ressource. J’ajouterai que pour imiter -cette flexibilité de gosier et reproduire ces harmonieuses modulations, -je n’avais qu’un instrument presque microscopique. C’était un petit tube -en cuivre de la grosseur et de la longueur environ d’un tuyau de plume, -dans lequel un piston d’acier, se mouvant avec la plus grande liberté, -pouvait donner les divers sons qui m’étaient nécessaires; ce tube était -en quelque sorte le gosier du rossignol.</p> - -<p>Cet instrument devait fonctionner mécaniquement: un rouage faisait -mouvoir un soufflet, ouvrait ou fermait une soupape pour les coups de -langue, les notes coulées et les gazouillements, et guidait le piston -suivant les différents degrés de vitesse et de profondeur qu’il était -nécessaire d’atteindre.</p> - -<p>J’avais aussi à donner de l’animation à cet oiseau: je devais lui faire -remuer le bec en rapport avec les sons qu’il articulait, battre des -ailes, sauter de branche en branche, etc. Mais ce travail m’effrayait<a name="page_213" id="page_213"></a> -beaucoup moins que l’autre, car il rentrait dans le domaine de la -mécanique.</p> - -<p>Je n’entreprendrai point de détailler au lecteur les tâtonnements et les -recherches qu’il me fallut faire dans cette circonstance. Il me suffira -de dire qu’après bien des essais, j’arrivai à me créer une méthode -moitié musicale, moitié mécanique; je représentai les tons, demi-tons, -pauses, modulations et articulations de toute nature, par des chiffres -correspondants à des degrés de cercle. Cette méthode répondit à toutes -les exigences de l’harmonie et de la mécanique, et me conduisit à un -commencement d’imitation que je n’avais plus qu’à perfectionner par de -nouvelles études.</p> - -<p>Muni de mon instrument, je courus au bois de Romainville.</p> - -<p>Je m’installai sous un chêne, dans le voisinage duquel j’avais souvent -entendu chanter certain rossignol, qui devait être de première force -parmi les virtuoses de son espèce.</p> - -<p>Je remontai le rouage de la machine et je la fis jouer au milieu du plus -profond silence.</p> - -<p>A peine les derniers sons cessèrent-ils de se faire entendre, que des -différents points du bois partit à la fois un concert de gazouillements -animés, que j’aurais été presque tenté de prendre pour une protestation -en masse contre ma grossière imitation.</p> - -<p>Cette leçon collective ne remplissait nullement mon but; je voulais -comparer, étudier, et je ne distinguais absolument rien. Heureusement -pour moi que tout à coup, et comme si tous ces musiciens se fussent -donné le mot, ils s’arrêtèrent, et un seul d’entre eux continua; c’était -sans doute le premier sujet, le Duprez de la troupe, peut-être le -rossignol dont je parlais tout à l’heure. Ce ténor, quel qu’il fût, me -donna une suite de sons et d’accents délicieux, que je suivis avec toute -l’attention d’un élève studieux.</p> - -<p>Je passai ainsi une partie de la nuit; mon professeur se montrait -infatigable, et de mon côté je ne me lassais pas de l’entendre; enfin il -fallut nous quitter, car, malgré le plaisir que j’éprouvais, le froid -commençait à me gagner, et le besoin de repos se faisait sentir. -Néanmoins, je sortis de là si bien pénétré de ce que j’avais à faire, -que dès le lendemain j’apportai d’importantes corrections<a name="page_214" id="page_214"></a> à ma machine. -Au bout de cinq ou six autres visites au bois de Romainville, je finis -par obtenir le résultat que j’avais poursuivi: j’avais imité le chant du -rossignol.</p> - -<p> </p> - -<p>Après dix-huit mois de séjour à Belleville, je rentrai enfin dans Paris, -chez moi, près de ma femme, près de mes enfants; je me retrouvai au -milieu de mes ouvriers, auxquels je n’eus que des félicitations à -adresser.</p> - -<p>En mon absence, mes affaires avaient prospéré, et de mon côté j’avais -gagné, par l’exécution de mes deux automates, la somme énorme de sept -mille francs.</p> - -<p>Sept mille francs en faisant de la limaille, comme disait autrefois mon -père! Hélas! cet excellent homme ne put jouir de ce commencement de mes -succès; j’avais eu la douleur de le perdre quelque temps avant mes -revers de fortune. Combien il se fût félicité de m’avoir laissé prendre -un état selon ma vocation, et qu’il eût été fier du résultat que je -venais d’obtenir, lui qui se plaisait tant aux inventions mécaniques!<a name="page_215" id="page_215"></a></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h2> - -<p class="r">La fortune pour lui n’a jamais de caprices</p> - -<p class="hang"><span class="smcap">Un</span> <i>Grec</i> <span class="smcap">habile</span>.—<span class="smcap">Ses confidences</span>.—<span class="smcap">Le</span> <i>Pigeon</i> <span class="smcap">cousu d’or</span>.—<span class="smcap">Tricheries -dévoilées.</span>—<span class="smcap">Un magnifique</span> <i>truc</i>!—<span class="smcap">Le génie inventif d’un confiseur.</span>—<span class="smcap">Le -prestidigitateur Philippe.</span>—<span class="smcap">Ses debuts comiques.</span>—<span class="smcap">Description de sa -séance</span>.—<span class="smcap">Exposition de</span> 1844.—<span class="smcap">Le Roi et sa Famille visitent mes -automates.</span></p> - -<p>Revenu à une certaine aisance, je pus alors me donner quelques -distractions, revoir quelques amis délaissés, et entre autres Antonio, -qui n’eut pas le courage de me garder rancune pour l’avoir abandonné -aussi longtemps. Dans nos longues conversations, mon ami ne cessait de -m’encourager à la réalisation des projets que lui-même avait fait -naître: je veux parler de mes projets de théâtre, dont il certifiait -d’avance tout le succès.</p> - -<p>Sans négliger mes travaux, j’avais repris mes exercices d’escamotage, et -je m’étais remis à la recherche d’escamoteurs. Je voulus voir aussi ces -gens adroits qui, faute de pouvoir exercer leurs talents sur un plus -grand théâtre, vont dans les cafés exécuter<a name="page_216" id="page_216"></a> leurs tours. Il y a là en -effet des études curieuses à faire: ces hommes ont besoin de recourir à -des artifices d’autant plus fins, qu’ils ont affaire à des gens qui ne -se font pas faute de chercher à les déjouer. Je rencontrai quelques -types intéressants, dans lesquels je trouvai des sujets d’utiles -observations. Pourtant, une petite aventure ne tarda pas à me faire -comprendre que je devais me tenir sur mes gardes, dans le choix des gens -adroits que je recherchais.</p> - -<p>Un escamoteur que j’avais jadis rencontré chez le père Roujol, et auquel -j’avais rendu un service, me présenta un jour un nommé D...... C’était -un jeune homme de figure agréable et distinguée; sa mise avait une -certaine recherche, et il se présentait avec les manières d’un homme du -monde.</p> - -<p>—Monsieur, me dit-il en m’abordant, mon ami m’a dit que vous -recherchiez toute personne possédant une certaine adresse. Bien que je -ne veuille pas débuter près de vous en m’adressant un compliment, je -vous dirai que, faisant ma profession d’enseigner des tours d’escamotage -aux gens du monde, j’ai pensé pouvoir vous montrer des choses qui vous -sont inconnues.</p> - -<p>—J’accepte avec empressement votre proposition, répondis-je, mais je -vous avertis que je ne suis point un commençant.</p> - -<p>Cette présentation se faisait dans mon cabinet; nous nous assîmes près -d’une table sur laquelle je fis servir quelques rafraîchissements. -C’était là, du reste, un piége que je tendais à mon visiteur pour le -rendre plus communicatif.</p> - -<p>Je pris un jeu de cartes, et autant pour donner l’exemple à M. le -Professeur, que pour lui indiquer le point de départ de ses leçons, je -lui fis voir ma dextérité à faire sauter la coupe, et j’exécutai -différents tours.</p> - -<p>J’observais D....., pour juger de l’impression que je faisais sur lui. -Après être resté sérieux pendant quelques instants, il regarda son -compagnon en faisant un léger clignement d’œil dont je ne compris pas -la signification. Je m’arrêtai un moment, et sans vouloir provoquer une -explication directe, je débouchai une bouteille de vin de Bordeaux et -lui en versai quelques rasades.<a name="page_217" id="page_217"></a> J’eus un plein succès: le vin lui délia -la langue, et au milieu d’une conversation qui commençait à tourner à -l’épanchement:</p> - -<p>—Il faut, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il en mettant son verre à sec -et en le présentant sans façon pour le faire remplir, il faut que je -vous fasse un aveu. Sachez donc que j’étais venu ici avec la conviction -que je devais avoir affaire à ce que nous appelons <i>un pigeon</i>. Je -m’aperçois qu’il en est tout autrement, et comme je ne veux pas -compromettre mes <i>trucs</i>, qui sont mon <i>gagne-pain</i>, je me contenterai -du plaisir d’avoir fait votre connaissance.</p> - -<p>Ces mots, étrangement techniques, me semblèrent un contraste choquant -avec les manières élégantes de mon visiteur. Toutefois, je ne pus me -décider à abandonner la partie sans connaître au moins quelques secrets -de ce singulier personnage.</p> - -<p>—Monsieur, répondis-je un peu désappointé, j’espère que vous reviendrez -sur cette décision, et que vous ne sortirez pas d’ici sans me montrer à -votre tour comment vous <i>maniez</i> les cartes? Vous me devez bien cela.</p> - -<p>A ma grande satisfaction, D.... se ravisa.</p> - -<p>—Soit, dit-il en prenant un jeu, mais vous allez voir que nous n’avons -pas du tout la même manière de travailler.</p> - -<p>Il me serait difficile en effet de donner un nom à ce qu’il exécuta -devant moi. Ce n’était pas à proprement parler de la prestidigitation; -c’étaient des ruses et des finesses d’esprit appliquées aux cartes, et -ces ruses étaient tellement inattendues, qu’il était impossible de n’en -être pas dupe. Ce <i>travail</i>, du reste, n’était que l’exposition de -quelques principes dont je connus plus tard l’application.</p> - -<p>Tel que ces chanteurs qui commencent par se faire prier, et qui, une -fois partis, ne peuvent plus s’arrêter, D....., entraîné sans doute, et -par la sincérité des éloges que je lui prodiguais, et par le grand -nombre de verres de Bordeaux qu’il avait absorbés, me dit avec cet -épanchement familier si commun aux buveurs:</p> - -<p>—Voyons, mon cher Monsieur, je veux maintenant vous faire encore une -confidence. Je ne suis point prestidigitateur, j’ai seulement<a name="page_218" id="page_218"></a> quelques -tours que je montre aux amateurs. Ces leçons, vous devez le comprendre, -ne suffiraient pas pour me faire vivre. Je vous dirai donc, ajouta-t-il -en vidant encore une fois son verre et en le tendant de nouveau, comme -s’il eût voulu me faire payer sa confidence, je vous dirai que le soir -je vais dans les cercles où j’ai l’adresse de me faire introduire, et -que là, je mets à profit quelques-uns des principes que je vous ai fait -connaître tout-à-l’heure.</p> - -<p>—Alors, vous donnez des séances?</p> - -<p>D...... sourit légèrement et répéta ce clignement d’œil qu’il avait -fait déjà à son camarade.</p> - -<p>—Des séances? répondit-il, non, jamais! Ou plutôt, oui, j’en donne, -mais à ma façon; je vous expliquerai cela dans un instant. Je veux -d’abord vous amuser, en vous contant comment je parviens à me faire -payer assez généreusement les leçons que je donne à mes amateurs; nous -reviendrons après cela à <i>mes séances</i>.</p> - -<p>Vous saurez que, pour des raisons faciles à deviner, je ne donne jamais -de leçons qu’à un élève que je suppose avoir la poche bien garnie. En -commençant mes explications, je l’avertis que je le laisse libre de -fixer lui-même le prix du tour que je vais lui montrer, et, pendant ma -démonstration, je m’arrête un instant pour exécuter un petit intermède -qui doit plus tard forcer sa générosité.</p> - -<p>Je m’approche de mon <i>pigeon</i>, passez-moi le mot.</p> - -<p>—Je vous l’ai déjà passé.</p> - -<p>—Ah! bien; permettez, lui dis-je, en tirant un des boutons de son -habit, voici un moule qui perce l’étoffe et que vous pourriez perdre.</p> - -<p>Je jette en même temps vingt francs sur la table, puis je passe en revue -tous ses boutons les uns après les autres, et de chacun d’eux je feins -de faire sortir une pièce d’or.</p> - -<p>Je n’ai exécuté ce tour que comme une plaisanterie sans importance; -aussi je ramasse mes pièces en affectant la plus grande indifférence. Je -pousse même cette indifférence jusqu’à en laisser<a name="page_219" id="page_219"></a> comme par mégarde une -ou deux sur la table, mais pour un instant seulement bien entendu.</p> - -<p>Je continue ma leçon, et ainsi que je m’y attends, mon élève n’y prête -qu’une attention médiocre, tout préoccupé qu’il est des réflexions que -je lui ai habilement suggérées.</p> - -<p>Ira-t-il offrir cinq francs à un homme qui semble avoir sa poche pleine -d’or? Non, c’est impossible; le moins qu’il puisse faire, c’est -d’augmenter d’une pièce le nombre de celles que je viens d’étaler sous -ses yeux, et cela ne manque jamais d’arriver.</p> - -<p>Nouveau Bias, je porte toute ma fortune sur moi. Quelquefois je suis -assez riche; alors ma poche est pleine. Assez souvent aussi, j’en suis -réduit à une douzaine de ces charmants <i>jaunets</i>, mais ceux-là, je ne -m’en dessaisis jamais, car ce sont les instruments avec lesquels je puis -m’en procurer d’autres. Je vous dirai qu’il m’est arrivé de dîner plus -que modestement, et même de ne pas dîner du tout, ayant sur moi ce petit -trésor, parce que je me suis fait une loi de ne jamais l’entamer.</p> - -<p>—Les séances que vous donnez dans les cercles, dis-je à mon narrateur -pour le ramener sur ce chapitre, doivent être nécessairement plus -fructueuses.</p> - -<p>—En effet, mais la prudence me défend de les donner aussi souvent que -je le voudrais.</p> - -<p>—Je ne vous comprends pas.</p> - -<p>—Je m’explique. Lorsque je suis dans un cercle, j’y suis en amateur, en -fils de famille, et je fais comme bien des jeunes gens avec lesquels je -me trouve, je joue. Seulement, j’ai ma manière de jouer, qui n’est pas -celle de tout le monde, mais il paraît qu’elle n’est pas mauvaise, -puisqu’elle me rend souvent la chance favorable. Vous allez en juger.</p> - -<p>Ici mon narrateur s’arrêta pour se rafraîchir, puis, comme s’il se fût -agi de la chose du monde la plus innocente et la plus licite, il me -montra divers tours, ou plutôt diverses escroqueries fort curieuses, et -qu’il exécuta avec tant de grâce, d’adresse et de naturel, qu’il eût été -impossible de le prendre en défaut.</p> - -<p>Il faut savoir ce que c’est que l’amour d’un art ou d’une science<a name="page_220" id="page_220"></a> dont -on cherche à pénétrer les mystères, pour comprendre l’effet que me -produisirent ces coupables confidences.</p> - -<p>Loin d’éprouver de la répulsion, du dégoût même pour cet homme, avec -lequel la justice pouvait avoir d’un jour à l’autre un compte à régler, -je l’admirais, j’étais ébahi. La finesse, la perfection de ses tours -m’en faisaient oublier le but blâmable.</p> - -<p>Le moment vint enfin où les confidences de mon <i>Grec</i> (car c’en était -un) s’épuisèrent; il prit congé de moi.</p> - -<p>D.... m’eut à peine quitté, que le souvenir de ses confidences me -revenant à l’esprit, me fit monter le rouge au visage. J’eus honte de -moi-même comme si je m’étais associé à ses coupables manœuvres; j’en -vins même à me reprocher sévèrement l’admiration dont je n’avais pu me -défendre et les compliments qu’elle m’avait arrachés.</p> - -<p>Pour l’acquit de ma conscience, je consignai pour toujours cet homme à -ma porte. Précaution inutile! car jamais depuis je n’entendis parler de -lui.</p> - -<p>Qui croirait cependant que c’est à la rencontre de D.... et aux -communications qu’il m’avait faites, que je dus plus tard la -satisfaction de rendre un service à la société, en démasquant à la -justice une escroquerie dont les plus habiles experts n’avaient pu -trouver le mot?</p> - -<p>Dans l’année 1849, M. B...., juge d’instruction au tribunal de la Seine, -me pria de m’occuper de l’examen et de la vérification de cent cinquante -jeux de cartes, saisis en la possession d’un homme dont les antécédents -étaient loin d’être aussi blancs que ses jeux.</p> - -<p>Ces cartes étaient en effet toutes blanches, et cette particularité -avait dérouté jusqu’alors les plus minutieuses investigations. Il était -impossible à l’œil le plus exercé d’y découvrir la moindre -altération, la plus petite marque, et elles semblaient toutes posséder -les qualités des jeux du meilleur aloi.</p> - -<p>J’acceptai cette expertise, dans laquelle j’espérais trouver des -subtilités d’autant plus fines qu’elles étaient plus cachées.</p> - -<p>Ce n’était qu’après mes séances que je pouvais me livrer à ce<a name="page_221" id="page_221"></a> travail -de recherches. Chaque soir, avant de me coucher, je m’attablais près -d’une excellente lampe, et j’y restais jusqu’à ce que le sommeil ou le -découragement vînt me gagner.</p> - -<p> </p> - -<p>Je passai ainsi près d’une quinzaine de jours, examinant tant avec mes -yeux qu’avec une excellente loupe, la matière, la forme et les -imperceptibles nuances de chacune des cartes des cent cinquante jeux. Je -ne pouvais parvenir à rien découvrir, et de guerre lasse, je finis par -me ranger de l’avis des experts qui m’avaient précédé.</p> - -<p>—Décidément il n’y a rien à ces jeux, dis-je avec humeur en les jetant, -un soir, loin de moi sur la table.</p> - -<p>Tout-à-coup, sur le dos brillant d’une des cartes, et près d’un de ses -angles, je crois apercevoir un point mat qui m’avait échappé -jusqu’alors. Je m’en approche; le point disparaît. Mais, chose étrange! -il reparaît à mes yeux dès que j’en suis éloigné.</p> - -<p>Quel magnifique <i>truc</i>! m’écriai-je dans l’enthousiasme d’une idée qui -me traversait l’esprit (Le lecteur appréciera, je le pense, le sens de -cette exclamation). C’est bien cela! j’y suis! c’est une marque -distinctive.</p> - -<p>Et suivant certain principe que D.... m’avait indiqué dans ses -confidences, je m’assurai que toutes les cartes portaient également un -point, qui placé à un endroit déterminé en indiquait la nature et la -couleur.</p> - -<p>Comprend-on tout l’avantage qu’un Grec pouvait tirer de la possibilité -de connaître le jeu de ses adversaires? D.... avait été surpassé dans -cette tricherie, car son point de marque, si fin qu’il fût, ne -disparaissait pas selon le besoin.</p> - -<p>Depuis un quart d’heure, je meurs d’envie de communiquer au lecteur un -procédé qui certes ne peut manquer de l’intéresser, mais je suis retenu -par l’idée que cette ingénieuse fourberie peut tomber entre des mains -criminelles et faciliter de coupables actions.</p> - -<p>Pourtant, il est une vérité incontestable: c’est que pour éviter un -danger, il faut le connaître. Or, si chaque joueur était initié aux<a name="page_222" id="page_222"></a> -stratagèmes de messieurs les escrocs, ces derniers se trouveraient dans -l’impossibilité de s’en servir.</p> - -<p>Réflexion faite, je me décide à faire ma communication.</p> - -<p>Je viens de dire qu’un seul point placé à certain endroit sur une carte -suffisait pour la faire connaître. Je vais employer une figure pour le -démontrer.</p> - -<p>Il faut supposer par estimation la carte divisée en huit parties dans le -sens vertical et en quatre dans le sens horizontal, comme dans la figure -1<sup>re</sup>. Les unes indiqueront la valeur des cartes, les autres leur -couleur. La marque se place au point d’intersection de ces divisions. -Voilà tout le procédé; l’exercice fait le reste.</p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/illpg_222.jpg" width="508" height="653" alt="FIGURE 1re." title="" /> -</p> - -<p>Quant au procédé à employer pour imprimer le point mystérieux dont j’ai -parlé plus haut, on me permettra de ne pas l’indiquer,<a name="page_223" id="page_223"></a> car mon but est -de signaler une fourberie et non d’enseigner à la faire. Il suffira de -dire que vu de près, ce point se confond avec le blanc de la carte, et -qu’à distance, la réflection de la lumière rend la carte brillante, -tandis que la marque seule reste mate.</p> - -<p>Au premier abord, il semblera peut-être assez difficile de pouvoir se -rendre compte de la division à laquelle appartient un point isolé sur le -dos d’une carte. Cependant, pour peu qu’on veuille y prêter attention, -on pourra juger que celui que j’ai mis pour exemple ne peut appartenir -ni à la seconde ni à la quatrième division verticale, et, par un -raisonnement analogue, on comprendra que ce même point se trouve en -regard de la deuxième division horizontale. Il représentera donc une -dame de carreau.</p> - -<p>D’après l’explication que je viens de donner, le lecteur, j’en suis sûr, -a déjà pris son parti sur les cartes blanches.</p> - -<p>—Puisqu’il peut en être ainsi, se dit-il, je ne jouerai plus qu’avec -des cartes tarotées, et j’éviterai d’être trompé.</p> - -<p>Malheureusement, les cartes tarotées prêtent encore plus à l’escroquerie -que les autres, et pour le prouver, je me vois forcé de faire une -seconde communication, et peut-être même une troisième. Supposons un -tarot formé de points ou de toutes autres figures rangées symétriquement -comme le sont d’ordinaire ces genres de dessins.</p> - -<p class="c">FIGURE 2.</p> - -<div class="figright" style="width: 153px;"> -<img src="images/illpg_223.jpg" width="153" height="166" alt="FIGURE 2." title="" /> -</div> - -<p>Le premier point en partant du haut de la carte, à gauche, ainsi que -dans l’exemple précédent, représentera du cœur; le second en -descendant, du carreau; le troisième du trèfle; le quatrième du pique.</p> - -<p>Si maintenant, à l’un de ces points, qui sont naturellement placés par -le dessin du tarot pour marquer la couleur de la carte, on ajoute un -autre petit point à l’un des huit endroits que l’on peut se figurer sur -sa circonférence, on désignera la nature de la carte.<a name="page_224" id="page_224"></a></p> - -<p>Ainsi on représentera, au point culminant, un as, en tournant à droite -un roi, le troisième sera une dame, le quatrième un valet et ainsi de -suite en suivant pour le dix, le neuf, le huit et le sept.</p> - -<p>Il est bien entendu qu’il ne faut qu’un seul point comme dans la figure -2, où celui qui est joint au troisième point ou couleur, représentera un -huit de trèfle.</p> - -<p>Il y a bien encore d’autres combinaisons, mais celles-là sont aussi -difficiles à expliquer qu’à comprendre. Ainsi par exemple, j’ai eu à -expertiser des cartes tarotées où il n’y avait véritablement aucune -marque; seulement les dessins du tarot étaient plus ou moins attaqués -par la coupe de la carte et cette simple particularité les désignait -toutes.</p> - -<p>Il y a aussi les cartes sur le bord desquelles le <i>Grec</i> en jouant fait -avec son ongle un léger morfil qu’il peut reconnaître au passage. S’il -joue à l’écarté, ce sont les rois qu’il a marqués ainsi, et lorsqu’en -donnant les cartes ces dernières se présentent sous sa main, il peut, -par un tour familier à l’escamotage, les laisser sur le jeu et donner à -la place la carte suivante. Cette substitution peut se faire si -habilement qu’il est impossible d’y rien voir. Enfin, j’ai vu des gens -dont la vue était si habilement exercée, qu’après avoir joué deux ou -trois parties avec le même jeu, ils pouvaient reconnaître toutes les -cartes.</p> - -<p> </p> - -<p>Pour revenir aux cartes frelatées, on se demandera comment on peut -changer les jeux, puisque dans les cercles et dans les maisons où l’on -joue, les paquets ne sont décachetés qu’au commencement de la partie.</p> - -<p>Eh! mon Dieu, c’est encore bien simple.</p> - -<p>On s’informe du marchand de cartes où ces maisons se fournissent. On lui -fait d’abord quelques petits achats pour lier connaissance; on y -retourne plusieurs fois pour le même motif; puis un beau jour, on se dit -chargé par un ami d’acheter une douzaine de sixains ou plus ou moins -selon l’importance du magasin.</p> - -<p>Le lendemain, sous prétexte que les jeux ne sont pas de la couleur qui a -été demandée, on les rapporte.<a name="page_225" id="page_225"></a></p> - -<p>Les paquets sont encore cachetés, le marchand, plein de confiance, les -échange contre d’autres.</p> - -<p>Mais le grec a passé la nuit à décacheter les bandes et à les recacheter -par un procédé connu en escamotage; les cartes ont toutes été marquées -et remises en ordre; le marchand les a maintenant dans son magasin; le -tour est fait; on les attend à domicile.</p> - -<p>Toutes ces supercheries certes sont fort redoutables; eh bien! il y en a -une bien plus redoutable encore, c’est la télégraphie imperceptible. On -en jugera, lorsque je dirai que sans la moindre apparence de -communication, le <i>Grec</i> peut parfaitement recevoir d’un compère, par -des principes analogues à ceux de ma <i>seconde vue</i>, l’annonce du jeu de -son adversaire.</p> - -<p>J’aurais certainement beaucoup d’autres <i>trucs</i> à signaler, mais je -m’arrête. Je crois en avoir assez dit sur les escrocs et leurs -tricheries pour engager tout joueur à ne tenir les cartes que vis-à-vis -de personnes dont la probité ne peut être mise en doute.</p> - -<p>Maintenant, autant pour faire oublier les détails quelque peu -compromettants que je viens de donner, que pour reposer mon esprit de -descriptions qui, j’en suis certain, ont dû paraître beaucoup plus -courtes au lecteur qu’à moi-même, je vais revenir à la prestidigitation -proprement dite, en donnant une notice biographique sur un -physicien-sorcier-magicien-prestidigitateur, dont le succès dans Paris -fut, vers cette époque, des plus éclatants.</p> - -<p>Philippe Talon, originaire d’Alais, près Nîmes, après avoir exercé la -douce profession de confiseur à Paris, s’était vu forcé, par suite -d’insuccès, de quitter la France.</p> - -<p>Londres, ce pays de Cocagne, cet Eldorado en perspective, était à deux -pas; notre industriel s’y rendit et ne tarda pas à fonder un nouvel -établissement dans la capitale des Trois-Royaumes-Unis.</p> - -<p>Le confiseur français avait bien des chances de réussite. Outre que les -Anglais sont très friands de <i>chatteries</i>, on sait que la confiserie -française a eu, de tout temps, chez les enfants d’Albion, une renommée -qui ne peut être comparée qu’à celle dont a joui jadis en France le -<i>véritable</i> cirage anglais.<a name="page_226" id="page_226"></a></p> - -<p>Néanmoins, malgré ces avantages, il paraît que de nouvelles amertumes se -glissèrent bientôt dans son commerce; les brouillards de la Tamise, -d’autres disent des spéculations trop hasardeuses, vinrent fondre les -fragiles marchandises du nouveau magasin et les mirent en déconfiture.</p> - -<p>Talon plia bagage une seconde fois et quitta Londres pour aller à -Aberdeen demander l’hospitalité aux montagnards écossais, auxquels en -échange il proposa ses séduisantes sucreries.</p> - -<p>Malheureusement, les Ecossais d’Aberdeen, fort différents des -montagnards de la <i>Dame Blanche</i>, ne portent ni bas de soie ni souliers -vernis, et font très peu d’usage des pâtes de jujube et des petits -fours. Aussi le nouvel établissement n’eût pas tardé à subir le sort des -deux autres, si le génie inventif de Talon n’avait trouvé une issue à -cette position précaire.</p> - -<p>Le confiseur pensa avec raison que pour vendre une marchandise, il est -bon qu’elle soit connue, et que, pour qu’elle soit connue, il faut -s’occuper de la faire connaître.</p> - -<p>Fort de ce judicieux raisonnement, Talon sut bien forcer les Aberdeenois -à manger ses bonbons, après toutefois les leur avoir fait payer.</p> - -<p>A cette époque, il y avait à Aberdeen une troupe de comédiens qui se -trouvaient dans la position des sucreries de Talon: ces artistes étaient -incompris et peu goûtés.</p> - -<p>En vain le directeur avait-il monté une pantomime à grand renfort de -changements à vue et de transformations; le public était resté sourd à -ses appels réitérés.</p> - -<p>Un beau jour, Talon se présente chez l’impresario écossais:</p> - -<p>«Monsieur, lui dit-il sans autre préambule, je viens vous faire une -proposition qui, si elle est acceptée, remplira votre salle, j’en ai la -conviction.</p> - -<p>—Expliquez-vous, Monsieur, dit le directeur affriandé, mais peu -confiant dans une promesse qu’il avait de bonnes raisons de croire -difficile à réaliser.</p> - -<p>—Il s’agit simplement, poursuivit Talon, de joindre à l’attrait de -votre spectacle l’annonce d’une loterie dont je ferai tous les<a name="page_227" id="page_227"></a> frais. -Voici quelle en sera l’organisation: chaque spectateur en entrant paiera -en sus du prix de sa place la somme de six pences (60 centimes), qui lui -donneront droit à:</p> - -<p>1º Un cornet de bonbons assortis;</p> - -<p>2º Un numéro de loterie, avec lequel il pourra gagner le gros lot, -représenté par un magnifique <i>bonbon monté</i> de la valeur de cinq livres -(125 francs).</p> - -<p>Talon promit en outre un divertissement nouveau, dont il confia le -secret avec recommandation de ne pas le divulguer.</p> - -<p>Ces propositions ayant été agréées, on mit sur le tapis la question -d’intérêt. Le marchand de sucreries n’avait aucune raison de tenir la -dragée haute au directeur; le marché fut donc promptement conclu.</p> - -<p>L’intelligent Talon ne s’était point trompé; le public, alléché par -l’appât des bonbons, par l’attrait de la pantomime et par une surprise -qu’on lui promettait, accourut en foule, et remplit la salle.</p> - -<p>La loterie fut tirée; le gros lot fit un heureux, et les douze ou quinze -cents autres spectateurs, munis de leurs cornets de bonbons, se -consolèrent de leur déception en se faisant entre eux des échanges de -douceurs.</p> - -<p>Dans d’aussi heureuses dispositions, la pantomime fut trouvée charmante.</p> - -<p>Cependant cette pièce tirait à sa fin et l’on n’avait encore d’autre -surprise que celle de ne pas l’avoir encore vu arriver, lorsque tout à -coup, à la fin d’un ballet, les danseurs s’étant rangés en cercle comme -pour l’apparition d’un premier sujet, un bruit aigu se fait entendre, et -un superbe polichinelle, riant de sa voix aigre et chevrotante, s’élance -d’un bond sur le devant de la scène et fait un magnifique écart.</p> - -<p>C’était Talon, revêtu des deux bosses de coton et de l’habit pailleté.</p> - -<p>Notre nouvel artiste s’acquitta avec un rare talent de la danse -excentrique de Polichinelle et fut couvert de bravos.</p> - -<p>Pour remercier le public de son bienveillant accueil, le danseur<a name="page_228" id="page_228"></a> essaya -une révérence dans l’esprit de son rôle, mais il la fit si -malheureusement, que le pauvre Polichinelle tomba violemment sur le côté -sans pouvoir se relever.</p> - -<p>On s’approche en toute hâte, on soutient le blessé. Il se remet un peu; -il veut parler; on écoute; il se plaint d’une côte cassée et demande -avec instance des pilules de Morisson<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. On se rend à ses désirs et un -domestique se hâte d’apporter des pilules d’une grosseur exagérée.</p> - -<p>Le public, qui jusque-là compatissait à la douleur de Polichinelle et se -tenait dans un silencieux attendrissement, commence à flairer une -plaisanterie. Il sourit d’abord, puis rit aux éclats, lorsque le malade -prenant une des pilules, l’escamote habilement en feignant de l’avaler -tout d’un trait. Une seconde suit la première, et la demi-douzaine ayant -pris la même route, Polichinelle se trouva tout à fait remis, salua -gracieusement et fit sa retraite au lieu de bruyants <i>hurrahs</i>.</p> - -<p>Philippe venait de faire sa première séance: le confiseur avait troqué -le bâton de sucre d’orge pour celui de magicien.</p> - -<p>Cette scène burlesque eut un succès fou. Les recettes qu’elle fit faire, -chaque soir, vinrent réconforter la situation financière du directeur et -de son habile associé, de sorte que le marchand de bonbons, qui avait -liquidé son fonds de boutique dans ses représentations, n’eut plus qu’à -fermer la porte. Il partit pour donner dans d’autres villes des -représentations de son nouveau talent.</p> - -<p>Où le nouveau magicien avait-il puisé les éléments de son art? Je -l’ignore. Il est probable (c’est toujours avec des probabilités que se -comblent les lacunes de l’histoire), il est probable que Talon avait -appris l’escamotage comme la danse de Polichinelle, pour sa satisfaction -personnelle et le plaisir de ses amis. Ce qu’il y a de certain, c’est -que la séance qu’il donna devant les naïfs spectateurs d’Aberdeen ne fut -pas de première force, et que c’est à la suite de ces premiers succès -qu’il se perfectionna dans l’art auquel il dut plus tard sa réputation.<a name="page_229" id="page_229"></a></p> - -<p>Abdiquant désormais les sucreries, le vêtement de Polichinelle et la -<i>pratique</i><a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, Philippe (c’est ainsi que s’appela dès lors le -prestidigitateur) parcourut les provinces d’Angleterre en donnant -d’abord de très modestes représentations. Puis son répertoire s’étant -successivement augmenté d’un certain nombre de tours pris çà et là aux -escamoteurs de cette époque, il <i>attaqua</i> les grandes villes et vint à -Glascow, où il se fit construire une baraque en bois pour y donner des -représentations.</p> - -<p>Pendant la construction de son temple de magie, Philippe distingua, -parmi les ouvriers menuisiers employés à cet ouvrage, un jeune garçon de -bonne mine qui lui sembla doué d’une intelligence toute particulière; il -voulut l’attacher à ses entreprises théâtrales et le faire paraître en -scène comme aide magicien.</p> - -<p>Macalister (c’était le nom du jeune menuisier) avait inné en lui le -génie des <i>trucs</i> et des <i>ficelles</i>; il n’eut à faire aucun -apprentissage dans cet art mystérieux, et comprenant tout de suite les -finesses de l’escamotage, il composa quelques tours qui lui méritèrent -les éloges de son maître.</p> - -<p>Depuis ce moment, soit par suite du concours de Macalister, soit pour -toute autre cause, tout sembla réussir à Philippe, qui se mit à -<i>travailler en grand</i>, c’est-à-dire qu’il abandonna les baraques pour la -scène plus noble du théâtre des grandes villes.</p> - -<p>Après avoir longtemps voyagé dans l’Angleterre, il passa en Irlande et -donna des représentations à Dublin. Ce fut dans cette ville qu’il fit -l’acquisition de deux tours auxquels il dut plus tard un véritable -succès.</p> - -<p> </p> - -<p>Trois Chinois, venus en France pour y présenter divers exercices très -surprenants, avaient essayé de donner à Paris quelques représentations -qui, faute d’une publicité convenable, n’eurent d’autre résultat que de -brouiller les trois habitants du Céleste-Empire. En France aussi bien -qu’en Chine, lorsqu’il n’y a pas de foin<a name="page_230" id="page_230"></a> au râtelier, les chevaux se -battent, dit-on; nos trois jongleurs n’en étaient pas arrivés à cette -extrémité, mais ils s’étaient séparés. L’un d’eux s’en alla à Dublin, et -ce fut là que, sur la demande de Philippe, il lui enseigna le tour des -<i>poissons</i> ainsi que celui des <i>anneaux</i>.</p> - -<p>Le premier de ces trucs une fois acquis, Philippe se trouva très -embarrassé, il lui fallait une robe pour son exécution.</p> - -<p>Prendre un costume de Chinois eût été chose plus que pittoresque, -l’ex-confiseur n’ayant dans la physionomie aucun des caractères d’un -mandarin. Il ne fallait pas non plus songer à une robe de chambre. Si -riche qu’elle eût été, la séance de magie eût pris un caractère de -sans-façon que le public n’aurait pas toléré.</p> - -<p>Philippe sut se tirer de cette difficulté: il s’habilla en magicien. -C’était une innovation hardie, car, jamais jusqu’alors, un escamoteur -n’avait osé endosser la responsabilité d’un tel costume.</p> - -<p>Possesseur de ces deux nouveaux tours, Philippe conçut le projet de -revoir son ingrate patrie et de se réconcilier avec elle en lui -présentant les résultats de ses travaux. Il vint donc à Paris dans l’été -de l’année 1841 et donna des représentations dans la salle Montesquieu.</p> - -<p>Le tour des <i>poissons</i>, celui des <i>anneaux</i>, un brillant costume de -magicien, un superbe bonnet pointu, une séance bien organisée et -convenablement présentée, attirèrent chez lui grand nombre de -spectateurs, parmi lesquels le hasard conduisit le directeur d’un des -théâtres de Vienne.</p> - -<p> </p> - -<p>L’Autrichien, enchanté de la représentation, proposa, séance tenante, au -prestidigitateur, un engagement à participation de recette.</p> - -<p>Philippe accepta d’autant plus volontiers que, pendant la saison pour -laquelle il s’engageait, la salle Montesquieu était réservée pour des -bals publics. D’un autre côté, cet engagement lui donnait le temps de -faire construire un théâtre dans lequel il pourrait à son retour -continuer tranquillement le cours de ses représentations.<a name="page_231" id="page_231"></a></p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Dans le service de l’Autriche,<br /></span> -<span class="i0">Le militaire n’est pas riche:<br /></span> -</div></div> - -<p class="nind">a dit l’auteur du <i>Châlet</i>, et pour ce motif d’opéra, ainsi que pour -d’autres encore, notre voyageur n’était pas sans éprouver de vives -inquiétudes à l’endroit de ses futures recettes. Il ignorait sans doute -que l’Autriche ne devait cette mauvaise réputation qu’à l’exigence de la -versification française, et que cette rime <i>riche</i> arrivant après une -négation indispensable à la structure du vers, avait tout naturellement -rendu pauvre le militaire de l’Autriche.</p> - -<p>L’artiste ne tarda pas du reste à être tranquillisé; il reconnut que la -capitale de cette nation calomniée de par les règles de la poésie, -valait mieux que sa réputation; il en rapporta pour preuve nombre de -thalers, avec lesquels il paya les frais de construction d’un théâtre -que, pendant son absence, on lui avait élevé au bazar Bonne-Nouvelle.</p> - -<p>Philippe avait encore recruté dans sa route quelques nouveautés. Il -apportait avec lui plusieurs automates qu’il devait montrer dans ses -représentations.</p> - -<p>L’ouverture de la salle Bonne-Nouvelle fit sensation dans Paris; on vint -en foule voir ce fameux <i>truc des poissons</i>, auquel les spectateurs de -la salle Montesquieu avaient déjà fait une réputation méritée.</p> - -<p>Que le lecteur veuille bien entrer avec moi dans le palais des prestiges -(c’est ainsi que s’appelait ce nouveau temple de magie), je le ferai -assister à quelques-unes des expériences du magicien.</p> - -<p> </p> - -<p>Le palais des prestiges n’était point un monument, ainsi que pouvait le -faire supposer son titre; mais lorsqu’on était arrivé au bout de la -galerie du premier étage du bazar Bonne-Nouvelle, on passait sous une -porte de couloir et l’on était tout étonné de se trouver dans une salle -fort convenablement distribuée pour ce genre de spectacle. Il y avait -des stalles, un parterre, un rang de galeries et un amphithéâtre. La -décoration en était proprette et élégante, et par dessus tout, on y -était confortablement assis.</p> - -<p>Un orchestre, composé de six musiciens d’un talent contestable,<a name="page_232" id="page_232"></a> -exécutait une symphonie avec accompagnement de <i>mélophone</i>, sorte -d’accordéon récemment inventé par un nommé Lecler, chargé de la -direction musicale du <i>palais</i>.</p> - -<p>Le rideau se lève.</p> - -<p>Au grand étonnement des spectateurs, la scène est plongée dans la plus -profonde obscurité.</p> - -<p>Un monsieur, tout de noir habillé, sort d’une porte latérale et s’avance -vers nous. C’est Philippe; je le reconnais à son accent voilé et quelque -peu teinté de provençal. Tous les autres spectateurs le prennent pour le -régisseur; on est interdit; on craint une annonce d’autant plus -fâcheuse, que ce monsieur porte le pistolet au poing.</p> - -<p>L’incertitude est bientôt dissipée; Philippe se fait connaître. Il -annonce qu’il se trouve en retard pour ses préparatifs, mais que, pour -ne pas faire attendre tout le temps nécessaire à l’éclairage de son -laboratoire, il va, d’un coup de pistolet, allumer les innombrables -bougies dont la salle est ornée.</p> - -<p>Bien que l’arme à feu ne soit pas nécessaire à l’expérience, et qu’elle -n’ait d’autre but que de jeter de la poudre aux yeux des spectateurs, -les bougies se trouvent subitement enflammées au bruit de la détonation.</p> - -<p>On bat des mains de toutes parts, et c’est justice, car ce <i>truc</i> est -saisissant de surprise. Si applaudi qu’il soit cependant, il ne l’est -jamais autant qu’il le mérite en raison du temps qu’exige sa préparation -et des mortelles angoisses qu’il cause à l’opérateur.</p> - -<p>En effet, ainsi que toutes les expériences où l’électricité statique -joue le principal rôle, cette magique inflammation n’est pas -infaillible. Lorsque ce malheur arrive, la position de l’opérateur se -trouve d’autant plus embarrassante que le phénomène a été annoncé comme -une œuvre de magie. Or, un magicien doit être tout-puissant, et s’il -n’en est pas ainsi, il doit éviter à tout prix ces fiasco qui lui font -perdre aux yeux du public le prestige de son omnipotence.</p> - -<p>La scène une fois éclairée, Philippe commençait sa séance. La première -partie, composée de tours d’un médiocre intérêt, était<a name="page_233" id="page_233"></a> rehaussée par la -présentation de quelques curieux automates, tels que:</p> - -<p>Le <i>Cosaque</i>, que l’on eût pu aussi bien appeler le <i>Grimacier</i>, pour -les contorsions comiques auxquelles il se livrait. C’était du reste un -très habile escamoteur que ce cosaque, car il faisait passer adroitement -dans ses poches divers bijoux que son maître avait empruntés à des -spectateurs;</p> - -<p>Le <i>Paon magique</i>, faisant entendre son ramage anti-mélodieux, étalant -son somptueux plumage et mangeant dans la main;</p> - -<p>Et enfin un <i>Arlequin</i> semblable à celui que possédait Torrini.</p> - -<p>Après la première partie de la représentation, le rideau se baissait -pour les préparatifs d’une séance que le programme indiquait sous le -titre de: <i>Une fête dans un palais de Nankin</i>. Titre attrayant pour les -marchands de cette étoffe, mais qui n’avait été choisi, sans doute, que -pour rappeler au spectateur le tour chinois qui devait couronner la -séance.</p> - -<p>A cette seconde apparition, la scène était entièrement transformée; les -tapis de tables, assez modestes d’abord, avaient été remplacés par des -brocarts étincelants de dorures et de pierres précieuses (vues de loin). -Les bougies, déjà si nombreuses, s’étaient encore multipliées et -donnaient au théâtre l’aspect d’une fournaise ardente, véritable demeure -d’un suppôt du diable.</p> - -<p>Le magicien paraissait. Il était revêtu d’un riche costume que, dans son -admiration, le public estimait d’un prix à épuiser les richesses de -Golconde.</p> - -<p>La <i>Fête de Nankin</i> commençait par le tour des <i>anneaux</i>, venant des -Chinois.</p> - -<p>Philippe prenait légèrement entre ses doigts des anneaux de fer qui -avaient vingt centimètres environ de diamètre, et, sans que le public -pût s’expliquer comment, il les faisait entrer les uns dans les autres -et en formait des chaînes et des faisceaux inextricables. Puis tout à -coup, quand on croyait qu’il lui serait impossible de débrouiller son -ouvrage, il l’effleurait du souffle, et les anneaux se séparant, -tombaient à ses pieds.</p> - -<p>Ce tour produisait une illusion charmante.<a name="page_234" id="page_234"></a></p> - -<p>Celui qui lui succédait, et que je n’ai pas vu faire par d’autres que -par Philippe, ne lui cédait pas en intérêt.</p> - -<p>Macalister, le menuisier écossais, qui servait en scène sous la figure -d’un nègre nommé Domingo, apportait sur une table deux pains de sucre -encore garnis de cet affreux papier que l’épicier vend dans son commerce -aux prix des denrées coloniales.</p> - -<p>Philippe empruntait une douzaine de foulards (non pas des foulards de -compères); il les mettait dans un large canon de fusil, et lorsqu’on lui -avait désigné un des deux pains de sucre, il faisait feu dessus. Il le -cassait ensuite à coup de hache, et tous les foulards s’y trouvaient -réunis.</p> - -<p>Venait ensuite le <i>Chapeau de Fortunatus</i>.</p> - -<p>Philippe, après avoir fait sortir de ce chapeau, qui n’était autre que -celui d’un spectateur, une innombrable quantité d’objets, en retirait -enfin des plumes de quoi garnir au moins un lit édredon. Mais ce qui -amusait et faisait surtout rire dans ce tour, c’était un enfant, que le -prestidigitateur avait fait mettre à genoux au-dessous de cette -singulière avalanche, et qui s’y trouvait complètement enseveli.</p> - -<p>Un autre tour à effet était celui de la <i>Cuisine de -Parafaragaramus</i><a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p> - -<p>Sur l’invitation de Philippe, deux écoliers montaient près de lui sur la -scène. Il les habillait aussitôt, l’un en marmiton, l’autre en -cuisinière de bonne maison. Ainsi affublés, les deux jeunes <i>cordons -bleus</i> subissaient toutes sortes de plaisanteries et de mystifications -(c’était de l’école Castelli).</p> - -<p>L’escamoteur passait ensuite à l’exécution du tour. A cet effet, il -suspendait à un trépied un énorme chaudron de cuivre entièrement plein -d’eau, et il ordonnait aux deux cuisiniers d’y mettre des pigeons morts, -un assortiment de légumes et force assaisonnements. Alors il chauffait -le dessous du récipient avec une flamme<a name="page_235" id="page_235"></a> d’esprit de vin et prononçait -quelques paroles sacramentelles. A sa voix, les pigeons, redevenus -vivants, prenaient leur volée en s’échappant de la chaudière. L’eau, les -légumes et les assaisonnements avaient complétement disparu.</p> - -<p>Philippe terminait ordinairement ses soirées par le fameux tour chinois, -qu’il appelait pompeusement <i>les Bassins de Neptune</i> ou <i>les Poissons -d’or</i>.</p> - -<p>Le magicien, revêtu de son brillant costume, montait sur une espèce de -table basse qui l’isolait du parquet. Après quelques évolutions pour -prouver qu’il n’avait rien sur lui, il jetait un châle à ses pieds, et -lorsqu’il le relevait, on voyait apparaître un bassin de cristal rempli -d’eau, dans lequel se jouaient des poissons rouges.</p> - -<p>Cet exercice se recommençait trois fois avec le même résultat.</p> - -<p>Voulant enchérir sur ses confrères du Céleste-Empire, le -prestidigitateur français avait ajouté à leur tour une variante qui -terminait gaiement la séance. En jetant une dernière fois le châle à -terre, il en faisait sortir plusieurs animaux, tels que lapins, canards, -poulets, etc.</p> - -<p>Ce <i>truc</i> était exécuté, sinon gracieusement, du moins de manière à -exciter une vive admiration parmi les spectateurs.</p> - -<p>En général, Philippe était très amusant dans ses soirées. Ses -expériences étaient exécutées avec beaucoup de conscience, d’adresse et -d’entrain, et je n’hésite pas à dire que le prestidigitateur du bazar -Bonne-Nouvelle pouvait passer alors pour un des meilleurs de l’époque.</p> - -<p>Philippe quitta Paris, l’année suivante, et continua depuis à donner ses -séances à l’étranger ou dans les provinces de la France.</p> - -<p>Les succès de Philippe n’auraient pas manqué de raviver encore mon désir -de hâter la réalisation de mes projets de théâtre, si à cette époque un -malheur ne fût venu me jeter dans un profond découragement. Je perdis ma -femme.</p> - -<p>Resté seul avec trois enfants en bas-âge, il me fallut, si inhabile que -je fusse aux soins du ménage, en surveiller la direction. Aussi,<a name="page_236" id="page_236"></a> au -bout de deux ans, volé par les uns, trompé par les autres, j’avais perdu -peu à peu l’aisance que mon travail avait apporté dans ma maison, et je -marchais à ma ruine.</p> - -<p>Poussé par les exigences de ma position, je songeai à me refaire un -intérieur: je me remariai.</p> - -<p>J’aurai tant de fois l’occasion de parler de ma nouvelle épouse, que je -me dispenserai pour le moment de lui rendre le tribut d’éloges qui lui -sont si bien dus. D’ailleurs je ne suis pas fâché d’abréger ces détails -d’intérieur, qui, très importants dans ma vie, ne sont dans ce récit que -d’un bien faible intérêt.</p> - -<p>L’exposition de 1844 allait avoir lieu; je demandai et j’obtins -l’autorisation d’y présenter les objets de ma fabrication. L’emplacement -que l’on m’assigna, situé en face de la porte d’honneur, fut sans -contredit un des plus beaux de la salle.</p> - -<p>Je fis ériger un gradin circulaire, sur lequel je mis un spécimen de -toutes les pièces mécaniques que j’avais exécutées jusqu’alors. Dans le -nombre figurait en première ligne mon <i>écrivain</i>, que M. G.... avait -bien voulu me confier pour cette circonstance.</p> - -<p>J’eus, je puis le dire, les honneurs de l’exposition. Mes produits -étaient constamment entourés d’une foule de spectateurs d’autant plus -empressés, que le divertissement auquel ils assistaient se donnait -gratis.</p> - -<p>Louis-Philippe faisait des visites journalières au Palais de -l’Industrie, et mes automates lui avaient été signalés comme méritant -son attention. Il témoigna le désir de les voir, et me fit annoncer sa -visite, vingt-quatre heures à l’avance. J’eus donc le temps nécessaire -pour mettre tout en ordre.</p> - -<p>Le Roi arriva tenant le Comte de Paris par la main. Je me plaçai à sa -gauche pour lui donner l’explication de mes différentes pièces. La -Duchesse d’Orléans était près de moi; les autres membres de la famille -royale formaient cercle autour de Sa Majesté. La foule, maintenue par -les gardiens du Palais et les agents de police, laissait un vide autour -de mon exposition.</p> - -<p>Le Roi fut d’une humeur charmante et sembla prendre plaisir<a name="page_237" id="page_237"></a> à tout ce -que je lui présentai. Il m’interrogeait souvent, et ne manquait aucune -occasion de faire valoir son excellent jugement.</p> - -<p>Pour terminer la séance, on s’était arrêté devant mon <i>écrivain</i>.</p> - -<p>Cet automate, on doit se le rappeler, écrivait ou dessinait, suivant la -question qui lui était posée.</p> - -<p>Le Roi lui fit cette demande:</p> - -<p>Combien Paris renferme-t-il d’habitants?</p> - -<p>L’écrivain leva la main gauche qu’il tenait appuyée sur son bureau, -comme pour indiquer qu’il fallait lui remettre une feuille de papier. -Quand il l’eut reçue, il écrivit très distinctement:</p> - -<p>Paris contient 998,964 habitants.</p> - -<p>Le papier passa des mains du roi dans celles de sa famille, et chacun se -plut à reconnaître la perfection des caractères; mais je vis que -Louis-Philippe avait une critique à me faire; son sourire plein de -finesse l’annonçait assez. Aussi ne fus-je point surpris, lorsque me -montrant le papier qui lui était revenu:</p> - -<p>—Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous n’avez peut-être pas réfléchi -que ce chiffre ne se trouvera pas d’accord avec le nouveau recensement, -que l’on est sur le point de terminer.</p> - -<p>Contre mon attente, je me sentais à mon aise devant ces illustres -visiteurs.</p> - -<p>—Sire, répondis-je avec assez d’assurance pour un homme peu habitué à -se trouver en face d’une tête couronnée, j’espère qu’à cette époque mon -automate sera devenu assez intelligent pour faire des corrections, s’il -y a lieu.</p> - -<p>Le Roi parut satisfait de ma réponse.</p> - -<p>Je profitai de cette bonne disposition pour lui faire connaître que mon -Ecrivain Dessinateur était également poète, et j’expliquai que l’on -pouvait lui proposer, sous forme de demande, un quatrain incomplet, -qu’il achèverait par le mot répondant à la question contenue dans les -trois premiers vers.</p> - -<p>Le Roi choisit celui-ci:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Lorsque dans le malheur, accablé de souffrance,<br /></span> -<span class="i0">Abandonné de tous, l’homme va succomber,<a name="page_238" id="page_238"></a><br /></span> -<span class="i0">Quel est l’ange divin qui vient le consoler?<br /></span> -<span class="i4">C’est.....<br /></span> -</div></div> - -<p><i>L’espérance</i>, ajouta l’écrivain sur la quatrième ligne, complétant -ainsi le quatrain.</p> - -<p>—C’est vraiment charmant, me dit le Roi. Mais, Monsieur Robert-Houdin, -ajouta-t-il à demi-voix et d’un ton confidentiel: pour faire un poète de -votre écrivain, vous lui avez donc donné de l’instruction?</p> - -<p>—Oui, Sire, selon mes faibles moyens.</p> - -<p>—Alors mon compliment s’adresse au maître plus encore qu’à l’élève.</p> - -<p>Je m’inclinais pour remercier le Roi, autant pour son compliment que -pour la manière délicate dont il m’avait été adressé.</p> - -<p>—Dites-moi, maintenant, Monsieur Robert-Houdin, reprit Louis-Philippe, -je vois, d’après la notice placée au bas de cet automate, qu’il joint à -son double talent d’écrivain et de poète celui de dessinateur. S’il en -est ainsi, voyons, fit-il en s’adressant au Comte de Paris, choisissez -vous-même le sujet d’un dessin.</p> - -<p>Pensant être agréable au Prince, j’eus recours à l’escamotage pour -influencer sa décision, et grâce à ce stratagème, il choisit une -couronne.</p> - -<p>L’automate commença à tracer les contours de cet ornement royal avec la -plus rare perfection, et chacun suivait ce travail avec intérêt, -lorsqu’à mon grand désappointement, le crayon du dessinateur, venant à -se casser, la couronne ne put être achevée.</p> - -<p>Désolé de ce contre-temps, je veux faire recommencer; le roi me -remerciant, m’en empêcha.</p> - -<p>—Puisque vous savez dessiner, dit-il au Comte de Paris, vous achèverez -vous-même cet ouvrage.</p> - -<p>Cette séance, outre qu’elle fut le prélude du bienveillant intérêt que -me témoigna plus tard la famille d’Orléans, eut peut-être -quelqu’influence sur la décision du jury, qui, j’aime à le croire, -obéissant aussi à sa propre conscience, m’accorda une médaille -d’argent.<a name="page_239" id="page_239"></a></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h2> - -<p class="hang"><span class="smcap">Projets de réforme.—Construction d’un théatre au -Palais-Royal.—Formalités.—Répétition générale.—Singulier effet de ma -séance.—Le plus grand et le plus petit théatre de -paris.—Tribulations.—Première -représentation.—Panique.—Découragement.—Un prophète -faillible.—Réhabilitation.—Succès.</span></p> - -<p>Il pourrait sembler étrange de me voir passer tour-à-tour de mes travaux -en mécanique à mes études sur la prestidigitation. Mais si l’on veut -bien réfléchir que ces deux sciences devaient concourir au succès de mes -séances, on comprendra facilement que je leur portais un même degré -d’affection, et qu’après avoir parlé de l’une je parle de l’autre. Les -préoccupations de l’exposition ne me faisaient point oublier mes projets -de théâtre.</p> - -<p>Les instruments destinés à mes futures représentations étaient sur le -point d’être terminés, car je n’avais jamais cessé d’y travailler. Je me -trouvais donc en mesure de commencer mes séances aussitôt que l’occasion -s’en présenterait. En attendant, je m’occupais à noter les diverses -modifications que je me proposais d’apporter à un grand nombre d’idées -reçues parmi mes devanciers en escamotage.<a name="page_240" id="page_240"></a></p> - -<p>Ma séance devait avoir deux caractères bien distincts: l’adresse et la -mécanique, représentées par des automates et de la prestidigitation. -L’une devait aider au charme de l’autre en délassant l’esprit par une -agréable variété.</p> - -<p>Me rappelant les principes de Torrini, je rêvais une scène élégante et -simple, dégagée de ces innombrables instruments en tôle vernie, dont -l’assemblage nommé <i>Pallas</i> par les escamoteurs, ressemble plutôt à une -boutique de bimbeloterie qu’à un cabinet de <i>Physicien</i>.</p> - -<p>Plus de ces énormes couvercles en métal sous lesquels se mettent les -objets que l’on veut faire disparaître et dont les secrètes fonctions ne -peuvent échapper à l’imagination même la plus naïve. Des appareils en -cristal opaque ou transparent, selon le besoin, devaient suffire pour -toutes mes opérations.</p> - -<p>Je voulais, dans l’exécution de mes tours, supprimer l’usage des boîtes -à double fond, dont quelques escamoteurs avaient fait un si grand abus, -ainsi que des instruments destinés à donner le change sur l’adresse de -l’opérateur.</p> - -<p>La véritable prestidigitation ne doit pas être l’œuvre d’un -ferblantier, mais celle de l’artiste lui-même; on ne vient pas chez ce -dernier dans le but de voir fonctionner des instruments.</p> - -<p>On doit penser, d’après le blâme que j’ai porté sur les compères, que -j’en supprimai complètement l’usage. J’ai toujours considéré cette -tricherie comme peu digne d’un prestidigitateur, car elle fait douter de -son adresse. D’ailleurs, j’avais plusieurs fois servi moi-même de -compère, et je me rappelais l’impression défavorable que cet emploi -m’avait laissé sur le talent de mon partenaire.</p> - -<p>Des becs de gaz recouverts de globes dépolis devaient remplacer sur ma -scène ces myriades de bougies ou de cierges, dont l’éclat n’a d’autre -résultat que d’éblouir les spectateurs et de nuire ainsi à l’effet des -expériences.</p> - -<p>Parmi les réformes que je devais apporter sur la scène, la plus -importante de toutes était la suppression de ces longs tapis de table -tombant jusqu’à terre, sous lesquels on a toujours supposé,<a name="page_241" id="page_241"></a> avec -quelque raison, un auxiliaire pour les tours d’adresse. Ces immenses -boîtes à compère devaient être remplacées par des consoles en bois doré, -genre Louis XV.</p> - -<p>Je m’abstenais, bien entendu, de tout costume excentrique.</p> - -<p>Il n’est jamais entré dans mes idées de rien changer aux vêtement que le -bon goût impose, et j’ai toujours pensé que les accoutrements bizarres, -loin d’attirer aucune considération à celui qui les porte, jettent au -contraire sur lui de la défaveur.</p> - -<p>Je m’étais tracé aussi pour mes représentations une ligne de conduite -dont je ne me suis du reste jamais écarté: c’était de ne faire ni -calembourgs, ni jeux de mots, et encore moins de me permettre aucune -mystification, dussé-je être sûr d’en obtenir le plus grand succès.</p> - -<p>Je voulais, enfin, présenter des expériences nouvelles dégagées de tout -charlatanisme, et sans autres ressources que celles que peuvent offrir -l’adresse des mains et l’influence des illusions.</p> - -<p>C’était, on le voit, une régénération complète des séances de -prestidigitation.</p> - -<p>Mais le public accepterait-il ces importantes réformes? se -contenterait-il de cette élégante simplicité? Là était mon inquiétude.</p> - -<p>Il est vrai que j’étais encouragé dans cette voie de réformes par -Antonio, le confident habituel de mes plans et de mes pensées.</p> - -<p>—Ne vous inquiétez pas du succès, me disait-il, n’avez-vous pas pour -vous encourager des précédents qui attestent le bon goût du public et sa -facilité à accepter les réformes basées sur la raison?</p> - -<p>Rappelez-vous Talma, apparaissant tout-à-coup sur la scène du -Théâtre-Français, revêtu de la simple toge antique, alors qu’on jouait -les tragédies en habit de soie, en perruque à poudre et en talons -rouges.</p> - -<p>Je me rendais à ce raisonnement, sans reconnaître toutefois la justesse -de la comparaison. En effet, Talma pouvait imposer son goût au public -par l’autorité de son talent et de sa réputation; tandis que moi, qui -n’avais encore aucun grade dans la hiérarchie<a name="page_242" id="page_242"></a> des adeptes de la magie, -je tremblais de voir mes innovations mal accueillies.</p> - -<p> </p> - -<p>Nous étions au mois de décembre de l’année 1844. N’ayant plus rien qui -pût désormais m’arrêter, je me décidai à frapper le grand coup, -c’est-à-dire qu’un matin je sortis, bien déterminé à chercher enfin -l’emplacement de mon théâtre.</p> - -<p>Je passai la journée entière le nez au vent, tâchant de trouver un -endroit qui réunît à la fois les convenances de quartier, les chances de -recettes et beaucoup d’autres avantages. Je m’arrêtais de préférence aux -plus beaux emplacements, devant les plus belles maisons, mais je ne -rencontrais rien qui me satisfît complètement.</p> - -<p>Au bout de recherches, j’en vins à rabattre singulièrement de mes -prétentions et de mes exigences. Ici c’était un prix fabuleux pour un -local qui ne me convenait qu’à moitié; là, des propriétaires qui ne -voulaient pour aucun prix une salle de spectacle dans leurs maisons; -enfin partout des obstacles et des impossibilités.</p> - -<p>Je courus ainsi tout Paris, pendant quinze jours, passant -alternativement des plus vastes aux plus modestes demeures, et je finis -par me convaincre que le sort s’était décidément déclaré contre mes -projets.