summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/40694-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '40694-0.txt')
-rw-r--r--40694-0.txt9689
1 files changed, 9689 insertions, 0 deletions
diff --git a/40694-0.txt b/40694-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..1aabcc4
--- /dev/null
+++ b/40694-0.txt
@@ -0,0 +1,9689 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 40694 ***
+
+J. BARBEY D'AUREVILLY
+
+LES OEUVRES ET LES HOMMES
+(XIXe SIÈCLE)
+
+PHILOSOPHES ET ÉCRIVAINS RELIGIEUX
+
+PREMIÈRE SÉRIE
+
+
+
+
+
+
+
+Paris
+Alphonse Lemerre, Éditeur
+23-33, Passage Choiseul, 23-33
+M DCCCCXII
+
+
+
+
+A MON FRÈRE
+
+L'ABBÉ LÉON BARBEY D'AUREVILLY
+
+
+_Tu as le grand honneur d'être prêtre et le grand avantage de ne pas
+écrire. Tu agis sur les âmes de plus haut que nous, vulgaires
+écrivains... Voilà pourquoi je te dédie ce livre sur les philosophes
+et les philosophies de ce temps. Je te le dédie, à toi, théologien,
+que les choses qu'il contient regardent et qui as mieux que du génie
+pour en connaître, puisque tu as grâce d'état pour en juger._
+
+_Puisse ton jugement m'être favorable et donner à mon livre un peu de
+ton autorité._
+
+_Ton frère_,
+
+ J. B. d'A.
+
+
+
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Voici le premier volume d'un ouvrage qui doit en avoir beaucoup
+d'autres si la vie, avec ses ironies et ses trahisons ordinaires,
+permet à l'auteur de réaliser, au moins en partie, l'idée qu'il a en
+lui depuis longtemps. Cette idée serait de dresser, dans un cadre qui
+prendrait chaque année plus de profondeur et d'espace, l'inventaire
+intellectuel du XIXe siècle. Ce serait, en un mot, de faire pour la
+littérature du XIXe siècle ce que La Harpe, plus ambitieux que
+puissant, essaya de faire pour la littérature française tout entière
+et pour les deux littératures dont elle est issue. Malheureusement il
+fallait, pour réaliser l'idée de La Harpe, être un géant de critique
+et d'érudition, et cette plante-là ne pousse guères dans le pot à
+fleurs de rhétorique d'un Athénée... Je ne veux pas dire du mal de La
+Harpe. On n'en a que _trop_ dit... Le _petit pédant_ de Gilbert a
+grandi depuis que nous avons vu ses successeurs. Les mépris qu'on a
+étendus sur son nom ne l'ont pas effacé. Salive humaine bientôt
+séchée! Mais enfin La Harpe a manqué, avec talent, ce qu'il voulait
+faire, et il fallait réussir.
+
+L'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ réussira-t-il?... Il a _détriplé_
+l'idée de La Harpe, et ce qu'il en a pris, il l'a exécuté déjà et
+continuera de l'exécuter sous une forme à lui et qui ne rappellera
+nullement celle de La Harpe. La Harpe fut un professeur, qui, pour la
+première fois en France, fit entrer l'éloquence dans la critique.
+C'est là son mérite le plus net. L'auteur des _Oeuvres et des Hommes_
+n'a jamais eu à subir, comme les orateurs de métier, la tyrannie
+toujours abaissante d'un auditoire qu'ils croient mener et qui les
+domine, même les plus fiers! Quoique journaliste, il n'a jamais écrit
+que dans l'indépendance de sa pensée. Et d'un autre côté, précisément
+parce qu'il est journaliste, il ne se meurt d'amour ni d'estime pour
+le journalisme tel qu'il est constitué, si on peut dire ce mot-là du
+journalisme, cette fonction toute moderne, qui aurait pu être si
+grande et qui sera si petite devant la postérité! Mais il reconnaît
+cependant que, dans la somme des acquisitions littéraires de ce temps,
+le journalisme, pernicieux ailleurs, n'aura pas été entièrement
+stérile puisqu'il a introduit dans la littérature une forme de
+plus,--une forme svelte, rapide, retroussée, presque militaire, et que
+cette traîneuse de robe à longs plis, dans les livres, ne connaissait
+pas. Au lieu de deux ailes qu'elle avait, il en a donc donné quatre à
+la pensée... Eh bien, c'est sous cette forme concentrée et
+particulière, appelée _articles de journal_ par la vulgarité qui
+déshonore tout quand elle parle de quelque chose, que les divers
+chapitres de ce livre ont été écrits! Les changements qu'on y
+trouverait, si la curiosité retournait à ces feuilles qui s'en vont
+chaque jour, sans être des oracles, où s'en allaient les feuilles
+sibyllines, et les rattrapait dans le vent, les changements seraient
+des accroissements plutôt que des changements réels. Ce serait, en
+effet, de temps en temps, un mot, ou un jugement, ou même un chapitre
+intégral devant lequel la rédaction en chef, cette héroïne, a eu froid
+dans le dos, et qu'avec cette grâce qui n'appartient qu'à elle elle a
+lestement supprimé!
+
+Ainsi, un livre dans lequel la forme de l'écrivain (quelle qu'elle
+soit: ce n'est pas la question!) est maîtresse chez elle, quand elle
+ne l'est pas dans les journaux, où, comme partout, la forme emporte le
+fond (ou l'empâte), tel est ce premier volume des _Oeuvres et des
+Hommes_. C'est de la critique qui peut se tromper, mais qui, du moins,
+ne trompera pas. C'est de la critique sans mitaines, sans souliers
+feutrés, sans cache-nez et sans les trente-six attirails de la
+prudence,--de cette prudence qui est si contente d'elle quand elle a
+pu parvenir, en se tortillant, à se faire appeler la finesse. L'auteur
+de ceci n'accepte pas l'immense platitude, devenue lieu commun, qui
+fait encore législation à cette heure, à savoir «qu'on doit aux
+vivants des égards et qu'on ne doit qu'aux morts la vérité». Il pense,
+lui, qu'on doit la vérité à tous,--sur tout,--en tout lieu et à tout
+moment,--et qu'on doit couper la main à ceux qui, l'ayant dans cette
+main, la ferment. Il ne croit qu'à la critique personnelle,
+irrévérente et indiscrète, qui ne s'arrête pas à faire de
+l'esthétique, frivole ou imbécille, à la porte de la conscience de
+l'écrivain dont elle examine l'oeuvre, mais qui y pénètre, et
+quelquefois le fouet à la main, pour voir ce qu'il y a dedans... Il ne
+pense pas qu'il y ait plus à se vanter d'être impersonnel que d'être
+incolore, deux qualités aussi vivantes l'une que l'autre, et qu'en
+littérature il faut renvoyer aux Albinos! Enfin, il n'a, certes! pas
+intitulé son livre les _Oeuvres et les Hommes_ pour parler des oeuvres
+et laisser les hommes de côté. Et, d'ailleurs, il n'imagine pas que
+cela soit possible. Tout livre est l'homme qui l'a écrit, tête, coeur,
+foie et entrailles. La Critique doit donc traverser le livre pour
+arriver à l'homme ou l'homme pour arriver au livre, et clouer toujours
+l'un sur l'autre, ou bien c'est... qu'elle manquerait de clous!
+
+Quant aux principes sur lesquels elle s'appuie... pour clouer... cette
+Critique,--qui n'est, telle que nous la concevons, ni la description,
+ni l'analyse, ni la nomenclature, ni la sensation morbide ou bien
+portante, innocente ou dépravée, ni la conscience de l'homme de goût,
+c'est-à-dire le plus souvent la conscience du sentiment des autres,
+toutes choses qu'on nous a données successivement pour la
+Critique,--elle les exposera certainement dans leur généralité la plus
+précise, mais lorsque l'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ arrivera à
+cette partie de son inventaire intellectuel intitulée: _Les Juges
+jugés ou la critique de la Critique_... Seulement, d'ici-là, sans les
+formuler, ces principes auront rayonné assez dru dans tout ce qu'il
+aura écrit pour qu'on ne puisse pas s'y tromper.
+
+Le livre des _Oeuvres et des Hommes_ sera, en effet, distribué en
+autant de catégories qu'il y a de fonctions spéciales et de vocations
+dans l'esprit humain, et chaque série de fonctions aura autant de
+volumes que le nécessiteront le nombre des écrivains et la valeur de
+leurs travaux. On y observera l'ordre hiérarchique des connaissances
+et des génies, et c'est pour cela qu'on commence aujourd'hui par ce
+qu'il y a de plus _général_ dans la pensée: les Philosophes et les
+Écrivains religieux. Après les Philosophes, viendront les Historiens;
+après les Historiens, les Poètes; après les Poètes, les Romanciers;
+après les Romanciers, les Femmes (les Bas-Bleus du XIXe siècle); après
+les Femmes, les Voyageurs; après les Voyageurs, les Critiques; et
+ainsi de suite, de série en série, jusqu'à ce que le zodiaque de
+l'esprit humain ait été entièrement parcouru.
+
+Enfin un mot encore, et le dernier.
+
+L'auteur des _Oeuvres et des Hommes_ ne faisant pas une histoire
+littéraire, mais un résumé critique des travaux contemporains, ne
+s'est point astreint à l'ordre chronologique. Son livre, qui
+embrassera tout le XIXe siècle, ne s'ouvrira point cependant à 1800
+pour s'avancer ainsi, d'année en année, jusqu'à l'époque où nous voilà
+parvenus. Il a cru mieux faire, et attirer sur son oeuvre un intérêt
+plus grand, en commençant la publication qu'il prépare par l'examen
+des livres les plus actuels, quitte à se replier plus tard sur les
+plus anciens, les éditions nouvelles offrant une occasion toute
+naturelle d'en parler. Toute lacune dans l'examen des oeuvres et des
+hommes qui se sont fait une place quelconque au soleil de la
+publicité, ou qui l'ont usurpée, ne sera donc jamais que provisoire.
+Un jour, le compte différé aura lieu. On se croit bien obligé de dire
+cela à ceux qui s'étonneraient de voir aujourd'hui, dans ce premier
+volume consacré aux Philosophes du XIXe siècle, M. Cousin, par
+exemple, qui fut si longtemps le chef officiel de la philosophie
+française, ne briller que par son absence et par quelques-uns de ses
+élèves. C'est que, de fait, Cousin le philosophe n'existe plus
+maintenant; son talent est tombé en quenouille. Sans être un Hercule,
+il file aux pieds d'une Omphale qui ne lui permettrait même pas de s'y
+asseoir si elle était vivante; mais nous n'en aurons pas moins
+probablement l'occasion de nous replier sur ses anciens travaux à
+propos de quelque édition de ses oeuvres, et alors il aura le jugement
+auquel il a droit, comme Lamennais, Royer-Collard, Ballanche et tant
+d'autres, qui--à quatre pas dans le passé--semblent déjà s'enfoncer
+dans l'ombre d'un siècle.
+
+ J. B. d'A.
+
+Novembre 1860.
+
+
+
+
+SAINT THOMAS D'AQUIN[1]
+
+
+I
+
+Si l'Académie des sciences morales et politiques n'avait pas pris sur
+elle de mettre au concours saint Thomas d'Aquin et sa doctrine, quel
+livre ou quel journal, avec la superficialité de nos moeurs
+littéraires, eût osé jamais parler d'un tel sujet? Aucun sans nul
+doute. Quoi! saint Thomas d'Aquin! un saint et un scolastique! Oh!
+certes, il ne fallait rien moins que la prépondérance de l'Académie
+des sciences morales et politiques sur l'opinion pour faire de saint
+Thomas d'Aquin une _actualité_. Son livre immense--qui s'appelle _la
+Somme_, et qui assomme,--sifflotait un voltairien au siècle dernier,
+serait majestueusement resté dans cette gloire rongée d'oubli où le
+nom de l'homme se voit encore, mais où ses idées ne se voient plus.
+
+ [1] _La Philosophie de saint Thomas d'Aquin_, par Charles Jourdain,
+ ouvrage couronné par l'Académie; _La Somme théologique de saint Thomas
+ d'Aquin_, traduite en français et annotée par Lachat, avec le texte
+ latin (_Pays_, 19 avril 1859).
+
+Des idées de ce grand homme d'idées, qui s'en occupe, en effet, depuis
+deux siècles? Qui en a pris souci depuis que Descartes et Bacon ont
+saisi le monde moderne et l'ont confisqué? Qui en parle? Qui voudrait
+en parler? Pour en parler, il faudrait être prêtre et entre prêtres.
+Mais entre laïques, instruits, positifs, de leur temps, allons donc!
+C'est matière de bréviaire, aurait dit Rabelais. On n'en dit mot ou
+l'on s'en moque. Tout au plus peut-être, parmi les moqueurs, quelqu'un
+de poli et d'indulgent pour les stupidités du moyen âge se
+risquerait-il à rappeler le mot du bon Leibnitz (qui voyait tout en
+beau d'ailleurs) sur cette scolastique dont le fumier a des parcelles
+d'or. Ce serait là tout. On n'est pas Hercule. On ne tracasserait pas
+ce fumier davantage et l'or s'y morfondrait, en attendant les coqs qui
+trouvent des perles... dans les fables, si l'Académie n'y avait
+bravement lâché les siens.
+
+Grâces soient donc rendues à l'Académie! Le silence gardé, deux
+siècles durant, sur l'un des plus fiers livres qu'ait produits non le
+génie d'un homme, mais le génie des hommes, était en vérité par trop
+honteux, et c'est être délivré de la honte que d'être autorisé à en
+parler aujourd'hui sans qu'on vous jette une soutane sur la tête pour
+mieux enterrer vos admirations arriérées! En plaçant l'examen de la
+doctrine de saint Thomas d'Aquin parmi les examens de son programme,
+l'Académie a obéi, volontairement ou involontairement, à cet esprit
+historique qui est la force de cette époque sans invention et livrée à
+tous les rabâchages de la vieillesse.
+
+Quand le génie de l'invention s'éteint, le génie de l'histoire
+s'éveille, et c'est ce génie de l'histoire qui devra, dans un temps
+donné, ramener avec respect les yeux des philosophes officiels sur les
+idées et les systèmes honorés le plus longtemps de leur mépris. Quoi
+qu'il en puisse être, du reste, réjouissons-nous de ce qui arrive.
+Réjouissons-nous de ce que, grâce à l'initiative de l'Académie, nous
+puissions parler, sans être moine et à d'autres qu'à des moines, d'un
+des plus grands esprits du temps passé, qui eut le malheur moderne
+d'être moine. En d'autres termes, disons qu'il est heureux que saint
+Thomas d'Aquin rentre par cette petite porte dans le monde qu'il a
+autrefois rempli de sa renommée,--et par cela seul qu'il s'est trouvé
+à Paris, en l'an de grâce 1858, un monsieur Jourdain à couronner!
+
+Et ce n'est point une ironie. N'allez pas croire que nous voulions
+rire de ce monsieur Jourdain, qui fait de la prose, mais qui le
+sait...
+
+N'allez pas vous imaginer que nous nous inscrivions en faux contre sa
+couronne. Non pas! Il la mérite, et il l'a méritée si bien qu'on
+s'étonne, quand on connaît le train infortuné de tous les mérites, que
+l'Académie la lui ait donnée. Ce que nous voulions seulement poser
+aujourd'hui, c'est l'incroyable singularité, bien honorable pour notre
+siècle, qui exige que le nom de saint Thomas d'Aquin soit couvert par
+celui de Charles Jourdain pour qu'on se permette d'en occuper
+l'opinion. Et nous ne déclamons pas. Nous n'exagérons pas. Ceci est un
+fait.
+
+Bien avant que Charles Jourdain eût été mis au monde par l'Académie
+des sciences morales et politiques, il se faisait, depuis 1854, une
+traduction de _la Somme_[2] de saint Thomas, texte latin en regard,
+avec notes, commentaires, éclaircissements et toute l'armature
+nécessaires à un pareil vaisseau en matière de livre. Et qui l'a
+annoncée? Personne. Quel est le lettré de ce temps, où les _Mémoires
+de mademoiselle Céleste Mogador_ trouvent des plumes galantes qui en
+écrivent, quel est le lettré qui, par un mot, ait seulement donné une
+idée juste de ce beau et utile travail de bénédictin que Lachat a
+entrepris et qui devrait honorer la littérature du pays où il s'est
+produit?... Qui, excepté les clercs, comme on disait au moyen âge,
+sait quelque chose de cette édition _princeps_ dont il a déjà paru
+plus de dix volumes en quatre ans?
+
+ Et qui saurait sans moi que Cotin a prêché?
+
+disait Boileau, avec un orgueil qui n'en devait guères donner au
+pauvre Cotin! «Et qui saurait sans moi qu'après tout saint Thomas
+d'Aquin n'était pas un cuistre?» peut se dire l'Académie, avec un
+orgueil moins cruel, elle qui, aujourd'hui, la main étendue sur la
+tête de Jourdain, son lauréat et l'interprète de sa pensée, nous
+assure solennellement que saint Thomas d'Aquin, toute réflexion faite,
+avait vraiment de la philosophie dans la tête, quoiqu'il fût... un
+théologien!
+
+ [2] Louis Vivès.
+
+
+II
+
+Tel est, en effet, tout l'esprit et toute la portée du travail que
+Jourdain vient de publier. Prouver que saint Thomas d'Aquin,
+l'Aristote du catholicisme (mais du catholicisme: voilà bien ce qui
+gâte un peu l'Aristote!), fut un philosophe plus et mieux que Kant et
+Hegel, par exemple, les Veaux non pas d'or, mais d'idées, de la
+philosophie contemporaine; montrer qu'on peut très bien dégager de son
+oeuvre théologique une philosophie complète, avec tous ses
+compartiments, et que le monde d'un instant qui l'a pris pour une tête
+énorme, ce grand _Boeuf de Sicile_ dont les mugissements ont ébranlé
+l'univers, ne fut dupe ni de l'illusion ni de l'ignorance; demander
+enfin pardon au XIXe siècle pour une telle gloire: voilà le programme
+de l'Académie et le livre de son lauréat.
+
+Cela n'est pas très ambitieux, n'est-ce pas? et même cela se contente
+d'être modeste. Cela mutile saint Thomas, le géant d'ensemble, qui
+concentra dans une colossale unité la science divine et la science
+humaine. Cela renverse le sens de la lorgnette et fait voir les choses
+par le petit côté, non par le grand. Mais que voulez-vous? Tout est
+relatif. C'est beaucoup encore. Qui se serait attendu à cela il y a
+seulement quelques années: saint Thomas d'Aquin exalté dans une
+académie de philosophes, Charles de Rémusat rapportant? Publié
+aujourd'hui sous la forme de deux gros volumes in-8º[3], le travail
+de Jourdain s'ajuste aux proportions du cadre tracé par l'Académie.
+
+ [3] Hachette et Cie.
+
+L'auteur a l'esprit de sa consigne. Il n'est téméraire ni pour
+personne ni contre personne. Il a des prudences, quoiqu'il ne soit pas
+un serpent. Comme Covielle, on lui souhaiterait d'en être un, et un
+lion aussi! On lui souhaiterait encore--comme Covielle--que son rosier
+fût plus fleuri. Mais enfin le tout de sa petite culture est fort
+propre. Philosophe qui se surveille et qui se lave beaucoup les mains
+dès qu'il a touché à la théologie, il n'efface pas, du moins, sur son
+front la trace de son baptême, et quand il approche le plus de
+l'Académie il se dit chrétien avec une honnête rougeur.
+
+Car il est chrétien. Il est bien un peu païen aussi, et de famille
+païenne par-dessus le marché, ami de son temps; mais il est épris
+d'une chrétienne qu'il veut faire accepter par les siens. Son livre
+est très diplomatique. C'est un plaidoyer insinuant, adroit, accordant
+quelque chose pour obtenir beaucoup, quêtant la tolérance
+philosophique avec des airs aimables,--on quête toujours dans un sac
+de velours,--indiquant des rapports étranges et bons entre la
+philosophie de saint Thomas d'Aquin et les philosophes modernes, et
+poussant à ce qu'on se prenne la main et qu'on s'embrasse. Le procédé
+de Jourdain est accommodatif. Il consiste à reprendre d'une main tout
+doucettement ce qu'il a donné de l'autre avec un grand geste, et ce
+qui suit va le faire comprendre.
+
+Agrégé à la Faculté des lettres, sorti de l'Université pour entrer à
+l'Académie dont il a voulu le prix, qu'il n'a pas manqué, ayant par
+conséquent des terreurs respectueuses fort naturelles pour le
+progrès, et non moins naturellement des affections intellectuelles
+pour l'Église, Jourdain a été le juge de paix qui appelle les parties
+en conciliation dans son cabinet avec la plus grande politesse.
+
+Il y a mandé les doctrines les plus opposées, et, en vertu de sa
+modération, vertu moderne, et de ce style modéré qui est le style de
+la maison dans laquelle il juge, il a tout arrangé à l'amiable entre
+la scolastique et la philosophie, entre les ténèbres du moyen âge et
+les lumières de cet âge-ci, entre la foi et la raison...
+
+Les esprits absolus n'accepteront probablement pas les décisions
+onctueuses, gracieuses et officieuses de Jourdain, car les esprits
+absolus n'acceptent rien et veulent tout prendre; mais l'Académie les
+a acceptées. Qui pourrait s'en étonner n'aurait pas lu Jourdain.
+Correct et grave, mais surtout très grave, ayant même l'avantage
+d'être lourd parfois, ce qui ajoute encore à la gravité, cette fortune
+des écrivains actuels, Jourdain n'a ni une seule expression
+pittoresque ni une seule expression incisive, ce qui serait une
+indécence en métaphysique. Esprit de juste milieu, qui se
+démène--rendons-lui cette justice!--pour être juste, il reste milieu,
+mais non juste, à peu près en toutes choses, et c'est par là qu'il a
+triomphé. Avec son style naturellement sans couleur, ce style blanc et
+doux que l'abstraction a blanchi encore, il n'a fait aucun mal aux
+yeux des hommes à conserves qui avaient à le juger, et ils ont tous
+apprécié infiniment cette flanelle.
+
+Certainement, pour manquer le prix il fallait s'y prendre de tout
+autre manière. Mais Jourdain n'avait pas l'ambition de manquer le prix
+avec éclat. Il aurait fallu une hauteur dans l'aperçu et une décision
+dans la pensée qui n'étaient pas dans les plans de Jourdain,
+eussent-elles été dans ses puissances. Jourdain, ne nous y trompons
+pas! est, de naissance comme d'état, un philosophe. C'est un
+philosophe qui chasse de race, un philosophe de père en fils, dont le
+père eut autrefois aussi son prix d'académie, et qui a voulu continuer
+cette gloire paternelle. Certes! ce n'est pas avec de telles
+préoccupations que l'on peut dépasser, par la fierté ou la soudaineté
+de l'aperçu, par l'indépendance, par un style vivant et anti officiel,
+les conditions du programme de l'Académie, cet établissement de haute
+bienfaisance littéraire, qui n'existe que pour mettre en lumière les
+talents qui, tout seuls, ne s'y mettraient pas.
+
+
+III
+
+Nous l'avons dit déjà, du reste, le défaut du programme de l'Académie
+était d'être par trop exclusivement philosophique quand il s'agissait
+d'apprécier un homme qui, comme saint Thomas, était un grand
+théologien bien avant d'être un grand philosophe. La gloire de celui
+qui fut appelé l'Ange de l'École, son influence inouïe sur un temps où
+la foi primait encore la raison, sa préoccupation perpétuelle et
+absorbante des intérêts de l'Église, et jusqu'à son genre de génie,
+qui ne fut vraiment original que par sa souveraine certitude et la
+toute-puissante clarté de son orthodoxie, furent une gloire, une
+influence, une préoccupation et un génie essentiellement théologiques.
+Si saint Thomas d'Aquin n'avait été qu'un philosophe, il nous aurait
+décalqué Aristote avec une telle exactitude qu'on aurait dit qu'ils
+n'étaient deux, ces immenses Ménechmes cérébraux, que parce qu'entre
+eux on aurait pu compter les siècles. Saint Thomas d'Aquin, c'est la
+Nature se faisant écho à elle-même à travers les temps, recommençant
+un homme comme une création, et remoulant un Aristote sur l'exemplaire
+qu'elle avait gardé du premier. Phénomène étrange dont elle donne
+rarement le spectacle! Saint Thomas d'Aquin ne serait donc qu'un tome
+second d'Aristote, si le théologien, l'homme de la science
+surnaturelle, ne le frappait pas tout à coup d'une différence
+sublime,--empreinte éternelle qui empêchera désormais les siècles de
+confondre cette tête rase de moine avec la tête aux cheveux courts de
+la médaille du Stagyrite.
+
+Ce qui marque la personnalité de saint Thomas d'Aquin avec une
+incroyable profondeur, ce n'est pas l'invention. Saint Thomas d'Aquin
+n'a presque rien inventé. Il semble, lui qui avait fait voeu de
+pauvreté dans la vie, avoir fait voeu aussi de pauvreté en invention.
+Mais ce qu'il possède, c'est justement le bien des pauvres, c'est la
+tradition de l'Église, et, par l'étude théologique dont il a reporté
+les habitudes sur les choses de la philosophie, la précision et le
+génie de la formule,--tellement claire, dit très heureusement Charles
+Jourdain, qu'elle peut se passer de démonstration. Les qualités de cet
+esprit, pour lequel on pouvait inventer, mieux que pour personne, le
+mot d'esprit fort, sont l'énormité de la puissance dans la nuance, la
+force d'équilibre, la statique, la froideur du front. Croirait-on, si
+ses oeuvres ne l'attestaient, qu'il n'a jamais versé dans le
+mysticisme de Malebranche au XVIIe siècle, lui, l'homme du XIIIe et le
+saint? N'est-ce pas merveilleux de force et de pouvoir sur soi?
+
+Du haut des sommets de la métaphysique, saint Thomas d'Aquin peut
+regarder impunément dans tous les gouffres: le vertige lui est
+inconnu; il reste impassible. Aussi sa gloire, sa gloire réelle, est
+bien moins de s'être élevé que de n'être jamais tombé. Un moment
+peut-être, au commencement de son enseignement, il inclina vers le
+côté qui est devenu la pente moderne et même la chute. Il alla du
+connu à l'inconnu, de l'homme à l'ange et à Dieu. Mais bientôt il
+redressa ce faux pli de méthode, il se ressouvint qu'il était
+théologien, et il commença son système par la question théologique des
+attributs de Dieu. Alors la théologie, comme un aigle qui a enfin
+toute la poussée de ses ailes, l'emporta vers le monde d'où il n'est
+jamais descendu. Pendant que la philosophie cherchait à le retenir en
+bas, il monta, et telle fut l'indéfectible sécurité, le maître aplomb
+de cet homme,--que les analogies, ou, pour mieux parler, les identités
+de sa pensée avec celle d'Aristote, entraînaient vers les erreurs du
+péripatétisme,--qu'il s'arrêta toujours à temps pour les éviter.
+
+Eh bien, voilà le théologien dans l'oeuvre duquel l'Académie des
+sciences morales et politiques, qui bat, en ce moment, le ban et
+l'arrière-ban de la philosophie en détresse, a donné l'ordre d'aller
+chercher un philosophe, et Charles Jourdain, ce terre-neuve de
+l'Académie, l'a rapporté! Il nous a donné une analyse très exacte de
+la théodicée, de la métaphysique et de la morale de l'illustre auteur
+de _la Somme_. Il a tourné, en homme qui comprend ces questions et ces
+langages, dans ce rond d'idées qui ne s'est pas élargi d'Aristote à
+saint Thomas d'Aquin et de saint Thomas d'Aquin à Kant lui-même.
+
+Impossible de suivre, dans un seul chapitre d'un livre comme celui-ci,
+le détail infini d'un travail exposé à grand'peine en deux volumes;
+mais ce qui résulte de ce travail, c'est l'inutilité démontrée de la
+peine qu'on a prise au point de vue des acquêts et des accroissements
+de la philosophie. Que gagnera-t-elle, en effet, à déclarer l'_Ange de
+l'École_ un philosophe?... Elle lui aura ôté ses ailes. Même saint
+Thomas, dans le problème humain, dans l'ordre des connaissances
+naturelles, ne peut rien quand il s'agit d'ajouter une certitude à
+celles que l'esprit de l'homme craint de ne pas avoir. Pour être le
+docteur des docteurs, la lumière et la loi des esprits, l'autorité
+irréfragable, il faut à saint Thomas d'Aquin--le second
+Aristote--l'Église, la révélation et l'histoire, c'est-à-dire tout ce
+que Jourdain aperçoit très bien dans tout le cours de son ouvrage,
+mais dont il se détourne pour ne pas contrarier l'Académie et...
+manquer son prix!
+
+
+
+
+JEAN REYNAUD[4]
+
+
+Quand la Critique a devant elle un pareil ouvrage, elle n'est pas
+médiocrement embarrassée; mais son embarras ne vient point de ce que
+l'amour-propre de l'auteur pourrait supposer. Nous le dirons, sans
+fatuité d'aucune espèce, le livre de _Terre et Ciel_[5] de Jean
+Reynaud, ce livre au titre colossal, n'est pas, à nos yeux, un
+colosse. Le système qu'il dresse devant nous ne nous paraît point
+inexpugnable. Quand on le lit et quand on l'examine, on trouve qu'il
+n'y a pas là _intellectuellement_ de quoi trembler. Le livre et le
+système se composent, en effet, de deux affirmations sans preuves,
+qu'on peut fort bien contredire sans insolence et réfuter sans
+beaucoup de peine. La première de ces affirmations, c'est... le
+croira-t-on?... la pluralité des mondes et l'habitation des étoiles,
+que Jean Reynaud nous certifie, avec une gravité de Christophe Colomb
+astronomique au débotté de son voyage, et dont il nous donne
+somptueusement sa parole d'honneur. La seconde... le croira-t-on
+davantage?... c'est l'ancienne redite d'une métempsycose progressive à
+laquelle la philosophie revient,--comme la vieillesse revient à
+l'enfance. Dans tout cela, il faut en convenir, il n'y a rien de bien
+éblouissant et de bien formidable, rien qui force le plus modeste des
+esprits philosophiques à se croire petit et à baisser les yeux.
+Seulement, voici où l'embarras commence. Si la Critique prend au
+sérieux ce gros livre de _Terre et Ciel_ que d'aucuns regardent comme
+un monument, si elle se croit obligée d'entrer dans les discussions
+qu'il provoque et d'accepter ces formes préméditées d'un langage
+scientifique assez semblable au latin de Sganarelle, mais moins gai,
+la voilà exposée à asphyxier d'ennui le lecteur comme elle a été
+elle-même asphyxiée. Et cependant, d'un autre côté, si on touche
+légèrement à une chose si pesante, d'honnêtes esprits s'imagineront
+sans doute que c'est difficulté de la manier.
+
+ [4] _Terre et Ciel_ (_Pays_, 13 septembre 1854).
+
+ [5] Furne et Cie.
+
+Car, à tort où à raison,--et à tort selon nous,--le livre de Jean
+Reynaud passe en ce moment pour une oeuvre très forte. On se le dit et
+on le croit. On n'y regarde pas. Je ne suis pas bien sûr qu'on lise ce
+livre compact et sans lumière, indigestion de deux ou trois éruditions
+spéciales, et qui roule, dans un style épais, de si misérables erreurs
+qu'elles ne sont plus que des lubies; mais on le feuillette et on le
+vante, et je le conçois! Rationalistes, panthéistes, éclectiques,
+voltairiens, toutes les variétés de philosophes qui se tiennent entre
+eux comme des crustacés, sont intéressés à vanter un livre, quel qu'il
+soit dont les idées ne vont à rien moins qu'à la destruction intégrale
+de nos dogmes et à la ruine de l'Église romaine. Aussi nul d'entre
+eux n'y a-t-il manqué. Même les voltairiens, trop spirituels pour lire
+d'autres romans que _Candide_ et la _Princesse de Babylone_, ont parlé
+avec faveur de celui-ci dans le plus célèbre de leurs journaux. Ils ne
+l'ont pas discuté, il est vrai; ils ne lui ont témoigné prudemment que
+ce genre de respect qui ne touche pas aux choses qu'on respecte; mais
+ils l'ont traité avec la haute considération de tous les mandarins
+entre eux. Quoique eux surtout, les voltairiens, n'aient de goût pour
+aucune espèce d'Apocalypse,--pas plus pour celle de Jean Reynaud que
+pour celle de l'autre Jean,--quoique rien ne ressemble moins au verre
+d'eau de leur style que le limon visqueux du style de Jean Reynaud,
+ils n'ont pas moins apprécié les trois grandes puissances sur la tête
+humaine qui se trouvent dans ce livre de _Terre et Ciel_ et qui en
+protègent actuellement la fortune: à savoir l'appareil des mots
+scientifiques pour cacher le vide de la pensée, l'effronterie gratuite
+de l'hypothèse et la majesté de l'ennui.
+
+Certes! dans un autre temps et pour un autre livre, ils auraient souri
+de ces trois puissances qui correspondent à des faiblesses. Ils
+auraient accompagné du petit fifre de leur ironie ordinaire cette
+lourde théorie astronomique et cosmologique, qui n'est ni de la
+science ni de l'invention. Mais, à une époque où le rationalisme
+souffre tant des blessures qu'il se fait à lui-même et où
+l'enseignement de l'Église commence de reprendre dans les esprits
+éminents l'empire qu'il avait perdu au XVIIIe siècle, ils se sont dit
+probablement qu'il ne fallait mépriser le secours de personne. Ils ont
+accueilli Jean Reynaud comme si c'était Pythagore. Ils ont écouté
+sérieusement cet écho attardé, que Pythagore, s'il l'entendait,
+n'adorerait plus! Et, quittes à se moquer plus tard d'un livre qui
+doit _faire mal aux nerfs_ de leurs esprits positifs et légers, ils
+ont poussé au succès de ce livre en disant bien haut qu'il le
+méritait.
+
+Tel est tout le secret de cette facile renommée de deux jours, faite
+si généreusement à un ouvrage qui ne saura pas la garder. Le livre de
+_Terre et Ciel_ de Jean Reynaud est un coup porté, par une main
+philosophique de plus, au christianisme et à l'Église. Comment ceux
+qui haïssent l'Église et le christianisme n'en seraient-ils pas
+reconnaissants?... Sans doute, avec plus de talent, le coup serait
+mieux asséné; mais enfin--il faut être juste!--c'est un coup de plus.
+Jean Reynaud a un mérite que les philosophes doivent singulièrement
+apprécier, et qui ne tient ni à ses idées ni à la force de son génie.
+De tous les ennemis de la religion de nos pères, de tous ceux qui
+disent que le catholicisme est une doctrine dépassée par l'esprit
+humain et qui a fait son temps (comme les conscrits) dans l'histoire,
+cet excellent Jean Reynaud est peut-être le plus dangereux. Il est
+doux et il se dit chrétien. C'est au nom d'un christianisme meilleur
+qu'il vient poser la nécessité de corriger ce chétif Symbole de Nicée,
+qui, décemment, ne convient plus à des chrétiens aussi distingués que
+nous. Jean Reynaud, quand il parle du christianisme, affecte une
+impartialité à duper beaucoup d'imbécilles. Il ne casse pas tout,
+comme Proudhon. Il n'a pas le talent roux et le coup de corne de boeuf
+de ce robuste bâtard d'Hegel en démence. La forme de son exposition se
+recommande aux esprits modérés par je ne sais quelle fausse bonhomie,
+et jusqu'à son talent d'écrivain, trop empâté pour être mordant,--trop
+mollusque pour être serpent,--rien n'avertit et tout rassure quand il
+se dit chrétien, comme la plupart des hérétiques, du reste, qui n'ont
+jamais manqué de se dire chrétiens pour mieux atteindre le
+christianisme en plein coeur!
+
+La seule originalité de Jean Reynaud est d'être--au XIXe siècle--bien
+plus un hérétique qu'un philosophe. Après Diderot, qui voulait
+_élargir Dieu_, il veut élargir le christianisme. Nous savons bien--et
+lui aussi, probablement,--ce qui resterait du christianisme après cet
+élargissement à la Diderot! mais, pour les simples de coeur et
+d'esprit qui se laissent pétrir par la main de toutes les propagandes,
+un tel langage a sa séduction. Les philosophes ont le verbe âpre et
+haut. Ils ne barbouillent pas, et quelquefois ils épouvantent.
+Spinoza, Voltaire, Hegel, tous ces insectes humains, enivrés de la
+goutte de génie que Dieu leur versa dans la tête et qu'ils ont rejetée
+contre Dieu, jouent leur rôlet de titans-myrmidons jusqu'au bout et
+visière levée. Même quand Voltaire se fait capucin, il rit, le
+sacrilège! mais il ne trompe pas. Tandis que Jean Reynaud, le
+théologien de contrebande qui part du pied gauche aujourd'hui pour
+demander--comme le pieux et pur Saint-Bonnet--que la théologie se
+relève dans l'opinion et les études du XIXe siècle, ne rit pas et ne
+nous fait pas rire, mais il pourrait bien nous tromper!
+
+Nous tromper comme il se trompe lui-même!--car il ne faut pas croire
+que cette tête, aux notions confuses, n'ait pas vis-à-vis d'elle-même
+la bonne foi de ses confusions. L'auteur de _Terre et Ciel_, dont la
+prétention le plus en relief est la théologie, qui s'en croit
+l'aptitude et qui n'en a pas même le rudiment, invoque naïvement dans
+son livre une théologie qui changerait en dogmes ses erreurs. Esprit
+physiologiquement religieux, tourné de tendance primitive et de
+tempérament vers les choses de la contemplation intellectuelle,
+métaphysicien et presque mystique, l'auteur de _Terre et Ciel_ n'était
+point, par le fait de ses facultés, destiné aux doctrines de la
+philosophie moderne; mais, pour des raisons qu'il connaît mieux que
+nous et qu'il retrouverait s'il faisait l'examen de conscience de sa
+pensée, il n'a pu cependant y échapper. Il est le fils du XVIIIe
+siècle. Avec sa foi dans le progrès indéfini du genre humain, c'est
+une bouture de Condorcet. Mais--disons-le à son éloge!--le XVIIIe
+siècle, dont il procède, n'a pu lui donner ce mépris de brute pour les
+problèmes surnaturels qui distingue ses plus beaux génies. Dieu,
+l'âme, son essence et ses destinées, les hiérarchies spirituelles,
+etc., sont restés des questions pour Jean Reynaud, et des questions
+que le panthéisme contemporain ne résoud pas. En vertu de son genre
+d'intelligence, la notion théologique n'a donc pas été abolie en lui,
+mais seulement obscurcie et faussée. Et voilà justement ce qui a
+produit, sous la plume de ce philosophe singulier qui a le _coup de
+marteau de la théologie_, un chaos également monstrueux pour les
+théologiens et pour les philosophes! Voilà pourquoi il a mutilé, au
+nom de la théologie, le triple monde que la théologie enseigne, et
+qu'il le réduit à un seul dans son livre, malgré son double titre de
+_Terre et Ciel_!
+
+En effet, pour qui sait l'embrasser et l'étreindre, ce livre, au
+fond, n'est autre chose qu'une mutilation et un renversement des
+idées chrétiennes. C'est notre _Credo_ pris à rebours et fondé sur
+la pluralité des mondes éternels, sans royaume des cieux et sans
+enfer. Telle, en deux mots, la conception théologique du livre de
+Jean Reynaud; mais ce n'est pas tout au détail. L'auteur de _Terre
+et Ciel_ a beau s'en défendre, il n'est réellement qu'un panthéiste
+de notre temps, sous les guenilles de tous les hérétiques de ce
+moyen âge contre lequel il se permet tant de mépris. N'oublions pas
+que son livre n'est, avant tout et après tout, qu'un essai de
+cosmologie... Parti du cosmos pour aller au cosmos, en passant sur
+le cosmos, l'auteur s'agite, mais stérilement, pour organiser plus
+qu'un cimetière... Le mot de _Ciel_ est de trop dans le titre de son
+ouvrage, et la _Terre_ même comme il la conçoit n'est pas la notion
+chrétienne de la terre. Ce n'est plus le lieu de l'expiation et de
+l'épreuve, le champ de mort d'où une chrysalide de cent cinquante
+milliards d'âmes doit un jour se déployer et s'envoler dans les
+cieux. Cette double notion de la terre et du ciel, la seule que
+puissent admettre également l'intelligence des penseurs et
+l'imagination des poètes, Jean Reynaud, théologien agrandi par la
+philosophie, l'a réputée mesquine, enfantine et débordée par ce
+triomphant Esprit humain, qui a le droit d'exiger mieux. Seulement,
+pour la remplacer, cette notion inférieure et grossière, l'éminent
+inventeur n'a trouvé rien de plus puissant que de ramasser, dans la
+poussière des rêves de l'humanité les plus rongés par les siècles et
+les plus transparents de folie, le système ruminé par l'Inde--cette
+vache de la philosophie--d'une métempsycose progressive, qui met
+l'homme aux galères à perpétuité de la métamorphose et son
+immortalité en hachis!
+
+Au moins, pour expliquer de cette façon le problème surnaturel de
+l'homme et de sa destinée, pour revenir, en plein XIXe siècle,--après
+les travaux philosophiques de Hegel et de Schelling,--à ce risible
+système de la métempsycose, digne tout au plus d'inspirer une chanson
+au marquis de Boufflers ou à Béranger, qui l'a faite, fallait-il se
+sentir une force d'induction et de déduction irrésistible; fallait-il
+que la grandeur des facultés philosophiques sauvât la misère du point
+de vue que l'on ne craignait pas de relever. Et c'est ici qu'après la
+question du point de vue, général et dominateur, qui emporte l'honneur
+d'un livre en philosophie, devait se poser la question du talent et de
+ses ressources, qui couvre l'amour-propre de l'auteur. Eh bien, nous
+le disons en toute vérité et sans vouloir y faire de blessures,
+l'amour-propre de Jean Reynaud ne sera pas couvert! Une fois le fond
+du livre écarté, les qualités qui resteront pour le défendre
+n'imposeront point par leur éclat aux véritables connaisseurs. Et nous
+ne parlons pas encore ici de la forme la plus extérieure de ce livre,
+de sa conformation littéraire. Nous restons métaphysicien. En
+métaphysique, il sera très facilement constaté, par tous ceux qui ont
+l'habitude ou l'amour de ce genre de méditation, que les tendances de
+Reynaud sont plus vives et plus fortes que ses facultés.
+
+Le traité de _Terre et Ciel_, qui résume toute sa vie intellectuelle,
+car il a été effeuillé dans des revues et des journaux depuis dix ans,
+ce traité, regardé comme un système à toute solution par un petit
+nombre de gens solennels et mystérieux qu'on pourrait appeler les
+Importants de la philosophie, est, qu'on nous passe le mot (le seul
+qu'il y ait, hélas! pour exprimer notre pensée)! un perpétuel
+coq-à-l'âne sur les relations du temps à l'éternité. Pour un
+métaphysicien, qui doit connaître les éléments de la science qu'il
+cultive et n'avoir pas de distractions, Jean Reynaud est entièrement
+étranger à la conception de l'éternité, ou, s'il la pose parfois, il
+l'oublie. C'est qu'au fond il n'a rien de net, de ferme, de
+péremptoire et d'arrêté dans l'esprit. Il patauge.
+
+«L'infinité,--dit quelque part ce panthéiste malgré lui ou à dessein
+(lequel des deux?),--l'infinité est un des attributs de l'univers.»
+Mais l'infinité est le contraire de la mesure, comme l'éternité est le
+contraire du nombre! Des écoliers sauraient cela. Et voyez la
+singulière conséquence: si l'on met l'infini à la place de l'étendue,
+où pose-t-on l'axe du monde et que devient pour Jean Reynaud cette
+gravitation dont il est si sûr et si fier? Dans le chapitre de
+_l'Homme_, où le récit de la Genèse est culbuté par l'hypothèse,
+l'éternelle hypothèse du développement progressif de la vie et de «la
+création graduelle», Jean Reynaud méconnaît l'Absolu divin. Il semble
+ignorer que Dieu soit un acte pur, et ce que c'est même qu'un _acte
+pur_! Il s'imagine que Dieu, comme l'homme, a son chemin à faire et
+qu'il a besoin d'expérience... Ce manque de précision, qui, en
+métaphysique, se mue si vite en erreur ou s'étale si pompeusement en
+bêtise, on le signalerait à toutes pages dans le livre de _Terre et
+Ciel_ si on ne craignait pas de fatiguer le lecteur par des citations
+trop abstraites.
+
+Ainsi donc, en nous résumant, nous trouvons, à côté de la donnée
+vicieuse et puérile du livre de Jean Reynaud, des qualités
+métaphysiques d'un degré inférieur, sans pureté et sans force réelle,
+un langage trouble toujours et souvent contradictoire. Le traité de
+_Terre et Ciel_ est une petite Babel bâtie par un seul homme. C'est la
+_confusion des langues_ de plusieurs sciences, qui se croisent et
+s'embrouillent sous la plume pesante de l'auteur. Sa pensée ne domine
+pas tous ces divers langages et ne les fait pas tourner autour d'elle,
+avec leurs clartés différentes, dans la convergence de quelque
+puissante unité. Théologien de prétention malgré son caractère
+philosophique, théologien _quiquengrogne_ en philosophie, il peut
+avoir beaucoup lu les théologiens catholiques, mais il n'a point de
+connaissances accomplies, lumineuses, en théologie; car, s'il en
+avait, aurait-il épaulé le système du progrès indéfini de Condorcet
+avec la métempsycose de Pythagore?... Aurait-il pu jamais adopter
+comme vrai ce système du développement progressif de la vie et de ses
+perpétuelles métamorphoses, qui parque l'homme sur son globe et
+applique à la création tout entière, à l'oeuvre du Dieu tout-puissant,
+lequel a créé spontanément l'homme complet, innocent et libre, ce
+procédé de rapin qui, par des changements imperceptibles et
+successifs, se vante de faire une tête d'Apollon avec le profil du
+crapaud? Le sophisme épicurien, le plus compromis des sophismes grecs,
+qui donnait à la Divinité la forme de l'homme parce qu'on n'en connaît
+pas de plus belle, est le genre de preuves le plus familier de
+Reynaud. Ne comprenant jamais l'action divine que comme il comprend
+l'action humaine, l'auteur de _Terre et Ciel_ se croit fondé à tirer
+une impertinente induction de nous à Dieu, et cet abus de
+raisonnement, qui revient dans son livre comme un tic de son
+intelligence, produit pour conséquence de ces énormités qui coupent
+court à toute discussion. Pour n'en citer qu'un seul exemple, Jean
+Reynaud exige la pluralité des mondes ou il n'admet pas Dieu, parce
+que (ajoute-t-il avec un sérieux qui rend la chose plus comique
+encore), sans la pluralité des mondes, Dieu est évidemment «lésé dans
+son caractère de créateur». On conçoit, n'est-il pas vrai? qu'après
+des affirmations de cette nature un homme sensé ne discute plus.
+
+Nous avons, nous, à peine discuté. Nous ne pouvions, ni pour le public
+ni pour nous, ni pour le livre même dont il s'agit, l'examiner dans le
+détail trop spécial, trop _technique_, des nombreuses questions qu'il
+soulève; mais le peu que nous avons dit suffira. Si ce singulier
+traité de philosophie religieuse, qui essaie de renverser tous nos
+dogmes, sans exception, sous l'idée chimérique des transformations
+éternelles et successives de l'humanité et sous un panthéisme plus
+fort que l'auteur et qui le mène et le malmène; si ce traité brillait
+au moins par une exposition méthodique, nous aurions pu donner le
+squelette de ce mastodonte de contradictions et d'erreurs. Mais Jean
+Reynaud n'a point de méthode. Son livre de _Terre et Ciel_ est une
+conversation, à bâtons rompus, entre un philosophe théologien de
+l'avenir,
+
+ C'est moi-même, messieurs, sans nulle vanité!
+
+et un pauvre théologien catholique (et je vous demande si le
+catholicisme est bien représenté!), lequel laisse passer fort
+respectueusement toutes les _bourdes_, dirait Michel Montaigne de
+l'auteur de _Terre et Ciel_, absolument comme on laisse passer, en se
+rangeant un peu, les boulets de canon auxquels il est défendu de
+riposter. Vieux livre sous une peau nouvelle, l'ouvrage de Jean
+Reynaud a emprunté jusqu'à sa peau. En effet, c'est l'opposition et la
+caricature de ces _Soirées de Saint-Pétersbourg_ dans lesquelles
+l'auteur esquive aussi la difficulté d'une exposition méthodique par
+cette forme trop aisée du dialogue, mais, du moins, en sait racheter
+l'infériorité par l'éclat de la discussion, le montant de la repartie,
+la beauté de la thèse et de l'antithèse et une charmante variété de
+tons, depuis la bonhomie accablante du théologien jusqu'à la
+_sveltesse_ militaire; depuis l'aplomb du grand seigneur qui badine
+avec la science comme il badinerait avec le ruban de son crachat
+jusqu'au génie de la plaisanterie comme l'avait Voltaire.
+Malheureusement l'esprit de Jean Reynaud n'a pas, lui, toutes ces
+puissances. Il est monocorde, et la corde sur laquelle il joue n'est
+pas d'or. Ses longues dissertations dialoguées, que ne brise jamais le
+moindre mot spirituel, manquent profondément de vie, d'animation, de
+passion enthousiaste ou convaincue, et elles nous versent dans les
+veines je ne sais quelle torpeur mortelle. On dirait le procédé Gannal
+appliqué à notre esprit tout vivant. Désagréable sensation! Au milieu
+de cette logomachie théologique, si incroyablement obstinée et dans
+laquelle pourtant exclusion est faite des miracles, de la virginité,
+des sacrements, de l'idée de famille, il n'y a de clair, pour qui sait
+voir, que la haine de Jésus-Christ sous le nom de moyen âge. Seulement
+cette haine entortillée, insidieuse, nous fait payer par un ennui à
+nous déformer la figure les embarras de la pensée de l'auteur. Ah!
+qu'on aimerait mieux un peu de passion franche, et, comme disait
+Shelley, l'athée, «que le serpent, une bonne fois, se dressât sur sa
+queue et sifflât tous ses sifflements». Au lieu de ces longueurs
+indécises, de ces toiles d'araignée philosophiques, de cette mosaïque
+de filandreuses dissertations, qui se lèvent par plaques sous les
+pieds de l'esprit et qui en retardent la marche, qu'on aimerait mieux
+quelques lignes de conclusion, nettes et courageuses, les articles
+(enfin arrêtés) du Symbole de la philosophie, de ce Symbole qu'on nous
+jetterait à la tête, à nous les arriérés, comme les Apôtres eurent
+autrefois l'impudence sublime de jeter le leur, en bloc, à la tête du
+genre humain!
+
+Mais rien de tout cela. Le livre de Jean Reynaud est et reste tout
+simplement une hypothèse, qu'on propose, mais qu'on n'impose pas...
+Ils savent très bien risquer le faux, les philosophes, mais ils ne
+sont jamais assez sûrs que le faux qu'ils risquent est le vrai pour
+avoir l'aplomb d'en faire un symbole. Ceci n'est réservé qu'aux
+prêtres. Nous l'avons dit déjà, ce traité de _Terre et Ciel_, qui n'a
+de grave que le ton, agrandit vainement et cache mal, sous le
+trompe-l'oeil des détails scientifiques, une théorie qui, réduite à
+ses plus simples termes, n'est que ridicule et... immorale; car voilà
+son côté sérieux! La métempsycose, ou la transformation successive de
+l'humanité, emporte la morale humaine dans sa visible absurdité. Si
+cette transformation qui recommence toujours est en effet la loi du
+monde, tous les crimes et même l'assassinat ne sont plus que des
+dérangements de molécules qui sauront toujours bien se reconstituer,
+et l'affreux poète du suicide avait bien raison quand il chantait:
+
+ De son sort l'homme seul dispose!
+ Il a toujours, quand il lui plaît,
+ Dans la balle d'un pistolet,
+ La clef de sa métamorphose!
+
+Telle est la conclusion que les _hommes pratiques_ tireront de la
+doctrine du philosophe. Assurément, on doit espérer que de si
+dégradantes conséquences, une fois seulement indiquées, diminueront un
+peu dans l'opinion l'importance que le parti philosophique
+antichrétien veut créer au livre de Jean Reynaud.
+
+Et qu'on nous permette d'ajouter encore un dernier mot.
+
+Quand on s'élève à une certaine hauteur, il n'y a plus que deux sortes
+de livres,--deux grandes catégories, dans lesquelles tous les genres
+et tous les sujets peuvent rentrer: les livres faits par l'observation
+et les livres faits par la rêverie. Observation et rêverie, voilà les
+tiges-mères de toutes les familles de l'esprit humain. Eh bien, ni
+comme observateur ni comme rêveur Jean Reynaud n'occupera une place
+élevée dans la hiérarchie des intelligences de son temps! Tout au plus
+donnera-t-il le bras à Pierre Leroux, l'auteur de _l'Humanité_, avec
+lequel il a plus d'une analogie, et s'en iront-ils tous deux à la
+fosse commune de l'oubli. Observateur nul, puisque son système n'est
+qu'une induction, et rien de plus, il choque profondément en nous la
+faculté qui a soif de réalités et de vérité, mais il n'intéresse pas
+l'imagination davantage. Quand on a lu cet immense volume d'hypothèses
+sur la pluralité des mondes éternels, savez-vous à quoi l'on retourne
+pour se délasser d'une telle lecture?... Aux historiettes
+astronomiques de Fontenelle et aux gasconnades de Cyrano de Bergerac.
+
+
+
+
+DONOSO CORTÈS[6]
+
+
+I
+
+Intellectuellement, c'est une frégate à la mer que la publication de
+ces oeuvres[7] de Donoso Cortès. Chargés de vérité et, pour ainsi
+parler, pavoisés des couleurs d'un grand talent, dont le caractère est
+l'éclat, ces trois volumes, comme le vaisseau que montait l'aïeul de
+Cortès pour aller à la conquête d'un monde, s'en vont à la conquête
+des âmes, qui sont aussi des mondes, et peut-être plus difficiles à
+conquérir... Quelle que soit leur destinée, c'est un service rendu à
+l'Église que d'avoir pensé à les traduire et à les publier dans cette
+langue française qui n'est pas seulement, comme on l'a dit, la langue
+de la diplomatie et de la philosophie, mais qui est plus qu'une autre
+la langue de la propagation et de la foi.
+
+ [6] _Oeuvres de Donoso Cortès, marquis de Valdegamas_, précédées d'une
+ introduction par Louis Veuillot (_Pays_, 6 juillet 1859).
+
+ [7] Vaton.
+
+Donoso Cortès, marquis de Valdegamas, est un des écrivains catholiques
+les plus éminents de ces dernières années. Il a laissé, presque dès
+son début, des traces trop vives et trop profondes dans l'opinion
+contemporaine pour qu'on pût oublier de réunir les écrits dus à cette
+plume brillante que la mort a si tôt brisée, et qu'il eût brisée
+lui-même s'il avait vécu davantage, tant elle satisfaisait peu son âme
+sainte! D'un bien autre génie que Silvio Pellico, mais d'une humilité
+non moins touchante, le marquis de Valdegamas avait plus de confiance
+dans une dizaine de chapelet, dite d'un coeur fervent, que dans tous
+les étalages de la pensée. Et il avait raison! Mais ses amis qui le
+publient aujourd'hui n'ont pas tort pourtant de le publier. Ils savent
+que Dieu, pour traverser les coeurs, met dans nos carquois toutes
+sortes de flèches, et que la flèche du talent pénètre encore après les
+plus perçantes,--celles de la prière et de la charité!
+
+Du reste, catholiques avant tout, ils n'ont point publié les oeuvres
+complètes du marquis de Valdegamas. Ils ont laissé la littérature de
+l'homme exclusivement littéraire (Donoso Cortès l'avait été un
+moment), et ils n'ont pris dans ses travaux que ce que le catholicisme
+a animé de son inspiration toute-puissante. Ils se sont donc
+strictement renfermés dans l'oeuvre catholique de Donoso, trouvant le
+reste de peu de signifiance, même pour sa gloire. En cela, ils ont
+sainement jugé.
+
+Donoso Cortès, cet écrivain incontestablement supérieur par un talent
+qui touche au premier ordre, cet orateur qui a poussé ces deux ou
+trois discours dont l'air que nous avons autour de la tête vibre
+encore, l'illustre Donoso Cortès, disons-le brutalement, ne serait
+rien sans le catholicisme, et ce n'est pas, certes! pour l'abaisser
+que nous disons cela. Resté l'homme des pensées du temps, il ne se
+serait jamais beaucoup élevé au-dessus de la fonction vulgaire d'un
+médiocre littérateur. Piètre destinée! Mais, avec le catholicisme, son
+génie a commencé dans son âme. C'est le catholicisme qui lui a créé
+une pensée. Il a reçu la langue de feu... Il ne l'avait pas!
+
+
+II
+
+Et la preuve, elle est ici, dans ces oeuvres qui ne sont pas
+complètes, mais choisies. Trop facile à donner si nous examinions
+l'intégralité des écrits de Donoso Cortès, cette preuve ne brille que
+mieux en ces oeuvres partielles, réunies par ces deux soeurs pieuses,
+l'admiration et l'amitié. Les éditeurs de Donoso ont publié, avec son
+ouvrage principal: l'_Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le
+socialisme_, qui a fixé sa gloire et qui la gardera, beaucoup de
+discours, d'articles de journaux, de lettres datées de diverses
+époques, et il en est plusieurs de celles-là où, comme tant de ses
+contemporains, Donoso Cortès, trop fort d'esprit pour n'avoir pas le
+respect du catholicisme, reculait encore devant la pratique, cet
+effroi des lâches, sans laquelle il est impossible au penseur le plus
+fort de se justifier tout son respect.
+
+Eh bien, quoique tous ces écrits portent, à des degrés différents, la
+marque de ce catholicisme qui finit par s'emparer complètement de
+Donoso Cortès et le fit naître à force de le féconder, il saute aux
+yeux que les plus faibles _catholiquement_ de ces écrits sont, au
+point de vue du _talent seul_, d'une faiblesse plus que relative!...
+On voit, clair comme le jour, à travers ces écrits, ce qu'aurait été
+toute sa vie Donoso Cortès sans ce catholicisme maîtrisant et
+transfigurateur qui fut le ciel pour son talent. Il serait, sans nul
+doute, resté, en toutes choses, l'homme de l'incroyable jugement sur
+Talleyrand de _La France en 1842_, et cet homme était un rhéteur. Il
+n'y a qu'un rhéteur, en effet, et un rhéteur de la pire espèce, qui
+puisse comparer Napoléon et Talleyrand, et mettre Talleyrand au-dessus
+de Napoléon!
+
+Oui! cette tache de la rhétorique se serait étendue sur toute la
+pensée, et la taie eût bientôt couvert l'oeil. Cet esprit, né
+brillant, n'aurait bientôt plus résisté à la tentation d'une seule
+antithèse. La solidité ne serait pas venue, ni la force simple ni la
+sincérité. Le talent de _nature_ aurait grandi, plus ou moins mensonge
+ou caresse; le talent de _grâce_ n'aurait point paru. Nous aurions eu
+dans tout son développement le rhéteur qui est au fond--tout au
+fond--du talent de Donoso Cortès; car il y est, le rhéteur,--plus ou
+moins doué, plus ou moins puissant, ce n'est pas la question!--mais il
+y est. Malgré la grâce du catholicisme, la Critique l'y voit encore
+sous cette grâce qui a tout dompté.
+
+Donoso Cortès est du pays des grands rhéteurs, Sénèque, Lucain et
+Gongora. Il l'est aussi, même quand il croit et veut le moins l'être,
+même quand il insulte la beauté littéraire: «J'ai eu--dit-il dans une
+lettre à Montalembert--le fanatisme de l'expression, le fanatisme de
+la beauté dans les formes, et ce fanatisme est passé... Je dédaigne
+plutôt que je n'admire ce talent qui est plus une _maladie de nerfs_
+qu'un talent de l'esprit...» ce qui est assez insolent et assez faux,
+par parenthèse. Et au moment même où il écrit cela, sans transition et
+comme pour se punir, il ajoute ce mot de rhéteur inconséquent, de
+rhéteur incorrigible, qui tout à coup reparaît: «Les formes d'une
+lettre ne sont ni littéraires ni belles». Misérable axiome de
+rhétorique, non moins faux!
+
+Et pourquoi ne seraient-elles pas belles?... Mais laissons là ces
+dédains factices qui n'ont pas le droit d'exister. Le catholicisme,
+cette source sublime d'inspiration, a donné à Donoso Cortès une
+assez belle forme pour qu'il ne puisse la dédaigner sans affectation
+ou sans injustice, et il ne la lui a donnée qu'à la condition
+d'élever, d'épurer, de grandir toutes les forces de sa pensée; car
+la pensée et la forme ne se séparent pas. Elles sont congénères et
+consubstantielles. L'homme ne se dédouble pas. Il y périrait. Les
+rhéteurs seuls ont pu inventer cette platitude du vêtement et du
+corps, pour dire le style et la pensée. Mais où cela s'est-il vu?
+Pour notre part, nous ne croyons pas plus à l'écrivain sans pensée
+qu'au penseur sans style... Kant lui-même a du style, quand, par
+rareté, il a raison.
+
+
+III
+
+Donoso Cortès, qui a toujours raison quand il est entièrement
+catholique, est donc un grand écrivain dont la Critique est
+appelée, aujourd'hui qu'on publie ses oeuvres, à dire les défauts et
+leur étendue, les qualités et leur limite. Son mérite le plus net, à
+nos yeux, le plus grand honneur de sa pensée, c'est d'avoir ajouté à
+une preuve infinie; c'est, après tant de penseurs et d'apologistes
+qui, depuis dix-huit cents ans, ont dévoilé tous les côtés de la
+vérité chrétienne, d'avoir montré, à son tour, dans cette vérité, des
+côtés que le monde ne voyait pas; c'est, enfin, d'avoir, sur la chute,
+sur le mal, sur la guerre, sur la société domestique et politique, été
+nouveau après le comte de Maistre et le vicomte de Bonald, ces
+imposants derniers venus! La vérité a des fonds de sac étonnants et
+inépuisables. On croit que c'est la fin, et voilà que tout recommence,
+sans se répéter!
+
+Ce que le comte de Maistre et le vicomte de Bonald firent contre les
+erreurs de leur temps, le marquis de Valdegamas l'a fait contre les
+erreurs du sien, et il l'a fait avec des qualités tout à la fois
+semblables aux leurs et différentes... L'un (le comte de Maistre)
+était un grand esprit intuitif; l'autre (le vicomte de Bonald) un
+grand esprit d'enchaînement. Donoso Cortès a bien parfois l'aperçu de
+Joseph de Maistre, mais cet aperçu n'arrive pas chez lui, comme chez
+de Maistre, pareil à un trait de lumière qui part du fond de la
+pensée, au rayon visuel qui jaillit du centre de l'oeil. C'est lui
+plutôt, Donoso, qui arrive à l'aperçu comme à une lumière en dehors de
+sa pensée, et, à force d'aller vers elle, de raisonnement en
+raisonnement.
+
+On pourrait dire de Donoso Cortès qu'il a de l'_aperçu par
+développement_, tandis que pour de Maistre l'aperçu point d'abord et
+le développement vient ensuite, s'il en est besoin. Pour cette raison
+même, Donoso Cortès a certainement autant de logique que de Bonald. Il
+y a plus: on peut affirmer que c'est la logique, entre toutes les
+puissances de son esprit, qui lui fait sa supériorité absolue. Il en a
+les formes rigides et souples, l'enthymème, l'énumération, le sorite.
+C'est toujours enfin de la pure logique qu'il tire, lorsqu'elle est
+belle, toute la beauté de sa pensée. Soit donc qu'il fasse acte
+d'écrivain à tête reposée ou d'orateur s'exprimant dans un parlement,
+Donoso Cortès est partout et surtout un formidable logicien, et
+tellement logicien qu'il ne craint pas d'être scolastique par la
+forme, car il a assez d'expression à son service pour ne jamais
+paraître sec.
+
+Il a, en effet, les dons du génie espagnol. Il en a la solennité, qui
+est l'emphase contenue. Il en a la pompe, l'harmonie, le nombre, la
+plénitude, la sonorité. C'est un large cours de pensées que ses
+pensées, enchaînées les unes aux autres comme les flots aux flots,
+mais auxquelles il faut de la place. Il faut à Donoso Cortès de
+l'espace pour rouler son fleuve! Il n'a pas le monosyllabe, la
+paillette qui fait du fleuve un Pactole, la pointe acérée et
+étincelante, ce clou d'or, quand il n'est pas de diamant, qu'avait
+Joseph de Maistre, et qu'il fichait si bien, de sa main spirituelle,
+entre les blocs carrés et lisses de son style au ciment romain.
+
+Le style d'un homme, lorsque cet homme n'est pas assez fort pour le
+faire avec sa seule manière de sentir, a ses origines. Pascal, par
+exemple, c'est Montaigne, plus la manière de sentir de Pascal, et
+cette manière, c'était l'épouvante, l'effarement, le cabrement devant
+l'abîme. L'origine du style de Donoso Cortès est saint Augustin dans
+ses _Confessions_. Saint Augustin l'attire par sa tendresse, la grande
+qualité de son esprit et de son âme. Il l'attire aussi par son défaut
+peut-être, car saint Augustin, sous les magnificences de son génie,
+comme Donoso Cortès sous le sien, cache son atome de rhéteur.
+
+
+IV
+
+Tel nous trouvons en ces trois volumes le talent du marquis de
+Valdegamas. Plus oratoire que littéraire, Donoso Cortès a, même
+lorsqu'il s'efforce d'être didactique, comme dans son _Essai sur le
+catholicisme, le libéralisme et le socialisme_, les aspirations, les
+apostrophes, le mouvement et le redoublement antithétique. Il a de
+l'orateur: Il doit avoir lu immensément les sermonnaires. Il a les
+grands mots oratoires qui une fois dits ne s'oublient plus: «Ou un
+seul homme--dit-il un jour--suffirait pour sauver la société: cet
+homme n'existe pas; ou, s'il existe, Dieu _dissout pour lui un peu de
+poison dans les airs_!» Un autre jour: «Dieu a fait la chair pour la
+pourriture, et le _couteau pour la chair pourrie_.» Et encore: «Où que
+l'homme porte ses pas, il la rencontre (la douleur), statue _muette et
+en larmes, toujours devant lui_!» Rappelez-vous ce qu'il dit une fois
+de Sainte-Hélène: «Napoléon, le maître du monde, devait mourir séparé
+du monde par un _fossé dans lequel coulerait l'Océan_.» Il parle
+quelque part de je ne sais quelle doctrine indigne de _la majesté de
+l'absurde_.
+
+Un peu plus, il serait déclamateur; mais il s'arrête à temps et le
+goût est sauvé. Du reste, rarement fin, et ceci l'honore... La finesse
+de l'esprit n'est souvent qu'une ressource de sa lâcheté. Donoso est
+le courage même. Il a la foi de ce qu'il dit, et il ne se baisserait
+pas d'une ligne pour ramasser tout un monde de popularité si Dieu le
+mettait à ses pieds.
+
+C'est le contraire d'un autre éclatant, de Chateaubriand, sur lequel
+il l'emporte par la pureté, le calme et la beauté de l'âme, s'il ne
+l'emporte pas par la beauté de son génie. Il se soucie peu de la
+gloire. «Je ne veux pas que mon nom résonne--dit-il dans une de ses
+lettres;--je ne veux pas que les échos le répètent et qu'il retentisse
+sur les montagnes. Il n'est pas en mon pouvoir d'empêcher mes
+adversaires de le prononcer, mais je suis résolu à empêcher mes amis
+de le faire, et c'est le but de cette lettre.»
+
+Et lorsqu'il écrit cela il est très vrai. Il est conséquent à ce qu'on
+trouve partout, à mainte page de ses oeuvres: «L'idéal de la
+vie,--dit-il,--c'est la vie monastique. Ceux qui prient pour le monde
+font plus que ceux qui combattent.» Et, en effet, lui, l'ambassadeur
+qui n'a jamais fait comme Chateaubriand, ce fat d'affaires, ce porteur
+d'empire sur le bout du doigt, ennuyé à la mort si on l'en croyait et
+lassé de ce faucon qui pèse si peu au poing du génie, il allait,
+lorsque la tombe le prit, quitter simplement ses costumes de palais,
+qu'il n'appelle nulle part des guenilles, et revêtir une soutane. Dieu
+ne le permit point; il lui gardait un autre autel à desservir. Il
+l'appela et en fit son prêtre... pour l'éternité, dans les cieux!
+
+
+V
+
+Nous avons dit que l'ouvrage principal de Donoso Cortès, le seul qui
+lui gardera dans la postérité cette gloire à laquelle il ne tint point
+durant sa vie, était son _Essai sur le catholicisme, le libéralisme et
+le socialisme_, et c'est même le seul ouvrage régulièrement _composé_
+qu'il ait laissé parmi ses oeuvres. Turbulences dans un temps
+turbulent, cris éloquents poussés sous la pression des circonstances,
+les autres écrits de Donoso Cortès, discours, articles de journaux ou
+lettres, ne sont pas des livres à proprement parler et dont la
+Critique puisse donner l'anatomie.
+
+On les lira encore quelque temps, puis ils tomberont des mains, ne
+laissant dans les esprits d'autre impression que l'impression du bruit
+qu'ils firent, et ce sera bientôt effacé. Les journalistes et les
+orateurs sont plus mortels que les autres hommes. Ils se résolvent
+mieux et plus vite en poussière. Voix de la bouche, voix de la plume,
+qui se sont fiées à l'air, à cette petite bouffée de vent dans
+laquelle elles ont parlé... Le vent ne les trahit pas, et il les
+emporte! Quoiqu'il ait eu, comme orateur, ses deux à trois moments
+sublimes, Donoso Cortès, ni dans le journal ni à la tribune, n'a été
+un de ces voyants à distance, qu'on nous passe le mot! un de ces
+prophètes de longueur qu'il faut forcément être si, comme orateur ou
+comme journaliste, on a la prétention, que je trouve un peu forte, de
+ne pas mourir.
+
+Dans ses _Lettres sur la France en 1851_, il parcourt, jour par jour,
+le cercle que toutes les intelligences de ce temps, quand elles
+n'étaient pas folles, ont pu parcourir; mais je ne vois rien là de
+prédominant et de supérieur.
+
+Les événements lui donnent dans les yeux de leur impalpable cendre de
+chaque jour et font ciller ses mélancoliques paupières, qui n'ont pas
+l'immobilité de celles de l'aigle. Lorsque ailleurs, je crois, sur
+cette immense et noire tenture de mort dans laquelle il voit l'Europe
+enveloppée (et qui l'est... peut-être), il se mêle de découper de
+petites prophéties spéciales, il ne réussit pas. Il manque son coup:
+«Si la Russie--dit-il--entre en Allemagne, il n'y a plus qu'à
+accepter, en y ajoutant le mot de Napoléon: L'Europe sera
+républicaine ou cosaque... si elle n'est catholique», et pourtant rien
+de tout cela n'est arrivé. La peur, comme l'espoir, voit plus grand
+que nature.
+
+Le vieux monde s'est rassis sur ses vieux fondements, et ç'a été tout.
+Évidemment, la gloire vraie de Donoso Cortès n'est point dans des
+perspicacités de cet ordre. Elle est ailleurs, et c'est dans son
+_Essai sur le catholicisme_ qu'il faut la chercher.
+
+Elle est aussi dans cette philosophie de l'histoire qu'on trouve, dès
+1849, dans la lettre, datée de Berlin, à Montalembert, et qui est
+d'ailleurs la vue génératrice de toutes les vérités de l'_Essai_,
+lesquelles sont nombreuses. Cette vue exprimée et développée déjà par
+Donoso Cortès, et qu'il démontre, à savoir: le triomphe _naturel_ du
+mal sur le bien, et le triomphe _surnaturel_ de Dieu sur le mal, par
+le moyen d'une action _directe personnelle et souveraine_, n'avait
+jamais été formulée avec cette plénitude et cette vigueur. C'est dans
+la radieuse clarté de cette vue complète que Donoso écrivit l'_Essai_,
+qui est tout ensemble la plus profonde apologie du dogme catholique et
+une attaque contre les doctrines contemporaines dont le but est
+d'abattre ce dogme et de le ruiner.
+
+Pour Donoso Cortès comme pour Blanc-Saint-Bonnet (une autre gloire
+catholique qui se fait présentement devant Dieu, et qui, un jour,
+saisira l'attention des hommes), la théologie est la seule science qui
+explique l'histoire, qui la prépare et puisse la gouverner, et il le
+prouva en en appliquant les notions à tous les problèmes soulevés dans
+son livre. Là il déposa tout son effort, toute sa force, et sa vie
+presque. Il mourut, en effet, quelque temps après qu'il eut fini ce
+livre, qu'on mettra désormais entre les _Soirées de Saint-Pétersbourg_
+et les _Recherches philosophiques_ de l'auteur de la _Législation
+primitive_;--à côté, mais un peu au-dessous des _Soirées_; à côté des
+_Recherches_, mais aussi un peu au-dessus.
+
+Avec son _seul_ livre de l'_Essai_, le marquis de Valdegamas s'est
+placé entre le comte de Maistre et le vicomte de Bonald, qu'on
+pourrait presque appeler les Pères laïques de l'Église romaine. On
+s'en souvient, ils avaient, au XVIIIe siècle, mis partout leurs trois
+dieux: Voltaire, Rousseau et Franklin, qu'ils appelaient le _Flambeau
+de l'humanité_, dans le style du temps, sérieux et comique,
+déclamatoire et plat.
+
+Nous, catholiques du XIXe siècle, nous n'avions à opposer aux trois
+colosses de la philosophie que deux hommes de hauteur, qui en valaient
+bien trois, il est vrai: de Maistre et de Bonald; mais il nous
+manquait le troisième. A présent, nous l'avons, et ce sera Donoso
+Cortès.
+
+Dans cette réplique d'un siècle à un autre par ses plus grands hommes,
+le comte de Maistre,--avec son esprit merveilleux, si aristocratique,
+si français, et ce don de plaisanterie charmante qui était comme la
+fleur de son profond génie,--le comte de Maistre tient naturellement
+la place de Voltaire, et c'est bien le Voltaire du catholicisme, en
+effet. Bonald, qui en est le Montesquieu, Bonald, éloquent à force de
+dialectique, s'y oppose vivement à Rousseau, et, chose singulière et
+piquante! Donoso Cortès, du pays du Cid et de sainte Thérèse, Donoso
+Cortès, qui a mis toutes les sciences de la terre aux pieds de la
+théologie, y fait vis-à-vis et contraste au naturaliste Franklin!
+
+
+VI
+
+Les oeuvres choisies de Donoso Cortès sont précédées d'une
+introduction de Louis Veuillot, qui, comme il nous l'apprend, fut
+l'ami du marquis de Valdegamas. Cette introduction est de la placidité
+pleine de force qu'ont les chrétiens quand ils regardent deux choses
+tristes:--le monde et un tombeau. Elle n'a point de chétive petite
+mélancolie.
+
+Le monde ne sut point assez ce que valait Donoso Cortès, et Veuillot
+l'a dit tranquillement, sans rien surfaire. Au premier rang de ce
+monde par les titres et les relations, Donoso Cortès, marquis de
+Valdegamas, n'y exerça pas toute l'influence à laquelle, de talent et
+d'âme, il avait droit, et la faute en fut justement au monde de ce
+temps, haïsseur de toute vigueur et de toute vérité complète. Il
+fallait à un homme comme Donoso Cortès l'époque de Ximenès, et Ximenès
+même pour ministre. Il ne l'eut point, et, comme tant d'autres, il
+vint trop tard. Mais n'admirez-vous pas cette louange amère? Le plus
+grand honneur qu'on puisse faire aux hommes du XIXe siècle, c'est de
+supposer qu'ils n'en sont pas!
+
+
+
+
+SAISSET[8]
+
+
+I
+
+L'_Essai de philosophie religieuse_ d'Émile Saisset veut à toute force
+être modeste. C'est une composition très travaillée en modestie. On
+s'attendait peu à ce ton, agréable du reste, et convenable surtout, de
+la part de Saisset, un des diacres de Cousin, qui proclamait, il y a
+peu d'années, que les philosophes «étaient désormais les seuls prêtres
+de l'avenir,» et cela avec le contentement fastueux d'un homme qui en
+tenait sous clef tout un petit séminaire. Saisset, professeur, et, si
+je ne me trompe, suppléant de Cousin, lequel, lui, a donné sa
+démission de philosophe entre les mains des dames et est entré dans
+les pages de madame de Longueville, Saisset a baissé infiniment de
+note depuis le temps où il se croyait un prêtre et, qui sait?
+peut-être un évêque des temps futurs. Sa religion de l'avenir lui
+paraît, en ce moment, fort menacée, et son livre est un cri d'alarme;
+mais un cri d'alarme discrètement poussé, car tout est discret dans
+Saisset: le ton, le talent, et même la peur.