</p> - -<p>Antonio me tira d’affaire. Ce brave ami, qui avait bien voulu s’occuper -de ces recherches, vint m’annoncer qu’il avait trouvé pour moi, dans le -Palais-Royal, un appartement pouvant être facilement converti en salle -de spectacle.</p> - -<p>Je me rendis aussitôt au numéro 164 de la galerie de Valois, où je -trouvai, en effet, réunies toutes les conditions que j’avais si -longtemps cherchées ailleurs.</p> - -<p>Le propriétaire de cette maison rêvait vainement, depuis longtemps -aussi, un locataire bénévole qui, tout en lui payant un prix exorbitant -pour son appartement, y entrât sans demander aucune réparation. Que l’on -juge si je fus bien accueilli, lorsque j’accordai non-seulement le prix -qui m’était demandé, mais que je passai<a name="page_243" id="page_243"></a> en outre par toutes les -exigences d’impositions, de portes et fenêtres, de concierge, etc. -J’aurais donné bien plus encore, tant j’avais peur que cette maison si -désirée ne vînt à m’échapper.</p> - -<p>Le marché une fois conclu, je m’adressai à un architecte, qui ne tarda -pas à me présenter le plan d’une charmante petite salle que j’adoptai -immédiatement. Quelques jours après on se mit à l’œuvre; les cloisons -furent abattues, le terrain fut débarrassé et les charpentiers -commencèrent l’érection de mon théâtre. Il devait contenir de cent -quatre-vingts à deux cents personnes.</p> - -<p>Quoique petite, cette salle était tout ce qu’il fallait pour mon genre -de spectacle. En supposant, d’après mon fameux calcul de supputations, -qu’elle fût constamment pleine, son exploitation devenait pour moi une -excellente affaire.</p> - -<p>Antonio, toujours plein de zèle pour mes intérêts, rendait des visites -assidues à mes ouvriers et stimulait leur activité.</p> - -<p>Un jour, mon ami fut frappé d’une idée subite:</p> - -<p>—Ah çà, me dit-il, avez-vous pensé à demander à la préfecture de police -la permission de construire votre théâtre?</p> - -<p>—Pas encore, répondis-je, avec tranquillité. On ne peut me la refuser, -puisque cette construction ne change rien aux dispositions -architecturales de la maison.</p> - -<p>—C’est possible, ajouta Antonio, mais à votre place je ferais -immédiatement cette démarche, afin de n’avoir pas plus tard quelque -difficulté à redouter de ce côté.</p> - -<p>Je suivis son conseil, et nous nous rendîmes ensemble au bureau de M. -X..... qui avait alors la direction des affaires théâtrales.</p> - -<p>Après une heure d’antichambre, nous fûmes introduits devant le chef de -bureau. Celui-ci, absorbé en ce moment par une lecture intéressante, ne -sembla pas même s’apercevoir de notre présence.</p> - -<p>Au bout de dix minutes cependant, M. X.... posa lentement son livre, -ouvrit et ferma quelques tiroirs, sonna le garçon de bureau, donna des -ordres, releva ses lunettes, et nous fit signe qu’il était disposé à -écouter une phrase que j’avais déjà commencée deux ou trois fois, sans -pouvoir la finir.<a name="page_244" id="page_244"></a></p> - -<p>Cet impertinent sans-façon me faisait bouillir le sang; pourtant, je dis -aussi poliment que me le permettait le dépit: Je viens, Monsieur, vous -demander l’autorisation d’ouvrir, dans un des bâtiments du Palais-Royal, -une salle de spectacle destinée à des séances de prestidigitation et à -l’exposition de pièces mécaniques.</p> - -<p>—Monsieur, me répondit assez sèchement le chef de bureau, si c’est le -Palais-Royal que vous avez choisi pour l’emplacement de votre salle, je -puis vous annoncer que vous n’obtiendrez pas la permission.</p> - -<p>—Pourquoi cela, Monsieur? demandai-je tout consterné.</p> - -<p>—Parce qu’une décision ministérielle s’oppose à ce qu’aucun nouvel -établissement se forme dans cette enceinte.</p> - -<p>—Mais, Monsieur, pensez donc que rien ne me faisant connaître cette -décision, j’ai loué un appartement pour un long bail et que mon théâtre -est ce moment en voie de construction. C’est ma ruine que ce refus -d’autorisation; voyons, que voulez-vous que je fasse maintenant?</p> - -<p>—Ce n’est point mon affaire, répliqua dédaigneusement le bureaucrate, -je ne suis pas entrepreneur de spectacle. Sur ce, M. X....., suivant la -méthode employée par MM. les avocats et médecins pour annoncer qu’une -consultation est terminée, se leva, nous reconduisit jusqu’à la porte -et, tournant lui-même le bouton, nous indiqua clairement ce qui nous -restait à faire.</p> - -<p>Aussi désespérés l’un que l’autre, nous restâmes, Antonio et moi, plus -d’une heure à la porte de la préfecture de police, nous creusant -vainement la tête pour sortir de ce pas critique. Malgré nos -raisonnements, nous arrivions toujours à cette conclusion désolante, que -nous n’avions d’autre parti à prendre que d’arrêter les travaux de -construction, et chose plus désolante encore, d’entrer en composition -avec le propriétaire B.... pour la résiliation de mon bail.</p> - -<p>C’était ma ruine, Antonio le comprenait comme moi et ne pouvait s’en -consoler.</p> - -<p>—Eh mais! fit-il tout-à-coup en se frappant le front.... une idée.... -Dites-moi: à l’époque de l’exposition dernière, n’avez-vous<a name="page_245" id="page_245"></a> pas vendu -une pendule mystérieuse à un banquier, M. Benjamin Delessert?</p> - -<p>—En effet, mais quel rapport peut-il y avoir entre....</p> - -<p>—Comment, vous ne comprenez pas? M. Delessert est frère du préfet de -police. Allez le voir, on le dit excellent; peut-être vous donnera-t-il -un bon conseil et même mieux que cela. S’il voulait parler à son frère -en votre faveur, nous serions sauvés, car M. Gabriel Delessert est tout -puissant en affaire de théâtre.</p> - -<p>J’adoptai avec transport le conseil d’Antonio et je le mis tout de suite -à exécution.</p> - -<p>M. Benjamin Delessert me reçut avec bonté, me complimenta sur ma -pendule, dont il était très satisfait, et me fit visiter sa magnifique -galerie de tableaux, où elle se trouvait placée.</p> - -<p>Enhardi par ce bienveillant accueil, je lui fis part de l’embarras où je -me trouvais.</p> - -<p>—Allons, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, consolez-vous; nous -pourrons peut-être arranger cette affaire. Précisément je donne une -grande soirée mercredi prochain, et mon frère doit y assister. -Faites-moi le plaisir d’y venir également; vous nous donnerez une petite -séance de vos tours d’adresse, et lorsque M. le Préfet vous aura -apprécié, je lui parlerai de votre affaire avec tout l’intérêt que je -vous porte.</p> - -<p>Le mercredi, je me rendis chez mon nouveau protecteur, qui eut la bonté -de me présenter à quelques-uns de ses invités, en faisant, de confiance, -un grand éloge de mes talents en prestidigitation. Du reste, ma séance -eut lieu, et si je dois en juger par les félicitations que je reçus, je -puis dire qu’elle justifia ces compliments anticipés.</p> - -<p>Huit jours s’étaient à peine écoulés depuis cette soirée, que je reçus -du Préfet de police une invitation de passer à son cabinet. Je m’y -rendis en toute hâte, et M. Gabriel Delessert m’annonça que, grâce à -l’insistance qu’il y avait mise, il était parvenu à faire revenir le -ministre sur sa décision. «Vous pouvez donc maintenant, ajouta-t-il, -aller prendre votre permission dans les bureaux de M. X..., où elle a -été déposée pour quelques formalités.»<a name="page_246" id="page_246"></a></p> - -<p>J’étais curieux de voir la réception qui me serait faite, lorsqu’au -sortir du cabinet de son supérieur, je courus chez le chef de bureau.</p> - -<p>Cette fois, M. X.... se montra à mon égard d’une politesse si outrée, -qu’elle compensait largement les façons cavalières dont il avait usé -lors de notre première entrevue. Loin de me laisser debout, il m’eût -offert volontiers deux chaises au lieu d’une, et lorsque je sortis de -son cabinet, il m’accabla de tous les égards que l’on doit à un homme -protégé par un pouvoir supérieur. J’étais trop heureux pour garder -rancune à M. X.... de ses procédés; nous nous quittâmes donc -parfaitement réconciliés.</p> - -<p>Je fais maintenant grâce au lecteur des tribulations sans nombre qui -signalèrent mon interminable construction; les mécomptes de temps et -d’argent dans ces sortes d’affaires sont choses trop ordinaires pour -qu’il en soit question ici.</p> - -<p>Le terme de ces ennuis arriva, et ce fut avec le plus vif plaisir que je -vis le dernier des ouvriers disparaître pour ne plus revenir.</p> - -<p>Nous étions alors au milieu du mois de juin; j’espérais débuter dans les -premiers jours de juillet. A cet effet, je hâtai mes préparatifs, car -chaque jour était une perte énorme, attendu que je dépensais beaucoup et -que je ne gagnais rien.</p> - -<p>Plusieurs fois en famille et devant Antonio, j’avais répété la mise en -scène et le <i>boniment</i> de mes expériences.</p> - -<p>Quelques-uns de mes lecteurs ne comprennent peut-être pas le sens du mot -<i>boniment</i>; je vais l’expliquer.</p> - -<p>Ce mot, tiré du vocabulaire des anciens escamoteurs, n’a pas -d’équivalent dans la langue française. Comment, en effet, exprimer ce -que l’on dit en exécutant un tour? Ce n’est pas un discours, encore -moins un sermon, une narration, une description. Le <i>boniment</i> est tout -simplement la fable destinée à donner à chaque tour d’escamotage -l’apparence de la vérité. Il m’arrivera quelquefois encore, pour des -raisons analogues à celle-ci, de me servir de mots techniques, mais -j’aurai soin d’en donner la signification.</p> - -<p>J’avais donc déjà fait quelques répétitions partielles; je résolus d’en -faire une qui précédât la répétition générale. Comme je n’étais<a name="page_247" id="page_247"></a> pas -entièrement sûr de la réussite de mes expériences, je n’invitai qu’une -demi-douzaine d’amis intimes, qui devaient me donner leur avis avec la -plus grande sévérité. Cette séance fut fixée au 25 juin 1845.</p> - -<p>Ce jour-là, je fis mes préparatifs avec autant de soin que si j’eusse -dû, le soir même, faire mon grand et solennel début. Je dis solennel, -car il faut que je confesse que, depuis un mois environ, j’étais possédé -d’une panique anticipée, à laquelle je ne pouvais attribuer d’autre -cause que mon tempéramment excessivement nerveux et impressionnable.</p> - -<p>Je passais mes nuits dans une complète insomnie; l’appétit m’avait -entièrement abandonné, et ce n’était qu’avec un serrement de cœur -indéfinissable que je pensais à mes séances. Moi, qui jusqu’alors avais -traité si légèrement les représentations que je donnais devant mes amis; -moi, qui avais obtenu près des habitants d’Aubusson un véritable succès -de début, je tremblais comme un enfant.</p> - -<p>C’est qu’autrefois je donnais mes séances devant des spectateurs -toujours bienveillants, toujours souriants ou toujours prêts à sourire; -c’est qu’autrefois le plus ou moins de succès de mes expériences -n’entraînait aucune conséquence pour l’avenir. Maintenant, j’allais -paraître devant un véritable public, et je tremblais à la seule pensée</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«De ce droit qu’à la porte il achète en entrant.»<br /></span> -</div></div> - -<p>Au jour indiqué, à huit heures précises, mes amis étant arrivés, le -rideau se leva; je parus sur la scène.</p> - -<p>Une demi-douzaine de sourires accueillirent mon entrée; cela raffermit -mon courage et me donna même un certain aplomb.</p> - -<p>La première de mes expériences fut présentée assez convenablement. Et -pourtant le <i>boniment</i> était bien mal su et surtout bien mal dit! Je le -récitais à la façon d’un écolier qui cherche à se rappeler sa leçon. La -bienveillance de mes spectateurs m’était acquise, je continuai -bravement.</p> - -<p>Pour faire comprendre ce qui va suivre, il est bon de dire que,<a name="page_248" id="page_248"></a> pendant -la journée, des nuages épais avaient concentré sur Paris une atmosphère -lourde et étouffante. La brise du soir, loin d’apporter de la fraîcheur, -envoyait jusque dans l’intérieur des appartements des bouffées d’air -chaud, soufflées comme par un calorifère.</p> - -<p>Or, j’en étais à peine arrivé au milieu de la première partie, que déjà -deux de mes spectateurs subissaient l’influence soporifique du temps et -de mon <i>boniment</i>. J’excusais d’autant plus les deux dormeurs que, -moi-même, je sentais peu à peu s’appesantir mes paupières. N’ayant pas -l’habitude de dormir debout, je tenais bon.</p> - -<p>Mais, on le sait, rien n’est contagieux comme le sommeil; aussi -l’épidémie fit-elle de rapides progrès. Au bout de quelques instants, le -dernier des <i>survivants</i> laissa tomber sa tête sur sa poitrine et -compléta un sextuor, dont les ronflements, allant toujours <i>crescendo</i>, -finirent par couvrir ma voix.</p> - -<p>Cette situation était accablante. J’essayai, en parlant plus haut, de -combattre l’engourdissement de mes spectateurs; je ne réussis qu’à faire -entr’ouvrir une ou deux paupières qui, après quelques clignements -ébahis, se refermèrent aussitôt.</p> - -<p>Enfin la première partie de la séance se termina tant bien que mal; le -rideau se baissa pour l’entr’acte.</p> - -<p>Avec quel plaisir je m’étendis dans un fauteuil pour goûter un instant -de repos! Cinq minutes devaient me suffire; je me les accordai d’autant -mieux, qu’il ne me fut pas possible de faire autrement, car je -m’endormis aussitôt.</p> - -<p>Mon fils, qui me servait en scène, n’avait pas attendu jusque-là: il -s’était, sans plus de façon, étendu sur le tapis et dormait d’un profond -sommeil, tandis que ma femme, énergique et courageuse, luttant contre -l’ennemi commun, veillait près de moi, et dans sa tendre sollicitude, se -gardait bien de troubler un repos qui m’était si nécessaire. D’ailleurs -elle avait regardé par le <i>trou</i> du rideau, et nos spectateurs lui -semblaient si heureux, qu’elle ne voyait aucune difficulté à prolonger -leur béatitude. Mais insensiblement ses forces trahirent son courage, et -ne pouvant résister à l’attrait de se joindre au chœur général, elle -s’endormit à son tour.</p> - -<p>De son côté, le pianiste, qui formait à lui seul mon orchestre,<a name="page_249" id="page_249"></a> ayant -vu le rideau baissé et le plus grand silence régner sur ma scène, pensa -que ma représentation était terminée et se décida à partir.</p> - -<p>Or, le concierge avait pour consigne de fermer le robinet général du gaz -lorsqu’il verrait descendre le pianiste. Ce départ devait lui annoncer -que la représentation était finie. Mon employé, voulant montrer son -exactitude au début de son service, se hâta d’obéir à mes injonctions, -et il plongea la salle dans la plus complète obscurité.</p> - -<p>Il y avait environ deux heures que nous jouissions de ce bienfaisant -sommeil, lorsque je fus réveillé en sursaut par un bruit confus de voix -et de réclamations. Je me frotte aussitôt les yeux et cherche où je -suis. Ne voyant rien, la frayeur me saisit au milieu de cette profonde -obscurité. «Suis-je donc aveugle? m’écriai-je tout ému, je n’y vois -plus!»</p> - -<p>—Eh! parbleu, nous n’y voyons pas non plus! s’écrie une voix que je -reconnais pour être celle d’Antonio. De grâce, donnez-nous de la -lumière!</p> - -<p>—Oui, oui, de la lumière! répétèrent en chœur nos cinq autres -spectateurs.</p> - -<p>Chacun de nous fut bientôt sur pied; le rideau qui nous séparait des -réclamants fut levé, puis, ayant allumé des bougies, nous vîmes cinq de -nos dormeurs qui se frottaient les yeux et cherchaient à se reconnaître, -tandis que le pauvre Antonio sortait en maugréant des stalles, sous -lesquelles il était tombé pendant son sommeil.</p> - -<p>Tout s’expliqua alors; on rit beaucoup de l’aventure et l’on se sépara -en remettant la partie à une autre fois.</p> - -<p>Du 25 juin au 1<sup>er</sup> juillet, époque fixée pour ma première -représentation, il n’y avait que cinq jours. A quiconque sait ce que -sont les préparatifs d’une première représentation, et surtout ceux, -beaucoup plus importants encore, de l’ouverture d’un théâtre, ce laps de -temps devra sembler bien court, car il reste toujours tant à faire dans -les derniers moments! Aussi le 1<sup>er</sup> juillet était arrivé que je -n’étais point en mesure de jouer. Ce ne fut que trois jours après qu’eut -lieu l’ouverture depuis si longtemps annoncée.<a name="page_250" id="page_250"></a></p> - -<p>Ce jour-là, par une coïncidence bizarre, l’Hippodrome et les <i>Soirées -fantastiques</i> de Robert-Houdin, la plus grande et la plus petite scène -de Paris, faisaient leur début.</p> - -<p>Le 3 juillet 1845, on vit placardées sur les murs de la capitale deux -affiches: l’une énorme, c’était celle de l’Hippodrome; l’autre, beaucoup -plus modeste, annonçait mes représentations. Ainsi que dans la fable du -chêne et du roseau, le grand théâtre, malgré l’habileté de ses -administrateurs, a subi de nombreuses péripéties de fortune; le petit a -joui constamment de la faveur publique.</p> - -<p>J’ai religieusement conservé une épreuve de cette première affiche, dont -le format et la couleur sont, du reste, invariablement restés les mêmes -depuis cette époque.</p> - -<p>Je la copie textuellement ici, tant pour donner une idée de la -simplicité de sa rédaction, que pour rappeler le programme des -expériences que j’offrais alors à la curiosité publique:</p> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="" -style="border:5px double black;padding:1%;"> -<tr><td align="center" colspan="2"> - <span class="sans">AUJOURD’HUI JEUDI 3 JUILLET 1845</span><br /> - - Première Représentation<br /> - <small>DES</small><br /> - <big><b>S O I R É E S F A N T A S T I Q U E S</b></big><br /> - <small>DE</small><br /> - ROBERT-HOUDIN,<br /> -———<br /> - <b><small>Automates, Prestidigitation, Magie.</small></b><br /> -———<br /> - La Séance sera composée d’expériences entièrement nouvelles, de<br /> - l’invention de M. Robert-Houdin,<br /> -<br /> - <small>TELLES QUE:</small></td></tr> -<tr><td> -La Pendule cabalistique.<br /> -Auriol et Debureau.<br /> -L’Oranger.<br /> -Le Bouquet mystérieux.<br /> -Le Foulard aux surprises.</td> -<td -style="border-left:1px solid black;"> - Pierrot dans l’œuf.<br /> - Les Cartes obéissantes.<br /> - La pêche miraculeuse.<br /> - Le Hibou fascinateur.<br /> - Le Pâtissier du Palais-Royal. -</td></tr> -<tr><td align="center" colspan="2"><b> -Ouverture des bureaux à 7 h. ½.—On commencera à 8 heures.</b><br /> - Prix des Places:<br /> -Galerie, 1 fr. 50.—Stalles, 3 fr.—Loges, 4 fr.—Avant-scènes, 5 fr. -</td></tr> -</table> - -<p>J’ai déjà expliqué plus haut les effets de quelques-unes des pièces<a name="page_251" id="page_251"></a> -mécaniques portées sur ce programme, c’est-à-dire <i>la Pendule -cabalistique</i>, <i>Auriol et Debureau</i>, <i>le Pâtissier du Palais-Royal</i> et -<i>l’Oranger</i>. Ce que je n’ai point expliqué, c’est le <i>boniment</i> dont la -présentation de chaque pièce est accompagnée et qui donne lieu à une -série de tours d’escamotage de la plus grande difficulté. Pour mieux -s’en rendre compte, je renverrai le lecteur à la fin de cet ouvrage, où -j’ai placé la description de toutes mes expériences, afin que mon récit -n’en fût pas interrompu.</p> - -<p>Le jour de ma première représentation était enfin arrivé. Dire comment -je passai cette mémorable journée serait chose impossible: tout ce que -je me rappelle, c’est qu’à la suite d’une insomnie fiévreuse, causée par -la multiplicité de mes occupations, je dus tout organiser, tout prévoir, -car j’étais à la fois directeur, machiniste, auteur et acteur. Quelle -effrayante responsabilité pour un pauvre artiste, dont la vie s’était -passée jusque-là devant ses outils!</p> - -<p>A sept heures du soir, mille choses me restaient encore à faire, mais -j’étais dans un état de surexcitation qui doublait mes forces et mon -énergie; je vins à bout de tout.</p> - -<p>Huit heures sonnèrent et retentirent dans mon cœur comme la dernière -heure du condamné; jamais, à aucune époque de ma vie, je n’éprouvai -pareille émotion, pareille torture. Ah! si j’avais pu reculer! s’il -m’avait été possible de fuir, d’abandonner cette position que j’avais si -longtemps désirée, avec quel bonheur je me serais remis à mes paisibles -travaux! Et pourtant, pourquoi cette folle terreur? Je ne saurais le -dire; car les trois quarts de ma salle étaient occupés par des personnes -sur l’indulgence desquelles je pouvais compter.</p> - -<p>Je fis un dernier effort sur ma pusillanimité.</p> - -<p>—Allons, me dis-je, du courage! je joue ici mon nom, ma fortune, -l’avenir de ma famille; du courage!</p> - -<p>Cette pensée me ranima; je passai à plusieurs reprises la main sur mes -traits contractés, je fis lever le rideau, et, sans réfléchir davantage, -je m’avançai résolument sur la scène.</p> - -<p>Mes amis, qui n’ignoraient pas mes souffrances, me saluèrent de quelques -bravos.<a name="page_252" id="page_252"></a></p> - -<p class="cb">. . . . . -. . . . . -. . . . . -. . . . . -. . . . . -. . . . . -. . . . .</p> - -<p>Cet accueil bienveillant me rendit la confiance et, ainsi qu’une douce -rosée, rafraîchit mon esprit et mes sens; je commençai.</p> - -<p>Prétendre que je m’en acquittai passablement, serait faire preuve -d’amour-propre, et je serais pourtant bien excusable, car à chaque -instant je recevais des spectateurs de nombreuses marques d’approbation. -Comment distinguer les applaudissements du public ami de ceux du public -payant? Je me faisais volontiers illusion, et mes expériences y -gagnèrent.</p> - -<p>La première partie était terminée; le rideau se baissa pour l’entr’acte. -Ma femme vint aussitôt m’embrasser avec effusion pour m’encourager et me -remercier de mes courageux efforts.</p> - -<p>Je puis l’avouer maintenant: je crus que seul j’avais été sévère envers -moi, et qu’il était possible que tous ces applaudissements fussent de -bon aloi. Cette croyance me fit un bien extrême; et pourquoi m’en -cacherais-je? des larmes de bonheur vinrent humecter mes yeux, que je me -hâtai d’essuyer, afin que l’attendrissement ne nuisît pas aux apprêts de -la seconde partie de ma séance.</p> - -<p>Le rideau se leva de nouveau, et je m’approchai des spectateurs avec le -sourire sur les lèvres. Je jugeai de ce changement de ma physionomie par -celle des spectateurs, car ils se mirent tout de suite à l’unisson de ma -belle humeur.</p> - -<p>Combien de fois depuis n’ai-je pas constaté cette faculté imitative du -public? Êtes-vous nerveux, contrarié, mal disposé? votre figure -porte-t-elle l’empreinte d’une impression fâcheuse? aussitôt votre -auditoire, imitant la contraction de vos traits, fronce le sourcil, -devient sérieux et paraît peu disposé à vous être favorable. Entrez en -scène, au contraire, la face épanouie, les fronts les plus sombres -s’éclaircissent. Chacun semble dire à l’artiste: Bonjour un tel, ta -figure me plaît; je n’attends que l’occasion de t’applaudir. Tel -semblait être en ce moment mon public.</p> - -<p>L’enjouement m’était d’autant plus facile, que je commençai par mon -expérience de prédilection, le foulard aux surprises, macédoine de tours -d’adresse. Après avoir emprunté un foulard, j’en faisais successivement -sortir une multitude d’objets de toute nature,<a name="page_253" id="page_253"></a> tels que des bonbons, -des plumets de toute grandeur, jusqu’à celui de tambour-major, des -éventails, des journaux comiques, et, pour terminer, une énorme -corbeille de fleurs, dont je distribuais les bouquets aux dames. Ce tour -réussit parfaitement; il est vrai que je le possédais au bout des -doigts.</p> - -<p>Je continuai par la présentation de <i>l’oranger</i>. J’avais lieu de compter -sur ce tour, car dans mes répétitions intimes c’était un de ceux dont je -m’acquittais le mieux.</p> - -<p>Je fis d’abord quelques escamotages qui lui servaient d’encadrement, et -je m’en tirai à merveille. Je pouvais donc croire que j’allais obtenir -un véritable succès, lorsque tout à coup une pensée subite me traversa -l’esprit et vint paralyser complètement mes moyens. J’étais possédé -d’une panique qu’il faut avoir éprouvée pour la comprendre. Je vais -tâcher de la rendre sensible par une comparaison.</p> - -<p>Lorsqu’on commence à nager, le professeur vous fait cette recommandation -importante: Ayez confiance, et tout ira bien. Si l’on suit cet avis, on -se soutient facilement sur l’eau, et il semble que ce soit chose toute -naturelle; alors on sait nager.</p> - -<p>Mais il arrive parfois qu’une réflexion prompte comme l’éclair saisit -votre esprit: Si les forces allaient me manquer! se dit-on. Dès lors on -précipite ses mouvements, la peur augmente, on redouble de vitesse, -l’eau ne soutient plus, on barbote, on s’enfonce, et si une main -secourable ne vient à votre secours, vous êtes perdu.</p> - -<p>Telle était ma situation sur la scène; j’avais été subitement saisi de -cette pensée: «Si j’allais me tromper!» Et tout aussitôt, comme si -j’étais sous l’action d’un ressort qui se détend, je commence à parler -vite, je redouble de vitesse tant j’ai hâte de finir, je me trouble, et -comme le timide nageur, je barbote sans pouvoir sortir du chaos de mes -idées.</p> - -<p>Oh! alors j’éprouve une torture, une angoisse que je ne saurais décrire, -mais qui pourrait être mortelle si elle se prolongeait.</p> - -<p>Le public est froid et silencieux; mes amis auraient mauvaise grâce à -applaudir; ils se taisent. J’ose à peine regarder dans la<a name="page_254" id="page_254"></a> salle, et mon -expérience se termine sans que je sache comment.</p> - -<p>Je passe à la suivante; mais mon système nerveux est monté à un degré -d’irritabilité qui ne me permet plus d’apprécier ce que je fais. Je sens -seulement que je parle avec une volubilité étourdissante, de sorte que -les quatre derniers tours de ma séance se trouvent faits en quelques -minutes.</p> - -<p>Le rideau se baissa fort heureusement: j’étais à bout de mes forces; un -peu plus, et j’allais être obligé de demander grâce.</p> - -<p>De ma vie je ne passai une nuit aussi affreuse que celle qui suivit -cette première séance. J’avais la fièvre, on doit le comprendre; mais ce -mal n’était rien en comparaison des souffrances morales dont j’étais -accablé. Je ne me sentais plus l’envie ni le courage de reparaître en -scène, je voulais vendre, céder, donner même au besoin un établissement -dont l’exploitation était au-dessus de mes forces.</p> - -<p>—Non, me disais-je, je ne suis pas né pour cette vie d’émotions; je -veux quitter cette atmosphère brûlante du théâtre; je veux, au prix même -d’un brillant avenir, retourner à mes douces et tranquilles occupations.</p> - -<p>Le matin, incapable de me lever, et du reste fermement résolu à en -rester là de mes représentations, je fis ôter l’affiche qui annonçait la -séance du soir.</p> - -<p>J’avais pris mon parti sur toutes les conséquences de cette résolution. -Aussi, le sacrifice accompli, je me trouvai beaucoup plus tranquille et -je cédai même à l’impérieux besoin d’un sommeil que je m’étais longtemps -refusé.</p> - -<p>Mais me voici enfin arrivé au moment où je vais laisser, pour n’y plus -revenir, les tristes et ennuyeux détails des nombreuses infortunes qui -ont précédé mes représentations. On ne verra pas sans quelque surprise à -quelle futile circonstance je dus de sortir de ce découragement, qui me -semblait devoir durer toujours.</p> - -<p>Personne n’ignore que les impressions éprouvées par les gens nerveux -sont aussi vives que peu durables, et j’ai déjà dit que mon tempéramment -était éminemment impressionnable.</p> - -<p>Le repos que j’avais pris dans la journée et que je goûtai dans la nuit -qui suivit, rafraîchit mon sang et mes idées. J’envisageai dès<a name="page_255" id="page_255"></a> lors ma -situation sous un aspect tout autre que la veille. Déjà même je ne -pensais plus à vendre mon théâtre, lorsqu’un de mes amis, ou soi-disant -tel, vint me rendre visite.</p> - -<p>Après m’avoir exprimé ses regrets de la fin malheureuse de mes débuts, -auxquels il assistait:</p> - -<p>—Je suis entré te voir, me dit-il, parce que j’ai vu ton établissement -fermé et que j’étais bien aise de t’exprimer ma façon de penser à ce -sujet. Je te dirai donc, pour te parler franchement (j’ai remarqué que -cette phrase dans un exorde est toujours suivie de quelques mauvais -compliments que l’on veut faire passer à la faveur d’une amicale -franchise), je te dirai donc que tu as parfaitement raison de quitter -une profession au-dessus de tes forces, et que tu as sagement agi en -prenant de bonne grâce un parti auquel tu aurais été contraint tôt ou -tard. Du reste, ajouta-t-il d’un air capable, je l’avais bien prédit; -j’ai toujours pensé que tu faisais une folie et que ton théâtre ne -serait pas plus tôt ouvert que tu serais obligé de le fermer.</p> - -<p>Ces mauvais compliments, adressés sous le manteau d’une franchise -apocryphe, me blessèrent vivement. Il m’était facile de reconnaître que -ce donneur d’avis, sacrifiant à son amour-propre la faible affection -qu’il avait pour moi, n’était venu me voir que pour faire étalage de sa -perspicacité et de la justesse de ses prévisions, dont il ne m’avait -jamais dit un mot. Or, ce prophète infaillible, qui prévoyait si bien -les événements, était loin de se douter du changement qu’il opérait en -moi. Plus il parlait, plus il m’affermissait dans la résolution de -continuer mes représentations.</p> - -<p>—Qui te fait croire que mon établissement soit fermé? lui dis-je d’un -ton qui n’avait rien d’affectueux. Si je n’ai point joué hier c’est que, -brisé par la fatigue que j’ai supportée depuis quelque temps, j’ai -voulu, mes débuts une fois terminés, me reposer au moins un jour. Tes -prévisions se trouveront donc fort en défaut, lorsque tu sauras que je -joue ce soir même. J’espère, dans ma seconde représentation, prendre une -revanche devant le public, et cette fois, je serai jugé moins sévèrement -par lui que par toi. J’en ai l’assurance.<a name="page_256" id="page_256"></a></p> - -<p>La conversation prenant cette tournure, ne pouvait longtemps se -prolonger; mon donneur de conseils, mécontent de ma réception, me -quitta.</p> - -<p>Je ne l’ai jamais revu depuis.</p> - -<p>Je ne garde aucune rancune à cet ami. Au contraire, s’il lit ce récit, -qu’il reçoive ici l’expression de mes remercîments pour l’heureuse -révolution qu’il a si promptement opérée en moi, en blessant au vif mon -amour-propre.</p> - -<p>Des affiches furent aussitôt placardées pour annoncer la représentation -du soir, et tout en repassant dans mon imagination les endroits de ma -séance où j’avais besoin d’apporter des modifications, je fis -tranquillement mes préparatifs.</p> - -<p>Cette seconde séance marcha beaucoup mieux que je ne l’eusse espéré, le -public se montra satisfait. Malheureusement ce public était peu -nombreux, et conséquemment la recette très faible. Néanmoins, j’acceptai -ce mécompte avec philosophie, car le succès que je venais d’obtenir me -donnait confiance en l’avenir.</p> - -<p>Au reste, je ne tardai pas à avoir des sujets réels de consolation.</p> - -<p>Les illustrations de la presse parisienne d’alors vinrent assister à mes -représentations et rendirent compte de mes expériences dans les termes -les plus flatteurs.</p> - -<p>Quelques chroniqueurs de journaux comiques firent aussi sur mes séances -et sur moi-même des allusions très plaisantes.</p> - -<p>L’un d’eux, à cette époque collaborateur du <i>Charivari</i>, dont il possède -aujourd’hui la direction, me fit dans ce journal un article plein de -gaîté, de verve et d’entrain, qu’il terminait par cette petite pièce de -vers:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Tous les Robert passés furent de grands coupables,<br /></span> -<span class="i0">Tous portaient des surnoms de brigands ou de diables;<br /></span> -<span class="i4">Mais celui de nos jours,<br /></span> -<span class="i0">Celui qu’on appela le grand Robert-Macaire,<br /></span> -<span class="i4">Fit croire par ses tours<br /></span> -<span class="i0">Qu’on ne verrait jamais son pareil sur la terre.<br /></span> -<span class="i0">Héritier de ce nom qui fut toujours fatal,<br /></span> -<span class="i4">Un sorcier vient de naître!<br /></span> -<span class="i0">Est-il né pour le bien? est-il né pour le mal?<br /></span> -<span class="i4">Comment le reconnaître?<a name="page_257" id="page_257"></a><br /></span> -<span class="i4">Ce qui semble certain,<br /></span> -<span class="i4">C’est que Robert-Houdin<br /></span> -<span class="i4">Veut de sa noble race<br /></span> -<span class="i4">Continuer la trace,<br /></span> -<span class="i0">Car il n’a qu’un seul but, un but bien arrêté,<br /></span> -<span class="i0">C’est celui de voler............. à la postérité.<br /></span> -</div></div> - -<p>Enfin, le journal l’<i>Illustration</i>, voulant aussi me témoigner sa -sympathie, confia au talent d’Eugène Forey le soin de reproduire ma -scène.</p> - -<p>Une telle publicité éveilla bientôt l’attention de l’élite de la société -Parisienne; on vint voir mes séances; on se donna rendez-vous à mon -théâtre, et dès lors commença pour moi cette vogue qui ne m’a jamais -quitté depuis.<a name="page_258" id="page_258"></a></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h2> - -<p class="hang"><span class="smcap">Etudes nouvelles.—Un journal comique.—Invention de la</span> <i>seconde -vue</i><span class="smcap">.—Curieux exercices.—Un spectateur enthousiaste.—Danger de passer -pour sorcier.—Un sortilége ou la mort.—Art de se débarrasser des -importuns.—Une touche électrique.—Une représentation au théatre du -Vaudeville.—Tout ce qu’il faut pour lutter contre les -incrédules.—Quelques détails intéressants.</span></p> - -<p>Fontenelle a dit quelque part: il n’y a pas de succès si bien mérité où -il n’entre encore du bonheur. Bien que sur ce principe de haute -modestie, je fusse en conformité d’opinion avec l’illustre académicien, -je voulus cependant, à force de travailler, diminuer le plus possible la -part que le bonheur pouvait revendiquer dans mes succès.</p> - -<p>D’abord je redoublai d’efforts pour me perfectionner dans l’exécution de -mes expériences, et quand je crus avoir obtenu ce résultat, je cherchai -aussi à me corriger d’un défaut qui, je le sentais moi-même, devait -nuire à ma séance. Ce défaut était une trop grande volubilité de parole; -mon <i>boniment</i>, récité du ton d’un écolier, perdait considérablement de -son effet. J’étais entraîné dans cette fausse direction par ma vivacité -naturelle, et j’avais beaucoup à faire pour me corriger, car ce naturel -que j’essayais de chasser,<a name="page_259" id="page_259"></a> revenait toujours au galop. Toutefois à -force de combats livrés à mon ennemi, je parvins à le dompter, et finis -même par le modérer à mon gré.</p> - -<p>Cette victoire me fut doublement profitable: je fis ma séance avec -beaucoup moins de fatigue, et j’eus le plaisir de voir, à la -tranquillité d’esprit de mes spectateurs, que j’avais réalisé cet axiome -scénique, que plus un récit est fait lentement, moins il semble long à -ceux qui l’écoutent.</p> - -<p>En effet, si vous vous énoncez lentement, le public jugeant à votre -calme que vous prenez vous-même intérêt à ce que vous dites, subit votre -influence et vous écoute avec une attention soutenue. Si, au contraire, -vos paroles trahissent le désir de terminer promptement, vos auditeurs -reçoivent le contre-coup de cette inquiétude, et il leur tarde ainsi -qu’à vous de voir arriver la fin de votre discours.</p> - -<p>J’ai dit que le public d’élite venait en foule à mon théâtre, mais ce -qui paraîtra surprenant c’est que, malgré cette affluence aux places -d’un prix élevé, le parterre comptait souvent nombre de places vides. -J’avais l’ambition de voir ma salle complètement remplie. Je crus ne -pouvoir mieux y parvenir qu’en m’occupant de la publicité de mon théâtre -que j’avais jusqu’alors un peu négligée.</p> - -<p>Une innovation vint me procurer d’excellentes réclames, dont le public -se chargea d’être le complaisant propagateur.</p> - -<p>De temps immémorial, il était passé en usage, dans les séances de -prestidigitation, de distribuer de petits cadeaux au public, <i>dans le -but d’entretenir son amitié</i>.</p> - -<p>On choisissait presque toujours des jouets d’enfants, dont les -spectateurs de tout âge se disputaient la possession, ce qui faisait -souvent dire à Comte, au moment de cette distribution: «Ce sont des -joujoux à l’usage des grands et des petits enfants.» Ces cadeaux avaient -une durée très éphémère, et comme rien n’indiquait leur origine, ils ne -pouvaient attirer l’attention sur celui qui les avait donnés.</p> - -<p>Tout en restant aussi libéral que mes prédécesseurs, je voulus<a name="page_260" id="page_260"></a> que mes -petits présents rappelassent plus longtemps le souvenir de mon nom et de -mes expériences. Au lieu de pantins, de poupées et d’autres objets du -même goût, je distribuais à mes spectateurs, sous forme de cadeaux -produits par la magie, des journaux comiques illustrés, d’élégants -éventails, des albums de ma séance, de gracieux rébus, le tout -accompagné de bouquets et d’excellents bonbons.</p> - -<p>Chaque objet portait non-seulement cette suscription: <i>Souvenirs des -soirées fantastiques de Robert-Houdin</i>, mais il contenait en outre, -selon sa nature, des détails sur ma séance. Ces détails étaient donnés -dans de petites poésies pour lesquelles je demande au lecteur -l’indulgence que mérite leur peu de prétention.</p> - -<p>Sur l’une des faces de l’éventail, par exemple, était une jolie gravure, -représentant l’entrée de mon théâtre; l’autre était couverte de ces -pièces rimées dont je viens de parler. En voici un spécimen:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i4"><b>LA PENDULE AÉRIENNE.</b><br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Mesdames, ma pendule obéit, compte, sonne,<br /></span> -<span class="i0">Marque l’heure ou s’arrête au gré de tout désir;<br /></span> -<span class="i0">Mais pour vous, chaque fois que son timbre résonne<br /></span> -<span class="i0">Puisse-t-elle sonner une heure de plaisir!<br /></span> -</div></div> - -<p>Toutes mes expériences étaient ainsi décrites. De temps en temps aussi -au milieu de ces descriptions se trouvait, à l’adresse des spectateurs, -un compliment tel que celui-ci:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i3">AU PUBLIC.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Combien j’aime à voir,<br /></span> -<span class="i4">Chaque soir,<br /></span> -<span class="i0">Par la foule amie,<br /></span> -<span class="i0">Ma salle envahie<br /></span> -<span class="i4">Et remplie<br /></span> -<span class="i0">A ne pas s’y mouvoir.<br /></span> -<span class="i0">Pour mériter longtemps une faveur si chère,<br /></span> -<span class="i0">Comptez sur mes efforts et sur mon savoir-faire;<br /></span> -<span class="i0">Spectateurs d’aujourd’hui, venez me voir demain;<br /></span> -<span class="i0">Venez.... je vous prépare un autre tour <i>de main</i>.<br /></span> -</div></div> - -<p><a name="page_261" id="page_261"></a></p> - -<p>Parmi ces fantaisies, celle qui m’avait donné le plus de mal à composer, -c’était mon journal comique. Notez que je ne pouvais faire ce travail -que dans mes moments de loisir, et ces moments j’étais obligé de les -prendre sur mon sommeil.</p> - -<p>Ce journal, sur papier de luxe et de petit format, était illustré. Le -texte parodiait celui des grands journaux. L’en-tête était ainsi conçu:</p> - -<div class="blockquot"> - -<p class="c">LE CAGLIOSTRO,<br /> -<br /> -PASSE-TEMPS DE L’ENTR’ACTE (NE JAMAIS LIRE PASSE T’EN).</p> - -<p>Ce journal, paraissant le soir, ne peut être lu que par des gens éclairés.</p> -<p>Le rédacteur prévient qu’il n’est pas timbré (le journal).</p> -<p>On est prié d’affranchir les lettres, si l’on ne préfère les adresser <i>franco</i>.</p> - -<p>Venaient ensuite, dans le même esprit, ma profession de foi, les -faits divers, la littérature, les inventions et découvertes, les -annonces, etc.</p> - -<p>Je ne citerai que quelques-uns de ces articles, afin d’en donner -une idée.</p> - -<p class="c"> -FAITS DIVERS.<br /> -</p> - -<p>—Le Ministre de l’Intérieur ne recevra pas demain, mais le -Ministre des Finances recevra tous les jours.... et jours suivants.</p> - -<p>—Un avis du <i>Moniteur</i> rappelle aux jeunes gens qui se destinent à -l’Ecole des mines, qu’il faut être <i>majeur</i> pour être -<i>mineur</i>.............</p> - -<p class="c"> -INVENTIONS ET DÉCOUVERTES.<br /> -</p> - -<p>La <i>Gazette des Basses-Pyrénées</i> annonce qu’un tanneur de <i>Pau</i> -vient d’inventer un nouvel instrument pour <i>passer son -tan</i>.............</p> - -<p class="c">RÉVEIL ÉCONOMIQUE ET SANS ROUAGES.</p> - -<p>Un timbre et un marteau suffisent. A l’heure que l’on désire, on -frappe soi-même sur le timbre avec le marteau, jusqu’à ce qu’on -soit éveillé.</p> - -<p class="c"> -ANNONCES.<br /> -</p> - -<p>M. SEMELÉ, cordonnier, vient de réduire le prix de ses bottes, -qu’il livre au prix coûtant; il espère se retirer sur la quantité.</p> - -<p>A qui en prend douze, la treizième est donnée par dessus le -marché.<a name="page_262" id="page_262"></a></p> - -<p><span class="smcap">Assurances Contre Les Voleurs.</span> La Compagnie se charge de prendre -les objets à domicile pour les <i>garder</i>.</p> - -<p>Il n’est pas jusqu’à la bande qui ne portât aussi son mot.</p> - -<p class="ind"> -A Monsieur ou Madame<sup>***</sup>, demeurant ici.<br /> -</p> - -<p>Votre abonnement finissant ce soir, le gérant du journal vous prie -de le renouveler demain, si vous ne voulez pas le voir expirer -(l’abonnement).</p> - -<p>Le public avait la bonté de s’amuser de ces plaisanteries, qui lui -faisaient patiemment passer l’entr’acte, et me permettaient, à moi, de -prendre quelques instants de plus pour préparer la seconde partie de la -séance.</p> -</div> - -<p>Outre les deux perfectionnements que je viens de citer, ce qui contribua -beaucoup à me procurer une vogue complète, ce fut une expérience que -m’inspira ce dieu fantasque, auquel Pascal attribue toutes les -découvertes d’ici-bas; le hasard me conduisit directement à l’invention -de la <i>seconde vue</i>.</p> - -<p>Mes deux enfants étant un jour dans le salon, s’amusaient à un jeu créé -par leur imagination enfantine. Le plus jeune avait bandé les yeux de -son frère et lui faisait deviner les objets qu’il touchait, et, quand -celui-ci, guidé par des suppositions, venait à nommer juste, le jeune -prenait sa place.</p> - -<p>Ce jeu si simple, si naïf, fit cependant germer en moi une des idées les -plus compliquées qui me soient jamais venues à l’esprit.</p> - -<p>Poursuivi par cette idée, je courus m’enfermer dans mon cabinet; j’étais -heureusement dans une de ces dispositions où l’intelligence suit avec -docilité, avec plaisir même, les combinaisons que la fantaisie lui -trace. Je m’appuyai la tête dans mes deux mains, et, sous l’influence -d’une surexcitation que je provoquais, je posai les premiers principes -de la seconde vue.</p> - -<p>Il faudrait un volume entier pour décrire les innombrables combinaisons -de cette expérience. Cette description, beaucoup trop sérieuse pour ces -Mémoires, prendra place plus tard dans un ouvrage spécial, qui -contiendra également l’explication de tous mes secrets de théâtre.</p> - -<p>Cependant je ne puis résister au désir d’indiquer sommairement<a name="page_263" id="page_263"></a> ici -quelques-uns des exercices préliminaires, auxquels je crus devoir -recourir pour combiner l’expérience que je voulais tenter.</p> - -<p>On doit se rappeler les travaux que m’avait autrefois inspirés le talent -d’un pianiste, et l’étrange faculté que j’étais parvenu à acquérir: je -lisais tout en jonglant avec quatre boules.</p> - -<p>En y songeant sérieusement, je reconnus que cette perception par -appréciation pouvait être encore susceptible d’un grand développement, -si j’en appliquais les principes à la mémoire et à l’intelligence.</p> - -<p>Je résolus en conséquence de faire, avec mon fils Émile, des exercices -dans cette nouvelle voie, et pour bien faire comprendre à mon jeune -collaborateur la nature des études auxquelles nous allions nous livrer, -je pris un dé de domino, le cinq-quatre, que je posai devant lui. Au -lieu de lui laisser compter un à un les points des deux nombres, -j’exigeai que l’enfant m’en donnât aussitôt le total.</p> - -<p>—Neuf, me dit-il.</p> - -<p>A ce domino j’en joignis un autre, le quatre-trois.</p> - -<p>—Cela fait seize, répondit-il sans hésiter.</p> - -<p>Je m’arrêtai là pour une première leçon. Le lendemain, nous réussîmes à -additionner d’un coup d’œil trois et quatre dés, le surlendemain -cinq, et en ajoutant chaque jour de nouveaux progrès à ceux de la -veille, nous parvînmes à donner instantanément le produit de douze -dominos.</p> - -<p>Ce résultat obtenu, nous nous occupâmes d’un travail bien autrement -difficile et auquel nous nous livrâmes pendant plus d’un mois.</p> - -<p>Nous passions, mon fils et moi, assez rapidement devant un magasin de -jouets d’enfants ou tout autre qui était garni de marchandises variées, -et nous y jetions un regard attentif.</p> - -<p>A quelques pas de là, nous tirions de notre poche un crayon et du -papier, et nous luttions séparément à qui décrirait un plus grand nombre -d’objets que nous avions pu saisir au passage. Je dois l’avouer, à cet -exercice mon fils devint d’une force à laquelle<a name="page_264" id="page_264"></a> je ne pus jamais -atteindre. Il lui arrivait souvent d’inscrire une quarantaine d’objets, -quand j’atteignais à peine le nombre trente. Un peu piqué de cette -défaite, je retournais faire une vérification devant la boutique, et il -était rare qu’il eût commis une erreur.</p> - -<p>Mes lecteurs pourront sans doute comprendre la possibilité d’un tel -travail, mais à coup sûr ils le trouveront difficile. Quant à mes -lectrices, je suis assuré d’avance qu’elles n’auront pas la même -opinion, attendu qu’elles font chaque jour des appréciations au moins -aussi extraordinaires.</p> - -<p>Ainsi, par exemple, je mets en fait qu’une femme, voyant passer une -autre femme dans un équipage lancé à fond de train, aura eu le temps -d’analyser toute la toilette de la voyageuse depuis le chapeau jusqu’à -la chaussure inclusivement, et qu’elle pourra désigner ensuite -non-seulement la forme de l’habillement, la nature et la qualité des -étoffes, mais encore si les points d’Angleterre, d’Alençon ou de Malines -ne sont point simulés par des tulles <i>illusion</i>; j’ai vu des femmes de -cette force-là.</p> - -<p>Cette faculté naturelle ou factice chez les dames, mais que nous avions -acquise mon fils et moi par un long travail, me fut d’une grande utilité -pour mes séances, car tandis que j’exécutais mes expériences, je voyais -encore tout ce qui se passait autour de moi, et je pouvais ainsi me -préparer à déjouer toutes les difficultés qu’on me présenterait. Cet -exercice m’avait donné pour ainsi dire la possibilité de poursuivre -simultanément deux idées, et rien n’est plus favorable à l’escamotage -que de pouvoir penser à la fois à ce qu’on dit et à ce qu’on fait, ce -qui certes n’est pas la même chose. J’acquis plus tard une telle -habitude de cette pratique, qu’il m’est souvent arrivé d’imaginer de -nouveaux <i>trucs</i> pendant que j’exécutais ma séance. Un jour même, je fis -la gageure de résoudre un problème de mécanique, tandis que je -soutiendrais une conversation. On parla des plaisirs de la vie -champêtre, et je calculai, pendant ce temps, la quantité de roues et de -pignons, ainsi que leurs dentures nécessaires pour obtenir certaines -révolutions données, sans manquer un seul instant de fournir la -réplique.<a name="page_265" id="page_265"></a></p> - -<p>Ces quelques explications suffisent à faire comprendre quelle est la -base essentielle de l’expérience de la seconde vue. J’ajouterai qu’il -existait aussi entre mon fils et moi une correspondance secrète, -insaisissable, au moyen de laquelle je lui indiquais avec la plus grande -facilité le nom, la nature, le volume des objets présentés par les -spectateurs.</p> - -<p>Comme on ne me voyait pas agir on pouvait être tenté de croire à quelque -chose d’extraordinaire. Du reste, je puis le dire, mon fils Emile, alors -âgé de douze ans, possédait toutes les qualités capables de faire naître -cette illusion. Sa figure pâle, intelligente et toujours sérieuse, -représentait le type d’un enfant doué de quelque faculté surnaturelle.</p> - -<p>Deux mois furent employés sans relâche à l’échafaudage de nos artifices. -Lorsqu’enfin nous fûmes entièrement sûrs de pouvoir lutter contre toutes -les difficultés d’une pareille entreprise, nous annonçâmes la première -représentation de la seconde vue.</p> - -<p>Le 12 février 1846, je fis imprimer au milieu de mon affiche, cette -singulière annonce:</p> - -<p><i>Dans cette séance, le fils de M. Robert-Houdin, doué d’une seconde vue -merveilleuse, après que ses yeux auront été couverts d’un épais bandeau, -désignera tous les objets qui lui seront présentés par les spectateurs.</i></p> - -<p>Je ne saurais dire si ce jour-là l’attrait de cette annonce attira des -spectateurs, car ma salle se trouva remplie. Ce que je puis déclarer et -ce qui paraîtra extraordinaire, c’est que l’expérience de la seconde -vue, qui eut une si grande vogue, ne produisit aucun effet à la première -représentation.</p> - -<p>J’ai tout lieu de croire que chaque spectateur se crut la dupe d’une -mystification organisée par des compères.</p> - -<p>Je fus désolé de ce résultat, car je m’étais fait une grande fête de la -surprise que j’allais produire.</p> - -<p>Néanmoins, n’ayant aucune raison pour douter du succès futur, je voulus -tenter une seconde épreuve, et j’eus bien raison.</p> - -<p>Le lendemain, je reconnus avec étonnement dans ma salle quelques-unes -des personnes que j’y avais aperçues la veille. Je<a name="page_266" id="page_266"></a> compris que ces -spectateurs venaient une seconde fois pour s’assurer de la réalité de -l’expérience. Il paraît qu’ils furent tous convaincus, car la réussite -fut complète et me dédommagea amplement de la déception de la veille.</p> - -<p>Je me rappelle surtout dans cette séance une marque d’approbation -singulière, dont me gratifia un des spectateurs du parterre.</p> - -<p>Mon fils lui avait nommé plusieurs objets qu’il avait successivement -présentés. Sans se trouver satisfait, notre incrédule se levant comme -pour donner plus d’importance à la difficulté qu’il allait offrir, me -remit, pour être également nommé, un petit instrument spécial aux -marchands de toile et dont ils se servent pour compter le nombre de fils -des étoffes. Me rendant à ses désirs:</p> - -<p>—Qu’est-ce que je tiens à la main, dis-je à l’enfant?</p> - -<p>—C’est un instrument destiné à apprécier la finesse des étoffes et que -l’on nomme <i>compte-fil</i>.</p> - -<p>—Ah! sac...... fit énergiquement le spectateur; c’est merveilleux! -J’aurais payé dix francs pour voir cela que je ne les regretterais pas.</p> - -<p>Cette exclamation par trop colorée fut en quelque sorte la consécration -du succès de cette expérience.</p> - -<p>A partir de ce moment, ma salle se trouva beaucoup trop petite, et -chaque soir, elle fut, comme on dit en Angleterre, <i>crowded</i>, -c’est-à-dire quelque chose comme prête à s’écrouler sous le nombre des -spectateurs.</p> - -<p>Cette affluence, cette vogue dont j’étais si heureux, m’inspira pour la -collection poétique réservée à mes éventails la petite pièce de vers -suivante, que je ne présente ici qu’à cause de son à-propos.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i2">De spectateurs nombreux l’aimable compagnie<br /></span> -<span class="i4">Daignant me visiter ce soir,<br /></span> -<span class="i2">M’inspire un noble orgueil, une joie infinie,<br /></span> -<span class="i2">Car j’ai ma salle pleine et ma caisse garnie,<br /></span> -<span class="i4">Deux choses bien douces à voir<br /></span> -<span class="i4">Par leur séduisante harmonie;<br /></span> -<span class="i2">Et ce double plaisir pouvant être goûté.<br /></span> -<span class="i0">D’enchanteur que j’étais, je deviens enchanté.<br /></span> -</div></div> - -<p><a name="page_267" id="page_267"></a></p> - -<p>Tout n’est pas rose dans le succès; je pourrais aisément raconter -beaucoup de scènes désagréables que me valut la réputation de sorcier -dont je jouissais chez quelques esprits plus ou moins égarés. Je n’en -citerai qu’une seule, qui résume toutes celles que je passe sous -silence.</p> - -<p>Une jeune femme de tournure et de manières élégantes se présente un jour -chez moi.</p> - -<p>Cette dame avait la figure couverte d’un voile épais, à travers lequel -cependant mes yeux exercés distinguaient parfaitement ses traits. Elle -était jolie.</p> - -<p>Mon inconnue ne consentit à s’asseoir qu’après s’être assurée que nous -étions seuls, et que j’étais bien le véritable Robert-Houdin.</p> - -<p>Je m’assis à mon tour, et prenant l’attitude d’un homme prêt à écouter, -je me penchai un peu vers ma visiteuse, comme pour l’engager à parler, -attendant qu’elle m’expliquât le but de sa mystérieuse visite. A mon -grand étonnement, la jeune dame, dont les gestes trahissaient une vive -émotion, gardait le plus profond silence. Je commençais à trouver cette -visite assez étrange, et j’étais sur le point de provoquer à tout prix -une explication, lorsque la belle inconnue hasarda timidement ces mots:</p> - -<p>—Oh mon Dieu! Monsieur..... je ne sais comment vous allez -interpréter..... ma démarche.</p> - -<p>Ici elle s’arrêta, baissa les yeux d’un air très embarrassé, puis -faisant un violent effort sur elle-même, elle continua:</p> - -<p>—Ce que j’ai à vous demander, Monsieur, est très difficile à dire.</p> - -<p>—Parlez, Madame, je vous prie, dis-je poliment, je tâcherai de deviner -ce que vous ne pourrez me faire comprendre. Et j’étais à me demander ce -que signifiait cette réserve.</p> - -<p>Et d’abord, reprit la jeune femme d’une voix faible et en regardant -encore autour d’elle, je vais vous dire confidentiellement.... que -j’aime...... que j’étais aimée, et que je...... que je suis trahie.</p> - -<p>A ce dernier mot, l’inconnue releva la tête, surmonta la timidité qui la -retenait et, d’un ton ferme et assuré:<a name="page_268" id="page_268"></a></p> - -<p>—Oui, Monsieur, oui, je suis trahie, ajouta-t-elle, et c’est pour cela -que je suis venue vous voir.</p> - -<p>—Mais, Madame, fis-je assez surpris de cet étrange aveu, je ne vois pas -en quoi je puis vous être utile dans cette circonstance.</p> - -<p>—Oh! Monsieur, je vous en prie, dit ma solliciteuse en joignant les -mains, je vous en prie, ne m’abandonnez pas.</p> - -<p>J’étais très embarrassé de mon rôle et de ma contenance. Pourtant -j’éprouvais une forte curiosité de connaître l’histoire cachée sous ce -mystère.</p> - -<p>—Calmez-vous, Madame, fis-je d’un ton de compatissant intérêt, dites ce -que vous attendez de moi, et si cela est en mon pouvoir.....</p> - -<p>—Si cela est en votre pouvoir, reprit vivement la jeune femme, mais -rien de plus facile, Monsieur.</p> - -<p>—Expliquez-vous, Madame.</p> - -<p>—Eh bien! Monsieur, il s’agit de me venger.</p> - -<p>—Comment cela?</p> - -<p>—Comment? vous le savez mieux que moi, Monsieur. Faut-il donc que je -vous apprenne que vous avez en votre pouvoir des moyens de.....</p> - -<p>—Moi, Madame!</p> - -<p>—Oui, Monsieur, oui vous, car n’êtes-vous pas sorcier? Vous ne pouvez -le nier!</p> - -<p>A ce mot de sorcier, je faillis éclater de rire; j’en fus empêché par la -vive émotion de l’inconnue. Voulant cependant mettre fin à une scène qui -commençait à friser le ridicule:</p> - -<p>—Malheureusement, Madame, dis-je d’un ton poli mêlé d’ironie, vous -m’attribuez un titre que je n’ai jamais eu.</p> - -<p>—Comment, Monsieur, s’écrie la jeune femme d’une voix animée, vous ne -voulez pas convenir que vous êtes.....</p> - -<p>—Sorcier, Madame! Oh! non, je m’en défends.</p> - -<p>—Vous ne le voulez pas?</p> - -<p>—Mais non, non, mille fois non, Madame.</p> - -<p>A ces mots, la solliciteuse se leva brusquement, murmura quelques -paroles incohérentes, parut en proie à une lutte terrible,<a name="page_269" id="page_269"></a> puis -s’approchant de moi les yeux animés et le geste menaçant:</p> - -<p>—Ah! vous ne voulez pas, répéta-t-elle d’une voix brève, c’est bien; je -sais maintenant ce qu’il me reste à faire.</p> - -<p>Stupéfait d’une pareille sortie, je la regardais, immobile et muet, et -je commençais à soupçonner la cause de cette incroyable conduite.</p> - -<p>—Avec les gens qui s’occupent de magie, reprit-elle avec une volubilité -effrayante, il y a deux moyens d’agir, la prière et la menace. Vous -n’avez pas cédé au premier de ces deux moyens; puisqu’il le faut, je -vais employer le second.</p> - -<p>—Tenez, ajouta-t-elle, voilà qui vous décidera peut-être à parler.</p> - -<p>Et soulevant son mantelet, elle porta vivement la main sur le manche -d’un petit poignard passé à sa ceinture; en même temps, elle soulevait -brusquement son voile et me montrait des traits où éclataient tous les -signes d’une folie furieuse.</p> - -<p>Ne pouvant plus douter du personnage auquel j’avais affaire, mon premier -mouvement fut de me lever et de me mettre sur mes gardes; mais cette -première impression passée, je repoussai la pensée d’une lutte contre -cette infortunée, et il me vint à l’esprit d’employer un moyen qui -presque toujours réussit avec les malheureux privés de raison. Je -feignis d’entrer dans ses vues.</p> - -<p>—S’il en est ainsi, Madame, lui dis-je, je me rends à vos désirs. -Voyons, que voulez-vous?</p> - -<p>—Je vous l’ai dit, Monsieur; il faut que vous me vengiez, et pour cela -il n’y a qu’un moyen, c’est de....</p> - -<p>Ici, il y eut une nouvelle interruption, et la jeune femme, calmée par -mon apparente soumission autant qu’embarrassée par la demande qu’elle -avait à me faire, redevint tout à coup timide et irrésolue.</p> - -<p>—Eh bien, Madame?</p> - -<p>—Eh bien.... Monsieur.... Je ne sais comment vous dire.... comment vous -expliquer.... mais il me semble qu’il existe certains moyens.... -certains maléfices pour mettre un homme dans l’impossibilité de.... dans -l’impossibilité.... d’être infidèle.<a name="page_270" id="page_270"></a></p> - -<p>—Je comprends maintenant, Madame, ce que vous désirez. C’est une -certaine pratique de magie employée au moyen-âge. Rien ne m’est plus -facile. Je vais vous satisfaire.</p> - -<p>Décidé à poursuivre la comédie jusqu’au bout, je pris dans ma -bibliothèque le plus gros livre que je pus trouver, je le feuilletai, -m’arrêtai sur une page que je feignis d’étudier avec une attention -profonde, puis m’adressant à la jeune femme, qui suivait tous mes -mouvements avec anxiété:</p> - -<p>—Madame, dis-je d’un ton confidentiel, le maléfice que nous allons -accomplir exige que je sache le nom de la personne, veuillez donc me le -dire.</p> - -<p>—Julien, fit-elle d’une voix émue.</p> - -<p>Alors, avec toute la gravité d’un véritable sorcier, j’enfonçai -solennellement une épingle dans une bougie allumée, en feignant de -prononcer mystérieusement quelques paroles cabalistiques. Après quoi, -soufflant la bougie et me tournant vers la pauvre insensée:</p> - -<p>—Madame, lui dis-je, c’en est fait; votre vœu est accompli.</p> - -<p>—Oh! merci, Monsieur, s’écria-t-elle avec l’expression de la plus -profonde reconnaissance.</p> - -<p>En même temps elle déposa une bourse sur mon bureau et s’élança dehors.</p> - -<p>Je donnai ordre à mon domestique de suivre cette dame jusqu’à sa -demeure, de prendre sur elle tous les renseignements qu’il pourrait se -procurer, et de me les rapporter immédiatement.</p> - -<p>J’appris que mon inconnue était veuve, depuis peu, d’un mari qu’elle -adorait et dont la perte avait troublé sa raison.</p> - -<p>Dès le lendemain, je me rendis dans sa famille, et remettant la bourse -dont j’étais le dépositaire, je racontai la scène dont le lecteur vient -de lire les détails.</p> - -<p>Cette scène, et plusieurs autres qui l’avaient précédée ou qui la -suivirent, durent me forcer à prendre des mesures pour me garantir des -importuns de toute nature.</p> - -<p>Je ne pouvais songer, comme autrefois, à m’exiler à la campagne. Je pris -un moyen équivalent: ce fut de me cloîtrer dans mon atelier, en -organisant autour de moi un système de défense contre<a name="page_271" id="page_271"></a> ceux que, dans ma -mauvaise humeur, j’appelais des voleurs de temps.</p> - -<p>En ma qualité d’artiste, je recevais chaque jour la visite de gens que -je ne connaissais pas du tout. Quelques-uns étaient intéressants, mais -le plus grand nombre, se faisant introduire sous le plus futile -prétexte, ne venaient chez moi que pour dépenser une partie des loisirs -dont ils ne savaient que faire. Il s’agissait de distinguer les bons -visiteurs des mauvais. Voici la combinaison que j’imaginai.</p> - -<p>Lorsqu’un de ces messieurs sonnait à ma porte, une communication -électrique faisait également sonner un timbre placé dans mon cabinet de -travail. J’étais averti et me tenais sur mes gardes. Mon domestique -ouvrait et, ainsi que cela se pratique d’ordinaire, il demandait le nom -du visiteur. Moi, de mon côté, j’appliquais mon oreille à un instrument -d’acoustique disposé à cet effet et qui me transmettait les moindres -paroles de l’inconnu. Si, d’après sa réponse, je jugeais convenable de -ne pas le recevoir, je pressais un bouton, et un point blanc qui -paraissait dans un endroit convenu du vestibule voulait dire que je n’y -étais pas. Mon domestique annonçait alors que j’étais absent et offrait -au visiteur de s’adresser à mon régisseur.</p> - -<p>Il m’arrivait bien quelquefois de me tromper dans mes appréciations et -de regretter d’avoir accordé audience, mais j’avais un autre moyen -d’abréger la visite de l’importun.</p> - -<p>J’avais pratiqué, derrière le canapé sur lequel je m’asseyais, une -petite touche électrique correspondant à un timbre que pouvait entendre -mon domestique. En cas de besoin, et tout en causant, j’allongeais -négligemment le bras sur le dos du meuble où se trouvait cette touche, -je la pressais, et le timbre résonnait dans la pièce voisine.</p> - -<p>Alors mon domestique, jouant une petite comédie, allait ouvrir la porte -d’entrée, tirait la sonnette, que l’on pouvait entendre du salon où nous -nous trouvions, et venait ensuite m’avertir que M. X... (nom fabriqué -pour la circonstance) demandait à me parler. J’ordonnais que M. X... fût -introduit dans le cabinet voisin du salon,<a name="page_272" id="page_272"></a> et il était bien rare que -l’importun ne levât pas le siége devant une semblable exigence.</p> - -<p>On ne peut se faire une idée du temps que me fit gagner cette -bienheureuse organisation. Aussi que de fois j’ai béni et mon invention -et le célèbre savant auquel on doit la découverte du galvanisme!</p> - -<p>Cette exaltation doit facilement se comprendre, car le temps était pour -moi d’une valeur inestimable; je le ménageais comme un trésor et ne le -sacrifiais qu’à la condition que ce sacrifice m’aiderait à la découverte -de nouvelles expériences, destinées à stimuler la curiosité publique.</p> - -<p>Pour me soutenir dans cette voie de recherches, j’avais constamment à la -pensée cette maxime:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Il est plus difficile d’entretenir l’admiration que de la faire naître.»<br /></span> -</div></div> - -<p>Et cette autre, qui semble le corollaire de la première:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«La vogue d’un artiste ne peut être durable qu’autant que son talent<br /> -s’accroît chaque jour.»<br /></span> -</div></div> - -<p>Il ne faut pas croire cependant que je me contentasse des rêves -attrayants de mes inventions. Non, quelque amour qu’un homme porte à son -art, il est bien rare qu’il ne lui vienne pas à l’idée d’associer la -fortune à la gloire; d’autant plus que, pour peu que l’on ait vécu, l’on -sait que ces deux choses se font mutuellement valoir.</p> - -<p>L’une est la pierre précieuse, et l’autre est la parure qui la fait -briller.</p> - -<p>Rien ne rehausse le mérite d’un artiste comme une position de fortune -indépendante. Cette vérité est brutale, mais elle est incontestable.</p> - -<p>Non-seulement j’étais pénétré de ces principes de haute économie, mais -je savais, en outre, que l’on doit se hâter de profiter de la fugitive -faveur du public, qui, elle aussi, descend, quand elle ne monte pas. -J’exploitais la vogue autant que je pouvais.</p> - -<p>Malgré mes nombreuses occupations, je trouvais encore moyen<a name="page_273" id="page_273"></a> de donner -des soirées dans les salons et sur les principaux théâtres de Paris. De -grandes difficultés s’opposaient souvent à ces sortes de -représentations, parce que ma séance ne se terminant qu’à dix heures et -demie, c’était seulement après que je pouvais remplir les engagements -que j’avais pris.</p> - -<p>Onze heures étaient presque toujours le moment fixé pour mon entrée en -scène dans ces séances. Que l’on juge alors de l’activité qu’il me -fallait déployer pour pouvoir, dans un si court espace de temps, me -rendre à l’endroit convenu et faire encore quelque préparatifs! Il est -vrai que les instants étaient aussi bien calculés qu’employés. Le rideau -de ma scène était à peine baissé que, m’élançant vivement vers -l’escalier, je devançais le public et je me jetais dans une voiture qui -m’emportait à toutes brides.</p> - -<p>Mais ces fatigues n’étaient rien en comparaison des vives émotions que -me causaient quelquefois certaines erreurs sur le temps qui devait -s’écouler entre mes deux séances.</p> - -<p>Je me rappelle qu’un jour devant jouer au Vaudeville pour terminer le -spectacle, le régisseur de la scène, qui n’avait pas bien calculé la -longueur de ses pièces, se trouva en avance sur le moment convenu. Il -m’expédia un exprès pour m’avertir que le rideau venait d’être baissé et -que l’on m’attendait.</p> - -<p>Comprendra-t-on mes angoisses? Mes expériences, dont il m’était -impossible de rien retrancher, devaient se prolonger un quart-d’heure -encore.</p> - -<p>Au lieu de m’abandonner à des récriminations inutiles, je me résignai et -je continuai ma représentation; mais j’étais en proie à une horrible -anxiété. En même temps que je parlais, il me semblait entendre résonner -à mes oreilles cet affreux trépignement rhythmé du public, sur lequel a -été composée cette fameuse chanson: «<i>Des lampions! des lampions!</i> etc.» -Aussi, soit préoccupation, soit désir de terminer plus tôt, je me -trouvai, lorsque j’eus fini ma séance, avoir escamoté cinq minutes sur -le quart-d’heure. Certes, on pouvait l’appeler le quart-d’heure de -grâce.</p> - -<p>Monter en voiture, arriver place de la Bourse, fut l’affaire d’un -instant; néanmoins vingt minutes s’étaient écoulées depuis le<a name="page_274" id="page_274"></a> baisser -du rideau, et vingt minutes sont un temps exorbitant pour un entr’acte.</p> - -<p>Mon fils Emile et moi, nous montâmes l’escalier des artistes avec toute -la promptitude possible, mais déjà à la première marche nous avions -entendu les cris, les sifflets, les roulements de pieds des spectateurs -impatients.</p> - -<p>Quelle perspective pour une entrée en scène! Je savais que souvent, à -tort ou à raison, le public salue assez cavalièrement un artiste, quel -qu’il soit, pour le rappeler à l’exactitude. Ce souverain semble -toujours avoir à la bouche ce mot d’un autre monarque: «J’ai failli -attendre.» Quoi qu’il en soit, nous nous hâtions de gravir les marches -qui conduisaient à la scène.</p> - -<p>Le régisseur, aux abois, entendant des pas précipités, nous cria du haut -de ce rapide sentier:</p> - -<p>—Est-ce vous, Monsieur Houdin?</p> - -<p>—Oui, Monsieur, oui.</p> - -<p>—Machiniste, au rideau! cria la même voix.</p> - -<p>—Attendez donc, attendez donc, c’est imp....</p> - -<p>Ma respiration ne put me permettre d’achever ma réclamation.</p> - -<p>J’arrivai sur le palier du théâtre haletant, n’en pouvant plus.</p> - -<p>—Allons! Monsieur Houdin, me dit le régisseur, je vous en supplie, -faites votre entrée au plus vite; le rideau est levé, le public est -d’une impatience.....</p> - -<p>La porte du fond de la scène s’était ouverte à deux battants, mais -j’étais dans l’impossibilité de la franchir; la fatigue et l’émotion -m’avaient cloué sur place.</p> - -<p>Ce fut cependant à cette impossibilité d’action que je dus une -inspiration qui me sauva peut-être de la mauvaise humeur du public.</p> - -<p>—Va, dis-je à mon fils, entre en scène, prépare tout ce qu’il faut pour -l’expérience de la seconde vue, je te suis.</p> - -<p>Le public se laissa désarmer par ce jeune enfant, dont la physionomie -inspirait un sympathique intérêt. Mon fils, après s’être gravement -avancé vers les spectateurs, fit tranquillement ses petits préparatifs, -c’est-à-dire qu’il apporta sur le devant de la scène un tabouret,<a name="page_275" id="page_275"></a> et -qu’il déposa sur une table voisine une ardoise, du blanc, des cartes et -un bandeau.</p> - -<p>Ce peu de temps m’avait suffi pour reprendre haleine et pour calmer mes -sens. Je m’avançai à mon tour, en m’efforçant de retrouver le sourire de -rigueur ordinairement stéréotypé sur mes lèvres. J’y parvins, mais avec -beaucoup de peine, tant mes traits avaient été contractés.</p> - -<p>Le public resta d’abord silencieux, puis insensiblement les figures se -déridèrent, et bientôt un ou deux applaudissements ayant été risqués, il -y eut entraînement et la paix fut faite. Je fus, du reste, bien -dédommagé de ce terrible préliminaire, car jamais ma seconde vue -n’obtint un plus grand succès.</p> - -<p>Un incident contribua surtout à égayer la fin de cette expérience.</p> - -<p>Un spectateur, venu sans doute à cette représentation avec le parti pris -de nous embarrasser, avait, depuis quelques instants, cherché vainement -à mettre en défaut la clairvoyance de mon fils, lorsque m’adressant la -parole:</p> - -<p>—Monsieur, me dit-il en accentuant ses paroles, puisque votre fils est -un devin, il pourra certainement deviner le numéro de ma stalle.</p> - -<p>L’exigeant spectateur pensait me mettre dans la nécessité d’avouer -l’impuissance de notre mystérieuse expérience, parce qu’il couvrait le -chiffre et que les stalles voisines étant occupées, on ne pouvait non -plus en lire les numéros. Mais j’étais en garde contre toutes les -surprises; ma réponse était prête. Seulement, afin de tirer le meilleur -parti possible de la situation, je feignis de reculer pour mieux -enferrer mon adversaire.</p> - -<p>—Vous savez, Monsieur, lui dis-je en affectant un air embarrassé, vous -savez que mon fils n’est ni sorcier, ni devin; il lit par mes yeux, et -c’est pour cela que j’ai donné à cette expérience le nom de seconde vue. -Comme je ne puis voir le numéro de votre stalle, puisque vous l’occupez, -et qu’autour de vous les autres stalles sont également remplies, mon -fils ne pourra vous le nommer.<a name="page_276" id="page_276"></a></p> - -<p>—Ah! j’en étais bien sûr! s’écria mon persécuteur d’un air de triomphe -et en se tournant vers ses voisins, je vous l’avais bien dit que je -l’embarrasserais.</p> - -<p>—Oh! Monsieur, vous n’êtes pas généreux dans votre victoire, dis-je à -mon tour d’un ton railleur. Prenez-y garde, si vous piquez trop fort -l’amour-propre de mon fils, il pourra bien, si difficile qu’il soit, -résoudre votre problème.</p> - -<p>—Je l’en défie, fit le spectateur en s’appuyant fortement sur le -dossier de sa stalle pour mieux en cacher le numéro. Oui, oui, je l’en -défie.</p> - -<p>—Vous croyez donc cela difficile?</p> - -<p>—Je dirai mieux: cela vous est impossible.</p> - -<p>—Alors, Monsieur, raison de plus pour que nous essayions de le faire. -Vous ne nous en voudrez pas de triompher à notre tour, ajoutai-je en -souriant malignement.</p> - -<p>—Allez, Monsieur, nous connaissons ces défaites-là; je vous le répète, -je vous en défie l’un et l’autre.</p> - -<p>Le public prenait grand plaisir à ce débat et en attendait patiemment -l’issue.</p> - -<p>—Emile, dis-je à mon fils, prouvez à Monsieur que rien ne peut échapper -à votre seconde vue.</p> - -<p>—C’est le numéro soixante-neuf, répondit aussitôt l’enfant.</p> - -<p>De tous les coins de la salle partirent aussitôt de bruyants et -chaleureux applaudissements, auxquels s’associa, du reste, mon -antagoniste, qui, s’avouant vaincu, criait en battant des mains:</p> - -<p>—C’est étonnant! c’est magnifique!</p> - -<p>Par quel moyen étais-je parvenu à connaître le numéro de la stalle -soixante-neuf? Je vais le dire.</p> - -<p>Je savais à l’avance que dans les théâtres, lorsque les stalles sont -divisées au milieu par une barrière, les numéros impairs se trouvent à -droite et les numéros pairs à gauche.</p> - -<p>Or, comme au Vaudeville chaque rang était composé de dix stalles, il en -résultait que du côté droit, par exemple, chacun de ses rangs devait -commencer par les numéros un, vingt-et-un, quarante-et-un, soixante-un, -et ainsi de suite, de vingt en vingt.<a name="page_277" id="page_277"></a> Guidé par ce renseignement, il ne -me fut pas difficile, en partant du numéro soixante-et-un, d’arriver au -soixante-neuf, représentant dans le quatrième rang la cinquième stalle -occupée par mon adversaire.</p> - -<p>J’avais allongé la conversation dans le double but de donner plus -d’éclat à mon expérience et de prendre le temps de faire mes recherches -à loisir. Je faisais ainsi une application de mon procédé des deux -pensées simultanées dont j’ai parlé plus haut.</p> - -<p>Puisque me voici sur le chapitre des confidences, j’expliquerai au -lecteur quelques-uns des artifices qui ont le plus puissamment contribué -à l’éclat de la seconde vue.</p> - -<p>J’ai déjà dit que cette expérience était surtout le résultat d’une -communication matérielle, mais insaisissable, entre mon fils et moi, -communication dont les immenses combinaisons pouvaient se prêter à la -désignation de tout objet imaginable. C’était un très beau résultat sans -doute, mais je compris que dans l’exécution j’allais rencontrer bientôt -des difficultés inouïes.</p> - -<p>L’expérience de la seconde vue avait lieu chaque soir à la fin de ma -séance, et chaque soir, je voyais arriver des incrédules armés de toutes -pièces pour triompher d’un secret qu’ils ne pouvaient s’expliquer.</p> - -<p>Avant de partir pour aller voir le fils de Robert-Houdin, on tenait un -conciliabule, on se concertait pour emporter quelque objet qui pût -embarrasser le père. C’étaient des médailles antiques à moitié effacées, -des minéraux, des livres écrits en caractères de toutes sortes (langues -mortes et langues vivantes), des armoiries, des objets microscopiques, -etc.</p> - -<p>Ce qui par dessus tout soumettait mon intelligence à un travail -prodigieux, c’étaient les devinations que l’on m’imposait en me -présentant des objets enfermés, enveloppés, et quelquefois même ficelés -et cachetés.</p> - -<p>J’étais parvenu à lutter avec avantage contre toutes ces taquineries. -J’ouvrais assez facilement, sans qu’on s’en aperçût, tout en paraissant -m’occuper de toute autre chose, les boîtes, les bourses, les -portefeuilles, etc. Me présentait-on un paquet ficelé et cacheté?<a name="page_278" id="page_278"></a> Avec -l’ongle du pouce de la main gauche, que je conservais toujours long et -soigneusement aiguisé, je découpais dans le papier une petite porte que -je refermais aussitôt, après toutefois avoir, du coin de l’œil, pris -connaissance de ce qu’il renfermait.</p> - -<p>Une condition essentielle de mon rôle était d’avoir une excellente vue, -et sur ce point mes yeux ne me laissaient rien à désirer. Je devais à -l’exercice de mon ancienne profession cette précieuse faculté qui se -développait encore, chaque jour, dans mes séances.</p> - -<p>Une nécessité non moins indispensable était de connaître le nom de tout -objet qui m’était présenté. Il ne suffisait pas de dire, par exemple: -C’est une pièce de monnaie, il fallait encore que mon fils fît connaître -le nom technique de cette pièce, sa valeur représentative, le pays où -elle avait cours et l’année où elle avait été frappée. Si l’on -présentait un crown d’Angleterre, l’enfant devait, après l’avoir nommé, -indiquer également par exemple, que cette pièce avait été frappée sous -Georges IV et qu’elle avait une valeur intrinsèque de six francs -dix-huit centimes.</p> - -<p>Secondés par une excellente mémoire, nous étions parvenus à classer dans -notre tête le nom et la valeur de toutes les monnaies étrangères.</p> - -<p>Nous pouvions aussi dépeindre un blason en termes héraldiques. Ainsi, me -présentait-on les armes de la maison de X..., mon fils disait:..... écu -champ de gueule à deux émanches d’argent posées en pal.</p> - -<p>Cette connaissance nous était très utile dans les salons du faubourg -Saint-Germain, où nous étions souvent appelés.</p> - -<p>J’avais appris à reconnaître, par la forme des caractères, mais sans -pouvoir les traduire, une infinité de langues, telles que le Chinois, le -Russe, le Turc, le Grec, l’Hébreu, etc.</p> - -<p>Nous savions les noms de presque tous les instruments de chirurgie, de -sorte que les trousses de médecins, si compliquées qu’elles fussent, ne -pouvaient nous embarrasser.</p> - -<p>Enfin je possédais encore, suffisamment pour en tirer parti, des -connaissances en minéralogie, pierres précieuses, antiquités et -curiosités.<a name="page_279" id="page_279"></a></p> - -<p>A la vérité j’avais, pour faire ces études, tous les documents que je -pouvais désirer.</p> - -<p>Un de mes bons et intimes amis, Aristide Le Carpentier, savant -antiquaire, spirituel fabuliste, oncle de l’habile compositeur de ce -nom, possédait et possède encore aujourd’hui un cabinet de curiosités -antiques, qui fait mourir de convoitise les conservateurs des musées -impériaux.</p> - -<p>Nous y passions, mon fils et moi, de longues journées à apprendre des -noms et des dates dont nous faisions ensuite un savant étalage. Le -Carpentier m’avait appris bien des choses, et entre autres il m’avait -indiqué différents signes auxquels on peut reconnaître certaines -médailles antiques, dont le module se trouve effacé. Les Trajan, les -Tibère, les Marc-Aurèle, m’étaient devenus aussi familiers qu’une pièce -de cinq francs.</p> - -<p>En ma qualité d’ancien horloger, je savais ouvrir facilement une montre, -et je faisais même cette opération d’une seule main, si bien que, sans -que le public s’en doutât, je voyais le nom de l’horloger gravé sur la -cuvette; je refermais ensuite la montre et le tour était fait. Pour la -devination, mon fils faisait le reste.</p> - -<p>Mais ce qui, sans contredit, nous rendit les plus grands services, ce -fut cette vue par appréciation que mon fils surtout possédait au plus -haut point. Il lui suffisait, lorsque nous entrions en ville, d’un -examen très rapide, pour connaître tous les objets que contenait un -appartement, ainsi que les différents bijoux portés par les spectateurs, -tels que breloques, épingles, lorgnons, éventails, broches, bagues, -bouquets, etc.</p> - -<p>On doit penser avec quelle facilité il faisait la description de ces -objets, lorsque je les lui indiquais par notre correspondance secrète. -Je vais en citer un exemple.</p> - -<p>Un soir, dans une maison de la chaussée d’Antin, à la fin d’une séance -aussi bien réussie que chaudement applaudie, je me rappelai qu’en -passant dans une pièce voisine du salon où nous nous trouvions, j’avais -fait remarquer à mon fils une bibliothèque vitrée, en le priant -d’observer les titres des livres et l’ordre dans lequel ils étaient -placés. Personne ne s’était aperçu de ce prompt examen.<a name="page_280" id="page_280"></a></p> - -<p>—Monsieur, dis-je au maître de la maison, je veux, pour terminer -l’expérience de la seconde vue, vous prouver sa puissance en faisant -lire mon fils à travers une muraille. Voulez-vous me confier un livre?</p> - -<p>On me conduisit tout naturellement à la bibliothèque en question, que je -fis semblant de voir pour la première fois. Je mis le doigt sur un -livre.</p> - -<p>—Emile, dis-je à mon fils, quel est le nom de cet ouvrage?</p> - -<p>—Un Buffon, me répondit-il vivement.</p> - -<p>—Et à côté? s’empressa de dire un incrédule.</p> - -<p>—Est-ce le côté de droite ou celui de gauche? répondit mon fils.</p> - -<p>—Le côté de droite, dit l’interlocuteur, qui avait ses raisons pour -choisir cet ouvrage, parce que le titre en était très fin.</p> - -<p>—C’est le voyage du jeune Anacharsis, répondit l’enfant. Mais Monsieur, -ajouta-t-il, si vous m’aviez demandé le nom du livre de gauche, je vous -aurais nommé les poésies de Lamartine. Un peu sur la droite de ce rayon, -je vois les œuvres de Crébillon; au-dessous, deux volumes des -Mémoires de Fleury; et mon fils nomma ainsi une douzaine d’ouvrages, -puis il s’arrêta.</p> - -<p>Les spectateurs n’avaient pas dit un mot pendant toutes ces descriptions -tant ils étaient stupéfaits, mais aussitôt l’expérience terminée, chacun -vint nous complimenter en battant des mains.<a name="page_281" id="page_281"></a></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h2> - -<p class="hang"><span class="smcap">Petits malheurs du bonheur.—Inconvénients d’un théâtre trop -petit.—Invasion de ma salle.—Représentation gratuite.—Un public -consciencieux.—Plaisant escamotage d’un bonnet de soie noire.—Séance -au chateau de Saint-Cloud.—La cassette de -Cagliostro.—Vacances.—Etudes bizarres.</span></p> - -<p>S’il est un fait reconnu, c’est que dans ce monde l’homme ne peut avoir -un bonheur parfait, et que les plus heureuses chances, la plus grande -prospérité ont aussi leurs désagréments; c’est ce qu’on appelle les -petits malheurs du bonheur. Une de mes tracasseries à moi, c’était -d’avoir une salle trop petite et de ne pouvoir satisfaire à toutes les -demandes de places qui m’étaient adressées. J’avais beau me mettre -l’esprit à la torture, je ne pouvais trouver aucun expédient pour parer -à cet inconvénient.</p> - -<p>Ainsi que je viens de le dire, ma salle était le plus souvent louée à -l’avance; dans ce cas, les bureaux n’ouvraient pas, et une affiche -placardée à la porte annonçait qu’il était inutile de se présenter, si -l’on n’était porteur de coupons de location. Mais il arrivait, chaque -jour, que des personnes ennuyées de ne pouvoir se procurer un -divertissement qu’elles s’étaient promis, ne tenaient aucun<a name="page_282" id="page_282"></a> compte de -l’avertissement, s’adressaient au bureau, et sur le refus d’admission à -la séance, se répandaient en invectives contre le buraliste et plus -encore contre l’administration.</p> - -<p>Ces plaintes étaient absurdes pour la plupart et dans le genre de -celles-ci:</p> - -<p>—C’est une indignité qu’un semblable abus, disait un jour naïvement -l’un de ces récalcitrants. Oui, je vais, dès demain, aller porter -plainte à la préfecture de police. Nous verrons si M. Robert-Houdin a le -droit d’avoir un théâtre si petit.</p> - -<p>Tant que ces récriminations n’allaient pas plus loin, j’en riais, je le -confesse, mais tous les mécontentements ne se terminaient pas toujours -d’une manière aussi pacifique. Il y eut des voies de fait envers les -employés, et même on alla jusqu’à faire l’invasion de ma salle. Ceci -mérite d’être raconté.</p> - -<p>Un soir, une douzaine de jeunes gens, la tête échauffée par un excellent -dîner, se présentent pour assister à ma représentation. L’avis qu’ils -lisent en passant n’est pour eux qu’une plaisanterie dont ils veulent -avoir le dernier mot. En conséquence, ne tenant aucun cas des -observations qui leur sont faites, ils se groupent à la porte et, pour -me servir d’une expression consacrée, ils commencent à former <i>la tête -de la queue</i>. D’autres visiteurs, autorisés par leur exemple, se mettent -de la partie, et insensiblement une foule considérable s’assemble devant -le théâtre.</p> - -<p>Le régisseur, averti de ce qui se passe, vient, et du haut de l’escalier -se prépare à faire à la multitude un <i>speach</i> conciliant dont il espère -un excellent effet; il tousse afin de se rendre la voix plus claire. -Mais il n’a pas plutôt commencé son allocution, que sa voix est couverte -par des ris moqueurs et des huées qui le forcent à se taire. Il vient -alors, en désespoir de cause, me faire part de la situation et me -demander avis sur ce qu’il doit faire.</p> - -<p>—Ne vous inquiétez pas, lui dis-je, tout ira mieux que vous ne le -pensez. Tenez, ajoutai-je en regardant ma montre, voici sept heures et -demie, c’est l’heure de faire entrer <i>les billets de location</i>, ouvrez -les portes, et lorsque la salle sera pleine, le public du dehors sera -bien forcé d’abandonner la place.<a name="page_283" id="page_283"></a></p> - -<p>J’avais à peine achevé ces mots, qu’on vint en toute hâte m’avertir que -la foule avait brisé la barrière et venait de faire irruption dans la -salle.</p> - -<p>Je courus sur la scène, et par le <i>trou du rideau</i> je pus m’assurer de -la vérité du fait: toutes les places étaient occupées.</p> - -<p>Je fus, je l’avoue, très embarrassé sur le parti que je devais prendre. -Faire évacuer la salle par le poste voisin était un scandale que je -voulais éviter et dont je ne pouvais prévoir les suites. D’ailleurs, la -police intervenant, pourrait peut-être susciter quelques procès, qui me -feraient perdre un temps précieux. Enfin la préfecture, qui ne m’avait -imposé jusque-là qu’un seul garde, voyant cette force publique -insuffisante, ne manquerait pas de m’envoyer un piquet respectable qui -augmenterait considérablement mes dépenses journalières.</p> - -<p>Je pris immédiatement une détermination.</p> - -<p>—Faites fermer les portes du théâtre, dis-je à mon régisseur, et posez -sur l’affiche du dehors une bande annonçant que, par suite d’une -indisposition subite, la séance d’aujourd’hui est remise à demain. Comme -cette mesure s’applique aux porteurs de billets de location, tenez-vous -prêt à rendre l’argent à ceux qui ne consentiront pas à l’échange d’un -billet pour un autre jour. Quant à moi, continuai-je, mon parti est -pris: je donne une représentation gratis, et je veux pour toute -vengeance faire regretter à ce bouillant public l’équipée d’écolier à -laquelle il s’est associé.</p> - -<p>Ce plan une fois arrêté, je me préparai à faire convenablement les -honneurs de ma maison, et bientôt le rideau se leva.</p> - -<p>En entrant en scène, je vis que le plus grand nombre des spectateurs -avaient une contenance fort embarrassée. Je les mis tout de suite à -l’aise en me présentant devant eux d’un air enjoué, comme si j’eusse -ignoré ce qui s’était passé. Je fis plus encore; je m’efforçai de mettre -dans ma séance tout l’entrain dont j’étais capable, et lorsque j’en vins -à la distribution de mes petits présents, j’en fus tellement prodigue, -que pas un spectateur ne fut oublié dans mes largesses.</p> - -<p>Il ne faut pas demander si j’étais chaudement applaudi; le public<a name="page_284" id="page_284"></a> -rivalisait avec moi de bons procédés et voulait ainsi me dédommager des -tracasseries qu’il pensait m’avoir suscitées.</p> - -<p>Une scène très originale et surtout très comique eut lieu à la sortie de -mon spectacle.</p> - -<p>Presque tous les assistants n’avaient vu dans la prise d’assaut de ma -salle qu’un moyen de se procurer des places, et chacun d’eux avait -l’intention de payer la sienne après l’avoir occupée.</p> - -<p>Mais, de mon côté, je tenais à conserver à ma représentation gratuite -son caractère d’originalité, dussent mes intérêts en souffrir. Aussi, -dans la prévision de ce sentiment de délicatesse, j’avais donné l’ordre -que les employés n’attendissent pas la fin de la séance pour quitter -leur poste, si bien que régisseur, buraliste, ouvreuses, avaient profité -de la permission, et s’en étaient allés.</p> - -<p>Je m’étais placé pour tout voir sans être aperçu. On cherchait un -bureau, on furetait de tous côtés pour trouver un employé, on mettait la -main à la poche, on se groupait pour prendre conseil, puis enfin de -guerre lasse on s’en allait.</p> - -<p>Cependant le public ne se tint pas pour battu; pendant plusieurs jours -il y eut chez moi une véritable procession de gens qui venaient payer -leur dette. Quelques personnes y joignirent des excuses, et je reçus -également par la poste un billet de cent francs avec la lettre suivante:</p> - -<div class="blockquot2"><p class="ind">«Monsieur,</p> - -<p>»Entraîné, hier, dans votre salle par un tourbillon de têtes -folles, j’ai vainement cherché, après la séance, à payer le prix de -la place que j’avais occupée.</p> - -<p>»Je ne veux pas cependant, Monsieur, quitter la France sans -m’acquitter envers vous. En conséquence, basant le prix de ma -stalle sur le plaisir que vous m’avez procuré, je vous envoie -ci-joint un billet de cent francs que je vous prie d’accepter en -paiement de la dette que j’avais involontairement contractée.</p> - -<p>»Je ne me croirais pas encore quitte envers vous si je ne vous -adressais aussi mes félicitations sur votre intéressante séance, en -vous priant, Monsieur, d’agréer l’assurance de ma considération la -plus distinguée.»</p></div> - -<p>La perte qui résulta pour moi de l’invasion de ma salle fut -insignifiante,<a name="page_285" id="page_285"></a> de sorte que je n’eus point à me repentir de la -détermination que j’avais prise.</p> - -<p>D’un autre côté, l’aventure fut connue, et elle vint ajouter encore à ma -vogue en la prolongeant, car on sait que le public se dirige de -préférence vers les théâtres où il est assuré de ne pouvoir trouver de -place.</p> - -<p>On venait le plus souvent en famille à mon théâtre, mais il n’était pas -rare aussi de voir de nombreuses sociétés s’y donner rendez-vous.</p> - -<p>Le trait suivant peut en donner un exemple:</p> - -<p>Le spirituel critique de la physionomie humaine, l’auteur ingénieux de -ces charges excentriques qui ont fait pâmer de rire tous ceux qui ne se -trouvaient pas sur la sellette, Dantan jeune, vient un jour à mon bureau -de location:</p> - -<p>—Madame, dit-il à la buraliste, combien avez-vous de stalles à votre -théâtre?</p> - -<p>—Je vais consulter mon livre, dit la dame.... Est-ce pour aujourd’hui, -Monsieur?</p> - -<p>—Non, Madame, c’est pour dans huit jours.</p> - -<p>—Oh! alors, vous pourrez en avoir autant que vous voudrez.</p> - -<p>—Comment, autant que je voudrai? mais alors votre salle est donc en -caoutchouc?</p> - -<p>—Non, Monsieur, je veux dire seulement que sur cinquante stalles dont -je puis disposer, vous pourrez en prendre autant qu’il vous plaira.</p> - -<p>—Ah! très bien, Madame, je comprends maintenant, reprit Dantan sur le -ton de la plaisanterie; alors, si sur cinquante stalles je puis en avoir -autant que je voudrai, veuillez m’inscrire pour soixante places.</p> - -<p>La dame du bureau, très embarrassée pour la solution de ce problème, me -fit appeler, et j’arrangeai facilement l’affaire en changeant en stalles -le premier banc des galeries.</p> - -<p>Voici le motif qui avait fait prendre au statuaire un si grand nombre de -places.</p> - -<p>Dantan jeune est peut-être l’artiste qui compte le plus d’amis.<a name="page_286" id="page_286"></a> Or, il -avait trouvé très original de convier un certain nombre d’entre eux à la -séance de Robert-Houdin, et c’est pour cette réunion qu’il avait retenu -soixante stalles.</p> - -<p>J’ai voulu raconter ce fait, parce qu’à la fois il prouve la vogue dont -jouissait mon théâtre, et qu’il me rappelle le commencement d’une des -plus agréables liaisons d’amitié que j’aie faites en ma vie. A partir de -cette époque, je devins et je suis toujours resté l’un des bons et -intimes camarades du célèbre statuaire.</p> - -<p>Avant de le connaître personnellement, j’ignorais, ainsi que le plus -grand nombre de ses admirateurs, ses œuvres sérieuses, mais lorsque -je fus admis dans l’intimité de son atelier, je pus apprécier toute -l’étendue de son talent.</p> - -<p>Dantan a chez lui, rangée sur d’immenses rayons, la collection la plus -complète des bustes de célébrités contemporaines; je ne pense pas qu’il -y ait une seule tête portant un nom illustre qui ne lui ait passé par -les mains. Ainsi que dans un musée, chacun y est classé dans sa -catégorie ou sa spécialité; les monarques et les hommes d’Etat, moins -nombreux que les autres, sont rangés sur un même rayon, puis viennent -des littérateurs, des musiciens instrumentistes, des chanteurs, des -compositeurs, des médecins, des guerriers, des artistes dramatiques, et -enfin les illustrations de toute nature et de tous pays. Mais ce qu’il y -a surtout de très intéressant dans cette galerie, c’est que chaque buste -est accompagné de sa propre charge, si bien qu’après avoir admiré le -personnage sous le côté sérieux de l’exécution, on se livre à un fou -rire en suivant dans tous ses détails l’esprit de la caricature.</p> - -<p>En voyant ces innombrables têtes, on a de la peine à s’imaginer qu’une -existence d’homme puisse suffire à un tel travail. C’est qu’aussi Dantan -possède au plus haut degré la perception des traits caractéristiques -d’un visage; il lui suffit même souvent de voir une personne une seule -fois pour la reproduire avec la plus exacte ressemblance. Témoin le fait -suivant, que je vais citer autant pour sa singularité, que parce qu’il -se rattache à la prestidigitation:</p> - -<p>Le fils du lieutenant-général baron D.... vint un jour prier Dantan de -faire le buste de son père.<a name="page_287" id="page_287"></a></p> - -<p>«Je ne vous cache pas, dit-il à l’artiste, que pour l’exécution de cette -œuvre vous allez rencontrer une difficulté peut-être insurmontable. -Non seulement le général ne consentirait jamais à poser pour son buste, -mais il me serait encore tout à fait impossible de vous faire rencontrer -avec lui dans sa maison. Toujours souffrant depuis longues années, mon -père ne veut voir d’autres personnes que les gens de son service, et il -se tient presque constamment seul. Il ne nous restera donc d’autre moyen -que de faire ce travail à la dérobée; comment? je l’ignore.</p> - -<p>—Monsieur, votre père ne sort-il jamais de chez lui, dit le statuaire?</p> - -<p>—Si fait, Monsieur; tous les jours à quatre heures le général monte en -omnibus pour aller lire les journaux dans un cabinet de lecture, place -de la Madeleine; après quoi il revient s’enfermer chez lui.</p> - -<p>—Mais, fit l’artiste, il ne m’en faut pas davantage. Dès aujourd’hui je -vais commencer mon travail d’observation, et demain je me mets à -l’œuvre.»</p> - -<p>En effet, à quatre heures précises, Dantan était en faction devant une -maison faisant le coin des boulevards et de la rue Louis-le-Grand; il -vit bientôt le général en sortir et se diriger vers un omnibus. Le -sculpteur s’attache aussitôt aux pas de son modèle et monte en même -temps que lui dans le banal véhicule. Malheureusement les seules places -à occuper se trouvent du même côté, et l’artiste ne peut faire que des -études de profil, tout en prenant encore de très grandes précautions -pour ne pas compromettre ses observations ultérieures.</p> - -<p>Enfin, la voiture s’arrête place de la Madeleine. Le poursuivant et le -poursuivi entrent ensemble, ou du moins l’un après l’autre, dans le même -cabinet de lecture. Là, chacun prend son journal favori et s’installe -pour le lire.</p> - -<p>Dantan s’est placé en face du général, et, tout en semblant absorbé dans -un premier-Paris, il dirige sournoisement ses regards intelligents de -son côté.</p> - -<p>Tout allait au mieux, et depuis quelques instants l’artiste faisait<a name="page_288" id="page_288"></a> -tranquillement ses études à la dérobée, lorsque le général, qui déjà -avait été surpris que son compagnon d’omnibus se trouvât encore au -cabinet de lecture, vint à saisir plusieurs regards furtifs de son -vis-à-vis.</p> - -<p>Taquiné par cette indiscrète curiosité, dont il ne pouvait comprendre la -cause, il chercha à la déjouer, en se faisant un rempart de son immense -feuille.</p> - -<p>La figure du vieux baron disparut donc. Mais le haut de sa tête dominait -encore, et Dantan eût pu continuer fructueusement son travail de ce -côté, sans un affreux bonnet de soie noire qui la couvrait entièrement.</p> - -<p>Que faire? Dans un buste, on n’improvise pas un front couvert de rides, -pas plus que l’on ne dispose à sa fantaisie les cheveux d’un vieillard.</p> - -<p>Bien des prestidigitateurs et des plus fameux se seraient trouvés -arrêtés devant une pareille difficulté. Dantan ne se creusa pas -longtemps la tête, ce qui n’empêcha pas son tour d’être des plus -piquants.</p> - -<p>Il s’approche de la dame du comptoir, cause quelques instants avec elle, -et revient tranquillement reprendre son poste d’observation.</p> - -<p> </p> - -<p>Il est bon de dire que, chauffé par un puissant calorifère, le cabinet -de lecture se trouvait déjà à une température convenablement élevée. -Tout-à-coup une chaleur insupportable se répand dans la salle, et l’on -voit sur quelques fronts perler de grosses gouttes de sueur.</p> - -<p>Le général qui, dans ce moment, tenait en main la <i>Gazette des -Tribunaux</i>, et qui se complaisait sans doute dans quelque lugubre drame, -fut un des derniers à s’apercevoir de cet excès de température. A la fin -pourtant, il sentit la nécessité de quitter son bonnet de soie et de le -mettre dans sa poche, tout en grommelant entre ses dents: «Mon Dieu, -qu’il fait chaud ici!»</p> - -<p>Le tour était fait.</p> - -<p>Le lecteur a deviné que notre malin artiste est la cause de ce<a name="page_289" id="page_289"></a> bain de -vapeur qu’il a sollicité et obtenu de la buraliste, à laquelle il a -confié le secret de son importante mission.</p> - -<p>Ce résultat une fois obtenu, Dantan, sans perdre de temps, les yeux -braqués pardessus la feuille que le général tenait à la main, fait à la -hâte ses études phrénologiques sur le crâne vénérable du vieux guerrier, -puis se levant de table, jette un dernier coup d’œil sur les traits -de son modèle, les photographie en quelque sorte dans sa tête, et court -à son atelier se mettre à l’œuvre.</p> - -<p>A quelque temps de là, le statuaire livrait à la famille du général le -buste le plus parfait peut-être qui soit jamais sorti de son ciseau.</p> - -<p> </p> - -<p>Je ferme ici la parenthèse que j’ai ouverte à propos des petits malheurs -suscités par la petitesse de mon théâtre; je vais maintenant en ouvrir -une autre sur les petits bonheurs que me procurait mon succès.</p> - -<p>Dans les premiers jours de novembre, je reçus une invitation de me -rendre à Saint-Cloud, pour y donner une séance devant le roi -Louis-Philippe et sa famille. Ce fut avec le plus grand plaisir que -j’acceptai cette proposition. Je n’avais encore joué devant aucune tête -couronnée, et cette séance devenait pour moi un événement important.</p> - -<p>J’avais devant moi six jours pour faire mes préparatifs. J’y mis tous -les soins imaginables, et j’organisai même un tour de circonstance, dont -j’eus lieu d’espérer un excellent effet.</p> - -<p>Au jour fixé pour ma séance, un fourgon attelé de chevaux de poste vint -de très bonne heure prendre mes bagages et me conduisit au château. Un -théâtre avait été dressé dans un vaste salon, désigné par le roi pour le -lieu de la représentation.</p> - -<p>Afin que je ne fusse pas dérangé dans mes préparatifs, on avait pris la -précaution de placer un planton à l’une des portes du salon qui donnait -sur un corridor de service. Je remarquai encore trois autres portes dans -cette pièce: l’une, garnie de glaces sans tain, donnait sur le jardin, -en face d’une avenue garnie de superbes orangers; les deux autres, à -droite et à gauche, communiquaient<a name="page_290" id="page_290"></a> aux appartements du Roi et à ceux de -la duchesse d’Orléans.</p> - -<p>J’étais occupé à disposer mes instruments, lorsque j’entendis s’ouvrir -discrètement une des deux dernières portes dont je viens de parler, et -tout aussitôt une voix me fit cette demande du ton de la plus grande -affabilité:</p> - -<p>—Monsieur Robert-Houdin, puis-je entrer sans indiscrétion?</p> - -<p>Je tournai la tête de ce côté et je reconnus le Roi Louis-Philippe, qui, -ne m’ayant fait cette demande que sous forme d’introduction, n’avait pas -attendu ma réponse pour s’avancer vers moi.</p> - -<p>Je m’inclinai respectueusement.</p> - -<p>—Avez-vous bien tout ce qu’il vous faut pour votre organisation? me dit -le Roi.</p> - -<p>—Oui, Sire; l’intendant du château m’a fourni des ouvriers très -habiles, qui ont promptement monté cette petite scène.</p> - -<p>A ce moment déjà, mes tables, consoles et guéridons, ainsi que les -divers instruments de ma séance, symétriquement rangés sur la scène, -présentaient un aspect élégant.</p> - -<p>—C’est très joli ceci, me dit le Roi, en s’approchant du théâtre et en -jetant un regard furtif sur quelques-uns de mes appareils; c’est très -joli. Je vois avec plaisir que, ce soir, l’artiste de 1846 justifiera la -bonne opinion qu’avait fait concevoir de lui le mécanicien de 1844.</p> - -<p>—Sire, répondis-je, aujourd’hui, comme il y a deux ans, je tâcherai de -me rendre digne de la haute faveur que Votre Majesté daigne m’accorder, -en assistant à l’une de mes représentations.</p> - -<p>—On dit la seconde vue de votre fils bien surprenante, reprit le Roi; -mais je vous avertis, Monsieur Robert-Houdin, de vous tenir en garde, -car nous nous proposons de vous susciter de grandes difficultés.</p> - -<p>—Sire, répondis-je avec assurance, j’ai tout lieu de croire que mon -fils les surmontera.</p> - -<p>—Je serais fâché qu’il en fût autrement, dit avec une teinte -d’incrédulité le Roi qui s’éloignait. Monsieur Robert-Houdin, -ajouta-t-il en fermant la porte par laquelle il était entré, je vous -recommande l’exactitude.<a name="page_291" id="page_291"></a></p> - -<p>A quatre heures précises, lorsque la famille Royale et les nombreux -invités furent réunis, les rideaux qui me cachaient à tous les yeux -s’ouvrirent, et je parus en scène.</p> - -<p>Grâce à mes nombreuses séances, j’avais heureusement acquis une -assurance imperturbable et une confiance en moi-même, que la réussite de -mes expériences avait constamment justifiées.</p> - -<p>Je commençai au milieu du plus profond silence. On voulut sans doute -voir, apprécier, juger, avant d’accorder un suffrage. Mais -insensiblement on devint plus communicatif; j’entendis quelques -exclamations de surprise, qui furent bientôt suivies de démonstrations -plus expressives encore.</p> - -<p>Toutes mes expériences reçurent un très favorable accueil; celle que -j’avais composée pour la circonstance acheva de me concilier tous les -suffrages.</p> - -<p>Je vais en donner l’explication.</p> - -<p>J’empruntai à mes nobles spectateurs quelques mouchoirs, dont je fis un -paquet que je déposai sur ma table. Puis, à ma demande, différentes -personnes écrivirent sur des cartes les noms d’endroits où elles -désiraient que les mouchoirs fussent invisiblement transportés.</p> - -<p>Ceci terminé, je priai le Roi de prendre au hasard trois de ces cartes -et de choisir ensuite, parmi les trois endroits qu’elles désignaient, -celui qui lui conviendrait le mieux.</p> - -<p>—Voyons, dit Louis-Philippe, ce qu’il y a sur celle-ci: «Je désire que -les mouchoirs se trouvent sous un des candélabres placés sur la -cheminée.» C’est trop facile pour un sorcier; passons à une autre carte. -«Que les mouchoirs soient transportés sur le dôme des Invalides.» Cela -me conviendrait assez, mais c’est beaucoup trop loin, non pas pour les -mouchoirs, mais pour nous..... Ah! ah! fit le Roi en regardant la -dernière carte, je crains bien, Monsieur Robert-Houdin, de vous mettre -dans l’embarras; savez-vous ce qu’elle propose?</p> - -<p>—Que Votre Majesté veuille bien me l’apprendre.</p> - -<p>—On désire que vous fassiez passer les mouchoirs dans la caisse de -l’oranger qui est au bout de cette avenue, sur la droite.<a name="page_292" id="page_292"></a></p> - -<p>—N’est-ce que cela, Sire! Veuillez ordonner et j’obéirai.</p> - -<p>—Soit! je ne suis pas fâché de voir un pareil tour de magie. Je choisis -donc la caisse d’oranger.</p> - -<p>Le Roi donna à voix basse quelques ordres, et je vis aussitôt plusieurs -personnes courir vers l’oranger pour le surveiller et empêcher toute -fraude.</p> - -<p>J’étais enchanté de cette précaution, qui contribuait à l’éclat de ma -réussite, car le tour était déjà fait et la précaution devenait tardive.</p> - -<p>Il s’agissait de faire partir les mouchoirs pour leur destination. Je -mis le paquet sous une cloche de cristal opaque, et, prenant ma -baguette, j’ordonnai à mes voyageurs invisibles de se rendre à l’endroit -désigné par le Roi.</p> - -<p>Je levai la cloche: le petit paquet n’y était plus, et une tourterelle -blanche se trouvait à sa place.</p> - -<p>Le Roi s’approcha alors vivement de la porte, à travers laquelle il -porta ses regards vers l’oranger, pour s’assurer que le comité de -surveillance était à son poste. Cette vérification faite, il se mit à -sourire en hochant légèrement la tête.</p> - -<p>—Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, avec une teinte d’ironie, je -crains bien pour la vertu de votre baguette magique. Voyons, ajouta-t-il -en se retournant vers le fond du salon, où se tenaient quelques -serviteurs; que l’on aille prévenir Guillaume (c’était, je crois, un des -maîtres jardiniers) de faire immédiatement l’ouverture de la dernière -caisse qui se trouve sur la droite de l’avenue; qu’il cherche avec -précaution dans la terre et qu’il m’apporte ce qu’il y trouvera,... si -toutefois il y trouve quelque chose.</p> - -<p>Guillaume ne tarda pas à arriver près de l’oranger, et, bien que très -étonné des ordres qui lui étaient donnés, il se mit en mesure de les -exécuter.</p> - -<p>Il enleva soigneusement un des panneaux de la caisse, en gratta la terre -avec précaution, et déjà l’une de ses mains s’était avancée vers le -centre de l’oranger sans avoir rien découvert, quand tout-à-coup un cri -de surprise lui échappa, en même temps qu’il retirait un petit coffret -de fer rongé par la rouille.<a name="page_293" id="page_293"></a></p> - -<p>Cette curieuse trouvaille, nettoyée de la terre qui la souillait, fut -apportée et déposée sur un petit guéridon qui se trouvait près du Roi.</p> - -<p>—Eh bien, Monsieur Robert-Houdin, me dit Louis-Philippe dans un -mouvement d’impatiente curiosité, voici un coffret. Est-ce que par -hasard les mouchoirs s’y trouveraient renfermés?</p> - -<p>—Oui, Sire, répondis-je avec assurance; ils y sont et depuis fort -longtemps.</p> - -<p>—Comment depuis fort longtemps? cela ne peut être puisqu’il y a à peine -un quart d’heure que les mouchoirs vous ont été confiés.</p> - -<p>—Je ne puis le nier, Sire; mais où serait la magie si je ne parvenais à -exécuter des faits incompréhensibles? Votre Majesté sera sans doute plus -surprise encore, lorsque je lui prouverai d’une manière irrécusable que -ce coffre, ainsi que ce qu’il contient, a été déposé dans la caisse de -l’oranger, il y a soixante ans.</p> - -<p>—J’aimerais assez vous croire sur parole, reprit le Roi en souriant, -mais cela m’est impossible; dans ce cas, il me faut des preuves.</p> - -<p>—Que Votre Majesté veuille bien ouvrir cette cassette, et elle en -trouvera de très convaincantes.</p> - -<p>—Oui, mais j’ai besoin d’une clef pour cela.</p> - -<p>—Il ne tient qu’à vous, Sire, d’en avoir une. Veuillez la détacher du -cou de cette charmante tourterelle, qui vient de vous l’apporter.</p> - -<p>Louis-Philippe dénoua un ruban qui soutenait une petite clef rouillée, -avec laquelle il se hâta d’ouvrir le coffret.</p> - -<p>Le premier objet qui se présenta aux yeux du Roi fut un parchemin sur -lequel le monarque lut ce qui suit:</p> - -<div class="blockquot2"><p class="c"><small>AUJOURD’HUI, 6 JUIN 1786</small>,</p> - -<p>Cette boîte de fer, contenant six mouchoirs, a été placée au milieu -des racines d’un oranger par moi, Balsamo, comte de Cagliostro, -pour servir à l’accomplissement d’un acte de magie qui sera exécuté -dans soixante ans, à pareil jour, devant Louis-Philippe d’Orléans -et sa famille.</p></div> - -<p>—Décidément, cela tient du sortilége, dit le Roi de plus en plus<a name="page_294" id="page_294"></a> -étonné..... Rien ne manque à la réalité, car le sceau et la signature du -célèbre sorcier sont apposés au bas de cette déclaration qui, Dieu me -pardonne, sent fortement le roussi.</p> - -<p>A cette plaisanterie, l’auditoire se prit à rire.</p> - -<p>—Mais, ajouta le Roi, en sortant de la boîte un paquet cacheté avec -beaucoup de soin, serait-il possible que les mouchoirs fussent sous -cette enveloppe?</p> - -<p>—En effet, Sire, ils y sont; seulement, avant d’ouvrir ce paquet, je -prie Votre Majesté de remarquer qu’il est également scellé du cachet du -comte de Cagliostro.</p> - -<p>Ce cachet, qui a joué un grand rôle sur les fioles d’élixir de longue -vie et sur les sachets d’or potable du célèbre alchimiste, avait une -certaine célébrité. Torrini, qui avait beaucoup connu Cagliostro, m’en -avait, dans le temps, remis une empreinte que j’avais conservée, et sur -laquelle j’avais pris un cliché.</p> - -<p>—Certainement, c’est bien le même, répondit mon Royal spectateur en -regardant à deux fois le sceau de cire rouge.</p> - -<p>Toutefois, impatient de connaître le contenu du paquet, le Roi en -déchira vivement l’enveloppe, et bientôt il étala devant les spectateurs -étonnés les six mouchoirs qui, quelques minutes auparavant, étaient -encore sur ma table.</p> - -<p>Ce tour me valut de vifs applaudissements. Mais pour l’expérience de la -seconde vue, qui devait terminer la séance, j’eus réellement à soutenir -une lutte acharnée, ainsi que le Roi me l’avait annoncé.</p> - -<p>Parmi les objets qui me furent présentés, se trouvait, je me rappelle, -une médaille avec laquelle on croyait bien nous embarrasser. Cependant, -je ne l’eus pas plus tôt entre les mains, que mon fils en fit la -description de la façon suivante:</p> - -<p>—C’est, dit-il avec assurance, une médaille grecque en bronze sur -laquelle est un mot composé de six lettres que je vais épeler: <i>lambda</i>, -<i>epsilon</i>, <i>mu</i>, <i>nu</i>, <i>omicron</i>, sigma, ce qui fait <i>Lemnos</i>.</p> - -<p>Mon fils connaissait l’alphabet grec; il put donc lire le mot Lemnos, -quoiqu’il lui eût été impossible d’en donner la traduction.</p> - -<p>C’était déjà, comme on doit le penser, un véritable tour de force<a name="page_295" id="page_295"></a> pour -ce jeune enfant; mais la famille Royale ne s’en tint pas là.</p> - -<p>On me remit encore une petite pièce de monnaie chinoise, percée, comme -on le sait, d’un trou dans le milieu; le nom et la valeur de la pièce -furent aussitôt désignés. Enfin, une difficulté dont j’eus le bonheur de -me tirer avec avantage, vint clore brillamment cette expérience.</p> - -<p>J’avais été étonné que la duchesse d’Orléans, qui prenait un intérêt -tout particulier à la seconde vue, se fût absentée pour rentrer dans son -appartement. Elle ne tarda pas à revenir et me remit entre les mains un -petit écrin dont elle me pria de faire désigner le contenu par mon fils, -mais en me recommandant expressément de ne pas l’ouvrir.</p> - -<p>J’avais prévu la défense; aussi, pendant que la princesse me parlait, -j’ouvris l’écrin d’une main et, d’un coup-d’œil rapide, je m’assurai -de ce qu’il renfermait. Cependant je feignis de reculer un instant -devant cette proposition, afin de produire un plus grand effet.</p> - -<p>—Votre Altesse, répondis-je en rendant l’écrin, me permettra de me -défendre d’une pareille impossibilité, car elle a dû remarquer que -jusqu’à ce moment il fallait que l’objet me fût connu pour que mon fils -le nommât.</p> - -<p>—Vous avez pourtant surmonté de plus grandes difficultés, reprit la -belle-fille de Louis-Philippe. Néanmoins, si cela ne se peut pas, n’en -parlons plus, je serais fâchée de vous mettre dans l’embarras.</p> - -<p>—Ce que demande Votre Altesse est, je le répète, impossible, et -pourtant, jaloux de justifier la confiance que vous avez dans sa -clairvoyance, mon fils, par un effort suprême de ses facultés, va tâcher -de voir à travers l’écrin ce qu’il contient.</p> - -<p>—Le peut-il, même à travers mes mains, reprit la Duchesse en cherchant -à cacher l’écrin.</p> - -<p>—Oui, Madame, et Votre Altesse fût-elle dans l’appartement voisin, mon -fils le verrait encore.</p> - -<p>La Duchesse d’Orléans, sans accepter cette nouvelle épreuve, que je lui -proposais, se contenta d’interroger elle-même mon fils.<a name="page_296" id="page_296"></a></p> - -<p>L’enfant, qui depuis longtemps avait ses instructions, répondit sans -hésiter: il y a dans cet écrin une épingle en or, surmontée d’un -diamant, autour duquel est un cercle d’émail bleu ciel.</p> - -<p>—C’est de la plus grande exactitude, dit la Duchesse en présentant au -Roi le bijou qu’elle sortit de sa boîte. Jugez vous-même, Sire.</p> - -<p>Et se retournant vers moi:</p> - -<p>—Tenez, Monsieur Robert-Houdin, me dit-elle avec une grâce infinie, -voulez-vous accepter cette épingle en souvenir de votre visite à -Saint-Cloud?</p> - -<p>Je remerciai vivement Son Altesse, en l’assurant de ma reconnaissance.</p> - -<p>La représentation était terminée; le rideau se baissa et je pus à mon -tour jouir librement d’un curieux spectacle: c’était de voir par un -petit trou mon auditoire rassemblé par groupes et se communiquant à -l’envi ses impressions.</p> - -<p>Avant de quitter le château, le Roi et la Reine me firent encore -adresser les plus flatteuses paroles par la personne chargée de me -remettre un souvenir de leur munificence.</p> - -<p> </p> - -<p>Cette représentation ne put augmenter ma vogue; cela n’était plus -possible, mais elle contribua puissamment à l’entretenir. Ma séance à -Saint-Cloud eut surtout du retentissement dans l’aristocratie qui, -jusqu’à ce moment, avait hésité à venir dans ma petite salle; la -curiosité la fit passer par dessus quelques considérations, et elle vint -à son tour s’assurer de la réalité des merveilles qui m’étaient -attribuées.</p> - -<p>Cependant les chaleurs de l’été commençaient à se faire sentir: nous -étions aux premiers jours de juillet, je dus songer à fermer mon -théâtre; seulement, au lieu d’aller courir fortune, comme l’année -précédente, je m’occupai à changer et à renouveler ma séance. La tâche -était grande, mais j’étais rempli d’une courageuse émulation, car je -n’ignorais pas que mon succès m’imposait des obligations, et que pour le -voir se continuer il me fallait constamment en être digne. Loin de me -laisser décourager par ce dicton<a name="page_297" id="page_297"></a> rétrograde: <i>Nil novi sub sole</i>, -qu’Alfred de Musset a spirituellement paraphrasé ainsi:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">La paresse nous bride et les sots vont disant<br /></span> -<span class="i0">Que sous ce vieux soleil tout est fait à présent;<br /></span> -</div></div> - -<p class="nind">je m’inspirais de cette pensée du même auteur:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Croire tout découvert est une erreur profonde;<br /></span> -<span class="i0">Je ferai du nouveau, n’en fût-il plus au monde.<br /></span> -</div></div> - -<p>Ce qu’il y avait de plus pénible dans mon travail de recherches, c’est -qu’il fallait que mes inventions fussent terminées à heure et à jour -nommés, car la reprise de mes représentations était fixée au premier -septembre suivant, et, pour bien des raisons, je tenais à être exact.<a name="page_298" id="page_298"></a></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.</h2> - -<p class="hang"><span class="smcap">Nouvelles expériences.—La</span> <i>suspension éthéréenne</i>, <span class="smcap">etc.—Séance à -l’Odéon.—Un double accroc.—La protection d’un entrepreneur de -succès.—1848.—Les théâtres aux abois.—Je quitte Paris pour -Londres.—Le Directeur Mitchell.—La publicité anglaise.—Le grand -Wizard.—Les moules à beurre servant à la réclame.—Affiches -singulières.—Concours public pour le meilleur calembour.</span></p> - -<p>Au lieu de faire la réouverture de mes séances au commencement de -septembre, ainsi que je l’avais espéré, mes vacances forcées, que je -pourrais mieux appeler mes <i>travaux forcés</i>, se prolongèrent un mois de -plus. Ce fut seulement au premier octobre que je me trouvai en mesure de -présenter mes nouvelles expériences.</p> - -<p>Mes intérêts étaient grandement compromis par ce retard, mais -j’espérais, avec quelque raison, me dédommager de mes pertes par -l’empressement que mettrait le public à venir me visiter.</p> - -<p>Mon nouveau répertoire se composait <i>du Coffre de cristal</i>, <i>du Carton -fantastique</i>, <i>du Voltigeur au trapèze</i>, <i>du Garde-Française</i>, <i>de la -Naissance des fleurs</i>, <i>des Boules de cristal</i>, <i>de la Bouteille -inépuisable</i>, <i>de la Suspension éthéréenne</i>, etc., etc.</p> - -<p>J’avais surtout donné tous mes soins à cette dernière expérience,<a name="page_299" id="page_299"></a> sur -laquelle je fondais de grandes espérances. La chirurgie m’en avait donné -la première idée.</p> - -<p>On se rappelle que vers 1847 on commença, en France, à appliquer aux -opérations chirurgicales l’insensibilité produite par l’aspiration de -l’éther; on ne parlait dans le monde que des merveilleux effets de cette -anesthésie et de ses heureuses applications; c’était aux yeux de bien -des gens une opération tenant presque de la magie.</p> - -<p>Voyant que les chirurgiens se permettaient une sortie sur mon domaine, -je me demandai si par ce fait ils ne me donnaient pas le droit d’user de -représailles. Je le fis en inventant aussi mon <i>opération éthéréenne</i>, -qui était, je crois, bien autrement surprenante que celle de mes -<i>confrères</i> en chirurgie.</p> - -<p>Le sujet sur lequel je devais opérer était le plus jeune de mes enfants, -et je ne pouvais rencontrer une physionomie plus heureuse pour mon -expérience. C’était un gros garçon de six ans, dont la figure fraîche et -épanouie respirait la santé. Malgré son jeune âge, il mit la plus grande -intelligence à apprendre son rôle, et il le joua avec une telle -perfection, que les plus incrédules en furent dupes.</p> - -<p>Ce tour était l’un des plus applaudis de ma séance. Il est vrai de dire -que la mise en scène en était parfaitement combinée. Pour la première -fois, j’avais essayé de diriger la surprise de mes spectateurs en la -faisant croître comme par degrés, jusqu’au moment où elle devait en -quelque sorte faire explosion.</p> - -<p>J’avais divisé mon expérience en trois points, dont les effets étaient -successivement plus étonnants les uns que les autres.</p> - -<p>Ainsi, lorsque j’ôtais le tabouret de dessous les pieds de l’enfant<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>, -le public, qui avait souri pendant les préparatifs de la suspension, -commençait à devenir sérieux;</p> - -<p>Quand ensuite j’ôtais l’une des cannes, on entendait des exclamations de -surprise et de crainte;</p> - -<p>Enfin, au moment où je soulevais mon fils à la position horizontale,<a name="page_300" id="page_300"></a> -les spectateurs, à ce dénouement inattendu, couronnaient l’expérience de -bravos unanimes.</p> - -<p>Cependant, il arrivait quelquefois que des personnes sensibles, prenant -l’éthérisation trop au sérieux, protestaient intérieurement contre les -applaudissements et m’écrivaient des lettres dans lesquelles elles -tançaient vertement le père dénaturé, qui sacrifiait au plaisir du -public la santé de son pauvre enfant. On alla même jusqu’à me menacer de -solliciter contre moi la sévérité des lois, si je n’abandonnais pas mon -inhumaine opération.</p> - -<p>Les auteurs anonymes de ces récriminations ne se doutaient guère du -plaisir qu’ils me faisaient éprouver. Après nous être égayés de ces -lettres en famille, je les gardais précieusement comme des témoignages -de l’illusion que j’avais produite.</p> - -<p>La vogue que me procura cette séance ne pouvait surpasser celle de -l’année précédente; je n’avais à espérer d’autre résultat que celui -d’emplir ma salle, et cela avait lieu chaque jour.</p> - -<p>La famille royale voulut aussi voir mes nouvelles expériences. On loua -la salle entière pour une après-midi, en sorte que mes séances du soir -ne furent pas interrompues.</p> - -<p>Cette représentation, à laquelle assistait également la reine des Belges -avec sa famille, ne me présenta du reste d’autre particularité que de -voir dans ma petite salle l’imposant spectacle d’une aussi considérable -réunion de hauts personnages. Toutes les places étaient occupées, car -Leurs Majestés étaient accompagnées de leurs cours respectives et d’un -grand nombre d’ambassadeurs et de dignitaires du royaume.</p> - -<p>Comme j’avais lieu de l’espérer, mes nobles spectateurs furent -satisfaits et daignèrent m’adresser de vive voix leurs compliments.</p> - -<p>Au milieu de ces douces satisfactions, j’avais tout lieu de croire que -je possédais les bonnes grâces du public. Cependant j’appris à mes -dépens, on va en juger, que si solide que paraisse la faveur de ce -souverain, il faut quelquefois bien peu de chose pour la voir près de -s’évanouir.</p> - -<p>Le 10 février 1848, Madame Dorval donnait à l’Odéon une représentation à -son bénéfice. J’avais promis à cette éminente artiste<a name="page_301" id="page_301"></a> d’y joindre comme -intermède quelques-unes de mes expériences.</p> - -<p>Je fus de la plus grande exactitude à ce rendez-vous d’Outre-Seine; onze -heures et demie sonnaient lorsque le rideau se baissa pour l’entr’acte -qui devait précéder ma séance. Comme j’étais déjà depuis quelques -instants en mesure de commencer, dix minutes me suffirent pour donner un -dernier coup-d’œil à mes apprêts.