+
+ [8] _Essai de Philosophie religieuse_ (_Pays_, 8 novembre 1859).
+
+Il a peur, en effet. Et il y a de quoi. La philosophie _qu'il adore_
+(_sic_) est cernée et va mourir un de ces jours, non pas, comme
+Constantin Paléologue, au centre d'un monceau d'ennemis circulairement
+immolés autour d'elle, car la philosophie de Saisset n'a jamais tué
+personne: elle n'est meurtrière que de vérité; mais elle va mourir au
+milieu d'ennemis chaque jour plus nombreux, plus prompts aux coups et
+plus puissants... Parmi eux, bien entendu, le catholicisme est là qui
+la presse, et non pas seulement le catholicisme farouche, haineux,
+théocratique et rétrograde, que hait modestement Saisset, mais le
+doux, le rationnel, le tolérant, que les prêtres des temps futurs
+souffrent auprès d'eux en attendant leur propre ordination définitive.
+Il est assez simple et assez naturel que le catholicisme soit contre
+la philosophie, qui veut lui succéder. Mais voici plus étonnant et
+plus terrible. La philosophie est attaquée par la philosophie
+elle-même. Ses parricides entrailles se retournent contre elle. _Tu
+quoque, fili!_ Elle est frappée par son fils Brutus. Le fils Brutus de
+la philosophie est le panthéisme, et ce fils Brutus mérite bien son
+nom. Il est brute et brutal.
+
+Et, de fait, le panthéisme, vous dira Émile Saisset, est en train de
+devenir tout à l'heure la philosophie universelle de l'Europe. Que
+l'Europe le sache ou l'ignore, qu'elle en soit consciente ou
+inconsciente, elle est en lui, il est en elle, il est partout! Il
+est dans les penseurs, il est dans les artistes, il est même dans
+les femmes, qui croient à la substance et plaisantent...
+panthéistiquement! La France fut assez jeune, dans le temps que
+Cousin n'était pas encore dans les pages de madame de Longueville
+et _commissionnait_ pour le compte de la philosophie française, la
+France fut assez naïve (ce n'est pas là pourtant son habitude, mais
+c'était la France philosophique, il est vrai,) pour accepter comme
+une merveille exotique les germes de l'hegelianisme rapportés
+pieusement dans le chapeau ou sous le chapeau de Cousin, et cette
+fleur a donné ses fruits. Qui a goûté du Proudhon, du Taine, du
+Renan, du Vacherot, les connaît, ces fruits germaniques, cultivés
+par des mains françaises sur un sol français. Ce n'est pas bon, mais
+c'est demandé, et la philosophie telle que l'enseigne Saisset
+commence à ne plus placer ses produits. Ils paraissent insuffisants,
+fades et même fadasses, aux goûts développés et à la fureur d'un
+temps dépravé. Il y a des choses qui font trembler Saisset.
+L'accroissement de la personnalité qui s'en va monstrueux, la rage
+universelle de jouir, et tout de suite encore! enfin l'activité de
+l'esprit aiguillonnée, exaspérée par cette rage de jouir, voilà ce
+que ne saurait diminuer, apaiser ou contenir la philosophie, un peu
+vieillotte, maintenant, pour ce faire, qu'on appelle proprement la
+philosophie française, celle-là qui sortit de Descartes,--lequel,
+lui, ne sut jamais sortir de lui-même!--qui fit un jour sa grande
+fredaine de Locke, mais qui s'en est repentie quand elle fut sur
+l'âge, plus morale en cela qu'une de ses amies, la _grand'mère_ de
+Béranger.
+
+Eh bien, cette philosophie est-elle irrémédiablement finie? Doit-elle
+définitivement céder la place, l'influence et l'empire, au
+catholicisme, qui nous ramènera au moyen âge ou au panthéisme, qui
+nous amènera un âge comme l'histoire n'en a pas encore vu? Car la
+question se débat, selon Saisset, entre ces deux alternatives: «Il n'y
+a que deux espèces de penseurs conséquents,--dit-il textuellement à la
+page XXV de son introduction:--ceux qui nient la raison, la science et
+le progrès et veulent le retour de la théocratie du moyen âge, et ceux
+qui veulent une reconstitution radicale de la société et de la vie
+humaine.» Pour lesquels nous prononcerons-nous?...
+
+Après ces paroles et la question ainsi posée, qui ne croirait que
+Saisset a choisi? Qui ne croirait qu'il est un de ces radicaux
+courageux, un de ces panthéistes qui semblent les progressistes réels
+en philosophie, puisqu'ils sont les derniers venus? Et cependant, non!
+il ne l'est pas. Loin de choisir, il se dérobe. Bien loin d'être une
+déclaration de panthéisme, le livre est, au contraire, une discussion
+en forme contre le panthéisme et une doctrine élevée à côté pour
+échapper aux conclusions envahissantes de ce fléau qui s'étend
+toujours. Entre les théocrates du moyen âge et les terribles séculiers
+de l'avenir, qui a donc pu retenir Saisset et lui faire tracer une
+tangente par laquelle il se sauve des uns et des autres? Cela est
+curieux, mais cela doit être certainement la théocratie à son usage,
+cette théocratie philosophique qui n'est pas rétrograde, celle-là, et
+qu'il a rêvée pour lui et pour ses amis. Il ne veut pas manquer sa
+prêtrise. Il ne lâche pas sa part de troupeau, et son livre, intitulé
+_Essai de Philosophie religieuse_[9], n'a pas d'autre sens que
+celui-là, sous ses formes d'une simplicité piperesse et d'une modestie
+qui prouve qu'on n'a plus la puissance, car l'humiliation n'est pas
+l'humilité!
+
+ [9] Charpentier.
+
+
+II
+
+Mais, si Saisset a vu très juste dans les circonstances
+contemporaines, et si la question morale et intellectuelle du monde
+doit s'agiter entre les conséquents du catholicisme et les conséquents
+du panthéisme, a-t-il vu également juste en croyant possible
+d'établir, ou, pour parler aussi modestement que lui, de pressentir
+une troisième solution à introduire, en _catimini_, sous les regards
+de l'opinion, avec des patelinages de plume qui montrent au moins de
+la souplesse dans son talent? Si la question philosophique du temps
+présent est, comme il l'a dit et comme je le crois, la question de la
+personnalité divine; si, au terme où est arrivé l'esprit humain, il
+faut, de rigueur, être pour l'homme-Dieu tel que la religion de
+Jésus-Christ nous l'enseigne, ou pour le Dieu-homme tel que l'établit
+Hegel, Saisset, qui veut bien du sentiment chrétien, mais qui ne veut
+pas de la religion chrétienne, et qui, non plus, ne veut pas du
+panthéisme, qu'il hait comme un voleur d'héritage parce qu'il le
+priverait de la succession sur laquelle il a compté, Saisset, à qui je
+ne demanderai pas plus qu'il ne peut me donner, a-t-il fait, du moins,
+dans son _Essai de philosophie religieuse_, pour le compte de la
+personnalité divine, quelque découverte qui fasse avancer cette
+question?
+
+Je viens de lire cette longue méditation cartésienne, faite les yeux
+fermés et les mains jointes avec les airs de recueillement d'un
+philosophe en oraison, dans _l'in pace_ de la conscience, dans le
+silence profond de la petite Trappe psychologique que tout philosophe
+porte en soi pour y faire des retraites édifiantes de temps en temps
+et s'y nettoyer l'entendement, et, je l'avoue, je n'y ai rien trouvé
+qui m'éclairât d'un jour inconnu et fécond la personnalité divine que
+nous autres catholiques nous savons éclairer du jour surnaturel de la
+foi.
+
+Et il y a plus! je n'ai trouvé, dans cet _Essai de philosophie
+religieuse_, ni philosophie ni religion, car le déisme n'est pas plus
+une religion que le spiritualisme n'est une philosophie, et le mot
+même d'essai n'est pas plus vrai que le reste avec sa modestie, car un
+essai suppose qu'on s'efforce à dire une chose neuve, et l'auteur en
+_redit_ une vieille dont nous sommes blasés, tant nous la connaissons!
+
+En effet, Saisset, dans ce livre nouveau, quoiqu'il soit imité de
+Descartes, est éternellement le Saisset de la _Revue des Deux Mondes_
+et des _Essais sur la religion et la philosophie au_ XIXe _siècle_.
+Les philosophes ont bien parfois des velléités de transformation, mais
+ils ne réussissent guères à s'enlever de la glu d'idées dans laquelle
+ils ont été pris une fois, et leur pensée y reste prise. L'englument
+éclectique n'a point manqué à Saisset. Il ne s'en retirera jamais.
+L'éclectique qu'il fut dans sa jeunesse, il l'est encore.
+Philosophiquement, comme tous ses pareils, les éclectiques du
+commencement du siècle, faits par Cousin à son image, il a toujours eu
+un petit bagage d'idées fort léger. Comme les éclectiques, ces
+emprunteurs à tout le monde, il les doit, ses idées, à Descartes, à
+Leibnitz ou à Reid, et cela s'appelle la progression des êtres, le
+grand optimisme, la liberté humaine, la Providence et l'étude des
+faits de conscience; et voilà la valise faite de Saisset et de ces
+messieurs!
+
+Eh bien, aujourd'hui que cette philosophie court-vêtue et en souliers
+plats, et fort plats,--comme la Perrette, portant sur sa tête son pot
+au lait, dans la fable,--aujourd'hui que cette philosophie a une peur
+blême pour ce pot au lait qui va tomber peut-être, Saisset a-t-il au
+moins ajouté quelque chose à son poids pour en assurer l'équilibre? Y
+a-t-il mis le poids d'une idée de plus, et n'est-ce pas sans cesse le
+même ballonnage de spiritualiste et de providentiel, qui ne leste
+rien, n'assure rien et titube toujours?...
+
+Son livre est divisé en deux parties: la première est l'histoire
+discursive et critique des philosophes antérieurs et contemporains et
+de leurs systèmes: Descartes, Malebranche, Spinoza, Newton, Leibnitz,
+Kant, Fichte, Schelling et Hegel, et, dans un temps où la philosophie
+n'est plus que l'histoire de la philosophie, cette partie du livre,
+dans laquelle il y a l'habitude des matières traitées qui singe assez
+bien le talent, se recommande par l'intérêt d'une discussion menée
+grand train et avec aisance; mais, d'importance de sujet, elle est
+bien inférieure à cette seconde partie où l'esprit s'attend à trouver,
+contre toutes les erreurs et les extravagances signalées par l'auteur
+dans toutes les philosophies, un boulevard doctrinal solide, et
+s'achoppe assez tristement contre ces infiniment petits
+philosophiques: le déisme de la psychologie et ses conséquences
+inductives et probables,--ce déisme dont Bossuet disait, avec la
+péremptoire autorité de sa parole, «qu'il n'est qu'un athéisme
+déguisé»! Avouez que c'est là une puissante manière de fortifier aux
+yeux des hommes la personnalité de Dieu.
+
+Telle est pourtant la théorie d'Émile Saisset.
+
+Ce n'est pas même une théorie. Ce sont des affirmations peu carrées et
+peu appuyées, mais rondes plutôt et glissantes, de ces inductions
+données cent fois par l'école cartésienne tout entière, cette école du
+_moi_ qui n'a jamais su jeter de pont d'elle à Dieu et dont l'auteur
+de l'_Essai d'une philosophie religieuse_ a répété, sans les varier,
+les termes connus. Ce n'est ni plus ni moins qu'un petit catéchisme
+cartésien à l'usage des faibles qui ne veulent pas devenir forts, car
+la force, c'est une témérité pour les prudents, et la force serait,
+sur cette question de Dieu, de s'élever plus haut qu'une philosophie
+qui la pose, l'agite, mais n'a jamais pu la résoudre.
+
+Certes! oui, Saisset a bien raison d'être modeste. Quand il l'est, on
+peut le prendre au mot. Sans originalité d'aucune sorte, trivial même
+dans le faux, par exemple dans la question des religions, qui ne sont,
+d'après lui, que des amusettes et des symboles, l'oeuvre de Saisset
+n'ose rien de dogmatique et de réellement décisif sur la personnalité
+divine, d'abord parce que le déisme pur ne le permet pas, et ensuite
+parce que, sur cette question de Dieu, l'Institut ne se soucie pas
+qu'on dépasse la ligne circonspecte d'une haute convenance sociale.
+Or, Saisset est un déiste qui vit toujours, de pensée, de désir et
+d'âme, en la présence de l'Institut.
+
+
+III
+
+Mais, si le livre de Saisset est d'une si profonde nullité dans sa
+partie affirmative, nous serons assez juste pour revenir et pour
+insister sur la valeur de la partie négative ou critique de son
+ouvrage. Cette partie négative, d'ailleurs, est toujours la meilleure
+chez tous les philosophes, ce qui, par parenthèse, est un cruel
+arrêt, implicitement porté par les faits, contre la philosophie
+elle-même. Les philosophes ne sont vraiment forts que les uns contre
+les autres. Sans leurs erreurs mutuelles, que seraient-ils?...
+
+Saisset, qui n'a jamais été une de ces supériorités qui ont, de génie,
+le droit de haute et basse justice sur les systèmes couverts du
+porte-respect des grands noms, Saisset, qui ne fut jamais rien de
+beaucoup plus qu'un joli sujet en philosophie, n'en a pas moins exercé
+la magistrature du bon sens et de la raison, en maint endroit de ses
+critiques, contre des hommes de l'imposance d'un Leibnitz, d'un
+Descartes, d'un Kant, d'un Spinoza. Je sais bien qu'en relevant
+l'erreur il reste courbé devant celui qui l'a produite, et je
+reconnais là le joli sujet dont je parlais tout à l'heure, respectueux
+pour ses maîtres et obstiné au respect pour eux, malgré leurs plus
+honteuses et leurs plus dangereuses folies.
+
+Un esprit plus vigoureux que celui de Saisset ne vénérerait pas la
+force jusque dans l'abus qu'on fait d'elle, un bon sens plus fier
+n'aurait pas de ces attitudes devant les gauchissements du génie ou
+ses crimes,--car les fautes intellectuelles d'un homme investi de
+facultés transcendantes peuvent aller jusque-là; mais il faut se
+rappeler que Saisset est professeur, et je nomme ce respect déplacé le
+_mal de l'école_. Un professeur n'a pas la recherche libre de la
+philosophie. Il est professeur avant d'être philosophe. S'il était
+plus philosophe, il ne serait pas professeur... De plus, quand on vit
+en intimité d'étude avec les grands esprits philosophiques, avec ces
+grands cerveaux, tous fausseurs ou corrupteurs, plus ou moins, de la
+tête humaine, si on leur arrache par la réflexion l'intégrité de sa
+pensée, on leur laisse de sa dignité par l'admiration qu'on ne leur
+arrache pas, et c'est ce qui est arrivé à Saisset quand il se sépare
+des sophismes de ses maîtres et qu'il a le courage de les montrer.
+Ainsi pour Spinoza, par exemple, dont il voit très bien le vice
+radical et profond, le vice irrémissible, il reste sans conclure par
+le mépris mérité avec ce fakir hollandais et juif beaucoup trop vanté,
+né de la kabbale et du gnosticisme, dans un coin, et qui ne fut jamais
+que le génie obscur de l'abstraction et de la géométrie, dévoyé dans
+l'étude de l'homme. L'enthousiasme du mandarin, et je dirai plus, de
+l'écolier, est ici plus fort que le bon sens primitif, et met un
+défaut de proportion des plus choquants entre la critique qu'on s'est
+permise et l'admiration qu'on garde encore...
+
+Eh bien, cela est inférieur! Il est inférieur aussi, après avoir
+conclu au particulier dans chacune de ces biographies intellectuelles,
+de n'avoir pas su conclure au général et, après avoir fait passer
+philosophes et systèmes par le creuset de l'analyse, de n'avoir pas
+jaugé d'un dernier regard la puissance en soi de la philosophie. Otez,
+en effet, les vérités _indémontrables_ et nécessaires à la vie et à la
+pensée humaines qu'on savait avant les philosophes et auxquelles ils
+n'ont pas donné un degré de certitude de plus,--le nombre infini de
+leurs sophismes laborieux,--les forces d'Hercule perdues par eux pour
+saisir le faux ou le vide,--le mal social de leurs doctrines, qui
+n'ont pas même besoin d'être grandes pour produire les plus grands
+maux,--ôtez cela, après l'avoir pesé, et dites-moi ce qui reste de
+tous ces philosophes et de toutes ces philosophies, même de ceux ou de
+celles qui paraissent le plus des colosses!
+
+Je m'en vais vous dire ce qui reste. Il reste de grands poètes, fort
+curieux d'abord et ensuite assez fatigants à connaître, des poètes
+étranges, les _poètes de l'abstraction_ bien plus que des
+découvreurs de vérités. Depuis Aristote jusqu'à Kant, qui l'a
+complété, depuis Hegel, le descendant, jusqu'à Spinoza, l'aïeul, et
+qu'un autre poète, mais qui valait mieux, Lessing, a réhabilité à
+force de poésie, vous n'avez, prenez-y bien garde! dans tous ces
+philosophes, que des poètes abstraits. Voyez! ils sont presque tous
+géomètres, parce que la géométrie est suprêmement la science de
+l'imagination, et, de l'aveu de Saisset lui-même, c'est par là
+qu'ils périssent comme observateurs. Avec leurs tourbillons, leur
+vide et leur plein, leur dynamique, leurs harmonies préétablies,
+leurs idéalismes impossibles, ce sont de grands poètes, mais
+abstraits,--des _faiseurs_, comme dit le mot _poète_, des créateurs
+de puissantes ou d'impuissantes chimères... Car l'homme n'invente
+réellement que sur le terrain de l'imagination; mais Dieu lui donne
+et il reçoit seulement sur celui de la vérité. Ce sont d'énormes
+poètes abstraits, mais le moindre poète vivant, avec la plus modeste
+des fleurs à la bouche, le moindre poète d'expression, vaut mieux
+que tout cela, et--je finirai par ce blasphème philosophique,--fait
+plus véritablement que tous ces abstracteurs de quintessence pour
+l'avancement moral du genre humain!
+
+
+
+
+SAINT-RENÉ TAILLANDIER[10]
+
+
+I
+
+Après la philosophie, la littérature. Après Émile Saisset et son livre
+de Philosophie religieuse, voici Saint-René Taillandier, qui publie à
+son tour un volume d'histoire et de philosophie,--religieuse aussi.
+C'est comme un écho! «J'aurais pu très bien--nous dit-il dans son
+introduction--appeler ce recueil _la Liberté religieuse_.» Et c'est la
+vérité. Pourquoi donc pas? Mais, mystérieux et profond, il en reste là
+tout à coup de sa confidence et ne nous apprend pas pourquoi il a
+préféré pour son livre cet autre titre, qui aura paru probablement
+moins compromettant à sa vaillance: _Essai de philosophie
+religieuse... Histoire et philosophie religieuse_[11]. Toujours la
+religion mêlée à la philosophie! N'y a-t-il là qu'un rapport de titres
+entre deux ouvrages différents?... Émile Saisset et Saint-René
+Taillandier, s'ils ne sont pas gens de même doctrine, sont gens de
+même maison. Ils écrivent tous les deux, depuis longtemps, à la
+_Revue des Deux Mondes_. Seulement Saisset a le haut du pavé sur
+Taillandier. Émile Saisset est à Saint-René Taillandier ce que le
+philosophe est à l'homme de lettres. Il a dans la tête des
+constructions quelconques que l'autre n'a pas.
+
+ [10] _Histoire et Philosophie religieuse_ (_Pays_, 23 novembre 1859).
+
+ [11] Lévy.
+
+L'autre est un esprit entièrement... plane. Excepté un vent obstiné de
+liberté qui y souffle perpétuellement, il n'y a pas grand'chose à
+rencontrer dans cette cervelle tout en surface. La liberté! la
+liberté! voilà la seule idée qui habite dans l'esprit de Saint-René
+Taillandier,--un steppe.... moins l'étendue! Dans les huit articles de
+revue dont il a composé son livre, Saint-René Taillandier ne cesse pas
+de nous répéter, sur un ton qu'on voudrait plus varié: «Soyons
+religieux, mais surtout soyons libres, libres même de n'être pas
+religieux du tout, si cela nous plait.» Car, avec la liberté telle que
+la conçoit ce libéral immense, la religion ne peut plus être que la
+liberté de n'avoir pas de religion. De tous les _dilettanti_ de
+liberté, nombreux en ce siècle, Taillandier est, sans contredit, un
+des plus ardents et des plus exigeants que nous ayons connus. En
+voulez-vous la preuve? Vous aviez cru peut-être avec nous que nous
+avions la liberté religieuse en France. Eh bien, non! selon Saint-René
+Taillandier, nous ne l'avons pas... Hein! quel amateur!
+
+Nous n'en avons guères qu'un piètre fragment, un à peu près
+insuffisant. Rien de plus.--Mais ce que nous en avons déjà pourra
+servir à nous en faire avoir encore; et c'est là le but grandiose
+auquel le devoir ou l'honneur du XIXe siècle est de pousser de toutes
+ses forces réunies. Chose plus difficile à accepter! c'est
+aussi--toujours selon Taillandier--le devoir du christianisme
+lui-même. Le christianisme doit établir la liberté contre sa propre
+personne, et il n'est même le christianisme _vrai_ qu'à ce prix. Ne
+riez pas, et ne croyez pas que Saint-René Taillandier, qui écrit cela,
+soit un ennemi du christianisme! Non pas! C'est un ami plutôt.
+
+Il diffère par un point de Saisset. Il ne se contente pas de saluer
+avec un respect froid cette religion qui passe (on l'espère bien), et
+qu'on ne salue que parce qu'on croit qu'une fois passée elle ne
+reviendra plus et que la philosophie pourra s'installer à sa place.
+Lui, Taillandier, s'agenouille encore devant elle... Critique doux,
+simple professeur de littérature en province, il n'a pas l'ambition du
+sacerdoce philosophique. Il ne demande pas mieux que de rester
+chrétien et tranquille,--l'unique chrétien, je crois, de la _Revue des
+Deux Mondes_. Mais, pourtant, c'est à la condition que le
+christianisme se conduira bien, c'est-à-dire ira se relâchant chaque
+jour un peu plus dans une liberté indéfinie. Tel est le christianisme,
+l'_idéal_ de christianisme de Saint-René Taillandier, et à la _Revue
+des Deux Mondes_, qui, comme on sait, est rédigée par une société de
+ménechmes, c'est son originalité.
+
+
+II
+
+Il n'en a pas d'autre, en effet. Il écrit comme on écrit dans cette
+maison-là, avec la gravité pesante, grise et uniforme qui n'y
+distingue personne. Il a ce gros style qu'on appellera dans cinquante
+ans _style Revue des Deux Mondes_, comme on dit le _style réfugié_, ce
+style que chacun met sur sa pensée à cette revue et qui ressemble à
+une casaque pendue dans l'antichambre pour le service de tous les dos.
+
+Saint-René Taillandier est déjà un des anciens de la maison et de la
+casaque. Pendant que les talents qui fondèrent l'une et rejetèrent
+l'autre, et qui avaient trop de personnalité et de vie pour se laisser
+grossièrement éteindre, s'en allaient successivement à la file, il
+resta, et passa maître, les maîtres partis. Il n'avait rien de ce qui
+avait brouillé les fondateurs de la maison avec un homme qui traitait
+ses écrivains comme un allumeur de quinquets attaqué d'ophtalmie
+traite ses becs de gaz, dont il hait et diminue la clarté. Taillandier
+était, lui, un quinquet fort sage, de lumière modérée, de chaleur sans
+inconvénient; enfin il était comme il fallait être pour vivre
+éternellement dans le clair-obscur de l'endroit. Chose importante! il
+réussissait dans l'ennui. En talent, il était le billon dont Gustave
+Planche était la monnaie blanche. C'était du Gustave Planche tombé
+dans de l'allemand, une vase terrible et de laquelle on n'a jamais pu
+le sortir! S'il n'y avait pas d'Allemands au monde, on peut se
+demander ce que serait Saint-René Taillandier. Il est bien probable
+que nous serions privés de ce grand homme. Aujourd'hui, les
+connaissances que son livre atteste sont, comme toujours, des
+importations d'Allemagne, sur lesquelles ne rayonne jamais l'aperçu
+qui les nationaliserait.
+
+La seule chose en propre qui appartienne donc à Taillandier, c'est son
+christianisme _libre_, lequel ne lui a pas coûté grand'peine,
+puisqu'il n'est, dans une tête ouverte à toutes les choses vagues, que
+la notion confuse d'une liberté sans limites. Ce christianisme sans
+gêne est fort au-dessous d'un protestantisme quelconque, car le
+protestantisme a des liens qui l'embrassent et qui le retiennent en
+des communions déterminées, et comme le catholicisme, mais avec moins
+de bonheur et de facilité que le catholicisme, il a toujours essayé de
+défendre son unité, sans cesse menacée et faussée d'ailleurs par son
+principe même. Non! Taillandier n'a pas l'honneur d'être protestant,
+ou, s'il l'est, car tout le monde qui désobéit peut l'être, c'est un
+protestant sans doctrine, comme il est un philosophe sans philosophie,
+comme il est un fantaisiste sans invention, et l'introduction de son
+livre d'_histoire et de philosophie religieuse_ nous met
+particulièrement au courant de cette fantaisie sans puissance.
+
+Dans cette introduction, en effet, Taillandier, qui a la prétention de
+remuer ses petites idées générales tout comme un autre, s'efforce de
+résumer et de bloquer celles qu'il a dispersées dans les _articles_ de
+son livre, et, comme ici nous n'avons pas de romans allemands à
+exposer ou des cancans d'érudition allemande à faire, nous montrons
+mieux ce que nous sommes par nous-même dans cette introduction, d'une
+clarté tout à la fois innocente et cruelle. Quand on a lu ce triste et
+traître morceau, impossible de se méprendre sur l'incurable faiblesse
+d'esprit d'un homme qui a osé écrire au front de son livre les mots
+d'_histoire_ et de _philosophie religieuse_, et qui, précisément dans
+ces deux grands ordres d'idées, ne procède que par sophismes
+vulgaires, et a démontré qu'il n'y avait en lui que la pauvreté de
+l'erreur.
+
+Saint-René Taillandier a repris une millième fois la thèse maintenant
+abandonnée de tout ce qui a quelque ressource de discussion dans la
+pensée, cette distinction banale de l'avocasserie philosophique d'un
+christianisme du passé mis en contraste avec le christianisme de
+l'avenir. «Le christianisme du passé est judaïque,--dit-il insolemment
+pour les juifs, nos ancêtres, et pour nous;--il est judaïque parce
+qu'il prétend maintenir, sans hérésie, sans atteinte à la tradition,
+l'intégrité de la croyance.» Et pour légitimer cette affirmation, qui,
+vous le voyez, se détruit seulement en s'exprimant, et prouver qu'il
+est de l'essence de la vérité éternelle d'être moins forte que le
+temps et de changer avec lui, après avoir posé le principe faux du
+changement nécessaire il le complète en l'appuyant sur des
+affirmations historiques d'une égale fausseté.
+
+«Ainsi--dit-il--l'Église de saint Louis n'était pas l'Église de
+Constantin», et on pourrait le mettre au défi de dire en quoi ces deux
+églises diffèrent! Ainsi encore il assure ailleurs que le
+christianisme aurait péri au XVIe siècle sans la réforme protestante,
+et il ne parle pas de cette grande réforme du concile de Trente qui,
+pendant que Luther et les autres voulaient tout anéantir, sauve tout,
+en sauvegardant le dogme,--le dogme éternel! Certes! Taillandier, qui
+est un professeur et un lettré, n'a pu rester en de si profondes
+ignorances ou tomber dans des oublis si légers, et je sais bien quel
+mot la Critique pourrait lui infliger si elle ne savait aussi la
+triste faculté de se faire illusion qu'ont les hommes, et ceux-là même
+dont la tête a le moins de fécondité.
+
+Du reste, il n'y a pas, dans cette introduction aux fragments
+d'_histoire et de philosophie religieuse_, que l'erreur souche du
+point de vue principal. Sur la grosse erreur, Taillandier en a brodé
+fort bien de petites, comme on brode sur un fond de perles des perles
+plus fines. Il n'y a que les perles qui manquent ici. Taillandier n'a
+pas même la perle de l'erreur. Il n'en a que la verroterie.
+Croira-t-on, par exemple, que dans sa fameuse introduction il ait
+confondu honteusement le monde religieux et le monde politique?
+Croirait-on qu'il compte deux sortes d'esprits dans le XVIIIe siècle?
+Et pourquoi pas trois? pourquoi pas dix?... A quel _fond de choses
+réelles_ vont ces vieilles rubriques, usées comme pantoufles par les
+sophistes du temps, et qui sont chez Taillandier les procédés
+ordinaires?... Spiritualiste de prétention, spiritualiste que nous
+connaissons bien, et dont toute la visée et tout l'espoir est de
+spiritualiser tellement le christianisme qu'il n'en reste absolument
+rien, il pouvait s'épargner ces comédies de _queue_ que les renards
+jouent aux dindons; il pouvait s'épargner les filières par lesquelles
+il veut faire passer sa pensée... qui n'y passe pas et que nous voyons
+toujours!
+
+Parlons maintenant sans ironie. L'amour du christianisme de
+Taillandier est tout simplement la haine du catholicisme, comme le
+respect de Saisset en est l'envie. Le christianisme prétendu de
+Taillandier, c'est la tolérance de tout, sans cela, il ne le
+tolérerait pas. Ce christianisme repousse formellement, après l'avoir
+cité, ce mot sublime: _le Christ aux bras étroits_, de Bossuet. Il
+veut que son Christ, à lui, ait les bras ouverts d'une courtisane! Je
+demande bien pardon de mettre de pareils mots l'un en face de l'autre,
+même par horreur des idées qu'ils expriment; mais j'en renvoie le
+sacrilège à la philanthropie contemporaine, qui, à force d'amour pour
+l'auguste liberté des hommes, est parvenue à faire de son Dieu la
+prostituée du genre humain.
+
+
+III
+
+Telles sont les idées, en propre, de Saint-René Taillandier, de cet
+homme qui, par la médiocrité de son talent, mériterait bien la
+miséricorde de la Critique, mais qui, par le dogmatisme de ses
+affirmations erronées, mérite sa sévérité. Telles sont la philosophie
+et l'histoire de cet optimiste faux chrétien qui croit, dit-il, à la
+Providence divine, comme il croit à la destinée, comme il croit à ce
+XIXe siècle qui _a réveillé l'infini_, comme à la science, comme à
+tout, et qui a le mysticisme de toutes ces sornettes contemporaines,
+lesquelles formeront un jour une logomachie à faire pouffer de rire
+nos descendants!
+
+Hors ces _idées générales_, dont nous avons essayé de donner l'idée,
+il y a dans le livre de Taillandier son train-train de critique
+ordinaire, et cette partie du livre n'a plus pour nous le même
+intérêt. Les opinions d'un homme ne sont-elles pas tout en cet homme?
+Qu'importent ses relations et ses goûts! Les relations de Saint-René
+Taillandier, c'est tout le personnel, ancien et moderne, de la _Revue
+des Deux Mondes_, pour laquelle son livre est une épouvantable
+_réclame_ de quatre cents pages environ, et ses goûts, c'est Renan et
+Edgar Quinet, auxquels il a consacré toute la partie du volume qu'il a
+pu arracher aux Allemands. Il est vrai qu'il y a beaucoup d'allemand
+encore dans Renan et Quinet. Et voilà pourquoi, sans nul doute, ces
+deux messieurs, dont l'un téta Herder et l'autre Hegel,--le puissant
+Hegel, dit Taillandier avec tremblement,--lui paraissent presque deux
+hommes de génie. L'opinion personnelle de Taillandier nous étant assez
+indifférente, à nous qui avons aussi notre opinion sur ces messieurs,
+nous ne ferons pas de la critique sur de la critique, et nous
+laisserons Taillandier au charme de ses impressions.
+
+Ce qui est curieux, ce n'est pas que deux rédacteurs de la _Revue des
+Deux Mondes_ paraissent deux fiers hommes à un troisième rédacteur de
+la _Revue des Deux Mondes_. Le curieux, dans ces articles, c'est
+justement ce qui se mêle parfois d'une manière tout à fait inattendue
+à l'éloge de l'un et de l'autre. Par exemple, vous aviez cru, n'est-ce
+pas? qu'Ernest Renan, quoique sorti du séminaire, n'était pas
+précisément la gloire de ce respectable établissement? Eh bien,
+c'était là une erreur! C'est comme cette liberté religieuse qui manque
+à la France! Aux yeux de colombe de Taillandier, ce tendre Fénelon de
+la religion libre de l'infini, Renan,--qui a le _sentiment de
+l'infini_ et qui est un sonneur de cloches de cette religion de
+l'infini _réveillée_,--Renan est profondément religieux, et si
+Saint-René Taillandier ne s'ajustait pas très bien, par son genre de
+talent, à la consigne absolue de la _Revue des Deux Mondes_: «soyez
+gris et lourd!», il aurait peut-être été piquant et coloré pour la
+première fois de sa vie en nous parlant des sentiments religieux de
+Renan; mais Buloz, qui ne badine pas, a été obéi!
+
+De même, dans l'article sur Edgar Quinet. Quinet, le révolutionnaire,
+n'est pas seulement religieux, lui, il est _patricien_ et
+_sacerdotal_, ce qui, par parenthèse, n'est pas une injure, comme vous
+pourriez le croire, sous la plume du dévot _libre_ au christianisme de
+l'infini!
+
+Ces inconséquences, ces titubations, n'inquiètent pas beaucoup
+Taillandier. Elles sont nombreuses dans son livre, mais parmi toutes
+il y en a une sur Machiavel que je me permettrai de citer... Il y a,
+de par le monde allemand, un certain Gervinus qui a fait une
+justification de Machiavel, comme Macaulay en a fait une autre en
+Angleterre. Seulement ce Gervinus n'a pas le brillant coup de batte de
+Macaulay, qui a été un peu, ce jour-là, l'Arlequin de l'histoire.
+Gervinus est plus lourd naturellement, plus compendieusement
+travaillé, plus creusé et plus creux que l'historien anglais.
+
+Tout le temps que Taillandier examine et développe les idées de
+Gervinus, il n'ose pas s'inscrire en faux contre cet Allemand, qui lui
+impose comme tout Allemand; mais ailleurs, quand il a besoin de
+flétrir, je crois, les vieux catholiques intolérants, il oublie que
+Machiavel «est un grand coeur pur de citoyen», finement ironique
+seulement quand il est atroce, et il se permet une tournure hautaine:
+«Quoi qu'en puissent penser les Machiavel!» dit-il avec un mépris qui
+n'est pas pour Machiavel tout seul, mais qui cependant l'éclabousse!
+Aimable légèreté, et bien justifiée. Taillandier est un homme de
+lettres, et, malgré ses fragments de _philosophie_, il n'est nullement
+un philosophe; il a le droit du caprice qu'ont les hommes
+d'imagination et les jolies femmes. Or, un homme de lettres est
+toujours censé avoir de l'imagination...
+
+
+IV
+
+Mais finissons. Aussi bien est-ce assez comme cela sur Saint-René
+Taillandier et sur toute cette littérature de pièces et de morceaux
+qu'il nous donne. Son livre n'ajoutera rien à l'opinion qu'on a,
+depuis qu'on la lit dans la _Revue des Deux Mondes_, de cette plume de
+_peine_ de Buloz. Il n'y a que la _Revue_ qui puisse récompenser par
+un éloge semblable à celui qu'il fait de toute sa rédaction les
+services que lui rend Taillandier.
+
+Il faut être juste, pourtant: Saint-René Taillandier n'est pas le plus
+mauvais écrivain du groupe littéraire dont il fait partie, de ce
+groupe obscur, sans couleur, sans sonorité, de peu de nerf, qui s'en
+va laissant sa critique sur les écrits contemporains et qu'on pourrait
+appeler très bien «les colimaçons de la littérature», car ils portent
+aussi leur maison sur le dos et ils la traînent partout comme les
+écrivains de la _Revue des Deux Mondes_, qui ne sont jamais nulle part
+que des écrivains de la _Revue des Deux Mondes_. Seulement, ce qu'ils
+laissent sur les littératures est moins brillant que la trace des
+colimaçons des jardins sur les feuilles vertes dépliées.
+
+Et Saint-René Taillandier en est bien heureux! Sans cela on le
+congédierait.
+
+
+
+
+JULES SIMON[12]
+
+
+I
+
+Dans le _Journal des Débats_, quand parurent la _Religion naturelle_
+et _le Devoir_[13], Taine écrivit une pompeuse réclame sur ces deux
+livres, se vantant, pour le compte de Jules Simon, des _deux cent
+mille_ lecteurs qu'en moyenne il devait avoir. Dans l'état actuel du
+journalisme et de nos moeurs, une _réclame_ quelconque ne saurait
+étonner personne, mais celle-ci avait du caractère, et d'ailleurs, qui
+sait? peut-être ne mentait-elle pas. Taine, qui l'avait signée, est
+l'auteur des _Philosophes français_, dans lesquels il n'est pas dit un
+mot de ce grand philosophe français, Jules Simon, découvert depuis, et
+dont il annonce les mérites avec un accent triomphal. En les
+annonçant, Taine n'a pas eu l'illusion d'une même philosophie. Il
+n'est pas philosophe à la manière de Simon. Ce n'est pas un panthéiste
+que Taine, c'est mieux,--c'est-à-dire pis; mais il a pour le
+panthéisme les bontés qui conviennent à un homme comme lui.
+
+ [12] _La Religion naturelle_; _Le Devoir_ (_Pays_, 7 février 1860).
+
+ [13] Hachette et Cie.
+
+Or, l'humble Simon n'est, lui, qu'un simple déiste; mais, tout simple
+déiste qu'il soit, il a, précisément dans le livre dont Taine est le
+cornac sonore, appliqué au panthéisme ce dernier coup de pied qui fait
+_mourir deux fois_ les lions mourants... Quelle raison secrète a donc
+dicté la _réclame_ de Taine?... Est-ce le rachat d'un ancien silence,
+jugé impertinent par la maison dans laquelle Taine et Simon
+travaillent tous les deux?... Les philosophes auraient-ils leurs
+expiations ou leurs pardons d'injures, comme ces misérables chrétiens
+qu'ils méprisent?... Ou ne serait-ce, encore et toujours, que la
+coalition éternellement prête à se reformer de toutes les philosophies
+contre la religion chrétienne?... Quoi qu'il en soit, du reste, je ne
+repousse pas l'arithmétique de la _réclame_. Eh! pourquoi Jules Simon
+n'aurait-il pas ses deux cent mille lecteurs tout comme un autre?...
+Henri Martin les a bien! Pourquoi Jules Simon ne serait-il pas l'Henri
+Martin de la philosophie? Il a tout ce qu'il faut pour cela.
+
+Pas tout à fait, pourtant. Ce serait vraiment trop dire. Henri
+Martin--on le verra mieux dans l'étude que nous lui consacrerons--a
+sur un fond terne un relief comique; un seul, il est vrai, mais très
+comique, il faut l'avouer. Il a le regain d'imagination qui fut
+suffisant pour produire cette ineffable plaisanterie du druidisme,
+_gui_ d'un ridicule fabuleux que la Critique doit couper, avec une
+serpette d'or, sur les chênes de son histoire. Comme le dirait Hugo,
+moins abracadabrant qu'Henri Martin, Jules Simon n'a que le fond
+terne. Le relief lui manque, et jamais chez lui l'imagination ne nous
+venge, par un écart plus ou moins burlesque, des longs développements,
+très consciencieusement ennuyeux.
+
+Jules Simon était autrefois, si je ne me trompe, le suppléant de
+Cousin avant Saisset. C'était un de ces suppléants qui ne peuvent
+inquiéter l'amour-propre de ceux qu'ils suppléent, et qui les
+rappellent, mais par tout ce qu'ils ne sont pas. Seulement, il aurait
+dû venir après Saisset, pour l'ordre des nuances et des dégradations.
+Il l'aurait diminué et il aurait été lui-même. Gens de même école, de
+même étude, de même doctrine chétive,--car une doctrine doit être une
+affirmation sous peine de maigreur,--complices dans le travail d'un
+même dictionnaire, ces deux Arcadiens--_Arcades ambo_--avaient bien
+des côtés fraternels. Mais Simon était un Saisset... effacé. Il pense
+à peu près les mêmes choses que Saisset, mais il les dit plus
+mollement; il les empâte _un petit_. Il fait plus gras et plus pesant
+le beignet philosophique. Ce n'est pas lui qui aurait dit cette
+netteté, par exemple: «Les philosophes, voilà les seuls prêtres de
+l'avenir!» Il n'aurait pas osé. Il aurait donc dû venir après Saisset.
+Cet escalier d'une philosophie descendante, dont les premiers degrés
+sont par en haut Royer-Collard et Cousin, eût été plus régulier si
+Jules Simon fût venu après Saisset et qu'il eût été, de l'escalier, la
+dernière marche. Qu'y a-t-il à descendre après Simon? Vous êtes à ras
+de sol.
+
+Esprits, du reste, tous les deux, qui sont des exemples, et qui nous
+font dire--et ce serait avec désespoir si nous croyions à cette grande
+vanité de la philosophie--qu'il n'y aura pas de gloire qui s'appelle,
+en France, au XIXe siècle, la gloire philosophique. Jules Simon, ce
+blond jeune homme qui n'a pas bruni, a, comme Saisset, passé toute sa
+vie à citer des textes et à commenter des doctrines tombées en
+désuétude et dans le mépris de l'histoire, si l'histoire n'était pas
+une pédante quand elle est écrite par des professeurs! Nous avons
+entendu les historiettes de Simon lorsqu'il faisait son cours sur
+l'école d'Alexandrie. Jeunes et de bonne heure en posture, à cet âge
+où la tête est féconde, fût-ce même en folies, Jules Simon et Saisset
+ne furent que sages et ne créèrent rien. Ils jouèrent, plus ou moins
+correctement, ces Arcadiens, de la serinette de l'école. Mais ce fut
+tout. Ils n'eurent la crânerie d'aucune hypothèse, l'insolence
+d'aucune généralisation, qui les eussent peut-être égarés, mais sur
+des hauteurs. Ils ne tuèrent sous eux aucun système, et ils passèrent
+leur temps et leur jeunesse à faire, sur la pensée et les systèmes des
+autres, le petit travail critique que fait sur lui-même le pauvre
+enfant de Murillo dont je veux leur épargner le nom!
+
+Aujourd'hui, arrivé à cet autre âge de la vie où l'on paquette son
+bagage pour la postérité, Jules Simon, dont il est plus
+particulièrement question ici, d'ancien anecdotier philosophique s'est
+fait moraliste pour son propre compte, et presque théologien.
+Singulière morale, il est vrai, et théologie plus étrange encore! Il a
+écrit un livre du _Devoir_ sans sanction, et un autre livre de la
+_Religion naturelle_ qui n'est qu'un catéchisme à l'usage de ceux qui
+n'ont pas la tête faite pour la philosophie et de ceux qui n'ont pas
+le coeur fait pour la religion.
+
+
+II
+
+En effet, ni philosophie positive ni religion positive, et la manière
+de se passer de toutes les deux élevée à l'état de théorie, voilà d'un
+mot tout le livre de Jules Simon qu'il appelle la _Religion
+naturelle_, et qui pourrait très bien, sans jeu de mots, dispenser du
+_Devoir_, qui a dû le suivre, car, quel que soit l'ordre de succession
+dans la publicité, il est certain que le _Devoir_ est la conséquence
+de la _Religion naturelle_, au moins dans la tête de l'auteur.
+D'ailleurs, à défaut d'une idée, cette mère robuste d'une idée, c'est
+le même sentiment qui les a inspirés. «Si je pouvais,»--nous dit Simon
+dans la préface de sa _Religion naturelle_, avec ce ton plus doux qui
+n'appartient qu'à lui et qui fait de la voix de son confrère Saisset
+un miaulement tigresque;--«si je pouvais seulement ranimer une
+espérance... pacifier un coeur souffrant, je croirais que ces
+_humbles_ pages n'ont pas été entièrement perdues.» Et dans la
+préface du _Devoir_: «J'ai combattu ces impiétés--(l'impiété d'avoir
+condamné cet hérétique d'Abeilard et Descartes!)--pendant dix-sept ans
+d'enseignement... Je dédie à cette éternelle cause mon _humble_
+livre...» Toujours l'humilité! Jules Simon est l'humble des humbles en
+philosophie:
+
+ Le plus humble de ceux que son amour inspire!
+
+car il y a en ce moment l'_école des humbles_ en philosophie, et ce
+sont ceux-là qui, comme Simon, au lieu de compliquer et de tortiller,
+à la manière allemande, les arabesques déjà si brouillées de la
+philosophie, les simplifient, au contraire, jusqu'à la ligne la plus
+mince et la plus diaphane, afin que cela devienne si facile d'être
+philosophe que _naturellement_ tout le monde le soit!
+
+Et tout le monde le sera. Pourquoi donc pas?... Le seul dogme de la
+_Religion naturelle_ de Simon est l'incompréhensibilité de Dieu. Comme
+c'est commode pour la haute épicerie que d'y renoncer! Jules Simon,
+qui a lu beaucoup et cité beaucoup Pascal dans ses notes, ne se
+rejette pas, comme Pascal, de désespoir, devant cet abîme du
+scepticisme qui gronde mais qui ne répond pas, au Dieu positif de la
+Révélation et de l'Église. Il a la tête plus forte que Pascal:
+«Philosophiquement--dit-il--nous ne _savons le comment de rien_; mais
+voilà pourquoi--ajoute-t-il--il y a une religion naturelle.» Moi, je
+dirais plutôt: Voilà pourquoi il _doit y avoir_ une religion
+positive, une religion qui, sur toutes les questions important à
+l'homme et à sa destinée, prend un parti net et lui impose une
+solution.
+
+Mais telle n'est pas l'opinion de Jules Simon. Si, selon lui, le Dieu
+philosophique n'est pas compréhensible, même aux plus grands génies
+philosophiques, et si le Dieu de la révélation n'est pas digne
+d'occuper ces immenses esprits, qui ne peuvent établir le leur par le
+raisonnement, eh bien, tout n'est pas perdu! Il y a le Dieu de la
+conscience naturelle que chacun porte avec soi et en soi, comme le
+sauvage porte son manitou à sa ceinture. C'est à ce Dieu excessivement
+peu compliqué du déisme libre qu'il faut revenir. C'est à ce Dieu
+marionnette, dont chacun tire le fil comme il veut ou ne le tire pas
+du tout, que Jules Simon nous renvoie. C'est le _Dieu des bonnes
+gens_,--sans l'excuse de la chanson et du cabaret!
+
+
+III
+
+Certes! je n'ai jamais, pour mon compte, estimé beaucoup la
+philosophie, mais je ne l'ai jamais méprisée autant que le
+_philosophe français_ Jules Simon. Dans sa _Religion naturelle_ il
+l'a mise bien bas, cette vieille mère qui avait son orgueil et
+voulait régner comme Agrippine. Il l'a ravalée jusqu'au niveau des
+intelligences égalitaires les plus égales entre elles; il l'a enfin
+démocratisée. Et voilà la cause d'un succès sonné sur le trombone de
+Taine, ce musicien polonais de dentiste que le succès a donné à
+Jules Simon! La notion de la religion naturelle, anti-philosophique
+et anti-théologique, comme l'entend le sens très commun de Jules
+Simon, doit trouver, à coup sûr, plus de deux cent mille lecteurs.
+
+Mais je ne méprise pas assez la philosophie, et je respecte trop toute
+religion, et en particulier la mienne, pour vouloir seulement discuter
+cette notion de religion naturelle que Simon oppose, d'un côté à toute
+religion positive, et de l'autre à toute philosophie. Il doit suffire
+à la Critique de la signaler. Si cette idée était nouvelle, peut-être
+faudrait-il l'exposer dans ses menus détails, car toute nouveauté,
+pour les esprits faibles, est un charme; mais elle est décrépite, et
+Jules Simon ne l'a pas rajeunie. Dieu trouvé au fond du coeur,--quand
+on l'y trouve; Dieu inné, _étoile inconnue du monde invisible, aimable
+et brillante_,--pas trop brillante, cependant, si elle est aimable;
+Dieu qui promet, par la souffrance et le spectacle de l'injustice, une
+immortalité... probable, et n'ayant pour _tout culte_ qu'une prière
+qui ne demande rien, par respect pour les lois générales du monde,
+mais qui remercie, on ne sait trop pourquoi! telle est cette _religion
+naturelle_, mêlée d'un stoïcisme incertain qui voudrait bien qu'on lui
+payât les appointements de sa vertu, mais qui n'est pas sûr de les
+toucher. Telle est cette religion que Jules Simon a rajustée et
+retapée, comme Henri Martin l'_Histoire de France_, pour l'éducation
+de la bourgeoisie du XIXe siècle.
+
+Évidemment, la notion d'une religion pareille n'est pas trop dure pour
+la foi, ce ressort rouillé et détraqué qui ne va plus. Elle ne brise
+pas non plus, sous une difficulté épaisse et accablante, l'esprit qui
+aime la clarté dans un petit espace. Enfin, elle n'enchaîne pas de
+trop court cette follette chevrette de liberté, la petite bête la plus
+aimée de cette vieille fille que nous appelons «notre époque» avec
+tant d'orgueil! Elle a donc, il faut en convenir, toutes les
+conditions d'une popularité immense, car il est des temps pour
+niaiser, a dit Pascal,--Pascal qui ne se doutait guères, quand il
+criait sa torture de sceptique, des citateurs qui devaient lui venir,
+et qui s'en serait allé à la Trappe, pour ne plus rien dire, s'il
+avait pu les deviner!
+
+Mais ce n'est pas l'idée d'une religion naturelle, inventée pour
+envoyer se promener toutes les autres religions positives, au nom
+d'une philosophie qui y va avec elles, ce n'est pas cette idée que je
+blâme le plus dans ce livre. Les notions sont ce qu'elles peuvent être
+dans les têtes humaines. La loi géométrique nous dit que le contenu ne
+peut pas être plus grand que le contenant. Le déisme, l'idée la plus
+faible qu'il y ait en philosophie religieuse, est proportionnel au
+cerveau de Jules Simon. Mais ce que je blâme plus que ce déisme,
+peut-être involontaire, c'est de l'avoir capitonné, pour lui faire
+faire illusion, avec des idées qu'on n'aurait jamais eues sans la
+religion positive qu'on repousse.
+
+Jules Simon n'est pas, comme on pourrait le croire, un ignorant en
+christianisme; et, malgré la simplicité, chère aux esprits vulgaires,
+de sa religion naturelle, dont il nous donne les preuves humaines,
+psychologiques, individuelles, et par conséquent peu obligatoires, ce
+qu'il y a d'illusionnant et de dangereux dans cette religion, à portée
+de toutes les faiblesses, c'est encore ce que le christianisme, dont
+l'action nous pénètre comme la lumière, y a versé d'influence secrète
+et démentie. Là est le mal, un mal profond, que celui qui le fait
+n'ignore pas.
+
+On doit tout au christianisme, même les idées qui masquent le mieux la
+fausse théorie qu'on dresse contre lui, et tout est bon à
+l'ingratitude. C'est pour mieux lui prendre ses plumes qu'on veut tuer
+le divin oiseau. Oui! on égorge, ou du moins on essaie d'égorger le
+christianisme, selon cette grande loi de précaution que le plus sûr
+est toujours d'égorger celui que l'on pille, et la doctrine
+_assassine_ se revêt de la morale de la doctrine assassinée et nous
+soutient que c'est à elle, cette morale volée dont elle ne peut pas
+même se servir.
+
+Car la punition des sophistes qui vivent sur les idées chrétiennes,
+c'est de ne pouvoir longtemps en vivre. Ils sont trop faibles pour les
+manier. Il faut une sanction à la morale chrétienne, que seul le
+christianisme a trouvée, et qu'une doctrine humaine, philosophique ou
+naturelle, ne peut remplacer!
+
+Mais qu'importe, du reste? l'effet est produit, et il s'agit peut-être
+plus pour Jules Simon de tactique que de théorie. Sa tactique, c'est
+la substitution d'un théophilanthropisme nominalement religieux aux
+religions qui furent jusqu'ici l'honneur et la force morale du monde,
+et c'est cette substitution qu'il est bon de réaliser sans coup férir
+et sans danger, sans éveiller les justes susceptibilités de ces
+religions, puissantes encore, et en leur témoignant tous les respects.
+Platon mettait les poètes à la porte de sa république avec des
+couronnes; le Platon de la maison Hachette veut mettre toutes les
+religions à la porte de tous les coeurs, en se prosternant devant tous
+les sanctuaires. Depuis La Réveillère-Lepeaux, d'inepte et fade
+mémoire, rien de pareil ne s'était vu. Jules Simon est un La
+Réveillère-Lepeaux sans les fleurs. Il est, dans l'ordre laïque et
+philosophique, dans un ordre étendu et profond, ce que fut l'abbé
+Châtel dans l'ordre ecclésiastique et circonscrit. Non seulement il se
+fait prêtre contre les prêtres et trace lui-même l'Évangile de son
+théophilanthropisme, mais il va le prêcher. Il fait des tournées. La
+Belgique, cette terre spongieuse de toute sottise d'incrédulité,
+appelle souvent ce singulier missionnaire et boit avidement ses
+prédications albumineuses, car l'éloquence de Jules Simon ressemble à
+son style, c'est du _vicaire savoyard_; mais baveux où l'autre est
+coulant. Dans ces tournées pour l'entretien de ce culte aisé et réduit
+qu'il prêche, Jules Simon place des _Devoirs_, des _Libertés_, des
+_Religions naturelles_, comme les missionnaires protestants placent
+des Bibles; mais avec cette différence qu'il ne les donne pas...
+
+Vous voyez bien qu'il n'y a plus là ni philosophie, ni religion, ni
+même littérature, ni rien qui puisse appartenir à un examen
+désintéressé d'idées ou de langage. La Bibliographie peut enregistrer
+une curiosité de plus, mais la Critique littéraire doit se taire et
+faire place à une autre critique,--la Critique des moeurs. On a parlé
+beaucoup de _signes du temps_ en ces dernières années. Eh bien, en
+voilà un, et qui n'est pas un météore! C'est Simon. Ah! nous sommes
+bien loin maintenant de Saisset. Quand nous nous retournons vers lui
+de Jules Simon, nous le trouvons bien brave et bien franc, et presque
+bien grand philosophe, ce pauvre Saisset, qui du moins, lui, ne baise
+point les pieds du christianisme pour le tirer par là, comme on tire à
+soi un cadavre dont on veut nettoyer le sol! Je sais bien que le
+talent n'est pas dans Jules Simon et que l'ennui, un immense ennui,
+s'échappe de ses oeuvres; mais raison de plus pour tout craindre.
+L'ennui n'est pas une garantie, et n'avoir pas de talent du tout en
+voulant qu'il n'y ait plus du tout de religion est un moyen d'agir sur
+la reconnaissance des hommes, et c'est la seule chose d'esprit
+peut-être dont on puisse, dans son système, louer Jules Simon.
+
+
+
+
+VERA[14]
+
+
+I
+
+Ce sont les travaux de Vera--un nom heureux pour un philosophe!--que
+nous tenons surtout à faire connaître ici bien plus que les travaux de
+Hegel, qui sont connus[15] et mis, par certaines gens, dans la gloire.
+Lui, Hegel, est bien plus que connu. Il est célèbre. Il n'est plus, il
+est vrai, dans la période ascendante d'une célébrité qui monta comme
+la mer, mais qui commence de s'abaisser et de reculer comme elle, et
+non pas, comme elle, pour revenir... «Trente ans,--disait le plus
+positif des esprits de ce siècle positif,--trente ans, voilà ce que
+dure à peu près toute gloire philosophique allemande!» Et il avait
+raison. C'est moins long que la beauté d'une femme! Kant, Fichte,
+Jacobi, Schelling n'existent plus... que dans Tennemann. Mettons pour
+Hegel, qui est le plus fort de tous ces Allemands, mettons quelque
+chose comme quatre-vingts à cent ans d'influence malsaine sur le
+monde, quelque chose comme la beauté de Ninon qui, vieille, fit des
+conquêtes jusqu'à l'épée dans le ventre, car on se tua pour ses beaux
+vieux yeux chargés de tant d'iniquités. Oui! mettons cela, si vous
+l'exigez... Mais après, et même peut-être avant, Hegel, comme Kant,
+aura son Henri Heine. Il lui surgira un Heine, un Yorick, un bouffon
+quelconque, qui lui jettera sa pelletée de plaisanteries sur la tête,
+et c'en sera pour jamais!
+
+ [14] _Introduction à la Philosophie de Hegel; La logique de Hegel_
+ (_Pays_, 20 mars 1860).
+
+ [15] De réputation plus que de fait, pourtant. Il y a une très
+ curieuse traduction, par H. Sloman et J. Wallon, de la _Logique
+ subjective_ de Hegel, qui n'est pas la _Logique_ dont il est question
+ ici. Nous en parlerons quelque jour.
+
+C'est de la plaisanterie, en effet, que ressortent tous ces systèmes
+de philosophie qui veulent expliquer ce monde de mystère et en
+supprimer le crépuscule.
+
+C'est de la plaisanterie. La plaisanterie, qu'on croit légère, c'est
+si souvent du désespoir! Ainsi que tous les derniers venus en
+philosophie,--et ni plus ni moins qu'eux,--le grand Hegel a cru nous
+apporter le dernier mot des choses. La grosseur d'un tel ridicule
+s'est augmentée de toute la grandeur de son esprit, et le ridicule
+n'en a été que plus gros. Cet esprit puissant, mais dans un vide
+immense, s'est trompé, de la plus petite erreur et de la plus commune,
+sur le compte de la destinée humaine, que Schelling--un philosophe
+comme lui, pourtant!--ne pouvait expliquer sans la chute. Perdu dans
+l'abstraction où ils se perdent tous, il a dédaigné de regarder cette
+tête de l'homme, qui s'est déformée en tombant, et dont les facultés,
+devenues inaptes à saisir la vérité d'une prise souveraine, ne font
+plus pour la prendre que de gauches mouvements.
+
+Il n'a vu ni le dehors ni le dedans de ce condamné politique de Dieu,
+en prison dans ses organes et en prison sur sa mappemonde, ce double
+pénitentiaire parfaitement construit, avec ses climats et ses langues,
+qui, à lui seul, dirait la faute, quand l'histoire, plus certaine que
+la philosophie, ne nous la dirait pas. Et il a eu la prétention
+superbe, froide, mais naïve, de pénétrer les _essences_, de saisir
+l'_absolu_ dans sa notion la plus précise et la plus profonde, de
+_construire_ enfin ici-bas _scientifiquement_ la vérité (je parle sa
+langue, non la mienne). C'était, en d'autres termes, la prétention de
+hausser un peu la voûte du ciel pour nous faire plus de jour! Que
+voulez-vous? Si pédant, si triste, si Allemand qu'on soit, quand on
+fait le Titan on est toujours burlesque. L'atroce ennui qui s'échappe
+de sa logique, et sa logique est tout son système, ne servira pas de
+bouclier à Hegel contre les Heine de l'avenir qui l'attendent, car,
+comme Kant, tué par un Allemand, il ne mourra pas d'une plaisanterie
+française. Ce serait trop! Il est plus digne de l'esprit de la
+Providence qu'il meure sous une plaisanterie de son pays.
+
+Et cependant, malgré cet ennui inconnu en Allemagne, mais partout
+ailleurs insupportable, d'une _logique_ qui déchiquette l'abstraction
+plus que toutes les autres _logiques_ qui aient jamais été publiées
+par les anatomistes du raisonnement, malgré l'effrayante spécialité de
+son langage et tout ce qui nous empêche de peser sur le texte même de
+Hegel, nous ne pourrons pas ne point l'atteindre puisque nous voulons
+vous parler des travaux d'un écrivain qui en a fait le fond et le but
+de ses oeuvres. Vera est né de Hegel ou pour Hegel. Il respire et
+pense par Hegel. _Il a mal à sa poitrine_, c'est-à-dire... à son
+cerveau. Je crains bien, pour ma part, qu'il ne lui ait donné sa
+pensée--comme on donne quelquefois sa vie!--de manière à ne pouvoir
+plus la reprendre, et, franchement, je le regretterais. C'est une
+intelligence très noble et très savante que celle de Vera, amoureuse
+de la clarté jusque dans les ténèbres de son maître, et la
+produisant--ce qui n'est pas facile dans un pareil milieu--à force de
+l'aimer. Universitaire français sous un nom espagnol (descend-il de
+l'historien Vera?), docteur et professeur de philosophie, Vera est
+tellement hegelien qu'il pourrait bien rester tel, par une de ces
+destinées qui tiennent à l'ordre hiérarchique des esprits, dont les
+plus forts, dans un ordre d'idées, sont les plus fidèles; mais, s'il
+reste hegelien, nous lui devrons toujours Hegel,--ce Hegel auquel il
+devra, lui, sa philosophie. Non seulement il nous l'aura traduit, mais
+il nous l'aura interprété. Cet homme fameux, mais mal expliqué dans
+l'arcane de son texte, dont jusqu'ici on ne nous a donné que des
+déchirures, ce _Vieux de la Montagne_ philosophique, compromis par les
+Cousins et les Proudhons et toute la bande d'_assassins_ littéraires
+ou politiques, Vera nous l'aura dévoilé. Il l'aura vulgarisé, sans
+jamais le compromettre, et il aura pu quelquefois le suppléer. Ce
+n'est pas là un mince service. Par lui, le dieu pour les uns, le
+monstre pour les autres, sera mis debout, les pieds sur la terre, à
+portée de main. Nous pourrons en juger l'organisation, la musculature,
+l'intégralité. Nous saurons enfin ce que c'est que le hegelianisme et
+ce qu'il doit tenir de place dans l'histoire de l'esprit humain.
+L'erreur au moins sera mesurée, et, fût-elle colossale, toute erreur
+mesurée diminue toujours.
+
+
+II
+
+Malheureusement, cette mesure, dont nous sommes impatients, ne peut
+être prise immédiatement. Nous ne pouvons que l'annoncer. Vera, qui
+nous donnera un jour le Hegel complet, ne nous donne encore qu'une
+partie des oeuvres, et la partie la plus difficile à comprendre, la
+plus aride, et, pour ainsi parler, la moins traduisible: cette
+affreuse _Logique_[16] dont Hegel tire tout, en forçant tout. C'est
+parce que Vera est un philosophe qu'il a commencé sa publication par
+cette traduction de _la Logique_. Mais, s'il avait plus songé à
+l'éducation à faire de l'intelligence du public, qu'il doit, avec ses
+convictions, vouloir rendre hegelien, qu'à l'éducation toute faite des
+philosophes comme lui, il eût commencé par les autres oeuvres de
+Hegel, moins cruellement abstraites (par exemple, les idées sur la
+religion, sur l'état, sur l'art, etc.), et il serait remonté de là
+vers les principes philosophiques d'où dépend toute la philosophie de
+son maître, et il eût placé ainsi le lecteur, familiarisé avec les
+idées et le langage hegelien, à la source même du système.
+
+ [16] Ladrange.
+
+Il est vrai que, dans l'ordre de ses travaux, Vera a débuté par une
+_Introduction générale à la philosophie de Hegel_[17], cette
+philosophie composée de trois parties: la logique, la nature et
+l'esprit, «termes différents--comme il dit--du syllogisme absolu de la
+connaissance des êtres», et que cette _Introduction_, dans laquelle
+Vera a fait filtrer autant de clarté qu'il en peut passer à travers
+cette forêt germanique d'abstractions, de généralités et de formules,
+est beaucoup plus intelligible que ces deux volumes de _Logique_
+écrits par Hegel lui-même. Mais c'est aussi la partie de cette
+introduction qu'on voudrait la plus longue qui est justement la plus
+courte, c'est-à-dire la partie de la nature et de l'esprit. Faute
+énorme, mortelle à la propagation des idées qu'un critique plus
+hegelien que je ne le suis ne pardonnerait point à Vera, moins habile
+qu'il n'est philosophe, et qui, en l'ennuyant par trop, doit rater son
+public.
+
+ [17] A. Franck.
+
+Il n'y a, en effet, que des philosophes à vocation déterminée, ou,
+pour mieux dire, à fringale furieuse, qui puissent avaler cette
+pierre, digne de Saturne, que Vera leur offre ainsi en deux morceaux,
+c'est-à-dire en deux volumes. Vera, qui l'a pesée, a pourtant fait
+tout ce qu'il a pu pour en diminuer la densité et le poids. Il a
+traduit, avec une expression française qui est à l'allemand ce que
+l'opale est à du grès, cette _Logique_, qui n'est plus la _logique_
+des autres _philosophies_, et à laquelle Hegel s'est vanté de donner
+une existence substantielle. Et ce n'est pas tout! Non content de
+cette traduction _sueur de sang_, Vera, dans des notes d'une
+transparence profonde, et, selon moi, bien supérieures au texte de sa
+traduction, s'est efforcé à nouveau de dégager cette chétive lueur, si
+c'en est une, qui a tant de peine à sortir de la langue obscure et
+rétractée d'Hegel. Eh bien, ces héroïques efforts ne seront comptés
+que par ceux-là pour qui on n'avait pas besoin de les faire! Les
+philosophes aborderont seuls cette dure «logique substance», avec
+leurs fronts construits, disait Joubert, pour écraser des oeufs
+d'autruche.
+
+Les philosophes seuls auront le courage de s'enfoncer dans les
+tautologies et les logomachies de ce bouddhiste de la logique, qui a
+créé la _science absolue_, c'est-à-dire la science qui _se connaît par
+l'idée et dans l'idée_, «cette _idée_ qui _enveloppe tout_ l'esprit,
+qui absorbe l'être et la pensée, l'expérience et la raison, l'histoire
+et la science, et qui est la raison des choses, leur fin et leur
+principe; cette idée qui _unit_ l'âme et le corps, dont l'évolution a
+_trois moments_ (ce qui est exquis): _être en soi, être contre soi et
+être pour soi_ (sans doute le moment le plus agréable!); l'idée qui a
+pour _rythme_ la _thèse_, l'_antithèse_ et la _synthèse_ (on nous a
+déjà bercés sur cette escarpolette); enfin, les _idées unes_ dans
+l'_idée_!» Arrêtons-nous! Certes! nous pourrions continuer longtemps
+des citations de cette espèce; mais quel lecteur français continuerait
+de lire un chapitre de cet allemand-là?
+
+Seulement, disons-le en passant, cette théorie incroyable de _l'idée_,
+qui dépasse par sa finesse de fils d'araignée les subtilités les plus
+ténues de la scholastique, cette théorie qui, selon les hegeliens, est
+la seule doctrine qui ait le droit de s'appeler «l'idéalisme», n'a
+qu'un malheur, c'est d'arriver promptement aux mêmes conséquences par
+en haut que le matérialisme par en bas. L'idéalisme ou le
+matérialisme! Quand ils ne sont que cela, l'un et l'autre, ils n'ont
+pas le droit de se mépriser. L'un va au nihilisme, l'autre au néant.
+Sous des noms différents, destinée commune. En philosophie, les hommes
+eux-mêmes, si contraires qu'ils soient par la doctrine et par tout le
+reste, ont l'identité de la chimère. Diderot, qui était presque un
+Allemand du XIXe siècle parmi les Français du XVIIIe, écrivait, avec
+le même aplomb que Hegel:
+
+«On ne sait pas plus ce que les animaux étaient autrefois qu'on ne
+sait ce qu'ils deviendront... L'homme est un clavecin, doué de
+sensibilité et de mémoire. Que ce clavecin animé et sensible soit
+doué aussi de la faculté de se nourrir et de se reproduire, et il
+produira de petits clavecins.» Il disait: «Même substance,
+différemment organisée: la serinette est de bois, l'homme de chair.»
+Et encore: «Nos organes ne sont que des _animaux distincts_ que la loi
+de continuité tient dans une identité générale.» Et il concluait,
+comme s'il l'avait _vu_: «Quand on a vu la matière inerte passer à
+l'état sensible, rien ne doit plus étonner!» Il se trompait. Il y
+avait encore à s'étonner des philosophes. Mais, au fond, dans toutes
+ces stupides et éloquentes matérialités de Diderot, il n'y avait pas
+plus d'audace et de niaiserie que dans la théorie idéaliste de Hegel,
+cette théorie qui croit aller du néant au devenir, de l'être à la
+notion, du sujet à l'objet, du fini à l'infini, de la connaissance à
+la volonté, bref, de l'idée à la nature, et qui n'y va pas!
+
+
+III
+
+Audace et niaiserie... Ce sont là des mots bien insolents pour le
+génie. Diderot, dit-on encore, en avait la flamme, et Vera, qui se
+connaît en pensée, appelle Hegel le plus prodigieux des penseurs qui
+aient jamais existé. Mais c'est que le génie lui-même est, en
+philosophie, dans des conditions très particulières et très
+impérieuses. Il ne s'y agit pas de talent, mais de vérité. S'il ne s'y
+agissait que de talent, que d'invention quelconque, que d'effort, de
+ressource et de profondeur dans l'invention, nous dirions, tout aussi
+bien qu'un autre, que Hegel est un esprit formidablement puissant.
+Mais c'est précisément son invention qui le perd en philosophie. Il
+part d'une préconception qui lui appartient trop, sans justesse et
+sans réalité. Il a une notion fausse et folle de la force humaine. Il
+croit à une science absolue que l'on peut construire à l'aide d'une
+méthode absolue. Déification de la science et de l'homme, tout
+simplement! Une fois cela lâché, rien n'étonne plus, et on a tout ce
+grand système, le poème épique de l'absurdité.
+
+Ce poème, illisible sans la grâce d'état philosophique, n'est
+dangereux que par fragments. Aussi est-ce par fragments qu'on nous l'a
+donné jusqu'ici. Je l'ai dit plus haut, mais il est bon d'insister!
+les mandarins seuls de la philosophie se sont risqués et continueront
+de se risquer dans la _logique_ de Hegel; mais ils ont rapporté déjà,
+et continueront de rapporter de leur accointance avec les oeuvres du
+professeur de Berlin, une méthode historique et des vues sur
+l'histoire qui pourraient très bien bouleverser le monde sous prétexte
+de l'expliquer. La philosophie de Hegel fait la modeste, en tentant
+l'orgueil. C'est le comble de l'art. Elle ne rompt pas avec le passé,
+comme la philosophie de Bacon et celle de Descartes. Elle sort de Kant
+et respecte son père. Voilà la modestie. Mais elle méprise Reid et la
+philosophie du sens commun,--avec juste raison, je le crois, et même
+j'en suis sûr;--mais c'est pour poser la nécessité d'une science
+supérieure à tout, et voilà qui tente singulièrement l'orgueil des
+petits Nabuchodonosors de la cuistrerie. Pour elle, il y a mieux et
+plus profond que de condamner le passé: c'est de l'absoudre; c'est de
+prononcer, de bien haut, un bill d'indemnité suprême sur toutes les
+horreurs et les infamies de l'histoire; c'est enfin d'admettre
+l'optimisme absolu d'une science absolue, car, une fois admise, cette
+terrible notion d'absolu se répercute en mille échos et fait craquer
+la création tout entière.
+
+Leibnitz aussi,--encore un philosophe!--qui crut un jour pouvoir
+forcer la porte du pénitentiaire de Dieu en mariant les langues, dans
+lesquelles nous sommes déportés, pour en faire une communauté et une
+langue universelle; Leibnitz aussi laissa se prendre sa religion et
+son génie à cette bêtise impie d'un optimisme interdit nécessairement
+à un monde en chute. Mais c'est Hegel qui devait élever à l'état de
+principe le pressentiment de Leibnitz.
+
+Il se dit religieux, pourtant,--et Vera, qui jurerait pour lui s'il
+en était besoin, nous l'assure. Mais cette religion de Hegel, nous
+la connaissons. C'est encore la science qui est cette religion,
+comme elle est tout, puisqu'elle est absolue: «C'est la lumière de
+la pensée pure,--comme dit Cousin: Cousin, la rhétorique dans la
+philosophie,--ce n'est plus le demi-jour du symbole.» Quand on
+absout l'humanité parce que, dit-on, on la comprend, quand la
+meilleure justification des choses est... qu'elles _sont_ ou
+qu'elles _furent_, il faut bien accepter la religion avec tout le
+reste, car il y en a eu assez, de religions, sur la terre de ce
+globe, et assez de sentiment religieux dans les coeurs qui battent
+encore à sa surface ou qui dorment glacés dessous.
+
+Mais, franchement, nous autres chrétiens, qui faisons notre
+philosophie avec nos révélations et l'histoire, pouvons-nous tenir
+grand compte à Hegel et à sa doctrine de cette religion qu'il fait,
+lui, avec sa propre philosophie?... Pouvons-nous admettre autrement
+que comme une précaution,--que, certes! Diderot, plus franc, n'aurait
+pas eue, et qui tient à l'hypocrisie de ce siècle, lequel a déplacé
+Tartuffe,--pouvons-nous admettre autrement que comme une précaution ce
+respect pour le christianisme, cette religion qui n'est pas la
+science, et que Hegel a voulu montrer en expliquant à sa manière le
+dogme de la Sainte Trinité?...
+
+Certes! pour ma part, je ne connais rien de plus hideux que cette
+singerie; mais aussi je ne connais rien de plus vain. Laissez donc la
+Sainte Trinité tranquille, sophistes tracassiers et peureux, puisque
+vous ne croyez pas à la chute! Pourquoi invoquez-vous ce dogme plutôt
+que nos autres dogmes? Pourquoi prenez-vous à partie, entre tous, ce
+grand mystère d'une religion qui a fait une vertu pour l'homme
+orgueilleux de la résignation au mystère et qui l'a condamné à la foi
+obéissante, si ce n'est pour faire preuve de la possibilité de saisir
+tout mystère sous une forme scientifique et de l'exposer à ce que vous
+appelez le jour?... Nous n'en sommes pas réduits, heureusement, à
+fournir des arguments aux hegeliens!
+
+
+IV
+
+Vera, qui est certainement, en France, le plus distingué, le plus
+savant et le plus net de tous, ne s'est pas inscrit en faux une seule
+fois contre les idées et les tentatives de son maître. Dans son
+_Introduction_, trop courte, et dans ses belles notes, dont il a
+presque doublé les deux volumes de _la Logique_, il rapporte tout,
+explique tout et consent tout, avec une docilité et une fidélité
+égales. Je n'ai jamais vu d'esprit si fort et moins indépendant. C'est
+là son originalité. Tout de même qu'on est parfois métaphysicien
+malgré soi, en raison d'une conformation spéciale de la tête, et tout
+en sachant très bien que la métaphysique est l'agitation instinctive
+et réfléchie de problèmes qui n'ont pas toutes leurs solutions dans ce
+monde, tout de même il y a des esprits qui, de conformation naturelle,
+réfléchissent les métaphysiques qu'ils n'ont pas créées, et, pour nous
+servir d'une expression hegelienne, qui _repensent la pensée_ des
+autres.
+
+Vera est un de ces purs miroirs intellectuels. On souffre un peu de
+voir une intelligence d'une trempe si mâle, si solide et si claire,
+porter perpétuellement l'image d'Hegel et la retenir, comme la glace
+ne retient pas l'image mais comme le bronze retient l'effigie. On
+souffre de voir un pareil homme suivre Hegel les pieds dans la trace
+de ses pieds et presque servilement, si on pouvait être servile quand
+on suit ce qu'à tort ou à raison on a pris pour la vérité.
+
+Mais on se dit, malgré la crainte que j'exprimais au commencement de
+ce chapitre, qu'il n'y a pas plus de fatalité pour l'esprit que pour
+le coeur et que l'homme est son maître, tout en se donnant et même
+après s'être donné un maître!
+
+D'ailleurs, puisqu'il a l'orgueilleuse faiblesse de croire à la
+science absolue, ce Vera, assez ferme de regard pourtant pour voir
+qu'elle ne peut jamais, dans ce monde inférieur, être que relative,
+contingente et bornée, autant pour lui Hegel qu'un autre! Autant même
+pour nous, si nous y croyions!
+
+Il est évident que Hegel est l'homme le plus éminent de la philosophie
+dans la nation la plus forte en philosophie qu'il y ait présentement
+dans le monde, et si c'est là une mesure très rassurante pour ceux qui
+tiennent la philosophie pour le peu qu'elle est, c'est une chose
+troublante et très entraînante pour ceux-là qui l'aiment, et qui
+l'exagèrent parce qu'ils l'aiment. Seulement, il y a deux manières
+d'aimer la philosophie: comme sa maîtresse,--on lui passe tout; comme
+sa fille,--on devient exigeant pour elle. Jusqu'ici, comment Vera
+l'a-t-il aimée, et comment, plus tard, l'aimera-t-il?...