</p> - -<p>Mon premier soin, en prenant possession de la scène, avait été de me -soustraire aux regards indiscrets; j’avais congédié tout le monde. -Malheureusement je n’avais même pas fait d’exception en faveur du -régisseur, et l’on va voir quelles furent les tristes conséquences de -cette mesure.</p> - -<p>Plein d’excellentes dispositions, je fais frapper les trois coups -d’usage par mon domestique, et l’orchestre commence à jouer, tandis que, -retiré dans la coulisse, je me prépare à faire mon entrée en scène. Mais -au moment où le rideau se lève, je me rappelle avoir oublié un de mes -<i>accessoires</i>, je cours le chercher à ma loge et reviens en toute hâte. -O fatalité! dans ma précipitation je ne vois pas un <i>trapillon</i><a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> que -le machiniste a imprudemment laissé ouvert, et ma jambe s’y enfonce -jusqu’au-dessus du genou.</p> - -<p>Une vive douleur m’arrache un cri de détresse; mon domestique accourt, -et ce n’est qu’avec peine qu’il parvient à me dégager. Mais dans quel -état! mon pantalon, ouvert et déchiré sur toute la longueur, laisse voir -ma jambe couverte de sang et affreusement écorchée.</p> - -<p>Dans ce désastreux état, il ne m’est plus possible de paraître en scène, -je cherche alors autour de moi quelqu’un pour aller annoncer au public -l’événement dont je viens d’être la victime; je n’aperçois que deux -pompiers. Des pompiers pour une ambassade aussi délicate! il ne fallait -pas y songer. J’avais bien aussi mon domestique; mais il faut que l’on -sache que ce brave garçon était un nègre aux cheveux crépus, aux lèvres -épaisses, au teint d’ébène, dont le langage naïf n’eût pas manqué -d’exciter une risée générale sur ma triste position.<a name="page_302" id="page_302"></a></p> - -<p>Le régisseur seul eût pu se charger de la mission; mais où le trouver?</p> - -<p>Ces réflexions, promptes comme l’éclair, sont interrompues par les -préludes d’un orage qui couve dans la salle; le public m’appelle, car, -on s’en souvient, le rideau est levé, et, aux yeux des spectateurs, -l’artiste a manqué son entrée; c’est là une faute irrespectueuse et par -cela même impardonnable!</p> - -<p>Mon nègre, sans s’inquiéter de ce qui se passe au-dehors, déchire son -mouchoir et le mien, et bande ma plaie avec beaucoup d’habilité. Cela ne -m’empêche pas d’en ressentir une vive souffrance, mais je ne tarde pas à -éprouver un tourment mille fois plus grand encore lorsque j’entends -éclater dans la salle une bruyante tempête. Le public, qui avait -commencé par frapper des pieds, siffle maintenant, crie, hurle, sur tous -les tons discordants du mécontentement.</p> - -<p>Surmontant ma douleur, je change de pantalon en toute hâte<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> et je me -décide à aller moi-même faire l’annonce de ma catastrophe. Je me dirige -vers la porte du fond, et je me dispose à l’ouvrir lorsqu’un vacarme -épouvantable, paroxisme effréné de l’impatience, me glace d’effroi et -m’arrête; je n’ose plus, le cœur me manque. Pourtant il faut en -finir. «Allons, me dis-je, dans un dernier effort sur moi-même, du -courage!» et tout aussitôt ouvrant les deux battants, j’entre en scène.</p> - -<p>Je n’oublierai jamais la réception qui me fut faite à mon arrivée. D’un -côté, des cris, des sifflets, des huées; de l’autre, des trépignements -et des applaudissements à tout rompre. C’étaient comme deux partis en -présence cherchant à s’écraser l’un l’autre par un excès de tapage.</p> - -<p>Pâle et tremblant devant une aussi rude épreuve, j’attends, immobile, le -moment où les combattants venant à faire une trêve, me permettront de me -justifier de mon retard. Ce moment arriva enfin, et je pus raconter ma -triste aventure. Ma pâleur attestait la<a name="page_303" id="page_303"></a> vérité de mes paroles; le -public se laissa désarmer, et les sifflets cessèrent de se mêler aux -applaudissements qui accueillirent mes explications.</p> - -<p>Il faut savoir ce que ces claquements de mains, ces bravos, ces figures -bienveillantes font passer de soulagement et de bien-être dans le -cœur d’un artiste, pour comprendre le revirement soudain qui s’opéra -en moi. La sang me monta au visage et me rendit mes couleurs; les forces -me revinrent, et possédé d’une énergie nouvelle, j’annonçai au public -que me trouvant beaucoup mieux, j’allais exécuter ma séance. Je le fis -en effet, et telle fut la puissance de la surexcitation morale sous -l’empire de laquelle j’étais, que je sentis à peine le mal causé par ma -blessure.</p> - -<p> </p> - -<p>J’ai dit qu’à mon entrée en scène j’avais été salué par des -démonstrations d’une nature toute différente: si beaucoup de spectateurs -sifflaient, d’autres m’applaudissaient. La vérité exige de ma part un -aveu; j’étais soutenu, ce soir là, par un protecteur tout puissant.</p> - -<p>Ceci demande explication; aussi pour donner à mon lecteur le mot de -cette énigme, je suis obligé de lui raconter une toute petite anecdote.</p> - -<p>A l’époque où j’inventai l’expérience de la seconde vue, plusieurs -directeurs de Paris me firent la proposition de venir la présenter comme -intermède sur leurs théâtres. Je m’y étais refusé par la raison que, -déjà très fatigué de mes propres représentations, il me coûtait de les -prolonger encore. Ma détermination était donc bien arrêtée sur ce point, -lorsque je reçus la visite d’une artiste du Palais-Royal, madame M..., -qui y remplissait l’emploi des duègnes.</p> - -<p>—«Monsieur, me dit-elle avec une certaine hésitation, je n’ai pas -l’honneur d’être connue de vous; aussi n’est-ce qu’avec crainte que je -me présente pour vous prier de me rendre un grand service. Voici le -fait. Notre bon directeur, Dormeuil, veut bien donner à mon bénéfice une -représentation dont le produit, s’il est suffisant, doit être employé à -libérer mon fils du service militaire. Il ne tiendrait qu’à vous, -Monsieur, d’assurer le succès de cette représentation<a name="page_304" id="page_304"></a> en lui accordant -votre concours.» Et cette pauvre mère, puisant son éloquence dans son -amour pour son fils, me peignit avec de si vives couleurs le chagrin -qu’elle éprouverait d’un insuccès, que, touché de son malheur, je revins -sur ma détermination et consentis à joindre à sa soirée mon expérience -de la <i>seconde vue</i>.</p> - -<p>Je n’ose me flatter que mon nom fut pour quelque chose dans le succès de -la représentation; toujours est-il que la salle fut comble, et que la -recette couvrit largement les frais d’un remplaçant.</p> - -<p>Le lendemain, l’heureuse mère vint me faire part de son bonheur et -m’adresser ses remerciements. Elle était accompagnée d’un Monsieur que -je ne connaissais pas, mais qui, aussitôt que Madame M... eut cessé de -parler, m’exposa à son tour le but de sa visite.</p> - -<p>—J’ai pris la liberté d’accompagner ici Madame, me dit-il, pour vous -complimenter de ce que vous avez fait pour elle; c’est là une bonne -action dont tous mes camarades du théâtre vous savent un gré infini; -pour ma part, j’espère tôt ou tard vous en témoigner reconnaissance à ma -manière.</p> - -<p>Tout en étant flatté de la démarche de mon visiteur, j’étais très -intrigué du sens de sa dernière phrase; il s’en aperçut, et, sans me -donner le temps de lui répondre, il continua:</p> - -<p>—Ah! j’oubliais de vous dire qui je suis; j’aurais dû commencer par là. -Je me nomme Duhart, et je suis entrepreneur des succès du théâtre du -Palais-Royal. A propos, ajouta-t-il, avez-vous été satisfait de l’entrée -que je vous ai faite hier?</p> - -<p>J’avoue que cette confidence m’ôta une douce illusion; j’avais cru ne -devoir qu’à moi-même la réception qui m’avait été faite, et voilà que je -ne savais plus quelle était au juste la part d’applaudissements que ma -séance m’avait méritée. Néanmoins, je remerciai M. Duhart de sa -bienveillance passée et de celle qu’il me promettait pour l’avenir.</p> - -<p>Trois mois après, je ne pensais plus à cet incident, lorsqu’un jour où -je devais donner une séance à la Porte-Saint-Martin, je vis arriver chez -moi mon ami Duhart.<a name="page_305" id="page_305"></a></p> - -<p>—Un seul mot, M. Houdin, me dit-il sans vouloir prendre la peine de -s’asseoir, j’ai lu sur les affiches que vous jouez au bénéfice de -Raucourt; j’ai été vous recommander à P... qui vous <i>soignera</i>.</p> - -<p>Je fus <i>soigné</i>, en effet, car lorsque je parus en scène, on me fit une -entrée digne des plus hautes célébrités artistiques. Il était facile de -reconnaître une ovation chaudement recommandée. Cependant je dois dire -que pour ces applaudissements comme pour tous ceux qui suivirent dans le -cours de la soirée, je remarquai, à ma grande satisfaction, que le -public, ainsi que l’on dit en langue <i>romaine</i>, <i>portait coup</i>, et que -les bravos partant du parterre rayonnaient fort bien dans toute la -salle.</p> - -<p>A quelques mois de là, à propos d’une représentation que je donnai au -Gymnase, même visite de Duhart, même recommandation à son confrère, et -même résultat. Enfin, il y eut peu de mes excursions hors de ma scène, -auxquelles ne se soit intéressé mon protecteur reconnaissant.</p> - -<p>Je dois le dire, je le laissais faire, et je n’y voyais aucun mal. Loin -de là, ces encouragements étaient un stimulant pour moi: chaque fois je -redoublais d’efforts pour les mériter.</p> - -<p>Je me suis fait un plaisir de raconter ce trait, car il peint bien le -caractère d’homme capable d’être aussi longtemps reconnaissant d’un peu -de bien fait à une pauvre camarade de théâtre. Du reste, la -représentation de l’Odéon fut la dernière où ce bon Duhart se dérangea -pour moi. La révolution de février arriva quelques jours plus tard.</p> - -<p>On sait que cet événement fut un véritable coup de massue pour tous les -théâtres.</p> - -<p>Après avoir épuisé toutes les attrayantes amorces de leur répertoire, -les directeurs, aux abois, voyant leur agaceries infructueuses, se -réunirent vainement en congrès pour conjurer une aussi désastreuse -situation.</p> - -<p>J’avais été convoqué à cette réunion. Mais si j’y fis acte de présence, -ce fut par pure politesse, car je me trouvais dans<a name="page_306" id="page_306"></a> une position tout -exceptionnelle relativement à mes confrères.</p> - -<p>Cette position tenait simplement à ce que mon établissement, au lieu de -porter le nom de théâtre, s’appelait un spectacle<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. Moyennant cette -légère différence de dénomination, je jouissais de droits infiniment -plus étendus.</p> - -<p>Ainsi, tandis que les théâtres ne pouvaient avoir des affiches que d’une -dimension déterminée par une ordonnance de police, j’avais la liberté, -moi, directeur de spectacle, de faire l’annonce de mes séances dans des -proportions illimitées.</p> - -<p>Je pouvais diminuer ou augmenter le nombre de mes représentations selon -ma fantaisie, ce qui n’était pas un des moindres avantages de mon -administration.</p> - -<p>Enfin j’avais le droit, quand bon me semblerait, de mettre la clef de ma -salle dans ma poche, de congédier mes employés et de me promener, en -attendant des destins plus doux.</p> - -<p>Toutefois ces avantages, auxquels j’ajouterai celui d’avoir des frais -beaucoup plus modérés que mes confrères, ne m’offrirent d’autre résultat -que celui de ne pas perdre d’argent. J’eus beau faire feu des quatre -pieds, le public resta sourd à mon appel comme au leur.</p> - -<p>Je me trompe; pendant quelques jours, je reçus du Gouvernement -provisoire de très gracieuses lettres sous forme de <i>laissez-passer</i>, -qui me priaient de recevoir dans ma salle des jeunes gens des écoles -Polytechnique et de Saint-Cyr avec les personnes dont ils étaient -accompagnés.</p> - -<p>J’étais enchanté, du reste, de cet aimable sans-façon, qui venait -augmenter le nombre de mes rares spectateurs; je jouais au moins devant -une salle assez bien garnie, et je n’avais plus le crève-cœur de voir -ces maudites banquettes vides, dont l’aspect paralyse d’ordinaire les -moyens de l’artiste, même le plus philosophe.</p> - -<p>Cette illusion était à la vérité bien éphémère, car, chaque soir,<a name="page_307" id="page_307"></a> après -la séance, mon caissier faisait, en m’abordant, une triste figure.</p> - -<p>Quel désenchantement! quelles amères représailles de la part de -l’aveugle déesse qui, pendant quelque temps, m’avait accordé de si -douces faveurs!</p> - -<p>Néanmoins, dans ces moments de détresse, je puis le dire en toute -sincérité, les déceptions et les tourments ne sont pas tous dans les -chiffres de profits et pertes: un directeur a beau ne pas faire de -recette, il veut cacher sa misère. Pour donner le change, il cherche à -garnir son théâtre et il donne gratuitement des billets. Je recourus à -ce moyen; mais ce qui paraîtra étrange, c’est que ces billets qui, un -mois plus tôt, eussent été regardés comme une très grande faveur, furent -reçus avec beaucoup d’indifférence; souvent même il arriva que l’on ne -se donnait pas la peine de répondre à mon invitation.</p> - -<p>Devenu philosophe par nécessité, je finis par me résigner à voir ma -salle à peu près vide, et je n’envoyai plus d’invitations. D’ailleurs -j’avais eu l’occasion d’étudier le <i>billet de faveur</i> (c’est ainsi que -l’on personnifie celui qui vient gratis au théâtre) et j’avais remarqué -que ce genre de public est, ou semble toujours être très indifférent au -spectacle. En effet, le <i>billet de faveur</i>, lorsqu’il sait que le -théâtre est à court de spectateurs, croit faire un acte de complaisance -en se rendant à l’invitation qui lui est faite. Une fois entré, s’il -voit la salle pleine, il se figure que toutes les places sont occupées -par des billets donnés (il a quelquefois raison), et il en conclut que -le spectacle doit être peu amusant. S’il arrive qu’il se trompe, il -n’applaudit pas, parce qu’il craint d’être reconnu pour être venu -gratis, et de passer pour un compère, payant sa place en -applaudissements.</p> - -<p> </p> - -<p>J’en étais là de mes misères administratives, lorsque, un matin, je -reçus la visite du directeur du Théâtre-Français de Londres. Mitchell -(c’est le nom du directeur), loin de chercher à m’étourdir par des -promesses mensongères se contenta de me faire cette simple proposition:<a name="page_308" id="page_308"></a></p> - -<p>—Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous êtes très connu à Londres; -venez donner des représentations au théâtre Saint-James, et tout me -porte à croire que vous y aurez du succès. Du reste, nous y serons -également intéressés, car nous partagerons les recettes brutes, et sur -ma part, je paierai tous les frais des représentations. Vous alternerez -avec mon opéra-comique, c’est-à-dire que vous jouerez les mardi, jeudi -et samedi. Vous commencerez, si vous le voulez, le 7 mai prochain, -c’est-à-dire dans un mois, à partir d’aujourd’hui.</p> - -<p>Ces conditions me semblant très acceptables, j’ajouterai même fort -avantageuses, j’y souscrivis avec empressement. Mitchell alors me tendit -la main, je lui donnai la mienne, et cette sanction amicale fut le seul -traité que nous fîmes pour cette importante affaire. Point de dédit de -part ni d’autre, point de conventions secondaires, point de signature, -et jamais marché ne fut mieux cimenté.</p> - -<p>Depuis lors, dans mes longues relations avec Mitchell, j’eus maintes -fois l’occasion d’apprécier toute la valeur de sa parole. C’est -qu’aussi, je puis le dire hautement, c’est sans contredit un des plus -consciencieux directeurs que j’aie jamais rencontrés. A la religion de -la foi donnée, Mitchell joint en outre une affabilité extrême, une -générosité et un désintéressement à toute épreuve. En toute -circonstance, on le voit agir <i>quite a gentleman</i>, comme on dit en -anglais, ou comme on dirait en France, en parfait gentilhomme. Une des -plus brillantes qualités qu’on doit lui reconnaître, comme directeur, -c’est la délicatesse de ses procédés envers ses artistes. Le trait -suivant peut en donner un exemple.</p> - -<p>Jenny Lind chantait au théâtre italien de Londres précisément les jours -où je donnais mes représentations à Saint-James, de sorte que, malgré -tout le désir que j’avais d’aller l’entendre, je ne pouvais me décider à -sacrifier une séance pour cet attrayant plaisir. Cependant, par une -circonstance trop longue à raconter ici, il arriva que je me trouvai -libre un jour de représentation de Jenny Lind. Il faut dire qu’outre -l’exploitation du théâtre Saint-James, Mitchell avait loué pour toute -l’année une certaine quantité de loges au Théâtre-Italien, et que, selon -la coutume anglaise, il les revendait<a name="page_309" id="page_309"></a> aux plus offrants. Il arrivait -parfois que des coupons n’étaient pas vendus au moment de la -représentation; Mitchell en faisait alors profiter quelques amis -privilégiés. Je savais cette particularité, et je me proposai de lui -faire, ce soir-là, le cas échéant, la demande d’une semblable faveur.</p> - -<p>Au moment où j’allais sortir de chez moi pour aller trouver mon -directeur, il entra dans ma chambre.</p> - -<p>—Parbleu, mon cher Mitchell, lui dis-je en l’abordant, j’allais -précisément chez vous pour présenter une requête.</p> - -<p>—Quelle qu’elle soit, mon ami, me répondit-il gracieusement, soyez -assuré d’avance qu’elle sera très bien accueillie.</p> - -<p>Et lorsque je lui eus expliqué ce dont il s’agissait:</p> - -<p>—Mon Dieu, Houdin, me dit-il du ton d’une véritable contrariété, que -vous me faites de peine de me demander cela!</p> - -<p>—Pourquoi donc? repris-je sur le même ton; si cela ne se peut pas, mon -cher ami, mettons que je n’ai rien dit.</p> - -<p>—Au contraire, Houdin, au contraire, cela se peut très bien; je suis -seulement contrarié d’avoir manqué la surprise que je voulais vous -faire; je vous apportais précisément une excellente loge pour ce soir... -La voici.</p> - -<p>Peut-on trouver rien de plus délicat et de plus aimable que cette -manière de faire?</p> - -<p>Quinze jours ne s’étaient pas écoulés depuis mon entrevue avec Mitchell, -qu’après une traversée des plus heureuses, je débarquais à Londres. Dès -mon arrivée, mon directeur me conduisit dans un charmant logement -attenant à son théâtre, et, après l’avoir mis à ma disposition, il m’en -fit visiter toutes les pièces. Arrivés dans la chambre à coucher:</p> - -<p>—Vous voyez là, me dit-il, un lit célèbre; c’est ici que Rachel, -Déjazet, Jenny Colon et plusieurs autres célébrités artistiques se sont -reposées des émotions de leurs succès. Vous ne pouvez y avoir que de -très belles inspirations dans les rêves qu’évoquera en vous le souvenir -de ces hôtes illustres. A tout autre que vous, mon cher Houdin, je -dirais que ces célèbres prédécesseurs lui porteront bonheur, mais votre -chance à vous est dans la vertu de votre baguette magique.<a name="page_310" id="page_310"></a></p> - -<p>Mitchell voulant donner à mes représentations tout l’attrait désirable, -avait commandé, pour mes séances, au décorateur de son théâtre, un salon -Louis XV d’une grande richesse, ainsi qu’un rideau d’avant-scène, sur -lequel devait être peint en lettres d’or le titre, adopté pour mon -théâtre de Paris, <i>Soirées fantastiques</i> de <span class="smcap">Robert-Houdin</span>. Ce travail, -assez long à exécuter, ne me permettait de commencer l’organisation de -ma séance que lorsqu’il serait entièrement terminé.</p> - -<p>En attendant, n’ayant rien de mieux à faire, j’allais me promener, -chaque jour, dans les magnifiques parcs de Londres, et je prenais des -forces en prévision des fatigues que j’allais éprouver dans mes séances.</p> - -<p>A ce mot de fatigues, le lecteur sera sans doute surpris, car il a le -droit de croire que mon séjour à Londres sera, en quelque sorte, un -temps de repos, puisqu’au lieu de jouer sept fois par semaine comme chez -moi, je ne dois plus donner que trois représentations dans le même laps -de temps.</p> - -<p>Pour expliquer cette contradiction, il me suffira de dire que le travail -et les fatigues sont moins dans l’exécution des séances que dans leur -organisation. Or, comme à Saint-James, j’allais jouer alternativement -avec une troupe d’opéra-comique, il en résultait que, pour ne pas gêner -les artistes dans leurs études, je devais leur laisser tout le temps -nécessaire à leurs répétitions qui, on le sait, prennent la plus grande -partie de la journée. En conséquence j’avais promis de débarrasser la -scène aussitôt ma représentation terminée, et de n’en prendre possession -que dans le milieu du jour qui m’était réservé. Ajoutons que dans le -travail d’installation et de déménagement, il ne suffisait pas seulement -de l’œil du maître, il fallait pour bien des raisons que je misse la -main à l’œuvre.</p> - -<p>On comprendra facilement ce qu’une telle situation devait me causer de -fatigue.</p> - -<p>Mitchell avait, pour l’aider dans la direction de son théâtre, deux -employés de la plus grande intelligence: ils se nommaient Chapman et -Nemmo. L’un calme et réfléchi, s’occupait de la partie administrative; -l’autre, vif, alerte, actif, surveillait certains détails<a name="page_311" id="page_311"></a> du théâtre et -particulièrement tout ce qui regardait la publicité.</p> - -<p>D’après les recommandations du directeur, Nemmo avait fait grandement -les choses pour l’annonce de mes représentations. D’énormes affiches, -sur lesquelles étaient représentées les différentes expériences de ma -séance, couvrirent les murs de Londres, et furent, selon l’usage -anglais, promenées dans les rues de la ville, à l’aide d’une voiture -semblable à celles que nous avons à Paris pour les déménagements.</p> - -<p>Mais, quelque grande que fût cette publicité, elle était encore modeste -comparativement à celle que vint nous opposer un compétiteur, qui peut -passer à bon droit pour le plus habile et le plus ingénieux <i>puffiste</i> -de l’Angleterre.</p> - -<p>Lorsque j’arrivai à Londres, un escamoteur, nommé Anderson, qui prenait -le titre de <i>Great Wizard of the North</i> (le grand sorcier du Nord), -donnait depuis longtemps des représentations dans le petit théâtre du -Strand.</p> - -<p>Cet artiste, craignant sans doute de voir se partager l’attention -publique, essaya d’éclipser la publicité de mes séances. Il lança donc -dans les rues de Londres une cavalcade ainsi organisée:</p> - -<p>Quatre énormes voitures, couvertes d’affiches et d’images représentant -des sortiléges de toute sorte, ouvraient la marche. Vingt-quatre hommes, -suivaient à la file et portaient chacun une bannière, sur laquelle était -peinte une lettre d’un mètre de hauteur.</p> - -<p>A chaque carrefour, les quatre voitures s’arrêtaient côte à côte, et -représentaient une affiche de vingt à vingt-cinq mètres de long, tandis -que, au commandement d’un chef, tous les hommes, autrement dit toutes -les lettres, s’alignaient, à l’exemple des voitures.</p> - -<p>Vues par devant, les lettres formaient cette phrase:</p> - -<p class="c"> -THE CELEBRATED ANDERSON!!!</p> - -<p class="nind">et on lisait de l’autre côté des bannières:</p> - -<p class="c">THE GREAT WIZARD OF THE NORTH.</p> - -<p>Malheureusement pour le <i>Wizard</i>, ses séances étaient attaquées d’une -maladie mortelle: un séjour trop prolongé dans Londres<a name="page_312" id="page_312"></a> avait fini par -amener la satiété. Puis son répertoire était vieux de date, et ne -pouvait lutter avec les tours nouveaux que j’allais présenter. Que -pouvait-il opposer à la seconde vue, à la suspension, à la bouteille -inépuisable, au carton fantastique, à l’escamotage de mon fils, etc., -etc. Force lui fut donc de fermer son théâtre et de partir pour la -province où, grâce à ses puissants moyens de publicité, il sut comme -toujours faire d’excellentes affaires.</p> - -<p>J’ai rencontré dans ma vie bien des <i>puffistes</i>, mais je puis dire que -jamais je n’en ai vu qui atteignîssent à la hauteur où Anderson s’est -élevé. L’exemple que je viens de citer peut déjà donner une idée de sa -manière, je vais en ajouter quelques autres qui achèveront de peindre -l’homme.</p> - -<p>Lorsque ses représentations doivent avoir lieu dans une ville et -qu’elles ont été annoncées à grand renfort de publicité, Anderson -parvient encore à faire lire ses annonces par les personnes qui ne -regardent ni les journaux ni les affiches.</p> - -<p>A cet effet, il fait remettre à tous les marchands de beurre de la ville -des moules en bois sur lesquels sont gravés son nom, son titre et -l’heure de sa séance, il les prie d’imprimer son cachet sur leurs -marchandises, en remplacement de la vache qui y est ordinairement -représentée. Comme il n’est pas une seule famille en Angleterre qui ne -mange du beurre à son déjeuner, si ce n’est même à tous ses repas, il en -résulte que chacun a, dès le matin, sans aucun frais pour l’escamoteur, -un programme qui l’engage <i>to pay a visit</i> (à rendre visite) à -l’illustre sorcier du nord.</p> - -<p>Ou bien encore, Anderson envoie dans les rues, avant le jour, une -douzaine d’hommes, porteurs de ces énormes plaques à jour, à l’aide -desquelles, avec un pinceau et du noir, on a pendant longtemps couvert -d’annonces les murs de Paris. Ces gens impriment sur les dalles des -trottoirs, qui, on le sait, sont en Angleterre de la plus grande -propreté, l’annonce des séances du sorcier. Bon gré mal gré, chaque -marchand, en ouvrant sa boutique, chaque habitant, en se rendant à ses -affaires, ne peut faire autrement que de lire le nom d’Anderson et le -programme de son spectacle. Il est vrai que quelques heures après, ces -annonces sont effacées par les pas<a name="page_313" id="page_313"></a> des passants, mais des milliers de -personnes les ont lues. Le Wizard n’en demande pas davantage.</p> - -<p>Ses affiches n’accusent pas moins d’originalité. On m’en montra une, un -jour, d’un format gigantesque, qui avait été faite à l’occasion de son -retour à Londres après une longue absence. C’était une imitation en -charge du fameux tableau <i>le Retour de l’île d’Elbe de Napoléon</i>.</p> - -<p>Sur le premier plan, on voit Anderson affectant la pose du grand homme. -Au-dessus de sa tête flotte un immense étendard portant ces mots: la -<i>merveille du monde</i>; derrière lui, et un peu perdu dans la pénombre, se -tiennent respectueusement l’empereur de Russie et plusieurs autres -monarques. Ainsi que dans le tableau original, des admirateurs -fanatiques du sorcier embrassent ses genoux, tandis qu’une foule immense -le salue de ses acclamations. On aperçoit dans le lointain la statue -équestre du général Wellington qui, le chapeau bas, s’incline devant -lui, le grand Wizard. Enfin il n’est pas jusqu’à la tour de Saint-Paul -qui ne se penche aussi très humblement.</p> - -<p>Au bas est cette inscription: <span class="smcap">Retour du Napoléon de la Nécromancie</span>.</p> - -<p>Prise au sérieux, cette image eût été une réclame de très mauvais goût; -comme charge, elle est excessivement comique. Du reste, elle obtint le -double résultat de faire rire le public de Londres et de rapporter grand -nombre de shillings à l’habile <i>puffiste</i>.</p> - -<p>Lorsque Anderson est sur le point de quitter une ville, où il a épuisé -toutes les ressources de la publicité et qu’il n’a plus rien à espérer, -il sait le moyen de faire encore une énorme recette.</p> - -<p>Il commande au meilleur orfèvre de la ville un vase d’argent de cinq ou -six cents francs; il loue, pour un jour seulement, le plus grand théâtre -ou la plus grande salle de l’endroit et fait annoncer que, dans une -séance d’adieu que se propose de donner le grand Wizard, il sera établi, -pendant l’entr’acte, un concours parmi les spectateurs, pour le meilleur -calembour.</p> - -<p>Le vase d’argent sera le prix du vainqueur.</p> - -<p>On sait que le peuple anglais se livre très volontiers à l’exercice des -jeux de mots.<a name="page_314" id="page_314"></a></p> - -<p>Un jury est choisi parmi les personnes les plus notables de la ville -pour juger, de concert avec le public, la valeur de chaque calembour.</p> - -<p>On convient que lorsque le mot sera trouvé bon, on applaudira; qu’on ne -dira rien pour le passable, et que l’on grognera pour le mauvais. (En -Angleterre, on ne siffle pas pour désapprouver, on grogne).</p> - -<p>Les places sont retenues à l’avance, la salle est envahie, elle est -comble; on vient moins pour la séance, que l’on connaît déjà, que pour -se donner le plaisir de faire de l’esprit en public. Chacun lance son -mot et reçoit un accueil plus ou moins favorable; enfin le vase est -décerné au plus spirituel de la société.</p> - -<p>Tout autre qu’Anderson se contenterait d’encaisser l’énorme recette que -lui rapporte cette séance, mais <i>le Grand Sorcier du Nord</i> n’a pas dit -son dernier mot. Avant que le public quitte la salle, il annonce qu’un -sténographe a été chargé par lui d’inscrire tous les calembours, et -qu’ils paraîtront chez les principaux libraires de la ville sous forme -de recueil.</p> - -<p>Chaque spectateur qui a donné son trait d’esprit n’est pas fâché de le -voir imprimé, et il achète le livre moyennant un shilling (1 fr. 25 c.) -On peut se faire une idée du nombre d’exemplaires qui peuvent être -vendus par le nombre des calembours qu’ils contiennent. J’ai en ma -possession un de ces recueils, imprimés à Glascow et portant la date du -15 mars 1850, dans lequel il y a 1,091 de ces facéties.</p> - -<p>Je possède aussi quelques affiches du Grand Sorcier du Nord, et je les -conserve précieusement, comme des modèles du genre. Il en est une -surtout qui est le sublime de la <i>blague</i>, fût-elle même américaine. Je -vais la donner ici pour couronner dignement cette esquisse de l’émule de -Barnum.</p> - -<p>Je copie mot à mot:</p> - -<p>«Le Grand Sorcier du Nord, surnommé la plus Haute Merveille de l’Age, le -vrai, le seul Wizard des Wizards, qui a été honoré des sourires -approbateurs des royautés, de l’élite de la société et des hommes -savants de toute dénomination; le Wizard qui a<a name="page_315" id="page_315"></a> étonné d’innombrables -myriades de spectateurs par son art merveilleux et la puissance de sa -magie; le voici, l’incompréhensible maître de la sorcellerie moderne, -qui vous invite à venir chaque soir à son palais cabalistique pour que -vous soyez témoins de ses actes étourdissants, de son habileté -scientifique et de ses prodiges. Le voici, le Wizard qui défie tout -compétiteur, le Wizard qui commande l’examen et l’attention, le Wizard -qui est infaillible, le Wizard du Nord enfin, dont les mystères sont -impénétrables, indéfinissables et incontestables. Venez donc tous à son -mystique banquet de la joie intellectuelle.</p> - -<p>»Les milliers de spectateurs qui ont déjà vu ses séances nécromantiques -reviennent et reviennent encore pour assister à sa science délectable et -jeter des yeux avides sur les merveilles qui réalisent des -impossibilités. Tous le proclament sans rival et s’écrient: Ce -mystérieux magicien des temps modernes est bien <i>la vraie lumière et la -merveille de l’âge</i>.</p> - -<p class="r">»Signé: <span class="smcap">Anderson.</span>»</p> - -<p> </p> - -<p>Le style charlatanesque de cette affiche est très plaisant, du moins je -le regarde comme tel, car il n’est pas supposable qu’Anderson ait jamais -eu l’intention de s’adresser sérieusement de tels compliments; si je me -trompais, ce serait alors de sa part, eu égard à son talent en -escamotage, plus que de la vanité. Je le crois au fond très modeste.<a name="page_316" id="page_316"></a></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.</h2> - -<p class="hang"><span class="smcap">Le théatre Saint-James.—Invasion de l’Angleterre par les artistes -français.—Une fête patronnée par la Reine.—Le Diplomate et le -Prestidigitateur.—Une recette de 75,000 francs.—Séance à -Manchester.—Les spectateurs au carcan.</span>—<i>What a capital -caraçao.</i>—<span class="smcap">Montagne humaine.—Cataclysme.—Représentation au palais de -Buckingham.—Un repas de Sorciers.</span></p> - -<p>Mais il est temps de revenir à Saint-James; les machinistes, peintres et -décorateurs doivent avoir terminé leurs travaux, car le 7 mai est -arrivé, et ce jour est le terme fixé pour que la scène me soit livrée.</p> - -<p>En effet, chacun a été de la plus grande exactitude. Dès le matin, le -nouveau décor se trouve en place, et comme, grâce à la recommandation -faite par Mitchell, on a suspendu, ce jour-là, les répétitions de -l’opéra-comique, le théâtre reste entièrement libre pour toute la -journée; je puis donc me livrer tranquillement aux préparatifs de ma -séance. Du reste, tout a été si bien prévu, si bien disposé à l’avance, -que mes apprêts se trouvent terminés lorsque le public commence à entrer -dans la salle.</p> - -<p>J’avais, ainsi qu’on doit le penser, pris toutes mes précautions,<a name="page_317" id="page_317"></a> -toutes mes mesures, pour que rien ne manquât dans ma séance, car une -expérience qui, si elle réussit, doit produire de l’étonnement, n’est -plus en cas d’insuccès qu’une mystification à l’adresse de l’opérateur. -Pauvres sorciers que ceux dont le pouvoir surnaturel, dont les miracles -tiennent à un fil!</p> - -<p>Il est vrai qu’un prestidigitateur intelligent, quel que soit le -mécompte qui lui survienne, doit toujours savoir se tirer d’embarras, en -se réservant un faux-fuyant qui puisse donner le change au public. -Néanmoins, si habile que l’on soit dans ces sortes de réparations, il -est très difficile d’en obtenir un heureux résultat, car ce n’est -toujours qu’un rhabillage dont on voit quelquefois le joint.</p> - -<p>J’avais bien, en toute occasion, une double manière de faire, mais -j’avoue que j’étais désolé quand j’étais obligé d’avoir recours à ces -moyens secondaires qui, en allongeant l’expérience, en rendent l’effet -beaucoup moins saisissant.</p> - -<p>Lorsqu’il s’agit de tours d’adresse, la chose est impossible, car là un -escamoteur ne doit jamais faillir, pas plus qu’un bon musicien ne doit -faire une fausse note. S’il arrive qu’il se trompe, c’est qu’il n’est -pas suffisamment adroit, et il doit recourir au travail pour se -perfectionner dans son art; mais dans les expériences, il survient -souvent des accidents que j’appellerai des coups de massue et que -l’homme le plus soigneux et le plus circonspect ne peut prévoir. On ne -peut, dans ces circonstances compter que sur les expédients que suggère -l’esprit.</p> - -<p>Ainsi, par exemple, il m’arriva un jour de briser le verre d’une montre -qui m’avait été confiée dans une séance. La position était -embarrassante, car c’est une très mauvaise conclusion pour un tour, que -de rendre endommagé un objet qui vous a été confié en bon état.</p> - -<p>Je m’approchai tranquillement de la personne qui m’avait prêté sa -montre; je la lui présentai en ayant soin que le cadran se trouvât -tourné en-dessous, et au moment de la remettre, je la retirai doucement.</p> - -<p>—Est-ce bien votre montre? dis-je avec assurance.<a name="page_318" id="page_318"></a></p> - -<p>—Oui, Monsieur, c’est elle.</p> - -<p>—A merveille; j’étais bien aise de le faire constater. Voulez-vous, -Monsieur, ajoutai-je en baissant la voix, me la laisser pour un autre -tour, que je vais faire dans quelques instants?</p> - -<p>—Volontiers, me répondit le complaisant spectateur.</p> - -<p>J’emporte alors le bijou sur la scène, et le remettant furtivement à mon -domestique, je lui donne l’ordre de courir en toute hâte chez un -horloger pour y faire remettre un autre verre.</p> - -<p>Une demi-heure après, je reviens auprès du propriétaire de la montre, et -la lui rendant:</p> - -<p>—Mon Dieu! Monsieur, lui dis-je, je viens de m’apercevoir avec regret -que l’heure avancée de la soirée ne me permet pas de faire le tour que -je vous ai promis; mais comme j’espère avoir encore le plaisir de vous -voir à mes séances, veuillez me le rappeler la première fois que vous -viendrez, et je pourrai alors vous faire jouir de cette intéressante -expérience... J’étais sauvé.</p> - -<p>Cependant le public entrait à Saint-James, mais avec tant de calme que, -bien que la loge où je m’habillais fût près de la scène, je n’entendais -aucun bruit dans la salle. J’en étais effrayé, car ces entrées paisibles -sont en France le pronostic certain d’une mauvaise recette pour le -directeur, et pour l’artiste les sinistres préliminaires d’un insuccès, -disons le mot, d’un <i>fiasco</i>.</p> - -<p>Dès que je fus en mesure de me présenter sur la scène, je courus au trou -du rideau. Je vis alors avec autant de surprise que de joie la salle -complètement remplie et présentant en outre la plus charmante société -que j’eusse encore vue.</p> - -<p>Il faut dire aussi que le théâtre Saint-James est un établissement hors -ligne; il est en quelque sorte un point de réunion pour la fine fleur de -l’aristocratie anglaise, qui s’y rend dans le double but de jouir du -spectacle et de se perfectionner dans la prononciation de la langue -française.</p> - -<p>Un fait donnera une idée de l’élégance, du ton et de la tenue des -spectateurs: il n’est permis à aucune dame de garder son chapeau; si -élégant qu’il soit, elle doit en entrant le déposer au vestiaire.<a name="page_319" id="page_319"></a> Cette -mesure, du reste, rentre dans les habitudes anglaises, car les dames -vont à ce théâtre en toilette de bal, c’est-à-dire coiffées en cheveux -et décolletées autant que la mode et les convenances le permettent. De -leur côté, les hommes s’y présentent vêtus de l’habit noir, cravatés de -blanc et gantés d’une manière irréprochable.</p> - -<p>A Saint-James, le parterre n’existe que pour mémoire; relégué sous les -balcons, c’est à peine si l’on s’aperçoit de son existence. Tout le -rez-de-chaussée est garni de stalles ou plutôt d’élégants fauteuils, où -les dames sont admises.</p> - -<p>Le prix des places est en rapport avec le confortable qu’elles peuvent -offrir. Chaque stalle se loue douze shillings (quinze francs), et l’on -peut entrer aux modestes places du parterre moyennant trois shillings -(trois francs soixante-quinze centimes). Ce n’est pas plus cher qu’à -l’Opéra.</p> - -<p>Tandis que j’étais à regarder avec ravissement cette élégante assemblée, -je me sentis légèrement frapper sur l’épaule. C’était Mitchell, qui -venait délicatement me faire part de quelques invitations qu’il avait -cru convenable de faire.</p> - -<p>—Eh bien! Houdin, me dit-il, quel est le résultat de votre examen? -Comment trouvez-vous la composition de notre salle?</p> - -<p>—Charmante, mon cher Mitchell; je dirai même que c’est la première fois -que, dans un théâtre, je me trouve appelé à donner des représentations -devant une aussi brillante réunion.</p> - -<p>—Brillante est en effet le mot, mon ami, car vous saurez qu’au nombre -de vos admirateurs (qu’on me passe le mot de louange, c’est Mitchell qui -parle) se trouve toute la presse anglaise, et la presse anglaise possède -un nombreux effectif. Nous devons avoir également pour spectateurs -quelques <i>gentlemen</i> dont l’opinion a la plus grande influence dans les -salons de la capitale des Trois-Royaumes; enfin grand nombre de places -sont occupées par des célébrités artistiques qui seront de justes -appréciateurs de ce Robert-Houdin que, selon l’expression champenoise, -nous avons fait mousser comme il le mérite.</p> - -<p>On doit penser, d’après ces détails, si cette représentation fut<a name="page_320" id="page_320"></a> une -solennité pour moi, et combien j’apportai de zèle et de soins dans -l’exécution de mes expériences. Je puis le dire, j’obtins un véritable -succès.</p> - -<p>Parlerai-je maintenant de la bienveillance et des encouragements du -public du théâtre Saint-James? J’en appelle aux artistes célèbres qui, -avant moi, ont joué sur cette scène: Rachel, Roger, Samson, Regnier, -Duplessis, Déjazet, Bouffé, Levassor, etc.; y a-t-il en Europe des -spectateurs comparables à ceux de Saint-James? Là, point de claqueurs; -ils y seraient superflus; le public se charge lui-même d’encourager les -artistes. Les gentlemen ne craignent pas de faire craquer leurs gants, -et les dames font avec leurs petites mains tout le bruit dont elles sont -capables.</p> - -<p>Mais je m’arrête, car je craindrais en continuant de tomber dans le -style du <i>Grand Wizard</i>.</p> - -<p>Mes représentations suivirent leur cours à Saint-James, et me -dédommagèrent amplement de ce que j’avais perdu à Paris. Bien que je ne -donnasse que quatre représentations par semaine, leur résultat dépassait -encore celui de mes plus beaux jours en France. Je ne pouvais -certainement désirer rien au-delà; mais Mitchell, plus expérimenté que -moi en affaires de théâtre, avait une ambition qu’il m’avait -communiquée.</p> - -<p>—Il faut, mon ami, m’avait-il dit, que vous jouiez devant la Reine, car -alors seulement votre vogue à Londres sera sanctionnée, et elle -deviendra par conséquent plus durable.</p> - -<p>Toutefois, Mitchell ne pouvait se dissimuler la difficulté d’obtenir la -commande de cette représentation; les circonstances, et je dirais même -la politique, si je l’osais, semblaient s’y opposer.</p> - -<p>Après les journées de février, les théâtres de Paris furent, ainsi que -je l’ai dit plus haut, réduits à n’avoir à peu près pour toute encaisse -métallique que des billets de faveur; ils cherchèrent donc dans les pays -voisins, comme je l’avais fait moi-même, un public moins préoccupé de -politique, et par conséquent plus accessible à l’attrait des plaisirs.</p> - -<p>L’Angleterre était le seul pays qui n’eût rien changé à ses habitudes de -luxe et de plaisir; aussi nombre de directeurs tournèrent-ils des -regards d’espérance vers cet Eldorado.<a name="page_321" id="page_321"></a></p> - -<p>Le théâtre du Palais-Royal, qui pourtant était un des moins malheureux, -en raison des affaires comparativement bonnes qu’il faisait, fut un des -premiers à tirer à vue sur la riche métropole des trois Royaumes-Unis.</p> - -<p>Dormeuil, son habile directeur, divisa sa troupe en deux parties; l’une -resta à Paris, tandis que l’autre vint au théâtre Saint-James, en -remplacement de l’opéra-comique qui avait terminé son engagement avec -Mitchell. Levassor, Grassot, Ravel, Mlle Scrivaneck, etc., eurent un -éclatant succès auprès de nos communs spectateurs.</p> - -<p>Cette réussite fut connue à Paris et monta la tête du directeur du -Théâtre Historique, M. H.....</p> - -<p>Après s’être entendu avec les propriétaires d’un théâtre de Londres -(Covent-Garden, je crois), l’impressario y vint également avec une -partie de sa troupe, pour représenter en deux soirées la pièce de -<i>Monte-Christo</i>.</p> - -<p>L’arrivée de ces artistes, tous pour la plupart d’un grand mérite, mit -en émoi les directeurs anglais, et ceux-ci, craignant avec quelque -raison un accaparement complet de leurs spectateurs, résolurent de -s’opposer à cette redoutable invasion.</p> - -<p>—Que les théâtres Français et Italien de Londres, disaient-ils dans -leurs récriminations, fassent jouer sur leurs scènes des pièces, quelles -qu’elles soient, leur privilége les y autorise, et nous respectons leur -droit. Mais nous ne souffrirons jamais que tous nos théâtres soient -ainsi envahis, et que Shakespeare soit détrôné par des auteurs -étrangers.</p> - -<p>La question de concurrence théâtrale prit bientôt le caractère d’une -question de nationalité. Les journaux prirent fait et cause pour les -théâtres; le peuple lui-même adopta l’opinion des journalistes, et -devint une armée militante contre les nouveaux-venus.</p> - -<p>M. H.... essaya néanmoins de faire représenter le chef-d’œuvre -d’Alexandre Dumas; mais il fut impossible d’en entendre un mot, tant il -se fit de bruit et de vacarme dans la salle, pendant tout le temps que -dura la représentation. En vain le directeur mit-il la plus courageuse -persistance dans son entreprise, il fut contraint<a name="page_322" id="page_322"></a> céder devant cette -imposante protestation, qui menaçait de dégénérer en émeute, et il se -décida à fermer le théâtre.</p> - -<p>Mitchell tendit la main au malheureux directeur, et il lui offrit -l’hospitalité à son théâtre pour qu’au moins, avant de partir, il pût y -représenter sa double pièce. A cet effet, il lui accorda un des jours -attribués aux représentations du Palais-Royal, et il lui promit de -s’entendre avec moi sur la soirée du lendemain, à laquelle j’avais droit -pour ma séance.</p> - -<p>Je n’avais rien à refuser à Mitchell, et le drame fut représenté dans -son entier; après quoi la troupe retourna en France.</p> - -<p>Je fis cette concession avec le plus grand plaisir, puisqu’elle obligea -d’estimables artistes; j’ajouterai même que si semblable occasion se -présentait encore d’obliger personnellement M. H...., je la saisirais -avec empressement, ne fût-ce que pour le faire penser à me remercier du -premier service que je lui ai rendu.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, les protestations de la presse et du public contre -les artistes étrangers avaient eu du retentissement, et la reine -Victoria croyait devoir observer une certaine réserve à notre égard. -Mais Mitchell n’était pas homme à se laisser décourager; il tenait à -cette séance; il la voulait pour notre intérêt commun, et il finit par -l’obtenir. L’occasion vint du reste se présenter d’elle-même.</p> - -<p>Une fête de bienfaisance, dont l’objet était la création d’un -établissement de bains pour les pauvres, fut organisée par les soins des -plus hautes dames de l’Angleterre.</p> - -<p>Cette fête devait avoir lieu dans une charmante villa, située à Fulham, -petit village à deux pas de Londres et appartenant à sir Arthur Webster, -qui l’avait obligeamment mise à la disposition des dames patronnesses.</p> - -<p>Ce gracieux essaim de sœurs de charité était représenté par dix -duchesses, quinze marquises et une trentaine de comtesses, vicomtesses, -baronnes, etc., en tête desquelles était la Reine, qui devait honorer la -fête de sa présence. C’était déjà plus qu’il n’en fallait pour faire -promptement enlever tous les billets, quel qu’en fût le prix. Cependant, -par un excès de conscience, ces dames songèrent<a name="page_323" id="page_323"></a> à joindre à cet attrait -quelques divertissements pour occuper agréablement les loisirs de la -journée.</p> - -<p>La première idée fut d’organiser un concert, et l’on songea -naturellement, vu la qualité des spectateurs, à choisir les meilleurs -chanteurs de la capitale. On jeta les yeux sur le Théâtre Italien.</p> - -<p>Mais là vint surgir une difficulté: il fallait aller demander à chaque -artiste le concours gratuit de son talent, et, comme c’était une faveur -à implorer, l’ambassade présentait pour les jolies solliciteuses une -position délicate, qu’elles craignaient d’accepter.</p> - -<p>Heureusement ces dames avaient eu le soin de s’adjoindre mon directeur, -dont les conseils intelligents devaient être très précieux dans -l’organisation de la fête.</p> - -<p>Mitchell fut chargé de voir les artistes, et il ne tarda pas à présenter -une liste des talents les plus remarquables: c’étaient M<sup>me</sup> Grisi, -M<sup>me</sup> Castellan, M<sup>me</sup> Alboni, Mario, Roger, alors engagé au Théâtre -Italien, Tamburini et Lablache.</p> - -<p>Après le concert devait avoir lieu un divertissement qui ne pouvait -manquer de piquer vivement la curiosité. Un grand nombre de dames, -revêtues de costumes empruntés aux diverses parties du monde, avaient -promis de former sur la pelouse des quadrilles de fantaisie dans -lesquels elles exécuteraient des danses de caractère; on avait dressé, à -cet effet, des tentes élégantes et spacieuses.</p> - -<p>Mais ce divertissement ne pouvait durer plus d’une heure, et il en -restait encore deux, pendant lesquelles on n’avait plus à offrir aux -invités que les plaisirs de la promenade. On comprit que cette -distraction n’était pas suffisante, surtout en songeant que le prix -d’entrée était fixé à deux livres (50 francs). On chercha alors, et l’on -pensa à ma séance.</p> - -<p>C’était ce que Mitchell attendait. Aussi prit-il sur lui, en raison de -notre liaison amicale, d’obtenir mon consentement. Il fit plus. Voulant -à son tour apporter son obole aux malheureux, il offrit de construire à -ses frais un théâtre, dans le parc même, et d’y faire apporter la scène -sur laquelle je donnais ma séance. C’était en quelque sorte transporter -le théâtre Saint-James à Fulham.<a name="page_324" id="page_324"></a></p> - -<p>Mitchell me fit part de cette heureuse nouvelle, dont il attendait les -meilleurs résultats, et je puis dire tout de suite que ses prévisions se -trouvèrent réalisées. Dès que l’on sut que la Reine assisterait à une de -mes représentations, bien des membres de la haute aristocratie, qui -n’étaient pas encore venus à Saint-James, y firent demander des loges.</p> - -<p>Au jour fixé pour la fête de Fulham, je partis après mon déjeûner pour -la résidence de sir Arthur Webster. Mon régisseur, en compagnie des -machinistes de Saint-James, y était depuis le matin, en sorte qu’en -arrivant je trouvai le théâtre complètement organisé. Décors, coulisses, -frises, rideau, tout y était, excepté cependant la rampe, qu’on avait -jugée inutile, puisque le soleil devait la remplacer avantageusement.</p> - -<p>L’entrée du public était fixée à une heure après-midi, et bien que je ne -dusse donner ma représentation que vers quatre heures, mes dispositions -étaient entièrement prises au moment où les portes furent ouvertes. Déjà -aussi les dames patronnesses étaient à leur poste pour recevoir la reine -et les autres membres de la famille royale. Ces dames étaient assistées -par des commissaires pris dans la plus haute noblesse, et parmi eux on -citait le duc de Beaufort, le marquis d’Abercorn, le marquis de Douglas, -etc.</p> - -<p>En attendant que je fusse acteur à mon tour, je ne songeai qu’à prendre -part à la fête en simple spectateur; je me dirigeai d’abord vers la -porte d’entrée.</p> - -<p>A peine y étais-je arrivé, que je vis descendre de voiture le duc de -Wellington, le héros populaire, devant lequel nobles et vilains -s’inclinaient avec une respectueuse déférence.</p> - -<p>Quelques minutes après, parurent le duc et la duchesse de Cambridge -accompagnés de Son Altesse le prince Frédérick-William de Hesse, et dans -un groupe qui suivit immédiatement ces hauts personnages, on me fit -remarquer la duchesse de Kent, puis la duchesse Bernhard de Saxe-Weimar, -ainsi que les princesses Anne et Amélie.</p> - -<p>Ces illustres visiteurs furent reçus par les dames patronnesses avec les -honneurs dus à leurs rangs, tandis que la musique des<a name="page_325" id="page_325"></a> -Royal-horse-Guards accompagnait chaque entrée de chants nationaux.</p> - -<p>On entendait au dehors la foule bruyante et animée, qui se pressait pour -voir passer, au risque de se faire écraser, les somptueux équipages -bardés de ces laquais pimpants et poudrés dont la tête est taxée par -l’État à un si haut prix.</p> - -<p>Les nombreux souscripteurs entraient avec empressement; chacun voulait -être exact; on savait que la Reine devait assister à la fête, et pour -rien au monde un Anglais, grand ou petit, ne voudrait manquer le plaisir -de contempler une fois de plus les traits de <i>her most gracious -majesty</i>.</p> - -<p>Le poste que j’avais choisi était on ne peut plus favorable pour passer -en revue les nouveaux arrivants et ne manquer aucun personnage. -Cependant, quelque attrait que pût me présenter ce brillant panorama, -j’avais hâte de prendre également connaissance de l’intérieur de ce -palais féerique, et je me préparais à m’y rendre, lorsque je jetai un -dernier coup-d’œil sur la porte d’entrée. Bien m’en prit, car en ce -moment arrivaient à peu de distance l’un de l’autre, le prince -Louis-Napoléon, notre Empereur actuel, le prince Edouard de Saxe-Weimar, -le prince Lawenstein, le prince Léopold de Naples et plusieurs autres -grands personnages dont les noms m’échappent aujourd’hui.</p> - -<p>Déjà à l’intérieur, les jardins, les serres, les appartements étaient -encombrés de tout ce que Londres possédait de plus riche et de plus -puissant. C’est tout au plus si l’on pouvait circuler librement. A -chaque instant, un essaim formidable de marquises et de ladies me -barrait le passage et me forçait à m’effacer pour ne pas m’exposer à -froisser les plus éblouissantes toilettes que j’eusse jamais vues. Cela -m’était assez difficile, car de quelque côté que je me jetasse -complaisamment, je risquais fort de rencontrer le même inconvénient, -tant était nombreuse et compacte la réunion de Fulham.</p> - -<p>A deux heures et demie, la Reine n’était pas encore arrivée, et l’on -ignorait si l’on devait attendre Sa Majesté pour commencer la fête ou -passer outre, lorsque des hurrahs frénétiques, dont l’air<a name="page_326" id="page_326"></a> retentit à un -mille de distance, annoncèrent qu’elle paraîtrait bientôt.</p> - -<p>Aussitôt les cloches du village sonnèrent à triple volée; la musique -entonna l’hymne nationale de <i>God save the queen</i> (Dieu sauve la Reine), -et les plus jeunes et les plus jolies femmes vinrent former une double -haie sur le passage de Sa Majesté.</p> - -<p>Ces apprêts étaient à peine terminés, que la Reine descendit de voiture, -et suivant une immense avenue tapissée de drap rouge et abritée par un -dais aux riantes couleurs, se dirigea vers le salon où le concert -attendait sa présence pour commencer.</p> - -<p>Là, au milieu du cercle qu’avaient formé les dames patronnesses, Sa -Majesté prit place, et le concert commença.</p> - -<p>Certes, c’eût été avec bonheur que j’aurais écouté les douces mélodies, -les voix si suaves et si sonores qui furent entendues dans cette -enceinte. Malheureusement le salon, malgré ses vastes proportions, ne -pouvait contenir tout le monde, et l’affluence était si grande que -non-seulement il était comble, mais que les abords s’en trouvaient -envahis jusqu’au point où les dernières vibrations des voix venaient -s’éteindre.</p> - -<p>Il fallut donc me contenter d’entendre du dehors les nombreux bravos -accordés aux habiles chanteurs. Roger surtout obtint un véritable -triomphe dans son morceau de <i>Lucie de Lammermoor</i>; on sait la manière -ravissante dont il le chante. La Reine, elle-même, demanda qu’il le dît -une seconde fois.</p> - -<p>Le concert se terminait à peine que, suivant le programme qui en avait -été rédigé d’avance, la Royale spectatrice vint assister aux quadrilles -dans lesquels figuraient, on se le rappelle, des dames revêtues de -costumes rivalisant d’élégance et de richesse.</p> - -<p>J’avais bien aussi le plus grand désir d’assister à ce gracieux -spectacle, mais je crus utile à mes intérêts d’aller jeter un dernier -coup-d’œil sur ma scène. Je me dirigeai donc vers mon théâtre où l’on -m’avait réservé une entrée particulière, et j’allais gravir les quelques -marches qui y conduisaient, quand je me sentis saisir par le bras.</p> - -<p>—Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit en souriant un Monsieur,<a name="page_327" id="page_327"></a> qui se -mit à monter l’escalier avec moi, cela se trouve à merveille, nous -allons entrer de compagnie.</p> - -<p>—Où cela, Monsieur? demandai-je, tout étonné de cette proposition.</p> - -<p>—Où cela? mais sur votre théâtre, répondit l’inconnu d’un ton -d’autorité, et j’espère bien que vous ne me refuserez pas ce plaisir-là.</p> - -<p>—Je suis fâché de vous refuser, Monsieur; mais cela ne se peut pas, -dis-je poliment, sachant que dans l’enceinte de Fulham, il ne pouvait y -avoir que des gens pour lesquels on devait avoir des égards.</p> - -<p>—Pourquoi cela ne se pourrait-il pas? riposta mon interlocuteur avec -une insistance marquée; je trouve au contraire que rien n’est plus -facile. Si nous ne pouvons passer de front par la porte, nous y -entrerons l’un après l’autre.</p> - -<p>—Pardonnez-moi, Monsieur, de vous refuser, mais aucun étranger ne doit -pénétrer sur ma scène.</p> - -<p>—Ah bien! dit alors mon assaillant sur le ton de la plaisanterie, s’il -en est ainsi, pour ne pas vous être plus longtemps étranger, je vais -vous dire mon nom. Je suis le baron Brunow, ambassadeur de Russie, aussi -grand admirateur de vos mystères que désireux de les pénétrer. Et il -continuait à monter, en cherchant à forcer la barrière que je lui -opposais. Comment, Monsieur Robert-Houdin, ajouta-t-il, vous me refusez? -je ne vous demande pourtant qu’une ou deux confidences, rien de plus.</p> - -<p>—Je persiste dans mon refus, Monsieur le baron, pour plusieurs raisons -et principalement pour celle-ci...</p> - -<p>—Laquelle?</p> - -<p>—C’est que vous possédez une perspicacité et un esprit trop -généralement reconnus, pour que je vous prive du plaisir de découvrir -vous-même ces secrets, dignes à peine de votre haute intelligence.</p> - -<p>—Ah! ah! fit en riant le baron, voilà de belle et bonne diplomatie; -est-ce que vous voudriez marcher sur mes brisées?</p> - -<p>—J’en suis indigne, Monsieur le baron.<a name="page_328" id="page_328"></a></p> - -<p>—Très bien! très bien! En attendant je me trouve repoussé avec perte et -réduit à prendre place parmi les spectateurs.—Je me rends; mais -dites-moi, Monsieur Robert-Houdin, vous n’avez jamais été en Russie?</p> - -<p>—Non, Monsieur, jamais.</p> - -<p>—Alors, donnez-moi votre carte.</p> - -<p>—La voici.</p> - -<p>L’ambassadeur mit son nom au bas du mien.</p> - -<p>—Tenez, me dit-il en me la rendant, si vous avez le désir de visiter -notre pays, cette carte vous sera très utile, et si je me trouvais à -Saint-Pétersbourg à cette époque, venez me voir, je vous procurerai -l’honneur de jouer devant Sa Majesté l’empereur Nicolas.</p> - -<p>Je remerciai le baron Brunow, et il me quitta.</p> - -<p>Pendant cet entretien, les quadrilles s’exécutaient, et ils n’étaient -pas encore terminés, que déjà la foule envahissait les places qui -n’étaient pas réservées pour la famille Royale et la cour. La Reine -elle-même ne tarda pas à arriver, et aussitôt je reçus l’ordre de -commencer.</p> - -<p>Que n’ai-je une plume plus habile pour peindre avec de vives couleurs le -riche tableau qui, à cet instant, se déroula devant mes yeux éblouis! Je -vais toutefois essayer de le décrire.</p> - -<p>Que l’on se figure une immense pelouse s’élevant devant moi en -amphithéâtre et comme disposée pour être le parterre de ma scène. -Certes, l’on n’eût pu dire si l’herbe ou le sable recouvrait ces gradins -naturels, tant ils étaient couverts de spectateurs, je devrais dire de -spectatrices, car les Messieurs n’étaient point admis dans cette -enceinte.</p> - -<p>Au premier plan et près de mon théâtre, la Reine, ayant à sa droite son -Royal époux, était entourée de sa jeune et gracieuse famille. Un peu en -arrière, les dames de la cour, assistées des dames patronnesses, -formaient l’entourage de Sa Majesté. Puis, au second plan, à une -distance respectueuse, étaient assises les femmes et les filles des -nombreux souscripteurs. Quant aux Messieurs, on les voyait -symétriquement groupés autour de cette vaste enceinte.<a name="page_329" id="page_329"></a></p> - -<p>C’était vraiment un coup-d’œil ravissant que ces femmes aux blanches -parures, éblouissantes de jeunesse et de beauté, couvertes de diamants -et de fleurs, et rivalisant entre elles de bon goût, de richesse et -d’éclat.</p> - -<p>De l’endroit où je me trouvais, on eût dit une vaste prairie -couverte de neige, sur laquelle s’étalaient les plus riches fleurs du -printemps, et les habits noirs des spectateurs qui encadraient ce riant -tableau, loin de l’obscurcir, en rehaussaient l’éclat.</p> - -<p>Sur les côtés de la pelouse, des chênes séculaires apportaient leur -frais ombrage à cette salle de spectacle improvisée.</p> - -<p>De quel noble orgueil je me sentis saisi, en voyant qu’à moi seul je -tenais, pour ainsi dire, suspendus à mes doigts, ces jolis yeux de -duchesses, si fiers quelquefois, mais alors si bienveillants, et qui -semblaient à chaque instant prendre un nouvel éclat à la vue des -surprises que je leur causais!</p> - -<p>Dans cette représentation unique dans ma vie, le temps se passa pour moi -avec une telle rapidité, que je fus tout étonné d’en être arrivé à -présenter la dernière de mes expériences.</p> - -<p>Avant de quitter sa place, la Reine, bien qu’elle eût plusieurs fois -témoigné sa satisfaction, me fit complimenter par un officier -d’ordonnance, qui m’exprima également le désir de Sa Majesté d’avoir -plus tard une représentation à son palais de Buckingham.</p> - -<p>Afin de n’être point retardé par le départ des nombreux équipages qui -stationnaient aux portes du parc, j’avais pris toutes mes mesures pour -partir immédiatement après ma séance. Aussi, tandis que chacun -reconduisait la Reine, je montai en voiture et je quittai la fête.</p> - -<p>Un fait peut donner une idée du nombre de mes spectateurs, c’est que je -fus plus d’un quart d’heure à dépasser les équipages qui étaient rangés -sur une double ligne, le long de la route. Du reste, le produit de la -fête le fera mieux connaître encore. La recette s’est élevée à deux -mille cinq cents guinées, quelque chose comme soixante-quinze mille -francs!</p> - -<p>Dès le lendemain, Mitchell fit mettre en tête des affiches annonçant<a name="page_330" id="page_330"></a> -mes séances, les armes de la Reine, et au-dessous, cette phrase -sacramentelle, sorte de certificat de baptême: <i>Robert-Houdin who has -had the honor to perform befor her most gracious Majesty the Queen, the -prince Albert, the Royal family and the nobitily of the united -Kindom...</i></p> - -<p>Ma vogue n’en devint que plus grande à Saint-James.</p> - -<p>Nous étions alors à la fin de juillet, et tout autre qu’un Anglais -comprendra difficilement comment il est possible d’obtenir un succès -dans un théâtre pendant les chaleurs caniculaires de l’été. Je dirai -donc que chez nos voisins d’Outre-Manche, où tous nos usages sont -intervertis, la saison des concerts, des fêtes et des spectacles a lieu -à partir du mois de mai jusqu’à la fin d’août. Une fois septembre -arrivé, la noblesse rejoint ses manoirs féodaux, et pendant six mois, -consacre à la vie de famille un temps que les plaisirs et les fêtes ne -viennent plus lui disputer.</p> - -<p>Je fis comme mes spectateurs; je quittai Londres vers le commencement de -septembre, non, comme eux, pour prendre du repos, mais au contraire pour -entrer dans une vie encore plus agitée que celle que je quittais. Je me -dirigeai vers le théâtre de Manchester, dont Knowles, le directeur, -avait contracté avec moi un engagement pour une quinzaine de -représentations.</p> - -<p>Le théâtre de cette ville est immense; semblable à ces vastes arènes de -l’antique Rome, il peut renfermer dans son sein un peuple tout entier. -Il suffira de dire, pour donner une idée de sa grandeur, que douze cents -spectateurs remplissent à peine le parterre.</p> - -<p>Lorsque je pris possession de la scène, je fus effrayé de sa vaste -étendue; je craignais de m’y perdre, car là un homme ne paraît plus dans -ses proportions naturelles, et la voix s’égare comme dans un désert.</p> - -<p>On m’expliqua plus tard les raisons qui avaient fait construire un aussi -gigantesque monument.</p> - -<p>Manchester, ville éminemment industrielle et manufacturière, compte les -ouvriers par milliers. Or, ces rudes travailleurs sont tous amateurs de -spectacle, et, dans leur existence au jour le<a name="page_331" id="page_331"></a> jour, ils sacrifient -volontiers à ce plaisir une ou deux soirées par semaine; il fallait donc -une enceinte capable de les contenir.</p> - -<p>On doit penser, vu la grandeur de la salle, qu’un grand nombre des -expériences que je présentais à Saint-James ne devaient plus convenir au -théâtre de Manchester; je fus obligé de composer un programme, dans -lequel il n’y aurait que des prestiges qui pussent être vus de loin, et -dont l’effet frappât les masses.</p> - -<p>A l’annonce de mes représentations, les ouvriers accoururent en foule, -et, le parterre, leur place favorite, fut littéralement encombré, tandis -que les autres places laissaient apercevoir bien des vides. C’est assez -l’ordinaire du reste, aux premières représentations en Angleterre: pour -se décider à aller voir une pièce ou un artiste, certaines gens veulent -lire sur le journal le compte-rendu et l’opinion du feuilletonniste, qui -ne manque jamais de paraître le lendemain.</p> - -<p>L’entrée s’était faite avec un tumulte dont on ne pourrait trouver -d’exemple dans aucun théâtre, en France, si ce n’est dans les -représentations gratuites données à Paris dans les grandes solennités. -Avant de faire lever le rideau, je dus attendre et laisser à mon bruyant -public le temps de se calmer; insensiblement l’ordre et le silence -s’étant à peu près rétablis, je commençai ma séance.</p> - -<p>Au lieu de ce monde fashionable, de ces élégantes toilettes, de ces -spectateurs qui semblaient répandre dans la salle un parfum tout -aristocratique, de ce public d’élite enfin, que je rencontrais à -Saint-James, je me trouvais en présence de simples ouvriers aux -vêtements modestes et uniformes, aux manières brusques, aux ardentes -démonstrations.</p> - -<p>Mais ce changement, loin de me déplaire, stimula au contraire ma verve -et mon entrain, et je me mis bientôt à l’aise avec mes nouveaux -spectateurs lorsque je vis qu’ils prenaient un vif intérêt à mes -expériences. Pourtant, un incident faillit dès le principe, susciter -contre moi un mécontentement fâcheux.</p> - -<p>Loin de venir à mes séances pour se perfectionner dans l’étude de la -langue française, les ouvriers de Manchester furent très<a name="page_332" id="page_332"></a> étonnés quand -ils m’entendirent m’exprimer dans une langue autre que la leur. Des -protestations m’interrompirent à plusieurs reprises; <i>speack english</i>, -criait-on de toutes parts et sur tous les tons, <i>speack english</i>.</p> - -<p>Me faire parler anglais était une exigence à laquelle il m’était -matériellement impossible de me soumettre; j’étais resté, il est vrai, -six mois à Londres, mais me trouvant constamment en contact avec des -compatriotes, ou avec des gens qui comprenaient le français, je n’avais -jamais eu besoin de recourir à la langue anglaise. J’essayai pourtant de -satisfaire une réclamation que je sentais légitime, et de suppléer à ce -qui me manquait par de l’audace et de la bonne volonté. Je savais -quelques mots d’anglais, je me mis à les débiter; lorsque mon -vocabulaire se trouvait en défaut et que j’étais sur le point de rester -court, j’inventais des expressions, des phrases qui, en raison de leur -tournure bizarre, amusaient beaucoup mon auditoire. Il m’arrivait -souvent aussi, dans les cas embarrassants, de m’adresser à lui pour -qu’il me vînt en aide, et c’était à mon tour d’avoir bonne envie de -rire.</p> - -<p><i>—How do you call it?</i> (comment appelez-vous cela?) disais-je avec un -sérieux comique en présentant l’objet dont je voulais savoir le nom. Et -tout aussitôt cent voix répondaient à ma demande. Rien n’était plus -plaisant que cette leçon ainsi prise, et dont les cachets, contrairement -à l’usage, avaient été payés par mes spectateurs.</p> - -<p>Grâce à ma condescendance, je parvins à faire la paix avec mon public, -et il la cimenta chaudement à plusieurs reprises par de bruyants -applaudissements. Le dernier tour surtout obtint d’unanimes suffrages; -je veux parler de la <i>bouteille inépuisable</i>, qui fut entourée d’une -mise en scène qu’on n’a peut-être jamais vue dans aucun théâtre.</p> - -<p>Le tableau que présenta ce tour est indescriptible; un habile pinceau -pourrait seul en retracer les nombreux détails. En voici cependant une -esquisse aussi exacte que possible:</p> - -<p> </p> - -<p>J’ai dit plus haut que, si les spectateurs manquaient dans quelques<a name="page_333" id="page_333"></a> -endroits de la salle, le parterre était comble; il représentait par -conséquent un groupe de plus de douze cents individus.</p> - -<p>C’était pour moi une scène vraiment curieuse de voir toutes ces têtes -sortant invariablement de vestes dont la couleur foncée rehaussait -encore la fraîcheur de ces physionomies, que peuvent seuls donner le -<i>Porter</i> et le rosbif de la Grande-Bretagne.</p> - -<p>Pour que je pusse communiquer plus facilement avec mes nombreux -spectateurs, le machiniste avait établi un plancher qui allait de la -scène à l’extrémité du parterre, et, comme je désirais m’adresser -également aux personnes placées sur le côté, on avait mis à quelques -centimètres de l’appui des galeries deux autres <i>praticables</i> beaucoup -moins longs que celui du centre. Ces deux derniers n’avaient pas comme -l’autre le désavantage d’occuper des places, car ils se trouvaient -directement au-dessus d’un passage. Seulement, ceux qui arrivaient par -là avaient été forcés de se courber pour se rendre à leur destination? -mais qu’était ce petit inconvénient en raison du plaisir qu’on se -promettait en voyant <i>a french conjuror</i> (un sorcier français), ainsi -que m’appelaient les ouvriers.</p> - -<p>Or, ma séance était commencée, que le public entrait encore au parterre; -et l’on y mit tant de monde, qu’à la fin il n’y eut plus de places pour -les retardataires.</p> - -<p>Plusieurs d’entre eux eurent la constance de rester courbés sous les -praticables, et, regardant tantôt à droite, tantôt à gauche, ils purent -suivre, tant bien que mal, le cours de mes expériences. Mais un de ces -intrépides spectateurs, fatigué sans doute de la posture incommode qu’il -était obligé de garder, s’ingénia de passer la tête à travers l’étroit -espace qui se trouvait entre le praticable et la galerie. Il s’y prit du -reste fort adroitement: il passa d’abord son chef de côté, puis il se -retourna vers moi, exactement comme s’il se fût agi d’un bouton dans une -boutonnière.</p> - -<p>Cette innovation fut, comme on le pense bien, gaiement et bruyamment -accueillie par l’assemblée, et ce malheureux eut à subir le sort réservé -à tous les novateurs: on lui fit un affreux charivari, on l’accabla de -quolibets. Mais il ne s’en inquiéta pas, et son flegme désarma les -détracteurs de son invention.<a name="page_334" id="page_334"></a></p> - -<p>Encouragé par son exemple, un voisin essaya du mécanisme de la -boutonnière, puis un second, un troisième, et enfin, vers le milieu de -la séance, une demi-douzaine de têtes dont on ne connaissait pas les -corps se trouvaient symétriquement rangées de chaque côté de la scène et -présentaient assez l’aspect de jeux de boules attendant les amateurs de -cet exercice.</p> - -<p>J’en étais donc arrivé au tour de la bouteille, qui consiste, on le -sait, à faire sortir d’un flacon vide toutes les liqueurs qui peuvent -être demandées, quel que soit le nombre des consommateurs.</p> - -<p>La réputation de cette fameuse bouteille était déjà établie à -Manchester; les journaux de Londres y avaient porté les détails de cette -expérience. Aussi un hurrah général s’éleva de toutes parts quand je -parus armé de ma fiole merveilleuse, car outre l’attrait que pouvait -offrir ce tour, l’ouvrier comptait encore sur le plaisir to <i>drinck a -glass of brandy</i>, ou de toute autre liqueur.</p> - -<p>Flatté de cette réception, je m’avançai jusqu’au milieu du parterre -suivi de mon domestique, qui portait une innombrable quantité de verres. -Je n’eus pas besoin, comme à Londres, de provoquer les demandes. A peine -étais-je arrivé, que déjà mille voix criaient à l’envi: brandy, wiskey, -gin, curaçao, kirsch, rhum, etc.</p> - -<p>Il m’était impossible de satisfaire à la fois tout le monde; je voulus -alors procéder par ordre, et, remplissant un verre, je le présentai à -celui qui semblait m’avoir fait la première demande; mais, amère -déception pour le consommateur! vingt mains s’élancent pour lui disputer -la précieuse liqueur, et chacune tirant de son côté, le verre se -renverse. Les spectateurs, livrés au supplice de Tantale, appellent à -grands cris ce liquide, qui n’a pu s’approcher de leurs lèvres; je -remplis un second verre, il subit le même sort que le premier, et -l’acharnement devient tel, que le cristal se brise entre les mains des -lutteurs obstinés.</p> - -<p>Plus loin on m’adresse la même demande, je fais la même distribution, et -nul ne peut encore en profiter.</p> - -<p>Sans m’inquiéter du résultat, je verse la liqueur à profusion et la -livre à la rapacité des consommateurs.<a name="page_335" id="page_335"></a></p> - -<p>Bientôt tous les verres ont disparu; c’est en vain que je les réclame -pour continuer mes largesses, il n’en reste plus vestige. Mon expérience -allait donc se trouver brusquement terminée, lorsqu’un spectateur plus -avisé eut l’idée de me tendre la main en guise de coupe.</p> - -<p>Le procédé, ma foi, était aussi simple qu’ingénieux; c’était l’œuf de -Christophe-Colomb. L’étonnement qu’en éprouvèrent les voisins permit à -l’inventeur de tirer parti de sa découverte, chose bien rare, hélas!</p> - -<p>La coupe improvisée fit fortune, et chacun de me tendre la main; mais, -<i>ô imitatores, servum pecus</i>, comme dit Horace, les imitateurs virent -leur contrefaçon éprouver, sauf la casse, les mêmes péripéties que les -verres et leur apporter le même résultat.</p> - -<p>De guerre lasse, j’allais me retirer, quand un nouveau perfectionnement -fut proposé par un spectateur aussi altéré que tenace: renversant la -tête en arrière et ouvrant démesurément la bouche, il m’engagea par -gestes à lui ingurgiter du curaçao. Trouvant l’idée originale, je le -satisfis sur-le-champ.</p> - -<p>—<i>What a capital curaçao</i>, fit mon homme en se passant la langue sur -les lèvres.</p> - -<p>Cette séduisante exclamation fut à peine entendue, que toutes les -bouches étaient ouvertes et les têtes immodérément renversées; c’était à -me faire fuir de frayeur. Cependant, pour ne pas laisser inachevée une -aussi curieuse scène, je fis une tournée d’arrosage ajustant les -embouchures de mon mieux. Il arrivait bien quelquefois que l’entonnoir, -bousculé par les voisins, laissait égarer un peu de liqueur sur les -vêtements, mais, sauf ce léger inconvénient, tout allait à merveille, et -je crus avoir enfin rempli la rude tâche de désaltérer mon auditoire. -Pourtant j’entendis encore quelques réclamations. <i>A glass of wiskey</i>, -implorait un de ces intrépides spectateurs qui s’étaient, on se le -rappelle, glissés entre le plancher et la galerie, et dont la tête -ruisselante de sueur semblait être le chef de quelque corps bien replet.</p> - -<p>Mon fils, qui me servait en scène, et qui, l’un des premiers, avait -entendu cette requête, comprit tout le désir que pouvait<a name="page_336" id="page_336"></a> avoir le -pauvre solliciteur; il courut sur la scène chercher un verre que je me -hâtai d’emplir, et il le lui porta.</p> - -<p>Mais une difficulté surgit tout-à-coup; le réclamant et ses compagnons -étaient enfermés dans leurs carcans, côte à côte, et cette circonstance -ne leur permettait pas d’élever les bras, à moins qu’il ne se fît un -vide entre eux. Mon fils, qui n’y réfléchissait pas, présenta le verre, -et voyant que personne ne le prenait, se disposa à le reporter sur la -scène. Un gémissement le fit retourner sur ses pas, et, à l’air du -patient, il comprit que celui-ci le suppliait de se baisser, et -d’approcher le verre de ses lèvres.</p> - -<p>Cette délicate opération s’effectua du reste avec beaucoup d’adresse de -part et d’autre, et malgré les rires du public, chacun des compagnons du -privilégié réclama à son tour le même service.</p> - -<p>Cette petite scène semblait avoir calmé l’ardeur du public; je crus -possible de terminer mon expérience par le coup de fouet qui doit la -faire valoir. Il s’agit, lorsque ma bouteille semble épuisée, d’en faire -sortir encore un énorme verre de liqueur; mais une scène à laquelle -j’étais loin de m’attendre fut celle qui m’accueillit alors.</p> - -<p>On a souvent parlé des saturnales que provoquaient les affreuses -distributions de vin et de comestibles qui se faisaient sous la -restauration. Eh bien! ces orgies n’étaient que des repas de bonne -compagnie, comparativement à l’assaut qui se livra pour arriver jusqu’au -verre que je tenais à la main.</p> - -<p>Une montagne humaine se dressa subitement devant moi, et de cette -pyramide vivante, sortirent deux cents bras pour se disputer leur proie, -comme aussi s’ouvrirent cent bouches pour l’engloutir.</p> - -<p>Je songeai qu’il était prudent de battre en retraite, dans la crainte -d’être englouti sous cette masse informe. Impossible! Derrière moi, une -haie de buveurs altérés me barra le passage.</p> - -<p>Le danger était pressant, car la pyramide se penchait pour m’atteindre -et semblait devoir perdre l’équilibre d’un moment à l’autre; les cris -des malheureux qui la supportaient, témoignaient assez de la position -douloureuse à laquelle je pouvais à mon tour être soumis; je me -précipitai, tête baissée, traversai l’obstacle<a name="page_337" id="page_337"></a> qu’on voulait m’opposer, -et je pus arriver sur la scène assez à temps pour jouir du curieux -spectacle de l’éboulement de la montagne.</p> - -<p>Je renonce à peindre les cris de joie, les hurras, les applaudissements -qui accueillirent cette chute, tandis que les victimes vociféraient des -récriminations, s’agitaient, pêle-mêle, ne trouvant pour se relever -d’autre appui que les corps récalcitrants de leurs compagnons -d’infortune. C’était un vacarme digne de l’enfer.</p> - -<p>Le rideau se baissa sur cette scène, mais des cris et des battements de -mains se firent entendre aussitôt; on rappelait le <i>conjuror</i> Houdin -pour le féliciter de sa séance.</p> - -<p>Je me rendis à cet appel, et quand je parus, soit que dans le tour de la -bouteille j’eusse été peut-être un peu trop prodigue de mes liqueurs, -soit que mes braves spectateurs, comme j’aime à le croire, eussent été -satisfaits de ma séance, des trépignements et des applaudissements -éclatèrent d’une manière si formidable, que j’en restai saisi, tout en -ressentant vivement le plaisir qu’ils me procuraient. Car il faut le -dire, ce bruit de deux mains frappant l’une contre l’autre, si agaçant -qu’il soit en lui-même, n’a rien qui choque l’oreille d’un artiste. Au -contraire, plus il est étourdissant, plus il semble harmonieux à celui -qui en est l’objet.</p> - -<p>Les séances qui suivirent furent loin d’être aussi tumultueuses que la -première, et la raison en est tout simple. Les représentants du commerce -et de l’industrie, la seule aristocratie de Manchester, ayant entendu -parler de ma séance, vinrent à leur tour, en compagnie de leurs -familles, pour y assister; leur présence contribua à tenir en respect -les ouvriers, dont le plus grand nombre se trouvait sous leur direction. -La salle changea d’aspect, et je n’eus plus qu’à me louer par la suite -de la tranquillité des spectateurs du parterre.</p> - -<p>Quinze représentations consécutives n’avaient pas épuisé la curiosité -des habitants de la ville, et certes j’eusse pu continuer encore pendant -quinze jours au moins, lorsqu’à mon grand regret je fus obligé de céder -la place à deux artistes célèbres, Jenny Lind<a name="page_338" id="page_338"></a> et Roger, avec lesquels -Knowles avait également contracté un engagement, à jour fixe.</p> - -<p>Si j’étais fâché d’abandonner ainsi un aussi beau succès, d’un autre -côté, je l’avoue, je me trouvais heureux de fuir au plus vite cette -atmosphère lourde et enfumée, qui fait ressembler la capitale -industrielle de l’Angleterre à une ville de ramoneurs. Je ne pouvais -habituer mes poumons à respirer en guise d’air vivifiant les flocons de -noir de fumée dont l’air est incessamment chargé. J’étais tombé dans une -tristesse qui tenait presque du spleen et qui ne me quitta que lorsque -j’arrivai dans la riante ville de Liverpool, où je m’étais engagé à -rester quelques semaines.</p> - -<p>Le lecteur me permettra de ne pas parler des représentations que j’y -donnai, non plus que de celles qui eurent lieu dans d’autres villes.</p> - -<p>J’étais alors en pleine voie de succès. Toutes mes séances commençaient -par des applaudissements et finissaient par l’encaissement d’une bonne -recette. Je me contenterai de dire qu’après avoir joué successivement -sur les théâtres de Liverpool, de Birmingham, de Worcester, Cheltenam, -Bristol et Exeter, je rentrai à Londres pour y donner encore une -quinzaine de représentations avant de revenir en France.</p> - -<p> </p> - -<p>Quelques jours après ma rentrée à Saint-James, la Reine se souvenant, -sans doute, du désir qu’elle m’avait témoigné à Fulham, me fit demander -une représentation dans son Palais de Buckingham.</p> - -<p>Cette invitation ne pouvait m’être que très agréable, je l’acceptai avec -empressement.</p> - -<p>Au jour indiqué, dès huit heures du matin, je me rendis à la demeure -royale. L’intendant du palais, auquel on m’adressa, me conduisit à -l’endroit où devait avoir lieu ma représentation. C’était une longue et -magnifique galerie de tableaux. On y avait élevé un théâtre dont la -scène représentait un salon Louis XV, blanc et or, à peu de chose près -semblable à celui que j’avais à Saint-James.<a name="page_339" id="page_339"></a></p> - -<p>Mon conducteur me montra ensuite une salle à manger voisine: c’était, me -dit-il, celle des dames d’honneur, et il me pria d’indiquer l’heure à -laquelle je désirais qu’on nous y servît à déjeûner.</p> - -<p>J’étais trop préoccupé pour penser à manger, car j’avais à organiser ma -séance. Toutefois je commandai, à tout hasard, mon repas pour une heure -de l’après-midi, et je me mis aussitôt à l’œuvre.</p> - -<p>Grâce à l’assistance de mon secrétaire (sorte de factotum) et de mes -enfants, qui m’aidaient dans la proportion de leurs moyens, je parvins à -surmonter toutes les difficultés que m’offraient les dispositions -provisoires de la scène. Mais ce ne fut qu’à deux heures que j’eus -entièrement terminé tous mes apprêts. Je tombais presque d’inanition, -car moins heureux que mes compagnons de travail, je n’avais encore rien -pris de la journée. Aussi ce fut avec un véritable plaisir que j’ouvris -la marche dans la direction de la salle à manger.</p> - -<p>La séance devait avoir lieu à trois heures; j’avais donc une heure -devant moi pour me réconforter.</p> - -<p>J’avais à peine fait quelques pas, que je m’entendis appeler derrière -moi. C’était un officier du palais qui demandait à me parler.</p> - -<p>—Monsieur, me dit-il en fort bon français, il y aura bal dans cette -galerie, après votre séance; on doit pour cela faire quelques apprêts -qui seront peut-être plus longs qu’on ne pense; en conséquence, la Reine -vous prie de vouloir bien commencer votre représentation une heure plus -tôt; elle se trouve prête à venir y assister, et elle ne tardera pas à -arriver.</p> - -<p>—Je regrette vivement de ne pouvoir accorder à Sa Majesté ce qu’elle me -demande, répondis-je; mes préparatifs ne sont pas encore terminés, et -puis je vous avouerai que...</p> - -<p>—Monsieur Robert-Houdin, reprit poliment l’officier, tout en conservant -le flegme d’un enfant de la Tamise, ce sont les ordres de la Reine, je -ne puis rien vous dire de plus. Et sans attendre mes explications, il me -salua avec urbanité et s’éloigna.<a name="page_340" id="page_340"></a></p> - -<p>—Nous aurons toujours bien le temps de déjeûner à la hâte, dis-je à mon -secrétaire; dirigeons-nous au plus vite vers la salle à manger.</p> - -<p>Je n’avais pas achevé ces paroles, que la Reine, le Prince Albert et la -famille Royale entrèrent, suivis d’une suite nombreuse.</p> - -<p>A cette vue, je ne me sentis pas le courage d’aller plus loin; je revins -sur mes pas, et, ainsi que cela m’était arrivé dans des circonstances -analogues, je m’armai de résignation contre la souffrance. Protégé par -le rideau qui me séparait des spectateurs, je me hâtai de terminer -quelques petits préparatifs qui me restaient à faire, et cinq minutes -après, je reçus l’ordre de commencer.</p> - -<p>Lorsque le rideau se leva, je fus émerveillé du spectacle qui s’offrit à -mes yeux.</p> - -<p>Leurs Majestés, la Reine Douairière, le Duc de Cambridge, oncle de la -Reine, et les enfants Royaux occupaient le premier rang. Derrière eux, -se tenait une partie de la famille d’Orléans; puis venaient des -personnages de la plus haute distinction, parmi lesquels je reconnus des -ambassadeurs revêtus de leurs costumes nationaux, et des officiers -supérieurs, couverts de brillantes décorations. Toutes les dames étaient -en toilettes de bal et ornées de riches parures. La galerie était -entièrement remplie.</p> - -<p>Je ne puis dire ce qui se passa en moi, lorsque je commençai ma séance. -Mon malaise s’était subitement évanoui, et je me trouvais même -parfaitement dispos.</p> - -<p>Pourtant cette situation s’explique sans difficulté. Il est un fait -reconnu, c’est qu’il n’y a plus de souffrance pour l’artiste dès qu’il -est en scène. Une sorte d’exaltation de ses facultés suspend en lui -toute sensation étrangère à son rôle, et jamais tant qu’il restera en -présence du public, on ne le verra soumis à aucune des misères de la -vie. La faim, la soif, le froid, le chaud, la maladie même sont forcés -de battre en retraite devant la puissance de cette exaltation, -dussent-elles après reprendre plus vivement leur empire.</p> - -<p>Cette petite digression était nécessaire pour expliquer les bonnes<a name="page_341" id="page_341"></a> -dispositions dont je me sentis animé, lorsque je me présentai devant la -noble assemblée.</p> - -<p>Jamais, je crois, je n’eus autant de verve et d’entrain dans l’exécution -de mes expériences; jamais aussi, je n’eus un public plus gracieusement -appréciateur.</p> - -<p>La Reine daigna plusieurs fois m’encourager par des paroles flatteuses, -tandis que le Prince Albert, si bon pour les artistes, applaudissait -joyeusement des deux mains.</p> - -<p>J’avais préparé un tour intitulé <i>le bouquet à la Reine</i>; voici ce qu’en -disait le <i>Court Journal</i> (le journal de la cour) dans un compte-rendu -qu’il fit de ma séance:</p> - -<p class="cb">. . . . . -. . . . . -. . . . . -. . . . . -. . . . . -. . . . . -. . . . .</p> - -<p>«La Reine, dit le journal anglais, prenait un plaisir extrême à ces -expériences; mais celle qui sembla la frapper le plus, fut <i>le bouquet à -la Reine</i>, surprise très gracieuse et d’un charmant à-propos. Sa Majesté -ayant prêté son gant à M. Robert-Houdin, celui-ci en fit immédiatement -sortir un petit bouquet, qui devint bientôt assez gros pour être -difficilement contenu dans les deux mains. Enfin ce bouquet, posé dans -un vase et arrosé d’une eau magique, se transforma en une guirlande dont -les fleurs formèrent le nom de VICTORIA.</p> - -<p>»La Reine fut également émerveillée de l’étonnante lucidité du fils de -Robert-Houdin dans l’expérience de seconde vue. Les objets les plus -compliqués avaient été préparés à l’avance, afin d’embarrasser et de -mettre en défaut la sagacité du père et la merveilleuse faculté du fils. -Tous deux sont sortis victorieux de ce combat intellectuel et ont déjoué -tous les projets.»</p> - -<p>Après la séance, le même officier auquel j’avais eu déjà affaire vint de -la part de la Reine et du Prince Albert m’adresser leurs félicitations. -La Duchesse d’Orléans avait bien voulu y joindre ses compliments et ceux -de sa famille.</p> - -<p>Une fois le rideau baissé, ne me trouvant plus soutenu par la présence -des spectateurs, je me sentis presque défaillir. Je m’étais assis, et je -n’avais plus la force de me lever pour aller prendre le repas dont -j’avais un si grand besoin.<a name="page_342" id="page_342"></a></p> - -<p>J’allais cependant le faire, lorsque je fus tiré de mon accablement par -l’apparition d’un corps nombreux d’ouvriers, qui arrivaient en toute -hâte pour démolir le théâtre, l’enlever et organiser les apprêts du bal.</p> - -<p>Que l’on juge de mon embarras et de mon tourment! Il fallait démonter et -emballer toutes mes machines, qui sans cela eussent été brisées.</p> - -<p>Je voulus protester, retarder l’exécution d’un tel travail; ce fut en -vain: des ordres supérieurs avaient été donnés; ils devaient être -exécutés. Je fus alors obligé de puiser dans une nouvelle énergie la -force nécessaire à mon emballage, qui ne dura pas moins d’une heure et -demie.</p> - -<p>Six heures sonnaient quand tout fut terminé. Il y avait juste -vingt-quatre heures que je n’avais pris de nourriture.</p> - -<p>Conduit par mon régisseur, qui avait eu la précaution de faire servir le -dîner, je me traînai jusqu’à la salle à manger.</p> - -<p>Le jour venait de finir, et l’appartement n’était pas encore éclairé. Ce -fut à grand’peine que nous distinguâmes une table. Je tombai plutôt que -je ne m’assis sur une chaise qui se trouva près de moi, et tandis que -mon fils aîné sonnait pour qu’on apportât de la lumière, je commençai un -travail de seconde vue par appréciation. Cette faculté me servit à -merveille; je mis la main sur une fourchette et, piquant à tout hasard -devant moi, je rencontrai quelque chose qui s’y attacha. Je portai -prudemment l’objet à mon odorat et, satisfait de ce contrôle, j’y donnai -un victorieux coup de dent.</p> - -<p>C’était délicieux; je crus reconnaître un salmis de perdreaux.</p> - -<p>Je fis une seconde exploration pour m’en assurer, et après quelques -coups de fourchette, je pus me convaincre que je ne m’étais pas trompé. -Mon régisseur et mes enfants avaient suivi mon exemple et s’escrimaient -aussi de leur côté.</p> - -<p>On est lent, à ce qu’il paraît, à servir dans les maisons royales, car -avant que les lumières fussent arrivées, nous eûmes le temps de nous -familiariser avec l’obscurité.</p> - -<p>Du reste, ce repas devenait pour nous, en raison de son originalité,<a name="page_343" id="page_343"></a> -une véritable partie de plaisir; j’avais même déjà saisi un flacon pour -me verser à boire, quand soudain la porte de la salle s’ouvrit et deux -valets se présentèrent portant des candélabres. En nous voyant ainsi -attablés et mangeant de la façon la plus tranquille, ces deux hommes -faillirent tomber à la renverse. Je suis persuadé qu’ils nous prirent, à -cet instant, pour de véritables sorciers, car ce fut à grand’peine -qu’ils se décidèrent à rester pour continuer leur service.</p> - -<p>Nous prîmes alors nos aises; la table était bien servie, les vins -étaient excellents, et nous pûmes nous remettre des fatigues et des -émotions de la journée. Sur la fin du repas, l’intendant du palais nous -fit une visite, et dès qu’il eut appris mes infortunes, il m’en témoigna -tous ses regrets; la Reine, m’assura-t-il, serait d’autant plus fâchée -de cette nouvelle, si elle lui parvenait, qu’elle avait donné les ordres -les plus exprès pour que rien ne vous manquât dans son palais.</p> - -<p>Je répondis que je me trouvais bien dédommagé de quelques instants de -souffrance par la satisfaction d’avoir été appelé à présenter mes -expériences devant la gracieuse souveraine. C’était aussi la vérité.<a name="page_344" id="page_344"></a></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.</h2> - -<p class="hang"><span class="smcap">Un régisseur optimiste.—Trois spectateurs dans une salle.—Une -collation magique.—Le public de Colchester et les noisettes.—Retour en -France.—Je cède mon théatre.—Voyage d’adieu.—Retraite a -Saint-Gervais.—Pronostic d’un Académicien.</span></p> - -<p>Quelque temps après cette séance, mon engagement se terminait avec -Mitchell.</p> - -<p>Au lieu de rentrer en France comme je l’eusse tant désiré après une -aussi longue absence, je pensai qu’il était plus favorable à mes -intérêts de continuer mes excursions dans les provinces anglaises -jusqu’au mois de septembre, époque où j’espérais faire la réouverture de -mon théâtre à Paris.</p> - -<p>En conséquence, je me traçai un itinéraire dont la première station -devait être Cambridge, ville renommée par son Université, et je partis.</p> - -<p>Mais peut-être le lecteur n’a-t-il pas envie de me suivre dans cette -longue excursion. Qu’il se rassure; je ne le ferai pas voyager avec moi, -d’autant plus que ma seconde course à travers l’Angleterre ne présente -presque aucun détail qui soit digne d’être<a name="page_345" id="page_345"></a> mentionné ici. Je me -contenterai de raconter quelques incidents, et entre autres, une petite -aventure qui m’est arrivée, parce qu’elle peut servir de leçon aux -artistes, quels qu’ils soient, en leur apprenant qu’il est dangereux -pour leur amour-propre et pour leurs intérêts d’épuiser trop à fond la -curiosité publique, dans les différentes localités où l’espoir de bonnes -recettes les conduit.</p> - -<p>Je devais, ainsi que je viens de le dire, aller directement de Londres à -Cambridge, mais à moitié route, j’eus la fantaisie de m’arrêter à -Herford, petite ville d’une dizaine de mille âmes, pour y donner -quelques représentations.</p> - -<p>Mes deux premières séances eurent un très grand succès; mais à la -troisième, voyant que le nombre des spectateurs avait de beaucoup -diminué, je me décidai à n’en pas donner d’autres.</p> - -<p>Mon régisseur combattit cette résolution, et il me donna des raisons qui -ne manquaient certainement pas de valeur.</p> - -<p>—Je vous assure, Monsieur, me dit-il, que dans la ville on ne parle que -de votre séance. Chacun me demande si vous devez jouer encore demain, et -déjà deux jeunes gens m’ont chargé de retenir leurs places pour le cas -où vous vous détermineriez à rester.</p> - -<p>Grenet, c’était le nom du régisseur, était bien le meilleur homme du -monde. Mais j’aurais dû me méfier de ses conseils, en raison de sa -disposition d’esprit à voir tout en beau. C’était l’optimisme incarné. -Les supputations de succès qu’il me fit pour la séance future eussent -laissé bien loin derrière elles celles de l’inventeur d’écritoires. A -l’entendre, il fallait doubler le prix des places et augmenter le -personnel du théâtre, pour contenir la foule qui devait venir me -visiter.</p> - -<p>Tout en plaisantant Grenet sur l’exagération de ses idées, je consentis -néanmoins à ce qu’il fit poser les affiches pour la représentation qu’il -me demandait.</p> - -<p>Le lendemain, à sept heures et demie du soir, je me rendis, selon mon -habitude, à la porte du théâtre pour donner l’ordre de faire ouvrir les -bureaux et de laisser entrer le public. La séance devait commencer à -huit heures précises.<a name="page_346" id="page_346"></a></p> - -<p>Je trouvai mon régisseur complétement seul. Pas une âme ne s’était -encore présentée; cependant cela ne l’empêcha pas de m’aborder d’un air -radieux; c’était du reste son air normal.</p> - -<p>—Monsieur, me dit-il en se frottant les mains, comme s’il avait eu à -m’annoncer une excellente nouvelle, il n’y a encore personne à la porte -du théâtre, mais c’est bon signe.</p> - -<p>—C’est bon signe, dites-vous? Ah ça! mon cher Grenet, comment me -prouverez-vous cela?</p> - -<p>—C’est très facile à comprendre; vous avez dû remarquer, Monsieur, qu’à -nos dernières séances nous n’avions eu que l’aristocratie du pays.</p> - -<p>—Rien ne me prouve qu’il en ait été ainsi, mais je vous l’accorde; -après?</p> - -<p>—Après? c’est tout simple. Le commerce n’est point encore venu nous -visiter, et c’est aujourd’hui que je l’attends. Ces négociants sont -toujours si occupés, qu’ils remettent souvent au dernier jour pour se -procurer un plaisir. Patience, vous allez voir, dans un instant, -l’assaut que nous aurons à soutenir!</p> - -<p>Et il regardait vers la porte d’entrée, de l’air d’un homme convaincu -que ses prévisions se réaliseraient.</p> - -<p>Nous avions encore une demi-heure, c’était plus qu’il n’en fallait pour -remplir la salle. J’attendis. Mais cette demi-heure se passa dans une -vaine attente; personne ne se présenta au bureau.</p> - -<p>—Voici huit heures, dis-je en tirant ma montre; nous n’avons pas encore -de spectateurs: qu’en dites-vous, Grenet?</p> - -<p>—Ah! Monsieur, votre montre avance; ça, j’en suis sûr, car.....</p> - -<p>Mon régisseur allait appuyer cette affirmation de quelque preuve tirée -de son imagination, lorsque l’horloge de l’Hôtel-de-Ville sonna. Grenet -se trouvant à bout de raisons, se contenta de garder le silence en -jetant, toutefois, un coup-d’œil désespéré vers la porte.</p> - -<p>Tout à coup je vois sa figure s’empourprer de plaisir.</p> - -<p>—Ah! je l’avais bien dit, s’écrie-t-il en me montrant deux jeunes gens -qui se dirigeaient de notre côté; voilà le public qui commence<a name="page_347" id="page_347"></a> à -arriver, on se sera sans doute trompé d’heure. Allons! chacun à son -poste!</p> - -<p>La joie de Grenet ne fut pas de longue durée; il reconnut bientôt dans -ces visiteurs les deux jeunes gens qui avaient retenu leurs places dès -la veille.</p> - -<p>—On n’a pas envahi nos stalles, crièrent-ils à l’optimiste, en se -hâtant d’entrer.</p> - -<p>—Non, Messieurs, non; vous pouvez entrer, répondit Grenet en faisant -une imperceptible grimace. Et il les conduisit complaisamment, en -cherchant à leur donner un motif sur le vide de la salle qu’il -prétendait momentané.</p> - -<p>Il était à peine revenu au bureau qu’un monsieur d’un certain âge monte -en toute hâte le péristyle du théâtre et se précipite vers le contrôle -avec un empressement que mes succès des jours précédents pouvaient -justifier.</p> - -<p>—Pourrai-je avoir encore une place, dit-il d’une voix essoufflée?</p> - -<p>A cette demande qui semble une raillerie, mon pauvre Grenet abasourdi ne -sait plus que répondre; il se contente d’adresser à son interlocuteur -une de ces phrases banales que l’on emploie souvent pour gagner du -temps.</p> - -<p>—Mon Dieu! Monsieur, voyez-vous..... il faut que vous sachiez.....</p> - -<p>—Je sais, Monsieur, je sais; il n’y a plus de places; je m’y attends; -mais de grâce, laissez-moi entrer, et je trouverai toujours bien quelque -petit coin pour me caser.</p> - -<p>—Permettez-moi donc, Monsieur, de vous dire...</p> - -<p>—C’est inutile...</p> - -<p>—Mais puisque, au contraire...</p> - -<p>—A la bonne heure! Donnez-moi alors une stalle, et je vais voir si je -puis me placer dans un des couloirs.</p> - -<p>A bout d’arguments, Grenet délivra le billet.</p> - -<p>On peut se figurer l’étonnement de l’ardent visiteur, quand en entrant -dans la salle il s’aperçut qu’il composait à lui seul le tiers de -l’assemblée.</p> - -<p>Quant à moi, j’eus bientôt pris mon parti sur cette déconvenue.<a name="page_348" id="page_348"></a> -C’était, il est vrai, un <i>four</i> que je faisais, mais ce <i>four</i> se -présentait d’une façon si originale que, en raison de sa singularité, je -le regardais comme une diversion à mes succès passés; je voulus même le -faire tourner à l’agrément de ma soirée. On n’est pas, je crois, plus -philosophe.</p> - -<p>Ce fut avec une sorte de satisfaction que je vis les alentours du -théâtre complétement déserts.</p> - -<p>Après avoir donné, pour l’acquit de ma conscience, le quart d’heure de -grâce aux retardataires, ne voyant venir personne, je fis annoncer à mes -trois spectateurs que, n’écoutant que mon désir de leur être agréable, -j’allais donner ma représentation.</p> - -<p>Cette nouvelle inattendue souleva dans la salle un triple hurrah sous -forme de remerciement.</p> - -<p>J’avais pour orchestre huit musiciens, amateurs de la ville. Ces -artistes, vu ma qualité de Français, jouaient, chaque soir, pour -ouverture, l’air des Girondins et la Marseillaise à grand renfort de -grosse caisse, de même qu’ils ne manquaient jamais de terminer la séance -par le <i>God save the queen</i>.</p> - -<p>L’introduction patriotique terminée, je commençai ma séance.</p> - -<p>Mon public s’était groupé sur le premier banc de l’orchestre, de sorte -que pour m’adresser à lui dans mes explications, j’aurais été obligé de -tenir la tête constamment baissée et dirigée vers le même point; cela -aurait fini par être fort incommode. Je pris le parti de porter mes -regards dans la salle et de parler aux banquettes, comme si je les eusse -vues animées pour moi d’une bienveillante attention.</p> - -<p>Je fis dans cette circonstance un véritable tour de force, car je -déployai, pour l’exécution de mes expériences, le même soin, la même -verve, le même entrain que devant un millier d’auditeurs.</p> - -<p>De son côté, mon public faisait tout le bruit possible pour me prouver -sa satisfaction. Il trépignait, applaudissait, criait, de manière à me -faire presque croire que la salle était complétement garnie.</p> - -<p>La séance entière ne fut qu’un échange de bons procédés, et chacun des -spectateurs vit avec peine arriver la dernière de mes<a name="page_349" id="page_349"></a> expériences. -Celle-là n’était pas indiquée sur l’affiche; je la réservais comme la -meilleure de mes surprises.</p> - -<p>—Messieurs, dis-je à mon triple auditoire, j’ai besoin, pour -l’exécution de ce tour, d’être assisté de trois compères. Quelles sont -les personnes parmi l’assemblée qui veulent bien monter sur la scène?</p> - -<p>A cette comique invitation, le public se leva en masse et vint -obligeamment se mettre à ma disposition.</p> - -<p>Les trois assistants consentirent à se ranger sur le devant de la scène, -avec promesse de ne point regarder derrière eux. Je leur remis à chacun -un verre vide, en leur annonçant qu’il se remplirait d’excellent punch -aussitôt qu’ils en témoigneraient le désir, et j’ajoutai que, pour -faciliter l’exécution de ce souhait, il faudrait qu’ils répétassent -après moi quelques mots baroques tirés du grimoire de l’enchanteur -Merlin.</p> - -<p>Cette plaisanterie n’était proposée que pour gagner du temps, car tandis -que nous l’exécutions en riant aux éclats, un changement à vue s’opérait -derrière mes aimables compères. La table sur laquelle j’avais exécuté -mes expériences était remplacée par une autre garnie d’une excellente -collation. Un énorme bol de punch brûlait au milieu.</p> - -<p>Grenet, vêtu de noir, cravaté de blanc, armé d’une cuillère, en -stimulait la flamme bleuâtre, et lorsque mes compères exprimèrent la -volonté de voir leurs verres se remplir de punch:</p> - -<p>—Retournez-vous, leur dit-il de sa voix la plus grave, et vous allez -voir vos souhaits accomplis.</p> - -<p>Ce fut un coup de théâtre pour mes trois <i>adeptes</i>, qui restèrent un -instant ébahis de surprise, ce qui me donna le loisir de compléter -l’expérience en faisant emplir leurs verres.</p> - -<p>Les musiciens avaient été les spectateurs de cette petite scène; je les -priai de venir se joindre à nous pour éprouver la vertu de mon bol -inépuisable. Cette invitation fut joyeusement acceptée; on entoura la -table, on emplit les verres, on les vida, et nous ne passâmes pas moins -de deux heures à deviser sur l’agrément de cette expérience.<a name="page_350" id="page_350"></a></p> - -<p>Grâce à la prodigalité de l’<i>inexhaustible bowl of punch</i>, mes convives -furent tous saisis d’une tendre expansion. Peu s’en fallut qu’on ne -s’embrassât en se quittant; on se contenta cependant de se serrer la -main, en se promettant mutuellement le plus amical souvenir.</p> - -<p>L’enseignement que l’on peut tirer de cette anecdote, c’est que, pour -présenter ses adieux au public dans un théâtre, il ne faut pas attendre -qu’il n’y soit plus pour les recevoir.</p> - -<p> </p> - -<p>Au sortir d’Herfort, je me rendis à Cambridge, puis à Bury-Saint-Edmond, -à Ipswich et à Colchester, faisant partout des recettes proportionnées à -l’importance de la population. Je n’ai conservé de ces cinq villes que -trois souvenirs: le fiasco d’Herfort, l’accueil enthousiaste des -étudiants de Cambridge et les noisettes de Colchester.</p> - -<p>Mais, me demandera-t-on, quel rapport peut-il y avoir entre des -noisettes et une représentation de magie? Un mot mettra le lecteur au -courant du fait et lui expliquera toutes les tribulations que ce fruit -m’a causées.</p> - -<p>Il est d’usage dans la ville de Colchester, lorsque l’on va au -spectacle, de remplir ses poches de noisettes; d’ailleurs, n’en a-ton -pas chez soi, qu’on trouve à en acheter à la porte du théâtre. On les -casse et on les mange pendant le cours de la représentation, sous forme -de rafraîchissements. Hommes et femmes ont cette manie <i>cassante</i>, en -sorte qu’il s’établit dans la salle un feu roulant de bris de noisettes -qui, par moments, devient assez fort pour couvrir la voix; l’artiste qui -est en scène en est quitte pour répéter la phrase qu’il pense n’avoir -pas été entendue.</p> - -<p>Rien ne m’agaçait les nerfs comme cet incessant cliquetis. Ma première -représentation s’en ressentit, et malgré mes efforts pour me maîtriser, -je fis ma séance tout entière sur le ton de l’irritation. Malgré cet -ennui, je consentis à jouer une seconde fois; mais le le directeur ne -put jamais me décider à lui accorder une troisième représentation. Il -eut beau m’assurer que ses artistes dramatiques avaient fini par se -faire à cette étrange musique; que même il<a name="page_351" id="page_351"></a> n’était pas rare de voir en -scène un acteur secondaire casser une noisette en attendant la réplique, -je le quittai, ne voulant pas en entendre davantage.</p> - -<p>Décidément les théâtres des petites villes anglaises sont loin de valoir -ceux des grandes cités.</p> - -<p>A Colchester devait s’arrêter ma tournée, et je me disposais à plier -bagage pour la France, lorsque Knowles, le directeur de Manchester, se -rappelant mes succès à son théâtre, vint me proposer d’entreprendre avec -lui un voyage à travers l’Irlande et l’Ecosse. Nous étions alors au mois -de juin 1849. Paris, on se le rappelle, était alors plus que jamais -agité par les questions politiques; les théâtres en France n’existaient -que pour mémoire. Je ne fus pas longtemps à me décider; je partis avec -mon <i>english menager</i>.</p> - -<p>Notre excursion ne dura pas moins de quatre mois, et ce ne fut que vers -la fin d’octobre que je remis le pied sur le sol français.</p> - -<p>Ai-je besoin de dire le bonheur avec lequel je me retrouvai devant le -public parisien, dont je n’avais pas oublié le bienveillant patronage? -Les artistes qui, comme moi, ont été longtemps absents de Paris, le -comprendront, car ils savent que rien n’est doux au cœur comme les -applaudissements donnés par des concitoyens.</p> - -<p>Malheureusement, lorsque je repris le cours de mes représentations, je -m’aperçus avec peine du changement qui s’était opéré dans ma santé; ces -séances, que je faisais jadis sans aucune fatigue, me jetaient -maintenant dans un pénible accablement.</p> - -<p>Il m’était facile d’attribuer une cause à ce fâcheux état. Les veilles, -les fatigues, l’incessante préoccupation de mes représentations et plus -encore l’atmosphère brumeuse de la Grande-Bretagne, avaient épuisé mes -forces. Ma vie s’était en quelque sorte usée pendant mon émigration. Il -m’eût fallu pour la régénérer un long repos, et je ne devais pas y -songer à cette époque, au milieu de la meilleure saison de l’année. Je -ne pus que prendre des précautions pour l’avenir, dans le cas où je me -trouverais tout à fait forcé par ma santé de m’arrêter. Je me décidai à -former un élève<a name="page_352" id="page_352"></a> qui me remplaçât au besoin et dont le travail pût, en -attendant, me venir en aide.</p> - -<p>Un artiste d’un extérieur agréable et dont je connaissais -l’intelligence, sembla me présenter les conditions que je pouvais -désirer. Mes propositions lui convinrent; il entra aussitôt chez moi. Le -futur prestidigitateur montra du reste de l’aptitude et un grand zèle -pour mes leçons; je le mis en peu de temps à même de préparer mes -expériences, puis il m’aida dans l’administration de mon théâtre, et -lorsque vinrent les grandes chaleurs de l’été, en 1850, au lieu de -fermer ma salle, selon mon habitude, je continuai de faire poser des -affiches dans Paris; seulement mon nom fut remplacé par celui -d’Hamilton.</p> - -<p>Eu égard à son peu d’études, mon remplaçant provisoire ne pouvait être -encore très fort; mais il était convenable dans ses expériences, et le -public se montra satisfait. Pendant ce temps, je goûtais à la campagne -les douceurs d’un repos longtemps désiré.</p> - -<p>Un homme qui a fait une longue route ne ressent jamais plus vivement la -fatigue que lorsque, après s’être arrêté quelques instants pour se -reposer, il veut continuer son voyage. C’est ce que j’éprouvai quand, le -terme de mes vacances arrivé, il me fallut quitter la campagne pour -recommencer l’existence fébrile du théâtre. Jamais je ne ressentis plus -de lassitude; jamais aussi je n’eus un désir plus vif de jouir d’une -complète liberté, de renoncer à ces fatigues à heure nommée, qu’on peut -appeler justement le collier de misère.</p> - -<p>A ce mot, je vois déjà bien des lecteurs se récrier. Pourquoi, -diront-ils, nommer ainsi un travail dont le but est d’émerveiller une -assemblée, et le résultat de procurer honneur et profit?</p> - -<p>Je me trouve forcé de justifier mon expression.</p> - -<p>Le lecteur comprendra facilement que les fatigues, les préoccupations et -la responsabilité attachées à une séance de <i>magie</i> n’empêchent pas le -prestidigitateur d’être soumis aux autres misères de l’humanité. Or, -quels que soient ses chagrins ou ses souffrances, il doit cependant -chaque soir et à heure fixe les refouler dans son cœur pour revêtir -le masque de l’enjouement et de la santé.<a name="page_353" id="page_353"></a></p> - -<p>C’est déjà, croyez-moi, lecteur, une pénible tâche, mais ce n’est pas -tout, il lui faut encore, et ceci s’applique à tous les artistes en -général, il lui faut, sous peine de déchéance, égayer, animer, -surexciter le public, lui procurer enfin, disons-le mot, du plaisir pour -son argent.</p> - -<p>Pense-t-on que cela soit toujours chose facile?</p> - -<p>En vérité, la situation qui est faite aux artistes serait intolérable, -s’ils ne trouvaient pas dans la sympathie et les applaudissements du -public une douce récompense qui leur fait oublier les petites misères de -la vie.</p> - -<p>Je puis le dire avec orgueil: jusqu’au dernier jour de ma vie -artistique, je n’ai rencontré que bienveillance et sympathie; mais plus -je m’efforçais de m’en montrer toujours digne, plus je sentais que mes -forces diminuaient, et plus aussi augmentait en moi le désir de vivre -dans la retraite et la liberté.</p> - -<p>Enfin, vers le mois de janvier 1852, jugeant Hamilton apte à me -succéder, je me décidai à lui céder mon établissement, et, pour que mon -théâtre, l’œuvre de mon travail, restât dans ma famille, on passa -deux contrats: le même jour, mon élève devint mon beau-frère et mon -successeur.</p> - -<p>Cependant quelque avide que soit un artiste de rentrer dans la vie -tranquille et solitaire, il est bien rare qu’il renonce tout-à-coup et -pour toujours à mériter les applaudissements dont il s’est fait une -douce habitude. On ne sera donc pas étonné d’apprendre que je voulus, -après m’être reposé pendant plusieurs mois, donner encore quelques -représentations, avant de prendre définitivement congé du public.</p> - -<p>Je ne connaissais pas l’Allemagne; je gagnai les bords du Rhin. Désirant -ne pas me fatiguer, je résolus de me réserver le choix des lieux où je -donnerais mes représentations. Je m’arrêtai donc de préférence dans ces -séjours de fête que l’on nomme des villes de bains, et je visitai -successivement Bade, Wiesbaden, Hambourg, Ems, Aix-la-Chapelle et Spa. -Chacune de mes séances, ou peu s’en faut, fut honorée de la présence -d’un ou de plusieurs des Princes de la Confédération Germanique.<a name="page_354" id="page_354"></a></p> - -<p>Mon intention était de rentrer en France après les représentations que -j’avais données à Spa, lorsque, à la sollicitation du directeur d’un -théâtre de Berlin, M. Engel, je me décidai à retourner sur mes pas, et -je partis pour la capitale de la Prusse.</p> - -<p>J’avais contracté avec M. Engel un engagement de six semaines; mon -succès et aussi les excellentes relations que j’eus avec mon directeur -me firent prolonger pendant trois mois mon séjour à Berlin. Je ne -pouvais, du reste, prendre congé du public d’une manière plus brillante; -jamais peut-être je n’avais vu une foule plus compacte assister à mes -séances. Aussi, l’accueil que j’ai reçu des Berlinois restera-t-il dans -ma mémoire parmi mes meilleurs souvenirs.</p> - -<p>De Berlin, je me rendis directement près de Blois, dans la retraite que -je m’étais choisie.</p> - -<p>Quelle que fût ma satisfaction de jouir enfin d’une liberté si longtemps -désirée, elle eut bientôt subi le sort commun à tous nos plaisirs, et -elle n’eût pas manqué de s’émousser par la jouissance même, si je -n’avais réservé pour ces heureux loisirs des études dans lesquelles -j’espérais trouver une distraction sans cesse renaissante. Après avoir -acquis un bien-être matériel à l’aide de travaux traités bien à tort de -futiles, j’allais me livrer à des recherches sérieuses, ainsi que me le -conseillait jadis un membre de l’Institut.</p> - -<p>Le fait auquel je fais allusion remonte à l’époque de l’exposition de -1844, où je présentai mes automates et mes curiosités mécaniques.</p> - -<p>Le jury chargé de l’examen des machines et instruments de précision -s’était approché de mes produits, et j’avais, en sa présence, renouvelé -la petite séance donnée quelques jours auparavant devant le roi -Louis-Philippe.</p> - -<p>Après avoir écouté avec intérêt le détail des nombreuses difficultés que -j’avais eu à surmonter dans l’exécution de mes automates, l’un des -membres du jury prenant la parole:</p> - -<p>—C’est bien dommage, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, que vous n’ayez -pas appliqué à des travaux sérieux les efforts d’imagination que vous -avez déployés pour des objets de fantaisie.<a name="page_355" id="page_355"></a></p> - -<p>Cette critique me blessait d’autant plus, qu’à cette époque je ne voyais -rien au-dessus de mes travaux, et que dans mes plus beaux rêves -d’avenir, je n’ambitionnais d’autre gloire que celle du savant auteur du -<i>canard automate</i>.</p> - -<p>—Monsieur, répondis-je d’un ton visiblement piqué, je ne connais pas de -travaux plus sérieux que ceux qui font vivre un honnête homme. Toutefois -je suis prêt à changer de direction si vous m’en donnez l’avis après que -vous m’aurez écouté.</p> - -<p>A l’époque où je m’occupais d’horlogerie de précision, je gagnais à -peine de quoi vivre. Aujourd’hui, j’ai quatre ouvriers pour m’aider dans -la confection de mes automates; le moins habile gagne six francs dans sa -journée; jugez ce que je dois gagner moi-même.</p> - -<p>Je vous demande maintenant, Monsieur, si je dois retourner à mon -ancienne profession.</p> - -<p>Mon interlocuteur se tut, mais un autre membre du jury s’approchant de -moi, me dit à demi-voix:</p> - -<p>—Continuez, Monsieur Robert-Houdin, continuez; j’ai l’assurance que vos -ingénieux travaux, après vous avoir conduit au succès, vous mèneront -tout droit à des découvertes utiles.</p> - -<p>—Monsieur le baron Séguier, répondis-je sur le même ton, je vous -remercie de votre encourageant pronostic; je ferai mes efforts pour le -justifier<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> - -<p>J’ai suivi l’avis de l’illustre savant, et je m’en suis fort bien -trouvé.<a name="page_356" id="page_356"></a></p> - -<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.</h2> - -<p class="hang"><span class="smcap">Voyage en Algérie.—Convocation des chefs de -tribus.—Fêtes.—Représentations devant les Arabes.—Enervation d’un -Kabyle.—Invulnerabilité.—Escamotage d’un Maure.—Panique et fuite des -Spectateurs.—Réconciliation.—La secte des Aïssaoua.—Leurs prétendus -miracles.—Excursion dans l’intérieur de l’Algérie.—La demeure d’un -Bach-Agha.—Repas comique.—Une soirée de hauts dignitaires -Arabes.—Mystification d’un marabout.—L’Arabe sous sa tente, etc. -etc.—Retour en France.—Conclusion.</span></p> - -<div class="rt"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Inveni portum; spes et fortuna, valete!<br /></span> -<span class="i0">Enfin, je suis au port; espérance et fortune,<br /></span> -<span class="i2">Salut!......<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Me voilà donc arrivé au but de toutes mes espérances! J’ai dit adieu -pour toujours à la vie d’artiste, et de ma retraite, j’envoie un dernier -salut à mes bons et gracieux spectateurs. Désormais plus d’anxiété, plus -d’inquiétudes; libre et tranquille, je vais me livrer à de paisibles -études et jouir de la plus douce existence qu’il soit permis à l’homme -de goûter sur terre.</p> - -<p>J’en étais là de mes plans de félicité, lorsqu’un jour je reçus une -lettre de M. le colonel de Neveu, chef du bureau politique à Alger. Ce -haut fonctionnaire me priait de me rendre dans notre Colonie, pour y -donner des représentations devant les principaux chefs de tribus -arabes.<a name="page_357" id="page_357"></a></p> - -<p>Cette proposition me trouva en <i>pleine lune de miel</i>, si je puis -m’exprimer ainsi. A peine remis des fatigues de mes voyages, je goûtais -à longs traits les douceurs de ce repos tant désiré; il m’eût coûté d’en -rompre sitôt le charme. J’exprimai à M. de Neveu tous mes regrets de ne -pouvoir alors accepter son invitation.</p> - -<p>Le colonel prit acte de mes regrets, et l’année suivante, il me les -rappela. C’était en 1855; mais j’avais présenté à l’Exposition -universelle plusieurs applications nouvelles de l’électricité à la -mécanique, et, ayant appris que le jury m’avait jugé digne d’une -récompense, je ne voulais pas quitter Paris sans l’avoir reçue. Tel fut -du moins le motif sur lequel j’appuyai un nouveau refus, accompagné de -nouveaux regrets.</p> - -<p>Mais le colonel faisait collection de tous ces regrets, et vers le mois -de juin de l’année 1856, il me les présenta comme une lettre de change à -acquitter. Cette fois, j’étais à bout d’arguments sérieux, et, bien -qu’il m’en coûtât de quitter ma retraite pour aller affronter les -caprices de la Méditerranée dans les plus mauvais mois de l’année, je me -décidai à partir.</p> - -<p>Il fut convenu que je serais rendu à Alger pour le 27 septembre suivant, -jour où devaient commencer les grandes fêtes que la capitale de -l’Algérie offre annuellement aux Arabes.</p> - -<p>Je dois dire aussi que ce qui influença beaucoup ma détermination, ce -fut de savoir que la mission pour laquelle on m’appelait en Algérie -avait un caractère quasi-politique. J’étais fier, moi simple artiste, de -pouvoir rendre un service à mon pays.</p> - -<p>On n’ignore pas que le plus grand nombre des révoltes qu’on a eu à -réprimer en Algérie ont été suscitées par des intrigants qui se disent -inspirés par le Prophète, et qui sont regardés par les Arabes comme des -envoyés de Dieu sur la terre, pour les délivrer de l’oppression des -<i>Roumi</i> (chrétiens).</p> - -<p>Or, ces faux prophètes, ces saints marabouts qui, en résumé, ne sont pas -plus sorciers que moi, et qui le sont encore moins, parviennent -cependant à enflammer le fanatisme de leurs coreligionnaires à l’aide de -tours de passe-passe aussi primitifs que les spectateurs devant lesquels -ils sont présentés.<a name="page_358" id="page_358"></a></p> - -<p>Il importait donc au gouvernement de chercher à détruire leur funeste -influence, et l’on comptait sur moi pour cela. On espérait, avec raison, -faire comprendre aux Arabes, à l’aide de mes séances, que les tours de -leurs marabouts ne sont que des enfantillages et ne peuvent plus, en -raison de leur naïveté, représenter les miracles d’un envoyé du -Très-Haut; ce qui nous conduisait aussi tout naturellement à leur -montrer que nous leur sommes supérieurs en toutes choses et que, en fait -de sorciers, il n’y a rien de tel que les Français.</p> - -<p>On verra plus tard le succès qu’obtint cette habile tactique.</p> - -<p>Du jour de mon acceptation à celui de mon départ, il devait s’écouler -trois mois; je les employai à préparer un arsenal complet de mes -meilleurs tours, et je partis de Saint-Gervais le 10 septembre.</p> - -<p> </p> - -<p>Je glisserai rapidement sur le récit de mon voyage à travers la France -et la Méditerranée; je dirai seulement qu’à peine en mer, je désirais -déjà être arrivé, et que ce fut avec une joie indicible que, après -trente-six heures de navigation, j’aperçus la capitale de notre colonie.</p> - -<p>J’étais attendu. Une ordonnance vint au-devant de moi dans une charmante -barque et me conduisit à l’hôtel d’Orient, où l’on m’avait retenu un -appartement.</p> - -<p>Le Gouvernement avait fort bien fait les choses, car il m’avait logé -comme un prince. De la fenêtre de mon salon je voyais la rade d’Alger, -et ma vue n’avait d’autre limite que l’horizon. La mer est toujours -belle lorsqu’on la voit de sa fenêtre; aussi, chaque matin, je -l’admirais et lui pardonnais ses petites taquineries passées.</p> - -<p>De mon hôtel j’apercevais aussi cette magnifique place du Gouvernement, -plantée d’orangers comme on n’en voit pas en France. Ils étaient à cette -époque chargés de fleurs épanouies et de fruits en pleine maturité.</p> - -<p>Par la suite, nous nous plaisions, M<sup>me</sup> Robert-Houdin et moi, à aller -le soir, sous leur ombrage, prendre une glace à la porte d’un<a name="page_359" id="page_359"></a> <i>Tortoni -algerien</i>, tout en respirant la brise parfumée que nous apportait la -mer. Après ce plaisir, rien ne nous intéressait autant que l’observation -de cette immense variété d’hommes qui circulaient devant nous.