+
+
+
+
+DU MYSTICISME ET DE SAINT MARTIN[18]
+
+
+Voici une surprise. Lorsque nous avons ouvert le livre que Caro a
+publié sur Saint Martin[19], et qu'à la première page nous avons
+trouvé, à côté du nom de l'auteur, le titre, toujours suspect, jusqu'à
+l'inventaire des doctrines de celui qui le porte, de «professeur de
+philosophie»; quand, à la seconde page, nous avons lu une dédicace à
+MM. Jules Simon et Saisset, traités respectueusement et
+affectueusement de «maîtres et d'amis», nous avons naturellement pensé
+que le rationalisme contemporain allait, sans être un aigle, avoir
+beau jeu du bec et des griffes contre le mysticisme pris à partie,
+pour l'exécuter mieux et plus vite, dans la personne de Saint Martin.
+Nous n'avons pas hésité à croire que ce grand égaré de Saint Martin,
+qui a fait un livre intitulé _Ecce homo_, ne fût pris à son tour pour
+l'_Ecce homo_ du mysticisme et outrageusement traité comme tel. Se
+marier,--disait le grand lord Bacon,--c'est toujours donner des otages
+à la fortune. Entre philosophes, la dédicace d'un livre, n'est-ce pas
+comme un mariage d'idées? Et quand cette dédicace est adressée à
+Saisset et Jules Simon, n'est-ce pas là un otage au rationalisme
+qu'ils représentent et qu'ils servent, au rationalisme qui est la
+mauvaise fortune de ce temps? Voilà ce que nous disions quand,
+heureusement, la lecture de l'ouvrage de Caro a répondu à toutes nos
+prévisions en les trompant. Ce livre, qui, de la personne très peu
+connue jusqu'ici et maintenant plus étudiée de Saint Martin et de ses
+idées, s'élève jusqu'à la hauteur d'une discussion et d'un jugement
+sur le mysticisme en général, est une oeuvre qui veut être impartiale
+et sévère. La Critique ne saurait l'oublier. C'est un de ces livres
+discrets et transparents qui ne disent pas tout ce qu'ils pourraient
+dire, mais qui le laissent entrevoir; c'est un de ces sphinx, au front
+de marbre diaphane, à travers lequel perce le secret qu'on garde
+encore mais qui doit un jour en sortir. Rien, en effet, dans un
+ouvrage où la clarté qu'on trouve rend très difficile sur la clarté
+qui n'y est pas, ne nous atteste d'une manière précise et fermement
+articulée que l'auteur ait le bonheur d'être catholique; mais rien non
+plus n'affirme qu'il ne le soit pas. Au contraire. Toutes les fois
+qu'il y parle du catholicisme, ce n'est pas seulement avec un respect
+qui est plus que de la convenance, mais c'est avec une telle
+intelligence qu'on croirait presque à la sagesse de la foi. Quoiqu'il
+juge le mysticisme au point de vue de la philosophie et de la
+métaphysique humaines, et qu'à ce point de vue il le repousse et le
+condamne comme n'apportant sous le regard de la connaissance aucun
+système véritablement digne de ce nom, l'auteur est non moins net et
+non moins péremptoire quand il le prend et quand il le juge au point
+de vue du catholicisme.
+
+ [18] Caro: _Du Mysticisme au XVIIIe siècle; Essai sur la vie et les
+ doctrines de Saint Martin, le philosophe inconnu_ (_Pays_, 23 mai
+ 1853).
+
+ [19] Hachette et Cie.
+
+Nous l'affirmons, avec une joie qu'un regret tempère: un catholique
+qui se serait plus hautement avoué dans un tel livre et qui y aurait
+mis bravement le crucifix sur son coeur aurait dit davantage; mais,
+sur la limite où Caro s'arrête, si un catholique avait pu s'y arrêter
+il n'aurait peut-être pas dit mieux.
+
+Et, véritablement, pour qui n'a pas abandonné l'observation et
+l'analyse, le mysticisme--quelle que soit la forme qu'il revêt--n'est
+jamais qu'une aberration du sentiment religieux en vertu de sa propre
+force, si une autorité extérieure ne le règle pas et ne contient pas,
+d'une main souveraine, la turbulence de ses élans. Or, nous ne
+connaissons dans l'histoire du monde que le catholicisme qui ait
+jamais pu régler et contenir cet extravasement de la faculté
+religieuse, parce que le catholicisme, cette force organisée de la
+vérité, a, par son Église, l'autorité éternellement présente et
+vigilante qui sauve l'homme de son propre excès et le ramène, tout
+frémissant, à l'unité, quand le malheureux s'en écarte, fût-ce même
+par une tangente sublime! Partout ailleurs que sous le gouvernement de
+l'Église et en dehors de son orthodoxie le mysticisme,--et il en faut
+bien prévenir les âmes ardentes et pures qu'une telle coupe à vider
+tenterait,--le mysticisme n'a donc été et ne continuera d'être qu'une
+immense erreur et une éblouissante ivresse de cette faculté de
+l'infini, la gloire de l'homme et son danger, et qui fait de
+lui--diraient les naturalistes--un animal religieux. Certes! la longue
+chaîne du mysticisme a bien des anneaux; mais, depuis le fakir de
+l'Inde, livré aux voluptés et aux martyres de l'extase, jusqu'à ces
+illuminés des _voies intérieures_ dont parle Saint Martin en parlant
+de lui-même, tous les mystiques ne sont guères, en fin de compte, que
+les victimes plus ou moins foudroyées du sentiment religieux, trop
+fort pour l'homme quand il se confie sans réserve à sa chétive et
+traître personnalité.
+
+Quel est donc l'insensé qui ne se défierait jamais de son âme? Est-ce
+que le roseau qui perce le mieux la main humaine n'est pas le «roseau
+pensant» de Pascal? De toutes les religions connues le catholicisme
+ayant le mieux traité la personnalité de l'homme selon ce qu'elle
+vaut, en lui arrachant son orgueil, a eu seul aussi la puissance de
+creuser un lit dans les âmes pour ce torrent de l'infini qui submerge
+certaines natures et finirait par les engloutir. Lui seul, dans cette
+balance si vite faussée de nos facultés, a fait équilibre au bassin
+qui penche, sous le poids accablant de l'amour, en jetant dans l'autre
+bassin la charge de l'obéissance. C'est ainsi qu'il a créé, au milieu
+de toutes les contradictions de l'être humain, la plus divine des
+harmonies, et qu'en nous donnant des saints comme François de Sales,
+Barthélemy des Martyrs, sainte Thérèse, sainte Brigitte, sainte
+Catherine de Sienne, François-Xavier, Louis de Gonzague, Stanislas
+Kostka, Philippe de Néri, Jean de Dieu, Angèle de Brescia et tant
+d'autres, il a réalisé pendant un moment sur la terre une vraie
+transposition du ciel!
+
+Telle est l'oeuvre, et je dirais presque le miracle du catholicisme.
+Telle est, en vertu de son incorruptible puissance, l'assainissement
+qu'il opère sur cette disposition à la mysticité qui, pour certaines
+âmes, est encore bien moins une faculté qu'une maladie. Assurément,
+Caro sait tout cela aussi bien que nous, et il en touche même un mot
+en passant dans son chapitre du mysticisme en général. Mais la
+Critique, qui a ses convictions, qui n'examine, ne raisonne et ne
+conclut que du milieu d'elles, a le droit de demander au philosophe
+pourquoi, dans un livre où toutes les questions liées à son sujet sont
+touchées de manière à les faire vibrer dans les esprits, il a négligé
+d'appuyer plus longtemps et plus fort sa juste et pénétrante analyse
+sur le côté fécond et sanctifié du mysticisme. Le mysticisme des
+religions fausses, le mysticisme hétérodoxe, et qui n'est qu'une des
+faces, et la plus flamboyante, du monstre multiple de l'hérésie ou de
+l'erreur, Caro nous montre très bien comment le catholicisme les
+traite et quel droit indéfectible il a pour les condamner et pour les
+punir. Mais, Caro en convient, il n'est pas au monde que ces sortes de
+mysticismes, tous plus ou moins faux, plus ou moins individuels. Il y
+a aussi le mysticisme dans la règle, dans l'orthodoxie, dans l'unité
+de la foi et du dogme, dans l'obéissance de la discipline, le grand
+mysticisme catholique enfin. Nous en avons nommé plus haut les plus
+glorieux représentants et les plus splendides interprètes. Celui-là
+n'est point une déviation de la faculté religieuse, il en est
+l'exaltation; mais l'exaltation dirigée, l'enthousiasme ardent et
+profond et cependant gouverné, cette espèce d'enthousiasme qui a le
+regard clair au lieu de l'avoir ébloui, et qui, multipliant pour la
+première fois son intensité par sa durée, ne défaille jamais parce
+qu'il se retrempe dans l'inextinguible flamme de l'Unité comme à la
+source vive de la lumière. Un tel fait, de quelque nom qu'on
+l'appelle, de quelque explication qu'on l'étaie, méritait d'avoir une
+plus large place que celle qui lui est accordée dans un livre ayant
+pour but de descendre au fond de la question du mysticisme. Cependant,
+est-ce prudence? est-ce inattention? Caro passe rapidement auprès de
+ce fait, qu'il mentionne, mais qu'il ne creuse pas. Lui, dont les yeux
+sont fins et sûrs, n'a-t-il pas senti que s'il les avait fixés
+profondément sur ce qui n'est pas seulement une distinction nominale,
+faite par la haute sagesse gouvernementale de l'Église, il n'aurait
+pu s'empêcher de voir, se détachant du fond commun des idées et des
+phénomènes imputés au mysticisme pris dans son acception la plus
+générale et la plus confuse, un autre mysticisme, ayant ses caractères
+très déterminés,--l'éclatante réalité, enfin, qui contient la vérité
+intégrale que la religion seule met sous les mains de nos esprits,
+mais dont la philosophie les détourne?... Alors le dernier mot du
+livre aurait été dit, et ce mot n'eût pas été une négation.
+
+Car, en pressant bien, voilà la fin et la conclusion d'un écrit auquel
+nous voudrions moins de réserve. L'auteur, dont nous pressentons les
+opinions à certains accents qui passent à travers les surveillances de
+sa pensée, l'auteur nie à Saint Martin et au mysticisme la vérité
+philosophique et religieuse,--ces deux vérités qui, pour nous, n'en
+font qu'une, mais que les rationalistes croient très habile de
+séparer. Et il a raison s'il ne s'agit ici que de Saint Martin, «le
+philosophe inconnu du XVIIIe siècle», et du mysticisme hors
+l'orthodoxie, du mysticisme de l'hérésie ou de l'erreur. Mais,
+sérieusement, et pour qui n'ignore pas la pente des choses et où la
+logique pousse l'esprit encore plus qu'elle ne le mène, pour qui nous
+a prouvé que le mysticisme de Saint Martin, comme tout mysticisme en
+dehors de la règle posée par l'Église, traîne l'esprit jusqu'au
+panthéisme, pour un homme expérimenté en ces matières, qui sait fort
+bien qu'il n'y a plus maintenant face à face, en philosophie, que le
+catholicisme et le panthéisme, et que toute idée se ramène forcément
+à l'un ou à l'autre de ces grands systèmes sans pouvoir jamais en
+sortir, était-ce bien la peine de s'interrompre et de s'arrêter?
+Fallait-il rester devant un mur si transparent, dont l'impénétrabilité
+peut-être effrayait moins que la transparence? Une vraie critique
+philosophique, si elle avait voulu mériter l'honneur de son épithète,
+devait-elle, après avoir accumulé les négations, s'enfoncer et
+disparaître dans le néant qu'elle avait fait, et, sous peine de trop
+ressembler à tout ce qu'elle avait pulvérisé, n'était-elle pas tenue
+d'ajouter et d'affirmer quelque chose de plus? Que si elle n'affirmait
+pas, ne retombait-elle point inévitablement à la monographie pure et
+simple, aux petites analyses, qui pincent les fibrilles des choses au
+lieu de les briser d'une seule et grande rupture dans leurs muscles
+les plus résistants? Ne revenait-elle pas, enfin, à tous ces procédés
+microscopiques si chers et si familiers aux philosophies infécondes,
+aux philosophies sur le retour?... Nonobstant de si tristes conditions
+acceptées, le livre de Caro, tout incomplet qu'il soit par la
+conclusion, est d'un intérêt très vif encore. Nous y avons trouvé ce
+qui _vivifie_ tous les livres philosophiques: la verve de la
+discussion, la propriété du langage, et surtout la nouveauté
+inattendue et piquante du renseignement.
+
+On y était tenu avec Saint Martin plus qu'avec aucun autre. Saint
+Martin n'a point le rare privilège des grands esprits nets, des hommes
+à découvertes dans l'ordre de la pensée et à résultats positifs.
+Ceux-là, on les trouve sans les chercher dans ce qu'ils ont fait et
+dans les influences qu'ils ont laissées après leur passage, tandis que
+déjà, et à la distance d'une moitié de siècle, il nous faut chercher
+Saint Martin pour l'apercevoir. De son vivant, il aimait à s'appeler
+le philosophe inconnu, et il a bien manqué de sombrer sous ce nom-là
+dans la mémoire des hommes, puni justement, d'ailleurs, par
+l'obscurité de tous ces petits mystères de secte dans lesquels il
+avait comme entortillé sa pensée. Sans le mot enthousiaste de madame
+de Staël dans son _Allemagne_, un autre mot plus grave et mieux pesé
+de J. de Maistre dans ses _Soirées de Saint-Pétersbourg_, l'image de
+Joubert, qui en fait un aigle avec des ailes de chauve-souris, et
+quelques lignes impertinentes de Chateaubriand dans ses _Mémoires
+d'outre-tombe_, qui donc, dans le monde du XIXe siècle, connaîtrait
+_de vue_ Saint Martin, sinon les curieux qui lisent tout et qui se
+font des bibliothèques de folies? Le temps a marché sur les hommes qui
+croyaient au grand mystique des voies intérieures et qui
+sympathisaient à ses idées. Il a péri presque tout entier. Il n'a
+point laissé de trace et de ciment parmi eux, comme Swedenborg, cet
+autre mystique, qui passa aussi sa vie dans la contemplation et dans
+l'obscurité, mais dont le système, plus hardi et plus exprimé, a jeté
+un éclat qui rappelle les aurores boréales de son pays. Swedenborg a
+encore des milliers de disciples. Il est vrai qu'ils sont en
+Amérique,--ce qui diminue le mérite d'en avoir,--dans le pays qui pare
+sa jeunesse avec les oripeaux tombés de la tête branlante de la
+vieille Europe. Saint Martin n'en a guères nulle part... Le
+mysticisme, qui est de tout temps comme l'orgueil de l'homme, sa
+personnalité et sa soif d'infini, a changé de peau comme un serpent.
+Il n'en est plus où il en était au XVIIIe siècle, et Caro, nous
+développant la doctrine de Saint Martin, cette mystérieuse et nuageuse
+doctrine qui partit de Boehm pour aboutir misérablement à une madame
+de Krudner, nous produit bien moins l'effet d'un philosophe que d'un
+antiquaire, qui nous désenveloppe une momie et nous fait compter ses
+bandelettes.
+
+Du reste, philosophe ou antiquaire, Caro s'est préoccupé, surtout et
+avant tout, d'être historien. La biographie intellectuelle de Saint
+Martin n'était qu'une curiosité philosophique, mais, rattachée à
+l'histoire du XVIIIe siècle, elle prenait presque aussitôt de la
+consistance et de la valeur. Alors il ne s'agissait plus des
+excentricités de la pensée d'un homme plus ou moins doué d'imagination
+ou de génie, il s'agissait du génie même ou de l'imagination de son
+époque, dont un homme, quels que soient sa force et son parti pris,
+dépend toujours. Le grand préjugé contemporain, c'est de croire que le
+XVIIIe siècle fut uniquement le siècle de l'analyse, de la philosophie
+d'expérience, des sciences positives, de la démonstration, de la
+clarté, quand la vérité est qu'il fut autant le siècle des synthèses
+éblouissantes ou ténébreuses, des _à priori_ audacieux, des sciences
+menteuses à leur nom, enfin de l'indémontrable en toutes choses.
+Prendre un siècle comme un homme, par ses prétentions, est un mauvais
+moyen de le connaître, même quand il s'agit d'apprécier le mal qu'il
+a fait... ce qui paraît toujours facile. Caro s'est bien gardé d'une
+vue si superficielle et si confiante. En détaillant, sous son analyse,
+l'individualité de Saint Martin, il a compris que cette plante étrange
+avait pourtant sa racine dans le terrain de son siècle, et, pour qu'on
+ne pût s'y méprendre, il nous a retourné le siècle en quelques traits
+justes et profonds et nous en a ainsi montré le fond et la superficie.
+Or, c'était une époque de mysticisme, autant et plus que les siècles
+dont on s'était le plus moqué. Voltaire ricanait là-bas, auprès de sa
+goutte d'eau; mais le monde roulait son train éternel sous le souffle
+de la croyance, et de la croyance dévoyée, de la croyance insensée,
+superstitieuse et bête, parce qu'elle était individuelle, parce
+qu'elle était sortie du vrai dogme et de l'unité. L'illuminisme
+s'étendait comme une longue nuée sur l'horizon intellectuel du temps.
+Il avait le vague de la nuée; mais il en avait l'électricité. Il était
+partout. On ne le nommait pas partout par son vrai nom; mais partout,
+du moins, il se sentait, et les esprits les plus matériels, les plus
+attachés aux angles des choses positives, portaient ses invisibles
+influences, comme on porte une température.
+
+En Allemagne, où l'on n'a pas plus peur des mots que des idées, il
+s'était hautement et fièrement organisé. Berlin avait vu naître une
+secte qui s'appela plus tard la secte d'Avignon et qui fut suivie de
+la grande société des «Éclaireurs» (Aufklærer), laquelle se répandit
+dans l'Allemagne entière et jusque sur les pics de la Suisse. Caro--et
+nous prenons acte de ceci venant d'un philosophe--nous les donne pour
+les précurseurs de Hegel. Le chef influent de cette secte était le
+fameux Nicolaï, le libraire prussien, assez oublié à présent, qui
+tenait l'opinion, la critique et la littérature sous la triple fourche
+de la _Gazette littéraire d'Iéna_, du _Journal de Berlin_ et du
+_Muséum allemand_. L'ascendant de Nicolaï à Berlin, Weishaupt
+l'obtenait en Bavière. C'était un Proudhon en action qui devançait la
+théorie, comme les poètes devancent les poétiques, et qui voulait
+détruire tous les gouvernements. En Suisse, Lavater couvrait de je ne
+sais quelles vertus, plus dangereuses que des vices, car elles font
+illusion, un mysticisme qui touchait à l'illuminisme allemand par une
+extrémité et par l'autre à la théurgie. Gasner, Cagliostro, Mesmer,
+ces puissants jongleurs, se jouaient de l'imagination et des passions
+de l'Europe incrédule... folle d'un besoin de croire qu'elle avait
+voulu supprimer. En Angleterre, il n'y avait pas, il est vrai,
+d'associations comme en Allemagne, mais une vogue immense entourait
+William Law, qui commentait ce vieux Boehm, si cher aux imaginations
+des races germaniques. En Suède, Swedenborg éclatait et jouissait
+d'une autorité illimitée. En France enfin, le pays des railleurs, où
+«les torrents» de madame Guyon ne s'étaient pas écoulés sans laisser
+les fanges molles et chaudes du quiétisme au fond de bien des âmes,
+les dispositions à une mysticité sans guide et sans appui étaient si
+grandes que l'odieux jansénisme même, cette froide chose, arrivait
+aussi au mysticisme, non par la tendresse, mais par l'orgueil. Tel
+était en réalité le XVIIIe siècle quand y apparut Saint Martin.
+
+Il ne fit aucun fracas tout d'abord, pas plus que depuis. C'était une
+intelligence recueillie, une espèce de sensitive de la pensée qui
+fleurissait pudiquement dans la solitude, la méditation et le mystère,
+et qui se rétractait avec trouble, et presque honteusement, sous le
+doigt si souvent familier, maladroit ou brutal, de la publicité. S'il
+eut des lueurs,--comme dit madame de Staël,--il eut plus de parfums
+encore, et c'est qu'il est des fleurs dont le calice, à certains
+moments, semble verser de la lumière. Fleur rêveuse de mysticité, il
+ressemblait à une de ces fraxinelles, à une de ces capucines
+timidement phosphorescentes, comme on en trouve parfois le soir sur
+les murs disjoints des vieilles chapelles. Pénétré, dès sa jeunesse,
+des influences fatalement mystiques d'une société qui, comme le dit
+excellemment Caro, ne pouvait secouer le joug de ses croyances que
+pour tomber sous le joug de ses illusions, il ne monta point sur
+l'horizon intellectuel de son temps comme un astre plein de puissance,
+mais il s'y coula furtivement, comme un rayon qui s'égare. Son nom
+même, il ne le donna point à la secte qu'il allait créer. Il le trouva
+et il le prit. Les martinistes, chose singulière! existaient avant
+Saint Martin. Un juif portugais, savant dans la cabale, nommé Martinez
+Pasqualis, avait fondé, en 1768, la secte des martinistes, «vouée aux
+oeuvres violentes de la théurgie», et c'est de cette école que Saint
+Martin fut le fils; mais bientôt le fils dissident. Martinez mort, il
+la modifia. Doué d'une âme qui fut son génie, on aurait pu dire de lui
+le mot charmant du vieux Mirabeau, qu'«il était fait de la rognure des
+anges». Mais, puisque des anges sont tombés, une telle rognure ne
+garantit pas les hommes, et Saint Martin, si chrétiennement né, se
+perdit. Certes! si l'Église a des mélancolies comme celles des mères,
+ce doit être en voyant se détacher d'elle des âmes comme celle de
+Saint Martin. Déjà tout plein de Swedenborg, qu'il n'acceptait pas
+dans toute son audace, en relation avec le commentateur William Law,
+il lut Boehm, et tout fut dit. Sa vocation et sa chute furent
+décidées. Voilà le plus grand événement de sa vie, dit-il, et il a
+raison. C'était en 1781: «L'_aurore naissante_» de Boehm, qui se leva
+dans l'éther de son âme, l'empêcha de voir cette autre et terrible
+aurore qui allait s'étendre sur le monde des réalités et dans le ciel
+sanglant de l'histoire. Biographe avec scrupule, Caro nous montre
+Saint Martin abrité contre la révolution française dans le désert
+intérieur de sa spiritualité, et, quand la tempête est passée, plus
+tard, en 1795, il suit avec un intérêt mêlé d'éloge le solitaire,
+devenu homme public, répondant sur la question de l'enseignement,
+agitée alors officiellement par le pouvoir, aux attaques cauteleuses
+de Garat, le rhétoricien de la sensation. Caro insiste beaucoup sur
+cette discussion, dans laquelle Saint Martin déploya une aptitude
+philosophique véritablement supérieure. Mais nous, qui ne sommes ni
+professeur ni philosophe, Dieu merci! nous à qui la suite des temps a
+trop appris que le spiritualisme du XIXe siècle a fait autant de mal
+que le matérialisme du XVIIIe, nous nous intéressons fort peu à ce
+débat entre Garat et Saint Martin. A notre sens, le philosophe inconnu
+n'existe réellement que dans sa pensée religieuse, et c'est
+exclusivement là qu'il faut le surprendre et le chercher.
+
+Et, nous le répétons, Caro l'y a saisi avec habileté. Il nous a donné,
+en quelques pages pressées et pleines, toute la substance médullaire
+des doctrines de Saint Martin. En les lisant, on est surtout frappé de
+cette idée que le XVIIIe siècle, dans sa haine contre le catholicisme,
+n'a pas seulement trouvé, pour la servir, des raisonneurs et des
+impies, comme l'affreuse société qui soupait contre Dieu chez
+d'Holbach, mais aussi des âmes d'élite, des coeurs tendres, aux
+intentions pures, de nobles esprits qui croyaient au ciel. Saint
+Martin fut un de ces ennemis du catholicisme qui le frappèrent d'une
+main chrétienne. Il avait au plus haut degré ce qui est le signe de
+l'hérésie depuis que l'hérésie est dans le monde, c'est-à-dire la
+haine du sacerdoce et la fureur de sa propre interprétation.
+
+Qu'avaient de plus Luther et Calvin? Caro, qu'il faut lire si l'on
+veut connaître cet hérésiarque au petit pied et qui se croyait et se
+disait «né avec dispense», et qui peut-être, hélas! aurait été un
+saint s'il avait eu l'obéissance; Caro tourne contre Saint Martin tous
+ces grands arguments de l'Église contre le protestantisme qui, depuis
+Bossuet, sont notre musée d'artillerie. C'est qu'effectivement Saint
+Martin n'est qu'un protestant modifié.
+
+C'est un protestant par l'esprit, avec un tempérament catholique.
+Combinaison regrettable, qui le rend plus dangereux et plus nuisible
+qu'un protestant!
+
+En effet, pour nous dégoûter de l'erreur de son principe et de sa
+doctrine, le protestant a la sécheresse de sa raison et la superbe de
+son orgueil. Mais Saint Martin a l'imagination du poète, l'amour du
+croyant, et son orgueil est si doux (car il y a toujours de l'orgueil
+dans un chef de secte) qu'on le prendrait presque pour cette vertu qui
+est un charme et qu'on appelle l'humilité. Voilà par quoi, de son
+vivant, il a entraîné les âmes analogues à la sienne, qui sont, après
+tout, il faut bien le dire, la meilleure partie de l'humanité. Portées
+toujours en haut, comme lui, par leur aspiration naturelle, il a voulu
+créer pour elles un christianisme supérieur et indépendant. Il a
+oublié que, pour l'homme, l'abîme le plus terrible n'est pas celui
+qu'il a sous les pieds, mais celui qu'il a sur la tête, et que l'âme,
+comme le corps, meurt aussi bien de trop monter que de trop descendre.
+Tel a été le tort de Saint Martin et le reproche qu'on peut lui faire.
+Il a raffiné sur ce qui n'admet pas de raffinement, c'est-à-dire sur
+la vérité du catholicisme, qui est la vérité absolue, et il a été,
+dans l'ordre des choses religieuses, ce que furent les précieuses dans
+l'ordre des choses littéraires. Mais ce qui n'a que l'importance du
+ridicule en littérature, en religion devient criminel. Voilà pourquoi
+il faut être implacable pour ces tentateurs d'une perfection
+impossible, et quand ils ont, comme Saint Martin les avait, les
+séductions de la pureté dans le talent et dans la vie, il faut l'être
+pour leur génie, et même jusque pour leurs vertus.
+
+
+
+
+L'ABBÉ MITRAUD[20]
+
+
+Le livre[21] de l'abbé Théobald Mitraud a été l'occasion d'un
+véritable phénomène. Ce livre d'un prêtre qui pose la nécessité d'une
+théocratie a été salué par tous les ennemis de la théocratie et des
+prêtres. Ils l'ont exalté presque à l'égal d'une découverte. N'est-ce
+pas singulier?... Tous ces haïsseurs de la vieille Église romaine se
+sont pris de je ne sais quel goût--ou plutôt d'un goût que je
+m'explique très bien--pour un livre qui a la prétention d'être un
+livre de science sociale en restant du christianisme. Tous les
+critiques de notre temps, qui nous disent avec des variantes que
+Joseph de Maistre n'est qu'un sublime brise-raison et Bonald un
+antiquaire d'idées, ont vanté l'abbé Mitraud et en ont fait un
+colosse, portable encore, il est vrai, mais un de ces jours trop
+lourd, même pour le triomphe. La chose est devenue si forte que ce ne
+sont plus les lauriers de Miltiade qui doivent empêcher de dormir ce
+nouveau Thémistocle: ce sont les siens. Un journal le comparait à
+saint Paul... Tant de gloire est bien compromettante. Pour un prêtre,
+c'est une gloire à faire peur.
+
+ [20] _De la Nature des Sociétés humaines_ (_Pays_, 11 janvier 1855).
+
+ [21] Librairie nouvelle.
+
+Car l'abbé Mitraud--quel que soit son talent, qui est réel, et sa
+charité, qui doit être ardente,--n'a pas converti ces messieurs. Il
+leur a plu. Il a ému leurs sympathies, mais il ne les a pas changés.
+Des philosophes ne se convertissent pas par la vertu des brochures.
+Quand cela leur arrive, il leur faut, comme à La Harpe, le coup de
+tonnerre dans le sang de la place Louis XV et le chemin de Damas de la
+guillotine! Mais, quant à des livres, ils en font trop pour que le
+_Prends et lis_ du figuier d'Augustin se renouvelle. C'est donc du
+haut de leurs idées et de leur orgueil que les ennemis de l'Église ont
+fait tomber l'éloge sur le front épanoui de l'abbé Mitraud et qu'ils
+ont tendu leur main de Grecs (_Timeo Danaos et dona ferentes!_) à son
+catholicisme romain. Certainement, la montagne n'est pas venue à lui.
+Faut-il donc conclure qu'il soit allé à la montagne?... Nous aurions
+bien voulu le nier. Malheureusement, c'est impossible. Nous avons lu,
+avec l'attention qu'il mérite, le livre de l'abbé Mitraud sur la
+_Nature des Sociétés humaines_, comme il dit, et ce livre, dont tout,
+pour nous, jusqu'au titre, manque de rigueur et de vérité, nous a jeté
+dans des perplexités étranges. A ce titre seul nous avions reconnu le
+problème du temps présent, la chimère du siècle, comme disait saint
+Bernard,--car les littératures font beaucoup de théories sociales
+lorsque les peuples ont relâché ou brisé tous les liens sociaux,
+absolument comme on écrit des poétiques lorsque le temps des poèmes
+épiques est passé,--et il était curieux de savoir comment le prêtre
+avait remué à son tour le problème vainement agité si longtemps par
+les philosophes. Tant de mains que l'on croyait puissantes s'étaient
+blessées, comme des mains d'enfant, à pousser ce cerceau dans le vide,
+que nous nous demandions s'il fallait accuser la faiblesse maladroite
+des hommes ou la difficulté radicale du problème. Eh bien, après y
+avoir regardé, nous nous le demandons encore! Le prêtre, aujourd'hui,
+n'a pas plus avancé la question que les philosophes. Seulement ce
+n'est pas l'infortune du résultat qui les a rendus si doux pour lui,
+car nul d'entre eux ne doute de la virtualité de ses idées. Ils ne
+sont pas si bêtes que d'être sceptiques sur leur propre compte! La
+philosophie a remplacé la foi religieuse, qui pour tant de gens est
+une duperie, par l'infatuation de la vanité, qui pour tout le monde
+est un profit.
+
+Mais si ce n'est pas le même malheur et le même sentiment
+d'impuissance qui unissent si tendrement, pour le quart d'heure, les
+écrivains philosophiques de ce temps et l'abbé Mitraud, il faut donc
+qu'il y ait dans le livre de ce dernier un fond de choses qui soit un
+terrain commun où ils se rencontrent et s'embrassent, une petite île
+des Faisans quelconque où le prêtre et le philosophe passent leur
+traité des Pyrénées. Voilà ce que nous désirions et ce que nous avons
+vainement cherché pourtant dans le livre qui nous occupe. Le
+croira-t-on? dans ce traité qui s'intitule somptueusement _De la
+Nature des Sociétés humaines_, le fond des choses, s'il en est un,
+n'est pas visible. Il n'est pas mis en lumière une seule fois. Ce
+livre qui nous promet un système ne le donne point: il nous l'annonce,
+et, après des réfutations tardives de doctrines épuisées, réfutations
+qui ne peuvent pas passer décemment pour des prolégomènes, il nous
+renvoie au _numéro prochain_, c'est-à-dire à un second volume qu'il
+nous faut attendre pour juger la valeur philosophique de Mitraud.
+Certes! pour notre compte, nous attendrons très volontiers. Mais
+l'abbé Mitraud aurait tout aussi bien pu s'attendre lui-même; car
+«c'est souvent une force que de savoir s'attendre»,--a dit madame de
+Staël. L'auteur des _Sociétés humaines_ a mieux aimé envoyer devant
+lui ses premiers bagages. Littérairement, il a eu tort. Il a eu tort
+aussi dans l'intérêt de ses idées... futures. Qu'il le sache bien! si
+libre que soit un auteur dans l'application de sa méthode et dans
+l'exposition de ses théories attardées, il est des formes littéraires
+qui sont comme les devoirs de politesse de la pensée. Nous en
+prévenons l'abbé Mitraud, le public est un sultan blasé et superbe. Il
+aura mal aux nerfs d'une lecture qui le mène et le courbature pendant
+quatre cent cinquante pages pour ne lui apprendre que ce qu'il sait et
+pour le laisser où elle l'a pris.
+
+Mais, _sans prévoir les malheurs de si loin_, jusqu'ici, il faut bien
+le dire, tout a réussi à Mitraud. Cette absence de théorie,--nous ne
+disons pas absolument d'idées,--ce renvoi aux calendes grecques d'un
+second volume, cette discrétion d'un homme qui sait gouverner sa
+philosophie intérieure,--car s'il y avait un prix Montyon de la
+réticence il serait gagné par l'abbé Mitraud,--tout cela, qui aurait
+perdu un autre homme devant la Critique, ne s'est pas retourné contre
+lui. La Critique a été pour l'heureux auteur une dame Mécène, au lieu
+d'être une dame Xantippe, comme elle l'est, hélas! presque toujours.
+Assurément il devait y avoir un mot caché à cette énigme. Nous croyons
+l'avoir deviné.
+
+En effet, si, philosophiquement, le fond des choses manque au livre
+des _Sociétés humaines_, si la théorie n'y bâtit même pas la première
+arche du pont sur lequel elle doit passer, il y a néanmoins, dans
+cette oeuvre d'expectative, des opinions qui font prendre patience aux
+plus pressés et qui préviennent sur ce qui doit suivre. Il est sûr
+qu'il n'est en retard qu'en faveur du mouvement. Il y a des
+affirmations parfois, mais bien plus souvent des tendances qui sont
+comme une aurore d'idées, un peu brumeuse encore, il est vrai, mais à
+travers laquelle les philosophes, qui ont la vue bonne, voient très
+clair. Si enveloppées et si drapées qu'elles soient, si ingénieuses de
+réserves et d'explications qu'elles puissent être, il s'échappe des
+doctrines des hommes, il suinte, pour ainsi parler, de leur pensée et
+de leur expression, de ces vapeurs intellectuelles qui pénètrent et
+qui avertissent. Impossible de s'y tromper! La sonnette du lépreux
+s'entendait avant qu'on ne vît le pauvre malade... L'abbé Mitraud, qui
+a, selon nous, dans la pensée, la contagion des maladies spirituelles
+contemporaines, fait entendre à nos coeurs et à nos esprits une triste
+sonnette dans ce premier écrit où sa personnalité philosophique,
+c'est-à-dire sa théorie, ne paraît pas encore, mais s'annonce. Ceux
+pour qui elle n'a pas le même timbre que pour nous ont bien reconnu
+l'homme qui s'annonçait ainsi, et tel est le secret de leur accueil et
+de leurs éloges. Ne l'oubliez pas! il est si bien à eux qu'ils l'ont
+laissé s'acharner tout à son aise contre les doctrines plus ou moins
+mortes de Cousin, Thiers et Proudhon, et qu'ils ne l'ont nullement
+troublé dans ce piétinement de cadavres par la très excellente raison
+que les philosophes ont le droit de se battre entre eux, comme
+Sganarelle et sa femme, sans que personne y trouve à redire. Selon
+nous, à défaut d'autres marques, cela seul eût prouvé qu'ils le
+reconnaissaient pour un des leurs, c'est-à-dire pour un philosophe,
+malgré sa foi et son titre de prêtre,--et ils avaient raison, du
+reste, car, malgré tout cela, il en est un!
+
+Oui! il en est un... C'est un philosophe. Sa fonction de prêtre ne l'a
+point préservé. Il a bu à cette coupe de la philosophie comme le
+siècle dernier l'a faite, de cette philosophie qui est devenue
+l'abreuvoir de tous les esprits, et même des plus médiocres, et il s'y
+est enivré! L'abbé Mitraud, avec ses tendances générales et son manque
+provisoire de théorie carrée et résolue, nous fait l'effet d'une
+espèce d'abbé de Saint-Pierre, mais renouvelé, rajeuni, rajusté par
+les formes et le langage de la discussion au XIXe siècle. C'est un
+utopiste du même genre, resté utopiste malgré des expériences qui
+auraient corrigé l'abbé de Saint-Pierre s'il avait vécu dans notre
+temps et si les prêtres, tombés de plus haut que les autres hommes
+dans l'ordre spirituel, pouvaient se relever et n'étaient pas presque
+toujours incorrigibles!
+
+Tête que j'oserai appeler anti historique, cervelle rechercheuse
+d'abstractions, l'abbé Mitraud n'a ni le sens de l'histoire ni le sens
+de la nature humaine. Toute profonde réalité lui échappe. Comme
+l'homme au projet de _paix perpétuelle_, et comme beaucoup d'autres
+rêveurs d'une date moins ancienne et qu'il vante dans son livre, il ne
+comprend rien à ce grand fait de la guerre, qui, à lui seul, est toute
+une philosophie. Il ne le comprend ni dans l'ordre politique, ni dans
+l'ordre moral, ni dans l'ordre domestique. Il le méconnaît. D'un autre
+côté, vainement l'Église lui a-t-elle appris cette charité chrétienne
+qui a suffi au monde depuis l'Évangile, il ne s'en est pas moins
+laissé mordre par la brebis enragée de la philanthropie moderne, et,
+comme l'école tout entière du XVIIIe siècle, qu'il essaie de combattre
+mais qui le tient sous elle comme un vaincu, il se préoccupe, à toute
+page de son livre philanthropique, du droit _de chaque homme_
+vis-à-vis de la société, et il va chercher ce _droit individuel_ dans
+des notions incomplètes ou fausses pour l'exprimer dans de nuageuses
+définitions, que le XVIIIe siècle n'aurait certes pas repoussées!
+«_Le droit_--nous dit-il assez grossièrement quelque part--_est la
+résultante des droits de la nature_.» Est-ce que le XVIIIe siècle
+n'aurait pas signé cette phrase-là? L'abbé Mitraud est un de ces
+esprits qui croient au développement futur ou possible sur la terre
+d'une justice et d'une liberté absolues, et qui commencent par oublier
+les conditions de la nature de l'homme et les idées qu'il faut avoir
+de la liberté et de la justice; car la liberté a ses trois limites, de
+nombre, de mesure et de poids, qu'aucune théorie ne saurait briser, et
+la justice a son glaive à côté de sa balance, le glaive qui, par la
+rigueur du retranchement, rétablit l'égalité des proportions.
+Révolutionnaire, quoiqu'il dise pour s'en défendre, l'auteur de la
+_Nature des Sociétés humaines_ a écrit que «_les révolutions sont les
+suprêmes efforts du genre humain pour découvrir les vraies conditions
+de sa vie, pour les définir exactement et s'y soumettre_»; ce qui
+revient positivement à dire que toutes les ivrogneries de la colère
+doivent servir à clarifier la vue... Singulier collyre, il faut en
+convenir! Enfin, comme tous les utopistes de ce temps et de tous les
+temps qui ont renversé le grand aperçu chrétien, l'abbé Mitraud semble
+prendre la société pour un état définitif au lieu de la concevoir
+comme un état de passage, et alors la question devient pour lui ce
+qu'elle fut, par exemple, pour Fourier, Saint-Simon et tant d'autres
+réformateurs, c'est-à-dire qu'elle consiste à trouver des institutions
+qui établissent le ciel sur la terre,--ce qu'on cherchera probablement
+longtemps encore!--au lieu de faire monter la terre dans le ciel,
+comme la religion nous l'enseigne, et, dans son affranchissement des
+âmes, sait l'exécuter tous les jours.
+
+Telles sont les idées qui circulent, à l'état plus ou moins confus,
+dans le livre de Mitraud, et qui créent une parenté d'erreur profonde
+entre son ouvrage et tant d'autres écrits fades et dangereux. Le
+danger des livres est relatif. Il tient autant à ceux qui les lisent
+qu'à ceux qui les composent. Les peuples vigoureux et purs ont des
+livres sévères comme de fermes législations. Mais, quand ils
+s'énervent, l'utopie de leurs penseurs s'énerve aussi et tombe au
+niveau de la moralité générale. C'est ce qui est arrivé à l'abbé
+Mitraud. La théologie, qu'il a étudiée et qui aurait dû donner de la
+trempe à son esprit, n'a pu l'empêcher d'être et de rester un
+métaphysicien d'un ordre inférieur, qu'attire un problème qui échappe
+à sa portée. Il est évident, en effet, qu'au-dessous de toute cette
+battologie philosophique l'auteur de la _Nature des Sociétés humaines_
+ne sait pas ce qu'on doit entendre par ce mot de société dont il se
+sert, et qu'il en confond la notion métaphysique avec la notion
+historique des différents peuples qui se sont agités sur la terre et
+se sont efforcés de réaliser cet idéal de société qui, pour
+l'incrédule, n'est qu'une ironie, et pour le chrétien, qu'une
+aspiration. Il a vu, à la vérité, passer à travers l'histoire des
+masses d'hommes, sous la lance de leurs conducteurs. Mais cet état des
+multitudes dans l'univers donne-t-il le droit d'affirmer, à un penseur
+rigoureux, que l'idéal social existe réellement sur la terre en dehors
+de cette société--qu'on nous passe le mot!--crépusculaire créée par
+le christianisme, entre les ténèbres de l'ancien monde et la lumière
+du Jour Divin?
+
+Car voilà la question qu'un esprit plus méthodique et plus creusant
+que l'abbé Mitraud aurait posée à la première page de son livre, et
+qui, résolue, aurait éclairé toutes les autres. Hors le christianisme
+y a-t-il un idéal de société, en d'autres termes, une société digne de
+ce nom, dans son sens absolu et métaphysique, et s'il n'y en a pas
+d'autre cette _unique_ société est-elle soumise, ou ne l'est-elle pas,
+à la loi du progrès indéfini comme les philosophes la comprennent?...
+Mitraud ne s'est pas expliqué sur ce point fondamental avec une
+netteté suffisante. Il tourne et patine autour de la question en
+effaçant sa personne et sa pensée, mais en le lisant on ne voit pas
+clairement (quoiqu'on ait peur de le deviner) vers quelle opinion il
+se range, en matière de perfectibilité ou d'imperfectibilité sociale.
+Cependant, sur ce point-là, il n'est pas loisible de balancer ou de se
+voiler. Certainement, nous ne croyons pas que l'abbé Mitraud puisse
+méconnaître l'unité de la tradition sociale, plus ou moins violée chez
+tous les peuples, moins un, qui ont précédé le christianisme, et qu'il
+ne sache pas tirer la conclusion forcée, inévitable, de ce fait
+immense qu'avant Jésus-Christ toutes les sociétés, excepté la société
+juive, étaient en dehors de l'ordre moral. Seulement, s'il la tire
+comme nous, cette conclusion; si, pour lui comme pour nous, la vérité
+sociale a été révélée à Moïse pour être complétée par Jésus-Christ,
+nous demanderons à Mitraud s'il y a et s'il peut y avoir des
+_interprétations_ ou des _développements_ ultérieurs à cette vérité
+sociale et au christianisme tels que l'Église les enseigne et les a
+toujours enseignés. Nous lui demanderons, enfin, s'il y a un
+christianisme transcendant, supérieur, un christianisme de l'avenir
+qui réalisera en ce monde une société parfaite, ainsi que l'ont cru
+tous les hérétiques, tous les illuminés et tous les utopistes de la
+terre; et s'il nous répond qu'il n'y en a pas, nous lui demanderons
+alors pourquoi son livre?
+
+Oui! pourquoi ce livre, où l'on cherche en vain ces idées fortes,
+sensées, pratiques, allant au coeur de la réalité, les idées enfin
+d'un prêtre catholique qui vient, après les philosophes, parler
+_société_ à son tour? Pourquoi l'abbé Mitraud, resté prêtre (nous en
+convenons) dans la lettre de son livre, ne l'est-il pas resté dans son
+esprit? Pourquoi les premiers mots qui vous frappent, dans un écrit
+ayant la prétention d'être une solution chrétienne à la grande
+question du temps présent, sont-ils une définition orde et païenne de
+la notion de droit: «Le droit est la résultante des besoins de la
+nature»? Pour un homme qui, comme l'abbé Mitraud, doit avoir de la
+théologie et de la tradition dans la tête, le droit a-t-il son
+expression ailleurs que dans les relations de la famille? Or, l'auteur
+des _Sociétés humaines_ touche-t-il une seule fois à cette question de
+la famille, type et pierre angulaire de toute société, et à l'aide de
+laquelle un penseur énergique aurait tout expliqué,--car Bonald n'a
+pas tout dit, et il a même interverti les termes de sa trinité
+domestique?
+
+Mitraud, qui parle de société et d'analyse comme il parle de tout,
+sans rigueur, sans serrer la voile d'une expression qui l'emporte à la
+dérive de toute pensée et le noie à la fin dans une écume de mots
+brillants, a-t-il analysé les éléments constitutifs de toute société?
+A-t-il vu quelles en étaient les institutions essentielles,
+nécessaires, et au sein desquelles les familles doivent se grouper et
+se mouvoir? S'il l'avait vu est-ce une théorie après laquelle il
+aurait couru (et court encore)? Au lieu d'une théorie n'aurait-il pas
+fait une histoire, l'histoire de la constitution catholique qui n'est,
+au fond, que le jeu harmonieux des constellations de la famille dans
+le zodiaque de l'ordre, et qu'il aurait opposée, comme une suprême
+réponse, à tous ces essais de société mécanique rêvés par les
+philosophes du XIXe siècle en dehors du sociisme humain? L'abbé
+Mitraud nous dit bien, il est vrai, que «le catholicisme renferme
+toute vérité», qu'il est «l'affirmation universelle», qu'il n'y a pas
+«une loi qu'il ne contienne». Généralités assez vulgaires, qui ne
+signifient que quand on les explique ou quand on les féconde! Il
+fallait les dégager, ces lois dont on parle, et c'est ce que Mitraud
+n'a pas fait. Le caractère de son ouvrage est un vague immense sur
+toutes choses; sorte de harpe éolienne philosophique, qui donne des
+notes et ne joue pas d'airs. C'est peut-être l'explication de son
+succès parmi les esprits les plus différents d'opinion. Chacun voit
+ce qu'il veut dans les nuages. L'abbé Mitraud a charmé également
+beaucoup d'esprits inexacts et innocents, et beaucoup d'autres,
+cruellement logiciens, et qui ne bougent pas à cette heure, mais dont
+il connaîtra peut-être plus tard la logique et la perversité.
+
+Et qu'il ne s'y trompe pas! l'éloge que font ces derniers de son livre
+n'a été combiné que pour cela. Pousser un esprit de bonne foi et de
+bonne volonté, mais sans connaissance de la profondeur des partis et
+de leurs desseins, sur la voie dangereuse où il s'est imprudemment
+avancé, lui retourner un jour ses idées contre ses intentions,
+compromettre un prêtre, compromettre Dieu, dans cette question du
+socialisme contre laquelle un gouvernement d'énergie ferait plus que
+tous les écrivains réunis, voilà ce que l'abbé Mitraud, dans les
+illusions de sa charité, ne voit pas au fond des éloges donnés à son
+livre par tous ceux-là qui devraient le plus le repousser. Nous
+l'avons dit déjà, mais il faut le crier: le livre de Mitraud pose la
+nécessité d'une théocratie, et les ennemis jurés de toute théocratie
+l'acclament. Et ce n'est pas tout! Le même livre s'inscrit en faux
+contre la souveraineté politique de l'homme et contre la souveraineté
+philosophique de la raison, et tous ceux qui veulent et posent dans
+leurs théories que les gouvernements personnels et hiérarchiques
+doivent être remplacés par des mécaniques sociales dont ils ont le
+devis tout fait dans leur poche, et les rationalistes de toute nuance,
+protestants, hegeliens, sceptiques, l'acceptent comme la dernière et
+la plus heureuse interprétation de l'Évangile des temps futurs.
+Évidemment il y a une raison à cette anomalie, dont l'abbé Mitraud ne
+se doute pas. Évidemment il y a pour les philosophes, dans cette
+théocratie que l'abbé Mitraud appelle et qu'il justifie, je ne sais
+quoi qui n'est pas la théocratie du moyen âge et du cardinal
+Bellarmin, mais quelque chose qu'ils flairent avec plaisir et qui
+odore, comme la théocratie de Gioberti, par exemple, de Gioberti, cet
+autre abbé cher à cette ogresse d'abbés: la révolution! Il y a, enfin,
+dans toute cette dilatation des entrailles catholiques de Mitraud,
+qu'il ne faudrait pas cependant dilater au point de le perdre, ce
+christianisme de l'utopie que la philosophie aime à embusquer partout
+dans l'intérêt de son service, et qui, sur les débris des institutions
+monarchiques, ferait volontiers descendre--et toujours sous la forme
+d'une colombe!--un Saint-Esprit par trop désarmé.
+
+Que l'abbé Théobald Mitraud se tienne donc pour averti!--et s'il a
+réellement un système, un second volume dans la pensée, qu'il en
+surveille l'expression et qu'il ne le lance dans le monde qu'après y
+avoir regardé. La Circé des partis lui verse le philtre de l'éloge
+pour faire de lui un compagnon d'Ulysse... ce qui n'irait pas mal à ce
+jurisconsulte des _besoins de la Nature_. Qu'il prenne garde! qu'il se
+défie et qu'il soit plus fort que Circé! Ce que nous disons ici est
+au-dessus de toute critique littéraire. Mais, quand il s'agit d'un
+livre sur la _Nature des Sociétés humaines_, la Critique, sous peine
+de n'être pas au niveau de sa tâche, a plus que des considérations de
+littérature à faire valoir. Du reste, littérairement, nous ne serions
+pas moins sévère pour le livre de Mitraud que nous ne l'avons été
+pour ce qu'il croit sa philosophie; car, littérairement, on ne trouve
+ni la déduction ni l'ordre d'un livre dans cet écrit, décousu comme un
+pamphlet, et qui n'a ni commencement, ni milieu, ni fin.
+
+La Critique, cette _dissection sur le vif_, comme disait Rivarol, nous
+a trop appris la physiologie littéraire pour que nous ne voyions pas
+très bien, sous les lignes de la composition, quel a dû être le
+procédé de l'auteur. Or, nous ne serions pas étonné que Mitraud, au
+lieu de faire un livre dans sa complexe et forte unité, n'eût utilisé
+d'anciennes notes, des fragments épars, en les rapprochant.
+
+Cependant, nous l'avons dit au commencement de ce chapitre, l'abbé
+Mitraud a du talent, et un talent dans lequel il entre du coeur. Il
+est écrivain, il est nerveux, il est ému, il est éloquent. Mais cela
+ne suffit pas sans l'intuition première, sans le point de départ bien
+arrêté et dominateur. La logique même, qui conduit l'esprit du point
+de départ au point d'arrivée, ne suffirait pas davantage, et Mitraud,
+nous le reconnaissons, en a une très déliée et très forte contre les
+sophistes contemporains. Ce qui lui manque, c'est donc le plus
+important: c'est l'intuition, l'observation, le principe net et
+subjuguant qui empêche de se méprendre sur la pensée d'un livre et
+d'un homme et à la lueur duquel les amis se reconnaissent,--et les
+ennemis aussi, malgré la ruse de guerre de leurs perfides
+applaudissements!
+
+
+
+
+ERNEST RENAN[22]
+
+
+I
+
+Les _Études religieuses_[23] d'Ernest Renan ont déjà paru, feuille par
+feuille, ici ou là, dans des revues et dans des journaux. A proprement
+parler, ce n'est pas un livre. C'est une suite d'articles de critique
+sur des sujets consanguins, réunis, pour tout procédé de composition,
+par le fil du brocheur, et sous le couvert d'une préface; car faire un
+livre n'est pas maintenant plus difficile que cela. Vous enfilez les
+uns au bout des autres les oeufs que vous avez pondus, et c'est un
+collier... pour le public! et vous vous croyez un grand lama qui fait
+des bijoux avec les déjections... de sa pensée. Éparpillé dans les
+journaux en vue desquels il a été écrit, le livre d'Ernest Renan était
+là à sa vraie place pour faire illusion. Quelques esprits pleins de
+fraîcheur, mais ignorant parfaitement, dans leur virginité française,
+tout ce qui se brasse de paradoxes outre-Rhin, avaient poussé leur
+petit cri d'admiration en humant le matin, avec leur café, des idées
+qui leur semblaient nouvelles. Étonnés et flattés de la sensation, ils
+se disaient avec mystère: «Quel est donc ce Renan?... Voilà un
+critique redoutable!» Il semblait que dans les jungles du journalisme
+on entendît miauler--doucement encore, il est vrai,--un tigre de la
+plus belle espèce et dont la voix devait arriver aux plus terribles
+diapasons. Si Renan était resté dans la publicité des journaux, cette
+publicité d'éclairs suivis d'ombre, nous n'aurions pas eu la mesure de
+ses idées dans leurs strictes proportions. Nous aurions pu le croire
+formidable. Mais avec un livre nous pouvons le juger. Aujourd'hui que
+le tigre est sorti de ses jungles, nous nous apercevons qu'il a fait
+ses humanités en Allemagne et qu'il n'est qu'un chat assez moucheté,
+car il a du style par places, mais cachant sous sa robe fourrée et ses
+airs patelins la très grande peur et la petite traîtrise de tous les
+chats,--ces tigres manqués!
+
+ [22] _Études d'histoire religieuse; Origine du Langage_ (_Pays_, 21
+ avril 1857; 8 avril 1858).
+
+ [23] Lévy frères.
+
+Oui! peur et traîtrise, voilà les deux seules originalités des
+_Études religieuses_ de Renan. Ordinairement, en France, on est plus
+brave. S'il y a des poltrons d'idées, ce ne sont pas du moins ceux qui
+les ont. Voyons! Renan, au fond, est un philosophe. C'est un
+rationaliste; c'est un hegelien plus ou moins; c'est l'ennemi du
+_surnaturel_; c'est le critique qui montre comment _cela_ pousse dans
+l'humanité mais n'est jamais la vérité en soi, indéfectible, absolue,
+comme nous y croyons, nous! Il pense, lui aussi, comme Diderot[24],
+qu'il faut _élargir Dieu_ pour faire tomber les murs des Églises.
+Mais, quand Diderot attaquait l'Église, il frappait bravement, par
+devant, à grands coups, avec l'abominable héroïsme de son sacrilège.
+Quand Voltaire blasphémait Jésus-Christ, il ne bégayait pas. Il criait
+sur les toits: «_Écrasons l'infâme!_» Quand l'Allemagne elle-même, si
+longtemps nommée la douce et religieuse Allemagne, mais qui a
+dernièrement recommencé le XVIIIe siècle en mettant de grands mots et
+des obscurités d'école où le XVIIIe avait émis de petites phrases
+claires comme de l'eau (car il ne faut pas profaner ce mot de
+lumière); quand l'Allemagne elle-même attaque Dieu, elle n'y va pas de
+main morte. Elle ne lui demande pas respectueusement la permission de
+le jeter par la fenêtre; elle l'y jette, voilà tout, et elle ferme la
+porte pour l'empêcher de remonter par l'escalier. Mais cette manière
+d'agir, au moins nette, au moins vaillante, et qui semble au moins
+convaincue, n'est pas celle que Renan emploie aujourd'hui. Au
+contraire! il la trouve imprudente; il ne craint pas de la blâmer. Il
+reproche à Feuerbach et à la jeune école hegelienne leur violence
+contre Dieu. Il les accuse d'avoir _le pédantisme de leur hardiesse_
+et de ne pas mettre dans la négation de la vérité chrétienne assez _de
+placidité et d'amour_. O Athéniens d'Allemagne, vous n'êtes que des
+enfants! «Beaucoup d'esprits droits et honnêtes--dit-il--s'attribuent
+sans les mériter _les honneurs de l'athéisme_.» Mais ne les a pas qui
+veut et qui s'en vante! Feu Machiavel nous a légué son âme. Il faut
+les mériter et ne s'en vanter pas. «Feuerbach--nous dit encore Renan
+avec un sourire placide et superbe--a écrit en tête de la 2e édition
+de son _Essence du Christianisme_: «_Par ce livre, je me suis brouillé
+avec Dieu et le monde._» Nous croyons que c'est un peu de sa faute, et
+que, _s'il l'avait voulu, Dieu et le monde lui auraient pardonné_.»
+Voilà la sagesse pour Ernest Renan. Faire pardonner à Dieu les
+insolences qu'on lui débite:
+
+ Je crois bien, entre nous, que vous n'existez pas!
+
+n'est pas très embarrassant quand on ne croit pas au Dieu personnel et
+terrible. Mais les faire pardonner au monde, c'est plus difficile et
+plus grave, et telles sont la prétention et la politique du livre de
+Renan. Arranger l'athéisme dans un plat convenable, avec tous les
+ingrédients de l'érudition, et le faire trouver bon, même aux hommes
+religieux; imposer la négation de Dieu au nom de Dieu même, joli tour
+de duplicité philosophique. Nous allons voir comment Renan l'a
+exécuté!
+
+ [24] Rien de plus stérile que la pensée philosophique au XIXe siècle.
+ C'est par là que le monstre se distinguera: l'infécondité! La pensée
+ de Diderot: _l'élargissement de Dieu jusqu'à ce qu'il en crève_, est
+ l'idée que nous retrouvons dans la plupart des écrits de ce pauvre
+ temps. On est obligé d'avertir.
+
+
+II
+
+Mais, nous l'avons dit, il n'a rien inventé pour cela. L'exécution est
+restée au-dessous de la prétention. Les idées sur lesquelles il
+s'appuie sont communes en Allemagne, où les idées cessent de dominer
+dès qu'elles sont populaires, et en France déjà elles se sont
+produites obscurément et sans succès. Renan, qui parle, dans ses
+_Études d'histoire religieuse_, de tous ceux qui s'avisèrent les
+premiers de lever, comme une catapulte, le misérable fétu de leur
+critique contre les religions et leurs symboles, et qui nomme des
+médiocrités comme Boulanger, Dupuis, Émeric-David, Petit-Radel, Renan
+a oublié de citer l'homme qui, dans un livre intelligible et français,
+a posé l'idée générale qui domine la critique de détail dont on est si
+fier aujourd'hui et dont on attend tant de ruines. Et voici pourquoi:
+il l'imitait trop pour le nommer! Benjamin Constant a écrit un livre
+sur les religions, et l'idée de ce livre, très simple et très
+dangereuse dans un pays qui croit que la vérité ne peut jamais être
+compliquée, l'idée de ce livre est que les formes religieuses passent,
+mais que le sentiment religieux est éternel. Eh bien, c'est toute la
+théorie de Renan! L'auteur des _Études_, et dans sa préface et dans
+vingt-cinq endroits de son livre, reprend l'idée de Benjamin
+Constant, la retourne, la commente, l'explique et l'applique. Rien de
+plus. «La religion,--dit-il,--en même temps qu'elle atteint par son
+sommet _le ciel pur de l'idéal_,»--par exemple Benjamin Constant, qui
+filtrait son eau du Rhin avant de la boire, était trop spirituel et
+trop Français, lui, pour nous parler de l'_idéal_ ailleurs que dans un
+roman!--«la religion pose par sa base sur le sol _mouvant_ des choses
+humaines et participe à ce qu'elles ont d'instable et de
+_défectueux_». Et plus bas: «Éternellement sacrées dans leur esprit,
+les religions ne peuvent l'être également dans leurs formes...» Selon
+Renan, l'humanité a le sentiment religieux, ou le sentiment du
+surnaturel, plus fort ici que là, dans certaines races que dans
+certaines autres, mais elle l'a incontestablement. C'est un fait
+presque physiologique, tant il est visible et impossible à rejeter!
+Seulement, les formes à travers lesquelles ce fait s'exprime sont plus
+ou moins menteuses, vieillies et tombées, et elles tomberont toutes de
+plus en plus jusqu'au jour où l'humanité arrivera à la _culture de
+l'idéal pour l'idéal_... Si elle y arrive! car l'humanité aura
+toujours besoin de symbolisme. La religion de Renan n'est guères bonne
+que pour des mandarins et des savants, et il en convient de bonne
+grâce: «Dites aux simples--dit-il de son ton protecteur--de _vivre
+d'aspiration_ à la vérité, à la beauté, à la bonté morale, ces mots
+n'auront pour eux aucun sens. Dites-leur d'aimer Dieu, de ne pas
+offenser Dieu, ils vous comprendront à merveille. Dieu, Providence,
+immortalité, autant de _bons vieux mots un peu lourds_ que la
+philosophie interprétera _dans des sens de plus en plus raffinés_,
+mais qu'elle ne remplacera pas avec avantage.» L'aveu est toujours bon
+à enregistrer. Mais qu'importent les simples! Renan est l'aristocrate
+de la science. C'est lui qui a osé écrire: «Il ne faut pas sacrifier à
+Dieu nos instincts scientifiques.» Après cela, vous comprenez très
+bien le charmant détour que l'auteur des _Études_ a pris, ou l'immense
+illusion dont il est la dupe. Quand on a déporté Dieu dans les culs de
+basse-fosse de l'intelligence, on se lave les mains et on affirme que
+l'on n'a rien fait contre lui.
+
+Voilà pourtant le système de Renan, voilà le dessous de ce traité du
+_Prince_ qui a la prétention d'être si profond contre les religions en
+général et le christianisme en particulier. A ne prendre la chose qu'à
+son point de vue exclusivement philosophique, une thèse pareille,
+dangereuse par cela seul qu'elle est compréhensible aux intelligences
+les plus basses, n'est, après tout, qu'une pauvreté. Benjamin
+Constant, qui n'avait pas dans ses livres le merveilleux esprit qu'il
+avait de plain-pied dans la vie, l'avait en vain revêtue de ces formes
+les plus sveltes et les plus clairement brillantes que l'on eût vues
+depuis Voltaire; elle n'en était pas moins tombée dans l'oubli avec le
+silence des choses légères, car il faut de la consistance pour, même
+en tombant, retentir! Ernest Renan, érudit, philologue, chercheur,
+d'une vaste lecture, mais, comme tous les hommes, la créature d'une
+philosophie, l'instrument de deux ou trois idées métaphysiques, que
+nous acceptons ou que nous subissons, mais qui nous tyrannisent et ne
+nous lâchent jamais quand elles nous ont pris, Renan n'a rien ajouté
+à cette vue première, à cette piètre généralité dont il n'a pas caché
+le néant sous les applications historiques qu'il en a faites. Ces
+applications--il faut bien le dire--n'ont point, malgré les efforts de
+l'érudit, plus de consistance, de grandeur et de solidité que la vue
+première qui les a déterminées. Le critique n'a pas relevé le
+philosophe. En ces _Études d'histoire religieuse_, la négation dans le
+détail n'est ni plus imposante ni plus forte que l'affirmation dans
+les points de départ et les conclusions, de sorte que le livre qui
+contient ces travaux, construits avec tant de petites notions si
+laborieusement accumulées, et qui se maintient avec tant de peine,
+entre toutes les opinions, dans un équilibre favorable à son
+influence, croule, pour peu qu'on le touche d'une main ferme, de tous
+les côtés à la fois.
+
+En effet, prenez-le, et jugez! Les grands morceaux du livre de Renan
+sont au nombre de quatre: les _Religions de l'antiquité_; l'_Histoire
+du peuple d'Israël_; les _Historiens critiques de Jésus_; _Mahomet et
+les Origines de l'Islamisme_. Les autres ne sont pour ainsi dire que
+les satellites de ceux-là, et c'est dans ceux-là que le critique a le
+mieux exposé sa méthode en l'appliquant. Eh bien, soyons de bonne foi!
+cette méthode et les résultats obtenus par elle dans ces quatre
+articles ont-ils rien qui doive nous faire trembler, et ne
+pouvons-nous pas dire de cette méthode ce que nous avons dit de l'idée
+des _Études religieuses_: à savoir que nous la connaissons et que
+nous avons traversé déjà tous ces atomes de poussière? Renan
+proclame, avec l'orgueil d'un homme d'aujourd'hui, que la Critique est
+d'hier et qu'elle tient à cette haute indifférence (pourquoi haute?)
+dans laquelle se trouve actuellement l'esprit humain. Tout en prenant
+ses précautions contre eux, il reconnaît, par l'admiration qu'il leur
+a vouée, que Wolf et Strauss sont ses maîtres,--Strauss, le
+prestidigitateur de l'érudition, l'escamoteur historique, dont le
+livre apoplectique veut expliquer tous les faits de l'Évangile par des
+mythes purs, comme on avait, avant lui, essayé de les élucider avec
+des explications naturelles. Quoique Strauss soit maintenant dépassé
+en Allemagne, c'est toujours sa critique qu'on invoque, c'est
+toujours, dans les mains de Renan comme dans celles de Wilkes, de
+Weiss et de Bruno Bauer, cette critique essentiellement ennemie du
+surnaturel et cette méthode qui, de nuance en nuance et d'effacement
+en effacement, dépouille et pèle le fait historique jusqu'à ce qu'il
+n'en reste absolument rien. Or, cette critique qu'on varie, mais qu'on
+ne change pas, a-t-elle réellement entamé ce qu'elle a cru si aisément
+détruire? Le bon sens public s'est-il payé de cette monnaie? A-t-il de
+tout cela jailli une lumière, quelque grande certitude, devant
+lesquelles, puisqu'il s'agit ici de la vie de Jésus, par exemple, la
+Bible et l'Évangile ne causent plus d'étonnement?... Renan dit et
+répète à satiété que la critique historique est _toute dans les
+nuances_, qu'elle n'est pas ailleurs. Mais, avec les procédés de sa
+méthode, les nuances finissent par devenir si fines qu'elles cessent
+d'exister et que bientôt on ne les voit plus; ses hypothèses manquent
+bientôt du corps même d'une hypothèse. Assertions hasardées, systèmes
+à l'état de dentelles. On n'invoquerait pas les raisons qui, selon
+lui, simplifient et éclairent l'histoire, pour se décider dans la plus
+vulgaire action de la vie! On ne paierait pas le mémoire de sa
+blanchisseuse d'après cela! Mais le moyen de faire passer les choses
+les plus risiblement affirmatives ou les plus tristement vagues, c'est
+le sérieux avec lequel on les écrit. Impossible, dans un seul
+chapitre, de suivre l'auteur des _Études_ dans les discussions
+auxquelles il se livre sur les quatre sujets que nous avons signalés.
+Seulement, qu'il suffise de savoir que, tout en relevant de Strauss,
+il se permet de le critiquer, et tombe au-dessous de lui dans sa
+malencontreuse critique. «Les légendes des pays à demi ouverts à la
+culture rationnelle--dit-il, page 63 du volume,--ont été formées bien
+plus souvent par la _perception indécise_, par le _vague de la
+tradition_, par les _ouï-dire grossissants_, par l'_éloignement entre
+le fait et le récit_, par le _désir de glorifier les héros_, que par
+création pure comme cela a pu avoir lieu pour l'édifice presque entier
+des mythologies indo-européennes». Et, suspendu entre le je ne sais
+qui et le je ne sais quoi, il ajoute alors cette incroyable phrase
+qu'il importe de recueillir: «Tous les procédés ont contribué dans des
+proportions _indiscernables_ au tissu de ces broderies merveilleuses,
+qui mettent _en défaut toutes les catégories scientifiques_ et à
+l'affirmation desquelles a présidé la plus _insaisissable fantaisie_.»
+Proportions indiscernables! catégories scientifiques en défaut!
+insaisissables fantaisies! Ce n'est pas là seulement le scepticisme
+dans l'histoire, c'est le plus bel aveu d'impuissance que la science
+inconséquente--car elle s'expose en le faisant--ait jamais fait!
+
+
+III
+
+Mais le scepticisme dans l'histoire des religions, c'est déjà un
+résultat pour la philosophie, et d'ailleurs Renan a moins écrit son
+livre pour résoudre des difficultés qu'au fond il regarde lui-même
+comme insolubles que pour proclamer les droits de la Critique
+indépendante et désintéressée, de la Critique en dehors de tout
+dogmatisme et de toute polémique, comme il dit. Cette définition de la
+Critique, qui correspond à la définition que Taine, dont nous
+parlerons plus loin, a donnée de la science, et qui permettrait à
+toutes les deux de faire leur travail de destruction dans la plus
+complète sécurité et sans s'inquiéter de savoir s'il y a une morale,
+une société, des gouvernements, un foyer domestique, tout un ensemble
+de choses organisées autour de soi à respecter, cette définition,
+qu'il est si important de faire admettre à tout le monde, est la
+grande affaire et le coup d'État actue des philosophes. Si la pleine
+liberté de la Critique était consentie, si la science avait le droit
+d'agir en vue seulement des résultats scientifiques, on n'aurait plus
+besoin de rien, on aurait tout, et les vêpres siciliennes de la
+philosophie sonneraient, à pleines volées, sur nos têtes! Voilà
+pourquoi le monde hésite à admettre cette notion de la Critique en
+dehors du monde et se soucie médiocrement qu'on le mette à feu, sous
+prétexte de science, dans l'intérêt de la plus vaine et de la plus
+inepte curiosité. N'y aurait-il à cela que l'énervation des forces
+sociales, en avons-nous tant déjà que nous puissions impunément les
+diminuer?... Le doux Renan, cet officier de paix de la Critique, qui
+blâme Bauer de ses colères comme il a blâmé Feuerbach, revient à
+toutes les pages de son livre sur cette idée fixe de l'indépendance
+absolue de la Critique, de la séparation complète des hommes et des
+choses. «Quand l'historien de Jésus-Christ--dit-il--sera aussi libre
+dans ses appréciations que l'historien de Mahomet et de Bouddha, il ne
+songera pas à injurier ceux qui ne pensent pas comme lui.» Raison
+pitoyable! N'insulte-t-on pas tout ce qui contrarie et résiste, quand
+on est violent et orgueilleux, et les savants ont-ils l'habitude de
+manquer de violence ou d'orgueil? Seulement, il faut bien essayer de
+justifier n'importe comment ce qu'on voudrait faire accepter à
+l'opinion. Les moyens employés à cette fin par Renan seraient d'un
+tacticien supérieur s'ils ne finissaient pas par trop éveiller la
+gaieté. Que diable! il faut s'arrêter dans les nuances dont on parle
+tant! «La critique des origines d'une religion--dit Ernest
+Renan--n'est pas l'oeuvre du libre penseur, mais des sectateurs les
+plus zélés de cette religion.» C'est pour cela sans doute qu'il est
+sorti de Saint-Sulpice. Manière de se retrouver prêtre quand on a jeté
+sa soutane aux buissons du chemin! Ailleurs, il ajoute, avec une
+componction d'âme pénétrée: «La critique renferme l'acte du culte le
+plus pur.» C'est le mysticisme de la chose! Mais n'est-ce pas trop gai
+qu'un tel langage, et le rire qui prend n'avertit-il pas?
+
+On en avait besoin, du reste. Excepté à deux ou trois endroits où
+l'hypocrisie monte jusqu'au comique, le livre de Renan est d'une
+grande tristesse; il est triste comme un impuissant. Malgré
+l'expression qui veut les réchauffer, on sent comme un froid vipérin
+s'exhalant de toutes ces pages mortes et déjà fétides, de toutes ces
+vésanies allemandes dont un Français avait mieux à faire que de se
+faire le chiffonnier! Renan les met, il est vrai, à l'abri sous cette
+tolérance chère aux philosophes, sous ce paratonnerre où tombe le
+mépris. Sans conclusion ferme et qui satisfasse même l'auteur, ces
+_Études d'histoire religieuse_ ne sont guères qu'une collection glacée
+de huit à dix blasphèmes qui forment un symbole d'insolences. En vain
+le récite-t-on fort bas, ce symbole, on l'entend. On veut être habile,
+on veut être discret, et on n'est pas même spirituel. Les grands
+courants de la bêtise contemporaine traversent majestueusement le
+livre de Renan: l'optimisme béat, la foi dans l'humanité en masse qui
+_fait bien tout ce qu'elle fait_, et aussi en l'homme individuel, dont
+Renan ne craint pas de dire _qu'il crée la sainteté de ce qu'il croit
+et la beauté de ce qu'il aime_. Il est presque incompréhensible
+qu'avec du talent, car Renan n'en manque pas, la pensée d'un homme
+incline fatalement ou de choix vers les thèses les plus niaises et
+maintenant les plus compromises. Anomalie singulière, mais non rare,
+et dont la Critique littéraire est encore à chercher le mot. Écrites
+avec pureté et quelquefois avec une transparence colorée, ces
+_Études_, logiquement et scientifiquement sans valeur, ont des détails
+qui attireront, qui ont attiré déjà les esprits de peu de pensée et
+qui aiment l'expression partout où elle s'attache. Ils sont venus à ce
+livre; mais ils n'y reviendront pas. Quant au genre d'effet qu'il
+produit, c'est directement le contraire de celui qu'il avait en vue.
+Renan voulait faire les affaires de l'athéisme sans éclat et sans
+embarras, sans casser les vitres, comme on dit, et il s'est trahi par
+les précautions mêmes qu'il a prises pour se cacher. Il voulait
+(soi-disant), dans un but élevé de connaissances, dégager l'idée
+religieuse de ce qui la fait une religion positive à telle heure de
+l'histoire, opposer le sentiment éternel à la forme passagère, et en
+le lisant on n'a jamais plus senti que c'était impossible; que, la
+forme enlevée, l'esprit suivait, et qu'après tout, malgré le progrès
+et à part la vérité divine, socialement, la dernière des
+superstitions valait encore mieux que la première des philosophies!
+
+
+IV
+
+Le livre de l'_Origine du langage_[25] est postérieur aux _Études
+religieuses_, non dans la publicité, mais dans l'attention publique.
+On dit que quelques personnes l'avaient lu déjà avant que Renan, qui
+le republie, eût attrapé son petit bout de renommée. Il a toujours été
+heureux, ce Renan! Parmi les trois ou quatre enfants gâtés (qui
+resteront marmots) de ce siècle gâté et que la Fortune a pris par le
+menton pour les faire nager, Ernest Renan est un de ceux qu'elle a
+conduits à tout de cette manière. Sorti du séminaire comme un certain
+empereur de Constantinople qui fuyait et qui se retournait pour
+cracher sur les murs de sa ville, Renan entra aisément, et pour cette
+raison même, au _Journal des Débats_, et il y est encore, je crois,
+les jours de grande fête; de là, il cingla vers l'Institut, et le
+voilà, non pas sans travaux, puisqu'il chiffonne dans l'érudition
+allemande, et c'est une terrible besogne, mais, rapidement et sans
+luttes, le voilà regardé comme un critique, un érudit et un écrivain
+formidable, même par ses ennemis. Avant de l'attaquer, ils le saluent,
+comme les Français saluaient les Anglais à Fontenoy. Seulement, les
+Anglais nous rendirent le salut et allaient devenir des héros, tandis
+que Renan garde le salut sans le rendre, et, dans l'ordre
+intellectuel, n'est, je l'ai dit déjà, qu'un poltron d'idées, qui,
+comme le lièvre chez les grenouilles, ne fera jamais peur qu'à de plus
+poltrons que lui... Telle est, en deux mots, l'histoire de Renan; ce
+n'est pas encore un illustre, mais c'est un gros Monsieur, et, si on
+le laisse faire, il sera illustre demain. Nous sommes ainsi en France.
+Ou nous marchandons tout à un homme, ou nous ne lui marchandons rien.
+C'est le pays des engouements. Or, que fait un homme qui s'engoue? Il
+tousse un peu et il est délivré. C'est cette petite toux salutaire que
+la Critique voudrait provoquer aujourd'hui.
+
+ [25] Lévy frères.
+
+Et l'heure est bien choisie pour ce débarras. La surprise du premier
+moment, cette grande duperie, est passée, et Renan se prête lui-même à
+la circonstance. Il en est à l'heure des secondes éditions. Il fait
+cette roue. Il revient sur ses premiers livres. Il nous récapitule sa
+gloire; il se réimprime; il n'oublie rien de ce qu'on aurait oublié.
+Ses essais de jeunesse trouvent maintenant les éditeurs qu'ils
+cherchèrent, et, grâce à eux, il nous étale les premiers costumes de
+sa pensée avec la tendresse que M. Denis avait pour son habit jaune en
+bouracan. Le bouracan de M. Renan est remis sous la vitrine:
+
+ Ah! nous ne voulons pas perdre nos rogatons!
+
+L'essai sur le langage est de 1848. C'est un enfant de douze ans qui
+n'a pas grandi. Renan ne l'a ni modifié, ni augmenté, ni raffermi. Il
+s'est contenté d'y joindre une préface où il se félicite d'avoir pensé
+comme MM. tel et tel d'Allemagne, et de ne différer que de quelques
+nuances de ces grands hommes qui ne sont encore que de grands
+Allemands. Or, les nuances impliquent tant de choses aux yeux de ces
+laborieux tisseurs de riens! Vains et tristes tissages. On dirait, à
+les voir tous dans cette préface, des aliénés, à force de science,
+occupés à chercher la petite bête invisible, la mouche narquoise de
+l'impalpable, qui fuit leur main. Ils sont là tous, ces happeurs de
+vide! Il y a là un M. Grimm, qui croit aux langues monosyllabiques
+sans flexion, mais _agglutinées_, et qui compte trois âges dans le
+développement du langage après trente mille ans de chronologie. Il y a
+un M. Steinthal, trop subtil même pour M. Renan, qui l'accuse de
+s'évanouir dans un formalisme profondément creux,--M. Steinthal, qui a
+travaillé énormément pour arriver à dire que le langage naît dans
+l'âme d'une manière _aveugle_.
+
+Il y a encore MM. Bunsen et Max Muller, qui ont inventé une famille
+TOURANIENNE à l'aide de laquelle ils _cherchent_, de l'aveu de Renan,
+«à établir un lien de parenté entre des langues entièrement diverses».
+Enfin, il y a Renan, qui se prélasse et s'introduit lui-même dans ce
+majestueux conclave de rudes travailleurs en fils d'araignée. On
+dirait que le prêtre manqué vise au moins à une petite papauté
+philologique, et, au fait, pourquoi ne serait-il pas le premier parmi
+ces peseurs de diphthongues? Ils sont tous chimériques, hypothétiques
+et faux, et il a sur eux l'avantage d'écrire même assez brillamment en
+français... Du reste, cet essai n'entamera en aucune façon son
+amour-propre ou sa personne, car dans ce mémoire d'académie, long de
+247 pages, Renan tient tout entier tel que nous le connaissons, tel
+que nous venons de le voir dans ses _Études religieuses_. Nous
+craignons bien qu'il ne puisse jamais changer.
+
+A consulter ce livre, on voit que dès son début dans la science Renan
+était destiné à porter toute sa vie cette double livrée de Hegel et de
+Strauss qu'il a endossée. Shakespeare, avec son ironie charmante,
+appelle quelque part les laquais «messieurs les chevaliers de
+l'arc-en-ciel». Avait-il deviné les laquais de la philosophie du
+_mythe_, de la _contradiction_ et du _devenir_, ces nuées coloriées et
+que le premier vent de bon sens, s'il vient à souffler, emportera? La
+méthode, que Renan n'a point inventée et qu'il a commencé par
+appliquer à la théorie du langage, est cette méthode connue des
+_Études religieuses_ dont nous parlons pour la première et dernière
+fois. La Critique n'a point à créer d'importances en s'acharnant sur
+des théories méprisables. Appliquer à tous les ordres de faits le même
+procédé superficiel et vicieux est une opération qu'on signale, mais
+sur laquelle il n'y a point à revenir. Dorénavant, quand nous
+parlerons d'Ernest Renan et de ses oeuvres, c'est qu'il aura pris la
+peine de se transformer.
+
+
+V
+
+En effet, Hegel aujourd'hui, Hegel lui-même est en question, compromis
+et à la veille du déshonneur philosophique le plus complet, malgré les
+transcendantes aptitudes de sa pensée. Or, s'il en est ainsi, que
+voulez-vous qu'on dise des esprits de second ou de troisième degré qui
+vivent sur sa méthode comme le puceron dans sa feuille? Il y a
+cependant à dire en faveur de Renan que, de tous ceux qui se sont
+servis de l'instrument logique forgé par Hegel, il est celui qui a le
+plus entassé de contradictions l'une sur l'autre et élevé le plus haut
+la philosophie du rien sur des pyramides de peut-êtres. Proudhon avait
+déjà commencé cette terrible vulgarisation de la méthode hegelienne
+qui doit la ruiner, mais Proudhon est un brutal et même un bestial,
+quand il n'est pas un ironique qui se moque de lui-même et de son
+lecteur, et qui a raison pour tous les deux! Il y a dans cet homme de
+gausserie profonde la carrure d'un négateur effroyable et d'un
+mystificateur prodigieux, tandis que dans Renan l'homme s'ajuste avec
+le système, l'esprit avec le caractère, pour redoubler autour de soi
+l'indécision et la confusion. Mercure qui saute et s'éparpille,
+couleuvre qui glisse, ombre qui s'efface dans le brouillard, il se
+dédouble, se renverse, se dérobe, comme ce polype qui fuit sous l'eau
+quand il l'a troublée. Hegel mariait la thèse et l'antithèse dans une
+synthèse faite de toutes deux. Du moins c'était sa prétention
+hautaine. Mais Renan se contente, lui, de marier les extrêmes dans une
+équivoque. Il adopte ce qu'il réfute et réfute ce qu'il adopte. Sa
+logique est de l'escamotage. Seulement, pour accomplir ses
+prestidigitations, ce Robert Houdin de la philologie se contente
+d'abaisser la lampe. Son _fiat lux_, c'est l'éclipse systématique de
+la clarté.
+
+Et nous disons systématique en pesant sur le mot, car le manque de
+clarté dans Renan n'est point l'impuissance d'être clair. C'est la
+conséquence d'une méthode insensée, mais c'est aussi et c'est surtout,
+ne nous y trompons pas! la diplomatie sans courage d'un incrédule
+prémédité. Avant d'être un philosophe, avant d'être un linguiste,
+Renan était un incrédule. La foi de ses premières années s'était
+éteinte sur les marches mêmes de l'autel, et, quand il les eut
+descendues, la question fut pour lui de les démolir. Le moyen, il
+allait le chercher; il le trouverait peut-être; ce serait ceci ou ce
+serait cela. Mais la question était cet autel! C'était la guerre à
+Dieu qu'il fallait faire, armé de prudence, car cette guerre a son
+danger dans une société où il existe un peu d'ordre encore. Alors
+Renan devint hegelien. A l'ombre des formules logiques de Hegel, de ce
+prince de la formule... et des ténèbres, il ne dit pas l'_infâme_
+comme l'avait dit Voltaire, cette coquette ou plutôt cette coquine
+d'impiété; mais ce qu'il dit impliquait toutes les négations du XVIIIe
+siècle.
+
+Sans cesser d'être un hegelien, Ernest Renan devint philologue. Ce
+fut là son état, le dessus de porte de sa pensée et de sa vie; mais
+l'étude des langues, par laquelle il voulait faire son chemin, n'en
+fut pas moins sa manière spéciale de prouver cette non-existence de
+Dieu qui est la grande affaire de la philosophie du temps. L'_Origine
+du langage_ est le premier essai de cette preuve qu'ait faite Renan,
+qui l'a continuée avec acharnement dans ses _Études d'histoire
+religieuse_, dans son _Histoire comparée des langues sémitiques_, dans
+ses _Essais de critique et de morale_; et, quoique dans ce premier
+livre, plus peut-être que dans les suivants, ce jeune serpent de la
+sagesse ait eu les précautions d'un vieux et les préoccupations de sa
+spécialité, cependant il est aisé de voir que la chimère philologique,
+le passage de la pensée au langage ou du langage à la pensée, les
+_épluchettes_ des premières syllabes que l'homme-enfant ait jetées
+dans ses premiers cris, ne sont, en définitive, que des prétextes ou
+des manières particulières d'arriver à la question vraiment
+importante, la question du fond et du tout, qui est de biffer
+insolemment Moïse et de se passer désormais parfaitement de Dieu!
+
+
+VI
+
+On sait ce qu'affirme Moïse. Dans le récit qu'il nous a laissé, on
+voit Adam et Ève, vis-à-vis de leur destinée, tomber dans la chute et
+se faire les éducateurs du genre humain, qu'ils ont précipité avec
+eux. C'est là une assertion nette, tranchée et puissante. Le bon sens,
+quand on l'articule, ne gémit pas déconcerté. Les expressions de Moïse
+sont pleines et précieuses. Puisqu'il s'agit de son langage:
+«L'univers--dit-il avec son tour approprié et sublime--fut fait d'une
+seule lèvre.» Ce que dit historiquement le grand Révélateur, la petite
+révélation du sens le plus infime le répète, avec une force inouïe,
+dans la conscience du genre humain. La société a préexisté à l'homme,
+Dieu à la société, et, comme il leur préexistait, il les a constitués
+par le langage, cette condition _sine qua non_ de tous nos
+développements en tous genres, sans laquelle l'esprit de l'homme
+avorterait. Ces simples et fortes notions, que le XVIIIe siècle avait
+troublées, furent reprises au commencement du XIXe et posées comme
+bases d'un système auquel le génie de Bonald donna de sa propre
+solidité. Renan, qui trouve également éloignés d'une explication
+scientifique le système du caprice individuel et des onomatopées de la
+brute, qui fut la toquade du XVIIIe siècle, et le système religieux
+que nous venons de signaler, a donné le sien à son tour, et nous ne
+croyons pas que, dans des esprits passablement faits, il puisse
+remplacer le système de l'école théologique, comme dit Renan avec un
+dédain assez contenu, mais il n'en a pas moins pour visée de le
+remplacer.
+
+Ce système, qui consiste à affirmer sans preuves possibles, du moins
+dans l'essai actuel de Renan, que «le langage de l'homme s'est comme
+formé d'un _seul coup_ et est _comme_ sorti instantanément du génie de
+chaque race», pose donc la diversité de la race à la première ligne de
+son affirmation. Voilà qui est acquis. Le langage fut constitué dès le
+premier jour, mais il faut savoir ce qu'Ernest Renan entend par le
+premier jour: «Cette expression de premier jour--dit-il à la page 19
+de sa préface--n'est-elle qu'une _métaphore_ pour désigner un état
+plus ou moins long durant lequel s'accomplit le mystère de
+l'apparition de la conscience?» Quant à la langue primitive de cette
+période _métaphore_, il est impossible de la retrouver. Seulement,
+«pour construire scientifiquement la théorie des premiers âges de
+l'humanité, il faut étudier l'enfant et le sauvage.» C'est-à-dire le
+sens sur le contre-sens, la lumière sur les ténèbres, et la montée sur
+la descente. Nous savons ce que l'enfant et le sauvage nous donnent,
+quoique Renan prétende que le sourd-muet se _crée tout seul des moyens
+d'expression_ (page 97) supérieurs à ceux qu'on lui enseigne; ce qui
+prouve que l'abbé de l'Épée était un sot. Sans le verbe qui leur
+allume l'esprit et le coeur, le sauvage et l'enfant croupiraient
+éternellement dans l'argile de leur organisme, comme avant Pygmalion
+et l'Amour il n'y avait pas de Galatée! Mais, autre hypothèse de
+Renan: L'enfant humanitaire avait (toujours dans l'époque _métaphore_)
+des forces que n'a plus l'homme individuel de notre temps. «Il serait
+trop rigoureux--dit-il encore--d'exiger du linguiste la vérification
+de la loi d'onomatopée dans chaque cas particulier. Il y a tant de
+relations imitatives qui nous échappent et qui frappaient vivement
+les premiers hommes!...» «L'intelligence la plus claire et la plus
+pénétrante--ajoute-t-il ailleurs--fut le partage de l'homme au
+commencement.» Ce qui est vrai pour nous qui croyons à la chute, ce
+qui est faux pour lui qui n'y croit pas et qui invente aujourd'hui un
+progrès abécédaire où rien n'est acquis, où plus on recule plus on
+avance, et où il faut remonter à l'origine de tout pour savoir
+seulement quelque chose!
+
+Et ce n'est là que la première brume d'hypothèses que l'auteur de
+l'_Origine du langage_ oppose à la réalité sévère de la métaphysique
+de Bonald, en si magnifique conformité avec le récit de Moïse. Mais le
+brouillard, sans être plus saisissable pour cela, s'épaissit, et
+bientôt on s'y perd, notions et langue même! En effet, on doute, en
+lisant Renan, s'il dit réellement ce qu'il veut dire et s'il croit ce
+qu'il affecte de savoir. Le primitif de Renan n'est point Adam, car le
+risible mythographe a depuis longtemps décapité l'histoire avec son
+couteau à papier! Il n'y a pas d'individus pour lui, mais des
+collections. Il n'y a pas d'Homère, il n'y a pas de Lycurgue. Caligula
+philologique à faire mourir de rire, qui voudrait que l'humanité n'eût
+qu'une tête pour la lui couper, si cette tête portait un nom propre!
+Donc il n'y a pas d'Adam. Mais son primitif, quel est-il? homme ou
+enfant, esprit humain, race, et quelle race, ou autre chose? Quoi,
+enfin? Il faudrait préciser et définir, et c'est ce que ne fait jamais
+Renan. Il scintille et passe, farfadet verbeux, sur le dos fluant d'un
+_peut-être_ ou d'un _il semblerait_ comme on en trouve dans son livre.
+Quelle autorité que cet homme!
+
+Inconséquent d'ailleurs autant qu'hypothétique, le fait qu'il érige en
+fondement de son système c'est que le langage s'est formé d'un coup,
+et voilà qu'à la page 175 de son essai il dit qu'aux époques
+primitives chacun _parlait à sa façon_,--ce qui était Babel avant
+Babel, Babel dès la création du monde, mais toutefois sans la
+confusion et la destinée de Babel. Renan finit par s'étrangler dans
+les noeuds coulants et redoublés de ses hypothèses. Ainsi, il suppose
+pour un jour à l'homme la puissance de Dieu, déplaçant le miracle pour
+ne pas voir le miracle. Il fait de ce miracle une loi qui ne se
+reproduit plus qu'à la charge pour nous de nous retrouver dans la même
+position exceptionnelle. Paralogisme, tautologie, misérable saut de
+carpe éternel! A ses yeux brouillés, qui décomposent les choses en les
+regardant, le mythe, qui est le roman individuel, l'emporte sur
+l'histoire, qui est le mythe général. Précisez, si vous pouvez, ces
+nuances! Seulement, si nous devons mépriser l'histoire, combien plus
+devons-nous mépriser les romans et les conjectures à l'aide desquelles
+on veut remplacer _scientifiquement_ des traditions avérées qui
+accableraient, s'il ne fallait pas savoir où prendre un homme pour
+l'accabler.
+
+Mais, nous le répétons, voilà l'important, le fin du fin de toutes ces
+finesses d'érudition bateleuse et désossée. Éblouir, comme le renard
+de La Fontaine, tous les dindons oisifs de la libre pensée qui le
+regardent tourner en rond, prendre ses poussières à l'apparence et
+faire monter cette vile fumée sur le soleil de nos traditions, tel est
+le côté sérieux du personnage qu'Ernest Renan nous joue aujourd'hui.
+Cela n'est pas que vain et que risible, comme le crible aux
+diphthongues, cela est sérieux. Dans l'état actuel de la science et
+des grotesques respects qu'elle inspire à la plupart des hommes, qui
+croient qu'elle leur donnera la clef de ce monde que Dieu a gardée, il
+n'était ni si indifférent ni si bouffon de confisquer Moïse au profit
+du sanscrit et de ramener la question de Dieu, si peu scientifique, à
+une simple question de dehors et de dedans, qui l'est beaucoup plus!
+
+
+VII
+
+Otez, en effet, l'athéisme,--l'athéisme masqué et la haine de la
+tradition chrétienne qui font le sens réel de ce livre et de tous les
+livres écrits jusqu'ici par Renan,--et vous n'avez plus rien dans ce
+rudiment de sa jeunesse. Positivement, il n'y a rien, pas même du
+talent. La réputation qu'on a faite un peu vite à Renan, pour quelques
+pages agréablement tournées sur les matières où les écrivains sont
+très rares, ne nous impose pas.
+
+Il nous est impossible, quand il s'agit de sujets comme ceux qu'il
+traite, de voir du talent là où manquent la netteté, les preuves,
+l'enchaînement et la conclusion. D'ailleurs, le style n'est pas plus
+ici que le reste. Dans cette _Origine du langage_, il n'y a encore
+que le brouillon scientifique, lequel a persisté.
+
+Renan n'a pas su aborder par les côtés grands et féconds une question
+où tout se réduit à savoir si la pensée, l'acte pensant,
+l'_intellectus agens_, a sa mappemonde encyclopédique et son piédestal
+d'équilibre en dehors de la parole qui la corporise; absolument la
+même question que celle de l'âme, obligée au corps et à la terre dans
+la conquête successive de sa propre possession. Il n'a rien compris à
+cette métaphysique d'une si grande force dans sa simplicité. Il
+répugne au simple. C'est un esprit qui rapetisse et crispe ce qu'il
+touche.
+
+Comme tous les savants qui n'ont point la hauteur de la vue adéquate à
+l'état de leurs connaissances, il aime les bagatelles difficiles. Pour
+faire suite à cet _Essai sur le langage_ chimérique et confus qu'il
+réimprime aujourd'hui, il est homme à nous donner demain quelque autre
+essai sur ces intéressants problèmes: Qui nous a coupé le filet?
+Quelle est l'origine du geste? D'où procède l'articulation? La
+génération de l'inflexion est-elle spontanée?... et gagner par là, si
+on pouvait en avoir deux, un second fauteuil à l'Institut! Hors
+l'Institut (et encore peut-être), qui prendrait goût à ces casse-tête
+chinois de la science vaine et de l'analyse impossible?
+
+Du reste, le danger du livre de Renan est diminué par l'ennui qu'il
+inspire. Il est ennuyeux... illisiblement ennuyeux. Même ceux qui
+tiennent pour certain que le catholicisme doit périr, et qui
+glorifient tous ceux qui l'attaquent, ou par devant, avec le glaive
+bravement tiré des doctrines franches, ou par derrière, avec le
+stylet des réserves et des faux-fuyants, ne feront pas à Renan une
+gloire bien grande. Ce fuyard de séminaire n'a pas le talent d'un
+Lamennais pour étoffer son apostasie. Dans le mal, on a vu plus fort,
+soit comme action, soit comme intelligence; nous avons eu Verger et
+Stendhal, et il ne viendra qu'après eux.
+
+
+
+
+GORINI[26]
+
+
+I
+
+Ce n'est point un livre réellement composé que ces trois volumes[27],
+mais c'est un travail immense et très étonnant de détail. L'auteur de
+ce travail, l'abbé Sauveur Gorini, ne peut pas passer pour un écrivain
+dans le sens littéraire du mot, quoiqu'il ait souvent ce qui fait le
+fond de l'écrivain,--une manière de dire personnelle,--mais c'est un
+érudit, et un érudit d'une nouvelle espèce, venu en pleine terre, à la
+campagne, comme une fleur sauvage ou comme un poète... Jusqu'ici vous
+aviez cru, n'est-ce pas? que les érudits fleurissaient à l'ombre des
+bibliothèques, sous ces couches de poussière savante qui sont la terre
+végétale de ces sortes de fleurs. Vous aviez cru qu'il fallait la
+docte destination du bénédictin pour qu'un prêtre, par exemple, avec
+les saintes occupations de son ministère, pût devenir, par la science,
+un Mabillon ou un Pitra.
+
+ [26] _Défense de l'Église_ contre les erreurs historiques de MM.
+ Guizot, Augustin et Amédée Thierry, Michelet, Ampère, Quinet, Fauriel
+ et H. Martin (_Pays_, 26 juillet 1859).
+
+ [27] Girard et Josserand (Lyon).
+
+Eh bien, c'était là une erreur, l'abbé Gorini va nous apprendre qu'on
+peut devenir, à force d'attention, de volonté, que dis-je! de
+vocation, cette reine des miracles, un érudit sans bibliothèques, sans
+livres, ou avec peu de livres, au fond du plus modeste presbytère,
+dans une campagne perdue, et tout en remplissant les devoirs du
+pasteur qui a charge d'âmes et qui sait porter son fardeau! Jamais la
+vocation, la force de la vocation, n'a touché de plus près au génie.
+Ce n'est donc pas un simple savant que l'abbé Gorini, c'est un savant
+exceptionnel, et, ma foi! qu'il nous passe le mot! c'est presque un
+phénomène.
+
+Mais rassurons-nous et rassurons-le: c'est un phénomène sans aucun air
+de phénomène, Dieu merci! un phénomène bon enfant, sans charlatanisme,
+sans tromperie, sans trompe et sans trompette, qui, malgré la
+réputation qui lui vient de Paris, tout doucement, goutte par goutte,
+flot par flot, comme l'eau vient à l'écoute-s'il-pleut de sa paroisse,
+n'a pas cessé de vivre à l'écart, au fond de sa province, y continuant
+son petit train (un train silencieux) de savant, d'annotateur et de
+critique. L'abbé Gorini n'a pas fait tout d'abord le bruit éclatant et
+mérité que l'on doit, par exemple, à un de ces grands vaudevillistes
+qui seront toujours les premiers hommes en France, et cela ne se
+pouvait pas. Qui pouvait l'exiger?... Mais enfin, pour un provincial
+et un prêtre livré à la duperie des travaux sévères, il faut en
+convenir, il n'a pas été trop malheureux! Il n'a pas trop attendu à la
+barrière. Son nom a percé à Paris. On l'y a prononcé avec respect
+parmi ceux qui savent. Il est vrai que ce n'est pas chez beaucoup de
+gens!
+
+Il y a plus, la modestie de l'ancien et pauvre curé de campagne est,
+dit on, menacée d'une place à l'Institut, et je ne crois pas qu'elle
+s'en inquiète. Les honneurs et la gloire ne peuvent pas grand'chose,
+j'imagine, sur ce casanier de l'érudition, qui, depuis qu'il n'est
+plus curé, s'est cloîtré dans la science, et qui doit joindre
+l'insouciante bonhomie du savant à l'indifférence du saint pour les
+choses du siècle. Qu'un jour l'Institut lui arrive (et l'on dit que
+c'est par Guizot qu'il doit lui arriver), l'Institut le trouvera comme
+Montaigne voulait que la mort nous trouvât tous, «nonchalant d'elle et
+de notre jardin inachevé». Or, le jardin de l'abbé Gorini, que je
+tiens à ce qu'il achève, est le jardin public--trop public--de
+l'histoire contemporaine, un potager d'erreurs de toute sorte, et dans
+lequel précisément ce vigoureux sarcleur d'abbé Gorini a retourné plus
+d'une plate-bande pour le compte de Guizot.
+
+C'est donc un procédé généreux à Guizot que de placer à l'Institut le
+savant abbé, son critique; car Guizot, le politique de la paix à tout
+prix, tout grand politique qu'il se contemple, n'a pas pu penser
+opérer un désarmement. Un homme, un champion de la vérité historique
+comme l'abbé Gorini, ne désarme que quand il n'y a plus le moindre
+petit mauvais texte à tuer. Nous n'en sommes pas là encore. L'abbé
+Gorini n'est pas un de ces savants à patience d'insecte qui pousse
+imperturbablement devant lui son petit trou dans sa poutre. S'il
+l'était, on l'arrêterait bien, ce savant-là! On lui jetterait, à cet
+insecte, une prise de bon tabac d'académicien sur la tête, et tout
+serait dit. On aurait la paix.
+
+L'abbé Gorini n'a pas non plus cet amour en cercle de serpent qui se
+mord la queue qu'on appelle l'amour de l'art pour l'art ou de la
+science pour la science. Sa science, à lui, c'est l'Église. S'il n'y
+avait pas d'Église, peut-être que pour lui il n'y aurait pas de
+science du tout. Quoiqu'il eût quelque part, sans doute, dans un angle
+de son cerveau, un pli où dormait cette vocation de savant que son
+amour pour l'Église n'a pas créée, l'Église n'en n'a pas moins été
+l'étincelle à la poudre qui a fait partir la vocation. Sans l'honneur
+de l'Église indignement mis en cause par les historiens de ce temps,
+ce simple et doux abbé Gorini n'aurait pas songé à interrompre la
+plantureuse lecture de ce bréviaire qui renferme assez d'érudition
+pour un prêtre, et cela afin de relever, un à un, dans les livres du
+XIXe siècle, tous les mensonges et sophismes qui s'y étalent, sous
+cette apparence d'impartialité qui est l'hypocrisie de l'histoire
+quand ce n'en est pas la trahison!
+
+
+II
+
+Et ce serait une intéressante page de biographie à écrire et qui
+éclairerait la Critique. L'abbé Gorini, au doux nom italien, est un
+prêtre de Bourg, qui a passé la plus longue partie de sa jeunesse et
+de sa vie dans un des plus tristes pays et une des plus pauvres
+paroisses du département de l'Ain, si pour les prêtres, qui vivent les
+yeux en haut et la pensée sur l'invisible, il y avait, comme pour
+nous, des pays tristes et de pauvres paroisses, et si même la plus
+pauvre de toutes n'était pas la plus riche pour eux! En supposant que
+l'abbé Gorini n'eût pas été un prêtre ayant l'esprit de son état,
+j'admettrais volontiers que ce milieu morne, désert, insalubre, dans
+lequel il fut obligé de vivre tout le temps qu'il fut l'humble curé de
+la Tranchère, l'aurait rejeté désespérément à la science pour
+l'arracher aux accablements de la solitude; mais de lui je ne le crois
+pas. Les prêtres vraiment prêtres n'ont ni nos manières de juger ni
+nos manières de sentir la vie. Ils ne se laissent pas conduire par
+l'influence de nos misérables sentimentalités, et d'ailleurs peut-il y
+avoir une solitude pour qui fait descendre son Dieu, tous les matins,
+dans sa poitrine?
+
+Que l'abbé Gorini, dès cette époque, lût assidûment l'histoire de
+l'Église quand il était revenu de sa chapelle ou de chez ses pauvres,
+rien là qui fût plus que l'ordinaire occupation d'un prêtre
+intelligent et sensé; mais pour qu'il devînt un historien lui-même,
+comme il l'est devenu, dans cette solitude où les livres, sans
+lesquels il n'y a pas d'histoire, durent lui manquer, et où il ne dut
+s'en procurer que de très rares, il fallait certainement plus que le
+sentiment vulgaire ou maladif de cette solitude. Il fallut deux
+choses, et les deux choses les plus puissantes que je connaisse dans
+une âme humaine: la sensation d'une épouvante et le sentiment d'un
+devoir.
+
+En effet, c'était quelque temps après 1830. A cette époque de
+rénovation littéraire, l'histoire, si longtemps hostile à l'Église, et
+devenue presque innocente à force d'imbécillité sous les dernières
+plumes qui l'avaient écrite, l'histoire remonta dans l'opinion des
+hommes par le talent et par le sérieux des recherches; mais elle
+remonta aussi dans le danger dont l'abjection de beaucoup d'écrivains
+semblait avoir délivré l'Église. L'Église retrouvait tout à coup ses
+ennemis du XVIIIe siècle, non plus insolents, épigrammatiques et
+frivoles, comme au temps de Voltaire et de Montesquieu, mais
+respectueux, dogmatiques et profonds, et qui avaient inventé pour
+draper leur haine deux superbes manteaux dont celui de Tartufe
+n'aurait été qu'un pan: l'éclectisme et l'impartialité.
+
+Jamais l'Église ne courut plus de danger peut-être qu'avec ces
+respectueux, qui la saluaient pour mieux faire croire qu'elle était
+morte; et l'abbé Gorini le comprit. Ce dut être quelque publication
+d'alors qui lui montra, comme un éclair, latente au fond de son
+esprit, sa vocation de critique historique. Car il le devint, malgré
+sa position isolée, éloigné des villes, de toute source
+intellectuelle, de tout renseignement; impuissant en tout! Il le
+devint, et lui seul pourrait nous dire comment il s'y prit pour le
+devenir. Il avait deux à trois amis à des points assez distants dans
+le pays, et qui possédaient quelques bouquins comme on en a à la
+campagne. Il les leur emprunta et il en chercha encore. Il se fit un
+mendiant de livres! un frère quêteur, un capucin d'érudition!
+
+On le rencontrait par les chemins, courbé sous le poids des volumes
+qu'il rapportait à dos, comme les pauvres rapportent leur bois et leur
+pain. Ceux-là une fois lus, il s'ingéniait pour en découvrir d'autres
+plus loin dans la contrée. C'était un Robinson de lecture dans son île
+déserte, finissant, comme l'autre Robinson, par se nourrir et
+s'ameubler à force d'industrie, de ressources dans la pensée et la
+volonté. Il lisait, d'ailleurs, comme on lit quand on n'a que très peu
+de livres, avec une mémoire qui retient tout et une intelligence
+avivée par le besoin et devenue intuitive, qui devine ce qui manque et
+dégage l'inconnue de l'équation. Et c'est ainsi qu'en vingt années, et
+sans sortir de l'aride milieu qu'il sut féconder, il put écrire sa
+_Défense de l'Église_, qu'il publia en 1853 et dont il nous donne une
+seconde édition.
+
+Qui fut bien étonné? qui fut stupéfié? Les historiens mêmes qu'il
+avait si bien passés au crible! Cela leur parut prodigieux, et
+vraiment cela l'était. C'était plus étonnant que Jasmin le coiffeur,
+que Reboul le boulanger, que Mangiamel l'arithméticien, ce pauvre
+prêtre de campagne parachevé érudit en vingt ans, on ne sait comment,
+mais qui certainement s'était donné plus que la peine de naître. On ne
+revenait pas de cette succession de tours de force qu'il avait dû
+faire pour devenir une perle de science, positivement, dans le
+désert... pour s'étoffer savant comme la chèvre se nourrit au piquet,
+en tondant seulement le diamètre de sa corde! L'abbé Gorini avait pris
+la lune avec ses dents,--la lune de l'érudition. Thierry lui écrivit.
+Guizot en parla dans une de ses nouvelles préfaces. Ils avaient senti
+le vent des ailes d'un taon qui aurait pu devenir terrible et qui
+pouvait transpercer tous leurs textes de son aiguillon. Mais
+heureusement pour eux que le taon était une merveilleuse abeille, qui
+bouchait les trous qu'elle faisait avec du miel.
+
+
+III
+
+En effet, le critique était prêtre, et jamais il ne l'oublia. Sa
+charité, pour le moins, égalait sa science. Ce ne fut point une
+polémique passionnée et personnelle qu'il commença avec les historiens
+du XIXe siècle, qui _s'étaient trompés_ ou _avaient trompé_ sur
+l'Église; ce fut une chasse, non aux hommes, mais une chasse
+implacable seulement aux textes faux, aux interprétations irréfléchies
+ou... trop réfléchies, aux altérations imperceptibles. Il chassa
+tout, en fait d'erreurs, la grosse et la petite bête, et parfois même
+il préféra la petite, comme plus difficile à tirer. Il fut incroyable
+d'adresse, de sagacité et d'acharnement; mais il respecta les
+personnes,--et pour nous, qui n'avons pas ses vertus, il les respecta
+trop. Ce lynx de texte, qui déchiquetait si bien en détail les livres
+de ce temps, se fit myope, plus que myope, pour les défauts et les
+débililités de l'auteur. Il se fourra les deux poings de sa charité
+dans les yeux!
+
+Et cela fut quelquefois si fort qu'on put le croire un badaud en
+hommes, cet esprit si fin et si avisé en textes, ou bien, sous forme
+dissimulée, un moqueur. Les hommes qu'il a surfaits, tout en vannant
+leurs oeuvres, n'ont pas, eux, vu la moquerie, mais ils ont pris
+l'admiration, et cela les a consolés de la critique. Les hommes sont
+si petits, ils tiennent si peu à la vérité et tant à leur personne,
+que, pour peu que vous leur disiez qu'ils ont du talent, ils vous
+pardonneront d'avoir dit qu'ils en ont mal usé. Et pourtant, si on
+comprenait, c'est la chose mortelle! Pour cette raison apparemment
+l'auteur de la _Défense de l'Église_, livre déshonorant au fond,--car
+l'honneur des historiens, c'est l'exactitude!--n'a soulevé aucun des
+ressentiments que la contradiction soulève d'ordinaire entre érudits.
+Ils avaient, je l'ai dit, senti les ailes du taon, mais ce ne fut
+point comme dans La Fontaine, où
+
+ Le quadrupède écume et son oeil étincelle;
+
+les lions de l'histoire attaqués n'écumèrent ni ne rugirent. Était-ce
+de peur d'irriter l'ennemi, ces lions prudents, ou le ton du livre en
+avait-il adouci les coups?
+
+
+IV
+
+Il serait difficile d'en rendre compte, du reste. Il serait difficile,
+pour ne pas dire impossible, à l'analyse de prendre, pour vous la
+montrer, dans le fond de sa main, toute cette poussière de textes
+broyés par l'auteur de la _Défense de l'Église_ sur toutes les
+questions les plus variées et les moins liées les unes aux autres. Sur
+les saints: saint Pierre, saint Irénée, saint Vincent de Leris, saint
+Boniface; sur la bibliothèque d'Alexandrie, sur la croyance religieuse
+des seigneurs gallo-romains aux IVe et Ve siècles, sur l'Église
+celtique, sur la hiérarchie ecclésiastique, sur les rapports de la
+papauté avec les églises particulières, italienne septentrionale,
+espagnole, gallicane, etc., etc.
+
+Le grand défaut, le seul défaut, capital peut-être, de l'ouvrage de
+l'abbé Gorini, qui l'empêchera d'être lu et goûté du public, nous
+l'avons signalé au commencement de ce chapitre: c'est de n'être pas un
+livre ayant son commencement, son milieu, sa fin, son organisme et son
+art. C'est plutôt une suite de dissertations bonnes pour le _Journal
+des Savants_, et encore ces dissertations ont une exposition et des
+formes par trop _scolaires_. Il est trop primitif, en vérité, de
+mettre en capitales, au haut ou au bas d'une page, pour la réfuter:
+_Opinion de Guizot_, _opinion de Thierry_, _opinion de Fauriel_, et
+quand on l'a discutée, cette opinion, de recommencer avec une autre,
+présentée identiquement de la même manière.
+
+On voudrait, sans être exigeant, quelque chose de plus ingénieux dans
+la transition,--dans la transition _tout le style_, disait le sévère
+Boileau, qui condamnait La Bruyère! Boileau avait trop de rigueur,
+mais, s'il condamnait La Bruyère, que dirait-il de l'abbé Gorini?
+lequel a aussi son langage d'un alinéa à un autre, et un langage d'une
+correction pleine de clarté où passent çà et là d'aimables sourires.
+
+Je ne sais pas ce qu'il dirait, mais je dis, moi, que c'est dommage de
+n'avoir pas fait descendre avec un peu d'art dans la publicité, la
+grande et commune publicité, une érudition trop concentrée entre
+érudits par la forme même qu'elle a revêtue, une érudition qui ne fût
+allée à rien moins, sous une forme plus agréable ou plus habile, qu'à
+discréditer profondément, et une fois pour toutes, l'histoire
+contemporaine en tout ce qui touche à l'Église.
+
+L'ouvrage de l'abbé Gorini, malgré son titre, est moins un plaidoyer
+et un jugement après plaidoyer sur les choses de l'Église qu'un long
+mémoire à consulter. C'est un livre pour faire d'autres livres; mais
+en France on n'avance une idée qu'avec des livres qui sont faits.
+L'idée que l'abbé Gorini était si apte à établir dans la majorité des
+têtes par un livre autrement tricoté que le sien, l'idée que
+l'histoire a été faussée tant de fois et sur tant de questions par
+les mains révérées de ceux qui l'ont maniée avec le plus de puissance,
+parerait au mal actuel de son enseignement.
+
+Et je dis actuel, car plus tard, il n'y a point à en douter, la
+critique de l'abbé Gorini portera ses fruits contre ceux qui l'ont
+suscitée. Cette critique, qui s'en prend aux textes et qui s'est faite
+aussi fine, aussi déliée, aussi imperceptible à l'oeil nu ou
+inattentif que ce tas d'erreurs qui, pour peu qu'on les voie, nous
+aveuglent bien souvent comme la poussière, cette critique aiguë,
+suraiguë, à mille coups d'aiguille qui percent et déchiquettent à
+force de percer, l'histoire contemporaine n'en a soufflé mot. Elle ne
+s'en est pas plus plainte que l'enfant qui avait le petit renard dans
+le ventre. Il ne disait rien; mais enfin il l'avait! Et elle qui,
+comme lui, en a souffert sans mot dire, plus tard,--dans l'avenir,
+elle en souffrira bien davantage.
+
+Les travaux de l'abbé Gorini ne s'envoleront pas. S'il n'a pas su les
+mettre dans un livre que tous pussent lire avec plaisir, un autre les
+y mettra. La Critique reste sur les ruines qu'elle fait, et c'est un
+bon endroit pour attendre. Personne n'aura donc plus amoindri ou ruiné
+l'histoire de la première moitié du XIXe siècle que l'abbé Gorini, qui
+rappelle la fronde du berger victorieux, car c'est un curé de bergers!
+Avec sa pointe d'épingle et son coup d'oeil microscopique, nul n'aura
+mieux frappé l'histoire. Son honneur, à elle, aura coulé par tous ces
+petits trous d'aiguille qui n'étaient rien, à ce qu'il semblait,
+quand elle les recevait, et on l'en verra épuisée.
+
+Seulement, c'est ce moment-là, ce moment expiateur, d'une joie
+suprême, que j'aurais voulu avancer!
+
+
+
+
+DOUBLET ET TAINE[28]
+
+
+I
+
+C'est une chose assez rare, dans ce temps, qu'un livre spécial de
+philosophie. La philosophie manque d'interprètes. Elle est partout,
+circulant dans beaucoup de livres, comme certains poisons circulent
+dans le sang; mais elle ne se formule nulle part dans des oeuvres
+transcendantes, non pas seulement de fait mais même de visée. Depuis
+la mort de Jouffroy et la publication de l'_Essai_--resté essai--_de
+philosophie_ par Lamennais, on n'a plus vu que quelques livres de
+morale sans autorité et quelques maigres monographies. D'oeuvres
+fortes, aucune. Cousin,--qui a nommé l'éclectisme, mais qui ne l'a pas
+inventé, qui a donné une possession d'état à ce bâtard de l'optimisme
+de Leibnitz,--Cousin ne dit plus rien, perdu sous les affiquets des
+grandes dames du XVIIe siècle. Il est plus que mort, il est enseveli,
+et d'antiques jupons doublent son cercueil. En dehors du
+saint-simonisme et de la doctrine de Fourier, qui furent moins des
+philosophies que des essais d'institutions sociales, nous vivons à
+peu près sur le fond d'idées qui s'est produit de 1811 à 1828. Nous
+rongeons toujours cette feuille d'oranger que voilà suffisamment
+déchiquetée. Nous n'avons pas su la remplacer. La bonne volonté de la
+Critique d'étendre son examen aux livres de philosophie pure lui est à
+peu près inutile. Il n'y en a pas.
+
+ [28] _Histoire de l'Intelligence; Les Philosophes français du XIXe
+ siècle_ (_Pays_, 27 juillet 1857).
+
+En voici deux pourtant qui, exceptionnellement, nous tombent sous la
+main et que nous pouvons mettre ensemble. L'un est l'_Histoire de
+l'Intelligence_,--de l'intelligence _in se_, comme disent les
+Allemands. Livre grave, qui se fronce et se donne un mal terrible pour
+être profond; illisible d'ailleurs, quand on ne connaît pas le chinois
+de la philosophie moderne, et qui, pour cette raison, mériterait
+d'être traduit. L'autre: _Les Philosophes français du XIXe siècle non
+y compris_ l'auteur, (bien entendu), est encore, sous une autre forme,
+une histoire de l'intelligence, mais de l'intelligence _en acte_,
+puisqu'il s'agit des systèmes et des plus beaux esprits philosophiques
+contemporains. Quant à ce second livre, il n'a pas le ton du premier.
+Il n'est pas grave. Bien au contraire! Il veut être léger, et il l'est
+trop. L'auteur, qui commence par imiter Fontenelle, finit, ma foi! par
+se croire Voltaire. C'est un ricaneur perpétuel qui fait joujou des
+plus grosses questions, s'imaginant les rouler avec la plus gracieuse
+facilité _du bout de l'ongle long qu'il porte au petit doigt_,
+Clitandre de la philosophie! Eh bien, quelle que soit la différence de
+ton de ces deux ouvrages, ils ont cela de commun qu'ils montrent très
+bien, chacun à sa façon, l'état actuel de la philosophie et sur quel
+pauvre grabat d'idées la malheureuse se sent mourir! L'_Histoire de
+l'Intelligence_[29] de Doublet a été faite suivant une méthode, et le
+livre des _Philosophes français_[30] nous donne pour conclusion la
+sienne, sans avoir l'air d'y tenir plus qu'à tout le reste, dans ce
+singulier livre. Or, ces méthodes connues déjà, reprises cent fois en
+sous-oeuvre depuis Descartes,--le père de tous les faiseurs de
+philosophie solitaires,--ces méthodes retournées, changées de côté,
+modifiées, ici ou là, par des travaux d'insecte, mais éternellement
+les mêmes, c'est-à-dire partant du _moi_ pour aller au _moi_ par le
+_moi_, donneront-elles enfin à la philosophie, sous la main de ces
+deux derniers venus, Doublet et Taine, ce qui lui a manqué jusqu'à
+cette heure:--la vie et la fécondité? Doublet et Taine doivent être
+deux jeunes gens. On le sent en lisant leurs livres. Mais nous
+apportent-ils l'un et l'autre une si grande découverte que l'un soit à
+juste titre d'une satisfaction si orgueilleusement modeste quand il se
+regarde, et l'autre d'une si fringante impertinence quand il regarde
+ses prédécesseurs et ses maîtres?...
+
+ [29] Hachette et Cie.
+
+ [30] Ibid.
+
+Nous commencerons par Doublet. Nous ne le comparerons pas à Taine;
+nous croyons qu'il vaut beaucoup mieux. Doublet, quelque soit son âge
+d'ailleurs, est un franc jeune homme en philosophie. Il y croit. Il
+peut donc un jour être détrompé. Fatigué d'une étreinte si vaine, il
+peut un jour prendre dans ses bras autre chose que cette nuée et
+produire une oeuvre vivante. Il a de la force, de la volonté, de la
+réflexion, et même dans des proportions assez viriles; tandis que
+Taine, esprit frivole, ne croit absolument à rien, se moque de tout,
+et ne changera pas. Taine n'est pas seulement un athée de la grande
+manière: il l'est de la petite; il l'est de toutes. C'est l'athée pur.
+Il l'est envers Dieu et envers les hommes,--n'admettant que lui-même
+et sa propre plaisanterie. Or, puisqu'il s'agit de cela, et pour le
+dire en passant, nous ne croyons pas beaucoup aux ravages de la
+plaisanterie de Taine. Ses _Philosophes français_ sont un éclat de
+rire dans l'eau. On n'est pas un serpent pour souffler dans une clef
+forée! Doublet, lui, qui ne souffle que de fatigue, est au moins un
+esprit de bonne foi et d'acharnement dans la recherche. Mécontent (on
+le conçoit très bien!) de ne rien comprendre aux philosophies
+contemporaines, il est descendu en lui-même pour y chercher
+l'affirmation qui ne s'y trouve pas. Mais là précisément a été le mal.
+Il est descendu en lui-même comme les philosophies contemporaines. Il
+s'est jeté dans la psychologie, le puits de l'abîme pour les
+philosophes: «la _cave_ de Maine de Biran», comme dit Taine,--et il y
+est resté.
+
+
+II
+
+Jamais on n'a été tenté... et trahi par un plus beau sujet:
+l'_Histoire de l'Intelligence_. Quel titre pétillant d'ambition et
+d'orgueil! Ce que Bichat a fait pour la vie, et a mal fait, il faut
+bien le dire, malgré le respect qu'on a pour son génie, Doublet a
+voulu le faire pour l'intelligence, et le psychologue, qui n'était pas
+Bichat, a eu le même sort que le grand physiologiste. Ni la
+physiologie, ni la psychologie, interrogées isolément, ne peuvent, en
+effet, répondre à ces deux grandes questions: qu'est-ce que
+l'intelligence? qu'est-ce que la vie? Sur ce terrain, il n'y a jamais
+eu que deux hypothèses: l'hypothèse--qui est le fait dominateur--de la
+tradition et de l'histoire, ou l'hypothèse scientifique et...
+chimérique des philosophes. Pour le malheur de sa pensée, c'est
+celle-là que Doublet a choisie. Laissant la réalité humaine, la
+société et l'histoire, pour observer les premières évolutions de son
+esprit individuel, Doublet s'est imaginé que l'histoire de
+l'intelligence était écrite en nous, dans quelque repli de notre être,
+et il s'est dévoué à rendre visible ce palimpseste et à le déchiffrer.
+Il a donc remué toutes ces ombres et toutes ces poussières qu'on
+appelle les faits de conscience. Il a décrit avec d'ineffables
+minuties les voyages de Gulliver de sa pensée, et il a construit,
+comme Kant, et même contre Kant, une théorie. Cette théorie de «la
+perception,--de l'_appréhension de l'idée_,--de sa _subsumption dans
+les concepts_», cette théorie, très travaillée, très allemande, très
+subtile, mais dans le détail de laquelle nous ne pouvons entrer sans
+donner une congestion cérébrale au lecteur, se réduirait, si on la
+dépouillait de sa logomachie d'école, à une de ces inutilités logiques
+qu'un enfant de la Doctrine chrétienne mépriserait! Doublet lui-même
+n'est pas si convaincu de la solidité de cette théorie qu'il ne sente
+le besoin de l'appuyer sur autre chose... Et vous douteriez-vous
+jamais sur quoi il l'appuie? sur l'idée d'une vie antérieure,
+c'est-à-dire que le voilà du coup en pleine métempsycose comme
+Pythagore et Jean Reynaud le pythagoricien! Honteux d'être obligé de
+rétrograder jusque-là, car il a un bon sens qui se révolte
+probablement contre les conclusions de sa philosophie, l'historien de
+l'_Intelligence_ essaie de s'abriter sous l'opinion (d'ailleurs
+rétractée) de saint Augustin, dont le génie, comme on le sait, élevé
+dans les écoles, oscilla plus d'une fois aux souffles de son temps
+avant de devenir la ferme lumière qui a brillé dans le monde
+catholique, phare immobile à travers les siècles! Mais quel que soit,
+du reste, le grand nom dont on abuse en s'en couvrant, et n'importe à
+qui elle appartienne, l'idée d'une vie antérieure pour expliquer
+l'intelligence actuelle de l'homme peut être un système, mais n'est
+pas, certes! une solution. Doubler la question n'est pas la résoudre,
+et la Critique garde le droit de dire au philosophe: «Vous reculez
+toujours, mais quand sauterez-vous?» Doublet ne sautera pas. Nous le
+prédisons.
+
+Telle est, en quelques mots, cette _Histoire de l'Intelligence_. Tel
+est le fond de ce livre, dans lequel un esprit fait pour mieux que
+cela se remue puissamment dans le vide et finit par mourir, faute
+d'air, comme un robuste oiseau pris sous la machine pneumatique. Selon
+nous, il n'y avait qu'un moyen d'arriver à une solution dans cette
+question de l'intelligence; mais ce moyen, dont un philosophe ne se
+serait jamais avisé, aurait été de relever intrépidement le lieu
+commun en face de la philosophie. En place de l'homme individuel, qui
+n'arriverait jamais à l'intelligence s'il était seul, il fallait
+saisir toute la personne sociale. Au lieu de rechercher
+microscopiquement dans la conscience ou dans la mémoire le fait
+primitif fondamental, et qui constitue l'intelligence humaine, il
+fallait en prendre le germe mystérieux et complexe et montrer que,
+sans la couvée du père et de la mère, il serait non avenu, puisqu'il
+ne se développerait pas!
+
+Il fallait prouver que la plus haute source de mémoire,
+d'intelligence, de bonne volonté, d'acquisition, c'est la famille,
+l'éducation et le langage. La voix de l'homme est un fait
+ultra-mondain étranger au cosmos et particulier à l'homme, venant,
+nous le voulons bien, d'une vie antérieure, mais à la condition que
+cette vie antérieure sera Dieu. La parole renferme le mystère
+générateur de la pensée... _In principio erat verbum_. C'est donc par
+une théorie de la parole, et non par l'analyse de faits de conscience
+imperceptibles, que Doublet devait commencer son histoire. Il ne l'a
+pas fait et nous ne savons pourquoi. Le catholicisme l'aurait enlevé à
+la philosophie, et, comme Hercule étouffait Antée en l'arrachant à la
+terre, la religion aurait étouffé le philosophe dans le ciel! Doublet
+n'en dit pas un mot. Il est curieux de voir l'historien de
+_l'intelligence_ s'abstraire de l'histoire tout en critiquant
+l'abstraction, et, par suite, négliger le profond enseignement de la
+tradition, qui fait partie de l'homme cependant. Oui! cela est
+curieux, car nous n'imaginons pas que, pour un esprit comme celui de
+Doublet, s'abstraire de l'histoire ce soit la nier.
+
+Seul, en effet, cet enseignement de la tradition, depuis qu'il existe
+des philosophies, a su tout comprendre et tout expliquer. Écoutez-le!
+Rien de plus simple et de plus beau. Éden est dans les racines de
+notre être. L'enfance en est une lueur charmante encore. Puis tout
+s'éclipse avec l'apparition de la liberté. L'homme tombe; il perd
+Dieu, la lumière, l'intelligence. Qui peut lui rendre ce Dieu
+perdu?... L'éducation, la pédagogie, c'est la nécessité d'apprendre à
+l'homme son malheur; c'est le redressement de l'homme par la peine.
+Malheur à ce titan foudroyé s'il n'a le fouet! Il faut le rompre à sa
+condition et lui enseigner sa chute, sinon la création armée
+l'écrasera, puis le ciel armé; car Adam, le pédagogue et le père,
+répond pour ses enfants. Voilà la magnifique donnée que Doublet n'a
+pas même aperçue dans son éternelle préoccupation du _moi_. Timide
+dans sa conception de la vie comme tous les philosophes, qu'il accuse
+justement de pusillanimité, il s'imagine,--idée vulgaire!--comme tous
+les philosophes, que nos puissances se surajoutent les unes aux
+autres, quand c'est le contraire qui est vrai. L'homme ne vit ici-bas
+qu'en s'écroulant. Nos puissances tombent en poussière à mesure que
+nous avançons dans la vie, et la vie elle-même n'est qu'un germe
+supérieur que nous décomposons jusqu'à la mort. Quant aux procédés de
+Doublet pour _appréhender l'idée_, comme il dit, par exemple l'idée de
+la ligne et de l'étendue, ils consistent dans des généralisations et
+des abstractions si multipliées, si difficiles et si incertaines,
+qu'avec un pareil système de recherche Mathusalem lui-même serait mort
+sur la moitié du ba, be, bi, bo, bu, et nous ne croyons pas qu'il
+l'eût apprise. Philosophie d'école buissonnière, bonne pour les
+paresseux superbes! Peu de gens ont le temps de se pencher ainsi sur
+eux-mêmes et d'observer les infiniment petits--les _fils de la Vierge_
+intellectuels--sur lesquels Doublet concentre apoplectiquement
+l'effort de son oeil et de son cerveau. Dans cette vie, qui a un but
+sans doute, un but important et peut-être terrible, puisque c'est le
+tout de notre destinée, on a moins le temps d'apprendre comment se
+font les choses que le temps de les faire. Qu'on nous laisse passer
+avec notre ignorance! la besogne presse. Mais ce n'est point le compte
+des philosophes. L'un veut deviner comme l'oeil voit, et il se crève
+un oeil; l'autre, comment l'épi devient tel, et il ne sème pas. Au
+moins le formica-leo prend des insectes nécessaires à sa vie en
+creusant son trou dans le sable, mais les psychologues, comme
+Doublet, dans quoi creusent-ils, et que prennent-ils, que
+l'inanité?...
+
+
+III
+
+Certes! quand on touche de pareils résultats, quand on lit ce livre
+laborieux dans le rien où l'abstraction met le monde en poudre, on
+comprend que Taine, l'auteur des _Philosophes français du XIXe
+siècle_, dise hardiment, et pour cette fois avec vérité, que la
+psychologie est déshonorée. Elle l'est, en effet, et à jamais. Après
+avoir, par la main de Descartes,--ce Robinson du _moi_ enfermé dans
+son _je_ comme dans une île déserte, mais sans aucune espèce de
+_Vendredi_,--détrôné la scolastique, qui valait mieux qu'elle, la
+psychologie est tombée dans le mépris de la philosophie elle-même, et
+Taine, le lettré, le docteur ès lettres et l'élève de l'École normale,
+avec son livre des _Philosophes français au_ XIXe _siècle_, tous
+psychologues au premier chef: Laromiguière, Royer-Collard, Maine de
+Biran, Cousin, Jouffroy, est le témoignage le plus frappant et le plus
+éloquent de ce mépris.
+
+Le livre de Taine est effectivement, sous des formes qui veulent être
+gaies et amusantes avant tout, un soufflet bien et dûment appliqué sur
+les deux joues de la philosophie contemporaine. C'est un de ces
+soufflets semblables à ceux que le bourreau donnait parfois à sa
+victime immolée! Seulement, comme on ne tue pas avec la batte
+d'Arlequin, le joyeux bourreau n'a pas tué ici la philosophie, qui
+continuera d'aller à ses affaires comme M. de Pourceaugnac avec son
+soufflet. Jamais, depuis qu'on écrit des articles de petits journaux
+(c'en est un de 362 pages que ce livre), on n'a traité avec un
+laisser-aller plus irrespectueux, avec un détail d'anecdotes plus
+malhonnêtes (sont-elles vraies?), les hommes et les choses que les
+lettrés de ce pays-ci ont adorés depuis quarante ans. Taine a
+parfaitement appris, à l'École d'où il est sorti, le défaut de
+l'armure de ses maîtres, la vacuité de leurs systèmes, le vice de leur
+enseignement et les grimaces de leurs prétentions. Il sait tout cela
+comme un de nous, et nous ne lui reprochons ni de le savoir ni de le
+dire. Dans la splendeur animée du monde catholique, où nous assistons
+à la vie, les philosophes nous semblent des ombres chinoises, des
+marionnettes noires qui s'agitent sur une toile blanche tamisée de
+lumière, et cela nous cause je ne sais quel frémissement de plaisir de
+les voir se livrer aux affreux amusements de la discorde et se briser
+des meubles sur leur majestueux angle facial. Ils se font ainsi
+justice eux-mêmes. Et d'ailleurs, avant tout, même avant les
+convenances et les respects d'école, la vérité! Mais ce que nous ne
+pouvons nous empêcher de blâmer dans le livre de Taine, c'est le
+manque absolu de sérieux et le scepticisme de ton, qui invalide la
+critique que l'on fait; c'est surtout une perversité de doctrines pire
+que celle des philosophies dont il se moque en les exposant.
+
+Taine est un homme du XVIIIe siècle. Il l'est par l'expression et par
+le fond des choses, et, comme il est tel dans le XIXe siècle, il est
+très au-dessous, en réalité, des hommes du XVIIIe siècle, car l'erreur
+changée d'époque ressemble à un monstre déterré. Elle est plus laide
+qu'elle n'était du temps de sa vie. Si on appliquait à l'auteur des
+_Philosophes français_ un des procédés de son livre, qui consiste à
+changer un homme de place,--à faire naître Cousin, par exemple, en
+1640 et à le métamorphoser en abbé, en théologien et en successeur de
+Bossuet, espèce de truc à l'aide duquel il est facile de rencontrer
+des analogies d'imagination assez drôlettes,--nous dirions, nous, que
+Taine fut un ami de La Mettrie et qu'il a soupé chez d'Holbach, très
+hardi quand les domestiques étaient partis. Il a la prudence des
+serpents d'alors, qui étaient fort plats; il ne déduit pas longtemps
+ses idées, il les ombrage quand elles deviennent trop claires et les
+brise dans cette plaisanterie qui est une ressource; mais on n'en voit
+pas moins passer la lueur. Ces petites précautions ne tromperont
+personne. Taine distingue profondément la science, cet objet
+d'éternelle recherche, de la morale, de la religion, du gouvernement.
+La science, dit-il, ne s'occupe que de rechercher les faits et de les
+décrire analytiquement. Or, comme il estime que la science doit faire,
+dans un temps donné, les destinées du genre humain, il se trouve que
+la religion et la morale, qui ne sont pas la vérité scientifique et
+sur lesquelles les philosophes ont pris l'avance, s'en iront un jour
+avec les vieilles lunes. Telle est la foi et l'espérance de Taine.
+S'il y avait quelque chose qui ressemblât à du respect dans sa pensée,
+ce serait pour Condillac et pour Voltaire. Ses livres de chevet
+doivent être la _Langue des calculs_ et _Candide_. _Candide_ pour lui,
+son livre de couchette,--et la _Langue des calculs_ pour les badauds
+et quand quelqu'un monte l'escalier. Chose naturelle! La philosophie
+qu'il galonne le moins de ses épigrammes est celle de Laromiguière,
+parce qu'elle se rapproche le plus de la philosophie du XVIIIe siècle.
+Son Dieu,--le plus grand psychologue de ce temps, dit-il,--c'est Henri
+Beyle (Stendhal); Henri Beyle, un esprit puissant, c'est
+incontestable, mais d'un matérialisme presque crapuleux. Il faut bien
+le dire, c'est le matérialisme aussi qu'exhale le livre de Taine. Il
+n'y est pas formulé, mais il y est; et sous les fleurs de la rhétorique
+et les roses à épines de la plaisanterie, sous les fadeurs et les
+fadaises de ce vieux pastel effacé, on sent l'infecte solfatare...
+
+Quant au talent, un talent littéraire qui anime tout cela, il n'est
+pas énorme. Il consiste dans le programme assez bien étudié de la
+philosophie à l'École normale et dans cette fausse élégance qui joue
+au dandy sur des sujets qui ne comportent pas le dandysme. Un jour,
+Cousin, en verve de pédagogie, s'écriait, avec la solennité théâtrale
+et l'emphase de voix et de geste qui font de lui le plus grand comique
+involontaire qu'on ait vu: «Surtout, mon cher Labitte, n'oublions
+jamais que nous sommes des cuistres.» Mais Taine, qui n'a pas l'esprit
+de son état, veut, lui, à toute force, le faire oublier. C'est
+l'Alfred de Musset de la philosophie railleuse,--moins l'aristocratie
+naturelle du poète. Les cigarettes de Taine se fumeraient beaucoup
+moins longtemps. Quand on l'a lu, on est impatient d'une atmosphère
+plus saine et plus pure. On est impatient de sortir de la science
+telle qu'il nous la montre dans ce _profil perdu_, mais qui fait
+trembler, et de rentrer dans la famille, dans l'ordre, dans
+l'histoire, toutes choses ignorées du bourgeois célibataire, jongleur
+et parisien, lequel _cherche à rechercher_ un objet de _recherche_
+d'un goût _recherché_; car voilà toute la philosophie de Taine.
+Misérables hypogées philosophiques! L'esprit solitaire y a froid,
+malgré le rire qu'on affecte d'y faire entendre. Déjà, à propos d'un
+premier livre sur La Fontaine, nous avons conseillé à Taine, dans
+l'intérêt de son esprit et de sa renommée, de retourner à cette
+traduction de Shakespeare dont il nous a donné un jour de si beaux
+fragments. Après avoir lu les _Philosophes français_, nous
+l'avertissons qu'il est plus pressant que jamais de retourner au vieux
+Shakespeare. Mais nous écoutera-t-il, et faudra-t-il donc l'y
+conduire, comme ces jeunes filles qui ne veulent pas chanter par
+obstination de modestie et que l'on conduit au piano?...
+
+
+
+
+PASCAL[31]
+
+
+I
+
+Les _Pensées de Pascal_ et l'_Étude littéraire_ d'Ernest Havet[32] ne
+sont point une publication nouvelle. Elles datent de 1852. A cette
+époque, les travaux sur Pascal de Cousin, Sainte-Beuve, Nisard, Vinet,
+etc., etc., avaient éclaté, et, sans prétendre les résumer, cette
+publication les étreignit tous, comme idées, en un bloc consistant et
+très ferme, pour le compte d'une édition spéciale, faite avec soin sur
+les textes confrontés, et le rétablissement du sens de Pascal, si
+longtemps obscurci et mutilé. Quoique pleine de choses connues déjà,
+l'_Étude_ d'Ernest Havet ne fut pas cependant uniquement la
+concentration énergique et habile de ce qui avait été dit précédemment
+dans le courant de cette moitié de siècle. Havet se permit d'avoir
+aussi son opinion sur Pascal. Il se permit d'avoir de la pénétration
+souvent,--plus souvent de la solidité. J'oserai même dire que, dans
+l'état actuel de la pensée du XIXe siècle sur Pascal, personne n'est
+encore allé plus avant qu'Havet dans ce clair-obscur étonnant--plus
+étonnant que celui de Rembrandt--qui s'appelle l'âme et le génie de
+Pascal. En vivant longtemps dans l'étude de ce grand esprit, Havet a
+fait amitié, je ne dirai pas avec ces ténèbres,--comme disait Augustin
+Thierry de sa cécité,--mais avec cette profondeur agitée, et, s'il n'a
+pas toujours découvert ce qu'il nous y montre, il a parfois ajouté à
+ce qui déjà y avait été découvert. Qu'elles appartinssent donc à lui
+ou à d'autres, les opinions qui donnent la vie à son _Étude_ sur
+Pascal, et qui n'ont été jusqu'ici dépassées par aucune vue nouvelle,
+méritaient l'attention d'une critique qui a bien le droit de se
+demander si ce sont là les derniers mots qu'on puisse dire sur Pascal,
+et s'il y aura même jamais un dernier mot à dire sur cet homme qui
+fait l'effet d'un infini à lui seul!
+
+ [31] _Les Pensées de Pascal_, précédées d'une _Étude littéraire_, par
+ Ernest Havet (_Pays_, 5 juin 1860).
+
+ [32] Dezobry et Magdeleine.
+
+Pascal, en effet, a été plus retrouvé, plus restauré, plus raconté que
+jugé de ce jugement définitif et suprême qui donne la _raison
+suffisante_ d'un homme; il a produit plus d'étonnement que
+d'admiration encore, et presque plus de frayeur que d'étonnement. Les
+critiques à classification et à catégories, les nomenclateurs qui
+croient aux familles d'esprits, ont été complètement déroutés par ce
+grand Singulier, sceptique et dévot, géomètre et poète, l'ordre et le
+désordre, qui se bat contre sa tête avec son coeur. Ils n'ont rien
+compris, ou du moins ont compris peu de chose à ce solitaire, plus
+solitaire que tous les solitaires de Port-Royal dont il faisait
+partie, car jamais la règle et la communauté de doctrine et de foi
+n'empêchèrent qu'il ne fût seul, éternellement seul, sur la montagne
+de son esprit. Hélas! il y resta jusqu'à son dernier jour, tenté comme
+le Sauveur Jésus, aussi sur la montagne; et son tentateur, à lui, fut
+son propre génie, affamé de ce que les sciences de la terre n'ont
+jamais donné: la certitude! On l'a si peu compris que les uns le
+traitèrent comme un philosophe aberrant et lui firent la petite leçon
+philosophique; les autres comme un chrétien trébuchant dans le
+jansénisme et lui firent la petite leçon religieuse, quand il eût
+mieux valu montrer les causes si particulières et presque _organiques_
+de ce jansénisme de Pascal. En somme, tout cela fut assez pitoyable.
+Chacun, avec son petit lumignon, ne montrait, en tournant alentour,
+qu'un point isolé du sphinx énorme qui, du fond de l'ombre où il était
+aux trois quarts plongé, semblait défier tous ces porteurs de bobèche!
+Nulle lumière, en effet, ne s'était coulée autour de lui pour
+l'embrasser dans la beauté entière de sa forme étrange, et ne le
+simplifiait en nous l'éclairant dans son irréductible unité et malgré
+ces incohérences de surface, cet homme, cet être plutôt que cet homme,
+qui fut encore autre chose qu'un grand géomètre, un grand sceptique,
+un grand dévot! Mais quoi?... C'est ce qu'il fallait dire, et c'est là
+ce qu'on n'a point dit.
+
+Eh bien, pour notre compte et dans la mesure de nos forces, c'est ce que
+nous voulons essayer de dire aujourd'hui! Nous ne voulons imiter
+personne: ni Voltaire, dont les _Remarques sur Pascal_ ne sont qu'un
+verre d'eau claire dans lequel il y a de petites raisons qui ressemblent
+à des animalcules; ni Cousin, ce cartésien _constitutionnel_ pour qui
+1828 dure toujours, et qui, à propos de Pascal, bon Dieu! établit le
+plus grotesque des rapports entre le scepticisme philosophique et
+l'opposition politique qui n'est pas _constitutionnelle_; ni même
+Sainte-Beuve, meilleur à imiter cependant, car du moins celui-là est
+humain sous sa littérature et recherche les influences de la vie dans
+les révélations de la pensée. Pour nous, là n'est point la question.
+Pour nous, il s'agira bien moins ici des oeuvres de Pascal et de sa
+valeur comparative ou absolue que de son entité, que de ce qui le fait
+Pascal,--ce prodige ou ce monstre, comme on voudra, mais, quel que soit
+le mot qu'on choisisse, la créature d'exception jusqu'à lui inconnue qui
+s'appelle Pascal, et même Blaise Pascal! Blaise, un nom de niais, accolé
+par le hasard, le roi des insolents et des ironiques, à cet autre nom de
+Pascal que la gloire devait faire un jour tellement resplendir!
+
+
+II
+
+Ainsi, nous prions instamment qu'on ne l'oublie pas! nous n'avons
+point à prendre la hauteur intellectuelle de Pascal. Nous voulons
+seulement indiquer quelle fut sa _vraie réalité_,--qu'on nous passe le
+mot! quoiqu'il ait l'air d'un pléonasme. D'ailleurs, quand on regarde
+à la lettre même de ses oeuvres, Pascal n'est pas si grand qu'on l'a
+cru pour une Critique qui n'est pas gâtée par cette admiration
+traditionnelle que lui, le plus fier de tous les génies, méprisait.
+Comme mathématicien, en effet, il fut pour les méthodes anciennes
+contre les méthodes nouvelles, dont il méconnut la portée, ce qui lui
+mérita peut-être que Voltaire le mît, comme géomètre, très au dessous
+de Condorcet. Comme écrivain, opérant sur une langue qu'il n'inventa
+pas, quoiqu'on l'ait dit, car nous avons un si effroyable besoin de
+flatter que nous finissons par flatter la gloire, il imita Montaigne,
+et l'imitateur ne fit pas oublier l'imité. Sans Montaigne, et sans un
+sentiment dont nous allons parler tout à l'heure, Pascal n'aurait
+jamais été que l'écrivain des _Provinciales_, ce chef-d'oeuvre qui ne
+serait pas si grand si les Jésuites étaient moins grands et moins
+haïs, les _Provinciales_, où le comique de cet immense Triste, qui
+veut plaisanter, consiste dans une ironie répétée dix-huit fois en
+_dix-huit lettres_, et dans cet heureux emploi de la formule: _mon
+révérend père_, qui--puisqu'on parlait à un jésuite--n'était pas
+extrêmement difficile à trouver.
+
+Mais, encore une fois, Pascal, l'immortel phénomène, n'est pas là.
+Avant de dire ce qu'est un homme, il faut bien dire ce qu'il n'est
+pas. Le Pascal profond n'est pas plus dans son initiative scientifique
+que dans l'originalité de sa langue littéraire. Ce n'est point là
+qu'il faut chercher la caractéristique, l'élément générateur de son
+génie. Ce qui distingue Pascal, ce n'est pas la force de sa raison,
+car souvent il voit faux; ce n'est pas non plus la pureté de sa foi,
+car souvent elle est troublée. Un pas de plus du côté où il marche,
+c'est dans l'hérésie qu'il tomberait. Non! ce qui le crée Pascal, ce
+qui lui fait, par l'accent seul, une langue à lui à travers celle de
+Montaigne, dont il a les tours et dont il s'assimile les qualités; ce
+qui lui donne une originalité incomparable entre tous les esprits
+originaux de toutes les littératures, et le fait aller si loin dans
+l'originalité que parfois il rase l'abîme de la folie et donne le
+vertige, c'est un sentiment,--un sentiment unique, un sentiment assez
+généralement méprisé par le superficiel orgueil des hommes,--et ce
+sentiment, c'est la peur!
+
+Mais tout ce qui est intense est magnifique dans ce monde sans
+énergie, et, d'ailleurs, la peur, ce n'est pas la lâcheté! «Quel est
+le lâche qui n'a jamais eu peur?...» disait Ney, le _brave des
+braves_. La peur de Pascal était digne de son âme et de son esprit.
+Elle pouvait exister sans honte, car c'était la peur du seul être avec
+lequel on puisse bien n'être pas brave: c'était la peur de Dieu! Je
+n'ai point à examiner si cette peur, qui était pour l'âme immatérielle
+de Pascal ce que serait une hypertrophie pour nos coeurs de chair,
+était légitime ou exagérée, mauvaise ou salutaire; si elle avait le
+droit philosophique ou religieux d'exister; ou si elle n'était pas
+plutôt un manque d'équilibre et un égarement dans des facultés toutes
+puissantes. Je me contente de la constater, car elle me suffit pour
+expliquer le Pascal sans égal, le Pascal des _Pensées_. Cette
+sublimité qu'on rencontre en ces quelques pages inachevées, et qui
+n'ont aucun modèle quant à l'inspiration qui les anime, cette
+sublimité qui n'existait plus depuis les effarements de quelques
+prophètes, je la trouve en Pascal dans la peur de Dieu et de sa
+justice, la plus grande peur de la plus grande chose qui pût exister
+dans la plus grande âme: l'âme de Pascal, que j'appelais plus haut: à
+elle seule tout un infini!
+
+Et il fallait qu'elle fût grande, en effet, cette âme, pour être plus
+forte que l'esprit dont elle était accompagnée; car, cet esprit, elle
+l'a vaincu, elle l'a emporté hors de la science et hors du monde,
+comme un lion emporte un enfant! Là, dans le désert, le saint désert,
+comme disaient ces anachorètes, la terrible lionne l'a foulé aux
+pieds, déchiré, déchiqueté, et elle a répandu autour d'elle ses
+lambeaux saignants avec une fureur de mépris dont vous pouvez juger
+encore; car ces lambeaux, ce sont les _Pensées_ de Pascal! Débris
+grandioses, auxquels les articulations manquent; mais quel prodigieux
+organisme ne font-ils pas supposer? L'ivresse de la terreur, d'une
+terreur sans bornes, a pu seule donner à l'âme d'un homme la force de
+briser un esprit pareil; car l'âme et l'esprit sont adéquats chez
+Pascal. C'est même la raison, par parenthèse, qui m'a toujours empêché
+de croire qu'eût-il vécu plus longtemps, et n'eût-il pas eu dans le
+coeur le néant de tout qui empêche de rien achever, Pascal eût pu
+élever à la religion le monument que l'on regrette. Non que
+l'ordonnance d'un beau livre ne fût dans les puissances de ce grand
+esprit de déduction et de géométrie, mais la peur fait trembler la
+main et dérange les combinaisons de l'artiste, tandis que la terreur,
+tout le temps qu'elle ne vous glace pas, fait pousser le cri
+pathétique. Et le cri pathétique, chez l'écrivain, c'est l'expression;
+ce n'est plus l'art, c'est le génie!
+
+
+III
+
+Le génie donc, mais le génie de l'expression et du sentiment, voilà la
+supériorité nette (_reina netta!_) de Pascal. Quelque pénétrant qu'il
+soit, il est plus _pénétré_, il est plus éloquent encore. Dans ce
+livre qui saigne, ce n'est pas la pensée qui domine, c'est le
+pathétique. La pensée qui circule dans ces _Pensées_ est bientôt dite,
+et c'est toujours la même pensée: «Rien de certain, rien qui se
+démontre, la philosophie radicalement impuissante, la _raison sotte_,
+Dieu donc est Dieu, c'est-à-dire Jésus-Christ»,--tel est le fond. Mais
+la forme,--et plus que la forme, car, au point de vue extérieur, cette
+forme, c'est Montaigne: Montaigne, c'est l'écorce du style de Pascal;
+mais l'âme inouïe qui circule dans tout cela, qui passe à travers ce
+fond de si peu d'invention et cette forme de tant de mémoire, voilà le
+Pascal en propre, voilà l'originalité qu'on n'avait pas vue et qu'on
+ne reverra peut-être jamais! Quoiqu'il y ait là de bien grandes images
+qui frappent le front, les yeux et l'esprit comme une main, ce qui est
+plus beau que l'image encore,--l'image, d'un physique si
+puissant!--c'est l'accent, l'intime accent. Jamais il n'en fut de plus
+tragique, de plus amer, de plus angoissé, de plus méprisant, quand, du
+pied de la croix, cette grande âme qui souffre la _passion_ de la
+raison humaine se retourne vers le monde, et aussi de plus humble
+quand, du monde, au contraire, elle se retourne vers la croix!
+
+Telle est la beauté des _Pensées_. Ce n'est pas la partie des
+_Pensées_ qui veut fonder, qui essaie de construire, qui raisonne
+enfin, qui est la plus sublime en Pascal: c'est la partie qui tremble,
+crie et doute, a horreur de douter, doute encore, et s'épouvante de
+son doute vis-à-vis de la seule clarté qu'il y ait pour elle,
+l'épouvantable clarté de Dieu! Effrayant génie que Pascal! a dit
+Chateaubriand. Ah! il eût dû dire effrayé! car l'effroi qu'il ressent
+est encore plus terrible que celui qu'il cause. C'est l'épouvante
+jusqu'à la poésie de l'épouvante. Oui! sous les lignes brisées de ce
+grand dessin géométrique qu'on aperçoit encore en ces _Pensées_, comme
+le plan interrompu d'une Pompéï quelconque après le tremblement de
+terre qui l'a engloutie, il y a une poésie, une poésie qu'on ne
+connaissait pas avant Pascal, dans son siècle réglé et tiré à quatre
+épingles: la poésie du désespoir, de la foi par désespoir, de l'amour
+de Dieu par désespoir! une poésie à faire pâlir celle de ce Byron qui
+viendra un siècle plus tard et de ce Shakespeare qui est venu un
+siècle plus tôt. Pascal, en effet, c'est le Hamlet du catholicisme, un
+Hamlet plus mâle et plus sombre que le beau damoysel de Shakespeare.
+Mais c'est tout à la fois le poème et le poète! C'est un Hamlet mort à
+trente ans passés, qui n'eut pas d'Ophélie, qui _cause_ aussi, et dans
+quelle langue, grand Dieu! avec la tête de mort que les solitaires
+mettent auprès de leur crucifix, et qui, s'il se rejette, comme
+l'autre Hamlet, en arrière, devant le trou de la tombe, c'est qu'au
+fond il voit l'enfer, que l'autre Hamlet n'y voyait pas!
+
+Ainsi, c'est un poète, en définitive, que Pascal. C'est le poète de la
+peur, qui a écrit ce grand mot caractéristique de son âme: «Le silence
+des astres m'épouvante!» C'est un poète, qui a dévoré, dans sa flamme,
+le géomètre, le philosophe et même le sceptique qui était en lui, et
+de cette cendre il a fait jaillir sa poésie. Poésie naïve s'il en fut,
+celle-là, car elle ne se sait pas poésie, et quand elle le saurait,
+elle ne s'en soucierait pas. Chose prodigieuse! dans une doctrine qui
+touche par un seul point à celle de Calvin, mais qui y touche, Pascal
+a su être un grand poète. Or, le calvinisme éteint tout, excepté
+l'enfer. C'est la seule orthodoxie qu'il ait gardée. Eh bien, l'enfer
+a été la source de la formidable poésie de Pascal! C'est par le
+sentiment, même quand il est inexprimé, de cette poésie terrible, plus
+que par sa roulette, plus que par un pamphlet toujours populaire, plus
+que par tout ce qu'il a fait jamais, qu'il est resté le dominateur des
+esprits et même de ceux qui lui sont rebelles; car on a répondu, bien
+ou mal, à toutes ses _raisons_, et malgré l'accablante expression de
+son génie l'intelligence humaine n'est pas vaincue, mais ses
+_sentiments_ emportent tout, et ceux-là qu'il n'a pu convaincre de ce
+qu'il croit il les a emportés par la beauté de ce qu'il écrit, et ils
+conviennent qu'ils sont emportés! Qui sait, du reste? peut-être n'y
+a-t-il pas d'autre manière de mettre les pieds sur ces deux révoltés
+tenaces: le coeur de l'homme et son esprit!
+
+
+IV
+
+Et c'est aussi par là qu'il vivra toujours, le Pascal des _Pensées_.
+Rien n'est plus immortel qu'un poète, que la grandeur de sentiment qui
+fait les poètes et les héros; car les héros sont aussi des poètes, les
+poètes de l'action! Les sciences vieillissent, bonnes femmes qui
+radotent en nous parlant de leur éternelle jeunesse. Les philosophies
+se succèdent. Je ne veux pas dire que Descartes ne soit plus; mais il
+est bien changé: on en a fait un universitaire. Quel aplatissement!
+S'il revenait au monde, il se trouverait un peu _verdi_ dans la
+_mirette_ de Cousin. Après Kant, d'ailleurs, après Schelling, après
+Hegel, il faut convenir que, même sans Cousin, l'homme du _cogito_
+serait un peu terni. Mais Pascal, lui, le Pascal des _Pensées_, n'a
+pas, comme on dit, pris un jour. Toute une armée de géomètres a passé
+pourtant sur le géomètre du XVIIe siècle, et planté plus loin que la
+place où il était tombé l'étendard de la découverte. Le jansénisme
+s'en est allé en fumée avec les autres poussières d'un siècle écroulé,
+et jusqu'en ce beau livre des _Pensées_ il s'est trouvé de vastes
+places qui maintenant font trou dans le reste, comme dans un tableau
+écaillé. La foi religieuse a pâli. La croyance au surnaturel, qui
+était le seul naturel pour Pascal, a diminué dans les esprits,
+retournés vers l'en-bas des choses. Il y a donc tout un Pascal de mort
+dans Pascal. Mais il y en a un autre qui ne mourra pas, c'est le poète
+des _Pensées_! c'est le poète qui est par-dessous tous ces
+raisonnements, tous ces doutes, toute cette syllogistique désespérée,
+toute cette algèbre de feu qui cherche l'inconnue et ne la trouve
+jamais, et qui, comme un phénix effrayé, aveuglé par les cendres du
+bûcher où il s'est consumé lui-même, se sauve tout à coup dans le
+ciel!