</p> - -<p>On eût dit que les cinq parties du monde avaient envoyé leurs -représentants en Algérie: c’étaient des Français, des Espagnols, des -Maltais, des Italiens, des Allemands, des Suisses, des Prussiens, des -Belges, des Portugais, des Polonais, des Russes, des Anglais, des -Américains, tous faisant partie de la population algérienne. Joignons à -cela les différents types arabes, tels que les Maures, les Kabyles, les -Koulougly, les Biskri, les Mozabites, les Nègres, les Juifs arabes, et -l’on aura une idée du spectacle qui se déroulait à nos yeux.</p> - -<p>Lorsque j’arrivai à Alger, M. de Neveu m’apprit qu’une partie de la -Kabylie s’étant révoltée, le Maréchal Gouverneur venait de partir avec -un corps expéditionnaire pour la soumettre. En conséquence de ce fait, -les fêtes pour lesquelles on devait convoquer les chefs arabes ne -pouvaient avoir lieu avant un mois, et mes représentations étaient -remises à cette époque.</p> - -<p>—J’ai à vous demander maintenant, ajouta le colonel, si vous voulez -souscrire à ce nouvel engagement.</p> - -<p>—Mon colonel, dis-je sur le ton de la plaisanterie, je me regarde comme -engagé militairement, puisque je relève de M. le Gouverneur. Fidèle à -mon poste et à ma mission, je resterai, quoi qu’il arrive.</p> - -<p>—Très bien! Monsieur Robert-Houdin, fit en riant le colonel, vous -agissez là en véritable soldat français, et la colonie vous en saura -gré. Du reste, nous tâcherons que votre service en Algérie vous soit le -plus doux possible. Nous avons donné des ordres à votre hôtel, pour que -vous et M<sup>me</sup> Robert-Houdin n’ayez point à regretter le bien-être que -vous avez quitté pour venir ici. (J’ai oublié de dire que dans mes -conditions d’engagement, j’avais stipulé que M<sup>me</sup> Robert-Houdin -m’accompagnerait.) Si en attendant vos représentations officielles, il -vous était agréable, pour occuper vos loisirs, de donner des séances au -théâtre de la ville, le<a name="page_360" id="page_360"></a> Gouverneur le met à votre disposition trois -jours par semaine, les autres jours appartenant à la troupe d’opéra.</p> - -<p>Cette proposition me convenait à merveille; j’y voyais trois avantages: -le premier, de me refaire la main, car il y avait deux ans que j’avais -quitté la scène; le second, d’essayer les effets de mes expériences sur -les Arabes de la ville; le troisième, de faire de fructueuses recettes. -J’acceptai, et comme j’adressais mes remerciements à M. de Neveu:</p> - -<p>—C’est à nous de vous remercier, me dit-il, en donnant des -représentations à Alger pendant l’expédition de Kabylie, vous nous -rendez un grand service.</p> - -<p>—Lequel, colonel?</p> - -<p>—En occupant l’imagination des Algériens, nous les empêchons de se -livrer, sur les éventualités de la campagne, à d’absurdes suppositions, -qui pourraient être très préjudiciables au gouvernement.</p> - -<p>—S’il en est ainsi, je vais me mettre immédiatement à l’œuvre.</p> - -<p>Le colonel partit le lendemain pour rejoindre le maréchal. Auparavant, -il m’avait remis entre les mains de l’autorité civile, c’est-à-dire -qu’il m’avait présenté au maire de la ville, M. de Guiroye, qui déploya -envers moi une extrême obligeance pour me faciliter l’organisation de -mes séances.</p> - -<p>On pourrait croire qu’en raison du haut patronage sur lequel j’étais -appuyé, je n’eus qu’à suivre un sentier semé de fleurs, comme dirait un -poète, pour arriver à mes représentations. Il n’en fut rien; j’eus à -subir une foule de tracasseries qui auraient pu m’ennuyer beaucoup, si -je n’avais été muni d’un fond de philosophie à toute épreuve.</p> - -<p>M. D...., directeur privilégié de la salle Bab-Azoun, venait de -commencer sa saison théâtrale avec une troupe d’opéra; craignant que les -succès d’un étranger sur sa propre scène ne détournassent l’attention -publique de ses représentations, il se hâta de faire des réclamations -auprès de l’autorité.</p> - -<p>Le maire, pour toute consolation, lui répondit que le Gouvernement -voulait qu’il en fût ainsi. M. D.... protesta et alla même<a name="page_361" id="page_361"></a> jusqu’à -menacer de quitter sa direction. Le maire se renferma dans son -inflexible décision.</p> - -<p>Le temps tournait au noir, et la ville d’Alger se trouvait sous le coup -d’une éclipse totale de direction, lorsque par esprit de conciliation, -je consentis à ne jouer que deux fois par semaine, et à attendre pour -commencer mes séances que les débuts de la troupe d’opéra fussent -terminés.</p> - -<p>Cette concession calma un peu l’<i>impresario</i>, sans toutefois me gagner -ses bonnes grâces. M. D.... se tint toujours à mon égard dans une -froideur qui témoignait de son mécontentement. Mais j’étais dans les -dispositions qu’a presque toujours un homme complétement indépendant: -cette froideur ne me rendit point malheureux.</p> - -<p>Je sus également me mettre au-dessus des taquineries que me suscitèrent -certains employés subalternes de la direction, et, fort de cette pensée -que mon voyage d’Algérie devait être un voyage d’agrément, je pris le -parti de rire de ces attaques mesquines. D’ailleurs mon attention était -tout entière à une chose bien plus intéressante pour moi.</p> - -<p>Les journaux avaient annoncé mes représentations. Cette nouvelle souleva -aussitôt dans la presse algérienne une polémique dont l’étrangeté ne -contribua pas peu à donner une grande publicité à mes débuts.</p> - -<p>«Robert-Houdin, dit un journal, ne peut pas être à Alger, puisque tous -les jours on voit annoncer dans les journaux de Paris: «<i>Robert-Houdin, -tous les soirs, à 8 heures</i>.»</p> - -<p>—Pourquoi, répondit plaisamment un autre journal, Robert-Houdin ne -donnerait-il pas des représentations à Alger, tout en restant à Paris? -Ne sait-on pas que ce sorcier a le don de l’ubiquité, et qu’il lui -arrive souvent de donner, le même jour et en personne, des séances à -Paris, à Rome et à Moscou?</p> - -<p>La discussion continua ainsi pendant plusieurs jours, les uns niant ma -présence, les autres l’affirmant.</p> - -<p>Le public d’Alger voulait bien accepter ce fait comme une de ces -plaisanteries qu’on qualifie généralement du nom de <i>canard</i>, mais<a name="page_362" id="page_362"></a> il -voulait aussi qu’on l’assurât qu’il ne serait pas victime d’une -mystification en venant au théâtre.</p> - -<p>Enfin, on parla sérieusement, et les journalistes expliquèrent alors que -M. Hamilton, en succédant à son beau-frère, avait conservé pour titre de -son théâtre le nom de ce dernier, de sorte que <i>Robert-Houdin</i> pouvait -aussi bien s’appliquer à l’artiste qui portait ce nom qu’à son genre de -spectacle.</p> - -<p>Cette curieuse polémique, les tracasseries suscitées par M. D...., et, -j’aime à le croire, l’attrait de mes séances, attirèrent un concours -prodigieux de spectateurs. Tous les billets avaient été pris à l’avance, -et la salle fut remplie à s’y étouffer; c’est le mot. Nous étions à la -mi-septembre, et le thermomètre marquait encore 35 degrés centigrades.</p> - -<p>Pauvres spectateurs, comme je les plaignais! A en juger par ce que -j’éprouvais moi-même, c’était à sécher sur place, à être <i>momifié</i>. Je -craignais bien que l’enthousiasme, ainsi que cela arrive toujours en -pareil cas, ne fût en raison inverse de la température. Je n’eus au -contraire qu’à me louer de l’accueil qui me fut fait, et je tirai de ce -succès un heureux présage pour l’avenir.</p> - -<p>Afin de ne point enlever au récit de mes représentations officielles, -comme les nommait M. de Neveu, l’intérêt que le lecteur doit y trouver, -je ne donnerai aucun détail sur celles qui les précédèrent et qui furent -toutes comme autant de ballons d’essai. Du reste, les Arabes y vinrent -en petit nombre. Ces hommes de nature indolente et sensuelle mettent -bien au-dessus du plaisir d’un spectacle le bonheur de s’étendre sur une -natte et d’y fumer en paix.</p> - -<p>Aussi, le gouverneur, guidé par la connaissance approfondie qu’il avait -de leur caractère, ne les invitait-il jamais à une fête; il les y -convoquait militairement. C’est ce qui eut lieu pour mes -représentations.</p> - -<p>Ainsi que M. de Neveu me l’avait annoncé, le corps expéditionnaire -rentra à Alger le 20 octobre, et les fêtes qui avaient été suspendues -par la guerre, furent annoncées pour le 27. On envoya des émissaires sur -les différents points de la colonie, et au jour fixé, les chefs de -tribus, accompagnés d’une suite nombreuse, se trouvèrent en présence du -Maréchal-Gouverneur.<a name="page_363" id="page_363"></a></p> - -<p>Ces fêtes d’automne, les plus brillantes de l’Algérie, et qui sont sans -rivales peut-être dans aucune autre contrée du monde, présentent un -aspect pittoresque et véritablement remarquable.</p> - -<p>J’aimerais à pouvoir peindre ici la physionomie étrange que prit la -capitale de l’Algérie à l’arrivée des goums du Tell et du Sud; et ce -camp des indigènes, inextricable pêle-mêle de tentes, d’hommes, de -chevaux, qui offrait mille contrastes aussi séduisants que bizarres; et -le brillant cortége du Gouverneur général au milieu duquel les chefs -Arabes, à l’air sévère, attiraient les regards par le luxe des costumes, -la beauté des chevaux et l’éclat des harnachements tout brodés d’or; et -ce merveilleux hippodrome, placé entre la mer, le riant côteau de -Mustapha, la blanche ville d’Alger et la plaine d’Hussein-Dey, que -dominent au loin de sombres montagnes. Mais je n’en dirai rien. Je ne -décrirai pas non plus ces exercices militaires, image d’une guerre sans -règle et sans frein qu’on appelle la Fantasia, où 1,200 Arabes, montés -sur de superbes coursiers, s’animant et poussant des cris sauvages comme -en un jour de bataille, déployèrent tout ce qu’un homme peut posséder de -vigueur, d’adresse et d’intelligence. Je ne parlerai même pas de cette -admirable exhibition d’étalons arabes dont chaque sujet excitait au -passage la plus vive admiration; car tout cela a été dit, et j’ai hâte -d’arriver à mes représentations, dont les différents épisodes ne furent -pas, j’ose le dire, les moins intéressants de cette immense fête. Je ne -citerai qu’un fait, parce qu’il m’a vivement frappé.</p> - -<p>J’ai vu dans ces luttes hippiques, où hommes et chevaux, l’œil en -feu, la bouche écumante, semblent dépasser en vitesse nos plus -puissantes locomotives; j’ai vu, dis-je, un cavalier montant un -magnifique cheval arabe, vaincre à la course, non-seulement tous les -chevaux de son cercle, mais distancer encore dans une course suprême -tous les chevaux vainqueurs. Ce cavalier avait douze ans et pouvait -passer sous son cheval sans se baisser<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.<a name="page_364" id="page_364"></a></p> - -<p>Les courses durèrent trois jours. Je devais donner mes représentations à -la fin du second et troisième.</p> - -<p>Avant d’en parler, je dirai un mot du théâtre d’Alger.</p> - -<p>C’est une assez jolie salle dans le genre de celle des Variétés à Paris, -et décorée avec assez de goût. Elle est située à l’extrémité de la rue -Bab-Azoum, sur la place qui porte ce nom. L’extérieur en est monumental -et d’un aspect séduisant; la façade surtout est d’une grande élégance de -style.</p> - -<p>En voyant cet immense édifice, on pourrait croire qu’il renferme une -vaste salle. Il n’en est rien. L’architecte a tout sacrifié aux -exigences de l’ordre public et de la circulation. Les escaliers, les -couloirs et le foyer occupent un aussi grand espace que la salle -entière. Peut-être cet artiste a-t-il pris en considération le nombre -des amateurs de spectacle qui est assez restreint à Alger, et a-t-il -pensé qu’une petite salle offrirait aux artistes une plus grande chance -de succès.</p> - -<p>Le 28 octobre, jour convenu pour la première de mes représentations -devant les Arabes, j’étais de bonne heure à mon poste, et je pus jouir -du spectacle de leur entrée dans le théâtre.</p> - -<p>Chaque goum, rangé par compagnie, fut introduit séparément et conduit -dans un ordre parfait aux places qui lui étaient assignées d’avance. -Ensuite vint le tour des chefs, qui se placèrent avec tout le calme que -comporte leur caractère.</p> - -<p>Leur installation fut assez longue à opérer, car ces hommes de la nature -ne pouvaient pas comprendre qu’on s’emboîtât ainsi, côte à côte, pour -assister à un spectacle, et nos siéges si confortables, loin de leur -sembler tels, les gênaient singulièrement. Je les vis se remuer pendant -longtemps et chercher à replier sous eux leurs jambes, à la façon des -tailleurs européens.</p> - -<p>Le maréchal Randon, sa famille et son état-major occupaient deux loges -d’avant-scène, à droite du théâtre. Le Préfet et quelques-unes des -autorités civiles étaient vis-à-vis dans deux autres loges.</p> - -<p>Le Maire s’était placé près des stalles de balcon. M. le colonel de -Neveu était partout: c’était l’organisateur de la fête.<a name="page_365" id="page_365"></a></p> - -<p>Les Caïds, les Aghas, les Bach-Aghas, et autres Arabes titrés eurent les -honneurs de la salle: ils occupèrent les stalles d’orchestre et de -balcon.</p> - -<p>Au milieu d’eux étaient quelques officiers privilégiés, et enfin des -interprètes se mêlèrent de tous côtés aux spectateurs pour leur traduire -mes paroles.</p> - -<p>On m’a rapporté aussi que des curieux qui n’avaient pu obtenir des -billets d’entrée, avaient pris le burnous arabe et, la tête ceinte de la -corde de poil de chameau, s’étaient faufilés parmi leurs nouveaux -co-religionnaires.</p> - -<p>C’était vraiment un coup-d’œil non moins curieux qu’admirable que -cette étrange composition de spectateurs.</p> - -<p>Le balcon, surtout, présentait un aspect aussi beau qu’imposant. Une -soixantaine de chefs Arabes, revêtus de leurs manteaux rouges (indice de -leur soumission à la France), sur lesquels brillaient une ou plusieurs -décorations, se tenaient avec une majestueuse dignité, attendant -gravement ma représentation.</p> - -<p>J’ai joué devant de brillantes assemblées, mais jamais devant aucune qui -m’ait aussi vivement impressionné; toutefois cette impression que je -ressentis au lever du rideau, loin de me paralyser, m’inspira au -contraire une vive sympathie pour des spectateurs dont les physionomies -semblaient si bien préparées à accepter les prestiges qui leur avaient -été annoncés. Dès mon entrée en scène, je me sentis tout à l’aise et -comme joyeux du spectacle que j’allais me donner.</p> - -<p>J’avais bien un peu, je l’avoue, l’envie de rire et de moi et de mon -assistance, car je me présentais la baguette à la main avec toute la -gravité d’un véritable sorcier. Je n’y cédai pas. Il ne s’agissait plus -ici de distraire et de récréer un public curieux et bienveillant; il -fallait frapper juste et fort sur des imaginations grossières et sur des -esprits prévenus, car je jouais le rôle de Marabout français.</p> - -<p>Comparées aux simples tours de leurs prétendus sorciers, mes expériences -devaient être pour les Arabes de véritables miracles.</p> - -<p>Je commençai ma séance au milieu du silence le plus profond,<a name="page_366" id="page_366"></a> je dirais -presque le plus religieux, et l’attention des spectateurs était telle, -qu’ils paraissaient comme pétrifiés sur place. Leurs doigts seuls, -agités d’un mouvement nerveux, faisaient glisser rapidement les grains -de leurs chapelets, pendant qu’ils invoquaient sans doute la protection -du Très-Haut.</p> - -<p>Cet état apathique de mes spectateurs ne me satisfaisait pas; je n’étais -pas venu en Algérie pour visiter un salon de figures de cire; je voulais -autour de moi du mouvement, de l’animation, de l’existence enfin.</p> - -<p>Je changeai de batterie. Au lieu de généraliser mes interpellations, je -m’adressai plus particulièrement à quelques-uns d’entre les Arabes, je -les stimulai par mes paroles et surtout par mes actions. L’étonnement -fit place alors à un sentiment plus expressif, qui se traduisit bientôt -par de bruyants éclats.</p> - -<p>Ce fut surtout lorsque je fis sortir des boulets de canon d’un chapeau, -que mes spectateurs, quittant leur gravité, exprimèrent leur joyeuse -admiration par les gestes les plus bizarres et les plus énergiques.</p> - -<p>Vinrent ensuite, accueillis avec le même succès, la <i>Corbeille de -fleurs</i>, paraissant instantanément au milieu d’un foulard; la <i>Corne -d’abondance</i>, fournissant une multitude d’objets que je distribuai, sans -pouvoir cependant satisfaire aux nombreuses demandes faites de toutes -parts, et plus encore par ceux mêmes qui avaient déjà les mains pleines; -les <i>pièces de cinq francs</i>, envoyées à travers la salle dans un coffre -de cristal suspendu au milieu des spectateurs.</p> - -<p>Il est un tour que j’eusse bien désiré faire, c’était celui de <i>ma -bouteille inépuisable</i>, si appréciée des Parisiens et des ouvriers de -Manchester. Je ne pouvais le faire figurer dans cette séance, car, on le -sait, les sectateurs de Mahomet ne boivent aucune liqueur fermentée, du -moins en public. Je le remplaçai avec assez d’avantage par le suivant.</p> - -<p>Je pris une coupe en argent, de celles qu’on appelle <i>bols de punch</i> -dans les cafés de Paris. J’en dévissai le pied, et, passant ma baguette -au travers, je montrai que ce vase ne contenait rien; puis, ayant -rajusté les deux parties, j’allai au milieu du parterre;<a name="page_367" id="page_367"></a> et là, à mon -commandement, le bol fut <i>magiquement</i> rempli de dragées qui furent -trouvées excellentes.</p> - -<p>Les bonbons épuisés, je renversai le vase et je proposai de l’emplir de -très bon café, à l’aide d’une simple conjuration...... Et passant -gravement par trois fois ma main sur le vase, une vapeur épaisse en -sortit à l’instant et annonça la présence du précieux liquide. Le bol -était plein de café bouillant; je le versai aussitôt dans des tasses et -je l’offris à mes spectateurs ébahis.</p> - -<p>Les premières tasses ne furent acceptées, pour ainsi dire, qu’à corps -défendant. Aucun Arabe ne voulut d’abord tremper ses lèvres dans un -breuvage qu’il croyait sorti de l’officine du Diable; mais, séduits -insensiblement par le parfum de leur liqueur favorite, autant que -poussés par les sollicitations des interprètes, quelques-uns des plus -hardis se décidèrent à goûter le liquide magique, et bientôt tous -suivirent leur exemple.</p> - -<p>Le vase, rapidement vidé, fut non moins rapidement rempli à différentes -reprises, et comme l’aurait fait ma <i>bouteille inépuisable</i>, il satisfit -à toutes les demandes; on le remporta même encore plein.</p> - -<p>Cependant il ne me suffisait pas d’amuser mes spectateurs, il fallait -aussi, pour remplir le but de ma mission, les étonner, les -impressionner, les effrayer même par l’apparence d’un pouvoir -surnaturel.</p> - -<p>Mes batteries étaient dressées en conséquence: j’avais gardé pour la fin -de la séance trois trucs qui devaient achever d’établir ma réputation de -sorcier.</p> - -<p>Beaucoup de lecteurs se rappelleront avoir vu dans mes représentations -un coffre petit, mais de solide construction, qui, remis entre les mains -des spectateurs, devenait lourd ou léger à mon commandement. Un enfant -pouvait le soulever sans peine, ou bien l’homme le plus robuste ne -pouvait le bouger de place.</p> - -<p>Revêtu de cette fable, ce tour faisait déjà beaucoup d’effet. J’en -augmentai considérablement l’action en lui donnant une autre <i>mise en -scène</i>.</p> - -<p>Je m’avançai, mon coffre à la main, jusqu’au milieu d’un praticable<a name="page_368" id="page_368"></a> qui -communiquait de la scène au parterre. Là, m’adressant aux Arabes:</p> - -<p>—D’après ce que vous venez de voir, leur dis-je, vous devez m’attribuer -un pouvoir surnaturel; vous avez raison. Je vais vous donner une -nouvelle preuve de ma puissance merveilleuse en vous montrant que je -puis enlever toute sa force à l’homme le plus robuste, et la lui rendre -à ma volonté. Que celui qui se croit assez fort pour subir cette épreuve -s’approche de moi. (Je parlais doucement afin de donner le temps aux -interprètes de traduire mes paroles.)</p> - -<p>Un Arabe d’une taille moyenne, mais bien pris de corps, sec et nerveux, -comme le sont les hercules Arabes, monta avec assez de confiance près de -moi.</p> - -<p>—Es-tu bien fort, lui dis-je, en le toisant des pieds à la tête?</p> - -<p>—Oui, fit-il d’un air d’insouciance.</p> - -<p>—Es-tu sûr de rester toujours ainsi?</p> - -<p>—Toujours.</p> - -<p>—Tu te trompes, car en un instant, je vais t’enlever tes forces et te -rendre aussi faible qu’un enfant.</p> - -<p>L’Arabe sourit dédaigneusement en signe d’incrédulité.</p> - -<p>—Tiens, continuai-je, enlève ce coffre.</p> - -<p>L’Arabe se baissa, souleva la boîte et me dit froidement: N’est-ce que -cela?</p> - -<p>—Attends..... répondis-je.....</p> - -<p>Alors, avec toute la gravité que m’imposait mon rôle, je fis du bras un -geste imposant, et prononçai solennellement ces paroles:</p> - -<p>—Te voilà plus faible qu’une femme; essaye maintenant de lever cette -boîte.</p> - -<p>L’hercule, sans s’inquiéter de ma conjuration, saisit une seconde fois -le coffret par la poignée, et donne une vigoureuse secousse pour -l’enlever; mais cette fois, le coffre résiste, et, en dépit des plus -vigoureuses attaques, reste dans la plus complète immobilité.</p> - -<p>L’Arabe épuise en vain sur le malheureux coffret une force qui eût pu -soulever un poids énorme, jusqu’à ce qu’enfin épuisé,<a name="page_369" id="page_369"></a> haletant, rouge -de dépit, il s’arrête, devient pensif, et semble commencer à comprendre -l’influence de la magie.</p> - -<p>Il est près de se retirer; mais se retirer, c’est s’avouer vaincu, c’est -reconnaître sa faiblesse, c’est n’être plus qu’un enfant, lui dont on -respecte la vigueur musculaire. Cette pensée le rend presque furieux.</p> - -<p>Puisant de nouvelles forces dans les encouragements que ses amis lui -adressent du geste et de la voix, il promène sur eux un regard semblant -leur dire: vous allez voir ce que peut un enfant du désert.</p> - -<p>Il se baisse de nouveau vers le coffre; ses mains nerveuses s’enlacent -dans la poignée, et ses jambes placées de chaque côté comme deux -colonnes de bronze, serviront d’appui à l’effort suprême qu’il va -tenter. Nul doute que sous cette puissante action la boîte ne vole en -éclats.</p> - -<p>O prodige! cet Hercule tout à l’heure si puissant et si fier, courbe -maintenant la tête; ses bras rivés au coffre cherchent dans une violente -contraction musculaire à se rapprocher de sa poitrine; ses jambes -fléchissent, il tombe à genoux en poussant un cri de douleur.</p> - -<p>Une secousse électrique, produite par un appareil d’induction, venait, à -un signal donné par moi, d’être envoyée du fond de la scène à la poignée -du coffre. De là les contorsions du pauvre Arabe.</p> - -<p>Faire prolonger cette commotion eût été de la barbarie.</p> - -<p>Je fis un second signal et le courant électrique fut aussitôt -interrompu. Mon athlète dégagé de ce lien terrible, lève les mains -au-dessus de sa tête:</p> - -<p>—Allah! Allah! s’écrie-t-il plein d’effroi, puis s’enveloppant vivement -dans les plis de son burnous, comme pour cacher sa honte, il se -précipite à travers les rangs des spectateurs et gagne la porte de la -salle.</p> - -<p>A l’exception des loges d’avant-scène<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a> et des spectateurs -privilégiés,<a name="page_370" id="page_370"></a> qui paraissaient prendre un grand plaisir à cette -expérience, mon auditoire était devenu grave et sérieux, et j’entendais -les mots <i>Chitan</i>, <i>Djenoun</i> (Satan, Génie) circuler sourdement parmi -ces hommes crédules, qui, tout en me regardant, semblaient s’étonner de -ce que je ne possédais aucun des caractères physiques que l’on prête à -l’ange des ténèbres.</p> - -<p>Je laissai quelques instants mon public se remettre de l’émotion -produite par mon expérience et par la fuite de l’hercule Arabe.</p> - -<p> </p> - -<p>Un des moyens employés par les Marabouts pour se grandir aux yeux des -Arabes et établir leur domination, c’était de faire croire à leur -invulnérabilité.</p> - -<p>L’un d’eux entre autres faisait charger un fusil qu’on devait tirer sur -lui à une courte distance. Mais en vain la pierre lançait-elle des -étincelles; le Marabout prononçait quelques paroles cabalistiques, et le -coup ne partait pas.</p> - -<p>Le mystère était bien simple: l’arme ne partait pas parce que le -Marabout en avait habilement bouché la lumière.</p> - -<p>Le Colonel de Neveu m’avait fait comprendre l’importance de discréditer -un tel miracle en lui opposant un tour de prestidigitation qui lui fût -supérieur. J’avais mon affaire pour cela.</p> - -<p>J’annonçai aux Arabes que je possédais un talisman pour me rendre -invulnérable, et que je défiais le meilleur tireur de l’Algérie de -m’atteindre.</p> - -<p>J’avais à peine terminé ces mots, qu’un Arabe qui s’était fait remarquer -depuis le commencement de la séance par l’attention qu’il prêtait à mes -expériences, enjamba quatre rangées de stalles, et dédaignant de passer -par le praticable, traversa l’orchestre en bousculant flûtes, -clarinettes et violons, escalada la scène, non sans se brûler à la -rampe, et une fois arrivé me dit en français:</p> - -<p>—Moi, je veux te tuer.</p> - -<p>Un immense éclat de rire accueillit et la pittoresque ascension de -l’Arabe et ses intentions meurtrières, en même temps qu’un interprète, -qui se trouvait peu éloigné de moi, me faisait connaître que j’avais -affaire à un Marabout.<a name="page_371" id="page_371"></a></p> - -<p>—Toi, tu veux me tuer, lui dis-je en imitant le son de sa voix et son -accent, eh bien! moi je te réponds que, si sorcier que tu sois, je le -serai encore plus que toi, et que tu ne me tueras pas.</p> - -<p>Je tenais en ce moment un pistolet d’arçon à la main; je le lui -présentai.</p> - -<p>—Tiens, prends cette arme, assure-toi qu’elle n’a subi aucune -préparation.</p> - -<p>L’Arabe souffla plusieurs fois par le canon, puis par la cheminée, en -recevant l’air sur sa main, pour s’assurer qu’il y avait bien -communication de l’une à l’autre, et après avoir examiné l’arme dans -tous ses détails:</p> - -<p>—Le pistolet est bon, dit-il, et je te tuerai.</p> - -<p>—Puisque tu y tiens, et pour plus de sûreté, mets double charge de -poudre et une bourre par dessus.</p> - -<p>—C’est fait.</p> - -<p>—Voici maintenant une balle de plomb; marque-la avec un couteau, afin -de pouvoir la reconnaître, et mets-la dans le pistolet en la recouvrant -d’une seconde bourre.</p> - -<p>—C’est fait.</p> - -<p>—Tu es bien sûr maintenant que ton arme est chargée et que le coup -partira. Dis-moi, n’éprouves-tu aucune peine, aucun scrupule à me tuer -ainsi, quoique je t’y autorise?</p> - -<p>—Non, puisque je veux te tuer, répéta froidement l’Arabe.</p> - -<p>Sans répliquer, je piquai une pomme sur la pointe d’un couteau, et me -plaçant à quelques pas du Marabout, je lui commandai de faire feu.</p> - -<p>—Vise droit au cœur, lui criai-je.</p> - -<p>Mon adversaire ajusta aussitôt sans marquer la moindre hésitation.</p> - -<p>Le coup partit, et le projectile vint se planter au milieu de la pomme.</p> - -<p>J’apportai le talisman à l’Arabe qui reconnut la balle marquée par lui.</p> - -<p>Je ne saurais dire si cette fois la stupéfaction fut plus grande que -dans le tour précédent; ce que je pus constater, c’est que mes<a name="page_372" id="page_372"></a> -spectateurs ahuris, en quelque sorte, par la surprise et l’effroi, se -regardaient en silence et semblaient se dire dans un muet langage: où -diable nous sommes-nous fourrés?</p> - -<p>Bientôt une scène plaisante vint dérider grand nombre de physionomies. -Le Marabout, quelque stupéfait qu’il fût de sa défaite, n’avait point -perdu la tête; profitant du moment où il me rendait le le pistolet, il -s’empara de la pomme, la mit immédiatement dans sa ceinture, et ne -voulut à aucun prix me la rendre, persuadé qu’il était sans doute -d’avoir là un incomparable talisman.</p> - -<p>Pour le dernier tour de ma séance, j’avais besoin du concours d’un -Arabe.</p> - -<p>A la sollicitation de quelques interprètes, un jeune Maure d’une -vingtaine d’années, grand, bien fait et revêtu d’un riche costume, -consentit à monter sur le théâtre. Plus hardi ou plus civilisé sans -doute que ses camarades de la plaine, il s’avança résolument près de -moi.</p> - -<p>Je le fis approcher de la table qui était au milieu de la scène, et lui -montrai ainsi qu’aux autres spectateurs qu’elle était mince et -parfaitement isolée. Après quoi, et sans autre préambule, je lui dis de -monter dessus, et je le couvris d’un énorme gobelet d’étoffe ouvert par -le haut.</p> - -<p>Attirant alors ce gobelet et son contenu sur une planche, dont mon -domestique et moi, nous tenions les deux extrémités, nous nous avançons -jusqu’à la rampe avec notre lourd fardeau et nous renversons le tout.... -L’Arabe avait disparu; le gobelet était entièrement vide!</p> - -<p>Alors commença un spectacle que je n’oublierai jamais.</p> - -<p>Les Arabes avaient été tellement impressionnés par ce dernier tour, que, -poussés par une terreur indicible, ils se lèvent dans toutes les parties -de la salle, et se livrent instantanément aux évolutions d’un -sauve-qui-peut général. La foule est surtout compacte et animée aux -portes du balcon, et l’on peut juger, à la vivacité des mouvements et au -trouble des grands dignitaires, qu’ils sont les premiers à quitter la -salle.</p> - -<p>Vainement l’un d’eux, le <i>Caïd</i> des <i>Beni-Salah</i>, plus courageux que ses -collègues, cherche à les retenir par ces paroles:<a name="page_373" id="page_373"></a></p> - -<p>Arrêtez! arrêtez! nous ne pouvons laisser perdre ainsi l’un de nos -coreligionnaires; il faut absolument savoir ce qu’il est devenu, ce -qu’on en a fait. Arrêtez!... arrêtez!</p> - -<p>Bast! les coreligionnaires n’en fuient que de plus belle, et bientôt le -courageux Caïd, entraîné lui-même par l’exemple, suit le torrent des -fuyards.</p> - -<p>Ils ignoraient ce qui les attendait à la porte du théâtre. A peine -avaient-ils descendu les degrés du péristyle qu’ils se trouvèrent face à -face avec le <i>Maure ressuscité</i>.</p> - -<p>Le premier mouvement d’effroi passé, on entoure notre homme, on le tâte, -on l’interroge; mais, ennuyé de ces questions multipliées, il ne trouve -rien de mieux que de se sauver à toutes jambes.</p> - -<p>Le lendemain, la deuxième représentation eut lieu et produisit à peu de -chose près les mêmes effets que la première.</p> - -<p>Le coup était porté; dès lors les interprètes et tous ceux qui -approchèrent les Arabes reçurent l’ordre de travailler à leur faire -comprendre que mes prétendus miracles n’étaient que le résultat d’une -adresse, inspirée et guidée par un art qu’on nomme <i>prestidigitation</i>, -et auquel la sorcellerie est tout à fait étrangère.</p> - -<p>Les Arabes se rendirent sans doute à ce raisonnement, car je n’eus par -la suite qu’à me louer des relations amicales qui s’établirent entre eux -et moi. Chaque fois qu’un chef me rencontrait, il ne manquait pas de -venir au-devant de moi et de me serrer la main. Et, ainsi qu’on va le -voir, ces hommes que j’avais tant effrayés, devenus mes amis, me -donnèrent un précieux témoignage de leur estime, et je puis le dire -aussi, de leur admiration, car c’est leur propre expression.</p> - -<p> </p> - -<p>Trois jours s’étaient écoulés depuis ma dernière représentation, lorsque -je reçus dans la matinée une missive du Gouverneur, qui me recommandait -de me rendre à midi précis, <i>heure militaire</i>.</p> - -<p>Je n’eus garde de manquer à ce rendez-vous formel, et le dernier coup de -midi sonnait encore à l’horloge de la mosquée voisine, que je me faisais -annoncer au Palais. Un officier d’état-major se présenta aussitôt.<a name="page_374" id="page_374"></a></p> - -<p>—Venez avec moi, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il avec un air -quasi-mystérieux, je suis chargé de vous conduire.</p> - -<p>Je suivis mon conducteur, et au bout d’une galerie que nous venions de -traverser, la porte d’un magnifique salon s’étant ouverte, un étrange -tableau s’offrit à mes regards. Une trentaine des plus importants chefs -arabes étaient debout symétriquement rangés en cercle dans -l’appartement, de sorte qu’en entrant je me trouvai naturellement au -milieu d’eux.</p> - -<p>—<i>Salam alikoum</i> (que le salut soit sur toi)! firent-ils tous d’une -voix grave et presque solennelle, en portant la main sur leur cœur, -selon l’usage arabe.</p> - -<p>Je répondis d’abord à ce salut par une légère inclinaison de tête et de -corps, ainsi que nous le pratiquons, nous autres Français, et ensuite -par quelques poignées de main, en commençant par ceux des chefs avec -lesquels j’avais eu l’occasion de faire connaissance.</p> - -<p>En tête se trouvait le Bach-Agha-Bou-Allem, le Rotschild africain, dans -la tente duquel j’étais allé prendre le café, dans le camp que les -Arabes avaient formé près de l’hippodrome pour le temps des courses.</p> - -<p>Venait ensuite le Caïd Assa, à la jambe de bois, qui m’avait également -offert le chibouk et le café, au même campement. Ce chef n’entend pas un -mot de français, si bien que lors de la visite que je lui fis avec mon -ami Boukandoura, autre Arabe de distinction avec lequel j’avais lié -connaissance, ce dernier put me raconter en sa présence, sans qu’il se -doutât qu’on parlait de lui, l’histoire de sa jambe de bois.</p> - -<p>—Assa, me dit mon ami, ayant eu la jambe fracassée dans une affaire -contre les Français, dut à l’agilité de son cheval d’échapper à l’ennemi -vainqueur; une fois en lieu de sûreté, il s’était lui-même coupé la -jambe au-dessus du genou, et dans sa sauvage énergie, il avait ensuite -plongé dans un vase rempli de poix bouillante l’extrémité de ce membre -ainsi mutilé, afin d’en arrêter l’hémorrhagie.</p> - -<p>Voulant rendre les salutations que j’avais reçues, je fis le tour du -groupe, adressant à chacun un bonjour de forme variée. Mais<a name="page_375" id="page_375"></a> ma besogne, -car c’en était une de serrer toutes ces mains rudes et nerveuses, fut -considérablement abrégée; les rangs s’étaient éclaircis à mon approche; -bon nombre des assistants ne s’étaient pas senti le courage de toucher -la main de celui qu’ils avaient pris sérieusement pour un sorcier ou -pour le Diable en personne.</p> - -<p>Quoi qu’il en fût, cet incident ne troubla en aucune façon la cérémonie; -on rit un peu de la pusillanimité des fuyards, puis chacun reprit cette -gravité qui est l’état normal de la physionomie arabe.</p> - -<p>Alors le plus âgé de l’assemblée s’avança vers moi et déroula une énorme -pancarte. C’était une adresse écrite en vers, vrai chef-d’œuvre de -calligraphie indigène, qui était enrichie de gracieuses arabesques -exécutées à la main.</p> - -<p>Le digne Arabe, qui avait bien au moins soixante-dix ans, lut sans -lunettes, à haute, mais inintelligible voix, pour moi du moins qui ne -connaissais que trois mots de la langue arabe, le morceau de poésie -musulmane.</p> - -<p>Sa lecture terminée, l’orateur tira de sa ceinture le cachet de sa tribu -et l’apposa solennellement au bas de la page. Les principaux chefs et -dignitaires Arabes suivirent son exemple. Quand tous les sceaux eurent -été apposés, mon vieil interlocuteur prit le papier, s’assura si les -empreintes étaient parfaitement séchées, fit un rouleau, et, me le -présentant, me dit en français et d’un ton profondément pénétré:</p> - -<p>—A un marchand on donne de l’or; à un guerrier on offre des armes; à -toi, Robert-Houdin, nous te présentons un témoignage de notre admiration -que tu pourras léguer à tes enfants. Et traduisant un vers qu’il venait -de me lire en langue arabe, il ajouta:</p> - -<p>—Pardonne-nous de te présenter si peu, mais convient-il d’offrir la -nacre à celui qui possède la perle?</p> - -<p>J’avoue bien franchement que de ma vie je n’éprouvai une aussi douce -émotion; jamais aucun bravo, aucune marque d’approbation ne me porta si -vivement au cœur. Emu plus que je ne puis le dire, je me retournai -pour essuyer furtivement une larme d’attendrissement.<a name="page_376" id="page_376"></a></p> - -<p>Ces détails et ceux qui vont suivre blessent bien un peu ma modestie, -mais je n’ai pu me résigner à les passer sous silence; que le lecteur -veuille bien ne les accepter que comme un simple tableau de mœurs.</p> - -<p>Je déclare, du reste, qu’il ne m’est jamais entré dans l’esprit de me -trouver digne d’éloges aussi vivement poétisés. Et pourtant je ne puis -m’empêcher d’être aussi flatté que reconnaissant de cet hommage, et de -le regarder comme le plus précieux souvenir de ma vie d’artiste.</p> - -<p>Cette déclaration terminée, je vais donner la traduction de l’adresse, -telle qu’elle a été faite par le calligraphe arabe lui-même:</p> - -<div class="blockquot"><p>«Hommage offert à Robert-Houdin par les chefs de tribus arabes, à -la suite de ses séances données à Alger, les 28 et 29 octobre 1856.</p> - -<p class="cb"> -GLOIRE A DIEU<br /> -</p> - -<p class="nind">qui enseigne ce que l’on ignore, qui rend sensibles les trésors de -la pensée par les fleurs de l’éloquence et les signes de -l’écriture.</p> - -<p>»Le destin aux généreuses mains, du milieu des éclairs et du -tonnerre, a fait tomber d’en haut, comme une pluie forte et -bienfaisante, la merveille du moment et du siècle, celui qui -cultive des arts surprenants et des sciences merveilleuses, le -<i>sid</i> Robert-Houdin.</p> - -<p>»Notre temps n’a vu personne qui lui soit comparable. L’éclat de -son talent surpasse ce que les âges passés ont produit de plus -brillant. Parce qu’il l’a possédé, son siècle est le plus illustre.</p> - -<p>»Il a su remuer nos cœurs, étonner nos esprits, en nous montrant -les faits surprenants de sa science merveilleuse. Nos yeux -n’avaient jamais été fascinés par de tels prodiges. Ce qu’il -accomplit ne saurait se décrire, nous lui devons notre -reconnaissance pour tout ce dont il a délecté nos regards et nos -esprits; aussi notre amitié pour lui s’est-elle enracinée dans nos -cœurs comme<a name="page_377" id="page_377"></a> une pluie parfumée, et nos poitrines -l’enveloppent-elles précieusement.</p> - -<p>»Nous essayerions vainement d’élever nos louanges à la hauteur de -son mérite; nous devons abaisser nos fronts devant lui et lui -rendre hommage, tant que la pluie bienfaisante fécondera la terre, -tant que la lune éclairera les nuits, tant que les nuages viendront -tempérer l’ardeur du soleil.</p> - -<p>»Ecrit par l’esclave de Dieu,</p> - -<p class="r">»A<small>LI-BEN-EL-HADJI</small> M<small>OUÇA</small>.»</p> - -<p>«Pardonne-nous de te présenter si peu, etc...» Suivent les -signatures et les cachets des chefs de tribus.</p></div> - -<p>Au sortir de cette cérémonie et après que les Arabes nous eurent -quittés, le Maréchal-Gouverneur, que je n’avais pas vu depuis mes -représentations, voulant me donner une idée de l’effet qu’elles avaient -produit sur l’esprit des indigènes, me cita le trait suivant:</p> - -<p>Un chef Kabyle, venu à Alger pour faire sa soumission, avait été conduit -à ma première représentation.</p> - -<p>Le lendemain, de très bonne heure, il se rend au palais et demande à -parler au Gouverneur.</p> - -<p>—Je viens, dit-il au Maréchal, te demander l’autorisation de retourner -tout de suite dans ma tribu.</p> - -<p>—Tu dois savoir, répond le Gouverneur, que les formalités ne sont pas -encore remplies, et que tes papiers ne seront en règle que dans trois -jours; tu resteras donc jusqu’à cette époque.</p> - -<p>—Allah est grand, dit l’Arabe, et s’il lui plaît, je partirai avant; tu -ne me retiendras pas.</p> - -<p>—Tu ne partiras pas si je le défends, j’en suis certain; mais, dis-moi, -pourquoi es-tu si pressé de t’en aller?</p> - -<p>—Après ce que j’ai vu hier, je ne veux pas rester à Alger; il -m’arriverait malheur.</p> - -<p>—Est-ce que tu as pris ces miracles au sérieux?</p> - -<p><a name="page_378" id="page_378"></a>Le Kabyle regarda le Maréchal d’un air d’étonnement, et sans répondre -directement à la question qui lui était faite:</p> - -<p>—Au lieu de faire tuer tes soldats pour soumettre les Kabyles, dit-il, -envoie ton marabout français chez les plus rebelles, et avant quinze -jours, il te les amènera tous ici.</p> - -<p>Le Kabyle ne partit pas, on parvint à calmer ses craintes; toutefois il -fut un de ceux qui, dans la cérémonie qui venait d’avoir lieu, s’étaient -éloignés le plus à mon approche.</p> - -<p>Un autre Arabe disait encore en sortant d’une de mes séances:</p> - -<p>—Il faudra maintenant que nos marabouts fassent des miracles bien forts -pour nous étonner.</p> - -<p>Ces renseignements, dans la bouche du Gouverneur, me furent très -agréables. Jusqu’alors je n’avais pas été sans inquiétude, et, bien que -je fusse certain d’avoir produit une vive impression dans mes séances, -j’étais enchanté de savoir que le but de ma mission avait été rempli -selon les vues du Gouvernement. Du reste, avant de partir pour la -France, le Maréchal voulut bien m’assurer encore que mes représentations -en Algérie avaient produit les plus heureux résultats sur l’esprit des -indigènes.</p> - -<p> </p> - -<p>Quoique mes représentations fussent terminées, je ne me pressai pas -cependant de rentrer en France. J’étais curieux d’assister, à mon tour, -à quelque scène d’escamotage exécutée par des Marabouts ou par d’autres -jongleurs indigènes. J’avais promis en outre à plusieurs chefs Arabes -d’aller les visiter dans leur douars. Je voulais me procurer ce double -plaisir.</p> - -<p>Il est peu de Français qui, après un court séjour en Algérie, n’aient -entendu parler des Aïssaoua et de leurs merveilles. Les récits qui -m’avaient été faits des exercices des sectaires de Sidi-Aïssa m’avaient -inspiré le plus vif désir de les voir exécuter, et j’étais persuadé que -tous leurs miracles ne devaient être que des <i>trucs</i> plus ou moins -ingénieux, dont il me serait sans doute possible de donner le mot.</p> - -<p>Or, M. le colonel de Neveu m’avait promis de me faire assister à ce -spectacle; il me tint parole.</p> - -<p>A un jour indiqué par le Mokaddem, président habituel de ces<a name="page_379" id="page_379"></a> sortes de -réunions, nous nous rendîmes, en compagnie de quelques officiers -d’état-major et de leurs femmes, dans une maison arabe, et nous -pénétrâmes par une porte basse dans la cour intérieure du bâtiment, où -devait avoir lieu la cérémonie. Des lumières artistement collées sur les -parois des murs et des tapis étendus sur des dalles attendaient -l’arrivée des frères. Un coussin était destiné au Mokaddem.</p> - -<p>Chacun de nous se plaça de manière à ne pas gêner les exécutants. Nos -dames montèrent aux galeries du premier étage, de sorte qu’elles se -trouvaient par ce fait, comme nous disons en France, aux premières -loges.</p> - -<p>Mais je vais laisser le Colonel de Neveu raconter lui-même cette séance, -en la copiant textuellement dans son intéressant ouvrage <i>sur les Ordres -religieux chez les Musulmans en Algérie</i>:</p> - -<p>«Les Aïssaoua entrent, se placent en cercle dans la cour et bientôt -commencent leurs chants. Ce sont d’abord des prières lentes et graves -qui durent assez longtemps; viennent ensuite les louanges en l’honneur -de Sidi-Mohammet-Ben-Aïssa, le fondateur de l’ordre; puis les frères et -le Mokaddem, prenant des tambours de basque, animent successivement la -cadence, en s’exaltant mutuellement d’une manière toujours croissante.</p> - -<p>»Après deux heures environ, les chants étaient devenus des cris sauvages -et les gestes des frères avaient suivi la même progression. Tout-à-coup, -quelques-uns se lèvent et se placent sur une même ligne en dansant et -prononçant aussi gutturalement que possible, avec toute la vigueur de -leurs énergiques poumons, le nom sacré d’Allah. Ce mot qui désigne la -Divinité, sortant de la bouche des Aïssaoua, semblait être plutôt un -rugissement féroce qu’une invocation adressée à l’Etre suprême. Bientôt -le bruit augmente, les gestes les plus extravagants commencent, les -turbans tombent, laissent paraître à nu ces têtes rasées qui ressemblent -à celles des vautours; les longs plis des ceintures rouges se déroulent, -embarrassent les gestes et augmentent le désordre.</p> - -<p>»Alors les Aïssaoua marchent sur les mains et les genoux, imitent les -mouvements de la bête. On dirait qu’ils n’agissent uniquement<a name="page_380" id="page_380"></a> que par -l’effet d’une force musculaire que ne dirige plus la raison, et qu’ils -oublient qu’ils sont hommes.</p> - -<p>»Lorsque l’exaltation est à son comble, que la sueur ruisselle de tous -leurs corps, les Aïssaoua commencent leurs jongleries. Ils appellent le -Mokaddem leur père, et lui demandent à manger; celui-ci distribue aux -uns des morceaux de verre qu’ils broient entre leurs dents; à d’autres, -il met des clous dans la bouche; mais au lieu de les avaler, ils ont -soin de se cacher la tête sous les plis du bournous du Mokaddem, afin de -ne pas laisser voir aux assistants qu’ils les rejettent. Ceux-ci mangent -des épines et des chardons; ceux-là passent leur langue sur un fer rouge -ou le prennent entre leurs mains sans se brûler. L’un se frappe le bras -gauche avec la main droite; les chairs paraissent s’ouvrir, le sang -coule en abondance; il repasse la main sur son bras, la blessure se -ferme, le sang a disparu. L’autre saute sur le tranchant d’un sabre que -deux hommes tiennent par les extrémités et ne se coupe pas les pieds. -Quelques-uns tirent de petits sacs en peau, des scorpions, des serpents, -qu’ils mettent intrépidement dans leur bouche.»</p> - -<p>Je m’étais blotti derrière une colonne d’où je pouvais tout voir de très -près sans être aperçu. J’avais à cœur de n’être point la dupe de ces -tours mystérieux; j’y prêtai donc une attention très soutenue.</p> - -<p>Autant par les remarques que je fis sur le lieu même de la scène que par -les recherches ultérieures auxquelles je me suis livré, je suis -maintenant en mesure de donner une explication satisfaisante des -miracles des Aïssaoua. Seulement, pour ne pas interrompre trop -longuement mon récit, je renverrai le lecteur, curieux de ces détails, à -la fin de cet ouvrage, au chapitre spécial que j’ai intitulé: <span class="smcap">UN COURS -DE MIRACLES</span>.</p> - -<p>Je crois être d’autant plus compétent pour donner ces explications, que -quelques-uns de ces tours rentrent dans le domaine de l’escamotage, et -que les autres ont pour base des phénomènes tirés des sciences -physiques.<a name="page_381" id="page_381"></a></p> - -<p>Une fois instruit du secret des jongleries exécutées par les Aïssaoua, -je pouvais me mettre en route pour l’intérieur de l’Afrique. Je partis -donc, muni de lettres du Colonel de Neveu pour plusieurs chefs de -bureaux arabes, ses subordonnés, et j’emmenai avec moi M<sup>me</sup> -Robert-Houdin, qui se montrait tout heureuse de faire cette excursion.</p> - -<p>Nous allions voir l’Arabe sous sa tente ou dans sa maison; goûter à son -couscoussou, que nous ne connaissions que de nom; étudier par nous-mêmes -les mœurs, les habitudes domestiques de l’Afrique; il y avait là -certes de quoi enflammer notre imagination. Et c’est à peine si je -songeais par moments, moi qui redoutais tant le mauvais temps sur mer, -que le mois où nous nous rembarquerions pour la France, serait -précisément un de ceux où la Méditerranée est le plus agitée!</p> - -<p>Parmi les Arabes qui m’avaient engagé à les visiter, -Bou-Allem-Ben-Cherifa, Bach-Agha du D’jendel, m’avait fait des instances -si vives, que je me décidai à commencer mes visites par lui.</p> - -<p>Notre voyage d’Alger à Médéah fut tout prosaïque; une diligence nous y -conduisit en deux jours.</p> - -<p>A cela près de l’intérêt que nous inspira la végétation toute -particulière du sol de l’Algérie, ainsi que le fameux col de la Mouzaïa, -que nous traversâmes au galop, les incidents du voyage furent les mêmes -que sur les grandes routes de France. Les hôtels étaient tenus par des -Français; on y dînait à table d’hôte avec le même menu, le même prix, le -même service. Cette existence de commis-voyageur n’était pas ce que nous -rêvions en quittant Alger. Aussi fûmes-nous enchantés de mettre pied à -terre à Médéah; au-delà la diligence ne suivait plus la même direction -que nous.</p> - -<p>Le capitaine Ritter, chef du bureau arabe de Médéah, chez lequel je me -rendis, avait assisté à mes représentations à Alger; je n’eus donc pas -besoin de lui présenter la lettre de recommandation qui lui était -adressée par M. de Neveu. Il me reçut avec une affabilité qui, du reste, -est le propre de son caractère, et M<sup>me</sup> Ritter, femme également -gracieuse, voulut bien se joindre à son mari pour nous faire visiter la -ville. J’eus vraiment un grand regret<a name="page_382" id="page_382"></a> d’être forcé de quitter dès le -lendemain matin des personnes aussi aimables; mais il fallait me hâter -de faire mon voyage avant de voir arriver les pluies d’automne, qui -rendent les routes impraticables, et souvent même très dangereuses.</p> - -<p>Le capitaine se rendit à mes désirs. Il nous prêta deux chevaux de son -écurie, et nous donna pour guide jusque chez Bou-Allem un Caïd qui -parlait très bien français.</p> - -<p>Cet Arabe avait été pris tout jeune dans une tente, qu’Abdel-Kader avait -été forcé d’abandonner dans une de ses nombreuses défaites. Le -gouvernement avait mis l’enfant au collége Louis-le-Grand, où il avait -fait d’assez bonnes études. Mais toujours poursuivi par le souvenir du -ciel de l’Afrique et du couscoussou national, notre bachelier -ès-sciences avait demandé comme une grâce la faveur de rentrer en -Algérie. Par égard pour son éducation, on l’avait nommé Caïd d’une -petite tribu dont j’ai oublié le nom, mais qui se trouvait sur la route -que nous devions parcourir.</p> - -<p>Mon guide, que j’appellerai Mohammed, parce que son nom ne me revient -pas non plus à la mémoire (ces noms arabes sont difficiles à retenir -pour quiconque n’a pas un peu vécu en Algérie), Mohammed, donc, était -accompagné de quatre Arabes de sa tribu; deux d’entre eux étaient -chargés du transport de nos bagages, et les deux autres devaient nous -servir de domestiques. Tous étaient à cheval, et marchaient derrière -nous.</p> - -<p>Nous partîmes à huit heures du matin. Notre première étape ne devait pas -être longue, car Mohammed m’avait assuré que, s’il plaisait à Dieu -(formule sans laquelle un vrai croyant ne parle jamais de l’avenir), -nous arriverions chez lui pour déjeûner. En effet, environ trois heures -après notre départ, notre petite caravane arriva dans le modeste -douar<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> de Mohammed. Nous mîmes pied à terre devant une maisonnette -entièrement construite en branches d’arbres et dont la toiture était à -peine de hauteur d’homme. C’était le salon de réception du Caïd.</p> - -<p>La porte en était ouverte; mon guide nous donna l’exemple en<a name="page_383" id="page_383"></a> entrant le -premier et nous le suivîmes. Un seul meuble ornait l’intérieur de ce -réduit: c’était un petit escabeau de bois. M<sup>me</sup> Robert-Houdin s’en fit -un siége. Mohammed et moi, nous nous assîmes sur un tapis qu’un Arabe -venait d’étendre à nos pieds, et l’on ne tarda pas à servir le déjeûner. -Mohammed, qui voulait sans doute se faire pardonner une faute grave -qu’il méditait, nous traita somptueusement et presque à la française. Un -potage au gras, des rôtis de volaille, quelques ragoûts excellents que -je ne saurais décrire, parce que je n’ai jamais fait de grandes études -dans l’art culinaire, et de la pâtisserie que n’eût certes pas désavouée -Félix, furent successivement apportés devant nous. On nous avait donné, -à ma femme et à moi, chose inouïe chez un Arabe, un couteau, une -cuillère et une fourchette de fer.</p> - -<p>Le repas avait été apporté d’un gourbi<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> voisin où demeurait la mère -du Caïd. Cette femme avait habité longtemps Alger, et elle y avait puisé -les connaissances dont elle venait de nous donner un échantillon.</p> - -<p>Quant à Mohammed, en reprenant le costume musulman, il avait repris -également les usages de ses ancêtres; pour toute nourriture, il s’était -remis aux dattes et au couscoussou, à moins qu’il n’eût quelque convive, -ce qui était fort rare.</p> - -<p>Notre déjeûner terminé, notre hôte nous conseilla de nous remettre en -route, si nous voulions arriver chez Bou-Allem avant la fin du jour. -Nous suivîmes son avis.</p> - -<p>De Médéah à la tribu de Mohammed, nous avions suivi une route assez -praticable; en sortant de chez lui, nous entrâmes dans un pays inculte -et désert, où l’on ne voyait d’autres traces de passage que celles que -nous laissions nous-mêmes. Le soleil dardait ses plus brûlants rayons -sur nos têtes, et nous ne trouvions sur notre chemin aucun ombrage pour -nous en garantir. Souvent aussi notre marche devenait très pénible; nous -rencontrions des ravins dans lesquels il nous fallait descendre au -risque de briser les jambes de nos chevaux et de nous rompre le cou. -Pour nous faire prendre patience,<a name="page_384" id="page_384"></a> notre guide nous annonçait que nous -ne tarderions pas à gagner un terrain moins accidenté, et nous -continuions notre route.</p> - -<p>Il y avait environ deux heures que nous avions quitté notre première -halte, lorsque Mohammed, qui avait lancé son cheval au galop, nous -quitta en nous criant qu’il allait revenir, et disparut derrière une -colline.</p> - -<p>Nous ne revîmes plus notre Caïd.</p> - -<p>J’ai su depuis que, jaloux de la richesse de Bou-Allem, il avait préféré -encourir une punition, plutôt que de rendre visite à son rival.</p> - -<p>Cette fuite nous mit, M<sup>me</sup> Robert-Houdin et moi, dans une grande -inquiétude, que nous nous communiquâmes sans crainte d’être compris par -nos guides.</p> - -<p>Nous avions à redouter le mauvais exemple donné par Mohammed; les quatre -Arabes ne pouvaient-ils pas imiter leur chef et nous abandonner à leur -tour? Que deviendrions-nous dans un pays où, lors même que nous -rencontrerions quelqu’un, nous ne pourrions parvenir à nous en faire -comprendre?</p> - -<p>Mais nous en fûmes quittes pour la peur; nos braves conducteurs nous -restèrent fidèles et furent même très polis et très complaisants pendant -toute la route. Du reste, ainsi que nous l’avait annoncé Mohammed, nous -gagnâmes bientôt un chemin qui nous conduisit directement à la demeure -de Bou-Allem.</p> - -<p>Comparativement à la maison du caïd, celle du Bach-Agha pouvait passer -pour une habitation princière, moins pourtant par l’aspect architectural -des bâtiments que pour leur étendue. Comme dans toutes les maisons -arabes, on n’y voyait extérieurement que des murs; toutes les fenêtres -donnaient sur les cours ou sur les jardins.</p> - -<p>Bou-Allem et son fils, Agha lui-même, avertis de notre arrivée, vinrent -à notre rencontre et nous adressèrent en arabe des compliments que je ne -compris pas, mais que je supposai être dans la formule des salamalecs -usités chez eux en pareil cas, c’est-à-dire:<a name="page_385" id="page_385"></a></p> - -<p>Soyez les bienvenus, ô les invités de Dieu!</p> - -<p>Telle était du reste ma confiance, que quelques choses qu’ils nous -eussent dites, je les aurais accueillies comme des politesses.</p> - -<p>Nous descendîmes de cheval, et, sur l’invitation qui nous en fut faite, -nous nous assîmes sur un banc de pierre où l’on ne tarda pas à nous -servir le café. En Algérie, on fume et l’on prend du café toute la -journée. Il est vrai que cette liqueur ne se fait pas aussi forte qu’en -France, et que les tasses sont très petites.</p> - -<p>Bou-Allem, qui avait allumé une pipe, me l’offrit. C’était un honneur -qu’il me faisait, de fumer après lui; je n’eus garde de refuser, bien -que j’eusse autant aimé qu’il en fût autrement.</p> - -<p>Comme je l’ai dit, je ne savais de la langue arabe que trois ou quatre -mots. Avec un aussi pauvre vocabulaire, il m’était difficile de causer -avec mes hôtes. Néanmoins, ils se montrèrent extrêmement joyeux de ma -visite; car, à chaque instant, ils me faisaient grand nombre de -protestations en mettant chaque fois la main sur leur cœur. Je -répondais par les mêmes signes, et je n’avais ainsi aucuns frais -d’imagination à faire pour soutenir la conversation.</p> - -<p>Plus tard, cependant, poussé par un appétit dont je ne prévoyais pas la -prompte satisfaction, je risquai une nouvelle pantomime. Mettant la main -sur le creux de mon estomac et prenant un air de souffrance, je cherchai -à faire comprendre à Bou-Allem que nous avions besoin d’une nourriture -plus substantielle que ses compliments de civilité. L’intelligent Arabe -me comprit et donna des ordres pour qu’on hâtât le repas.</p> - -<p>En attendant, et pour nous faire patienter, il nous offrit par gestes de -nous faire visiter ses appartements.</p> - -<p>Nous montâmes un petit escalier en pierre. Arrivés au premier étage, -notre conducteur ouvrit une porte dont l’entrée offrait cette -particularité, que pour y passer, il fallait à la fois baisser la tête -et lever le pied. En d’autres termes, cette porte était si basse, qu’un -homme d’une taille ordinaire ne pouvait la franchir sans se courber, et -comme le seuil en était élevé, il fallait enjamber pardessus.</p> - -<p>Cette chambre devait être le salon de réception du Bach-Agha.<a name="page_386" id="page_386"></a> Les -murailles en étaient couvertes d’arabesques rouges rehaussées d’or, et -le plancher couvert de magnifiques tapis de Turquie. Quatre divans, -revêtus de riches étoffes de soie, en formaient tout l’ameublement avec -une petite table en acajou, sur laquelle étaient étalés des pipes, des -tasses à café en porcelaine, et quelques autres objets à l’usage -particulier des Musulmans.</p> - -<p>Bou-Allem y prit un flacon rempli d’eau de rose, et nous en versa dans -les mains. Le parfum était délicat. Malheureusement notre hôte tenait à -faire grandement les choses, et pour nous montrer le cas qu’il faisait -de nous, il usa le reste du flacon à nous asperger littéralement de la -tête jusqu’aux pieds.</p> - -<p>Me tournant vers M<sup>me</sup> Robert-Houdin, je lui dis, en faisant une -imperceptible grimace: J’aime le parfum, mais jusqu’à un certain point; -car nous empestions à force de sentir bon.</p> - -<p>Nous visitâmes encore deux autres grandes chambres, plus simplement -décorées que la première et dans l’une desquelles se trouvait un énorme -divan. Bou-Allem nous fit comprendre que c’était là qu’il couchait.</p> - -<p>Ces détails eussent été très intéressants dans tout autre moment, mais -nous mourions de faim et, comme dit le proverbe: <i>Ventre affamé n’a ni -yeux ni oreilles</i>. J’étais tout prêt à recommencer ma fameuse phrase -mimée, lorsqu’en passant dans une petite pièce qui n’avait pour tout -ameublement qu’un tapis de pied, notre cicerone ouvrit la bouche, -indiqua avec le doigt qu’on allait y mettre quelque chose et nous fit -ainsi comprendre que nous étions dans la salle à manger. Je mis la main -sur mon cœur pour exprimer le plaisir que j’en éprouvais.</p> - -<p>Sur l’invitation de Bou-Allem, nous nous assîmes sur le tapis, autour -d’un large plateau qu’on y avait déposé en guise de table.</p> - -<p>Une fois installés, deux Arabes se présentèrent pour nous servir.</p> - -<p>En France, les domestiques servent la tête découverte; en Algérie, ils -gardent leur coiffure, mais en revanche, comme marque de respect, ils -laissent leurs chaussures à la porte de l’appartement et servent -nu-pieds; entre nos serviteurs et ceux des Arabes, il n’y a de -différence que des pieds à la tête.<a name="page_387" id="page_387"></a></p> - -<p>Nous étions seuls attablés avec Bou-Allem. Le fils n’avait pas l’honneur -de dîner avec son père, qui mangeait presque toujours seul.</p> - -<p>On apporta sur le plateau une sorte de saladier rempli de quelque chose -qui ressemblait à du potage à la citrouille. J’aime assez ce mets.</p> - -<p>—Quelle heureuse idée, dis-je à ma femme! Bou-Allem a deviné mes goûts; -comme je vais faire honneur à son cuisinier!</p> - -<p>Notre hôte comprit sans doute le sens de mon exclamation, car nous -présentant à chacun une rustique cuillère de bois, il nous engagea à -suivre son exemple, et plongea son arme jusqu’au manche dans la gamelle. -Nous l’imitâmes.</p> - -<p>Pour mon compte, je sortis bientôt une énorme cuillerée, que je portai -avec empressement à ma bouche; mais à peine l’eus-je goûté:</p> - -<p>—Pouah! m’écriai-je en faisant une horrible grimace, qu’est-ce cela? -J’ai la bouche en feu!