+
+Du reste, on l'a traité en poète, allez! Le XVIIIe siècle, qui avait
+bien ses raisons pour ne pas aimer la poésie, l'a assez insolemment
+toisé du bas de sa prose, de sa raison et de sa froideur! Un jésuite
+l'avait appelé athée, ce Pascal qui tue l'intelligence sous Dieu. Des
+philosophes l'appelèrent visionnaire. Ils en firent un malade et ils
+inventèrent même une petite légende d'_abîme qu'il voyait incessamment
+ouvert à ses pieds_, et cette légende, qui rapetissait Pascal, a eu
+crédit longtemps, et c'est un poète, c'est Sainte-Beuve, qui,
+impatienté, l'a mise à la fin en pièces l'autre jour!
+
+Poltron qui avait peur du diable! Voilà comme on traduisait cette
+terreur sainte du Dieu irrité et jaloux, qui féconda Pascal et en fit
+un poète incompréhensible aux pousseurs d'alexandrins de tragédie.
+Voltaire, Voltaire qui se croyait, avec raison, plus philosophe que
+poète, eut les pitiés les plus impertinentes pour Pascal. Dans ces
+_Remarques_, dont j'ai parlé, et dans lesquelles il fait tour à tour
+le joli coeur et le Tartufe: «Ne mettons point--dit-il d'un ton
+protecteur--de capuchon à Archimède...» «Êtes-vous fou, mon grand
+homme?» lui dit-il encore en se déboutonnant, familier et maraud. S'il
+l'était, c'était de cette folie dont il faut avoir _trois quarts_ avec
+un _seul quart_ de raison pour être un homme de génie, disait
+Royer-Collard, et cette folie-là, avec ses trois quarts de raison,
+Voltaire ne l'avait pas!
+
+Devant la postérité, et cette partie de la postérité qui aime les
+grands poètes, Voltaire n'aura jamais l'honneur d'avoir été, en toute
+sa vie, une seule minute fou comme Pascal!
+
+
+
+
+AUGUSTE MARTIN[33]
+
+
+I
+
+De Pascal à Auguste Martin, quelle cascade! Auguste Martin est
+l'auteur d'une _Histoire de la Morale_[34], et si Pascal est le poète
+de l'épouvante, Martin est le philosophe de la sécurité. Mon Dieu,
+oui! l'_Histoire de la Morale_! Voilà le sujet qu'aborde
+Martin,--_auteur de plusieurs ouvrages_, comme il dit sur la
+couverture de son livre. Les religions, les gouvernements, les ordres
+religieux, les grands hommes et même les grands scélérats, ont eu leur
+histoire. Seule, la morale, cette chose à part des religions et qu'on
+est prié instamment de ne pas confondre avec elles, seule, la morale
+n'avait pas la sienne. Ces étourdis d'hommes n'y avaient pas pensé!
+
+ [33] _Histoire de la Morale_, par Louis-Auguste Martin, auteur de
+ plusieurs ouvrages (_sic_) (_Pays_, 11 octobre 1859).
+
+ [34] Bestel.
+
+Elle avait bien ses philosophes. Jules Simon, avec son _Devoir_, sa
+_Liberté_ et sa _Conscience_, était un des philosophes actuels et
+présentement des plus comptés de cette morale _par elle-même_, de cet
+indépendant _quelque chose_ qui s'appelle la morale, sans Dieu et sans
+sanction! Mais d'historien, aucun encore, quand Martin, qui depuis
+quinze ans poursuit la morale chez tous les peuples de la terre, comme
+Villemain, dont nous parlerons quand nous parlerons des critiques, y
+poursuit la poésie lyrique, Martin a pris possession de ce grand sujet
+dans un premier volume, précurseur de beaucoup d'autres...
+Louis-Auguste Martin, comme il s'appelle lui-même. Ne dirait-on pas un
+évêque?... Vous allez voir que ce n'en est pas un.
+
+L'_Histoire de la Morale_ commence par la morale de la Chine. Le livre
+que nous annonçons a même pour sous-titre: _Première partie:--de la
+Morale chez les Chinois._ Ce commencement nous plaît. C'est une bonne
+ouverture, et nous en faisons sincèrement notre compliment à l'auteur.
+En tant qu'on se préoccupe de la morale _par elle-même_, il faut la
+prendre où elle brille le mieux, où elle a son caractère le plus
+saillant et le plus incontestable, là enfin où elle a le plus régné
+sans s'appuyer sur cette robuste et grossière épaule des religions
+dont elle n'a plus besoin pour aller toute seule à présent... Or, qui
+ne le sait? Ce pays-là n'est-il pas, n'a-t-il pas toujours été la
+Chine?
+
+La Chine a bien vu par-ci par-là quelques vestiges de ces inévitables
+religions, branches cassées et dispersées du candélabre primitivement
+allumé et qui brûlent encore dans les diverses poussières où les porta
+une tempête qui ne les éteignit pas. La Chine, nonobstant, est de tous
+les pays du globe celui-là où la philosophie et la science, et par
+conséquent la morale, leur fille stérile, ont le plus piétiné ces
+débris de flambeaux renversés. Les bonzes de la Chine, les bonzes, qui
+sont les calotins de l'endroit, ont été effacés par messieurs les
+mandarins, qui en sont les littérateurs et les philosophes. Martin a
+donc agi avec une vigueur de procédé qui l'honore en retraçant
+d'abord, et avant toutes les autres nations, la Chine et l'influence
+qu'y exerce la morale pour montrer que la morale est quelque chose en
+soi, car elle y est tout, et après l'avoir montré Louis-Auguste
+Martin, l'_auteur de plusieurs ouvrages_, pourra se dispenser d'en
+faire un de plus!
+
+
+II
+
+Et il n'y a point ici de confusion. La morale qu'adore Martin et dont
+il entreprend l'histoire est bien la morale telle qu'on l'entend en
+Chine, cette morale athée qui charma, quand il la découvrit, tout le
+XVIIIe siècle, qui se connaissait à cette morale-là. C'est cette
+morale, enfin, que certains esprits du XIXe siècle professent encore
+aujourd'hui, en prenant la peine de la détacher adroitement de toute
+philosophie comme elle était déjà détachée de toute religion. Or c'est
+précisément ce détachement, cet isolement de tout système de
+philosophie, qui fait le danger de cette morale, _écrite_ seulement
+_dans nos coeurs_, et peu importe par quelle main!
+
+L'homme n'est pipé que par les idées les plus simples. Tout système de
+philosophie a des complications qui n'entrent pas facilement dans
+d'esprit de l'homme, ou des parties tellement ridicules (voyez comme
+exemple seulement les monades du grand et sage Leibnitz!) que,
+décemment, il ne peut les admettre sans être lui-même un philosophe,
+apte à avaler tout en fait d'énormités. Mais ce moralisme faux qui ne
+se réclame pas d'une théodicée,--une théodicée, c'est de la théologie
+philosophique,--ce moralisme facile à comprendre, lavé et brossé de
+tout mysticisme, brillant et transparent comme le vide, qui prétend
+n'être rien de plus que la constatation d'un pur fait de conscience,
+et comment ne pas admettre un fait? ce moralisme positif et _bon
+garçon_ est la plus dangereuse erreur qu'il y ait pour le commun des
+hommes, parce qu'elle est de niveau avec eux et qu'elle entre, sans
+avoir même à lever le pied, dans la majorité des esprits. Eh bien,
+c'est ce moralisme que professe aujourd'hui Martin, comme Jules Simon
+et tant d'autres! Et encore je crois que Martin, avec son air posé et
+doux (je ne dirai pas son air de colombe, mais de bon gros pigeon
+pattu et pas trop rengorgé dans son jabot dormant), est plus résolu et
+tranche plus net que Jules Simon, lequel me fait l'effet d'être bien
+empâté encore de déisme et de traîner après lui quelque chose de ce
+pot au noir de fumée.
+
+Martin, lui, est parfaitement et tranquillement et sereinement athée,
+comme un mandarin à quarante boutons. Dans l'avant-propos de son livre
+il a défini, comme il le devait, du reste, cette morale dont il a
+résolu d'écrire l'histoire. Il nous a donné un petit système qui
+marche sur les trois roulettes que voici: les devoirs de l'homme
+envers lui-même d'abord (à tout seigneur tout honneur!), d'où la
+sagesse,--les devoirs de l'homme envers la société, d'où l'amour,--et
+les devoirs de la société envers chacun de ses membres, d'où le
+_droit_. Est-ce net? Est-ce peu compliqué? Est-ce roulant?... Une si
+jolie petite mécanique enfile l'esprit comme une petite voiture enfile
+une allée de jardin!
+
+De Dieu, pas un mot. Des devoirs envers Dieu, pas l'ombre. Allons
+donc! pour qui nous prenez-vous?... Le nom même de Dieu, ce diable
+de vieux mot qui embarbouille l'esprit et nuit à sa clarté suprême,
+Louis-Auguste Martin ne l'a pas même écrit par distraction une seule
+fois. Louis-Auguste Martin n'est pas un distrait. Il est à son
+affaire, et son affaire, c'est l'homme, la sagesse de l'homme,
+l'amour de l'homme, le _droit_ de l'homme! J'ai vu souvent de
+l'individualisme. Je n'en ai jamais vu d'aussi naïf et d'aussi gros
+dans sa naïveté. En vertu de toutes les raisons qu'il vient
+d'exposer, Martin demande pour l'homme une plus grande liberté,
+moins de pénalité, et, comme tous ces messieurs les philanthropes
+humanitaires, un petit paradis sur la terre. Nous connaissons cette
+ancienne guitare. On nous la râcle depuis assez longtemps!
+
+Tel est le système de Louis-Auguste Martin, _l'auteur de plusieurs
+ouvrages_ que je n'ai pas lus, que je n'ai pas besoin de lire,
+celui-ci me suffisant pour juger l'homme, qui doit être, j'en suis
+sûr, de la plus profonde unité. Tel est le système à la lueur duquel
+l'historien va jeter ses regards sur la Chine. Moraliste, il est vrai,
+dont la morale a cela de supérieur, selon lui,--et d'inférieur, selon
+nous,--à la morale chinoise, qu'il n'aime point le bambou, et que la
+Chine a toujours joué de ce gracieux bâton à noeuds avec l'alacrité,
+la vigueur et la prestesse d'un bâtonniste. Même le suave Confucius ou
+Khoung-Tseu, si cher à Pauthier, dont Martin emprunte la traduction,
+se servait du bâton avec avantage, car, un jour, trouvant son meilleur
+ami d'enfance vieux et assis à l'orientale sur ses talons au bord d'un
+chemin: «Qui, vieux, ne sait pas mourir, ne vaut rien,» dit l'aimable
+sage, et il frappa en perfection le trop vivant bonhomme, tant la
+Chine, jusque par la main de ses sages, a l'habitude de badiner avec
+le bambou!
+
+Il y a dans ce badinage, il est vrai, aux yeux du très sérieux
+Louis-Auguste Martin, quelque chose de très offensant pour le _droit
+humain_, et c'est là le grand reproche qu'il ait à faire à la Chine;
+mais, enfin, il n'en dit pas moins, fier pour elle comme s'il était
+lui-même un Chinois: «Ce qui caractérise la civilisation en Chine,
+c'est la morale. C'est ce qui la distingue des autres civilisations...
+Chez aucun autre peuple on ne trouve aussi complètement _formulées_
+les éternelles lois du beau, du vrai et du juste, _inscrites dans la
+conscience de l'homme_. On les retrouve à chaque page de son histoire,
+_invoquées_ par ses empereurs, ses ministres, ses philosophes et ses
+lettrés...»
+
+
+III
+
+Et c'est la vérité. Martin nous analyse les _livres sacrés_, les
+quatre livres de Confucius, le Ta-Hio, le Tchong-young, le Lun-yu, le
+Yao-King (voilà assez de cette musique, n'est-ce pas?), et tout
+cela--c'est la vérité--est d'une majesté à laquelle, dans l'histoire
+intellectuelle des nations, il n'y a rien à comparer. Et cependant,
+malgré ces _invocations_ et ces _formules_, qu'a fait la morale de la
+Chine, cette morale transcendante régnant en Chine plus que l'empereur
+lui-même, ce grand moraliste en robe jaune qui, sous les inscriptions
+et les étiquettes, est souvent un monstre d'immoralité auprès duquel
+les Césars de la décadence romaine ne seraient que d'aimables jeunes
+gens en goguette?
+
+Est-ce que les Chinois, ces potiches, pris en masse et de siècle en
+siècle, ne cachent pas des hommes affreux? Est-ce que ces grotesques
+dont on rit, qui sont les marionnettes des Occidentaux, ne sont pas
+au fond l'abjection, la trahison, l'abomination, l'infamie du globe?
+Est-ce que dernièrement encore l'immense caricature n'a pas tourné au
+tragique, et avions-nous besoin de cela pour savoir ce qu'ils ont dans
+le ventre, ces poussahs au cerveau figé et à la poitrine vide de tout
+sentiment d'humanité et d'honneur?
+
+Auguste Martin avoue lui-même que Confucius, le plus sage des Chinois,
+ne put jamais parvenir à réaliser les réformes qu'il avait méditées,
+tant déjà les Chinois de son temps étaient pourris de vices, morts sur
+pied, irrémédiablement finis! Or, depuis Confucius, la corruption, qui
+va toujours son train, n'a fait que ronger davantage ce cadavre de
+nation. Comment donc cette histoire politique et sociale de la Chine,
+qu'il a étudiée, n'a-t-elle pas fait trembler quelque peu l'intrépide
+Martin sur l'efficacité et la solidité de cette morale qui doit, dans
+un avenir heureux, remplacer glorieusement ces drôlesses de religions
+chez tous les peuples!
+
+En effet, il ne tremble pas. C'est un héroïque. Il croit à la morale
+par _elle-même_, et il y croit si dru qu'il n'est pas du tout frappé
+comme il devrait l'être de ce grand fait qui se retourne contre sa
+pauvre morale, la soufflette et la convainc d'impuissance,--le
+contraste qui existe et n'a pas cessé d'exister en Chine entre la
+moralité enflée ou sentimentale des paroles et la scélératesse des
+actes. Incroyable, ou plutôt très croyable préoccupation! La niaiserie
+même de cette morale lui échappe; car, vous le savez, le _truism_
+soleille en Orient, la bêtise a dans ces contrées la beauté et la
+grandeur du climat, et les Chinois en particulier (à un très petit
+nombre près de proverbes qui font exception au reste de leur
+littérature), les Chinois sont d'incommensurables La Palisse.
+Seulement, ces La Palisse en fait de maximes, ces tautologistes d'une
+imbécillité grandiose, sont doublés des coquins les plus déliés et les
+plus retors qui aient jamais existé.
+
+Toute cette morale dont ils se chamarrent n'est donc pour eux que de
+l'ornementation pure, _pièces d'estomac_, broderies de robe,
+inscriptions de lambris, peintures d'éventail, dessus de portes,
+arabesques; mais elle n'a aucune influence réelle sur leur caractère
+et leurs actes et elle ne peut pas en avoir, car voici précisément où
+un homme qui n'aurait pas été Louis-Auguste Martin aurait été amené à
+conclure de toute cette histoire de la Chine.--C'est que la morale ne
+peut pas exister par elle-même, et qu'où elle est seule, avec ses
+principes tirés de soi, sans le Dieu personnel et rémunérateur qui
+punit ou qui récompense, elle n'est plus qu'une sotte et intolérable
+dérision!
+
+
+IV
+
+Mais, pour Louis-Auguste Martin, la conclusion devait être et a été
+toute différente et même contraire. La morale qui a le plus marqué une
+civilisation de son cachet, comme la civilisation chinoise, a-t-il
+dit, ne l'a marquée que par dehors, comme l'habit ou la peau d'un
+homme; mais elle n'a jamais pénétré dans ses moeurs. Eh bien,
+Louis-Auguste Martin n'en est nullement étonné! Il a réponse à tout.
+C'est que la morale des Chinois n'est pas assez la morale par
+elle-même! Et probablement ce n'est pas chez ce peuple cul-de-jatte
+qu'elle progressera assez pour le devenir.
+
+Oui! ce qui l'empêchait d'entrer, cette morale, dans les moeurs, c'est
+d'abord le vilain bambou, incompatible avec le _droit_ humain. Puis
+c'était aussi le droit de primogéniture, odieux partout, en Orient et
+en Occident (encore une vieille guitare connue)! Enfin, c'était la
+solidarité du fils et du père, ce ciment social que Martin s'amuse à
+gratter avec son petit coutelet de moraliste et à faire tomber d'entre
+les pierres d'un édifice qui, sans un reste de ce ciment, depuis
+longtemps ne tiendrait plus.
+
+Ah! Louis-Auguste Martin est un homme de rare conséquence. Il ne se
+dément pas. Il est un... _en plusieurs ouvrages_; mais si, par hasard,
+il ne l'était pas, il l'est dans celui-ci. Une raison encore qu'il
+nous donne du peu d'influence de la morale chez les Chinois, ses
+civilisés et ses régnicoles, c'est ce qu'il appelle l'esclavage de la
+femme. Louis-Auguste Martin, comme tous les moralistes modernes, qui
+ont remplacé les chevaliers errants,--et qui parfois errent
+aussi,--veut l'émancipation de la femme, même en Occident. La femme,
+écrit-il, doit jouer un rôle égal à celui de l'homme dans une
+civilisation bien faite: «Mais ce jour semble ajourné à l'époque où ne
+domineront plus l'audace, la valeur guerrière, incompatibles avec sa
+nature douce et résignée... Seulement, soyons tranquilles, ce jour
+arrivera...» Dites-le-vous bien, messieurs les officiers de spahis!
+
+En vain une femme, une Chinoise, la seule Chinoise _bas-bleu_ ou
+_babouche-bleue_ que l'on connaisse et qu'ait eue la Chine, la célèbre
+Pan-Hoeï-Pan, a eu une opinion contraire à celle de Louis-Auguste
+Martin et à toutes les femmes de lettres de notre Occident ambitieux.
+En vain a-t-elle rappelé la femme au sentiment tout-puissant de sa
+faiblesse et a-t-elle dit, avec un grand bon sens chinois étonnant et
+qui étonnerait même en Europe, qu'il n'y avait pour la femme que la
+modestie qui rougit et l'ombre du mystère qui voile cette rougeur
+charmante, Louis-Auguste Martin n'a pas l'humble opinion de madame
+Pan-Hoeï-Pan, et il lui résiste vertueusement, au nom de la morale
+universelle, comme un Joseph... intellectuel.
+
+Voilà, en somme, le livre de Martin. On n'y trouve guères plus que ce
+que nous venons de voir, comme ensemble et portée; mais, nous l'avons
+dit, nous le tenons pour plus dangereux qu'un livre plus fort. C'est
+de l'hameçon en masse dans le vivier des sots, qui ont une pente
+invincible à croire à la morale sans bambou ou sans punition d'un
+autre genre, à cette commode morale par _elle-même_ qui s'accote dans
+ses remords, quand elle en a, et fait bon ménage avec eux. Quant aux
+détails chinois du livre, ils sont pris à Duhalde, au père Amyot, à
+Brosset, loyalement cités, du reste, et à notre courageux et impartial
+voyageur, le père Huc, qui, lui, ne nous donna pas sur la Chine des
+idées de troisième main... Il y a bien par-ci, par-là, deux ou trois
+manières assez inconvenantes de parler du christianisme et de son
+divin fondateur qui étonnent et détonnent dans l'auteur, athée discret
+qui surveille sa parole tout en laissant passer sa pensée, et qui,
+quoique badaud d'opinion, a quelquefois le sourire fin...
+Louis-Auguste Martin se permet de parler de Notre-Seigneur
+Jésus-Christ comme il parlerait d'un moraliste chinois. C'est par
+trop... chinois, cela, et mérite le bambou de toute critique qui en a
+un! A propos des prescriptions du Divin Maître, Martin, cet arpenteur
+exact de l'âme et de ses devoirs, prononce que le christianisme a
+_dépassé la puissance de l'homme_ en lui ordonnant de faire le bien à
+ses ennemis et de répondre aux offenses par des bienfaits. Sa petite
+morale _par elle-même_ est déconcertée de cela, et je le crois bien;
+mais ce n'est pas là une raison pour avoir, en exprimant un jugement
+faux, une familiarité qui n'est pas seulement un manque de respect,
+mais une faute de goût. Et d'ailleurs il n'a donc lu aucune histoire,
+pas même celle de la Chine, ce moraliste chinois de Martin, pour dire
+que le _christianisme dépasse la puissance de l'homme_! Et le plus
+écrasant démenti ne lui est-il pas donné par l'histoire tout entière,
+qui atteste que le christianisme a centuplé cette puissance là où il a
+saisi la nature humaine,--en Chine même, comme ailleurs et partout!
+
+
+
+
+BUFFON[35]
+
+
+I
+
+Ce travail, très complet et très intéressant, sur l'un des premiers
+hommes du XVIIIe siècle, confine à deux mondes et embrasse également
+la science et la littérature. Et lorsque je dis l'un des premiers
+hommes du XVIIIe siècle, ce n'est pas assez: c'est le premier qu'il
+faudrait dire. Car, dans l'ordre religieux, supérieur à tout, Joseph
+de Maistre et Bonald doivent être comptés comme étant du XIXe siècle,
+et, dans les sciences naturelles, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire en
+sont aussi. Buffon, moins spirituel que Voltaire, dont l'esprit me
+fait, d'ailleurs, toujours l'effet d'un bruit de grelots mis en
+vibration par les mouvements pétulants d'un singe, moins même que
+Montesquieu, qui a le sien finissant en pointe sans être pour cela un
+obélisque (car un obélisque, c'est un colosse!), Buffon, qui pourrait
+bien, si on y regarde, n'avoir pas d'esprit du tout, est pourtant fort
+au-dessus de ces deux hommes, bien plus vantés que lui et par la seule
+raison qu'ils ont plus troublé la moralité de leur siècle. Évidemment
+il les domina par la faculté la plus élevée d'entre les facultés
+humaines, quel que soit l'objet auquel on l'applique,--par cette
+faculté de l'ordre, que Voltaire n'eut jamais qu'avec ses domestiques
+et ses libraires, et que Montesquieu aurait pu avoir sans cet amour
+mesquin de l'épigramme qui l'a tant rapetissé.
+
+ [35] _Histoire des travaux et des idées de Buffon; Des manuscrits de
+ Buffon_, par Flourens (_Pays_, 31 janvier 1860).
+
+Buffon, en effet, est l'ordre même, l'ordre concerté, enchaîné,
+lumineux! C'est là le caractère le plus visible de son génie. Investi
+de la double aptitude de la science et de l'art d'écrire, le plus
+savant de tous les arts, Buffon est au moins toujours l'ordre, s'il
+n'est pas toujours la vérité. Grand talent descriptif, qui sait encore
+mieux distribuer et encadrer ses tableaux que les peindre, il a
+précisément comme peintre le défaut de sa qualité souveraine: il pèche
+par l'ardeur; il est froid... comme l'exactitude et comme la majesté.
+Né en 1707, sous Louis XIV, le roi réglé et éclatant comme le soleil,
+qu'il avait pris pour son symbole, Buffon devait garder sur tout
+lui-même un impérissable reflet de ce grand règne, qui expira sur son
+berceau, et montrer ce reste de _grandeur par la règle_ comme pour
+faire leçon en sa personne à la société déréglée au sein de laquelle
+il ne vécut pas.
+
+ Le croirait-on, de loin?...
+
+Buffon, l'homme aux manchettes, qu'il mettait pour lui seul, est
+presque un solitaire dans son siècle. Un solitaire en grande
+toilette! Il haïssait Paris, le désordonné Paris, dont les soupers
+faillirent tuer jusqu'au génie de Montesquieu,--et il le fuyait. Quand
+il n'était plus au Jardin du Roi, il était à Montbard, dans ce
+pavillon aérien qu'il avait fait bâtir au-dessus de toutes les
+terrasses et dans la lanterne vitrée duquel il passa «cinquante ans à
+son bureau». C'est là, et _de là_, qu'il porta dans les résultats de
+ses travaux et dans sa manière de travailler, dans son style, _qui
+était l'homme_, et dans les moindres détails de la vie, cette hauteur
+tranquille et cette éternelle préoccupation de l'ordre et de la règle
+qui fit sa gloire et son bonheur; car il fut heureux! Il ne le fut
+point à la manière du chaste Newton, ce célibataire sublime, qui
+n'aima que Dieu et ses lois. Il avait, lui, quelque chose de trop
+tempéré, de trop harmonieux pour se mutiler ainsi le coeur, pour être
+un si cruel ascète de la science. Non! il se maria tard, dans sa
+beauté mûrie, et distribua ses jours entre la méditation et la nature,
+entre l'amour sans trouble du mariage et les vigilances tendres et
+lucides de la paternité. Il avait mis tant d'ordre dans sa vie qu'il
+put, sans inconvénient, la partager!
+
+Voilà l'homme,--le seul homme calme, comme un ancien, d'un temps ivre
+de vin de Champagne et de pire encore; voilà le Buffon que Flourens a
+voulu nous peindre, consacrant à l'homme un talent très vif de
+biographe et au savant une science qui a l'accroissement de presque un
+siècle de plus. Flourens est un de ces esprits issus de Buffon dont on
+pourrait dire: Si Buffon n'avait pas été, existeraient-ils? Pour moi,
+je le crois, quant à Flourens. Il a une personnalité très distincte et
+parfaitement à lui; nous la montrerons tout à l'heure. Mais peut-être,
+lui, ne le croit-il pas? Il adore Buffon, et depuis trente ans il lui
+a donné probablement bien plus de vie qu'il n'en a reçu de ce grand
+homme. Flourens ne s'est pas seulement fait un artiste en gloire pour
+le compte de Buffon: il est le meilleur de sa gloire. Parmi tous les
+bonheurs et toutes les somptuosités de cette prodigieuse destinée que
+Dieu, après sa mort, continue à cet heureux qui aurait pu jeter sa
+bague aux poissons du Jardin des Plantes, le meilleur c'est cette
+gloire plus intelligente et plus pure incarnée dans l'admiration d'un
+rare esprit qui sait, lui, pourquoi il admire, et qui se détache de ce
+fond d'éloges traditionnels et de sots respects qui compose le gros de
+toute renommée. En exprimant, en filtrant cette dernière goutte de
+gloire exquise sur la mémoire de Buffon, Flourens semble avoir oublié
+la sienne. Mais qu'il soit tranquille! il ne l'aura pas moins
+par-dessus le marché[36].
+
+ [36] On verra plus loin les titres à cette grande chose qu'a Flourens
+ par ses travaux _personnels_.
+
+
+II
+
+Ainsi, double biographie:--la biographie intérieure et la biographie
+extérieure de Buffon, les faits de sa vie et ceux de son intelligence,
+tels sont les deux volumes de Flourens et qui se complètent et
+s'appellent. Publiée à dix ans d'intervalle de l'_Histoire des travaux
+et des idées de Buffon_[37], l'_Histoire des manuscrits_[38] n'est
+qu'un dernier mot que Flourens, après tout ce qu'il avait dit déjà,
+pouvait ne pas dire sans faire préjudice à l'homme de son culte, mais
+qu'il a dit parce que l'amour infini a soif de lumière infinie.
+Buffon, on le savait, avait des collaborateurs, et ce n'était là ni
+une infirmité ni une pauvreté de son génie, mais, au contraire, une
+puissance de plus. Ce furent l'abbé Bexon, Guéneau de Montbéliard,
+Daubenton, ses lieutenants en histoire naturelle auxquels il découpait
+le monde pour leur en donner à chacun une province à lui décrire et à
+lui rapporter. Eh bien, ces collaborateurs ont un peu troublé les
+scrupules religieux de Flourens! Il ne s'est pas assez rappelé le sort
+de ces collaborateurs de Mirabeau, qu'on reprocha aussi à son génie...
+qui les a parfaitement dévorés. L'_Histoire des manuscrits_ a été
+commise en vue d'apaiser cette pieuse et même superstitieuse terreur.
+Flourens a voulu montrer, par ces _manuscrits_ dont il nous cite
+beaucoup de passages, à quel point l'esprit attentif de Buffon
+s'imprimait encore, en corrections, sur les pages qu'il n'avait pas
+tracées; mais réellement, pour nous, peu importe!
+
+ [37] Garnier frères.
+
+ [38] Ibid.
+
+Outre qu'en bonne justice ces corrections sont insignifiantes, elles
+ne le seraient pas qu'elles n'ajouraient rien au respect qu'on doit à
+Buffon, qui, après avoir pris la part du lion dans cette histoire
+naturelle dont il a eu la grande pensée, créa, avec l'histoire, des
+naturalistes pour l'écrire à côté de lui. Et ne sera-t-il pas,
+d'ailleurs, toujours plus beau d'inspirer les hommes comme la Muse que
+de les corriger ou de leur dicter comme un professeur? Seulement, dans
+ce volume sur les _Manuscrits_, que je regarde comme l'épi vidé de
+l'autre beau volume si plein sur les _Idées et les travaux de Buffon_,
+il y a cette biographie extérieure que Flourens n'avait encore
+jusqu'ici qu'ébauchée et dont on peut se passer d'autant moins, quand
+il s'agit de cet homme d'une si magnifique ordonnance, que son talent
+explique sa vie comme sa vie explique son talent, et que les triples
+pentes de l'esprit, du caractère et de la destinée se confondent et
+forment son identité.
+
+Et il l'a bien compris, le fin biographe! Il s'est bien gardé de
+remâcher l'idée, vieillotte de vulgarité, de ce superficiel Voltaire,
+qui disait: «L'existence des hommes des lettres est dans leurs écrits
+et non ailleurs», et il nous a donné, avec le détail le plus
+pointilleux et la charmante petite monnaie des anecdotes, dont on n'a
+jamais trop à dépenser, la biographie de cet imposant homme de science
+et de lettres dont la vie refléta sans cesse la pensée, mais qui est
+une _vie_ sous sa pensée, comme il y a de l'_eau_ sous le bleu du ciel
+que reflètent les eaux! Flourens nous l'a écrite ainsi qu'un homme
+d'action qui n'abstrait pas l'action humaine de l'existence du plus
+grand des contemplateurs.
+
+Flourens, il est vrai, n'est pas un savant de livres ou d'idées
+pures, c'est un naturaliste, un expérimentateur, c'est-à-dire un
+esprit incessamment à l'affût du caractère interne ou externe des
+choses, et, pour cette raison, il ne pouvait guères oublier les
+caractères de l'homme dans le contemplateur du belvédère de Montbard.
+Dès les premières pages de cette biographie, où le savant que nous
+allons retrouver dans les _Travaux et idées de Buffon_ se sent et pèse
+si peu, je vois, avant toute vocation scientifique, cette faculté de
+l'ordre que j'ai signalée et qui est la maîtresse faculté et la
+faculté maîtresse dans Buffon. Très jeune, à l'âge où les autres
+jeunes gens se dissipent, à l'âge des coups d'épée (il en donna un),
+il se fait rendre compte judiciairement par son père de la gestion de
+sa fortune, en proie aux plus affreuses dilapidations, rachète la
+terre de Buffon que ce bourreau d'argent avait vendue, et le garde
+tendrement chez lui, ce bourreau qui se remarie et dont il garde
+également et élève les enfants. C'est, jeune, absolument le même homme
+qui, vieux, envoyant son fils à l'impératrice de Russie et lui
+constituant presque une maison, lui dit, au milieu de ses largesses et
+de ses tendresses: «Et surtout payez vos gens toutes les semaines,
+monsieur!»
+
+Riche par le fait de son énergie, il employa sa fortune à former des
+relations nécessaires à son ambition sans turbulence, et il avait dès
+lors, nous dit son biographe, «l'aplomb de la richesse et de la
+beauté», ces deux choses qui font d'ordinaire perdre leur équilibre
+aux hommes. Il s'occupait de mathématiques, traduisait les _Fluxions_
+de Newton, mais déjà il se mettait en mesure avec l'avenir par des
+mémoires sur les végétaux qui le firent passer, à l'Académie, de la
+classe de mécanique dans celle de botanique, et décidèrent plus tard
+de sa nomination à l'intendance du Jardin du Roi, qu'il visait depuis
+longtemps avec la tranquillité de regard de la prévoyance. Une fois
+nommé à cette fonction, l'homme d'ordre de l'intimité apparut dans la
+vie publique. Buffon administra le Jardin comme il avait administré sa
+fortune. C'est alors qu'il créa des naturalistes qui durent l'aider
+dans le gouvernement de ce Jardin, ouvert aux produits des quatre
+règnes de la nature, et qui vinrent de tous les coins du globe s'y
+accumuler! Comme les hommes qui savent choisir ceux qui les
+remplacent, il fut _invisible_ et _présent_ au Jardin du Roi. Excepté
+quatre mois de l'année, il restait à Montbard, perché comme un aigle
+dans cette aire de cristal qu'il s'y était bâtie pour mieux y méditer
+dans la lumière, et ce ne fut qu'au bout de dix ans qu'il en
+descendit, rapportant, imprégnés, trempés et saturés de cette lumière,
+les trois premiers volumes de son _Histoire naturelle_.
+
+A dater de ce moment sa gloire commença, sa vraie gloire. Jusque-là,
+il n'avait été que célèbre. Mais cette gloire caressante, dont les
+baisers sonnent, ne l'empêcha pas de remonter les escaliers grillés du
+pavillon plein de silence où l'attendait l'étude pensive, «l'étude
+après laquelle--disait-il--vient la gloire, si elle peut et si elle
+veut, et elle vient toujours!» Je l'ai dit, et Flourens l'a prouvé,
+ce qui distingue Buffon des hommes de son temps, que la gloire rendit
+fous, comme Rousseau et Voltaire,--de vrais parvenus,--c'est que sa
+belle tête calme sut résister à cette sirène. Il l'aima, mais comme il
+aima tout: avec une raison bien autrement belle que l'ivresse. Il
+l'aima comme il aima sa femme, comme il aima son fils, comme il aima
+sa province, qu'il ne quitta jamais. La province où l'on est né,
+patrie concentrée, patrie dans la patrie, peut-être plus profonde et
+plus chère encore que l'autre patrie! Ah! ce n'est pas lui qui aurait
+quitté sa Bourgogne et Montbard pour venir se faire couronner à Paris
+par des cabotines et pour donner des bénédictions déclamatoires au
+marmot de Franklin. Flourens cite un mot de cette madame de Pompadour
+que Voltaire le familier avait bien raison d'appeler Pompadourette,
+qui rime à grisette, et qui dit bien le ton de _fille_ de cette
+femme-là: «Vous êtes un joli garçon, monsieur de Buffon, on ne vous
+voit jamais!» Il était un _joli garçon_ comme Corneille:
+
+ A mon gré, le Corneille est joli quelquefois!
+
+Mais quelle plus honorable accusation de solitude! En effet, il ne
+venait à Paris que dans quelque occasion solennelle, par exemple pour
+prononcer un jour, à l'Académie française, le seul discours de
+réception que la postérité n'ait pas oublié... et il s'en retournait
+après reprendre l'immense travail auquel il avait consacré sa vie. Il
+l'interrompait, cependant, pour recevoir dignement ceux qui venaient
+visiter cette gloire, qui n'était pas sauvage, mais qui sentait
+qu'elle ne grandirait que dans le labeur et l'isolement des hommes
+toujours plus! Sachant le prix du temps, le prix de tout, planant sur
+les préoccupations de son âme et les distractions de la vie, ne
+permettant pas à ces distractions d'emporter jamais sa pensée hors de
+l'atmosphère où, sans effort, il la maintenait, Buffon, comme
+Rousseau, ne jouait pas au hibou de Minerve. Ses manières de _poser_
+étaient plus aimables.
+
+Il avait beau être un homme de génie, c'était aussi un grand seigneur
+de sentiment, toujours prêt à l'hospitalité, vous tendant sa belle
+main du fond de ses manchettes, qui se levait de son bureau pour vous
+faire accueil, «mis plutôt comme un maréchal de France que comme un
+homme de lettres», disait Hume étonné; car il avait cette faiblesse
+d'aimer la parure qui fut la faiblesse de tant de grands hommes. C'est
+ainsi que vécut Buffon, c'est ainsi qu'entre la société et la nature,
+mais plus loin de l'une que de l'autre, il atteignit cette vieillesse
+qui devait être longue et qui lui alla mieux que la jeunesse, tant ce
+grand esprit d'ordre et de paix majestueuse paraissait plus grand,
+dans le rassoiement de sa puissance, par ces dernières années voisines
+de la mort, qu'au temps de la virilité!
+
+De tous les sentiments qu'il permit à son âme, je crois que le plus
+touchant et le plus profond fut pour son fils, et c'est aussi la
+pensée de son biographe. Le sentiment paternel, si protégeant et si
+élevé, rentrait dans sa nature ordonnante et souveraine. Tous les
+autres devaient faire un peu grimacer son âme, comme les petits
+sujets faisaient grimacer son style. Il ne s'y adaptait pas. «Quand il
+met sa grande robe sur les petits objets, elle fait mille plis»,
+disait gracieusement, pour la première fois de sa vie, en parlant de
+lui, ce goître de Suisse, madame Necker.
+
+
+III
+
+Telle est en abrégé cette biographie dont on ne peut donner l'idée en
+quelques mots; telle est cette oeuvre d'agréable renseignement et de
+piquante justesse qui, selon nous, fait tout le prix de l'inutile
+volume des _Manuscrits_. Il n'en est point de même de l'autre volume
+de Flourens: _Des idées et des travaux de Buffon_. Ce n'est plus là
+seulement un ouvrage agréable ou piquant comme cette notice
+biographique dont nous venons de rendre compte, mais c'est un livre
+dans lequel on constate une véritable supériorité. Là, on trouve une
+critique de Buffon pleine de verve, de mouvement, de sagacité et de
+science,--une critique faite par un amour qui a déchiré son bandeau,
+mais qui n'en est pas moins de l'amour encore.
+
+C'est le cas pour Flourens. Assurément nous ne croyons pas que jamais
+il sorte de cette critique de l'amour, qui est la sienne quand il
+s'agit de Buffon, et qu'il puisse entrer dans cette impartialité
+froide qui est la vraie température de toute critique; mais
+rendons-lui justice et convenons que pour lui, l'enfant de Buffon, le
+cartésien comme Buffon, l'homme incessamment occupé à brosser comme un
+diamant la gloire de Buffon pour qu'elle brille davantage, il a
+cependant dans le regard une fermeté qui étonne quand il le porte sur
+son maître. Il ose le regarder, et très souvent il le voit bien. Il le
+voit entre les théories et les systèmes, constatant nettement que
+Buffon, tiré à deux philosophies, tenait de Descartes le goût des
+hypothèses, et de Newton le respect et la recherche des faits. Au
+fond, en effet, Buffon n'était pas, malgré des qualités de génie, un
+de ces intuitifs qui sont les premiers en tout génie humain. Le fait
+de son esprit, qui finit, nous le reconnaissons, par devenir
+tout-puissant par l'ordre (toujours l'ordre!), la continuité,
+l'enchaînement, la génération des idées, était plus un tâtonnement
+sublime que cette intuition qui n'hésite jamais et va droit à la
+découverte.
+
+Buffon avait commencé sa vie pensante et savante par les
+mathématiques, qui sont une science de déduction, et il apporta les
+habitudes mathématiques partout où depuis s'engagea sa pensée, et
+c'est à cause de cela, selon nous, bien plus qu'à cause de ses
+accointances avec Descartes, qui avait été aussi un mathématicien bien
+avant d'être un philosophe, c'est à cause de cela que Buffon admit si
+souvent l'hypothèse comme une règle de fausse position. Buffon, nous
+dit Flourens, se trompa d'abord sur la méthode, rien n'étant moins
+dans la nature de son esprit que les nomenclatures et les caractères
+généraux. Seulement, comme, après l'avoir abaissé d'une main, Flourens
+relève Buffon de l'autre, en ajoutant qu'il se fit plus tard une
+méthode parce qu'il était un esprit toujours en marche, progressif et
+se complétant, Flourens n'attribue pas avec assez de rigueur, à notre
+sens, quoiqu'il l'indique, l'absence de vue perçante de Buffon, en
+fait de méthode, à une conformation de tête qui n'avait rien de
+métaphysique et à des facultés qui devaient entraîner celui qui les
+avait comme l'imagination entraîne.
+
+C'est un peintre, en effet, avant tout, que Buffon, et son grand
+mérite, qui est énorme et que nous ne voulons pas plus diminuer que ne
+le veut Flourens, est d'avoir fondé la partie descriptive et
+historique des sciences naturelles. Mais la loi abstraite, la méthode
+qui donne tout dans un seul procédé, disons-le hardiment, ne pénétrait
+pas en cette tête pompeusement éprise de généralités, de différences
+et de coloris. Buffon est bien plus une imagination qui reçoit des
+impressions et qui en fait jaillir des tableaux vivants, qu'un
+observateur dans la force exacte de ce mot. Il n'était pas anatomiste,
+ce myope superbe.
+
+Nous avons dit qu'il tâtonnait. Le bâton avec lequel il tâtonna et sur
+lequel il s'appuya, en anatomie, par exemple, fut Daubenton; mais par
+Daubenton (qu'importe le moyen!) «il créait l'anatomie comparée--dit
+Flourens--et il en comprenait l'importance». C'était l'habitude de son
+esprit, et c'en était aussi la force, de comprendre, de féconder,
+d'élargir les faits qu'il n'avait pas découverts. Moins
+expérimentateur habile que généralisateur formidable, il promenait sa
+vue sur les expériences qu'il n'avait pas faites; il en tirait les
+conséquences les plus éloignées; il en appuyait des conjectures.
+«Et,--dit l'éloquent Flourens, qui voudrait couvrir de sa tête tout
+entière, comme on couvre de sa poitrine celui qu'on aime, les erreurs
+de Buffon, ces erreurs qui sont souvent grandioses,--et j'aime mieux,
+à tout prendre, une conjecture qui élève mon esprit, qu'un fait exact
+qui le laisse à terre... J'appellerai toujours grande l'a pensée qui
+me fait penser.»
+
+«C'est là le génie de Buffon--ajoute-t-il encore--et le secret de son
+pouvoir, c'est qu'il a une force qui se communique, c'est qu'il ose et
+qu'il inspire à son lecteur quelque chose de sa hardiesse.»
+
+Et pourtant est-ce que les paroles de Flourens ne sont pas
+singulières? Ensorcellement par la beauté, par la grandeur, par le
+charme enfin du génie, plus que par la vérité qu'on lui doit... Si,
+vous autres savants, vous vous laissez entraîner ainsi hors du vrai
+limité, impérieux, immuable, que voulez-vous que nous devenions, nous,
+devant les beautés littéraires de cet homme, qui fut certainement, en
+définitive, plus un grand artiste dans l'ordre scientifique qu'un
+savant!
+
+
+IV
+
+Car voilà Buffon,--le vrai Buffon, pour nous! Buffon, c'est le grand
+peintre du XVIIIe siècle, qui n'a pas inventé seulement la description
+scientifique, comme parle Flourens, mais la description
+naturelle,--l'art de peindre avec des mots,--et qui, dans l'ordre
+hiérarchique de cet art nouveau, précéda immédiatement Chateaubriand,
+lequel commença sa carrière d'écrivain par être aussi naturaliste. En
+cette _Histoire des travaux et des idées de Buffon_, Flourens
+s'occupe, avec une compétence dont nous ne sommes point juge, du
+détail de toutes les questions techniques que nous ne saturions
+aborder dans ce livre, nous qui n'écrivons ni pour une spécialité ni
+pour une académie. Les idées de Buffon sur l'économie animale, sur la
+génération et sur la dégénération des animaux, etc., etc., etc.,
+toutes ces diverses vues sont passées au crible de la plus patiente
+analyse. Mais, la conclusion que nous venons de citer l'atteste, ce
+qui reste au fond du crible c'est le génie de l'homme qui a remué
+toutes ces questions; le résultat qu'on atteint, c'est la
+démonstration de sa force; mais, franchement, ce n'est guères rien de
+plus! Excepté l'unité du genre humain et la théorie de la terre, les
+deux plus grandes solidités de Buffon, l'actif de vérité, dans son
+bilan, est assez petit. Seulement, nous l'avons dit, c'est bien moins
+l'hypothèse qui est à admirer dans ce majestueux manieur d'hypothèses,
+que l'ordre dans lequel il les dresse et fait avec elles de grands
+spectacles!
+
+Or, c'est là ce qui nous importe, à nous. Nous nous soucions fort peu,
+pour notre compte, que la science, dont la preuve définitive n'est
+jamais faite, revienne maintenant, comme on le dit, aux _Époques de la
+nature_, après les avoir insultées. Quand elle y sera revenue,
+peut-être s'en retournera-t-elle encore, après y avoir laissé son
+respect et y avoir repris son mépris. Toutes ces titubations, ces
+chancellements, ces allées et venues d'une science éperdue et
+incertaine, n'empêcheront pas que ces _Époques de la nature_ ne soient
+un monument littéraire au pied duquel elle peut, s'il lui plaît,
+s'agiter. Quand les sciences naturelles, qui sont d'hier, auront
+grandi et seront développées, Buffon en sera probablement
+l'Hésiode,--un Hésiode dont les hypothèses seront les fables, mais qui
+seront inviolables au temps sous la garde d'un langage assez beau pour
+être immortel!
+
+
+
+
+SAINT-BONNET ET LE R. P. DANIEL[39]
+
+
+I
+
+Il est une question qui brûlait hier, et qui, tiède aujourd'hui,
+pourrait, d'un jour à l'autre, reprendre sa chaleur première, car elle
+n'a pas été résolue. C'est cette question des classiques grecs et
+latins, en apparence toute littéraire, mais dont le sens profond n'a
+frappé personne quand on l'a agitée puisqu'elle cache,--et tout le
+monde l'a senti,--sous son intitulé modeste, cet énorme problème
+politique et social de l'éducation, qui déjà faisait sourciller le
+vaste et serein génie de Leibnitz bien avant que l'Europe n'eût vu le
+XVIIIe siècle et la révolution française! Rendu, par ce double
+événement, bien plus difficile à résoudre, un tel problème, malgré
+tout ce qu'il a inspiré aux esprits les plus opposés, n'était pas
+cependant arrivé à ce point de démonstration qu'il pût imposer sa
+solution, comme une loi, à l'État lui-même, après l'avoir imposée à
+l'opinion comme une vérité. Et il y avait plus. Sur cette question de
+l'enseignement, si grave, si pressante, si peu faite pour attendre
+puisqu'elle implique l'avenir et le compromet, c'était surtout
+l'opinion qui était restée indécise. Elle s'était émue, il est vrai;
+mais elle ne s'était pas prononcée. Les hommes qui devraient la
+conduire et ceux qui pourraient l'égarer s'étaient passionnés. On
+avait bataillé de part et d'autre; mais d'aucun côté on n'avait
+vaincu. D'aucun côté (jusqu'ici du moins) ne s'était levée, pour en
+finir, une de ces intelligences supérieures qui ferment les débats sur
+une question, comme Cromwell ferma la porte du parlement et en mit la
+clef dans sa poche; et la Critique attendait toujours le mot concluant
+et définitif qui devient, au bout d'un certain temps, la pensée de
+tout le monde,--ce mot qui est le coup de canon de lumière après
+lequel il peut y avoir des ennemis encore, mais après lequel il n'y a
+plus de combattants.
+
+ [39] _De l'Affaiblissement de la Raison en Europe; Des Études
+ classiques dans la société chrétienne_ (_Pays_, 1er septembre 1861).
+
+Eh bien, ce que la Critique attendait, elle ne l'attend plus! Le mot
+dictatorial dont nous parlons a été dit, et, comme nous le prévoyions
+bien, du reste, il vient d'être dit par une intelligence chrétienne.
+Saint-Bonnet ne serait pas chrétien que, de nature et de physiologie
+intellectuelle, il irait au fond des choses et creuserait les
+questions jusqu'au tuf. Il se tient si loin de la forge aux
+réputations, il fait si peu antichambre dans les boutiques où nous
+brassons la renommée; moitié aigle et moitié colombe, c'est un esprit
+si haut et si chaste, dans la solitude de sa province, qu'on est
+obligé de rappeler qu'à vingt-trois ans il achevait son ouvrage de
+l'_Unité spirituelle_, trois volumes étonnants d'aperçus, malgré leurs
+erreurs, et qui donnaient du moins la puissance de jet et le plein
+cintre de cet esprit qui s'élançait, et que plus tard il s'élevait,
+d'un adorable _Traité de la douleur_, jusqu'à cette _Restauration
+française_, l'ouvrage le plus fort d'idées qu'on ait écrit sur notre
+époque. Métaphysicien comme Malebranche, avec la poésie d'expression
+au service de la métaphysique que Malebranche, malgré son chapitre des
+_Passions_ (admiration d'école!), n'avait pas, Saint-Bonnet est une de
+ces pompes intellectuelles qui vident toute question à laquelle
+s'applique le formidable appareil de leur cerveau. Quel qu'eût été le
+courant d'idées dans lequel il eût fonctionné, nous aurions eu
+toujours sur cette question de l'enseignement, puisqu'il la traitait,
+un livre remarquable avec lequel il eût fallu rudement discuter; mais
+Saint-Bonnet est chrétien. La discussion, s'il y en a une, ne nous
+regarde plus. Saint-Bonnet a ajouté la vigueur de l'idée chrétienne
+aux forces vives de son esprit, et c'est ainsi qu'il est arrivé, non à
+la vérité par éclairs, mais au plein jour de la vérité.
+
+Et, quel qu'ait été le renfort de l'idée chrétienne, il y est arrivé
+pourtant par sa voie propre d'études habituelles et de facultés
+profondes, intuitives et réfléchies tour à tour. On n'a pas oublié
+sans doute que les prétentions en présence, sur cette question de
+l'enseignement, c'étaient, d'une part, l'innocuité morale des
+classiques et leur convenance littéraire, et, de l'autre, le danger
+auquel ils exposent de jeunes esprits qui prennent leurs premiers
+plis et reçoivent les terribles premières impressions de la
+vie,--terribles, car ce sont peut-être les seules qui doivent leur
+rester! Comme les autres écrivains qui ont discuté l'influence de la
+littérature ancienne sur l'intelligence des générations modernes,
+Saint-Bonnet ne s'est pas contenté de poser une question d'histoire
+et d'établir superficiellement un rapport de cause à effet entre la
+moralité des auteurs païens, dont les oeuvres sont livrées trop tôt
+à de sympathiques admirations, et la moralité des hommes nés dans le
+sein du christianisme et qu'a lavés, même intellectuellement, le
+baptême. Saint-Bonnet a voulu davantage. Habitué à la méditation
+philosophique, à ce reploiement de la pensée qui s'aiguise en se
+pénétrant, il a entrepris de dégager cette loi de déduction qui,
+chez les autres écrivains, n'avait encore été qu'indiquée, et de la
+faire toucher par tant de côtés et à tant de reprises à ses lecteurs
+qu'il fût impossible de la nier. A notre sens, il a réussi. Il a
+traversé rapidement les faits d'expérience que de part et d'autre on
+s'opposait, puis, enfonçant la griffe de sa toute-puissante analyse
+dans les flancs mêmes de la question psychologique, il a substitué
+une question de nature humaine et d'inévitabilité logique à un
+rapprochement décevant dont on pourrait également dire: Cela est-il
+ou cela n'est-il pas? Conséquent à la manière des grands
+observateurs, qui généralisent quand ils concluent, anatomiste de la
+pensée comme Bichat et Cuvier l'étaient des organes, il a pris la
+tête humaine dans sa main et il a dit: Cette tête étant conformée
+comme elle est, il est évident que telles idées ou tels sentiments
+qu'on y infiltre quand elle est vierge encore doivent produire tel
+effet funeste,--absolument comme le chimiste dit: Tel liquide versé
+dans un autre liquide doit produire tel précipité à coup sûr. Et par
+là il a donné à une argumentation épuisée le degré de solidité qui
+devait la rendre invincible.
+
+Certes! à ne voir en bloc qu'un tel résultat, ce serait déjà une chose
+grande et belle que de l'avoir atteint, et la Critique, qui sait la
+profondeur et la difficulté des idées simples, ne pourrait oublier de
+le signaler avec éclat. Mais là ne se borne point le mérite du livre
+dont il est question. Il faut entrer dans les détails de ce nouvel
+ouvrage de Saint-Bonnet pour être frappé comme il convient de toutes
+les qualités d'exécution de sa pensée. Alors seulement on comprendra
+le magnifique titre qui surprend d'abord: _De l'Affaiblissement de la
+Raison en Europe_[40], donné à une brochure sur la question des
+classiques; et ce titre, si plein de choses, sera complètement
+justifié.
+
+ [40] L. Hervé.
+
+En effet, l'horizon de l'auteur de l'_Affaiblissement de la Raison_ ne
+se circonscrit pas dans les limites, si agrandies et si fouillées
+qu'elles soient, d'une question de psychologie. Il est assez
+indifférent pour le quart d'heure de savoir si c'est le métaphysicien
+qui éveille en lui l'esprit politique ou si c'est l'esprit politique,
+effrayé des tempêtes qui dorment sous nos pieds à fleur de sol, qui a
+repoussé le métaphysicien sur lui-même; mais ce qui est visible
+jusqu'à la splendeur, c'est que le métaphysicien et l'esprit
+politique, dont l'union fait un homme presque aussi merveilleux qu'une
+chimère, forment en Saint-Bonnet une exceptionnelle harmonie. Aux yeux
+de ce double penseur, l'anarchie, fille de la révolution française,
+née dans le sang affreusement fécond qu'avait essuyé pourtant un grand
+homme, l'anarchie, vaincue une seconde fois dans l'État, se réfugie
+actuellement dans la pensée, dans la philosophie, dans cette partie
+immatérielle et abstraite de l'homme d'où, au premier jour, elle
+redescendra dans les faits, plus forte que jamais, plus armée et plus
+menaçante! «On croit éteinte la révolution,--dit Saint-Bonnet, au
+commencement de son livre, dans des lignes qui, pour être un tocsin,
+n'en sonnent pas moins aussi tristement qu'une agonie,--c'est croire
+éteinte l'antique envie que la foi comprimait autrefois dans les
+âmes... envie amoncelée, en ce moment, comme la mer, par un vent qui,
+depuis un siècle, souffle sur elle.» Laissons les Pangloss du progrès
+se vautrer dans la niaiserie de leur optimisme. Le vieux serpent de
+l'erreur ne périt pas pour changer de peau. Au contraire, en changer,
+c'est pour lui une des conditions de la vie. Devenue panthéiste sur
+les sommets de la pensée et socialiste dans le terre-à-terre de la
+pratique et de la réalité, cette révolution intellectuelle, qui fait
+l'intérim de la révolution politique en attendant son retour, est pour
+Saint-Bonnet, comme pour nous, du reste, comme pour tous ceux qui
+portent un regard assuré sur l'Europe actuelle, l'application complète
+de toutes les doctrines du XVIIIe siècle à l'homme et à la société.
+Seulement, plus frappé que personne, en vertu de son tour d'esprit, de
+l'inutilité des _charges à fond_ exécutées par les meilleures
+intelligences contre la révolution dans les systèmes qu'elle a
+engendrés par la tête de ses plus illustres penseurs, et voyant, sur
+ces systèmes rompus, déshonorés, défaits, la révolution vivre encore
+et continuer de ravager la pensée sociale, Saint-Bonnet s'est dit
+qu'il fallait l'attaquer plus profondément, plus intimement que dans
+ces systèmes, forteresses de quelques jours! Il s'est dit qu'il
+fallait la poursuivre jusque dans son dernier retranchement, jusque
+dans les facultés de l'homme, faussées et perdues par une éducation
+première, et qui n'en restent pas moins perdues quand l'homme ne croit
+plus à la lettre de son enseignement. Or, de toutes les facultés de
+l'homme, la plus gauchie, la plus radicalement altérée, c'est
+précisément celle-là que la philosophie croit avoir le plus
+développée, c'est la faculté qui sert à concevoir le vrai:--la raison!
+Pour le prouver, Saint-Bonnet nous en fait l'histoire. Il nous en
+raconte les défaillances. Terrifiante et majestueuse peinture! Le
+propre des esprits véritablement supérieurs est d'élever jusqu'à eux
+les questions qu'ils posent et de n'en descendre pas moins jusqu'au
+fond de ces questions soulevées. Saint-Bonnet a prouvé à quelle race
+d'esprits il appartenait en donnant pour base à une question de
+réforme dans l'éducation publique cette histoire de l'affaiblissement
+de la raison en Europe, qui serait la plus sûre prophétie de notre
+prochaine décadence si le livre où elle est annoncée ne renfermait pas
+les meilleurs moyens de l'éviter.
+
+Et c'est ici que l'originalité du livre commence; c'est ici qu'on sent
+à quel métaphysicien on a affaire. Nous avons nommé la raison. Mais,
+comme tous les grands esprits philosophiques, qui savent que les mots
+représentent la pensée, qui poinçonnent la langue et donnent le
+vocabulaire de leurs conceptions, Saint-Bonnet nous explique ce qu'il
+entend par cette faculté, d'ordinaire si vaguement définie.
+Indépendamment de sa justesse, nous, chez qui bat le coeur de
+l'artiste, nous ne savons rien de plus beau que cette définition de la
+raison, qui a les proportions d'une analyse. Selon Saint-Bonnet, la
+raison, c'est la faculté divine, impersonnelle, qui nous met en
+rapport avec l'infini. Une des confusions les plus fréquentes et les
+plus déplorables d'une fausse philosophie, c'est la confusion de la
+raison et de l'intelligence, qu'il faut si sévèrement distinguer. La
+raison, c'est ce qui nous est resté du rayon divin après la grande
+rupture de la chute; l'intelligence, c'est la puissance de l'homme,
+le résultat, soit du hasard, soit du mystère de sa contingente
+organisation. Comme la sensation est en l'homme le représentant et la
+voix de la nature, la raison est dans sa conscience le représentant et
+la voix de Dieu.
+
+«La fonction psychologique de la raison--dit Saint-Bonnet--est de
+placer continuellement la notion de l'être, la notion de la loi, du
+nécessaire, de l'unité, du juste, du bien en soi, en un mot du divin,
+sous les perceptions innombrables du phénomène du variable, du
+relatif, du fini que lui transmet sans cesse l'intelligence,
+recueillant le produit des sens, et d'empêcher que nous ne restions de
+simples animaux. La fonction de la raison, en un mot, est de rappeler
+constamment l'homme des perceptions contingentes et personnelles aux
+perceptions impersonnelles et immuables; de la nature physique où le
+retient le corps à la raison éternelle d'où lui descend la vérité.»
+Une telle faculté, qui soude presque l'homme à Dieu, s'il est permis
+de parler ainsi, devait être la première que la philosophie du XVIIIe
+siècle, la philosophie du _moi_ et de la chose exclusivement humaine,
+dût fausser. Et elle n'y manqua pas. Elle la brisa. Pour cela, la
+philosophie pesa sur l'esprit de l'homme de deux manières: par les
+sciences, qui ne s'adressent qu'à l'esprit et qui finissent par lui
+donner le vertige de sa force, et par l'effet du paganisme sur l'âme.
+Influence--il faut le reconnaître--que le XVIIIe siècle n'avait pas
+créée, qui existait depuis la Renaissance; mais qui, grossie chaque
+jour, avait fait avalanche sur la pente escarpée de ce siècle, où
+toutes les erreurs entassées avaient fini par se précipiter.
+
+Tel est le chemin que l'auteur de l'_Affaiblissement de la Raison_
+parcourt, après l'avoir creusé, pour arriver à cette question de
+l'influence du paganisme sur de jeunes âmes qui ne semble être qu'une
+question de rhétorique aux esprits superficiels, mais qui est, pour
+les esprits profonds, une question de philosophie, de gouvernement,
+d'avenir du monde. Les esprits superficiels, nous savons ce qu'ils
+sont dans une époque où le système des majorités est une méthode de
+vérité. Nous savons que, pour peu qu'ils aient une misère de talent,
+de palette, et même sans cela de renommée, les voilà les conducteurs
+et les chauffeurs de l'opinion sur tous les rails. Mais qu'importe!!
+nous renverrons ceux qui croient à leurs paroles légères au livre de
+Saint-Bonnet. A qui suivra comme nous ce grand mineur, ce grand
+stratégiste, qui creuse si bien le dessous des questions qu'il veut
+résoudre, il ne restera nulle incertitude pour les plus inquiets.
+Toute anxiété sera dissipée! La question qui a dernièrement scandalisé
+MM. les dandies littéraires, cette fine fleur d'humanistes à gants
+blancs de cette époque de doctrinaires en toutes choses, lesquels
+prétendent savoir le latin et ne vouloir l'étudier que dans les
+sources les plus pures, cette question, qui n'est pas seulement une
+question de pédagogue, mais une question d'âme, sera plus que
+résolue: elle sera épuisée. Saint-Bonnet l'a retournée dans tous les
+sens. Il en a sondé toutes les faces. Naturalisme d'abord, scepticisme
+ensuite, toutes les influences qui sortent pour l'enfant des premières
+impressions littéraires, des premières ivresses de son imagination
+ravie, Saint-Bonnet les a étudiées, les a poursuivies dans les mille
+canaux de l'âme et de la vie, comme un grand médecin qui poursuivrait,
+dans les réseaux des veines et au plus secret de nos organes, le virus
+mystérieux de quelque horrible maladie. Oui! cet observateur si fort
+sur la nature morale de l'homme, sur tout ce qui la trouble et
+l'altère, nous fait l'effet d'un grand médecin. Là où les autres
+voient la santé ou une hygiène sans inconvénient et sans péril, le
+grand médecin voit le mal, l'empoisonnement et la mort. Du reste, le
+remède proposé par notre pathologiste intellectuel est bien simple. Il
+demande que les premières émotions, que les premières admirations de
+l'enfant soient chrétiennes. Il tient à ce que l'enfant soit
+littérairement et même philosophiquement chrétien, dans sa mesure
+enfantine, avant de pénétrer dans la littérature et la civilisation
+païennes. Il désire que les sciences morales et dogmatiques
+l'emportent dans l'éducation sur les sciences expérimentales et
+naturelles, et il rédige ainsi son programme: «La littérature prise
+dans les saints Pères avant de passer à l'étude de l'antiquité; la
+philosophie avant la rhétorique, et surtout la science parfaite et
+solide des doctrines théologiques, puisées dans les auteurs approuvés
+par le saint-père.» Quelle plus grande simplicité!
+
+Et ces conclusions ne sont pas nouvelles. Elles ont été exprimées déjà
+par beaucoup d'esprits dans la discussion dont nous parlions plus
+haut. Ce sont les conclusions pour ainsi dire _catholiques_ de la
+question. Mais ce qui est neuf, ce qui appartient en propre à l'auteur
+de l'_Affaiblissement de la Raison_, c'est la manière dont il aboutit
+à ces conclusions et dont il les impose. Livre de circonstance pensé
+par un esprit d'une originalité perçante, l'_Affaiblissement_, nous le
+répétons, dit avec ascendant le mot décisif qui doit influer sur les
+destinées d'une question posée et en litige encore. Il ralliera les
+intelligences fortes. Il fera la lumière par en haut. Seulement, comme
+tous les livres d'un talent très élevé ou très profond, il a besoin du
+temps pour son succès. Il ne peut pas l'avoir immédiatement, et voici
+pourquoi: il faut aux livres, comme aux talents destinés au succès
+rapide, au succès à l'heure même, un côté de médiocrité, soit dans la
+forme, soit dans le fond, lequel ne déconcerte pas trop la masse des
+esprits qui se mêlent de les juger. Quand on n'a pas ce bienheureux
+côté de médiocrité dans le talent qui nous vaut la sympathie vulgaire,
+on a besoin du temps pour la renommée de son nom ou la vérité qu'on
+annonce. Or, le livre de Saint-Bonnet est aussi grandement et
+artistement écrit qu'il est fermement pensé. L'auteur le sait, du
+reste. Il sait que les gloires les plus pures et les plus solides,
+espèces de diamants douloureux, se forment comme les plus lentes et
+les plus belles cristallisations. Quel que soit le retentissement ou
+le silence du nouvel écrit qu'il publie, il ne s'en étonnera pas; il
+est trop métaphysicien pour s'en étonner. Seulement, applaudi ou
+délaissé du public, ce livre n'en formule pas moins, sur la question
+de l'enseignement classique, les grandes considérations qui doivent
+rester et auxquelles il faudra bien revenir. Et ce n'est pas tout. En
+dehors de la question pratique de l'enseignement, l'ouvrage de
+Saint-Bonnet se distingue par une chose d'un mérite absolu et
+impérissable comme la métaphysique elle-même, et cette chose, fût-elle
+seule, suffirait pour classer très haut l'écrit où elle paraît pour la
+première fois. Nous voulons parler de cette analyse de la raison, avec
+les huit facultés qui la composent, et qui sera peut-être pour la
+gloire philosophique de Saint-Bonnet ce que fut pour Kant le
+remaniement des catégories d'Aristote. En philosophie, une bonne
+distinction a quelquefois l'importance d'une découverte; mais ici il y
+a plus qu'une distinction, il y a une systématisation tout entière,
+avec laquelle on répondra désormais au rationalisme sur cette question
+de la raison qu'il a si cruellement et si machiavéliquement troublée
+en la séparant de la foi. Ajoutons qu'un autre bienfait de la théorie
+de Saint-Bonnet sera de mettre fin à la thèse du traditionalisme
+exclusif.
+
+
+II
+
+Si nous avons uni sous un titre commun l'_Affaiblissement de la
+Raison_ et les _Études classiques dans la société chrétienne_[41] par
+le Révérend P. Daniel, c'est qu'à part l'identité du sujet nous ne
+connaissons pas d'ouvrage qui montre mieux la justesse des vues de
+Saint-Bonnet que ce livre, entrepris dans un but différent du sien.
+Assurément l'éducation classique, l'éducation par les anciens, a
+trouvé un défenseur bien savant, bien ingénieux et bien chrétien
+pourtant (on n'en saurait douter) dans le Révérend P. Daniel, le
+Rollin de la Compagnie de Jésus, qui nous donne un nouveau _Traité des
+Études_ plein de renseignement et de lumière. Mais le P. Daniel
+lui-même, appuyé sur un livre qu'on ne saurait trop louer au point de
+vue de l'information historique, ne peut infirmer dans notre esprit la
+portée des raisons que Saint-Bonnet a signalées contre l'enseignement
+des anciens tel qu'il a été pratiqué si longtemps dans notre éducation
+moderne.
+
+ [41] Julien Lanier.
+
+Le P. Daniel a les entrailles de son ordre pour un genre
+d'enseignement qui en a fait la gloire. Rien donc de plus naturel à un
+homme comme lui que de défendre cet enseignement et de vouloir le
+justifier. Il y parviendrait presque si l'on ne s'en rapportait qu'aux
+faits qu'il cite, si l'on oubliait que ces faits, recueillis et morts
+dans l'histoire, sont séparés de leur racine, c'est-à-dire de
+l'époque à laquelle ils se sont produits et de l'esprit qui l'animait.
+Membre de cette illustre Compagnie de Jésus pour laquelle on ne
+saurait avoir une trop profonde vénération, le P. Daniel a opposé la
+tradition scolaire d'un temps où l'Europe et la France étaient
+chrétiennes comme, hélas! elle ne le sont plus, aux esprits sévères
+qui croient aujourd'hui la foi et la civilisation perdues si on ne
+refait pas l'homme dans son germe, c'est-à-dire dans son existence
+intellectuelle. Le docte historien nous raconte, avec un détail qui
+honore sa science et son talent d'exposition, ce que fut
+l'enseignement classique depuis le IVe siècle jusqu'à Charlemagne et
+Alcuin, depuis Raban Maur jusqu'à Alexandre de Villedieu, et depuis le
+XIIe siècle jusqu'à la Renaissance. Or, dans cette longue période, il
+le montre partout admis par l'autorité religieuse, qui n'avait qu'à
+dire un seul mot pour le supprimer. Il cite même à ce sujet les
+décisions du concile de Trente. Mais, selon nous, si les faits cités
+sont incontestables, nous croyons que le savant jésuite en a tiré de
+fausses conclusions; et c'est surtout quand on a lu cette histoire des
+_Études classiques_ que Saint-Bonnet paraît seul avoir saisi la
+question là où elle est réellement, c'est-à-dire dans l'état effrayant
+de la pensée européenne et dans la nature de l'esprit humain.
+
+Et, nous le répétons en finissant, il n'y a que là, en effet, qu'on
+puisse trouver la raison sans réplique qui domine tout le débat
+rappelé par nous aujourd'hui. Partout ailleurs tous les arguments sont
+entachés de faiblesse. Ils plient quand on les presse un peu. Même le
+grand argument invoqué par le P. Daniel, et le meilleur de toute sa
+thèse: «Que l'homme qui enseigne est plus que l'enseignement, et que
+là où le maître est excellent les mauvaises doctrines deviennent
+innocentes», cet argument n'est pas, au fond, beaucoup plus solide que
+les autres, et l'histoire elle-même ne s'est-elle pas chargée de le
+réfuter? Certes! s'il fut jamais des hommes dignes de porter dans
+leurs saintes mains le coeur et le cerveau de l'enfant, ces délicats
+et purs calices que la vérité doit remplir et qui restent fêlés ou
+ternis pour toujours dès qu'un peu de poison de l'erreur y coule, ne
+sont-ce pas les Jésuites, les pères de la foi, les pères aussi de la
+pensée, ces premiers éducateurs du monde?... Eh bien, Voltaire et le
+XVIIIe siècle sont pourtant sortis de chez eux! Nous ne dirons pas
+qu'ils en soient sortis comme l'enfant sort, complet, organisé,
+achevé, du sein de la mère. Cela ne serait pas vrai et nous n'avons
+pas besoin d'exagérer la vérité dans l'intérêt de la vérité même.
+Mais, enfin, l'éducation qui avait suffi jusque-là ne suffisait donc
+plus pour que Voltaire devînt... ce qu'il est devenu, malgré ses
+maîtres, et que le XVIIIe siècle fût possible?...
+
+Nous prions ceux qui séparent la question de l'éducation des besoins
+et des périls du XIXe siècle, pour ne la considérer que dans la
+tradition de temps moins menacés et moins à plaindre, de vouloir bien
+songer à cela.
+
+
+
+
+LACORDAIRE[42]
+
+
+I
+
+Au moment où le Révérend P. Lacordaire vient d'entrer à l'Académie, la
+Critique littéraire doit se trouver heureuse d'avoir un livre du
+nouvel académicien à examiner. C'est deux fois une nouveauté. Les
+livres ne sont pas très nombreux dans la vie du P. Lacordaire. Pour ma
+part, il m'est impossible d'admettre comme un livre, dans le sens
+véritablement littéraire du mot, les _Conférences de Notre-Dame_,
+improvisées, on nous l'a dit assez en insistant sur ce mérite, et si
+remaniées depuis, à main et à tête reposées, en vue de la publication.
+Reste la _Vie de saint Dominique_, livre médiocre, d'une érudition
+incertaine, et dont la célébrité du Révérend P. Lacordaire comme
+orateur fit seulement resplendir la médiocrité. Ajoutez-y deux ou
+trois livres de _Mélanges_, fort _lâchés_ comme tous les _mélanges_,
+c'est là à peu près tout, et ce n'est pas bien gros. Vous le voyez,
+il fallait du renfort peut-être pour expliquer cette élection,
+désintéressée de tout, comme on le sait, excepté de littérature, et à
+laquelle jusque-là personne n'avait pensé, pas même le nouvel
+académicien!
+
+ [42] _Sainte Marie-Madeleine_ (_Pays_, 3 juillet 1860).
+
+En effet, l'illustration, très méritée du reste, du P. Lacordaire,
+n'est pas d'aujourd'hui; et l'Académie, qui, comme toutes les
+douairières, a toujours aimé les très petits jeunes gens et les fait
+tout de suite académiciens à leurs premiers vers de comédie ou de
+tragédie, aurait pu, il y a vingt-cinq ans, avoir un jeune homme de
+plus dans son écrin de jeunes hommes, et un jeune homme qui lui aurait
+apporté une renommée éclatante. Elle dédaigna d'y songer. Le talent
+qu'elle aurait reconnu en l'admettant dans son sein était, il est
+vrai, un talent oratoire; mais l'Académie, qui donne des prix
+d'éloquence, ne répugne pas aux orateurs, quoique le but de son
+institution ne soit pas le développement de l'art oratoire, mais bien
+de la littérature. Ne l'avait-on pas vue nommer des évêques pour une
+_seule_ oraison funèbre, et des avocats pour des plaidoiries
+malheureusement plus nombreuses? Il est vrai que les évêques sont de
+hauts dignitaires ecclésiastiques, qui honorent, par l'élévation de
+leur rang, la compagnie dont ils font partie, et il est vrai aussi que
+le fondateur de l'Académie a voulu honorer les lettres en les mêlant à
+ce qu'il y a, socialement, de plus élevé. Quant aux avocats,
+lorsqu'ils ont eu leur _règne_ dans un pays autrefois soldat, et qui,
+grâce à Dieu! l'est redevenu, ils devaient l'avoir aussi à l'Académie.
+Mais l'orateur que voici, le P. Lacordaire, n'était qu'un simple
+dominicain, peu sympathique d'état et d'opinion à messieurs les
+philosophes éclectiques ou voltairiens qui avaient la bonté d'élire
+des évêques ou des rois du temps, des avocats! D'un côté, lui, le P.
+Lacordaire, qui avait fait voeu d'humilité et qui tenait trop à son
+voeu pour se donner les soins mondains d'une candidature, pensait
+encore moins à l'Académie que l'Académie ne pensait à Sa Révérence,
+quand tout à coup l'élection, provoquée par MM. de Falloux, Cousin et
+Villemain, a eu lieu. Les titres littéraires du P. Lacordaire ont donc
+fait passer les philosophes sur le moine, et même le moine sur les
+philosophes, car le P. Lacordaire n'a pas été nommé à l'Académie avec
+dispense de visite, comme aurait pu l'être Béranger. Parmi ces titres
+peu nombreux, et encore plus nombreux qu'aperçus, il a glissé ce livre
+sur Marie-Madeleine, et s'il ne l'a pas publié pour les besoins de son
+élection, puisqu'il était nommé quand le livre a paru, on peut
+cependant très bien croire qu'il l'a publié pour la justifier ou pour
+en témoigner à qui de droit sa reconnaissance.
+
+Malgré son sujet et son titre (une vie de sainte!), le livre de
+_Marie-Madeleine_[43] devra toucher l'Académie comme un hommage. Cette
+vie de sainte, qui pouvait avoir le grand caractère ferme, austère, et
+surnaturellement édifiant des hagiographies dignes de ce nom, n'a
+point cet effroyable et ennuyeux inconvénient. L'enseignement du
+prêtre qu'on pouvait craindre y est remplacé par la sentimentalité
+d'un philosophe, chrétien encore, mais d'un christianisme qui n'est
+point farouche, d'un christianisme _humanisé_; et le moine, le moine
+qui inquiète toujours les yeux purs et délicats de la philosophie, s'y
+est enfin suffisamment décrassé dans les idées modernes pour qu'il
+n'en reste rien absolument sur l'académicien reluisant neuf!
+
+ [43] Vve Poussielgue-Rusand.
+
+II
+
+Mais ce que l'Académie prendra bien gaîment, je n'en doute pas, je le
+prends, moi, avec tristesse. Surprise agréable pour elle, le livre que
+voici sera, sinon une déception pour qui connaît à fond le Père
+Lacordaire, au moins un malheur sur lequel on pouvait encore ne pas
+compter. Religieusement, catholiquement, au point de vue de la
+doctrine et de la direction à imprimer aux esprits, le livre du Père
+Lacordaire est un malheur d'autant plus grand que les âmes sur
+lesquelles il n'opérera pas, les âmes ennemies, en verront très bien
+la portée, et s'empresseront de la signaler comme inévitable,
+puisqu'un prêtre la donne à son livre. Or, cette portée, ne vous y
+trompez pas! c'est le sens du siècle même. C'est son inclinaison vers
+le terre-à-terre de toutes choses qui nous emporte en bas, hors du
+monde des choses saintes et divines, et que le devoir d'un prêtre de
+la religion surnaturelle de Jésus-Christ n'est pas, je crois, de
+précipiter.
+
+Oui! voilà où va le livre du P. Lacordaire. Pendant que son auteur va
+à l'Académie, le livre, sous une forme respectueuse et croyante, qui
+n'est qu'une force d'illusion de plus, va au naturalisme du temps, au
+rationalisme du temps, à l'humanisme du temps, enfin à ce prosaïsme du
+temps qui doit tuer les religions comme la poésie, car il tue les
+âmes! Il y va par une voie chrétienne, je le sais, mais il n'y va pas
+moins que les livres qui y vont par une voie impie, que les livres de
+Renan, de Taine et de tous les philosophes du quart d'heure, pour
+lesquels il n'y a plus dans le monde, sous une face ou sous une autre,
+que _de l'humanité_ à étudier, rien de plus.
+
+Qu'il aille moins loin que les livres de ces messieurs-là, ce n'est
+pas douteux! Qu'il s'arrête à mi-chemin, je le vois bien; mais
+qu'importe! Il n'en est pas moins dans la pente, sur laquelle tout
+penche, d'un univers qui fut si droit et si magnifiquement assis. Il y
+est, poussant dans cette pente les intelligences restées chrétiennes
+et faisant razzia d'elles, que manqueraient les livres des philosophes
+s'ils étaient seuls, et les y poussant au profit du plus terrible
+entraînement qui ait jamais menacé le monde chrétien.
+
+Cela paraît incroyable, n'est-ce pas? venant d'un prêtre, d'un
+religieux, du P. Lacordaire, un grand talent parfois si lumineux. Eh
+bien, disons ce que c'est que le livre qu'il a intitulé _Sainte
+Marie-Madeleine_; disons-le bien vite, ne fût-ce que pour être cru!
+
+
+III
+
+Le livre de _Sainte Marie-Madeleine_ n'est pas une histoire à la
+manière des chroniqueurs et des légendaires, lesquels prennent
+simplement les faits et les rapportent, en les sentant et en les
+exprimant chacun avec le genre d'âme et d'éloquence qu'il a. C'est
+plus que cela et c'est moins aussi, car c'est moins naïf. C'est
+l'histoire intime et interprétée des sentiments humains de sainte
+Madeleine pour N.-S. Jésus-Christ et de N.-S. Jésus-Christ pour elle.
+
+Ici, avant d'aller plus loin, la Critique a besoin de s'excuser sur le
+langage que le livre du R. P. Lacordaire la forcera à parler. La
+Critique, qui n'a point, elle, la main sacerdotale du Père Lacordaire,
+tremble quand il s'agit de toucher à cette chose immense et divine,
+l'âme de N.-S. Jésus-Christ, tandis que le R. P. Lacordaire ne fait
+aucune difficulté de la soumettre, cette âme devant laquelle un ange
+se voilerait, aux recherches de son analyse. La pureté de son
+intention, certes! personne n'en est plus sûr que moi; mais, quand il
+s'agit d'une de ces audaces d'observation qui ressemble presque à de
+l'irrévérence, la pureté d'intention sauve-t-elle tout, et suffit-elle
+pour entrer dans ce secret, gardé par l'Évangile, de l'espèce d'amitié
+qu'avait le Sauveur pour la Madeleine? Or, c'est bien d'amitié qu'il
+s'agit, et d'amitié humaine, car le livre s'ouvre justement par la
+plus singulière théorie sur l'amitié, l'amitié que l'auteur met, de
+son autorité privée de moraliste, au-dessus de tous les sentiments de
+l'homme; ce qui, par parenthèse, est faux. Le sentiment de l'amour
+religieux de Dieu est un sentiment humain aussi, et c'est là
+véritablement le plus beau; c'est le premier. Un prêtre d'ailleurs, et
+nous sommes heureux d'avoir à nous couvrir de l'autorité d'un prêtre,
+a répondu déjà à cette théorie du R. P. Lacordaire, inventée peut-être
+après coup dans l'intérêt de son histoire,--ou plutôt de son roman
+d'amitié.
+
+Et j'ai dit le mot: roman d'amitié; car il est impossible de voir là
+une histoire, et, malgré le fil délié de ses analyses à la
+Sainte-Beuve, le Père Lacordaire n'est sûr de rien. L'histoire, la
+vraie et la seule histoire des relations de Notre-Seigneur et de
+sainte Madeleine, c'est l'Évangile, l'Évangile si sobre
+d'interprétation, si vivant de la seule vie du fait, l'Évangile dans
+lequel l'âme divine et humaine de N.-S. Jésus-Christ se montre
+également dans tous ces actes que les moralistes appellent sensibles
+et sans qu'on puisse dire: Voici où l'homme finit et où le Dieu
+commence! tant l'homme et Dieu sont sublimement consubstantiels. En
+ne s'expliquant pas plus qu'il ne le fait sur les sentiments purement
+humains de Notre-Seigneur, l'Évangile, qui est la vérité, et qui
+devrait être la règle de ceux qui croient qu'il est la vérité,
+l'Évangile aurait dû arrêter le R. P. Lacordaire en ses curiosités
+psychiques et l'empêcher d'aller perdre son regard en cette
+mystérieuse splendeur que l'Évangile a pu seul révéler dans la mesure
+où il _fallait_ qu'elle fût révélée!
+
+Ainsi, curiosité indiscrète d'abord, vaine ensuite, car elle n'aboutit
+qu'à des infiniment petits d'une appréciation... impossible, le livre
+du R. P. Lacordaire n'est que le roman, le roman pur, introduit dans
+cette mâle et simple chose qu'on appelle l'hagiographie, par un esprit
+sans virilité! C'est le roman moderne, subtil, maladif, affecté,
+allemand, le roman des _affinités électives_ transporté de Goethe dans
+l'Évangile, pour expliquer les sentiments que l'Évangile avait assez
+expliqués, en les voilant de son texte inviolable et sacré, pour la
+gloire de sainte Marie-Madeleine et l'édification de ceux qui croient
+en elle. Mais le Père Lacordaire, moderne lui-même comme le roman, a
+trouvé que ce n'était pas assez que les quelques mots rayonnants dans
+les placidités du divin récit, que les quelques faits qui donnent Dieu
+et l'homme en bloc; il a voulu, qu'on me passe le mot! y mettre plus
+d'homme, et il l'a voulu pour émouvoir les âmes où il y a plus de
+créature humaine que de chrétienne; car ce livre--on le sent par tous
+ses pores--est écrit surtout pour les femmes, et pour les âmes femmes,
+quel que soit leur sexe. Prêtre égaré par un bon motif, je le veux
+bien, mais égaré pourtant, il a spéculé sur le fond de la tendresse
+humaine pour faire aimer son Dieu en montrant l'homme aux âmes déjà si
+pleines de l'homme qu'elles s'en vont faiblissant dans leur ancien
+amour de Dieu!
+
+Eh bien, en faisant cela, il a risqué de faire un mal immense, et,
+dans l'ordre moral, qui risque le mal l'a déjà fait! Alors que l'homme
+est si avant dans la préoccupation universelle, ce n'est pas, en
+effet, le moment de lui montrer ce qu'il voit tant et de lui cacher le
+Dieu qu'il ne voit plus et ne veut plus voir. Non! c'est le Dieu qu'il
+nous faut d'autant plus maintenant! C'est le Dieu dans sa
+transcendance, dans son surnaturel, son incompréhensibilité
+accablante;--car l'accablement vaut presque la lumière pour une âme,
+puisqu'elle entre en nous à force de nous écraser. Quand les dogmes
+finissent, ainsi que le disent insolemment les philosophes, on ne les
+sauve pas en les découronnant de leur mystère, en demandant bien
+pardon pour eux à l'orgueil humain, et en priant les philosophes
+d'excuser qu'il y ait un Dieu dans Notre-Seigneur Jésus-Christ, parce
+qu'il y avait un homme si aimable! Or, voilà certainement ce que ne
+dit pas explicitement, comme je le dis, moi, pour en montrer le
+danger, le livre du R. P. Lacordaire, mais ce qu'il dit implicitement
+néanmoins.
+
+Tout ce petit roman de l'amitié de Jésus-Christ et de Marie-Madeleine
+nous offre beaucoup trop Notre-Seigneur Jésus-Christ sous cette forme
+humaine qui demande grâce pour sa divinité, et qui l'obtient de
+messieurs les philosophes (de si bons princes!) et des gens bien
+élevés, des âmes tendres, de la bonne compagnie de tous les pays. Mais
+vous savez bien à quel prix! Dans le livre du R. P. Lacordaire,
+Jésus-Christ est toujours, c'est la vérité, un être adorable; mais il
+n'est pas assez N.-S. Jésus-Christ, il est trop un homme, un
+particulier, un ami de la famille Lazare, un convive avec qui, ma foi!
+il est très agréable de souper. Si vous poussiez un peu l'éminent
+dominicain, il vous montrerait peut-être, après l'ami, dans
+Jésus-Christ, le bon camarade, qui sait?... Pour le faire plus homme,
+il le ferait peut-être plus aimable compagnon... Oui! peut-être en
+ferait-il quelque admirable _compagnon du devoir_ du temps, lui qui
+était charpentier!... Je m'arrête, moi, tremblant d'en dire trop; mais
+le Père Lacordaire s'arrêterait-il dans ce détail de l'humanité de
+Jésus-Christ, dans ce naturalisme d'appréciation substitué à la
+difficulté des mystères dont il faut parler moins parce que l'homme ne
+veut plus comprendre que l'homme aujourd'hui?
+
+
+IV
+
+Tel est le livre du R. P. Lacordaire. Je ne veux rien exagérer. Ce
+livre, dont je crains le succès, n'exprime pas, à la rigueur, un tout
+radicalement mauvais et qui doive être rejeté intégralement; mais il a
+les corruptions du temps, sa sentimentalité malade, son
+individualisme, son mysticisme faux, son rationalisme involontaire.
+Même après l'avoir lu je n'ai assurément aucun doute sur la foi et la
+piété de celui qui vient de l'écrire; mais je me dis que les milieux
+pèsent beaucoup sur les natures oratoires, qui s'inspirent ou se
+déconcertent sous l'influence du visage des hommes, et le R. P.
+Lacordaire a été un grand orateur. Talent vibrant, moins pur cependant
+que sonore, négligé mais élégant, frêle et pâle, puis tout à coup
+nerveux et brillant, ayant l'audace d'un paradoxe et la mollesse d'une
+concession, le P. Lacordaire, comme la plupart des hommes, qui sont
+beaucoup mieux faits qu'on ne pense, a les opinions et les
+défaillances d'un talent comme le sien, presque muliébrile, qui se
+tend ou se détend comme des nerfs. Plongez-le par supposition dans le
+moyen âge et appuyez-le sur saint Thomas, le P. Lacordaire pourrait
+viser sans inconvénient à la popularité de ce temps-là, sainte ou
+innocente; mais il est malheureusement du XIXe siècle, où la
+popularité n'est ni l'une ni l'autre et où il est plus dangereux de
+la rechercher. Et, il faut bien le dire, il l'a recherchée, et elle
+est encore, à cette heure, l'écueil contre lequel vient de se heurter,
+dans sa maturité réfléchie et qui devrait être plus détachée des
+opinions du monde et de sa sotte estime, le même homme qui, dans sa
+jeunesse, y heurta, hélas! tant de talent, tant de doctrine, et
+probablement tant de vertus! Le prêtre de l'_Oraison funèbre
+d'O'Connell_; le moine des clubs et de l'Assemblée nationale, qui
+passa, en sa robe blanche de dominicain, des examens de civisme devant
+des étudiants en droit; le journaliste de l'_Ère nouvelle_ que l'on
+croyait enfin détourné du monde, auquel, disait-on, il ne voulait plus
+même parler de cette voix dont le souvenir devenait plus grand dans le
+silence, est ressorti de son cloître une fois de plus pour devenir un
+candidat d'Académie, et vient de payer sa bienvenue dans la compagnie
+où il est entré entre deux philosophes avec ce livre de _Sainte
+Marie-Madeleine_, sacrifice aux idées les plus malsaines d'une époque
+qui aime tant ses maladies! J'ai parlé plus haut de Renan, et pourquoi
+faut-il que le R. P. Lacordaire me le rappelle? Renan, si vous vous en
+souvenez, s'est amusé, dans un de ses derniers écrits, à éteindre
+autour de la tête de nos saints le nimbe d'or que la foi y allume,
+malice philosophique assez semblable au mauvais sentiment du gamin qui
+renverserait la lampe d'un sanctuaire!
+
+Le R. P. Lacordaire ne l'éteint pas, il est vrai, ce nimbe du
+surnaturel et du divin, autour de la tête pâle de Notre-Seigneur
+Jésus-Christ, mais il le voile, pour qu'on aperçoive mieux combien
+cette tête est humainement belle et pour que ceux qui sourient du
+nimbe soient touchés au moins de la beauté du plus beau et du plus
+doux des enfants des hommes. En cela, je le répète sans avoir peur de
+me tromper, si le P. Lacordaire n'a pas fait oeuvre de philosophe
+complet encore il n'a pas fait oeuvre de prêtre: un prêtre n'eût pas
+tant attendri, tant mondanisé et tant vulgarisé la langue sévère du
+catholicisme en abaissant, devant les exigences publiques, son
+surnaturel et merveilleux idéal; un prêtre ne demande pas pardon pour
+la divinité de son Dieu!! Mais le prêtre qui s'est oublié a été vengé
+par l'artiste qui n'a pas paru; car, au fond, rien du talent
+d'autrefois du R. P. Lacordaire n'a passé, en brillant, dans ce livre.
+Devenu le Richardson étrange de la Madeleine dans cet inconcevable
+petit roman d'amitié entre elle et Notre-Seigneur, doué comme le
+chevalier Grandisson de toutes les perfections humaines, le prêtre qui
+a consommé une telle chose l'a consommée dans un de ces styles qu'on
+ne pourra pas louer, même à l'Académie, même le jour de sa réception!!
+
+On le sait, et sa vie et ses livres l'attestent, le R. P. Lacordaire,
+comme tous les artistes, et j'ai été tenté d'écrire les artificiers de
+la parole, est beaucoup moins écrivain qu'orateur. Écrivain, il est
+souvent faux et froid, guindé, prétentieux, rhétoricien,--oh!
+rhétoricien empoisonné de rhétorique!--et, par dessus tout, incorrect.
+Orateur, sa langue est plus saine. Elle se place assez heureusement
+sur ses lèvres pour qu'elle y paraisse plus ferme, plus pure, plus
+ailée que quand il écrit. D'ailleurs il y a l'émotion et la voix,
+transfigurant cette langue qui passe et dont il ne reste dans le
+souvenir qu'un écho. Voilà ce qui protège son style d'orateur, même
+dans ses ambitions les plus infortunées. Mais sur ces pages qui
+restent là, qu'on peut reprendre et qu'on peut relire pour les juger,
+ce traître style _écrit_, qui n'a ni la voix, ni le geste, ni
+l'émotion de la chaire qu'on a sous les pieds, ni les mille yeux
+attentifs du public qu'on a devant soi, ce traître style _écrit_
+dénonce la médiocrité, ou le néant, ou les défauts de l'écrivain. On
+les voit tous. Or, je viens de dire ce qu'étaient ceux du R. P.
+Lacordaire; et, vous l'avez vu, ils sont nombreux.
+
+Eh bien, nulle part, ni dans sa _Vie de saint Dominique_ ni dans ses
+_Mélanges_, les défauts en question n'ont été d'une plus triste
+évidence que dans le livre de _Sainte Marie-Madeleine_, et j'en veux
+donner un exemple par plusieurs citations, plus convaincantes que
+toutes les critiques! L'incorrection inouïe du dernier livre du P.
+Lacordaire ne vient pas de l'ignorance de la langue ni de l'audace des
+néologismes ou des barbarismes, qui ont quelquefois, quand l'écrivain
+a de la pensée et reste intelligible, la sauvage grandeur de toute
+barbarie. Elle ne vient pas non plus de la gaucherie du tour et de
+l'inhabitude d'écrire. Non! le mal est plus profond: elle vient de
+l'absence de justesse dans un esprit brillant souvent, mais jamais
+excessivement par la justesse. Elle vient de la déclamation foncière
+de l'auteur dans ce livre faux de _Sainte Marie-Madeleine_. Elle
+vient, enfin, de ce que j'oserai appeler dans l'écrivain le besoin des
+amphigouris. Écoutez et dites si j'ai tort! Voici des phrases du P.
+Lacordaire: «L'amitié--dit-il--n'a pas pour _portique_ un _contrat_
+qui lie des intérêts.» Ce portique de papier, fait par un contrat,
+qu'en pensez-vous? «Élever à des _vertus inconnues_ l'humble airain
+d'une tranquille mémoire (page 178)», cela ne vous est-il pas
+parfaitement _inconnu_, comme à moi?
+
+A la page 10: «Des vaisseaux sont poussés sur la mer, _moins par les
+vents que par les trésors qu'ils portent_!» Voilà des _trésors_ qui
+peuvent remplacer la vapeur... On fit mettre dans un reliquaire d'or
+«le _chef_ qui représentait _par excellence_ le _coeur_ de la sainte!»
+Un chef qui représente un coeur! C'est une nouvelle anatomie; mais je
+ne la crois pas _excellente_! «Voyageur aux souvenirs de Béthanie
+(_voyageur aux souvenirs_ est aussi une nouvelle espèce de voyageur!),
+je puis franchir le _vestibule_ (page 62)»... Mais je n'ai jamais su
+le vestibule de quoi! «Il y a des choses qui peuvent se répéter par
+les âmes qui les ont conçues, mais qui ne peuvent pas s'imiter.» Si
+ceci veut dire quelque chose, ce ne peut être qu'une fausseté; mais
+c'est là suprêmement ce que j'appelais plus haut le besoin des
+amphigouris, incorrection particulière au livre du P. Lacordaire, car
+de ces incorrections qui tiennent à l'absence d'attention et à la
+facilité dans le travail comme celle-ci, par exemple, dont je pourrais
+multiplier le nombre: «Les premiers disciples _dispersés par la croix
+où ils étaient nés_ (p. 160)», de ces incorrections, je n'en parle
+pas. Ce serait trop long et il faut s'arrêter. Il faut finir.
+Seulement, qu'on se rappelle bien désormais que, par le temps qui
+court, les moines peuvent entrer à l'Académie pourvu qu'ils n'y
+soient pas trop moines, et, comme leur langue est particulièrement le
+latin, l'Académie, qui est parfaitement bonne et aimable, n'exige pas
+qu'ils sachent le français.
+
+
+
+
+MONTALEMBERT[44]
+
+
+I
+
+Le comte de Montalembert a publié les deux premiers volumes d'un livre
+qu'on n'attendait pas, à la place d'un livre qu'on n'attendait plus.
+Les _Moines d'Occident_[45] se sont dégagés, peu à peu, de la pensée
+de leur auteur. Ils n'étaient point sa pensée première. La pensée
+première de Montalembert, c'était _Saint Bernard_. Tout d'abord, et
+dès sa jeunesse, Montalembert, qui avait commencé, avec tant de
+hasard, sa réputation par _Sainte Élisabeth de Hongrie_, ce vitrail de
+chapelle sans couleur et sans naïveté, s'était promis d'écrire plus
+tard la vie de saint Bernard. Ce devait être l'oeuvre et la couronne
+de son âge mûr. L'âge mûr est venu, mais n'a pas apporté sa couronne.
+Le _Saint Bernard_ de Montalembert est resté dans les mêmes limbes,
+peut-être prudentes, où le _Grégoire VII_ de Villemain est resté.
+Oserai-je dire que je le conçois et que je l'explique? Saint Grégoire
+VII et saint Bernard sont deux grands et difficiles sujets, qui
+demandent plus, pour les traiter dignement, que de l'art oratoire, et
+Villemain et Montalembert sont particulièrement ce qu'on appelle des
+orateurs. Ils le sont de talent, de goût, et même de prétention, je
+crois.
+
+ [44] _Les moines d'Occident_ (_Pays_, 14 août 1860).
+
+ [45] Lecoffre et Cie.
+
+Probablement ce furent les émotions et les applaudissements sur place
+de la tribune qui empêchèrent, pendant vingt années, Montalembert de
+publier son _Saint Bernard_ et de prétendre à une gloire moins
+instantanée et plus sévère. La misère de tout est que rien ne dure. La
+misère de la gloire qui vient par la parole, c'est que, de toutes les
+gloires qui s'altèrent et qui passent, elle est celle-là qui passe et
+qui s'altère le plus. Montalembert l'a-t-il compris, dans le veuvage
+de la tribune dont il est l'Artémise et qu'on ne se rappelle guères
+maintenant que parce qu'il la pleure? L'ennui des loisirs que lui a
+faits le gouvernement de l'action, substitué aux vaines parades de la
+parole, lui a-t-il fait comprendre qu'il faut revenir au livre si l'on
+veut vivre plus de deux jours dans la mémoire des hommes, puisque
+enfin l'y voilà revenu?
+
+Mais, malheureusement, le livre auquel il revient n'est pas _Saint
+Bernard_. L'auteur a manqué à la promesse de sa jeunesse et au rêve de
+sa vie. Cela doit être triste pour lui. Cela doit être triste pour
+vous. Car ce qu'il publie ne vaut pas ce qu'il eût publié s'il avait
+écrit sur saint Bernard. Et voici pourquoi. Par cela même qu'un sujet
+a moins d'étendue, tout homme intelligent qui y touche le creuse
+davantage. Il fait comme Napoléon à la guerre: il concentre ses forces
+sur un point donné. Cela est d'autant plus vrai que tout le monde,
+même intelligent, n'est pas taillé pour se permettre la grande
+histoire à la Tite-Live et à la Gibbon. Aux historiens d'haleine
+courte, il reste la biographie. Montalembert, qui nous donne
+aujourd'hui les _Moines d'Occident_, nous eût plus donné en nous
+donnant moins. Au lieu de tous les moines, nous en aurions mieux aimé
+un seul, mais frappé comme il eût pu l'être.
+
+Montalembert a eu l'ambition plus grande, ou peut-être l'a-t-il eue
+plus petite... Qui sait? Après avoir tâté ce fier sujet de saint
+Bernard, qui n'est pas un aérolithe tombé dans l'histoire, mais qui a
+des racines dans le passé qu'il faut découvrir, et d'autres racines
+dans l'avenir qu'il faut suivre encore, Montalembert, à qui les
+habitudes oratoires ont ôté le degré d'attention nécessaire pour
+approfondir un sujet, a laissé là le sien, mais du moins a voulu
+utiliser les lectures qu'il avait faites pour le traiter. Les _Moines
+d'Occident_ pourraient bien n'être que les documents et les notes dont
+le _Saint Bernard_ devait sortir. Au lieu de la statue, nous avons...
+quoi! la glaise avec laquelle on la prépare! De cette glaise seulement
+le sculpteur a moulé, d'un pouce plus modeste que hardi, une foule de
+petites statuettes à la file les unes des autres, bonnes tout au plus
+pour la planchette d'un oratoire. Mais la statue, la grande
+statue,--de marbre ou de bronze,--nous ne l'avons pas!
+
+
+II
+
+Et cette file de statuettes-pygmées va continuer. Les deux volumes de
+Montalembert se terminent avant l'an 800. Or, l'ouvrage, pour remplir
+son titre, doit aller jusqu'à la révolution française pour le moins,
+car après la mort des moines d'Occident il y a (heureusement!) leur
+renaissance. Nous aurons donc--agréable avenir!--pendant dix volumes,
+de cinq cents pages chacun, une histoire faite avec des légendes de
+vingt lignes,--et je ne me plains pas des légendes, je ne me plains
+que de leur brièveté!--des légendes qui ne sont pas _dorées_,
+celles-là, car, vous le verrez tout à l'heure, elles sont écrites avec
+une main lourde et une encre opaque. Au lieu d'une histoire qui se
+tienne, comme une fresque, dans une unité brillante ou profonde, nous
+aurons une histoire morcelée en panneaux étroits, avec un semis de
+petits médaillons grands comme le fond de la main et uniformément
+petits, quoique déjà il y ait, parmi tous ces moines oubliés de
+l'histoire, parmi toute cette masse immense de violettes de sainteté
+humble qui trouvent, elles! leur naturelle encadrure dans la simple
+vignette d'un missel, deux à trois figures comme celles de saint
+Benoît, de saint Grégoire, de saint Colomban, lesquelles, de grandeur,
+répugnent à entrer dans le cercle étranglant d'un médaillon, et qui,
+si on ose les y mettre, le font éclater!
+
+Et ce n'est pas tout le mal encore. Le mal n'est pas d'avoir écrit une
+histoire des _Moines d'Occident_ pour les besoins du microscope, ce
+qui est la faute de Montalembert. Il y en a un autre qui est la faute
+du sujet, si faute on peut dire, mais que Montalembert n'a pas
+diminuée. Cette faute, c'est que tous ces médaillons multipliés outre
+mesure, tous ces profils _fuyants_ de moines qui ne fuient pas assez,
+manquent de variété,--et je prie qu'on soit attentif à la raison que
+j'en vais donner. Ils manquent de variété parce que ces moines, qui
+furent des saints, se ressemblent de la ressemblance absolue de leur
+perfection. Grands, tous! devant Dieu, par la foi, par l'abnégation,
+par l'oeuvre collective, ils ont comme l'identité de la même vertu, de
+la même sagesse, de la même sainteté, et on pourrait tous les prendre
+les uns pour les autres si Dieu n'avait pas donné à quelques-uns
+d'entre eux la différence qui compte devant l'histoire, la différence
+ou d'un de ces caractères ou d'un de ces génies qui, en attendant
+l'égalité du ciel, font la gloire et l'originalité parmi nous.
+
+Oui! tout de même qu'en mer, en plaine ou sur le sommet d'une
+montagne, une implacable lumière éblouit et finit par produire au
+regard une monotonie douloureuse, de même ici cette implacable
+perfection des saints nous fatigue à contempler dans son invariabilité
+éternelle. Je l'ai dit, c'est la faute du sujet, mais rien chez celui
+qui nous le montre n'irise le rayon de cette perfection sans tache et
+sans nuance, comme la lumière pure, pour nous le faire supporter!
+Montalembert, dans la conception et la construction de son livre,
+s'est donc brisé à deux écueils. Il l'a détaillé et rapetissé,
+croyant, bien à tort, qu'en rapetissant et en détaillant un sujet on
+le fait mieux voir et mieux tenir, et il n'a pas su éviter la
+monotonie, la monotonie qui vient parfois de la beauté et de la
+profondeur des choses, mais que cette misérable petite créature
+éphémère qui s'appelle l'homme ne peut pas longtemps supporter.
+
+Tel est le double défaut capital de l'histoire de Montalembert. Il en
+a, du reste, senti la moitié. Il a senti le défaut qui ne venait pas
+de lui: la monotonie. Mais, s'il convenait de celle-là, c'était une
+raison pour ne pas y ajouter la sienne. Dans une très longue
+introduction, qui finit humblement mais dont l'humilité se prolonge un
+peu trop et a l'air trop _fanfare_ (je m'arrête à ce mot qu'on
+pourrait allonger), Montalembert a conscience de son oeuvre. Le père
+est inquiet pour l'enfant. Il ne tremble pas pour son livre, oh! je ne
+le crois pas si pusillanime que cela! Mais il est visiblement
+embarrassé de ce qu'il deviendra et surtout de ce qu'il vaut. Embarras
+qui me touche, que j'épouse et que je partage, mais non tout entier et
+à la manière paternelle. En effet, je ne sais guères--pas plus que
+Montalembert--ce que deviendra son histoire ici présente, mais je
+crois savoir ce qu'elle vaut, et je veux même essayer, s'il veut bien
+me le permettre, de le lui montrer.
+
+
+III
+
+Eh bien, d'abord, c'est une bonne intention et une noble pensée! C'est
+un livre chrétien, entrepris pour exalter l'oeuvre éternellement
+glorieuse de l'Église, un livre enfin dont la doctrine est pure et le
+sentiment très droit. Mais, le fond orthodoxe du livre mis de côté, il
+reste, aux yeux de la Critique littéraire... tout le livre, et le
+livre ne satisfait ni le critique ni même le chrétien, qui sait ce que
+peut être la _prédication_ d'un livre bien fait. Le livre de
+Montalembert a un tort suprême. Il répète ce qui a été dit mieux...
+C'est l'apologie des ordres religieux, qu'on ne pourra jamais trop
+faire, quand on la fera bien; mais cette apologie nouvelle est sans
+nouveauté. Elle est sans éclat, sans poésie, sans manière de tourner
+les choses ou de les retourner, car on les a vues dans ce sens-là bien
+des fois,--malheureusement bien des fois! Après Chateaubriand, ce
+n'est pas le _Génie du Christianisme_, mais c'est le christianisme
+sans génie.
+
+Assurément, si nous faisons de ce livre, tel quel, le catéchisme de
+l'ignorance, il sera intéressant encore. Les faits qu'il évoque sont
+si beaux! Mais il s'agit de livre et non de catéchisme, de lettrés et
+non d'ignorants. Or, pour peu qu'on ait rafraîchi ou brûlé son front
+aux sublimes choses que le christianisme a fait jaillir de l'âme
+humaine en y débordant, pour peu qu'on ait lu la _Vie des Saints_, les
+_Pères du Désert_, la _Chronique des monastères_, devenue en ces
+derniers temps de l'histoire sans laquelle il n'y a plus d'histoire
+d'aucune espèce dans l'Europe désorientée, l'histoire des _Moines
+d'Occident_ de Montalembert ne paraîtra plus que ce qu'elle est,
+c'est-à-dire plusieurs grands et puissants livres _diminués en un
+seul_. Ne voilà-t-il pas un magnifique résultat!
+
+Laissons pour le moment la composition même du livre, qui ne sait pas
+faire profondément et magistralement l'histoire d'une influence sans
+se perdre dans les feux de file des faits, ou qui, faisant l'histoire
+des faits, s'y perd encore, car il ne peut les donner tous et il n'y a
+pas de raisons pour qu'il choisisse plus les uns que les autres;
+laissons cette maladroite succession de légendes qui ne fait pas
+l'unité d'un livre, car se suivre n'est pas s'enchaîner, et, dans
+l'exécution de l'histoire de Montalembert, demandons-nous ce qu'il y a
+de plus que des traductions assez fidèles et des transcriptions très
+honnêtes, car les notes du bas des pages, malgré leur place, sont
+supérieures à l'en-haut, et l'auteur n'a pas craint la comparaison.
+
+Traductions et transcriptions! rien de plus. Mais à ces traductions
+fragmentées nous aurions préféré une traduction intégrale des livres
+dont ces fragments sont tirés, et, pour les transcriptions, c'est de
+même. Nous aimerions mieux lire chez eux qu'ici les auteurs que
+Montalembert cite, parce que, chez eux, ils sont complets, et qu'ici
+ils ne le sont pas. Parfois, cependant, il est vrai, Montalembert
+ajoute quelque chose de son cru aux allusions qu'il fait des autres.
+Je n'ai point oublié, par exemple, l'idée heureuse qui ouvre aux
+moines la succession de ces deux grands trépassés historiques dont
+l'un est touchant et l'autre sublime, les esclaves et les martyrs. Je
+n'ai pas oublié non plus beaucoup de pages judicieuses; mais
+judicieuses dans tout ce que la signification de ce mot a de plus
+pédestre.
+
+Ne vous y trompez pas! Si la vue de l'auteur des _Moines d'Occident_
+s'élève ou si son style s'avise de briller, c'est qu'un autre que lui
+regarde par son oeil et écrit par sa main! Ainsi, quand il dégage
+(page 54, 2e vol.) le rapport saisissant de la règle de saint Benoît
+et de la féodalité qui va naître, il est frappant; mais il exprime, de
+son aveu, une idée du P. Pitra, un moine de nos jours, un Mabillon
+moderne aussi savant que le Mabillon ancien, mais avec la poésie en
+sus. Ainsi encore, lorsqu'il rapporte quelque miracle et qu'il le
+raconte avec une expression imposante, c'est que l'expression est de
+saint Grégoire le Grand, dont les lettres, en cette histoire des
+_Moines d'Occident_, font tout pâlir!
+
+Ce n'est pas tout. Si un mot étincelant ou pénétrant y caractérise
+avec éclat ou profondeur une institution ou un homme, c'est que ce mot
+est de Bossuet, de Bossuet, qui fait rentrer du coup dans l'ombre
+toute la page où il est cité! Si des erreurs y sont signalées comme
+celles-là que Michelet et Alexis de Saint-Priest soufflèrent sur la
+mémoire de saint Colomban, de leurs bouches puériles accoutumées à
+faire des bulles de savon, c'est le doigt béni de cet adorable abbé
+Gorini, dont nous sommes tous en deuil, qui les indique et qui les
+crève! S'il y a un de ces traits de peintre qui restent, vivants et
+tenaces, sur la toile de nos esprits, comme, par exemple, celui de ces
+«loups affamés qui, de leurs flancs amaigris, faisaient ceinture aux
+monastères, et, de leurs hurlements, _repons_ aux psaumes chantés par
+les moines, aux offices de nuit», allez! il n'est pas de Montalembert,
+ce trait pittoresque! mais d'un écrivain farouchement énergique, d'un
+peintre de pirates convertis, d'Orderic Vital.
+
+Enfin, si le récit de l'auteur des _Moines d'Occident_ roule, comme
+une perle, quelque légende prise à cette fontaine de larmes qui filtre
+l'image d'un ciel renversé entre toutes les ruines de l'histoire, la
+légende a été trouvée déjà par quelque pêcheur aux légendes et aux
+perles comme M. de la Villemarqué. Légendes, peintures, réfutations,
+miracles racontés de manière à couper l'insolent sifflet des rieurs,
+aperçus, domination petite ou grande de l'histoire, de quelque côté
+que ce soit rien n'appartient en propre et en premier à Montalembert,
+si ce n'est ce qui appartient toujours à tout homme dans tout
+livre,--le style qu'il y met. Or, le style de Montalembert ne fut
+jamais très littéraire. C'est un style d'orateur, doué pour principale
+qualité de cette espèce de force dans l'idée et l'expression vulgaires
+qui explique, du reste, tout l'ascendant de l'orateur.
+
+
+IV
+
+C'est un orateur, en effet, et un orateur dépaysé dans la littérature,
+que Montalembert. Polémiste, antiquaire, pair de France, député, il
+n'a jamais été autre chose qu'un orateur, à toutes les époques de sa
+vie. La forme _sine qua non_ de son esprit, c'est le discours. J'ai
+parlé plus haut de Villemain, qui n'est point certainement un barbare
+comme le Cimbre qui n'osa tuer Marius, mais qui n'a pas osé non plus
+tuer Grégoire VII; mais Villemain est, dans l'ordre des orateurs, un
+parleur très arrangé, qui épile des phrases, sceptique à tout si ce
+n'est à la rhétorique et à l'orthographe, tandis que Montalembert est
+un homme convaincu toujours, souvent passionné, lourd habituellement,
+mais brusque et vrai, en somme, quoique de temps en temps déclamateur.
+
+Une seule fois dans sa vie, pourtant, Montalembert oublia qu'il était
+orateur et se crut poète. Ce fut quand il écrivit cette _Sainte
+Élisabeth de Hongrie_, sincère à peu près comme les poésies de
+Clotilde de Surville sont françaises. Mais cette distraction ne dura
+pas, et aujourd'hui, jusque dans cette _Histoire des Moines
+d'Occident_, l'orateur qu'il n'a jamais cessé d'être se montre plus
+que jamais et il y va même jusqu'à la faiblesse des prosopopées: «Et
+maintenant accourez, ô barbares!» s'écrie-t-il, et ce qui accourt, ce
+n'est pas le talent et le talent d'un historien à coup sûr. Mais qui
+s'en étonnerait ne connaîtrait pas l'essence oratoire.
+
+Tout orateur a du déclamateur en lui. C'est vice de conformation et de
+nature. Mais alors qu'il ne déclame pas, alors qu'il est le plus
+heureusement et le plus purement orateur, il a, de nature et de
+conformation aussi, cette force d'expression et d'idée vulgaire dont
+je parlais tout à l'heure, et qui l'empêchera toujours d'atteindre à
+la hauteur de pensée et à la concentration de forme du grand écrivain.
+Tout grand orateur, ou plutôt tout orateur quelconque, verrait
+s'interrompre tout à coup et s'abolir le rapport qu'il y a entre lui
+et son public s'il n'était pas un peu vulgaire comme ces foules
+auxquelles il a affaire et avec lesquelles il doit s'entendre pour les
+entraîner. Prenez-les tous, si vous voulez, et cherchez s'ils
+n'avaient pas tous cette force dans la vulgarité qui est leur fond
+même! Les plus grands, je le sais, commencent par Démosthène (mais
+Démosthène, quoi de plus que le bon sens d'une place publique?), et
+finissent par O'Connell, un sublime bouffon de Shakespeare qui a
+grimpé sur les hustings! Quant à Bossuet, n'en parlons pas! Ce n'est
+pas un homme, c'est un miracle. Il s'est couché sur les prophètes
+morts comme Samuel sur la femme qu'il rappela à la vie, et ces grands
+morts ressuscitèrent dans son génie.
+
+Bossuet, qui composait ses sermons à genoux comme saint Charles
+Borromée, n'est pas un orateur humain. C'est un inspiré. Je demande
+donc une exception pour Bossuet! Lui n'a jamais besoin d'être
+vulgaire, et, quand il l'est par l'expression, c'est pour relever
+d'autant sa pensée sur le contraste. Mais ceux-là qui ne sont ni
+Bossuet, que ne peut être personne, ni Démosthènes, ni O'Connell, ni
+même Mirabeau, et qui descendent jusqu'à M. Ledru-Rollin, avec leur
+part de talent et d'influence, ceux-là ont besoin de la verve ou de la
+force dans les idées communes. Or, du temps que Montalembert parlait
+au lieu d'écrire, il les avait. On ne voyait pas briller sur sa lèvre
+le rayon qui n'est pas sous sa plume, mais il y avait parfois un
+mordant d'ironie qui brûlait sans éclair. Il avait le coup de gorge
+strident et le mouvement toujours prêt des fortes mâchoires
+oratoires. Seulement, on n'improvise pas avec cela, du soir pour le
+matin, un talent réel de littérature ou d'histoire!
+
+Et voilà pourquoi les _Moines d'Occident_ ne sont pas une histoire,
+mais une oraison,--_oratio... pro monachis_,--et une oraison...
+jaculatoire, très souvent, car la foi--une foi dont je ne souris pas,
+mais que je respecte au contraire,--y avive les élancements de
+l'orateur. Le seul talent que j'y reconnaisse, c'est ce talent sonore
+et épais de l'orateur, qui n'a ni les finesses, ni les nuances, ni les
+mille fortunes savantes de l'art d'écrire. Sans le geste de la phrase,
+qui d'ailleurs ne varie pas et qui remue toutes ces idées assez
+communes, débitées partout, sur la chute de l'empire romain, sur les
+Barbares, sur les premières grandeurs morales du christianisme, vous
+n'avez plus là, sous le nom de Montalembert, que le style et les
+aperçus du _Correspondant_, c'est-à-dire de la _Revue des Deux Mondes_
+en soutane. Voilà tout! Dans des notes, combinées sans doute pour
+resserrer des liens déjà chers, Montalembert n'a pas manqué de nous
+présenter tout le personnel du _Correspondant_, vivants et morts, et
+sa scrupuleuse exactitude à nommer tout le monde et à n'oublier
+personne du cénacle dont il est l'oracle est telle qu'on finit par ne
+plus savoir si les _Moines d'Occident_, cette suite de petites
+histoires transcrites et traduites d'histoires plus longues et mieux
+racontées, sont, tels que les voilà, une besogne faite par un seul
+homme ou par sa petite société.
+
+
+
+
+PHILOSOPHIE POSITIVE[46]
+
+
+I
+
+Est-ce elle qui s'élève, cette doctrine,--si cela peut s'appeler une
+doctrine?--ou plutôt est-ce le monde philosophique qui s'abaisse? Mais
+elle n'était presque pas, elle rasait la terre, on la voyait à peine,
+et voici que depuis quelque temps la rampante bête s'est redressée,
+qu'elle se nettoie comme elle peut de ses origines, que l'aile lui
+pousse, cette _aile de papier sur laquelle les sottises vont si loin_,
+et qu'elle sera peut-être une hydre, un dragon à mille têtes sans
+cervelle demain! Le _positivisme_, voilà déjà le nom qu'on donne
+maintenant à ce qui fut tout d'abord la religion et la philosophie
+positive! Quand l'idée enfonce la grammaire, c'est qu'elle est déjà
+forte dans les esprits. Le _positivisme_, voilà le nom barbare de
+cette chose qui fut une folie parfaitement caractérisée dans le
+cerveau troublé qui la conçut, et dont aujourd'hui les uns veulent
+faire une religion encore, et les autres, plus malins, simplement une
+philosophie. Cela suffirait bien!...
+
+ [46] _Exposition de la religion et de la philosophie positive_, par
+ Célestin de Blignières; _Paroles de philosophie positive_, par Littré
+ (_Pays_, 29 mai 1860).
+
+Or, c'est de ceux-ci, les malins, que je veux exclusivement parler
+aujourd'hui. Je ne veux m'occuper ni occuper mes lecteurs des insensés
+et des imbécilles qu'Auguste Comte, mort récemment, a laissés après
+lui pour répandre la religion qu'il a fondée, et qui fonctionnent, eux
+et leur culte, pour le moment, dans quelque grenier. Non! je ne veux
+parler que des philosophes et non pas des prêtres positivistes, des
+philosophes, qui prétendent tirer une grande doctrine des six volumes
+de fatras qu'Auguste Comte a légués... aux vers de la terre, et qui
+font actuellement de si grands efforts pour cacher le ridicule
+fondamental de leur grand homme. Ce sont ceux-là, en effet, qui sont
+dangereux; ce sont ceux-là qui pourraient faire croire, si on les
+laissait faire, au génie d'un écrivain qui n'en avait pas, même mêlé à
+de la folie, et par conséquent pourraient donner à ses idées un
+ascendant que l'idée de génie donne toujours, dans ce pays-ci, aux
+opinions d'un homme. Les autres... les autres iront naturellement
+tomber dans le grand sac à marionnettes où sont tombés, successivement
+engloutis, tous les dieux du XIXe siècle et leurs divers clergés, Le
+Mapah, Jean Journet, Thoureil, les phalanstériens avec leur queue, les
+saint-simoniens et leur tunique, et ils n'ont besoin de personne pour
+les pousser dans ce sac-là.
+
+
+II
+
+Cette séparation très marquée entre les Talapoins du positivisme et
+ses philosophes, sinon plus positifs au moins plus rassis et surtout
+plus habiles, existait déjà du temps du prophète et du dieu; mais
+c'est depuis sa mort que cette séparation s'est énergiquement accusée,
+et on le conçoit. Tant que le dieu était là, il n'était pas prudent de
+parler de sa sagesse, car il pouvait se livrer à des incartades
+cérébrales nouvelles qui auraient tout déconcerté. Une fois mort, au
+contraire, on ne le craignait plus; on était tranquille. On
+connaissait exactement le bloc de folies qu'il fallait prudemment
+enterrer. On tenait l'obus formidable qu'il fallait empêcher, par tous
+les moyens, d'éclater. Jusque-là, on avait eu assez de chance, Auguste
+Comte n'a jamais eu la célébrité retentissante de Saint-Simon ou de
+Fourier. Le hasard avait épaissi autour de lui cette obscurité qui
+rend les hommes plus grands, quand ils sont grands, comme l'ombre fait
+les diamants plus beaux. Tout s'était passé d'abord dans un coin de
+l'École polytechnique, d'où on l'avait chassé pour cause de doctrine
+malséante et malsaine. Puis, dans un cercle fort étroit, on avait,
+pendant vingt ans, entendu cette voix âpre, obstinée, pesante, ne
+portant pas loin, et qui avait cependant la prétention d'instruire la
+terre et de la changer. Mais, hors de ce cercle, rien ou peu de chose.
+Le monde, auquel on avait servi tant de religions depuis un quart de
+siècle, était si repu de ce genre de folies qu'il ne fit nulle
+attention à celle d'Auguste Comte, laquelle ressortait néanmoins en
+haute bouffonnerie sur celles qu'on lui avait servies jusque-là. La
+religion de ce mystique sans Dieu était l'_humanisme_, c'est-à-dire la
+déification de l'humanité (idée commune, du reste, à tous ces
+fabricants de religions!); mais c'était la déification de l'humanité
+par la femme, et le culte de cette religion fut l'adoration de la
+femme, qui, dans un temps qu'on ne précisait pas, devait _faire des
+enfants toute seule_... Je me contenterai de ce léger détail pour
+donner une idée de cet illuminé ténébreux et à tendresse
+pleurnicheuse, malgré ses mathématiques, à qui quelques vieilles
+femmes et quelques très jeunes gens firent une rente, mais dont le
+dévouement ne put le tirer du fond de son puits où il resta;--seul
+rapport qu'il eût jamais, le pauvre homme! avec la vérité.
+
+Mais, encore une fois, aujourd'hui qu'il est mort, et bien mort, voilà
+qu'on l'en tire, et qu'après l'avoir bien lavé, épongé et essuyé de
+cette religion qui pourrait bien tout perdre, on le donne pour un
+immense philosophe dont la philosophie doit être la seule religion des
+temps futurs. Comme cela, vous comprenez? le tour est fait. Laissons
+le mystagogue; prenons le philosophe. Et on l'a pris. Les brochures
+se sont multipliées. On s'est glissé et tortillé dans quelques grands
+journaux, et hier encore un homme considérable, Littré, y écrivait ces
+_Paroles de philosophie positive_[47] qu'il nous donne en brochure
+aujourd'hui, et dans lesquelles il se vante d'être le disciple de
+Comte et le propagateur humble et dévoué du positivisme, dont au fond
+il se croit peut-être le saint Paul. Que le plus grand saint du
+catholicisme lui pardonne! Il n'en sera jamais que le Considérant.
+
+ [47] Delahays.
+
+Or, précisément, Littré est un de ces habiles dont nous parlions tout
+à l'heure qui font la bonne distinction, dans Auguste Comte, du
+fondateur de religion et du philosophe. Homme d'esprit, qui a le
+sentiment du ridicule, ce sentiment préservateur, Littré craindrait de
+jurer qu'il _croit_ à l'édifice religieux et social bâti par Comte
+pour abriter, sous sa coupole, les générations de l'avenir. Il est
+médecin. Il se connaît mieux en folies que Célestin de Blignières par
+exemple, plus enthousiaste, plus empaumé, et qui a osé (ô imprudence!)
+intituler son livre _Exposition de la philosophie et de la religion
+positive_[48], au lieu de l'appeler _Exposition de la philosophie
+positive_ tout simplement. Je sais qu'il y parle peu de cette religion
+et qu'il la fond avec la philosophie dans les dernières pages de son
+écrit. Je sais que les grands ridicules y sont estompés. Mais
+cependant on les y aperçoit encore sous l'estompe de précaution qui
+les couvre.
+
+ [48] Chamerot.
+
+Et, en effet, nous sommes pratiques, et nous voulons être populaires.
+Célestin de Blignières est, en France, le vulgarisateur
+_philosophique_ d'Auguste Comte comme miss Martineau l'est en
+Angleterre. Il ne doit donc strictement parler que de philosophie et
+n'avoir pas de distractions. Dans le titre de son travail je trouve le
+mot expressif d'exposition _abrégée et populaire_. Vous le voyez! nous
+n'en sommes plus à l'érudition et à la pensée qui dédaignent de
+descendre de leurs sommets! Non! nous voulons mettre l'Académie des
+sciences dans la rue, en attendant que nous la mettions dans l'Église,
+et vive la science! comme dit M. Jourdain.
+
+
+III
+
+C'est toujours un événement grave que l'apparition dans ce monde d'une
+philosophie nouvelle, quelle qu'elle soit. La moins forte et la moins
+féconde est encore prolifique et fait des petits. Si ces petits sont
+très petits, c'est toujours au moins un genre d'insectes incommodes,
+une malpropreté du cerveau. Mais ici les insectes qui menacent
+seraient très gros s'ils venaient à naître... La philosophie de Comte
+est assez fausse pour aller très loin, et elle n'a même d'autre raison
+de s'arrêter que sa prétention d'être une religion par-dessus le
+marché d'une philosophie. Dans l'état actuel de ce pauvre esprit
+humain, qui se croit un esprit très fort, ceci la compromet. Mais,
+sans sa prétention à être une religion, elle a bien, je vous assure,
+tout ce qu'il faut pour dompter la pensée publique. Elle doit lui
+plaire par son apparente simplicité de point de vue et de déduction,
+et la faire trembler par les connaissances terribles qu'elle exige...
+Or, la pensée publique, en France surtout, ressemble aux femmes, qui
+doivent toujours un peu trembler pour bien nous aimer.
+
+Toute cette mathématique, voyez-vous, toute cette astronomie, toute
+cette physique, toute cette chimie, toute cette biologie, toute cette
+science sociale, pour arriver à être philosophe, c'est-à-dire à savoir
+deux mots de morale, deux simples mots sur ses devoirs, ah! voilà qui
+produit un rude effet sur l'ignorant et qui l'agenouille! Tandis qu'au
+contraire la facilité de comprendre le système, très peu compliqué, de
+Comte, comme vous allez le voir, charme tous les superficiels, tous
+les gens qui donnent une chiquenaude à leur jabot et qui pirouettent.
+Or, qui a pour soi messieurs les ignorants et messieurs les
+superficiels, doit être un homme fièrement accompagné! Et si vous y
+joignez cette autre variété florissante, les jugeurs, les solennels,
+les hommes-tribunaux, les Perrins-Dandins, presque aussi communs que
+les Georges, pris assez subtilement à la petite trappe de
+l'impartialité, vous avez l'opinion tout entière, ou au moins ses
+forces les plus vives, et c'est le cas présent pour Comte. Il a la
+rouerie d'être impartial. Il se distingue des autres philosophes, qui
+traitent le passé avec l'insolence du présent, et il le salue comme un
+mort, il est vrai, mais il le salue! _Positivement_, dans la
+grossièreté universelle, il a la décence du coup de chapeau.
+
+Il est donc redoutable, ou du moins pourrait l'être, et voilà pourquoi
+nous voulons vous parler de cet homme, qui, si on laissait faire ses
+amis, deviendrait relativement puissant, en raison de ses affectations
+et de ses impuissances. Voilà pourquoi nous voulons vous exposer
+brièvement, mais intégralement pourtant, cette philosophie pédantesque
+et bouffie, qui cache un vide profond sous sa bouffissure et son
+étalage scientifique. L'exposer suffira, car elle est justement de ces
+doctrines auxquelles la meilleure réponse qu'il y ait à faire est
+celle qu'on leur fait... seulement en les exposant.
+
+
+IV
+
+Il est des rapprochements singuliers et gais... même en philosophie.
+Comte a pour homonyme un homme dont on a beaucoup parlé autrefois.
+Comme Comte le philosophe, cet autre Comte faisait aussi de la science
+à sa manière, car il était physicien; mais la physique qu'il faisait
+était _amusante_. Disons le mot: il escamotait. Eh bien, voici qui a
+lieu d'étonner! Comte, le philosophe, le grave, celui qui n'amuse pas,
+mais qui croit éclairer, est aussi un escamoteur, et son système de
+philosophie n'est qu'une longue suite de tours d'escamotage. C'est
+très curieux. Ne vous récriez pas! Comte, le philosophe, escamote
+littéralement, dans son système de philosophie positive,--qui n'est
+que le vide positif,--d'abord Dieu et tout l'ordre surnaturel; ensuite
+la métaphysique tout entière et le monde d'abstractions et
+d'explications qu'elle traîne à sa suite; enfin, les causes finales et
+les causes premières. Terribles muscades sur lesquelles il souffle et
+qui disparaissent, comme les muscades de liège de l'autre Comte; mais
+avec ce désavantage que lui, l'escamoteur philosophique, il ne sait
+pas les retrouver. Ce déplorable escamoteur en second, qui ne sait
+rien faire revenir sous son gobelet de ce qu'il en ôte, a, pour toute
+baguette magique, une affirmation sans preuve, bête, en effet, comme
+un coup de baguette... Mais en philosophie, ce qu'on écarte n'est pas
+supprimé.
+
+On dit bien, avec l'aplomb de l'escamoteur: «Il n'y a plus, en
+philosophie, de _transcendance_; il n'y a plus que de l'_immanence_».
+La transcendance--c'est-à-dire, pour être clair, la difficulté dans
+les questions par leur hauteur même,--n'en existe pas moins de toute
+son existence indestructible, et l'esprit humain ne se tient pas pour
+dit qu'elle n'est plus parce qu'Auguste Comte a soufflé. On dit aussi,
+à toutes les pages de l'_Exposition_ de Blignières: «L'homme ne peut
+savoir le _pourquoi_ de rien; le _comment_ est seul à sa portée.» Ce
+n'est pas sur cette hautaine parole de Comte, rapportée et
+enregistrée par Blignières et apostillée par Littré (_Paroles de
+Philosophie positive_), que les lois qui régissent l'humanité seront
+changées et qu'elle se déshabituera d'aller choquer sa noble tête
+contre les problèmes de sa destinée, insolubles, dans ce monde-ci du
+moins, mais que son éternel honneur est d'incessamment agiter!
+
+Ainsi, vous le voyez, la simplification dont je parlais est assez tôt
+faite. C'est une suppression: voilà tout! C'est un escamotage au
+profit des sciences physiques, les seules au fond qu'admette Comte, ce
+fondateur de religion nouvelle qui est athée et qui ne reconnaît de
+Dieu que l'humanité. L'induction sublime qui donne Dieu en
+métaphysique, l'induction baconienne, la déduction de Descartes, qui
+_veut_ aller de l'homme à Dieu, tout ce haut système de probabilités
+qui est toute la philosophie pour ceux dont l'inquiétude d'esprit
+n'est pas apaisée par la double clarté de la révélation et de
+l'histoire, n'a pour Comte aucune valeur scientifique.
+
+La science, pour être de la science, doit se borner à constater des
+faits, ce qui est encore un escamotage de la science, mais le plus
+maladroit de tous, celui-là, car la science a toujours été tenue de
+faire plus, même dans Comte, et le voilà inconséquent! En effet, ce
+négateur des causes finales et premières, par haine de l'_indémontré_,
+n'en part pas moins de l'_indémontré_, comme le plus modeste d'entre
+nous. «En supposant--dit-il--que tout ce qui est jusqu'ici tombé dans
+le monde y soit tombé en raison des lois de la pesanteur, ce qui
+tombera demain tombera-t-il de même?... Nulle réponse que le _besoin
+qu'on a de faire admettre le principe de l'invariabilité des lois
+naturelles_ (page 81).» Et il appelle cela «nulle réponse»! Et les
+conditions _sine qua non_ de l'existence de l'esprit humain ne lui
+paraissent pas une raison assez péremptoire, à cet escamoteur qui fait
+tout disparaître; mais ici c'est le bon sens qui est escamoté.
+
+Et cette inconséquence n'est pas la seule dans le système de Comte.
+Lui qui a écrit, selon Blignières, ou du moins qui a professé,
+qu'une science n'était jamais que l'étude propre d'une classe de
+phénomènes dont l'_analogie a été saisie_, prétend cependant partout
+que l'observation est seule scientifique et décompose l'art
+d'observer en trois modes irréductibles: «l'observation
+pure,--l'expérimentation,--et la comparaison». Ce qui est exclusif
+de toute analogie, _comme preuve_, et fait de la méthode soi-disant
+nouvelle de Comte quelque chose d'aussi vieux et d'aussi borné que
+la première méthode venue d'observation pratiquée dans les sciences
+physiques. Rien de moins surprenant, du reste, Comte, le philosophe,
+n'étant, à bien le prendre tout entier, qu'un physicien! Malgré la
+gloire qu'on lui badigeonne en ce moment, l'auteur de la
+_Philosophie positive_ n'est que la cent-quarantième incarnation de
+ce matérialisme qui, depuis La Mettrie et son homme-chou jusqu'à
+Littré,--qui n'a point l'audace de ce légume,--s'est transformé sans
+cesse et se transformera encore, mais qui est identiquement le même
+que dans les livres du XVIIIe, où il fait grande pitié.
+
+C'est en raison de cette pitié, sans doute, qu'on le réhabille et que
+Comte s'est chargé de ce soin et de cette dépense. Il a eu cette vertu
+pour ce vice. Il lui a fait cette charité. Il est vrai que le
+matérialisme la lui a rendue. Si Comte a donné au matérialisme un
+habit neuf, dont il avait grand besoin, le pauvre diable (et diable
+est le mot!), le matérialisme a donné à Auguste Comte une doctrine;
+car on peut demander ce que serait Comte sans le matérialisme, si
+Cabanis, Broussais et le docteur Gall n'avaient jamais existé!...
+
+Tels sont les prédécesseurs dans la science et les maîtres de Comte:
+Cabanis, Broussais et le docteur Gall, le docteur Gall surtout, dont
+directement il procède et auquel il emprunte son système de petites
+boîtes numérotées sur le crâne pour mettre là dedans les facultés de
+l'âme, qu'il y a _vues_, probablement, ce grand observateur qui
+n'invente rien et pas même sa philosophie! Les facultés de l'âme et la
+morale, qui est la conséquence de ces facultés, sortent pour Comte de
+ces ingénieuses petites boîtes numérotées, ou plutôt elles sont ces
+petites boîtes elles-mêmes.
+
+Si elles ne sont pas ces petites boîtes elles-mêmes, qu'il nous les
+montre, ces facultés de l'âme indépendantes, ayant une existence à
+elles, quoique renfermées en ces petits engins! Mais, allez! en
+restant dans l'observation et dans le _connaissable_,--comme il dit,
+en _gallois_, sans doute,--on peut l'en défier et conclure que les
+petites boîtes numérotées ont mystifié l'escamoteur.
+
+
+V
+
+Jusqu'ici nous n'avons rien trouvé encore dans toute cette philosophie
+positive, dont il ne reste rien, positivement, quand on veut la
+toucher et la prendre avec les mains de son esprit, nous n'y avons
+rien trouvé de particulier à Auguste Comte, et, s'il a eu
+l'originalité d'une négation, c'est la plus triste des originalités de
+l'erreur! Il est vrai, comme nous l'avons vu, que cette négation est
+assez vaste et laisse une large trouée, un hiatus terrible, dans la
+préoccupation de l'esprit humain. Ni théologie ni métaphysique. Tout
+cela balayé du cerveau de l'homme d'un seul coup. Hein! quel coup de
+plumeau d'Hercule!
+
+Seulement, pour que le coup de balai fût réel, il faudrait un autre
+manche que le génie de Comte, qui, véritablement, n'est pas de
+longueur.
+
+Pour caler la négation qu'il se permet, et qui a besoin de solidité
+en raison même de sa masse, Auguste Comte a une de ces explications
+arbitraires et communes à toutes les philosophies de l'histoire, le
+seul genre de philosophie que l'on fasse maintenant: «L'intelligence
+humaine--dit-il--a passé par trois états--(rien de plus, rien de
+moins; toujours l'escamoteur!):--l'état théologique, qui est la
+fiction; l'état métaphysique, qui est l'abstraction; et l'état
+positif, qui sera la démonstration», et auquel nous sommes arrivés à
+grandes guides et avec Auguste Comte pour postillon, bien entendu!
+Vous vous rappelez, n'est-ce pas? la division saint simonienne du
+genre humain, en époques _organique_ et _critique_? Auguste Comte se
+la rappelle bien, lui! si vous ne vous la rappelez pas. Eh bien,
+c'est sur cette division des trois états qu'il aperçoit
+successivement, dans les annales du monde, et qu'un autre historien
+ne verra pas et traitera de chimérique, c'est sur cette division que
+Comte appuie la négation des deux premiers états du genre humain qui
+ont existé, mais qui sont finis: la période de la fiction,
+c'est-à-dire de toutes les religions, depuis le fétichisme jusqu'à
+la religion positive,--exclusivement,--et la période de la
+métaphysique, depuis Aristote jusqu'à Hegel... Ma foi! oui, même
+Hegel! qui du moins avait une philosophie tout entière derrière sa
+philosophie de l'histoire, tandis qu'Auguste Comte n'a qu'une
+philosophie de l'histoire et rien derrière, absolument rien, en sa
+qualité de philosophe positif!
+
+Et, vraiment, je ne voudrais pas rire dans ce sujet; je voudrais être
+sérieux. Mais le comique _positiviste_ est plus fort que moi. Une
+nomenclature n'est pas, n'a jamais été une philosophie, et je ne
+reconnais d'autre mérite à Comte, si mérite il a, que celui d'une
+nomenclature. Otez à ce penseur pillard et frelon celle qu'il a faite
+des sciences et dont j'ai parlé plus haut: mathématiques, astronomie,
+physique, chimie, biologie, science sociale et morale, qu'il classe en
+sciences abstraites et concrètes, et il n'a plus que les idées
+d'autrui, qui ne se cachent pas. En morale, où il n'invente pas plus
+qu'en métaphysique, par exemple Comte donne à ce que nous, chrétiens,
+appelons de ce beau nom de charité, tombé du dictionnaire des anges
+dans la langue des hommes, le nom grotesque, inventé par lui,
+d'_altruisme_.
+
+Eh bien, en matière d'idées, Comte est un _altruiste_! C'est un
+_altruiste_ intellectuel. Quoi donc lui appartient dans son système?
+Est-ce la division du pouvoir en pouvoir spirituel et pouvoir
+temporel, qu'il dit d'ordre majeur, la grande affaire et que le moyen
+âge a léguée au monde moderne? Est-ce la conclusion à laquelle il
+aboutit: la reconnaissance de cette distinction des pouvoirs et
+l'_abolition de toute doctrine officielle_? Est-ce l'idée que le
+gouvernement actuel _doit abandonner le rétablissement de l'ordre
+intellectuel_ à la _libre concurrence des penseurs indépendants_, ce
+qui prouve, par parenthèse, qu'il n'y a rien de plus près d'un
+imbécille qu'un sectaire?... Est-ce même sa définition du progrès, qui
+a besoin d'une autre définition pour qu'on l'entende, et qu'il appelle
+l'_ordre continu_?
+
+Est-ce l'idée, qu'il dit être la plus générale de la _philosophie
+positive_, «que toutes les connaissances humaines doivent être
+dominées par un petit nombre de sciences fondamentales et former un
+tout...»? Est-ce son mépris de la psychologie et de l'économie
+politique?... Est-ce son _altruisme_, à part le mot, que personne ne
+lui dispute? Est-ce sa morale sans Dieu, sans sanction, sans
+immortalité, sans espérance, et pour le plaisir d'être agréable à tout
+le monde? Est-ce sa religion de l'humanité?
+
+Mais tout cela est vieux, détérioré et branlant comme un pont qui
+croule. Tout cela, depuis des temps infinis, jonche, de la plus triste
+façon, le champ de la spéculation humaine. Et c'est avec tout cela,
+pourtant, que vous voulez éclairer le monde jusqu'au fin fond de sa
+dernière illusion! C'est avec cela que vous vous appelez ou qu'on vous
+appelle le seul philosophe des temps futurs, le démonstrateur, le
+positiviste! Faites-vous appeler _poseur_ plutôt! Ce sera mérité et
+plus juste. Je ne sais rien de plus contestable, de moins approfondi,
+de moins approchant du réel, que cette philosophie de l'histoire à
+quoi se réduit, en somme, l'_oeuvre_ de Comte dans Blignières, et qui
+vient après les escamotages de toutes les questions vraiment
+philosophiques: théodicée, métaphysique, vérités abstraites, comme les
+ombres chinoises venaient après les tours de gobelet chez l'autre
+escamoteur.
+
+Oui! malgré ma résolution de rester grave en ce grave sujet de
+philosophie, je n'ai pu résister à la mordante envie d'appeler les
+choses par leur nom, et ce n'est point ma faute, à moi, si ce nom
+n'est pas mélancolique! Auguste Comte était de son vivant un fort
+savant homme en mathématiques, mais en philosophie c'était un
+indigent, excusable peut-être--car chacun veut vivre--quand il
+empruntait les idées qu'il n'avait pas. C'était encore une de ses
+manières d'escamoter, à cet infatigable escamoteur!
+
+Il se fit, comme Arlequin, un habit de toutes pièces, et ces pièces
+avaient malheureusement beaucoup servi. Mais il n'avait pas, il faut
+bien le dire, la grâce d'Arlequin. Un jour, vous vous rappelez la
+comédie? Arlequin s'escamote lui-même, et il n'y a plus rien dans son
+habit bariolé. Eh bien, c'est le seul tour d'escamotage que Comte ne
+fasse pas! Mais l'avenir s'en chargera, et la renommée qu'on arrange
+pour lui aujourd'hui disparaîtra bientôt, dernière muscade sur
+laquelle il ait oublié de souffler.
+
+
+
+
+PHILOSOPHIE POLITIQUE[49]
+
+
+I
+
+Ce n'est pas la brièveté du livre[50] de Beauverger qui nous déplaît
+et même qui nous étonne. S'il peut paraître étrange à quelques
+personnes, et, qui sait? légèrement audacieux, de faire un tableau
+historique de _tous_ les progrès de la philosophie depuis qu'elle
+existe dans un petit volume, assez propret, de 292 pages, ah!
+certainement, ce n'est pas à nous! Nous savons trop pour nous en
+étonner à quel ironique piquet de chèvre Dieu a attaché l'esprit
+humain, et ce qu'il lui donne de cette corde au bout de laquelle
+l'homme passe son temps à rêver l'infini! Pour montrer cela, il ne
+suffit que de quelques pages. Il fut des artistes en Italie qui ont su
+faire tenir un monde d'événements et de figures sur le diamètre d'un
+noyau de cerise ciselé de la pointe d'un canif. Nous croyons ce tour
+de force et de finesse beaucoup plus embarrassant que de concentrer en
+quelques pages les progrès de la philosophie,--politique ou autre. La
+«spirale» de Goethe est une plaisanterie. Ce n'est qu'un tire-bouchon,
+et encore pour la longueur, car un tire-bouchon débouche quelque chose
+et nous voudrions bien savoir quel flacon de vérités essentielles la
+philosophie a jamais débouché! Quand Goethe ne pensait pas à «sa
+spirale», il disait honnêtement: «Si je voulais consigner par écrit la
+somme de ce qui a quelque valeur dans les sciences dont je me suis
+occupé toute ma vie, ce manuscrit serait si mince que vous pourriez
+l'emporter sous une enveloppe de lettre.» Toute l'histoire de la
+philosophie, qui en était, peut donc tenir sur une carte à jouer. Il
+ne s'agit que de l'y faire tenir.
+
+ [49] _Tableau historique des progrès de la philosophie politique,
+ suivi d'une Étude sur Sieyès_, par Edmond de Beauverger (_Pays_, 30
+ juin 1858).
+
+ [50] Leiber.
+
+Et ce n'est point difficile quand on a la tête nette et qu'on ne se
+laisse pas envahir et entamer par la niaiserie des phrases et des
+livres. Si, dans toute littérature, il y a de l'inutile et du
+superflu, il y en a surtout en philosophie dans des proportions
+effroyables. Là les hommes ne sont guères que des échos, des échos qui
+brouillent le son en le répétant. Voulez-vous en juger? Prenez
+seulement le dictionnaire de Bayle, l'histoire de la philosophie de
+Brücker et le vocabulaire de Tennemann, et vous verrez quelle masse de
+rêveurs inutiles, de cracheurs dans les puits pour faire des ronds, se
+trouvent mêlés, pour l'encombrement de nos mémoires, aux quelques
+noms et aux quelques idées, très rares, très clairsemées,--et pour les
+raisons providentielles les plus hautes,--qui ont réellement allongé
+la corde de l'esprit humain et un peu étendu la circonférence de ses
+efforts. Vous verrez qu'il n'y a pas pour l'homme de quoi prendre des
+airs si vainqueurs! Pénélope sans Ulysse, qui, dans l'oisiveté du
+coeur et de l'action, fait et défait éternellement sa tapisserie, la
+philosophie n'a rien mis dans le monde qui n'y fût sans elle; et, si
+elle n'a rien ôté des vérités qu'elle n'a pas faites, elle en a du
+moins beaucoup faussé, et son mérite, quand elle en eut, fut de
+redresser ses voies fausses et d'admettre enfin ce qu'elle avait
+d'abord repoussé. Voilà pourquoi les historiens qui s'occupent d'elle
+peuvent être à la fois humbles et concis.
+
+Beauverger a été concis; mais a-t-il été humble?... La philosophie
+dont il s'occupe dans son livre n'est pas cette philosophie générale
+qui a seule le droit de porter ce nom absolu de philosophie et qui a
+pour prétention de donner la loi de tous les phénomènes. C'est une
+philosophie spéciale et appliquée, et c'est une raison de plus pour
+l'historien d'être très modeste, car de toutes les tentatives de la
+philosophie pour résoudre l'universalité des problèmes, c'est la plus
+vaine et la plus cruellement traitée par les faits. L'histoire
+l'atteste à toutes ses pages: les faits ont toujours plus ou moins
+foulé aux pieds toutes les philosophies politiques. Modeste, sans
+doute, en son propre nom, Beauverger croit trop à la philosophie pour
+l'être quand il parle d'elle. Il a le respect de cette «science
+mixte--(comme il dit, hélas!)--qui rattache les créations et les
+devoirs de la politique aux opérations de la logique et des principes
+universels»; mais, plus tard, peut-être aura-t-il le mépris de toute
+cette logomachie. Beauverger nous fait l'effet d'un esprit
+ouvert,--trop ouvert pour le moment,--mais sensé, et qui se refermera
+naturellement à bien des idées qu'il accepte. La vie intellectuelle
+ressemble à la vie morale. On ouvrait, on tendait beaucoup sa main
+dans la jeunesse; on la ferme et on la retire en vieillissant. Progrès
+amer!
+
+«Personne ne croit--nous dit Beauverger dans sa préface--que la
+politique spéculative n'ait pas d'influence sur la destinée des
+empires et qu'il n'y ait pas d'enseignement à retirer de ses travaux.»
+Personne ne le croit, en effet. Seulement il s'agit de savoir quelle
+fut cette influence, si elle était nécessaire, si elle a été bonne ou
+funeste, et si tous ses travaux valaient plus ou moins, de la part des
+esprits qui dominent ces sujets, que les deux lignes de résumé qui
+pouvaient être l'ouvrage de Beauverger, et qui, malheureusement, ne le
+sont pas. Son livre est comme le pressentiment d'un autre ouvrage,
+qu'il fera ou ne fera pas plus tard, mais qui serait, à coup sûr, s'il
+le faisait dans l'esprit des notes qu'il publie, un de ces livres
+grossissants comme on en a tant publié et qui, sous le nom d'histoire
+d'une philosophie quelconque, tendent à surfaire l'action de toute
+philosophie. Or, ce n'est point d'ouvrages pareils que nous avons
+besoin à cette heure. Ce qu'il nous faut plutôt, ce sont des livres
+qui prennent exactement la mesure de toute philosophie en la
+diminuant.
+
+
+II
+
+En effet, depuis Aristote jusqu'à saint Thomas d'Aquin et depuis saint
+Thomas d'Aquin jusqu'à Kant, que nous prenons pour une date et non
+pour le grand homme qu'on dit, cherchez par quels noms et quelles
+oeuvres l'auteur du _Tableau des progrès de la philosophie politique_
+a comblé le vide d'un si long espace, mais l'a comblé sans le remplir!
+Il ne s'agit pas ici, bien entendu, des talents du gymnaste
+intellectuel que l'on appelle un philosophe, ni même de la _dorure de
+bec_ de la gloire, qui répète parfois et crie des noms, comme les
+perroquets, sans rien y comprendre; mais il s'agit des hommes qui
+représentent, pour les avoir réellement exprimées, le petit nombre de
+vérités nécessaires à la vie et à l'honneur de l'esprit humain. Eh
+bien, franchement, que trouverez-vous, sinon un tourbillon d'atomes,
+une poussière d'intelligences que le vent de leur temps a soulevées,
+mais qu'il faut laisser maintenant tranquilles au fond de leurs
+cercueils!
+
+Dans l'antiquité, Beauverger nous cite Platon, Xénophon, Polybe,
+Cicéron, saint Augustin;--mais Platon n'est qu'un poète, et saint
+Augustin est un prêtre chrétien, ce qui est tout le contraire d'un
+philosophe. Or Xénophon, Polybe, Cicéron pèsent assez peu en
+philosophie. Au moyen âge, qu'est-ce que Buridan, Gilles de Rome,
+Henri de Gand, Marsile de Padoue? Qu'est-ce même, à la Renaissance,
+que ce Machiavel dont on ne peut dire encore tout à l'heure si, dans
+son _Traité du Prince_, il a parlé sérieusement ou s'il a raillé?
+Luther et Calvin sont des fondateurs de religion, des bâtisseurs
+d'église contre Rome. Ils comptent comme prêtres et non comme
+philosophes. Mais qu'est-ce que Languet et Hotman? Qu'est-ce que
+Althusius et Boshorn? Qu'est-ce même que Grotius? Qu'est-ce que
+Bynkershoek, ce nom qui n'est plus coassé que dans les écoles? Voici
+Bacon et Descartes, il est vrai, voici Spinoza. Mais le néant revient.
+Qu'est-ce que Thomas Smith et Thomas Morus, et Sidnay, Needham et
+Milton, Milton comme philosophe? Qu'est-ce qu'Harrington et son
+_Oceana_? Qu'est-ce que Howell et sa _Dendrologie_? Qu'est-ce que
+Hobbes, _l'enfant robuste_ de son système? Qu'est-ce que Ramsay? Nous
+arrivons au XVIIIe siècle, dont la philosophie n'est plus qu'une
+négation, une critique de philosophie, qui finit et se renouvelle dans
+Turgot, Condorcet, Herder, Kant et, Beauverger nous dit: Sieyès.
+Beauverger a pour Sieyès une admiration très logique, et que l'on
+comprend très bien venant d'un homme qui croit que la philosophie
+politique est une des grandes inventions de l'esprit humain; car
+Sieyès est l'expression la plus concentrée, la plus immobile et la
+plus dure de la philosophie politique. Certes! quand on descend d'une
+pareille chaîne d'esprits et qu'on va d'Aristote à... Sieyès, à
+travers le christianisme, qui, de toutes les manières, fut une
+révélation, on se demande ce qui aurait manqué à l'humanité, devenue
+chrétienne, quand elle n'aurait pas eu, pour tracasser ses annales,
+tous ces gaillards-là?
+
+Elle serait allée son train tout de même. Elle aurait, au fond, à peu
+de chose près, la même histoire, et ce sillage de quelques erreurs de
+plus ou de moins n'aurait guères altéré ou changé le miroir de cette
+mer immense. Et même quand les grands noms,--et vous venez de voir si
+on peut les compter!--quand les noms dignes de leur bruit auraient
+manqué aussi comme les autres, croit-on que c'eût été un si grand tort
+de vérité fait à la terre? La terre n'a pas déjà tant besoin de
+philosophie! L'homme en fait comme il s'agite, parce qu'il est une
+créature de passage, d'inquiétude et d'orgueil, qui veut savoir pour
+ne pas se soumettre. Mais sa triple vie, morale, sociale,
+intellectuelle, ne dépend pas de si peu que cela! Ce qu'il lui faut de
+vérité pour vivre et de lumière pour l'éclairer, il les trouve dans la
+tradition et dans l'histoire.
+
+Qu'est-ce que toutes les philosophies du monde ont ajouté aux
+traditions de la vérité primitive et à celle qui les résume toutes,--à
+la doctrine de Jésus-Christ? L'erreur, l'adroite erreur de l'auteur
+des _Progrès de la philosophie politique_, est d'avoir confondu avec
+les philosophes les hommes qui ont développé et appliqué à leur façon
+les idées et les enseignements de l'Église; mais ces hommes, nous les
+réclamons! ils n'appartiennent pas à son système.
+
+Qu'il prenne, s'il veut, Fénelon, l'auteur du _Télémaque_ et le
+précepteur du duc de Bourgogne; mais qu'il ne mette la main ni sur
+Suarez, ni sur Bellarmin, ni sur Bossuet lui-même, car Bossuet, comme
+saint Augustin, n'a pas cessé d'être un évêque, et sa _politique_
+n'est point tirée de l'ordre philosophique, mais de l'Écriture Sainte.
+De pareils hommes ne peuvent s'atteler, ni de gré ni de force, au joug
+d'un système qui regarde comme un _progrès_ l'esprit politique du
+XVIIIe siècle, et qui le glorifie dans ce quinze-vingts de sa propre
+pensée, laissé, par le dédain de Bonaparte, accroupi dans les ténèbres
+de sa constitution impossible,--_l'abbé_ Sieyès.
+
+
+III
+
+Médiocre et triste résultat! La foi en ces choses que la philosophie
+travaille à la main--les Constitutions--a incliné Beauverger à une
+admiration compromettante, parfaitement indigne d'un esprit qui a
+souvent de la critique et de justes appréciations.