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Robert-Houdin arrêta une cuillerée qu’elle tenait près de ses -lèvres, puis, soit appétit, soit curiosité, elle voulut s’assurer par -elle-même du goût de notre potage; elle en essaya, mais elle ne tarda -pas à joindre son concert au mien en toussant à perdre haleine. C’était -une soupe au piment.</p> - -<p>Tout en paraissant contrarié de ce contre-temps, notre hôte avalait sans -sourciller d’énormes cuillerées du potage, et chaque fois il étendait -les bras d’un air de béatitude qui semblait nous dire: C’est pourtant -bien bon!</p> - -<p>On desservit la soupière presque vide.</p> - -<p>—Bueno! bueno! exclama Bou-Allem, en nous montrant un plat qu’on venait -de mettre devant nous.</p> - -<p>Bueno est espagnol. Le brave Bach-Agha qui savait deux ou trois mots de -cette langue, n’était pas fâché de nous montrer son érudition.</p> - -<p>Ce fameux plat était une sorte de ragoût qui semblait avoir quelque -analogie avec un haricot de mouton. Quand j’étais à Belleville, c’était -le plat chef-d’œuvre de Mme Auguste, et je lui faisais<a name="page_388" id="page_388"></a> toujours un -très bon accueil. Aussi en souvenir de ma bonne cuisinière, je me -préparai à fondre sur le ragoût; mais je cherchai vainement autour de -moi une fourchette, un couteau, ou même la cuillère de bois qu’on nous -avait donnée pour le potage.</p> - -<p>Bou-Allem me sortit d’embarras. Il me montra, en puisant lui-même dans -le plat avec ses doigts, que la fourchette était un instrument tout à -fait inutile.</p> - -<p>Comme la faim nous pressait, nous passâmes pardessus certaine -répugnance, et ma femme, à mon exemple, pêcha délicatement un petit -morceau de mouton. La sauce en était encore fortement épicée. Toutefois, -en mangeant très peu de viande et beaucoup d’un mauvais petit pain sans -levain qu’on nous avait servi,</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Nous pûmes adoucir la force du poison.<br /></span> -</div></div> - -<p>Pour être agréable à notre hôte, j’eus le malheur de lui répéter le mot -espagnol qu’il m’avait appris. Ce compliment, qu’il croyait sincère, lui -fit un grand plaisir, et pour le mieux justifier encore, il retira un os -garni de viande, en arracha quelques morceaux avec ses ongles et les -offrit galamment à M<sup>me</sup> Robert-Houdin.</p> - -<p>Je prévins une seconde édition de cette politesse en puisant moi-même -dans le ragoût.</p> - -<p>Je me demandais comment ma femme arriverait à se débarrasser de ce -singulier cadeau: elle le fit beaucoup plus adroitement que je ne -l’eusse pensé. Bou-Allem ayant tourné la tête pour donner des ordres, le -morceau de viande fut remis dans le plat avec une étonnante subtilité, -et nous eûmes bien envie de rire, lorsque notre hôte, qui ne se doutait -de rien, reprit ce fragment de mouton pour son propre compte.</p> - -<p>Nous accueillîmes avec une grande satisfaction un poulet rôti que l’on -nous servit après le ragoût; je me chargeai de le découper, autrement -dit, de le dépecer avec mes doigts, et je le fis assez délicatement. -Nous le trouvâmes tellement de notre goût qu’il n’en resta pas la -moindre bribe.</p> - -<p>Vinrent successivement d’autres mets, auxquels nous goûtâmes<a name="page_389" id="page_389"></a> avec -précaution, et dans le nombre, le fameux couscoussou, que je trouvai -détestable. Enfin, des friandises terminèrent le repas.</p> - -<p>Nous avions les mains dans un triste état. Un Arabe nous apporta à -chacun une cuvette et du savon pour nous laver.</p> - -<p>Bou-Allem, après avoir également terminé cette opération et s’être de -plus lavé la barbe avec beaucoup de soin, fit mousser son eau de savon, -en prit plein sa main et s’en rinça la bouche. C’est du reste la seule -liqueur qui fut présentée sur la table<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p> - -<p>Après le dîner, nous nous dirigeâmes vers un autre corps de logis, et, -chemin faisant, nous fûmes rejoints par un Arabe que Bou-Allem avait -envoyé chercher.</p> - -<p>Cet homme avait été longtemps domestique à Alger; il parlait très-bien -le français et devait nous servir d’interprète.</p> - -<p>Nous entrâmes dans une petite pièce fort proprement décorée, dans -laquelle il y avait deux divans.</p> - -<p>Voici, nous dit notre hôte, la chambre réservée pour les étrangers de -distinction; tu peux te coucher quand tu voudras, mais si tu n’es pas -fatigué, je te demanderai la permission de te présenter quelques -notables de ma tribu, qui, ayant entendu parler de toi, veulent te voir.</p> - -<p>—Fais-les venir, dis-je, après avoir consulté M<sup>me</sup> Robert-Houdin, -nous les recevrons avec plaisir.</p> - -<p>L’interprète sortit et ramena bientôt une douzaine de vieillards, parmi -lesquels se trouvaient un Marabout et plusieurs <i>talebs</i> (savants).</p> - -<p>Le Bach-Agha semblait avoir pour eux une grande déférence.</p> - -<p>On s’assit en rond sur le tapis et l’on entama sur mes séances d’Alger -une conversation très animée. Cette sorte de Société savante discutait -sur la possibilité des prodiges racontés par le chef de la tribu, qui -prenait un plaisir extrême à dépeindre ses impressions et celles de ses -coreligionnaires à la vue des <i>miracles</i> que j’avais exécutés.<a name="page_390" id="page_390"></a></p> - -<p>Chacun prêtait une grande attention à ces récits et me regardait avec -une sorte de vénération. Le Marabout seul se montrait très sceptique, et -prétendait que les spectateurs avaient été dupes de ce qu’il appelait -une vision.</p> - -<p>Dans l’intérêt de ma réputation de sorcier français, je dus faire devant -l’incrédule quelques tours d’adresse comme spécimen de ceux de ma -séance. J’eus le plaisir d’émerveiller mon auditoire; mais le Marabout -continuait de me faire une opposition systématique dont ses voisins -étaient visiblement ennuyés. Le pauvre homme ne s’attendait guère au -tour que je lui ménageais.</p> - -<p>Mon antagoniste portait dans sa ceinture une montre dont la chaîne -pendait au dehors.</p> - -<p>Je crois avoir déjà fait part au lecteur d’un certain talent de société -que je possède, et qui consiste à enlever une montre, une épingle, un -portefeuille, etc., avec une adresse dont plusieurs de mes amis ont été -maintes fois les victimes.</p> - -<p>Je suis heureusement né avec un cœur droit et honnête, sans cela ce -genre de talent eût pu me conduire fort loin. Lorsque dans l’intimité la -fantaisie me poussait à cette espièglerie, je la faisais tourner au -profit d’un tour d’escamotage, ou bien encore j’attendais que mon ami -eût pris congé de moi et je le rappelais: «Tenez, lui disais-je en lui -présentant l’objet dérobé, que ceci vous serve de leçon pour vous mettre -en garde contre l’adresse de gens moins honnêtes que moi.»</p> - -<p>Mais revenons à notre Marabout. Je lui avais enlevé sa montre en passant -près de lui, et j’avais fait glisser à sa place une pièce de cinq -francs.</p> - -<p>Pour détourner les soupçons, et en attendant que j’utilisasse mon -larcin, j’improvisai un tour. Après avoir escamoté le chapelet de -Bou-Allem, qu’il portait sur lui, je le fis passer dans une des -nombreuses babouches laissées, selon l’usage, au seuil de la porte, par -tous les assistants. Cette chaussure se trouva remplie de pièces de -monnaie, et, pour terminer cette petite scène d’une manière comique, je -fis sortir des pièces de cinq francs du nez de tous les spectateurs. -Chacun d’eux prenait tant de plaisir à cet exercice que<a name="page_391" id="page_391"></a> c’était à n’en -plus finir: <i>Douros</i>, <i>douros</i><a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a> me disaient-ils en se tirant le nez. -Je me prêtais volontiers à leurs désirs et les <i>douros</i> sortaient à mon -commandement.</p> - -<p>La joie était si grande, que plusieurs Arabes se roulaient par terre; -cette grosse joie de la part des mahométans valait pour moi des -applaudissements frénétiques.</p> - -<p>J’avais affecté de m’éloigner du Marabout qui, comme je m’y attendais, -était resté sérieux et impassible.</p> - -<p>Quand le calme se fut rétabli, mon rival se mit à parler avec vivacité à -ses voisins, sans doute pour chercher à détruire leur illusion, et ne -pouvant y parvenir, il s’adressa à moi par l’intermédiaire de -l’interprète.</p> - -<p>—Ce n’est pas moi que tu tromperais ainsi, me dit-il d’un air narquois.</p> - -<p>—Pourquoi cela?</p> - -<p>—Parce que je ne crois pas à ton pouvoir.</p> - -<p>—Ah! vraiment. Eh bien! si tu ne crois pas à mon pouvoir, je te -forcerai bien de croire à mon adresse.</p> - -<p>—Ni à l’un ni à l’autre.</p> - -<p>J’étais à ce moment éloigné du Marabout de toute la longueur de la -chambre.</p> - -<p>—Tiens, lui dis-je, tu vois cette pièce de cinq francs.</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Ferme la main avec force, car la pièce va s’y rendre malgré toi.</p> - -<p>—Je l’attends, dit l’Arabe d’un ton d’incrédulité, en avançant la main -vigoureusement fermée.</p> - -<p>Je pris la pièce au bout de mes doigts en la faisant bien remarquer par -l’assemblée, puis feignant de l’envoyer vers le Marabout, je la fis -disparaître en disant <i>passe</i>.</p> - -<p>Mon homme ouvrit la main, et n’y trouvant rien, il se contenta de -hausser les épaules, comme pour me dire: «Tu vois que je te l’avais -dit.»<a name="page_392" id="page_392"></a></p> - -<p>Je savais bien que la pièce n’y était pas. Mais il importait de -détourner pour un instant l’attention du Marabout de sa ceinture, et -c’est pour cela que j’avais fait cette feinte.</p> - -<p>—Cela ne m’étonne pas, lui dis-je, car j’ai lancé la pièce avec tant de -force qu’elle a traversé ta main et qu’elle est tombée dans ta ceinture. -Craignant de casser ta montre par le choc, je l’ai fait venir à moi; la -voici.» Et je la lui montrai au bout de mes doigts.</p> - -<p>Le Marabout porta vivement la main à sa ceinture pour s’assurer de la -vérité, et demeura stupéfait en n’y trouvant plus que la pièce de cinq -francs annoncée.</p> - -<p>Les assistants furent émerveillés; toutefois quelques-uns d’entre eux -faisaient rouler les grains de leur chapelet avec une vivacité qui -témoignait d’une certaine agitation de leur esprit; le Marabout fronçait -le sourcil sans mot dire; je vis qu’il machinait quelque mauvais tour.</p> - -<p>—Je crois maintenant à ton pouvoir surnaturel, me dit-il, tu es un -véritable sorcier; aussi j’espère que tu ne craindras pas de répéter ici -un tour que tu as fait sur ton théâtre. «Et me présentant deux pistolets -qu’il tenait cachés sous son burnous: «Tiens, choisis une de ces armes, -nous allons la charger, et je tirerai sur toi. Tu n’as rien à craindre -puisque tu sais parer les coups.»</p> - -<p>J’avoue que je fus un instant interdit. Je cherchais un subterfuge et je -n’en trouvais pas. Tous les yeux étaient fixés sur moi, et l’on -attendait une réponse.</p> - -<p>Le Marabout était triomphant.</p> - -<p>Bou-Allem qui savait que mes tours n’étaient que le résultat de -l’adresse, se montra mécontent qu’on osât ainsi tourmenter son hôte; il -en fit des reproches au Marabout.</p> - -<p>Je l’arrêtai; il m’était venu une idée qui pouvait me sortir d’embarras, -du moins pour le moment. M’adressant alors à mon adversaire:</p> - -<p>—Tu n’ignores pas, lui dis-je avec assurance, que pour être -invulnérable, j’ai besoin d’un talisman. Malheureusement je l’ai laissé -à Alger.</p> - -<p>Le Marabout se mit à rire d’un air d’incrédulité.<a name="page_393" id="page_393"></a></p> - -<p>—Cependant, continuai-je, je puis, en restant six heures en prières, me -passer de talisman et braver ton arme. Demain matin, à huit heures, je -te permettrai de tirer sur moi en présence même des Arabes qui sont ici -témoins de ton défi.</p> - -<p>Bou-Allem étonné d’une telle promesse, s’assura encore près de moi si -cette scène était sérieuse et s’il devait convoquer la société pour -l’heure indiquée. Sur mon affirmation, on se donna rendez-vous devant le -banc de pierre dont j’ai parlé.</p> - -<p>Je ne passai pas la nuit en prières, comme on doit le croire, mais -j’employai environ deux heures à assurer mon invulnérabilité; puis, -satisfait de mon succès, je m’endormis de grand cœur, car j’étais -horriblement fatigué.</p> - -<p>A huit heures, le lendemain, nous avions déjà déjeûné, nos chevaux -étaient sellés, notre escorte attendait le signal du départ qui devait -avoir lieu après la fameuse expérience.</p> - -<p>Non-seulement personne ne manqua au rendez-vous, mais un grand nombre -d’Arabes vinrent encore grossir le groupe des assistants.</p> - -<p>On présenta les pistolets. Je fis remarquer que la lumière n’était point -bouchée. Le marabout mit une bonne charge de poudre dans le canon et -bourra. Parmi les balles apportées, j’en fis choisir une que je mis -ostensiblement dans le pistolet, et qui fut également couverte de -papier.</p> - -<p>L’arabe contrôlait tous mes mouvements; il y allait de son honneur.</p> - -<p>On procéda pour le second pistolet comme pour le premier, puis vint -enfin le moment solennel.</p> - -<p>Solennel, en effet, pour tout le monde! Pour les assistants, incertains -du résultat de l’expérience; pour M<sup>me</sup> Robert-Houdin qui m’avait -vainement supplié de renoncer à ce tour, dont elle redoutait -l’exécution; et solennel aussi pour moi, car mon nouveau truc ne -reposant sur aucun des procédés employés dans pareille circonstance, à -Alger, je craignais une erreur, une trahison, que sais-je?</p> - -<p>Toutefois j’allai me placer à quinze pas sans témoigner la moindre -émotion.<a name="page_394" id="page_394"></a></p> - -<p>Le marabout se saisit aussitôt de l’un des deux pistolets, et au signal -que je donne, il dirige sur moi son arme avec une attention -particulière.</p> - -<p>Le coup part, et la balle paraît entre mes dents.</p> - -<p>Irrité plus que jamais, mon rival veut se précipiter sur l’autre -pistolet; plus leste que lui, je m’en empare.</p> - -<p>—Tu n’as pu parvenir à me blesser, lui dis-je; tu vas juger maintenant -si mes coups sont plus redoutables que les tiens. Regarde ce mur.</p> - -<p>Je lâchai la détente, et, sur la muraille nouvellement blanchie, apparut -une large tache de sang à l’endroit même où le coup avait porté.</p> - -<p>Le Marabout s’approcha, trempa son doigt dans cette empreinte rouge, et, -le portant à sa bouche, il s’assura en goûtant que c’était véritablement -du sang. Quand il en eut acquis la certitude, ses bras retombèrent et sa -tête se pencha sur sa poitrine, comme s’il eût été anéanti.</p> - -<p>Il était évident qu’en ce moment il doutait de tout, même du Prophète.</p> - -<p>Les assistants levaient les mains au Ciel, marmottaient des prières et -me regardaient avec une sorte d’effroi.</p> - -<p>Cette scène était le <i>coup de fouet</i> de ma séance de la veille; je fis -comme au théâtre, je me retirai, en laissant les spectateurs aux -impressions qu’ils en avaient reçues. Nous prîmes congé de Bou-Allem et -de son fils, et nous partîmes au galop.</p> - -<p>Le tour dont je viens de donner les détails, si curieux qu’il soit, est -assez facile à préparer. Je vais en donner la description, en racontant -le travail qu’il m’avait nécessité.</p> - -<p>Aussitôt que je fus seul dans ma chambre, je tirai de ma boîte à -pistolets, qui ne me quitte jamais dans mes voyages, un moule à fondre -des balles.</p> - -<p>Je pris une carte, j’en relevai les quatre bords, et j’en fis une sorte -de récipient, dans lequel je mis un morceau de stéarine pris sur une des -bougies qu’on avait laissées. Quand la stéarine fut fondue,<a name="page_395" id="page_395"></a> j’y mêlai -un peu de noir de fumée que j’avais obtenu en mettant une lame de -couteau au-dessus de la lumière, puis je coulai cette composition dans -mon moule à balles.</p> - -<p>Si j’avais laissé refroidir entièrement le liquide, la balle eût été -pleine et solide, mais après une dizaine de secondes environ, je -renversai le moule, et la portion de la stéarine qui n’était pas encore -solidifiée sortit et laissa dans l’instrument une balle creuse. Cette -opération est du reste la même que celle employée pour faire les -cierges; l’épaisseur des parois dépend du temps qu’on a laissé le -liquide dans le moule.</p> - -<p>J’avais besoin d’une seconde balle; je la fis un peu plus forte que la -première. Je l’emplis de sang, et je bouchai l’ouverture avec une goutte -de stéarine. Un Irlandais m’avait autrefois montré un petit tour -d’invulnérabilité qui consiste à faire sortir du sang du pouce sans -éprouver de douleur; j’avais profité de ce procédé pour emplir ma balle.</p> - -<p>On ne saurait croire combien ces projectiles, ainsi préparés, imitent le -plomb; c’est à s’y méprendre, même de très près.</p> - -<p>D’après cela, le tour doit facilement se comprendre. En montrant la -balle de plomb aux spectateurs, je l’avais échangée contre ma belle -balle creuse, et c’est cette dernière que j’avais mise ostensiblement -dans le pistolet. En pressant fortement la bourre, la stéarine s’était -cassée en petits morceaux qui ne pouvaient m’atteindre à la distance où -je m’étais placé.</p> - -<p>Au moment où le coup de pistolet s’était fait entendre, j’avais ouvert -la bouche pour montrer la balle de plomb que je tenais entre mes dents. -Le second pistolet contenait la balle remplie de sang qui, en -s’aplatissant sur le mur, y avait laissé son empreinte, tandis que les -morceaux avaient volé en éclats.</p> - -<p>Après un assez heureux voyage, nous arrivâmes à Milianah, à quatre -heures du soir. Le chef du bureau Arabe de cette ville, le Capitaine -Bourseret, nous accueillit, ainsi que l’avait fait son collègue de -Médéah, avec un aimable empressement. Il nous pria de regarder sa maison -comme la nôtre, pendant tout le temps de notre séjour.<a name="page_396" id="page_396"></a></p> - -<p>M. Bourseret vivait avec sa mère, et cette excellente dame eut pour -M<sup>me</sup> Robert-Houdin toutes les attentions délicates qu’aurait eues une -amie de longue date.</p> - -<p>Notre excursion à travers le D’jendel nous avait fatigués; nous passâmes -la plus grande partie du lendemain à nous reposer.</p> - -<p>Il y eut, le soir, chez le capitaine, un grand dîner auquel assistaient -le général commandant la place, un lieutenant-colonel et quelques -notabilités de la ville. Après le repas, je crus ne pouvoir mieux -répondre aux politesses dont j’étais l’objet, qu’en donnant une petite -séance de tours d’adresse où je déployai tout mon savoir-faire. J’avais -annoncé, dans la journée, cette intention à M. Bourseret, qui avait en -conséquence fait de nombreuses invitations pour le soir. Je dois croire -que mes expériences furent goûtées, si j’en juge par l’accueil qu’elles -reçurent. Du reste mon public était dans des dispositions si favorables -pour moi, qu’il applaudissait très souvent de confiance, car tout le -monde n’était pas placé pour bien voir.</p> - -<p>Milianah était le but de mon voyage; je n’y devais rester que trois -jours et retourner ensuite à Alger, pour l’époque où le bâtiment qui -nous avait amenés devait partir pour la France.</p> - -<p>M. Bourseret avait arrangé une partie pour le deuxième jour de mon -séjour chez lui.</p> - -<p>Il s’agissait d’une excursion chez les Beni-Menasser dont la tribu, -vivant sous les tentes, était campée à quelques lieues de Milianah.</p> - -<p>A six heures du matin, nous montâmes à cheval, en compagnie de quelques -amis du capitaine, et nous descendîmes la montagne sur laquelle est -bâtie la ville.</p> - -<p>Nous étions escortés d’une douzaine d’Arabes attachés au service du -bureau, tous vêtus de manteaux rouges et munis de leurs fusils.</p> - -<p>Des ordres avaient sans doute été donnés à l’avance, car une fois dans -la plaine, au premier goum que nous traversâmes, une dizaine d’Arabes -sortant de leurs gourbis montèrent à cheval et se joignirent à notre -escorte. Un peu plus loin, un autre peloton<a name="page_397" id="page_397"></a> d’hommes s’unit au premier, -et notre groupe faisant boule de neige sur son passage finit par devenir -assez considérable; le nombre des Arabes pouvait s’élever à deux cents -environ.</p> - -<p>Après deux heures de marche, nous laissâmes la grande route afin -d’abréger le chemin, et nous entrâmes dans une immense plaine qui -s’étendait au loin devant nous.</p> - -<p>Tout-à-coup les Arabes qui nous accompagnaient, obéissant probablement à -un signal de leur chef que je n’aperçus pas, partent au galop et nous -devancent de cinq à six cents mètres. Là, la troupe se divise, se met -sur quatre rangs, s’élançant ventre à terre, se dirigent de notre côté, -en poussant des cris frénétiques, le fusil à l’épaule et prêts à faire -feu.</p> - -<p>Notre petite compagnie marchait de front, en ce moment.</p> - -<p>Les Arabes fondent sur nous avec l’impétuosité d’une locomotive. -Quelques secondes encore, et nos chevaux vont recevoir le choc de cette -avalanche vivante; nul doute que nous ne soyons écrasés.</p> - -<p>Mais une forte détonation se fait entendre. Tous les cavaliers, avec une -admirable précision, ont fait feu d’un seul coup au-dessus de nos têtes; -leurs chevaux se cabrent, pivotent sur leurs pieds de derrière, font -volte-face, et repartant à fond de train, vont rejoindre la troupe.</p> - -<p>On eût pu prendre alors l’Arabe pour un véritable Centaure, en le -voyant, pendant cette course effrénée, charger son fusil, le faire -tourner et sauter en l’air comme un tambour-major le ferait avec sa -canne.</p> - -<p>Le premier rang de cavaliers s’était à peine éloigné, que le second qui -l’avait suivi d’une centaine de mètres, se présenta devant nous pour -exécuter la même manœuvre. Cela se renouvela au moins une vingtaine -de fois. On le voit, c’était une sorte de fantasia dont le capitaine -nous avait ménagé la surprise.</p> - -<p>Au bruit des coups de fusils, quelques-uns de nos chevaux s’étaient -cabrés, mais le premier moment de surprise passé, ils s’étaient calmés, -habitués qu’ils sont à ces sortes d’exercices. Celui de M<sup>me</sup> -Robert-Houdin était un animal d’une tranquillité à toute épreuve; aussi -fut-il moins impressionné que sa maîtresse. Cependant<a name="page_398" id="page_398"></a> chacun se plut à -rendre à ma femme cette justice qu’après la première émotion passée, -elle était devenue brave autant que le plus aguerri d’entre nous.</p> - -<p>La fantasia terminée, chaque Arabe reprit sa place dans l’escorte et une -heure après nous arrivâmes à la tribu des Beni-Menasser.</p> - -<p>L’Agha Bed-Amara nous attendait. A notre approche, il s’était avancé -vers nous et avait baisé respectueusement la main du capitaine, tandis -que quelques hommes de sa tribu, pour fêter notre bienvenue, -déchargeaient leurs fusils presque au nez de nos chevaux. Mais, hommes -et bêtes étaient aguerris, et il n’y eut pas le plus petit mouvement -dans nos rangs.</p> - -<p>Ben-Amara nous fit entrer dans sa tente, où chacun s’assit à sa guise -sur un large tapis.</p> - -<p>Notre arrivée avait fait bruit dans la tribu. Pendant que nous fumions -en prenant du café, un grand nombre d’Arabes, poussés par la curiosité, -s’étaient rangés en cercle à quelques distance de de nous, et par leur -immobilité ressemblaient à une haie de statues de bronze.</p> - -<p>Nous passâmes environ une heure à nous livrer aux plaisirs de la -conversation, en attendant <i>la diffa</i> (le repas), que nous désirions -tous avec une vive impatience. Nous commencions même à trouver le temps -bien long, lorsque nous vîmes dans le lointain s’approcher une sorte de -procession, bannières en tête.</p> - -<p>Ces bannières m’intriguaient et me semblaient tout étranges, car elles -étaient repliées. Soudain, les rangs de nos paisibles spectateurs -s’ouvrirent, et quel ne fut pas mon étonnement de voir que ce que je -prenais pour des bannières, n’était autre chose que des moutons rôtis -dans leur entier, et embrochés au bout de longues perches.</p> - -<p>Deux de ces porte-moutons marchaient en avant. Ils étaient suivis d’une -vingtaine d’hommes, rangés sur une même ligne, dont chacun portait un -des plats qui devaient composer la diffa.</p> - -<p>C’étaient des ragoûts et des rôtis de toutes sortes, le couscoussou, et -enfin une douzaine de plats de dessert, ouvrage des femmes de -Ben-Amara.<a name="page_399" id="page_399"></a></p> - -<p>Ce dîner ambulant présentait un coup d’œil ravissant, pour des gens -surtout dont le grand air et les émotions de la fantasia avaient -singulièrement aiguisé l’appétit.</p> - -<p>Le chef cuisinier marchait en tête, et, ainsi que l’officier de <i>M. -Malbroug</i>, il ne portait rien; mais, dès qu’il fut près de nous, il se -mit activement à l’œuvre: saisissant à bras-le-corps un des deux -moutons, il le <i>débrocha</i> et le posa devant nous sur un énorme plat.</p> - -<p>Pour mes compagnons, presque tous vétérans d’Algérie, ce gigantesque -rôti n’était point une nouveauté; quant à ma femme et à moi, la vue -d’une telle viande aurait suffi pour nous rassasier dans toute autre -circonstance; mais nous nous empressâmes de nous joindre au cercle qui -se forma autour de ce mets, digne de Gargantua.</p> - -<p>Il nous fallut, comme chez Bou-Allem, dépecer la bête avec nos doigts; -chacun en arracha un morceau à sa guise, d’abord avec un peu de -répugnance; puis, poussés par une faim de Cannibales, nous fîmes sur le -mouton une véritable curée. Je ne sais si ce fut en raison des -dispositions que nous apportâmes à ce repas, mais tous les convives se -récrièrent qu’ils n’avaient jamais rien mangé d’aussi bon que ce mouton -rôti.</p> - -<p>Lorsque nous eûmes pris sur l’animal les morceaux les plus délicats, le -cuisinier nous offrit de nous présenter le second. Sur notre refus, il -nous servit la volaille rôtie, à laquelle nous fîmes encore beaucoup -d’honneur, puis, délaissant les ragoûts au piment et le couscoussou, qui -exhalait une forte odeur de beurre rance, nous nous dédommageâmes de la -privation du pain pendant le repas, en savourant d’excellents petits -gâteaux.</p> - -<p>La réception de l’Agha des Beni-Menasser avait vraiment quelque chose de -princier. Pour l’en remercier, je lui proposai de donner une petite -séance devant nos nombreux spectateurs. Ces admirateurs passionnés -n’avaient pu se résoudre à quitter la place qu’ils occupaient à notre -arrivée, et ils avaient assisté de loin à notre repas.</p> - -<p>Sur l’ordre de leur chef, ils se rapprochèrent en resserrant leur<a name="page_400" id="page_400"></a> -cercle autour de moi. Le capitaine voulut bien me servir d’interprète, -et grâce à lui, je pus exécuter une douzaine de mes meilleurs tours. -L’effet produit sur ces imaginations superstitieuses fut tel qu’il me -fut impossible de continuer; chacun s’enfuyait à mon approche. Ben-Amara -nous assura qu’ils me prenaient pour le Diable, mais que si j’avais -porté le costume mahométan, il se seraient au contraire prosternés -devant moi comme devant un envoyé de Dieu.</p> - -<p>En revenant à Milianah, le capitaine, pour couronner cette charmante -journée de plaisirs, nous donna le spectacle d’une chasse dans laquelle -les Arabes prirent à la course de leurs chevaux des lièvres et des -perdrix, sans tirer un seul coup de fusil.</p> - -<p>Le jour suivant, nous prîmes congé de M. Bourseret et de son excellente -mère. Nous nous dirigeâmes sur Alger, mais non plus par les chemins de -traverse, car nous avions assez d’une seule excursion à travers le -D’jendel, et nous aspirions maintenant après une locomotion plus douce. -Ces sortes de parties de plaisir, qui ne sont en réalité que des parties -de fatigue, peuvent être agréables tout au plus une fois, et ne servent -qu’à raviver dans notre esprit inconstant la jouissance du bien-être et -du confortable que nous avions volontairement quittés. Nous prîmes la -diligence qui nous conduisit à la métropole de l’Algérie, et cette fois, -nous appréciâmes tout l’avantage de ce mode de transport.</p> - -<p>Le bateau l’<i>Alexandre</i>, qui nous avait amenés de France, partait le -surlendemain de notre arrivée. J’eus deux jours pour faire mes adieux et -adresser mes remerciements à toutes les personnes qui m’avaient montré -de la bienveillance, et j’eus fort à faire. J’aurais infiniment de -plaisir aujourd’hui à adresser encore à chacune d’elles mon bon -souvenir, mais je suis retenu par la crainte de paraître ingrat en -faisant quelque omission involontaire. Je ne puis résister, toutefois, -au désir de témoigner au maire d’Alger, M. de Guiroye, toute ma -reconnaissance pour son affable réception, ainsi que pour l’énergique et -bienveillant appui qu’il m’a prêté lors de mes petites misères avec -l’administration théâtrale.<a name="page_401" id="page_401"></a></p> - -<p>En quittant Alger, j’eus la satisfaction d’être conduit à bord par deux -officiers distingués, dont je ne saurais jamais assez reconnaître les -bontés. Le colonel, chef d’état-major de la marine, M. Pallu du Parc, et -M. le colonel de Neveu ne me quittèrent que lorsque les premiers coups -de la machine commencèrent à ébranler le steamer. Ces Messieurs furent -les derniers dont je pressai la main sur le littoral africain.</p> - -<p>Si j’écrivais mes impressions de voyage, j’aurais encore beaucoup à -raconter avant d’arriver à mon ermitage de Saint-Gervais; mais je me -rappelle que dans le titre de mon ouvrage j’ai promis des confidences -ayant trait à ma vie d’artiste; je dois donc écarter de mon récit tout -événement de la vie commune.</p> - -<p>Un temps affreux sur mer, une tourmente à la hauteur des Pyrénées, la -mort vingt fois devant nous seraient des événements aussi terribles -qu’intéressants à raconter. Mais combien de fois ces émouvants épisodes -qui, du reste, se ressemblent tous, n’ont-ils pas été déjà dépeints par -des plumes beaucoup plus habiles que la mienne; la description que j’en -pourrais faire n’aurait donc aucun caractère de nouveauté. Je me -contenterai de donner un sommaire de ce malheureux voyage.</p> - -<p>Une tempête nous surprend dans le golfe de Lyon: nos machines sont -démontées. Notre bâtiment, ballotté par les vents pendant neuf jours, -est enfin jeté sur les côtes d’Espagne. Nous parvenons à nous diriger -sur le port de Barcelone; mais les autorités nous en refusent l’entrée, -parce que nous n’avons pas de passeports pour l’Espagne. Nous côtoyons, -par un temps épouvantable, cette terre inhospitalière et nous gagnons -enfin Rosas, petit port, dans lequel nous nous mettons à l’abri de la -tourmente.</p> - -<p>Je quitte alors le bateau, et je traverse les Pyrénées en tartane. Un -ouragan, résultat de la tempête sur mer, menace à chaque instant de nous -précipiter dans des fondrières. Nous atteignons heureusement la France, -puis Marseille, où je dois acquitter une promesse faite, lors mon -premier passage, aux directeurs du Grand-Théâtre.<a name="page_402" id="page_402"></a></p> - -<p>Je fus en vérité bien dédommagé des tourments et des fatigues de mon -voyage. Les Marseillais se montrèrent envers moi d’une bienveillance si -grande, que ces dernières représentations resteront toujours dans mon -souvenir comme les plus applaudies que j’aie jamais données. Je ne -pouvais faire plus solennellement mes adieux d’artiste au public. Je me -hâtai de retourner à Saint-Gervais.</p> - -<h2>CONCLUSION.</h2> - -<p>Je puis en terminant cet ouvrage répéter ce que je disais au -commencement de ce chapitre: «Me voilà donc arrivé au but de toutes mes -espérances!» Mais cette fois, s’il plaît à Dieu, comme disait mon guide -Mohammed, aucune tentation ne viendra désormais modifier mes plans de -félicité. J’espère longtemps encore (toujours s’il plaît à Dieu), jouir -de cette douce et paisible existence que j’avais à peine goûtée, lorsque -l’ambition et la curiosité m’ont conduit en Algérie.</p> - -<p>Rentré chez moi, j’ai installé dans mon cabinet de travail les -instruments de mes séances, mes fidèles compagnons, je dirais presque -mes vieux amis. Je vais maintenant m’abandonner tout entier à mon goût, -à ma passion pour les applications de l’électricité à la mécanique.</p> - -<p>Qu’on ne croie pas cependant que, pour cela, je renie l’art auquel je -dois tant de jouissances! Loin de moi cette pensée; plus que jamais je -suis fier de l’avoir cultivé, puisque c’est à lui seul que je dois le -bonheur de me livrer à mes nouvelles études. Du reste, je m’en éloigne -peut-être moins qu’on ne serait tenté de le croire; il y a longtemps que -je fais des applications de l’électricité à la mécanique et je dois -avouer, si déjà mes lecteurs ne l’ont deviné, que l’électricité a joué -un rôle important dans plusieurs de mes expériences. En réalité, mes -travaux d’aujourd’hui ne diffèrent<a name="page_403" id="page_403"></a> de ceux d’autrefois que par la -forme; ce sont toujours des prestiges.</p> - -<p>Un reste d’amour pour mon ancienne profession d’horloger m’a fait -choisir les instruments chronométro-électriques pour but de mes travaux. -J’ai adopté pour programme: <i>Populariser les horloges électriques en les -rendant aussi simples et aussi précises que possible</i>. Et comme l’art -suppose toujours un idéal que l’artiste cherche à réaliser, je rêve déjà -ce jour où un réseau de fils électriques partant d’un régulateur unique, -rayonnera sur la France entière et portera l’heure précise dans les plus -importantes cités comme dans les plus modestes villages.</p> - -<p>En attendant, dévoué à la cause du progrès, je travaille incessamment -avec l’espoir que mes modestes découvertes seront de quelque utilité -dans la solution de cet important problême.</p> - -<p>Voici quelques-uns des résultats que j’ai obtenus jusqu’à ce jour:</p> - -<div class="blockquot"><p class="c"><span class="smcap">NOUVELLES APPLICATIONS DE L’ÉLECTRICITÉ A LA MÉCANIQUE.</span></p> - -<p class="hang">1º Appareil pour le transport d’un courant électrique et la -reproduction successive, à l’aide de ce même courant, d’un nombre -quelconque d’effets mécaniques.</p> - -<p class="hang">2º Appareil contrôleur et distributeur des courants électriques -pouvant obvier aux arrêts des courants formant un long circuit.</p> - -<p class="hang">3º Régulateur électrique sans aucun rouage, à l’abri de toute -influence des variations des courants électriques.</p> - -<p class="hang">4º Pendule électrique populaire, marchant par un petit élément -<i>Daniel</i>, et pouvant conduire, sans augmentation de dépense -d’électricité, un cadran de deux mètres de diamètre.</p> - -<p class="hang">5º Sonnerie électrique sans aucun rouage, pouvant être conduite à -quelque distance que ce soit par la pendule électrique ci-dessus.</p> - -<p class="hang">6º Cadran électrique pour clocher ou autre monument, marchant sans -le secours d’horloge-type. Ce cadran, le premier de ce<a name="page_404" id="page_404"></a> genre, a -été placé au fronton de l’Hôtel-de-Ville de Blois, auquel j’en ai -fait hommage. Il marche, depuis dix ans, avec la plus grande -régularité.</p> - -<p class="hang">7º Nouvelle disposition électrique servant à supprimer -automatiquement, pendant la nuit, un courant électrique et à le -rétablir pendant le jour. Ce système produit une économie de moitié -et peut s’appliquer aux cadrans qui ne sont pas éclairés, la nuit.</p> - -<p class="hang">8º Pile de Smee, ne plongeant dans le liquide que lorsque son -courant est nécessaire à une action mécanique, et se relevant -aussitôt qu’elle ne doit plus fonctionner.</p> - -<p class="hang">9º Nouvelle sonnerie pour les grosses cloches, conduite par la -petite pendule nº 4.</p> - -<p class="hang">10º <i>Répartiteur électrique</i>, à l’aide duquel on peut centupler une -attraction magnétique. Cet appareil a été présenté à l’Académie en -1856 (Rapporteur, M. Desprez).</p></div> - -<p>Voici comment, dans le <i>Cosmos</i>, t. 8, p. 330, s’exprime l’abbé Moigno -sur cette invention, après en avoir fait la description: «En résumé, le -<i>répartiteur</i>, si petit et si humble en apparence, est l’une des grandes -nouveautés de l’Exposition universelle de 1855.</p> - -<p>«Au point de vue de la mécanique, c’est un organe entièrement nouveau, -qui sera bientôt appliqué de mille manières différentes, à mille usages, -et qui rendra d’innombrables services. Au point de vue de la physique et -des applications de l’électricité, c’est une découverte immense. M. -Robert-Houdin, dont les forces sont centuplées par son <i>répartiteur</i>, -est seul aujourd’hui en mesure de résoudre le plus grand des problèmes à -l’ordre du jour, de réaliser enfin le moteur électrique<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, etc., etc.»</p> - -<p>Ma séance est terminée (il faut se rappeler que c’est sous ce titre que -j’ai présenté mon récit); j’ai toutefois l’espoir de la reprendre<a name="page_405" id="page_405"></a> -bientôt. Il me reste encore tant de petits et de grands mystères à -dévoiler! La prestidigitation est une immense carrière que la curiosité -peut longtemps exploiter. Je ne prends donc point congé du public, ou -pour mieux dire, du lecteur, car, sous cette seconde forme de -représentation que j’ai adoptée, mes adieux ne seront définitifs que -lorsque j’aurai épuisé tout ce qui peut être dit sur les -<i>prestidigitateurs</i> et la <i>prestidigitation</i>; ces deux mots serviront de -titre à l’ouvrage qui fera suite à mes <i>Confidences</i>.<a name="page_406" id="page_406"></a></p> - -<h2><a name="UN_COURS_DE_MIRACLES" id="UN_COURS_DE_MIRACLES"></a>UN COURS DE MIRACLES.</h2> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.<br /></span> -<span class="i0">Le vraisemblable peut aussi n’être pas vrai.<br /></span> -</div></div> - -<p>On a dit des Augures qu’ils ne pouvaient se regarder sans rire.—Il en -serait de même des Aïssaoua si le sang musulman ne coulait pas dans -leurs veines. Toutefois il n’est pas un seul d’entre eux qui se fasse -illusion sur la nature des prétendus miracles exécutés par ses -confrères; mais tous se prêtent la main pour l’exécution de leurs -prestiges, comme le ferait une troupe de faiseurs de tours dont le -Mokaddem serait l’impresario.</p> - -<p>Leur troupe est divisée par spécialités de même que dans les spectacles -forains: tel fait un tour de force qui ne peut en faire un autre, et -l’on cite même de premiers sujets dont les miracles sont bien moins -étonnants que ceux de certains acteurs du second ou du troisième ordre.</p> - -<p>Lors même qu’on ne pourrait expliquer leurs prétendues merveilles, une -simple réflexion devrait en détruire le prestige. Les Aïssaoua se disent -incombustibles; qu’ils viennent donc franchement prier un des assistants -de leur appliquer le fer rouge sur la joue ou sur toute autre partie du -corps! Ils se prétendent invulnérables;<a name="page_407" id="page_407"></a> qu’ils invitent quelques -zouaves à leur passer leur sabre au travers du corps. Après un tel -spectacle, les plus incrédules se prosterneront devant eux.</p> - -<p>Ah! si j’étais incombustible et invulnérable, comme je me donnerais la -satisfaction d’en offrir une preuve irréfragable! Je me ferais mettre à -la broche devant une fournaise ardente, et, pendant que je rôtirais, -j’occuperais mes loisirs à manger une salade de verre pilé, assaisonnée -d’huile.... de vitriol<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. Ce serait un spectacle à faire courir le -monde entier et à le convertir à ma propre religion.</p> - -<p>Mais les Aïssaoua ont des raisons pour être prudents dans l’exécution de -leurs tours, ainsi que je vais le prouver. Leurs principaux mires sont -les suivants:</p> - -<p>1º S’enfoncer un poignard dans la joue;</p> - -<p>2º Manger des feuilles de figuier de Barbarie;</p> - -<p>3º Se mettre le ventre sur le côté tranchant d’un sabre;</p> - -<p>4º Jouer avec des serpents;</p> - -<p>5º Se frapper le bras, en faire jaillir du sang, et le guérir -instantanément;</p> - -<p>6º Manger du verre pilé;</p> - -<p>7º Avaler des cailloux, des tessons de bouteille, etc.;</p> - -<p>8º Marcher sur du fer rouge, et se passer la langue sur une plaque -rougie à blanc.</p> - -<p>Commençons par le tour le plus simple, qui consiste à s’enfoncer un -poignard dans la joue.</p> - -<p>L’Arabe qui fit ce tour me tournait le dos; je pus donc m’approcher très -près de lui et distinguer comment il s’y prenait. Il appuya sur sa joue -le bout d’un poignard dont la pointe était aussi émoussée et arrondie -que celle d’un couteau à papier. La peau, au lieu de se percer, -s’enfonça de trois centimètres environ entre les dents molaires, qui -étaient entrouvertes, absolument comme le ferait une feuille de -caoutchouc.</p> - -<p>Ce tour réussit particulièrement aux personnes maigres et âgées,<a name="page_408" id="page_408"></a> parce -que chez elles la peau des joues est très élastique. Or l’Aïssaoua -remplissait en tous points ces conditions.</p> - -<p>L’Arabe qui mangea les feuilles de figuiers de Barbarie ne nous les -donna pas à visiter. Je dois croire qu’elles étaient préparées de -manière à ne pouvoir le blesser; autrement il n’aurait pas négligé ce -point important qui pouvait doubler le prestige. Mais, quand même il les -eût montrées, cet homme faisait tant d’évolutions inutiles qu’il lui eût -été très facile de les changer contre d’autres feuilles inoffensives. -C’eût été alors un escamotage de quinzième force.</p> - -<p>Dans l’expérience suivante, deux Arabes tiennent un sabre, l’un par la -poignée, l’autre par la pointe; un troisième arrive, relève ses -vêtements de manière à laisser l’abdomen complètement nu, et se couche à -plat ventre sur le côté affilé de l’arme, puis un quatrième monte sur le -dos de celui-ci, et semble peser sur lui de tout le poids de son corps.</p> - -<p>L’artifice de ce tour est très facile à expliquer.</p> - -<p>On ne montre point au public que le sabre soit bien affilé; rien ne -prouve que le tranchant en soit plus coupant que le dos, bien que -l’Arabe qui le tient par la pointe affecte de l’envelopper soigneusement -d’un foulard, imitant en cela les jongleurs qui feignent de s’être -coupés au doigt avec un des poignards dont ils doivent se servir pour -jongler.</p> - -<p>D’ailleurs, dans l’exécution de son tour, l’<i>invulnérable</i> tourne le dos -au public. Il sait le parti qu’il peut tirer de cette circonstance; -aussi, au moment où il va pour se placer sur le sabre, ramène-t-il -adroitement sur son ventre la partie de son vêtement qu’il avait -écartée. Enfin, lorsque le quatrième acteur monte sur son dos, ce -dernier appuie ses mains sur les épaules de deux Arabes qui tiennent le -sabre. Ces derniers sont debout comme pour maintenir son équilibre, mais -en réalité ils supportent tout le poids de son corps. Il ne s’agit donc -dans ce tour que d’avoir le ventre plus ou moins pressé, et -j’expliquerai un peu plus loin que cela peut se faire sans aucun mal ni -danger.<a name="page_409" id="page_409"></a></p> - -<p>Quant aux Aïssaoua qui mettent la main dans un sac rempli de serpents et -qui jouent avec ces reptiles, je m’en rapporte au jugement du colonel de -Neveu. Voici ce qu’il en dit dans l’ouvrage que j’ai déjà cité:</p> - -<p>«Nous avons souvent poussé la curiosité et l’incrédulité jusqu’à faire -venir chez nous des Aïssaoua avec leur ménagerie. Tous les animaux -qu’ils nous désignaient comme des vipères (<i>lefà</i>) n’étaient que -d’innocentes couleuvres (<i>hanech</i>); lorsque nous leur proposions de -mettre la main dans le sac qui contenait leurs animaux, ils se hâtaient -de se retirer, convaincus que nous n’étions pas dupe de leurs fraudes.»</p> - -<p>J’ajouterai que ces serpents, fussent-ils même d’une espèce dangereuse, -on pourrait leur avoir arraché les dents pour n’en plus rien redouter.</p> - -<p>Ce qui viendrait à l’appui de cette assertion, c’est que ces animaux ne -font aucune blessure lorsqu’ils mordent.</p> - -<p>Je n’ai pas vu exécuter le tour qui consiste à se frapper le bras et à -en faire sortir du sang; mais il me semble qu’une petite éponge imbibée -de rouge et cachée dans la main qui frappe, suffirait pour accomplir le -prodige. En essuyant le bras, la blessure se trouve naturellement -guérie.</p> - -<p>Étant jeune, j’ai souvent fait sortir du vin d’un couteau ou de mon -doigt, en pressant une petite éponge, imbibée de ce liquide, que je -tenais cachée.</p> - -<p>J’avais vu plusieurs fois des étourdis broyer des verres à liqueur entre -leurs dents sans se blesser; mais jamais aucun d’eux n’en avait mangé -les fragments. Il m’était donc assez difficile d’expliquer ce tour des -Aïssaoua, lorsque sur un renseignement qui me fut donné par un médecin -de mes amis, je trouvai dans le <i>Dictionnaire des Sciences médicales</i>, -année 1810, nº 1143, une thèse soutenue par le docteur Lesauvage, sur -l’innocuité du verre pilé.</p> - -<p>Ce savant, après avoir cité quelques exemples de gens auxquels il avait -vu manger du verre, rapporte ainsi différentes expériences qu’il fit sur -des animaux.<a name="page_410" id="page_410"></a></p> - -<p>«Après avoir soumis un grand nombre de chiens, de chats et de rats au -régime du verre pilé, dont les fragments avaient deux ou trois lignes de -longueur, aucun de ces animaux ne fut malade et grand nombre d’entre eux -ayant été ouverts, l’on ne trouva aucune lésion dans toute la longueur -du canal alimentaire. Bien convaincu, d’ailleurs, de l’innocuité du -verre avalé, je me déterminai à en prendre moi-même en présence de mon -collègue M. Cayal, du professeur Lallemand et de plusieurs autres -personnes. Je répétai plusieurs fois l’expérience et je n’en éprouvai -jamais la moindre sensation douloureuse.»</p> - -<p>Ces renseignements authentiques auraient dû me suffire; cependant, je -voulus aussi voir de mes yeux ce singulier phénomène. Je fis alors -manger à l’un des chats de la maison une énorme boulette de viande -assaisonnée de moitié de verre pilé. L’animal l’avala avec infiniment de -plaisir jusqu’à la dernière bribe, et sembla regretter la fin de ce mets -succulent. On croyait le chat perdu, et l’on déplorait déjà ma barbarie, -lorsqu’on le vit arriver le lendemain, dispos et bien portant, et -flairant encore l’endroit où, la veille, il avait fait son repas.</p> - -<p>Depuis cette époque, si je veux régaler un ami de ce spectacle, je -régale également mes trois chats sans distinction, pour ne pas exciter -de jalousie parmi eux.</p> - -<p>Je fus assez longtemps, je l’avoue, avant de me décider à faire sur -moi-même l’expérience du docteur Lesauvage; je n’y voyais aucune -nécessité. Pourtant, un jour, en présence d’un ami, je fis cette -bravade, si c’en est une; j’avalai aussi ma petite boulette; seulement -j’eus soin d’y mettre du verre plus fin que celui que je donnais à mes -chats. Je ne sais si c’est un effet de mon imagination, mais il me -sembla qu’au dîner je mangeais avec un plaisir inaccoutumé; le devais-je -au verre pilé? En tout cas, ce serait un procédé assez bizarre pour -s’ouvrir l’appétit.</p> - -<p>Quand il s’agissait d’avaler des tessons de bouteille et des cailloux, -l’Aïssaoua, chargé de ce tour, les mettait réellement dans sa bouche: -mais je crois pouvoir affirmer qu’il s’en débarrassait au<a name="page_411" id="page_411"></a> moment où il -se mettait la tête sous les plis du burnous du Mokaddem. Du reste, les -eût-il avalés, qu’il n’eût rien fait d’extraordinaire, comparativement à -ce que faisait, en France, il y a une trentaine d’années, un -saltimbanque, surnommé l’<i>avaleur de sabres</i>.</p> - -<p>Cet homme, qui donnait ses séances sur la place publique, rejetait sa -tête en arrière de manière à présenter une ligne droite, et s’enfonçait -réellement dans l’œsophage un sabre dont la poignée seule restait à -l’ouverture de la bouche.</p> - -<p>Il avalait aussi un œuf sans le casser, ou bien encore des clous et -des cailloux, qu’il faisait ensuite résonner en se frappant l’estomac -avec le poing.</p> - -<p>Ces tours de force étaient le résultat d’une disposition phénoménale de -l’œsophage chez le saltimbanque. Mais s’il avait vécu au milieu des -Aïssaoua, n’eût-il pas été à coup sûr le premier sujet de la troupe?</p> - -<p>Qu’auraient donc dit les Arabes s’ils avaient vu aussi cet autre -bateleur qui se passait à travers le corps le premier sabre venu qu’on -lui présentait, et qui, lorsqu’il était embroché, enfonçait encore la -lame d’un couteau jusqu’au manche dans chacune de ses narines? J’ai été -témoin du fait et d’autres ont pu l’être comme moi.</p> - -<p>Ce tour était si effrayant de réalité, que le public ému en le voyant, -criait: assez! assez! suppliant l’individu de cesser. Celui-ci, sans -s’inquiéter de ces cris, répondait en parlant affreusement du nez que -<i>ça de dui faisait bas de bad</i>, et chantait avec ce singulier accent la -romance de <i>Fleuve du Tage</i>, qu’il accompagnait sur la guitare.</p> - -<p>Je ne pus supporter la vue de ce spectacle, et je détournai la tête avec -horreur, lorsque retirant le sabre, le troubadour enchifrené fit -remarquer qu’il était empreint de sang.</p> - -<p>Cependant en y réfléchissant, je compris que cet homme ne pouvait -véritablement pas se percer ainsi impunément le ventre, et qu’il devait -y avoir là-dessous un truc que je n’apercevais pas.</p> - -<p>Mon amour pour le merveilleux me donna le désir de le connaître;<a name="page_412" id="page_412"></a> je -m’adressai à l’<i>invulnérable</i>, et, moyennant quelque argent, et la -promesse que je n’en ferais pas usage, il me livra son secret.</p> - -<p>Je puis à mon tour le communiquer au public sans avoir besoin d’exiger -de lui la même promesse. Le truc est du reste assez ingénieux.</p> - -<p>Le faiseur de tours était très maigre, particularité indispensable pour -la réussite du prestige. Il se serrait fortement le ventre avec une -ceinture étroite, et voici ce qui arrivait. La colonne vertébrale ne -pouvant pas fléchir, servait de point d’appui; les intestins seuls -pliaient et rentraient à peu près de moitié. Le saltimbanque remplaçait -alors la partie comprimée par un ventre de carton qui le remettait dans -son embonpoint normal, et le tout bien sanglé sous un vêtement de tricot -couleur de chair semblait faire partie du corps. De chaque côté, -au-dessus des hanches, deux rosettes de ruban cachaient les ouvertures -par lesquelles devait entrer et sortir la pointe du sabre. A ces -ouvertures aboutissait une sorte de fourreau qui conduisait avec sûreté -l’arme d’un bout l’autre. Pour simuler le sang, une éponge imprégnée de -couleur rouge se trouvait au milieu du fourreau. Quant aux couteaux dans -le nez, c’était une réalité. L’<i>invulnérable</i> était très camard, ce qui -lui permettait, pour l’introduction des couteaux, d’élever les -cartillages du nez jusqu’à la hauteur des fosses nasales.</p> - -<p>J’avais d’assez bonnes qualités physiques pour faire le tour du sabre, -mais aucune pour celui des couteaux. Je n’essayai point le premier, et -bien moins encore le second.</p> - -<p>Du reste, je me suis amusé moi-même, dans ma jeunesse, à faire deux -miracles qui pourront être utiles aux Aïssaoua, s’ils viennent jamais à -en avoir connaissance. Je vais les expliquer ici:</p> - -<p>Le pédicure Maous, qui m’avait montré à jongler, m’avait également -enseigné un tour très curieux, qui consiste à se fourrer dans l’œil -droit un petit clou que l’on fait ensuite passer à travers les chairs -dans l’œil gauche, puis dans la bouche, et enfin revenir dans -l’œil droit.<a name="page_413" id="page_413"></a></p> - -<p>Que l’on juge à quel point j’avais le feu sacré du sortilége, puisque -j’eus le courage de m’exercer à ce tour, que je trouvais ravissant!</p> - -<p>Une circonstance assez désagréable vint cependant m’ôter mes illusions -sur l’effet produit par ce prestige.</p> - -<p>J’allais quelquefois passer la soirée chez une dame qui avait deux -filles, pour l’amusement desquelles elle donnait souvent de petites -fêtes. Je crus ne pouvoir pas mieux choisir le lieu de ma première -représentation, et je demandai la permission de présenter un talent de -société d’un genre tout nouveau. On y consentit avec plaisir, et l’on -fit cercle autour de moi.</p> - -<p>—Mesdames, dis-je avec une certaine emphase, je suis invulnérable; pour -vous en donner la preuve, je pourrais me transpercer d’un poignard, d’un -couteau ou de tout autre instrument tranchant; mais je craindrais que la -vue du sang ne vous fît une trop grande impression. Je vais vous donner -une autre preuve de mon pouvoir surnaturel. Et j’exécutai mon fameux -tour <i>du clou dans l’œil</i>.</p> - -<p>L’effet de cette scène ne fut pas tel que je m’y attendais; l’opération -était à peine terminée qu’une des demoiselles de la maison, sous -l’émotion qu’elle éprouva, se trouva mal et tomba sans connaissance. La -soirée fut troublée, comme on le pense bien, et craignant quelques -récriminations, je m’esquivai sans mot dire, jurant qu’on ne me -prendrait plus à de semblables exhibitions.</p> - -<p>Voici toutefois l’explication du tour:</p> - -<p>On peut, sans la moindre sensation douloureuse, introduire dans le coin -de l’œil, près du réservoir lacrymal, entre la paupière inférieure et -le globe, un petit clou cylindrique en plomb ou en argent, d’une -longueur d’un centimètre et demi environ sur deux à trois millimètres de -diamètre; et chose bizarre, une fois ce morceau de métal introduit, on -ne s’aperçoit pas le moins du monde de sa présence. Pour le faire -sortir, il suffit de presser avec le bout du doigt en remontant vers le -coin de l’œil.</p> - -<p>Veut-on ajouter du prestige à l’expérience, on s’y prend de la manière -suivante:<a name="page_414" id="page_414"></a></p> - -<p>On met secrètement à l’avance un de ces petits clous dans l’œil -gauche et un autre dans la bouche. Cette préparation faite, on se -présente pour exécuter le tour.</p> - -<p>On introduit alors ostensiblement un clou dans l’œil droit, puis, en -pressant sur la chair avec le bout du doigt, on feint de le faire passer -à travers la naissance du nez dans l’œil gauche, d’où l’on retire -celui qui y a été mis secrètement à l’avance. On remet ensuite ce -dernier dans le même œil, et en jouant la même comédie, le clou -semble passer successivement dans la bouche, d’où l’on sort celui qui y -avait été mis, puis dans l’œil droit d’où l’on retire celui qui y -avait été primitivement introduit.</p> - -<p>Cela fait, on va à l’écart se débarrasser du clou qui reste dans -l’œil gauche.</p> - -<p>Mais revenons au dernier tour des Aïssaoua, qui consiste à marcher sur -un fer rouge, et à se passer la langue sur une plaque rougie à blanc.</p> - -<p>L’Aïssaoua qui marche sur du fer rouge ne fait rien de surprenant, si -l’on considère les conditions dans lesquelles ce tour est exécuté.</p> - -<p>Il passe vivement le talon en glissant sur le fer. Or, les Arabes de -basse classe qui marchent tous sans chaussure, ont le dessous du pied -aussi dur que le sabot d’un cheval; cette partie cornée seule grille -sans occasionner la moindre douleur.</p> - -<p>Et d’ailleurs, le hasard ne peut-il pas avoir enseigné aux Aïssaoua -certaines précautions qui étaient connues de plus d’un jongleur -européen, avant que le docteur Sementini n’en constatât l’emploi et ne -les révélât au public? Ceci nous servira à expliquer de la manière la -plus simple le tour le plus intéressant des prestidigitateurs arabes, -celui qu’on regarde comme le plus étonnant, le plus merveilleux, -l’application de la langue sur un fer rouge.</p> - -<p>Citons d’abord quelques <i>hauts faits</i> de nos faiseurs de tours, et l’on -pourra juger que, même sous le rapport du merveilleux, les sectaires -d’Aïssa sont bien en arrière dans leurs prétendus miracles.</p> - -<p>Au mois de février 1677, un Anglais, nommé Richardson, vint à<a name="page_415" id="page_415"></a> Paris et -y donna des représentations très curieuses, qui prouvaient, disait-il, -son incombustibilité.</p> - -<p>On le vit faire rôtir un morceau de viande sur sa langue, allumer un -charbon dans sa bouche avec un soufflet, empoigner une barre de fer -rouge avec la main ou la tenir entre ses dents.</p> - -<p>Le valet de cet Anglais publia le secret de son maître, et on peut le -voir dans le <i>Journal des Savants</i> (1677, première édition, page 41, et -deuxième édition, 1860, pages 24, 147, 252).</p> - -<p>En 1809, un Espagnol nommé Léonetto, se montra à Paris. Il maniait aussi -impunément une barre de fer rouge, la passait sur ses cheveux, mettait -les talons dessus, buvait de l’huile bouillante, plongeait ses doigts -dans du plomb fondu, en mettait un peu sur sa langue, après quoi il -portait un fer rouge sur cet organe.</p> - -<p> </p> - -<p>Cet homme extraordinaire fixa l’attention du professeur Sementini, qui -dès lors s’attacha à l’étudier.</p> - -<p>Ce savant remarqua que la langue de l’<i>incombustible</i> était recouverte -d’une couche grisâtre; cette découverte le porta à tenter quelques -essais sur lui-même. Il découvrit qu’une friction faite avec une -solution d’alun, évaporée jusqu’à ce qu’elle devînt spongieuse, rendait -la peau insensible à l’action de la chaleur du fer rouge; il frotta de -plus avec du savon les parties du corps rendues insensibles, et elles -devinrent inattaquables à ce point que les poils mêmes n’étaient pas -brûlés.</p> - -<p>Satisfait de ces recherches, le physicien enduisit sa langue de savon et -d’une solution d’alun, et le fer rouge ne lui fit éprouver aucune -sensation.</p> - -<p>La langue ainsi préparée pouvait recevoir de l’huile bouillante, qui se -refroidissait et pouvait ensuite être avalée.</p> - -<p>M. Sementini reconnut également que le plomb fondu dont se servait -Leonetto n’était autre que le métal d’Arcet, fusible à la température de -l’eau bouillante<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>. (Voir pour plus de détails la<a name="page_416" id="page_416"></a> Notice historique -de M. Julia de Fontenelle, page 161, <i>Manuel des Sorciers</i>, Roret.)</p> - -<p>On pourrait trouver dans ces manipulations une explication satisfaisante -de la prétendue incombustibilité des Aïssaoua; toutefois, je vais citer -encore un fait qui m’est personnel et dont on tirera cette conséquence, -qu’il n’est pas nécessaire d’être inspiré d’Allah ou d’Aïssa pour jouer -avec des métaux incandescents.</p> - -<p>Lisant un jour le <i>Cosmos</i>, revue scientifique, j’y vis le compte rendu -d’un ouvrage intitulé: <i>Etude sur les corps à l’état sphéroïdal</i>, par M. -Boutigny (d’Evreux). Le rédacteur de ce journal, M. l’abbé Moigno, -citait quelques passages les plus intéressants de l’ouvrage, parmi -lesquels était le fait suivant:</p> - -<p>«Cowlet ayant pris l’initiative, nous avons coupé (c’est M. Boutigny qui -parle) les jets de fonte avec les doigts. Nous avons plongé les mains -dans les moules et dans les creusets remplis de la fonte qui venait de -couler d’un <i>Wilkinson</i>, et dont le rayonnement était insupportable, -même à une grande distance. Nous avons varié les expériences pendant -plus de deux heures. M<sup>me</sup> Cowlet, qui y assistait, permit à sa fille, -enfant de huit à dix ans, de mettre la main dans un creuset plein de -fonte incandescente; cet essai fut fait impunément.»</p> - -<p>Vu le caractère du savant abbé et celui du célèbre physicien, auteur de -l’ouvrage, il n’était pas permis de douter; cependant, je dois le dire, -ce fait me paraissait tellement impossible, que mon esprit se refusait à -l’accepter, et pour croire, ainsi que saint Thomas, je voulais voir.</p> - -<p>Je me décidai à aller trouver M. Boutigny; je lui fis part de mon désir -de voir une expérience aussi intéressante, en omettant toutefois -d’exprimer le moindre doute sur sa réussite.</p> - -<p>Le savant m’accueillit avec bonté, et me proposa de répéter le phénomène -devant moi, et de me faire laver les mains dans de la fonte -incandescente.</p> - -<p>La proposition était attrayante, scientifiquement parlant; mais, d’un -autre côté, j’avais bien quelques craintes que le lecteur appréciera,<a name="page_417" id="page_417"></a> -je le pense. Il y allait, en cas d’erreur, de la carbonisation de mes -deux mains, pour lesquelles je devais avoir d’autant plus de soins -qu’elles avaient été pour moi des instruments précieux. J’hésitai donc à -répondre.</p> - -<p>—Est-ce que vous n’avez pas confiance en moi, me dit M. Boutigny?</p> - -<p>—Si, Monsieur, si, j’ai beaucoup de confiance, mais...</p> - -<p>—Mais.... vous avez peur, avouez-le, interrompit en riant le physicien. -Eh bien! pour vous tranquilliser, je tâterai la température du liquide -avant que vous n’y plongiez les mains.</p> - -<p>—Et quel est donc à peu près le degré de température de la fonte -liquide?</p> - -<p>—Seize cents degrés environ.</p> - -<p>—Seize cents degrés! m’écriai-je, que cette expérience doit être belle! -Je me décide.</p> - -<p>Au jour indiqué par M. Boutigny, nous nous rendîmes à la Villette, à la -fonderie de M. Davidson, auquel il avait demandé l’autorisation de faire -son expérience.