+
+C'est que Beauverger--il faut bien le dire!--est un homme du XVIIIe
+siècle. Il l'est, à la vérité, avec les réserves que font les
+honnêtes gens dans ce temps-ci, mais il l'est, nonobstant, de
+sentiment, d'idées, de _rêveries_. L'abstraction lui voile, à toute
+minute, la réalité. S'il est à genoux de fondation devant un si pauvre
+homme que Sieyès, on ne peut plus dire sa position devant Montesquieu,
+et on le conçoit. Montesquieu n'est pas seulement l'homme d'une
+constitution comme Sieyès; il l'est de toutes les constitutions
+possibles, qu'il explique et détaille dans son _Esprit des Lois_,
+comme des mécanismes qu'on démonte, pour en faire mieux comprendre le
+jeu. Du reste, dans sa conception politique, l'auteur du _Tableau
+historique des progrès_ n'a pas dépassé Montesquieu. Il s'arrête à la
+notion vague de liberté qui suffisait à tous les esprits soi-disant
+politiques du XVIIIe siècle, et qu'il définit aujourd'hui, à la
+dernière page de son livre: «la liberté par les institutions».
+«L'utopie--nous dit-il--tourne, depuis deux mille ans, dans le même
+cercle sans rien produire», comme si l'utopie n'était pas
+essentiellement de la philosophie politique! Et il ajoute, par une
+opposition qu'il est difficile de comprendre: «La philosophie
+politique ne vogue pas sans boussole sur cette mer des destinées où
+Dieu lui apparaît comme pôle et la vraie liberté pour port.» Mais
+l'utopie aussi a parlé ce langage. Elle l'a parlé quand elle a manqué
+de tempérament ou de bravoure. Elle est restée aussi, comme une sage
+petite fille, les yeux baissés et les mains jointes sur sa ceinture,
+dans cette idée prude ou hypocrite d'une _vraie liberté_, et elle a
+mis Dieu par-dessus. Mais quel Dieu? Voilà le noeud de toute
+l'affaire. Le Dieu de Beauverger ne serait-il que le Dieu du _Vicaire
+savoyard_ de Jean-Jacques, et, parmi tant de libertés fausses, quelle
+est donc _sa vraie liberté_?...
+
+
+IV
+
+C'est là ce que son livre n'a pas dit. Fadeurs et fadaises! Disons,
+nous, quelque chose que les esprits impatients de netteté et de
+consistance puissent au moins saisir. Il n'y a que deux économiques en
+présence ici-bas, celle de la tradition et celle des rêveurs, et, dès
+leur _à priori_, elles s'opposent. L'économique de la tradition place
+la richesse dans le monde en germe et dans le ciel en fleur.
+L'économique des rêveurs la met, elle, dans l'action illimitée de
+l'homme et dans la disposition des trois règnes de la nature. De là
+leurs conceptions si diverses! Fataliste au premier chef, et au second
+inconséquente, l'économique des rêveurs a encore ceci de
+particulièrement absurde qu'elle croit au bonheur absolu sur la terre
+et qu'elle pose l'obligation stricte pour les gouvernements de le
+réaliser. Ainsi, d'une part, l'idée que l'homme fonction doit le
+bonheur à l'homme individuel, et, d'autre part, l'idée de ce bonheur
+que vous ne pouvez faire définir au plus modeste et qui n'en sera pas
+moins toujours un inventaire de Dieu, supérieur de tout à l'_aurea
+mediocritas_ d'Horace, voilà la double source d'où sont sorties
+toutes les utopies, toutes les révolutions, toutes les démences, et
+cela dans tous les temps, mais plus particulièrement dans les temps
+modernes, où la personnalité humaine a pris de si monstrueuses
+dilatations.
+
+Or, rien de plus radicalement faux que ces idées! Nul ne doit le
+bonheur à personne. Quand l'homme dit: «Je ferai ton bonheur», il dit
+une fatuité. Le bonheur est la dette de chacun à soi-même, et nul n'en
+dispose que soi seul. L'ordre universel le renferme par le libre
+arbitre; il est au fond de nos consciences, dans l'exercice de nos
+vertus. Mais la fonction terrestre ne doit que l'ordre matériel,
+l'ordre dans les rues;--mais elle nous le doit à _tout prix_, et si
+nous confondons notre dette, à nous, avec la sienne, tous les
+sophismes vont se redresser avec fureur. Il n'y a qu'un bon
+gouvernement qui soit possible dans la nature même des choses, qu'un
+seul, quels que soient les climats, les caractères, les idées; il ne
+nous doit pas le bonheur cependant. C'est ce que les philosophies
+politiques, en dehors des idées chrétiennes, n'ont pas compris, et ce
+que celle de Beauverger, s'il en avait une à lui,--car il n'en a
+point,--ne comprendrait pas davantage. Toutes les philosophies
+politiques, sans exception, n'ont jamais compris que le bonheur
+ici-bas est restreint, relatif, chétif et borné, et qu'il ne dépend
+que de l'usage fait par chacun de nous de ses facultés! Elles parlent
+toutes du bonheur des peuples. Elles s'abreuvent à cet abreuvoir.
+Aveugle méconnaissance de la réalité humaine! Aucune de ces
+orgueilleuses philosophies n'a su prévoir que la postulation
+éternelle de l'impossible devait aboutir au déchaînement de tous les
+tocsins, et que l'envie, cette hôtesse de nos coeurs, aurait toujours
+le prétexte de la satisfaction des esprits sages pour justifier ses
+horribles animosités.
+
+Eh bien, c'était là une idée, c'était là un _criterium_ dont on
+pouvait partir, puisqu'on s'occupait d'une histoire de la philosophie
+politique! Si une telle pensée, par exemple, s'était emparée de
+l'esprit de l'auteur du _Tableau historique des progrès_, et qu'il eût
+examiné à sa lumière les doctrines et les hommes dont il fait la revue
+dans son livre, ses appréciations auraient à l'instant même revêtu un
+caractère d'originalité et de profondeur qu'elles n'ont pas. Ce titre
+même de _Tableau des progrès de la philosophie politique_ aurait
+contracté le mordant d'une ironie, et n'en serait ainsi que mieux
+entré dans les esprits. En effet, avec ce point de vue des deux
+économiques d'ici-bas, qui simplifie tout, en embrassant par leur côté
+le plus général tous les philosophes et toutes les philosophies, la
+preuve eût été suffisamment faite du peu de progrès que la philosophie
+est réellement en droit de compter. En dehors du christianisme, ces
+progrès sont nuls, et dans le cercle du christianisme il ne peut pas y
+avoir progrès, puisqu'il y a vérité. Le christianisme progressif est
+une expression des temps modernes, injurieuse dans sa bienveillance,
+et ne tendant à rien moins qu'à la négation du christianisme, qui est
+absolu puisqu'il est divin. Malheureusement, c'est le christianisme,
+purement et sévèrement entendu, qui manque à Beauverger. Il n'est
+qu'un philosophe de demi-teinte, de deuxième ou troisième degré,--nous
+le voulons bien,--mais il faut être quelque chose de plus qu'un
+philosophe, même en taille-douce, pour juger la philosophie, et par la
+raison qu'il faut être toujours supérieur à ce que l'on juge pour le
+bien juger!
+
+
+
+
+P. ENFANTIN[51]
+
+
+I
+
+De quelles catacombes sortent-ils? On n'y pensait plus. On les croyait
+finis. Ce flot de vingt ans qui engloutirait tant de choses avait
+passé sur eux, ne leur laissant qu'une épitaphe. Le siècle, indulgent
+pour les folies de sa jeunesse, n'avait plus pour eux qu'un sourire. O
+folies! carnaval! descentes de toutes les courtilles! Les tuniques
+bleues de 1830 semblaient suspendues au clou, éternel et immobile.
+Saint-Simon le prophétique, comme Fourier l'hiéroglyphique, comme
+Cabet, l'innocent Cabet, l'icarique, ces grands excentriques dans
+l'utopie, n'étaient plus que des curiosités intellectuelles, mises au
+garde-meuble du XIXe siècle, le plus grand marchand de bric-à-brac de
+tous les siècles!
+
+ [51] _Réponse au R. P. Félix sur les quatrième, cinquième et sixième
+ conférences de Notre-Dame_ (_Pays_, 7 mai 1858).
+
+Après les malheurs de Ménilmontant, les prêtres de Saint-Simon
+étaient, comme on le sait, devenus laïques, et ils avaient même grimpé
+en quelques années, avec beaucoup d'agilité, à des positions qui ne
+manquaient ni d'élévation ni d'influence. Ils ne disaient mot de la
+doctrine, du moins devant le public, mais on remarquait qu'ils se
+tenaient comme des crustacés et s'appuyaient les uns les autres. Ils
+n'avaient pas pour rien _communié_ à la salle de la rue Taitbout; mais
+cela se comprend et cela touche presque... Ce qui unit peut-être le
+mieux les hommes pour les jours de maturité et de sagesse, ce sont les
+sottises faites en commun dans la jeunesse; ce sont les bêtises de
+leur printemps!
+
+Mais on se trompait. Ils n'étaient pas finis. Le manifeste, car c'est
+un manifeste que le P. Enfantin vient de publier sous ce titre
+singulier, mais modeste: _Réponse au R. P. Félix sur les quatrième,
+cinquième et sixième Conférences de Notre-Dame_[52], prouve, par sa
+teneur, ses termes exprès, le ton qui l'anime, que le saint-simonisme
+n'est pas mort ou que ce qui en survit n'est pas simplement une
+opinion individuelle. Il prouve, ce manifeste ironique ou patelin (et
+peut-être tous les deux), que le saint-simonisme a gardé la prétention
+d'être une Église, une Église cachée et qui se croit persécutée sans
+doute, car le mépris d'un temps qui a encore à sa disposition les
+lucidités du ridicule et l'éclat de rire peut paraître à certaines
+gens sensibles une persécution.
+
+ [52] Capelle.
+
+Le manifeste dit _nous_, comme si Enfantin parlait au nom de quelque
+chose de constitué, de collectif et d'officiel, avec quoi non
+seulement l'avenir, mais le présent fût obligé à compter. Quoique le
+paletot soit boutonné par-dessus la tunique, l'incognito laïque du P.
+Enfantin ne veut pas être gardé... Il y a dans cette mise en scène de
+jolies finesses. La signature de la brochure (P. Enfantin) veut aussi
+bien dire Père Enfantin que Pierre ou Paul Enfantin. Un bout du prêtre
+passe, comme un bout de décoration!
+
+Écoutez ces solennelles paroles: «En parlant de nos travaux
+productifs,--dit Enfantin (page 44 de sa brochure),--je peux les
+comparer aux tentes que saint Paul tissait et vendait pour vivre, pour
+avoir la force de semer partout sa parole de vie... Alors, pour lui,
+comme aujourd'hui pour nous, la foi ne donnait pas de quoi vivre. Ce
+fut longtemps après saint Paul que l'on put dire: _Le prêtre vit de
+l'autel_... Êtes-vous bien certain que nous n'employons pas le produit
+de nos tentes d'une part à protéger notre _foi qui n'est pas
+salariée_, comme le sont _plusieurs et spécialement la vôtre_, de
+l'autre à guérir, à soutenir, à relever nos pauvres, à qui nous
+n'infligeons pas la discipline et à qui nous ne conseillons pas de se
+l'infliger à eux-mêmes?...»
+
+C'est ainsi qu'Enfantin, l'ex-pape saint-simonien, se pose à nouveau,
+non pas en saint Pierre de cette foi, mais en saint Paul de l'Église
+future qui doit prochainement succéder à la vieille Église chrétienne,
+et déclare aujourd'hui avoir--comme prêtre!--non pas charge d'âmes
+(le mot serait trop chrétien), mais charge de corps, charge de chair
+souffrante. Oui! à en croire cette déclaration, onctueusement superbe,
+où le père suprême, qui n'est plus vêtu de bleu, mais de noir, parle
+doux, comme l'huissier de Molière:
+
+ Il est vêtu de noir et parle d'un ton doux!
+
+à en croire cette déclaration, l'Église saint-simonienne existerait.
+Et non seulement elle existerait, mais elle ferait ses oeuvres de
+miséricorde; elle fonctionnerait, elle officierait comme église parmi
+nous qui ne la voyions plus et qui la tenions pour morte et déshonorée
+sous des jugements de police correctionnelle,--genre de martyre,
+celui-là, qui n'aurait pas convaincu Pascal! Enfantin nous l'affirme.
+Seulement, c'est trop peu ou ce n'est pas assez que sa déclaration.
+Puisqu'il apporte ici une parole dont il ne se servait plus depuis
+longtemps, nous lui demanderons où se tient cette église dont il parle
+comme d'une force organisée et agissante? Puisqu'il dit _nous_ avec
+cette pompe, nous lui demanderons quel est le nombre des adhérents à
+la foi saint-simonienne qui soient prêts à la confesser? Puisqu'il
+fait le saint Paul, qu'il l'imite jusqu'au bout! Saint Paul savait le
+nombre des chrétiens d'Éphèse, de Corinthe, de chez les Galates... Si
+vraiment l'Église saint-simonienne est une réalité, si effectivement
+Enfantin représente la foi, la volonté, le consentement de plusieurs
+en faisant la déclaration scandaleuse qu'il vient d'opposer tout à
+coup à l'enseignement d'un prêtre catholique, orthodoxe et respecté,
+nous dirons qu'il nous importe, à nous chrétiens, de savoir le danger
+qui nous menace, et si tout cela, comme nous le pensons bien plutôt,
+n'est que rêverie de visionnaire attardé qui ne peut guérir de son mal
+de jeunesse. Il importe qu'on le sache aussi afin que justice soit
+faite encore une fois de cette folie qui repousse, après vingt-trois
+ans, comme un polype indestructible, dans les têtes dont on le croyait
+arraché, et qu'enfin on n'y revienne plus!
+
+
+II
+
+En effet, malgré les précautions diplomatiques et séniles d'Enfantin
+pour cacher et faire accepter à la pudeur publique, qu'elle outrage,
+une doctrine qui se trouvait plus religieuse d'aller toute nue quand
+elle était plus jeune, il ne faut pas perdre de vue qu'il s'agit ici,
+comme au temps où le saint-simonisme cherchait la femme, de la
+réhabilitation de la chair. Réhabiliter la chair,--l'expression est
+maintenant consacrée,--l'élever au niveau de l'âme, qui ne doit plus
+lui commander, cette idée anarchique et grossière, chère à tant
+d'hérésies, qui, en l'infectant, en ont épouvanté le monde, voilà le
+premier et le dernier mot de Saint-Simon et de son évangéliste
+Enfantin. Campée audacieusement à la tête d'une théorie comme l'aurait
+lancée Saint-Simon tout seul, ce gentilhomme impertinent et dépravé
+qui se croyait sorti de la cuisse de Charlemagne, dont il descendait
+peut-être par Eginhard, cette idée, dans sa crudité, eût probablement
+révolté jusqu'aux vices d'un temps aussi admirablement couard que le
+nôtre, sans le travail de haute confusion et d'immense hypocrisie que
+vient de lui faire subir M. Enfantin. Le croirez-vous? dans cette
+réponse, dont les conférences du P. Félix ne sont que le prétexte, M.
+Enfantin assimile, avec une perversion du sens intellectuel qui
+pourrait bien être une perversité, sa pensée à la pensée chrétienne.
+
+Le Verbe a été fait chair, dit saint Jean, et il a habité parmi nous.
+Or, c'est en tordant ce texte sous une interprétation qui ment à nous
+ou à elle-même, que le théologien du saint-simonisme essaie de nous
+faire accepter la divinité de la chair: «Cette divinité n'est plus
+dans l'hostie,--dit-il, en commençant par un blasphème,--symbole,
+figure, mysticité! Non! elle est sur les champs de bataille, couverts
+de _frères blessés_ qui se sont égorgés entre eux... Elle est dans des
+bouges infects où l'homme meurt de douleur, de honte et de misère...
+Elle est sur ces calvaires impies où l'homme condamne à _mort son
+frère_... Elle est dans les ateliers où l'on travaille... dans les
+_lupanars_ où la _fille du peuple_ vend _sa chair_ (bien portante)
+jusqu'à ce qu'on la jette _pourrie_ à l'hôpital. Elle est en _moi_ et
+dans l'homme du peuple, qui _est l'Homme-Dieu du Golgotha_...» Telle
+est l'énumération par laquelle Enfantin ouvre son livre; et ces huit
+premiers paragraphes, dont nous abrégeons le contenu tout en en
+signalant l'idée, contiennent l'essence de sa brochure.
+
+La chair de l'homme, dont la substance est dévorée par les maladies
+qui la mènent à la mort, et la chair du Verbe, prise par lui, le
+Verbe, dans des entrailles immaculées, et dont la substance immortelle
+doit braver la mort et donner ici-bas un témoignage de puissance et de
+toute-puissance par le fait éclatant de la résurrection, ces deux
+contraires du tout au tout sont mêlés par Enfantin dans les plateaux
+d'une seule balance, et il en _constate_ l'égalité. Il en fait de même
+de son esprit à lui, Enfantin! et de l'esprit de Jésus-Christ, et il
+croit évidemment que nous admettrons de telles choses. Il semble avoir
+un oeil qui grossit l'infiniment presque rien et un oeil qui réduit à
+presque rien l'infiniment grand. Son procédé, s'il est de bonne foi,
+ce dont il est d'ailleurs permis de douter pour l'honneur de son
+intelligence, consiste à renverser la pyramide, mais en élargissant la
+pointe qui formait le haut et en en diminuant la base. C'est donc,
+tout en parlant avec componction des idées chrétiennes, le
+renversement, bout pour bout, de ces idées, et la ruine de la
+civilisation qu'elles ont faite.
+
+On sait de reste ce qu'a été cette civilisation, fondée sur le
+principe de la pénitence, qui n'est autre chose que la sanction de la
+morale en Dieu, sans laquelle sanction il n'y aurait point de morale.
+Cette civilisation a donné des fruits dont nous vivons toujours,
+quoique nous les ayons empoisonnés. Eh bien, prenez-en aujourd'hui
+toutes les forces vives, et demandez-vous ce qu'elles deviennent avec
+ce panthéisme charnel qu'Enfantin proclame comme la religion du
+progrès! Est-ce le sien?
+
+Pauvres diables de dieux que les dieux d'aujourd'hui!
+
+Enfantin, qui, s'il n'a pas été Dieu, en a été bien près, condamne la
+guerre, par amour et respect de la chair, avec ces lâchetés
+d'humanitaire qui auraient fait reculer le droit humain de plus d'un
+siècle si elles avaient eu dernièrement de l'action à Sébastopol! Il
+se jette à genoux pour nous demander grâce en faveur des assassins,
+aimant mieux supprimer la morale que d'utiliser l'échafaud. Il sourit
+aux prostituées, qu'il indulgencie, embrasse et pardonne, mais à la
+condition qu'elles ne flétriront jamais leur précieuse chair par le
+repentir: Entendez-vous, mesdemoiselles? Il voit le capucin de
+l'Église romaine avec un dégoût plein d'entrailles, il est vrai, car
+Enfantin, qui joue à la grande tendresse du Père, fourre des
+entrailles partout, jusque dans ses dégoûts. Et comment pourrait-il
+supporter le capucin, le héros des vertus humbles, simples et fortes,
+qui dominent le corps et le font magnifiquement obéir? La chair n'a
+pas ses joies dans le capucin. Enfin, il finit par cet idiotisme de
+toutes les sectes du progrès, quelque nom qu'elles portent:
+l'affirmation de l'actualité ou de l'éventualité du royaume des cieux
+sur la terre. Vous le voyez, le changement qui s'est opéré,
+doctrinalement parlant, en ces vingt-trois années, n'a pas été
+immense. L'esprit se modifie peu chez les saint-simoniens. Il n'y a
+que la chair qui change. Le bel Enfantin de la galle Taitbout ne se
+reconnaîtrait plus et ne pourrait maintenant fasciner personne; mais,
+quant à la religion qu'il enseigne, elle sort du silence, qu'elle a
+gardé si longtemps, absolument la même qu'elle y était entrée. Elle
+n'a rien gagné à ce silence,--si ce n'est pourtant de l'avoir gardé.
+Il ressemblait tant à l'oubli!
+
+
+III
+
+Encore une fois, pourquoi aujourd'hui le rompt-elle? On dit que les
+amis d'Enfantin, sécularisés, comme lui, depuis près d'un quart de
+siècle, n'ont pas applaudi à la démonstration inopinée de leur ancien
+pontife, et que, ne pouvant plus le déposer, ils se seraient
+contentés, s'ils l'avaient pu, de l'interdire. Sans donner à ce bruit
+plus de consistance qu'il n'en a, toujours est-il qu'il est
+inconcevable qu'à propos d'une des mille prédications de l'Église
+catholique Enfantin ait eu le besoin de répondre, pour le compte du
+saint-simonisme attaqué! Seulement, à part l'inspiration de sacerdoce
+rétrospectif qui l'a saisi, il n'a pas été autrement inspiré.
+
+Enfantin n'a jamais eu de talent littéraire. Autrefois, celui qu'on
+lui reconnaissait était dans sa figure, qui ne lui avait pas coûté un
+sou, comme dit Sterne, et qui lui avait procuré cette sublime fonction
+d'hiérophante saint-simonien, qui ouvrait irrésistiblement les bras en
+disant à la femme libre et à la chair qui se sentait: «Venez à nous!»
+La manière dont il le dit aujourd'hui aura probablement moins de
+succès. Personnalité profondément troublée, et qui l'est sans doute
+pour le reste de sa vie par le souvenir de sa fonction grandiose,
+Enfantin publia, il y a quelques années, une autre brochure (son
+souffle ne va pas jusqu'au livre), dans laquelle il se comparait, si
+nous nous en souvenons bien, à Nicolas, empereur de Russie, et nous
+apprenait que lui, Enfantin, la puissance morale, était né la même
+année que cette grande puissance matérielle. Il a donc à présent
+quelque chose comme soixante-deux ans.
+
+A cet âge, le talent littéraire ne vient guères quand il n'est pas
+venu. Sa brochure est assez médiocre. Les formes qu'elle revêt avec
+affectation n'appartiennent ni à Enfantin ni au saint-simonisme; elles
+appartiennent à la littérature chrétienne, sans laquelle, même comme
+exposition d'idées, le saint-simonisme n'aurait jamais dit deux
+mots... Il serait tolérable peut-être que ces gens-là (s'ils le
+pouvaient) fissent leur affaire sans prendre niaisement notre dogme,
+nos formules, notre style, obligés à imiter notre manière d'être pour
+nous répondre et nous parodier. Du moins ils seraient issus
+d'eux-mêmes et non d'un plagiat hébété, d'une contrefaçon belge de
+l'Évangile, et d'un vol dont ils ne trouvent plus le profit et la
+propriété dès qu'il est une fois accompli.
+
+
+IV
+
+La Critique qui examine les livres dans les journaux a été jusqu'à ce
+jour infiniment discrète sur le compte d'Enfantin et de l'étrange
+publication qu'il vient de risquer. Est-ce dédain? indifférence?
+embarras?... Mais elle ne s'est pas expliquée sur le compte d'un livre
+qui, selon nous, et pour des raisons plus hautes que le livre et ce
+qu'il contient, méritait d'être signalé. Seul, un journal religieux,
+de conviction catholique, mais dont la qualité n'est pas précisément
+la hardiesse, a donné sur la démonstration d'Enfantin un article d'un
+ton très piquant, très résolu et du détail le plus renseigné. La plume
+qui a écrit ce petit chef-d'oeuvre de polémique aiguisée est une main
+de femme, qui a signé Marie Recurt. Le hasard, ce n'est pas sa
+coutume, a été spirituel. Le seul adversaire qu'il ait suscité à
+Enfantin est une femme. Il en a longtemps cherché une, sans la
+trouver. En voici une autre, qu'il trouve sans la chercher, et qu'il
+ne se félicitera pas d'avoir rencontrée. Madame ou mademoiselle Marie
+Recurt est une Judith chrétienne, dont la plume coupe comme le glaive.
+Chrétienne, elle s'est levée pour objecter à l'homme de la chair la
+chair corrompue, et l'esprit de vie à l'esprit de mort! Depuis que
+cette héroïque, qui a fait besogne d'homme quand les hommes se sont
+abstenus sur la question du saint-simonisme ressuscité, depuis,
+disons-nous, que cette héroïque a parlé, Enfantin a-t-il
+intérieurement reconnu son maître? Toujours est-il qu'il n'a pas
+répondu comme au père Félix... et qu'il semble, lui et ses amis,
+recommencer un nouveau silence. En sortira-t-il encore une fois?...
+Franchement, nous eussions aimé à le voir entrer en lice contre cette
+femme qu'il s'est attiré, lui qui demande l'émancipation de la femme
+et la dresse dogmatiquement d'égale à égal avec l'homme. Est-ce qu'il
+ne trouve pas que mademoiselle Marie Recurt soit assez émancipée et
+digne de se mesurer avec un pontife?...
+
+Nous eussions sonné volontiers la trompette de ce tournoi,--mais,
+hélas! les saint-simoniens aiment la paix et la veulent...
+universelle!
+
+
+
+
+LE PÈRE VENTURA[53]
+
+
+I
+
+Le P. Ventura a publié les sermons qu'il a prononcés devant Sa Majesté
+l'Empereur, à la chapelle des Tuileries, en 1857, et l'illustre
+théatin, dont la pensée--comme l'on sait--est toujours une pensée
+d'ensemble et d'unité profonde, les a publiés sous un titre collectif
+qui dit bien, en un seul mot, le sens particulier de ces discours.
+
+ [53] _Le Pouvoir chrétien: Discours prononcé à la chapelle impériale
+ des Tuileries, pendant le Carême de 1857(Pays, 13 juillet 1858)_.
+
+Ils ont, en effet, un sens particulier. Ils sont bien, comme tous les
+sermons des prêtres chrétiens, depuis saint Paul jusqu'à saint
+Ambroise et depuis saint Ambroise jusqu'à Bourdaloue et Bossuet, la
+vérité de Jésus-Christ dans toutes ses portées pour le coeur et pour
+l'esprit, la vérité avec son caractère absolu et universel; mais ils
+ont cependant quelque chose de différent aussi, et qui n'est pas
+seulement une question de talent, d'originalité et de forme. En si
+haute matière, il s'agit vraiment bien de cela! L'enseignement du P.
+Ventura a, pour la première fois, une _direction_ qu'aucun
+prédicateur, en s'adressant à une de ces puissances qui ne gardent
+devant Dieu que la majesté du respect, n'a donné au sien, et même
+parmi les plus imposants et les plus hardis. Jusqu'ici, tous les
+sermonnaires qui prêchaient aux souverains les devoirs que leur
+grandeur leur impose, tout en se plaçant le plus près possible du
+coeur qui les écoutait, par un autre côté se maintenaient à distance.
+Ils ne descendaient pas la marche qui sépare la religion de la
+politique. Ils restaient sur le haut du degré. Le P. Ventura n'a pas
+craint de le descendre. Il savait à qui il parlait.
+
+Il n'a pas craint de se placer aussi près de l'esprit que du coeur,
+aussi près des choses contemporaines que de celles de l'éternité, en
+parlant à celui que nous pouvons appeler l'Homme du Temps. Il a mis sa
+main, sa main libre de prêtre, sur les questions du moment, et il a
+été tout à la fois sarcerdotal et politique. Le livre qui a recueilli
+ses discours s'appelle maintenant le _Pouvoir chrétien_[54].
+
+ [54] Gaume frères et J. Duprey.
+
+Du reste, une telle nouveauté était justifiée. Les événements qui se
+sont accomplis dans le monde moderne ont été si puissants et si
+terribles, les esprits et les âmes ont été remués à de telles
+profondeurs, que le prêtre lui-même, le prêtre, qui vit dans un écart
+sublime et dans l'impassible lumière du sanctuaire, en a ressenti le
+contre-coup. Ne croyez plus à la chronologie! Entre 1857 et 1757 il y
+a certainement plus d'un siècle. Entre 1857 et 1657 il y en a
+certainement plus de deux. Il y a plus que du temps, il y a de
+l'événement,--il y a la révolution française et les Napoléon, deux
+fois sauveurs. Si Bourdaloue et Bossuet avaient vu de telles choses,
+ils ne prêcheraient point, croyez-le bien! comme ils prêchaient devant
+un roi tranquille, qui vivait et s'endormait dans la mort avec cette
+pensée que sa race était immortelle. Ils n'auraient pas maintenant
+exactement le genre de prédication qu'ils avaient lorsque les pouvoirs
+humains n'avaient pas reçu les épouvantables atteintes qui les ont
+brisés et dont, hélas! ils saignent toujours. Quelque chose de si
+incomparable à tout s'est produit parmi nous que même la situation du
+prêtre, de cet homme qui n'est qu'une voix,--_vox clamantis!_--en est
+modifiée.
+
+Bourdaloue et Bossuet, ressuscités parmi nous, seraient donc tenus de
+jeter sur le temps--sur le détail des questions du temps--ce regard
+pénétrant qui n'a jamais manqué au prêtre, si surnaturellement
+pratique. Ils n'enseigneraient plus seulement une royauté entre
+toutes: l'individu royal, pour ainsi dire; mais ils referaient les
+notions défaites, et leurs sermons, comme ceux du père Ventura,
+s'appelleraient le _pouvoir chrétien_. Le pouvoir, voilà l'_Ucalégon_
+qui brûle; le pouvoir chrétien, c'est le pouvoir étreint et sauvé!
+Bourdaloue et Bossuet, au XIXe siècle, auraient compris, ces grands
+hommes, quelle initiative est maintenant de rigueur pour ceux-là qui
+tiennent l'anneau de Salomon dans leur main. Ils auraient compris,
+enfin, que si le chrétien manque de précision dans ses initiatives,
+Proudhon est dans son droit et qu'il déborde comme un flot.
+L'individualisme qui veut se sauver, du moins jusqu'à la mort,
+intervient avec ses fantômes, et, resté muet s'il peut l'être, le
+chrétien prend à sa charge une partie des malheurs du temps et il en
+répond devant Dieu!
+
+
+II
+
+C'est sous l'empire de ces pensées que nous avons ouvert le livre du
+R. P. Ventura. Nous ne l'avons pas entendu. Les souvenirs de
+l'orateur, plus ou moins brillant, ne nous voilaient pas l'homme
+d'idée. Le P. Ventura est bien l'un et l'autre. Il a la double faculté
+de la réflexion et de l'expression instantanée. Le charbon d'Isaïe
+s'allume sur ses lèvres, mais il n'en a pas moins le repli de la
+réflexion et les facultés qui servent à creuser un sujet. Si l'on ne
+craignait pas d'offenser une tête théologique de sa force, on dirait
+que le P. Ventura est une intelligence philosophique. Il est, avec le
+P. Gratry, un des esprits les plus aptes à la lutte dans la grande
+bataille philosophique qui n'est pas finie. Indépendamment de la
+lumière que tout prêtre porte dans sa main, par cela seul qu'il est
+prêtre et qu'il allume son flambeau à la source de toute splendeur, le
+P. Ventura avait pour la Critique l'intérêt d'un esprit de l'ordre le
+plus élevé, qui jusque-là s'était illustré dans de très puissantes
+polémiques, mais que l'événement et le choix de l'Empereur mettaient
+en demeure de se montrer fécond et net dans sa fécondité et de dire
+enfin le mot suprême, que, sur toutes les questions, le christianisme,
+s'il rencontre un homme de génie, n'a jamais manqué de prononcer!
+
+
+III
+
+Eh bien, ce mot-là, le P. Ventura l'a-t-il fait entendre? On le
+cherche, et un tel mot ne se cherche pas, dans cet énorme volume de
+cinq cent soixante pages où la lumière passe sur toutes, mais ne se
+condense dans aucune de manière à former ce noyau qu'il faudrait pour
+tout éclairer! Certes! il y a là des accents superbes, un style
+étonnant, remuant et remué, et français à nous faire penser que nous
+avons là, dans cet Italien, un éloquent compatriote; mais est-ce tout?
+Que l'illustre théatin nous le pardonne: si la franchise est le devoir
+du prédicateur vis-à-vis des puissances, elle est le devoir rigoureux
+de la part du chrétien vis-à-vis du prédicateur. C'est l'instrument
+de l'observatoire catholique à mettre au point du firmament. Dans ces
+cinq cent soixante pages, y a-t-il autre chose que des généralités
+vagues, dans une excellente direction il est vrai, mais n'aboutissant
+pas au conseil précis que le législateur veut entendre puisque, dans
+la magnanimité de son intelligence, il vient s'asseoir là devant vous?
+Or, le conseil a-t-il immergé dans le champ du télescope? Le sol de
+l'observation n'a-t-il pas tremblé sous les pas de l'observateur?
+
+Le P. Ventura, qui veut enseigner le pouvoir politique au détenteur
+providentiel de ce pouvoir, qui l'a ramassé sur la plage comme une
+épave en miettes dont il faut rapprocher et réorganiser les débris, le
+P. Ventura, publiciste après coup après le sermon, puisqu'il le fixe
+sous nos yeux dans un livre qu'il revoit, corrige, orne de notes, et
+qui est enfin un traité, ni plus ni moins que le livre du premier
+publiciste venu écrivant dans la confiance de sa pensée, le P. Ventura
+ne serait-il pas un peu embarrassé si on lui disait: «C'est bien! mais
+prenez la plume encore et formulez vos conseils en lois. Voyons!
+allez! rédigez le décret. Il faut léguer la paix au monde avec une
+dynastie. Écrivez le testament politique qui va assurer cette
+survivance nécessaire au monde, si le monde n'est pas condamné. Nous
+sommes attentifs, mais vous, soyez formel. Publiciste de Celui qui a
+dit: Gardez mes commandements et vous vivrez, sur quel article du
+_Décalogue_ baserez-vous la longévité politique de l'établissement
+impérial? Tout est là, sans doute, pour vous, prêtre. Ce n'est pas
+tout que de descendre du Sinaï; il faut y remonter. Le _Pater noster_
+a-t-il des échos ici-bas? Éclairez-nous... Est-ce trop demander?
+N'êtes-vous pas le canal de la Constituante éternelle, le truchement
+de Dieu, son porte-voix?»
+
+Encore une fois, si les sermons du P. Ventura n'étaient que des
+sermons, nous aurions dit: Ils ont la force persuasive, ils ont
+l'accent pénétrant, ils ont l'onction, ils ont... ce qu'ils auraient!
+Ce ne serait là qu'un compte à régler sur les qualités et les
+richesses du talent de l'orateur; mais dans la pensée évidente,
+catégorique et même exprimée dans ce titre que vous avez pris, c'est
+bien autre chose. C'est une réponse aux questions des novateurs du
+temps. C'est une panacée. Or, qu'on nous pardonne l'expression
+vulgaire! une panacée ne consiste pas à dire aux gens: Portez-vous
+bien, et je paierai le médecin. Or, encore, à part la vérité morale et
+dogmatique du christianisme qui circule dans ces discours et qui
+appartient au premier curé de village autant et au même titre qu'au R.
+P. Ventura, il n'y a véritablement pas là d'inspiration réelle et
+efficace dont on puisse affirmer que ceci n'est pas le bien de tous,
+la généralité catholique dans son ampleur flottante et détachée, mais
+la propriété exclusive et positive d'un esprit meilleur que les autres
+parce que le christianisme l'a plus profondément éclairé!...
+
+
+IV
+
+Le _Carême_, comme l'on disait autrefois, le _Carême_ du P. Ventura est
+composé de neuf discours: Rapports entre Dieu et les pouvoirs
+humains;--Nécessité d'une réforme de l'enseignement public dans
+l'intérêt de la religion;--Nécessité d'une réforme de l'enseignement
+public dans l'intérêt de la littérature et de la politique;--Importance
+sociale du catholicisme;--Moeurs des Grands;--Exemple des
+Grands;--L'Église et l'État, ou Théocratie et Césarisme;--Royauté de
+Jésus-Christ et Restauration de l'Empire en France. Voilà les neuf
+majestueux sujets que le P. Ventura a du moins eu le mérite d'aborder.
+Ce n'est pas dans un chapitre d'un livre comme le nôtre--un _index_ des
+travaux philosophiques et religieux de ce temps--qu'on peut analyser ou
+seulement jauger le flot de choses qui passent à travers ces sujets,
+tout à la fois éternels et contemporains. Charrié par la crise qui nous
+emporte, le P. Ventura a au front l'écume des vagues et de la tempête,
+et du sein de cette écume il crie éloquemment: Seigneur! Seigneur! Mais
+l'Évangile et la tradition ne lui fournissent pas ce qu'ils auraient
+fourni à saint Thomas d'Aquin, par exemple, si saint Thomas, tombé de
+son siècle dans le nôtre, nous avait donné une loi sur la famille
+chrétienne déchirée et l'ordre social ébranlé.
+
+Le P. Ventura, qui a une clef pour entrer partout et qui n'entre nulle
+part, le P. Ventura, le Guizot de la chaire, qui comprend, comme
+Guizot comprenait, qu'il y a _quelque chose à faire_, ce refrain qui
+depuis trente ans court les rues mais qui ne dit pas résolument quoi,
+n'a que des aspirations, des pressentiments et d'incohérentes lueurs.
+Dans l'impossibilité de le suivre en ces neuf stations qu'il traverse,
+nous nous permettrons de signaler à l'homme d'idée le sermon final de
+son Carême, parce qu'il résume, en somme, toutes les questions agitées
+dans les autres et qu'il pose celle-là qui nous couvre, nous protège
+et doit nous défendre dans les éventualités que l'avenir nous garde,
+c'est-à-dire la restauration et l'affermissement de l'Empire.
+
+Eh bien, dans ce discours, où les caractères d'une restauration
+providentielle sont exposés avec une autorité incontestable, le
+publiciste sacré, après avoir fait la part de Dieu dans cet événement,
+arrive à la part de l'homme, à ce quelque chose d'humain que nous
+autres faibles créatures nous sommes pourtant tenus d'ajouter dans
+l'histoire aux bontés et aux magnificences divines, et le voilà qui se
+demande alors, comme dans ses autres discours il ne se l'était jamais
+demandé jusque-là, ce qu'il faut voir et ce qu'il faut faire pour
+résoudre cette question de la fragilité, de l'accident, qui est,
+hélas! au bout de toutes les choses humaines! Assurément, ce moment du
+livre est imposant, et nous attendions à cette place, dans ce discours
+final, quelque chose de péremptoire sur lequel le prédicateur nous
+aurait laissés.
+
+Retardée, si l'initiative avait apparu elle n'en aurait été que plus
+frappante. Mais savez-vous ce qu'est pour le P. Ventura, penseur hors
+de sa robe, et qui dans sa robe devrait être inspiré, l'initiative qui
+doit raffermir le pouvoir secoué et brisé par tant de révolutions
+successives?... On sourit presque en l'écrivant! C'est la
+décentralisation comme l'entend Danjou et le principe des
+substitutions à perpétuité. En dehors de ces deux vues politiques très
+connues, très discutées et encore très discutables, il ne voit plus
+rien, cet homme de politique sacrée, et c'est pour nous rapporter de
+telles choses, qui sont au pied de toutes les taupinières politiques
+de notre âge, qu'il est monté au Sinaï et qu'il en descend, plus
+resplendissant de talent que de vérité!
+
+Nous ne croyons pas qu'effet de surprise plus désagréable se soit jamais
+produit en lisant un homme sur lequel on avait compté. Quoi? avoir pris
+le ton qu'il fallait prendre, du reste; avoir été prêtre jusque-là,
+touchant, poignant, d'une gravité, d'une pénétration...--mais dans cette
+généralité que nous avons notée, cette généralité de l'enseignement
+catholique que le premier venu peut avoir comme le dernier,--et puis
+tout à coup, lorsqu'il s'agit du conseil exprès, de la vue précise, se
+montrer...--comment dirons-nous? et il faut bien le dire...--si vulgaire
+et d'une initiative si morte! C'est là une chose presque douloureuse, et
+qui, à nos yeux et aux yeux de tous, décapite le titre ambitieux, et qui
+pouvait être juste, du livre du P. Ventura: _Le Pouvoir chrétien_.
+L'adjectif peut rester, mais le substantif ne mérite plus d'y être.
+C'est du christianisme éloquent que fait l'illustre théatin, mais du
+pouvoir... non!
+
+Et cependant, comme tout homme qui a l'étoffe catholique sous la main
+et qui pourrait tailler là dedans, le P. Ventura est passé bien près
+de la vérité, de la vérité illuminante. Pourquoi donc faut-il qu'il
+soit resté sur son oeil la pellicule de la cataracte? La
+décentralisation dont il parle est peut-être, en sachant l'entendre,
+une vue qui a sa justesse, mais elle n'a, dans l'économie des
+postulations du publiciste, ni la grosseur ni la toute-puissante
+efficacité qu'il lui attribue. Nous n'en dirons pas assurément autant
+du pouvoir paternel, qu'il veut faire plus fort par le principe des
+substitutions et la disposition testamentaire; nous croyons que, là,
+le célèbre prêtre était bien près d'une solution. Mais il en était
+d'autant plus loin qu'il en était plus près. Rappelons-nous le
+proverbe: Lorsqu'il y a dix pas à faire, neuf est la moitié du chemin.
+
+Pour le prêtre, en effet, et pour tout homme qui croit, avec juste
+raison, que la politique sort des flancs de la morale et ne peut pas
+sortir d'ailleurs, la question primaire, la question fondamentale, à
+cette heure de l'histoire, est la reconstitution de la famille
+chrétienne, brisée par l'individualisme du temps. Nous aussi nous
+pensons, comme le P. Ventura, que la famille doit prendre fonction
+dans l'État. Nous pensons que si un _pouvoir chrétien_ (et, certes! le
+pouvoir devant lequel le P. Ventura parlait alors avait ce glorieux
+caractère) traduisait le _Pater noster_ dans ses lois et le quatrième
+commandement, il serait en mesure suffisante contre les révolutions
+futures et pourrait marcher en bataille rangée contre elles. Nous
+pensons que si on opposait aux droits de l'homme de Rousseau la
+déclaration des droits de la famille française représentée par le
+Père, ceci nous infuserait un sang nouveau dans les veines et que le
+pouvoir politique en bénéficierait à l'instant même, car le _Notre
+père_ ne s'adresse pas qu'à Dieu. Il se réfléchit jusque dans le sein
+des mineurs de la famille, et c'est un rayon divin qui traverse le
+diamètre de l'espace et de l'infini!
+
+
+V
+
+Et dire comment et par quels moyens cette traduction était possible,
+le dire nettement, voilà la politique sacrée comme en ferait Bossuet à
+cette heure et que nous attendions du P. Ventura. Quel sujet et quel
+auditoire! L'imagination nous le fait entendre: «Plantez, sire, les
+racines de vos enfants dans le coeur de tous les foyers domestiques.
+Enfoncez votre dynastie dans huit millions de dynasties.
+Réverbérez-les et qu'elles vous réverbèrent! A la statue dynastique il
+faut un piédestal de granit comme elle.» Quel texte inouï et quelle
+occasion splendide pour un orateur qui eût été plus qu'orateur! Hélas!
+le P. Ventura, nous le répétons, n'a été que cela. Ce n'est pas
+cependant le courage qui lui a manqué. La religion est une Thétis qui
+trempe les coeurs dans des eaux dont ils ressortent Achilles et qui
+leur dit: «La peur seule est mortelle.» Et, d'ailleurs, avait-il
+besoin de courage? Ne parlait-il pas devant l'homme qui sait que le
+pouvoir est la vertu des rois et qui en a fait la sienne?...
+
+
+VI
+
+Un mot encore sur ces sermons, qui, s'ils ne sont pas davantage,
+resteront de très beaux discours prononcés devant Sa Majesté
+l'Empereur. Ils sont précédés d'une introduction de la plus
+majestueuse gravité, due à la plume de Louis Veuillot, dont le
+talent, on peut le dire, a pris depuis quelque temps un surcroît
+d'aplomb et le caractère, presque l'éclat, d'une popularité. Ce rayon,
+qui lui est venu enfin à travers les préjugés de la haine, et qu'il
+n'a pas cherché, Dieu merci! il le conservera, s'il ne faut pas pour
+cela dévier de sa ligne droite, et il le perdra sans souci pour ne pas
+en dévier.
+
+
+
+
+LE DOCTEUR TESSIER[55]
+
+
+I
+
+Les _Études de médecine_[56] dont le docteur Tessier a publié la
+première partie, sont, avant tout, un livre de discussion ardente sous
+des formes sévères, une polémique corps à corps et mortelle contre des
+hommes célèbres et des doctrines malheureusement professées; mais
+cette discussion est, en bien des points, si détaillée et si spéciale,
+le langage qui l'exprime est d'une propriété si technique et si
+profonde, qu'au premier abord elle semblait, par cela même, échapper à
+notre examen. C'est à la réflexion seulement que nous avons compris
+qu'un livre de cette importance et de cette portée ne pouvait être
+passé sous silence. Les _Études_ du docteur Tessier n'intéressent pas,
+en effet, que les hommes d'une science déterminée. Elles méritent
+d'être signalées à l'attention de tout ce qui pense.
+
+ [55] _Études de médecine générale_, 1e partie: _De l'influence du
+ matérialisme sur les doctrines médicales de l'école de Paris; De la
+ fixité des essences et des espèces morbides_ (_Pays_, 4 février 1856).
+
+ [56] J.-B. Baillière.
+
+Elles s'appuient sur ces grandes généralités qui soutiennent tout dans
+le monde intellectuel et moral. A travers les lignes droites ou les
+sinuosités de l'argumentation supérieure de Tessier, on voit que
+l'esprit de ce redoutable discuteur doit fomenter, depuis longtemps
+déjà, une vaste théorie de son art, et il est impossible de ne pas
+tenir compte de ce qu'on aperçoit d'un système qui, sans doute, se
+dégagera plus tard avec la double force de ses développements et de
+son ensemble. Si nous pouvions, par le peu que nous en dirons, avancer
+le moment où ce système, parachevé et complet, sortira de l'esprit
+auquel il a donné tant de résistance et de vigueur contre les
+tendances d'un enseignement vicieux et funeste, nous croirions avoir
+fait assez. Les prétentions du temps actuel sont philosophiques. C'est
+dans ces prétentions qu'il faut le saisir pour le redresser. L'esprit
+philosophique a mis partout sa main insolente; il faut partout la lui
+couper. Sous prétexte d'indépendance, il a brisé la chaîne des
+traditions dans toutes les directions de la pensée. En histoire, il a
+faussé les faits à l'aide d'interprétations mensongères, et il a
+inventé des _philosophies de l'histoire_. Tessier est un de ces fermes
+esprits qui ne donnent pas dans ces majestueuses niaiseries. Il est de
+ceux qui croient que, sur tous les terrains,--en médecine comme
+ailleurs,--l'histoire doit faire taire la philosophie et tient en
+réserve des réponses et des solutions toutes prêtes quand la
+philosophie n'en a plus.
+
+Et qu'on n'infère pas de ces paroles que le docteur Tessier est
+impropre à ce qu'on appelle les choses de la philosophie et qu'il a
+pour elle ce dédain qui est l'hypocrisie de l'impuissance! On se
+tromperait assurément. Tessier est, au contraire, une intelligence
+philosophique. C'est un métaphysicien d'un ordre élevé. Le livre dont
+nous parlons en fait foi. Il aime et il invoque la métaphysique. Il la
+trouve dans l'esprit humain et il ne veut point qu'on l'en arrache. Il
+en maintient la nécessité. Il en reconnaît la grandeur, quand la
+plupart des médecins modernes, métaphysiciens pourtant, mais malgré
+eux, et aveugles, l'insultent et la repoussent comme un piège, plein
+de trahison, que l'esprit humain se tend à lui-même. Seulement, tout
+métaphysicien qu'il puisse être, l'auteur des _Études de médecine
+générale_ est encore plus traditionaliste que philosophe, et il laisse
+à sa vraie place la métaphysique, dans la hiérarchie de nos facultés
+et de nos connaissances, en homme qui sait que sans l'histoire les
+plus grands génies philosophiques n'auraient jamais eu sur les
+premiers principes que quelques sublimes soupçons... Le docteur
+Tessier, qui croit à la science médicale, qui la défend contre les
+invasions sans cesse croissantes de la physique, de la chimie et d'une
+physiologie usurpatrice, donne pour chevet à ses idées le récit
+moïsiaque, dont tout doit partir pour tout expliquer, et
+l'enseignement théologique et dogmatique de l'Église. En plein XIXe
+siècle, lui, médecin, il se fait hardiment scolastique, et, comme le
+robuste et beau pasteur du tableau de Léopold Robert, accoudé si
+grandiosement contre son attelage, l'auteur des _Études de médecine
+générale_, appuyé sur le front puissant du _Boeuf de Sicile_, oppose
+fièrement saint Thomas d'Aquin à Cabanis. Il appartient donc à ce
+groupe d'esprits qui pensent que la Renaissance et l'expérimentalisme
+de Bacon ont détourné les sciences, aussi bien que les lettres, de la
+voie qu'elles devaient suivre au sein d'une civilisation chrétienne,
+et qui sont décidés à mourir ou à ne jamais vivre dans la popularité
+de leur siècle pour les y faire rentrer si Dieu lui-même ne s'y oppose
+pas. Avec le genre d'occupations et de préoccupations auxquelles le
+docteur Tessier a dévoué sa vie, on peut s'étonner qu'il fasse partie
+de ces «_derniers Romains_», qui périront probablement à la peine et à
+l'honneur de la vérité; mais s'il y a là une raison pour être surpris,
+il y en a une autre pour applaudir et pour admirer!
+
+
+II
+
+De tous les esprits, en effet, qu'a faussés et corrompus le sensualisme
+de la Renaissance et l'expérimentalisme de Bacon, qui en a été la
+doctrine, les médecins ont été et sont encore, par le mode séculaire de
+leur enseignement, les plus profondément atteints. C'est qu'on ne touche
+pas impunément sans précaution à la matière! L'Hercule intellectuel
+n'est pas comme l'Hercule de la chair. Il meurt de son baiser à la
+terre. Quand il l'étreint trop fort, il étouffe dans toute cette
+poussière sa vigoureuse spiritualité. Aveuglés par leur long tête-à-tête
+avec des organes et des phénomènes, la plupart des médecins ont, depuis
+Bacon et son observation raccourcie, dégradé la science dont ils
+relèvent, et ils l'ont réduite à n'être plus qu'un empirisme superficiel
+et grossier. Le matérialisme païen, qui, en renaissant, devait
+reparaître plus monstrueux que la première fois puisqu'il renaissait
+dans une société chrétienne, est scientifiquement plus grand dans les
+écrits de Van Helmont et de Boerhaave qu'il ne l'était, par exemple,
+sous la plume d'Hippocrate et les traditions de l'école de Cos. Filtrant
+partout, comme la boue du Nil, dans les inspirations des poètes, dans
+les chefs-d'oeuvre des artistes, dans les moeurs des classes élevées,
+pour retomber de là dans les peuples comme, de l'élégante cuvette d'une
+fontaine, l'eau ruisselle dans les profondeurs d'un bassin, le
+matérialisme, qui cherchait son lit, en a enfin trouvé un, qui semble
+éternel, sur le marbre des amphithéâtres. En supposant que
+l'intelligence humaine soit un jour nettoyée de cette doctrine immonde,
+les médecins seront les derniers à en essuyer leur pensée. A prédire
+cela, croyez-le bien! il n'y a ni exagération ni imprudence, et la
+preuve en est dans le livre de Tessier. Nous l'avons lu et nous en
+sommes resté accablé. On y trouve, exposées et réfutées, les doctrines
+des professeurs les plus influents sur l'enseignement et sur l'opinion,
+et ces doctrines sont matérialistes,--immuablement matérialistes,--comme
+si nous étions au lendemain de la Renaissance ou à la veille de la
+Révolution française!
+
+Il faut dire cela, et le dire bien haut. Nous avons donc vécu en vain.
+Les cynismes du XVIIIe siècle, en débauche d'esprit comme de moeurs,
+n'y ont rien changé. Les honnêtes gens ont eu horreur et dégoût, mais
+l'horreur n'a pas monté plus haut que le coeur. La science
+probablement trempe la tête dans un Styx, comme le corps d'Achille,
+afin de faire à ses enfants un sentiment moral invulnérable, et (le
+croiront-ils, ceux-là qui ne sont pas médecins?) le matérialisme a
+continué d'être, à peu de chose près, à cette heure, ce qu'il était
+quand La Mettrie publiait cette _histoire naturelle de l'âme_ qui fit
+tant de bruit, et cet _homme-machine_ qui n'en fit pas moins! En ce
+temps-là, les habiles et les modérés du matérialisme dirent que La
+Mettrie avait l'esprit un peu dérangé; et, pour se consoler, il s'en
+alla, Triboulet de la philosophie, bouffonner chez le roi de Prusse.
+Mais Cabanis allait naître, Cabanis, qui, sous une phraséologie encore
+plus lâche que honteuse, devait nous donner la pensée comme une
+sécrétion du cerveau.
+
+Pour ma part, doctrinalement parlant, je ne vois pas nettement qui
+vaut le mieux de Cabanis ou de La Mettrie. Quant à la politique,
+mise au service de la doctrine, c'est différent! Cabanis, qui a la
+froideur et les insinuations du serpent, est à coup sûr très
+supérieur à La Mettrie, entraîné par une expression à outrance et un
+tempérament désordonné. Blafard et douceâtre écrivain, élégant, mais
+à la manière des incroyables de son temps, appliquant aux matières
+philosophico-médicales la rhétorique effacée de son ami Garat,
+Cabanis, malgré une médiocrité foncière, a laissé un sillon profond,
+que d'autres ont fécondé, et a exercé une influence décisive sur
+l'enseignement en France tel qu'il est encore aujourd'hui.
+
+Comme le remarque Tessier avec infiniment de justesse, Cabanis, qui
+avait contre l'Église et les idées religieuses les haines perverses de
+son époque, voulait, dans la civilisation de l'avenir, remplacer les
+prêtres, dont le rôle était fini (pensait-il), par les vingt mille
+médecins qui allaient toucher, en haut et en bas, à toutes les
+réclamations de la société moderne et la gouverner en la retournant
+sur son lit de douleur. Le plan n'était pas mal combiné. Il valait
+mieux que la prêtrise des philosophes de l'avenir inventée, depuis,
+par Cousin, Saisset et Simon. Ce plan aurait, s'il avait vécu, ravi
+d'espérance Condorcet. Sans le chrétien Napoléon, qui se mit tout à
+coup à faire les affaires de Dieu, et quelques esprits du plus haut
+parage, comme le vicomte de Bonald, qui, par parenthèse, traita
+Cabanis dans ses _Recherches philosophiques_ comme plus tard de
+Maistre traita Bacon, le matérialisme passait presque à l'état
+d'institution politique. Nonobstant l'effort de ces grands hommes,--de
+ces grands spirituels,--il resta au fond de l'enseignement, en
+s'aplatissant, il est vrai, en y rampant, en s'y coulant comme un
+reptile, mais il y resta.
+
+Un jour, la philosophie générale eut assez de cette auge et releva le
+front. Les philosophes du XIXe siècle réagirent contre les philosophes
+du XVIIIe. La Romiguière abolissait Condillac. Cousin, toujours poli,
+en sa qualité d'éclectique, effaçait Locke... d'un coup de chapeau.
+Galvanisé un instant, le spiritualisme cartésien disparut bientôt dans
+ce vaste trou de formica-leo, cette logique de Hegel, qui tue la
+pensée par le vide. Au milieu de tout ce mouvement, le matérialisme
+médical ne bougeait pas. Il laissait dire et faire et se transformer
+la philosophie. Comme le voyageur de la fable, craignant que le vent
+ne fût pas pour lui il serra son manteau autour de sa personne, et si
+bien qu'à moins de le regarder de fort près on ne pouvait le
+reconnaître. C'était son salut. Il ganta sa main et masqua son visage,
+et l'on vit jusqu'à ce lion de Broussais, dont Pariset disait:
+_Quærens quem devoret_, devenu tout à coup d'une prudence antipathique
+à son génie, mettre une sourdine à sa voix rugissante, et inventer,
+pour mieux cacher le secret de la comédie, ce mot d'_ontologie_ qui
+signifiait toutes les chimères et toutes les sottises de la religion,
+de la métaphysique et de la spiritualité.
+
+Or, si Broussais s'humiliait ainsi, Broussais, le plus superbe esprit
+qui se soit jamais posé sur des griffes entrecroisées à la _guisa di
+leone_, comme dit le poète, on se demande ce que durent faire les
+hommes qui vinrent après lui et dont l'audace n'était pas, comme la
+sienne, mesurée à la grandeur de l'intelligence. Eh bien, ce qu'ils
+firent, le docteur Tessier s'est donné la mission de nous l'apprendre
+en leur répondant! Il a choisi les plus comptés d'entre eux et il a
+cherché, sous le masque fin d'une phrase éteinte, qui jette de la
+cendre par-dessus la flamme afin qu'on ne crie pas «au feu!», la
+doctrine, l'immuable doctrine, qui a bien pu modifier des vues de
+détail, mais qui est la même dans ses conclusions qu'aux jours où elle
+ne se cachait pas. Encore une fois, nous ne pouvons entrer dans cette
+robuste et longue discussion, qu'il faut prendre où elle est,
+c'est-à-dire dans le livre de Tessier. Les problèmes sur lesquels
+roule tout l'enseignement médical y sont examinés avec les solutions
+qu'en donnent les professeurs actuels, dont on cite les noms, les
+discours et les livres. Méconnaissance de la nature spirituelle de
+l'homme, qu'on définit _un mammifère monodelphe bimane_ et rien de
+plus, négation de l'unité de la race humaine, affirmation de
+l'activité de la matière, confusion de la physiologie et de l'histoire
+naturelle au mépris des traditions médicales depuis Hippocrate jusqu'à
+nos jours, enfin l'opinion qui implique le matérialisme le plus
+complet: «Que la vie ne doit pas être considérée comme un principe,
+mais comme un résultat, _une propriété dont jouit la matière, sans
+qu'il soit nécessaire de supposer un autre agent dans le corps_»,
+toutes ces solutions, et beaucoup d'autres de la même énormité, sont
+attaquées et ruinées de fond en comble par le rude joûteur des
+_Études_.
+
+Il suit, avec une longueur de vue et une implacabilité de logique
+auxquelles rien n'échappe, les conséquences de ces doctrines dont la
+science est empoisonnée, et, Dieu merci! il n'est pas au bout de son
+travail puisque nous n'avons que la première partie d'un ouvrage qui
+devra montrer, dans tous les rameaux de l'enseignement, la filiation
+de ces erreurs. Le docteur Tessier n'est pas uniquement préoccupé de
+_spiritualiser_ l'instruction et de tenir compte de la magnifique
+duplicité humaine, même dans l'intérêt de l'observation
+physiologique; il va plus loin et plus haut... «Le rationalisme
+dogmatique--dit-il--ne saurait coordonner les phénomènes
+physiologiques et comprendre les rapports de la physiologie et de la
+médecine; mais, sur le terrain de la pathologie, ce rationalisme
+devient la négation de TOUTE vérité.» Ainsi, comme on le voit,
+l'enseignement n'est pas seulement matérialiste; il est, de plus,
+arbitraire et antimédical, et l'habile écrivain le prouve avec une
+rigueur dont, certes! il n'avait pas besoin aux yeux de ceux qui
+savent jusqu'où peut porter une idée. En effet, les doctrines
+matérialistes sont, scientifiquement, ce que sont politiquement les
+doctrines démagogiques, troublant également la tradition, et les unes
+violant aussi bien l'histoire dans le monde des idées que les autres
+dans le monde des faits!
+
+
+III
+
+Et, ici, nous touchons au plus beau côté d'un livre qui nous en promet
+un autre, dégagé de toute polémique, et par cela plus grand... Esprit
+historique, comme on doit l'être avant d'être métaphysicien, le
+docteur Teissier ne fait point la guerre sans savoir comme il fera la
+paix. On a eu de fort grands critiques pour la critique elle-même, et
+qui, comme Bayle, appuyaient leurs têtes d'or sur l'argile d'un
+scepticisme toujours près de s'écrouler; mais Tessier est or de
+partout. S'il veut détruire le physiologisme moderne, il sait aussi ce
+qu'il veut mettre à la place, et c'est précisément ce qui y était. Le
+plus bel effort des esprits vigoureux est de renouer les traditions,
+en toutes choses, quand elles ont été rompues; c'est de se rattacher à
+ce passé qui est toujours une vérité ensevelie. Les chefs de dynastie
+le savent bien, qu'il n'y a rien de plus difficile et de plus grand!
+Tessier, qui est peut-être, à sa manière, un chef de dynastie,--car,
+ou nous nous trompons beaucoup, ou il a toute une famille d'idées
+puissantes à établir,--Tessier est une de ces intelligences qui
+travaillent à renouer la chaîne des enseignements scientifiques, et
+jamais il ne nous a paru plus heureux dans son effort qu'en posant
+(pourquoi n'est-ce que de profil?) la grande question de
+l'immutabilité des maladies. Le physiologisme, qui règne encore
+quoique son conquérant ne soit plus, a inventé un état de santé qui
+ressemble fort à ce qu'était l'état de nature chez les publicistes du
+siècle dernier. En identifiant, comme il l'a fait, la maladie avec le
+symptôme ou la lésion, il a supprimé la maladie, et, de cette façon,
+il a bouleversé tout ce qu'on savait et tout ce qui était force de loi
+sur cette question fondamentale: «Le mot _nature_ vient du mot
+_nasci_,--dit Tessier avec la simplicité de la lumière,--par
+conséquent, toutes les fois qu'une question de nature est posée, elle
+implique à l'instant même une question d'origine. Donc la question des
+maladies pose la question de leur origine, et par suite de l'origine
+du mal.»
+
+Réduit à ses seules forces et répugnant à regarder au fond de
+l'histoire, le rationalisme devait considérer ces questions comme
+vaines et insolubles, et il n'y a pas manqué; en cela au-dessous de
+l'antiquité païenne, qui ne connaissait pas Bacon, mais qui n'en
+savait pas moins observer et conclure. Hippocrate, en effet, ce
+vieillard divin,--car l'histoire, pour honorer ce grand observateur,
+n'a trouvé rien de mieux que de l'appeler comme le vieil
+Homère,--avait reconnu l'immutabilité des maladies quand il s'écriait,
+avec le pressentiment d'une révélation: «Il y a là quelque chose de
+Dieu (_quid divinum_)!» Et quand aussi Démocrite, tenant de plus près
+la vérité, écrivait ce mot singulier: «L'homme tout entier est une
+maladie», comme s'il eût deviné ce dogme de la chute après lequel il
+n'y a plus rien à l'horizon de l'histoire ni à l'horizon de l'esprit
+humain!
+
+C'est cette immutabilité des maladies, niée et méprisée comme tant de
+grandes traditions à cette heure, que Tessier a osé relever et
+soutenir. Il a choisi cette forte thèse parce qu'il l'a rencontrée sur
+la route de ses déductions, mais surtout parce que, triomphante, elle
+entraînerait la ruine du matérialisme,--sa ruine définitive, sans que
+dans ses débris il pût retrouver une pierre pour se faire un bastion.
+L'immutabilité des maladies s'explique par les prédispositions
+morbides; les prédispositions morbides par une hérédité qui,
+elle-même, confine à un état antérieur dont l'homme n'est sorti qu'en
+se laissant criminellement tomber. Tout cela n'est pas nouveau. Mais
+rappelez-vous le mot de Pascal, vous qui avez au moins le respect des
+noms écrasants, et taisez-vous! «Le noeud de notre condition--écrivait
+le penseur terrible--prend ses retours et ses replis dans cet abîme,
+de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce
+mystère n'est inconcevable à l'homme.» Provoquer, par des livres
+supérieurs comme l'est celui de Tessier, le retour aux idées
+spirituelles et chrétiennes dans l'enseignement de cette science
+immense,--la médecine,--ce n'est donc pas de l'invention, mais c'est
+mieux. «C'est la pyramide renversée sur la pointe et replacée sur la
+base,» comme le disait ce grand écrivain, qui, pour son compte, a fait
+si bien un jour ce qu'il avait dit.
+
+
+
+
+FLOURENS[57]
+
+
+I
+
+Si Flourens n'avait qu'une seule importance,--s'il n'était qu'un
+savant d'un ordre supérieur enfermé dans la carapace d'une grande
+spécialité, impénétrable à tout ce qui ne serait pas savant, sinon du
+même niveau que lui, au moins du même courant d'études,--nous ne nous
+hasarderions point à vous en parler... Nous laisserions aux livres
+purement scientifiques, ou aux mémoires de l'Académie dont il est le
+secrétaire perpétuel, à vous entretenir de ses découvertes en anatomie
+et de ses travaux en physiologie et en histoire naturelle. Flourens,
+heureusement pour lui,--encore plus heureusement pour nous,--n'est pas
+qu'un savant considérable et officiel. C'est aussi un lettré, un
+lettré autant qu'un de nous. C'est un lettré qui reporte sur la
+science, pour en adoucir l'austérité et sans rien diminuer de sa
+beauté profonde, tout ce que le génie littéraire peut donner à la
+pensée d'un homme de clair, d'élégant et de doux. Et ces trois mots
+caractérisent très bien, je vous assure, le genre de talent de
+Flourens, de cet homme qui aurait pu, ma foi! être pesant sans se
+compromettre, tant il savait de choses, et qui s'en est si bien gardé!
+
+ [57] _Oeuvres complètes_ (_Pays_, 7 avril 1860).
+
+Mon Dieu, oui! il aurait pu être pesant tout comme un autre. Il est
+savant. Il a donné à la science toute sa vie, et, vous le verrez tout
+à l'heure, la science a très bien agréé ses hommages. Elle l'a rendu
+heureux; elle ne l'a point traité comme un de ses _patiti_ inféconds
+qu'elle traîne quelquefois après elle. Et cependant il n'a pas eu la
+fatuité de son bonheur, car la fatuité des savants heureux, c'est la
+lourdeur... une lourdeur gourmée, épatée, infinie. C'est leur
+_turcarétisme_, à eux! Au contraire, il a été léger; mais léger comme
+un ignorant charmant, qui n'a pas autre chose à faire que d'avoir de
+la grâce, de temps à autre, et de se montrer spirituel. Flourens n'est
+point un érudit à l'allemande, quoiqu'il soit de l'Académie de Munich
+et de bien d'autres académies. C'est un érudit des plus français, qui
+n'a pas perdu, comme tant d'autres, en cultivant la science, sa
+qualité de Français. Originalité mi-partie, dont chaque moitié vaut
+presque un tout. Savez-vous comment il procède? il enlève la
+science,--cette puissante personne à la Rubens moins la couleur,--il
+l'enlève dans les bras très fins de sa littérature et lui ouvre ainsi
+dans le monde un chemin que, sans cette enlevante littérature, la
+science peut-être ne ferait pas. Il la vulgarise et la popularise. Il
+lui fait faire son tour... d'esprits! Artiste délicat, il lui attache
+des ailes transparentes, qui ne fondent point comme celles d'Icare, et
+qui l'emportent bien loin de tous les malheureux culs-de-plomb qui
+peuplent les Académies.
+
+Voilà Flourens! et voilà pourquoi aussi les oeuvres d'un homme aussi
+savant que lui attirent notre attention, malgré tout ce qu'on
+rencontre dans ces oeuvres de particulier, de spécial, de technique,
+d'effrayant pour nous. La fleur littéraire, qui n'est parfois qu'un
+brin de muguet, insinue son parfum dans ces livres de nomenclatures et
+de descriptions anatomiques qui devraient être si secs et parfois si
+nauséabonds pour tout ce qui n'a pas l'ardente et féroce curiosité du
+savoir, et cette petite odeur, qui surprend là, mais qui plaît
+partout, invite les esprits les moins enclins à la science à prendre
+ces livres et à les ouvrir. Le langage facile, pur, agréable, qu'on
+parle ici ne rappelle en rien le langage rude, incorrect et parfois
+opaque, que la science, soucieuse seulement de l'exactitude des faits,
+est accoutumée de parler. Non que la science ne puisse avoir son
+éloquence, une éloquence à elle,--brusque ou calme, mais carrée,
+didactique, imperturbable, ne craignant d'appuyer sur rien quand elle
+croit, en appuyant, préciser davantage. Seulement, ce n'est pas là la
+langue de Flourens. La sienne n'a rien de cette substance épaisse et
+forte. Elle ne ressemble pas au bloc de cristal qui absorbe le jour
+qu'il renverra plus tard quand il sera taillé et mis sous son arc de
+lumière. Elle est taillée, elle, mais mince et lumineuse comme la
+vitre à travers laquelle vous regardez les étagères d'un muséum, et,
+il faut bien le dire, depuis Fontenelle,--ce léger dans la consistance
+comme Flourens,--rien de pareil en fait de style scientifique ne s'est
+vu pour la transparence presque aérienne de la phrase et cette
+précision, sûre d'elle-même, qui n'a pas besoin d'appuyer.
+
+En effet, il y a, dès les premières pages de ces _Oeuvres
+complètes_[58], qui renferment non seulement les découvertes de la
+science mais les hommes qui les ont faites, et la biographie après
+l'histoire, il y a, entre Flourens et Fontenelle, un rapport qui saute
+aux yeux, malgré et à travers toutes les différences de philosophie,
+de sentiment et de destinée qui existent entre le secrétaire perpétuel
+de l'Académie des sciences du XVIIIe siècle et le secrétaire perpétuel
+de l'Académie des sciences d'aujourd'hui, et ce rapport, c'est
+l'incomparable diaphanéité de leur exposition à tous deux. C'est la
+sveltesse d'un style que le goût littéraire a dégagé et allégé jusqu'à
+la légèreté d'un Grammont ou d'un Matta, si de tels hommes avaient pu
+écrire sur les sciences. C'est cette chose dont on peut se passer
+aussi en France, mais non sans en souffrir: l'agrément! l'agrément
+jusque dans les matières qui comportent le moins d'agrément!
+l'agrément, ce superflu si nécessaire à l'esprit français! Fontenelle
+et Flourens, et tous les deux autant l'un que l'autre, ont introduit
+et créé le _joli_ dans la science, sans la dégrader.
+
+ [58] Garnier frères.
+
+Pour la première fois, le Corneille a été joli sans sottise. On a pu
+dire avec eux et en les lisant: Une jolie science, une jolie
+expérience, une jolie découverte, une jolie description de
+physiologie,--toutes choses qui autrefois faisaient trembler et qui,
+autre part que chez eux, rendent encore bien grave. Ils ont été
+attirants, amusants, attachants, quelquefois brillants, et on a pu se
+risquer un jour, sur la foi de leurs livres, aux sciences physiques ou
+naturelles sans avoir la vocation d'un héros, d'un martyr, d'un La
+Pérouse qui n'en reviendra pas et qui croit s'en aller bravement se
+faire manger par les sauvages!
+
+Certes! Il n'y aurait que cela dans Flourens, il n'y aurait que cette
+ressemblance, que ce rapport avec Fontenelle, que ce serait assez pour
+exciter en nous la plus vive sympathie. Le progrès ne peut pas
+s'arrêter, c'est bien entendu, et il pullule de rudes ouvriers à la
+science, des piocheurs et des défricheurs du sublime le plus
+américain; mais quelqu'un qui ressemble à Fontenelle, mais, au plus
+épais de la science, deux doigts d'esprit qui tiennent une plume
+légère, voilà ce qu'on ne voit pas tous les jours!
+
+
+II
+
+Et il n'y a pas que ces deux doigts d'esprit dans Flourens. Il n'y a
+pas que le génie littéraire de Fontenelle retrouvé au fond de sa
+fonction, comme une chose oubliée à sa place dans l'intérêt de son
+successeur. Il n'y a pas dans Flourens, quoi qu'il y soit aussi, qu'un
+historiographe d'académie, qu'un tabellion d'éloges officiels dont
+l'original reste au greffe et dont l'expédition est donnée à la
+postérité, qui aimera à la lire pour la façon dont elle est
+_libellée_, je vous en réponds! Il y a un autre homme, qui n'est pas,
+qui n'a jamais été dans Fontenelle. Fontenelle, lui, quand, de ses
+deux doigts que j'adore, il a fini d'écrire son _Éloge_ d'Académie ou
+son _Histoire de l'Académie_, qui était aussi un éloge, bien digne
+d'un ancien madrigaliste comme il l'avait été en l'honneur des dames
+(car les académies sont des dames aussi, quoique composées de
+plusieurs messieurs); oui! quand Fontenelle a achevé de tourner ce
+madrigal suprême, et il le tourne bien, ayant eu jusqu'au dernier
+moment la grâce et la clarté,--cette grâce de la lumière, ayant été,
+ce vieux Tithon, aimé jusque-là de l'Aurore!--alors tout est dit. Il
+est épuisé, il a rendu son dernier souffle, l'aimable bonhomme! Il
+n'est plus que le Céladon, plus _passé_ que ses aiguillettes,
+d'anciennes bucoliques oubliées,--un pasteur d'Arcadie enterré en
+Académie.
+
+Mais Flourens, après ses _Éloges_, est toujours Flourens,
+c'est-à-dire ce qu'il a été toute sa vie: un anatomiste, un
+naturaliste, un physiologiste, un professeur. Ce n'est pas seulement
+qu'un secrétaire perpétuel d'académie, il est perpétuel de talent en
+son propre nom, ce qui vaut bien mieux! Il y a là, dans cette
+publication de chez les frères Garnier, huit à dix volumes qui ne sont
+que la _fleur d'un panier_ très plein et très profond, dans le fond
+duquel je ne plongerai pas mes mains indignes. Mais je me permettrai
+de toucher, sans appuyer, au velouté de toute cette fleur. Je me
+permettrai de vous faire remarquer cette poudre étincelante, tombée
+des ailes de cette érudition d'abeille, qui a le vagabondage de
+l'abeille, qui en a le miel, mais qui n'en a pas l'aiguillon.
+
+Et, d'abord, voici trois à quatre volumes de Notices qui sont
+certainement la partie la moins considérable et la moins travaillée de
+cet esprit facile à qui rien ne semble coûter, tant il est éveillé et
+preste! et dont plusieurs (celles sur Henri-Marie de Blainville,
+Léopold de Buch et les Jussieu) sont de petits chefs-d'oeuvre
+d'appréciation attique. Puis, après ces Notices, voici une _Histoire
+de la circulation du sang_, à travers laquelle le lecteur, et même la
+lectrice, verront circuler le leur dans leurs veines. C'est peut-être
+dans cette histoire que Flourens a le plus exhalé sa petite odeur de
+muguet littéraire quand, de savant en savant, il est arrivé jusqu'à
+Guy Patin, cette excellente figure, ce Boileau-Despréaux de la
+médecine, qui aurait donné très bien la monnaie de sa pièce à l'autre
+Boileau, le railleur de la Faculté. Ici, le naturaliste, le
+physiologiste, devient presque un critique comme l'un de nous. C'est
+un _clair de lune_ de Sainte-Beuve; mais c'est un clair de lune
+limpide! Après cette _Histoire de la circulation du sang_, vous avez
+_L'Instinct et l'intelligence des animaux_, une question qu'un fils de
+Buffon comme Flourens devait traiter dans un de ses ouvrages; car vous
+savez si Flourens est le fils de Buffon et s'il mérite de porter le
+nom de _Buffonet_ que Buffon donnait à son fils! Puis encore un
+_Examen de la phrénologie_, très court, comme il convient, le mépris
+ayant une expression brève quand il n'est pas silencieux, et le mépris
+étant tout ce que mérite cette doctrine, qui n'est plus qu'une
+amusette de salon depuis que Broussais, ce tribun médical, n'est plus
+là pour la défendre de sa voix âpre.
+
+Flourens, qui ne pèse sur rien, a donné à cela sa chiquenaude, et la
+chiquenaude a suffi pour _enfoncer_ les _protubérances_; mais il n'en
+a pas moins fait justice à Gall quand il s'agit des services rendus
+par cet homme, en dehors de son système, à l'anatomie. Enfin, voici le
+livre qui a fait tant de bruit, et qui, je le crois, a été pour
+Flourens la queue du chien d'Alcibiade: le _Livre sur la longévité_!
+L'Alcibiade de la physiologie se devait de couper la queue de son
+chien, et il l'a coupée en homme qui sait se servir du scalpel et de
+l'esprit français. Mais j'ai gardé pour le dernier le meilleur et le
+plus intéressant des livres de Flourens, celui-là qu'il a intitulé:
+_De la Vie et de l'Intelligence_, et sur lequel je crois nécessaire de
+m'arrêter.
+
+
+III
+
+Quand nous avons rendu compte, dans ce volume, de l'_Histoire des
+manuscrits de Buffon_ que Flourens a publiée, nous avons dit que nous
+reviendrions sur les services rendus par l'éminent commentateur du
+grand naturaliste à la philosophie générale. Eh bien, c'est ce livre:
+_De la Vie et de l'Intelligence_, qui fait le mieux mention de ces
+services! Philosophiquement, Flourens, ce rayon intellectuel qui
+glisse plus sur la métaphysique qu'il ne la pénètre, Flourens est
+cartésien. A toute page il vante la _Méthode_ de Descartes, et trop,
+selon nous. Il admire l'axiome assez vulgaire de cette méthode: «qu'il
+ne faut admettre pour vrai que ce qu'on connaît évidemment pour tel».
+Comme si ce moyen de connaître évidemment le vrai, la _Méthode_ de
+Descartes, l'avait donné jamais à personne! Il est vrai que Flourens
+dit que Descartes oublie sa méthode en physique. En est-elle donc
+meilleure pour cela?
+
+Descartes a toujours fait des efforts enragés pour sortir du _moi_, et
+il y est resté. Moins heureux que le renard de la fable, il n'a pas
+trouvé d'échine de bouc pour s'aider à sortir du puits dans lequel il
+était descendu et qui n'est pas le puits de la vérité. Flourens, fils
+de Buffon, est le petit-fils de Descartes. Il a grandi entre deux
+hypothèses; mais l'observation et l'expérimentation l'ont parfois
+arraché aux influences de sa naissance et de son éducation, et de
+l'aperçu il est monté jusqu'à la découverte. Or, il a fait deux
+découvertes, surtout, qui seront ses deux meilleurs titres d'honneur
+dans la tradition scientifique. La première est celle de la formation
+des os démontrée à l'aide d'expériences très ingénieuses et très
+concluantes, et la seconde, c'est la localisation de l'intelligence
+dans le cerveau, dont il prouva _physiologiquement_ l'unité. Avec sa
+théorie expérimentale sur les os, Flourens jetait aux Bichats de
+l'avenir, pour le développer, le germe d'une nouvelle chirurgie, et ce
+n'était là qu'un profit de la physiologie; mais la théorie posant
+l'axiome superbe: «la matière passe et les forces restent», frappait
+le matérialisme, d'un premier coup, au ventre même. _Ventrem feri!_
+Seulement, au second, la bête s'abattait, et ce second coup mortel et
+qui en finissait fut la localisation de l'intelligence dans le
+cerveau!
+
+Rien de plus curieux que la démonstration de Flourens, rapportée avec
+beaucoup de détails dans le livre _De la Vie et de l'Intelligence_, et
+avec cette clarté qui est le don de son talent. C'est là qu'il
+faudrait la chercher. Lui, l'anatomiste cartésien, il n'invoqua pas la
+pensée, la spiritualité, la conscience, cette ligne solitaire et
+impossible à joindre de l'asymptote éternelle! Non! il prit tout
+simplement et tout brutalement le cerveau, le découvrit, le disséqua,
+et, sous la pointe de ce scalpel qui est le seul instrument de vérité
+pour les matérialistes, il montra que le cerveau était le siège
+exclusif de l'intelligence; que l'ablation d'un des tubercules
+déterminait la perte du sens de la vue, mais que l'ablation d'un lobe
+laissait la sensation et détruisait seulement la perception. Il
+établit que l'un était un fait _sensorial_, l'autre un fait
+_cérébral_, et que la sensibilité n'était et ne pouvait jamais être
+l'intelligence, pas plus que l'idée la sensation.
+
+Contrairement à la théorie de Locke et de Condillac, mère de toutes
+les autres théories sensualistes, il prouva que penser est si peu
+sentir qu'on peut _couper le cerveau par tranches_--et il le
+coupa--sans produire aucune douleur, la sensibilité n'existant que
+dans les nerfs et dans la moelle épinière, et l'intelligence étant le
+cerveau où n'est pas la sensibilité. Et il alla plus loin encore! Il
+démontra que sentir n'est pas même percevoir et que le cerveau _seul_
+perçoit. Enfin, il analysa _expérimentalement_ les facultés, les
+fonctions, les forces, et donna la preuve sans réplique à ses
+adversaires (car c'était une preuve physiologique) de l'unité de
+l'intelligence, concluant que la physiologie répétait le témoignage du
+sentiment, et qu'elle le confirmait en le répétant.
+
+Telle est, sauf les développements, qui sont très lumineux et dont on
+ne peut donner ici la longue chaîne logique, la grande démonstration
+faite par Flourens contre le matérialisme, et qui, selon nous, doit
+finir et emporter le débat. C'est, comme on le voit, le dernier mot
+philosophique prononcé dans un ordre d'idées qu'il forclôt et contre
+lequel nulle objection ne peut désormais se relever. C'est la dernière
+raison,--ou, bien mieux!--c'est le dernier fait sous lequel
+s'enterrera le matérialisme et cette philosophie de la sensation qui a
+longtemps régné, et qui se raccroche en ce moment au panthéisme pour
+ne pas tout à fait périr et pour retrouver plus tard le moyen de
+vivre.
+
+Par le panthéisme, en effet, le matérialisme a toujours un pied et une
+main dans la philosophie contemporaine, et ce n'est pas le
+spiritualisme, réduit à ses seules forces, qui coupera jamais ce pied
+et cette main-là. Il l'a essayé au commencement du siècle, ce
+spiritualisme vain qui, en dehors des idées chrétiennes, a l'insolence
+et l'ingratitude de se croire quelque chose. C'était l'heure où la
+société n'en pouvait plus, changeait d'erreur et se tournait de
+l'autre côté sur sa paillasse de sophismes. Mais Cousin, qui discutait
+Locke, n'empêcha pas Broussais. D'ailleurs, il faut bien en convenir,
+quelle que soit la doctrine dont il est question, ce n'est jamais par
+des arguments tirés d'un ordre d'idées déterminé qu'on peut enfoncer
+et ruiner les arguments tirés d'un bon ordre d'idées contraires, et,
+tout de même que le spiritualisme ne peut mourir que sous des raisons
+spiritualistes tout de même le matérialisme ne peut périr et crouler
+que sous des raisons tirées de lui-même. Or, l'honneur de Flourens est
+d'être venu nous les donner!
+
+
+IV
+
+Encore une fois, voilà le vrai mérite de Flourens. Voilà la gloire
+sérieuse de cet esprit, léger seulement par l'expression, qui a porté
+dans la science un sourire inconnu et charmant. Un jour il a été
+terrible et il a souffleté le matérialisme avec un scalpel! Puis il a
+repris son sourire, dans lequel aucun scepticisme ne se joue.
+L'historien de Magendie a l'originalité d'être convaincu. Non
+seulement il est spiritualiste, puisqu'il est cartésien, et nous
+avouons que jamais ce spiritualisme-là ne nous a paru très formidable
+et très auguste; mais il est chrétien, et il a toujours mis sa science
+derrière le christianisme, ce qui est sa place, malgré les rébellions
+insolentes de quelques savants. Sur la création, il est pour Moïse, et
+sur l'unité de la race dans le genre humain. Il croit aux causes
+finales; mais, comme il le dit avec un sens délié et profond, il ne
+conclut pas «le dessein suivi des causes finales, mais les causes
+finales du dessein suivi». Il n'est guères possible de dire plus juste
+et de penser plus fin.
+
+Finesse et justesse, ce sont, en effet, les qualités supérieures de
+Flourens. C'est de justesse dans l'expression et de finesse dans la
+pensée qu'est faite sa lucidité, car Flourens n'est pas seulement un
+esprit lucide, c'est mieux que cela: c'est une lucidité. Nous n'avons
+pas entendu Flourens comme professeur, mais il doit porter dans son
+enseignement les qualités qui font de l'exercice du professorat
+quelque chose comme une création continuée, car éclairer les esprits,
+c'est les créer une seconde fois. C'est même, dirons-nous,--et c'est
+la seule critique que nous oserons contre ces livres amusants comme
+s'ils n'étaient pas savants et savants comme s'ils n'étaient pas
+amusants,--c'est même l'habitude du professorat qui donne à ces livres
+la tache de ces répétitions de faits ou d'idées qu'on prendrait pour
+des négligences et qui sont plutôt des scrupules de clarté. Flourens,
+qui ferait la classe avec beaucoup d'imposance à des hommes comme lui,
+la ferait tout aussi bien aux jeunes filles des Oiseaux ou de
+l'Abbaye-aux-Bois, comme Bossuet faisait le catéchisme aux petites
+bonnes gens de la ville de Meaux, et, comme on le sait, Bossuet n'en
+était pas plus petit. L'auteur de _la Vie et de l'Intelligence_ n'est
+donc pas moins fort parce qu'il est gracieux, il n'est pas moins docte
+parce qu'il est agréable et que tout le monde peut lire ses livres et
+les goûter.
+
+Nous croyons à la providence des noms comme y croyait Sterne, et
+Flourens est l'homme de son nom. Il a mis la plus belle rose de son
+Jardin des plantes au corsage un peu épais de la science, et il en
+ferait bien d'autres! Tout ce qu'il touche, il le fleurit.
+
+
+
+
+EUGÈNE PELLETAN[59]
+
+
+Eugène Pelletan est, comme on sait, un des écrivains les plus
+démocratiques de ce temps. Il y a plus, il est peut-être, par le
+talent de l'expression, par l'élévation de son sentiment, par
+l'enthousiasme profond que lui inspire la cause de la démocratie, l'un
+des écrivains qui font le plus d'honneur à son parti. Pour toutes ces
+raisons réunies, si le livre de Pelletan justifiait l'ambition
+naïvement montrée de son titre (et il n'y a rien dans cette naïveté
+fière qui nous déplaise, qu'on le croie bien!), nous aurions le
+symbole du XIXe siècle et nous saurions à présent quoi mettre à la
+place de ce vieux symbole de Nicée, tué par l'analyse et par la
+science, et qui ne peut plus satisfaire--disent les philosophes--les
+besoins de foi des peuples actuels.
+
+ [59] _Profession de foi du dix-neuvième siècle_ (_Pays_, 1er janvier
+ 1853).
+
+Malheureusement pour ceux qui auraient été curieux d'un tel résultat,
+la profession de foi de Pelletan restera la profession de
+foi--isolée--de son auteur aux incomparables grandeurs et à la
+_vérité_ du XIXe siècle, et nous ne disons pas assez! à toutes les
+grandeurs et à la vérité de tous les siècles qui le suivront. En
+effet, qu'on ne s'y méprenne point! ce n'est pas en ce que le XIXe
+siècle a de virtuel, de progressif, de relativement vrai que Pelletan
+a la confiance qu'on pourrait avoir en la vérité même de Dieu, mais
+c'est dans tous les siècles futurs, grands, selon lui, impeccables et
+infaillibles, à leur date, à leur place dans la chronologie
+universelle; en d'autres termes, c'est dans le progrès, le progrès
+indéfini de l'humanité. A ne voir que l'affirmation de ce fait, qu'y
+a-t-il là de bien nouveau?
+
+En France, depuis Condorcet, cette foi au progrès est connue,
+quoiqu'on ne la professe tout haut que sous les réserves du bon sens
+d'un peuple qui n'aime pas qu'on se moque de lui, et en Allemagne, où
+l'on n'a rien à craindre à cet égard, cette foi a été redoublée par
+des systèmes philosophiques qui sont du moins de formidables erreurs,
+les efforts puissants de grands esprits faux. Ce qui est nouveau, ce
+qui donne un mérite de hardiesse et d'initiative à Pelletan, c'est
+d'écrire un livre pour démontrer la nécessité rationnelle de cette
+croyance. Seulement, nulle part, ni en Allemagne ni en France, les
+deux pays à idées,--l'Angleterre n'est qu'un pays à intérêts,--les
+hommes qui s'appellent _humanitaires_ n'accepteront, pour
+l'explication de leur dogme et le dernier mot de leur foi, la
+profession de Pelletan. Elle pourra lui servir, à lui, car l'esprit
+gagne toujours à se mettre bien en face de sa pensée en l'exprimant.
+Mais, comme propagande d'idées, elle se perdra: en France, par son
+lyrisme et sa candeur même; en Allemagne, par son manque de science
+réelle et de profondeur.
+
+C'est que, pour un livre pareil, il ne suffît pas d'en avoir l'audace.
+Écrire la profession de foi d'un siècle qui semblait ne plus en avoir;
+proclamer la seule croyance restée debout sur toutes les autres, la
+seule religion qui convienne à des titans intellectuels de notre
+force; proclamer la foi au progrès, la foi scientifique au progrès,
+imposée à tout ce qui pense de par l'autorité même de l'histoire;--en
+trois mots, reprendre en sous-oeuvre et refaire l'histoire des
+civilisations successives, de l'homme et de la création, était,
+n'importe pour quel esprit, une tentative dangereusement grandiose.
+Pelletan, qui a l'esprit ardent des hommes faits pour la vérité, a
+mesuré la difficulté avec son courage. Mais l'audace ne fait pas
+toujours la puissance, et le malheur est que, quand elle ne la fait
+pas, l'audace est déconsidérée.
+
+Qu'on nous permette de l'affirmer! il n'y avait que deux manières de
+traiter l'immense et difficile sujet qui a tenté Pelletan. Et nous
+disons deux seules manières, et non pas trois. Ou bien il fallait
+l'aborder comme nous l'aurions abordé, nous chrétiens, pour qui nul
+mouvement de civilisation n'a dépassé le christianisme; comme nous qui
+avons une révélation religieuse primitive, écrite, inébranlable dans
+ses textes, une histoire, un enchaînement de faits, des sources
+nombreuses, toute une exégèse, toute une critique, et une autorité
+souveraine pour empêcher tous ces dévergondages d'examen qui ont fini,
+en Allemagne, par le suicide de la Critique sur les cadavres...
+qu'elle n'a pas faits. Ou bien il fallait traiter ce terrible sujet
+résolument, en homme qui a pris son point de vue de plus haut ou de
+plus avant que des textes; comme un philosophe, carré par la base, qui
+dit fièrement à l'histoire: Tu mens, quand tu n'es pas trompée; tu es
+trompée, quand tu ne mens pas! Mais alors, résultat singulier, dans le
+premier cas une telle histoire--impossible à Pelletan, facile
+peut-être à Bossuet, à Cuvier, à tout grand cerveau généralisateur qui
+admettrait une révélation,--nierait, en détail et en bloc, tout ce que
+Pelletan admet comme vrai! Elle nierait le progrès. Elle nierait la
+perfectibilité indéfinie et cette ascension chimérique de l'humanité
+on ne sait vers quoi... car le mot n'a pas encore été dit. Du système
+de Pelletan il ne resterait pas un atome. Dans le second cas, au
+contraire, rien de pareil sans doute, mais à quel prix? à la stricte
+condition d'avoir établi la foi au progrès sur une théorie assez forte
+pour démentir l'histoire, et c'est là précisément ce que Pelletan n'a
+pas fait.
+
+Il n'a été ni assez historien ni assez philosophe, et il a voulu être
+l'un et l'autre. Il n'a pas vu que ce double rôle était incompatible;
+que sur cette question mystérieuse, mais non impénétrable, de la
+destinée de l'humanité, l'histoire tuait la philosophie ou que la
+philosophie tuait l'histoire. Il n'a pas été assez historien; quoi
+d'étonnant à cela? mais il n'a pas été non plus assez philosophe, et
+ceci étonne davantage. Sur cette question, que le panthéisme moderne a
+posée et qu'à plusieurs reprises il a essayé de résoudre, Pelletan,
+démocrate, protestant, hegelien plus ou moins, le sachant ou sans le
+savoir, a trahi la philosophie, la seule puissance dont il
+relève,--car si Pelletan n'est pas philosophe, qu'est-il donc? En
+quelle classe d'esprits le rangerons-nous?... Dans son livre il n'a
+pas procédé une seule fois à la manière de ses maîtres; car il a des
+maîtres, nous les connaissons. Eux sont, avant tout, des anatomistes
+de la pensée. Tous leurs systèmes sortent des abîmes d'une psychologie
+qui leur semblait, en tout sujet, le point de départ inévitable, mais
+qui les a perdus parce que qui descend dans l'homme sans la main de
+Dieu ne remonte plus! Pelletan n'invoque point, lui, cette méthode
+sévère. Il ne commence point par creuser dans les facultés de l'homme
+pour mieux juger du but de l'humanité. Avec cette légèreté enflammée
+d'un poète, qui ne consume rien et qui n'éclaire pas, il parle, au
+début de son livre, du sentiment et de la raison, _ces deux ailes de
+l'âme_; mais il n'en décrit pas les fonctions, il n'en montre pas
+l'origine.
+
+Cependant, la théorie de la connaissance doit forcément s'élever
+derrière toute philosophie. Il n'y a que nous, les enfants d'une
+révélation positive, qui puissions nous passer de construire une
+théorie de la connaissance pour donner de l'autorité à nos
+assertions. Nous, nous commençons par Dieu l'histoire de toutes
+choses, et cette vue-là simplifie tout. Mais ce dont nous sommes
+dispensés, nous, les hommes du passé et les mystiques, comme nous
+appellent nos ennemis, Pelletan y est tenu. Eh bien, de cette
+obligation philosophique il ne se préoccupe même pas! Il affirme et
+va. Il raconte à sa manière ce que la Genèse raconte mieux que lui.
+Mais, arrivé à l'homme, il brise la Genèse, et l'erreur monstrueuse
+monte sur les débris de l'hypothèse. La chute, ce cataclysme de l'âme,
+qui a laissé sa trace dans la mémoire de tous les peuples, comme le
+déluge, ce cataclysme de la matière, a laissé la sienne à tous les
+points, à toutes les fissures de ce globe, est niée d'un mot, au
+mépris de toutes les traditions connues. Le premier homme, cet Adam
+qui avait la lumière d'une innocence sortie fraîchement, comme un lis,
+des mains du Seigneur, Adam, dans l'Éden, pour Pelletan, est un _peu
+plus que les bêtes_, mais ce n'est encore qu'une organisation
+imbécille dans les rudiments du progrès. Et Ève?--«_Ève eut besoin de
+sortir du Paradis pour conquérir sa première vertu._»
+
+Nous citons... mais sans colère. Ne savions-nous pas qu'il devait en
+être ainsi, qu'il ne pouvait pas en être autrement pour le théoricien
+ou le mystagogue du progrès? L'erreur a des manières d'attacher le
+collier de force aux plus généreux esprits et de les traîner après
+elle. La chute admise, le progrès ne serait plus! Les enfants
+verraient cela... Seulement, pour rendre son soufflet à l'histoire il
+fallait rester dans la philosophie, nous donner, d'après la nature de
+l'homme et l'étude de ses instincts et de ses facultés, la preuve
+philosophique de l'impossibilité radicale, humaine, de la chute. Or,
+voilà ce que Pelletan a oublié. De la question philosophique, qu'il
+n'a pas touchée comme on eût été en droit de l'attendre d'un homme qui
+a conçu l'idée de son livre, il a glissé tout à coup dans l'histoire
+sans texte contre une histoire qui en a un. Mais une histoire sans
+texte pourrait fort bien être un roman.
+
+Et quand on est sorti de la Genèse le roman continue, ou du moins une
+histoire que rien n'affermit ni ne prouve; qui, lorsqu'elle n'est pas
+entièrement fausse, quand les faits et les textes ne la démentent pas,
+n'a pour elle que des inductions et des analogies, assez peut-être
+pour donner le doute, pas assez pour donner la foi. Ainsi--pour ne
+prendre qu'un détail entre tous--où Pelletan a-t-il vu, ailleurs que
+dans les arrangements de sa pensée ou sur l'échiquier idéal dans
+lequel il encastre les événements et ploie l'histoire du monde à sa
+fantaisie, que l'homme fut chasseur avant d'être pasteur, que ce fut
+le troupeau qui lui donna l'idée de la famille, la chasse et les
+partages de la proie l'idée de la propriété?... «Le jour où l'homme
+laissa les agneaux auprès de la brebis, il garda auprès de lui ses
+enfants, et la famille fut fondée.» C'est la phrase même de Pelletan.
+
+En nous tenant en dehors des livres qui sont pour nous la vérité, les
+premiers développements humains des sociétés comme Pelletan les
+raconte ne seraient encore que des probabilités de simple bon sens,
+et, malgré notre respect pour le bon sens, il faut plus que cela pour
+expliquer l'homme. Des probabilités, quand il s'agit de l'écheveau
+brouillé des origines! La philosophie en a beaucoup accumulé, mais à
+sa honte. Elle y a rongé son frein, cassé sa sangle, bu son écume.
+Elle y a épuisé son effort. Nous avons d'elle toute une bibliothèque
+bleue de systèmes que l'histoire a balayés de son pied tranquille,
+comme une poussière qui ne devait pas monter jusqu'à son front.
+Pelletan nous les rappelle. Mais, franchement, et pour parler comme
+lui, est-ce avoir progressé que de nous donner sur l'origine du
+langage le fonds d'idée de Condillac? sur la question du feu d'être
+au-dessous de Bory de Saint-Vincent, dans un dictionnaire des sciences
+naturelles? Et ainsi de toutes les questions, car nous ne pouvons
+qu'indiquer. Certes! c'est ici le cas ou jamais de citer le beau mot
+du philosophe Jacobi, qui savait, comme Pascal, ce que vaut, sur les
+questions premières, la philosophie réduite à elle seule: «La
+philosophie, comme telle seulement,--disait-il,--est un jeu que
+l'esprit humain a imaginé pour se désennuyer; mais, en l'imaginant,
+l'esprit n'a pas fait autre chose que d'organiser son ignorance.»
+
+Et encore y a-t-il moyen de l'organiser plus ou moins solidement,
+cette ignorance!... Voyez les grands esprits à système qui se mêlèrent
+de penser sur le développement des sociétés humaines: Aristote,
+Platon, Hobbes, Fichte, Hegel et tant d'autres! Aucun d'eux ne s'est
+contenté des généralités à _fleur d'idées_, et le plus souvent à
+_fleur d'images_, qui satisfont Pelletan dans sa recherche d'une très
+difficile vérité. Ils n'ont point fait à si bon marché une philosophie
+de l'histoire. Leur successeur, qui avait à profiter de leurs travaux,
+Pelletan,--lequel, par parenthèse, est bien pittoresque et a le sang
+bien chaud pour être un métaphysicien, un _oeil retourné en dedans_,
+comme disait l'abbé Morellet avec une spirituelle exactitude,--pose
+des lois absolues qu'il tire de tout ce qu'il y a de moins absolu au
+monde: l'analogie! l'analogie! cette fille trompeuse de l'imagination,
+qui a si souvent donné le vertige aux plus fermes observateurs. Cette
+fascination de l'analogie le mène, à travers toute l'histoire, dans
+l'Inde, en Égypte, en Grèce, dans le monde romain, dans la Gaule,
+partout enfin où le progrès comme il l'entend a glorifié l'humanité.
+Elle le mène, mais, comme toute fascination, elle l'égare aussi
+quelquefois. Dans l'impossibilité de refaire un livre sur lequel ici
+on ne doit que planer du haut d'un examen bien rapide, nous ne pouvons
+discuter, détail par détail, l'histoire à compartiments de damier que
+Pelletan a construite dans l'intérêt de ses idées. Sans cela il nous
+serait facile de montrer, les faits en main, qu'il n'a pas plus creusé
+dans l'esprit des différentes époques du monde qu'il n'a fouillé, au
+début, dans les origines et les facultés de l'homme, et qu'en cela
+trop souvent son livre, empreint de ce fatalisme géographique qui
+explique les fonctions des peuples par le milieu dans lequel ils se
+meuvent (fatalisme ressuscité de tous les matérialistes de fait,
+d'intention ou d'aveuglement), a donné, en preuve de ses dires,
+l'apparence pour la réalité et la superficie pour le fond.
+
+Ainsi donc, même pour ceux qui pensent comme Pelletan (et que
+d'esprits pensent comme lui à cette heure ou du moins inclinent à
+penser comme lui!), son livre, _Profession de foi du_ XIXe
+_siècle_[60], est à refaire. C'est un coup manqué dans l'ordre de la
+pensée. Un symbole de foi s'arrête dans une forme nette, au travers de
+laquelle on voit l'idée jusque dans ses racines. Une profession de
+foi--de foi scientifique, de foi rationnelle, la seule foi possible
+aux facultés mûries du XIXe siècle,--doit reposer sur un enchaînement
+de réalités incontestables et n'avoir rien de vague, rien d'incertain,
+rien d'obscur. Pelletan cache plus d'une obscurité sous la couleur de
+son style, oriental d'éclat, brillant comme les escarboucles du
+diadème de Salomon, dont il n'a malheureusement pas la sagesse. Pour
+prouver aux hommes, même les plus perméables aux influences de la
+philosophie panthéistique de notre époque, que la solution du problème
+de l'humanité c'est son progrès incessant, éternel, sans point d'arrêt
+et sans défaillance, il faut plus que la conviction éloquemment
+enflammée du plus brillant des sectaires ou l'enthousiasme ivre d'un
+Thériaki.
+
+ [60] Pagnerre.
+
+Nous sommes dupes des mots qu'on répète. Le progrès incessant et
+éternel de l'humanité! On entend cela partout, et on l'accepte, comme
+on accepte tout, à condition de n'y pas trop regarder et de n'y pas
+trop comprendre. Et pourquoi ne l'accepterait-on pas? Cela paraît si
+simple à l'esprit et cela est si doux à l'orgueil. Mais, allez! quand
+on veut élever ce mot à la hauteur d'une démonstration qui force la
+foi et en moule énergiquement l'expression dans un symbole, il se
+trouve des difficultés embarrassantes auxquelles tout d'abord on ne
+pensait pas... Et nous ne parlons pas pour nous, qui n'avons ni dans
+le coeur ni dans l'esprit la même foi que Pelletan, qui ne pensons pas
+comme lui que le progrès soit l'expansion illimitée de toutes les
+forces passionnées de l'homme avec toutes leurs excitations et leurs
+réalisations dans l'État, dans l'art, dans l'industrie, dans les
+moeurs; mais qui croyons, au contraire, que le progrès c'est la vertu
+par le sacrifice en vue de quelque chose qui n'est ni dans l'histoire
+ni dans la vie _visible_ de l'humanité! Pour nous, toute conversion
+aux idées de Pelletan est impossible, mais nous disons que sa thèse
+est rude à soutenir, même vis-à-vis de ses amis intellectuels.
+Logiquement, il est vrai, et de philosophie à philosophie, d'augure
+à augure, la chose serait bien moins ardue, car la portée d'une
+pareille thèse n'échappe pas. L'Allemagne, qui a l'intrépidité des
+crimes abstraits, l'a révélée depuis longtemps: c'est le détrônement
+de Dieu par l'humanité, c'est la révolution démocratique contre
+Dieu. Qu'on ne s'y méprenne pas! on n'a inventé le progrès indéfini
+que pour se passer de Dieu au commencement, au milieu et à la fin
+de toutes choses. Voilà la portée du système. Seulement, pour
+insinuer dans les esprits honnêtes et confiants qui vous lisent ces
+conséquences voilées, la main, qui n'est pas très forte, tremble un
+peu... tâtonne dans les faits qu'elle mêle et se blesse à des
+inconséquences mortelles. Selon nous, c'est là ce qui est arrivé à
+Pelletan. Son talent ne l'a pas sauvé. Il s'est pris lui-même à son
+prisme; le flambeau qu'il portait l'a ébloui. A côté des clartés
+aveuglantes et des mirages de perspective, il y a aussi dans son
+livre de ces inconséquences qui sont des blessures par lesquelles
+saigne et meurt un système. Citons-en une seule, en passant: «Il
+(l'homme)--dit-il--recruta d'abord ces races purement alimentaires,
+_expiatoires_, qui devaient régénérer l'homme en donnant leur vie
+pour lui et le _racheter_, par leur sang, de sa pauvreté...» Nous ne
+discutons pas le fait, nous citons la phrase. Franchement,
+n'est-elle pas un peu compromettante? Quand on a nié la chute et
+qu'on sait à quel degré les idées se tiennent et se commandent, il
+ne faudrait sous aucun prétexte risquer ces mots d'expiation et de
+rachat, qui feraient, s'il vivait, sourire le terrible Joseph de
+Maistre de son sourire le plus cruellement indulgent.
+
+Telle est, pour nous, cette _Profession de foi du_ XIXe _siècle_.
+Pelletan nous pardonnera la rigueur de notre critique. C'est un noble
+esprit,--on le sent bien quand on le lit,--un de ces esprits «qui ne
+veulent pas être les créateurs, mais les créatures de la Vérité», et
+c'est pourquoi nous avons dit avec franchise ce que son livre nous a
+inspiré en le lisant. Quant au talent d'écrivain dont ce livre éclate,
+il est presque aussi grand que les erreurs dont il est plein. Il est
+juste de le reconnaître. Mais qu'importera peut-être à l'auteur?
+Hélas! nous savons trop ce que, dans les préoccupations presque
+religieuses du penseur, devient ce génie de la forme qui vous aime et
+que l'on n'aime plus! Ingratitude de l'intelligence, éprise de
+l'abstraction et de la découverte, elle reste insouciante pour la
+forme qui la fera vivre et qui emporte l'idée vers l'avenir sur ses
+ailes! Peut-être le style de Pelletan est moins pour lui, en ce
+moment, que sa philosophie, et pour nous, au contraire, le style, dans
+son ouvrage, est tout. Certes! on peut regretter l'emploi de cette
+plume, d'une coloration si ardente que l'on dirait un pinceau, mais on
+n'en saurait contester l'éclat. Il y a plus: avec la sécheresse des
+âmes de nos jours froids et ternis, nous disons qu'il est impossible à
+ceux qui n'ont point aboli en eux la faculté de l'enthousiasme de ne
+pas regretter de voir Pelletan fourvoyer le sien dans de misérables
+théories, comme on regretterait de voir la graine de l'encans tomber
+par terre au lieu d'aller s'embraser sur les trépieds des tabernacles.
+Pelletan est de cette race d'âmes qui ont le sens mystique en elles,
+et, selon nous, c'est là une supériorité. Assurément on peut abuser de
+cette supériorité-là comme de toutes les autres; car c'est une
+observation qui n'a pas été assez faite, que plus les facultés sont
+rares et grandes, plus l'usage en peut tourner vite à l'abus,
+apparemment par la raison qu'il est plus aisé de tomber à mesure qu'on
+s'élève. Mais, quoi qu'il en puisse être, l'auteur de la _Profession
+de foi du_ XIXe _siècle_ est un mystique; c'est un mystique dans
+l'erreur, comme il y a des mystiques dans la vérité. Dépravé par la
+philosophie, qui a remplacé pour le XIXe siècle le matérialisme du
+XVIIIe, c'est une espèce de saint Martin du panthéisme. Il veut,
+comme tous les illuminés de la philosophie, réaliser une foi
+scientifique, et il n'y a pas d'âme mieux créée pour la foi intuitive
+que son âme. Il y a en lui des tendresses de coeur, des forces de
+sentiment qui ne savent plus que devenir dans ce système, sans Dieu
+personnel, de l'humanité progressive. En vain transpose-t-il Dieu et
+s'efforce-t-il d'en remplacer l'amour par l'amour de l'humanité; en
+vain s'enferme-t-il dans cette prison des siècles dont il a beau
+reculer les murs, il n'a jamais l'espace qui conviendrait à l'énergie
+de son âme immortelle. Et si par impossible il pouvait réussir dans sa
+tentative de philosophie, il soulèverait encore, pour respirer, ce
+ciel qu'il croirait avoir abattu sur lui... Le ton des polémiques de
+journaux ne nous impose point. Nous sentons battre le coeur sous
+toutes ces cuirasses, quand il bat fort comme celui de Pelletan.
+Naturellement, il définirait sa philosophie comme elle est définie
+dans le traité _des choses divines_: «J'entends par le vrai quelque
+chose qui est antérieur au savoir et hors du savoir.» Mais
+volontairement, artificiellement, il s'acharne à des démonstrations
+extérieures qui ne partent que du pied des faits et qui y succombent.
+
+Destinée singulière, et moins rare qu'on ne pense, que ce contre-sens
+suprême entre les idées et les facultés! C'est la seule explication
+qu'on puisse donner de ce triste phénomène: un homme si bien doué
+produisant un système qui répond si peu aux ambitions de sa pensée.
+L'esprit, qu'on a méconnu en soi, s'est vengé!
+
+
+
+
+SAINT ANSELME DE CANTORBÉRY[61]
+
+
+Si le talent seul faisait la destinée des livres, nous pourrions nous
+dispenser peut-être de parler de ce dernier ouvrage de Charles de
+Rémusat. Le talent dont il brille n'est pas assez éclatant pour porter
+bien loin les idées qu'il exprime. Mais en fait d'idées, qui l'ignore?
+c'est moins l'auteur et la force de son esprit qui créent le succès
+que les circonstances. S'il est vrai, comme le disait Napoléon, que
+les hommes, grands ou petits, sont fils des circonstances, le mot est
+encore plus vrai des idées... Flèches lourdes ou légères, aiguës ou
+émoussées, le vent qui les pousse, l'air qu'elles traversent, le point
+d'où elles sont ajustées, font plus pour elles que la corde de l'arc
+qui les chassa ou la main qui les a lancées. Chose singulière! le but
+vient plus souvent vers elles qu'elles ne vont elles-mêmes vers le
+but. Et voilà la raison, sans doute, pourquoi il n'est pas d'homme ou
+de livre, si infime qu'il soit par l'intelligence, qui ne puisse être
+dangereux. L'imbécillité même, en matière d'idées, n'est pas une
+innocence; et l'esprit humain est conformé de sorte que la bêtise
+peut, dans un jour donné, avoir le triste honneur d'être un fléau.
+
+ [61] _Saint Anselme de Cantorbéry_, par Charles de Rémusat (_Pays_, 13
+ février 1853).
+
+Et si cela est d'une manière absolue, si les circonstances ont sur le
+sort des livres une influence plus grande que le talent qu'ils
+attestent, on peut assurer qu'à l'heure présente Rémusat est placé
+dans la situation la plus favorable au rayonnement de tout ce qu'il
+publie, que ce qu'il publie soit, d'ailleurs, vrai ou faux, médiocre
+ou supérieur. Son passé, son ancienne élévation ministérielle, ses
+relations de monde et d'école, son titre littéraire d'académicien,
+tout, jusqu'à sa position de vaincu politique,--car, en France, c'est
+parfois une assez belle position que celle-là,--facilite
+merveilleusement la diffusion actuelle de ses idées et de ses écrits.
+Il est même à penser que sans cette circonstance de vaincu qui touche
+la chevalerie française, la Critique, trop spirituelle pour ne pas
+vouloir être populaire, aurait passé bien vite par-dessus le _Saint
+Anselme de Cantorbéry_[62] de Rémusat, sujet philosophique et qui ne
+peut intéresser qu'un très petit nombre d'esprits. Seulement, si elle
+a touché à cet ouvrage avec une gravité et une considération qui
+l'honore, elle a été bien payée de sa politesse, car elle a trouvé
+dans le livre de Rémusat les idées qui lui sont le plus chères, ce
+rationalisme contemporain qu'on voit partout maintenant, de quelque
+côté qu'on se tourne, et qu'il nous faut bien appeler par son nom
+puisque, aujourd'hui, nous avons à parler de philosophie.
+
+ [62] Didier et Cie.
+
+Du reste, ce qui diminuait bien un peu le mérite de la Critique, si
+bienveillante pour Rémusat et pour son livre, c'est qu'elle devinait à
+l'avance ce qu'un tel livre devait contenir. La forme scientifique des
+idées que l'auteur y expose pouvait bien ne pas l'attirer avec
+puissance, mais ces idées, elle les pressentait. En effet, Rémusat a
+un passé philosophique comme il a un passé politique, et on les
+connaît tous les deux. Si, dans un temps de scepticisme ou
+d'éclectisme comme le nôtre, on n'ose pas dire qu'il y ait autre chose
+dans les têtes affaiblies que des tendances à la place d'opinions, on
+sait bien au moins à quelles tendances a toujours appartenu la pensée
+de Charles de Rémusat. Cet élégant nourrisson de madame de Staël qui
+n'a point épuisé sa nourrice, trop jeune du temps du _Globe_ pour
+s'asseoir sur le _canapé_ doctrinaire, mais qui s'est tenu sur le
+tabouret d'à côté, est un de ces esprits non sans mérite, à coup sûr,
+mais qui manquent de l'espèce d'énergie nécessaire pour donner un
+démenti à leur vie et renverser dans leur intelligence des convictions
+fausses, même quand elles y manquent de profondeur. Par la nature de
+ses facultés, il était destiné à toujours aller devant soi dans le
+sens de ses premières pentes. Or, c'est ce qui est arrivé. Le _Saint
+Anselme_ d'aujourd'hui est bien de la même main qui écrivit
+l'_Abélard_, et, il y a quelques années, cet _Essai de philosophie_ en
+plusieurs volumes qui, erreurs à part, accusait plus d'aperçus et de
+verve cérébrale que les livres publiés depuis par l'auteur. La
+maturité ne porte pas toujours bonheur à tout le monde. L'esprit de
+Charles de Rémusat a eu la maturité des femmes blondes,--il a passé. A
+l'époque, lointaine déjà, où Rémusat écrivait son _Essai de
+philosophie_, il y avait en lui ce pétillement d'idées qui ferait
+croire à la force d'individualité d'une intelligence; mais ce n'était
+là qu'une illusion, due probablement à sa jeunesse. En réalité,
+Rémusat était bien plus pétri par les philosophies qu'il maniait qu'il
+ne les pétrissait lui-même. Il recevait alors, comme un homme plus
+grandement doué que lui, Cousin, l'influence de ces systèmes
+allemands,--barbares de la pensée civilisée et savante,--contre
+lesquels il n'y a plus maintenant que le catholicisme pour refuge,
+comme il n'y avait non plus que le catholicisme du temps des barbares
+matériels! L'unique différence était peut-être que Cousin, avec son
+ardente sensibilité et l'éclat chaleureux de son esprit, recevait
+l'impression de la pensée allemande comme une cire bouillante et
+splendide reçoit l'empreinte dans laquelle jouera la lumière, tandis
+que Rémusat la gardait comme une cire pâle et tiède, sans cohésion et
+sans solidité. N'importe! l'un comme l'autre, l'esprit qui vivait le
+plus comme celui qui vivait le moins, ils devaient si bien retenir en
+eux la marque de cette philosophie que, malgré le temps, la réflexion
+et la peur inspirée par des doctrines qui ont fini par donner Arnold
+Ruge à l'Allemagne et Proudhon à la France, on la retrouve partout en
+eux à cette heure, aussi bien dans le plus puissant, devenu le plus
+prudent et qui affecte, pour désorienter l'opinion et n'y pas
+répondre, de sculpter avec un amour comiquement idolâtre le buste
+d'une femme sur un tombeau, que dans le plus faible, resté le plus
+hardi,--puisqu'il est resté philosophe,--s'efforçant vainement, dans
+son interprétation de la métaphysique de saint Anselme, d'échapper aux
+conséquences, maintenant dévoilées, de la philosophie qui les a
+également asservis!
+
+Car tel est le but, sinon atteint, du moins visé, du nouvel ouvrage de
+Rémusat. Maintenir le fondement de la philosophie rationaliste, de
+cette philosophie qui n'est pas autre chose que le protestantisme en
+métaphysique, mais échapper aux conséquences panthéistiques de cette
+philosophie, devant lesquelles le monde, plus chrétien encore qu'il ne
+pense, se cabre encore avec effroi, tel est le but que s'est proposé
+Rémusat dans sa monographie intellectuelle de _saint Anselme_.
+Pourquoi s'est-il donné un pareil but? A-t-il tremblé, dans sa
+conscience logique ou dans sa conscience morale, en voyant les
+conséquences terribles dégagées enfin de ce qu'il crut la vérité si
+longtemps? Est-ce la chose en soi qui l'a révolté, ou l'effet actuel
+de cette chose sur le monde qui lui a paru compromettant? Nous
+n'avons point à faire un travail d'Hercule en sondant les reins ou le
+coeur des philosophes, ces étables d'Augias humaines. Mais toujours
+est-il que ce but impossible d'une charte taillée entre un principe et
+sa conclusion, Rémusat se l'est donné. Très au courant du mouvement
+d'idées qui s'est produit du côté du Rhin, et modifié par ces idées,
+c'est par l'Allemagne et sur les pas de l'Allemagne qu'il est entré
+dans l'étude du moyen âge et de la scolastique. Mauvaise porte et
+mauvais guide pour y pénétrer! Ce n'est pas l'instinct de la pensée
+chrétienne qui l'a poussé de ce côté et qui l'a fait aller d'Abélard,
+de l'hérétique Abélard, jusqu'à l'orthodoxe Anselme. L'Allemagne,
+curieuse comme si elle n'avait pas d'idées à elle, et personnelle au
+point de chercher ses idées partout, l'Allemagne depuis longtemps
+cherchait l'_or_ que Leibnitz avait dit _briller dans le fumier du
+moyen âge_. Elle l'avait trouvé; mais en mettant la main dessus, comme
+Galatée touchant Pygmalion, elle avait dit: «C'est moi encore!»
+Rémusat, plus ou moins hegelien, avait pu lire dans Hegel: «Anselme,
+dans son célèbre argument de l'existence de Dieu, montra, le premier,
+la pensée dans son opposition à l'être et chercha à en prouver
+l'identité.» Après un pareil hommage rendu par le grand théoricien de
+l'identité de la pensée et de l'être, qui semblait reconnaître dans le
+saint métaphysicien une paternité éloignée, comment ne pas se
+préoccuper de cet homme, qui, quoique saint, avait été philosophe, et
+qui, par Descartes, touchait à Hegel? Rémusat a beau nous dire, avec
+une intention qui ne trompe personne: «Descartes ne serait pas
+aisément convenu que saint Anselme fut un de ses maîtres», tout ce
+qui s'occupe de philosophie n'en sait pas moins que l'argument de
+saint Anselme sur l'existence de Dieu (et l'existence de Dieu c'est
+toutes les questions de la philosophie dans une seule) est le même
+dans le _Monologium_ que dans les _Méditations_. Par la nature de son
+esprit, par la prétention de son système, par l'isolante force ou
+faiblesse de son principe: «_Je pense, donc je suis_,» Descartes est
+l'orgueil de la personnalité solitaire. Avec la hache de son
+scepticisme il a coupé tous les câbles qui attachent la pensée humaine
+à la tradition. Robinson intellectuel d'un désert qu'il a fait autour
+de sa propre pensée, il a voulu créer tout dans le vide qu'il avait
+creusé. Il est évident qu'un tel homme n'admet ni ancêtres ni
+prédécesseurs; mais il n'est pas moins évident non plus que si la
+parenté n'est pas reconnue par la volonté elle subsiste dans la
+pensée, car si elle n'y était pas, croyez-le bien! les philosophes
+modernes, plus ou moins issus de Descartes, auraient laissé bien
+tranquille dans sa niche de saint le grand Anselme de Cantorbéry, et
+ne lui auraient pas fait cette gloire posthume qu'ils se sont mis à
+lui faire, moins pour lui encore que pour eux!
+
+Et, en effet, au simple point de vue de la tactique, après toutes les
+injustices et toutes les ignorances du XVIIIe siècle, n'était-il pas
+habile et spirituel tout ensemble d'enrégimenter jusqu'aux saints sous
+la bannière de la philosophie? Mais nous irons plus loin. Si ce
+n'était pas là une simple tactique, s'il était vrai, s'il était réel,
+que la métaphysique d'un saint, et, par exemple, de saint Anselme, eût
+des racines secrètes, inévitables, nécessaires avec toute cette
+métaphysique transcendante qui doit un jour remplacer, par la clarté
+de l'idée pure, le demi-jour des religions, une telle analogie, une
+telle rencontre ne serait-elle pas encore meilleure à montrer, à
+démontrer, à proclamer de toutes les manières possibles, comme une de
+ces preuves, grosses de bien d'autres, qu'on jette dans les esprits
+déducteurs et qui y doivent devenir fécondes? Quand un théologien
+protestant comme Hasse, quand un hegelien nettement accusé comme
+Franck, quand un rationaliste comme Bouchitté, quand enfin Rémusat,
+prennent à partie la métaphysique de saint Anselme, la commentent tour
+à tour et l'interprètent, ils savent bien ce qu'ils font et ils font
+bien. Il faut être assez impartial pour le reconnaître. Ni les efforts
+de Moehler, le théologien catholique qui s'est occupé, dans un autre
+but, de la métaphysique de l'illustre archevêque, ni les petites
+chicanes d'une revue estimable (la _Revue de Louvain_), qui prétendait
+et montrait plaisamment un jour que Rémusat n'entendait pas même le
+latin du texte qu'il traduisait, ne nous feront perdre de vue la
+vérité dans cette question de la métaphysique de saint Anselme. Or, la
+vérité, la voici! C'est que saint Anselme, par cela même qu'il se
+détournait de la théologie vers la métaphysique, posait au XIe siècle,
+dans l'innocence et la sécurité de sa foi, les problèmes que la
+métaphysique agite depuis qu'elle existe sans les résoudre, et que,
+les posant nécessairement comme les métaphysiciens les posent, il
+était justiciable des métaphysiciens, et qu'ils ont eu parfaitement le
+droit de dire comme ils l'ont dit dans quelle mesure ils admettaient
+sa pensée et dans quelle mesure ils ne l'admettaient pas. Ainsi, pour
+revenir à Hegel, Hegel a eu le droit d'écrire cette arrogante réserve:
+«Il ne manque à l'argument de saint Anselme que la conscience de
+l'unité de l'être et de la pensée dans l'infini», et Rémusat a eu le
+droit aussi, à la fin de son ouvrage, de reprendre l'argument du
+_Prologium_ afin de le purifier de tout spinozisme et de lui donner
+cette valeur philosophique que nous avons indiquée, et qui serait si
+grande si elle n'était pas chimérique, à savoir: le rationalisme du
+principe sans le panthéisme de la déduction!
+
+Mais si Rémusat a eu le droit d'agir ainsi dans son interprétation de
+la métaphysique de saint Anselme, a-t-il réussi? Et il y a plus:
+pouvait-il même réussir? Ce n'est pas assurément en passant qu'on peut
+traiter comme il le faudrait de la vérité absolue ou relative de toute
+philosophie, de cette science qui n'en est pas une, car elle se
+cherche éternellement sans se trouver. Seulement, pour tous ceux qui
+ont touché à ces questions dévorantes, on sera suffisamment fondé à
+affirmer que ce n'est pas la métaphysique, qu'elle s'appelle des plus
+beaux noms que le génie ait eus dans l'histoire, qui peut combler
+l'abîme existant entre l'homme et Dieu et tracer pour l'homme un
+chemin au-dessus de ce gouffre. Nous avons dit plus haut: Toute
+philosophie gît dans une seule question: l'existence de Dieu en face
+de l'existence du monde. Et il serait aisé de montrer que quelque
+solution qu'on adopte sur cette question,--et toutes peuvent se
+ramener à deux principales,--en d'autres termes, soit que Dieu et la
+matière soient congénères, soit que Dieu l'ait tirée de lui-même, le
+panthéisme inévitable et menaçant revient toujours. Eh bien, si tel
+est le résultat que donne la réflexion de l'homme livrée à elle-même
+sur ce problème fondamental, il n'y a plus qu'à repousser loin de soi
+la métaphysique comme chose vaine, tout au moins, quand elle n'est pas
+dangereuse, et à revenir à l'enseignement, à l'autorité, à la
+révélation surnaturelle, à tout ce que la philosophie appelle
+dédaigneusement le mysticisme; car le mysticisme seul est assez fort
+pour répondre quand le rationalisme reste muet! En se limitant dans
+l'ordre des choses naturelles, la science de Dieu n'existe pas à
+proprement parler; car pour qu'une science soit, il faut en connaître
+tous les termes, et Dieu, c'est le terme infini. Mais la croyance en
+Dieu scientifiquement doit être, parce que si cette croyance n'était
+pas, aucune explication ne serait possible, et que rien de ce qui ne
+serait pas Dieu ne s'entendrait. Quand saint Anselme posait l'argument
+purement métaphysique, le théologien, le moine inspiré lâchait donc la
+réalité pour courir après l'ombre. Il entrait dans le domaine des
+discussions humaines, fatalement entrecoupées de ténèbres et de lueurs
+flottantes, et il y apportait son génie. S'il n'ébranla pas en lui les
+robustes certitudes de sa foi, c'est que le saint préservait l'homme
+des doutes du métaphysicien; mais si le danger ne fut pas pour lui, il
+est pour d'autres, à cette heure et dans un siècle où l'obéissance en
+toutes choses cherche vainement des saint Anselme, qui foulent aux
+pieds leur propre pensée lorsqu'il s'agit d'obéir.
+
+Ainsi le saint, l'homme de la foi et de l'obéissance, voilà le grand
+côté de saint Anselme, qu'un historien qui n'eût pas été philosophe
+aurait fortement éclairé. Si Rémusat s'en était tenu, pour les besoins
+d'une cause qui est la sienne, à un commentaire sur les dissertations
+métaphysiques du grand abbé du Bec, nous n'aurions rien à ajouter à ce
+que nous avons dit de ce commentaire. Mais Rémusat n'a pas seulement
+été philosophe dans son livre; il a essayé d'être historien. Il n'a
+pas écrit une biographie intellectuelle du penseur et replacé, après
+coup, les idées de l'homme sous le jeu de ses facultés, bien étudiées
+et par l'étude redevenues vivantes, pour voir comment ces idées
+s'étaient formées, développées et fixées dans l'action et sous la
+pression de ces facultés. Il n'a pas fait pour saint Anselme ce que
+Maine de Biran a fait pour Leibnitz. Non. Il a aimé mieux prendre
+l'homme tout entier, dans le multiple ensemble de sa vie, et à sa
+place dans tous les événements de son temps, et il a écrit un ouvrage
+qui n'a pas pour titre unique le nom d'Anselme et qui est aussi le
+tableau de la vie monastique et politique au XIe siècle. En cela
+Rémusat a eu raison. On ne saurait blâmer sa méthode. Il a cédé à un
+instinct juste. Si, du temps de Leibnitz, en effet, et après Leibnitz
+surtout, l'homme se spécialise chaque jour davantage et peut
+s'abstraire de tout ce qui n'est pas sa pensée et le mouvement
+extérieur de sa pensée, il n'en était point ainsi au moyen âge, où la
+société tenait bien plus d'espace que l'homme,--mère aux bras
+puissants dans lesquels l'homme se tassait, et, si grand qu'il fût,
+paraissait petit! Mais si Rémusat a eu raison d'écrire l'histoire du
+temps de saint Anselme pour mieux comprendre saint Anselme, peut-on
+avouer qu'il l'ait compris? Franchement, quand on a lu attentivement
+son travail, peut-on dire que le métaphysicien, avec les grêles
+propositions de son analyse habituelle, ait vu réellement ce mâle XIe
+siècle, qui demanderait tant de vigueur de génie et de largeur
+d'appréciation? Non! certainement! Parler des hommes et des choses
+d'une époque avec cette politesse qui est l'uniforme des hommes d'État
+et un uniforme qui ne cache pas une bravoure, avec ce respect des
+faits accomplis qui est le caractère de l'école dont Rémusat est
+sorti, n'est pas plus comprendre cette époque que toucher un objet
+avec l'extrémité des doigts n'est le saisir et le soulever!
+
+Saint Anselme vivait dans un temps où le catholicisme n'était plus
+seulement un ensemble de nobles et pieuses aspirations vers le bien et
+vers le ciel. Hildebrand, ou Grégoire VII (car il est si grand, cet
+homme, que la gloire le connaît sous tous ses noms), avait fait du
+catholicisme le plus organisé des gouvernements. Du temps d'Anselme
+également, les Croisades avaient opéré le rapprochement des tendances
+religieuses de l'Europe et de son premier intérêt terrestre. Grâce à
+cette théocratie que Rémusat condamne dans son livre, par la raison
+_très philosophique_ que l'opinion de l'Europe moderne, qui a la tête
+déformée par les philosophes, lui est en ce moment hostile,
+l'influence du monde chrétien avait pris le monde musulman et pénétré
+l'Asie et l'Afrique. C'étaient là des faits prodigieux! Une
+individualité aussi élevée que celle de saint Anselme devait se
+rattacher à ces faits, et elle s'y rattachait, non pas en vertu de son
+génie qui l'antidatait de plusieurs siècles, mais en _vertu de ses
+vertus_. Saint Anselme était lié au grand et décisif mouvement du
+progrès catholique par ce qui se nomme, entre chrétiens, la sainte
+vertu de l'obéissance. Chassé de son palais épiscopal, dans les
+troubles religieux et politiques de son pays, saint Anselme ne se
+consola pas seulement de ce revers: il fut heureux de ne plus être
+désormais _condamné_ à commander aux autres. Pour s'exercer,
+gymnastique sublime! à cette vertu si profondément sociale de
+l'obéissance, saint Anselme, respecté par le pape, saint Anselme, le
+primat d'Angleterre, prit un simple moine pour maître, et, le
+croirez-vous, esprits de nos jours? ce moine lui prescrivait le nombre
+de fois qu'il devait se retourner dans son lit. Rémusat a trop
+d'esprit pour insulter à cette surhumaine humilité, que Voltaire
+aurait traitée... nous savons comment; mais, sous le sérieux indulgent
+qu'il garde, Rémusat ne cache pas autre chose que la vue mesquine et
+erronée d'un philosophe qui comprend tous les préjugés d'un siècle et
+d'un grand homme, et qui ne les leur reproche pas. Tant de bonté ne
+nous fera pas hésiter cependant. Au fond, l'intelligence profonde de
+la double grandeur du temps et de l'homme lui échappe. Il n'a pas
+l'appréciation de cette obéissance qui, à partir de Grégoire VII et
+des Croisades, fit triompher la foi dogmatique, et, on peut le dire,
+organisa politiquement la religion. L'action de la foi par
+l'obéissance est humainement, si on peut risquer l'expression, la
+physique du catholicisme. La véritable gloire de saint Anselme est
+d'avoir donné à tous les fidèles de son temps, du haut d'une position
+qui leur imposait et les entraînait, l'exemple du respect de
+l'obéissance poussé jusqu'au fanatisme, mais à un fanatisme pour la
+première fois désintéressé. Or, quand un homme personnifie en lui
+cette physique du catholicisme, l'_instrumentum regni_ par lequel il
+s'est constitué et a gouverné, n'étudier dans cet homme que le travail
+de son esprit appliqué aux stériles contemplations de la métaphysique,
+c'est prouver assurément qu'on est un métaphysicien, mais c'est aussi
+découvrir en soi la pente fatale à ne voir que les petites choses,
+quand il y a les grandes à côté. Chétive organisation du regard! La
+myopie vaudrait mieux, car la myopie ne scinde rien, et c'est ce qui
+est grand qui, d'abord, la frappe. Rémusat a-t-il jamais eu la faculté
+des esprits nets et droits qui vont de prime saut aux réalités
+importantes? Nous ne savons. Mais s'il l'a eue jamais, il l'a bien
+perdue dans les études microscopiques d'une philosophie qui analyse
+l'homme dans les moindres nuances de son ondoyante personnalité. Et il
+est permis, on en conviendra, de s'étonner qu'un homme qui fut
+ministre autrefois s'imagine probablement, sinon de reprendre le
+gouvernement qu'il a perdu, au moins l'influence dans les esprits, qui
+est du gouvernement aussi, en traitant de la résurrection de systèmes
+philosophiques au XIe siècle. Systèmes qui mourront et ressusciteront
+plus d'une fois encore si les hommes doivent s'occuper longtemps de ce
+que les philosophes appellent des vérités éternelles, lesquelles n'ont
+d'éternel, peut-être, que leur inutilité!
+
+
+
+
+L'INTERNELLE CONSOLACION[63]
+
+
+I
+
+Voici un de ces ouvrages que la critique n'est pas obligée d'ajuster,
+en se pressant, au passage. Un pareil livre ne passe pas. Il existe
+depuis 1441 à peu près, et il est bien probable qu'il vivra autant que
+le sentiment du christianisme qui l'a inspiré et que le sentiment de
+la langue charmante dans laquelle il a été traduit. C'est le livre de
+l'_Internelle Consolacion_[64], sorti au XVe siècle de l'_Imitation de
+Jésus-Christ_. Traduction, imitation, paraphrase de cet ouvrage
+célèbre, dans la langue naïve et prime-sautière que le moyen âge a
+créée, ceci, tel qu'on nous l'exhume et tel que Charles d'Héricault et
+Moland le publient, nous paraît supérieur, non seulement à toutes les
+traductions que l'on a faites, depuis, de l'_Imitation_, mais, le
+croira-t-on, et n'est-ce pas là une de ces choses qui vont paraître
+d'une singularité un peu forte à beaucoup d'esprits? supérieur au
+texte même si vanté de l'original.
+
+ [63] _Pays_, 11 mai 1858.
+
+ [64] P. Jannet.
+
+En effet, l'_Imitation de Jésus-Christ_ est regardée presque par tout
+le monde comme un incomparable chef-d'oeuvre. Ce livre de moine, écrit
+dans le clair et profond silence d'une cellule, a rencontré la gloire,
+cette fille de la foule et qui passe comme sa mère (_sic transit
+gloria mundi_), mais qui, pour lui, s'est arrêtée. Ce n'était pas
+assez. De la gloire à la popularité, il n'y a que quelques marches...
+à descendre. De glorieux, le livre est devenu populaire. Et ce n'était
+pas assez encore: il a pris les colossales proportions d'un lieu
+commun.
+
+Or, le lieu commun, cette chose respectée, c'est la gloire devenue
+momie, c'est son embaumement pour l'immortalité, et qui y touche
+semble faire du paradoxe et du sacrilège. Nous l'oserons pourtant
+aujourd'hui, puisque l'occasion s'en présente. Nous oserons regarder
+dans cette gloire pour en chercher le mot, s'il y en a un au succès
+d'un livre universellement accepté par les gens pieux, et même par les
+impies.
+
+Les chrétiens, qui veulent, eux, imiter Jésus-Christ, n'ont pas
+travaillé seuls à ce succès. Les philosophes, qui n'ont pas
+précisément la même visée, y ont travaillé autant que les chrétiens.
+Étaient-ils vaincus par le charme qui s'exhalait de ce livre d'une
+simplicité si pénétrante? Quelques bonnes âmes un peu badaudes l'ont
+cru peut-être; mais non! ils n'étaient pas vaincus.
+
+
+II
+
+C'est Fontenelle, cette belle autorité religieuse et même littéraire,
+qui a écrit le mot fameux et qu'on cite toujours quand il est question
+de l'_Imitation_: «L'_Imitation_ est le premier des livres humains,
+puisque l'Évangile n'est pas de main d'homme.» Seulement,
+rappelons-nous que quand il grava cette ingénieuse inscription
+lapidaire pour les rhétoriques des temps futurs il s'agissait de la
+traduction de monsieur son oncle, le grand Corneille, et que, sans
+cette circonstance de famille, l'_Imitation_ lui aurait paru moins
+sublime. De plus, avec tout son esprit, Fontenelle disait deux bêtises
+dans son mot fameux, si ce n'est trois, ce pauvre Tircis!
+
+D'abord, l'Évangile n'est point écrit des mains de Jésus-Christ, mais
+de la main de saint Mathieu, de saint Luc, de saint Marc et de saint
+Jean, et, d'ailleurs, Jésus-Christ était aussi un homme. Inspirés,
+oui! martyrs plus tard, c'est-à-dire témoins, les évangélistes ne sont
+que des hommes... inspirés! et par ce côté le mot de Fontenelle est
+pourpré et faux comme l'est un madrigal. Il n'en était pas un
+pourtant;--c'était une précaution. On sait s'ils s'entendent en
+précautions, messieurs les philosophes!
+
+Fontenelle, impie et lâche comme toute la secte qu'il précédait et
+dont il est un des ancêtres, écrivait alors Mero et Énégu, ou Rome et
+Genève, et le sournois se préparait, avec son mot sur l'_Imitation_,
+un bouclier contre Louis XIV et la régence. Saint-Évremond, qui ne
+valait pas mieux que Fontenelle par la moralité réfléchie ou par la
+moralité instinctive, mais qui lui était très supérieur par le talent,
+Saint-Évremond était plus hardi;--mais il était en Angleterre, cet
+asile contre la France toujours.
+
+
+III
+
+Mais, faux par l'accessoire, le mot est faux aussi en lui-même.
+L'_Imitation_ n'est point et ne saurait être le premier des livres
+humains, car il n'est pas humain de confondre la cité domestique et la
+cité monastique comme le faisait le vieux Tircis, qui ne comprenait
+pas plus l'une que l'autre, et comme le feraient tous ceux qui ne
+verraient pas que l'_Imitation_ est une oeuvre exclusivement monacale.
+Pour qui la lit, en effet, avec le genre d'esprit et d'attention qui
+pénètre les livres, celui-ci, pâle, exsangue, d'un amour exténué, avec
+son expression bien plus métaphysique que vivante, s'adresse
+formellement et essentiellement à des moines, tournant le dos au monde
+proprement dit, voulant rendre le correct plus correct, proposant--et
+il ne faut pas s'y tromper! car la méprise serait grossière,--la vie
+parfaite et de conseil, et non pas la vie de précepte. Si l'on avait
+dit de l'_Imitation_ qu'elle était le premier des livres de moines,
+l'erreur eût été moindre; mais ce n'eût pas été le vrai encore.
+
+N'y eût-il que la grande sainte Thérèse,--et il y en a d'autres,--il
+est des mystiques d'un ordre bien plus translucide, bien plus embrasé,
+bien plus enlevant que l'auteur de l'_Imitation_, quel qu'il ait
+été... On dit même, chose étrange et assez ignorée! que son mysticisme
+ne parut pas toujours sûr à Rome. Un jour on l'y a signalé comme
+inclinant vers l'erreur qui s'est appelée Jansénisme, sur cette
+terrible question de la nature et de la grâce. Mais le succès couvrit
+tout de son bruit, et il n'est pas jusqu'au nom du chancelier Gerson,
+sur le compte duquel on mit ce livre d'ascétisme doux, qui ne dut lui
+être une fière réclame,--comme nous disons maintenant,--après le
+deuxième concile de Constance. C'est à lui encore aujourd'hui, à Jean
+Gerson, dont ils ont fait un grand portrait, trop flatté, dans leur
+introduction, que Ch. d'Héricault et Moland attribuent l'honneur de ce
+livre, malgré les germanismes qui révèlent évidemment une autre main.
+
+Du reste, ce nom même était inutile. Rigoureusement parlant, le ton
+seul du livre suffisait pour expliquer son succès, car le monde est
+pour les livres ce qu'il est pour les hommes. Il ressemble à l'ombre
+du poète persan: fuyez-le, il vous suit; suivez-le, il vous fuit. Et
+voilà pourquoi surtout le monde s'est précipité, sans l'atteindre,
+vers cette ombre vague de moine blanc masqué jusqu'aux yeux de son
+capuchon, et qui fuit tout là-bas, dans les entre-colonnements d'on ne
+sait plus quel monastère! L'ombre blanche est restée pour jamais une
+ombre fuyante. Quelles que soient les raisons d'affirmer la
+personnalité de l'auteur de l'_Imitation_, elles ne sont pas telles
+cependant qu'on puisse les admettre en toute certitude, et cet inconnu
+que quelques-uns appellent Jean Gerson, d'autres A. Kempis, d'autres
+encore Jean Gersen, abbé de Verceil, n'en est pas moins toujours un
+anonyme de l'histoire. On ne l'a point assez remarqué, le monde, cet
+ennuyé et ce capricieux, aime à la fureur les contrastes. Il aime les
+langages étranges et étrangers, et cette voix de moine en était une,
+par son calme même. Le monde, puisqu'il s'agit de son goût pour une
+oeuvre qui ne fut jamais faite pour lui, lit avec avidité
+l'_Imitation_ et ne veut pas lire l'Évangile, et les raisons de cela
+ne viennent pas de l'_Imitation_. L'Évangile est littérairement
+barbare, parabolique, miraculeux, ardemment imagé, et il ne se
+comprend bien qu'à l'Église et dans la lumière de l'enseignement
+sacerdotal, tandis que l'_Imitation_, nous l'avons dit, est
+métaphysique et décolorée comme le verre d'eau claire qu'on boit sans
+avoir soif et qui ne nourrit pas davantage. D'un autre côté, comme
+l'_Imitation_ place la vertu très haut, le monde y applaudit, pour se
+dispenser d'y atteindre. C'est si haut que c'est impossible, et l'on
+se rassied dans la vie commode, en jetant à l'idéal intangible le
+regard le plus tranquillement résigné... à la perte de cet idéal.
+
+Telles sont, en fait, les raisons de cette popularité mondaine d'un
+livre qui a sa valeur sans aucun doute, mais que l'opinion a exagérée.
+L'opinion a fait de l'_Imitation_ un livre essentiel, et, sans nier
+ses mérites raffinés en piété pratique, cela est-il juste, cela est-il
+sage, à une époque comme la nôtre, où tant d'esprits inclinent, hélas!
+à se créer une Église sans sacrements et un Évangile sans
+surnaturel?... Une pareille disposition effraie assez les esprits qui
+étudient les pentes du siècle pour donner le courage de réagir contre
+un livre bien plus utile à des ascètes avancés dans la voie de la
+perfection chrétienne qu'à des gens du monde, vivant dans les réalités
+et les épaisseurs de ce temps. Nous voudrions poser la question à qui
+aurait autorité pour y répondre, mais nous ne la résolvons pas.
+Seulement, si nous n'entrons pas plus avant dans ce point de vue
+pratique qu'il est impossible de ne pas ouvrir quand il s'agit d'un
+livre chrétien, il nous reste à connaître le côté littéraire de
+l'_Imitation_ comme oeuvre humaine, et nous allons l'examiner.
+
+
+IV
+
+Eh bien, par ce côté-là comme par l'autre, par la forme comme par le
+fond, l'_Imitation_ n'est pas en rapport avec l'admiration
+traditionnelle qu'elle a inspirée! Un homme de nos jours, tout
+ensemble métaphysicien et poète, et dont l'habitude n'est pas de céder
+aux influences du monde qui l'entoure, a dit de l'_Imitation_ qu'elle
+avait été laissée sur le seuil du moyen âge pour donner l'envie d'y
+pénétrer. S'il avait parlé en ces termes de l'_Internelle
+Consolacion_, dans sa langue artiste et populaire, le mot aurait
+peut-être été vrai; mais, appliqué au texte latin de l'original, un
+tel mot n'est plus que poétique. Non! l'_Imitation_ ne traduit pas le
+moyen âge avec cette puissance qu'il est impossible d'y résister.
+Cette vignette de l'âme et de Jésus-Christ, qui ressemble à la
+patiente enluminure des marges d'un missel, n'égale pas, sous son
+latin de cloître harmonieux et limpide, les figures idéales, mais si
+profondément touchantes dans leur sainteté émaciée et splendide, de
+frère Ange de Fiesole (un moine aussi), le plus profond interprète du
+moyen âge, ni même les lignes expressives et nettes d'Overbeck, aussi
+loin pourtant que l'homme l'est de l'ange, du monastique Angelico.
+
+Dans l'_Imitation_, rien de pareil. Toute intention y est diminuée.
+L'Évangile y est sous le précepte, mais comme le feu derrière un
+écran, comme la vérité derrière un voile, comme le Sinaï derrière un
+poète sonore et pur. On dirait du Lamartine, maintenu par la règle,
+avec des adjectifs de moins et une simplicité plus austère. Quant à la
+profondeur, qu'on a souvent prétendu y voir, ce n'a jamais été qu'un
+mirage, car ce qu'elle est le moins peut-être, cette conversation
+intérieure d'un coeur presque vierge dans un coin de chapelle, c'est
+d'être un livre fouillé et profond. Pour les âmes circoncises qui
+habitent la thébaïde des monastères, ce qui est dit dans l'_Imitation_
+de l'amour et des autres passions humaines peut sembler des
+découvertes terribles et le coeur humain montré jusque dans ses
+fondements; mais qui a passé par les vieilles civilisations, qui a lu
+les moralistes modernes, n'est ni révolté ni surpris de cette
+balbutie. Ceux qui ont reçu les coups du monde et les morsures du
+monde, trouvent ce livre sans forte connaissance du fin fond du coeur.
+Il ne descend pas dans cette vase saignante, et c'est, en somme, un
+innocent enfantelet de livre, même dans sa conception du péché.
+
+Telles sont les qualités et les défauts de l'_Imitation_, que nous
+retrouvons aujourd'hui, avec des qualités qui s'ajoutent aux siennes,
+dans cette langue aimable de l'_Internelle Consolacion_, bien
+préférable, selon nous, au latin décharné et abstrait de l'original.
+La langue du XVe siècle, plus étoffée, plus concrète, plus vivante
+enfin, a un mouvement, une mollesse et des images que l'ascétique
+auteur de l'_Imitation_ se serait peut-être interdites comme un péché
+et qui ôtent à sa pensée sa rigidité et la frigidité monacales. Comme
+on voit tout ce que l'on veut dans les livres qu'on aime,
+l'imagination de ceux qui sont épris de l'_Imitation_ y a mis aussi de
+la tendresse; mais il n'y en a pas plus que dans tous les livres
+d'oraison, et même il y en a beaucoup moins. On a pris le ton du genre
+pour une qualité individuelle du livre et de l'auteur.
+
+Eh bien, dans la langue de l'_Internelle Consolacion_ s'est coulée
+cette tendresse absente et cette grâce chaste dont le livre manquait
+primitivement! La pensée droite et byzantine du moine a trouvé une
+draperie flottante qui lui va bien. Il n'en est que mieux à genoux sur
+sa dalle d'y traîner cette robe à longs plis... Ici donc, et pour la
+première fois, voici une traduction qui ajoute à la valeur de
+l'original. L'écrivain de l'_Internelle Consolacion_, qui a partagé la
+destinée de l'auteur de l'_Imitation_ (l'anonyme convenant, comme le
+silence de leur règle, à ces hommes humbles qui ne vivaient, comme
+disent les saintes chroniques, que sur la montagne de l'éternité, _in
+monte æternitatis_), l'écrivain ignoré de l'_Internelle Consolacion_
+ne s'est point attaché à la glèbe du mot à mot de son auteur. Il n'en
+a pris que l'esprit même et l'a vêtu comme un pauvre qu'on veut
+réchauffer. Avec sa langue feuillue et abondante il s'est roulé autour
+de la pensée simple et nue de l'original, et il a fait de cette pensée
+sèche ce que la guirlande de pampre et de vigne fait d'un thyrse qui,
+primitivement, n'était qu'un bâton.
+
+
+V
+
+Ainsi, nous n'hésitons point à le répéter, de toutes les traductions
+qui ont été faites du livre de l'_Imitation_, et elles sont
+nombreuses,--depuis celle du chancelier de Marillac, rééditée de nos
+jours, et dans laquelle on a une naïveté bien inférieure à celle de la
+traduction du XVe siècle, jusqu'à celle que s'imposa Lamennais (il
+était chrétien alors), pour mortifier, je crois, son génie,--la
+meilleure, celle-là qui complète le mieux son auteur en le traduisant,
+est celle que d'Héricault et Moland nous ressuscitent. Toutes les
+autres ne valent pas le texte, parce qu'elles veulent seulement nous
+le donner. Malgré le succès qui s'est attaché à l'entreprise de
+Lamennais, comme s'il était de la destinée de l'_Imitation_, ce livre
+heureux, de créer des succès à ses traducteurs eux-mêmes, combien
+n'avons-nous pas souffert de voir le génie éclatant et sombre de
+l'auteur de l'_Indifférence_ se débattre dans un genre de travail si
+antipathique à sa nature! Le parti qu'il a pris d'être simple en
+traduisant cette simplicité l'a fait verser dans ce que nous appelons
+l'inconvénient de l'_Imitation_, c'est-à-dire la métaphysique.
+
+S'il en est ainsi de Lamennais, que pouvons-nous dire de Beauzée le
+grammairien, et de Le Maistre de Sacy le janséniste! Quant à
+Corneille, ce n'est pas un traducteur, quoiqu'il ait voulu l'être:
+c'est Corneille. Il y a des choses cent fois dignes de l'auteur de
+_Polyeucte_ dans sa paraphrase, mais c'est précisément pour cela qu'il
+ne traduit pas ce livre d'ombre, fait par une ombre qui n'a qu'une
+voix comme un souffle,--la voix de l'esprit,--et qui semble sortir
+d'un _in pace_. Le génie de Corneille déborde tout, et l'agrafe de son
+vers ne le retient pas même à son auteur. Évidemment cet homme-là
+n'est pas fait pour suivre. L'écrivain quelconque de l'_Internelle
+Consolacion_ déborde aussi son texte, mais il ne le transforme pas, il
+ne le transfigure pas avec cette toute-puissance qui fait qu'il n'y a
+plus là que du Corneille. Il l'orne, il l'atourne, il l'amollit, il
+lui communique de certains charmes; mais il ne le dévore pas, comme
+Corneille, pour en jeter, après, les cendres aux vents.
+
+
+VI
+
+Les éditeurs actuels de l'_Internelle Consolacion_, Charles
+d'Héricault et Moland, connus déjà par des travaux d'une érudition qui
+ne se contente pas de rechercher, mais qui pense, ont fait précéder
+leur travail d'une Introduction très fermement écrite, dans laquelle
+ils ont agité toutes les questions littéraires qui se rattachaient,
+soit à l'_Imitation_ elle-même, soit à l'_Internelle Consolacion_ qui
+en est sortie. Quoique touchées en bien des points avec compétence et
+sagacité, ces questions n'ont pas cependant été amenées par les
+spirituels éditeurs au point de lumière qu'ils auraient souhaité et
+qu'une critique plus minutieuse que la nôtre pourrait exiger. Nous
+sommes, nous, très coulants sur ces sortes de questions: quel fut
+l'auteur de l'_Imitation_? quel fut l'auteur de l'_Internelle
+Consolacion_? ces deux anonymes.
+
+Pourvu que nous ne tombions pas dans le système rasé de bien près par
+les éditeurs, à la page 14 de leur Introduction, dans cette immense
+bourde allemande, qui a décapité Homère et qui répugne à la
+constitution même de l'esprit humain, que nous importe de savoir si
+l'auteur de l'_Imitation_ s'appelait A. Kempis ou de toute autre
+réunion de syllabes! C'est une question de bal masqué. Ce qu'il y a de
+certain, c'est que ce fut un moine, comme Homère fut un poète, un
+moine dont l'individualité n'eut probablement de nom que devant Dieu,
+et ce qu'il y a de certain encore c'est que ce ne fut point Gerson,
+malgré la croyance des éditeurs, mêlée pourtant d'un invincible doute.
+Gerson, à notre estime, ne fut ni l'auteur de l'_Imitatio Christi_ ni
+celui de l'_Internelle Consolacion_. Les germanismes du texte latin le
+prouvent suffisamment pour l'_Imitation_, et, pour l'_Internelle
+Consolacion_, le génie de Gerson lui-même, qui n'eut jamais le
+moelleux et le laisser-aller du livre délicieux remis en lumière
+aujourd'hui.
+
+Il n'y a pas de mal, d'ailleurs, à ce qu'un peu de mystère et de
+l'esprit du moyen âge restent sur ces points en litige. Le génie du
+moyen âge est essentiellement silencieux. Ces hommes, qui vivaient les
+yeux au ciel ou baissés sur la poussière de leurs sandales, se
+souciaient bien de cette bavarderie qu'on appelle la gloire et des
+commérages que l'avenir devait faire, un jour, sur leur tombeau!
+
+ FIN
+
+
+
+
+ TABLE
+
+
+ DÉDICACE V
+
+ PRÉFACE VIII
+
+ Saint Thomas d'Aquin 1
+
+ Jean Reynaud 12
+
+ Donoso Cortès 29
+
+ Saisset 45
+
+ Saint-René Taillandier 59
+
+ Jules Simon 73
+
+ Vera 86
+
+ Du mysticisme et de Saint Martin 99
+
+ L'abbé Mitraud 117
+
+ Ernest Renan 133
+
+ Gorini 161
+
+ Doublet et Taine 175
+
+ Pascal 189
+
+ Auguste Martin 203
+
+ Buffon 217
+
+ Saint-Bonnet et le Père Daniel 233
+
+ Le P. Lacordaire 249
+
+ Montalembert 265
+
+ Philosophie positive 279
+
+ Philosophie politique 297
+
+ P. Enfantin 311
+
+ Le P. Ventura 323
+
+ Le docteur Tessier 337
+
+ Flourens 351
+
+ Eugène Pelletan 365
+
+ Saint Anselme de Cantorbéry 381
+
+ L'Internelle Consolacion 397
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+Note du Transcripteur
+
+Les erreurs clairement introduites par le typographe ont ete corrigees
+L'orthographe d'origine a ete conservee et n'a pas ete harmonisee.
+Certaines parties de chapitres ont été renommées afin de respecter
+l'ordre chronologique et faciliter la lecture:
+
+ P 158 partie V dans l'original, renommée VII,
+ P 165 partie I dans l'original, renommée II,
+ P 189 renommée I, numérotation inexistante dans l'original,
+ P 196 partie I dans l'original, renommée III,
+ P 212 partie VI dans l'original, renommée IV,
+ P 265 renommée I, numérotation inexistante dans l'original,
+ P 297 renommée I, numérotation inexistante dans l'original,
+ P 323 renommée I, numérotation inexistante dans l'original,
+ P 334 partie VI dans l'original, renommée V,
+ P 335 partie VII dans l'original, renommée VI,
+ P 408 partie IV dans l'original, renommée VI.
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 40694 ***