</p> - -<p>En entrant dans ce vaste établissement, je fus vivement impressionné. Le -bruit infernal produit par les immenses souffleries; les flammes -s’échappant des fourneaux; des laves étincelantes transportées par de -puissantes machines et coulant à flots dans d’immenses creusets; des -ouvriers secs et nerveux, noircis par la fumée et le charbon; tout cet -ensemble enfin d’hommes et de choses présentait un aspect fantastique et -solennel.</p> - -<p>Le chef d’atelier vint à nous et nous indiqua le fourneau, vers lequel -nous devions nous diriger pour notre expérience.</p> - -<p>En attendant qu’on donnât passage au jet de fonte, nous restâmes -quelques instants debout et silencieux près de la fournaise, puis nous -entamâmes la conversation suivante qui, certes, n’était pas propre à me -rassurer.</p> - -<p>—Il faut que ce soit vous, me dit M. Boutigny, pour que je répète cette -expérience que je n’aime point faire. Je vous avoue que, bien que je -sois sûr du résultat, j’éprouve toujours une émotion dont je ne puis me -défendre.<a name="page_418" id="page_418"></a></p> - -<p>—S’il en est ainsi, répondis-je, allons-nous en; je vous crois sur -parole.</p> - -<p>—Non, non; je tiens à vous montrer ce curieux phénomène. Ah ça! ajouta -le savant physicien, voyons vos mains.</p> - -<p>Il les prit dans les siennes.</p> - -<p>—Diable! dit-il, elles sont bien sèches pour notre expérience<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> - -<p>—Vous croyez?</p> - -<p>—Certainement.</p> - -<p>—Alors, c’est dangereux?</p> - -<p>—Cela pourrait l’être.</p> - -<p>—Dans ce cas, sortons d’ici, dis-je en me dirigeant vers la porte.</p> - -<p>—Ce serait maintenant dommage, reprit mon compagnon en me retenant. -Tenez, trempez vos mains dans ce seau d’eau, essuyez-les bien, et votre -peau conservera autant d’humidité qu’il est nécessaire<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p> - -<p>Il faut savoir que pour la réussite de cette merveilleuse expérience, il -n’y a d’autre condition à observer que celle d’avoir les mains -légèrement moites. Je regrette de ne pouvoir donner des explications sur -le principe du phénomène qui se produit dans cette circonstance, car il -me faudrait pour cela de longs chapitres. Je renvoie à l’ouvrage de M. -Boutigny. Il suffira de dire que le métal en fusion est tenu à distance -de la peau par une force répulsive, qui lui oppose une barrière -infranchissable.</p> - -<p>J’avais à peine terminé d’essuyer mes mains, que sous les coups d’une -lourde barre de fer, le fourneau s’ouvrit et donna passage à un jet de -fonte de la grosseur du bras. Des étincelles volèrent de tous côtés, -comme un feu d’artifice.</p> - -<p>—Attendons quelques instants, dit M. Boutigny, que la fonte<a name="page_419" id="page_419"></a> s’épure; -il serait peu prudent de faire notre expérience en ce moment.</p> - -<p>Cinq minutes après, la source de feu cessa de bouillonner et de lancer -des scories; elle devint même si limpide et si brillante, qu’elle nous -brûlait les yeux à la distance de quelques pas.</p> - -<p>Tout-à-coup mon compagnon s’approche vivement du fourneau, enfourche en -quelque sorte le jet métallique, et sans plus de façon, se lave les -mains avec de la fonte liquide, comme si c’eût été de l’eau tiède.</p> - -<p>Je ne ferai pas le brave; j’avoue qu’à cet instant le cœur me battait -à rompre ma poitrine, et pourtant lorsque M. Boutigny eut terminé sa -fantastique ablution, je m’avançai à mon tour avec une détermination qui -attestait une certaine force de volonté. J’imitai les mouvements de mon -professeur; je <i>barbotai</i> littéralement dans la lave brûlante, et dans -la joie que m’inspirait cette merveilleuse opération, je pris une -poignée de fonte que je lançai en l’air, et qui retomba en pluie de feu -sur le sol.</p> - -<p>L’impression que j’éprouvai en touchant ce fer en fusion ne peut être -comparée qu’à celle que j’aurais ressentie en touchant du velours de -soie liquide, si je puis m’exprimer ainsi. C’est, du reste, un toucher -très délicat et très agréable.</p> - -<p>Je demande maintenant ce que sont les plaques de fer rouge des Aïssaoua -auprès de la haute température à laquelle mes mains venaient d’être -soumises?</p> - -<p>Les vieux et les nouveaux miracles des incombustibles se trouvent donc -expliqués par l’expérience du savant physicien qui, lui, n’a aucune -prétention aux tours de force, et n’apprécie ces phénomènes qu’en raison -des lois immuables en vertu desquelles ils s’accomplissent.</p> - -<p class="c"><small>FIN.</small><a name="page_420" id="page_420"></a></p> - -<h2> -PROGRAMME GÉNÉRAL<br /> -<br /> -<small><small>DES</small><br /> -<br /> -EXPÉRIENCES INVENTÉES ET EXÉCUTÉES<br /> -<br /> -PENDANT LE COURS DE MES REPRÉSENTATIONS</small></h2> - -<p><a name="page_421" id="page_421"></a></p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/illpg_440.jpg" width="471" height="292" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="cb">LA BOUTEILLE INÉPUISABLE.</p> - -<p>Ce tour est un des plus brillants que j’aie jamais exécutés. Il est -toujours très chaleureusement applaudi.</p> - -<p>Je me présente en scène ayant en main une petite bouteille remplie de -vin de Bordeaux. Je la vide complètement en versant son contenu dans des -verres et je la rince ensuite avec un peu d’eau, en ayant soin de la -bien faire égoutter.</p> - -<p>Ce préambule terminé, je m’avance au milieu des spectateurs et, tenant -toujours la bouteille renversée, je leur offre d’en faire sortir toute -liqueur qu’ils pourront désirer.</p> - -<p>Ma proposition est généralement accueillie avec une grande faveur. De -tous côtés des demandes me sont aussitôt faites par des gens aussi -désireux de s’assurer de la réalité du tour que de la qualité des -liqueurs.</p> - -<p>Ces liqueurs sont aussitôt fournies que demandées. Il n’en est aucune, -spiritueuse ou aromatique, de quelque pays qu’elle puisse être, qui ne -soit versée avec la plus grande libéralité.</p> - -<p>La distribution ne se termine que lorsque le spectateur, craignant de ne -pouvoir consommer tout ce qui sortirait de la bouteille, et trouvant -aussi que plus il ferait prolonger l’expérience, moins sa raison -pourrait lui rendre des comptes, se détermine enfin à cesser ses -demandes.</p> - -<p>Pour terminer ce tour d’une manière saisissante, en donnant une preuve -de la libéralité inépuisable de ma bouteille, je prends un grand verre à -boire pouvant contenir au moins la moitié du flacon, et je l’emplis -jusqu’aux bords avec une liqueur qui m’est encore demandée.</p> - -<p><i>La Bouteille inépuisable</i> a été représentée pour la première fois à mon -théâtre le 1<sup>er</sup> décembre 1847.<a name="page_422" id="page_422"></a></p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/illpg_441.jpg" width="346" height="265" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="cb">L’ORANGER FANTASTIQUE.</p> - -<p>Cette pièce mécanique était précédée de plusieurs tours d’escamotage qui -motivaient son introduction sur la scène.</p> - -<p>J’empruntais le mouchoir d’une dame; j’en faisais une boule que je -mettais à côté d’un œuf, d’un citron et d’une orange rangés sur ma -table.</p> - -<p>Je faisais ensuite passer ces quatre objets les uns dans les autres, et -lorsqu’enfin ils étaient tous réunis dans l’orange, je me servais de ce -fruit pour composer une liqueur fantastique.</p> - -<p>Pour cela, je pressais l’orange entre mes mains, et je la réduisais de -grosseur en la montrant de temps à autre sous ses différentes formes, et -je finissais par en faire une poudre que je faisais passer dans un -flacon où il y avait de l’esprit de vin.</p> - -<p>On m’apportait alors un oranger dépourvu de fleurs et de fruits. Je -versais dans un petit vase un peu de la liqueur que je venais de -préparer; j’y mettais le feu; je le plaçais au-dessous de l’arbuste, et -aussitôt que l’émanation atteignait le feuillage, on le voyait se -charger de fleurs.</p> - -<p>Sur un coup de ma baguette, ces fleurs étaient remplacées par des fruits -que je distribuais aux spectateurs.</p> - -<p>Une seule orange était restée sur l’arbre; je lui ordonnais de s’ouvrir -en quatre parties, et l’on apercevait à l’intérieur le mouchoir qui -m’avait été confié. Deux papillons battant des ailes le prenaient par -les angles et le déployaient en s’élevant en l’air.</p> - -<p>Ce tour est de ma création.<a name="page_423" id="page_423"></a></p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/illpg_442.jpg" width="287" height="239" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="cb">LA PÊCHE MERVEILLEUSE.</p> - -<p>On se rappelle le tour chinois intitulé par Philippe: <i>Le Bassin de -Neptune</i>. J’ai dit que le prestidigitateur du bazar Bonne-Nouvelle, à -l’exemple des habitants du Céleste-Empire, s’était revêtu d’une robe -nécessaire à l’exécution du tour. J’ai dit aussi ma répulsion pour tout -vêtement en dehors de nos usages. Il devait donc sembler impossible de -me voir jamais reproduire cette merveilleuse expérience, lorsqu’un jour, -on vit sur mes affiches l’annonce d’un tour intitulé: <i>la Pêche -miraculeuse</i>.</p> - -<p>Ce n’était pas autre chose que le tour chinois que je me proposais -d’exécuter, mais dans des conditions beaucoup plus difficiles.</p> - -<p>J’arrivais en scène ayant en main un pied de guéridon qui se terminait -par une pointe aiguë. Je le posais devant moi, et près des spectateurs.</p> - -<p>Je me saisissais d’un châle que j’étalais en tous sens, et que je -secouais avec force afin de bien prouver qu’il ne contenait rien.</p> - -<p>—Voici d’abord comment on doit prendre et poser son épervier. Je -ramassais les plis du châle et je le jetais sur mon épaule. Figurez-vous -maintenant, Messieurs, que la pointe de ce pied de guéridon soit un -étang, je sais qu’il faut se faire une grande illusion pour cela, mais -enfin admettez cette fable pour un instant. Dans cette circonstance, on -s’approche silencieusement de l’étang, on lance son épervier comme cela -sur l’endroit où l’on suppose trouver du poisson, on le relève, et l’on -montre, ainsi que je le fais maintenant, une pêche vraiment -merveilleuse.</p> - -<p>A cet instant, un bocal beaucoup plus grand que celui de Philippe, -contenant d’énormes poissons rouges, apparaissait en équilibre sur la -pointe du guéridon, et lorsqu’on voulait l’enlever de cet endroit, il -était impossible de le bouger de place sans répandre de l’eau.<a name="page_424" id="page_424"></a></p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/illpg_443.jpg" width="367" height="263" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="cb">LA PENDULE AÉRIENNE.</p> - -<p>Parmi les expériences que je présentai au public en 1847, ma pendule fut -une de celles qui produisirent le plus d’effet, et même maintenant que -l’on suppose à tort ou à raison que l’électricité y joue un certain -rôle, on ne peut se dispenser de l’admirer.</p> - -<p>Il y a certains spectateurs qui vont aux séances de prestidigitation, -moins pour jouir des illusions que pour faire parade d’une perspicacité -très souvent douteuse. Pour ceux-là, l’expérience de la <i>Pendule -aérienne</i> est vite expliquée: c’est de l’électricité. C’est plutôt fait.</p> - -<p>Mais pour l’observateur consciencieux, pour le savant, pour le -connaisseur enfin, il est très difficile de se prononcer sur ce sujet, -parce qu’ils savent que pour qu’un effet électro-magnétique se produise, -il ne suffit pas d’un courant électrique, il faut encore des appareils -matériels qui représentent un certain volume. Ainsi dans le télégraphe -même le plus simple, ce sont des roues dentées, un électro-aimant, une -palette, des leviers, des supports, etc.</p> - -<p>Dans ma <i>pendule aérienne</i> on ne voyait rien de tout cela; il n’y avait -qu’un cadran de cristal transparent, au milieu duquel était une -aiguille.</p> - -<p>Ce cadran était suspendu par de légers cordons et complétement isolé, ce -qui n’empêchait pas que l’aiguille tournait à droite et à gauche, -s’arrêtait ou reprenait sa marche à la volonté des spectateurs.</p> - -<p>Un timbre également en cristal, suspendu en dessous, sonnait l’heure que -marquait la pendule, ou bien encore celle qu’on lui désignait. Ces -objets, avant et après l’expérience, étaient présentés au public pour -être examinés.</p> - -<p>Pour terminer, je remettais à un spectateur un cordon auquel tenait le -crochet; il y suspendait le timbre et le faisait sonner à son -commandement.<a name="page_425" id="page_425"></a></p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/illpg_444.jpg" width="361" height="244" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="cb">LA SECONDE VUE,</p> - -<p class="cb">Ou la Clochette Mystérieuse.</p> - -<p>L’expérience représentée par la gravure ci-contre est un -perfectionnement apporté à la <i>Seconde vue</i>, que j’ai décrite au -commencement de ce volume. Les résultats sont exactement les mêmes; le -principe seul est changé.</p> - -<p>Au lieu de faire à mon fils cette question: «Dites ce que je tiens à la -main?» à chaque objet qui m’était remis, je frappais un coup sur une -petite clochette, et malgré cette uniformité du signal, l’enfant -dépeignait l’objet comme si l’eût eu sous les yeux.</p> - -<p>Mais ce qui pouvait intriguer les <i>intrépides scrutateurs</i> de mes -secrets, c’est que peu d’instants après, je mettais la clochette de -côté, et bien que j’observasse le silence le plus complet, tous les -objets présentés n’en étaient pas moins immédiatement désignés par -l’enfant.</p> - -<p>J’imitais aussi certains phénomènes produits par quelques sujets -magnétisés. Je lui couvrais les yeux d’un épais bandeau, et sans -prononcer une parole, je lui remettais entre les mains un verre plein -d’eau; le liquide prenait sous ses lèvres le goût d’un autre liquide -quelconque sur lequel un spectateur avait fixé sa pensée, quelque -bizarre que fût ce choix.</p> - -<p>Toujours sans que je lui parlasse, je lui faisais porter un bouquet à -une dame qu’un spectateur avait secrètement désignée, ou bien il -exécutait un ordre qui m’était confié à voix basse, tel que celui-ci:</p> - -<p>Aller prendre une tabatière dans la poche d’une personne désignée; en -ôter une prise de tabac pour la porter ensuite dans le porte-monnaie -d’une autre personne.<a name="page_426" id="page_426"></a></p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/illpg_445.jpg" width="297" height="239" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="cb">LE FOULARD AUX SURPRISES.</p> - -<p>Un principe fondamental de la prestidigitation, c’est de produire de -grands effets avec de petites causes; autrement dit, il faut produire, -avec de petits objets, des objets d’un gros volume.</p> - -<p>Qu’y-a-t-il d’étonnant en effet de faire sortir d’une boîte à double -fond ce qui peut y être contenu? La difficulté consiste uniquement dans -l’<i>ingéniosité</i> de l’appareil, et tout le mérite revient à l’ébéniste ou -au ferblantier qui a fabriqué la boîte.</p> - -<p>Mais le <i>foulard aux surprises</i> est un tour qui ne pouvait laisser -croire à aucune combinaison mécanique, parce que l’instrument qui devait -produire des objets si volumineux pouvait être réduit à de bien petites -proportions.</p> - -<p>Ce foulard était confié par un spectateur. Aussitôt que je l’avais entre -les mains, je le pressais, l’étirais et le retournais en tous sens pour -prouver qu’il ne contenait rien, puis, le prenant par le milieu, je le -secouais et j’en faisais sortir un plumet. En retournant le foulard du -côté opposé, j’en retirais un second, un troisième, un quatrième plumet -et jusqu’à un panache de tambour-major. Enfin une véritable pluie de -plumets venait couvrir la scène.</p> - -<p>Ces subtilités étaient le préambule d’un tour beaucoup plus surprenant -encore, et qu’on pourrait appeler à plusieurs titres le bouquet de -l’expérience.</p> - -<p>Je m’approchais des spectateurs, et après avoir une dernière fois bien -secoué et retourné le foulard de tous côtés, j’en faisais sortir une -énorme corbeille de fleurs que je distribuais aux dames.</p> - -<p>Ce tour faisait partie des expériences annoncées sur ma première -affiche.<a name="page_427" id="page_427"></a></p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/illpg_446.jpg" width="353" height="245" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="cb">LA SUSPENSION ÉTHÉRÉENNE.</p> - -<p>Dans l’année 1847, on se le rappelle, il n’était question que de l’éther -et de ses merveilleuses applications. J’eus alors l’idée d’user à mon -profit l’engouement du public pour en faire un à-propos qui eut un -succès prodigieux.</p> - -<p>—Messieurs, disais-je avec le sérieux d’un professeur de la Sorbonne, -je viens de découvrir dans l’éther une nouvelle propriété merveilleuse.</p> - -<p>Lorsque cette liqueur est à son plus haut degré de concentration, si on -la fait respirer à un être vivant, le corps du patient devient en peu -d’instants aussi léger qu’un ballon.</p> - -<p>Cette exposition terminée, je procédais à l’expérience. Je plaçais trois -tabourets sur un banc de bois. Mon fils montait sur celui du milieu, et -je lui faisais étendre les bras, que je soutenais en l’air au moyen de -deux cannes qui reposaient chacune sur un tabouret.</p> - -<p>Je mettais alors simplement sous le nez de l’enfant un flacon vide que -je débouchais avec soin, mais dans la coulisse on jetait de l’éther sur -une pelle de fer très chaude, afin que la vapeur s’en répandît dans la -salle. Mon fils s’endormait aussitôt, et ses pieds, devenus plus légers, -commençaient à quitter le tabouret.</p> - -<p>Jugeant alors l’opération réussie, je retirais le tabouret de manière -que l’enfant ne se trouvait plus soutenu que par les deux cannes.</p> - -<p>Cet étrange équilibre excitait déjà dans le public une grande surprise. -Elle augmentait encore lorsqu’on me voyait retirer l’une des deux cannes -et le tabouret qui la soutenait; et enfin elle arrivait à son comble, -lorsqu’après avoir élevé avec le petit doigt mon fils jusqu’à la -position horizontale, je le laissais ainsi endormi dans l’espace, et que -pour narguer les lois de la gravitation, j’ôtais encore les pieds du -banc qui se trouvait sous cet édifice impossible, tel que le représente -la gravure ci-dessus.</p> - -<p>La première représentation eut lieu le 10 octobre 1849.<a name="page_428" id="page_428"></a></p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/illpg_447.jpg" width="378" height="259" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="cb">LA GUIRLANDE DE FLEURS.</p> - -<p>Ce tour était très compliqué et formait à son dénouement un très joli -tableau.</p> - -<p>J’empruntais deux mouchoirs et trois montres; j’en faisais un paquet que -je mettais dans une sorte de pistolet-tromblon, et j’y joignais trois -cartes choisies dans un jeu par un des spectateurs. Pendant ce temps, on -apportait une guirlande de fleurs que l’on suspendait à de petits rubans -placés au milieu de la scène.</p> - -<p>J’annonçais alors que ces fleurs allaient me servir de point de mire, et -que lorsque je ferais feu de ce côté, les montres, les mouchoirs et les -cartes iraient se grouper autour d’elles.</p> - -<p>En effet, lorsque le coup partait les cartes apparaissaient sur la -guirlande, les montres en dessous et les mouchoirs pendaient sur le -côté.</p> - -<p>(Un erratum à signaler sur le dessin ci-dessus, c’est que le graveur a -oublié d’y mettre les mouchoirs).</p> - -<p>Au commencement du tour, bien que je n’eusse besoin que de deux -mouchoirs, j’en empruntais trois, parce que j’en gardais un pour faire -un autre tour sous forme d’intermède, dans le but d’allonger cette -petite scène qui, sans cela, eût été beaucoup trop courte.</p> - -<p>Je mettais de l’esprit de vin sur ce mouchoir, je l’enflammais et je -montrais les ravages du feu en passant mon bras par un énorme trou. Puis -sous le prétexte de me servir de ce principe des homœopathes: -<i>similia similibus curantur</i>, je versais encore de l’esprit de vin sur -le linge brûlé, je l’enflammais de nouveau, et en frappant seulement -avec la main sur le mouchoir incendié, je le faisais reparaître dans son -état primitif.</p> - -<p>Le tour de la guirlande a été représenté pour la première fois le 18 -janvier 1850.<a name="page_429" id="page_429"></a></p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/illpg_448.jpg" width="371" height="265" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="cb">LE CARTON DE ROBERT-HOUDIN.</p> - -<p>La plus simple des lois naturelles veut que le contenant soit plus grand -que le contenu; ici c’est le contraire. On peut donc appeler ce tour -<i>impossibilité réalisée</i>.</p> - -<p>En effet, j’apportais sous mon bras un carton à dessin qui n’avait pas -plus d’un centimètre d’épaisseur et je le posais sur de légers tréteaux -placés dans le plus complet isolement au milieu de la scène; puis j’en -retirais successivement:</p> - -<p>1º Une collection de gravures;</p> - -<p>2º Deux charmants chapeaux de dame garnis de fleurs et de rubans, aussi -frais que s’ils sortaient à l’instant même des mains de la modiste;</p> - -<p>3º Quatre tourterelles vivantes;</p> - -<p>4º Trois énormes casseroles en cuivre remplies, l’une de haricots, -l’autre d’un feu ardent, et la troisième d’eau bouillante.</p> - -<p>5º Une grande cage remplie d’oiseaux voltigeant de bâtons en bâtons<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p> - -<p>6º Enfin, après que le carton avait été fermé une dernière fois, mon -plus jeune fils, le héros de la suspension éthéréenne, soulevait le -couvercle, montrait au public sa tête souriante et sortait aussi de -cette étroite prison.<a name="page_430" id="page_430"></a></p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/illpg_449.jpg" width="358" height="258" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="cb">L’IMPRESSION INSTANTANÉE,</p> - -<p class="cb">Ou la communication des couleurs par la volonté.</p> - -<p>Je présentais au public plusieurs flacons remplis de diverses couleurs, -et j’annonçais que, par un procédé nouveau, je pouvais faire passer des -liquides colorés à travers un faible ruban de soie, à quelque distance -que ce fût.</p> - -<p>Je mettais alors au milieu des spectateurs un petit pupitre sur lequel -j’étendais un linge.</p> - -<p>Messieurs, disais-je, voici un cachet communiquant par un léger cordon à -cette bouteille qui est pleine d’une liqueur rouge; veuillez essayer -d’en imprimer l’empreinte en pressant sur l’étoffe.</p> - -<p>Un des spectateurs essayait, mais en vain; l’étoffe restait entièrement -blanche.</p> - -<p>—Pour faire passer le liquide jusque dans le cachet, ajoutais-je avec -un grand sérieux, il manque une formalité; il faut que j’en donne le -commandement. Je le fais en ce moment. Essayez maintenant, je vous prie.</p> - -<p>En effet, le nom gravé sur le cachet s’imprimait en beaux caractères -rouges; mais sitôt que je donnais un ordre contraire, on avait beau -appliquer le cachet, le liquide ne passait plus.</p> - -<p>Je prenais ensuite un autre flacon contenant du bleu, j’y attachais le -ruban par une de ses extrémités, et afin qu’on fût bien assuré qu’il n’y -avait aucune préparation dans le cachet, je priais un spectateur -d’attacher une clé à l’autre bout du ruban. Ces conditions remplies et -le commandement en étant donné, on pouvait écrire sur le linge avec la -clé comme si c’eût été un pinceau.</p> - -<p>Je terminais cette expérience en faisant subitement changer un bouquet -de roses blanches en roses d’un rouge très vif.<a name="page_431" id="page_431"></a></p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/illpg_450.jpg" width="369" height="264" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="cb">LE COFFRE TRANSPARENT,</p> - -<p class="cb">Ou les Pièces voyageuses.</p> - -<p>Ce tour avait pour but de montrer avec quelle facilité je pouvais faire -passer invisiblement des pièces de monnaie d’un endroit à un autre.</p> - -<p>J’empruntais huit pièces de cinq francs que je faisais marquer avec -beaucoup de soin par les spectateurs, puis je les mettais ostensiblement -dans un vase en cristal que je tenais à la main.</p> - -<p>Je posais un autre vase sur une table à l’extrémité de ma scène et -j’annonçais qu’en frappant avec ma baguette sur celui où se trouvaient -les pièces, une d’elles en sortirait à chaque coup pour passer dans le -verre vide.</p> - -<p>Effectivement, au son que ma baguette produisait sur le cristal, une -pièce en sortait pour passer dans l’autre vase, et l’on en entendait le -son argentin.</p> - -<p>Au lieu de faire passer la huitième comme les autres, je la sortais du -vase et je la remettais entre les mains d’une dame, en la priant de bien -la serrer pour l’empêcher de s’échapper.</p> - -<p>Mais à l’instant où frappant sur la cloche, je disais: partez, la pièce -emprisonnée sortait de la main et on l’entendait rejoindre ses -compagnes.</p> - -<p>Pour terminer l’expérience d’une manière concluante, je suspendais à de -minces cordons de soie accrochés au plafond, un coffre de cristal -transparent. Je le faisais balancer dans l’espace et lorsqu’il se -trouvait à son plus grand éloignement de la scène, j’y envoyais les -pièces que l’on voyait parfaitement arriver dedans.</p> - -<p>A chacune de ces expériences, l’identité des pièces était constatée.</p> - -<p>Représenté pour la première fois le 4 septembre 1849.<a name="page_432" id="page_432"></a></p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/illpg_451.jpg" width="356" height="245" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="cb">LE GARDE-FRANÇAISE,</p> - -<p class="cb">Ou la Colonne au gant.</p> - -<p>On apportait sur une table un petit automate revêtu du costume de -Garde-Française: il portait un mousquet et se tenait au port d’arme prêt -à recevoir un commandement.</p> - -<p>En automate bien appris, il commençait par saluer respectueusement -l’assemblée, et après s’être débarrassé de son arme, il envoyait de la -main droite quelques baisers aux jeunes enfants qu’il apercevait dans la -salle.</p> - -<p>J’empruntais à plusieurs dames de l’assemblée quatre bagues et un gant -blanc, j’en faisais un paquet et je le mettais dans le petit fusil que -j’avais préalablement chargé et amorcé.</p> - -<p>—Tenez, disais-je à mon Garde-française, je vous rends votre arme -contenant un gant et quatre bagues; montrez maintenant votre adresse, en -envoyant tous ces objets sur ce point de mire. Je lui montrais une -colonne en cristal qui se trouvait sur une autre table.</p> - -<p>L’automate mettait en joue, posait le doigt sur la gâchette, visait et, -au signal que je lui en donnais, faisait feu. Les objets contenus dans -le fusil étaient projetés sur la colonne, et le gant, gonflé comme s’il -eût été porté par une main invisible se dressait sur le sommet du -cristal, étalant à chacun de ses doigts une des bagues qui m’avaient été -confiées.</p> - -<p>Je variais quelquefois l’expérience. Je mettais dans le fusil une seule -bague et deux cartes choisies secrètement par des spectateurs. -L’automate dirigeait son arme vers un vase de fleurs que je lui -indiquais, et lorsqu’il faisait feu, un petit amour sortait du milieu -des roses en battant des ailes et portait à la main une torche allumée -au bas de laquelle la bague était accrochée. Quant aux deux cartes, -elles avaient dévié de leur chemin et s’étaient fixées sur ma poitrine.<a name="page_433" id="page_433"></a></p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/illpg_452.jpg" width="348" height="259" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="cb">LE PATISSIER DU PALAIS-ROYAL.</p> - -<p>Voyez ce charmant petit automate; à l’appel de son maître il vient sur -le seuil de sa porte, et, fournisseur aussi poli que pâtissier habile, -il salue et attend les commandes de sa clientèle. Des brioches chaudes -et sortant du four, des gâteaux de toute espèces, des sirops, des -liqueurs, des glaces, etc., sont aussitôt apportés par lui que commandés -par les spectateurs, et quand il a satisfait à toutes les demandes, il -aide son maître dans ses tours d’escamotage.</p> - -<p>Une dame, par exemple, a-t-elle mis secrètement sa bague dans une petite -boîte qu’elle ferme à clé et qu’elle garde entre ses mains? à l’instant -même le pâtissier lui apporte une brioche dans laquelle se trouve la -bague qui vient de disparaître de la boîte.</p> - -<p>Voici une autre preuve de son intelligence.</p> - -<p>Une pièce d’or lui est remise dans une petite corbeille par un -spectateur, qui lui dit ce qu’il doit prendre sur cette pièce en francs -et centimes. Il s’enferme chez lui, et quelque compliqué que soit son -compte, il fait son calcul et rapporte en monnaie le reste de la somme.</p> - -<p>Enfin une loterie comique est tirée, et c’est encore le pâtissier qui -est chargé de la distribution des lots.</p> - -<p>Aussi intéressante par sa complication que par la gaîté qu’elle -apportait parmi les spectateurs, cette pièce était la mieux goûtée de -mes expériences et terminait toujours brillamment ma séance.</p> - -<p>Le pâtissier du Palais-Royal a été représenté pour la première fois à -l’ouverture de mon théâtre.<a name="page_434" id="page_434"></a></p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/illpg_453.jpg" width="366" height="270" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="cb">DIAVOLO ANTONIO,</p> - -<p class="cb">Le Voltigeur au Trapèze.</p> - -<p>J’avais donné à cet automate le nom de Diavolo Antonio, célèbre -acrobate, dont j’avais cherché à imiter les périlleux exercices. -Seulement l’original était un homme, et la copie n’avait que la taille -et les traits d’un enfant.</p> - -<p>J’apportais mon jeune artiste de bois entre mes bras, comme je l’eusse -fait pour un être vivant, je le posais sur le bâton d’un trapèze, et là -je lui adressais quelques questions auxquelles il répondait par des -signes de tête.</p> - -<p>—Vous ne craignez pas de tomber?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Etes-vous bien disposé à faire vos exercices?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>Alors, aux premières mesures de l’orchestre, il saluait gracieusement -les spectateurs, en se tournant vers toutes les parties de la salle, -puis se suspendant par les bras, et suivant la mesure de la musique, il -se faisait balancer avec une vigueur extrême.</p> - -<p>Venait ensuite un instant de repos, pendant lequel il fumait sa pipe, -après quoi il exécutait des tours de force sur le trapèze, tels que de -se soulever à la force des bras et de se tenir la tête en bas, tandis -qu’il exécutait avec les jambes des évolutions télégraphiques.</p> - -<p>Pour prouver que son existence mécanique était en lui-même, mon petit -Diavolo abandonnait la corde avec ses mains, se pendait par les pieds, -et quittait bientôt entièrement le trapèze.</p> - -<p>Cet automate a paru pour la première fois sur mon théâtre le 1<sup>er</sup> -octobre 1849.<a name="page_435" id="page_435"></a></p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/illpg_454.jpg" width="350" height="258" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="cb">LE VASE ENCHANTÉ,</p> - -<p class="cb">Ou le Génie des Roses.</p> - -<p>Au commencement de cette petite scène, qui tenait de la féerie, on -apercevait sur une table placée au milieu de ma scène, un vase étrusque -orné de pierreries, d’un travail et d’un goût exquis. Il était surmonté -de branches et de feuilles de rosier.</p> - -<p>Je priais une dame de choisir une carte dans un jeu et de l’enfermer -dans une petite boîte que je lui présentais. Aussitôt la carte sortait -de la boîte, revenait entre mes mains et se trouvait remplacée par un -charmant canari.</p> - -<p>J’enfermais ce petit oiseau dans une cage.</p> - -<p>—Mesdames, disais-je ensuite, ce serin est tellement obéissant, que -lorsque je vais lui en donner l’ordre, il sortira à travers les barreaux -de sa cage pour aller se percher sur le bouquet qui couronne ce vase. -Afin de le mieux attirer, je vais faire pousser des fleurs sur ce -feuillage.</p> - -<p>J’étendais alors ma baguette sur le rosier et l’on voyait apparaître de -petits boutons qui grossissaient à vue d’œil, s’épanouissaient -insensiblement, et devenaient de magnifiques roses.</p> - -<p>Ce prestige ne s’était pas plus tôt accompli, que le serin disparaissait -de la cage et se montrait sur le sommet du rosier en gazouillant de -toute la force de son gosier.</p> - -<p>Là, selon le désir des spectateurs, il chantait tel air qu’on lui -désignait. Lorsque chacun avait entendu le morceau de son choix, le -musicien s’envolait, et rentrait dans la coulisse.</p> - -<p>Pour terminer cette charmante scène, le vase s’ouvrait en plusieurs -parties, formait un élégant kiosque dans lequel un Indien exécutait, -avec la plus rare perfection, sur une corde raide, des danses -acrobatiques.<a name="page_436" id="page_436"></a></p> - -<p class="figcenter"> -<img src="images/illpg_455.jpg" width="360" height="256" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="cb">LA CORNE D’ABONDANCE.</p> - -<p>Parmi les modifications que j’avais apportées aux séances des -prestidigitateurs qui m’avaient précédé, j’ai signalé, dans le cours de -cet ouvrage, le genre de cadeaux que j’offrais au public comme souvenir -de mes séances.</p> - -<p>Comte et ses émules faisaient des distributions de jouets d’enfants et -de sucreries qui se trouvaient invariablement dans un chapeau. Je pensai -qu’il était peu convenable d’offrir des éventails, des fleurs et des -bonbons, en les faisant sortir d’une source qui n’était pas toujours -d’une propreté irréprochable, et pour obvier à cet inconvénient, -j’inventai la corne d’abondance.</p> - -<p>Je présentais au public une sorte de grand cornet qui s’ouvrait en deux -parties, afin qu’on pût mieux en visiter l’intérieur, puis dès qu’il -était refermé, j’en retirais des bonbons et des fleurs.</p> - -<p>C’est aussi de ce cornet que je faisais sortir des journaux comiques, -des albums, des quadrilles illustrés, etc.</p> - -<p>Je m’étais exercé à lancer ces différents objets avec une sûreté de -direction telle qu’ils arrivaient immanquablement aux personnes même les -plus éloignées de ma scène.</p> - -<p>Cette distribution, ainsi que celle de la bouteille inépuisable, -produisait dans la salle une animation des plus plaisantes. C’était à -qui posséderait un de ces cadeaux, et l’on m’adressait de tous côtés des -supplications télégraphiques auxquelles je me faisais un devoir de -répondre.<a name="page_437" id="page_437"></a></p> - -<h2><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE.</h2> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="" -style="margin-left:auto;margin-right:auto;max-width:70%;"> -<tr><td align="right" colspan="2">Pages.</td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><span class="smcap"><a href="#INTRODUCTION">Introduction dans la demeure de l’auteur</a></span></p></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#INTRODUCTION">I</a></td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><span class="smcap"><a href="#PREFACE">Préface</a></span></p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_001">1</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_II">C<small>HAP</small>. I<sup>er</sup>.</a> Un horloger raccommodeur de soufflets.—Intérieur d’artiste.—Les -leçons du colonel Bernard.—L’ambition paternelle.—Premiers -travaux mécaniques.—Ah! si j’avais un rat!—L’industrie -d’un prisonnier.—L’abbé Larivière.—Une parole -d’honneur.—Adieu mes chers outils!</p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_005">5</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_II">C<small>HAP</small>. II.</a> Un badaud de province.—Le docteur Carlosbach, escamoteur -et professeur de mystification.—<i>Le sac au sable, le coup de -l’étrier.</i>—Je suis clerc de notaire, les <i>minutes</i> me paraissent bien -longues.—Un petit automate.—Protestation respectueuse.—Je -monte en grade dans la basoche.—Une machine de la force... -d’un portier.—Les canaris acrobates.—Remontrance de M<sup>e</sup> Roger.—Mon -père se décide à me laisser suivre ma vocation</p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_015">15</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_III">C<small>HAP</small>. III.</a> Le cousin Robert.—L’événement le plus important de ma -vie.—Comment on devient sorcier.—Mon premier escamotage.—<i>Fiasco</i> -complet.—Perfectibilité de la vue et du toucher.—Curieux -exercice de prestidigitation.—Monsieur Noriet.—Une -action plus ingénieuse que délicate.—Je suis empoisonné.—Un -trait de folie</p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_031">31</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_IV">C<small>HAP</small>. IV.</a> Je reviens à la vie.—Un étrange médecin.—Torrini et -Antonio: un escamoteur et un mélomane.—Les confidences d’un -meurtrier.—Une maison roulante.—La foire d’Angers.—Une -salle de spectacle portative.—J’assiste pour la première fois à -une séance de prestidigitation.—<i>Le coup de piquet de l’aveugle.</i>—Une -redoutable concurrence.—Le signor Castelli mange un -homme vivant<a name="page_438" id="page_438"></a></p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_045">45</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_V">C<small>HAP</small>. V.</a> Confidences d’Antonio.—Comment on peut provoquer les -applaudissements et les ovations du public.—Le comte de ...., -banquiste.—Je répare un automate.—Atelier de mécanicien -dans une voiture.—Vie nomade: heureuse existence.—Leçons -de Torrini; ses principes sur l’escamotage.—Un <i>grec</i> du grand -monde, victime de son escroquerie.—L’escamoteur Comus.—Duel -aux coups de piquet.—Torrini est proclamé vainqueur.—Révélations.—Nouvelle -catastrophe.—Pauvre Torrini!</p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_065">65</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_VI">C<small>HAP</small>. VI.</a> Torrini me raconte son histoire.—Perfidie du chevalier -Pinetti.—Un escamoteur par vengeance.—Course au succès entre -deux magiciens.—Mort de Pinetti.—Séance devant le pape -Pie VII.—Le chronomètre du cardinal M<sup>***</sup>.—Douze cents francs -sacrifiés pour l’exécution d’un tour.—Antonio et Antonia.—La -plus amère des mystifications.—Constantinople</p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_084">84</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_VII">C<small>HAP</small>. VII.</a> Suite de l’histoire de Torrini.—Le Grand-Turc lui fait -demander une séance.—Un tour merveilleux.—Le corps d’un -jeune page coupé en deux.—Compatissante protestation du Sérail.—Agréable -surprise.—Retour en France.—Un spectateur -tue le fils de Torrini pendant une séance.—Folie: Décadence.—Ma -première représentation.—Fâcheux accident pour mes débuts.—Je -reviens dans ma famille</p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_115">115</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_VIII">C<small>HAP</small>. VIII.</a> Des Acteurs prodiges.—J’arrive à Paris.—Mon mariage.—Comte.—Etudes -sur le public.—Un habile directeur.—Les -billets roses.—Un style musqué.—<i>Le Roi de tous les cœurs.</i>—Ventriloquie.—Les -mystificateurs injustifiés.—Le père Roujol.—Jules -de Rovère.—Origine du mot <i>prestidigitateur</i></p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_131">131</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_IX">C<small>HAP</small>. IX.</a> Les automates célèbres.—Une mouche d’airain.—L’homme -artificiel.—Albert-le-Grand et saint Thomas-d’Aquin.—Vaucanson; -son canard; son joueur de flûte; curieux détails.—L’automate -joueur d’échecs; épisode intéressant.—Catherine II -et M. de Kempelen.—Je répare le Componium.—Succès inespéré</p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_153">153</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_X">C<small>HAP</small>. X.</a> Les supputations d’un inventeur.—Cent mille francs par an -pour une écritoire.—Déception.—Mes nouveaux automates.—Le -premier physicien de France; décadence.—Le choriste philosophe.—Bosco.—Le -jeu des gobelets.—Une exécution capitale.—Résurrection -des suppliciés.—Erreur de tête.—Le serin récompensé.—Une -admiration <i>rentrée</i>.—Mes revers de fortune.—Un -mécanicien cuisinier</p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_178">178</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XI">C<small>HAP</small>. XI.</a> Le pot-au-feu de l’artiste.—Invention d’un automate -écrivain-dessinateur.—Séquestration volontaire.—Une modeste<a name="page_439" id="page_439"></a> -villa.—Les inconvénients d’une spécialité.—Deux <i>Augustes -visiteurs</i>.—L’emblême de la fidélité.—Naïvetés d’un maçon -érudit.—Le gosier d’un rossignol mécanique.—Les <i>Tiou</i> et les -<i>rrrrrrrrouit</i>.—Sept mille francs en faisant de la limaille</p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_193">193</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XII">C<small>HAP</small>. XII.</a> Un <i>grec</i> habile.—Ses confidences.—Le <i>Pigeon</i> cousu d’or.—Tricheries -dévoilées.—Un magnifique <i>truc</i>!—Le génie inventif -d’un confiseur.—Le prestidigitateur Philippe.—Ses débuts -comiques.—Description de sa séance.—Exposition de 1844.—Le -Roi et sa famille visitent mes automates</p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_215">215</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XIII">C<small>HAP</small>. XIII.</a> Projets de réformes.—Construction d’un théâtre au Palais-Royal.—Formalités.—Répétition -générale.—Singulier -effet de ma séance.—Le plus grand et le plus petit théâtre de -Paris.—Tribulations.—Première représentation.—Panique.—Découragement.—Un -prophète infaillible. Réhabilitation.—Succès</p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_239">239</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XIV">C<small>HAP</small>. XIV.</a> Etudes nouvelles.—Un journal comique.—Invention -de la <i>seconde vue</i>.—Curieux exercices.—Un spectateur enthousiaste.—Danger -de passer pour Sorcier.—Un sacrilége ou la -mort.—Art de se débarrasser des importuns.—Une touche électrique.—Une -représentation au théâtre du Vaudeville.—Tout -ce qu’il faut pour lutter contre les incrédules.—Quelques détails -intéressants</p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_258">258</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XV">C<small>HAP</small>. XV.</a> Petits malheurs du bonheur.—Inconvénients d’un théâtre -trop petit.—Invasion de ma salle. Représentation gratuite.—Un -public consciencieux.—Plaisant escamotage d’un bonnet de -soie noire.—Séance au château de Saint-Cloud.—La cassette -de Cagliostro.—Vacances.—Etudes bizarres</p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_281">281</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XVI">C<small>HAP</small>. XVI.</a> Nouvelles expériences.—La <i>Suspension éthéréenne</i>, -etc.—Séance à l’Odéon.—<i>Un double accroc.</i>—La protection -d’un entrepreneur de succès.—1848.—Les théâtres aux abois.—Je -quitte Paris pour Londres.—Le directeur Mitchell.—La -publicité anglaise.—<i>Le grand Wizard.</i>—Les moules à beurre -servant à la réclame.—Affiches singulières.—Concours public -pour le meilleur calembour</p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_298">298</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XVII">C<small>HAP</small>. XVII.</a> Le théâtre Saint-James.—Invasion de l’Angleterre par -les artistes français.—Une fête patronnée par la reine.—Le Diplomate -et le Prestidigitateur.—Une Recette de 75,000 francs.—Séance -à Manchester.—Les spectateurs au carcan.—<i>Wat à capital -curaçao.</i>—Montagne humaine.—Cataclysme.—Représentation -au palais de Buckingham.—Un repas de Sorciers</p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_316">316</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XVIII">C<small>HAP</small>. XVIII.</a> Un régisseur optimiste.—Trois spectateurs dans une<a name="page_440" id="page_440"></a> -salle.—Une collation magique.—Le public de Colchester et les -noisettes.—Retour en France.—Je cède mon théâtre. Voyage -d’adieu.—Retraite à Saint-Gervais.—Pronostic d’un Académicien</p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_344">344</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XIX">C<small>HAP</small>. XIX.</a> V<small>OYAGE EN</small> A<small>LGÉRIE</small>.—Convocation des chefs de tribus.—Fêtes.—Représentation -devant les Arabes.—Enervation d’un -Kabyle.—Invulnérabilité.—Escamotage d’un Maure.—Panique -et fuite des spectateurs.—Réconciliation.—La secte des Aïssaoua.—Leurs -prétendus miracles.—Excursion dans l’intérieur -de l’Algérie.—La demeure d’un Bach-Agha.—Repas comique.—Une -soirée de hauts dignitaires Arabes.—Mystification d’un -Marabout.—L’Arabe sous sa tente, etc. etc.—Retour en -France.—Conclusion</p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_356">356</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang"><span class="smcap">Un cours de miracles.</span>—S’enfoncer un poignard dans la joue;—Manger -des feuilles de figuier de Barbarie;—Se mettre le ventre -sur le côté tranchant d’un sabre;—Jouer avec des serpents;—Se -frapper le bras, en faire jaillir du sang, et le guérir instantanément;—Manger -du verre pilé;—Avaler des cailloux, des -tessons de bouteille, etc.;—Marcher sur du fer rouge, et se passer -la langue sur une plaque rougie à blanc</p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_406">406</a> </td></tr> - -<tr><td><p class="hang">Gravures et description des expériences</p></td> -<td align="right" valign="bottom"><a href="#page_421">421</a> </td></tr> - -<tr><td align="center" colspan="2">FIN DE LA TABLE.</td></tr> -</table> - -<p class="c">Imp. <span class="smcap">Lechene</span>, à Blois.</p> - -<hr /> -<p><a name="TRANS" id="TRANS"></a></p> - -<p class="nind">Fautes corrigées:</p> -<ol> -<li>poussant la rorte=> poussant la porte {pg v}</li> - -<li>surgit tout à coup dans esprit=> surgit tout à coup dans mon esprit {pg 12}</li> - -<li>soulier dans de mes bas=> soulier dans un de mes bas {pg 12}</li> - -<li>aussi ne se passsait-il=> aussi ne se passait-il {pg 16}</li> - -<li>très habilemement embouchée=> très habilement embouchée {pg 16}</li> - -<li>sembla se recueilir=> sembla se recueillir {pg 17}</li> - -<li>l’homme de cette affreuse calamnité=> l’homme de cette affreuse calamité {pg 20}</li> - -<li>la scène est tranformée=> la scène est transformée {pg 21}</li> - -<li>O Carlorsbach=> O Carlosbach {pg 21}</li> - -<li>des câhteaux voisins=> des châteaux voisins {pg 21}</li> - -<li>mais, plus je résistai=> mais, plus je résistais {pg 27}</li> - -<li>j’aillais demander=> j’allais demander {pg 27}</li> - -<li>art pourle quel=> art pour lequel {pg 33}</li> - -<li>mon irristible penchant=> mon irrésistible penchant {pg 34}</li> - -<li>au seul de sa boutique=> au seuil de sa boutique {pg 35}</li> - -<li>bonlanger de rentrer=> boulanger de rentrer {pg 36}</li> - -<li>de la sience=> de la science {pg 37}</li> - -<li>de la prestidigition=> de la prestidigitation {pg 37}</li> - -<li>frappe de la falicité=> frappé de la facilité {pg 37}</li> - -<li>faire une promade=> faire une promenade {pg 42}</li> - -<li>balloté dans une voiture=> ballotté dans une voiture {pg 44}</li> - -<li>je ne pus reprimer un mouvement=> je ne pus réprimer un mouvement {pg 48}</li> - -<li>un aveu si innatendu=> un aveu si inattendu {pg 50}</li> - -<li>complément rétabli=> complétement rétabli {pg 51}</li> - -<li>Je vous le dirai vololontiers=> Je vous le dirai volontiers {pg 58}</li> - -<li>plus grands théâtres l’Italie=> plus grands théâtres d’Italie {pg 67}</li> - -<li>je cédasse pas=> je ne cédasse pas {pg 74}</li> - -<li>Les confidences de Zilbermann=> Les confidences de Zilberman {pg 75}</li> - -<li>au devant au moi=> au devant de moi {pg 98}</li> - -<li>une représentation que dois donner=> une représentation que je dois donner {pg 88}</li> - -<li>terme de théâtre, s’apelle=> terme de théâtre, s’appelle {pg 92}</li> - -<li>s’apelle le=> s’appelle le {pg 92}</li> - -<li>s’intalla dans le théâtre=> s’installa dans le théâtre {pg 97}</li> - -<li>C’est ainsi que j’écraisai=> C’est ainsi que j’écrasai {pg 98}</li> - -<li>rigeurs extrêmes=> rigueurs extrêmes {pg 98}</li> - -<li>nous goutâmes pendant=> nous goûtâmes pendant {pg 115}</li> - -<li>mon viel ami=> mon vieil ami {pg 130}</li> - -<li>prestiditateur=>prestidigitateur {pg 131}/li> - -<li>ma convocation pour=> ma vocation pour {pg 131}</li> - -<li>d’une bien petit fortune=> d’une bien petite fortune {pg 132}</li> - -<li>montres et des pendule=> montres et des pendules {pg 134}</li> - -<li>l’eutrême prudence=> l’extrême prudence {pg 137}</li> - -<li>ainsi que celui <i>prestidigitation</i>=> ainsi que celui de <i>prestidigitation</i> {pg 151}</li> - -<li>Qus d’actions de grâce=> Que d’actions de grâce {pg 154}</li> - -<li>barbotte avec son bec=> barbote avec son bec {pg 157}</li> - -<li>qde le lecteur se rassur=> que le lecteur se rassur {pg 160}</li> - -<li>snr 80 centimètres=> sur 80 centimètres {pg 163}</li> - -<li>qne ses courtisans=> que ses courtisans {pg 168}</li> - -<li>le fait de tout ceux=> le fait de tous ceux {pg 179}</li> - -<li>de ma petite fortune=> de sa petite fortune {pg 183}</li> - -<li>un pigon blanc=> un pigeon blanc {pg 191}</li> - -<li>je fis servis=> je fis servir {pg 216}</li> - -<li>un constraste=> un contraste {pg 217}</li> - -<li>effet de douner un nom=> effet de donner un nom {pg 217}</li> - -<li>épanchement famillier=> épanchement familier {pg 217}</li> - -<li>tant de grace=> tant de grâce {pg 219}</li> - -<li>loin de moi de sur la table=> loin de moi sur la table {pg 221}</li> - -<li>eu suivant pour le dix=> en suivant pour le dix {pg 224}</li> - -<li>galeries et un amphitéâtre=> galeries et un amphithéâtre {pg 231}</li> - -<li>compâtissait à la douleur=> compatissait à la douleur {pg 228}</li> - -<li>la plus importance de toutes=> la plus importante de toutes {pg 240}</li> - -<li>je tremblais comme un fant=> je tremblais comme un enfant {pg 247}</li> - -<li>ce mal n’était rien comparaison=> ce mal n’était rien en comparaison {pg 254}</li> - -<li>une ces dispositions=> une de ces dispositions {pg 262}</li> - -<li>de la suprise=> de la surprise {pg 265}</li> - -<li>le pallier du théâtre=> le palier du théâtre {pg 274}</li> - -<li>sur le devant la scène=> sur le devant de la scène {pg 274}</li> - -<li>signes auquels on peut=> signes auxquels on peut {pg 279}</li> - -<li>j’eus réelment=> j’eus réellement {pg 294}</li> - -<li>dont les effet=> dont les effets {pg 299}</li> - -<li>aux appplaudissements qui=> aux applaudissements qui {pg 303}</li> - -<li>bouteillle inépuisable=> bouteille inépuisable {pg 312}</li> - -<li>les dames patronesses=> les dames patronnesses {pg 324}</li> - -<li>féérique=> féerique {pg 325}</li> - -<li>jettasse=> jetasse {pg 325}</li> - -<li>et l’afflence était=> et l’affluence était {pg 326}</li> - -<li>demander une réprésentation=> demander une représentation {pg 338}</li> - -<li>la plus haute distiction=> la plus haute distinction {pg 340}</li> - -<li>Mou régisseur=> Mon régisseur {pg 346}</li> - -<li>mon établisssement=> mon établissement {pg 353}</li> - -<li>Wiesbaden, Hombourg=> Wiesbaden, Hambourg {pg 353}</li> - -<li>Retour en Ffance=> Retour en France {pg 356}</li> - -<li>répondit que le Gouvernenement=> répondit que le Gouvernement {pg 360}</li> - -<li>malheureureux offret=> malheureux coffret {pg 368}</li> - -<li>face a face=> face à face {pg 373}</li> - -<li>et et ensuite=> et ensuite {pg 374}</li> - -<li>adresssant à chacun=> adressant à chacun {pg 374}</li> - -<li>marque d’approbabation=> marque d’approbation {pg 375}</li> - -<li>pour nos étonner=> pour nous étonner {pg 378}</li> - -<li>notre bachelier ès-ciences=> notre bachelier ès-sciences {pg 382}</li> - -<li>sur la tapis=> sur le tapis {pg 386}</li> - -<li>Bon-Allem a deviné=> Bou-Allem a deviné {pg 387}</li> - -<li>à à se débarrasser=> à se débarrasser {pg 388}</li> - -<li>Tu n’a rien=> Tu n’as rien {pg 392}</li> - -<li>marmotaient des prières=> marmottaient des prières {pg 394}</li> - -<li>Quant la stéarine fut=> Quand la stéarine fut {pg 394}</li> - -<li>parmi lequels était=> parmi lesquels était {pg 410}</li> - -<li>J’ai dit que le prestigitateur=> J’ai dit que le prestidigitateur</li> - -<li>pièces de monaie=> pièces de monnaie</li> - -<li>l’idendité des pièces=> l’identité des pièces</li> - -<li>sur un autre table=> sur une autre table</li> - -<li>sur la gachette=> sur la gâchette</li> - -<li>Seulement l’orinal=> Seulement l’original</li> - -<li>Le prestigitateur Philippe=> Le prestidigitateur Philippe</li> - -<li>le guérir instanténément=> le guérir instantanément</li></ol> - -<hr /> - -<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Comus eut plus tard un concurrent redoutable dans Cotte dit -Conus, qui était également doué d’une extrême habileté.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Le jeu est divisé en quatres parties égales, par quatre -cartes plus larges que les autres, de sorte que l’on peut couper où cela -est nécessaire pour l’organisation du jeu. -</p><p> -Voici l’ordre des cartes avant d’être coupées: Dame, neuf, huit, <i>sept -de trèfle</i>. As, roi, valet, dix, dame, neuf, huit, <i>sept de cœur</i>. -As, roi, valet, dix, dame, neuf, huit, <i>sept de pique</i>. As, roi, valet, -dix, dame, neuf, huit, <i>sept de carreau</i>. As, roi, valet, dix de trèfle. -Les quatre sept sont des cartes larges. -</p><p> -Lorsque l’adversaire a nommé la couleur dans laquelle il veut être repic -et que nous supposerons être trèfle, on coupe au sept de cette couleur -et on lui laisse la liberté de donner par deux ou par trois. De plus, -les cartes étant une fois données, on laisse l’adversaire choisir celui -des deux jeux qu’il préfère. Si celui-ci a donné les cartes par deux et -qu’il ait gardé son jeu, on écarte: les neuf de pique, de cœur et de -carreau et deux dames quelconques. La rentrée donne quinte majeure en -trèfle, quatorze d’as et quatorze de rois. -</p><p> -Si, au contraire, l’adversaire a choisi le jeu du premier en cartes, on -écartera: les sept de cœur, de pique et de carreau et deux huit -quelconques. La rentrée produira la même quinte en trèfle, quatorze de -dames et quatorze de valets. -</p><p> -Si l’adversaire a préféré donner les cartes par trois, et qu’il garde -son jeu, on écartera: le roi, le huit et le sept de cœur, le neuf et -le huit de pique, afin d’avoir par la rentrée: la quinte majeure en -trèfle, une tierce à la dame en carreau; trois as, trois dames et trois -valets. -</p><p> -Si, au contraire, il choisit le jeu du premier en cartes, on écartera: -la dame et le neuf de cœur, le valet et le sept de pique et l’as de -carreau. On aura par la rentrée cette même quinte majeure en trèfle, une -tierce au neuf en carreau, trois rois et trois dix qui feront soixante.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Cette séance valut à Comte le titre de <i>Physicien du Roi</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Voir un ouvrage intitulé: Machines approuvées par -l’Académie Royale des Sciences. Tome VI, pages 133 et 137.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Les secrets du Grand-Albert, ouvrage rempli d’absurdités, -et faussement attribué à Albert-le-Grand.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Après la mort de Vaucanson, ses œuvres furent dispersées -et se perdirent; Le canard seul, après être resté longtemps dans un -grenier à Berlin, revit le jour en 1840, et fut acheté par un nommé -Georges Tiets, mécanicien, qui employa quatre ans à le remettre en -état.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> L’automate joueur d’échecs jouait de la main gauche, défaut -que l’on a faussement attribué à l’inadvertance du constructeur.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> J’ai cette affiche en ma possession; je la tiens de M. -Hessler, neveu du docteur Osloff, qui m’a communiqué également ces -détails et ceux qui suivent.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Maëlzel était grand mangeur et non gastronome, comme on l’a -dit; cette mort par suite d’indigestion le prouve.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Depuis cette époque Bosco a modifié l’ornementation de sa -scène. Ses tapis ont changé de couleur, les bougies sont moins longues, -mais la tête de mort, la boule, le costume et la séance sont restés -invariablement les mêmes.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> C’est une sorte de panacée universelle pour le peuple -anglais.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Instrument que l’on met dans la bouche pour imiter la voix -de Polichinelle.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Ce tour, ainsi que celui de l’éclairage électrique, -avaient été imaginés par un physicien nommé Her Dôbler; c’est de lui que -Philippe les tenait.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Voir la figure et la description de l’expérience à la fin -du volume.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Petite trappe.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Je n’ai jamais donné de séance sans avoir, en cas -d’événement, un double de mes vêtements.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Les théâtres possèdent un privilége émané du ministère de -l’Intérieur; les spectacles ont une permission de la préfecture.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Ce petit incident n’empêcha pas le jury de m’accorder une -médaille d’argent pour mes automates. Onze ans plus tard, à notre -exposition universelle de 1855, je recevais une médaille de première -classe pour de nouvelles applications de l’électricité à la mécanique.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> J’avais cru jusque-là que le type du cheval arabe était -d’être petit et délicat. On trouve en Algérie d’excellents chevaux de -toute grandeur et de toute force.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> En terme de théâtre, on désigne les spectateurs par le nom -de la place qu’ils occupent. Ainsi une ouvreuse dira: mon avant-scène -vient de sortir avec sa dame sous le bras; ma stalle nº 20 s’est trouvée -malade, etc.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Village arabe.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Maisonnette construite en branches d’arbre.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> L’Arabe ne boit jamais pendant son repas; il attend pour -cela qu’il soit fini.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Pièces de cinq francs.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Voir pour la description des instruments désignés -ci-dessus: <i>Le Traité d’électricité</i> de M. E. Becquerel; <i>Exposé de -l’électricité</i>, par M. le Cte du Moncel; et <i>le Cosmos</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Acide sulfurique.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> On peut aussi mettre impunément ses doigts dans du plomb -fondu en les trempant préalablement dans l’éther.—(Note de l’auteur).</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> On se rappelle que j’ai signalé cette particularité à -propos de mes études sur l’escamotage.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Sauf cette précaution, qui était indispensable, je -soupçonne fort M. Boutigny d’avoir voulu m’effrayer un peu pour me punir -de mon incrédulité.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Un de mes bons amis, M. Bouly, de Cambrai, avocat -distingué, auteur de plusieurs ouvrages archéologiques très estimés, -amateur passionné des arts en général et de l’escamotage en particulier, -est l’auteur de ce tour ingénieux. La cage sortant du carton est -entièrement de son invention. Les autres prestiges que j’ai ajoutés à -cette expérience ne peuvent rien ôter au mérite de l’idée première.</p></div> - -</div> -<hr class="full" /> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Confidences et Révélations, by -Jean-Eugène Robert-Houdin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFIDENCES ET RÉVÉLATIONS *** - -***** This file should be named 40855-h.htm or 40855-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/0/8/5/40855/ - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/40855-h/images/colophon.jpg b/old/40855-h/images/colophon.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 4c915f2..0000000 --- a/old/40855-h/images/colophon.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/40855-h/images/cover.jpg b/old/40855-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index b4621ac..0000000 --- a/old/40855-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/40855-h/images/cover_lg.jpg b/old/40855-h/images/cover_lg.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 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